The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro

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Title: George Sand

Author: Elme Caro

Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038]

Language: French

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LES GRANDS CRIVAINS FRANAIS

GEORGE SAND

PAR E. CARO DE L'ACADMIE FRANAISE

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie]
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1887

[Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.]

GEORGE SAND




CHAPITRE PREMIER

LES ANNES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE

DE GEORGE SAND

LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT


On ne lit plus George Sand, nous dit-on. Soit; mais, ne ft-ce que
pour l'honneur de la langue franaise, on reviendra, nous le croyons,
sinon  toute l'oeuvre, du moins  une partie de cette oeuvre pure par
le temps, trie avec soin par le got public, suprieure aux
vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demand de
rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce
temps si trangement ddaigneux et si vite oublieux, on est all
au-devant d'un secret dsir que nous avions de faire appel, un jour ou
l'autre,  nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle
lecture, de les produire  la lumire en les rectifiant et les temprant
par l'exprience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique
rsumait pour nous des journes de rveries dlicieuses et de
discussions passionnes. Elle reprsente tant de passions gnreuses,
tant d'aspirations confuses, de tmrits de pense, de dcouragements
profonds, d'esprances surhumaines mles  l'lgante torture du doute!
c'tait en une seule conscience, en une seule imagination, une partie
d'une gnration qui se tourmentait vaguement au milieu d'un tat de
choses prospre et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme
si la tranquillit un peu monotone des vnements tait une excitation 
dsirer autre chose,  souhaiter l'motion,  se prcipiter dans
l'inconnu des faits ou des ides: gnration heureuse, en somme, bien
que dj remue par des pressentiments obscurs. Une vague ide de
rforme ou de rnovation sociale, plus ardente que prcise, planait dans
beaucoup d'esprits, agits sans trop savoir pourquoi. C'tait le temps
o un jeune homme ayant le tourment des choses divines, comme disait
George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la mme journe,
les appels splendides de Lacordaire  Notre-Dame, et, le soir,
l'mouvante voix de Mlle Rachel au Thtre-Franais dans quelque grande
tragdie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque
rythme d'Alfred de Musset, rvl sur la mme scne. On lisait quelque
grande et profonde posie de Victor Hugo sur la mort rcente de sa
fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de
Lamartine; on dvorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de
posie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du
_Meunier d'Angibault_.

C'tait un temps satur d'ides et d'motions, singulirement
caractris par un de ces grands potes qui disait alors: La France
s'ennuie, et, chose plus singulire, qui le lui faisait croire,
confondant l'ennui avec la secrte fermentation des esprits, mcontents
du prsent qui ne leur donnait pas assez d'motions.

Je prends les annes dj lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles
marquent l'apoge d'influence et de gloire o s'leva le nom de George
Sand, une gloire forme dans la tempte. On n'a pas perdu le souvenir
des polmiques exaltes dont George Sand tait alors l'occasion ou le
prtexte. Doit-on s'tonner, si l'on y rflchit, que cette renomme
brillante et orageuse oscillt, au souffle des opinions contraires,
entre l'admiration et l'anathme? Bien peu d'esprits gardaient la mesure
 son gard. C'taient tantt des fureurs justicires et vengeresses
contre une rformatrice audacieuse, tantt une idoltrie lyrique comme
les oeuvres qui en taient l'objet, une acclamation bruyante en
l'honneur des ides et des principes confondus, dans une sorte
d'apothose drgle, avec la puissance de l'inspiration et la beaut du
style. Toutes ces passions sont bien tombes aujourd'hui. Il y a place
maintenant,  ce qu'il semble, au milieu d'une indiffrence relle ou
affecte, pour un jugement plus impartial, peut-tre pour une admiration
mieux raisonne et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit
l'oubli qui ait fait disparatre galement les deux partis, celui de
l'injure et celui de la louange  outrance, s'il est vrai qu'on ne lise
plus mme les oeuvres qui ont t le prtexte enflamm de tant de
jugements contradictoires, notre tude aura un mrite, celui d'une
exploration dans des rgions devenues inconnues, quelque chose comme un
voyage de dcouvertes.

De cette anne de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en
arrire, vers la fin de l'hiver de 1831, o George Sand vint s'installer
 Paris avec le berceau de sa fille et son trs lger bagage, quelques
cahiers griffonns  Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une
connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce
vaste dsert d'hommes, dont plusieurs taient des concurrents
redoutables, arms pour la lutte et prts  dfendre contre la nouvelle
venue tous les accs des librairies, des journaux et des revues. J'ai
essay souvent de me reprsenter l'tat d'esprit de la baronne Aurore
Dudevant, quand,  l'ge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir
dans l'ignorance complte de ses forces, transfuge volontaire de la
maison et de la vie conjugales, prte  faire pour son compte, et
peut-tre aussi pour l'instruction des autres, l'preuve de ce grand
problme, l'indpendance absolue de la femme. Quelle nature dj
complexe! Que d'influences contradictoires s'taient croises et mles
en elle!  la voir  sa table de travail, dans sa mansarde du quai
Saint-Michel, affuble de sa redingote en gros drap gris, ou bien
encore  la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, 
l'estaminet, aux muses, aux concerts, au parterre des thtres le soir
des premires reprsentations, navement curieuse de tout ce qui
intressait alors la jeunesse intelligente, de tous les vnements
littraires et politiques des assembles, des clubs et de la rue, qui
donc reconnatrait dans cet tudiant quelque peu tapageur l'lve
mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur
Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et
rveuse enfant des bruyres et des bois? Ce petit jeune homme dlur qui
fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une
troupe de camarades, sous la conduite d'un trs vieux jeune homme
vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohme littraire de ce
temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme,
trs srieuse au fond, qui a connu dj de mortelles tristesses, qui a
beaucoup vcu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert
dans toutes ses affections intimes, qui a t meurtrie par tous les
liens de la famille; ces liens taient mme devenus pour elle un
supplice insupportable par la fatalit des circonstances et sans doute
aussi par cette autre fatalit que chacun porte en soi et dont chacun
est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire 
Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion
et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature
elle-mme dans son jeu et la contraindre  son caprice; elle _virilise_
autant qu'elle peut sa manire de vivre, son costume, ses gots, ses
opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui
circulent  travers le monde, qui lui font esprer un meilleur avenir
pour l'humanit; elle a toutes les curiosits intellectuelles; elle va
les exprimenter sur le vif; elle a l'impatience gnreuse et drgle
du vrai absolu, et ce qu'elle a conu comme vrai, elle n'imagine pas
qu'on puisse l'ajourner un seul instant.

Dj,  vingt-sept ans, que de rgions d'ides n'a-t-elle pas explores,
en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrter dans aucune!
Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses annes d'apprentissage, et
d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera
parcourir, et nous suivrons, dans cet itinraire exact, plus d'un
sentier douloureux. Nous saisirons l, en mme temps, les sources
mystrieuses d'o jaillit son imagination naissante.

La premire de ces sources, c'est  son origine mme qu'il faut la
rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dpendance assez
troite des influences qui pesrent sur son berceau.

Fille du peuple par sa mre, fille de l'aristocratie par son pre, elle
devait, dit-elle, la plupart de ses instincts  la singularit de sa
position,  sa naissance _ cheval_, comme elle le disait, sur deux
classes,  son amour pour sa mre, contrari et bris par des prjugs
qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pt les comprendre,  son
affection non raisonne pour son pre, esprit frondeur et romanesque,
qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa
jeunesse, de sa passion, de son idal, se donne tout entier  un amour
exclusif et disproportionn qui le met en lutte, dans sa propre famille,
contre les principes d'aristocratie, contre le monde du pass; enfin 
une ducation qui fut tour  tour philosophique et religieuse, et  tous
les contrastes que sa propre vie lui a prsents ds l'ge le plus
tendre. Elle s'est forme au milieu des luttes que le sang du peuple a
souleves dans son coeur et dans sa vie, et si plus tard certains
livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne
faisaient que confirmer et consacrer les siennes. Ajoutez  ces
sentiments de solidarit et d'hrdit irrsistibles les tiraillements
douloureux, les dchirements mmes du coeur que lui imposent de cruels
malentendus, perptuellement balance entre les emportements de sa mre
et les mpris  peine dissimuls de sa grand'mre; vritable enfant de
Paris, imbue des prjugs d'une race  laquelle elle n'appartenait
cependant que d'un ct, on comprend  quelle cole cette me ardente,
souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle
dut amasser en elle contre cette diffrence des classes dont souffrit
cruellement son enfance.  ce point de vue, la lecture des premiers
volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulirement instructive et nous
fait pntrer dans les premires impressions auxquelles s'veilla cette
existence, bizarrement divise, ds qu'elle prit conscience d'elle-mme.
De l ce qu'elle appela plus tard ses instincts galitaires et
dmocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de
souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore
enfant, les _Battucas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment
socialiste (sans que le nom ft encore prononc), ce fut l'institutrice
et l'amie des rois qui rvla  l'enfant rveuse une partie de ses ides
futures. Elle en resta toujours l, avec une navet que l'ge ne
corrigea pas,  travers des lectures et des formules nouvelles qui
amenrent cette navet  dclamer plus d'une fois toujours trs
sincrement, mais un peu au hasard.

Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et
activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante
dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination,
disait-elle, avait t toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort
bien le moment o le doute lui tait venu sur l'existence du pre Nol,
le grand distributeur de cadeaux  l'enfance. Elle le regrettait
sincrement. La premire journe o l'enfant doute est la dernire de
son bonheur naf. Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant,
c'est procder contre les lois mmes de sa nature. L'enfant vit tout
naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, o tout est
prodige en lui, et o tout ce qui est en dehors de lui doit,  la
premire vue, lui sembler prodigieux. L'enfance elle-mme, la naissance
encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la
nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de
merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimre de
Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prtexte de mensonge.
Laissez faire la nature, elle sait son mtier. Ne devancez rien. On ne
rend pas service  l'enfant en htant sans mnagement et sans
discernement l'apprciation de toutes les choses qui le frappent. Il est
bon qu'il la cherche lui-mme et qu'il l'tablisse  sa manire durant
la priode de sa vie o,  la place de son innocente erreur, nos
explications, hors de porte pour lui, le jetteraient dans des erreurs
plus grandes encore, et peut-tre  jamais funestes  la droiture de son
jugement et, par suite,  la moralit de son me.

Elle tait ne rveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases
sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contracte, presque
ds le berceau, d'une rverie dont il lui tait impossible plus tard de
se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bte_. Je dis le mot
tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans
l'intimit de la famille, on me l'a dit de mme, et qu'il faut bien que
ce soit vrai. Ces crises de rverie prenaient quelquefois une dure et
une intensit extrmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la
mort de son pre (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait
une vague ide de ce que c'est que la mort, elle resta des heures
entires assise sur un tabouret aux pieds de sa mre, ne disant mot, les
bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: Je l'ai souvent
vue ainsi, disait sa mre pour rassurer la famille inquite; c'est sa
nature; ce n'est pas btise. Soyez sre qu'elle rumine toujours quelque
chose. Elle _ruminait_, en effet; c'tait la forme habituelle d'une
pense active dj. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail
tout intrieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette
priode de sa vie commenante, elle ne lisait pas, elle tait paresseuse
par nature et avec dlices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre
plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les
yeux et par les oreilles entrait en bullition dans sa petite tte, elle
y songeait au point de perdre souvent la notion de la ralit et du
milieu o elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du
roman, sans qu'elle st encore ce que c'tait que le roman, s'empara
d'elle avant qu'elle et fini d'apprendre  lire. Elle composait des
histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa
petite compagne Ursule. C'tait une sorte de pastiche de tout ce qui
entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mles, dans la
singulire ducation que lui donnait sa mre, artiste et pote  sa
manire, qui lui parlait des trois Grces ou des neuf Muses avec autant
de srieux que des vertus thologales ou des vierges sages, en
amalgamant les contes de Perrault et les pices feriques du boulevard,
si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fe,
les polichinelles et les magiciens, les diablotins du thtre et les
saints de l'glise produisaient dans sa tte le plus trange gchis
potique qu'on puisse imaginer.

Cette fermentation d'images qui se ralisaient en scnes fantastiques au
dedans d'elle-mme et qu'elle essayait de raliser mieux encore dans ses
jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle
passait du petit appartement de la rue Grange-Batelire, o elle
demeurait  Paris avec sa mre,  la maison de Nohant, qui appartenait 
Mme Dupin. L c'tait une tout autre existence, de tout autres aliments
pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'tude, o elle
n'apportait qu'une rgularit extrieure, elle vivait volontiers en
compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _ptureaux_ o ils
se runissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se
racontant des histoires  faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de
leurs terreurs. On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette
priode de son enfance, ce qui se passe dans la tte de ces enfants qui
vivent au milieu des scnes de la nature sans y rien comprendre, et qui
ont l'trange facult de voir par les yeux du corps tout ce que leur
imagination leur reprsente. C'est l qu'elle s'essayait de bonne foi 
ce genre d'hallucination particulire aux gens de la campagne, guettant
l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la
_grand'bte_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins
une fois. Elle tait la premire aux contes de la veille, lorsque les
chanvreurs venaient broyer le chanvre  la ferme. Malgr toute la bonne
volont qu'elle y mit, elle dclare qu'elle ne put jamais obtenir la
moindre vision pour son compte; elle ne put russir  tre compltement
dupe d'elle-mme; mais l'branlement de l'imagination et des nerfs
persistait; elle en ressentait une sorte de frmissement et de volupt;
toute sa vie elle aima  raviver le plaisir frissonnant que lui
donnaient les motions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques
qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle
sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un
instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce
n'taient que des matriaux qu'elle amassait dans son magasin d'images;
elle les accumulait dans son incessante rverie, pour l'oeuvre future
dont elle n'avait pourtant aucune ide; elle tait artiste dj et se
ddoublait comme le font les artistes,  la fois auteur et acteur dans
ces petits drames qu'elle se jouait  elle-mme. Plus tard elle
consacra des tudes nombreuses  ce genre de littrature, la littrature
de la peur, qu'elle avait exprimente sur elle-mme, le _Diable aux
champs_, les _Contes d'une grand'mre_, les _Lgendes rustiques, le
Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une
rudition trs curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur.
L'lment fantastique lui semblait tre une des forces de l'esprit
populaire. Elle se plaisait surtout  le saisir chez des populations qui
ne semblent pouvoir ragir que par l'imagination contre la rude misre
de leur vie matrielle. Le _Kobold_ en Sude, le _Korigan_ en Bretagne,
le _Follet_ en Berry, l'_Orco_  Venise, le _Drac_ en Provence, il y a
peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms,
quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rveries
d'enfance continue.

C'est ainsi qu'elle prlude  ce songe d'ge d'or,  ce mirage
d'innocence champtre qui la prit ds l'enfance et la suivit jusque dans
l'ge mr. Malgr ces proccupations assez sombres, elle n'tait pas
triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubrante gaiet.
Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude
recueillie et d'tourdissement complet. Au sortir de ses longues
rvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse  des amusements
trs simples et trs actifs qui faisaient le plus singulier contraste
aux yeux des personnes habitues  la voir vivre. C'taient les deux
faces d'un esprit port  s'assombrir et avide de s'gayer, peut-tre
d'une me impossible  contenter avec ce qui intresse la plupart des
hommes, et facile  charmer avec ce qu'ils jugent puril et
illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-mme.
Grce  ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que
j'tais tout  fait bizarre.

Cette vie intrieure, qu'elle portait dj si vive et si intense dans le
secret de sa pense, manqua prendre un autre courant et une direction
toute nouvelle, grce  un assez grave vnement; ce fut une crise
religieuse qui, vers la seizime anne, se dclara chez elle.  la suite
de dchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques
rvlations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le pass
de sa mre, Aurore avait rsolu de renoncer  tout ce qui devait mettre
dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mre et elle, qui
vivaient gnralement spares; elle voulut renoncer  la fortune de sa
grand'mre,  l'instruction, aux belles manires,  tout ce qu'on
appelle _le monde_. Elle prit en horreur les leons de son pdagogue
Deschartres, dont elle a immortalis plus tard la figure, les vanits,
les ridicules et la rude honntet; elle se rvolta, elle tourna 
l'_enfant terrible_.

Mme Dupin, ne pouvant venir  bout de sa rvolte, rsolut de la mettre
au couvent des Anglaises, qui tait alors la maison d'ducation en vogue
 Paris pour les jeunes filles de la haute socit. La jeune
pensionnaire, qui arrivait l le coeur bris des dernires luttes entre
sa mre et sa grand'mre, les deux tres qu'elle chrissait le plus, se
reposa dlicieusement dans cet abri. Elle nous a racont avec un charme
exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son sjour au couvent, gayant son
rcit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires,
dcrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'tude et les
chambres, nous intressant  ces petits drames de la vie des
religieuses, aux querelles des lves,  leurs raccommodements, aux
fautes et aux punitions encourues ou subies,  cette oisivet errante
dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, 
la recherche d'un secret qui n'avait jamais exist et de victimes
imaginaires dont on ne savait pas mme les noms, mais qu'on voulait
dlivrer d'une captivit romanesque. C'est dj, en action, la
conception qui se ralisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle
semble poursuivre sans cesse, les mystres de _la Daniella_, de _la
Comtesse de Rudolstadt_, du _Chteau des Dsertes_, de _Flamarande_ et
de tant d'autres rcits o l'invention se complique de surprises
matrielles, de labyrinthes, de ddales d'architecture fantastique, et
o l'on croirait assister  une secrte collaboration d'Anne Radcliffe
avec un crivain de gnie. Il y a de ces ides fixes dans George Sand.
Celle-l s'tait annonce de bonne heure.

Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplines, dont
quelques-unes l'entranaient soit  leur suite, soit  leur tte, sa
gaiet, un instant assoupie, se rveilla et mme  l'excs; elle devint
_diable_, elle aussi, un nom caractristique choisi par les
pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi
les _btes_. Puis tout d'un coup, aprs deux annes d'tudes fort
irrgulires et agites, aprs qu'elle eut puis des amusements qui
n'avaient gure de diabolique que le nom, et qui se rduisaient  un
mouvement sans but,  la rbellion muette et systmatique contre la
rgle, une rvolution vint  s'oprer dans son esprit. Cela s'tait
fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une me
ignorante de ses propres forces. Un jour arriva o son amour profond et
tranquille pour la mre Alicia ne lui suffit plus. Tous ses besoins
taient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait. Sous une vive
impulsion, qui ressemblait  un coup de la grce, elle se sentit
transforme. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de
la chapelle o elle s'abmait en mditations, le _Tolle, lege_ de saint
Augustin, qu'un tableau naf reprsentait devant elle. Tout d'un coup
elle se donne, sans rserve, sans discussion,  la foi qui l'envahit;
elle n'tait point lche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de
cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout la maladie sacre; la
dvotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brlantes de la pit,
les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les
dfaillances et les langueurs. La fivre mystique l'agitait, comme
saintement gare, sous les arceaux du clotre; elle usait ses genoux,
elle rpandait son me en sanglots sur le pav de la chapelle o elle
avait eu sa rvlation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette
priode de sa vie dans un rcit brlant d'amour divin, dans _Spiridion_,
ou plutt dans les premires pages du rcit; car il arrive un moment o
l'me tendrement exalte du jeune moine est en proie  des troubles et 
des visions d'un autre genre qui le dtournent de la foi simple et le
jettent dans des voies nouvelles. Mais le dbut du roman garde
l'empreinte d'une grande et sincre motion religieuse qui ne se
rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au mme degr qu'au
couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la
vie vint bientt chez elle troubler ce beau rve mystique, dconcerter
l'extase et apporter des lments nouveaux qui modifirent profondment
l'impression reue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idalisme
chrtien que les accidents de la vie, ses aventures mmes ne purent
jamais touffer et qui reparaissait toujours aprs des clipses
passagres.

La fivre religieuse s'apaisa bientt,  son retour  Nohant, o la
rappelait la sollicitude un peu inquite de sa grand'mre et o des
incertitudes cruelles sur une sant prcaire l'obligrent  rentrer dans
les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la
lente et invitable destruction d'une vie qui lui tait chre, Aurore
vcut prs du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque
sauvage. Cette mlancolie profonde n'tait un instant suspendue que par
des promenades  cheval, par cette rverie au galop, et sans but, qui
lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantt mornes,
tantt dlicieux, et dont les seuls pisodes, nots par elle et
consigns dans ses souvenirs, taient des rencontres pittoresques de
troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau
clapotait sous les pieds des chevaux, un djeuner sur un banc de ferme
avec son petit page rustique Andr, styl par Deschartres  ne pas
interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout
 fait pote par la tournure de son esprit et par la sensation aigu des
choses extrieures, mais pote sans s'en apercevoir, sans le savoir.

En mme temps elle prenait la rsolution de s'instruire et se mit avec
ardeur  des lectures qui l'attachrent passionnment. Elle sentait le
vide qu'avait laiss dans son esprit son ducation disperse et fortuite
sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la rgle trop
indulgente du couvent. Elle se mit  lire normment, mais avec une
curiosit tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau
changement se fit  cette poque dans son esprit. Elle abandonna
l'_Imitation de Jsus-Christ_ et le dogme de l'humilit pour le _Gnie
du Christianisme_, qui l'initiait  la posie romantique plutt qu' une
forme nouvelle de la vrit religieuse. Bientt elle passa  la
philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle
re. Je ne connais rien de dangereux comme la mtaphysique, prise 
grande dose et sans mthode par un esprit ardent et compltement
inexpriment. Il y a pour ces jeunes intelligences un gal pril ou de
s'attacher exclusivement  une doctrine, quand on est incapable de
l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un
sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mler dans un clectisme
sans jugement, de rapprocher par des affinits de sentiment des noms et
des dogmes disparates, comme Jsus-Christ et Spinoza. La jeune rveuse
ne put chapper  ce double pril: elle passa tour  tour de
l'enthousiasme qui confond tout  l'enthousiasme qui s'attache
exclusivement  une pense ou  un nom, tout cela au gr de la sensation
prsente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement
son capital de connaissances, qui fut bientt considrable, bien
qu'assez mal class. Sans faons, elle s'tait mise aux prises avec
Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz
surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme
mtaphysicien (ce qui tait une vue et une prfrence heureuses),
Montaigne, Pascal. Puis taient venus les potes et les moralistes, La
Bruyre, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans ide de
suite, sans programme d'tudes, comme ils lui tombrent sous la main.
Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'ides avec une trange
facilit d'intuition; la cervelle tait profonde et large, la mmoire
tait docile, le sentiment vif et rapide, la volont tendue. Enfin
Rousseau tait arriv; elle avait reconnu son matre, elle avait subi le
charme imprieux de cette logique ardente, et son divorce avec le
catholicisme fut consomm.

Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'tait
puise  essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir.
_Ren_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient
achev l'oeuvre. Elle tait tombe dans un dsarroi intellectuel et
moral, dans une mlancolie qu'elle n'essayait mme plus de combattre.
Elle avait rsolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle
avait mme pass du dgot de la vie au dsir de la mort. Elle ne
s'approchait jamais de la rivire sans prouver dans sa tte comme une
gaiet fbrile, en se disant: Comme c'est ais! Je n'aurais qu'un pas 
faire. Oui ou Non?--Voil ce qu'elle se rptait assez souvent et assez
longtemps pour risquer d'tre lance par le _Oui_ au fond de cette eau
transparente qui la magntisait. Un jour, le _Oui_ fut prononc; elle
poussa son cheval hors de la voie marque par le gu, dans le hasard des
eaux profondes. C'en tait fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si
la bonne jument Colette ne l'avait sauve, d'un bond extraordinaire,
hors du gouffre.

La mort de sa grand'mre, dont elle raconte les derniers moments avec
une douleur sans phrase et une sincrit touchante, termina la priode
d'initiation. La sparation entre les deux familles paternelle et
maternelle fut consomme, lgalement au moins, par l'ouverture du
testament. Sa mre, prvenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps
la clause qui la sparait de sa fille; elle savait aussi l'adhsion
donne  cette clause. De l de nouvelles temptes. On y cda dans une
certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve,  qui
elle tait recommande par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau
dchirement de famille.

Pour obvier  une situation fausse et parfois intolrable, Mme Dupin
conduisit un jour sa fille  la campagne, chez des amis qu'elle avait
rencontrs trois jours auparavant et qui se trouvaient tre les
meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs
enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la
chercher la semaine prochaine. Elle l'y laissa cinq mois, et c'est l
que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des
relations de famille orageuses et parfois mme extravagantes et
constituer pour la jeune femme une existence normale en esprance.

Ici encore les dceptions ne manqurent pas. Aurore passait pour une
riche hritire, d'assez belle figure et d'un caractre gai, quand elle
n'tait pas en contact avec les emportements et les irritations de sa
mre, qui avaient le privilge de la rendre affreusement triste. C'est
dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel
en retraite, M. Dudevant, dont la fortune tait en rapport avec la
sienne et qui la prit tout de suite  gr, tout en ne lui parlant
point d'amour, et s'avouant peu dispos  la passion subite, 
l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile  l'exprimer d'une
manire sduisante. On fit  Aurore la plaisanterie de la traiter comme
sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque
passivement, comme elle faisait tous les actes extrieurs de sa vie. Le
mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, o sa
premire occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la
maternit qui se prparait pour elle,  travers les plus doux rves et
les plus vives aspirations. La transformation fut complte pour elle.
Les besoins de l'intelligence, l'inquitude des penses, les curiosits
de l'tude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle,
aussitt que le doux fardeau se fit sentir. La Providence veut que,
dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du
sentiment prdominent. Aussi les veilles, les lectures, les rveries, la
vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprime, et sans le
moindre mrite ni le moindre regret. Son mari tait une nature ngative
et tatillonne; il passait sa vie  la chasse; elle, sans un seul point
d'appui autour d'elle, s'abstint de rver; elle fit des layettes avec
une ardeur et bientt une _maestria_ de coup de ciseaux qui la
surprirent elle-mme.

Sauf l'pisode de la maternit, les commencements de cette existence
nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent
plus tard des accs de cette exaltation douloureuse qui avait fait
jusque-l son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrte
et chre volupt. Quelques annes se passrent dans une sorte de
tranquillit prosaque et de bonheur ngatif. Le rve semblait s'tre
enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle
tait devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en
apparence au moins; elle s'appliqua mme  devenir une bonne femme de
mnage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pense travaillait
encore solitairement dans la condition trs bourgeoise o elle semblait
condamne  vivre, la jeune mre n'avait pas le pdantisme de ses
agitations morales; personne n'en avait le secret ni mme le soupon
autour d'elle, et quand elle eut crit ses premiers romans, un de ses
plus chers amis, un habitu de Nohant, le Malgache, lui crivait:
_Llia_, c'est une fantaisie. a ne vous ressemble pas,  vous qui tes
gaie, qui dansez la bourre, qui apprciez le lpidoptre, qui ne
mprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites trs bien
les confitures. Quand dfinitivement son intrieur fut troubl, vers
1831, quand les projets d'un avenir  sa guise eurent pris le dessus,
quand on lui eut accord une misrable pension et la libert, qui devait
plus tard se transformer en une sparation lgale  son profit, quand
elle fut arrive  Paris pour y courir les risques effrayants d'une
existence compltement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme
Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche
qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle,
runis par une collaboration pour la premire oeuvre. On fut vite
d'accord sur les prnoms. Sandeau garda le sien; George tait synonyme
de Berrichon. Jules et George, inconnus au public, passeraient pour
frres ou cousins. Les deux noms conquirent bientt une clbrit qui
les spara de plus en plus l'un de l'autre.

Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer
une esquisse psychologique. Notre dessein tait de noter les preuves
diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqu la jeunesse de
Mme Sand. Elle arrivait  la vie littraire avec un fonds de souffrances
trs relles, bien qu'exagres sans doute par une imagination forte,
d'motions intimes et d'agitations religieuses, irrite plutt
qu'apaise par des lectures sans rgle, avec une sensibilit aigu et
raffine, un ddain profond pour les vrits relatives dont il faut bien
parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de
tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur inne de tout ce
qui engage la libert de la pense ou celle du coeur. Ajoutez  cela
qu'elle se trouve, presque  son coup d'essai et par le miracle d'une
nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait
tout exprs et comme prpar pour recevoir son ardente pense, qui
s'tait form tout seul et sans conseils, depuis la longue srie des
petits cahiers consacrs  l'pope de _Coramb_ jusqu'au premier roman
qu'elle donnera au public.

Comment se fit la premire rvlation de son talent d'crire? il est
curieux d'en connatre l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne
qu'elle passa  Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les
traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.

Elle bauchait, pendant ces mois tristes,  travers ses longues
promenades, l'ide d'une espce de roman qui ne devait jamais voir le
jour et qu'elle crivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans
l'ancien boudoir de sa grand'mre, prs de ses enfants: L'ayant lu,
dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que
j'en pouvais faire de moins mauvais, et comme elle tait alors trs
proccupe du choix du mtier qui lui assurerait sa libert  Paris,
elle vint  penser qu'en somme il n'tait pas plus mauvais que beaucoup
d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. Je reconnus que
j'crivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes ides,
engourdies dans mon cerveau, s'veillaient et s'enchanaient, par la
dduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement
j'avais beaucoup observ et assez bien compris les caractres que le
hasard avait fait passer devant moi, et que, par consquent, je
connaissais assez la nature humaine pour la dpeindre. Cela
l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits
travaux dont elle tait capable, la littrature proprement dite, dont
elle avait le got et l'instinct confus, tait celui qui lui offrait le
plus de chances de succs comme mtier. Elle fit son choix. Mais elle
avait bien hsit auparavant; elle avait essay des portraits au crayon
ou  l'aquarelle en quelques heures. C'tait ressemblant, parat-il,
mais cela manquait d'originalit. Elle crut un instant avoir trouv son
aptitude vritable: elle peignait avec got des fleurs et des oiseaux
d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatires et des
tuis  cigares en bois de Spa. Elle faillit mme en vendre un
quatre-vingts francs, chez un marchand  qui elle l'avait confi.  quoi
tiennent les destines littraires! Si elle en avait obtenu cent francs,
ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce ft possible,
_Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement
la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut oblige de
chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver l, _son gagne-pain_. Le
mot est d'elle; il tait strictement vrai dans les conditions qui lui
taient faites. Elle avait  payer de son travail son passage  travers
la vie libre, aprs qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonn
tous ses droits  son mari, pour racheter son indpendance. Ce mari, que
nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans tre prcisment une
_ralit offensive_ dans les premires annes, sans tre d'ordinaire ni
mchant ni brutal, s'tait arrang de manire  devenir insupportable et
 rendre la vie commune bien difficile  une femme d'un caractre
solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni rduire dans
ses habitudes et ses gots. Quelques autres dfauts, plus graves,
parat-il, vinrent s'ajouter aux difficults conjugales et dcidrent
une sparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint
dfinitive.

