The Project Gutenberg EBook of Hlika, by Charles DeGuise

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Title: Hlika

Author: Charles DeGuise

Release Date: August 10, 2004 [EBook #13149]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HLIKA

MEMOIRE D'UN VIEUX MATRE D'COLE

PAR LE

Dr. CHS. DeGUISE







LA RUNION D'AMIS.

C'est en vain que nous chercherions  nouer des liens plus forts: et
plus durables que ceux qui nous unissent  nos compagnons d'cole, et 
nos condisciples de collge. La vieille amiti d'autrefois a jet dans
nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
le nombre de nos annes.

Lorsque rage  dessch notre veine, et que les blessures de la vie ont
laiss sur chaque pine du chemin le reste de nos dernires illusions,
elles viennent nous rjouir et nous consoler sous la riante et
gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espiglerie et son
insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs prcieuses que
le vieil ge se plait  cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
Canadiens."

Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont rests
plus sympathiques; parce qu'ils taient d'un caractre plus conforme au
ntre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espigles, suivant,
qu'ils ont pris eux-mmes plus ou moins; de part dans nos escapades
d'coliers. Aussi quels francs clats de rire, lorsque nous nous
rencontrons et nous racontons nos rminiscences du pass, de notre vie
d'cole, et de nos annes de collge.

En parlant de la jeunesse, temps hlas, bien loign de moi aujourd'hui,
il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
un ancien matre d'cole, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
replis de ma mmoire, comme un mouvant souvenir des temps passs.
Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu' peine vingt ans
lorsque je les entendis de la bouche du pre d'Olbigny.

Le pre d'Olbigny tait un vieux matre d'cole.

Il tait un jour, arrivant on ne savait d'o, venu prendre possession de
l'cole de notre village.

Aprs un examen pass devant le cur et les syndics, qui n'taient
malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait t dcid qu'il tait
capable de nous enseigner l'alphabet.

Or, le pre d'Olbigny tait un homme instruit, profondment instruit.
Il parlait, et crivait correctement plusieurs langues anciennes et
modernes; comme nous pmes en juger plus tard.

Son extrieur n'tait rien moins que prvenant en sa faveur. Une balafre
affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
expression trange; mais ses yeux taient si bons, si doux et si chargs
de tristesse; ses procds  notre gard si affectueux et si paternels,
que nous l'aimmes  premire vue et nous nous livrmes  l'lude,
crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la mme
bont, mais il y avait une classe qui paraissait lui tre privilgie.
Cette classe se composait de jeunes gens de mon ge et j'en faisais
partie.

Ce fut donc en pleurant qu'il reut nos adieux, lorsque nous laissmes
l'cole pour endosser la livre de collgiens.

Un soir, dix ans aprs, nous retrouvions les mmes condisciples de cette
classe, au coin du feu o nous avions t convis par l'un de nous.
Naturellement, nous vnmes  parler de notre temps d'enfance et de notre
cher monsieur d'Olbigny. Il avait laiss nos endroits, et ce fut alors
que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison carte 
quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en vritable
ermite.

Nous dcidmes, sance tenante, d'aller passer une soire avec lui.

Il vivait, paraissait-il, dans un pnible tat de gne. Plusieurs de mes
amis. taient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
forme lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reu par
ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.

Au jour fix, personne ne manqua  l'appel.

Le pre d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reut comme
ses vritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
apports le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
qui me doive restitution. Ce fut aprs un toast pris  sa sant, et
qu'il nous eut affectueusement remercis, qu'il continua:

Il fait bon, mes amis, d'tre jeunes, de voir l'avenir se drouler
devant nous avec tous les rves dors que l'esprance nous fait
entrevoir. Vous voir runis autour de ma table, me rappelle une poque
bien loigne, et cependant  peu prs analogue.

Nous tions nous aussi, mes compagnons d'cole et moi, autour de la
table d'un professeur, qui avait autant de plaisir  nous recevoir que
j'en prouve aujourd'hui. Hlas! j'tais cette soire-l bien gai, bien
joyeux, et me doutais gure qu'elle aurait une si grande influence sur
le reste de ma vie.

Si je croyais que cette histoire put vous intresser, je vous en
raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
crit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur mme d'un drame
terrible de jalousie et de vengeance.

Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutt cette
bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumrent et ce fut
avec un religieux silence que nous coutmes le palpitant rcit qui va
suivre:

Il y a au del de soixante ans que quelques amis et moi avions form le
mme projet que vous excutez, d'aller revoir notre ancien professeur.
C'tait un bon vieux cur qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
village qui se trouvait presque sur la lisire des bois. Rien ne pouvait
d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions dcid dans notre runion,
d'aller faire une partie de chasse et de pche auprs d'un lac qui se
trouvait  quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
qu'un faible dtour  faire pour aller lui serrer la main. Outre le
plaisir que nous prouvions d'avance  revoir ce bon vieux pre, nous
esprions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connatre
parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
fut avance, nous nous dirigemes vers le presbytre, et ce fut en nous
pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reut. Jamais nous ne
pouvions arriver plus  propos, car il nous annona au rveillon que
lui-mme partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
auprs du mme lac, qu'on lui avait dit tre trs fertile, et o il
avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards tendus sur le
parquet, la tte sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
ronflements capable de rveiller les morts. Voil nos guides,
ajouta-t-il.

Enfin, aprs une intime causerie, nous rcitmes la prire et nous nous
tendmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
s'endormit, le prtre agenouill priait encore.

Le lendemain, le soleil radieux s'levait  peine de l'horizon que nous
tions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendmes.

Je ne sais quel charme cet homme de bien rpandait sur tout ce qu'il
faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-tre
jamais prouvs depuis. Le djeuner se se ressentit de notre disposition
d'esprit, il fut gai et ptillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
dos, nous prmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
bois.





LE VOYAGE

Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais  mesure
que le soleil s'levait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
vers midi, l'air tait suffocant. Les moustiques, cette journe-l,
s'taient lis pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
chacun du nous leur payt un tribut;  vrai dire, ils taient encore
plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donn un
bonus. Les enflures et les dmangeaisons insupportables, que leurs
piqres nous causaient, faisaient presque regretter d'tre venus si
loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
s'attendaient  rencontrer sur notre route, taient taries en
consquence de la scheresse exceptionnelle de l't.

Vers quatre heures de l'aprs midi, nos gosiers taient arides, nos
palais desschs et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
n'avions que grignot par ci par l quelques morceaux de biscuits, tout
en marchant. Malgr l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
n'tions plus qu' deux milles de la chute; nous allions faire halte,
lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
refrain plus agrable parvint  nos oreilles. A boire,  boire, qui donc
en voudra boire chantait-il en mme temps qu'il se montra portant une
norme gourde bien remplie. Aprs que nous emes avidement vid le
contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
nous nous remmes en route rafrachis et rconforts. Les guides
entonnrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fmes
chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas t
admis au Conservatoire de Paris.

Enfin haletants, fatigus, mconnaissables par l'enflure cause par les
piqres des mouches, nous arrivmes sous la direction de Baptiste dans
une charmante rablire o le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
entendre. C'tait l'oasis dsire. Des hourras frntiques la salurent.
Nous allions nous lancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
sifflement aigu et un signe nergique de Baptiste qui se tenait
immobile au milieu du sentier, nous arrta. Il nous montrait du doigt
une magnifique famille de perdrix branches sur un arbre du voisinage.
Elles semblaient tre venues s'offrir intentionnellement comme le menu
du repas, aussi n'en fmes nous pas fi. Quatre  cinq coups de feu
jetrent  nos pieds la bande emplume. De grands battements de mains de
la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
ce bel exploit. Notez que nous avions tir les perdrix presqu' bout
portant.

La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui tait rest en
arrire, arriva avec quatre beaux livres qu'il avait rencontrs;
mais elle devint dlirante quand nous apermes bouillonner l'eau des
cascades dont nous n'tions plus loign que de quelques pas.

Une minute plus tard, nous tions sur les bords de la rivire et aux
pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
Le spectacle tait beau, grandiose, et bien digne eut-il t le seul
de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
avions endurs, mais ventre affam n'a pas d'oreilles, c'tait le temps
ou jamais de le dire, car ce qui nous rjouit le plus et nous mit en
belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allums et que les marmites
commencrent  bouillir. Pendant ce temps, tout le monde tait 
l'oeuvre. Les uns corchaient les livres, d'autres prparaient les
perdrix, on dcoupaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
enfin bchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
assiettes avec des corces de bouleau et faisait des micoines, des
fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi  l'oeuvre fit
merveille, et une demi-heure aprs, le bruit des mchoires eut domin
celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
prs de soixante ans et je ne crains pas de rpter aujourd'hui  la
face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonn avec
plus grande sauce de l'apptit, que celui que nous prmes on plutt
dvormes au pied de la chute de la dcharge du Lac  la Truite. Enfin
les apptits satisfaits, les pipes allumes, nous nous tendmes avec
dlices sur les bords de la rivire.

Il eut t difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientt s'enfoncer derrire
le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits cureuils,
d'un air veill et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
coquettement retrousses, pour glaner quelques restes de notre repas;
puis vifs comme l'clair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colre ou de plaisir.

Mais la beaut qui ne pouvait tre surpasse, tait celle de la chute,
avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout maills de
diamants. L'arc-en-ciel brillait  leurs pieds de ses plus vives
couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
d'abord, puis comme prise d'un accs subit de rage, se ruait un instant
aprs frmissante et cumeuse de cascades en cascades, hrissant la
crte de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colre de voir
son cours intercept.

Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beauts sauvages et
primitives taient gals, surpasss peut-tre par la grandeur de la
chute elle-mme.

L'eau se prcipitait d'une hauteur d' peu prs cinquante pieds; mais
dans sa chute, elle rencontrait d'normes rochers superposs les uns
aux autres, bondissant de l'un  l'autre, elle s'levait et retombait
blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce vritable peintre
cleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus clatant
coloris.

La splendeur de ce tableau ne saurait tre surpasse. Toutefois, un pic
inclin d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
base tait mine par l'incessant travail de la rivire attirait notre
attention dans ce moment. Nous en tions mme  supputer, combien il lui
faudrait de temps, avant que de parvenir  le prcipiter dans l'abme,
lorsque sur une des pointes les plus leves, survint une apparition
presque fantastique.





LE LAC.

Cette apparition tait celle d'une jeune fille mollement appuye sur une
lgre carabine de chasse. Deux dogues normes taient  ses cts. Le
costume de cette jeune fille tait demi-sauvage autant que nous en pmes
juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'loignement, distinguer
ses traits; mais  sa taille svelte et dgage, au contour de ses
paules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose  la fois gracieuse
et nonchalante, nous nous formmes l'ide qui se confirma plus tard,
qu'elle tait admirablement belle.

Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, o donc est le vieil
Hlika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant  Baptiste, elle semble nous
avoir reconnus tous les deux, et la voil qui nous fait signe d'aller la
rejoindre. Si Hlika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
auprs d'elle; c'est qu'un malheur lui est arriv ou qu'il gt sur son
lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grce et de tristesse,
pendant que notre guide allait traverser la rivire plus loin dans un
endroit guable.

Les chiens s'taient tendus  ses pieds, comme deux vigilantes
sentinelles. Nous aurions d le dire dj, Baptiste tait le type du
chasseur et du trappeur canadien. Il tait par consquent le commensal
et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possdait la langue et les
dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressmes monsieur Fameux
de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
douloureuse, nous rpondit-il d'une voix pleine d'motion; mais elle ne
m'appartient pas. C'tait nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosit dj bien
surexcite. Baptiste revnt au bout de quelque temps, sa bonne et
honnte figure tait empreinte de tristesse.

Hlika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
Nos coups de feu  la chasse de tantt l'ont effraye; elle a craint de
rencontrer quelques pirates des bois; voil, pourquoi elle s'est retire
sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hlika
qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu' votre presbytre,
si elle n'avait rencontr personne pour remplir son message auprs de
vous. Hlika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il dsire
ardemment vous voir. Elle retourne immdiatement auprs de lui, avec
l'espoir que nous la suivrons de prs. Si vous n'tes pas trop fatigu,
mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
que les autres guides dresseront des campements pour la nuit  vos
jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
des canots. Le prtre et Baptiste partirent immdiatement.

La veille se passa en conjectures. Cet incident nous avait
singulirement intrigus, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
ne pouvait donner des renseignements prcis sur le nom et l'origine de
la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
bien souvent rencontre dans les bois, toujours accompagne d'un
vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
sollicitude vritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
et ses soins taient ceux de la mre la plus tendre. Ils ajoutaient
aussi, qu'esclave de tous ses dsirs, il venait de temps en temps dans
le village, y sjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient o
recevaient, taient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
magasins, ne regardait jamais au prix des toffes qu'elle choisissait,
suivant ses caprices, le prix en fut-il trs lev.

L'un d'eux assurait mme avoir entendu monsieur Fameux dire au pre
Hlika, tel tait le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
combien vous vous donnez de peine pour former l'ducation de votre chre
Adala, et combien elle rpond admirablement  vos efforts, elle parle et
crit aujourd'hui parfaitement le Franais.

II y avait certes dans ces informations, matire plus que suffisante
pour piquer notre curiosit dj excite  l'extrme. Malgr notre
fatigue, nous mmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
suppositions plus o moins ridicules ou extravagantes.

De bonne heure, le lendemain matin, nos tions en route tout en
discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
jeune, la gat nous tait revenue Avec le repos; aussi ne mmes-nous
pas de temps  franchir les trois milles qui sparaient le lac du lieu
de notre campement. Lorsque nous arrivmes sur ses bords, deux beaux
grands canots, creuss dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
larme.

Htez-vous, messieurs, nous dit-il, le pre Hlika dsire vous voir. Il
a parat-il quelque confidence  vous faire, et le pauvre vieillard n'a
plus bien longtemps  vivre. En peu d'instants nous fmes installs dans
les canots et pesmes hardiment sur l'aviron.

Le lac tait beau ce matin l. Sa surface tait plane et unie, pas une
ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
yeux. Quelques vapeurs humides s'levaient a et l des rochers ou de la
masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
fes de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphre tait calme. Parfois aussi, le
martin-pcheur nous envoyait des notes saccades et stridentes, tantt
frmissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
goujon. Les fleurs des glaeuls, qui nageaient  la surface et
s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser  un riche tapis de
verdure maill de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
avoisinantes, de beaux grands arbres sculaires donnaient par les
diffrentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
s'tendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majest
impossibles  dcrire.

Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
s'ils eussent voulu contempler leur beaut dans le cristal limpide de
l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
contraire levaient leurs troncs normes et secs, montrant ainsi leurs
branches dessches comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
bouquet verdoyant semblait, comme la tte d'un patriarche, avoir seul
conserv un reste de sve et de vie. On voyait  ses pieds, des arbustes
de diffrentes familles s'lever et sembler lui demander protection.

Plus loin et du quatrime ct du lac, s'tendait une savane sombre et
triste. Des arbres rabougris, une mousse paisse, un terrain marcageux
et rempli de fondrires donnaient  cet endroit un aspect solitaire
et dsol. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
d'avantage la beaut des autres rives. Nous nagemes en silence
pendant quelque temps, absorbs dans la contemplation de la sauvage et
pittoresque beaut de paysage, lorsqu'aprs avoir doubl un cap, nous
apermes un plateau lev de quinze  vingt pieds qui dominait le lac
et la rivire.





HLIKA.

Sur ce plateau qui pouvait avoir une tendue d'une dizaine d'arpents,
trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient t
leves. L'une d'elles avait une apparence toute particulire. Bien que
comme les autres, elle fut construite de matriaux grossiers, sa forme
ressemblait  celle d'une chaumire, elle tait plus spacieuse que
les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant 
l'extrieur, lui donnaient un air de fracheur et de bien-tre. Des
fentres l'clairaient de tous cts, les unes donnant sur le lac,
les autres sur la rivire, Nous connatrons plus tard comment le
propritaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
la profondeur des forts.

De forts volets garnis de fer avaient t poss pour les protger du
dehors. Par ci par l, un trou ou plutt une meurtrire tait perce.
Enfin, on voyait combien Hlika, puisque c'tait sa demeure, tait
jaloux de veiller  la sret de ceux qui l'habitaient.

Les deux autres taient construites de gros morceaux de bois, superposs
les uns aux autres, et encoches  chacune de leurs extrmits pour
s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidit  cette construction
toute primitive. Ce fut vers la premire que Baptiste nous conduisit.
La chambre d'entre tait spacieuse et parfaitement claire. Bien que
l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
dsirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y taient
cultives avec le mme soin que nous en prenons pour les fleurs
exotiques. Des livres aussi taient disposs sur quelques rayons. Mais
ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombrent sur un
lit recouvert d'une peau d'ours o gisait un vieillard dont les traits
portaient l'empreinte de la mort.

Cet homme devait tre bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
front et ses joues en tous sens. Il avait plutt l'air d'un spectre,
aussi n'eut-on pas manqu de le considrer comme tel, si ses yeux noirs
et enfoncs dans leur orbite n'eussent conserv un clat extraordinaire.
Ses sourcils taient pars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
oiseau de proie. Son front tait haut et fuyant, ses lvre minces et
son menton prominent, tout annonait dans la figure de cet homme
une indomptable nergie. L'ensemble de cette figure dnotait une si
implacable frocit, qu'il eut fait frmir celui qui l'aurait rencontr
un soir dans un chemin dtourn ou sur la lisire d'un bois. Cependant,
au moment o nous l'apermes ses mains taient jointes sur sa poitrine,
ses lvres s'agitaient et semblaient rpter les paroles d'une prire
que monsieur Fameux disait  haute voix.

Comme contraste, agenouille auprs du lit, se tenait dans l'attitude de
la prire la jeune fille de la veille. Son paisse chevelure inondait
ses paules et descendait jusqu' la ceinture. Elle avait le dos tourn
vers la porte. C'tait bien la taille que nous avions admire le soir
d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
imaginer dans nos rves de jeune homme de plus gracieux et de plus
parfait. Nous tions arrts sur le pas de la porte  contempler ce
tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fmes tous blouis,
fascins. Murillo ou Raphal eussent t heureux d'en faire la portrait
et de le prsenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
tait empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
ses joues rehaussaient encore, s'il tait possible, son anglique
beaut. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
l'autre hutte. Celui-ci, aprs avoir jet sur nous un regard perant, et
scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon ct, je vais avec
ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".

Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisime cabane o un
repas, compos de gibier et de poisson, nous avait t prpar. On
s'tait mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
avaient t renouvels. C'tait, nous dit Baptiste, la maison que
le pre Hlika avait fait construire spcialement pour y exercer
l'hospitalit, l, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
un gte et la nourriture. Ils restrent tous deux trois heures en tte
 tte, et lorsqu' l'appel de monsieur Fameux nous entrmes dans la
chambre du mourant, une transformation complte s'tait faite sur son
visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
larmes mmes s'en chappaient. C'tait bien encore la mme figure
nergique mais elle n'avait plus ce cachet de frocit, cet air empreint
de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqus; elle
indiquait plutt le calme et le recueillement intrieur qui ne
paraissaient pas exister auparavant.

Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
fit pour lui complaire. Le bon prtre lui parla quelques instants 
l'oreille; mais il secoua la tte et reprit tout haut: non Monsieur,
c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit tre
publique; puisse-t-elle tre une lgre expiation de mes crimes et
servir d'exemple  ceux qui se laissent entraner par la fougue de leurs
passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-tre, dont
Hlika avait t le hros.

Nous prmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
qu'il commena:





LA CONFESSION.

Plus de quatre-vingts ans ont pass sur ma tte, et la terre dans
quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misre qui
devrait y tre enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
fond du cercueil aprs la mort; mais devrais-je sentir chacun des
vers qui doivent dvorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
peines aussi lgres; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
pourraient vous donner une ide des pouvantables tortures que les
remords ont fait endurer  ma conscience depuis de longues bien longues
annes.

Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pntr. Il m'a fait entendre sa
grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
glac de terreur depuis au del de quinze ans dans le frizelis des
feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
entendue dans le souffle lger de la brise comme dans les hurlements
pouvantables de la tempte; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
chne des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me dsaltrais
jusqu'au fruit savoureux que je voulais goter. Je l'entendais, je le
voyais, je le sentais en moi-mme, ce vengeur inexorable des crimes que
nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer  nos frres
de mme que je l'ai prouv plus tard, sous le fouet du matre et dans
les chanes de l'esclavage.

En prononant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
glacs par le froid de la mort, nous voyions cependant un frmissement
qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un franais qui peut vous
paratre bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens  votre
race, et c'est  une vengeance diabolique que je dois le triste tat
dans lequel vous me voyez aujourd'hui.

Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
vous saviez comme j'tais heureux lorsque je revenais chaque anne dans
ma famille pour y passer mes vacances. Nous tions plusieurs compagnons
de collge de la mme paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
parties de pche et de chasse et comme alors nous avions le coeur lger,
l'me pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mre, mon
pre et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour  tour
dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
dposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
succs classiques. Puis le bon vieux cur que nous ne manquions jamais
d'aller voir, il nous avait baptiss, fait faire notre premire
communion; de plus, il nous avait initis aux premires notions de
la langue latine. Il nous considrait donc comme ses enfants et nous
recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
presbytre et sa table taient toujours  notre disposition. Il tait
aussi fier de nos succs que si nous lui eussions appartenus.

Nos jours de vacance se passaient en des parties de pche et de chasse;
mes bons parents refusant que je prisse part  leurs travaux crainte que
je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veilles. Nous nous
runissions tantt dans une maison, tantt dans l'autre. Au son du
violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
folle gat; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aeule se faisait
entendre, nous tombions  genoux et rcitions en commun la prire du
soir, et noua noua sparions en nous promettant bien de recommencer le
lendemain.

La voix du moribond  ces souvenirs se remplit d'motion puis il ajouta
comme se parlant  lui-mme. Chers souvenirs des beaux jours du ma
jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
parents n'tes vous pas venus tomber sur mon coeur dsespr comme la
rose bienfaisante sur la fleur dessche? Ah! pourquoi ai-je  jamais
abandonn le sentier bni de la vertu avec ses joies si pures et si
naves pour cder  mon excrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
rminiscences de son pass si fortun, Hlika ferma les yeux comme pour
savourer une dernire fois les dlices des beaux jours de son enfance.
Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.

Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
son rcit. "Non monsieur, rpondit-il, je dois aller jusqu'au bout
de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
l'accomplis avec plaisir; ma rsolution est inbranlable." Puis il
demanda quelque chose pour se rafrachir. Cette demande fut sans doute
entendue de l'autre ct, car la mme indienne dont nous avons dj
parle, apporta une tisane d'une couleur verdtre. Il but quelques
gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "loigne Adala, dit-il  la
vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste  dire."

C'est peut-tre mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
dernier soupir, puis il reprit:

Vers l'anne 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
tait-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'teindre pour
toujours les joies de ma vie? Hlas! elles devaient tre les dernires,
car je terminais mon cours d'tude. Je me sentais triste et abattu. Il
y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprme adieu que nous
faisons  nos belles annes de collge. Le succs avait couronn mon
travail au del de mes esprances. Je remportai presque tous les
premiers prix de ma classe. L'accueil que je reus  la maison
paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il tait
possible qu'il ne l'avait t les annes prcdentes.

Mon pre, ma mre et mes soeurs me reurent avec les mmes
dmonstrations de joie, j'tais le seul fils. Or sans tre bien riche,
ma famille jouissait d'une honnte aisance comme cultivateur. Aprs les
premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux pre, bien te
reposer mon enfant. Je t'ai achet un beau fusil, un beau cheval est 
l'curie, j'ai quelques pargnes, amuses-toi, promnes-toi et surtout
laisses l tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
les plaisirs".

Puis ma mre et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
qui avait t prpare avec tous les soins, la tendresse et l'affection
qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
ingnieuse sollicitude on y avait dpos tous les objets qui pouvaient
flatter mon got et me procurer le plus grand confort.

Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mre en m'embrassant,
nous avons invit les voisins  souper, et j'espre que tu vas t'amuser
dans la soire puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
soeurs sont de la partie.

En effet personne n'avait manqu  l'invitation. Les bons voisins avec
leurs enfants taient venus se runir  cette fte, et je rougissais
d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
presser la main avec une considration qui tenait presque du respect; et
me prodiguer des loges sur mes succs, en prsence des jeunes filles et
de leurs frres.

Le souper fut bien joyeux, les langues dlies par quelques verres de
bon vieux rhum, dbitaient mille et mille plaisanteries qui taient
salues par des tonnerres d'clats de rire. Les chants ensuite
succdrent aux bons mots, enfin la gat tait au diapason, lorsque
nous nous levmes de table. Ma mre, par une dlicate attention, m'avait
fait placer auprs d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
distingue que ses compagnes. Cette jeune fille n'tait pas prcisment
belle, elle n'tait peut-tre pas mme jolie, tel qu'on l'entend dans
l'acception du mot, mais sa figure tait si sympathique, sa voix et son
regard si caressants et si doux, qu'elle rpandait autour d'elle un
charme et un bonheur auxquels il tait difficile de rsister. Sa
conversation tait entranante, et se ressentait de son caractre aimant
et contemplatif, elle avait une teinte de mlancolie lorsque le sujet
s'y prtait, qui donnait  sa figure et  ses paroles quelque chose
d'enivrant. Pendant le souper nous parlmes de diffrentes choses, mais
le sujet sur lequel je me surpris  l'couter avec un indicible plaisir,
ce fut lorsqu'elle m'entretint des beauts de la nature. Ce n'tait
certes pas dans les livres qu'elle les avait tudis, ce n'tait pas non
plus dans les bouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
grand livre de la nature, o chacun y puise les connaissances et la foi
en celui qui a cr toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
et motion, et, suspendue ses lvres, j'coutais les descriptions
qu'elle me faisait. Elles dbordaient, pittoresques et animes, comme
une cascade de diamants.

Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
la fte, le sentiment suppos de ma supriorit, les vins qui avaient
t verss  profusion, les loges qu'on m'avait prodigus, tout enfin
avait contribu  exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
prouv.

Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
que je nommerai Marguerite, et quand la veille fut finie, qu'elle
fut partie avec ses parents, j'prouvai un vide ml de charme et un
sentiment de vague inquitude indfinissable. Il fallut m'avouer, que de
l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et changer ensemble
des paroles d'intimit en tait la cause. Quelques regards que j'avais
surpris produisirent dans mon tre un bouleversement jusqu'alors
inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait t mon condisciple
de collge et jusqu' ce temps mon ami. Il avait termin ses tudes
depuis deux ans, et tait revenu prendre les travaux des champs sur
la ferme de son pre. a fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
sommeil, je la passai  me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon me,
je sentis que j'aimais perdument Marguerite, et que le dmon de la
jalousie allait prendre possession de moi.

Je formai donc la rsolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
des jours se passrent, oui quinze longs jours s'coulrent avant que je
la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
la nuit sans que je pensasse, que je rvasse  elle. Tout le monde me
faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
sommeil et l'apptit. Mes parents taient inquiets, ma bonne mre ne
manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes tudes.

Cependant il fallut cder aux obsessions et retourner aux soires du
village. Je croyais tre assez fort pour pouvoir affronter le danger.
J'y rencontrais frquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
soir de plus on plus perdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
sur les lvres  chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
sans munitions, ni carnassire et allais m'asseoir sur le bord de la
mer, et l, des journes entires je pensais  elle. La plainte de
la vague gui venait tristement dferler sur la plage convenait  ma
tristesse.

Ainsi se passa ma premire anne chez mes parents. La demeure de
Marguerite tait presque voisine de la ntre, nous nous visitions
rciproquement et la voyais trs frquemment, Il tait impossible
qu'elle ne s'aperut pas du feu qui me dvorait. Cependant sa conduite
envers moi et ses paroles taient toujours affectueuses et amicales,
mais qu'taient-elles ces marques d'amiti pour moi qui sentais au
dedans de mon coeur un brasier dvorant? De ma fentre je voyais sa
demeure, ses alles et venues et avec frmissement j'apercevais sa
silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait  l'glise, je la
suivais de loin et aurais t heureux de baiser les traces de ses pas
dans la poussire du chemin.

Vous pouvez juger de ce que j'prouvais avec cet amour immense, quand je
la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
taient fiancs. Elle devint dsespoir, le jour ou je la rencontrai
rougissante de bonheur et de plaisir, elle tait amoureusement incline
vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un  l'autre,
Pendant que je passais ainsi toutes mes journes en folles rveries
amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
pre lui avait donn s'tait acquis une belle proprit, et moi je ne
faisais rien. Ma famille tait trs occupe de voir la tournure que
prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
Ma mre un jour  la suggestion de mon pre m'en fit la remarque
d'une manire douce et maternelle. Je lui rpondis d'un ton bourru et
grossier. La sainte femme m'couta avec tonnement d'abord, comme si
elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut veille
d'un mauvais rve, puis tout  coup elle fondit en larmes et m'entourant
de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
suffoqurent. Ces larmes de ma mre furent les premires qu'elle versa
de chagrin, mais elles ne furent pas, hlas! les dernires que virent
couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
ingratitude et ma mchancet.

Enfin le jour dcisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
tat.

Un dimanche matin, Octave tait absent, je revenais de l'glise
accompagnant Marguerite. Je rsolus de profiter de l'occasion pour
tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix mue les joies, les
plaisirs de notre enfance, combien alors les journes taient longues et
ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps prsent. Elle
m'couta d'abord avec plaisir, ne sachant o je voulais en venir. Mais
bientt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
Lorsque je lui exprimai en termes brlants combien je l'aimais, quels
taient mes rves, le bonheur que j'avais fonds sur son amour et son
union avec moi, elle rougit, puis plit au point que je crus qu'elle
allait dfaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
passes et de mon dsespoir si elle refusait de se rendre  mes voeux.
Alors des larmes abondantes glissrent sur ses joues, mais elle ne me
rpondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon me,
tout mon amour passrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
coeur de glace comme des gouttes de feu. Insens, j'esprai un instant
qu'elle aurait piti de moi et se laisserait flchir, mais ce ne fut
qu'un clair.

Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
pleurant: "Le ciel m'est  tmoin que je donnerais la plus grande part
du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
appartenir je manquerais au serment que j'ai fait  un autre devant
Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et  la voix de
mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiance  Octave et que
dans peu de jours nous serons irrvocablement unis." Je ne sais quelle
transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
moi elle recula de quelques pas.

"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
elle sera plus que moi  la hauteur de votre intelligence et vous serez
heureux avec elle. Octave et moi vous avons dsign une place au coin
du feu o vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une pouse digne
de vous".

Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
affectueusement la main. Elle tait toute mue et tremblante, je la
voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
nous quittmes.

Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et prcdrent
leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
parents crurent vritablement que je devenais fou furieux.

Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours aprs, la tte
brlante, la figure affreusement contracte, j'entendis  l'abri d'un
pilier de la petite glise de notre paroisse le serment qu'Octave et
Marguerite se firent de s'appartenir l'un  l'autre. J'aurais voulu voir
le temple s'crouler sur eux et les mettre en poussire. C'en tait fait
de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
vengeance, vengeance! Si elle m'eut aperu lorsque sa robe vint me
frler au sortir de l'glise, elle eut recul, pouvante comme 
l'aspect d'un serpent.

Fou, insens, j'avais espr jusqu'au moment solennel. Oui j'esprais
qu'elle comprendrait toute l'immensit de mon amour et combien j'aurais
travaill  la rendre heureuse. Le dimanche mme, malgr la publication
des bancs, cet espoir m'enivrait encore.

