The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand

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Title: Promenades autour d'un village

Author: George Sand

Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***




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PROMENADES

AUTOUR D'UN VILLAGE

PAR

GEORGE SAND




OUVRAGES

DE

GEORGE SAND

PUBLIES DANS LA COLLECTION MICHEL LEVY.

ADRIANI.......................... 1 VOL.

LES AMOURS DE L'AGE D'OR......... 1--

LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORE. 2--

LE CHATEAU DES DESERTES.......... 1--

LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--

CONSUELO......................... 3--

LES DAMES VERTES................. 1--

LA DANIELLA...................... 3--

LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--

LA FILLEULE...................... 1--

FLAVIE........................... 1--

HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--

L'HOMME DE NEIGE................. 3--

HORACE........................... 1--

ISIDORA.......................... 1--

JACQUES.......................... 1--

JEANNE........................... 1--

LELIA--Metella.--Melchior.--Cora. 2--

LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--

LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--

NARCISSE......................... 1--

LE PECHE DE M. ANTOINE........... 2--

LE PICCININO..................... 2--

LE SECRETAIRE INTIME............. 1--

SIMON............................ 1--

TEVERINO--Leone Leoni............ 1--

L'USCOQUE........................ 1--




PROMENADES

AUTOUR D'UN VILLAGE

PAR

GEORGE SAND



PARIS

MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1866




PROMENADES

AUTOUR

D'UN VILLAGE




Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
compagnons qui ne demandaient qu'a courir: un naturaliste et un artiste,
qui est, en meme temps, naturaliste amateur.

Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
notre departement. N'etant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
a parcourir.

Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilite de mon
recit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
laisserai les noms dont ils s'etaient gratines l'un l'autre dans leurs
promenades entomologiques.

L'artiste est, a ses moments perdus, grand collectionneur et preparateur
de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun etait
tombe en poussiere a la collection, et notre ami est si difficile dans
le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
la jolie lycaenide _amyntas_. De la le nom bucolique d'Amyntas qu'il
porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
sujet de se facher.

Le naturaliste, un savant modeste, bien que tres-connu a Paris de tous
les amateurs d'entomologie, etait absorbe, depuis quelques jours, dans
la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
de certains arbres. De la le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
accepte par notre compagnon.

On partit par une matinee tres-fraiche, muni de provisions de bouche, a
seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout a manger
maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore tres-vif. Le
Berrichon des plaines n'est jamais presse, et avec lui il faut savoir
attendre.

Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour a
voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
ce serait avec une nonchalance si desesperante, que les plus fervents
adeptes s'endormiraient au lieu de penser a les interroger.

Nous dejeunames donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
forteresse, et, deux heures apres, nous quittions la route pour un
chemin vicinal non acheve, et plus gracieux a la vue que facile aux
voitures.

Nous avions traverse un pays agreable, des ondulations de terrain
fertile, de jolis bois penches sur de belles prairies, et partout de
larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contree assez
melancolique.

Mais je me rappelais avoir vu par la un site bien autrement digne de
remarque, et, quand le chemin se precipita de maniere a nous forcer de
descendre a pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, a
jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.

Au milieu des vastes plateaux mouvementes qui se donnent rendez-vous
comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosite cachee
aux regards, le sol se dechire tout a coup, et dans une brisure
d'environ deux cents metres de profondeur, revetue de roches sombres ou
de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
eaux bleues rayees de rochers blancs et de remous ecumeux.

C'est cette grande brisure qui se decouvrait tout a coup au detour du
chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
qu'inattendu.

En cet endroit, le torrent forme un fer a cheval autour d'un mamelon
fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incline jusqu'au lit
de la Creuse, ressemble a un eboulement qui aurait coule paisiblement
entre les deux remparts de rochers, lesquels se relevent de chaque cote
et enferment, a perte de vue, le cours de la riviere dans les sinuosites
de leurs murailles dentelees.

Le contraste de ces apres dechirements et de cette eau agitee, avec la
placidite des formes environnantes, est d'un _reussi_ extraordinaire.

C'est une petite Suisse qui se revele au sein d'une contree ou rien
n'annonce les beautes de la montagne. Elles y sont pourtant discretement
cachees et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
souples et fuyants. Le torrent et ses precipices n'ont pas de terreurs
pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
des abimes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
a aussi sa sublimite, et rien n'est doux a l'oeil et a la pensee comme
cette terre genereuse soumise a l'homme, et qui semble ne s'etre permis
de montrer ses dents de pierre que la ou elles servent a soutenir les
cultures penchees au bord du ravin.

Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revet la nature
a chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours a l'idee de la
personnifier dans l'image d'une deesse aux traits humains?

La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mere. C'est donc
une deite aux traits changeants, et elle se symbolise par une beaute de
femme tour a tour souriante et desesperee, austere et pompeuse,
voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'a ce jour ennemi de
sa beaute, reussit a lui oter toute physionomie, et cela, sur de grandes
etendues de pays. Livree a elle-meme, elle trouve toujours moyen d'etre
belle ou frappante d'une maniere quelconque.

Voila pourquoi, des qu'on aborde une region ou les conquetes de la
culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
grands nivellements primitifs, on est saisi d'emotion et de respect.

Cette emotion tient du vertige devant les scenes grandioses des hautes
montagnes et les debris formidables des grands cataclysmes.

Rien de semblable ici.

C'est un mouvement gracieux de la bonne deesse; mais, dans ce mouvement,
dans ce pli facile de son vetement frais, on sent la force et l'ampleur
de ses allures. Elle est la comme couchee de son long sur les herbes,
baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
puissance en repos; c'est la bonte calme des dieux amis. Mais il n'y a
rien de mou dans ses formes, rien d'enerve dans son sourire. Elle a la
souveraine tranquillite des immortels, et, toute mignonne et delicate
qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisee
qu'elle a creuse ce vaste et delicieux jardin dans cet horizon de son
choix.

Ce jardin naturel qui s'etend sur les deux rives de la Creuse, c'est
l'oasis du Berry.

Chere petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
tu es notre compagne legitime; mais nous tous qui habitons tes rives
etroites et ombragees, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
nous avons trois jours de liberte, nous te fuyons pour aller tremper le
bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naiade de
Chateaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poetes de
nos petites villes vont voir ces rochers, apres lesquels ils croient
naivement que les Alpes et les Pyrenees n'ont plus rien a leur
apprendre.

Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
meme Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile a oublier.

Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
proportion des formes qui constituent la beaute. Le sentiment de la
grandeur se revele parfois aussi bien dans la pierre antique gravee d'un
chaton de bague que dans un colosse d'architecture.

La journee etait devenue brulante; nos chevaux avaient faim et soif:
nous descendimes au village du Pin, ou le chemin finissait. Mais le
malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.

Malgre cette absence de gout, on peut dire, comme dans les relations des
grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
d'autres manieres, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
L'air avenant, l'obligeance hospitaliere, la confiance soudaine, je ne
sais quelle familiarite sympathique, voila d'emblee, et de la part de
toutes gens, un bon accueil assure. En un instant, etables et granges
s'ouvrent pour remiser au mieux notre vehicule et recevoir nos chevaux.

--Ah! vous voila enfin revenu chez nous? dit, derriere moi, une voix
d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
ceux-ci. Et votre fils, ou est-il donc? Je ne le vois pas. Ou
voulez-vous aller, cette fois? A la Roche-Martin ou a la Preugne-au-Pot?
Nous aurons, j'espere, meilleur temps que la derniere fois, et nous
passerons la riviere sans danger dans le bateau.

Cet homme, qui me parlait de nos dernieres courses avec lui en 1844,
comme s'il se fut agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
contrebandier espagnol, c'etait Moreau, le pecheur de truites, le loueur
d'anes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
intelligent des voyageurs en Creuse.

--Conduisez-nous a l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
changes; je ne me reconnais plus.

--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessines qu'autrefois. On va plus
droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
plus vite a pied.

--C'est notre intention, d'aller a pied.

--Alors, marchons.

--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.

--Voulez-vous du lait de ma chevre? lui cria une pauvre femme devant la
porte de laquelle nous passions.

Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir a donner a cette aimable
villageoise une piece de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
recut avec etonnement.

--Comment! dit-elle, vous voulez payer une ecuellee de lait? Ca n'en
valait pas la peine, et j'etais bien aise de vous l'offrir.

--Vous ne me connaissez pourtant pas?

--Non; mais on aime a faire plaisir aux passants.

--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc deja si loin de la vallee
Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prevenir les desirs d'un inconnu.
Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est mefiance ou timidite.

Le soleil baissait; nous ne savions pas ou nous trouverions a diner et a
coucher, et, une fois engages dans le ravin, ou la nuit se fait de bonne
heure et ou les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
mieux a faire que de s'en remettre a la Providence.

Amyntas doubla le pas en chantant.

Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait meme plus a recolter des
insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-etre et de
mouvement, il etait tranquillement ravi du charme particulier de ce
doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
est, il connait les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
atrophiee par l'amour du detail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
la nature, et l'autre pour les pierres precieuses qui en revetent le sol
et les parois.

--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout a coup differente de celle
que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
montagne qui ont le _facies_ meridional: ou donc sommes-nous? Je n'y
comprends plus rien. Et cette chaleur ecrasante a l'heure ou l'air
devrait fraichir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
ciel.

--Si je la sens? repondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
moins en Afrique.

--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbe, que nous
fissions ici quelque _rencontre_ etonnante!

--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'ecria Moreau, qui crut que notre
savant s'attendait a rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
Il n'y a point ici de mechantes betes.

Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherche,
se presenta magnifiquement eclaire, sous nos pieds. Il faut arriver la
au soleil couchant: chaque chose a son heure pour etre belle.

C'est un nid bati au fond d'un entonnoir de collines rocheuses ou se
sont glissees des zones de terre vegetale. Au-dessus de ces collines
s'etend un second amphitheatre plus eleve. Ainsi de toutes parts le vent
se brise au-dessus de la vallee, et de faibles souffles ne penetrent au
fond de la gorge que pour lui donner la fraicheur necessaire a la vie.
Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
enclos herbus, entretiennent la beaute de la vegetation environnante.

La population est de six a sept cents ames. Les maisons se groupent
autour de l'eglise, plantee sur le rocher central, et s'en vont en
pente, par des ruelles etroites, jusque vers la lit d'un delicieux
petit torrent dont, a peu de distance, les eaux se perdent encore plus
bas dans la Creuse.

C'est un petit chef-d'oeuvre que l'eglise romano-byzantine. La
commission des monuments historiques l'a fait reparer avec soin. Elle
est parfaitement homogene de style au dehors et charmante de
proportions.

A l'interieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agreablement.
Les details sont d'un grand gout et d'une riche simplicite. On descend
par un bel escalier a une crypte qui prend vue sur le ravin et le
torrent.

Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
il ne reste que des fragments epars, quelques personnages vetus a la
mode de Charles VII et de Louis XI, des scenes religieuses d'une laideur
naive et d'un sens enigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
ailes effilees, d'un dessin assez elegant et portant sur la poitrine des
ecussons effaces. Malgre la secheresse de la roche, l'humidite devore
ces precieux vestiges. Quelque source voisine a trouve assez recemment
le moyen de suinter dans le mur ou j'ai encore vu, il y a trente ans,
les restes d'une danse macabre extremement curieuse. Les personnages
glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdatre qui envahissait
le mur: c'etait d'un ton inoui en peinture et d'un effet saisissant.

Le Christ assis, nimbe entierement, qui surmonte le maitre-autel de la
nef superieure, est d'une epoque plus primitive, contemporaine, je
crois, de la construction de l'eglise. Je l'ai toujours vu aussi frais
qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait ete, des lors,
restaure par quelque artiste de village, qui lui a conserve, par
instinct, conscience ou tradition, sa naivete barbare. Tant il y a qu'on
jurerait d'une fresque executee d'hier par un de ces peintres
greco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
decoraient nos eglises rustiques.




II


Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siecle,
represente un personnage couche, vetu d'une longue robe, l'aumoniere au
flanc, la tete appuyee sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
colossale epee repose pres de lui; a ses pieds est le _leopard passant_
de son blason.

Il y a trente ans, ce severe personnage etait encore en grande
veneration, sous le nom grotesque et la renommee cynique d'un certain
saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.

Je ne sais quel honnete cure a trouve moyen de detruire cette
superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur aupres
des devots de sa paroisse, en faisant de lui (a tort, il est vrai) le
fondateur de l'eglise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
saint sous ce titre prosaique: _l'entrepreneur de batiment_. Son nez et
sa bouche sont entailles de coupures qui l'ont un peu defigure.

L'usage etait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
certaines statues, et meme certaines pierres. La poudre qu'on en
retirait etait melee a un verre d'eau que s'administraient les femmes
steriles.

Cette precieuse eglise etait batie au centre de l'antique forteresse
dont les tours et la muraille ruinees jalonnent l'ancien developpement
sur le roc escarpe.

Le chateau moderne, bati au siecle dernier dans un style quasi
monastique, soutient le chevet de l'eglise. L'ancienne porte, flanquee
de deux tours, espacee d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
les coulisses destinees a la herse, sert encore d'entree au manoir. Le
pied des fortifications plonge a pic dans le torrent.

Nul chateau n'a une situation plus etrangement mysterieuse et
romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
d'un cote, domine le precipice, et, de l'autre, se pare naturellement
d'un enorme bloc isole, d'une forme et d'une couleur excellentes.

Arbre, place, ravin, herse, eglise, chateau et rocher, tout cela se
tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
ne ressemble qu'a lui-meme.

Le chatelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
s'en va encore tout seul, a pied, par une chaleur torride, a travers les
sentiers escarpes de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaure que je sache; mais
il n'a jamais rien detruit; sachons-lui-en gre. Les pans ecroules de ses
vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un desordre
pittoresque, et les longs epis histories de ses girouettes tordues et
penchees sur ses tours d'entree ne peuvent etre taxes d'imitation et de
charlatanisme.

Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
elegante d'aspect, habitee par des paysans. Elle tombe en ruine.

A quelque distance, on la croirait batie en beau moellon de granit;
mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletee et
schisteuse de la localite.

On l'a seulement revetue de filets de mastic blanchatre en relief, qui
font un trompe-l'oeil tres-harmonieux. Son pignon aigu est perce d'une
petite fenetre soutenue par un meneau dejete, en vrai granit taille en
prisme.

La porte cintree est enfoncee sous le balcon de bois du premier etage et
sous l'avancement de l'escalier, lequel est forme de gros blocs
irreguliers a peine degrossis.

Une vigne folle court sur le tout et complete la physionomie pittoresque
de cette elegante et miserable demeure, dont un appendice ecroule git a
son flanc depuis des siecles, sans qu'il soit question d'oter les
decombres.

Au reste, cette maison, dans ses dispositions generales, parait avoir
servi de modele a toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
ont ete remplaces par des toits tombants, communs a plusieurs
habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le meme plan.

Le rez-de-chaussee, avec une porte a cintre surbaisse, ou a linteau
droit, formee d'une seule pierre gravee en arc a contre-courbe, n'est
qu'un cellier dont l'entree s'enfonce sous le balcon du premier etage,
quelquefois entre deux escaliers de sept a huit marches assez larges,
descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractere.

Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siecle. Elles
ont des murs epais de trois ou quatre pieds et d'etroites fenetres a
embrasures profondes, avec un banc de pierre pose en biais. On a presque
partout remplace le manteau des antiques cheminees par des cadres de
bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
la muraille.

Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal eclairees,
d'autant plus qu'elles sont tres spacieuses. Le plafond, a solives nues,
est parfois separe en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
forme de toit, des deux cotes. Le pave est en dalles brutes, inegales et
raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits a dossier
eleve, a couverture d'indienne piquee, et a rideaux de serge verte ou
jaune sortant d'un lambrequin decoupe, de hautes armoires tres-belles,
de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
le filet de peche et le fusil de chasse.

Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
maisonnettes neuves et blanches, crepies a l'exterieur, et dont les
entourages, comme ceux du chateau, sont en brique rouge.

Grace a leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
elles ne sont pas trop disparates a cote des constructions primitives
qui montrent leurs flancs de pierres seches d'un brun roux, leurs toits
de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme a cette pierre
plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit a pans coupes.
La couleur generale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
environnants jettent encore leur ombre a cote de celle des ruines de la
forteresse.

--Les maisons sont cheres ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
a pas de place pour batir: le rocher ne veut pas.

--Qu'est-ce que vous appelez cheres, dans ce pays-ci?

--De cinq cents a mille francs, suivant la bonte de la carcasse.

--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
nuit?

--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
n'avait pas de gache a la serrure, regardez si ca vous convient.

Nous montames l'inevitable perron, dont les rampes sont toujours
revetues de grands carres de micaschiste jaune brun ou de galets
granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
pyreneennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.

Nous trouvames la deux petites chambres blanchies a la chaux, plafonnees
en bois brut, meublees de lits de merisier et de grosses chaises
tressees de paille. C'est tres-propre. Nous voila loges.




III


Il s'agissait de diner.

--Diner? s'ecria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
vite attrape deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pre!
Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'a se baisser pour en ramasser.
Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'epervier,
et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, a tout le moins je
trouverai bien une belle friture de tacons.

Or, le tacon est le saumon en bas age; les saumons de mer, remontant la
Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
point la un mets a dedaigner. On n'a pas encore a se tourmenter ici de
pisciculture, a moins que ce ne soit pour etudier les procedes de
l'ingenieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.

Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
etait fort allechant pour des gens affames, meme ces pauvres poulets qui
couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
nous ne possedait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
voyage_.

--De quoi diable vous inquietez-vous? dit le guide. Il y a ici une
auberge dont la maitresse cuisinerait pour un archeveque. C'est elle qui
vous pretera les chambres ou vous voila, a condition que vous irez diner
chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
trouverez a la rencontre de la petite riviere et de la grande. Restez-y
une heure et revenez: tout sera pret, meme le cafe, car je me souviens
que vous n'aimez point a vous passer de ca.

--Mais je me reconnais tres-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
bas du village.

--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.

Nous trouvames le chemin rapide, mais commode, le pont tres-joli et le
confluent des deux torrents admirable de fraicheur et de mystere.

Le soleil etait deja couche pour nous, il etait descendu derriere les
rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, a travers
ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
d'emeraude de la gorge.

Quand on est tout au fond de cette breche qui sert de lit a la Creuse,
l'aspect devient quelquefois reellement sauvage. Sauf les pointes
effilees de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
moulins charmants echelonnes le long de l'eau, avec leurs longues
ecluses en biais ou en eperon, qui rayent la riviere d'une douce et
fraiche cascatelle, c'est un desert.

Pour peu que l'on se trouve engage dans un de ses coudes rocailleux,
assez escarpes pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
au sein d'une nature apre et desolee. Mais, un peu plus loin, la
riviere tourne, et la scene change. Le ravin s'adoucit un instant et
laisse couler des zones d'herbe fraiche et de beaux arbres, jusqu'a de
delicieuses pelouses, ou les pieds meurtris se reposent dans du velours.
Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide ou croissent
des plantes exquises, diverses especes de sauges et de baumes, et ces
grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
les coleopteres semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.

Tout ce monde-la etait endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, apres avoir fait
beaucoup de facons et essaye beaucoup de gites.

La Creuse occupe deja un lit assez large dans ces parages; elle est
presque partout semee de longues roches aigues, qu'un leger sediment
blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des cretes quartzeuses,
d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
on croirait pouvoir la franchir partout aisement en sautant de pierre en
pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
assez profond.

Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
individus d'une rive a l'autre; mais rarement les proprietaires occupent
les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un cote a l'autre du
precipice, on passe tres-bien plusieurs annees sans se connaitre et sans
nouer de relations, du moins dans la partie qui s'etend de la grande
ruine de Chateaubrun au point ou nous etions.

Nous revions fort tranquillement sur les ilots de roches du rivage,
quand nous fumes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
quatre gamins occupes, ou plutot nullement occupes a garder quatre
cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
avait la gouverne du cochon de lait.

Les cochons etaient bien sages, les enfants l'etaient moins; ils
accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
quatre effroyables petits museaux qui semblaient ecorches a vif et
baignes d'un sang noiratre, le tout dans l'evidente intention de nous
effrayer.

C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
terre a leur maturite.

Amyntas repondit a ce defi par un prodige non moins terrible.

Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent a se rappeler
quand on est trop eparpille a la promenade, et dont nous sommes toujours
munis.

Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
s'enfuirent a toutes jambes, en proie a une frayeur indicible, et le
plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.

Le diner fut excellent, le cafe fort passable, l'hotesse tres-obligeante
et tres-empressee.

La promenade du lendemain fut reglee, des mesures prises pour le reveil
et le depart. Puis nous descendimes le village, chacun une lumiere a la
main, precaution indispensable pour la premiere fois dans ces rues
difficiles; et notez que nous avions trouve de la bougie, sybarites que
nous etions!

Notre rue est la plus encaissee et la plus enfouie du bourg, dans une
coulisse de rochers; d'un cote les ruines de la forteresse, de l'autre
une serie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
_squares_, fermes au fond par le roc qui se releve brusquement, et par
un ruisselet d'eau vive, a peu pres muet en cette saison, mais
grouillant et joyeux a la moindre pluie.

Les maisonnettes sont generalement disposees par trois, soudees
ensemble, faisant face a deux ou trois autres toutes pareilles.

Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres a
toutes les heures du jour, elevant ensemble marmots, poules et pigeons,
tout cela s'echelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
commune de la facon la plus pittoresque.

Voila donc un vrai village, non pas un village d'opera-comique
d'autrefois, lorsque les bergeres avaient des robes de satin et les
moutons des rubans roses, mais un village d'opera-comique moderne,
c'est-a-dire un decor a la fois charmant et vrai, un decor de Rube et
consorts, permettant une mise en scene heureuse et naive, des details
empruntes avec amour a la nature; du realisme comme il faut en faire, en
choisissant dans le reel ce qui vaut la peine d'etre peint: une petite
ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparait
sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jete sur les
decombres, que sais-je?

L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naif, meme la brouette
cassee qui, avec une urne renversee, compose un tableau sur le fumier
blond ou le coq se promene d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
tapis de pourpre, et ou la poule gratteuse et affairee semble toujours
absorbee dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
que faire.

Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voila, quant a moi, tout ce
que je peux entendre au mot de realisme, arbore comme une nouveaute par
les uns, et repousse comme une heresie par les autres.

