The Project Gutenberg EBook of Promenades autour d'un village, by George Sand

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Title: Promenades autour d'un village

Author: George Sand

Release Date: July 12, 2004 [EBook #12889]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***




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PROMENADES

AUTOUR D'UN VILLAGE

PAR

GEORGE SAND




OUVRAGES

DE

GEORGE SAND

PUBLIS DANS LA COLLECTION MICHEL LVY.

ADRIANI.......................... 1 VOL.

LES AMOURS DE L'GE D'OR......... 1--

LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DOR. 2--

LE CHTEAU DES DSERTES.......... 1--

LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--

CONSUELO......................... 3--

LES DAMES VERTES................. 1--

LA DANIELLA...................... 3--

LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--

LA FILLEULE...................... 1--

FLAVIE........................... 1--

HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--

L'HOMME DE NEIGE................. 3--

HORACE........................... 1--

ISIDORA.......................... 1--

JACQUES.......................... 1--

JEANNE........................... 1--

LLIA--Mtella.--Melchior.--Cora. 2--

LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--

LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--

NARCISSE......................... 1--

LE PCH DE M. ANTOINE........... 2--

LE PICCININO..................... 2--

LE SECRTAIRE INTIME............. 1--

SIMON............................ 1--

TEVERINO--Lone Loni............ 1--

L'USCOQUE........................ 1--




PROMENADES

AUTOUR D'UN VILLAGE

PAR

GEORGE SAND



PARIS

MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45

 LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1866




PROMENADES

AUTOUR

D'UN VILLAGE




Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
compagnons qui ne demandaient qu' courir: un naturaliste et un artiste,
qui est, en mme temps, naturaliste amateur.

Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
notre dpartement. N'tant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
 parcourir.

Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilit de mon
rcit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
laisserai les noms dont ils s'taient gratins l'un l'autre dans leurs
promenades entomologiques.

L'artiste est,  ses moments perdus, grand collectionneur et prparateur
de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun tait
tomb en poussire  la collection, et notre ami est si difficile dans
le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
la jolie lycaenide _amyntas_. De l le nom bucolique d'Amyntas qu'il
porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
sujet de se fcher.

Le naturaliste, un savant modeste, bien que trs-connu  Paris de tous
les amateurs d'entomologie, tait absorb, depuis quelques jours, dans
la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
de certains arbres. De l le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
accept par notre compagnon.

On partit par une matine trs-frache, muni de provisions de bouche, 
seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout  manger
maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore trs-vif. Le
Berrichon des plaines n'est jamais press, et avec lui il faut savoir
attendre.

Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour 
voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
ce serait avec une nonchalance si dsesprante, que les plus fervents
adeptes s'endormiraient au lieu de penser  les interroger.

Nous djeunmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
forteresse, et, deux heures aprs, nous quittions la route pour un
chemin vicinal non achev, et plus gracieux  la vue que facile aux
voitures.

Nous avions travers un pays agrable, des ondulations de terrain
fertile, de jolis bois penchs sur de belles prairies, et partout de
larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contre assez
mlancolique.

Mais je me rappelais avoir vu par l un site bien autrement digne de
remarque, et, quand le chemin se prcipita de manire  nous forcer de
descendre  pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, 
jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.

Au milieu des vastes plateaux mouvements qui se donnent rendez-vous
comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosit cache
aux regards, le sol se dchire tout  coup, et dans une brisure
d'environ deux cents mtres de profondeur, revtue de roches sombres ou
de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
eaux bleues rayes de rochers blancs et de remous cumeux.

C'est cette grande brisure qui se dcouvrait tout  coup au dtour du
chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
qu'inattendu.

En cet endroit, le torrent forme un fer  cheval autour d'un mamelon
fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, inclin jusqu'au lit
de la Creuse, ressemble  un boulement qui aurait coul paisiblement
entre les deux remparts de rochers, lesquels se relvent de chaque ct
et enferment,  perte de vue, le cours de la rivire dans les sinuosits
de leurs murailles denteles.

Le contraste de ces pres dchirements et de cette eau agite, avec la
placidit des formes environnantes, est d'un _russi_ extraordinaire.

C'est une petite Suisse qui se rvle au sein d'une contre o rien
n'annonce les beauts de la montagne. Elles y sont pourtant discrtement
caches et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
souples et fuyants. Le torrent et ses prcipices n'ont pas de terreurs
pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
des abmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
a aussi sa sublimit, et rien n'est doux  l'oeil et  la pense comme
cette terre gnreuse soumise  l'homme, et qui semble ne s'tre permis
de montrer ses dents de pierre que l o elles servent  soutenir les
cultures penches au bord du ravin.

Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revt la nature
 chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours  l'ide de la
personnifier dans l'image d'une desse aux traits humains?

La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mre. C'est donc
une dit aux traits changeants, et elle se symbolise par une beaut de
femme tour  tour souriante et dsespre, austre et pompeuse,
voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu' ce jour ennemi de
sa beaut, russit  lui ter toute physionomie, et cela, sur de grandes
tendues de pays. Livre  elle-mme, elle trouve toujours moyen d'tre
belle ou frappante d'une manire quelconque.

Voil pourquoi, ds qu'on aborde une rgion o les conqutes de la
culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
grands nivellements primitifs, on est saisi d'motion et de respect.

Cette motion tient du vertige devant les scnes grandioses des hautes
montagnes et les dbris formidables des grands cataclysmes.

Rien de semblable ici.

C'est un mouvement gracieux de la bonne desse; mais, dans ce mouvement,
dans ce pli facile de son vtement frais, on sent la force et l'ampleur
de ses allures. Elle est l comme couche de son long sur les herbes,
baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
puissance en repos; c'est la bont calme des dieux amis. Mais il n'y 
rien de mou dans ses formes, rien d'nerv dans son sourire. Elle a la
souveraine tranquillit des immortels, et, toute mignonne et dlicate
qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aise
qu'elle a creus ce vaste et dlicieux jardin dans cet horizon de son
choix.

Ce jardin naturel qui s'tend sur les deux rives de la Creuse, c'est
l'oasis du Berry.

Chre petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
tu es notre compagne lgitime; mais nous tous qui habitons tes rives
troites et ombrages, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
nous avons trois jours de libert, nous te fuyons pour aller tremper le
bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naade de
Chteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes potes de
nos petites villes vont voir ces rochers, aprs lesquels ils croient
navement que les Alpes et les Pyrnes n'ont plus rien  leur
apprendre.

Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
mme Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile  oublier.

Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
proportion des formes qui constituent la beaut. Le sentiment de la
grandeur se rvle parfois aussi bien dans la pierre antique grave d'un
chaton de bague que dans un colosse d'architecture.

La journe tait devenue brlante; nos chevaux avaient faim et soif:
nous descendmes au village du Pin, o le chemin finissait. Mais le
malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.

Malgr cette absence de got, on peut dire, comme dans les relations des
grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
d'autres manires, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
L'air avenant, l'obligeance hospitalire, la confiance soudaine, je ne
sais quelle familiarit sympathique, voil d'emble, et de la part de
toutes gens, un bon accueil assur. En un instant, tables et granges
s'ouvrent pour remiser au mieux notre vhicule et recevoir nos chevaux.

--Ah! vous voil enfin revenu chez nous? dit, derrire moi, une voix
d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
ceux-ci. Et votre fils, o est-il donc? Je ne le vois pas. O
voulez-vous aller, cette fois?  la Roche-Martin ou  la Preugne-au-Pot?
Nous aurons, j'espre, meilleur temps que la dernire fois, et nous
passerons la rivire sans danger dans le bateau.

Cet homme, qui me parlait de nos dernires courses avec lui en 1844,
comme s'il se ft agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
contrebandier espagnol, c'tait Moreau, le pcheur de truites, le loueur
d'nes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
intelligent des voyageurs en Creuse.

--Conduisez-nous  l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
changs; je ne me reconnais plus.

--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessins qu'autrefois. On va plus
droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
plus vite  pied.

--C'est notre intention, d'aller  pied.

--Alors, marchons.

--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.

--Voulez-vous du lait de ma chvre? lui cria une pauvre femme devant la
porte de laquelle nous passions.

Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir  donner  cette aimable
villageoise une pice de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
reut avec tonnement.

--Comment! dit-elle, vous voulez payer une cuelle de lait? a n'en
valait pas la peine, et j'tais bien aise de vous l'offrir.

--Vous ne me connaissez pourtant pas?

--Non; mais on aime  faire plaisir aux passants.

--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc dj si loin de la valle
Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prvenir les dsirs d'un inconnu.
Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est mfiance ou timidit.

Le soleil baissait; nous ne savions pas o nous trouverions  dner et 
coucher, et, une fois engags dans le ravin, o la nuit se fait de bonne
heure et o les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
mieux  faire que de s'en remettre  la Providence.

Amyntas doubla le pas en chantant.

Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait mme plus  rcolter des
insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-tre et de
mouvement, il tait tranquillement ravi du charme particulier de ce
doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
est, il connat les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
atrophie par l'amour du dtail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
la nature, et l'autre pour les pierres prcieuses qui en revtent le sol
et les parois.

--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout  coup diffrente de celle
que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
montagne qui ont le _facies_ mridional: o donc sommes-nous? Je n'y
comprends plus rien. Et cette chaleur crasante  l'heure o l'air
devrait frachir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
ciel.

--Si je la sens? rpondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
moins en Afrique.

--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorb, que nous
fissions ici quelque _rencontre_ tonnante!

--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'cria Moreau, qui crut que notre
savant s'attendait  rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
Il n'y a point ici de mchantes btes.

Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherch,
se prsenta magnifiquement clair, sous nos pieds. Il faut arriver l
au soleil couchant: chaque chose a son heure pour tre belle.

C'est un nid bti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses o se
sont glisses des zones de terre vgtale. Au-dessus de ces collines
s'tend un second amphithtre plus lev. Ainsi de toutes parts le vent
se brise au-dessus de la valle, et de faibles souffles ne pntrent au
fond de la gorge que pour lui donner la fracheur ncessaire  la vie.
Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
enclos herbus, entretiennent la beaut de la vgtation environnante.

La population est de six  sept cents mes. Les maisons se groupent
autour de l'glise, plante sur le rocher central, et s'en vont en
pente, par des ruelles troites, jusque vers la lit d'un dlicieux
petit torrent dont,  peu de distance, les eaux se perdent encore plus
bas dans la Creuse.

C'est un petit chef-d'oeuvre que l'glise romano-byzantine. La
commission des monuments historiques l'a fait rparer avec soin. Elle
est parfaitement homogne de style au dehors et charmante de
proportions.

 l'intrieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agrablement.
Les dtails sont d'un grand got et d'une riche simplicit. On descend
par un bel escalier  une crypte qui prend vue sur le ravin et le
torrent.

Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
il ne reste que des fragments pars, quelques personnages vtus  la
mode de Charles VII et de Louis XI, des scnes religieuses d'une laideur
nave et d'un sens nigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
ailes effiles, d'un dessin assez lgant et portant sur la poitrine des
cussons effacs. Malgr la scheresse de la roche, l'humidit dvore
ces prcieux vestiges. Quelque source voisine a trouv assez rcemment
le moyen de suinter dans le mur o j'ai encore vu, il y a trente ans,
les restes d'une danse macabre extrmement curieuse. Les personnages
glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdtre qui envahissait
le mur: c'tait d'un ton inou en peinture et d'un effet saisissant.

Le Christ assis, nimb entirement, qui surmonte le matre-autel de la
nef suprieure, est d'une poque plus primitive, contemporaine, je
crois, de la construction de l'glise. Je l'ai toujours vu aussi frais
qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait t, ds lors,
restaur par quelque artiste de village, qui lui a conserv, par
instinct, conscience ou tradition, sa navet barbare. Tant il y a qu'on
jurerait d'une fresque excute d'hier par un de ces peintres
grco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
dcoraient nos glises rustiques.




II


Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe sicle,
reprsente un personnage couch, vtu d'une longue robe, l'aumnire au
flanc, la tte appuye sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
colossale pe repose prs de lui;  ses pieds est le _lopard passant_
de son blason.

Il y a trente ans, ce svre personnage tait encore en grande
vnration, sous le nom grotesque et la renomme cynique d'un certain
saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.

Je ne sais quel honnte cur a trouv moyen de dtruire cette
superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprs
des dvots de sa paroisse, en faisant de lui ( tort, il est vrai) le
fondateur de l'glise; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
saint sous ce titre prosaque: _l'entrepreneur de btiment_. Son nez et
sa bouche sont entaills de coupures qui l'ont un peu dfigur.

L'usage tait encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
certaines statues, et mme certaines pierres. La poudre qu'on en
retirait tait mle  un verre d'eau que s'administraient les femmes
striles.

Cette prcieuse glise tait btie au centre de l'antique forteresse
dont les tours et la muraille ruines jalonnent l'ancien dveloppement
sur le roc escarp.

Le chteau moderne, bti au sicle dernier dans un style quasi
monastique, soutient le chevet de l'glise. L'ancienne porte, flanque
de deux tours, espace d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
les coulisses destines  la herse, sert encore d'entre au manoir. Le
pied des fortifications plonge  pic dans le torrent.

Nul chteau n'a une situation plus trangement mystrieuse et
romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
d'un ct, domine le prcipice, et, de l'autre, se pare naturellement
d'un norme bloc isol, d'une forme et d'une couleur excellentes.

Arbre, place, ravin, herse, glise, chteau et rocher, tout cela se
tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
ne ressemble qu' lui-mme.

Le chtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
s'en va encore tout seul,  pied, par une chaleur torride,  travers les
sentiers escarps de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restaur que je sache; mais
il n'a jamais rien dtruit; sachons-lui-en gr. Les pans crouls de ses
vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un dsordre
pittoresque, et les longs pis historis de ses girouettes tordues et
penches sur ses tours d'entre ne peuvent tre taxs d'imitation et de
charlatanisme.

Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
lgante d'aspect, habite par des paysans. Elle tombe en ruine.

 quelque distance, on la croirait btie en beau moellon de granit;
mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuillete et
schisteuse de la localit.

On l'a seulement revtue de filets de mastic blanchtre en relief, qui
font un trompe-l'oeil trs-harmonieux. Son pignon aigu est perc d'une
petite fentre soutenue par un meneau djet, en vrai granit taill en
prisme.

La porte cintre est enfonce sous le balcon de bois du premier tage et
sous l'avancement de l'escalier, lequel est form de gros blocs
irrguliers  peine dgrossis.

Une vigne folle court sur le tout et complte la physionomie pittoresque
de cette lgante et misrable demeure, dont un appendice croul gt 
son flanc depuis des sicles, sans qu'il soit question d'ter les
dcombres.

Au reste, cette maison, dans ses dispositions gnrales, parat avoir
servi de modle  toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
ont t remplacs par des toits tombants, communs  plusieurs
habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le mme plan.

Le rez-de-chausse, avec une porte  cintre surbaiss, ou  linteau
droit, forme d'une seule pierre grave en arc  contre-courbe, n'est
qu'un cellier dont l'entre s'enfonce sous le balcon du premier tage,
quelquefois entre deux escaliers de sept  huit marches assez larges,
descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractre.

Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe sicle. Elles
ont des murs pais de trois ou quatre pieds et d'troites fentres 
embrasures profondes, avec un banc de pierre pos en biais. On a presque
partout remplac le manteau des antiques chemines par des cadres de
bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
la muraille.

Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal claires,
d'autant plus qu'elles sont trs spacieuses. Le plafond,  solives nues,
est parfois spar en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
forme de toit, des deux cts. Le pav est en dalles brutes, ingales et
raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits  dossier
lev,  couverture d'indienne pique, et  rideaux de serge verte ou
jaune sortant d'un lambrequin dcoup, de hautes armoires trs-belles,
de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
le filet de pche et le fusil de chasse.

Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
maisonnettes neuves et blanches, crpies  l'extrieur, et dont les
entourages, comme ceux du chteau, sont en brique rouge.

Grce  leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
elles ne sont pas trop disparates  ct des constructions primitives
qui montrent leurs flancs de pierres sches d'un brun roux, leurs toits
de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme  cette pierre
plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit  pans coups.
La couleur gnrale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
environnants jettent encore leur ombre  ct de celle des ruines de la
forteresse.

--Les maisons sont chres ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
a pas de place pour btir: le rocher ne veut pas.

--Qu'est-ce que vous appelez chres, dans ce pays-ci?

--De cinq cents  mille francs, suivant la bont de la carcasse.

--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
nuit?

--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
n'avait pas de gche  la serrure, regardez si a vous convient.

Nous montmes l'invitable perron, dont les rampes sont toujours
revtues de grands carrs de micaschiste jaune brun ou de galets
granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
pyrnennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.

Nous trouvmes l deux petites chambres blanchies  la chaux, plafonnes
en bois brut, meubles de lits de merisier et de grosses chaises
tresses de paille. C'est trs-propre. Nous voil logs.




III


Il s'agissait de dner.

--Dner? s'cria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
vite attrap deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pr!
Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu' se baisser pour en ramasser.
Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'pervier,
et, si je ne vous rapporte pas une belle truite,  tout le moins je
trouverai bien une belle friture de tacons.

Or, le tacon est le saumon en bas ge; les saumons de mer, remontant la
Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
point l un mets  ddaigner. On n'a pas encore  se tourmenter ici de
pisciculture,  moins que ce ne soit pour tudier les procds de
l'ingnieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.

Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
tait fort allchant pour des gens affams, mme ces pauvres poulets qui
couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
nous ne possdait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
voyage_.

--De quoi diable vous inquitez-vous? dit le guide. Il y a ici une
auberge dont la matresse cuisinerait pour un archevque. C'est elle qui
vous prtera les chambres o vous voil,  condition que vous irez dner
chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
trouverez  la rencontre de la petite rivire et de la grande. Restez-y
une heure et revenez: tout sera prt, mme le caf, car je me souviens
que vous n'aimez point  vous passer de a.

--Mais je me reconnais trs-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
bas du village.

--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.

Nous trouvmes le chemin rapide, mais commode, le pont trs-joli et le
confluent des deux torrents admirable de fracheur et de mystre.

Le soleil tait dj couch pour nous, il tait descendu derrire les
rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait,  travers
ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
d'meraude de la gorge.

Quand on est tout au fond de cette brche qui sert de lit  la Creuse,
l'aspect devient quelquefois rellement sauvage. Sauf les pointes
effiles de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
moulins charmants chelonns le long de l'eau, avec leurs longues
cluses en biais ou en peron, qui rayent la rivire d'une douce et
frache cascatelle, c'est un dsert.

Pour peu que l'on se trouve engag dans un de ses coudes rocailleux,
assez escarps pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
au sein d'une nature pre et dsole. Mais, un peu plus loin, la
rivire tourne, et la scne change. Le ravin s'adoucit un instant et
laisse couler des zones d'herbe frache et de beaux arbres, jusqu' de
dlicieuses pelouses, o les pieds meurtris se reposent dans du velours.
Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide o croissent
des plantes exquises, diverses espces de sauges et de baumes, et ces
grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
les coloptres semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.

Tout ce monde-l tait endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, aprs avoir fait
beaucoup de faons et essay beaucoup de gtes.

La Creuse occupe dj un lit assez large dans ces parages; elle est
presque partout seme de longues roches aigus, qu'un lger sdiment
blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crtes quartzeuses,
d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
on croirait pouvoir la franchir partout aisment en sautant de pierre en
pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
assez profond.

Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
individus d'une rive  l'autre; mais rarement les propritaires occupent
les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un ct  l'autre du
prcipice, on passe trs-bien plusieurs annes sans se connatre et sans
nouer de relations, du moins dans la partie qui s'tend de la grande
ruine de Chteaubrun au point o nous tions.

Nous rvions fort tranquillement sur les lots de roches du rivage,
quand nous fmes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
quatre gamins occups, ou plutt nullement occups  garder quatre
cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
avait la gouverne du cochon de lait.

Les cochons taient bien sages, les enfants l'taient moins; ils
accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
quatre effroyables petits museaux qui semblaient corchs  vif et
baigns d'un sang noirtre, le tout dans l'vidente intention de nous
effrayer.

C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
terre  leur maturit.

Amyntas rpondit  ce dfi par un prodige non moins terrible.

Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent  se rappeler
quand on est trop parpill  la promenade, et dont nous sommes toujours
munis.

Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
s'enfuirent  toutes jambes, en proie  une frayeur indicible, et le
plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.

Le dner fut excellent, le caf fort passable, l'htesse trs-obligeante
et trs-empresse.

La promenade du lendemain fut rgle, des mesures prises pour le rveil
et le dpart. Puis nous descendmes le village, chacun une lumire  la
main, prcaution indispensable pour la premire fois dans ces rues
difficiles; et notez que nous avions trouv de la bougie, sybarites que
nous tions!

Notre rue est la plus encaisse et la plus enfouie du bourg, dans une
coulisse de rochers; d'un ct les ruines de la forteresse, de l'autre
une srie de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
_squares_, ferms au fond par le roc qui se relve brusquement, et par
un ruisselet d'eau vive,  peu prs muet en cette saison, mais
grouillant et joyeux  la moindre pluie.

Les maisonnettes sont gnralement disposes par trois, soudes
ensemble, faisant face  deux ou trois autres toutes pareilles.

Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres 
toutes les heures du jour, levant ensemble marmots, poules et pigeons,
tout cela s'chelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
commune de la faon la plus pittoresque.

Voil donc un vrai village, non pas un village d'opra-comique
d'autrefois, lorsque les bergres avaient des robes de satin et les
moutons des rubans roses, mais un village d'opra-comique moderne,
c'est--dire un dcor  la fois charmant et vrai, un dcor de Rub et
consorts, permettant une mise en scne heureuse et nave, des dtails
emprunts avec amour  la nature; du ralisme comme il faut en faire, en
choisissant dans le rel ce qui vaut la peine d'tre peint: une petite
ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparat
sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jet sur les
dcombres, que sais-je?

L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naf, mme la brouette
casse qui, avec une urne renverse, compose un tableau sur le fumier
blond o le coq se promne d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
tapis de pourpre, et o la poule gratteuse et affaire semble toujours
absorbe dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
que faire.

Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voil, quant  moi, tout ce
que je peux entendre au mot de ralisme, arbor comme une nouveaut par
les uns, et repouss comme une hrsie par les autres.