Il arriva enfin un jour o Mme Dudevant reconquit son droit entier 
l'indpendance qu'elle avait tant de fois souhaite. En 1836 un jugement
du tribunal de Bourges pronona la sparation  son profit et lui laissa
l'ducation des deux enfants. Mais dj elle avait fait l'essai
dangereux de la clbrit littraire par des oeuvres qui avaient surpris
l'attention publique. Elle y tait arrive avec les qualits dont nous
lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intrieurement si agite,
o elle avait vcu: l'habitude des longues rveries, qui tait devenue
un abri contre la vie relle, une sensibilit trs vive pour toutes les
formes de la souffrance humaine, une bont qui fut pour elle une source
d'inspirations et en mme temps une occasion perptuelle d'erreurs et de
malentendus dans son existence; enfin une imagination inpuisable dont
elle avait suivi en secret, avec dlices, les jeux et les combinaisons
tour  tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour o elle imagina de
les jeter dans le public, qui s'en prit passionnment et acclama le nom
de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitt sa place, et ce fut
souvent la premire, dans cette illustre pliade de romanciers qui
embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules
Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son clat
personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.

NOTES:

[Note 1: Sa grand'mre tait la propre fille du marchal Maurice de Saxe
et d'une des demoiselles Verrire, bien connues au XVIIIe sicle. Son
grand-pre tait le clbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques
Rousseau et Mme d'Epinay dsignent sous le nom de Francueil seulement,
et qui,  l'ge de soixante-deux ans, tait encore un _reste d'homme
charmant_ du dernier sicle. De ce mariage tait n Maurice Dupin, un
militaire, brillant causeur la plume  la main, un peu trop ami des
aventures, qui, trs jeune, unit son sort  celui d'une fort aimable et
spirituelle modiste de Paris, contre le gr de Mme Dupin, tour  tour
indulgente et courrouce. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore,
qui devait illustrer le nom de George Sand.]




CHAPITRE II

HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND

L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS


Quelle ide George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit
d'crire pour le public? Mme en faisant aussi large que l'on voudra la
part de la spontanit, peut-on croire que cette intelligence, si
richement doue et si fconde, ait march tout  fait au hasard, dans
les voies qui se sont offertes  elle, avec l'indiffrence banale d'un
talent qui ne vise qu'au succs, ou bien s'est-elle dveloppe selon la
rgle inaperue, mais active, d'instincts nergiques et permanents? Elle
va rpondre pour nous:

Je n'avais pas la moindre thorie quand je commenai  crire, et je ne
crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume
en main. Cela n'empche pas que mes instincts ne m'aient fait,  mon
insu, la thorie que je vais tablir, que j'ai gnralement suivie sans
m'en rendre compte, et qui,  l'heure o j'cris, est encore en
discussion. Selon cette thorie, le roman serait une oeuvre de posie
autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des
caractres vrais, rels mme, se groupant autour d'un type destin 
rsumer le sentiment ou l'ide principale du livre. Ce type reprsente
gnralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont
des histoires d'amour. Selon la thorie annonce (et c'est l qu'elle
commence), il faut idaliser cet amour, ce type par consquent, et ne
pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration
en soi-mme, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure.
Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des vnements;
il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui
donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus
du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dpassent tout  fait
l'habitude des choses humaines, et mme un peu _le vraisemblable_ admis
par la plupart des intelligences. En rsum, idalisation du sentiment
qui fait le sujet, en laissant  l'art du conteur le soin de placer ce
sujet dans des conditions et dans un cadre de ralit assez sensible
pour le faire ressortir.

George Sand n'a pas t infaillible dans l'application de cette thorie.
Il lui est arriv plus d'une fois d'idaliser dans le chimrique et le
faux. Mais c'tait l l'erreur de son jugement, non de ses instincts;
elle restait fidle d'intention  sa thorie, alors mme qu'elle la
trahissait. Cette thorie parat bien simple et bien grande, par
comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.

 travers toutes les aventures de sa vie relle et de sa vie littraire,
George Sand garda intact son culte de l'idal, elle resta pote. Le got
changeant des gnrations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur.
C'est dans une conception potique que naissent ces rcits si riches, si
varis, qui souvent s'altrent dans la suite des vnements, mais qui
toujours ont des commencements merveilleux.

On comprend comment cette spontanit d'une imagination dont j'ai essay
de retracer les origines troubles, qui ne se gouverne gure, qui
s'excite elle-mme, comment le souvenir des crises morales traverses,
l'espoir confus d'un avenir o sa crdulit enthousiaste voyait clore
des rves divins, comment toute cette nature inquite, frmissante et
superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver
d'instinct son expression dans des oeuvres tranges, audacieuses de
pense, d'un style exalt et inquitant, gmissantes et passionnes,
dbordantes de lyrisme,  propos de l'amour,  propos de la religion, 
propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient  penser que cet
auteur est une femme froisse par la vie, due, irrite de mille
manires, que jusqu'alors dans une existence trs active au dedans, mais
trs solitaire et trs retire, elle est reste trangre  tous les
grands spectacles de la politique et de la socit, et qu'elle se
prcipite dans ce monde inconnu, avec son inexprience effrne, ses
vastes dsirs et une compassion profonde pour les misres et les
douleurs qui crient  travers l'humanit, et encore plus pour celles qui
souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme
soit tout d'abord consterne et saisie  cette vue, comme toutes les
belles mes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations
sont violemment meurtries par la brutalit des faits. Elle demandera
alors si  tant de maux il n'y a pas de remde.

Ce seront d'abord les proccupations personnelles, religieuses et
morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour
des proccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspire, de
ce pote applaudi, de cet crivain dj populaire, vous verrez se
presser en foule les docteurs de la rnovation universelle, les
empiriques et les utopistes, les sophistes et les rveurs, les aptres
sincres et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et
les exploits, les ambitieux et les nafs. Ils ont trouv dans George
Sand l'clatant porte-voix de leurs doctrines. C'est  qui lui proposera
un plan nouveau, un systme indit, la philosophie, la politique, la
religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la prdisposait  subir le
despotisme des convictions pres et des imaginations fortes. Fanatique
du bien absolu ou,  son dfaut, d'un mieux immdiat, rv plutt
qu'expriment, plus paresseuse  concevoir l'ide qu' la mettre en
oeuvre, reconnaissant elle-mme que l'initiative intellectuelle lui
manque, elle laisse envahir toute une priode de sa vie par l'utopie
politique, par le vague dsir d'un ge d'or sur l'avnement duquel tout
le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce  son plan
pour le faire clore, et  son programme particulier pour le raliser.
Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa
gloire) elle prouvera comme une grande lassitude de cette agitation
d'ides dans le vide, de ces thories, immacules et superbes tant
qu'elles demeurent sur le trne intrieur de la pense pure, et qui, ds
qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans
les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les
vnements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera
en soi sous une impression de fatigue et de dgot; elle fera, si j'ose
dire, une retraite spirituelle en elle-mme dans le sanctuaire de ses
plus chers souvenirs; elle se rendra  l'appel nergique que lui font
ses secrets instincts, trop longtemps froisss par la discussion
violente et la lutte ingrate; elle reviendra  son got pour la
campagne, pour ces champs du Berry, thtre de la premire posie de ses
rveries d'enfant; il y aura en elle comme une closion soudaine et
inespre de souvenirs frais et charmants, d'motions exquises et
saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations
et de toutes les haines; la douce lumire, un peu voile, de la campagne
natale finira par clipser l'clat fivreux du rformateur, le rve
enflamm du pote humanitaire.

N'est-ce pas l prcisment le cercle parcouru par Mme Sand, et cette
page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses
oeuvres?


I

La premire priode de sa vie littraire est toute au lyrisme spontan,
personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie,
mais d'histoire, avec la prcision relative que comportent ces sortes de
divisions d'un caractre tout psychologique, je crois pouvoir tendre
cette premire priode de 1832  1840 environ. Dans cet intervalle de
neuf annes paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la premire
manire, _Indiana, Valentine, Jacques, Andr, Mauprat, Llia_ et la
charmante srie des contes vnitiens[2].

Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons
qu'elles procdent toutes d'un fonds commun d'motions et de douleurs
personnelles, sans tre pourtant la confidence et le rcit de sa vie.
Mme Sand a toujours protest contre les applications trop strictement
biographiques qui ont t faites de ses premiers romans.

Cependant il faut s'entendre sur ce point dlicat. _Indiana_, elle nous
l'assure, n'est pas son histoire dvoile. C'tait du moins l'expression
de ses rflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie
de ses souffrances relles ou factices; ce n'tait pas sa vie, soit,
c'tait le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait conu sous
les ombrages de Nohant. Que ce ne ft pas, je veux le croire, une
plainte formule contre son matre particulier, c'tait du moins une
protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifie par le
colonel Delmare. C'tait aussi la conception, l'idal d'une femme
aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte
qu'elle s'intressait  la peinture d'un amour naf et profond, exalt
et sincre, passionn et chaste, que sa navet mme trahit, que sa
sincrit livre en proie et sans autre dfense que le hasard  l'gosme
voluptueux et froce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier
dsespoir un coeur hroquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne
de la rconcilier avec la vie et l'amiti.--_Valentine_ recommence, avec
des dtails ravissants et une posie incomparable, ce thme du mariage
impie et malheureux que les convenances sacrilges du monde ont impos,
et qui trane  sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le
rveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les
tentations plus fortes que la volont, la famille dshonore, une noble
maison brise, un foyer ananti.--_Jacques_, c'est son idal de l'amour
dans l'homme (comme _Indiana_ est son idal de l'amour dans la femme);
c'est un stocien devenu amoureux avec la profondeur et l'lvation
qu'un stocien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage
triste jusqu' la mort ds qu'il pressent une faiblesse ou une trahison,
un dvou qui abdique sans clat tous ses droits et se rsigne au
suicide pour pargner  Fernande, adore jusque dans sa faute,
l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur
adultre.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et
qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte
et qu'il lve  la plus haute ducation de l'intelligence et du coeur,
ce sont deux rves sur les effets divers de la grande passion, c'est
_Andr_, c'est _Mauprat_.--_Llia!_ Qui ne se rappelle toujours, aprs
l'avoir lu une fois, ce pome trange, incohrent, magnifique et
absurde, o le spiritualisme tombe si bas, o la sensualit aspire si
haut, o le dsespoir dclame en si beau style, o l'esprit, ravi,
tonn, scandalis, passe brusquement d'une scne de dbauche  une
prire sublime, o l'inspiration la plus fantasque s'lance de l'abme
au ciel pour retomber au plus profond de l'abme? C'est le doute qui
blasphme, qui maudit, qui s'attendrit jusqu' l'extase; c'est l'amour
qui s'injurie lui-mme sans piti et qui analyse ses misres avec une
sorte de fureur dsespre; c'est la foi qui tantt se renie et tantt
se livre  ses transports; c'est l'idal qui se dshonore dans les bras
des prostitues, et qui demande  l'orgie l'impuissante consolation de
ses rves et de ses lans tromps. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait
vieilli, offre encore au lecteur un spectacle tonnant o le vertige et
la fivre se mlent  des aspirations de la plus grande beaut.--Dans
_Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler
beaucoup  George Sand elle-mme en consultation auprs de Lamennais,
reprsente l'me en peine  la recherche de la vrit religieuse,
touche de l'idal divin et le cherchant avec une douloureuse anxit 
travers les symboles et les livres, et surtout  travers les angoisses
d'un vieux moine mourant qui lgue  son successeur la flamme,
recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme o s'allumera la
rvolte religieuse et plus tard la Rvolution.

 ct de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres,
non par le talent, mais par l'tendue. Qui ne connat pas les nouvelles
de Mme Sand l'ignore vraiment ou est expos  la mconnatre dans
l'tonnante souplesse de son art.  travers ses plus grandes oeuvres, 
toutes les poques de sa vie, mais surtout dans la premire priode, se
joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout
franais, l'esprit renaissant du XVIIIe sicle, de fantaisie lgante et
de curiosit aventureuse qui trouve  se rpandre en libert dans des
fictions dont l'amour est le thme perptuellement vari. A-t-on jamais
mani l'ironie lgre d'une main plus gracieuse que celle qui a crit
_Cora_, _Lavinia_, ou qui a trac ces pages o la dernire marquise du
XVIIIe sicle nous peint, en jouant avec son ventail, les moeurs et les
caractres de son temps et nous raconte la seule motion qui ait failli
troubler le cours harmonieux d'une longue existence, voue aux amours
faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps
aprs qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire o a pass la
maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir  lui le transfuge
et qui l'abandonne  son tour, avec une tristesse souriante,  ses
remords vite consols. Comme tous ces rcits sont d'une invention
naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_
nous montre, au vif et au naturel en mme temps, l'art de peindre les
troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout
deviner presque sans rien marquer et en courant  la surface. _Le
Secrtaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus
brillante posie.

J'aime moins _Leone Leoni_, malgr la vigueur extraordinaire du ton, et
je gote mdiocrement quelques pages dans _la Dernire Aldini_. La mre
ne me plat gure quand elle veut pouser son gondolier, et la fille
m'effraye quand elle se jette  la tte du chanteur. Mais combien
d'autres pages pleines de fracheur et d'clat, et quel riant coloris!
que de finesse et de grce dans la scne o Llio se trouve pour la
premire fois en tte--tte avec la jeune Alezia! quelle lutte
ingnieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'clat des
grandes oeuvres de George Sand a t trop vif; elles ont t clbres
ou discutes avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un
peu  en souffrir. Il y a l cependant quelques-uns des plus purs joyaux
de cet crin dj si riche. Toutes les lgances de l'esprit s'y
unissent comme pour faire un cadre d'or  un sentiment dlicat. Grce
mue, fantaisie souriante, originalit tour  tour piquante et
attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en
soit pas contente! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un
instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal tudies?

De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont emprunts  l'Italie
et surtout  Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_,
publies  diffrentes dates et  d'assez grands intervalles, mais dont
les premires, les lettres vnitiennes, offrent un intrt trange et
passionn que les autres n'ont pas au mme degr. Ces premires lettres,
vrai pome en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le
Tyrol, rcit de conversations ou d'impressions solitaires  Venise, sont
l'expression attriste, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, dj
cruellement prouv par la douleur, tromp par l'amour, comme si, aprs
quelques annes  peine d'exprience, il avait d se dmontrer 
lui-mme que les passions les plus romanesques ne sont pas  l'abri de
la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est
tantt un jugement amrement rsign sur la vie et les hommes, tantt
une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font
entendre  travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, 
coup sr, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme
Sand nous ait donne sur elle-mme par la sincrit de l'accent, avec
une exquise discrtion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent
en une seule me tous les sentiments les plus sacrs de l'me; ils
s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'ge de ce pauvre
et potique voyageur de la vie ne s'y rvlent un seul instant; la
passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en
est doubl.

Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par
le cadre, portent la trace brlante d'un esprit jeune. Le sujet,  peu
prs unique  travers la varit blouissante des aventures, c'est la
peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les
surprises de la vie, avec les dfaillances ou les trahisons, ce sont les
fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses lans tromps vers
l'hrosme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des
mes aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie  la
violence; c'est la rvolte de la nature contre les erreurs fatales de la
socit; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de
l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gne le libre lan des amours
vrais. C'est enfin la poursuite inquite et passionne de l'idal
religieux, d'un idal souvent chimrique et troubl, mais ardemment
espr, entrevu  travers les doubles tnbres _de la superstition et du
scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette premire
priode, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces
oeuvres est un pome consacr  l'amour divin et surtout  l'amour
humain, tous les deux fort tonns d'tre si intimement mls et
confondus. La question sociale ne parat que dans un vague lointain et
incidemment. L'ide d'une rformation ne va gure d'abord au del du
mariage, critiqu moins encore dans son principe que dans sa pratique.
Elle crivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une motion, non
d'un systme.


II

Le systme se fait jour bientt et refoule l'motion dans certaines
limites. L'motion et le systme, l'une venue de l'me mme de l'auteur,
l'autre venu du dehors, se partageront,  parts plus ou moins gales,
les romans de la seconde priode, ceux qui remplissent la vie littraire
de Mme Sand de 1840  1848 environ.

Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut
pas dire prcisment que le talent ait baiss dans les oeuvres de la
seconde manire; mais,  coup sr, l'intrt est moins vif, la
sympathie,  chaque instant dconcerte, se refroidit. Il y a des
parties entires frappes d'une mortelle langueur. Cela devait tre, et
cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'tait la
peinture plus ou moins idalise du coeur humain, l'analyse de l'me
jete dans des situations fictives et se dveloppant, dans cette
combinaison d'vnements imaginaires, au gr de l'auteur, observateur ou
pote. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'tait d'y goter
l'ineffable oubli du monde rel, le repos de ce labeur tumultueux o
tout ce que nous avons de sentiment et d'activit s'puise, par l'effet
ncessaire de la vie pratique, dans des luttes si pres et toujours
renaissantes, souvent pour de si misrables objets. On aimait  s'y
distraire du combat, du bruit et de la poussire de chaque jour. O
pote, vous m'avez prsent l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai
suivi sans dfiance et d'un coeur charm; vous avez sollicit ma
curiosit, vous l'avez ravie; vous m'avez mu, je subis la douce ivresse
que votre art m'a prpare. Et, tout d'un coup, voici que mon motion
s'arrte et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle
enchante, voici une tirade tratresse dont je reconnais l'inspirateur,
voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous
me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu
discordant et agit que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de
M. Michel (de Bourges), l le pamphlet enflamm de M. de Lamennais,
ailleurs le rve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez
aprs mon motion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute
que, par la force des choses, dans ces pisodes de prdication
intermittente, le talent ni le style ne sont plus les mmes. On sent
trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est
qu'un cho. L'invitable dclamation arrive, comme toujours, quand le
style n'est plus le son mme de l'me, directement frappe par son
motion propre. L'loquence se guinde, la verve force prend des airs
d'emphase.

Que l'on prouve cette critique sur les principaux romans de cette
seconde priode. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_,
que le systme arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il
y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations
saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait tre, le
contraste de l'amour gnreux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec
la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un dvouant l'ardeur de sa
chaste pense  une vierge austre, grave, qui est toute intelligence et
toute me, l'autre cherchant la satisfaction d'un got d'artiste dans la
sduction d'une femme lgante et coquette, qu'il aime avec tout
l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est
vrai dans ce roman, ce qui est bien observ et vraiment beau, c'est
l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien dou, mais
faible, dupe de sa vanit, expie cruellement sa faute, non par la perte
de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la dgradation
successive de ses belles qualits. La volupt et l'ambition l'ont
touch, elles le possderont  jamais. Ce qui est vrai aussi, et
admirablement dcrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre
Huguenin; c'est la peinture de son lvation morale, de la dlicate
fiert de ses sentiments, de ce courage et de cette probit du bon sens
qui se tient  l'cart et dans l'ombre o doivent se relguer les
passions impossibles. Mais,  chaque instant, hlas! ces belles analyses
s'arrtent brusquement. Cette tude profonde et charmante des effets de
deux passions contraires sur deux mes plbiennes s'interrompt pour
laisser passer le flot de la dclamation politique. Je ne connais pas de
personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet
Achille Lefort, qu'on est sr de trouver  tous les dtours des alles,
toutes les fois que l'idylle s'y promne. Je ne sache rien de plus
invraisemblable que le caractre de M. de Villepreux, ce complice
d'Achille Lefort qu'il mprise, mlange indfinissable d'un grand
seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un
conspirateur sans conviction, qui,  certains moments, semble monter sur
le trpied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'aprs, en
redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais
surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus dclamatoire de plus
dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la dernire partie
du roman, o l'on est tout tonn de dcouvrir que cette jeune fille,
qui semble tre la raison mme, avec tant de grce et de charme, n'est
rien qu'une conspiratrice exalte, une pdante infatue. Voyez-la
initiant Pierre Huguenin aux mystres du carbonarisme, fondant, au
milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge
_Jean-Jacques Rousseau_; puis,  son tour, initie par la vertu de
l'ouvrier  la vraie doctrine de l'galit, tout  coup, dans une scne
trange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_,
s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour o
elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a rsolu _d'pouser un homme du
peuple afin d'tre peuple_, comme les esprits disposs au christianisme
se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chrtiens. Charmante et
douce Yseult, o tes-vous? Je ne sais quel fantme, chapp du club des
femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi
s'entremlent,  chaque instant, au grand dpit du lecteur, les deux
parties du roman, l'une tout aimable et tout mue, empreinte de ce
charme qui est la grce dans l'art, l'autre surcharge de tons violents
et criards qui font peur  la grce et qui la forcent  s'envoler bien
loin.

_Horace_ serait l'analyse intressante d'un caractre misrablement
personnel et faible, si le roman n'tait pas gt par le contraste trop
visiblement cherch d'Arsne, l'homme du peuple sublime, hros du
socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle.
Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_ide druidique_, si chre  quelques
amis de Mme Sand, mle  je ne sais quelle vague synthse ou quel chaos
religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si
mlange. Quelques pisodes charmants, comme la rencontre de Jeanne
endormie dans les _Pierres Jomtres_ et comme le poisson d'avril,
quelques scnes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans
un hameau, les lavandires, la mort  la campagne, la fenaison, ne
suffisent pas  sauver le roman de l'ennui que vous cause la
proccupation du systme, incessamment ramen  la traverse du
sentiment. Peu  peu le systme tue le roman. Il arrive un moment o
Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure,
dont le charme naf inspire de l'amiti ou de l'amour  tous ceux qui la
rencontrent, et qui s'en tonne ou s'en effraye avec tant de modestie et
de pudeur. Elle se transforme  vue d'oeil. Elle devient tantt la
Vellda du Mont-Barlot, tantt la Grande Pastoure, elle grandit sans
cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer 
l'tat de mythe et d'allgorie. Elle symbolise l'me hroque et rveuse
du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au
moment o la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe
avec empressement  _Consuelo_.

Ici encore, malgr les trsors d'invention et d'art qui s'y dpensent,
n'prouverai-je aucune dconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement
empress de prouver ma critique, pour discuter l'tonnante fcondit
d'invention, la curiosit, la passion rpandues dans tout ce roman et
mme dans la premire partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est
la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait l un beau sujet, des
types puissants, une poque et des pays sems d'accidents historiques,
dont le ct intime tait prcieux  explorer, et  travers lesquels son
imagination se promenait avec une motion croissante,  mesure qu'elle
avanait au hasard, toujours frappe et tente par des horizons
nouveaux. Des lectures rcentes qui avaient vivement saisi son esprit
mobile l'attiraient  cette entreprise singulire et complexe, en lui
faisant pressentir tout ce que le XVIIIe sicle offre d'intrt sous le
rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois lments
produits par ce sicle d'une faon trs htrogne en apparence, et dont
le lien tait cependant curieux  tablir sans trop de fantaisie. Sicle
de Marie-Thrse et de Frdric II, de Voltaire et de Cagliostro: sicle
trange qui commence par des chansons, se dveloppe dans des
conspirations bizarres, et aboutit par des ides profondes  des
rvolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la
grandeur du sujet, et, plus libral qu'elle envers elle-mme, je
reconnais qu'elle en a tir le plus souvent un grand parti, par
l'intrt de l'intrigue, le charme trange de certaines situations, la
vive peinture des sentiments et des caractres. Comme on aime cette
Consuelo, intelligence leve, noble coeur, admirable artiste, dans les
dbuts chastement aventureux de sa vie errante  Venise, dans ses
premiers triomphes et ses premires tristesses,  son arrive  ce
terrible chteau des Gants par une nuit de tempte, dans toute cette
fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son
amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi,
dans sa fuite, dans sa rencontre  travers champs avec Haydn presque
enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus
fantastique que l'imagination puisse rver!

Et plus tard, quand, aux prises avec des vnements terribles, triste
fiance de la mort, sous le coup d'un effrayant mystre dont parfois sa
raison se trouble, nous voyons reparatre Consuelo, vierge et veuve,
comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste,  la cour de
Frdric et dans la dangereuse intimit de la princesse Amlie, que de
scnes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlvement, cette
fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces motions
douloureuses d'une passion nigmatique qui l'attire comme un amour
permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultre envers un mort, tout
cela est racont avec un intrt, un entrain incomparables. Mais, pour
Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si
nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne
lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les
sanglantes lgendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa dmence n'tait
pas si prtentieuse, il pourrait nous intresser; s'il ne repassait pas
 chaque instant dans le roman, avec son front ple, son oeil fixe et
son manteau noir sem de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il
pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal  lui de draisonner
si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et
quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au
fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui
parle? il me semble reconnatre de vieilles phrases qui ont fait un long
et vaillant service dans _la Dmocratie pacifique_ de ce temps et
ailleurs: Une secte mystrieuse et singulire rva, entre beaucoup
d'autres, de rhabiliter la vie de la chair, et de runir dans un seul
principe divin ces deux principes arbitrairement diviss. Elle voulut
sanctionner l'amour, l'_galit_, la _communaut de tous_, les lments
de bonheur. Elle chercha  relever de son abjection le prtendu principe
du mal et  le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien ...
etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a
longtemps que je rve, et je souponne Consuelo de n'avoir tant de
patience  l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela
n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_.
C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la
mare montante du systme et de la dclamation. L'ennui atteint tout 
coup des hauteurs dmesures. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce
Panthon bizarre que lui ouvrent les prtres et les prtresses de la
vrit, qui est dcor, entre chaque colonne, des statues des plus
grands amis de l'humanit, et o l'on voit figurer Jsus-Christ entre
Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane  ct de saint Jean, Abailard
auprs de saint Bernard, Jean Huss et Jrme de Prague  ct de sainte
Catherine et de Jeanne d'Arc? De grce, arrtons-nous sur le seuil du
temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes
les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les
brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il
y a de plus froid au monde, l'allgorie, uni  ce qu'il y a de plus
pompeusement vide, la thosophie humanitaire.

Ce serait vraiment abuser de l'vidence que d'insister davantage et de
rpter longuement la mme et triste preuve sur le _Meunier
d'Angibault_, o l'on voit, au commencement, un artisan hroque, le
grand Lmor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce
que la richesse est contraire  ses principes, et la riche veuve,  la
fin du roman, se rjouir de l'incendie qui dvore son chteau, parce
qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le
dernier obstacle qui la sparait du socialisme et de son amant.
Parlerons-nous du _Pch de M. Antoine_, dont le plus gros pch n'est
pas,  mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien
d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en
lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici,
dans le singulier monde o s'agitent les personnages du roman: M.
Antoine, gentilhomme dchu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la
servante; mile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux
fou. Il n'y a que M. Cardonnet le pre qui ne trempe pas dans l'_ide
nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas
de soi-mme, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la
froide brutalit fait mourir sa femme, et qui broie les ides comme les
hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-l (toujours M.
Cardonnet except) a les deux caractres obligs des personnages:
l'hrosme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est  qui fera
les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste 
M. de Boisguilbault.



III


Dj pourtant,  la mme poque o le rve humanitaire obsdait si
cruellement cette belle imagination, il s'tait fait en elle plus d'une
rvolte sourde contre la tyrannie des amitis et des ides
systmatiques. Plus d'une fois elle avait os, pour respirer le grand
air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui
l'crase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Pch de M. Antoine_,
ces deux grosses machines socialistes, elle avait donn au monde
attentif et ravi une dlicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et prlud
ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chastet et de posie
champtre,  la nouvelle manire qui devait marquer pour elle une autre
priode, une priode de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages
privilgies, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien
que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau
sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues,
qui dure une nuit parce que l'on s'gare; une conversation plusieurs
fois interrompue, reprise, quitte, entre le fin laboureur Germain, qui
va chercher femme  Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergre aux
Ormeaux; deux personnages pisodiques, mais non trangers  l'action,
Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mre, et la
Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle tait une
personne; le bivouac improvis sous les grands chnes et o la nuit se
passe tout gentiment, pour Marie,  jaser et  dormir, pour Germain, 
causer et  rver; une motion bien vite rprime par le brave paysan
devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon
projet de mariage qui germe dans sa tte et qu'il remportera demain  la
ferme, voil tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre
littrature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nes sous un
rayon propice, et consacres. La posie est le talisman de Mme Sand; ds
qu'elle y touche, la sympathie renat et les mauvais rves avec l'ennui
s'enfuient.

Cette veine d'innocence et de posie renouveles devait porter bonheur 
Mme Sand. Aprs s'tre efforce d'oublier M. de Boisguilbault et son
communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint
avec amour  la veine d'or o elle avait dj recueilli un trsor de
grce et de sentiment: elle y puisa _Franois le Champi_. On eut peur en
ouvrant le livre. On avait aperu, parmi les premires lignes, quelques
mots de funeste augure, je ne sais quelle thorie de la connaissance, de
la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait
que M.P. Leroux n'et rpandu les lumires troubles de sa psychologie
sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en
s'apercevant que cette page tait absolument un hors-d'oeuvre, une
dernire concession  l'amiti. On respira, mais l'alerte avait t
chaude. Il restait un roman berrichon de la tte aux pieds. Mme Sand
avait pli son beau style  cette fantaisie du langage rustique, imit
dans ses dernires finesses et saisi dans tout son naturel, pour
raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur
bucolique amiti  l'ombre du moulin, amiti de mre de la part de
Madelon, amiti de fils de la part de Champi, mais qui se change avec
les vnements et les annes en une tendresse bien vive et qui les mne,
l'un donnant le bras  l'autre, jusqu' l'glise du village, avec le
petit Jeannie derrire eux, souriant de son plus fin sourire: ne
faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village
comme dans les pomes piques, pour servir de prtexte aux premires
effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se droulait cette
pope tranquille dans le feuilleton du _Journal des Dbats_, au moment
mme o le roman arrivait  son dnouement, un autre dnouement, qui fit
beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans
le _premier Paris_ dudit journal. C'tait la rvolution de 1848.

