The Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand

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Title: Lavinia

Author: George Sand

Release Date: July 24, 2004 [EBook #13016]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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[Illustration: ill3-1.png]

LAVINIA.

AN OLD TALE

BILLET.

"Puisque vous allez vous marier, Lionel, ne serait-il pas convenable de
nous rendre mutuellement nos lettres et nos portraits? Cela est facile,
puisque le hasard nous rapproche, et qu'apres dix ans ecoules sous
des cieux differents nous voila aujourd'hui a quelques lieues l'un de
l'autre. Vous venez, m'a-t-on dit, quelquefois a Saint-Sauveur; moi,
j'y passe huit jours seulement. J'espere donc que vous y serez dans le
courant de la semaine avec le paquet que je reclame. J'occupe la maison
Estabanette, au bas de la chute d'eau. Vous pourrez y envoyer la
personne destinee a ce message; elle vous reportera un paquet semblable,
que je tiens tout pret pour vous etre remis en echange."

REPONSE.

"Madame,

"Le paquet que vous m'ordonnez de vous envoyer est ici cachete, et
portant votre suscription. Je dois etre reconnaissant sans doute de voir
que vous n'avez pas doute qu'il ne fut entre mes mains au jour et au
lieu ou il vous plairait de le reclamer.

"Mais il faut donc, Madame, que j'aille moi-meme a Saint-Sauveur le
porter, pour le confier ensuite aux mains d'une tierce personne qui vous
le remettrait? Puisque vous ne jugez point a propos de m'accorder le
bonheur de vous voir, n'est-il pas plus simple que je n'aille pas au
lieu que vous habitez m'exposer a l'emotion d'etre si pres de vous? Ne
vaut-il pas mieux que je confie le paquet a un messager dont je suis
sur, pour qu'il le porte de Bagneres a Saint-Sauveur? J'attends vos
ordres a cet egard; quels qu'ils soient, Madame, je m'y soumettrai
aveuglement."

BILLET.

"Je savais, Lionel, que mes lettres etaient par hasard entre vos mains
dans ce moment, parce que Henry, mon cousin, m'a dit vous avoir vu a
Bagneres et tenir de vous cette circonstance. Je suis bien aise que
Henry, qui est un peu menteur, comme tous les bavards, ne m'ait pas
trompee. Je vous ai prie d'apporter vous-meme le paquet a Saint-Sauveur,
parce que de tels messages ne doivent pas etre legerement exposes dans
des montagnes infestees de contrebandiers qui pillent tout ce qui leur
tombe sous la main. Comme je vous sais homme a defendre vaillamment un
depot, je ne puis pas etre plus tranquille qu'en vous rendant vous-meme
garant de celui qui m'interesse. Je ne vous ai point offert d'entrevue,
parce que j'ai craint de vous rendre encore plus desagreable la demarche
deja penible que je vous imposais. Mais puisque vous semblez attacher a
cette entrevue une idee de regret, je vous dois et je vous accorde de
tout mon coeur ce faible dedommagement. En ce cas, comme je ne veux pas
vous faire sacrifier un temps precieux a m'attendre, je vais vous fixer
le jour, afin que vous ne me trouviez point absente. Soyez donc a
Saint-Sauveur le 15, a neuf heures du soir. Vous irez m'attendre chez
moi, et vous me ferez avertir par ma negresse. Je rentrerai aussitot. Le
paquet sera pret.... Adieu."



Sir Lionel fut desagreablement frappe de l'arrivee du second billet.
Elle le surprit au milieu d'un projet de voyage a Luchon, pendant lequel
la belle miss Ellis, sa pretendue, comptait bien sur son escorte.
Le voyage devait etre charmant. Aux eaux, les parties de plaisir
reussissent presque toujours, parce qu'elles se succedent si rapidement
qu'on n'a pas le temps de les preparer; parce que la vie marche brusque,
vive et inattendue; parce que l'arrivee continuelle de nouveaux
compagnons donne un caractere d'improvisation aux plus menus details
d'une fete.

Sir Lionel s'amusait donc aux eaux des Pyrenees, autant qu'il est seant
a un bon Anglais de s'amuser. Il etait en outre passablement amoureux
de la riche stature et de la confortable dot de miss Ellis; et sa
desertion, au moment d'une _cavalcade_ si importante (mademoiselle Ellis
avait fait venir de Tarbes un fort beau navarin gris pommele, qu'elle
se promettait de faire briller en tete de la caravane), pouvait devenir
funeste a ses projets de mariage. Cependant la position de sir Lionel
etait embarrassante; il etait homme d'honneur et des plus delicats.
Il fut trouver son ami sir Henry pour lui faire part de ce cas de
conscience.

Mais, pour forcer le jovial Henry a lui accorder une attention serieuse,
il commenca par le quereller.

"Etourdi et bavard que vous etes! s'ecria-t-il en entrant; c'etait bien
la peine d'aller dire a votre cousine que ses lettres etaient entre mes
mains! Vous n'avez jamais ete capable de retenir sur vos levres une
parole dangereuse. Vous etes un ruisseau qui repand a mesure qu'il
recoit; un de ces vases ouverts qui ornent les statues des naiades et
des fleuves; le flot qui les traverse ne prend pas meme le temps de s'y
arreter....

--Fort bien, Lionel! s'ecria le jeune homme; j'aime a vous voir dans un
acces de colere: cela vous rend poetique. Dans ces moments-la vous etes
vous-meme un ruisseau, un fleuve de metaphores, un torrent d'eloquence,
un reservoir d'allegories....

--Ah! il s'agit bien de rire! s'ecria Lionel en colere; nous n'allons
plus a Luchon.

--Nous n'y allons plus! Qui a dit cela?

--Nous n'y allons plus, vous et moi; c'est moi qui vous le dis.

--Parlez pour vous tant qu'il vous plaira; pour moi, je suis bien votre
serviteur.

--Moi, je n'y vais pas, et par consequent ni vous non plus. Henry, vous
avez fait une faute, il faut que vous la repariez. Vous m'avez suscite
une horrible contrariete; votre conscience vous ordonne de m'aider a la
supporter. Vous dinez avec moi a Saint-Sauveur.

--Que le diable m'emporte si je le fais! s'ecria Henry; je suis amoureux
fou depuis hier soir de la petite Bordelaise dont je me suis tant moque
hier matin. Je veux aller a Luchon, car elle y va: elle montera mon
yorkshire, et elle fera crever de jalousie votre grande aquitaine
Margaret Ellis.

--Ecoutez, Henry, dit Lionel d'un air grave; vous etes mon ami?

--Sans doute; c'est connu. Il est inutile de nous attendrir sur l'amitie
dans ce moment-ci. Je prevois que ce debut solennel tend a m'imposer....

--Ecoutez-moi, vous dis-je, Henry; vous etes mon ami, vous vous
applaudissez des evenements heureux de ma vie, et vous ne vous
pardonneriez pas legerement, je suppose, de m'avoir cause un prejudice,
un malheur veritable?

--Non, sur mon honneur! Mais de quoi est-il question?

--Eh bien! Henry, vous faites manquer peut-etre mon mariage.

--Allons donc! quelle folie! parce que j'ai dit a ma cousine que vous
aviez ses lettres, et qu'elle vous les reclame? Quelle influence
lady Lavinia peut-elle exercer sur votre vie apres dix ans d'oubli
reciproque? Avez-vous la fatuite de croire qu'elle ne soit pas consolee
de votre infidelite? Allons donc, Lionel! c'est par trop de remords! le
mal n'est pas si grand! il n'a pas ete sans remede, croyez-moi bien...."

En parlant ainsi, Henry portait nonchalamment la main a sa cravate
et jetait un coup d'oeil au miroir; deux actes qui, dans le langage
consacre de la pantomime, sont faciles a interpreter.

Cette lecon de modestie, dans la bouche d'un homme plus fat que lui,
irrita sir Lionel.

"Je ne me permettrai aucune reflexion sur le compte de lady Lavinia,
repondit-il en tachant de concentrer son amertume. Jamais un sentiment
de vanite blessee ne me fera essayer de noircir la reputation d'une
femme, n'eusse-je jamais eu d'amour pour elle.

--C'est absolument le cas ou je suis, reprit etourdiment sir Henry; je
ne l'ai jamais aimee, et je n'ai jamais ete jaloux de ceux qu'elle a pu
mieux traiter que moi; je n'ai d'ailleurs rien a dire de la vertu de
ma glorieuse cousine Lavinia; je n'ai jamais essaye serieusement de
l'ebranler....

--Vous lui avez fait cette grace, Henry? Elle doit vous en etre bien
reconnaissante!

--Ah ca, Lionel! de quoi parlons-nous, et qu'etes-vous venu me dire?
Vous sembliez hier fort peu religieux envers le souvenir de vos
premieres amours; vous etiez absolument prosterne devant la radieuse
Ellis. Aujourd'hui, ou en etes-vous, s'il vous plait? Vous semblez
n'entendre pas raison sur le chapitre du passe, et puis vous parlez
d'aller a Saint-Sauveur au lieu d'aller a Luchon! Voyons, qui aimez-vous
ici? qui epousez-vous?

--J'epouse miss Margaret, s'il plait a Dieu et a vous.

--A moi?

--Oui, vous pouvez me sauver. D'abord, lisez le nouveau billet que
m'ecrit votre cousine. Est-ce fait? Fort bien. A present, vous voyez, il
faut que je me decide entre Luchon et Saint-Sauveur, entre une femme a
conquerir et une femme a consoler.

--Halte-la, impertinent! s'ecria Henry; je vous ai dit cent fois que
ma cousine etait fraiche comme les fleurs, belle comme les anges, vive
comme un oiseau, gaie, vermeille, elegante, coquette: si cette femme-la
est desolee, je veux bien consentir a gemir toute ma vie sous le poids
d'une semblable douleur.

--N'esperez pas me piquer, Henry; je suis heureux d'entendre ce que vous
me dites. Mais en ce cas, pourrez-vous m'expliquer l'etrange fantaisie
qui porte lady Lavinia a m'imposer un rendez-vous?