Mais laissons les discussions littraires. J'y reviendrai certainement,
car il y a beaucoup  dire en faveur d'un certain sentiment de la
ralit qui peut tre trop ddaign, et contre ce mme sentiment pouss
trop loin.

Continuons notre exploration.

Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas  regarder beaucoup par la
fentre. Tout tait sombre. La porte ne fermant pas, il tait bien
vident que le vol tait chose inconnue en ce pays.

--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
amrement ceux qui croient encore  la vie rustique; voici, me
disais-je, une porte sans loquet qui rpond victorieusement. Cette
maison appartient  quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure  l'autre
bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
publique. La cour n'a aucune espce de clture: s'il n'y a pas un seul
larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
en convenir.

Le silence de la nuit fut inou. Pas un souffle dans l'air et pas un
souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
trouv chez nous l'idal du silence nocturne. Mais notre silence est un
vacarme  ct de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.

Dans un si petit espace rempli de gens et de btes, vivant, pour ainsi
dire, en un tas, d'o vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
cette nuit sombre, c'tait presque solennel.

Mais  peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter  notre porte. Si
nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous prserver du frais
de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entres chez nous pour
nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espigles
et rieuses chantrent avec les oiseaux, ds que les rayons du matin
dpassrent le haut du rocher.

Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
l'cole communale. Fillettes et garons arrivaient en belle humeur, et
le pauvre petit instituteur, bossu comme sope, assis, je ne sais
comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
mlancolique.

Nous partmes  pied pour Chteaubrun, escorts d'un ne qui portait
notre djeuner.

Avant d'tudier plus  fond le village, je voulais montrer  mes
compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
connaissance avec tous les remarquables environs du village.




IV


Nous prmes le plus court, par gard pour l'ne, que madame Rosalie,
notre aubergiste, avait charg comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
outre, un gamin charg de le ramener, et l'pervier de pche de Moreau,
qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidle.

Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
droit sur un plateau tout nu. Les six kilomtres en plaine nous parurent
plus longs que douze en montagne.

Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps 
autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signal ds la veille comme un
hte logique de ces rgions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
papillons et de l'aridit du sol.

Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
railleur; mais c'est un grand philosophe.

--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
ne sais pas, si vous vous souvenez que j'tais mari. J'ai perdu ma
femme. J'tais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
o vous avez laiss hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propritaire, et il
n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc....  propos, le
voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
vous le donne. Il n'y pousse que de la fougre, et je n'ai pas de quoi y
nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
voil tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
btir une belle maison, en dpensant d'abord une dizaine de mille francs
pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste l bien
tranquille. Y va qui veut ... c'est--dire qui peut!

--Comment avez-vous pu lever votre famille? Car vous avez des enfants!

--Ils se sont levs comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
faire la cuisine et parler espagnol.

--Espagnol?

--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, marie avec un
monsieur de ce pays-l. Mon garon est au service. C'est un bon enfant,
bien doux, _fait  tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
 prsent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourn mon fusil; j'ai eu la
main traverse, et l'autre moiti de la charge m'a caress la tte. On
dit dans le pays qu'il ne m'y est pas rest assez de plomb. Je crois
bien! pendant quinze jours, le mdecin n'a pas fait autre chose que de
m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: C'est
un homme mort! Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
mieux que je pouvais: Vous dites des btises, je n'en veux pas mourir,
et je n'en mourrai pas. Aprs que j'en ai t revenu, j'ai recommenc 
pcher et  chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
travail m'a port malheur. Un maladroit m'a dmis l'paule en me jetant
 faux un sac de bl du haut d'une voiture. a ne fait rien, je marche,
je chasse et je pche toujours. Je conduis les artistes et les
voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
chteau et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau  guetter les
truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme o je me trouve.
Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
paille. Je ne me soucie point de la toilette. Ftes et dimanches, j'ai
les mmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
content de m'instruire. Voil! Quand je ne serai plus bon  rien, ma
famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.

Des anciens chemins prilleux par o l'on arrivait  Chteaubrun, nous
ne retrouvmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
plateau, et la nouvelle route qui ctoie tranquillement le prcipice a
t beaucoup de caractre  cette scne autrefois si sauvage.

La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
achete, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
tient ferme, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.

Nous vmes que ce noble lieu tait moins frquent qu'autrefois. L'herbe
haute et fleurie du prau tait vierge de pas humains. Toutes choses,
d'ailleurs, exactement dans le mme tat qu'il y a douze ans: la grande
vote d'entre avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
monumentale chemine, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
d'o l'on domine un des plus beaux sites de France, les geles obscures,
et cet trange dbris de la portion la plus belle et la plus moderne du
manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui trou,
informe, dmantel et dressant encore dans les airs des tres 
encadrements fleuronns d'un beau travail.

Le marquis a achet, dit-il, cette ruine pour la prserver du vandalisme
des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.

Telle qu'elle est, c'est un romantique dbris o, au clair de la lune,
on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.

En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.

Une multitude de tiercelets et de chevches effarouchs se croisaient
dans les airs, sur nos ttes, avec des milliers de martinets
glapissants. C'taient des cris aigus, des rles tranges, une
agitation sauvage et des querelles inoues.

Nous fmes tonns de voir des moineaux nichs effrontment au beau
milieu de cette socit d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
pass virant dans la caverne des seigneurs fodaux et abritant ses
petites rapines sous les grandes.

Nous fmes tmoins d'un drame entre tous ces pillards.

Un pauvre scarabe, chapp, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
happ au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
Survint l'poux  l'air mutin,  la moustache noire, hrissant ses
plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
sa proie, quand survint  son tour le troisime larron, la crcerelle,
attire par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
aile si rapide et si sre, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
 coup. Le brigand tourna d'une manire sinistre autour de la crevasse
o ils taient rfugis dans leur nid, mais l'entre tait trop petite
pour qu'il y pt pntrer. Il retourna  son guettoir. Les moineaux
ressortirent aussitt, et, plants sur leur petit seuil, l'accablrent
d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois  la charge.
Toujours aprs avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.

Que lui fut-il reproch? De quelles reprsailles le menacrent-ils? Il
faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
aprs, nous vmes les moineaux, pleins de gaiet, sautiller sur la
muraille et picorer dans les plantes paritaires, sans aucun souci de
l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.

Les vritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
acres, sont probablement les lzards, dont les squelettes digrs tout
entiers jonchaient les ruines du donjon.

Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de dfense seraient nuls
contre tant et de si redoutables ennemis, viennent  bout d'lever leur
famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
sarcasme de la dispute au sein de l'ternel danger. D'o vient cela? De
la supriorit d'intelligence apparemment. Michelet nous l'et expliqu,
lui qui a daign tudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
et d'motion que celle des hommes.

Nous renvoymes le gamin et son ne, et, aprs un djeuner copieux dans
les ruines, nous emes  descendre au fond du ravin pour retourner au
village en suivant le bord de la Creuse.

Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
heures au moins, la plupart du temps sans chemin fray sur le roc
tranchant ou sur les pierres aigus. Mais, malgr l'effroyable chaleur
engouffre dans les mandres de la gorge, nous ne songemes point 
regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.

C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour  tour; c'est une
suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
d'aspect  chaque pas, car la rivire est fort sinueuse, et, comme en
bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
souvent, par consquent voir de diffrents plans, toujours heureux, ces
sites merveilleusement composs et enchans les uns aux autres comme
une suite de rives potiques.

La verdure tait dans toute sa puissance, et, cette anne-ci, elle est
remarquablement vigoureuse. C'tait l'_heure de l'effet_, le baisser
lent et toujours splendide du soleil.

Ah! monsieur, je ne souhaite au plus mchant homme de la terre que la
fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
dispose pas  une religieuse bienveillance pour le monde o Dieu nous a
mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
bien-tre moral et de la tendre admiration que ce pays inspire  qui ne
s'en dfend point.

C'est une douceur pntrante, je dirais presque attendrissante, tant la
physionomie de cette rgion est nave et comme pare des grces de
l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naades
tranquilles, une glogue frache et parfume, une mlodie de Mozart, un
idal de sant morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
dans l'eau et respirer dans les branches.

Nous traversions parfois d'troites prairies, ombrages d'arbres
superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satines,
et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.

Sur une nappe de plantes fourragres d'un beau ton violet, nous
marchmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'tait un semis
de ces insectes d'azur  reflets d'amthyste et glacs d'argent qui
pullulent chez nous sur les saules et qui, de l, se laissent tomber en
pluie sur les fleurs. Elles en taient si charges en cet endroit et
elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait  une fantaisie de fe ou 
une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil  son
dclin.

Notre naturaliste n'avait que faire d'une denre si connue en France;
mais il ne pouvait se dfendre d'en remplir ses mains pour les admirer
en bloc.

 propos de ces petites btes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
amis que, dans un moment o ce fut la mode d'en faire des parures, on
les achetait  un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
exist, de soixante  quatre-vingts francs le cent, la prairie o nous
tions en contenait bien pour plusieurs millions.




V


Mais notre mail de hannetons bleus fut tout  coup travers et
boulevers par la course effrne d'Amyntas. Il poursuivait quelque
chose avec une sorte de rage dsespre. Il disparut dans les rochers,
dans les prcipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
volait avec son papillon sur les fougres. Il avait les yeux hors de la
tte.

Moreau, effray, crut  un accs de fivre chaude, et se mit  le
poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son matre.

Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
pas  notre ami qui risquait ses os dans les abmes, ou tout au moins sa
peau dans les trous pineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
le papillon merveilleux dont il croyait reconnatre l'allure et le ton.
Deux fois il plit en le voyant chapper au filet de gaze, et s'envoler
plus haut, toujours plus haut!

Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
d'un trait, vers nous avec sa capture.

--Je crois que c'est _elle_! s'cria-t-il tout essouffl. Oui, ce doit
tre _elle_! Voyez!

Le naturaliste et l'amateur, aussi passionns l'un que l'autre, se
regardrent, l'un tremblant, l'autre stupfait, et cette exclamation
sortit simultanment de leurs lvres:

--_Algira_!

Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
la science. Je rptai avec l'intonation d'un profond respect: Algira!
mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
dcouverte, et sans voir autre chose qu'un joli lpidoptre  la robe
noire et raye de gris blanchtre, de mdiocre dimension, et trs-frais
pour une capture au filet.

Il me fut expliqu alors qu'_algira_ tait originaire d'Alger, o elle
est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
rgions abrites de la France mridionale, o sa chenille pullule sur le
grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
tait un fait inou, renversant toutes les notions acquises jusqu' ce
jour et donnant un dmenti formel aux meilleurs catalogues.

Nous tions  peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
poussa jusqu' l'enthousiasme l'motion de nos lpidoptristes.

Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractre, et ses lvres
frmissantes invoqurent le nom de l'ternel sous la forme d'un jurement
nergique  demi articul; mais il s'interrompit en souriant, demanda
pardon de sa vivacit, et, reprenant son air doux et modeste:

--J'en tais bien sr, dit-il, que nous trouverions ici des choses
tonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
des rgions mridionales! Faites donc des catalogues aprs cela, et
comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!

Au fait, il y a l un mystre. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
Ils s'accouplent, pondent et meurent l o ils sont levs, une premire
fois  l'tat de chenille, une seconde fois  l'tat d'insecte parfait.
Ceux-ci n'avaient donc pas travers la France; ils taient originaires
de ce coin de rochers, o un accident fortuit de configuration et
d'insolation leur procure, dans un trs-petit espace, le climat
ncessaire  leur existence.

Je dis dans un trs-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
dans une promenade ultrieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
cette mme dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
lpidoptres mridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrit,
o la chaleur tait vritablement accablante.

Mais que le rayon habit par ces htes trangers ait un ou plusieurs
kilomtres d'tendue, le fait de leur existence au centre de la France
n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
des gazelles ou des antilopes dans la fort des Ardennes, par la seule
raison, je suppose, qu'une des valles de cette fort serait assez
expose au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les ges
primitifs, o l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
atmosphriques que celles d'aujourd'hui.

Donc, gordius, algira et plusieurs coloptres non moins tranges, qui
furent trouvs ensuite au mme lieu, sont bien originaires de ce coin de
rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
avant l'homme, aux jours d'enfantement de la cration.

Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitt que les conditions
d'existence des diffrents tres ont t tablies sur le globe, les
tres capables de peupler ce milieu s'y sont dvelopps et fixs, quelle
que ft la latitude. Mais le problme, c'est de dcouvrir en quoi
consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinment attaches,
pour la plupart,  se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
souvent impossible d'lever des chenilles transportes d'un lieu  un
autre.

C'est toute une science pratique que l'levage des chenilles, et
certaines ducations font le dsespoir des entomologistes. Pourtant,
ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
la flore en diffre  beaucoup d'gards. Par exemple, pour algira, je ne
vois pas dans ces rgions, et je cherche en vain dans la _Flore
centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
possible) le moindre analogue avec le grenadier.

Ces tres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
lois gnrales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
raison des ressources que leur offre le milieu o ils se trouvent.
Gordius doit vivre sur les bruyres, et pourtant il n'y a pas de
bruyres dans la rgion o nous l'avons rencontr.

Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
mais qui se rattache  une question fondamentale en histoire naturelle
et mme en philosophie:  savoir si certains animaux obissent
aveuglment  des ncessits fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
leurs besoins, le discernement raisonn qu'on leur refuse. Moi, je
penche pour la dernire hypothse.

Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
quitte les eaux sales pour venir dposer sa progniture dans les eaux
douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
lieues contre le courant, dans les mandres et dans les obstacles des
fleuves et des rivires torrentueuses, sans savoir o il va, sans avoir
un projet, un but, une volont, par consquent une ide? Allons donc!
Raconte-nous,  algira! l'histoire de la petite tribu oublie dans les
grandes crises de l'atmosphre terrestre, sur le petit rocher o te
voici. Dis-nous quelle myrtace a fleuri autour du berceau de tes
anctres; si l, dans quelque roche inaccessible, vgte encore la
plante nourricire, aussi peu souponne des statisticiens de la flore
centrale, que tu l'tais toi-mme de ceux de la faune entomologique il
n'y a qu'un instant!

Je crains de trop m'loigner de _mon village_. Mais il s'agit de
description, et je ne peux pas tout  fait isoler le tableau de son
cadre.

Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situ dans une
rgion aussi chaude que les rives de la Mditerrane, et qu'il pourrait
devenir, si quelqu'un daignait dcouvrir son existence et faire l'tude
attentive et scientifique de sa temprature, aussi achaland de malades
que Nice, Pise, Hyres ou la Spezzia.

Cela arrivera, je le parie, car tout se dcouvre et s'exploite au temps
o nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
lieues de chemin de fer pour embrancher mon village  Argenton: ce n'est
qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus conomique
de temps et d'argent que celui d'Italie. On btira des villas  la place
des chaumires. Quelque ingnieux docteur, frapp de la beaut des dents
indignes, et inform des cas frquents de longvit, dcouvrira, dans
la qualit de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
dans la puret de cette atmosphre qui refuse la mousse aux arbres et le
lierre aux rochers, des conditions essentielles de gurison pour les
victimes des brouillards de Paris; et voil un pays transform en un
clin d'oeil!

En attendant que la mode tende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
faon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rve_. Il me
semble qu'il ne sera plus _mien_ ds que j'aurai trahi son nom. Il le
faudra pourtant, mais  la fin de mon rcit, et quand je l'aurai fait
aimer un peu, si j'en viens  bout.

Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse,  travers des
blouissements de paysages dlicieux embrass de soleil rouge et coups
de verdures splendides, je songeais en goste  cette dcouverte
d'algira et de gordius. La prsence de ces beaux petits frileux (gordius
est tout en or chaud teint de bronze florentin) me faisait faire ce
raisonnement bien simple: la vigne gle en Toscane au 1er mai. En avril,
des humains glent, faute de feu, de bois et de chemines,  Frascati et
 Tivoli. La moindre chaumire de *** (mon village) est mieux chauffe
que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
est l'endroit de la terre,  moi connu, o j'ai eu le plus froid et o
j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, l, beaucoup
moins de chemines qu'en Italie! Les vitres aux fentres sont objets de
luxe.

Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en dplacements et en
dceptions, surtout quand on a sous la main des oasis o, avec trs-peu
de temps, de dpense et d'industrie, on pourrait,  tout instant,
trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
rchauffer et se refaire, se forcer soi-mme  prendre un exercice
vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
famille, enfin sans cesser de vivre  un certain point de vue prohib en
Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est gure de localits
civilises en France qui n'aient leur petit den sauvage, leur Suisse en
miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
expos que ne le sont les trois quarts de ces pninsules fameuses.

Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
dserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
plupart du temps, des Anglais qui les dcouvrent.

--J'y songeais aussi prcisment, me dit Amyntas,  qui je communiquais
ces rflexions en rentrant au village, et je me suis rappel notre
conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
mais je n'prouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilit de
venir ici me donne le plus grand dsir d'y revenir souvent. On dit qu'il
faut payer la jouissance des voyages par d'invitables fatigues et de
nombreuses contrarits. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
gnrale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
vraiment trop beau pour tre si prs, si facile  aborder, si
hospitalier et si rempli de bien-tre.

C'tait aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'tre forc de
partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontr un pays si suave et si
sympathique. Il rvait d'y revenir avec nous l'anne prochaine.

Nous rvions, nous autres qui ne sommes pas forcs de vivre  Paris, de
nous arranger un pied--terre au village. La maisonnette o nous avions
dormi tait  vendre pour ce prix modeste de cinq cents  mille francs
dont on nous avait parl. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
envie de la maisonnette renaissance.

Tout se passa en projets ce jour-l.




VI


Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, o ses affaires le
rappelaient imprieusement. On s'arrachait au village  grand regret.

Nous fmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
nom.

C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
hrisse de rochers superbes. La marche est dure dans cette dchirure
tourmente en zigzags; mais,  chaque pas, il y a un tableau dlicieux
de fracheur et de sauvagerie.

Nous fmes halte dans un joli moulin, o la meunire, aimable et
avenante, avec un air de candeur qui ne gtait rien, nous servit du lait
et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-n dans le
plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
crche en bois, suspendue par deux anneaux  un double pied. Le marmot
est au ras de sa couche, mais protg par des lanires de laine bleue
artistement agences pour le retenir sans le gner pendant qu'on le
balance  grande vole. Les berceaux, les armoires et les crdences sont
encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
trs-anciens et trs-remarquables.

Avant de quitter l'oasis que notre minent historien M. Raynal appelle
avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnmes grande attention aux
figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
environnants.

La physionomie humaine est l aussi explicite que le climat et la
vgtation; elle respire une amnit particulire, avec une dignit
tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
localits du Berry. Mais, ds qu'il est prvenu, il rpond avec une
dignit douce. Il doit tre fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
pas sournois. Son temprament est sec et sain, sa dmarche plus d'aplomb
et moins lourde que celle des gens de nos plaines.

Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
ou gracieuses. Parmi ces dernires, deux types trs-distincts nous
frapprent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidit
et d'une mlancolie particulires; la brune, plus forte, trs-accentue,
d'un ton ple et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
bistrs en dessous et ombrags de longs cils, l'air srieux, mme en
riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
extraordinairement jolies et finement plantes dans des gencives roses.
Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
masculin nous ait paru le moins bien partag.

Du reste, l comme ailleurs, la beaut des paysannes passe vite dans les
fatigues de la maternit jointes  celles du mnage. Dans nos plaines,
elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chvres et
moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
les rudes montes, ramenant hardiment leurs troupeaux  cheval dans les
sentiers des plateaux, ou gravissant,  pied, comme des chvres, les
talus escarps de la Creuse.

Le gros btail nous a paru trs-beau et abondant. Chez nous, le mnageot
ne se permet que la chvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
famille a plusieurs vaches, plusieurs nes et un ou deux chevaux ou
mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la rcolte qu'
dos de bte sommire. Cela prouve qu'ils ont tous des rcoltes  faire.
Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
amour, cette affreuse culotte de crote de fumier que, chez nous, on
croit ncessaire  leur sant.

On achevait alors la rcolte des foins,  peine commence chez nous. Les
bls taient jaunes et dors quand les ntres ne faisaient que blondir.

La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
ces normes boeufs magnifiquement attels  de monumentales charrettes,
et tranant avec une lenteur imposante de vritables montagnes de
fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
trs-artistement serres en bottes tordues, et descendant avec une
adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite nesse porte
ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.

Le conducteur a fort  faire. Au lieu de trner nonchalamment sur le
haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bte dans
les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
affairs. Il faut plus de science pour tablir solidement une charge si
fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des troits
passages, que pour l'taler en larges couches sur une large voiture 
qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
perd pas le temps en raisonnements  perte de vue, le bras pass dans sa
fourche, un sabot plant sur l'autre, pendant que les nuages montent et
que la pluie se hte. On a moins d'loquence et de majest; on a plus de
vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.

On est aussi plus industrieux et plus artiste.

Toutes les btisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
intrieurs annoncent du got.

Enfin, un dtail nous prouva que cette petite population tait riche et
indpendante.

Madame Rosalie, notre minente cuisinire, nous avait prpar, pour le
second jour, un dner d'une abondance insense: nous tions las d'tre 
table. Nous demandions qu'on ft nos lits; nous tions fatigus. Il fut
impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Except au
chteau, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
admirions le fait, notre htesse nous dit sur un ton de dsespoir fort
plaisant:

--Hlas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
besoin de _gagner_!

Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientt, j'espre.

       *       *       *       *       *

Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
car, ds notre fconde excursion  G..., nous tnmes note de chaque
chose.




VII


Nohant, 7 juillet.

Maurice, arriv d'avant-hier, a la tte monte par les rcits d'Amyntas.
Je dcouvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a pass
qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.

Il a vu  Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parl avec
enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
d'Amyntas.

Voici donc la passion du lpidoptre qui se rallume chez lui. Il ne
croira, je pense,  ces captures merveilleuses que quand il les aura
faites lui-mme. Il parat, au reste, que le clbre M. Boisduval,
lequel en a t inform tout de suite, n'en est pas moins surpris que
nous. Rapport en sera fait  la Socit entomologique de France, dont
ces messieurs ont l'honneur d'tre membres.

Ainsi nos jeunes savants ont fait leur dcouverte. Ai-je fait la
mienne? Ai-je rellement rencontr un village typique, un petit champ
d'observations particulires, se rattachant assez  la vie gnrale? Il
faut le revoir. Nous y retournerons demain.