Vous tes peut-tre surpris qu'aprs tant d'annes et en ce de moment
solennel o il ne me reste que peu de temps  vivre, je vous parle avec
autant de chaleur du pass; mais sur son lit de mort, le vieillard
sent quelquefois son sang se rchauffer aux brlants souvenirs de sa
jeunesse: c'est la dernire lueur du flambeau qui va s'teindre.

Je laissai le cortge nuptial s'loigner et m'lanai hors du temple. Je
courus  la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et rpondant
 peine aux douces paroles de ma mre qui pleurait en m'embrassant, je
pris le chemin du bois.

Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
d'autres que mes deux soeurs avaient embrass la vie religieuse dans un
couvent des Soeurs de Charit; que mon pre et ma mre joignaient leurs
prires aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
Hlas! leur fils dnatur n'a pas t essuyer les pleurs de leurs vieux
ans et leur fermer les yeux.





DANS LES BOIS.

Les forces du moribond taient compltement puises. Ces souvenirs
chargs de repentir avaient trop longtemps pes sur son me.

Il indiqua  monsieur Fameux un endroit dans la chambre o il trouverait
un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier mme,
si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.

Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voil, nous dit-il, qui
compltera l'histoire d'Hlika, si elle vous prsente quelqu'intrt.
Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."

Il tait donc vident que l'heure suprme tait arrive pour le
vieillard, aussi le sentait-il lui-mme. Il nous fit signer comme
tmoins, un testament olographe qu'il avait prpar, par lequel il
instituait Adala, sa lgatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
Fameux son excuteur testamentaire.

Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le dsir de rester
encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
l'abandonnaient rapidement. Aprs un assez long entretien avec monsieur
Fameux, sur sa demande nous rentrmes dans la chambre. La jeune fille
agenouille, recevait toute en larmes la dernire bndiction et les
derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
d'un oeil sec et stoque cet mouvant tableau.

Bientt aprs, nous nous mmes  genoux et rcitmes les prires des
agonisants; quelques heures plus tard, Hlika tait devant Dieu. Le
surlendemain, nous le dposmess dans sa dernire demeure  l'endroit
qu'il nous avait lui-mme indiqu. La crmonie fut touchante et bien
propre  nous impressionner. La nature avait cette journe l une teinte
morne et sombre. Le temps tait couvert, le soleil voil ne rpandait
qu'une lumire blanchtre  travers les nuages qui le recouvraient. Une
brise froide et glace comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
continues; elles faisaient cho aux lamentations la jeune orpheline,
qui, la figure prosterne, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
reposait celui qu'elle avait aim comme son pre.

Les plaintes du vent allaient s'teindre dans les fourrs comme des
sanglots. Le lac soulev par la brise venait dferler ses vagues sur les
galets du rivage avec de sourds gmissements.

La crmonie termine, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
monsieur Fameux. "Ma grand'mre et moi seules dsormais sur la terre que
deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protgez".

Tes parents, ma chre enfant, lui rpondit-il d'une vois mue veillent
sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et rsigne, tant que Dieu
me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
auprs de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
son me  Dieu, t'a laiss de quoi complter ton ducation et vivre
richement. Bnis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
parat ter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'aprs l'ordre de
ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te prparer  y
remplir la mission que le ciel te destine.

Ce fut avec une voix pleine d'motion et de reconnaissance qu'Adala
remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, aprs cet
entretien, nous n'emes, au gr de nos dsirs, que bien peu d'occasions
de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
elle l'aidait  prparer nos repas,  renouveler le sapin de nos lits,
pendant que nous passions nos journes  la chasse ou  la pche et que
le bon missionnaire explorait les terres.

La journe finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
repos arrive, nous donnions, dans nos prires, un souvenir au pauvre
vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
fut notre djeuner, il tait toujours prt. La bonne indienne et Adala
nous l'avaient prpar avec le plus grand soin.

Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient cder aux
attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
suavit d'une fleur sauvage, pousse sous l'ombrage des grands arbres
de nos bosquets. Sa sduisante beaut et sa grce naturelle taient
rehausses encore s'il tait possible, par la tristesse rpandue sur ses
traits et par ses habits de deuil.

Est-il tonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
Hbert, l'un de mes compagnons, se prit  l'aimer avec toute la force et
l'ardeur du son temprament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
son amour se ralentit un seul instant.

Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cdai  l'entranement, que je
l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
Hbert tait beau, riche et noble, brave comme un lion, il possdait
de plus un caractre d'or et une gnrosit qui ne se dmentit jamais;
aussi obtint-il facilement la prfrence sur moi, qui n'avais autre
chose  lui offrir qu'un coeur dvou.

Ce qui vous surprendra peut-tre encore plus, c'est que j'ai toujours
t  l'un et  l'autre le plus sincre et intime ami, partageant avec
Bois Hbert toutes les pripties de sa vie aventureuse, et reprenant
dans les temps de calme mes fonctions de prcepteur auprs de ses
enfants quand il eut pous Adala.

Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
souvenirs qui m'meuvent encore malgr moi. D'ailleurs, si quelqu'un
d'entre nous en ressent le courage aprs la lecture de ces pages, il
pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".

Je reprends la lecture du manuscrit, c'tait, si vous vous en rappelez
au sortir de l'glise et aprs que Hlika eut reu les embrassements de
sa mre, pour prendre les grands bois.

O allais-je? o ai-je t? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'tais
habitu au collge aux plus violents exercices. En gymnase j'tais de
premire habilet et l'on me considrait comme un trs grand marcheur;
ma force et ma vigueur taient rputes extraordinaires.

Lorsque la connaissance me revint, j'prouvai une grande lassitude dans
les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
Je devais tre bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
difficilement, et le soleil tait mont sur les onze heures du matin.
Mon front tait brlant et je frissonnais parce qu'une fivre ardente me
dvorait. J'tais auprs d'un petit ruisseau o coulait une eau frache
et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tte; cette
application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
aliments, mais je ne pus pas mme les approcher de ma bouche; je les
jetai  mon chien qui les dvora. Quelques instants aprs, je dormais
profondment, Je n'avais pas ferm l'oeil depuis longtemps et avais
toujours march depuis le matin de la veille. Grce  ma forte
constitution, lorsque je m'veillai le lendemain, la fivre avait
disparu compltement et mes ides taient parfaitement lucides.

Le soleil s'tait lev dans tout son clat; un nid de fauvettes plac
sur une branche auprs de moi, tait balanc par la brise du matin. Le
pre secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rose, adressait
au Crateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mre
distribuait  la famiile la becque du matin. Un instant, une seconde
peut-tre, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le dmon de
la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
ail et fis feu J'avais bien vis, le chantre qui m'avait veill par
son ramage, tomba mort  mes pieds, la mre mortellement blesse roula
un peu plus loin; tandis que je lanai le nid et la couve par terre et
les crasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gat m'avaient paru une
provocation drisoire.

Fou, furieux, je m'enfonai encore plus avant dans la fort. Ma
conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
vie honnte et et entrer dans la carrire du crime. Mais une autre voix
me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
cette dernire qui l'emporta. Ds ce moment je n'eus donc plus qu'une
ide fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle mchancet,
je les accusais d'avoir empoisonn le bonheur de mon existence.

Je l'avoue aujourd'hui, aprs cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
quand je sondai l'abme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
une crature vivante n'avait t mise  mort par moi, pour le seul
plaisir de voir couler son sang ou par mchancet. Mais de ce jour, le
gnie du mal s'empara de moi et se garda bien de lcher sa proie; pour
la premire fois, je vis le sang avec une joie froce.

Je continuai donc ma marche en m'avanant du plus en plus dans la fort;
je marchai encore plusieurs jours, ne sachant o j'allais. Les toiles
et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
ma fureur, ma jalousie augmentaient  chaque pas. Tout en cheminant, je
mditais, je m'ingniais  trouver quelle pourrait tre la plus grande
souffrance que je pourrais leur infliger.

Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se prsentrent bien  mon
esprit, je tressaillis d'abord  cette ide, qu'Octave mort, je
pourrais encore esprer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
rflchissant, je songeai qu'elle n'tait plus aujourd'huit cette chaste
et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
encore s'il tait possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
me les fallait terribles mais incessantes.

Depuis cinq jours que j'avais laiss la maison paternelle, j'errais 
l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairire. Au
milieu, une biche, nonchalamment couche, suivait avec orgueil et amour
les bats d'un jeune faon qui foltrait auprs d'elle. Ils taient tous
deux dans une parfaite scurit. J'avais des provisions en abondance;
mais l'instinct froce dj me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
partit et il tomba  deux pas de sa mre. Un jet de sang s'chappa de sa
poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
pour se rendre compte sans doute du lieu d'o venait le danger, puis
ses regards se portrent sur son petit. Il tait tendu par terre, ses
membres s'agitaient et se raidissaient sous l'treinte d'une suprme
agonie. D'un bond elle fut auprs de lui, et lorsqu'elle aperut le flot
de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gmissement si
triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
d'une innarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
mre, me rjouit cependant intrieurement, et ce fut avec plaisir
que j'observai ce qui se passa. La pauvre mre, en continuant ses
gmissements, se mit  lcher la blessure et  inonder son petit de
son souffle, comme pour rchauffer ses membres que le froid de la mort
saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait  soulever sa tte,
puis s'loignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager  la
suivre et  fuir avec elle. Elle revenait un instant aprs, recommenait
encore  l'appeler comme elle avait d faire bien des fois dans sa
sollicitude maternelle, pour l'avertir d'viter un danger; mais le
faon ne bougeait pas, il tait bien mort. A mesure que le faon se
refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
ses braiements devenaient plus dsesprs et dchirants. Parfois elle
courait  chaque coin de la clairire et faisait retentir les chos des
bois de ses plaintes, comme si elle eut appel au secours, puis elle
revenait en toute hte auprs de son petit, paraissant refuser de croire
qu'un tre fut assez mchant pour lui avoir donn la mort, Enfin,
lorsqu'elle se fut assure que tout espoir tait perdu, elle s'arrta
morne et immobile auprs de lui, appuya ses narines sur les siennes.
C'tait le dernier baiser que donne la mre sur les lvres glaces de
son enfant. La clairire tait d'une petite tendue, la biche avait
la face tourne vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en chappaient.

Je le confesse, loin d'tre touch de cette scne, j'y pris un froid
et secret intrt. Aprs l'avoir contemple pendant quelque temps, je
sortis soudain de ma cachette. Une ide diabolique venait de me frapper.
Il ne me restait plus qu' attendre pour la mettre  excution. Ma
figure devait tre bien hideuse de mchancet, car la pauvre mre
en m'apercevant s'enfuit toute effare en poussant de douloureux
gmissements. Je passai auprs du faon et d'un brutal coup de pied, je
le lanai  vingt pas plus loin. J'avais remarqu avec joie que la biche
s'tait retourne sur la lisire du bois et qu'elle m'observait. Puis je
continuai ma route en sifflant joyeusement.





DANS LA TRIBU.

Je passai deux mois m'loignant toujours des endroits o j'avais t
autrefois si heureux, et jamais l'ide des angoisses que ma famille
devait prouver de mon absence ne se prsenta  mon esprit. Je ne vivais
plus depuis longtemps que de chasse et de pche. Je m'tais ainsi
habitu aux bruits des bois, et pouvais  mon oreille et  l'examen de
la piste reconnatre quelle tait la bte fauve, et quelquefois la tribu
du sauvage qui avaient travers les sentiers que je parcourais.

Un soir j'tais occup a prparer mon repas, j'avais dcid de passer la
nuit auprs d'une belle source o je m'tais install. Depuis au del de
deux mois je n'avais point rencontr de crature humaine. J'tais tout
occup aux prparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
dans les bois, lorsque des craquements de branches inusits se firent
entendre  quelques pas en arrire de moi. Je me retournai, deux yeux
tincelants brillaient dans la demi obscurit, et mon feu faisait
miroiter l'clat de la lame d'un poignard dj lev pour me percer.
L'instinct de la conservation s'tait rveill en moi. Heureusement que
mon fusil tait sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
ton poignard, m'criai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
De mon ct, je dposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
le conduisis auprs du feu. Gare  toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
en face de moi de manire que la lumire claira son visage. Que veux-tu
lui demandai-je de nouveau? Il me rpondit, j'ai faim, je veux manger.
Et, certes, le gaillard m'eut bien disput ce repas, s'il ne m'eut senti
de force  lui rsister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
la dvora en aussi peu de temps que je mets  vous le dire. Je lui en
donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la mme avidit,
je pus l'examiner tout  mon aise  la lueur de mon feu.

C'tait un jeune sauvage  figure vritablement patibulaire. Bien que
sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hve et
amaigri qu'il avait souffert de la misre et de la faim. Il tait
hideux, son visage refltait toutes les mauvaises passions de son me,
et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il tait aussi laid au
moral qu'au physique. Il appartenait  une de ces races abtardis de
sauvages, qui ont pris tous les dfauts et les vices des blancs, sans
mme en avoir conserv leurs rares qualits. Il me raconta avec un
cynisme trange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
confessa qu'il s'tait chapp de la prison dans laquelle il avait t
enferm pour la troisime fois. Je compris d'aprs ses paroles, que ce
n'tait pas une vasion, mais le dgot ou la crainte qu'il ne gtt
les autres prisonniers, fussent-ils mme des plus pervers, l'avait fait
rejeter de son sein. C'tait d'ailleurs dans un temps o l'on croyait
que le jeune dlinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
leons des plus rous ou infmes bandits.

Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait  quelques vingt
lieues plus loin.

Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frres de ta tribu?
Ils ne voudront plus me recevoir, me rpondit-il. C'est la troisime
fois qu'ils m'ont chass.

Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton dtermin, mais malheur  eux quand
je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.

Nous causmes longtemps, bien longtemps et mlmes deux gouttes de sang
que nous tirmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
d'ternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
rengat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obirait
aveuglement.

Peut-tre est-ce le temps de dire ici que, malgr ma sclratesse, je
suis toujours rest franchement l'ami de mon, pays.

Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
lui obtenir son pardon.

Les nations sauvages qui nous taient alors allies taient peu
nombreuses, et il me rpugnait de voir ce jeune homme plein
d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
pu aider puissamment les ennemis  dvaster notre colonie franaise qui
n'tait alors, on le sait, que dans son enfance.

Malgr sa rpugnance il m'obit.

Je me prsentai quelques jours aprs dans sa tribu, et m'offris  leur
chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion tait on ne peut
plus favorable. Nous tions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutnmes
contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.

J'eus toutes les peines du monde  obtenir son pardon du grand chef mais
enfin il cda  mes instances et  l'assurance que je lui donnai que
j'allais combattre avec Paulo  leurs cts.

Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
qui furent dploys dans nos rencontres dsespres, ainsi que des
affreux supplices qui furent infligs aux malheureux prisonniers.

Aprs trois ans de guerre, j'tais unanimement choisi comme un des
principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
et me suis trouv presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
je dsirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
chrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
vus  mes pieds sans que la mort elle-mme eut voulu de moi, malgr mes
blessures nombreuses.

Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
misrable lche, fuyait du champ de bataille, aussitt que l'action
s'engageait; mais quand le feu tait cess, le premier il tait 
l'endroit du carnage pour dpouiller les morts et torturer les blesss.

Ma position de chef que je devais  ma force musculaire, (tel que mon
nom Hlika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
ascendant considrable sur mes nouveaux allis. Le fait est que mon
pouvoir tait illimit parmi eux, et qu'ils obissaient aveuglement 
mes ordres.

Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
avec toute la frocit et l'acharnement possibles, lorsque nous apprmes
par un envoy des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
paix. Nous la leur accordmes aux conditions les plus avantageuses pour
nous. Malgr nos exigences, ils y accdrent volontiers.

La paix une fois signe, ce fut alors que surgirent en moi plus
terribles et plus inexorables les ides de vengeance. Le jour elles
faisaient bouillonner mon sang et donnaient  ma figure une expression
diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
faisaient entrevoir les jouissances des dmons lorsqu'ils enlvent une
me  leur Crateur.





L'ENLVEMENT

Mon plan tait tout trac, et Paulo en connaissait une partie, il devait
tre mon complice dans son excution.

Bien qu'occup dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
que nous avions  tendre ou  viter dans une guerre indienne, pour
surprendre et ne pas tre surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
d'aprs mon ordre, allaient frquemment rder autour de la demeure
d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait achet  un mille
du village une charmante proprit, o il jouissait avec Marguerite du
plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors ge de trois
ans, tait venue mettre le comble  leur flicit. Cette enfant, par sa
rare beaut et sa gentillesse, faisait les dlices de ses parents qui
l'aimaient avec idoltrie.

Tous ces dtails exaspraient encore ma rage contre eux. Ils taient si
heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir  leur
tour, le pre et la mre d'abord et leur enfant ensuite tait venu.
Car, dans ma fureur insense, je tenais cette chre et innocente petite
crature solidaire des tourments que j'endurais.

Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagn de Paulo. Peu de
jours de marche nous amenrent auprs du village. J'envoyai mon complice
en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.

Le misrable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
s'acquitta-t-il de sa mission de manire  lui faire honneur. Il avait
su se glisser auprs de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
apprendre parfaitement la topographie des lieux.

Nous nous rendmes auprs de l'habitation d'Octave, pour guetter une
occasion favorable et accomplir mon dessein.

Elle tait situe sur une lgre minence, et dominait un agreste et
beau paysage. Une rivire profonde l'une certaine largeur dont le cours
tait rapide, coulait  quelques arpents de sa porte. Cette rivire
tait traverse au moyen d'un bac.

Nous tions aux beaux jours de juillet, c'est--dire que c'tait le
temps de la fenaison. Octave possdait de l'autre ct de la rivire, de
vastes prairies.

Le soir du jour o nous arrivmes, nous pmes remarquer qu'il avait
fait abattre une grande quantit de foin, qui devait tre engrang le
lendemain. Or, il fallait pour cette opration un grand nombre de bras,
et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en rquisition,
Cette circonstance secondait parfaitement l'excution de mes projets.

Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
les yeux flamboyants o brillait une joie diabolique, les deux figures
hideuses et sinistres qui du dehors piaient les abords de ta maison,
et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais  ton enfant, tu serais
morte d'pouvant.

Le lendemain de cette soire nous nous tnmes Paulo et moi dans le
voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.

Ce fut avec un indicible plaisir que nous vmes Octave, Marguerite et
tous leurs employs traverser la rivire pour s'occuper aux travaux des
champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
par sa mre, avait t confie aux soins d'une vieille servante.

La journe se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
 Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
emporte par un courant rapide disparut bientt de nos yeux, et alla se
briser dans des cascades qui taient  quelques milles plus loin. Au
mme moment, je remarquai que la veille servante tait sortie et occupe
pour un instant dans le jardin qui se trouvait  un demi arpent de la
maison. Tout semblait concourir  assurer le succs de mes projets.

Je profitai de son absence pour entrer par une fentre qui tait ouverte
du cot oppos o elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
sollicitude sa mre avait orn sa couche, et rendu son lit aussi
douillet qu'il tait possible. Sur les meubles et le berceau taient
disperss les jouets. Au moment o j'entrai dans la chambre, la petite
avait quelques-uns de ces beaux rves dors o elle causait avec les
anges que sa mre lui avait reprsents comme de petites soeurs, car sa
figure tait panouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
ses lvres. J'ai peine  me rendre compte aujourd'hui comment, malgr
mon extrme sclratesse, je ne fus pas mu de ce touchant tableau.
Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'lancer vers la
fentre, et gagner le bois qui tait  deux arpents plus loin, ce fut
pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'vader
tellement vite, que l'enfant veille soudainement en sursaut, jeta un
cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
en toute hte  la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
l'enfant, car elle sortit aussitt en poussant elle aussi un autre cri
qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.

Derrire un des grands arbres, je pus voir sans tre vu ce qui se
passait. Je savais que la rivire guable qu' plusieurs milles plus
loin, et m'tais assur qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
permettre de traverser. Je vis les employs d'Octave et Marguerite les
retenir pour les empcher de se noyer, en voulant aller porter secours
 leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mmes savoir quels dangers la
menaait.

J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
 la maison. Deux heures et la nuit tendrait ses sombres voiles dans la
fort, ma fuite tait assure.

Cependant Paulo par mon ordre, avait jet dans une des chambres de la
maison un brandon incendiaire, et tait revenu me rejoindre tandis
que que la vieille fille sur les bords de la rivire, s'arrachait les
cheveux et jetait des cris de dsespoir. Bientt aprs elle aperut la
fume qui s'chappait par l'embrasure; je la vis courir  la maison, et
quelques instants plus tard le feu tait teint, mais l'enfant dpose
dans une hotte que j'avais prpare exprs tait sur mes paules, et je
pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
les provisions.

Je marchai ainsi sans relche deux jours et deux nuits, ne m'arrtant
qu'un instant pour donner quelque nourriture  la petite malheureuse,
ne prenant pas moi-mme le temps de dormir. La troisime journe, nous
devions avoir parcouru une distance considrable, et par les prcautions
que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
nous tions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
fmes halte, et je sortis pour la premire fois l'enfant de sa hotte. La
pauvre petite tait affreusement change, elle n'avait cess depuis e
moment de l'enlvement de pleurer et d'appeler  grands cris sa
mre, son pre, tous ceux enfin de qui elle pouvait esprer quelque
protection. La frayeur qu'elle prouva en apercevant nos figures est
encore prsente  ma mmoire, elle cacha son visage dans ses deux
petites mains, et se mit  pousser des cria dchirants en appelant
encore maman, maman. Je fus oblig de la menacer pour lui faire prendre
quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refuse.

Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
revois encore ses beaux yeux chargs de larmes qui nous imploraient tour
 tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait touffer des
sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
mre. Au lieu d'en avoir piti, j'eus la frocit de lever la main sur
elle et lui dfendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
devant moi, puis je l'tendis sur un lit que j'avais fait prparer par
Paulo, car vritablement je commenais  craindre que l'enfant ne mourut
puise par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu' moiti
satisfaite.

Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'veilla quelques heures
aprs, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda  manger.

Pendant qu'elle dormait j'avais prpar pour elle nos meilleurs
aliments. Ce n'tait certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broy la tte sur un
rocher; mais mon dsir de leur faire du mal n'tait pas encore au tiers
satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
calice de la douleur jusqu' la lie.

Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
hotte. La pauvre petite se laissa faire sans mme profrer une parole;
mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps  autre sur Paulo et
sur moi, nous demandait grce. Nous continumes notre route allant vers
le nord. Je prsumais que la poursuite s'tait plutt dirige au sud,
parce qu'un parti d'Iroquois avait t aperu quelques jours auparavant
prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
sauvages d'ailleurs taient coutumiers de ces sortes d'enlvements chez
les colons franais.

Nous marchmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
arrivmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient t
nos allis pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
et leurs chefs me reurent avec les plus grandes acclamations de joie.
Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idoltre qui avait
conserv contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
que je dposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu tait trs
considrable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
argent. Cette femme tait cupide et mchante, et je ne doutais pas
qu'entre ses mains l'enfant aurait tout  souffrir.

Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
ensuite la tribu huronne  l'endroit o je l'avais laisse.

Grce  la paix qui avait t faite, un commerce tendu s'tait tabli
entre les colonies franaises et anglaises, je m'engageai comme guide
conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le mtier de
trappeur. Ces deux tats augmentrent beaucoup pendant quatre annes les
sommes que j'avais amasses.





PLAISIRS DE LA VENGEANCE

Douze mois aprs les vnements que je viens de relater, sous un
dguisement qui me rendait mconnaissable, je m'approchai de la demeure
d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-mme si la douleur que je
leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.

Non jamais le tigre altr du sang de sa victime, n'prouve un plus
grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
causa la scne que je vais dcrire.

La nuit tait dj avance quand je frappai  leur porte et demandai
l'hospitalit. On me l'accorda de tout coeur. Aussitt aprs la vieille
servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
t confie, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
 reconnatre tant il tait chang. Mais je refusai de manger et allai
m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
chose  faire que de prendre de la nourriture.

Ce fut donc avec une extrme satisfaction que je remarquai chez lui une
empreinte de tristesse inexprimable. Son teint tait hve et ses membres
amaigris. Tout dnotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
sans bornes.

La scne tait plus dchirante encore lorsque je me retournai de l'autre
cot de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
nom d'Angeline se mler  leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chre
petite fille?" Marguerite  ces paroles se levait sur son lit, et leur
rpondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donne cette enfant, notre joie
et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
empars?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
monsieur le cur vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tte, c'est
Dieu qui l'ordonne, les trsors de sa Providence sont infinis, il veille
sur ses petits enfants. Pourquoi la vtre ne serait-elle pas aussi sous
sa main?"

Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu tais diffrente
du jour o je t'avais vue si heureuse prtant le serment ternel d'tre
fidle  Octave, au pied de l'autel de notre vieille glise. Oh! tu
souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mre toutes les tortures
les plus atroces, physiques et morales qu'un tre humain puisse
infliger. Elle tait ple, levait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
baigns de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
notre chre petite Angeline?

Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
voulaient le consoler, combien il avait got du bonheur intime avant
l'enlvement de leur petite fille. A ce dchirant tableau, je voyais les
yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
dsespoir, un seul mot leur eut donn une flicit suprme, mais je
me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des dlices de ma
vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
pauvre mre s'adressant  moi me demanda: Vous mon frre, qui venez
sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus tonn et
demandai des explications.

Octave et Marguerite me racontrent l'un et l'autre ce qui s'tait
pass. Je me plaisais  contourner le poignard dans la blessure. Elle
doit, leur dis-je, avoir t enleve par une tribu Iroquoise, qui soumet
aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
leur racontai quelles devaient tre les souffrances qu'elle endurait
entre leurs mains. En entendant ces dtails les pauvres et malheureux
parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frmir et
paratre me dire, c'est assez, par grce n'allez pas plus loin.

Cette nuit-l, le dmon de la jalousie qui me possdait, devait
tressaillir d'allgresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
de les entendre changer entr'eux des paroles de dsespoir, elles
taient le tmoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.





AU LABRADOR.

Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
m'informai si Paulo tait revenu. Le misrable s'tait depuis un an
engag avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
Nord-Ouest. Il tait arriv de la veille, parat-il. Je le fis appeler
et j'coutai le rcit de ses exploits.

Certes, il n'avait pas toujours trouv viande cuite! Associ avec
un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les rgions les plus
septentrionales de l'Amrique, longeant toujours les ctes du Labrador
et du Dtroit de Davis. Ils avaient vcu tous ensemble de la chair de
quelques loups-marins qu'ils avaient capturs a et l.

Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient t
dvors, l'un aprs l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
bouillir, leur avait mme servi d'aliment. Une poussire de glace qui
leur fouettait sans cesse la figure, leur avait caus une maladie des
yeux dont ils eurent mille peines  se gurir. Plusieurs d'entr'eux
avaient dj succomb  la faim et aux misres de toutes sortes; ils
avaient t obligs d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvrent des troupeaux de
loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.

Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrrent les sauva de la
mort qui les menaait de si prs, ceux-ci les emmenrent avec eux dans
leur propre village, o Paulo lui-mme passa quelques jours. Il y fut
reu avec la plus cordiale hospitalit. Par la manire dont il me
dsigna l'endroit, je compris qu'il avait t, recueilli par la mme
tribu et dans le mme village o j'avais t confier Angeline aux soins
d'une vieille sauvagesse.

Effectivement, il ajouta qu'il s'tait pris d'amiti pour une vieille
femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
qu'elle avait reus.

Je lui avais cach le lieu o j'avais laiss Angeline, mais je ne doutai
pas un instant aprs l'avoir entendu parler que le misrable avait
reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
traitements qu'elle recevait.

Quelques mois aprs, la guerre se renouvela plus froce encore qu'elle
n'avait t. Les Iroquois portrent toutes leurs forces contre les
Hurons, qui taient fixs sur les bords du lac qui porte leur nom.
Ils firent un pouvantable massacre des vieillards, des femmes et
des enfants qu'ils trouvrent dans la bourgade. Les pres Brbeuf et
Lalemant expirrent eux aussi, comme l'avait fait prcdemment le pre
Daniel dans les plus affreux tourments.

C'tait le coup de grce qui tait donn  nos malheureux allis les
Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
canons de Qubec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
les restes de leur tribu.

Les massacres avaient t terribles; couvert du sang de mes ennemis et
cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.

Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait t fidle au
serment qu'il avait prt de rpondre  mon appel. Il tait lche, comme
je vous l'ai dit, mais remplissait auprs de moi le rle de valet que je
lui avais donn.

Enfin les quatre annes que j'avais fixes pour le temps o j'irais
rclamer Angeline, taient expires. L'or que j'avais donn  la vieille
devait tre puis, si elle l'avait employ comme je le lui avait dit.
Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'tre
priv du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
avait t victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hte de l'avoir
auprs de moi, pour jouir au moins de ce que je lui rservais pour
l'avenir.

Quand les restes de la tribu Huronne furent fixs auprs de Qubec,
repris avec Paulo la direction des contres du Nord. La saison de la
pche et de la chasse tait arrive. Dans les rgions septentrionales,
tout le monde sait que c'est aux derniers jours de dcembre que les
loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
glaces polaires, pour venir raser les ctes de l'Ile de Cumberland et
celles du Labrador. C'tait par consquent vers ces endroits que la
tribu des Montagnais s'tait dirige. Paulo me dsigna dans notre route
les endroits o plusieurs de ses anciens associs avaient trouv la
mort. La triste exprience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
gardes, aussi n'avais-je pas regard aux dpenses pour m'assurer
d'amples supplments de provisions et un heureux retour.

Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salu avec plaisir,
Malheureusement leur chasse et leur pche n'avaient pas t fructueuses,
cependant ils espraient des secours qui devaient leur venir d'un parti
de chasseurs qui taient alls plus loin.

La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
souffert toutes les misres possibles. Angeline tait dans un tat
d'amaigrissement  faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frmi
en faisant un rapprochement du temps o j'avais arrach cette enfant, si
heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
cette martre. Je rcompensai cette dernire en lui donnant de l'argent
pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
endroits srs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumes
dont je pouvais disposer, de sorte que j'tais certain de n'en pas
manquer au retour.

Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
et dsirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
j'irais la prsenter  ses parents sous un nom suppos.

Aprs notre retour, grce  une bonne nourriture, elle retrouva toutes
ses forces; et sa beaut en se dveloppant, frappait tous ceux qui la
voyaient. Elle avait nanmoins conserv de la hutte sauvage une teinte
de tristesse et de timidit, qui donnait  sa figure un charme dont il
tait difficile de se dfendre. Son caractre tait sympathique, et sa
sensibilit extrme, elle ressentait trs profondment les injustices
et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
procds ne manquaient jamais de faire venir  ses yeux des larmes
de gratitude accompagnes des plus touchants remercments. Trois ans
s'taient couls, depuis que je l'avais ramene, auprs de moi; je
m'tait chaque jour vertu  former son ducation et  dvelopper son
intelligence; l'enfant rpondait d'une manire admirable aux leons que
je lui donnais; c'tait une belle petite sensitive que je cultivais,
elle tait bonne, affectueuse et possdait de plus une grce et une
dlicatesse naturelle exquise.

Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
beaux yeux si caressants vers moi, me demander  chaque instant du jour
de sa voix si doue: Pre (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
faire qui puisse t'tre agrable? La manire dont elle me parlait
semblait une supplication, une prire et faisait taire pour un moment
mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prvenances
et de soumission, mais le dmon qui me dominait reprenait bien vite le
dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il  l'oreille, comme ils
devraient s'amuser de te voir si lche, eux qui ont t si heureux. A
cette ide, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'
Dieu lui-mme... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
insense, quel enivrement, quels dlices de les voir souffrir avec usure
des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
alors combien plus terribles et inexorables sont les chtiments que Dieu
inflige  notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.

En crivant ces pages nfastes des jours malheureux de ma vie, les
larmes brlantes et si amres du repentir coulent le long de mes joues,
il vous ferait piti si vous le voyiez, dans ce moment, ananti sous le
poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcill aux tristes
apprts des bchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
oeil indiffrent les chairs palpitantes et dnudes des infortuns
prisonniers de guerre, frmir sous les tisons ardents dans une dernire
agonie.

Hlas la pauvre enfant ne se doutait gure, que tous les bons
traitements dont je l'entourais n'taient qu'autant de rseaux perfides
que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la hassais
de toutes les puissances de mon me. De mme que le cannibale engraisse
son prisonnier pour le prparer  son repas de fte, ainsi ai-je fait
d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'tais certain d'avance
d'une obissance aveugle envers moi.

Jamais allusion n'avait t faite aux jours de son enfance, que par
l'histoire que je lui racontais de la manire dont elle tait tombe
dans mes mains. C'tait, lui avais-je dit, en passant un jour le long
d'une grande route dserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
jeune enfant; abandonne par ses parents dnaturs, elle aurait
indubitablement servi de proie aux btes froces, si je ne l'avais pas
recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misres
de toutes sortes taient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
pour elle le rle de la Providence.

A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baigne de larmes venait
m'embrasser en me remerciant.

Enfin le jour o je devais la conduire  ses parents, sans toutefois la
faire reconnatre, tait arriv.

Elle tait encore tout mue de la rptition de ce conte. Oh! qu'elle
tait belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
chez Octave quelques jours aprs. J'tais d'ailleurs inform que le
temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours  vivre. Mes
renseignements taient bien prcis, puisqu'en entrant dans la maison,
cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le gnie du mal ne
peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou mme
autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour complter leurs
souffrances, un incendie avait dtruit leur grange et toute leur rcolte
l'anne prcdente; mes espions m'en avaient inform, c'taient eux qui
y avaient mis le feu d'aprs mon ordre.

Les malheureux jeunes gens avaient t obligs de contracter des dettes
considrables pour rparer les pertes qu'ils avaient subies; ils taient
donc devenus dans un tat de gne des plus apparentes. Au moment o
nous arrivmes, un prtre avec une nombreuse assistance terminaient
les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde tait triste et
recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous cts, Octave venait
d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il tait hve et dfigur au
point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'et dit que
c'tait lui.

La prire finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
et de sant et malgr cela dj mort. Quelles douleurs terribles les
malheureux enfants ont endur depuis l'enlvement de leur petite fille,
quelles larmes de sang le dsespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
Marguerite dans peu d'instants, elle aura t rejoindre Octave. Ils
seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera termin.

Cependant, d'aprs le conseil du prtre, ou avait transport Marguerite
dans un autre appartement pour lui pargner la vue navrante des derniers
moments d'Octave; le silence tait parfait et nous l'entendions qui
l'exhortait d'une voix mue et pleine d'onction  se rsigner et  faire
 Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
il avait exigs d'elle. Si votre enfant est auprs des anges,
rjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
veillerez tous deux sur elle, et dans le cas o elle serait entre les
mains des mchants, vous la protgerez plus efficacement que vous
n'auriez pu le faire ici-bas.

Peu aprs, elle demanda  revoir encore une fois son Octave. On
s'empressa d'acquiescer  son dsir et de transporter son lit dans la
chambre o il gisait. Elle ft un signa  une vieille servante, que
je reconnus pour la mme qui prenait soin de l'enfant le jour de
l'enlvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaa entre les
deux lits. Hlas il tait  jamais rest dsert. Les mmes jouets que
j'avais vus autrefois auprs de la petite taient encore l au pied de
sa couche et comme a porte du sa main. Ils avaient t religieusement
conservs, comme s'ils eussent espr qu'un ange la leur ramnerait.
Leur lustre seul avait t terni par les larmes et les baisera des
parents dsols.

Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
me recueillir et jouir intrieurement des ravages que la douleur et le
dsespoir devaient lui avoir caus. En les rouvrant, je faillis pousser
un cri de joie, mes plus extravagantes esprances taient dpasses.
Marguerite n'tait plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
et coll sur des os.

Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un clat vritablement
effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'me de ceux sur
lesquels ils s'arrtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
qu'ils ne s'arrtassent sur moi quand je les voyais se promener avec
indiffrence sur chacune des personnes de l'assistance.

Les pleurs d'Angeline se mlaient abondamment  ceux des voisins et de
leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrs du mal.

Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombrent sur moi
aprs avoir err vaguement sur les personnes prsentes. Un feu sombre et
terrible les clairait. C'tait les derniers jets de lumire de la
lampe qui s'teint. Surpris d'abord, ils prirent bientt une fixit
extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
de mon me comme s'ils eussent voulu en pntrer les secrets. De plus en
plus, de ternes et maladifs qu'ils taient auparavant, ils devenaient
intelligents et perants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
sous ses prunelles me brlait, me dvorait, et j'aurais donn tout le
monde pour pouvoir m'y soustraire.

Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
frmissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgr l'empire que
j'avais sur moi-mme, je tremblais et une sueur abondante se rpandit
sur tout mon corps.

Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
fut advenu, si ses paupires ne se fussent fermes. Bien que son regard
n'eut pas t long, il m'avait exprim tout ce qu'il y avait eu dans ma
conduite de mchancet et de sclratesse. Je profitai toutefois de
ce moment pour me rfugier dans un coin de la chambre d'o je pouvais
l'observer sans qu'elle ne me vit.

Pendant, ce temps, tout le monde tait silencieux, le prtre seul priait
tout bas auprs de leurs chevets.

Peu d'instants aprs, la mre ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
Elle la couvrit  son tour de son regard brillant, mais maintenant
lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai dcrire le
changement d'expression qui s'opra soudainement. Ce fut comme un rayon
cleste d'esprance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
passa et s'teignit comme l'clair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
se recueillir encore un moment, et fit signe  la vieille servante
d'approcher plus prs d'elle, lui murmura quelques mots  l'oreille. Ces
quelques mots que nous n'entendmes pas nous parurent tre un ordre.
Celle-ci vint prendre Anglique qui fondait en larmes, et la conduisit
auprs du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
que je ne puis dcrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
d'un bond, elle fut sur son sant, saisit Angeline, la pressa sur sa
poitrine et collant ses lvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
chre Angeline, s'cria-t-elle, d'une voix impossible  rendre, merci,
merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
enfant troitement embrasse.

 cette vue, tout le monde tait muet de stupeur et quand au bout d'une
minute quelques assistants les sparrent, Marguerite ne souffrait plus,
et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inond la visage de la
morte pendant que dans ses paroles  peine articules, on entendait:
ma mre, oh! ma mre...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
mutuellement.

Maintenant que je n'tais plus sous les regards de la mre, ma joie
froce tait revenue. Je devais tre horrible  voir dans ce moment
solennel et dchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
dans mon me, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperut. Je
saisis donc Angeline par la main et me prcipitai vers la porte; A nous
deux,  prsent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime rptt
encore, ma mre, oh! ma mre, et qu'elle touffa dans ses sanglots.





LES YEUX DE MARGUERITE.

Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occup que j'tais 
poursuivre mes ides diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
n'avais pas remarqu un tout jeune homme qui avait observ avec une
attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
venait de se passer. Il tait dou d'une perspicacit bien rare. Sans
doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixrent sur moi, et
qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.

Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
Malgr tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
le dissimuler, la terreur et l'pouvante qu'il me causa ne lui avaient
pas chapp. Sans aucune dfiance, je pris le chemin des bois,
tressaillant de plaisir au souvenir des succs inesprs que j'avais
obtenus, et mditant de nouveaux projets aussi excrables contre
Angeline. Une chose toutefois me revenait  l'esprit et me causait
intrieurement un malaise indfinissable, c'tait ce regard si terrible
qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.

Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchmes sans
prendre un instant de repos et aussi vite qu'il tait possible. Vers la
fin de la journe, je fus oblig d'entreprendre de la porter jusqu' une
hutte que je savait tre sur la lisire des bois et o j'avais dcid de
passer la nuit.

Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'tait pas le mme que
j'avais suivi les jours prcdents. Autant le premier tait rempli de
vie, de clart et de fracheur sous le couvert des grands arbres,
autant celui-ci tait triste et dsol. Je l'avais prfr parce qu'il
abrgeait notre route. Il serpentait  travers des savanes et des
fondrires  perte de vue. Quelques mousses brles, quelques arbres
rabougris pars a et l, faisaient contraste avec les magnifiques
chnes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
dessche, point de gat, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
hron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
tout retombait dans le silence.

Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
blafardes et paisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
paratre comme entour d'un cercle de fer chauff  blanc. L'atmosphre
tait lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
Habitu par ma vie errante  observer les astres et les changements de
temprature, il me fut ais de prvoir l'approche d'un de ces terribles
ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.

La distance qui nous sparait du lieu o nous devions passer la nuit
tait encore considrable, il fallait doubler le pas si nous voulions
y parvenir avant que l'orage clatt, tel que tout dans la nature nous
l'annonait. Exaspr moi-mme par la fatigue et les mille passions qui
me dominaient, je dposais Angeline de temps  autre et la forais de
marcher. Elle tait puise; elle trbuchait  chaque pas, et malgr
cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaante. J'tais le matre
dsormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baign
de larmes, "Pre, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinai des
dents et levai mon bton sur elle, elle baissa la tte. "Tue moi si tu
veux, je le mrite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
blouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
son effroyable regard tait entre son enfant et moi, pendant qu' mon
oreille rsonnaient ces mots de menace et de dfit "frappes si tu
l'oses" en mme temps que ses yeux jetaient des flammes.

Je lanai au loin mon bton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
et puis  l'endroit o devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
n'avait pu dvorer.

Malgr mon extrme fatigue, je profitai des dernires lueurs du
crpuscule pour chercher un gte. Un rocher ayant un enfoncement qui
pouvait donner abri  une seule personne, se prsenta  ma vue. J'y fis
entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
les restes des pices de bois que le feu avait pargnes; puis je
me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renverss et qui
formaient par leurs branches une toiture presque impermable.

Il tait grand temps, car en ce moment la tempte clatait dans toute sa
fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir  voir le choc terrible que
les lments dans leur colre insense se livrent entre eux. J'entendais
alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas t mu en
voyant la foudre craser des arbres gigantesques  quelques pas de moi.
Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
de plus effroyable; mais jamais je n'avais t tmoin d'un tumulte
pareil, les clats du tonnerre taient accompagns de torrents de grle
et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
branches, s'enfonait dans les anfractuosits des rochers avec des cris
aigres et discordants qui vous glaaient de terreur. Sous sa puissante
treinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gmissements.
Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour chapper 
la force irrsistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
les pripties de cette, lutte suprme; mais bientt, un craquement
prolong m'annona qu'un des gants de nos forts venait de tomber,
entranant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
son poids norme. Pendant ce temps, les clairs se succdaient sans
interruption, le firmament tait en feu, on eut dit du dernier jour.
C'tait un spectacle grandiose et effrayant  la fois.

Jamais non plus la grande voix des lments dchans ne s'tait montre
aussi solennelle et ne m'avait empch du fermer l'oeil; mais ce
soir-l, je me sentais inquiet, mal  l'aise et malgr mon extrme
fatigue, je ne pus pendant longtemps russir  m'endormir. Toutes ces
voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
sur moi l'effet de fanfares infernales.

L'apparition de l'aprs-midi me revenait sans cesse  l'esprit et
me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'tait pas complte
puisqu'Angeline me restait! D'un autre ct, il me semblait entendre
encore le prtre qui, en montrant le ciel  Marguerite, lui disait: "De
l haut, vous et Octave protgerez votre enfant, si elle est au pouvoir
des mchants."

Toutes ces penses diffrentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
m'endormir, une fivre ardente s'tait empare de moi et ma tte tait
brlante. Mon sommeil fut pnible et agit. J'tais au milieu d'un songe
affreux, lorsqu'un clat de tonnerre plus terrible que tous les autres
vint abattre un chne norme  quelques pas de moi. Le bruit me fit
ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux pench
sur moi! Son souffle glac, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
corps. Bientt un ptillement comme celui d'un incendie dans les bois se
fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnrent le spectre.
La figure s'en dgagea. Grand Dieu! que vis-je? C'tait Marguerite telle
que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
Il avait la mme fixit et le mme clat; mais cette fois de mme que
dans la savane, il tait charg de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
lorsqu'approchant sa bouche dcharne de mon visage, elle me rpta de
sa voix brve et spulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et aprs ces mots,
un autre spectre vint se placer  ct d'elle, c'tait Octave, je le
reconnus parfaitement. Ses traits  lui aussi avaient un caractre
d'implacable svrit. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
derrire eux et arrtait leurs bras prts  me prcipiter dans un
gouffre bant tout auprs de ma couche. Je demeurai foudroy, ananti
par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressrent d'pouvante, une
sueur froide et abondante s'chappa de chaque pore de ma peau; mes dents
claquaient de terreur et pourtant malgr toutes les tentatives que
je fis, je ne puis russir  me soustraire  l'apparition. Vainement
cherchai-je  l'loigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
bras pour la repousser, mais ils taient rivs au sol. Ma langue ne put
articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
ce que je rapporte tait l'effet d'un cerveau en dlire; non certes,
j'avais la fivre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
souffle, j'aurais pu les toucher, si l'pouvante et la terreur n'eussent
paralys tout mon tre. Mes chiens eux-mmes, blottis et tremblant
auprs moi, poussaient des gmissements plaintifs et semblaient me
demander protection.

Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
La force humaine a des limites: peut-tre aussi l'ide d'une prire me
vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de piti; mais ce que je
me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
m'environnrent et que je perdis connaissance.

Quand je revins  moi, j'tais tendu sur un bon lit de sapins, un dme
de verdure me protgeait contre les rayons matinals du soleil. Les
branches entrelaces laissent filtrer une douce lumire et la rose du
matin me reprsentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
comme un crin de diamants.

Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
o j'tais, et me rappeler ce qui s'tait pass. Aprs un effort, je
russis  me mettre sur mon sant. Mes ides devinrent plus lucides.
Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "O suis-je demandai-je
d'une voix presqu'teinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
discret sur sa bouche pour me dfendre de parler, elle continua d'une
voix mue; "Le bon Dieu nous a envoy un grand secours! Aprs lui, c'est
 une femme des bois et  son fils surtout, que tu dois de n'tre pas
brl vif, et moi morte de faim ou d'puisement. Ils t'ont sauv des
flammes au moment ou un affreux incendie, allum par le tonnerre,
allait t'envelopper. Il tait grand temps; crois-moi, les flammes
t'entouraient, tes vtements taient en feu; Pre, tu tais sans
connaissance. Depuis bientt dix jours, ils te soignent et nous donnent
 tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
vois-tu ils m'ont dfendu de te laisser parler et m'ont recommand de te
faire boire  ton rveil un peu de cette tisane."

Enfin deux jours aprs je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir  mes sauveurs inconnus
l'expression de ma reconnaissance et les rcompenses que je leur
destinais. Ils s'obstinrent longtemps sous un prtexte ou sous un
autre  ne pas se montrer, mais enfin ils durent cder  mes demandes
ritres et je pus faire leur connaissance.

Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'taient trouvs chez Octave le jour
de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient t pour le jeune homme et
sa mre une vritable Providence.

Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
mourir en proie  une fivre ardente et ils leur avaient donn tous les
soins possibles.

Tous deux avaient donc vou  leurs protecteurs une reconnaissance sans
bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer  leur sortie
des bois.

A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'taient hts d'accourir.
Ils avaient vu bien des fois le dsespoir des malheureux parents au
sujet de leur petite fille; mais appartenant  une autre tribu, ils
ignoraient ce qu'elle tait devenue.

Aucun des incidents de la journe ne leur avait chapp. Ils avaient
remarqu mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fix son regard
sur moi et entendu le cri dchirant de la mre lorsqu'elle avait reconnu
l'enfant. Ils avaient aussi souponn une partie de la vrit et
s'taient mis sur mes traces pour approfondir ce mystre et protger au
besoin la malheureuse orpheline.

Cependant mes force se rtablirent bientt et je pus reprendre en
regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on 
mesure que les forces me revenaient, l'ide de poursuivre ma vengeance
se rveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgr la
terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je rsolus
fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas  les prendre
en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient tre de puissants
protecteurs pour Angeline et je dcidai de me soustraire  leur
surveillance.

Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mre avaient
rejoint un parti de chasseurs et devaient tre absents plusieurs
semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
que personne sut de quel ct j'allais. J'y passai cinq annes au milieu
des Abnakis, cultivant et dveloppant, autant qu'il m'tait possible,
l'esprit et les sentiments de dlicatesse de l'enfant, ne perdant durant
ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tcher de lui
faire connatre l'endroit o je l'attendais, car il tait indispensable
 mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dgrad, plus hideux et
plus cynique encore qu'il ne l'tait les dernires fois que je l'avais
vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprim sur le front le stigmate
d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
hte et mon commensal; il devint mon compagnon insparable.

Angeline pouvait alors avoir de quatorze  quinze ans, elle s'tait
admirablement dveloppe. Sa figure tait belle, son front respirait
la douceur et la candeur. Elle m'tait soumise et dvoue  l'extrme,
s'vertuant  prvenir le moindre de mes dsirs; et je savais qu'elle se
mettrait  la torture pour me faire plaisir.

Pour complter ma vengeance, j'avais dcid de jeter cet ange de
vertu et de bont entre les bras du misrable Paulo. Il est facile de
comprendre l'aversion et l'horreur que ce sclrat lui inspirait. Bien
que je lui recommandasse de cacher ses dbauches crapuleuses aux yeux de
la jeune fille, sa sclratesse naturelle l'en empchait. J'aurais mis
mon projet,  excution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
m'eut encore poursuivi et n'tait venu de temps en temps me faire frmir
de terreur, lorsque surtout sa vox spulcrale soufflait  mon oreille
"frappe si tu l'oses."

Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'
l'ordinaire, je me rsolus  frapper le dernier coup. Je n'avais encore
fait que des allusions dtournes  Angeline quant  mon projet, et
chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dgot au seul
nom du monstre. Ce fut donc ce jour-l, aprs avoir pris un bon repas,
qu'elle m'avait apprt avec grand soin et pendant que Paulo d'aprs
mes ordres, s'tait absent, que je lui signifiai formellement ce que
j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
tonn comme pour s'assurer si j'tais srieux, n'en pouvant croire ses
oreilles, mais bientt ma voix devint plus sche et plus imprative, je
pris le ton de la colre et l'informai que dans trois semaines, elle
serait l'pouse de Paulo. A ces mots, elle tomba  mes pieds en les
arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
grands yeux vers moi: "Oh! mon pre, mon bon pre, dit-elle d'une voix
entrecoupe de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tcherai de
ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
mauvaise qui ont pu te dplaire, pour que tu veuilles me livrer 
cet infme. Si tu l'exiges, mon pre, je laisserai la cabane et n'y
reviendra que pour prparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
m'tendrai  la porte de ton wigwam et serai toujours prte  rpondre 
ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et 
force du soins et de prvenances, je te ferai peut-tre oublier le mal
que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
pas  ce misrable." En disant ces mots, la misrable enfant embrassait
mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.

Quels mpris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi mme
au souvenir de cette scne dchirante. Non, dans ce moment je n'tais
pas une crature de Dieu, je n'tais pas mme un homme, j'tais un
vritable dmon incarn. Une joie froce parcourut tout mon tre et
comme l'clair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
longtemps clatrent plus effrayante que jamais.

Au lieu d'tre attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
briser la tte sur la pierre du foyer, lorsque l'blouissement et la
vision des yeux de Marguerite passrent devant moi. En mme temps mes
deux bras se trouvrent serrs comme dans un tau, cette fois encore,
tous les objets disparurent  ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
retentirent  mes oreilles.

Mes terribles passions  force de violence avaient enfin fini par
influer sur ma constitution. Un mdecin que j'avais consult dans une de
mes excursions, m'avait prvenu que si je ne modrais pas la fougue de
mes emportements, je ressentirais bientt les atteintes du _Haut
Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
connaissance, Angeline, agenouille dans un coin de ma chambre, avait
les mains leves vers le ciel, elle rcitait en pleurant, une fervente
prire, demandait  Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'tre la cause de mon
mal par le chagrin qu'elle me causait.

Cependant, je sentais aux deux bras une douleur trs-vive. Je relevai
mes manches et aperus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
sur moi et ne l'aurait os. Le souvenir de cette treinte formidable me
revint  l'esprit. tait-ce Octave ou un protecteur inconnu qui tait
venu sauver Angeline? On le saura.

Ce fut alors et peut-tre pour la premire fois depuis bien des annes,
qu'en cherchant  rpondre aux questions que je m'adressait, l'ide d'un
Dieu vengeur se prsenta  ma pense, et pour la premire fois aussi des
larmes de repentir glissrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais os, je
l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut termin
sa fervente prire, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
timide; son regard tait charg de tristesse et de larmes. J'allais
parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
En mme temps, un beau jeune indien  la taille herculenne, aux traits
mles et francs s'arrta sur le seuil. Il portait le costume d'une
autre tribu sauvage, nos plus fidles amis. Je remarquai de plus avec
tonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrta immobile et attendit,
comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
mon jeune frre, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me dsignait parmi les indiens dans le
wigwam du grand chef). Je suis venu, rpondit-il, mais le mauvais gnie
s'tait empar de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entr,
il allait craser la tte d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
ajouta-t-il d'un air ddaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
Le Grand Chef de Stadacon sera bien surpris, lorsque je lui dirai
qu'Hlika qu'il m'a envoy chercher pour runir ses guerriers, je l'ai
trouv assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le gnie du mal fut parti
du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
press et important."

Ces paroles taient dites d'une voix ferme et pleine de mpris.

Ds ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras taient
expliques.

Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de dcacheter ce
message. C'tait effectivement un ordre du gouverneur de Qubec qui
m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus allies aux
franais, de se rendre immdiatement  un conseil de guerre. Il fallait,
ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
et les iroquois avaient dj fait irruption sur notre territoire; des
renseignements positifs le mettait  mme d'affirmer que plusieurs des
ntres avaient t massacrs par ces derniers.

Il n'y avait pas  balancer un seul instant. En peu de temps,
j'assemblai la tribu et je runis le grand conseil de guerre. Il fut
unanimement dcid que nous irions porter secours  nos frres, et
repousser, pour toujours, s'il tait possible, ces puissants et barbares
ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abnakis, et
Montagnais se joignirent  nous et deux jour aprs l'arrive du
courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
grand _Esprit des visages ples_, nous prmes les sentiers de la guerre.

Malgr l'activit fbrile que j'avais dploye, je n'avais pas oubli de
pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernire nuit dont
je vous ai parl, une transformation complte s'tait faite en moi.
tait-ce l'effet de la peur, ou tait-ce d aux prires d'Angeline,
peut-tre aussi a une protection cleste? Je ne puis m'en rendre compte
encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes ides de haine et de
vengeance. Le bras de Dieu s'tait appesanti sur moi. J'avais usurp
ses droits, viol ses commandements, c'tait  moi dsormais qu'il
appartenait de souffrir. La pauvre et chre enfant entendit avant
mon dpart les premires paroles de tendresse que je lui adressais
sincrement. Elle reut avec avec une gratitude infinie l'assurance
que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
expdition,  la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
indienne qui nous avait dj sauv la vie et qui depuis deux jours tait
arrive je ne savais d'o dans notre camp. Son fils Attenousse, car
c'tait bien lui qui tait le porteur du message du Gouverneur, tait
reparti la veille de notre dpart pour aller prendre le commandement
d'une tribu Montagnaise dont il tait le chef.

Je remis de plus  la vieille des papiers importants qu'elle
transmettrait  un missionnaire que je lui avais dsign et qui devait
bientt revenir, laissant une procuration  ce dernier et l'autorisait
 retirer les fonds ncessaires afin de pourvoir amplement  la
subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
taient dposs comme la chose se faisait alors, dans le Trsor Royal,
et reus en bonne forme m'en avaient t donns. Toutes ces dispositions
prises, j'tais tranquille sur le sort d'Angeline; c'tait d'ailleurs
un commencement de rparation qui lui tait d, ainsi qu' ses parents
dont j'avais t le perscuteur et le bourreau.

Cet homme de bien auquel j'avais confi l'excution de mes dernires
volonts en partant, ce bon prtre, dont la charit et les bonnes
oeuvres taient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
reprsentait l'ancien cur de ma paroisse si bon et si vnrable. Dans
mon imprvoyance, je n'avais pas song que si lui-mme venait  manquer
ou bien tait forc de s'loigner sans avoir pu remplir la mission de
pourvoyeur que je lui avais confie, Angeline et la mre d'Attenousse
se trouveraient toutes deux dans un complet dnment comme la chose est
arriv. Cette vieille sauvagesse tait la mme qui s'tait mise  ma
piste le jour de la mort.





_LA BRISE_

Deux jours aprs, je partis si la tte de guerriers que j'avais plus
d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'tait
plus la pense, l'espoir ou plutt le dsespoir de rencontrer la mort
qui me guidait, mais bien le ferme dsir de faire  Angeline les
jours aussi heureux que je les lui destinais misrables et tourments
auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute  l'autre me
parlaient de plus en plus fort, dsormais je n'tais plus le mme homme;
une transformation salutaire s'tait opre en moi.

Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
dura, je vcus comparativement calme et tranquille, les succs que nous
obtnmes dans les annes de 1744  48 sont enregistrs dans les pages
de l'histoire, et certes ils avaient t assez grands pour exalter nos
cerveaux pleins d'amour et de patrie.

M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Qubec, avait admirablement
combin ses plans. Il avait divis ses troupes en plusieurs endroits
de manire  partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
avait  rencontrer.

Cinq mois aprs, j'tais revenu de Saratoga avec un des corps
expditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait t sanglante,
et acharne, mais je portais sur moi les tmoignages de ma valeur, que
j'avais gagns sur les champs d'honneur. Enivr par le souffle des
batailles ou plutt par le dsir de chercher dans une excitation
extrieure, un calmant pour les remords qui me dvoraient, je rsolus de
me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile gnral,
combien nous russmes dans nos projets.

Tous les officiers d'tat-major m'avaient, tour  tour flicit sur la
bravoure que j'avais dploye dans les combats que nous livrmes dans
cet endroit. Mais si mes ides ou mon ambition de gloire taient
satisfaites, mon dsir de procurer de plus grandes richesses encore  ma
malheureuse Angeline, tait loin de l'tre. J'aurais voulu pouvoir lui
construire un palais d'or, la voir entoure de toute l'abondance et des
jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intrieurement que
tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donn 
l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mre.

J'appris donc un jour qu' Louisbourg des corsaires avaient amass des
fortunes considrables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
l'quipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
dans mes foyers, je rsolus, aprs avoir choisi cinquante hommes des
plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
mes projets, d'aller offrir mes services  quelqu'un de ces corsaires.

Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigemes vers Port
Royal.

C'taient des hommes forts et dtermins que ces braves que j'avais
choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
toujours battus comme des lions et n'ont jamais compt le nombre de
leurs ennemis.

Pendant dix-huit mois nous parcourmes les mers de ces parages  bord de
la corvette _La Brise_, commande par le capitaine Le Blond, avec une
chance sans gale pour ainsi dire. Nous fmes des prises que nous
dirigemes vers Qubec et qui nous donnrent encore des sommes
considrables qui furent dposes en notre nom dans le Trsor Royal.
J'y tais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
j'avais la reconnaissance. Cet argent devait tre retir par M. Odillon.
le missionnaire dont, j'ai parl plus haut.

Enfin, mus par le dsir de revoir nos foyers, rassasis de gloire et de
nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
servait d'claireur vint nous informer qu'un gros btiment anglais se
dirigeait vers Boston. Son allure tait lourde et sa marche bien lente.
Il tait  dix-neuf milles de la cte et paraissait faire force de
voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous dcidmes d'en faire
notre proie.

Nous levmes l'ancre et nous nous mmes  sa poursuite. Nous ne fmes
pas longtemps sans l'atteindre. Aprs vingt-quatre heures de course, nos
vedettes perches dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
les lumires du btiment que nous convoitions. Il tait neuf heures du
soir. Nous mmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
du matin, le btiment n'tait plus qu' un demi-mille de nous. Nous
tions alors au mois d'aot et l'aurore est encore matinale dans les
latitudes septentrionales.

Au premier coup de canon que nous tirmes, nous le vmes carguer
et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
manoeuvre. Ce btiment tait  nous, nous le croyions dj, et
nous-mmes avions serr nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
approch  moins qu' demi-porte de canon.

Mais le capitaine anglais tait un rus vieux loup de mer. Pour retarder
la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
il avait suspendu des sacs de sable qui l'empchaient d'avancer. Il
avait aussi masqu l'ouverture des sabords et abaiss la mture des
ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui russit parfaitement.
Malheureusement, nous avions affaire  une frgate de cinquante-six,
monte par trois cents hommes d'quipage, plus un rgiment de soldats
qu'elle amenait  Boston. Nous ne nous en apermes que lorsqu'il tait
trop tard. Notre chre corvette ne portait qu' peine vingt petites
couleuvrines.

Nos succs antrieurs nous avaient rendus tmraires jusqu' la folie. A
peine fmes nous dans ses eaux qu' un coup de sifflet, ses hunes et ses
vergues se garnirent de matelot, les haches couprent les cordages qui
retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
canons nous lancrent des boulets qui abattirent deux de nos mts,
couprent les cordages; quelques-uns mme d'entr'eux traversrent de
part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ tait
compltement dsempare. Peu d'instants aprs la frgate avait jet ses
grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir rptmes nous
 l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
impossible.

Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blesss recouvrirent
notre pont, mais quand nous sentmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
n'tions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
souffle de vie, car le sang s'chappait de nos nombreuses blessures, il
fallut nous rendre on plutt permettre qu'on nous transportt  bord du
btiment anglais.

Pauvre _Brise_! dix minutes aprs j'entendais les cris de triomphe
de l'quipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
profondeurs de l'ocan et je perdis connaissance.

Le lendemain, quand je revins  moi mes blessures avaient t panses,
je gisais sur un lit dans un des hpitaux de Boston. Des quatre marins
qui avaient chapp au dsastre, deux seuls survcurent aux suites de
leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.

Ds que la sant nous revint, il fut dirig avec moi vers la Caroline
du Sud o nous fmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, aprs des
dangers sans nombre et des peines infinies, russit  s'vader. Je ne
le revis que plusieurs annes plus tard: il a t depuis mon hte, mon
commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.

C'tait, ajouta monsieur D'Olbigny, le mme Baptiste qui nous servait de
guide dans notre excursion au Lac  la Truite.





ESCLAVAGE ET VASION.

Je passai cinq longues annes enchan  un autre homme. C'tait un
ngre qu'on avait achet d'un capitaine ngrier. Il avait t vendu 
ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux tait lui aussi un
prisonnier de guerre et venait d'arriver des ctes du Mozambique. Comme
moi, il avait toujours t libre enfant des grands bois, aimant les
fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
habitants du sol jouissent dans toute leur inapprciable libert et
indolence.