--O stupide compagnon! s'ecria Henry; ne voyez-vous pas que c'est votre
faute? Lavinia ne desirait pas le moins du monde cette entrevue: j'en
suis bien sur, moi; car lorsque je lui parlai de vous, lorsque je lui
demandai si le coeur ne lui battait pas quelquefois, sur le chemin de
Saint-Sauveur a Bagneres, a l'approche d'un groupe de cavaliers au
nombre desquels vous pouviez etre, elle me repondit d'un air nonchalant:
"Vraiment! peut-etre que mon coeur battrait si je venais a le
rencontrer." Et le dernier mot de sa phrase fut delicieusement module
par un baillement. Oui, ne mordez pas votre levre, Lionel, un de ces
jolis baillements de femme tout petits, tout frais, si harmonieux qu'ils
semblent polis et caressants, si longs et si trainants qu'ils expriment
la plus profonde apathie et la plus cordiale indifference. Mais vous, au
lieu de profiter de cette bonne disposition, vous ne pouvez pas resister
a l'envie de faire des phrases. Fidele a l'eternel pathos des amants
disgracies, quoique enchante de l'etre, vous affectez le ton elegiaque,
le genre lamentable; vous semblez pleurer l'impossibilite de la voir, au
lieu de lui dire naivement que vous en etiez le plus reconnaissant du
monde....

--De telles impertinences ne peuvent se commettre. Comment aurais-je
prevu qu'elle allait prendre au serieux quelques paroles oiseuses
arrachees par la convenance de la situation?

--Oh! je connais Lavinia; c'est une malice de sa facon!

--Eternelle malice de femme! Mais, non; Lavinia etait la plus douce et
la moins railleuse de toutes; je suis sur qu'elle n'a pas plus envie que
moi de cette entrevue. Tenez, mon cher Henry, sauvez-nous tous deux de
ce supplice; prenez le paquet, allez a Saint-Sauveur; chargez-vous de
tout arranger; faites-lui comprendre que je ne dois pas....

--Quitter miss Ellis a la veille de votre mariage, n'est-ce pas? Voila
une bonne raison a donner a une rivale! Impossible! mon cher; vous avez
fait la folie, il faut la boire. Quand on a la sottise de garder dix ans
le portrait et les lettres d'une femme, quand on a l'etourderie de s'en
vanter a un bavard comme moi, quand on a la rage de faire de l'esprit et
du sentiment a froid dans une lettre de rupture, il faut en subir toutes
les consequences. Vous n'avez rien a refuser a lady Lavinia tant que
ses lettres seront entre vos mains; et, quel que soit le mode de
communication qu'elle vous impose, vous lui etes soumis tant que vous
n'aurez point accompli cette solennelle demarche. Allons, Lionel, faites
seller votre poney, et partons; car je vous accompagne. J'ai quelques
torts dans tout ceci, et vous voyez que je ne ris plus quand il s'agit
de les reparer. Partons!"

Lionel avait espere que Henry trouverait un autre moyen de le tirer
d'embarras. Il restait consterne, immobile, enchaine a sa place par un
sentiment secret de resistance involontaire aux arrets de la necessite.
Cependant il finit par se lever, triste, resigne, et les bras croises
sur sa poitrine. Sir Lionel etait, en fait d'amour, un heros accompli.
Si son coeur avait ete parjure a plus d'une passion, jamais sa conduite
exterieure ne s'etait ecartee du code des _procedes_, jamais aucune
femme n'avait eu a lui reprocher une demarche contraire a cette
condescendance delicate et genereuse qui est le meilleur signe d'abandon
que puisse donner un homme bien eleve a une femme irritee. C'est avec la
conscience d'une exacte fidelite a ces regles que le beau sir Lionel se
pardonnait les douleurs attachees a ses triomphes.

"Voici un moyen! s'ecria enfin Henry en se levant a son tour. C'est la
coterie de nos belles compatriotes qui decide tout ici. Miss Ellis et sa
soeur Anna sont les pouvoirs les plus eminents du conseil d'amazones. Il
faut obtenir de Margaret que ce voyage, fixe a demain, soit retarde
d'un jour. Un jour ici, c'est beaucoup, je le sais; mais enfin il faut
l'obtenir, pretexter un empechement serieux, et partir des cette nuit
pour Saint-Sauveur. Nous y arriverons dans l'apres-midi; nous nous
reposerons jusqu'au soir; a neuf heures, pendant le rendez-vous, je
ferai seller nos chevaux, et a dix heures (j'imagine qu'il ne faut pas
plus d'une heure pour echanger deux paquets de lettres) nous remontons
a cheval, nous courons toute la nuit, nous arrivons ici avec le soleil
levant, nous trouvons la belle Margaret piaffant sur sa noble monture,
ma jolie petite madame Bernos caracolant sur mon yorkshire; nous
changeons de bottes et de chevaux; et, couverts de poussiere, extenues
de fatigue, devores d'amour, pales, interessants, nous suivons nos
dulcinees par monts et par vaux. Si l'on ne recompense pas tant de zele,
il faut pendre toutes les femmes pour l'exemple. Allons, es-tu pret?"

Penetre de reconnaissance, Lionel se jeta dans les bras de Henry.
Au bout d'une heure celui-ci revint. "Partons, lui dit-il, tout est
arrange; on retarde le depart pour Luchon jusqu'au 16; mais ce n'a pas
ete sans peine. Miss Ellis avait des soupcons. Elle sait que ma cousine
est a Saint-Sauveur, et elle a une aversion effroyable pour ma cousine,
car elle connait les folies que tu as faites jadis pour elle. Mais
moi, j'ai habilement detourne tes soupcons; j'ai dit que tu etais
horriblement malade, et que je venais de te forcer a te mettre au
lit....

--Allons, juste ciel! une nouvelle folie pour me perdre!

--Non, non, du tout! Dick va mettre un bonnet de nuit a ton traversin;
il va le coucher en long dans ton lit, et commander trois pintes de
tisane a la servante de la maison. Surtout il va prendre la clef de
cette chambre dans sa poche, et s'installer devant la porte avec une
figure allongee et des yeux hagards; et puis il lui est enjoint de ne
laisser entrer personne et d'assommer quiconque essaierait de forcer
la consigne, fut-ce miss Margaret elle-meme. Hein! le voici deja qui
bassine ton lit. Fort bien! il a une excellente figure; il veut se
donner l'air triste, il a l'air imbecile. Sortons par la porte qui donne
dans le ravin. Jack menera nos chevaux au bout du vallon, comme s'il
allait les promener, et nous le rejoindrons au pont de Lonnio. Allons,
en route, et que le dieu d'amour nous protege!"

Ils parcoururent rapidement la distance qui separe les deux chaines de
montagne, et ne ralentirent leur course que dans la gorge etroite et
sombre qui s'etend de Pierrefitte a Luz. C'est sans contredit une des
parties les plus austeres et les plus caracterisees des Pyrenees. Tout y
prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le Gave s'encaisse
et gronde sourdement en passant sous les arcades de rochers et de vigne
sauvage; les flancs noirs du rocher se couvrent de plantes grimpantes
dont le vert vigoureux passe a des teintes bleues sur les plans
eloignes, et a des tons grisatres vers les sommets. L'eau du torrent en
recoit des reflets tantot d'un vert limpide, tantot d'un bleu mat et
ardoise, comme ou en voit sur les eaux de la mer.

De grands ponts de marbre d'une seule arche s'elancent d'un flanc a
l'autre de la montagne, au-dessus des precipices. Rien n'est si imposant
que la structure et la situation de ces ponts jetes dans l'espace, et
nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber a regret dans le
ravin. La route passe d'un flanc a l'autre de la gorge sept fois dans
l'espace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le
septieme pont, ils apercurent au fond de la gorge, qui insensiblement
s'elargissait devant eux, la delicieuse vallee de Luz, inondee des feux
du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne
permettait pas encore au rayon matinal d'arriver jusqu'a eux. Le merle
d'eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du
torrent. L'eau ecumante et froide soulevait avec effort les voiles de
brouillard etendus sur elle. A peine, vers les hauteurs, quelques lignes
de lumieres doraient les anfractuosites des rochers et la chevelure
pendante des clematites. Mais au fond de ce severe paysage, derriere
ces grandes masses noires, apres et reveches comme les sites aimes de
Salvator, la belle vallee, baignee d'une rosee etincelante, nageait dans
la lumiere et formait une nappe d'or dans un cadre de marbre noir.

"Que cela est beau! s'ecria Henry, et que je vous plains d'etre
amoureux, Lionel! Vous etes insensible a toutes ces choses sublimes;
vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de
miss Margaret Ellis.

--Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne des trois
royaumes.

--Oui, la theorie a la main, c'est une beaute sans defaut. Eh bien!
c'est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parfaite,
moins majestueuse, moins classique. J'aimerais cent fois mieux ma
cousine, si Dieu me donnait a choisir entre elles deux.

--Allons donc, Henry, vous n'y songez pas, dit Lionel en souriant;
l'orgueil de la famille vous aveugle. De l'aveu de tout ce qui a deux
yeux dans la tete, lady Lavinia est d'une beaute plus que problematique;
et moi, qui l'ai connue dans toute la fraicheur de ses belles annees, je
puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallele possible....

--D'accord; mais que de grace et de gentillesse chez Lavinia! des yeux
si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petits!"

Lionel s'amuse pendant quelque temps a combattre l'admiration de Henry
pour sa cousine. Mais, tout en mettant du plaisir a vanter la beaute
qu'il aimait, un secret sentiment d'amour-propre lui faisait trouver du
plaisir encore a entendre rehabiliter celle qu'il avait aimee. Ce fut,
au reste, un moment de vanite, rien de plus; car jamais la pauvre
Lavinia n'avait regne bien reellement sur ce coeur, que les succes
avaient gate de bonne heure. C'est peut-etre un grand malheur pour un
homme que de se trouver jete trop tot dans une position brillante.
L'aveugle predilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires
rivaux, c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre un
esprit sans experience.

[Illustration: ill3-2.png]

Lionel, pour avoir trop connu le bonheur d'etre aime, avait epuise en
detail la force de son ame; pour avoir essaye trop tot des passions, il
s'etait rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous
des traits males et beaux, sous l'expression d'une physionomie jeune et
forte, il cachait un coeur froid et use comme celui d'un vieillard.

"Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas epouse Lavinia
Buenafe, aujourd'hui lady Blake par votre faute? car enfin, sans
etre rigoriste, quoique je sois assez dispose a respecter, parmi les
privileges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne
saurais, quand j'y songe, approuver beaucoup votre conduite. Apres lui
avoir fait la cour deux ans, apres l'avoir compromise autant qu'il
est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n'est pas chose
absolument facile dans la bienheureuse Albion), apres lui avoir fait
rejeter les plus beaux partis, vous la laissez la pour courir apres une
cantatrice italienne, qui certes ne meritait pas d'inspirer un pareil
forfait. Voyons, Lavinia n'etait-elle pas spirituelle et jolie?
n'etait-elle pas la fille d'un banquier portugais, juif a la verite,
mais riche? n'etait-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'a
la folie?