On a beaucoup discut une question fort simple que j'appellerai, si l'on
veut, _le secret de la chaumire_.

Tout artiste aimant la campagne a rv de finir ses jours dans les
conditions d'une vie simplifie jusqu' l'existence pastorale, et tout
homme du monde se piquant d'esprit pratique a raill le rve du pote et
mpris l'idal champtre. Pourtant il y a une mystrieuse attraction
dans cet idal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
celui qui, dans ses aspirations favorites, se btit des palais, et celui
qui se btit des chaumires.

Quand je dis _chaumire_, c'est pour me conformer  la langue classique.
Le chaume est un mythe  prsent, mme dans notre bas Berry. On ne s'en
sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
ne cote gure plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins expose
 l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.

La police rurale a donc trs-bien fait d'interdire l'usage du chaume
pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
plaindront et les littrateurs aussi; car une chaumire, cela se voit
d'un mot; cela exprime et rsume toute la vie rustique, toute la posie
du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumire, c'est un faux bonhomme,
un fastueux mal dguis. La maison et la maisonnette sont des
dsignations trop gnrales qui s'appliquent  des chalets aussi bien
qu' des villas.

On aura beau se moquer de la vieille chaumire des ballades et romances,
on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
tant que l'on n'aura pas trouv un nouveau nom pour la chaumire sans
chaume.

Va pour chaumire! Trouverai-je mon idal dans ce village? Non, un
idal, cela ne se trouve nulle part.

Combien j'ai salu, en passant, de ces chaumires dcevantes dans des
sites sduisants! combien j'en ai dessin dans ma tte, enfouies dans
des solitudes  ma fantaisie! Je n'avais jamais song  les placer dans
un village. Aussi, je ne les plaais nulle part; car, pour vivre au sein
d'un dsert, il faut la force d'un anachorte ou la fortune d'un prince.
N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
tenir  quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
grands charmes et de terribles inconvnients!

Connaissons les inconvnients et sachons s'ils sont compenss par les
charmes. S'il n'en est rien, nous rverons encore la chaumire, car nous
ne pouvons pas venir  bout de vieillir  nos fantaisies, mais nous les
rverons dans d'autres conditions.

Nous aurons gagn  cette tude de connatre  fond un petit coin de ce
monde rel que quelques amis nous ont reproch de voir en beau. Comme si
c'tait notre faute! Nous serons plus raliste, puisqu'il parat que
nous ne l'avons pas toujours t assez. Pourquoi non? On comprend tous
les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.

Le fait est que, dans notre situation prsente, nous pouvons trs-bien
connatre la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
peut-tre pntrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
peut-tre un peu devant nous, le rus qu'il est! Nous ne dormons pas
sous son toit, nous ne vivons pas avec lui cte  cte  toutes les
heures du jour. Il a son travail, nous avons le ntre. Quand nous nous
rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
 la main, il prend ce grand air srieux et rveur qui lui vient
toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
peut-tre l'horrible sclrat qui, en d'autres contres, a frapp les
yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers nergiques.

J'ai cependant bien de la peine  croire qu'il en soit ainsi partout et
mme qu'il y ait une campagne o l'_homme de campagne_ soit si pervers
et si malin. J'ai vu, partout o j'ai pass, l'ingnuit de l'enfant
chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants  barbe noire ou
blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
faire gter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cde
sans en tre dupe.

Enfin, j'ai toujours vcu optimiste en principe et pas plus abus qu'un
autre en pratique; je crois savoir, peut-tre plus que bien d'autres,
que la misre est marie avec la paresse, c'est--dire avec l'ennui et
le dcouragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
difficiles, est fiance avec l'astuce et l'gosme; mais, si je regarde
la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
enfin toutes les classes de la socit, j'y vois les mmes qualits et
les mmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _duqus_,
les qualits sont plus habiles  se faire valoir et les vices plus
habiles  se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
maladroit dans ses ruses et trs-facile  pntrer, qu'il serait
considr comme le type de la fausset? J'aurais cru justement tout le
contraire.

Je lisais dernirement dans une critique, trs-juste  beaucoup
d'gards, mais trop ardente pour l'tre toujours, que la Muse tait en
gnral trop aristocratique, et que, pour tre un vrai peintre, il
fallait consentir, comme le paysan,  mettre ses mains dans le fumier.

Je relus trois fois la phrase; ce n'tait pas une mtaphore, mais
c'tait une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
n'y touche qu'avec des outils  long manche. Il est quatre fois plus
dgot qu'il n'est utile de l'tre. Il fait beaucoup plus de bruit  sa
mnagre pour une chenille dans sa salade que nous  nos domestiques. Il
ne boit pas comme nous  la premire source venue. Il ne touche pas 
une bte malade sans de grandes craintes et de grandes prcautions. Les
insectes des champs lui font souvent peur ou lui rpugnent. Il a une
foule de prjugs qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
inoffensives.

Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les gots, mme les
gots immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
compter ces exceptions.

La villageoise se fait gloire de sa propret scrupuleuse. Entrez dans
quelque _chaumire_ que ce soit, elle ne vous prsentera rien sans
l'avoir, avec ostentation, rinc, essuy, pousset devant vous.  de
meilleures tables, vous n'tes pas toujours certain de pouvoir vous fier
 tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
_vaisseaux_ en prsence de l'hte, est une indispensable politesse. Si
cet hte est un paysan, il se trouvera choqu et boira avec mfiance
pour peu qu'on y manque.

Si les _ralistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
_rellement_, il est certain que les idalistes l'ont parfois
quintessenci. Mais quelle est cette prtention de le voir sous un jour
exclusif et de le dfinir comme un chantillon d'histoire naturelle,
comme une pierre, comme un insecte?

Le paysan offre autant de caractres varis et d'esprits divers que
tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
troupeau de moutons, et se vanter de connatre  fond le paysan, c'est
se vanter de connatre  fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
modeste affirmation.

Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
l'uniformit d'ducation et d'occupations. L'air simple et malin en mme
temps, la prudence et la lenteur des ides et des rsolutions, voil le
cachet gnral.

Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
Je n'ai jamais prtendu qu'ils fussent des bergers de Thocrite, des
continuateurs de l'ge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
vraie campagne, au del des banlieues et dans la vritable vie des
champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.

Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
les vois venir, et mme _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.

Le Berry est-il une oasis o les grands vices n'ont pas encore pntr?
Peut-tre. Mon amour-propre de localit veut bien se le persuader.

Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
esprits ralistes--il y en a aussi chez nous--sont frapps du ct rude
et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
mon compte. Je sens  toute heure, entre ces natures mfiantes et mes
besoins d'initiative, une barrire que je dois souvent renoncer 
franchir, dans leur propre intrt, vu qu'ils feraient fort mal ce
qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
que moi, ai-je sujet de les har et de les mpriser?

J'entendais l'un d'eux dire  un monsieur qui le traitait de _bte_
parce qu'il s'obstinait dans son ide:

--On a le droit d'tre bte, si on veut.

Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute me humaine sent
qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse  tre
ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
rflexion ses propres doutes.

Voici ce que dit sur le paysan berruyer le trs-grave et trs-excellent
historien M. Louis Raynal, premier avocat gnral  la cour royale de
Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'ide d'une candeur trop
enfantine et d'une inexprience trop romanesque:

Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
clat et une certaine vivacit d'intelligence, sont _gnralement, sous
le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrs du
temps, qui n'amne pas toujours des perfectionnements sans mlange,
n'ont pas assez compltement respect leur moralit et leurs croyances.
Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
de probit et de loyaut_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
exalter le pass au prjudice du prsent, soit parce que les intrts
tablissent trop souvent, entre la classe qui possde le sol et celle
qui l'exploite, une sorte de rivalit malveillante. Mais ne calomnions
pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
confie-t-on pas tous les jours  nos paysans de riches troupeaux 
vendre au loin, des marchs importants  conclure, sans que le matre
puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
cette confiance ait t trompe?

Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'criviez pas
ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
d'une haute impartialit. Je me rassure en vous lisant, car j'ai t
tax souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
_florianesque_. Je ne tiens pas  m'en disculper, ne prenant pas le
reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute ft entr
dans mon coeur, j'en eusse t bien attrist. Je ne sais rien de plus
amer que de mpriser mon semblable.

Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.

Tranquille valle, je te remercie d'avoir rsum pour moi l'antique
inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
d'Auron,  Bourges:

     INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
     RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.

_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilit dans les moeurs et la
pit sincre. Vous ne saurez plus vous loigner_.

Et nous, ne nous inquitons plus de ceux qui nous crient: Vous vous
trompez, tout est mal! Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
prs et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
aussi ouvert que les yeux.

Nous ne sommes pas fch de pouvoir, une fois de plus, surprendre
l'homme des champs dans sa tche et le tableau dans son cadre, les
grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
riole_, sans tre forc de nous dire que cet homme est un sclrat, ce
tableau une vision, ces boeufs des alambics  fumier, ces fleurettes des
poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.

D'autres peuvent prendre le rel par ce ct pre et triste, et avoir du
talent pour le peindre. Mais ce qui me plat et me charme dans la
ralit est tout aussi rel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
souvent sur les fentres, dans les faubourgs des petites villes, de
beaux oeillets fleurir dans des vases tranges. Le vase fait rire,
l'oeillet n'en est pas moins beau et parfum. Ils sont aussi rels l'un
que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son got.




VIII


8 juillet.

Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombe. Il fait mme
trs-froid en voiture dcouverte,  cinq heures. L'orage d'avant-hier
nous fait esprer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _relle_, cette
fois.

Nous sommes quatre, car nous avons entran  notre promenade notre
jeune et chre ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille 
prsent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
cette belle _notodontide_, s'tant pose sur sa robe, a t, par sa
fracheur, juge digne de servir d'individu dans la collection.

Il fallait bien que Maurice et aussi son surnom, emprunt  ses plus
rcentes proccupations. Il s'appellera Parthnias jusqu' nouvel
ordre; car ces noms recherchs ont la facilit de changer tous les ans,
selon la recherche dominante de la saison des courses.

J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
sur une fleur,  la dernire excursion, la varit de la zygne du
trfle _aux taches runies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.

Nous avions cinq heures de route.

Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
arrivons.

Parthnias se reconnat, Herminea se rcrie, Amyntas trouve le site
encore plus joli que la premire fois. Mais la jeune voyageuse a la
migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
Creuse. Je m'en vas flnant ou plutt flairant par le village. Je
cherche la ralit triste et chagrine de trs-bonne foi: est-ce ma
faute? je ne puis la trouver l.

Sur tous les escaliers sont groupes les jolies filles ou les bonnes
femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
attendant que je les prvienne. J'aime cette discrtion ou cette fiert.
Je fais les avances: tranger, c'est mon devoir. La rponse est prompte,
trs-familire, mais vraiment bienveillante.

On parle trs-bien ici, encore mieux que dans la valle Noire, ce qui
n'est pas peu dire. Plus nous touchons  la limite de notre langue
d'_oil_, plus le langage s'pure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
 la premire personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
grossire.

On se sert mme ici de mots qui sentent la civilisation et qui dpassent
le vocabulaire  moi connu du bas Berry. On dit _norme, immense_, ce
qui parat singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
_ie_ pour _elle_.

Les femmes d'ici sont trs-suprieures en caquet facile ou sens 
celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.

Tout en causant, j'apprends une particularit. Elles travaillent
beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'tre plus actives, plus
courageuses et plus avises. Elles se plaignent de la fatigue, mais
elles s'en prennent au rocher, et non au pre ou au mari, qui me parat
tre l'enfant gt de chaque maison.

Comme chez nous, la maternit est trs-tendre; de plus, les femmes sont
orgueilleuses de la beaut de leurs enfants, et chacune va chercher le
sien pour vous le montrer.

J'en regarde un tout seul de l'autre ct de la rue. Il est fort
barbouill, ce qui ne l'empche pas d'avoir une tte d'ange. C'est un
ange qui a mang des guignes, voil tout; et pourquoi pas?

Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
me crie d'un air brusque et charmant:

--Il est  moi, celui-l. Il n'est pas plus mal _bti_ qu'un autre,
_hein?_

_Bti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine  qui
tout est permis. Ralit, tu ne me gnes pas!

Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
grande route, on embrasse tout le village. De quelque ct qu'on le
regarde, il est charmant, ce village privilgie.

Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
verdure sont bien disposes, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.

Mystres de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
le secret de son art? C'est par le sentiment que la rvlation lui
arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.

Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
renaissance, j'en suis pris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
paysannes trs pauvres.

Elles ne sont nullement tonnes de mon attention; elles m'invitent 
entrer, elles savent que leur maison est intressante; elles ne sourient
pas ddaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrte
pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
qu'elles s'expriment.

Elles savent aussi que nous sommes tents de l'acquisition d'une
chaumire; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
sens pas assez capitaliste pour faire rparer cette ruine.

Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
enchant de mon ide. On m'accueille comme si j'avais dj droit de
bourgeoisie; on m'invite  rester, on m'offre bonne amiti et on me
promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
le cder, on secoue la tte:

--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!

Je ne peux me dfendre d'tre touch de ce sentiment qui se manifeste
avec une austrit antique. J'offrirais en vain de quoi faire btir une
belle et bonne maison  la place de la masure qui s'croule; ce ne
serait pas celle o l'on a vcu et o l'on veut mourir. Fuss-je assez
riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu' prix
d'argent on arrive  triompher de tout, je ne me sentirais pas le
courage d'insister pour vaincre cette sainte rpugnance.

Je constate encore une particularit. Tout le monde, ici, est _monsieur_
ou _madame_. Chez nous, ces dnominations aristocratiques sont tout 
fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
rpond:

--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?

J'entre dans un bouge misrable, et je demande qui demeure l.

--Monsieur ***.

--Quel est l'tat de ce M. ***?

--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.

--Un ancien bourgeois?

--Mon Dieu, non; un homme comme nous.

Me voil bien averti. Je donne du monsieur mme aux mendiants, et ils
m'y paraissent fort habitus. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
compte deux ou trois dans la commune.

Les gallinacs sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
peut constater, dans le fond des campagnes, des localits qui ont su
profiter de l'amlioration des races.

Le petit poulet noir, tique et maraudeur, impossible  engraisser,
parce qu'il dprit dans les basses-cours, tend  disparatre. Le coq de
Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emble avec avantage. Il
demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
bonne heure. Ses filles, nes de la poule normande ou de la poule du
Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidles, mres sans souci
et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
Voil les rsultats obtenus chez nous.

Ici, les croisements ont produit une superbe espce, trs-robuste. On
n'a pu me dire le nom du type qui l'a amen.

--Ce sont de gros oeufs qu'on a donns  _madame_ une telle du village;
et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _caus_ avec
nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
_venues_ belles.

Il faut dire aussi que les conditions d'levage sont excellentes dans ce
bourg. La communaut de passages et l'absence de cltures aux
habitations en font une vaste basse-cour o la volaille trotte, gratte,
mange et grimpe partout en libert.

Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glac de jaune citron, 
large crte d'un rouge de corail. Il est escort de deux poules: l'une
pareille  lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
quel croisement ils rsultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
ridiculement jamb,  l'air stupide et froce. Celui-ci a une robe
charmante et des formes parfaites, des pattes dlicatement dcoupes, la
dmarche aise et la physionomie fire mais fort affable.

Je suis trs-reconnaissant envers l'minent peintre Jacque de m'avoir
inspir, par ses tudes ingnieuses et savantes sur la matire, et
surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publis dans le
_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
redoublement d'amiti pour le coq et la poule.

Au point de vue de l'alimentation, il y a le ct de haute utilit que
tout le monde apprcie; mais, au point de vue de cette amiti de
bonhomme dont on s'prend dans la vie domestique pour les animaux
apprivoiss, le coq et la poule mritaient mieux de nous que le supplice
de l'engraissage forc et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
des types d'affection conjugale et de touchante maternit, et ils ont
cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
nous pouvons les rendre parfaitement heureux.

Il y a de petites espces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
si raisonnable, qu'ils ne s'cartent presque pas de la petite cabane
qu'on leur btit sous un arbre, et ne franchissent jamais une troite
limite qu'ils s'imposent  eux-mmes. Ils connaissent, sans banalit de
confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
main, perchent  ct d'eux sur les branches, dnent  leurs cts, si
l'on dne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hte,
 toute heure, au moindre appel d'une voix amie.

 ce caractre sociable et  cette domesticit fidle, ils joignent la
beaut merveilleuse dans certaines espces mme trs-rustiques et
trs-communes, et l'infinie varit dans l'imprvu des reproductions et
dans le caprice des croisements.  chaque closion, on voit arriver des
surprises, des petits qui diffrent essentiellement du pre et de la
mre, et qui aussitt forment des genres et des sous-genres
intressants.

Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intr
muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
promnera avec nous.

Tandis qu'Herminea quite vaillamment un ne modle, un ne qui passe
partout comme un bipde, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
Anne, son filet de pcheur, son cheval charg de provisions, et son
neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
nous accompagner que celui de porter une pole.

Une pole? Oui, une pole  frire. Moreau a son ide, il faut le laisser
faire. D'ailleurs, ce dtail fait bien, en queue de la caravane. Nous
avons l'air d'une tribu qui se dplace, d'autant plus que nous partons
au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcs de partir.

O djeunera-t-on? O l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
Nous sommes srs de trouver partout du gazon pour sige, des rochers
pour table et des arbres pour tente.

On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
puis l sont les insectes  l'existence fantastique et l'espoir de
nouvelles dcouvertes.

Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
cheval porteur du djeuner.

On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
noirtre dit le _roc  Guyot_.

Pendant que les uns dballent des provisions, les autres se mettent en
qute du dessert.

Les cerneaux ne sont pas forms, mais _M. Fred_ grimpe sur les
cerisiers, et apporte sans faon des rameaux chargs de fruits. Je
m'inquite de ce mode de contributions trop directes.

--a ne fait rien, rpond Moreau; les gens seraient l, qu'ils vous
offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est plant sur les
sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
oiseaux.

Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siges et
des tables; il lve des dolmens sans les avoir.

C'est le moment d'examiner ces galets.

Ce sont des blocs de granit magnifiques, rouls et amens l par la
Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif o nous
nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
rivire, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essay pour le pavage et
les ponts d'Argenton; mais les transports taient trop coteux et trop
difficiles; on y a renonc.

Hlas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante o aujourd'hui
le sentier existe  peine, et tous ces sauvages accidents o l'on se
sent  mille lieues de la civilisation disparatront pour faire place au
grand droit de tous: au progrs!

Nous retrouvons les galets briss; leurs flancs sont d'un grain micac
compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
vif, en passant par le gris de perle ros et le lilas bleutre.

La Creuse a apport l les plus beaux chantillons des divers bancs
granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous prsente un
muse complet de sa minralogie; des gneiss brillants et varis, des
micaschistes qui ont l'apparence et l'clat de l'or et de l'argent
disposs en veines sinueuses, des quartz d'une beaut qui rivalise pour
l'oeil avec les marbres les plus prcieux, et des sables de mica
pulvris qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.

Pendant cet examen, madame Anne cherche une chemine. Elle trouve un
bloc bien expos pour que la fume ne nous incommode pas. Elle ramasse
du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.

Sylvain veut laver la pole.

--Ah! malheureux! que faites-vous l? s'crie-t-elle. Laver la pole
d'avance! vous voulez donc faire manquer la pche? a porte malheur au
pcheur; ne le savez-vous point!

En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habill dans les
rochers submergs et dans les courants, lanant son filet avec maestria,
avec rage, avec majest, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
pas de saumons! Mais nous n'tions pas si ambitieux. Une friture de
barbillons sortant de l'eau, rissols dans l'huile et servis brlants,
c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
artichauts crus, la galette, les guignes et le caf, voil, j'espre, un
festin royal! La salle  manger est si belle et l'apptit si ouvert!

Moreau, reint, tremp comme un canard, rit quand on s'tonne de son
rgime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
s'veille gai comme un pinson, prt  recommencer.

Madame Anne a djeun de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
s'est exalt. Il devient d'une loquacit dsesprante. Heureusement, il
s'en retourne au village avec sa mre et le cheval portant les dbris du
festin.

Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
beau de toute cette rgion. Il surplombe la rivire qui bat sa base, et
Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernire fois, veut nous
faire recommencer l'ascension  cause de l'ne. Mais nous nous obstinons
 passer sur les roches  fleur d'eau, et l'ne y passe sans brancher.
De mmoire d'ne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel ne!

Derrire le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'tend
le site ardu et svre que nous avons baptis le Sahara. Pas un souffle
d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour sparer
les pieds du roc brlant.

En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
apparaissent instantanment, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
Alors, tout est oubli: le soleil ne darde pas de feux dont on se
soucie. Voil nos enrags tout en haut du prcipice, oubliant de songer
aux vipres qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
gravi. N'importe, les captures sont effectues, et on descend comme on
peut.

Cette roche feuillete se divise en escaliers friables et perfides, et
les herbes brles qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
L'motion fait oublier  ceux qui regardent la chasse les souffrances de
la fournaise. Outre les papillons dsirs (ce que les entomologistes
appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
des coloptres avec lesquels on avait fait connaissance  la Spezzia,
dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.

On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
du rocher, qui parat grandiose par sa proportion avec le site
environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; l o il
est, c'est un pic alpestre.

Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivire n'a plus de
rochers, et, pendant un certain temps, ombrage de beaux arbres, elle
semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
insectes mridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
fraches, et, aprs une nouvelle halte, on reprend  travers champs, par
le plateau, la direction du village.

En gnral, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de htres et de
chnes enfouis dans des dchirures de terrains trs-amusantes.

On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
village par une fente profonde, chemin en t, torrent en hiver.

On ne saurait dfinir la production gnrale du pays, tant elle est
ingale et varie sur ces terrains tourments de mouvements capricieux!

Dans des veines ombrages et humides, les fourrages sont magnifiques 
la vue, bien que grossiers de qualit; le _brin_ est trop gros, et nos
chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins dlicats, en font
leurs dlices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
froments, gravement malades cette anne, et dont le grain clate en
poudre noire. Mais,  deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
la moisson du bl, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospre. La culture se fait
industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
accidents. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
ne rien abandonner au dsert de ce qui est praticable, c'est--dire de
ce que le pied et la main peuvent atteindre.

