The Project Gutenberg EBook of Ablard, Tome I., by Charles de Rmusat

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Title: Ablard, Tome I.

Author: Charles de Rmusat

Release Date: July 6, 2004 [EBook #12829]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABLARD, TOME I. ***




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ABLARD

PAR

CHARLES DE RMUSAT.

1845

  Spero equidem quod gloriam eorum
  qui nunc sunt posteritas celebrabit.

  Jean de SALISBURY, disciple d'Ablard.
  _Metalogicus in prologo_.



TOME PREMIER




PRFACE.

On se propose dans cet ouvrage de faire connatre la vie, le caractre,
les crits et les opinions d'Ablard, et de recueillir tout ce qu'il
est utile de savoir pour marquer sa place dans l'histoire de l'esprit
humain.

Ablard est moins connu qu'il n'est clbre, et sa renomme semble
romanesque plutt qu'historique. On sait vaguement qu'il fut un
professeur, un philosophe, un thologien, qu'il se fit une grande
rputation dans les coles du moyen ge, et qu'il exera une puissante
influence sur les tudes et les ides de son temps. Mais dans quel sens
dirigea-t-il les esprits, quel tait le fond de ses doctrines, quelle
la nature de son talent, quels les titres de ses ouvrages, quel rle
joua-t-il dans les lettres et dans l'glise, voil ce qu'on ignore; et
le vulgaire mme raconte la fatale histoire de ses amours. C'est par ce
souvenir que le nom d'Ablard est rest populaire.

Peut-tre  la faveur de ce souvenir, le tableau que j'entreprends de
tracer inspirera-t-il quelque curiosit. Peut-tre souhaitera-t-on
de mieux connatre l'homme dont on a si souvent entendu rappeler
les aventures, et l'amant servira-t-il  recommander le philosophe.
Moi-mme, je l'avouerai, ce n'est point par l'histoire que j'ai commenc
avec lui. C'est dans le monde de l'imagination que je l'avais cherch
d'abord, et l'tude de la philosophie n'a pas donn naissance  cet
ouvrage.

Le lecteur me permettra-t-il de lui en retracer brivement l'histoire?

Il y a quelques annes qu'en rflchissant sur un sujet que la rflexion
n'puisera pas, sur ce que devient la nature morale de l'homme dans les
temps o l'intelligence prvaut sur tout le reste, je fus conduit 
me demander s'il n'y aurait pas moyen de concevoir un ouvrage o la
puissance de l'esprit, devenue suprieure  celle du caractre, serait
mise en prsence des plus fortes ralits du monde social, des preuves
de la destine, des passions mme de l'me. La lutte de l'esprit tout
seul avec la vie tout entire me paraissait intressante  dcrire
encore une fois, et je cherchais dans quel temps, sur quelle scne,
par quels personnages, il serait bon de la reprsenter. Pour que cette
peinture ft frappante et vive, en effet, il ne me semblait pas qu'elle
dt avoir pour cadre un sujet imaginaire. Un hros idal qui  une
poque indtermine se mesure avec des tres d'invention, ne saurait
offrir un exemple qui saisisse et qui meuve; si vraisemblable qu'on
s'attache  le faire, il parat toujours hors du vrai, et la situation
o on le place est prise pour une combinaison de fantaisie. La pense
morale que j'aspirais  mettre en action, ne pouvait prendre tout son
relief et produire tout son effet que sur un fond de ralit.

Je rvais  tout cela, lorsqu'il m'arriva un de ces hasards qui ne
manquent gure aux auteurs proccups d'une ide. Un jour, mes yeux
s'arrtrent sur l'affiche d'un thtre o se lisait le nom que j'cris
aujourd'hui au titre de cet ouvrage. Seulement ce nom tait suivi
d'un autre que la philosophie seule a le triste courage d'en sparer.
Soudain, la pense qui flottait dans mon esprit se fixa, pour ainsi
dire; elle s'unit au nom d'Ablard, et prit ds lors une forme
distincte: le sujet ncessaire me parut trouv. Et prenant dans
l'histoire les faits et les situations, dans les moeurs et dans les
hommes du XIIe sicle, les traits et les couleurs, je composai avec une
sorte d'entranement un ouvrage en forme de roman dramatique, qui, lui
aussi, s'appelle Ablard.

Quelques personnes pourront se souvenir d'en avoir entendu parler.
J'avais crit sous l'empire d'une sorte de passion pour mon sujet, pour
mon ide, mais avec le sentiment d'une indpendance absolue. La science,
la foi et l'amour, l'cole, le gouvernement et l'glise, j'avais essay
de tout peindre, sans rien carter, sans rien adoucir, sans rien
mnager, ne supposant pas mme un moment qu'un si trange tableau
pt jamais passer sous les yeux du public. Mais qui ne connat les
faiblesses paternelles? Quel auteur ne prend confiance dans l'ouvrage
dont la composition l'a charm? J'ai donc un jour song  livrer aux
prils de la publicit ce premier Ablard. Cependant il s'agissait d'une
oeuvre qui contient sans doute une pense srieuse et morale, mais sous
les formes les plus libres de la ralit et de l'imagination, o dans
le cadre des moeurs grossires du XIIe sicle, la lutte violente des
croyances, des ides et des passions est reprsente avec une franchise
qui peut paratre excessive, avec un abandon qui peut blesser les
esprits svres. C'est une de ces oeuvres enfin qui n'ont qu'une excuse
possible, celle du talent.

Je me figurai quelque temps que je pourrais lui en crer une autre;
c'est alors que je conus le projet d'opposer l'histoire au roman, et
de racheter le mensonge par la vrit. A des fictions dramatiques,
je rsolus de joindre un tableau de philosophie et de critique o le
raisonnement et l'tude prissent la place de l'imagination. Changeant de
but et de travail, je m'occupai alors de mieux connatre l'Ablard de la
ralit, d'apprendre sa vie, de pntrer ses crits, d'approfondir ses
doctrines; et voil comme s'est fait le livre que je soumets en ce
moment au jugement du public. Destin  servir d'accompagnement et
presque de compensation  une tentative hasardeuse, il parat seul
aujourd'hui. Des illusions tmraires sont  demi dissipes; une sage
voix que je voudrais couter toujours, me conseille de renoncer aux
fictions passionnes, et de dire tristement adieu  la muse qui les
inspire:

  Abi
  Quo blandae juvenum te revocant preces.

Ce rcit servira du moins  tmoigner de mes consciencieux efforts pour
rendre cet ouvrage moins indigne du sujet. Plus je tenais  expier en
quelque sorte une composition d'un genre moins svre, plus je devais
tcher de donner  celle-ci les mrites qui dpendent de l'tude, de
la patience et du travail. Je n'ai rien nglig pour savoir tout le
ncessaire, pour ne parler qu'en connaissance de cause, et dans la
partie historique j'espre m'tre approch de la parfaite exactitude.
L'tendue de mes recherches, et plus encore la rvision de quelques
savants amis m'ont donn confiance dans ma fidlit d'historien.

On trouvera donc ici une biographie d'Ablard plus complte qu'aucune
autre, aussi complte peut-tre que permet de la faire l'tat des
monuments connus jusqu' ce jour. Quant  l'intrt du rcit, il me
parat,  moi, trs-vif dans les faits mmes. Qui sait s'il ne se sera
pas vanoui sous ma main?

Mais tout n'est pas histoire dans cet ouvrage. Aprs la premire partie,
qui renferme la vie d'Ablard et qui peut aussi donner une vue gnrale
de son talent et de ses ides, il me restait  faire connatre ses
crits. A l'exception de quelques lettres sur ses malheurs, ils sont
tous philosophiques ou thologiques: j'ai donc joint au livre premier,
un livre sur la philosophie, un livre sur la thologie d'Ablard. Cette
partie de mon travail, pour tre la plus neuve, n'tait pas la plus
attrayante, et j'ignore si ce n'est point une tmrit que d'avoir
voulu rendre de l'intrt  la science si longtemps dcrie sous le nom
dsastreux de scolastique.

A la fin du dernier sicle, une telle entreprise aurait paru insense.
Le temps mme n'est pas loin o le courage m'aurait manqu pour
l'accomplir. Mais de nos jours, le tombeau du moyen ge a t rouvert
avec encore plus de curiosit que de respect. On s'est plu  y
contempler les grands ossements que les annes n'avaient pas dtruits,
 y recueillir les joyaux grossiers ou prcieux qui brillaient encore
mls  de froides poussires. Les monuments o ces reliques languirent
oublies si longtemps, sont devenus l'objet d'une admiration passionne,
comme s'ils taient retrouvs d'hier, et que la terre les et jadis
enfouis dans son sein. Ne pouvant inventer le neuf, on s'est pris du
plaisir de comprendre le vieux. L'enthousiasme du pass est venu colorer
la critique, chauffer l'rudition. A juger svrement notre poque, on
pourrait dire que les faits rels rveillent seuls en elle l'imagination
et qu'elle ne retourne  la posie que par l'histoire.

A-t-il t prsomptueux d'esprer que le got d'antiquaire qui s'attache
aux moeurs, aux formes, aux difices des ges gothiques, s'tendrait
jusqu' leurs ides, et qu'on aimerait  connatre la science
contemporaine de l'art qu'on admire?

Il ne faut rien dissimuler, ce livre est trs-srieux. Nous ne nous
sommes point arrt  la surface. Rassembler en passant quelques traits
de la physionomie d'un homme et d'une poque, offrir de rares extraits,
piquants par leur singularit, choisis  plaisir dans les dbris d'une
littrature a demi barbare, aurait suffi peut-tre pour donner 
quelques pages un intrt de curiosit. Ce n'tait pas assez pour nous.
Notre ambition a t de faire connatre, avec les ouvrages d'Ablard, le
fond et les dtails de ses doctrines, les procds de son esprit, les
formes de son style, d'clairer ainsi,  sa lumire, toute une priode
encore obscure de la vie intellectuelle de la socit franaise. Qu'on
ne s'attende donc point  trouver seulement ici des fragments pars
de philosophie ou de thologie; mais bien une philosophie, mais une
thologie, chacune avec ses principes, sa mthode et son langage,
chacune telle qu'un vieux pass l'a connue, admire, clbre, alors que
l'cole tait pour nos aeux ce que la presse est devenue pour leurs
enfants. Au lieu de prsenter des considrations gnrales sur l'esprit
de notre philosophe, nous suivrons cet esprit dans sa marche, nous le
dcrirons dans ses monuments. Ce ne sera pas une simple critique, mais,
s'il est possible, une reproduction du gnie d'un homme. Ce sera en mme
temps, si nos forces ne trahissent pas nos desseins, une introduction
utile  l'tude de la scolastique, et par consquent  l'histoire de
l'esprit humain dans le moyen ge.

Cet ouvrage devra toute son originalit  son exactitude, et rien
n'y paratra nouveau que ce qui sera scrupuleusement historique.
L'intelligence et le savoir affectaient jadis des formes si diffrentes
de celles qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-tre
parce qu'elles nous sont les plus familires; le caractre des
questions, le choix des arguments, la porte des solutions, tout est si
trange chez les scolastiques, que la raison mme, dans leurs livres,
n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y prend
quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui
l'effet d'une science en dsutude qui tonne et ne persuade plus.
Cependant, pour qui ne s'en tient pas  l'apparence, pour qui brise
l'enveloppe que prtaient  la pense le got et l'rudition du temps,
la scolastique contient dans son sein, elle offre dans son cours et les
problmes de tous les sicles et quelquefois les ides du ntre. C'est
que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est invariable
comme l'esprit humain. Les Grecs n'ont presque rien dit  la manire
des modernes, et cependant ils ont connu tous les systmes, toutes les
hypothses dont les modernes se sont vants. Je ne sais pas mme une
erreur dans laquelle ils ne nous aient devancs. Quand on lit les
Dialogues de Platon, on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes,
Locke, Hume et Kant lui-mme. Ainsi chez les matres de la scolastique,
nous reconnaissons des Euthydme et des Protagoras, quelquefois
Dmocrite, Empdocle ou Parmnide, a et l des ides de Platon, partout
le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen ge morcelait
la philosophie; mais toutes les parties s'en tiennent si troitement
qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies diffrentes y
ramnent au mme point. L'esprit humain n'innove gure que dans les
mthodes, et les mthodes diversifient, mais ne dtruisent pas son
identit. Les ides sur lesquelles porte la philosophie se prsentent
comme d'elles-mmes  la rflexion. Ds que l'esprit se regarde, il les
retrouve. C'est un hritage substitu de gnration en gnration, comme
ces pierres prcieuses qui se perptuent dans les familles, et dont
la disposition seule change suivant la mode et le got des diverses
poques. Indestructibles, et inaltrables, ces ides demeurent dans
l'esprit humain comme des symboles de l'ternelle vrit.

Elles ne manquent donc  aucune grande philosophie; et elles peuvent
tre dcouvertes sous tous les voiles que les caprices du raisonnement
leur ont prts. Il est curieux et piquant parfois de les reconnatre,
malgr les dguisements dont les revtent la philosophie et la thologie
de nos pres. Cet intrt nous soutenait dans la tche ingrate de
pntrer au fond de ces deux sciences, d'en reproduire les ides et les
expressions, de leur rendre, s'il nous tait possible, la vie et la
lumire. Cette restauration tait une oeuvre assez nouvelle. Depuis
quelques annes, on a bien su ressaisir avec sagacit le sens intime de
toutes les doctrines, on les a traduites avec succs dans une langue
commune, celle de la critique contemporaine. Mais  peine a-t-on os,
dans de courts passages, faire revivre l'enseignement original des
matres du pass. A peine celui qui a le premier parmi nous entrepris de
retirer la scolastique d'un oubli de deux sicles, a-t-il os lui rendre
 certains moments et ses formes et son style. Par le choix de notre
sujet, par l'tendue de notre travail, nous avons d nous jeter
audacieusement dans cette oeuvre de restitution scientifique. Nous
sommes rentr dans la nuit du moyen ge, pour y marcher le flambeau 
la main. Un historien dont la science profonde est vivifie par une
puissante imagination, a su ranimer les sentiments et les moeurs de
la socit de ces temps-l. Il a remis sur ses pieds le Germain, le
Gaulois, le Saxon, le Normand. Ce qu'il a si habilement fait pour
l'homme moral, pour l'homme politique, serait-il chimrique de le tenter
pour l'homme intellectuel? A ct du guerrier franc, du magistrat
communal, du serf des cits ou des champs, en face du roi, du leude et
du prtre, reprenant  sa voix la parole et l'action, ne pourrait-on
faire revivre l'crivain et le philosophe, aux luttes des races opposer
les combats des coles, aux jeux de la force, les guerres de l'esprit?
Est-il impossible de convoquer encore pour un instant les hommes du XIXe
sicle autour d'une de ces chaires loquentes o la raison humaine,
essayant sa puissance, bgayant des vrits timides, prparait, il y a
sept cents ans, la lointaine mancipation du monde?


PREUVES ET AUTORITS

DE

L'HISTOIRE D'ABLARD.


On a beaucoup crit sur Ablard, mais on s'est beaucoup rpt, et il
faut bien choisir les autorits, quand on parle de lui. Parmi celles que
nous allons citer, les unes, qui sont originales, et ce que les anciens
diteurs appelaient _testimonia_, datent de son temps ou viennent
de ceux qui avaient pu connatre ses contemporains; les autres sont
postrieures et n'ont qu'une valeur relative  l'instruction,  la
vracit,  la sagacit de l'crivain.


I.

AUTORITS DU XIIe SICLE ET DU SUIVANT.

I.--_Historia calamitatum_, ou l'_Epistola prima_. Ce sont les Mmoires
de sa vie crits par lui jusque vers l'anne 1135. Cette lettre a t
donne pour la premire fois dans ses Oeuvres, par Duchesne, qui y a
joint d'excellentes notes. Le meilleur texte, bien qu'incomplet, a t
revu sur le manuscrit 2923 de la Bibliothque Royale, et insr dans
le Recueil des historiens des Gaules et de la France (t. XIV, p. 278).
Turlot, qui l'a reproduit en presque totalit, dit que le manuscrit
a appartenu  Ptrarque et contient des notes de lui. (_Abail. et
Hlose_, p. 4.) La bibliothque de Troyes possde un manuscrit sous le
n'o 802, qui a t collationn avec l'imprim  la demande de M. Cousin;
il contient de nombreuses diffrences assez peu importantes, sauf une
seule qui sera indique.

II.--Les lettres d'Hlose et d'Ablard, souvent rimprimes et
traduites. La premire traduction est celle de Jean de Meung, le
manuscrit en existe  la Bibliothque du Roi. La premire dition
du texte est celle qui fait partie des Oeuvres dj cites: _Petri
Abaelardi filosofi et theologi abbatis ruyensis et Heloisae conjugis
ejus primae paracletensis abbatissae Opera, nunc primum edita ex Mss.
codd. V. Illus. Francisci Amboesii_, etc., in-4. Paris, 1616. Cette
dition des Oeuvres d'Ablard, la premire et la seule qui porte ce
titre, est appele indiffremment l'dition d'Amboise ou de Duchesne;
elle contient les lettres d'Ablard et d'Hlose, des lettres de saint
Bernard, du pape Innocent II, de Pierre le Vnrable, de Brenger de
Poitiers, de Foulque de Deuil, etc., toutes pices importantes pour
l'histoire d'Ablard, ainsi que plusieurs de ses ouvrages thologiques
qui ne sont encore imprims que l. Les principaux sont: 1 le
Commentaire sur l'ptre aux Romains; 2 l'Introduction  la thologie;
3 les Sermons. Voyez sur cette dition Bayle, _Dict. crit_., art. _Fr.
d'Amboise_, et l'_Histoire littraire de la France_, par les bndictins
de Saint-Maur et l'Institut, t. XII, p. 149.

La seconde dition complte des lettres, contenant toutes celles que
d'Amboise a donnes; _P. Abaelardi abbatis ruyensis et Heloissae
abbatissae paracletensis Epistolae, edit. cur. Ricardi Rawlinson_,
in-8. Londres, 1718. Le texte a t revu avec soin, mais corrig avec
trop de hardiesse, d'aprs un manuscrit d'une existence douteuse.

III.--Les autres ouvrages d'Ablard, savoir:

_Petri Abaelardi Theologia christiana.--Ejusdem Expositio in Hexameron_.
(Durand et Martene, Thesaur. nov. anedoct., t. V, p. 1139 et 1361.)

_Petri Abaelardi Ethica, seu liber dictus: SCITO TE IPSUM_. (Bernard
Pez, Thesaur. anecdot. noviss., t. III, pars II, p. 626.)

_Petri Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et christianum_.
(Frid. Henr. Rheinwald, Anecdot. ad histor. ecclesiast. pertin., partie.
I, Berolini, 1831.)

_Petri Abaelardi Epitome theologiae christianae_, (F. H. Rheinwald, mme
recueil, partie II, 1835.)

Ouvrages indits d'Ablard, pour servir  l'histoire de la philosophie
scolastique en France, publis par M. Victor Cousin. Les principaux
ouvrages sont: 1 _Petri Abaelardi Sic et Non_; 2 _Ejusdem Dialectica_;
3 _Ejusdem fragmentum de Generibus et Speciebus_. (Documents indits
relat.  l'Hist. de France, publis par ordre du gouvernement, in-4,
1836, p. 3, 173 et 507.) _Petri Abaelardi tractatus de Intellectibus_.
(Cousin, Fragm. philos. 1840, t. III, Append. XI, p. 448.)

Deux prfaces indites d'Abailard, publies par M. Lenoble dans les
Annales de philosophie chrtienne, janvier 1844.

Les posies qui se trouvent dissmines dans divers recueils, savoir:

1 l'dition des Oeuvres donne par d'Amboise, p. 1136;

2 _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima Collectio_, t. IX, p.
1091;

3 _Gallia Christiana_, t. VII, p. 595;

4 _Les Fragments philosophiques_ de M. Cousin, 1840, t. III, p. 440;

5 _Spicilegium vaticanum. Beitraege zur naehern Kenntniss der
Vatikanischen Bibliothek fr deutsche Poesie des Mittelalters, von Carl
Greith._, Frauenfield, 1838;

6 _Bibliothque de l'cole des Chartes_, t. III, 2e livr. 1842.

Le dernier recueil a fait connatre les hymnes dcouverts dans un
manuscrit de Bruxelles, dont nous avons eu sous les yeux une copie et un
spcimen par M. Th. Oehler, et qui est intitul: _P. Ab. sequentiae et
hymni per totum anni circulum in virginum monast. paraclet_.

IV.--Les ouvrages de controverse des contemporains d'Ablard, savoir:

Les lettres de saint Bernard, _S. Bernardi Opera omnia_, dition de
Mabillon, 1690, vol. I, _passim_. Les lettres directement relatives 
Ablard se retrouvent dans le recueil de ses Oeuvres par d'Amboise.

Les lettres de Pierre le Vnrable, _Vita S. Petri Vener. et Epistolae_.
(Bibliotheca cluniacensis, p. 553 et 621; dition de Duchesne avec des
notes, 1614.)

La lettre de Guillaume de Saint-Thierry contre Ablard et la
dissertation annexe, _Disputatio adversus P. Abaelardum_. (Bibliotheca
patrum cistercensium, par Tissier, 1660-1669, t. IV, p. 112.)

La dissertation d'un abb anonyme (Geoffroy d'Auxerre?) contre le mme,
_Disputatio anonymi abbatis adversus dogmata P. Abaelardi_. (Mme
recueil, t. IV, p. 228.)

La lettre de Gautier de Mortagne  Ablard, _Epistola Gualteri de
Mauritania, episcopi laudunensis_. (Spicilegium, sive Collectio veterum
aliquot scriptorum, D. Luc. d'Achery, dition de de la Barre, 1723, t.
III, p. 520.)

Les lettres de Hugues Metel adresses  Innocent II,  Ablard, 
Hlose, _Hugon. Metelli Epist._ IV, V, XVI et XVII. (Car. Lud. Hugo,
Sacr. antiquit. Monum., t. II, p. 330 et 348.)

L'ouvrage de Gautier de Saint-Victor contre les thologiens
dialecticiens de son temps, crit vers 1180, _Liber M. Walteri prior.
S. Vict. Parisius contra manifestas et damnatas etiam in conciliis
haereses_, manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, et dont on trouve
de longs extraits dans Duboulai. (Hist. univ. parisiens., t. II, p.
629-660.)

V.--Les rcits crits par les contemporains ou dans le XIIIe sicle.

Les vies de saint Bernard crites de son temps, _Ex vita et rebus
gestis S. Bernardi, lib. III, a Gaufrido autissiod. seu claraeval.
monach.--Epistola ejusdem ad episcopum albanensem, ex vit. S. Bernardi_,
ab Alano, episc. autissiod. (Recueil des historiens des Gaules et de la
France, t. XIV, p. 327, 370 et suiv.)

_Johannis Saresberensis Metalogicus_, lib. I, cap. I et V; lib. II, cap.
X et _passim_. Jean de Salisbury avait entendu les leons d'Ablard et
frquent les principales coles des Gaules.--_Ejusdem Policraticus,
sive de Nugis curialium, cui accedit Metalog._, 1 vol. in-12, 1639, lib.
II, cap. XXII, et lib. VII, cap. XII. (Voyez les extraits de cet auteur
dans le Recueil des histor., t. XIV, p. 300 et suiv.)

_Otto Frisingensis, de gestis Friderici I Caesaris Augusti_, lib. I, cap.
XLVI, XLVII et seq. Othon, abb de Morimond, de l'ordre de Cteaux, puis
vque de Frisingen (Freising, en Bavire), neveu de l'empereur Henri
V, a compos une chronique de l'empereur Frdric Barberousse, dont
il tait oncle paternel, et il y raconte la vie et la condamnation
d'Ablard, son contemporain. (1 vol. in-folio, Basil., 1569, et Recueil
des histor., t. XIII, p. 654.)

_Ex vita S. Gosvini aquicinctensis abbatis_ lib. I, cap. IV et XVIII.
Gosvin, abb d'Anchin, fut un des adversaires actifs d'Ablard; sa vie a
t crite par des moines de son couvent, ses contemporains.(Recueil des
histor., t. XIV, p. 442.)

Extraits de diverses chroniques composes au XIIe sicle ou dans les
suivants; les plus importants sont tirs de:

1 Guillaume de Nangis, _Ex Chronic. Guillielm. de Nangiaco_. (Recueil
des histor., t. XX, p. 731, ou _Spicilegium_ de d'Achery, t. III, p.
1-6.)

2 Robert d'Auxerre, _Ex Chronologia Roberti monach. S. Marian.
altissiod._ (Recueil des histor., t. XII, p. 293.)

3 La Chronique d'un anonyme, _Ex Chronico ab initio mundi usque ad A.C.
1160_. (_Id., ibid._, p. 120.) 4 Richard de Poitiers, moine de Cluni,
_Ex Chronic. Richardi pict._ (_id., ibid._, p. 415.)

5 L'appendice  la chronique de Sigebert, par Robert, _Ex Roberti
proemonstr. appendice ad Sigeberti chronographiam._ (_id._, t. XIII,
p. 330, ou dans le recueil intitul: Illustrium veterum scriptorum qui
rerum a Germ. gest., etc., t. I, p. 626; 2 vol. in-folio, Francfort,
1573.)

6 Alberic, moine de Trois-Fontaines, _Ex Chronic. Alberici Trium
Fontium monachi._ (Recueil des histor., t. XIII, p. 700.)

7 Guillaume Godelle, moine de Saint-Martial de Limoges, _Ex Chronic.
Willelm. Godelli, mon. S. Mart. lemov._ (_id., ibid._, p. 675.)

_Vincentius Burgundus proesul bellovacensis_. (Bibliotheca Mundi, 4 vol.
in-folio, 1624.--T. IV, _Specul. historial._, lib. XXVII, cap. XVII.)
Vincent de Beauvais vivait au milieu du XIIIe sicle.

Il y a encore dans d'autres chroniques, comme dans quelques cartulaires,
des lignes isoles o Ablard est nomm, et dont l'historien peut faire
son profit, mais qui ne mritent point d'tre rappeles. Je ne fais
que mentionner un chant funbre sur la mort d'Ablard, rapport par M.
Carrire dans son dition allemande des lettres (voyez ci-aprs, page
262), et une curieuse chanson bretonne en dialecte de Cornouaille, o
Hlose, _Loiza_, raconte qu'instruite par son clerc, _ma o'hloarek, ma
dousik Abalard_, elle est devenue, grce  la connaissance des langues,
une sorcire semblable aux druidesses celtiques. (_Barzas-Breiz_, Chants
populaires de la Bretagne, publis par M. Th. de la Villemarqu, t. I,
p. 93. Paris, 1839.)


II.

AUTORITS POSTRIEURES AU XIIIe SICLE.

1.--Un grand nombre d'historiens qui ne s'occupaient point spcialement
d'Ablard, ont t conduits par leur sujet  crire sa vie ou  en
donner le sommaire, particulirement d'aprs l'_Historia calamitatum_ et
Othon de Frisingen.

Le premier me parat tre Bertrand d'Argentr, un des plus anciens
historiens franais de la Bretagne. (_L'Histoire de Bretaigne_, 1 vol.
in-fol., 1538, liv. I, chap. XIV, p. 74; liv. III, chap. CIII, p. 236 et
suiv.) C'est un court rsum de l'histoire d'Ablard, d'aprs Othon de
Frisingen.

Pasquier a donn un abrg de l'_Historia calamitatum_, de son
temps encore manuscrite, en y joignant quelques dtails et quelques
rflexions. (_Les Recherches de la France_, liv. VI, chap. XVII, p. 587
et suiv.; liv. IX, chap. V, VI et XXI.)

Tritheme, dans son Catalogue des crivains ecclsiastiques, insre
un article pris dans les chroniques dj cites. (_De Scriptoribus
ecclesiasticis, in J. Trithemii Span. Oper. histor._, in-folio, 1604,
part. I, p. 276.)

Duboulai, dans son Histoire de l'Universit de Paris, compose en divers
passages une biographie  peu prs complte, d'aprs d'Amboise, Othon de
Frisingen, Jean de Salisbury, saint Bernard et ses biographes. (_Coes.
Egassii Buloei Historia Universitatis parisiensis_, 6 vol. in-folio,
1665, t. I, p. 257, 272, 349, 445; t. II, p. 8 et suiv., 53, 68, 85,
107, 157, 162, 168, 200, 242, 715, 733, 739, 753, 759 et suiv.)

Le pre Grard Dubois raconte aussi,  leurs poques, dans l'Histoire de
l'glise de Paris, les vnements de la vie d'Ablard. (_Gerardi Dubois
aurelianensis Historia Ecclesia parisiensis_, 2 vol. in-folio, 1690, t.
I, lib. XI, cap. II, p. 709, etc.; cap. VII, p. 774, etc; t. II, lib.
XII, cap. VII, p. 64 et 178, etc.)

Jacques Thomasius a crit une vie d'Ablard o il y a de l'rudition et
des erreurs. (_Petri Abelardi vita in Hist. sapient. et stult. a Christ.
Thomasio_, t. 1, p. 75-142, 1693, Hal. Magdeb.)

Citons encore Dupin, dans sa Bibliothque des auteurs ecclsiastiques.
(_Hist. des controv. et des mat. ecclsiast. traites dans le XIIe
sicle_, 1696, chap. VII, p. 360, etc., 392  412.)

Le pre Nol Alexandre. (_Natalis Alexandri Historia ecclesiastica_, 7
vol. in-folio, 1699, t. VI, dissertat, VII, p. 787 et seq.)

L'abb Fleury. (_Histoire ecclsiastique_, liv. LXVII et LXVIII, p. 307,
etc., p. 406, etc., p. 547, etc., du t. XIV de l'dition in-4.)

Casimir Oudin. (_Commentarius de scriptoribus Ecclesioe antiquis_, 3
vol. in-folio, 1723, t. II, sect. XII, p. 1160 et seq.)

Dom Remy Ceillier. (_Histoire gnrale des auteurs sacrs et
ecclsiastiques_, Paris, 1729, 23 vol. in-4, t. XXII, chap. X, p.
484-494.)

Le pre Longueval, jsuite. (_Histoire de l'glise gallicane_, Paris,
1730-49, 18 vol. in-4, t. VIII, liv. XXIII, p. 350 et suiv., 414 et
suiv; t. IX, liv. XXV, p. 22 et suiv.)

Dom Guy Alexis Lobineau, dans son _Histoire gnrale de Bretagne_, 2
vol. in-folio, 1707, t. I, liv. V, p. 139 et suiv. C'est un rcit assez
complet, crit avec modration et bienveillance, et que je regarde comme
la base des rcits postrieurs.

Dom Hyacinthe Morice, dans l'ouvrage qui porte le mme titre; autre
rcit plus sommaire et dans le mme esprit. (_Hist. gn. de Bret_., 5
vol. in-folio, 1744, t. I, liv. II, p. 96 et suiv.)

Baronius, et surtout son commentateur Pagi, dans ses notes. (_Annales
ecclesiastici_, 43 vol. in-folio; Lucques, 1738-57, t. XVIII. Voyez le
texte  l'an 1140 et les notes aux annes 1113, 1121, 1129, 1131, 1140
et 1142.)

On peut citer galement l'_Histoire de la ville de Paris_, par les pres
Flibien et Lobineau (5 vol. in-folio, 1725, t. I, liv. III et
IV); l'article _Ablard_ du _Dictionnaire universel des sciences
ecclsiastiques_, par le rvrend pre Richard (6 vol. in-folio, 1760),
et le  II du liv. I de l'_Histoire de l'Universit de Paris_, par
Crevier. (T. I, p. 111-193, 7 vol. in-12; Paris, 1761.)

Le pre Niceron a publi une vie d'Ablard qui n'est gure que l'analyse
de celle de D. Gervaise. (_Mmoires pour servir  l'histoire des hommes
illustres dans la rpublique des lettres_, 42 vol. in-12, 1729, t. IV,
p. 1 et suiv.)

Mabillon, ou son continuateur Martene, donne, dans les Annales
bndictines, une biographie par morceaux dtachs qui vaut  beaucoup
d'gards les prcdentes, _Annales ordinis S. Benedicti_. (6 vol.
in-folio, 1739, t. IV, lib. LXXIII, p. 63 et seq., 84 et seq., 324 et
seq., 356 et seq., 991, 1085, etc.)

L'article d'Ablard, dans l'Histoire de la philosophie, de Brucker,
mrite aussi d'tre lu, tant pour la critique que pour la biographie.
(_Jacobi Bruckeri Historia critica philosophiae_, 6 vol. in-4, Lipsiae,
1766, t. III, pars II, lib. II, cap. III, sect. II, p. 716, 734, etc.)

Nous ne faisons que mentionner l'histoire d'Ablard par Diderot, dans
l'article _Scolastique_ de l'_Encyclopdie_.

II.--Parmi les biographies proprement dites, nous citerons
particulirement:

_La Vie de Pierre Abeillard, abb de Saint-Gildas, et celle d'Hloise,
son pouse_, 2 vol. in-12, 1720, par D. Gervaise (Franois-Armand). Cet
ouvrage est intressant: l'auteur, quoique ancien abb de la Trappe, est
un apologiste enthousiaste; le rcit est fait avec soin, mme avec
assez d'exactitude quant aux faits essentiels, mais enjoliv de dtails
romanesques. Il est vrai que Gervaise a t accus par Saint-Simon
d'avoir eu lui-mme une intrigue galante avec une religieuse.

L'article Ablard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire
critique de Bayle, ainsi que les articles _Hlose, Paraclet, Foulque,
Brenger, Fr. d'Amboise_.

_The History of the lives of Abeillard and Heloisa_, by the rev. Joseph
Berington, 2 vol. in-8, Basil, 1793. Cet ouvrage fort estim contient,
avec une biographie tendue, une traduction et le texte des lettres
d'Hlose et d'Ablard. Il est intressant, mais il n'a pas t
compos d'aprs les autorits contemporaines, et l'auteur a pris pour
historiques tous les dtails romanesques invents par D. Gervaise.

_Abailard et Hlose, avec un aperu du XIIe sicle_, par F.C. Turlot, 1
vol. in-8, 1822.

L'article d'Ablard dans _l'Histoire littraire de la France_, ainsi
que celui d'Hlose. Ces articles ont t rdigs par dom Clment avec
beaucoup de soin et de critique, mais avec une svrit qui tombe dans
l'injustice. Ils ont t rimprims, l'Acadmie des inscriptions ayant
donn une nouvelle dition du volume o ils sont insrs, et M. Daunou
y a joint quelques notes. (_Histoire littraire de la France_, t. XII,
1830, p. 86 et suiv., p. 629 et suiv.)

L'_Essai sur la vie et les crits d'Abailard et d'Hlose_, par madame
Guizot. (oeuvres diverses et indites de madame Guizot, 1828, t. II, p.
319.) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond
des ides et pour les vues qu'il contient; il a t termin par
M. Guizot et plac  la tte de l'dition _illustre_ des Lettres
d'Abailard et d'Hlose, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8, Paris,
1839.) Cette dernire dition renferme un assez grand nombre de pices
et de tmoignages, le spcimen d'un des manuscrits des lettres, quelques
fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc.

Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en gnral
contiennent un article _Ablard_. Nous citerons celui de M. d'Eckstein,
dans l'_Encyclopdie des gens du monde_, t. I; celui de M.P. Leroux,
dans l'_Encyclopdie nouvelle_, t. I; celui de M. Gruzez, dans le
_Plutarque franais_, t. I; M. Barrire y a donn l'article _Hlose_.

La traduction des lettres d'Hlose et d'Ablard, par le bibliophile
Jacob, insre dans la Bibliothque d'lite, in-12, Paris, 1840. Cette
traduction, fort bien faite, est prcde d'une notice intressante et
dtaille qu'on doit  M. Villenave, sous ce titre: Ablard et Hlose,
leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages.

Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit
conserver que celle de Bussy-Rabutin, rimprime avec de nombreuses
compositions potiques sous ce titre: _Lettres d'Hlose et d'Ablard_,
traduites librement d'aprs les lettres originales latines, par le
comte de Bussy-Rabutin, avec les imitations en vers par de Beauchamps,
Colardeau, etc., etc., prcdes d'une nouvelle prface par M.E.
Martineault, in-12, Paris, 1841.

Une biographie universelle publie en Angleterre contient un bon article
sur Ablard, _The biographical Dictionary of the Society for the
diffusion of useful knowledge_, in-8, t. I, London, 1842.

Les Allemands se sont peu occups d'Ablard. On cite les deux ouvrages
suivants, dont nous ne connaissons que des extraits:

F. C. Schlosser, _Abaelard und Dulcin, oder Leben und Meinungen eines
Schwaermers und eines Philosophen_, in-8, Gotha, 1807.

Fessler, _Abaelard und Heloisa_, 2 vol. in-8, Berlin, 1808.

_Abaelard und Heloise oder der Schriftsteller und der Mensch_, par M.
Feuerbach (Leipzig, 1844), est un mince recueil de penses dtaches qui
ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre[1].

[Note 1: Voici au vrai le sens tout allemand de ce titre. Il s'agit
d'une Comparaison entre la vie littraire et la vie active. Je crois
qu'Ablard dsigne l'une et Hlose l'autre. C'est un recueil dont le
titre revient  peu prs  ceci, _l'art et humanit_. Les deux noms
propres ne se rencontrent pas dans le cours du livre.]

_Abaelard und Heloise. Ihre Briefe und die Leidensgeschichte bersetzt
und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und
seinem Kampf mit der Kirche_, von Moriz Carriere, in-12, Giessen, 1844.
C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait prcder d'une
introduction qui se lit avec intrt, et o il se montre au courant des
plus rcentes publications qui concernent Ablard.

III.--On trouve des renseignements sur les manuscrits d'Ablard, sur ses
ouvrages indits, sur la publication de ceux qui sont imprims, dans le
_Thsaurus_ de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cits;
dans Casimir Oudin (t. II, p. 1169); l'_Histoire littraire_ (t. XII, p.
103, 129, 134 et 706); Fabricius (_Biblioth. lat. med. et infim. aetat.,
ed. a P.J. Mansi_, t. V, lib. XV, p. 232 et seq.); Olearius, (_Joann.
Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor. ecclesiast._, t. I, p. 2-4); le
recueil intitul: _Historia rei litterariae ordin. S. Benedicti_, par
Ziegelbauer et Legipontanus (t. I et IV); celui de Guillaume Cave,
(_Scriptor. ecclesiast. Historia litteraria_, t. II, p. 203); le Voyage
littraire de deux bndictins (part. I, p. 245), et l'Introduction aux
_Ouvrages indits d'Ablard_, par M. Cousin.

Les opinions religieuses d'Ablard ont t exposes et discutes par
d'Amboise, D. Gervaise, Dupin, le pre Nol Alexandre, Oudin, Lobineau,
Bayle, les diteurs des deux _Thesaurus_, Mabillon, dans l'dition de
saint Bernard, son continuateur, dans les Annales bndictines, l'auteur
du tome XII de l'_Histoire littraire_, Duplessis d'Argentr (_Collectio
judiciorum de novis erroribus_, t. I, p. 49 et seq.), M. Neander et M.
l'abb Ratisbonne, chacun dans son _Histoire de saint Bernard_; (l'une
traduite par M. Th. Vial, 1 vol. in-12, 1842; l'autre, 2 vol. in-12,
1840, t. II, chap. XXVII, XXVIII et XXIX.)

Les opinions philosophiques d'Ablard ont t incompltement exposes
par les divers historiens de la philosophie, qui jusqu' ces derniers
temps, ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages o elles sont exposes.
Voyez pourtant, outre Brucker dj cit, Tennemann (_Geschichte der
Philosophie_, t. VIII, part. I, chap. V, p. 170, Leipzig, 1810);
Degerando (Histoire compare des systmes de philosophie, t. IV, ch.
XXVI, p. 397), et la note du commencement du chap. III de notre livre
II. Mais les doctrines d'Ablard ne commencent  tre bien connues que
depuis l'introduction de M. Cousin (_Ouvr. ind., ou Fragments philos._,
t. III). On peut consulter aussi l'ouvrage intitul: _tudes sur
la philosophie dans le moyen ge_, par M. Rousselot (3 vol. in-8,
1840-1842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous
citons en leur lieu.




ABLARD.



LIVRE PREMIER.





VIE D'ABLARD.



Lorsqu'on suit, en quittant Nantes, la route de Poitiers, on traverse,
avant d'arriver  Clisson, un bourg form d'une longue rue et qui se
nomme le Pallet. Aprs les dernires maisons, on aperoit  gauche
au-dessus du chemin une glise, remarquable seulement par sa simplicit
et par la vtust de quelques-unes de ses parties. Derrire cette glise
et sur une hauteur, des restes de murs pais, avec des vestiges de
fosss, indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte
construction, et renferment maintenant un carr d'arbustes et de grandes
herbes, cimetire abandonn o s'lve une vieille croix de pierre parmi
quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des
seigneurs du Pallet, dtruite en 1420, lors des guerres qui suivirent
l'attentat commis sur Jean V, duc de Bretagne, par Marguerite de
Clisson. C'tait l, qu'au XIe sicle, un petit chteau fortifi
dominait le bourg, du haut d'une minence  pic sur l'troite rivire de
la Sanguze, ainsi nomme, dit-on, pour avoir t souvent rougie du
sang des combattants, au temps des luttes acharnes des Bretons et des
Anglais.

En 1079, Philippe Ier tait roi des Franais, et Hol IV, duc de
Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce chteau, son domaine, un
personnage noble, Brenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma
Pierre[2]. C'tait l'an de sa famille, qui s'augmenta bientt de
plusieurs enfants; ses autres fils s'appelrent Raoul, peut-tre
Porcaire et Dagobert, et sa fille, Denyse. Le pre, avant de prendre le
mtier des armes, avait reu de l'instruction, et il en conservait un
tel got pour les lettres qu'il voulut le transmettre  ses enfants et
faire prcder par quelques tudes leur ducation guerrire. L'amour
qu'il portait  son fils an lui inspira des soins particuliers,
auxquels celui-ci rpondit par del toute esprance. Il annonait des
dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait
pour devoir son nom de Bretagne  la brutalit de ses habitants, on
remarquait ds lors une singulire aptitude aux choses qui demandent
la subtilit de l'esprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal, ou
plutt de sa race, une remarquable facilit[3]. Ses progrs furent
bientt tels qu'il s'prit d'une passion vive pour l'tude, et, dans son
ardeur, il rsolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renonant
 la gloire militaire, et abandonnant  ses frres son hritage et
son droit d'anesse, il s'adonna surtout  la philosophie, et dans
la philosophie,  la science de la dialectique, cet art de la guerre
intellectuelle dont il prfrait  tout les armes, les combats et les
trophes.

[Note 2: Le Pallet, _Palatium_ (on trouve aussi Palet, Palais,
Paletz, Palez), est situ  19 ou 20 kilomtres au sud-est de Nantes,
sur la route de Chollet et de Poitiers, oppidum ... ab urbe Nannetica
versus orientem octo miliariis remotum. L'glise est sur le penchant
d'une butte, appele encore la butte d'Ablard. C'est l'ancienne
chapelle du chteau, donne  la commune, comme je l'ai appris du cur
en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanteau, de la mme
famille que les La Galissonnire, dont la rsidence se voit  moins
d'une demi-lieue en avant. Les ruines du chteau, dtruit d'abord en
1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs, hauts de 1 mtre
environ, renfermant un carr d' peu prs 30 mtres de ct, passent
pour la maison d'Ablard, qu'on a dit aussi n dans une autre maison
plus modeste, dmolie il y a sept ou huit ans par M. Dufrne, procureur
du roi. Brenger peut avoir t chtelain du lieu, quoiqu'il ft
Poitevin, suivant l'unique tmoignage d'une des pitaphes d'Ablard (_ex
Chron. Rich. Pictav._), Namque oritur patre Pictavis et Britone matre,
 si toutefois on n'a pas fait confusion avec Brenger de Poitiers, dont
il sera question plus bas. Mais rien n'empche de voir en lui l'anctre
de ces seigneurs du Pallet qui, jusqu'au XVe sicle, figurent dans les
annales de la Bretagne. Son fils est souvent dsign sous le nom de
_Palatinus_ et quelquefois de _Nannetensis_. (_Ab. Op._, ep. I, p.
4.--Johan. Saresb. _Policrat_., l. II, c. XXII, et _Metal._, l. I, c. V,
et l. II, c. X.--_Rec. des Hist. des Gaules_, t. XII, p. 115, et t.
XIV, p. 303-304.--_Hist. de Bret._, par D. Lobineau, t. I, l. III, p.
106-107; l. IX, p. 298; l. XIX, p. 651, 1143, 1162 et 1235.--_Abail. et
Hl._, par Turlot, p. 143.--_Voy. pitt. de Clisson_, par Thienon, pl.
II et III.--_Notice sur Clisson_, in-18, Nantes, 1841, p.
7.--Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, prfet de la
Loire-Infrieure, et par MM. de la Jarriette et Demangeat, de Nantes.)]

[Note 3: C'est Ablard qui dit que _Breton_ vient de _brute_. 
Brito dictas est quasi brutus. Licet enim non omnes vel soli sint
stolidi, hoc (_sic_) tamen qui nomen Britonis composuit secundum
affinitatem nominis bruti, in intentione habuit quod maxima pars
Britonum fatua esset. Et on lit, en effet, dans le roman de Brut, que
  Brutus Apela de Bruto Bretons
  Les Troyens ses compaignons.
  (V. 1211 et 1212.)
Il s'agit, il est vrai, de la Grande-Bretagne, mais elle donna son nom
 l'Armorique. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de
_Vrezonze_ ou _Brazonce_, les _peints_, les tatous, comme les _Pictes_
de l'Angleterre. Cependant l'esprit pntrant des clercs bretons est
attest par Othon de Frisingen, mais i1 veut qu'en toute autre chose que
les arts (la rhtorique et la dialectique), les Bretons soient presque
stupides. C'est en faisant allusion  cette subtilit particulire
qu'Ablard dit de lui mme: Natura terrae meae vel generis animo
levis. Car je crois qu'ici _animo levis_ signifie plutt l'esprit
prompt que la lgret du caractre: ce n'est pas l'usage d'Ablard
de parler modestement de lui-mme, et la lgret n'est pas le dfaut
breton. (Ouvr. ind. d'Ab. _Dialectic._, p. 222 et 591.--_De Gest. Frid.
I imper._, l. I, c. XLVII.--_Ab. Op._, ep. I, p. 4.)]

Trs-jeune encore, il affronta les chances et les preuves de cette
stratgie du raisonnement et de la parole. Il s'y exera de bonne heure,
et ses rapides succs lui donnrent une telle confiance que, quittant la
maison paternelle, il alla voyager, parcourant les provinces,
cherchant les matres et les adversaires, marchant de controverses en
controverses, et renouvelant ainsi, sous une autre forme et dans un plus
vaste espace, la coutume attribue aux pripatticiens de discuter en se
promenant[4]. La philosophie avait alors ses chevaliers errants.

[Note 4: _Ab. Op._, ep. I, p. 4.]

La France ne manquait pas de matres et d'crivains qui cultivaient la
dialectique. Des sciences qui occupaient les esprits, c'tait celle qui
commenait  faire le plus de bruit et  donner le plus de renomme.
Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la thologie
qu'elle servait et inquitait tour  tour. La grammaire et la rhtorique
qui, unies  ces deux sciences et  quelques tudes mathmatiques,
composaient presque tout l'enseignement de l'poque, ne venaient que
loin aprs la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La
dialectique, c'tait alors la philosophie proprement dite. On l'appelait
un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que
l'tude du raisonnement ne va pas sans le besoin d'en montrer les
ressources, d'en essayer les procds, d'en prouver les forces[5]. On
apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient
la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions
incompltes et surtout par l'intermdiaire de Porphyre et de Boce.
L'introduction que le premier a jointe aux catgories, c'est--dire aux
prolgomnes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en sparait
pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la
dialectique qu' la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les
cinq voix ou les rapports gnraux des ides et des choses entre elles,
exprims par les noms de genre, d'espce, de diffrence, de proprit et
d'accident; les catgories ou prdicaments, c'est--dire les ides les
plus gnrales auxquelles puisse tre ramen tout ce que nous savons
ou pensons des choses; la thorie de la proposition ou les principes
universels du langage; le raisonnement et la dmonstration, ou la
thorie et les formes du syllogisme; les rgles de la division et de la
dfinition; la science enfin de la discussion et de la rfutation, ou la
connaissance du sophisme. En tudiant toutes ces choses, on trouvait,
chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre
l'exemple au prcepte; c'taient des questions d'abord de logique pure,
puis de physique, de mtaphysique, de morale, et souvent de thologie.
Sur ces questions s'chauffaient les esprits, s'animaient les passions,
et brillaient ceux qui se livraient  l'enseignement et  la dispute;
sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettrs, les
coles, et quelquefois l'glise et le public.

[Note 5: On sait que notre facult des lettres s'appelait autrefois
la facult des arts; d'o le titre de matre s arts. Le nom d'_artista_
fut donn dans le XIe sicle aux philosophes, qui  Rome taient aussi
appels [Grec: technikoi], quand ils s'adonnaient  l'enseignement et 
la controverse. Budaeus, _Observ. select._ XIV et XVI, t. VI, p. 121 et
130. Hall., 1702.]

A l'poque o le jeune Pierre se mit  courir le pays pour chercher les
aventures philosophiques, un homme s'tait fait dans les coles une
grande renomme. C'tait Jean Roscelin, n comme lui en Bretagne, et
chanoine de Compigne. Ce matre avait trouv assez rpandue cette
doctrine, qui n'tait pas cependant toujours explicite, que les noms
appels plus tard abstraits par les grammairiens dsignent, pour le
plus grand nombre, des ralits, tout comme les noms des choses
individuelles, et que ces ralits, pour tre inaccessibles  nos
perceptions immdiates, n'en sont pas moins les objets srieux et
substantiels d'une vritable science. Il combattit cette ide qu'il
contraignit  se dvelopper et  s'claircir; et il soutint que tous les
noms abstraits, c'est--dire tous les noms des choses qui ne sont pas
des substances individuelles, que par consquent les noms des espces et
des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent,
et les noms des qualits et des parties qui ne peuvent tre isoles des
sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparatre,
les autres sans cesser d'tre des parties, n'taient en effet que des
noms. Puisqu'ils n'taient pas les dsignations de ralits distinctes
et reprsentables, ils ne pouvaient tre, selon lui, que des produits ou
des lments du langage, des mots, des sons, des souffles de la voix,
_flatus vocis_. Cette doctrine fut appele la doctrine des noms, le
systme des mots, _sententia vocum_; les historiens de la philosophie
l'appellent le _nominalisme_[6].

[Note 6: Voyez le l. II de cet ouvrage, c. II, VIII, IX et X.]

Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas invente tout
entire, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait,
aprs Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment pousse  ses extrmes
consquences et rdige en termes absolus; mais elle compromit le repos
et la sret de Roscelin. L'glise s'tait alarme; saint Anselme, alors
abb du Bec en Normandie, en attendant qu'il succdt  Lanfranc dans
l'archevch de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crdit comme
religieux et d'une grande rputation comme philosophe, avait combattu le
nominalisme, en soutenant  outrance la ralit de ce qu'exprimaient
les termes abstraits et gnraux, ou ce qu'on appelle _la ralit des
universaux_. Devanant mme cette polmique, un concile tenu  Soissons,
en 1092, avait condamn la doctrine de Roscelin, comme fausse en
elle-mme, et comme incompatible avec le dogme de la Trinit, puisqu'en
n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois
personnes, ou les ralisait en trois essences individuelles, ce qui
tait admettre trois dieux.

Roscelin avait t forc de s'exiler en Angleterre. On croit que dans
le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on
ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leons, et
probablement avant de venir  Paris. Il l'entendit du moins tant fort
jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour matre, et il a dit
aussi qu'il trouvait sa doctrine insense[7].

[Note 7: Magistri nostri Roscellini tam insana sententia. (Ouvr.
ind. _Dialect._, p. 471.) C'est Othon de Frisingen qui veut que le
premier matre d'Ablard ait t Roscelin, lequel a sans aucun doute
t son matre, mais qui ne peut avoir t le premier, encore moins son
prcepteur dans sa famille, comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve
que Roscelin ait enseign en Bretagne. Proscrit lorsqu'Ablard avait
treize ans, il ne peut gure l'avoir connu que plus tard dans ses
courses plus ou moins secrtes en France. (_Id._, Introd., p. xl et
suiv.) Ablard le traite avec svrit, il l'a rfut et mme attaqu
violemment. (_Ab. Op._, ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743.--Ou. Fris. _De
Gest. Frid. I_, l. I, c. XLVII.--_Philosophie dans le moyen ge,_ par M.
Rousselot, t. I, c. V.)]

On croit qu'il n'avait gure que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la
premire fois[8].

[Note 8: Peut-tre mme tait-il plus jeune; les auteurs du _Recueil
des historiens des Gaules et de la France_ veulent qu'il ait entendu
Guillaume de Champeaux,  Paris, avant la fin du XIe sicle, (t. XIII,
p. 654). Le P. Dubois, dans son _Histoire ecclsiastique de Paris_, dit
qu'Ablard arriva dans cette ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p.
777). Duboulai voudrait mme faire remonter son arrive jusqu'en 1095.
(_Hist. Universit. parisiens_. t. II p. 8.)]

Cette ville tait alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe,
la capitale des lettres et des arts. Elle a t de bonne heure, elle
est reste toujours le centre de cette philosophie du moyen ge qu'on
a nomme la _scolastique_. Ce nom ne dsigne pas autre chose que la
philosophie des coles ou cette dialectique que nous avons dcrite.
Les coles taient assez nombreuses en France, et pour la plupart
piscopales, c'est--dire qu'elles taient ouvertes ordinairement sous
le patronage et la surveillance de l'vque et mme dans sa maison.

Ces institutions avaient succd aux coles palatines, fondes par
Charlemagne, grande et passagre cration, comme presque toutes celles
de cet homme qui devana trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir
devin trop tt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'tait donc
produit dans l'vch ou mme  la porte du clotre[9]. Dans ces coles,
qui diffraient de rputation et quelquefois de doctrine, comme les
vques eux-mmes, on enseignait toujours la thologie et souvent les
sciences profanes, y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions
dura longtemps; il en est rest au chef-lieu de tous les diocses,
auprs de tous les vques, deux titres ports par des prtres et qui
reprsentent le double enseignement du pass: l'un est le titre de
thologal, et l'autre celui d'coltre.