--Eh! mon ami, voici ce dont je me plains: elle m'aimait beaucoup trop
pour qu'il me fut possible d'en faire ma femme. De l'avis de tout
homme de bon sens, une femme legitime doit etre une compagne douce et
paisible, Anglaise jusqu'au fond de l'ame, peu susceptible d'amour,
incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un assez copieux
abus de the noir pour entretenir ses facultes dans une assiette
conjugale. Avec cette Portugaise au coeur ardent, a l'humeur active,
habituee de bonne heure aux deplacements, aux moeurs libres, aux idees
liberales, a toutes les pensees dangereuses qu'une femme ramasse en
courant le monde, j'aurais ete le plus malheureux des maris, sinon
le plus ridicule. Pendant quinze mois, je m'abusai sur le malheur
inevitable que cet amour me preparait. J'etais si jeune alors! j'avais
vingt-deux ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez pas.
Enfin, j'ouvris les yeux au moment ou j'allais commettre l'insigne folie
d'epouser une femme amoureuse folle de moi.... Je m'arretai au bord du
precipice, et je pris la fuite pour ne pas succomber a ma faiblesse.

[Illustration: ill3-3.png]

--Hypocrite! dit Henry. Lavinia m'a raconte bien autrement cette
histoire: il parait que, longtemps avant la cruelle determination qui
vous fit partir pour l'Italie avec la Rosmonda, vous etiez deja degoute
de la pauvre juive, et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui
vous gagnait aupres d'elle. Oh! quand Lavinia raconte cela, je vous
assure qu'elle n'y met point de fatuite; elle avoue son malheur et vos
cruautes avec une modestie ingenue que je n'ai jamais vu pratiquer aux
autres femmes. Elle a une facon a elle de dire: "Enfin, je l'ennuyais."
Tenez, Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces mots, avec
l'expression de naive tristesse qu'elle sait y mettre, vous auriez des
remords, je le parierais.

--Eh! n'en ai-je pas eu! s'ecria Lionel. Voila ce qui nous degoute
encore d'une femme: c'est tout ce que nous souffrons pour elle apres
l'avoir quittee; ce sont ces mille vexations dont son souvenir nous
poursuit; c'est la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et
anatheme, c'est la conscience qui se trouble et s'effraie; ce sont de
legers reproches bien doux et bien cruels que la pauvre delaissee nous
adresse par les cent voix de la renommee. Tenez, Henry, je ne connais
rien de plus ennuyeux et de plus triste que le metier d'homme a bonnes
fortunes.

--A qui le dites-vous!" repondit Henry d'un ton vaillant, en faisant ce
geste de fatuite ironique qui lui allait si bien. Mais son compagnon
ne daigna pas sourire, et il continua a marcher lentement, en laissant
flotter les renes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard
fatigue sur les delicieux tableaux que la vallee deroulait a ses pieds.

Luz est une petite ville situee a environ un mille de Saint-Sauveur. Nos
dandys s'y arreterent; rien ne put determiner Lionel a pousser jusqu'au
lieu qu'habitait lady Lavinia: il s'installa dans une auberge et se jeta
sur son lit en attendant l'heure fixee pour le rendez-vous.

Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans celte vallee que dans
celle de Bigorre, la journee fut lourde et brulante. Sir Lionel, etendu
sur un mauvais lit d'auberge, ressentit quelques mouvements febriles, et
s'endormit peniblement au bourdonnement des insectes qui tournoyaient
sur sa tete dans l'air embrase. Son compagnon, plus actif et plus
insouciant, traversa la vallee, rendit des visites a tout le voisinage,
guetta le passage des cavalcades sur la route de Gavarni, salua les
belles ladys qu'il apercut a leurs fenetres ou sur les chemins, jeta de
brillantes oeillades aux jeunes Francaises, pour lesquelles il avait
une preference decidee, et vint enfin rejoindre Lionel a l'entree de la
nuit.

"Allons, debout, debout! s'ecria-t-il en penetrant sous ses rideaux de
serge; voici l'heure du rendez-vous.

--Deja? dit Lionel, qui, grace a la fraicheur du soir, commencait a
dormir d'un sommeil paisible; quelle heure est-il donc, Henry?"

Henry repondit d'un ton emphatique:

    At the close of the day when the Hamlet is still
    And nought but the torrent is heard upon the hill...

--Ah! pour Dieu, faites-moi grace de vos citations, Henry! Je vois bien
que la nuit descend, que la silence gagne, que la voix du torrent nous
arrive plus sonore et plus pure; mais lady Lavinia ne m'attend qu'a neuf
heures; je puis peut-etre dormir encore un peu.

--Non, pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous rendre a pied a
Saint-Sauveur; car j'y ai fait conduire nos chevaux des ce matin, et les
pauvres animaux sont assez fatigues, sans compter ce qui leur reste
a faire. Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai a
cheval, a la porte de lady Lavinia, tenant en main votre palefroi et
pret a vous offrir la bride, ni plus ni moins que notre grand William a
la porte des theatres, lorsqu'il etait reduit a l'office de jockey, le
grand homme! Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cravate
blanche, de la cire a moustache. Patience donc! Oh! quelle negligence!
quelle apathie! Y songez-vous, mon cher? se presenter avec une mauvaise
toilette devant une femme que l'on n'aime plus, c'est une faute enorme!
Sachez donc bien qu'il faut, au contraire, lui apparaitre avec tous vos
avantages, afin de lui faire sentir le prix de ce qu'elle perd. Allons,
allons! relevez-moi votre chevelure encore mieux que s'il s'agissait
d'ouvrir le bal avec miss Margaret. Bien! Laissez-moi donner un coup de
brosse a votre habit. Eh quoi! auriez-vous oublie un flacon d'essence de
tubereuse pour inonder votre foulard des Indes? Ce serait impardonnable;
non; Dieu soit loue! le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous
resplendissez; partez. Songez qu'il y va de votre honneur de faire
verser quelques larmes en apparaissant ce soir peur la derniere fois sur
l'horizon de lady Lavinia."

Lorsqu'ils traverserent la bourgade Saint-Sauveur, qui se compose de
cinquante maisons au plus, ils s'etonnerent de ne voir aucune personne
elegante dans la rue ni aux fenetres. Mais ils s'expliquerent cette
singularite en passant devant les fenetres d'un rez-de-chaussee d'ou
partaient les sens faux d'un violon, d'un flageolet et d'un tympanon,
instrument indigene qui tient du tambourin francais et de la guitare
espagnole. Le bruit et la poussiere apprirent a nos voyageurs que le
bal etait commence, et que tout ce qu'il y a de plus elegant parmi
l'aristocratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, reuni dans une
salle modeste, aux murailles blanches decorees de guirlandes de buis
et de serpolet, dansait au bruit du plus detestable charivari qui ait
jamais dechire des oreilles et marque la mesure a faux.

Plusieurs groupes de _baigneurs_, de ceux qu'une condition moins
brillante ou une sante plus reellement detruite privaient du plaisir de
prendre une part active la soiree, se pressaient devant ces fenetres
pour jeter, par-dessus l'epaule les uns des autres, un coup d'oeil d
curiosite envieuse ou ironique sur le bal, et pour echanger quelque
remarque laudative ou maligne, en attendant que l'horloge du village eut
sonne l'heure ou tout convalescent doit aller se coucher, sous peine de
perdre le _benefit_ des eaux minerales.

Au moment ou nos deux voyageurs passerent devant ce groupe, il y eut
dans celte petite foule un mouvement oscillatoire vers l'embrasure des
fenetres; et Henry, en essayant de se meler aux curieux, recueillit ces
paroles:

"C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On dit que c'est la
femme de toute l'Europe qui danse le mieux."

"Ah! venez, Lionel! s'ecria le jeune baronnet; venez voir comme ma
cousine est bien mise et charmante!"

Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur et d'impatience, il
l'arracha de la fenetre, sans daigner jeter un regard de ce cote.

"Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour voir
danser."

Cependant il ne put s'eloigner assez vite pour qu'un autre propos, jete
au hasard autour de lui, ne vint pas frapper son oreille.

"Ah! disait-on, c'est le beau comte de Morangy qui la fait danser.

--Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait etre? repondit
une autre voix.

--On dit qu'il en perd la tete, reprit un troisieme interlocuteur. Il a
deja creve pour elle trois chevaux, et je ne sais combien de jockeys."

L'amour-propre est un si etrange conseiller, qu'il nous arrive cent fois
par jour d'etre, grace a lui, en pleine contradiction avec nous-memes.
Par le fait, sir Lionel etait charme de savoir lady Lavinia placee,
par de nouvelles affections, dans une situation qui assurait leur
independance mutuelle. Et pourtant la publicite des triomphes qui
pouvaient faire oublier le passe a cette femme delaissee fut pour Lionel
une espece d'affront qu'il devora avec peine.

Henry, qui connaissait les lieux, le conduisit au bout du village, a la
maison qu'habitait sa cousine. La il le laissa.

Cette maison etait un peu isolee des autres; elle s'adossait, d'un cote,
a la montagne, et de l'autre, elle dominait le ravin. A trois pas, un
torrent tombait a grand bruit dans la cannelure du rocher; et la maison,
inondee, pour ainsi dire, de ce bruit frais et sauvage, semblait
ebranlee par la chute d'eau et prete a s'elancer avec elle dans l'abime.
C'etait une des situations les plus pittoresques que l'on put choisir,
et Lionel reconnut dans cette circonstance l'esprit romanesque et un peu
bizarre de lady Lavinia.

Une vieille negresse vint ouvrir la porte d'un petit salon au
rez-de-chaussee. A peine la lumiere vint a frapper son visage luisant et
calleux, que Lionel laissa echapper une exclamation de surprise. C'etait
Pepa, la vieille nourrice de Lavinia, celle que, pendant deux ans,
Lionel avait vue aupres de sa bien-aimee. Comme il n'etait en garde
contre aucune espece d'emotion, la vue inattendue de celte vieille, en
reveillant en lui la memoire du passe, bouleversa un instant toutes ses
idees. Il faillit lui sauter au cou; l'appeler _nourrice_, comme au
temps de sa jeunesse et de sa gaiete, l'embrasser comme une digne
servante, comme une vieille amie; mais Pepa recula de trois pas, en
contemplant d'un air stupefait l'air empresse de Lionel. Elle ne le
reconnaissait pas.

"Helas! je surs donc bien change?" pensa-t-il.

"Je suis, dit-il avec une voix troublee, la personne que lady Lavinia a
fait demander. Ne vous a-t-elle pas prevenue?...