Somme toute, la contre est riche, le vin trs-potable, le pain
excellent, les lgumes aussi. La grande varit des produits est
toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
tout manque  la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
_chtifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres lgres et
ingales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
l'uniforme et opulent fromental. On possde dix fois plus d'espace, et
bien qu'une _boissele_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
le rsultat gnral prouve que ces terres mdiocres rapportent, en
proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de premire
qualit.

Cela provient surtout de ce que l'on s'ingnie davantage.

--Nous nous _artificions_  toute chose, me disait un paysan de par l.
Nous savons faire pousser le noyer et le chtaignier cte  cte, chose
rpute impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre 
dos de mulet,  dos d'ne et mme  notre dos de chrtien, dans des
hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
l'ouvrage  la mauvaise anne, on recommence un peu plus haut, on
endigue, on s'arrange et on se sauve.

Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le rpte, moins
solennel et moins potique que le ntre: il ressemble plus  un
Auvergnat moderne qu' un vieux Gaulois. Il manque de cette majest
qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la valle Noire; mais il est
plus intressant dans son combat avec la terre, et, s'il rve moins, il
comprend davantage.

Encore un trait caractristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
Il croit que le bain de rivire est malsain, le dimanche, pour qui a su
la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
dans un pied d'eau.

Ici, tout le monde va  l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
toute la population nage, plonge, dresse des bambins  se jeter dans les
bassins profonds du haut des rochers et  pcher  la main sous les
blocs de la rivire. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gament
la pche et on rentre pour la manger toute frache en famille, sauf les
belles pices, qui sont vendues  Argenton quand il n'y a pas
d'trangers au village.

Ce poisson est exquis, mme le fretin. Il a la chair ferme et
savoureuse.

La bonne et vraie pche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
marcher la nuit tout le long de ce dsert, avec la certitude de
rencontrer,  chaque pas, des figures affaires mais bienveillantes.

Les meuniers et les pcheurs vivent en bonne intelligence: filets et
bateaux sont prts  toute heure, et ce continuel change constitue une
sorte de communaut. On ne se gne gure pour lever la verge qu'on
rencontre sur les lots dans le courant. Mais c'est  charge de
revanche, et la grande prudence du Berrichon vite les reproches et les
querelles. Les pcheurs ont un soin de prvoyance qui ne viendrait
jamais  ceux de l'Indre. Quand on pche les tangs, ils achtent le
fretin et _rempoissonnent_ leur rivire pour l'avenir.

En traversant une ravissante prairie, nous emes  saluer une
trs-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
cornette et jupon court.

Elle tait seule dans cet den champtre, droite, rose, enjoue.

Moreau m'apprit que c'tait une personne riche, la mre d'un de nos
amis, avou trs-considr dans notre ville.

--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fmes  quelques pas de cette
vnrable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
vachres pour une, prenne son plaisir  tre l toute seule  son ge,
par chaud ou froid, vent ou pluie?

--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends trs-bien. Je sais que son
fils, qui la respecte et la chrit, a fait son possible pour la fixer 
la ville auprs de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-tre et
le repos lui retiraient l'me du corps. Il y a dans ces natures
agrestes une posie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
mais que l'esprit savoure dans une quitude mystrieuse. Oui, oui,
encore une fois, l'aspiration  la vie pastorale, le besoin d'identifier
notre tre avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas l un vain rve;
c'est un got inn et positif chez la grande majorit de la race
humaine, c'est une passion muette et obstine qui suit partout, comme
une nostalgie, ceux qui ont men, ds l'enfance, la vie libre et rveuse
au grand air.

Et, quand cette passion s'est dveloppe dans une contre adorable,
est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
dans ses penses comme le songe d'une vie meilleure?

Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature tait belle
partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
pas de la laisser  elle-mme, l o elle se refuse  nourrir l'homme.
Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
qualits de la fcondit, le caractre de grce ou de solennit qui lui
est propre.

Cela viendra, ne nous dsolons pas pour notre descendance. Nous
traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
ingrate que parce que le gnie de l'homme a t paresseux. Nous sortons
des tnbres de la routine. La science et la pratique prennent un
magnifique essor au point de vue de l'utilit sociale. La vie matrielle
absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
les rveurs ont tort pour le moment.

Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
l'me reviendront quand la production aura pay l'homme de ses dpenses
et de ses peines. La question des arbres viendra le proccuper quand il
aura trouv le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
rgions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
aura communaut, je ne dis pas de proprit (je ne soulve pas cette
question), mais de culture en grand avec une direction savante et
intelligente.

Dj les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'annes
peut-tre. On comprend dj trs-bien qu'un parc de quelques lieues
carres soit une fantaisie ralisable, et que, au milieu de ses grandes
claircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
s'effectuent facilement  travers des alles ombrages et doucement
sinueuses.

Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intrt social
aura prononc qu'il est indispensable de runir tous les efforts vers le
mme but, des dpartements entiers, des provinces entires, ne
deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
accidents de terrains primitifs devenus favorables  la nature de la
vgtation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
veines artificielles fcondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
magnifiques l o ne poussent aujourd'hui que de striles broussailles.

 mesure qu'on obtiendra ce rsultat, en vue du beau en mme temps
qu'en vue de l'utile, les ides s'lveront. Le got ira toujours
s'purant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le pote.
Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
grossiret que de ngliger les fleurs et d'aplanir sans ncessit les
asprits heureuses du sol; un crtinisme que de dtruire l'harmonie des
formes et des couleurs sur un point donn, par des btisses
disproportionnes ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
l'idalisme et le ralisme ne se battront plus.

Toute rverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
reddie  Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
aimables en devenant plus satisfaits?

Amyntas s'est dcidment pris de la maisonnette o nous sommes loges.
Il y rve une installation possible, un pied--terre tolrable au milieu
du monde enchant des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
pas? Il a bien raison.

J'avais grande envie aussi de cette chaumire, bien qu'elle ne ralise
pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami rclame
la priorit de l'ide. Il nous demande de lui laisser arranger cette
chaumire  son gr et de devenir ses htes dans nos excursions sur la
Creuse. Nous retirons nos prtentions.

Il change quelques paroles avec madame Rosalie. Le voil propritaire
d'une maison btie  pierres sches, couverte en tuiles, et orne d'un
perron  sept marches brutes; d'une cour de quatre mtres carrs; d'un
bout de ruisseau avec droit d'y btir sur une arche, plus, d'un talus de
rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.

 partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
le mme.

Aprs le souper, car nous n'avons dn qu' neuf heures, le voil qui
lve des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'paisseur de
_son mur_, et dit  chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impts_,--il en aura pour deux
francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
proprit_, enfin! C'est tout dire!

--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas l que, par got ou
par raison, je viendrai terminer mes jours?

Ah! qui sait, en effet? La mme ide m'tait venue pour mon compte,
quand je lorgnais cette splendide acquisition  laquelle il me faut
renoncer.

Mais l'aimable acqureur s'en fait un si grand amusement, que je suis
ddommag de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas sduire
par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
chagrin!

J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
village. Un chagrin surmont par des considrations d'intrt, c'est
presque une corruption exerce et subie. Certes, l'Eldorado champtre o
nous voici recle ses plaies secrtes comme les autres; mais je voudrais
bien que ma main n'y apportt pas une gratignure.

Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
propritaire. L'aubergiste qui lui cde la maisonnette est enchant de
pouvoir faire agrandir et arranger dsormais son auberge. Il paye
quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.




IX


10 juillet.

Une voix creuse et spulcrale me rveille, et une pense triste me
traverse l'esprit.

Le pauvre petit matre d'cole qui demeure en face, dans notre _square_,
s'est laiss choir hier de son ne. On le disait bris. Il est peut-tre
mourant.

Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prtre qui vient
prier pour son me.

J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a l qu'un vieux
mendiant aveugle, rcitant un long _oremus_ en l'honneur du gnreux
Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
_propritaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
pour chapper  la litanie du remercment, le vieux fait les choses en
conscience et rcite jusqu'au bout son antienne difiante.

Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'cole, apporte au
pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
demande o il veut aller.

Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au chteau. Elle
lui prend la main et l'emmne, en cartant devant lui, avec son petit
sabot, les pierres qui pourraient le faire trbucher.

On djeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau  la Creuse, et on
fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
endroit, le plus hriss de la contre: rochers en aiguilles sur les
deux rives de la Creuse, aridit complte, dcoupure romantique autour
du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.

Au retour,  un mandre o le torrent est calme et profond, une barque
glisse lentement d'une rive  l'autre. Le batelier conduit trois femmes
charges de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
costume,  leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
arbres, les terrains sont tincelants au soleil, qui baisse et rougit.
Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.

Ce n'est pas le lac Nmi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.

Belle et bonne France, on ne te connat pas!

On part  cinq heures, on flne un peu en route, on boit de l'eau
frache  Cluis. On peut y manger des goires, gteau au fromage de la
localit. C'est touffant; mais quand on a faim!...

On arrive  la maison  onze heures du soir. On soupe, on range les
papillons, on se couche  deux heures.




X


14 juillet.

Notre ami l'avou, le fils de la vnrable pastoure, est venu nous voir
ce matin.

Amyntas lui confie le soin de rgulariser son acquisition et le traite
de _mon avou_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
autre chose de sa vie que d'tre propritaire. Il ne dit plus _ma
chaumire_, il ne dit mme plus _ma maison_, il dit _ma villa_.

L'avou nous donne des renseignements sur le pays, dont il est n
_natif_, comme on dit chez nous. Il a t lev pieds nus, sur les
roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps o, lui aussi,
gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
comprendre que sa mre n'ait pu s'habituer  l'air mou d'une ville et au
parfum de renferm d'une tude. Puis il nous dit, lui qui connat la
ralit des choses humaines et qui est rompu au contact des intrts et
des passions des gens de campagne:

--Vous avez eu une bien bonne ide de vouloir planter l une tente. Je
ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
braves gens.

--En vrit? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouv des hommes?

--Des hommes trs-bons et trs-sincrement religieux, des moeurs
trs-douces, vous verrez! Et puis une grande fiert, l'orgueil d'un
certain bien-tre, joint au plaisir de l'hospitalit. Nous avons peu 
faire par l, nous autres gens de procdure. J'en suis fier pour mon
endroit. Pas de procs comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
ne sont jamais sortis de leur manire d'tre depuis des sicles. Faute
de chemins, ils ne se sont jamais carts du beau jardin que leur a
creus la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
grand cachet d'association et d'homognit. Ne vous dfendez pas de
les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.

Esprons que ce raliste de profession n'est pas trop romanesque
d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
possible.




XI


26 juillet.

Parthnias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
village_, afin de mettre les ouvriers en besogne  _sa villa_. Il nous
permet cependant d'y passer encore une bonne journe avant de leur cder
la place.

Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fte
de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
l'on fte le dimanche; car la moisson est commence, et on ne pourrait
se dranger dans la semaine.

Toutes les rjouissances de chez nous se bornent  danser, du matin au
soir, la bourre. La bourre du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
qu'on ne se soit laiss entraner  la contredanse dans notre village de
l-bas. Je n'ai pas encore os le demander.

La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
rhythme et comme allure, quelque chose de disloqu et
d'incomprhensible. La bourre est monotone, mais d'un vrai caractre.
Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan  la contredanse.

Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle cole, qui y
introduisent des contorsions prtentieuses et des airs impertinents tout
 fait contraires  l'esprit de cette antique danse. La bourre n'est
elle-mme que dans les jambes molles et les allures tranantes de ce qui
nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
de nos plaines.

Ces nafs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
danse est souple, bien rhythme et trs-gracieuse dans sa simplicit.
Les filles sont droites, srieuses, avec les yeux invariablement fixs 
terre. J'ai toujours vu les trangers, qui venaient  notre fte,
trs-frapps de leur air modeste.

Notre _assemble_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
t ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
parpille au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
dresse une rame y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
consommateurs liqueurs, bire et caf, nos paysans, qui ne sont gure
friands de ces nouveauts, n'en usent que _par genre_, et prfrent le
vin du cru, qui se dbite au _pichet_ dans les cabarets de la localit.

Les mntriers semblent fort occups; mais deux sonneurs de musette,
c'est trop pour si peu de monde, et leur journe a t mauvaise.

Le vieux Dor se targue pourtant d'avoir des droits  la prfrence des
gens d'ici. Il a t assez habile dans son temps, et il a beaucoup
gagn. Il tait seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
des journes de dix cus. Mais il s'est nglig dans son art, et,
quelquefois distrait ds le matin, il coupait tout le jour les jambes 
son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.

Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succs ne le trahiront
jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
gure; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
pas rput bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
comme ailleurs, rgne le prjug du positiviste contre l'idaliste.

Bref, Dor est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donn beaucoup
d'enfants. L'an, g de dix ans, est l debout sur le banc,  son
ct, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.

Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un lve qui lui fait
honneur et qui le ramne  la mesure, avec laquelle il s'tait trop
longtemps brouill. L'enfant est intressant, et, en outre, Dor a fait
la dpense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, 
l'abri du soleil et de la pluie.

Hlas! c'est peine perdue! Les dlicats sont en petit nombre, et, malgr
trente-deux degrs de chaleur, on danse en plein soleil  la musette du
concurrent qui est venu firement planter son trteau dos  dos avec
lui.

Les deux musettes braillent chacune un air diffrent.  distance, c'est
un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
que, de prs, l'un ne peut touffer l'autre et que le cri strident de la
vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
Blanchet.

Et puis Blanchet, de Cond, est dans la force de l'ge et du talent.
C'est un vritable matre sonneur, plus instruit et mieux dou que le
vieux Dor. Il n'a pas ddaign les traditions et sait de fort belles
choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses  l'offertoire.
Je l'ai entendu une fois consacrer la crmonie du chou,  un lendemain
de noce, par un chant grave d'une originalit extrme et d'une facture
magnifique.

Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
bourres de sa composition, trs-bien faites et nullement pilles dans
les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
que mal, sur les routes et dans les cabarets.

Aussi, quand le pauvre Dor vint me porter sa plainte,  la fin de
l'assemble, me remontrant que Blanchet, de Cond, avait mal agi en
faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journe, tous
frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le ddommagement
qu'il pouvait rclamer d'une vieille amiti; mais je ne pus prendre
parti contre le matre sonneur de Cond, qui tait dans son droit et
qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
de la mesure.

La scne fut assez pathtique. Dor gmissait et me reprochait
doucement, mais tristement, d'tre de ceux qui lui avaient fait _du
tort_.

J'avais prn d'autres matres sonneurs autrefois: Marcillat, du
Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Chtre, et maintenant ce maudit
Blanchet, de Cond, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
Mais pourquoi ne m'tais-je pas content de lui, le vieux sonneur de
Saint-Chartier, l'unique, l'invitable des anciens jours?

--Il fut un temps, disait-il, o, quand vous vouliez entendre la
cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'tait toujours moi que vous
appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
fameuse Pauline Viardot, qui voulait crire nos airs, et vous avez
demand Marcillat, qui tait  plus de douze lieues d'ici, pendant que
j'tais sous votre main. 'a t un crve-coeur pour moi; je me suis
questionn l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqu, et, de chagrin,
j'ai quitt l'endroit pour aller vivre  la ville, o je vis encore plus
mal.

Que pouvais-je rpondre  ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
assez artiste pour comprendre que l'art et l'amiti obissent  des lois
diffrentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
que j'avais dout de son talent.

J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant  pardonner au grand
Marcillat, mort il y a longtemps,  la suite d'une querelle suscite par
d'autres sonneurs, pour des causes analogues  celle dont il tait l
question.

Quant  Moreau, de la Chtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
rputation. Elle s'est tablie et soutenue sans moi.

Dor m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
en louant son petit et en lui disant qu' eux deux ils jouaient
trs-bien, ce qui est la vrit.

Un autre _idaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
foires et assembles, voire sur tous les chemins, comme un bohme dont
il mne la vie, c'est Caillaud-la-_Chibe_ (c'est--dire la _Chvre_),
ainsi surnomm parce que, durant quelques mois, il promena et montra
pour de l'argent le phnomne ainsi dcrit sur l'criteau (avec
portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chibe  Caillaud qu' trois
pattes de naissance_.

La chvre  trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
d'ides et d'activit, mais il se blouse dans toutes ses spculations.
Il appartient  la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
d'ambition que de prvoyance.

 peine la chvre phnomnale fut-elle sevre, qu'il recommena, pour la
centime fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
construire une petite voiture, acheta un ne, et, aprs avoir promen
son monstre dans le dpartement, il partit pour Paris dans l'espoir de
revenir millionnaire.

Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chvre 
trois pattes; c'tait bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait cot  son naf
propritaire.

Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
crevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
fortune, et toujours recommenant, avec accompagnement d'illusions et de
dbourss pralables, l'difice de sa prosprit. Excellent garon
d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et trs-serviable avec ou sans
profit. Il s'est jet dans la bohme par imagination et non par paresse,
car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
menteur, encore par excs d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
hbleries, et ses finesses sont cousues d'un cble.

La moralit que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
d'eux-mmes par-dessus le march. Ils cherchent la renomme de profonds
diplomates, et, une fois poss ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
commun qui ne mette en mfiance. On se fait un droit, un plaisir,
presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
succombent dans une lutte o ils se trouvent seuls contre tous.

N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
nafs, mais avec des effets et des rsultats aussi vains, plus d'un
Caillaud  trois pattes?

Ledit Caillaud a invent, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
pour les enfants, dans les assembles. Il a une table sur laquelle sont
colles des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
friand, soit trois drages au pltre, soit une tour en sucre, soit un
demi-bton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roules,
crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot plac sur la carte
correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste  placer des
pices d'une certaine apparence sur les intervalles, de manire que
presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne reprsentent pas
la valeur d'un centime.

 cet honnte trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journes.
L'an pass, il rcolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
longtemps pour que les plus niais y voient clair.

Sans nous, cette anne, sa boutique eut t dserte. Heureusement pour
lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
la fmes sauter  son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.

Mais quoi! aussi bien que le vieux Dor, Caillaud a dj un concurrent.

Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre tre
disloqu, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet 
macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
marchandise sous un parasol; et voil Caillaud qui pourrait bien gmir
et murmurer, parce que j'ai t aussi donner un encouragement au petit
commerce de l'estropi. Pour le coup, je perdrais patience et
j'enverrais promener mon ami  trois pattes, s'il rclamait, en vain, le
monopole de la misre et de la commisration.

Les bohmiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
se trouve la mme, relativement,  tous les chelons de la socit.

La profession est relativement la mme aussi: elle consiste  s'isoler
des conditions rgulires de l'existence gnrale et  se frayer une
route de fantaisie  travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout 
fait lgitime pour quiconque a le got des aventures, le courage des
privations et l'heureuse philosophie de l'esprance, si, mme en
s'abstenant du vice qui avilit et de l'intemprance qui hbte, on
n'tait pas fatalement entran, un jour ou l'autre,  oublier toute
notion de dignit, et, partant, de charit humaine.

L'homme qui s'endurcit trop vis--vis de lui-mme s'endurcit peu  peu 
l'gard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
profit de son industrie, qui consiste  se faire plaindre jusqu'au jour
o il n'y russit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigu
de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.

 ct de la figure  la fois souriante et larmoyante du bohme
rustique, mlange de timidit et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
la face srieuse et un peu hautaine du paysan ais, bien tabli dans la
famille et la proprit. Dans nos pays, celui-ci est honnte homme en
gnral, et trs-charitable envers les individus. Il a mme un sourire
de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
clopin-clopant dans la vie. Lui, firement tabli dans la socit sur
ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rge_ (le sillon) du bon
ct, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour a. Il ne le
pousse pas  terre, car il met tout son tort sur le compte du progrs,
le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.

 l'gard des masses souffrantes, le paysan ais est trs-dur en
thorie. Il se rvolte  l'ide du mieux gnral; cependant il plaint et
assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
quelque ct qu'elles lui soient prsentes, et ce sera sagesse que de
chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperoive.




XII


Au village de ***, 27 et 28 juillet.

Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
au-devant de nous  pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
chatelier et la croix. Ils rendent l'me, notre cheval aussi.

On fait halte. La chaleur devient torride ds qu'on s'engage dans les
vallons qui conduisent  la Creuse.

Cette fois, nous avons quelque peine  remiser la voiture. Les rcoltes
sont presque finies, les granges sont pleines.

Nous descendons  la Creuse et nous la remontons jusqu' l'embouchure du
torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserre
et traverse deux ou trois petits chaos trs-romantiques.

J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
chnes qui le compltaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
emport comme celui que nous passions autrefois pour aller  la
_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'hberger Henri IV,
et qui est trs-bien conserv.

La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien mchante. En ce
moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
regarder la position de ses normes blocs de granit pour se persuader
que c'est elle qui les a apports l.

Le village se prsente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
arrive par des prairies dlicieuses.

Nous y voil. Dcidment, on est ici plus dmonstratif que chez nous.
Nous sommes dj reus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas li
avec tout le monde.

Un artiste minent, qui a dcouvert aussi le village, et dont le nom se
recommande de lui-mme, est invit par nous  djeuner le lendemain sur
le rocher, et nous recommenons la partie de pche et de friture au
bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grce de cette
nature. Il fait rapidement des croquis adorables.

Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux potes. Ils
saisissent tout  la fois, ensemble et dtails, et rsument en cinq
minutes ce que l'crivain dit en beaucoup de pages, ce que le
naturaliste ne pntre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
fatigue. Ils s'emparent du caractre des choses, et, sans savoir le nom
des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
sentis, portrait pntrant et intelligent, saisissant et fidle, sans
l'effort des pnibles investigations.

Ils crivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
dont les difficults mystrieuses nous chappent, tant elle parat
claire et facile quand ils la possdent bien.

En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
douces motions de nos rveries  travers ces promenades enchantes, et,
quant  moi, il m'et t bien impossible de dire comment ce petit bout
de papier crayonn si promptement contenait tant de choses auxquelles
j'avais song, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
objets dont j'avais savour la couleur et la forme.

Nous avons pouss, encore une fois, jusqu' l'anse du grand rocher noir.
Amyntas s'est donn la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
rchauffer d'un bain pris rsolument avec ses habits dans la Creuse  la
manire de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.

Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage pais, les
petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fte des
Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prs sont fauchs, les
vaches et les chvres broutent partout, et les moissons achvent de
tomber sous la faucille.

Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fte dans
les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
froce mois d'aot, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.

Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
rparations urgentes.