Mais laissons les discussions litteraires. J'y reviendrai certainement,
car il y a beaucoup a dire en faveur d'un certain sentiment de la
realite qui peut etre trop dedaigne, et contre ce meme sentiment pousse
trop loin.

Continuons notre exploration.

Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas a regarder beaucoup par la
fenetre. Tout etait sombre. La porte ne fermant pas, il etait bien
evident que le vol etait chose inconnue en ce pays.

--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
amerement ceux qui croient encore a la vie rustique; voici, me
disais-je, une porte sans loquet qui repond victorieusement. Cette
maison appartient a quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure a l'autre
bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
publique. La cour n'a aucune espece de cloture: s'il n'y a pas un seul
larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
en convenir.

Le silence de la nuit fut inoui. Pas un souffle dans l'air et pas un
souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
trouve chez nous l'ideal du silence nocturne. Mais notre silence est un
vacarme a cote de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.

Dans un si petit espace rempli de gens et de betes, vivant, pour ainsi
dire, en un tas, d'ou vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
cette nuit sombre, c'etait presque solennel.

Mais a peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter a notre porte. Si
nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous preserver du frais
de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrees chez nous pour
nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiegles
et rieuses chanterent avec les oiseaux, des que les rayons du matin
depasserent le haut du rocher.

Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
l'ecole communale. Fillettes et garcons arrivaient en belle humeur, et
le pauvre petit instituteur, bossu comme Esope, assis, je ne sais
comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
melancolique.

Nous partimes a pied pour Chateaubrun, escortes d'un ane qui portait
notre dejeuner.

Avant d'etudier plus a fond le village, je voulais montrer a mes
compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
connaissance avec tous les remarquables environs du village.




IV


Nous primes le plus court, par egard pour l'ane, que madame Rosalie,
notre aubergiste, avait charge comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
outre, un gamin charge de le ramener, et l'epervier de peche de Moreau,
qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidele.

Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
droit sur un plateau tout nu. Les six kilometres en plaine nous parurent
plus longs que douze en montagne.

Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps a
autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signale des la veille comme un
hote logique de ces regions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
papillons et de l'aridite du sol.

Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
railleur; mais c'est un grand philosophe.

--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
ne sais pas, si vous vous souvenez que j'etais marie. J'ai perdu ma
femme. J'etais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
ou vous avez laisse hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est proprietaire, et il
n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... A propos, le
voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
vous le donne. Il n'y pousse que de la fougere, et je n'ai pas de quoi y
nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
voila tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
batir une belle maison, en depensant d'abord une dizaine de mille francs
pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste la bien
tranquille. Y va qui veut ... c'est-a-dire qui peut!

--Comment avez-vous pu elever votre famille? Car vous avez des enfants!

--Ils se sont eleves comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
faire la cuisine et parler espagnol.

--Espagnol?

--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariee avec un
monsieur de ce pays-la. Mon garcon est au service. C'est un bon enfant,
bien doux, _fait a tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
a present; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourne mon fusil; j'ai eu la
main traversee, et l'autre moitie de la charge m'a caresse la tete. On
dit dans le pays qu'il ne m'y est pas reste assez de plomb. Je crois
bien! pendant quinze jours, le medecin n'a pas fait autre chose que de
m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: "C'est
un homme mort!" Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
mieux que je pouvais: "Vous dites des betises, je n'en veux pas mourir,
et je n'en mourrai pas." Apres que j'en ai ete revenu, j'ai recommence a
pecher et a chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
travail m'a porte malheur. Un maladroit m'a demis l'epaule en me jetant
a faux un sac de ble du haut d'une voiture. Ca ne fait rien, je marche,
je chasse et je peche toujours. Je conduis les artistes et les
voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
chateau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau a guetter les
truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme ou je me trouve.
Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fetes et dimanches, j'ai
les memes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
content de m'instruire. Voila! Quand je ne serai plus bon a rien, ma
famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.

Des anciens chemins perilleux par ou l'on arrivait a Chateaubrun, nous
ne retrouvames plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
plateau, et la nouvelle route qui cotoie tranquillement le precipice a
ote beaucoup de caractere a cette scene autrefois si sauvage.

La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
achetee, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
tient fermee, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.

Nous vimes que ce noble lieu etait moins frequente qu'autrefois. L'herbe
haute et fleurie du preau etait vierge de pas humains. Toutes choses,
d'ailleurs, exactement dans le meme etat qu'il y a douze ans: la grande
voute d'entree avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
monumentale cheminee, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
d'ou l'on domine un des plus beaux sites de France, les geoles obscures,
et cet etrange debris de la portion la plus belle et la plus moderne du
manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troue,
informe, demantele et dressant encore dans les airs des atres a
encadrements fleuronnes d'un beau travail.

Le marquis a achete, dit-il, cette ruine pour la preserver du vandalisme
des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.

Telle qu'elle est, c'est un romantique debris ou, au clair de la lune,
on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.

En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.

Une multitude de tiercelets et de cheveches effarouches se croisaient
dans les airs, sur nos tetes, avec des milliers de martinets
glapissants. C'etaient des cris aigus, des rales etranges, une
agitation sauvage et des querelles inouies.

Nous fumes etonnes de voir des moineaux niches effrontement au beau
milieu de cette societe d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
passe virant dans la caverne des seigneurs feodaux et abritant ses
petites rapines sous les grandes.

Nous fumes temoins d'un drame entre tous ces pillards.

Un pauvre scarabee, echappe, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
happe au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
Survint l'epoux a l'air mutin, a la moustache noire, herissant ses
plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
sa proie, quand survint a son tour le troisieme larron, la crecerelle,
attiree par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
aile si rapide et si sure, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
a coup. Le brigand tourna d'une maniere sinistre autour de la crevasse
ou ils etaient refugies dans leur nid, mais l'entree etait trop petite
pour qu'il y put penetrer. Il retourna a son guettoir. Les moineaux
ressortirent aussitot, et, plantes sur leur petit seuil, l'accablerent
d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois a la charge.
Toujours apres avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.

Que lui fut-il reproche? De quelles represailles le menacerent-ils? Il
faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
apres, nous vimes les moineaux, pleins de gaiete, sautiller sur la
muraille et picorer dans les plantes parietaires, sans aucun souci de
l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.

Les veritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
acerees, sont probablement les lezards, dont les squelettes digeres tout
entiers jonchaient les ruines du donjon.

Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de defense seraient nuls
contre tant et de si redoutables ennemis, viennent a bout d'elever leur
famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
sarcasme de la dispute au sein de l'eternel danger. D'ou vient cela? De
la superiorite d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eut explique,
lui qui a daigne etudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
et d'emotion que celle des hommes.

Nous renvoyames le gamin et son ane, et, apres un dejeuner copieux dans
les ruines, nous eumes a descendre au fond du ravin pour retourner au
village en suivant le bord de la Creuse.

Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
heures au moins, la plupart du temps sans chemin fraye sur le roc
tranchant ou sur les pierres aigues. Mais, malgre l'effroyable chaleur
engouffree dans les meandres de la gorge, nous ne songeames point a
regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.

C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour a tour; c'est une
suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
d'aspect a chaque pas, car la riviere est fort sinueuse, et, comme en
bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
souvent, par consequent voir de differents plans, toujours heureux, ces
sites merveilleusement composes et enchaines les uns aux autres comme
une suite de rives poetiques.

La verdure etait dans toute sa puissance, et, cette annee-ci, elle est
remarquablement vigoureuse. C'etait l'_heure de l'effet_, le baisser
lent et toujours splendide du soleil.

Ah! monsieur, je ne souhaite au plus mechant homme de la terre que la
fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
dispose pas a une religieuse bienveillance pour le monde ou Dieu nous a
mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
bien-etre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire a qui ne
s'en defend point.

C'est une douceur penetrante, je dirais presque attendrissante, tant la
physionomie de cette region est naive et comme paree des graces de
l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naiades
tranquilles, une eglogue fraiche et parfumee, une melodie de Mozart, un
ideal de sante morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
dans l'eau et respirer dans les branches.

Nous traversions parfois d'etroites prairies, ombragees d'arbres
superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinees,
et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.

Sur une nappe de plantes fourrageres d'un beau ton violet, nous
marchames un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'etait un semis
de ces insectes d'azur a reflets d'amethyste et glaces d'argent qui
pullulent chez nous sur les saules et qui, de la, se laissent tomber en
pluie sur les fleurs. Elles en etaient si chargees en cet endroit et
elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait a une fantaisie de fee ou a
une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil a son
declin.

Notre naturaliste n'avait que faire d'une denree si connue en France;
mais il ne pouvait se defendre d'en remplir ses mains pour les admirer
en bloc.

A propos de ces petites betes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
amis que, dans un moment ou ce fut la mode d'en faire des parures, on
les achetait a un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
existe, de soixante a quatre-vingts francs le cent, la prairie ou nous
etions en contenait bien pour plusieurs millions.




V


Mais notre email de hannetons bleus fut tout a coup traverse et
bouleverse par la course effrenee d'Amyntas. Il poursuivait quelque
chose avec une sorte de rage desesperee. Il disparut dans les rochers,
dans les precipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
volait avec son papillon sur les fougeres. Il avait les yeux hors de la
tete.

Moreau, effraye, crut a un acces de fievre chaude, et se mit a le
poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maitre.

Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
pas a notre ami qui risquait ses os dans les abimes, ou tout au moins sa
peau dans les trous epineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
le papillon merveilleux dont il croyait reconnaitre l'allure et le ton.
Deux fois il palit en le voyant echapper au filet de gaze, et s'envoler
plus haut, toujours plus haut!

Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
d'un trait, vers nous avec sa capture.

--Je crois que c'est _elle_! s'ecria-t-il tout essouffle. Oui, ce doit
etre _elle_! Voyez!

Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnes l'un que l'autre, se
regarderent, l'un tremblant, l'autre stupefait, et cette exclamation
sortit simultanement de leurs levres:

--_Algira_!

Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
la science. Je repetai avec l'intonation d'un profond respect: "Algira!"
mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
decouverte, et sans voir autre chose qu'un joli lepidoptere a la robe
noire et rayee de gris blanchatre, de mediocre dimension, et tres-frais
pour une capture au filet.

Il me fut explique alors qu'_algira_ etait originaire d'Alger, ou elle
est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
regions abritees de la France meridionale, ou sa chenille pullule sur le
grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
etait un fait inoui, renversant toutes les notions acquises jusqu'a ce
jour et donnant un dementi formel aux meilleurs catalogues.

Nous etions a peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
poussa jusqu'a l'enthousiasme l'emotion de nos lepidopteristes.

Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractere, et ses levres
fremissantes invoquerent le nom de l'Eternel sous la forme d'un jurement
energique a demi articule; mais il s'interrompit en souriant, demanda
pardon de sa vivacite, et, reprenant son air doux et modeste:

--J'en etais bien sur, dit-il, que nous trouverions ici des choses
etonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
des regions meridionales! Faites donc des catalogues apres cela, et
comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!

Au fait, il y a la un mystere. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
Ils s'accouplent, pondent et meurent la ou ils sont eleves, une premiere
fois a l'etat de chenille, une seconde fois a l'etat d'insecte parfait.
Ceux-ci n'avaient donc pas traverse la France; ils etaient originaires
de ce coin de rochers, ou un accident fortuit de configuration et
d'insolation leur procure, dans un tres-petit espace, le climat
necessaire a leur existence.

Je dis dans un tres-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
dans une promenade ulterieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
cette meme dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
lepidopteres meridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrite,
ou la chaleur etait veritablement accablante.

Mais que le rayon habite par ces hotes etrangers ait un ou plusieurs
kilometres d'etendue, le fait de leur existence au centre de la France
n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
des gazelles ou des antilopes dans la foret des Ardennes, par la seule
raison, je suppose, qu'une des vallees de cette foret serait assez
exposee au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les ages
primitifs, ou l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
atmospheriques que celles d'aujourd'hui.

Donc, gordius, algira et plusieurs coleopteres non moins etranges, qui
furent trouves ensuite au meme lieu, sont bien originaires de ce coin de
rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
avant l'homme, aux jours d'enfantement de la creation.

Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitot que les conditions
d'existence des differents etres ont ete etablies sur le globe, les
etres capables de peupler ce milieu s'y sont developpes et fixes, quelle
que fut la latitude. Mais le probleme, c'est de decouvrir en quoi
consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinement attachees,
pour la plupart, a se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
souvent impossible d'elever des chenilles transportees d'un lieu a un
autre.

C'est toute une science pratique que l'elevage des chenilles, et
certaines educations font le desespoir des entomologistes. Pourtant,
ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
la flore en differe a beaucoup d'egards. Par exemple, pour algira, je ne
vois pas dans ces regions, et je cherche en vain dans la _Flore
centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
possible) le moindre analogue avec le grenadier.

Ces etres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
lois generales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
raison des ressources que leur offre le milieu ou ils se trouvent.
Gordius doit vivre sur les bruyeres, et pourtant il n'y a pas de
bruyeres dans la region ou nous l'avons rencontre.

Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
mais qui se rattache a une question fondamentale en histoire naturelle
et meme en philosophie: a savoir si certains animaux obeissent
aveuglement a des necessites fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
leurs besoins, le discernement raisonne qu'on leur refuse. Moi, je
penche pour la derniere hypothese.

Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
quitte les eaux salees pour venir deposer sa progeniture dans les eaux
douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
lieues contre le courant, dans les meandres et dans les obstacles des
fleuves et des rivieres torrentueuses, sans savoir ou il va, sans avoir
un projet, un but, une volonte, par consequent une idee? Allons donc!
Raconte-nous, o algira! l'histoire de la petite tribu oubliee dans les
grandes crises de l'atmosphere terrestre, sur le petit rocher ou te
voici. Dis-nous quelle myrtacee a fleuri autour du berceau de tes
ancetres; si la, dans quelque roche inaccessible, vegete encore la
plante nourriciere, aussi peu soupconnee des statisticiens de la flore
centrale, que tu l'etais toi-meme de ceux de la faune entomologique il
n'y a qu'un instant!

Je crains de trop m'eloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
description, et je ne peux pas tout a fait isoler le tableau de son
cadre.

Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situe dans une
region aussi chaude que les rives de la Mediterranee, et qu'il pourrait
devenir, si quelqu'un daignait decouvrir son existence et faire l'etude
attentive et scientifique de sa temperature, aussi achalande de malades
que Nice, Pise, Hyeres ou la Spezzia.

Cela arrivera, je le parie, car tout se decouvre et s'exploite au temps
ou nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
lieues de chemin de fer pour embrancher mon village a Argenton: ce n'est
qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus economique
de temps et d'argent que celui d'Italie. On batira des villas a la place
des chaumieres. Quelque ingenieux docteur, frappe de la beaute des dents
indigenes, et informe des cas frequents de longevite, decouvrira, dans
la qualite de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
dans la purete de cette atmosphere qui refuse la mousse aux arbres et le
lierre aux rochers, des conditions essentielles de guerison pour les
victimes des brouillards de Paris; et voila un pays transforme en un
clin d'oeil!

En attendant que la mode etende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
facon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon reve_. Il me
semble qu'il ne sera plus _mien_ des que j'aurai trahi son nom. Il le
faudra pourtant, mais a la fin de mon recit, et quand je l'aurai fait
aimer un peu, si j'en viens a bout.

Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, a travers des
eblouissements de paysages delicieux embrases de soleil rouge et coupes
de verdures splendides, je songeais en egoiste a cette decouverte
d'algira et de gordius. La presence de ces beaux petits frileux (gordius
est tout en or chaud teinte de bronze florentin) me faisait faire ce
raisonnement bien simple: la vigne gele en Toscane au 1er mai. En avril,
des humains gelent, faute de feu, de bois et de cheminees, a Frascati et
a Tivoli. La moindre chaumiere de *** (mon village) est mieux chauffee
que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
est l'endroit de la terre, a moi connu, ou j'ai eu le plus froid et ou
j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, la, beaucoup
moins de cheminees qu'en Italie! Les vitres aux fenetres sont objets de
luxe.

Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en deplacements et en
deceptions, surtout quand on a sous la main des oasis ou, avec tres-peu
de temps, de depense et d'industrie, on pourrait, a tout instant,
trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
rechauffer et se refaire, se forcer soi-meme a prendre un exercice
vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
famille, enfin sans cesser de vivre a un certain point de vue prohibe en
Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guere de localites
civilisees en France qui n'aient leur petit Eden sauvage, leur Suisse en
miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
expose que ne le sont les trois quarts de ces peninsules fameuses.

Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
deserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
plupart du temps, des Anglais qui les decouvrent.

--J'y songeais aussi precisement, me dit Amyntas, a qui je communiquais
ces reflexions en rentrant au village, et je me suis rappele notre
conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
mais je n'eprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilite de
venir ici me donne le plus grand desir d'y revenir souvent. On dit qu'il
faut payer la jouissance des voyages par d'inevitables fatigues et de
nombreuses contrarietes. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
generale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
vraiment trop beau pour etre si pres, si facile a aborder, si
hospitalier et si rempli de bien-etre.

C'etait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'etre force de
partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontre un pays si suave et si
sympathique. Il revait d'y revenir avec nous l'annee prochaine.

Nous revions, nous autres qui ne sommes pas forces de vivre a Paris, de
nous arranger un pied-a-terre au village. La maisonnette ou nous avions
dormi etait a vendre pour ce prix modeste de cinq cents a mille francs
dont on nous avait parle. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
envie de la maisonnette renaissance.

Tout se passa en projets ce jour-la.




VI


Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, ou ses affaires le
rappelaient imperieusement. On s'arrachait au village a grand regret.

Nous fimes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
nom.

C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
herissee de rochers superbes. La marche est dure dans cette dechirure
tourmentee en zigzags; mais, a chaque pas, il y a un tableau delicieux
de fraicheur et de sauvagerie.

Nous fimes halte dans un joli moulin, ou la meuniere, aimable et
avenante, avec un air de candeur qui ne gatait rien, nous servit du lait
et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-ne dans le
plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
creche en bois, suspendue par deux anneaux a un double pied. Le marmot
est au ras de sa couche, mais protege par des lanieres de laine bleue
artistement agencees pour le retenir sans le gener pendant qu'on le
balance a grande volee. Les berceaux, les armoires et les credences sont
encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
tres-anciens et tres-remarquables.

Avant de quitter l'oasis que notre eminent historien M. Raynal appelle
avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnames grande attention aux
figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
environnants.

La physionomie humaine est la aussi explicite que le climat et la
vegetation; elle respire une amenite particuliere, avec une dignite
tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
localites du Berry. Mais, des qu'il est prevenu, il repond avec une
dignite douce. Il doit etre fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
pas sournois. Son temperament est sec et sain, sa demarche plus d'aplomb
et moins lourde que celle des gens de nos plaines.

Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
ou gracieuses. Parmi ces dernieres, deux types tres-distincts nous
frapperent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidite
et d'une melancolie particulieres; la brune, plus forte, tres-accentuee,
d'un ton pale et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
bistres en dessous et ombrages de longs cils, l'air serieux, meme en
riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
extraordinairement jolies et finement plantees dans des gencives roses.
Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
masculin nous ait paru le moins bien partage.

Du reste, la comme ailleurs, la beaute des paysannes passe vite dans les
fatigues de la maternite jointes a celles du menage. Dans nos plaines,
elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chevres et
moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
les rudes montees, ramenant hardiment leurs troupeaux a cheval dans les
sentiers des plateaux, ou gravissant, a pied, comme des chevres, les
talus escarpes de la Creuse.

Le gros betail nous a paru tres-beau et abondant. Chez nous, le menageot
ne se permet que la chevre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
famille a plusieurs vaches, plusieurs anes et un ou deux chevaux ou
mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la recolte qu'a
dos de bete sommiere. Cela prouve qu'ils ont tous des recoltes a faire.
Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
amour, cette affreuse culotte de croute de fumier que, chez nous, on
croit necessaire a leur sante.

On achevait alors la recolte des foins, a peine commencee chez nous. Les
bles etaient jaunes et dores quand les notres ne faisaient que blondir.

La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
ces enormes boeufs magnifiquement atteles a de monumentales charrettes,
et trainant avec une lenteur imposante de veritables montagnes de
fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
tres-artistement serrees en bottes tordues, et descendant avec une
adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite anesse porte
ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.

Le conducteur a fort a faire. Au lieu de troner nonchalamment sur le
haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bete dans
les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
affaires. Il faut plus de science pour etablir solidement une charge si
fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des etroits
passages, que pour l'etaler en larges couches sur une large voiture a
qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
perd pas le temps en raisonnements a perte de vue, le bras passe dans sa
fourche, un sabot plante sur l'autre, pendant que les nuages montent et
que la pluie se hate. On a moins d'eloquence et de majeste; on a plus de
vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.

On est aussi plus industrieux et plus artiste.

Toutes les batisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
interieurs annoncent du gout.

Enfin, un detail nous prouva que cette petite population etait riche et
independante.

Madame Rosalie, notre eminente cuisiniere, nous avait prepare, pour le
second jour, un diner d'une abondance insensee: nous etions las d'etre a
table. Nous demandions qu'on fit nos lits; nous etions fatigues. Il fut
impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepte au
chateau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
admirions le fait, notre hotesse nous dit sur un ton de desespoir fort
plaisant:

--Helas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
besoin de _gagner_!

Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientot, j'espere.

       *       *       *       *       *

Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
car, des notre feconde excursion a G..., nous tinmes note de chaque
chose.




VII


Nohant, 7 juillet.

Maurice, arrive d'avant-hier, a la tete montee par les recits d'Amyntas.
Je decouvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passe
qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.

Il a vu a Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parle avec
enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
d'Amyntas.

Voici donc la passion du lepidoptere qui se rallume chez lui. Il ne
croira, je pense, a ces captures merveilleuses que quand il les aura
faites lui-meme. Il parait, au reste, que le celebre M. Boisduval,
lequel en a ete informe tout de suite, n'en est pas moins surpris que
nous. Rapport en sera fait a la Societe entomologique de France, dont
ces messieurs ont l'honneur d'etre membres.

Ainsi nos jeunes savants ont fait leur decouverte. Ai-je fait la
mienne? Ai-je reellement rencontre un village typique, un petit champ
d'observations particulieres, se rattachant assez a la vie generale? Il
faut le revoir. Nous y retournerons demain.

On a beaucoup discute une question fort simple que j'appellerai, si l'on
veut, _le secret de la chaumiere_.