--Oui, oui, Milord, repondit la negresse; milady est au bal: elle m'a
dit de lui porter son eventail aussitot qu'un gentleman frapperait a
cette porte. Restez ici, je cours l'avertir...."

La vieille se mit a chercher l'eventail. Il etait sur le coin d'une
tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. Il le prit pour le
remettre a la negresse, et ses doigts en conserverent le parfum apres
qu'elle fut sortie.

Ce parfum opera sur lui comme un charme; ses organes nerveux en recurent
une commotion qui penetra jusqu'a son coeur et le fit tressaillir.
C'etait le parfum que Lavinia preferait: c'etait une espece d'herbe
aromatique qui croit dans l'Inde, et dont elle avait coutume jadis
d'impregner ses vetements et ses meubles. Ce parfum de patchouly,
c'etait tout un monde de souvenirs, toute une vie d'amour; c'etait
une emanation de la premiere femme que Lionel avait aimee. Sa vue se
troubla, ses arteres battirent violemment; il lui sembla qu'un nuage
flottait devant lui, et, dans ce nuage, une fille de seize ans, brune,
mince, vive et douce a la fois: la juive Lavinia, son premier amour. Il
la voyait passer rapide comme un daim, effleurant les bruyeres, foulant
les plaines giboyeuses de son parc, lancant sa haquenee noire a travers
les marais; rieuse, ardente et fantasque comme Diana Vernon, ou comme
les fees joyeuses de la verte Irlande.

Bientot il eut honte de sa faiblesse, en songeant a l'ennui qui avait
fletri cet amour et tous les autres. Il jeta un regard tristement
philosophique sur les dix annees de raison positive qui le separaient de
ces jours d'eglogue et de poesie; puis il invoqua l'avenir, la gloire
parlementaire et l'eclat de la vie politique sous la forme de miss
Margaret Ellis, qu'il invoqua elle-meme sous la forme de sa dot; et
enfin il se mit a parcourir la piece ou il se trouvait, en jetant autour
de lui le sceptique regard d'un amant desabuse et d'un homme de trente
ans aux prises avec la vie sociale.

On est simplement loge aux eaux des Pyrenees; mais, grace aux avalanches
et aux torrents qui, chaque hiver, devastent les habitations, a chaque
printemps on voit renouveler ou rajeunir les ornements et le mobilier.
La maisonnette que Lavinia avait louee etait batie en marbre brut et
toute lambrissee en bois resineux a l'interieur. Ce bois, peint en
blanc, avait l'eclat et la fraicheur du stuc. Une natte de joncs, tissue
en Espagne et nuancee de plusieurs couleurs, servait de tapis. Des
rideaux de basin bien blancs recevaient l'ombre mouvante des sapins qui
secouaient leurs chevelures noires au vent de la nuit, sous l'humide
regard de la lune. De petits seaux de bois d'olivier verni etaient
remplis des plus belles fleurs de la montagne. Lavinia avait cueilli
elle-meme, dans les plus desertes vallees et sur les plus hautes cimes,
ces belladones au sein vermeil, ces aconits au cimier d'azur, au
calice veneneux; ces sylenes blanc et rose, dont les petales sont
si delicatement decoupes; ces pales saponaires; ces clochettes
transparentes et plissees comme de la mousseline; ces valerianes de
pourpre; toutes ces sauvages filles de la solitude, si embaumees et si
fraiches, que le chamois craint de les fletrir en les effleurant dans
sa course, et que l'eau des sources inconnues au chasseur les couche a
peine sous son flux nonchalant et silencieux.

Cette chambrette blanche et parfumee avait, en verite, et, comme a son
insu, un air de rendez-vous; mais elle semblait aussi le sanctuaire
d'un amour virginal et pur. Les bougies jetaient une clarte timide;
les fleurs semblaient fermer modestement leur sein a la lumiere; aucun
vetement de femme, aucun vestige de coquetterie ne s'etait oublie a
trainer sur les meubles: seulement un bouquet de pensees fletries et un
gant blanc decousu gisaient cote a cote sur la cheminee. Lionel, pousse
par un mouvement irresistible, prit le gant et le froissa dans ses
mains. C'etait comme l'etreinte convulsive et froide d'un dernier
adieu. Il prit le bouquet sans parfum, le contempla un instant, lit une
allusion amere aux fleurs qui le composaient, et le rejeta brusquement
loin de lui. Lavinia avait-elle pose la ce bouquet avec le dessein qu'il
fut commente par son ancien amant?

Lionel s'approcha de la fenetre et ecarta les rideaux pour faire
diversion, par le spectacle de la nature, a l'humeur qui le gagnait de
plus en plus. Ce spectacle etait magique. La maison, plantee dans le
roc, servait de bastion a une gigantesque muraille de rochers tailles a
pic, dont le Gave battait le pied. A droite tombait la cataracte avec un
bruit furieux; a gauche un massif d'epiceas se penchait sur l'abime; au
loin se deployait la vallee incertaine et blanchie par la lune. Un grand
laurier sauvage qui croissait dans une crevasse du rocher apportait ses
longues feuilles luisantes au bord de la fenetre, et la brise, en les
froissant l'une contre l'autre, semblait prononcer de mysterieuses
paroles.

Lavinia entra, tandis que Lionel etait plonge dans cette contemplation;
le bruit du torrent et de la brise empecha qu'il ne l'entendit. Elle
resta plusieurs minutes debout derriere lui, occupee sans doute a se
recueillir, et se demandant peut-etre si c'etait la l'homme qu'elle
avait tant aime; car, a cette heure d'emotion obligee et de situation
prevue, Lavinia croyait pourtant faire un reve. Elle se rappelait le
temps ou il lui aurait semble impossible de revoir sir Lionel sans
tomber morte de colere et de douleur. Et maintenant elle etait la,
douce, calme, indifferente peut-etre....

Lionel se retourna machinalement et la vit. Il ne s'y attendait pas, un
cri lui echappa; puis, honteux d'une telle inconvenance, confondu de ce
qu'il eprouvait, il fit un violent effort pour adresser a lady Lavinia
un salut correct et irreprochable.

Mais, malgre lui, un trouble imprevu, une agitation invincible,
paralysait son esprit ingenieux et frivole, cet esprit si docile,
si complaisant, qui se tenait toujours pret, suivant les lois de
l'amabilite, a se jeter tout entier dans la circulation, et a passer,
comme l'or, de main en main pour l'usage du premier venu. Cette fois,
l'esprit rebelle se taisait et restait eperdu a contempler lady Lavinia.

C'est qu'il ne s'attendait pas a la revoir si belle.... Il l'avait
laissee bien souffrante et bien alteree. Dans ce temps-la les larmes
avaient fletri ses joues, le chagrin avait amaigri sa taille; elle avait
l'oeil eteint, la main seche, une parure negligee. Elle s'enlaidissait
imprudemment alors, la pauvre Lavinia! sans songer que la douleur
n'embellit que le coeur de la femme, et que la plupart des hommes
nieraient volontiers l'existence de l'ame chez la femme, comme il fut
fait en un certain concile de prelats italiens.

Maintenant Lavinia etait dans tout l'eclat de cette seconde beaute qui
revient aux femmes quand elles n'ont pas recu au coeur d'atteintes
irreparables dans leur premiere jeunesse. C'etait toujours une mince et
pale Portugaise, d'un reflet un peu bronze, d'un profil un peu severe;
mais son regard et ses manieres avaient pris toute l'amenite, toute
la grace caressante des Francaises. Sa peau brune etait veloutee par
l'effet d'une sante calme et raffermie; son frele corsage avait retrouve
la souplesse et la vivacite florissante de la jeunesse; ses cheveux,
qu'elle avait coupes jadis pour en faire un sacrifice a l'amour, se
deployaient maintenant dans tout leur luxe en epaisses torsades sur son
front lisse et uni; sa toilette se composait d'une robe de mousseline
de l'Inde et d'une touffe de bruyere blanche cueillie dans le ravin
et melee a ses cheveux. Il n'est pas de plus gracieuse plante que la
bruyere blanche; on eut dit, a la voir balancer ses delicates girandoles
sur les cheveux noirs de Lavinia, des grappes de perles vivantes. Un
gout exquis avait preside a cette coiffure et a cette simple toilette,
ou l'ingenieuse coquetterie de la femme se revelait a force de se
cacher.

Jamais Lionel n'avait vu Lavinia si seduisante. Il faillit un instant se
prosterner et lui demander pardon; mais le sourire calme qu'il vit sur
son visage lui rendit le degre d'amertume necessaire pour supporter
l'entrevue avec toutes les apparences de la dignite.

A defaut de phrase convenable, il tira de son sein un paquet
soigneusement cachete, et, le deposant sur la table:

"Madame, lui dit-il d'une voix assuree, vous voyez que j'ai obei en
esclave; puis-je croire, qu'a compter de ce jour, ma liberte me sera
rendue?

--Il me semble, lui repondit Lavinia avec une expression de gaiete
melancolique, que, jusqu'ici, votre liberte n'a pas ete trop enchainee,
sir Lionel! En verite, seriez-vous reste tout ce temps dans mes fers?
J'avoue que je ne m'en etais pas flattee.

--Oh! Madame, au nom du ciel, ne raillons pas! N'est-ce pas un triste
moment que celui-ci?

--C'est une vieille tradition, repondit-elle, un denoument convenu,
une situation inevitable dans toutes les histoires d'amour. Et, si,
lorsqu'on s'ecrit, on etait penetre de la necessite future de s'arracher
mutuellement ses lettres avec mefiance.... Mais on n'y songe point.
A vingt ans, on ecrit avec la profonde securite d'avoir echange des
serments eternels: on sourit de pitie en songeant a ces vulgaires
resultats de toutes les passions qui s'eteignent; on a l'orgueil de
croire que, seul entre tous, on servira d'exception a cette grande loi
de la fragilite humaine! Noble erreur, heureuse fatuite d'ou naissent la
grandeur et les illusions de la jeunesse! n'est-ce pas, Lionel?"

Lionel restait muet et stupefait. Ce langage tristement philosophique,
quoique bien naturel dans la bouche de Lavinia, lui semblait un
monstrueux contre-sens, car il ne l'avait jamais vue ainsi: il l'avait
vue, faible enfant, se livrer aveuglement a toutes les erreurs de
la vie, s'abandonner confiante a tous les orages de la passion; et,
lorsqu'il l'avait laissee brisee de douleur, il l'avait entendue encore
protester d'une fidelite eternelle a l'auteur de son desespoir.