Nous ne reviendrons qu' l'automne, et c'est alors seulement que nous
deviendrons assez citoyens de ce village pour en pntrer les moeurs et
les coutumes.

En attendant, voici les nouvelles du jour:

Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
cimetire pour la paroisse, qui entasse ses dfunts dans l'troite cour
de l'glise, comme en plein moyen ge.

Le matre d'cole va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
et nous dcouvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
flicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et ple rayonne de plaisir. Il
sent vivre son me dans la beaut de cet enfant. Les mes sont toutes
belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
apparemment qui a l'initiative dans la gnration.

Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
robustes. Je demande o est une charmante enfant de dix-sept ans qui
m'avait frapp par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'tait
pas oblige  cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
_capot_, et, pour possder ce morceau de drap dont elle se coiffera
l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
dvors du soleil!

Et nous nous trouvions hroques, nous autres, de nous promener en plein
midi sous les htres du rivage!




XIII

29 juillet.


La chaleur crase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
voisine.

Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
avec beaucoup de grce.

--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
intrt, et il y a, dans notre village, des gens gns qui ne demandent
jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.

Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fire, de ses garons
qui ont t au service, de ceux qui sont rests prs d'elle pour
cultiver les terres, et de sa dfunte fille, marie  notre ami Moreau;
et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
Marie Moreau, qui est, selon elle, la beaut du village.

Elle ne m'avait pas sembl telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
perche sur les crochets  fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
coiffe d'un mouchoir bleu qui cache  demi son front et tombe le long
de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvise, elle est
du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
singulirement dgags.

--Grand'mre, donnez-moi  boire! crie-t-elle d'une voix frache et
forte en s'arrtant au bas de l'escalier. Je suis creve de soif.

La grand'mre lui passe un verre d'eau frache, qu'elle avale d'un
trait, et qu'elle savoure aprs coup, en faisant claquer sa langue, en
riant et en montrant ses deux ranges de petites dents blouissantes,
qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
son oeil est anim, sa figure hardie et candide.

Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le bl  la
grange. Ses mouvements sont souples et assurs, son rire est harmonieux;
son entrain est d'un garon, mais sa figure est d'une femme charmante,
et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
perche sur cette haute cage, elle descend crnement le sentier rapide.

Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Crs
berrichonne est d'une beaut trange mais incontestable.

Une autre beaut brune, mais ple et grave d'expression, un peu lourde
et nonchalante d'allures, mrite une mention particulire. Amyntas l'a
baptise la belle Thrance, bien qu'elle ne rendt pas le type du
Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.

Je vous la nomme ainsi pourtant pour mmoire, car cette beaut doit
avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
y a lieu.

Mais ce n'est pas le moment d'tudier la vie de sentiment ici. La
moisson absorbe tout; c'est le point de dpart d'une anne de richesse
ou de gne. La jeunesse, la beaut ou la grce, y cooprent avec autant
d'activit que la force virile, et cela se fait si rsolument et si
gaiement, que l'on ne songe point  plaindre le sexe faible. Il semble
que cette pithte serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause premire
de la beaut fminine dans ses types de choix.

Il y a pourtant aussi des types trs-fins et trs-dlicats, probablement
peu apprcis, et cette beaut d'expression tonne et ingnue de
l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
campagnes.

Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition 
celle de la jeune fille srieuse ou agaante.

Aux champs, cet ge mixte est comme un temps d'arrt o l'tre attend
son complment sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chvres; mais, agiles et
fortes dj, elles n'ont pas l'allure disloque, et la gaucherie mue de
nos filles de douze  quatorze ans.

Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, mme
ceux qui savent  peine dire quelques mots, nous gagnent
irrsistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
apprivoiser. Pour cela, hlas! il faut les corrompre avec des
friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
de petits hommes.

Nous avons rsist au dsir de gter ceux d'ici, et nous n'avons encore
chang avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
longtemps si stoques; mais nous aurons alors la fatuit de pouvoir nous
dire que nous avons t _aims pour nous-mmes_ au commencement.

Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
conditions d'tablissement qui nous permettent de ne pas mener tout 
fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
n'est pas un tat: l'homme qui se sent examin fuit ou pose.
L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mmes, des objets
d'tonnement et de curiosit.

Madame Rosalie a enfin trouv une servante pour l'aider  faire notre
soupe.

C'est une grosse fille  l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernire descendante d'une
grande famille du pays.

Son pre, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Chteaubrun (tel est
le renseignement un peu vague que nous donne notre htesse), est
aujourd'hui garde champtre du village.

Il a eu un peu de bien, qu'il a mang _par bon coeur_, et il a pous sa
servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
morgue, la queue de la pole, et que l'on entend, dans la cuisine de
l'auberge, la voix de l'hte disant  sa femme:

--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau  la
fontaine!

Nous partons, combls de politesses et d'amitis.

Le matre d'cole nous force  accepter un pigeonneau, et Moreau
remplit notre panier de truites.

Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait  qui entendre,
tout le monde voulant savoir si elle est gurie. Nul n'a intrt  lui
complaire, tous sont frapps de sa grce et de sa douceur, et lui
tmoignent leur sympathie.

Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de mdaille, comme  toutes
les choses de ce bas monde?

Nous verrons bien!




LE BERRY




I

MOEURS ET COUTUMES


On m'a fait l'honneur ou plutt l'amiti de me dire quelquefois (car
l'amiti seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais t
le Walter Scott du Berry. Plt  Dieu que je fusse le Walter Scott de
n'importe quelle localit! Je consentirais  tre celui de
Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mriter la moiti du
parallle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouv son
Walter Scott. Toute province, explore avec soin ou rvle 
l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier,  l'archologue. Il
n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignore, de population
si tranquille, que l'artiste n'y dcouvre ce qui chappe au regard du
passant indiffrent ou dsoeuvr.

Le Berry n'est pas dou d'une nature clatante. Ni le paysage ni
l'habitant ne sautent aux yeux par le ct pittoresque, par le caractre
tranch. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
tout y est tranquille, patient, lent  mrir. N'y allez chercher ni
grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
les choses ni dans les tres. Il n'y a l ni grands rochers, ni
bruyantes cascades, ni sombres forts, ni cavernes mystrieuses ... des
brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
rveuses, de grandes prairies dsertes o rien n'interrompt, ni le jour
ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
sont stationnaires, des routes o, aprs le coucher du soleil, vous ne
rencontrez pas une me, des pturages o les animaux passent au grand
air la moiti de l'anne, une langue correcte qui n'a d'inusit que son
anciennet, enfin tout un ensemble srieux, triste ou riant, selon la
nature du terrain, mais jamais dispos pour les grandes motions ou les
vives impressions extrieures. Peu de got, et plutt, en beaucoup
d'endroits, une grande rpugnance pour le progrs. La prudence est
partout le caractre distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
jusqu' la mfiance.

Le Berry offre, dans ces deux dpartements, des contrastes assez
tranchs, sans sortir cependant du caractre gnral. Il y a l, comme
dans toutes les tendues de pays un peu considrables, des landes, des
terres fertiles, des endroits boiss, des espaces dcouverts et nus:
partant, des diffrences dans les types d'habitants, dans leurs gots,
dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraner  une description
complte, je n'y serais pas comptent, et je sortirais des bornes de mon
sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type gnral, lequel
rsume, je crois, assez bien le caractre de l'ensemble.

Ce rsum de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _valle Noire_, et
qui forme gographiquement, en effet, une grande valle de la surface de
quarante lieues carres environ.

Cette valle, presque toute fertile et touchant  la Marche et au
Bourbonnais vers le midi, est le point le plus recul de la province et
le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquit
de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
prcisment par cette situation. Les routes y sont une invention toute
moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
voyages s'y font avec facilit, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
fassent avec promptitude. Rien n'attire l'tranger chez nous; le voisin
y vient  peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
loin. Un pays ainsi plac se suffit longtemps  lui-mme quand il est
productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
ciel ne mrit un champ aussi bien cultiv que le sien. De l
l'immobilit de toutes choses. Les vieilles superstitions, les prjugs
obstins, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-tre dont on ne
s'aperoit pas, parce qu'on ne le connat pas, une certaine fiert  la
fois grandiose et stupide, un grand fonds d'gosme, et de l aussi
certaines vertus et certaine posie qui sont effaces ailleurs ou
remplaces par autre chose.

Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
et pnible. Dans notre valle Noire, on laboure encore  sillons troits
et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la mme
dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le bl  la
faucille, travail crasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
nourriture des bestiaux, et, par consquent, pour l'engrais de la terre.
Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
espace de terrain _embld_ (comme il dit pour emblav) rapporterait le
triple et le quadruple s'il tait abondamment fum, et que le reste de
cette terre amaigrie et puise ft consacr  des prairies
artificielles. Mettre du trfle et de la luzerne l o le bl peut
pousser! vous rpond-il; ah! ce serait trop dommage! Il croit que Dieu
lui a donn cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
c'est pour lui le grain sacr; et y laisser pousser autre chose serait
une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
strilit.

Le paysan de la valle Noire est gnralement trapu et ramass jusqu'
l'ge de vingt ans. Il grandit tard et n'est compltement dvelopp
qu'aprs l'ge o la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
est rput vieux pour le mariage, trs-vieux  trente ans. Il est grand
et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
fort jusque dans un ge trs-avanc. Il n'est pas rare de voir
travailler un homme de quatre-vingts ans, et  soixante ans un ouvrier
est plus fort et plus soutenu  la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
d'infirmits, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
ce qu'ils appellent la _sang-glaure_. Aussi redoutent-ils la
transpiration, et nul n'a droit de dire  un ouvrier d'aller plus vite
qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrte pas, il a le droit d'aller
lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'chauffe_. Voudriez-vous
donc me faire _chauffer_? dirait-il. S'il _s'chauffait_, il en
pourrait mourir.

Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisivet physique, nous avons un
grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sdentaire. Le
paysan, habitu  braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmen,
bris, ds qu'il transpire. C'est un tat exceptionnel auquel il faut se
garder de l'exposer. Il en rsulte presque toujours pour lui fluxion de
poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernire maladie est chez lui
d'une obstination incroyable. Elle rsiste  presque tous les remdes
qui agissent sur nous.

Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en gnral,
vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
de son vin aigrelet et lger qu'il boit sans eau, serait dans les
meilleures conditions hyginiques s'il mangeait tous les jours un peu de
viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchs de Poissy, il
ne mange de la viande que les jours de fte. Beaucoup n'en mangent
jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
lgumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
viennent toutes d'puisement. Aprs la fauchaille et la moisson, s'il
prend _les fivres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
qui n'a que ses bras, vient  grands pas la misre.

Les femmes ne connaissent gure le travail. Les enfants en sont mieux
soigns; mais le mnage est aux abois quand le chef de la famille est au
lit ou ple et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
les filles sont pastoures ou servantes dans les mtairies et dans les
villes. Ds qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
elles font la soupe, filent, tricotent ou rapicent. Tout cela se fait
si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
enrichirait un peu, sans les arracher  leurs occupations domestiques.

Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; mme les plus
pauvres savent prendre un certain air les jours de fte. Elles sont
nanmoins douces et modestes, et, l o le bourgeois n'a point pass,
les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste 
dire, mais le propritaire, celui qu'on appelle encore _le matre_,
sduit  peu de _frais_ et impose le dshonneur aux familles par
l'intrt et par la crainte.

Le mariage est la seule grande fte de la vie d'une paysanne. Il y a
encore ce gnreux amour-propre qui consiste  faire manger la
subsistance d'une anne dans les trois jours de la noce. Cependant les
crmonies tranges de cette solennit tendent  se perdre. J'ai vu
finir celle des _livres_, qui se faisait la veille du mariage et qui
avait une couleur bien particulire. Je l'ai raconte quelque part,
ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
cette dernire tant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.

Ce jour-l, les noceux quittent la maison avec les maris et la musique;
on s'en va en cortge arracher dans quelque jardin le plus beau chou
qu'on puisse trouver. Cette opration dure au moins une heure. Les
anciens se forment en conseil autour des lgumes soumis  la discussion
qui prcde le choix dfinitif: ils se font passer, de nez  nez, une
immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
ils dissertent, ils consultent, ils se disent  l'oreille des paroles
mystrieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tte comme
pour mditer; enfin ils jouent une sorte de comdie  laquelle doit se
prter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
invits de la noce.

Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
chou dans tous les sens. Un prtendu gomtre ou ncromant (c'est tout
un dans les ides de l'assistance) apporte une manire de compas, une
rgle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
de la plante consacre. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son ct,
et enfin, aprs bien des hsitations et des efforts simuls, le chou est
extrait de la terre et plant dans une grande corbeille avec des fleurs,
des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
civire que quatre hommes des plus vigoureux soulvent et vont emporter
au domicile conjugal.

Mais alors apparat tout  coup un couple effrayant, bizarre,
qu'accompagnent les cris et les hues des chiens effrays et des enfants
moqueurs. Ce sont deux garons dont l'un est habill en femme. C'est le
_jardinier_ et la _jardinire_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
le vice qui est cens l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
dgrade par les dsordres de son poux. Ils se disent prposs  la
garde et  la culture du chou sacr.

Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
l'appelle indiffremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiff
d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
_peilles_ (guenilles, en vieux franais; Rabelais dit _peilleroux_ et
_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _paen_, ce qui est
plus significatif encore.

Il arrive le visage barbouill de suie et de lie de vin, quelquefois
couronn de pampres comme un Silne antique, ou affubl d'un masque
grotesque. Une tasse brche ou un vieux sabot pendu  sa ceinture lui
sert  demander l'aumne du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
de boire immodrment, puis il rpand le vin par terre, en signe de
libation,  chaque pas.

Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'tre en proie 
l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court aprs lui, le
ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
en mches hrisses de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
son mari, et lui fait des reproches pathtiques.

Tel est le rle de la jardinire, et ses lamentations durent pendant
toute la comdie. Car c'est une vritable comdie libre, improvise,
joue en plein air, sur les chemins,  travers champs, alimente par
tous les incidents fortuits de la promenade, et  laquelle tout le monde
prend part, gens de la noce et du dehors, htes des maisons et passants
des chemins, durant une grande partie de la journe. Le thme est
invariable, mais on brode  l'infini sur ce thme, et c'est l qu'il
faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
repartie et mme l'loquence naturelle de nos paysans.

Le rle de la jardinire est ordinairement confi  un homme mince,
imberbe et  teint frais, qui sait donner une grande vrit  son
personnage et jouer le dsespoir burlesque avec assez de naturel pour
qu'on en soit gay et attrist en mme temps, comme d'un fait rel.

Aprs que le malheur de la _femme_ est constat par ses plaintes, les
jeunes gens de la noce l'engagent  laisser l son ivrogne de mari et 
se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entranent. Peu  peu
elle s'abandonne, s'gaye, se met  courir tantt avec l'un, tantt avec
l'autre, prenant des allures dvergondes. Ceci est une _moralit_.
L'inconduite du mari provoque celle de la femme.

Le _paen_ se rveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
compagne, s'arme d'une corde et d'un bton et court aprs elle. On le
fait courir, on se cache, on passe la _paenne_ de l'un  l'autre, on
essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
infidle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se rpte
 satit dans ces scnes.

Il y a dans tout cela un enseignement naf, grossier mme, qui sent
fort son moyen ge, mais qui fait toujours impression sur les
assistants. Le paen effraye et dgote les jeunes filles qu'il poursuit
et feint de vouloir embrasser; c'est de la comdie de moeurs  l'tat le
plus lmentaire, mais aussi le plus frappant.

Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
main sur le chou ds qu'il est replant dans la corbeille? Ce chou sacr
est l'emblme de la fcondit matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
vicieux, ce paen, quel est-il? Sans doute il y a l un mystre
antrieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
Peut-tre ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
personne,  qui l'antiquit rendait un culte srieux sous des formes
obscnes. En passant par le christianisme primitif, cette reprsentation
est devenue une sorte de _mystre, sotie_ ou _moralit_, comme on en
jouait dans toutes les ftes[1].

Quoi qu'il en soit, le chou est port au logis des maris et plant de
la main du paen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
laisse l jusqu' ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se scher, on puisse
tirer des inductions sur la fcondit ou la strilit promise  la
famille.

[Note 1: _La Mare au diable_.]

Aprs le chou, on danse et on mange encore jusqu' la nuit.

La danse est uniformment l'antique bourre,  quatre,  six ou  huit.
C'est un mouvement doux chez les femmes, accentu chez les hommes,
trs-monotone, toujours en avant et en arrire, entrecoup d'une sorte
de chass crois. C'est quasi impossible  danser, si l'on n'est pas n
ou transplant depuis longtemps en Berry. La difficult, dont on ne se
rend pas compte d'abord, vient du sans-gne des mntriers, qui vous
volent, quand il leur plat, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
instinctivement et sans jamais se drouter.

La cornemuse  petit ou  grand bourdon est un instrument barbare, et
cependant fort intressant. Priv de demi-tons accidentels, n'ayant
juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
(form presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en rsulte des aberrations
musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
frappent de respect et d'admiration par l'habilet, l'originalit, la
beaut des modulations ou des interprtations. On est tent alors de se
demander si cette violation hardie des rgles n'est pas seulement la
violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
n'est pas quelque chose  ct et mme en dehors de tout ce que nous
avons invent et consacr.

Aprs la danse, le mariage, la fte, voici la dernire solennit: la
mort, la spulture. Dans un large chemin pierreux, bord de ttaux
sinistres dnuds par l'hiver, par une journe de gele claire et
froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique tran par quatre
jeunes taureaux nouvellement lis au joug. C'est le corbillard du
paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relev, le chapeau 
la main. De chaque ct viennent les femmes, couvertes, en signe de
deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tte.
Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrtera pour
dposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
quatre voies, une petite croix grossirement taille dans un copeau. 
chaque carrefour, mme crmonie. Cet emblme dpos et plant autour
de l'emblme du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
dernire course  travers la campagne pour gagner son dernier gte.
C'est par l qu'il se recommande aux prires des passants. Il n'est pas
de croix de carrefour qui ne soit entoure de ces petites croix des
funrailles. Elles y restent jusqu' ce qu'elles tombent en poussire ou
que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
sans y toucher, les aient disperses et brises sous leurs pieds. Quand
le cortge d'enterrement arrive l, on rallume les cierges, on
s'agenouille, on psalmodie une prire, on jette de l'eau bnite sur le
cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austre et plus religieux
dans son humble simplicit.

Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cit dans
son culte  diverses crmonies antiques pour lesquelles les paysans
avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
images et aux statuettes des saints places dans certains carrefours, ou
sous la vote de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pres de l'glise
s'lever avec loquence contre la coutume idoltrique d'orner de fleurs
et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
notre poque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
vrit. Ils proscrivent les tmoignages extrieurs; ils voudraient
dtruire radicalement le matrialisme de l'ancien monde.

Mais avec le peuple attach au pass il faut toujours transiger. Il est
plus facile de changer le nom d'une croyance que de la dtruire. On
apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
d'endroits les pierres druidiques ont travers la domination romaine et
la domination franque, le polythisme et le christianisme primitif, sans
cesser d'tre des objets de vnration, et le sige d'un culte
particulier assez mystrieux, qui cache ses tendances cabalistiques
sous les apparences de la religion officielle.

Ce qu'on et le plus difficilement extirp de l'me du paysan, c'est
certainement le culte du dieu Terme. Sans mtaphore et sans pigramme,
le culte de la borne est invinciblement li aux ternelles
proccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'troites
limites matrielles. Son champ, son pr, sa terre, voil son monde.
C'est par l qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
coin du sol qu'il se croit matre, parce qu'il s'y sent libre
relativement, et ne relve que de lui-mme. Cette pierre qui marque le
sillon o commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
qu'une barrire, c'est presque un dieu, c'est un objet sacr.

Dans nos campagnes du centre, o les vieux us rgnent peut-tre plus
qu'ailleurs, le respect de la proprit ne va pas tout seul, et les
paysans ont recours, les uns contre les autres,  la religion du pass,
beaucoup plus qu'au principe de l'quit publique. On ne se gne pas
beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on dplace ainsi, c'est une
pierre quelconque, que l'on met en vidence, et qu'au besoin on pourra
dire souleve l par le hasard. Un jour o le propritaire ls
s'aperoit qu'on a gagn dix sillons sur sa terre; il s'inquite, il se
plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
mme dans leurs jeux pour dsigner le but conventionnel). Alors, quand
le rclamant a assembl les arbitres, on signale la fraude et on cherche
la borne vritable, l'ancien terme qu' moins d'un sacrilge en lui-mme
beaucoup plus redoutable que la fraude, le dlinquant n'a pu se
permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
une plus grosse pierre que toutes les autres, enfonce  une assez
grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
il et fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
elle-mme ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
et rendu la trahison vidente; il et fallu venir la nuit, avec
d'autres instruments que la charrue, choisir le temps o la terre est
en jachre, et o le bl arrach et foul, le sillon interrompu, ne
peuvent pas laisser de traces rvlatrices. Enfin, c'est parfois un rude
ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
plus loin, au risque de ne pouvoir en venir  bout tout seul. Il faut un
ou plusieurs complices. On ne s'expose gure  cela pour un ou plusieurs
sillons de plus.

Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donn sa voix, dclare
que l doit tre le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
bris, et la limite est de nouveau signale et consacre. Le fraudeur en
est quitte pour dire qu'il s'tait tromp, qu'une grosse pierre emporte
peu  peu par le travail du labourage a caus sa mprise, et qu'il
regrette de n'avoir pas t averti plus tt. Cela laisse bien quelques
doutes, mais il n'a pas touch aux vrai _jus_, il n'est pas dshonor.

En gnral, le _jus_ sort de terre de quelques centimtres, et, le
dimanche des Rameaux, il reoit l'hommage du buis bnit, comme celui des
Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.

Les eaux lustrales, d'origine hbraque, paenne, indoue, universelle
probablement, reoivent aussi chaque anne des honneurs et de nouvelles
conscrations religieuses. Elles gurissent diverses sortes de maux, et
principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bndiction du
prtre; les fivreux boivent volontiers au mme courant. La foi purifie
tout.