La crise fut vive pour Mme Sand. L'motion de la premire heure faillit
arrter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine
nouvelle. Des amitis exigeantes arrives au pouvoir faillirent
compromettre cette plume exquise dans les violences de la polmique; des
_Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministre de l'intrieur_,
voil ce qui remplaa, pendant quelques mois, les fables charmantes dont
elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut
l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir
l'imagination devenue captive. C'est  la suite de ces nfastes
journes, dit-elle, que, trouble et navre jusqu'au fond de l'me par
les orages extrieurs, je m'efforai de retrouver dans la solitude,
sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-l un gnie orageux
et puissant comme celui de Dante crit, avec ses larmes, avec sa bile,
avec ses nerfs, un pome terrible, un drame tout plein de tortures et de
gmissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste,
qui n'est que le reflet et l'cho d'une gnration assez semblable 
lui, prouve le besoin imprieux de dtourner la vue et de distraire
l'imagination, en se reportant vers un idal de calme, d'innocence et de
rverie. Dans les temps o le mal vient de ce que les hommes se
mconnaissent et se dtestent, la mission de l'artiste est de clbrer
la douceur, la confiance, l'amiti, et de rappeler ainsi aux hommes
endurcis ou dcourags que les moeurs pures, les sentiments tendres et
l'quit primitive sont ou peuvent tre encore de ce monde. Les
allusions directes aux malheurs prsents, l'appel aux passions qui
fermentent, ce n'est point l le chemin du salut; mieux vaut une douce
chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits
enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux
rels, renforcs et rembrunis encore par les couleurs de la fiction.
Ces lignes sont crites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu
 la politique orageuse et un engagement, pris  demi-voix, de s'en
tenir dsormais  des rves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le
premier gage de la rconciliation de Mme Sand avec son gnie. Dans ces
annes inquites, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un
pril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et
un frmissement des masses, avec quelle joie on chappait aux anxits
de cette vie prcaire en suivant Mme Sand dans les _tranes_ fleuries,
vers la rivire qui s'endort l-bas, sous les branchages! Que de larmes
mles de sourires, un peu par contraste avec les vnements, firent
couler l'amiti des deux _bessons_ de la Bessonnire, la jalousie de
Sylvinet, la tendresse tonne d'abord, bientt mue et vive, du beau
Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon,
transforme par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succs de
grce renaissante. Les plus beaux jours du talent taient revenus,
l'motion publique les reconnaissait et les saluait. C'est  la mme
source d'inspiration champtre qu'il faut rapporter quelques oeuvres,
plus voisines de nous par le temps, comme les _Matres sonneurs_, un
rcit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_,
piquante fantaisie d'une imagination qui aime  traduire les naves
terreurs, les superstitions et les lgendes, non sans s'mouvoir
elle-mme de ces jeux de la peur, qui sont la posie de minuit et le
drame nocturne des champs.

Vers cette poque, la passion du thtre, qui avait t trs vive chez
Mme Sand, se rveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de
_Cosima_ avait irrit cette passion plus encore qu'elle ne l'avait
dcourage. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les
_Mississipiens_ avaient t comme un spectacle idal que Mme Sand avait
donn  son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa
rcration la plus chre, avec ses enfants et ses amis, tait, nous le
verrons plus tard, un thtre de fantaisie, o chacun, sur un scnario
prpar d'avance, apportait la verve improvise de son esprit ou la
malice piquante de sa raison, sa mlancolie ou sa gaiet.--En 1849 elle
fit jouer sa comdie pastorale de _Franois le Champi_. Nous ne la
suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur
ne rencontrera jamais un succs gal  son mrite,  son effort,  son
visible dsir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux
de l'analyse et de la posie, ne lui profitait pas ici autant
qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au thtre, c'est la science du relief,
l'instinct de la perspective, l'habilet des combinaisons et surtout
l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaiet
naturelle qui enlve le rire, ou le secret des motions fortes et
l'imprvu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'tait pas
le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se
rencontrent chez elle. Son thtre manque de relief; les formes trop
simples et trop nues de son art, son habitude des analyses dlicates et
des sentiments fins, le style mme, d'une prodigieuse facilit, mais un
peu prolixe et parfois un peu dclamatoire, qui tantt ne brille que par
une simplicit savante et tantt s'illumine de l'clair lyrique, mieux 
sa place dans un roman, voil autant d'obstacles  sa popularit sur la
scne. Quoi qu'il en soit, pendant de longues annes, dans la dernire
priode de sa vie, depuis _Franois le Champi_ et _le Mariage de
Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut,
avec un succs ingal, passionnment occupe de son thtre.

Elle sentait trs vivement chez les autres, elle apprciait ce don du
thtre qu'elle fit tant d'efforts pour acqurir et pour imposer au
public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y russit jamais
compltement. Nous avons cependant assist  des reprises rcentes de
quelques-unes de ses pices, un peu trop vite abandonnes autrefois, et
qui ont t trs bien accueillies par un public nouveau; nous venons
d'applaudir[4]  cette jolie comdie romanesque _les Beaux Messieurs de
Bois-Dor_ et  ce drame sentimental _Claudie_, qui a russi malgr le
ton de prdication surann du pre Remy. Je suis assur qu'on pourrait
faire la mme et heureuse preuve sur d'autres pastorales, mises au
thtre, comme _Franois le Champi_, ou des drames vous  l'tude des
mes d'artistes, comme _Matre Favilla_. Il faut tenir compte d'un
mouvement de raction trs marqu qui s'opre dans les esprits en faveur
du thtre idaliste, pour comprendre ce genre de succs qui fait
honneur au public lettr. Malgr cela et quelques autres raisons tires
du charme sentimental de l'crivain tardivement retrouv, on peut dire
que Mme Sand ne russit que deux fois, d'une manire durable, au
thtre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de
Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu
deux prcieux collaborateurs: pour la premire pice, Sedaine; pour la
seconde, Alexandre Dumas fils.

Pendant cette priode, dispute au roman et en partie usurpe par des
tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui
montrait sa vraie vocation.


IV

Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les
Beaux Messieurs de Bois-Dor_, dont tait sortie presque aussitt la
pice du mme nom, cette trange hallucination, ce rve rtrospectif sur
les amours et la religion antdiluviennes, qu'elle a intitul _venor et
Leucippe_; quelques romans agrables, comme _la Filleule_, _Adriani_,
_Mont-Revche_, qui nous semblent particulirement significatifs par la
peinture trs vive et trs soigne des caractres, par la gracieuse
varit des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le
dsintressement trs marqu de toute thorie sociale, le parti pris de
revenir  sa conception primitive du roman, pur de toute proccupation
trangre[5].

Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu  Mme Sand
un regain de succs et une popularit qui avait mont pendant quelque
temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant
qu'elle ne se s'attardt dans ces paysanneries qui l'avaient si
heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un
grand plaisir qu'on la vit revenir  la vritable patrie du roman, la
socit tout entire, dans sa complexit infinie, aujourd'hui, mais pas
pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon
bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique
boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de
l'Auvergne.

Dans la longue srie des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive
encore, bien que par instants plissante, les derniers travaux de Mme
Sand, deux surtout mritent de fixer l'attention de la postrit, _Jean
de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux
romans et je suis retomb sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti
presque aussi vif et pntrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres
de pure imagination, qui rsistent  l'preuve d'une seconde journe
quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette premire
fleur de la nouveaut, souvent si fragile et si artificielle?

Ces deux oeuvres sont de la meilleure manire de George Sand, avec le
progrs que l'exprience la plus dlicate de la vie a pu apporter dans
les conceptions primitives de son art, sans que l'ge ait refroidi
l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-tre le plus
original et le plus simple. Il n'chappe pas  la potique du genre qui
condamne tout roman  n'tre, plus ou moins, que l'histoire d'un amour
malheureux. Ce sera donc encore l'ternelle lutte de l'amour contre les
obstacles qui l'entourent  chaque pas et le dtournent de son but. Mais
la nouveaut est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est
d'une naissance au moins gale  celle de miss Love; sa fortune est
convenable, et M. Butler, grce  Dieu, n'a rien de commun avec les
pres barbares qui remplissent les romans et les drames des clats de
leur colre. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partag
et bni, d'o vient donc l'obstacle? D'o jaillira la source des larmes?
Miss Love a pour frre un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa
soeur va se marier, tombe dans une sorte de dsespoir. Il est jaloux 
sa manire, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur
silencieuse et obstine, une fivre nerveuse, des rechutes terribles,
voil tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu' en mourir, et,
comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice mme, le sacrifice qui
garde le sourire aux lvres, sans hsiter elle immole ses plus chres
esprances. L'analyse de cette passion trange d'un enfant fait
l'originalit de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut
enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des
mnagements infinis pour traiter cette maladie de l'me qui menace 
chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une
rsignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas
de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans esprance, un
changement invraisemblable.  travers quels incidents varis un art
ingnieux conduit l'intrt, le soutient en le graduant et le variant
sans cesse, comment tout se dmle enfin sous la main dlicate de
l'auteur, comment l'preuve de ces deux mes vaillantes se termine et se
consacre par un bonheur qui n'est que le rsultat naturel et comme
l'oeuvre de leurs gnreuses qualits, voil o se marque le talent
renouvel de l'auteur. La dernire partie du roman, la rencontre de Jean
de la Roche, dguis et mconnaissable, avec la famille Butler, une
excursion trs pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de
s'assurer si on l'aime encore aprs cinq longues annes d'absence et de
malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre
pour le mal dj fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde
encore son caractre trange et maladif, ces dernires scnes, si
naturelles et si bien prpares en mme temps, achvent l'motion du
lecteur.

Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularis par le
thtre aussi bien que par le roman. Bien des fois dj on avait vu le
drame ou le roman aux prises avec des donnes analogues. Ni dans la
littrature anglaise, ni dans la ntre, l'histoire de l'institutrice ou
de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau
ici, c'est l'analyse des personnages, tracs avec autant de nettet que
d'lgance; c'est surtout l'abondance et la varit des plus charmants
dtails d'intrieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de
Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne complique, fausse
par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable
mme de penser quand elle est seule, mais esprit charmant ds qu'elle
est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance
unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service
d'activer ses ides, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer
hors d'elle-mme! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui rgne
d'un bout  l'autre de ce charmant rcit, c'est l'attitude et le ton de
la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement gard
dans tout ce roman. On n'a pas assez remarqu ce caractre de l'esprit
de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La dmocratie des ides a fait
illusion et donn le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui
n'est jamais mieux  sa place que dans les peintures de la haute vie, o
il excelle sans effort, o il se meut avec une aisance merveilleuse.
Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle supriorit aise
chez George Sand!

C'est le caractre des esprits vraiment suprieurs de se continuer sans
se rpter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la dernire
priode ne mritent pas cependant le mme loge. L'auteur y laisse
sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marque est une
prolixit que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et
quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai
que c'est un prodige de fcondit que cette vie littraire de Mme Sand,
vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses
rves quatre ou cinq gnrations,  travers tant de catastrophes
publiques ou prives, presque toujours gale  elle-mme, mais n'ayant
jamais dit le dernier mot de son art, dconcertant  chaque instant la
critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui rservant toujours de
nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a
parcourue, se sont amoncels tant de ruines intellectuelles, tant de
dbris, de talents incomplets, frapps ou d'impuissance ou de ridicule
et, dans leur infatuation, ne s'apercevant mme pas qu'ils ont cess
d'exister.

Dans l'intervalle des romans, qui taient l'oeuvre principale de sa vie,
elle trouvait le temps de se mler activement, mme sous forme
littraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontt toute sorte
d'histoires  ses petits-enfants, _le Chteau de Pictordu_, _la Tour de
Percemont_, _le Chne parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au
Champ_, toutes les varits des _Contes d'une grand'mre_, o se montre
une imagination intarissable; soit qu'elle crivt d'une plume
ngligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu
vagues sur la littrature du jour; soit enfin que plus tard, sous le
coup des motions les plus vives,  la date de l'anne terrible, elle
retrat dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les
angoisses publiques, les douleurs et les inquitudes prives dans un
style attrist, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de
cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un
excdent de minutes libres dans des journes si occupes, tait la
partie rserve  une _Correspondance_ infatigable, qui tait comme le
complment tenu au jour le jour de cette biographie commence d'aprs un
vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la
gnalogie de sa famille, arrte trop tt, o abondent les pages les
plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le rcit du
sjour au couvent des Anglaises.

Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de
petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre!

Nous avons essay de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est
quelque chose comme la biographie de son talent, rparti en quatre
priodes: la premire (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel,
o les motions contenues pendant une jeunesse solitaire et rveuse
clatent dans des fictions brillantes et passionnes; la seconde
(1840-1848), o l'inspiration est moins personnelle et o l'auteur
s'abandonne  l'influence des doctrines trangres, c'est la priode du
roman systmatique; la troisime (1848-1860 environ), qui se marque par
une lassitude visible des thories, par une tendance  un genre simple,
naf et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une
forme nouvelle du succs, le succs au thtre; la dernire, qui
embrasse toute la fin de cette vie si fconde (1860-1876), et que
signale un retour au roman de la premire manire, mais o la flamme est
tempre par l'exprience, parfois mme amortie par l'ge, quelque peu
languissante en dpit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent
protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la
puret de l'inspiration.

NOTES:

[Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana,
Valentine_; en 1833, _Llia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et
_Jacques_; en 1835, _Andr_ et _Leone Leoni_; de 1833  1838, le
_Secrtaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Dernire Aldini_;
_Mauprat_ fut crit  Nohant en 1836, au moment o Mme Sand venait de
plaider en sparation. Ces rapprochements clairent la pense de
l'auteur.]

[Note 3: Le roman russe nous a montr souvent, dans ces derniers temps,
ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est rest une
fiction.]

[Note 4: Mai 1887.]

[Note 5: Citons encore, mais sans nous arrter: _la Daniella_, un roman
_trs romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_,
_Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvdre_, _la
Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863),
_la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le
Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui
roule_, _le Chteau de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les
_Lgendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_,
les _Contes d'une grand'mre_, etc., etc.]




CHAPITRE III

LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND

LES IDES ET LES SENTIMENTS


Peut-on dmler exactement et rduire  quelques-unes les sources
principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie littraire?
Quelle tait sa doctrine sur les grands sujets de la mditation humaine
dont elle se montre passionnment occupe: les lois sociales, l'amour,
la nature, les ides, le sentiment du divin dans le monde et dans la
vie? Comment gouverne-t-elle et mlange-t-elle ces diverses
inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit,
quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre?

Certes ce serait un insupportable pdantisme que d'voquer les ombres
charmantes et lgres de ses divers romans, de demander  chacune
d'elles ce qu'elle reprsente dans le monde et de rduire en syllogismes
ces fantaisies d'un esprit si libre et si vari. Dans le sens rigoureux
du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination
puissante qui s'panche en libert, ce n'est pas une thorie qui se
dveloppe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus
vivante chez elle que l'ide, et, quand c'est un principe, vrai ou faux,
qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cesst d'tre une
abstraction et devnt un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs
matres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-mme nous le
laisse supposer. Mais son premier matre de philosophie a t son coeur,
un matre plein d'illusions et de chimres, et ce n'est que par
l'intermdiaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire
couter.

Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de
Mme Sand, mais seulement d'analyser ses ides  travers ses sentiments.

Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand:
l'amour, la passion de l'humanit, le sentiment de la nature. Plusieurs
autres peuvent tre distingues  ct de celles-l, mais elles
s'absorbent insensiblement et finissent par disparatre.

Il semble,  l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie,
que la vie elle-mme, c'est--dire l'action, sous ses formes les plus
varies, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aim,
on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aim,  peine
a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, tre aim donne du
prix  l'existence. Je vois bien apparatre un autre mobile, vaguement
dj dans les romans de la premire manire, trs nettement dans les
romans de la seconde priode, le sentiment humanitaire; mais ce mobile
lui-mme se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon
du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier
d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur suprme  la doctrine
galitaire. On se dvoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit,
mais Consuelo est la rcompense espre et prvue de ce dvouement. Tout
ce qu'il y a d'activit virile ou d'hrosme dans le monde a pour but
l'amour  mriter ou  conqurir. Si l'opinion sociale ou les hasards de
la vie ont creus un abme entre eux et l'objet aim, les hros de Mme
Sand dploient une force incalculable pour le franchir. Il y a mme l
une ide touchante, que l'auteur a employe plusieurs fois avec un
singulier bonheur. Que d'nergie montre ce paysan demi-lettr, Simon,
dans le rude assaut de sa destine! Pour s'lever jusqu' Fiamma, il
aura la force de conqurir la fortune, le talent mme. Mauprat, le coeur
pris par l'image d'Edme, deviendra, avec une rsolution et des peines
incroyables, de bandit et de sauvage, honnte homme, hros. Quand il n'y
a pas d'abme  franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait
bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse
fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas
 l'ide qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir
ici-bas. Il a aim Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande
qu'il aime. Son inutilit dans la socit n'est pour lui ni un souci ni
un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit
pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en
conscience. Bndict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que
son intelligence ou ses bras puissent servir  autre chose. Du jour o
il a rencontr Valentine, sa vie extrieure s'arrte. Il abdique toute
son activit, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses
exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans
l'immobilit d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs
et ses dsespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre
cesse avec lui. Ceux qui persistent  traner sur la terre l'inutile
fardeau d'une existence sans amour sont des mes faibles qui n'ont pas
su trouver en elles l'nergie d'une rsolution suprme. Mais croyez bien
que ces volonts inertes, qui n'ont pas l'nergie de la mort, n'ont pas
eu celle du vritable amour. Andr, aprs la mort de Genevive, se
promne malade au bras de Joseph Marteau, le long des tranes,
lentement, les yeux baisss, comme s'il craignait encore de rencontrer
le regard de son pre. _L'infortun_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu
la force de mourir_. C'est qu'aussi Andr n'a port dans la passion que
les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais hros de
l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera.
Valentine mourra de la mort de Bndict. Indiana ne veut pas survivre 
son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les
glaciers.  qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien  faire en ce
monde. Ainsi le veut l'esthtique du roman. Quel contraste avec les
ides de Carlyle, le philosophe anglais, sur le mme sujet! Ce qu'il
excrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que
l'amour y est reprsent ( la faon franaise) comme s'tendant sur
toute notre existence et en formant le grand intrt; tandis que
l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confin 
un trs petit nombre d'annes de la vie de l'homme, et que, mme dans
cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont
l'homme a  s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus
importants....  vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si
misrable futilit qu' une poque hroque personne ne se donnerait la
peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]? Qui a
raison?

Si l'on s'tonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque
l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il
vient de Dieu. On sait qu'il tait fort  la mode, en ce temps, de mler
ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos potes mettaient
alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risques du
coeur. Mais aucun pote, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme
Sand, je dirai plus candidement, abus de Dieu dans l'amour. Certes il y
a de nobles passions qui grandissent l'me, et, comme la raison humaine
cherche l'idal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire
parfois, en sentant l'homme meilleur,  une secrte intervention de Dieu
dans ces sentiments privilgis. Mais quel enthousiasme indiscret et
prilleux d'appliquer  tous les amours, quels qu'ils soient, cette
complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lchets de
coeur, de quelles perfidies, de quelles dfaillances morales on la rend
ainsi involontairement complice! coutez Mme Sand nous retracer  sa
faon les hautes origines de l'amour: Ce qui fait l'immense supriorit
de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_,
c'est qu'il ne nat point de l'homme mme, c'est que l'homme n'en peut
disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'te par un acte
de sa volont; c'est que le coeur humain le reoit d'en haut sans doute
pour le reporter sur la crature choisie entre toutes dans les desseins
du ciel; et quand une me nergique l'a reu, c'est en vain que toutes
les considrations humaines lveraient la voix pour le dtruire; il
subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui
donne, ou plutt qu'il attire  soi, l'amiti, la confiance, la
sympathie, l'estime mme, ne sont que des allis subalternes; il les a
crs, il les domine, il leur survit. Et, quelques lignes plus loin,
elle ajoute: La suprme Providence, qui est partout en dpit des
hommes, n'avait-elle pas prsid  ce rapprochement? L'un tait
ncessaire  l'autre: Bndict  Valentine, pour lui faire connatre ces
motions sans lesquelles la vie est incomplte; Valentine  Bndict,
pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et
tourmente. Mais la socit se trouvait l entre eux, qui rendait ce
choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable
de la nature, les hommes l'ont dtruit;  qui la faute? Qu'il y ait une
prdestination divine entre Bndict et Valentine, j'ai peine  le
croire, mais que Dieu intervienne exprs pour autoriser jusqu'aux
inconstances du coeur, voil ce que je ne peux, en conscience, accorder
 Jacques. Je n'ai jamais travaill mon imagination, dit-il, pour
allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y tait pas encore ou celui
qui n'y tait plus; je ne me suis jamais impos la constance comme un
rle. Quand j'ai senti l'amour s'teindre, je l'ai dit sans honte et
sans remords, et _j'ai obi  la Providence qui m'attirait ailleurs_.
La singulire fonction pour la Providence, d'appeler Jacques  de
nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des proslytes  sa doctrine,
sa femme la premire. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est
religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais pouss la pit si
avant dans l'adultre. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet
que forme l'aimable Fernande. O mon cher Octave! crit-elle  son
amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller
et sans prier pour Jacques. Voil un mari bien consol.

On ne doit pas s'tonner, d'aprs cela, si les hros de Mme Sand croient
rendre  Dieu une sorte de culte en cdant  l'amour. Les amants
prennent tout  coup, dans leurs extases, des airs d'inspirs. Quand ils
racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils
semblent voir l quelque chose comme des rites sacrs, o ils apportent
un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands
prtres.

De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui
est arriv, le mensonge bizarre et l'hrosme cynique par lequel la
Daniella s'est livre  lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement
indiquer la note qui domine dans cette trange action de grces. Les
mtaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume dlirante. Une
vierge sage calomniant sa puret, teignant sa lampe comme une vierge
folle, pour rassurer la mauvaise et lche conscience de celui qu'elle
aime et qui la mconnat! Mais c'est un rve que je fais!... _Je suis
dans un tat surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour
primordial, le principal effluve de la divinit s'est rpandu dans l'air
que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide
nouveau qui le pntre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens
intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable,
qui coopre sciemment  l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie
suprieure, de la vie en Dieu_, etc., etc. Ce n'est plus seulement un
aptre de l'amour, c'est un illumin.

Venant de Dieu, l'amour est sacr. Y cder, c'est faire acte pie; y
rsister serait un sacrilge; le blmer dans les autres, une impit. Le
voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel mme de Dieu  ces lus d'une
nouvelle espce? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se lgitime par
lui-mme? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les garements
qu'il amne rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages
la plus large indulgence, la sympathie la plus illimite: Marthe, dit
Eugnie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce
du regret pour le pass, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as dispos de
toi, tu tais libre, personne n'a le droit de t'humilier. Ceux mmes
qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonns,
sont les premiers, quand ils ont de grandes mes,  rpandre leur
bndiction hroque sur le couple adultre: Ne maudis pas ces deux
amants, crit Jacques  Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment.
Il n'y a pas de crime l o il y a de l'amour sincre. Et ailleurs:
Fernande cde aujourd'hui  une passion qu'un an de combats et de
rsistance a enracine dans son coeur; je suis forc de l'admirer, car
je pourrais l'aimer encore, y et-elle cd au bout d'un mois. Nulle
crature humaine ne peut commander  l'amour, et nul n'est coupable pour
le ressentir et pour le perdre. Mais o donc s'arrtera cette
indulgence pour les garements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'tende
bien loin, jusqu'aux dernires limites o peut s'tendre la vie libre.
Je me rappelle involontairement une apologie trs vive (_pro domo su_)
d'Isidora la courtisane, dmontrant  Laurent que toutes ces femmes de
plaisir et d'ivresse qu'un stocisme puril mprise, ce sont les types
les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la
nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou
par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si svrement
les folles penses qui s'changent au bal masqu. Soit; mais plus loin,
dans le mme livre, Laurent dveloppe un thme analogue, et conclut
hardiment, devant la noble Alice, que la socit n'a pas donn d'autre
issue aux facults de la femme, belle et intelligente, mais ne dans la
misre, que la corruption. Et la pudique Alice rpond avec une expansion
douloureuse: Vous avez raison, Laurent. Le mot est d'une bouche bien
grave, cette fois!

Dans toutes les fautes qui peuvent entraner une femme, dans celles
mmes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la
socit, qui entrave les libres lans de Dieu dans les mes. On va bien
loin avec cette thorie. J'ai peur que les mes qui, par malheur, la
prendraient au srieux, ne s'nervent dans une sorte de fatalisme
oriental. C'est la foi dans la libert qui nous fait libres. Croyez-y
vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y
croire, et vous tomberez au rang de ces mes serviles que la passion
agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure o l'on croit
l'tre, car c'est prcisment cette affirmation de notre force qui nous
affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un
dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grce ne se
refuse pas  qui la mrite par l'effort. Je ne prtends pas que l'homme
soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule svrit
pour chtier ses dfaillances. Ce que je veux uniquement, c'est rtablir
la responsabilit l o elle doit tre, et empcher qu'on n'aggrave
encore des faiblesses trop relles par ces complaisances de doctrines
empresses  les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, mme
dans une faute,  s'en reconnatre le libre auteur, plutt que d'en
chercher la lche excuse dans une fatalit que nous faisons nous-mmes
en y croyant.

L'idalit sensuelle, voil le vice secret de presque tous les amours
dans Mme Sand. Ses hros s'lvent aux plus hautes cimes du platonisme.
Mais regardez de plus prs dans le coeur, vous y apercevrez un
sensualisme dlicat ou violent qui gte les plus nobles aspirations. Un
exemple suffira. Llia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les
grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement
l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de
l'idalisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage
quand elle s'crie: L'amour, Stnio, n'est pas ce que vous croyez; ce
n'est pas cette violente aspiration de toutes les facults vers un tre
cr, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus thre de notre
me vers l'inconnu. tres borns, nous cherchons sans cesse  donner le
change  ces insatiables dsirs qui nous consument; nous cherchons un
but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons
nos prissables idoles de toutes les beauts immatrielles aperues dans
nos rves. Les motions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a
rien d'assez recherch dans le trsor de ses joies naves pour apaiser
la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
l'avons pas! Et le discours, lanc ainsi par une pense imptueuse et
sublime vers l'infini, ne s'arrte plus. L'me, entrane  sa suite,
gravit les cmes les plus leves du sentiment. Mais tournez le
feuillet: l'me redescend la montagne. Quelle scne! et comme le _grand
coeur_ de Llia est prs de faiblir! Se rappelle-t-on les pages
brlantes qui commencent ainsi: Llia passa ses doigts dans les cheveux
parfums de Stnio, et, attirant sa tte sur son sein, elle la couvrit
de baisers.... Il y a dans ces pages un si indfinissable mlange de
platonisme et de volupt, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a
ravi, et la volupt vaincue revenant  chaque instant se jouer du
platonisme tour  tour indign et attendri, il y a dans cette lutte
dangereuse et trop longtemps dcrite quelque chose de si irritant pour
l'imagination, que je n'hsite pas  juger Pulchrie, la prtresse du
plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Llia dans
les hallucinations de sa cynique chastet. Les nobles ides elles-mmes
qui se prsentent au milieu de ce dlire ne font qu'en aggraver
l'trange abandon. Comme ton coeur bat rude et violent dans ta
poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur
renferme-t-il le germe de quelque mle vertu? Traversera-t-il la vie
sans se corrompre ou sans se scher?... Tu souris, mon gracieux pote,
endors-toi ainsi. Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu
future de Stnio en un pareil moment. Llia proteste en vain contre nos
soupons. En vain elle dclare qu'elle se complat dans la beaut de
Stnio avec _une candeur_, une _purilit maternelle_. Je me dfie
malgr moi de ces candeurs et de ces maternits factices.

Une des consquences de la thorie sur l'origine providentielle de la
passion est cet axiome romanesque, que l'amour galise les rangs. C'est
la socit seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos
puriles combinaisons. D'o il faut conclure que, dans ce travail
providentiel qui prdestine les mes les unes aux autres, il n'est tenu
aucun compte des degrs de la hirarchie sociale o le hasard et le
prjug distribueront ces mes  leur entre dans la vie. Il y a galit
devant Dieu, il y aura galit dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on
verra toutes ces nobles hrones, Valentine de Raimbault, Marcelle de
Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur
idal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de
relever leurs frres abaisss et de remettre chacun d'eux  sa vraie
place. Ainsi se font les mariages d'mes, d'une extrmit  l'autre de
l'chelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plat,
dans les jeux de son imagination,  rapprocher les conditions et 
prparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour.