Mais la voir ainsi prononcer l'arret de mort sur toutes les illusions
du passe, c'etait une chose penible et effrayante. Cette femme qui
se survivait a elle-meme, et qui ne craignait pas de faire l'oraison
funebre de sa vie, c'etait un spectacle profondement triste, et que
Lionel ne put contempler sans douleur. Il ne trouva rien a repondre. Il
savait bien mieux que personne tout ce qui pouvait etre dit en pareil
cas; mais il n'avait pas le courage d'aider Lavinia a se suicider.

Comme, dans son trouble, il froissait le paquet de lettres dans ses
mains:

"Vous me connaissez assez, lui dit-elle; je devrais dire que vous vous
souvenez encore assez de moi, pour etre bien sur que je ne reclame ces
gages d'une ancienne affection par aucun de ces motifs de prudence dont
les femmes s'avisent quand elles n'aiment plus. Si vous aviez un tel
soupcon, il suffirait, pour me justifier, de rappeler que, depuis dix
ans, ces gages sont restes entre vos mains, sans que j'aie songe a vous
les retirer. Je ne m'y serais jamais determinee si le repos d'une autre
femme n'etait compromis par l'existence de ces papiers...."

Lionel regarda fixement Lavinia, attentif au moindre signe d'amertume ou
de chagrin que la pensee de Margaret Ellis ferait naitre en elle; mais
il lui fut impossible de trouver la plus legere alteration dans son
regard ou dans sa voix. Lavinia semblait etre invulnerable desormais.

"Cette femme s'est-elle changee en diamant ou en glace?" se
demanda-t-il.

"Vous etes genereuse, lui dit-il avec un melange de reconnaissance et
d'ironie, si c'est la votre unique motif.

--Quel autre pourrais-je avoir, sir Lionel? Vous plairait-il de me le
dire?

--Je pourrais presumer, Madame, si j'avais envie de nier votre
generosite (ce qu'a Dieu ne plaise!), que des motifs personnels vous
font desirer de rentrer dans la possession de ces lettres et de ce
portrait.

--Ce serait m'y prendre un peu tard, dit Lavinia en riant; a coup sur,
si je vous disais que j'ai attendu jusqu'a ce jour pour avoir des
_motifs personnels_ (c'est votre expression), vous auriez de grands
remords, n'est-ce pas?

--Madame, vous m'embarrassez beaucoup," dit Lionel; et il prononca ces
mots avec aisance, car la il se retrouvait sur son terrain. Il avait
prevu des reproches, et il etait prepare a l'attaque; mais il n'eut pas
cet avantage; l'ennemi changea de position sur-le-champ.

"Allons, mon cher Lionel, dit-elle en souriant avec un regard plein de
bonte qu'il ne lui connaissait pas encore, lui qui n'avait connu d'elle
que la femme passionnee, ne craignez pas que j'abuse de l'occasion.
Avec l'age, la raison m'est venue, et j'ai fort bien compris, depuis
longtemps, que vous n'etiez point coupable envers moi. C'est moi qui
le fus envers moi-meme, envers la societe, envers vous peut-etre; car,
entre deux amants aussi jeunes que nous l'etions, la femme devrait etre
le guide de l'homme. Au lieu de l'egarer dans les voies d'une destinee
fausse et impossible, elle devrait le conserver au monde, en l'attirant
a elle. Moi, je n'ai rien su faire a propos; j'ai eleve mille obstacles
dans votre vie; j'ai ete la cause involontaire, mais imprudente, des
longs cris de reprobation qui vous ont poursuivi; j'ai eu l'affreuse
douleur de voir vos jours menaces par des vengeurs que je reniais, mais
qui s'elevaient, malgre moi, contre vous; j'ai ete le tourment de votre
jeunesse et la malediction de votre virilite. Pardonnez-le-moi, j'ai
bien expie le mal que je vous ai fait."

Lionel marchait de surprise en surprise. Il etait venu la comme un
accuse qui va s'asseoir a contre-coeur sur la sellette, et on le
traitait comme un juge dont la misericorde est imploree humblement.
Lionel etait ne avec un noble coeur; c'etait le souffle des vanites du
monde qui l'avait fletri dans sa fleur. La generosite de lady Lavinia
excita en lui un attendrissement d'autant plus vif qu'il n'y etait pas
prepare. Domine par la beaute du caractere qui se revelait a lui, il
courba la tete et plia le genou.

"Je ne vous avais jamais comprise, Madame, lui dit-il d'une voix
alteree; je ne savais point ce que vous valez: j'etais indigne de vous,
et j'en rougis.

--Ne dites pas cela, Lionel, repondit-elle en lui tendant la main pour
le relever. Quand vous m'avez connue, je n'etais pas ce que je suis
aujourd'hui. Si le passe pouvait se transposer, si aujourd'hui je
recevais l'hommage d'un homme place comme vous l'etes dans le monde....

--Hypocrite! pensa Lionel: elle est adoree du comte de Morangy, le plus
fashionable des grands seigneurs!

--Si j'avais, continua-t-elle avec modestie, a decider de la vie
exterieure et publique d'un homme aime, je saurais peut-etre ajouter a
son bonheur, au lieu de chercher a le detruire....

--Est-ce une avance? se demanda Lionel eperdu.

Et, dans son trouble, il porta avec ardeur la main de Lavinia a ses
levres. En meme temps, il jeta un regard sur cette main, qui etait
remarquablement blanche et mignonne. Dans la premiere jeunesse des
femmes, leurs mains sont souvent rouges et gonflees; plus tard, elles
palissent, s'allongent, et prennent des proportions plus elegantes.

Plus il la regardait, plus il l'ecoutait, et plus il s'etonnait de lui
decouvrir des perfections nouvellement acquises. Entre autres choses,
elle parlait maintenant l'anglais avec une purete extreme, elle n'avait
conserve de l'accent etranger et des mauvaises locutions dont jadis
Lionel l'avait impitoyablement raillee, que ce qu'il fallait pour donner
a sa phrase et a sa prononciation une originalite elegante et gracieuse.
Ce qu'il y avait de fier et d'un peu sauvage dans son caractere s'etait
concentre peut-etre au fond de son ame; mais son exterieur n'en
trahissait plus rien. Moins tranchee, moins saillante, moins poetique
peut-etre qu'elle ne l'avait ete, elle etait desormais bien plus
seduisante aux yeux de Lionel; elle etait mieux selon ses idees, selon
le monde.

Que vous dirai-je? Au bout d'une heure d'entretien, Lionel avait oublie
les dix annees qui le separaient de Lavinia, ou plutot il avait oublie
toute sa vie; il se croyait aupres d'une femme nouvelle, qu'il aimait
pour la premiere fois; car le passe lui rappelait Lavinia chagrine,
jalouse, exigeante; il montrait surtout Lionel coupable a ses propres
yeux; et, comme Lavinia comprenait ce que les souvenirs auraient eu
pour lui de penible, elle eut la delicatesse de n'y toucher qu'avec
precaution.

Ils se raconterent mutuellement la vie qui s'etait ecoulee depuis leur
separation. Lavinia questionnait Lionel sur ses amours nouvelles avec
l'impartialite d'une soeur; elle vantait la beaute de miss Ellis, et
s'informait avec interet et bienveillance de son caractere et des
avantages qu'un tel hymen devait apporter a son ancien ami. De son cote,
elle raconta d'une maniere brisee, mais piquante et fine, ses voyages,
ses amities, son mariage avec un vieux lord, son veuvage et l'emploi
qu'elle faisait desormais de sa fortune et de sa liberte. Dans tout ce
qu'elle disait, il y avait bien un peu d'ironie; tout en rendant hommage
au pouvoir de la raison, un peu d'amertume secrete se montrait contre
cette imperieuse puissance, se trahissait sous la forme du badinage.
Mais la misericorde et l'indulgence dominaient dans cette ame devastee
de bonne heure, et lui imprimaient quelque chose de grand qui l'elevait
au-dessus de toutes les autres.

Plus d'une heure s'etait ecoulee. Lionel ne comptait pas les instants;
il s'abandonnait a ses nouvelles impressions avec cette ardeur subite et
passagere qui est la derniere faculte des coeurs uses. Il essayait, par
toutes les insinuations possibles, d'animer l'entretien, en amenant
Lavinia a lui parler de la situation reelle de son coeur; mais ses
efforts etaient vains: la femme etait plus mobile et plus adroite que
lui. Des qu'il croyait avoir touche une corde de son ame, il ne lui
restait plus dans la main qu'un cheveu. Des qu'il esperait saisir l'etre
moral et l'etreindre pour l'analyser, le fantome glissait comme un
souffle et s'enfuyait insaisissable comme l'air.

Tout a coup on frappa avec force; car le bruit du torrent, qui couvrait
tout, avait empeche d'entendre les premiers coups; et maintenant on les
reiterait avec impatience. Lady Lavinia tressaillit.

"C'est Henry qui vient m'avertir, lui dit sir Lionel; mais, si
vous daignez m'accorder encore quelques instants, je vais lui dire
d'attendre. Obtiendrai-je cette grace, Madame?"

Lionel se preparait a l'implorer obstinement, lorsque Pepa entra d'un
air empresse.

"Monsieur le comte de Morangy veut entrer a toute force, dit-elle en
portugais a sa maitresse. Il est la ... il n'ecoute rien....

--Ah! mon Dieu! s'ecria ingenument Lavinia en anglais; il est si jaloux!
Que vais-je faire de vous, Lionel?"

Lionel resta comme frappe de la foudre.

"Faites-le entrer, dit vivement Lavinia a la negresse. Et vous, dit-elle
a sir Lionel, passez sur ce balcon. Il fait un temps magnifique; vous
pouvez bien attendre la cinq minutes pour me rendre service."

Et elle le poussa vivement sur le balcon. Puis elle fit retomber le
rideau de basin, et, s'adressant au comte qui entrait:

"Que signifie le bruit que vous faites? lui dit-elle avec aisance. C'est
une veritable invasion.

--Ah! pardonnez-moi, Madame! s'ecria le comte de Morangy; j'implore ma
grace a deux genoux. Vous voyant sortir brusquement du bal avec Pepa,
j'ai cru que vous etiez malade. Ces jours derniers vous avez ete
indisposee; j'ai ete si effraye! Mon Dieu! pardonnez-moi, Lavinia, je
suis un etourdi, un fou ... mais, je vous aime tant, que je ne sais plus
ce que je fais...."

Pendant que le comte parlait, Lionel, a peine revenu de sa surprise,
s'abandonnait a un violent acces de colere.

"Impertinente femme! pensait-il, qui ose bien me prier d'assister a un
tete-a-tete avec son amant! Ah! si c'est une vengeance premeditee, si
c'est une insulte volontaire, qu'on prenne garde a moi! Mais quelle
folie! si je montrais du depit, ce serait la faire triompher....
Voyons! assistons a la scene d'amour avec le sang-froid d'un vrai
philosophe...."