Tout artiste aimant la campagne a reve de finir ses jours dans les
conditions d'une vie simplifiee jusqu'a l'existence pastorale, et tout
homme du monde se piquant d'esprit pratique a raille le reve du poete et
meprise l'ideal champetre. Pourtant il y a une mysterieuse attraction
dans cet ideal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
celui qui, dans ses aspirations favorites, se batit des palais, et celui
qui se batit des chaumieres.

Quand je dis _chaumiere_, c'est pour me conformer a la langue classique.
Le chaume est un mythe a present, meme dans notre bas Berry. On ne s'en
sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
ne coute guere plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposee
a l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.

La police rurale a donc tres-bien fait d'interdire l'usage du chaume
pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
plaindront et les litterateurs aussi; car une chaumiere, cela se voit
d'un mot; cela exprime et resume toute la vie rustique, toute la poesie
du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumiere, c'est un faux bonhomme,
un fastueux mal deguise. La maison et la maisonnette sont des
designations trop generales qui s'appliquent a des chalets aussi bien
qu'a des villas.

On aura beau se moquer de la vieille chaumiere des ballades et romances,
on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
tant que l'on n'aura pas trouve un nouveau nom pour la chaumiere sans
chaume.

Va pour chaumiere! Trouverai-je mon ideal dans ce village? Non, un
ideal, cela ne se trouve nulle part.

Combien j'ai salue, en passant, de ces chaumieres decevantes dans des
sites seduisants! combien j'en ai dessine dans ma tete, enfouies dans
des solitudes a ma fantaisie! Je n'avais jamais songe a les placer dans
un village. Aussi, je ne les placais nulle part; car, pour vivre au sein
d'un desert, il faut la force d'un anachorete ou la fortune d'un prince.
N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
tenir a quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
grands charmes et de terribles inconvenients!

Connaissons les inconvenients et sachons s'ils sont compenses par les
charmes. S'il n'en est rien, nous reverons encore la chaumiere, car nous
ne pouvons pas venir a bout de vieillir a nos fantaisies, mais nous les
reverons dans d'autres conditions.

Nous aurons gagne a cette etude de connaitre a fond un petit coin de ce
monde reel que quelques amis nous ont reproche de voir en beau. Comme si
c'etait notre faute! Nous serons plus realiste, puisqu'il parait que
nous ne l'avons pas toujours ete assez. Pourquoi non? On comprend tous
les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.

Le fait est que, dans notre situation presente, nous pouvons tres-bien
connaitre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
peut-etre penetrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
peut-etre un peu devant nous, le ruse qu'il est! Nous ne dormons pas
sous son toit, nous ne vivons pas avec lui cote a cote a toutes les
heures du jour. Il a son travail, nous avons le notre. Quand nous nous
rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
a la main, il prend ce grand air serieux et reveur qui lui vient
toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
peut-etre l'horrible scelerat qui, en d'autres contrees, a frappe les
yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers energiques.

J'ai cependant bien de la peine a croire qu'il en soit ainsi partout et
meme qu'il y ait une campagne ou l'_homme de campagne_ soit si pervers
et si malin. J'ai vu, partout ou j'ai passe, l'ingenuite de l'enfant
chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants a barbe noire ou
blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
faire gater; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cede
sans en etre dupe.

Enfin, j'ai toujours vecu optimiste en principe et pas plus abuse qu'un
autre en pratique; je crois savoir, peut-etre plus que bien d'autres,
que la misere est mariee avec la paresse, c'est-a-dire avec l'ennui et
le decouragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
difficiles, est fiancee avec l'astuce et l'egoisme; mais, si je regarde
la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
enfin toutes les classes de la societe, j'y vois les memes qualites et
les memes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _eduques_,
les qualites sont plus habiles a se faire valoir et les vices plus
habiles a se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
maladroit dans ses ruses et tres-facile a penetrer, qu'il serait
considere comme le type de la faussete? J'aurais cru justement tout le
contraire.

Je lisais dernierement dans une critique, tres-juste a beaucoup
d'egards, mais trop ardente pour l'etre toujours, que la Muse etait en
general trop aristocratique, et que, pour etre un vrai peintre, il
fallait consentir, comme le paysan, a mettre ses mains dans le fumier.

Je relus trois fois la phrase; ce n'etait pas une metaphore, mais
c'etait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
n'y touche qu'avec des outils a long manche. Il est quatre fois plus
degoute qu'il n'est utile de l'etre. Il fait beaucoup plus de bruit a sa
menagere pour une chenille dans sa salade que nous a nos domestiques. Il
ne boit pas comme nous a la premiere source venue. Il ne touche pas a
une bete malade sans de grandes craintes et de grandes precautions. Les
insectes des champs lui font souvent peur ou lui repugnent. Il a une
foule de prejuges qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
inoffensives.

Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les gouts, meme les
gouts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
compter ces exceptions.

La villageoise se fait gloire de sa proprete scrupuleuse. Entrez dans
quelque _chaumiere_ que ce soit, elle ne vous presentera rien sans
l'avoir, avec ostentation, rince, essuye, epoussete devant vous. A de
meilleures tables, vous n'etes pas toujours certain de pouvoir vous fier
a tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
_vaisseaux_ en presence de l'hote, est une indispensable politesse. Si
cet hote est un paysan, il se trouvera choque et boira avec mefiance
pour peu qu'on y manque.

Si les _realistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
_reellement_, il est certain que les idealistes l'ont parfois
quintessencie. Mais quelle est cette pretention de le voir sous un jour
exclusif et de le definir comme un echantillon d'histoire naturelle,
comme une pierre, comme un insecte?

Le paysan offre autant de caracteres varies et d'esprits divers que
tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
troupeau de moutons, et se vanter de connaitre a fond le paysan, c'est
se vanter de connaitre a fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
modeste affirmation.

Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
l'uniformite d'education et d'occupations. L'air simple et malin en meme
temps, la prudence et la lenteur des idees et des resolutions, voila le
cachet general.

Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
Je n'ai jamais pretendu qu'ils fussent des bergers de Theocrite, des
continuateurs de l'age d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
vraie campagne, au dela des banlieues et dans la veritable vie des
champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.

Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
les vois venir, et meme _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.

Le Berry est-il une oasis ou les grands vices n'ont pas encore penetre?
Peut-etre. Mon amour-propre de localite veut bien se le persuader.

Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
esprits realistes--il y en a aussi chez nous--sont frappes du cote rude
et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
mon compte. Je sens a toute heure, entre ces natures mefiantes et mes
besoins d'initiative, une barriere que je dois souvent renoncer a
franchir, dans leur propre interet, vu qu'ils feraient fort mal ce
qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
que moi, ai-je sujet de les hair et de les mepriser?

J'entendais l'un d'eux dire a un monsieur qui le traitait de _bete_
parce qu'il s'obstinait dans son idee:

--On a le droit d'etre bete, si on veut.

Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute ame humaine sent
qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse a etre
ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
reflexion ses propres doutes.

Voici ce que dit sur le paysan berruyer le tres-grave et tres-excellent
historien M. Louis Raynal, premier avocat general a la cour royale de
Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idee d'une candeur trop
enfantine et d'une inexperience trop romanesque:

"Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
eclat et une certaine vivacite d'intelligence, sont _generalement, sous
le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progres du
temps, qui n'amene pas toujours des perfectionnements sans melange,
n'ont pas assez completement respecte leur moralite et leurs croyances.
Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
de probite et de loyaute_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
exalter le passe au prejudice du present, soit parce que les interets
etablissent trop souvent, entre la classe qui possede le sol et celle
qui l'exploite, une sorte de rivalite malveillante. Mais ne calomnions
pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
confie-t-on pas tous les jours a nos paysans de riches troupeaux a
vendre au loin, des marches importants a conclure, sans que le maitre
puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
cette confiance ait ete trompee?"

Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'ecriviez pas
ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
d'une haute impartialite. Je me rassure en vous lisant, car j'ai ete
taxe souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
_florianesque_. Je ne tiens pas a m'en disculper, ne prenant pas le
reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fut entre
dans mon coeur, j'en eusse ete bien attriste. Je ne sais rien de plus
amer que de mepriser mon semblable.

Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.

Tranquille vallee, je te remercie d'avoir resume pour moi l'antique
inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
d'Auron, a Bourges:

     INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
     RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.

_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilite dans les moeurs et la
piete sincere. Vous ne saurez plus vous eloigner_.

Et nous, ne nous inquietons plus de ceux qui nous crient: "Vous vous
trompez, tout est mal!" Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
pres et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
aussi ouvert que les yeux.

Nous ne sommes pas fache de pouvoir, une fois de plus, surprendre
l'homme des champs dans sa tache et le tableau dans son cadre, les
grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
riole_, sans etre force de nous dire que cet homme est un scelerat, ce
tableau une vision, ces boeufs des alambics a fumier, ces fleurettes des
poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.

D'autres peuvent prendre le reel par ce cote apre et triste, et avoir du
talent pour le peindre. Mais ce qui me plait et me charme dans la
realite est tout aussi reel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
souvent sur les fenetres, dans les faubourgs des petites villes, de
beaux oeillets fleurir dans des vases etranges. Le vase fait rire,
l'oeillet n'en est pas moins beau et parfume. Ils sont aussi reels l'un
que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son gout.




VIII


8 juillet.

Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombee. Il fait meme
tres-froid en voiture decouverte, a cinq heures. L'orage d'avant-hier
nous fait esperer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _reelle_, cette
fois.

Nous sommes quatre, car nous avons entraine a notre promenade notre
jeune et chere ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille a
present, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
cette belle _notodontide_, s'etant posee sur sa robe, a ete, par sa
fraicheur, jugee digne de servir d'individu dans la collection.

Il fallait bien que Maurice eut aussi son surnom, emprunte a ses plus
recentes preoccupations. Il s'appellera Parthenias jusqu'a nouvel
ordre; car ces noms recherches ont la facilite de changer tous les ans,
selon la recherche dominante de la saison des courses.

J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
sur une fleur, a la derniere excursion, la variete de la zygene du
trefle _aux taches reunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.

Nous avions cinq heures de route.

Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
arrivons.

Parthenias se reconnait, Herminea se recrie, Amyntas trouve le site
encore plus joli que la premiere fois. Mais la jeune voyageuse a la
migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
Creuse. Je m'en vas flanant ou plutot flairant par le village. Je
cherche la realite triste et chagrine de tres-bonne foi: est-ce ma
faute? je ne puis la trouver la.

Sur tous les escaliers sont groupees les jolies filles ou les bonnes
femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
attendant que je les previenne. J'aime cette discretion ou cette fierte.
Je fais les avances: etranger, c'est mon devoir. La reponse est prompte,
tres-familiere, mais vraiment bienveillante.

On parle tres-bien ici, encore mieux que dans la vallee Noire, ce qui
n'est pas peu dire. Plus nous touchons a la limite de notre langue
d'_oil_, plus le langage s'epure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
a la premiere personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
grossiere.

On se sert meme ici de mots qui sentent la civilisation et qui depassent
le vocabulaire a moi connu du bas Berry. On dit _enorme, immense_, ce
qui parait singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
_ie_ pour _elle_.

Les femmes d'ici sont tres-superieures en caquet facile ou sense a
celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.

Tout en causant, j'apprends une particularite. Elles travaillent
beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'etre plus actives, plus
courageuses et plus avisees. Elles se plaignent de la fatigue, mais
elles s'en prennent au rocher, et non au pere ou au mari, qui me parait
etre l'enfant gate de chaque maison.

Comme chez nous, la maternite est tres-tendre; de plus, les femmes sont
orgueilleuses de la beaute de leurs enfants, et chacune va chercher le
sien pour vous le montrer.

J'en regarde un tout seul de l'autre cote de la rue. Il est fort
barbouille, ce qui ne l'empeche pas d'avoir une tete d'ange. C'est un
ange qui a mange des guignes, voila tout; et pourquoi pas?

Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
me crie d'un air brusque et charmant:

--Il est a moi, celui-la. Il n'est pas plus mal _bati_ qu'un autre,
_hein?_

_Bati_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine a qui
tout est permis. Realite, tu ne me genes pas!

Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
grande route, on embrasse tout le village. De quelque cote qu'on le
regarde, il est charmant, ce village privilegie.

Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
verdure sont bien disposees, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.

Mysteres de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
le secret de son art? C'est par le sentiment que la revelation lui
arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.

Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
renaissance, j'en suis epris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
paysannes tres pauvres.

Elles ne sont nullement etonnees de mon attention; elles m'invitent a
entrer, elles savent que leur maison est interessante; elles ne sourient
pas dedaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrete
pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
qu'elles s'expriment.

Elles savent aussi que nous sommes tentes de l'acquisition d'une
chaumiere; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
sens pas assez capitaliste pour faire reparer cette ruine.

Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
enchante de mon idee. On m'accueille comme si j'avais deja droit de
bourgeoisie; on m'invite a rester, on m'offre bonne amitie et on me
promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
le ceder, on secoue la tete:

--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!

Je ne peux me defendre d'etre touche de ce sentiment qui se manifeste
avec une austerite antique. J'offrirais en vain de quoi faire batir une
belle et bonne maison a la place de la masure qui s'ecroule; ce ne
serait pas celle ou l'on a vecu et ou l'on veut mourir. Fusse-je assez
riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'a prix
d'argent on arrive a triompher de tout, je ne me sentirais pas le
courage d'insister pour vaincre cette sainte repugnance.

Je constate encore une particularite. Tout le monde, ici, est _monsieur_
ou _madame_. Chez nous, ces denominations aristocratiques sont tout a
fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
repond:

--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?

J'entre dans un bouge miserable, et je demande qui demeure la.

--Monsieur ***.

--Quel est l'etat de ce M. ***?

--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.

--Un ancien bourgeois?

--Mon Dieu, non; un homme comme nous.

Me voila bien averti. Je donne du monsieur meme aux mendiants, et ils
m'y paraissent fort habitues. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
compte deux ou trois dans la commune.

Les gallinaces sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
peut constater, dans le fond des campagnes, des localites qui ont su
profiter de l'amelioration des races.

Le petit poulet noir, etique et maraudeur, impossible a engraisser,
parce qu'il deperit dans les basses-cours, tend a disparaitre. Le coq de
Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblee avec avantage. Il
demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
bonne heure. Ses filles, nees de la poule normande ou de la poule du
Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fideles, meres sans souci
et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
Voila les resultats obtenus chez nous.

Ici, les croisements ont produit une superbe espece, tres-robuste. On
n'a pu me dire le nom du type qui l'a amene.

--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnes a _madame_ une telle du village;
et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _cause_ avec
nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
_venues_ belles.

Il faut dire aussi que les conditions d'elevage sont excellentes dans ce
bourg. La communaute de passages et l'absence de clotures aux
habitations en font une vaste basse-cour ou la volaille trotte, gratte,
mange et grimpe partout en liberte.

Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glace de jaune citron, a
large crete d'un rouge de corail. Il est escorte de deux poules: l'une
pareille a lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
quel croisement ils resultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
ridiculement jambe, a l'air stupide et feroce. Celui-ci a une robe
charmante et des formes parfaites, des pattes delicatement decoupees, la
demarche aisee et la physionomie fiere mais fort affable.

Je suis tres-reconnaissant envers l'eminent peintre Jacque de m'avoir
inspire, par ses etudes ingenieuses et savantes sur la matiere, et
surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publies dans le
_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
redoublement d'amitie pour le coq et la poule.

Au point de vue de l'alimentation, il y a le cote de haute utilite que
tout le monde apprecie; mais, au point de vue de cette amitie de
bonhomme dont on s'eprend dans la vie domestique pour les animaux
apprivoises, le coq et la poule meritaient mieux de nous que le supplice
de l'engraissage force et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
des types d'affection conjugale et de touchante maternite, et ils ont
cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
nous pouvons les rendre parfaitement heureux.

Il y a de petites especes ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
si raisonnable, qu'ils ne s'ecartent presque pas de la petite cabane
qu'on leur batit sous un arbre, et ne franchissent jamais une etroite
limite qu'ils s'imposent a eux-memes. Ils connaissent, sans banalite de
confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
main, perchent a cote d'eux sur les branches, dinent a leurs cotes, si
l'on dine en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hate,
a toute heure, au moindre appel d'une voix amie.

A ce caractere sociable et a cette domesticite fidele, ils joignent la
beaute merveilleuse dans certaines especes meme tres-rustiques et
tres-communes, et l'infinie variete dans l'imprevu des reproductions et
dans le caprice des croisements. A chaque eclosion, on voit arriver des
surprises, des petits qui different essentiellement du pere et de la
mere, et qui aussitot forment des genres et des sous-genres
interessants.

Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intra
muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
promenera avec nous.

Tandis qu'Herminea equite vaillamment un ane modele, un ane qui passe
partout comme un bipede, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
Anne, son filet de pecheur, son cheval charge de provisions, et son
neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
nous accompagner que celui de porter une poele.

Une poele? Oui, une poele a frire. Moreau a son idee, il faut le laisser
faire. D'ailleurs, ce detail fait bien, en queue de la caravane. Nous
avons l'air d'une tribu qui se deplace, d'autant plus que nous partons
au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forces de partir.

Ou dejeunera-t-on? Ou l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
Nous sommes surs de trouver partout du gazon pour siege, des rochers
pour table et des arbres pour tente.

On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
puis la sont les insectes a l'existence fantastique et l'espoir de
nouvelles decouvertes.

Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
cheval porteur du dejeuner.

On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
noiratre dit le _roc a Guyot_.

Pendant que les uns deballent des provisions, les autres se mettent en
quete du dessert.

Les cerneaux ne sont pas formes, mais _M. Fred_ grimpe sur les
cerisiers, et apporte sans facon des rameaux charges de fruits. Je
m'inquiete de ce mode de contributions trop directes.

--Ca ne fait rien, repond Moreau; les gens seraient la, qu'ils vous
offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plante sur les
sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
oiseaux.

Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des sieges et
des tables; il eleve des dolmens sans les avoir.

C'est le moment d'examiner ces galets.

Ce sont des blocs de granit magnifiques, roules et amenes la par la
Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif ou nous
nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
riviere, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essaye pour le pavage et
les ponts d'Argenton; mais les transports etaient trop couteux et trop
difficiles; on y a renonce.

Helas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante ou aujourd'hui
le sentier existe a peine, et tous ces sauvages accidents ou l'on se
sent a mille lieues de la civilisation disparaitront pour faire place au
grand droit de tous: au progres!

Nous retrouvons les galets brises; leurs flancs sont d'un grain micace
compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
vif, en passant par le gris de perle rose et le lilas bleuatre.

La Creuse a apporte la les plus beaux echantillons des divers bancs
granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous presente un
musee complet de sa mineralogie; des gneiss brillants et varies, des
micaschistes qui ont l'apparence et l'eclat de l'or et de l'argent
disposes en veines sinueuses, des quartz d'une beaute qui rivalise pour
l'oeil avec les marbres les plus precieux, et des sables de mica
pulverise qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.

Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminee. Elle trouve un
bloc bien expose pour que la fumee ne nous incommode pas. Elle ramasse
du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.

Sylvain veut laver la poele.

--Ah! malheureux! que faites-vous la? s'ecrie-t-elle. Laver la poele
d'avance! vous voulez donc faire manquer la peche? Ca porte malheur au
pecheur; ne le savez-vous point!

En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habille dans les
rochers submerges et dans les courants, lancant son filet avec maestria,
avec rage, avec majeste, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
pas de saumons! Mais nous n'etions pas si ambitieux. Une friture de
barbillons sortant de l'eau, rissoles dans l'huile et servis brulants,
c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
artichauts crus, la galette, les guignes et le cafe, voila, j'espere, un
festin royal! La salle a manger est si belle et l'appetit si ouvert!

Moreau, ereinte, trempe comme un canard, rit quand on s'etonne de son
regime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
s'eveille gai comme un pinson, pret a recommencer.

Madame Anne a dejeune de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
s'est exalte. Il devient d'une loquacite desesperante. Heureusement, il
s'en retourne au village avec sa mere et le cheval portant les debris du
festin.

Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
beau de toute cette region. Il surplombe la riviere qui bat sa base, et
Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la derniere fois, veut nous
faire recommencer l'ascension a cause de l'ane. Mais nous nous obstinons
a passer sur les roches a fleur d'eau, et l'ane y passe sans brancher.
De memoire d'ane, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel ane!

Derriere le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'etend
le site ardu et severe que nous avons baptise le Sahara. Pas un souffle
d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour separer
les pieds du roc brulant.

En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
apparaissent instantanement, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
Alors, tout est oublie: le soleil ne darde pas de feux dont on se
soucie. Voila nos enrages tout en haut du precipice, oubliant de songer
aux viperes qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
gravi. N'importe, les captures sont effectuees, et on descend comme on
peut.

Cette roche feuilletee se divise en escaliers friables et perfides, et
les herbes brulees qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
L'emotion fait oublier a ceux qui regardent la chasse les souffrances de
la fournaise. Outre les papillons desires (ce que les entomologistes
appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
des coleopteres avec lesquels on avait fait connaissance a la Spezzia,
dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.

On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
du rocher, qui parait grandiose par sa proportion avec le site
environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; la ou il
est, c'est un pic alpestre.

Mais on avance, et les talus s'abaissent, la riviere n'a plus de
rochers, et, pendant un certain temps, ombragee de beaux arbres, elle
semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
insectes meridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
fraiches, et, apres une nouvelle halte, on reprend a travers champs, par
le plateau, la direction du village.

En general, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hetres et de
chenes enfouis dans des dechirures de terrains tres-amusantes.

On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
village par une fente profonde, chemin en ete, torrent en hiver.

On ne saurait definir la production generale du pays, tant elle est
inegale et variee sur ces terrains tourmentes de mouvements capricieux!

Dans des veines ombragees et humides, les fourrages sont magnifiques a
la vue, bien que grossiers de qualite; le _brin_ est trop gros, et nos
chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins delicats, en font
leurs delices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
froments, gravement malades cette annee, et dont le grain eclate en
poudre noire. Mais, a deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
la moisson du ble, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospere. La culture se fait
industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
accidentes. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
ne rien abandonner au desert de ce qui est praticable, c'est-a-dire de
ce que le pied et la main peuvent atteindre.

