The Project Gutenberg EBook of Dialogue aux enfers entre Machiavel et
Montesquieu, by Maurice Joly

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu

Author: Maurice Joly

Release Date: August 15, 2004 [EBook #13187]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIALOGUE AUX ENFERS ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and  Distributed Proofreaders
Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





DIALOGUE AUX ENFERS ENTRE MACHIAVEL ET MONTESQUIEU

OU

LA POLITIQUE DE MACHIAVEL AU XIXe SICLE,

PAR UN CONTEMPORAIN.




     Bientt on verrait un calme affreux, pendant lequel tout se
     runirait contre la puissance violatrice des lois.

     Quand Sylla voulut rendre la libert  Rome, elle ne put plus
     la recevoir

     (MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_.)




BRUXELLES,
IMPRIMERIE DE A. MERTENS ET FILS,
RUE DE L'ESCALIER, 22

1864




SIMPLE AVERTISSEMENT.


    Ce livre a des traits qui peuvent s'appliquer  tous les
    gouvernements, mais il a un but plus prcis: il personnifie en
    particulier un systme politique qui n'a pas vari un seul jour
    dans ses applications, depuis la date nfaste et dj trop
    lointaine, hlas! de son _intronisation_.

    Il ne s'agit ici ni d'un libelle, ni d'un pamphlet; le sens des
    peuples modernes est trop _polic_ pour accepter des vrits
    violentes sur la politique contemporaine. La dure surnaturelle
    de certains succs est d'ailleurs faite pour corrompre
    l'honntet elle-mme; mais la conscience publique vit encore et
    le ciel finira bien quelque jour par se mler de la partie qui
    se joue contre lui.

    On juge mieux de certains faits et de certains principes quand
    on les voit en dehors du cadre o ils se meuvent habituellement
    sous nos yeux; le changement du point d'optique terrifie parfois
    le regard!

    Ici, tout se prsente sous la forme d'une fiction; il serait
    superflu d'en donner, par anticipation, la clef. Si ce livre a
    une porte, s'il renferme un enseignement, il faut que le
    lecteur le comprenne et non qu'on le lui commente. Cette
    lecture, d'ailleurs, ne manquera pas d'assez vives distractions;
    il faut y procder lentement toutefois, comme il convient aux
    crits qui ne sont pas des choses frivoles.

    On ne demandera pas quelle est la main qui a trac ces pages:
    une oeuvre comme celle-ci est en quelque sorte impersonnelle.
    Elle rpond  un appel de la conscience; tout le monde l'a
    conue, elle est excute, l'auteur s'efface, car il n'est que
    le rdacteur d'une pense qui est dans le sens gnral, il n'est
    qu'un complice plus ou moins obscur de la coalition du bien.

    GENVE, le 15 octobre 1864.




1re PARTIE.




PREMIER DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Sur les bords de cette plage dserte, on m'a dit que je rencontrerais
l'ombre du grand Montesquieu. Est-ce elle-mme qui est devant moi?


MONTESQUIEU.

Le nom de Grand n'appartient ici  personne,  Machiavel! Mais je suis
celui que vous cherchez.


MACHIAVEL.

Parmi les personnages illustres dont les ombres peuplent le sjour des
tnbres, il n'en est point que j'aie plus souhait de rencontrer que
Montesquieu. Refoul dans ces espaces inconnus par la migration des
mes, je rends grces au hasard qui me met enfin en prsence de l'auteur
de l'_Esprit des lois_.


MONTESQUIEU.

L'ancien secrtaire d'tat de la Rpublique florentine n'a point encore
oubli le langage des cours. Mais que peuvent avoir  changer ceux qui
ont franchi ces sombres rivages, si ce n'est des angoisses et des
regrets?


MACHIAVEL.

Est-ce le philosophe, est-ce l'homme d'tat qui parle ainsi? Qu'importe
la mort pour ceux qui ont vcu par la pense, puisque la pense ne meurt
pas? Je ne connais pas, quant  moi, de condition plus tolrable que
celle qui nous est faite ici jusqu'au jour du jugement dernier. tre
dlivr des soins et des soucis de la vie matrielle, vivre dans le
domaine de la raison pure, pouvoir s'entretenir avec les grands hommes
qui ont rempli l'univers du bruit de leur nom; suivre de loin les
rvolutions des tats, la chute et la transformation des empires,
mditer sur leurs constitutions nouvelles, sur les changements apports
dans les moeurs et dans les ides des peuples de l'Europe, sur les
progrs de leur civilisation, dans la politique, dans les arts, dans
l'industrie, comme dans la sphre des ides philosophiques, quel thtre
pour la pense! Que de sujets d'tonnement! que de points de vue
nouveaux! Que de rvlations inoues! Que de merveilles, s'il faut en
croire les ombres qui descendent ici! La mort est pour nous comme une
retraite profonde o nous achevons de recueillir les leons de
l'histoire et les titres de l'humanit. Le nant lui-mme n'a pu briser
tous les liens qui nous rattachent  la terre, car la postrit
s'entretient encore de ceux qui, comme vous, ont imprim de grands
mouvements  l'esprit humain. Vos principes politiques rgnent, 
l'heure qu'il est, sur prs de la moiti de l'Europe; et si quelqu'un
peut tre affranchi de la crainte en effectuant le sombre passage qui
conduit  l'enfer ou au ciel, qui le peut mieux que celui qui se
prsente avec des titres de gloire si purs devant la justice ternelle?


MONTESQUIEU.

Vous ne parlez point de vous, Machiavel; c'est trop de modestie, quand
on laisse aprs soi l'immense renomme de l'auteur du _Trait du
Prince_.


MACHIAVEL.

Je crois comprendre l'ironie qui se cache sous vos paroles. Le grand
publiciste franais me jugerait-il donc comme la foule qui ne connat de
moi que mon nom et un aveugle prjug? Ce livre m'a fait une renomme
fatale, je le sais: il m'a rendu responsable de toutes les tyrannies; il
m'a attir la maldiction des peuples qui ont personnifi en moi leur
haine pour le despotisme; il a empoisonn mes derniers jours, et la
rprobation de la postrit semble m'avoir suivi jusqu'ici. Qu'ai-je
fait pourtant? Pendant quinze ans j'ai servi ma patrie qui tait une
Rpublique; j'ai conspir pour son indpendance, et je l'ai dfendue
sans relche contre Louis XII, contre les Espagnols, contre Jules II,
contre Borgia lui-mme qui, sans moi, l'et touffe. Je l'ai protge
contre les intrigues sanglantes qui se croisaient dans tous les sens
autour d'elle, combattant par la diplomatie comme un autre et combattu
par l'pe; traitant, ngociant, nouant ou rompant les fils suivant les
intrts de la Rpublique, qui se trouvait alors crase entre les
grandes puissances, et que la guerre ballottait comme un esquif. Et ce
n'tait pas un gouvernement oppresseur ou autocratique que nous
soutenions  Florence; c'taient des institutions populaires. tais-je
de ceux que l'on a vus changer avec la fortune? Les bourreaux des
Mdicis ont su me trouver aprs la chute de Soderini. lev avec la
libert, j'ai succomb avec elle; j'ai vcu dans la proscription sans
que le regard d'un prince daignt se tourner vers moi. Je suis mort
pauvre et oubli. Voil ma vie, et voil les crimes qui m'ont valu
l'ingratitude de ma patrie, la haine de la postrit. Le ciel,
peut-tre, sera plus juste envers moi.


MONTESQUIEU.

Je savais tout cela, Machiavel, et c'est pour cette raison que je n'ai
jamais pu comprendre comment le patriote florentin, comment le serviteur
d'une Rpublique s'tait fait le fondateur de cette sombre cole qui
vous a donn pour disciples toutes les ttes couronnes, mais qui est
propre  justifier les plus grands forfaits de la tyrannie.


MACHIAVEL.

Et si je vous disais que ce livre n'a t qu'une fantaisie de diplomate;
qu'il n'tait point destin  l'impression; qu'il a reu une publicit 
laquelle l'auteur est rest tranger; qu'il a t conu sous l'influence
d'ides qui taient alors communes  toutes les principauts italiennes
avides de s'agrandir aux dpens l'une de l'autre, et diriges par une
politique astucieuse dans laquelle le plus perfide tait rput le plus
habile ...


MONTESQUIEU.

Est-ce vraiment l votre pense? Puisque vous me parlez avec cette
franchise, je puis vous avouer que c'tait la mienne, et que je
partageais  cet gard l'opinion de plusieurs de ceux qui connaissaient
votre vie et avaient lu attentivement vos ouvrages. Oui, oui, Machiavel,
et cet aveu vous honore, vous n'avez pas dit alors ce que vous pensiez,
ou vous ne l'avez dit que sous l'empire de sentiments personnels qui ont
troubl pour un moment votre haute raison.


MACHIAVEL.

C'est ce qui vous trompe, Montesquieu,  l'exemple de ceux qui en ont
jug comme vous. Mon seul crime a t de dire la vrit aux peuples
comme aux rois; non pas la vrit morale, mais la vrit politique; non
pas la vrit telle qu'elle devrait tre, mais telle qu'elle est, telle
qu'elle sera toujours. Ce n'est pas moi qui suis le fondateur de la
doctrine dont on m'attribue la paternit; c'est le coeur humain. _Le
Machiavlisme est antrieur  Machiavel_.

Mose, Ssostris, Salomon, Lysandre, Philippe et Alexandre de Macdoine,
Agathocle, Romulus, Tarquin, Jules Csar, Auguste et mme Nron,
Charlemagne, Thodoric, Clovis, Hugues Capet, Louis XI, Gonzalve de
Cordoue, Csar Borgia, voil les anctres de mes doctrines. J'en passe,
et des meilleurs, sans parler, bien entendu, de ceux qui sont venus
aprs moi, dont la liste serait longue, et auxquels le _Trait du
Prince_ n'a rien appris que ce qu'ils savaient dj, par la pratique du
pouvoir. Qui m'a rendu dans votre temps un plus clatant hommage que
Frdric II? Il me rfutait la plume  la main dans l'intrt de sa
popularit et en politique il appliquait rigoureusement mes doctrines.

Par quel inexplicable travers de l'esprit humain m'a-t-on fait un grief
de ce que j'ai crit dans cet ouvrage? Autant vaudrait reprocher au
savant de rechercher les causes physiques qui amnent la chute des corps
qui nous blessent en tombant; au mdecin de dcrire les maladies, au
chimiste de faire l'histoire des poisons, au moraliste de peindre les
vices,  l'historien d'crire l'histoire.


MONTESQUIEU.

Oh! Machiavel, que Socrate n'est-il ici pour dmler le sophisme qui se
cache dans vos paroles! Si peu apte que la nature m'ait fait  la
discussion, il ne m'est gure difficile de vous rpondre: vous comparez
au poison et  la maladie les maux engendrs par l'esprit de domination,
d'astuce et de violence; et ce sont ces maladies que vos crits
enseignent le moyen de communiquer aux tats, ce sont ces poisons que
vous apprenez  distiller. Quand le savant, quand le mdecin, quand le
moraliste, recherchent le mal, ce n'est pas pour enseigner  le
propager; c'est pour le gurir. Or, c'est ce que votre livre ne fait
pas; mais peu m'importe, et je n'en suis pas moins dsarm. Du moment o
vous n'rigez pas le despotisme en principe, du moment o vous le
considrez vous-mme comme un mal, il me semble que par cela seul vous
le condamnez, et sur ce point tout au moins nous pouvons tre d'accord.


MACHIAVEL.

Nous ne le sommes point, Montesquieu, car vous n'avez pas compris toute
ma pense; je vous ai prt le flanc par une comparaison dont il tait
trop facile de triompher. L'ironie de Socrate, elle-mme, ne
m'inquiterait pas, car ce n'tait qu'un sophiste qui se servait, plus
habilement que les autres, d'un instrument faux, _la logomachie_. Ce
n'est pas votre cole et ce n'est pas la mienne: laissons donc les mots
et les comparaisons pour nous en tenir aux ides. Voici comment je
formule mon systme, et je doute que vous l'branliez, car il ne se
compose que de dductions de faits moraux et politiques d'une vrit
ternelle: L'instinct mauvais chez l'homme est plus puissant que le bon.
L'homme a plus d'entranement vers le mal que vers le bien; la crainte
et la force ont sur lui plus d'empire que la raison. Je ne m'arrte
point  dmontrer de telles vrits; il n'y a eu chez vous que la
coterie cervele du baron d'Holbach, dont J.-J. Rousseau fut le
grand-prtre et Diderot l'aptre, pour avoir pu les contredire. Les
hommes aspirent tous  la domination, et il n'en est point qui ne ft
oppresseur, s'il le pouvait; tous ou presque tous sont prts  sacrifier
les droits d'autrui  leurs intrts.

Qui contient entre eux ces animaux dvorants qu'on appelle les hommes? A
l'origine des socits, c'est la force brutale et sans frein; plus tard,
c'est la loi, c'est--dire encore la force, rgle par des formes. Vous
avez consult toutes les sources de l'histoire; partout la force
apparat avant le droit.

La libert politique n'est qu'une ide relative; la ncessit de vivre
est ce qui domine les tats comme les individus.

Sous certaines latitudes de l'Europe, il y a des peuples incapables de
modration dans l'exercice de la libert. Si la libert s'y prolonge,
elle se transforme en licence; la guerre civile ou sociale arrive, et
l'tat est perdu, soit qu'il se fractionne et se dmembre par l'effet de
ses propres convulsions, soit que ses divisions le rendent la proie de
l'tranger. Dans des conditions pareilles, les peuples prfrent le
despotisme  l'anarchie; ont-ils tort?

Les tats une fois constitus ont deux sortes d'ennemis: les ennemis du
dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en guerre
contre les trangers? Les deux gnraux ennemis se communiqueront-ils
rciproquement leurs plans de campagne pour se mettre mutuellement en
tat de se dfendre? S'interdiront-ils les attaques nocturnes, les
piges, les embuscades, les batailles en nombre de troupes ingal? Non,
sans doute, n'est-ce pas? et de pareils combattants apprteraient 
rire. Et ces piges, ces artifices, toute cette stratgie indispensable
 la guerre, vous ne voulez pas qu'on l'emploie contre les ennemis du
dedans, contre les factieux? Sans doute, on y mettra moins de rigueur;
mais, au fond, les rgles seront les mmes. Est-il possible de conduire
par la raison pure des masses violentes qui ne se meuvent que par des
sentiments, des passions et des prjugs?

Que la direction des affaires soit confie  un autocrate,  une
oligarchie ou au peuple lui-mme, aucune guerre, aucune ngociation,
aucune rforme intrieure, ne pourra russir, sans le secours de ces
combinaisons que vous paraissez rprouver, mais que vous auriez t
oblig d'employer vous-mme si le roi de France vous et charg de la
moindre affaire d'tat.

Rprobation purile que celle qui a frapp le _Trait du Prince_! Est-ce
que la politique a rien  dmler avec la morale? Avez-vous jamais vu un
seul tat se conduire d'aprs les principes qui rgissent la morale
prive? Mais toute guerre serait un crime, mme quand elle aurait une
cause juste; toute conqute n'ayant d'autre mobile que la gloire, serait
un forfait; tout trait dans lequel une puissance aurait fait pencher la
balance de son ct, serait une indigne tromperie; toute usurpation du
pouvoir souverain serait un acte qui mriterait la mort. Rien ne serait
lgitime que ce qui serait fond sur le droit! mais, je vous l'ai dit
tout  l'heure, et je le maintiens, mme en prsence de l'histoire
contemporaine: tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour
origine, ou, ce qui est la mme chose, la ngation du droit. Est-ce 
dire que je le proscris? Non; mais je le regarde comme d'une application
extrmement limite, tant dans les rapports des nations entre elles que
dans les rapports des gouvernants avec les gouverns.

Ce mot de droit lui-mme, d'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il est d'un
vague infini? O commence-t-il, o finit-il? Quand le droit
existera-t-il, et quand n'existera-t-il pas? Je prends des exemples.
Voici un tat: la mauvaise organisation des pouvoirs publics, la
turbulence de la dmocratie, l'impuissance des lois contre les factieux,
le dsordre qui rgne partout, vont le prcipiter dans la ruine. Un
homme hardi s'lance des rangs de l'aristocratie ou du sein du peuple;
il brise tous les pouvoirs constitus; il met la main sur les lois, il
remanie toutes les institutions, et il donne vingt ans de paix  son
pays. Avait-il le droit de faire ce qu'il a fait?

Pisistrate s'empare de la citadelle par un coup de main, et prpare le
sicle de Pricls. Brutus viole la Constitution monarchique de Rome,
expulse les Tarquins, et fonde  coups de poignard une rpublique dont
la grandeur est le plus imposant spectacle qui ait t donn 
l'univers. Mais la lutte entre le patriciat et la plbe, qui, tant
qu'elle a t contenue, a fait la vitalit de la Rpublique, en amne la
dissolution, et tout va prir. Csar et Auguste apparaissent; ce sont
encore des violateurs; mais l'empire romain qui a succd  la
Rpublique, grce  eux, dure autant qu'elle, et ne succombe qu'en
couvrant le monde entier de ses dbris. Eh bien, le droit tait-il avec
ces hommes audacieux? Non, selon vous. Et cependant la postrit les a
couverts de gloire; en ralit, ils ont servi et sauv leur pays; ils en
ont prolong l'existence  travers les sicles. Vous voyez bien que dans
les tats le principe du droit est domin par celui de l'intrt, et ce
qui se dgage de ces considrations, c'est que _le bien peut sortir du
mal; qu'on arrive au bien par le mal_, comme on gurit par le poison,
comme on sauve la vie par le tranchant du fer. Je me suis moins
proccup de ce qui est bon et moral que de ce qui est utile et
ncessaire; j'ai pris les socits telles qu'elles sont, et j'ai donn
des rgles en consquence.

Abstraitement parlant, la violence et l'astuce sont-elles un mal? Oui;
mais il faudra bien les employer pour gouverner les hommes, tant que les
hommes ne seront pas des anges.

Tout est bon ou mauvais, suivant l'usage qu'on en fait et le fruit que
l'on en tire; la fin justifie les moyens: et maintenant si vous me
demandez pourquoi, moi rpublicain, je donne partout la prfrence au
gouvernement absolu, je vous dirai que, tmoin dans ma patrie de
l'inconstance et de la lchet de la populace, de son got inn pour la
servitude, de son incapacit  concevoir et  respecter les conditions
de la vie libre; c'est  mes yeux une force aveugle qui se dissout tt
ou tard, si elle n'est dans la main d'un seul homme; je rponds que le
peuple, livr  lui-mme, ne saura que se dtruire; qu'il ne saura
jamais administrer, ni juger, ni faire la guerre. Je vous dirai que la
Grce n'a brill que dans les clipses de la libert; que sans le
despotisme de l'aristocratie romaine, et que, plus tard, sans le
despotisme des empereurs, l'clatante civilisation de l'Europe ne se ft
jamais dveloppe.

Chercherai-je mes exemples dans les tats modernes? Ils sont si
frappants et si nombreux que je prendrai les premiers venus.

Sous quelles institutions et sous quels hommes les rpubliques
italiennes ont-elles brill? Avec quels souverains l'Espagne, la France,
l'Allemagne, ont-elles constitu leur puissance? Sous les Lon X, les
Jules II, les Philippe II, les Barberousse, les Louis XIV, les Napolon,
tous hommes  la main terrible, et pose plus souvent sur la garde de
leurs pes que sur la charte de leurs tats.

Mais je m'tonne d'avoir parl si longtemps pour convaincre l'illustre
crivain qui m'coute. Une partie de ces ides n'est-elle pas, si je
suis bien inform, dans l'_Esprit des lois_? Ce discours a-t-il bless
l'homme grave et froid qui a mdit, sans passion, sur les problmes de
la politique? Les _encyclopdistes_ n'taient pas des Catons: l'auteur
des _Lettres Persanes_ n'tait pas un saint, ni mme un dvot bien
fervent. Notre cole, qu'on dit immorale, tait peut-tre plus attache
au vrai Dieu que les philosophes du XVIIIe sicle.


MONTESQUIEU.

Vos dernires paroles me trouvent sans colre, Machiavel, et je vous ai
cout avec attention. Voulez-vous m'entendre, et me laisserez-vous en
user  votre gard avec la mme libert?


MACHIAVEL.

Je me tiens pour muet, et j'coute dans un respectueux silence celui que
l'on a appel _le lgislateur des nations_.




DEUXIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Vos doctrines n'ont rien de nouveau pour moi, Machiavel; et, si
j'prouve quelque embarras  les rfuter, c'est bien moins parce
qu'elles inquitent ma raison que parce que, fausses ou vraies, elles
n'ont point de base philosophique. J'entends bien que vous tes, avant
tout, un homme politique, et que les faits vous touchent de plus prs
que les ides. Mais vous conviendrez cependant que, quand il s'agit de
gouvernement, il faut aboutir  des principes. Vous ne faites aucune
place, dans votre politique, ni  la morale, ni  la religion, ni au
droit; vous n'avez  la bouche que deux mots: _la force et l'astuce_. Si
votre systme se rduit  dire que la force joue un grand rle dans les
affaires humaines, que l'habilet est une qualit ncessaire  l'homme
d'tat, vous comprenez bien que c'est l une vrit qui n'a pas besoin
de dmonstration; mais; si vous rigez la violence en principe,
l'astuce en maxime de gouvernement; si vous ne tenez compte dans vos
calculs d'aucune des lois de l'humanit, le code de la tyrannie n'est
plus que le code de la brute, car les animaux aussi sont adroits et
forts, et il n'y a, en effet, parmi eux d'autre droit que celui de la
force brutale. Mais je ne crois pas que votre fatalisme lui-mme aille
jusque-l, car vous reconnaissez l'existence du bien et du mal.

Votre principe, c'est que _le bien peut sortir du mal_, et qu'il est
permis de faire le mal quand il en peut rsulter un bien. Ainsi, vous ne
dites pas: Il est bien en soi de trahir sa parole; il est bien d'user de
la corruption, de la violence et du meurtre. Mais vous dites: On peut
trahir quand cela est utile, tuer quand cela est ncessaire, prendre le
bien d'autrui quand cela est avantageux. Je me hte d'ajouter que, dans
votre systme, ces maximes ne s'appliquent qu'aux princes, et quand il
s'agit de leurs intrts ou de ceux de l'tat. En consquence, le prince
a le droit de violer ses serments; il peut verser le sang  flots pour
s'emparer du pouvoir ou pour s'y maintenir; il peut dpouiller ceux
qu'il a proscrits, renverser toutes les lois, en donner de nouvelles et
les violer encore; dilapider les finances, corrompre, comprimer, punir
et frapper sans cesse.


MACHIAVEL.

Mais n'est-ce pas vous-mme qui avez dit que, dans les tats
despotiques la crainte tait ncessaire, la vertu inutile, l'honneur
dangereux; qu'il fallait une obissance aveugle, et que le prince tait
perdu s'il cessait de lever le bras un instant[1].

    [1] _Esp. des lois_, p. 24 et 25, chap. IX, livre III.


MONTESQUIEU.

Oui, je l'ai dit; mais quand je constatais, comme vous, les conditions
affreuses auxquelles se maintient le pouvoir tyrannique, c'tait pour le
fltrir et non pour lui lever des autels; c'tait pour en inspirer
l'horreur  ma patrie qui jamais, heureusement pour elle, n'a courb la
tte sous un pareil joug. Comment ne voyez-vous pas que la force n'est
qu'un accident dans la marche des socits rgulires, et que les
pouvoirs les plus arbitraires sont obligs de chercher leur sanction
dans des considrations trangres aux thories de la force. Ce n'est
pas seulement au nom de l'intrt, c'est au nom du devoir qu'agissent
tous les oppresseurs. Ils le violent, mais ils l'invoquent; la doctrine
de l'intrt est donc aussi impuissante  elle seule que les moyens
qu'elle emploie.


MACHIAVEL.

Ici, je vous arrte; vous faites une part  l'intrt, cela suffit pour
justifier toutes les ncessits politiques qui ne sont pas d'accord avec
le droit.


MONTESQUIEU.

C'est la raison d'tat que vous invoquez. Remarquez donc que je ne puis
pas donner pour base aux socits prcisment ce qui les dtruit. Au nom
de l'intrt, les princes et les peuples, comme les citoyens, ne
commettront que des crimes. L'intrt de l'tat, dites-vous! Mais
comment reconnatrai-je s'il lui est rellement profitable de commettre
telle ou telle iniquit? Ne savons-nous pas que l'intrt de l'tat,
c'est le plus souvent l'intrt du prince en particulier, ou celui des
favoris corrompus qui l'entourent? Je ne suis pas expos  des
consquences pareilles en donnant le droit pour base  l'existence des
socits, parce que la notion du droit trace des limites que l'intrt
ne doit pas franchir.

Que si vous me demandez quel est le fondement du droit, je vous dirai
que c'est la morale dont les prceptes n'ont rien de douteux ni
d'obscur; parce qu'ils sont crits dans toutes les religions, et qu'ils
sont imprims en caractres lumineux dans la conscience de l'homme.
C'est de cette source pure que doivent dcouler toutes les lois civiles,
politiques, conomiques, internationales.

_Ex eodem jure, sive ex eodem fonte, sive ex eodem, principio_.

Mais c'est ici qu'clate votre inconsquence; vous tes catholique, vous
tes chrtien; nous adorons le mme Dieu, vous admettez ses
commandements, vous admettez la morale, vous admettez le droit dans les
rapports des hommes entre eux, et vous foulez aux pieds toutes ces
rgles quand il s'agit de l'tat ou du prince. En un mot, _la politique
n'a rien  dmler, selon vous, avec la morale_. Vous permettez au
monarque ce que vous dfendez au sujet. Suivant que les mmes actions
sont accomplies par le faible ou par le fort, vous les glorifiez ou vous
les blmez; elles sont des crimes ou des vertus, suivant le rang de
celui qui les accomplit. Vous louez le prince de les avoir faites, _et
vous envoyez le sujet aux galres_. Vous ne songez donc pas qu'avec des
maximes pareilles, il n'y a pas de socit qui puisse vivre; vous croyez
que le sujet tiendra longtemps ses serments quand il verra le souverain
les trahir; qu'il respectera les lois quand il saura que celui qui les
lui a donnes les a violes, et qu'il les viole tous les jours; vous
croyez qu'il hsitera dans la voie de la violence, de la corruption et
de la fraude, quand il y verra marcher sans cesse ceux qui sont chargs
de le conduire? Dtrompez-vous; sachez que chaque usurpation du prince
dans le domaine de la chose publique autorise une infraction semblable
dans la sphre du sujet; que chaque perfidie politique engendre une
perfidie sociale; que chaque violence en haut lgitime une violence en
bas. Voil pour ce qui regarde les citoyens entre eux.

Pour ce qui les regarde dans leurs rapports avec les gouvernants, je
n'ai pas besoin de vous dire que c'est la guerre civile introduite 
l'tat de ferment, au sein de la socit. Le silence du peuple n'est que
la trve du vaincu, pour qui la plainte est un crime. Attendez qu'il se
rveille: vous avez invent la thorie de la force; soyez sr qu'il l'a
retenue. Au premier jour, il rompra ses chanes; il les rompra sous le
prtexte le plus futile peut-tre, et il reprendra par la force ce que
la force lui a arrach.

La maxime du despotisme, c'est le _perinde ac cadaver_ des jsuites;
tuer ou tre tu: voil sa loi; c'est l'abrutissement aujourd'hui, la
guerre civile demain. C'est ainsi, du moins, que les choses se passent
sous les climats d'Europe: dans l'Orient, les peuples sommeillent en
paix dans l'avilissement de la servitude.

Les princes ne peuvent donc pas se permettre ce que la morale prive ne
permet pas: c'est l ma conclusion; elle est formelle. Vous avez cru
m'embarrasser en me proposant l'exemple de beaucoup de grands hommes
qui, par des actes hardis accomplis en violation des lois, avaient donn
la paix  leur pays, quelquefois la gloire; et c'est de l que vous
tirez votre grand argument: _le bien sort du mal_. J'en suis peu touch;
il ne m'est pas dmontr que ces hommes audacieux ont fait plus de bien
que de mal; il n'est nullement tabli pour moi que les socits ne se
fussent pas sauves et soutenues sans eux. Les moyens de salut qu'ils
apportent ne compensent pas les germes de dissolution qu'ils
introduisent dans les tats. Quelques annes d'anarchie sont souvent
bien moins funestes pour un royaume que plusieurs annes de despotisme
silencieux.

Vous admirez les grands hommes; je n'admire que les grandes
institutions. Je crois que, pour tre heureux, les peuples ont moins
besoin d'hommes de gnie que d'hommes intgres; mais je vous accorde, si
vous le voulez, que quelques-unes des entreprises violentes dont vous
faites l'apologie, ont pu tourner  l'avantage de certains tats. Ces
actes pouvaient se justifier dans les socits antiques o rgnaient
l'esclavage et le dogme de la fatalit. On les retrouve dans le
moyen-ge et mme dans les temps modernes; mais au fur et  mesure que
les moeurs se sont adoucies, que les lumires se sont propages chez les
divers peuples de l'Europe;  mesure, surtout, que les principes de la
science politique ont t mieux connus, le droit s'est trouv substitu
 la force dans les principes comme dans les faits. Sans doute, les
orages de la libert existeront toujours, et il se commettra encore bien
des crimes en son nom: mais le fatalisme politique n'existe plus. Si
vous avez pu dire, dans votre temps, que le despotisme tait un mal
ncessaire, vous ne le pourriez pas aujourd'hui, car, dans l'tat
actuel des moeurs et des institutions politiques chez les principaux
peuples de l'Europe, le despotisme est devenu impossible.


MACHIAVEL.

Impossible?... Si vous parvenez  me prouver cela, je consens  faire un
pas dans le sens de vos ides.


MONTESQUIEU.

Je vais vous le prouver trs-facilement, si vous voulez bien me suivre
encore.


MACHIAVEL.

Trs-volontiers, mais prenez garde; je crois que vous vous engagez
beaucoup.




TROISIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Une masse paisse d'ombres se dirige vers cette plage; la rgion o nous
sommes sera bientt envahie. Venez de ce ct; sans cela, nous ne
tarderions pas  tre spars.


MACHIAVEL.

Je n'ai point trouv dans vos dernires paroles la prcision qui
caractrisait votre langage au commencement de notre entretien. Je
trouve que vous avez exagr les consquences des principes qui sont
renferms dans l'_Esprit des lois_.


MONTESQUIEU.

J'ai vit  dessein, dans cet ouvrage, de faire de longues thories. Si
vous le connaissiez autrement que par ce qui vous en a t rapport,
vous verriez que les dveloppements particuliers que je vous donne ici
dcoulent sans effort des principes que j'ai poss. Au surplus, je ne
fais pas difficult d'avouer que la connaissance que j'ai acquise des
temps nouveaux n'ait modifi ou complt quelques-unes de mes ides.


MACHIAVEL.

Comptez-vous srieusement soutenir que le despotisme est incompatible
avec l'tat politique des peuples de l'Europe?


MONTESQUIEU.

Je n'ai pas dit tous les peuples; mais je vous citerai, si vous voulez,
ceux chez qui le dveloppement de la science politique a amen ce grand
rsultat.


MACHIAVEL.

Quels sont ces peuples?


MONTESQUIEU.

L'Angleterre, la France, la Belgique, une portion de l'Italie, la
Prusse, la Suisse, la Confdration germanique, la Hollande, l'Autriche
mme, c'est--dire, comme vous le voyez, presque toute la partie de
l'Europe sur laquelle s'tendait autrefois le monde romain.


MACHIAVEL.

Je connais un peu ce qui s'est pass en Europe depuis 1527 jusqu'au
temps actuel, et je vous avoue que je suis fort curieux de vous entendre
justifier votre proposition.


MONTESQUIEU.

Eh bien, coutez-moi, et je parviendrai peut-tre  vous convaincre. Ce
ne sont pas les hommes, ce sont les institutions qui assurent le rgne
de la libert et des bonnes moeurs dans les tats. De la perfection ou
de l'imperfection des institutions dpend tout le bien, mais dpendra
ncessairement aussi tout le mal qui peut rsulter pour les hommes de
leur runion en socit; et, quand je demande les meilleures
institutions, vous comprenez bien que, suivant le mot si beau de Solon,
j'entends _les institutions les plus parfaites que les peuples puissent
supporter_. C'est vous dire que je ne conois pas pour eux des
conditions d'existence impossibles, et que par l je me spare de ces
dplorables rformateurs qui prtendent construire les socits sur de
pures hypothses rationnelles sans tenir compte du climat, des
habitudes, des moeurs et mme des prjugs.

A l'origine des nations, les institutions sont ce qu'elles peuvent.
L'antiquit nous a montr des civilisations merveilleuses, des tats
dans lesquels les conditions du gouvernement libre taient admirablement
comprises. Les peuples de l're chrtienne ont eu plus de difficult 
mettre leurs constitutions en harmonie avec le mouvement de la vie
politique; mais ils ont profit des enseignements de l'antiquit, et
avec des civilisations infiniment plus compliques, ils sont cependant
arrivs  des rsultats plus parfaits.

Une des causes premires de l'anarchie, comme du despotisme, a t
l'ignorance thorique et pratique dans laquelle les tats de l'Europe
ont t pendant si longtemps sur les principes qui prsident 
l'organisation des pouvoirs. Comment, lorsque le principe de la
souverainet rsidait uniquement dans la personne du prince, le droit de
la nation pouvait-il tre affirm? Comment, lorsque celui qui tait
charg de faire excuter les lois, tait en mme temps le lgislateur,
sa puissance n'et-elle pas t tyrannique? Comment les citoyens
pouvaient-ils tre garantis contre l'arbitraire, lorsque, le pouvoir
lgislatif et le pouvoir excutif tant dj confondus, le pouvoir
judiciaire venait encore se runir dans la mme main[2]?

Je sais bien que certaines liberts, que certains droits publics qui
s'introduisent tt ou tard dans les moeurs politiques les moins
avances, ne laissaient pas que d'apporter des obstacles  l'exercice
illimit de la royaut absolue; que, d'un autre ct, la crainte de
faire crier le peuple, l'esprit de douceur de certains rois, les
portaient  user avec modration des pouvoirs excessifs dont ils taient
investis; mais il n'en est pas moins vrai que ces garanties si prcaires
taient  la merci du monarque qui possdait en principe les biens, les
droits et la personne des sujets. La division des pouvoirs a ralis en
Europe le problme des socits libres, et si quelque chose peut adoucir
pour moi l'anxit des heures qui prcdent le jugement dernier, c'est
la pense que mon passage sur la terre n'a point t tranger  cette
grande mancipation.

Vous tes n, Machiavel, sur les limites du moyen-ge, et vous avez vu,
avec la renaissance des arts, s'ouvrir l'aurore des temps modernes; mais
la socit au milieu de laquelle vous avez vcu, tait, permettez-moi de
le dire, encore tout empreinte des errements de la barbarie; l'Europe
tait un tournoi. Les ides de guerre, de domination et de conqute
remplissaient la tte des hommes d'tat et des princes. La force tait
tout alors, le droit fort peu de chose, j'en conviens; les royaumes
taient comme la proie des conqurants;  l'intrieur des tats, les
souverains luttaient contre les grands vassaux; les grands vassaux
crasaient les cits. Au milieu de l'anarchie fodale qui mettait toute
l'Europe en armes, les peuples fouls aux pieds s'taient habitus 
regarder les princes et les grands comme des divinits fatales,
auxquelles le genre humain tait livr. Vous tes venu dans ces temps
pleins de tumulte, mais aussi pleins de grandeur. Vous avez vu des
capitaines intrpides, des hommes de fer, des gnies audacieux; et ce
monde, rempli de sombres beauts dans son dsordre, vous est apparu
comme il apparatrait  un artiste dont l'imagination serait plus
frappe que le sens moral; c'est l ce qui,  mes yeux, explique le
_Trait du Prince_, et vous n'tiez pas si loin de la vrit que vous
voulez bien le dire, lorsque tout  l'heure, par une feinte italienne,
il vous plaisait, pour me sonder, de l'attribuer  un caprice de
diplomate. Mais, depuis vous, le monde a march; les peuples se
regardent aujourd'hui comme les arbitres de leurs destines: ils ont, en
fait comme en droit, dtruit les privilges, dtruit l'aristocratie; ils
ont tabli un principe qui serait bien nouveau pour vous, descendant du
marquis Hugo: ils ont tabli le principe de l'galit; ils ne voient
plus dans ceux qui les gouvernent que des mandataires; ils ont ralis
le principe de l'galit par des lois civiles que rien ne pourrait leur
arracher. Ils tiennent  ces lois comme  leur sang, parce qu'elles ont
cot, en effet, bien du sang  leurs anctres.

Je vous parlais des guerres tout  l'heure: elles svissent toujours, je
le sais; mais, le premier progrs, c'est qu'elles ne donnent plus
aujourd'hui aux vainqueurs la proprit des tats vaincus. Un droit que
vous avez  peine connu, le droit international, rgit aujourd'hui les
rapports des nations entre elles, comme le droit civil rgit les
rapports des sujets dans chaque nation.

Aprs avoir assur leurs droits privs par des lois civiles, leurs
droits publics par des _traits_, les peuples ont voulu se mettre en
rgle avec leurs princes, et ils ont assur leurs droits politiques par
_des constitutions_. Longtemps livrs  l'arbitraire par la confusion
des pouvoirs, qui permettait aux princes _de faire des lois tyranniques
pour les exercer tyranniquement_, ils ont spar les trois pouvoirs,
lgislatif, excutif et judiciaire, par des lignes constitutionnelles
qui ne peuvent tre franchies sans que l'alarme soit donne  tout le
corps politique.

Par cette seule rforme, qui est un fait immense, le droit public
intrieur a t cr, et les principes suprieurs qui le constituent se
trouvent dgags. La personne du prince cesse d'tre confondue avec
celle de l'tat; la souverainet apparat comme ayant en partie sa
source au sein mme de la nation, qui fait la distribution des pouvoirs
entre le prince et des corps politiques indpendants les uns des autres.
Je ne veux point faire, devant l'illustre homme d'tat qui m'entend, une
thorie dveloppe du rgime qui s'appelle, en Angleterre et en France,
_le rgime constitutionnel_; il est pass aujourd'hui dans les moeurs
des principaux tats de l'Europe, non-seulement parce qu'il est
l'expression de la plus haute science politique, mais surtout parce
qu'il est le seul mode pratique de gouvernement en prsence des ides de
la civilisation moderne.

Dans tous les temps, sous le rgne de la libert comme sous celui de la
tyrannie, on n'a pu gouverner que par des _lois_. C'est donc sur _la
manire dont les lois sont faites_, que sont fondes toutes les
garanties des citoyens. Si c'est le prince qui est le lgislateur
unique, il ne fera que des lois tyranniques, heureux s'il ne bouleverse
pas la constitution de l'tat en quelques annes; mais, en tout cas, on
est en plein absolutisme; si c'est un snat, on a constitu
l'oligarchie, rgime odieux au peuple, parce qu'il lui donne autant de
tyrans que de matres; si c'est le peuple, on court  l'anarchie, ce qui
est une autre manire d'aboutir au despotisme; si c'est une assemble
lue par le peuple, la premire partie du problme se trouve dj
rsolue; car c'est l la base mme du gouvernement reprsentatif,
aujourd'hui en vigueur dans toute la partie mridionale de l'Europe.

Mais une assemble de reprsentants du peuple qui possderait  elle
seule toute la souverainet lgislative, ne tarderait pas  abuser de sa
puissance, et  faire courir  l'tat les plus grands prils. Le rgime
qui s'est dfinitivement constitu, heureuse transaction entre
l'aristocratie, la dmocratie et l'tablissement monarchique, participe
 la fois de ces trois formes de gouvernement, au moyen d'une
pondration de pouvoirs qui semble tre le chef-d'oeuvre de l'esprit
humain. La personne du souverain reste sacre, inviolable; mais, tout en
conservant une masse d'attributions capitales qui, pour le bien de
l'tat, doivent demeurer en sa puissance, son rle essentiel n'est plus
que d'tre _le procurateur de l'excution des lois_. N'ayant plus dans
sa main la plnitude des pouvoirs, sa responsabilit s'efface et passe
sur la tte des ministres qu'il associe  son gouvernement. La loi, dont
il a la proposition exclusive, ou concurremment avec un autre corps de
l'tat, est prpare par un conseil compos d'hommes mris dans
l'exprience des affaires, soumise  une Chambre haute, hrditaire ou
viagre, qui examine si ses dispositions n'ont rien de contraire  la
constitution, vote par un Corps lgislatif man du suffrage de la
nation, applique par une magistrature indpendante. Si la loi est
vicieuse, elle est rejete ou amende par le Corps lgislatif: la
Chambre haute s'oppose  son adoption, si elle est contraire aux
principes sur lesquels repose la constitution.

Le triomphe de ce systme si profondment conu, et dont le mcanisme,
vous le comprenez, peut se combiner de mille manires, suivant le
temprament des peuples auxquels il s'applique, a t de concilier
l'ordre avec la libert, la stabilit avec le mouvement, de faire
participer l'universalit des citoyens  la vie politique, en supprimant
les agitations de la place publique. C'est le pays se gouvernant
lui-mme, par le dplacement alternatif des majorits, qui influent dans
les chambres sur la nomination des ministres dirigeants.

Les rapports entre le prince et les sujets reposent, comme vous le
voyez, sur un vaste systme de garanties dont les bases inbranlables
sont dans l'ordre civil. Nul ne peut tre atteint dans sa personne ou
dans ses biens par un acte de l'autorit administrative; la libert
individuelle est sous la protection des magistrats; en matire
criminelle, les accuss sont jugs par leurs pairs; au-dessus de toutes
les juridictions, il y a une juridiction suprme charge de casser les
arrts qui seraient rendus en violation des lois. Les citoyens eux-mmes
sont arms, pour la dfense de leurs droits, par l'institution de
milices bourgeoises qui concourent  la police des cits; le plus simple
particulier peut, par voie de ptition, faire monter sa plainte
jusqu'aux pieds des assembles souveraines qui reprsentent la nation.
Les communes sont administres par des officiers publics nomms 
l'lection. Chaque anne, de grandes assembles provinciales, galement
issues du suffrage, se runissent pour exprimer les besoins et les voeux
des populations qui les entourent.

Telle est l'image trop affaiblie,  Machiavel, de quelques-unes des
institutions qui fleurissent aujourd'hui dans les tats modernes, et
notamment dans ma belle patrie; mais comme la publicit est de l'essence
des pays libres, toutes ces institutions ne pourraient vivre longtemps
si elles ne fonctionnaient au grand jour. Une puissance encore inconnue
dans votre sicle, et qui ne faisait que natre de mon temps, est venu
leur donner le dernier souffle de la vie. C'est la _presse_ longtemps
proscrite, encore dcrie par l'ignorance, mais  laquelle on pourrait
le beau mot qu'a dit Adam Smith, en parlant du crdit: _C'est une voie
publique_. C'est par cette voie, en effet, que se manifeste tout le
mouvement des ides chez les peuples modernes. La presse exerce dans
l'tat comme des fonctions de police: elle exprime les besoins, traduit
les plaintes, dnonce les abus, les actes arbitraires; elle contraint 
la moralit tous les dpositaires du pouvoir; il lui suffit, pour cela,
de les mettre en face de l'opinion.

Dans des socits ainsi rgles,  Machiavel, quelle part pourriez-vous
faire  l'ambition des princes et aux entreprises de la tyrannie? Je
n'ignore point par quelles convulsions douloureuses ces progrs ont
triomph. En France, la libert noye dans le sang pendant la priode
rvolutionnaire, ne s'est releve qu'avec la Restauration. L, de
nouvelles commotions se prparaient encore; mais dj tous les
principes, toutes les institutions dont je vous ai parl, taient passs
dans les moeurs de la France et des peuples qui gravitent dans la sphre
de sa civilisation. J'en ai fini, Machiavel. Les tats, comme les
souverains, ne se gouvernent plus aujourd'hui que par les rgles de la
justice. Le ministre moderne qui s'inspirerait de vos leons ne
resterait pas un an au pouvoir; le monarque qui mettrait en pratique les
maximes du _Trait du Prince_ soulverait contre lui la rprobation de
ses sujets; il serait mis au ban de l'Europe.

    [2] _Esp. des lois_, p. 129, liv. XI, ch. VI.


MACHIAVEL.

Vous croyez?


MONTESQUIEU.

Me pardonnerez-vous ma franchise?


MACHIAVEL.

Pourquoi non?


MONTESQUIEU.

Dois-je penser que vos ides se sont quelque peu modifies?


MACHIAVEL.

Je me propose de dmolir, pice  pice, toutes les belles choses que
vous venez de dire, et de vous dmontrer que ce sont mes doctrines
seules qui l'emportent mme aujourd'hui, malgr les nouvelles ides,
malgr les nouvelles moeurs, malgr vos prtendus principes de droit
public, malgr toutes les institutions dont vous venez de me parler;
mais permettez-moi, auparavant, de vous adresser une question: O en
tes-vous rest de l'histoire contemporaine?


MONTESQUIEU.

Les notions que j'ai acquises sur les divers tats de l'Europe vont
jusqu'aux derniers jours de l'anne 1847. Les hasards de ma marche
errante  travers ces espaces infinis et la multitude confuse des mes
qui les remplissent, ne m'en ont fait rencontrer aucune qui ait pu me
renseigner au del de l'poque que je viens de vous dire. Depuis que je
suis descendu dans le sjour des tnbres, j'ai pass un demi-sicle
environ parmi les peuples de l'ancien monde, et ce n'est gure que
depuis un quart de sicle que j'ai rencontr les lgions des peuples
modernes; encore faut-il dire que la plupart arrivaient des coins les
plus reculs de l'univers. Je ne sais pas mme au juste  quelle anne
du monde nous en sommes.


MACHIAVEL.

Ici, les derniers sont donc les premiers,  Montesquieu! L'homme d'tat
du moyen-ge, le politique des temps barbares, se trouve en savoir plus
que le philosophe du dix-huitime sicle sur l'histoire des temps
modernes. Les peuples sont en l'an de grce 1864.


MONTESQUIEU.

Veuillez donc me faire savoir, Machiavel, je vous en prie instamment, ce
qui s'est pass en Europe depuis l'anne 1847.


MACHIAVEL.

Non pas, si vous le permettez, avant que je me sois donn le plaisir de
porter la droute au sein de vos thories.


MONTESQUIEU.

Comme il vous plaira; mais croyez bien que je ne conois nulle
inquitude  cet gard. Il faut des sicles pour changer les principes
et la forme des gouvernements sous lesquels les peuples ont pris
l'habitude de vivre. Nul enseignement politique nouveau ne saurait
rsulter des quinze annes qui viennent de s'couler; et, dans tous les
cas, s'il en tait ainsi, ce ne seraient pas les doctrines de Machiavel
qui jamais auraient triomph.


MACHIAVEL.

Vous le pensez ainsi: coutez-moi donc  votre tour.




QUATRIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

En coutant vos thories sur la division des pouvoirs et sur les
bienfaits que lui doivent les peuples de l'Europe, je ne pouvais
m'empcher d'admirer, Montesquieu,  quel point l'illusion des systmes
peut s'emparer des plus grands esprits.

Sduit par les institutions de l'Angleterre, vous avez cru pouvoir faire
du rgime constitutionnel la panace universelle des tats; mais vous
avez compt sans le mouvement irrsistible qui arrache aujourd'hui les
socits  leurs traditions de la veille. Il ne se passera pas deux
sicles avant que cette forme de gouvernement, que vous admirez, ne soit
plus en Europe qu'un souvenir historique, quelque chose de surann et de
caduc comme la rgle des trois units d'Aristote.

Permettez-moi d'abord d'examiner en elle-mme votre mcanique politique:
vous balancez les trois pouvoirs, et vous les confinez chacun dans leur
dpartement; celui-ci fera les lois, cet autre les appliquera, un
troisime les excutera: le prince rgnera, les ministres gouverneront.
Merveilleuse chose que cette bascule constitutionnelle! Vous avez tout
prvu, tout rgl, sauf le mouvement: le triomphe d'un tel systme, ce
ne serait pas l'action; ce serait l'immobilit si le mcanisme
fonctionnait avec prcision; mais, en ralit, les choses ne se
passeront pas ainsi. A la premire occasion, le mouvement se produira
par la rupture d'un des ressorts que vous avez si soigneusement forgs.
Croyez-vous que les pouvoirs resteront longtemps dans les limites
constitutionnelles que vous leur avez assignes, et qu'ils ne
parviendront pas  les franchir? Quelle est l'assemble lgislative
indpendante qui n'aspirera pas  la souverainet? Quelle est la
magistrature qui ne flchira pas au gr de l'opinion? Quel est le
prince, surtout, souverain d'un royaume ou chef d'une rpublique, qui
acceptera sans rserve le rle passif auquel vous l'aurez condamn; qui,
dans le secret de sa pense, ne mditera pas le renversement des
pouvoirs rivaux qui gnent son action? En ralit, vous aurez mis aux
prises toutes les forces contraires, suscit toutes les entreprises,
donn des armes  tous les partis. Vous aurez livr le pouvoir 
l'assaut de toutes les ambitions, et fait de l'tat une arne o se
dchaneront les factions. Dans peu de temps, ce sera le dsordre
partout; d'intarissables rhteurs transformeront en joutes oratoires les
assembles dlibrantes; d'audacieux journalistes, d'effrns
pamphltaires attaqueront tous les jours la personne du souverain,
discrditeront le gouvernement, les ministres, les hommes en place....