Il se pencha vers l'embrasure de la fenetre, et se hasarda a elargir
avec le bout de sa cravache la fente que laissaient les deux rideaux en
se joignant. Il put ainsi voir et entendre.

Le comte de Morangy etait un des plus beaux hommes de France, blond,
grand, d'une figure plus imposante qu'expressive, parfaitement frise,
dandy des pieds jusqu'a la tete. Le son de sa voix etait doux et
veloute. Il grasseyait un peu en parlant; il avait l'oeil grand, mais
sans eclat; la bouche fine et moqueuse, la main blanche comme une femme,
et le pied chausse dans une perfection indicible. Aux yeux de sir
Lionel, c'etait le rival le plus redoutable qu'il fut possible d'avoir a
combattre; c'etait un adversaire digne de lui, depuis le favori jusqu'a
l'orteil.

Le comte parlait francais, et Lavinia repondait dans cette langue,
qu'elle possedait aussi bien que l'anglais. Encore un talent nouveau
de Lavinia! Elle ecoutait les fadeurs du beau _talon rouge_ avec
une complaisance singuliere. Le comte hasarda deux ou trois phrases
passionnees, qui parurent a Lionel s'ecarter un peu des regles du bon
gout et de la convenance dramatique. Lavinia ne se facha point; il n'y
eut meme presque pas de raillerie dans ses sourires. Elle pressait le
comte de retourner au bal le premier, lui disant qu'il n'etait pas
convenable qu'elle y rentrat avec lui. Mais il s'obstinait a vouloir
la conduire jusqu'a la porte, en jurant qu'il n'entrerait qu'un quart
d'heure apres. Tout en parlant, il s'emparait des mains de lady Blake,
qui les lui abandonnait avec une insouciance paresseuse et agacante.

La patience echappait a sir Lionel.

"Je suis bien sot, se dit-il enfin, d'assister patiemment a cette
mystification, quand je puis sortir...."

Il marcha jusqu'au bout du balcon. Mais le balcon etait ferme, et
au-dessous s'etendait une corniche de rochers qui ne ressemblait pas
trop a un sentier. Neanmoins Lionel se hasarda courageusement a enjamber
la balustrade et a faire quelques pas sur cette corniche; mais il fut
bientot force de s'arreter: la corniche s'interrompait brusquement a
l'endroit de la cataracte, et un chamois eut hesite a faire un pas de
plus. La lune, montant sur le ciel, montra en cet instant a Lionel la
profondeur de l'abime, dont quelques pouces de roc le separaient. Il fut
oblige de fermer les yeux pour resister au vertige qui s'emparait de lui
et de regagner avec peine le balcon. Quand il eut reussi a repasser
la balustrade, et qu'il vit enfin ce frele rempart entre lui et le
precipice, il se crut le plus heureux des hommes, dut-il payer l'asile
qu'il atteignait au prix du triomphe de son rival. Il fallut donc se
resigner a entendre les tirades sentimentales du comte de Morangy.

"Madame, disait-il, c'est trop longtemps feindre avec moi. Il est
impossible que vous ne sachiez pas combien je vous aime, et je vous
trouve cruelle de me traiter comme s'il s'agissait d'une de ces
fantaisies qui naissent et meurent dans un jour. L'amour que j'ai pour
vous est un sentiment de toute la vie; et si vous n'acceptez le voeu que
je fais de vous consacrer la mienne, vous verrez, Madame, qu'un homme
du monde peut perdre tout respect des convenances et se soustraire a
l'empire de la froide raison. Oh! ne me reduisez pas au desespoir, ou
craigne-en les effets.

--Vous voulez donc que je m'explique decidement? repondit Lavinia. Eh
bien! je vais le faire. Savez-vous mon histoire, Monsieur?

--Oui, Madame, je sais tout; je sais qu'un miserable, que je regarde
comme le dernier des hommes, vous a indignement trompee et delaissee. La
compassion que votre infortune m'inspire ajoute a mon enthousiasme. Il
n'y a que les grandes ames qui soient condamnees a etre victimes des
hommes et de l'opinion.

--Eh bien! Monsieur reprit Lavinia, sachez que j'ai su profiter des
rudes lecons de ma destinee; sachez qu'aujourd'hui je suis en garde
contre mon propre coeur et contre celui d'autrui. Je sais qu'il n'est
pas toujours au pouvoir de l'homme de tenir ses serments, et qu'il
abuse aussitot qu'il obtient. D'apres cela, Monsieur, n'esperez pas
me flechir. Si vous parlez serieusement, voici ma reponse: "Je suis
invulnerable. Cette femme tant decriee pour l'erreur de sa jeunesse est
entouree desormais d'un rempart plus solide que la vertu, la mefiance."

--Ah! c'est que vous ne m'entendez pas, Madame, s'ecria le comte en se
jetant a ses genoux. Que je sois maudit si j'ai jamais eu la pensee de
m'autoriser de vos malheurs pour esperer des sacrifices que votre fierte
condamne....

--Etes-vous bien sur, en effet, de ne l'avoir eue jamais? dit Lavinia
avec son triste sourire.

--Eh bien, je serai franc, dit M. de Morangy avec un accent de verite ou
la _maniere_ du grand seigneur disparut entierement. Peut-etre l'ai-je
eue avant de vous connaitre, cette pensee que je repousse maintenant
avec remords. Devant vous la feinte est impossible, Lavinia: vous
subjuguez la volonte, vous aneantiriez la ruse, vous commandez le
veneration. Oh! depuis que je sais ce que vous etes, je jure que mon
adoration a ete digne de vous. Ecoutez-moi, Madame, et laissez-moi a vos
pieds attendre l'arret de ma vie. C'est par d'indissolubles serments que
je veux vous devouer tout mon avenir. C'est un nom honorable, j'ose le
croire, et une brillante fortune, dont je ne suis pas vain, vous le
savez, que je viens mettre a vos pieds, en meme temps qu'une ame qui
vous adore, un coeur qui ne bat que pour vous.

--C'est donc reellement un mariage que vous me proposez? dit lady
Lavinia sans temoigner au comte une surprise injurieuse. Eh bien,
Monsieur, je vous remercie de cette marque d'estime et d'attachement."

Et elle lui tendit la main avec cordialite.

"Dieu de bonte! elle accepte! s'ecria le comte en couvrant cette main de
baisers.

--Non pas, Monsieur, dit Lavinia; je vous demande le temps de la
reflexion.

--Helas! mais puis-je esperer?

--Je ne sais pas; mais comptez sur ma reconnaissance. Adieu. Retournez
au bal; je l'exige. J'y serai dans un instant."

Le comte baisa le bord de son echarpe avec passion et sortit. Aussitot
qu'il eut referme la porte, Lionel ecarta tout a fait le rideau,
s'appretant a recevoir de lady Blake l'autorisation de rentrer. Mais
lady Blake etait assise sur le sofa, le dos tourne a la fenetre. Lionel
vit sa figure se refleter dans la glace placee vis-a-vis d'eux. Ses yeux
etaient fixes sur le parquet, son attitude morne et pensive. Plongee
dans une profonde meditation, elle avait completement oublie Lionel,
et l'exclamation de surprise qui lui echappa lorsque celui-ci sauta au
milieu de la chambre fut l'aveu ingenu de cette cruelle distraction.

Il etait pale de depit; mais il se contint.

"Vous conviendrez, lui dit-il, que j'ai respecte vos nouvelles
affections, Madame. Il m'a fallu un profond desinteressement pour
m'entendre insulter a dessein peut-etre..... et pour rester impassible
dans ma cachette.

--A dessein? repeta Lavinia en le fixant d'un air severe. Qu'osez-vous
penser de moi, Monsieur? Si ce sont la vos idees, sortez!

--Non, non, ce ne sont pas la mes idees, dit Lionel en marchant vers
elle et en lui prenant le bras avec agitation. Ne faites pas attention
a ce que je dis. Je suis fort trouble... C'est qu'aussi vous avez bien
compte sur ma raison en me faisant assister a une semblable scene.

--Sur votre raison, Lionel! Je ne comprends pas ce mot. Vous voulez dire
que j'ai compte sur votre indifference?

--Raillez-moi tant que vous voudrez, soyez cruelle, foulez-moi aux
pieds! vous en avez le droit... Mais je suis bien malheureux!..."

Il etait fortement emu. Lavinia crut ou feignit de croire qu'il jouait
la comedie.

"Finissons-en, lui dit-elle en se levant. Vous auriez du faire votre
profit de ce que vous m'avez entendue repondre au comte de Morangy;
et pourtant l'amour de cet homme ne m'offense pas... Adieu, Lionel.
Quittons-nous pour toujours, mais quittons-nous sans amertume. Voici
votre portrait et vos lettres... Allons, laissez ma main, il faut que je
retourne au bal.

--Il faut que vous retourniez danser avec M. de Morangy, n'est-ce pas?
dit Lionel en jetant son portrait avec colere et en le broyant de son
talon.

--Ecoutez donc, dit Lavinia un peu pale, mais calme, le comte de Morangy
m'offre un rang et une haute rehabilitation dans le monde. L'alliance
d'un vieux lord ne m'a jamais bien lavee de la tache cruelle qui couvre
une femme delaissee. On sait qu'un vieillard recoit toujours plus qu'il
ne donne. Mais un homme jeune, riche, noble, envie, aime des femmes...
c'est different! Cela merite qu'on y pense, Lionel; et je suis bien
aise d'avoir jusqu'ici menage le comte. Je devinais depuis longtemps la
loyaute de ses intentions.

--O femmes! la vanite ne meurt point en vous!" s'ecria Lionel avec depit
lorsqu'elle fut partie.

Il alla rejoindre Henry a l'hotellerie. Celui-ci l'attendait avec
impatience.

"Damnation sur vous, Lionel! s'ecria-t-il. Il y a une grande heure que
je vous attends sur mes etriers. Comment! deux heures pour une semblable
entrevue! Allons, en route! vous me raconterez cela chemin faisant.

--Bonsoir, Henry. Allez-vous-en dire a miss Margaret que le traversin
qui est couche a ma place dans mon lit est au plus mal. Moi, je reste.

--Cieux et terre! qu'entends-je! s'ecria Henry; vous ne voulez point
aller a Luchon?

--J'irai une autre fois; je reste ici maintenant.

--Mais c'est impossible! Vous revez. Vous n'etes point reconcilie avec
lady Blake?