Qu'y a-t-il de vrai dans cette ide? L'amour galise-t-il les rangs dans
la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions dlicates qui
n'admettent pas de rponse absolue, et que d'autres juges que les hommes
pourraient seuls clairer avec leurs instincts et leurs fines
inductions. Si j'en crois quelques tmoignages, cette ide de Mme Sand
sduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le
coeur de chacune d'elles, une tendance au dvouement dans l'amour, une
sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'ide d'une lutte
gnreuse avec les disgrces immrites de la socit ou de la fortune.
Quelle me fminine rsisterait, en imagination au moins, au plaisir de
relever une grande intelligence refoule dans l'ombre, un coeur vaillant
gar, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la
vie? Mais cet hrosme va-t-il au del du rve? Une femme ne dans un
rang lev, entoure de ce luxe et de cet clat qui sont comme le cadre
naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette rgion
o elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble dclass qu'elle
doit remettre  son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le
dcouvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son
dsir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des
intervalles plus infranchissables que l'Ocan avec ses abmes, que le
dsert avec ses immensits? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux
mes mises en contact l'une avec l'autre par une destine propice, tout
sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'lever tout  coup, par
le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprvus et
cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il  cette dlicate preuve
de l'intimit familire? Songez que, de ces deux mes, l'une apporte
cette indlbile habitude de manires, de langage et de ton, qui est
devenue pour elle une seconde nature plus ncessaire que la premire.
Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur
ne rachte pas ces inexpriences de la vie sociale, ces ignorances qui
ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture
intellectuelle et des instincts particulirement dlicats viennent
combler ces abmes o l'amour, cruellement dsappoint, risquerait fort
de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les rgles de la
hirarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces rgles
soient absolument interverties. Et, pour prciser ma pense, j'accorde 
Mme Sand qu'Edme puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, aprs
quelques annes de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la
dernire Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite,
s'prendre de Llio: c'est un artiste clbre, un esprit charmant, un
noble coeur; que Valentine enfin pardonne  Bndict quelques rudesses
de manires: c'est une sorte de gnie, inculte seulement  la surface,
plein d'loquence naturelle et d'ides fortes. Mais je doute que les
grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer,
ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres
un ouvrier illettr; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces
amours disproportionns, elles poussent l'imprudence au del, et
qu'elles rvent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci
je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des
questions, je me garderai bien de les rsoudre. Qui oserait, sans folie,
affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais
alors c'est  titre d'exception.

Nous avons indiqu la thorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce
n'est pas forcer le sens des mots que de voir une thorie dans ces
inspirations ardentes d'une sensibilit sans rgle. Et malgr tout, en
dpit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le
charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empcher d'tre
entrane. Jamais on n'a port une candeur plus loquente dans le
paradoxe, ni une loyaut plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis,
quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre
sduisant des garements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de
grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle
gnrosit, quelle dlicate fiert, quel dvouement chevaleresque dans
ses types les plus aims! Il y a sur quelques-uns d'entre eux
l'imprissable rayon de la grce idale. Genevive, crature plus
frache et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'coulait ta
vie, jusqu'au jour fatal o l'on te ravit ton bonheur en troublant ta
puret; Consuelo, ravissante et fire image de la conscience dans l'art
et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidle  un
souvenir  travers les aventures de votre vie errante; Edme, type envi
des femmes, une des plus touchantes crations du roman moderne, douce
hrone qui avez si souvent visit les rves des jeunes mes
enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous
vit pour la premire fois votre sauvage amant, avec cet air de calme
souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous
aussi, vous Marie, l'hrone de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour
inspirer un grand amour que votre ingnuit et qui avez vaincu avec
cette arme l'me rude d'un paysan, qui avez fait par votre
dsintressement l'ducation de cette gnrosit ignore d'elle-mme,
qui avez fait clore par votre honte sans art la justice et le
dvouement, l o le calcul rgnait en matre; vous enfin, Caroline de
Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du
paysan, l'implacable orgueil d'un prjug, et qui,  force de rserve,
de pudeur, de grandeur d'me, d'hrosme simple et modeste, avez soumis
toutes les rsistances, amlior toutes les mes, transform autour de
vous toutes les fatalits d'ducation et de race; vous toutes, vous avez
su noblement et dlicatement aimer, vous avez fait connatre un jour,
une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez mu l'me de
plusieurs gnrations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple
idal que le gnie cre et qui vit du souffle immortel de l'art.

La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas t
indiffrente; elle a eu des consquences d'une certaine porte. C'est
par l'ide de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a
commenc contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte
s'est tout d'abord introduite dans les romans, o plus tard elle s'est
fait une si large place.

L s'est rvle une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans
la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement
d'elle-mme. Ce qui manque  cette me si puissante et si riche
d'enthousiasme, c'est une humble qualit morale qu'elle ddaigne et
qu'elle calomnie mme, quand elle vient  en parler, la rsignation, qui
n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des mes basses,
plies d'avance  tous les jougs dans une superstitieuse servilit
devant la force. C'est l une fausse et dgradante rsignation; la
vritable procde de la conception de l'ordre universel, au prix duquel
les souffrances individuelles, sans cesser d'tre une occasion de
mrite, cessent d'tre un droit  la rvolte. Que deviendrait la socit
si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre  travers
les intrts lgitimes ou les droits contraires? Ce serait la socit
lmentaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour
l'homme. La rsignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et
chrtien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois
ncessaires au bon ordre des socits, elle est une adhsion libre 
l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien
particulier et de sa libert personnelle, non  la force ou  la
tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien gnral, qui ne
subsiste que par l'accord des liberts individuelles et des passions
rgles. Cette conception manque tout  fait  Mme Sand. Elle ne sait
pas se rsigner, et l'orgueil de la passion frmit dans toutes ses
oeuvres, superbe et rvolt.

De l ces dclamations clbres sur les droits de l'tre humain 
secouer le joug des lois sociales, des lois sans piti et sans
intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la libert. De l
tant de prophties irrites et cette utopie du mariage idal: Je ne
doute pas, s'crie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espce
humaine fait quelque progrs vers la justice et la raison; un lien plus
humain et non moins sacr remplacera celui-l, et saura assurer
l'existence des enfants qui natront d'un homme et d'une femme, sans
enchaner jamais la libert de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont
trop grossiers et les femmes trop lches, pour demander une loi plus
noble que la loi de fer qui les rgit;  des tres sans conscience et
sans vertu il faut de lourdes chanes. Demander une loi, c'est bientt
dit, une loi qui affranchisse la libert des poux sans dtruire la
famille que fonde le pacte de ces deux liberts. Qu'on essaye donc de la
concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes!  moins de
conclure tout simplement  l'union libre, je dfie les lgislateurs de
l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme
alinent leur libert ou que la famille prisse. Encore s'il n'y avait
que l'homme et la femme, le problme serait bientt rsolu. Ils se
quitteraient ds qu'ils ne s'aimeraient plus,  supposer pourtant qu'ils
puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panace commode  l'usage
des deux poux, quand ils ont tous deux des rentes ou mme quand ils
n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces
mariages phmres? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la
Sibylle, quand elle prpare dans le temple des _Invisibles_ les dcrets
de l'avenir: Oui, dit-elle, l'abandon de deux volonts qui se
confondent en une seule est un miracle, car toute me est libre en vertu
d'un droit divin. Arrire donc les serments sacrilges et les lois
grossires! Laissez-leur l'idal, et ne les attachez pas  la ralit
par les chanes de la loi. _Laissez  Dieu le soin de continuer le
miracle_.  merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle?
Si l'enthousiasme qui a entran cet homme et cette femme  se donner
l'un  l'autre par le pacte toujours rvocable de l'amour; si cette
ferveur qui les fait s'crier  la premire heure de l'amour: Non pas
seulement dans cette vie, mais dans l'ternit; si la passion, enfin,
se refroidit et disparat, le mariage idal cessera-t-il par l mme?
L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le
roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est marie dans la
plnitude de sa libert, qui a connu et pratiqu cette ferveur exige
dans le mariage idal et qui disait, elle aussi: Pour l'ternit. Et
pourtant, aprs quelques annes, que deviennent Fernande et la famille
qu'elle a fonde? Mme Sand lude la difficult; elle envoie aux enfants
une maladie, qui les enlve, elle conseille  Jacques d'aller se tuer
dans quelque gouffre ignor, pour laisser sa femme libre d'aimer
ailleurs. Fort bien, mais la ralit ne se laisse pas gouverner comme le
roman. Et si les enfants s'obstinent  vivre? Et si Jacques ne veut pas
mourir? Il serait trop cruel, en vrit, de recommander l'exemple de
Jacques  tous les maris que leurs femmes cessent d'aimer. Quelle
hcatombe!

George Sand avait-elle t coupable, ds ses premiers romans, de
pareilles intentions? Elle s'en tait dfendue dans une rponse bien
curieuse, courtoise mais vive,  M. Nisard, qui a d tre crite vers
1836 et qui a t annexe, sous forme de post-scriptum, aux _Lettres
d'un Voyageur_. C'est comme une apologie personnelle des romans de sa
premire manire et de leurs tendances: S'il ne s'agissait pour moi que
de vanit satisfaite, disait-elle au critique svre et dlicat qui
s'tait occup de la partie sociale de ses oeuvres, je n'aurais que des
remerciements  vous offrir, car vous accordez  la partie imaginative
de mes contes beaucoup plus d'loges qu'elle n'en mrite. Mais plus je
suis touch de votre suffrage, plus il m'est impossible d'accepter votre
blme  certains gards.... Vous dites, monsieur, que la haine du
mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en excepter
quatre ou cinq, entre autres _Llia_, que vous mettez au nombre de mes
plaidoyers contre l'institution sociale, et o je ne sache pas qu'il en
soit dit un mot.... _Indiana_ ne m'a pas sembl, non plus, lorsque je
l'crivais, pouvoir tre une apologie de l'adultre. Je crois que dans
ce roman (o il n'y a pas d'adultre commis, s'il m'en souvient bien)
l'_amant_ (_ce roi de mes livres_, comme vous l'appelez spirituellement)
a un pire rle que le mari--_Andr_ n'est ni _contre_ le mariage, ni
_pour_ l'amour adultre.--Enfin dans _Valentine_, dont le dnouement
n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalit intervient
pour empcher la femme adultre de jouir, par un second mariage, d'un
bonheur qu'elle n'a pas su attendre--Reste _Jacques_, le seul qui ait
t assez heureux, je crois, pour obtenir de vous quelque attention.

Et l'apologie, trs habile, commence par l'aveu que l'artiste a pu
pcher, que sa main sans exprience et sans mesure a pu tromper sa
pense, que son histoire ressemble un peu  celle de Benvenuto Cellini,
qui s'arrtait trop au dtail en ngligeant la forme et les proportions
de l'ensemble. C'est quelque chose de semblable qui a d lui arriver 
elle-mme en crivant ce roman, et sans doute aussi tous ses autres
romans se ressentent de cette hte d'ouvrier ardent et malhabile, qui se
complat  la fantaisie du moment, et qui manque le but  force de
s'amuser aux moyens. Cette premire excuse une fois admise, on voudra
bien considrer qu'il y a en elle plus de la nature du pote que de
celle du lgislateur, qu'elle ne se sent pas la force d'tre un
rformateur; qu'il lui est arriv souvent d'crire _lois sociales_  la
place des vrais mots, qui eussent t les _abus_, les _ridicules_, les
_prjugs_ et les _vices_ du temps, lesquels lui semblent appartenir de
plein droit  la juridiction du roman, tout aussi bien qu' celle de la
comdie.  ceux qui lui ont demand ce qu'elle mettrait  la place des
_maris_, elle a rpondu navement que c'tait le _mariage_, de mme qu'
la place des prtres, qui ont compromis la religion, elle croit que
c'est la religion qu'il faut mettre. Elle a fait peut-tre une autre
grande faute contre le langage, lorsque, en parlant des _abus_ et _des
vices_ de la socit, elle a dit _la socit_; elle jure qu'elle n'a
jamais song  refaire la Charte constitutionnelle; elle n'a pas eu,
d'ailleurs, l'intention qu'on lui prte de donner au monde son malheur
personnel en preuve de sa thse, faisant ainsi d'un cas priv une
question sociale. Elle s'est borne  dvelopper des aphorismes aussi
premptoires que ceux-ci: Le dsordre des femmes est trs souvent
provoqu par la frocit ou l'infamie des hommes.--Un mari qui mprise
ses devoirs de gaiet de coeur, en jurant, riant et buvant, est
_quelquefois_ moins excusable que la femme qui trahit les siens en
pleurant, en souffrant et en expiant. Mais enfin quelle est sa
conclusion? videmment cet amour qu'elle difie et qu'elle couronne sur
les ruines de l'_infme_ est son utopie; cet amour est grand, noble,
beau, volontaire, ternel; mais cet amour, c'est le mariage tel que l'a
fait Jsus, tel que l'a expliqu saint Paul, tel encore, si vous voulez,
que le chapitre VI du titre V du Code civil en exprime les devoirs
rciproques. C'est, en un mot, le mariage vrai, idal, humanitaire et
chrtien  la fois, qui doit faire succder la fidlit conjugale, le
vritable repos et la vritable saintet de la famille  l'espce de
contrat honteux et de despotisme stupide qu'a engendrs _la dcrpitude_
du monde.

Malgr tout, l'objection de fond subsiste toujours. Comment tirer un
pacte irrvocable d'lments aussi changeants, aussi fugaces que
l'amour? Comment le sacrement social du mariage pourra-t-il avoir une
chance quelconque de stabilit, s'il n'est que la constatation de la
passion? Ne faut-il pas toujours y faire intervenir un lment plus
solide, plus substantiel, ou l'honneur ou un serment social, ou un
engagement religieux qui lui donne une rgle et un appui? Et que
deviendront, dans le pril de ces unions mobiles si facilement rompues,
la faiblesse de la femme abandonne ou celle de l'enfant trahi?

On dirait que Mme Sand elle-mme a reconnu tardivement la force de
l'objection. Elle s'est fort amende dans les derniers romans. Comme
exemple, voyez _Valvdre_, la contre-partie de _Jacques_ dont la
conclusion logique tait que le mariage tombe de soi avec l'amour. Rien
n'est plus curieux que de voir le mme sujet trait deux fois par un
auteur sincre,  vingt-sept ans de distance, chaque fois avec les
proccupations diffrentes qu'apporte la vie et qui imposent aux hros
du roman des destines si diffrentes, au roman lui-mme deux
dnouements contraires. Le sujet est le mme: la lutte du mari et de
l'amant; mais comme cette lutte se termine diffremment! Par malheur,
_Valvdre_ ne vaut pas _Jacques_. La verve et le charme se sont en
partie clipss. Alida, c'est encore Fernande, mais dpouille de sa
posie, passionne  froid et dans le faux. L'amant n'a gure chang.
Qu'il s'appelle Octave ou Francis, c'est toujours le mme personnage qui
prodigue l'hrosme dans les mots et qui dbute dans la vie par immoler
une femme  son amour-propre. Mais le mari n'est plus cet insens
sublime qui se tue pour n'tre pas un obstacle dans la vie de celle
qu'il aime follement et pour faire que le bonheur de sa femme ne soit
pas un crime. Jacques s'appelle maintenant Valvdre; il a rflchi, il a
cherch des consolations dans l'tude. Il a tu en lui la folie du
dsespoir; il n'abdique pas son rle et son devoir de mari; il ne cde
plus volontairement sa femme  Octave, et quand sa femme l'a quitt,
quand elle meurt de la situation fausse o l'a jete le dpit plus que
l'amour, il apparat prs du lit funbre; il reprend  l'amant faible et
inutile le coeur de cette femme qui va mourir. Il crase Francis de sa
gnrosit, tout en lui enlevant la joie de la dernire pense d'Alida.
Le dnouement est, on le voit, tout l'oppos de l'ancien roman. La
rflexion a fait son oeuvre, la vie aussi.

Il est certain que c'est l'attaque vive contre les lois  propos du
mariage qui introduisit plus tard la question sociale tout entire dans
les romans de George Sand. Elle s'enhardit en dehors des limites qu'elle
avait tout d'abord traces autour de sa pense. Elle ne s'arrta pas,
comme en 1836,  la crainte de se poser en rformateur de la socit;
elle entreprit de porter remde, sur les principaux points,  _l'infme
dcrpitude du monde_.

Exaltation dans le sentiment, faiblesse et incohrence dans la
conception, voil ce qui caractrise les thories sociales de Mme Sand.
Nous n'insisterons pas sur ce ct si connu et si souvent discut de ses
oeuvres, o d'ailleurs il y aurait bien des questions de proprit ou de
voisinage  rsoudre entre elle et ceux qu'elle se plut  nommer ses
matres dans l'oeuvre de destruction et de reconstruction qu'elle
prparait. D'ailleurs, il faut bien se le dire, depuis ces ges
lointains des politiciens et des philosophes dont la pense agitait les
rformes futures, cette partie des romans de Mme Sand a trangement
vieilli. Il semble, lorsqu'on les relit  prs de cinquante ans de
distance, que l'on assiste  une exhumation de doctrines
antdiluviennes. trange et magnifique supriorit de la posie, qui est
la fiction dans l'art, sur l'utopie, qui est la fiction violente dans la
ralit sociale! Tout ce qui reste de l'art pur, de l'art dsintress,
dans les rcits de cette priode, conserve  travers les annes la
srnit d'une incorruptible et radieuse jeunesse. Les figures aimes,
qu'on y rencontre avec tant de plaisir, dans les intervalles de la thse
qui dclame, peuplent encore notre imagination et sont comme le charme
immortel de notre souvenir. Au contraire, tout ce qui relve du systme,
toutes ces doctrines si trompeuses, si vagues, si pleines de spcieuses
promesses et de formules sibyllines, tout ce qui rappelle ces grandes
popes de la philosophie de l'avenir, tout cela porte les traces d'une
effroyable caducit, tout cela est mort, irrmissiblement mort. Qui
aurait le courage, aujourd'hui, de relire ou de discuter des pages,
crites pourtant avec une conviction ardente, sous la dicte des grands
prophtes, comme celles qui remplissent le second volume de _la Comtesse
de Rudolstadt_, les trois quarts du _Pch de M. Antoine_, et cet
_venor_, dont je ne peux voquer le souvenir sans un indicible effroi?
Est-il besoin de rappeler mme les traits fondamentaux de la doctrine,
le mlange d'un mysticisme _historique_ labor par Pierre Leroux, et
d'un radicalisme rvolutionnaire navement imit de Michel (de
Bourges)? Mme Sand a toujours eu un got trs vif, une passion vritable
pour les ides, mais elle les interprte en les mlant et les confondant
toutes. Sa mtaphysique est fort incertaine et vague. George Sand est
idaliste, sans doute, et c'est par l qu'elle se distingue profondment
de l'cole des romanciers qui l'ont suivie. Mais qui pourrait dfinir
clairement sa pense dans les oeuvres diverses o elle a essay de
l'exprimer? Elle a l'lan vigoureux, elle a le coup d'aile vers les
rgions mystrieuses. Mais quelle doctrine prcise rapporte-t-elle de
ces explorations sublimes? Que l'on essaye seulement de comprendre quel
sens prend sous sa plume, en certaines circonstances solennelles, ce
grand mot Dieu, dont elle use avec une sorte de prodigalit? Que
devient-il, ce nom, au bout des transformations que sa pense a subies
dans ses diverses phases,  travers les matres qu'elle a couts avec
une curiosit docile et passionne? Que devient-il dans cet immense
laboratoire humanitaire, ce Dieu de l'amour pur, que Llia appelait dans
sa prire dsespre, dans l'glise des Camaldules, ce Dieu de vrit
que Spiridion invoquait, d'un coeur enflamm,  travers les perscutions
des moines, dans les sombres visions du clotre? Sous l'influence de
Pierre Leroux, il semble bien qu'il soit devenu le commencement et le
terme du _circulus_ universel. Plus tard, affranchie de la secte, Mme
Sand rendra au nom de Dieu une partie de sa signification compromise et
de ses attributs perdus. Mais ce serait toute une histoire que de
raconter l'odysse de ce Dieu successivement transform, ananti et
finalement retrouv. C'est tout un _avatar_ dont le sens reste souvent
une nigme.

Loin de nous toute pense d'ironie! Ces choses sont graves, et il
faudrait tre misrablement gai pour en rire; d'ailleurs ces ides
philosophiques et sociales ont vcu dans une me sincre, c'est assez
pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect,
non aux thories elles-mmes, mais au loyal enthousiasme qui les a
embrasses. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes,
et bien mortes; elles ont succomb sous leur impuissance en face des
faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a t trouv incapable de
rsoudre pratiquement le plus mince problme. Mais ce qui n'est pas
mort, ce sont les problmes eux-mmes; ce qui n'est pas mort, c'est la
ncessit conomique et morale de les poser, et d'en chercher au moins
la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misre et
l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du
coeur, de dvouer une part de sa pense et de sa vie  ces souffrances
de nos frres inconnus. Les thories de ce temps-l sont bien finies, je
le crois, mais la cause qui les a fait natre leur survit, et ce n'est
pas trop dire que de dclarer que cette cause est celle mme du
christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est
vraiment ni chrtien ni philosophe qui n'est pas rsolu  opposer aux
tristes conqutes de la misre l'effort croissant de la sympathie et du
dvouement. Ne nous inquitons pas trop de savoir si le progrs est
indfini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et
qu'il dpend de nous. Travailler au progrs partiel, sur un atome de
l'tendue, sur un point du temps, c'est peut-tre tout ce que nous
pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanit de
l'avenir que les hommes qui sont prs de nous,  la porte de notre main
et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le
socialisme de la charit, et c'est le bon.

Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproch de M. de
Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait
connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres
posthumes_: On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en
leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur
n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus
sr moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis  notre
porte. Nous avons  remplir une fonction grande et sainte, mais qui
nous oblige  un rude et perptuel combat. On nourrit le peuple d'envie
et de haine, c'est--dire de souffrances, en opposant la prtendue
flicit des riches  ses angoisses et  sa misre. Et, avec un
admirable geste d'me, l'illustre penseur s'crie: Je les ai vus de
prs, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent  un
irrmdiable ennui qui m'a donn l'ide des tortures infernales. Sans
doute, il y a des riches qui chappent plus ou moins  cette destine,
mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La
paix du coeur est le fond du bonheur vritable, et cette paix est le
fruit du devoir parfaitement accompli, de la modration des dsirs, des
saintes esprances, des pures affections. Rien d'lev, rien de beau,
rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de
l'abngation de soi, et le sacrifice seul est fcond. Pour cette simple
page d'un vrai penseur qui tempre par des traits d'une raison si forte
ses indignations et ses colres, je donnerais de grand coeur tous les
discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des
Saints-Pres, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'clat d'une
fte, o M. Michel (de Bourges) tenta d'initier  des doctrines
farouches l'intelligence vraiment nave de Mme Sand, o elle eut
l'tonnement et presque le scandale de cette loquence furibonde,
dbride  cette heure jusqu' une sorte de frocit apocalyptique. La
navet dans le gnie, peut-on la nier, puisque, malgr l'horreur avoue
de cette conversation, tout entire en sanglants dithyrambes, Mme Sand
continua quelque temps encore  croire  l'esprit politique de son
prolixe et bruyant ami?

Pour moi, je ne pardonnerai jamais  cet ami et  beaucoup d'autres
d'avoir exalt dans le faux cette sensibilit d'artiste, si facile 
recevoir les impressions fortes, et jet cette vive imagination dans les
chimriques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient
d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la
transition trop facile entre les ides de rforme et les utopies
sanglantes; elle-mme l'avoua plus tard. Son coeur fut la premire dupe.

Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui
avait clat dans les premiers traits de sa nature, c'tait une immense
bont, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misre
humaine. Il tait impossible de s'approcher d'elle, mme avec les
prventions les plus contraires, sans tre dsarm par cette grce
rayonnante du sentiment. Rarement elle se fchait, soit contre les
hommes, soit contre les choses, mme quand elle en souffrait le plus
cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colre, des
contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignit. Et quand
elle regardait autour d'elle, c'tait avec un regard de tendre et
profonde sympathie. Aprs bien des essais diffrents de morale
applicable  sa vie, elle avait fini par se faire  elle-mme une morale
qui tenait dans cette rgle unique: tre bon. Chacun se fait une morale
selon son coeur. Le jour o elle s'tait leve  cette conception
claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes motions qui avaient
soulev la sienne jusque dans son fond s'taient pacifies. Une lumire
suprieure avait pntr  travers le trouble et le tumulte de son coeur
qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement gars. Cette
ide, qui rsume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une
importance et une sorte de royaut intellectuelle: _le devoir de sortir
de soi_. Elle avait fini par comprendre,  force de douloureuses
expriences, ce qu'il y a d'gosme implacable dans la passion. Elle
avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours
 soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi  tout
ce qui est grand, noble et beau,  tout ce qui peut nous distraire de ce
moi, toujours prt  se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et
de sa lugubre idoltrie.

C'est par ce grand ct de sa nature, la sensibilit toute prte et la
bont absolue, qu'elle avait t si facilement prise par les thses
sociales merges du cerveau de chaque rformateur en disponibilit. Ces
thses elles-mmes, qu'tait-ce, sinon des formes varies de l'utopie
qui l'avait sduite ds son enfance et dont le premier mobile avait t
le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se
croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essay de rgner en
dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore
tent la force comme dernier moyen d'apostolat?

Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin
d'aimer. C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint  maintenir en
elle, au-dessus des tentations du doute et mme un peu contre l'opinion
de son sicle qui n'allait pas de ce ct-l pour le moment, une
doctrine toute d'idal et de sentiment qui ressemblait assez  une sorte
de platonisme chrtien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing,
puis Herder expliqu par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin,
voil les principaux matres qui l'empchrent, par des secours
successifs, de trop flotter dans sa route  travers les diverses
tentatives de la philosophie moderne. Chaque secours de la sagesse des
matres vient  point en ce monde, o il n'est pas de conclusion absolue
et dfinitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la
vote de plomb des mystres, Lamennais vint  propos tayer les parties
sacres du temple. Quand, indigns aprs les lois de septembre, nous
tions prts encore  renverser le sanctuaire rserv, Leroux vint,
loquent, _ingnieux, sublime_, nous promettre le rgne du ciel sur
cette mme terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous
dsesprions encore, Reynaud, dj grand, s'est lev plus grand encore,
pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz
et de Jsus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous rclame. Que
de noms divers et contradictoires successivement invoqus!

Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidle 
quelques-unes des ides qui, sous des formules plus ou moins varies,
donnent du prix  la vie et un sens  l'esprance. Aprs la priode de
dvotion et d'extase qu'elle avait traverse au couvent des Anglaises
et les annes qui suivirent, avec des oscillations diverses termines un
jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes
perplexits et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait
rvl l'tat de son me dans plusieurs de ses livres.

Tu me demandes, dit-elle  un de ces amis rels ou imaginaires qui sont
les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comdie que ce livre
(_Llia_), que tu as lu si srieusement.--Je te rpondrai que _oui_ et
que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de
douleur austre, de rsignation enthousiaste, o j'crivis de belles
phrases de bonne foi. Il y eut des matines de fatigue, d'insomnie, de
colre, o je me moquais de la veille et o je pensai tous les
blasphmes que j'crivis. Il y eut des aprs-midi d'humeur ironique et
factieuse, o je me plus  faire Trenmor (le forat philosophe) plus
creux qu'une gourde. Tous les types avaient reprsent,  un certain
moment, des tats de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni
compltement rels, ni compltement allgoriques. Pulchrie, c'tait
l'picurisme hritier de la partie mondaine et frivole du dernier
sicle; Stnio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de
repre et sans appui; Magnus, le dbris d'un clerg corrompu et abruti;
Llia, l'aspiration sublime, qui est l'essence mme des intelligences
leves. Tel tait son plan; jusqu' quel point elle l'a excut, dans
quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-ralit, o sont plongs
tous les personnages, pour lui confier parfois une ralit choquante,
c'est l la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilit
de l'artiste. Quant  l'ide philosophique qui prside au livre, elle
ressort de chaque page; c'est l'ide conue _sous le coup d'un
abattement profond_ devant l'nigme de la vie, qui jamais n'avait pes
plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'tonna des fureurs
qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on hasse un auteur
 travers son oeuvre. C'tait un livre de bonne foi, c'est--dire de
doute sincre, d'un doute qui remue  de grandes profondeurs les ides
et les mes. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri
de conscience, cette plainte entrecoupe, mle de fivre et de
sanglots, se scandalisrent.

Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours
dans ses heures de dtresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares
amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sr de son inspiration
et la moiti au moins de son gnie. Personne, comme elle, avec des mots,
de simples mots choisis et combins entre eux, de ces mots qui servent 
chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une
dsesprante froideur, personne n'a russi  traduire, dans la ralit
vivante d'un paysage, ces lumires et ces ombres, ces harmonies et ces
contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces
profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer,
cet infini toil du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir,
exprimer cette me intrieure, cette me secrte des choses qui rpand
sur la face mystrieuse de la nature le charme de la vie.

 quoi tient cette supriorit de peintre de la nature, qui frappe au
premier aspect chez Mme Sand? La premire raison qui s'offre est si
nave que j'ose  peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la
regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la nettet des
dtails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit
elle-mme. La pense du lecteur reconstruit avec facilit les grandes
scnes qu'a dcrites son ample et souple pinceau. J'ai trouv
l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces
lignes jetes au bas d'une page perdue: Il est certain, dit Mme Sand,
que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rve. Mais cela n'est
vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant  moi, soit que j'aie
l'imagination paresseuse  l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent
que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouv
la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prvu, et je ne me
souviens pas de l'avoir trouve maussade, si ce n'est  des heures o je
l'tais moi-mme. Le trait propre de Mme Sand, c'est prcisment
d'avoir une imagination qui ne prcde pas son regard, qui ne dflore
pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel
entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est,
longuement, profondment. Elle garde grav en traits indlbiles le
tableau qui a pass sous ses yeux, elle le conserve inaltr. On
pourrait dire qu'elle apporte plus de mmoire imaginative que
d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la ralit. C'est
mme cette absence d'un brillant dfaut qui donne aux traits de son
paysage une si lumineuse prcision. Un des grands peintres de son temps,
M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son me pour bien voir au
dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il
ne l'avait prvu. L'clat de son rve clipsait la ralit tant qu'elle
tait sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son
souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'tait encore
son imagination qui travaillait autant que sa mmoire. Sa peinture tait
splendide, mais confuse; elle avait la mobilit scintillante d'un
rayonnement; le regard bloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir
avec tranquillit.