MONTESQUIEU.

Je connais depuis longtemps ces reproches adresss aux gouvernements
libres. Ils n'ont pas de valeur  mes yeux: les abus ne condamnent point
les institutions. Je sais de nombreux tats qui vivent en paix, et
depuis longtemps sous de telles lois: je plains ceux qui ne peuvent y
vivre.


MACHIAVEL.

Attendez: Dans vos calculs, vous n'avez compt qu'avec des minorits
sociales. Il y a des populations gigantesques rives au travail par la
pauvret, comme elles l'taient autrefois par l'esclavage. Qu'importent,
je vous le demande,  leur bonheur toutes vos fictions parlementaires?
Votre grand mouvement politique n'a abouti, en dfinitive, qu'au
triomphe d'une minorit privilgie par le hasard comme l'ancienne
noblesse l'tait par la naissance. Qu'importe au proltaire courb sur
son labeur, accabl sous le poids de sa destine, que quelques orateurs
aient le droit de parler, que quelques journalistes aient le droit
d'crire? Vous avez cr des droits qui resteront ternellement pour la
masse du peuple  l'tat de pure facult, puisqu'il ne saurait s'en
servir. Ces droits, dont la loi lui reconnat la jouissance idale et
dont la ncessit lui refuse l'exercice rel, ne sont pour lui qu'une
ironie amre de sa destine. Je vous rponds qu'un jour il les prendra
en haine, et qu'il les dtruira de sa main pour se confier au
despotisme.


MONTESQUIEU.

Quel mpris Machiavel a-t-il donc pour l'humanit, et quelle ide se
fait-il de la bassesse des peuples modernes? Dieu puissant, je ne
croirai pas que tu les aies crs si vils. Machiavel, quoi qu'il en
dise, ignore les principes et les conditions d'existence de la
civilisation actuelle. Le travail aujourd'hui est la loi commune, comme
il est la loi divine; et, loin qu'il soit un signe de servitude parmi
les hommes, il est le lien de leur association, l'instrument de leur
galit.

Les droits politiques n'ont rien d'illusoire pour le peuple dans les
tats o la loi ne reconnat point de privilges et o toutes les
carrires sont ouvertes  l'activit individuelle. Sans doute, et dans
aucune socit il n'en saurait tre autrement, l'ingalit des
intelligences et des fortunes entrane pour les individus d'invitables
ingalits dans l'exercice de leurs droits; mais ne suffit-il pas que
ces droits existent pour que le voeu d'une philosophie claire soit
rempli, pour que l'mancipation des hommes soit assure dans la mesure
o elle peut l'tre? Pour ceux-l mmes que le hasard a fait natre dans
les conditions les plus humbles, n'est-ce rien que de vivre dans le
sentiment de leur indpendance et dans leur dignit de citoyens? Mais ce
n'est l qu'un ct de la question; car si la grandeur morale des
peuples est lie  la libert, ils n'y sont pas rattachs moins
troitement par leurs intrts matriels.


MACHIAVEL.

C'est ici que je vous attendais. L'cole  laquelle vous appartenez a
pos des principes dont elle ne parat pas apercevoir les dernires
consquences: vous croyez qu'ils conduisent au rgne de la raison; je
vais vous montrer qu'ils ramnent au rgne de la force. Votre systme
politique, pris dans sa puret originelle, consiste  donner une part
d'action  peu prs gale aux divers groupes de forces dont les socits
se composent,  faire concourir dans une juste proportion les activits
sociales; vous ne voulez pas que l'lment aristocratique prime
l'lment dmocratique. Cependant, le temprament de vos institutions
est de donner plus de force  l'aristocratie qu'au peuple, plus de force
au prince qu' l'aristocratie, proportionnant ainsi les pouvoirs  la
capacit politique de ceux qui doivent les exercer.


MONTESQUIEU.

Vous dites vrai.


MACHIAVEL.

Vous faites participer les diffrentes classes de la socit aux
fonctions publiques suivant le degr de leur aptitude et de leurs
lumires; vous mancipez la bourgeoisie par le vote, vous contenez le
peuple par le cens; les liberts populaires crent la puissance de
l'opinion, l'aristocratie donne le prestige des grandes manires, le
trne jette sur la nation l'clat du rang suprme; vous gardez toutes
les traditions, tous les grands souvenirs, le culte de toutes les
grandes choses. A la surface on voit une socit monarchique, mais tout
est dmocratique au fond; car, en ralit, il n'y a point de barrires
entre les classes, et le travail est l'instrument de toutes les
fortunes. N'est-ce pas  peu prs cela?


MONTESQUIEU.

Oui, Machiavel; et vous savez du moins comprendre les opinions que vous
ne partagez pas.


MACHIAVEL.

Eh bien, toutes ces belles choses sont passes ou passeront comme un
rve; car vous avez un nouveau principe avec lequel toutes les
institutions se dcomposent avec une rapidit foudroyante.


MONTESQUIEU.

Quel est donc ce principe?


MACHIAVEL.

C'est celui de la souverainet populaire. On trouvera, n'en doutez pas,
la quadrature du cercle avant d'arriver  concilier l'quilibre des
pouvoirs avec l'existence d'un pareil principe chez les nations o il
est admis. Le peuple, par une consquence absolument invitable,
s'emparera, un jour ou l'autre, de tous les pouvoirs dont on a reconnu
que le principe tait en lui. Sera-ce pour les garder? Non. Aprs
quelques jours de folie, il les jettera, par lassitude, au premier
soldat de fortune qui se trouvera sur son chemin. Dans votre pays, vous
avez vu, en 1793, comment les coupe-ttes franais ont trait la
monarchie reprsentative: le peuple souverain s'est affirm par le
supplice de son roi, puis il a fait litire de tous ses droits; il s'est
donn  Robespierre,  Barras,  Bonaparte.

Vous tes un grand penseur, mais vous ne connaissez pas l'inpuisable
lchet des peuples; je ne dis pas de ceux de mon temps, mais de ceux du
vtre; rampants devant la force, sans piti devant la faiblesse,
implacables pour des fautes, indulgents pour des crimes, incapables de
supporter les contrarits d'un rgime libre, et patients jusqu'au
martyre pour toutes les violences du despotisme audacieux, brisant les
trnes dans des moments de colre, et se donnant des matres  qui ils
pardonnent des attentats pour le moindre desquels ils auraient dcapit
vingt rois constitutionnels.

Cherchez donc la justice; cherchez le droit, la stabilit, l'ordre, le
respect des formes si compliques de votre mcanisme parlementaire avec
des masses violentes, indisciplines, incultes, auxquelles vous avez
dit: Vous tes le droit, vous tes les matres, vous tes les arbitres
de l'tat! Oh! je sais bien que le prudent Montesquieu, le politique
circonspect, qui posait les principes et rservait les consquences, n'a
point crit dans l'_Esprit des lois_ le dogme de la souverainet
populaire; mais, comme vous le disiez tout  l'heure, les consquences
dcoulent d'elles-mmes des principes que vous avez poss. L'affinit de
vos doctrines avec celles du _Contrat social_ se fait assez sentir.
Aussi, depuis le jour o les rvolutionnaires franais, jurant _in verba
magistri_, ont crit: Une constitution ne peut tre que l'ouvrage libre
d'une convention entre associs, le gouvernement monarchique et
parlementaire a t condamn  mort dans votre patrie. Vainement on a
essay de restaurer les principes, vainement votre roi, Louis XVIII, en
rentrant en France, a-t-il tent de faire remonter les pouvoirs  leur
source en promulguant les dclarations de 89 comme procdant de l'octroi
royal, cette pieuse fiction de la monarchie aristocratique tait en
contradiction trop flagrante avec le pass: elle devait s'vanouir au
bruit de la rvolution de 1830, comme le gouvernement de 1830,  son
tour....


MONTESQUIEU.

Achevez.


MACHIAVEL.

N'anticipons pas. Ce que vous savez, ainsi que moi, du pass,
m'autorise, ds  prsent,  dire que le principe de la souverainet
populaire est destructif de toute stabilit, qu'il consacre indfiniment
le droit des rvolutions. Il met les socits en guerre ouverte contre
tous les pouvoirs humains et mme contre Dieu; il est l'incarnation mme
de la force. Il fait du peuple une brute froce qui s'endort quand elle
est repue de sang, et qu'on enchane; et voici la marche invariable que
suivent alors les socits dont le mouvement est rgl sur ce principe:
la souverainet populaire engendre la dmagogie, la dmagogie engendre
l'anarchie, l'anarchie ramne au despotisme. Le despotisme, pour vous,
c'est la barbarie. Eh bien, vous voyez que les peuples retournent  la
barbarie par le chemin de la civilisation.

Mais ce n'est pas tout, et je prtends qu' d'autres points de vue
encore le despotisme est la seule forme de gouvernement qui soit
rellement approprie  l'tat social des peuples modernes. Vous m'avez
dit que leurs intrts matriels les rattachaient  la libert; ici,
vous me faites trop beau jeu. Quels sont, en gnral, les tats qui ont
besoin de la libert? Ce sont ceux qui vivent par de grands sentiments,
par de grandes passions, par l'hrosme, par la foi, mme par
l'honneur, ainsi que vous le disiez de votre temps en parlant de la
monarchie franaise. Le stocisme peut faire un peuple libre; le
christianisme, dans de certaines conditions, pourrait avoir le mme
privilge. Je comprends les ncessits de la libert  Athnes,  Rome,
chez des nations qui ne respiraient que par la gloire des armes, dont la
guerre satisfaisait toutes les expansions, qui avaient besoin d'ailleurs
de toutes les nergies du patriotisme, de tous les enthousiasmes
civiques pour triompher de leurs ennemis.

Les liberts publiques taient le patrimoine naturel des tats dans
lesquels les fonctions serviles et industrielles taient dlaisses aux
esclaves, o l'homme tait inutile s'il n'tait un citoyen. Je conois
encore la libert  certaines poques de l're chrtienne, et notamment
dans les petits tats relis entre eux par des systmes de confdration
analogues  ceux des rpubliques hellniques, comme en Italie et en
Allemagne. Je retrouve l une partie des causes naturelles qui rendaient
la libert ncessaire. Elle et t presque inoffensive dans des temps
o le principe de l'autorit n'tait pas mis en question, o la religion
avait un empire absolu sur les esprits, o le peuple, plac sous le
rgime tutlaire des corporations, marchait docilement sous la main de
ses pasteurs. Si son mancipation politique et t entreprise alors,
elle et pu l'tre sans danger; car elle se ft accomplie en conformit
des principes sur lesquels repose l'existence de toutes les socits.
Mais, avec vos grands tats, qui ne vivent plus que par l'industrie;
avec vos populations sans Dieu et sans foi, dans des temps o les
peuples ne se satisfont plus par la guerre, et o leur activit violente
se reporte ncessairement au dedans, la libert, avec les principes qui
lui servent de fondement, ne peut tre qu'une cause de dissolution et de
ruine. J'ajoute qu'elle n'est pas plus ncessaire aux besoins moraux des
individus qu'elle ne l'est aux tats.

De la lassitude des ides et du choc des rvolutions sont sorties des
socits froides et dsabuses qui sont arrives  l'indiffrence en
politique comme en religion, qui n'ont plus d'autre stimulant que les
jouissances matrielles, qui ne vivent plus que par l'intrt, qui n'ont
d'autre culte que l'or, dont les moeurs mercantiles le disputent 
celles des juifs qu'ils ont pris pour modles. Croyez-vous que ce soit
par amour de la libert en elle-mme que les classes infrieures
essayent de monter  l'assaut du pouvoir? C'est par haine de ceux qui
possdent; au fond, c'est pour leur arracher leurs richesses, instrument
des jouissances qu'ils envient.

Ceux qui possdent implorent de tous les cts un bras nergique, un
pouvoir fort; ils ne lui demandent qu'une chose, c'est de protger
l'tat contre des agitations auxquelles sa constitution dbile ne
pourrait rsister, de leur donner  eux-mmes la scurit ncessaire
pour qu'ils puissent jouir et faire leurs affaires. Quelles formes de
gouvernement voulez vous appliquer  des socits o la corruption s'est
glisse partout, o la fortune ne s'acquiert que par les surprises de la
fraude, o la morale n'a plus de garantie que dans les lois rpressives,
o le sentiment de la patrie lui-mme s'est teint dans je ne sais quel
cosmopolitisme universel?

Je ne vois de salut pour ces socits, vritables colosses aux pieds
d'argile, que dans l'institution d'une centralisation  outrance, qui
mette toute la force publique  la disposition de ceux qui gouvernent;
dans une administration hirarchique semblable  celle de l'empire
romain, qui rgle mcaniquement tous les mouvements des individus; dans
un vaste systme de lgislation qui reprenne en dtail toutes les
liberts qui ont t imprudemment donnes; dans un despotisme
gigantesque, enfin, qui puisse frapper immdiatement et  toute heure,
tout ce qui rsiste, tout ce qui se plaint. Le Csarisme du Bas-Empire
me parat raliser assez bien ce que je souhaite pour le bien-tre des
socits modernes. Grce  ces vastes appareils qui fonctionnent dj,
m'a-t-on dit, en plus d'un pays de l'Europe, elles peuvent vivre en
paix, comme en Chine, comme au Japon, comme dans l'Inde. Il ne faut pas
qu'un vulgaire prjug nous fasse mpriser ces civilisations orientales,
dont on apprend chaque jour  mieux apprcier les institutions. Le
peuple chinois, par exemple, est trs-commerant et trs-bien
administr.




CINQUIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

J'hsite  vous rpondre, Machiavel, car il y a dans vos dernires
paroles je ne sais quelle raillerie satanique, qui me laisse
intrieurement le soupon que vos discours ne sont pas compltement
d'accord avec vos secrtes penses. Oui, vous avez la fatale loquence
qui fait perdre la trace de la vrit, et vous tes bien le sombre gnie
dont le nom est encore l'effroi des gnrations prsentes. Je reconnais
de bonne grce, toutefois, qu'avec un aussi puissant esprit on perdrait
trop  se taire; je veux vous couter jusqu'au bout, et je veux mme
vous rpondre quoique, ds  prsent, j'aie peu d'espoir de vous
convaincre. Vous venez de faire de la socit moderne un tableau
vraiment sinistre; je ne puis savoir s'il est fidle, mais il est au
moins incomplet, car en toute chose,  ct du mal il y a le bien, et
vous ne m'avez montr que le mal; vous ne m'avez, d'ailleurs, pas donn
le moyen de vrifier jusqu' quel point vous tes dans le vrai, car je
ne sais ni de quels peuples ni de quels tats vous avez voulu parler,
quand vous m'avez fait cette noire peinture des moeurs contemporaines.


MACHIAVEL.

Eh bien, admettons que j'aie pris pour exemple celle de toutes les
nations de l'Europe qui est le plus avance en civilisation, et  qui,
je m'empresse de le dire, pourrait le moins s'appliquer le portrait que
je viens de faire....


MONTESQUIEU.

C'est donc de la France que vous voulez parler?


MACHIAVEL.

Eh bien, oui.


MONTESQUIEU.

Vous avez raison, car c'est l qu'ont le moins pntr les sombres
doctrines du matrialisme. C'est la France qui est reste le foyer des
grandes ides et des grandes passions dont vous croyez la source tarie,
et c'est de l que sont partis ces grands principes du droit public,
auxquels vous ne faites point de place dans le gouvernement des tats.


MACHIAVEL.

Vous pouvez ajouter que c'est le champ d'exprience consacr des
thories politiques.


MONTESQUIEU.

Je ne connais point d'exprience qui ait encore profit, d'une manire
durable,  l'tablissement du despotisme, en France pas plus
qu'ailleurs, chez les nations contemporaines; et c'est ce qui tout
d'abord me fait trouver bien peu conformes  la ralit des choses, vos
thories sur la ncessit du pouvoir absolu. Je ne connais, jusqu'
prsent, que deux tats en Europe compltement privs des institutions
librales, qui ont modifi de toutes parts l'lment monarchique pur: ce
sont la Turquie et la Russie, et encore si vous regardiez de prs aux
mouvements intrieurs qui s'oprent au sein de cette dernire puissance,
peut-tre y trouveriez-vous les symptmes d'une transformation
prochaine. Vous m'annoncez, il est vrai, que, dans un avenir plus ou
moins rapproch, les peuples, menacs d'une dissolution invitable,
reviendront au despotisme comme  l'arche de salut; qu'ils se
constitueront sous la forme de grandes monarchies absolues, analogues 
celles de l'Asie; ce n'est l qu'une prdiction: dans combien de temps
s'accomplira-t-elle?


MACHIAVEL.

Avant un sicle.


MONTESQUIEU.

Vous tes devin; un sicle, c'est toujours autant de gagn; mais
laissez-moi vous dire maintenant pourquoi votre prdiction ne
s'accomplira pas. Les socits modernes ne doivent plus tre envisages
aujourd'hui avec les yeux du pass. Leurs moeurs, leurs habitudes,
leurs besoins, tout a chang. Il ne faut donc pas se fier sans rserve
aux inductions de l'analogie historique, quand il s'agit de juger de
leurs destines. Il faut se garder surtout de prendre pour des lois
universelles des faits qui ne sont que des accidents, et de transformer
en rgles gnrales les ncessits de telles situations ou de tels
temps. De ce que le despotisme est arriv plusieurs fois dans
l'histoire, comme consquence des perturbations sociales, s'ensuit-il
qu'il doit tre pris pour rgle de gouvernement? De ce qu'il a pu servir
de transition dans le pass, en conclurai-je qu'il soit propre 
rsoudre les crises des poques modernes? N'est-il pas plus rationnel de
dire que d'autres maux appellent d'autres remdes, d'autres problmes
d'autres solutions, d'autres moeurs sociales d'autres moeurs politiques?
Une loi invariable des socits, c'est qu'elles tendent au
perfectionnement, au progrs; l'ternelle sagesse les y a, si je puis le
dire, condamnes; elle leur a refus le mouvement en sens contraire. Ce
progrs, il faut qu'elles l'atteignent.


MACHIAVEL.

Ou qu'elles meurent.


MONTESQUIEU.

Ne nous plaons pas dans les extrmes; les socits ne meurent jamais
quand elles sont en voie d'enfantement. Lorsqu'elles se sont
constitues sous le mode qui leur convient, leurs institutions peuvent
s'altrer, tomber en dcadence et prir; mais elles ont dur plusieurs
sicles. C'est ainsi que les divers peuples de l'Europe ont pass, par
des transformations successives, du systme fodal au systme
monarchique, et du systme monarchique pur au rgime constitutionnel. Ce
dveloppement progressif, dont l'unit est si imposante, n'a rien de
fortuit; il est arriv comme la consquence ncessaire du mouvement qui
s'est opr dans les ides avant de se traduire dans les faits.

Les socits ne peuvent avoir d'autres formes de gouvernement que celles
qui sont en rapport avec leurs principes, et c'est contre cette loi
absolue que vous vous inscrivez, quand vous croyez le despotisme
compatible avec la civilisation moderne. Tant que les peuples ont
regard la souverainet comme une manation pure de la volont divine,
ils se sont soumis sans murmure au pouvoir absolu; tant que leurs
institutions ont t insuffisantes pour assurer leur marche, ils ont
accept l'arbitraire. Mais, du jour o leurs droits ont t reconnus et
solennellement dclars; du jour o des institutions plus fcondes ont
pu rsoudre par la libert toutes les fonctions du corps social, la
politique  l'usage des princes est tombe de son haut; le pouvoir est
devenu comme une dpendance du domaine public; l'art du gouvernement
s'est chang en une affaire d'administration. Aujourd'hui les choses
sont ordonnes de telle sorte, dans les tats, que la puissance
dirigeante n'y parat plus que comme le moteur des forces organises.

A coup sr, si vous supposez ces socits infectes de toutes les
corruptions, de tous les vices dont vous me parliez il n'y a qu'un
instant, elles marcheront d'un pas rapide vers la dcomposition; mais
comment ne voyez-vous pas que l'argument que vous en tirez est une
vritable ptition de principe? Depuis quand la libert abaisse-t-elle
les mes et dgrade-t-elle les caractres? Ce ne sont pas l les
enseignements de l'histoire; car elle atteste partout en traits de feu
que les peuples les plus grands ont t les peuples les plus libres. Si
les moeurs se sont avilies, comme vous le dites, dans quelque partie de
l'Europe que j'ignore, c'est que le despotisme y aurait pass; c'est que
la libert s'y serait teinte; il faut donc la maintenir l o elle est,
et la rtablir l o elle n'est plus.

Nous sommes, en ce moment, ne l'oubliez pas, sur le terrain des
principes; et si les vtres diffrent des miens, je leur demande d'tre
invariables; or, je ne sais plus o j'en suis quand je vous entends
vanter la libert dans l'antiquit, et la proscrire dans les temps
modernes, la repousser ou l'admettre suivant les temps ou les lieux. Ces
distinctions, en les supposant justifies, n'en laissent pas moins le
principe intact, et c'est au principe seul que je m'attache.


MACHIAVEL.

Comme un habile pilote, je vois que vous vitez les cueils, en vous
tenant dans la haute mer. Les gnralits sont d'un grand secours dans
la discussion; mais j'avoue que je suis trs-impatient de savoir comment
le grave Montesquieu s'en tirera avec le principe de la souverainet
populaire. Je n'ai pu savoir, jusqu' ce moment, s'il faisait, ou non,
partie de votre systme. L'admettez-vous, ou ne l'admettez-vous pas?


MONTESQUIEU.

Je ne puis rpondre  une question qui se pose dans ces termes.


MACHIAVEL.

Je savais bien que votre raison elle-mme se troublerait devant ce
fantme.


MONTESQUIEU.

Vous vous trompez, Machiavel; mais, avant de vous rpondre, je devais
vous rappeler ce qu'ont t mes crits et le caractre de la mission
qu'ils ont pu remplir. Vous avez rendu mon nom solidaire des iniquits
de la Rvolution franaise: c'est un jugement bien svre pour le
philosophe qui a march d'un pas si prudent dans la recherche de la
vrit. N dans un sicle d'effervescence intellectuelle,  la veille
d'une rvolution qui devait emporter dans ma patrie les anciennes
formes du gouvernement monarchique, je puis dire qu'aucune des
consquences prochaines du mouvement qui se faisait dans les ides
n'chappa ds lors  ma vue. Je ne pus mconnatre que le systme de la
division des pouvoirs dplacerait ncessairement un jour le sige de la
souverainet.

Ce principe, mal connu, mal dfini, mal appliqu surtout, pouvait
engendrer des quivoques terribles, et bouleverser la socit franaise
de fond en comble. Le sentiment de ces prils devint la rgle de mes
ouvrages. Aussi tandis que d'imprudents novateurs, s'attaquant
immdiatement  la source du pouvoir, prparaient,  leur insu, une
catastrophe formidable, je m'appliquais uniquement  tudier les formes
des gouvernements libres,  dgager les principes proprement dits qui
prsident  leur tablissement. Homme d'tat plutt que philosophe,
jurisconsulte plus que thologien, lgislateur pratique, si la hardiesse
d'un tel mot m'est permise, plutt que thoricien, je croyais faire plus
pour mon pays en lui apprenant  se gouverner, qu'en mettant en question
le principe mme de l'autorit. A Dieu ne plaise pourtant que j'essaye
de me faire un mrite plus pur aux dpens de ceux qui, comme moi, ont
cherch de bonne foi la vrit! Nous avons tous commis des fautes, mais
 chacun la responsabilit de ses oeuvres.

Oui, Machiavel, et c'est une concession que je n'hsite point  vous
faire, vous aviez raison tout  l'heure quand vous disiez qu'il et
fallu que l'mancipation du peuple franais se ft en conformit des
principes suprieurs qui prsident  l'existence des socits humaines,
et cette rserve vous laisse prvoir le jugement que je vais porter sur
le principe de la souverainet populaire.

D'abord, je n'admets point une dsignation qui semble exclure de la
souverainet les classes les plus claires de la socit. Cette
distinction est fondamentale, parce qu'elle fera d'un tat une
dmocratie pure ou un tat reprsentatif. Si la souverainet rside
quelque part, elle rside dans la nation tout entire; je l'appellerai
donc tout d'abord la souverainet nationale. Mais l'ide de cette
souverainet n'est pas une vrit absolue, elle n'est que relative. La
souverainet du pouvoir humain correspond  une ide profondment
subversive, la souverainet du droit humain; c'est cette doctrine
matrialiste et athe, qui a prcipit la Rvolution franaise dans le
sang, et lui a inflig l'opprobre du despotisme aprs le dlire de
l'indpendance. Il n'est pas exact de dire que les nations sont
matresses absolues de leurs destines, car leur souverain matre c'est
Dieu lui-mme, et elles ne seront jamais hors de sa puissance. Si elles
possdaient la souverainet absolue, elles pourraient tout, mme contre
la justice ternelle, mme contre Dieu; qui oserait aller jusque-l?
Mais le principe du droit divin, avec la signification qui s'y trouve
communment attache, n'est pas un principe moins funeste, car il voue
les peuples  l'obscurantisme,  l'arbitraire, au nant, il reconstitue
logiquement le rgime des castes, il fait des peuples un troupeau
d'esclaves, conduits, comme dans l'Inde, par la main des prtres, et
tremblant sous la verge du matre. Comment en serait-il autrement? Si le
souverain est l'envoy de Dieu, s'il est le reprsentant mme de la
Divinit sur la terre, il a tout pouvoir sur les cratures humaines
soumises  son empire, et ce pouvoir n'aura de frein que dans des rgles
gnrales d'quit, dont il sera toujours facile de s'affranchir.

C'est dans le champ qui spare ces deux opinions extrmes, que se sont
livres les furieuses batailles de l'esprit de parti; les uns s'crient:
Point d'autorit divine! les autres: Point d'autorit humaine! O
Providence suprme, ma raison se refuse  accepter l'une ou l'autre de
ces alternatives; elles me paraissent toutes deux un gal blasphme
contre ta sagesse! Entre le droit divin qui exclut l'homme et le droit
humain qui exclut Dieu, il y a la vrit, Machiavel; les nations comme
les individus sont libres entre les mains de Dieu. Elles ont tous les
droits, tous les pouvoirs,  la charge d'en user suivant les rgles de
la justice ternelle. La souverainet est humaine en ce sens qu'elle
est donne par les hommes, et que ce sont les hommes qui l'exercent;
elle est divine en ce sens qu'elle est institue par Dieu, et qu'elle ne
peut s'exercer que suivant les prceptes qu'il a tablis.




SIXIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je dsirerais arriver  des consquences prcises. Jusqu'o la main de
Dieu s'tend-elle sur l'humanit? Qui est-ce qui fait les souverains?


MONTESQUIEU.

Ce sont les peuples.


MACHIAVEL.

Il est crit: _Per me reges regnant_. Ce qui signifie au pied de la
lettre: Dieu fait les rois.


MONTESQUIEU.

C'est une traduction  l'usage du Prince,  Machiavel, et elle vous a
t emprunte dans ce sicle par un de vos plus illustres partisans[3],
mais ce n'est pas celle de l'criture sainte. Dieu a institu la
souverainet, il n'institue pas les souverains. Sa main toute-puissante
s'est arrte l, parce que c'est l que commence le libre arbitre
humain. Les rois rgnent selon mes commandements, ils doivent rgner
suivant ma loi, tel est le sens du livre divin. S'il en tait autrement,
il faudrait dire que les bons comme les mauvais princes sont tablis par
la Providence; il faudrait s'incliner devant Nron comme devant Titus,
devant Caligula comme devant Vespasien. Non, Dieu n'a pas voulu que les
dominations les plus sacrilges pussent invoquer sa protection, que les
tyrannies les plus viles pussent se rclamer de son investiture. Aux
peuples comme aux rois il a laiss la responsabilit de leurs actes.

    [3] Machiavel fait videmment ici allusion  Joseph de Maistre,
    dont le nom se retrouve d'ailleurs plus loin.
    (_Note de l'diteur_.)


MACHIAVEL.

Je doute fort que tout cela soit orthodoxe. Quoi qu'il en soit, suivant
vous, ce sont les peuples qui disposent de l'autorit souveraine?


MONTESQUIEU.

Prenez garde, en le contestant, de vous lever contre une vrit de pur
sens commun. Ce n'est pas l une nouveaut dans l'histoire. Dans les
temps anciens, au moyen ge, partout o la domination s'est tablie en
dehors de l'invasion ou de la conqute, le pouvoir souverain a pris
naissance par la volont libre des peuples, sous la forme originelle de
l'lection. Pour n'en citer qu'un exemple, c'est ainsi qu'en France le
chef de la race carlovingienne a succd aux descendants de Clovis, et
la dynastie de Hugues Capet  celle de Charlemagne[4]. Sans doute
l'hrdit est venue se substituer  l'lection. L'clat des services
rendus, la reconnaissance publique, les traditions ont fix la
souverainet dans les principales familles de l'Europe, et rien n'tait
plus lgitime. Mais le principe de la toute-puissance nationale s'est
constamment retrouv au fond des rvolutions, il a toujours t appel
pour la conscration des pouvoirs nouveaux. C'est un principe antrieur
et prexistant qui n'a fait que se raliser plus troitement dans les
diverses constitutions des tats modernes.

    [4] _Esp. des lois_, p. 543, 544, liv. XXXI, ch. IV.


MACHIAVEL.

Mais si ce sont les peuples qui choisissent leurs matres, ils peuvent
donc aussi les renverser? S'ils ont le droit d'tablir la forme de
gouvernement qui leur convient, qui les empchera d'en changer au gr de
leur caprice? Ce ne sera pas le rgime de l'ordre et de la libert qui
sortira de vos doctrines, ce sera l're indfinie des rvolutions.


MONTESQUIEU.

Vous confondez le droit avec l'abus qui peut rsulter de son exercice,
les principes avec leur application; ce sont l des distinctions
fondamentales, sans lesquelles on ne peut s'entendre.


MACHIAVEL.

N'esprez pas m'chapper, je vous demande des consquences logiques;
refusez-les-moi si vous le voulez. Je dsire savoir si, d'aprs vos
principes, les peuples ont le droit de renverser leurs souverains?


MONTESQUIEU.

Oui, dans des cas extrmes et pour des causes justes.


MACHIAVEL.

Qui sera juge de ces cas extrmes et de la justice de ces extrmits?


MONTESQUIEU.

Et qui voulez-vous qui le soit, sinon les peuples eux-mmes? Les choses
se sont-elles passes autrement depuis le commencement du monde? C'est
l une sanction redoutable sans doute, mais salutaire, mais invitable.
Comment ne voyez-vous pas que la doctrine contraire, celle qui
commanderait aux hommes le respect des gouvernements les plus odieux,
les ferait retomber sous le joug du fatalisme monarchique?


MACHIAVEL.

Votre systme n'a qu'un inconvnient, c'est qu'il suppose
l'infaillibilit de la raison chez les peuples; mais n'ont-ils pas,
comme les hommes, leurs passions, leurs erreurs, leurs injustices?


MONTESQUIEU.

Quand les peuples feront des fautes, ils en seront punis comme des
hommes qui ont pch contre la loi morale.


MACHIAVEL.

Et comment?


MONTESQUIEU.

Ils en seront punis par les flaux de la discorde, par l'anarchie, par
le despotisme mme. Il n'y a pas d'autre justice sur la terre, en
attendant celle de Dieu.


MACHIAVEL.

Vous venez de prononcer le mot de despotisme, vous voyez qu'on y
revient.


MONTESQUIEU.

Cette objection n'est pas digne de votre grand esprit, Machiavel; je me
suis prt aux consquences les plus extrmes des principes que vous
combattez, cela suffisait pour que la notion du vrai ft fausse. Dieu
n'a accord aux peuples ni le pouvoir, ni la volont de changer ainsi
les formes de gouvernement qui sont le mode essentiel de leur existence.
Dans les socits politiques comme dans les tres organiss, la nature
des choses limite d'elle-mme l'expansion des forces libres. Il faut que
la porte de votre argument se restreigne  ce qui est acceptable pour
la raison.

Vous croyez que, sous l'influence des ides modernes, les rvolutions
seront plus frquentes; elles ne le seront pas davantage, il est
possible qu'elles le soient moins. Les nations, en effet, comme vous le
disiez tout  l'heure, vivent actuellement par l'industrie, et ce qui
vous parat une cause de servitude est tout  la fois un principe
d'ordre et de libert. Les civilisations industrielles ont des plaies
que je n'ignore point, mais il ne faut pas nier leurs bienfaits, ni
dnaturer leurs tendances. Des socits qui vivent par le travail, par
l'change, par le crdit sont des socits essentiellement chrtiennes,
quoi qu'on dise, car toutes ces formes si puissantes et si varies de
l'industrie ne sont au fond que l'application de quelques grandes ides
morales empruntes au christianisme, source de toute force comme de
toute vrit.

L'industrie joue un rle si considrable dans le mouvement des socits
modernes, que l'on ne peut faire, au point de vue o vous vous placez,
aucun calcul exact sans tenir compte de son influence; et cette
influence n'est pas du tout celle que vous avez cru pouvoir lui
assigner. La science qui cherche les rapports de la vie industrielle et
les maximes qui s'en dgagent, sont tout ce qu'il y a de plus contraire
au principe de la concentration des pouvoirs. La tendance de l'conomie
politique est de ne voir dans l'organisme politique qu'un mcanisme
ncessaire, mais trs-coteux, dont il faut simplifier les ressorts, et
elle rduit le rle du gouvernement  des fonctions tellement
lmentaires, que son plus grand inconvnient est peut-tre d'en
dtruire le prestige. L'industrie est l'ennemie-ne des rvolutions, car
sans l'ordre social elle prit et avec elle s'arrte le mouvement vital
des peuples modernes. Elle ne peut se passer de libert, car elle ne vit
que par des manifestations de la libert; et, remarquez-le bien, les
liberts en matire d'industrie engendrent ncessairement les liberts
politiques, si bien que l'on a pu dire que les peuples les plus avancs
en industrie sont aussi les plus avancs en libert. Laissez l l'Inde
et laissez la Chine qui vivent sous le destin aveugle de la monarchie
absolue, jetez les yeux en Europe, et vous verrez.

Vous venez de prononcer de nouveau le mot de _despotisme_, eh bien,
Machiavel, vous dont le sombre gnie s'est si profondment assimil
toutes les voies souterraines, toutes les combinaisons occultes, tous
les artifices de lois et de gouvernement  l'aide desquels on peut
enchaner le mouvement des bras et de la pense chez les peuples; vous
qui mprisez les hommes, vous qui rvez pour eux les dominations
terribles de l'Orient, vous dont les doctrines politiques sont
empruntes aux thories effrayantes de la mythologie indienne, veuillez
me dire, je vous en conjure, comment vous vous y prendriez pour
organiser le despotisme chez les peuples dont le droit public repose
essentiellement sur la libert, dont la morale et la religion
dveloppent tous les mouvements dans le mme sens, chez des nations
chrtiennes qui vivent par le commerce et par l'industrie, dans des
tats dont les corps politiques sont en prsence de la publicit de la
presse qui jette des flots de lumire dans les coins les plus obscurs du
pouvoir; faites appel  toutes les ressources de votre puissante
imagination, cherchez, inventez, et si vous rsolvez ce problme, je
dclarerai avec vous que l'esprit moderne est vaincu.


MACHIAVEL.

Prenez garde, vous me donnez beau jeu, je pourrais vous prendre au mot.


MONTESQUIEU.

Faites-le, je vous en conjure.


MACHIAVEL.

Je compte bien n'y pas manquer.


MONTESQUIEU.

Dans quelques heures nous serons peut-tre spars. Ces parages ne vous
sont point connus, suivez-moi dans les dtours que je vais faire avec
vous le long de ce sombre sentier, nous pourrons viter encore quelques
heures le reflux des ombres que vous voyez l-bas.




SEPTIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Nous pouvons nous arrter ici.


MONTESQUIEU.

Je vous coute.


MACHIAVEL.

Je dois vous dire d'abord que vous vous tes tromp du tout au tout sur
l'application de mes principes. Le despotisme se prsente toujours  vos
yeux avec les formes caduques du monarchisme oriental, mais ce n'est pas
ainsi que je l'entends; avec des socits nouvelles, il faut employer
des procds nouveaux. Il ne s'agit pas aujourd'hui, pour gouverner, de
commettre des iniquits violentes, de dcapiter ses ennemis, de
dpouiller ses sujets de leurs biens, de prodiguer les supplices; non,
la mort, la spoliation et les tourments physiques ne peuvent jouer qu'un
rle assez secondaire dans la politique intrieure des tats modernes.


MONTESQUIEU.

C'est heureux.


MACHIAVEL.

Sans doute j'ai peu d'admiration, je l'avoue, pour vos civilisations _
cylindres et  tuyaux_; mais je marche, croyez-le bien, avec le sicle;
la puissance des doctrines auxquelles est attach mon nom, c'est
qu'elles s'accommodent  tous les temps et  toutes les situations.
Machiavel aujourd'hui _a des petits-fils_ qui savent le prix de ses
leons. On me croit bien vieux, et tous les jours je rajeunis sur la
terre.


MONTESQUIEU.

Vous raillez-vous?


MACHIAVEL.

coutez-moi et vous en jugerez. Il s'agit moins aujourd'hui de violenter
les hommes que de les dsarmer, de comprimer leurs passions politiques
que de _les effacer_, de combattre leurs instincts que de les tromper,
de proscrire leurs ides que de leur donner le change en se les
appropriant.


MONTESQUIEU.

Et comment cela? Car je n'entends pas ce langage.


MACHIAVEL.

Permettez; c'est l la partie morale de la politique, nous arriverons
tout  l'heure aux applications. Le principal secret du gouvernement
consiste  affaiblir l'esprit public, au point de le dsintresser
compltement des ides et des principes avec lesquels on fait
aujourd'hui les rvolutions. Dans tous les temps, les peuples comme les
hommes se sont pays de mots. Les apparences leur suffisent presque
toujours; ils n'en demandent pas plus. On peut donc tablir des
institutions factices qui rpondent  un langage et  des ides
galement factices; il faut avoir le talent de ravir aux partis _cette
phrasologie librale_, dont ils s'arment contre le gouvernement. Il
faut en saturer les peuples jusqu' la lassitude, jusqu'au dgot. On
parle souvent aujourd'hui de la puissance de l'opinion, je vous
montrerai qu'on lui fait exprimer ce qu'on veut quand on connat bien
les ressorts cachs du pouvoir. Mais avant de songer  la diriger, il
faut l'tourdir, la frapper d'incertitude par d'tonnantes
contradictions, oprer sur elle d'incessantes diversions, l'blouir par
toutes sortes de mouvements divers, l'garer insensiblement dans ses
voies. Un des grands secrets du jour est de savoir s'emparer des
prjugs et des passions populaires, de manire  introduire une
confusion de principes qui rend toute entente impossible entre ceux qui
parlent la mme langue et ont les mmes intrts.


MONTESQUIEU.

O allez vous avec ces paroles dont l'obscurit a quelque chose de
sinistre?


MACHIAVEL.

Si le sage Montesquieu entend mettre du sentiment  la place de la
politique, je dois peut-tre m'arrter ici; je n'ai pas prtendu me
placer sur le terrain de la morale. Vous m'avez dfi d'arrter le
mouvement dans vos socits sans cesse tourmentes par l'esprit
d'anarchie et de rvolte. Voulez-vous me laisser dire comment je
rsoudrais le problme? Vous pouvez mettre  l'abri vos scrupules en
acceptant cette thse comme une question de curiosit pure.


MONTESQUIEU.

Soit.


MACHIAVEL.

Je conois d'ailleurs que vous me demandiez des indications plus
prcises, j'y arriverai; mais laissez-moi vous dire d'abord  quelles
conditions essentielles le prince peut esprer aujourd'hui de consolider
son pouvoir. Il devra s'attacher avant tout  dtruire les partis, 
dissoudre les forces collectives partout o elles existent,  paralyser
dans toutes ses manifestations l'initiative individuelle; ensuite le
niveau des caractres descendra de lui-mme, et tous les bras molliront
bientt contre la servitude. Le pouvoir absolu ne sera plus un accident,
il deviendra un besoin. Ces prceptes politiques ne sont pas entirement
nouveaux, mais, comme je vous le disais, ce sont les procds qui
doivent l'tre. Un grand nombre de ces rsultats peut s'obtenir par de
simples rglements de police et d'administration. Dans vos socits si
belles, si bien ordonnes,  la place des monarques absolus, vous avez
mis _un monstre qui s'appelle l'tat_, nouveau Briare dont les bras
s'tendent partout, organisme colossal de tyrannie  l'ombre duquel le
despotisme renatra toujours. Eh bien, sous l'invocation de l'tat, rien
ne sera plus facile que de consommer l'oeuvre occulte dont je vous
parlais tout  l'heure, et les moyens d'action les plus puissants
peut-tre seront prcisment ceux que l'on aura le talent d'emprunter 
ce mme rgime industriel qui fait votre admiration.

A l'aide du seul pouvoir rglementaire, j'instituerais, par exemple,
d'immenses monopoles financiers, rservoirs de la fortune publique, dont
dpendrait si troitement le sort de toutes les fortunes prives,
qu'elles s'engloutiraient avec le crdit de l'tat le lendemain de toute
catastrophe politique. Vous tes un conomiste, Montesquieu, pesez la
valeur de cette combinaison.

Chef du gouvernement, tous mes dits, toutes mes ordonnances tendraient
constamment au mme but: annihiler les forces collectives et
individuelles; dvelopper dmesurment la prpondrance de l'tat, en
faire le souverain protecteur, promoteur et rmunrateur.

Voici une autre combinaison emprunte a l'ordre industriel: Dans le
temps actuel, l'aristocratie, en tant que force politique, a disparu;
mais la bourgeoisie territoriale est encore un lment de rsistance
dangereux pour les gouvernements, parce qu'elle est d'elle-mme,
indpendante; il peut tre ncessaire de l'appauvrir ou mme de la
ruiner compltement. Il suffit, pour cela, d'aggraver les charges qui
psent sur la proprit foncire, de maintenir l'agriculture dans un
tat d'infriorit relative, de favoriser  outrance le commerce et
l'industrie, mais principalement la spculation; car la trop grande
prosprit de l'industrie peut elle-mme devenir un danger, en crant un
nombre trop considrable de fortunes indpendantes.

On ragira utilement contre les grands industriels, contre les
fabricants, par l'excitation  un luxe disproportionn, par l'lvation
du taux des salaires, par des atteintes profondes habilement portes aux
sources de la _production_. Je n'ai pas besoin de dvelopper ces ides,
vous sentez  merveille dans quelles circonstances et sous quels
prtextes tout cela peut se faire. L'intrt du peuple, et mme une
sorte de zle pour la libert, pour les grands principes conomiques,
couvriront aisment, si on le veut, le vritable but. Il est inutile
d'ajouter que l'entretien perptuel d'une arme formidable sans cesse
exerce par des guerres extrieures doit tre le complment
indispensable de ce systme; il faut arriver  ce qu'il n'y ait plus,
dans l'tat, que des proltaires, quelques millionnaires et des soldats.


MONTESQUIEU.

Continuez.


MACHIAVEL.

Voil pour la politique intrieure de l'tat. A l'extrieur il faut
exciter, d'un bout de l'Europe  l'autre, la fermentation
rvolutionnaire que l'on comprime chez soi. Il en rsulte deux avantages
considrables: l'agitation librale au dehors fait passer sur la
compression du dedans. De plus, on tient par l en respect Doutes les
puissances, chez lesquelles on peut  son gr faire de l'ordre ou du
dsordre. Le grand point est d'enchevtrer par des intrigues de cabinet
tous les fils de la politique europenne de faon  jouer tour  tour
les puissances avec qui l'on traite. Ne croyez pas que cette duplicit,
si elle est bien soutenue, puisse tourner au dtriment d'un souverain.
Alexandre VI ne fit jamais que tromper dans ses ngociations
diplomatiques et cependant, il russit toujours, tant il avait la
science de l'astuce[5]. Mais dans ce que vous appelez aujourd'hui _le
langage officiel_, il faut un contraste frappant, et l on ne saurait
affecter trop d'esprit de loyaut et conciliation; les peuples qui ne
voient que l'apparence des choses, feront une rputation de sagesse au
souverain qui saura se conduire ainsi.

A toute agitation intrieure, il doit pouvoir rpondre par une guerre
extrieure;  toute rvolution imminente, par une guerre gnrale; mais
comme, en politique, les paroles ne doivent jamais tre d'accord avec
les actes, il faut que, dans ces diverses conjonctures, le prince soit
assez habile pour dguiser ses vritables desseins sous des desseins
contraires; il doit toujours avoir l'air de cder  la pression de
l'opinion quand il excute ce que sa main a secrtement prpar.

Pour rsumer d'un mot tout le systme, la rvolution se trouve contenue
dans l'tat, d'un ct, par la terreur de l'anarchie, de l'autre, par la
banqueroute, et,  tout prendre, par la guerre gnrale.

Vous avez pu voir dj, par les indications rapides que je viens de vous
donner, quel rle important l'art de la parole est appel  jouer dans
la politique moderne. Je suis loin, comme vous le verrez, de ddaigner
la presse, et je saurais au besoin me servir de la tribune; l'essentiel
est d'employer contre ses adversaires toutes les armes qu'ils pourraient
employer contre vous. Non content de m'appuyer sur la force violente de
la dmocratie, je voudrais emprunter aux subtilits du droit leurs
ressources les plus savantes. Quand on prend des dcisions qui peuvent
paratre injustes ou tmraires, il est essentiel de savoir les noncer
en de bons termes, de les appuyer des raisons les plus leves de la
morale et du droit.

Le pouvoir que je rve, bien loin, comme vous le voyez, d'avoir des
moeurs barbares, doit attirer  lui toutes les forces et tous les
talents de la civilisation au sein de laquelle il vit. Il devra
s'entourer de publicistes, d'avocats, de jurisconsultes, d'hommes de
pratique et d'administration, de gens qui connaissent  fond tous les
secrets, tous les ressorts de la vie sociale, qui parlent tous les
langages, qui aient tudi l'homme dans tous les milieux. Il faut les
prendre partout, n'importe o, car ces gens-l rendent des services
tonnants par les procds ingnieux qu'ils appliquent  la politique.
Il faut, avec cela, tout un monde d'conomistes, de banquiers,
d'industriels, de capitalistes, d'hommes  projets, d'hommes  millions,
car tout au fond se rsoudra par une question de chiffres.

Quant aux principales dignits, aux principaux dmembrements du pouvoir,
on doit s'arranger pour les donner  des hommes dont les antcdents et
le caractre mettent un abme entre eux et les autres hommes, dont
chacun n'ait  attendre que la mort ou l'exil en cas de changement de
gouvernement et soit dans la ncessit de dfendre jusqu'au dernier
souffle tout ce qui est.

Supposez pour un instant que j'aie  ma disposition les diffrentes
ressources morales et matrielles que je viens de vous indiquer, et
donnez-moi maintenant une nation quelconque, entendez-vous! Vous
regardez comme un point capital, dans l'ESPRIT DES LOIS, _de ne pas
changer le caractre d'une nation_[6] quand on veut lui conserver sa
vigueur originelle, eh bien, je ne vous demanderais pas vingt ans pour
transformer de la manire la plus complte le caractre europen le plus
indomptable et pour le rendre aussi docile  la tyrannie que celui du
plus petit peuple de l'Asie.

    [5] Trait du Prince, p. 114, ch. XVII.

    [6] _Esp. des lois_, p. 252 et s., liv. XIX, ch. V.


MONTESQUIEU.

Vous venez d'ajouter, en vous jouant, un chapitre au trait du Prince.
Quelles que soient vos doctrines, je ne les discute pas; je ne vous fais
qu'une observation. Il est vident que vous n'avez nullement tenu
l'engagement que vous aviez pris; l'emploi de tous ces moyens suppose
l'existence du pouvoir absolu, et je vous ai demand prcisment comment
vous pourriez l'tablir dans des socits politiques qui reposent sur
des institutions librales.


MACHIAVEL.

Votre observation est parfaitement juste et je n'entends pas y
chapper. Ce dbut n'tait qu'une prface.


MONTESQUIEU.

Je vous mets en prsence d'un tat fond sur des institutions
reprsentatives, monarchie ou rpublique; je vous parle d'une nation
familiarise de longue main avec la libert, et je vous demande,
comment, de l, vous pourrez retourner au pouvoir absolu.


MACHIAVEL.

Rien n'est plus facile.


MONTESQUIEU.

Voyons?




IIe PARTIE.




HUITIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je prends l'hypothse qui m'est le plus contraire, je prends un tat
constitu en rpublique. Avec une monarchie, le rle que je me propose
de jouer serait trop facile. Je prends une Rpublique, parce qu'avec une
semblable forme de gouvernement, je vais rencontrer une rsistance,
presque insurmontable en apparence, dans les ides, dans les moeurs,
dans les lois. Cette hypothse vous contrarie t-elle? J'accepte de vos
mains un tat quelle que soit sa forme, grand ou petit, je le suppose
dot de toutes les institutions qui garantissent la libert, et je vous
adresse cette seule question: Croyez-vous le pouvoir  l'abri d'un coup
de main ou de ce que l'on appelle aujourd'hui un coup d'tat?