Somme toute, la contree est riche, le vin tres-potable, le pain
excellent, les legumes aussi. La grande variete des produits est
toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
tout manque a la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
_chetifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres legeres et
inegales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
l'uniforme et opulent fromental. On possede dix fois plus d'espace, et
bien qu'une _boisselee_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
le resultat general prouve que ces terres mediocres rapportent, en
proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de premiere
qualite.

Cela provient surtout de ce que l'on s'ingenie davantage.

--Nous nous _artificions_ a toute chose, me disait un paysan de par la.
Nous savons faire pousser le noyer et le chataignier cote a cote, chose
reputee impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre a
dos de mulet, a dos d'ane et meme a notre dos de chretien, dans des
hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
l'ouvrage a la mauvaise annee, on recommence un peu plus haut, on
endigue, on s'arrange et on se sauve.

Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le repete, moins
solennel et moins poetique que le notre: il ressemble plus a un
Auvergnat moderne qu'a un vieux Gaulois. Il manque de cette majeste
qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallee Noire; mais il est
plus interessant dans son combat avec la terre, et, s'il reve moins, il
comprend davantage.

Encore un trait caracteristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
Il croit que le bain de riviere est malsain, le dimanche, pour qui a sue
la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
dans un pied d'eau.

Ici, tout le monde va a l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
toute la population nage, plonge, dresse des bambins a se jeter dans les
bassins profonds du haut des rochers et a pecher a la main sous les
blocs de la riviere. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaiment
la peche et on rentre pour la manger toute fraiche en famille, sauf les
belles pieces, qui sont vendues a Argenton quand il n'y a pas
d'etrangers au village.

Ce poisson est exquis, meme le fretin. Il a la chair ferme et
savoureuse.

La bonne et vraie peche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
marcher la nuit tout le long de ce desert, avec la certitude de
rencontrer, a chaque pas, des figures affairees mais bienveillantes.

Les meuniers et les pecheurs vivent en bonne intelligence: filets et
bateaux sont pretes a toute heure, et ce continuel echange constitue une
sorte de communaute. On ne se gene guere pour lever la vergee qu'on
rencontre sur les ilots dans le courant. Mais c'est a charge de
revanche, et la grande prudence du Berrichon evite les reproches et les
querelles. Les pecheurs ont un soin de prevoyance qui ne viendrait
jamais a ceux de l'Indre. Quand on peche les etangs, ils achetent le
fretin et _rempoissonnent_ leur riviere pour l'avenir.

En traversant une ravissante prairie, nous eumes a saluer une
tres-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
cornette et jupon court.

Elle etait seule dans cet Eden champetre, droite, rose, enjouee.

Moreau m'apprit que c'etait une personne riche, la mere d'un de nos
amis, avoue tres-considere dans notre ville.

--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fumes a quelques pas de cette
venerable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
vacheres pour une, prenne son plaisir a etre la toute seule a son age,
par chaud ou froid, vent ou pluie?

--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends tres-bien. Je sais que son
fils, qui la respecte et la cherit, a fait son possible pour la fixer a
la ville aupres de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-etre et
le repos lui retiraient l'ame du corps. Il y a dans ces natures
agrestes une poesie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
mais que l'esprit savoure dans une quietude mysterieuse. Oui, oui,
encore une fois, l'aspiration a la vie pastorale, le besoin d'identifier
notre etre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas la un vain reve;
c'est un gout inne et positif chez la grande majorite de la race
humaine, c'est une passion muette et obstinee qui suit partout, comme
une nostalgie, ceux qui ont mene, des l'enfance, la vie libre et reveuse
au grand air.

Et, quand cette passion s'est developpee dans une contree adorable,
est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
dans ses pensees comme le songe d'une vie meilleure?

Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature etait belle
partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
pas de la laisser a elle-meme, la ou elle se refuse a nourrir l'homme.
Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
qualites de la fecondite, le caractere de grace ou de solennite qui lui
est propre.

Cela viendra, ne nous desolons pas pour notre descendance. Nous
traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
ingrate que parce que le genie de l'homme a ete paresseux. Nous sortons
des tenebres de la routine. La science et la pratique prennent un
magnifique essor au point de vue de l'utilite sociale. La vie materielle
absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
les reveurs ont tort pour le moment.

Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
l'ame reviendront quand la production aura paye l'homme de ses depenses
et de ses peines. La question des arbres viendra le preoccuper quand il
aura trouve le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
regions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
aura communaute, je ne dis pas de propriete (je ne souleve pas cette
question), mais de culture en grand avec une direction savante et
intelligente.

Deja les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'annees
peut-etre. On comprend deja tres-bien qu'un parc de quelques lieues
carrees soit une fantaisie realisable, et que, au milieu de ses grandes
eclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
s'effectuent facilement a travers des allees ombragees et doucement
sinueuses.

Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'interet social
aura prononce qu'il est indispensable de reunir tous les efforts vers le
meme but, des departements entiers, des provinces entieres, ne
deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
accidents de terrains primitifs devenus favorables a la nature de la
vegetation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
veines artificielles fecondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
magnifiques la ou ne poussent aujourd'hui que de steriles broussailles.

A mesure qu'on obtiendra ce resultat, en vue du beau en meme temps
qu'en vue de l'utile, les idees s'eleveront. Le gout ira toujours
s'epurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poete.
Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
grossierete que de negliger les fleurs et d'aplanir sans necessite les
asperites heureuses du sol; un cretinisme que de detruire l'harmonie des
formes et des couleurs sur un point donne, par des batisses
disproportionnees ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
l'idealisme et le realisme ne se battront plus.

Toute reverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
redediee a Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
aimables en devenant plus satisfaits?

Amyntas s'est decidement epris de la maisonnette ou nous sommes loges.
Il y reve une installation possible, un pied-a-terre tolerable au milieu
du monde enchante des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
pas? Il a bien raison.

J'avais grande envie aussi de cette chaumiere, bien qu'elle ne realise
pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami reclame
la priorite de l'idee. Il nous demande de lui laisser arranger cette
chaumiere a son gre et de devenir ses hotes dans nos excursions sur la
Creuse. Nous retirons nos pretentions.

Il echange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voila proprietaire
d'une maison batie a pierres seches, couverte en tuiles, et ornee d'un
perron a sept marches brutes; d'une cour de quatre metres carres; d'un
bout de ruisseau avec droit d'y batir sur une arche, plus, d'un talus de
rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.

A partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
le meme.

Apres le souper, car nous n'avons dine qu'a neuf heures, le voila qui
leve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'epaisseur de
_son mur_, et dit a chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impots_,--il en aura pour deux
francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
propriete_, enfin! C'est tout dire!

--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas la que, par gout ou
par raison, je viendrai terminer mes jours?

Ah! qui sait, en effet? La meme idee m'etait venue pour mon compte,
quand je lorgnais cette splendide acquisition a laquelle il me faut
renoncer.

Mais l'aimable acquereur s'en fait un si grand amusement, que je suis
dedommage de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas seduire
par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
chagrin!

J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
village. Un chagrin surmonte par des considerations d'interet, c'est
presque une corruption exercee et subie. Certes, l'Eldorado champetre ou
nous voici recele ses plaies secretes comme les autres; mais je voudrais
bien que ma main n'y apportat pas une egratignure.

Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
proprietaire. L'aubergiste qui lui cede la maisonnette est enchante de
pouvoir faire agrandir et arranger desormais son auberge. Il paye
quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.




IX


10 juillet.

Une voix creuse et sepulcrale me reveille, et une pensee triste me
traverse l'esprit.

Le pauvre petit maitre d'ecole qui demeure en face, dans notre _square_,
s'est laisse choir hier de son ane. On le disait brise. Il est peut-etre
mourant.

Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du pretre qui vient
prier pour son ame.

J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a la qu'un vieux
mendiant aveugle, recitant un long _oremus_ en l'honneur du genereux
Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
_proprietaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
pour echapper a la litanie du remerciment, le vieux fait les choses en
conscience et recite jusqu'au bout son antienne edifiante.

Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'ecole, apporte au
pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
demande ou il veut aller.

Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au chateau. Elle
lui prend la main et l'emmene, en ecartant devant lui, avec son petit
sabot, les pierres qui pourraient le faire trebucher.

On dejeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau a la Creuse, et on
fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
endroit, le plus herisse de la contree: rochers en aiguilles sur les
deux rives de la Creuse, aridite complete, decoupure romantique autour
du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.

Au retour, a un meandre ou le torrent est calme et profond, une barque
glisse lentement d'une rive a l'autre. Le batelier conduit trois femmes
chargees de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
costume, a leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
arbres, les terrains sont etincelants au soleil, qui baisse et rougit.
Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.

Ce n'est pas le lac Nemi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.

Belle et bonne France, on ne te connait pas!

On part a cinq heures, on flane un peu en route, on boit de l'eau
fraiche a Cluis. On peut y manger des goires, gateau au fromage de la
localite. C'est etouffant; mais quand on a faim!...

On arrive a la maison a onze heures du soir. On soupe, on range les
papillons, on se couche a deux heures.




X


14 juillet.

Notre ami l'avoue, le fils de la venerable pastoure, est venu nous voir
ce matin.

Amyntas lui confie le soin de regulariser son acquisition et le traite
de _mon avoue_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
autre chose de sa vie que d'etre proprietaire. Il ne dit plus _ma
chaumiere_, il ne dit meme plus _ma maison_, il dit _ma villa_.

L'avoue nous donne des renseignements sur le pays, dont il est ne
_natif_, comme on dit chez nous. Il a ete eleve pieds nus, sur les
roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps ou, lui aussi,
gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
comprendre que sa mere n'ait pu s'habituer a l'air mou d'une ville et au
parfum de renferme d'une etude. Puis il nous dit, lui qui connait la
realite des choses humaines et qui est rompu au contact des interets et
des passions des gens de campagne:

--Vous avez eu une bien bonne idee de vouloir planter la une tente. Je
ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
braves gens.

--En verite? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouve des hommes?

--Des hommes tres-bons et tres-sincerement religieux, des moeurs
tres-douces, vous verrez! Et puis une grande fierte, l'orgueil d'un
certain bien-etre, joint au plaisir de l'hospitalite. Nous avons peu a
faire par la, nous autres gens de procedure. J'en suis fier pour mon
endroit. Pas de proces comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
ne sont jamais sortis de leur maniere d'etre depuis des siecles. Faute
de chemins, ils ne se sont jamais ecartes du beau jardin que leur a
creuse la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
grand cachet d'association et d'homogeneite. Ne vous defendez pas de
les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.

Esperons que ce realiste de profession n'est pas trop romanesque
d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
possible.




XI


26 juillet.

Parthenias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
village_, afin de mettre les ouvriers en besogne a _sa villa_. Il nous
permet cependant d'y passer encore une bonne journee avant de leur ceder
la place.

Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fete
de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
l'on fete le dimanche; car la moisson est commencee, et on ne pourrait
se deranger dans la semaine.

Toutes les rejouissances de chez nous se bornent a danser, du matin au
soir, la bourree. La bourree du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
qu'on ne se soit laisse entrainer a la contredanse dans notre village de
la-bas. Je n'ai pas encore ose le demander.

La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
rhythme et comme allure, quelque chose de disloque et
d'incomprehensible. La bourree est monotone, mais d'un vrai caractere.
Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan a la contredanse.

Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle ecole, qui y
introduisent des contorsions pretentieuses et des airs impertinents tout
a fait contraires a l'esprit de cette antique danse. La bourree n'est
elle-meme que dans les jambes molles et les allures trainantes de ce qui
nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
de nos plaines.

Ces naifs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
danse est souple, bien rhythmee et tres-gracieuse dans sa simplicite.
Les filles sont droites, serieuses, avec les yeux invariablement fixes a
terre. J'ai toujours vu les etrangers, qui venaient a notre fete,
tres-frappes de leur air modeste.

Notre _assemblee_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
ete ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
eparpillee au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
dresse une ramee y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
consommateurs liqueurs, biere et cafe, nos paysans, qui ne sont guere
friands de ces nouveautes, n'en usent que _par genre_, et preferent le
vin du cru, qui se debite au _pichet_ dans les cabarets de la localite.

Les menetriers semblent fort occupes; mais deux sonneurs de musette,
c'est trop pour si peu de monde, et leur journee a ete mauvaise.

Le vieux Dore se targue pourtant d'avoir des droits a la preference des
gens d'ici. Il a ete assez habile dans son temps, et il a beaucoup
gagne. Il etait seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
des journees de dix ecus. Mais il s'est neglige dans son art, et,
quelquefois distrait des le matin, il coupait tout le jour les jambes a
son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.

Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succes ne le trahiront
jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
guere; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
pas repute bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
comme ailleurs, regne le prejuge du positiviste contre l'idealiste.

Bref, Dore est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donne beaucoup
d'enfants. L'aine, age de dix ans, est la debout sur le banc, a son
cote, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.

Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un eleve qui lui fait
honneur et qui le ramene a la mesure, avec laquelle il s'etait trop
longtemps brouille. L'enfant est interessant, et, en outre, Dore a fait
la depense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, a
l'abri du soleil et de la pluie.

Helas! c'est peine perdue! Les delicats sont en petit nombre, et, malgre
trente-deux degres de chaleur, on danse en plein soleil a la musette du
concurrent qui est venu fierement planter son treteau dos a dos avec
lui.

Les deux musettes braillent chacune un air different. A distance, c'est
un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
que, de pres, l'un ne peut etouffer l'autre et que le cri strident de la
vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
Blanchet.

Et puis Blanchet, de Conde, est dans la force de l'age et du talent.
C'est un veritable maitre sonneur, plus instruit et mieux doue que le
vieux Dore. Il n'a pas dedaigne les traditions et sait de fort belles
choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses a l'offertoire.
Je l'ai entendu une fois consacrer la ceremonie du chou, a un lendemain
de noce, par un chant grave d'une originalite extreme et d'une facture
magnifique.

Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
bourrees de sa composition, tres-bien faites et nullement pillees dans
les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
que mal, sur les routes et dans les cabarets.

Aussi, quand le pauvre Dore vint me porter sa plainte, a la fin de
l'assemblee, me remontrant que Blanchet, de Conde, avait mal agi en
faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journee, tous
frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dedommagement
qu'il pouvait reclamer d'une vieille amitie; mais je ne pus prendre
parti contre le maitre sonneur de Conde, qui etait dans son droit et
qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
de la mesure.

La scene fut assez pathetique. Dore gemissait et me reprochait
doucement, mais tristement, d'etre de ceux qui lui avaient fait _du
tort_.

J'avais prone d'autres maitres sonneurs autrefois: Marcillat, du
Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Chatre, et maintenant ce maudit
Blanchet, de Conde, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
Mais pourquoi ne m'etais-je pas contente de lui, le vieux sonneur de
Saint-Chartier, l'unique, l'inevitable des anciens jours?

--Il fut un temps, disait-il, ou, quand vous vouliez entendre la
cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'etait toujours moi que vous
appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
fameuse Pauline Viardot, qui voulait ecrire nos airs, et vous avez
demande Marcillat, qui etait a plus de douze lieues d'ici, pendant que
j'etais sous votre main. C'a ete un creve-coeur pour moi; je me suis
questionne l'esprit pour savoir en quoi j'avais manque, et, de chagrin,
j'ai quitte l'endroit pour aller vivre a la ville, ou je vis encore plus
mal.

Que pouvais-je repondre a ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitie obeissent a des lois
differentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
que j'avais doute de son talent.

J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant a pardonner au grand
Marcillat, mort il y a longtemps, a la suite d'une querelle suscitee par
d'autres sonneurs, pour des causes analogues a celle dont il etait la
question.

Quant a Moreau, de la Chatre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
reputation. Elle s'est etablie et soutenue sans moi.

Dore m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
en louant son petit et en lui disant qu'a eux deux ils jouaient
tres-bien, ce qui est la verite.

Un autre _idealiste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
foires et assemblees, voire sur tous les chemins, comme un boheme dont
il mene la vie, c'est Caillaud-la-_Chiebe_ (c'est-a-dire la _Chevre_),
ainsi surnomme parce que, durant quelques mois, il promena et montra
pour de l'argent le phenomene ainsi decrit sur l'ecriteau (avec
portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chiebe a Caillaud qu'a trois
pattes de naissance_.

La chevre a trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
d'idees et d'activite, mais il se blouse dans toutes ses speculations.
Il appartient a la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
d'ambition que de prevoyance.

A peine la chevre phenomenale fut-elle sevree, qu'il recommenca, pour la
centieme fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
construire une petite voiture, acheta un ane, et, apres avoir promene
son monstre dans le departement, il partit pour Paris dans l'espoir de
revenir millionnaire.

Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chevre a
trois pattes; c'etait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coute a son naif
proprietaire.

Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
ecrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
fortune, et toujours recommencant, avec accompagnement d'illusions et de
debourses prealables, l'edifice de sa prosperite. Excellent garcon
d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et tres-serviable avec ou sans
profit. Il s'est jete dans la boheme par imagination et non par paresse,
car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
menteur, encore par exces d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
hableries, et ses finesses sont cousues d'un cable.

La moralite que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
d'eux-memes par-dessus le marche. Ils cherchent la renommee de profonds
diplomates, et, une fois poses ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
commun qui ne mette en mefiance. On se fait un droit, un plaisir,
presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
succombent dans une lutte ou ils se trouvent seuls contre tous.

N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
naifs, mais avec des effets et des resultats aussi vains, plus d'un
Caillaud a trois pattes?

Ledit Caillaud a invente, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
pour les enfants, dans les assemblees. Il a une table sur laquelle sont
collees des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
friand, soit trois dragees au platre, soit une tour en sucre, soit un
demi-baton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulees,
crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot place sur la carte
correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste a placer des
pieces d'une certaine apparence sur les intervalles, de maniere que
presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne representent pas
la valeur d'un centime.

A cet honnete trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journees.
L'an passe, il recolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
longtemps pour que les plus niais y voient clair.

Sans nous, cette annee, sa boutique eut ete deserte. Heureusement pour
lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
la fimes sauter a son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.

Mais quoi! aussi bien que le vieux Dore, Caillaud a deja un concurrent.

Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre etre
disloque, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet a
macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
marchandise sous un parasol; et voila Caillaud qui pourrait bien gemir
et murmurer, parce que j'ai ete aussi donner un encouragement au petit
commerce de l'estropie. Pour le coup, je perdrais patience et
j'enverrais promener mon ami a trois pattes, s'il reclamait, en vain, le
monopole de la misere et de la commiseration.

Les bohemiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
se trouve la meme, relativement, a tous les echelons de la societe.

La profession est relativement la meme aussi: elle consiste a s'isoler
des conditions regulieres de l'existence generale et a se frayer une
route de fantaisie a travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout a
fait legitime pour quiconque a le gout des aventures, le courage des
privations et l'heureuse philosophie de l'esperance, si, meme en
s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemperance qui hebete, on
n'etait pas fatalement entraine, un jour ou l'autre, a oublier toute
notion de dignite, et, partant, de charite humaine.

L'homme qui s'endurcit trop vis-a-vis de lui-meme s'endurcit peu a peu a
l'egard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
profit de son industrie, qui consiste a se faire plaindre jusqu'au jour
ou il n'y reussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigue
de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.

A cote de la figure a la fois souriante et larmoyante du boheme
rustique, melange de timidite et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
la face serieuse et un peu hautaine du paysan aise, bien etabli dans la
famille et la propriete. Dans nos pays, celui-ci est honnete homme en
general, et tres-charitable envers les individus. Il a meme un sourire
de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
clopin-clopant dans la vie. Lui, fierement etabli dans la societe sur
ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rege_ (le sillon) du bon
cote, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ca. Il ne le
pousse pas a terre, car il met tout son tort sur le compte du progres,
le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.

A l'egard des masses souffrantes, le paysan aise est tres-dur en
theorie. Il se revolte a l'idee du mieux general; cependant il plaint et
assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
quelque cote qu'elles lui soient presentees, et ce sera sagesse que de
chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en apercoive.




XII


Au village de ***, 27 et 28 juillet.

Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
au-devant de nous a pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
chatelier et la croix. Ils rendent l'ame, notre cheval aussi.

On fait halte. La chaleur devient torride des qu'on s'engage dans les
vallons qui conduisent a la Creuse.

Cette fois, nous avons quelque peine a remiser la voiture. Les recoltes
sont presque finies, les granges sont pleines.

Nous descendons a la Creuse et nous la remontons jusqu'a l'embouchure du
torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserree
et traverse deux ou trois petits chaos tres-romantiques.

J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
chenes qui le completaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
emporte comme celui que nous passions autrefois pour aller a la
_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'heberger Henri IV,
et qui est tres-bien conserve.

La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien mechante. En ce
moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
regarder la position de ses enormes blocs de granit pour se persuader
que c'est elle qui les a apportes la.

Le village se presente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
arrive par des prairies delicieuses.

Nous y voila. Decidement, on est ici plus demonstratif que chez nous.
Nous sommes deja recus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lie
avec tout le monde.

Un artiste eminent, qui a decouvert aussi le village, et dont le nom se
recommande de lui-meme, est invite par nous a dejeuner le lendemain sur
le rocher, et nous recommencons la partie de peche et de friture au
bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grace de cette
nature. Il fait rapidement des croquis adorables.

Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poetes. Ils
saisissent tout a la fois, ensemble et details, et resument en cinq
minutes ce que l'ecrivain dit en beaucoup de pages, ce que le
naturaliste ne penetre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
fatigue. Ils s'emparent du caractere des choses, et, sans savoir le nom
des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
sentis, portrait penetrant et intelligent, saisissant et fidele, sans
l'effort des penibles investigations.

Ils ecrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
dont les difficultes mysterieuses nous echappent, tant elle parait
claire et facile quand ils la possedent bien.

En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
douces emotions de nos reveries a travers ces promenades enchantees, et,
quant a moi, il m'eut ete bien impossible de dire comment ce petit bout
de papier crayonne si promptement contenait tant de choses auxquelles
j'avais songe, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
objets dont j'avais savoure la couleur et la forme.

Nous avons pousse, encore une fois, jusqu'a l'anse du grand rocher noir.
Amyntas s'est donne la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
rechauffer d'un bain pris resolument avec ses habits dans la Creuse a la
maniere de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.

Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage epais, les
petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fete des
Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les pres sont fauches, les
vaches et les chevres broutent partout, et les moissons achevent de
tomber sous la faucille.

Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fete dans
les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
feroce mois d'aout, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.

Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
reparations urgentes.

Nous ne reviendrons qu'a l'automne, et c'est alors seulement que nous
deviendrons assez citoyens de ce village pour en penetrer les moeurs et
les coutumes.