L'art fatigue  la longue l'esprit. La nature le repose et le rcre
sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage,
Alfred de Musset, n'tait avide que de _marbres taills_. Quel est
donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquite tant de la
blancheur des marbres? Au bout de peu de jours il fut rassasi de
statues, de fresques, d'glises et de galeries. Son plus doux souvenir
fut celui d'une eau limpide et froide o il lava son front chaud et
fatigu dans un jardin de Gnes. C'est que les crations de l'art
parlent  l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle 
toutes les facults. Il nous pntre par tous les pores comme par toutes
les ides. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des
campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fracheur des eaux, les parfums
des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs,
en mme temps que l'clat des couleurs et la beaut des formes
s'insinuent dans l'imagination.

La nature tout entire passe dans l'homme; elle lui parle le langage le
plus vari. Il y a quelques pages,  la fin du premier volume de _la
Daniella_, qui sont une tentative tonnante pour exprimer l'effet
d'orchestre que ralisent pour des oreilles intelligentes ces jeux
sonores et combins de la campagne. Jean Valreg est mont, le soir, sur
la petite terrasse du chteau de Mondragon, et l il recueille tous les
bruits des collines et des valles qui montent jusqu' lui, il tudie
cette musique produite par la rencontre des sons pars qui constitue en
ce pays la musique naturelle, locale. Il y a, dit-il, des endroits
comme cela qui chantent toujours, et celui-ci est le plus mlodieux o
il se soit jamais trouv. Et il numre, dans une langue bien curieuse,
tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si
rgulirement phrase  son dbut qu'il a pu crire six mesures
parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement  chaque
souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec
leurs notes d'une tnuit impossible, sont comme les tnors aigus qui
dominent l'ensemble. Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord
avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mlent 
ces bruits: ce sont les refrains des paysans pars dans la campagne....
Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins dmesurs
et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a
les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout. En coutant
tout cela, Valreg poursuit une ide qui l'a bien souvent frapp dans ces
harmonies naturelles que produit le hasard; par cela mme qu'elles
chappent aux rgles traces, elles atteignent  des effets d'une
puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent
l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble  la langue mystrieuse
de l'infini.

 la ralit dcouverte ou devine du paysage se joint, chez Mme Sand,
un charme de sensibilit et un attrait tout particuliers. On ne
s'intresse pas seulement  sa peinture, on en est mu, on l'aime. Ce
nouvel effet tient  l'art dlicat ou plutt  l'heureux instinct de ne
jamais dcrire uniquement pour dcrire, et d'associer toujours  la
nature quelque chose de l'me humaine, une pense ou un sentiment. Le
paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en
contraste avec l'tat de l'me qui s'y rpand. Mais ce contraste
lui-mme est une sorte particulire d'harmonie plus intime. Au moment o
il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va
tre oubli, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure
espagnole, et nous voil qui mettons dans un coin du paysage son piquant
profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _mle au vent comme
la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'me, en retrouvant la figure
humaine, se dtend de la grandeur trop austre que lui imposent les
cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la
mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un
rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les
profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples
d'mes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la
bleue immensit. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute
 l'infini de la nature l'infini plus mystrieux de l'me. Une fleur,
une herbe, tout s'harmonise avec nos penses. Des traits charmants
clatent  chaque instant  travers les dialogues ou les rveries, comme
celui-ci: En portant mes mains  mon visage, je respirai l'odeur d'une
sauge dont j'avais touch les feuilles quelques heures auparavant. Cette
petite plante fleurissait maintenant sur la montagne,  plusieurs lieues
de moi. Je l'avais respecte; je n'avais emport d'elle que son exquise
senteur. D'o vient qu'elle l'avait laisse? Quelle chose prcieuse est
donc le parfum, qui, sans rien faire perdre  la plante dont il mane,
s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et
lui rappeler longtemps la beaut de la fleur qu'il aime? Le parfum de
l'me, c'est le souvenir.... Cette page m'a toujours frapp comme un
exemple de l'heureuse facilit avec laquelle Mme Sand mle l'me aux
choses et l'homme  la nature.

On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien  la situation du
roman ou au caractre des personnages, que les deux souvenirs restent
insparablement lis et n'en font bientt plus qu'un. Est-il possible de
penser  Valentine sans se reporter  cette scne enchanteresse o son
me, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystrieux appel dans
la campagne dserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fte, au pas
ngligent de son cheval, quand tout  coup, aux murmures de l'eau
voisine et de la brise qui s'lve, vient se joindre une voix pure, un
chant jeune et vibrant? C'est Bndict qui s'approche, c'est la
rencontre, c'est l'amour; la destine fait son oeuvre. Et Andr, qui de
nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?

Il est l, bien sr, dans cette gorge inhabite, o de rivire coule
silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rves de son
adolescence romanesque et trouble. Il est l, je l'ai vu, voquant ses
hrones, Alice et Diana Vernon, derrire ce massif de trembles o il a
cru voir un jour passer une ombre, une fe, qui sera Genevive.--Il y a
des attitudes qui restent graves dans l'esprit. Il m'enveloppa dans
mon couvre-pied de satin rose et me porta auprs de la fentre. Je jetai
un cri de joie et d'admiration  la vue du sublime aspect dploy sous
mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plat  la folie.... Ah! ne
changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je
d'autres gots que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux  moi?
Ainsi crivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura
pass dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons
involontairement  cette fentre d'o elle aperut ses riches domaines,
et nous saisirons l, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles
extases d'une me faible.--Mauprat! son nom seul voque l'ombre sinistre
de son chteau effondr, la herse brise, les traces du feu encore
fraches sur les murs et le souterrain  demi combl o Edme sentit
dfaillir son courage. Stnio, enfin, le charmant pote, allez le
contempler pour la dernire fois dans le premier de ses sommeils que ne
vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Llia. Le voil,
baign du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa
tte reposant sur un tapis de lotus, son regard attach au ciel.

Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les
reut la premire fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de
George Sand se rsume dans une situation et dans un paysage dont rien ne
peut rompre ni dconcerter la potique union. L'homme associ  la
nature, la nature associe  l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul
peintre ne l'a pratique avec un instinct plus dlicat et plus sr.

C'est qu'en effet la nature nous crase de son silence et de sa
grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'mouvoir, quand ses
muettes harmonies n'expriment pas une me imaginaire que la ntre
conoit et interprte. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas
fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni mme avec
l'eau qui court  travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec
les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rve
de vivre au dsert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge
contre les atteintes, le grand remde aux blessures que l'on recevra
dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'exprience nous aura
bientt dtromps et nous apprendra que, l o l'on ne vit pas avec des
semblables, il n'est point d'admiration potique ni de jouissance d'art
capables de combler l'abme. C'est la pense, c'est la souffrance, c'est
le don humain de sentir ou d'aimer qui rpand la vie au dehors et cre
le paysage avec l'me particulire qui le contemple. Mais, pour aider 
ce travail d'idalisation, la nature prte ses formes, ses harmonies,
ses couleurs, et le tout, ainsi combin, devient la matire immortelle
de l'art.

La passion et la nature, Mme Sand est l tout entire. Tout ce qui est
en dehors de cette double inspiration lui est comme tranger, comme venu
d'une me pour ainsi dire extrieure, et si les formes de son talent se
plient encore, avec leur admirable souplesse,  quelque nouvelle sorte
d'inspiration qui ne viendrait pas du fond mme, on sent bientt
l'effort et le parti pris. Elle n'est elle-mme, dans la plnitude de
ses forces et la libert de son art, qu'alors qu'elle raconte les
troubles dlicats de l'amour naissant, les violentes motions des coeurs
prouvs par la vie ou qu'elle esquisse  grands traits les paysages
alpestres, comme dans le voyage aux Pyrnes[7], la vie et l'aspect de
Venise, comme dans les _Lettres d'un voyageur_, ou les scnes
tranquilles de la campagne du Berry, dont l'image la poursuivait 
travers les enchantements de l'Italie. Elle arrive au comble de son art
quand elle unit ces deux inspirations l'une  l'autre, et que, mlant
l'me de l'homme  la nature, elle attendrit le paysage et ajoute  la
grandeur la sympathie.

Cet amour de la nature, elle ne l'avait pas pris seulement  l'cole de
Jean-Jacques Rousseau, elle l'avait pris en elle-mme. Elle avait senti
la grandeur religieuse de la terre, la nourrice fconde; son me
virgilienne avait vcu, pendant une grande partie de son enfance et de
sa jeunesse, dans l'intimit des champs et des bois; elle tait vraiment
la fille de ce sol natal qui l'avait berce dans ses sillons, nourrie
avec les petits pastours, faonne  son image, forme de ses influences
familires, console dans bien des chagrins sans cause, charme de ses
vagues terreurs. Par cette communaut de sensations, elle s'tait faite
elle-mme la soeur des petits paysans qui avaient t pendant de longs
mois sa compagnie vagabonde et qui, depuis, avaient grandi. De l lui
vint tout naturellement au coeur le got de la bucolique et de l'idylle
qui apparaissent dans presque toutes ses oeuvres et qui deviendront
mme,  un moment de sa vie, un refuge contre les motions violentes de
la politique et comme un genre privilgi. C'est alors que, en face des
injustices sociales dont elle tait blesse, elle voquera l'image de la
vie champtre et le tableau des intrieurs rustiques; elle transportera
de la scne du monde, qu'elle a juge artificielle, sur une scne aussi
humaine et plus naturelle  son gr, le conflit des passions et les
drames du coeur, qu'elle poursuit toujours. Mais elle y transportera
aussi quelques-unes des illusions de son imagination; elle n'y verra
bien souvent que des types embellis ou rectifis de paysan pote, prtre
de la nature, officiant, bnissant les travaux de la campagne, ou de
paysanne vertueuse, sentimentale, chevaleresque, hroque mme (comme
Jeanne, la grande pastoure). C'est de la posie, assurment, et si
sincre qu'elle parat naturelle. Balzac et les romanciers modernes
concevront autrement les paysans et les peindront avec une pret dure,
mme froce, de pinceau; ne sera-ce pas une exagration dans un autre
sens? Ce que je reprocherais plus volontiers  George Sand, ce n'est pas
sa peinture du bon paysan, qui, aprs tout, a sa ralit, pourvu qu'on
l'aide un peu  se dgager d'une enveloppe de sensations et
d'impressions vulgaires, c'est sa conception chimrique du paysan
philosophe, lettr, comme Patience, qui serait plutt un transfuge de la
socit, un rengat des villes, un Jean-Jacques Rousseau rfugi dans
les forts, et qui n'a plus rien de l'me lmentaire des champs.

Quant au paysan, lgrement idalis par George Sand, il n'est pas aussi
faux qu'on l'a dit; cet ensemble de bons sentiments et ces germes de
posie champtre peuvent se trouver en lui, dans certaines circonstances
et par d'heureuses rencontres. L'auteur n'a fait que les dgager de leur
rudesse native et les claircir par le langage. Il ne les a pas crs,
il les a exprims. Tous ses personnages de la campagne sont  la rigueur
possibles; il ne faut  chacun d'eux, pour devenir ce qu'ils sont dans
ses rcits, qu'une occasion favorable, une excitation venue du dehors,
une combinaison d'vnements qui les lve au-dessus de leur manire
ordinaire de sentir et de parler, et les rvle  eux-mmes. C'est l
l'oeuvre de l'artiste, qui n'invente pas,  proprement parler, mais qui
ajoute  la ralit humaine la conscience, par laquelle elle s'aperoit,
et la voix, par laquelle elle se rend compte d'elle-mme en se
traduisant aux autres. C'est l'oeuvre propre de George Sand dans ses
adorables paysanneries. Elle est interprte plutt que cratrice, si
l'on excepte quelques personnages faux et artificiels qui n'ont rien du
paysan que l'apparence et le nom, et qui se sont introduits, par une
sorte de fraude, dans ses bergeries.

NOTES:

[Note 6: _Mme Carlyle.--Portraits de femmes_, par Arvde Barine.]

[Note 7: _Histoire de ma vie_, t. VIII.]




CHAPITRE IV

L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT
PRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE


Quelle part Mme Sand fait-elle  l'imagination et quelle part 
l'observation? Comment se combinent en elle la puissance d'invention,
qui est si varie et si fconde, avec l'exprience de la vie relle,
dans les diffrentes situations qu'elle dcrit et les caractres qu'elle
met en jeu? On a souvent tranch la question d'un mot: Idaliste et
romanesque, Mme Sand n'observe pas.

C'est bientt dit; il serait pourtant injuste de croire que ces facults
soient toujours contraires et divises et d'en conclure qu'il y ait dans
le roman deux coles radicalement opposes, celle de George Sand et
celle de Balzac. Il n'y aurait mme pas de paradoxe  tablir que Mme
Sand observe trs finement, et que Balzac, de son ct, imagine avec une
sorte d'intrpidit. Au fond, il se pourrait bien qu'il n'y et pas
deux coles contraires en littrature, comme on se plat  le rpter,
celle de l'imagination ou l'idalisme, celle de l'observation ou le
ralisme. Je n'attache, pour ma part, qu'une mdiocre importance  ces
distinctions tranchantes de programmes et  ces prtentions absolues en
sens divers. Peut-tre mme, en ralit, n'y a-t-il pas d'coles
littraires proprement dites; il n'y aurait que des tempraments
diffrents, organiss plus spcialement pour l'observation ou
l'imagination: les uns plus sensibles  l'exactitude du dtail, les
autres donnant libre carrire  leur puissance d'invention. Une cole se
cre artificiellement lorsqu'un crivain d'un temprament donn, ayant
expriment son initiative ou son succs dans un certain sens,
s'institue, un beau jour, le matre d'un genre. Il se fait accepter, 
ce titre, par une foule d'esprits secondaires qui prennent le mot
d'ordre et se mettent  la suite, exagrant la _manire_ de l'initiateur
et dociles au succs, qui rvle souvent un got changeant de l'opinion.
C'est ainsi qu'on arrive  faire un systme tout simplement avec les
qualits et surtout avec les dfauts d'un homme.

Toutes ces querelles d'coles nous paraissent vaines. Il n'y avait pas
eu,  l'origine, de dissentiment absolu entre Mme Sand et Balzac,
qu'elle rencontra plusieurs fois dans les annes de son noviciat
littraire  Paris. Elle dclare elle-mme, avec un clectisme trs
dgag et une spirituelle tolrance, que toute manire est bonne et tout
sujet fcond pour qui sait s'en servir. Il est heureux, disait-elle,
qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une doctrine dans l'art, l'art
prirait vite, faute de hardiesse et de tentatives nouvelles. Balzac
tait une preuve vivante  l'appui de sa thorie. Elle poursuivait
l'idalisation du sentiment qui faisait le sujet de son roman, tandis
que Balzac sacrifiait cet idal  la vrit de sa peinture. Mais il se
gardait bien de faire de ce sacrifice un programme d'cole; c'tait une
simple tendance de son esprit qu'il exprimait ainsi. Plus libral que ne
le furent plus tard ses disciples, il admettait au mme titre la
tendance contraire et flicitait Mme Sand d'y rester fidle. Ainsi, ces
deux grands artistes se maintenaient justes et tolrants l'un pour
l'autre. Balzac, d'ailleurs, lui aussi, ne s'asservissait pas  un
dogme. Il essayait de tout; il cherchait et ttonnait pour son propre
compte. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'cole, s'tant forme,
attribua au chef un systme absolu qui n'avait t d'abord qu'une
prfrence de got.

 plus forte raison peut-on le dire des dynasties qui se sont succd
depuis Balzac, et dont les chefs principaux n'ont fait que rdiger dans
des programmes les qualits dominantes de leur esprit, soit Flaubert,
l'homme d'un chef-d'oeuvre unique et d'un immense labeur, soit les
frres Goncourt, deux artistes de la sensation subtile et aigu, soit
Alphonse Daudet, dont l'observation profonde et cruelle a eu de si
fortes prises sur les esprits de son temps, ou bien encore Zola, qui a
cr l'pope du roman ultra-dmocratique, le matre de l'_Assommoir_
et de _Germinal_, jusqu' l'avnement nouveau de Paul Bourget et de Guy
de Maupassant, l'un psychologue raffin et souffrant du mal de la vie,
l'autre dou d'un humour naturel et d'un style de race qui dissimulent
mal un fond effrayant de mpris pour l'homme, peut-tre mme, si l'on
pntre plus loin, une tristesse presque tragique. En ralit, peut-on
dire que chacun de ces noms reprsente une cole? Assurment non; ce
qu'il faut y voir, ce sont des diversits d'esprits  l'infini, dont
chacun s'attribue l'initiative et la souverainet d'un genre nouveau; il
y a des variations de genres d'un esprit  un autre, comme,  certains
moments, il y a des variations du got dans l'esprit public. Les modes
n'ont qu'un temps; elles se succdent les unes aux autres sans se
dtruire et mme sans se remplacer, par une sorte de rythme rgulier.
Nul ne peut dire de quel ct ira la gnration prochaine, quand on sera
fatigu des excs de l'observation brutale. Ce sera peut-tre l'occasion
de revenir  George Sand, trop dlaisse un instant par une poque
exclusivement positive, amoureuse des faits plus que des ides, prise
de mthodes exprimentales l mme o elles n'ont que faire, et dfiante
des belles chimres. Et dj paraissent chez des esprits en veil des
symptmes d'une raction vers la cratrice de tant de beaux romans.

George Sand tait porte, par son temprament d'esprit,  la conception
d'aventures plus ou moins chimriques, au conflit des passions idales
avec des vnements imaginaires; elle s'y complaisait dlicieusement.
Mais on se tromperait fort en croyant qu'elle observt mdiocrement la
vie relle et qu'elle ne s'en inspirt que rarement. Que de preuves nous
pourrions donner du contraire! Dira-t-on qu'elle n'est pas, en mme
temps qu'une merveilleuse artiste d'inventions superbes, une psychologue
pntrante dans presque toutes ses oeuvres, dans certaines parties au
moins? Au moment o elle crivait ses premiers romans,  l'aurore de sa
vie littraire, que d'observations fines et varies elle dploie dj,
quelle exprience de la vie relle, profondment sentie, se rvle, bien
que moins en dehors que chez Balzac, moins tale en surface, mais bien
dlicate et d'un ton si juste, jusqu'au moment o la chimre s'empare de
l'auteur et l'emporte avec le lecteur au ciel ou aux abmes.

Vous rappelez-vous, au hasard des premires oeuvres, l'intrieur glacial
de ce petit castel de la Brie? Comme cela est bien vu, finement observ!
Comme toutes ces attitudes diverses ont t notes dans un souvenir
exact! Comme tous ces dtails d'intrieur sont rendus! Comme on sent
peser lourdement sur chacun des acteurs le poids d'une soire d'automne
pluvieuse qui a suivi une journe plus monotone encore! Ce vieux salon,
meubl dans le got Louis XV, que le colonel Delmare arpente avec la
gravit saccade de sa mauvaise humeur, cette jeune crole, toute
fluette, toute ple, Indiana, enfonce sous le manteau de la chemine,
le coude appuy sur son genou, dans sa premire attitude de tristesse
non encore rvolte, mais prte  l'tre au premier signal de la
passion; en face d'elle, ce Ralph, fixe et ptrifi, comme s'il
craignait de dranger l'immobilit de la scne, de mme que dans tout le
roman il craindra de troubler les vnements par sa modeste
personnalit, jusqu' ce que les vnements lui imposent un rle
d'hrosme qui le trouvera prt: n'y a-t-il pas dans chacun de ces
traits comme une exprience personnelle, une impression de vie relle,
une prparation des destines qui vont s'accomplir? Combien elle est
curieuse aussi, dans une autre oeuvre, voisine de celle-ci par la date,
la psychologie d'Andr, avec cette sensibilit nave, emporte en
dedans, craintive au dehors, avec cette tendresse de coeur qui le
rendait presque repentant devant les reproches, mme injustes! Ce sont
l d'admirables tudes de caractres. L'insurmontable langueur de ce
personnage, cette inertie triste et molle, l'effroi des rcriminations,
cette avidit vague et fbrile de l'inconnu, tout cela ne fait-il pas de
lui la victime invitable du conflit qui va briser sa vie entre le
marquis de Morand, son pre, un tyran sans mauvaise humeur, un joyeux et
loyal butor, et sa matresse, Genevive, une pauvre fleuriste qui
prendra tout ce coeur dshrit et qui mourra de cet amour! Pas une page
ici, pas une ligne qui ne soit du roman exprimental, sauf la posie,
qui transfigure tout, mme l'analyse, mme l'observation. Nous
pourrions faire la mme enqute, qui nous donnerait le mme rsultat,
jusqu' _Jean de la Roche_, jusqu'au _Marquis de Villemer_, en insistant
sur ce trait que les situations donnes et les caractres indiqus sont
presque toujours pris dans la ralit la mieux observe, et que ce n'est
que dans la suite et sous la pression d'une imagination qui ne se
contient plus que les caractres s'altrent, se dforment ou
s'idalisent  l'excs.

Il y a un de ses romans surtout, dont elle dit elle-mme qu'il est un
livre tout d'analyse et de mditation, et qui m'a sembl se dtacher en
relief sur l'ensemble de son oeuvre, comme une des plus fortes tudes
qui aient jamais t faites sur une des formes maladives de l'amour, la
jalousie; je veux parler de _Lucrezia Floriani_. Il importe peu que ce
soit un chapitre de psychologie intime, o les personnages rels du
drame de sa vie peuvent se reconnatre eux-mmes sous des noms nouveaux.
Il importe moins encore que George Sand se soit faiblement dfendue
d'avoir voulu faire dans ce roman des portraits trs exacts[8]. Ce qui
importe, c'est l'exactitude de la peinture morale qu'elle nous a donne,
quel que soit l'exemplaire vivant o elle en a pris les traits. Le point
de dpart, ce fut un de ces amours rputs impossibles et qui sont
prcisment ceux qui clatent avec le plus de violence. Comment le
prince Karoll, cet homme si beau, si jeune, si chaste, si pieux, si
potique, si fervent et si recherch dans toutes ses penses, dans
toutes ses affections, dans toute sa conduite, tomba-t-il, inopinment
et sans combat, sous l'empire d'une femme use par tant de passions,
dsabuse de tant de choses, sceptique et rebelle  l'gard de celles
qu'il respectait le plus, crdule jusqu'au fanatisme  l'gard de celles
qu'il avait toujours nies, et qu'il devait nier toujours? Ce fut, en
effet, un terrible malentendu; le chtiment ne se fit pas attendre. 
peine la destine de cet invraisemblable amour s'est-elle accomplie,
l'imagination du prince Karoll s'excite sur toutes les circonstances de
la vie de Lucrezia, mme sur ce pass qu'on ne lui a pas cach; les
difficults commencent; tout s'assombrit dans cette me o le soupon
est entr; la vie entre ces deux tres n'est plus qu'un long orage.
Comment nat la jalousie, comment elle jette son poison secret dans les
rapides joies de ce bonheur, tonn d'abord de lui-mme, comment elle le
corrompt sans le dtruire, produisant les courtes folies, les angoisses
dlirantes, les fureurs qui clatent ou celles qui tuent par de longs
silences, comment les ruines morales s'accumulent sous les coups d'un
insens, jusqu'au dnouement fatal, vulgaire et poignant, voil ce que
raconte ce livre avec une logique de dductions, une sret de traits,
une profondeur d'analyse qui trahissent la vie observe de prs et
profondment sentie. La jalousie incurable du pass, voil la maladie
du prince Karoll. Les dtails et la gradation du mal sont marqus avec
une prcision presque scientifique. Il a aim cette femme, sachant tout,
et, malgr tout, il l'a aime quand elle n'tait plus ni trs jeune ni
trs belle, en dpit d'un caractre qui tait prcisment l'oppos du
sien, et n'ayant pu prendre jamais son parti de ces moeurs imprudentes,
de ces dvouements effrns, de cette faiblesse d'un coeur jointe 
cette hardiesse d'un esprit qui semblaient une violente protestation
contre tous les principes et les sentiments sur lesquels il a vcu
jusque-l. Il n'a jamais pu pardonner  cette femme d'tre si diffrente
de lui-mme. Il la poursuivra de sa folie croissante et devenue  la fin
presque furieuse jusqu'au jour o Lucrezia tombe, sans avoir, une seule
heure, inspir de confiance  son trange amant, sans avoir conquis son
estime, sans avoir cess d'tre aime de lui comme une matresse, jamais
comme une amie.--Que ceux qui refusent  George Sand la facult
d'analyse relisent ce roman et qu'ils disent s'il n'y a pas l une
admirable et profonde tude de passion, si chaque page n'est pas crite
avec une observation ou un souvenir?

Ce qui a donn le change sur l'absence prtendue de la facult
d'observation chez George Sand, c'est qu'il arrive un moment, mme dans
ses plus belles fictions, o le romanesque s'introduit  forte dose dans
le roman, l'absorbe tout entier et efface tout le reste. Le romanesque,
c'est l'exaltation dans la chimre: il marque l'ge d'une gnration et
la date d'un livre; il se reconnat  la manire d'aimer (surtout  la
faon de dire que l'on aime),  la manire de concevoir et d'imaginer
les vnements,  la manire plus ou moins agite et surexcite
d'crire. Un matre de la critique, M. Brunetire, a marqu fortement
ces traits: ... Cette faon forcene d'aimer fut celle de toute la
gnration romantique. Tout le monde n'aime pas de la mme manire, et
chacun a la sienne; mais les romantiques ont aim comme personne avant
eux n'avait fait, ni depuis.... Certes, _Indiana_, _Valentine_, _Llia_
mme et _Jacques_ sont de curieuses tudes de l'amour romantique. George
Sand, selon son instinct, n'a pris, dans la ralit, qu'un point de
dpart ou d'appui, qu'elle quitte aussitt pour revenir au rve
intrieur de son imagination.... Il y a dans ces romans une partie
romanesque et sentimentale qui a trangement vieilli[9].

Prenons, ds les dbuts, deux des oeuvres les plus clbres, _Valentine_
et _Mauprat_, et voyons comment ce jugement se vrifie, et aussi comment
le pronostic se ralise. Dans chacune d'elles il y a une matire riche,
neuve, varie, d'invention naturelle, et aussi semblable au vrai qu'il
est possible, mle bientt  des exagrations de caractres ou de
dtails qui tonnent ou rvoltent l'imagination la plus docile et la
plus crdule. Que la ravissante Edme aime son cousin Bernard, qu'elle
l'ait aim ds sa rencontre avec lui dans la socit pouvantable des
Mauprat, qu'elle ait tacitement choisi ce rustre, ce sauvage qui sait 
peine signer son nom, qu'elle ait pris  tche de le civiliser pour le
rendre digne d'elle, qu'elle ait russi enfin,  force de dvouement
actif et silencieux,  en faire un vaillant homme, un honnte homme, en
l'levant jusqu'au niveau de son coeur, tout cela, c'est le roman mme,
et quel beau, quel noble roman!

Mais  travers ce courant divers ou mlang de deux existences, spares
 l'origine par des abmes et que le plus sincre amour a rapproches
dans la vie, l'lment invraisemblable se glisse, grandit, intercepte
l'intrt, contrarie  chaque instant les belles et saines motions du
roman, les empche de germer  l'aise. C'est la perptuelle apparition
du pre Patience  tous les carrefours du pays et  chaque page du
roman; c'est l'invitable intervention de cet homme qui a tout appris
dans la vie des champs, qui sait tout du prsent et de l'avenir, de ce
grand justicier, de ce magistrat improvis qui impose silence aux
puissances de la province, de ce paysan qui joue,  chaque occasion, le
rle de Mirabeau, conduisant par sa parole les vnements, nouant et
dnouant l'action? N'est-ce pas le faux et l'invraisemblable en
personne? Qui nous dlivrera de ce type artificiel, de son bavardage et
de son infaillibilit? C'est vraiment trop demander  notre bonne
volont que de nous faire accepter ce prolixe collaborateur, clair des
feux de la rvolution prochaine, travaillant, au nom du contrat social,
 la justification de Bernard, qui n'est pas coupable, et au dnouement
du roman, qui se dnouerait fort bien sans lui. lment romanesque, et
d'autant plus blmable ici qu'il est inutile. Ce bonhomme Patience m'a
bien l'air de jouer _la Mouche du coche_, et le mutisme actif de
Marcasse fait dix fois plus de besogne, sans en avoir l'air, bien qu'il
ait, lui aussi, une bonne part de romanesque.