[Note 9: Carolus.... seculares quodam modo litteras fecit et a
coenobiis ad palatium evocavit. (Duboulai, t. 1, p. 95.) Je parle ici
d'aprs l'ide reue qui attribue  Charlemagne la cration permanente
d'coles royales tenues dans son propre palais. _Domus regia schola
dicitur_, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince
aurait ainsi conu et ralis la vritable instruction publique, celle
de l'tat. J'avoue que M. Ampre a singulirement branl cette ide.
Au reste, les coles piscopales elles-mmes doivent encore tre
originairement rapportes  Charlemagne; c'est lui qui en prescrivit la
formation par un capitulaire de 789. (_Histoire littraire de la France
avant le XIIe sicle_, par M. Ampre, t. III, c. II.)]

 l'poque dont nous parlons, ou vers l'an 1100, il n'y avait donc pas
d'Universit de Paris. Il y avait des coles  Paris, et parmi elles,
au-dessus de toutes, l'cole piscopale, la plus frquente et la plus
clbre[10]. Les tudiants y accouraient de trs-loin, non-seulement de
toute la France, ce qui tait peu dire, mais de toute la Gaule et des
pays trangers. L'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne commenaient 
envoyer leurs enfants dans cette ville, destine  devenir l'Athnes de
la philosophie du moyen ge. Les cours de l'cole, ou comme on disait
les _lectures_[11] (il n'existait point de collge), avaient pour
auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les
coliers taient alors de tout ge. Ils se rassemblaient autour de la
chaire du professeur, dans un clotre assez voisin de l'habitation de
l'vque, situe au lieu o nous avons vu encore l'Archevch, et au
pied de l'glise mtropolitaine, qui se nommait bien dj Notre-Dame,
mais qui n'tait pas le monument magnifique et vnr que commena
Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas trs-longtemps
qu'une enceinte, jadis habite tout entire par les membres du chapitre,
s'tendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'glise,
allait rejoindre le jardin de l'Archevch; elle s'appelait le Clotre
Notre-Dame[12]. L tait, aux premiers jours du xiie sicle, l'cole
piscopale, l'cole matresse, perptuelle, celle dont le titulaire
rgissait de droit les coles de Paris, et c'est pour cela qu'elle
portait dans le monde et qu'elle a conserv dans l'histoire le nom
d'cole du Clotre ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de
reconnatre pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg
de la Brie o il tait n. Archidiacre de Paris, il enseignait
avec beaucoup de succs et d'clat. Il parat avoir brill dans la
dialectique, donn de quelques-unes des questions qu'elle pose des
solutions nouvelles, et appliqu le premier, dans l'cole de Notre-Dame,
les formes de la logique  l'enseignement des choses saintes: ce qui a
fait dire qu'il avait, le premier, profess publiquement la thologie 
Paris, et d'une manire contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit
la thologie scolastique. On l'a surnomm la _Colonne des docteurs_[13].

[Note 10: Cf. Lobineau, _Hist. de Paris_, t. I, l. IV, p.
151.--Grard Dubois, _Hist. Eccles. paris._, t. I, l. XI, c. VII, p.
775.--D. B., _Rec. des Hist._ t. XIV, _praef._ xxxj.--Troplong, _Du
pouvoir de l'tat sur l'enseignement_, c. vi, vii, viii et ix.--Launoy,
_De Schol. celeb._, t. IV, c. lix. _Hist. litt. de la Fr_., par les
bndictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. prt.]

[Note 11: _Lectiones_, d'o le mot de leons. Bayle appelle Anselme
de Laon _lecteur en thologie_. Les professeurs au Collge de France
avaient conserv ce titre de _lecteur_. Les leons, au moyen ge, se
composaient d'une lecture ou dicte, puis d'un commentaire ou glose
improvise. C'est la forme encore suivie dans nos coles de droit.]

[Note 12: _Paris ancien et moderne_, par du Marls, t. 1, c. i, p.
51, et c. ii, p. 189.]

[Note 13: On le dit n vers 1068. Aprs avoir tudi sous Manegold
et Anselme de Laon, qui professrent  Paris, il y devint le chef de
l'enseignement, et il eut le _regimen scholarum_ d'o est venu sans
doute plus tard le titre de _recteur_. Il eut des disciples nombreux
dont quelques-uns occuprent un rang distingu dans l'glise et la
science. lve d'Anselme de Laon, qui s'tait form sous saint Anselme,
Guillaume continua donc le ralisme, et mme il parat l'avoir exagr.
(_Ab. Op._, ep. I, p. 4; Not., p. 1145.--Ouvr. ind. _Dialectic._
passim.--Johan. Saresb. _Metalog._, l. I, c. V; l. III, c. IX.--_Rec.
des Hist._, t. XIV, p. 303.--_Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi_, c. XV.
D'Achery, _Spicileg._, t. I, p. 633.--_Hist. litt._, t. X, p. 307, 308
et suiv.)]

Pierre alla l'entendre et ne tarda pas  lui plaire. Un disciple
intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les
leons qu'il coute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais
il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les
coliers de Paris; il les tonnait par sa mmoire surprenante, par son
instruction prcoce, par sa rare subtilit, par le don de la parole
que rehaussait en lui la singulire beaut de sa figure. Il se faisait
admirer, aimer, et partant envier. Bientt il s'enhardit  se sparer de
son matre; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut
plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui
devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et
un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une dfiance et une
jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous
ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait
les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la
connaissance humaine tait ouvert devant lui comme le monde devant un
conqurant.

On raconte cependant que, ne sachant encore rien au del de ce qu'on
apprenait dans le _trivium_, c'est--dire la rhtorique, la grammaire
et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets
du _quadrivium_, o l'en enseignait l'arithmtique, la gomtrie,
l'astronomie et la musique; car telle tait reste la division
encyclopdique de l'enseignement au XIIe sicle[14]. Il prit mme des
leons d'un certain matre qui se nommait Tirric, et qui se chargea de
lui apprendre les mathmatiques. On appelait ainsi une science fort
suspecte o l'tude des proprits des nombres et des figures s'unissait
 celle de leurs vertus symboliques et mystrieuses[15].

[Note 14: Cette division septuple des sciences est indique partout
et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint
Augustin. (_Divinar. Lect._, c. XXVII.--_De Ordin._, t. II, c. XII,
etc.--_Retract._, l. I, c. VI.--Cf. Budd. _Observ. select._ IV, t. I, p.
47, 51, 55.)]

[Note 15: C'est Ablard qui nous donne lui-mme cette ide des
mathmatiques. Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae
mathematica appellatur, mala putanda non est. (Ouv. ind. _Dialect._,
p. 435.--Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge,
ou mot _Mathematica_.)]

Pierre prenait ces leons sans bruit; dj il ne lui convenait plus de
paratre apprendre; cependant il ne russissait pas. Lui-mme a reconnu
qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmtique[16]. Ce genre de travail
opposait  son esprit une difficult inattendue, soit qu'il manqut
d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble
aux sciences du calcul; soit que, dj confiant et ambitieux, il ne
donnt  ses nouvelles tudes que les restes d'une attention trop
partage; soit enfin que son esprit, dj rempli de savoir et proccup
de mille choses, ne ft qu'effleurer la surface de ces nouvelles
connaissances. Son matre,  ce qu'il semble, en porta ce dernier
jugement; car le voyant un jour triste et comme indign de ne pas
pntrer plus avant, il lui dit en riant: Quand un chien est bien
rempli, que peut-il faire de plus que de lcher le lard? Le mot d'une
latinit dgnre qui signifie _lcher_, composait, avec le dernier
mot de la plaisanterie vulgaire du matre, un son qui ressemblait 
_Baiolard (Bajolardus)_[17]. On en fit dans l'cole de Tirric le surnom
de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un ct faible dans un homme 
qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'tudiant en prit son parti, et
acceptant ce sobriquet d'cole, dont il changea quelque peu le son et
le sens, il se fit appeler Ablard (_Habelardus_), se vantant ainsi de
possder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en
croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine purile et familire
qu'auraient immortalis le gnie, la passion et le malheur.

[Note 16: Ejus artis ignarum omnino me cognosco. (Ouv. Ind.
_Dialect._, p. 182.)]

[Note 17: Bajare quod est lingere. On ne connat, je crois, ce
mot que par le passage du manuscrit o cette anecdote est rapporte. Du
moins, au mot _Bajare_, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.]

Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le fate de
la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oublie, et l'on
ne voulut y voir qu'un surnom emprunt au nom de l'abeille, comme
si Ablard et t l'abeille franaise, ainsi qu'autrefois un grand
crivain fut appel l'abeille attique[18].

[Note 18: L'anecdote sur l'origine du nom d'Ablard est peu connue,
et n'a t rapporte que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit
de l'abbaye de Saint-Emmeram. (_Thesaur. anecdot. noviss._, t. III,
_Dissert, isagog._, p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom
d'Ablard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint
Bernard lui-mme aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. _Op._, ep.
CLXXXIX.) D'Argentr voit un nom de famille dans le nom de Pierre
Esveillard, _qu'ils appellent en France Abilard. (L'Hist. de
Bretaigne_, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les
textes latins crits en Bretagne portent _Abaelardus. (Chroniq. de Ruys.
Recueil des Histor._, t. XII, p. 564.--_Mm. pour servir  l'Hist. de
Bretagne_, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'tait plutt un surnom. Tous
les noms de famille ont bien commenc par des surnoms; mais trs-rares
alors, ils se montraient sous la forme de titre fodal ou nom de fief
hrditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois,
_Abaelardus_. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-mme: Hoc
vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est. (Ouvr. ind. _Dialect._,
p. 212 et 480.) Othon de Frisingen crit _Abailardus_, et l'on trouve
aussi _Abaielardus_, et mme _Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus,
Belardus_. En franais, _Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard,
Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard,_ etc., et dans
une ballade de Villon:

  O est la trs-sage Hlos
  Pour qui fut chastr et puis moyne
  Pierre Esbaillart  Saint-Denys,
  Pour son amour eut cest essoyne?

Les formes les plus usites sont _Abailard_ ou _Ablard_. Le dernire
est celle que prfrent Bayle, _l'Histoire littraire_, et M. Cousin.
(_Ab. Op._, praefat., p. 3; Not., p. 1141.--Bayle, _Dict. crit._, art.
_Ablard_.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Ablard dans le
canton de Vallet o le Pallet est situ, au tmoignage de M. le juge de
paix du canton; mais le nom d'Ablard n'est point inconnu  Nantes comme
nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.]

Cependant il avait conu l'ide de devenir matre  son tour et de
rgir les coles, ide hardie chez un tudiant qui sortait  peine de
l'adolescence[19]. Mais sr de sa force et confiant dans sa fortune, il
ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un
lieu o il pt ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors
fort importante et qui tait un sige royal. Guillaume, le matre qu'il
abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il ft sur le point de renoncer 
sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empcher
l'tablissement d'une cole nouvelle, ou du moins pour loigner
davantage Ablard des murs de Paris. Il usa de secrtes manoeuvres afin
de lui faire interdire le lieu o on lui permettait de professer. Mais
le talent et la jeunesse trouvent aisment faveur et protection; le
vieux matre avait des jaloux; il s'tait fait des ennemis parmi les
puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers
Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Ablard; la
faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut
ralis, il eut une cole. Tout cela se passait vers l'an 1102.

[Note 19: Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus
aspirarem. (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.) C'est une opinion assez gnrale
qu'il avait vingt-deux ans. (_Histor. Eccl. paris._ a G. Dubois, t. I.
l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite
parat avoir dur au del de sa jeunesse mme. On l'appela longtemps _le
jeune Palatin_; du moins trouve-t-on ce titre en tte de quelques uns
de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre _Petri
Abaelardi junioris Palatini summi peripatetici editio_, et non pas
_Ablard le jeune_, puisqu'Ablard n'est pas un nom de famille.
D'ailleurs il n'avait cd que ses droits d'anesse et non son ge. On a
propos de traduire: _le grand pripatticien moderne_. (Cousin, Ouvr.
ind. Introd. p. xiij.)]

Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa
renomme couvrit bientt et la rputation naissante de ses condisciples,
et la clbrit tablie des matres eux-mmes. Nul ne semblait  ses
auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la
dialectique; et chaque jour plus prsomptueux, ne redoutant aucun
voisinage, il voulut rapprocher son cole et la transporter  Corbeil,
place forte qui ne tarda pas  devenir un chteau royal comme Melun[20].
L, plus prs de Paris, il donnait pour ainsi dire l'assaut  la
citadelle de l'cole de Notre-Dame.

[Note 20: Le comt de Melun et celui de Corbeil avaient t runis,
puis spars. Le premier revint d'abord  la couronne par la mort de
Rainauld, vque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut alors
un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville
qui tait fortifie comme tout chef-lieu de fief (_Meldunum castrum,
castellum_); il en fit un sige royal, c'est--dire qu'tant la ville
d'un domaine dont le roi tait seigneur, elle devint une de ses
rsidences et il y tablit sa justice. Philippe Ier y mourut en
1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui runit dans les mmes
conditions le comt de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte.
C'est  une poque bien voisine de cet vnement, si ce n'est lors de
cet vnement mme, qu'Ablard vint  Corbeil. (_Ab. Op._. Not., p.
1195.)]

Cependant un travail excessif avait puis ses forces et altr sa
sant. Il fut oblig de quitter la France, de voyager, et probablement
de visiter sa patrie, laissant aprs lui de vifs et longs regrets, et
sans cesse ardemment rappel par tous ceux qu'intressait l'enseignement
de la dialectique. Trs-peu d'annes se passrent ainsi, celles
peut-tre pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait
rtabli, lorsqu'il apprit que son ancien matre avait abandonn la
chaire de Notre-Dame.

En 1108, au temps de Pques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre
Guillaume de Champeaux s'tait retir, avec quelques-uns de ses
disciples, prs d'une chapelle au sud-est de Paris, o tait ensevelie
une recluse morte en grand renom de pit.

Il y avait form une congrgation volontaire de clercs rguliers, qui
devint plus tard l'abbaye de Saint-Victor. C'est l que, commenant une
vie de paix et de pit, il esprait trouver un abri contre les attaques
et les luttes qu'il prvoyait, ou mme se prparer  l'piscopat, qu'il
pouvait souhaiter comme une dlivrance ou comme un asile.

Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez clatant, fit
sensation dans le clerg; on loua beaucoup la dvotion et l'humilit
d'un homme qui renonait pour la solitude  un poste lev dans l'glise
de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin
 une position qui, suivant ses disciples, quivalait presque au premier
rang dans le palais du roi[21].

[Note 21: Cum esset archidiaconus, fereque opud regem primus,
omnibus quae possidebat demissis, in praeterito pascha, ad quamdam
pauperrimam ecclesiolam soli Deo serviturus se contulit, dit un anonyme
qui crit un an aprs l'avoir entendu et admir, _tanquam angelum_.
(_Rec. des Histor._, t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette
retraite en 1109. (Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. I, 2.)]

Hildebert, clbre vque du Mans, et dans la suite plus clbre
archevque de Tours, lui crivit que c'tait l vraiment
philosopher[22]; mais il l'exhorta vivement  ne point renoncer 
ses leons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle rsidence ne
l'loignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le squestra pas du
monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui
la science, et il continua  faire des cours, inaugurant ainsi cette
grande cole de Saint-Victor qui a jou un rle important dans la
thologie et presque dans la religion[23].

[Note 22: Hoc vere philosophari est. (Hildeb., episc. cenoman.,
ep. 1.--G. Dubois, _Hist. Eccl. paris._, t. I, l. IX, c. ix.)]

[Note 23: Guillaume de Champeaux ne fut donc pas prcisment le
fondateur officiel de la congrgation des chanoines rguliers de
Saint-Victor. On a mme contest qu'il ait t chanoine rgulier,
quoique ce titre lui soit souvent donn, et qu'il ait au moins form
dans cette maison une congrgation temporaire, ce qu'Ablard appelle un
_conventicule de frres, un ordre de clercs rguliers_, qui put tre le
type et fut certainement l'origine de l'institution dfinitive. Avant
Guillaume, on prtend que la chapelle ou le prieur de Saint-Victor
tait desservi par des moines noirs, et dpendait de la clbre
abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la rgle de
Saint-Benot. En 1108, Guillaume s'tablit dans le prieur avec ses
disciples et en agrandit les btiments. En 1112, il devint vque. En
1113, Louis le Gros changea le prieur en abbaye et remplaa, dit-on,
les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier
abb fut Gilduin. (Cf. _Ab. Op._, ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.--_Vie
d'Abeillard_, par D. Gervaise, t. I, p. 22.--_Hist. litt. de la
France_ t. XII, art. _Hugues de Saint-Victor_, p. 3, et Gilduin, p.
476.--Dubois, _Hist. Eccl. paris._, loc. cit.--_Gallia Christ._, t. VII,
p. 656.)]

Tandis qu'il y parlait, entour de ses nombreux lves, il vit tout 
coup dans leurs rangs reparatre Ablard qui venait, disait-il, entendre
ses leons sur la rhtorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas 
provoquer son matre sur la question de philosophie qui proccupait les
esprits. C'tait cette question fameuse et redoute qui avait perdu
Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux
tait le contre-pied de celle du chanoine de Compigne. Il professait le
ralisme le plus pur et le plus absolu, c'est--dire qu'il attribuait
aux universaux une ralit positive; en d'autres termes, il admettait
des essences universelles. Dans son systme, tout universel tait par
lui-mme et essentiellement une chose, et cette chose rsidait tout
entire dans les diffrents individus dont elle tait le fond commun,
sans aucune diversit dans l'essence, mais seulement avec la varit
qui nat de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple,
l'humanit n'tait plus le nom commun de tous les individus de l'espce
humaine, mais une essence relle, commune  tous, entire dans chacun,
et varie uniquement par les nombreuses diversits des hommes. Ainsi
du moins Ablard dcrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua
directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre,
disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanit est une
essence tout entire en chaque homme, et que l'individualit soit un
pur accident, il s'ensuit que cette essence entire est en mme temps
intgralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est
 Rome et Socrate  Athnes, elle est tout entire avec Platon  Rome,
et dans Athnes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, tant
l'essence de l'individu, est l'individu mme, et par consquent il
emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est 
Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est  Athnes, Platon
s'y trouve avec lui et en lui. L conduisait cette formule de Guillaume
de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait
essentiellement ou dans la totalit de son essence[24].

[Note 24: _Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--Ouvr. ind., _De Gener. et
Spec._, p. 613.]

Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au
sens commun, Ablard troubla tellement le matre longtemps incontest
des coles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rtracter
ou effacer de la formule un mot dcisif. Guillaume cessa de dire que
la chose universelle subsistait comme une seule et mme chose
_essentiellement_ dans les individus, ce qui tait dire qu'elle en
tait l'essence. Il se rduisit  prtendre qu'elle subsistait ou
_individuellement_, on plutt _indiffremment_ dans les individus[25].

[Note 25: D'aprs l'dition des oeuvres d'Ablard, et le texte de sa
premire ptre, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'_Historia
calamitatium_ donne _individualiter_, pour le mot substitu
 _essentialiter_; mais d'Amboise met en marge la variante
_indifferenter_: c'est le mot du manuscrit de la Bibliothque du Roi,
d'un autre de la bibliothque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit
avoir consults; il parat de tout point prfrable, car la premire
substitution, si elle a une valeur, annule le ralisme, et la seconde,
au contraire, exprime une doctrine qu'Ablard, dans ses ouvrages
didactiques, expose et rfute comme la seconde opinion de Guillaume de
Champeaux et la seconde forme du ralisme. (Cf. _Ab. Op. ibid._ Ouv.
ind., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.--_De Gen. et Spec._, p.
513 et 516.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Abail. et Hl._, par
Turlot, p. 16.--Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)]

Or, si elle subsistait _individuellement_, elle n'tait plus identique
et intgrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui
ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en
parties numriques semblables, mais non identiques, et par consquent
indpendantes. Si elle subsistait _indiffremment_ dans les individus,
elle existait comme l'lment non diffrent (_indifferens_) des
diffrents individus; manire technique d'exprimer qu'elle tait ce
qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un mme genre
ou d'une mme espce. Des deux faons, c'tait abjurer, ou se
rfugier dans un ralisme mitig, qu'Ablard appelle la doctrine de
l'indiffrence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur
en repos.

Cette question des universaux tait depuis un temps la question
dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des matres
et des coles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitt son
crdit et toute confiance en lui-mme. Quiconque se rtractait en cela
renonait  convaincre et  guider. Du jour o Guillaume de Champeaux
eut corrig ou dlaiss son opinion, le dcouragement le prit, ses
leons furent ngliges;  peine l'couta-t-on encore,  peine lui
permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il
semblait que ce point abandonn et emport toute la science avec lui.
En mme temps, la doctrine et la position d'Ablard acquirent plus de
force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant
passrent de son ct. De toutes parts, et du sein mme de l'cole
oppose, on accourut dans la sienne.

En quittant le clotre de Notre-Dame pour l'institut naissant de
Saint-Victor, Guillaume n'avait point laiss sa chaire dserte. Un
successeur s'y tait assis et devait y continuer son oeuvre; mais le
gouvernement de la science avait pass en d'autres mains; dcourag ou
converti, le nouveau matre offrit sa place  Ablard, et se rangea
parmi ses auditeurs. L'empire de l'cole lui fut ainsi rgulirement
dvolu, car c'tait alors une rgle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec
l'autorisation d'un matre reconnu, et comme son supplant et son
dlgu. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans
matre[26] tait une tmrit et presque un dlit. Aussi, ne pouvant
plus l'attaquer lui-mme, Guillaume au dsespoir attaqua-t-il son propre
successeur; de honteuses accusations furent diriges contre lui, dont
la plus grave sans doute et la moins avoue tait sa dfrence pour
Ablard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux tait
apparemment rest titulaire de sa chaire, il la fit donner  quelque
adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forc de retourner 
Melun, et d'y recommencer ses leons.

[Note 26: _Sine magistro_, sans avoir ou la matrise ou
l'autorisation magistrale. (_Ab. Op._, ep. 1; p. 10.) Il fallait,
suivant M. Troplong, obtenir la licence du matre des tudes ou
scolastique, appel aussi chancelier, ou bien tre disciple d'un matre
titulaire et enseigner sous sa direction. De l sont venus peu  peu
tous les grades acadmiques, _matre, licenci, docteur_ (Cf. _Hist.
litt. de la Fr._, t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.--Pasquier, _Rech. de
la France_, l. IX, c. xxi.--D. Brial, prf. du t. XIV des _Hist. fr._,
p. xxxi.--Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. 1, p. 132, 135, 161,
256, etc.--Troplong, _Du Pouv. de l'tat sur l'enseignement_, c. x.).]

Mais la victoire fut passagre; en cartant pour un moment un formidable
rival, on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il
intimidait, il abaissait encore ceux qui s'taient dlivrs de sa
prsence. La vie s'tait comme retire d'eux; la malignit publique les
poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorit. Elle se
prit  Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des coliers
sur le dsintressement de sa pit, sur les motifs de sa retraite, le
forcrent bientt  se retirer, lui, la congrgation qu'il avait forme,
et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne
loigne de la ville[27].

[Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car _villa_ a ces
deux sens; _ad villam quamdum ab urbe remotam_. Brucker dit que ce lieu
tait le vieux prieur (_veteres cellae,_), peut-tre le mme o fut
fond Saint-Victor. (_Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--_Hist. crit. phil._, t.
III, p. 733.)]

Ablard se hta de se rapprocher. Comme l'cole de la Cit restait
toujours occupe, il s'tablit hors des murs, sur la montagne
Sainte-Genevive, et dans le clotre mme, dit-on, de l'glise ddie 
la patronne de Paris. Cette colline, destine  devenir comme le Sina
de l'enseignement universitaire, tait alors l'asile o se rfugiait
l'esprit d'indpendance, le poste o se retranchait l'esprit d'agression
contre l'autorit enseignante. Des coles prives, plutt tolres
qu'autorises par le chancelier de l'glise de Paris, s'y ouvraient
aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire
les coles de la Cit. Ainsi Joslen de Vierzy, qui devait un jour,
en qualit d'vque, juger Ablard, donnait  ses cts des leons
tendantes au nominalisme, malgr la dfaveur qui s'attachait  cette
doctrine[28]. Les tudiants taient diviss par confrences, sous
des professeurs ou rptiteurs qui aspiraient  la matrise ou  la
renomme. Mais par _sa science prouve_ et _par son loquence sublime_
(ce sont les expressions de ses ennemis), Ablard effaait tout le
monde. L'originalit de son esprit lui inspirait des nouveauts hardies
qui sduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul
n'avait os, insultant  tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait
la lutte par ses tmrits et la dcourageait par la terreur de sa
dialectique[29].

[Note 28: D'aprs Duboulai, l'Universit de Paris se serait forme
de la runion de l'cole palatine, de l'cole piscopale et de celle de
Sainte-Genevive. Il ne prouve pas que la premire subsistt encore au
commencement du XIIe sicle; la seconde dominait la Cit, et continua
d'y subsister  l'ombre de la Mtropole, toujours plus thologique,
plus ecclsiastique, plus soumise  l'autorit du premier chantre ou
chancelier de l'glise de Paris qui parat avoir t, jusqu'au temps
de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef
de l'enseignement ou _matre recteur_, ce qu'on appelait d'abord
le primicier, dut, l comme ailleurs, tre le _scholasticus_ ou
_scholaster_, (coltre), _magister scholae_ ou _capischol_. Le nombre
des tudiants s'tant fort accru ne put tre retenu entre les deux
ponts ou dans l'Ile, et s'tendit sur la montagne Sainte-Genevive. Il
s'tablit une cole  l'abbaye du mme nom (emplacement du collge Henri
IV); et des coles particulires s'ouvrirent sur la pente septentrionale
de la colline: de l le pays latin. (_Hist. Univ. paris._, t. I, p. 257,
267, 272, 280). Joslen, Goselen ou Joscelin, surnomm Le Roux, d'une
famille noble dite de Vierzi, enseigna d'abord sur la montagne
Sainte-Genevive, puis devint archidiacre, et plus tard vque de
Soissons (1125 ou 1126); et comme tel, il sigea au concile de Sens o
Ablard fut condamn. (Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. XVII.--
_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 297.--_Hist. litt._, t. IX, p. 32 et t.
XII, p. 412.)]

[Note 29: Probatae quidem scientiae, sublimis eloquentiae, ...
inauditarum erat inventor et assertor novitatum, et suas quaerens
statuere sententias, erat aliarum probatarum improbator. Undo in odium
venerat eorum qui sanius sapiebant, et sicut manus ejus contra
omnes, sic oinnium contra eum armabantur. Dicebat quod nullus antea
praesumpserat. (_Ex. vit. S. Gostini acquicinct. abb., I. I. Rec. des
Hist.,_ t. XIV, p, 442.)]

Il est probable que, combattant  la fois le ralisme de Guillaume de
Champeaux et le nominalisme dguis de Joslen, il ne manquait ni de
jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, pousss  bout, voulurent
enfin lui susciter un contradicteur, et cherchrent dans leurs rangs un
adversaire courageux qui essayt de lui tenir tte. C'est un chien qui
aboie, disaient-ils, il le faut chasser avec le bton de la vrit.
Il y avait dans l'cole de Joslen un jeune homme de Douai, qui se
montrait plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il
n'aspirait qu' l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il
fut choisi. Son matre qui l'aimait s'effora de le dissuader de
cette dangereuse entreprise; il lui reprsenta qu'Ablard tait plus
redoutable encore par la critique que par la discussion, plus railleur
que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiesant pas  la vrit
si elle n'tait de sa faon[30], qu'il tenait la massue d'Hercule et
ne la lcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer  la rise
en l'attaquant, il fallait se contenter de dmler ses sophismes et
d'viter ses erreurs. Le jeune lve persista, et tandis que ses
camarades runis par groupes dans leurs logements, comme des soldats
sous leurs tentes, faisaient des voeux pour lui, il en prit avec lui
quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Genevive. Il se comparait 
David marchant  la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans
qu'Ablard, qui devait alors approcher de trente ans, il tait petit,
grle, d'une figure agrable, avec le teint d'un enfant. Il entra
bravement dans l'cole et trouva le matre faisant sa leon  ses
auditeurs attentifs. Il prit aussitt la parole, et l'interpella
hardiment; mais Ablard, lanant sur lui un regard ddaigneux et
menaant: Songez  vous taire, lui dit-il avec hauteur, et
n'interrompez point ma leon. L'enfant qui n'tait pas venu pour se
taire insista avec nergie; mais il ne put obtenir une rponse. Sur sa
mine, Ablard ne pensait pas qu'il en valt la peine, et levait les
paules sans l'couter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui
dirent que c'tait un subtil disputeur, et l'engagrent  l'entendre.
Qu'il parle donc, dit Ablard, s'il a quelque chose  dire. Le jeune
athlte, libre enfin d'entrer en lice, commena l'attaque. Il posa sa
thse, et ouvrit une controverse en rgle. Nous ignorons quel en tait
le sujet, quels en furent les dtails et les incidents, et toute cette
histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut
un jour abb[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le gant; il
conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravit de sa
parole; puis, il enlaa si savamment son adversaire par des assertions
qu'on ne pouvait ni luder ni combattre qu'il lui ferma peu  peu tout
moyen d'vasion et parvint graduellement  le rduire  l'absurde. Ayant
ainsi _garrott ce Prote par les indissolubles liens de la vrit_, il
redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles
o l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des
cris de victoire et d'allgresse.

[Note 30: Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam
doctor.... Quod pertinax esset in errore, et quod, si secundum se non
esset, nunquam acquiesceret veritati. (_Id. ibid._, p. 443.)]

[Note 31: On attribue  Alexandre, successeur de Gosvin au titre
d'abb d'Anchin, ou plus exactement  deux moines qui l'avaient connu et
n'crivaient que huit ou dix ans aprs sa mort, la biographie d'o nous
extrayons ce rcit. Elle a t imprime a Douai en 1620, et insre
par fragment dans le _Recueil des Historiens des Gaules_. (T. XIV, p.
441-445.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 605.)]

Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin
ait suscit contre Ablard une rsistance ou une concurrence bien
formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir cole  son tour, il
n'osa le tenter  Paris, ou du moins sa tentative n'y a laiss nulle
trace. C'est  Douai, sa ville natale, qu'il parat avoir fond un
vritable enseignement; et il devint, en 1131, abb d'Anchin, en
attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le
retrouverons plus tard.

Rien cependant n'arrtait la marche ascendante d'Ablard. Du haut de sa
montagne, il devenait de fait le matre des coles, et celui qui dans
la Cit en occupait la place n'tait plus qu'un vain simulacre sur une
chaire impuissante.

 ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort.
Il quitte les champs, il reparat; il ramne la congrgation 
Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait
dlivrer dans l'cole son soldat, sentinelle abandonne. Ce retour
commena par perdre ce triste remplaant; il avait encore quelques
auditeurs; on trouvait qu'il tait habile  expliquer Priscien, crivain
plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il
fut oblig de quitter sa chaire, et ses lves retournrent  Guillaume
de Champeaux, qui lui-mme, dsesprant de la gloire mondaine, sembla
de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes
secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre
Ablard et Guillaume. Devant eux l'arne tait ouverte et libre, et le
combat s'engagea entre les deux coles, entre les deux matres. Peut-on
demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un ct tait l'esprance,
la nouveaut, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorit
inconteste, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce
qui perd les pouvoirs menacs de rvolution. Chaque jour des victoires
de dtail venaient prparer le triomphe d'Ablard, et couronnaient
le matre dans ses lves. Enfin l'vnement pronona. Si vous me
demandez, dit Ablard, en citant Ovide, quelle fut la fortune du
combat, je vous rpondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32].

[Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab
illo.

Ovid. _Metam._, 1. XIII.--_Ab. Op_., ep. 1, p. 7.]

En effet, bientt la lutte cessa d'tre possible. Plus de rsistance,
plus mme de rivalit. Ablard allait rgner sans partage dans l'cole,
lorsqu'il fut encore oblig de quitter la France. Son pre s'tait,
comme on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie
religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant la rgle,  imiter
cet exemple. Tendrement aime de son fils, elle l'appela prs d'elle.
Tous deux avaient leurs adieux  se faire dans le sicle. Il partit,
il revit la Bretagne et sa mre, et quand aprs une courte absence il
revint  Paris; il trouva l'cole silencieuse et libre. Guillaume de
Champeaux, abandonnant  la fois la retraite et l'enseignement,
s'tait rfugi dans les dignits ecclsiastiques. Il tait vque de
Chlons-sur-Marne.

'avait t un professeur trs-habile, un logicien trs-ingnieux, et
sa rputation tait grande; mais elle avait vieilli. Il n'avait su ni
souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractre manquait
 la fois de gnrosit et d'nergie, et, dans le combat, son esprit lui
fit faute. Mais il fut un prlat pieux et respect, plac  la tte de
l'piscopat des Gaules pour la science de l'criture sainte. On comprend
que celui qui avait rgi si longtemps les _coles sublimes_ (tel tait
le nom donn aux cours de haute science) devait faire un grand vque:
aussi en a-t-il reu le titre[33]. Il administra son diocse pendant
sept annes et mourut regrett de saint Bernard dont il tait l'ami et 
qui, le premier peut-tre, il fit connatre Ablard[34].

[Note 33: Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas
rexerat. (_Ex Chron. mauriniae. Recueil des Histor._, t. XII,
p.76.--Saint Bern. _Op_., t. I, p. 13.)]

[Note 34: La date de l'lection de Guillaume de Champeaux, comme
celle de sa mort, est controverse. Les uns veulent qu'il ait t vque
en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, _Ab. Op_.; Not., p. 1147 et
1163.--Gervaise, _Vie d'Ab._, t. I, p. 23); les autres, que la promotion
soit de 1113 et le dcs de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern.,
_Op_., t. I, p. 13, 61 et 302.--Durand et Martene, _Thes. nov. anecd._,
t. V, p.877.--_Gallia Christ._, t. IX, p. 878.--D. Brial, _Rec. des
Hist._, t. XIV, p. 279.--_Hist. litt. de la Fr._, t. XII, p. 476, et
t. X, p. 310 et 311.) Des deux cts on invoque des textes. Les tables
manuscrites de l'vch de Chlons portaient qu'il avait administr
pendant sept ans.]

On tait en 1113; Ablard, dans la force de l'ge et du talent, avait
constitu son enseignement, son autorit, presque sa gloire. Il dominait
l'cole de Paris; c'tait tre dictateur dans la rpublique des lettres.

Ses doctrines avaient pris leur caractre dfinitif. A l'exception de la
thologie, dans laquelle il lui restait encore des progrs  faire, il
avait  peu prs ferm le cercle de ses tudes. Ses contemporains ont
vant son savoir et l'ont dit gal  la science humaine, loge quelque
peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il n'tait point vers dans
l'arithmtique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul.
Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignor, mme le droit, chose plus que
douteuse, citent en preuve une anecdote qui indiquerait seulement
qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Thodose et
Arcadius sur les limites[36]. Il ne possdait bien d'autre langue que le
latin; le grec, dont l'tude tait d'ailleurs alors difficile et rare,
ne lui tait, je crois, connu que par quelques mots de la langue
philosophique. Il avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la
traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendt l'hbreu[37]. Mais
son instruction littraire tait fort tendue; elle embrassait  peu
prs tous les auteurs de l'antiquit latine connus de son temps, et le
nombre en tait plus grand qu'on ne pense. Le XIIe sicle tait plus
lettr que le XVe ne l'a laiss croire, et il n'est pas sr que l'esprit
humain ait tout gagn  cesser de se dvelopper suivant la direction que
le moyen ge lui avait donne, et  subir cette rvolution qu'on appelle
la renaissance.

[Note 35: Il est dit de lui dans une pitaphe: Ille sciens quicquid
fuit ulli scibile; et  la fin: cui soli patui; scibile quicquid
erat. C'est aussi de lui qu'on a dit: Non homini, sed scientiae dees;
quod nescivit. (_Ab. Op_., prf. _in fin_.--Gervaise, t. II, p. 150.)]

[Note 36: C'est la loi _quinque pedum Praescriptione, C. fin.
regund._, l. III, tit. XXXIX. Sur cette loi, qui n'est pas fort claire
en effet, Accurse dit que Pierre Baylard (_Petrus Baylardus_), qui se
vantait de donner un sens raisonnable  tout texte, quoique difficile
qu'il ft, a dit: Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que
Baylardus st le droit; de plus, on conteste que ce Baylardus soit
Ablard, et l'on dit que ce pourrait tre un Johannes Bajolardes,
professeur de droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins
qu'tabli que le _Codex repetitae proelectionis_, d'o cette loi est
extraite, et mme les textes du droit romain en gnral fussent connus
en France avant la mort d'Ablard. On dit que l'enseignement du droit
commena  Bologne vers 1180, et  Paris vingt ans aprs. La question me
parat bien discute dans Bayle. (Cf. _Ab. Op._, prf. apolog.--Accurs.
_v Praescript._--Alciat. _Lib. de quinq. ped. Praescr._--Crinitus, _De
Honest. Discip._. l. XXV, c. IV.--Pasquier, _Recherches de la Fr._, l.
VI, c. xvii, et l. IX, c. xxviii.--Bayle, art. _Ablard._--Duboulai,
_Hist. Univ._, t. II, p. 577-680.)]

[Note 37: Ouvr. ind., Introd. xliii, xliv, et _Dialec._, p. 200 et
206. Je parle de l'hbreu, parce qu'on avait alors la prtention de le
savoir. Tous les historiens et mme Ablard disent qu'Hlose le savait,
et d'Amboise a montr que les juifs, qui en gnral ont conserv la
connaissance de leur langue, participaient au mouvement des tudes 
Paris. (_Ab. Op._, prf. _in fin._) Ablard ne me semble savoir de cette
langue que les mots cits par les interprtes des bibles latines (Voyez
son _Hexameron_, passim, et du prsent ouvrage, le liv. III, c. viii.)]

Toutefois la vritable science d'Ablard tait la philosophie. C'est lui
qui a fix la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en
croire ses auditeurs, ne peut donner ide de l'effet qu'il produisait en
l'enseignant, et jamais aucune science ne parat avoir eu de propagateur
plus puissant. Comme chef d'cole, il rappelle, s'il n'efface, pour
l'clat et l'ascendant, les succs des grands philosophes de la Grce.
Cependant cet enseignement tait plus original par le talent que par
les ides, et supposait plus de sagacit critique que d'invention.
Non content d'expliquer avec une facilit et une subtilit que ses
contemporains dclaraient sans gales, les secrets de la logique
pripatticienne et de promener les esprits attachs au fil du sien
dans les dtours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il
mlait, autant qu'il tait en lui,  l'interprtation de la brivet
profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et
libre des commentaires et des additions de Boce et de Porphyre;
il compltait ses exposs par des citations, bien comprises et
lumineusement dveloppes, de Cicron qui, lui aussi, a trait, dans ses
Topiques et dans quelques passages de la Rhtorique  Herennius, des
parties de la logique; de Thmiste, qui a laiss des paraphrases
d'Aristote; de Priscien, qui a touch  la logique par la grammaire;
enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un trait alors
tudi sur les catgories, et qui a d peut-tre  son rle dans la
scolastique quelque chose de son influence dominante sur la thologie
franaise. Le caractre minent de l'enseignement d'Ablard tait,
suivant un de ses auditeurs, une clart lmentaire. On trouvait qu'il
fuyait l'appareil pdantesque, et qu'il mettait la science  la porte
des enfants[38].

[Note 38: Johan. Saresb. _Metal._, l. III, c. i.--Il serait
intressant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes
avaient dans les mains aux diffrents ges de la scolastique. Jourdain a
bien avanc ce travail pour les crits d'Aristote. Thmiste, qui est du
IVe sicle, avait laiss des commentaires sur Aristote, dont il reste
quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le
Trait de l'Ame; Priscien, du VIe sicle, a crit sur toutes les parties
de la Grammaire. La Rhtorique  Herennius a fourni plusieurs passages
aux livres d'Ablard, et avant comme aprs lui on a longtemps attribu 
saint Augustin deux trait sur les principes de la dialectique, et sur
les dix catgories. Ablard avait certainement sous les yeux la
version des deux premiers traits qui composent l'Organon, celle
de l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boce. Quant 
Priscien, Thmiste, etc., on ne sait s'il les connat autrement que par
des citations. (Cf. ci-aprs, l. II, c. i et iii.--_Recherches sur les
traductions d'Aristote_, par A. Jourdain.--Ouvr. ind. d'Ab., Introd.
p. xlix et 1; _Dialect._, p. 229.--Saint Augustin, _Op._, t. I,
append.--Tennemann, _Man. de l'Hist. de la Phil._, t. I, sec. 233.)]

A cet enseignement purement philosophique et qui n'tait ni sans
austrit ni sans scheresse, se mlaient quelques digressions
littraires, et mme, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait
pas les plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait
la rigueur de son esprit passionnment raisonneur, il temprait les
prets de la logique par quelques souvenirs des potes qu'il aimait.
Virgile et Horace, Ovide et Lucian, toujours prsents  sa mmoire, lui
fournissaient des citations ou des allusions souvent heureuses; eux
aussi, il les invoquait comme une autorit; de ce qu'ils avaient chant,
il dit quelquefois: _Il est crit. (_Scribitur, scriptum est._)

[Note 39: Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad
philosophiam necessariarum, sed et pro commovendis adjocos animis
hominum utilium valens. (Ott. Fris. _de Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.--_Rec. des Hist._, t. XIII, p. 654)]

Mais son vrai matre, c'tait toujours celui qui avait instruit
Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, tre le
prcepteur du conqurant de l'cole. L'esprit perant d'Ablard
donnait, dans les cas douteux, raison au crateur de la science sur ses
continuateurs, et par lui l'autorit d'Aristote s'levait peu  peu 
l'infaillibilit. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des
pripatticiens ou le prince de la dialectique. C'tait Platon qu'il
appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui
presque sans le connatre, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la
tradition ou dans quelques citations parses de ses ouvrages une ide
qu'il comprenne assez pour l'appliquer  ce qu'il tudie, il lui
fait place avec respect, il essaie d'y subordonner les ides
pripatticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la
dialectique d'Aristote.

[Note 40: _Ab. Op., Introd. ad theol._, p. 1012, 1026, 1032, 1070 et
1134.--Ouvr. ind. _Dialect._, p. 204 et 205. Cette autorit si grande
de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Pres de l'glise et
surtout de saint Augustin.]

Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que
disait l'autorit avant de se demander ce que dicte la raison, il ne
craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et
aprs avoir emprunt la science, il lui prte du sien pour l'enrichir.
Il ne s'interdit pas d'tre lui-mme, et il a russi  passer pour
inventeur; on lui attribue un systme et une secte. En effet, il s'est
flatt d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale
question, dont il fait lui-mme le noeud gordien de la philosophie.

Quand il eut rfut le ralisme dans Guillaume de Champeaux, il
prtendit se garantir du nominalisme, et il rfuta Roscelin. Il insista
principalement sur cet argument que, s'il n'existe  la lettre que des
individus, les noms gnraux seront eux-mmes des noms d'individus; et,
de la sorte, les individualits seront identiques aux gnralits,
les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute
diffrence essentielle, de toute diffrence qui spare les espces
des genres, les individus des espces, et les parties des touts. On
retomberait ainsi par une autre voie dans l'unit confuse  laquelle
mne le ralisme, ou bien il faudrait mutiler la science et galer
au nant tout ce qui est dsign par les noms gnraux. Or, ces noms
gnraux ont certainement une valeur. Ils rpondent  ce qu'entend
l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de
choses particulires, en les rapprochant par leurs communs caractres,
et lorsqu'il _conoit_ cette multitude comme une unit, ou l'un des
tres qui la composent comme faisant partie de cette totalit. Ainsi
les universaux sont les expressions de _conceptions_ fondes sur les
ralits[41].

[Note 41: Ouvr. ind., _De Gener. et Spec._, p. 522, 524 et
suiv.--Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii, ix et
x.--Ablard a bien donn, d'aprs Boce, cette thorie de la formation
des ides gnrales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les
espces ne fussent rien que ces ides. Sa doctrine est plus subtile et
plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.]

Telle tait la doctrine qu'Ablard passe pour avoir soutenue, et que les
classificateurs de systmes ont appele le _conceptualisme_. Ce nom se
lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes
t crites avant que les ouvrages philosophiques d'Ablard fussent
connus[42].

[Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des
auteurs antrieurs  cette poque ne dit les avoir tudis ou connus en
manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Ablard,
c'tait quelques lignes sommaires et obscures dans l'_Historia
calamitatum_, et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de
Frisingen et de Jean de Salisbury. (_Ab. Op._, ep. i, p. 5.--Ott. Fris.
_De Gest. Frid._, l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., _Rec. des Hist._,
t. XIV, p. 300.)]

L'ardeur de l'esprit, la curiosit de savoir, l'ambition de vaincre ne
permettaient pas qu'Ablard se contentt d'une autorit sans combat;
c'tait un gnie militant. Le nouvel lve d'Aristote avait aussi la
passion des conqutes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore
dans la thologie. Il rsolut d'en faire dsormais sa principale tude.

Le matre qui tenait le sceptre de cette science tait Anselme de Laon.
N dans la premire moiti du XIe sicle, aprs avoir tudi sous
Anselme de Cantorbery, il avait commenc  enseigner lui-mme  Paris,
et Guillaume de Champeaux tait un de ses disciples. Depuis plus de
vingt ans, retir  Laon, sa patrie, scolastique ou chancelier de cette
glise, doyen du chapitre mtropolitain, il enseignait la thologie avec
beaucoup d'clat, et le clerg, mme l'piscopat se peuplaient de ses
lves. Sa manire d'enseigner tait simple. C'tait un commentaire
suivi et presque interlinaire du texte de l'criture. Mais il s'tait
acquis tant de rputation que ses leons attiraient  Laon des auditeurs
de toutes les parties de l'Europe, et qu'il est compt parmi les
auteurs de la clbrit de l'cole des Gaules[43]. Cette autorit, dj
ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au mrite; du moins
Ablard le dpeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert,
mais dont l'esprit manquait de fermet et de dcision. Qui l'abordait
incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il
charmait ses auditeurs par une tonnante facilit d'locution, mais
le fond des ides tait peu de chose, et il ne savait ni rsister ni
satisfaire  une question. De loin, dit Ablard, c'tait un bel arbre
charg de feuilles; de prs, il tait sans fruits, ou ne portait que la
figue aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son
feu, il faisait de la fume, mais point de lumire[44].

[Note 43: _Hist. litt. de la Fr._, t. X, p. 170.]

[Note 44: _Ab. Op._, ep. I, p. 7.]

Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre, il se mla  ses
disciples: on devine qu'il ne fut pas captiv longtemps. Il ne pouvait
_rester longtemps oisif  son ombre_[45], ni suivre aprs s'tre
habitu  conduire. D'abord il se contenta de ngliger les leons. Il
y paraissait de loin en loin. Les plus minents des autres lves,
satisfaits et fiers de leur matre, virent avec dplaisir cette
ddaigneuse indiffrence; il s'en plaignirent assez haut, et
naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour,
aprs avoir entre eux confr sur quelques points de doctrine, les
coliers se mirent  se provoquer par jeu sur les matires thologiques.
Un d'eux, comme pour prouver Ablard, lui demanda ce qu'il pensait de
l'enseignement sacr, lui qui n'avait encore tudi que les sciences
naturelles[46]. Il rpondit que rien n'tait plus salutaire qu'une
science o l'on apprenait  sauver son me; mais qu'il ne pouvait assez
admirer qu' des hommes lettrs il ne sufft pas, pour comprendre les
saints, du texte de leurs crits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas
avoir besoin d'un matre. Cette rponse en amena de contraires, et la
plupart des assistants, raillant Ablard, lui demandrent s'il pourrait
faire ce qu'il conseillait, le dfirent de l'entreprendre. Il rpliqua
que si l'on dsirait le mettre  l'preuve, il tait tout prt. Soit,
nous le voulons bien, s'crirent-ils tous, et d'un ton plus moqueur
encore. Que l'on me cherche donc, reprit-il, et qu'on me donne
quelqu'un pour exposer un point peu connu de l'criture. Tous
s'accordrent pour choisir la trs-obscure prophtie d'zchiel, qui
passait pour un des crivains sacrs les plus difficiles. On eut bientt
pris un _expositeur_ qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire
connatre l'tat de la question, et Ablard les invita pour le lendemain
 sa leon. Aussitt quelques-uns s'empressant, avec un intrt
vritable ou affect, de lui donner des conseils qu'il ne demandait
pas, l'engagrent  ne se point tant hter; et lui remontrrent que
l'entreprise tait grande, qu'elle exigeait des recherches et quelque
prcaution, et qu'il devait songer  son inexprience. Ce n'est point
ma coutume, rpondit-il avec vivacit, de suivre l'usage, mais d'obir
 mon esprit[47]. Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se
conformait  sa volont, en ne diffrant point de se rendre  ses
leons. A la premire, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que,
dnu presque entirement de lecture sacre, il se htt d'aborder la
science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchants
qu'ils lui donnrent de grands loges, et le pressrent de composer
une glose conforme  sa leon. Au rcit de cette premire preuve, on
accourut  l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient
empresss  transcrire les gloses qu' la prire gnrale il s'tait mis
 rdiger.

[Note 45: Non multis diebus in umbra ejus otiosus jacul. (_Id._,
p. 8.)]

[Note 46: Qui nondum nisi in physicis studuerat. (Ep. i, p. 8.)]

[Note 47: Respondi non esse meae consuetudinis per usum proficere,
sed per ingenium. (Ep. I, p. 8.)]

Le vieux Anselme s'mut au bruit d'une telle tmrit. La douleur et la
colre furent extrmes. Comme Pompe,  qui Ablard le compare pour la
grandeur de son attitude et le nant de sa puissance, il voulut dfendre
l'ombre de son autorit contre le jeune Csar de la science[48]. Il
devint son ennemi et le combattit dans la thologie, comme avait fait
Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans
l'cole de Laon, deux tudiants qui se distinguaient entre tous, Albric
de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laiss un nom
dans l'histoire littraire[49]. Plus ils avaient de mrite, plus ils
nourrissaient de grandes esprances, et plus ils devaient concevoir
d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et
l'entranrent  interdire  ce successeur inattendu la continuation de
ses leons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il chappait 
son inexprience quelque erreur touchant la foi, on pourrait l'imputer
 celui dont il usurpait ainsi la place. La dfense et le prtexte
excitrent parmi les coliers une indignation gnrale; ils crirent
 la jalousie,  la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne
s'tait vue; et ce commencement de perscution ne fit qu'ajouter  la
gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous.

[Note 48: Ablard lui applique la _stat magni nominis umbra_ et
la comparaison de l'arbre que Lucain applique  Pompe. (Ep. I, p.
7.--Lucain, _Phars._, l. I.)]

[Note 49: Albric de Reims, lve de Godefroi, scolastique de cette
ville, se perfectionna sous Anselme de Laon, devint archidiacre et
coltre de l'glise de Reims, et enfin archevque de Bourges en 1130.
Il eut de la rputation comme professeur. Il tait aim de saint
Bernard. Lotulfe ou Loculfo le Lombard, ou, selon Othon de Frisingen,
Leutald de Novare, ami et condisciple d'Albric, rgit avec lui les
coles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Johan. Saresb., Rec.
des Hist., i. XIV, p. 301.--Ou Fris. _Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.--Duboulai, _Hist. Universit._, Catal. ill. vir., t. II, p.
753.--_Hist. litt._ t. XII, p. 72.)]

Ablard revint aussitt  Paris. Toutes les coles, d'o il avait t
jadis expuls, lui taient maintenant ouvertes; il y rentra en matre et
occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on
n'osait plus lui refuser. A la principale chaire,  celle de recteur des
coles, tait attach vraisemblablement un canonicat. On croit du moins
que c'est alors qu'il fut nomm chanoine de Paris [50], ce qui n'tait
sans doute qu'un bnfice et un titre, et ne prouve nullement que ds
lors il ft prtre.

[Note 50: C'est  cette poque (vers 1115) que les auteurs de
l'_Histoire littraire_ placent cette nomination; j'ignore sur quelle
autorit, mais cette opinion est fort probable. Cependant on la
conteste, et D. Gervaise veut qu'Ablard soit devenu chanoine ds
le temps o il professait  Paris, du consentement et  la place du
successeur de Guillaume de Champeaux. Duchesne, sur la foi d'une
chronique manuscrite des archevques de Sens, prtend qu'il fut chanoine
de Sens et non de Paris; et voici le texte indit qui motive son
assertion et dont je dois la connaissance  la savante amiti de M. Le
Clerc: _Ex Chronico senonensi Gaufridi de Collone, monarchi Sancti Petri
Viti senonensis, seculo XIIIe_. Manuscrit de la bibliothque de Sens, n.
271, dcrit et apprci dans le t. XXI de l'_Hist. litt. de la France._
Fol. 129 v, col. 1 et 2. Anno Domini n c XL (leg. XLII), magister
Petrus Abaulart, canonicus primo maioris ecclesie senononsis, oblit; qui
monasteria sanctimonialium fundauit, spetialiter abbatiam de Paraclito,
in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium tale est: Est satis in
titulo, Petrus hic iacet Abaillardus. Hic (_leg._ huic) soli paluit
scibile quidquid erat. Canonicus fuit, et post uxoratus. Cit en
partie, mais sans nom d'auteur, par Andr Duchesne, _Notae ad Hist.
calamitatum_, p. 1150, et Duboulai, _Hist. Univ. paris_, t. II, p. 760.
Les derniers mots on t ainsi altrs par celui-ci: Uxoratus primo
fuerat, postea canonicus. Le mme Duboulai dit,  la vrit dans une
table seulement, qu'Ablard fut chanoine de Tours; enfin, on voit sur
une vitre de la cathdrale de Chartres une figure vtue en chanoine,
avec ce nom Pierre Baillard, et on veut que ce soit Ablard, chanoine de
Chartres. On ne pouvait en gnral possder qu'un seul canonicat comme
on ne pouvait avoir qu'un bnfice. Faut-il admettre que le titre de
chanoine honoraire ft alors connu, ou qu'Ablard ait chang plusieurs
fois de chapitre? La chose certaine, c'est qu'il tait chanoine, il le
dit lui-mme. Il n'tait pas ncessairement prtre pour cela. On ne sait
quand il le devint; peut-tre en se faisant moine  Saint-Denis.
(Cf. _Ab. Op._, ep. l, p. 16.--_Hist litt._, t. XII, p. 81.--_Vie
d'Abeillard_, t. I, p. 28.--_Hist. Universit. paris._, t. II, _in
indic._--Niceron, _Mm. pour servir  l'Hist. des Homm. ill._, t.
VI.--_Rech. hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. Tarb, c. XXI,
p.443.)]

Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interprtation
d'zchiel, commence et suspendue  Laon. Par ce genre d'enseignement
il obtint un grand succs, et bientt il et dans la thologie autant
de faveur que dans la prdication philosophique. Tout le domaine de la
science fut rang sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en
s'inclinant autour de lui, et il vcut tranquille quelques annes.

On aime  se reprsenter l'existence d'Ablard, ou, comme on l'appelait,
du matre Pierre,  cette poque de sa vie, au milieu de cette ville de
Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'tait gure alors que
la Cit. Sur cette le fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre
capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royaut,
l'glise, la justice, l'enseignement. L, ces divers pouvoirs avaient
leur principal sige. Deux ponts unissaient l'le aux deux bords du
fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite,  ce quartier
qu'entre les deux antiques glises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de
Saint-Gervais, commenait  former le commerce, et qu'habitaient les
marchands trangers, attirs par l'importance et la renomme dj
considrable de la Lutce gauloise. C'taient eux qui devaient,
confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre  une partie de
cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards.
Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont
l'abbaye de Sainte-Genevive couronnait le fate, et sur les flancs de
laquelle l'enseignement libre avait dj plus d'une fois dress ses
tentes. Les plaines voisines se couvraient peu  peu d'tablissements
pieux ou savants, destins  une grande renomme;  l'est, la communaut
de Saint-Victor venait d'tre fonde;  l'ouest, la vieille abbaye de
Saint-Germain-des-Prs attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce
saint vque de Paris dont la mmoire le disputait  celle de saint
Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont
ddis au mme nom[51]. L aussi, la jeunesse de la ville, et ces
coliers, ces clercs qui n'taient pas tous jeunes alors, venaient sur
des prs, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les
rudes jeux qui convenaient  la robuste nature des hommes de ce temps.
Leur rsidence tait surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur
foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'le, s'tait rpandue
sur le bord de la rivire, au pied de la colline, qui devait par eux
s'appeler le _pays latin_, et opposer, d'une rive  l'autre la ville de
la science  la ville du commerce.

[Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui vque au Ve sicle et saint
Germain de Paris, au VIe. L'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois, fonde,
dit-on, par Chilpric I, dtruite par les Normands, fut rebtie par le
roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction
dans l'difice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe
le Bel; les parties modernes sont du XVIe sicle. La fondation de
Saint-Germain-des-Prs, sous une autre invocation, date du temps de
saint Germain lui-mme (23 dcembre 558). Cette glise fut dtruite
aussi par les Normands. La reconstruction en fut commence au plus tard
en 990, et termine, dit-on, en 1014; l'glise,  peu prs dans son
tat actuel, a t ddie en 1163. Voyez dans les Documents indits sur
l'histoire de France, _Paris sous Philippe le Bel_, p. 362 et 454, et
_l'Histoire du diocse de Paris_, par l'abb Lebeuf.]

Dans la Cit, vers la pointe occidentale de l'le, s'levait le palais
souvent habit par nos rois, thtre de leur puissance et surtout de ce
pouvoir judiciaire qui y rgne encore en leur nom, et qui alors mme,
exerc par leurs dlgus, paraissait la plus populaire de leurs
prrogatives et le signe reconnaissable de leur souverainet. Un jardin
royal, comme on pouvait l'avoir en ce sicle, un lieu plant d'arbres
entre le palais et le terre-plein o Henri IV a sa statue, s'ouvrait en
certains jours comme promenade publique au peuple,  l'cole, au clerg,
et  ce peu de nobles hommes qui se trouvaient  Paris. En face du
palais, l'glise de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien
infrieur  la basilique immense qui lui a succd, rappelait  tous,
dans sa beaut massive, la puissance de la religion qui l'avait lev,
et qui de l protgeait en les gouvernant les quinze glises dont on ne
voit plus les vestiges, environnant la mtropole comme des gardes rangs
autour de leur reine. L,  l'ombre de ces glises et de la cathdrale,
dans de sombres clotres, en de vastes salles, sur le gazon des praux,
circulait cette tribu consacre, qui semblait vivre pour la foi et la
science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir
ou de la dispute. A ct des prtres, et sous leur surveillance, parfois
inquite, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des tudes
sacres et profanes, cette population de clercs  tous les degrs, de
toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contres,
qu'attirait la clbrit europenne de l'cole de Paris; et dans cette
cole, au milieu de cette nation attentive et obissante, on voyait
souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier,  la
dmarche noble, dont la beaut conservait encore l'clat de la jeunesse,
en prenant les traits plus marqus et les couleurs plus brunes de la
pleine virilit. Son costume grave et pourtant soign, le luxe svre de
sa personne, l'lgance simple de ses manires, tour  tour affables et
hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'tait pas sans
cette ngligence indolente qui suit la confiance dans le succs et
l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de
cortge, orgueilleux pour tous, except devant lui, l'empressement
curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout,
quand il se rendait  ses leons ou revenait  sa demeure, suivi de ses
disciples encore mus de sa parole, tout annonait un matre, le plus
puissant dans l'cole, le plus illustre dans le monde, le plus aim dans
la Cit. Partout on parlait de lui; des lieux les plus loigns, de
la Bretagne, de l'Angleterre, _du pays des Suves et des Teutons_, on
accourait pour l'entendre; Rome mme lui envoyait des auditeurs[52]. La
foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrtait sur son passage;
pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de
leurs portes, et les femmes cartaient leur rideau, derrire les petits
vitraux de leur troite fentre. Paris l'avait adopt comme son enfant,
comme son ornement et son flambeau. Paris tait fier d'Ablard, et
clbrait tout entier ce nom dont, aprs sept sicles, la ville de
toutes les gloires et de tous les oublis a conserv le populaire
souvenir.

[Note 52: L'affluence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux
leons d'Ablard est atteste par tous les contemporains, amis ou
ennemis; d'abord par lui-mme, puis par Foulque de Deuil, Brenger de
Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les
auteurs de la _Chronique du couvent de Morigni_, etc. etc. (_Ab.
Op._, ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p.
1155.--Saint Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc.--Ott. Fris. _De Gest.
Frid._, l. I, c. XLVII.--Johan. Saresb. _Metal_. l. II, c. x.--_Rec.
des Hist. Ex Chron. maurin._, t. XII, p. 80.)]

Telle tait sa situation  ce moment le plus calme et le plus brillant
de sa vie. Il ne devait cette situation qu' lui-mme,  son travail, 
son opinitret,  sa belliqueuse loquence, et rien ne lui interdisait
de penser qu'il la dt aussi  l'empire de la vrit.

Il semblait donc, il pouvait se croire revtu d'un apostolat
philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'tait pas une
mission de pauvret, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse
galait sa renomme; car l'enseignement n'tait pas gratuitement donn
 ces cinq mille tudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays
pour l'entendre. Parvenu  ce fate de grandeur intellectuelle et de
prosprit mondaine, il n'avait plus qu' vivre en repos.

Mais le repos tait impossible: il ne convient qu'aux destines obscures
et aux mes humbles. Ablard s'estimait dsormais, c'est lui qui
l'avoue, le seul philosophe qu'il y et sur la terre[53]. Aucune raison
humaine n'a encore rsist  l'preuve d'un rang suprme et unique.
Ablard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque
issue l'inquitude ardente de sa nature se ft jour et se donnt
carrire. Des passions tardives clatrent dans son me et dans sa vie,
et il entra, pouss par elles, dans une destine nouvelle et tragique
qui est devenue presque toute son histoire.

[Note 53: Cum jam me solum in mundo superesse philosophum
estimarem. (Ep. I, p. 9.)]

Il avait jusqu'alors vcu dans la proccupation exclusive de ses tudes
et de ses progrs. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la
maintenaient pure et rgulire. On ne voit mme pas que les premiers
feux de la jeunesse y eussent port quelque dsordre. Il montrait pour
les habitudes drgles d'une grande partie des habitants des coles
un ddaigneux loignement. Quoique sa rputation lui et attir la
bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa
vie toute d'activit littraire l'cartait de la socit des nobles
dames; il connaissait  peine la conversation des femmes laques[54].
D'ailleurs, si jamais Ablard devait aimer, c'tait en matre, et les
soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie
allaient mal  sa nature. Cependant, au milieu de cette flicit sans
obstacle, une sorte de mollesse intrieure s'emparait de lui, la
svrit l'abandonna. On a mme prtendu qu'il se livra  des plaisirs
qui compromirent sa dignit et jusqu' sa fortune[55], mais il le nie
hautement; d'ailleurs de vaines volupts ne pouvaient suffire  son me,
et il se demandait encore d'o lui viendrait l'motion.

[Note 54: Ab excessu (_lisez_ accessu) et frequentatione nobilium
foeminarum studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum
conversationem multum noveram. (Ep. I, p. 10.)]

[Note 55: Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale,
qu'il s'tait ruin avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon
l'usage du temps, une oeuvre de rhtorique, on y peut souponner un peu
d'hyperbole; mais il est difficile que le fond soit sans aucune vrit.
Reste  savoir  quelle poque de la vie d'Ablard il faut placer ses
dsordres; est-ce avant qu'il connt Hlose? est-ce  la suite de son
amour? Que ceux qui se piquent de connatre le coeur humain en dcident.
On lit dans une pice de vers qu'il fit pour son fils:

  Gratior est humilis meretrix quam casta superba,
  Perturbatque domum saepius ista suum.
  ........................................

  Deterior longe linguosa est foemina scorta (_lisez_ scorto);
  Hoc aliquis, nullis illa placere potest.

(_Ab. Op._, part. II, ep. I, p. 219.--Cousin, _Frag. phil._, t. III,
app., p. 444.)]

Il y avait dans la Cit une trs-jeune fille (elle tait ne, dit-on, 
Paris, en 1101), nomme Hlose, et nice d'un chanoine de Notre-Dame,
appel Fulbert[56].

[Note 56: Hlose, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise; Ablard
veut que ce nom vienne de l'hbreu _Helom_, un des noms du Seigneur.
Il rgne beaucoup d'obscurit sur l'origine, la patrie, la famille
d'Hlose. Il n'y a nulle raison de supposer qu'elle ft la fille
naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d'un
autre chanoine de Paris nomm Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon.
D'Amboise, Duchesne, Gervaise, et en gnral les biographes veulent
qu'elle ait vcu autant de temps qu'Ablard, ce qui, je le remarque
aprs les auteurs de l'_Histoire littraire_, ne porte sur aucune
preuve, mais ce qui la ferait natre vers 1101. (Cf. _Ab. Op._, part.
I, ep. i et v, p. 10 et 72; prf. apol.; Not., p. 1140.--Pap. Mass.
_Annal._, lib. III, p. 239.--Hug., Mtel, ep. xvi et xvii.--Bayle, art.
_Hlose_.--_Hist. lit._, t. XII, p. 629 et suiv.--_Essai sur la vie et
les crits d'Ablard_, par Mme Guizot, p. 349.)]

Orpheline et pauvre, elle habitait prs des coles, dans la maison de
son oncle; mais on croit qu'elle tait de noble naissance, ou du moins
lie par le sang, peut-tre par Hersende, sa mre,  une famille
illustre,  la famille des Montmorency, qui avait dj donn  l'tat
deux conntables[57]. leve dans sa premire enfance au couvent
d'Argenteuil, prs de Paris, son oncle l'avait instruite dans la science
littraire, ce qui tait rare chez les femmes[58]. Elle y avait fait des
progrs surprenants, jusque-l qu'en prtendait qu'elle savait, avec
le latin, le grec et l'hbreu[59]. Sa figure, sans avoir une parfaite
beaut, l'aurait distingue; mais sa vritable distinction tait
ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connatre son nom
dans tout le royaume[60]. On ne sait pas quand Ablard la vit ni comment
il la rencontra. On dirait presque,  lire son rcit, qu'il ne l'aima
qu'avec prmditation, qu'il devint son amant systmatiquement, et qu'il
arrta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de
lui, et, le dirai-je? la plus facile. Mais c'est souvent le propre et
l'illusion des esprits rflchis et raisonneurs que de prendre leur
penchant pour un choix, et de croire que leurs entranements ont t des
calculs. Toujours est-il qu'Ablard nous raconte qu'avec son nom, sa
jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que ft
celle qu'il daignt aimer; mais qu'Hlose menait une vie retire, que
le got de la science crait entre elle et lui une relation naturelle,
que cette communaut de travaux et d'ides devait autoriser un libre
commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le
dcida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu'il
devait aimer celle qui n'avait point d'gale.

[Note 57: Albric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin
du XIe sicle. Nul ne dit comment Hlose et appartenu  cette famille.
Si c'tait une parent lgitime, ce devait tre par les femmes. Bayle
ne croit point  cette parent, Hlose disant  Ablard, en quelque
endroit: _Genus meum sublimaveras_. Cette raison n'est pas dcisive.
(_Ab. Op._, ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de
donner pour mre  Hloise la premire abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois,
prs Sezanne, Hersendis, qui aurait t la matresse d'un Montmorency,
et qui aurait pass pour tre celle de Fulbert. (_Abail. et Hl._, p.
154.)]

[Note 58: Bonum hoc literatoriae scilicet scientiae in mulieribus
est rarius.--Literatoriae scientiae, quod perrarum est, operam dare.
(_Ab. Op._, ep. i, p. 10; part. II, ep. xxiii, p. 337.)]

[Note 59: Ablard le dit lui-mme (part. II, ep. vii, _ad virg.
par._, p. 260.--Voyez aussi la Chronologie de Robert, _Rec. des Hist._,
t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'crivait
avec facilit et talent. Quant au grec et  l'hbreu, j'ai peine 
croire qu'elle en connt rien de plus que les caractres et quelques
mots cits habituellement en thologie ou en philosophie.]

[Note 60: In toto regno nominatissimam. (Ep. I, p. 10.) Observez
qu'il s'en fallait alors que _totum regnum_ ft toute la France; mais
il n'en est pas moins vrai que la rputation littraire et scientifique
d'Hlose n'a pas eu d'gale dans les temps modernes. Malgr la
dclaration modeste d'Ablard, _per faciem non infima_, on s'est obstin
 croire  la grande beaut d'Hlose. On a suppos, contre toute
vraisemblance, que le _Roman de la Rose_, commenc et surtout achev
aprs la mort d'Ablard, tait son ouvrage, parce qu'il y est question
de lui, et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Hlose, sous
le nom de _Beaut_. C'est le portrait de la beaut parfaite suivant
Guillaume de Lorris, auteur de la premire partie du pome. (Le _Roman
de la Rose_, v. 999, dit. de M. Mon, t. 1, p. 41.)

  El ne fu oscure ne brune,
  Ains fu clere comme la lune,
  Envers qui les autres estoiles
  Resemblent petites chandoiles.
  Tendre et la char comme rouse
  Simple fu cum une espouse
  Et blanche comme flor de lis;
  Si ot le vis (_visage_) cler et alis (_uni_),
  Et fu greslete et alignie,
  Ne fu farde ne guignie (_dguise_):
  Car el n'avoit mie mestier
  De sol tifer ne d'afetier.
  Les cheveus ot blons et si lons
  Qu'il li batoient as talons;
  Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
  Moult grand douor au cuer me touche,
  Si m'ast Diex, quant il me membre (_souvient_)
  De la faon de chascun membre,
  Qu'il n'ot si bele fame ou monde,
  Briment el fu jonete et blonde,
  Sede (_gracieuse_), plaisante, aperte, et cointe (_jolie_),
  Grassete et gresle, gente et jointe.

Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu' elle et de se rendre
familier dans la maison. Des amis s'entremirent, et il fit proposer
 l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des coles, de le
prendre en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses
travaux assidus, l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une
maison, sa ngligence plus dispendieuse encore. Fulbert tait avide, et
de plus trs-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de
sa nice. Non-seulement il consentit  tout, mais il crut avoir dsir
lui-mme ce qu'on esprait de lui, et vint en suppliant commettre
entirement sa pupille  l'illustre et redoutable prcepteur, qui devait
la voir  toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des coles,
pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leons, et mme, voyez la
navet de cet ge, la frapper  la faon d'un matre, si l'lve tait
indocile[61]. Ablard admira tant de simplicit; il lui semblait
que l'on confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui
accordait la libert, l'occasion, mais jusqu' l'autorit, et au droit
de menacer et de punir celle que la sduction n'aurait pu vaincre.
Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionn qui
l'attachait aux succs de sa nice, et l'ancienne rputation de puret
de la vie passe d'Ablard. Que dirai-je de plus? crit ce dernier
en racontant tout ceci, nous n'emes qu'une maison, et bientt nous
n'emes qu'un coeur[62].

[Note 61: Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis
temporibus fons literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio
firmatur, ingeniumque acuitur ad imitandum ea quae audiebant, alios
admonitionibus, alios flagellis et poenis urgebat. Ainsi parle un des
lves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. (_Metalog._, l. I, c.
XXIV.) Quant au droit qu'Ablard reut de Fulbert de frapper son lve,
il faut voir dans le texte tout ce qu'Ablard en raconte. (Ep. I, p. 11,
et ep. V, p, 71.)]

[Note 62: _Ab. Op._, ep. I, p. 11.]

A mesure que l'on a plus d'esprit, a dit Pascal, les passions sont
plus grandes, parce que les passions n'tant que des sentiments et des
penses qui appartiennent purement  l'esprit, quoiqu'elles soient
occasionnes par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que
l'esprit mme, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacit. Je ne
parle que des passions de feu.... La nettet d'esprit cause aussi la
nettet de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec
ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime[63].

[Note 63: Fragment publi par M. Cousin. (_Des Penses de Pascal_,
seconde dition, p.897.)]

On montre encore dans la Cit, au bord du chevet de Notre-Dame, prs
l'ancien quartier du clotre, a l'extrmit d'une rue troite et
tortueuse, toujours habite par des membres du chapitre mtropolitain,
et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen ge, par
des clercs de tous grades, revtus des costumes pittoresques du clerg
nombreux et complet d'une riche cathdrale, la maison qu'une tradition
locale dsigne comme celle du chanoine Fulbert[64]. Elle est prs de la
Seine, dont la spare seulement un quai, plus lev maintenant que le
sol de la rue o elle est btie. Au moyen ge, vers 1116 ou 1117, le
terrain devait, du pied de cette maison, aller en pente jusqu' la
rivire et former l'emplacement de l'ancien port Saint-Landry; des
fentres de la maison, on devait voir en plein la vaste grve o s'lve
aujourd'hui cet htel de ville, magnifique palais des rvolutions.

[Note 64: C'est la premire maison  gauche en entrant dans la rue
des Chantres, o l'on descend du quai Napolon par un escalier. Une
inscription au dessus de la porte dsigne cette maison  la curiosit
des passants, elle est ainsi conue:

HLOSE, ABLARD HABITRENT CES LIEUX, DES SINCRES AMANS MODELES
PRCIEUX.

L'AN 1118.

Dans l'intrieur de la cour, un double mdaillon, incrust dans le mur,
offre le profil d'une tte d'homme et d'une tte de femme: on dit que
c'est Hlose et Ablard. Cette sculpture est trs-postrieure au
XIIe sicle; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus
authentique, et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants,
peut-tre non antrieurs au XVIe. La maison n'est pas ancienne, ou du
moins, ses murs extrieurs ont t rcemment btis; la disposition
gnrale des murs et surtout de l'escalier pourraient bien tre du
temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attache  cette maison;
mais cette tradition a sa valeur par son existence mme. On dit, dans
le quartier, qu'Ablard habitait la maison situe  gauche et qui est
remplace par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout
cela quelques dtails hasards, et la lithographie du mdaillon.
(_Abail. et Hl._, p. 153 et 154.--_Mus. des Mon. Fran._, t. I, p.
223.)]

C'est l, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fentres
troites laissaient pntrer dans la chambre simple et range d'une
jeune bourgeoise de Paris, ou bien  la lueur rougetre d'une lampe
vacillante, qu'Ablard, impatient et ravi, venait employer  sduire
une pauvre fille sans exprience et sans crainte le gnie qui soulevait
toutes les coles du monde. C'est l que les plaisirs de la science,
les joies de la pense, les motions de l'loquence, tout tait mis
en oeuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse
profonde et nouvelle, ce noble et tendre coeur qui n'a jamais connu
qu'un amour et qu'une douleur, ce coeur que Dieu mme n'a pu disputer 
son amant.

Mais quelles leons Ablard donnait-il  Hlose? Lui enseignait-il les
secrets du langage et les arts savants de l'antiquit? Promenait-il cet
esprit pntrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique?
Lui rvlait-il les obscurs mystres de la foi, dans le langage lumineux
de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces potes qu'il cite
dans ses ouvrages les plus austres, et le professeur de thologie
rcitait-il  son lve, avec ce talent de diction qu'on admirait, les
vers impurs de l'_Art d'aimer_[65]? Quel fut enfin, quel fut le livre
qui servit, comme dans le rcit du Dante,  la sduction de cette femme,
historique modle de la potique Franoise de Rimini[66]? On ne le sait,
et cependant on sait que tout le talent d'Ablard fut complice de son
amour. Vous aviez, lui crivait, longtemps aprs, Hlose encore
charme de ce qui l'avait perdue, vous aviez surtout deux choses qui
pouvaient soudain vous gagner le coeur de toutes les femmes, c'tait
la grce avec laquelle vous rcitiez et celle avec laquelle vous
chantiez[67]. Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le
philosophe tait devenu un orateur, un artiste, un pote. L'amour avait
complt son gnie et achev son universalit.

[Note 65: Ablard cite souvent Ovide, el quelquefois l'_Art
d'aimer_.]

[Note 66: la bocca mi baci tutto tremante; Galeotto fu il libro e
chi lo scrisse. (DANTE, c. V.)]

[Note 67: Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus
foeminorum quarumlibet animos statim allicere poteras, dictandi scilicet
et cantandi gratia. (_Ab. Op._, ep. II, p. 46.)]

On sent que tout dut seconder une sduction invitable. L'tude leur
donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prtexte de la
leon leur permettait d'tre seuls. Alors les livres restaient ouverts
devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des
paroles intimes remplaaient les communications de la science. Les yeux
des deux amants se dtournaient du livre pour se rencontrer et pour se
fuir. Bientt la main qui devait tourner les pages, carta les voiles
dont Hlose s'enveloppait, et ce ne fut plus des paroles, mais des
soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les
deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifi  ce
bonheur sans mlange et sans frein. Tous les degrs de l'amour furent
franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux
punitions du matre, devinrent, c'est Ablard qui l'avoue, des jeux
passionns _dont la douceur surpassait la suavit de tous les parfums_.
Tout ce que l'amour peut rver, tout ce que l'imagination de deux
esprits puissants peut ajouter  ses transports, fut ralis dans
l'ivresse et dans la nouveaut d'un bonheur inconnu[68].

[Note 68: Les passages dont je rends ici la pense, ont t cits
partout. Je n'en rapporte que deux comme pices il l'appui: Quoque
minus suspicionis habermus, verbera quandoque dabat amor.... quae
omnium unguentorum suavitatem transcenderent.... si quid insolilum amer
excogitare potuit, est additum.--(_Ab. Op._, ep. I, p. 11.)]

Mais cependant, qu'tait devenu l'enseignement des coles? le matre
Pierre ennuy, dgot, n'y paraissait plus qu' regret. A peine lui
restait-il quelques heures de jour pour les donner  l'tude. Quant 
ses leons, il les faisait avec ngligence et froideur; il rptait
d'anciennes ides, et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple
rcitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose,
c'taient des vers et des vers d'amour. Il parat qu'il en composa
beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare[69]; ces
chansons taient vraisemblablement dans le got des trouvres, dont il
fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le prdcesseur.  tous
ses talents,  toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc
ajouter celle de la posie nationale. Chose plus singulire! il laissait
ses chansons d'amour se rpandre au dehors et courir la ville et le
pays; longtemps aprs cette poque, elles se retrouvaient encore dans
la bouche de ceux dont la situation ressemblait  la sienne[70]. Car il
devint de bonne heure le patron des amoureux, et il avait du talent
pour les vaudevilles, dit un bndictin qui a crit sa biographie[71].
Ainsi l'aventure qui aurait d rester le touchant mystre de toute sa
vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrs  cet tat
de roman populaire qu'elle a conserv jusqu' nos jours. Il y avait dans
cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le
commandement et la royaut. Il posait sans voile devant la foule;
il semblait penser que tout ce qui l'intressait devenait digne de
l'attention gnrale, que ses actions surpassaient le jugement commun et
que tout en lui devait tre donn comme en spectacle au monde.

[Note 69: _Barbarice. (Ab. Op._, part. II, Exp. symb., p. 369.)]

[Note 70: Ablard serait donc le premier des trouvres, dit M.
Ampre. (_Hist. de la format. de la lang. fran._, prf., p. XX.)
Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publi un _Recueil des chants
historiques franais_, depuis le XIIe jusqu'au XVIIIe sicle (2 vol.
in-12, Paris, 1841, 1842), conjecture que les chansons d'Ablard taient
en latin; et c'est aussi l'opinion de M. Edlestand Dumeril (_Journ.
des sav. de Normand._, 2e liv., p. 129). Cependant Hlose dit qu'on la
chantait sur les places publiques; peut-tre aussi que, suivant le
got du temps, les vers latins et les vers romans taient mls. On
a annonc, il y a quelques annes, que ces chansons venaient d'tre
retrouves au Vatican; et la _Biographie anglaise_ le rptait en 1842.
On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a
publies (_Spicilegium Vaticanum_, Frauenfeld, 1838), et ce ne sont ni
des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait esprer,
en ce genre, quelque dcouverte curieuse des manuscrits mentionns aux
articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith sous ces titres:
_Cantilenae lingua gallica antiqua scriptae_, _Carmina amatoria_, etc.,
p. 131. Mais la plupart de ces chansons franaises du Vatican ont t
publies dans le recueil d'Adelbert Keller, intitul: _Romvart_, p. 245,
etc., Manheim, 1844, in-8. Il n'y en a point d'Ablard. Voyez ci-aprs
la note sur les lgies bibliques. Le _Recueil des chants hist. fran._,
Introd. p. v, et _Ab. Op._, ep. I, p. 12; ep. II, p. 40 et 48.]

[Note 71: Dom Clment, regard comme l'auteur de l'article
_Ablard_, dans l'_Histoire littraire de la France_, t. XII, p. 92, et
t. VII, p. 50.]

La dsolation fut grande parmi les coliers, lorsqu'ils s'aperurent de
la proccupation qui leur enlevait leur matre. Ils assistaient avec
tristesse  ces leons inanimes que leur donnait encore celui dont
l'me tait ailleurs. Il leur semblait l'avoir perdu, et quelques-uns ne
pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est
impossible que les ennemis secrets d'Ablard n'en ressentissent pas
une joie gale; mais ils ne la montraient pas, et telle tait alors sa
puissance ou la libert des moeurs, qu'il ne parat pas que le bruit de
son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait
song  la tourner contre lui. Il tait clerc, nous savons qu'il portait
le titre de chanoine; on a mme cru, bien que sans preuve, qu'il tait
dj prtre[72]. Mais dans le relchement et la rudesse du moyen ge,
le drglement ne faisait un tort srieux qu'au jour o il devenait
l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable; l'aventure
tait publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne
l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus intress  la savoir. Dans
ses illusions d'affection, de respect et de vanit, Fulbert ne se
doutait de rien, et plusieurs mois se passrent avant qu'il ft averti;
il repoussa mme les premiers avis; mais enfin il conut des soupons,
et il spara les deux amants.

[Note 72: Il est certain qu'il le fut plus tard. Une fois abb, il
disait la messe. (_Ab. Op._, part. I, ep. i et iv, part. II, ep. xxiii,
p. 39, 54 et 341.) Mais  l'poque que nous racontons on ne voit que ces
mots _clericus, canonicus_, et nous ne croyons pas qu'il ft encore
dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur
ecclsiastique ne reprsente Ablard que comme bnficier, ce qui
l'engageait  de certains voeux, non pas, il est vrai, irrvocables.
Dans ses objections contre le mariage, Hlose l'attaque comme contraire
 la dignit d'un clerc,  sa fortune  venir, dans l'glise, mais non
 des engagements formels. Bayle en conclut que le clibat n'tait
pas alors une obligation stricte pour les prtres, mais un devoir
de perfection. D. Gervaise en induit an contraire, quoiqu'avec peu
d'assurance, qu'Ablard tait encore libre, le concile de Reims venant
de renouveler les canons d'un concile tenu  Londres en 1102 contre les
prtres, diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de
Reims (1119) n'avait pas encore eu lieu, et ses dfenses prouvent que la
rgle du clibat des prtres n'tait pas aussi solennellement consacre
et suivie qu'elle l'a t depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des
ouvrages d'Ablard, qu'il pensait qu'un prtre pouvait tre mari une
fois, pourvu qu'il n'et pas fait de voeu contraire. Il n'y a pas
impossibilit de soutenir l'opinion de Bayle; mais celle de D. Gervaise
a pour elle les meilleures apparences. (_Ab. Op._, ep. i, p. 16.--_P.
Ab. Epitom. theol._, c. xxxi, p. 90. Rheinwald dit. Berlin,
1835.--Bayle, _Dict. crit._, art. _Helose_.--D. Gervaise, _Vie
d'Abeil._, t. I, p. 74.--_Hist. de saint Bernard_, par M. l'abb
Ratisbonne, t. II, p. 36.)]

La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les
accablaient  ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gmissaient,
pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-mme. Ablard n'avait
d'autre repentir que de voir Hlose afflige, et dans le chagrin de
son amant elle mettait tout son dsespoir. On les sparait, mais leurs
coeurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de
nouveaux dsirs; puisque la honte avait clat, il n'y en avait plus;
ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continurent donc
 se voir secrtement. Un jour, ils furent surpris, et le classique
Ablard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable potique raconte de Vnus
et de Mars[73].

[Note 73: Ep. i, p. 13.]

Peu aprs, Hlose s'aperut qu'elle tait grosse, et avec l'exaltation
de la joie, elle l'crivit  son matre, le consultant sur ce qu'il y
avait  faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement
dans la maison, et comme ils en taient convenus, il emmena Hlose et
la conduisit incontinent dans sa patrie. L, il l'tablit chez sa soeur,
o elle demeura jusqu' ce qu'elle mt au monde un fils qui reut d'elle
le nom de Pierre Astrolabe[74].

[Note 74: _Astrolabius_ ou _Astralabius_ dans les lettres d'Ablard
et d'Hlose, _Petrus Astralabius_ dans le ncrologe du Paraclet. Je ne
sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie _Astre
brillant_. On appelait alors astrolabe la sphre plane  l'aide de
laquelle on dmontrait le systme de Ptoleme. (_Ab. Op._, ep. i, p. 13;
part. II, ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Not., p. 1149.--Pezji _Thes.
anecdot. noviss._, t. III, part. II, p. 95 et 110.)]

Non loin du Pallet, au confluent de la Moine et de la Svre nantaise,
s'lvent les majestueuses ruines du chteau de Clisson[75]. Elles
dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivires, et
les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les
bords escarps. On peut croire que ces sites admirables qui, dit-on,
inspirrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visits
par l'inquite Hlose. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux
errrent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais
o la nature talait toute sa fracheur et toute sa beaut. Du moins
montre-t-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques
qui porte le nom d'Hlose. On dit que l se retiraient souvent les
deux amants, durant leur sjour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette
tradition, si ce n'est peut-tre la secrte harmonie qui unit les
beauts de la nature, les solitudes mystrieuses et les motions de
l'amour.

  Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt.

[Note 75: Clisson est  7 ou 8 kilomtres des ruines du chteau du
Pallet, dans le pays appel le Bocage. Aucune construction n'y parat
remonter au temps d'Ablard; hormis peut-tre une partie de l'ancienne
chapelle de la Trinit, prs du couvent de bndictines devenu la Villa
Valentin. La chteau fut rebti en 1223; mais auparavant il y avait dj
un chteau, et Clisson tait dj un lieu important. Rien n'indique
que le nom de _grotte d'Hlose_ soit autre chose qu'une fantaisie du
propritaire du parc; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite
de la Svre. (_Abail. et Hl._, par Turlot, p. 144.--_Voyage pittoresque
 Clisson_, par Thienon, planch, xiii, 2 vol. in-4.--_Notice sur la
ville et le chteau_, 1 vol. in-18, Nantes, 1841.)]

A la nouvelle de la fuite d'Hlose, Fulbert tait tomb comme en
dmence. Dans sa douleur et sa colre, il ne savait comment se venger
d'Ablard, quelles embches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S'il
le tuait, s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait
que sa nice bien-aime n'en ft punie par la famille du ravisseur qui
l'avait recueillie. Quant  se rendre matre par force de sa personne,
il ne l'esprait pas. Ablard se tenait sur ses gardes, prt 
l'attaquer s'il fallait se dfendre. Peu  peu il prit piti de cette
extrme douleur, ou plutt il sentit qu'il fallait absolument sortir
d'une situation critique en rparant sa faute; il rsolut de s'accuser
du crime de son amour comme d'une trahison, il vint trouver le chanoine,
avec des prires et des promesses, s'engageant  lui accorder la
rparation qu'on exigerait. La passion, en effet, ou peut-tre la
crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les
plus grands hommes avaient succomb comme lui, et pour apaiser Fulbert,
pour le satisfaire au del de toute esprance, il offrit le mariage,
pourvu que le mariage restt secret; car il apprhendait que cela ne
nuist  sa rputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans
l'glise. Fulbert consentit. La rconciliation fut scelle par un
change de parole et par les embrassements de l'oncle et des siens. Tout
cela peut-tre cachait de leur part un projet de trahison. Il semble
que Fulbert n'ait jamais renonc  la pense de quelque noire vengeance
conue ds le premier jour.

Ablard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa
femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en
dissuader. Cette fille hroque ne songeait, disait-elle, qu'au pril
et  l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction
dsarmt son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres
desseins de cette me ulcre. Puis, elle demandait quelle gloire il
y aurait pour elle  ternir la gloire d'Ablard par un hymen qui les
humilierait tous deux[76]. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle
allait enlever sa lumire? De quelles maldictions de l'glise, de quels
regrets des philosophes ce mariage serait suivi! quelle honte et quelle
calamit qu'un homme cr pour tous se consacrt  une seule femme! Elle
le dtestait, s'criait-elle avec vhmence, ce mariage qui serait un
opprobre et une ruine.

[Note 76: Le discours trange et pressant par lequel Hlose tenta
de dtourner Ablard du mariage a t remarqu et mme admir de
tout temps. Plusieurs auteurs le citent; nous ne rappellerons qu'un
tmoignage peu srieux, mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le
_Roman de la Rose_, l'un des auteurs, Jehan de Meung, qui avait, il est
vrai, _translat en franhois la Vie et les Epistres de mastre Pierre
Abayalard et Hloys sa femme_, voulant faire le procs du mariage,
s'exprime ainsi:

  Pierres Abaillart reconfesse
  Que suer Helos, l'abeesse
  Du Paraclet, qui fu s'amie,
  Accorder ne se voloit mie,
  Por riens qu'il la prist  fame:
  Ains il faisoit la genne dame
  Bien entendant et bien lettre.
  Et bien amant, et bien ame,
  Argumens  il chastier
  Qu'il se gardast de marier.

Et il continue en rimant toutes les raisons d'Hlose et mme quelque
chose de l'aventure qui suivit. (dit. de M. Mon, t. II, p. 213.--_Les
Manuscrits de la Bibliothque du Roi_, par M. Paulin Paris, t. V, no.
7071, p. 39.)]

L'Aptre n'en a-t-il pas signal tous les ennuis, toutes les gnes,
toutes les sollicitudes, lorsqu'il dit: Vous tes sans femme, ne
cherchez point de femme. Et qu'il ajoute: Je veux que vous viviez sans
tourment d'esprit. (I Cor. VII, 27 et 32.) Si l'on rcuse les saints en
de telles matires, qu'on coute les sages. Ne sait-on plus ce que saint
Jrme dit de Thophraste, que l'exprience avait amen  conclure
contre le mariage des philosophes, et ce que rpondit Cicron  Hirtius
qui lui conseillait de se remarier: Je ne puis m'occuper galement 
la fois d'une femme et de la philosophie[77]. Ablard, d'ailleurs,
ne devait-il pas se rappeler sa manire de vivre? Comment mler des
coliers  des servantes, dea critures  des berceaux, des livres et
des plumes  des fuseaux et  des quenouilles? Quel esprit plong dans
les mditations sacres ou philosophiques pourrait supporter les cris
des enfants, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout
le bruit d'un mnage nombreux? Cela est bon pour les riches dont les
maisons sont des palais, et  qui l'opulence pargne tous les ennuis;
mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs penses vont
mal avec les soucis mondains. Tous, ils ont cherch la retraite, et
Snque dit  Lucilius: Voulez-vous philosopher, ngligez les affaires.
Soyez tout  l'tude, il n'y a jamais assez de temps pour elle[78].
Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples,
gentils, juifs, chrtiens, il y a eu des hommes minents qui se
sparaient, qui s'isolaient du public par la paix et la rgularit de
leur vie. Chez les Juifs, c'taient les Nazarens, et plus tard les
Sadducens, les Essniens; chez les chrtiens, les moines qui mnent la
vie commune des aptres, et imitent la solitude de saint Jean; chez les
paens enfin, ceux  qui Pythagore a donn le noble titre d'amis de la
sagesse[79]. Rappeler tous les exemples au souvenir d'Ablard, ce serait
vouloir enseigner Minerve elle-mme. Mais si des laques ont ainsi vcu,
que doit faire un chrtien, un clerc, un chanoine, et comment l'excuser
de prfrer  ces saints devoirs de misrables plaisirs, et de
se plonger sans retour dans l'abme? O, si peu lui soucie de la
prrogative ecclsiastique, qu'il sauve du moins la dignit du
philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut mari et comme il expia sa
faute.

[Note 77: B. Hieronym. _In Jovinian_, l.1. Cette citation et toutes
les autres sont attribues  Hlose par Ablard.]

[Note 78: Senec. ep. LXXIII.]

[Note 79: L'introduction du nom de philosophe est attribue 
Pythagore par Cicron (_Tusc_., l. V, 3 et 4); mais Ablard ne devait le
savoir que par saint Augustin qu'il cite: _De Civ. Dei_, l. VIII.--_Ab
Op._, p. I. p. 13 et 14.]

Puis, laissant cette singulire argumentation, elle descendait, d'une
voix plus mue,  des raisons plus pntrantes. Ne devait-il pas songer
qu'il serait plus prilleux pour lui de la ramener  son oncle?

Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable,
qu'elle ft appele sa matresse que son pouse, et qu'elle le retnt
par la grce, au lieu de l'enchaner par la contrainte! Leurs joies
seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle
n'a jamais en lui rien aim que lui-mme. Elle pense ce que dans Eschine
_la philosophe_ Aspasie dit  Xnophon[80]. Il n'est rang, titre ni
gloire qu'elle prfrt au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'pouse
est plus saint, le nom de sa matresse, de l'esclave de ses plaisirs,
est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une
impratrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. O est la
femme dont la fortune gale la sienne? L'amour d'Ablard vaut mieux que
l'empire du monde[81].

[Note 80: Inductio illa philosophae Aspasiae. (_Ab. Op._, ep. II,
p. 45.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit  Xnophon
et  sa femme: Persuadez-vous, vous, que vous possdez la premire
des femmes, et elle, le premier des hommes. (Cic. _De Invent._, I,
31.--Quintil. _Inst. orat._, V, 11.)]

[Note 81: _Ab. Op._, ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos
expressions sont plus faibles que celles dont Hlose se servait encore,
bien des annes aprs ces vnements.]

Pour lui, il couta tous ces conseils, toutes ces prires, sans en tre
branl. Il lui fallut subir une discussion en rgle, et le matre eut 
rfuter son lve en dialectique.

Sans doute ce mariage cotait quelque chose  son ambition; c'tait un
parti qui pouvait compromettre sa position dans l'cole, l'obliger au
moins  renoncer  l'enseignement de la thologie, lui faire perdre son
canonicat, lui fermer la voie des hautes dignits de l'glise, et il ne
les ddaignait pas; on dit mme que la mitre de l'vque de Paris avait
brill  ses yeux. D'autres ont parl de la pourpre romaine, que dis-je?
de la tiare pontificale elle-mme. Ces ambitieux rves sduisaient sans
doute l'esprit d'Hlose; mais la situation prsente pesait sur lui;
il se flattait de tenir ses liens ternellement secrets; et dans
son aveuglement, il repoussait les inquitudes d'une femme trop
clairvoyante, et se confiait  l'avenir. Sa volont obtint ce
qu'Hlose, dans l'excs de son dvouement, appelait un sacrifice.
Elle se rsigna  devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la
lumire du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes
 son hymen, elle dit ces tristes mots: Il ne nous reste plus qu'
donner par notre perte commune l'exemple d'une douleur gale  notre
amour.

Le monde entier a connu, dit Ablard, que dans ces paroles l'esprit
de prophtie l'inspira[82].

[Note 82: Id, Ep. I, p. 16.--On remarquera que dans tous ces
raisonnements le sacerdoce n'est pas allgu comme un empchement; il
n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Ablard ne ft pas prtre.
Il ne regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens
d'glise. (_Ab. Epit. theol._, p. 91, Berlin, 1836, et ci-aprs l. III,
c. II.)]

Ils quittrent la Bretagne, recommandant leur enfant  leur soeur,
retournrent clandestinement  Paris; et quelques jours aprs, ils
passrent la nuit en oraison dans une glise dont le nom est ignor;
ayant accompli secrtement ainsi les vigiles des noces, le matin, au
jour naissant, en prsence de Fulbert et de quelques amis, ils reurent
la bndiction nuptiale; puis aussitt ils se retirrent sans clat et
chacun dans sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent
rares et drobes, et tous leurs soins tendirent  cacher leurs nouveaux
liens. Mais ces prcautions devinrent inutiles. L'oncle mme d'Hlose
et les gens de la maison, dans le dsir imprudent d'effacer un pnible
scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise.
Hlose, au contraire, se rcriait et jurait avec imprcations que rien
n'tait plus faux[83]. Irrit de ces dmentis, Fulbert l'accablait
d'outrages, et le sjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir
encore.

[Note 83: Illa autem contra anathematizare et jurare. (Ep. 1, p.
17.)]

Il y avait prs de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la
Seine, un couvent de femmes ddi  la Vierge, tabli sous la rgle de
Saint-Benot, et richement dot par Adlade, femme de Hugues Capet[84].
Une partie de l'enfance d'Hlose s'y tait coule: c'est l que la
conduisit son mari. Il y avait fait disposer l'habit de religieuse qui
convenait  la vie clotre, et elle le revtit, mais sans prendre le
voile. Aucun esprit de retraite, aucun dgot des joies du monde,
aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y
cherchait qu'un sr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant
donn pour poux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne
respectait pas toujours la saintet du lieu. Les dtours du clotre, la
solitude des salles silencieuses cachrent plus d'une fois un bonheur
qui ne pouvait donc cesser d'tre criminel[85].

[Note 84: C'tait un prieur dpendant de l'abbaye de Saint-Denis
et temporairement converti en couvent de femmes; il portait le nom
de _Prioratus humilitatis B. Marie de Argentolio_, ou Notre-Dame
d'Argenteuil. (_Ab. Op_., ep. 1, p. 17; Not., p. 1150.--_Gall. Christ_.,
t. VII, p. 607.)]

[Note 85: Nosti ... quid ibi tecum mea libidinis egerit
intemperantia in quadam etiam parte ipsus refectorit.... Nosti id
impudentissimo furio actum esse in tam reverendo loco et summae Virgini
consecrato. (_Ab. Op._, ep. V, p. 69.)]

Rien de tout cela n'tait souponn de Fulbert, ou rien ne le touchait.
Il savait seulement que sa nice, jadis son plaisir et son orgueil,
lui avait chapp, qu'elle tait dans les murs d'un monastre, qu'elle
portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu'Ablard
comptait ainsi se dbarrasser d'elle et l'enchaner loin de lui. Toutes
ces prcautions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on prenait tant
de soin de cacher, on voulait sans doute l'annuler un jour. La vie
d'Ablard pouvait bien d'ailleurs n'tre pas celle du mari le plus
fidle[85a].

[Note 85a: Voyez la note 2 de la page 46, et les allgations de
Foulque de Deuil. (_Ab. Op._, p. 219.)]

Les proches, les amis de Fulbert lui rptaient qu'on l'avait tromp,
et en aigrissant ses soupons exaltaient tous ses ressentiments. L'ide
d'une vengeance bizarre et terrible lui tait venue ds le premier jour
de sa colre; elle le ressaisit de nouveau; peut-tre ne l'avait-elle
jamais quitt; et une nuit, aprs avoir mis du complot quelques-uns
de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet
secrtement achet, jusque dans la chambre retire o reposait Ablard,
et le surprenant sans dfense et endormi, ils lui infligrent, par un
lche attentat, la mutilation dgradante que le dsir d'anantir les
tribulations de la chair dont parle saint Paul, arracha jadis au
spiritualisme insens d'Origne[86].

[Note 86: 1 Cor. VII, 28.--On ne saurait donner avec certitude la
date de cet vnement, mais ce ne peut tre avant 1117, ni plus tard que
1118.]

Ds que le jour fut venu, tout  cette nouvelle s'mut de surprise et
d'horreur. La ville entire, curieuse et consterne, accourait dans le
voisinage de la demeure d'Ablard et le fatiguait des cris de sa piti.

Tandis que les femmes qui toutes l'aimaient pleuraient en se racontant
une si cruelle aventure, tout ce que l'glise avait de plus distingu,
les chanoines de Paris, l'vque lui-mme, tmoignaient hautement leur
intrt et leur indignation[87]. Les clercs surtout, les coliers
faisaient retentir la maison de gmissements insupportables, et ces
tmoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et
ses souffrances. Pour lui, sur son lit de misre, il rflchissait
pniblement au degr de fortune et de gloire qu'il avait atteint, 
cette dchance si soudaine, si trange et si terrible. Il se sentait
humili jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu
semblerait l'avoir frapp dans sa justice, que la trahison paratrait
chtie par la trahison mme, et le crime puni et dshonor par
l'impuissance. Il pensait  la joie mal cache de ses ennemis,  la
douleur,  la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde
cette dgradation dont il se voyait atteint. Quelle carrire dsormais
lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant
montr partout au doigt, partout poursuivi par la rise, partout en
spectacle comme un de ces monstres  qui, sous l'ancienne loi, Dieu
fermait les portes du temple! (_Deut._, XXIII, 4.)

[Note 87: _Ab. Op_., pars II, ep. 1, p. 221.]

Ses meurtriers avaient pris la fuite aprs leur crime. Ds le premier
moment, l'vque Girbert avait manifest la volont d'en faire justice;
car l'vque avait juridiction sur les clercs, _forum ecclesiasticum_.
Deux des fugitifs, dont l'un tait le serviteur perfide et vendu, furent
repris et condamns  la peine du talion, aprs qu'on leur eut crev
les yeux. Quant  Fulbert, on ne put lui arracher l'aveu de son crime;
l'aveu sans doute tait alors ncessaire  la preuve. D'ailleurs le
chapitre de Paris ne pouvait entirement abandonner un de ses membres.
Seulement, tous ses biens furent confisqus au profit de l'glise. On
croit qu'il se cacha et vcut oubli; il ne mourut qu'assez longtemps
aprs, compt toujours dans le collge des chanoines de Paris[88].

[Note 88: _Ab. Op._, ep. I, p. 17, pars 11, ep. I, p. 222, Not., p,
1149.]

Ablard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie.
Un seul parti lui restait que lui dictait la honte plus que la pit;
c'tait d'entrer dans un clotre. Il s'y dcida; mais il ne voulait pas
tre seul  mourir au monde; il fallait qu'Hlose n'et appartenu qu'
lui. Il exigea qu'elle pronont ses voeux avant qu'il et prononc les
siens[89]. Sur son ordre, Hlose qui n'avait pas quitt sa retraite y
prit d'abord le voile de novice, et le monastre se ferma sur elle. Tous
deux enfin, ils revtirent irrvocablement l'habit religieux, elle dans
le couvent d'Argenteuil, lui dans l'abbaye de Saint-Denis (1119)[90].

[Note 89: _Id._, Ep. II, p. 47.]

[Note 90: Cette date est celle qu'adoptent la plupart des
historiens. (_Hist. litt._, t. XII, p. 92.) Le pre Dubois veut que la
retraite  Saint-Denis soit de 1117 ou 1118.(_Hist. Eccl. paris._, t. I,
l. XI, c. VII, p. 777.)]

Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant
et cherchaient encore  la dtourner de se soumettre,  moins de vingt
ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle rpondit par une
citation toute classique qui prouve  la fois combien l'rudition et la
passion, mles l'une  l'autre dans son me, y effaaient le sentiment
religieux. Elle pronona tout  coup, d'une voix entrecoupe de sanglots
et de larmes, cette plainte que Lucain prte  Cornlie, lorsqu'aprs
Pharsale elle revoit Pompe dont elle croit avoir caus la perte:

  O maxime conjux,
  O thalamis indigne meis, hoc juris habebat
  In tantum fortuna caput? Car impia nupsi,
  Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas
  Sed quas sponte luam[91].

[Note 91: Lucan. _Phars._, l. VIII, v. 94. 0 grand homme,  mon
poux, toi dont mon lit n'tait pas digne, voil donc le droit qu'avait
la fortune sur une si noble tte! Pourquoi, par quelle impit t'ai-je
pous, si je devais te rendre misrable? Accepte aujourd'hui la peine
que je subis, mais que je subis volontairement.]

Et montant  l'autel d'un pas press, elle y prit le voile noir, bnit
par l'vque de Paris, et s'enchana solennellement  la profession
religieuse. Triste victime, obissante et non rsigne, elle se
sacrifiait encore  la volont et au repos de celui qu' regret elle
avait accept pour poux, et qu'elle abandonnait en frmissant, pour se
donner  l'poux divin sans foi, sans amour et sans esprance[92].

[Note 92: _Ab. Op._, ep. ii. p. 45 et 47.]

Voil donc Ablard religieux  Saint-Denis. Le prsent et l'avenir, tout
est chang pour lui. Il a renonc  la fortune,  l'clat,  la gloire
du monde, et il se tourne, mais avec peu de got et de ferveur, vers la
solitude chrtienne. Dans les premiers moments, son coeur n'tait rempli
que de regrets et de ressentiments. Il ne mditait que la vengeance.
Il reprochait l'impunit de Fulbert  la faiblesse de l'vque, aux
machinations des chanoines; il les accusait tous de complicit, et
voulait aller  Rome les dnoncer comme coupables envers la justice. Il
fallut les efforts de ses amis pour l'en dissuader. Un d'eux (on
lui donne du moins ce titre), Foulque, prieur de Deuil, fut oblig
d'insister auprs de lui sur sa pauvret qui ne lui permettait pas
d'accomplir un si long voyage, ni de satisfaire aux dpenses que cotait
la justice ou la cupidit romaine, sur l'imprudence qu'il y aurait de
s'aliner pour jamais les chefs du clerg parisien, sur les sentiments
d'quit et de charit que lui commandait sa nouvelle profession. Enfin
il lui rpta cette triste parole: Vous tes moine[93].

[Note 93: _Monachus es._ (_Ab. Op._, pars II, ep. i, p. 222, 223.)
Le prieur de Deuil, dpendant de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur,
tait situ dans la valle de Montmorency. Foulque n'est connu que par
sa lettre  Ablard. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. litt._, t. XII, p.
240.)]

Il tait moine en effet, et la ncessit, sinon le devoir, lui
prescrivait de vivre suivant son tat. Une premire ressource s'offrait
 lui, c'tait l'tude; mais d'abord l'tude lui sembla sans attrait;
elle n'apportait plus la gloire avec elle. Toutefois des clercs venaient
le voir, et l'abb de Saint-Denis, Adam, se joignait  eux pour lui dire
que le moment peut-tre tait arriv de se consacrer plus que jamais au
travail, et surtout aux recherches thologiques. Ils lui rptaient que
maintenant l'amour du ciel lui pouvait inspirer ce que jadis peut-tre
lui avait suggr le dsir de la rputation et de la fortune; que
son devoir tait de faire valoir le talent que, selon la parabole
vanglique, le Seigneur lui avait remis, comme  son serviteur, et
qu'il rclamerait un jour avec usure. Ils ajoutaient que si, jusqu'ici,
il avait instruit les riches, il lui restait  clairer les pauvres; que
le ciel, en le frappant, lui avait ouvert du moins l'asile de la paix de
l'me, de la libert d'esprit, de la tranquillit studieuse; et que le
philosophe du monde pouvait devenir aujourd'hui le philosophe de Dieu.

Ablard hsitait  suivre ces conseils; il lui en cotait de reparatre
aux yeux des hommes. Mais il ne trouvait pas, dans l'abbaye de
Saint-Denis, le repos qu'il esprait. Il l'avait choisie comme la
premire du royaume. On y avait reu avec empressement un homme qui
devait illustrer la communaut. On y attendait de lui de l'clat et
du bruit; il y cherchait le silence, la rgle, l'oubli. Le premier
mouvement de son dsespoir avait d tre le renoncement absolu au
monde. Or, l'antique fondation de Dagobert, agrandie et enrichie par la
munificence de la longue suite de rois, ses successeurs, cette maison
toute royale, une des institutions de la monarchie, monastre, dit saint
Bernard, plus dvou  Csar qu' Dieu, n'tait nullement trangre aux
choses mondaines, et tenait au sicle par de nombreux liens.