En attendant, voici les nouvelles du jour:

Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
cimetiere pour la paroisse, qui entasse ses defunts dans l'etroite cour
de l'eglise, comme en plein moyen age.

Le maitre d'ecole va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
et nous decouvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
felicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pale rayonne de plaisir. Il
sent vivre son ame dans la beaute de cet enfant. Les ames sont toutes
belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
apparemment qui a l'initiative dans la generation.

Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
robustes. Je demande ou est une charmante enfant de dix-sept ans qui
m'avait frappe par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'etait
pas obligee a cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
_capot_, et, pour posseder ce morceau de drap dont elle se coiffera
l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
devores du soleil!

Et nous nous trouvions heroiques, nous autres, de nous promener en plein
midi sous les hetres du rivage!




XIII

29 juillet.


La chaleur ecrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
voisine.

Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
avec beaucoup de grace.

--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
interet, et il y a, dans notre village, des gens genes qui ne demandent
jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.

Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fiere, de ses garcons
qui ont ete au service, de ceux qui sont restes pres d'elle pour
cultiver les terres, et de sa defunte fille, mariee a notre ami Moreau;
et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaute du village.

Elle ne m'avait pas semble telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
perchee sur les crochets a fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
coiffee d'un mouchoir bleu qui cache a demi son front et tombe le long
de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisee, elle est
du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
singulierement degages.

--Grand'mere, donnez-moi a boire! crie-t-elle d'une voix fraiche et
forte en s'arretant au bas de l'escalier. Je suis crevee de soif.

La grand'mere lui passe un verre d'eau fraiche, qu'elle avale d'un
trait, et qu'elle savoure apres coup, en faisant claquer sa langue, en
riant et en montrant ses deux rangees de petites dents eblouissantes,
qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
son oeil est anime, sa figure hardie et candide.

Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le ble a la
grange. Ses mouvements sont souples et assures, son rire est harmonieux;
son entrain est d'un garcon, mais sa figure est d'une femme charmante,
et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
perchee sur cette haute cage, elle descend cranement le sentier rapide.

Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Ceres
berrichonne est d'une beaute etrange mais incontestable.

Une autre beaute brune, mais pale et grave d'expression, un peu lourde
et nonchalante d'allures, merite une mention particuliere. Amyntas l'a
baptisee la belle Therance, bien qu'elle ne rendit pas le type du
Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.

Je vous la nomme ainsi pourtant pour memoire, car cette beaute doit
avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
y a lieu.

Mais ce n'est pas le moment d'etudier la vie de sentiment ici. La
moisson absorbe tout; c'est le point de depart d'une annee de richesse
ou de gene. La jeunesse, la beaute ou la grace, y cooperent avec autant
d'activite que la force virile, et cela se fait si resolument et si
gaiement, que l'on ne songe point a plaindre le sexe faible. Il semble
que cette epithete serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause premiere
de la beaute feminine dans ses types de choix.

Il y a pourtant aussi des types tres-fins et tres-delicats, probablement
peu apprecies, et cette beaute d'expression etonnee et ingenue de
l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
campagnes.

Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition a
celle de la jeune fille serieuse ou agacante.

Aux champs, cet age mixte est comme un temps d'arret ou l'etre attend
son complement sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chevres; mais, agiles et
fortes deja, elles n'ont pas l'allure disloquee, et la gaucherie emue de
nos filles de douze a quatorze ans.

Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, meme
ceux qui savent a peine dire quelques mots, nous gagnent
irresistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
apprivoiser. Pour cela, helas! il faut les corrompre avec des
friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
de petits hommes.

Nous avons resiste au desir de gater ceux d'ici, et nous n'avons encore
echange avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
longtemps si stoiques; mais nous aurons alors la fatuite de pouvoir nous
dire que nous avons ete _aimes pour nous-memes_ au commencement.

Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
conditions d'etablissement qui nous permettent de ne pas mener tout a
fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
n'est pas un etat: l'homme qui se sent examine fuit ou pose.
L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-memes, des objets
d'etonnement et de curiosite.

Madame Rosalie a enfin trouve une servante pour l'aider a faire notre
soupe.

C'est une grosse fille a l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
gros comme le bras, et pour cause; c'est la derniere descendante d'une
grande famille du pays.

Son pere, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Chateaubrun (tel est
le renseignement un peu vague que nous donne notre hotesse), est
aujourd'hui garde champetre du village.

Il a eu un peu de bien, qu'il a mange _par bon coeur_, et il a epouse sa
servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
morgue, la queue de la poele, et que l'on entend, dans la cuisine de
l'auberge, la voix de l'hote disant a sa femme:

--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau a la
fontaine!

Nous partons, combles de politesses et d'amities.

Le maitre d'ecole nous force a accepter un pigeonneau, et Moreau
remplit notre panier de truites.

Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait a qui entendre,
tout le monde voulant savoir si elle est guerie. Nul n'a interet a lui
complaire, tous sont frappes de sa grace et de sa douceur, et lui
temoignent leur sympathie.

Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de medaille, comme a toutes
les choses de ce bas monde?

Nous verrons bien!




LE BERRY




I

MOEURS ET COUTUMES


On m'a fait l'honneur ou plutot l'amitie de me dire quelquefois (car
l'amitie seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais ete
le Walter Scott du Berry. Plut a Dieu que je fusse le Walter Scott de
n'importe quelle localite! Je consentirais a etre celui de
Quimper-Corentin, pourvu que je pusse meriter la moitie du
parallele.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouve son
Walter Scott. Toute province, exploree avec soin ou revelee a
l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, a l'archeologue. Il
n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignoree, de population
si tranquille, que l'artiste n'y decouvre ce qui echappe au regard du
passant indifferent ou desoeuvre.

Le Berry n'est pas doue d'une nature eclatante. Ni le paysage ni
l'habitant ne sautent aux yeux par le cote pittoresque, par le caractere
tranche. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
tout y est tranquille, patient, lent a murir. N'y allez chercher ni
grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
les choses ni dans les etres. Il n'y a la ni grands rochers, ni
bruyantes cascades, ni sombres forets, ni cavernes mysterieuses ... des
brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
reveuses, de grandes prairies desertes ou rien n'interrompt, ni le jour
ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
sont stationnaires, des routes ou, apres le coucher du soleil, vous ne
rencontrez pas une ame, des paturages ou les animaux passent au grand
air la moitie de l'annee, une langue correcte qui n'a d'inusite que son
anciennete, enfin tout un ensemble serieux, triste ou riant, selon la
nature du terrain, mais jamais dispose pour les grandes emotions ou les
vives impressions exterieures. Peu de gout, et plutot, en beaucoup
d'endroits, une grande repugnance pour le progres. La prudence est
partout le caractere distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
jusqu'a la mefiance.

Le Berry offre, dans ces deux departements, des contrastes assez
tranches, sans sortir cependant du caractere general. Il y a la, comme
dans toutes les etendues de pays un peu considerables, des landes, des
terres fertiles, des endroits boises, des espaces decouverts et nus:
partant, des differences dans les types d'habitants, dans leurs gouts,
dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entrainer a une description
complete, je n'y serais pas competent, et je sortirais des bornes de mon
sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type general, lequel
resume, je crois, assez bien le caractere de l'ensemble.

Ce resume de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallee Noire_, et
qui forme geographiquement, en effet, une grande vallee de la surface de
quarante lieues carrees environ.

Cette vallee, presque toute fertile et touchant a la Marche et au
Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recule de la province et
le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquite
de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
precisement par cette situation. Les routes y sont une invention toute
moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
voyages s'y font avec facilite, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
fassent avec promptitude. Rien n'attire l'etranger chez nous; le voisin
y vient a peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
loin. Un pays ainsi place se suffit longtemps a lui-meme quand il est
productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
ciel ne murit un champ aussi bien cultive que le sien. De la
l'immobilite de toutes choses. Les vieilles superstitions, les prejuges
obstines, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-etre dont on ne
s'apercoit pas, parce qu'on ne le connait pas, une certaine fierte a la
fois grandiose et stupide, un grand fonds d'egoisme, et de la aussi
certaines vertus et certaine poesie qui sont effacees ailleurs ou
remplacees par autre chose.

Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
et penible. Dans notre vallee Noire, on laboure encore a sillons etroits
et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la meme
dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le ble a la
faucille, travail ecrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
nourriture des bestiaux, et, par consequent, pour l'engrais de la terre.
Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
espace de terrain _emblede_ (comme il dit pour emblave) rapporterait le
triple et le quadruple s'il etait abondamment fume, et que le reste de
cette terre amaigrie et epuisee fut consacre a des prairies
artificielles. "Mettre du trefle et de la luzerne la ou le ble peut
pousser! vous repond-il; ah! ce serait trop dommage!" Il croit que Dieu
lui a donne cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
c'est pour lui le grain sacre; et y laisser pousser autre chose serait
une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
sterilite.

Le paysan de la vallee Noire est generalement trapu et ramasse jusqu'a
l'age de vingt ans. Il grandit tard et n'est completement developpe
qu'apres l'age ou la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
est repute vieux pour le mariage, tres-vieux a trente ans. Il est grand
et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
fort jusque dans un age tres-avance. Il n'est pas rare de voir
travailler un homme de quatre-vingts ans, et a soixante ans un ouvrier
est plus fort et plus soutenu a la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
d'infirmites, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
ce qu'ils appellent la _sang-glacure_. Aussi redoutent-ils la
transpiration, et nul n'a droit de dire a un ouvrier d'aller plus vite
qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrete pas, il a le droit d'aller
lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'echauffe_. "Voudriez-vous
donc me faire _echauffer_?" dirait-il. S'il _s'echauffait_, il en
pourrait mourir.

Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivete physique, nous avons un
grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sedentaire. Le
paysan, habitue a braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmene,
brise, des qu'il transpire. C'est un etat exceptionnel auquel il faut se
garder de l'exposer. Il en resulte presque toujours pour lui fluxion de
poitrine ou rhumatisme aigu, et cette derniere maladie est chez lui
d'une obstination incroyable. Elle resiste a presque tous les remedes
qui agissent sur nous.

Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en general,
vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
de son vin aigrelet et leger qu'il boit sans eau, serait dans les
meilleures conditions hygieniques s'il mangeait tous les jours un peu de
viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marches de Poissy, il
ne mange de la viande que les jours de fete. Beaucoup n'en mangent
jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
legumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
viennent toutes d'epuisement. Apres la fauchaille et la moisson, s'il
prend _les fievres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
qui n'a que ses bras, vient a grands pas la misere.

Les femmes ne connaissent guere le travail. Les enfants en sont mieux
soignes; mais le menage est aux abois quand le chef de la famille est au
lit ou pale et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
les filles sont pastoures ou servantes dans les metairies et dans les
villes. Des qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiecent. Tout cela se fait
si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
enrichirait un peu, sans les arracher a leurs occupations domestiques.

Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; meme les plus
pauvres savent prendre un certain air les jours de fete. Elles sont
neanmoins douces et modestes, et, la ou le bourgeois n'a point passe,
les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste a
dire, mais le proprietaire, celui qu'on appelle encore _le maitre_,
seduit a peu de _frais_ et impose le deshonneur aux familles par
l'interet et par la crainte.

Le mariage est la seule grande fete de la vie d'une paysanne. Il y a
encore ce genereux amour-propre qui consiste a faire manger la
subsistance d'une annee dans les trois jours de la noce. Cependant les
ceremonies etranges de cette solennite tendent a se perdre. J'ai vu
finir celle des _livrees_, qui se faisait la veille du mariage et qui
avait une couleur bien particuliere. Je l'ai racontee quelque part,
ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
cette derniere etant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.

Ce jour-la, les noceux quittent la maison avec les maries et la musique;
on s'en va en cortege arracher dans quelque jardin le plus beau chou
qu'on puisse trouver. Cette operation dure au moins une heure. Les
anciens se forment en conseil autour des legumes soumis a la discussion
qui precede le choix definitif: ils se font passer, de nez a nez, une
immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
ils dissertent, ils consultent, ils se disent a l'oreille des paroles
mysterieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tete comme
pour mediter; enfin ils jouent une sorte de comedie a laquelle doit se
preter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
invites de la noce.

Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
chou dans tous les sens. Un pretendu geometre ou necromant (c'est tout
un dans les idees de l'assistance) apporte une maniere de compas, une
regle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
de la plante consacree. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son cote,
et enfin, apres bien des hesitations et des efforts simules, le chou est
extrait de la terre et plante dans une grande corbeille avec des fleurs,
des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
civiere que quatre hommes des plus vigoureux soulevent et vont emporter
au domicile conjugal.

Mais alors apparait tout a coup un couple effrayant, bizarre,
qu'accompagnent les cris et les huees des chiens effrayes et des enfants
moqueurs. Ce sont deux garcons dont l'un est habille en femme. C'est le
_jardinier_ et la _jardiniere_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
le vice qui est cense l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
degradee par les desordres de son epoux. Ils se disent preposes a la
garde et a la culture du chou sacre.

"Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
l'appelle indifferemment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffe
d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
_peilles_ (guenilles, en vieux francais; Rabelais dit _peilleroux_ et
_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _paien_, ce qui est
plus significatif encore.

"Il arrive le visage barbouille de suie et de lie de vin, quelquefois
couronne de pampres comme un Silene antique, ou affuble d'un masque
grotesque. Une tasse ebrechee ou un vieux sabot pendu a sa ceinture lui
sert a demander l'aumone du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
de boire immoderement, puis il repand le vin par terre, en signe de
libation, a chaque pas.

"Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'etre en proie a
l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court apres lui, le
ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
en meches herissees de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
son mari, et lui fait des reproches pathetiques.

"Tel est le role de la jardiniere, et ses lamentations durent pendant
toute la comedie. Car c'est une veritable comedie libre, improvisee,
jouee en plein air, sur les chemins, a travers champs, alimentee par
tous les incidents fortuits de la promenade, et a laquelle tout le monde
prend part, gens de la noce et du dehors, hotes des maisons et passants
des chemins, durant une grande partie de la journee. Le theme est
invariable, mais on brode a l'infini sur ce theme, et c'est la qu'il
faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
repartie et meme l'eloquence naturelle de nos paysans.

"Le role de la jardiniere est ordinairement confie a un homme mince,
imberbe et a teint frais, qui sait donner une grande verite a son
personnage et jouer le desespoir burlesque avec assez de naturel pour
qu'on en soit egaye et attriste en meme temps, comme d'un fait reel.

"Apres que le malheur de la _femme_ est constate par ses plaintes, les
jeunes gens de la noce l'engagent a laisser la son ivrogne de mari et a
se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entrainent. Peu a peu
elle s'abandonne, s'egaye, se met a courir tantot avec l'un, tantot avec
l'autre, prenant des allures devergondees. Ceci est une _moralite_.
L'inconduite du mari provoque celle de la femme.

"Le _paien_ se reveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
compagne, s'arme d'une corde et d'un baton et court apres elle. On le
fait courir, on se cache, on passe la _paienne_ de l'un a l'autre, on
essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
infidele et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se repete
a satiete dans ces scenes.

"Il y a dans tout cela un enseignement naif, grossier meme, qui sent
fort son moyen age, mais qui fait toujours impression sur les
assistants. Le paien effraye et degoute les jeunes filles qu'il poursuit
et feint de vouloir embrasser; c'est de la comedie de moeurs a l'etat le
plus elementaire, mais aussi le plus frappant.

"Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
main sur le chou des qu'il est replante dans la corbeille? Ce chou sacre
est l'embleme de la fecondite matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
vicieux, ce paien, quel est-il? Sans doute il y a la un mystere
anterieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
Peut-etre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
personne, a qui l'antiquite rendait un culte serieux sous des formes
obscenes. En passant par le christianisme primitif, cette representation
est devenue une sorte de _mystere, sotie_ ou _moralite_, comme on en
jouait dans toutes les fetes[1]."

Quoi qu'il en soit, le chou est porte au logis des maries et plante de
la main du paien sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
laisse la jusqu'a ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se secher, on puisse
tirer des inductions sur la fecondite ou la sterilite promise a la
famille.

[Note 1: _La Mare au diable_.]

Apres le chou, on danse et on mange encore jusqu'a la nuit.

La danse est uniformement l'antique bourree, a quatre, a six ou a huit.
C'est un mouvement doux chez les femmes, accentue chez les hommes,
tres-monotone, toujours en avant et en arriere, entrecoupe d'une sorte
de chasse croise. C'est quasi impossible a danser, si l'on n'est pas ne
ou transplante depuis longtemps en Berry. La difficulte, dont on ne se
rend pas compte d'abord, vient du sans-gene des menetriers, qui vous
volent, quand il leur plait, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
instinctivement et sans jamais se derouter.

La cornemuse a petit ou a grand bourdon est un instrument barbare, et
cependant fort interessant. Prive de demi-tons accidentels, n'ayant
juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
(forme presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en resulte des aberrations
musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
frappent de respect et d'admiration par l'habilete, l'originalite, la
beaute des modulations ou des interpretations. On est tente alors de se
demander si cette violation hardie des regles n'est pas seulement la
violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
n'est pas quelque chose a cote et meme en dehors de tout ce que nous
avons invente et consacre.

Apres la danse, le mariage, la fete, voici la derniere solennite: la
mort, la sepulture. Dans un large chemin pierreux, borde de tetaux
sinistres denudes par l'hiver, par une journee de gelee claire et
froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traine par quatre
jeunes taureaux nouvellement lies au joug. C'est le corbillard du
paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon releve, le chapeau a
la main. De chaque cote viennent les femmes, couvertes, en signe de
deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tete.
Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arretera pour
deposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
quatre voies, une petite croix grossierement taillee dans un copeau. A
chaque carrefour, meme ceremonie. Cet embleme depose et plante autour
de l'embleme du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
derniere course a travers la campagne pour gagner son dernier gite.
C'est par la qu'il se recommande aux prieres des passants. Il n'est pas
de croix de carrefour qui ne soit entouree de ces petites croix des
funerailles. Elles y restent jusqu'a ce qu'elles tombent en poussiere ou
que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
sans y toucher, les aient dispersees et brisees sous leurs pieds. Quand
le cortege d'enterrement arrive la, on rallume les cierges, on
s'agenouille, on psalmodie une priere, on jette de l'eau benite sur le
cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austere et plus religieux
dans son humble simplicite.

Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cite dans
son culte a diverses ceremonies antiques pour lesquelles les paysans
avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
images et aux statuettes des saints placees dans certains carrefours, ou
sous la voute de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
voyons, aux premiers temps du christianisme, des Peres de l'Eglise
s'elever avec eloquence contre la coutume idolatrique d'orner de fleurs
et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
notre epoque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
verite. Ils proscrivent les temoignages exterieurs; ils voudraient
detruire radicalement le materialisme de l'ancien monde.

Mais avec le peuple attache au passe il faut toujours transiger. Il est
plus facile de changer le nom d'une croyance que de la detruire. On
apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
d'endroits les pierres druidiques ont traverse la domination romaine et
la domination franque, le polytheisme et le christianisme primitif, sans
cesser d'etre des objets de veneration, et le siege d'un culte
particulier assez mysterieux, qui cache ses tendances cabalistiques
sous les apparences de la religion officielle.

Ce qu'on eut le plus difficilement extirpe de l'ame du paysan, c'est
certainement le culte du dieu Terme. Sans metaphore et sans epigramme,
le culte de la borne est invinciblement lie aux eternelles
preoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'etroites
limites materielles. Son champ, son pre, sa terre, voila son monde.
C'est par la qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
coin du sol qu'il se croit maitre, parce qu'il s'y sent libre
relativement, et ne releve que de lui-meme. Cette pierre qui marque le
sillon ou commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
qu'une barriere, c'est presque un dieu, c'est un objet sacre.

Dans nos campagnes du centre, ou les vieux us regnent peut-etre plus
qu'ailleurs, le respect de la propriete ne va pas tout seul, et les
paysans ont recours, les uns contre les autres, a la religion du passe,
beaucoup plus qu'au principe de l'equite publique. On ne se gene pas
beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on deplace ainsi, c'est une
pierre quelconque, que l'on met en evidence, et qu'au besoin on pourra
dire soulevee la par le hasard. Un jour ou le proprietaire lese
s'apercoit qu'on a gagne dix sillons sur sa terre; il s'inquiete, il se
plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
meme dans leurs jeux pour designer le but conventionnel). Alors, quand
le reclamant a assemble les arbitres, on signale la fraude et on cherche
la borne veritable, l'ancien terme qu'a moins d'un sacrilege en lui-meme
beaucoup plus redoutable que la fraude, le delinquant n'a pu se
permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncee a une assez
grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
il eut fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
elle-meme ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
eut rendu la trahison evidente; il eut fallu venir la nuit, avec
d'autres instruments que la charrue, choisir le temps ou la terre est
en jachere, et ou le ble arrache et foule, le sillon interrompu, ne
peuvent pas laisser de traces revelatrices. Enfin, c'est parfois un rude
ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
plus loin, au risque de ne pouvoir en venir a bout tout seul. Il faut un
ou plusieurs complices. On ne s'expose guere a cela pour un ou plusieurs
sillons de plus.

Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donne sa voix, declare
que la doit etre le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
brise, et la limite est de nouveau signalee et consacree. Le fraudeur en
est quitte pour dire qu'il s'etait trompe, qu'une grosse pierre emportee
peu a peu par le travail du labourage a cause sa meprise, et qu'il
regrette de n'avoir pas ete averti plus tot. Cela laisse bien quelques
doutes, mais il n'a pas touche aux vrai _jus_, il n'est pas deshonore.

En general, le _jus_ sort de terre de quelques centimetres, et, le
dimanche des Rameaux, il recoit l'hommage du buis benit, comme celui des
Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.

Les eaux lustrales, d'origine hebraique, paienne, indoue, universelle
probablement, recoivent aussi chaque annee des honneurs et de nouvelles
consecrations religieuses. Elles guerissent diverses sortes de maux, et
principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la benediction du
pretre; les fievreux boivent volontiers au meme courant. La foi purifie
tout.