Il avait de plus laiss au pays une jeune femme, des enfants, des frres
et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
parents dont il tait le seul soutien dans leur vieillesse.

Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pmes nous
comprendre, car nous avions russi, aprs quelques mois passs dans les
fers,  former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.

Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
nous tranmes pendant si longtemps, qu'il tait pesant.

Combien de fois n'aurais-je pas attent  ma vie, si des ides plus
chrtiennes et la pense d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
courage. Combien de fois aussi, le dos lacr par les lanires du fouet
du contre-matre, n'avons-nous pas vers des larmes amres en souvenir
de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
d'vasion. Deux fois mme, nous tentmes de les mettre  excution, mais
nos mesures taient mal prises et nous choumes. Nous fmes repris et
si nous ne succombmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de piti
veillait sur nous et en avait dcid autrement.

Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon me un effet
salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
les acceptai comme un juste chtiment et les offris en expiation de mes
crimes.

Enfin aprs cinq annes de souffrances indicibles, la Providence qui se
laisse toucher par les pleurs du pcheur pnitent, nous envoya un ange
de dlivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle tait l'enfant
unique du planteur qui nous avait achets.

Dans la journe, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
attachs au poteau infme. Elle avait entendu le contre-matre ordonner
 un espce d'Hercule, monstre de frocit  face humaine, de nous
administrer  chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
horreur le sang ruisseler de chacune des dchirures profondes que le
fouet  neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces innarrables douleurs,
elle rsolut alors de nous sauver.

Elle savait d'ailleurs que nous tions parfaitement innocents de la
faute de larcin dont on nous accusait.

C'tait ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions t
flagells, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
vraie raison tait que le ngre et moi nous avions exprim un sentiment
d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
expose nue  la crie publique. Un acheteur d'esclaves menait
l'enchre. C'tait un vieillard aux regards lascifs et pleins de
convoitise. La mre de cette jeune fille, leve dans des sentiments
catholiques, voyait avec dsespoir le spectacle auquel on la forait
d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait prouver et de ce que
j'prouvais moi-mme en songeant: Oh si c'tait mon Angeline qui fut 
la place de cette malheureuse!!

Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard tait l'acqureur, elle
tait dsormais son bien, sa proprit.

Combien pourtant ne s'est-il pas trouv d'hommes qui voyaient avec
indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.

La mre, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
des sanglots dchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
croix autour du cou.

Le contre-matre se prcipita aussitt vers elles, les spara
brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mre par un rude
coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
sanglant sillon.

Oh! si j'avais t libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
sauvages, non, certes cet acte excrable ne se fut pas accompli.

J'allais m'lancer pour anantir le contre-matre tant j'tais hors
de moi, le ngre spontanment allait aussi en faire autant, mais nos
chanes infmes nous retinrent. Le contre-matre vit sans doute le
mouvement que nous fmes, il comprit,  l'expression de nos figures,
toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
de quelques pas. Le lendemain le ngre et moi tions attachs au poteau
dont j'ai parl.

Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous tions fortement lis
sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
chairs mises au vif par leurs affreuses cruauts, qu'accompagne d'une
jeune esclave, notre libratrice entra dans notre hutte. Elle portait
une lanterne sourde, en dirigea la lumire vers son visage pour que nous
vmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt  sa bouche, de
garder le silence.

Elle s'approcha ensuite de nous, dposa des livres  notre porte,
pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
vtements convenables pour servir  notre dguisement. Elle dit ensuite
quelques mois en espagnol que cette dernire nous traduisit: A un
endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait t dispos pour favoriser
noire fuite. En descendant la rivire, nous n'aurions pas  craindre
la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier o la signature du
planteur tait contrefaite nous accordait un cong de deux semaines.
Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
Charlestown, un btiment franais devait mettre  la voile pour
l'Europe.

Pour comble de bienfaits notre libratrice nous remit deux bourses bien
garnies et s'loigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
son anglique figure inonde de pleurs. Nous suivmes  la lettre les
instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
 l'endroit dsign. Ce qu'il nous avait fallu dployer d'nergie, de
forces morales et physiques pour russir  briser nos liens et marcher
jusque l est impossible  dcrire, tant nous tions puiss par les
tortures de la veille.

J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
anglais que les soldats obligs de subir des amputations capitales,
disaient  l'oprateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
endurer le chat  neuf queues!

Enfin la Providence sembla favoriser notre vasion, car la nuit tait
des plus sombres; tout faisait prsager un orage prt  clater, ce fut
effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous russmes avant que le
crpuscule parut et que l'horizon s'claira,  mettre une bonne distance
entre nous et ceux qui nous poursuivaient.

Mon exprience dans la vie des bois m'avait fait connatre une plante
dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
prcde les dogues qu'on lance  la poursuite de l'esclave marron.

Le jour, nous transportions  quelque distance dans les bois notre
embarcation qui n'tait rien autre chose qu'un canot d'corce, puis, la
nuit tombe, nous reprenions la rivire et notre frle nacelle, pousse
par le courant et nos nergiques efforts volait sur la surface des eaux
avec la rapidit de l'alouette.

Dans la nuit de la troisime journe, nous aspirmes  pleins poumons
les manations sales de l'ocan. Nous entrions dans la baie de
Charlestown, Caroline du Sud. L devaient commencer pour nous de
nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce btiment franais
qui tait eu partance? Nous rsolmes une dernire fois de risquer le
tout pour le tout, et convnmes de nous donner la mort rciproquement
si nous avions  tomber entre les mains de ces infmes bourreaux qui
s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.

Nous dbarqumes silencieusement dans un endroit cart et prmes une
rue obscure. Nous errmes longtemps dans cette rue borde de tabagies de
toute espce, lorsqu'enfin, quelques accents franais mls de jurons
nergiques vinrent frapper mon oreille.

Immdiatement, je donnai mes instructions au ngre, lui enjoignant de
ne pas dire un seul mot, et de paratre dans un tat complet d'brit.
Nous entrmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
d'une voix enroue: "Moricaud disais-je, nous prenons une borde; gare 
nous! l'ancre n'est pas fixe dans les ports des Frres de la Cte."

Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
nous avait fournis pour notre dguisement consistaient en chemise de
toile, chapeau goudronn, vareuse de matelot.

Oh! noble fille! sois  jamais bnie dans les tiens et tout ce que tu as
de plus cher pour cette prvoyante attention......

La salle dans laquelle nous entrmes avait une atmosphre charge
de nuages pais de fume de tabac. On y sentait une odeur de grog
insupportable.

Un contre-matre, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment o
nous arrivmes, la discussion tait vive, aussi les deux camps ne nous
virent-ils entrer qu'avec dpit ou plutt avec dfiance. Cependant d'un
air dlibr, quoique titubant, nous nous dirigemes vers le comptoir o
le ngre et moi nous nous fmes servir d'un verre de liqueur. Je pris
quelques instants avant que de l'avaler compltement, et saisis le sens
des paroles que l'un et l'autre camp changeaient mutuellement. Ce fut
leur conversation acrimonieuse et menaante qui m'apprit que la guerre
tait finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
deux matelots rcalcitrants avaient dcid de sa fixer dans le pays
pour y cultiver des terres, que leurs engagements taient termins; ils
taient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
et l'opinitret. Le contre-matre leur avait offert des gages trs
levs, mais ils refusaient parce que leurs fiances avaient exig
qu'ils s'tablissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
marins.

Aprs avoir vid mon verre, j'entonnai, d'une voix enroue et bachique,
une chanson franaise de matelot en goguettes. Les premires stances
finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-matre qui parlait  un
des matelots qui paraissait tre son homme de de confiance, puis il
s'approcha de moi d'un air aimable.

--H! H! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'paule familirement, il me
vient  l'ide que tu as dj boulin dans des parages de la France!

--Oui, lui rpondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.

--Tu n'tais donc pas un vrai marin puisque te voil aujourd'hui un
vritable terrien. Je fis un geste d'indignation.

--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frres de la Cte!

--J'en ai t un, rpliqua le contre-matre ravi, nous sommes frres,
buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
les mmes eaux.

--C'est pas de refus, rpondis-je d'une voix de plus en plus enroue,
mais d'abord vos civilits; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
vers le ngre, il en a dj jusqu'aux coutilles, il ne peut plus
parler.

Bref, vous le dirai-je, le ngre et moi une heure aprs, nous tions en
pleine mer  bord d'un bon gros btiment marchand et cinglions  toutes
voiles vers la France.

Nons tions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
 passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conserv
le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien lev et poli, du
vritable capitaine franais. Aim et respect des passagers de son
bord, il l'tait encore plus, s'il tait possible, de ses matelots.

Je n'hsitai donc pas  lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
de guerrier o comme chef sauvage, j'avais combattu  ct des
siens dans les colonies ou  bord de _La Brise_. Je lui montrai les
tmoignages de ma valeur que je possdais quand  l'assaut ou 
l'abordage, en qualit de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
une ide vague du dsastre de _La Brise_ et m'en fit redire les dtails.
Nos cinq annes d'esclavage, de misres et de tortures le mirent dans un
tat d'motion considrable.

A la fin du rcit, il vint affectueusement me presser la main et
m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
 l'quipage l'histoire de ma vie qui tait appuye sur des preuves
irrcusables.

De ce moment, nous fmes l'objet des prvenances et des gards de tout
l'quipage, et si quelquefois le ngre et moi nous mmes la main  la
manoeuvre, c'tait plutt pour aider volontairement, car chacun,
 l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manire tout--fait
respectueuse et amicale.

Le btiment, en passant, devait toucher  Boston. L je dus me sparer
de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnt l'assurance
qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'tait
parfaitement connu.

Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers mme
l'quipage firent une gnreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
quittmes aprs les plus affectueuses expressions d'amiti et de bons
souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
me dit adieu, j'tais devenu son ami dans le voyage.

J'appris, quelques annes plus tard, lorsque je le revis par une
circonstance toute fortuite et que le btiment se trouvait dans le
mme port de mer o j'tais, qu'il avait effectivement dbarqu mon
malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.

Le btiment, ajoutait-il, tait au large. Je fis mettre  l'eau un
de mes plus forts canots et le ngre s'y embarqua en pleurant et me
tmoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied  terre,
il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'o il avait t exil,
vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'lana vers les bois o ils
le perdirent de vue!!

Telle fut l'histoire qui me fut rpte par quelques-uns des matelots
qui avaient conduit le canot.

Un mois aprs mon dbarquement  Boston, j'tais aux Trois-Rivires.
Mais l m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
tourmente a t quelquefois l'auteur, mais cette fois le tmoin.





LE MEURTRE.

En y dbarquant, le premier homme que je rencontrai face  face poussa
un wooh! de surprise, ses yeux s'arrtrent sur moi avec une terreur et
un tonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-tre, lorsque
je l'arrtai en l'appelant par son nom. C'tait un chef sauvage, lui
aussi d'une tribu Souriquoise, nos allis, et tait l'ami le plus
intime et le frre d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
frmissante, est-ce toi ou ton esprit que le gnie du bien envoie
pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frre n'a plus rien 
craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
que ceux que ma tribu vnrait avant l'arrive du Pre  la Robe Noire
ajouta-t-il, comme se parlant  lui-mme.

En prononant ces paroles, Anakoui levait ses yeux vers le ciel et
versait des pleurs d'esprance.

Hlas! les guerres sanglantes avaient laiss sur la figure de ce
malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
civilisation; il avait la figure balafre en tous sens et de plus, il
avait perdu un bras.

Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
de destruction que le sicle nous apporte, et combien doivent-tre
heureux ceux qui, nouveaux Cans, ne demandent pas mieux que de tuer ou
mutiler leurs frres!!!

Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un tat
de fivreuse agitation. Vritablement, je crus qu'il tait devenu fou,
tant grande tait son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
nous allmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient nagure
encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivires.

Ce fut alors, qu'aprs avoir donn cours  son motion, exprime par
des paroles incohrentes, que j'entendis, avec stupeur, le rcit des
vnements qui s'taient passs pendant mon absence. En voici le rsum:

Le dsastre de _La Brise_ avait t publi  son de trompe par les
vainqueurs. La nouvelle en tait venue dans la colonie avec la rapidit
et l'exactitude que comportent toujours un bruit fcheux ou une mauvaise
nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-l tait le seul,
c'tait un jeune canadien qui prtendait avoir fait partie de l'quipage
de La Brise et avoir chapp vivant de cette malheureuse croisire avec
un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient t amens en
esclavage dans des directions diverses. Lui avait t dirig sur une
plantation au bord de la mer, et c'est  cette circonstance qu'il dt
son vasion; s'tant jet  la nage et ayant gagn un vaisseau europen
qui tait en partance. On sait qu'alors c'tait un asile inviolable pour
un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
moi, il a t vendu  un bien plus haut prix et a t envoy dans la
profondeur des terres, il doit tre mort depuis longtemps d'aprs le
rapport de ngres marrons qui s'taient chapps de la mme plantation,
car jamais matre plus froce et plus barbare ne pouvait faire subir de
plus mauvais traitements  ses esclaves, aussi en tait-il rput parmi
eux comme un monstre odieux de cruaut.

Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
leur affirmait tre vraie en tous points. Grand donc fut l'tonnement
d'Anakoui, lorsqu' mon tour, je lui assurai qu'elle tait de la plus
exacte vrit.

Mais j'tais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
de blesser sa susceptibilit indienne. Quelles angoisses nanmoins ne
ressentais-je pas  la pense d'Angeline dont le souvenir tait venu 
chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
longues annes.

Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
qu'est-elle donc devenue? je frmissais dans l'apprhension de sa
rponse.

--Assieds-toi, mon frre, me rpondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
as bien connu autrefois lorsque tu tais plus jeune, est revenu de la
guerre trois mois aprs tre parti  la tte de ses braves guerriers.
Pas un seul d'entre eux n'est arriv dans la tribu sans montrer avec
orgueil d'honorables blessures.

"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mre,
avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauv la vie lors de
l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il tait
bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauve des poursuites et des
perscutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait t
leve par toi aux rcits des actes de bravoure et d'hrosme.

"Le missionnaire, continua Anakoui, charg par toi de retirer les fonds
pour procurer le confort aux deux femmes laisses sans autres secours
que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
nos foyers. Elles ont donc manqu de tout et le pre  la _Robe Noire_
ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison o il est venu
d'aprs l'ordre de l'vque, son grand chef consoler et prendre soin des
malheureux prisonniers."

"Maintenant, mon frre, ne m'interromps pas, les moments sont prcieux."

"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyrent toutes espces
de misres et de privations et ne durent leur subsistance qu' la
charit des sauvages dont les bras dbiles ne pouvaient plus porter les
armes et qui pourtant avaient t prposs aux soins des femmes et des
enfants. Enfin, Attenousse arriv, l'abondance rgna dans leur cabane,
il pourvut amplement  leur bien-tre et ce ne fut que deux ans aprs
ton dpart, n'ayant reu aucune nouvelle de toi, malgr les informations
toujours infructueuses que nous apprmes de toutes parts, que se
trouvant seule, isole et sans protection sur la terre, te croyant mort,
Angeline consentit  pouser l'unique homme qu'elle eut jamais aim
aprs toi. Cet homme c'est Attenousse."

Puis, comme s'il et craint d'exciter ma colre, Anakoui ajouta:
"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
et c'tait pour se dbarrasser des perscutions de l'infme Paulo qui
la tourmentait sans cesse dans les moments o Attenousse et sa mre
s'absentaient."

"Tout alla pour le mieux dans le jeune mnage. Deux ans et demi aprs
leur union, une petite fille est venue prendre place auprs d'eux.
Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour  tour pour
l'embrasser. La mre, la grand'mre, la pressaient  tous moments dans
leurs bras. Ils taient alors heureux et rien ne venait troubler leur
bonheur, Paulo tant disparu; mais le gnie du mal dont il tait
l'instrument planait sur la demeure de nos amis."

"Il y a, comme tu le sais,  une quinzaine de lieues du campement,
une rivire qu'on appelle la Rivire aux Castor. Ses bords sont trs
giboyeux. La marte, le vison, le pkan et le loup-cervier s'y trouvent
en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se dsaltrer
dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."

"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, rsolut d'aller y chasser
pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient rciproquement et sans
arrire-penses."

"Ils tendirent des piges aussitt arrivs dans cet endroit. La journe
du lendemain se passa  choisir les places les plus avantageuses pour
parcourir la fort et  dresser un camp. Attenousse  bonne heure le
surlendemain s'tait lev pour aller examiner leurs trappes. Il lui
fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."

"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi  dpecer 
son djeuner quelques pices de venaison; sur le manche tait sa marque
comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
remettre dans sa gaine."

"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un dsordre affreux existait
dans la cabane. Une lutte dsespre et sanglante avait d avoir lieu,
car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraches."

Son malheureux compagnon, tendu par terre, rlait les derniers soupirs
de l'agonie. Un couteau tait enfonc dans sa poitrine. Attenousse
s'lana aussitt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
c'tait le sien. Au moment o il le rejetait avec horreur, des clats
de rire se firent entendre, en se retournant, il aperut la figure de
l'odieux Paulo avec deux autres figures galement patibulaires qui le
contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.

Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
sang de leur victime. Ils en avaient mmes les mains rougies.

Attenousse demeurait ananti.

Pendant ce temps, un des sclrats s'avana, saisit le couteau, le
retourna en tous sens, le montra  ses deux associs et tous trois
sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, profrant
des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.

Mais dans des natures fortes et nergiques comme tait celle du mari
d'Angeline, la raction se fait vite.

Il se mit  leur poursuite, aprs avoir suspendu toutefois le cadavre
de son ami pour le mettre  l'abri des btes fauves en attendant que
quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le dposer dans le cimetire
de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
distance entre eux et lui.

Grand fut l'moi  la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
sauvages, car la victime tait trs estime par tout le monde.

On assembla un conseil, et il y fut dcid qu'un parti de chasseurs
irait immdiatement chercher le corps du malheureux, tandis
qu'Attenousse, accompagn de tout ce qu'il y avait de plus respectable
dans la tribu, se rendrait faire sa dposition devant un juge de paix.





LE JUGE DE PAIX.

tait-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
quelquefois, prescience chez l'homme? Voil la question que je me suis
pose depuis en pensant au rcit, de mon ami Anakoui.

Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux  sa
vieille mre,  sa femme et  son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrasses, des
larmes mme coulaient de ses yeux. Il semblait triste et proccup en
parlant.

Ils arrivrent vers cinq heures de l'aprs-midi et se rendirent
immdiatement  la maison du juge qu'on leur indiqua. L ils furent
reus par un homme d'une taille leve, aux yeux hors de tte, avec une
bouche dente et des manires grossires et imprieuses.

--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.

--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
bord de la Rivire aux Castors.

--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement  Attenousse?

Celui-ci se nomma sans dfiance.

--Alors votre dposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
puisque tel est votre nom.

Ce juge de paix s'appelait Justitia Blandr. C'tait un homme stupide
et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprme
degr et par l mme bouffi d'orgueil.

Le mensonge et la calomnie ne lui cotaient nullement ds qu'il
s'agissait de faire du tort  quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
lucubrations mensongres et calomniatrices, il signait Justifia.
Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre tre aussi vil et
mprisable que lui. C'tait son rapporteur: son nom tait Jos. Leur
secrtaire  tous deux tait un nomm Vergette.

Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparatre
Attenousse.

Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
de quelque temps, escort de sept  huit hommes.

C'tait ce qu'attendait le juge, car, aussitt qu'ils furent entrs et
qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il tait si
lche le misrable, que, se levant du haut de sa grandeur, il pronona
lentement,: "Attenousse, d'aprs des dpositions qui m'ont t faites ce
matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous tes accus de
meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui,  mon ide, sont
innocents; je suis convaincu d'aprs leur tmoignage, que vous tes
certainement le meurtrier. J'ai donc dress l'ordre de vous conduire 
la prison des Trois-Rivires, c'est en cet endroit o vous subirez votre
procs, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les tmoins sont
assigns par moi pour y comparatre. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
votre compagnon o vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
forte qu'il puisse y avoir contre vous."

"Chacun ici connat combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare  vous d'essayer
 rsister ou  fuir, car je vous fais lier pieds et poings."

En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute 
quel homme il avait affaire, car il haussa ddaigneusement les paules
en disant: "Pourquoi donc chercherais-je  fuir comme un vil assassin?
Ce que je dsire, c'est d'tre confront avec mes accusateurs." Les
autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
d'Attenousse et certifier de son bon caractre, en en mme temps qu'ils
s'offraient de prouver la sclratesse de Paulo et de ses complices.
D'un geste solennel et imprieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant  ceux
qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
immdiatement.

Or dans ces temps-l, lorsque l'endroit o l'on avait captur un
incrimin se trouvait loign du lieu de la prison, il tait conduit
d'un juge de paix  l'autre, chacun d'eux tant oblig de commander des
hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
ces hommes devaient obir sous peine d'une forte amende ou de la prison.

Mais dans les grands bois o les postes taient tablis  des distances
bien loignes, le magistrat choisissait quatre  cinq hommes qui
taient, nourris et pays aux dpens du gouvernement pour remettre le
prisonnier entre les mains du gelier de la prison la plus rapproche.

Tel tait le cas pour Attenousse. Blandr, agent d'une socit qui
exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
d'instruction, avait t nomm  la charge de magistrat stipendiaire.

Ce n'tait pas  son mrite personnel que la chose tait due, mais aux
intrigues qu'il avait exerces auprs des personnes haut places.

On sait que les sauvages Abnakis et Micmacs ne craignaient pas de
s'embarquer dans leurs frles canots, pour traverser le fleuve, gagner
le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pche au lac St.
Jean.

La distance tait  peu de diffrence prs de cet endroit de Qubec ou
Trois-Rivires. C'est l que se trouvaient les acteurs de la scne que
nous voyons.

La ville des Trois-Rivieres tait alors un entrept considrable pour le
commerce de pelleteries; c'tait le rendez-vous des trafiquants et des
sauvages. Cette petite ville,  part du temps o les canots chargs
de fourrures y venaient chaque anne, avait la tranquillit qu'elle
a aujourd'hui, aussi l'arrive d'un meurtrier comme Attenousse y
produisit-elle grande sensation.

Il fut escort par une foule de personnes hurlant et vocifrant contre
lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.

Enfin on l'introduisit dans la prison, o il dut encore entendre les
imprcations de cette foule.

Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
bras, et qui ne manqurent pas de rpter l'affirmation du magistrat
qu'il tait un grand sclrat et qu'il n'en tait probablement pas  son
premier meurtre.

Le soir, ce fut en frmissant que les commres se rptaient qu'il
y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
c'tait un vritable dmon incarn; aussi tremblait-on  l'ide qu'il
pourrait s'chapper.

Ces propos plus ou moins crus taient comme toujours de nature 
prjuger les gens ignorants, et les petits jurs pouvaient aussi s'en
ressentir dans leurs dcisions.

Il eut t difficile cette nuit l  tout tranger d'obtenir
l'hospitalit dans la ville, tant les portes taient solidement
barricades et tant la frayeur tait grande.

Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procs est termin depuis
quinze jours, qu'il a t trouv coupable, qu'il est condamn  tre
pendu et que l'excution doit avoir lieu demain  six heures au matin;
vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.

Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
avec impatience le dnouement de son rcit, mais, comme je l'ai dit, je
n'osais l'interrompre. Il tait alors quatre heures de l'aprs midi.

O est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
l'indique, je m'lanai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxit
vers la demeure de celui qui, je l'esprais, pouvait accorder le pardon
de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
lui dire quel tait le caractre, de son infme accusateur. Mon
tmoignage ne devait pas lui tre suspect puisque je portais sur moi
les certificats d'loge et d'estime que m'avaient donns les premiers
officiers franais qui commandaient les armes o j'avais combattu pour
ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
ma poitrine crits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les franais et je croyais
que sans doute, il m'couterait.

Toutes ces ides me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
j'avais tant hte d'arriver et d'aller porter  mon malheureux ami
l'ordre sign de la dlivrance, car je ne doutais point du succs de ma
dmarche.

Oh! je l'avoue aujourd'hui, transport par cette esprance ou plutt par
la certitude que j'avais de russir, je devais paratre un fou forcen.
Les gens s'arrtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet tat que je
me prsentai  la porte de la demeure du Gouverneur.

Je culbutai cinq  six gardes qui me refusaient l'entre. Je veux voir
le gouverneur, disais-je  toutes les objections qu'on me faisait et je
m'avanais toujours.

Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
les plus grands efforts.

J'tais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
s'avana sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
vacarme.

C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-tre 
votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'criai-je, enjoignant
les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
quelques instants d'audience.

Il veut vous tuer, s'crirent plusieurs voix et on se prcipita nouveau
sur moi.

La surexcitation dans laquelle j'tais dcuplait mes forces, je
renversai les gardes et m'lanai sur le haut de l'escalier, l je
m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
contenir de sanglots, mon me de supplications et de dsespoir furent
employs pour obtenir une entrevue ne dut-elle mme durer que cinq
minutes.

Mais au moment o mes lamentations devaient tre des plus dchirantes et
des plus pressantes, pour toute rponse je fus saisi et garrott.

Alors mes forces m'abandonnrent compltement et un affreux
dcouragement s'empara de moi. Dans cet tat, on me conduisit  la
prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchana comme un
misrable malfaiteur.

Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
complet anantissement, car depuis le palais jusqu' la prison, j'avais
perdu l'usage de tous mes sens.

La fracheur du cachot me ramena aux sentiments de la ralit.

La prison des Trois-Rivires, comme toutes celles de ces temps tait une
btisse  deux tages. La lumire ne filtrait dans les cellules que par
un troit soupirail grill de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
se faire jour qu' travers un pais rideau de poussire et de fils
d'araignes. Les murs suintaient l'humidit de toutes parts, un monceau
de paille pourrie rpandait une odeur infecte quelques crampons de fer
rivs aux murs auxquels taient attaches de fortes chanes avec des
menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel tait l'intrieur de
tous les cachots. Tous rapports avec l'extrieur ne se faisaient que par
un guichet d'une petite dimension par o le gelier venait passer aux
prisonniers l'cuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'taient
pas enchans; dans l'autre cas, ces aliments taient dposs prs
d'eux, celui qui les apportait pntrait dans la cellule ou plutt
dans le cachot. C'est  peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.

Voil ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitt les
criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
d'avoir subi leur procs.

Toutes ces rflexions je les fis dans un instant, puis tout  coup se
prsenta  mon esprit l'excution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
lendemain et moi qui tait si prs de lui, moi dont la poitrine tait
couverte de blessures et dont la voix tait si puissante, quand j'tais
libre, auprs des officiers franais et du Gouverneur en chef, qui tous
me connaissaient particulirement, je ne pouvais rien faire pour lui.
Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
efforts surhumains pour conqurir ma libert, je m'lanais au bout de
mes chanes et faisais de telles tractions qu'elles branlaient presque
le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
les plus loigns de l'difice, mais tout tait inutile et l'heure
fatale avanait avec une effroyable rapidit.

Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment o l'ide d'une
prire me vint  l'esprit.

Je tombai  genoux et priai avec toute la ferveur dont mon me tait
capable.

Cette prire sans doute fut coute du Ciel, car bientt des pas lents
et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journe retentirent
de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
dsespr. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux  qui elle
s'adressait. Les pas s'arrtrent  la porte de mon cachot et une voix
pleine d'onction et de tristesse demanda  celui qui l'accompagnait qui
appelait ainsi.

Ces un fou furieux, rpondit celui  qui la question tait pose, il a
voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.

--Oh! non, non, m'criai-je avec force. Qu'on veuille seulement
m'entendre, mon tmoignage peut sauver de la mort un innocent.

--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la mme voix douce mais
ferme cette fois.

--N'en faites rien, monsieur l'Abb, il est capable de vous tuer.

--Ouvrez, rpta la voix plus fermement encore. La clef grina dans la
serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prtre vnrable
dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
paules. Il avait  la main un flambeau qu'il dposa prs de moi d'un
air calme et paternel. Sa figure portait un caractre de grandeur et de
srnit empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.

A sa vue, je tombai  genoux et joignant les mains je m'criai dans un
tat de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".

Le prtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
s'avana encore plus prs de moi et me prenant les deux mains avec bont
me dit d'une voix grave et sympathique:

"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frre, ou vous souffrez encore
beaucoup." Je ne pus lui rpondre un seul mot, mais  l'altration de
mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
moi. Il alla alors fermer la porte, ta le lger manteau qui tait jet
sur ses paules, le plia en quatre, la dposa sur ma couche, s'assit
lui-mme  ct sur la paille humide et avec une douce autorit
m'obligea de prendre place sur ce sige qu'il m'avait improvis, puis,
prenant une de mes mains, il me dit avec bont: "Que puis-je faire pour
vous mon frre? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
demeurer quelques instants auprs de vous, parlez, en quoi puis-je vous
tre utile".

Oh! c'est alors que je soulageai mon me du poids norme qui l'crasait
depuis si longtemps en lui faisant, aussi brivement que possible, la
confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
qui avaient li mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
d'Attenousse. Je fis la peinture des caractres de ces deux hommes, je
m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
j'avais eu part et lui montrai,  l'appui de mes paroles, les cicatrices
qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
m'avaient t donns.

Quand j'eus fini de parler, le prtre s'approcha de la lumire, examina
mes parchemins un instant, puis, saisissant tout  coup le flambeau,
il vint le prsenter devant ma figure: Hlika! Monsieur Odillon! nous
crimes-nous spontanment et nous tombmes dans les bras l'un de
l'autre. Je le suppliai alors, me mettant  ses genoux, de sauver
Attenousse. Le bon prtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondment mue et en
secouant la tte: "Hlas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
tard, j'ai dj fait tout ce qui tait en mon pouvoir, car je le connais
depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, nanmoins je vais
encore tenter l'impossible pour y parvenir."

Au mme moment, un des guichetiers vint doucement gratter  la porte du
cachot, sur l'invitation du prtre, il entra.

Est-il veill? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondment
afflige.

Non, mon pre, rpondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lvres
se sont entr'ouvertes pour laisser chapper les noms de sa mre, de sa
femme et de son enfant dont il nous a parl si souvent depuis qu'il est
ici; il a dit aussi ces mots: Oh! pre Hlika! si tu vivais encore.

Le prtre tout mu se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
sanglots m'empchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
dit-il, priez et esprez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
retour."

La lueur blafarde du crpuscule du matin scintillait pniblement, dj
depuis quelque temps,  travers le sombre vitreau grill de mon cachot
et l'excution devait avoir, lieu  six heures.

Les ouvriers qui avaient travaill  dresser l'chafaud avaient; termin
leur tche funbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
avec indiffrence des intrts les plus mercenaires dans ces moments
solennels, parfois mme un clat de rire mal touff arrivait  mon
oreille attentive, aiguise et inquite; je frmissais en songeant que
dj on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
longtemps les dernires palpitations d'un corps humain suspendu au bout
d'une corde.

Je supputai qu'il pouvait tre alors quatre heures et demie.

Jamais je ne saurais vous dpeindre les angoisses, les tortures, les
inexprimables douleurs, les anxieuses esprances que chaque minute
m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.

Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
tait accompagn de deux tourne-clefs.

J'ai enfin pu pntrer auprs du Gouverneur aprs des peines sans nombre
me dit-il tristement.