_Valentine_ est,  ct de _Mauprat_, un des plus charmants et des plus
tragiques rcits d'amour. Car, que demander  Mme Sand? Au fond, elle ne
sait que l'amour. Elle a prodigu, ici encore, les plus merveilleuses
peintures de ce sentiment, elle l'a encadr dans le thtre de ses
longues et continuelles rveries, dans ces paysages du Berry qu'elle a
tant aims. Elle a trahi, par la grce d'un incomparable pinceau,
l'_incognito_ de cette contre modeste, de cette Valle-Noire, dont elle
dit: C'tait moi-mme, c'tait le cadre, c'tait le vtement de ma
propre existence. Et tout cela elle l'a livr au public, comme attire
par un charme secret et le rpandant  son tour. De l est sortie cette
analyse de passion qu'on n'oublie plus et qui fait de chaque lecteur un
complice de Bndict. On le suit, on le voit arrt, contemplant
Valentine, sur le bord de l'Indre, tandis qu'assis sur un frne mal
quarri, il s'enivre de son image, tantt rflchie dans l'onde
immobile, tantt trouble par un frisson de l'eau. Il ne pense pas, dans
ce moment-l, il jouit, il est heureux; il boit par les yeux le poison
fatal dont il mourra. Les vnements se dveloppent; mais dj peu 
peu quelques-uns des caractres d'abord indiqus changent et se
dforment. Bndict est le paysan sublime et passionn. M. de Lansac, le
fianc de Valentine, d'abord un trs galant homme, devient le type
lgrement charg d'abord, puis dmesurment avili de l'homme du monde
sans passion gnreuse, sans jeunesse morale, us et fltri au dedans,
d'ailleurs cupide et dbauch, tout ce qu'il faut pour rendre la lutte
difficile  Valentine, facile  Bndict. Mme de Raimbault, une femme du
monde, qui a simplement des prjugs, passe tout  coup  l'tat d'une
vieille coquette, coureuse de bals de sous-prfecture, qui se
dsintresse de sa fille  un point invraisemblable, ainsi que plus tard
M. de Lansac de sa femme, sans doute pour laisser les incidents les plus
graves se dvelopper  leur aise, sans la gne de la vie de famille, o
la plus simple surveillance entraverait les libres allures du roman.
Ainsi s'explique ce va-et-vient des personnages les plus compromettants
et les plus faciles  compromettre, qui entrent dans le parc et le
chteau, ou bien en sortent, comme il leur plat, le jour et mme la
nuit. Bndict en profite  souhait, d'abord pour essayer de tuer 
l'afft, dans la soire mme du mariage, l'poux, M. de Lansac, sous le
prtexte tonnant de punir une mre sans entrailles qui condamnait
froidement sa fille  _un opprobre lgal_, au dernier des opprobres
qu'on puisse infliger  la femme, au viol, puis, pour s'introduire au
chteau furtivement, et prendre la place de M. de Lansac absent dans la
chambre nuptiale. Et de l une des plus incroyables folies qui puissent
traverser une imagination exalte, cette scne capitale de la nuit de
noces entre Valentine malade, aline d'elle-mme, tombe par dsespoir
dans une sorte de somnambulisme, et Bndict, qui passe prs d'elle les
heures troublantes de la nuit, s'exaltant de la prsence aime, livr 
toutes les furies de la passion, qu'heureusement une srie de hasards
transforme en un inoffensif et dlirant monologue. Tout cela est bien
trange. Il ne faut pas oublier, dit Mme Sand ingnument, que Bndict
tait un naturel d'excs et d'exception. Il le prouvera jusqu' la fin,
 travers des incidents sans nombre, des surprises et des rendez-vous
manqus, jusqu' un meurtre absurde, jusqu'au coup de fourche qui
atteint le hros par suite d'un ridicule malentendu. Toute cette seconde
partie du roman est une srie de drames vulgaires et forcens o
l'invraisemblable tue l'intrt. Le charme s'est vanoui. Mais qu'il
tait grand, irrsistible dans la premire partie du livre!

George Sand avait elle-mme conscience de cette impulsion trange qui la
portait  un romanesque exagr: Je dclare aimer beaucoup, disait-elle
dans le prface de _Lucrezia Floriani_, les vnements romanesques,
l'imprvu, l'intrigue, l'_action_ dans le roman.... J'ai fait tous mes
efforts, cependant, pour retenir la littrature de mon temps dans un
chemin praticable entre le lac paisible et le torrent.... Mon instinct
m'et pousse vers les abmes, je le sens encore  l'intrt et 
l'avidit irrflchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent
le drame; mais quand je me retrouve avec ma pense apaise, je fais
comme le lecteur, je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me
demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a mue et emporte.
Je m'aperois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises
raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a pousss devant
lui, au mpris des obstacles de la raison ou de la vrit morale, et de
l le mouvement rtrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le
lac uni et monotone de l'analyse.

On pourrait faire un travail de ce genre sur la plupart des romans de
George Sand et fixer les proportions variables de ces deux lments
qu'elle emploie, le chimrique pouss  outrance et le rel finement
observ. C'est l que se rvlerait le grand dfaut de cette belle
imagination cratrice. Elle ne sait pas composer une oeuvre; elle ne
sait y conserver ni l'unit du sujet, qui change souvent, ni l'unit de
ton dans les caractres qui s'altrent sans cesse. Elle n'en a d'avance
arrt ni le but ni les proportions. Quand par hasard il lui arrive de
conserver l'unit de l'oeuvre, c'est  son insu et comme par un coup de
la grce. Elle concevait des personnages dans une situation donne, qui
tait presque toujours un tat de passion, elle s'prenait d'eux, elle
s'y intressait ardemment et pour son propre compte, tandis qu'elle les
racontait et les peignait avec la flamme intrieure; elle s'abandonnait
 une sorte de hasard d'inspiration qui amenait les grandes luttes, mais
qu'elle gouvernait bien peu, disait-elle, au point d'ignorer d'avance
comment ces batailles de la vie se termineraient et comment le roman se
dnouerait. C'tait vritablement le triomphe de ce qu'on a nomm plus
tard l'_inconscient_ dans le talent ou dans le gnie. Je ne puis, en
effet, mieux exprimer ce singulier phnomne dont elle donnait le
spectacle tonnant dans sa mthode de travail, qu'en disant que c'tait
un phnomne d'inconscience superbe, mais bien peu sre dans le
rsultat. Rien de calcul, en apparence, rien de prmdit; pas mme les
grandes lignes arrtes; tout procdait dans son art comme dans la vie.
Quand une rencontre dramatique a lieu, quand une grande aventure
commence, qui peut dire, dans le train de l'existence, ce qui devra
arriver le lendemain? Il en tait de mme dans le domaine de son
imagination. Elle ne savait pas la veille ce qui arriverait de ses hros
ou  ses hros. Elle les livrait  la fatalit de son art, comme la vie
les livre  la fatalit des vnements. De l ce contraste saillant dans
ses oeuvres: l'entrain, la fougue, les merveilleux prludes, le
commencement enchanteur de presque toutes ses fictions, des plus belles.
Puis,  un certain moment, il se produit une sorte de fatigue: la
richesse des dveloppements devient de la prolixit, le rcit se trane
en mandres inutiles; le style aussi se lasse et se nglige. Et
cependant il faut bien finir. On finit, mais c'est une fin de raison,
non d'inspiration. La composition languit, tout simplement parce qu'il
n'y a pas eu de plan prpar, et que la composition n'est pas porte
jusqu'au bout par l'ardeur de la pense ou de la passion. Les
dnouements n'galent jamais les prludes de l'oeuvre. On la voyait
vivement proccupe d'une ide de roman, possde par son sujet,  tel
point que tous ceux qu'elle avait traits auparavant semblaient ne plus
exister pour elle, et, quelque temps aprs, elle avait hte de dire
adieu  ses personnages les plus chers d'un jour. Elle avait us et
comme consum par le feu de son imagination les plus beaux enfants de
son rve; elle les replongeait dans le pass, en un tour de main, je
pourrais dire dans le nant. N'tait-ce pas un nant relatif que cet
oubli qui succdait si vite en elle  la prsence relle de tous ces
personnages, dont le nom mme sortait parfois de sa mmoire? La
fournaise ardente s'tait refroidie; pour se rallumer, elle attendait
d'autres types, d'autres moules d'o allait sortir un monde nouveau.

Quand le chimrique s'introduit ainsi dans ses oeuvres, forant les
vnements et les caractres, c'est une preuve que chez elle
l'inspiration s'puise, que la fatigue se trahit et que l'auteur ressent
une certaine hte d'en finir avec le sujet dont elle a dj exprim la
substance et la fleur. Mais il faut bien se garder de confondre ce
romanesque mdiocre, qui exprime une lassitude dans son talent, avec un
autre genre de romanesque, qui produit chez elle des oeuvres exquises et
qui est un jeu enchant de son imagination. Pour bien marquer cette
nuance, deux noms suffisent; nous pourrions en citer dix: _Teverino_ et
_le Secrtaire intime_. Ce sont l des rcits conus dans une heure de
fcondit heureuse et qui semblent avoir t achevs sous la mme
inspiration frache et sans dfaillance, de la premire  la dernire
page, sans un intervalle de repos ni de fatigue. Songes d'une nuit
d't, rveries d'une journe de printemps, on ne sait de quel nom
dsigner ces fictions magiques, qui vous tiennent comme suspendus dans
un monde lgrement idal, o tout succde au voeu de l'auteur avec une
complaisance des vnements et une docilit des personnages qu'on ne
trouve pas toujours en ce monde. _Le Secrtaire intime_ est une
fantaisie qui lui est venue aprs avoir relu les _Contes fantastiques_
d'Hoffmann; il a gard quelque chose de son origine. Tout est
invraisemblable dans cette principaut btie entre ciel et terre, aux
ordres de cette souveraine nigmatique et ravissante, Quintilia
Cavalcanti, tour  tour folle du luxe et du plaisir, et adonne au plus
srieux labeur de la pense, souponne des plus noirs crimes d'amour,
une Marguerite de Bourgogne qui se montre dans un cadre enchant, puis
tout  coup rvle  travers les aventures les plus contraires comme
une pouse admirable, vertueuse et fidle  un poux qu'elle adore dans
l'_incognito_ de son exil errant. L'amour lgitime avec des airs
d'aventurier! Quel rve enfin ralis par Mme Sand! C'est la seule
manire,  ce qu'il parat, de faire supporter le mariage. Et que
d'preuves pour le jeune comte de Saint-Julien, jet en plein mystre
par un hasard de voyage, admis sur le grand chemin dans le carrosse de
la princesse, au grand dplaisir de la lectrice et de l'abb,  la
stupfaction de la petite cour fabuleuse et agite o il dbarque comme
un vnement, puis montant en grade et en faveur avec une rapidit qui
lui donne le vertige, et dans ce vertige fatal concevant un impossible
amour qui le mne au bord des plus grands prils. Le dnouement arrive.
L'heureux poux, le mystrieux Marx, sauve Julien de ses imprudences.
Notre hros sort de cette ferie, tour  tour ravi, pouvant, humili,
meurtri. La gurison ne viendra que plus tard, aprs la maladie de
rigueur, qui suit les grandes dfaillances, et le retour dans sa
famille, o il rapportera une imagination plus calme, une me plus
indulgente et le souvenir, le rve plutt des aventures dont il a eu
pendant une anne le spectacle blouissant et tragique devant les yeux.
Il n'y a pas de bon sens dans cette fable. Mais quelle jolie suite aux
_Contes_ d'Hoffmann! C'est ainsi qu'un grand artiste imite et s'inspire.

C'est de la mme source de romanesque heureux qu'est sorti _Teverino_.
Il arrive ainsi bien souvent  George Sand, lasse de la vie plate et
vulgaire, de vouloir s'en chapper  tout prix, et de se raconter 
elle-mme de merveilleuses histoires, comme celles qui prenaient tant de
place autrefois dans sa vie d'enfant et qui finissaient par lui faire
une existence rve presque aussi importante, dix fois plus prcieuse
et plus chre que l'autre. C'est dans un de ces jours o, comme
Scheherazade dans _les Mille et une Nuits_, mais pour satisfaire  son
caprice d'imagination et non pas  celui d'un sultan froce, elle
s'amusait elle-mme et s'enchantait de ces rcits, qu'elle conut l'ide
de cette journe unique, et qu'une fois conue comme  travers un songe,
elle la jeta sur le papier, dans sa vivacit et sa fracheur intactes, 
peine entames par le travail presque insensible de la composition.

Certes il y a bien de quoi crier  l'invraisemblance quand on voit
s'organiser, au hasard des vnements, cette jolie caravane de voyage,
dans la villa de Sabina, au lever du soleil. Lonce conjure Sabina de se
laisser emmener o il voudra, sans rien lui dsigner d'avance,  travers
les paysages les plus varis, aussi loin qu'on pourra aller dans une
seule journe. Il a touch la corde magique, l'inconnu; la fantaisie
enlve les dernires rsistances; Lonce va devenir l'arbitre de cette
journe. On part  deux, avec la ngresse de Sabina et le jockey sur le
sige. Et bientt les rencontres commencent: on enlve un bon cur qui
marchait gravement sur la route, son brviaire  la main; un peu plus
loin, une ravissante petite paysanne errante, qui a pour spcialit
d'apprivoiser les oiseaux et qu'on annexe  la caravane; plus loin
enfin,  travers mille aventures, le hros du roman, le plus singulier
et le plus merveilleux des hros, un voyageur que Lonce rencontre se
baignant dans un lac, bien diffrent dans sa noble nudit de ce qu'il
paraissait tre, un instant auparavant, sous ses haillons sordides.
Lonce fait de lui un homme comme il faut en lui jetant des habits
convenables. Touchant apologue qui nous fait voir qu'il n'y a bien
souvent qu'une question de vtements entre les hommes, surtout dans les
romans de Mme Sand! C'est une ide chre  l'auteur, et qu'elle
reprendra souvent, jamais avec autant de bonheur et de grce. Teverino
s'est rvl  Lonce avec sa distinction naturelle; c'est le plus beau
des mortels et le plus loquent des artistes. Ds lors il va prendre sa
place, qui sera la premire, dans cette journe romantique; il marque en
tout genre une supriorit de virtuose, de philosophe, d'ami dvou
(bien qu'improvis), d'amant chevaleresque, si bien qu'il remplit toute
la fin de la journe, toute la soire qui la termine et la matine qui
la recommence, des propos les plus fins, les plus brillants, les plus
potiques, des actes les plus audacieux, des engagements de coeur les
plus hardis, arrts  temps avec une discrtion que n'aurait pas un
homme du monde. Il blouit de sa voix d'artiste toute une petite ville
italienne o l'on s'est arrt pour le soir, il tonne de plus en plus
Lonce, il l'irrite mme et le domine par la noblesse de sa conduite, il
se fait un instant presque aimer de l'lgante et hautaine Sabina; et ce
n'est que par gnrosit qu'aprs l'avoir trouble, comme pour faire
l'preuve de sa puissance, il dtache de lui ce coeur fragile, un
instant surpris, le rend  Lonce, et disparat.--Ce souverain
improvis de quelques heures, pendant cette journe unique, est l'enfant
gt de George Sand. C'est bien l'artiste aventurier qu'elle a toujours
aim, un de ces bohmes de gnie, dguenills mais dlicats, nobles et
superbes, qui doivent leurs riches facults  la nature, et qui les ont
conserves avec soin, grce  une indpendance,  une paresse,  un
dsintressement qui les rend pauvres, mais les garde purs. Elle l'a vu
agir devant ses yeux, cette fois; elle l'a vu marcher, ce hros
longtemps imagin, elle l'a vu dominer le petit monde o elle l'a
introduit. Elle en a t heureuse, comme du succs d'un fils chri de
son imagination. On peut sourire de ce facile bonheur qu'elle s'est
donn  elle-mme. Mais les traits de la vie relle se mlent si bien
ici  la fable, il y a de si charmants pisodes dans cette journe
dispose par la plus aimable et la plus ingnieuse des providences, il y
a des conversations si lgantes et si dlicates, qu'il faut bien en
passer par la fantaisie de l'auteur, et vraiment on aurait mauvaise
grce  rsister au charme qui vous pntre et vous entrane.

Le roman, ainsi conu, est tout simplement de la posie. Soit. Est-ce
donc l quelque chose de si malheureux, et George Sand perdra-t-elle
quelque chose  une accusation de ce genre? Il faut bien que le roman se
rapproche de la posie ou de la science. Le roman scientifique est en
grand honneur de nos jours: la science des moeurs, des institutions, des
classes sociales, des caractres et des tempraments, des influences
physiologiques et mdicales qui dterminent l'individualit de chacun,
des hrdits que l'on subit  travers les ges, voil la matire
indfinie et toujours varie du roman exprimental. Mais faut-il
sacrifier  ce genre unique tous les autres genres et en particulier
celui qui considre le roman comme une oeuvre  la fois d'analyse et de
posie, comme George Sand le dfinissait d'instinct? Prenons garde, le
roman selon George Sand, c'est le vrai roman national; si nous en
croyons les interprtes des origines de notre littrature[10], il est n
des anciennes chansons de geste; il est de la mme famille que la
posie; et qui pourra d'ailleurs dmontrer qu'on a tort de le comprendre
ainsi?

On notera, avec un soin pdantesque, les invraisemblances qui abondent
dans les fictions de George Sand. Mais ne serait-il pas ais de noter,
en regard de l'invraisemblance des vnements que l'on peut signaler
chez elle, le dfaut de logique des caractres chez les naturalistes le
plus en vogue, l'incohrence des sentiments, la bizarrerie maladive de
la conduite, sous prtexte de maladies ou d'hrdit? Et nous en
viendrions  nous demander de quel ct il y a le plus
d'invraisemblable. C'est une querelle qui durera longtemps et o nous
n'avons pas l'intention d'entrer. Il serait pourtant curieux de savoir
si les prtendus observateurs de la ralit ne font pas autant de
concessions que les autres romanciers  une certaine convention aussi
artificielle, aussi arbitraire, aussi fausse que celle dont ils font un
si terrible grief  l'cole qu'ils veulent dtruire, comme si l'on
dtruisait des tempraments et des gots!

 cette manire de comprendre le roman, correspond le style, qui
mriterait une tude  part chez George Sand et dont nous n'indiquerons
que quelques traits, bien reconnaissables  travers la varit infinie
des sujets qu'elle a traits et dans la longue suite de cette vie
remplie pendant quarante-six ans des plus fconds travaux.

Certes on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas fait, pendant un aussi long
intervalle de temps, son ducation d'crivain, et qu'elle n'ait pas
modifi son instrument d'expression et ses ressources. Cependant, ds le
dbut, sa langue tait forme, dj ample et souple, pleine de mouvement
et de feu. Le long travail d'une vie littraire ne fit que la
dvelopper, il ne la cra pas; elle lui tait venue comme d'instinct,
aussitt que, dans sa retraite de Nohant, elle jeta sur quelques
feuilles parses ses tristesses, ses larmes, ses rvoltes, toute la
matire de son rve intrieur. Les mots lui obissaient dj sans
rsistance, les images suivaient d'elles-mmes et s'entrelaaient sans
effort avec une justesse que rencontrent seuls, du premier coup, les
crivains de race. crire est, pour certaines personnes, aussi naturel
que respirer. George Sand crivait en prose comme Lamartine en vers;
c'tait pour tous les deux une sorte de fonction de la vie; ils la
remplissaient sans l'avoir tudie; ni l'un ni l'autre n'aurait pu en
rendre compte  eux-mmes ni aux autres. Ni l'un ni l'autre ne furent
des artistes de travail et de volont; ils furent des artistes de
nature; ils taient ns grands crivains, ils l'taient ds la premire
page.

Cette facilit, qui est un don, est un pige. George Sand n'a pu
chapper  ce pril d'un abandon trop peu surveill au courant qui
l'entrane. Elle a une complaisance excessive  dvelopper ses ides;
elle s'endort parfois, elle s'oublie dans une sorte de prolixit qui la
trompe elle-mme; elle a ses ngligences. On a aussi not trop souvent
une certaine tendance  l'emphase, pour que ce grief n'ait pas quelque
motif. Dans les conversations, ou plutt dans les discours dialogus de
_Llia_ ou de _Spiridion_, de _Consuelo_ ou de _la Comtesse de
Rudolstadt_, il est certain que ce beau style devient la proie d'un
lyrisme philosophique assez nuageux, qu'il s'y dissout en vapeurs
fuyantes ou s'y assombrit jusqu' une sorte d'obscurit volontaire. Les
tnbres ne vont pas  ce temprament sain et naturel de l'crivain. Il
les secoue avec bonheur et se retrouve tout entier, quand la crise
philosophique est termine, soit dans les descriptions de paysages, qui,
dans _Llia_, sont d'un art merveilleux, soit dans les peintures de
caractres, ds que l'crivain sort de ces rgions d'une demi-ralit 
peine consistante, quand il touche terre, quand il se prend  la vie ou
qu'il s'gaye d'une de ces situations qu'il a inventes (comme les
diverses rencontres de voyageurs dans _Teverino_). Il y a l des parties
de dialogues trs vives, spirituelles, d'autres trs lgantes, des
remarques et des conversations pleines d'un esprit de belle tournure et
de bonne compagnie, mme quand les personnages sont quivoques. On n'a
peut-tre pas assez remarqu cette qualit de l'esprit dans le style de
George Sand: Les romantiques, a-t-on dit, n'ont pas connu la bonne
plaisanterie: ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Vigny, ni Hugo, ni
Balzac, ni George Sand. Cela n'est pas tout  fait juste pour Mme Sand.
Elle n'avait pas d'esprit dans la conversation, elle ne savait pas
plaisanter en causant. Mais tout changeait quand elle avait la plume 
la main. Elle suivait alors, d'un trait rapide, les conversations
qu'elle entendait au dedans d'elle-mme; elle s'y absorbait, et, dans
ces improvisations qu'elle recueillait de ses interlocuteurs
imaginaires, le naturel, la grce, la verve, la finesse ingnieuse
abondaient; la force de la situation se dessinait si vivement en elle,
qu'elle semblait n'tre qu'un cho; mais la voix intrieure qui lui
dictait ces vives et fines reparties tait bien  elle; c'tait
_elle-mme_ et _une autre_, trs diffrente de ce qu'elle tait dans la
vie relle.

Ce n'est, nous dit-on encore, ni par un clat extraordinaire ni par la
perfection plastique que son style se recommande, mais par des qualits
qui semblent encore tenir de la bont et en tre parentes. Car il est
ample, ais, gnreux, et nul mot ne semble mieux fait pour le
caractriser que ce mot des anciens: _Lactea ubertas_, une abondance de
lait, un ruissellement copieux et bienfaisant de mamelle nourricire,
et l'image entrane une hardie et charmante apostrophe  la _douce Io
du roman contemporain_[11]. Rien de plus aimable, assurment. C'est
l'hommage d'un crivain qui, parmi les jeunes, est un de ceux qui l'ont
le plus et le mieux aime. Un mot pourtant nous inquite. On reproche 
ce style si expressif et si color de n'tre pas suffisamment
_plastique_. Que veut-on dire par l? Sans doute qu'il n'est pas assez
fortement model sur les formes relles, qu'il n'en dessine pas assez
rigoureusement les contours, comme celui de Victor Hugo, de Thophile
Gautier ou de Flaubert, qu'il ne s'tudie pas  les mettre en relief?
Est-ce un tort? S'il n'est pas plastique, c'est--dire sculptural, ce
style est pourtant trs pittoresque, et, quand il s'agit de dcrire, il
ressemble  une belle peinture. N'est-ce pas une compensation? Ce style
est d'une transparence merveilleuse, au fond de laquelle on voit la
ralit telle que l'a vue le peintre, plus la pense mme du peintre qui
l'a interprte. Soit dans les descriptions, soit dans les analyses,
soit dans la suite des vnements, il suit l'ide d'un mouvement
continu, il l'exprime et le manifeste avec une aisance et une fluidit
qui n'empchent pas la force.

J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on
appelle la Source bleue,  cause de sa couleur, qui reflte le paysage
environnant, un coin du ciel mnag au-dessus d'elle et peut-tre aussi
la nature de la pierre o elle a creus sa coupe d'azur. Elle est calme,
profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette
source sans s'prendre d'elle et adorer la Naade qui la consacre; on la
suit dans sa fuite  travers les prs voisins; elle s'excite par la
pente  laquelle elle obit; elle murmure avec fracas en descendant
rapidement  travers son lit de cailloux; elle s'irrite et frmit, au
bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le
chemin; elle dtourne de cette barrire sa colre et son cours, grondant
encore, largissant  chaque pas son onde grossie des torrents voisins
qu'elle reoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des
trsors amasss de ces eaux trangres, elle passe par-dessus ses rives,
elle s'puise par ce dbordement, elle va perdre une partie de ses flots
inutiles autour d'lots de sables dnuds; puis enfin, se recueillant
par un dernier effort, elle se ramne en soi, elle s'offre apaise  la
contemplation des hommes, aprs avoir port dans son cristal tant de
paysages mobiles, tant de scnes varies des villes et des champs. C'est
l'image du style de George Sand, toujours fidle au mouvement intrieur
de sa pense, qu'il reprsente et dessine dans ses lans, dans ses
agitations, comme dans ses soudains apaisements.

On a beau jeu pour nous dire qu'aprs quarante ou cinquante annes, ce
style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties
de l'oeuvre. Il y a,  la vrit, tout un attirail d'ides extrieures,
de sentiments factices, de langage, propre  chaque gnration et qui
nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette
dfrachie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la dcadence
invitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix
passager qu'il a fait,  sa date, de certaines manires d'tre ou de
paratre, cette loi n'a pas pargn, chez Mme Sand, toute la partie
sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou
l'invention des situations, l'invraisemblance exagre des vnements,
l'emportement des thses, la dclamation surabondante, l'excs d'un
style trop lyrique, dont l'auteur lui-mme souriait par moments; voil
les parties caduques et condamnes qui ont sombr pour toujours et qui,
pour tout autre crivain, auraient entran le reste de l'oeuvre dans un
pareil et irrparable naufrage.

Mais ici quel dsastre c'et t que la perte de tant d'oeuvres en
partie suprieures et de rcits que le rayon de l'art a touchs! Que de
choses resteront et renatront si un injuste oubli s'est un instant
mpris sur elles! Tout ce qui est grce aise, cration lgante,
rverie enchante, sincrit de la passion, fantaisie merveilleuse,
charme du style, tout cela ne mrite-t-il pas de vivre? Le temps fera de
plus en plus srement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et aprs ce
travail d'limination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur
chaque grande renomme, il proclamera avec un immortel honneur cette
puissance d'invention, qui n'exclut pas la facult d'analyse, mais qui
lui cre un cadre merveilleux; il proclamera que, grce  cette richesse
inpuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est
reste un pote qui a peu d'gaux, un des plus grands potes de sa race
et de son temps.

Nous sommes maintenant  mme,  ce qu'il semble, de rpondre  la
question que nous posions  la premire ligne de cette tude. Oui, on
reviendra  Mme Sand, aprs quelques annes de ngligence et quelques
liminations ncessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les
gnrations nouvelles par l'clat de cette posie que nous avons essay
de dfinir. Quand elle ne servirait qu' nous consoler, par
quelques-unes de ses oeuvres, de l'excs et du dbordement du
naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'crire, mme pour
nous, mme pour ce qui s'appelle la postrit. Elle aura sa place
marque dans la renaissance infaillible du roman, du thtre et de la
posie idalistes qui conserveront longtemps une clientle considrable
dans l'humanit de demain et d'aprs-demain, quoi qu'on fasse pour
comprimer cet lan de l'esprit.

Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amen le roman  prendre une si
grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige  croire que
cette place sera ternellement occupe par le roman naturaliste. Comme
nous l'avons dj dit, il y aura partage entre les deux thories
opposes ou peut-tre oscillation priodique de l'esprit public entre
l'une et l'autre. Ce qui a fait la royaut littraire du roman, c'est en
grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les gnrations des
autres sicles, moins excites et plus croyantes, n'ont pas connue au
mme degr que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du
coeur, qui est un trait irrcusable des hommes de notre temps. Autrefois
on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail
quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au
XVIIIe sicle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe sicle, la
curiosit violemment excite par la Rforme et la Renaissance, comme au
XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmene par le travail des affaires,
est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste dsert
des ides qui reprsente le monde intellectuel ou moral pour la majorit
des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient
autrefois les livres de controverse dans les sicles anciens ou les
grandes questions de critique et de rnovation sociale au dernier
sicle. Le dveloppement exagr de la vie positive a cr du mme coup
l'irrsistible besoin d'y chapper. Rien, non rien, mme le dsir de
faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune  de rapides
plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau
jeter en pture  l'homme de ce temps les amusements ou les
divertissements violents, on parvient bien  le distraire un instant, 
le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activit au
dehors, on l'y excite, on l'y puise. Et au mme instant o on le croit
le plus oublieux de son _moi_ intrieur, il chappe  ces prises du
dehors; il fait de soudaines rentres en lui; il y revient, tout fatigu
du train de vie qu'il menait hier, qu'il mnera demain. Mais aussi,
presque aussitt, dshabitu depuis longtemps de penser, il s'effraye de
cette solitude inanime, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oubli
de remplir et d'orner de penses solides ce fond intrieur de l'me
qu'il n'habite qu' de rares intervalles. L'idal philosophique ou
religieux ne visite plus gure cette me voue aux divinits vulgaires
et faciles. Les lettres svres rebutent depuis longtemps ces esprits
rests arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui
restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le
thtre et le roman, qui ne diffre du thtre que par le dveloppement
de l'action concentre sur la scne intrieure. D'ailleurs, le roman est
toujours l, toujours  sa porte et sous sa main; il se prte 
remplir certaines heures o l'homme, en tte--tte avec lui-mme, ne
sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mne grand bruit, il la
laisse, il la reprend  sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de
lui-mme  ces intervalles inoccups de la vie moderne; il remplit les
repos de l'action ou des affaires, o l'homme, mme le plus ordinaire,
sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquitude
qui ressemble  un besoin de penser.

Mais l'influence du roman ne s'arrte pas l; il n'est pas uniquement
l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits
vides ou mdiocrement cultivs. Les intelligences les plus hautes
elles-mmes n'y chappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est
cre pour l'esprit. Je demandais  un philosophe distingu de ce temps
quel tait, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue
des Deux Mondes_. Il me rpondit avec ingnuit que c'tait toujours par
le roman qu'il commenait sa lecture. Le plus grave esprit de notre ge,
celui qu'on se figurait, surtout dans les dernires annes de sa vie,
comme naturellement absorb dans les plus hautes mditations
philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait
dans la premire partie de la journe, qu'il faisait une promenade selon
le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait  quatre heures
pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des
jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, impos comme
l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour
beaucoup, il est devenu la littrature unique.

C'est ici que se place naturellement un voeu, une esprance, si l'on
aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des
matres injustement oublis. Si l'on rve pour le roman d'tre autre
chose que la distraction abaisse d'une intelligence en dtresse,
l'lment d'une curiosit vulgaire, s'il doit, comme les autres formes
de l'art, racheter sa souverainet par une fin leve, la justifier,
avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas  la condition qu'il mt un
peu d'idal dans cette pauvre vie, si agite en apparence, si surexcite
au dehors, bruyante  la surface, au dedans si terne et si morne? Ne
serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet idal de la vie
factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec
tant de soin de la vie relle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un,
de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour 
tour ternes et violentes, de scnes triviales, de scandales odieux ou
mesquins, sous prtexte d'tudes de moeurs, la reprsentation des
ralits qui obsdent notre vie de chaque jour, qui occupent et
poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi
compris soit la ngation mme de sa fin lgitime, qui est de relever
l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des misres, des
trivialits et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour
quelques heures, l'illusion d'un monde o il puisse changer au moins le
cours de ses ides et le train de ses soucis vulgaires, o les
sentiments aient plus de force, les caractres plus d'unit, les
passions plus de noblesse, l'amour plus d'lvation et de dure, le
soleil plus d'clat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps
acclimat dans notre langue, et le roman russe, qui a fait rcemment une
entre si superbe et triomphante dans notre littrature, sont beaucoup
moins loigns de cette conception qu'on ne le croirait.  un fond de
ralisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit
moderne, ces deux formes les plus rcentes du roman, soit dans George
Eliot, soit dans le comte Tolsto, joignent tout un ensemble
d'aspirations svres et de poursuites leves qui les rapprochent
singulirement, par certains points, de l'idal que nous venons de
dcrire.