Cette tolerance du clerge rustique pour les anciennes superstitions
paiennes ne devrait pas etre trop encouragee par le haut clerge. Elle
est contraire a l'esprit du veritable christianisme, et beaucoup
d'excellents pretres, tres-orthodoxes, souffrent de voir leurs
paroissiens materialiser a ce point l'effet des benedictions de
l'Eglise. J'en causais, il y a quelques annees, avec un cure meridional
qui ne se plaisait pas autant que moi a retrouver et a ressaisir dans
les coutumes religieuses de notre epoque les traces mal effacees des
religions antiques. "Quand j'entrai dans ma premiere cure, me disait-il,
je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
indecents, en bois grossierement equarri, qu'il pretendait me faire
benir. C'etait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
fabriques a l'instar d'anciens pretendus bons saints reputes souverains
pour toute sorte de maux physiques. Ces modeles avaient ete certainement
des figures de demons du moyen age, qui eux-memes n'etaient que le
souvenir traditionnel des dieux obscenes du paganisme. Mon predecesseur
avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
ce moment, une maladie endemique avait decime la commune, et, sans nul
doute, selon mes ouailles credules, la destruction des idoles etait la
cause du fleau; aussi le charron s'etait-il fait fort d'en tailler de
tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait benits et
promenes a la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument a
commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
comme mon predecesseur, je les brulai; mais je faillis payer cette
hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameuterent contre moi, et je fus
oblige de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnetes, que je dus
benir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
paroisse; je vis bientot que le culte des paysans est completement
idolatrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus a l'Etre
spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
n'a pour objet les celestes bienheureux. C'est a la figure meme, c'est a
la pierre ou au bois faconne qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de credit
sur mon troupeau. Ils n'etaient pas _bons_, ils ne guerissaient pas. Je
ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douee de vertu
miraculeuse dans le sens materiel que la superstition y attache. Le
conseil de fabrique me savait tres-mauvais gre de ne pas speculer sur la
credulite populaire."

Ce cure n'est pas le seul a qui j'aie vu deplorer le materialisme de la
religion du paysan. Plusieurs defendent d'employer le buis benit au coin
des champs comme preservatif de la grele, et de faire des pelerinages
pour la guerison des betes; mais on ne les ecoute guere, on les trompe
meme. On extorque leurs benedictions comme douees d'un charme magique,
en leur signalant un but qui n'est pas le veritable. On mele volontiers
des objets benits aux malefices, ou, sous des noms mysterieux, des
divinites etrangeres au christianisme sont invoquees tout bas. Le
sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier melange de crainte
de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-etre dans
l'occasion.

Disons, en passant, que le remegeux et la remegeuse sont parfois des
etres fort extraordinaires, soit par la puissance magnetique dont les
investit la foi de leur clientele, soit par la connaissance de certains
remedes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
pas efficaces venant d'un medecin veritable. La science toute nue ne
persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils meprisent ce qui est
acquis par l'etude et l'experience; il leur faut du fantastique, des
paroles incomprehensibles, de la mise en scene. Certaine vieille
sibylle, prononcant ses formules d'un air inspire, frappe l'imagination
du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une medication
rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
le medecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
observees.

Sans doute, la surveillance de l'Etat fait bien de proscrire et de
poursuivre l'exercice de la medecine illegale, car, dans un nombre
infini de cas, les remegeux administrent de veritables poisons.
Quelques-uns cependant operent des cures trop nombreuses et trop
certaines pour qu'il ne soit pas a desirer de voir l'Etat leur accorder
quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
naturelles, peuvent les rendre possesseurs de decouvertes qui echappent
a la science, et qui meurent avec eux. Les empecher d'exercer n'est que
sagesse et justice, mais eprouver la vertu de leurs pretendus secrets et
les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas la une recherche
oiseuse ni une largesse inutile.

En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
dont l'origine est fort difficile a retrouver. Le nombre en est si
grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
quelques-unes au hasard.

Une des plus curieuses est la ceremonie des _livrees de noces_, qui
varie en France selon les provinces, et qui a ete supprimee en Berry
depuis une dizaine d'annees, a la suite d'accidents graves. Dans un
endroit precedent, nous avons raconte la ceremonie toute paienne du
chou, qui est encore en vigueur dans notre vallee Noire: c'est la
consecration du lendemain des noces. Celle des livrees etait la
consecration de la veille; elle est fort longue et compliquee, c'est
tout un drame poetique et naif qui se jouait autour et au sein de la
demeure de l'epousee.

C'est le soir, a l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
souper prepare; ce soir-la, chez la fiancee. Les tables sont rangees
contre le mur, la nappe est cachee, le foyer est vide et glace, quelque
temps qu'il fasse. On a ferme avec un soin extreme et barricade d'une
maniere formidable a l'interieur toutes les _huisseries_, portes,
fenetres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonte de la fiancee, ou
sans une lutte serieuse, un veritable siege; ses parents, ses amis, ses
voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la priere ou
l'assaut du fiance.

Le _jeune marie_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son age,
et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garconnet a qui le
poil follet voltige encore au menton,--vient la avec son monde, ses
amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Pres de lui, ce porteur
de thyrse fleuri et enrubane, c'est un expert porte-broche, car, sous
ces feuillages, il y a une oie embrochee qui fait tout l'objet de la
ceremonie; autour de lui sont les porteurs de presents et les chanteurs
_fins_, c'est-a-dire habiles et savants, qui vont avoir maille a partir
avec ceux de la mariee.

Le marie s'annonce par une decharge de coups de feu; puis, apres qu'on a
bien cherche, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
par surprise, on frappe.--Qui va la?--Ce sont de pauvres pelerins bien
fatigues ou des chasseurs egares qui demandent place au foyer de la
maison.--On leur repond que le foyer est eteint, et qu'il n'y a pas
place pour eux a table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et meme de
poesie; enfin on leur conseille de chanter pour se desennuyer, ou pour
se rechauffer si c'est une nuit d'hiver, mais a condition qu'on chantera
quelque chose d'inconnu a la compagnie qui, du dedans, les ecoute.

Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marie et ceux
de la mariee, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
chanteuses expertes, matrones a la voix chevrotante, a qui l'on n'en
impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connait, au
dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt des le premier vers en
chantant la second, et vite, il faut passer a une autre. Trois heures
peuvent fort bien s'ecouler, au vent et a la pluie, avant que le parti
du marie ait pu achever un seul couplet, tant est riche le repertoire
des chansons berrichonnes, tant la memoire des beaux chanteurs est
ornee; chaque replique victorieuse du dedans est accompagnee de grands
eclats de rire d'un cote, de maledictions de l'autre. Enfin l'un des
partis est vaincu, et l'on passe a la chanson des noces:

     Ouvrez la porte, ouvrez,
     Mariee, ma mignonne!
    J'ons de beaux rubans a vous presenter.
    Helas! ma mie, laissez-nous entrer.

A quoi les femmes repondent en fausset:

     Mon pere est en chagrin,
     Ma mere en grand' tristesse;
    Moi, je suis une fille de trop grand prix
    Pour ouvrir ma porte a ces heures-ci.

Si les paroles sont naives et la versification par trop libre, en
revanche l'air est magnifique dans sa solennite simple et large. Il faut
chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
differents, au troisieme vers, qu'il y a de cadeaux de noces.

Ces cadeaux du marie sont ce qu'on appelle les _livrees_. Il faut
annoncer jusqu'au _cent d'epingles_ oblige qui fait partie de cette
modeste corbeille de mariage a quoi la mariee incorruptible fait
repondre invariablement que son pere est en chagrin, sa mere en grande
tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte a pareille heure.

Enfin arrive le couplet final, ou il est dit: _J'ons un beau mari a vous
presenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une melee
etrange: le marie doit prendre possession du foyer domestique; il doit
planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariee s'y oppose,
et ne cedera qu'a la force; les femmes se refugient avec les vieillards
sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayes, se cachent
dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
colere, sans coups ni blessures volontaires, mais ou le point d'honneur
est pris assez au serieux pour que chacun y deploie toute sa vigueur et
toute sa volonte, si bien qu'a force de se pousser, de s'etreindre, de
se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces ou il n'y eut
quelqu'un d'ecloppe, au moment ou le marie reussissait a allumer une
poignee de paille dans la cheminee, ou l'oie, dechiquetee dans le
combat, prenait enfin possession de l'atre.

Un jour, la scene fut ensanglantee par un accident serieux. Un des
convies fut litteralement embroche dans la bataille. Des lors, la
ceremonie tomba en desuetude; on fut d'accord sur tous les points de la
supprimer, et nous avons vu la derniere il y a dix ans. On eut pu se
borner a supprimer la bataille; mais, la conquete du foyer etant le but
symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
regrette pourtant les chansons a la porte, et la belle melodie de:
_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.

Apres la broche plantee, venait pour le marie une derniere epreuve: on
asseyait trois jeunes filles avec la mariee sur un banc, on les couvrait
d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
le marie devait, du premier coup d'oeil, deviner et designer sa femme;
lorsqu'il se trompait, il etait condamne a ne pas danser avec elle de
toute la soiree; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
de joie et bombance, sans desemparer d'une heure.

La _gerbaude_ est une ceremonie agricole que l'auteur de cet article a
mise sur la scene tres-fidelement; mais ce que le theatre ne saurait
reproduire, c'est la majeste du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
arrive solennellement, trainee par trois paires de boeufs enormes, tout
ornee de fleurs, de fruits et de beaux enfants perches au sommet des
dernieres gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-meme: les grands
ruminants a l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
souriant sur les epis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
tout est colore harmonieusement dans ces chaudes journees ou le ciel
lui-meme est tout d'or et d'ambre a l'approche du soir.

Avant le depart du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
horizon une grande clameur dont le voyageur s'etonne. Il regarde, il
voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'elancer, les bras
leves vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui leve
vers le ciel aussi la derniere gerbe avant de la placer sur le faite du
char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister a une bataille
furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de la! c'est une
acclamation de joie et d'amitie; c'est une benediction enthousiaste et
fraternelle.

Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand meme!




II

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES


Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
vrai: j'ai parcouru la campagne a toutes les heures de la nuit, seul ou
en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques meteores inoffensifs,
quelques vieux arbres phosphorescents et autres phenomenes qui ne
rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter a
personne, comme temoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en presence des
superstitions rustiques: _mensonge, imbecillite, vision de la peur_; je
dis phenomene de vision, ou phenomene exterieur insolite et incompris.
Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
sorciers, ces explications fantastiques donnees aux pretendus prodiges
de la nuit, c'est le poeme des imaginations champetres. Mais le fait
existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantome dans l'air ou
seulement dans l'oeil qui le percoit, c'est un objet tout aussi
reellement et logiquement produit que la reflexion d'une figure dans un
miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles ete
expliquees? Je sais qu'elles ont ete constatees, voila tout: mais il est
tres-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
peur. Cela peut etre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
exceptions irrecusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
eprouve, et places dans des circonstances ou rien ne semblait agir sur
leur imagination, meme des hommes eclaires, savants, illustres, ont eu
des apparitions qui n'ont trouble ni leur jugement ni leur sante, et
dont cependant il n'a pas dependu d'eux tous de ne pas se sentir
affectes plus ou moins apres coup.

Parmi grand nombre d'interessants ouvrages publies sur ce sujet, il
faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai apres ces
travaux serieux qu'une seule observation utile a enregistrer, c'est que
l'homme qui vit le plus pres de la nature, le sauvage, et apres lui le
paysan, sont plus disposes et plus sujets que les hommes des autres
classes aux phenomenes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
superstition les forcent a prendre pour des prodiges surnaturels ces
simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
l'imagination qui les produit, je le repete; elle ne fait le plus
souvent que les expliquer a sa guise.

Dira-t-on que l'education premiere, les contes de la veillee, les recits
effrayants de la nourrice et de la grand'mere disposent les enfants et
meme les hommes a eprouver ce phenomene? Je le veux bien. Dira-t-on
encore que les plus simples notions de physique elementaire et un peu de
moquerie voltairienne en purgeraient aisement les campagnes? Cela est
moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire a
toute heure, les tableaux varies que la nature deroule sous ses yeux, et
qui se modifient a chaque instant dans la succession des variations
atmospheriques, ce sont la pour l'homme rustique des conditions
particulieres d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
lui un etre plus primitif, plus normal peut-etre, plus lie au sol, plus
confondu avec les elements de la creation que nous ne le sommes quand la
culture des idees nous a separes, pour ainsi dire, du ciel et de la
terre, en nous faisant une vie factice enfermee dans le moellon des
habitations bien closes. Meme dans sa hutte ou dans sa chaumiere, le
sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'eclair et le vent
qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
pecheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
barque, couverts d'une natte, la face eclairee par les etoiles, la barbe
caressee par la brise, le corps sans cesse berce par le flot. Il y a des
colporteurs, des bohemiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amerique du Nord. Certes,
le sang de ces hommes-la circule autrement que le notre; leurs nerfs ont
un equilibre different; leurs pensees, un autre cours; leurs sensations
une autre maniere de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scenes de nuit etranges,
inexplicables. Il en est parmi eux de tres-braves, de tres-raisonnables,
de tres-sinceres, et ce ne sont pas les moins hallucines. Lisez toutes
les observations recueillies a cet egard, vous y verrez, par une foule
de faits curieux et bien observes, que l'hallucination est compatible
avec le plein exercice de la raison.

C'est un etat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
perturbation de l'ame ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
et mysterieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
loi reguliere de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
Notre grande terreur, a nous autres, quand le cauchemar ou la fievre
nous presentent leurs fantomes, c'est de perdre la raison, et plus nous
sommes certains d'etre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonte. On a vu
des gens devenir fous par la crainte de l'etre. Les paysans n'ont pas
cette angoisse; ils croient avoir vu des objets reels; ils en ont
grand'peur; mais la conscience de leur lucidite n'etant point ebranlee,
l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
penchant a admettre, jusqu'a un certain point, les visions de la nuit.
Je crois qu'il y a une foule de petits phenomenes nocturnes, explosions
ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
spectres celestes, petits aerolithes, habitudes bizarres et inobservees,
aberrations meme chez les animaux, que sais-je? des affinites
mysterieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
contact perpetuel avec les elements, signalent a chaque instant sans
pouvoir les expliquer.

Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
Elle est de tous les pays, je crois, et elle est repandue dans toute la
France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
Berry, ou deja les contes que l'on fait a nos petits-enfants ne sont
plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
nos grand'meres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parle des
hommes-loups de l'antiquite et du moyen age. Cependant on s'y sert
encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour devorer les
enfants: ce sont des hommes savants et mysterieux, de vieux bucherons,
ou de malins gardes-chasse qui possedent le _secret_ pour charmer,
soumettre, apprivoiser et conduire les loups veritables. Je connais
plusieurs personnes qui ont rencontre, aux premieres clartes de la lune,
a la croix des quatre chemins, le pere _un tel_ s'en allant tout seul a
grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
de trente, jamais moins, dans la legende). Une nuit, deux personnes, qui
me l'ont raconte, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
elles en furent effrayees, et monterent sur un arbre, d'ou elles virent
ces animaux s'arreter a la porte d'une cabane d'un bucheron repute
sorcier. Ils l'entourerent en poussant des rugissements epouvantables;
le bucheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
disperserent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
mais deux personnes riches, et ayant recu une assez bonne education,
gens de beaucoup de sens et d'habilete dans les affaires, vivant dans le
voisinage d'une foret, ou elles chassaient fort souvent, m'ont jure,
_sur l'honneur_, avoir vu, etant ensemble, un vieux garde forestier
s'arreter a un carrefour ecarte et faire des gestes bizarres. Ces deux
personnes se cacherent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
dont un enorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonca avec eux
dans l'epaisseur du bois. Les deux temoins de cette scene etrange
n'oserent l'y suivre, et se retirerent aussi surpris qu'effrayes.
Avaient-ils ete la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
s'empare de plusieurs personnes a la fois (et cela arrive fort souvent),
elle revet un caractere difficile a expliquer, je l'avoue: on l'a
souvent constatee; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais a quoi
sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
cause a l'audition ou a la vision d'objets fantastiques, comment
est-elle simultanee chez plusieurs individus reunis? Je n'en sais rien
du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forets,
qui peut, a toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu decouvrir, par
hasard, ou par un certain genie d'induction, le moyen de les soumettre
et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
certain fluide, sympathique a certaines especes? Nous avons vu, de nos
jours, de si intrepides et de si habiles dompteurs d'animaux feroces en
cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
certains hommes sur les animaux sauvages en liberte.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
tireraient-ils pas profit et vanite de leur puissance?

Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
aussi naturel, ne croit pas lui-meme qu'il obeit aux lois de la nature.
Donnez-lui un remede dont vous lui demontrerez simplement l'efficacite,
il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
incomprehensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
le _secret_ de guerir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
qu'il faut l'administrer apres trois signes cabalistiques, ou apres
avoir mis un de ses bas a l'envers, il se croira sorcier, tous le
croiront sorcier a l'endroit du rhume. Il guerira tout le monde par la
foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystere; le
mystere est son element.

Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
_secret_, ce serait une digression qui me menerait trop loin. Je me
bornerai a dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
paysans un peu graves et experimentes ont le _secret_ de quelque chose,
sont sorciers par consequent, et croient l'etre. Il y a le secret des
boeufs, que possedent tous les bons metayers; le secret des vaches, qui
est celui des bonnes metayeres; le secret des bergeres, pour faire
foisonner la laine; le secret des potiers, pour empecher les pots de se
fendre au fond; le secret des cures, qui charment les cloches pour la
grele; le secret du mal de tete, le secret du mal de ventre, le secret
de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
venir le gibier; le secret du feu, pour arreter l'incendie; le secret de
l'eau, pour retrouver les cadavres des noyes, ou arreter l'inondation;
que sais-je? Il y a autant de secrets que de fleaux dans la nature, et
de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pere en
fils, ou s'achete a prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
comme un autre, peut-etre.

Une des scenes de la nuit dont la croyance est la plus repandue, c'est
la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse a baudet_, et affecte
les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'anes qui
braient. On peut se la representer a volonte; mais, dans l'esprit de nos
paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
une hallucination ou un phenomene d'acoustique. J'ai cru l'entendre
plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la facon la plus vulgaire.
Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
l'immense clameur melancolique des grues et des oies sauvages en
detresse. Mais les paysans, que l'on croit si credules et si peu
observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent tres-bien le nom et
connaissent tres-bien le cri des divers oiseaux etrangers a nos climats
qui se trouvent perdus et disperses dans les tenebres. La _chasse a
baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
longtemps vecu et erre comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
l'ai jamais rencontree. Quelquefois son passage est signale par
l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
gardent, comme l'on sait, en tous pays les tresors caches. A l'heure de
minuit, le jour de Noel, aussitot que sonne la messe, ces gardiens
infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'annee ou la
conquete du tresor soit possible. Mais il faut savoir ou il est, et
avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous etes surpris dans
le gouffre a l'_Ite missa est_, il se referme a jamais sur vous; de meme
que si, en ce moment, vous avez reussi a rencontrer l'animal
fantastique, la soumission qu'il vous a montree pendant le temps de la
messe fait place a la fureur, et c'est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chateaux ou
monasteres, peu de monuments celtiques qui ne recelent leur tresor. Tous
sont gardes par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
recueil de contes meridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
poetique apparition de la chevre d'or, gardienne des richesses cachees
au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
collines pelees de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
une genisse d'argent qui font rever les imaginations avides; mais ces
animaux sont mechants et terribles a rencontrer. On y court tant de
risques, que personne encore n'a ose les saisir par les cornes. Et
cependant il y a des siecles que les grosses pierres druidiques dansent
et grincent sur leurs freles supports pendant la messe de minuit, pour
eveiller la convoitise des passants.

Dans nos vallees ombragees, coupees de grandes plaines fertiles, un
animal indefinissable se promene la nuit a certaines epoques
indeterminees, va tourmenter les boeufs aux paturages et roder autour
des metairies qu'il met en grand emoi. Les chiens hurlent et fuient a
son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
la bete. On l'appelle la _grand'-bete_, par tradition, quoique bien
souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf enorme, d'autres
en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
lievre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
sang-froid l'ont poursuivie sans succes, sans trop de frayeur, ne lui
attribuant aucun pouvoir fantastique, la decrivant avec peine, parce
qu'elle appartient a une espece inconnue dans le pays, disent-ils, et
assurant que ce n'est precisement ni une chienne, ni une vache, ni un
blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
arrangez-vous! Cependant cette bete apparait, j'en suis certain, soit a
l'etat d'hallucination, soit a l'etat de vapeur flottante, et condensee
sous de certaines formes. Des gens trop sinceres et trop raisonnables
l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause a leur vision.
Les chiens l'annoncent par des hurlements desesperes et s'enfuient des
qu'elle parait; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucines aussi?
Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
deguisement? Jamais la bete n'a rien derobe, que l'on sache. Sont-ce de
mauvais plaisants? On a tire tant de coups de fusil sur la bete, qu'on
aurait bien, par hasard, et en depit de la peur qui fait trembler la
main, reussi a tuer ou a blesser quelqu'un de ces pretendus fantomes.
Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le resultat de
l'hallucination, est eminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
nuits, les vingt ou trente habitants d'une metairie le voient et le
poursuivent; il passe a une autre petite colonie qui le voit absolument
de meme, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
un tres-grand nombre d'habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
stagnantes, dans les bruyeres comme au bord des fontaines ombragees dans
les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
entend au milieu de la nuit le battoir precipite et le clapotement
furieux des lavandieres. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
evoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marecages. Chez nous,
c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble a
du linge, mais qui, vu de pres, n'est autre chose que des cadavres
d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les deranger, car,
eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
moins qu'une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandieres fantastiques
resonner dans le silence de la nuit autour des mares desertes. C'est a
s'y tromper. C'est une espece de grenouille qui produit ce bruit
formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puerile decouverte, et
de ne plus esperer l'apparition des terribles sorcieres tordant leurs
haillons immondes a la brume des nuits de novembre, aux premieres
clartes d'un croissant blafard reflete par les eaux. Un mien ami, homme
de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet a l'ivresse,
tres-brave cependant devant les choses reelles, mais facile a
impressionner par les legendes du pays, fit deux rencontres de
lavandieres qu'il ne racontait qu'avec une grande emotion.

Un soir, vers onze heures, dans une traine charmante qui court en
serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondule du
ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famee, il ne vit rien
la de surnaturel, et dit a cette vieille:

--Vous lavez bien tard, la mere!