Il parat qu'il a failli tre assassin hier soir et il a noy sa
frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donn sa parole qu'il allait
envoyer immdiatement l'ordre d'un sursis. Il a refus de m'en charger
tant il est encore abasourdi, mais il consent nanmoins  ce qu'on vous
te vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?

Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me dlivrait de mes
fers, qu'on met plus d'empressement souvent  condamner ses semblables
qu' sauver un innocent.

Ce fut d'un pas dfaillant qu'accompagn de monsieur Odillon et d'un
guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
entrmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'veilla. En
m'apercevant, il s'lana au bout de ses chanes et nous nous tnmes
longtemps embrasss. "Angeline, mon entant, et ma vieille mre, me
demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
lui rpondre, je me sentais, touff sous le poids, de tant d'motions.
Alors monsieur Odillon vint  mon secours, il lui raconta en quelques
mots les principaux incidents qui m'taient advenus depuis mon dpart 
bord de la corvette, _La Brise_.

Puis nous lui fmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donn de
l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutmes que peu de foi et que
nous ne conservmes nous-mmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
pauvre guerrier sauvage, nous rpondit-il, en secouant tristement la
tte.

Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mre et son
enfant, mais elles taient l-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
c'est donc qu'il les reverra dsormais.

L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
n'arrivait pas. Nous laissmes tous le cachot  l'exception de monsieur
Odillon qu'Attenousse dsirait entretenir quelques instants.

Dix minutes aprs, la porte s'ouvrit et nous fmes invits  entrer de
nouveau. La figure de monsieur Odillon tait empreinte de tristesse,
celle d'Attenousse tait calme et srieuse.

A fmes nous auprs d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
J'coutai en frmissant: hlas! c'taient des glas qui invitaient les
mes charitables  unir leurs prires  celles du prtre qui allait
offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'me de celui qui devait
mourir. En effet, quelques instants aprs, revtu de sacerdotaux, il
commenait une Messe de Requiem et sa voix mue s'arrtait de temps en
temps pour dominer son motion pendant que les sanglots des assistants
troublaient seuls le silence.

Au moment de la communion, le prtre voulu adresser quelques paroles,
mas il ne put le faire que difficilement  travers ses sanglots.

Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
t mis  mon injustement, faites-lui donc gnreusement le sacrifice
de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
coupables. Voici mon frre, le pain des forts qui va vous soutenir dans
le moment o Dieu va vous appeler  lui."

Ce fut tout ce qu'il put dire.

Attenousse reut l'eucharistie avec une ferveur anglique, lui seul
n'tait pas mu.

Aprs la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
l'Extrme-Onction.

Et le sursis n'arrivait pas.

A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'tait le bourreau
qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prtre regarda  sa
montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
tout espoir tait perdu.

En trbuchant, je russis  me jeter une dernire fois au cou de mon
malheureux ami. Dans l'tat d'extrme souffrance o j'tais, je ne pus
que distinguer ces quelques paroles: "Pre Hlika, je te confie ma
vieille mre, ma pauvre femme et ma chre petite fille; sois leur
protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tt mes
derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."

Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement support
par deux gardiens et allai m'affaisser sur un sige dans une autre
chambre plus loin.

Peu d'instants aprs, je fus tir de mon tat de torpeur par des bruits
de pas dans le corridor. C'tait le cortge funbre qui dfilait, je le
suivis machinalement.

La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'tait le dernier glas.

Attenousse, les mains lies derrire le dos et la corde au cou dont le
bourreau tenait l'autre extrmit, s'avana, d'un air calme, jusque sur
le bord de l'chafaud.

La foule tait immense, les rires et les chuchotements cessrent, le
spectacle allait commencer. Le condamn se mit  genoux, rpta les
prires des agonisants aprs Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
d'une voix ferme: "Avant que de paratre devant Dieu, je dclare de la
manire la plus solennelle que je suis entirement innocent du crime
pour lequel on m'te la vie. Je demande pardon  tous ceux  qui j'ai pu
faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur  ceux qui m'en on
fait." Il ajouta en se tournant firement vers la foule: "le coeur du
guerrier sauvage est inaccessible  la peur. Son chant de mort ne sera
pas celui de ses pres, mais celui de la religion de sa femme et de son
enfant qu'un missionnaire leur apprit  rpter  l'enterrement de leurs
frres." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beaut
il entonna son _Libera_.

Je crois encore, aprs quinze ans de ces vnements, entendre chacune
de ces notes qui retentissent dans mon me avec le glas funbre que la
brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.

Son chant funbre termin, il se mit de nouveau  genoux, embrassa
pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui prsenta, le bonnet
fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'tait
la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant mme, le cri "grce"
retentit. Un officier  cheval agitant un papier dbouchait au coin de
la prison.

Ce cri produisit un choc lectrique. La foule se prcipita vers
l'chafaud, la corde fut coupe par vingt couteaux, mais hlas!... il
tait trop tard... les vertbres avaient t disloques et la mort, par
consquent, instantane!!!!......

La justice des hommes comme on le dit gnralement tait
satisfaite...........

Des mdecins furent appels en toute hte. Ce que l'art put tenter fut
vainement employ pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
anxieuse, la tte dcouverte, consultait avec angoisse la figure
des mdecins pour tcher de dcouvrir s'il n'y avait pas encore
quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci dclarrent qu'il tait bien mort,
que tout tait fini, toutes les poitrines se soulevrent, il y eut un
long murmure de piti et bien des yeux laisserent couler des larmes.

Cependant au milieu du silence gnral, Anakoui s'approcha de Monsieur
Odillon et dsignant du doigt quatre hommes  figure imbcile, "voici,
lui dit-il, quatre des jurs qui ont condamn  mort mon malheureux
frre. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitt quand des
tmoins ont dclar avoir entendu les trois sclrats concerter leur
plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer  faire
disparatre sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
qu'un autre du nos frres les avait vus sortir ensanglants de la hutte
quelque temps avant qu'Attenousse y soit entr."

Monsieur Odillon, qui avait assist au procs et qui l'avait suivi
dans tous ses dtails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
il se faisait qu'ils eussent trouv Attenousse coupable de meurtre quand
le juge dans son adresse aux jurs avait appuy fortement sur cette
partie de la dfense o l'alibi se trouvait parfaitement prouv, qu'il
s'tait de plus tendu sur la crdibilit des tmoins  dcharge et sur
leurs bons caractres attests par tous ceux qui les connaissaient. Il
avait ajout que des tmoignages non moins irrcusables affirmaient que
les accusateurs n'taient rien autre que des repris de justice.

Alors un des jurs s'avana et d'un air capable il dit: Faites excuse,
monsieur le juge a dit que ces tmoignages se contrecarraient les uns
les autres.

Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
dit; de l leur erreur.

Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
avec dcouragement, par votre ignorance, vous tes cause de la mort d'un
innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
aviez  remplir et de la manire dont vous l'avez fait.

Aprs ces mots, ils restrent atterrs pendant quelque temps et des
murmures de plus en plus menaant commencrent  s'lever dans la foule.
Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-mme avant le procs nous
avait assur qu'il tait certainement coupable. Le voil demandez-lui
pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il dsignait en mme
temps Blandr qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
paroles de ce qui se disait.

Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
assist  l'excution sortirent leurs couteaux et s'lancrent dans la
direction que le jur avait signal. Blandr comprit l'immensit du
danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
poursuivi par les sauvages et la foule. Grce  l'agilit de ses jambes
et  la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
portes du palais.

Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
alla dans une autre partie du pays rpandre le venin de sa langue
empoisonne.

Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
fort mauvais parti aux jurs.[1]


[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
jur soit d'une date bien postrieure  celle o les vnements qui
sont dcrits sont senss se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
considration du motif qui le lui a fait commettre. Sans tre en aucune
manire contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
qu'elles comportent parfois de graves inconvnients et occasionnent
souvent d'irrparables malheurs. Il suffit d'assister  une sance d'une
de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
homme, souvent dpourvu de toute ducation et quelquefois mme du
plus gros bon sens s'veille un bon matin tout tonn de recevoir une
commission de juge de paix. Il le doit quelquefois  l'appui qu'il a
donn  un candidat heureux. De suite le voil grand personnage, il
devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
graves difficults, car  peine peut-il russir quelquefois  signer son
nom d'une manire lisible. Il est oblig de se faire lire la loi par un
voisin complaisant, sauf  l'interprter comme il l'entendra plus tard.
Ces dcisions, pour les parties lses sont presqu'aussi sans appel que
celles des commissaires pour les dcisions des petites causes puisque le
malheureux plaideur a  payer, le plus souvent, une somme au dessus
de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
connaissons mme et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
personnels ou politiques, amen  leur tribunal. Ceux-l  coup sr sont
invariablement condamns. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
la Commission de la Paix ait besoin d'tre rvise soigneusement. Les
inconvnients qu'on rencontre dans l'institution de Jur sont plus
grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une lgre importance
pour une affaire pcuniaire vous allez la confier  un avocat qui jouit
de la plus haute considration et dont la science et le jugement sont
parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
vous tes obligs de vous en rapporter aux jugement d'hommes prjugs
quelquefois et, de plus, souvent dnus du plus gros bon sens. Joignez
 cela l'esprit de nationalit, les traductions imparfaites au corps de
jur, des tmoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
la longueur des questions et transquestions poses aux tmoins et vous
aurez une ide du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigus et
ennuys par la dure des plaidoyers. De plus, il est trs rare, qu'aucun
d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
dcisions que l'expos du Juge qu'ils coutent souvent d'une manire
distraite et qui n'est que le rsum des tmoignages contradictoires qui
ont t donns, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumire sur
les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapport plus haut soit
purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat minent, aujourd'hui
sur le banc, qui disait avoir demand  un jur qui avait dclar
coupable un de ses clients accus de meurtre, pourquoi il en avait agi
ainsi: grand nombre de tmoins des plus respectables avaient prouv
l'alibi et le juge lui-mme le leur avait expliqu ds que ces
tmoignages se trouvaient parfaitement corrobors. Le jur lui avoua
alors franchement qu'ils avaient compris que corrobor tait synonyme de
contrecarr. Malheureusement lorsque l'avocat reut cette dclaration,
il tait trop tard. C'est parce que nous croyons les rles des grands
et des petits jurs intervertis que nous nous permettons ces
remarques.--Note de l'auteur.]

Le lendemain, un concours immense avait envahi l'glise des
Trois-Rivires pour assister au service funbre du malheureux
Attenousse. Ce concours l'accompagna mme tte dcouverte jusqu'
sa dernire demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
tristesse et de la piti. Parfois aussi un sanglot mal touff se
faisait entendre.

La crmonie termine, un officier vint me remettre un papier couvert de
la signature du gouverneur par lequel il m'invitait  passer chez lui.
Il avait entendu raconter tout ce qui tait arriv depuis la veille. On
lui avait aussi redit dans les plus minutieux dtails la scne aux pieds
de l'chafaud et les dclarations des jurs, il en tait profondment
affect. Il se reprochait amrement de ne m'avoir pas donn audience la
veille. Il s'accusait mme d'tre coupable de la mort de mon malheureux
ami en ayant trop tard  envoyer le sursis, mais il pensait que
l'excution n'aurait lieu qu' sept heures. Il m'offrit ensuite comme
compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise  la
famille du supplici. Je la refusai en leur nom de la manire la plus
premptoire et lui dis avec amertume en dcouvrant ma poitrine, que si
les blessures dont j'tais couvert et le sang que j'avais vers pour
la patrie n'avaient pas mme pu me procurer une audience de quelques
instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir  leur
assurer le bien-tre et le confort matriel, puisque j'avais amass des
sommes considrables que je leur destinais.

L dessus je pris cong de lui aprs qu'il m'eut assur que par un dit
qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.

J'allai ensuite faire mes adieux  Monsieur Odillon. Il n'tait pas
encore remis des secousses qu'il avait prouves. Il put cependant
trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
avec la plus grande motion que nous nous sparmes.





ANGELINE.

La voie qui me restait  suivre tait dsormais toute trace. Rparer
le mal que j'avais fait, tel tait mon devoir et la dtermination
que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du tmoignage de ma
conscience qui me dit que je n'ai pas forfait  mon serment.

Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui tait
venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chre, s'il tait
possible, car  l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
sentiment d'incommensurable piti.

Je passai le reste de la journe  acheter des provisions en abondance
ainsi que des toffes et des vtements de toutes sortes. Le lendemain
matin, accompagn de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
engags, je me dirigeai vers le Lac St. Jean o je devais la rencontrer.
Nous marchmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
justement le temps ncessaire pour les repas et le repos qui nous
taient indispensables, j'avais hte d'arriver et pourtant je redoutais
le moment o elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
savais que ce serait la premire question que sa mre et elle me
poseraient.

La quatrime nuit, du haut d'une minence, par un beau clair de lune,
je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fume qui s'chappait de
chaque toit et s'levait en ondoyant pour se perdre dans l'immensit des
cieux.

Je pressai alors ma poitrine  deux mains pour arrter les palpitations
de mon coeur qui semblait prt  en sortir. Un des indiens qui
m'accompagnait me dsigna la demeure d'Angeline. Je sentais en
descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
avertir leurs matres que des trangers arrivaient, j'avanais toujours
malgr la certitude o j'tais que j'allais porter le dsespoir dans cet
intrieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
ils rentrrent prcipitamment, croyant que c'tait plutt mon esprit qui
venait les visiter tant ils taient certains de ma mort et tant tait
grande la superstition qui les dominait, malgr les lumires que le
christianisme leur avait donnes.

Enfin, je russis  dominer quelque peu mon motion et me dirigeai vers
la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laisss
avant mon dpart et qui avaient toujours montr pour elle un attachement
sans bornes, taient tendus  la porte l'oeil et l'oreille au guet,
comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
mes pas, ils se levrent et poussrent d'affreux hurlements auxquels
rpondirent tous les autres chiens de la tribu, puis ds qu'ils virent
que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
ils s'lancrent vers nous le poil hriss, l'oeil ardent, nous montrant
deux ranges de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
barrer le passage. Je me sentis touch de ce dvouement si vrai et si
dsintress; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
D'un saut, ils furent auprs de moi, vinrent me lcher les mains, firent
mille cabrioles en avant et autour de moi, allrent japper joyeusement
 la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommenaient
leurs gambades tant leur joie tait dlirante.

Je n'tais plus enfin qu' quelques pas de l'habitation, lorsque la
porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
Toutes deux avaient t veilles en sursaut par le bruit inusit et
craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
qui n'taient que trop frquentes dans ces temps-l. Je les reconnus du
premier coup d'oeil; c'taient la mre d'Attenousse et mon Angeline.
Mes forces voulurent m'abandonner, mais je russis  prendre le
dessus.--Hlika, s'cria la vieille en se reculant pouvante pendant
qu'Angeline s'lanant  ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
coeur.

--Pre, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientt nous revenir?
Elle n'osait prononcer le nom de son poux. Je pus alors, press de ses
questions, me dbarrasser de son treinte et ordonner aux sauvages qui
portaient mes effets de les dposer  la porte de la hutte et leur
enjoignis de se retirer. Je leur avais expressment dfendu de raconter
la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrtion.
Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
les deux jours qui avaient prcd mon dpart, j'entrai dans la cabane
et les assis sur mes genoux.

Pendant, ce temps, la vieille mre dissquait chacun des traits de ma
figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.

L'accablement dont mon me tait en proie ne put leur chapper, elles
semblrent comprendre qu'un grand malheur tait arriv, et les
sanglots d'Angeline me tirrent de l'abme de douleurs o j'tais
enfonc.--"Angeline, ma bonne, ma chre enfant, lui dis-je en
l'embrassant, ton mari tait trop parfait pour la terre, il ne pouvait
vivre au milieu des mchants qui rdent autour de nous. Dieu a voulu
qu'il me charget de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
ciel, car il l'a appel  lui. Une affreuse maladie l'a saisie  son
arrive aux Trois-Rivires, il un est mort entour de tous les secours
de la religion bnissant ton nom, celui de sa mre et faisant des voeux
pour le bonheur de son enfant. Il m'a charg de prendre soin de vous
tous et je ne faillirai pas  l'engagement que j'ai contract sur son
lit de mort. Plutt m'arracher le coeur que de me sparer de ton enfant
 laquelle j'ai vou tout l'amour, que j'ai port  la mre et que je
ressens pour toi aujourd'hui."

J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vrit,
les yeux baisss et l'esprit encore noy dans le souvenir des scnes
affreuses que j'avais vues se drouler depuis mon arrive dans la ville.

Quand je levai la tte, Angeline ne pleurait plus, son regard tait
perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pleur tait
extrme. La mre continuait  m'examiner et malgr les efforts qu'elle
faisait avec la stoque nergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
prouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui tait
arriv.

Je dposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
de mes larmes et nous tentmes, la mre et moi, tous les efforts
possibles pour tcher du la faire revenir  elle. Elle fut longtemps,
bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
qu'une ide lumineuse me frappa. Je couchai auprs d'elle la petite
Adala et lui ayant dit tout bas que sa mre allait mourir si elle
n'essayait pas par ses caresses de la rappeler  la connaissance. Cette
enfant tait d'une intelligence bien suprieure  son ge, on eut dit
qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
rpta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
Adala?" et elle l'embrassait  chacune de ses paroles. Ces accents nafs
qui peuvent faire surgir la mre de la tombe  la voix de son enfant
premier-n eurent l'effet dsir.

--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules dsormais
sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
pas encore toute la perte que tu as faite en tant prive de l'appui
de ton pre, et des larmes abondantes inondrent ses joues. Agenouill
auprs du lit, je suivais avec anxit cette scne navrante; toutefois,
j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
toute la vrit, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
consolation est-elle possible dans cette valle de larmes?

Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
vnements?.....

A force de bons soins, la sant d'Angeline parut se rtablir et chaque
soir, une prire tait dite en commun dans la tribu pour le repos de
l'me du malheureux Attenousse.

Toutefois la position n'tait gure tenable. D'un moment  l'autre, un
mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
car chacun savait ce qui s'tait pass avant et aprs l'excution, et je
craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
lui apprit de quelle manire Attenousse tait mort. Je me dcidai donc
un jour de fuir ces endroits  jamais nfastes, d'amener avec moi mes
infortunes protges, d'aller demeurer dans un lieu ignor, auprs d'un
lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis--vis Ste. Anne
de la Pocatire, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
prparatifs en consquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
hommes et le surlendemain, accompagns d'une embarcation monte par
de puissants rameurs qui devaient nous prter secours au besoin, nous
descendmes le Saguenay et quelques jours aprs nous traversions le
fleuve.

Est-il besoin de vous dire que la veille de mon dpart, j'avais visit
plusieurs de mes amis et leur avais expos le but et la raison qui me
foraient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
de la nature, quel tait le sentiment qui guidait ma conduite, ils
voulurent mme m'offrir des venaisons, fumes et des pelleteries dont
j'aurais trouv un avantageux dbit. Je les remerciai avec effusion pour
ces preuves d'amiti qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
doublai le cap qui les sparait  jamais de ma vue, je pus apercevoir
leurs silhouettes mal effaces. Ils venaient nous dire adieu malgr
l'heure matinale du dpart, et tchaient de se mettre  l'abri des
rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
comprendre combien il nous tait pnible de nous sparer d'eux. Je n'en
ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac 
la Truite, ceux-l je les ai toujours reus avec bonheur parce
qu'ils m'apportaient l'expression sincre de l'amiti que tous nous
conservaient.

Nous dbarqumes donc  Ste. Anne  un endroit qu'on appelle encore
aujourd'hui le Cap Martin. L'glise se trouvait alors  une bien faible
distance de ce lieu, montrant son clocher d'o trois fois par jour,
comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidles  la
prire.

Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
moyennant rtribution, me cda une partie de sa maison. J'y installai
Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se sparer
d'elles et je m'tablis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'vertuais 
trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs gots, car, en
dpit de tous mes efforts, je voyais la sant d'Angeline faiblir d'un
jour  l'autre malgr tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plonge dans une
affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais russi  lui
faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
toute espce de prvenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais cach  Angeline
et par un accord tacite, jamais allusion n'avait t faite aux jours
passs.

Ainsi s'coulrent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
de tranquillit; chacun dvorant sa peine en silence.

Mais un jour arriva o, entran par le dsir incessant de chasser,
je m'loignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
revins, la dsolation tait  son comble. Angeline, comme  l'ordinaire,
avait t faire une promenade, elle avait rencontr dans sa course
une de ces commres obsquieuses qui ont toujours la bouche pleine de
nouvelles. Elle lui avait racont dans tous ses dtails le supplice
qu'un sauvage avait endur aux Trois-Rivires. elle lui avait rapport
toutes les atroces calomnies qui avaient peses sur lui et auxquelles
elle-mme ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces dtails d'un
sien cousin qui tait parti des Trois-Rivires la veille de l'excution
et qui les tenaient lui-mme de trois sauvages qui avaient vu commettre
le meurtre pour lequel l'indien avait t excut. Il avait ajout de
plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.

Ce coup devait tre le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
mmes au lit le soir avec une fivre considrable et dans un tat de
dlire complet. La Providence dans ses dcrets avait dcid qu'elle n'en
sortirait plus vivante.

Je glisse rapidement sur ces vnements parce que je sens mon tre se
dchirer  chacune des pripties que j'aurais  raconter dans les
diffrentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
le bon mdecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita  le
reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis,  l'motion de sa voix,
que je n'avais plus rien  esprer des secours des hommes. Il m'annona
donc que mon enfant bien aime n'avait plus que peu de jours 
appartenir  la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a t mine
insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle tait ne
forte et vigoureuse. C'est  son temprament et  vos bons soins qu'elle
a d de vivre jusqu'aujourd'hui. L'nergie de sa volont a pu lui faire
surmonter bien des crises causes par un mal moral, mais cette dernire
a t au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un 
ses souffrances.

A cette dsolante dclaration je sentis mes jambes flchir sous moi
heureusement que j'avais  ma porte un poteau auquel je pus me retenir,
car j'allais choir. Je demeurai longtemps plong dans l'abme de ma
douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'tais l lorsqu'une main
amicale vint se poser sur mon paule. Je fis un soubresaut, comme quand
on est soudainement veill au milieu d'un affreux cauchemar. C'tait le
bon cur qui venait faire sa visite quotidienne  ma chre malade. Le
docteur tait pass chez lui et lui avait racont l'tat de dsespoir
dans lequel il m'avait laiss. Il comprit que toutes ces consolations
banales qu'on prodigue quelquefois  ceux qui pleurent taient
superflues, aussi nous acheminmes nous en silence vers la maison. Avant
que d'y entrer, le bon prtre me fit promettre de n'y paratre que
lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'altration de ma
figure.

Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
n'avaient plus rien qui appartint  la terre. Son regard tait tourn
vers les cieux et de ses lvres s'chappait une fervente prire. Le
bruit de mes pas la tira de cet tat extatique. Elle me fit signe
d'approcher, me tendit la main et me prsenta son front  baiser comme
elle avait coutume de le faire depuis mon retour.

Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
les souffrances innombrables que j'ai prouves pendant les deux jours
et deux nuits qui prcdrent sa mort. Berc de temps en temps entre le
dcouragement ou l'esprance, ds qu'une lueur d'amlioration se
faisait entrevoir je redoublais, s'il tait possible, mes soins et ma
sollicitude. La mre et moi nous tions constamment  son chevet dans
un morne silence troubl seulement par la respiration haletante de la
mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
l'inexorable destin nous montre  chaque seconde que nous avons fait un
pas vers l'ternit.

Les regards de la malheureuse mre, chargs de tristesse rencontraient
parfois les miens et nous baissions la tte comme si nous eussions
craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
coeurs taient en proie.

Le soir de la troisime journe tout parut renatre  l'esprance l'tat
de la malade nous semblait s'tre considrablement amlior. Tout
joyeux, je me livrais  l'espoir et de suite j'envoyai qurir le
mdecin.

Nous sommes toujours si heureux d'esprer mme lorsque tout est perdu.

Il arriva en toute hte, prit le pouls de la malade, ausculta sa
poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
de l'accompagner  la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
trouvera pas vivante."

Dans la soire, elle reut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir 
remplir et je rsolus de le faire avec toute l'nergie que j'avais mis
autrefois  faire le mal. C'tait un pardon que je voulais obtenir, car
je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonn la voie du crime,
c'tait d aux prires de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.

Aprs que son action de grces fut finie, je priai l'assistance de se
retirer et prostern, la face contre terre, je demandai pardon  mon
enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer  elle-mme, lui
racontai l'histoire de son enlvement et les souffrances atroces
qu'enduraient ses parents par sa disparition.

J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
doit recevoir sa sentence.

--Pre, me dit-elle aprs un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
remets entre tes mains Adala, c'est mon trsor, c'est ma vie que je le
confie.

Telles furent les dernires paroles que j'entendis de sa bouche
anglique.

Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
devenait de plus en plus oppresse, ses lvres seules remuaient pour
rpondre aux prires des agonisants. Ses mains taient jointes et ses
yeux tourns vers le ciel. Un instant aprs que nous emes fini de
prier, une lgre teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
pronona-t-elle comme si elle se fut adresse  quelqu'tre surnaturel
et ce fut tout!!!.......................................

En ce moment, Adala s'veilla en souriant et demanda sa mre, elle
tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Hlas sa pauvre
mre n'tait plus qu'un cadavre!

Deux jours aprs, Angeline fut dpose dans sa dernire demeure o elle
dort encore aujourd'hui sous un gazon maill de fleurs sauvages en
attendant le jour o nous nous runirons. Une pauvre croix de pierre sur
laquelle est grav son nom, avertit le passant indiffrent qui foule les
tombes du cimetire, qu'elle repose l.

Quand la crmonie funbre fut termine, je pris Adala dans mes bras, la
pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
tu ne resteras pas orpheline, car dsormais tu seras ma seule richesse,
mon seul bonheur."





TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

J'avais adopt l'enfant comme la mienne et la grand'mre qui demeurait
avec moi en prenait un soin tout particulier.

L'intrt de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
et nous vivions heureux.

Je passai tout l't auprs de mes protges, mais les premires bordes
de neige firent renatre en moi un dsir irrpressible de la chasse dans
les endroits o ma vie s'tait en partie coule.

Adala avait, pendant ce temps, support les maladies auxquelles les
enfants de son ge sont sujets; grce aux bons soins du mdecin et de
ceux que nous lui prodigumes, elle tait revenue  la sant.

J'avais conu des soupons sur le caractre de la femme qui avait
racont  Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-l,
dans toutes ces informations, une malveillance dicte par une
intelligence plus forte que ne possdait la femme en question. Je fus
aussi frapp de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
fait d'une circonstance intime de notre vie.

Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, aprs avoir
rd longtemps dans les bois, taient disparus subitement et sans qu'on
st quel ct ils avaient pris: de l, grande inquitude parmi mes
voisina, car ils s'taient livrs  des vols,  des rapines, ils avaient
mme commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attir
contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
mettaient le comble  leur sclratesse. Dernirement encore, ils
taient entrs dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
femme ne put tre  l'abri de leurs violences qu'en les menaant de mon
nom, car on savait dans la paroisse que j'tais un ancien chef sauvage.
En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
tressailli de surprise. Il avait pris des informations dtailles sur
ma figure, l'endroit d'o je venais et le personnel de la maison que
j'occupais; puis, sur les rponses de la femme, ils avaient chang
entre eux quelques paroles prcipites et avaient dsert sans ajouter
rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient tait devenue universelle.
Une battue gnrale avait t faite dans toutes les montagnes et les
forts d'alentour sans aucun rsultat.

Ce qui jusqu'alors n'avait t que soupon pour moi devint certitude;
plus moyen d'en douter, c'tait Paulo et ses complices. Paulo
connaissait mon lieu de retraite, peut-tre savait-il aussi que je
m'tais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il  exercer contre
l'enfant d'Angeline la mme vengeance que j'avais tire de sa grand'mre
de son refus de m'pouser.

Ne pouvant tenir plus longtemps  cet tat d'anxit, qui soulevait
d'avantage mon dsir de gagner les bois pour me mettre  leur recherche,
tout en chassant, je partis un bon jour aprs avoir mis Adala et sa
grand'mre hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
tent quelque chose contre elles.

Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se drouler les plus douloureux
vnements de ma vie et j'y retrouvais  chaque pas, auprs de leurs
demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
seul encore, assis aux pieds des grands arbres o j'entendrais la voix
toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renatre en mon
me.

Dans le recueillement des forts on retrouve, au milieu de la privation
de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils taient pour moi
si remplis de charmes que j'esprais les revoir encore dans le silence
profond et l'isolement. L j'y reverrais mon pre conduisant pniblement
sa charrue, mais tout joyeux  l'ide que c'taient autant de sueurs
pargnes au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
sainte mre travaillant pour moi et mes chres jeunes soeurs s'ingniant
 trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
dsir de m'tre agrables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
fortun se dteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
avait pas mme jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
mmoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
mais  jamais superflus. Ne pouvant rsister  ce dsir bien lgitime de
revoir encore quelques instants du pass, je rsolus d'aller faire une
excursion de quelques semaines auprs du Lac  la Truite. et j'esprais
aussi retrouver les traces des trois brigands.

Deux jours aprs mon dpart, j'tais sur les bords de la rivire St.
Jean qui coule sur les limites: du Canada et des tats-Unis.

Je n'avais pas encore rencontr une seule figure humaine, mais j'avais
constat des pistes diffrentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
 des chasseurs blancs et les autres  des indiens, tel qu'il tait
facile de les reconnatre aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
les vestiges et les autres  l'empreinte plus franche et par consquent
plus ferme sur la terre boueuse.

Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une pice de venaison
pour mon souper, je faisais un retour sur le pass et remontant le cours
de ma vie criminelle, je sentais le dsespoir me gagner en songeant 
tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le rparer.

Mes penses me reportrent naturellement vers la soire o l'me
gangrene par l'ide d'une vengeance diabolique, j'avais partag mon
repas avec Paulo et l'avais associ  mes projets criminels.

J'tais absorb dans ces ides lorsque les plaintes de mes chiens me
tirrent de ma rverie. Les pauvres btes n'avaient presque pas pris de
nourriture depuis mon dpart de Ste. Anne. Je dtachai, les pices de
venaison qui taient  la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
je me sentais incapable de manger.

Pendant que mes chiens dvoraient leur repas j'teignis soigneusement
mon feu, j'en fis disparatre les traces, comme c'est la coutume de ceux
qui veulent cacher leurs campements.

Toutes ces prcautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
rflexions. Un bruit de voix me rveilla en sursaut et me fit sortir de
cet tat de somnolence.

J'avais choisi pour gte une clairire qui dominait la fort. Des arbres
vigoureux environnaient le plateau o j'avais fait cuire le repas
qui n'avait servi qu' mes chiens, les rochers qui le surplombaient
laissaient des anfractuosits caverneuses, dans l'une desquelles je
m'tais tapi pour la nuit.

Mes chiens taient parfaitement dresss, aussi lorsqu'ils voulurent
lever la voix pour m'avertir de l'approche d'trangers, je leur imposai
silence et ils se couchrent  mes pieds sans plus bouger que s'ils
eussent t morts.

De ma cachette j'aperus une flamme vive s'lever au mme endroit o
j'avais teint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivs, eussent-ils t
ceux de l'ennemi la plus rus.