MONTESQUIEU.

Non, cela est vrai; mais vous m'accorderez du moins qu'une telle
entreprise sera singulirement difficile dans les socits politiques
contemporaines, telles qu'elles sont organises.


MACHIAVEL.

Et pourquoi? Ces socits ne sont-elles pas, comme de tout temps, en
proie  des factions? N'y a-t-il pas partout des lments de guerre
civile, des partis, des prtendants?


MONTESQUIEU.

C'est possible; mais je crois pouvoir vous faire sentir d'un mot o est
votre erreur. Ces usurpations, ncessairement trs-rares parce qu'elles
sont pleines de prils et qu'elles rpugnent aux moeurs modernes, en
supposant qu'elles russissent, n'auraient nullement l'importance que
vous paraissez leur attribuer. Un changement de pouvoir n'amnerait par
un changement d'institutions. Un prtendant troublera l'tat, soit; son
parti triomphera, je l'admets; le pouvoir est en d'autres mains, voil
tout; mais le droit public et le fond mme des institutions restent
d'aplomb. C'est l ce qui me touche.


MACHIAVEL.

Est-il vrai que vous ayez une telle illusion?


MONTESQUIEU.

tablissez le contraire.


MACHIAVEL.

Vous m'accordez donc, pour un moment, le succs d'une entreprise arme
contre le pouvoir tabli?


MONTESQUIEU.

Oui.


MACHIAVEL.

Remarquez bien alors dans quelle situation je me trouve plac. J'ai
supprim momentanment tout pouvoir autre que le mien. Si les
institutions encore debout peuvent lever devant moi quelque obstacle,
c'est de pure forme; en fait, les actes de ma volont ne peuvent
rencontrer aucune rsistance relle; enfin je suis dans cette condition
extra-lgale, que les Romains appelaient d'un mot si beau et si
puissamment nergique: _la dictature_. C'est--dire que je puis tout ce
que je veux  l'heure prsente, que je suis lgislateur, excuteur,
justicier, et  cheval comme chef d'arme.

Retenez ceci. Maintenant j'ai triomph par l'appui d'une faction,
c'est--dire que cet vnement n'a pu s'accomplir qu'au milieu d'une
profonde dissension intrieure. On peut dire au hasard, mais sans se
tromper, quelles en sont les causes. Ce sera un antagonisme entre
l'aristocratie et le peuple ou entre le peuple et la bourgeoisie. Pour
le fond des choses, ce ne peut tre que cela;  la surface, ce sera un
ple-mle d'ides, d'opinions, d'influences et de courants contraires,
comme dans tous les tats o la libert aura t un moment dchane. Il
y aura l des lments politiques de toute espce, des tronons de
partis autrefois victorieux, aujourd'hui vaincus, des ambitions
effrnes, des convoitises ardentes, des haines implacables, des
terreurs partout, des hommes de toute opinion et de toute doctrine, des
restaurateurs d'anciens rgimes, des dmagogues, des anarchistes, des
utopistes, tous  l'oeuvre, tous travaillant galement de leur ct au
renversement de l'ordre tabli. Que faut-il conclure d'une telle
situation? Deux choses: la premire, c'est que le pays a un grand besoin
de repos et qu'il ne refusera rien  qui pourra le lui donner; la
seconde, c'est qu'au milieu de cette division des partis, il n'y a point
de force relle ou plutt qu'il n'y en a qu'une, le peuple.

Je suis, moi, un prtendant victorieux; je porte, je suppose, un grand
nom historique propre  agir sur l'imagination des masses. Comme
Pisistrate, comme Csar, comme Nron mme; je m'appuierai sur le peuple;
c'est _l'a b c_ de tout usurpateur. C'est l la puissance aveugle qui
donnera le moyen de tout faire impunment, c'est l l'autorit, c'est l
le nom qui couvrira tout. Le peuple en effet se soucie bien de vos
fictions lgales et de vos garanties constitutionnelles!

J'ai fait le silence au milieu des factions, et maintenant vous allez
voir comme je vais marcher.

Peut-tre vous rappelez-vous les rgles que j'ai tablies dans le trait
du Prince pour conserver les provinces conquises. L'usurpateur d'un
tat est dans une situation analogue  celle d'un conqurant. Il est
condamn  tout renouveler,  dissoudre l'tat,  dtruire la cit, 
changer la face des moeurs.

C'est l le but, mais dans les temps actuels il n'y faut tendre que par
des voies obliques, des moyens dtourns, des combinaisons habiles, et,
autant que possible, exemptes de violence. Je ne dtruirai donc pas
directement les institutions, mais je les toucherai une  une par un
trait de main inaperu qui en drangera le mcanisme. Ainsi je toucherai
tour  tour  l'organisation judiciaire, au suffrage,  la presse,  la
libert individuelle,  l'enseignement.

Par-dessus les lois primitives je ferai passer toute une lgislation
nouvelle qui, sans abroger expressment l'ancienne, la masquera d'abord,
puis bientt l'effacera compltement. Telles sont mes conceptions
gnrales, maintenant vous allez voir les dtails d'excution.


MONTESQUIEU.

Que n'tes-vous encore dans les jardins de Ruccella,  Machiavel, pour
professer ces belles leons, et combien il est regrettable que la
postrit ne puisse pas vous entendre!


MACHIAVEL.

Rassurez-vous; pour qui sait lire, tout cela est dans le trait du
Prince.


MONTESQUIEU.

Eh bien, vous tes au lendemain de votre coup d'tat, qu'allez-vous
faire?


MACHIAVEL.

Une grande chose, puis une trs-petite.


MONTESQUIEU.

Voyons d'abord la grande?


MACHIAVEL.

Aprs le succs d'un coup de force contre le pouvoir tabli, tout n'est
pas fini, et les partis ne se tiennent gnralement pas pour battus. On
ne sait pas encore au juste ce que vaut l'nergie de l'usurpateur, on va
l'essayer, on va se lever contre lui les armes  la main. Le moment est
venu d'imprimer une terreur qui frappe la cit entire et fasse
dfaillir les mes les plus intrpides.


MONTESQUIEU.

Qu'allez-vous faire? Vous m'aviez dit que vous aviez rpudi le sang.


MACHIAVEL.

Il ne s'agit pas ici de fausse humanit. La socit est menace, elle
est en tat de lgitime dfense; l'excs des rigueurs et mme de la
cruaut prviendra pour l'avenir de nouvelles effusions de sang. Ne me
demandez pas ce que l'on fera; il faut que les mes soient terrifies
une fois pour toutes et que la peur les dtrempe.


MONTESQUIEU.

Oui, je me rappelle; c'est l ce que vous enseignez dans le trait du
Prince en racontant la sinistre excution de Borgia dans Csne[7]. Vous
tes bien le mme.

    [7] Trait du Prince, p. 47, ch. VII.


MACHIAVEL.

Non, non, vous le verrez plus tard; je n'agis ainsi que par ncessit,
et j'en souffre.


MONTESQUIEU.

Mais qui donc le versera, ce sang?


MACHIAVEL.

L'arme! cette grande justicire des tats; elle dont la main ne
dshonore jamais ses victimes. Deux rsultats de la plus grande
importance seront atteints par l'intervention de l'arme dans la
rpression. A partir de ce moment, d'une part elle se trouvera pour
toujours en hostilit avec la population civile qu'elle aura chtie
sans mnagement, de l'autre elle se rattachera d'une manire
indissoluble au sort de son chef.


MONTESQUIEU.

Et vous croyez que ce sang ne retombera pas sur vous?


MACHIAVEL.

Non, car aux yeux du peuple, le souverain, en dfinitive, est tranger
aux excs d'une soldatesque qu'il n'est pas toujours facile de contenir.
Ceux qui pourront en tre responsables, ce seront les gnraux, les
ministres qui auront excut mes ordres. Ceux-l, je vous l'affirme, me
seront dvous jusqu' leur dernier soupir, car ils savent bien ce qui
les attendrait aprs moi.


MONTESQUIEU.

C'est donc l votre premier acte de souverainet! Voyons maintenant le
second?


MACHIAVEL.

Je ne sais si vous avez remarqu quelle est, en politique, la puissance
des petits moyens. Aprs ce que je viens de vous dire, je ferai frapper
 mon effigie toute la nouvelle monnaie, dont j'mettrai une quantit
considrable.


MONTESQUIEU.

Mais au milieu des premiers soucis de l'tat, ce serait une mesure
purile.


MACHIAVEL.

Vous croyez cela? Vous n'avez pas pratiqu le pouvoir. L'effigie humaine
imprime sur la monnaie, c'est le signe mme de la puissance. Au premier
abord il y aura des esprits orgueilleux qui en tressailliront de colre,
mais on s'y habituera; les ennemis mmes de mon pouvoir seront obligs
d'avoir mon portrait dans leur escarcelle. Il est bien certain que l'on
s'habitue peu  peu  regarder avec des yeux plus doux les traits qui
sont partout imprims sur le signe matriel de nos jouissances. Du jour
o mon effigie est sur la monnaie, je suis roi.


MONTESQUIEU.

J'avoue que cet aperu est nouveau pour moi; mais passons. Vous n'avez
pas oubli que les peuples nouveaux ont la faiblesse de se donner des
constitutions qui sont les garanties de leurs droits? Avec votre pouvoir
issu de la force, avec les projets que vous me rvlez, vous allez
peut-tre vous trouver embarrass en prsence d'une charte fondamentale
dont tous les principes, toutes les rgles, toutes les dispositions sont
contraires  vos maximes de gouvernement.


MACHIAVEL.

Je ferai une autre constitution, voil tout.


MONTESQUIEU.

Et vous pensez que cela ne sera pas autrement difficile?


MACHIAVEL.

O serait la difficult? Il n'y a pas, pour le moment, d'autre volont,
d'autre force que la mienne et j'ai pour base d'action l'lment
populaire.


MONTESQUIEU.

C'est vrai. J'ai pourtant un scrupule: d'aprs ce que vous venez de me
dire, j'imagine que votre constitution ne sera pas un monument de
libert. Vous pensez qu'il suffira d'une seule crise de la force, d'une
seule violence heureuse pour ravir  une nation tous ses droits, toutes
ses conqutes, toutes ses institutions, tous les principes avec lesquels
elle a pris l'habitude de vivre?


MACHIAVEL.

Permettez! Je ne vais pas si vite. Je vous disais, il y a peu
d'instants, que les peuples taient comme les hommes, qu'ils tenaient
plus aux apparences qu' la ralit des choses; c'est l, en politique,
une rgle dont je suivrais scrupuleusement les indications; veuillez me
rappeler les principes auxquels vous tenez le plus et vous verrez que je
n'en suis pas aussi embarrass que vous paraissez le croire.


MONTESQUIEU.

Qu'allez-vous en faire,  Machiavel?


MACHIAVEL.

Ne craignez rien, nommez-les-moi.


MONTESQUIEU.

Je ne m'y fie point, je vous l'avoue.


MACHIAVEL.

Eh bien, je vous les rappellerai moi-mme. Vous ne manqueriez sans doute
pas de me parler du principe de la sparation des pouvoirs, de la
libert de la parole et de la presse, de la libert religieuse, de la
libert individuelle, du droit d'association, de l'galit devant la
loi, de l'inviolabilit de la proprit et du domicile, du droit de
ptition, du libre consentement de l'impt, de la proportionnalit des
peines, de la non rtroactivit des lois; en est-ce assez et en
souhaitez-vous encore?


MONTESQUIEU.

Je crois que c'est beaucoup plus qu'il n'en faut, Machiavel, pour
mettre votre gouvernement mal  l'aise.


MACHIAVEL.

C'est l ce qui vous trompe, et cela est si vrai, que je ne vois nul
inconvnient  proclamer ces principes; j'en ferai mme, si vous le
voulez, le prambule de ma constitution.


MONTESQUIEU.

Vous m'avez dj prouv que vous tiez un grand magicien.


MACHIAVEL.

Il n'y a point de magie l dedans, il n'y a que du savoir-faire
politique.


MONTESQUIEU.

Mais comment, ayant inscrit ces principes en tte de votre constitution,
vous y prendrez-vous pour ne pas les appliquer?


MACHIAVEL.

Ah! prenez garde, je vous ai dit que je proclamerais ces principes, mais
je ne vous ai pas dit que je les inscrirais ni mme que je les
dsignerais expressment.


MONTESQUIEU.

Comment l'entendez-vous?


MACHIAVEL.

Je n'entrerais dans aucune rcapitulation; je me bornerais  dclarer au
peuple que je reconnais et que je confirme les grands principes du droit
moderne.


MONTESQUIEU.

La porte de cette rticence m'chappe.


MACHIAVEL.

Vous allez reconnatre combien elle est importante. Si j'numrais
expressment ces droits, ma libert d'action serait enchane vis--vis
de ceux que j'aurais dclars; c'est ce que je ne veux pas. En ne les
nommant point, je parais les accorder tous et je n'en accorde
spcialement aucun; cela me permettra plus tard d'carter, par voie
d'exception, ceux que je jugerai dangereux.


MONTESQUIEU.

Je comprends.


MACHIAVEL.

Parmi ces principes, d'ailleurs, les uns appartiennent au droit
politique et constitutionnel proprement dit, les autres au droit civil.
C'est l une distinction qui doit toujours servir de rgle dans
l'exercice du pouvoir absolu. C'est  leurs droits civils que les
peuples tiennent le plus; je n'y toucherai pas, si je puis, et, de cette
manire, une partie de mon programme au moins se trouvera remplie.


MONTESQUIEU.

Et quant aux droits politiques ...?


MACHIAVEL.

J'ai crit dans le trait du Prince la maxime que voici, et qui n'a pas
cess d'tre vraie: Les gouverns seront toujours contents du prince,
lorsqu'il ne touchera ni  leurs biens, ni  leur honneur, et ds lors
il n'a plus  combattre que les prtentions d'un petit nombre de
mcontents, dont il vient facilement  bout. Ma rponse  votre
question est l.


MONTESQUIEU.

On pourrait,  la rigueur, ne pas la trouver suffisante; on pourrait
vous rpondre que les droits politiques aussi sont des biens; qu'il
importe aussi  l'honneur des peuples de les maintenir, et qu'en y
touchant vous portez en ralit atteinte  leurs biens comme  leur
honneur. On pourrait ajouter encore que le maintien des droits civils
est li au maintien des droits politiques par une troite solidarit.
Qui garantira les citoyens que si vous les dpouillez aujourd'hui de la
libert politique, vous ne les dpouillerez pas demain de la libert
individuelle; que si vous attentez aujourd'hui  leur libert, vous
n'attenterez pas demain  leur fortune?


MACHIAVEL.

Il est certain que l'argument est prsent avec beaucoup de vivacit,
mais je crois que vous en comprenez parfaitement aussi l'exagration.
Vous semblez toujours croire que les peuples modernes sont affams de
libert. Avez-vous prvu le cas o ils n'en veulent plus, et pouvez-vous
demander aux princes d'avoir pour elle plus de passion que n'en ont les
peuples? Or, dans vos socits si profondment relches, o l'individu
ne vit plus que dans la sphre de son gosme et de ses intrts
matriels, interrogez le plus grand nombre, et vous verrez si, de tous
cts, on ne vous rpond pas: Que me fait la politique? que m'importe la
libert? Est-ce que tous les gouvernements ne sont pas les mmes? est-ce
qu'un gouvernement ne doit pas se dfendre?

Remarquez-le bien, d'ailleurs, ce n'est mme pas le peuple qui tiendra
ce langage; ce seront les bourgeois, les industriels, les gens
instruits, les riches, les lettrs, tous ceux qui sont en tat
d'apprcier vos belles doctrines de droit public. Ils me bniront, ils
s'crieront que je les ai sauvs, qu'ils sont en tat de minorit,
qu'ils sont incapables de se conduire. Tenez, les nations ont je ne sais
quel secret amour pour les vigoureux gnies de la force. A tous les
actes violents marqus du talent de l'artifice, vous entendrez dire avec
une admiration qui surmontera le blme: Ce n'est pas bien, soit, mais
c'est habile, c'est bien jou, c'est fort!


MONTESQUIEU.

Vous allez donc rentrer dans la partie professionnelle de vos doctrines?


MACHIAVEL.

Non pas, nous en sommes  l'excution. J'aurais certainement fait
quelques pas de plus si vous ne m'aviez oblig  une digression.
Reprenons.




NEUVIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Vous en tiez au lendemain d'une constitution faite par vous sans
l'assentiment de la nation.


MACHIAVEL.

Ici je vous arrte; je n'ai jamais prtendu froisser  ce point des
ides reues dont je connais l'empire.


MONTESQUIEU.

Vraiment!


MACHIAVEL.

Je parle trs-srieusement.


MONTESQUIEU.

Vous comptez donc associer la nation _au nouvel oeuvre fondamental_ que
vous prparez?


MACHIAVEL.

Oui, sans doute. Cela vous tonne? Je ferai bien mieux: je ferai d'abord
ratifier par le vote populaire le coup de force que j'ai accompli contre
l'tat; je dirai au peuple, dans les termes qui conviendront: Tout
marchait mal; j'ai tout bris, je vous ai sauv, voulez-vous de moi?
vous tes libre de me condamner ou de m'absoudre par votre vote.


MONTESQUIEU.

Libre sous le poids de la terreur et de la force arme.


MACHIAVEL.

On m'acclamera.


MONTESQUIEU.

Je le crois.


MACHIAVEL.

Et le vote populaire, dont j'ai fait l'instrument de mon pouvoir,
deviendra la base mme de mon gouvernement. J'tablirai un suffrage sans
distinction de classe ni de cens, avec lequel l'absolutisme sera
organis d'un seul coup.


MONTESQUIEU.

Oui, car d'un seul coup vous brisez en mme temps l'unit de la famille,
vous dprciez le suffrage, vous annulez la prpondrance des lumires
et vous faites du nombre une puissance aveugle qui se dirige  votre
gr.


MACHIAVEL.

Je ralise un progrs auquel aspirent ardemment aujourd'hui tous les
peuples de l'Europe: J'organise le suffrage universel comme Washington
aux tats-Unis, et le premier usage que j'en fais est de lui soumettre
ma constitution.


MONTESQUIEU.

Quoi! vous allez la faire discuter dans des assembles primaires ou
secondaires?


MACHIAVEL.

Oh! laissons l, je vous prie, vos ides du XVIIIe sicle; elles ne sont
dj plus du temps prsent.


MONTESQUIEU.

Eh bien, de quelle manire alors ferez-vous dlibrer sur l'acceptation
de votre constitution? comment les articles organiques en seront-ils
discuts?


MACHIAVEL.

Mais je n'entends pas qu'ils soient discuts du tout, je croyais vous
l'avoir dit.


MONTESQUIEU.

Je n'ai fait que vous suivre sur le terrain des principes qu'il vous a
plu de choisir. Vous m'avez parl des tats-Unis d'Amrique; je ne sais
pas si vous tes un nouveau Washington, mais ce qu'il y a de certain,
c'est que la constitution actuelle des tats-Unis a t discute,
dlibre et vote par les reprsentants de la nation.


MACHIAVEL.

De grce, ne confondons pas les temps, les lieux et les peuples: nous
sommes en Europe; ma constitution est prsente en bloc, elle est
accepte en bloc.


MONTESQUIEU.

Mais en agissant ainsi vous ne dguisez rien pour personne. Comment, en
votant dans ces conditions, le peuple peut-il savoir ce qu'il fait et
jusqu' quel point il s'engage?


MACHIAVEL.

Et o avez-vous jamais vu qu'une constitution vraiment digne de ce nom,
vraiment durable, ait jamais t le rsultat d'une dlibration
populaire? Une constitution doit sortir tout arme de la tte d'un seul
homme ou ce n'est qu'une oeuvre condamne au nant. Sans homognit,
sans liaison dans ses parties, sans force pratique, elle portera
ncessairement l'empreinte de toutes les faiblesses de vues qui ont
prsid  sa rdaction.

Une constitution, encore une fois, ne peut tre que l'oeuvre d'un seul;
jamais les choses ne se sont passes autrement, j'en atteste l'histoire
de tous les fondateurs d'empire, l'exemple des Ssostris, des Solon, des
Lycurgue, des Charlemagne, des Frdric II, des Pierre Ier.


MONTESQUIEU.

C'est un chapitre d'un de vos disciples que vous allez me dvelopper l.


MACHIAVEL.

Et de qui donc?


MONTESQUIEU.

De Joseph de Maistre. Il y a l des considrations gnrales qui ne sont
pas sans vrit, mais que je trouve sans application. On dirait,  vous
entendre, que vous allez tirer un peuple du chaos ou de la nuit profonde
de ses premires origines. Vous ne paraissez pas vous souvenir que, dans
l'hypothse o nous nous plaons, la nation a atteint l'apoge de sa
civilisation, que son droit public est fond, et qu'elle est en
possession d'institutions rgulires.


MACHIAVEL.

Je ne dis pas non; aussi vous allez voir que je n'ai pas besoin de
dtruire de fond en comble vos institutions pour arriver  mon but. Il
me suffira d'en modifier l'conomie et d'en changer les combinaisons.


MONTESQUIEU.

Expliquez-vous?


MACHIAVEL.

Vous m'avez fait tout  l'heure un cours de politique constitutionnelle,
je compte le mettre  profit. Je ne suis, d'ailleurs, pas aussi tranger
qu'on le croit gnralement en Europe,  toutes ces ides de bascule
politique; vous avez pu vous en apercevoir par mes discours sur
Tite-Live. Mais revenons au fait. Vous remarquiez avec raison, il y a un
instant, que dans les tats parlementaires de l'Europe les pouvoirs
publics taient distribus  peu prs partout de la mme manire entre
un certain nombre de corps politiques dont le jeu rgulier constituait
le gouvernement.

Ainsi on retrouve partout, sous des noms divers, mais avec des
attributions  peu prs uniformes, une organisation ministrielle, un
snat, un corps lgislatif, un conseil d'tat, une cour de cassation; je
dois vous faire grce de tout dveloppement inutile sur le mcanisme
respectif de ces pouvoirs, dont vous connaissez mieux que moi le secret;
il est vident que chacun d'eux rpond  une fonction essentielle du
gouvernement. Vous remarquerez bien que c'est la fonction que j'appelle
essentielle, ce n'est pas l'institution. Ainsi il faut qu'il y ait un
pouvoir dirigeant, un pouvoir modrateur, un pouvoir lgislatif, un
pouvoir rglementaire, cela ne fait pas de doute.


MONTESQUIEU.

Mais, si je vous comprends bien, ces divers pouvoirs n'en font qu'un 
vos yeux et vous allez donner tout cela  un seul homme en supprimant
les institutions.


MACHIAVEL.

Encore une fois, c'est ce qui vous trompe. On ne pourrait pas agir ainsi
sans danger. On ne le pourrait pas chez vous surtout, avec le fanatisme
qui y rgne pour ce que vous appelez les principes de 89; mais veuillez
bien m'couter: En statique le dplacement d'un point d'appui fait
changer la direction de la force, en mcanique le dplacement d'un
ressort fait changer le mouvement. En apparence pourtant c'est le mme
appareil, c'est le mme mcanisme. De mme encore en physiologie le
temprament dpend de l'tat des organes. Si les organes sont modifis,
le temprament change. Eh bien, les diverses institutions dont nous
venons de parler fonctionnent dans l'conomie gouvernementale comme de
vritables organes dans le corps humain. Je toucherai aux organes, les
organes resteront, mais la complexion politique de l'tat sera change.
Concevez-vous?


MONTESQUIEU.

Ce n'est pas difficile, et il ne fallait point de priphrases. Vous
gardez les noms, vous tez les choses. C'est ce qu'Auguste fit  Rome
quand il dtruisit la Rpublique. Il y avait toujours un consulat, une
prture, une censure, un tribunat; mais il n'y avait plus ni consuls, ni
prteurs, ni censeurs, ni tribuns.


MACHIAVEL.

Avouez qu'on peut choisir de plus mauvais modles. Tout se peut faire en
politique,  la condition de flatter les prjugs publics et de garder
du respect pour les apparences.


MONTESQUIEU.

Ne rentrez pas dans les gnralits; vous voil  l'oeuvre, je vous
suis.


MACHIAVEL.

N'oubliez pas  quelles convictions personnelles chacun de mes actes va
prendre sa source. A mes yeux vos gouvernements parlementaires ne sont
que des coles de dispute, que des foyers d'agitations striles au
milieu desquels s'puise l'activit fconde des nations que la tribune
et la presse condamnent  l'impuissance. En consquence je n'ai pas de
remords; je pars d'un point de vue lev et mon but justifie mes actes.

A des thories abstraites je substitue la raison pratique, l'exprience
des sicles, l'exemple des hommes de gnie qui ont fait de grandes
choses par les mmes moyens; je commence par rendre au pouvoir ses
conditions vitales.

Ma premire rforme s'appesantit immdiatement sur votre prtendue
responsabilit ministrielle. Dans les pays de centralisation, comme le
vtre, par exemple, o l'opinion, par un sentiment instinctif, rapporte
tout au chef de l'tat, le bien comme le mal, inscrire en tte d'une
charte que le souverain est irresponsable, c'est mentir au sentiment
public, c'est tablir une fiction qui s'vanouira toujours au bruit des
rvolutions.

Je commence donc par rayer de ma constitution le principe de la
responsabilit ministrielle; le souverain que j'institue sera seul
responsable devant le peuple.


MONTESQUIEU.

A la bonne heure, il n'y a pas l d'ambages.


MACHIAVEL.

Dans votre systme parlementaire, les reprsentants de la nation ont,
comme vous me l'expliquiez, l'initiative des projets de loi seuls ou
concurremment avec le pouvoir excutif; eh bien, c'est la source des
plus graves abus, car dans un pareil ordre de choses, chaque dput
peut,  tout propos, se substituer au gouvernement en prsentant les
projets de lois les moins tudis, les moins approfondis; que dis-je?
avec l'initiative parlementaire, la Chambre renversera, quand elle
voudra, le gouvernement. Je raye l'initiative parlementaire. La
proposition des lois n'appartiendra qu'au souverain.


MONTESQUIEU.

Je vois que vous entrez par la meilleure voie dans la carrire du
pouvoir absolu; car dans un tat o l'initiative des lois n'appartient
qu'au souverain, c'est  peu prs le souverain qui est le seul
lgislateur; mais avant que vous n'alliez plus loin, je dsirerais vous
faire une objection. Vous voulez vous affermir sur le roc, et je vous
trouve assis sur le sable.


MACHIAVEL.

Comment?


MONTESQUIEU.

N'avez-vous pas pris le suffrage populaire pour base de votre pouvoir?


MACHIAVEL.

Sans doute.


MONTESQUIEU.

Eh bien, vous n'tes qu'un mandataire rvocable au gr du peuple, en qui
seul rside la vritable souverainet. Vous avez cru pouvoir faire
servir ce principe au maintien de votre autorit, vous ne vous apercevez
donc pas qu'on vous renversera quand on voudra? D'autre part, vous vous
tes dclar seul responsable; vous comptez donc tre un ange? Mais
soyez-le si vous voulez, on ne s'en prendra pas moins  vous de tout le
mal qui pourra arriver, et vous prirez  la premire crise.


MACHIAVEL.

Vous anticipez: l'objection vient trop tt, mais j'y rponds de suite,
puisque vous m'y forcez. Vous vous trompez trangement si vous croyez
que je n'ai pas prvu l'argument. Si mon pouvoir tait troubl, ce ne
pourrait tre que par des factions. Je suis gard contre elles par deux
droits essentiels que j'ai mis dans ma constitution.


MONTESQUIEU.

Quels sont donc ces droits?


MACHIAVEL.

L'appel au peuple, le droit de mettre le pays en tat de sige; je suis
chef d'arme, j'ai toute la force publique entre les mains;  la
premire insurrection contre mon pouvoir, les baonnettes me feraient
raison de la rsistance et je retrouverais dans l'urne populaire une
nouvelle conscration de mon autorit.


MONTESQUIEU.

Vous avez des arguments sans rplique; mais revenons, je vous prie, au
Corps lgislatif que vous avez install; sur ce point, je ne vous vois
pas hors d'embarras; vous avez priv cette assemble de l'initiative
parlementaire, mais il lui reste le droit de voter les lois que vous
prsenterez  son adoption. Vous ne comptez sans doute pas le lui
laisser exercer?


MACHIAVEL.

Vous tes plus ombrageux que moi, car je vous avoue que je ne vois 
cela aucun inconvnient. Nul autre que moi-mme ne pouvant prsenter la
loi, je n'ai pas  craindre qu'il s'en fasse aucune contre mon pouvoir.
J'ai la clef du tabernacle. Ainsi que je vous l'ai dit d'ailleurs, il
entre dans mes plans de laisser subsister en apparence les institutions.
Seulement je dois vous dclarer que je n'entends pas laisser  la
Chambre ce que vous appelez le droit d'amendement. Il est vident
qu'avec l'exercice d'une telle facult, il n'est pas de loi qui ne
pourrait tre dvie de son but primitif et dont l'conomie ne ft
susceptible d'tre change. La loi est accepte ou rejete, il n'y a pas
d'autre alternative.


MONTESQUIEU.

Mais il n'en faudrait pas davantage pour vous renverser: il suffirait
pour cela que l'assemble lgislative repousst systmatiquement tous
vos projets de loi ou seulement qu'elle refust de voter l'impt.


MACHIAVEL.

Vous savez parfaitement que les choses ne peuvent se passer ainsi. Une
chambre, quelle qu'elle soit, qui entraverait par un tel acte de
tmrit le mouvement des affaires publiques se suiciderait elle-mme.
J'aurais mille moyens d'ailleurs de neutraliser le pouvoir d'une telle
assemble. Je rduirais de moiti le nombre des reprsentants et
j'aurais, par suite, moiti moins de passions politiques  combattre. Je
me rserverais la nomination des prsidents et des vice-prsidents qui
dirigent les dlibrations. Au lieu de sessions permanentes, je
rduirais  quelques mois la tenue de l'assemble. Je ferais surtout une
chose qui est d'une trs-grande importance, et dont la pratique commence
dj  s'introduire, m'a-t-on dit: j'abolirais la gratuit du mandat
lgislatif; je voudrais que les dputs reussent un molument, que
leurs fonctions fussent, en quelque sorte, salaries. Je regarde cette
innovation comme le moyen le plus sr de rattacher au pouvoir les
reprsentants de la nation; je n'ai pas besoin de vous dvelopper cela,
l'efficacit du moyen se comprend assez. J'ajoute que, comme chef du
pouvoir excutif, j'ai le droit de convoquer, de dissoudre le Corps
lgislatif, et qu'en cas de dissolution, je me rserverais les plus
longs dlais pour convoquer une nouvelle reprsentation. Je comprends
parfaitement que l'assemble lgislative ne pourrait, sans danger,
rester indpendante de mon pouvoir, mais rassurez-vous: nous
rencontrerons bientt d'autres moyens pratiques de l'y rattacher. Ces
dtails constitutionnels vous suffisent-ils? en voulez-vous davantage?


MONTESQUIEU.

Cela n'est nullement ncessaire et vous pouvez passer maintenant 
l'organisation du Snat.


MACHIAVEL.

Je vois que vous avez trs-bien compris que c'tait l la partie
capitale de mon oeuvre, la clef de vote de ma constitution.


MONTESQUIEU.

Je ne sais vraiment ce que vous pouvez faire encore, car, ds  prsent,
je vous regarde comme compltement matre de l'tat.


MACHIAVEL.

Cela vous plat  dire; mais, en ralit, la souverainet ne pourrait
s'tablir sur des bases aussi superficielles. A ct du souverain, il
faut des corps imposants par l'clat des titres, des dignits et par
l'illustration personnelle de ceux qui le composent. Il n'est pas bon
que la personne du souverain soit constamment en jeu, que sa main
s'aperoive toujours; il faut que son action puisse au besoin se
couvrir sous l'autorit des grandes magistratures qui environnent le
trne.


MONTESQUIEU.

Il est ais de voir que c'est  ce rle que vous destinez le Snat et le
Conseil d'tat.


MACHIAVEL.

On ne peut rien vous cacher.


MONTESQUIEU.

Vous parlez du trne: je vois que vous tes roi et nous tions tout 
l'heure en rpublique. La transition n'est gure mnage.


MACHIAVEL.

L'illustre publiciste franais ne peut pas me demander de m'arrter  de
semblables dtails d'excution: du moment que j'ai la toute-puissance en
main, l'heure o je me ferai proclamer roi n'est plus qu'une affaire
d'opportunit. Je le serai avant ou aprs avoir promulgu ma
constitution, peu importe.


MONTESQUIEU.

C'est vrai. Revenons  l'organisation du Snat.




DIXIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Dans les hautes tudes que vous avez d faire pour la composition de
votre mmorable ouvrage sur _les Causes de la grandeur et de la
dcadence des Romains_, il n'est pas que vous n'ayez remarqu le rle
que jouait le Snat auprs des Empereurs  partir du rgne d'Auguste.


MONTESQUIEU.

C'est l, si vous me permettez de vous le dire, un point que les
recherches historiques ne me paraissent pas avoir encore compltement
clairci. Ce qu'il y a de certain, c'est que jusqu'aux derniers temps de
la Rpublique, le Snat Romain avait t une institution autonome,
investie d'immenses privilges, ayant des pouvoirs propres; ce fut l le
secret de sa puissance, de la profondeur de ses traditions politiques et
de la grandeur qu'il imprima  la Rpublique. A partir d'Auguste, le
Snat n'est plus qu'un instrument dans la main des empereurs, mais on
ne voit pas bien par quelle succession d'actes ils parvinrent  le
dpouiller de sa puissance.


MACHIAVEL.

Ce n'est pas prcisment pour lucider ce point d'histoire que je vous
prie de vous reporter  cette priode de l'Empire. Cette question, pour
le moment, ne me proccupe pas; tout ce que je voulais vous dire, c'est
que le Snat que je conois devrait remplir,  ct du prince, un rle
politique analogue  celui du Snat Romain dans les temps qui ont suivi
la chute de la Rpublique.


MONTESQUIEU.

Eh bien, mais  cette poque la loi n'tait plus vote dans les comices
populaires, elle se faisait  coups de snatus-consultes; est-ce cela
que vous voulez?


MACHIAVEL.

Non pas: cela ne serait point conforme aux principes modernes du droit
constitutionnel.


MONTESQUIEU.

Quels remercments ne vous doit-on pas pour un semblable scrupule!


MACHIAVEL.

Je n'ai d'ailleurs pas besoin de cela pour dicter ce qui me parat
ncessaire. Nulle disposition lgislative, vous le savez, ne peut maner
que de ma proposition, et je fais d'ailleurs des dcrets qui ont force
de lois.


MONTESQUIEU.

Il est vrai, vous aviez oubli ce point, qui n'est cependant pas mince;
mais alors je ne vois pas  quelles fins vous rservez le Snat.


MACHIAVEL.

Plac dans les plus hautes sphres constitutionnelles, son intervention
directe ne doit apparatre que dans des circonstances solennelles; s'il
tait ncessaire, par exemple, de toucher au pacte fondamental, ou que
la souverainet ft mise en pril.


MONTESQUIEU.

Ce langage est encore trs-divinatoire. Vous aimez  prparer vos
effets.


MACHIAVEL.

L'ide fixe de vos modernes constituants a t, jusqu' prsent, de
vouloir tout prvoir, tout rgler dans les chartes qu'ils donnent aux
peuples. Je ne tomberais pas dans une telle faute; je ne voudrais pas
m'enfermer dans un cercle infranchissable; je ne fixerais que ce qu'il
est impossible de laisser incertain; je laisserais aux changements une
assez large voie pour qu'il y ait, dans les grandes crises, d'autres
moyens de salut que l'expdient dsastreux des rvolutions.


MONTESQUIEU.

Vous parlez en sage.


MACHIAVEL.

Et en ce qui concerne le Snat, j'inscrirais dans ma constitution: Que
le Snat rgle, par un snatus-consulte, tout ce qui n'a pas t prvu
par la constitution et qui est ncessaire  sa marche; qu'il fixe le
sens des articles de la constitution qui donneraient lieu  diffrentes
interprtations; qu'il maintient ou annule tous les actes qui lui sont
dfrs comme inconstitutionnels par le gouvernement ou dnoncs par les
ptitions des citoyens; qu'il peut poser les bases de projets de lois
d'un grand intrt national; qu'il peut proposer des modifications  la
constitution et qu'il y sera statu par un snatus-consulte.


MONTESQUIEU.

Tout cela est fort beau et c'est vritablement l un Snat Romain. Je
fais seulement quelques remarques sur votre constitution: elle sera donc
rdige dans des termes bien vagues et bien ambigus pour que vous jugiez
 l'avance que les articles qu'elle renferme pourront tre susceptibles
de diffrentes interprtations.


MACHIAVEL.

Non, mais il faut tout prvoir.


MONTESQUIEU.

Je croyais que, au contraire, votre principe, en pareille matire, tait
d'viter de tout prvoir et de tout rgler.


MACHIAVEL.

L'illustre prsident n'a pas hant sans profit le palais de Thmis, ni
port inutilement le bonnet  mortier. Mes paroles n'ont pas eu d'autre
porte que celle-ci: Il faut prvoir ce qui est essentiel.


MONTESQUIEU.

Dites-moi, je vous prie: votre Snat, interprte et gardien du pacte
fondamental, a-t-il donc un pouvoir propre?


MACHIAVEL.

Indubitablement non.


MONTESQUIEU.

Tout ce que fera le Snat, ce sera donc vous qui le ferez?


MACHIAVEL.

Je ne vous dis pas le contraire.


MONTESQUIEU.

Ce qu'il interprtera, ce sera donc vous qui l'interprterez; ce qu'il
modifiera, ce sera vous qui le modifierez; ce qu'il annulera, ce sera
vous qui l'annulerez?


MACHIAVEL.

Je ne prtends pas m'en dfendre.


MONTESQUIEU.

C'est donc  dire que vous vous rservez le droit de dfaire ce que vous
avez fait, d'ter ce que vous avez donn, de changer votre constitution,
soit en bien, soit en mal, ou mme de la faire disparatre compltement
si vous le jugez ncessaire. Je ne prjuge rien de vos intentions ni des
mobiles qui pourraient vous faire agir dans telles ou telles
circonstances donnes; je vous demande seulement o se trouverait la
plus faible garantie pour les citoyens au milieu d'un si vaste
arbitraire, et comment surtout ils pourraient jamais se rsoudre  le
subir?


MACHIAVEL.

Je m'aperois que la sensibilit philosophique vous revient.
Rassurez-vous, je n'apporterais aucune modification aux bases
fondamentales de ma Constitution sans soumettre ces modifications 
l'acceptation du peuple par la voie du suffrage universel.


MONTESQUIEU.

Mais ce serait encore vous qui seriez juge de la question de savoir si
la modification que vous projetez porte en elle le caractre fondamental
qui doit la soumettre  la sanction du peuple. Je veux admettre
toutefois que vous ne ferez pas par un dcret ou par un snatus-consulte
ce qui doit tre fait par un plbiscite. Livrerez-vous  la discussion
vos amendements constitutionnels? les ferez-vous dlibrer dans des
comices populaires?


MACHIAVEL.

Incontestablement non; si jamais le dbat sur des articles
constitutionnels se trouvait engag devant des assembles populaires,
rien ne pourrait empcher le peuple de se saisir de l'examen du tout en
vertu de son droit d'vocation, et le lendemain ce serait la Rvolution
dans la rue.


MONTESQUIEU.

Vous tes logique du moins: alors les amendements constitutionnels sont
prsents en bloc, accepts en bloc?


MACHIAVEL.

Pas autrement, en effet.


MONTESQUIEU.

Eh bien, je crois que nous pouvons passer  l'organisation du Conseil
d'tat.


MACHIAVEL.

Vous dirigez vraiment les dbats avec la prcision consomme d'un
Prsident de cour souveraine. J'ai oubli de vous dire que
j'appointerais le Snat comme j'ai appoint le Corps lgislatif.


MONTESQUIEU.

C'est entendu.


MACHIAVEL.

Je n'ai pas besoin d'ajouter d'ailleurs que je me rserverais galement
la nomination des Prsidents et des Vice-Prsidents de cette haute
assemble. En ce qui touche le Conseil d'tat, je serai plus bref. Vos
institutions modernes sont des instruments de centralisation si
puissants, qu'il est presque impossible de s'en servir sans exercer
l'autorit souveraine.

Qu'est-ce, en effet, d'aprs vos propres principes, que le Conseil
d'tat? C'est un simulacre de corps politique destin  faire passer
entre les mains du Prince un pouvoir considrable, le pouvoir
rglementaire qui est une sorte de pouvoir discrtionnaire, qui peut
servir, quand on veut,  faire de vritables lois.

Le Conseil d'tat est de plus investi chez vous, m'a-t-on dit, d'une
attribution spciale peut-tre plus exorbitante encore. En matire
contentieuse, il peut, m'assure-t-on, revendiquer par droit d'vocation,
ressaisir de sa propre autorit, devant les tribunaux ordinaires, la
connaissance de tous les litiges qui lui paraissent avoir un caractre
administratif. Ainsi, et pour caractriser en un mot ce qu'il y a de
tout  fait exceptionnel dans cette dernire attribution, les tribunaux
doivent refuser de juger quand ils se trouvent en prsence d'un acte de
l'autorit administrative, et l'autorit administrative peut, dans le
mme cas, dessaisir les tribunaux pour s'en rfrer  la dcision du
Conseil d'tat.

Or, encore une fois, qu'est-ce que le Conseil d'tat? A-t-il un pouvoir
propre? est-il indpendant du souverain? Pas du tout. Ce n'est qu'un
Comit de Rdaction. Quand le Conseil d'tat fait un rglement, c'est le
souverain qui le fait; quand il rend un jugement, c'est le souverain qui
le rend, ou, comme vous dites aujourd'hui, c'est l'administration,
l'administration juge et partie dans sa propre cause. Connaissez-vous
quelque chose de plus fort que cela et croyez-vous qu'il y ait beaucoup
 faire pour fonder le pouvoir absolu dans des tats o l'on trouve
tout organises de pareilles institutions?


MONTESQUIEU.

Votre critique tombe assez juste, j'en conviens; mais, comme le Conseil
d'tat est une institution excellente en soi, rien n'est plus facile que
de lui donner l'indpendance ncessaire en l'isolant, dans un certaine
mesure, du pouvoir. Ce n'est pas ce que vous ferez sans doute.


MACHIAVEL.

En effet, je maintiendrai le type de l'unit dans l'institution l o je
le trouverai, je le ramnerai l o il n'est pas, en resserrant les
liens d'une solidarit que je regarde comme indispensable.

Nous ne sommes pas rests en chemin, vous le voyez, car voil ma
constitution faite.


MONTESQUIEU.

Dj?


MACHIAVEL.

Un petit nombre de combinaisons savamment ordonnes suffit pour changer
compltement la marche des pouvoirs. Cette partie de mon programme est
remplie.


MONTESQUIEU.

Je croyais que vous aviez encore  me parler de la cour de cassation.


MACHIAVEL.

Ce que j'ai  vous en dire trouvera mieux sa place ailleurs.


MONTESQUIEU.

Il est vrai que si nous valuons la somme des pouvoirs qui sont entre
vos mains, vous devez commencer  tre satisfait.

Rcapitulons:

Vous faites la loi: 1 sous la forme de propositions au Corps
lgislatif; vous la faites, 2, sous forme de dcrets; 3 sous forme de
snatus-consultes; 4 sous forme de rglements gnraux; 5 sous forme
d'arrts au Conseil d'tat; 6 sous forme de rglements ministriels;
7 enfin sous forme de coups d'tat.


MACHIAVEL.

Vous ne paraissez pas souponner que ce qui me reste  accomplir est
prcisment le plus difficile.


MONTESQUIEU.

En effet, je ne m'en doutais pas.


MACHIAVEL.

Vous n'avez pas assez remarqu alors que ma constitution tait muette
sur une foule de droits acquis qui seraient incompatibles avec le nouvel
ordre de choses que je viens d'tablir. Il en est ainsi, par exemple, de
la libert de la presse, du droit d'association, de l'indpendance de la
magistrature, du droit de suffrage, de l'lection, par les communes, de
leurs officiers municipaux, de l'institution des gardes civiques et de
beaucoup d'autres choses encore qui devront disparatre ou tre
profondment modifies.


MONTESQUIEU.

Mais n'avez-vous pas reconnu implicitement tous ces droits, puisque vous
avez reconnu solennellement les principes dont ils ne sont que
l'application?


MACHIAVEL.

Je vous l'ai dit, je n'ai reconnu aucun principe ni aucun droit en
particulier; au surplus, les mesures que je vais prendre ne sont que des
exceptions  la rgle.


MONTESQUIEU.

Et des exceptions qui la confirment, c'est juste.


MACHIAVEL.

Mais, pour cela, je dois bien choisir mon moment, car une erreur
d'opportunit peut tout perdre. J'ai crit dans le trait du _Prince_
une maxime qui doit servir de rgle de conduite en pareil cas: Il faut
que l'usurpateur d'un tat y commette une seule fois toutes les rigueurs
que sa sret ncessite pour n'avoir plus  y revenir; car plus tard il
ne pourra plus varier avec ses sujets ni en bien ni en mal; si c'est en
mal que vous avez  agir, vous n'tes plus  temps, du moment o la
fortune vous est contraire; si c'est en bien, vos sujets ne vous sauront
aucun gr d'un changement qu'ils jugeront tre forc.

Au lendemain mme de la promulgation de ma constitution, je rendrai une
succession de dcrets ayant force de loi, qui supprimeront d'un seul
coup les liberts et les droits dont l'exercice serait dangereux.


MONTESQUIEU.

Le moment est bien choisi en effet. Le pays est encore sous la terreur
de votre coup d'tat. Pour votre constitution on ne vous a rien refus,
puisque vous pouviez tout prendre; pour vos dcrets on n'a rien  vous
permettre, puisque vous ne demandez rien et que vous prenez tout.


MACHIAVEL.

Vous avez le mot vif.


MONTESQUIEU.

Un peu moins cependant que vous n'avez l'action, convenez-en. Malgr
votre vigueur de main et votre coup d'oeil, je vous avoue que j'ai peine
 croire que le pays ne se soulvera pas en prsence de ce second coup
d'tat tenu en rserve derrire la coulisse.


MACHIAVEL.

Le pays fermera volontairement les yeux; car, dans l'hypothse o je me
suis plac, il est las d'agitations, il aspire au repos comme le sable
du dsert aprs l'onde qui suit la tempte.


MONTESQUIEU.

Vous faites avec cela de belles figures de rhtorique; c'est trop.


MACHIAVEL.

Je m'empresse d'ailleurs de vous dire que les liberts que je supprime,
je promettrai solennellement de les rendre aprs l'apaisement des
partis.


MONTESQUIEU.

Je crois qu'on attendra toujours.


MACHIAVEL.

C'est possible.


MONTESQUIEU.

C'est certain, car vos maximes permettent au prince de ne pas tenir sa
parole quand il y trouve son intrt.


MACHIAVEL.

Ne vous htez pas de prononcer; vous verrez l'usage que je saurai faire
de cette promesse; je me charge bientt de passer pour l'homme le plus
libral de mon royaume.


MONTESQUIEU.

Voil un tonnement auquel je ne suis pas prpar; en attendant, vous
supprimez directement toutes les liberts.


MACHIAVEL.

Directement n'est pas le mot d'un homme d'tat; je ne supprime rien
directement; c'est ici que la peau du renard doit se coudre  la peau du
lion. A quoi servirait la politique, si l'on ne pouvait gagner par des
voies obliques le but qui ne peut s'atteindre par la ligne droite? Les
bases de mon tablissement sont poses, les forces sont prtes, il n'y
a plus qu' les mettre en mouvement. Je le ferai avec tous les
mnagements que comportent les nouvelles moeurs constitutionnelles.
C'est ici que doivent se placer naturellement les artifices de
gouvernement et de lgislation que la prudence recommande au prince.


MONTESQUIEU.

Je vois que nous entrons dans une nouvelle phase; je me dispose  vous
couter.




ONZIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Vous remarquez avec beaucoup de raison, dans l'_Esprit des lois_, que le
mot de libert est un mot auquel on attache des sens fort divers. On
lit, dit-on, dans votre ouvrage, la proposition que voici:

La libert est le droit de faire ce que les lois permettent[8].

Je m'accommode trs-bien de cette dfinition que je trouve juste, et je
puis vous assurer que mes lois ne permettront que ce qu'il faudra. Vous
allez voir quel en est l'esprit. Par quoi vous plat-il que nous
commencions?

    [8] _Esp. des lois_, p. 123, livre XI, chap. III.


MONTESQUIEU.

Je ne serais pas fch de voir d'abord comment vous vous mettrez en
dfense vis--vis de la presse.


MACHIAVEL.

Vous mettez le doigt, en effet, sur la partie la plus dlicate de ma
tche. Le systme que je conois  cet gard est aussi vaste que
multipli dans ses applications. Heureusement, ici, j'ai mes coudes
franches; je puis tailler et trancher en pleine scurit et presque sans
soulever aucune rcrimination.


MONTESQUIEU.

Pourquoi donc, s'il vous plat?


MACHIAVEL.