--Non pas, que je sache; tant s'en faut! Mais je suis fatigue, j'ai le
spleen, j'ai une courbature. Je reste."

Henry tombait des nues. Il epuisa toute son eloquence pour entrainer
Lionel; mais ne pouvant y reussir, il descendit de cheval, et jetant la
bride au palefrenier:

"Eh bien, s'il en est ainsi, je reste aussi, s'ecria-t-il. La chose me
parait si plaisante que j'en veux etre temoin jusqu'au bout. Au diable
les amours de Bagneres et les projets de grande route! Mon digne ami sir
Lionel Bridgemont me donne la comedie; je serai le spectateur assidu et
palpitant de son drame."

Lionel eut donne tout au monde pour se debarrasser de ce surveillant
etourdi et goguenard; mais cela fut impossible.

"Puisque vous etes determine a me suivre, lui dit-il, je vous previens
que je vais au bal.

--Au bal? soit. La danse est un excellent remede pour le spleen et les
courbatures."

Lavinia dansait avec M. de Morangy. Lionel ne l'avait jamais vue danser.
Lorsqu'elle etait venue en Angleterre, elle ne connaissait que le
bolero, et elle ne s'etait jamais permis de le danser sous le
ciel austere de la Grande-Bretagne. Depuis, elle avait appris nos
contredanses, et elle y portait la grace voluptueuse des Espagnoles
jointe a je ne sais quel reflet de pruderie anglaise qui en moderait
l'essor. On montait sur les banquettes pour la voir danser. Le comte de
Morangy etait triomphant. Lionel etait perdu dans la foule.

Il y a tant de vanite dans le coeur de l'homme! Lionel souffrait
amerement de voir celle qui fut longtemps dominee et emprisonnee dans
son amour, celle qui jadis n'etait qu'a lui, et que le monde n'eut ose
venir reclamer dans ses bras, libre et fiere maintenant, environnee
d'hommages et trouvant dans chaque regard une vengeance ou une
reparation du passe. Lorsqu'elle retourna a sa place, au moment ou le
comte avait une distraction, Lionel se glissa adroitement aupres d'elle
et ramassa son eventail qu'elle venait de laisser tomber. Lavinia ne
s'attendait point a le trouver la. Un faible cri lui echappa, et son
teint palit sensiblement.

"Ah! mon Dieu! lui dit-elle, je vous croyais sur la route de Bagneres.

--Ne craignez rien, Madame, lui dit-il a voix basse; je ne vous
compromettrai point aupres du comte de Morangy."

Cependant il n'y put tenir longtemps, et bientot il revint l'inviter a
danser.

Elle accepta.

"Ne faudra-t-il pas aussi que j'en demande la permission a M. le comte
de Morangy?" lui dit-il.

Le bal dura jusqu'au jour. Lady Lavinia etait sure de faire durer un bal
tant qu'elle y resterait. A la faveur du desordre qui se glisse peu a
peu dans une fete a mesure que la nuit s'avance, Lionel put lui parler
souvent. Cette nuit acheva de lui faire tourner la tete. Enivre par les
charmes de lady Blake, excite par la rivalite du comte, irrite par les
hommages de la foule qui a chaque instant se jetait entre elle et lui,
il s'acharna de tout son pouvoir a reveiller cette passion eteinte, et
l'amour-propre lui fit sentir si vivement son aiguillon qu'il sortit du
bal dans un etat de delire inconcevable.

Il essaya en vain de dormir. Henry, qui avait fait la cour a toutes les
femmes et danse toutes les contredanses, ronfla de toute sa tete. Des
qu'il fut eveille:

"Eh bien, Lionel, dit-il en se frottant les yeux, vive Dieu! mon ami,
c'est une histoire piquante que votre reconciliation avec ma cousine;
car n'esperez pas me tromper, je sais a present le secret. Quand nous
sommes entres au bal, Lavinia etait triste et dansait d'un air distrait;
des qu'elle vous a vu, son oeil s'est anime, son front s'est eclairci.
Elle etait rayonnante a la valse quand vous l'enleviez comme une plume
a travers la foule. Heureux Lionel! a Luchon une belle fiancee et une
belle dot, a Saint-Sauveur une belle maitresse et un grand triomphe!

--Laissez-moi tranquille avec vos balivernes!" dit Lionel avec humeur.

Henry etait habille le premier. Il sortit pour voir ce qui se passait,
et revint bientot en faisant son vacarme accoutume sur l'escalier.

"Helas! Henry, lui dit son ami, ne perdrez-vous point cette voix
haletante et ce geste effare? On dirait toujours que vous venez de
lancer le lievre et que vous prenez les gens a qui vous parlez pour des
limiers decouples.

--A cheval! a cheval! cria Henry, Lady Lavinia Blake est a cheval: elle
part pour Gedres avec dix autres jeunes folles et je ne sais combien
de godelureaux, le comte de Morangy en tete... ce qui ne veut pas dire
qu'elle n'ait que le comte de Morangy en tete: entendons-nous!

--Silence, _clown!_ s'ecria Lionel. A cheval en effet, et partons!"

La cavalcade avait pris de l'avance sur eux. La route de Gedres est un
sentier escarpe, une sorte d'escalier taille dans le roc, cotoyant
le precipice, offrant mille difficultes aux chevaux, mille dangers
tres-reels aux voyageurs. Lionel lanca son cheval au grand galop. Henry
crut qu'il etait fou; mais, pensant qu'il y allait de son honneur de ne
pas rester en arriere, il s'elanca sur ses traces. Leur arrivee fut un
incident fantastique pour la caravane. Lavinia fremissait a la vue de
ces deux ecerveles courant ainsi sur le revers d'un abime effroyable.
Quand elle reconnut Lionel et son cousin, elle devint pale et faillit
tomber de cheval. Le comte de Morangy s'en apercut et ne la quitta plus
du regard. Il etait jaloux.

C'etait un aiguillon de plus pour Lionel. Tout le long de la journee il
disputa le moindre regard de Lavinia avec obstination. La difficulte de
lui parler, l'agitation de la course, les emotions que faisait naitre le
sublime spectacle des lieux qu'ils parcouraient, la resistance adroite
et toujours aimable de lady Blake, son habilete a guider son cheval, son
courage, sa grace, l'expression toujours poetique et toujours naturelle
de ses sensations, tout acheva d'exalter sir Lionel. Ce fut une journee
bien fatigante pour cette pauvre femme obsedee de deux amants entre
lesquels elle voulait tenir la balance egale: aussi accueillait-elle
avec reconnaissance son joyeux cousin et ses grosses folies lorsqu'il
venait caracoler entre elle et ses adorateurs.

A l'entree de la nuit le ciel se couvrit de nuages. Un orage serieux
s'annoncait. La cavalcade doubla le pas; mais elle etait encore a plus
d'une lieue de Saint-Sauveur lorsque la tempete eclata. L'obscurite
devint complete: les chevaux s'effrayerent, celui du comte de Morangy
l'emporta au loin. La petite troupe se debanda, et il fallut tous les
efforts des guides qui l'escortaient a pied pour empecher que des
accidents serieux ne vinssent terminer tristement un jour si gaiement
commence.

Lionel, perdu dans d'affreuses tenebres, force de marcher le long du
rocher en tirant son cheval par la bride, de peur de se jeter avec lui
dans le precipice, etait domine par une inquietude bien plus vive. Il
avait perdu Lavinia malgre tous ses efforts, et il la cherchait avec
anxiete depuis un quart d'heure, lorsqu'un eclair lui montra une femme
assise sur un rocher un peu au-dessus du chemin. Il s'arreta, preta
l'oreille et reconnut la voix de lady Blake; mais un homme etait avec
elle: ce ne pouvait etre que M. de Morangy. Lionel le maudit dans son
ame; et, resolu au moins a troubler le bonheur de ce rival, il se
dirigea comme il put vers le couple.

Quelle fut sa joie en reconnaissant Henry aupres de sa cousine!
Celui-ci, en bon et insouciant compagnon, lui ceda la place, et
s'eloigna meme pour garder les chevaux.

Rien n'est si solennel et si beau que le bruit de l'orage dans les
montagnes. La grande voix du tonnerre, en roulant sur des abimes, se
repete et retentit dans leur profondeur; le vent, qui fouette les
longues forets de sapins et les colle sur le roc perpendiculaire comme
un vetement sur des flancs humains, s'engouffre aussi dans les gorges
et y jette de grandes plaintes aigues et trainantes comme des sanglots.
Lavinia, recueillie dans la contemplation de cet imposant spectacle,
ecoutait les mille bruits de la montagne ebranlee, en attendant qu'un
nouvel eclair jetat sa lumiere bleue sur le paysage. Elle tressaillit
lorsqu'il vint lui montrer sir Lionel assis pres d'elle a la place
qu'occupait son cousin un instant auparavant. Lionel pensa qu'elle etait
effrayee par l'orage, et il prit sa main pour la rassurer. Un autre
eclair lui montra Lavinia un coude appuye sur un genou et le menton
enfonce dans sa main, regardant d'un air d'enthousiasme la grande
scene des elements bouleverses. "Oh! mon Dieu! que cela est beau! lui
dit-elle, que cette clarte bleue est vive et douce a la fois! Avez-vous
vu ces dechiquetures du rocher rayonner comme des saphirs, et ce
lointain livide ou les cimes des glaciers se levaient comme de grands
spectres dans leurs linceuls? Avez-vous remarque aussi que, dans le
brusque passage des tenebres a la lumiere et de la lumiere aux tenebres,
tout semblait se mouvoir, s'agiter comme si ces monts s'ebranlaient pour
s'ecrouler?

--Je ne vois rien ici que vous, Lavinia, lui dit-il avec force; je
n'entends de voix que la votre, je ne respire d'air que votre souffle,
je n'ai d'emotion qu'a vous sentir pres de moi. Savez-vous bien que
je vous aime eperdument? Oui, vous le savez; vous l'avez bien vu
aujourd'hui, et peut-etre vous l'avez voulu. Eh bien! triomphez s'il en
est ainsi. Je suis a vos pieds, je vous demande le pardon et l'oubli du
passe, le front dans la poussiere; je vous demande l'avenir, oh! je vous
le demande avec passion, et il faudra bien me l'accorder, Lavinia; car
je vous veux fortement, et j'ai des droits sur vous...

--Des droits? repondit-elle eu lui retirant sa main.

--N'est-ce donc pas un droit, un affreux droit, que le mal que je t'ai
fait, Lavinia? Et si tu me l'as laisse prendre pour briser la vie,
peux-tu me l'oter aujourd'hui que je veux la relever et reparer mes
crimes?"