Irritable et attrist, Ablard y trouvait la vie peu rgulire, les
moeurs relches. Il accusait l'abb Adam lui-mme de dsordres
qu'aggravait sa dignit[94]. Habitu au ton du commandement, prompt 
tout rgenter autour de lui, il s'leva contre les drglements dont il
tait tmoin, et ses reproches qui n'taient pas toujours discrets,
le rendirent bientt  charge  tout le monde. Ses frres importuns
saisirent avec empressement les instances de ses disciples comme une
occasion de l'loigner, et le pressrent d'y cder en reprenant ses
leons. Il rsista longtemps; il rpugnait  revoir le grand jour.
Cependant amis, ennemis, coliers, religieux, l'abb lui-mme
insistaient, et entrant alors dans cette vie, de mobilit et de
tentatives changeantes que son me inquite allait prolonger, il
s'tablit dans le prieur de Maisoncelle, situ sur les terres du comte
de Champagne[95] pour y rouvrir son cole  la manire accoutume.

[Note 94: La manire dont Ablard parle des dsordres de l'abb et
des moines de Saint-Denis, ne permet pas le moindre doute. Ces dsordres
sont affirms par saint Bernard, par Guillaume de Nangis, par les
annales mme du monastre. La chose tait commune alors dans beaucoup de
couvents, et il n'y avait pas cent ans que les mmes dsordres, dans la
mme maison, avaient ncessit une rforme entreprise par saint Odilon.
Deux actes d'administration charitable de l'abb Adam, rapports par
Duchesne qui veut le justifier, ne prouvent nullement qu'il ment une
vie rgulire. (_Ab. Op_., ep. I, p. 19; Not., p. 1153.--Saint Bernard,
_Op._, ep. LXXVIII et not.--Guill. Nang. _Chron_., an. 1123, _Rec. des
Hist_., t. XX, p. 727.)]

[Note 95: Ad cellam quamdam. (_Ab. Op._, ep. I, p. 19 et 20.) D.
Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. (_Rec. des Hist._, t. XIV,
p. 290.) Il y a dans le dpartement de Seine-et-Marne plusieurs villages
de ce nom. Le lieu qu'habitait Ablard, dsign par quelques crivains
sous le nom de _Trecensis cella_, peut tre ou Maisoncelle de
l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutt Maisoncelles du
canton de Villiers-Saint-Georges, arrondissement de Provins. Je ne crois
pas que le lieu de refuge d'Ablard, malgr cette dsignation _Trecensis
cella_, doive tre confondu avec le couvent de Troyes, appel
_Cella, monasterium cellense_, ou Moustier-la-Celle, le monastre
de Saint-Pierre de Troyes. (_Gall. Christ._, t. XII, p. 539.) Le
P. Longueval veut qu'il ait enseign  Provins dans un prieur de
Saint-Florent de Saumur. Peut-tre confond-il cette premire sortie
du couvent avec la seconde qui le conduisit  Provins, au prieur de
Saint-Ayoul. (_Hist. de l'Egl. gall_, t. VIII, l. XXIII, p. 355.--_Hist.
litt_. t. IX, p. 85.)]

Il retrouva sur-le-champ un auditoire attentif et nombreux; on parle de
trois mille tudiants. La foule reparut, et bientt ce lieu retir ne
suffit plus  l'abriter ni  la nourrir. Ramen par le malheur aux plus
srieuses mditations, proccup des devoirs de sa profession nouvelle,
devenu par l'tude et plus savant et plus subtil[96], il rendit son
enseignement minemment religieux, sans abandonner ces sciences profanes
dont on lui demandait surtout les leons. Il en fit comme un appt dont
la saveur attirait les disciples  cette philosophie vritable qui tait
enfin pour lui celle de Jsus-Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait
le plus grand des philosophes chrtiens, Origne. La manire en effet
dont saint Grgoire le Thaumaturge nous dit qu'enseignait ce profond
et singulier docteur offre assez d'analogie avec la mthode d'Ablard.
C'est bien, au reste, celle de quiconque veut fonder la foi sur
la raison. Point d'arcane pour Origne, dit le Thaumaturge, il
expliquait tout[97].

[Note 96: De acute acutior. (Oth. Fris., _De Gest. Frid._, t. I,
c. XCVII.)]

[Note 97: Summum christianorum philosophorum Origenem. (Ep. I, p.
19.) Voyez le passage de Grgoire dans l'ouvrage de D. Gervaise (t. 1,
p. 131) ou dans ce pre lui-mme. (_Orat. panegyric. et charist. ad
Origen_, p. 73. S.P. Greg. cogn. Thaum. _Op._, Paris, 1621.)]

Le tour thologique qu'avait pris l'enseignement d'Ablard ne fit
qu'exciter davantage la curiosit, et le professeur obtint un succs qui
rappelait le pass. Pour s'instruire  la fois dans la science sculire
et sacre, on se pressa dans son cole, et la dcadence des autres
tablissements recommena. Les matres se dchanrent de nouveau contre
lui. On attaqua tout, et sa manire et son droit d'enseigner. On lui
reprocha, mais non pas en face, d'tre, contrairement aux devoirs
monastiques, encore trop captiv par l'tude des livres profanes, et
d'avoir usurp, cette fois sans qu'un suprieur l'autorist, la matrise
en thologie. Son cole tait en effet une oeuvre volontaire et prive;
il n'tait plus matre et comme recteur de celle de Paris, il n'tait
thologal d'aucune glise. La publicit des coles monastiques
n'existait pas de droit, et d'ailleurs il enseignait hors de son
couvent. On demandait donc son interdiction, et l'on ne cessait de
presser dans ce sens, archevques, vques, abbs et tout personnage
revtu de quelque titre ecclsiastique. On travaillait  soulever tout
le clerg contre lui.

Ablard commena par braver l'orage; il s'tait accoutum  ddaigner
ses ennemis. Sa supriorit avait jusqu'ici accabl tous ceux qu'elle
avait irrits.

N'ayant rien perdu de sa science loquente, voyant son auditoire
renouvel, il pensait avoir gard tout son ascendant, et il
mconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation
des plus heureux, ce que le malheur enlve d'autorit au talent des plus
habiles. Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient
illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve
gure, et que depuis sa chute une ombre funbre avait t porte sur
tout son avenir.

Il arriva que, press par ses lves, il entreprit de rdiger ses leons
thologiques. Son intention dclare tait d'affermir les fondements
mmes de la foi; et puisque le philosophe tait maintenant un religieux,
de rendre tmoignage de sa profession en enseignant la philosophie
religieuse. Or, la premire vrit de la philosophie religieuse, c'est
Dieu; la premire question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut
donc un trait sur la nature de Dieu, c'est--dire sur l'Unit et la
Trinit divine. C'est l'_Introduction  la Thologie_ que nous avons
encore[98]. Il essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe
lui-mme, est plus fait peut-tre pour la pense que pour l'expression.
Dmontrant, comme on dit, la foi par la raison, il veut rpondre aux
hrtiques et surtout aux incrdules qui se piquent de philosophie,
par un christianisme philosophique. De l cette thse persvramment
soutenue que le dogme peut tre prsent sous une forme rationnelle,
qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystre
qui ne puisse tre clairci par des explications ou du moins par des
similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette
matresse de la raison, doit tre concilie avec les croyances
chrtiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les branle, en les mettant en
contradiction avec ses propres lois. Une consquence assez naturelle
tait de placer l'autorit des philosophes presqu'au rang de celle des
saints; de prtendre que la raison, rvlation intrieure, avait conduit
les premiers aux mmes notions que les seconds sur la nature de Dieu
et notamment sur la Trinit; que la vrit tant commune  tous, les
sentiments qu'elle inspire avaient pu l'tre, et qu'il ne fallait pas
entirement dsesprer du salut des sages de l'antiquit.

[Note 98: _Ab. Op._, pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regard
cet ouvrage comme celui qui fut brl  Soissons et qu'on a cru perdu.
Mais il contient ce qu' Soissons on lui reprochait d'avoir crit, et
les penses et les expressions du prologue se rapportent parfaitement
 ce qu'il dit dans l'_Historia calamitatum_ de la composition de
l'ouvrage condamn  Soissons. (_Id._, ep. I, p. 20. Voyez le c. II du
l. III de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit
qu'Ablard fut condamn se trouve textuellement dans l'Introduction.
(_Id., Introd. ad Theol._, l. II, p. 1078.--_De Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.)]

Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus
dveloppe, plus authentique, plus puissante chez les chrtiens,
c'est le dogme de l'unit de Dieu, seul incr, seul crateur, seul
tout-puissant, bien suprme et perfection infinie. Mais, en Dieu ne
distinguent la puissance, la sagesse et la bont; la premire engendre
la seconde, et la troisime procde de toutes deux. Car il y a encore de
la puissance dans la sagesse, et la bont qui n'est ni l'une ni l'autre
serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas, Tels sont les
attributs distinctifs qui se personnifient dans le Pre tout-puissant,
dans le Fils, verbe de Dieu, ternelle raison, suprme intelligence,
dans le Saint-Esprit, source divine de grce, de charit et d'amour.
Voil les trois personnes de la Trinit, personnes distingues entre
elles minemment par lesdites proprits, mais qui n'ont qu'une essence,
qu'une substance, puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les oeuvres
sont indivisibles et supposent  la fois la puissance, la sagesse et
la bont. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait tre
concilie avec ses attributs gnraux, avec son immutabilit, sa
providence, sa prescience. Cette conciliation tait l'objet de la
dernire partie, qui est reste ou ne nous est parvenue qu'incomplte;
et l'ouvrage touchait ainsi  toute les questions de la thodice.

Cette doctrine, qui sans tre entirement nouvelle ni dnue
d'antcdents rputs orthodoxes, se signalait cependant par un ton de
hardiesse, par des subtilits hasardes, par un caractre gnral de
libert dans la discussion, devait  la fois sduire beaucoup de jeunes
esprits, et alarmer beaucoup de consciences inquites. Le nom de son
auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'taient
toujours attaches  lui, la position qu'il avait toujours prise en
dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et
plus prilleuse qu'elle ne l'et t sous la protection d'un autre nom.
L'intelligence tait alors curieuse, excite, et cependant soumise aux
rgles de la foi; elle aimait  raisonner et elle voulait croire. Ce qui
semblait dmontrer la croyance, convaincre la raison, satisfaire 
ce besoin inquisitif d'examiner et de discuter, sans le dchaner ni
l'garer, donner enfin au mystre la forme d'un problme et au dogme
celle d'une solution, devait tre saisi avec ardeur et accept comme
la dcouverte de la vrit parfaite et dfinitive. Les ides d'Ablard
avaient ds longtemps transpir par ses leons, et s'taient ouvert les
esprits; le trait qui rsumait ces ides et les livrait au publie eut
un succs de propagande.

C'tait prcisment l'instant o se formait contre lui la coalition des
matres qu'il avait discrdits. Ils s'armrent du prtexte que leur
fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dnoncrent 
la foi svre ou timide. Les autorits ecclsiastiques furent appeles
 la vigilance et supplies d'intervenir. Ablard, sans mpriser
absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et rpondit par
l'insulte et le dfi. Toujours confiant et imprieux, il provoquait une
lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on ost engager. Comme on lui
reprochait d'avoir appliqu tmrairement la dialectique  la thologie
et donn aux doctrines sacres les allures d'une science profane, il
publia ou laissa courir une amre apologie (du moins on peut prsumer
qu'elle date de cette poque), ou plutt une invective contre ces
ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, _ses dogmes pour des
sophismes_[99].

[Note 99: Invectiva in quemdam Ignorum dialecticea. (_Ab. Op._,
pars II, ep. IV, p. 238.)]

Mais quoi? n'tait-ce pas toujours la fable si connue du renard
ddaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques
docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre  la
dialectique, l'appellent une dception; ce qu'ils ne peuvent comprendre
est sottise; ce qui les passe est un dlire. Ils s'appuient, s'il faut
les en croire, sur les livres sacrs; mais que de saints docteurs la
recommandent,--cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer
des citations des Pres qui jugent la dialectique ncessaire pour
comprendre, pour expliquer, pour dfendre l'criture. Saint Augustin,
saint Jrme mme lui donnent  rsoudre les difficults de la
foi. Qu'est-ce que les hrtiques, sinon des sophistes, et comment
confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant
dialecticiens? Et nous nous montrerons en proportion disciples fidles
du Christ. Quel est le nom que lui donne l'vangile? n'est-ce pas celui
de la raison, du verbe incarn, de _cette lumire qui luit dans les
tnbres_, de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de
la logique? Si le Christ est si souvent appel _sophia_ ou la sagesse,
s'il est le _logos_ ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean,
les amis de la sagesse ou les _philosophes_, les disciples du verbe
ou les _logiciens_ ne sont que les chrtiens les plus fervents. Ne
semblent-ils pas prcisment chercher et invoquer ces dons que le
Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence
et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-mme, pour convaincre les Juifs,
n'a pas ddaign l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouv
la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru  la puissance de la
raison; et son divin exemple nous enseigne que nous,  qui manquent
les miracles,  qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons
convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au
temps de saint Paul[100]. Aussi bien, _pour les hommes qui savent
juger_[101], la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut
attribuer  quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans
le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation.
Il faut donc s'adonner  la logique, qui pntre tout, mme les
questions sacres, et qui confondra surtout les docteurs prsomptueux
qui se croient les mmes droits qu'elle.

[Note 100: Nam et Judaei signa petunt, et Graeci sapientiam
quaerunt. (1 Cor. 1, 22.)]

[Note 101: Apud discretos (_loc. cit._, p. 242), ceux qui ont la
_discrtion_ ou le discernement, comme dans cette expression: _l'ge de
discrtion_.]

En mme temps qu'Ablard se dfendait de la sorte contre ceux qui
suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se
montrer  l'glise gardien jaloux des intrts de la vrit, et prompt 
repousser toute attaque que la dialectique mme pouvait diriger contre
son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses dnonciateurs
ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-mme avait tant
scandalis l'glise. Mais, rconcili avec elle depuis son retour
d'exil, par les soins d'Ives, dernier vque de Chartres, Roscelin
pouvait tre devenu d'autant plus intolrant qu'il avait t perscut,
d'autant plus jaloux qu'il tait oubli. On lui attribue d'ailleurs
quelques-unes des propositions sur la Trinit qu'Ablard, sans le
nommer, attaquait dans son livre[102]. C'tait assez pour le pousser 
la vengeance.

[Note 102: _Ab. Op., Introd. ad. Th._, l. II, p. 1067; Not., p.
1157.--_Hist. litt._, l. XII, p. 122. J'aurais de la peine  reconnatre
Roscelin parmi les hrtiques qu'Ablard caractrise au commencement du
livre II de l'Introduction; mais des erreurs signales dans le cours
de l'ouvrage, plus d'une peut venir de Roscelin, chef de ces
_pseudo-dialecticiens_, qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre
III de cet ouvrage le c. 11.]

Un jour donc, en 1121[103], Ablard apprend que ce matre en fausse
dialectique, tchant d'envenimer sa doctrine sur la Trinit, l'a dnonc
aux autorits ecclsiastiques. Il prend l'offensive  son tour, et, dans
une lettre vhmente, il dnonce  Girbert, vque de Paris, _et
au vnrable clerg de son glise_, cet _antique ennemi de la foi
catholique_, convaincu par le concile de Soissons de prcher le
trithisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace[104].

[Note 103: Rousselot, _Philos, du moy. ge_, t. I, p. 187.]

[Note 104: Cette lutte entre Ablard et Roscelin est un fait
contest. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un
thologien, dsign par l'initiale P et qui a crit sur la Trinit,
se plaint  G, vque de Paris, des attaques d'un vieux dialecticien
hrtique qui ne parat autre que Roscelin, et demande  tre jug
contradictoirement avec lui (_Ab. Op_. pars II, cp. XXI, p. 334). Mais
on ne peut dmontrer que cette lettre soit d'Ablard, qui l'aurait
crite vers 1120 ou 1121; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand
parut l'ouvrage sur la Trinit; enfin on ajoute que converti alors,
Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu
provoquer ou mriter  Paris les attaques que l'auteur de la lettre
dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un thologien inconnu P
qui aurait poursuivi Roscelin, lors de ses dmls avec saint Anselme au
sujet de la Trinit; revenant d'Angleterre vers 1O87, Roscelin trouvant
cet ouvrage, l'aurait dnonc  l'vque G (Guillaume) auprs duquel P
se serait dfendu  son tour. On peut rpondre que la date de la mort
de Roscelin est ignore; que la lettre de P peut tre de _Petrus_, nom
donn sans cesse  Ablard, et adresse  Girbert, vque de Paris de
1117  1124. L'auteur da la lettre se dit auteur d'un _Opuscule_ sur la
Trinit, _Opusculo nostro de fide Trinitatis_, et Ablard, en parlant
de son Introduction, se sert ailleurs du mme mot (_Comm. in Rom_., p.
513). La lettre,  lui attribue par d'Amboise et Duchesne, cote sous
son nom dans le manuscrit, respire une irritabilit intolrante, un des
traits de son caractre. Il a bien pu se montrer mprisant et offens 
l'gard de Roscelin mme converti, et Roscelin, quand ce serait lui
dont la pit en 1103 difiait l'Aquitaine, avait bien pu se montrer
malveillant ou injuste envers le novateur Ablard. (Cf. G. Dubois,
_Histor. Eccles. paris_., t. I, 1. XI, c. II, p. 709.--_Hist. litt_., t.
VIII, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII, p. 111.--_Malteac, Chron. in Bibl.
nov. mss_. P. Labbaei, t. II, p. 217.)]

S'il est vrai qu'il ait insr quelque ombre d'hrsie dans ses crits
sur la Trinit, il invoque les athltes du Seigneur et les dfenseurs de
la foi; qu'un jour soit pris, un lieu dsign, et que des juges choisis
prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'hrtique. Pour lui, il
remercie le ciel d'avoir  combattre pour la foi, et d'tre en butte aux
traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimiti que contre les gens de
bien, de celui qui a os attaquer dans une ptre _le hraut du Christ_,
Robert d'Arbrissel, et se rpandre en outrages contre _ce magnifique
docteur de l'glise_, Anselme, archevque de Cantorbery[105], d'un
homme dont l'indocilit mrita que le roi d'Angleterre le bannt de son
royaume, et qui n'a pas sans peine sauv sa vie par la fuite. Et c'est
cet homme dshonor qui veut tendre  d'autres son infamie! Cet homme,
proscrit de deux royaumes, fustig, dit-on, par les chanoines dans
l'glise de Saint-Martin, dont il est chanoine aussi pour la honte du
sanctuaire, cet homme que sa vie et sa foi dnoncent assez, Ablard ne
le nommera pas. C'est ce faux dialecticien et ce faux chrtien
qui ayant prtendu qu'aucune chose n'a de parties, a t contraint
d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, comme le dit saint Luc,
un morceau de poisson rti, ce qu'il mangea fut une partie du mot de
_poisson rti_. Or, est-il trange que celui qui a lev la tte contre
le ciel, extravague sur la terre, et veuille perdre les autres aprs
s'tre perdu[106]?

[Note 105: Egregium illum praeconem Christi... magnificum Ecclesiae
doctorem. Les deux personnages sont bien caractriss. Robert
d'Arbrissel fut un prdicateur, une sorte de missionnaire plus clbre
par la pit que par le talent. On lui dut plusieurs fondations, entre
autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il
fut attaqu par Roscelin. C'est  tort qu'on a essay d'attribuer  ce
dernier, soit la lettre de Godefroi, abb de Vendme, soit celle de
Marbode, dans lesquelles des conseils  la fois charitables et svres
sont adresss  Robert d'Arbrissel. Les auteurs de l'_Histoire
littraire_ ne me paraissent laisser subsister aucun doute  cet gard.
Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme, elles sont fort
connues, et elles contriburent  le faire chasser de l'Angleterre o
il s'tait rfugi aprs avoir t chass de France. (_Journal des
Savants_, ann. 1682, p. 191.--_Hist. litt_., t. IX, p. 364; t. X, p.
359.)]

[Note 106: Tel est l'extrait de la lettre intitule _G. Dei gratia
parisiacae sedis piscopo unaque venerabili ejusdem ecclesiae clero P_.
(Pars II, cp. XXI, p. 334.) Plusieurs dtails font reconnatre Roscelin.
Le sarcasme sur le _morceau de poisson rti_ (_partem piscis assi_, Luc.
XXIV, 42) est une allusion  la doctrine qui refusait l'existence
relle aux parties du tout comme aux qualits de la substance, d'o il
rsultait que les qualits et les parties n'taient que des mots. Au
reste, dans ce systme pris au sens le plus absolu, ce n'est pas le
poisson qui et t un mot, mais la partie seulement. (Ouvr. ind.,
Intr., p. xc. _Dial_., p. 471.) Quant  la flagellation de Roscelin,
elle n'est, que je sache, rapporte nulle part. Avant de quitter la
France, sous le coup de la sentence du concile de Soissons, Roscelin est
dsign constamment comme matre et chanoine de Compigne, o il n'y
avait pas de chapitre de Saint-Martin. Les auteurs de l'_Histoire
littraire_ ne voient pas de difficult  croire que, rentr en France,
il fut chanoine de Saint-Martin  Tours; mais ils ne citent ni ce
passage ni aucune autorit, car Duboulai qu'ils nomment n'en parle pas.
(_Hist. litt_., t. IX, p. 301).--_Hist. Univ. paris_., t. I, p. 443,
485, 493, 639.]

C'est dans ces termes, o se trahit peut-tre plus de colre que de
mpris, qu'Ablard livrait son ennemi  l'excration de l'glise,
oubliant trop sans doute qu'au temps o il vivait les mmes anathmes
attendaient quiconque avait innov dans la dialectique et par elle dans
la thologie, et que le glaive sacr tait dj lev sur la tte du
contempteur de Roscelin, tmraire vainqueur de Guillaume de Champeaux
et d'Anselme de Laon.

Rien n'tait fort  craindre, en effet, dans cet effort dsespr d'un
auteur de systme qui, se sentant menac de l'oubli, voulait envelopper
dans une communaut d'hrsie et de disgrce celui qu'il n'avait pu
annuler ou traner  sa suite. Malgr cette dnonciation odieuse,
repousse avec une violence qui ne le semble gure moins, ce n'tait
pas le proscrit Roscelin que devait redouter Ablard; mais les anciens
sectateurs du ralisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts
sans vengeance[107]; mais quelques disciples fidles  leur mmoire et
bienvenus auprs des princes de l'glise; mais cet Albric et ce Lotulfe
dont il avait rencontr de bonne heure l'opposition vigilante, et qui
voulaient dominer  leur tour et recueillir tout l'hritage de
leurs matres; voil ceux dont l'inimiti devait lui faire prouver
cruellement sa puissance.

[Note 107: C'est Ablard qui dit positivement qu'ils taient morts
 celle poque (cp. I, p. 20), et comme le concile de Soissons eut bien
certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette
anne la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page
29.) Quant  Anselme, il tait mort en 1116.]

Albric et Lotulfe gouvernaient les coles de Reims; le premier,
archidiacre de la cathdrale, prieur de Saint-Sixte, et qui avait t un
moment dsign, avec l'appui de saint Bernard, pour succder  Guillaume
de Champeaux dans l'vch de Chlons[108], jouissait d'un grand crdit
auprs de Raoul dit le Vert, son archevque[109]. Pouss par les
instances rptes des deux professeurs, ce prlat s'entendit avec
Conan, vque de Palestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les
fonctions de lgat du saint-sige[110], pour convoquer, sous le nom de
concile ou synode provincial, un conventicule  Soissons, ville dj
signale par la condamnation de Roscelin en 1092. Ablard y fut appel,
on lui dit d'apporter son clbre ouvrage, _opus clarum_. On l'accusait
d'avoir, comme Roscelin, appliqu les principes du nominalisme au dogme
de la Trinit. Il se rendit  l'appel et parut accepter le jugement.

[Note 108: Saint Bernard fit de vains efforts auprs du pape Honor
II pour obtenir qu'il approuvt l'lection d'Albric au sige de Reims.
(S. Bern. _Op_., ep. XIII.) Je dois cependant ajouter que la plupart des
auteurs pensent que ce n'est pas aprs Guillaume de Champeaux (1119
ou 1121), mais aprs Ebal, son successeur (1126), qu'Albric faillit
devenir vque de Chlons.]

[Note 109: Radulfus nomine, Viridis cognomine. Ablard et
plusieurs crivains l'appellent _Rodulfus_, et d'autres _Radulfus_, que
l'on traduit ordinairement par Raoul. (_Ab. Op_., ep. I, p. 20; Not. p.
1164.--G. Marlot, _Metrop. remens. Hist_., t. II, I. II, c. XXXI, p. 244
et 275.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 80.)]

[Note 110: Conan, Conon ou Conus, vque de Palestrine ou Prneste,
lgat du pape Paschal II en France, y prit part  plusieurs conciles. En
1120, il tait lgat du pape Calixte II, et tint un nouveau concile 
Beauvais. (_Ab. Op_; Not., p. 1166.)]

Soissons tait une ville de la province ecclsiastique de Reims[111].
L'archevque Raoul y avait convoqu ses suffragants, et quelques membres
considrables du clerg, parmi lesquels on distinguait Geoffroi II,
vque de Chartres. Le droit de juridiction sur Ablard n'tait rien
moins qu'tabli. Comme moine de Saint-Denis, il relevait de l'vque de
Paris, dont le mtropolitain tait  Sens. Tout au plus pouvait-on
dire que le lieu o il avait enseign se trouvait dans une partie du
territoire de Champagne, dpendante de la province de Reims. Mais il
n'leva aucune difficult; il tait loin de se refuser aux preuves
et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte
demandes[112].

[Note 111: Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants
de l'archevque de Reims, en 1121, taient probablement les vques de
Soissons, d'Arras, de Laon, de Beauvais, de Chlons, de Noyon, d'Amiens,
de Senlis et de Trouenne. On ignore quels sont ceux de ces prlats qui
assistrent au concile. Il y en eut sans doute trs-peu; on verra plus
bas que l'assemble n'tait pas nombreuse. La prsence de Lisiard de
Crespy, vque de Soissons, est seule atteste. (_Gall. Christ_., t. IX,
passim.)]

[Note 112: Mais cette demande tait adresse  l'vque de Paris.
Voyez ci-dessus p. 81, et dans les Oeuvres, p. 334. Quant  la
comptence, rsultant du lieu o l'enseignement avait t donn, je ne
l'indique que comme une hypothse.]

Lorsqu'il arriva  Soissons (1121), il trouva le clerg et le peuple
mal disposs pour lui. On avait rpandu les bruits les plus fcheux; il
passait pour avoir crit et prch qu'il y avait trois Dieux, en sorte
que, dans les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent
tre lapids par le peuple[113]. C'tait assurment une situation toute
neuve pour Ablard.

[Note 113: Le peuple de Soissons tait fanatique. Peu d'annes
auparavant, il avait brl de son propre mouvement un homme souponn de
manichisme. (Le P. Longueval, _Hist. de l'glise gall_., t. VIII, l.
XXIV, p. 414.)]

Il alla d'abord droit au lgat, et lui remit son livre, dfrant
d'avance au jugement de cet vque, et dclarant que, s'il avait rien
mis qui s'loignt de la foi catholique, il tait prt  le corriger
et  donner toute satisfaction, dclaration qui se lisait dj dans
l'ouvrage mme[114]. Le lgat embarrass le lui rendit, en lui disant
de le porter  l'archevque et  ses conseillers, accusateurs devenus
juges. L'ordre fut excut; mais les nouveaux censeurs regardrent,
feuilletrent le manuscrit sans y rien trouver  reprendre, du moins
en prsence de l'auteur, et ils renvoyrent le jugement  la fin du
concile. Avant mme qu'il ne s'ouvrt, Ablard s'tait efforc de se
ressaisir du public. Partout et devant tous, il dveloppait chaque
jour la pense de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme
intelligible, dmonstratif, et commenait  retrouver des admirateurs.
On remarqua bientt dans la ville cette singularit d'un accus qui
parle haut et d'un accusateur qui se tait. Quoi, disait-on, il
harangue le public, et on ne lui rpond pas! Le concile touche  son
terme, un concile runi principalement  cause de lui; et de lui il
n'est pas question! Est-ce que les jugea auraient reconnu que l'erreur
tait de leur ct? Ces propos et d'autres semblables ne faisaient
qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une condamnation
devenait  chaque instant plus ncessaire.

[Note 114: _Intruct. ad Theol_., prolog., p. 974.]

Un jour, Albric, accompagn de quelques-uns des siens, s'approche
d'Ablard, et voulant apparemment l'embarrasser, aprs quelques mots
flatteurs, il lui dit qu'il s'tonnait d'une chose qu'il avait note
dans son ouvrage; savoir que Dieu ayant engendr Dieu, et Dieu tant
unique, Dieu cependant ne s'tait pas engendr lui-mme.

Si vous voulez, rpondit Ablard, je vous en donnerai la
raison.--Nous faisons peu de compte, reprit Albric, des raisons
humaines, ainsi que de notre propre sens en pareilles matires; nous
demandons les paroles de l'autorit.--Tournez le feuillet, dit Ablard,
et vous trouverez l'autorit. Et lui, prenant des mains le livre
qu'Albric avait apport, il chercha le passage qn'Albric n'avait pas
vu ou compris, n'ayant qu'une pense, celle de trouver un adversaire
en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se prsentt
aussitt. La citation portait: Saint Augustin, _de la Trinit_, livre
I.--Celui qui croit qu'il est de la puissance de Dieu de s'tre engendr
lui-mme, erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est point dans ce
cas, mais pas plus que lui aucune crature spirituelle ou corporelle. Il
n'est absolument aucune chose qui s'engendre elle-mme[115].

[Note 115: Voil une preuve que l'ouvrage jug  Soissons est
l'Introduction  la Thologie; on y trouve le passage repris par
Albric, et la citation de saint Augustin qu'invoque Ablard pour lui
rpondre. (_Ab. Op_., ep. I, p. 21; _Introd_., l. II, p. 1066.--Saint
Augustin, _Op. omn., De Trin_., l. I, c. I, t. VIII, p. 749; dit. de
1779.)]

Les disciples d'Albric qui taient prsents furent surpris et confus.
Leur matre, pour essayer de se dfendre, dit  tout hasard: Mais il
faut bien l'entendre.--La belle nouvelle, reprit sur-le-champ Ablard;
mais vous demandiez un texte, et non pas le sens. Si vous voulez le
sens et la raison, je suis prt  vous montrer qu'avec l'autre opinion,
vous tombez dans l'hrsie qui veut que le Pre soit son propre fils.
A ces mots, Albric en colre rpondit par des menaces, et lui dit que,
dans cette affaire, ni les autorits ni les raisons ne seraient pour
lui, et il s'loigna.

Ablard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage
en question, c'tait prcisment une opinion d'Albric lui-mme qu'il
attaquait en passant, l'attribuant, sans prononcer aucun nom, 
un matre en thologie _qui occupait en France une chaire de
pestilence_[116]. Albric qui s'tait reconnu, sans en convenir, avait
d naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hrsie du
livre.

[Note 116: Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos
pestilentae cathedras tenent.... quorum unus in Francia. (_Ab. Op.,
loc. cit_.) Je suis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep. XIII,
in not.)]

Le dernier jour du concile arriva, et avant la sance, le lgat mit en
dlibration avec l'archevque et quelques-uns des meneurs ce qu'on
devait faire de l'accus et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre
sous la main, ils taient l pour les juger, et ils paraissaient n'avoir
rien  dire. videmment, on reculait devant une discussion publique,
et soit faiblesse ou calcul, soit dfiance de la cause ou crainte de
l'ascendant si connu d'Ablard, on avait ainsi tout retard, dbat et
jugement, les uns voulant chapper  la ncessit d'une telle preuve,
les autres prvoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile
et que le coup pourrait tre brusquement et silencieusement port. Mais
Ablard avait un parti dans le clerg; les dignits ecclsiastiques
taient dj le partage de quelques-uns de ses lves. Dans cette
confrence dcisive, Geoffroi de Lves, vque de Chartres, le premier
par sa pit et par la dignit de son sige[117], profita de l'embarras
visible des assistants pour les exhorter  la modration. Il rappela
d'abord la situation d'Ablard, la supriorit de ses talents, ses
succs dans tous les enseignements, le nombre de ses sectateurs,
l'tendue de son influence, _de cette vigne qui projetait ses pampres
jusqu' la mer_. Il ajouta que si l'on voulait le condamner par une
dcision en quelque sorte prjudicielle et le frapper sans dbat, il
tait  craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitt
aussitt un grand parti pour sa dfense, d'autant que rien dans ses
crits ne donnait ouvertement accs  la censure; qu'une telle violence
ajouterait  la faveur publique, et serait attribue  l'envie plus qu'
la justice; que si, au contraire, on voulait procder canoniquement, il
fallait produire dans l'assemble un crit ou un dogme incontestablement
de lui, l'interroger, et le laisser librement rpondre, afin qu'aprs
aveu ou conviction, il ft rduit au silence; suivant cette parole de
Nicodme, lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur: Est-ce que notre loi
condamne un homme, s'il n'a pas t ou auparavant, et sans qu'on sache
ce qu'il a fait? (Jean, VII, 51.)

[Note 117: Geoffroi II, successeur d'Ives dans l'vch de Chartres,
tait de race noble, et son sige a t longtemps le premier de la
province de Sens. Le sige de Paris n'tait alors que le troisime. On
n'explique pas comment, tant de la province de Sons, il assistait  un
concile tenu par les vques de celle de Reims. Il joua pendant toute
sa vie un grand rle dans les affaires du clerg, et nous le verrons
reparatre plus d'une fois. (_Ab. Op_., ep. I, p. 22.--_Gall. Christ_.,
t. VIII, p. 1134 et suiv.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 82.)]

Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'crirent
ironiquement que le conseil tait bien sage d'aller lutter de faconde
avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait
su comment rsister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il tait
encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant
Nicodme voulait qu'on coutt par respect pour la loi. Puis essayant de
les ramener par une autre voie et d'obtenir l'ajournement d'une dcision
qui rclamait un examen plus mr et une assemble plus nombreuse, il
demanda qu'Ablard ft reconduit  Saint-Denis par son abb qui tait
prsent, et que l'on y convoqut une runion considrable et des plus
savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait 
faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du lgat, et tous les autres
parurent s'y rendre. Dans les cas pineux, l'ajournement gagne aisment
la faveur d'une assemble. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant
d'entrer au concile, et il fit prvenir Ablard par l'vque de
Chartres de la permission qui lui serait accorde de retourner dans son
monastre, pour y attendre ce qui avait t convenu. Mais alors les plus
acharns ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de
fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocse et l o leur
crdit ne s'tendait pas, persuadrent  l'archevque qu'il serait
ignominieux pour lui que la cause ft renvoye  un autre tribunal, et
qu'il fallait craindre que l'accus n'chappt. On revint donc au lgat,
on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgr lui,  consentir
que la doctrine ft condamne sans dbat contradictoire, le livre brl
en prsence de tous, et l'auteur renferm  perptuit dans un nouveau
couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation, il suffisait
que sans l'autorisation ni du souverain pontife, ni de l'glise,
l'ouvrage et t lu dans un cours public et livr par l'auteur lui-mme
 plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple
servirait la religion en prvenant  l'avenir le retour de semblables
tmrits. Le lgat,  ce qu'il parat, tait peu instruit; il
s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archevque de Reims, qui
lui-mme tait conduit par Albric, Lotulfe et leurs amis. L'vque de
Chartres jugea que l'on ne pourrait empcher l'excution de ce plan,
et avertissant Ablard, il l'engagea  tout supporter, et  n'opposer
qu'une douceur exemplaire  une violence qui nuirait plus  ses ennemis
qu' lui. Quant  sa rclusion dans un monastre, il lui dit de ne
point s'en inquiter et que le lgat qui dans tout cela agissait
 contre-coeur, lui ferait certainement, quelques jours aprs la
dissolution du concile, rendre la libert. Ablard pleurait en
l'coutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pense a beau mpriser la
force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre
sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pense, c'est la
parole.

Ablard fut appel; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement
de l'hrsie de Sabellius, c'est--dire d'avoir ni ou affaibli la
ralit des trois personnes de la Trinit[118]. Jug sans discussion,
convaincu sans examen, on le fora de jeter de sa propre main son livre
dans les flammes. Il le regardait tristement brler, lorsqu'au milieu du
silence apparent des juges, un des plus hostiles dit  demi-voix qu'il y
avait lu en quelque endroit que Dieu le pre tait seul tout-puissant;
ce que le lgat ayant entendu, il lui dit, avec grand tonnement, qu'il
ne le pouvait croire. Mme chez un petit enfant, ajouta-t-il, une si
grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et
professe qu'il y a trois tout-puissants. A ce mot, un matre des
coles, qui se nommait Terric[119], se prit  sourire, et lui souffla
aussitt ces paroles d'Athanase dans son symbole: _Et pourtant il n'y
a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant_[120]. Et comme
son vque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance
 l'gal d'un propos contre la majest divine, Terric tint bon
intrpidement en citant les paroles de Daniel: _Ainsi, fils insenss
d'Isral, sans juger et sans connatre la vrit, vous avez condamn un
de vos frres: retournez au jugement_ (XIII, 48 et 49), et jugez le
juge lui-mme, car celui qui devait juger s'est condamn par sa propre
bouche. Alors l'archevque, se levant, justifia comme il put, en
changeant les termes, la pense du lgat; et, se laissant aller  la
controverse, il tablit qu'effectivement le Pre tait tout-puissant, le
Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui
sortait de l ne devait pas mme tre cout; que si d'ailleurs on y
tenait, on pouvait permettre au frre[121] d'exposer sa foi en prsence
de tous, afin qu'on pt l'approuver ou l'improuver, et finalement
prononcer. Cette concession, arrache par l'embarras du moment, pouvait
changer la face de l'affaire, et dj Ablard, debout, se disposait 
se dfendre; heureux de professer et de dvelopper sa foi, il reprenait
l'espoir et le courage; le souvenir de saint Paul devant l'aropage ou
devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler,
tout tait sauv, lorsque ses adversaires, prompts  parer le coup,
s'crirent qu'il n'tait besoin que de lui faire rciter le symbole
d'Athanase[122], et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps,
qu'il ne le savait point par coeur, ils lui mirent  l'instant sous les
yeux le livre tout ouvert. Ablard laissa retomber sa tte, il soupira,
et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit
aussitt, comme un accus convaincu,  l'abb de Saint-Mdard qui tait
prsent, et qui le conduisit en prisonnier dans son couvent. Le concile
se spara sur-le-champ.

[Note 118: Lui-mme raconte en deuil l'histoire du synode de
Soissons (ep. I, p. 20-25); mais il ne fait pas connatre l'objet prcis
de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il fut reconnu
sabellien, pour avoir rduit les personnes de la Trinit  des mots par
l'application du nominalisme, qui, remarquez-le, avait servi  motiver
contre Roscelin, trente ans auparavant, l'accusation de trithisme.
(Oth. Frising. _De Gest. Frid_., l. I, c. XLVII.) Voyez sur cette
accusation dans le l. III, le c. V. Au reste, les mmes textes servirent
plus tard  fonder,  Sens, contre Ablard, une accusation inverse de
celle de Soissons.]

[Note 119: D. Brial est port  croire que ce Terric ou Terrique
est le mme qu'un certain Thierry, dialecticien breton assez habile,
et penseur assez hardi, dont parlent Othon de Frisingen et Jean de
Salisbury. (_De Gest. Frid_., l.1, c. XLVII.--Saresb. _Metalog_., l. I,
c. V, et l. II, c. X.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 377.)]

[Note 120: La rponse tait topique, mais au fond elle donnait
encore prise  la controverse, et les scolastiques ont beaucoup
disput sur ce passage du symbole d'Athanase. Pierre d'Ailly le trouva
contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont
gaux entre eux et coternels, il faut bien qu'il soit tous les trois,
immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous
les trois, mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants.
(Le P. Petan, _Dogmat. theolog_., t. II, l. VIII, CIX, p. 562; dit. de
Paris, 1844.)]

[Note 121: Frater ille. (_Ab. Op._, p. 24.)]

[Note 122: Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de
saint Athanase, quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on
rcite le dimanche  primes et qui est appel pour cette raison le
symbole de primes; on le nomme aussi la symbole _Quicumque,_ parce qu'il
commence par ce mot. Ablard a fait un commentaire sur ce symbole.
(_Op._, pars II, p. 381.)]

Ce couvent avait t fond auprs de Soissons, sur la rive droite de
l'Aisne, par le roi Clotaire I. La mission des moines tait de desservir
l'glise o les restes de ce prince furent longtemps dposs prs de
ceux de saint Mdard, premier vque de Noyon, aptre de ces contres.
C'tait un monastre considrable et respect, investi de grands
privilges. L'abb qui se nommait Geoffroi[123] et qui tait un homme
instruit et distingu, traita son captif ou plutt son hte avec
de grands gards; et les moines, esprant le garder longtemps,
l'accueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcrent de le
consoler par mille soins; mais nulle consolation n'tait possible.
Rien au monde ne pouvait rendre au triste Ablard ce qui venait de lui
chapper. La dernire, la plus puissante et la plus vieille de ses
illusions tait vanouie: un pouvoir s'tait rencontr qui ne pliait
pas devant lui. La vrit et l'loquence avaient t vaincues dans sa
personne, et l'ascendant de son gnie tait mconnu. Pour la premire
fois, il sentait sa faiblesse et presque son dclin. On ne peut peindre
son dsespoir. Passant de l'abattement  la fureur, il accusait Dieu
mme qui l'avait abandonn, ou, cachant dans ses mains son front baign
de larmes, il se disait que ses souffrances et ses affronts passs
taient peu de chose auprs de ce qu'il prouvait. Jadis, au moins, il
tait coupable, et il avait en quelque sorte mrit son malheur; mais
aujourd'hui, c'tait  ses yeux une foi sincre, un amour dsintress
du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allait-il
devenir? on avait cette fois attent sur sa gloire.

[Note 123: Geoffroi, surnomm Cou de Cerf, ancien abb de
Saint-Thierry, abb de Saint-Mdard en 1120, vque de Chlons en 1131,
et qui mourut en 1149. On a de lui des lettres et quelques crits.
(Voyez son article dans l'_Histoire littraire_, t. XIII, p.
185.--_Annal. Bened_., t. VI, l. LXXV, p. 190; Append. p. 639.--_Gall.
Christ_., t. IX, p. 186 et 415.)]

La manire dont le procs fut conduit prouve, en effet, qu'une justice
claire ne guidait point ses juges, et les oprations du concile ont
quelques-uns des caractres de la perscution[124]. La haine et l'envie
avaient depuis longtemps une revanche  prendre, et elles se plurent 
employer comme instruments la sincrit ignorante, la pit craintive,
et surtout cette intolrance de si bonne foi que le pouvoir
ecclsiastique regarde naturellement comme un devoir, en prsence de ce
qui agite les consciences et peut troubler l'unit silencieuse de la
croyance commune. La lutte directe parat s'tre engage entre l'esprit
dans son audace et la mdiocrit dans sa prudence, et ce fut l'esprit
qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait
Ablard que la malveillance seule pt trouver  redire  ses ouvrages,
et que la foi, mme claire, surtout claire, n'en dt concevoir aucun
ombrage. Si la parole lui avait t accorde, quoi qu'il et pu dire, et
 moins qu'il n'et dnatur sa doctrine, il ne l'aurait point sauve
d'une consquence prilleuse, savoir que trois des attributs gnraux de
la divinit tant assigns, chacun spcialement et comme une proprit
distinctive,  une personne diffrente de la Trinit, cette distribution
tait entirement insignifiante, ou dpouillait chacune des trois
personnes de deux de ces trois attributs galement ncessaires,
galement divins. Dans le premier cas, l'unit absorbait les trois
personnes et faisait vanouir la Trinit; dans le second, la Trinit,
s'exagrant elle-mme, brisait l'unit et se produisait sous la forme
du trithisme: voil pour l'erreur actuelle. Quant  l'erreur qu'on
pourrait nommer virtuelle et qui menaait surtout l'avenir, la voici:
dans la mthode, dans le langage, dans cette intention de raisonner
la foi, de dmontrer le mystre et d'assimiler la religion  la
philosophie, se dvoilait videmment le rationalisme chrtien, origine
possible du rationalisme philosophique[125]. Mais comme assurment ces
consquences n'taient pas distinctement dans l'esprit d'Ablard, comme
elles taient compenses par des assertions contradictoires et d'une
clatante orthodoxie, rachetes par la volont sincre de ne point
s'carter de l'unit, le crime de l'hrsie ne pouvait un moment lui
tre imput. Le livre tait dangereux peut-tre, mais l'auteur innocent;
et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique,
demeure une iniquit.

[Note 124: Le concile a t blm par des autorits non suspectes,
comme l'historien d'Argentr, Dubouloi, Crevier, le P. Richard et
d'autres; nous n'ajouterons pas D. Gervaise, devenu suspect  force
d'engouement pour Ablard. Les crivains qui s'attachent  justifier le
concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au
reste, les actes de l'un comme de l'autre n'ont pas t conservs, et
l'assemble de 1121 ne nous est gure connue que par le rcit d'Ablard,
un passage d'Othon de Frisingen et quelques mots de saint Bernard
et d'un de ses secrtaires. (_Act. concil_., t. VI, para II, p.
1103.--Phil. Labbaei Concil. hist. synops.--_Anal. des conc_., par
le P. Richard, t. V, suppl.--10th. Fris. _De Gest. Frid_. l. I, c.
XLVII.--Saint Bern. _Op_., ep. CCCXXXI.--Gaufred. mon. Clar., _Rec. des
Hist_., t. XIV, p. 381.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p.
149.)]

[Note 125: Abailard est orthodoxe, dit Mme Guizot, il ne veut pas
cesser de l'tre; une conviction pralable dtermine le but auquel il
veut arriver, et l'examen n'est pour lui qu'une manire de s'exercer
dans un cercle dont il est dtermin  ne pas sortir, travail ncessaire
d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveauts qui ne
sont pas des progrs. Abailard, en religion comme en philosophie,
a donn le mouvement et non les rsultats. Plusieurs fois accus
d'hrsie, il n'a point laiss de secte, et mme en philosophie, la
hardiesse des principes qu'il nonce quelquefois est demeure sans
consquence, parce que lui-mme n'a pas os les avouer ou les
reconnatre. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans
et pour ses ennemis. (_Essai sur la vie et les crits d'Abailard et
d'Hlose_, p. 372.)]

Il ne faut donc pas s'tonner si Ablard, plus dsol que convaincu,
retrouva bientt dans le couvent qui lui servait comme de prison cette
impatience du joug et ce besoin de rsistance polmique qui entranait
son esprit plus loin que son caractre n'osait aller. Bien qu'il se loue
de l'accueil qu'il reut  Saint-Mdard, il dut y rencontrer, non sans
quelque importunit, ce mme Gosvin, que nous, avons vu sur la montagne
Sainte-Genevive lui chercher une querelle scolastique. Celui-ci tait
venu l, d'accord, dit-on, avec l'abb Geoffroi, pour travailler, en
qualit de prieur,  la rforme des abus et au rtablissement des
tudes.[126] Dj sous les murs de Soissons mme, il avait t employ 
une oeuvre semblable dans le monastre de Saint-Crpin; c'est pour cela
qu'il tait sorti d'Anchin o il avait fait profession. Quoiqu'il penst
peut-tre, ainsi que son biographe dvou, qu'Ablard n'avait t
conduit  Saint-Mdard que pour y tre _li comme un rhinocros
indompt_, il jugea convenable de le traiter,  l'exemple de l'abb,
_dans un esprit de douceur_[127]. Cependant, de l'humeur que nous lui
connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de mler ses
consolations de conseils et ses conseils de leons. Il lui prcha la
patience et la modestie, lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au
lieu d'tre emprisonn, il devait se regarder comme dlivr, n'ayant
plus  redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde;
qu'il n'avait enfin qu' se conduire honntement et  donner  tous
l'enseignement et l'exemple de l'honntet. L'honntet, l'honntet!
dit Ablard, qui sentait,  travers la charit du prieur, percer
l'aiguillon de la vanit du docteur, qu'avez-vous donc  me tant
prcher, conseiller, vanter l'honntet? Il y a bien des gens qui
dissertent sur toutes les espces d'honntet, et qui ne sauraient pas
rpondre  cette question: Qu'est-ce que l'honntet?--Vous dites vrai,
reprit aussitt Gosvin avec aigreur; beaucoup de ceux qui veulent
disserter sur les espces de l'honntet ignorent entirement ce que
c'est; et si dornavant vous dites ou tentez quoi que ce soit qui droge
 l'honntet, vous nous trouverez sur votre chemin, et vous prouverez
que nous n'ignorons pas ce que c'est que l'honntet,  la faon
dont nous poursuivons son contraire[128]. A cette rponse _ferme et
mordante_, dit le moine historien de Gosvin, _le rhinocros prit peur,
pavefactus rhinocerosiste_; il se montra les jours suivants plus soumis
 la discipline et plus craintif du fouet, _timidior flagellorum_.
Voil, si ces paroles caractristiques sont exactes, comment, dans les
retraites de la vie spirituelle, le XIIe sicle traitait et instruisait
les hros de la pense.

[Note 126: _Ex vit. S. Gosv_., l. I, c. XVIII., _Rec. des Hist_., t.
XIV, p.445.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 415.--_Hist. litt. de la Fr._, t.
XII, p. 185.]

[Note 127: Instar rhinocerontis indomiti disciplinae coercendum
ligamento.--In spiritu lenitatis. (S. Gosv., _ibid_.)]

[Note 128: Per insectationem contrarii sui. (_Id. ibid_.)]

A peine rendu, cependant, le jugement du concile fut loin de rencontrer
une approbation gnrale. On trouva dans ses procds, rudesse, duret,
prcipitation. L'oppression tait vidente, le droit trs-douteux.
Beaucoup d'ailleurs penchaient  croire la vrit du ct d'Ablard;
bientt ceux qui avaient sig  Soissons durent se justifier; plusieurs
repoussaient la solidarit du jugement et dsavouaient leur propre
vote. Le lgat attribuait publiquement l'affaire  ce qu'il appelait la
jalousie des Franais, _invidia Francorum_, et tout repentant de ce qui
s'tait pass, il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Ablard
dans son couvent[129].

[Note 129: _Ab. Op_., ep. I, p. 25.]

A Saint-Denis, il est vrai, Ablard retrouvait des ennemis. On se
rappelle qu'il s'tait alin les moines par d'imprudentes remontrances.
Ceux-ci n'taient disposs ni  les pardonner ni  cesser de les
mriter; et une occasion ne tarda pas  survenir o il faillit encore se
perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bde le Vnrable sur les
Actes des Aptres, il tomba par hasard sur un passage o il est dit
que Denis l'Aropagite avait t vque de Corinthe, et non pas vque
d'Athnes. Cette opinion ne pouvait tre du got des moines. Ils
tenaient  ce que leur Denis, fondateur de l'abbaye, et qui d'aprs le
livre de ses Gestes, tait en effet vque d'Athnes, ft bien aussi
l'Aropagite, celui que saint Paul convertit[130]. Sans songer  l'orage
qu'il allait soulever, Ablard communiqua sa dcouverte  quelques-uns
des frres qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de
Bde. Les bons pres se fchrent fort, traitrent Bde de menteur, et
lui opposrent victorieusement le tmoignage d'Hilduin, leur abb sous
Louis le Dbonnaire, et qui, pour vrifier les faits, avait parcouru
longtemps la Grce avant d'crire les Gestes du bienheureux Denis. La
conversation se prolongeant, Ablard, somm de s'expliquer, dit qu'on
ne pouvait mettre l'autorit d'Hilduin en balance avec celle de Bde,
rvr de toute l'glise latine, et que, sur le fond de la question,
peu importait qui des deux Denis et fond l'abbaye, puisque tous deux
avaient obtenu la couronne cleste. L'indignation fut alors gnrale; on
s'cria qu'il montrait bien qu'il avait de tout temps t l'ennemi du
couvent, et qu'il voulait aujourd'hui fltrir l'honneur, non-seulement
de ce grand tablissement religieux, mais de tout le royaume dont
l'Aropagite avait toujours t le glorieux patron; et l'on courut
rendre compte  l'abb du scandale dont on venait d'tre tmoin.
Celui-ci se hta d'assembler le chapitre; puis, en prsence de la
congrgation entire, il menaa Ablard d'envoyer aussitt au roi qui
tirerait une rparation clatante d'une si monstrueuse offense. Il
semblait que l'imprudent lecteur de Bde et port la main sur la
couronne. Il s'excusa de son mieux, et offrit, s'il avait manqu  la
discipline, de rparer sa faute; mais ce fut en vain, et l'abb ordonna
de le bien surveiller jusqu' ce qu'il le remt au roi.

[Note 130: Act. XVII, 34.--Bde le Vnrable, prtre anglo-saxon, a
compos, au VIIe sicle, sur la philosophie, les sciences, l'histoire
ecclsiastique et l'criture sainte, des ouvrages trs-remarquables pour
son temps. Le passage auquel Ablard fait allusion se trouve dans les
_Expositions du Nouveau Testament._ (Bed. Ven. _Op._. t. V, _Exp. Act.
Apost.,_ c. XVII.) Quant  la question, les moines de Saint-Denis
avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement
aujourd'hui que Denis l'Aropagite, martyr du Ier sicle, soit le Denis
patron de la France, aptre de Paris, et qui mourut vers le milieu du
IIIe. Mais il y a erreur dans Bde; l'Aropagite a bien t vque
d'Athnes; et l'vque de Corinthe, qui n'est pas l'Aropagite, est
celui qu'on vnrait en France et qui a donn son nom  l'abbaye de
Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215, Innocent III, sans se
prononcer pour aucune opinion, donna  la royale abbaye les reliques de
Denis d'Athnes, afin qu'elle et les restes des deux saints de ce nom.
Mais c'tait au fond dcider la question, ou dire que les reliques
jusque-l conserves  Saint-Denis n'taient pas celles de l'Aropagite.
(_Ab. Op._, p. 25, et Not., p. 1189.--Tillemont, _Mm. pour servir 
l'hist. eccls._, t. II, p. 133 et 718, et t. IV, p. 710.)]