Parce que, dans la plupart des pays parlementaires, la presse a le
talent de se rendre hassable, parce qu'elle n'est jamais au service que
de passions violentes, gostes, exclusives; parce qu'elle dnigre de
parti pris, parce qu'elle est vnale, parce qu'elle est injuste, parce
qu'elle est sans gnrosit et sans patriotisme; enfin et surtout, parce
que vous ne ferez jamais comprendre  la grande masse d'un pays  quoi
elle peut servir.


MONTESQUIEU.

Oh! si vous cherchez des griefs contre la presse, il vous sera facile
d'en accumuler. Si vous demandez  quoi elle peut servir, c'est autre
chose. Elle empche tout simplement l'arbitraire dans l'exercice du
pouvoir; elle force  gouverner constitutionnellement; elle contraint; 
l'honntet,  la pudeur, au respect d'eux-mmes et d'autrui les
dpositaires de l'autorit publique. Enfin, pour tout dire en un mot,
elle donne  quiconque est opprim le moyen de se plaindre et d'tre
entendu. On peut pardonner beaucoup  une institution qui,  travers
tant d'abus, rend ncessairement tant de services.


MACHIAVEL.

Oui, je connais ce plaidoyer, mais faites-le comprendre, si vous le
pouvez, au plus grand nombre; comptez ceux qui s'intresseront au sort
de la presse, et vous verrez.


MONTESQUIEU.

C'est pour cela qu'il vaut mieux que vous passiez de suite aux moyens
pratiques de la _museler_; je crois que c'est le mot.


MACHIAVEL.

C'est le mot, en effet; au surplus, ce n'est pas seulement le
journalisme que j'entends refrner.


MONTESQUIEU.

C'est l'imprimerie elle-mme.


MACHIAVEL.

Vous commencez  user de l'ironie.


MONTESQUIEU.

Dans un moment vous allez me l'ter puisque sous toutes les formes vous
allez enchaner la presse.


MACHIAVEL.

On ne trouve point d'armes contre un enjouement dont le trait est si
spirituel; mais vous comprendrez  merveille que ce ne serait pas la
peine d'chapper aux attaques du journalisme s'il fallait rester en
butte  celles du livre.


MONTESQUIEU.

Eh bien, commenons par le journalisme.


MACHIAVEL.

Si je m'avisais de supprimer purement et simplement les journaux, je
heurterais trs-imprudemment la susceptibilit publique, qu'il est
toujours dangereux de braver ouvertement; je vais procder par une srie
de dispositions qui paratront de simples mesures de prvoyance et de
police.

Je dcrte qu' l'avenir aucun journal ne pourra se fonder qu'avec
l'autorisation du gouvernement; voil dj le mal arrt dans son
dveloppement; car vous vous imaginez sans peine que les journaux qui
seront autoriss  l'avenir ne pourront tre que des organes dvous au
gouvernement.


MONTESQUIEU.

Mais, puisque vous entrez dans tous ces dtails, permettez: l'esprit
d'un journal change avec le personnel de sa rdaction; comment
pourrez-vous carter une rdaction hostile  votre pouvoir?


MACHIAVEL.

L'objection est bien faible, car, en fin de compte, je n'autoriserai, si
je le veux, la publication d'aucune feuille nouvelle; mais j'ai d'autres
plans, comme vous le verrez. Vous me demandez comment je neutraliserai
une rdaction hostile? De la faon la plus simple, en vrit;
j'ajouterai que l'autorisation du gouvernement est ncessaire  raison
de tous changements oprs dans le personnel des rdacteurs en chef ou
grants du journal.


MONTESQUIEU.

Mais les anciens journaux, rests ennemis de votre gouvernement et dont
la rdaction n'aura pas chang, parleront.


MACHIAVEL.

Oh! attendez: j'atteins tous les journaux prsents ou futurs par des
mesures fiscales qui enrayeront comme il convient les entreprises de
publicit; je soumettrai les feuilles politiques  ce que vous appelez
aujourd'hui le timbre et le cautionnement. L'industrie de la presse sera
bientt si peu lucrative, grce  l'lvation de ces impts, que l'on ne
s'y livrera qu' bon escient.


MONTESQUIEU.

Le remde est insuffisant, car les partis politiques ne regardent pas 
l'argent.


MACHIAVEL.

Soyez tranquille, j'ai de quoi leur fermer la bouche, car voici venir
les mesures rpressives. Il y a des tats en Europe o l'on a dfr au
jury la connaissance des dlits de presse. Je ne connais pas de mesure
plus dplorable que celle-l, car c'est agiter l'opinion  propos de la
moindre billevese de journaliste. Les dlits de presse ont un
caractre tellement lastique, l'crivain peut dguiser ses attaques
sous des formes si varies et si subtiles, qu'il n'est mme pas possible
de dfrer aux tribunaux la connaissance de ces dlits. Les tribunaux
resteront toujours arms, cela va sans dire, mais l'arme rpressive de
tous les jours doit tre aux mains de l'administration.


MONTESQUIEU.

Il y aura donc des dlits qui ne seront pas justiciables des tribunaux,
ou plutt vous frapperez donc de deux mains: de la main de la justice et
de celle de l'administration?


MACHIAVEL.

Le grand mal! Voil bien de la sollicitude pour quelques mauvais et
mchants journalistes qui font tat de tout attaquer, de tout dnigrer;
qui se comportent avec les gouvernements comme ces bandits que les
voyageurs rencontrent l'escopette au poing sur leur route. Ils se
mettent constamment hors la loi; quand bien mme on les y mettrait un
peu!


MONTESQUIEU.

C'est donc sur eux seuls que vont tomber vos rigueurs?


MACHIAVEL.

Je ne puis pas m'engager  cela, car ces gens-l sont comme les ttes de
l'hydre de Lerne; quand on en coupe dix, il en repousse cinquante.
C'est principalement aux journaux, en tant qu'entreprises de publicit,
que je m'en prendrais. Je leur tiendrais simplement le langage que
voici: J'ai pu vous supprimer tous, je ne l'ai pas fait; je le puis
encore, je vous laisse vivre, mais il va de soi que c'est  une
condition, c'est que vous ne viendrez pas embarrasser ma marche et
dconsidrer mon pouvoir. Je ne veux pas avoir tous les jours  vous
faire des procs, ni avoir sans cesse  commenter la loi pour rprimer
vos infractions; je ne puis pas davantage avoir une arme de censeurs
chargs d'examiner la veille ce que vous diterez le lendemain. Vous
avez des plumes, crivez; mais retenez bien ceci; je me rserve, pour
moi-mme et pour mes agents, le droit de juger quand je serai attaqu.
Point de subtilits. Quand vous m'attaquerez, je le sentirai bien et
vous le sentirez bien vous-mmes; dans ce cas-l, je me ferai justice de
mes propres mains, non pas de suite, car je veux y mettre des
mnagements; je vous avertirai une fois, deux fois;  la troisime fois
je vous supprimerai.


MONTESQUIEU.

Je vois avec tonnement que ce n'est pas prcisment le journaliste qui
est frapp dans ce systme, c'est le journal, dont la ruine entrane
celle des intrts qui se sont groups autour de lui.


MACHIAVEL.

Qu'ils aillent se grouper ailleurs; on ne fait pas de commerce sur ces
choses-l. Mon administration frapperait donc, ainsi que je viens de
vous le dire, sans prjudice bien entendu des condamnations prononces
par les tribunaux. Deux condamnations dans l'anne entraneraient de
plein droit la suppression du journal. Je ne m'en tiendrais pas l, je
dirais encore aux journaux, dans un dcret ou dans une loi s'entend:
Rduits  la plus troite circonspection en ce qui vous concerne,
n'esprez pas agiter l'opinion par des commentaires sur les dbats de
mes chambres; je vous en dfends le compte rendu, je vous dfends mme
le compte rendu des dbats judiciaires en matire de presse. Ne comptez
pas davantage impressionner l'esprit public par de prtendues nouvelles
venues du dehors; je punirais les fausses nouvelles de peines
corporelles, qu'elles soient publies de bonne ou de mauvaise foi.


MONTESQUIEU.

Cela me parat un peu dur, car enfin les journaux ne pouvant plus, sans
les plus grands prils, se livrer  des apprciations politiques, ne
vivront plus gure que par des nouvelles. Or, quand un journal publie
une nouvelle, il me parat bien difficile de lui en imposer la vracit,
car, le plus souvent, il n'en pourra rpondre d'une manire certaine, et
quand il sera moralement sr de la vrit, la preuve matrielle lui
manquera.


MACHIAVEL.

On y regardera  deux fois avant de troubler l'opinion, c'est ce qu'il
faut.


MONTESQUIEU.

Mais je vois autre chose. Si l'on ne peut plus vous combattre par les
journaux du dedans, on vous combattra par les journaux du dehors. Tous
les mcontentements, toutes les haines criront aux portes de votre
Royaume; on jettera par-dessus la frontire des journaux et des crits
enflamms.


MACHIAVEL.

Oh! vous touchez ici  un point que je compte rglementer de la manire
la plus rigoureuse, parce que la presse du dehors est en effet
trs-dangereuse. D'abord toute introduction ou circulation dans le
Royaume, de journaux ou d'crits non autoriss, sera punie d'un
emprisonnement, et la peine sera suffisamment svre pour en ter
l'envie. Ensuite ceux de mes sujets convaincus d'avoir crit, 
l'tranger, contre le gouvernement, seront,  leur retour dans le
royaume, recherchs et punis. C'est une indignit vritable que
d'crire,  l'tranger, contre son gouvernement.


MONTESQUIEU.

Cela dpend. Mais la presse trangre des tats frontires parlera.


MACHIAVEL.

Vous croyez? Nous supposons que je rgne dans un grand royaume. Les
petits tats qui borderont ma frontire seront bien tremblants, je vous
le jure. Je leur ferai rendre des lois qui poursuivront leurs propres
nationaux, en cas d'attaque contre mon gouvernement, par la voie de la
presse ou autrement.


MONTESQUIEU.

Je vois que j'ai eu raison de dire, dans l'_Esprit des lois_, que les
frontires d'un despote devaient tre ravages. Il faut que la
civilisation n'y pntre pas. Vos sujets, j'en suis sr, ne connatront
pas leur histoire. Selon le mot de Benjamin Constant, vous ferez du
Royaume une le o l'on ignorera ce qui se passe en Europe, et de la
capitale une autre le o l'on ignorera ce qui se passe dans les
provinces.


MACHIAVEL.

Je ne veux pas que mon royaume puisse tre agit par les bruits venus du
dehors. Comment les nouvelles extrieures arrivent-elles? Par un petit
nombre d'agences qui centralisent les renseignements qui leur sont
transmis des quatre parties du monde. Eh bien, on doit pouvoir soudoyer
ces agences, et ds lors elles ne donneront de nouvelles que sous le
contrle du gouvernement.


MONTESQUIEU.

Voil qui est bien; vous pouvez passer maintenant  la police des
livres.


MACHIAVEL.

Ceci me proccupe moins, car dans un temps o le journalisme a pris une
si prodigieuse extension, on ne lit presque plus de livres. Je n'entends
nullement toutefois leur laisser la porte ouverte. En premier lieu,
j'obligerai ceux qui voudront exercer la profession d'imprimeur,
d'diteur ou de libraire  se munir d'un brevet, c'est--dire d'une
autorisation que le gouvernement pourra toujours leur retirer, soit
directement, soit par des dcisions de justice.


MONTESQUIEU.

Mais alors, ces industriels seront des espces de fonctionnaires
publics. Les instruments de la pense deviendront les instruments du
pouvoir!


MACHIAVEL.

Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine, car les choses taient ainsi
de votre temps, sous les parlements; il faut conserver les anciens
usages quand ils sont bons. Je retournerai aux mesures fiscales;
j'tendrai aux livres, le timbre qui frappe les journaux, ou plutt
j'imposerai le poids du timbre aux livres qui n'auront pas un certain
nombre de pages. Un livre, par exemple, qui n'aura pas deux cents pages,
trois cents pages, ne sera pas un livre, ce ne sera qu'une brochure. Je
crois que vous saisissez parfaitement l'avantage de cette combinaison;
d'un ct je rarfie par l'impt cette nue de petits crits qui sont
comme des annexes du journalisme; de l'autre, je force ceux qui veulent
chapper au timbre  se jeter dans des compositions longues et
dispendieuses qui ne se vendront presque pas ou se liront  peine sous
cette forme. Il n'y a plus gure que les pauvres diables, aujourd'hui,
qui ont la conscience de faire des livres; ils y renonceront. Le fisc
dcouragera la vanit littraire et la loi pnale dsarmera l'imprimerie
elle-mme, car je rends l'diteur et l'imprimeur responsables,
criminellement, de ce que les livres renferment. Il faut que, s'il est
des crivains assez oss pour crire des ouvrages contre le
gouvernement, ils ne puissent trouver personne pour les diter. Les
effets de cette intimidation salutaire rtabliront indirectement une
censure que le gouvernement ne pourrait exercer lui-mme,  cause du
discrdit dans lequel cette mesure prventive est tombe. Avant de
donner le jour  des ouvrages nouveaux, les imprimeurs, les diteurs
consulteront, ils viendront s'informer, ils produiront les livres dont
on leur demande l'impression, et de cette manire le gouvernement sera
toujours inform utilement des publications qui se prparent contre lui;
il en fera oprer la saisie pralable quand il le jugera  propos et en
dfrera les auteurs aux tribunaux.


MONTESQUIEU.

Vous m'aviez dit que vous ne toucheriez pas aux droits civils. Vous ne
paraissez par vous douter que c'est la libert de l'industrie que vous
venez de frapper par cette lgislation; le droit de proprit s'y trouve
lui-mme engag, il y passera  son tour.


MACHIAVEL.

Ce sont des mots.


MONTESQUIEU.

Alors vous en avez, je pense, fini avec la presse.


MACHIAVEL.

Oh! que non pas.


MONTESQUIEU.

Que reste-t-il donc?


MACHIAVEL.

L'autre moiti de la tche.




DOUZIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je ne vous ai montr encore que la partie en quelque sorte dfensive du
rgime organique que j'imposerais  la presse; j'ai maintenant  vous
faire voir comment je saurais employer cette institution au profit de
mon pouvoir. J'ose dire que nul gouvernement n'a eu, jusqu' ce jour,
une conception plus hardie que celle dont je vais vous parler. Dans les
pays parlementaires, c'est presque toujours par la presse que prissent
les gouvernements, eh bien, j'entrevois la possibilit de neutraliser la
presse par la presse elle-mme. Puisque c'est une si grande force que le
journalisme, savez-vous ce que ferait mon gouvernement? Il se ferait
journaliste, ce serait le journalisme incarn.


MONTESQUIEU.

Vraiment, vous me faites passer par d'tranges surprises! C'est un
panorama perptuellement vari que vous dployez devant moi; je suis
assez curieux, je vous l'avoue, de voir comment vous vous y prendrez
pour raliser ce nouveau programme.


MACHIAVEL.

Il faudra beaucoup moins de frais d'imagination que vous ne le pensez.
Je compterai le nombre de journaux qui reprsenteront ce que vous
appelez l'opposition. S'il y en a dix pour l'opposition, j'en aurai
vingt pour le gouvernement; s'il y en a vingt, j'en aurai quarante; s'il
y en a quarante, j'en aurai quatre-vingts. Voil  quoi me servira, vous
le comprenez  merveille maintenant, la facult que je me suis rserve
d'autoriser la cration de nouvelles feuilles politiques.


MONTESQUIEU.

En effet, cela est trs-simple.


MACHIAVEL.

Pas tant que vous le croyez cependant, car il ne faut pas que la masse
du public puisse souponner cette tactique; la combinaison serait
manque et l'opinion se dtacherait d'elle-mme des journaux qui
dfendraient ouvertement ma politique.

Je diviserai en trois ou quatre catgories les feuilles dvoues  mon
pouvoir. Au premier rang je mettrai un certain nombre de journaux dont
la nuance sera franchement officielle, et qui, en toutes rencontres,
dfendront mes actes  outrance. Ce ne sont pas ceux-l, je commence
par vous le dire, qui auront le plus d'ascendant sur l'opinion. Au
second rang je placerai une autre phalange de journaux dont le caractre
ne sera dj plus qu'officieux et dont la mission sera de rallier  mon
pouvoir cette masse d'hommes tides et indiffrents qui acceptent sans
scrupule ce qui est constitu, mais ne vont pas au del dans leur
religion politique.

C'est dans les catgories de journaux qui vont suivre que se trouveront
les leviers les plus puissants de mon pouvoir. Ici, la nuance officielle
ou officieuse se dgrade compltement, en apparence, bien entendu, car
les journaux dont je vais vous parler seront tous rattachs par la mme
chane  mon gouvernement, chane visible pour les uns, invisible 
l'gard des autres. Je n'entreprends point de vous dire quel en sera le
nombre, car je compterai un organe dvou dans chaque opinion, dans
chaque parti; j'aurai un organe aristocratique dans le parti
aristocratique, un organe rpublicain dans le parti rpublicain, un
organe rvolutionnaire dans le parti rvolutionnaire, un organe
anarchiste, au besoin, dans le parti anarchiste. Comme le dieu Wishnou,
ma presse aura cent bras, et ces bras donneront la main  toutes les
nuances d'opinion quelconque sur la surface entire du pays. On sera de
mon parti sans le savoir. Ceux qui croiront parler leur langue
parleront la mienne, ceux qui croiront agiter leur parti agiteront le
mien, ceux qui croiront marcher sous leur drapeau marcheront sous le
mien.


MONTESQUIEU.

Sont-ce l des conceptions ralisables ou des fantasmagories? Cela donne
le vertige.


MACHIAVEL.

Mnagez votre tte, car vous n'tes pas au bout.


MONTESQUIEU.

Je me demande seulement, comment vous pourrez diriger et rallier toutes
ces milices de publicit clandestinement embauches par votre
gouvernement.


MACHIAVEL.

Ce n'est l qu'une affaire d'organisation, vous devez le comprendre;
j'instituerai, par exemple, sous le titre de division de l'imprimerie et
de la presse, un centre d'action commun o l'on viendra chercher la
consigne et d'o partira le signal. Alors, pour ceux qui ne seront qu'
moiti dans le secret de cette combinaison, il se passera un spectacle
bizarre; on verra des feuilles, dvoues  mon gouvernement, qui
m'attaqueront, qui crieront, qui me susciteront une foule de tracas.


MONTESQUIEU.

Ceci est au-dessus de ma porte, je ne comprends plus.


MACHIAVEL.

Ce n'est cependant pas si difficile  concevoir; car, remarquez bien que
jamais les bases ni les principes de mon gouvernement ne seront attaqus
par les journaux dont je vous parle; ils ne feront jamais qu'une
polmique d'escarmouche, qu'une opposition dynastique dans les limites
les plus troites.


MONTESQUIEU.

Et quel avantage y trouverez-vous?


MACHIAVEL.

Votre question est assez ingnue. Le rsultat, vraiment considrable
dj, sera de faire dire, par le plus grand nombre: Mais vous voyez bien
qu'on est libre, qu'on peut parler sous ce rgime, qu'il est injustement
attaqu, qu'au lieu de comprimer, comme il pourrait le faire, il
souffre, il tolre! Un autre rsultat, non moins important, sera de
provoquer, par exemple, des observations comme celles-ci: Voyez  quel
point les bases de ce gouvernement, ses principes, s'imposent au respect
de tous; voil des journaux qui se permettent les plus grandes liberts
de langage, eh bien, jamais ils n'attaquent les institutions tablies.
Il faut qu'elles soient au-dessus des injustices des passions, puisque
les ennemis mmes du gouvernement ne peuvent s'empcher de leur rendre
hommage.


MONTESQUIEU.

Voil, je l'avoue, qui est vraiment machiavlique.


MACHIAVEL.

Vous me faites beaucoup d'honneur, mais il y a mieux: A l'aide du
dvouement occulte de ces feuilles publiques, je puis dire que je dirige
 mon gr l'opinion dans toutes les questions de politique intrieure ou
extrieure. J'excite ou j'endors les esprits, je les rassure ou je les
dconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais
annoncer un fait et je le fais dmentir suivant les circonstances; je
sonde ainsi la pense publique, je recueille l'impression produite,
j'essaie des combinaisons, des projets, des dterminations soudaines,
enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d'essai. Je combats 
mon gr mes ennemis sans jamais compromettre mon pouvoir, car, aprs
avoir fait parler ces feuilles, je puis leur infliger, au besoin, les
dsaveux les plus nergiques; je sollicite l'opinion  de certaines
rsolutions, je la pousse ou je la retiens, j'ai toujours le doigt sur
ses pulsations, elle reflte, sans le savoir, mes impressions
personnelles, et elle s'merveille parfois d'tre si constamment
d'accord avec son souverain. On dit alors que j'ai la fibre populaire,
qu'il y a une sympathie secrte et mystrieuse qui m'unit aux mouvements
de mon peuple.


MONTESQUIEU.

Ces diverses combinaisons me paraissent d'une perfection idale. Je vous
soumets cependant encore une observation, mais trs-timide cette fois:
Si vous sortez du silence de la Chine, si vous permettez  la milice de
vos journaux de faire, au profit de vos desseins, l'opposition postiche
dont vous venez de me parler, je ne vois pas trop, en vrit, comment
vous pourrez empcher les journaux non affilis de rpondre, par de
vritables coups, aux agaceries dont ils devineront le mange. Ne
pensez-vous pas qu'ils finiront par lever quelques-uns des voiles qui
couvrent tant de ressorts mystrieux? Quand ils connatront le secret de
cette comdie, pourrez-vous les empcher d'en rire? Le jeu me parat
bien scabreux.


MACHIAVEL.

Pas du tout; je vous dirai que j'ai employ, ici, une grande partie de
mon temps  examiner le fort et le faible de ces combinaisons, je me
suis beaucoup renseign sur ce qui touche aux conditions d'existence de
la presse dans les pays parlementaires. Vous devez savoir que le
journalisme est une sorte de franc-maonnerie: ceux qui en vivent sont
tous plus ou moins rattachs les uns aux autres par les liens de la
discrtion professionnelle; pareils aux anciens augures, ils ne
divulguent pas aisment le secret de leurs oracles. Ils ne gagneraient
rien  se trahir, car ils ont pour la plupart des plaies plus ou moins
honteuses. Il est assez probable, j'en conviens, qu'au centre de la
capitale, dans un certain rayon de personnes, ces choses ne seront pas
un mystre; mais, partout ailleurs, on ne s'en doutera pas, et la grande
majorit de la nation marchera avec la confiance la plus entire sur la
trace des guides que je lui aurai donns.

Que m'importe que, dans la capitale, un certain monde puisse tre au
courant des artifices de mon journalisme? C'est  la province qu'est
rserve la plus grande partie de son influence. L j'aurai toujours la
temprature d'opinion qui me sera ncessaire, et chacune de mes
atteintes y portera srement. La presse de province m'appartiendra en
entier, car l, point de contradiction ni de discussion possible; du
centre d'administration o je sigerai, on transmettra rgulirement au
gouverneur de chaque province l'ordre de faire parler les journaux dans
tel ou tel sens, si bien qu' la mme heure, sur toute la surface du
pays, telle influence sera produite, telle impulsion sera donne, bien
souvent mme avant que la capitale s'en doute. Vous voyez par l que
l'opinion de la capitale n'est pas faite pour me proccuper. Elle sera
en retard, quand il le faudra, sur le mouvement extrieur qui
l'envelopperait, au besoin,  son insu.


MONTESQUIEU.

L'enchanement de vos ides entrane tout avec tant de force, que vous
me faites perdre le sentiment d'une dernire objection que je voulais
vous soumettre. Il demeure constant, malgr ce que vous venez de dire,
qu'il reste encore, dans la capitale, un certain nombre de journaux
indpendants. Il leur sera  peu prs impossible de parler politique,
cela est certain, mais ils pourront vous faire une guerre de dtails.
Votre administration ne sera pas parfaite; le dveloppement du pouvoir
absolu comporte une quantit d'abus dont le souverain mme n'est pas
cause; sur tous les actes de vos agents qui toucheront  l'intrt
priv, on vous trouvera vulnrable; on se plaindra, on attaquera vos
agents, vous en serez ncessairement responsable, et votre considration
succombera en dtail.


MACHIAVEL.

Je ne crains pas cela.


MONTESQUIEU.

Il est vrai que vous avez tellement multipli les moyens de rpression,
que vous n'avez que le choix des coups.


MACHIAVEL.

Ce n'est pas ce que je pensais dire; je ne veux mme pas tre oblig
d'avoir  faire sans cesse de la rpression, je veux, sur une simple
injonction, avoir la possibilit d'arrter toute discussion sur un sujet
qui touche  l'administration.


MONTESQUIEU.

Et comment vous y prendrez-vous?


MACHIAVEL.

J'obligerai les journaux  accueillir en tte de leurs colonnes les
rectifications que le gouvernement leur communiquera; les agents de
l'administration leur feront passer des notes dans lesquelles on leur
dira catgoriquement: Vous avez avanc tel fait, il n'est pas exact;
vous vous tes permis telle critique, vous avez t injuste, vous avez
t inconvenant, vous avez eu tort, tenez-vous-le pour dit. Ce sera,
comme vous le voyez, une censure loyale et  ciel ouvert.


MONTESQUIEU.

Dans laquelle, bien entendu, on n'aura pas la rplique.


MACHIAVEL.

videmment non; la discussion sera close.


MONTESQUIEU.

De cette manire vous aurez toujours le dernier mot, vous l'aurez sans
user de violence, c'est trs-ingnieux. Comme vous me le disiez
trs-bien tout  l'heure, votre gouvernement est le journalisme incarn.


MACHIAVEL.

De mme que je ne veux pas que le pays puisse tre agit par les bruits
du dehors, de mme je ne veux pas qu'il puisse l'tre par les bruits
venus du dedans, mme par les simples nouvelles prives. Quand il y
aura quelque suicide extraordinaire, quelque grosse affaire d'argent
trop vreuse, quelque mfait de fonctionnaire public, j'enverrai
dfendre aux journaux d'en parler. Le silence sur ces choses respecte
mieux l'honntet publique que le bruit.


MONTESQUIEU.

Et pendant ce temps, vous, vous ferez du journalisme  outrance?


MACHIAVEL.

Il le faut bien. User de la presse, en user sous toutes les formes,
telle est, aujourd'hui, la loi des pouvoirs qui veulent vivre. C'est
fort singulier, mais cela est. Aussi m'engagerais-je dans cette voie
bien au del de ce que vous pouvez imaginer.

Pour comprendre l'tendue de mon systme, il faut voir comment le
langage de ma presse est appel  concourir avec les actes officiels de
ma politique: Je veux, je suppose, faire sortir une solution de telle
complication extrieure ou intrieure; cette solution, indique par mes
journaux, qui, depuis plusieurs mois, pratiquent chacun dans leur sens
l'esprit public, se produit un beau matin, comme un vnement officiel:
Vous savez avec quelle discrtion et quels mnagements ingnieux doivent
tre rdigs les documents de l'autorit, dans les conjonctures
importantes: le problme  rsoudre en pareil cas est de donner une
sorte de satisfaction  tous les partis. Eh bien, chacun de mes
journaux, suivant sa nuance, s'efforcera de persuader  chaque parti que
la rsolution que l'on a prise est celle qui le favorise le plus. Ce qui
ne sera pas crit dans un document officiel, on l'en fera sortir par
voie d'interprtation; ce qui ne sera qu'indiqu, les journaux officieux
le traduiront plus ouvertement, les journaux dmocratiques et
rvolutionnaires le crieront par dessus les toits; et tandis qu'on se
disputera, qu'on donnera les interprtations les plus diverses  mes
actes, mon gouvernement pourra toujours rpondre  tous et  chacun:
Vous vous trompez sur mes intentions, vous avez mal lu mes dclarations;
je n'ai jamais voulu dire que ceci ou que cela. L'essentiel est de ne
jamais se mettre en contradiction avec soi-mme.


MONTESQUIEU.

Comment! Aprs ce que vous venez de me dire, vous avez une pareille
prtention?


MACHIAVEL.

Sans doute, et votre tonnement me prouve que vous ne m'avez pas
compris. Ce sont les paroles bien plus que les actes qu'il s'agit de
faire accorder. Comment voulez-vous que la grande masse d'une nation
puisse juger si c'est la logique qui mne son gouvernement? Il suffit de
le lui dire. Je veux donc que les diverses phases de ma politique soient
prsentes comme le dveloppement d'une pense unique se rattachant 
un but immuable. Chaque vnement prvu ou imprvu sera un rsultat
sagement amen, les carts de direction ne seront que les diffrentes
faces de la mme question, les voies diverses qui conduisent au mme
but, les moyens varis d'une solution identique poursuivie sans relche
 travers les obstacles. Le dernier vnement sera donn comme la
conclusion logique de tous les autres.


MONTESQUIEU.

En vrit, il faut qu'on vous admire! Quelle force de tte et quelle
activit!


MACHIAVEL.

Chaque jour, mes journaux seraient remplis de discours officiels, de
comptes rendus, de rapports aux ministres, de rapports au souverain. Je
n'oublierais pas que je vis dans une poque o l'on croit pouvoir
rsoudre, par l'industrie, tous les problmes de la socit, o l'on
s'occupe sans cesse de l'amlioration du sort des classes ouvrires. Je
m'attacherais d'autant plus  ces questions, qu'elles sont un drivatif
trs-heureux pour les proccupations de la politique intrieure. Chez
les peuples mridionaux, il faut que les gouvernements paraissent sans
cesse occups; les masses consentent  tre inactives, mais  une
condition, c'est que ceux qui les gouvernent leur donnent le spectacle
d'une activit incessante, d'une sorte de fivre; qu'ils attirent
constamment leurs yeux par des nouveauts, par des surprises, par des
coups de thtre; cela est bizarre peut-tre, mais, encore une fois,
cela est.

Je me conformerais de point en point  ces indications; en consquence,
je ferais, en matire de commerce, d'industrie, d'arts et mme
d'administration, tudier toutes sortes de projets, de plans, de
combinaisons, de changements, de remaniements, d'amliorations dont le
retentissement dans la presse couvrirait la voix des publicistes les
plus nombreux et les plus fconds. L'conomie politique a, dit-on, fait
fortune chez vous, eh bien, je ne laisserais rien  inventer, rien 
publier, rien  dire mme  vos thoriciens,  vos utopistes, aux
dclamateurs les plus passionns de vos coles. Le bien-tre du peuple
serait l'objet unique, invariable, de mes confidences publiques. Soit
que je parle moi-mme, soit que je fasse parler par mes ministres ou mes
crivains, on ne tarirait jamais sur la grandeur du pays, sur la
prosprit, sur la majest de sa mission et de ses destines; on ne
cesserait de l'entretenir des grands principes du droit moderne, des
grands problmes qui agitent l'humanit. Le libralisme le plus
enthousiaste, le plus universel, respirerait dans mes crits. Les
peuples de l'Occident aiment le style oriental, aussi le style de tous
les discours officiels, de tous les manifestes officiels devrait-il tre
toujours imag, constamment pompeux, plein d'lvation et de reflets.
Les peuples n'aiment pas les gouvernements athes, dans mes
communications avec le public, je ne manquerais jamais de mettre mes
actes sous l'invocation de la Divinit, en associant, avec adresse, ma
propre toile  celle du pays.

Je voudrais que l'on compart  chaque instant les actes de mon rgne 
ceux des gouvernements passs. Ce serait la meilleure manire de faire
ressortir mes bienfaits et d'exciter la reconnaissance qu'ils mritent.

Il serait trs-important de mettre en relief les fautes de ceux qui
m'ont prcd, de montrer que j'ai su les viter toujours. On
entretiendrait ainsi, contre les rgimes auxquels mon pouvoir a succd,
une sorte d'antipathie, d'aversion mme, qui finirait par devenir
irrparable comme une expiation.

Non-seulement je donnerais  un certain nombre de journaux la mission
d'exalter sans cesse la gloire de mon rgne, de rejeter sur d'autres
gouvernements que le mien la responsabilit des fautes de la politique
europenne, mais je voudrais qu'une grande partie de ces loges part
n'tre qu'un cho des feuilles trangres, dont on reproduirait des
articles, vrais ou faux, qui rendraient un hommage clatant  ma propre
politique. Au surplus j'aurais,  l'tranger, des journaux solds, dont
l'appui serait d'autant plus efficace que je leur ferais donner une
couleur d'opposition sur quelques points de dtail.

Mes principes, mes ides, mes actes seraient reprsents avec l'aurole
de la jeunesse, avec le prestige du droit nouveau en opposition avec la
dcrpitude et la caducit des anciennes institutions.

Je n'ignore pas qu'il faut des soupapes  l'esprit public, que
l'activit intellectuelle, refoule sur un point, se reporte
ncessairement sur un autre. C'est pour cela que je ne craindrais pas de
jeter la nation dans toutes les spculations thoriques et pratiques du
rgime industriel.

En dehors de la politique, d'ailleurs, je vous dirai que je serais
trs-bon prince, que je laisserais s'agiter en pleine paix les questions
philosophiques ou religieuses. En matire de religion, la doctrine du
libre examen est devenue une sorte de monomanie. Il ne faut pas
contrarier cette tendance, on ne le pourrait pas sans danger. Dans les
pays les plus avancs de l'Europe en civilisation, l'invention de
l'imprimerie a fini par donner naissance  une littrature folle,
furieuse, effrne, presque immonde, c'est un grand mal. Eh bien, cela
est triste  dire, mais il suffira presque de ne pas la gner, pour que
cette rage d'crire, qui possde vos pays parlementaires, soit  peu
prs satisfaite.

Cette littrature pestifre dont on ne peut empcher le cours, la
platitude des crivains et des hommes politiques qui seraient en
possession du journalisme, ne manquerait pas de former un contraste
repoussant avec la dignit du langage qui tomberait des marches du
trne, avec la dialectique vivace et colore dont on aurait soin
d'appuyer toutes les manifestations du pouvoir. Vous comprenez,
maintenant, pourquoi j'ai voulu environner le prince de cet essaim de
publicistes, d'hommes d'administration, d'avocats, d'hommes d'affaires
et de jurisconsultes qui sont essentiels  la rdaction de cette
quantit de communications officielles dont je vous ai parl, et dont
l'impression serait toujours trs-forte sur les esprits.

Telle est, en bref, l'conomie gnrale de mon rgime sur la presse.


MONTESQUIEU.

Alors vous en avez fini avec elle?


MACHIAVEL.

Oui, et  regret, car j'ai t beaucoup plus court qu'il ne l'aurait
fallu. Mais nos instants sont compts, il faut marcher rapidement.




TREIZIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

J'ai besoin de me remettre un peu des motions que vous venez de me
faire traverser. Quelle fcondit de ressources, quelles conceptions
tranges! Il y a de la posie dans tout cela et je ne sais quelle beaut
fatale que les modernes Byrons ne dsavoueraient pas; on retrouve l le
talent scnique de l'auteur de la Mandragore.


MACHIAVEL.

Vous croyez, Monsieur de Secondat? Quelque chose me dit pourtant que
vous n'tes pas rassur dans votre ironie; vous n'tes pas sr que ces
choses-l ne sont pas possibles.


MONTESQUIEU.

Si c'est mon opinion qui vous proccupe, vous l'aurez; j'attends la fin.


MACHIAVEL.

Je n'y suis pas encore.


MONTESQUIEU.

Eh bien, continuez.


MACHIAVEL.

Je suis  vos ordres.


MONTESQUIEU.

Vous venez,  vos dbuts, d'dicter sur la presse une lgislation
formidable. Vous avez teint toutes les voix,  l'exception de la vtre.
Voil les partis muets devant vous, ne craignez-vous rien des complots?


MACHIAVEL.

Non, car je serais bien peu prvoyant si, d'un revers de la main, je ne
les dsarmais tous  la fois.


MONTESQUIEU.

Quels sont donc vos moyens?


MACHIAVEL.

Je commencerais par faire dporter par centaines ceux qui ont accueilli,
les armes  la main, l'avnement de mon pouvoir. On m'a dit qu'en
Italie, en Allemagne et en France, c'taient par les socits secrtes
que se recrutaient les hommes de dsordre qui conspirent contre les
gouvernements; je briserais chez moi ces fils tnbreux qui se trament
dans les repaires comme les toiles d'araignes.


MONTESQUIEU.

Aprs?


MACHIAVEL.

Le fait d'organiser une socit secrte, ou de s'y affilier, sera puni
rigoureusement.


MONTESQUIEU.

Bien, pour l'avenir; mais les socits existantes?


MACHIAVEL.

J'expulserai, par voie de sret gnrale, tous ceux qui seront
notoirement connus pour en avoir fait partie. Ceux que je n'atteindrai
pas resteront sous le coup d'une menace perptuelle, car je rendrai une
loi qui permettra au gouvernement de dporter, par voie administrative,
quiconque aura t affili.


MONTESQUIEU.

C'est--dire sans jugement.


MACHIAVEL.

Pourquoi dites-vous: sans jugement? La dcision d'un gouvernement
n'est-elle pas un jugement? Soyez sr qu'on aura peu de piti pour les
factieux. Dans les pays incessamment troubls par les discordes civiles,
il faut ramener la paix par des actes de vigueur implacables; il y a un
compte de victimes  faire pour assurer la tranquillit, on le fait.
Ensuite, l'aspect de celui qui commande devient tellement imposant, que
nul n'ose attenter  sa vie. Aprs avoir couvert de sang l'Italie, Sylla
put reparatre dans Rome en simple particulier; personne ne toucha un
cheveu de sa tte.


MONTESQUIEU.

Je vois que vous tes dans une priode d'excution terrible; je n'ose
pas vous faire d'observation. Il me semble cependant que, mme en
suivant vos desseins, vous pourriez tre moins rigoureux.


MACHIAVEL.

Si l'on s'adressait  ma clmence, je verrais. Je puis mme vous confier
qu'une partie des dispositions svres que j'crirai dans la loi
deviendront purement comminatoires,  la condition cependant que l'on ne
me pas force  en user autrement.


MONTESQUIEU.

C'est l ce que vous appelez comminatoire! Cependant votre clmence me
rassure un peu; il y a des moments o, si quelque mortel vous entendait,
vous lui glaceriez le sang.


MACHIAVEL.

Pourquoi? J'ai vcu de trs prs avec le duc de Valentinois qui a laiss
une renomme terrible et qui la mritait bien, car il avait des moments
impitoyables; cependant je vous assure que les ncessits d'excution
une fois passes, c'tait un homme assez dbonnaire. On en pourrait dire
autant de presque tous les monarques absolus; au fond ils sont bons: ils
le sont surtout pour les petits.


MONTESQUIEU.

Je ne sais si je ne vous aime pas mieux dans l'clat de votre colre:
votre douceur m'effraie plus encore. Mais revenons. Vous avez ananti
les socits secrtes.


MACHIAVEL.

N'allez pas si vite; je n'ai pas fait cela, vous allez amener quelque
confusion.


MONTESQUIEU.

Quoi et comment?


MACHIAVEL.

J'ai interdit les socits secrtes, dont le caractre et les
agissements chapperaient  la surveillance de mon gouvernement, mais je
n'ai pas entendu me priver d'un moyen d'information, d'une influence
occulte qui peut tre considrable si l'on sait s'en servir.


MONTESQUIEU.

Que pouvez vous mditer l-dessus?


MACHIAVEL.

J'entrevois la possibilit de donner,  un certain nombre de ces
socits, une sorte d'existence lgale ou plutt de les centraliser
toutes en une seule dont je nommerai le chef suprme. Par l je tiendrai
dans ma main les divers lments rvolutionnaires que le pays renferme.
Les gens qui composent ces socits appartiennent  toutes les nations,
 toutes les classes,  tous les rangs; je serai mis au courant des
intrigues les plus obscures de la politique. Ce sera l comme une annexe
de ma police dont j'aurai bientt  vous parler.

Ce monde souterrain des socits secrtes est rempli de cerveaux vides,
dont je ne fais pas le moindre cas, mais il y a l des directions 
donner, des forces  mouvoir. S'il s'y agite quelque chose, c'est ma
main qui remue; s'il s'y prpare un complot, le chef c'est moi: je suis
le chef de la ligue.


MONTESQUIEU.

Et vous croyez que ces cohortes de dmocrates, ces rpublicains, ces
anarchistes, ces terroristes vous laisseront approcher et rompre le pain
avec eux; vous pouvez croire que ceux qui ne veulent point de domination
humaine accepteront un guide qui sera autant dire un matre!


MACHIAVEL.

C'est que vous ne connaissez pas,  Montesquieu, ce qu'il y a
d'impuissance et mme de niaiserie chez la plupart des hommes de la
dmagogie europenne. Ces tigres ont des mes de mouton, des ttes
pleines de vent; il suffit de parler leur langage pour pntrer dans
leur rang. Leurs ides ont presque toutes, d'ailleurs, des affinits
incroyables avec les doctrines du pouvoir absolu. Leur rve est
l'absorption des individus, dans une unit symbolique. Ils demandent la
ralisation complte de l'galit, par la vertu d'un pouvoir qui ne peut
tre en dfinitive que dans la main d'un seul homme. Vous voyez que je
suis encore ici le chef de leur cole! Et puis il faut dire qu'ils n'ont
pas le choix. Les socits secrtes existeront dans les conditions que
je viens de dire ou elles n'existeront pas.


MONTESQUIEU.

La finale du _sic volo sic jubeo_ ne se fait jamais attendre longtemps
avec vous. Je crois que, dcidment, vous voil bien gard contre les
conjurations.


MACHIAVEL.

Oui, car il est bon de vous dire encore que la lgislation ne permettra
pas les runions, les conciliabules qui dpasseront un certain nombre de
personnes.


MONTESQUIEU.

Combien?


MACHIAVEL.

Tenez-vous  ces dtails? On ne permettra pas de runion de plus de
quinze ou vingt personnes, si vous voulez.


MONTESQUIEU.

Eh quoi! des amis ne pourront dner ensemble au del de ce nombre?


MACHIAVEL.

Vous vous alarmez dj, je le vois bien, au nom de la gaiet gauloise.
Eh bien, oui, on le pourra, car mon rgne ne sera pas aussi farouche que
vous le pensez, mais  une condition, c'est qu'on ne parlera pas
politique.


MONTESQUIEU.

On pourra parler littrature?


MACHIAVEL.

Oui, mais  la condition que sous prtexte de littrature on ne se
runira pas dans un but politique, car on peut encore ne pas parler
politique du tout et donner nanmoins  un festin un caractre de
manifestation qui serait compris du public. Il ne faut pas cela.


MONTESQUIEU.

Hlas! que, dans un pareil systme, il est difficile aux citoyens de
vivre sans porter ombrage au gouvernement!


MACHIAVEL.

C'est une erreur, il n'y aura que les factieux qui souffriront de ces
restrictions; personne autre ne les sentira.

Il va de soi que je ne m'occupe point ici des actes de rbellion contre
mon pouvoir, ni des attentats qui auraient pour objet de le renverser,
ni des attaques soit contre la personne du prince, soit contre son
autorit ou ses institutions. Ce sont l de vritables crimes, qui sont
rprims par le droit commun de toutes les lgislations. Ils seraient
prvus et punis dans mon royaume d'aprs une classification et suivant
des dfinitions qui ne laisseraient pas prise  la moindre atteinte
directe ou indirecte contre l'ordre de choses tabli.


MONTESQUIEU.

Permettez-moi de m'en fier  vous,  cet gard, et de ne pas m'enqurir
de vos moyens. Il ne suffit, pas toutefois d'tablir une lgislation
draconienne; il faut encore trouver une magistrature qui veuille
l'appliquer; ce point n'est pas sans difficult.


MACHIAVEL.

Il n'y en a l aucune.


MONTESQUIEU.

Vous allez donc dtruire l'organisation judiciaire?


MACHIAVEL.

Je ne dtruis rien: je modifie et j'innove.


MONTESQUIEU.

Alors vous tablirez des cours martiales, prvtales, des tribunaux
d'exception enfin?


MACHIAVEL.

Non.


MONTESQUIEU.

Que ferez-vous donc?


MACHIAVEL.

Il est bon que vous sachiez d'abord que je n'aurai pas besoin de
dcrter un grand nombre des lois svres, dont je poursuivrai
l'application. Beaucoup d'entre elles existeront dj et seront encore
en vigueur; car tous les gouvernements libres ou absolus, rpublicains
ou monarchiques, sont aux prises avec les mmes difficults; ils sont
obligs, dans les moments de crise, de recourir  des lois de rigueur
dont les unes restent, dont les autres s'affaiblissent aprs les
ncessits qui les ont vues natre. On doit faire usage des unes et des
autres;  l'gard des dernires, on rappelle qu'elles n'ont pas t
explicitement abroges, que c'taient des lois parfaitement sages, que
le retour des abus qu'elles prvenaient rend leur application
ncessaire. De cette manire le gouvernement ne parat faire, ce qui
sera souvent vrai, qu'un acte de bonne administration.

Vous voyez qu'il ne s'agit que de donner un peu de ressort  l'action
des tribunaux, ce qui est toujours facile dans les pays de
centralisation o la magistrature se trouve en contact direct avec
l'administration, par la voie du ministre dont elle relve.

Quant aux lois nouvelles qui seront faites sous mon rgne et qui, pour
la plupart, auront t rendues sous forme de simple dcrets,
l'application n'en sera peut-tre pas aussi facile, parce que dans les
pays o le magistrat est inamovible il rsiste de lui-mme, dans
l'interprtation de la loi,  l'action trop directe du pouvoir.

Mais je crois avoir trouv une combinaison trs-ingnieuse, trs-simple,
en apparence purement rglementaire, qui, sans porter atteinte 
l'inamovibilit de la magistrature, modifiera ce qu'il y a de trop
absolu dans les consquences du principe. Je rendrai un dcret qui
mettra les magistrats  la retraite, quand ils seront arrivs  un
certain ge. Je ne doute pas qu'ici encore je n'aie l'opinion avec moi,
car c'est un spectacle pnible que de voir, comme cela est si frquent,
le juge qui est appel  statuer  chaque instant sur les questions les
plus hautes et les plus difficiles, tomber dans une caducit d'esprit
qui l'en rend incapable.


MONTESQUIEU.

Mais permettez, j'ai quelques notions sur les choses dont vous parlez.
Le fait que vous avancez n'est point du tout conforme  l'exprience.
Chez les hommes qui vivent par l'exercice continuel des travaux de
l'esprit, l'intelligence ne s'affaiblit pas ainsi; c'est l, si je puis
le dire, le privilge de la pense chez ceux dont elle devient l'lment
principal. Si, chez quelques magistrats, les facults chancellent avec
l'ge, chez le plus grand nombre elles se conservent, et leurs lumires
vont toujours en augmentant; il n'est pas besoin de les remplacer, car
la mort fait dans leurs rangs les vides naturels qu'elle doit faire;
mais y et-il en effet parmi eux autant d'exemples de dcadence, que
vous le prtendez, qu'il vaudrait mille fois mieux, dans l'intrt d'une
bonne justice, souffrir ce mal que d'accepter votre remde.


MACHIAVEL.

J'ai des raisons suprieures aux vtres.


MONTESQUIEU.

La raison d'tat?


MACHIAVEL.

Peut-tre. Soyez sr d'une chose, c'est que, dans cette organisation
nouvelle, les magistrats ne dvieront pas plus qu'auparavant, quand il
s'agira d'intrts purement civils?


MONTESQUIEU.

Qu'en sais-je? car, d'aprs vos paroles, je vois dj qu'ils dvieront
quand il s'agira d'intrts politiques.


MACHIAVEL.

Ils ne dvieront pas; ils feront leur devoir comme ils doivent le faire,
car, en matire politique, il est ncessaire, dans l'intrt de l'ordre,
que les juges soient toujours du ct du pouvoir. Ce serait la pire des
choses, qu'un souverain pt tre atteint par des arrts factieux dont le
pays entier s'emparerait,  l'instant mme, contre le gouvernement. Que
servirait d'avoir impos silence  la presse, si elle se retrouvait dans
les jugements des tribunaux?


MONTESQUIEU.

Sous des apparences modestes, votre moyen est donc bien puissant, que
vous lui attribuiez une telle porte?


MACHIAVEL.

Oui, car il fait disparatre cet esprit de rsistance, cet esprit de
corps toujours si dangereux dans des compagnies judiciaires qui ont
conserv le souvenir, peut-tre le culte, des gouvernements passs. Il
introduit dans leur sein une masse d'lments nouveaux, dont les
influences sont toutes favorables  l'esprit qui anime mon rgne. Chaque
anne vingt, trente, quarante places de magistrats qui deviennent
vacantes par la mise  la retraite, entranent un dplacement dans tout
le personnel de la justice qui peut se renouveler ainsi presque de fond
en comble tous les six mois. Une seule vacance, vous le savez, peut
entraner cinquante nominations par l'effet successif des titulaires de
diffrents grades, qui se dplacent. Vous jugez de ce qu'il en peut tre
quand ce sont trente ou quarante vacances qui se produisent  la fois.
Non-seulement l'esprit collectif disparat en ce qu'il peut avoir de
politique, mais on se rapproche plus troitement du gouvernement, qui
dispose d'un plus grand nombre de siges. On a des hommes jeunes qui ont
le dsir de faire leur chemin, qui ne sont plus arrts dans leur
carrire par la perptuit de ceux qui les prcdent. Ils savent que le
gouvernement aime l'ordre, que le pays l'aime aussi, et il ne s'agit que
de les servir tous deux, en faisant bonne justice, quand l'ordre y est
intress.