C'tait aussi l, nous l'avons vu, l'ide que George Sand s'tait faite
du roman, au dbut de sa vie littraire[12]. Transformer la ralit des
caractres et des passions en l'levant au-dessus des vulgarits et des
laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des vnements,
qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la
plus complte et la plus saisissante du rve de la vie, verser quelques
rayons d'idal dans notre triste et ple existence? N'est-ce pas l de
l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George
Sand, et nous n'y pouvons jamais tre assez contents de nous ni des
autres pour ne pas dsirer de rver tout veills.--Personne, plus et
mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a sem sur nous les
enchantements de ce rve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire 
cette soif de fiction,  moins que notre monde ne se transforme en une
sorte de paradis o l'idal d'une vie meilleure ne sera plus possible.
En attendant, nous aspirerons toujours  sortir de nous-mmes; toujours
notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage
dlicieux, la posie sous les formes varies de l'art, le pome, le
thtre ou le roman. Que deviendrai-je si,  la place du breuvage
exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage
vulgaire dont je suis rassasi? C'est la gloire de George Sand d'avoir,
dans sa longue carrire, toujours chapp  ce pril, et toujours
pargn  ses amis inconnus cet affreux dboire. Sur ce point-l, au
moins, elle ne les a jamais tromps.

NOTES:

[Note 8: On a prtendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractre
de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On
s'est tromp, parce que l'on a cru reconnatre quelques-uns de ses
traits, et, procdant par ce systme, trop commode pour tre sr, on
s'est fourvoy de bonne foi. (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]

[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue littraire_, 1er janvier 1887.]

[Note 10: _Roman_, veut dire, au moyen ge, composition en langue
romane, c'est--dire en franais, et spcialement, comme les
compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le
sens de chanson de geste.  la fin du moyen ge, il veut dire
successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie),
histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis
histoire en prose de quelques aventures inventes  plaisir, et
finalement rcit invent  plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette
dernire volution de sens la posie crite en roman! (A. Darmesteter,
_la Vie des mots_, p. 16).]

[Note 11: M. Jules Lematre, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]

[Note 12: Voir chapitre II]




CHAPITRE V

LA VIE INTIME  NOHANT

LA MTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND

SA DERNIRE CONCEPTION DE L'ART


Avant de prendre cong de George Sand, nous voudrions l'tudier un
instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rtrospectif.
Quand cette tude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complte d'un
crivain, surtout si cet crivain est une femme. Cette vie ne commence
vritablement qu' l'poque de l'tablissement dfinitif  Nohant, o
George Sand se fixa en 1839, aprs le voyage en Suisse avec Liszt et Mme
d'Agoult, et une retraite de quelques mois  Majorque, avec Chopin, le
grand artiste dj bien malade. Il y eut encore, ici et l, plusieurs
sjours provisoires  Paris, pour l'ducation des enfants, Maurice et
Solange; mais ds ce moment-l, c'est Nohant qui est devenu son sjour
habituel, son centre d'action; c'est l que son existence est fixe et
qu'elle a pu raliser son rve, l'ide d'une vie arrange pour elle,
ses enfants et ses amis. C'est l que se dveloppe et s'achve, dans un
cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _dernire manire_
de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrter et retenir
l'attention du lecteur.

Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antrieure,
celle qui a t l'objet ou le prtexte de tant de lgendes. Se
souvient-on,  ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire
d'un merle blanc_? C'tait une bien vieille histoire que celle qui
s'tait passe vers 1833 et 1834  Paris et  Venise. Mais elle marque
bien l'origine et le point de dpart de cette vie d'abord si fantasque
et livre  l'aventure. On trouve tout, mme l'histoire des autres dans
cette fantaisie, quelque peu arrange, mais transparente, du pote
racontant les malentendus qui l'accueillent  son entre dans la vie,
les malveillances qu'il subit dans sa famille mme,  cause de son
plumage et de son ramage inusits, les accidents et les dceptions de
tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pnible, bien
que glorieux, d'tre en ce monde un merle exceptionnel!

Aprs plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup
de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa
consolation sous la forme de la merlette de ses rves, de la merlette
idale. Acceptez ma main sans dlai; marions-nous  l'anglaise, sans
crmonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas
ainsi, me rpondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient
magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien ns
y soient solennellement rassembls. Le mariage se fait, malgr tout, 
l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplums, et l'on
part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. J'ignorais alors que ma
bien-aime ft une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque
temps; elle alla mme jusqu' me montrer le manuscrit d'un roman o elle
avait imit  la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse  penser le
plaisir que me causa une si aimable surprise.... Ds cet instant nous
travaillmes ensemble. Tandis que je composais mes pomes, elle
barbouillait des rames de papier. Je lui rcitais mes vers  haute voix,
et cela ne la gnait nullement pour crire pendant ce temps-l.... Il ne
lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se
mettre  l'oeuvre. C'tait le type de la merlette lettre. Bien des
traits sont justes dans cette esquisse; un seul dtonne avec la
physionomie de la _romancire_.  aucune poque sa plume, libre dans le
domaine des ides, ne s'abaissa  la caricature ni  la parodie. Nous
comprenons que la merlette lettre ait rappel  son ami Walter Scott et
ses larges et puissants rcits; mais nous sommes stupfaits quand nous
voyons le satirique injuste joindre  ce nom celui de Scarron. Mme dans
ses plus grandes hardiesses de pense, Llia resta Llia, et jamais une
quivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son
aile, amie du grand vol et de la lumire.

Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la
contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux rcits;
elle l'avait t dans la ralit, et tout le monde la sait  peu prs,
ce qui suffit. C'est affaire  la chronique d'entrer dans ce genre
d'intimit, bien au del de ce qui est ncessaire. Nous avons voulu
seulement marquer, sans insister, la place d'une premire George Sand,
trs prompte  se prendre et aussi  se dprendre, mettant tout son
enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, gurissant de
chaque passion, mais non du jeu lui-mme, apportant en ces diverses
tentatives une sorte de navet incorrigible et de bont facile, mlant
 ces cultes changeants des cultes pisodiques pour tel art ou telle
science, la posie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie
avec un troisime. C'est celle dont l'image s'est impose  l'esprit de
ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers
triomphes, celle qui vivait tantt en tudiant ou en artiste, tantt en
plerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes
les routes de l'Europe et particulirement sur les grands chemins de la
bohme et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des
bons ou des mauvais gtes,  la camaraderie des voyageurs de rencontre,
dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination,
dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalit, les tranges
fantaisies, les passions irrparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent
 la fin de cette priode (de 1833  1840), nous a laiss d'elle un vif
portrait, qui doit tre ressemblant: son visage peut tre nomm plutt
beau qu'intressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant
pas d'une svrit antique, mais adoucie par la sentimentalit moderne,
qui rpand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas
haut, et sa riche chevelure du plus beau chtain tombe des deux cts de
la tte jusque sur ses paules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et
tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et mancip, ni un spirituel
petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire.
Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie,
mais qui n'est pas trs attrayant; sa lvre infrieure, quelque peu
pendante, semble rvler une certaine fatigue. Son menton est charnu,
mais de trs belle forme. Aussi ses paules, qui sont magnifiques.... Sa
voix est mate et voile, sans aucun timbre sonore, mais douce et
agrable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument
rien de l'esprit ptillant des Franaises ses compatriotes, mais rien
non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois
singulier, elle coute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait 
absorber en elle-mme les meilleures de vos paroles.... Cette
particularit est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon
attention. _Elle a par l un grand avantage sur nous autres_, me
dit-il[13] Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modr,
gay par quelques-unes de ces pigrammes dont l'auteur ne pouvait pas
s'abstenir longtemps.

Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus  y revenir. La
seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous
offre cet intrt particulier, que c'est elle-mme, par son propre
choix, qui l'organise et la gouverne, qui la soustrait, autant que
possible, au hasard des vnements ou au caprice des affections.
Suivons-la, quand elle est dfinitivement retire de la vie d'aventure,
de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimit de Nohant, dont
elle a si chrement rachet les reliques et les souvenirs, o elle
recueille ses enfants, o elle les voit grandir, o elle les marie, o
plus tard sa joie profonde et calme de jeune aeule se rpandra sur la
tte de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production
incessante, sans gner cette prodigalit d'un talent qui remplit prs
d'un demi-sicle de ses inventions et de ses rves, de ses ides ou de
ses passions, qui charme ou qui pouvante, qui remue l'me de cinq  six
gnrations. Car c'est un trait  noter que le silence, cette forme de
l'oubli, n'a commenc pour elle qu'aprs sa mort. Tout le temps qu'elle
a vcu, elle a crit, et par l elle a puissamment agi sur ses
contemporains; c'est agir assurment que d'agiter ainsi les esprits d'un
temps, d'inquiter les consciences, d'y produire ces grands mouvements
de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de
l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce sicle?

Elle s'est peinte elle-mme dans cette seconde partie de sa vie, presque
sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive 
cet gard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrte brusquement au plus
beau moment de sa carrire littraire. C'est la _Correspondance_, et
surtout la partie trs copieuse qui s'tend sur les vingt-cinq dernires
annes, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur
avec nos souvenirs, ceux que nous avons emports d'une visite que nous
fmes  Nohant, au mois de juin 1861.

Vers cette poque dj lointaine, George Sand crivait  l'un de ses
amis, en l'engageant  venir la voir: Nous avons encore de belles
journes ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des
environs de Paris; Le pays n'est pas beau gnralement chez nous:
terrain calcaire, _trs frumental_, mais peu propre au dveloppement des
grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres,
mais petits; un grand air de solitude, voil tout son mrite. Il faudra
vous attendre  ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant
d'aspect. Il a du bon quand on le connat; mais il n'est gure plus
opulent et plus dmonstratif que ses habitants.

Peu dmonstrative, c'tait vrai, comme l'avait indiqu autrefois Henri
Heine, et mme insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'tait
vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses
cinquante-sept ans avaient marqu leur empreinte sur toute sa personne
et en avaient amorti l'effet, teignant cette grce jeune et passionne
d'autrefois, cet clat de physionomie qui,  travers la lourdeur de
certains traits, avait t sa principale beaut. La taille s'tait
paissie; les yeux restaient beaux, mais comme noys dans un certain
vague ou une certaine indolence, qui s'taient augments avec l'ge; il
y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue
intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord  de nouvelles
connaissances ou au commerce de nouvelles ides qui n'entraient pas
d'emble dans les siennes, ou du moins ne s'y prter qu'avec peine.

Hospitalire, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en tait tenu
 cette premire impression, on aurait pu la juger assez svrement; il
ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays
avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-tre que cette
froideur de premier aspect tait un fait accidentel, personnel au
visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait
pourtant pas exact. On nous a racont une bien jolie histoire sur
l'impression que ressentit,  son arrive, l'un de ses visiteurs les
plus attendus, les plus souhaits, Thophile Gautier; il avait fait pour
elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la
conviction des Parisiens qui s'imaginent tre des hros pour aller voir
un ami dans sa province; il dbarquait  Nohant avec l'ide de son
hrosme et dans l'attente de le voir rcompens par la joie de George
Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil  la vivacit, presque 
la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus
que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lass qui m'avait
frapp en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui,
tonn, de plus en plus mcontent, se plaint  son compagnon de voyage,
un habitu de la maison, d'un pareil accueil; son mcontentement, comme
il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa
canne, son chapeau, sa valise. Le tmoin de cette grande colre va en
toute hte prvenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne
comprend rien d'abord  ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle
frmit d'un pareil accident; une telle dception la bouleverse, elle se
dsespre. Vous ne lui aviez donc pas dit, s'crie-t-elle ingnument,
_que j'tais une bte_? On l'entrane vers Thophile Gautier; les
explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit
bientt,  l'accent de la dsolation, combien il se trompait, et sa
rentre fut triomphale.

La conversation de George Sand tait  l'avenant. Elle n'avait jamais
t bavarde, elle l'tait moins encore en vieillissant, hormis les jeux
de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas,
ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus
que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine
peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et
s'habituer  ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-mme, elle
serait reste volontiers en dehors de ces fantaisies tourdissantes, de
ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'ide, de ces
attaques et de ces ripostes o excellaient quelques-uns de ses
contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure
si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence.
Je me la reprsente difficilement dans ces fameux dners de chez Magny,
o se runissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de
la parole. Elle-mme craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas
de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de
l'embarras pour les autres et de la gne dans cette conversation
blouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'tonner. Je vois,
grce  vous, crivait-elle  l'un de ses plus zls correspondants, le
dner Magny comme si j'y tais. Seulement il me semble qu'il doit tre
encore plus gai sans moi; car Tho[14] a parfois des remords quand il
s'mancipe trop  mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais,
pour rien au monde, mettre une sourdine  sa verve. Elle fait d'autant
plus ressortir l'inaltrable douceur de l'adorable Renan, avec sa tte
de _Charles le Sage_. On ne se figure pas George Sand avec son calme,
avec son srieux, donnant la rplique aux terribles malices de
Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes
exubrants de Thophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette
outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui
revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes
et les lettrs de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens,
du got et du srieux de la vie, quand la mesure a t dpasse. Je ne
sais, crit-elle  Flaubert, si tu tais chez Magny un jour o je leur
ai dit qu'ils taient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne
fallait pas crire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je
ne voulais crire que pour ceux-l, vu qu'eux seuls ont besoin de
quelque chose. Les matres sont pourvus, riches et satisfaits. Les
imbciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se
sparent pas. Et voil le mcanisme peu compliqu de ma pense. Elle ne
convertissait personne, mais elle donnait  chacun une raison nouvelle
de l'estimer, en parlant ainsi.

Telle je la vis dans cette journe que nous passmes  causer. Bien des
choses de fond nous sparaient; mais, parmi les crivains clbres, et
mme parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui
respectt plus et mieux les opinions des autres et qui impost moins ses
ides. Elle mettait  l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie o
il n'y avait rien de simul; elle indiquait sa manire de voir d'un
trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Mme dans ses lettres, elle
n'aimait gure la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au
moins dans l'ordre de ses ides sociales et politiques. Bien qu'elle y
mt toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de
la controverse; elle craignait de les compromettre. Je n'ai pas de
facults pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les
disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois
raison. Et quand par hasard elle s'est aventure sur le terrain brlant
o ses rves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, ds
qu'elle peut, la discussion: Il parat que je ne suis pas claire dans
mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis
pas; ni dans la notion de l'galit, ni dans celle de l'autorit, je
n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir 
une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue
dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense rsumer le
mien: Ne pas se placer derrire la vitre opaque par laquelle on ne voit
rien que le reflet de son propre nez.

Cette _insignifiance d'aspect_ n'tait que pour le premier regard. Si le
hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets
qui lui taient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un
peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'clat.
Sur deux sujets surtout, elle aimait  causer: la vie de famille et le
thtre. Il n'tait pas ais de l'attirer sur le roman, mme sur ses
romans  elle. Chose singulire! elle les avait presque tous oublis, et
ce n'tait pas une affectation, c'tait une des formes ou l'un des
signes de ce gnie naturel qui travaillait en elle presque sans un
effort de volont. Avec les annes survenantes, d'autres inspirations
avaient pris la place des premires. Aussi est-ce avec une parfaite
sincrit qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de
refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus clbres.
 la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette
singulire sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-mme, elle
l'exprime  merveille, vers le mme temps, dans une de ses lettres 
Dumas fils: J'ai essay, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un
lecteur de ce pauvre romancier. a m'arrive tous les dix ou quinze ans
de m'y remettre comme tude sincre et aussi dsintresse que s'il
s'agissait d'un autre, puisque j'ai oubli jusqu'aux noms des
personnages et que je n'ai que la mmoire du sujet sans rien des moyens
d'excution. Je n'ai pas t satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu
_l'Homme de neige_ et _le Chteau des Dsertes_. Ce que j'en pense n'a
pas grand intrt  rapporter; mais le phnomne que j'y cherchais et
que j'y ai trouv est assez curieux et peut vous servir. Elle tait, 
ce moment, tombe dans un de ces tats de strilit passagre que
connaissent tous les crivains. Il fallait pourtant se remettre  son
tat. Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George
Sand tait aussi absent de lui-mme que s'il ft pass  l'tat de
fossile. Pas une ide d'abord, et puis, les ides revenues, pas moyen
d'crire un mot. Dans un accs de dsespoir, elle prit un ou deux
romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. Peu  peu a
s'est clairci. Je me suis reconnue, dans mes qualits et mes dfauts,
et j'ai repris possession de mon _moi_ littraire.  prsent, c'est
fini, en voil pour longtemps  ne pas me relire.

Elle avait une sorte de modestie trs particulire; elle tait _homme_
de lettres sans en avoir le principal dfaut, la proccupation dominante
de soi-mme et l'ide fixe de ses oeuvres. Elle tait sensible  l'loge
et ne laissait pas de connatre sa valeur; mais c'tait le don de
produire qu'elle estimait chez elle plutt que telle ou telle oeuvre.
Elle ne ramenait jamais d'elle-mme le nom d'un de ses romans, et quand
ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusment. J'ai rarement
vu  ce point le dtachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de
l'tonner par la fidlit de ma mmoire, moins ingrate que la sienne
pour tant d'oeuvres charmantes et passionnes.

Au fond, j'ose  peine le dire, tant ce mot est dcri par l'cole des
artistes raffins, c'tait une bourgeoise. Elle en avait les habitudes,
les instincts, particulirement celui de la maternit, qui tait 
l'tat de prdestination chez elle, bien que souvent mal appliqu et
dtourn de son but. C'tait une me bourgeoise avec une imagination
byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le
souci de son intrieur, de son mnage, de ses enfants. Tout s'y ramne;
elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher l o sont ses
racines. Dans cette dernire partie de son existence, combien elle se
montre diffrente de cette fantasque et superbe amazone d'un idal
chimrique, qui avait chevauch, dans de folles quipes,  travers tant
de coeurs briss! C'est elle, c'est la mme qui, ramene dans des
conditions  peu prs normales d'existence et dans son cadre familial,
dcrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chre habitude et comme
sa dernire religion.  Nohant, c'est toujours la mme rgularit
monastique: le djeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de
travail de ceux qui travaillent, le dner, le cent de dominos, la
tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque
roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie
ronflant, le nez dans le calorifre et prtendant qu'il ne dort plus du
tout; Solange le faisant enrager; mile (Aucante) disant des sentences.
Voil bien le tableau de famille auquel se mlent quelques profils
d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitalire, tout  fait
cossaise, ouverte toute l'anne aux intimes. Le jour, quand elle se
porte bien, elle travaille  son petit Trianon; elle brouette des
cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle
s'reinte dans un jardin de poupe, et cela la fait dormir, dit-elle, et
manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume nglig
je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre!

La vie d'intrieur, elle l'avait d'ailleurs recherche, mme  travers
les circonstances les plus contraires,  condition que l'intrieur ft
rgl par elle et qu'on lui laisst certaines liberts, d'ordinaire
inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla
s'tablir avec ses enfants  Majorque, tranant avec elle le pauvre
Chopin, dj trs malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839,
dates de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de
maternit exalte dans laquelle s'tait transforme toute autre
affection et qu'elle tendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette
famille runie d'une faon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre
enfant  elle qu'elle soigne et pour lequel elle se dvoue ainsi? Ne
pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse tait d'une posie
incomparable; la nature tait admirable, grandiose et sauvage; des
aigles traversaient l'air au-dessus de leur tte; mais le climat
devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les
regardaient comme des pestifrs. Tout cela et paru tolrable si Chopin
avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blesse  mort, allait de
mal en pis. Une femme de chambre, amene de France  grands frais,
commenait  refuser le service, comme trop pnible. On voyait le
moment o Llia, aprs avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu,
allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de prcepteur
pour Maurice et Solange, outre son travail littraire, il y avait les
soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquitude mortelle qu'il
lui causait. Enfin, faut-il le dire? Llia tait couverte de
rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grce  elle,
arriver  Paris[17]. Il n'tait que temps. Sans insister sur ce sujet,
on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections
les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel
indcis ou gar, ce qui faisait dire  un homme d'esprit qu'elle tait
la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens. L'infirmit
morale de cette nature, incomplte et prodigue, tait de confondre des
sentiments trop diffrents dans une sorte de mlange que l'opinion, mme
la plus indulgente, jugeait souvent quivoque et refusait de comprendre.

Quand l'instinct maternel fut  peu prs dgag de l'alliage et rendu 
ses vritables objets, il s'empara de cette vie en matre, presque en
tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et
de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir
en joie avec des jouets, avec des rcits, pour les lever, plus tard
pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle
fonde son fameux thtre des marionnettes, qui tient une si grande place
dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-mme est le pote de ces
petits drames[18]. Je suis reste trs gaie, sans initiative pour
amuser les autres, mais sachant les aider  s'amuser.

Quand elle voulut bien me promener  travers toute sa maison, aprs une
station au jardin, non loin de la rivire o elle avait manqu, aux
jours d'autrefois, dans un accs de jeune dsespoir, de chercher une fin
 une existence dont la perspective la troublait dj, c'est dans la
petite salle de thtre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu
consacr par les rites joyeux de la famille. Mais le thtre tait vide
et dmeubl. Sur les parois humides je pus voir encore

    Du spectacle d'hier l'affiche dchire.

Tout sentait l'abandon momentan dans la gentille salle, habitue aux
applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait pass
l'hiver et le printemps  Tamaris, prs Toulon, sur les bords de la
Mditerrane. On revenait esseul, un peu dsorient  Nohant. La vie
accoutume n'avait pas encore repris son cours. La matresse de maison
ne savait encore o fourrer sa personne, ses bouquins et ses
paperasses. On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'tait
ennuy  Tamaris, de voir toujours la mer sans la franchir. Il s'tait
envol en Afrique. De l il tait parti sur le yacht du prince Napolon
pour Cadix et Lisbonne; il tait mme question pour lui d'aller en
Amrique. Les comdiens ordinaires de Nohant taient tous en vacances,
et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il
est si souvent question dans les lettres, tait en rparation.

On chappait difficilement, quand on venait  Nohant,  cette douce
manie dont toute la maison tait possde. Je n'y chappai, ce jour-l,
que grce  l'absence des principaux personnages de l'illustre thtre.
En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entire, coeur et me,
avec ses doigts de fe. Elle faisait des scnarios et des costumes pour
les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements
et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouvs
son fils Maurice. C'tait pour elle comme une ferie perptuelle dont
elle s'enchantait navement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus
grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux
que sa vocation littraire, d'ailleurs assez discutable, pour le
thtre, ne ft ne et ne se ft dveloppe au contact de ses
marionnettes.

Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers conscutifs
dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction
et leur principal souci de ces reprsentations, qui finissaient par
envahir les journes entires par le soin avec lequel on les prparait,
au grand tonnement des voisins immdiats et des paysans, intrigus par
une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette
vie en partie double, vie relle et vie d'artiste mlanges, en la
transfigurant sur une plus grande scne, dans une de ses plus
intressantes nouvelles. Le fond est tout  fait le mme. C'est une
sorte de mystre, qui rsultait naturellement du vacarme prolong assez
avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le
brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs mmes,
n'aidant ni aux changements de dcor ni aux soupers, quittaient de bonne
heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de
tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait
quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de
loin quelque chose n'hsitrent pas  nous croire fous ou ensorcels.
C'est bien l le point de dpart de cet ingnieux et charmant rcit qui
servit de thme  l'analyse de quelques ides d'art et o il n'est pas
difficile de reconnatre dans _le Chteau des Dsertes_ une sorte de
Nohant idalis, de mme que dans Clio et dans Stella les enfants de
celle qui avait retrac avec complaisance quelques-uns de ses propres
traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que,
sous sa main habile, la ralit devenait de l'art et souvent du grand
art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des rcits les plus
dramatiques de George Sand, il faut remarquer le rle considrable que
l'auteur attribue  une reprsentation de marionnettes. C'est un peu la
scne des _comdiens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus
petites proportions et sur un plus petit thtre. Mais cette scne est
capitale, comme dans la pice de Shakespeare, et les plus grands
intrts, la rvlation et le chtiment du crime, souponn non encore
connu, tout est suspendu  cette reprsentation o Christian Waldo et
l'avocat Socfl mettent tout leur esprit et toute leur me  combiner
les jeux de scne et les surprises de la conversation imagine, d'o
doit sortir le dnouement. Encore un souvenir dramatis du _Thtre de
Nohant_.

Mre de famille dvoue, tout entire  la vie intrieure qu'elle cre
autour d'elle, elle aimait qu'on la reprsentt sous cet aspect, et
c'est dans ce sens qu'elle rpondait aux questions de M. Louis Ulbach,
qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle
l'assurait que, depuis vingt-cinq annes, sa vie tait bien banale. Que
voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne
femme  qui on a prt des frocits de caractre tout  fait
fantastiques. Elle tenait beaucoup  ce que l'on dtruist, dans
l'opinion publique, la lgende d'autrefois. On m'a accuse de n'avoir
pas su aimer passionnment. Il me semble que j'ai vcu de tendresse et
qu'on pouvait bien s'en contenter.  prsent, Dieu merci, on ne m'en
demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgr le
manque d'clat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.

Elle me disait  peu prs la mme chose, en termes fort simples. En
abrgeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis
quelques traits de sa conversation. Elle crivait facilement,
disait-elle, et avec plaisir, c'tait sa rcration; car la
correspondance tait norme, et c'tait l le travail. Si encore on
n'avait  crire qu' ses amis! Mais elle tait assaillie. Que de
demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien,
je ne rponds rien. Quelques-unes mritent que l'on essaye, mme avec
peu d'espoir de russir. Il faut alors rpondre qu'on essayera...
J'espre, aprs ma mort, aller dans une plante o l'on ne saura ni lire
ni crire. Chacun fait  sa manire l'image de son Paradis. Elle avait
tant crit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'crire toute
l'ternit. Et de fait elle tait l'obligeance mme, mais sans banalit.
Il est impossible de n'tre pas touch, en parcourant cette vaste
correspondance, de la bienveillance, je dirai mme de la charit d'me
et d'art avec laquelle cette femme suprieure se met  la porte des
talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'loge
qui encourage les uns, de la sincrit, non sans mnagements, destine 
dcourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est
infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que rpublicaine de
naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour
elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menacs
ou frappes aprs le coup d'tat, de rclamer pour qu'on les laisse en
France ou qu'on les rappelle de l'exil, et auprs de qui? auprs du
prince Louis-Napolon lui-mme, d'abord prsident, puis empereur, qui
lui accordait un crdit presque illimit d'influence. George Sand ne
mnageait pas ce crdit; sans rien cder de ses opinions personnelles,
elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le
plus grand honneur  la solliciteuse et au sollicit. C'est une des
rares circonstances o les droits de l'humanit l'emportaient soit sur
l'orgueil des partis irrconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir
infaillible.

George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes;
elle ne modifiait cette vie si bien rgle que pour accomplir quelques
excursions en France, qui lui taient ncessaires pour chercher des
cadres  ses romans; je ne parle pas d'un tablissement qu'elle fit vers
la fin  Palaiseau, pour tre, disait-elle, plus  la porte des
thtres de Paris, ou elle avait plusieurs pices en prparation. Sauf
cet pisode assez court, c'est  Nohant qu'elle avait destin de
mourir, et c'est l, en effet, qu'elle mourut,  l'ge de soixante-douze
ans, le 8 fvrier 1876. Elle n'avait aucune raison d'tre discrte sur
sa position matrielle: Mes comptes ne sont pas embrouills. J'ai bien
gagn un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de
ct; j'ai tout donn, sauf vingt mille francs, que j'ai placs pour ne
pas coter trop de tisane  mes enfants si je tombe malade; et encore ne
suis-je pas bien sre de garder ce capital; car il se trouvera des gens
qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler,
il faudra bien lcher mes conomies. Gardez-moi le secret, pour que je
les garde le plus possible.

Quand il lui arrivait de faire allusion  quelque circonstance de sa vie
passe, elle avait une manire de s'absoudre elle-mme, sans rien
dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalit de bonne
humeur: Je dois avoir de gros dfauts; je suis comme tout le monde, je
ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualits et des
vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-mme, on trouve
qu'on a t logique, voil tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a
pas su ce qu'on faisait. Mieux clair, on ne le ferait plus jamais.
Peut-tre trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et
trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme
une preuve assez nave qu'elle avait une indulgence universelle dont il
lui semblait juste de profiter pour elle-mme, ajoutant plaisamment:
Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nomm George Sand
cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux
pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la
musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... a
n'a pas t toujours si bien que a. Il a eu la btise d'tre jeune,
mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni
vcu pour la vanit, il a le bonheur d'tre paisible et de s'amuser de
tout.

 cette date o je la rencontrai  Nohant, elle arrivait charge de
plantes recueillies sur les bords de la Mditerrane et dans la Savoie.
Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait  faire dans ses herbes, et
de fait elle se livra presque tout le jour  ce travail, en causant.
Mais il y avait un bien autre rangement  faire dans la maison. Le
cabinet de travail tait affreux, et rien qu' le voir, il donnait le
spleen. On en arrangeait un autre, o George Sand comptait travailler
avec plaisir. En attendant, son atelier de travail tait sa chambre 
coucher. Elle me montra sur une table trs simple une pile de grandes
feuilles de papier bleu, coupes d'avance dans le format in-quarto.
Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai  l'ouvrage, et
je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages. C'tait
la tche quotidienne: le travail tait ainsi rgl d'avance; elle
comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque
jamais dfaut.