Quand la flamme commena  clairer leur bcher, je vis avec surprise
trois grands gaillards, quips et vtus comme l'taient les trappeurs
canadiens de ce temps-l. Ils taient jeunes, forts et vigoureux. L'un
surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
tait d'une taille et de membrure  pouvoir lutter contre un lion. Un
autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas mme
besoin d'en porter le nom, se faisait reconnatre aisment par ses
_sanddious_ et ses _caddis_ pour un enfant des bords de la Garonne.

Le troisime, galement bien dcoup, avait une certaine empreinte
de mlancolie. Ses vtements  celui-l, taient d'une recherche
prtentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
sourire, si toutefois on se trouvait hors de la port de son oeil ferme
et de son bras robuste.

Pendant que le repas cuisait, j'coutai leur conversation, ils en
taient aux facties:

--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a t pris dans cet
endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
tre  une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
mettions  table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
perfectionner ton ducation, de te faire le rcit de toute ma vie: Mon
pre tait un grand industriel; chaque anne nous avions  confectionner
des articles d'art et de ncessit qui trouvaient toujours un prompt
dbit. Mon frre an lui tait un _saigneur_, son cadet tait marchand;
pour moi j'tais dans le commerce des perles.

Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu  une famille trousse.

L'autre l'coutait avec tonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
faon dmesure.

Caddis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
tous ses dtails car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
rares.

Un franc clat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
instant dconcert.

--Ds le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens dtache sa langue
du crochet de la vrit, on peut tre sr qu' force de rpter des
balourdises, il finit par les croire. Puisque ton pre tait un
industriel que ne t'a-t-il intress dans son commerce?

--Faites excuse, mon pre confectionnait des sabots et le commerce
n'tait pas assez tendu pour qu'il eut besoin d'un associ!

--Ton frre qui tait seigneur aurait pu t'tablir sur une de ses
terres?

--Quand je vous dis que mon frre tait _saigneur_, c'est qu'il saignait
les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
possd de terre plus que j'en ai sous la main!

--Et ton frre le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
son tablissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
t'assurait-elle pas un belle existence?

--Oh! pour a quant  mon frre le marchand, il tait en socit avec la
grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite bire le dimanche,
 la porte de l'glise; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries runies ne
rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
marmite. Voil ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
lev le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mre que
nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
bien que je changeasse de pays.

Le rire qui suivit cette dclaration bouriffante fut
presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
dconcerter davantage, l'interlocuteur continua:

--Trou de l'air, c'est tout d'mme un fort beau pays que celui que
j'ai laiss l _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
rivires, mme que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
qui ronflent  rveiller les morts rien que pour s'tre assis sur ses
bords.

Ces dernires rflexions augmentrent encore l'hilarit des deux autres.

Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant  l'homme 
l'air mlancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
tu me promets de me faire connatre ton histoire pourquoi ne nous la
dirais-tu pas aujourd'hui?

Hlas! rpondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
donner ce nom puisque la terre o j'ai vu le jour se trouve dans la
Normandie. Mon pre tait autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
grandes proprits mais non content, de la jouissance de nos biens,
il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques annes, il
fit de folles dpenses qui nous amenrent dans un tat, de gne
considrable. Pour complter toutes ses sottises, il acheta un chteau
en ruines qu'on appelait la Cocombire, il acheva d'parpiller le peu
qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
mauvais drle lui avait fait croire que par cette acquisition il
devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
l'offenser, que le Baron de la Cocombire.

Je passe brivement sur les dtails des toilettes extravagantes qu'il
faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des rises et des hues
des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutr d'une
manire aussi ridicule qu'il l'tait lui-mme, nous entendions les
gamins s'crier: Voil Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
Nous recevions ces insultes avec un ddain superbe et sans sourciller.
Pour ma part j'aurais tordu le cou  un de ces drles, si mon pre, se
renfrognant dans sa dignit, ne m'en et empch en m'expliquant qu'il
serait malsant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
de toucher  l'un de ces _vilains_.

C'est avec ce genre d'ducation que j'atteignis mes vingt ans. Nos
ressources pcuniaires taient compltement puises et je songeais 
chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon pre arriva
dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le ntre. Je
vais moi-mme prsider  ta toilette et voir  ce que le laquais qui
t'accompagnera soit en grande tenue.

Les ordres de mon pre taient pour moi sans appel. Une heure donc
aprs, coiff d'un chapeau  plumes, habit galonn en rouge bleu et vert
sur toutes les coutures, bottes  l'cuyre toutes rapices, j'tais
install sur une rosse, pendant que le laquais espce de jocrisse, qui
devait me suivre  distance et enharnach d'une manire aussi ridicule,
avait en fourche un ne dont la maigreur l'avait oblig  mettre une
demi-botte de foin pour se protger des foulures. Ce foin d'ailleurs
devait lui servir de selle.

Ce fut dans cet tat que je me prsentai au chteau du Marquis, vieux
noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien reu et avant que je lui
dclarasse le but de ma visite, le marquis m'invita  entrer au salon o
sa fille, charmante personne bien leve, excutait un air de musique.
Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
donne sur laquelle taient crits d'une manire illisible mes noms,
titres et qualits. Pendant cette longue numration que mon pre avait
lui-mme griffonne je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
s'empcher d'clater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
fauteuil elle m'invita  m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
croyant qu'il tait incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calcul les
lois de l'quilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
fis pour me retenir, je renversai une table charge de pots de fleur
dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entirement la figure. Jamais
de ma vie je n'ai entendu pareils clats de rire. Je jugeai  propos
de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
salutations de reculons et mes excuses les plus sincres, j'allai poser
le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couch  peu de
distance.

Le caniche poussa des cris affreux, je le pris prcieusement dans mes
bras et le caressai pour tcher de le consoler, le croiriez-vous la
vilaine bte laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
me procura ce _bain improvis_ me fit perdre compltement la tte, il
m'chappa des mains et tomba lourdement par terre.

De l redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'clats de rire
de l'assistance.

Tout confus, je saisis mon chapeau  plumes que j'avais dpos sur le
plancher  cot de mon sige, tel que le crmonial de mon pre me
l'avait ordonn, et je me retirai de reculons, saluant  droite et 
gauche les valets et les cuisinires que je prenais pour le marquis et
sa demoiselle qui s'taient esquivs sans doute pour pour rire plus 
leur aise.

Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
dirigeai avec prcipitation.

En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'tre incivil,
je heurtai violemment une grosse fermire qui entrait. Elle portait sur
sa tte un vase rempli de crme. Je ne sais comment la chose se fit,
mais la fermire dont j'avais barr les jambes tomba sur moi et le pot
de crme m'inonda la figure. Certes ce n'tait pas un petit poids je
vous prie de le croire, que celui de la fermire et lorsque je fus
dbarrass de sa masse, grce aux valets qui nous relevaient en
touffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait 
grand'peine.

Je piquai des deux perons les flancs de la rosse, elle partit  la
course mais ce fut pour gagner l'table ou il lui restait, sans doute un
peu de picotin. En y entrant, malgr tous mes efforts pour l'arrter,
naturellement je fus dsaronn. J'tais tomb  la porte de l'curie
et lorsqu'on me ramena ma bte et les valets n'avaient pas encore fini
d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
partie de mes habits sur laquelle j'tais tomb.

Je remontai de nouveau et ce ne fut qu' force d'tre pouss, battu par
les valets et enfin grce  une corde que mon laquais lui passa au cou
pour la faire remorquer par son ne, que l'infme Rossinante se dcida 
se mettre en marche. Je m'loignai de ces endroits accompagn d'clats
de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.

Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moiti du foin
qui lui avait servi de selle pour s'empcher de faire chorus avec la
valetaille du chteau, tandis que son ne poussait des braiments comme
contre-basse.

En entendant raconter cette belle quipe, mon pre en fit une maladie
qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Aprs sa mort, tous nos
biens furent vendus, et je m'veillai un bon matin n'ayant pour tout
partage que le chemin du roi.

J'ai oubli de vous dire que ma mre tait morte depuis un grand nombre
d'annes.

J'tais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
leur montra sa carabine) que mon pre m'avait donne dans des jours
meilleurs.

Voil pourquoi je me suis embarqu sur un btiment qui faisait voile
pour le Canada et me suis fait trappeur.

Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire russit  m'arracher
un rire que je n'avais pas connu depuis bien des annes.

Pour les deux autres qui l'avaient cout avec un grand srieux jusqu'
ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarit tait
grande.

Lorsqu'ils se furent calms, Baptiste s'cria:

--Sacrement de pnitence, c'tait son juron favori, je veux que la
corde qui servira tt ou tard  pendre les trois coquins que nous avons
rencontrs aujourd'hui m'trangle si je crois un seul mot de ce que vous
venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
vous tes pousss comme des champignons, remettant votre apptit au
lendemain quand vous n'aviez rien  manger la veille. Pour moi qui me
connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honntes et
dtermins. L franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous  la
vie et  la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
sont du mme niveau et sans frime aprs que nous aurons soup, je vous
raconterai la mienne.

Ils changrent ensemble de cordiales poignes de mains et le silence ne
fut bientt troubl que par le ptillement du feu et le bruit de leurs
mchoires.

Les apptits satisfaits, Baptiste commena sa narration: Son enfance
avait t misrable comme celle de presque tous les enfants trouvs.
Abandonn sur le bord du chemin, il avait t recueilli par une espce
de mgre qui l'avait lev dans un but de spculations Elle parcourait
les villes et les villages, exploitant la piti des personnes
charitables par l'tat de maigreur et de dnment dans lequel elle le
maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
qu'on lui donnait pour en employer l'argent  acheter des liqueurs
spiritueuses dont elle se gorgeait.

Lorsqu'il eut atteint l'ge de sept ans, il avait dsert pour chapper
 ses mauvais traitements et tait venu rejoindre un campement de
sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
o j'tais chef, et au milieu de laquelle il avait pass une dizaine
d'annes. La guerre tant survenue, il s'tait engag comme volontaire
dans le corps expditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
l'Acadie.

Les ennemis du sol une fois repousses, il s'tait embarqu  bord d'une
corvette franaise ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
qualit d'esclave, en mme temps que son chef sauvage qui commandait sur
le mme vaisseau  cinquante volontaires de sa nation, il tait parvenu
 s'chapper aprs des dangers sans nombre.

Il avait depuis sillonn les mers en tous sens et tait revenu se faire
trappeur avec le dessein bien arrt de revoir ses anciens amis.
Comme il tait certain que le chef devrait tre mort dans les fers de
l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il dsirait surtout
rencontrer la fille de ce mme chef qui avait t une Providence pour
lui avant son dpart et la protger dans le cas o elle serait dans la
ncessit, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.

On peut imaginer avec quel intrt ml de surprise j'coutai cette
histoire. Elle tait d'ailleurs de nature  m'intresser  plus d'un
titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir 
revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'annes et que c'tait
le mme qui enfant, tait, venu nous demander asile. En l'absence de
Paulo, il tait le commensal le plus assidu de ma cabane.

Angeline lui avait vou une amiti toute fraternelle. Elle lui
avait mme donn des leons de lecture et d'criture qui avaient
considrablement dvelopp son intelligence dj remarquable. Aussi le
pauvre orphelin, peu habitu aux bons procds, la traitait-il avec une
dfrence et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'annes
de plus que lui. C'tait elle, la chre ange, qui l'avait engag a
prendre du service  bord de _La Brise_ pour me porter secours au
besoin. Ces derniers dtails, je les ignorais entirement.

J'tais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
la certitude que je ne m'tais pas tromp sur les sclrats qui avaient
commis les actes de brigandage  Ste. Anne, j'allais cependant claircir
tous mes soupons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
m'empressai-je de sortir de ma cachette.

Malgr le peu de bruit que je fis, l'oreille exerce des trappeurs les
avertit de l'approche d'un tranger. Croyant  une attaque subite, il
disparurent derrire les arbres et je vis briller  la lueur du feu les
canons de trois carabines. J'levai la voix et continuai  avancer en
disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
vous l'tes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
compltement dsarm jusqu'auprs du feu.

A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un tonnement indicible.
D'un saut, il fut auprs de moi, m'embrassa les mains, fit mille
contorsions, mille gambades, tant tait dlirante la joie qu'il
prouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
une surprise et un bahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
crurent que leur chef devenait fou  lier.

Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donn
quelques explications, il me fallut rpondre aux pressantes questions
de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
d'Angeline.

Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon vasion et les derniers
moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brivement que possible.

On ne saurait voir une douleur plus relle et des larmes plus sincres
que celles qu'il versa en entendant ce rcit. Sa rage contre Paulo tait
indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant  chaque instant, moi
qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
j'avais su, si j'avais su... mais les misrables ne perdent rien pour
attendre".

Attenousse avait t pour lui un ami et un protecteur.

Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
parlaient dans en langue iroquoise  laquelle ceux-ci taient trangers.

Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlvement; mais que
l'entreprise qu'ils se proposaient devait tre entoure de grands
prils, car c'est  qui des trois ne l'excuterait pas. Aprs avoir
longtemps dlibr il fut facile  Baptiste de conclure, par les mots
qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases dcousues
qu'ils taient dcids de mettre leur projet  excution le plus tt
possible. Ils taient pousss par l'espoir d'une ranon que le chef
paierait pour dlivrer son enfant d'adoption.

On peut concevoir l'impression que me fit cette rvlation. C'tait 
n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-tre mme
taient-ils dj en marche. Ils avaient nanmoins compt sans leur
hte et, malheureusement pour eux, la partie tait trop forte, ils ne
devaient pas en recueillir le gain.

Nous concertmes nos plans de dfense, Baptiste et ses deux amis
devaient surveiller toutes les dmarches des brigands et m'avertir quand
ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
Baptiste mritait considration surtout, lorsqu'il tait guid par la
reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amiti pour
lui s'taient lis de tout coeur  moi et me juraient fidlit. Ils
taient guids par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
que met tout honnte homme  prvenir un crime, et en prvenir ceux qui
devaient en tre les auteurs. C'tait pour eux un stimulant plus que
suffisant.

Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
dcid  verser jusqu' la dernire goutte de mon sang pour dfendre mes
protges.

En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'tais sur
les traces de ceux qui avaient jet la consternation parmi eux. Je leur
fis connatre la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
de me prter main forte et nous nous sparmes aprs avoir convenu de
faire bonne garde et de donner l'veil dans le cas o un des trois
misrables serait aperu rdant dans les environs.

Quinze jours se passrent dans une parfaite tranquillit et sans que
j'eusse de renseignements sur mes nouveaux allis. Je connaissais trop
la perspicacit et le dvouement de Baptiste pour douter un instant
qu'il ne remplit scrupuleusement le rle important que je lui avais
confi.

Cependant ce calme apparent tait bien loin de me faire prendre le
change. J'tais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
avais-je pris mes prcautions en consquence.

Enfin le soir de la vingtime journe, j'tais assis sur le seuil de
la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'tait le
signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai  la vieille
de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'
ma voix; puis je me dirigeai prcipitamment vers l'endroit d'o tait
parti le cri. Je ne m'tais pas tromp, ce signal venait d'un des
compagnons de Baptiste. C'tait le gascon qu'il m'expdiait. II
m'informa que les trois bandits s'taient occups de chasse et de pche,
ils avaient, fum les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
prpars  un long voyage. Ils avaient de plus confectionn un lger
canot d'corce sur la rivire St. Jean avaient dpos des provisions
de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient prpar une hotte dont
la destination tait vidente, il tait d'opinion que cette nuit mme,
ils frapperaient le coup dcisif; puisqu'ils n'taient qu' deux lieues
 peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
qu'eux-mmes ne seraient pas loin.

Je fis prvenir six des hommes les plus dtermins et intelligents
de mon voisinage et les disposai de manire que leur prsence fut
parfaitement dissimule. D'aprs mes instructions, ils ne devaient tirer
qu'au premier commandement.

J'oubliai par malheur de faire la mme recommandation au gascon loign
d'environ trois cents verges de la maison ou je m'tais embusqu.





TENTATIVE ET ATTAQUE.

Une nuit des plus sombres enveloppa bientt la demeure et tous les
alentours. Un silence parfait rgnait dans toute la campagne. Le temps
tait  l'orage; parfois un clair illuminait la nue et venait en
serpentant se perdre dans un endroit dsert: Le tonnerre grondait dans
le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les dtonations de
mches de canons.

Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut t
brise sous les pas d'un homme retentit  mon oreille.

Deux carabines bien charges taient auprs de moi; j'en saisis une et
me tins prt  tout vnement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
parfaitement dans sa gaine.

Mon oeil bien qu'exerc  l'obscurit dans les chasses  l'afft que
je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les tnbres qui
m'environnaient.

Heureusement qu'un clair brilla un instant. Il disparut trs vite, mais
nanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
se trouvait  trois arpents  peu prs de la maison et qui n'y tait
certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.

Dix minutes aprs, un nouvel clair apparut au firmament.

J'avais toujours l'oeil fix vers l'endroit o je venais de voir
le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'tait considrablement
rapproch. Il ne devait pas tre a plus de vingt pieds du gascon.

Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
qu'il y avait embche et que l'ennemi s'avanait. En mme temps, son
chien qu'il ne retenait qu'avec peine russit  s'chapper et s'lana
dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.

A peine y fut-il arriv que ses furieux aboiements se changrent en cris
plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
bonds, il fut  l'endroit o les bandits abrits par le buisson
s'avanaient vers ma demeure. Un dtonation se fit entendre, un
blasphme affreux y rpondit et le craquement de branches qu'on ne
cherchait plus  dissimuler nous avertit que quelqu'un s'chappait.

Pendant ce temps le franais faisait un bruit d'enfer. Les _sanddious_
les _caddis_, je te tiens _couquin_, taient monts au plus fort
diapason.

Des torches que nous avions prpares furent allumes et nous
accourmes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'me, la balle lui avait
travers le coeur. Le blasphme avait t son dernier adieu  la terre.

Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
large blessure  la poitrine il se mit  l'embrasser pleurant et lui
prodiguant les pithtes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents 
l'adresse de l'homme mort.

Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.

Le cadavre du brigand fut identifi par les chasseurs comme celui d'un
des compagnons de Paulo. Sa figure tait hideuse. Une hotte qui devait
servir  transporter Adala tait auprs de lui.

Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble  la terreur des
habitants. veills par nos coupa de feu tous taient accourus pour nous
secourir; les uns arms du haches, les autres de fourches, etc.,
etc., tant on craignait que nous eussions affaire  une bande plus
considrable. On n'avait laiss aux maisons que le nombre d'hommes
ncessaires en cas d'attaque.

Nous dcidmes de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous esprions qu'un des
malfaiteurs, peut-tre tous les deux, auraient pu tre atteints par les
balles et auraient t dans l'impossibilit de fuir bien loin.

Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle tait chaque
jour agrandi ne put nous faire dcouvrir d'autre trace qu'une ou deux
gouttes de sang dans un fourr o bien probablement Paulo et compagnie
s'taient arrts.

Ces dmarches infructueuses mettaient Baptiste au dsespoir  cause
de l'intrt extraordinaire qu'il portait  l'enfant d'Angeline et
d'Attenousse.

Le gascon de son ct tait inconsolable de la perte de son chien: il
n'en parlait qu'en jurant comme un paen. Il aurait voulu tre le diable
en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
reconnaissance de sa Majest Fourchue en faveur d'un misrable qui
l'avait toujours si bien servi de son vivant.

Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il tait
n un vendredi et sous une mauvaise toile.

Cependant j'tais dvor d'inquitude. Je connaissait trop bien la
sclratesse de Paulo, son caractre haineux et vindicatif pour ne pas
tre assur que tt ou tard, il tenterait une revanche clatante.

Je n'osais donc plus m'loigner de la maison et laisser Adala d'un seul
pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalires. Si je
sortais en voiture, je la faisais asseoir  ct de moi; La nuit, son
petit lit tait plac tout prs du mien. Je passais des heures entires
 la regarder dormir essayant  deviner, chacune de ses penses. Quand
je voyais ses lvres roses s'agiter et laisser chapper un sourire, je
me demandais si elle ne causait en songe avec sa mre ou avec les anges
ses petits frres. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
ne pas l'veiller par le contact de ma bouche.

Elle avait  peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidit
son intelligence se dveloppait. Tous ceux qui la connaissaient taient
aussi surpris de son tonnante prcocit. Sa grand'mre et une bonne
vigoureuse servante que j'avais engage, l'aimaient presqu'autant que
moi.

L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillit. On n'avait
pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
avaient cess.

Tout le monde se flicitait de l'ide qu'ils taient pour toujours
disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi  cette croyance
devenue gnrale.

Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'tais certain qu'ils
surveillaient notre homme de prs et feraient tout en leur pouvoir
pour dtourner les projets malicieux que le tratre et son complice
tenteraient contre moi ou plutt contre Adala. Ce  quoi mes associs et
surtout Baptiste tenaient le plus, c'tait de les prendre tous les deux
vivants peut-tre auraient-ils recrut quelques autres sauvages et ils
jouissaient d'avance du plaisir de les livrer  la justice. Baptiste
tait rus, mais il avait affaire  forte partie: Paulo de son ct ne
manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
conservation l'avertissaient qu'il tait poursuivi. Aussi, comme je
l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
sa piste. La route qu'ils suivaient tait toujours directe et tendait
videmment  un but... mais n'anticipons pas les vnements.





LA CAVERNE DES FES

Ceux qui ont visit Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empcher de
remarquer une montagne allonge de douze  quinze arpents qui se trouve
 une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
prolongeant; elle n'est pas trs leve, mais assez pour que, du haut de
son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.

Rien de plus agrable que de contempler son versant nord, bois d'arbres
varis et magnifiques. Des crtes de rochers qui partent du haut et
viennent jusqu'au bas vous reprsentent les ctes d'un immense ctac
dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces crtes prsente
vers le milieu un aspect plus pre, plus hriss. Elle a un pic qui
domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
aride et dnud. Vers la partie ouest, il est coup perpendiculairement.
Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
parallles qui sont  demi cach par une luxuriante vgtation.

Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
caverne profonde, creuse dans ce pic prsentait dans son intrieur
des dispositions tout  fait extraordinaires. Quelques-uns mmes
affirmaient, mais ceux-l, je suppose, n'taient pas les plus hardis,
que souvent des bruits tranges s'y faisaient entendre.

Je dcidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
ceux qui l'avait dj visite et qui lui prtait dans son imagination le
caractre le plus ferique.

On y parvenait en gravissant une pente trs abrupte. De grands arbres
rpandaient leur ombrage sur l'entre spacieuse de la caverne. La
chambre principale se trouvait claire par fissures de la vote par
lesqelles filtrait une douce lumire.

Au centre, une norme pierre carre  surface unie semblait reprsenter
une table. Cinq ou six pierres chappes de la vote taient disposes
autour  la manire de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
pierre, toute d'une pice, s'levait droite et perait la vote. Elle
avait la forme des chemines de nos habitations de campagne.

Cette caverne tait divise en plusieurs compartiments. Deux dans le
fond taient clairs par les rayons du soleil qui y pntraient par des
ouvertures naturelles. Cette lumire donnait la vie aux petites fleurs
qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'chappaient au
dehors comme pour aller demander plus de sve au soleil.

A gauche, se trouvait un alcve clair seulement par l'entre. Au fond
de cet alcve et a angle droit on voyait un antre obscur, o il y avait
un trou profond, circulaire, s'enfonant tellement dans la montagne
que j'essayai  le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
rsultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
bruit d'une forte chute d'eau.

Quelques annes plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
 qui j'en avais parl, l'intrieur en tait compltement chang.

Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la vote. Ce
n'tait plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.

Un jour, il y eut grand moi dans le village. Deux hommes, en longeant
le sentier au pied de la montagne, y avaient aperu des flammes et une
fume qui s'en chappaient. On avait mme vu deux ou trois ombres sur le
sommet du rocher et ce ne pouvaient tre des hommes. La frayeur tait 
son comble.

Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
me racontrent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.

Tous ceux qui frquentaient ma maison taient de braves gens dous
d'un esprit sain et de le plus grande honntet, de plus d'un courage
prouv.

Mais ce soir-l parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
 quatre jours, sous un prtexte ou sous un autre, venait me faire des
visites frquentes et fort assidues. Il habitait une cabane  quelque
distance de chez moi. Elle tait situe sur la lisire immdiate des
bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.

Cette montagne est ainsi nomme parce qu'elle ressemble  un pain de
sucre dont le sommet aurait t arrondi.

La renomme de cet individu tait rien moins que recommandable. Les gens
du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendi plusieurs granges
et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prvenait pas
en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'pais sourcils o se
joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux tait
louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
alors un clat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
les lvres taient tellement minces qu'on les eut dites coupes comme
une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
pouvait voir quelques dents rares mais aigus comme celle d'un serpent.
Les muscles de la mchoire infrieure prsentaient  son angle un
gonflement tel qu'en possde le tigre et tous les animaux froces.

Ce soir l, il tait en belle humeur et nous amusait par le rcit d'un
vnement qui s'tait pass chez lui dans la journe: Un fou tait entr
dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
prtexte de chercher une poule qu'il disait avoir t drobe et qui
devait s'y trouver. Il s'tait parait-il, livr  mille extravagances
tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricits du pauvre
insens telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.

Il en tait au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas dlibr vers la table,
s'assit auprs, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hbt, il
demanda  manger en frappant du pied.

J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
mangea avec avidit sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasi, il
tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
son plus proche voisin. Il y mit mme beaucoup de persistance en le
regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint  moi, la
bouteille  la main, fit mine de me la prsenter et se plaa de manire
que la lumire se reflta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.

Je tressaillis malgr moi; si je l'avais pu je lui aurais saut au cou.
C'tait mon brave ami, mon fidle Baptiste pour moi seulement, pour les
autres c'tait le fou dont la louche nous entretenait  son arrive.

Dsappoint et comme insult de ce que personne ne voulait prendre part
 ses libations, il retourna auprs de la table et avala le contenu de
sa bouteille. Dix minutes aprs, il tait tendu sur le plancher tout
auprs du louche et ronflait profondment.

Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tte. Il ouvrit son oeil
intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en mme temps qu'un signe
imperceptible aux autres, d'observer le louche.

La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
fou.

Je compris que Baptiste nous mnageait quelque surprise. Effectivement
pendant que le narrateur en tait au plus beau de son rcit, l'ivrogne,
comme dans le milieu d'un rve, d'une vois profondment avine laissa
chapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tus, malheur!"

A ces mots le louche s'arrta et l'examina, mais le mendiant ronflait
dj. Sa narration continua avec moins d'entrain.

Nanmoins dix minutes aprs, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
recommena  parler et  rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
nom que celui-ci pronona attira son attention: "Paulo est mort, c'tait
mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
soubresaut comme s'il et t piqu par une vipre. Je le vis plir
et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientt, d'un
air dgag, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.

Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'cume mme lui
sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumire 
sa place, que le malheureux tait malade, j'avais cru l'entendre se
plaindre."

Je remarquai toutefois que ds ce moment, le louche devint taciturne.
Bien que l'heure ne fut pas trs avance, il nous souhaita le bonsoir
et partit. Peu d'instants aprs son dpart, le mendiant se leva et se
tranant aprs les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
dirigea vers la porte que je fus oblig de lui ouvrir tant il n'y voyait
rien. A peine tait-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
Bientt aprs, le fou rentra en trbuchant, se recoucha, en peu
d'instant ses ronflements sonores recommencrent.

Mes voisins se retirrent en nous disant bonne nuit  la vieille mre et
 moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
que ma vieille indienne Aglaousse, teignait les lumires trop vives.
Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
sur sa figure.

Quand je rentrai, une entire transformation s'tait faite chez le fou
apparent. Il avait t sa perruque, fait disparatre une partie de ses
haillons; il causait familirement avec l'Indienne et n'tait pas
plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'tait aussi ce que
contenait la bouteille.

Nous tombmes dans les bras l'un de l'autre et aprs quelques
informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
danger pour Adala du moins pour quelques jours.

Il me raconta le rsultat de sa chasse  l'homme.

Depuis au-del de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
acolyte, il n'y avait eu que ruses et embches des deux cts. C'tait 
qui surprendrait et ne serait pas surpris.

Les deux sclrats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
avaient souvent mont et redescendu dans le cours des ruisseaux des
distances considrables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
avant que de pouvoir les retrouver.

Enfin un jour, les sauvages se croyant  l'abri de toute poursuite
avaient fait halte dans un endroit cart pour prendre quelque
nourriture, sans mme avoir la prcaution de dissimuler toute trace de
passage.

Les franais et un trappeur canadien, qu'ils s'taient adjoints,
reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
fut-il sauvage ou blanc.

D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caractristique.

Mes amis, en arrivant dans le lieu o le repas avait t pris,
reconnurent d'une manire facile et certaine quels taient ceux qui y
avaient sjourn.

Ds ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisment, connaissant la
direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus mme la peine de cacher.

Ils se dirigeaient videmment vers un campement compos de sept sauvages
rengats chasss de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.

Il eut t difficile de trouver un homme plus nergique et plus
dtermin que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
taient aussi braves que russ. Leur nouvel associ s'appelait Bidoune.

Enfin, aprs une assez longue marche, ils arrivrent auprs de ce
campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y tait
installs. Comme ils taient sans dfiance, Baptiste, avec des
prcautions infinies russit  s'approcher tout auprs et put saisir
quelques mots de leur conversation.

Ils discutaient vivement un projet d'enlvement analogue au premier.
Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte ranon le chef paierait
pour le rachat de son enfant. Leur plan tait tout mri: A un moment
donn, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ o des armes taient
dposes. C'est d'aprs ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
prendre le prtexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.

Comme l'enlvement tait plus facile par le fleuve, un canot serait mis
dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.

Leur intention tait de se diriger vers les les de Kamouraska o ils
se tiendraient cachs pendant une quinzaine de jours pour dtourner les
soupons, puis ils se rejoindraient  l'Islet aux Massacres.

Ils devaient de plus incendier la demeure d'Hlika, saisir la vieille et
le chef  qui, d'aprs les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
lier fortement tous les deux de manire  les mettre hors d'tat de
donner l'alarme.

Au rcit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
briller comme des tisons ardents  l'ide des outrages que sa petite
fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
table en clata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
rveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
tuer comme de misrables chiens enrags. La vieille mre aussi s'offrait
de s'armer d'une carabine et de venir avec moi  leur rencontre. Tous
les deux nous tions exasprs, mais Baptiste plus calme russit  nous
tranquilliser.

Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
entendu pendant sa sortie de l soire. Vous en saurez quelque chose
demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
et du normand. Soyez sans aucune inquitude, nous veillons sur vous
tous.

L'toile du matin allait, paratre quand Baptiste, aprs nous avoir
serr la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut t
le gnie.

Quelque temps aprs son dpart et avant que le bedeau vint sonner
l'anglus, vous eussiez pu voir un homme agenouill sur les degrs du
perron de l'glise attendant en grande hte qu'elle fut ouverte pour
y entrer. Cet homme tait tout dfait. Sa figure tait ple et
cadavreuse. Il regardait de tous cts d'un oeil inquiet et
inquisiteur. Lorsque le cur entra dans la sacristie pour dire la messe,
il le supplia de vouloir bien le confesser.

C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'tait lui,
avait vu et entendu des choses bien terribles.

Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
il passait  travers de grands arbres sombres et pousss entre deux
rochers. Tout  coup, une boule de feu vint tomber  ses pieds. Il
s'arrta stupfait, ses cheveux se dressrent d'pouvante. A deux pas
en face de lui un tre trange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
doigt, tait immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
des pattes ressemblant  celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
longues qui s'tendaient vers lui. Il put voir cette apparition  la
lueur que jetait le globe de feu.