MONTESQUIEU.

Mais  moins d'un aveuglement sans nom, on vous reprochera d'exciter,
dans la magistrature, un esprit de comptition fatal dans les corps
judiciaires; je ne vous montrerai pas quelles en sont les suites, car
je crois que cela ne vous arrterait pas.


MACHIAVEL.

Je n'ai pas la prtention d'chapper  la critique; elle m'importe peu,
pourvu que je ne l'entende pas. J'aurais pour principe, en toutes
choses, l'irrvocabilit de mes dcisions, malgr les murmures. Un
prince qui agit ainsi est toujours sr d'imposer le respect de sa
volont.




QUATORZIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je vous ai dj dit bien des fois, et je vous le rpte encore, que je
n'ai pas besoin de tout crer, de tout organiser; que je trouve dans les
institutions dj existantes une grande partie des instruments de mon
pouvoir. Savez-vous ce que c'est que la garantie constitutionnelle?


MONTESQUIEU.

Oui, et je le regrette pour vous, car je vous enlve, sans le vouloir,
une surprise que vous n'auriez peut-tre pas t fch de me mnager,
avec l'habilet de mise en scne qui vous est propre.


MACHIAVEL.

Qu'en pensez-vous?


MONTESQUIEU.

Je pense ce qui est vrai, au moins pour la France dont vous semblez
vouloir parler, c'est que c'est une loi de circonstance qui doit tre
modifie, sinon compltement disparatre, sous un rgime de libert
constitutionnelle.


MACHIAVEL.

Je vous trouve bien modr sur ce point. C'est simplement, d'aprs vos
ides, une des restrictions les plus tyranniques du monde. Quoi! lorsque
des particuliers seront lss par des agents du gouvernement dans
l'exercice de leurs fonctions, et qu'ils les traduiront devant les
tribunaux, les juges devront leur rpondre: Nous ne pouvons vous faire
droit, la porte du prtoire est ferme: allez demander 
l'administration l'autorisation de poursuivre ses fonctionnaires. Mais
c'est un vritable dni de justice. Combien de fois arrivera-t-il au
gouvernement d'autoriser de semblables poursuites?


MONTESQUIEU.

De quoi vous plaignez-vous? Il me semble que ceci fait trs-bien vos
affaires.


MACHIAVEL.

Je ne vous ai dit cela que pour vous montrer que, dans des tats o
l'action de la justice rencontre de tels obstacles, un gouvernement n'a
pas grand'chose  craindre des tribunaux. C'est toujours comme
dispositions transitoires que l'on insre dans les lois de telles
exceptions, mais les poques de transition une fois passes, les
exceptions restent, et c'est avec raison, car lorsque l'ordre rgne,
elles ne gnent point, et quand il est troubl, elles sont ncessaires.

Il est une autre institution moderne qui ne sert pas avec moins
d'efficacit l'action du pouvoir central: c'est la cration, auprs des
tribunaux, d'une grande magistrature que vous appelez le ministre
public et qui s'appelait autrefois, avec beaucoup plus de raison, le
ministre du Roi, parce que cette fonction est essentiellement amovible
et rvocable au gr du prince. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle
est l'influence de ce magistrat sur les tribunaux prs desquels il
sige; elle est considrable. Retenez bien tout ceci. Maintenant je vais
vous parler de la cour de cassation, dont je me suis rserv de vous
dire quelque chose et qui joue un rle si considrable dans
l'administration de la justice.

La cour de cassation est plus qu'un corps judiciaire: c'est, en quelque
sorte, un quatrime pouvoir dans l'tat, parce qu'il lui appartient de
fixer en dernier ressort le sens de la loi. Aussi vous rpterai-je ici
ce que je crois vous avoir dit  propos du Snat et de l'Assemble
lgislative: une semblable cour de justice qui serait compltement
indpendante du gouvernement pourrait, en vertu de son pouvoir
d'interprtation souverain et presque discrtionnaire, le renverser
quand elle voudrait. Il lui suffirait pour cela de restreindre ou
d'tendre systmatiquement, dans le sens de la libert, les
dispositions de lois qui rglent l'exercice des droits politiques.


MONTESQUIEU.

Et c'est apparemment le contraire que vous allez lui demander?


MACHIAVEL.

Je ne lui demanderai rien, elle fera d'elle-mme ce qu'il conviendra de
faire. Car c'est ici que concourront le plus puissamment les diffrentes
causes d'influence dont je vous ai parl plus haut. Plus le juge est
prs du pouvoir, plus il lui appartient. L'esprit conservateur du rgne
se dveloppera l  un plus haut degr que partout ailleurs, et les lois
de haute police politique recevront, dans le sein de cette grande
assemble, une interprtation si favorable  mon pouvoir, que je serai
dispens d'une foule de mesures restrictives qui, sans cela,
deviendraient ncessaires.


MONTESQUIEU.

On dirait vraiment,  vous entendre, que les lois sont susceptibles des
interprtations les plus fantasques. Est-ce que les textes lgislatifs
ne sont pas clairs et prcis, est-ce qu'ils peuvent se prter  des
extensions ou  des restrictions comme celles que vous indiquez?


MACHIAVEL.

Ce n'est pas  l'auteur de l'_Esprit des lois_, au magistrat expriment
qui a d rendre tant d'excellents arrts, que je puis avoir la
prtention d'apprendre ce que c'est que la jurisprudence. Il n'y a pas
de texte, si clair qu'il soit, qui ne puisse recevoir les solutions les
plus contraires, mme en droit civil pur; mais je vous prie de remarquer
que nous sommes ici en matire politique. Or, c'est une habitude commune
aux lgislateurs de tous les temps, d'adopter, dans quelques-unes de
leurs dispositions, une rdaction assez lastique pour qu'elle puisse,
selon les circonstances, servir  rgir des cas ou  introduire des
exceptions sur lesquels il n'et pas t prudent de s'expliquer d'une
manire plus prcise.

Je sais parfaitement que je dois vous donner des exemples, car sans cela
ma proposition vous paratrait trop vague. L'embarras pour moi est de
vous en prsenter qui aient un caractre de gnralit assez grand pour
me dispenser d'entrer dans de longs dtails. En voici un que je prends
de prfrence, parce que tout  l'heure nous avons touch  cette
matire.

En parlant de la garantie constitutionnelle, vous disiez que cette loi
d'exception devrait tre modifie dans un pays libre.

Eh bien, je suppose que cette loi existe dans l'tat que je gouverne, je
suppose qu'elle a t modifie; ainsi j'imagine qu'avant moi il a t
promulgu une loi, qui, en matire lectorale, permettait de poursuivre
les agents du gouvernement sans l'autorisation du conseil d'tat.

La question se prsente sous mon rgne qui, comme vous le savez, a
introduit de grands changements dans le droit public. On veut poursuivre
un fonctionnaire devant les tribunaux  l'occasion d'un fait lectoral;
le magistrat du ministre public se lve et dit: La faveur dont on veut
se prvaloir n'existe plus aujourd'hui; elle n'est plus compatible avec
les institutions actuelles. L'ancienne loi qui dispensait de
l'autorisation du conseil d'tat, en pareil cas, a t implicitement
abroge. Les tribunaux rpondent oui ou non, en fin de compte le dbat
est port devant la cour de cassation et cette haute juridiction fixe
ainsi le droit public sur ce point: l'ancienne loi est abroge
implicitement; l'autorisation du conseil d'tat est ncessaire pour
poursuivre les fonctionnaires publics, mme en matire lectorale.

Voici un autre exemple, il a quelque chose de plus spcial, il est
emprunt  la police de la presse: On m'a dit qu'il y avait en France
une loi qui obligeait, sous une sanction pnale, tous les gens faisant
mtier de distribuer et de colporter des crits  se munir d'une
autorisation dlivre par le fonctionnaire public qui est prpos, dans
chaque province,  l'administration gnrale. La loi a voulu rglementer
le colportage et l'astreindre  une troite surveillance; tel est le but
essentiel de cette loi; mais le texte de la disposition porte, je
suppose: Tous distributeurs ou colporteurs devront tre munis d'une
autorisation, etc.

Eh bien, la cour de cassation, si la question lui est propose, pourra
dire: Ce n'est pas seulement le fait professionnel que la loi dont il
s'agit a eu en vue. C'est tout fait quelconque de distribution ou de
colportage. En consquence, l'auteur mme d'un crit ou d'un ouvrage qui
en remet un ou plusieurs exemplaires, ft-ce  titre d'hommage, sans
autorisation pralable, fait acte de distribution et de colportage; par
suite il tombe sous le coup de la disposition pnale.

Vous voyez de suite ce qui rsulte d'une semblable interprtation; au
lieu d'une simple loi de police, vous avez une loi restrictive du droit
de publier sa pense par la voie de la presse.


MONTESQUIEU.

Il ne vous manquait plus que d'tre juriste.


MACHIAVEL.

Cela est absolument ncessaire. Comment aujourd'hui renverse-t-on les
gouvernements? Par des distinctions lgales, par des subtilits de droit
constitutionnel, en usant contre le pouvoir de tous les moyens, de
toutes les armes, de toutes les combinaisons qui ne sont pas directement
prohibes par la loi. Et ces artifices de droit, que les partis
emploient avec tant d'acharnement contre le pouvoir, vous ne voudriez
pas que le pouvoir les employt contre les partis? Mais la lutte ne
serait pas gale, la rsistance ne serait mme pas possible; il
faudrait abdiquer.


MONTESQUIEU.

Vous avez tant d'cueils  viter, que c'est un miracle si vous les
prvoyez tous. Les tribunaux ne sont pas lis par leurs jugements. Avec
une jurisprudence comme celle qui sera applique sous votre rgne, je
vous vois bien des procs sur les bras. Les justiciables ne se lasseront
pas de frapper  la porte des tribunaux pour leur demander d'autres
interprtations.


MACHIAVEL.

Dans les premiers temps, c'est possible; mais quand un certain nombre
d'arrts auront dfinitivement assis la jurisprudence, personne ne se
permettra plus ce qu'elle dfend, et la source des procs sera tarie.
L'opinion publique sera mme tellement apaise, qu'on s'en rapportera,
sur le sens des lois, aux avis officieux de l'administration.


MONTESQUIEU.

Et comment, je vous prie?


MACHIAVEL.

Dans telles ou telles conjonctures donnes, quand on aura lieu de
craindre que quelque difficult ne s'lve sur tel ou tel point de
lgislation, l'administration, sous forme d'avis, dclarera que tel ou
tel fait tombe sous l'application de la loi, que la loi s'tend  tel ou
tel cas.


MONTESQUIEU.

Mais ce ne sont l que des dclarations qui ne lient en aucune manire
les tribunaux.


MACHIAVEL.

Sans aucun doute, mais ces dclarations n'en auront pas moins une
trs-grande autorit, une trs-grande influence sur les dcisions de la
justice, partant d'une administration aussi puissante que celle que j'ai
organise. Elles auront surtout un trs-grand empire sur les rsolutions
individuelles, et, dans une foule de cas, pour ne pas dire toujours,
elles prviendront des procs fcheux; on s'abstiendra.


MONTESQUIEU.

A mesure que nous avanons, je vois que votre gouvernement devient de
plus en plus paternel. Ce sont l des moeurs judiciaires presque
patriarcales. Il me parat impossible, en effet, que l'on ne vous tienne
pas compte d'une sollicitude qui s'exerce sous tant de formes
ingnieuses.


MACHIAVEL.

Vous voil pourtant oblig de reconnatre que je suis bien loin des
procds barbares de gouvernement que vous sembliez me prter au
commencement de cet entretien. Vous voyez qu'en tout ceci la violence ne
joue aucun rle; je prends mon point d'appui o chacun le prend
aujourd'hui, dans le droit.


MONTESQUIEU.

Dans le droit du plus fort.


MACHIAVEL.

Le droit qui se fait obir est toujours le droit du plus fort; je ne
connais pas d'exception  cette rgle.




QUINZIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Quoique nous ayons parcouru un cercle trs-vaste, et que vous ayez dj
presque tout organis, je ne dois pas vous cacher qu'il vous reste
encore beaucoup  faire pour me rassurer compltement sur la dure de
votre pouvoir. La chose du monde qui m'tonne le plus, c'est que vous
lui ayez donn pour base le suffrage populaire, c'est--dire, l'lment
de sa nature le plus inconsistant que je connaisse. Entendons-nous bien,
je vous prie; vous m'avez dit que vous tiez roi?


MACHIAVEL.

Oui, roi.


MONTESQUIEU.

A vie ou hrditaire?


MACHIAVEL.

Je suis roi, comme on est roi dans tous les royaumes du monde, roi
hrditaire avec une descendance appele  me succder de mle en mle,
par ordre de progniture,  l'exclusion perptuelle des femmes.


MONTESQUIEU.

Vous n'tes pas galant.


MACHIAVEL.

Permettez, je m'inspire des traditions de la monarchie franque et
salienne.


MONTESQUIEU.

Vous m'expliquerez sans doute comment vous croyez pouvoir faire de
l'hrdit, avec le suffrage dmocratique des tats-Unis?


MACHIAVEL.

Oui.


MONTESQUIEU.

Comment! vous esprez, avec ce principe, lier la volont des gnrations
futures?


MACHIAVEL.

Oui.


MONTESQUIEU.

Ce que je voudrais voir, quant  prsent, c'est la manire dont vous
vous en tirerez avec ce suffrage, quand il s'agira de l'appliquer  la
nomination des officiers publics?


MACHIAVEL.

Quels officiers publics? Vous savez bien que, dans les tats
monarchiques, c'est le gouvernement qui nomme les fonctionnaires de tous
les rangs.


MONTESQUIEU.

Cela dpend de quels fonctionnaires. Ceux qui sont prposs 
l'administration des communes sont, en gnral, nomms par les
habitants, mme sous les gouvernements monarchiques.


MACHIAVEL.

On changera cela par une loi; ils seront nomms  l'avenir par le
gouvernement.


MONTESQUIEU.

Et les reprsentants de la nation, est-ce aussi vous qui les nommez?


MACHIAVEL.

Vous savez bien que cela n'est pas possible.


MONTESQUIEU.

Alors je vous plains, car si vous abandonnez le suffrage  lui-mme, si
vous ne trouvez pas ici quel que nouvelle combinaison, l'assemble des
reprsentants du peuple ne tardera pas, sous l'influence des partis, 
se remplir de dputs hostiles  votre pouvoir.


MACHIAVEL.

Aussi ne compt-je pas le moins du monde abandonner le suffrage 
lui-mme.


MONTESQUIEU.

Je m'y attendais. Mais quelle combinaison adopterez-vous?


MACHIAVEL.

Le premier point est de lier envers le gouvernement ceux qui veulent
reprsenter le pays. J'imposerai aux candidats la solennit du serment.
Il n'est pas question ici d'un serment prt  la nation, comme
l'entendaient vos rvolutionnaires de 89; je veux un serment de fidlit
prt au prince lui-mme et  sa constitution.


MONTESQUIEU.

Mais puisque en politique vous ne craignez pas de violer les vtres,
comment pouvez-vous esprer qu'on se montrera, sur ce point, plus
scrupuleux que vous-mme?


MACHIAVEL.

Je compte peu sur la conscience politique des hommes; je compte sur la
puissance de l'opinion: personne n'osera s'avilir devant elle en
manquant ouvertement  la foi jure. On l'osera d'autant moins, que le
serment que j'imposerai prcdera l'lection au lieu de la suivre, et
qu'on sera sans excuse de venir rechercher le suffrage, dans ces
conditions, quand on ne sera pas  l'avance dcid  me servir. Il faut
maintenant donner au gouvernement le moyen de rsister  l'influence de
l'opposition, d'empcher qu'elle ne fasse dserter les rangs de ceux qui
veulent le dfendre. Au moment des lections, les partis ont pour
habitude de proclamer leurs candidats et de les poser en face du
gouvernement; je ferai comme eux, j'aurai des candidats dclars et je
les poserai en face des partis.


MONTESQUIEU.

Si vous n'tiez pas tout-puissant, le moyen serait dtestable, car, en
offrant ouvertement le combat, vous provoquez les coups.


MACHIAVEL.

J'entends que les agents de mon gouvernement, depuis le premier jusqu'au
dernier, s'emploient  faire triompher mes candidats.


MONTESQUIEU.

Cela va de soi, c'est la consquence.


MACHIAVEL.

Tout est de la plus grande importance en cette matire. Les lois qui
tablissent le suffrage sont fondamentales; la manire dont le suffrage
est donn est fondamentale; la loi qui fixe la manire de donner les
billets de suffrage est fondamentale[9]. N'est-ce pas vous qui avez dit
cela?

    [9] _Esp. des lois_, p. 12 et s., liv. II, et s., ch. II, et s.


MONTESQUIEU.

Je ne reconnais pas toujours mon langage quand il passe par votre
bouche; il me semble que les paroles que vous citez s'appliquaient au
gouvernement dmocratique.


MACHIAVEL.

Sans doute, et vous avez dj pu voir que ma politique essentielle tait
de m'appuyer sur le peuple; que, quoique je porte une couronne, mon but
rel et dclar est de le reprsenter. Dpositaire de tous les pouvoirs
qu'il m'a dlgus, c'est moi seul, en dfinitive, qui suis son
vritable mandataire. Ce que je veux il le veut, ce que je fais il le
fait. En consquence, il est indispensable que lors des lections les
factions ne puissent pas substituer leur influence  celle dont je suis
la personnification arme. Aussi, ai-je trouv d'autres moyens encore de
paralyser leurs efforts. Il faut que vous sachiez, par exemple, que la
loi qui interdit les runions s'appliquera naturellement  celles qui
pourraient tre formes en vue des lections. De cette manire, les
partis ne pourront ni se concerter, ni s'entendre.


MONTESQUIEU.

Pourquoi mettez-vous toujours les partis en avant? Sous prtexte de leur
imposer des entraves, n'est-ce pas aux lecteurs eux-mmes que vous les
imposez? Les partis, en dfinitive, ne sont que des collections
d'lecteurs; si les lecteurs ne peuvent pas s'clairer par des
runions, par des pourparlers, comment pourront-ils voter en
connaissance de cause?


MACHIAVEL.

Je vois que vous ignorez avec quel art infini, avec quelle astuce les
passions politiques djouent les mesures prohibitives. Ne vous
embarrassez pas des lecteurs, ceux qui seront anims de bonnes
intentions sauront toujours pour qui voter. D'ailleurs, j'userai de
tolrance; non-seulement je n'interdirai pas les runions qui seront
formes dans l'intrt de mes candidats, mais j'irai jusqu' fermer les
yeux sur les agissements de quelques candidatures populaires qui
s'agiteront bruyamment au nom de la libert; seulement, il est bon de
vous dire que ceux qui crieront le plus fort seront des hommes  moi.


MONTESQUIEU.

Et comment rglez-vous le suffrage?


MACHIAVEL.

D'abord, en ce qui touche les campagnes, je ne veux pas que les
lecteurs aillent voter dans les centres d'agglomration, o ils
pourraient se trouver en contact avec l'esprit d'opposition des bourgs
ou des villes, et, de l, recevoir la consigne qui viendrait de la
capitale; je veux qu'on vote par commune. Le rsultat de cette
combinaison, en apparence si simple, sera nanmoins considrable.


MONTESQUIEU.

Il est facile de le comprendre, vous obligez le vote des campagnes  se
diviser entre des notorits insignifiantes, ou  se reporter,  dfaut
de noms connus, sur les candidats dsigns par votre gouvernement. Je
serais bien surpris si, dans ce systme, il clt beaucoup de capacits
ou de talents.


MACHIAVEL.

L'ordre public a moins besoin d'hommes de talent que d'hommes dvous au
gouvernement. La grande capacit sige sur le trne et parmi ceux qui
l'entourent, ailleurs elle est inutile; elle est presque nuisible mme,
car elle ne peut s'exercer que contre le pouvoir.


MONTESQUIEU.

Vos aphorismes tranchent comme l'pe; je n'ai point d'arguments  vous
opposer. Reprenez donc, je vous prie, la suite de votre rglement
lectoral.


MACHIAVEL.

Par les raisons que je viens de vous dduire, je ne veux pas non plus de
scrutin de liste qui fausse l'lection, qui permette la coalition
d'hommes et de principes. Je diviserai d'ailleurs les collges
lectoraux en un certain nombre de circonscriptions administratives,
dans lesquelles il n'y aura place que pour l'lection d'un seul dput,
et o, par suite, chaque lecteur ne pourra porter qu'un nom sur son
bulletin de vote.

Il faut, de plus, avoir la possibilit de neutraliser l'opposition dans
les circonscriptions o elle se ferait trop vivement sentir. Ainsi, je
suppose que, dans les lections antrieures, une circonscription se soit
fait remarquer par la majorit de ses votes hostiles, ou que l'on ait
lieu de prvoir qu'elle se prononcera contre les candidats du
gouvernement, rien n'est plus facile que d'y remdier: si cette
circonscription n'a qu'un petit chiffre de population, on la rattache 
une circonscription voisine ou loigne, mais beaucoup plus tendue,
dans laquelle ses voix soient noyes et o son esprit politique se perd.
Si la circonscription hostile, au contraire, a un chiffre de population
important, on la fractionne en plusieurs parties que l'on annexe aux
circonscriptions voisines, dans lesquelles elle s'annihile compltement.

Je passe, vous le comprenez bien, sur une foule de points de dtail qui
ne sont que les accessoires de l'ensemble. Ainsi, je divise au besoin
les collges en sections de collges, pour donner, quand il le faudra,
plus de prise  l'action de l'administration et je fais prsider les
collges et les sections de collges par les officiers municipaux dont
la nomination dpend du gouvernement.


MONTESQUIEU.

Je remarque, avec une certaine surprise, que vous n'usez pas ici d'une
mesure que vous indiquiez dans le temps  Lon X, et qui consiste dans
la substitution des billets de suffrage par les scrutateurs aprs le
vote.


MACHIAVEL.

Ce serait peut-tre difficile aujourd'hui, et je crois que l'on ne doit
user de ce moyen qu'avec la plus grande prudence. Un gouvernement habile
a, d'ailleurs tant d'autres ressources! Sans acheter directement le
suffrage, c'est--dire  deniers dcouverts, rien ne lui sera plus
facile que de faire voter les populations  son gr au moyen de
concessions administratives, en promettant ici un port, l un march,
plus loin une route, un canal; et  l'inverse, en ne faisant rien pour
les villes et les bourgs o le vote sera hostile.


MONTESQUIEU.

Je n'ai rien  reprocher  la profondeur de ces combinaisons; mais ne
craignez-vous pas qu'on ne dise que tantt vous corrompez et tantt vous
opprimez le suffrage populaire? Ne craignez-vous pas de compromettre
votre pouvoir dans des luttes o il se trouvera toujours si directement
engag? Le moindre succs qu'on remportera sur vos candidats sera une
clatante victoire qui mettra votre gouvernement en chec. Ce qui ne
cesse de m'inquiter pour vous, c'est que je vous vois toujours oblig
de russir en toutes choses, sous peine d'un dsastre.


MACHIAVEL.

Vous tenez le langage de la peur; rassurez-vous. Au point o j'en suis
arriv, j'ai russi dans tant de choses, que je ne puis pas prir par
les infiniment petits. Le grain de sable de Bossuet n'est pas fait pour
les vritables hommes politiques. Je suis si avanc dans ma carrire que
je pourrais, sans danger, braver mme des orages; que signifient donc
les infimes embarras d'administration dont vous parlez? Croyez-vous que
j'aie la prtention d'tre parfait? Ne sais-je pas bien qu'il se
commettra plus d'une faute autour de moi? Non, sans doute, je ne pourrai
pas faire qu'il n'y ait quelques pillages, quelques scandales. Cela
empchera-t-il que l'ensemble des affaires ne marche et ne marche bien?
L'essentiel est bien moins de ne commettre aucune faute, que d'en
supporter la responsabilit avec une attitude d'nergie qui impose aux
dtracteurs. Quand mme l'opposition parviendrait  introduire dans ma
chambre quelques dclamateurs, que m'importerait? Je ne suis pas de ceux
qui veulent compter sans les ncessits de leur temps.

Un de mes grands principes est d'opposer les semblables. De mme que
j'use la presse par la presse, j'userais la tribune par la tribune;
j'aurais autant qu'il en faudrait d'hommes dresss  la parole et
capables de parler plusieurs heures sans s'arrter. L'essentiel est
d'avoir une majorit compacte et un prsident dont on soit sr. Il y a
un art particulier de conduire les dbats et d'enlever le vote.
Aurais-je besoin d'ailleurs des artifices de la stratgie parlementaire?
Les dix-neuf vingtimes de la Chambre seraient des hommes  moi qui
voteraient sur une consigne, tandis que je ferais mouvoir les fils d'une
opposition factice et clandestinement embauche; aprs cela, qu'on
vienne faire de beaux discours: ils entreront dans les oreilles de mes
dputs comme le vent entre dans le trou d'une serrure. Voulez-vous
maintenant que je vous parle de mon Snat?


MONTESQUIEU.

Non, je sais par Caligula ce que ce peut tre.




SEIZIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Un des points saillants de votre politique, c'est l'anantissement des
partis et la destruction des forces collectives. Vous n'avez point
failli  ce programme; cependant, je vois encore autour de vous des
choses auxquelles vous n'avez point touch. Ainsi vous n'avez encore
port la main ni sur le clerg, ni sur l'Universit, ni sur le barreau,
ni sur les milices nationales, ni sur les corporations commerciales; il
me semble, cependant, qu'il y a l plus d'un lment dangereux.


MACHIAVEL.

Je ne puis vous dire tout  la fois. Venons de suite aux milices
nationales, car je ne devrais plus avoir  m'en occuper; leur
dissolution a t ncessairement un des premiers actes de mon pouvoir.
L'organisation d'une garde citoyenne ne saurait se concilier avec
l'existence d'une arme rgulire, car, les citoyens en armes
pourraient,  un moment donn, se transformer en factieux. Ce point,
cependant, n'est pas sans difficult. La garde nationale est une
institution inutile, mais elle porte un nom populaire. Dans les tats
militaires, elle flatte les instincts purils de certaines classes
bourgeoises, qui, par un travers assez ridicule, allient le got des
dmonstrations guerrires aux habitudes commerciales. C'est l un
prjug inoffensif, il serait d'autant plus maladroit de le heurter, que
le prince ne doit jamais avoir l'air de sparer ses intrts de ceux de
la cit qui croit trouver une garantie dans l'armement de ses habitants.


MONTESQUIEU.

Mais puisque vous dissolvez cette milice.


MACHIAVEL.

Je la dissous pour la rorganiser sur d'autres bases. L'essentiel est de
la mettre sous les ordres immdiats des agents de l'autorit civile et
de lui ter la prrogative de recruter ses chefs par la voie de
l'lection; c'est ce que je fais. Je ne l'organiserai, d'ailleurs, que
dans les lieux o il conviendra, et je me rserve le droit de la
dissoudre de nouveau et de la rtablir sur d'autres bases encore, si les
circonstances l'exigent. Je n'ai rien  vous dire de plus sur ce point.
En ce qui touche l'Universit, l'ordre de choses actuel me satisfait 
peu prs. Vous n'ignorez pas, en effet, que ces grands corps
d'enseignement ne sont plus organiss, aujourd'hui, comme ils l'taient
autrefois. Ils ont presque partout, m'assure-t-on, perdu leur autonomie
et ne sont plus que des services publics  la charge de l'tat. Or,
ainsi que je vous l'ai dit plus d'une fois, l o est l'tat, l est le
prince; la direction morale des tablissements publics est entre ses
mains; ce sont ses agents qui inspirent l'esprit de la jeunesse. Les
chefs comme les membres des corps enseignants de tous les degrs sont
nomms par le gouvernement, ils y sont rattachs, ils en dpendent, cela
suffit; s'il reste  et l quelques traces d'organisation indpendante
dans quelque cole publique ou Acadmie que ce soit, il est facile de la
ramener au centre commun d'unit et de direction. C'est l'affaire d'un
rglement ou mme d'un simple arrt ministriel. Je passe  tire-d'aile
sur des dtails qui ne peuvent pas appeler mes regards de plus prs.
Cependant, je ne dois pas abandonner ce sujet sans vous dire que je
regarde comme trs-important de proscrire, dans l'enseignement du droit,
les tudes de politique constitutionnelle.


MONTESQUIEU.

Vous avez en effet d'assez bonnes raisons pour cela.


MACHIAVEL.

Mes raisons sont fort simples; je ne veux pas qu'au sortir des coles,
les jeunes gens s'occupent de politique  tort et  travers; qu'
dix-huit ans, on se mle de faire des constitutions comme on fait des
tragdies. Un tel enseignement ne peut que fausser les ides de la
jeunesse et l'initier prmaturment  des matires qui dpassent la
mesure de sa raison. C'est avec ces notions mal digres, mal comprises,
qu'on prpare de faux hommes d'tat, des utopistes dont les tmrits
d'esprit se traduisent plus tard par des tmrits d'action.

Il faut que les gnrations qui naissent sous mon rgne soient leves
dans le respect des institutions tablies, dans l'amour du prince; aussi
ferais-je un usage assez ingnieux du pouvoir de direction qui
m'appartient sur l'enseignement: je crois qu'en gnral dans les coles
on a un grand tort, c'est de ngliger l'histoire contemporaine. Il est
au moins aussi essentiel de connatre son temps que celui de Pricls;
je voudrais que l'histoire de mon rgne ft enseigne, moi vivant, dans
les coles. C'est ainsi qu'un prince nouveau entre dans le coeur d'une
gnration.


MONTESQUIEU.

Ce serait, bien entendu, une apologie perptuelle de tous vos actes?


MACHIAVEL.

Il est vident que je ne me ferais pas dnigrer. L'autre moyen que
j'emploierais aurait pour but de ragir contre l'enseignement libre, que
l'on ne peut pas directement proscrire. Les universits renferment des
armes de professeurs dont on peut, en dehors des classes, utiliser les
loisirs pour la propagation des bonnes doctrines. Je leur ferais ouvrir
des cours libres dans toutes les villes importantes, je mobiliserais
ainsi l'instruction et l'influence du gouvernement.


MONTESQUIEU.

En d'autres termes, vous absorbez, vous confisquez  votre profit mme
les dernires lueurs d'une pense indpendante.


MACHIAVEL.

Je ne confisque rien du tout.


MONTESQUIEU.

Permettez-vous  d'autres professeurs que les vtres de vulgariser la
science par les mmes moyens et cela sans brevet, sans autorisation?


MACHIAVEL.

Quoi! voulez-vous donc que j'autorise des clubs?


MONTESQUIEU.

Non, passez donc  un autre objet.


MACHIAVEL.

Parmi la multitude de mesures rglementaires que rclame le salut de mon
gouvernement, vous avez appel mon attention sur le barreau; c'est
tendre l'action de ma main au del de ce qui est ncessaire pour le
moment; je touche ici d'ailleurs  des intrts civils, et vous savez
qu'en cette matire, ma rgle de conduite est de m'abstenir autant que
possible. Dans les tats o le barreau est constitu en corporation, les
justiciables regardent l'indpendance de cette institution comme une
garantie insparable du droit de la dfense devant les tribunaux, qu'il
s'agisse de leur honneur, de leur intrt ou de leur vie. Il est bien
grave d'intervenir ici, car l'opinion pourrait s'alarmer sur un cri que
ne manquerait pas de jeter la corporation tout entire. Cependant, je
n'ignore pas que cet ordre sera un foyer d'influences constamment
hostiles  mon pouvoir. Cette profession, vous le savez mieux que moi,
Montesquieu, dveloppe des caractres froids et opinitres dans leurs
principes, des esprits dont la tendance est de rechercher dans les actes
du pouvoir l'lment de la lgalit pure. L'avocat n'a pas au mme degr
que le magistrat le sens lev des ncessits sociales; il voit la loi
de trop prs, et par des cts trop petits pour en avoir le sentiment
juste, tandis que le magistrat....


MONTESQUIEU.

pargnez l'apologie.


MACHIAVEL.

Oui, car je n'oublie pas que je suis devant un descendant de ces grands
magistrats qui soutinrent avec tant d'clat, en France, le trne de la
monarchie.


MONTESQUIEU.

Et qui se montrrent rarement faciles  l'enregistrement des dits,
quand ils violaient la loi de l'tat.


MACHIAVEL.

C'est ainsi qu'ils ont fini par renverser l'tat lui-mme. Je ne veux
pas que mes cours de justice soient des parlements et que les avocats,
sous l'immunit de leur robe, y fassent de la politique. Le plus grand
homme du sicle, auquel votre patrie a eu l'honneur de donner le jour,
disait: _Je veux que l'on puisse couper la langue  un avocat qui dit du
mal du gouvernement_. Les moeurs modernes sont plus douces, je n'irais
pas jusque-l. Au premier jour, et dans les circonstances qui
conviendront, je me bornerai  faire une chose bien simple: je rendrai
un dcret qui, tout en respectant l'indpendance de la corporation,
soumettra nanmoins les avocats  recevoir du souverain l'investiture de
leur profession. Dans l'expos des motifs de mon dcret, il ne sera pas,
je crois, bien difficile de dmontrer aux justiciables qu'ils trouveront
dans ce mode de nomination une garantie plus srieuse que quand la
corporation se recrute d'elle-mme, c'est--dire avec des lments
ncessairement un peu confus.


MONTESQUIEU.

Il n'est que trop vrai que l'on peut prter aux mesures les plus
dtestables, le langage de la raison! Mais voyons, qu'allez-vous faire
maintenant  l'gard du clerg? Voil une institution qui ne dpend de
l'tat que par un ct et qui relve d'une puissance spirituelle, dont
le sige est ailleurs que chez vous. Je ne connais rien de plus
dangereux pour votre pouvoir, je vous le dclare, que cette puissance
qui parle au nom du ciel et dont les racines sont partout sur la terre:
n'oubliez pas que la parole chrtienne est une parole de libert. Sans
doute, les lois de l'tat ont tabli une dmarcation profonde entre
l'autorit religieuse et l'autorit politique; sans doute, la parole des
ministres du culte ne se fera entendre qu'au nom de l'vangile; mais le
spiritualisme divin qui s'en dgage est la pierre d'achoppement du
matrialisme politique. C'est ce livre si humble et si doux qui a
dtruit,  lui seul, et l'empire Romain, et le csarisme, et sa
puissance. Les nations franchement chrtiennes chapperont toujours au
despotisme, car le christianisme lve la dignit de l'homme trop haut
pour que le despotisme puisse l'atteindre, car il dveloppe des forces
morales sur lesquelles le pouvoir humain n'a pas de prise[10]. Prenez
garde au prtre: il ne dpend que de Dieu, et son influence est partout,
dans le sanctuaire, dans la famille, dans l'cole. Vous ne pouvez rien
sur lui: sa hirarchie n'est pas la vtre, il obit  une constitution
qui ne se tranche ni par la loi, ni par l'pe. Si vous rgnez sur une
nation catholique et que vous ayez le clerg pour ennemi, vous prirez
tt ou tard, quand bien mme le peuple entier serait pour vous.

    [10] _Esp. des lois_, p. 371, liv. XXIV, ch. I et suiv.


MACHIAVEL.

Je ne sais pas trop pourquoi il vous plat de faire du prtre un aptre
de libert. Je n'ai jamais vu cela, ni dans les temps anciens, ni dans
les temps modernes; j'ai toujours trouv dans le sacerdoce un appui
naturel du pouvoir absolu.

Remarquez-le bien, si, dans l'intrt de mon tablissement, j'ai d
faire des concessions  l'esprit dmocratique de mon poque, si j'ai
pris le suffrage universel pour base de mon pouvoir, ce n'est qu'un
artifice command par les temps, je n'en rclame pas moins le bnfice
du droit divin, je n'en suis pas moins roi par la grce de Dieu. A ce
titre, le clerg doit donc me soutenir, car mes principes d'autorit
sont conformes aux siens. Si, cependant, il se montrait factieux, s'il
profitait de son influence pour faire une guerre sourde  mon
gouvernement....


MONTESQUIEU.

Eh bien?


MACHIAVEL.

Vous qui parlez de l'influence du clerg, vous ignorez donc  quel point
il a su se rendre impopulaire dans quelques tats catholiques? En
France, par exemple, le journalisme et la presse l'ont tellement perdu
dans l'esprit des masses, ils ont tellement ruin sa mission, que si je
rgnais dans son royaume savez-vous bien ce que je pourrais faire?


MONTESQUIEU.

Quoi?


MACHIAVEL.

Je pourrais provoquer, dans l'glise, un schisme qui briserait tous les
liens qui rattachent le clerg  la cour de Rome, car c'est l qu'est le
noeud gordien. Je ferais tenir par ma presse, par mes publicistes, par
mes hommes politiques le langage que voici: Le christianisme est
indpendant du catholicisme; ce que le catholicisme dfend, le
christianisme le permet; l'indpendance du clerg, sa soumission  la
cour de Rome, sont des dogmes purement catholiques; un tel ordre de
choses est une menace perptuelle contre la sret de l'tat. Les
fidles du royaume ne doivent pas avoir pour chef spirituel un prince
tranger; c'est laisser l'ordre intrieur  la discrtion d'une
puissance qui peut tre hostile  tout moment; cette hirarchie du moyen
ge, cette tutelle des peuples en enfance ne peut plus se concilier avec
le gnie viril de la civilisation moderne, avec ses lumires et son
indpendance. Pourquoi aller chercher  Rome un directeur des
consciences? Pourquoi le chef de l'autorit politique ne serait-il pas
en mme temps le chef de l'autorit religieuse? Pourquoi le souverain ne
serait-il pas pontife? Tel est le langage que l'on pourrait faire tenir
 la presse,  la presse librale surtout, et ce qu'il y a de
trs-probable, c'est que la masse du peuple l'entendrait avec joie.


MONTESQUIEU.

Si vous pouviez le croire et si vous osiez tenter une semblable
entreprise, vous apprendriez promptement et d'une manire  coup sr
terrible, ce qu'est la puissance du catholicisme, mme chez les nations
o il parat affaibli[11].

    [11] _Esp. des lois_, p. 393, liv. XXV, ch. XII.


MACHIAVEL.

Le tenter, grand Dieu! Mais je demande pardon,  genoux,  notre divin
matre, d'avoir seulement expos cette doctrine sacrilge, inspire par
la haine du catholicisme; mais Dieu, qui a institu le pouvoir humain,
ne lui dfend pas de se garantir des entreprises du clerg, qui enfreint
d'ailleurs les prceptes de l'vangile quand il manque de subordination
envers le prince. Je sais bien qu'il ne conspirera que par une influence
insaisissable, mais je trouverais le moyen d'arrter, mme au sein de la
cour de Rome, l'intention qui dirige l'influence.


MONTESQUIEU.

Comment?


MACHIAVEL.

Il me suffirait d'indiquer du doigt au Saint-Sige l'tat moral de mon
peuple, frmissant sous le joug de l'glise, aspirant  le briser,
capable de se dmembrer  son tour du sein de l'unit catholique, de se
jeter dans le schisme de l'glise grecque ou protestante.


MONTESQUIEU.

La menace au lieu de l'action!


MACHIAVEL.

Combien vous vous trompez, Montesquieu, et  quel point ne mconnaissez
vous pas mon respect pour le trne pontifical! Le seul rle que je
veuille jouer, la seule mission qui m'appartienne  moi souverain
catholique, ce serait prcisment d'tre le dfenseur de l'glise. Dans
les temps actuels, vous le savez, le pouvoir temporel est gravement
menac, et par la haine irrligieuse, et par l'ambition des pays nord de
l'Italie. Eh bien, je dirais au Saint-Pre: Je vous soutiendrai contre
eux tous, je vous sauverai, c'est mon devoir, c'est ma mission, mais du
moins ne m'attaquez pas, soutenez moi de votre influence morale;
serait-ce trop demander quand moi-mme j'exposerais ma popularit en me
portant pour dfenseur du pouvoir temporel, compltement discrdit
aujourd'hui, hlas! aux yeux de ce qu'on appelle la dmocratie
europenne. Ce pril ne m'arrterait point; non-seulement je tiendrais
en chec, de la part des tats voisins, toute entreprise contre la
souverainet du Saint-Sige, mais si, par malheur, il tait attaqu, si
le Pape venait  tre chass des tats pontificaux, comme cela s'est
dj vu, mes baonnettes seules l'y ramneraient et l'y maintiendraient
toujours, moi durant.


MONTESQUIEU.

En effet, ce serait un coup de matre, car si vous teniez  Rome une
garnison perptuelle, vous disposeriez presque du Saint-Sige, comme
s'il rsidait dans quelque province de votre royaume.


MACHIAVEL.

Croyez-vous qu'aprs un tel service rendu  la papaut, elle refuserait
de soutenir mon pouvoir, que le Pape mme, au besoin, refuserait de
venir me sacrer dans ma capitale? De tels vnements sont-ils sans
exemple dans l'histoire?


MONTESQUIEU.

Oui, tout se voit dans l'histoire. Mais enfin, si au lieu de trouver
dans la chaire de Saint-Pierre un Borgia ou un Dubois, comme vous
paraissez y compter, vous aviez en face de vous un pape qui rsistt 
vos intrigues et bravt votre colre, que feriez-vous?


MACHIAVEL.

Alors, il faudrait bien s'y rsoudre, sous prtexte de dfendre le
pouvoir temporel, je dterminerais sa chute.


MONTESQUIEU.

Vous avez ce que l'on appelle du gnie!




DIX-SEPTIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

J'ai dit que vous avez du gnie; il en faut, vraiment, d'une certaine
sorte, pour concevoir et excuter tant de choses. Je comprends
maintenant l'apologue du dieu Wishnou; vous avez cent bras comme l'idole
indienne, et chacun de vos doigts touche un ressort. De mme que vous
touchez tout, pourrez-vous aussi tout voir?


MACHIAVEL.

Oui, car je ferai de la police une institution si vaste, qu'au coeur de
mon royaume la moiti des hommes verra l'autre. Me permettez-vous
quelques dtails sur l'organisation de ma police?


MONTESQUIEU.

Faites.


MACHIAVEL.

Je commencerai par crer un ministre de la police, qui sera le plus
important de mes ministres et qui centralisera, tant pour l'extrieur
que pour l'intrieur, les nombreux services dont je doterai cette
partie de mon administration.


MONTESQUIEU.

Mais si vous faites cela, vos sujets verront immdiatement qu'ils sont
envelopps dans un effroyable rseau.


MACHIAVEL.

Si ce ministre dplat, je l'abolirai et je l'appellerai, si vous
voulez, ministre d'tat. J'organiserai d'ailleurs dans les autres
ministres des services correspondants, dont la plus grande partie sera
fondue, sans bruit, dans ce que vous appelez aujourd'hui ministre de
l'intrieur et ministre des affaires trangres. Vous entendez
parfaitement qu'ici je ne m'occupe point de diplomatie, mais uniquement
des moyens propres  assurer ma scurit contre les factions, tant 
l'extrieur qu' l'intrieur. Eh bien, croyez-le, sous ce rapport, je
trouverai la plupart des monarques  peu prs dans la mme situation que
moi, c'est--dire trs-disposs  seconder mes vues, qui consisteraient
 crer des services de police internationale dans l'intrt d'une
sret rciproque. Si, comme je n'en doute gure, je parvenais 
atteindre ce rsultat, voici quelques-unes des formes sous lesquelles se
produirait ma police  l'extrieur: Hommes de plaisirs et de bonne
compagnie dans les cours trangres, pour avoir l'oeil sur les intrigues
des princes et des prtendants exils, rvolutionnaires proscrits dont,
 prix d'argent, je ne dsesprerais pas d'amener quelques-uns  me
servir d'agents de transmission  l'gard des menes de la dmagogie
tnbreuse; tablissement de journaux politiques dans les grandes
capitales, imprimeurs et libraires placs dans les mmes conditions et
secrtement subventionns pour suivre de plus prs, par la presse, le
mouvement de la pense.


MONTESQUIEU.

Ce n'est plus contre les factions de votre royaume, c'est contre l'me
mme de l'humanit que vous finirez par conspirer.


MACHIAVEL.

Vous le savez, je ne m'effraie pas beaucoup des grands mots. Je veux que
tout homme politique, qui voudra aller cabaler  l'tranger, puisse tre
observ, signal de distance en distance, jusqu' son retour dans mon
royaume, o on l'incarcrera bel et bien pour qu'il ne soit pas en
mesure de recommencer. Pour avoir mieux en main le fil des intrigues
rvolutionnaires, je rve une combinaison qui serait, je crois, assez
habile.


MONTESQUIEU.

Et quoi donc, grand Dieu!


MACHIAVEL.

Je voudrais avoir un prince de ma maison, assis sur les marches de mon
trne, qui jouerait au mcontent. Sa mission consisterait  se poser en
libral, en dtracteur de mon gouvernement et  rallier ainsi, pour les
observer de plus prs, ceux qui, dans les rangs les plus levs de mon
royaume, pourraient faire un peu de dmagogie. A cheval sur les
intrigues intrieures et extrieures, le prince auquel je confierais
cette mission ferait ainsi jouer un jeu de dupe  ceux qui ne seraient
pas dans le secret de la comdie.


MONTESQUIEU.

Quoi! c'est  un prince de votre maison que vous confieriez des
attributions que vous classez vous-mme dans la police?


MACHIAVEL.

Et pourquoi non? Je connais des princes rgnants qui, dans l'exil, ont
t attachs  la police secrte de certains cabinets.


MONTESQUIEU.

Si je continue  vous couter, Machiavel, c'est pour avoir le dernier
mot de cette effroyable gageure.


MACHIAVEL.

Ne vous indignez pas, monsieur de Montesquieu; dans l'_Esprit des lois_,
vous m'avez appel grand homme[12].

    [12] _Esp. des lois_, p. 68, livre VI, chap. V.


MONTESQUIEU.

Vous me le faites expier chrement; c'est pour ma punition que je vous
coute. Passez le plus vite que vous pourrez sur tant de dtails
sinistres.


MACHIAVEL.

A l'intrieur, je suis oblig de rtablir le cabinet noir.


MONTESQUIEU.

Rtablissez.


MACHIAVEL.

Vos meilleurs rois en faisaient usage. Il ne faut pas que le secret des
lettres puisse servir  couvrir des complots.


MONTESQUIEU.

C'est l ce qui vous fait trembler, je le comprends.


MACHIAVEL.

Vous vous trompez, car il y aura des complots sous mon rgne: il faut
qu'il y en ait.


MONTESQUIEU.

Qu'est-ce encore?


MACHIAVEL.

Il y aura peut-tre des complots vrais, je n'en rponds pas; mais  coup
sr il y aura des complots simuls. A de certains moments, ce peut tre
un excellent moyen pour exciter la sympathie du peuple en faveur du
prince, lorsque sa popularit dcrot. En intimidant l'esprit public on
obtient, au besoin, par l, les mesures de rigueur que l'on veut, ou
l'on maintient celles qui existent. Les fausses conspirations, dont,
bien entendu, il ne faut user qu'avec la plus grande mesure, ont encore
un autre avantage: c'est qu'elles permettent de dcouvrir les complots
rels, en donnant lieu  des perquisitions qui conduisent  rechercher
partout la trace de ce qu'on souponne.

Rien n'est plus prcieux que la vie du souverain: il faut qu'elle soit
environne d'innombrables garanties, c'est--dire d'innombrables agents,
mais il est ncessaire en mme temps que cette milice secrte soit assez
habilement dissimule pour que le souverain n'ait pas l'air d'avoir peur
quand il se montre en public. On m'a dit qu'en Europe les prcautions 
cet gard taient tellement perfectionnes, qu'un prince qui sort dans
les rues, pouvait avoir l'air d'un simple particulier, qui se promne,
sans garde, dans la foule, alors qu'il est environn de deux ou trois
mille protecteurs.

J'entends, du reste, que ma police soit parseme dans tous les rangs de
la socit. Il n'y aura pas de conciliabule, pas de comit, pas de
salon, pas de foyer intime o il ne se trouve une oreille pour
recueillir ce qui se dit en tout lieu,  toute heure. Hlas, pour ceux
qui ont mani le pouvoir, c'est un phnomne tonnant que la facilit
avec laquelle les hommes se font les dlateurs les uns des autres. Ce
qui est plus tonnant encore, c'est la facult d'observation et
d'analyse qui se dveloppe chez ceux qui font tat de la police
politique; vous n'avez aucune ide de leurs ruses, de leurs
dguisements, de leurs instincts, de la passion qu'ils apportent dans
leurs recherches, de leur patience, de leur impntrabilit; il y a des
hommes de tous les rangs qui font ce mtier, comment vous dirai-je? par
une sorte d'amour de l'art.


MONTESQUIEU.

Ah! tirez le rideau!


MACHIAVEL.

Oui, car il y a l, dans les bas-fonds, du pouvoir, des secrets qui
terrifient le regard. Je vous pargne de plus sombres choses que vous
n'en avez entendues. Avec le systme que j'organiserai, je serai si
compltement renseign, que je pourrai tolrer mme des agissements
coupables, parce qu' chaque minute du jour j'aurai le pouvoir de les
arrter.


MONTESQUIEU.

Les tolrer, et pourquoi?


MACHIAVEL.