L'hostilit de ses suprieurs et de ses frres paraissait implacable; on
dit mme que la punition monacale, le fouet, lui fut inflige pour
avoir t de l'avis du vnrable Bde[131]. Pouss  bout par tant
d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le
contrarier dans les moindres choses, et le monde entier conjur contre
lui, il rsolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques
frres qui compatissaient  ses peines, aid de ses amis, il s'enfuit
secrtement une nuit, et gagna la terre de Champagne, qui n'tait pas
loigne et o se trouvait la retraite dj habite par lui quelque
temps. Thibauld, comte de Champagne, de qui il n'tait pas inconnu,
s'tait intress aux perscutions qu'il avait prouves; et, sous sa
protection, il demeura  Provins, dans le prieur de Saint-Ayoul[132],
occup par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur tait
un de ses anciens amis. En mme temps, il essaya de se rconcilier, et
il crivit  l'abb de Saint-Denis et  sa congrgation une lettre que
nous avons encore, et o, discutant la question tranche par Bde, il la
dcide en sens inverse et conclut que le vnrable auteur s'est tromp
ou que les deux Denis ont t vques de Corinthe[133]. Mais cette
concession fut inutile.

[Note 131: _Ut fama est_, ajoute Duboulai qui raconte ce fait.
(_Hist. Univ. par._, t. II, p. 85.)]

[Note 132: Saint-Ayoul est la traduction altre de Saint-Aigulfe,
nom d'un prieur soumis  l'vch de Troyes et fond en 1018. (_Gall.
Christ._, t. XII, p. 530.)]

[Note 133: _Ab. Op._ pars II, ep. II, _Adae dilectissimo patri suo
abbati_, p. 224.]

Pendant qu'il jouissait  Provins des douceurs d'une bienveillante
hospitalit, une affaire attira dans cette ville l'abb de Saint-Denis
auprs du comte de Champagne; Ablard, de son ct, vint sur-le-champ,
avec son ami le prieur, trouver Thibauld, et lui demanda d'intercder
pour lui, afin d'obtenir de son abb l'absolution et la permission de
vivre suivant la rgle monastique, partout o bon lui semblerait. Adam
voulut en confrer avec les moines qui l'avaient accompagn et promit
une rponse avant son dpart. La rponse fut qu'il y allait de l'honneur
de leur abbaye, s'ils laissaient le frre indocile passer dans un autre
couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'aprs avoir
autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans
outrage. Puis, n'coutant personne, pas mme le comte, ils menacrent
le fugitif de l'excommunier, s'il ne rentrait aussitt au bercail, et
interdirent sous toutes les formes, au prieur qui l'avait accueilli,
de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de
l'excommunication.

Cette rponse jeta Ablard et son ami dans une grande anxit; mais,
quelques jours aprs les avoir quitts, l'abb Adam mourut le 19 fvrier
1122[134]. Un autre lui succda le 10 mars suivant; c'tait Suger, celui
qui devait tre un jour rgent du royaume.

[Note 134: M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam.
_Muse des mon. fran._, t. 1, p. 234, pl. n 518.--Cf. _Gall. Christ._,
t. VII, p. 308.]

Suger tait alors un homme tout politique, un simple diacre employ par
le roi aux plus grandes affaires, et  l'poque o il devint abb, en
ambassade  Rome auprs du pape. Ablard, accompagn de l'vque de
Meaux Burchard, qui s'intressait  lui, se rendit auprs du nouvel
abb, ou de celui qui le supplait jusqu' son retour, et renouvela les
demandes adresses au prdcesseur. La dcision se faisant attendre,
peut-tre parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grce 
l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. Il ne
trouva pas que Louis VI et grand souci de la qualit d'Aropagite
pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et
l'affaire reprit une tournure favorable.

tienne de Garlande, alors grand-snchal de l'htel, se chargea de tout
arranger. Il tait diacre aussi comme Suger; mais homme d'tat et homme
de guerre, il entrait peu dans les dsirs ou les convenances du clerg,
et saint Bernard regardait l'un et l'autre ministre comme deux calamits
pour l'glise[135].

[Note 135: Voyez la lettre qu'il crivit quatre ans aprs  l'abb
Suger pour le fliciter sur sa conversion. (Saint Bern. _Op.,_ ep.
LXXVIII.)]

Ablard avait compt sur la politique du conseil du roi. Il croyait
savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait
rgulire, plus elle serait soumise et temporellement utile  la
couronne, peut-tre parce qu'on en tirerait plus d'argent. Il pouvait
donc esprer qu'on se soucierait fort peu d'y retenir un censeur qui
prchait la rforme, et qu'on ne prendrait pas fort  coeur les intrts
de l'autorit abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation
exceptionnelle de religieux sans monastre qu'il ambitionnait pouvait
tre assez du got de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de
l'ide de lui devoir sa libert, et pour ainsi dire de relever d'elle.
La royaut commenait  devenir pour les individus la protectrice
universelle; et elle se plaisait ds lors  entreprendre sur toutes les
juridictions, et  suspendre, suivant son bon plaisir, toutes les
rgles particulires. tienne de Garlande et Suger s'entendirent donc
aisment[136]. Pour que tout ft en rgle, le ministre fit venir l'abb
et son chapitre; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait
mise  retenir dans un clotre un homme malgr lui, et fit valoir le
scandale qui pourrait en rsulter, sans qu'on en dt esprer rien
d'utile, puisqu'il y avait entre la congrgation et son censeur une
vidente incompatibilit d'humeurs. L'abb demanda seulement que, pour
l'honneur du monastre, Ablard ne cesst pas de lui appartenir, et
qu'il allt vivre dans une retraite de son choix, sans jamais entrer
dans aucune autre communaut. Cette condition fut accepte, et le tout
fut promis et ratifi en prsence du roi et de son conseil.

[Note 136: Il existe deux lettres adresses  Suger, au nom du pape,
pour lui recommander un matre Pierre qui, ayant une mauvaise affaire,
s'tait adress  la cour de Rome. Duchesne qui les a, je crois,
publies le premier, veut qu'elles s'appliquent  notre matre Pierre;
du moins le dit-il dans la table de son recueil _Historiae Francorum
scriptores_ (t. IV, p. 537 et 538); mais la simple lecture de ces
lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons
volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux,
accus de quelque violence sous la pontificat d'Eugne III. (_Rec. des
Hist._, t. XV, p. 455 et 456.)]

Le roi tait alors ce Louis le Gros dont le rgne fut si mmorable par
l'mancipation des communes, berceau de la libert moderne. Il eut la
gloire d'attacher son nom  ce grand vnement, et sa puissance en
profita, comme si sa volont en et t la cause. Tous les progrs de
l'autorit royale ont t, au moyen ge, des progrs dans le sens
absolu du mot. Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut
librale. Suger et Garlande s'en montrrent les habiles ministres, et
il y a certainement quelque secrte liaison entre la politique qui
secondait l'affranchissement des communes et celle qui protgeait
Ablard.

Il tait libre, mais il tait pauvre. Matre de choisir sa solitude, il
se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de l'Ardusson, dans un
lieu dsert qu'il connaissait pour y tre all souvent lire et mditer,
ou mme enseigner quelquefois[137]. C'tait dans la paroisse de Quincey,
auprs de Nogent-sur-Seine. L, dans quelques prairies qui lui furent
donnes, il construisit avec la permission d'Atton, vque de Troyes,
un oratoire de chaume et de roseaux qu'il ddia d'abord  la sainte
Trinit. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc,
et rptant ces mots du psaume: Voil que j'ai fui au loin, et j'ai
demeur dans la solitude. (Ps. LIV, 8.)

[Note 137: Ubi legere (_alias_ degere) solitus fuerat. Ce lieu
est le hameau du Paraclet,  l'est de Nogent-sur-Seine,  dix on douze
lieues de Troyes, sur la route de Paris. (_Gall. Christ._, t. XII, p.
609.--_Ab. Op._, ep. 1, p. 28 Not., p. 1117.--Willelm. Godel. et Guill.
Nang. _Chron., Rec. des Hist_., t. XII, p. 675, et t. XX, p. 781.)]

C'est une chose trange que les vicissitudes de la vie que nous
racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de l'me
d'Ablard. Tmraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas
russi a matriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre  vivre
dans un humble repos. Aucune situation rgulire et commune ne peut lui
convenir longtemps. Partout o il parat, il semble chercher querelle,
provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la rsistance, il
s'tonne en gmissant. Aprs les grands malheurs, il n'chappe pas
aux petits; victime des srieuses passions, il est tourment par les
passions puriles; il se prend d'une querelle domestique avec des
moines, et aussitt tout condamn, tout dchu qu'il parat, il emploie
des princes et des rois  faire ses affaires,  le dlivrer de son abb,
 garantir sa libert; puis, ds qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se
soumettre  la vie du clotre, il se fait ermite[138].

[Note 138: Cette retraite d'Ablard, le repos et l'activit
philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fix l'attention d'un auteur
que nous citerons  cause de son nom et parce qu'il est un des premiers
en date qui aient parl de lui. Ptrarque a fait un trait sur la vie
solitaire, o il vante les philosophes qui ont cherch la retraite, et
cite, aprs avoir nomm quelques anciens, recentiorem unum nec valde
remetum ab relate nostra.... apud quosdam.... suspectae fidei, at
profecto non humilis ingenii, Petrum illum cui Abaelardi cognomen. (_De
vit. solitar_., l. II, sect. VI, c. I.)]

Mais jamais il ne pouvait demeurer ignor du reste du monde, et son
dsert tait  moins de trente lieues de Paris. On connut bientt sa
retraite, et sans doute il ne mit nul soin  la cacher. Le matre
Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle gnration
d'coliers. Les cits et les chteaux furent dserts pour cette
Thbade de la science[139]. Des tentes se dressrent autour de lui; des
murs de terre couverts de mousse s'levrent pour abriter de nombreux
disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets
agrestes et de pain grossier. Comme saint Jrme au milieu des dserts
de Bethlem, il se plaisait  ce contraste d'une vie rude et champtre
unie aux dlicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et
peu  peu, entour d'une affluence croissante, regardant ces nombreux
disciples qui btissaient eux-mmes leurs cabanes sur le bord de la
rivire, il se sentait consol; il se disait que ses ennemis lui avaient
tout enlev et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en
moment, il pensait que la gloire revenait  lui. Que devaient dire les
envieux? La perscution, loin de leur profiter, servait  renouveler et
 singulariser sa fortune. On l'avait rduit  la dernire pauvret;
comme le serviteur de l'vangile, ne pouvant creuser la terre et
rougissant de mendier[140], voil que la vieille science,  laquelle
il devait tant, venait le sauver encore, et lui donnait une cole 
conduire et un institut  fonder. C'taient des disciples qui lui
prparaient ses aliments, qui cultivaient, qui btissaient pour lui,
qui lui fabriquaient ses habits; des prtres mme lui apportaient leurs
offrandes, et bientt, comme l'oratoire de roseaux tait insuffisant,
ses lves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit difice
avait t ddi d'abord  la Trinit, divin objet des leons et des
mditations d'Ablard  cette poque; et mme il y avait fait placer une
statue ou plutt un groupe qui se composait de trois figures adosses,
et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unit de nature de
la trinit des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il
n'y a gure plus d'un demi-sicle. Les trois personnes divines taient
sculptes dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Pre tait
plac au milieu, vtu d'une robe longue; une tole suspendue  son cou
et croise sur sa poitrine tait attache  la ceinture. Un manteau
couvrait ses paules et s'tendait de chaque ct aux deux autres
personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dore portant ces
mots crits: _Filius meus es tu_.  la droite du Pre, le Fils, avec une
robe semblable, mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix
pose sur sa poitrine, et  gauche une bande avec ces paroles: _Pater
meus es tu_. Du mme ct, le Saint-Esprit, vtu encore d'une robe
pareille, tenait les mains croises sur son sein. Sa lgende tait:
_Ego utriusque spiraculum_. Le Fils portait la couronne d'pines, le
Saint-Esprit une couronne d'olivier, le Pre la couronne ferme, et sa
main gauche tenait un globe: c'taient les attributs de l'empire. Le
Fils et le Saint-Esprit regardaient le Pre qui seul tait chauss.
Cette image singulire de la Trinit, cet emblme, unique, je crois,
dans sa forme, attestait assez combien l'esprit d'Ablard tait
profondment coup de ce dogme fondamental. Cependant quand, en
s'agrandissant, l'tablissement des bords de l'Ardusson devint en
quelque sorte le monument de cette grce divine qui l'avait recueilli et
soulag dans ses misres, comme c'tait le lien de la consolation, il
lui donna le nom du _Consolateur_ ou du _Paraclet_[141].

[Note 139: Relictis et civitatibus et castellis. (_Ab. Op_., ep.
I, p. 23.)]

[Note 140: Luc, XVI, 3.--(_Ab. Op_., loc. cit., et ep. II, p. 43.)]

[Note 141: D. Gervaise qui crivait vers 1720, dit qu'en 1701, le
3 juin, Mme Catherine de la Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit
retirer de la poussire cette curieuse antiquit, pour la placer
solennellement dans le choeur des religieuses sur un pidestal de marbre
portant une inscription qui en faisait connatre l'origine. Les auteurs
de l'_Histoire littraire_, peu favorables  Gervaise, admettent le
fait. (_Vie d'Abl._, t. I, l. II, p. 229.--_Hist. litt._, t. XII, p.
95.) D'ailleurs l'auteur des _Annales bndictines_, qui parat avoir vu
la statue, en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publi
une gravure qui la reprsente, et il semble aussi l'avoir vue avant
que la rvolution ne l'et dtruite. On trouve dans l'_Iconographie
chrtienne_ de M. Didron un emblme analogue de la Trinit, tir d'un
manuscrit de Herrade, abbesse de Sainte-Odile, vers 1160. (_Annal.
ord. S. Bened._, t. VI, l. LXXIII, p. 85.--_Gall. Christ._, t. XII, p.
571.--_Mus. des monum. fran._, t. I, pl. n 516.--_Icon. chrt._, p.
604.)]

On a peu de dtails sur cette cole du Paraclet, sur cette acadmie de
scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il
y maintenait l'ordre avec svrit; nous en avons un assez curieux
tmoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques dsordres
secrets parmi les coliers, le matre les menaa de cesser aussitt
ses leons, ou du moins exigea que la communaut ft dissoute, et leur
ordonna, s'ils voulaient encore l'entendre, d'aller habiter Quincey. Le
bourg tait assez loign, et le jour suffisait  peine pour qu'on et
le temps de venir au Paraclet, d'assister aux leons, de participer aux
tudes, et de s'en retourner[142]. D'ailleurs la vie en commun, les
doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congrgation forme, comme
le dit un de ses membres, _au souffle de la logique (aura logicae)_,
tout cela tait cher aux coliers, donnait de l'intrt et de
l'originalit  leur entreprise; et la svrit d'Ablard les contrista
et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire,
exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq
vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rimes,
et le cinquime un vers franais qui sert de refrain[143]. Cette chanson
lgiaque, fortement empreinte de l'esprit et du got de l'poque, est
peu potique et sans lgance; mais elle ne manque pas de sentiment
ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se
runir autour d'Ablard, avec quel respect on lui obissait, avec quelle
avidit on se dsaltrait  cette source de savoir et d'loquence, _quo
logices fons erat plurimus_. Je me figure que les coliers chantaient
en choeur cette complainte, que de telles posies taient un de
leurs habituels passe-temps, et que celle-ci nous donne la forme de
quelques-unes de celles qu'Ablard lui-mme avait su rendre populaires.
On peut croire du reste qu'il se laissa flchir et accueillit le voeu
qu'exprimaient ces mots:

  _Desolatos, magister, respice,
  Spemque nostram quae languet refice._
  Tort a vers nos li mestre.

[Note 142:
  Heu! quam crudelis iste nuntius
  Dicens: Fratres, exito citius;
  Habitetur vobis Quinciacus;
  Alioquin, non leget monachus.
  _Tort a vers nos li mestre_.
  Quid, Hilari, quid ergo dubitas?
  Cur non abis et villam habitas?
  Sed te tenet diei brevitas,
  Iter longum, et tua gravitas.
  _Tort a vers nos li mestre_
  (_Ab. Op_., pars II, _Elegia_, p. 243.)]

[Note 143: Cette prose que d'Amboise a conserve, est curieuse. Les
quatre vers latins de chaque couplet riment ensemble; ils ont la mesure
de nos vers de dix pieds, avec une csure aprs le quatrime, sauf dans
un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie
latine; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain franais
est un vers de six pieds, et un des plus anciens vers connus en langue
vulgaire. _Tort a vers nos li mestre_ ou _mestres_, cela signifie
_le matre a tort envers nous_ ou _nous fait tort_. Ce qui, selon M.
Champollion, exprime un regret plutt qu'un reproche. M. Leroux de
Liney a plac cette chanson la premire dans son _Recueil de chants
historiques franais_. Il la fait prcder de quelques dtails que
abus croyons peu exacts (p. 3); mais il ajoute qu'elle se trouve avec
d'autres posies du mme auteur dans un manuscrit du XIIe sicle de la
Bibliothque Royale. Ce manuscrit a t publi par M. Champollion en
1838. (_Hilarii versus et ludi_, Paris, petit in-8 de 76 pages, p. 14.)
Il contient des posies lyriques et dramatiques vraiment curieuses.

Cet Hilaire, qui n'tait encore connu que par cette pice et par ce
qu'en disent les _Annales bndictines_, se rendit  l'cole d'Angers,
aprs qu'Ablard eut quitt le Paraclet, et y fit une seconde prose
rime en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre.
(_Ab. Op._, loc. cit.--_Hist. litt._, t. XII, p. 251, t. XX, p.
627-630.--_Annal. ord. S. Bened._, t. VI, l. LXVIII, p. 315.)]

La renomme tait venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien
qu'aprs quelque temps elle signalt son retour, en ramenant les alarmes
avec elle.

L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point chang de
caractre; le soupon et la dfiance ne cessrent pas d'accueillir tous
ses efforts, de poursuivre tous ses succs. Il provoquait naturellement
l'un et l'autre, et rien de lui n'tant commun, rien ne paraissait
simple et rgulier. Ainsi, on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit
grav au fronton du temple qu'il avait lev. C'tait en effet une
conscration  peu prs sans exemple, la coutume tant de vouer les
glises  la Trinit entire ou au Fils seul entre les personnes
divines. On voulut voir dans ce choix inusit une arrire-pense, et
l'aveu dtourn d'une doctrine particulire sur la Trinit. Il est
cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prires
sont adresses au Saint-Esprit, lorsqu'une fte solennelle, celle de
la Pentecte, lui est spcialement consacre, il serait coupable ou
inconvenant de lui ddier un temple, qui sous tous les noms, mme sous
celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la
maison du Seigneur[144]. Mais c'tait une nouveaut, et elle venait d'un
homme de qui toute nouveaut tait suspecte. Avec les progrs de son
tablissement, les prjugs hostiles se ranimaient contre lui. On a mme
cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand rle dans l'glise et
dans la vie d'Ablard, le nouvel abb de Cluni, Pierre le Vnrable,
s'tait inquit de son salut, et par des lettres o brillent  la
fois un esprit rare et une pit vive et tendre, s'tait efforc de le
rappeler du travail aride des sciences humaines  l'exclusive recherche
de l'ternelle batitude[145]. Ce qui est mieux prouv, c'est que la
pit n'inspirait pas  tous alors une sollicitude aussi charitable.

[Note 144: _Ab. Op._, ep. I, p. 30, 31.]

[Note 145: Deux lettres de Pierre le Vnrable sont adresses
_dilecto filio suo_ ou _praecordiali filio, magistro Petro_. Elles ont
pour but d'exhorter un homme absorb par les sciences du sicle, les
travaux des coles, l'tude des opinions discordantes des philosophes, 
se faire pauvre d'esprit,  devenir le philosophe du Christ. La premire
tmoigne d'une grande pit et d'un esprit distingu. Martne veut que
ces deux lettres aient t adresses  Ablard, et dans le temps mme
qu'il enseignait pour la premire fois _in Trecensi cella_. Ce ne serait
pas du moins  cette poque; car il n'avait pas comparu au concile de
Soissons en 1121, et Pierre le Vnrable ne devint abb de Cluni qu'en
1122 ou 1123. Rien d'ailleurs, hors ce nom de _magister Petrus_, ne
rappelle Ablard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abb
de Cluni. Duchesne, l'diteur des lettres de celui-ci, croit celles dont
il s'agit adresses  un moine de Poitiers, appel dans d'autres Pierre
de Saint-Jean. A titre de pure conjecture, on pourrait dater ces lettres
de l'poque trs-postrieure o Ablard et Pierre le Vnrable se
trouvrent rapprochs, et tout rattacher  la conversion du premier dans
l'abbaye de Cluni. Mais rien de prcis, rien d'individuel n'autorise
cette hypothse; autant vaudrait regarder une lettre XXVI o l'abb de
Cluni flicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite, comme
crite pour notre philosophe, retir dans ses derniers jours 
Saint-Marcel. (_Bibl. Clun., Petr. Ven_. ep. IX, X, XXVI, l. I, p. 630,
657; Not., p. 107.--_Annal. ord. S. Ben_., t. VI, l. LXXXIV, p.84.)]

Les anciens adversaires d'Ablard taient rentrs dans l'ombre, mais
d'autres avaient paru, plus dignes et plus formidables.

Deux hommes commenaient  s'lever dans l'glise, tous deux destins 
devenir clbres et puissants, bien qu' des degrs fort ingaux; tous
deux renomms par la pit, le savoir, l'activit, l'autorit, par
toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un
prtre; tous deux d'une charit ardente et d'un caractre inflexible,
cruels  eux-mmes, humbles et imprieux, tendres et implacables, faits
pour difier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les
bonnes oeuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le
ciel.

L'un, saint Norbert[146], d'une famille distingue de Xanten, dans le
pays de Clves, avait commenc sa vie dans les plaisirs, et atteint,
comme simple prbendaire, l'ge de trente ans et plus, lorsque le
repentir le saisit et le jeta dans la rforme. Devenu prtre en 1116, il
essaya vainement de convertir son chapitre, et se fit le missionnaire
ardent de la foi et de la pnitence. Savant, exalt, bizarre jusque
dans ses manires et son costume, il fut cit comme fanatique devant le
concile de Frizlar, mais il se justifia, et mme il obtint des papes
Glase et Calixte II la permission de prcher la parole sainte.
Parcourant en aptre la France et le Hainaut, partout il produisit un
grand effet sur le peuple, mais russit peu  rformer les chanoines
dont il avait particulirement  coeur la conversion. Ayant chou
auprs de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville, dans
la solitude de Prmontr, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre
clbre de chanoines rguliers, et se vit au bout de quatre ans  la
tte de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre
de rformateur des chanoines et devint bientt archevque de Magdebourg
(1126). Puissant et rvr dans l'glise, protg par de grands princes,
il unissait  une activit infatigable une foi singulire dans sa propre
inspiration, dans une sorte de rvlation personnelle, qui le conduisit
 essayer des prophties et des miracles. Persuad de la venue prochaine
de l'Antchrist, il poursuivait avec un zle redoutable tout ce qui lui
semblait menacer la foi et l'unit. On ne sait s'il se rencontra avec
Ablard; mais ce dernier le dsigne comme un de ses perscuteurs, et
tout dans la vie de Norbert, tout jusqu'au caractre de sa pit, devait
le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout
intellectuel du grand dialecticien de la thologie.

[Note 146: Voyez, dans l'_Histoire littraire_, l'article _saint
Norbert_, t. XI, p. 243, et sa vie par Hugo, chanoine de Prmontr, 1
vol. in-4, 1704.]

L'autre adversaire d'Ablard n'tait pas, de son temps, plac fort
au-dessus de saint Norbert; mais son nom est environn d'un bien autre
clat historique. Ds son jeune ge, il s'tait signal par ces prodiges
d'austrit et d'humilit chrtienne qui domptent tout dans l'homme,
hormis la colre et l'orgueil, mais qui rachtent l'une et l'autre en
les consacrant  Dieu. Il vivait dans les misres d'une sant faible,
encore affaiblie et torture comme  plaisir par de volontaires
souffrances. Il se croyait appel  ressusciter l'esprit monastique, en
ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus
enfonc dans l'ombre et courb vers la terre le front ple de ses moines
amaigris; mais il ouvrait un oeil vigilant sur le monde, observait les
prtres, les docteurs, les vques, les princes, les rois, l'hritier
de saint Pierre lui-mme; et tantt suppliant avec douleur, tantt
gourmandant avec force, il avait pour tous des prires, des menaces, des
larmes et des chtiments, et faisait sous la bure la police des trnes
et des sanctuaires. C'tait saint Bernard.

Ablard accuse formellement ces deux hommes d'avoir t, vers l'poque
o nous sommes arrivs, les principaux artisans de ses malheurs[147].
Suivant lui, ces _nouveaux aptres, en qui le monde croyait beaucoup_,
allaient prchant contre lui, rpandant tantt des doutes sur sa
foi, tantt des soupons sur sa vie, dtournant de lui l'intrt, la
bienveillance et jusqu' l'amiti, le signalant  la surveillance de
l'glise et des vques, enfin le minant peu  peu dans l'esprit des
fidles, afin que, le jour venu, il n'y et plus qu' le pousser pour
l'abattre. On peut croire que son ressentiment a charg le tableau; nous
verrons quelle fut la conduite de saint Bernard, lorsque Ablard
sera une seconde fois jug, et cette conduite, nous sommes loin de
l'absoudre. Mais quelques mots des lettres du saint lui-mme semblent
prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du
moine philosophe[148]. Au temps de l'enseignement dans la solitude
du Paraclet, de 1122  1125, on ne sait mme s'il le connaissait
personnellement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus
clatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand
rformateur des moines,  l'ami d'Anselme de Laon, de Guillaume de
Champeaux, au protecteur d'Albric de Reims. Lorsque Ablard crivit la
lettre o il lui donne la premire place parmi ses ennemis, il ignorait
encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en l'accusant,
cder au ressentiment contre une perscution future. Quelque chose
les avait donc dj opposs l'un  l'autre; il avait donc aperu sous
l'indiffrence apparente de l'abb de Clairvaux des germes d'inimiti,
et devin la perscution dans les actes qui la prparaient.

[Note 147: _Ab. Op._, ep. I, p. 31. Ablard ne les nomme pas, mais
la dsignation est claire, et elle a t constamment applique  saint
Bernard et  saint Norbert, d'abord par Hlose, et puis par toutes les
autorits, comme les censeurs de l'dition de d'Amboise, Bayle, Moreri,
les auteurs de l'_Histoire littraire_, etc.; on est unanime sur ce
point. (_Id._, ep. II, p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p.
1177.--_Dict. crit._, art. _Ablard.--Hist. litt._, t. XII, p. 95.)]

[Note 148: Saint Bern., _Op._, ep. CCXXVII.]

Rappelons-nous que Clairvaux n'tait pas  une grande distance du
Paraclet[149]. Il n'y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant
Cteaux par l'ordre de son abb, tait descendu avec quelques religieux
dans ce vallon sauvage pour y fonder un monastre. En peu de temps il
avait runi dans ce lieu, nomm d'abord la valle d'Absinthe, et sous la
loi d'une vie svre et d'une pit ardente, de sombres cnobites qui
tremblaient devant lui de vnration, de crainte et d'amour. Il
avait cr l une institution qui, sans tre illettre ni grossire,
contrastait singulirement avec l'esprit indpendant et raisonneur du
Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les
membres sacrifiaient toute passion individuelle  l'intrt de l'glise
et  l'oeuvre du salut. C'taient des jsuites austres et altiers.
Le Paraclet tait comme une tribu libre qui campait dans les champs,
retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et d'admirer, de
chercher la vrit au spectacle de la nature, voyant dans la religion
une science et un sentiment, non une institution et une cause. C'tait
quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l'esprit de
secte et les doctrines du stocisme[150].

[Note 149: Clairvaux, bourg du dpartement de l'Aube,  quinze
lieues au del de Troyes, tait une abbaye du diocse de Langres, fonde
en 1114 ou 1115, par une colonie venue de Cteaux sous la conduite de
saint Bernard. On l'appelait la troisime fille de Cteaux. (_Gall.
Christ._, t. IV, p. 706.)]

[Note 150: Cette comparaison ne s'applique videmment qu' l'esprit
d'indpendance du Paraclet et  sa situation locale qui rappelle
vaguement celle de Port-Royal-des Champs; car rien ne ressemble moins
aux doctrines du jansnisme que celles d'Ablard; et il a rencontr ses
juges les plus svres parmi les calvinistes, comme ses critiques les
plus indulgents parmi les jsuites.]

Deux institutions aussi opposes et aussi voisines, qui toutes deux
agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne
pouvaient manquer d'tre rivales ou mme ennemies. Elles devaient
rciproquement se souponner et se mconnatre. Il y avait autour du
Paraclet plus de mouvement,  Clairvaux plus de puissance relle, et
je conois que saint Bernard, inquiet de celte oeuvre de la pure
intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit ds lors l'auteur
sur ces listes de suspects que la dfiance du pouvoir ou des partis est
si prompte  dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitt des
tables de proscription.

Ce qui est certain, c'est qu'Ablard se sentit menac. De tout temps
enclin  l'inquitude, ses malheurs l'avaient rendu craintif; il tait
prompt  voir la perscution l o il apercevait la malveillance.
Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vcut dans
l'angoisse, s'attendant incessamment  tre tran devant un concile
comme hrtique ou profane. S'il apprenait que quelques prtres dussent
se runir, il pensait que c'tait le synode qui allait le condamner.
Tout tait pour lui l'clair annonant la foudre. Quelquefois il tombait
dans un dsespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays
catholiques, de se retirer chez les idoltres et d'aller vivre en
chrtien parmi les ennemis du Christ. Il esprait l plus de charit ou
plus d'oubli[151].

[Note 151: _Ab. Op., ep. I, p. 32._]

Une inspiration du mme genre lui fit prendre alors un parti funeste,
et chercher le repos dans le sjour o l'attendaient les plus cruelles
misres.

On voit encore en basse Bretagne, sur un promontoire qui s'tend au sud
de Vannes, le long de la baie et des lagunes du Morbihan, les ruines
d'un antique monastre, au sommet de rochers battus  leur pied par
les lots de l'Ocan. L s'levait au XIIe sicle l'abbaye de
Saint-Gildas-de-Rhuys, fonde sous le roi Chilpric I par le saint dont
elle portait le nom. L'glise encore debout, monument romain dans ses
parties primitives, offre des traces d'une extrme antiquit, et domine
au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit fonc que le
flot ronge en s'y brisant avec fracas[152]. Vers 1125, la communaut
avait perdu son pasteur, et avec l'agrment et peut-tre sur le dsir de
Conan IV, duc de Bretagne, elle lut Ablard pour remplacer l'abb Harv
qui venait de mourir. Des religieux lui furent dputs en France;
ils obtinrent pour lui le consentement de l'abb et des moines de
Saint-Denis, et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignits
de l'glise les plus ambitionnes en ce temps-l. Ablard, alors
inquiet et menac, crut entrevoir l'asile et le port. Il accepta, et se
comparant  saint Jrme fuyant dans l'Orient l'injustice de Rome, il se
rsolut  fuir dans l'Occident l'inimiti de la France.

[Note 152: _Id. ibid._ et pag. suiv.--Il n'y a plus trace de
l'ancien couvent, mais l'glise offre des parties, comme le choeur et
les transepts, qui semblent n'avoir jamais t altres, et qui peuvent
bien, ainsi qu'on le dit, avoir t bties de 1008  1038. Il y a mme
des murailles et des sculptures qui paraissent antrieures. Les rochers
de granit qui bordent la cte s'lvent  pic au-dessus de la mer. Ils
offrent des anfractuosits qui peuvent recler des grottes et mme des
passages souterrains conduisant du sol du vieux couvent  la mer. C'est
un lieu svre et imposant. (Mrime, _Notes d'un voyage dans l'ouest
de la France_, 1836, p. 281 et suiv.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p.
311.)]

On l'appelait dans un pays barbare dont la langue mme lui tait
inconnue; mais la vie d'incertitude et de pril lui devenait
insupportable, sa force ne suffisait plus  ses preuves; toujours aussi
imprudent et rendu plus timide, il tait prt  chercher dans les partis
extrmes le repos et la scurit qu'il voulait  tout prix. Il partit
donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs mlancoliques,
de mditations rveuses, tout occup des plus dlicates recherches de la
pense, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages, qui
n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obir. Une vie
grossire et drgle, le dsordre, la violence, la frocit, tels
taient les nouveaux ennemis qu'il avait  vaincre; ds les premiers
instants, il reconnut avec effroi quelle tche ingrate et chimrique il
avait accepte. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contre,
 la faveur de l'inconduite des religieux, avait fait comme la conqute
du monastre dont il tenait presque tous les domaines; il crasait les
moines de ses exactions, il les forait  payer tribut comme des juifs.
La communaut tant ainsi dpouille, ses membres recouraient pour leurs
besoins journaliers  leur abb qui n'y pouvait suffire, et qui se
plaisait peu d'ailleurs  soudoyer leurs profusions, leurs dbauches,
et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'tait donne. De l des
plaintes continuelles, des reproches, des vols secrets, et une sorte
de complot pour compromettre ou lasser un chef trop svre, et le
contraindre de renoncer  son opinitre dsir de rtablir la discipline.
Ablard, priv d'appui, de conseil, n'ayant personne qui pt le seconder
ou le comprendre, vivait dans le sentiment pnible d'un isolement sans
repos et d'une activit sans puissance. Au dehors, les satellites du
tyran voisin l'piaient en le menaant; au dedans, les frres lui
dressaient mille embches. L, sur ces rochers dsols, au bruit sourd
des flots, en prsence de l'immensit sombre du ciel et de la mer, il
songeait avec une inexprimable tristesse  la vanit de toutes ses
entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il
voyait ceux qu'il tait venu chercher, et il hsitait dans le choix.

Une mlancolie profonde respire dans tout ce qu'il a crit, et par
l aussi il a devanc son temps et se trouve en intelligence avec la
tristesse un peu plaintive du gnie littraire du ntre. Des monuments
singuliers de cette disposition d'me ont t retrouvs nagure. La
bibliothque du Vatican a livr  l'rudition allemande des chants
lgiaques longtemps inconnus, _Odae flebiles_, o sous le voile
transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces
posies dont on a restitu jusqu' la musique ne sont pas dnues
d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hbraque qu'il met
en scne, il y laisse chapper des plaintes dictes et comme animes par
ses souvenirs[153]. Par exemple, dans ce chant d'Isral sur la perte
de Samson, ne croit-on pas entendre les gmissements du prisonnier
de Saint-Mdard, aprs sa disgrce et sa chute? Le plus fort des
hommes.... le bouclier d'Isral.... Dalila d'abord l'a priv de sa
chevelure, puis ses ennemis, de la lumire. Ses forces extnues, la vue
perdue, il est condamn  la meule; il s'puise dans les tnbres; il
brise dans un travail d'esclave ses membres faits aux jeux de la guerre.
Qu'as-tu, Dalila, obtenu pour ton crime? quels prsents? nulle grce
n'attend la trahison....

[Note 153: _P. Aboelardi Planctus cum notis
musicalibus.--Spicilegium Vaticanum._ Ed. Carl Greith, Frauenfeld, 1838,
p. 121-131.--Le manuscrit conserv  Rome contient six chants: Dina,
fille de Jacob; Jacob pleurant ses fils; les compagnes de la fille de
Jepht; Isral pleurant Samson; le chant de David sur la mort d'Abner,
et celui sur Sal et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe,
et elle a, dit-on, t rcrite avec la notation moderne. Cependant j'ai
eu dans les mains deux exemplaires de ce livre, et aucun ne contenait
cette musique.]

Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repousse par
ses frres pour le crime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler
Hlose? Je suis devenue la proie d'un homme impur, j'ai t sduite
par les jeux de l'ennemi. Malheur  moi, misrable, qui me suis moi-mme
perdue!.... Simon et Lvi, vous avez dans la peine gal l'innocent
au coupable.... L'entranement de l'amour sanctifie la faute.... La
jeunesse, la lgret de l'ge, une raison faible encore aurait d
recevoir de ceux que l'ge a mris un moindre chtiment.... Malheur 
moi, malheur  toi, misrable jeune homme[154]!....

[Note 154:

  Amoris impulsio
  Culpae sanctificatio,....
  Levis aetas juvenilis
  Minusque discreta
  Ferre minus a discretis
  Debuit in poena.]

Et l'lgie vraiment potique qu'il met dans la bouche des vierges,
amies de la fille de Jepht, n'est-elle pas le choeur des tristes
compagnes d'Hlose, entourant de larmes et de sanglots l'autel
monastique o la victime se sacrifie[155]?

[Note 155:

  Ad testas choreas coelibes
  Ex more venite Virgines!
  Ex more sint odae flebiles
  Et planctus ut cantus celebres,
  Incultae sint moestae facies
  Plangentum et flentum similes!....
  O stupendam plus quam flendam virginem!
  O quam rarum illi virum similem....
  Quid plura, quid ultra dicemus?
  Quid fletus, quid planctus gerimus?
  Ad finem quod tamen cepimus
  Plangentes et flentes ducimus.
  Collatis circa se vestibus,
  In arae succensae gradibus,
  Traditur ab ipsa gladius....
  Hebraeae dicite Virgines,
  Insignis virginis memores,
  Inclytae puellae Israel,
  Hac valde virgine nobiles!]

Comme  Saint-Denis, comme  Saint-Mdard, Ablard dut  Saint-Gildas
s'abandonner  ces inspirations touchantes; et ses vers, sous la forme
pdantesque de l'hymne rime des latinistes du moyen ge, sont empreints
de cette douleur pensive, rare au moyen ge, et que laisse  l'me la
perte de l'enthousiasme, de la gloire et de l'amour.

 ces sombres rveries, un remords venait s'ajouter. Il avait abandonn
son cher Paraclet, dispers ou laiss son troupeau  l'aventure, dsert
ses derniers amis. Sa pauvret ne lui avait pas permis de pourvoir  la
continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait lev. Mais un
incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de
rparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer aprs
lui.

Depuis le jour o nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du
sicle, un nom a cess en quelque sorte d'tre prononc dans la vie
d'Ablard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protge encore
dans l'esprit de la postrit parat absent de sa pense, ou du moins il
est enseveli et scell comme dans la tombe au plus profond de son coeur.
Les portes du couvent d'Argenteuil s'taient fermes sur celle qui avait
consenti  ce suprme sacrifice, l'oubli. Cependant son caractre et son
esprit l'avaient bientt mise au premier rang; elle tait prieure, et
l'glise parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui,
novice  Saint-Denis dans sa jeunesse, y avait tudi les chartes du
monastre, entreprit de revendiquer celui d'Argenteuil,  titre d'ancien
domaine enlev par les vnements  son abbaye. Il parat en effet
certain que les fondateurs en avaient, au temps du roi Clotaire III,
lgu la proprit aux moines de Saint-Denis, qui en jouirent assez
ngligemment jusqu'au rgne de Charlemagne. Mais ce prince jugea 
propos d'en faire don  sa fille Thodrade, et Adlade, femme de Hugues
Capet, y avait encore runi des religieuses. Plus de cent ans s'taient
donc couls depuis que l'tablissement, devenu riche, demeurait au
pouvoir des femmes. Mais Suger, qui avait du crdit auprs du pape
Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres, entre
autres une donation fort en rgle des empereurs Louis le Dbonnaire
et Lothaire son fils[156], et il accusa les religieuses de quelques
dsordres que par malheur il russit  prouver[157]. Il tait devenu
svre, et aprs quatre ans d'une administration fort diffrente, il
avait entrepris la rforme de son ordre en commenant par la sienne. Sur
ses instances, une bulle de 1127 dpossda les religieuses d'Argenteuil;
elles furent, l'anne suivante, expulses violemment; quelques-unes
entrrent  l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois[158]; les autres, parmi
lesquelles on comptait Hlose, et probablement Agns et Agathe, deux
nices d'Ablard, cherchaient  et l un asile, lorsque l'abb de
Saint-Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de
rparer l'abandon du Paraclet. Il revint prcipitamment en Champagne
(1129) et il engagea la prieure d'Argenteuil  s'tablir, avec celles de
ses religieuses qui lui restaient attaches, dans l'oratoire abandonn.
En mme temps, il lui fit, ainsi qu' ses compagnes, cession perptuelle
et irrvocable du btiment et de tous les biens qui en dpendaient.
Atton, l'vque de Troyes, approuva cette donation, qui devait tre,
moins de deux ans aprs, confirme par le pape, et dclare inviolable
sous peine d'excommunication[159].

[Note 156: Ce titre existe, et il ne permet pas de douter que
Hermenric et sa femme Mummana ou Numana, les fondateurs de la maison
d'Argenteuil en 665, ne l'eussent donne au couvent de Saint-Denis;
Louis le Dbonnaire y rgle qu'elle reviendra  ce couvent aprs la
mort de sa soeur. Mais les Normands parurent bientt qui pillrent et
dtruisirent Argenteuil comme tout le reste, et sous Hugues Capet, les
moines omirent de rclamer leurs droits. (_Ab. Op._; Not. p. 1180.)]

[Note 157: C'est Suger lui-mme qui affirme en trs-gros mots le
drglement des religieuses d'Argenteuil, prouv par une enqute que
dirigrent le lgat, vque d'Albano, l'archevque de Reims et les
vques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Duchesne, _Script.
Franc._, t. IV; Suger, _De reb. a se gest._, p. 333.--_Rec. des Hist._,
t. XII; _vit. Ludovic Gross._, p. 49; _Grandes chron. de France_, XVI,
p. 180.)]

[Note 158: Autrement dit l'abbaye de Sainte-Marie-de-Footel, ou de
Malnoue, ou _Beata Maria de Nemore_, sur les bords de la Marne, auprs
de Champigny. On ne sait pas la date de sa fondation. (_Gall. Christ._,
t. VII, p. 586.)]

[Note 159: Jamais les accusations diriges contre l'abbaye
d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure; et l'on peut conclure qu'elles
taient fort exagres, ou ne concernaient aucunement celles des
compagnes d'Hlose qui la suivirent au Paraclet. La considration dont
elle jouissait dans l'glise, est un fait universellement reconnu, et
la premire bulle d'institution du Paraclet est empreinte d'une faveur
marque pour elle. D'Amboise a publi dix bulles, lettres ou diplmes
de diffrents papes, tirs du cartulaire de ce couvent, et portant
concession de proprits, droits, privilges. Elles datent toutes de
l'administration d'Hlose. Dans la premire, elle n'est dsigne que
par le titre de prieure de l'oratoire de la Sainte-Trinit. Celui
d'abbesse lui est donn dans la suivante qui est de 1130. Ce n'est que
dans la troisime que le monastre est appel le Paraclet. (_Ab. Op_.,
p. 346-354.)]

Il arriva en effet vers ce temps un vnement qui mut vivement tout le
clerg de France. Le pape Honorius tait mort au mois de fvrier 1130,
et aussitt Rome avait t divise entre Grgoire, cardinal-diacre de
Saint-Ange, lu ds le lendemain et qui prit le nom d'Innocent II,
et Pierre de Lon, qui peu de jours aprs avait, dans l'glise de
Saint-Marc, t promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat
sous le nom d'Anaclet.

Des dsordres graves clatrent, et malgr les efforts de la puissante
famille des Frangipani, qui lui donnrent asile dans leur chteau fort,
Innocent II se vit contraint de chercher un refuge en France, et il
dbarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti.
Des nonces marchrent devant lui pour le faire reconnatre; runi par
ordre du roi, le concile d'tampes,  la voix de saint Bernard, le
proclama le vrai pape; Pierre le Vnrable, abb de Cluni, annona qu'il
le recevrait en grande pompe dans le monastre mme o Anaclet avait
t religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuy par la
puissance temporelle et par les deux hommes les plus considrables de
l'glise gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les
monastres, ddiant les glises, consacrant les autels, confirmant les
donations pieuses, prsidant les conciles ou assembles synodales
qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des bndictions, des
reliques et des indulgences. Ce qui fut, dit Orderic Vital, une
immense charge pour toutes les glises des Gaules; car il ne touchait
rien des revenus du sige apostolique[160].

[Note 160: Immensam gravedinem ecclesiis Galliarum ingessit.
(_Ord. Vit. Hist. eccles._, l. XIII. _Rec. des Hist._, t. XII, p. 750.)]

Il s'arrta quelque temps  Chartres o l'avait reu l'vque Geoffroi
dont la rputation tait si grande, et qui y gagna bientt le titre
de lgat. L s'taient runis pour l'honorer plusieurs personnages
importants dans le clerg; l, Henri I, roi d'Angleterre, qui se
trouvait en Normandie, tait venu, amen par saint Bernard, le
reconnatre et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait
de partir pour Lige, o il comptait voir l'empereur Lothaire et
s'assurer de son adhsion. Il se dirigea donc sur tampes et voulut
sjourner  Morigni, monastre de l'ordre de Saint-Benot, fond prs de
cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du XIe sicle, par
Anseau, fils d'Arembert, et protg par le roi et par son pre Philippe
I. Il demeura deux jours dans cette maison, et  la prire de l'abb,
il daigna consacrer le matre-autel de son glise, sous l'invocation de
saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131[161].
Cette crmonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y
assistaient; c'tait d'abord le pape, entour de son sacr collge,
c'est--dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait
les vques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la
cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le mtropolitain
du lieu, Henri dit le Sanglier, archevque de Sens, remplissait auprs
du pape l'office de chapelain, et ce fut l'vque de Chartres qui
pronona le sermon. Les moines qui ont soigneusement crit la chronique
du monastre de Morigni n'ont pas manqu de clbrer ce jour mmorable,
et de nommer les abbs dont la prsence en relevait encore la splendeur;
c'taient Thomas Tressent, abb de Morigni, Adinulfe, abb de Feversham,
Serlon, abb de Saint-Lucien de Beauvais, l'abb Girard, _homme lettr
et religieux_; c'taient surtout Bernard, abb de Clairvaux, qui tait
alors le prdicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et
Pierre Ablard, abb de Saint-Gildas, lui aussi homme religieux, et le
plus minent recteur des coles o affluaient les hommes lettrs de
presque toute la latinit[162].

[Note 161: La date est donne par la chronique du monastre de
Morigni: Anno incarnati Verbi MCXXX, XIII kal. februarii. (_Ex Chron.
mauriniac, Rec. des Hist._, t. XII, p. 80.)]

[Note 162: _Ex Chron. maur., ibid._--Voyez aussi dans le mme
volume, p. 59 et 60; Suger, _De vit. Ludov. Gross._; le t. XII de la
_Gall. Christ._, p. 45; l'_Histoire de saint Bernard_, par Neander, l.
II; et l'_Histoire littraire de la France_, t. XII, p. 218-220.]

Ablard vit donc  cette poque le chef de la chrtient; il forma des
relations directes avec des membres du sacr collge; il figura, avec
saint Bernard, parmi les plus illustres reprsentants de l'glise
gallicane. Sans doute l'intrt de son tablissement du Paraclet n'tait
pas tranger  son voyage. Il venait solliciter pour cette institution
naissante l'autorisation et la bndiction du successeur de saint
Pierre; et, en effet, la mme anne, le 28 novembre, nous voyons que,
pendant le sjour qu' son retour de Lige Innocent II fit  Auxerre, il
dlivra  ses bien-aimes filles en Jsus-Christ, Hlose, prieure, et
autres soeurs de l'oratoire de la Sainte-Trinit, un diplme qui leur
assurait la proprit entire et sacre de tous les biens qu'elles
possdaient et de tous ceux que leur pourrait concder la libralit des
rois ou des princes, avec peine de dchance et de privation du corps et
du sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ contre quiconque oserait attenter
dans l'avenir  leurs droits ou possessions.

Ainsi fut fond le clbre institut du Paraclet, dont Hlose, 
vingt-neuf ans, fut la premire abbesse. Du moins le devint-elle de
fait; car bien qu'elle ne reoive que le titre de prieure, dans la bulle
du pape, elle n'avait point de suprieure; une seconde bulle, date de
1136, la dsigne sous le nom d'abbesse; une troisime appelle du nom
de monastre du Paraclet l'oratoire de la Sainte-Trinit[163]; le
saint-sige, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette
invocation au divin Consolateur dont le prjug avait fait un crime  la
reconnaissante pit d'Ablard.

[Note 163: _Ab. Op., literae seu diplom._, p. 346-348.]

Dans les premiers temps, l'abbesse et ses soeurs menrent une vie de
privations; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les
secourir. Le respect et l'affection des populations voisines vinrent 
leur aide; les dons des fidles accrurent leurs ressources, et au bout
de quelque temps l'tablissement prospra.

Cette cration fut pour Ablard, au milieu de tant d'afflictions, une
consolation inespre, et plus que jamais il rendit grces au Paraclet.
Une fois enfin, il n'avait point fait de mal  ce qu'il aimait.

Quand revit-il Hlose? la revit-il  cette poque de sa vie? rien ne
l'atteste. Peut-tre mme  son silence est-il permis de croire que tous
ces arrangements se conclurent sans que les deux poux fussent un moment
runis. Quoiqu'il en soit, bornons-nous  citer les paroles calmes et
douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes rcits, le
tableau de cette heureuse fondation.

Et, Dieu le sait, elles se sont, dans une anne, plus enrichies, je
pense, en biens terrestres que je ne l'aurais fait en cent ans, si
j'avais continu d'habiter au Paraclet; car, si leur sexe est plus
faible, la pauvret des femmes est plus touchante, et plus facilement
elle meut les coeurs, et leur vertu est plus agrable  Dieu et aux
hommes. Puis, le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible grce
 cette femme, ma soeur[164], qui tait  leur tte, que les vques
l'aimaient comme leur fille, les abbs comme leur soeur, les laques
comme une mre; et tous galement ils admiraient sa pit, sa prudence,
et en toute chose une incomparable douceur de patience. Plus il tait
rare qu'elle se laisst voir, toujours enferme dans sa chambre pour s'y
livrer avec plus de puret  la mditation sainte et  la prire, plus
on venait du dehors avec ardeur implorer sa prsence et les conseils
d'un entretien tout spirituel.

[Note 164: Illi sorori nostrae. (_Ab. Op._, ep. I, p. 34.)]

Ablard, de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses
indociles sujets. Il vivait l, toujours livr  des soins pnibles,
mais ayant du moins une pense douce. Cependant, comme les commencements
du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent  souffrir
de leur dnment, les voisins de ce couvent blmaient son absence; on
lui reprochait de dlaisser un tablissement qu'il n'avait pourtant,
ce semble, aucun moyen de secourir. I1 y fit donc plusieurs voyages et
porta  ses soeurs ses conseils et son appui. Il prcha devant elles
et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et
temporels. Il parat qu'il avait hsit quelque temps; une sorte
d'effroi le tenait loign de ces pieuses femmes et de ce lieu o
retournait si souvent sa pense. Mais leur intrt et la rflexion le
dcidrent; il cessa de leur refuser sa prsence, et comme il tait
alors plus que jamais tourment par ses moines, il se cra ainsi,
au sein de l'orage, _un port tranquille o il pouvait quelque peu
respirer_. Cependant on a des preuves qu'il voyait  peine Hlose et
qu'il lui parlait peu[165]. Elle-mme s'en plaindra bientt.

[Note 165: _Id. ibid._, p. 38, et op. II, p. 40.]

Mais ces soins, ces visites, ces voyages devinrent le sujet de nouveaux
soupons. La malignit y vit je ne sais quel reste d'une passion mal
teinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle
qu'il avait trop aime. Et je doute que l'on dt vrai; il semble au
contraire que son me endurcie et glace n'avait plus de sensibilit que
pour la douleur.

Toutefois si l'on regarde plus attentivement au fond de ses penses, on
peut dans la rserve de son langage, dans la bienveillance froide et
gne de sa conduite et de ses expressions, reconnatre une sorte de
parti pris, et deviner les combats que se livraient dans son me les
cuisants regrets, la honte amre, le respect de soi-mme, de la religion
et du pass, peut-tre la crainte vague de la faiblesse de son coeur.
Mais tous ces sentiments comprims, il les reporte dans la sollicitude
attentive et dlicate du directeur de conscience. Il semble ne tracer
pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations
vangliques, des rgles monacales, des lettres de spiritualit, tout
ce que dicte la pit et l'rudition; mais il rgne dans tout cela une
sympathie si tendre, quoique si contenue, une proccupation si vidente
et si vive de tous les intrts confis  sa foi, et en mme temps, ds
qu'il s'agit de vrits gnrales et de philosophie religieuse, une
confiance si absolue et un besoin si intime d'tre entendu et compris,
qu'on ne peut sans un mlange d'tonnement, de respect et de piti,
assister  cette trange et dernire transformation de l'amour.

Mais le XIIe sicle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps
peut-tre, dans les circonstances bizarres de ces deux destines, la
malignit humaine aurait trouv quelque pture. Ablard se montre
vivement sensible  ces calomnies imprvues. Il en souffre, car
dsormais il souffre de tout. Il descend  s'en justifier, il descend
 une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'levant  des
considrations gnrales, il demande si l'on veut renouveler contre lui
les infmes accusations qui poursuivaient saint Jrme dans le cercle de
pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son gnie. Sera-t-il
rduit  dire comme lui: Avant que je connusse la maison de cette Paule
si sainte, toute la ville retentissait du bruit de mes tudes; j'tais,
au jugement de presque tous, dclar digne du souverain pontificat....
Mais je sais que la mauvaise comme la bonne rputation conduit au chemin
du ciel[166].

[Note 166: _Ab. Op._, ep. I, p. 85.--Sanc. Hieron. _Op._, I. IV,
pars II, ep. XXVIII, _ad Asellam._]

Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les
actions les plus simples, il rencontrait de nouveaux tourments dans sa
laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillit, c'est sa vie
qui tait en pril. S'il s'loignait du couvent, il avait  craindre la
violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son
titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne
croyait pas pouvoir voyager en sret; il tait expos aux plus noirs
complots. Du moins souponna-t-il plus d'une tentative homicide dirige
contre lui, jusque-l qu'il eut  prendre des prcautions pour clbrer
la messe, et crut un jour qu'un poison avait t vers dans le calice.
Une fois qu'il tait venu  Nantes auprs du comte, alors malade, il
logeait chez un de ses frres qui habitait cette ville, peut-tre Raoul,
peut-tre le chanoine Porcaire[167]. On essaya par les mains d'un valet
de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'tait abstenu
d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mang, mourut, et
le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Aprs de telles
tentatives, il dut songer  sa sret; il quitta la maison conventuelle,
et se retira dans quelques cellules isoles avec le peu de frres qui
lui taient attachs. Mais il ne pouvait sortir sans redouter un nouveau
guet-apens, et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier,
il craignait qu'on n'apostt  prix d'argent des voleurs pour se dfaire
de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de
cheval; il dit mme qu'il se brisa la nuque, et cette fracture quelle
qu'elle ft porta une atteinte profonde  sa sant dj trop prouve et
 ses forces dclinantes: il avait alors plus de cinquante ans.