Ce fut pour moi une occasion presque inespre de faire connaissance
intime avec son procd de travail, dont les rsultats m'avaient
toujours tonn par leur abondance non moins que par leur exacte
rgularit.  cette poque de sa vie, elle faisait au moins son petit
roman tous les ans, avec une pice de thtre. Ne voyez en moi qu'un
vieux troubadour retir des affaires, qui chante de temps en temps sa
romance  la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu
qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tte, et qui, le reste du
temps, flne dlicieusement.

J'avais tudi avec soin son oeuvre; deux caractres m'avaient frapp:
l'tonnante facilit du talent, pousse jusqu' la ngligence, et
l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle
s'aperut clairement que mme au point de vue purement littraire, en
dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes
impressions, j'y mettais des rserves. Elle parut mcontente, non que je
fisse des rserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda
une franchise entire. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces
deux points avec sincrit. Elle m'en remercia et poussa la critique
bien plus loin que je ne le faisais moi-mme, ce qui me donna une ide
trs favorable de sa nature littraire, avide de vrit et assez forte
pour rsister aux tentations subalternes de la flatterie. En rveillant
mes souvenirs et les compltant par les nombreuses confidences qui
remplissent ses lettres les plus intressantes, je suis arriv  me
faire une ide assez exacte de sa mthode de travail et de ses ides
sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait  l'tat
d'instinct jusqu'au jour o, dans une discussion clbre, il fallut en
trouver l'expression claire et la formule dfinitive.

Il semble bien que c'tait le plaisir d'crire qui l'entranait, presque
sans prmditation,  jeter un peu confusment sur le papier ses rves,
ses tendresses, ses mditations et ses chimres, sous une forme concrte
et vivante.

Pour se rendre compte de cette facilit presque incroyable d'crire, il
fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien
ne remplace, ce fonds d'exprience et de connaissances acquises, qui
multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le
fatiguer sans doute, mais sans l'puiser jamais.--Le don de nature se
constate et ne s'analyse gure. Comment expliquer avec prcision ce fait
extraordinaire d'une imagination qui s'prend avec ardeur de ses propres
crations, d'une facult d'expression qui se trouve un jour toute prte,
sans avoir t prpare, qui s'adapte presque sans ttonnement et sans
effort aux sujets les plus divers,  l'analyse et  l'action, comme si
l'auteur ne trouvait rien de plus ais et de plus naturel que de
raconter ses visions intrieures et de faire voir aux autres les
personnages et les drames qui s'agitent en lui  l'aide d'un style qui
n'est que sa pense devenue visible? C'est l le don, il existe, et l'on
trouve de ces esprits prdestins qui se jouent des difficults de
l'expression avec une aisance lumineuse et une libert pleine de grce,
tandis que d'autres crivains, artistes profonds, mais laborieux, se
travaillent eux-mmes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur
oeuvre, non certes sans succs, mais avec un effort qui laisse sa trace
dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est
creus profondment, mais le lecteur semble y avoir collabor lui-mme.
De l, selon les degrs o se place l'crivain, une estime ou une
admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.

Mais chez George Sand,  ce don naturel se joignait une culture trs
varie, trs tendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'et
fait  tort et  travers, il lui tait rest de ces tudes diverses des
alluvions assez riches qui, mles  son propre fonds, l'enrichissaient
singulirement et aidaient  sa fcondit. Personne n'a mieux compris
qu'elle et mieux exprim la ncessit de l'tude pour l'art. Je ne sais
rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir
beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai
plus de mmoire; mais j'ai beaucoup appris, et  dix-sept ans je passais
mes nuits  apprendre. Si les choses ne sont pas restes en moi  l'tat
distinct, elles ont fait tout de mme leur miel dans mon esprit. Nous
avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures
elle avait traverses au hasard, mais non strilement, puisque de chaque
auteur, pote, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et
Rousseau, il tait rest quelque parcelle qui roulait un peu confusment
dans le vaste et puissant courant de sa vie crbrale. Elle ne cessait
de recommander cette mthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient  elle, comme  une
conseillre commode qui allait leur dire: Vous avez du gnie; fiez-vous
 lui et marchez sans crainte. C'est ce que rpondent d'ordinaire les
grands avocats consultants de la gloire  tous les solliciteurs qui les
importunent et  qui ils envoient bien vite, pour s'en dbarrasser,
quelque compliment strotyp, avec leur bndiction littraire. George
Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes
aspirants  l'art: Vous voulez tre littrateur, crivait-elle  l'un
d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'tre si vous
apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir
tendu dans tous les sens.... Vous pouvez tre frapp du manque de
solidit de la plupart des crits et des productions actuelles: tout
vient du manque d'tude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas
vaincu les difficults de toute espce de travail, ou au moins de
certains travaux qui exigent la tension de la volont. Elle est
implacable, pour ceux  qui elle s'intresse, sur cette hygine
prparatoire de la volont qui ne conduit pas  l'rudition proprement
dite, mais qui dveloppe une aptitude spciale  tout comprendre, le
jour o il le faudra et o l'crivain le voudra. L'art tout seul, livr
 lui-mme, se dvore et se consume. Vous avez les instincts et les
gots de l'art, dit-elle  l'un des favoris de sa critique; mais vous
pouvez constater  chaque instant que l'artiste purement artiste est
impuissant, c'est--dire mdiocre ou excessif, c'est--dire fou.... Vous
croyez pouvoir produire sans avoir amass.... Vous croyez qu'on s'en
tire avec de la rflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il
faut avoir vcu et cherch. Il faut avoir digr beaucoup; aim,
souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir
l'escrime  fond avant de se servir de l'pe. Voulez-vous faire comme
tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils
impriment des platitudes et des billeveses? Fuyez-les comme la peste,
ils sont les vibrions de la littrature[20]. C'est l, on en
conviendra, une mle et fire rhtorique qui vaut toutes les
rhtoriques de l'cole. C'tait la voix puissante d'un talent mri; les
conseils de sa vieillesse  l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs
confinaient  la plus haute morale: L'art est une chose sacre,
s'criait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'aprs le jene et la
prire. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'tude des choses
de fond et l'essai des premires forces de l'invention.

L'tude des choses de fond, c'est la condition de l'crivain futur. S'il
ne s'est pas amass d'avance un trsor de connaissances srieuses, dans
un ordre quelconque des ides o s'est exerce la grande curiosit
humaine, histoire, sciences naturelles, droit, conomie politique,
philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille  vide; que
devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas 
quelque matire rsistante, s'il ne s'occupe que de la forme,
indiffrent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pntrer en tout
sujet au del du banal et du convenu et de donner des dessous et de la
solidit  sa peinture?

Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqus pour son
propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers
des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosit.
D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en
avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de dvelopper et
de fortifier dans le sol d'o s'lanait son talent en superbes
moissons. C'tait telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle
avait fait une constante tude, ou d'une manire plus large, la nature,
qu'elle n'avait pas cess de contempler des yeux de son corps et de son
esprit. Un problme d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le
quittait pas qu'elle ne l'et rsolu, et pendant tout le temps qu'elle
en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui
arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de
recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en tait pris de son
ct; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins
barbares. Dans ses rves, elle ne voyait que prismes rhombodes, reflets
chatoyants, cassures ternes, cassures rsineuses; ils passaient des
heures entires  se demander: Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu
l'_albite_? Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
toutes les peines du monde  se remettre  la vie ordinaire et  ses
besognes accoutumes; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres
fois, c'tait la botanique qui la possdait: Ce que j'aimerais, ce
serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la
terre. N'tait-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions
annuelles qu'elle entreprenait  travers la France? J'aime  avoir vu
ce que je dcris. N'euss-je que trois mots  dire d'une localit,
j'aime  la regarder dans mon souvenir et  me tromper le moins que je
peux. Elle avait une manire  elle de regarder la nature,
silencieusement. Mais ce silence tait actif; elle absorbait chaque
dtail prsent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision
interne, aussi nette que la perception mme. De l le charme et la
vrit de ses paysages. Mme quand on ne les a pas vus dans la ralit,
on s'crie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un
grand matre, quand on ne connat pas l'original: C'est bien cela!
L'art seul vous fait croire  la ressemblance.

D'autres racines, plus profondes encore, c'taient celles qui
l'attachaient, depuis les premires annes de sa jeunesse,  tout un
ensemble d'ides philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles
s'taient enfonces de bonne heure dans cette me ouverte et avide;
elles s'y taient, de bonne heure aussi, exagres et fausses;  la
longue, pourtant, quelques-unes s'taient redresses d'elles-mmes par
la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'taient assouplies, dans
leur rigidit primitive,  la rude cole de la vie. Plutt que
d'insister encore une fois sur les aberrations de got et de bon sens
qui l'avaient dsigne autrefois aux inquitudes de la conscience
publique, ou mme  des haines et  des vengeances terribles venues de
deux cts bien diffrents de l'opinion, du ct de Proudhon et du cte
de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernire
priode de sa vie, la reprsenter non pas comme une convertie  la
modration, ni comme le transfuge de ses ides, mais s'appliquant, avec
une bonne foi mritoire,  les modifier dans une mesure plus acceptable
pour elle-mme et  reconqurir, au moins sur certains points, la
libert de son _moi_ et son indpendance d'esprit.

Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en
philosophie, une part suffisante d'exagration et de paradoxes. Mais
comme il y a loin dj--par l'intervalle du temps et des ides--de la
rvolte d'autrefois! Depuis l'exprience de la guerre et de la Commune,
ce n'est qu' des traits assez rares, clairsems dans la correspondance,
que l'on reconnatrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbs,
l'utopiste des rformes sur la condition des femmes et le mariage, la
disciple enthousiaste et fougueuse de l'vangile de Pierre Leroux, la
sectaire du Christianisme rform par le panthisme sombre de Lamennais,
plus tard l'ardente rvolutionnaire de 1848, la collaboratrice de
Ledru-Rollin, le menaant rdacteur des _Bulletins de la Rpublique_
mans du ministre de l'Intrieur. Tant d'vnements n'ont pas t
perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en
voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux mme pas tirer
de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue
des Deux Mondes_ publia avec tant de succs, au grand scandale de
quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-mme, un tmoin qui ne
peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle crivait  Flaubert:
L'exprience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois
du progrs, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou
mauvais, ils n'en sont ni branls ni modifis. Il y a longtemps que
j'ai accept la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la dure
de l'hiver, la vieillesse, l'insuccs sous toutes ses formes. Mais je
crois que les gens de parti (sincres) doivent changer leurs formules ou
s'apercevoir peut-tre du vide de toute formule _a priori_. Et  Mme
Adam, le 15 juin de la mme anne: Pleurons des larmes de sang sur nos
illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les
mmes; mais l'application s'loigne, et il peut se faire que nous soyons
condamns  vouloir ce que nous ne voudrions pas.

Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mmes s'taient, non pas
branls dans le fond, mais modifis dans l'application.  un jeune
enthousiaste qui lui envoyait des posies politiques: Merci,
rpondait-elle; mais ne me ddiez pas ces vers-l.... Je hais le sang
rpandu, et je ne veux plus de cette thse: Faisons le mal pour amener
le bien; tuons pour crer. Non, non, ma vieillesse proteste contre la
tolrance o ma jeunesse a flott. Il faut nous dbarrasser des thories
de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthlemy, c'est la
mme voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie
n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dgager. Le
mal engendre le mal.... (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
qu'elle aime jusqu' l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un
reste de la vie d'artiste, elle disait  Flaubert: J'ai crit jour par
jour mes impressions et mes rflexions durant la crise. La _Revue des
Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la
vie a t dchire  fond, mme dans les pays o la guerre n'a pas
pntr! Tu verras aussi que je n'ai pas gob, quoique trs gobeuse, la
blague des partis. Le style n'est pas noble, mais combien expressif!

Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans dfiance,
cet optimisme, impatient des dlais, qui voulait raliser le progrs,
immdiatement et  tout prix, ft-ce par la force. Elle avait cependant
beaucoup fait pour amliorer sa nature, et voil que les vnements de
Paris remettent tout en question  ses yeux: J'avais gagn beaucoup sur
mon propre caractre, j'avais teint les bullitions inutiles et
dangereuses, j'avais sem sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui
venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'clairer,
se corriger ou se contenir..., et voil que je m'veille d'un rve....
C'est pourtant mal de dsesprer.... a passera, j'espre. Mais _je suis
malade du mal de ma nation et de ma race._--Dfendons-nous de mourir!
s'crie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: Je parle comme si je devais
vivre longtemps, et j'oublie que je suis trs vieille. Qu'importe? je
vivrai dans ceux qui vivront aprs moi. (1871.)

En toute chose, mme dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi
chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans
chacune de ses ides une flamme d'orage, s'est calme. Elle demeure
spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours t, mais elle ne croit
plus ncessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en
dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa
correspondance des dernires annes, ces dclamations furibondes contre
le prtre qui clataient  tout propos et hors de propos, vingt ans
auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant  ses convictions
philosophiques, elle les dfend avec une obstination indomptable et
mritoire contre l'intolrance  rebours du matrialisme qui se prtend
scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: Croyez cela avec
moi, sous peine de rester avec les hommes du pass, dtruisons pour
prouver, abattons tout pour reconstruire. Elle rpond: Bornez-vous 
prouver et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rle de la science
d'abattre  coups de colre et  l'aide des passions.... Vous dites: Il
faut que la foi brle et tue la science, ou que la science chasse et
dissipe la foi. Cette mutuelle extermination ne me parat pas le fait
d'une bataille, ni l'oeuvre d'une gnration. La libert y
prirait[22]. Elle ne voit pas la ncessit de forcer son entendement
pour en chasser de nobles ides, et de dtruire en soi certaines
facults _pour faire pice aux dvots_. Il n'est pas ncessaire, il
n'est pas utile de tant affirmer le nant, dont nous ne savons rien. Il
me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un
ralisme troit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.

On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui
ont pes sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains
personnages qui l'ont presque dpossde d'elle-mme. Elle se retrouve
et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimres mais du moins
avec celles qui sont bien  elle et qui constituent son _moi_. Elle
remonte  un niveau d'o sa passion et surtout celle des autres
l'avaient fait trop souvent descendre.

Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans
l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.
Elle s'intressait vivement  ces diverses manifestations de la vie
littraire. Elle avait t en relations d'exquise courtoisie avec Octave
Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanment pour le _Roman d'un
jeune homme pauvre_; elle resta mme avec lui en excellents termes
jusqu' l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part
une rponse amre et passionne, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle
avait suivi avec intrt les dbuts d'Edmond About, elle y avait
applaudi non sans quelques protestations contre le systme de la
raillerie perptuelle. On s'est beaucoup moqu de nos dsespoirs d'il
y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que
nous ne pleurions. Elle s'tonnait surtout que les jeunes talents
s'obstinassent  voir et  montrer uniquement la vie de manire 
rvolter douloureusement tout ce que l'on a d'honntet dans le coeur.
Nous en tions, nous,  peindre l'homme souffrant, le bless de la vie.
Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et
qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit  pleins bords et l'avale.
Mais cette coupe de force et de vie vous tue;  preuve que tous les
personnages de _Madelon_ sont morts  la fin du drame, honteusement
morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et
triomphant. Cette sorte de partialit du succs, sinon de la sympathie,
l'irrite. Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu
n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous
faisons, chacun  notre point de vue, des lgendes plutt que des romans
de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons
faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lpres de
cette socit, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous
montrez si vrai[23]. Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait
d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondment de son succs;
elle lit _l'Affaire Clmenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle
lui suggre aussitt la contre-partie, qui pourra devenir, quelque
temps aprs, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque
Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, aprs la guerre et la
Commune, empruntant  Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec
ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. Comme vous
allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits o je ne
mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! dvelopp et serr en
mme temps, vigoureux, mu et solide! Ce qu'elle ne se lassait pas
d'admirer, c'est l'entente et la force scnique, la _vis dramatica_
prdestine  de si grands succs qu'elle se faisait gloire d'avoir
devins: Vous souvenez-vous que je vous ai dit, aprs _Diane de Lys_,
que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon
impression tait d'une force et d'une certitude compltes. Vous aviez
l'air de ne pas vous en douter, vous tiez si jeune! Je vous ai
peut-tre rvl  vous-mme, et c'est une des bonnes choses que j'ai
faites en ma vie.

Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pices et
qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements
scniques, elle tait frappe de cette franchise d'allure, de cet accent
de vrit forte dans les situations et les sentiments o _les autres_
n'chappent pas  la convention. Et quels progrs depuis ce temps-l!
Vous tes arriv  savoir ce que vous faites et  imposer votre volont
au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24].
Cette aimable prophtie qu'elle lui envoyait avec ses bndictions
maternelles, c'est au public  dire si elle s'est ralise.

Si je voulais dfinir l'esprit de George Sand, en dehors des pisodes et
des aventures de sa vie littraire, je dirais que c'tait un esprit
dogmatique et passionn. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la
valeur des ides et la foi aux ides. Quelle que ft la valeur des
siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au srieux;
elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce ft, sceptique ou
gouailleur, on en plaisantt; elle y subordonnait instinctivement la
meilleure partie d'elle-mme, son art. Or les ides ont une telle force
en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque
chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent
un caractre d'lvation et de gnrosit en comparaison de ceux qui se
font une sorte d'esthtique de l'indiffrence absolue. C'est l le
secret de cette supriorit qu'elle semble avoir conserve dans sa
longue correspondance avec Flaubert, o furent abordes quelques-unes
des plus dlicates questions de la littrature, o purent se contrler
rciproquement deux manires tout  fait diverses et presque opposes de
concevoir l'art.

Cette controverse amicale dura prs de douze annes, de 1864  1876.
Comment tait ne cette amiti littraire entre deux personnages si
diffrents, il importe peu; sans doute ils se rencontrrent un jour  ce
fameux dner Magny o George Sand ne manquait pas de paratre, quand
elle passait par Paris, ne ft-ce que pour reprendre langue dans ce pays
des lettrs qu'elle oubliait dans les longs sjours de Nohant. Aprs
cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de
toutes ses forces  la premire reprsentation de _Villemer_, et George
Sand, reconnaissante, lui crivait qu'elle l'aimait de tout son coeur.
La connaissance tait faite; les lettres devinrent de plus en plus
frquentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle
avait admir _Madame Bovary_; pour _Salammb_, elle avait tout de suite
vu le dfaut de la cuirasse. Ouvrage trs fort, trs beau, disait-elle,
mais qui n'a vraiment d'intrt que pour les artistes et les rudits.
Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public
se contente de dire: C'est peut-tre superbe, mais les gens de ce
temps-l ne m'intressent pas du tout[25].

Elle avait laiss, sans doute, percer quelque chose de cette impression
en causant avec Flaubert, qui, de son ct, avait plaisant, parat-il,
le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et
chantera le parfait amour. Troubadour, le nom plat  George Sand,
elle l'adopte en riant et se dsigne ainsi elle-mme depuis ce jour-l.
L'artiste et le troubadour, c'tait bien l l'opposition des deux
auteurs, caractrise par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion
toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant
cette poque George Sand, bien qu'elle et souvent touch en passant 
ce sujet de l'art, n'avait jamais port sa rflexion sur son art
personnel, qu'elle ne s'tait jamais rendu un compte bien exact ni de
ses procds de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait
en cela, comme en autre chose, obi  ses instincts et particulirement
 cette vocation d'crire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait
chez elle avec une force irrsistible et une facilit qui tenait du
prodige. Ce qui l'amena  rflchir sur ces sujets et  se dfinir
elle-mme, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires
qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus
divers qui s'imposait  elle. Le ralisme ne faisait que commencer; elle
put  peine connatre le premier grand succs de M. Zola. Mais Flaubert,
mais Jules et Edmond de Goncourt rvlaient dans chacune de leurs
oeuvres un art nouveau, o se combinaient l'influence de Balzac par
l'intensit de l'observation et celle de Thophile Gautier par la
proccupation et le souci de la forme. Il y avait l des symptmes qui
saisirent la curiosit de George Sand, tenue en veil et avertie. Elle
profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amiti qui
la rapprochrent de Flaubert, pour prciser, ds qu'elle en eut
l'occasion, les diffrences de temprament littraire qu'elle sentait en
elle, en prsence de ces groupes nouveaux ou des personnalits qui en
rsumaient le mieux les tendances. Le contraste tait frappant entre sa
nature, prodigue jusqu' l'excs, toute en effusion littraire, d'une
fcondit inpuisable, d'une abondance si spontane et si naturelle
d'expression qu'elle-mme se comparait  une eau de source qui court
sans trop savoir ce qu'elle pourrait reflter en s'arrtant[26], et un
crivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
laborieuse, difficile envers soi-mme comme envers les autres, inquiet
et mcontent de son oeuvre, un des reprsentants de ce groupe et de
cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers
de style, ciseleurs de cames rares, un chercheur acharn du mot le plus
expressif ou de l'pithte la plus dcorative, se torturant sur une page
comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dpendait,
tourment par une sorte d'acuit et de subtilit maladive de sensations
littraires, puisant ainsi dans le dtail sa riche personnalit
d'artiste, indiffrent au fond des choses, ne prenant ni parti ni
passion pour les grandes ides qui mnent le monde, curieux seulement de
noter la diversit des caractres qu'elles inspirent ou des manies
qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines
et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas t toujours
ainsi. _Madame Bovary_ avait reprsent, dans l'histoire de cet esprit,
un moment de dilatation et d'panouissement, une richesse et une largeur
de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la
fcondit qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'tait
dtourne ensuite du grand courant humain sur des curiosits
archologiques ou des singularits de cas pathologiques.

De l une certaine dsaffection du public, une impopularit croissante,
et de l aussi, chez l'crivain, bien des ombrages et des
dcouragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses
dfaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son
coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant,  travers sa
correspondance, les ides les plus saines sur la vraie situation de
l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanit,
sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne
faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries.
Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au
naturel, George Sand se maintient  un niveau trs lev de raison et de
coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourment et malade,
elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa
srnit et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus
 son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la
paralyser: Vous m'tonnez toujours avec votre travail pnible; est-ce
une coquetterie? a parat si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur
march que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plat. Il
a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses dfaillances; au
fond, a m'est gal, pourvu que l'motion vienne, mais je ne peux rien
trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante  son gr, mal ou bien, et,
quand j'essaye de penser  a, je m'en effraye et me dis que je ne suis
rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous
dire: Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments,
c'est encore un joli tat et une sensation  nulle autre pareille que de
se sentir vibrer.... Laissez donc le vent courir un peu dans vos
cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et
que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent.... Elle revient
 chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygine
approprie au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplici
de lui-mme. Ayez donc moins de cruaut envers vous. Allez de l'avant,
et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton gnral et
sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que a ne
se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites parat si facile,
si abondant! C'est un trop-plein perptuel. Je ne comprends rien  votre
angoisse. Elle souffre aussi de voir qu'il se fche  tout propos
contre le public, qu'il est _indcolreux_.  l'ge que tu as,
j'aimerais te voir moins irrit, moins occup de la btise des autres.
Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se rcrier sur l'ennui de la
pluie et des mouches. Le public,  qui l'on dit tant qu'il est bte, se
fche et n'en devient que plus bte. Aprs a, peut-tre que cette
indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me
tuerait. Elle combat sans cesse son hrsie favorite, qui est que l'on
crit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. Ce
n'est pas vrai, puisque l'absence de succs t'irrite et t'affecte.

Pas de mpris pour le public! Il faut crire pour tous ceux qui ont soif
de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement
orgueilleux en dehors de l'humanit! Elle ne peut pas admettre que, sous
prtexte d'tre artiste, on cesse d'tre soi-mme, et que l'homme de
lettres dtruise l'homme. Quelle singulire manie, ds qu'on crit, de
vouloir tre un autre homme que l'tre rel, d'tre celui qui doit
disparatre, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse
rgle de bon got! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la
peau de ses bonshommes_. Tout crivain doit faire ainsi, s'il veut
intresser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scne. Cela, en
effet, ne vaut rien. Mais retirer son me de ce que l'on fait, quelle
est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les
personnages que l'on met en scne, laisser par consquent le lecteur
incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'tre pas
compris, et, ds lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre
l'histoire que vous lui racontez, c'est  la condition que vous lui
montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-l un faible. 'a
t le tort impardonnable de l'_ducation sentimentale_ et l'unique
cause de son chec. Cette volont de peindre les choses comme elles
sont, les aventures de la vie comme elles se prsentent  la vue, n'est
pas bien raisonne, selon moi. Peignez en raliste ou en pote les
choses inertes, cela m'est gal; mais quand on aborde les mouvements du
coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de
cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le
lecteur.

Flaubert rpondait qu'il prfrait une phrase bien faite  toute la
mtaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystre jaloux,
dans le culte de la forme. Tout rcemment le _Journal des Goncourt_ nous
donnait un croquis intime d'une de ces sances du club des initis, au
bureau de l'_Artiste_; il nous retraait l'image alourdie de Thophile
Gautier rptant et rabchant amoureusement cette phrase: De la forme
nat l'ide, une phrase que lui avait dite le matin mme Flaubert et
qu'il regardait comme la formule suprme de l'cole, et qu'il voulait
qu'on gravt sur les murs. C'est contre cette cole que George Sand use
les dernires armes de sa dialectique toujours jeune malgr l'ge. Ce
sont l des formules dplorables, des partis pris excessifs _en
paroles_. Au fond, disait-elle  Flaubert, tu lis, tu creuses, tu
travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent
fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites
la charit  un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut
se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, bta,
fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des ides et des
sentiments amasss dans ta tte et dans ton coeur; les mots et les
phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta
digestion. Tu la considres comme un but, elle n'est qu'un effet.... La
suprme impartialit est une chose antihumaine; un roman doit tre
humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gr d'tre
bien crit, bien compos et bien observ dans le dtail. La qualit
essentielle lui manque: l'intrt. Et la note affectueuse venait
corriger ce que le conseil avait de svre: Il te faut un succs aprs
une mauvaise chance qui t'a troubl profondment; je te dis o sont les
conditions certaines de ce succs. Garde ton culte pour la forme; mais
occupe-toi davantage du fond (qui tait, pour elle, les ides et la
signification prcise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un
lieu commun en littrature. Donne-lui son reprsentant; fais passer
l'honnte et le fort  travers ces fous et ces idiots dont tu aimes  te
moquer. Quitte la caverne des ralistes et reviens  la vraie ralit,
qui est mle de beau et de laid, de terne et de brillant, mais o la
volont du bien trouve quand mme sa place et son emploi.

J'ai tenu  terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui
lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire
de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des vnements d'ide
ou autres, o l'a jete la fougue de son imagination, enfin de ses
chimres qui, en un temps, sont alles jusqu' la violence de la pense,
il est certain qu' mesure qu'on avance dans sa vie, note presque jour
pour jour dans sa correspondance, on voit s'accrotre le trsor de son
exprience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer
l'emploi de ces biens chrement pays. Et quoi qu'on puisse penser
d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se dgage de ses lettres
comme une image ennoblie des qualits rares qui resteront son signe
privilgi dans l'histoire littraire de ce temps: la fcondit
merveilleuse des conceptions, le gnie naturel du style et une ide
fire de l'art, qui constitue la probit de son talent.

FIN


NOTES:

[Note 13: _Lutce_.]

[Note 14: Thophile Gautier.]

[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.]

[Note 16: Une de ses petites-filles.]

[Note 17: Voir spcialement les lettres des 14 novembre, 14 dcembre
1838, des 15 et 20 janvier, 22 fvrier et 8 mars 1839.]

[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pices
dans un volume  part: _le Thtre de Nohant_, o se trouvent _le Drac,
Plutus, le Pav, la Nuit de Nol, Marielle_. Ce ne sont pas tout  fait
les pices telles qu'elles avaient t rcites sur la scne de Nohant,
d'aprs un canevas dtaill, mais telles que l'auteur les a crites
aprs coup, sous l'impression qui lui en tait reste.]

[Note 19: Voir la lettre, si curieuse  ce point de vue,  Flaubert, du
31 dcembre 1867.]

[Note 20:  ct de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres,
emprunts  des lettres indites au comte d'A..., dont la belle-fille
est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait
qu'avant tout on respectt l'originalit de chaque esprit qui entre dans
la carrire des lettres: Vous savez, disait-elle, que je suis toute 
votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez  aucune consultation, pas
mme  la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune crivain.
Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontanit. Je sais par
exprience que les avis les plus sincres peuvent retarder l'lan et
faire dvier l'individualit.... Elle sait crire, elle apprcie bien,
elle est trs capable de faire de la bonne critique. Quant 
l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et
si elle en a, les conseils risquent de lui en ter. Dites-lui que tant
que j'ai consult les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en
ai eu le jour o j'ai risqu d'aller seule. (6 aot 1860.)]

[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'tait l'opinion de certains
critiques lgers qui disent qu'on n'a pas besoin d'une croyance  soi
pour crire, et qu'il suffit de rflchir les faits et les figures comme
un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'
l'crivain, qu' une individualit, qu'elle lui plaise ou qu'elle le
choque. Il sent qu'il a affaire  une personne et non  un instrument.
(1er mars 1803, _Correspondance indite_, cite plus haut.)]

[Note 22: Lettre  M. Louis Viardot, 10 juin 1868.]

[Note 23: Lettre  M. Edmond About, mars 1863.]

[Note 24: Lettre  Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le
commencement de cette amiti, la lettre  M. Charles Edmond, du 27
novembre 1857.]

[Note 25: Lettre  Maurice Sand du 20 juin 1865.]

[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.]




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER

LES ANNES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA
FORMATION DE SON ESPRIT.

CHAPITRE II

HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION
PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.

CHAPITRE III

LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDES ET LES
SENTIMENTS.

CHAPITRE IV

L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT
PRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE.

CHAPITRE V

LA VIE INTIME  NOHANT.--LA MTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA
DERNIRE CONCEPTION DE L'ART.






End of the Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro

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Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