Parce que dans les tats europens le monarque absolu ne doit pas
indiscrtement user de la force; parce qu'il y a toujours, dans le fond
de la socit, des activits souterraines sur lesquelles on ne peut rien
quand elles ne se formulent pas; parce qu'il faut viter avec grand soin
d'alarmer l'opinion sur la scurit du pouvoir; parce que les partis se
contentent de murmures, de taquineries inoffensives, quand ils sont
rduits  l'impuissance et que prtendre dsarmer jusqu' leur mauvaise
humeur, serait une folie. On les entendra donc se plaindre,  et l,
dans les journaux, dans les livres; ils essaieront des allusions contre
le gouvernement dans quelques discours ou dans quelques plaidoyers; ils
feront, sous divers prtextes, quelques petites manifestations
d'existence; tout cela sera bien timide, je vous le jure, et le public
s'il en est inform, ne sera gure tent que d'en rire. On me trouvera
bien bon de supporter cela, je passerai pour trop dbonnaire; voil
pourquoi je tolrerai ce qui, bien entendu, me paratra pouvoir l'tre
sans aucun danger: je ne veux pas mme que l'on puisse dire que mon
gouvernement est ombrageux.


MONTESQUIEU.

Ce langage me rappelle que vous avez laiss une lacune, et une lacune
fort grave, dans vos dcrets.


MACHIAVEL.

Laquelle?


MONTESQUIEU.

Vous n'avez pas touch  la libert individuelle.


MACHIAVEL.

Je n'y toucherai pas.


MONTESQUIEU.

Le croyez-vous? Si vous vous tes rserv la facult de tolrer, vous
vous tes principalement rserv le droit d'empcher tout ce qui vous
paratrait dangereux. Si l'intrt de l'tat, ou mme un soin un peu
pressant, exige qu'un homme soit arrt,  la minute mme, dans votre
royaume, comment pourra-t-on le faire s'il y a dans la lgislation
quelque loi d'_habeas corpus_; si l'arrestation individuelle est
prcde de certaines formalits, de certaines garanties? Pendant qu'on
y procdera, le temps se passera.


MACHIAVEL.

Permettez; si je respecte la libert individuelle, je ne m'interdis pas
 cet gard quelques modifications utiles  l'organisation judiciaire.


MONTESQUIEU.

Je le savais bien.


MACHIAVEL.

Oh! ne triomphez pas, ce sera la chose la plus simple du monde. Qui
est-ce qui statue en gnral sur la libert individuelle, dans vos tats
parlementaires?


MONTESQUIEU.

C'est un conseil de magistrats, dont le nombre et l'indpendance sont la
garantie des justiciables.


MACHIAVEL.

C'est une organisation  coup sr vicieuse, car, comment voulez-vous
qu'avec la lenteur des dlibrations d'un conseil, la justice puisse
avoir la rapidit d'apprhension ncessaire sur les malfaiteurs?


MONTESQUIEU.

Quels malfaiteurs?


MACHIAVEL.

Je parle des gens qui commettent des meurtres, des vols, des crimes et
des dlits justiciables du droit commun. Il faut donner  cette
juridiction l'unit d'action qui lui est ncessaire: je remplace votre
conseil par un magistrat unique, charg de statuer sur l'arrestation des
malfaiteurs.


MONTESQUIEU.

Mais il ne s'agit pas ici de malfaiteurs;  l'aide de cette disposition,
vous menacez la libert de tous les citoyens; faites au moins une
distinction sur le titre de l'accusation.


MACHIAVEL.

C'est justement ce que je ne veux pas faire. Est-ce que celui qui
entreprend quelque chose contre le gouvernement n'est pas autant et plus
coupable que celui qui commet un crime ou un dlit ordinaire? La passion
ou la misre attnuent bien des fautes, mais qu'est-ce qui force les
gens  s'occuper de politique? Aussi je ne veux plus de distinction
entre les dlits de droit commun et les dlits politiques. O donc, les
gouvernements modernes ont-ils l'esprit, d'lever des espces de
tribunes criminelles  leurs dtracteurs? Dans mon royaume, le
journaliste insolent sera confondu, dans les prisons, avec le simple
larron et comparatra,  ct de lui, devant la juridiction
correctionnelle. Le conspirateur s'assira devant le jury criminel, cte
 cte avec le faussaire, avec le meurtrier. C'est l une excellente
modification lgislative, remarquez-le, car l'opinion publique, en
voyant traiter le conspirateur  l'gal du malfaiteur ordinaire, finira
par confondre les deux genres dans le mme mpris.


MONTESQUIEU.

Vous ruinez la base mme du sens moral; mais que vous importe? Ce qui
m'tonne, c'est que vous conserviez un jury criminel.


MACHIAVEL.

Dans les tats centraliss comme le mien, ce sont les fonctionnaires
publics qui dsignent les membres du jury. En matire de simple dlit
politique, mon ministre de la justice pourra toujours, quand il le
faudra, composer la chambre des juges appels  en connatre.


MONTESQUIEU.

Votre lgislation intrieure est irrprochable; il est temps de passer 
d'autres objets.





III PARTIE.




DIX-HUITIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Jusqu' prsent vous ne vous tes occup que des formes de votre
gouvernement et des lois de rigueur, ncessaires pour le maintenir.
C'est beaucoup; ce n'est rien encore. Il vous reste  rsoudre le plus
difficile de tous les problmes, pour un souverain qui veut affecter le
pouvoir absolu dans un tat europen, faonn aux moeurs
reprsentatives.


MACHIAVEL.

Quel est donc ce problme?


MONTESQUIEU.

C'est celui de vos finances.


MACHIAVEL.

Cette question n'est point reste trangre  mes proccupations, car je
me souviens de vous avoir dit que tout, en dfinitive, se rsoudrait par
une question de chiffres.


MONTESQUIEU.

Fort bien, mais ici c'est la nature mme des choses qui va vous
rsister.


MACHIAVEL.

Vous m'inquitez, je vous l'avoue, car je date d'un sicle de barbarie
sous le rapport de l'conomie politique et j'entends fort peu de chose 
ces matires.


MONTESQUIEU.

Je me rassure pour vous. Permettez-moi toutefois de vous adresser une
question. Je me souviens d'avoir crit, dans l'_Esprit des lois_, que le
monarque absolu tait astreint, par le principe de son gouvernement, 
n'imposer que de faibles tributs  ses sujets[13]. Donnerez-vous du
moins aux vtres cette satisfaction?

    [13] _Esp. des lois_, p. 80. chap. X, liv. XIII.


MACHIAVEL.

Je ne m'y engage pas et je ne connais rien, en vrit, de plus
contestable que la proposition que vous avez mise l. Comment
voulez-vous que l'appareil du pouvoir monarchique, l'clat et la
reprsentation d'une grande cour, puissent exister sans imposer  une
nation de lourds sacrifices? Votre thse peut tre vraie en Turquie, en
Perse, que sais-je! chez de petits peuples sans industrie, qui
n'auraient d'ailleurs pas le moyen de payer l'impt; mais dans les
socits europennes, o la richesse dborde des sources du travail, et
se prsente sous tant de formes  l'impt, o le luxe est un moyen de
gouvernement, o l'entretien et la dpense de tous les services publics
sont centraliss entres les mains de l'tat, o toutes les hautes
charges, toutes les dignits sont salaries  grands frais, comment
voulez-vous encore une fois que l'on se borne  de modiques tributs,
comme vous dites, quand, avec cela, on est souverain matre?


MONTESQUIEU.

C'est trs juste et je vous abandonne ma thse, dont le vritable sens
vous a d'ailleurs chapp. Ainsi, votre gouvernement cotera cher; il
est vident qu'il cotera plus cher qu'un gouvernement reprsentatif.


MACHIAVEL.

C'est possible.


MONTESQUIEU.

Oui, mais c'est ici que commence la difficult. Je sais comment les
gouvernements reprsentatifs pourvoient  leurs besoins financiers, mais
je n'ai aucune ide des moyens d'existence du pouvoir absolu dans les
socits modernes. Si j'interroge le pass, je vois trs-clairement
qu'il ne peut subsister qu'aux conditions suivantes: il faut, en premier
lieu, que le monarque absolu soit un chef militaire, vous le
reconnaissez sans doute.


MACHIAVEL.

Oui.


MONTESQUIEU.

Il faut, de plus, qu'il soit conqurant, car c'est  la guerre qu'il
doit demander les principales ressources qui lui sont ncessaires pour
entretenir son faste et ses armes. S'il les demandait  l'impt, il
craserait ses sujets. Vous voyez par l que ce n'est pas, parce que le
monarque absolu dpense moins, qu'il doit mnager les tributs, mais
parce que la loi de sa subsistance est ailleurs. Or, aujourd'hui, la
guerre ne rapporte plus de profits  ceux qui la font: elle ruine les
vainqueurs aussi bien que les vaincus. Voil une source de revenus qui
vous chappe.

Restent les impts, mais, bien entendu, le prince absolu doit pouvoir se
passer,  cet gard, du consentement de ses sujets. Dans les tats
despotiques, il y a une fiction lgale qui leur permet de les taxer
discrtionnairement: en droit, le souverain est cens possder tous les
biens de ses sujets. Quand il leur prend quelque chose, il ne fait donc
que reprendre ce qui lui appartient. De la sorte, point de rsistance.

Enfin, il faut que le prince puisse disposer, sans discussion comme
sans contrle, des ressources que lui a procures l'impt. Tels sont, en
cette matire, les errements invitables de l'absolutisme; convenez
qu'il y aurait beaucoup  faire pour en revenir l. Si les peuples
modernes sont, aussi indiffrents que vous le dites,  la perte de leurs
liberts, il n'en sera pas de mme quand il s'agira de leurs intrts;
leurs intrts sont lis  un rgime conomique exclusif du despotisme:
si vous n'avez par l'arbitraire en finances, vous ne pouvez pas l'avoir
en politique. Votre rgne entier s'croulera sur le chapitre des
budgets.


MACHIAVEL.

Je suis fort tranquille sur ce point, comme sur le reste.


MONTESQUIEU.

C'est ce qu'il faut voir; allons au fait. Le vote des impts, par les
mandataires de la nation, est la rgle fondamentale des tats modernes:
accepterez-vous le vote de l'impt?


MACHIAVEL.

Pourquoi non?


MONTESQUIEU.

Oh! prenez garde, ce principe est la conscration la plus expresse de la
souverainet de la nation; car lui reconnatre le droit de voter
l'impt, c'est lui reconnatre celui de le refuser, de le limiter, de
rduire  rien les moyen d'action du prince, et, par suite, de
l'anantir lui-mme, au besoin.


MACHIAVEL.

Vous tes catgorique. Continuez.


MONTESQUIEU.

Ceux qui votent l'impt sont eux-mmes des contribuables. Ici leurs
intrts sont troitement solidaires de ceux de la nation, en un point
o elle aura ncessairement les yeux ouverts. Vous allez trouver ses
mandataires aussi peu accommodants sur les crdits lgislatifs, que vous
les avez trouvs faciles sur le chapitre des liberts.


MACHIAVEL.

C'est ici que la faiblesse de l'argument se dcouvre: je vous prie de
prendre note de deux considrations que vous avez oublies. En premier
lieu les mandataires de la nation sont salaris; contribuables ou non,
ils sont personnellement dsintresss dans le vote de l'impt.


MONTESQUIEU.

Je conviens que la combinaison est pratique, et la remarque judicieuse.


MACHIAVEL.

Vous voyez l'inconvnient d'envisager trop systmatiquement les choses;
la moindre modification habile fait tout varier. Vous auriez peut-tre
raison si j'appuyais mon pouvoir sur l'aristocratie, ou sur les classes
bourgeoises qui pourraient,  un moment donn, me refuser leur
concours; mais, en second lieu, j'ai pour base d'action le proltariat,
dont la masse ne possde rien. Les charges de l'tat ne psent presque
pas sur elle, et je ferai mme en sorte qu'elles n'y psent pas du tout.
Les mesures fiscales proccuperont peu les classes ouvrires; elles ne
les atteindront pas.


MONTESQUIEU.

Si j'ai bien compris, ceci est trs-clair: vous faites payer  ceux qui
possdent, par la volont souveraine de ceux qui ne possdent pas. C'est
la ranon que le nombre et la pauvret imposent  la richesse.


MACHIAVEL.

N'est-ce pas juste?


MONTESQUIEU.

Ce n'est pas mme vrai, car dans les socits actuelles, au point de vue
conomique, il n'y a ni riche, ni pauvre. L'artisan de la veille est le
bourgeois du lendemain, en vertu de la loi du travail. Si vous atteignez
la bourgeoisie territoriale ou industrielle, savez-vous ce que vous
faites?

Vous rendez en ralit l'mancipation par le travail plus difficile,
vous retenez un plus grand nombre de travailleurs dans les liens du
proltariat. C'est une aberration que de croire que le proltaire peut
profiter des atteintes portes  la production. En appauvrissant par des
lois fiscales ceux qui possdent, on ne cre que des situations
factices et, dans un temps donn, on appauvrit mme ceux qui ne
possdent pas.


MACHIAVEL.

Ce sont de belles thories, mais je suis bien dcid  vous en opposer
de tout aussi belles, si vous le voulez.


MONTESQUIEU.

Non, car vous n'avez pas encore rsolu le problme que je vous ai pos.
Obtenez d'abord de quoi faire face aux dpenses de la souverainet
absolue. Ce ne sera pas si facile que vous le pensez, mme avec une
chambre lgislative dans laquelle vous aurez la majorit assure, mme
avec la toute-puissance du mandat populaire dont vous tes investi.
Dites-moi, par exemple, comment vous pourrez plier le mcanisme
financier des tats modernes aux exigences du pouvoir absolu. Je vous le
rpte, c'est la nature mme des choses qui rsiste ici. Les peuples
polics de l'Europe ont entour l'administration de leurs finances, de
garanties si troites, si jalouses, si multiplies, qu'elles ne laissent
pas plus de place  la perception qu' l'emploi arbitraire des deniers
publics.


MACHIAVEL.

Quel est donc ce merveilleux systme?


MONTESQUIEU.

Je puis vous l'indiquer en quelques mots.

La perfection du systme financier, dans les temps modernes, repose sur
deux bases fondamentales, le _contrle_ et la _publicit_. C'est l que
rside essentiellement la garantie des contribuables. Un souverain ne
pourrait pas y toucher sans dire indirectement  ses sujets: Vous avez
l'ordre, je veux le dsordre, je veux l'obscurit dans la gestion des
fonds publics; j'en ai besoin parce qu'il y a une foule de dpenses que
je veux pouvoir faire sans votre approbation, de dficits que je veux
pouvoir masquer, de recettes que je veux avoir le moyen de dguiser ou
de grossir suivant les circonstances.


MACHIAVEL.

Vous dbutez bien.


MONTESQUIEU.

Dans les pays libres et industrieux, tout le monde sait les finances,
par ncessit, par intrt et par tat, et votre gouvernement  cet
gard ne pourrait tromper personne.


MACHIAVEL.

Qui vous dit qu'on veuille tromper?


MONTESQUIEU.

Toute l'oeuvre de l'administration financire, si vaste et si complique
qu'elle soit dans ses dtails, aboutit, en dernire analyse,  deux
oprations fort simples, _recevoir_ et _dpenser_.

C'est autour de ces deux ordres de faits financiers, que gravite la
multitude des lois et des rglements spciaux, qui ont encore pour objet
une chose fort simple: faire en sorte que le contribuable ne paye que
l'impt ncessaire et rgulirement tabli, faire en sorte que le
gouvernement ne puisse appliquer les fonds publics qu' des dpenses
approuves par la nation.

Je laisse de ct tout ce qui est relatif  l'assiette et au mode de
perception de l'impt, aux moyens pratiques d'assurer l'intgralit de
la recette, l'ordre et la prcision dans le mouvement des fonds publics;
ce sont l des dtails de comptabilit dont je n'ai point  vous
entretenir. Je veux seulement vous montrer comment la publicit marche
avec le contrle, dans les systmes de finance politique les mieux
organiss de l'Europe.

Un des problmes les plus importants  rsoudre, tait de faire sortir
compltement de l'obscurit, de rendre visibles  tous les yeux les
lments de recettes et de dpenses sur lesquels est bas l'emploi de la
fortune publique entre les mains des gouvernements. Ce rsultat a t
atteint par la cration de ce que l'on appelle, en langue moderne, le
budget de l'tat, qui est l'aperu ou l'tat estimatif des recettes et
des dpenses, prvues non pas pour une priode de temps loigne, mais
chaque anne pour le service de l'anne suivante. Le budget annuel est
donc le point capital, et en quelque sorte gnrateur, de la situation
financire, qui s'amliore ou s'aggrave, en proportion de ses rsultats
constats. Les parties qui le composent sont prpares par les
diffrents ministres dans le dpartement desquels les services 
pourvoir sont placs. Ils prennent pour base de leur travail les
allocations des budgets antrieurs, en y introduisant les modifications,
additions et retranchements ncessaires. Le tout est adress au ministre
des finances, qui centralise les documents qui lui sont transmis, et qui
prsente  l'assemble lgislative, ce que l'on appelle le projet du
budget. Ce grand travail publi, imprim, reproduit dans mille journaux,
dvoile  tous les yeux la politique intrieure et extrieure de l'tat,
l'administration civile, judiciaire et militaire. Il est examin,
discut et vot, par les reprsentants du pays, aprs quoi il est rendu
excutoire de la mme manire que les autres lois de l'tat.


MACHIAVEL.

Permettez-moi d'admirer avec quelle nettet de dduction et quelle
proprit de termes, tout  fait modernes, l'illustre auteur de
l'_Esprit des lois_ a su se dgager, en matire de finances, des
thories un peu vagues et des termes quelquefois un peu ambigus du grand
ouvrage qui l'a rendu immortel.


MONTESQUIEU.

L'_Esprit des lois_ n'est pas un trait de finances.


MACHIAVEL.

Votre sobrit sur ce point mrite d'autant plus d'tre loue, que vous
auriez pu en parler trs-comptemment. Veuillez donc continuer, je vous
prie, je vous suis avec le plus grand intrt.




DIX-NEUVIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

La cration du systme budgtaire a entran, on peut le dire, avec elle
toutes les autres garanties financires qui sont aujourd'hui le partage
des socits politiques bien rgles.

Ainsi, la premire loi qui se trouve ncessairement impose par
l'conomie du budget, c'est que les crdits demands soient en rapport
avec les ressources existantes. C'est l un quilibre qui doit se
traduire constamment aux yeux par des chiffres rels et authentiques, et
pour mieux assurer cet important rsultat, pour que le lgislateur qui
vote sur les propositions qui lui sont faites ne subisse aucun
entranement, on a eu recours  une mesure trs-sage. On a divis le
budget gnral de l'tat en deux budgets distincts: _le budget des
dpenses et le budget des recettes_, qui doivent tre vots sparment,
chacun par une loi spciale.

De cette manire, l'attention du lgislateur est oblige de se
concentrer, tour  tour, isolment, sur la situation active et passive,
et ses dterminations ne sont pas  l'avance influences par la balance
gnrale des recettes et des dpenses.

Il contrle scrupuleusement ces deux lments, et c'est, en dernier
lieu, de leur comparaison, de leur troite harmonie, que nat le vote
gnral du budget.


MACHIAVEL.

Tout cela est fort bien, mais est-ce que par hasard les dpenses sont
renfermes dans un cercle infranchissable par le vote lgislatif? Est-ce
que cela est possible? Est-ce qu'une chambre peut, sans paralyser
l'exercice du pouvoir excutif, dfendre au souverain de pourvoir, par
des mesures d'urgence,  des dpenses imprvues?


MONTESQUIEU.

Je vois bien que cela vous gne, mais je ne puis le regretter.


MACHIAVEL.

Est-ce que, dans les tats constitutionnels eux-mmes, la facult n'est
pas formellement rserve au souverain, d'ouvrir, par ordonnances, des
crdits supplmentaires ou extraordinaires dans l'intervalle des
sessions lgislatives?


MONTESQUIEU.

C'est vrai, mais  une condition, c'est que ces ordonnances soient
converties en lois  la runion des Chambres. Il faut que leur
approbation intervienne.


MACHIAVEL.

Qu'elle intervienne une fois que la dpense est engage, pour ratifier
ce qui est fait, je ne le trouverais pas mauvais.


MONTESQUIEU.

Je le crois bien; mais, malheureusement, on ne s'en est pas tenu l. La
lgislation financire moderne la plus avance interdit de droger aux
prvisions normales du budget, autrement que par des lois portant
ouverture de crdits supplmentaires et extraordinaires. La dpense ne
peut plus tre engage sans l'intervention du pouvoir lgislatif.


MACHIAVEL.

Mais alors on ne peut mme plus gouverner.


MONTESQUIEU.

Il parat que si. Les tats modernes ont rflchi que le vote lgislatif
du budget finirait par tre illusoire, avec les abus des crdits
supplmentaires et extraordinaires; qu'en dfinitive la dpense devait
pouvoir tre limite, quand les ressources l'taient naturellement; que
les vnements politiques ne pouvaient faire varier les faits financiers
d'un instant  l'autre, et que l'intervalle des sessions n'tait pas
assez long pour qu'il ne ft pas toujours possible d'y pourvoir
utilement par un vote extra-budgtaire.

On est all plus loin encore; on a voulu qu'une fois les ressources
votes pour tels et tels services, elles pussent revenir au trsor si
elles n'taient pas employes; on a pens qu'il ne fallait pas que le
gouvernement, tout en restant dans les limites des crdits allous, pt
employer les fonds d'un service pour les affecter  un autre, couvrir
celui-ci, dcouvrir celui-l, au moyen de virements de fonds oprs de
ministre  ministre, par voie d'ordonnances; car ce serait luder leur
destination lgislative et revenir, par un dtour ingnieux, 
l'arbitraire financier.

On a imagin,  cet effet, ce que l'on appelle _la spcialit des
crdits par chapitres_, c'est--dire que le vote des dpenses a lieu par
chapitres spciaux ne contenant que des services corrlatifs et de mme
nature pour tous les ministres. Ainsi, par exemple, le chapitre A
comprendra, pour tous les ministres, la dpense A, le chapitre B la
dpense B et ainsi de suite. Il rsulte de cette combinaison que les
crdits non employs doivent tre annuls dans la comptabilit des
divers ministres et reports en recettes au budget de l'anne suivante.
Je n'ai pas besoin de vous dire que la responsabilit ministrielle est
la sanction de toutes ces mesures. Ce qui forme le couronnement des
garanties financires, c'est l'tablissement d'une chambre des comptes,
sorte de cour de cassation dans son genre, charge d'exercer, d'une
manire permanente, les fonctions de juridiction et de contrle sur le
compte, le maniement et l'emploi des deniers publics, ayant mme pour
mission de signaler les parties de l'administration financire qui
peuvent tre amliores au double point de vue des dpenses et des
recettes. Ces explications suffisent. Ne trouvez-vous pas qu'avec une
organisation comme celle-l, le pouvoir absolu serait bien embarrass?


MACHIAVEL.

Je suis encore atterr, je vous l'avoue, de cette incursion financire.
Vous m'avez pris par mon ct faible: je vous ai dit que je m'entendais
fort peu  ces matires, mais j'aurais, croyez-le bien, des ministres
qui sauraient rtorquer tout cela et dmontrer le danger de la plupart
de ces mesures.


MONTESQUIEU.

Ne le pourriez-vous pas un peu vous-mme?


MACHIAVEL.

Si fait. A mes ministres le soin de faire de belles thories; ce sera
leur principale occupation; quant  moi, je vous parlerai finances
plutt en politique qu'en conomiste. Il y a une chose que vous tes
trop port  oublier, c'est que la matire des finances est, de toutes
les parties de la politique, celle qui se prte le plus aisment aux
maximes du trait _du Prince_. Ces tats qui ont des budgets si
mthodiquement ordonns et des critures officielles si bien en rgle,
me font l'effet, de ces commerants qui ont des livres parfaitement
tenus et se ruinent bel et bien finalement. Qui donc a de plus gros
budgets que vos gouvernements parlementaires? Qu'est-ce qui cote plus
cher que la Rpublique dmocratique des tats-Unis, que la Rpublique
royale d'Angleterre? Il est vrai que les immenses ressources de cette
dernire puissance sont mises au service de la politique la plus
profonde et la mieux entendue.


MONTESQUIEU.

Vous n'tes pas dans la question. A quoi voulez-vous en venir?


MACHIAVEL.

A ceci: c'est que les rgles de l'administration financire des tats
n'ont aucun rapport avec celles de l'conomie domestique, qui parat
tre le type de vos conceptions.


MONTESQUIEU.

Ah! ah! la mme distinction qu'entre la politique et la morale?


MACHIAVEL.

Eh bien oui, cela n'est-il pas universellement reconnu, pratiqu? Les
choses n'taient-elles pas ainsi mme de votre temps, beaucoup moins
avanc cependant sous ce rapport, et n'est-ce pas vous-mme qui avez dit
que les tats se permettaient en finances des carts dont rougirait le
fils de famille le plus drgl?


MONTESQUIEU.

C'est vrai, j'ai dit cela, mais si vous en tirez un argument favorable 
votre thse, c'est une vritable surprise pour moi.


MACHIAVEL.

Vous voulez dire, sans doute, qu'il ne faut pas se prvaloir de ce qui
se fait, mais de ce qui doit se faire.


MONTESQUIEU.

Prcisment.


MACHIAVEL.

Je rponds qu'il faut vouloir le possible, et que ce qui se fait
universellement ne peut pas ne pas se faire.


MONTESQUIEU.

Ceci est de la pratique pure, j'en conviens.


MACHIAVEL.

Et j'ai quelque ide que si nous faisions la balance des comptes, comme
vous dites, mon gouvernement, tout absolu qu'il est, coterait moins
cher que le vtre; mais laissons cette dispute qui serait sans intrt.
Vous vous trompez vraiment bien, si vous croyez que je m'afflige de la
perfection des systmes de finances que vous venez de m'expliquer. Je me
rjouis avec vous de la rgularit de la perception de l'impt, de
l'intgralit de la recette; je me rjouis de l'exactitude des comptes,
je m'en rjouis trs-sincrement. Croyez-vous donc qu'il s'agisse, pour
le souverain absolu, de mettre les mains dans les coffres de l'tat, de
manier lui-mme les deniers publics. Ce luxe de prcautions est vraiment
puril. Est-ce que le danger est-l? Tant mieux, encore une fois, si les
fonds se recueillent, se meuvent et circulent avec la prcision
miraculeuse que vous m'avez annonce. Je compte justement faire servir 
la splendeur de mon rgne toutes ces merveilles de comptabilit, toutes
ces beauts organiques de la matire financire.


MONTESQUIEU.

Vous avez le _vis comica_. Ce qu'il y a de plus tonnant pour moi dans
vos thories financires, c'est qu'elles sont en contradiction formelle
avec ce que vous dites  cet gard dans le trait du prince, o vous
recommandez svrement, non pas seulement l'conomie en finances, mais
mme l'avarice[14].

    [14] Trait du Prince, p. 106, ch. XVI.


MACHIAVEL.

Si vous vous en tonnez, vous avez tort, car sous ce point de vue les
temps ne sont plus les mmes, et l'un de mes principes les plus
essentiels est de m'accommoder aux temps. Revenons et laissons d'abord
un peu de ct, je vous prie, ce que vous m'avez dit de votre chambre
des comptes: cette institution appartient-elle  l'ordre judiciaire?


MONTESQUIEU.

Non.


MACHIAVEL.

C'est donc un corps purement administratif. Je le suppose parfaitement
irrprochable. Mais la belle avance quand il a vrifi tous les comptes!
Empche-t-il que les crdits ne se votent, que les dpenses ne se
fassent? Ses arrts de vrification n'en apprennent pas plus sur la
situation que les budgets. C'est une chambre d'enregistrement sans
remontrance, c'est une institution ingnue, n'en parlons donc pas, je la
maintiens, sans inquitude, telle qu'elle peut tre.


MONTESQUIEU.

Vous la maintenez, dites-vous! Vous comptez donc toucher aux autres
parties de l'organisation financire?


MACHIAVEL.

Vous n'en doutiez pas, j'imagine. Est-ce qu'aprs un coup d'tat
politique, un coup d'tat financier n'est pas invitable? Est-ce que je
ne me servirai pas de la toute-puissance pour cela comme pour le reste?
Quelle est donc la vertu magique qui prserverait vos rglements
financiers? Je suis comme ce gant de je ne sais quel conte, que des
pygmes avaient charg d'entraves pendant son sommeil; en se relevant,
il les brisa sans s'en apercevoir. Au lendemain de mon avnement, il ne
sera mme pas question de voter le budget; je le dcrterai
extraordinairement, j'ouvrirai dictatorialement les crdits ncessaires
et je les ferai approuver par mon conseil d'tat.


MONTESQUIEU.

Et vous continuerez ainsi?


MACHIAVEL.

Non pas. Ds l'anne suivante je rentrerai dans la lgalit; car je
n'entends rien dtruire directement, je vous l'ai dit plusieurs fois
dj. On a rglement avant moi, je rglemente  mon tour. Vous m'avez
parl du vote du budget, par deux lois distinctes: je considre cela
comme une mauvaise mesure. On se rend bien mieux compte d'une situation
financire, quand on vote en mme temps le budget des recettes et le
budget des dpenses. Mon gouvernement est un gouvernement laborieux; il
ne faut pas que le temps si prcieux des dlibrations publiques se
perde en discussions inutiles. Dornavant le budget des recettes et
celui des dpenses seront compris dans une seule loi.


MONTESQUIEU.

Bien. Et la loi qui interdit d'ouvrir des crdits supplmentaires,
autrement que parmi vote pralable de la Chambre?


MACHIAVEL.

Je l'abroge; vous en comprenez assez la raison.


MONTESQUIEU.

Oui.


MACHIAVEL.

C'est une loi qui serait inapplicable sous tous les rgimes.


MONTESQUIEU.

Et la spcialit des crdits, le vote par chapitres?


MACHIAVEL.

Il est impossible de le maintenir: on ne votera plus le budget des
dpenses par chapitres, mais par ministres.


MONTESQUIEU.

Cela me parat gros comme une montagne, car le vote par ministre ne
donne pour chacun d'eux qu'un total  examiner. C'est se servir, pour
tamiser les dpenses publiques, d'un tonneau sans fond au lieu d'un
crible.


MACHIAVEL.

Cela n'est pas exact, car chaque crdit, port en bloc, prsente des
lments distincts, des chapitres comme vous dites; on les examinera si
l'on veut, mais on votera par ministre, avec facult de virements d'un
chapitre  un autre.


MONTESQUIEU.

Et de ministre  ministre?


MACHIAVEL.

Non, je ne vais pas jusque-l; je veux rester dans les limites de la
ncessit.


MONTESQUIEU.

Vous tes d'une modration accomplie, et vous croyez que ces innovations
financires ne jetteront pas l'alarme dans le pays?


MACHIAVEL.

Pourquoi voulez-vous qu'elles alarment plus que mes autres mesures
politiques?


MONTESQUIEU.

Mais parce que celles-ci touchent aux intrts matriels de tout le
monde.


MACHIAVEL.

Oh! ce sont-l des distinctions bien subtiles.


MONTESQUIEU.

Subtiles! je trouve le mot bien choisi. N'y mettez donc pas de subtilit
vous-mme, et dites simplement qu'un pays qui ne peut pas dfendre ses
liberts, ne peut pas dfendre son argent.


MACHIAVEL.

De quoi pourrait-on se plaindre, puisque j'ai conserv les principes
essentiels du droit public en matire financire? Est-ce que l'impt
n'est pas rgulirement tabli, rgulirement peru, les crdits
rgulirement vots? Est-ce qu'ici, comme ailleurs, tout ne s'appuie pas
sur la base du suffrage populaire? Non, sans doute, mon gouvernement
n'est pas rduit  l'indigence. Le peuple qui m'a acclam, non-seulement
souffre aisment l'clat du trne, mais il le veut, il le recherche dans
un prince qui est l'expression de sa puissance. Il ne hait rellement
qu'une chose, c'est la richesse de ses gaux.


MONTESQUIEU.

Ne vous chappez pas encore; vous n'tes pas au bout; je vous ramne
d'une main inflexible au budget. Quoi que vous disiez, son organisation
mme comprime le dveloppement de votre puissance. C'est un cadre qu'on
peut franchir, mais on ne le franchit qu' ses risques et prils. Il est
publi, on en connat les lments, il reste l comme le baromtre de la
situation.


MACHIAVEL.

Finissons-en donc sur ce point, puisque vous le voulez.




VINGTIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Le budget est un cadre, dites-vous; oui, mais c'est un cadre lastique
qui s'tend autant qu'on le veut. Je serai toujours au dedans, jamais au
dehors.


MONTESQUIEU.

Que voulez-vous dire?


MACHIAVEL.

Est-ce  moi qu'il appartient de vous apprendre comment les choses se
passent, mme dans les tats dont l'organisation budgtaire est pousse
 son plus haut point de perfection? La perfection consiste prcisment
 savoir sortir, par des artifices ingnieux, d'un systme de limitation
purement fictif en ralit.

Qu'est-ce que votre budget annuellement vot? Pas autre chose qu'un
rglement provisoire, qu'un aperu, par  peu prs, des principaux
vnements financiers. Jamais la situation n'est dfinitive qu'aprs
l'achvement des dpenses que la ncessit a fait natre pendant le
cours de l'anne. On reconnat, dans vos budgets, je ne sais combien
d'espces de crdits qui rpondent  toutes les ventualits possibles:
les crdits complmentaires, supplmentaires, extraordinaires,
provisoires, exceptionnels, que sais-je? Et chacun de ces crdits forme,
 lui seul, autant de budgets distincts. Or, voici comment les choses se
passent: le budget gnral, celui qui est vot au commencement de
l'anne, porte au total, je suppose, un crdit de 800 millions. Quand on
est arriv  la moiti de l'anne, les faits financiers ne rpondent
dj plus aux premires prvisions; alors on prsente aux Chambres ce
que l'on appelle un budget rectificatif, et ce budget ajoute 100
millions, 150 millions au chiffre primitif. Arrive ensuite le budget
supplmentaire: il y ajoute 50 ou 60 millions; vient enfin la
liquidation qui ajoute 15, 20 ou 30 millions. Bref,  la balance
gnrale des comptes, l'cart total est d'un tiers de la dpense prvue.
C'est sur ce dernier chiffre que survient, en forme d'homologation, le
vote lgislatif des Chambres. De cette manire, au bout de dix ans, on
peut doubler et mme tripler le budget.


MONTESQUIEU.

Que cette accumulation de dpenses puisse tre le rsultat de vos
amliorations financires, c'est ce dont je ne doute pas, mais rien de
semblable n'arrivera dans les tats o l'on vitera vos errements. Au
surplus, vous n'tes pas au bout: il faut bien, en dfinitive, que les
dpenses soient en quilibre avec les recettes; comment vous y
prendrez-vous?


MACHIAVEL.

Tout consiste ici, on peut le dire, dans l'art de grouper les chiffres
et dans certaines distinctions de dpenses,  l'aide desquelles on
obtient la latitude ncessaire. Ainsi, par exemple, la distinction entre
le budget ordinaire et le budget extraordinaire peut tre d'un grand
secours. A la faveur de ce mot _extraordinaire_ on fait passer assez
aisment certaines dpenses contestables et certaines recettes plus ou
moins problmatiques. J'ai, par exemple, ici 20 millions en dpenses; il
faut y faire face par 20 millions en recettes: je porte en recette une
indemnit de guerre de 20 millions, non encore perue, mais qui le sera
plus tard, ou bien encore je porte en recette une augmentation de 20
millions dans le produit des impts, qui sera ralise l'anne
prochaine. Voil pour les recettes; je ne multiplie pas les exemples.
Pour les dpenses, on peut recourir au procd contraire: au lieu
d'ajouter, on dduit. Ainsi, on dtachera, par exemple, du budget des
dpenses les frais de perception de l'impt.


MONTESQUIEU.

Et sous quel prtexte, je vous prie?


MACHIAVEL.

On peut dire, et avec raison, selon moi, que ce n'est pas une dpense de
l'tat. On peut encore, par la mme raison, ne pas faire figurer au
budget des dpenses ce que cote le service provincial et communal.


MONTESQUIEU.

Je ne discute rien de tout cela, vous pouvez le voir; mais que
faites-vous des recettes qui sont des dficits, et des dpenses que vous
liminez?


MACHIAVEL.

Le grand point, en cette matire, est la distinction entre le budget
ordinaire et le budget extraordinaire. C'est au budget extraordinaire
que doivent se reporter les dpenses qui vous proccupent.


MONTESQUIEU.

Mais enfin ces deux budgets se totalisent et le chiffre dfinitif de la
dpense apparat.


MACHIAVEL.

On ne doit pas totaliser; au contraire. Le budget ordinaire apparat
seul; le budget extraordinaire est une annexe  laquelle on pourvoit par
d'autres moyens.


MONTESQUIEU.

Et quels sont-ils?


MACHIAVEL.

Ne me faites pas anticiper. Vous voyez donc d'abord qu'il y a une
manire particulire de prsenter le budget, d'en dissimuler, au
besoin, l'lvation croissante. Il n'est pas de gouvernement qui ne soit
dans la ncessit d'en agir ainsi; il y a des ressources inpuisables
dans les pays industrieux, mais, comme vous le remarquiez, ces pays-l
sont avares, souponneux: ils disputent sur les dpenses les plus
ncessaires. La politique financire ne peut pas, plus que l'autre, se
jouer cartes sur table: on serait arrt  chaque pas; mais en
dfinitive, et grce, j'en conviens, au perfectionnement du systme
budgtaire, tout se retrouve, tout est class, et si le budget a ses
mystres, il a aussi ses clarts.


MONTESQUIEU.

Mais pour les initis seulement, sans doute. Je vois que vous ferez de
la lgislation financire un formalisme aussi impntrable que la
procdure judiciaire chez les Romains, au temps des douze tables. Mais
poursuivons. Puisque vos dpenses augmentent, il faut bien que vos
ressources croissent dans la mme proportion. Trouverez-vous, comme
Jules Csar, une valeur de deux milliards de francs dans les coffres de
l'tat, ou dcouvrirez-vous les sources du Potose?


MACHIAVEL.

Vos traits sont fort ingnieux; je ferai ce que font tous les
gouvernements possibles, j'emprunterai.


MONTESQUIEU.

C'est ici que je voulais vous amener. Il est certain qu'il est peu de
gouvernements qui ne soient dans la ncessit de recourir  l'emprunt;
mais il est certain aussi qu'ils sont obligs d'en user avec mnagement;
ils ne sauraient, sans immoralit et sans danger, grever les gnrations
 venir de charges exorbitantes et disproportionnes avec les ressources
probables. Comment se font les emprunts? par des missions de titres
contenant obligation de la part du gouvernement, de servir des rentes
proportionnes au capital qui lui est vers. Si l'emprunt est de 5 p.c.,
par exemple, l'tat, au bout de vingt ans, a pay une somme gale au
capital emprunt; au bout de quarante ans une somme double; au bout de
soixante ans une somme triple, et, nanmoins, il reste toujours dbiteur
de la totalit du mme capital. On peut ajouter que si l'tat augmentait
indfiniment sa dette, sans rien faire pour la diminuer, il serait
conduit a l'impossibilit d'emprunter ou  la faillite. Ces rsultats
sont faciles  saisir: il n'est pas de pays o chacun ne les comprenne.
Aussi les tats modernes ont-ils voulu apporter une limitation
ncessaire  l'accroissement des impts. Ils ont imagin,  cet effet,
ce que l'on a appel le systme de l'amortissement, combinaison vraiment
admirable par la simplicit et par le mode si pratique de son
excution. On a cre un fonds spcial, dont les ressources capitalises
sont destines  un rachat permanent de la dette publique, par fractions
successives; en sorte que toutes les fois que l'tat emprunte, il doit
doter le fonds d'amortissement d'un certain capital destin  teindre,
dans un temps donn, la nouvelle crance. Vous voyez que ce mode de
limitation est indirect, et c'est ce qui fait sa puissance. Au moyen de
l'amortissement, la nation dit  son gouvernement: vous emprunterez si
vous y tes forc, soit, mais vous devrez toujours vous proccuper de
faire face  la nouvelle obligation que vous contractez en mon nom.
Quand on est sans cesse oblig d'amortir, on y regarde  deux fois avant
d'emprunter. Si vous amortissez rgulirement, je vous passe vos
emprunts.


MACHIAVEL.

Et pourquoi voulez-vous que j'amortisse, je vous prie? Quels sont les
tats o l'amortissement a lieu d'une manire rgulire? En Angleterre
mme il est suspendu; l'exemple tombe de haut, j'imagine: ce qui ne se
fait nulle part, ne peut pas se faire.


MONTESQUIEU.

Ainsi vous supprimez l'amortissement?


MACHIAVEL.

Je n'ai pas dit cela, tant s'en faut; je laisserai fonctionner ce
mcanisme, et mon gouvernement emploiera les fonds qu'il produit; cette
combinaison prsentera un grand avantage. Lors de la prsentation du
budget, on pourra, de temps en temps, faire figurer en recette le
produit de l'amortissement de l'anne suivante.


MONTESQUIEU.

Et l'anne suivante il figurera en dpenses.


MACHIAVEL.

Je n'en sais rien, cela dpendra des circonstances, car je regretterai
beaucoup que cette institution financire ne puisse pas marcher plus
rgulirement. Mes ministres s'expliqueront  cet gard d'une manire
extrmement douloureuse. Mon Dieu, je ne prtends pas que, sous le
rapport financier, mon administration n'aura pas quelques cts
critiquables, mais, quand les faits sont bien prsents, on passe sur
beaucoup de choses. L'Administration des finances est pour beaucoup
aussi, ne l'oubliez pas, _une affaire de presse_.


MONTESQUIEU.

Qu'est-ce que ceci?


MACHIAVEL.

Ne m'avez-vous pas dit que l'essence mme du budget tait la publicit?


MONTESQUIEU.

Oui.


MACHIAVEL.

Eh bien, les budgets ne sont-ils pas accompagns de comptes rendus, de
rapports, de documents officiels de toutes les faons? Que de
ressources ces communications publiques ne donnent-elles pas au
souverain, quand il est entour d'hommes habiles! Je veux que mon
ministre des finances parle la langue des chiffres avec une admirable
clart et que son style littraire, d'ailleurs, soit d'une puret
irrprochable.

Il est bon de rpter sans cesse ce qui est vrai, c'est que la gestion
des deniers publics se fait actuellement  la lumire du jour.

Cette proposition incontestable doit tre prsente sous mille formes;
je veux qu'on crive des phrases comme celle-ci:

Notre systme de comptabilit, fruit d'une longue exprience, se
distingue par la clart et la certitude de ses procds. Il met obstacle
aux abus et ne donne  personne, depuis le dernier des fonctionnaires
_jusqu'au chef de l'tat lui-mme_, le moyen de dtourner la somme la
plus minime de sa destination, ou d'en faire un emploi irrgulier.

On tiendrait votre langage: comment faire mieux? et l'on dirait:

L'excellence du systme financier repose sur deux bases: _contrle_ et
_publicit_. Le contrle qui empche qu'un seul denier puisse sortir des
mains des contribuables pour entrer dans les caisses publiques, passer
d'une caisse  une autre caisse, et en sortir pour aller entre les
mains d'un crancier de l'tat, sans que la lgitimit de sa
perception, la rgularit de ses mouvements, la lgitimit de son
emploi, en soient contrls par des agents responsables, vrifis
judiciairement par des magistrats inamovibles, et dfinitivement
sanctionns dans les comptes lgislatifs de la Chambre.


MONTESQUIEU.

O Machiavel! vous raillez toujours, mais votre raillerie a quelque chose
d'infernal.


MACHIAVEL.

Vous oubliez o nous sommes.


MONTESQUIEU.

Vous dfiez le ciel.


MACHIAVEL.

Dieu sonde les coeurs.


MONTESQUIEU.

Poursuivez.


MACHIAVEL.

Au commencement de l'anne budgtaire, le surintendant des finances
s'noncera ainsi:

Rien n'altre, jusqu'ici, les prvisions du budget actuel. Sans se
faire d'illusions, on a les plus srieuses raisons d'esprer que, pour
la premire fois depuis bien des annes, le budget, malgr le service
des emprunts, prsentera, en fin de compte, un quilibre rel. Ce
rsultat si dsirable, obtenu dans des temps exceptionnellement
difficiles, est la meilleure des preuves que le mouvement ascendant de
la fortune publique ne s'est jamais ralenti.

Est-ce bien dict?


MONTESQUIEU.

Poursuivez.


MACHIAVEL.

A ce propos l'on parlera de l'amortissement, qui vous proccupait tout 
l'heure, et l'on dira:

L'amortissement va bientt fonctionner. Si le projet que l'on a conu 
cet gard venait  se raliser, si les revenus de l'tat continuaient 
progresser, il ne serait pas impossible que, dans le budget qui sera
prsent dans cinq ans, les comptes publics ne se soldassent par un
excdant de recettes.


MONTESQUIEU.

Vos esprances sont  long terme; mais  propos de l'amortissement, si,
aprs avoir promis de le mettre en fonction, on n'en fait rien, que
direz-vous?


MACHIAVEL.

On dira que le moment n'avait pas t bien choisi, qu'il faut attendre
encore. On peut aller beaucoup plus loin: des conomistes recommandables
contestent  l'amortissement une efficacit relle. Ces thories, vous
les connaissez; je puis vous les rappeler.


MONTESQUIEU.

C'est inutile.


MACHIAVEL.

On fait publier ces thories par les journaux non officiels, on les
insinue soi-mme, enfin un jour on peut les avouer plus hautement.


MONTESQUIEU.

Comment! aprs avoir reconnu auparavant l'efficacit de l'amortissement,
et en avoir exalt les bienfaits!


MACHIAVEL.

Mais, est-ce que les donnes de la science ne changent pas? est-ce qu'un
gouvernement clair ne doit pas suivre, peu  peu, les progrs
conomiques de son sicle?


MONTESQUIEU.

Rien de plus premptoire. Laissons l'amortissement. Quand vous n'aurez
pu tenir aucune de vos promesses, quand vous vous trouverez dbord par
les dpenses, aprs avoir fait entrevoir des excdants de recettes, que
direz-vous?


MACHIAVEL.

Au besoin, on en conviendra hardiment. Cette franchise honore les
gouvernements et touche les peuples, quand elle mane d'un pouvoir fort.
Mais, en revanche, mon ministre des finances s'attachera  enlever toute
signification  l'lvation du chiffre des dpenses. Il dira, ce qui est
vrai: C'est que la pratique financire dmontre que les dcouverts ne
sont jamais entirement confirms; qu'une certaine quantit de
ressources nouvelles surviennent d'ordinaire dans le cours de l'anne,
notamment par l'accroissement du produit des impts; qu'une portion
considrable, d'ailleurs, des crdits vots, n'ayant pas reu d'emploi,
se trouvera annule.


MONTESQUIEU.

Cela arrivera-t-il?


MACHIAVEL.

Quelquefois il y a, vous le savez, en finances des mots tout faits, des
phrases strotypes, qui font beaucoup d'effet sur le public, le
calment, le rassurent.

Ainsi, en prsentant avec art telle ou telle dette passive, on dit: _ce
chiffre n'a rien d'exorbitant;--il est normal, il est conforme aux
antcdents budgtaires;--le chiffre de la dette flottante n'a rien que
de trs-rassurant_. Il y a une foule de locutions semblables dont je ne
vous parle pas parce qu'il est d'autres artifices pratiques, plus
importants, sur lesquels je dois appeler votre attention.

D'abord, dans tous les documents officiels il est ncessaire d'insister
sur le dveloppement de la prosprit, de l'activit commerciale et du
_progrs toujours croissant de la consommation_.

Le contribuable s'meut moins de la disproportion des budgets, quand on
lui rpte ces choses, et on peut les lui rpter  satit, sans que
jamais il s'en dfie, tant les critures authentiques produisent un
effet magique sur l'esprit des sots bourgeois. Lorsque l'quilibre des
budgets est rompu et que l'on veut, pour l'anne suivante, prparer
l'esprit public  quelque mcompte, on dit  l'avance, dans un rapport,
l'_anne prochaine le dcouvert ne sera que de tant._

Si le dcouvert est infrieur aux prvisions, c'est un vritable
triomphe; s'il est suprieur, on dit: _le dficit a t plus grand
qu'on ne l'avait prvu, mais il s'tait lev  un chiffre suprieur
l'anne prcdente;_ de compte fait, la situation est meilleure, car on
a dpens moins et cependant on a travers des circonstances
exceptionnellement difficiles: la guerre, la disette, les pidmies, des
crises de subsistances imprvues, etc.

Mais, l'anne prochaine, l'augmentation des recettes permettra, suivant
toute probabilit, d'atteindre un quilibre depuis si longtemps dsir:
la dette sera rduite, le budget _convenablement balanc_. Ce progrs
continuera, on peut l'esprer, et, sauf des vnements extraordinaires,
l'quilibre deviendra l'habitude de nos finances, comme il en est la
rgle.


MONTESQUIEU.

C'est de la haute comdie; l'habitude sera comme la rgle, elle ne se
prendra jamais, car j'imagine que, sous votre rgne, il y aura toujours
quelque circonstance extraordinaire, quelque guerre, quelque crise de
subsistances.