[Note 167: Le comt de Nantes tait depuis longtemps runi au duch
de Bretagne, et le titre de comte de Nantes tait, surtout dans cette
partie de ses tats, donn de prfrence au duc. Le Ncrologe du
Paraclet donne  Ablard un frre nomm Raoul, et l'on voit dans un
cartulaire de Buz, qu'en 1150 il y avait un chanoine de la cathdrale
de Nantes qui se nommait Porcaire (_Porcarius_) et qui ayant un neveu
nomm Astralabe, pouvait aussi tre un frre d'Ablard. Enfin sa
Dialectique est ddie  son frre Dagobert ou  frre Dagobert. (_Ab.
Op._, Not., p. 1142.--_Mm. pour servir  l'Histoire de Bretagne_, par
D. Morice, t. 1, p. 587.--Ouvr. ind. _Dial._, p. 229.)]

Il lui restait une dernire arme contre ces rvoltes opinitres, contre
ces crimes audacieux, l'excommunication. Il la pronona enfin. Ceux des
moines qu'il redoutait le plus s'engagrent par la foi dans l'vangile
et par le sacrement  quitter tout  fait l'abbaye et  ne plus
l'inquiter dsormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment
enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un
lgat spcialement envoy, en prsence du comte et des vques, on les
fort de renouveler le serment viol et de prendre quelques autres
engagements.

L'ordre ne fut pas rtabli aprs l'expulsion des plus mutins; Ablard
rentra dans la maison; il voulut reprendre l'administration, il se livra
aux moines qui taient rests et qu'il suspectait le moins; il les
trouva pires encore que ceux dont il tait dlivr. Au lieu du poison,
on parlait de l'gorger. Il fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on, par
un passage souterrain, il s'chappa sous la conduite d'un seigneur de la
contre[168].

[Note 168: Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire: Cujusdam
proceris terrae conductu vix evasi. (P. 39.) Gervaise et Niceron
entendent qu'Ablard se sauva par un gout, _conductu terrae_. Soit que
cette version ait prvalu de tout temps, soit qu'elle et t elle-mme
inspire par le souvenir d'un fait traditionnel, on montre encore dans
les anciens jardins de Saint-Gildas-de-Rhuys, le soupirail par o l'on
dit qu'il s'vada pour gagner une embarcation qui l'attendait au bas de
la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou et le passage sont
de construction moderne. (_Vie d'Ab._, t. II, p. 14 et _Mm. pour servir
 l'Hist._, etc., t. IV, p. 11.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. 312.)]

C'est retir dans un asile o cependant il ne se jugeait pas encore en
sret, o, se soumettant  mille prcautions, il croyait voir le glaive
toujours prt  le frapper, qu'il fit un retour sur le pass de son
orageuse vie et qu'il crivit pour un ami malheureux[169] cette lettre
fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamits, _Historia
calamitatum_. Ce sont les mmoires de sa vie, ouvrage singulier pour
le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et
celles de J.-J. Rousseau.

[Note 169: Je suis port  croire que cet ami est un personnage
imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appel
Philinte. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction
des Lettres, et _Abail. et Hl._, par Turlot, p. 3.) Un anonyme a
aussi publi comme une traduction fidle une imitation trs-libre de
l'_Historia calamitatum_ o il interpelle, sous le nom de Philinte, le
correspondant d'Ablard, et donne  Hlose une servante intrigante,
_une brune_, qu'il appelle _Agathon_. (_Hist. des infortunes d'Abailard.
Lettres d'Abailard  Philinte_, in-12 de 48 pages, Amsterd. 1698.)]

Cet ouvrage appartient  ce qu'on a de nos jours nomm la littrature
intime,  celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par l
il est singulirement original. Je ne crois pas qu'on trouvt sans peine
dans le mme temps un crit dont l'auteur se propost uniquement de
raconter les aventures de son esprit et les motions de son coeur. Une
autobiographie aussi romanesque semble une oeuvre de ces poques o
l'intelligence, sans cesse replie sur elle-mme, analytique et rveuse
 la fois, dveloppe cette personnalit expansive et savante qui fait
de l'me tout un monde. Je regarde, en effet, cette premire lettre
d'Ablard comme une composition littraire. La forme d'une narration
destine  raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de
douleurs plus grandes me parat un cadre artificiel que l'auteur donne
au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la
clbre lettre o Sulpicius console Cicron de la perte de sa fille
par la peinture des calamits de tant de cits en ruines et d'empires
dtruits. Mais Ablard offrant pour consolation  l'infortune l'image de
ses propres malheurs est plus saisissant et plus dramatique. L'tat de
son me est dsespr; rien n'est plus triste que son rcit, et c'est
une lecture poignante. L'effet nat du fond du sujet, car la forme n'est
pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit, mais
l'ouvrage manque  la fois d'loquence et de naturel. Le style, tudi
sans lgance, orn sans grce, a quelque froideur dans sa subtilit
spirituelle, dans son rudite redondance. Ablard discute toujours; il
dmontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les
motions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les
penses, et ds qu'on crivait, il fallait tout justifier. Mais il
raconte des aventures relles et tragiques, il ouvre son me tout en
dissertant sur ce qu'elle prouve; en raisonnant, il souffre, et il vous
met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents
mcomptes, d'humiliations si dchirantes, il vous fait assister de si
prs aux douleurs et aux faiblesses d'un homme suprieur, qu'il n'est
pas de roman plus pnible  lire, et qu'aucun enseignement meilleur ne
vous saurait tre donn de la misre des plus belles choses de ce monde,
le gnie, la science, la gloire, l'amour.

L'_Historia calamitatum_ marque une grande poque dans la vie d'Ablard.
D'abord c'est  dater de cette ptre que les dtails biographiques
commencent  nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et
diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres
d'Hlose. Jusque-l, il ne reste rien d'elle; on ne la connat que par
son amant; maintenant elle va parler elle-mme. Nous entrerons dans un
rcit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin
de nos conjectures. Par exemple, on ignore si Ablard resta longtemps
chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut son
dernier asile en Bretagne. Il y crivit sa grande ptre; ses lettres
postrieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans ce lieu,
soit dans un autre de la mme contre, avant de rompre tout lien avec
les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison
qu'il rdigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses
ouvrages. Plusieurs des crits composs pour le Paraclet doivent
tre venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la
quitta[170]. Il est vident que, malgr tant de cruels dgots, il
rpugnait  renoncer, au moins par le fait,  son abbaye. Le devoir et
un juste orgueil le retenaient; son ambition n'avait nullement ddaign
la dignit dont l'lection l'avait revtu; c'tait alors un rang
trs-lev que celui de chef et de gouverneur d'une importante
communaut. C'tait une position forte dans l'glise, et tant qu'il la
conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'tait de plus une
fortune, et hors de l je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit
lui-mme avec navet,  la fin de sa grande lettre: J'prouve bien
aujourd'hui quelle est la flicit qui suit les puissances de la terre,
moi de pauvre moine lev au rang d'abb, et devenu d'autant plus
malheureux que je suis devenu plus riche. Que mon exemple, s'il en est
qui dsirent de tels biens, serve de frein  l'ambition[171].

[Note 170: Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en
1134. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 755.)]

[Note 171: _Ab. Op._, ep. I, p. 40.]

Cependant il se dcida enfin  s'loigner pour jamais de Saint-Gildas.
Peut-tre les moines ne voulaient-ils que son dpart, et les attentats
dont il se crut au moment d'tre victime ne furent-ils, pour la plupart,
que des menaces destines  l'intimider. On ne cherchait qu' lui rendre
sa position insupportable et  se dlivrer d'un censeur incommode. Des
moines rudes et dbauchs, habitus  exploiter au profit de leurs vices
l'impunit de leur profession, ne pouvaient regarder que comme une gne
la prsence du plus bel esprit de son poque, et peut-tre en traant le
cynique tableau de l'intrieur de Saint-Gildas, Ablard s'est-il laiss
aller aux exagrations d'une imagination dlicate et craintive. Sa
dlivrance dut tre facile; on a vu qu'il avait des amis dans la
noblesse de la province; il tait bien accueilli par le comte de Nantes;
enfin, il n'tait pas sans crdit  la cour de Rome. Ainsi qu'il avait
t autoris  garder l'habit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye
de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastre,
abb de Saint-Gildas[172].

[Note 172: Il en conserva effectivement le rang et le titre. Le fait
est attest par la chronique du monastre. L'extrait qu'en ont publi
les auteurs du Recueil des historiens de la France, porte  l'anne
1141: Pierre Ablard, abb de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination
de l'abb Guillaume. (T. XII, _ex Chronic. Ruyens. Coenob._, p. 504.)]

Quoi qu'il en soit, il tait encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque
par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses malheurs  l'abbesse du
Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait crite, qu'elle la
lut avec ferveur, cette _lettre pleine de fiel et d'absinthe, qui lui
retraait la misrable histoire de leur commune conversion_. A cette
lecture, saisie d'une motion qu'on ne saurait peindre, elle rompit
un silence de bien des annes et crivit  son ancien poux. C'est la
premire de ses lettres[173]. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais.

[Note 173: _Ab. Op._, ep. 11, p. 41-48.]

D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec rserve,
combien ce rcit l'a touche, combien elle dplore ses peines, combien
tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de
lui adresser quelques plaintes. Ds qu'il crit avec tant d'panchement,
pourquoi la priver de ses lettres, et en priver, avec elle, toute la
congrgation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour
lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations,
d'exhortations, de conseils? Ne s'intresse-t-il plus  l'institut
qu'il a fond? ne leur donnera-il plus ces directions qui leur sont
si ncessaires? a-t-il oubli les commencements si fragiles de leur
conversion, et ne lui souvient-il pas des doctes traits que les saints
Pres ont composs pour les femmes consacres  Dieu? Tant d'oubli
serait d'autant plus trange qu'il avait  s'acquitter d'une dette; car
enfin tu m'appartiens par un lien sacr, et le monde sait que je t'ai
toujours aim d'un amour immodr[174].

Et alors cette malheureuse ouvre son coeur gonfl de tendresse et
d'amertume. Elle lui retrace la grandeur et la constance de son
dvouement; elle insiste, avec un peu de ressentiment, sur les deux
sacrifices de sa vie, son mariage et son entre au couvent. Elle l'a
pous pour lui obir; pour lui obir, elle s'est donne  Dieu. Il
fallait qu'en toute chose on vt qu'il tait le matre unique de son
coeur comme de sa personne[175], car c'est lui seul en lui qu'elle a
aim. tre aime de lui, c'tait son orgueil; le nom de sa matresse,
c'tait sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envi? Quelle femme, quelle
vierge ne brlait pas  sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point
port envie  ses plaisirs[176]? Mais aussi comme il avait ce qui et
sduit toute femme! quel tait le charme de sa parole et la douceur de
ses chansons! Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui par
tous les pays allaient clbrer leur amour, dont la douce mlodie devait
laisser un souvenir de leur nom dans la mmoire de la foule ignorante,
c'tait l ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi
comme toutes elles soupiraient pour lui! car de tous les dons du corps
et de l'me, aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales
d'Hlose, qui, la voyant prive de tant de dlices, ne compatirait
maintenant  son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme, n'aurait
pas piti d'elle aujourd'hui? J'ai t bien coupable.... Non, tu le
sais, toi, je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet de l'acte,
mais dans le sentiment de l'agent, et la justice ne pse pas ce qui a
t fait, mais le coeur de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours t
mon coeur pour toi, tu peux en juger seul, toi qui l'as prouv; je
soumets tout  ton jugement; je souscris en tout  ton tmoignage[177].

[Note 174: Tanto te majore debito noveris obligatum quanto te
amplius nuptialis foedere sacramenti constat esse adstrictum, et eo te
magis mihi obnoxium quo te semper, ut omnibus patet, immoderato amore
complexa sum. (Ibid., p. 44.)]

[Note 175: Ut te tam corporis mei quam animi unicum possessorem
ostenderem. (Ibid., p. 46.)]

[Note 176: Dulcius semper mihi extitit amicae vocabulum, aut, si
non indigneris, concubinae vel scorti.... Dignius videretur tua dici
meretrix quam.... imperatrix.... Quae conjugata, quae virgo non
concupiscebat absentem et non exardebat in praesentem? Quae regina vel
praepotens femina gaudiis meis non invidebat? (_Ibid._, p. 45, 46.)]

[Note 177: Ut etiam illiteratos melodiae dulcedo tui non sineret
immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tui feminae suspirabant....
Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam?
Quam tunc mihi invidentem nunc tantis privatae delitiis compati
calamitas mea non compellat....? Et plurimum nocens, plurimum, ut nosti,
sum innocens. Non enim rei effectus, etc. (_Ibid._)

Ce que dit ici Hlose sur l'intention qui seule fait la faute est un
point de doctrine qu'elle devait  son amant, et qu'il a dvelopp
dans ses ouvrages de thologie, peut-tre avec une exagration que les
modernes n'ont pas surpasse. Voyez le Commentaire sur l'ptre aux
Romains (p. 625); les Problmes (p. 426); l'thique, _passim_, et le
troisime livre de cet ouvrage.]

Et pourtant, continue-t-elle, il la nglige et l'oublie au point que
depuis le jour de sa conversion, prsent, elle ne peut jouir de son
entretien; absent, elle n'est point console par ses lettres. C'est
donc vrai, ce que tout le monde souponne; il n'a aim en elle que le
plaisir, et tout s'est vanoui avec les dsirs qui ne sont plus. Elle
n'est pas seule  le penser, c'est une conjecture publique. Plt  Dieu
qu'elle pt lui trouver quelque excuse! Mais son silence le condamne. A
dfaut de sa prsence, qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chre
et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile?
Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il l'a enchane  la vie du
clotre. Elle l'y a prcd, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce
qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourn la
tte. Si ce dvouement n'a rien mrit de lui,  quoi est-il bon? Le
sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de rcompense  esprer,
puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui;
mais Ablard, il et couru aux enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y
aurait suivi ou devanc. Car mon me n'tait pas avec moi, mais avec
toi. Et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part
au monde[178].

[Note 178: Nulla mihi super hoc merces expectanda est a Deo, cujus
adhoc amore nihil me constat egisse.... Ad vulcania loca te properantem
praecedere aut sequi pro jussu lau nemine dubitarem. Non enim mecum
animus meus, sed tecum erat; sed et nunc maxime, si tecum non est,
nusquam est. (Ep. u, p. 47.)]

Elle conclut en le priant par grce de lui crire, elle a besoin d'une
lettre qui lui rende quelque force, afin de vaquer plus librement aux
devoirs du service divin. Autrefois, pour l'entraner  des volupts
temporelles, il la poursuivait de ses lettres; il mettait, par ses
vers, le nom de son Hlose dans la bouche de tous. Toutes les places
publiques, toutes les maisons le rptaient. Combien tu ferais mieux de
m'appeler maintenant  Dieu, comme alors  la passion[179]! Et elle
finit ainsi cette trange et incomparable lettre.

[Note 179: _Ab. Op._, ep. II, p. 48.]

Ablard rpond comme un _frre spirituel  sa bien-aime soeur en
Jsus-Christ_[180]. Il s'excuse d'un long silence par la confiance
absolue qu'il a dans sa sagesse, sa pit, sa science. Il n'a pas cru
qu'elle et besoin d'tre exhorte ou console, elle  qui Dieu a
dparti tous les dons de sa grce. Ce qui et t superflu, quand elle
n'tait que prieure d'Argenteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle
est abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de lui adresser des
instructions, quand il connatra mieux ce qu'elle dsire, il s'empresse
du moins de lui envoyer un psautier. Puis passant  la situation funeste
o lui-mme il se trouve, il la supplie, elle et les saintes filles,
de prier pour lui. Ses maux et ses prils ne lui ont jamais rendu plus
ncessaire cette pieuse intercession. Et il ne manque pas d'tablir avec
exemples et citations l'efficacit des prires. Mais ce sont surtout les
siennes, celles d'une femme dont la saintet est, il n'en doute pas, si
puissante auprs de Dieu, qu'il rclame avec instance. Cela est juste;
car il lui appartient, et il lui rappelle ce que disent les Proverbes et
l'Ecclsiaste de ce que la femme est pour son mari. L'aptre dit que _le
mari infidle est sanctifi par la femme fidle_; et, en France, qui a
sauv Clovis? ce ne sont pas les prdications des saints, ce sont les
prires de Clotilde[181].

[Note 180: Dilectissime sorori suae in Christo frater ejus in
ipso. (Id., ep. III, p. 49.)]

[Note 181: 1 Cor. VII, 14; _Ab. Op._, ep. III, p. 52.]

Au Paraclet, l'usage tait, elle le sait, que lorsqu'il tait prsent,
la communaut, en terminant les heures canoniales, dt une oraison 
l'intention de son fondateur, et qu'aprs avoir chant le verset et le
rpons du jour, on ajoutt les prires et la collecte suivante:

RPONS. Ne m'abandonnez pas et ne vous loignez pas de moi, Seigneur.

VERSET. Soyez toujours attentif  me secourir, Seigneur.

PRIRE. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui espre en vous. Seigneur,
entendez ma prire et que mes cris aillent jusqu' vous[182].

[Note 182: Toutes ces prires sont tires des psaumes XXXVII, LXXXV
et CI.]

ORAISON. Dieu qui avez daign runir en votre nom, par la main de votre
serviteur, vos petites servantes, nous vous supplions de lui accorder
ainsi qu' nous le don de persvrer dans votre volont. Par notre
Seigneur, etc.

A ces prires, Ablard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont
il envoie le texte, et qui, composes dans la mme forme, sont plus
instantes, plus prcises, et se rapportent mieux  sa violente
situation[183]. Il termine par un voeu qui devait tre accompli. Si
ses ennemis russissent et lui tent la vie, il dsire que son corps,
ailleurs inhum ou dlaiss, soit transport dans le cimetire du
Paraclet, afin que ses filles ou plutt ses soeurs, en voyant son
tombeau, adressent pour lui plus de prires  Dieu; car il ne sait pas,
pour une me gmissante de l'erreur de ses pchs, un lieu plus sr et
plus salutaire que le temple vou au divin Consolateur.

[Note 183: Voici l'oraison: Deus qui por servum tuum ancillulas
tuas in nomino tuo dignatus es aggregare, te quoesumus ut cum ab omni
adversitate protegas et ancillis tuis incolumem roddas. Per Dominum,
etc. (_Ab. Op._, ep. III, p. 53)]

Telle est la lettre qu'Ablard, alors rempli de pit et de tristesse,
envoie pour consolation  celle qui lui _fut chre dans le sicle_ et
qui lui est maintenant _trs-chre en Jsus-Christ_[184]. On voit
qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire
officiels de sa position, et que, par un effort rflchi, il s'lve ou
se rduit  la mission austre et tendre d'un guide mystique et d'un
frre en esprit et en vrit. Tout ce qui dut alors se passer dans son
me, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous
ne devinons qu' demi.

[Note 184: _Id. ib_., p. 40.]

La controverse tait,  cette poque, la forme naturelle de l'esprit
humain. Les lettres d'Ablard et d'Hlose sont tour  tour des
thses et des rfutations, et elle argumente en lui rpondant. Nous
n'analyserons pas cette rponse o la discussion prend place  ct des
aveux emports de la passion. Nous ne montrerons pas Hlose repoussant
presque comme une parole trop dure le voeu suprme d'Ablard qui osait
parler de sa mort, et lui reprochant de leur demander des prires le
jour o _les malheureuses ne sauront plus que pleurer_[185]; puis,
entreprenant d'tablir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des
femmes, qu'elles ont toujours fait un grand mal  ceux qui les ont
aimes, et que l'Ecriture en maint passage leur est dfavorable; nous ne
la montrerons pas se citant alors en exemple, et se complaisant dans la
peinture des faiblesses de son me. Tout le monde doit lire ces pages
uniques o elle qualifie ses fautes dans le langage svre de la
religion, et confesse sans remords que le remords lui est inconnu; o,
dchirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses dsirs
les moins exprimables, elle semble prendre  coeur de rpudier tous les
mrites que se plaisait  louer en elle Ablard, afin qu'il n'y trouve
plus que l'immortel amour que lui-mme alluma. Comment rendre, en effet,
l'aveu des penses ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la
solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent
 l'autel, et la charment plus encore qu'elles ne l'obsdent au bruit
des chants d'glise? Tout cela est si srieux et si vrai que, lorsque
Hlose parle elle-mme, on oublie l'impuret des paroles. Traduites
et rptes, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la
vrit qui les excuse. Ne citons que quelques mots qui rvlent avec une
rude ingnuit ce que cette me si ferme pensait d'elle-mme.

[Note 185: Flere tunc miseris tantum vocabit, non orare licebit.
(_Ab. Op._, ep. IV, p. 55.)]

Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma nature est plus faible.
Ils me disent chaste, ceux qui n'ont pas dcouvert que je suis
hypocrite. Ils confondent la puret de la chair avec la vertu, quoique
la vertu soit de l'me et non du corps. J'ai quelque mrite parmi les
hommes, je n'en ai pas devant Dieu; il sonde les reins et les coeurs, et
il voit ce qui est cach. On me tient pour religieuse, dans ce temps o
ce n'est pas une petite partie de la religion que l'hypocrisie, o
les plus grandes louanges sont assures  celui qui ne blesse pas le
jugement des hommes. Et peut-tre est-il louable et dans une certaine
mesure agrable  Dieu de ne point scandaliser l'glise par l'exemple
des oeuvres extrieures, quelle que soit d'ailleurs l'intention; on
vite ainsi d'exciter les infidles  blasphmer le nom du Seigneur,
et d'avilir, aux yeux des hommes charnels, l'ordre o l'on a fait
profession. C'est aussi un certain don de la grce divine, sinon de
faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier
pas, si le second ne le suit, selon qu'il est crit: _loigne-toi du mal
et fais le bien?_ (Ps. XXXVI, 27.) Et encore l'un et l'autre prcepte
est-il vainement accompli, s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans
toutes les situations de ma vie, Dieu le sait, je crains plus encore de
t'offenser que d'offenser Dieu; c'est  toi que je dsire plaire plutt
qu' lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre
cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable vie je mne,
si j'endure ici tant de maux sans fruit, ne devant avoir aucune
rmunration dans la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a tromp
comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hypocrisie pour de la religion,
et voil comme en te recommandant  mes prires, tu me demandes ce que
j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de prsumer ainsi de moi, et
ne renonce pas  m'aider en priant pour moi. Ne me juge pas gurie et ne
me retire point le bienfait du remde; ne me crois pas riche et n'hsite
pas  secourir mon indigence; ne me parle pas de ma force, car je puis
tomber avant que tu n'aies soutenu ma faiblesse chancelante.

Cesse donc tes louanges.... Le coeur de l'homme est mauvais et
impntrable. Qui le connatra? L'homme a des voies qui paraissent
droites, et finalement elles conduisent  la mort. Aussi est-il
tmraire de le juger; l'examen n'en est rserv qu' Dieu; c'est ainsi
qu'il est crit: _Tu ne loueras pas l'homme durant la vie_[186]. Et
surtout il ne faut pas le louer, quand la louange peut le rendre moins
louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant plus dangereuses
qu'elles me sont plus douces; et j'en suis d'autant plus captive et
charme que je mets mon tude  te plaire en toutes choses. Crains pour
moi, je t'en conjure, au lieu d'tre sr de moi, et que ta sollicitude
me vienne toujours en aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre,
aujourd'hui que tu ne calmes plus les dsirs de mon me[187]. Ne me dis
donc plus, pour m'exhorter au courage et m'exciter au combat, ces mots
de l'aptre: _La vertu s'achve dans la faiblesse.... Celui-l seul sera
couronn qui aura rgulirement combattu_[188]. Je ne cherche pas la
couronne de la victoire; il me suffit d'chapper au pril. Il est plus
sr de l'viter que d'engager le combat. Dans quelque coin du ciel que
Dieu me relgue, il fera bien assez pour moi.

[Note 186: _Eccl_., XI, 30. Il y a dans le texte sacr: _Ne loue pas
un homme avant sa mort._]

[Note 187: Nunc vere praecipue timendum est ubi nullum
incontinentiae meae superest in te remedium. (_Ab. Op_., ep. IV, p.
61.)]

[Note 188: II Cor. XII, D.--II Timoth. II, 5.]

Ablard accueillit cette lettre comme une confession pour y rpondre par
une homlie[189]. Il en traita tous les points avec mthode, et trouva
dans toutes les plaintes d'une infortune le motif ou le prtexte d'un
sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Hlose qu'une preuve
d'humilit, et il l'approuve de ne point aimer la louange, pourvu
cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galate de Virgile qui fuit
et cherche en fuyant ce qu'elle semble viter. A la peinture de leurs
malheurs passs et de ses cruels regrets, il rpond comme un confesseur
que ces maux sont un chtiment mrit, une leon utile, une expiation
ncessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs pchs, afin de la
bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc
trs-instamment de dposer toute cette amertume dont il la croyait
dlivre, et surtout de ne plus dplorer les circonstances de leur
commune conversion, dont elle devrait plutt remercier le ciel. Il
la conjure, puisqu'elle tient tant  lui plaire, de lui pargner le
tourment qu'elle lui cause, et si elle croit qu'il aille vers Dieu, de
ne pas se sparer de lui. Viens  moi, et sois ma compagne insparable
dans l'action de grces, toi qui as particip  la faute et au bienfait.
Car Dieu n'a pas non plus oubli ton salut, que dis-je? il s'est surtout
souvenu de toi, lui qui t'avait en quelque sorte marque comme  lui
par un nom prophtique, en t'appelant Hlose de son propre nom qui est
Hlom[190]. C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa bont nous sauver
tous deux, lorsque le dmon s'efforait de nous perdre, en ne frappant
qu'un de nous. Car peu de temps avant que le malheur arrivt, il nous
avait lis l'un  l'autre par l'indissoluble loi du sacrement du
mariage, et tandis que t'aimant sans mesure, je ne souhaitais que de
te garder  jamais, dj il prparait tout pour que cet vnement nous
rament  lui. Car si tu ne m'avais t unie par le mariage, lorsque
j'ai quitt le sicle, les prires de tes parents ou les dsirs de
la chair t'auraient enchane au sicle. Vois donc combien Dieu
s'inquitait de nous, comme s'il nous rservait  quelque grand
emploi, et qu'il vt avec indignation ou avec regret que cette science
littraire, ces talents qu'il nous avait remis  tous deux, ne fussent
point dpenss pour l'honneur de son nom[191]; ou comme s'il et craint
pour son serviteur plein d'incontinence, parce qu'il est crit que les
femmes font apostasier les sages mmes: tmoin Salomon le plus sage des
hommes.

[Note 189: Id., ep. V, p. 62 et suiv.]

[Note 190: Ablard explique et dcompose lui-mme ce nom du
Seigneur dans son Commentaire sur la Gense. En lisant ce passage dans
l'Hexameron o le nom d'Hlom revient plusieurs fois sous sa plume, il
est impossible de ne pas penser qu' quelque poque qu'il l'ait crit,
ft-ce dans les jourfs d'austre retraite  Cluni, par une puissante
liaison d'ides, le nom chri devait lui revenir avec des souvenirs bien
diffrents des proccupations de l'exgse et de la thologie. (_Expos.
in Hexam. Ths. nov. anecd_., 1. V, p. 1371.)]

[Note 191: Le mot _talent_ est toujours pris par Ablard
mtaphoriquement dans le sens de la parabole du pre de famille. (Matt.,
XXV, 15, etc.)]

Combien au contraire le talent de ta sagesse rapporte tous les jours
d'usures au Seigneur! Dj tu lui as donn un troupeau de filles
spirituelles, tandis que je demeure strile et que je travaille
inutilement parmi les enfants de perdition. Oh! quelle perte dtestable,
quel dplorable malheur, si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures
des volupts de la chair, tu donnais douloureusement le jour  quelques
enfants du monde, au lieu de cette famille nombreuse que tu enfantes
avec joie pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, toi qui
surpasses les hommes, et qui as chang la maldiction d've en
bndiction de Marie! Oh! qu'il serait indcent que ces mains sacres
qui tournent aujourd'hui les pages des livres divins, fussent rduites 
servir  des soins grossiers! Dieu a daign nous arracher aux souillures
contagieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirer  lui par cette
force dont il frappa saint Paul pour le convertir, et peut-tre a-t-il
voulu, par notre exemple, prserver d'une orgueilleuse prsomption les
autres personnes habiles dans les lettres[192].

[Note 192: Hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque
literarium peritos ab hac deterrere praesumptione. (_ Ab. Op_., ep, v,
p. 72-73.)]

Puis, par un mouvement dont la vhmence loquente tranche avec sa
manire un peu didactique, Ablard l'engage  surmonter ses douleurs en
lui prsentant le tableau des souffrances de Jsus-Christ, exhortation
presque invitable dans la bouche du prdicateur chrtien, mais qui sera
ternellement mouvante et pathtique.

Ma soeur, ajoute-t-il, c'est ton poux vritable que cet poux de
toute l'glise: garde-le devant tes yeux, porte-le dans ton coeur....
C'est lui qui de toi ne veut que toi-mme. Il est ton vritable ami,
celui qui ne dsirait que toi et non ce qui tait  toi. Il est ton
vritable ami celui qui disait en mourant pour toi: _Personne n'a pour
ses amis une plus grande affection que celui qui donne sa vie pour eux_,
(Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, vritablement, et non pas moi. Mon
amour, qui nous enveloppait tous deux dans le pch, tait de la
concupiscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi mes dsirs
misrables, et c'tait l tout ce que j'aimais. J'ai, dis-tu, souffert
pour toi, et c'est peut-tre vrai; mais j'ai plutt souffert par toi,
et encore malgr moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par
contrainte et par force, non pour ton salut, mais pour ta douleur. Lui
seul a souffert salutairement, volontairement pour toi, qui par sa
passion gurit toute langueur, carte toute passion. Que pour lui donc,
je t'en prie, et non pour moi, soit tout ton dvouement, toute ta
compassion, toute ta componction. Pleure cette iniquit si cruelle
commise sur une si grande innocence, et non la juste vengeance de
l'quit sur moi, ou plutt, je te l'ai dit, une grce suprme pour tous
deux.... Pleure ton rparateur et non ton corrupteur, celui qui t'a
rachete, et non celui qui t'a perdue, le Seigneur mort pour toi, et non
un esclave vivant, ou plutt qui vient enfin d'tre vraiment dlivr de
la mort. Prends garde, je t'en prie, que ce que dit Pompe  Cornlie
gmissante ne te soit honteusement appliqu: _Pompe survit aux
combats, mais sa fortune a pri, et tu pleures; c'est donc l ce que tu
aimais_[193]. Pense  cela, je t'en supplie, et rougis,  moins que
tu ne veuilles dfendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma soeur,
accepte patiemment ce qui nous est arriv misricordieusement....[194]

[Note 193:

  Vivit posi proella Magnus,
  Sed fortuna perit; quod dfies illud amasti.
  (Lucan. _Phar_., \. XIII, v. 84.)]

[Note 194: _Ab. Op._, ep. V, p. 73-76.]

Je rends grces au Seigneur qui t'a dispense de la peine et rserve 
la couronne. Tandis que par une seule souffrance corporelle, il a glac
en moi toute ardeur coupable, il a rserv  ta jeunesse de plus grandes
souffrances de coeur par les continuelles suggestions de la chair, pour
te donner la couronne du martyre. Je sais qu'il te dplat d'entendre
cela, et que tu me dfends de parler ainsi, mais c'est le langage de
l'clatante vrit;  celui qui combat toujours appartient la couronne,
parce que _nul ne sera couronn qui n'aura pas rgulirement combattu_.
Pour moi, aucune couronne ne me reste, parce que je n'ai plus 
combattre. Il finit en lui demandant ses prires, et en lui adressant
une nouvelle formule d'oraison qu'elle rcitera avec ses religieuses,
mais qui n'est visiblement que pour elle.

Chose trange! cette prire, dans sa forme liturgique et sacre, est
peut-tre ce qu'il lui crit de plus tendre. L'amour respire dans cet
lan de l'me vers une cleste puret.

Dieu qui, ds la premire cration de l'humanit, formas la femme de
la cte de l'homme, et consacras comme un trs-grand sacrement l'union
nuptiale; toi qui as relev le mariage par un immense honneur, soit
en naissant d'une femme marie, soit en consommant les miracles de
ta naissance, et qui as jadis accord le mariage comme un remde aux
garements de ma fragilit; ne mprise pas les prires de ta faible
servante, prires que j'panche en prsence de ta majest et pour mes
fautes et pour celles de mon bien-aim[195]. Pardonne,  trs-clment! 
la clmence mme! pardonne  nos crimes si grands, et que l'immensit de
nos pchs prouve la grandeur de ta misricorde ineffable. Punis, je
t'en supplie, des coupables dans la vie prsente, afin de les pargner
dans la vie future; punis une heure, afin de ne point punir une
ternit. Prends envers tes serviteurs la verge de correction, non le
glaive de la colre. Afflige la chair pour sauver les mes. pure et ne
venge pas, sois bon plutt que juste; le Pre misricordieux n'est pas
un Seigneur austre. prouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te
le demande le Prophte. Ne semble-t-il pas dire: Regarde d'abord nos
forces, et modre en consquence le poids des tentations. Ainsi parle le
bien-heureux saint Paul dans ses promesses  tes fidles: _Car Dieu est
puissant, et ne souffrira pas que vous soyez tent au del de votre
pouvoir, mais il vous donnera, avec la tentation mme, la puissance d'en
triompher._ (1 Cor. X, 13.) Tu nous as unis, Seigneur, et tu nous as
spars quand il t'a plu et comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce
que tu as misricordieusement commenc, accomplis-le en misricorde; et
ceux que tu as une fois spars dans le monde, runis-les  toi  jamais
dans le ciel,  notre esprance, notre appui, notre attente, notre
consolation, Seigneur, qui es bni dans les sicles! Amen.

[Note 195: Pro mei ipsis charique mei excessibus. (_Ab. Op._, ep.
V, p. 77.)]

Hlose reut la prire, la rpta sans doute plus d'une fois les yeux
en pleurs, mais elle obit: elle n'objecta rien, ne concda rien; elle
promit seulement de ne plus rien crire de tout cela; elle savait se
sacrifier, mais non pas changer. Sa rponse commence ainsi: Pour que tu
ne puisses en rien m'accuser de dsobissance, le frein de ta dfense a
t impos  l'expression mme d'une douleur immodre, afin qu'au moins
en crivant, je retienne des paroles dont il serait difficile ou plutt
impossible de se dfendre dans un entretien. Car rien n'est moins en
notre puissance que notre coeur; loin de lui pouvoir commander, force
nous est de lui obir. Lorsque les affections du coeur nous pressent,
nul ne repousse leurs subites atteintes, et elles clatent facilement au
dehors par les actions, plus facilement encore par les paroles, signes
bien plus prompts des passions du coeur; selon qu'il est crit: _La
bouche parle d'abondance de coeur_. J'interdirai donc  ma main d'crire
ce que je ne pourrais empcher ma langue d'exprimer. Dieu veuille que le
coeur qui gmit soit aussi prompt  obir que la main qui crit!

Tu peux cependant apporter quelque remde  ma douleur, si tu ne peux
l'enlever tout entire....[196]

[Note 196: _Ab. Op_. ep, VI, p. 78.]

Et le remde qu'elle demande, c'est qu'il veuille bien d'abord lui
enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que
leurs droits et leur autorit; puis, lui envoyer une rgle crite, qui
convienne  la communaut, et dtermine compltement son tat, ses
devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de
questions et de rflexions sur ces matires d'un intrt purement
monastique.

Cette lettre est la dernire. Hlose parat n'avoir plus crit. Mais
Ablard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie
religieuse et une rgle dtaille, qui est curieuse  lire et rdige
avec beaucoup de soin et de svrit. Aussi, assure-t-il qu'en la
composant, il a imit Zeuxis, qui pour peindre la beaut d'une desse,
fit poser cinq jeunes filles devant lui. Il a eu, lui, plus de modles
sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modles, ce sont
les Pres de l'glise. J'ai cueilli chez eux, dit-il, de nombreuses
fleurs pour orner les lis de ta chastet[197]. Dsormais la
correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle.
L'abb de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de l'abbesse du
Paraclet; le couvent tout entier l'appelait _notre matre_.

[Note 197: Si nous n'avions dj beaucoup cit, il y aurait un
intrt d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative
 la rgle du couvent. Hlose avait remarqu que la rgle commune aux
couvents d'hommes et de femmes tait celle de Saint-Benot, tablie,
dans l'origine, uniquement pour les hommes, et elle demandait quelques
adoucissements qui ne nous paraissent nullement exagrs, comme, par
exemple, la permission d'avoir du linge. Ablard ne lui accorda pas
toutes les modifications qu'elle demandait, et lui composa avec force
citations et rflexions une rgle assez peu diffrente de celle de
Saint-Benot. (_Ab. Op._, ep. VII, p. 91; ep. VIII, p. 130.) A la
suite de la lettre d'Ablard, les archives du Paraclet contenaient
un rglement intrieur que l'on croit l'ouvrage d'Hlose ou plutt
l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-mme tabli. Duchesne l'a
imprim. (Ibid., p. 108.) Il parat que c'est  peu prs la rgle de
Saint-Benot suivant les statuts gnraux de l'ordre de Prmontr.
(_Hist. litt._, t. XII, p. 640.)]

On peut se demander quel tait l'tat de l'me d'Ablard. Avait-elle
t entirement brise par le temps, le malheur, la rflexion, la
proccupation accablante de ses chagrins et de ses prils? Le besoin
du repos, un sentiment de dignit personnelle, un orgueil souffrant
rglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la dvotion
dominait-elle en lui tout le reste? Il est probable que ces diverses
causes agissaient  la fois, et l'avaient amen peu  peu  l'tat o
nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus
encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser
les hommes  prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme
pour eux-mmes, de leur permettre des sentiments et un langage factices
et pourtant sincres et dignes, de leur donner enfin un personnage 
jouer en parfaite tranquillit de conscience. Elles nous prtent en un
mot un caractre; elles font en nous ce que les thologiens appellent un
homme nouveau. C'est un manteau que la grce donne  la nature, et la
faiblesse humaine croit s'amliorer, quand elle ne russit qu' se
dguiser. Peut-tre a-t-elle raison; souvent le coeur ne gagne pas 
tre vu. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'me
ingnue et libre qui, ne s'environnant que de voiles transparents,
laissera percer sa lumire intrieure, au risque de montrer le feu qui
la consume. Hlose se conforma aux volonts d'Ablard et pour lui 
tous les devoirs de son tat. Sous la dfrence de la religieuse, elle
cacha le dvouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la
dialectique, jusques dans la suscription de sa dernire lettre: _A Dieu
spcialement,  lui singulirement_[198]. Ce qui signifie en bonne
logique, _ Dieu par l'espce,  lui comme individu_; et ce qui se
dirait en sens inverse aujourd'hui: La religieuse est  Dieu, la femme
est  toi. Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son coeur rentra
dans le silence. Elle vcut, puisqu'on le voulait, paisiblement,
saintement; elle asservit et sacrifia sans rsistance toutes ses actions
 ce que rclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable
et indompte, elle obit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses
devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son me n'aima jamais ses
vertus.

[Note 198; Domino specialiter, sua singulariter. (_Ab. Op_., ep.
VI, p. 78.)]

Les lettres d'Ablard et d'Hlose sont un monument unique dans la
littrature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent
ans aprs que le tombeau se ft ferm sur eux, Jean de Meun traduisit
ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore,
tmoignage irrcusable du vif intrt qu'elles inspirrent de bonne
heure aux potes. Comme la langue des passions qui sont ternelles est
pourtant changeante, et suit les vicissitudes du got et les modes de
l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altr pour
l'embellir, l'expression premire de ces ardents et profonds amours. Si
l'auteur du pome de la Rose leur donnait, avec son gaulois du XIIIe
sicle, une humble navet, ddaigne par Ablard, inconnue d'Hlose,
Bussy-Rabutin, avec le franais du XVIIe, leur prtait, dans un
excellent style, un ton d'lgante galanterie, autre sorte de mensonge.
Ainsi, un pisode historique fix par des documents certains est devenu
comme un de ces thmes littraires qui se conservent et s'altrent par
la tradition, et qui se renouvellent selon le gnie des poques et des
crivains. Peut-tre mme y a-t-il eu des temps o tout le monde ne
savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des
esprits, les noms d'Ablard et d'Hlose ont t prs de se confondre
avec ceux des hros de romans. A diverses fois, on a repris leurs
aventures pour en faire le sujet de rcits passionns ou de
correspondances imaginaires. On ne s'est pas born  retoucher, 
paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqu de nouvelles, et la
ralit a fait place  la fiction. La posie est venue  son tour; elle
a prt  ces amants d'un autre ge les finesses de sentiment, les
combats, les remords qui conviennent  la morale dramatique des temps
modernes. Elle a dnatur leur amour rel, croyant le rendre plus
intressant; et telle est la puissance de certaines conventions
littraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits.
L'Hlose de Pope est devenue, pour de certaines poques, l'Hlose de
l'histoire,  ce point que l'auteur du _Gnie du Christianisme_, voulant
peindre l'amante chrtienne, n'a imagin rien de mieux que de la
chercher dans les vers de Colardeau[199].

[Note 199: _Gn. du Christ_., part. II, l. III, c. V.--On y lit ces
mots: Femme d'Abeillard, elle (Hlose) vit et elle vit pour Dieu.
J'aime mieux ce jugement de d'Alembert rpondant  Rousseau: Quand vous
dites que les femmes _ne savent ni dcrire ni sentir_ l'amour mme, il
faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Hlose ou que vous ne les
ayez lues que dans quelque pote qui les aura gtes. (Lettre 
M. Rousseau, _Ml. de phil._., t. II.) On trouve la traduction de
Bussy-Rabutin et presque toutes les pices de vers composes au nom
d'Hlose et d'Ablard dans un volume in-12 publi  Paris en 1841; le
texte de Pope est rimprim dans l'Ablard illustr de M. Oddoul.]

Le sentiment du rel a commenc  renatre parmi nous, et c'est
aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons
retrouver Hlose et Ablard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce
me semble, pour la faire connatre. On ne peut songer  comparer ces
lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point
celles-ci  se reprocher. Dans les premires, le fond de deux mes
souffrantes apparat avec les formes de l'esprit du temps: l'amour et la
douleur y empruntent le langage d'une rudition sans discernement, d'un
art sans beaut, d'une philosophie sans profondeur; mais ce langage
pdantesque, c'est bien le coeur qui le parle, et le coeur est en
quelque sorte loquent par lui-mme. Si le got n'a point orn le
temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse
que la pense, la passion peut se passer plus aisment de la perfection
de la forme, et quel que soit le vtement dont la recouvre un art
inhabile, elle se fait reconnatre  ses mouvements, comme la desse de
Virgile  sa dmarche: _Incessu patuit dea_.

Reprenons notre rcit.--Lorsqu'une fois les rapports d'Ablard avec la
suprieure de l'abbaye du Paraclet eurent t rgls, et qu'il se fut
affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint-Gildas[200],
il se livra sans rserve  la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il
porta dans ses communications chrtiennes et intellectuelles un intrt
et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son coeur,
sans compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore
une partie des crits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle
vigilance pour leur perfection, pour leur instruction, et peut-tre
aussi dans son dsir de ne pas cesser d'occuper leur me et de matriser
leur pense. Tantt c'est une exhortation dveloppe  l'tude des
langues et des lettres, o l'on voit en mme temps l'estime qu'il
faisait de l'esprit des femmes et sa manire suprieure d'entendre la
religion, dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement
rcit, mais une science bien tudie et profondment comprise.
Tantt c'est un pangyrique de saint tienne, compos spcialement 
l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homlies ou des
sermons crits pour elles et qu'il pronona sans doute dans leur
chapelle, quand il se fut dfinitivement rapproch de Paris[201]. Pour
Hlose, il lui adresse de vritables ouvrages, monuments de l'intime et
mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait  tout
le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problmes
de thologie que la lecture de l'criture sainte lui a suggrs et dont
un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui
rpond par quarante-deux solutions motives, dont quelques-unes sont de
petites dissertations[202]. Pour elle, il compose un livre d'hymnes et
de squences qui ne sont pas dnues de quelque talent potique. Pour
elle, il runit ses sermons en une collection qu'il lui ddie par
quelques mots simples et tendres[203]. Enfin, c'est  sa demande
qu'il crit son _Hexameron_, ouvrage thologique d'une assez grande
importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches
sur l'oeuvre des six jours ou un commentaire sur la Gense[204]. C'est
surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit pancher d'un ton
triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Hlose; et
maintenant qu'il a tabli entre elle et lui ce commerce pieux et savant
de saint Jrme avec Paule ou Marcelle, il s'y abandonne complaisamment,
et mme dans les limites de la science et de la religion, il laisse voir
encore un dsir passionn de lui plaire.

[Note 200: Nous avons vu qu'on ne sait pas l'poque prcise de cette
rupture; mais elle fut antrieure  1138 et probablement de plusieurs
annes.]

[Note 201: _Ab. Op_., part II, ep. VI, _Ad virgin. paracl._, p. 251.
Comparez avec la fin de la lettre VIII, p. 197, ep. VII _ad easdem.--De
laude S. Stephani_, p. 203.--_Sermones per annum legendi_, p. 730.
Quelques-uns cependant de ces sermons sont composs pour des moines,
notamment le sermon XXXI, en l'honneur de saint Jean-Baptiste. p. 940.]

[Note 202: _Heloissae problemata_ cum _M.P. Aboelardi solutionibus_,
p. 384.]

[Note 203: Voyez la ddicace des sermons (p. 129) et la lettre
d'envoi des chants d'glise. (_Bibl. de l'cole des chartes_, t. III, 2e
liv., 1842, et _Ann. de philos. chrt_., janvier 1844.) Le manuscrit
de Bruxelles, qui contient ces posies sacres, renferme
quatre-vingt-quatorze hymnes ou squences (proses ou cantiques) pour
tout le cours de l'anne. Ce ne sont pas les seuls vers d'Ablard. La
_Gallia Christiana_ lui attribue un distique fort insignifiant sur une
alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a
publi une longue ptre  son fils Astrolabe. Duchesne et Duboulai, sur
l'autorit du docteur Clichton, lui attribuent galement une prose
rime sur le mystre de l'incarnation, chante autrefois dans plusieurs
glises. Je prfre cette autre pice intitule _Rhythme sur la
Sainte-Trinit_ et que Durand et Martne ont tire d'un manuscrit de
l'abbaye du Bec:

  [Grec: Alpha] et [Grec: Omega], Magne Deus, Heli, Heli, Deus meus,
  Cujus virtus totum posse, cujus sensus totum nosse,
  Cujus esse summum bonum, cujus opus quidquid bonum, etc.

_Gall. Christ_, t. VII, p. 595.--_Fragm. philos_., t. III, p. 440.--_Ab.
Op_., p. 1138.--_Hist. Universit. parisiens._, t. II, p. 761.--_ Hist.
litt_., t. XII, p. 133-136.--_Amplisc. Coll_., t. IX, p. 1001.--Cf.
_Religions antiques_, par M. Th. Wright et Hollivol, Londres, 1841,
in-8, t. I, p. 15-21, et surtout l'article de M. E. Dumril, _Journ, des
sav. de Normand._, 2e liv. 1844.]

[Note 204: Voyez ci-aprs, l. III, et _Thesaur. nov. anecd._, t. V,
p. 1363.]

Nous sommes peut-tre au temps le plus tranquille de sa vie. Dlivr
des soucis de son abbaye, tout entier  l'tude,  la prdication,  la
direction du Paraclet, il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir,
et son repos tait assur. Si l'inimiti assoupie, mais non teinte,
le menaait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par
quelques faits pars, on entrevoit qu'il avait trouv faveur auprs des
puissances du temps; le comte de Champagne, le duc de Bretagne, le roi
de France lui-mme, le prirent plus d'une fois sous leur garde, et les
Garlandes, qui sous Louis le Gros et son fils, formrent comme une
dynastie de ministres, paraissent s'tre intresss  lui comme
s'intressent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs taient
maintenant assez avancs dans la carrire pour l'aider de l'autorit,
de l'influence ou de la rputation qu'ils avaient acquises: l'glise en
comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, trangers
 la France et mme  la Gaule, avaient rapport dans leur patrie son
souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient pntr dans le
sacr collge. Ses anciens disciples peuplaient les rangs levs de
l'enseignement, de la littrature et du clerg.

D'ailleurs l'institution du Paraclet tait florissante, elle obtenait
chaque jour davantage la faveur et le respect, et il tait difficile que
le succs de l'oeuvre ne rejaillit pas un peu sur l'ouvrier. Hlose 
la vrit pouvait en cela rclamer la plus grande part. Il ne parat pas
qu' aucune poque rien ait srieusement altr l'admiration que cette
femme inspirait  tout son sicle. Une fois religieuse, puis prieure,
puis abbesse, elle difia et elle enorgueillit l'glise; elle fut la
lumire et l'ornement de son ordre. La supriorit de son esprit et de
sa science tait si bien tablie que tous ses contemporains taient
fiers d'elle, pour ainsi dire, et lui portaient un intrt qui
ressemblait  l'engouement. Hugues Mtel, rhteur pistolaire qui
crivait en style affect  tout ce qui tait illustre, lui adressait,
sans la connatre, des lettres et des vers o il la comparait  l'astre
de Diane. Il pensait gagner de la gloire  la louer[205]. Les plus
svres avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas mme
os nommer ainsi, tant elle imposait naturellement le respect. Plus
ddaigneuse et plus irrite qu'Ablard lui-mme contre ses ennemis, elle
dsarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle
ne faiblissait sur aucun des intrts comme sur aucune des ides de son
poux et de son matre, et jamais on n'osa faire remonter jusqu' elle
une dangereuse solidarit. Elle appelait saint Bernard _un faux aptre_,
et lui-mme parait n'avoir entretenu avec elle que des relations
bienveillantes[206]; elles amenrent mme entre Ablard et lui, sur un
point de liturgie d'un intrt mdiocre, une controverse qui ne semblait
pas prsager leur violente rupture et qui cependant la commena
peut-tre. On voit dans les lettres de Pierre, abb de Cluni, combien il
se trouvait honor de correspondre avec Hlose[207]. Ainsi, les chefs
des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du
clotre, traitaient sur un pied d'galit avec la reine des religieuses,
avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait
donn mille fois son voile, sa croix et sa couronne, pour entendre
encore chanter sous sa fentre par un enfant de la Cit qu'elle tait la
matresse du matre Pierre.

[Note 205: Hug. Mtom., epist. XVI et XVII, dans le recueil
intitul: Hugon. Sacr. antiq. mon., t. II, p. 348.]

[Note 206: Quant au nom de faux aptre, voyez sa premire lettre; et
quant aux relations bienveillantes, voyez ce qu'en dit Ablard. (Ep. II,
p. 42, et pars II, ep. V, p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois
au pape, assez schement il est vrai, et sept ou huit ans aprs la mort
d'Ablard. (S. Bern.; _Op_., ep. CCLXXVIII.)]

[Note 207: _Ab. Op_., p. 337 et 344.]

Un pote anglais qui crivait vers la fin de ce sicle, Walter Mapes, a
cependant prouv qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient
le coeur de la femme sous l'habit de la religieuse. La marie, dit-il
(_nupta_, apparemment ce mot suffisait pour la dsigner), cherche o
est son Palatin bien-aim, dont l'esprit tait tout divin; elle cherche
pourquoi il s'loigne comme un tranger, celui qu'elle avait rchauff
dans ses bras et sur son sein[208].

[Note 208:

  Nupta querit ubi sit suus Palatinus
  Cujus totus extitit spiritus divinus,
  Querit cur se substrahat quasi peregrinus
  Quem ad sua ubera foverat et sinus.

W. Mapes ou Gautier Map, archidiacre d'Oxford vers 1200, insre ces vers
dans une pice dirige contre l'ignorance des moines. Il y dcrit une
sorte d'Elyse fantastique des savants et des lettrs, o il numre et
caractrise les beaux esprits du temps. C'est par ce quatrain et sans
autre explication qu'il indique Hlose, que l'on reconnaissait alors
 ce nom _nupta, l'abesse marie. (The latin poems_, etc., by Thomas
Wright, Lond., 1841, pet. in-4.--Cf. _Hist. litt._, t, XV, p. XIV,
496.)]

C'est, je le crois, dans l'intervalle qui s'coula entre le moment o il
devint abb de Saint-Gildas et celui o nous le verrons rouvrir pour la
dernire fois son cole qu'Ablard composa ou retoucha ses principaux
ouvrages. Le plus considrable est sa _Dialectique_ si longtemps perdue
pour la postrit, et qui,  l'originalit prs, ressemble  la logique
d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la
scolastique. C'est le rsum de son enseignement philosophique adress
 Dagobert, son frre peut-tre, ou du moins son frre spirituel.
Peut-tre y travailla-t-il  Saint-Gildas, s'il ne l'avait commenc 
Saint-Denis; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain,
c'est que l'ouvrage est d'une poque o il n'enseignait plus depuis
longtemps dj, et o la dialectique n'tait pas en grande faveur auprs
de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un crit plus court,
mais plus prcieux, parce qu'il parat beaucoup plus original, est un
trait peu tendu _Sur les genres et les espces_, monument le plus
certain et le plus intressant qui nous reste de la partie systmatique
des opinions d'Ablard. Si le conceptualisme est quelque part, il est
l. On en retrouve l'esprit dans un petit trait sur les ides, rest
longtemps inconnu (_De intellectibus_). Parmi ses crits thologiques,
le plus important parat tre celui qui fut brl  Soissons, ou, selon
nous, l'_Introduction  la thologie_. On cite aussi un recueil de
textes des critures et des Pres runis mthodiquement et qui expriment
le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacre,
ouvrage singulier qui s'appelait _le Oui et le Non (Sic et Non)_, et qui
ne fut peut-tre pas publi par son auteur. On se tromperait cependant,
si l'on y cherchait un recueil d'antinomies destin  tablir le doute
en matire de religion; c'est un ouvrage consacr  la controverse
plutt qu'au scepticisme. Les opinions exposes dans l'_Introduction_
ont t de nouveau prsentes et compltes dans un grand _Commentaire
de l'ptre aux Romains_, et dans la _Thologie chrtienne_, qui
reproduit et dveloppe la matire du premier ouvrage avec quelques
remaniements et quelques amendements. Enfin, la morale thologique
d'Ablard est expose sous ce titre: _Connais-toi toi-mme (Scito
te Ipsum)_. On lui attribue galement une dmonstration en forme
de dialogue de la vrit du christianisme contre le judasme et la
philosophie incrdule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la
plupart de ces traits[209] ne reurent la dernire main qu' une poque
assez avance de sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa
jeunesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en
expressions cent fois employs dans ses crits de tous les temps et dans
les improvisations de son enseignement oral. L'analogie des ides et des
citations, l'identit des formes et du style, sont remarquables dans
presque tous ces ouvrages. On retrouve sans cesse dans ses lettres des
penses qui rappellent sa philosophie ou sa thologie, et chose plus
intressante encore, les lettres d'Hlose sont semes de maximes
empruntes aux thories du matre de son esprit et de son coeur.