Cette tolrance du clerg rustique pour les anciennes superstitions
paennes ne devrait pas tre trop encourage par le haut clerg. Elle
est contraire  l'esprit du vritable christianisme, et beaucoup
d'excellents prtres, trs-orthodoxes, souffrent de voir leurs
paroissiens matrialiser  ce point l'effet des bndictions de
l'glise. J'en causais, il y a quelques annes, avec un cur mridional
qui ne se plaisait pas autant que moi  retrouver et  ressaisir dans
les coutumes religieuses de notre poque les traces mal effaces des
religions antiques. Quand j'entrai dans ma premire cure, me disait-il,
je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
indcents, en bois grossirement quarri, qu'il prtendait me faire
bnir. C'tait l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
fabriqus  l'instar d'anciens prtendus bons saints rputs souverains
pour toute sorte de maux physiques. Ces modles avaient t certainement
des figures de dmons du moyen ge, qui eux-mmes n'taient que le
souvenir traditionnel des dieux obscnes du paganisme. Mon prdcesseur
avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
ce moment, une maladie endmique avait dcim la commune, et, sans nul
doute, selon mes ouailles crdules, la destruction des idoles tait la
cause du flau; aussi le charron s'tait-il fait fort d'en tailler de
tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bnits et
promens  la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument 
commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
comme mon prdcesseur, je les brlai; mais je faillis payer cette
hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutrent contre moi, et je fus
oblig de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honntes, que je dus
bnir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
paroisse; je vis bientt que le culte des paysans est compltement
idoltrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus  l'tre
spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
n'a pour objet les clestes bienheureux. C'est  la figure mme, c'est 
la pierre ou au bois faonn qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crdit
sur mon troupeau. Ils n'taient pas _bons_, ils ne gurissaient pas. Je
ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est doue de vertu
miraculeuse dans le sens matriel que la superstition y attache. Le
conseil de fabrique me savait trs-mauvais gr de ne pas spculer sur la
crdulit populaire.

Ce cur n'est pas le seul  qui j'aie vu dplorer le matrialisme de la
religion du paysan. Plusieurs dfendent d'employer le buis bnit au coin
des champs comme prservatif de la grle, et de faire des plerinages
pour la gurison des btes; mais on ne les coute gure, on les trompe
mme. On extorque leurs bndictions comme doues d'un charme magique,
en leur signalant un but qui n'est pas le vritable. On mle volontiers
des objets bnits aux malfices, o, sous des noms mystrieux, des
divinits trangres au christianisme sont invoques tout bas. Le
sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mlange de crainte
de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-tre dans
l'occasion.

Disons, en passant, que le remgeux et la remgeuse sont parfois des
tres fort extraordinaires, soit par la puissance magntique dont les
investit la foi de leur clientle, soit par la connaissance de certains
remdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
pas efficaces venant d'un mdecin vritable. La science toute nue ne
persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils mprisent ce qui est
acquis par l'tude et l'exprience; il leur faut du fantastique, des
paroles incomprhensibles, de la mise en scne. Certaine vieille
sibylle, prononant ses formules d'un air inspir, frappe l'imagination
du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une mdication
rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
le mdecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
observes.

Sans doute, la surveillance de l'tat fait bien de proscrire et de
poursuivre l'exercice de la mdecine illgale, car, dans un nombre
infini de cas, les remgeux administrent de vritables poisons.
Quelques-uns cependant oprent des cures trop nombreuses et trop
certaines pour qu'il ne soit pas  dsirer de voir l'tat leur accorder
quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
naturelles, peuvent les rendre possesseurs de dcouvertes qui chappent
 la science, et qui meurent avec eux. Les empcher d'exercer n'est que
sagesse et justice, mais prouver la vertu de leurs prtendus secrets et
les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas l une recherche
oiseuse ni une largesse inutile.

En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
dont l'origine est fort difficile  retrouver. Le nombre en est si
grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
quelques-unes au hasard.

Une des plus curieuses est la crmonie des _livres de noces_, qui
varie en France selon les provinces, et qui a t supprime en Berry
depuis une dizaine d'annes,  la suite d'accidents graves. Dans un
endroit prcdent, nous avons racont la crmonie toute paenne du
chou, qui est encore en vigueur dans notre valle Noire: c'est la
conscration du lendemain des noces. Celle des livres tait la
conscration de la veille; elle est fort longue et complique, c'est
tout un drame potique et naf qui se jouait autour et au sein de la
demeure de l'pouse.

C'est le soir,  l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
souper prpar; ce soir-l, chez la fiance. Les tables sont ranges
contre le mur, la nappe est cache, le foyer est vide et glac, quelque
temps qu'il fasse. On a ferm avec un soin extrme et barricad d'une
manire formidable  l'intrieur toutes les _huisseries_, portes,
fentres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
maison a une cave. Personne n'entrera sans la volont de la fiance, ou
sans une lutte srieuse, un vritable sige; ses parents, ses amis, ses
voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prire ou
l'assaut du fianc.

Le _jeune mari_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son ge,
et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garonnet  qui le
poil follet voltige encore au menton,--vient l avec son monde, ses
amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Prs de lui, ce porteur
de thyrse fleuri et enruban, c'est un expert porte-broche, car, sous
ces feuillages, il y a une oie embroche qui fait tout l'objet de la
crmonie; autour de lui sont les porteurs de prsents et les chanteurs
_fins_, c'est--dire habiles et savants, qui vont avoir maille  partir
avec ceux de la marie.

Le mari s'annonce par une dcharge de coups de feu; puis, aprs qu'on a
bien cherch, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
par surprise, on frappe.--Qui va l?--Ce sont de pauvres plerins bien
fatigus ou des chasseurs gars qui demandent place au foyer de la
maison.--On leur rpond que le foyer est teint, et qu'il n'y a pas
place pour eux  table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et mme de
posie; enfin on leur conseille de chanter pour se dsennuyer, ou pour
se rchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais  condition qu'on chantera
quelque chose d'inconnu  la compagnie qui, du dedans, les coute.

Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du mari et ceux
de la marie, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
chanteuses expertes, matrones  la voix chevrotante,  qui l'on n'en
impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connat, au
dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt ds le premier vers en
chantant la second, et vite, il faut passer  une autre. Trois heures
peuvent fort bien s'couler, au vent et  la pluie, avant que le parti
du mari ait pu achever un seul couplet, tant est riche le rpertoire
des chansons berrichonnes, tant la mmoire des beaux chanteurs est
orne; chaque rplique victorieuse du dedans est accompagne de grands
clats de rire d'un ct, de maldictions de l'autre. Enfin l'un des
partis est vaincu, et l'on passe  la chanson des noces:

     Ouvrez la porte, ouvrez,
     Marie, ma mignonne!
    J'ons de beaux rubans  vous prsenter.
    Hlas! ma mie, laissez-nous entrer.

 quoi les femmes rpondent en fausset:

     Mon pre est en chagrin,
     Ma mre en grand' tristesse;
    Moi, je suis une fille de trop grand prix
    Pour ouvrir ma porte  ces heures-ci.

Si les paroles sont naves et la versification par trop libre, en
revanche l'air est magnifique dans sa solennit simple et large. Il faut
chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
diffrents, au troisime vers, qu'il y a de cadeaux de noces.

Ces cadeaux du mari sont ce qu'on appelle les _livres_. Il faut
annoncer jusqu'au _cent d'pingles_ oblig qui fait partie de cette
modeste corbeille de mariage  quoi la marie incorruptible fait
rpondre invariablement que son pre est en chagrin, sa mre en grande
tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte  pareille heure.

Enfin arrive le couplet final, o il est dit: _J'ons un beau mari  vous
prsenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mle
trange: le mari doit prendre possession du foyer domestique; il doit
planter la broche et allumer le feu; le parti de la marie s'y oppose,
et ne cdera qu' la force; les femmes se rfugient avec les vieillards
sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrays, se cachent
dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
colre, sans coups ni blessures volontaires, mais o le point d'honneur
est pris assez au srieux pour que chacun y dploie toute sa vigueur et
toute sa volont, si bien qu' force de se pousser, de s'treindre, de
se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces o il n'y et
quelqu'un d'clopp, au moment o le mari russissait  allumer une
poigne de paille dans la chemine, o l'oie, dchiquete dans le
combat, prenait enfin possession de l'tre.

Un jour, la scne fut ensanglante par un accident srieux. Un des
convis fut littralement embroch dans la bataille. Ds lors, la
crmonie tomba en dsutude; on fut d'accord sur tous les points de la
supprimer, et nous avons vu la dernire il y a dix ans. On et pu se
borner  supprimer la bataille; mais, la conqute du foyer tant le but
symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
regrette pourtant les chansons  la porte, et la belle mlodie de:
_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.

Aprs la broche plante, venait pour le mari une dernire preuve: on
asseyait trois jeunes filles avec la marie sur un banc, on les couvrait
d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
le mari devait, du premier coup d'oeil, deviner et dsigner sa femme;
lorsqu'il se trompait, il tait condamn  ne pas danser avec elle de
toute la soire; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
de joie et bombance, sans dsemparer d'une heure.

La _gerbaude_ est une crmonie agricole que l'auteur de cet article a
mise sur la scne trs-fidlement; mais ce que le thtre ne saurait
reproduire, c'est la majest du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
arrive solennellement, trane par trois paires de boeufs normes, tout
orne de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchs au sommet des
dernires gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-mme: les grands
ruminants  l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
souriant sur les pis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
tout est color harmonieusement dans ces chaudes journes o le ciel
lui-mme est tout d'or et d'ambre  l'approche du soir.

Avant le dpart du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
horizon une grande clameur dont le voyageur s'tonne. Il regarde, il
voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'lancer, les bras
levs vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lve
vers le ciel aussi la dernire gerbe avant de la placer sur le faite du
char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister  une bataille
furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de l! c'est une
acclamation de joie et d'amiti; c'est une bndiction enthousiaste et
fraternelle.

Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand mme!




II

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES


Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
vrai: j'ai parcouru la campagne  toutes les heures de la nuit, seul ou
en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques mtores inoffensifs,
quelques vieux arbres phosphorescents et autres phnomnes qui ne
rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter 
personne, comme tmoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en prsence des
superstitions rustiques: _mensonge, imbcillit, vision de la peur_; je
dis phnomne de vision, ou phnomne extrieur insolite et incompris.
Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
sorciers, ces explications fantastiques donnes aux prtendus prodiges
de la nuit, c'est le pome des imaginations champtres. Mais le fait
existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantme dans l'air ou
seulement dans l'oeil qui le peroit, c'est un objet tout aussi
rellement et logiquement produit que la rflexion d'une figure dans un
miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles t
expliques? Je sais qu'elles ont t constates, voil tout: mais il est
trs-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
peur. Cela peut tre vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
exceptions irrcusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
prouv, et placs dans des circonstances o rien ne semblait agir sur
leur imagination, mme des hommes clairs, savants, illustres, ont eu
des apparitions qui n'ont troubl ni leur jugement ni leur sant, et
dont cependant il n'a pas dpendu d'eux tous de ne pas se sentir
affects plus ou moins aprs coup.

Parmi grand nombre d'intressants ouvrages publis sur ce sujet, il
faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai aprs ces
travaux srieux qu'une seule observation utile  enregistrer, c'est que
l'homme qui vit le plus prs de la nature, le sauvage, et aprs lui le
paysan, sont plus disposs et plus sujets que les hommes des autres
classes aux phnomnes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
superstition les forcent  prendre pour des prodiges surnaturels ces
simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
l'imagination qui les produit, je le rpte; elle ne fait le plus
souvent que les expliquer  sa guise.

Dira-t-on que l'ducation premire, les contes de la veille, les rcits
effrayants de la nourrice et de la grand'mre disposent les enfants et
mme les hommes  prouver ce phnomne? Je le veux bien. Dira-t-on
encore que les plus simples notions de physique lmentaire et un peu de
moquerie voltairienne en purgeraient aisment les campagnes? Cela est
moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire 
toute heure, les tableaux varis que la nature droule sous ses yeux, et
qui se modifient  chaque instant dans la succession des variations
atmosphriques, ce sont l pour l'homme rustique des conditions
particulires d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
lui un tre plus primitif, plus normal peut-tre, plus li au sol, plus
confondu avec les lments de la cration que nous ne le sommes quand la
culture des ides nous a spars, pour ainsi dire, du ciel et de la
terre, en nous faisant une vie factice enferme dans le moellon des
habitations bien closes. Mme dans sa hutte ou dans sa chaumire, le
sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'clair et le vent
qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
pcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
barque, couverts d'une natte, la face claire par les toiles, la barbe
caresse par la brise, le corps sans cesse berc par le flot. Il y a des
colporteurs, des bohmiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amrique du Nord. Certes,
le sang de ces hommes-l circule autrement que le ntre; leurs nerfs ont
un quilibre diffrent; leurs penses, un autre cours; leurs sensations
une autre manire de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scnes de nuit tranges,
inexplicables. Il en est parmi eux de trs-braves, de trs-raisonnables,
de trs-sincres, et ce ne sont pas les moins hallucins. Lisez toutes
les observations recueillies  cet gard, vous y verrez, par une foule
de faits curieux et bien observs, que l'hallucination est compatible
avec le plein exercice de la raison.

C'est un tat maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
perturbation de l'me ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
et mystrieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
loi rgulire de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
Notre grande terreur,  nous autres, quand le cauchemar ou la fivre
nous prsentent leurs fantmes, c'est de perdre la raison, et plus nous
sommes certains d'tre la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volont. On a vu
des gens devenir fous par la crainte de l'tre. Les paysans n'ont pas
cette angoisse; ils croient avoir vu des objets rels; ils en ont
grand'peur; mais la conscience de leur lucidit n'tant point branle,
l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
penchant  admettre, jusqu' un certain point, les visions de la nuit.
Je crois qu'il y a une foule de petits phnomnes nocturnes, explosions
ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
spectres clestes, petits arolithes, habitudes bizarres et inobserves,
aberrations mme chez les animaux, que sais-je? des affinits
mystrieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
contact perptuel avec les lments, signalent  chaque instant sans
pouvoir les expliquer.

Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
Elle est de tous les pays, je crois, et elle est rpandue dans toute la
France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
Berry, o dj les contes que l'on fait  nos petits-enfants ne sont
plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
nos grand'mres, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parl des
hommes-loups de l'antiquit et du moyen ge. Cependant on s'y sert
encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dvorer les
enfants: ce sont des hommes savants et mystrieux, de vieux bcherons,
ou de malins gardes-chasse qui possdent le _secret_ pour charmer,
soumettre, apprivoiser et conduire les loups vritables. Je connais
plusieurs personnes qui ont rencontr, aux premires clarts de la lune,
 la croix des quatre chemins, le pre _un tel_ s'en allant tout seul 
grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
de trente, jamais moins, dans la lgende). Une nuit, deux personnes, qui
me l'ont racont, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
elles en furent effrayes, et montrent sur un arbre, d'o elles virent
ces animaux s'arrter  la porte d'une cabane d'un bcheron rput
sorcier. Ils l'entourrent en poussant des rugissements pouvantables;
le bcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
dispersrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
mais deux personnes riches, et ayant reu une assez bonne ducation,
gens de beaucoup de sens et d'habilet dans les affaires, vivant dans le
voisinage d'une fort, o elles chassaient fort souvent, m'ont jur,
_sur l'honneur_, avoir vu, tant ensemble, un vieux garde forestier
s'arrter  un carrefour cart et faire des gestes bizarres. Ces deux
personnes se cachrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
dont un norme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfona avec eux
dans l'paisseur du bois. Les deux tmoins de cette scne trange
n'osrent l'y suivre, et se retirrent aussi surpris qu'effrays.
Avaient-ils t la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
s'empare de plusieurs personnes  la fois (et cela arrive fort souvent),
elle revt un caractre difficile  expliquer, je l'avoue: on l'a
souvent constate; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais  quoi
sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
cause  l'audition ou  la vision d'objets fantastiques, comment
est-elle simultane chez plusieurs individus runis? Je n'en sais rien
du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forts,
qui peut,  toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu dcouvrir, par
hasard, ou par un certain gnie d'induction, le moyen de les soumettre
et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
certain fluide, sympathique  certaines espces? Nous avons vu, de nos
jours, de si intrpides et de si habiles dompteurs d'animaux froces en
cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
certains hommes sur les animaux sauvages en libert.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
tireraient-ils pas profit et vanit de leur puissance?

Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
aussi naturel, ne croit pas lui-mme qu'il obit aux lois de la nature.
Donnez-lui un remde dont vous lui dmontrerez simplement l'efficacit,
il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
incomprhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
le _secret_ de gurir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
qu'il faut l'administrer aprs trois signes cabalistiques, ou aprs
avoir mis un de ses bas  l'envers, il se croira sorcier, tous le
croiront sorcier  l'endroit du rhume. Il gurira tout le monde par la
foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystre; le
mystre est son lment.

Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
_secret_, ce serait une digression qui me mnerait trop loin. Je me
bornerai  dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
paysans un peu graves et expriments ont le _secret_ de quelque chose,
sont sorciers par consquent, et croient l'tre. Il y a le secret des
boeufs, que possdent tous les bons mtayers; le secret des vaches, qui
est celui des bonnes mtayres; le secret des bergres, pour faire
foisonner la laine; le secret des potiers, pour empcher les pots de se
fendre au fond; le secret des curs, qui charment les cloches pour la
grle; le secret du mal de tte, le secret du mal de ventre, le secret
de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
venir le gibier; le secret du feu, pour arrter l'incendie; le secret de
l'eau, pour retrouver les cadavres des noys, ou arrter l'inondation;
que sais-je? Il y a autant de secrets que de flaux dans la nature, et
de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de pre en
fils, ou s'achte  prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
comme un autre, peut-tre.

Une des scnes de la nuit dont la croyance est la plus rpandue, c'est
la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse  baudet_, et affecte
les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'nes qui
braient. On peut se la reprsenter  volont; mais, dans l'esprit de nos
paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
une hallucination ou un phnomne d'acoustique. J'ai cru l'entendre
plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la faon la plus vulgaire.
Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
l'immense clameur mlancolique des grues et des oies sauvages en
dtresse. Mais les paysans, que l'on croit si crdules et si peu
observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent trs-bien le nom et
connaissent trs-bien le cri des divers oiseaux trangers  nos climats
qui se trouvent perdus et disperss dans les tnbres. La _chasse 
baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
longtemps vcu et err comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
l'ai jamais rencontre. Quelquefois son passage est signal par
l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
gardent, comme l'on sait, en tous pays les trsors cachs.  l'heure de
minuit, le jour de Nol, aussitt que sonne la messe, ces gardiens
infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'anne o la
conqute du trsor soit possible. Mais il faut savoir o il est, et
avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous tes surpris dans
le gouffre  l'_Ite missa est_, il se referme  jamais sur vous; de mme
que si, en ce moment, vous avez russi  rencontrer l'animal
fantastique, la soumission qu'il vous a montre pendant le temps de la
messe fait place  la fureur, et c'est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, chteaux ou
monastres, peu de monuments celtiques qui ne reclent leur trsor. Tous
sont gards par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
recueil de contes mridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
potique apparition de la chvre d'or, gardienne des richesses caches
au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
collines peles de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
une gnisse d'argent qui font rver les imaginations avides; mais ces
animaux sont mchants et terribles  rencontrer. On y court tant de
risques, que personne encore n'a os les saisir par les cornes. Et
cependant il y a des sicles que les grosses pierres druidiques dansent
et grincent sur leurs frles supports pendant la messe de minuit, pour
veiller la convoitise des passants.

Dans nos valles ombrages, coupes de grandes plaines fertiles, un
animal indfinissable se promne la nuit  certaines poques
indtermines, va tourmenter les boeufs aux pturages et rder autour
des mtairies qu'il met en grand moi. Les chiens hurlent et fuient 
son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
la bte. On l'appelle la _grand'-bte_, par tradition, quoique bien
souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf norme, d'autres
en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
livre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
sang-froid l'ont poursuivie sans succs, sans trop de frayeur, ne lui
attribuant aucun pouvoir fantastique, la dcrivant avec peine, parce
qu'elle appartient  une espce inconnue dans le pays, disent-ils, et
assurant que ce n'est prcisment ni une chienne, ni une vache, ni un
blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
arrangez-vous! Cependant cette bte apparat, j'en suis certain, soit 
l'tat d'hallucination, soit  l'tat de vapeur flottante, et condense
sous de certaines formes. Des gens trop sincres et trop raisonnables
l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause  leur vision.
Les chiens l'annoncent par des hurlements dsesprs et s'enfuient ds
qu'elle parat; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucins aussi?
Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
dguisement? Jamais la bte n'a rien drob, que l'on sache. Sont-ce de
mauvais plaisants? On a tir tant de coups de fusil sur la bte, qu'on
aurait bien, par hasard, et en dpit de la peur qui fait trembler la
main, russi  tuer ou  blesser quelqu'un de ces prtendus fantmes.
Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le rsultat de
l'hallucination, est minemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
nuits, les vingt ou trente habitants d'une mtairie le voient et le
poursuivent; il passe  une autre petite colonie qui le voit absolument
de mme, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
un trs-grand nombre d'habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
stagnantes, dans les bruyres comme au bord des fontaines ombrages dans
les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
entend au milieu de la nuit le battoir prcipit et le clapotement
furieux des lavandires. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
voquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marcages. Chez nous,
c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble 
du linge, mais qui, vu de prs, n'est autre chose que des cadavres
d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les dranger, car,
eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
moins qu'une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandires fantastiques
rsonner dans le silence de la nuit autour des mares dsertes. C'est 
s'y tromper. C'est une espce de grenouille qui produit ce bruit
formidable. Mais c'est bien triste de faire cette purile dcouverte, et
de ne plus esprer l'apparition des terribles sorcires tordant leurs
haillons immondes  la brume des nuits de novembre, aux premires
clarts d'un croissant blafard reflt par les eaux. Un mien ami, homme
de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet  l'ivresse,
trs-brave cependant devant les choses relles, mais facile 
impressionner par les lgendes du pays, fit deux rencontres de
lavandires qu'il ne racontait qu'avec une grande motion.

Un soir, vers onze heures, dans une trane charmante qui court en
serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondul du
ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal fame, il ne vit rien
l de surnaturel, et dit  cette vieille:

--Vous lavez bien tard, la mre!