MACHIAVEL.

Je ne sais pas s'il y aura des crises de subsistances; ce qui est
certain, c'est que je tiendrai trs-haut le drapeau de la dignit
nationale.


MONTESQUIEU.

C'est bien le moins que vous puissiez faire. Si vous recueillez de la
gloire, on ne doit pas vous en savoir gr, car elle n'est, entre vos
mains, qu'un moyen de gouvernement: ce n'est pas elle qui amortira les
dettes de votre tat.




VINGT ET UNIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je crains que vous n'ayez quelque prjug  l'gard des emprunts; ils
sont prcieux  plus d'un titre: ils attachent les familles au
gouvernement; ce sont d'excellents placements pour les particuliers, et
les conomistes modernes reconnaissent formellement aujourd'hui que,
loin d'appauvrir les tats, les dettes publiques les enrichissent.
Voulez-vous me permettre de vous expliquer comment?


MONTESQUIEU.

Non, car je crois connatre ces thories-l. Comme vous parlez toujours
d'emprunter et jamais de rembourser, je voudrais savoir d'abord  qui
vous demanderez tant de capitaux, et  propos de quoi vous les
demanderez.


MACHIAVEL.

Les guerres extrieures sont, pour cela, d'un grand secours. Dans les
grands tats, elles permettent d'emprunter 5 ou 600 millions; on fait
en sorte de n'en dpenser que la moiti ou les deux tiers, et le reste
trouve sa place dans le Trsor, pour les dpenses de l'intrieur.


MONTESQUIEU.

Cinq ou six cent millions, dites-vous! Et quels sont les banquiers des
temps modernes qui peuvent ngocier des emprunts dont le capital serait,
 lui seul, toute la fortune de certains tats?


MACHIAVEL.

Ah! vous en tes encore  ces procds rudimentaires de l'emprunt?
C'est, permettez-moi de vous le dire, presque de la barbarie, en matire
d'conomie financire. On n'emprunte plus aujourd'hui aux banquiers.


MONTESQUIEU.

Et  qui donc?


MACHIAVEL.

An lieu de passer des marchs avec des capitalistes, qui s'entendent
pour djouer les enchres et dont le petit nombre annihile la
concurrence, on s'adresse  tous ses sujets: aux riches, aux pauvres,
aux artisans, aux commerants,  quiconque a un denier de disponible; on
ouvre enfin ce qui s'appelle une souscription publique, et pour que
chacun puisse acheter des rentes, on les divise par coupons de
trs-petites sommes. On vend depuis 10 francs de rente, 5 francs de
rente jusqu' cent mille francs, un million de rentes. Le lendemain de
leur mission la valeur de ces titres est en hausse, fait prime, comme
on dit: on le sait, et l'on se rue de tous cts pour en acheter; on dit
que c'est du dlire. En quelques jours les coffres du Trsor regorgent;
on reoit tant d'argent qu'on ne sait o le mettre; cependant on
s'arrange pour le prendre, parce que si la souscription dpasse le
capital des rentes mises, on peut se mnager un grand effet sur
l'opinion.


MONTESQUIEU.

Ah!


MACHIAVEL.

On rend aux retardataires leur argent. On fait cela  grand bruit, 
grand renfort de presse. C'est le coup de thtre mnag. L'excdant
s'lve quelquefois  deux ou trois cent millions: vous jugez  quel
point l'esprit public est frapp de cette confiance du pays dans le
gouvernement.


MONTESQUIEU.

Confiance qui se mle  un esprit d'agiotage effrn,  ce que
j'entrevois. J'avais entendu parler, en effet, de cette combinaison,
mais tout, dans votre bouche, est vraiment fantasmagorique. Eh bien,
soit, vous avez de l'argent plein les mains, mais....


MACHIAVEL.

J'en aurais plus encore que vous ne pensez, car, chez les nations
modernes, il y a de grandes institutions de banque qui peuvent prter
directement  l'tat 100 et 200 millions au taux ordinaire; les grandes
villes peuvent prter aussi. Chez ces mmes nations il y a d'autres
institutions que l'on appelle institutions de prvoyance: ce sont des
caisses d'pargne, des caisses de secours, des caisses de retraite.
L'tat a l'habitude d'exiger que leurs capitaux, qui sont immenses, qui
peuvent s'lever quelquefois  5 ou 600 millions, soient verss dans le
Trsor public o ils fonctionnent avec la masse commune, moyennant de
faibles intrts pays  ceux qui les dposent.

De plus, les gouvernements peuvent se procurer des fonds exactement
comme les banquiers. Ils dlivrent sur leur caisse des bons  vue pour
des sommes de deux ou trois cent millions, sortes de lettres de change
sur lesquelles on se jette avant qu'elles n'entrent en circulation.


MONTESQUIEU.

Permettez-moi donc de vous arrter: vous ne parlez que d'emprunter ou de
tirer des lettres de change; ne vous proccuperez-vous jamais de payer
quelque chose?


MACHIAVEL.

Il est bon de vous dire encore que l'on peut, en cas de besoin, vendre
les domaines de l'tat.


MONTESQUIEU.

Ah, vous vous vendez maintenant! mais ne vous proccuperez-vous pas de
payer enfin?


MACHIAVEL.

Sans aucun doute; il est temps de vous dire maintenant comment on fait
face au passif.


MONTESQUIEU.

Vous dites, _on fait face au passif_: je voudrais une expression plus
exacte.


MACHIAVEL.

Je me sers de cette expression parce que je la crois d'une exactitude
relle. On ne peut pas toujours teindre le passif, mais on peut lui
faire face; le mot est mme trs-nergique, car le passif est un ennemi
redoutable.


MONTESQUIEU.

Eh bien, comment lui ferez-vous face?


MACHIAVEL.

A cet gard les moyens sont trs-varis: il y a d'abord l'impt.


MONTESQUIEU.

C'est--dire le passif employ  payer le passif.


MACHIAVEL.

Vous me parlez en conomiste et non en financier. Ne confondez pas. Avec
le produit d'une taxe on peut rellement payer. Je sais que l'impt fait
crier; si celui que l'on a tabli gne, on en trouve un autre, ou l'on
rtablit le mme sous un autre nom. Il y a un grand art, vous le savez,
 trouver les points vulnrables de la matire imposable.


MONTESQUIEU.

Vous l'aurez bientt crase, j'imagine.


MACHIAVEL.

Il y a d'autres moyens: il y a ce que l'on appelle la conversion.


MONTESQUIEU.

Ah! ah!


MACHIAVEL.

Ceci est relatif  la dette que l'on appelle consolide, c'est--dire 
celle qui provient de l'mission des emprunts. On dit aux rentiers de
l'tat, par exemple: jusqu' ce jour je vous ai pay 5 p.c. de votre
argent; c'tait le taux de votre rente. J'entends ne plus vous payer que
le 4 1/2 ou le 4 p.c. Consentez  cette rduction ou recevez le
remboursement du capital que vous m'avez prt.


MONTESQUIEU.

Mais si l'on rend rellement l'argent, je trouve le procd encore assez
honnte.


MACHIAVEL.

Sans doute on le rend, si on le rclame; mais trs-peu s'en soucient;
les rentiers ont leurs habitudes; leurs fonds sont placs; ils ont
confiance dans l'tat; ils aiment mieux un revenu moindre et un
placement sr. Si tout le monde demandait son argent il est vident que
le Trsor serait pris au lacet. Cela n'arrive jamais et l'on se
dbarrasse par ce moyen d'un passif de plusieurs centaines de millions.


MONTESQUIEU.

C'est un expdient immoral, quoi qu'on dise; un emprunt forc qui
dprime la confiance publique.


MACHIAVEL.

Vous ne connaissez pas les rentiers. Voici une autre combinaison
relative  un autre genre de dette. Je vous disais tout  l'heure que
l'tat avait  sa disposition les fonds des caisses de prvoyance et
qu'il s'en servait en payant le loyer, sauf  les rendre  premire
rquisition. Si, aprs les avoir longtemps manis, il n'est plus en
mesure de les rendre, il consolide la dette qui flotte dans ses mains.


MONTESQUIEU.

Je sais ce que cela signifie; l'tat dit aux dposants: Vous voulez
votre argent, je ne l'ai plus; voil de la rente.


MACHIAVEL.

Prcisment, et il consolide de la mme manire toutes les dettes
auxquelles il ne peut plus suffire. Il consolide les bons du Trsor, les
dettes contractes envers les villes, envers les banques, enfin toutes
celles qui forment ce que l'on appelle trs-pittoresquement la dette
flottante, parce qu'elle se compose de crances qui n'ont point
d'assiette dtermine et qui sont  une chance plus ou moins
rapproche.


MONTESQUIEU.

Vous avez de singuliers moyens de librer l'tat.


MACHIAVEL.

Que pouvez-vous me reprocher si je ne fais que ce que font les autres?


MONTESQUIEU.

Oh! si tout le monde le fait, il faudrait tre bien dur, effectivement,
pour le reprocher  Machiavel.


MACHIAVEL.

Je ne vous indique seulement pas la millime partie des combinaisons que
l'on peut employer. Loin de redouter l'accroissement des rentes
perptuelles, je voudrais que la fortune publique entire ft en rentes;
je ferais en sorte que les villes, les communes, les tablissements
publics convertissent en rentes leurs immeubles ou leurs capitaux
mobiliers. C'est l'intrt mme de ma dynastie qui me commanderait ces
mesures financires. Il n'y aurait pas dans mon royaume un cu qui ne
tnt par un fil  mon existence.


MONTESQUIEU.

Mais  ce point de vue mme,  ce point de vue fatal, atteindrez-vous
votre but? Ne marchez-vous pas, de la manire la plus directe,  votre
ruine  travers la ruine de l'tat? Ne savez-vous pas que chez toutes
les nations de l'Europe il y a de vastes marchs de fonds publics, o la
prudence, la sagesse, la probit des gouvernements est mise 
l'enchre? A la manire dont vous dirigez vos finances, vos fonds
seraient repousss avec perte des marchs trangers et ils tomberaient
aux plus bas cours, mme  la Bourse de votre royaume.


MACHIAVEL.

C'est une erreur flagrante. Un gouvernement glorieux, comme serait le
mien, ne peut que jouir d'un grand crdit  l'extrieur. A l'intrieur,
sa vigueur dominerait les apprhensions. Au surplus je ne voudrais pas
que le crdit de mon tat dpendt des transes de quelques marchands de
suif; je dominerais la Bourse par la Bourse.


MONTESQUIEU.

Qu'est-ce encore?


MACHIAVEL.

J'aurais de gigantesques tablissements de crdit institus en apparence
pour prter  l'industrie, mais dont la fonction la plus relle
consisterait  soutenir la rente. Capables de jeter pour 400 ou 500
millions de titres sur la place, ou de rarfier le march dans les mmes
proportions, ces monopoles financiers seraient toujours matres des
cours. Que dites-vous de cette combinaison?


MONTESQUIEU.

Les bonnes affaires que vos ministres, vos favoris, vos matresses vont
faire dans ces maisons-l! Votre gouvernement va donc jouer  la bourse
avec les secrets de l'tat?


MACHIAVEL.

Que dites-vous!


MONTESQUIEU.

Expliquez donc autrement l'existence de ces maisons. Tant que vous
n'avez t que sur le terrain des doctrines, on pouvait se tromper sur
le vritable nom de votre politique, depuis que vous en tes aux
applications, on ne le peut plus. Votre gouvernement sera unique dans
l'histoire; on ne pourra jamais le calomnier.


MACHIAVEL.

Si quelqu'un dans mon royaume s'avisait de dire ce que vous laissez
entendre, il disparatrait comme par l'effet de la foudre.


MONTESQUIEU.

La foudre est un bel argument; vous tes heureux de l'avoir  votre
disposition. En avez-vous fini avec les finances?


MACHIAVEL.

Oui.


MONTESQUIEU.

L'heure s'avance  grands pas.




IVe PARTIE.




VINGT-DEUXIME DIALOGUE.


MONTESQUIEU.

Avant de vous avoir entendu, je ne connaissais bien _ni l'esprit des
lois, ni l'esprit des finances_. Je vous suis redevable de m'avoir
enseign l'un et l'autre. Vous avez entre les mains la plus grande
puissance des temps modernes, l'argent. Vous pouvez vous en procurer 
peu prs autant que vous voulez. Avec de si prodigieuses ressources vous
allez faire de grandes choses, sans doute; c'est le cas de montrer enfin
_que le bien peut sortir du mal_.


MACHIAVEL.

C'est ce que j'entends vous montrer en effet.


MONTESQUIEU.

Eh bien, voyons.


MACHIAVEL.

Le plus grand de mes bienfaits sera d'abord d'avoir donn la paix
intrieure  mon peuple. Sous mon rgne les mauvaises passions sont
comprimes, _les bons se rassurent et les mchants tremblent_. J'ai
rendu  un pays dchir avant moi par les factions, la libert, la
dignit, la force.


MONTESQUIEU.

Aprs avoir chang tant de choses, n'en seriez-vous pas venu  changer
le sens des mots?


MACHIAVEL.

La libert ne consiste pas dans la licence, pas plus que la dignit et
la force ne consistent dans l'insurrection et le dsordre. Mon empire
paisible au dedans, sera glorieux au dehors.


MONTESQUIEU.

Comment?


MACHIAVEL.

Je ferai la guerre dans les quatre parties du monde. Je franchirai les
Alpes, comme Annibal; je guerroierai dans l'Inde, comme Alexandre; dans
la Lybie, comme Scipion; j'irai de l'Atlas au Taurus, des bords du Gange
au Mississipi, du Mississipi au fleuve Amour. La grande muraille de la
Chine tombera devant mon nom; mes lgions victorieuses dfendront, 
Jrusalem, le tombeau du Sauveur;  Rome, le vicaire de Jsus-Christ;
leurs pas fouleront au Prou la poussire des Incas, en gypte les
cendres de Ssostris; en Msopotamie celles de Nabuchodonosor.
Descendant de Csar, d'Auguste et de Charlemagne, je vengerai, sur les
bords du Danube, la dfaite de Varus; sur les bords de l'Adige, la
droute de Cannes; sur la Baltique, les outrages des Normands.


MONTESQUIEU.

Daignez vous arrter, je vous conjure. Si vous vengez ainsi les dfaites
de tous les grands capitaines, vous n'y suffirez pas. Je ne vous
comparerai pas  Louis XIV,  qui Boileau disait: _Grand roi cesse de
vaincre ou je cesse d'crire_; cette comparaison vous humilierait. Je
vous accorde qu'aucun hros de l'antiquit ou des temps modernes, ne
saurait tre mis en parallle avec vous.

Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit: La guerre en elle-mme est un
mal; elle sert dans vos mains  faire supporter un mal plus grand
encore, la servitude; mais o donc est, dans tout ceci, le bien que vous
m'avez promis de faire?


MACHIAVEL.

Ce n'est pas ici le cas d'quivoquer; la gloire est dj par elle-mme
un grand bien; c'est le plus puissant des capitaux accumuls; un
souverain qui a de la gloire a tout le reste. Il est la terreur des
tats voisins, l'arbitre de l'Europe. Son crdit s'impose
invinciblement, car, quoi que vous ayez dit sur la strilit des
victoires, la force n'abdique jamais ses droits. On simule des guerres
d'ides, on fait talage de dsintressement et, un beau jour, on finit
trs-bien par s'emparer d'une province que l'on convoite et par imposer
un tribut de guerre aux vaincus.


MONTESQUIEU.

Mais, permettez, dans ce systme-l on fait parfaitement bien d'en agir
ainsi, si on le peut; sans cela, le mtier militaire serait par trop
niais.


MACHIAVEL.

A la bonne heure! vous voyez que nos ides commencent  se rapprocher un
peu.


MONTESQUIEU.

Oui, comme l'Atlas et le Taurus. Voyons les autres grandes choses de
votre rgne.


MACHIAVEL.

Je ne ddaigne pas autant que vous paraissez le croire un parallle avec
Louis XIV. J'aurais plus d'un trait avec ce monarque; comme lui je
ferais des constructions gigantesques; cependant, sous ce rapport, mon
ambition irait bien plus loin que la sienne et que celle des plus fameux
potentats; je voudrais montrer au peuple que les monuments dont la
construction exigeait autrefois des sicles, je les rebtis, moi, en
quelques annes. Les palais des rois mes prdcesseurs tomberaient sous
le marteau des dmolisseurs pour se relever rajeunis par des formes
nouvelles; je renverserais des villes entires, pour les reconstruire
sur des plans plus rguliers, pour obtenir de plus belles perspectives.
Vous ne pouvez pas vous imaginer  quel point les constructions
attachent les peuples aux monarques. On pourrait dire qu'ils pardonnent
aisment qu'on dtruise leurs lois  la condition qu'on leur btisse des
maisons. Vous verrez d'ailleurs, dans un instant, que les constructions
servent  des objets particulirement importants.


MONTESQUIEU.

Aprs les constructions, que ferez-vous?


MACHIAVEL.

Vous allez bien vite: le nombre des grandes actions n'est pas illimit.
Veuillez donc me dire, je vous prie, si, depuis Ssostris jusqu' Louis
XIV, jusqu' Pierre Ier, les deux points cardinaux des grands rgnes
n'ont pas t la guerre et les constructions.


MONTESQUIEU.

C'est vrai, mais on voit pourtant des souverains absolus qui se sont
proccups de donner de bonnes lois, d'amliorer les moeurs, d'y
introduire la simplicit et la dcence. On en a vu qui se sont
proccups de l'ordre dans les finances, de l'conomie; qui ont song 
laisser aprs eux l'ordre, la paix, des institutions durables,
quelquefois mme la libert.


MACHIAVEL.

Oh! tout cela se fera. Vous voyez bien que, d'aprs vous-mme, les
souverains absolus ont du bon.


MONTESQUIEU.

Hlas! pas trop. Essayez de me prouver le contraire, cependant.

Avez-vous quelque bonne chose  me dire?


MACHIAVEL.

Je donnerais  l'esprit d'entreprise un essor prodigieux; mon rgne
serait le rgne des affaires. Je lancerais la spculation dans des voies
nouvelles et jusqu'alors inconnues. Mon administration desserrerait mme
quelques-uns de ses anneaux. J'affranchirais de la rglementation une
foule d'industries: les bouchers, les boulangers et les entrepreneurs de
thtres seraient libres.


MONTESQUIEU.

Libres de faire quoi?

MACHIAVEL

Libres de faire du pain, libres de vendre de la viande et libres
d'organiser des entreprises thtrales, sans la permission de
l'autorit.


MONTESQUIEU.

Je ne sais ce que cela signifie. La libert de l'industrie est de droit
commun chez les peuples modernes. N'avez-vous rien de mieux 
m'apprendre?


MACHIAVEL.

Je m'occuperais constamment du sort du peuple. Mon gouvernement lui
procurerait du travail.


MONTESQUIEU.

Laissez le peuple en trouver de lui-mme, cela vaudra mieux. Les
pouvoirs politiques n'ont pas le droit de faire de la popularit avec
les deniers de leurs sujets. Les revenus publics ne sont pas autre chose
qu'une cotisation collective, dont le produit ne doit servir qu' des
services gnraux; les classes ouvrires que l'on habitue  compter sur
l'tat, tombent dans l'avilissement; elles perdent leur nergie, leur
lan, leur fonds d'industrie intellectuelle. Le salariat par l'tat les
jette dans une sorte de servage, dont elles ne peuvent plus se relever
qu'en dtruisant l'tat lui-mme. Vos constructions engloutissent des
sommes normes dans des dpenses improductives; elles rarfient les
capitaux, tuent la petite industrie, anantissent le crdit dans les
couches infrieures de la socit. La faim est au bout de toutes vos
combinaisons. Faites des conomies, et vous btirez aprs. Gouvernez
avec modration, avec justice, gouvernez le moins possible et le peuple
n'aura rien  vous demander parce qu'il n'aura pas besoin de vous.


MACHIAVEL.

Ah! que vous envisagez d'un oeil froid les misres du peuple! Les
principes de mon gouvernement sont bien autres; je porte dans mon coeur
les tres souffrants, les petits. Je m'indigne quand je vois les riches
se procurer des jouissances inaccessibles au plus grand nombre. Je ferai
tout ce que je pourrai pour amliorer la condition matrielle des
travailleurs, des manoeuvres, de ceux qui plient sous le poids de la
ncessit sociale.


MONTESQUIEU.

Eh bien, commencez donc par leur donner les ressources que vous affectez
aux moluments de vos grands dignitaires, de vos ministres, de vos
personnages consulaires. Rservez-leur les largesses que vous prodiguez
sans compter  vos pages,  vos courtisans,  vos matresses.

Faites mieux, dposez la pourpre dont la vue est un affront  l'galit
des hommes. Dbarrassez-vous des titres de Majest, d'Altesse,
d'Excellence, qui entrent dans les oreilles orgueilleuses comme des fers
aigus. Appelez-vous protecteur comme Cromwell, mais ayez les actes des
aptres; allez vivre dans la chaumire du pauvre, comme Alfred le Grand,
coucher dans les hpitaux, vous tendre sur le lit des malades comme
saint Louis. Il est trop facile de faire de la charit vanglique quand
on passe sa vie au milieu des festins, quand on repose le soir dans des
lits somptueux, avec de belles dames, quand,  son coucher et  son
lever, on a de grands personnages qui s'empressent  vous mettre la
chemise. Soyez pre de famille et non despote, patriarche et non
prince.

Si ce rle ne vous va pas, soyez chef d'une Rpublique dmocratique,
donnez la libert, introduisez-la dans les moeurs, de vive force, si
c'est votre temprament. Soyez Lycurgue, soyez Agsilas, soyez un
Gracque, mais je ne sais ce que c'est que cette molle civilisation o
tout flchit, o tout se dcolore  ct du prince, o tous les esprits
sont jets dans le mme moule, toutes les mes dans le mme uniforme; je
comprends qu'on aspire  rgner sur des hommes mais non sur des
automates.


MACHIAVEL.

Voil un dbordement d'loquence que je ne puis pas arrter. C'est avec
ces phrases-l qu'on renverse les gouvernements.


MONTESQUIEU.

Hlas! Vous n'avez jamais d'autre proccupation que celle de vous
maintenir. Pour mettre  l'preuve votre amour du bien public, on
n'aurait qu' vous demander de descendre du trne au nom du salut de
l'tat. Le peuple, dont vous tes l'lu n'aurait qu' vous exprimer sa
volont  cet gard pour savoir le cas que vous faites de sa
souverainet.


MACHIAVEL.

Quelle trange question! N'est-ce pas pour son bien que je lui
rsisterais?


MONTESQUIEU.

Qu'en savez-vous? Si le peuple est au-dessus de vous, de quel droit
subordonnez-vous sa volont  la vtre? Si vous tes librement accept,
si vous tes non pas juste, mais seulement ncessaire, pourquoi
attendez-vous tout de la force et rien de la raison? Vous faites bien de
trembler sans cesse pour votre rgne, car vous tes de ceux qui durent
un jour.


MACHIAVEL.

Un jour! je durerai toute ma vie, et mes descendants peut-tre aprs
moi. Vous connaissez mon systme politique, conomique, financier.
Voulez-vous connatre les derniers moyens  l'aide desquels je pousserai
jusqu'aux dernires couches du sol les racines de ma dynastie?


MONTESQUIEU.

Non.


MACHIAVEL.

Vous refusez de m'entendre, vous tes vaincu; vous, vos principes, votre
cole et votre sicle.


MONTESQUIEU.

Vous insistez, parlez, mais que cet entretien soit le dernier.




VINGT-TROISIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je ne rponds  aucun de vos mouvements oratoires. Les entranements
d'loquence n'ont que faire ici. Dire  un souverain: voudriez-vous
descendre de votre trne pour le bonheur de votre peuple, n'est-ce pas
folie? Lui dire encore: puisque vous tes une manation du suffrage
populaire, confiez-vous  ces fluctuations, laissez-vous discuter,
est-ce possible? Est-ce que tout pouvoir constitu n'a pas pour premire
loi de se dfendre, non pas seulement dans son intrt, mais dans
l'intrt du peuple qu'il gouverne? N'ai-je pas fait le plus grand
sacrifice qu'il soit possible de faire aux principes d'galit des temps
modernes? Un gouvernement issu du suffrage universel, n'est-il pas, en
dfinitive, l'expression de la volont du plus grand nombre? vous me
direz que ce principe est destructeur des liberts publiques; qu'y
puis-je faire? Quand ce principe est entr dans les moeurs,
connaissez-vous le moyen de l'en arracher? Et, s'il n'en peut tre
arrach, connaissez-vous un moyen de le raliser dans les grandes
Socits europennes, autrement que par le bras d'un seul homme. Vous
tes svre sur les moyens de gouvernement: indiquez-moi un autre mode
d'excution, et, s'il n'y en a pas d'autre que le pouvoir absolu,
dites-moi comment ce pouvoir peut se sparer des imperfections spciales
auxquelles son principe le condamne.

Non, je ne suis pas un saint Vincent de Paule, car mes sujets ont
besoin, non pas d'une me vanglique, mais d'un bras; je ne suis non
plus ni un Agsilas, ni un Lycurgue, ni un Gracque, parce que je ne suis
ni chez des Spartiates, ni chez des Romains; je suis au sein de socits
voluptueuses, qui allient la fureur des plaisirs  celle des armes, les
transports de la force avec ceux des sens, qui ne veulent plus
d'autorit divine, plus d'autorit paternelle, plus de frein religieux.
Est-ce moi qui ai cr le monde au milieu duquel je vis? je suis tel,
parce qu'il est tel. Aurais-je la puissance d'arrter sa pente? Non, je
ne peux que prolonger sa vie parce qu'elle se dissoudrait plus vite
encore si elle tait livre  elle-mme. Je prends cette socit par ses
vices, parce qu'elle ne me prsente que des vices; si elle avait des
vertus, je la prendrais par ses vertus.

Mais si d'austres principes peuvent insulter  ma puissance, est-ce
donc qu'ils peuvent mconnatre les services rels que je rends, mon
gnie et mme ma grandeur?

Je suis le bras, je suis l'pe des Rvolutions qu'gare le souffle
avant-coureur de la destruction finale. Je contiens des forces insenses
qui n'ont d'autre mobile, au fond, que la brutalit des instincts, qui
courent  la rapine sous le voile des principes. Si je discipline ces
forces, si j'en arrte l'expansion dans ma patrie, ne ft-ce qu'un
sicle, n'ai-je pas bien mrit d'elle? ne puis-je mme prtendre  la
reconnaissance des tats europens qui tournent les yeux vers moi, comme
vers l'Osiris qui, seul, a la puissance de captiver ces foules
frmissantes? Portez donc vos yeux plus haut et inclinez-vous devant
celui qui porte  son front le signe fatal de la prdestination humaine.


MONTESQUIEU.

Ange exterminateur, petit-fils de Tamerlan, rduisez les peuples 
l'ilotisme, vous n'empcherez pas qu'il n'y ait quelque part des mes
libres qui vous braveront, et leur ddain suffirait pour sauvegarder les
droits de la conscience humaine rendus imperceptibles par Dieu.


MACHIAVEL.

Dieu protge les forts.


MONTESQUIEU.

Arrivez donc, je vous prie, aux derniers anneaux de la chane que vous
avez forge. Serrez-la bien, usez de l'enclume et du marteau, vous
pouvez tout. Dieu vous protge, c'est lui-mme qui guide votre toile.


MACHIAVEL.

J'ai peine  comprendre l'animation qui rgne maintenant dans vos
paroles. Suis-je donc si dur, moi qui ai pris pour politique finale, non
la violence, mais l'effacement? rassurez-vous donc, je vous apporte plus
d'une consolation inattendue. Seulement laissez-moi prendre encore
quelques prcautions que je crois ncessaires  ma sret, vous verrez
qu'avec celles dont je m'entoure, un prince n'a rien  craindre des
vnements.

Nos crits ont plus d'un rapport, quoi que vous en disiez, et je crois
qu'un despote qui veut tre complet ne doit pas non plus se dispenser de
vous lire. Ainsi, vous remarquez fort bien dans l'_Esprit des lois_
qu'un monarque absolu doit avoir une garde prtorienne nombreuse[15];
l'avis est bon, je le suivrai. Ma garde serait d'un tiers environ de
l'effectif de mon arme. Je suis grand amateur de la conscription qui
est une des plus belles inventions du gnie franais, mais je crois
qu'il faut perfectionner cette institution en essayant de retenir sous
les armes le plus grand nombre possible de ceux qui ont achev le temps
de leur service. J'y parviendrais, je crois, en m'emparant rsolment
de l'espce de commerce qui se fait dans quelques tats, comme en France
par exemple, sur les engagements volontaires  prix d'argent. Je
supprimerais ce ngoce hideux et je l'exercerais moi-mme honntement
sous la forme d'un monopole en crant une caisse de dotation de l'arme
qui me servirait  appeler sous les drapeaux par l'appt de l'argent et
 y retenir par le mme moyen ceux qui voudraient se vouer exclusivement
 l'tat militaire.

    [15] _Esp. des lois_, liv. X, ch. XV, p. 127.


MONTESQUIEU.

Ce sont donc des espces de mercenaires que vous aspirez  former dans
votre propre patrie!


MACHIAVEL.

Oui, la haine des partis dira cela, quand je ne suis m que par le bien
du peuple et par l'intrt, d'ailleurs si lgitime, de ma conservation
qui est le bien commun de mes sujets.

Passons  d'autres objets. Ce qui va vous tonner, c'est que je reviens
aux constructions. Je vous ai prvenu que nous y serions ramens. Vous
allez voir l'ide politique qui surgit du vaste systme de constructions
que j'ai entrepris; je ralise par l une thorie conomique qui a fait
beaucoup de dsastres dans certains tats de l'Europe, la thorie de
l'organisation du travail permanent pour les classes ouvrires. Mon
rgne leur promet un salaire indfini. Moi mort, mon systme abandonn,
plus de travail; le peuple est en grve et monte  l'assaut des classes
riches. On est en pleine Jacquerie: perturbation industrielle,
anantissement du crdit, insurrection dans mon tat, soulvement autour
de lui; l'Europe est en feu. Je m'arrte. Dites-moi si les classes
privilgies, qui tremblent bien naturellement pour leur fortune, ne
feront pas cause commune, et la cause la plus troite avec les classes
ouvrires pour me maintenir, moi ou ma dynastie; si d'autre part,
l'intrt de la tranquillit europenne n'y rattachera pas toutes les
puissances de premier ordre.

La question des constructions qui parat mince est donc en ralit,
comme vous le voyez, une question colossale. Quand il s'agit d'un objet
de cette importance, il ne faut pas mnager les sacrifices. Avez-vous
remarqu que presque toutes mes conceptions politiques se doublent d'une
combinaison financire? C'est encore ce qui m'arrive ici. J'instituerai
une caisse des travaux publics que je doterai de plusieurs centaines de
millions  l'aide desquels je provoquerai aux constructions sur la
surface entire de mon royaume. Vous avez devin mon but: je tiens
debout la jacquerie ouvrire; c'est l'autre arme dont j'ai besoin
contre les factions. Mais cette masse de proltaires qui est dans ma
main, il ne faut pas maintenant qu'elle puisse se retourner contre moi
au jour o elle serait sans pain. C'est  quoi je pourvois par les
constructions elles-mmes, car ce qu'il y a de particulier dans mes
combinaisons, c'est que chacune d'elles fournit en mme temps ses
corollaires. L'ouvrier qui construit pour moi construit en mme temps
contre lui les moyens de dfense dont j'ai besoin. Sans le savoir, il se
chasse lui-mme des grands centres o sa prsence m'inquiterait; il
rend  jamais impossible le succs des rvolutions qui se font dans la
rue. Le rsultat des grandes constructions, en effet, est de rarfier
l'espace o peut vivre l'artisan, de le refouler aux faubourgs, et
bientt de les lui faire abandonner; car la chert des subsistances
crot avec l'lvation du taux des loyers. Ma capitale ne sera gure
habitable, pour ceux qui vivent d'un travail quotidien, que dans la
partie la plus rapproche de ses murs. Ce n'est donc pas dans les
quartiers voisins du sige des autorits que les insurrections pourront
se former. Sans doute, il y aura autour de la capitale une population
ouvrire immense, redoutable dans un jour de colre; mais les
constructions que j'lverais seraient toutes conues d'aprs un plan
stratgique, c'est--dire, qu'elles livreraient passage  de grandes
voies o, d'un bout  l'autre, pourrait circuler le canon. L'extrmit
de ces grandes voies se relierait  une quantit de casernes, espces de
bastilles, pleines d'armes, de soldats et de munitions. Il faudrait que
mon successeur ft un vieillard imbcile ou un enfant pour se laisser
tomber devant une insurrection, car, sur un ordre de sa main, quelques
grains de poudre balaieraient l'meute jusqu' vingt lieues de la
capitale. Mais le sang qui coule dans mes veines est brlant et ma race
a tous les signes de la force. M'coutez-vous?


MONTESQUIEU.

Oui.


MACHIAVEL.

Mais vous comprenez bien que je n'entends pas rendre la vie matrielle
difficile  la population ouvrire de la capitale, et je rencontre l un
cueil, c'est incontestable; mais la fcondit de ressources que doit
avoir mon gouvernement me suggrerait une ide; ce serait de btir pour
les gens du peuple de vastes cits o les logements seraient  bas prix,
et o leurs masses se trouveraient runies par cohortes comme dans de
vastes familles.


MONTESQUIEU.

Des souricires!


MACHIAVEL.

Oh! l'esprit de dnigrement, la haine acharne des partis ne manquera
pas de dnigrer mes institutions. On dira ce que vous dites. Peu
m'importe, si le moyen ne russit pas on en trouvera un autre.

Je ne dois pas abandonner le chapitre des constructions sans mentionner
un dtail bien insignifiant en apparence, mais qu'y a-t-il
d'insignifiant en politique? Il faut que les innombrables difices que
je construirai soient marqus  mon nom, qu'on y trouve des attributs,
des bas-reliefs, des groupes qui rappellent un sujet de mon histoire.
Mes armes, mon chiffre doivent tre entrelacs partout. Ici, ce seront
des anges qui soutiendront ma couronne, plus loin, des statues de la
justice et de la sagesse qui supporteront mes initiales. Ces points sont
de la dernire importance, j'y tiens essentiellement.

C'est par ces signes, par ces emblmes que la personne du souverain est
toujours prsente; on vit avec lui, avec son souvenir, avec sa pense.
Le sentiment de sa souverainet absolue entre dans les esprits les plus
rebelles comme la goutte d'eau qui tombe incessamment du rocher creuse
le pied de granit. Par la mme raison je veux que ma statue, mon buste,
mes portraits soient dans tous les tablissements publics, dans
l'auditoire des tribunaux surtout; que l'on me reprsente en costume
royal ou  cheval.


MONTESQUIEU.

A ct de l'image du Christ.


MACHIAVEL.

Non pas, sans doute, mais en face; car la puissance souveraine est une
image de la puissance divine. Mon image s'allie ainsi avec celle de la
Providence et de la justice.


MONTESQUIEU.

Il faut que la justice elle-mme porte votre livre. Vous n'tes pas un
chrtien, vous tes un empereur Grec du Bas-Empire.


MACHIAVEL.

Je suis un empereur catholique, apostolique et romain. Par les mmes
raisons que celles que je viens de vous dduire, je veux que l'on donne
mon nom, le nom Royal, aux tablissements publics de quelque nature
qu'ils soient. Tribunal royal, Cour royale, Acadmie royale, Corps
lgislatif royal, Snat royal, Conseil d'tat royal; autant que possible
ce mme vocable sera donn aux fonctionnaires, aux agents, au personnel
officiel qui entoure le gouvernement. Lieutenant du roi, archevque du
roi, comdien du roi, juge du roi, avocat du roi. Enfin, le nom de royal
sera imprim  quiconque, hommes ou choses, reprsentera un signe de
puissance. Ma fte seule sera une fte nationale et non pas royale.
J'ajoute encore qu'il faut, autant que possible, que les rues, les
places publiques, les carrefours portent des noms qui rappellent les
souvenirs historiques de mon rgne. Si l'on suit bien ces indications,
ft-on Caligula ou Nron, on est certain de s'imprimer  jamais dans la
mmoire des peuples et de transmettre son prestige  la postrit la
plus recule. Que de choses n'ai-je point encore  ajouter! il faut que
je me borne.


     _Car qui pourrait tout dire sans un mortel ennui?_[16].

Me voici arriv aux petits moyens; je le regrette, car ces choses ne
sont peut-tre pas dignes de votre attention, mais, pour moi, elles sont
vitales.

La bureaucratie est, dit-on, une plaie des gouvernements monarchiques;
je n'en crois rien. Ce sont des milliers de serviteurs qui sont
naturellement rattachs  l'ordre de choses existant. J'ai une arme de
soldats, une arme de juges, une arme d'ouvriers, je veux une arme
d'employs.

    [16] Cette phrase se trouve dans la prface de l'_Esprit des
    lois_, p. 1.
    (_Note de l'diteur_.)


MONTESQUIEU.

Vous ne vous donnez plus la peine de rien justifier.


MACHIAVEL.

En ai-je le temps?


MONTESQUIEU.

Non, passez.


MACHIAVEL.

Dans les tats qui ont t monarchiques, et ils l'ont tous t au moins
une fois, j'ai constat qu'il y avait une vritable frnsie pour les
cordons, pour les rubans. Ces choses ne cotent presque rien au prince
et il peut faire des heureux, mieux que cela, des fidles, au moyen de
quelques pices d'toffe, de quelques hochets en argent ou en or. Peu
s'en faudrait, en vrit, que je ne dcorasse sans exception ceux qui me
le demanderaient. Un homme dcor est un homme donn. Je ferais de ces
marques de distinction un signe de ralliement pour les sujets dvous;
j'aurais, je crois bien,  ce prix, les onze douzimes de mon royaume.
Je ralise par l, autant que je le puis, les instincts d'galit de la
nation. Remarquez bien ceci: plus une nation en gnral tient 
l'galit, plus les individus ont de passion pour les distinctions.
C'est donc l un moyen d'action dont il serait trop malhabile de se
priver. Bien loin par suite de renoncer aux titres, comme vous me l'avez
conseill, je les multiplierais autour de moi en mme temps que les
dignits. Je veux dans ma cour l'tiquette de Louis XIV, la hirarchie
domestique de Constantin, un formalisme diplomatique svre, un
crmonial imposant; ce sont l des moyens de gouvernement infaillibles
sur l'esprit des masses. A travers tout cela, le souverain apparat
comme un Dieu.

On m'assure que dans les tats en apparence les plus dmocratiques par
les ides, l'ancienne noblesse monarchique n'a presque rien perdu de son
prestige. Je me donnerais pour chambellans les gentilhommes de la plus
vieille roche. Beaucoup d'antiques noms seraient teints sans doute; en
vertu de mon pouvoir souverain, je les ferais revivre avec les titres,
et l'on trouverait  ma cour les plus grands noms de l'histoire depuis
Charlemagne.

Il est possible que ces conceptions vous paraissent bizarres, mais ce
que je vous affirme, c'est qu'elles feront plus pour la consolidation de
ma dynastie que les lois les plus sages. Le culte du prince est une
sorte de religion, et, comme toutes les religions possibles, ce culte
impose des contradictions et des mystres au-dessus de la raison[17].
Chacun de mes actes, quelque inexplicable qu'il soit en apparence,
procde d'un calcul dont l'unique objet est mon salut et celui de ma
dynastie. Ainsi que je le dis, d'ailleurs, dans le _Trait du Prince_,
ce qui est rellement difficile, c'est d'acqurir le pouvoir; mais il
est facile de le conserver, car il suffit en somme d'ter ce qui nuit et
d'tablir ce qui protge. Le trait essentiel de ma politique, comme vous
avez pu le voir, a t de me rendre indispensable[18]; j'ai dtruit
autant de forces organises qu'il l'a fallu pour que rien ne pt plus
marcher sans moi, pour que les ennemis mmes de mon pouvoir tremblassent
de le renverser.

Ce qui me reste  faire maintenant ne consiste plus que dans le
dveloppement des moyens moraux qui sont en germe dans mes institutions.
Mon rgne est un rgne de plaisirs; vous ne me dfendez pas d'gayer mon
peuple par des jeux, par des ftes; c'est par l que j'adoucis les
moeurs. On ne peut pas se dissimuler que ce sicle ne soit un sicle
d'argent; les besoins ont doubl, le luxe ruine les familles; de toutes
parts on aspire aux jouissances matrielles; il faudrait qu'un souverain
ne ft gure de son temps pour ne pas savoir faire tourner  son profit
cette passion universelle de l'argent et cette fureur sensuelle qui
consume aujourd'hui les hommes. La misre les serre comme dans un tau,
la luxure les presse; l'ambition les dvore, ils sont  moi. Mais quand
je parle ainsi, au fond c'est l'intrt de mon peuple qui me guide. Oui,
je ferai sortir le bien du mal; j'exploiterai le matrialisme au profit
de la concorde et de la civilisation; j'teindrai les passions
politiques des hommes en apaisant les ambitions, les convoitises et les
besoins. Je prtends avoir pour serviteurs de mon rgne ceux qui, sous
les gouvernements prcdents, auront fait le plus de bruit au nom de la
libert. Les plus austres vertus sont comme celle de la femme de
Joconde; il suffit de doubler toujours le prix de la dfaite. Ceux qui
rsisteront  l'argent ne rsisteront pas aux honneurs; ceux qui
rsisteront aux honneurs ne rsisteront pas  l'argent. En voyant
tomber  leur tour ceux que l'on croyait le plus purs, l'opinion
publique s'affaiblira  tel point qu'elle finira par abdiquer
compltement. Comment pourra-t-on se plaindre en dfinitive? Je ne serai
rigoureux que pour ce qui aura trait  la politique; je ne perscuterai
que cette passion; je favoriserai mme secrtement les autres par les
mille voies souterraines dont dispose le pouvoir absolu.

    [17] _Esp. des lois_, liv. XXV, chap. II, p 386.

    [18] _Trait du Prince_, chap. IX, p. 63.


MONTESQUIEU.

Aprs avoir dtruit la conscience politique, vous deviez entreprendre de
dtruire la conscience morale; vous avez tu la socit, maintenant vous
tuez l'homme. Plt  Dieu que vos paroles retentissent jusque sur la
terre; jamais rfutation plus clatante de vos propres doctrines
n'aurait frapp des oreilles humaines.


MACHIAVEL.

Laissez-moi finir.





VINGT-QUATRIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Il ne me reste plus maintenant qu' vous indiquer certaines
particularits de ma manire d'agir, certaines habitudes de conduite qui
donneront  mon gouvernement sa dernire physionomie.

En premier lieu, je veux que mes desseins soient impntrables mme pour
ceux qui m'approcheront le plus prs. Je serais, sous ce rapport, comme
Alexandre VI et le duc de Valentinois, dont on disait proverbialement 
la cour de Rome, du premier, qu'il ne faisait jamais ce qu'il disait;
du second, qu'il ne disait jamais ce qu'il faisait. Je ne
communiquerais mes projets que pour en ordonner l'excution et je ne
donnerais mes ordres qu'au dernier moment. Borgia n'en usait jamais
autrement; ses ministres eux-mmes ne savaient rien et l'on tait
toujours rduit autour de lui  de simples conjectures. J'ai le don de
l'immobilit, mon but est l; je regarde d'un autre ct, et quand il
est  ma porte, je me retourne tout  coup et je fonds sur ma proie
avant qu'elle n'ait eu le temps de jeter un cri.

Vous ne sauriez croire quel prestige une telle puissance de
dissimulation donne au prince. Quand elle est jointe  la vigueur de
l'action, un respect superstitieux l'environne, ses conseillers se
demandent tout bas ce qui sortira de sa tte, le peuple ne place sa
confiance qu'en lui; il personnifie  ses yeux la Providence dont les
voies sont inconnues. Quand le peuple le voit passer, il songe avec une
terreur involontaire ce qu'il pourrait d'un signe de la nuque; les tats
voisins sont toujours dans la crainte et le comblent de marques de
dfrence, car ils ne savent jamais si quelque entreprise toute prte ne
fondra pas sur eux du jour au lendemain.


MONTESQUIEU.

Vous tes fort contre votre peuple parce que vous le tenez sous votre
genou, mais si vous trompez les tats avec qui vous traitez comme vous
trompez vos sujets, vous serez bientt touff dans les bras d'une
coalition.


MACHIAVEL.

Vous me faites sortir de mon sujet, car je ne m'occupe ici que de ma
politique intrieure; mais si vous voulez savoir un des principaux
moyens  l'aide desquels je tiendrais en chec la coalition des haines
trangres, le voici: Je rgne sur un puissant royaume, je vous l'ai
dit; eh bien! je chercherais autour de mes tats quelque grand pays
dchu qui aspirt  se relever, je le relverais tout entier  la faveur
de quelque guerre gnrale, comme cela s'est vu pour la Sude, pour la
Prusse, comme cela peut se voir d'un jour  l'autre pour l'Allemagne ou
pour l'Italie, et ce pays, qui ne vivrait que par moi, qui ne serait
qu'une manation de mon existence, me donnerait, tant que je serais
debout, trois cent mille hommes de plus contre l'Europe arme.


MONTESQUIEU.

Et le salut de votre tat  ct duquel vous lveriez ainsi une
puissance rivale et par suite ennemie dans un temps donn?


MACHIAVEL.

Avant tout je me conserve.


MONTESQUIEU.

Ainsi vous n'avez rien, pas mme le souci des destines de votre
royaume[19]?

    [19] On ne peut se dissimuler qu'ici Machiavel ne soit en
    contradiction avec lui-mme, car il dit formellement, ch. IV, p.
    26, que le Prince qui en rend un autre puissant travaille  sa
    propre ruine.
    (_Note de l'diteur_.)


MACHIAVEL.

Qui vous dit cela? Pourvoir  mon salut, n'est-ce pas pourvoir en mme
temps au salut de mon royaume!


MONTESQUIEU.

Votre physionomie royale se dgage de plus en plus; je veux la voir
toute entire.


MACHIAVEL.

Daignez donc ne pas m'interrompre.

Il s'en faut bien qu'un prince, quelle que soit sa force de tte, trouve
toujours en lui les ressources d'esprit ncessaires. Un des plus grands
talents de l'homme d'tat consiste  s'approprier les conseils qu'il
entend autour de lui. On trouve trs-souvent dans son entourage des avis
lumineux. J'assemblerais donc trs-souvent mon conseil, je le ferais
discuter, dbattre devant moi les questions les plus importantes. Quand
le souverain se dfie de ses impressions, ou n'a pas assez de ressources
de langage pour dguiser sa vritable pense, il doit rester muet ou ne
parler que pour engager plus avant la discussion. Il est trs-rare que,
dans un conseil bien compos, le vritable parti  prendre dans telle
situation donne, ne se formule pas de manire ou d'autre. On le saisit
et trs-souvent l'un de ceux qui a donn fort obscurment son avis est
tout tonn le lendemain de le voir excut.

Vous avez pu voir dans mes institutions et dans mes actes, quelle
attention j'ai toujours mise  crer des apparences; il en faut dans les
paroles comme dans les actes. Le comble de l'habilet est de faire
croire  sa franchise, quand on a une foi punique. Non-seulement mes
desseins seront impntrables mais mes paroles signifieront presque
toujours le contraire de ce qu'elles paratront indiquer. Les initis
seuls pourront pntrer le sens des mots caractristiques qu' de
certains moments je laisserai tomber du haut du trne; quand je dirai:
_Mon rgne, c'est la paix_, c'est que ce sera la guerre; quand je dirai
que je fais appel aux _moyens moraux_, c'est que je vais user des moyens
de la force. M'coutez-vous?


MONTESQUIEU.

Oui.


MACHIAVEL.

Vous avez vu que ma presse a cent voix et qu'elles parlent incessamment
de la grandeur de mon rgne, de l'enthousiasme de mes sujets pour leur
souverain; qu'elles mettent en mme temps dans la bouche du public les
opinions, les ides et jusqu'aux formules de langage qui doivent
dfrayer ses entretiens; vous avez vu galement que mes ministres
tonnent sans relche le public des tmoignages incontestables de leurs
travaux. Quant  moi, je parlerais rarement, une fois l'anne seulement,
puis  et l dans quelques grandes circonstances. Aussi chacune de mes
manifestations serait accueillie, non-seulement dans mon royaume, mais
dans l'Europe entire, comme un vnement.

Un prince dont le pouvoir est fond sur une base dmocratique, doit
avoir un langage soign, mais cependant populaire. Au besoin il ne doit
pas craindre de parler en dmagogue, car aprs tout il est le peuple, et
il en doit avoir les passions. Il faut avoir pour lui certaines
attentions, certaines flatteries, certaines dmonstrations de
sensibilit qui trouveront place  l'occasion. Peu importe que ces
moyens paraissent infimes ou purils aux yeux du monde, le peuple n'y
regardera pas de si prs et l'effet sera produit.