Tout annonce que le temps qui spara le jour o Ablard quitta la
Bretagne de l'anne 1140 fut pour lui anim et rempli par une grande
activit intellectuelle et littraire. Cependant cette priode est dans
sa vie une lacune assez obscure. On sait seulement qu'il reprit une
dernire fois son enseignement public, et telle tait sa vocation
minente pour cet emploi difficile de l'intelligence que vers 1136,
c'est--dire  l'ge de cinquante-sept ans, il retrouvait la vogue de
sa jeunesse. C'tait  Paris, sur la montagne Sainte-Genevive, un
des premiers thtres de ses succs, qu'il avait rouvert cole de
dialectique, et nous apprenons d'un de ses auditeurs.

[Note 209: Nous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers
livres de cet ouvrage sont destins  les faire connatre.]

J'tais tout jeune, dit Jean de Salisbury, lorsque je vins dans les
Gaules pour y faire mes tudes. C'tait l'anne qui suivit celle o le
roi des Anglais, Henri, Lion de Justice, quitta les choses humaines
(1135). Je me rendis auprs du pripatticien Palatin qui alors
prsidait sur la montagne Sainte-Genevive, docteur illustre, admirable
a tous. L,  ses pieds, je reus les premiers lments de l'art
dialectique, et suivant la mesure de mon faible entendement, je
recueillis avec toute l'avidit de mon me tout ce qui sortait de sa
bouche. Puis, aprs son dpart qui me parut trop prompt, je m'attachai
au matre Albric, qui excellait parmi les autres comme le dialecticien
le plus rput, et qui tait effectivement l'adversaire le plus
nergique de la secte des nominaux[210].

[Note 210: Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. X, et _Rec. des
Hist_., t. XIV, p. 304--Jean le Petit, de Salisbury, n, dit-on, on
1110, mais probablement plus tard, quitta l'Angleterre pour venir
tudier en France. Il y suivit les matres les plus clbres, Ablard,
Albric, Robert de Melun, Guillaume de Conches, Adam du Petit-Pont,
Gilbert dela Porre, etc., et il nous a laiss de prcieux dtails sur
les coles de son temps. Il retourna en Angleterre en 1161, remplit
de nombreuses missions en Italie, fut appel en 1170  l'vch de
Chartres, et mourut le 25 octobre 1180. (_Hist. litt_., t. XIV, p. 89.)]

Ainsi peu de temps aprs ce dernier enseignement, et pour une cause
inconnue, Ablard suspendit ses leons; mais en reformant son cole, il
avait raviv son influence et sa renomme. Aussitt devait se redresser
contre lui la vigilance hostile qu'il avait constamment rencontre.
L'clat de ses leons devait accrotre encore la curiosit qui
s'attachait  ses crits thologiques; et suivant d'assez bonnes
autorits, ce fut le moment o aprs les avoir achevs, il leur donna
le plus de publicit, quoique plusieurs aient t toujours tenus
secrets[211].

[Note 211: Cette propagation rapide et tendue de ses ouvrages est
atteste par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les
lettres qui seront plus bas analyses. Le premier dit aussi que le _Sic
et Non_ et le _Scito te ipsum_ fuyaient la lumire et ne se trouvaient
pas aisment. Il est  croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout
ceux qui avaient t condamns, furent longtemps lus en secret, quoique
assez rpandus: Libri ejusdem magistri diu in abscondito servati sunt
ab ejus discipulis. (Alberic. Triumf. _Chronic., Rec. des Hist_., t.
XII, p. 700.--_Histoire littraire_, t. XII, p. 97.)]

Bientt vingt ans allaient s'tre couls depuis que le concile de
Soissons avait prononc, et peut-tre tait-il oubli. Du moins faut-il
qu'Ablard le crt ainsi, ou que, ranim par un retour d'empire et de
popularit, il fut redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet
de l'habilet et de la force de ses ennemis, puisqu'il recommenait 
livrer au public les mmes doctrines qui l'avaient fait condamner une
fois. Peut-tre comptait-il sur l'autorit de son ge, sur celle de ses
amis, sur la disparition de ses anciens rivaux, sur sa rconciliation
ou plutt sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se
manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et
comme un effort gnral de la libert de penser.

Ablard devait s'associer  ce mouvement qui venait en partie de lui,
et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses lves ou ses
imitateurs, ds qu'il paraissait, il tait aussitt le premier dans les
craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorit. Il ne
pouvait retrouver la renomme sans rveiller la haine et encourir le
malheur.

On aime aujourd'hui  tout rapporter  des causes gnrales, et
l'histoire n'a plus d'vnement qui ne soit prsent comme le symptme
ou le rsultat de l'tat des esprits au moment o il s'est produit.
Cette manire de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que
lorsqu'il s'agit de raconter un vnement o figurent des philosophes et
des thologiens, des penseurs et des prtres, et qui n'est qu'une lutte
critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien loign de sparer
Ablard et sa querelle avec saint Bernard de l'tat gnral du monde
spirituel  leur poque. Ce conflit clbre est un drame qui devait se
reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en
d'autres temps, parce que chacun des deux athltes reprsentait l'un
des deux esprits qui ne sauraient prir dans les socits modernes. Le
combat de l'autorit et de l'examen n'a pas commenc d'hier, et quoique
la victoire ait dcidment chang de ct, il n'est pas prt  finir.

Ce qu'Ablard a enseign de plus nouveau pour son temps, dit un
ingnieux crivain, c'est la libert, le droit de consulter et de
n'couter que la raison; et ce droit, il l'a tabli par ses exemples
encore plus que par ses leons. Novateur presque involontaire, il a des
mthodes plus hardies que ses doctrines, et des principes dont la porte
dpasse de beaucoup les consquences o il arrive. Aussi ne faut-il pas
chercher son influence dans les vrits qu'il a tablies, mais dans
l'lan qu'il a donn. Il n'a attach son nom  aucune de ces ides
puissantes qui agissent  travers les sicles; mais il a mis dans les
esprits cette impulsion qui se perptue de gnration en gnration.
C'est tout ce que demandait, tout ce que comportait son sicle[212].

[Note 212: Mme Guizot, _Essai sur la vie et les crits d'Abl. et
d'Hl_., p. 343.]

On a donc eu raison d'claircir et de complter le rcit qui nous reste
 faire par des considrations gnrales sur ce rveil de l'esprit
humain au XIIe sicle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on
peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen ge[213]. Un des
historiens de saint Bernard, Neander, a caractris d'une manire bien
intressante le mouvement des esprits et des opinions aux approches du
concile de Sens[214]. Mais la biographie, sans s'interdire l'observation
des faits gnraux, se nourrit surtout de faits prcis et individuels.
Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi gnrale de
l'histoire de l'humanit que les causes particulires produisent leurs
effets, et que le petit concourt au grand, comme le grand aboutit
trs-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques dtails qui
achveront de caractriser Ablard et sa situation.

[Note 213: _Histoire littraire de la France_, par M. Ampre, t.
III, l. III, c. II, p. 32.]

[Note 214: _Histoire de saint Bernard et de son sicle_, par A.
Neander, traduit de l'Allemand par M. Vial, l. II, p. 110 et suiv.
Voyez aussi le c. XVII de _l'Histoire de saint Bernard_, par M. l'abb
Ratisbonne, t. II, p. 1 et suiv.]

L'esprit de ses doctrines, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur
tendance, n'tait pas la seule cause, de l'animadversion de l'glise
contre lui. Son caractre personnel avait certainement beaucoup aggrav
l'effet de ses opinions, et notre rcit l'a d prouver. Ce qu'il
lui fallut souffrir  diffrentes poques l'avait irrit contre ses
suprieurs ecclsiastiques, et, sans concevoir la pense de faire
schisme dans l'glise, il s'tait livr plus d'une fois  de
vives attaques contre plusieurs des autorits ou des corps qui la
constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'vque de Paris et de
ses chanoines, de l'abb de Saint-Denis et de ses religieux; savant,
difficile et chagrin, il ne contenait pas l'expression blessante de son
mpris pour l'ignorance, de son ressentiment contre l'injustice, de sa
svrit envers le dsordre, et ce chanoine si peu sage, ce moine si
peu clotr, ce prtre si indpendant de toute rgle, s'tait rig en
censeur amer et vhment du clerg. Dans plusieurs de ses ouvrages,
il clate contre les moines, et non pas seulement contre ceux de
Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents
en gnral sont l'objet de ses invectives[215]. Si une fois il parat
dfendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines rguliers, et
sans doute pour attaquer indirectement, soit l'abbaye de Saint-Victor o
respirait un esprit oppos au sien, soit plutt saint Norbert qui avait,
 la rforme et  la propagation de la constitution canonicale de la
vie religieuse, attach ses soins et sa gloire[216]. Les vques ne
s'taient point soustraits  sa tmraire critique. En leur reprochant
positivement de ne point savoir les lois et les rgles de l'glise, il
essayait, dans un de ses plus graves crits, de limiter dans leurs mains
ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, et, en dnonant la cupidit d'un
grand nombre, il avait devanc la rformation par ses attaques contre le
trafic des indulgences[217]. Nous ne connaissons pas de satire plus vive
contre le clerg que le plus important de ses sermons, celui pour
la fte de saint Jean-Baptiste. C'est l qu'il a l'audace d'accuser
formellement saint Norbert d'avoir essay de frauduleux miracles, et
travaill, de connivence avec Farsit, _son coaptre_,  ressusciter un
mort. Il dnonce avec un ton de drision qui semble en avance de six
sicles les recettes caches, les remdes et les ruses dont se servent
les nouveaux saints pour conjurer les maux de prtendus infirmes, et
raconte jusqu' un complot que Norbert aurait form avec une mendiante
pour tromper la crdulit des fidles[218]. Qu'on s'tonne ensuite
qu'il y et contre lui dans le clerg des haines bien plus vives que ne
semblait le mriter la hardiesse modre et chrtiennement respectueuse
de ses nouveauts dogmatiques.

[Note 215: _Ab. Op_., ep. VIII, p. 193 et 195. Pars. II de S.
Susanna sermo XVIII, p. 935. De S. Joanne Bapt. sermo XXXI, p. 953, 958,
etc.--_Theolog. Christ_., l. II. p. 1215, 1235, 1240.]

[Note 216: _Ab. Op_., pars. II, ep. III, p. 228.]

[Note 217: _Ethic. seu Scito te ipsum_, c. XVIII, XXV et XXVI.]

[Note 218: _Ab. Op._, de S. Joan B. serm. XXXI, p. 867.--Les
miracles de saint Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus
ancien rcit ne parle point de morts ressuscits; l'auteur, comme le
remarquent les pangyristes plus modernes, n'ayant voulu,  cause de
l'endurcissement de certains infidles, raconter que des faits connus et
avous de tous. Le jsuite Daniel Papebroke parat le regretter dans
ses notes de la Vie des Saints; d'autres plus hardis ont conclu d'une
peinture qu'on voyait dans une glise de Nancy que Norbert avait
ressuscit trois hommes, et le prmontr Hugo qui a crit sa vie en 1704
n'hsite pas  raconter ce miracle qui aurait prcd de trs-peu la
mort mme du saint. Est-ce de ce miracle qu'Ablard s'est moqu et qu'il
dit: Mirati fuimus et risimus? Quant  ce Farsit, qu'il associe 
Norbert et que Papebroke prend pour: Fursitus, convitium potius
quam nomen, ce doit tre Hugues Farsit (Hue li Farsis), chanoine de
Saint-Jean-des-Vignes  Soissons, lequel suivait les miracles qui de
1128  1132 s'opraient dans l'glise de Notre-Dame de cette ville. Il a
crit de grandes louanges de saint Norbert, et prtend avoir assist
 soixante-quinze miracles dont se moque Racine le fils. (_Biblioth.
praemonstr. ordin. S. Norb. vit._, p. 365.--_Acta sanctor. Junii_, t. I,
p. 816 et 861.--_Vie de saint Norbert_, par Hugo, l. IV, p. 834.--_Hist.
litt._, t. XI, p. 620, et t. XII, p. 115, 294 et 711.--_Mm. de l'Acad.
des inscript._, t. XVIII, p. 847.)]

Quant  saint Bernard, Ablard semble l'avoir plus mnag; et, si ce
n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs o il l'attaque sans
le nommer[219], il parait tre rest,  son gard, dans les termes d'une
prudence politique, imite par son rival que distrayaient d'ailleurs
tant d'autres soins, et qui tait dans la religion un homme d'tat
encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote dj
indique qui peut servir  bien faire juger de leurs relations.

[Note 219: _Ab. Op._, ep. I, p. 31, et ep, II, p. 42.]

Un jour, l'abb de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut reu avec de
grands honneurs. Ayant assist  vpres, comme  la fin de l'office,
suivant une rgle de l'ordre de Saint-Benot, on rcitait l'Oraison
dominicale, il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante,
non adopte gnralement par l'glise. Au lieu de dire: _Donnez-nous
aujourd'hui notre pain quotidien_, conformment au texte de saint Luc,
on disait: _Notre pain supersubstantiel_, selon le texte de saint
Mathieu. Bernard en fit l'observation  l'abbesse, et comme elle lui dit
que le matre Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas approuver
cette singularit[220]. tant venu au couvent quelques jours aprs,
Ablard fut instruit de ce qui s'tait pass, et il crivit  l'abb
de Clairvaux une lettre o il lui dit d'abord, un peu ironiquement
peut-tre, qu'on l'a cout au Paraclet, non comme un homme, mais comme
un ange, et que pour lui, il serait plus fch de lui dplaire qu'
personne; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru
prfrable  celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le
_Pater_ de la bouche de Jsus-Christ, tandis que le second ne pouvait le
tenir que de saint Paul, qui lui-mme n'avait pas entendu le Sauveur.
Enfin, aprs quelque discussion, il dclare ne pas beaucoup tenir  ces
diversits de brviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette
lettre commence si respectueusement pour saint Bernard, il la termine
par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la manire
particulire dont certains offices taient dits  Clairvaux[221]. On ne
voit point que saint Bernard ait rien rpondu. Il parat seulement que
par la suite, mais longtemps aprs Ablard, Hlose et saint Bernard,
les religieuses du Paraclet comme les religieux de Cteaux, ont chang
les singularits de leur liturgie.

[Note 220: Cette diffrence existe dans la Vulgate qui traduit
par _supersubstantialem panem_ dans saint Mathieu, et par _panem
quotidianum_ dans saint Luc, les mots [Grec: arton epiouson] commune 
l'un et  l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de _pain quotidien_
ait prvalu, on ne voit pas comment il peut traduire exactement
l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutt _substantiel_
que _quotidien_. (Voy. _Thes. ling. graec_.) L'pithte de
_supersubstantiel_ est rendue dans la Bible de Vence par ces mots:
_Notre pain qui est au-dessus de toute substance_. Au reste, les
variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce
passage de la prire la plus familire aux chrtiens. (Math., VI,
0.--Luc., XI, 3.--_Biblia maxim_., t. XVII, p. 62.--Nicole, _Pater_, c.
VI.)]

[Note 221: _Ab. Op_., pars II, ep. V, P. Abael. ad Bern. claraev.
abb., p. 244, et Serm. XIII, p. 858.]

Telles taient,  les considrer dans leur dtail, les relations
d'Ablard avec diverses parties du clerg. Jugez donc si le jour o il
exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie, il pouvait esprer
indulgence ou justice. Or cette hypothse devait tt ou tard se
raliser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude
nave qu'il professait d'tre le plus savant des hommes, lui avaient
dict assez de maximes indpendantes et d'imprudentes publications pour
que la matire ne manqut point aux accusations de ses ennemis: il ne
leur manqua longtemps que l'occasion et le courage.

Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui tait mort en 1134, ni Albric
de Reims qui, devenu archevque de Bourges depuis six ans, parat avoir
enfin mis un terme  l'activit de sa haine contre un ancien rival. Mais
noua trouverons saint Bernard, et nous le verrons entour d'auxiliaires
nouveaux.

Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples
d'Ablard. Ils taient prsomptueux et insolents; on les accusa
d'exagrer la doctrine de leur matre; puis, on les souponna de la
rvler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de
Gautier de Mortagne, professeur assez renomm de thologie, qui avait
enseign sur la montagne Sainte-Genevive et  Reims, et qui devint plus
tard vque de Laon[222]. Dans cette lettre, dont la date est inconnue,
il se plaint au matre de l'outrecuidance de ses lves; il ne peut
croire qu'ils disent vrai en prtendant que leur professeur donne
la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramne  une clart
parfaite le dogme de la Trinit. Il remarque cependant que
quelques passages des leons d'Ablard paraissent se prter  ces
interprtations; mais en rendant hommage  sa science et  sa modestie,
il le prie de lui crire positivement son avis sur quelques points
dlicats de thologie; car il n'est pas bien assur de sa pense,
quoiqu'il ait rcemment confr avec lui; il lui demande de lui dire
nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite, et quand
il saura sur cet article et quelques autres  quoi s'en tenir, il lui
promet de rpondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesure
et encore bienveillante est un modle du ton que la controverse aurait
d toujours conserver; mais cet exemple ne fut gure imit.

[Note 222: C'est ce Gautier de Mortagne ou de Laon, dsign quelquefois
sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui
sont de petits traits de thologie. Celle qui est adresse  Ablard
pourrait tre d'une date antrieure  l'poque que nous racontons, si
la suscription _Magistro Petro monacho_ doit tre prise  la lettre.
(D'Achery, _Spicilegium_ (1723), t. III, p. 524.--_Hist. litt_., t.
XIII, p. 511.)]

Un chanoine de Saint-Lon de Toul, Hugues Mtel, lve d'Anselme de
Laon, fabricateur habile de phrases et de vers, ou plutt d'antithses
et d'acrostiches, bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait mtier,
presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style
recherch aux grands personnages de son temps, crivit au pape Innocent
II, et au philosophe Ablard[223].

[Note 223: C'est le mme qui avait crit  Hlose, on ne sait 
quelle poque, deux lettres dj cites qui ne sont que des compliments
littraires. (Hugo, _Sacrae antiquit. mon_., t. II, p. 312.--_Hist.
litt_., t. XII, p. 493.)]

En parlant  ce dernier, _matre accompli dans le trivium et le
quadrivium_, Hugues Mtel, qui s'intitule quelque part le _secrtaire
d'Aristote_[224], lui dclare que, sur la foi de la renomme, il excre
les hrsies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec
elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la vrit, _c'est erreur et
horreur_, l'criture sainte a t profane. Quelle prsomption en effet!
Un chtif mortel vouloir s'lever  l'explication de l'incomprhensible
Trinit! Est-il donc plus insens qu'Empdocle? est-il donc enivr
de vaines nouveauts? Oublie-t-il qu'on ne connat Dieu qu'en
l'ignorant[225]? Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais
pas. Non que je veuille, ajoute notre crivain, attaquer ta sagesse
et ta gloire; ce serait vouloir obscurcir le soleil.... Tu as tant de
prudence, tant d'loquence, tant d'lgance de moeurs.... Mais peut-tre
ce sont des paroles qui auront t jetes au vent, on n'en aura pas bien
saisi le sens.... Reviens  toi, docte matre, reviens.... Sur la porte
de ton me, garde crit le _Connais-toi toi-mme_; car c'est une parole
descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange;
en cherchant  te connatre, tu ne sors pas de toi-mme, tu ne te
dpasses pas.[226]

[Note 224: _Aristotelis secretarius_. (_Id. ibid._, ep. XII, p.
313.)]

[Note 225: Cum fama loquor.... haereses tuo nomini dedicatas....
execror.... et te ipsum cum ipsis abominor.... Scripturam sacram
devirginasti.... errore et horrore erras et horres, si haeresibus
haeres, si tamen verum est quod de te dictum est.... insanior es
Empedocle.... Inebriatus es novitatibus vanis.... Deus nesciendo scitur;
unum hoc de Deo scio quod eum nescio. (_Id. ibid_., ep. V, p. 332.)]

[Note 226: Prudentia tua tanta, facundia tua tanta, elegantia morum
tanta tua!... In superliminari animae tuae _Gnotum canton_ (sic, pro
_Gnti seauton_) scriptum habeto. Descendit quippe de coelo _scito te
ipsum_; memineris, etc. (_Id. ibid._)]

Dans ces conseils, mls d'ironie et d'adulation, s'aperoivent encore
l'admiration, la dfrence, l'embarras que tmoignaient presque tous les
contemporains d'Ablard en s'adressant  lui: mais, dlivr de cette
contrainte, _Hugues_ s'panche avec plus d'amertume, quand il parle au
souverain pontife. Il lui dnonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit
natre et il lui prdit la querelle qui va s'lever entre saint Bernard,
cet homme vraiment et entirement catholique, isralite de pre et
de mre, spirituellement et littralement, et Ablard, ce fils d'un
gyptien et d'une Juive, fidle au sens littral par sa mre, infidle
au sens spirituel par son pre. Ce Pierre, non pas Barjone, mais
_Aboilard_, aboie en effet contre le ciel[227]. C'est une hydre
nouvelle, un nouveau Phaton, un autre Promthe, un Ante  la force
d'un gant. C'est le vase d'zchiel qui bout allum par l'aquilon.
Ainsi la France est frappe des plus cruelles plaies de l'gypte; car
elle est ravage par des grenouilles parlantes. C'est au saint-pre
d'y porter remde, c'est  lui d'_allumer le cautre gui gurira ces
consciences cautrises_. Qu'il se presse, s'il ne veut pas que tous les
pcheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme[228].

[Note 227: Petrus iste non Barjona, sed Aboilar, quod equidem esset
tolerabile si tamen latraret in arte.... latratus dat in excelsum. Jeu
de mots sur le nom d'_Aboilar_ et le rapport du son avec le mot qui ds
lors reprsentait le mot _aboyer_. (_Id_, cp. IV, p. 330.)]

[Note 228: Altera olla Ezechielis bulliens succcensa ab
aquilone.... Inflammandum est cauterium ad cauteriatas conscientias
medendas.... Velociter, inquam, ne cadant in retiaculo praefati hominis
peccatores terrae. (_Id. ibid._)]

Il n'y a rien de bien srieux dans ces compositions tudies d'un
rhteur clrical qui, sans mission, se mle d'une haute controverse, et
la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie, son esprit
et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai.

Il y avait alors dans l'glise un moine de Cteaux, de l'abbaye de Signy
au diocse de Reims, nomm Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir
dans l'obscurit d'une cellule, avait t dans la mme contre abb
bndictin du couvent de Saint-Thierry, dont il conservait le surnom. Il
jouissait d'une grande rputation de pit[229], crivait avec talent
sur les matires spirituelles, unissait assez habilement la dialectique
et la mysticit; et surtout il tait vivement aim de saint Bernard, qui
le consultait souvent sur ses ouvrages.

[Note 229: Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages, le
qualifie de _Beatus_. Nous ne voyons nulle part ailleurs son nom prcd
de ce titre. Ce doit tre un saint de Cteaux. (_Bibliothec. Patr.
cisterc._, t. IV.--_Hist. litt_., t. XII, p. 312.)]

Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un
commentaire sur le _Cantique des Cantiques_, livre qui tait alors en
possession d'exciter la sagacit fconde des interprtes, le hasard fit
tomber sous ses yeux un recueil intitul: _Thologie de Pierre Ablard_.
Le titre excita sa curiosit; le recueil contenait deux petits ouvrages,
 peu prs les mmes pour le fond, mais l'un plus tendu et plus
dvelopp que l'autre. C'tait l'_Introduction  la Thologie_, et,
je crois, la _Thologie chrtienne_. Cette lecture mut le religieux;
abandonnant aussitt son travail, car c'tait une oeuvre des temps de
loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le
domaine de la foi envahi  main arme[230], il nota tous les passages
qui le troublaient, et ses motifs pour en tre troubl. Il y reconnut
des penses et des expressions nouvelles, inoues, touchant les matires
de la foi. Le dogme de la Trinit, la personne du Mdiateur, le
Saint-Esprit, la Grce, le sacrement de la Rdemption, lui parurent
compromis par les tmrits d'un homme qui portait dans l'glise
l'esprit qu'il avait montr dans l'cole. Saisi d'inquitude et
d'indignation, Guillaume de Saint-Thierry hsita sur ce qu'il devait
faire. Il trouvait le scandale manifeste, le pril grave et imminent.
L'glise n'avait plus,  son avis, dans le monde et dans l'cole, de
docteurs clbres et vigilants, capables de soutenir avec clat la
saine croyance, de reprsenter le vritable esprit de la religion. Il
appartenait  un parti o l'on estimait que, depuis la mort de Guillaume
de Champeaux et d'Anselme de Laon, _le feu de la parole de Dieu s'tait
teint sur la terre_[231]. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient
comme ensevelis dans les soins de l'piscopat, les mditations du
clotre, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'glise.
Il s'alarmait de leur silence, et, d'un autre ct, il avait aim
Ablard[232]; il prouvait apparemment ce mlange de got et de crainte
que ressentaient pour lui tant d'hommes minents de ce sicle; il
balanait  l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop
dfiant. Cependant l'intrt de la foi l'emporta dans son me, et
dominant toute autre considration, au risque de s'engager dans une
affaire difficile, il rsolut de provoquer directement, dt-il leur
dplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamit pour l'glise.
Il crivit une lettre commune  l'abb de Clairvaux, et  Geoffroi,
l'vque de Chartres.

[Note 230: C'est lui qui s'exprime ainsi dans une ptre aux
chartreux du Mont-Dieu, qui prcde son trait de la Vie solitaire, et
o il numre tous ses ouvrages. Il dit mme qu'il a interrompu son
exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. III.
L, en effet, se termine cette exposition qui est insre dans la
Bibliothque des Pres de Citeaux. (_Lib. de vit. solit._, praefat., t.
IV, p. 1.)]

[Note 231: Mortuo Anselmo laudunensi et Guillelmo catalaunensi,
ignis verbi Dei in terra defecit. (Hug. Melel., ep. IV ad Innocent., p.
330.)]

[Note 232: Dilexi et ego eum. (S. Bern., _Op._, ep. CCCXVI,
Guillelm. abbat. ad. Gaufrid. et Bernard.--_Biblioth. Patr. cisterc._,
t. IV, p. 112.)]

Dans cette lettre que le temps a respecte, Guillaume, tout en leur
demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement
leur quitude, et dcrit, dans un langage anim, et le danger pressant
qui le force  parler, et les poignantes inquitudes qu'il prouve. La
foi des aptres et des martyrs est menace, et nul ne rsiste, nul ne
parle. Il souffre, il se consume, il frissonne, et cependant Pierre
Ablard recommence  dire,  crire ses nouveauts; ses doctrines
courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose
plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de
l'autorit en cour de Rome. Ainsi le mal se propage, et bientt envahira
tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. Je ne savais en qui
me rfugier. Je vous ai choisis entre tous, je me suis tourn vers vous,
et je vous appelle  la dfense de Dieu et de toute l'glise latine.
Car il vous craint, cet homme, et vous redoute. Fermer les yeux, qui
craindra-t-il? Et aprs ce qu'il a dj dit, que dira-t-il, lorsqu'il
ne craindra personne? Ils sont morts, presque tous les matres de la
doctrine ecclsiastique, et voil qu'un ennemi domestique fait irruption
dans la rpublique dserte de l'glise, et s'y conquiert une exclusive
domination. Il traite l'criture sainte comme il traitait la
dialectique; ce ne sont qu'inventions  lui personnelles, que nouveauts
annuelles. C'est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur
et non l'imitateur de nos matres.

A l'appui de cette dnonciation, il relve dans les deux ouvrages
d'Ablard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres
livres qu'il ne connat pas et qu'on tient cachs: c'est le _Oui et le
Non_, c'est le _Connais-toi toi-mme_, dont les titres, qu'il
trouve monstrueux, lui paraissent annoncer dans le texte d'autres
monstruosits. Cette lettre servait de prface  une dissertation en
forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort prs. L,
Guillaume discute en dtail et combat avec beaucoup de soin les treize
erreurs capitales dont il accuse Ablard, et sa rfutation, compose
d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs  rfuter, n'est
certainement pas d'un esprit vulgaire. Infrieure pour le mouvement et
la puissance  celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, crite
d'un style moins color et moins brillant, elle atteste un esprit plus
subtil, plus propre  pntrer dans le fond des questions de dialectique
et mme de mtaphysique. Sa pense gnrale est celle d'une foi
implicite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain,
quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne
pouvant aller lgitimement et srement au del de la conception et de
l'affirmation de l'existence.

Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il souponnait d'un peu
de froideur les deux dignitaires de l'glise qu'il interpellait. Ils
s'taient accoutums  tmoigner leur zle en de plus graves affaires
que des controverses d'cole, et tous deux venaient de jouer le rle le
plus actif dans les luttes provoques par le schisme des deux papes.
Dans sa querelle contre Pierre de Lon ou Anaclet II, Innocent II avait
trouv en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zls
dfenseurs. L'un portait encore le titre de lgat du saint-sige dans
les Gaules, et il n'y avait gure plus d'un an que l'autre tait revenu
de Rome, o aprs la mort d'Anaclet il avait conduit son successeur
repentant aux pieds du souverain pontife, et rtabli l'unit de
l'glise.

On ignore comment l'vque de Chartres rpondit  Guillaume de
Saint-Thierry; quant  saint Bernard, il accueillit la dnonciation avec
une politesse fort laconique. C'tait au mois de mars, pendant le carme
de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140[233].

[Note 233: On peut admettre en effet que ceci ne se passa qu'en
1140, anne de la runion du concile. Dans ce cas, la confrence de
saint Bernard et de Guillaume, puis celle de saint Bernard et d'Ablard,
leur demi-rapprochement, leurs plaintes mutuelles, leur rupture, l'appel
au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentre dans la
querelle, la session du synode et son jugement, tout se serait pass
dans le court espace de cinquante  soixante jours, de la fin du carme
 l'octave de la Pentecte, et l'accusation dirige contre Ablard
d'avoir  un certain moment prtendu emporter l'affaire en la brusquant,
n'en serait que mieux justifie. (Voyez plus bas p. 201.)]

Dans une lettre des plus courtes, il approuve l'motion du religieux,
loue son trait, bien qu'il n'ait pu le lire encore avec assez
d'attention, le croit propre  dtruire des dogmes odieux, et, pour le
reste, il se rejette sur les devoirs du saint temps o il crit pour
ajourner toute explication. L'oraison rclame  cette heure tous ses
instants, et ce n'est qu'aprs Pques qu'il pourra se rencontrer avec
Guillaume et confrer avec lui. En attendant, il le prie de _prendre
sa patience en patience_, il a jusqu'ici  peu prs ignor toutes ces
choses, et il termine en lui rappelant que Dieu est puissant et en se
recommandant  ses prires[234].

[Note 234: S. Bern., _Op._, ep. CCCXVII.]

Les dfenseurs de saint Bernard ont insist sur cette preuve de sa
froideur au dbut de toute cette affaire. Ils en concluent qu'on ne
le saurait accuser d'inimiti ni de passion, et mettent un soin peu
explicable  le disculper de toute initiative dans une poursuite que
cependant ils approuvent, et qu'ils le louent d'avoir soutenue plus tard
avec chaleur et persvrance. En tout genre, les apologies sont souvent
contradictoires; elles tendent  tablir  la fois que celui qu'elles
dfendent n'a pas fait ce qu'on lui reproche et qu'il a eu raison de
le faire. Ainsi, selon ses partisans, saint Bernard serait louable de
n'avoir pas suscit l'affaire qu'il est louable pourtant d'avoir suivie.

videmment, tout cela importe peu; et si, comme les documents
l'attestent, le zle de Guillaume de Saint-Thierry alluma celui de
l'abb de Clairvaux, la conduite de ce dernier n'en est ni mieux
justifie ni plus condamnable.

Nous avons vu, en 1121, au concile de Soissons, la sage modration de
l'vque de Chartres intervenir avec une grande autorit. Son influence
n'et pas t moindre dans les nouvelles confrences de 1139 ou de 1140.
Le titre de lgat qu'il portait encore et que son humilit changeait
en celui de _serviteur du saint-sige apostolique_, n'aurait fait
qu'ajouter  son ascendant. Mais bien qu'il ait particip aux oprations
du concile de Sens[235], il s'efface dans toute cette affaire, et
d'ailleurs sa position politique dans l'glise, sa liaison avec saint
Bernard, la rcente communaut de leur conduite et de leurs efforts en
tout ce qui touchait les intrts de la papaut, devaient le porter
imprieusement a marcher avec lui. Il est probable qu'il suivit le
mouvement sans ardeur et sans rsistance.

[Note 235: Je ne sais ou Gervaise a pris que Geoffroi tait mort
cette anne mme, le jour de Pques, et par consquent n'avait pu
assister au concile (t. II, l. V, p. 86). Il y assist, il signa les
lettres synodiques, il tait encore lgat en 1144, _sancto sedis
apostolicae famulus_, et ne mourut que le 29 janvier 1145. (S. Bern.,
_Op_., ep. CCCXVII.--_Gallia Christ_., t. VIII, p. 1134.--_Hist. litt_.,
t. XIII, p. 84.)]

Saint Bernard fut donc abandonn  lui-mme. C'tait un esprit plus
lev qu'tendu, et dont la sagacit naturelle tait limite par une
pit ardente et crdule. Il la poussait jusqu' la dvotion minutieuse.
Comme sa svrit envers lui-mme, son zle pour la maison du Seigneur
ne connaissait pas de bornes; et tandis qu'il domptait son corps et
humiliait sa vie par les rigueurs les plus misrables, il se livrait
avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de
sainte autorit. Sa charit vive et tendre dans le cercle de l'glise ou
de son parti dans l'glise, s'unissait  une svrit souponneuse hors
du monde soumis  son influence, confondue  ses yeux avec le divin
pouvoir de l'glise mme. C'tait un orateur loquent, un brillant
crivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant mdiateur
dans les affaires o il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait
souvent de mesure et de prudence. Sa raison tait moins forte que son
caractre, sa foi en lui-mme exalte par l'excs de ses sacrifices. La
justesse, la modration, l'impartialit lui taient difficiles; il y
avait de l'aveuglement dans son gnie; et  ct des rares qualits qui
l'ont plac si haut dans l'glise et dans l'histoire, on reconnat 
mille traits de sa vie que ce grand homme tait un moine[236].

[Note 236: Voyez Othon de Frisingen, _De Gest. Frid._, l. I, c.
XVII.--Cf. Brucker, _Hist. crit. philos._, t. III, pars II, l. II, c.
III, p. 751 et 759.]

Lorsque le jour de Pques ft pass, il donna plus d'attention aux
avertissements de Guillaume de Saint-Thierry, qui sans doute ne manqua
pas de lui rappeler la confrence promise. La gravit relle ou
apparente de quelques-unes des nouveauts d'Ablard, l'indpendance
gnrale de sa doctrine, sa prfrence pour la mthode rationnelle dans
l'exposition des vrits religieuses, et, plus que tout cela, l'immense
et rapide propagation de ses ides, qui trouvaient tous les esprits
prts et ardents  les accepter, dterminrent saint Bernard 
intervenir.

Quoique douze ans auparavant Ablard l'et rang au nombre de ses
ennemis[237], leur dissidence, qui tait dans la nature des choses,
n'avait pas eu beaucoup d'clat; rien d'irrparable ne les armait encore
l'un contre l'autre. L'abb avait visit le Paraclet; quelques relations
les avaient rapprochs; leur passager dissentiment sur le texte de
l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifest ou laiss entre eux un
fond d'aigreur cache, mais enfin ils vivaient en paix. Bernard hsitait
videmment  rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il
voulut d'abord avoir une entrevue avec Ablard, et il lui fit quelques
observations sur ses doctrines. Cette premire confrence n'ayant rien
produit, une seconde eut lieu, et cette fois _en prsence de deux ou
trois tmoins_, suivant le prcepte de l'vangile[238]. Il l'engagea 
revoir ses crits,  modifier ses assertions, surtout  ralentir les pas
trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur avait ouverte.
La conversation fut assez amicale. Un secrtaire de saint Bernard, son
pangyriste et son biographe, assure mme qu'on s'entendit et que ce
dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme
point la relation officielle, envoye au saint-sige par les vques,
aprs la dcision du concile[239]. Il y eut une simple confrence
prliminaire, d'o chacun se retira avec des esprances, parce que, de
part et d'autre, on resta en des termes bienveillants. Comme Ablard
tait loign de toute ide de schisme, et que ses propositions les plus
hasardes comportaient pour la plupart une explication plausible, un
entretien commenc sans le dsir de rompre devait conduire  quelque
espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'tait point press
de pousser les choses  l'extrme; il ne cherchait pas un clat;
l'autre, toujours plac entre la soumission et la rvolte, dsirait se
maintenir  l'gard du pouvoir ecclsiastique dans une indpendance sans
hostilit; il ne cda donc pas  son adversaire, mais il ne l'irrita
pas.

[Note 237: Voyez ci-dessus, p. 116.]

[Note 238: Si ton frre a pch contre toi, va et reprends-le entre
toi et lui; s'il t'coute, tu auras gagn ton frre. S'il ne t'coute
pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit
confirm sur la parole de deux ou de trois tmoins. (Math., XVIII, 15
et 16.)]

[Note 239: Geoffroi, n  Auxerre, moine de Clairvaux, secrtaire
(_notarius_) de saint Bernard, et qui a crit sa vie, avait t quelque
temps disciple d'Ablard; mais il appartenait tout entier au parti
oppos lors du concile de Sens. Il affirme qu'Ablard promit de
s'amender  la volont de saint Bernard, ad ipsius arbitrium
correcturum se promitteret universa. Mais les vques de France, dans
leur lettre au pape, parlent de la confrence _familire et amicale_ o
Ablard fut averti; et ils ne disent point ce qu'il rpondit. S'il et
fait une promesse viole plut tard, leur intrt tait de le rappeler.
(Cf. Gaufr., l. III, _De vit. S. Bernardi. Rec. des Hist._, t. XIV, p.
370, etc.--_Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1147.--S. Bern., _Op._, ep.
CCCXXXVII.--_Ab. Op._; Not., p. 1101.)]

Quand les hommes suprieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de
s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas dclare. Mais une
fois spars, chacun, rentr dans son camp, y retrouve ses amis, ses
confidents, ses flatteurs, et se rchauffe au foyer de l'esprit de
parti. Ce qui inquitait Bernard, c'tait moins encore la nature que le
succs des doctrines d'Ablard. Il voyait au loin s'tendre l'esprit de
controverse sur les matires les plus hautes et les plus sacres. Dans
les derniers temps, des hrsies graves, notamment sur la Trinit,
s'taient produites en divers lieux[240]. Ablard, aprs en avoir
beaucoup rfut par ses arguments, en avait suscit d'autres par sa
mthode. Il autorisait les erreurs mme qu'il n'enseignait pas. Partout
 sa voix se dressait, moins prudent et moins rserv que lui, l'ternel
ennemi de l'autorit, l'examen. Son exemple avait comme dchan dans la
lice la raison individuelle.

[Note 240: C'tait surtout celles de Henry, de Tanquelm ou Tankolin,
de Pierre de Bruis, peut tre aussi des deux frres bretons, Bernard et
Thierry dont parle Othon de Frisingen, et dont Gautier de Mortagne
a rfut le second. On suppose que ce sont les deux frres que veut
dsigner Ablard dans le tableau qu'il a par deux fois trac des
hrsies contemporaines. (Cf. _Introd. ad Theol._, l. II, p.
1066.--_Theolog. Christ_., l. IV, p. 1314-1316, et ci-aprs, l. III. c.
II.--_Rec. des Histor._, t. XIV, praef., p. IXX.--_De Gest. Frid._, l.
I, c. XLVII.--_Spicileg._, t. III.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 378).]

Hors de sa prsence, l'abb de Clairvaux ne se contraignit point pour
maudire cette rformation anticipe; il ne s'abstint pas d'en rapporter
l'existence au plus renomm des novateurs; sans peut-tre attaquer
directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il
arrachait ses livres des mains de ses disciples, et prchait contre
la contagion de son cole. Autour du nouvel aptre s'levait contre
l'autorit doctrinale d'Ablard une clameur de rprobation et
d'anathme. Nous en pouvons juger par le langage des crivains partisans
de saint Bernard. Ablard _dogmatisait perfidement_, disent-ils tous. Il
fut _ngromant et familier du dmon_, a crit Grard d'Auvergne[241].

[Note 241: De fide dogmatizans ferfide.... Nigromanticus et daemoni
familiaris. (_Thes. anc_. t. V, praef. in fin.) On lisait cela dans une
chronique manuscrite de Cluni. Les mots _perfide dogmatizans_ ont t
rpts ailleurs. (Guill. Nang. _Chron., Rec. des Hist._, t. XX, p.
731.)]

Non moins puissant et non moins passionn, retentit bientt de l'autre
ct le cri de l'indpendance. Ablard lui-mme, irritable et convaincu,
opposait aux accusations des dngations sincres, et, ne croyant que se
dfendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi, l'ignorance
ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux
renvoyaient l'insulte  la rprobation, et le mpris  l'anathme. Ils
avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient dfendre
contre des prjugs tyranniques la vrit ternelle et nouvelle  la
fois. Ablard pouvait se regarder comme le reprsentant de ce que le
christianisme renfermait de plus clair, comme le docteur, sinon de la
majorit dans l'glise, au moins d'une minorit pleine d'esprance et
d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux
mme qui exagraient ou dnaturaient ses opinions, ceux mme qui
en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus
_avances_, le prenaient pour chef, et voulaient,  leur profit, faire
triompher en lui la libert de penser. Un docteur qui avait tudi
avec lui et sous lui, Gilbert de la Porre, chancelier de l'glise
de Chartres et dj clbre par la solidit et le succs de son
enseignement, avait commenc  dvelopper sur l'essence divine, sur
ses attributs, sur la diffrence des personnes aux proprits dans la
Trinit, ces subtilits ingnieuses, hasardes, dont il devait, huit
ans aprs, tant vque de Poitiers, venir rpondre devant deux
conciles[242]. Pierre Brenger, zl disciple d'Ablard, dj revtu des
fonctions de scolastique, et qui devait dfendre plus tard son matre
dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le
despotisme ecclsiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu
l'expression si vive et si piquante[243].

[Note 242: Gilbert de la Porre (_Porretanus_) soutint des opinions
thologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues  celles
d'Ablard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut
traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148.
(Ott. Frising. _De Gest. Frid_., l.1, c. XLVI, L et seq.--_Hist. litt_.,
t. XII, p. 486.)]

[Note 243: Pierre Brenger, de Poitiers, scolastique on ne sait de
quelle glise, n'est gure connu que par son apologie d'Ablard et
une invective contre les chartreux. Ptrarque, le premier, l'a appel
_Pictaviensis_ (Poitevin). Dom Brial souponne qu'il l'a confondu avec
Pierre de Poitiers, autre disciple d'Ablard, et veut, sans trop de
fondement, que Brenger soit _Gabalitanus_ ou du Gvaudan. (_Ab. Op_.,
pars II, ep. XVII, XVIII et XIX; Not., p. 1192.--_Hist. litt_., t. XII,
p. 264.--_Rec. des Hist_., t. XIV, p. 294.)]

Enfin un homme intrpide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe
galement pour avoir suivi les leons d'Ablard, venait de se retirer
en France, banni de Rome par l'autorit pontificale, pour y avoir
fougueusement soutenu la rforme spirituelle et temporelle de l'glise
chrtienne. Moins proccup du dogme que des abus introduits dans la
constitution du clerg, il prludait, sans le savoir,  l'insurrection
des Vaudois, des Albigeois,  celle du protestantisme, par des attaques
o se mlait  la passion de l'indpendance religieuse un sentiment
confus de la libert politique[244]. On dit qu'il se rapprocha
d'Ablard, et le poussa vivement  la rsistance. Rien,  notre
connaissance, n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il
appelle Arnauld le lieutenant, ou plutt l'_cuyer_ d'Ablard[245], et
met grand soin, dans ses lettres pour Rome,  confondre la cause de l'un
avec celle de l'autre, et  reprsenter Ablard, tantt comme le guide,
tantt comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper.
Esprons pour saint Bernard qu'il a dit vrai.

[Note 244: Arnauld, qu'on croit n  Bresce, dans les premires
annes du XIIe sicle, attaqua avec tant de violence la richesse du
clerg et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamn en 1139
par le concile de Latran. Forc de quitter l'Italie, il vint en Suisse,
et de l apparemment en France. Il repassa les Alpes en 1141, souleva
Bresce, provoqua dans Rome un mouvement rvolutionnaire qui triompha
dix-ans, et fut brl vif en 1155.]

[Note 245: Procedit Golias procero corpore, nobili illo suo bellico
apparatu circumcinctus, antecedente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo
de Brixia. (S. Bern. _Op._, ep. CLXXXIX. Voyez aussi les lettres CXCV et
CCCXX.)]

Excit ou non par Arnauld de Bresce, Ablard affronta la tempte, et
traita ses pieux et puissants adversaires comme des coeurs mchants
et des esprits faibles. Revenant  la confiance prsomptueuse de sa
jeunesse, entran surtout par ce mouvement gnral qui ne venait pas
tout entier de son impulsion, il maintint avec fermet la vrit de ses
principes, provoqua la rfutation, accusa ses adversaires de calomnie,
et parut braver l'glise.

Alors clata la sainte colre de Bernard, et il commena une guerre
dclare. Il poursuivit son adversaire, disent ses apologistes,
_avec son invincible vigueur_[246]. Songeant d'abord  s'assurer
une ncessaire protection, il crivit en cour de Rome. La confiance
d'Ablard de ce ct l'inquitait visiblement, et ce n'est pas sans
anxit qu'il invoque d'un ton tour  tour plaintif et indign la
sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres, toutes
dclamatoires et cependant loquentes, toutes remplies de recherche et
de passion, d'art et de violence; la foi est sincre, la haine aveugle,
l'habilet profonde.

[Note 246: _Histoire de saint Bernard_, par M. l'abb Ratisbonne, t.
II, c. XXIX, p. 31.--La plupart des historiens croient que saint
Bernard ne devint vraiment actif et n'crivit en cour de Rome qu'aprs
qu'Ablard eut demand  tre jug au concile de Sens. Cela est
possible, mais l'ordre que nous avons adopt peut aussi se justifier par
les textes.]

Dans son premier appel aux cardinaux, ce n'est pas un homme seulement,
c'est l'esprit humain qu'il dnonce. L'esprit humain, il usurpe tout,
ne laissant plus rien  la foi. Il touche  ce qui est plus haut,
fouille ce qui est plus fort que lui; il se jette sur les choses
divines, il force plutt qu'il n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il
vous plat, le livre de Pierre Ablard, qu'il appelle _Thologie_[247].
Quant  la lettre que je regarde comme la premire que saint Bernard
ait crite sur cette affaire au pape, elle est comme trempe des larmes
qu'il versa dans le sein pontifical; il jette l'pouse dsole aux bras
de l'ami de l'poux, et lui rappelle que la Sunamite lui est confie,
pendant que l'poux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse,
une inimiti domestique, a clat dans le sein de l'glise; une nouvelle
foi se forge en France. Le matre Pierre et Arnauld, ce flau dont Rome
vient de dlivrer l'Italie, se sont ligus et conspirent contre le
Seigneur et son Christ. Ces deux serpents _rapprochent leurs cailles_.
Ils corrompent la foi des simples, ils troublent l'ordre des moeurs;
semblables  celui qui se transfigura en ange de lumire, ils ont la
forme de la pit. L'glise vient  peine d'chapper  Pierre qui
usurpait le sige de Simon Pierre, et elle rencontre un autre Pierre qui
attaque la foi de Simon Pierre. L'un tait le lion rugissant, l'autre
est le dragon qui guette sa proie dans les tnbres: mais le pape
crasera le lion et le dragon[248]. Le nouveau thologien invente de
nouveaux dogmes, il les crit, afin d'en mieux empoisonner la postrit;
et, au milieu de ses hrsies, il se vante d'avoir ouvert les sources de
la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il
a mis ses livres dans leurs mains, et il appelle  dfendre son erreur
ceux-l mme qui le doivent juger. Perscuteur de la foi, comment as-tu
la pense, la conscience d'invoquer le dfenseur de la foi? De quels
yeux, de quel front peux-tu contempler l'ami de l'poux, toi, le
violateur de l'pouse? Oh! si le soin de mes frres ne me retenait! Oh!
si mon infirmit corporelle ne m'empchait, de quelle ardeur j'irais
voir l'ami de l'poux qui prend la dfense de l'pouse en l'absence
de l'poux! Moi qui n'ai pu taire les injures de mon Seigneur, je
supporterais patiemment les injures de l'glise! Mais toi, Pre
bien-aim, n'loigne pas d'elle ton bras secourable; songe  sa dfense,
ceins ton glaive. Dj l'abondance de l'iniquit refroidit la charit
d'un grand nombre; dj l'pouse du Christ, si tu n'y portes la main,
sort et suit les traces des troupeaux et les fait patre auprs des
tentes des pasteurs[249].

[Note 247: S. Bern. _Op._, ep. CLXXXVIII.]

[Note 248: Squamma aquammae conjungitur.... ad imaginem et
similitudinem illius qui transfigurat se in angelum lucis, habentes
formam pietatis.... Evasimus rugitum Petri Leonis, sedem Simonis
Petri occupantem; sed Petrum Draconis incurremus, fidem Simonis Petri
impugnantem, etc. Il y a l un jeu de mots sur le nom de Pierre de
Lon. (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX.)]

[Note 249: _Id. ibid., in fin._--Les derniers mots sont emprunts
aux versets 6 et 7 du c. 1 du _Cantique des Cantiques_. Toute la lettre
est remplie d'allusions  des passages du mme pome sur lequel saint
Bernard avait fait un trait.]

C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres  divers membres du
sacr collge, aux cardinaux Ives et Grgoire Tarquin,  tienne, vque
de Palestrine. Dans sa circulaire  tous les vques et cardinaux de la
cour de Rome[250], il tient le mme langage. Il leur rappelle que leur
oreille doit tre ouverte aux gmissements de l'pouse, qu'ils sont
les fils de l'glise, qu'ils doivent reconnatre leur mre, et ne pas
l'abandonner dans ses tribulations; il leur dnonce les tmrits de cet
Ablard, perscuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors,
hrtique au dedans, religieux sans rgle, prlat sans sollicitude,
abb sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre
nouvelle qui, pour une tte coupe  Soissons, en repousse sept autres.
Il a drob les pains sacrs; il veut dchirer la tunique du Seigneur;
il est entr dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche
entour de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les
places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes;
il reproduit sur les dogmes les plus saints les hrsies des plus
dtestes. Il les a signes de sa plume, et en les crivant il transmet
la contagion  l'avenir[251], et cependant il se glorifie d'avoir
infect Rome de ses poisons. Les enfants de l'glise ne dfendront-ils
pas le sein qui les a ports, les mamelles qui les ont nourris?

[Note 250: Grgoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et
Bacche. (_Id._ ep. CCCXXXII.) Cette lettre porte _ad cardinalem G._,
comme la suivante. Ives, cardinal-prtre (ep. CXCIII); tienne, vque
de Palestrine, cardinal en 1140 de l'ordre de Cteaux (ep. CCCXXXII.)
La lettre commune aux vques et cardinaux de la cour de Rome est l'ep.
CLXXXVIII.]

[Note 251: Catholicae fidei persecutorem, inimicum crucis
Christi.... Monachum se exterius, haereticum interius ostendit....
Egressus est de caverna sua coluber tortuosus, et in similitudinem
hydrae uno prius capite succiso, etc. (ep. cccxxxi.) Habemus in Francia
monachum sine regula, sine sollicitudine praelatum, sine disciplina
abbatem.... disputantem cum pueris, conversantem cum mulieribus, etc.
(ep. cccxxxii.)]

Ainsi saint Bernard prenait soin d'ter par avance tout refuge  celui
qui n'tait pas encore proscrit et qu'il ne se htait pas d'attaquer
ouvertement. C'est Ablard qui le contraignit enfin  se montrer. Las de
de se voir sans cesse diffam, jamais combattu, il demanda une preuve
publique.

Le roi de France, qui n'tait plus Louis le Gros, mais ce roi violent,
ingal et dvot, dont une activit malheureuse n'a pu illustrer le nom,
et qui amena les Anglais dans le royaume, Louis VII avait au plus haut
degr la dvotion des reliques; il aimait les crmonies consacres  la
translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si rvrs des
martyrs et des saints. La cathdrale de Sens, mtropole de la province
de Paris, tait riche en trsors de ce genre, et elle conserve encore
des traces prcieuses pour l'antiquaire de son ancienne opulence. Le
jour de l'octave de la Pentecte de l'anne 1140, le roi avait promis
d'aller visiter  Sens les saintes reliques qu'on y devait exposer  la
vnration des grands et du peuple[252]. A cette occasion, il devait y
avoir dans cette ville un concours nombreux de prlats et de dignitaires
de l'glise. Non-seulement les suffragants de l'archevque de Sens,
mais encore celui de Reims et les vques de sa province, devaient s'y
rencontrer. On y annonait aussi la prsence de plusieurs seigneurs
du voisinage. Cette solennit tait attendue avec curiosit par les
populations.

[Note 252: _Alan. episc. autissiod. in S. Bern. Vit. adornat_.,
c. xxvi. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. cv. in praef., et p. 371 et
484.--_Gallia Christ_., t. XII., p. 16.]