Elle ne repondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune etait
brillante et la source eclairait comme un miroir. Il vit distinctement
les traits de la vieille: elle lui etait completement inconnue, et il en
fut etonne, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
flaneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu a
plusieurs lieues a la ronde. Voici comme il me raconta lui-meme ses
impressions en face de cette laveuse singulierement vigilante:

--Je ne pensai a la tradition des lavandieres de nuit que lorsque je
l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
croyais pas, et je n'eprouvais aucune mefiance en l'abordant. Mais, des
que je fus aupres d'elle, son silence, son indifference a l'approche
d'un passant, lui donnerent l'aspect d'un etre absolument etranger a
notre espece. Si la vieillesse la privait de l'ouie et de la vue,
comment etait-elle assez robuste pour etre venue de loin, toute seule,
laver, a cette heure insolite, a cette source glacee ou elle travaillait
avec tant de force et d'activite? Cela etait au moins digne de remarque.
Mais ce qui m'etonna encore plus, c'est ce que j'eprouvai en moi-meme:
je n'eus aucun sentiment de peur, mais une repugnance, un degout
invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournat la tete. Ce ne fut
qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcieres des lavoirs, et
alors, j'eus tres-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
m'eut decide a revenir sur mes pas.

Une seconde fois, le meme ami passait aupres des etangs de Thevet, vers
deux heures du matin. Il venait de Linieres, ou il assure qu'il n'avait
ni mange ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il etait seul,
en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval etant fatigue, il mit pied
a terre a une montee et se trouva au bord de la route pres d'un fosse ou
trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activite,
sans rien dire. Son chien se serra tout a coup contre lui sans aboyer.
Il passa sans trop regarder; mais a peine eut-il fait quelques pas,
qu'il entendit marcher derriere lui et que la lune dessina a ses pieds
une ombre tres-allongee. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
suivait. Les deux autres venaient a quelque distance comme pour appuyer
la premiere.

--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandieres; mais j'eus une
autre emotion que la premiere fois. Ces femmes etaient d'une taille si
elevee et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
figure et la demarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
d'avoir affaire a des plaisants de village, malintentionnes peut-etre.
J'avais une bonne trique a la main. Je me retournai en disant:

"--Que me voulez-vous?

"Je ne recus point de reponse; et, ne me voyant pas attaque, n'ayant pas
de pretexte pour attaquer moi-meme, je fus force de regagner mon
cabriolet, qui etait assez loin devant moi, avec cet etre desagreable
sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
baton pret a lui casser la machoire au moindre attouchement; et
j'arrivai ainsi a mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
entendu jusque-la des pas sur les miens et vu une ombre marcher a cote
de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, a trente pas
environ en arriere, a la place ou je les avais vues laver, ces trois
grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
le revers du fosse.

Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a ete
racontee de tres-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
au chapitre des hallucinations.

L'orme Rateau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, deja grand
et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
rateau, dont il porte le nom. Mais ce n'est la qu'une coincidence
fortuite avec la legende traditionnelle qui l'a baptise. De pres, il
devient imposant par sa longue tige elancee, sillonnee de la foudre et
plantee comme un monument a un vaste carrefour des chemins communaux.
Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
troupeaux du proletaire, sont couverts d'une herbe courte, ou la ronce
et le chardon croissent en liberte. La plaine est ouverte a une grande
distance, fraiche quoique nue, mais triste et solennelle malgre sa
fertilite. Une croix de bois est plantee sur un piedestal de pierre qui
est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
la revolution de 93. Cette decoration monumentale dans un lieu si peu
frequente atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
ont une telle opinion de l'orme Rateau, qu'ils pretendent qu'on ne peut
l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
communal, abandonne aujourd'hui aux pietons, et que traverse a de rares
intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, etait jadis une des
grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'etait la route militaire, le
passage des armees que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
repasser l'epee dans le dos, apres avoir delivre Sainte-Severe, la
derniere forteresse de leur occupation.

Ce detail n'est consigne dans aucune histoire, mais la tradition est la
qui en fait foi; et maintenant, voici la legende de l'orme Rateau, qui
est jolie, malgre la nature des animaux qui y jouent leur role.

Un jeune garcon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Rateau.
Il regardait du cote de la Chatre, lorsqu'il vit accourir une grande
bande armee qui devastait les champs, brulait les chaumieres, massacrait
les paysans et enlevait les femmes. C'etaient les Anglais, qui
descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
Saint-Chartier. Le porcher eloigna son troupeau, se tint a distance et
vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place a une grande
colere contre les Anglais et contre lui-meme.

--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abimer ainsi sans nous
defendre?... Nous sommes trop laches! Il y faut aller!

Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui etait une des quatre
autour de l'orme:

--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
et je n'ai pas le temps de rentrer mes betes. Pendant ce temps-la, ces
mechants-la nous feraient trop de mal. Prends mon baton, bon saint, et
veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
donne en garde.

La-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
baton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
jetant la ses sabots, _s'en courut_ a Saint-Chartier, ou, pendant trois
jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
garcons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
quand l'ennemi fut chasse, il s'en revint a son troupeau; il compta ses
porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passe la bien des
trainards, bien des pillards et bien des loups attires par l'odeur du
carnage. Le jeune porcher reprit a saint Antoine son sceptre rustique,
le remercia a genoux, et, sans rever les hautes destinees et la grande
mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donne son coup de main
a l'oeuvre de delivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue a l'orme Rateau une moins
benigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
l'horrible idee de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterre
vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la legende principale et toujours en credit de l'orme Rateau.
Un _monsieur_ s'y promene la nuit; il en fait incessamment le tour. On
le voit la depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
Il est vetu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
car _il suit les modes_; on l'a vu au siecle dernier en habit noir
complet, culotte courte, souliers a boucles, l'epee au cote; sous le
Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
grand rateau sur l'epaule, et gare aux jambes des gens ou des betes qui
passent dans son ombre. Du reste, pas mechant homme, et ne se faisant
connaitre qu'a ceux qui ont _le secret_.

Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons ete a l'heure solennelle
du lever de la lune; nous l'avons appele par tous les noms possibles, en
lui disant toujours _monsieur_, tres-poliment; mais nous n'avons pas
trouve le nom auquel il lui plait de repondre, car il n'est pas venu;
et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
faut avoir peur de lui.

Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
serieusement leur origine, lisez un livre a la fois tres-savant et
tres-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
merveilleuse_, par mademoiselle Amelie Bosquet; vous y retrouverez
toutes les legendes de la France et celles de votre endroit par
consequent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
humaines, variant seulement par quelques details, selon les localites:
ceci est la preuve que l'humanite est encore bien pres de son berceau,
ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude a passer
par le meme chemin et a se nourrir des memes idees.

Nous avons montre les souvenirs de l'antiquite modifies dans les idees
ou dans les reves de la race berrichonne par l'influence du
christianisme primitif et du moyen age. Il y a la un monde de fantaisies
perdu pour les classes eclairees, et qui tend aussi a s'effacer de la
croyance et de la memoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
interet de recueillir les fragments, epars dans toutes les provinces de
France, de cette poesie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
demi-siecle peut-etre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.

L'Allemagne passe pour etre la terre classique du fantastique. Cela
tient a ce que des ecrivains anciens et modernes ont fixe la legende
dans le poeme, le conte et la ballade. Notre litterature francaise,
depuis le siecle de Louis XIV surtout, a rejete cet element comme
indigne de la raison humaine et de la dignite philosophique. Le
romantisme a fait de vains efforts pour derider notre scepticisme; nous
n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
autrement grandiose et terrifiant, nous a ete revele par des traductions
incompletes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas ose imiter
chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manque, il lui
manquera probablement un grand poete pour donner une forme precise et
durable aux elans, deja affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est a la hauteur, dans sa poesie, de ce que
le genie des plus grands poetes et celui des nations les plus poetiques
ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
traduits par M. de la Villemarque, doit etre persuade avec moi,
c'est-a-dire penetre intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
Nomenoe_ est un poeme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
l'esprit humain. _La Peste d'Eliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
complete a laquelle puisse pretendre une litterature lyrique. Il est
meme fort etrange que cette litterature, revelee a la notre par une
publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annees, n'y
ait pas fait une revolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Ecosse a la mode. Vraiment,
nous n'avons pas assez fete notre Bretagne, et il y a encore des lettres
qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
sommes comme des nains devant des geants. Singulieres vicissitudes que
subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!

Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
druidisme jusqu'a la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
bien forte et fiere, mais pas grande a ce point avant qu'elle eut chante
a nos oreilles. Genie epique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
triste, sombre, moqueur, naif, tout est la! Et au-dessus de ce monde de
l'action et de la pensee plane le reve: les sylphes, les gnomes, les
djinns de l'Orient, tous les fantomes, tous les genies de la mythologie
paienne et chretienne voltigent sur ces tetes exaltees et puissantes. En
verite, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
Breton sans lui oter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, ou j'ai pourtant retrouve,
dans la memoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
exactement traduites, en vers naifs et bien berrichons, des textes
bretons publies par M. de la Villemarque. Revendiquerons-nous la
propriete de ces creations, et dirons-nous qu'elles ont ete traduites du
berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
brevet d'origine en tete. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.

Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa litterature, ou bien elle
s'est perdue comme aurait pu se perdre la poesie bretonne si M. de la
Villemarque ne l'eut recueillie a temps. Ces richesses inedites
s'alterent insensiblement dans la memoire des bardes illettres qui les
propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
n'ont plus ni rime ni raison, et ou, ca et la, brille un couplet d'une
facture charmante, qui appartient evidemment a un texte original
affreusement corrompu quant au reste.

Pour etre privee de ses archives poetiques, l'imagination de nos
paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
particulier de l'hallucination dont j'ai parle l'atteste suffisamment.

Une des plus singulieres apparitions est celle des _meneurs de nuees_,
autour des mares ou au beau milieu des etangs. Ces esprits nuisibles se
montrent aux epoques des debordements de rivieres, et provoquent le
fleau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulevent, on reconnait parmi
eux, assez souvent, des gens mal fames dans le pays, des gens qui ne
possedent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
souhaitent que le mal des autres. Reunis aux genies des nuages, armes de
pelles ou de balais, vetus de haillons fangeux et incolores, ils
s'agitent frenetiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
ballades bretonnes; et le voyageur attarde qui les apercoit sur les
flaques brumeuses semees dans les landes desertes, doit se hater de
gagner son gite, sans les deranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
Certainement ils se mettraient, en bourrasque, a ses trousses, et il
n'y ferait pas bon.

On est etonne de voir combien les scenes de la nature impressionnent le
paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
des habitants des villes, et que l'homme, accoutume des son enfance a
errer ou a travailler le jour et la nuit dans une meme localite, en
connait si bien les details et les differents aspects, qu'il ne puisse
plus y ressentir ni etonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou a l'affut, a la
nuit tombante, voit les animaux meme dont il est le fleau, prendre, dans
le crepuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pecheur de
nuit, le meunier qui vit sur la riviere meme, peuplent de fantomes les
brouillards argentes par la lune; l'eleveur de bestiaux qui s'en va lier
les boeufs ou conduire les chevaux au paturage, apres la chute du jour
ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pre, sur ses betes
meme, des etres inconnus, qui s'evanouissent a son approche, mais qui le
menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
primitives, a qui sont reveles les secrets du monde surnaturel, et qui
ont le don de voir et d'entendre de si etranges choses! Nous avons beau
faire, nous autres, ecouter des histoires a faire dresser les cheveux
sur la tete, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
les lieux hantes par les esprits, attendre et chercher la peur
inspiratrice, mere des fantomes, le diable nous fuit comme si nous
etions des saints: Lucifer defend a ses milices de se montrer aux
incredules.

Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
attention a ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un metayer de nos
environs voyait tous les jours un vieux lievre s'arreter a peu de
distance de lui, se lecher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
or, ce metayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaitre son
proprietaire sous le deguisement dudit lievre. Il lui ota son chapeau,
pour lui faire entendre qu'il n'etait point sa dupe et que la
plaisanterie etait inutile. Mais le bourgeois, qui etait malin, parut ne
pas comprendre, et continua a le surveiller sous cette apparence.

Cela facha le metayer, qui etait honnete homme, et que le soupcon
blessait d'autant plus, que son maitre, lorsqu'il venait chez lui sous
figure de chretien, ne lui marquait aucune mefiance. Il prit son fusil
un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
manie de faire le lievre. Il essaya meme de le coucher en joue; mais la
preuve que cet animal n'etait pas plus lievre que vous et moi, c'est que
le fusil ne l'inquieta nullement, et qu'il se mit a rire.

--Ah ca! ecoutez, not' maitre! s'ecria le brave homme perdant patience;
otez-vous de la, ou, aussi vrai que j'ai recu le bapteme, je vous
flanque mon coup de fusil.

M. _Trois-Etoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
etait _emalice_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frappes et blesses, disparaitre
egalement; mais, le lendemain, la personne soupconnee ne se montrait
pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagee.
On aurait pu retirer de son corps le plomb qui etait entre dans celui
de la bete, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'etait le meme
plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-la est un ennemi
declare, qui n'ecoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
quelquefois meme sous celle d'un homme tout pareil a celui auquel il
s'adresse. En se voyant ainsi face a face avec son sosie, on est fort
trouble, et, quelque resistance qu'on fasse, il vous saute sur les
epaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
celle de la levrette blanche. Quand on l'apercoit, d'abord elle est
toute petite; mais elle grandit peu a peu, elle vous suit, elle arrive a
la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avere qu'elle
pese deux ou trois mille livres; mais il n'y a point a s'en defendre, et
elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
C'est quand on s'est attarde au cabaret qu'on rencontre cette bete
maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnee de deux ou trois
feux follets qui vous entrainent dans quelque marecage ou riviere pour
vous y faire noyer.

La cocadrille, bien connue au moyen age, existe encore dans les ruines
des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachee
le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'apercoit alors, on ne s'en
mefie point, car elle a la mine d'un petit lezard; mais ceux qui la
connaissent ne s'y trompent guere et annoncent de grandes maladies dans
l'endroit, si on ne reussit a la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
Cela est plus facile a dire qu'a faire. Elle est a l'epreuve de la balle
et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit a
l'autre, elle repand la peste dans tous les endroits ou elle passe. Le
mieux est de la faire mourir de faim, ou de la degouter du lieu qu'elle
habite en dessechant les fosses et les marais a eaux croupissantes. La
maladie s'en va avec elle.

Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
plaise d'avoir des ergots et une tete de coq; mais il a le corps d'un
petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mechant, moyennant
qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon genie connu en
tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des interets de
la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
quelquefois les ecuries comme ses confreres d'une grande partie de la
France; mais c'est la nuit, au paturage, qu'il prend particulierement
ses ebats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne a leur
criniere, et les fait galoper comme des fous a travers les pres. Il ne
parait pas se soucier enormement des gens a qui ces chevaux
appartiennent. Il aime l'equitation pour elle-meme; c'est sa passion, et
il prend en amitie les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
portent que mieux. Chez nous, on connait parfaitement les chevaux
_panses du follet_. Leur criniere est nouee par lui de milliards de
noeuds inextricables.

C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
frequente dans nos paturages. Ce crin est impossible a demeler, cela est
certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
l'animal en souffre, et que c'est le seul parti a prendre.

Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les etriers du follet; et, s'il
ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
tomber; et, comme il est fort colere, il tuerait immediatement la pauvre
bete tondue.

Le ministere de l'instruction publique va faire publier le recueil des
chants populaires de la France. C'est une tres-bonne idee, dont la
realisation devenait necessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
craignons. Pour que la recherche fut tant soit peu complete, il faudrait
envoyer dans chaque province une personne competente, exclusivement
chargee de ce soin. Les lettres ou amateurs que l'on va consulter
apporteront les recoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
patience de reconstruire, parmi cent versions alterees d'une chose
interessante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
poesies inedites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
l'importance, toute l'utilite de cette publication est la, le travail
demanderait plusieurs annees ou un grand nombre d'explorateurs. Les
commentateurs ne manqueront pas; mais les veritables decouvertes seront
fort rares ou fort incompletes, si l'on ne procede consciencieusement et
par des recherches toutes speciales.

Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
chanter. C'est la, d'ailleurs, qu'il y aurait, _a coup sur_, des
merveilles a decouvrir et a sauver du neant qui va les atteindre. La
musique a toujours ete plus negligee que la litterature par les
gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
maitres inconnus ont peri et periront chaque jour! sans parler de
chefs-d'oeuvre d'illustres maitres qui n'ont jamais paru, et qui
disparaitront entierement, faute d'une initiative ministerielle! La
speculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour deterrer les
tresors oublies.

Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progres,
des travaux que l'Etat seul peut entreprendre et diriger, tant que les
artistes et les industriels n'auront pas de veritables corporations.

Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-etre; mais qu'il
n'y a pas de vraie poesie sans un certain dereglement d'imagination et
beaucoup de naivete.

Le sujet n'est pas epuise, il est peut-etre inepuisable; car chaque jour
amene une revelation, et arrache a ce vieux monde de superstitions, qui
dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
terreurs, de sa poesie.

Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publie dans
ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une serie
d'excellents articles, qui, reunis en volume, constitueront une
histoire speciale de cette face de la vie rustique et proletaire: les
_Traditions, Prejuges, Dictons et Locutions populaires_ de nos
localites. Cet ouvrage n'est pas un resume de fantaisies, c'est une
recherche consciencieuse de faits acquis a la croyance ou a l'habitude
generale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
travail qui amuse et interesse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
Nous avons trouve avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
mention explicative du _grand Bissetre_, dont nous avions beaucoup
entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
fait que de ceux-la.

"Aux environs de la Chatre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
sorte de genie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissetre_) preside
aux evenements qui ont lieu dans les annees bissextiles. On dit que,
lorsqu'une femme accouche dans l'annee ou le _Bissetre saute_ elle met
immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
sans avoir d'enfants.

"A Dijon, en ces sortes d'annees," dit la Monnoye, "le vulgaire pense
que _Bissetre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
d'important."

"Bissetre est donc un vieux mot derive de Bissexte, et etait synonyme de
_malheur, infortune_.

    "Pour ce que Bissextre eschiet,
    L'an en sera tout desbauchiet."

(Molinet.--_Le Calendrier_.)

"Cette annee etait bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
traitres." (Orderic Vital, lib. XIII.)

"La mauvaise influence de l'annee bissextile etait proverbiale au moyen
age. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe." (Genin,
_Lexique compare_.)

"Bissetre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
enfant terrible."

Dans certaines campagnes, le Bissetre, et c'est ce qui nous avait
empeche de songer a l'annee bissextile, n'est pas oblige de _courir_ a
certaines epoques. Il court les champs, les etangs, les marecages, d'ou
il fait sortir les pestilences et mauvaises fievres.

La _poule noire_ est consacree, dans presque toute la France, aux
incantations nocturnes. Chez nous, la maniere dont M. Laisnel de la
Salle raconte son emploi est a peu pres identique dans toute la vallee
Noire.

"Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
avec le diable, ils se rendent a minuit a l'embranchement de quatre
chemins, et, la, tenant la poule, ils crient par trois fois:

"--Qui veut acheter ma poule noire?

"J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_."

Apres M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'a glaner; mais on glane
longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
populaire.

Le _casseux_ de bois est le fantome des forets. On n'a pas l'esprit bien
tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits etranges de
chouettes effrayees et de branches cassees par la course des sangliers
dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, a fantastiques
enjambees, le gnome a la longue chevelure vient vous dire: "Que fais-tu
la?"

Nous avons parle deja quelque part du _ramasseux de rosee_, un
proprietaire matinal qui promene sur les prairies un chiffon au moyen
duquel toute l'humidite d'un pre passe dans le sien. Mais il ne faut pas
croire qu'il suffirait d'imiter cette simple operation pour obtenir
d'aussi magnifiques resultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
quand, a travers la brume blanchatre, on apercoit l'operateur, que ce
soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-a-dire le demon qui le sert,
et qui s'habille a sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut etre bien
_savant_ pour faire sa fortune de cette maniere.

Il n'y a pas longtemps que nous avons decouvert chez nous le _lubin_
d'origine normande dont nous avait parle mademoiselle Amelie Bosquet
dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
cimetieres, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et seme
derriere les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
car il pourrait bien semer du _bedouin_ et de l'ivraie a la place de
froment, _si c'etait son idee_.

Le _lupeux_ est un etre franchement desagreable. Un de nos amis,
parcourant les steppes marecageux de la Brenne avec un guide, entendit
non loin de lui, dans le crepuscule du soir, une voix humaine assez
douce, qui, d'un ton enjoue, ou plutot goguenard, repetait de place en
place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous cotes, ne vit rien, et dit a
l'indigene qui l'accompagnait:

--Voila quelqu'un de bien etonne. Est-ce a cause de nous?

Le guide ne repondit rien. Ils continuent a marcher. La voix les
suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'ecriait: _Ah!
ah!_ d'une maniere si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empecher de
rire en lui repondant:

--Eh bien, quoi donc?

--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
vous lui repondez encore une fois, nous sommes perdus.

Notre ami, qui connait bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:

--Ah ca! lui dit-il, c'est un oiseau, une espece de chouette?

--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ca commence
par rire; ca vous tire de votre chemin, ca vous emmene, et puis ca se
fache et ca vous noie dans les fondrieres.

Nous demanderons a M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
de retrouver l'etymologie du nom, qui presque toujours le met avec
succes sur la trace originaire de la tradition.

La nuit de Noel est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'eprouvent les hommes
primitifs de completer le miracle religieux par le merveilleux de leur
vive imagination, dans tous les pays chretiens, comme dans toutes les
provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noel ouvre les
prodiges du sabbat, en meme temps qu'il annonce la commemoration de
l'ere divine. Le ciel pleut des bienfaits a cette heure sacree; aussi
l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquete de
l'humanite, vient-il s'offrir a elle pour lui donner les biens de la
terre, sans meme exiger en echange le sacrifice du salut eternel: c'est
une flatterie, une avance gratuite que Satan fait a l'homme. Le paysan
pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
prendre au piege; il se croit bien aussi ruse que le diable, et il ne se
trompe guere.

Dans notre vallee Noire, le _metayer fin_, c'est-a-dire savant dans la
cabale et dans l'art de faire prosperer le _bestiau_ par tous les moyens
naturels et surnaturels, s'enferme dans son etable au premier coup de la
messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
grand soin, prepare certains charmes, que le _secret_ lui revele, et
reste la, _seul de chretien_, jusqu'a la fin de la messe.

Dans ma propre maison, a moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
et de l'aveu meme des metayers.

Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
indiscret vient le troubler. Le metayer, plus defiant qu'il n'est
possible d'etre curieux, se barricade de maniere a ne pas laisser une
fente; et, d'ailleurs, si vous etes la quand il veut entrer dans
l'etable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'annee:
c'est vous qui lui aurez cause le dommage.

Quant a sa famille, a ses serviteurs, a ses amis et voisins, il n'y a
pas de risque qu'ils le genent dans ses operations mysterieuses. Tous
convaincus de l'utilite souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite a la messe, et ceux que leur
age ou la maladie retient a la maison ne se soucient nullement d'etre
inities aux terribles emotions de l'operation. Ils se barricadent de
leur cote, frissonnant dans leur lit si quelque bruit etrange fait
hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le _metayer fin_ et le bon compere
_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
circulent dans les veillees d'hiver, autour des tables ou l'on casse les
noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontees, qui font
dresser les cheveux sur la tete.

D'abord, pendant la messe de minuit, les betes parlent, et le metayer
doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pere
Casseriot, qui etait faible a l'endroit de la curiosite, ne put se tenir
d'ecouter ce que son boeuf disait a son ane.

--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.

--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, repondit l'ane. Jamais
nous n'avons eu si bon maitre, et nous allons le perdre!

--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui etait un esprit calme et
philosophique.

--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'ane, dont la
sensibilite etait plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.

--C'est grand dommage, grand dommage! repliqua le boeuf en ruminant.

Le pere Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
courut se mettre au lit, y fut pris de fievre chaude, et mourut dans les
trois jours.

Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
l'elevation de la messe, les boeufs sortir de l'etable en faisant grand
bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils etaient
pousses d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
conduire ainsi, et ils se rendirent seuls a l'abreuvoir, d'ou, apres
avoir bu d'une soif qui n'etait pas ordinaire, ils rentrerent a l'etable
avec la meme agitation et la meme obeissance. Curieux et sceptique, il
voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le metayer, son maitre,
reconduisant un homme qui ne ressemblait a aucun autre homme, et qui lui
disait:

--Bonsoir, Jean; a l'an prochain!

Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus pres; mais
qu'etait-il devenu? Le metayer etait tout seul, et, voyant l'imprudent:

--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parle;
car, s'il avait seulement regarde de ton cote, tu ne serais deja plus
vivant a cette heure!

Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
quelle main mene boire les boeufs pendant la nuit de Noel.




III

LES TAPISSERIES DU CHATEAU DE BOUSSAC


Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traverse seulement par
les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon a
Chateauroux, a Issoudun ou a Bourges. C'est vers la Chatre qu'il prend
du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
devient pittoresque et vraiment beau.

En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs ou il cache sa source, on
arrive a Sainte-Severe, ancienne ville batie en precipice sur le versant
rapide au fond duquel coule la riviere. Jusqu'a nos jours, il etait
presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gue.
A present, routes et ponts se hatent de rendre la circulation facile et
sure aux sybarites de la nouvelle generation. Sainte-Severe est illustre
dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la derniere
place de guerre qui fut arrachee aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
soutinrent un assaut terrible, ou le brave Duguesclin, _aide de ses bons
hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en breche avec
fureur. Ils furent forces promptement de se rendre et d'evacuer la
forteresse, qui eleve encore ses ruines formidables et le squelette de
sa grande tour sur un roc escarpe. Nous l'avons vue entiere et fendue de
haut en bas par une grande lezarde garnie de lierre; monument glorieux
pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
l'avant-dernier hiver, la moitie de la tour fendue s'ecroula tout a coup
avec un fracas epouvantable, qui fut entendu a plusieurs lieues de
distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitie de tour est encore
belle et menacante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
menacante en realite pour les habitations voisines, et surtout pour le
nouveau chateau bati au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entierement disparu.
On a longtemps conserve dans l'eglise de Sainte-Severe le dernier
etendard arrache aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
dit qu'il etait conserve au chateau par M. le comte de Vilaines, dont le
nouveau parc, jete en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
promenade admirable. Non loin de Sainte-Severe, on entre, par Boussac,
dans le departement de la Creuse. Mais, jusqu'a Roul-Sainte-Croix,
quatre lieues au dela; sur l'arete elevee des collines qui forment comme
une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
la campagne conserve encore quelque chose de la naivete berrichonne.

Boussac est un precipice encore plus accuse que Sainte-Severe. Le
chateau est encore mieux situe sur les rocs perpendiculaires qui bordent
le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserve, est un joli
monument du moyen age, et renferme des tapisseries qui meriteraient
l'attention et les recherches d'un antiquaire.

J'ignore si quelque indigene s'est donne le soin de decouvrir ce que
representent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvrages,
longtemps abandonnes aux rats, ternis par les siecles, et que l'on
repare maintenant a Aubusson avec succes. Sur huit larges panneaux qui
remplissent deux vastes salles (affectees au local de la
sous-prefecture), on voit le portrait d'une femme, la meme partout,
evidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vetue de huit
costumes differents, tous a la mode de la fin du XVe siecle. C'est la
plus piquante collection des modes patriciennes de l'epoque qui subsiste
peut-etre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
habit de gala et de cour, etc. Les details les plus coquets, les
recherches les plus elegantes y sont minutieusement indiques. C'est
toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-la. Ces tapisseries, d'un
beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
precieuse, et il serait a souhaiter que l'administration des beaux-arts
en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
collections nationales, si necessaires aux travaux modernes des
artistes.

Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art eparses sur
le sol des provinces. J'aime a voir ces monuments en leur lieu, comme un
couronnement necessaire a la physionomie historique des pays et des
villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
l'Alhambra. Il faut celui de Nimes a la Maison Carree. Il faut de meme
l'entourage des roches et des torrents au chateau feodal de Boussac; et
l'effigie des belles chatelaines est la dans son cadre naturel.

Ces tapisseries attestent une grande habilete de fabrication et un grand
gout meles a un grand savoir naif chez l'artiste inconnu qui en a trace
le dessin et indique les couleurs. Le pli, le mat et les lustres des
etoffes, la maniere, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
coupe des vetements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'a
la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
facilite dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.

Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
tenue dans son grand corsage et sa robe en gaine que la dame chatelaine,
vetue plus simplement, mais avec plus de gout peut-etre, est representee
a ses cotes, lui tendant ici l'aiguiere et le bassin d'or, la un panier
de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent a leurs cotes des
lances avec leur etendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trone
fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
son dais et de sa parure splendide.

Mais voici ce qui a donne lieu a plus d'un commentaire: le croissant est
seme a profusion sur les etendards, sur le bois des lances d'azur, sur
les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
creature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.

Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, ou
elles decoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
present au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
prison pour aller mourir empoisonne par Alexandre VI. On a longtemps cru
que ces tapisseries etaient turques. On a reconnu recemment qu'elles
avaient ete fabriquees a Aubusson, ou on les repare maintenant. Selon
les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adoree
dont Zizim aurait ete force de se separer en fuyant a Rhodes; selon un
de nos amis, qui est, en meme temps, une des illustrations de notre
province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, niece de
Pierre d'Aubusson, qui aurait inspire a Zizim une passion assez vive,
mais qui aurait echoue dans la tentative de convertir le heros musulman
au christianisme. Cette derniere version est acceptable, et voici
comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'etre
apportees d'Orient et leguees par Zizim a Pierre d'Aubusson, auraient
ete fabriquees a Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes a Zizim
en present pour decorer les murs de sa prison, d'ou elles seraient
revenues, comme un heritage naturel, prendre place au chateau de
Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maitre de Rhodes, etait tres-porte
pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empecha pas de trahir
d'une maniere infame la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses peres.
Peut-etre espera-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
opererait ce miracle. Peut-etre lui envoya-t-il la representation
repetee de cette jeune beaute dans toutes les seductions de sa parure,
et entouree du croissant en signe d'union future avec l'infidele, s'il
consentait au bapteme. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
prince musulman prive de femmes, l'image de l'objet desire, pour
l'amener a la foi, serait d'une politique tout a fait conforme a
l'esprit jesuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'eloignement
des licornes (symboles de virginite farouche, comme on sait) de la
figure principale. La dame, gardee d'abord par ces deux animaux
terribles, se montre peu a peu placee sous leur defense, a mesure que
les croissants et le pavillon turc lui sont amenes par eux. Le vase et
l'aiguiere qu'on lui presente ensuite ne sont-ils pas destines au
bapteme que l'infidele recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
s'assied sur le trone avec une sorte de turban royal au front,
n'est-elle pas la promesse d'hymenee, le gage de l'appui qu'on assurait
a Zizim pour lui faire recouvrer son trone, s'il embrassait le
christianisme, et s'il consentait a marcher contre les Turcs a la tete
d'une armee chretienne? Peut-etre aussi cette beaute est-elle la
personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
toujours identique, malgre ses diverses attitudes et ses divers
ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
tentures pour trouver, dans le commentaire des details que ma memoire
omet ou amplifie a mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.

[Note 2: M. de la Touche, qui a chante en beaux vers et decrit en
noble prose les graces et les grandeurs des sites du Berry et de la
Marche.]

Car, apres tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
trouve sur les ecussons d'une foule de familles nobles en France. La
famille des Villelune, aujourd'hui eteinte, et qui a possede grand
nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
avons cherche, et il reste a trouver: c'est le dernier mot a des
questions bien plus graves.

A deux lieues de Boussac, a travers des sentiers de sable fin seme de
rochers, et souvent perdus dans la bruyere, on arrive aux pierres
Jomatres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
disent les rustiques. C'est un veritable cromlech gaulois, dont j'ai
peut-etre beaucoup trop parle dans un roman intitule _Jeanne_, mais que
l'on peut toujours explorer avec interet, qu'on soit artiste ou savant.
Le lieu est austere, decouvert et imposant, sous un ciel vaste et jete
au sein d'une nature pale et depouillee qui a un grand cachet de
solitude et de tristesse.




V

LES BORDS DE LA CREUSE


L'histoire des manoirs feodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
tout le moyen age, qu'un serie de petites guerres de voisin a voisin,
et l'on pourrait dire de cousin a cousin. Il ne parait pas que ces
turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
civiles qui desolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
croisades, ou plusieurs ont acquis du renom et depense leur bien.
Aussitot rentres chez eux, ils n'avaient plus pour aliment a leur
activite que les proces, presque toujours denoues a main armee. Ils se
mariaient dans le pays, c'est-a-dire que toutes les familles nobles
etaient assez etroitement alliees les unes aux autres; mais il ne parait
pas que ce fut une raison pour s'entendre. Il n'est guere de succession
qui n'ait donne lieu a des querelles, a des combats et a des assauts
plus ou moins meurtriers.

Il resulte de la petitesse des interets personnels qui se sont debattus
dans ces romantiques demeures, que l'histoire des chatellenies
berruyeres et marchoises, bien que tres-agitee, est sans attrait reel.
Quelques episodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
entre les couvents et les chateaux, a propos de redevances et de dimes
contestees, viennent seuls rompre la monotonie de ces eternelles
escarmouches.

Apres la feodalite, les vieilles forteresses prennent parti dans les
guerres de religion, mais presque toujours avec un caractere de
personnalite fort etroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siege que soutint le vieux
manoir de Gargilesse fut livre contre un partisan du grand Conde.
L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blesse, la petite
garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
allait piece a piece devant les idees et les besoins d'unite que
Richelieu avait semes, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
etouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre a pierre
devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
avait decrete et commence la destruction de tous ces nids de vautours;
Louis XIV l'acheva.

Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
partie de la Creuse encaissee entre deux murailles de micaschiste et de
granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Chateaubrun. La
n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
annees des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
herisse de rochers quand les eaux sont basses, trop impetueux quand
elles s'engouffrent dans leurs talus escarpes, n'a jamais ete navigable.
On peut donc s'y promener a l'abri de ces reflexions, tristes et
humiliantes pour la nature humaine, que font naitre la plupart des lieux
_a souvenirs_. Ces petits sentiers, tantot si charmants quand ils se
deroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
odorantes des prairies, tantot si rudes quand il faut les chercher de
roche en roche dans un chaos d'ecroulements pittoresques, n'ont ete
traces que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _patours_.
C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.

Si l'on suit la Creuse jusqu'a Croyent, ou elle est encore plus
encaissee et plus fortifiee par les rochers en aiguille, on en a pour
une journee de marche dans ce desert enchante. Une journee d'Arcadie au
coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps ou
nous vivons.

Mais, quand nous disons _ce desert_, c'est dans un sens que nous
devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
frequente par une population de pecheurs, de meuniers et de gardeurs de
troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la pretention
d'appartenir a la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
affaire qu'a des esprits rustiques, etrangers a leurs preoccupations.
Sans dedaigner en aucune facon ces etres naifs, et tres-souvent
excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
merite de ne rien deranger a son harmonie et de ne pas voir au dela de
ses etroits horizons. On n'a pas a craindre qu'ils ne racontent la
legende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
collines. Ils l'ont si bien oubliee, qu'ils s'etonnent d'une question a
ce sujet. Ils ont un mot qui resume pour eux toute l'histoire du monde;
ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mysterieux, qui couvre pour
eux un abime impenetrable, inutile a creuser, "Cet endroit a ete habite
_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
mal.--Il parait que, _dans les temps_, le monde se battait toujours."
N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.

On est donc tres-etonne de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
une certaine preoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
appeler divinatoire, des evenements primitifs dont la terre a ete le
theatre et dont l'homme n'a pas ete le temoin. Le paysan se demande
quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pousse, _dans les
temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion tres-juste, a coup
sur, dans une region qui porte la trace de soulevements considerables.

D'ou vient cette tradition dans des esprits completement incultes? Du
raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
supposait que le paysan ne reflechit pas. Il reve plus qu'il ne pense,
il est vrai; mais sa reverie est pleine de hardiesses d'autant plus
ingenieuses qu'elles ne sont pas entravees par les notions d'autrui.

Si une race d'hommes merite le bonheur, c'est a coup sur la race
agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
frugalite de ses habitudes et que l'on ecoute ses plaintes, on s'etonne
du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
reve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pre; celui-la, d'un
bout de pre qui suffirait a ses deux vaches. On a tort de croire que
rien ne contenterait l'avidite croissante du paysan. Il ne desire
generalement que ce qu'il peut cultiver lui-meme: si, par exception, son
esprit s'inquiete des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
d'etre paysan.

Le fait d'une haute sagesse economique serait d'entretenir chez le
paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
de repugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.

Quels services ne rend-il pas, en effet, a la societe, cet homme sobre
et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
dans des solitudes ou nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
Rien ne le rebute dans cette tache d'isolement et de labeur. Donnez-lui
ou confiez-lui a de bonnes conditions un peu de terre, fut-ce sur la
cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent devastateur, il trouvera
moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
etablissements, ni depenses serieuses. Acclimate et habitue a tous les
inconvenients de la region ou il est ne, il persiste a travailler et a
vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
colonies amenees a grands frais. Les grandes decouvertes modernes de
l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
plaines. Dans les regions accidentees ou les transports ne se font qu'a
dos de mulet, la beche, c'est-a-dire le bras de l'homme, peut seul tirer
parti de ces precieux filons de terre extrafine qui glissent et
s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
charger de disputer, sa vie durant, ce terreau a la roche qui l'enserre,
et d'habiter cette chaumiere isolee au bord du precipice? Le paysan s'y
plait cependant, hiver comme ete; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
et la pierre obstinee! Creuser et briser, voila toute sa vie. C'est une
vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
d'etre sauvage. Loin de la, il est doux, hospitalier, enjoue; il prend
en amitie le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
que nous disons la ne s'applique pas en particulier aux bords de la
Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
relativement a d'etroits espaces dont le paysan sait, a force de
patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
doit-elle pas s'etendre a des populations entieres, oubliees et perdues
dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!




GARGILESSE


Grace a une bonne tendance generale, les artistes et les poetes
commencent a savoir et a dire que la France est un des plus beaux pays
du monde, et qu'il n'est pas necessaire, comme on l'a cru trop longtemps
et comme la mode le pretend encore, de franchir les Alpes pour trouver
la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrees,
la France a de vastes espaces encore incultes et frappes d'une apparente
sterilite, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses materielles
pour l'oeil du voyageur desinteresse, elle a aussi, dans les plis de ses
montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosites de
ses rivieres, des grandeurs reelles, des oasis delicieuses et des
paysages enchantes. Tout le monde connait maintenant les endroits
pittoresques frequentes par les savants et les artistes, l'apre
caractere des sites bretons, les splendeurs etranges du Dauphine, les
riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
splendides de Normandie, etc.

Le centre de la France est moins connu et moins frequente. Le Berry, le
Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
rayonnement et ne le recoivent pas. Une partie de ces populations
emigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
nationalite francaise, est une ville morte, sans activite expansive,
sans autre individualite que la force d'inertie qui caracterise les
vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse etre un
point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
et des idees est remarquable dans cette ancienne metropole et dans les
populations environnantes.

A part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand interet, nous ne
conseillerons d'ailleurs a personne d'aller chercher par la les delices
de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra eviter aussi le
navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
Chateauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
de cette region que ce qu'elle a de morne et de stupefiant. Pourtant, si
l'on se dirige en chemin de fer jusqu'a Argenton, et que l'on veuille
descendre, en voiture ou a cheval, le cours de la Creuse pendant deux
lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry ou il faut
necessairement aller a pied ou a ane, mais dont le charme vous dedommage
amplement des petites fatigues de la promenade.

C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout a coup sous vos
pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphitheatres de collines
douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
dechirure profonde, revetue de roches micaschisteuses d'une forme et
d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
furieux en hiver, un miroir tranquille en ete: c'est la Creuse, ou se
deverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage a la saison
des pluies, et non moins delicieux quand viennent les beaux jours. Cet
affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jete dans des roches
et dans des ravines ou il faut necessairement aller chercher ses graces
et ses beautes avec un peu de peine.

Depuis quelques annees, le petit village de Gargilesse, situe pres du
confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
Fontainebleau de quelques artistes bien avises. Il en attirera
certainement peu a peu beaucoup d'autres, car il le merite bien. C'est
un nid sous la verdure, protege des vents froids par des masses de
rochers et des asperites de terrain fertile et doucement tourmente. Des
ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.

Quelque rustiquement bati que soit ce village, son vieux chateau perche
sur le ravin et son eglise romane d'un tres beau style, fraichement
reparee par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
et seigneurial. La fertilite du pays, la riviere poissonneuse,
l'abondance de vaches laitieres et de volailles a bon marche, assurent
une nourriture saine au voyageur. Les gites propres sont encore rares;
mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
commencent a s'arranger pour accueillir convenablement leurs hotes.

Une fois installe chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
pour les promenades interessantes et delicieuses. En remontant le cours
de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, a chaque pas, un
site enchanteur ou solennel. Tantot le _rocher du Moine_, grand prisme a
formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantot le _roc
des Cerisiers_, decoupure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.

Ces rivages riants ou superbes vous conduisent a la colline escarpee ou
se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
entiere, et vous trouvez la une solitude absolue. Ce serait l'ideal du
silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
cascades de la Creuse.

Toute cette region jouit d'une temperature exceptionnelle, et
particulierement le village de Gargilesse, bati, comme nous l'avons dit,
dans un pli du ravin et abrite de tous cotes par plusieurs etages de
collines. La presence de certains papillons et de certains lepidopteres
qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Mediterranee, est
une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermee pour ainsi
dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin forme par la
Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux eleves et
froids qui unissent le bas Berry a la Marche; et c'est ici le lieu de
dire que la France manque d'une statistique des localites salubres et
bienfaisantes qu'elle renferme a l'insu de la Faculte de medecine. On
n'a encore trouve rien de mieux a conseiller aux personnes menacees de
phthisie, que le littoral piemontais, ou les riches seuls peuvent se
refugier, et ou il n'est pas prouve que l'air salin de la mer, engouffre
dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
pour les poitrines delicates.

Jusqu'a present, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
seuls la bonne fortune et le bon esprit de penetrer dans ces oasis dont
nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
de nos promenades. Combien ne decouvrirait-on pas de ces abris naturels
dans les differentes provinces! Est-ce qu'un voyage medical entrepris
dans ce but par une commission competente, et devant amener
l'etablissement de maisons de sante sur un grand nombre de points de
notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
serait une source de bien-etre pour ces petites populations, en meme
temps qu'une immense economie pour les familles mediocrement aisees qui
demandent, pour un de leurs membres languissant et menace, un refuge
contre nos rigoureux hivers. Il faut, necessairement que ce refuge soit
a leur portee, et certainement chaque province, chaque departement
peut-etre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
Il faudrait le trouver et le signaler. L'experience seule des habitants
et des proches voisins les initie a ce bienfait qu'ils ne proclament
pas, la plupart ignorant peut-etre qu'a quelques lieues de leur clocher
le climat change et la vigne gele, tandis que chez eux elle fleurit et
prospere. Nous avons remarque qu'a Gargilesse on etait, cette annee, en
avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
localites situees a tres-peu de distance. Quinze jours, c'est enorme;
c'est la difference de Florence a Paris. Et, si nous parlons de
l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
renommees et recherchees, il faut payer un tribut souvent grave,
quelquefois mortel, a l'insalubrite ou a l'excitation du climat. Le
voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
funeste, ou une secousse de trop brusque transition, ou les nerfs
s'exaltent. Les acces de fievre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
qu'on appelle la distraction du deplacement, c'est-a-dire l'emotion et
l'agitation, n'est un remede que pour ceux qui ont la force de le
supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
natures energiques qui supportent la transplantation et qui se
retrempent en changeant de milieu.

C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
Italie. Il faudrait trouver l'Italie a la porte de chaque ville de
France, et elle y est, nous en sommes certain. A le bien prendre,
l'Italie, c'est-a-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
saveur et beaute de climat, est loin d'etre partout sur le sol de la
Peninsule. On peut meme affirmer que, dans cette longue chaine de
montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou tres-froide, ou
brulee d'un soleil devorant. Nous avons de ces inegalites de temperature
en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
vaste et assani par la culture, les sites heureux ou regnent les
benignes influences, la facilite des transports, la vie a bon marche, et
le grand avantage d'etre a proximite de ses devoirs et de ses
affections.

FIN




TABLE


PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE

BERRY.--   I. Moeurs et Coutumes

 --   --  II. Les Visions de la nuit dans les campagnes

 --   -- III. Les Tapisseries du chateau de Boussac

 --   --  IV. Les bords de la Creuse

 --   --   V. Gargilesse


















End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***

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