Dans mon ouvrage je recommande au prince de prendre pour type quelque
grand homme du temps pass, dont il doit autant que possible suivre les
traces[20]. Ces assimilations historiques font encore beaucoup d'effet
sur les masses; on grandit dans leur imagination, on se donne de son
vivant la place que la postrit vous rserve. On trouve d'ailleurs dans
l'histoire de ces grands hommes des rapprochements, des indications
utiles, quelquefois des situations identiques, dont on tire des
enseignements prcieux, car toutes les grandes leons politiques sont
dans l'histoire. Quand on a trouv un grand homme avec qui l'on a des
analogies, on peut faire mieux encore: Vous savez que les peuples aiment
qu'un prince ait l'esprit cultiv, qu'il ait le got des lettres, qu'il
en ait mme le talent. Eh bien, le prince ne saurait mieux employer ses
loisirs qu' crire, par exemple, l'histoire du grand homme des temps
passs, qu'il a pris pour modle. Une philosophie svre peut taxer ces
choses de faiblesse. Quand le souverain est fort on les lui pardonne, et
elles lui donnent mme je ne sais quelle grce.

Certaines faiblesses, et mme certains vices, servent d'ailleurs le
prince autant que des vertus. Vous avez pu reconnatre la vrit de ces
observations d'aprs l'usage que j'ai d faire tantt de la duplicit,
et tantt de la violence. Il ne faut pas croire, par exemple, que le
caractre vindicatif du souverain puisse lui nuire; bien au contraire.
S'il est souvent opportun d'user de la clmence ou de la magnanimit, il
faut qu' de certains moments sa colre s'appesantisse d'une manire
terrible. L'homme est l'image de Dieu, et la divinit n'a pas moins de
rigueur dans ses coups que de misricorde. Quand j'aurais rsolu la
perte de mes ennemis, je les craserais donc jusqu' ce qu'il n'en reste
plus que poussire. Les hommes ne se vengent que des injures lgres;
ils ne peuvent rien contre les grandes[21]. C'est du reste ce que je dis
expressment dans mon livre. Le prince n'a que le choix des instruments
qui doivent servir  son courroux; il trouvera toujours des juges prts
 sacrifier leur conscience  ses projets de vengeance ou de haine.

Ne craignez pas que le peuple s'meuve jamais des coups que je porterai.
D'abord, il aime  sentir la vigueur du bras qui commande, et puis il
hait naturellement ce qui s'lve, il se rjouit instinctivement quand
on frappe au-dessus de lui. Peut-tre ne savez-vous pas bien d'ailleurs
avec quelle facilit on oublie. Quand le moment des rigueurs est pass,
c'est  peine si ceux-l mmes que l'on a frapps se souviennent. A
Rome, au temps du Bas-Empire, Tacite rapporte que les victimes couraient
avec je ne sais quelle jouissance au-devant des supplices. Vous entendez
parfaitement qu'il ne s'agit de rien de semblable dans les temps
modernes; les moeurs sont devenues fort douces: quelques proscriptions,
des emprisonnements, la dchance des droits civiques, ce sont l des
chtiments bien lgers. Il est vrai que, pour arriver  la souveraine
puissance, il a fallu verser du sang et violer bien des droits; mais, je
vous le rpte, tout s'oublie. La moindre cajolerie du prince, quelques
bons procds de la part de ses ministres ou de ses agents, seront
accueillis avec les marques de la plus grands reconnaissance.

S'il est indispensable de punir avec une inflexible rigueur, il faut
rcompenser avec la mme ponctualit: c'est ce que je ne manquerais
jamais de faire. Quiconque aurait rendu un service  mon gouvernement,
serait rcompens ds le lendemain. Les places, les distinctions, les
plus grandes dignits, formeraient autant d'tapes certaines pour
quiconque serait en possession de servir utilement ma politique. Dans
l'arme, dans la magistrature, dans tous les emplois publics,
l'avancement serait calcul sur la nuance de l'opinion et le degr de
zle  mon gouvernement. Vous tes muet.

    [20] _Trait du Prince_, chap. XIV, p. 98.

    [21] _Trait du Prince_, ch. III, p. 17.


MONTESQUIEU.

Continuez.


MACHIAVEL.

Je reviens sur certains vices et mme sur certains travers d'esprit, que
je regarde comme ncessaires au prince. Le maniement du pouvoir est une
chose formidable. Si habile que soit un souverain, si infaillible que
soit son coup d'oeil et si vigoureuse que soit sa dcision, il y a
encore un immense _alea_ dans son existence. Il faut tre superstitieux.
Gardez-vous de croire que ceci soit de lgre consquence. Il est, dans
la vie des princes, des situations si difficiles, des moments si graves,
que la prudence humaine ne compte plus. Dans ces cas-l, il faut presque
jouer au d ses rsolutions. Le parti que j'indique, et que je suivrais,
consiste, dans certaines conjonctures,  se rattacher  des dates
historiques,  consulter des anniversaires heureux,  mettre telle ou
telle rsolution hardie sous les auspices d'un jour o l'on a gagn une
victoire, fait un coup de main heureux. Je dois vous dire que la
superstition a un autre avantage trs grand; le peuple connat cette
tendance. Ces combinaisons augurales russissent souvent; il faut aussi
les employer lorsque l'on est sr du succs. Le peuple, qui ne juge que
par les rsultats, s'habitue  croire que chacun des actes du souverain
correspond  des signes clestes, que les concidences historiques
forcent la main de la fortune.


MONTESQUIEU.

Le dernier mot est dit, vous tes un joueur.


MACHIAVEL.

Oui, mais j'ai un bonheur inou, et j'ai la main si sre, la tte si
fertile que la fortune ne peut pas tourner.


MONTESQUIEU.

Puisque vous faites votre portrait, vous devez avoir encore d'autres
vices ou d'autres vertus  faire passer.


MACHIAVEL.

Je vous demande grce pour la luxure. La passion des femmes sert un
souverain bien plus que vous ne pouvez le penser. Henri IV a d  son
incontinence une partie de sa popularit. Les hommes sont ainsi faits,
que ce penchant leur plat chez ceux qui les gouvernent. La dissolution
des moeurs a t de tout temps une fureur, une carrire galante dans
laquelle le prince doit devancer ses gaux, comme il devance ses soldats
devant l'ennemi. Ces ides sont franaises, et je ne pense pas qu'elles
dplaisent trop  l'illustre auteur des _Lettres persanes_. Il ne m'est
pas permis de tomber dans des considrations trop vulgaires, cependant
je ne puis me dispenser de vous dire que le rsultat le plus rel de la
galanterie du prince, est de lui concilier la sympathie de la plus belle
moiti de ses sujets.


MONTESQUIEU.

Vous tournez au madrigal.


MACHIAVEL.

On peut tre srieux et galant: vous en avez fourni la preuve. Je ne
rabats rien de ma proposition. L'influence des femmes sur l'esprit
public est considrable. En bonne politique, le prince est condamn 
faire de la galanterie, alors mme qu'au fond il ne s'en soucierait pas;
mais le cas sera rare.

Je puis vous assurer que si je suis bien les rgles que je viens de
tracer, on se souciera fort peu de la libert dans mon royaume. On aura
un souverain vigoureux, dissolu, plein d'esprit de chevalerie, adroit 
tous les exercices du corps: on l'aimera. Les gens austres n'y feront
rien; on suivra le torrent; bien plus, les hommes indpendants seront
mis  l'index: on s'en cartera. On ne croira ni  leur caractre, ni 
leur dsintressement. Ils passeront pour des mcontents qui veulent se
faire acheter. Si  et l, je n'encourageais pas le talent, on le
repousserait de toutes parts, on marcherait sur les consciences comme
sur le pav. Mais au fond, je serai un prince moral; je ne permettrai
pas que l'on aille au del de certaines limites. Je respecterai la
pudeur publique, partout o je verrai qu'elle veut tre respecte. Les
souillures ne m'atteindront pas, car je me dchargerai sur d'autres des
parties odieuses de l'administration. Ce que l'on pourra dire de pis,
c'est que je suis un bon prince mal entour, que je veux le bien, que je
le veux ardemment, que je le ferai toujours, quand on me l'indiquera.

Si vous saviez combien il est facile de gouverner quand on a le pouvoir
absolu. L, point de contradiction, point de rsistance; on peut suivre
 loisir ses desseins, on a le temps de rparer ses fautes. On peut sans
opposition faire le bonheur de son peuple, car c'est l ce qui me
proccupe toujours. Je puis vous affirmer que l'on ne s'ennuiera pas
dans mon royaume; les esprits y seront sans cesse occups par mille
objets divers. Je donnerai au peuple le spectacle de mes quipages et
des pompes de ma cour, on prparera de grandes crmonies, je tracerai
des jardins, j'offrirai l'hospitalit  des rois, je ferai venir des
ambassades des pays les plus reculs. Tantt ce seront des bruits de
guerre, tantt des complications diplomatiques sur lesquelles on
glosera pendant des mois entiers; j'irai bien loin, je donnerai
satisfaction mme  la monomanie de la libert. Les guerres qui se
feront sous mon rgne seront entreprises au nom de la libert des
peuples et de l'indpendance des nations, et pendant que sur mon passage
les peuples m'acclameront, je dirai secrtement  l'oreille des rois
absolus: Ne craignez rien, je suis des vtres, je porte comme vous une
couronne et je tiens  la conserver: _j'embrasse la libert europenne,
mais c'est pour l'touffer_.

Une seule chose pourrait peut-tre, un moment, compromettre ma fortune;
ce serait le jour o l'on reconnatra de tous cts que ma politique
n'est pas franche, que tous mes actes sont marqus au coin du calcul.


MONTESQUIEU.

Quels seront donc les aveugles qui ne verront pas cela?


MACHIAVEL.

Mon peuple tout entier, sauf quelques coteries dont je me soucierai peu.
J'ai d'ailleurs form autour de moi une cole d'hommes politiques d'une
trs grande force relative. Vous ne sauriez croire  quel point le
machiavlisme est contagieux, et combien ses prceptes sont faciles 
suivre. Dans toutes les branches du gouvernement il y aura des hommes de
rien, ou de trs-peu de consquence, qui seront de vritables
Machiavels au petit pied qui ruseront, qui dissimuleront, qui mentiront
avec un imperturbable sang-froid; la vrit ne pourra se faire jour
nulle part.


MONTESQUIEU.

Si vous n'avez fait que railler d'un bout  l'autre de cet entretien,
comme je le crois, Machiavel, je regarde cette ironie comme votre plus
magnifique ouvrage.


MACHIAVEL.

Une ironie! Vous vous trompez bien si vous le pensez. Ne comprenez-vous
pas que j'ai parl sans voile, et que c'est la violence terrible de la
vrit qui donne  mes paroles la couleur que vous croyez voir!


MONTESQUIEU.

Vous avez achev.


MACHIAVEL.

Pas encore.


MONTESQUIEU.

Achevez donc.




VINGT-CINQUIME DIALOGUE.


MACHIAVEL.

Je rgnerai dix ans dans ces conditions, sans changer quoi que ce soit 
ma lgislation; le succs dfinitif n'est qu' ce prix. Rien, absolument
rien, ne doit me faire varier pendant cet intervalle; le couvercle de la
chaudire doit tre de fer et de plomb; c'est pendant ce temps que
s'labore le phnomne de destruction de l'esprit factieux. Vous croyez
peut-tre qu'on est malheureux, qu'on se plaint. Ah! je serais
inexcusable s'il en tait ainsi; mais quand les ressorts seront le plus
violemment tendus, quand je pserai du poids le plus terrible sur la
poitrine de mon peuple, voici ce qu'on dira: Nous n'avons que ce que
nous mritons, souffrons.


MONTESQUIEU.

Vous tes bien aveugle si vous prenez cela pour une apologie de votre
rgne; si vous ne comprenez pas que l'expression de ces paroles est un
regret violent du pass. C'est l un mot stoque qui vous annonce le
jour du chtiment.


MACHIAVEL.

Vous me troublez. L'heure est venue de dtendre les ressorts, je vais
rendre des liberts.


MONTESQUIEU.

Mieux vaut mille fois l'excs de votre oppression; votre peuple vous
rpondra: gardez ce que vous avez pris.


MACHIAVEL.

Ah! que je reconnais bien l la haine implacable des partis. N'accorder
rien  ses adversaires politiques, rien, pas mme les bienfaits.


MONTESQUIEU.

Non, Machiavel, rien avec vous, rien! la victime immole ne reoit pas
de bienfaits de son bourreau.


MACHIAVEL.

Ah! que je pntrerais aisment  cet gard la pense secrte de mes
ennemis. Ils se flattent, ils esprent que la force d'expansion que je
comprime me lancera tt ou tard dans l'espace. Les insenss! Ils ne me
connatront bien qu' la fin. En politique que faut-il pour prvenir
tout danger avec la plus grande compression possible? une imperceptible
ouverture. On l'aura.

Je ne rendrai pas des liberts considrables,  coup sr; eh bien, voyez
pourtant  quel point l'absolutisme aura dj pntr dans les moeurs.
Je puis gager qu'au premier bruit de ces liberts, il s'lvera autour
de moi des rumeurs d'pouvante. Mes ministres, mes conseillers
s'crieront que j'abandonne le gouvernail, que tout est perdu. On me
conjurera, au nom du salut de l'tat, au nom du pays, de n'en rien
faire; le peuple dira:  quoi songe-t-il? son gnie baisse; les
indiffrents diront: le voil  bout; les haineux diront: Il est mort.


MONTESQUIEU.

Et ils auront tous raison, car un publiciste moderne[22] a dit avec une
grande vrit: Veut-on ravir aux hommes leurs droits? il ne faut rien
faire  demi. Ce qu'on leur laisse, leur sert  reconqurir ce qu'on
leur enlve. La main qui reste libre dgage l'autre de ses fers.

    [22] Benjamin Constant.
    (_Note de l'diteur_.)


MACHIAVEL.

C'est trs-bien pens; c'est trs-vrai; je sais que je m'expose
beaucoup. Vous voyez bien que l'on est injuste envers moi, que j'aime
plus la libert qu'on ne le dit. Vous m'avez demand tout  l'heure si
j'avais de l'abngation, si je saurais me sacrifier pour mes peuples,
descendre du trne au besoin: vous avez maintenant ma rponse, j'en puis
descendre par le martyre.


MONTESQUIEU.

Vous tes bien attendri. Quelles liberts rendez-vous?


MACHIAVEL.

Je permets  ma chambre lgislative de me tmoigner chaque anne, au
moment du jour de l'an, l'expression de ses voeux dans une adresse.


MONTESQUIEU.

Mais puisque l'immense majorit de la chambre vous est dvoue, que
pouvez-vous recueillir sinon des remerciements et des tmoignages
d'admiration et d'amour?


MACHIAVEL.

Eh bien, oui. Ces tmoignages ne sont-ils pas naturels?


MONTESQUIEU.

Sont-ce toutes les liberts?


MACHIAVEL.

Mais cette premire concession est considrable, quoique vous en disiez.
Je ne m'en tiendrai cependant pas l. Il s'opre aujourd'hui en Europe
un certain mouvement d'esprit contre la centralisation, non pas chez les
masses, mais dans les classes claires. Je dcentraliserai,
c'est--dire que je donnerai  mes gouverneurs de province le droit de
trancher beaucoup de petites questions locales soumises auparavant 
l'approbation de mes ministres.


MONTESQUIEU.

Vous ne faites que rendre la tyrannie plus insupportable si l'lment
municipal n'est pour rien dans cette rforme.


MACHIAVEL.

Voil bien la prcipitation fatale de ceux qui rclament des rformes:
il faut marcher  pas prudents dans la voie de la libert. Je ne m'en
tiens cependant pas l: je donne des liberts commerciales.


MONTESQUIEU.

Vous en avez dj parl.


MACHIAVEL.

C'est que le point industriel me touche toujours: je ne veux pas qu'on
dise que ma lgislation va, par un excs de dfiance envers le peuple,
jusqu' l'empcher de pourvoir lui-mme  sa subsistance. C'est pour
cette raison que je fais prsenter aux chambres des lois qui ont pour
objet de droger un peu aux dispositions prohibitives de l'association.
Du reste, la tolrance de mon gouvernement rendait cette mesure
parfaitement inutile, et comme, en fin de compte, il ne faut pas se
dsarmer, rien ne sera chang  la loi, si ce n'est la formule de la
rdaction. On a aujourd'hui, dans les chambres, des dputs qui se
prtent trs-bien  ces innocents stratagmes.


MONTESQUIEU.

Est-ce tout?


MACHIAVEL.

Oui, car c'est beaucoup, trop peut-tre; mais je crois pouvoir me
rassurer: mon arme est enthousiaste, ma magistrature fidle, et ma
lgislation pnale fonctionne avec la rgularit et la prcision de ces
mcanismes tout-puissants et terribles que la science moderne 
invents.


MONTESQUIEU.

Ainsi, vous ne touchez pas aux lois de la presse?


MACHIAVEL.

Vous ne le voudriez pas.


MONTESQUIEU.

Ni  la lgislation municipale?


MACHIAVEL.

Est-ce possible?


MONTESQUIEU.

Ni  votre systme de protectorat du suffrage?


MACHIAVEL.

Non.


MONTESQUIEU.

Ni  l'organisation du Snat, ni  celle du Corps lgislatif, ni  votre
systme intrieur, ni  votre systme extrieur, ni  votre rgime
conomique, ni  votre rgime financier?


MACHIAVEL.

Je ne touche qu' ce que je vous ai dit. A proprement parler, je sors de
la priode de la terreur, j'entre dans la voie de la tolrance; je le
puis sans dangers; je pourrais mme rendre des liberts relles, car il
faudrait tre bien dnu d'esprit politique pour ne pas reconnatre qu'
l'heure imaginaire que je suppose, ma lgislation a port tous ses
fruits. J'ai rempli le but que je vous avais annonc; le caractre de la
nation est chang; les lgres facults que j'ai rendues ont t pour
moi la sonde avec laquelle j'ai mesur la profondeur du rsultat. Tout
est fait, tout est consomm, il n'y a plus de rsistance possible. Il
n'y a plus d'cueil, il n'y a plus rien! Et cependant je ne rendrai
rien. Vous l'avez dit, c'est l qu'est la vrit pratique.


MONTESQUIEU.

Htez-vous de terminer, Machiavel. Puisse mon ombre ne vous rencontrer
jamais, et que Dieu efface de ma mmoire jusqu' la dernire trace de ce
que je viens d'entendre!


MACHIAVEL.

Prenez garde, Montesquieu; avant que la minute qui commence ne tombe
dans l'ternit vous chercherez mes pas avec angoisse et le souvenir de
cet entretien dsolera ternellement votre me.


MONTESQUIEU.

Parlez!


MACHIAVEL.

Revenons donc. J'ai fait tout ce que vous savez; par ces concessions 
l'esprit libral de mon temps, j'ai dsarm la haine des partis.


MONTESQUIEU.

Ah! vous ne laisserez donc pas tomber ce masque d'hypocrisie dont vous
avez couvert des forfaits qu'aucune langue humaine n'a dcrits. Vous
voulez donc que je sorte de la nuit ternelle pour vous fltrir! Ah!
Machiavel! vous-mme n'aviez pas enseign  dgrader  ce point
l'humanit! Vous ne conspiriez pas contre la conscience, vous n'aviez
pas conu la pense de faire de l'me humaine une boue dans laquelle le
divin crateur lui-mme ne reconnatrait plus rien.


MACHIAVEL.

C'est vrai, je suis dpass.


MONTESQUIEU.

Fuyez! ne prolongez pas un instant de plus cet entretien.


MACHIAVEL.

Avant que les ombres qui s'avancent en tumulte l-bas n'aient atteint ce
noir ravin qui les spare de nous, j'aurai fini; avant qu'elles ne
l'aient atteint vous ne me reverrez plus et vous m'appellerez en vain.


MONTESQUIEU.

Achevez donc, ce sera l'expiation de la tmrit que j'ai commise en
acceptant cette gageure sacrilge!


MACHIAVEL.

Ah! libert! voil donc avec quelle force tu tiens dans quelques mes
quand le peuple te mprise ou se console de toi par des hochets.
Laissez-moi vous conter  ce sujet une bien courte apologue:

Dion raconte que le peuple romain tait indign contre Auguste  cause
de certaines lois trop dures qu'il avait faites, mais que, sitt qu'il
eut, fait revenir le comdien Pilade, que les factieux avaient chass
de la ville, le mcontentement cessa.

Voil mon apologue. Maintenant voici la conclusion de l'auteur, car
c'est un auteur que je cite:

Un pareil peuple sentait plus vivement la tyrannie lorsque l'on
chassait un baladin que lorsqu'on lui enlevait toutes ses lois[23].

Savez-vous qui a crit cela?

    [23] _Esp. des lois_, liv. XIX, chap. II, p. 253.


MONTESQUIEU.

Peu m'importe!


MACHIAVEL.

Reconnaissez-vous donc, c'est vous-mme. Je ne vois que des mes basses
autour de moi, qu'y puis-je faire? Les baladins ne manqueront pas sous
mon rgne et il faudra qu'ils se conduisent bien mal pour que je prenne
le parti de les chasser.


MONTESQUIEU.

Je ne sais si vous avez exactement rapport mes paroles; mais voici une
citation que je puis vous garantir: elle vengera ternellement les
peuples que vous calomniez:

Les moeurs du prince contribuent autant  la libert que les lois. Il
peut, comme elle, faire des hommes des btes, et des btes des hommes;
s'il aime les mes libres, il aura des sujets, s'il aime les mes
basses, il aura des esclaves[24].

Voil ma rponse, et si j'avais aujourd'hui  ajouter quelque chose 
cette citation, je dirais:

Quand l'honntet publique est bannie du sein des cours, quand la
corruption s'tale l sans pudeur, elle ne pntre pourtant jamais que
dans le coeur de ceux qui approchent un mauvais prince; l'amour de la
vertu continue  vivre dans le sein du peuple, et la puissance de ce
principe est si grande que le mauvais prince n'a qu' disparatre pour
que, par la force mme des choses, l'honntet revienne dans la pratique
du gouvernement en mme temps que la libert.

    [24] P. 173, chap. XXVII, liv. XII.


MACHIAVEL.

Cela est trs-bien crit, dans une forme trs-simple. Il n'y a qu'un
malheur  ce que vous venez de dire, c'est que, dans l'esprit comme dans
l'me de mes peuples, je personnifie la vertu, bien mieux, je
personnifie la _libert_, entendez-vous, comme je personnifie la
rvolution, le progrs, l'esprit moderne, tout ce qu'il y a de meilleur
enfin dans le fond de la civilisation contemporaine. Je ne dis pas qu'on
me respecte, je ne dis pas qu'on m'aime, je dis qu'on me vnre, je dis
que le peuple m'adore; que, si je le voulais, je me ferais lever des
autels, car, expliquez cela, j'ai les dons fatals qui agissent sur les
masses. Dans votre pays on guillotinait Louis XVI qui ne voulait que le
bien du peuple, qui le voulait avec toute la foi, toute l'ardeur d'une
me sincrement honnte, et, quelques annes auparavant, on avait lev
des autels  Louis XIV qui se souciait moins du peuple que de la
dernire de ses matresses; qui, au moindre coup de tte, et fait
mitrailler la canaille en jouant aux ds avec Lauzun. Mais je suis, moi,
bien plus que Louis XIV, avec le suffrage populaire qui me sert de base;
je suis Washington, je suis Henri IV, je suis saint Louis,
Charles-le-Sage, je prends vos meilleurs rois, pour vous faire honneur.
Je suis un roi d'gypte et d'Asie en mme temps, je suis Pharaon, je
suis Cyrus, je suis Alexandre, je suis Sardanapale; l'me du peuple
s'panouit quand je passe; il court avec ivresse sur mes pas; je suis un
objet d'idoltrie; le pre me montre du doigt  son fils, la mre
invoque mon nom dans ses prires, la jeune fille me regarde en soupirant
et songe que si mon regard tombait sur elle, par hasard, elle pourrait
peut-tre reposer un instant sur ma couche. Quand le malheureux est
opprim, il dit: _Si le roi le savait_; quand on veut se venger, qu'on
espre un secours, on dit: _Le roi le saura_. On ne m'approche jamais,
du reste, que l'on ne me trouve les mains pleines d'or. Ceux qui
m'entourent, il est vrai, sont durs, violents, ils mritent parfois le
bton, mais il faut qu'il en soit ainsi; car leur caractre hassable,
mprisable, leur basse cupidit, leurs dbordements, leurs gaspillages
honteux, leur avarice crasse font contraste avec la douceur de mon
caractre, mes allures simples, ma gnrosit inpuisable. On m'invoque,
vous dis-je, comme un dieu; dans la grle, dans la disette, dans les
incendies, j'accours, la population se jette  mes pieds, elle
m'emporterait au ciel dans ses bras, si Dieu lui donnait des ailes.


MONTESQUIEU.

Ce qui ne vous empcherait pas de la broyer avec de la mitraille au
moindre signe de rsistance.


MACHIAVEL.

C'est vrai, mais l'amour n'existe pas sans la crainte.


MONTESQUIEU.

Ce songe affreux est-il fini?


MACHIAVEL.

Un songe! Ah! Montesquieu! vous allez pleurer longtemps: dchirez
l'_Esprit des lois_, demandez  Dieu de vous donner l'oubli pour votre
part dans le ciel; car voici venir la vrit terrible dont vous avez
dj le pressentiment; il n'y a pas de songe dans ce que je viens de
vous dire.


MONTESQUIEU.

Qu'allez-vous m'apprendre!


MACHIAVEL.

Ce que je viens de vous dcrire, cet ensemble de choses monstrueuses
devant lesquelles l'esprit recule pouvant, cette oeuvre que l'enfer
mme pouvait seul accomplir, tout cela est fait, tout cela existe, tout
cela prospre  la face du soleil,  l'heure qu'il est, sur un point de
ce globe que nous avons quitt.


MONTESQUIEU.

O?


MACHIAVEL.

Non, ce serait vous infliger une seconde mort.


MONTESQUIEU.

Ah! parlez, au nom du ciel!


MACHIAVEL.

Eh bien!...


MONTESQUIEU.

Quoi?...


MACHIAVEL.

L'heure est passe! Ne voyez-vous pas que le tourbillon m'emporte!


MONTESQUIEU.

Machiavel!!


MACHIAVEL.

Voyez ces ombres qui passent non loin de vous en se couvrant les yeux;
les reconnaissez-vous? ce sont des gloires qui ont fait l'envie du monde
entier. A l'heure qu'il est, elles redemandent  Dieu leur patrie!...


MONTESQUIEU.

Dieu ternel, qu'avez-vous permis!...




FIN.




TABLE ANALYTIQUE DES MATIRES.


1re PARTIE.--PREMIER DIALOGUE

Rencontre de Machiavel et de Montesquieu aux enfers.

Machiavel fait l'loge de la vie posthume. Il se plaint de la
rprobation que la postrit a attache  son nom, et se justifie.

Son seul crime a t de dire la vrit aux peuples comme aux rois; le
_machiavlisme est antrieur  Machiavel_.

Son systme philosophique et moral; thorie de la force.--Ngation de la
morale et du droit en politique.

Les grands hommes font le bien des socits en violant toutes les lois.
_Le bien sort du mal_.

Causes de la prfrence donne  la monarchie absolue.--Incapacit de la
dmocratie.--Despotisme favorable au dveloppement des grandes
civilisations.


DEUXIME DIALOGUE

Rponse de Montesquieu.--Les doctrines de Machiavel n'ont point de base
philosophique.--La force et l'astuce ne sont pas des principes.

Les pouvoirs les plus arbitraires sont obligs de s'appuyer sur le
droit. La raison d'tat n'est que l'intrt particulier du Prince ou de
ses favoris.

Le droit et la morale sont les fondements de la politique. Inconsquence
du systme contraire. Si le Prince s'affranchit des rgles de la morale,
les sujets en feront autant.

Les grands hommes qui violent les lois sous prtexte de sauver l'tat
font plus de mal que de bien. L'anarchie est souvent bien moins funeste
que le despotisme.

Incompatibilit du despotisme avec l'tat actuel des institutions chez
les principaux peuples de l'Europe.--Machiavel invite Montesquieu 
justifier cette proposition.


TROISIME DIALOGUE

Dveloppement des ides de Montesquieu.--La confusion des pouvoirs est
la cause premire du despotisme et de l'anarchie.

Influence des moeurs politiques sous l'empire desquelles le _Trait du
Prince_ a t crit. Progrs de la science sociale en Europe.

Vaste systme de garanties dont les nations se sont entoures. Traits,
constitutions, lois civiles.

Sparation des trois pouvoirs lgislatif, excutif et judiciaire. C'est
le principe gnrateur de la libert politique, le principal obstacle 
la tyrannie.

Que le rgime reprsentatif est le mode de gouvernement le mieux
appropri aux temps modernes. Conciliation de l'ordre et de la libert.

Justice, base essentielle du gouvernement. Le Monarque qui pratiquerait
aujourd'hui les maximes du _Trait du Prince_ serait mis au ban de
l'Europe.

Machiavel soutient que ses maximes n'ont pas cess de prvaloir dans la
politique des princes.--Il offre de le prouver.


QUATRIME DIALOGUE

Machiavel fait la critique du rgime constitutionnel. Les pouvoirs
resteront immobiles ou sortiront violemment de leur orbite.

Masse du peuple indiffrente aux liberts publiques dont la jouissance
relle lui chappe.

Rgime reprsentatif inconciliable avec le principe de la souverainet
populaire et l'quilibre des pouvoirs.

Rvolutions. Que la souverainet populaire conduit  l'anarchie et
l'anarchie au despotisme.

tat moral et social des peuples modernes incompatible avec la libert.

Le salut est dans la centralisation.

Csarisme du Bas-Empire. Inde et Chine.


CINQUIME DIALOGUE

La fatalit du despotisme est une ide que Montesquieu continue 
combattre.

Machiavel a pris pour des lois universelles des faits qui ne sont que
des accidents.

Dveloppement progressif des institutions librales depuis le systme
fodal jusqu'au rgime reprsentatif.

Les institutions ne se corrompent qu'avec la perte de la libert. Il
faut donc la maintenir avec soin dans l'conomie des pouvoirs.

Montesquieu n'admet pas sans rserve le principe de la souverainet
populaire. Comment il entend ce principe. Du droit divin, du droit
humain.


SIXIME DIALOGUE

Continuation du mme sujet.--Antiquit du principe lectif. Il est la
base primordiale de la souverainet.

Consquences extrmes de la souverainet du peuple.--Les rvolutions ne
seront pas plus frquentes sous l'empire de ce principe.

Rle considrable de l'industrie dans la civilisation moderne.
L'industrie est aussi inconciliable avec les rvolutions qu'avec le
despotisme.

Le despotisme est tellement sorti des moeurs dans les socits les plus
avances de l'Europe, que Montesquieu dfie Machiavel de trouver le
moyen de l'y ramener.

Machiavel accepte le dfi, et le dialogue s'engage sur cette donne.


SEPTIME DIALOGUE

Machiavel gnralise d'abord le systme qu'il se propose d'employer.

Ses doctrines sont de tous les temps; dans le sicle mme, il a des
petits-fils qui savent le prix de ses leons.

Il ne s'agit que de mettre le despotisme en harmonie avec les moeurs
modernes.--Principales rgles qu'il dduit pour arrter le mouvement
dans les socits contemporaines.

Politique intrieure, politique extrieure.

Nouvelles rgles empruntes au rgime industriel.

Comment on peut se servir de la presse, de la tribune et des subtilits
du droit.

A qui il faut donner le pouvoir.

Que par ces divers moyens on change le caractre de la nation la plus
indomptable et on la rend aussi docile  la tyrannie qu'un petit peuple
de l'Asie.

Montesquieu engage Machiavel  sortir des gnralits; il le met en
prsence d'un tat fond sur des institutions reprsentatives et lui
demande comment il pourra retourner de l au pouvoir absolu.


2e PARTIE.--HUITIME DIALOGUE.--_La politique de Machiavel en action_

On a raison, par un coup d'tat, de l'ordre de choses constitu.

On s'appuie sur le peuple et pendant la dictature on remanie toute la
lgislation.

Ncessit d'imprimer la terreur, au lendemain d'un coup d'tat. Pacte du
sang avec l'arme. Que l'usurpateur doit frapper toute la monnaie  son
effigie.

Il fera une constitution nouvelle et ne craindra pas de lui donner pour
base les grands principes du droit moderne.

Comment il s'y prendra pour ne pas appliquer ces principes et les
carter successivement.


NEUVIME DIALOGUE.--_La Constitution_

Continuation du mme sujet. On fait ratifier par le peuple le coup
d'tat.

On tablit le suffrage universel; il en sort l'absolutisme.

La constitution doit tre l'oeuvre d'un seul homme; soumise au suffrage
sans discussion, prsente en bloc, accepte en bloc.

Pour changer la complexion politique de l'tat, il suffit de changer la
disposition des organes: Snat, Corps lgislatif, Conseil d'tat, etc.

_Du Corps lgislatif_. Suppression de la responsabilit ministrielle et
de l'initiative parlementaire. La proposition des lois n'appartient
qu'au Prince.

On se garantit contre la souverainet du peuple par le droit d'appel au
peuple et le droit de dclarer l'tat de sige.

Suppression du droit d'amendement. Restriction du nombre des
dputs.--Salariat des dputs. Raccourcissement des sessions.--Pouvoir
discrtionnaire de convocation, de prorogation et de dissolution.


DIXIME DIALOGUE.--La Constitution. (Suite.)

_Du Snat et de son organisation_. Le Snat ne doit tre qu'un simulacre
de corps politique destin  couvrir l'action du Prince et  lui
transmettre le pouvoir absolu et discrtionnaire sur toutes les lois.

_Du Conseil d'tat_. Il doit jouer dans une autre sphre le mme rle
que le Snat. Il transmet au Prince le pouvoir rglementaire et
judiciaire.

La Constitution est faite. Rcapitulation des diverses manires dont le
Prince fait la loi dans ce systme. Il la fait de sept manires.

Aussitt aprs la Constitution, le Prince doit dcrter une srie de
lois qui carteront, par voie d'exception, les principes de droit public
reconnus en bloc dans la constitution.


ONZIME DIALOGUE.--_Des lois_

_De la presse_. Esprit des lois de Machiavel. Sa dfinition de la
libert est emprunte  Montesquieu.

Machiavel s'occupe d'abord de la lgislation de la Presse dans son
royaume. Elle s'tendra aux journaux comme aux livres.

Autorisation du Gouvernement pour fonder un journal et pour tous
changements dans le personnel de la rdaction.

Mesures fiscales pour enrayer l'industrie de la Presse. Abolition du
jury en matire de Presse.--Pnalits par voie administrative et
judiciaire. Systme des avertissements. Interdiction des comptes rendus
lgislatifs et des procs de Presse.

Rpression des fausses nouvelles,--cordons de ceinture contre les
journaux trangers. Dfense d'importer des crits non autoriss.--Lois
contre les nationaux qui criront  l'tranger contre le
gouvernement.--Lois du mme genre imposes aux petits tats-frontires
contre leurs propres nationaux.--Les correspondants trangers doivent
tre  la solde du gouvernement.

Moyens de refrner les livres.--Brevets dlivrs par le gouvernement
aux imprimeurs, diteurs et libraires.--Retraits facultatifs de ces
brevets.--Responsabilit pnale des imprimeurs. Elle oblige ces derniers
 faire eux-mmes la police des livres et  en rfrer aux agents de
l'administration.


DOUZIME DIALOGUE.--_De la Presse_ (suite)

Comment le gouvernement de Machiavel annihilera la Presse en se faisant
journaliste.

Les feuilles dvoues au gouvernement seront deux fois plus nombreuses
que les feuilles indpendantes. Journaux officiels, semi-officiels,
officieux, semi-officieux.

Journaux libraux, dmocratiques, rvolutionnaires tenus  la solde du
gouvernement  l'insu du public. Mode d'organisation et de direction.

Maniement de l'opinion. Tactique, manges, ballons d'essais.

Journaux de province. Importance de leur rle.

Censure administrative sur les journaux.--Communiqus.--Interdiction de
reproduire certaines nouvelles prives.

Les discours, les rapports et les comptes-rendus officiels sont une
annexe de la Presse gouvernementale.--Procds de langage, artifices et
style ncessaires pour s'emparer de l'opinion publique.

loge perptuel du gouvernement.--Reproduction de prtendus articles de
journaux trangers qui rendent hommage  la politique du
gouvernement.--Critique des anciens gouvernements.--Tolrance en fait de
discussions religieuses et de littrature lgre.


TREIZIME DIALOGUE.--_Des complots_

Compte de victimes  faire pour assurer la tranquillit.

_Des socits secrtes_. Leur danger.--Dportation et proscription en
masse de ceux qui en auront fait partie.

Dportation facultative de ceux qui resteront sur le territoire.

Lois pnales contre ceux qui s'affilieront  l'avenir.

Existence lgale donne  certaines socits secrtes dont le
gouvernement nommera les chefs, afin de tout savoir et de tout diriger.

Lois contre le droit de runion et d'association.

Modification de l'organisation judiciaire. Moyens d'agir sur la
magistrature sans abroger expressment l'inamovibilit des juges.


QUATORZIME DIALOGUE.--_Des institutions antrieurement existantes_

Ressources que Machiavel leur emprunte.

_Garantie constitutionnelle_. Que c'est une immensit absolue, mais
ncessaire, accorde aux agents du gouvernement.

_Du ministre public_. Parti que l'on peut tirer de cette institution.

_Cour de Cassation_; danger que prsenterait cette juridiction si elle
tait trop indpendante.

Des ressources que prsente l'art de la jurisprudence dans l'application
des lois qui touchent  l'exercice des droits politiques.

Comment on supple  un texte de loi par un arrt. Exemples.

Moyen de prvenir autant que possible, dans certains cas dlicats, le
recours des citoyens aux tribunaux.--Dclarations officieuses de
l'administration que la loi s'applique  tel ou tel cas ou dans tel et
tel sens. Rsultat de ces dclarations.


QUINZIME DIALOGUE.--_Du suffrage_

Des difficults  viter dans l'application du suffrage universel.

Il faut enlever  l'lection la nomination des chefs de corps dans tous
les conseils d'administration qui sont issus du suffrage.

Que le suffrage universel ne saurait, sans le plus grand pril, tre
abandonn  lui-mme pour l'lection des dputs.

Il faut lier les candidats par un serment pralable.--Le gouvernement
doit poser ses candidats en face des lecteurs, et faire concourir 
leur nomination tous les agents dont il dispose.

Les lecteurs ne doivent pas avoir la facult de se runir pour
concerter leur vote. On doit viter de les faire voter dans les centres
d'agglomration.

Suppression du scrutin de liste: Dmembrement des circonscriptions
lectorales o l'opposition se fait sentir.--Comment ou peut gagner le
suffrage sans l'acheter directement.

De l'opposition dans les Chambres. De la stratgie parlementaire et de
l'art d'enlever le vote.


SEIZIME DIALOGUE.--_De certaines corporations_

Danger que prsentent les forces collectives en gnral.

_Des gardes nationales_. Ncessit de les dissoudre. Organisation et
dsorganisation facultatives.

_De l'Universit_. Qu'elle doit tre entirement sous la dpendance de
l'tat, afin que le gouvernement puisse diriger l'esprit de la
jeunesse.--Suppression des chaires de droit constitutionnel.--Que
l'enseignement et l'apologie de l'histoire contemporaine seraient
trs-utiles pour imprimer l'amour et la vnration du Prince dans les
gnrations futures.--Mobilisation de l'influence gouvernementale au
moyen de cours libres faits par les professeurs d'universit.

_Du Barreau_. Rformes dsirables. Les avocats doivent exercer leur
profession sous le contrle du gouvernement et tre nomms par lui.

_Du Clerg_. De la possibilit pour un Prince de cumuler la souverainet
spirituelle avec la souverainet politique. Danger que l'indpendance du
sacerdoce fait courir  l'tat.

De la politique  tenir avec le souverain pontife. Menace perptuelle
d'un schisme trs-efficace pour le contenir.

Que le meilleur moyen serait de pouvoir tenir garnison  Rome,  moins
que l'on ne se dcide  dtruire le pouvoir temporel.


DIX-SEPTIME DIALOGUE.--_De la police_

Vaste dveloppement qu'il faut donner  cette institution.

Ministre de la police. Changement de nom si le nom dplat.--Police
intrieure, police extrieure.--Services correspondants dans tous les
ministres.--Services de police internationale.

Rle que l'on peut faire jouer  un Prince du sang.

Rtablissement du cabinet noir ncessaire.

Des fausses conspirations. Leur utilit. Moyen d'exciter la popularit
en faveur du Prince et d'obtenir des lois d'tat exceptionnelles.

Escouades invisibles qui doivent environner le Prince quand il sort.
Perfectionnements de la civilisation moderne  cet gard.

Diffusion de la police dans tous les rangs de la socit.

Qu'il est  propos d'user d'une certaine tolrance quand on a entre les
mains toute la puissance de la force arme et de la police.

Comme quoi le droit de statuer sur la libert individuelle doit
appartenir  un magistrat unique et non  un conseil.

Assimilation des dlits politiques aux dlits de droit commun. Effet
salutaire.

Listes du jury criminel composes par les agents du gouvernement. De la
juridiction en matire de simple dlit politique.


3e PARTIE.--DIX-HUITIME DIALOGUE. _Des Finances et de leur esprit_

Objections de Montesquieu. Le despotisme ne peut s'allier qu'avec le
systme des conqutes et le gouvernement militaire.

Obstacles dans le rgime conomique. L'absolutisme branle le droit de
proprit.

Obstacles dans le rgime financier. L'arbitraire en politique implique
l'arbitraire en finances. Vote de l'impt, principe fondamental.

Rponse de Machiavel. Il s'appuie sur le proltariat qui est
dsintress dans les combinaisons financires, et ses dputs sont
salaris.

Montesquieu rpond que le mcanisme financier des tats modernes rsiste
de lui-mme aux exigences du pouvoir absolu. Des budgets. Leur mode de
confection.


DIX-NEUVIME DIALOGUE. _Du systme budgtaire_ (suite)

Garanties que prsente ce systme d'aprs Montesquieu. quilibre
ncessaire des recettes et des dpenses. Vote distinct du budget des
recettes et du budget des dpenses. Interdiction d'ouvrir des crdits
supplmentaires et extraordinaires. Vote du budget par chapitre. Cour
des comptes.

Rponse de Machiavel. Les finances sont de toutes les parties de la
politique celle qui se prte le mieux aux doctrines du machiavlisme.

Il ne touchera pas  la Cour des comptes, qu'il regarde comme une
institution ingnue. Il se rjouit de la rgularit de la perception des
deniers publics et des merveilles de la comptabilit.

Il abroge les lois qui garantissent l'quilibre des budgets, le contrle
et la limitation des dpenses.


VINGTIME DIALOGUE. _Continuation du mme sujet_

Que les budgets ne sont que des cadres lastiques qui doivent s'tendre
 volont. Le vote lgislatif n'est au fond qu'une homologation pure et
simple.

De l'art de prsenter le budget, de grouper les chiffres. Importance de
la distinction entre le budget ordinaire et le budget extraordinaire.
Artifices pour masquer les dpenses et le dficit. Que le formalisme
financier doit tre impntrable.

Des Emprunts. Montesquieu explique que l'amortissement est un obstacle
indirect  la dpense. Machiavel n'amortira pas; raisons qu'il en donne.

Que l'administration des finances est en grande partie une affaire de
presse. Parti qu'on peut tirer des comptes-rendus et des rapports
officiels.

Phrases, formules et procds de langage, promesses, esprances dont on
doit user soit pour donner de la confiance aux contribuables, soit pour
prparer  l'avance un dficit, soit pour l'attnuer quand il est
produit.

Que parfois il faut avouer hardiment qu'on s'est trop engag et annoncer
de svres rsolutions d'conomie. Parti que l'on tire de ces
dclarations.


VINGT ET UNIME DIALOGUE.--_Des Emprunts_ (suite)

Machiavel fait l'apologie des emprunts. Nouveaux procds d'emprunt par
les tats. Souscriptions publiques.

Autres moyens de se procurer des fonds. Bons du trsor. Prts par les
banques publiques, par les provinces et par les villes. Mobilisation en
rentes des biens des communes et des tablissements publics. Vente des
domaines nationaux.

Institutions de crdit et de prvoyance. Sont un moyen de disposer de
toute la fortune publique et de lier le sort des citoyens au maintien du
pouvoir tabli.

Comment on paie. Augmentation des impts. Conversion. Consolidation.
Guerres.

Comment on soutient le crdit public. Grands tablissements de crdit
dont la mission ostensible est de prter  l'industrie, dont le but
cach est de soutenir le cours des fonds publics.


IVe PARTIE.--VINGT-DEUXIME DIALOGUE.--_Grandeurs du rgne_

Les actes de Machiavel seront en rapport avec l'tendue des ressources
dont il dispose.--Il va justifier la thorie _que le bien sort du mal_.

Guerres dans les quatre parties du monde. Il suivra les traces des plus
grands conqurants.

Au dedans, constructions gigantesques. Essor donn  l'esprit de
spculation et d'entreprise. Liberts industrielles. Amlioration du
sort des classes ouvrires.

Rflexions de Montesquieu sur toutes ces choses.


VINGT-TROISIME DIALOGUE.--_Des divers autres moyens que Machiavel
emploiera pour consolider son empire et perptuer sa dynastie_

tablissement d'une garde prtorienne prte  fondre sur les parties
chancelantes de l'empire.

Retour sur les constructions et sur leur utilit politique. Ralisation
de l'ide de l'organisation du travail.--Jacquerie prpare en cas de
renversement du pouvoir.

Voies stratgiques, bastilles, cits ouvrires dans la prvision des
insurrections. Le peuple construisant contre lui-mme des forteresses.

_Des petits moyens_.--Trophes, emblmes, images et statues qui
rappellent de toutes parts la grandeur du Prince.

Le nom Royal donn  toutes les institutions et  toutes les charges.

Rues, places publiques et carrefours doivent porter les noms historiques
du rgne.

De la bureaucratie.--Qu'il faut multiplier les emplois.

Des dcorations et de leur usage. Moyens de se faire d'innombrables
partisans  peu de frais.

Cration de titres et restauration des plus grands noms depuis
Charlemagne.

Utilit du crmonial et de l'tiquette. Des pompes et des ftes.--De
l'excitation au luxe et aux jouissances sensuelles comme diversion aux
proccupations politiques.

_Des moyens moraux_. Appauvrissement des caractres. De la misre morale
et de son utilit.

Comme quoi d'ailleurs aucun de ces moyens ne nuit  la considration du
Prince et  la dignit de son rgne.


VINGT-QUATRIME DIALOGUE.--_Particularits de la physionomie du Prince
tel que Machiavel le conoit_

Impntrabilit de ses desseins. Prestige qu'elle donne au Prince.--Mot
sur Borgia et Alexandre VI.

Moyens de prvenir la coalition des puissances trangres trompes tour
 tour. Reconstitution d'un tat dchu qui donne trois cent mille hommes
de plus contre l'Europe arme.

Des conseils et de l'usage que le Prince doit en faire.

Que certains vices sont des vertus dans le Prince. De la duplicit.
Combien elle est ncessaire. Tout consiste  crer en toutes choses des
apparences.

Mots qui signifieront le contraire de ce qu'ils paratront indiquer.

Langage que le Prince doit tenir dans un tat  base dmocratique.

Que le Prince doit se proposer pour modle un grand homme des temps
passs et crire sa vie.

Comme quoi il est ncessaire que le Prince soit vindicatif. Avec quelle
facilit les victimes oublient: Mot de Tacite.

Que les rcompenses doivent suivre immdiatement le service rendu.

Utilit de la superstition. Elle habitue le peuple  compter sur
l'toile du Prince. Machiavel est le plus heureux des joueurs et sa
chance ne peut jamais tourner.

Ncessit de la galanterie. Elle attache la plus belle moiti des
sujets.

Combien il est facile de gouverner avec le pouvoir absolu. Joies de
toutes sortes que Machiavel donnera  son peuple.--Guerres au nom de
l'indpendance europenne. Il embrassera la libert de l'Europe, mais
pour l'touffer.

cole d'hommes politiques forms par les soins du Prince. L'tat sera
rempli de Machiavels au petit pied.


VINGT-CINQUIME ET DERNIER DIALOGUE.--_Le dernier mot_

Douze ans de rgne dans ces conditions. L'oeuvre de Machiavel est
consomm. L'esprit public est dtruit. Le caractre de la nation est
chang.

Restitution de certaines liberts. Rien n'est chang au systme. Les
concessions ne sont que des apparences. On est seulement sorti de la
priode de la terreur.

Stigmate inflig par Montesquieu. Il ne veut plus rien entendre.

Anecdote de Dion sur Auguste. Citation vengeresse de Montesquieu.

Apologie de Machiavel couronn. Il est plus grand que Louis XIV,
qu'Henri IV et que Washington. Le peuple l'adore.

Montesquieu traite de visions et de chimres le systme de gouvernement
que vient d'chafauder Machiavel.

Machiavel rpond que tout ce qu'il vient de dire existe identiquement
sur un point du globe.

Montesquieu presse Machiavel de lui nommer le royaume o les choses se
passent ainsi.

Machiavel va parler; un tourbillon d'mes l'emporte.


FIN DE LA TABLE.







End of the Project Gutenberg EBook of Dialogue aux enfers entre Machiavel et
Montesquieu, by Maurice Joly

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DIALOGUE AUX ENFERS ***

***** This file should be named 13187-8.txt or 13187-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/3/1/8/13187/

Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and  Distributed Proofreaders
Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliotheque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