Elle ne rpondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune tait
brillante et la source clairait comme un miroir. Il vit distinctement
les traits de la vieille: elle lui tait compltement inconnue, et il en
fut tonn, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
flneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu 
plusieurs lieues  la ronde. Voici comme il me raconta lui-mme ses
impressions en face de cette laveuse singulirement vigilante:

--Je ne pensai  la tradition des lavandires de nuit que lorsque je
l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
croyais pas, et je n'prouvais aucune mfiance en l'abordant. Mais, ds
que je fus auprs d'elle, son silence, son indiffrence  l'approche
d'un passant, lui donnrent l'aspect d'un tre absolument tranger 
notre espce. Si la vieillesse la privait de l'oue et de la vue,
comment tait-elle assez robuste pour tre venue de loin, toute seule,
laver,  cette heure insolite,  cette source glace o elle travaillait
avec tant de force et d'activit? Cela tait au moins digne de remarque.
Mais ce qui m'tonna encore plus, c'est ce que j'prouvai en moi-mme:
je n'eus aucun sentiment de peur, mais une rpugnance, un dgot
invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournt la tte. Ce ne fut
qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcires des lavoirs, et
alors, j'eus trs-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
m'et dcid  revenir sur mes pas.

Une seconde fois, le mme ami passait auprs des tangs de Thevet, vers
deux heures du matin. Il venait de Linires, o il assure qu'il n'avait
ni mang ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il tait seul,
en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval tant fatigu, il mit pied
 terre  une monte et se trouva au bord de la route prs d'un foss o
trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activit,
sans rien dire. Son chien se serra tout  coup contre lui sans aboyer.
Il passa sans trop regarder; mais  peine eut-il fait quelques pas,
qu'il entendit marcher derrire lui et que la lune dessina  ses pieds
une ombre trs-allonge. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
suivait. Les deux autres venaient  quelque distance comme pour appuyer
la premire.

--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandires; mais j'eus une
autre motion que la premire fois. Ces femmes taient d'une taille si
leve et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
figure et la dmarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
d'avoir affaire  des plaisants de village, malintentionns peut-tre.
J'avais une bonne trique  la main. Je me retournai en disant:

--Que me voulez-vous?

Je ne reus point de rponse; et, ne me voyant pas attaqu, n'ayant pas
de prtexte pour attaquer moi-mme, je fus forc de regagner mon
cabriolet, qui tait assez loin devant moi, avec cet tre dsagrable
sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
bton prt  lui casser la mchoire au moindre attouchement; et
j'arrivai ainsi  mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
entendu jusque-l des pas sur les miens et vu une ombre marcher  ct
de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai,  trente pas
environ en arrire,  la place o je les avais vues laver, ces trois
grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
le revers du foss.

Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a t
raconte de trs-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
au chapitre des hallucinations.

L'orme Rteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, dj grand
et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
rteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est l qu'une concidence
fortuite avec la lgende traditionnelle qui l'a baptis. De prs, il
devient imposant par sa longue tige lance, sillonne de la foudre et
plante comme un monument  un vaste carrefour des chemins communaux.
Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
troupeaux du proltaire, sont couverts d'une herbe courte, o la ronce
et le chardon croissent en libert. La plaine est ouverte  une grande
distance, frache quoique nue, mais triste et solennelle malgr sa
fertilit. Une croix de bois est plante sur un pidestal de pierre qui
est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
la rvolution de 93. Cette dcoration monumentale dans un lieu si peu
frquent atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
ont une telle opinion de l'orme Rteau, qu'ils prtendent qu'on ne peut
l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
communal, abandonn aujourd'hui aux pitons, et que traverse  de rares
intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, tait jadis une des
grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'tait la route militaire, le
passage des armes que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
repasser l'pe dans le dos, aprs avoir dlivr Sainte-Svre, la
dernire forteresse de leur occupation.

Ce dtail n'est consign dans aucune histoire, mais la tradition est l
qui en fait foi; et maintenant, voici la lgende de l'orme Rteau, qui
est jolie, malgr la nature des animaux qui y jouent leur rle.

Un jeune garon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Rteau.
Il regardait du ct de la Chtre, lorsqu'il vit accourir une grande
bande arme qui dvastait les champs, brlait les chaumires, massacrait
les paysans et enlevait les femmes. C'taient les Anglais, qui
descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
Saint-Chartier. Le porcher loigna son troupeau, se tint  distance et
vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place  une grande
colre contre les Anglais et contre lui-mme.

--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abmer ainsi sans nous
dfendre?... Nous sommes trop lches! Il y faut aller!

Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui tait une des quatre
autour de l'orme:

--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
et je n'ai pas le temps de rentrer mes btes. Pendant ce temps-l, ces
mchants-l nous feraient trop de mal. Prends mon bton, bon saint, et
veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
donne en garde.

L-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
bton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
jetant l ses sabots, _s'en courut_  Saint-Chartier, o, pendant trois
jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
garons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
quand l'ennemi fut chass, il s'en revint  son troupeau; il compta ses
porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait pass l bien des
tranards, bien des pillards et bien des loups attirs par l'odeur du
carnage. Le jeune porcher reprit  saint Antoine son sceptre rustique,
le remercia  genoux, et, sans rver les hautes destines et la grande
mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donn son coup de main
 l'oeuvre de dlivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue  l'orme Rteau une moins
bnigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
l'horrible ide de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterr
vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la lgende principale et toujours en crdit de l'orme Rteau.
Un _monsieur_ s'y promne la nuit; il en fait incessamment le tour. On
le voit l depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
Il est vtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
car _il suit les modes_; on l'a vu au sicle dernier en habit noir
complet, culotte courte, souliers  boucles, l'pe au ct; sous le
Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
grand rteau sur l'paule, et gare aux jambes des gens ou des btes qui
passent dans son ombre. Du reste, pas mchant homme, et ne se faisant
connatre qu' ceux qui ont _le secret_.

Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons t  l'heure solennelle
du lever de la lune; nous l'avons appel par tous les noms possibles, en
lui disant toujours _monsieur_, trs-poliment; mais nous n'avons pas
trouv le nom auquel il lui plat de rpondre, car il n'est pas venu;
et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
faut avoir peur de lui.

Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
srieusement leur origine, lisez un livre  la fois trs-savant et
trs-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
merveilleuse_, par mademoiselle Amlie Bosquet; vous y retrouverez
toutes les lgendes de la France et celles de votre endroit par
consquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
humaines, variant seulement par quelques dtails, selon les localits:
ceci est la preuve que l'humanit est encore bien prs de son berceau,
ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude  passer
par le mme chemin et  se nourrir des mmes ides.

Nous avons montr les souvenirs de l'antiquit modifis dans les ides
ou dans les rves de la race berrichonne par l'influence du
christianisme primitif et du moyen ge. Il y a l un monde de fantaisies
perdu pour les classes claires, et qui tend aussi  s'effacer de la
croyance et de la mmoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
intrt de recueillir les fragments, pars dans toutes les provinces de
France, de cette posie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
demi-sicle peut-tre, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.

L'Allemagne passe pour tre la terre classique du fantastique. Cela
tient  ce que des crivains anciens et modernes ont fix la lgende
dans le pome, le conte et la ballade. Notre littrature franaise,
depuis le sicle de Louis XIV surtout, a rejet cet lment comme
indigne de la raison humaine et de la dignit philosophique. Le
romantisme a fait de vains efforts pour drider notre scepticisme; nous
n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
autrement grandiose et terrifiant, nous a t rvl par des traductions
incompltes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas os imiter
chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqu, il lui
manquera probablement un grand pote pour donner une forme prcise et
durable aux lans, dj affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est  la hauteur, dans sa posie, de ce que
le gnie des plus grands potes et celui des nations les plus potiques
ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
traduits par M. de la Villemarqu, doit tre persuad avec moi,
c'est--dire pntr intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
Nomeno_ est un pome de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
l'esprit humain. _La Peste d'liant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
complte  laquelle puisse prtendre une littrature lyrique. Il est
mme fort trange que cette littrature, rvle  la ntre par une
publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs annes, n'y
ait pas fait une rvolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'cosse  la mode. Vraiment,
nous n'avons pas assez ft notre Bretagne, et il y a encore des lettrs
qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
sommes comme des nains devant des gants. Singulires vicissitudes que
subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!

Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
druidisme jusqu' la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
bien forte et fire, mais pas grande  ce point avant qu'elle et chant
 nos oreilles. Gnie pique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
triste, sombre, moqueur, naf, tout est l! Et au-dessus de ce monde de
l'action et de la pense plane le rve: les sylphes, les gnomes, les
djinns de l'Orient, tous les fantmes, tous les gnies de la mythologie
paenne et chrtienne voltigent sur ces ttes exaltes et puissantes. En
vrit, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
Breton sans lui ter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, o j'ai pourtant retrouv,
dans la mmoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
exactement traduites, en vers nafs et bien berrichons, des textes
bretons publis par M. de la Villemarqu. Revendiquerons-nous la
proprit de ces crations, et dirons-nous qu'elles ont t traduites du
berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
brevet d'origine en tte. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.

Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littrature, ou bien elle
s'est perdue comme aurait pu se perdre la posie bretonne si M. de la
Villemarqu ne l'et recueillie  temps. Ces richesses indites
s'altrent insensiblement dans la mmoire des bardes illettrs qui les
propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
n'ont plus ni rime ni raison, et o, a et l, brille un couplet d'une
facture charmante, qui appartient videmment  un texte original
affreusement corrompu quant au reste.

Pour tre prive de ses archives potiques, l'imagination de nos
paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
particulier de l'hallucination dont j'ai parl l'atteste suffisamment.

Une des plus singulires apparitions est celle des _meneurs de nues_,
autour des mares ou au beau milieu des tangs. Ces esprits nuisibles se
montrent aux poques des dbordements de rivires, et provoquent le
flau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulvent, on reconnat parmi
eux, assez souvent, des gens mal fams dans le pays, des gens qui ne
possdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
souhaitent que le mal des autres. Runis aux gnies des nuages, arms de
pelles ou de balais, vtus de haillons fangeux et incolores, ils
s'agitent frntiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
ballades bretonnes; et le voyageur attard qui les aperoit sur les
flaques brumeuses semes dans les landes dsertes, doit se hter de
gagner son gte, sans les dranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
Certainement ils se mettraient, en bourrasque,  ses trousses, et il
n'y ferait pas bon.

On est tonn de voir combien les scnes de la nature impressionnent le
paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
des habitants des villes, et que l'homme, accoutum ds son enfance 
errer ou  travailler le jour et la nuit dans une mme localit, en
connat si bien les dtails et les diffrents aspects, qu'il ne puisse
plus y ressentir ni tonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou  l'afft,  la
nuit tombante, voit les animaux mme dont il est le flau, prendre, dans
le crpuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pcheur de
nuit, le meunier qui vit sur la rivire mme, peuplent de fantmes les
brouillards argents par la lune; l'leveur de bestiaux qui s'en va lier
les boeufs ou conduire les chevaux au pturage, aprs la chute du jour
ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pr, sur ses btes
mme, des tres inconnus, qui s'vanouissent  son approche, mais qui le
menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
primitives,  qui sont rvls les secrets du monde surnaturel, et qui
ont le don de voir et d'entendre de si tranges choses! Nous avons beau
faire, nous autres, couter des histoires  faire dresser les cheveux
sur la tte, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
les lieux hants par les esprits, attendre et chercher la peur
inspiratrice, mre des fantmes, le diable nous fuit comme si nous
tions des saints: Lucifer dfend  ses milices de se montrer aux
incrdules.

Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
attention  ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un mtayer de nos
environs voyait tous les jours un vieux livre s'arrter  peu de
distance de lui, se lcher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
or, ce mtayer finit, en y faisant bien attention, par reconnatre son
propritaire sous le dguisement dudit livre. Il lui ta son chapeau,
pour lui faire entendre qu'il n'tait point sa dupe et que la
plaisanterie tait inutile. Mais le bourgeois, qui tait malin, parut ne
pas comprendre, et continua  le surveiller sous cette apparence.

Cela fcha le mtayer, qui tait honnte homme, et que le soupon
blessait d'autant plus, que son matre, lorsqu'il venait chez lui sous
figure de chrtien, ne lui marquait aucune mfiance. Il prit son fusil
un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
manie de faire le livre. Il essaya mme de le coucher en joue; mais la
preuve que cet animal n'tait pas plus livre que vous et moi, c'est que
le fusil ne l'inquita nullement, et qu'il se mit  rire.

--Ah ! coutez, not' matre! s'cria le brave homme perdant patience;
tez-vous de l, ou, aussi vrai que j'ai reu le baptme, je vous
flanque mon coup de fusil.

M. _Trois-toiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
tait _malic_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frapps et blesss, disparatre
galement; mais, le lendemain, la personne souponne ne se montrait
pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommage.
On aurait pu retirer de son corps le plomb qui tait entr dans celui
de la bte, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'tait le mme
plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-l est un ennemi
dclar, qui n'coute rien, et qui se montre sous diverses formes,
quelquefois mme sous celle d'un homme tout pareil  celui auquel il
s'adresse. En se voyant ainsi face  face avec son sosie, on est fort
troubl, et, quelque rsistance qu'on fasse, il vous saute sur les
paules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
celle de la levrette blanche. Quand on l'aperoit, d'abord elle est
toute petite; mais elle grandit peu  peu, elle vous suit, elle arrive 
la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avr qu'elle
pse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point  s'en dfendre, et
elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
C'est quand on s'est attard au cabaret qu'on rencontre cette bte
maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagne de deux ou trois
feux follets qui vous entranent dans quelque marcage ou rivire pour
vous y faire noyer.

La cocadrille, bien connue au moyen ge, existe encore dans les ruines
des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cache
le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperoit alors, on ne s'en
mfie point, car elle a la mine d'un petit lzard; mais ceux qui la
connaissent ne s'y trompent gure et annoncent de grandes maladies dans
l'endroit, si on ne russit  la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
Cela est plus facile  dire qu' faire. Elle est  l'preuve de la balle
et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit 
l'autre, elle rpand la peste dans tous les endroits o elle passe. Le
mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dgoter du lieu qu'elle
habite en desschant les fosses et les marais  eaux croupissantes. La
maladie s'en va avec elle.

Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
plaise d'avoir des ergots et une tte de coq; mais il a le corps d'un
petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni mchant, moyennant
qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon gnie connu en
tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intrts de
la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
quelquefois les curies comme ses confrres d'une grande partie de la
France; mais c'est la nuit, au pturage, qu'il prend particulirement
ses bats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne  leur
crinire, et les fait galoper comme des fous  travers les prs. Il ne
parat pas se soucier normment des gens  qui ces chevaux
appartiennent. Il aime l'quitation pour elle-mme; c'est sa passion, et
il prend en amiti les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
portent que mieux. Chez nous, on connat parfaitement les chevaux
_panss du follet_. Leur crinire est noue par lui de milliards de
noeuds inextricables.

C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
frquente dans nos pturages. Ce crin est impossible  dmler, cela est
certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
l'animal en souffre, et que c'est le seul parti  prendre.

Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les triers du follet; et, s'il
ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
tomber; et, comme il est fort colre, il tuerait immdiatement la pauvre
bte tondue.

Le ministre de l'instruction publique va faire publier le recueil des
chants populaires de la France. C'est une trs-bonne ide, dont la
ralisation devenait ncessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
craignons. Pour que la recherche ft tant soit peu complte, il faudrait
envoyer dans chaque province une personne comptente, exclusivement
charge de ce soin. Les lettrs ou amateurs que l'on va consulter
apporteront les rcoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
patience de reconstruire, parmi cent versions altres d'une chose
intressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
posies indites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
l'importance, toute l'utilit de cette publication est l, le travail
demanderait plusieurs annes ou un grand nombre d'explorateurs. Les
commentateurs ne manqueront pas; mais les vritables dcouvertes seront
fort rares ou fort incompltes, si l'on ne procde consciencieusement et
par des recherches toutes spciales.

Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
chanter. C'est l, d'ailleurs, qu'il y aurait, _ coup sr_, des
merveilles  dcouvrir et  sauver du nant qui va les atteindre. La
musique a toujours t plus nglige que la littrature par les
gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
matres inconnus ont pri et priront chaque jour! sans parler de
chefs-d'oeuvre d'illustres matres qui n'ont jamais paru, et qui
disparatront entirement, faute d'une initiative ministrielle! La
spculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour dterrer les
trsors oublis.

Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrs,
des travaux que l'tat seul peut entreprendre et diriger, tant que les
artistes et les industriels n'auront pas de vritables corporations.

Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-tre; mais qu'il
n'y a pas de vraie posie sans un certain drglement d'imagination et
beaucoup de navet.

Le sujet n'est pas puis, il est peut-tre inpuisable; car chaque jour
amne une rvlation, et arrache  ce vieux monde de superstitions, qui
dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
terreurs, de sa posie.

Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publi dans
ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une srie
d'excellents articles, qui, runis en volume, constitueront une
histoire spciale de cette face de la vie rustique et proltaire: les
_Traditions, Prjugs, Dictons et Locutions populaires_ de nos
localits. Cet ouvrage n'est pas un rsum de fantaisies, c'est une
recherche consciencieuse de faits acquis  la croyance ou  l'habitude
gnrale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
travail qui amuse et intresse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
Nous avons trouv avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
mention explicative du _grand Bisstre_, dont nous avions beaucoup
entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
fait que de ceux-l.

Aux environs de la Chtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
sorte de gnie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bisstre_) prside
aux vnements qui ont lieu dans les annes bissextiles. On dit que,
lorsqu'une femme accouche dans l'anne o le _Bisstre saute_ elle met
immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
sans avoir d'enfants.

 Dijon, en ces sortes d'annes, dit la Monnoye, le vulgaire pense
que _Bisstre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
d'important.

Bisstre est donc un vieux mot driv de Bissexte, et tait synonyme de
_malheur, infortune_.

    Pour ce que Bissextre eschiet,
    L'an en sera tout desbauchiet.

(Molinet.--_Le Calendrier_.)

Cette anne tait bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
tratres. (Orderic Vital, lib. XIII.)

La mauvaise influence de l'anne bissextile tait proverbiale au moyen
ge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe. (Gnin,
_Lexique compar_.)

Bisstre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
enfant terrible.

Dans certaines campagnes, le Bisstre, et c'est ce qui nous avait
empch de songer  l'anne bissextile, n'est pas oblig de _courir_ 
certaines poques. Il court les champs, les tangs, les marcages, d'o
il fait sortir les pestilences et mauvaises fivres.

La _poule noire_ est consacre, dans presque toute la France, aux
incantations nocturnes. Chez nous, la manire dont M. Laisnel de la
Salle raconte son emploi est  peu prs identique dans toute la valle
Noire.

Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
avec le diable, ils se rendent  minuit  l'embranchement de quatre
chemins, et, l, tenant la poule, ils crient par trois fois:

--Qui veut acheter ma poule noire?

J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.

Aprs M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu' glaner; mais on glane
longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
populaire.

Le _casseux_ de bois est le fantme des forts. On n'a pas l'esprit bien
tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits tranges de
chouettes effrayes et de branches casses par la course des sangliers
dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige,  fantastiques
enjambes, le gnome  la longue chevelure vient vous dire: Que fais-tu
l?

Nous avons parl dj quelque part du _ramasseux de rose_, un
propritaire matinal qui promne sur les prairies un chiffon au moyen
duquel toute l'humidit d'un pr passe dans le sien. Mais il ne faut pas
croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opration pour obtenir
d'aussi magnifiques rsultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
quand,  travers la brume blanchtre, on aperoit l'oprateur, que ce
soit un sorcier ou son _domestique_, c'est--dire le dmon qui le sert,
et qui s'habille  sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut tre bien
_savant_ pour faire sa fortune de cette manire.

Il n'y a pas longtemps que nous avons dcouvert chez nous le _lubin_
d'origine normande dont nous avait parl mademoiselle Amlie Bosquet
dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
cimetires, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sme
derrire les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
car il pourrait bien semer du _bdouin_ et de l'ivraie  la place de
froment, _si c'tait son ide_.

Le _lupeux_ est un tre franchement dsagrable. Un de nos amis,
parcourant les steppes marcageux de la Brenne avec un guide, entendit
non loin de lui, dans le crpuscule du soir, une voix humaine assez
douce, qui, d'un ton enjou, ou plutt goguenard, rptait de place en
place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous cts, ne vit rien, et dit 
l'indigne qui l'accompagnait:

--Voil quelqu'un de bien tonn. Est-ce  cause de nous?

Le guide ne rpondit rien. Ils continuent  marcher. La voix les
suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'criait: _Ah!
ah!_ d'une manire si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empcher de
rire en lui rpondant:

--Eh bien, quoi donc?

--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
vous lui rpondez encore une fois, nous sommes perdus.

Notre ami, qui connat bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:

--Ah ! lui dit-il, c'est un oiseau, une espce de chouette?

--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! a commence
par rire; a vous tire de votre chemin, a vous emmne, et puis a se
fche et a vous noie dans les fondrires.

Nous demanderons  M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
de retrouver l'tymologie du nom, qui presque toujours le met avec
succs sur la trace originaire de la tradition.

La nuit de Nol est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'prouvent les hommes
primitifs de complter le miracle religieux par le merveilleux de leur
vive imagination, dans tous les pays chrtiens, comme dans toutes les
provinces de France, le coup de minuit de la messe de Nol ouvre les
prodiges du sabbat, en mme temps qu'il annonce la commmoration de
l're divine. Le ciel pleut des bienfaits  cette heure sacre; aussi
l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conqute de
l'humanit, vient-il s'offrir  elle pour lui donner les biens de la
terre, sans mme exiger en change le sacrifice du salut ternel: c'est
une flatterie, une avance gratuite que Satan fait  l'homme. Le paysan
pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
prendre au pige; il se croit bien aussi rus que le diable, et il ne se
trompe gure.

Dans notre valle Noire, le _mtayer fin_, c'est--dire savant dans la
cabale et dans l'art de faire prosprer le _bestiau_ par tous les moyens
naturels et surnaturels, s'enferme dans son table au premier coup de la
messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
grand soin, prpare certains charmes, que le _secret_ lui rvle, et
reste l, _seul de chrtien_, jusqu' la fin de la messe.

Dans ma propre maison,  moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
et de l'aveu mme des mtayers.

Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
indiscret vient le troubler. Le mtayer, plus dfiant qu'il n'est
possible d'tre curieux, se barricade de manire  ne pas laisser une
fente; et, d'ailleurs, si vous tes l quand il veut entrer dans
l'table, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'anne:
c'est vous qui lui aurez caus le dommage.