La tte du monstre tait, surmonte de deux cornes normes.

Il entendit en mme temps un bruit de chanes. Il se tourna dans
l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
en arrire de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il tait
possible, que le premier, dont la bouche lanait des flammes, lui
barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche norme tandis
qu'au-dessus de sa tte, un troisime globe de feu roulait dans les airs
eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'tincelles.

Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait 
s'y mprendre  celle des enfants des bords de la Garonne, "Caddious,
mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
de mal comme cela, tu nous appartiens corps et me". L'autre voix en
arrire reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant  la hte, il s'lana
d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effray sans doute
par le signe de croix lui avait, livr passage.

Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
lvrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
les boules de feu l'eurent bientt rejoint, tantt le prcdant et le
suivant. Pour les viter, il faisait des sauts de blier, poursuivi
toujours par le mme bruit de chanes et les mmes ricanements. Hors
d'haleine, sentant ses jambes flchir sous lui, il arriva enfin  sa
cabane; mais  sa grande stupeur, elle tait toute rduite en cendres.
Il s'arrta terrifi. Une dtonation venant d'en haut lui fit lever les
yeux. Il aperut des globes de feu normes et de toutes les couleurs qui
menaaient de lui tomber sur la tte. A cette vue, il reprit sa course
dsespre poursuivi et toujours par les mmes fanfares infernales.

Enfin  force de se signer et de recommander son me  Dieu, il put
faire disparatre tous les diables. Il gagna le village toujours en
courant et alla se rfugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'glise.

Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
rsum.

Celui qui eut visit la caverne des fes le jours prcdent aurait t
tonn de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.

Deux cousaient ensemble des morceaux d'corce de bouleau percs de trous
 l'endroit des yeux, de la bouche et orns d'un nez norme. De temps en
temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
 l'apparence qu'ils leur donnaient.

Bidoune, d'un autre ct, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
mascarade qui avait caus une si grande terreur au louche, tait une
pure invention du gascon et de son ami pour dbarrasser la paroisse de
cet homme tratre et mchant) adaptait au bout d'une perche un paquet
d'toupe. Des boules enduites de trbenthine taient  ct de lui.

Tout en travaillant, on se distribuait les rles. Bidoune devait grimper
dans le haut d'un arbre pour lancer  point nomm la seconde boule
pralablement enflamme. La premire tait rserve au gascon qui la
pousserait  coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
l'empchait de retourner en arrire avec la sienne en poussant des
rires homriques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
infernaux.

Il est inutile de dire que l'toupe que Bidoune faisait jouer au bout de
sa perche et qui laissait tomber des tincelles constituait le globe de
feu venant des airs. Une simple figure avait produit la dtonation.

La cabane avait t incendie parce que Baptiste dans la recherche de
sa poule y avait dcouvert les armes et les provisions ncessaires 
l'enlvement. Le canot, soigneusement cach dans les branches, les
avirons, la hotte et des cordes y avaient t transports et le tout
avait brl ensemble.

Leur plan avait russi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.

Les trois ombres de la Caverne des fes qui avaient caus tant d'effroi
aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliques.





L'HPITAL GNRAL

La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
d'acharnement que jamais. J'avais espr vainement que la leon qu'il
avait reue, lors de sa premire tentative d'enlvement, lui aurait
profit; mais puisqu'il redoublait de rage, c'tait  moi de pourvoir
au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre 
face humaine.

Je dois l'avouer, si j'avais us de mnagement envers lui, c'est c'est
que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donns
et dont il n'avait que trop profit; je lui avais fait dire, combien je
regrettais mon fatal pass; je lui avais mme envoy de l'argent pour
qu'il put vivre honntement et abandonner le sentier du crime. Il parut
accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il dpensa en
orgies crapuleuses et  prparer des plans diaboliques.

Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous tions
seuls, je lui fis part du plan que j'avais conu de mettre Adala et sa
grand'mre on sret et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
m'approuva du tout coeur.

Ce qui me faisait hter d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
meurtre atroce avait t commis  une douzaine de lieues de l'endroit
que j'habitais.

En voici les dtails: Deux sauvages taient entrs dans la maison d'un
riche et honnte cultivateur. C'tait un Dimanche, et tout le monde
assistait au service divin. La mre de famille tait reste seule avec
deux petits enfants dont l'an pouvait avoir sept ans et le plus jeune
cinq.

Cette jeune femme tait trs hospitalire et trs charitable, aussi
accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
demande en entrant.

Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigrent de l'argent.

La pauvre mre comprit alors qu'elle avait affaire  des sclrats et
qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha  gagner du
temps esprant qu'on reviendrait bientt de l'glise lui porter secours.

Par malheur pour elle, la messe avait t beaucoup retarde, le cur
ayant t oblig d'aller administrer les derniers sacrements  un homme
mourant.

C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en assna un coup
terrible sur la tte de l'infortune qui tomba assomme. Deux crimes
affreux furent accomplis ensuite.

Les infmes firent des recherches dans tous les coins de la maison et
dcouvrirent une somme d'argent considrable qu'ils sparrent entre eux
puis ils disparurent.

Les enfants avaient t enferms dans un cabinet pendant
l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
menacs de sa hache avec des imprcations effroyables et jurait de leur
fendre la tte s'ils profraient une parole ou essayaient de sortir.

Les pauvres petits s'taient blottis l'un prs de l'autre demi-morts de
terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.

Lorsque le bruit eut cess, le plus g se dcida  s'avancer tout
doucement vers la fentre. Il aperut les deux bandits qui fuyaient dans
la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
la porte de l'appartement o ils avaient vu leur mre pour la dernire
fois. Une mare de sang inondait le plancher. Hlas! la pauvre femme
n'tait plus qu'un cadavre.

Je renonce  peindre la scne dchirante qui s'en suivit, les larmes et
les cris de dsespoir des malheureux enfants.

Enfin la messe tait termine et le pre revenait tout joyeux avec les
autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrrent dans l'avenue
les deux enfants qui couraient plors en criant: "papa, papa, viens
donc vite, maman est morte, il y a des hommes mchants qui l'ont tue."
Le pre en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verit.

Cette nouvelle que je rapportai  Baptiste fut confirme le lendemain
par des document officiels et certains.

Par la dsignation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
complice.

Ce rcit expliqua  Baptiste pourquoi  pareille date, il avait perdu
les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'tait pour dpister
leurs poursuivants qu'ils taient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu o
ils avaient commis ce meurtre.

Il n'y avait donc plus de temps  perdre. J'envoyai de suite Baptiste
louer une barque et le mme soir  neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
nous voguions sur le fleuve pousss par un bon vent. Douze heures
aprs, nous entrions dans la rivire St. Charles et dbarquions prs de
l'Hpital Gnral de Qubec.

Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
et se tenir prts  tout vnement.

Revenons  notre voyage. Nous allmes frapper  la porte du parloir du
couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hte de savoir
si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre prambule je
demandai la permission de visiter les salles, prtextant qu'il devait y
avoir une de mes connaissances qui tait l depuis plusieurs annes.

Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-tre qui y rgnait. En
approchant d'un lit o tait tendue une vieille malade, je m'arrtai
malgr moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
frapprent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.

Ou l'avais-je vu?

Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai  l'interroger mais elle ne
me rpondit que par quelques paroles incohrentes..

Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'loigner un instant, la
bonne soeur accda volontiers a mon dsir.

Je m'approchai du lit de l'octognaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
un soubresaut, me regarda d'un oeil tonn et quelque peu lumineux, puis
son regard redevint terne. Je prononai mon nom  son oreille; elle
parut se rveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
tat d'hbtement.

La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observs
attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donn de
pareils signes de connaissance."

Mes pressentiments ne m'avaient pas tromps, cette vieille fille tait
l'ancienne servante qui demeurait chez mon pre lorsque je dsertai la
maison paternelle.

Nous continumes la visite des salles o j'admirai, comme je l'ai dis
plus haut, l'ordre parfait qui y rgnait. Je fus ensuite conduit au
parloir o m'attendaient la suprieure et la dpositaire qu'on avait
fait prvenir. Je leur exposai le plan que j'avais form de mettre Adala
entre leurs mains pour qu'elle compltt son ducation. Je leur dis de
plus  quels dangers elle tait expose. Pour attirer davantage leur
sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
vidence, je leur fis connatre son perscuteur. C'tait l'accusateur
de son pre et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
dernier supplice.

Jusque l, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
les yeux sur elles, je m'aperus que toutes deux pleuraient.

Elles m'adressrent tour  tour la parole. Au lieu de leur rpondre, je
me mis  les regarder fixement. Je me retrouvais sous la mme impression
o j'avais t au sujet de la vieille en visitant les salles.

tais-je donc cette journe-l sous l'effet d'une hallucination? Je ne
pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
avais vues quelque part.

Ma conduite les surprit sans doute, car la suprieure, aprs un silence
de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
chef au milieu des grands bois,  l'afft de quelque gibier. En effet
depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
rpondre, vous nous examinez comme si vous tiez indcis sur laquelle de
nous vous allez diriger votre coup de fusil."

Ces paroles me ramenrent  la ralit. Pour un instant, j'avais vcu
dans les rves dors de mon enfance et les figures sereines des bonnes
religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs chries que je
croyais mortes et  qui j'avais caus tant de chagrin. Ces souvenirs me
rendaient tout rveur.

--Pardon, madame, lui rpondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.

--Hlas! dit la suprieure, nous avions nous aussi un frre qui a
dsert le toit paternel pouss par le dsespoir et nous n'en avons
jamais eu de nouvelles.

A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
reculrent instinctivement.--"N'tes-vous pas, leur dis-je, du village
de.....--" Elle parurent trs surprises et me regardrent toutes deux
fixement.

J'ai oubli de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
sauvage de premier ordre.

Elles me rpondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Hlne et Marguerite D....?
Oui, rpondirent-elles en me regardant d'un air stupfait--O Mon Dieu,
m'criai-je alors dans un lan de reconnaissance, Hlne et Marguerite!
mes deux soeurs! je suis votre frre et je leur tendis les bras.

Je crus rellement qu'elles allaient dfaillir toutes deux  ces
paroles.

--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frre n'tait pas
indien.

En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
et nous tombmes dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmes,
vous pensez bien avec quel empressement je demandai des dtails sur mes
bons parents.

Elles me racontrent que mon pre, aprs s'tre puis en recherches de
toutes sortes, avait fini par croire fermement  ma mort; mais ma mre,
la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
une prire se faisait en commun pour mon retour et dans la journe, ma
mre allait s'enfermer dans ma chambre o rien n'avait t chang depuis
mon dpart et l elle priait et pleurait des heures entires.

Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
comment on m'avait souponn d'tre l'auteur de l'enlvement, ce que peu
de personnes avaient cru. Elles ajoutrent que la vieille tait notre
ancienne Rosalie, qui aussi avait pleur sur mon sort.

Enfin aprs plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
adieux les plus touchants et je pris cong d'elles. Je leur donnai mes
dernires instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
pourvoir  la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernire
dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
qui me restait entre les mains pour l'aider  vivre pendant les annes
d'absence que je croyais ncessaires pour terminer l'ducation de mon
enfant. Elle avait dcid d'aller demeurer chez le hurons  Lorette, se
rservant toutefois le privilge de venir embrasser sa petite fille trs
souvent.

Il fallut bien me dcider  partir. Avant de gagner mon embarcation, je
fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
entreprendre contre Paulo allait tre pleine de prils. J'tais
fermement dcid de dbarrasser la socit d'un tel monstre et de
dlivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misrable
existerait.

J'instituai Adala ma lgatrice universelle, lui nommai un homme de bien
comme curateur, donnai une pension plus que suffisante  la vieille. Je
laissai pour l'enfant une lettre que la suprieure lui donnerait si
je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
grand'mre et de ne pas oublier dans ses prires celui qui l'avait aime
autant qu'un pre.

Je me munis auprs des autorits de tous les papiers ncessaires me
permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
et de les mettre  mort s'il le fallait.

Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.





LA CHASSE A L'HOMME

Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit o je devais rencontrer mes
amis, je suivis tristement le sillon qu'elle traait et me reprsentais
combien tait heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
rapprocher des tres chris que je venais de quitter, pendant que je
m'en loignais peu-tre pour toujours.

C'tait avec peine que je refoulais au fond de mon me, les pleurs
qui voulaient s'chapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
sparation, sparation qui devait tre bien longue.

Pourtant aprs ces quelques instants d'attendrissement, mon nergie et
ma force morale me revinrent.

Ma dtermination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en tais sr ne
me mettraient pas moins d'acharnement que moi  leur poursuite. Plus je
songeais  leurs affreux forfaits et plus je sentais un dsir implacable
du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparatre. Ce fut dans
cette disposition d'esprit que j'abordai  Ste. Anne,  l'extrmit
ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
vis--vis de ma demeure. J'allai frapper  la porte et me fit
reconnatre. Tout le monde tait sur pied, certes mes amis faisaient
bonne garde; ils avaient entendu mes pas.

Nous passmes le reste de la nuit  faire nos prparatifs de dpart,
pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
t convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
immdiatement aprs mon arrive.

Tout le monde dans le village savait quelle tait la nature de
l'expdition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant  quels
dangers nous allions tre exposs, faisait-on des voeux pour notre
succs, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prires taient
faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous rament sains
et saufs.

Cependant la vue de la barque avait appris mon arrive  mos bons amis,
qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
laiss mon enfant; le cur seul en tait inform. A bonne heure le
lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aiss et les plus
respectables, ayant le bon prtre en tte vinrent et nous offrirent
tout ce qu'ils croyaient nous tre ncessaire pour notre excursion,
provisions, habillements et munitions. Mais nous tions amplement
pourvus de tout cela. Nous les remercimes avec effusion et nous prmes
le chemin des bois accompagns de leurs souhaits et de leurs voeux.

Il tait facile au calme et  la dtermination de nos figures de voir
combien nous allions mettre de persvrance et de fermet dans la chasse
que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
ami avaient recrut les sept autres sauvages.

J'avais pris le commandement de l'expdition.

Un mot personnel sur ma petite troupe.

Bidoune tait un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
comme l'taient les canadiens trappeurs de ce temps-l. Sa force tait
herculenne. Quand une fois il tait sorti de sa placidit ordinaire, il
devenait furieux et indomptable comme un taureau bless. Une fois dj
pris par cinq sauvages, il, s'tait vu attach au poteau du bcher et
grce  sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
engag contre tous les cinq une lutte dsespre o trois taient tombs
sous ses coups, le quatrime mortellement bless et le dernier avait
pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de dsir de se joindre 
nous c'est que ceux qui s'taient empars de lui et qui voulaient le
brler, faisaient partie de la bande o Paulo avait recrut ses nouveaux
complices. Lorsque je lui avais communiqu mon plan d'attaque, Bidoune
s'tait frott les mains avec dlices.

Les deux franais eux aussi taient de puissants et fermes auxiliaires.
C'tait deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
et russ, qui avaient t forms  l'cole de Baptiste. Il m'est inutile
de parler de ce dernier, le lecteur le connat dj.

Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais dcid
d'explorer tait le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
avait poursuivi Paulo.

Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
nous nous convainquions que nous ne nous tions pas tromps dans nos
prvisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
videntes.

Quand nous fmes peu loigns du campement o nous esprions les
surprendre et leur livrer assaut, nous dcidmes de nous sparer on deux
bandes. Nous emes aussi la prcaution de nous mettre sous le vent, de
crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
donnassent l'veil. De leur cot, nos ennemis avaient bien pris leurs
mesures pour prvenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
d'enlvement avait t ainsi djou, c'est qu'il y avait eu trahison de
la part du louche ou qu'ils avaient affaire  quelqu'un d'aussi rus
qu'eux.

Nous pmes approcher jusqu' porte de fusil de leur cabane en nous
glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.

Malheureusement un chien venta la mche. Un coup de feu partit d'une
sentinelle embusque derrire un arbre et une balle vint frapper Bidoune
 la jambe. La carabine de celui-ci retentit  son tour, le Peau Rouge
fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jet
l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
fut en un instant disperse.

En mme temps, trois coups partirent dans la direction d'o tait venu
celui qui avait bless Bidonne. Les deux franais tirrent eux aussi
du ct d'o venaient ces derniers, puis nous entendmes des plaintes
sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les btes
fauves en fuite dans les bois.

Il n'eut certes pas t prudent de nous avancer plus loin, cette
nuit-l, car nos ennemis auraient pu s'tre cachs et nous envoyer leurs
balles  l'abri des rochers. Nous dcidmes donc d'attendre le jour pour
juger de l'effet de nos coups.

Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
reconnaissance pour voir ce qu'tait devenu nos ennemis. Il choisit
le Gascon pour l'accompagner. C'tait un trappeur consomm en fait
d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures aprs et
nous informrent qu'ils avaient relev les pistes des fuyards et que
Paulo formait l'arrire garde. Ils taient encore six, nous le savions
dj, car nous avions examin l'effet du premier coup qui avait t tir
par Bidonne. La balle avait travers le coeur du sauvage. Quant aux
autres coups tirs par les franais, bien qu'au juger, ils avaient eux
aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait t tu instantanment,
l'autre gisait mortellement bless.

Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
prcaution, car malgr le sang qu'il avait perdu, le bless avait appuy
son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
son fusil vola en clats loin de lui; nous nous avanmes alors en toute
sret.

Il tait le chef des sept nouveaux associs de Paulo. Il me lana un
regard de dfi lorsque je fus prs de lui, croyant que j'allais le
torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manqu de le
faire si nous fussions tombs entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.

J'examinai alors sa blessure, la balle lui tait entr dans le dos
obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
oppose. Elle avait donc travers les intestins; sa mort tait certaine.

Pendant la demi-heure qu'il survcut, nous essaymes  soulager ses
souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusmes une
fosse commune o nous dposmes les trois cadavres. Nous les recouvrmes
de terre et mme de pierres pour les protger des atteintes des btes.

Nous incendimes ensuite leur cabane et aprs un repos de quelques
instants, nous nous mmes  la poursuite des autres bandits qui avaient
sur nous une avance de plus de trois heures. C'tait l que commenaient
les difficults de la lche que nous avions entreprise.

Maintenant, l'veil leur tait donn. Sans doute qu'ils allaient.
employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre  leur tour.

Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
L'attaque avait t si inattendue et leur fuite si prcipite qu'ils
n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
se sparer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'tait justement en
que je voulais empcher.

Nous tions presque en nombre gal, il n'tait donc pas prudent pour
nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre 
l'entre o  la sortie d'un dfil et nous tirer  l'afft comme gibier
de passage, aussi nous sparmes-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
garde, pour servir d'claireurs, pour que nous ne nous loignmes pas
trop les uns des autres, afin de nous prter un secours mutuel en cas de
surprise.

Nous tions en route depuis deux jours, lorsque nous dcouvrmes des
traces toutes fraches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
avait donne  Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
mont et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
grand nombre de tours et de dtours afin de nous donner le change, mais
j'tais trop habitu A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
partant de l'endroit o nous les avions surpris, ils s'taient dirigs
vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils taient
revenus plusieurs milles en arrire.

Nous pmes constater qu'videmment Paulo conduisait le parti.

Enfin la nuit de la seconde journe, il faisait un clair de lune
magnifique. Nous tions disperss, les uns des autres, l'oeil et
l'oreille au guet, lorsque tout  coup, une modulation d'abord, puis
le cri du merle siffleur s'levant  une petite distance arriva  mes
oreilles. C'tait le signal de ralliement, l'ennemi devait tre en vue
de quelqu'un de notre bande.

Nous nous glissmes avec des prcautions infinies vers le lieu d'o
tait parti le cri. Nous apermes effectivement dans un cran de rochers
deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre ct
vinrent siffler auprs de moi. Trois autres coups partis des ntres
rpondirent aux deux premiers.

J'avais bien recommand  mes hommes de se tenir  l'abri des arbres et
de se coucher  plat ventre sitt qu'ils auraient tir. C'est ce qu'ils
firent. Ils durent  cette prcaution de n'tre pas atteints par les
balles.

Quelques secondes aprs, Je reconnu le son de la grosse carabine de
Baptiste et j'aperus en mme temps un sauvage qui dgringolait du haut
du rocher.

A l'assaut m'criai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
couteau aux dents, nous nous prcipitmes sur eux. Paulo comprit alors
qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte dsespre
dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
taient bien propres  lui inspirer de la confiance. C'taient des gens
dtermins et dont les forces devaient tre dcuples par l'ide que
s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.

Le coup de fusil de Baptiste seul avait port, le mien avait fait voler
en clats la crosse de la carabine de la sentinelle.

Nous tions cinq contre cinq, la partie tait gale. Ce fut la crosse de
nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits taient
exercs  parer les coups. Les crosses volrent en clats et la lutte au
couteau s'en suivit.

Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
aprs, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille tait inond
de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
l'agonie. Deux autres blesss taient un peu plus loin, mais ceux-l
fortement lis. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
Normand, le Gascon, Bidoune taient blesss plus svrement que nos
ennemis qui se trouvaient tre Paulo et son complice. Bidoune avait reu
un coup de couteau en pleine poitrine.

Aprs avoir pans les blessures du mieux que nous pmes, Baptiste et moi
qui n'avions reu que de lgres gratignures, nous nous mmes  faire
un abri, car il ne fallait pas songer  se mettre en route pour gagner
les habitations dans l'tat ou taient nos amis.

Lorsque le soleil du lendemain claira le lieu du carnage, je ne pus
voir sans frmir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
vigueur et la jeunesse auraient pu tre si utiles, si elles eussent t
tournes au bien.

Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grce  la perte de sang qui
avait diminu leurs forces, conservaient sur leurs figures plies,
l'expression d'une sauvage frocit.

Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
de blesss et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
donn quelqu'ide de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
mdecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le rsultat de la
blessure; lui-mme de son ct pressentait sa fin prochaine. Cette
blessure, il l'avait reue aprs le combat de la manire la plus
trateuse.

Comme je l'ai dit, Paulo avait t bless grivement sans toutefois
l'avoir t dangereusement. Par compassion, on lui avait laiss un
bras libre. Pendant que j'tais occup  donner des soins  mes chers
blesss, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
trouver, prtextant qu'il avait quelque chose d'important  me
communiquer. Je lui fis rpondre que je n'avais pas le temps de me
rendre auprs de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma rponse,
il le supplia de lui donner  boire, ce que celui-ci fit volontiers.
Mais Paulo se prtendait trop faible pour pouvoir lever la tte, alors
ce brave homme se mit  genoux auprs de lui, lui soulve la tte d'une
main tandis que de l'autre il lui prsentait de l'eau frache mle 
quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tires de sa gourde. Tout
occup  cet acte de charit, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
Il avait gliss sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
et l'avait enfonc dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
atteintes. Ce forfait avait t commis en moins de temps que je ne mets
 le rapporter.

Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
saisissant son casse-tte il aurait fendu le crne du misrable si je ne
me fusse trouv l, pour arrter son bras. J'eus toutes les peines
du monde  le dtourner de son projet de tuer immdiatement le lche
assassin. Il ne cda qu'aprs que je lui eusse expliqu combien plus
terrible serait sa punition d'agoniser dans les chanes d'un cachot, en
attendant le jour de son procs ou le moment de son excution.

Tout en lui parlant ainsi, j'avais retir le poignard de la blessure et
pratiquai une saigne qui arrta le sang, mais la respiration continua
 devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgr
nos soins tout espoir fut perdu et que lui-mme m'eut avou qu'il se
sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprs de
sa vieille mre. Il nous fit dtacher une ceinture remplie de grosses
pices d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
l'abandonner dans le cas o elle aurait besoin.

Il me demanda ensuite de faire une prire qu'il rcita aprs moi d'une
voix rlante et entrecoupe, fit une acte de contrition et recommanda
son me  Dieu puis, dgageant sa main des miennes, il eut la force de
faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.

Le croirait-on, les deux sclrats pendant ce triste spectacle riaient
d'un rire satanique?

Le lendemain, nous le dposmes dans sa bire. Elle tait forme au
tronc d'un pin norme dont l'ge avait tellement creus le centre que
nous pmes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus  la terre,
nous dressmes sur sa tombe un petit mausole de pierre brute et nous le
fmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut grav avec ces trois
mots "repose en paix".

Nous creusmes aussi une tombe commune  quelque distance de celle du
canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
Les misrables avaient conserv jusqu'au moment o la terre les
recouvrit leur air de dfi et de frocit tel que nous l'avons dcrit
dj plus haut.

Il nous fallut passer au del d'un mois dans les bois pour permettre 
nos blesss de se gurir et de reprendre quelques forces avant que de
nous mettre en route. Paulo et son digne side taient l'objet de notre
part d'une extrme surveillance. Quatre  cinq fois, jour et nuit, leurs
liens taient minutieusement examins et bien nous en prit, car plus
d'une fois nous pmes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
pour s'en dlivrer. Quoique entirement en notre pouvoir, jamais il
ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
plus ignobles, soit que nous leur donnassions  manger ou que nous
pansassions leurs plaies.

Enfin l'tat des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
gurirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
charpentes granitiques.

Un mois aprs cette lutte gigantesque, o nous nous tions pris corps 
corps avec de vritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
frocit, nous dcidmes de nous mettre en route.

Avant que de partir, nous allmes nous agenouiller sur la tombe de notre
malheureux ami, puis nous fmes nos prparatifs de voyage et nous prmes
le chemin des habitations.

Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, lis
de manire  ce qu'ils ne pussent s'chapper ni faire aucune de leurs
tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
j'tais  l'arrire-garde.

Nous mmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
la faiblesse des blesss ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
Enfin lorsque nous dbouchmes du bois, toute la paroisse tait accourue
pour nous recevoir.

Ils avaient appris notre arrive par un chasseur que nous avions
rencontr et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
prsents  ma mmoire. Leurs yeux se mouillrent de larmes fil entendant
le rcit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
lesquelles il avait reu le coup fatal.

Les victimes des deux monstres les identifirent parfaitement et ce
fut en frmissant qu'elles s'approchrent d'eux pour les reconnatre.
Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver prs de ces
tres  figures patibulaires, pleines de dfi et d'effronterie, leur
adressant encore des propos cyniques et immondes.

Nous confimes nos prisonniers  la garde, de cinq hommes robustes et
dtermins, puis nous acceptmes le repas et l'hospitalit qui nous
furent donns par les citoyens.

C'tait  qui nous entoureraient de plus de soins et de prvenances.

Nous prmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
surtout besoin. Nous transportmes les prisonniers  bord de la mme
barque que j'avais loue pour mon voyage prcdent. Ils refusrent
de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
installs, nous fmes obligs de leur lier de nouveau les jambes pour
nous mettre  l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas  l'eau.

Dans la journe du lendemain, nous les remmes entre les mains des
autorits et ils furent enchans dans un mme cachot. Lorsque
nous prmes cong d'eux, ils nous accablrent des plus affreuses
maldictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chanes, ils
se fussent prcipits sur nous avec une rage infernale pour essayer 
nous dvorer  belles dents.

Cependant ce ne fut pas sans motion que je jetai sur Paulo un dernier
regard et lui dit qu'il n'avait plus rien  esprer de la clmence des
hommes et qu'il devait se prparer par le repentir  comparatre devant
un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me rpondit par
d'affreux blasphmes et d'abominables imprcations.

Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.

Une fois hors de la prison, je sentis intrieurement un soulagement
indicible, ma vie jusqu'alors si tourmente allait enfin prendre un
cours plus calme, plus tranquille.





DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS

Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
faibles qui percent  peine le dme de feuillage jauni que la brise
d'automne parpille  mes pieds.

Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquitude, ce malaise
dont je ne puis me dbarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
 la prison de Qubec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
rsist au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mre. Et
pourtant, j'aurais t heureux d'embrasser ma chre enfant et de donner
une bonne poigne de mains  mes soeurs ainsi qu' Aglaousse. J'ai cru
devoir en faire le sacrifice.

Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouv une partie de
toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
mre. Peut-tre une prire qu'elle m'eut adresse de revenir auprs
d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouv assez faible pour
accder  son dsir.

En agissant ainsi, j'ai cd  la raison et au devoir.

Il y a trois jours, j'tais agenouill au pied d'une croix que j'ai fait
riger sur les bords du lac  la Truite.

Le temps tait sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
leur chaos, leurs courses dsordonnes, il me semblait revoir toutes les
mauvaises passions qui m'avaient empch comme tant d'autres de voir
le flambeau religieux qui nous claire, et que nous n'apercevons que
lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
pour se montrer.

Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
croix et je pleurais. Je pleurais sur un pass dont chaque mauvaise
action doit tre enregistre dans le livre de vie, mais je pleurais
aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
demain  cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet tre
lancs dans l'ternit. Et dans qu'elle tat paratront-ils devant le
juge suprme?

La journe s'est passe dans de tristes rflexions. L'me de Paulo et
celle de son complice seront juges. Mon Dieu vont-elles trouver grce
auprs de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
regard de votre divine misricorde.

C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
sapin, je me retourne en tous sens, mais plong dans mes penses, je ne
puis fermer l'oeil.

Demain, j'en suis certain, je serai tir de ma poignante anxit. Mon
brave Baptiste est mont  Qubec et doit me donner des nouvelles des
derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journe et la nuit vont tre
longues.

8 heures P. M. Non la journe n'a pas t aussi longue que je le
craignais. Un chasseur est venu frapper  la porte de ma cabane et m'a
demand l'hospitalit. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
mon wigwam. Je l'aurais embrass, tant la solitude me pesait, car ce
frre inconnu venait peupler mon dsert. Tout en partageant mon repas,
il me raconte son histoire et celle de sa famille.

C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
possdait une belle proprit et vivait heureux au milieu des joies du
foyer, lorsque la guerre clata entre l'Angleterre et la France. Il
s'tait enrl volontaire, et aprs dix mois de guerre, quand l'ennemi
avait t repouss et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
tait revenu tout joyeux. Hlas! ses champs avaient t dvasts, sa
maison incendie par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
deux petits enfants avaient pri au milieu des flammes. A peine avait-il
pu recueillir parmi les dcombres quelques os calcins de ces tres
chris. Tel tait le rsum de sa narration;  chaque phrase de cette
triste et lamentable pope, je sentais des pleurs inonder ma figure...

Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
dtermin et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
part des autorits, car il est charg de remettre au gouverneur de
Qubec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
plus courte et la plus sure.

Cet homme qui se montra si nergique aprs de tels malheurs, a stimul
mon courage. Il m'a exprim une profonde gratitude de mon hospitalit et
remerci des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
moi, dsormais, c'est pour la vie que nous conserverons une rciproque
amiti. Son nom est Marquette.

A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
attente, a t assez paisible. Je rve quelques instants, mais bientt
il me semble entendre des aboiements, mes chiens rpondent. Je m'lance
hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
hutte.

Mon bon et tendre ami ne saurait tre loin avec ses deux braves et
dvous compagnons. Ils ont reu ordre de se rendre tous les trois 
Qubec pour donner leur tmoignage dans le procs de Paulo et de son
complice. Je les ai pris d'attendre jusqu'aprs l'excution et de se
mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
papiers pour moi.

Pendant que je m'habille  la hte, des pas se rapprochent, c'est
Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours  leur rencontre et
nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont extnus de fatigue.
Heureusement, j'ai prpar pour eux la veille au soir, un copieux repas
et j'ai renouvel le sapin des lits.