On sait tout ce qu'un homme peut dire en pareil cas. Lionel fut plus
eloquent que je ne saurais l'etre a sa place. Il se monta singulierement
la tete; et, desesperant de vaincre autrement la resistance de lady
Blake, voyant bien d'ailleurs qu'en restant au-dessous des soumissions
de son rival il lui faisait un avantage trop reel, il s'eleva au meme
devouement: il offrit son nom et sa fortune a lady Lavinia.

"Y songez-vous! lui dit-elle avec emotion. Vous renonceriez a miss Ellis
lorsqu'elle vous est promise, lorsque votre mariage est arrete!

--Je le ferai, repondit-il. Je ferai une action que le monde trouvera
insolente et coupable. Il faudra peut-etre la laver dans mon sang; mais
je suis pret a tout pour vous obtenir: car le plus grand crime de ma
vie, c'est de vous avoir meconnue, et mon premier devoir, c'est de
revenir a vous. Oh! parlez, Lavinia, rendez-moi le bonheur que j'ai
perdu en vous perdant. Aujourd'hui je saurai l'apprecier et le
conserver, car moi aussi j'ai change: je ne suis plus cet homme
ambitieux et inquiet qu'un avenir inconnu torturait de ses menteuses
promesses. Je sais la vie aujourd'hui, je sais ce que vaut le monde et
son faux eclat. Je sais que pas un de mes triomphes n'a valu un seul de
vos regards, et la chimere du bonheur que j'ai poursuivie m'a toujours
fui jusqu'au jour ou elle me ramene a vous. Oh! Lavinia, reviens a moi
aussi! Qui t'aimera comme moi? qui verra comme moi ce qu'il y a de
grandeur, de patience et de misericorde dans ton ame?"

Lavinia gardait le silence, mais son coeur battait avec une violence
dont s'apercevait Lionel. Sa main tremblait dans la sienne, et elle ne
cherchait pas a la retirer, non plus qu'une tresse de ses cheveux que le
vent avait detachee et que Lionel couvrait de baisers. Ils ne sentaient
pas la pluie qui tombait en gouttes larges et rares. Le vent avait
diminue, le ciel s'eclaircissait un peu, et le comte de Morangy venait
a eux aussi vite que pouvait le lui permettre son cheval deferre et
boiteux, qui avait failli le tuer en tombant contre un rocher.

Lavinia l'apercut enfin et s'arracha brusquement aux transports de
Lionel. Celui-ci furieux de ce contre-temps, mais plein d'esperance et
d'amour, l'aida a se remettre a cheval, et l'accompagna jusqu'a la porte
de sa maison. La elle lui dit en baissant la voix: "Lionel, vous m'avez
fait des offres dont je sens tout le prix. Je n'y peux repondre sans y
avoir murement reflechi...

--O Dieu! c'est la meme reponse qu'a M. de Morangy!

--Non, non, ce n'est pas la meme chose, repondit-elle d'une voix
alteree. Mais votre presence ici peut faire naitre bien des bruits
ridicules. Si vous m'aimez vraiment, Lionel, vous allez me jurer de
m'obeir.

--Je le jure par Dieu et par vous.

--Eh bien! partez sur-le-champ, et retournez a Bagneres; je vous jure a
mon tour que dans quarante heures vous aurez ma reponse.

--Mais que deviendrai-je, grand Dieu! pendant ce siecle d'attente?

--Vous espererez, lui dit Lavinia en refermant precipitamment la porte
sur elle, comme si elle eut craint d'en dire trop."

Lionel espera en effet. Il avait pour motifs une parole de Lavinia et
tous les arguments de son amour-propre.

"Vous avez tort d'abandonner la partie, lui disait Henry en chemin;
Lavinia commencait a s'attendrir. Sur ma parole, je ne vous reconnais
pas la, Lionel. Quand ce n'eut ete que pour ne pas laisser Morangy
maitre du champ de bataille... Allons! vous etes plus amoureux de miss
Ellis que je ne pensais."

Lionel etait trop preoccupe pour l'ecouter. Il passa le temps que
Lavinia lui avait fixe enferme dans sa chambre, ou il se fit passer
pour malade, et ne daigna pas desabuser sir Henry, qui se perdait en
commentaires sur sa conduite. Enfin, la lettre arriva; la voici:

"_Ni l'un ni l'autre_ Quand vous recevrez cette lettre, quand M. de
Morangy, que j'ai envoye a Tarbes recevra ma reponse, je serai loin de
vous deux; je serai partie, partie a tout jamais, perdue sans retour
pour vous et pour lui.

"Vous m'offrez un nom, un rang, une fortune; vous croyez qu'un grand
eclat dans le monde est une grande seduction pour une femme. Oh! non,
pas pour celle qui le connait et le meprise comme je le fais. Mais
pourtant ne croyez pas, Lionel, que je dedaigne l'offre que vous m'avez
faite de sacrifier un mariage brillant et de vous enchainer a moi pour
toujours.

"Vous avez compris ce qu'il y a de cruel pour l'amour-propre d'une femme
a etre abandonnee, ce qu'il y a de glorieux a ramener a ses pieds un
infidele, et vous avez voulu me dedommager par ce triomphe de tout ce
que j'ai souffert; aussi je vous rends toute mon estime, et je vous
pardonnerais le passe si cela n'etait pas fait depuis longtemps.

"Mais sachez, Lionel, qu'il n'est pas en votre pouvoir de reparer ce
mal. Non, cela n'est au pouvoir d'aucun homme. Le coup que j'ai recu est
mortel: il a tue pour jamais en moi la puissance d'aimer; il a eteint
le flambeau des illusions, et la vie m'apparait sous son jour terne et
miserable.

"Eh bien, je ne me plains pas de ma destinee; cela devait arriver tot ou
tard. Nous vivons tous pour vieillir et pour voir les deceptions envahir
chacune de nos joies. J'ai ete desabusee un peu jeune, il est vrai,
et le besoin d'aimer a longtemps survecu a la faculte de croire. J'ai
longtemps, j'ai souvent lutte contre ma jeunesse comme contre un ennemi
acharne; j'ai toujours reussi a la vaincre.

"Et croyez-vous que cette derniere lutte contre vous, cette resistance
aux promesses que vous me faites ne soit pas bien cruelle et bien
difficile? Je peux le dire a present que la fuite me met a l'abri du
danger de succomber: je vous aime encore, je le sens; l'empreinte du
premier objet qu'on a aime ne s'efface jamais entierement; elle semble
evanouie; on s'endort dans l'oubli des maux qu'on a soufferts; mais
que l'image du passe se leve, que l'ancienne idole reparaisse, et nous
sommes encore prets a plier le genou devant elle. Oh! fuyez! fuyez,
fantome et mensonge! vous n'etes qu'une ombre, et si je me hasardais
a vous suivre, vous me conduiriez encore parmi les ecueils pour m'y
laisser mourante et brisee. Fuyez! je ne crois plus en vous. Je sais que
vous ne disposez pas de l'avenir, et que si votre bouche est sincere
aujourd'hui, la fragilite de votre coeur vous forcera de mentir demain.

"Et pourquoi vous accuserais-je d'etre ainsi? ne sommes-nous pas tous
faibles et mobiles? Moi-meme n'etais-je pas calme et froide quand je
vous ai aborde hier? N'etais-je pas convaincue que je ne pouvais pas
vous aimer? N'avais-je pas encourage les pretentions du comte de
Morangy? Et pourtant le soir, quand vous etiez assis pres de moi sur ce
rocher, quand vous me parliez d'une voix si passionnee au milieu du vent
et de l'orage, n'ai-je pas senti mon ame se fondre et s'amollir? Oh!
quand j'y songe, c'etait votre voix des temps passes, c'etait votre
passion des anciens jours, c'etait vous, c'etait mon premier amour,
c'etait ma jeunesse que je retrouvais tout a la fois!

"Et puis a present que je suis de sang-froid, je me sens triste jusqu'a
la mort; car je m'eveille et me souviens d'avoir fait un beau reve au
milieu d'une triste vie.

"Adieu, Lionel. En supposant que votre desir de m'epouser se fut soutenu
jusqu'au moment de se realiser (et a l'heure qu'il est, peut-etre, vous
sentez deja que je puis avoir raison de vous refuser), vous eussiez ete
malheureux sous l'etreinte d'un lien pareil; vous auriez vu le monde,
toujours ingrat et avare de louanges devant nos bonnes actions,
considerer la votre comme l'accomplissement d'un devoir, et vous refuser
le triomphe que vous en attendiez peut-etre. Puis vous auriez perdu le
contentement de vous-meme en n'obtenant pas l'admiration sur laquelle
vous comptiez. Qui sait! j'aurais peut-etre moi-meme oublie trop vite ce
qu'il y avait de beau dans votre retour, et accepte votre amour nouveau
comme une reparation due a votre honneur. Oh! ne gatons pas cette heure
d'elan et de confiance que nous avons goutee ce soir; gardons-en le
souvenir, mais ne cherchons pas a la retrouver.

"N'ayez aucune crainte d'amour-propre en ce qui concerne le comte de
Morangy; je ne l'ai jamais aime. Il est un des mille impuissants qui
n'ont pu (moi aidant, helas!) faire palpiter mon coeur eteint. Je ne
voudrais pas meme de lui pour epoux. Un homme de son rang vend toujours
trop cher la protection qu'il accorde en la faisant sentir. Et puis
je hais le mariage, je hais tous les hommes, je hais les engagements
eternels, les promesses, les projets, l'avenir arrange a l'avance par
des contrats et des marches dont le destin se rit toujours. Je n'aime
plus que les voyages, la reverie, la solitude, le bruit du monde, pour
le traverser et en rire, puis la poesie pour supporter le passe, et Dieu
pour esperer l'avenir."

Sir Lionel Bridgemont eprouva d'abord une grande mortification
d'amour-propre; car il faut le dire pour consoler le lecteur qui
s'interesserait trop a lui depuis quarante heures il avait fait bien des
reflexions. D'abord il songea a monter a cheval, a suivre lady Blake,
a vaincre sa resistance, a triompher de sa froide raison. Et puis il
songea qu'elle pourrait bien persister dans son refus, et que pendant ce
temps miss Ellis pourrait bien s'offenser de sa conduite et repousser
son alliance... Il resta.

"Allons, lui dit Henry le lendemain en le voyant baiser la main de miss
Margaret, qui lui accordait cette marque de pardon apres une querelle
assez vive sur son absence, l'annee prochaine nous siegerons au
parlement."



FIN DE LAVINIA.







End of the Project Gutenberg EBook of Lavinia, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LAVINIA ***

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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