Quant  sa famille,  ses serviteurs,  ses amis et voisins, il n'y a
pas de risque qu'ils le gnent dans ses oprations mystrieuses. Tous
convaincus de l'utilit souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite  la messe, et ceux que leur
ge ou la maladie retient  la maison ne se soucient nullement d'tre
initis aux terribles motions de l'opration. Ils se barricadent de
leur ct, frissonnant dans leur lit si quelque bruit trange fait
hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le _mtayer fin_ et le bon compre
_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
circulent dans les veilles d'hiver, autour des tables o l'on casse les
noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontes, qui font
dresser les cheveux sur la tte.

D'abord, pendant la messe de minuit, les btes parlent, et le mtayer
doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le pre
Casseriot, qui tait faible  l'endroit de la curiosit, ne put se tenir
d'couter ce que son boeuf disait  son ne.

--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.

--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, rpondit l'ne. Jamais
nous n'avons eu si bon matre, et nous allons le perdre!

--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui tait un esprit calme et
philosophique.

--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'ne, dont la
sensibilit tait plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.

--C'est grand dommage, grand dommage! rpliqua le boeuf en ruminant.

Le pre Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
courut se mettre au lit, y fut pris de fivre chaude, et mourut dans les
trois jours.

Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
l'lvation de la messe, les boeufs sortir de l'table en faisant grand
bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils taient
pousss d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
conduire ainsi, et ils se rendirent seuls  l'abreuvoir, d'o, aprs
avoir bu d'une soif qui n'tait pas ordinaire, ils rentrrent  l'table
avec la mme agitation et la mme obissance. Curieux et sceptique, il
voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le mtayer, son matre,
reconduisant un homme qui ne ressemblait  aucun autre homme, et qui lui
disait:

--Bonsoir, Jean;  l'an prochain!

Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus prs; mais
qu'tait-il devenu? Le mtayer tait tout seul, et, voyant l'imprudent:

--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parl;
car, s'il avait seulement regard de ton ct, tu ne serais dj plus
vivant  cette heure!

Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
quelle main mne boire les boeufs pendant la nuit de Nol.




III

LES TAPISSERIES DU CHTEAU DE BOUSSAC


Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a travers seulement par
les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon 
Chteauroux,  Issoudun ou  Bourges. C'est vers la Chtre qu'il prend
du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
devient pittoresque et vraiment beau.

En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs o il cache sa source, on
arrive  Sainte-Svre, ancienne ville btie en prcipice sur le versant
rapide au fond duquel coule la rivire. Jusqu' nos jours, il tait
presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gu.
 prsent, routes et ponts se htent de rendre la circulation facile et
sre aux sybarites de la nouvelle gnration. Sainte-Svre est illustre
dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernire
place de guerre qui fut arrache aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
soutinrent un assaut terrible, o le brave Duguesclin, _aid de ses bons
hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brche avec
fureur. Ils furent forcs promptement de se rendre et d'vacuer la
forteresse, qui lve encore ses ruines formidables et le squelette de
sa grande tour sur un roc escarp. Nous l'avons vue entire et fendue de
haut en bas par une grande lzarde garnie de lierre; monument glorieux
pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
l'avant-dernier hiver, la moiti de la tour fendue s'croula tout  coup
avec un fracas pouvantable, qui fut entendu  plusieurs lieues de
distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moiti de tour est encore
belle et menaante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
menaante en ralit pour les habitations voisines, et surtout pour le
nouveau chteau bti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entirement disparu.
On a longtemps conserv dans l'glise de Sainte-Svre le dernier
tendard arrach aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
dit qu'il tait conserv au chteau par M. le comte de Vilaines, dont le
nouveau parc, jet en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
promenade admirable. Non loin de Sainte-Svre, on entre, par Boussac,
dans le dpartement de la Creuse. Mais, jusqu' Roul-Sainte-Croix,
quatre lieues au del; sur l'arte leve des collines qui forment comme
une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
la campagne conserve encore quelque chose de la navet berrichonne.

Boussac est un prcipice encore plus accus que Sainte-Svre. Le
chteau est encore mieux situ sur les rocs perpendiculaires qui bordent
le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conserv, est un joli
monument du moyen ge, et renferme des tapisseries qui mriteraient
l'attention et les recherches d'un antiquaire.

J'ignore si quelque indigne s'est donn le soin de dcouvrir ce que
reprsentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvrags,
longtemps abandonns aux rats, ternis par les sicles, et que l'on
rpare maintenant  Aubusson avec succs. Sur huit larges panneaux qui
remplissent deux vastes salles (affectes au local de la
sous-prfecture), on voit le portrait d'une femme, la mme partout,
videmment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vtue de huit
costumes diffrents, tous  la mode de la fin du XVe sicle. C'est la
plus piquante collection des modes patriciennes de l'poque qui subsiste
peut-tre en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
habit de gala et de cour, etc. Les dtails les plus coquets, les
recherches les plus lgantes y sont minutieusement indiqus. C'est
toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-l. Ces tapisseries, d'un
beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
prcieuse, et il serait  souhaiter que l'administration des beaux-arts
en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
collections nationales, si ncessaires aux travaux modernes des
artistes.

Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art parses sur
le sol des provinces. J'aime  voir ces monuments en leur lieu, comme un
couronnement ncessaire  la physionomie historique des pays et des
villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
l'Alhambra. Il faut celui de Nmes  la Maison Carre. Il faut de mme
l'entourage des roches et des torrents au chteau fodal de Boussac; et
l'effigie des belles chtelaines est l dans son cadre naturel.

Ces tapisseries attestent une grande habilet de fabrication et un grand
got mls  un grand savoir naf chez l'artiste inconnu qui en a trac
le dessin et indiqu les couleurs. Le pli, le mat et les lustrs des
toffes, la manire, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
coupe des vtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'
la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
facilit dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.

Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
tnue dans son grand corsage et sa robe en gane que la dame chtelaine,
vtue plus simplement, mais avec plus de got peut-tre, est reprsente
 ses cts, lui tendant ici l'aiguire et le bassin d'or, l un panier
de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent  leurs cts des
lances avec leur tendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trne
fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
son dais et de sa parure splendide.

Mais voici ce qui a donn lieu  plus d'un commentaire: le croissant est
sem  profusion sur les tendards, sur le bois des lances d'azur, sur
les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
crature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.

Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, o
elles dcoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
prsent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
prison pour aller mourir empoisonn par Alexandre VI. On a longtemps cru
que ces tapisseries taient turques. On a reconnu rcemment qu'elles
avaient t fabriques  Aubusson, o on les rpare maintenant. Selon
les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adore
dont Zizim aurait t forc de se sparer en fuyant  Rhodes; selon un
de nos amis, qui est, en mme temps, une des illustrations de notre
province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nice de
Pierre d'Aubusson, qui aurait inspir  Zizim une passion assez vive,
mais qui aurait chou dans la tentative de convertir le hros musulman
au christianisme. Cette dernire version est acceptable, et voici
comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'tre
apportes d'Orient et lgues par Zizim  Pierre d'Aubusson, auraient
t fabriques  Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes  Zizim
en prsent pour dcorer les murs de sa prison, d'o elles seraient
revenues, comme un hritage naturel, prendre place au chteau de
Boussac. Pierre d'Aubusson, grand matre de Rhodes, tait trs-port
pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empcha pas de trahir
d'une manire infme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pres.
Peut-tre espra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
oprerait ce miracle. Peut-tre lui envoya-t-il la reprsentation
rpte de cette jeune beaut dans toutes les sductions de sa parure,
et entoure du croissant en signe d'union future avec l'infidle, s'il
consentait au baptme. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
prince musulman priv de femmes, l'image de l'objet dsir, pour
l'amener  la foi, serait d'une politique tout  fait conforme 
l'esprit jsuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'loignement
des licornes (symboles de virginit farouche, comme on sait) de la
figure principale. La dame, garde d'abord par ces deux animaux
terribles, se montre peu  peu place sous leur dfense,  mesure que
les croissants et le pavillon turc lui sont amens par eux. Le vase et
l'aiguire qu'on lui prsente ensuite ne sont-ils pas destins au
baptme que l'infidle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
s'assied sur le trne avec une sorte de turban royal au front,
n'est-elle pas la promesse d'hymne, le gage de l'appui qu'on assurait
 Zizim pour lui faire recouvrer son trne, s'il embrassait le
christianisme, et s'il consentait  marcher contre les Turcs  la tte
d'une arme chrtienne? Peut-tre aussi cette beaut est-elle la
personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
toujours identique, malgr ses diverses attitudes et ses divers
ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
tentures pour trouver, dans le commentaire des dtails que ma mmoire
omet ou amplifie  mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.

[Note 2: M. de la Touche, qui a chant en beaux vers et dcrit en
noble prose les grces et les grandeurs des sites du Berry et de la
Marche.]

Car, aprs tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
trouve sur les cussons d'une foule de familles nobles en France. La
famille des Villelune, aujourd'hui teinte, et qui a possd grand
nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
avons cherch, et il reste  trouver: c'est le dernier mot  des
questions bien plus graves.

 deux lieues de Boussac,  travers des sentiers de sable fin sem de
rochers, et souvent perdus dans la bruyre, on arrive aux pierres
Jomtres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
disent les rustiques. C'est un vritable cromlech gaulois, dont j'ai
peut-tre beaucoup trop parl dans un roman intitul _Jeanne_, mais que
l'on peut toujours explorer avec intrt, qu'on soit artiste ou savant.
Le lieu est austre, dcouvert et imposant, sous un ciel vaste et jet
au sein d'une nature ple et dpouille qui a un grand cachet de
solitude et de tristesse.




V

LES BORDS DE LA CREUSE


L'histoire des manoirs fodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
tout le moyen ge, qu'un srie de petites guerres de voisin  voisin,
et l'on pourrait dire de cousin  cousin. Il ne parat pas que ces
turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
civiles qui dsolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
croisades, o plusieurs ont acquis du renom et dpens leur bien.
Aussitt rentrs chez eux, ils n'avaient plus pour aliment  leur
activit que les procs, presque toujours dnous  main arme. Ils se
mariaient dans le pays, c'est--dire que toutes les familles nobles
taient assez troitement allies les unes aux autres; mais il ne parat
pas que ce ft une raison pour s'entendre. Il n'est gure de succession
qui n'ait donn lieu  des querelles,  des combats et  des assauts
plus ou moins meurtriers.

Il rsulte de la petitesse des intrts personnels qui se sont dbattus
dans ces romantiques demeures, que l'histoire des chtellenies
berruyres et marchoises, bien que trs-agite, est sans attrait rel.
Quelques pisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
entre les couvents et les chteaux,  propos de redevances et de dmes
contestes, viennent seuls rompre la monotonie de ces ternelles
escarmouches.

Aprs la fodalit, les vieilles forteresses prennent parti dans les
guerres de religion, mais presque toujours avec un caractre de
personnalit fort troit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier sige que soutint le vieux
manoir de Gargilesse fut livr contre un partisan du grand Cond.
L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut bless, la petite
garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
allait pice  pice devant les ides et les besoins d'unit que
Richelieu avait sems, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
touffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre  pierre
devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
avait dcrt et commenc la destruction de tous ces nids de vautours;
Louis XIV l'acheva.

Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
partie de la Creuse encaisse entre deux murailles de micaschiste et de
granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Chteaubrun. L
n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
annes des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
hriss de rochers quand les eaux sont basses, trop imptueux quand
elles s'engouffrent dans leurs talus escarps, n'a jamais t navigable.
On peut donc s'y promener  l'abri de ces rflexions, tristes et
humiliantes pour la nature humaine, que font natre la plupart des lieux
_ souvenirs_. Ces petits sentiers, tantt si charmants quand ils se
droulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
odorantes des prairies, tantt si rudes quand il faut les chercher de
roche en roche dans un chaos d'croulements pittoresques, n'ont t
tracs que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _ptours_.
C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.

Si l'on suit la Creuse jusqu' Croyent, o elle est encore plus
encaisse et plus fortifie par les rochers en aiguille, on en a pour
une journe de marche dans ce dsert enchant. Une journe d'Arcadie au
coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps o
nous vivons.

Mais, quand nous disons _ce dsert_, c'est dans un sens que nous
devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
frquent par une population de pcheurs, de meuniers et de gardeurs de
troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prtention
d'appartenir  la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
affaire qu' des esprits rustiques, trangers  leurs proccupations.
Sans ddaigner en aucune faon ces tres nafs, et trs-souvent
excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
mrite de ne rien dranger  son harmonie et de ne pas voir au del de
ses troits horizons. On n'a pas  craindre qu'ils ne racontent la
lgende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
collines. Ils l'ont si bien oublie, qu'ils s'tonnent d'une question 
ce sujet. Ils ont un mot qui rsume pour eux toute l'histoire du monde;
ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mystrieux, qui couvre pour
eux un abme impntrable, inutile  creuser, Cet endroit a t habit
_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
mal.--Il parat que, _dans les temps_, le monde se battait toujours.
N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.

On est donc trs-tonn de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
une certaine proccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
appeler divinatoire, des vnements primitifs dont la terre a t le
thtre et dont l'homme n'a pas t le tmoin. Le paysan se demande
quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont pouss, _dans les
temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion trs-juste,  coup
sr, dans une rgion qui porte la trace de soulvements considrables.

D'o vient cette tradition dans des esprits compltement incultes? Du
raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
supposait que le paysan ne rflchit pas. Il rve plus qu'il ne pense,
il est vrai; mais sa rverie est pleine de hardiesses d'autant plus
ingnieuses qu'elles ne sont pas entraves par les notions d'autrui.

Si une race d'hommes mrite le bonheur, c'est  coup sr la race
agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
frugalit de ses habitudes et que l'on coute ses plaintes, on s'tonne
du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
rve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pr; celui-l, d'un
bout de pr qui suffirait  ses deux vaches. On a tort de croire que
rien ne contenterait l'avidit croissante du paysan. Il ne dsire
gnralement que ce qu'il peut cultiver lui-mme: si, par exception, son
esprit s'inquite des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
d'tre paysan.

Le fait d'une haute sagesse conomique serait d'entretenir chez le
paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
de rpugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.

Quels services ne rend-il pas, en effet,  la socit, cet homme sobre
et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
dans des solitudes o nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
Rien ne le rebute dans cette tche d'isolement et de labeur. Donnez-lui
ou confiez-lui  de bonnes conditions un peu de terre, ft-ce sur la
cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dvastateur, il trouvera
moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
tablissements, ni dpenses srieuses. Acclimat et habitu  tous les
inconvnients de la rgion o il est n, il persiste  travailler et 
vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
colonies amenes  grands frais. Les grandes dcouvertes modernes de
l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
plaines. Dans les rgions accidentes o les transports ne se font qu'
dos de mulet, la bche, c'est--dire le bras de l'homme, peut seul tirer
parti de ces prcieux filons de terre extrafine qui glissent et
s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
charger de disputer, sa vie durant, ce terreau  la roche qui l'enserre,
et d'habiter cette chaumire isole au bord du prcipice? Le paysan s'y
plat cependant, hiver comme t; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
et la pierre obstine! Creuser et briser, voil toute sa vie. C'est une
vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
d'tre sauvage. Loin de l, il est doux, hospitalier, enjou; il prend
en amiti le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
que nous disons l ne s'applique pas en particulier aux bords de la
Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
relativement  d'troits espaces dont le paysan sait,  force de
patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
doit-elle pas s'tendre  des populations entires, oublies et perdues
dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!




GARGILESSE


Grce  une bonne tendance gnrale, les artistes et les potes
commencent  savoir et  dire que la France est un des plus beaux pays
du monde, et qu'il n'est pas ncessaire, comme on l'a cru trop longtemps
et comme la mode le prtend encore, de franchir les Alpes pour trouver
la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contres,
la France a de vastes espaces encore incultes et frapps d'une apparente
strilit, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matrielles
pour l'oeil du voyageur dsintress, elle a aussi, dans les plis de ses
montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosits de
ses rivires, des grandeurs relles, des oasis dlicieuses et des
paysages enchants. Tout le monde connat maintenant les endroits
pittoresques frquents par les savants et les artistes, l'pre
caractre des sites bretons, les splendeurs tranges du Dauphin, les
riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
splendides de Normandie, etc.

Le centre de la France est moins connu et moins frquent. Le Berry, le
Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
rayonnement et ne le reoivent pas. Une partie de ces populations
migre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
nationalit franaise, est une ville morte, sans activit expansive,
sans autre individualit que la force d'inertie qui caractrise les
vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse tre un
point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
et des ides est remarquable dans cette ancienne mtropole et dans les
populations environnantes.

 part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intrt, nous ne
conseillerons d'ailleurs  personne d'aller chercher par l les dlices
de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra viter aussi le
navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
Chteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
de cette rgion que ce qu'elle a de morne et de stupfiant. Pourtant, si
l'on se dirige en chemin de fer jusqu' Argenton, et que l'on veuille
descendre, en voiture ou  cheval, le cours de la Creuse pendant deux
lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry o il faut
ncessairement aller  pied ou  ne, mais dont le charme vous ddommage
amplement des petites fatigues de la promenade.

C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout  coup sous vos
pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithtres de collines
douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
dchirure profonde, revtue de roches micaschisteuses d'une forme et
d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
furieux en hiver, un miroir tranquille en t: c'est la Creuse, o se
dverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage  la saison
des pluies, et non moins dlicieux quand viennent les beaux jours. Cet
affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jet dans des roches
et dans des ravines o il faut ncessairement aller chercher ses grces
et ses beauts avec un peu de peine.

Depuis quelques annes, le petit village de Gargilesse, situ prs du
confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
Fontainebleau de quelques artistes bien aviss. Il en attirera
certainement peu  peu beaucoup d'autres, car il le mrite bien. C'est
un nid sous la verdure, protg des vents froids par des masses de
rochers et des asprits de terrain fertile et doucement tourment. Des
ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.

Quelque rustiquement bti que soit ce village, son vieux chteau perch
sur le ravin et son glise romane d'un trs beau style, frachement
rpare par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
et seigneurial. La fertilit du pays, la rivire poissonneuse,
l'abondance de vaches laitires et de volailles  bon march, assurent
une nourriture saine au voyageur. Les gtes propres sont encore rares;
mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
commencent  s'arranger pour accueillir convenablement leurs htes.

Une fois install chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
pour les promenades intressantes et dlicieuses. En remontant le cours
de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve,  chaque pas, un
site enchanteur ou solennel. Tantt le _rocher du Moine_, grand prisme 
formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantt le _roc
des Cerisiers_, dcoupure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.

Ces rivages riants ou superbes vous conduisent  la colline escarpe o
se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
entire, et vous trouvez l une solitude absolue. Ce serait l'idal du
silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
cascades de la Creuse.

Toute cette rgion jouit d'une temprature exceptionnelle, et
particulirement le village de Gargilesse, bti, comme nous l'avons dit,
dans un pli du ravin et abrit de tous cts par plusieurs tages de
collines. La prsence de certains papillons et de certains lpidoptres
qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Mditerrane, est
une preuve frappante de cette anomalie de climat, enferme pour ainsi
dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin form par la
Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux levs et
froids qui unissent le bas Berry  la Marche; et c'est ici le lieu de
dire que la France manque d'une statistique des localits salubres et
bienfaisantes qu'elle renferme  l'insu de la Facult de mdecine. On
n'a encore trouv rien de mieux  conseiller aux personnes menaces de
phthisie, que le littoral pimontais, o les riches seuls peuvent se
rfugier, et o il n'est pas prouv que l'air salin de la mer, engouffr
dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
pour les poitrines dlicates.

Jusqu' prsent, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
seuls la bonne fortune et le bon esprit de pntrer dans ces oasis dont
nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
de nos promenades. Combien ne dcouvrirait-on pas de ces abris naturels
dans les diffrentes provinces! Est-ce qu'un voyage mdical entrepris
dans ce but par une commission comptente, et devant amener
l'tablissement de maisons de sant sur un grand nombre de points de
notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
serait une source de bien-tre pour ces petites populations, en mme
temps qu'une immense conomie pour les familles mdiocrement aises qui
demandent, pour un de leurs membres languissant et menac, un refuge
contre nos rigoureux hivers. Il faut, ncessairement que ce refuge soit
 leur porte, et certainement chaque province, chaque dpartement
peut-tre, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
Il faudrait le trouver et le signaler. L'exprience seule des habitants
et des proches voisins les initie  ce bienfait qu'ils ne proclament
pas, la plupart ignorant peut-tre qu' quelques lieues de leur clocher
le climat change et la vigne gle, tandis que chez eux elle fleurit et
prospre. Nous avons remarqu qu' Gargilesse on tait, cette anne, en
avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
localits situes  trs-peu de distance. Quinze jours, c'est norme;
c'est la diffrence de Florence  Paris. Et, si nous parlons de
l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
renommes et recherches, il faut payer un tribut souvent grave,
quelquefois mortel,  l'insalubrit ou  l'excitation du climat. Le
voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
funeste, ou une secousse de trop brusque transition, o les nerfs
s'exaltent. Les accs de fivre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
qu'on appelle la distraction du dplacement, c'est--dire l'motion et
l'agitation, n'est un remde que pour ceux qui ont la force de le
supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
natures nergiques qui supportent la transplantation et qui se
retrempent en changeant de milieu.

C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
Italie. Il faudrait trouver l'Italie  la porte de chaque ville de
France, et elle y est, nous en sommes certain.  le bien prendre,
l'Italie, c'est--dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
saveur et beaut de climat, est loin d'tre partout sur le sol de la
Pninsule. On peut mme affirmer que, dans cette longue chane de
montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou trs-froide, ou
brle d'un soleil dvorant. Nous avons de ces ingalits de temprature
en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
vaste et assani par la culture, les sites heureux o rgnent les
bnignes influences, la facilit des transports, la vie  bon march, et
le grand avantage d'tre  proximit de ses devoirs et de ses
affections.

FIN




TABLE


PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE

BERRY.--   I. Moeurs et Coutumes

 --   --  II. Les Visions de la nuit dans les campagnes

 --   -- III. Les Tapisseries du chteau de Boussac

 --   --  IV. Les bords de la Creuse

 --   --   V. Gargilesse


















End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE ***

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