Je refuse d'couter les dtails des derniers jours et de l'excution
dont ils ont t tmoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
minutieux.

Chers amis, comment reconnatre leur dvouement? Ils n'ont pas perdu
une seule minute pour que je reusse au plus vite les lettres dont ils
taient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
dvorent les aliments avec avidit. Quand leur faim fut un peu apaise,
ils me racontrent qu'ils taient partis  cinq heures du soir dans un
canot et quand leurs bras taient trop fatigus pour faire glisser le
canot sur les ondes, ils ont demand du secours  leurs jambes et ont
pris les chemins des bois. Ils ont devanc de beaucoup le postillon, ils
avaient tant hte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
auquel ils avaient assist.

Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques dtails feint d'tre
touff par ses bouches qui, prtend-il, lui font venir les larmes aux
yeux, ce qui lui fournit un prtexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
parait-il, d'une eau plus frache et prend de l occasion de sortir,
pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
des sueurs qui se rpandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
que des larmes.

Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
le sort d'hommes qui les auraient massacrs s'ils en avaient trouv
l'occasion.

Je vais leur en pargner le rcit, car Baptiste m'a remis deux lettres
et un cahier; l'un est du gelier, l'autre de monsieur Odillon.

Avant que de partir de Qubec, j'avais pay le gelier libralement pour
qu'il donnt un accs aussi libre que possible au vnrable prtre que
j'ai pri instamment, par une lettre de se rendre auprs des prisonniers
et de veiller au salut de leurs mes. De Paulo surtout que je n'ai
malheureusement que trop contribu  perdre. C'est une lgre rparation
et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.

Mon bon ami m'a rpondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
jour de l'excution, suivant le dsir que je lui en avais exprim. En
attendant son arrive, le gelier s'tait engag  me rendre un compte
exact de la conduite et des dispositions des condamns.

Le repas termin, j'invite mes amis  s'tendre sur leurs lits. Peu
de minutes aprs le Gascon et le Normand ronflaient  pleins poumons,
tandis que Baptiste se tourne de mon ct et semble se consulter
intrieurement. Il a certainement quelque chose d'important  me dire,
car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
suite.

Enfin il se dcide  s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
trop fort, Pre Hlika, mais avant que de revenir j'ai t LA voir et
ELLE m'a reconnu. Oh! la chre enfant qu'elle est belle et comme elle
ma demand avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mre
d'Attenousse qui se trouvait l, avec quelle anxit elles se sont
informes de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
mais vrai, j'ai t trop bte pour leur rpondre. J'tais, comment vous
dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mre me
dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnte et
religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
seulement pour recevoir sa bndiction. Le lendemain la sainte femme
n'tait plus. Elle tait morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
que je suivrais  la lettre ses dernires recommandations. Maintenant,
je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouv en entendant
les belles paroles que la Dame Suprieure et l'Assistante me disaient.
Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
o donner la tte. Un homme m'attendait  la porte et est venu me
reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
envoyait sans doute."

Baptiste  ces mots me prsente ce sac que j'ouvre en sa prsence. Il
contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.

--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hpital,
rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
Chef, et je me rappelle  prsent que pendant que je parlais avec les
religieuses la petite avait dit: Je vais crire  mon pre Hlika.

--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
tait heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?

Je l'embrasse  ces paroles et je lui presse la main. C'tait l, seule
marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'tais si mu de
ces tmoignages d'amiti. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
s'tendit sur son lit et ne tarda pas  s'endormir.

Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver  moi. J'ouvre le
cahier et je lis le rapport et la lettre du gelier: La voici.

Monsieur,

"En rponse  la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
aujourd'hui de l manire dont les prisonniers se sont conduits depuis
leur condamnation. Aprs le prononc de leur jugement et l'assurance que
la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune misricorde  esprer des
hommes et qu'ils devaient se prparer  paratre devant Dieu le 20 du
courant, ils ont chang ensemble quelques mots de fureur que nous
n'avons pu saisir parce qu'ils taient dits dans une langue que personne
ne comprend".

"Du 12 au 13, ils ont pass une nuit affreuse de mme que tous leurs
jours et nuits depuis leur retour  la prison. Ils ont cherch 
s'lancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
gardien de la prison s'est approch d'eux pour essayer  les apaiser,
mais ils se sont prcipits sur lui avec la frocit de tigres altrs
de sang. Malheureusement il tait  porte de leurs atteintes et sans le
prompt secours d'autres gardiens, il eut t impitoyablement massacr
par ces deux monstres. Leurs chanes sont solides, Dieu merci, il ne
peuvent s'atteindre, car ils s'ventreraient, tant grande est la fureur
qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir  ajouter que
leur conduite loin de s'amliorer parait augmenter en frocit d'un
instant  l'autre. L'aumnier de la prison est venu plusieurs fois
tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essay  leur
faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont rpondu par
d'pouvantables imprcations. Le prtre en est sorti chaque fois de plus
en plus contrist."

"Enfin, ce soir, le 14, le vnrable abb dont vous m'avez parl, est
arriv et de suite il s'est install auprs des prisonniers. Il m'a pri
de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
se reflte sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
onction  laquelle il est difficile de rsister. Il s'est approch d'eux
en leur tendant la main avec bont et en leur adressant  chacun des
paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
vnration la main que ce saint aptre leur tendait, se sont rus sur
lui et l'ont envoy rouler sur la muraille o sa tte  t se heurter.
Il s'est relev avec calme, a tir son mouchoir de sa poche et a essuy
le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
s'tait fait en tombant. Pendant ce temps, les deux sclrats poussaient
d'horribles ricanements. Nous comprmes de suite, en les entendant
qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
accourus  son aide, mais avec une douce autorit il nous a pris de
nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard charg de
larmes il leur a adress  tous deux dans leur langue des paroles
d'une douceur ineffable, mais les dmons ne voulurent seulement pas
l'entendre. Alors le saint prtre s'est agenouill et  longtemps pri
pour eux. Cette prire du juste devait monter vers le ciel comme un
parfum cleste, ils avaient combl sans doute la mesure de leurs crimes
car Dieu a paru leur refuser les trsors de sa misricorde".

"Voil, Chef, ce que j'ai  vous raconter de ce qui s'est pass jusqu'
l'arrive de Mr. Odillon. Il m'a annonc qu'il tait charg de continuer
le journal que j'ai commenc. Il ne me reste plus qu' ajouter que l'air
de plus en plus abattu et dcourag du saint homme, me fait augurer trs
mal du rsultat de sa divine mission."

"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
leur porter de l'intrt, qu'ils sont loin de mriter, je vous l'assure,
je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes prposs  la garde
de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espce, nous n'avons
rien rencontr qui peut approcher de la mchancet et de la sclratesse
de ces deux brigands."

"Agrez, Chef, l'assurance de la haute considration avec laquelle,

je suis votre dvou."

GASPARD

Gelier de la prison de Qubec.

(Qubec, 14 Septembre.)


Bien que je n'aie pass que peu de temps  causer avec le gelier, j'ai
reconnu en lui le type de l'honnte homme qui bien qu'nergique et ami
de son devoir, sait temprer les rigueurs de la prison par tous les
moyens dont il peut disposer. Je le sais dou, de plus, d'un sens droit,
d'un esprit expriment et observateur.

Je ne puis donc me dfendre d'un frmissement en songeant au dnouement
du drame sinistre qui va se drouler, et dont j'entrevois la fin
affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
l'excution.



Septembre 20, A midi

"Mon cher frre,

"Enfin le drame est termin! Il y a une heure, je voyais disparatre
dans un coin recul du cimetire, les restes mortels du malheureux Paulo
et de son complice. C'est la mort dans l'me et encore tout rempli
d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
prcd l'excution et au moment o leur me devait paratre devant
le juge suprme, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
Croyez-le, mon frre, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
quelquefois de larmes bien amres la carrire de ses ministres."

"Jamais peut-tre dans une vie qui compte aujourd'hui prs de quarante
cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de dcouragement
que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
telle a t votre volont. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
verss pour les souffrances morales que j'ai endures, mais ce qui
m'afflige profondment et jetterait peut-tre le dsespoir dans mon me,
si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
tous mes efforts ont t infructueux et inutiles pour faire germer au
coeur des deux grands pcheurs, une pense ou un sentiment de repentir."

"J'incline mon nant devant les insondables dcrets du Trs-Haut. Qui
sait peut-tre au moment o ils allaient tre lancs dans l'ternit, un
_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il lev
du fond de leur me."

"Frre, prions pour eux qu'ils aient trouv grce, priez aussi pour
ce pauvre prtre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
tentera de ramener  lui des mes gares."

"Je suis avec estime, votre bien sincre ami."

P. S.

"ODILLON ptre."


"J'oubliais de vous remercier de l'envoi gnreux que vous m'avez fait.
Cet argent sera distribu aux pauvres, et c'est sur votre tte et sur
celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les bndictions
qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."

"ODILLON ptre."

Septembre 17. "Je suis entr dans leur cachot vers six heures pour
passer la nuit auprs des malheureux et essayer  verser dans leur coeur
un peu de calme et de repentir. Ils taient dans un tat d'exaspration
pouvantable. Leurs yeux taient hors de tte, leurs figures sinistres
et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains taient couvertes du
sang qui s'chappait des blessures que les fers leur avaient faites en
essayant  s'lancer l'un sur l'autre pour se frapper et se dchirer. De
leurs bouches s'chappaient une cume sanglante et d'affreux blasphmes.
Ma vue loin de les apaiser ne fit plutt que redoubler leur rage. Ils
parurent mme la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
pour les calmer, ils se sont tous deux prcipit sur moi et m'ont
violemment repouss. Toute la nuit s'est ainsi passe dans des
paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
raison."

"La cause de cette haine frntique qu'ils se portent, vient de ce que
tous deux ont tent de se rendre tmoins du roi, avec l'assurance qu'ils
voulaient faire donner aux autorits qu'on leur laisserait la vie sauve.
A cette condition, ils auraient tout avou."

"Ces dmarches, ils les avaient faites  l'insu l'un de l'autre et elles
leur avaient t rvles le jour de leur procs. Or de tous les hommes
celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
jamais, c'est au dlateur et au tratre; aussi lorsqu'ils le tiennent en
leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."

Sep: 18. "La journe ne s'est pas annonce sous de meilleurs auspices.
Je suis entr dans leur cachot au moment o ils prenaient leur djeuner.
Mon arrive n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer  peine
un coup d'oeil charg de mpris, Tout en mangeant ils se sont lanc des
regards farouches et pleins de menaces. Comment donc russirai-je 
faire entendre une parole de religion  ces hommes dont le coeur est si
profondment gangren par les plus excrables passions?"

"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navr
de tristesse. Mon Dieu, encore une journe et une partie de la nuit de
perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
rsultats que de redoubler leur rage et leurs imprcations. Peut-tre la
Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
qui fuient l'un aprs l'autre avec une incroyable rapidit et qui sont
pour moi si pleins d'amertume."

"Dans deux jours leur me sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci  attendre ici bas. Deux
jours seulement, c'est si peu pour se prparer  paratre devant le
redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
qui fait dire au roi prophte dans un saint tremblement; _Ante faciem
frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la prire est un baume
divin, peut-tre m'inspirera-t-elle de nouvelles ides."

Sept: 19. "Mon cher frre, je suis entr un peu plus tard dans la
cellule aujourd'hui. J'ai ds le matin fait demander audience dans les
maisons o l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Evque de
Qubec, m'a offert ses services d'une manire spontane. Il doit aller
les visiter pendant que de mon ct j'implorerai les prires des mes
charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
potence, car pour le condamn, les jours qui suivent la condamnation
sont toujours la veille du supplice."

"Tous m'ont promis leur concours et j'espre encore les retrouver dans
de meilleures dispositions."

"Je vous cris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
poids norme ne pse pas sur mes seules paules, On m'a promis partout
que des prires seraient offertes  Dieu. Elles seront dites et rptes
dans chaque communaut et par toutes les personnes pieuses."

"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien diffrente des jours
prcdents. Je m'accuse d'avoir peut-tre exprim des paroles d'aigreur
devant ces hommes qui pourraient tre plus malheureux et ignorants
que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien dcid  leur en
demander pardon. Je pourrais prendre Dieu  tmoin, que si je les ai
offenss, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
jusqu' la dernire goutte de mon sang pour leur tre utile."

"Je marche d'un pas plus lger, plus alerte car l'esprance a fait
renatre mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrs de la
prison que je rencontre le saint vque. Il me tend la main, je la porte
 mes lvres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'
lui aussi tait dpartie la part d'amertume comme aux bons autres
prtres qui ont tour  tour, mais en vain essay d'obtenir d'eux une
parole ou un signe de repentir."

"Mon Dieu, j'ai pourtant bien pri dans les deux jours qui sont passs,
je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'crire."



19 Sept, 11 heures P. M.

"Pardonnez  mon criture, ma main est tremblante et peut-tre
aurez-vous de la peine  dchiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
A peine quelques heures vont-elles s'couler avant que la justice des
hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La dernire nuit est
pouvantable."

"Quand la rponse  leur demande d'un sursis leur a t apporte, hier
soir, et que l'expression formelle du refus leur a t signifie, jamais
scne plus dchirante n'a t vue."

"D'abord, ils ont prlud aux apprts de leur mort d'une manire
diffrente, l'un par des chants froces et sauvages, l'autre par
d'excrables obscnits, puis  minuit sonnant, comme par un accord
mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
envelopp la tte de sa couverture et s'est mis  moduler un chant
bizarre mais empreint d'une telle frocit que je ne pouvais m'empcher
de sentir un frisson qui parcourait tout mon tre. Paulo au contraire
est tomb dans un tat d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
tre relev. Le premier a continu son chant trange jusqu'au moment de
l'excution. Il ne s'y mlait presque plus d'accents humains. Hlas! cet
homme tait plus misrable encore que je ne pensais. Il n'tait pas mme
idoltre, il tait Athe."

"Je compris dans son chant qu'il tait heureux du rendre  la matire ce
que la matire lui avait donn, le dsir de jouissances matrielles, et
trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
avait t le but de toute sa vie."

"Je cherchai  rveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignrent seulement
pas me rpondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur prsentai un
crucifix qu'ils outragrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."

"Enfin Paulo vers lequel je tentai une dernire esprance, me fit peur,
je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux tait dans
un dlire complet, mais un de ces dlires qui ne s'exprime pas par
d'nergiques transports, mais par des paroles incohrentes, o le
cynisme de la penss le dispute  l'obscnit de la parole."

"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son pass,
il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
faisait. J'essayai bien des fois  en profiter pour me faire entendre.
Et alors c'tait plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillit
apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
 la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrive. Il croyait
voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
vite. Il dcrivait les plis et replis de la corde qui devait l'trangler
et qu'il croyait dj avoir autour du cou. Il se reprsentait les
vocifrations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'normit de
ses forfaits. Puis un instant aprs, il levait la voix, mais alors sur
un ton de supplication il conjurait cette mme foule d'attendre au
moins que la brise imprimt  cette masse inerte,  ce cadavre et  ces
membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."

5 heures A. M. "Rodinus continue sa mlope inconnue. A quelle divinit
adresse-t-il ce chant? Oh! si c'tait  ce Dieu qu'il affecte de ne pas
connatre, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
dans sa mmoire et regrette de ne pouvoir en savourer les dlices plus
longtemps."

10 1/2 heures A. M. "Rien n'est chang dans l'attitude de Rodinus. Paulo
a eu un accs de frnsie pouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
victimes. Il leur demandait piti, misricorde, comme elles-mmes ont d
le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait  mort. Ses cheveux se
dressaient d'pouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
et les cris de joie des dmons qui le conviaient  leur horrible fte.
Il entrevoyait les tortures des damns, il rptait leurs lamentations
et leurs gmissements. Son oeil tait hagard, il tremblait de tous ses
membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
tmoins de cette pouvantable scne. C'est bien l la peinture que
l'criture nous fait de la mort du pcheur impnitent. _Dentibus suis
fremet et labescet_. Puis il est tomb dans un tat de torpeur, il n'est
plus qu'une masse inerte."

"Le silence du cachot n'est troubl que par le bruit de sa respiration
stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
saccad. C'est la ronde du jongleur qui voque les esprits infernaux.
Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"

"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
suivis des officiers de justice."

"Je me prcipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
minutes de rpit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
tristement la tte qu'il a dj diffr l'excution de quelques minutes
et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
l'eussent-ils employ? Eussent-ils enfin dans ce moment suprme, tourn
un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Hlas! je n'ose plus
rien esprer que dans l'immense misricorde de la Divine Providence."

"La seule chose que j'ai pu obtenir a t l'aveu complet que Paulo m'a
fait, et dont je ne doutais pas, qu'il tait avec ses deux complices les
meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
Les deux autres bandits l'avaient aid dans l'excution."

"Pendant qu'on prside aux funbres apprts du supplice, je vais de l'un
 l'autre, je les exhorte en pleurant  se prparer  paratre devant
Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."

"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est teinte. Son
oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutt un
rlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
plus se mouvoir."

"Rodinus dtourne la tte avec dgot quand je lui prsente pour la
seconde fois l'image du Dieu crucifi. Il l'aurait mme souill de
nouveau par un crachat si je ne me fusse empress de le retirer."

"Enfin la toilette est termine, leurs chanes leur ont t enleves,
ils ont la corde au cou et les mains lies derrire le dos."

"Le cortge se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
insensible et le dposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a prcd. Il
a toute la stoque frocit du sauvage. La tte haute il jette d'abord
un regard de dfi sur la foule et regarde avec indiffrence le bourreau
qui passe l'extrmit de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
faire  Paulo."

"La foule est  genoux et prie. Moi, la figure prosterne sur le gibet,
j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
deux mes viennent de paratre devant le tribunal suprme, et quelles
sont juges!!!... Ah! puissent-ils avoir trouv misricorde auprs de
Dieu!!!!!!"

"Voil, mon cher frre, les dtails aussi exacts que possible, voil
aussi la fin dplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgr
toute l'apparence de l'inutilit de nos prires, redoublons cependant
nos instances auprs du Trs-Haut. Qui sait?"



Je ferme en frissonnant ce journal, il m'chappe des mains. J'essuie les
sueurs glaces qui inondent mon front.

J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrire.
Ma pense se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
attendait.

Je ne sais combien d'heures j'ai pass dans ces pnibles rflexions mais
tout  coup mes ides prennent un autre cours. Une figure anglique
vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
des dmons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mre d'Adala. Il me
semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre  me
dire, au moment o son me allait s'envoler vers le ciel et aprs la
confession que je lui avait faite: "Pre viens m'embrasser. Je te confie
mon enfant, mon Adala."

Ce dernier nom a un effet magique. Il m'veille comme d'un affreux
cauchemar et la chre petite lettre d'Adala est l devant moi qui semble
me sourire et m'inviter  l'ouvrir.

Je la saisis avec motion, je la tourne et retourne en tout sens avant
que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
touch. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
distinguer l'criture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.

"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voil dj plus de quatre mois
que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas pass un seul instant sans
penser  toi. Je me suis bien ennuye et je m'ennuie encore beaucoup de
ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."

"Je n'ai pas non plus oubli toutes les belles histoires que tu me
racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
drles que j'en ris encore rien qu' y penser."

"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
que je te causais et tu tais trop bon pour me dire en quoi je
t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
l'tais alors et j'ai bien hte de te revoir pour te demander pardon."

"J'espre, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
sant car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arriv quelque
malheur, je crois bien j'en mourrais."

"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
ne m'cris pas."

"Je suis  prsent une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
qu'elles sont trs contentes de mes succs. Elles ont pour moi toute
espce de bonts."

"La mre suprieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
n'ai pas besoin de rien demander, elles prviennent mes moindres dsirs
et me disent que c'est toi qui leur a donn l'argent pour y pourvoir."

"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prvenances et
je vais m'appliquer bien fort pour finir mes tudes au plus vite et
aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
fille."

"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont t pendus
ce matin. Toutes les bonnes religieuses taient tristes nous aussi nous
l'tions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont tre pendus,
mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'tre
rconcilis avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
deux malheureux ont commenc  sonner. J'en frmis encore. Nous nous
sommes rendues  la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas os
demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."

"Tu peux t'imaginer comme j'ai t contente de revoir mon ami Baptiste,
aussi je l'ai embrass bien fort."

"Grand'mre vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
beaux petits ouvrages en broderie sur corce comme elle sait en faire.
Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espce de
fruits. J'aurais voulu que ma tante suprieure lui donna de l'argent,
j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrasse
en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
aimerais encore plus fort pour cela si j'en tais capable."

"A prsent je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
cris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."

"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai crire une
lettre seule. Juges si je vais travailler."

"Je t'embrasse mille et mille fois,

Ta petite fille,"

ADALA

20 Septembre.



La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus 
savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette dlicieuse
rverie et retourner dans ma cabane.

Mes amis taient veills. Je me fis raconter les derniers jours des
bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient t plus diaboliques
encore dans leurs actions que le bon prtre ne me l'avait dit.

Un jour un d'eux lui avait presque coup un doigt avec ses dents pendant
qu'il lui prsentait  boire, comme il le lui avait demand.

Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
qu'il avait le dos tourn.

Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphmes, d'obscnits de
toutes sortes que ce saint prtre n'et entendus de leurs bouches et
souffert avec une patience et une douceur angliques.

Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite 
ma chre enfant.





VIE INTIME

Quoiqu'il m'en cott beaucoup d'tre pour plusieurs annes spar
d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par got que
par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
vie de coureur des bois.

J'tais parfaitement tranquille au sujet de ma fille chrie, je savais
qu'elle trouverait, auprs de mes bonnes soeurs tout le bonheur
possible. Pour lui viter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
je rsolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
lui crire deux fois par anne quoique je fusse convaincu qu'elle tait
incapable de m'oublier.

Nos prparatifs de dpart ne furent pas longs et nous partmes bien
dcids  ne plus nous sparer et  partager  chaque retour au poste
les profits de notre chasse.

Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
le monde connat. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
fructueuses et que je passai les cinq annes qui suivirent dans un calme
et une tranquillit d'esprit que je n'avais pas encore connus.

Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beaut primitive, les
courses dans les bois et la prparation de nos pelleteries faisaient le
charme de nos journes. Puis le soir arriv nous nous trouvions runis
autour d'un bon feu et les histoires et la gat intarissable du Normand
et du Gascon, embellissaient nos soires.

Les trois annes que je m'tais condamn  passer sans embrasser Adala,
taient expires, je rsolu de me rendre  Qubec. Grande fut la joie de
mes soeurs et de la petite en me voyant.

L'enfant s'tait admirablement dveloppe, et avait considrablement
grandi. Elle ne savait que faire pour me tmoigner son bonheur. Elle
riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
Combien j'tais heureux de tous ces tmoignages d'amour. Non je ne les
eus pas chang pour tous les trsors de la terre.

Je passai une semaine auprs d'elle, lui faisant visiter la ville et
ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle prouvait de voir tant de
merveilles et de beauts qu'elle ne connaissait que par ou dire.

Il va sans dire que nous allmes aussi chercher la grand'mre et
l'installmes auprs de nous pour qu'elle prit part  la joie commune.

Ces huit jours furent de courte dure. Si la voix de la raison n'eut
cd  celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
La vie de rclusion s'accordait peu avec le caractre d'Adala. Ce qu'il
fallait  cette chre enfant c'tait la vie libre et indpendante,
indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
entranement vritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut cder
devant le devoir.

Aprs l'avoir presse plusieurs fois dans mes bras, je me sparai
d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu' la mort de l'un de nous.
Aglaousse, de son ct, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
plus souvent encore d'ici  ce temps-l.

Je dis adieu  mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
recommandations taient bien superflues.

Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'loignant d'elles, et aussi
longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
toit qui recouvrait des tres qui m'taient plus chers que la vie.

Jamais de ma vie, je n'ai prouv autant d'ennui que pendant les
premiers mois qui suivirent cette sparation.

Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient  un endroit dsign
et nous reprmes la vie active.

Pendant la courte visite que j'avais faite  Adala, je lui avait souvent
parl du campement que nous avions tabli auprs du Lac  la Truite. Je
lui avais dcrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
L'enfant avait cout ces dtails avec des larmes de plaisir. Elle me
fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
l que dsormais nous habiterions.

Ses dsirs taient pour moi des ordres imprieux, aussi vers la fin de
la seconde anne, nous construismes ces cabanes que je ne changerais
pas pour le plus somptueux des palais.

Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installs, nous gotons un
bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
notre ciel, a t la mort de mes deux soeurs qu'une pidmie a emportes
successivement dans l'espace de deux mois Chres saintes femmes, elles
se sont teintes comme elles ont vcu, dans la paix du seigneur, aprs
une carrire bien remplie d'annes, mais encore plus de bonnes oeuvres.

Vous ferai-je maintenant une description de la manire dont nous passons
notre temps. Peut-tre pourrait-elle vous intresser.

Le chant des oiseaux nous veille ds le matin et souvent  ce chant
s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agrable  mon oreille,
c'est celui de mon Adala qui semble leur rpondre. Elle a, pour ainsi
dire, apprivois ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
ce qui l'entoure.

La culture des plantes, les broderies sur corce, la couture et la
lecture constituent ses occupations de la journe.

Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d't conduire
son lger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'lve
pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
leur nave beaut, et qui sont une prire, une invocation.

C'est alors que les chos des montagnes saisissent ces notes si
fraches, qu'ils les rptent et se les renvoient les uns aux autres
comme s'ils voulaient se les graver profondment dans leur mmoire.

Parfois aussi je l'amne  des expditions de chasse, mais ces jours-l,
je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
pas tirer sur ce pauvre livre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
n'abattez pas cette mre perdrix qui peut-tre laisserait des enfants
orphelins et personne alors pourvoirait  leur nourriture.

Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se prsente,
oh! alors malheur  lui, car elle tire avec la plus grande prcision.
Elle aime beaucoup la lgre carabine que je lui ai achete et qui est
du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
mrite.

Lorsqu'elle se promne sur les bords du lac, elle est suivi d'une
marmotte devenue l'hte de sa maison et sa compagne insparable.
Plusieurs couves de canards sauvages qu'elle  russi  apprivoiser
et qui viennent manger tour  tour dans sa main, en poussant des cris
assourdissants, lui font cortge.

Rien de ses pas, de ces dmarches, ni de ses actions, n'chappe aux
regards ravis de sa grand'mre et des miens, nous en examinons tous les
dtails pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.

Son caractre est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'aprs mes
recommandations elle ne s'loigne jamais seule de la maison. Deux dogues
normes, qui sauraient la protger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
sont les gardes les plus srs.

Le temps de chaque journe est ainsi rgl et les heures fuient avec une
rapidit sans gale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de pche
vient nous demander un gte. Nous avons aussi des nouvelles de tous
cots, car jamais ici le pain et l'hospitalit ne sont refuss.

Bien souvent il y a surcrot de vie et de gat dans l'habitation, c'est
qu'alors Baptiste et ses deux insparables compagnons sont venus nous
visiter et se reposer de leurs fatigues.

Oh! ce sont ces jours-l de vrais dners de _Gamache_ ou de
_Sardanapale_. Tout ce que la fort peut offrir de gibier  plumes ou
 poil est mis  contribution. Quelle folle gat prside au repas, le
Gascon et le Normand ont eu de quinze jours  un mois pour renouveler
leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et  ce concert
d'clats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.

Des histoires on passe au chant, du chant  la danse, c'est Baptiste qui
fait la musique. Il imite avec sa voix toute espce d'instruments. Ses
poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
la mesure et les deux franais excutent des cabrioles, des pas, des
sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
ou tel pays o il n'ont pourtant jamais t, la petite de se tordre de
rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces ftes se prolongent deux  trois
jours.

Mais quand les froids d'hiver commencent  nous menacer, nous descendons
au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.

La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
s'obstine  ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
avant de les laisser de pourvoir  tous leurs besoins. Nous leur faisons
aussi de frquentes visites dans le cours de l'hiver.

Nous allons habiter des appartements confortables auprs de l'glise du
hameau. Quelques bons voisins viennent frquemment nous visiter. Dans la
journe nous faisons des courses de traneau et le soir le cur vient
s'asseoir au coin du feu et nous rjouir par une intime et charmante
causerie.

Telle est la vie que nous menons depuis sept annes. Hlas! elles ont
t bien courtes compares  celles du pass, mais aujourd'hui un nuage
de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquitude bien
naturelle, car je sens d'un jour  l'autre le poids des ans qui
s'appesantit sur moi.

J'prouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
trane plus que pniblement mme sur un terrain uni.

Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
tristesse que quand tous les deux nous aurons quitt la terre, ce qui ne
saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chre petite fille?

Je dissimule autant que je le puis les traces de ma dcrpitude, mais
Adala semble s'en tre aperue, elle m'entoure de plus de soins, de
prvenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
elle parait inquite. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
de tristesse, tout  coup une larme est venue glisser sur ses joues,
elle s'est empresse de la faire disparatre et de me sourire. Je lui en
ai demand la cause. C'est une vilaine poussire m'a-t-elle rpondu!

Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
sont pas.

Les deux franais sont partis pour une longue expdition de chasse.
Baptiste a pour ainsi dire abandonn la vie des bois, il s'est mis  la
culture et nous ne le voyons plus que rarement.

Mon Dieu, comment pourrai-je faire prvenir Monsieur Fameux de l'tat
prcaire o je me trouve.

Je me suis ouvert  lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mre quand je ne serai plus.
Cette mission, il l'a accepte, car il sait que je n'ai personne autre
 qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
mourir.

Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.

La vaillante enfant je l'ai refuse. La distance est si grande et je
crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
a si fortement insist que j'ai cd  ses instances, car je sens que
mes heures sont comptes.

En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
tombes sur mes joues et m'ont rchauff le coeur.

Je profite de son absence pour crire ces dernires lignes que ma main
tracera:

Que je te remercie, ma chre Adala, d'avoir gay ma triste vieillesse
par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
courant d'une vie tourmente, je me sentais cras sous le poids des
vnements de mon existence, ta franche gat est venue m'arracher bien
des fois l'amertume gui peut-tre eut fini par s'emparer de moi.

Tu as t dans la maison la lumire, la joie et la vie, car tu en tais
l'me bnie. Sois donc  jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
tu m'as fait.

Que ta vie soit aussi calme que la mienne  t tourmente. Que le ciel
t'accorde les trsors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
heureuse autant que mon coeur le dsire.

Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
combien elle s'est dvoue pour toi, mais je connais trop bien ton
coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
qu'elle t'a aime.

Penses aussi quelquefois  ton vieil ami Hlika, donnes-lui un souvenir
et quand ta voix se mlera, le soir,  la prire des anges, demandes
misricorde pour lui!!!!

Adieu, Adieu...

HLIKA.


Ici se terminait le manuscrit.

Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le mme jour que nous fmes rencontre
de cette charmante enfant  la dcharge du Lac.

Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernires
phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondment mue. Nous
respectmes sa rverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
nous allons djeuner.

Effectivement l'aurore paraissait, la nuit tait passe sans que nous
nous en fussions aperus, tant ce rcit nous avait intress.

Et la jeune fille, demandmes-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?

Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus  bien des souvenirs de
ma vie qu'il me serait pnible de rappeler en ce moment.

Si cette narration vous a prsent quelqu'intrt, je vous rserve
l'autre partie pour l'occasion o j'aurai le plaisir de vous revoir.

Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.

C. DeGUISE.





End of the Project Gutenberg EBook of Hlika, by Charles DeGuise

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HLIKA ***

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