Irrit et enhardi par les attaques dtournes dont il tait l'objet,
anim par les conseils de ses amis et peut-tre d'Arnauld de Bresce,
Ablard, s'adressant  l'archevque de Sens, demanda que cette runion
sainte devnt un synode ou concile devant lequel il pt tre admis 
rpondre  ses adversaires et  venger sa foi par la parole [253].

[Note 253: S. Bern., _Op_., ep. CLXXXIX, ad dom. pap. Innocentium.]

On dit qu'il calculait que l'archevque de Sens, qui avait eu rcemment
quelque diffrend avec saint Bernard, lui serait favorable, et qu'une
convocation brusque et  bref dlai dconcerterait ses ennemis [254]. Ce
qui est certain, c'est que son appel ne dplut pas  l'archevque, dont
la vanit fut flatte, et qui songea aussitt  rendre l'assemble plus
complte et l'preuve plus solennelle. Il crivit  l'abb de Clairvaux
afin de l'inviter au concile pour le jour fix. Celui-ci refusa,
allguant son inexprience de ces joutes de la parole. Il disait
qu'auprs d'Ablard, form au combat ds sa jeunesse, il n'tait lui
qu'un enfant. Il regardait comme inutile et peu digne de commettre la
foi dans ces disputes, _de laisser agiter ainsi la raison divine par de
petites raisons humaines_ [255].

[Note 254: Le P. Longueval, _Hist. de l'gl. gall_., t. IX, l. XXV,
p. 22.]

[Note 255: Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
adolescentia, tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
committi ratiunculis agitandam ... Dicebam sufficere scripia ejus ad
accusandum cum. (Ep. CLXXXIX.)]

Il ajoutait que les crits d'Ablard suffisaient sans discussion pour le
condamner, et qu'aprs tout c'tait l'affaire des vques et non celle
d'un moine et d'un abb que de juger en matire de dogme.

Mais voulant mieux assurer le succs et tmoigner de son intrt dans
l'affaire, il adressa aux vques qu'elle regardait une circulaire pour
les engager tous  se trouver exactement au jour de la runion, et  s'y
montrer fidles amis du Christ. Il les avertit en mme temps de se
tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui esprait les
surprendre, les trouver mal prpars  la rsistance, et dont la
perfidie se trahissait dj dans la brusque promptitude avec laquelle il
les avait dfis[256].

[Note 256: _Id_., ep. CLXXXVII, ad episc. senonas convocandos.]

Cependant Ablard ne s'oubliait pas. Il donnait  ses amis et  ses
disciples rendez-vous  Sens pour le jour fix. Il publiait qu'il
comptait bien y trouver Bernard et lui rpondre. Il annonait ce grand
dbat comme un duel thologique en champ clos que dciderait avec
solennit le jugement de Dieu.

Ce fut bientt la nouvelle populaire, et l'attente devint gnrale. Les
amis de saint Bernard alarms lui reprsentrent tout le danger de
son absence, quelle confiance elle inspirerait  son adversaire, quel
dcouragement  ses partisans, combien cet abandon apparent d'une si
juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de
l'erreur. L'abb cda; il consentit avec regret  paratre au concile;
mais il assure qu'il ne put retenir ses larmes. Il partit pour Sens,
le coeur triste, sans prparer ni argumentation ni discours, mais se
rptant sans cesse cette parole de l'vangile: _Ne prmditez pas votre
rponse, elle vous sera donne  l'heure de parler_, et cette autre du
psalmiste: _Dieu est mon soutien; je ne craindrai pas ce qu'un homme
peut me faire[257]._ Mais s'il ne se prparait point pour le dbat, il
avait tout dispos pour le jugement. De toutes parts, des vques, des
abbs, des religieux, des matres en thologie, enfin des clercs verss
dans les lettres avaient t convoqus. Thibauld, comte palatin de
Champagne, cher  l'glise pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte
de Nevers, clbre par sa pit, qui lui fit un jour abandonner le monde
pour devenir chartreux[258]; d'autres nobles personnages se rendaient 
Sens.

[Note 257: _Id._ ep. CLXXXIX--Math., X, 10.--Ps. CXVII, 6.--_Ex vit.
et veb. gest. S. Bern._, auct. Gaufrid. abb. _Rec. des Hist._, t. XIV,
p. 371 et 372.]

[Note 258: Ex _chron. turonens. Rec. des Hist._, t. XII, p. 471.]

Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry
dit le Sanglier, d'une noble famille de Boisrogues, archevque de Sens,
devait le prsider; il tait l, environn de tous les vques de sa
province, except ceux de Paris et de Nevers[259]; et Samson des Prs,
archevque de Reims, avec trois de ses suffragants, devait siger  ct
de lui. Les prlats qui suivaient le premier taient d'abord Geoffroi de
Chartres, sans nul doute l'homme le plus considrable de tout le corps
piscopal, quoiqu'il ne paraisse avoir jou cette fois aucun rle;
Hugues III, vque d'Auxerre, Hlias, vque d'Orlans, Atton, vque
de Troyes, Manasss II, vque de Meaux. Les prlats de la province de
Reims taient Alvise, vque d'Arras, Geoffroi de Chlons et Joslen
de Soissons, celui que nous avons vu, vingt ou trente ans auparavant,
enseigner  tout risque d'hrsie une varit du nominalisme sur
la montagne Sainte-Genevive[260]. A leur suite, une multitude
d'ecclsiastiques, abbs, prieurs, doyens, archidiacres, coltres,
avaient envahi la ville[261], et pour la plupart anims de l'esprit de
saint Bernard, ils le propageaient dans la foule. Sens tait une cit
tout ecclsiastique, la mtropole de Paris, et presque la mtropole
des Gaules septentrionales; l'influence piscopale y rgnait
toute-puissante, et le peuple tait ds longtemps prpar  entendre
appeler Ablard des noms d'Antechrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer
dans ses murs d'un ct saint Bernard seul, triste, souffrant, les yeux
baisss, couvert de la robe grossire de Clairvaux, et prcd d'une
renomme de saintet merveilleuse; de l'autre, Ablard, qui, malgr son
ge et ses maux, portait encore avec fiert une tte belle et dtruite,
et marchait entour de ses disciples  l'aspect quelque peu profane.
Partout o passait le saint abb, on voyait les genoux flchir, les
fronts s'incliner sous la bndiction de la main dont on racontait les
miracles. Sur les pas d'Ablard, ceux qu'attirait la curiosit taient
presqu'aussitt repousss par l'effroi.

[Note 259: Henricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. _Chron., Rec.
des Hist._, t. XX, p. 727.) On ignore les motifs de l'absence d'Etienne
de Senlis, vque de Paris, et de Fromond, vque de Nevers.]

[Note 260: _Gall. Christ._, t. VIII, p. 1134, 1448, 1613; t. XII, p.
44 et passim.--Voyez aussi ci-dessus, p. 23 et ci-aprs l. II, c. VII et
X.]

[Note 261: Loc. cit., et S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII.]

Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scnes intrieures
n'en ont t nulle part fidlement dcrites. Nous ne savons que quelques
faits succinctement indiqus par saint Bernard et les vques. Il faut
les raconter aprs eux.

Le premier jour, 2 juin 1140[262], c'tait un dimanche (on l'appelait
alors le jour de l'octave de la Pentecte, car la fte de la Trinit n'a
t fonde qu'au XVe sicle), on s'occupa de l'adoration des reliques
qui furent exposes  la vnration des fidles. Le roi les visita
pieusement, disent les crivains ecclsiastiques, et se les fit montrer
et expliquer par saint Bernard[263]. Ce fut une grande solennit rendue
plus imposante par une pompe royale, piscopale, guerrire, et dont
l'effet tait tout favorable  l'glise, qui faisait ainsi parler
la religion  l'imagination populaire, tandis que la thologie
philosophique ne s'adressait qu' l'intelligence. D'un ct, une vaste
cathdrale, des dbris sacrs dans une chsse tincelante, la mitre et
la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'pe, les vtements
de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelises, les dalmatiques
blasonnes, les chants religieux qui semblent s'lever vers le ciel
avec la fume de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui
s'agenouillent; enfin au milieu de ces pieuses magnificences, un moine
austre et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'glise; et
de l'autre, un homme d'une renomme trange et suspecte, clbre par de
tristes aventures, par des tentatives striles, par des humiliations
bizarres,  la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des
positions tmraires sans en avoir su garder aucune, appuy seulement
par une bande de bruyants disciples, simples sans humilit, fiers sans
puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'glise,
libres d'esprit, ce qui ne plat  personne, si ce n'est l'avant-veille
des rvolutions.

[Note 262: J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile
s'ouvrit le 11 janvier. Les tmoignages authentiques donnent une date
certaine, l'octave de la Pentecte. Or, l'anne 1140, Pques tait le
7 avril. (Du Cange, art. _Annus_.) Selon notre manire de compter, la
Pentecte devait tre le 20 mai. Du reste, comme il n'existe pas de
procs-verbaux de cette assemble, on en refait l'histoire avec les
lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons
aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les
Bollandistes,  l'anne 1141. (Cf. _Act. concilior_., t. VI, pars II,
p. 1219.--Philip. Labbaei _Sacr. concil._, t. X, p. 1018.--_Anal. des
concil_., par le pre Richard, t. V, suppl.--_Act. sanct_., t. III, p.
196.)]

[Note 263: _Alan, episc. autiss. in Vit. S. Bern_., c. XXVI. _Rec.
des Hist_., t. XIV, p. 371.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 40.]

Le lendemain, le concile s'ouvrit dans l'glise mtropolitaine de
Saint-tienne. Les pres taient assis en prsence du roi sur son trne.
Seigneurs, moines, docteurs, prtres, tous attendaient en silence.
L'motion intrieure d'une grande curiosit agitait tous les esprits.
L'anxit attentive redoubla lorsqu'Ablard parut. Il traversait
la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place,
lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porre qui le regardait d'un
air d'intelligence, il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en
passant:

  Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet,

prdisant ainsi le synode de Paris o, sept ans aprs, saint Bernard
devait, pour des nouveauts analogues, poursuivre le subtil prlat[264].

[Note 264: Hor. _Epist._ I, XVIII, 84.--Vincent. Bellov., _Biblioth.
Mund._, t. IV; _Spec. historial._, l. XXVII, c. lxxxvi, p. 1127.--Gaufr.
aulissiod. _Vit. S. Bern., Rec. des Hist._, t. XIV, p. 372.--_Hist.
litt._, t. XII. p. 467.]

Ablard s'arrta au milieu de l'assemble. En face de lui, dans une
chaire qu'on montrait encore avant la rvolution, saint Bernard tait
debout, acceptant le rle de promoteur, c'est--dire d'accusateur devant
le concile qu'il semblait prsider[265]. Il tenait  la main les
livres incrimins; dix-sept propositions en avaient t extraites, qui
renfermaient des hrsies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard
ordonna qu'on les lt  voix haute. Mais  peine cette lecture
tait-elle commence qu'Ablard l'interrompit, s'criant qu'il ne
voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife
de Rome, et il sortit[266].

[Note 265: _Recherches hist. sur la ville de Sens_, par M. Th.
Tarb, 1838, c. xxi.--D'Amboise signale comme une irrgularit de la
procdure que l'accusateur ait t saint Bernard, qui n'tait pas de la
mme province ecclsiastique qu'Ablard. Un _accusateur idoine_, dit-il,
devait tre choisi dans la province de Tours o tait situe l'abbaye de
Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abb de Saint-Gildas, c'est pour
des opinions publies dans la province de Sens et de Reims qu'Ablard
tait poursuivi. Seulement il peut paratre singulier que dans un
concile compos de prlats de ces deux provinces, un si grand rle ait
t donn  un homme qui n'tait ni de l'une ni de l'autre; car l'abb
de Clairvaux tait du diocse de Langres, province Lyonnaise premire.
(_Ab. Op._, praef. apol.)]

[Note 266: On n'est point parfaitement d'accord sur les dtails de
cet vnement; je suis le rcit adress par saint Bernard au pape. Celui
des vques y est  peu prs conforme; seulement ils ajoutent que cette
lecture avait pour but de mettre Ablard en mesure de s'expliquer et
de se dfendre. Mais il se pouvait qu'on n'et que l'intention de lui
demander s'il avouait ou dsavouait les articles; car c'tait l'opinion
et le conseil de saint Bernard: Dicebam sufficere scripta ejus ad
accusandum eum. (S. Bern., _Op._, ep. CLXXXIX, _ad pap. Innoc._--Ep.
CXCI, _Remens. arch. ad eumd._--Ep. CCCXXXVII, _Senon. arch. ad
eumd._.--Gaufrid. _Ex lit. S. Bern._, l. III, _Rec. des Hist._, t. XIV,
p. 371.)]

Qu'avait-il prouv, qu'avait-il voulu? tait-ce une fuite? tait-ce une
inspiration soudaine, un projet rflchi, une tactique, une faiblesse?
On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frapp, disent les lgendaires
de saint Bernard, et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole
avait t soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs
moins crdules, il fut troubl devant cette assemble si auguste, devant
cet adversaire si saint et si grand, et l'erreur perdit mmoire et
courage en prsence de la vrit personnifie[267]. Certes, on ne croira
pas qu'Ablard ft venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en
quelque sorte convoqu lui-mme, avec le dessein de se taire au
jour marqu pour la parole, et d'viter solennellement un combat
solennellement demand. Le dsir de suspendre toute querelle en
ajournant et en dplaant le jugement ne saurait avoir ds l'origine
dtermin sa conduite[268]. Mais nous savons qu'il tait imprudent et
affaibli, tmraire pour entreprendre et facile  mouvoir. Il n'avait
nulle audace pour l'action, dit un historien, quoiqu'il en et
beaucoup dans l'esprit[269]. Du moment qu'il mit le pied dans la ville
de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menaait d'une sdition
populaire[270]. Il lisait son arrt crit sur le front de ses juges.
Qu'il se tournt vers le pouvoir ou spirituel on temporel, point
d'esprance. On ne lui offrait pas une controverse en rgle, engage
entre docteurs gaux; on lui signifiait une accusation, on le sommait
d'un dsaveu, d'une rtractation, ou peut-tre d'une dfense; mais tout
dbat et t oiseux, toute loquence impuissante. En essayant de se
justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa dfaite. D'un
autre ct, il esprait en l'appui de la cour de Rome, et savait
que c'tait l le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble,
l'orgueil, la crainte et la vengeance se runirent pour lui suggrer
ensemble la pense d'chapper ainsi  un pril certain, d'embarrasser
ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint
Paul sans espoir devant les magistrats de Jrusalem, il se crut le droit
d'en appeler  Csar et de citer  leur tour ses juges inquiets devant
le tribunal de Rome.

[Note 267: _Id. ibid._, p. 372.--_Hist. de saint Bernard_, par M.
l'abb Ratisbonne, t. II, c. XXIX, p. 38.--Le P. Longueval, _Hist. de
l'gl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 28.]

[Note 268: C'est pourtant l'opinion de D. Martne dans les _Annales
de l'ordre de Saint-Benot_, t. VI, p. 324.]

[Note 269: Crevier, _Hist. de l'Univ_., t. I, l. I,  2, p. 186.]

[Note 270: Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.]

On peut admettre qu'Ablard, apprciant sa position, s'tait dit,
avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la sance et son
inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de rpondre. Mais nul
ne s'attendait  ce dernier parti, et cet incident si imprvu causa
d'abord beaucoup d'motion. Le concile embarrass hsita sur ce qu'il
devait faire. Sa comptence paraissait douteuse: car le titulaire
d'une abbaye de Bretagne pouvait, comme tel, n'tre justiciable que de
l'archevque de Tours. A la vrit, il avait lui-mme choisi ses juges
et reconnu par l leur juridiction, et en qualit de fondateur ou de
chapelain du Paraclet, il pouvait tre regard comme prtre du diocse
de Troyes[271]. Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour
tmoin de sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'avait
accept le rle d'accus. Et s'il tait accus, comment le juger sans
l'entendre, sans savoir mme s'il reconnaissait pour siennes les
opinions dnonces? D'ailleurs, l'appel au pape n'tait-il pas
suspensif, et ne risquait-on point, en passant outre, de blesser le
saint-sige, dont les dispositions taient dj si douteuses?

[Note 271: Mabillon, _S. Bern. Op._; Not., fus. in ep. CLXXXVII, p.
LXV.--Le P. Longueval, _Hist. de l'gl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 22.]

Cependant, si le concile se sparait sans statuer, et qu'il se rcust
ainsi lui-mme, la victoire d'Ablard tait complte, et l'glise, celle
de France du moins, prononait sa propre condamnation. C'tait une faute
grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorit une
mortelle atteinte qu'il ne pouvait souffrir. Il dcida aisment le
concile  s'en dfendre.

On se rappelle comment l'assemble tait compose. Geoffroi de Chartres,
qui peut-tre n'et pas engag l'affaire, et qui tait seul en mesure
de rivaliser d'influence avec l'abb de Clairvaux, n'avait garde de
lui rsister, et occupait dsormais un rang trop important dans le
gouvernement de l'glise pour mettre au-dessus des intrts de son
ordre les inspirations naturelles de sa modration et de son quit.
L'archevque de Sens pouvait hsiter; car trois ans  peine s'taient
couls depuis qu'il avait t suspendu par Innocent II, pour ne s'tre
pas arrt devant un appel au pape dans une question de droit canonique
sur la validit d'un mariage; mais ses dbuts dans la carrire
piscopale n'avaient pas t difiants; sa rforme tait en partie
l'oeuvre de saint Bernard qui, aprs lui avoir adress, pour l'y
confirmer un trait sur _le devoir des vques_, s'tait maintenu dans
l'usage de le gourmander svrement toutes les fois qu'un caractre
violent et capricieux l'entranait  quelque faute. La justice a pri
dans votre coeur, lui crivait-il un jour. C'tait l le premier des
juges d'Ablard[272]. Quant  l'archevque de Reims, lu depuis peu et
malgr le roi, qui rsista longtemps  son installation, il n'avait
 grand'peine obtenu sa confirmation dfinitive que par l'nergique
intervention du saint abb, dont il se regardait comme la crature[273].
Atton, l'vque de Troyes, avait t l'ami d'Ablard; il l'avait protg
dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui,
tant dans l'glise plutt du parti de Pierre le Vnrable que de celui
de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses
antcdents mmes, et s'il ne fut pas d'autant plus prompt  dserter
son ancien ami qu'il tait plus naturellement appel  le dfendre?
D'ailleurs, il se peut qu'il n'et qu'une position faible et compromise
dans le clerg, ainsi que l'vque d'Orlans Hlias, s'il faut en croire
un rcit contest, d'aprs lequel tous deux auraient t huit ans plus
tard dposs par le concile de Reims[274]. Hugues de Mcon, vque
d'Auxerre, parent de saint Bernard, un des trente qui taient entrs 
Cteaux avec lui, vingt-sept annes auparavant, ne devait voir que par
ses yeux et penser que par son esprit[275]. On sait peu de chose de
l'vque de Meaux. Celui d'Arras, Alvise, est dsign par un dfenseur
d'Ablard comme un des moins habiles et des plus prvenus. On croit
qu'il tait frre de Suger, et il avait t abb d'Anchin, monastre
dirig longtemps par Gosvin, un des constants ennemis de notre
philosophe[276]. Le matre de Gosvin, Joslen, vque de Soissons, en sa
qualit d'ancien professeur de dialectique, aurait bien pu se montrer
facile en matire d'hrsie, mais il avait t rival d'Ablard sur la
montagne Sainte-Genevive, et collgue de saint Bernard, dans la
mission que celui-ci reut d'Innocent II, en 1131, pour aller convertir
l'Aquitaine  son autorit[277]. L'vque de Chlons, Geoffroi Cou de
Cerf, tait cet ancien abb de Saint-Mdard que le concile de Soissons
avait charg de dtenir et de discipliner Ablard; et lui aussi,
il devait,  la recommandation de saint Bernard, sa promotion 
l'piscopat[278]. On ne voit pas d'o aurait pu venir au trop faible
et trop redoutable accus la protection, la bienveillance ou mme
l'impartialit.

[Note 272: Henry le Sanglier avait men une vie mondaine depuis son
lection en 1122 jusqu'en 1126. Ramen  plus de rgularit par Geoffroi
de Chartres et par Burchard de Meaux, il passa sous la tutelle de saint
Bernard, qui le dfendit auprs du pape et contre le roi. Voyez surtout
celle de ses lettres qui est devenue le trait _de officio episcoporum_
(1127), et celle o le saint traite l'archevque si durement pour avoir
dpos un archidiacre, l'accusant de provoquer ses adversaires et
d'offenser ses protecteurs (1136). Vous amenez des pieds et des mains
votre dposition, ajoute-t-il. Ita ne putatis perlisse justitiam de
toto orbe, sicut de vestro corde? (S. Bern. _Op._, ep. XLII, XLIX et
CLXXXII. Opusc. II, t. II, p. 460.--_Hist. litt._, t. XII suppl., p. 134
et 228.--_Gall. Christ._, t. XII, p. 46 et pars II, Instrum. p. 33.)]

[Note 273: S. Bernard. _Op._, ep. CLXX, p. 108 in not.--_Gall.
Christ._, t. IX, p. 86.]

[Note 274: Alberic., _Ex Chronic., Rec. des Hist_., t. XIII, p.
701.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 499; t. VIII, p. 1449.--_Hist. litt_.,
t. XII, p. 227.]

[Note 275: _Gall., Christ_., t. XII, p. 292.--_Hist. litt_., t. XII,
p. 408 et XII, suppl., p. 7.]

[Note 276: C'est  lui, en effet, ou  Joslen que D. Brial applique
le passage o Brenger se moque d'un prlat d'un renom clbre, d'une
grande autorit dans le concile, qui aurait, aprs avoir bu plus que
de raison, fait une harangue assez vive contre Ablard. (_Ab. Op_., p.
306.--Cf. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. 297.--_Gall. Christ_., dit.
I, 1056, t. II, p. 216.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 71, et t. XII, p.
361.--Voyez ci-dessus, p. 24 et 98.)]

[Note 277: _Gall. Christ_., t. IX, p. 357.--_Hist. litt_., t. XII,
p. 412. Voyez ci-dessus, p. 23.]

[Note 278: _Gall. Christ._, t. IX, p. 879.--_Hist. litt._, t. XII,
p. 186; voyez ci-dessus, p. 95.]

Saint Bernard n'eut donc aucune peine  faire prvaloir sa volont, qui
paraissait conforme aux intrts de l'glise et de l'autorit. Dans la
dlibration du jour qui suivit la comparution et la retraite d'Ablard,
il fut dcid que l'on continuerait  juger la doctrine,  dfaut du
docteur, et que sans examiner si l'appel tait rgulier, en laissant
aller la personne par respect pour le saint-sige,  qui elle
appartenait dsormais, on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces
dogmes, extraits d'ouvrages non dsavous, avaient t notoirement et 
diverses reprises enseigns au public, et que l'intrt le plus pressant
tait de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commenc de
corrompre[279]. Plusieurs pres, mais surtout saint Bernard, apportrent
des autorits nombreuses, et nommment celle de saint Augustin, en
preuve des hrsies contenues dans les propositions accuses. Elles
furent dclares pernicieuses, manifestement condamnables, opposes 
la foi, contraires  la vrit, ouvertement hrtiques[280]. On dit
qu'Ablard quitta la ville le jour o la condamnation fut prononce.

[Note 279: Episcopi, Vestrae Reverentiae deferentes, nihil in
personam egerunt (S. Bern. _Op._, ep. CXC). Licet appellatio ista minus
canonica videretur, sedi tamen apostolicae deferentes, in personam
hominis nullam voluimus proferre sententiam. (Ep. CCCXXXVII.)]

[Note 280: Errorem perniciosissimum et plane
damnabilem.--Sententias.... haereticas evidentissime comprobatas (ep.
CCCXXXVI). Fidei adversantia, contraria veritati. (Ep. CLXXXIX.)]

Ses adversaires, dit Brucker[281], ne purent ni supporter ni pntrer
les nuages dont il enveloppait des vrits simples; la superstition,
l'ignorance, l'hypocrisie, l'envie, trouvrent matire  perscuter
cruellement un homme si digne de temps et de destins meilleurs. Il a le
droit d'tre compt parmi les martyrs de la philosophie.

[Note 281: _Hist. crit. phil._, t. III, p. 764.]

Cette condamnation embrassait quatorze des dix-sept propositions qui lui
taient attribues. Elles taient donnes comme extraites de ses crits;
le premier, sa _Thologie_ (et ce titre comprenait probablement deux
ouvrages, l'_Introduction_ et la _Thologie chrtienne_); le second, le
_Connais-toi toi-mme_ ou son trait de morale. Le troisime tait _le
Livre des Sentences_, ouvrage qu'il a toujours dsavou; l'on ne connat
en effet aucun livre de lui qui porte ce titre[282].

[Note 282: On trouve ces propositions diversement classes et
rdiges dans divers recueils (_Ab. Op._, praefat., pars II, ep. XX;
_Apolog._, p. 830.--_Thes. nov. anecd._, t. V. _Theol. Christ., Observ.
praev._, p. 1149.--S. Bernard. _Op._, ep. CLXXXVIII). Elles diffrent
peu pour le fond de l'extrait dress par Guillaume de Saint-Thierry.
Le texte, qui fut envoy  Rome et sur lequel le pape pronona, a t
retrouva au Vatican par Jean Durand, bndictin, et publi par Mabillon.
On croit que c'est le texte qui tait joint  la grande lettre de saint
Bernard. (Ep. CXC, seu _Tractatus_, etc. Opusc. XI.) Je crois plutt que
c'est l'extrait annonc  la fin de la lettre des vques de France
(ep. CCCXXXVII); il contient quatorze articles reprsents par quatorze
fragments textuels d'Ablard. (S. Bern. _Op._, t. II, Opusc. XI, p.
640.) Les opinions qui y sont exprimes ont t discutes souvent.
(Voyez Dupin, _Hist. des controverses_, XIIe sicle, c. VII, p.
360.--Le pre Nol Alexandre, _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p.
787.--Duplessis d'Argentr, _Collec. Judicior. de nov. error._, t. I, p.
21.--Gervaise, _Hist. d'Abell._, t. II, t. V, p, 162.--Les auteurs du
_Thesaur. anecd._, t. V, p. 1148, et ceux de l'_Histoire littraire_,
t. XII, p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisime partie du prsent
ouvrage.) Quant aux crits dnoncs, il faut en rayer _le Livre des
Sentences_ ou _Sententiae Divinitatis_, recueil qui courait sous son
nom, qu'il a formellement dsavou et qu'on lui attribuait encore 
l'poque o Gautier de Saint-Victor crivait contre lui en mme temps
que contre P. Lombard, Gilbert de la Porre, et Pierre de Poitiers.
(Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, p. 631.) Ce nom de Livre des Sentences
tait assez commun alors. (_Ab. Op., Apolog.,_ p. 333; Not., p.
1159.--_Hist. litt._ t. X, p. 313, et t. XII, p. 137.)]

Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes
littralement dans le texte des crits qui nous sont rests, elles sont
en gnral authentiques, et les apologistes d'Ablard ont eu tort de les
contester.

Parmi les maximes condamnes, les principales sont les suivantes:

I. Dans la Trinit, le Pre a la toute-puissance, le Fils la sagesse, et
le Saint-Esprit la charit; chacune de ces proprits dsigne chacune
des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la proprit qui
distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Ablard
ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Pre a la puissance
parfaite, le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance.
Le Fils est de la substance du Pre, puisqu'il en est engendr; le
Saint-Esprit n'est pas de la substance du Pre, puisqu'il ne fait que
procder du Pre et du Fils. Une personne est  l'autre comme l'espce
est au genre, comme la forme est  la matire. C'est l ce que saint
Bernard appelle introduire des degrs dans la Trinit, et sur ce chef,
il accuse Ablard de l'hrsie d'Arius[283]. C'est ce que d'autres ont
appel rduire  l'unit les personnes divines, et sur ce chef, Ablard
a t accus de l'hrsie de Sabellius[284].

[Note 283: Theologus noster cum Ario gradus et scalas in Trinitate
disponit. (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX. Voyez aussi les lettres CXCII,
CCCXXXI, CCCXXXII, CCCXXXVI, CCCXXXVIII.)]

[Note 284: Guillelm. S. Theod. _Disput. adv. Ab._, c. II et III.
_Biblioth. cist._, t. IV.--Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.--Mabillon, _S. Bernard. Op._, vol. I, t. II, p. 640.--Bayle,
_Dict. crit._, art. _Ablard.--Hist. litt._, t. XII, p. 139.]

II. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut tre appel  ce titre une
personne de la Trinit. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse
Ablard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius[285].

[Note 285: Voyez les lettres dj cites.--Il faut bien remarquer
qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme, ou du Fils de Dieu en tant
que Jsus-Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu, considr comme
tel, il n'y a pas dans tout Ablard un mot qui affaiblisse en lui un
seul des caractres de la divinit.]

III. Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauv que pour celui qui
ne l'est pas, tant que l'un et l'autre n'a pas de lui-mme consenti  la
grce divine; d'o il suit, que par les forces du libre arbitre et de la
raison, l'homme peut rechercher la grce, s'y attacher, y consentir,
ou en d'autres termes, qu'une grce spciale n'est pas ncessaire pour
obtenir la grce. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Ablard,
quand il parle de la grce, de tomber dans l'hrsie de Pelage[286].

[Note 286: Voyez les mmes lettres.]

IV. Jsus-Christ ne nous a sauvs que par son exemple, par les
perfections dont il nous a donn le divin modle, et par la
reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice.

V. Dieu ne pouvait empcher le mal, puisqu'il l'a permis, c'est--dire
qu'tant la perfection mme, il ne pouvait par sa propre nature faire ce
qu'il a fait autrement qu'il ne l'a fait.

VI. Ce n'est pas dans l'oeuvre que rside le pch, mais dans la
volont, ou plutt dans l'intention ou le consentement donn sciemment
au mal, de sorte que l'oeuvre en elle-mme ne nous rend ni meilleurs ni
pires, que l'ignorance exclut le pch, et que le pch n'est ni dans
l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le
plaisir.

On doit entrevoir la porte de ces ides. A l'exception de la seconde
qui nous parat sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal
 dire subtilement que, Jsus-Christ n'tant que le nom humain du Fils
ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jsus-Christ
que le Fils est une personne de la Trinit), toutes ces maximes ont une
certaine gravit, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes
fondamentaux. Il serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait
ailleurs[287]. Nous ne contesterons point que les principales opinions
incrimines ne se trouvent au moins en principe dans les crits
d'Ablard, et qu'interprtes avec une rigueur absolue, pousses  leur
extrme limite, elles ne soient hrtiques, du moins par certaines de
leurs consquences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de
cause, qu'elles n'ont en gnral dans ses livres ni la gravit ni le
caractre qu'elles prsentent comme citations isoles et dans la
forme arrte d'une rdaction sommaire. Elles sont, chez leur
auteur, tempres par des dclarations positives, modifies par des
dveloppements ou des restrictions, qui permettent ou de les absoudre,
ou de les excuser, ou de les rduire  des inexactitudes de langage. Les
modernes censeurs d'Ablard ne nient mme pas qu'elles puissent tre
ramenes  un sens catholique; et aucun n'affirme qu'il ait voulu
innover an fond ni sciemment sortir de l'unit[288]. Cela suffit pour
que le jugement qui le frappa soit condamn. Vainement le concile
prtend-il avoir pargn la personne, pour ne juger que les doctrines;
c'est la personne, bien plus que les doctrines, qu'il a poursuivie. Dans
un autre temps, chez un autre homme, il les aurait tolres. Ce n'est
pas la pense abstraite d'Ablard, c'est sa pense vivante et remuante;
ce n'est pas son systme, c'est son influence que ses juges ont voulu
anantir[289]. Ce n'est pas la vrit ternelle, mais la situation
accidentelle de l'glise qu'ils ont dfendue. La puissance d'un gnie
inquitant et rfractaire, dans le pass d'humiliantes victoires, dans
l'avenir une tendance dangereuse, dans le prsent une motion gnrale
des esprits impatients du joug, tels sont les graves motifs qui
s'unirent aux invitables passions humaines, pour dterminer la
politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit
d'instrument.

[Note 287: Voyez la troisime partie de cet ouvrage.]

[Note 288: Voyez Martne et Durand. (_Thes. nov. anecd._, t. V,
praefat.) Les propositions d'Ablard, disent-ils, ne peuvent qu'
grand'peine tre ramenes  un sens catholique, et devaient tre
condamnes du moment qu'il refusait de les expliquer. Mabillon,
l'diteur et l'apologiste de saint Bernard, ne veut pas qu'on classe
Ablard parmi les hrtiques, mais seulement parmi les errants, inter
errantes et plus loin: Nolumus Abaelardum haereticum; sufficit pro
Bernardi causa cum fuisse in quibusdam errantem; quod Abaelardus non
diffitetur. (S. Bern. _Op._, praefat.  5, 51, 55, et vol. I, t. II,
Admon. in opusc. XI.) Mais ce que Mabillon accorde suffit aussi pour
que l'on condamne la violence de saint Bernard. Tout ces bndictins
paraissent au fond rduire les torts d'Ablard  de mauvaises
expressions. L'auteur de son article dans l'_Histoire littraire_, si
malveillant pour lui, ne lui impute pas comme hrsies intentionnelles
les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (t. XII, p. 139); et
M. l'abb Ratisbonne, plus quitable encore, lui reconnat un respect
sincre pour l'glise et une foi vive et docile. (_Hist. de saint
Bern,_, t. II, c. XXVIII, p. 24.) Les questions d'hrsie me paraissent
discutes avec soin et modration par le pre Alexandre Nol qui conclut
ainsi: Non est censendus haereticus; nusquam errores suos pertinaciter
propugnavit. (Natal. Alex. _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p.
787-803.) Toutes ces opinions, et je n'ai cit que des autorits qui
ne prennent point parti pour Ablard, contiennent ainsi une censure
indirecte de la dcision du concile.]

[Note 289: Quia homo ille multitudinem trahit post se et populum
qui sibi credat habet, necesse est ut huic contagio celeri remedio
occurratis. (_Lett. des vq. au pape._ S. Bern., ep. CLXXXI.)]

La politique religieuse, en effet, n'agit pas seule. Il faut, dans ce
jugement, faire une grande part  la vieille haine qui avait poursuivi
Ablard ds le dbut de sa carrire et que ses premiers ennemis, en
disparaissant de la scne, avaient transmise  leurs successeurs.
La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement tablie. La
modration mme des peines prononces prouve bien qu'on ne pensait pas
de lui tout le mal qu'on en disait; car ds cette poque, le sacrilge
et le blasphme encouraient de plus rudes chtiments. On ne voulait
videmment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut
remarquer, au reste, que le temps n'tait pas venu encore o l'on vit
l'glise dployer systmatiquement la dernire rigueur contre l'erreur
purement spculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus
tard souill sa cause. Le XIIe sicle tait un temps de libert de
penser relative, quand on le compare aux temps qui l'ont suivi.

Cependant, ni saint Bernard ni les pres du concile n'taient
tranquilles sur les suites de leur dcision. Que devait en penser Rome?
cette question les inquitait. D'abord il ne parat pas que plusieurs
des pres jouissent de ce ct-l d'une grande faveur, car, des deux
archevques de Sens et de Reims, l'un avait encouru dj une fois la
disgrce du saint-sige; l'autre tait destin  se voir plus tard priv
du pallium, par jugement du pape Eugne III[290]. Puis, bien qu'on et
admis que l'appel  la cour de Rome couvrait la personne d'Ablard, on
n'tait pas sr d'tre approuv par le souverain pontife pour avoir
pass outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appels,
fortement dnonc par le clerg gallican, tait constamment accueilli ou
encourag par le saint-sige. Grgoire VII avait attir  lui presque
toute la juridiction ecclsiastique, et le clbre archevque de Tours,
Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-mme dans son trait de _la
Considration_, avait en vain rclam contre cette comptence directe
et illimite qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la
chrtient[291]. Il est vrai qu'on allguait contre l'appel interjet
par Ablard que lui-mme avait choisi ses juges, et qu'un concile
provincial demeure en tout tat de cause juge de la doctrine d'un
thologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'tre pas gotes
 Rome, et les vques ne doutaient pas qu'Ablard et ses amis n'y
missent tout en oeuvre pour faire condamner le clerg de France au
tribunal de saint Pierre. La modration a toujours t le caractre
et de la politique et de la religion de Rome, sauf dans quelques
circonstances extrmes o l'autorit apostolique s'est vue directement
en pril. Sa conduite est connue; ardente, quand les glises nationales
sont tides, elle se montre sage et clmente quand celles-ci paraissent
passionnes; elle s'tudie  garder les formes d'une paternelle
protection. On a dj vu qu'au sein du sacr collge Ablard comptait
des appuis et mme des disciples. A leur tte tait le cardinal Gui de
Castello[292], distingu par l'lvation de son esprit, sa douceur, sa
justice, et dont le crdit tait grand; car c'est lui qui, quatre ans
aprs, fut pape sous le nom de Clestin II, trop tard pour le repos
d'Ablard, trop peu de temps peut-tre pour l'glise et pour l'humanit.

[Note 290: _Gall. Christ._, t. IX, p. 86, et t. XII, p. 46.]

[Note 291: Cf. Gervaise, _Vie d'Ab._, t. II, l. V, p. 229.--_Rec.
des Hist. des Gaules_, t. XIV; i praefat., p. XVI.--S. Bern. _De
Considerat._ l. I, c. III.--Neander, _S. Bern. et son sicle_, l.
II.--Bergier, _Dict. de Thol._, art. _Papaut_; Not. XVI.]

[Note 292: Guido de Castello dans les lettres de saint Bernard; Guy
de Castellis, du Chatel, de Castel ou de Chteau, dans les historiens
franais; son nom vient de la ville de Citt di Castello dans la
lgation de Prouse. Nomm par Honorius II, cardinal-diacre au titre
de Sainte-Marie, _in via lata_, et par Innocent II, cardinal-prtre
au titre de Saint-Marc, il s'leva au souverain pontificat en 1143 et
mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres de saint Bernard
portent qu'il tait disciple d'Ablard, et Duboulai le dsigne ainsi:
Magister Guido de Castellis P. Abaelardi quondam discipulus,
ejusque defensor acerrimus. (S. Bern. _Op._, ep. CXCII, p. 185 _in
not._--_Hist. Univ._, t. II, p. 212.)]

Mais saint Bernard avait encore plus d'amis auprs du saint-sige. Sa
rputation de saintet, sa haute position et son influence active dans
le clerg, ses grands et rcents services dans l'affaire du schisme, lui
assuraient en Italie une autorit qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord
deux lettres synodiques furent adresses au saint-pre, l'une par
l'archevque de Sens et ses suffragants; l'autre au nom de l'archevque
de Reims et des siens. Ces deux lettres sont videmment crites par
saint Bernard. La premire surtout est importante; elle tait connue au
Vatican sous le nom de la lettre des vques de France[293]; c'est un
compte rendu de toute l'affaire. Aprs avoir dclar qu'il n'y a de
ferme et de stable que ce qui est tabli par l'autorit du sige
apostolique, on y rappelle les leons et les compositions d'Ablard, et
l'impression qu'il avait produite, soit sur le public des coles, soit
sur celui des villes, des bourgs et des chteaux, et le bruit qui en
tait parvenu jusqu' l'abb de Clairvaux, et ses premires dmarches
pleines de charit, de discrtion, et les bravades du novateur et de
ses disciples, forant par un dfi le synode  se runir et Bernard  y
paratre. Puis, en termes fort succincts, les pres du concile exposent
ce qui s'y est pass; comment le _seigneur abb_ a produit dans
l'assemble le livre de thologie du matre Pierre, et les articles
dudit livre, nots comme absurdes et pleinement hrtiques, pour que
l'inculp nit les avoir crits, ou, s'il les avouait, les justifit ou
les amendt; comment le matre Pierre Ablard parut alors se dfier,
chercher un moyen d'vasion, et refusa de rpondre; si bien qu'enfin et
quoique libre audience lui ft accorde, et qu'il ft en lieu sr et
devant d'quitables juges, il en appela au saint-pre en sa prsence, et
sortit de l'assemble avec les siens. Encore que cet appel, ajoute-t-on,
part peu canonique, par dfrence pour le sige apostolique, on n'a
point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-mme. Mais, pour
mettre un terme  la propagation de l'erreur, on a statu sur les
doctrines, lues et relues souvent en des cours publics; elles taient
notoires; elles taient manifestement fausses et hrtiques; on les a
donc condamnes en elles-mmes, et cela un jour avant l'appel fait au
saint-sige. Cette dernire circonstance n'est affirme que dans cet
endroit et elle n'est gure conciliable avec les autres relations,
mme avec celle de saint Bernard, mme avec celle que contient cette
lettre[294]. Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Ablard
ait quitt la sance sans mot dire, ce que nul ne prtend, ou qu'on et
par provision statu  huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre
en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consomm qu'aprs
avoir t rgularis par une dclaration crite, admise comme valable
par le concile[295]. Quoi qu'il en soit, l'archevque de Sens et son
clerg transmettent au pape, en finissant, les articles condamns, et
le supplient unanimement de confirmer leur sentence, de frapper d'un
juste chtiment ceux qui s'obstineraient par esprit de contention  les
dfendre[296]; et quant au susdit Pierre, de lui imposer silence en lui
interdisant d'enseigner et d'crire, et en supprimant ses livres.

[Note 293: S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII, ad Innocent. pontif. in
persona Franciae episcop., Not. d.]

[Note 294: Pridie ante factam ad vos appellationem damnavimus.
Cette circonstance est en effet peu conciliable avec ces mots de la
portion antrieure du rcit: Respondere noluit ... ad vestram tamen,
sanctissisme pater, appellans praesentiam, cum suis a conventu
discessit. (_id. ibid._ Voyez aussi les lettres CLXXXIX et CXCI.)]

[Note 295: Le pre Longueval, _Hist. de l'gl. gall._, t. IX, l.
XXV, p. 29.]

[Note 296: Sententias eas perpetua damnatione notari et omnes qui
pervicaciter et contentiese illas defenderent justa poena muletari.
(Ep. CCCXXXVII.)]

En mme temps, Bernard crit pour son compte au pape. Il se jette dans
ses bras avec tous les panchements d'une me navre de douleur et d'un
chrtien au dsespoir. Il est dgot de vivre, il ne sait s'il lui
serait utile de mourir[297]. Insens! il croyait, aprs la mort de
Pierre de Lon, l'antipape, que l'glise tait enfin tranquille et qu'il
allait vivre en repos; il ignorait qu'il habitait une valle de larmes,
une terre d'oubli. La douleur est revenue, ses pleurs ont coul  flots
comme les maux qu'il a soufferts. Un Goliath s'est lev, d'autant plus
hardi qu'il sentait bien qu'il n'y avait point de David: Goliath, c'est
Ablard, toujours avec son compagnon d'armes, Arnauld de Bresce. Puis
vient le rcit des circonstances que l'on sait, et enfin une adjuration
vhmente adresse au successeur de Pierre: qu'il voie s'il est possible
que l'ennemi de la foi de Pierre trouve un refuge auprs du sige de
Pierre; qu'il se souvienne de ce qu'il doit  l'glise; qu'il crase
la fureur des schismatiques; qu'il ne fasse pas moins que les grands
vques, ses prdcesseurs, et saisisse, pendant qu'ils sont encore
petits, les renards qui dvorent la vigne du Seigneur.

[Note 297: Taedet vivere et an mori expediat nescio. (Ep.
CLXXXIX.)]

Un moine de Montier-Ramey, admis plus tard  Clairvaux, Nicolas,
secrtaire de l'abb, son messager de prdilection pour les ngociations
dlicates, et qui avait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie
plus tard[298], fut charg de porter ces lettres au pape, et d'y ajouter
de vive voix les commentaires convenables.

[Note 298: Montier-Ramey tait une abbaye  quatre lieues de Troyes.
Nicolas tait un homme instruit, lettr, habile, fort employ dans les
affaires de Rome, mais hypocrite, et que saint Bernard accusa plus tard
de vol et de faux. On a de lui des lettres assez intressantes. (S.
Bern. _Op._, ep. CLXXXIX et praefat., in t. III, vol. I, p. 711.--_Hist.
litt._, t. XIII, p. 553.)]

Ces lettres n'taient pas les seules; il en est d'autres o le saint
s'exprime d'un ton diffrent, suivant la diffrence des correspondants.
Ainsi il s'adresse avec autorit au cardinal Grgoire Tarquin, comme
s'il n'avait pour le faire agir qu' lui donner le signal, et qu'il le
pt traiter comme un religieux de son ordre, toujours prt  lui obir.
Suivant votre coutume, lui dit-il, quand j'entre dans la cour (la
cour de Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez-vous donc pour
ma cause ou plutt pour la cause du Christ[299]. Quand il crit au
cardinal Haimeric, qui tait des Gaules, son ami, et de plus chancelier
de l'glise romaine[300], il lui parle gravement, presque politiquement,
et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence
attendre du saint-sige. Il est moins  l'aise avec le cardinal Gui de
Castello: il l'appelle son vnrable seigneur et son pre chri, et d'un
ton ml de flatterie et de fermet il lui tmoigne l'esprance de ne
pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait
injure que de le souponner d'une telle amiti, elle serait terrestre,
charnelle et diabolique; et il ajoute: Ce n'est pas moi qui accuse
Ablard auprs du saint-pre; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme
qui ne voit rien en nigme, rien dans le miroir, mais qui regarde tout
face  face[301]!.... J'estimerais moins votre quit, si je vous priais
longtemps, dans la cause du Christ, de ne mettre personne avant le
Christ. Sachez-le seulement, parce qu'il vous est utile de le savoir,
vous  qui Dieu a donn la puissance: il importe  l'glise, il importe
 cet homme lui-mme, qu'il lui soit impos silence.

[Note 299: Ep. CCCXXXIII, ad G. cardinalem.]

[Note 300: Haimeric, Bourguignon, de la ville de Chtillon, et
qu'on dit de la famille de Castries, cardinal-diacre du titre de
Sainte-Marie-Nouvelle. (S. Bern., ep. XV et CCCXXXVIII.)]

[Note 301: Nihil videt per speculum et in aenigmate, sed facie ad
faciem omnia intuetur. (Ep. CXCII, ad magistrum Guidonem de Castello.)]

Mais quand il parle au cardinal-prtre Ives, son ami, qui ayant t
chanoine rgulier de Saint-Victor de Paris pouvait comprendre et
partager ses sentiments, il panche toutes ses colres contre Ablard;
l encore, c'est un moine sans rgle, un suprieur sans soin, qui
ne sait ni imposer l'ordre ni s'y soumettre, un homme diffrent de
lui-mme, Hrode au dedans, Jean-Baptiste au dehors, qui veut souiller
la chastet de l'glise, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes
pervers, plus hrtique enfin par son opinitret que par ses
erreurs[302].

[Note 302: Ep. CXCIII, ad magistrum Ivonem cardinalem.]

Mais en multipliant ces lettres habilement calcules pour intresser 
sa cause tout ce que Rome avait de plus considrable, saint Bernard
ne voulait point se montrer tranger  la question de doctrine.
Indpendamment de la relation qu'il crit pour le pape, il lui adresse
une ptre, ou plutt un trait o il examine et discute quelques-unes
des opinions d'Ablard[303]. Cette composition a t justement place
parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y considre pas dans
leur ensemble, ni d'un point de vue fort lev, les doctrines de son
adversaire, il prend sur lui  divers moments une supriorit vritable;
et dgage des violences d'un langage injurieux qui altre et dshonore
la vrit mme, sa pense est souvent juste et quelquefois profonde.
Dans la discussion sur la Trinit, on peut l'accuser de n'avoir pas
quitablement pris l'opinion qu'il rfute. S'il ne la dfigure pas,
du moins il l'exagre; et en isolant les expressions, il les rend
exclusives et plus suspectes qu'elles ne doivent l'tre pour un esprit
de bonne foi. Mais dans l'examen de la nouvelle thorie de la Rdemption
il parat avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui
peut prfrer l'ide d'Ablard ne saurait faire qu'elle ft l'ide
traditionnelle et partant orthodoxe de l'glise catholique. La Trinit
et la Rdemption sont les seuls dogmes spciaux dont le saint s'occupe
avec tendue. Il glisse sur le reste, et se borne  caractriser d'une
manire gnrale l'esprit du rationalisme qui respire dans toute la
thologie d'Ablard. L encore, il montre une vraie sagacit, et il
attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une
force et une clairvoyance qui feraient envie  plusieurs des apologistes
de notre sicle, avec une rhtorique passionne qui rappelle l'auteur
de l'_Essai sur l'indiffrence en matire de religion_; c'est la mme
loquence, plus anime peut-tre, quoique moins naturelle encore; c'est
la mme vigueur sophistique; c'est, avec les ides que M. de la Mennais
n'a plus, le talent qu'il a toujours.

[Note 303: S. Bern. _Op._, ep. CXC, seu tractatus contra quaedam
capitula errorum Abaelardi, vol. I, t II, op. XI, p. 636.--_Ab. Op._,
p. 276. Voyez dans la suite de cet ouvrage le c. IV de la troisime
partie.]

Jamais plus active et plus soigneuse habilet n'a t dploye pour
perdre un homme, coupable seulement de dissidence et convaincu d'tre
un contradicteur. A voir tant d'efforts empreints de tant de haine,
de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint
Bernard d'avoir t un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour
un intrt quelconque de ce monde, mme pour celui d'une politique
quitable et lgitime, serait accus de mchancet dans la tyrannie; la
saintet seule attnue, si elle ne les justifie, ces excs de l'me. On
a grand tort d'attaquer les austrits que le christianisme prescrit.
Ces austrits hroques sont seules capables de racheter devant Dieu
les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme
dtourne  son profit, et qu'il dvoue  sa cause. Saint Bernard
consacrait  Dieu ses passions, comme autrefois les templiers leur pe.

L'intrieur du parti qui poursuivait Ablard nous est mieux connu que le
parti d'Ablard lui-mme, et que sa propre conduite, dans ces difficiles
circonstances. Peut-tre le Vatican, qui nous a rendu le texte des
propositions dfres par le concile de Sens, contient-il encore, dans
ses mystrieuses archives, les lettres d'Ablard suppliant, et les
plaintes de ceux qui, croyant la vrit perscute dans sa personne,
invoquaient la protection du chef de la chrtient; mais tout cela nous
est inconnu. Nous ne possdons que les actes publics, deux confessions
de foi et une apologie qu'un de ses amis crivit avec plus de chaleur
que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces crits, et
les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le
plus simple.

La dcision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de
saint Bernard au pape furent rpandues dans le public, et l'on ne tarda
pas  les faire suivre du bruit de la condamnation; on l'annonait avant
de l'avoir obtenue. Ablard, imparfaitement instruit de son sort, dut
redoubler de soins pour l'viter et l'adoucir. Il comptait sur deux
appuis, l'opinion de la France et la faveur de Rome.

La premire tait moins unie qu'il ne pensait. L'nergie avec laquelle
on l'avait attaqu au nom de l'glise intimidait ceux qui n'taient
qu'impartiaux, neutralisait dans le clerg une partie de ses amis, et
donnait  la querelle une gravit qui ne permettait plus de le suivre
ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnes. Toutefois, pendant
qu'il faisait sans doute jouer  Rome tous les ressorts qui le pouvaient
sauver, il ne ngligea pas de s'adresser au public, et de se concilier
les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part,
les esprits curieux et hardis, qui se plaisent  l'examen et gotent la
controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition; de l'autre,
les esprits levs et bienveillants, qui s'intressent aisment au
talent et  la sincrit perscuts, et qui placent volontiers le bon
droit du ct de l'intelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa
les rponses de la dialectique, aux autres les gmissements de la foi.
Il s'tudia comme toujours  faire en lui redouter le controversiste et
plaindre le chrtien.

Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire,
c'tait Hlose: non qu'il pt craindre un moment d'tre dsavou par
l'esprit le plus libre, abandonn par le coeur le plus fidle. Eh! dans
quelles extrmits Hlose ne l'aurait-elle pas suivi? mais il avait
besoin de l'armer pour sa cause, et de ranger publiquement de son parti
l'abbesse et ses religieuses; car elle exerait dans l'glise et le
monde une grande autorit morale. D'ailleurs, au milieu de ces restes de
passions philosophiques et de calculs ambitieux qui l'agitaient encore,
le coeur d'Ablard renfermait un fond de vritable tristesse; un
sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait  se rpandre, et
qui s'panchait toujours vers celle qui comprenait toute sa pense et
sentait toute son me. C'est pour elle qu'il crivit cette confession de
foi si noble et si touchante:

Hlose, ma soeur, toi jadis si chre dans le sicle, aujourd'hui plus
chre encore en Jsus-Christ, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils
disent en effet; ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse
est perdition, que je suis minent dans la logique, mais que j'ai failli
grandement dans la science de Paul. En louant en moi la trempe de
l'esprit, ils m'enlvent la puret de la foi. C'est, il me semble, la
prvention plutt que la sagesse qui me juge ainsi; je ne veux pas  ce
prix tre philosophe, s'il me faut rvolter contre Paul; je ne veux pas
tre Aristote, si je suis spar du Christ; car il n'est pas sous le
ciel d'autre nom que le sien en qui je doive trouver mon salut. J'adore
le Christ qui rgne  la droite du Pre; des bras de la foi, je
l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire dans sa chair virginale,
prise du Paraclet[304]. Et pour que toute inquite sollicitude, tout
ombrage soit banni du coeur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci.
J'ai fond ma conscience sur la pierre o le Christ a difi son glise.
Ce qui est grav sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: Je
crois dans le Pre et le Fils et le Saint-Esprit, Dieu un par nature
et vrai Dieu, qui contient la Trinit dans les personnes, de faon 
conserver toujours l'unit dans la substance. Je crois que le Fils est
en tout _cogal_ au Pre; savoir, en ternit, en puissance, en volont,
en opration. Je n'coute point Arius qui, pouss par un gnie pervers,
ou mme sduit par un esprit dmoniaque, introduit des degrs dans la
Trinit, enseignant que le Pre est plus grand, le Fils moins grand,
oubliant ainsi le prcepte de la loi: _Tu ne monteras point par des
degrs  mon autel_ (Exod. xx, 26); car il monte par des degrs 
l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinit une priorit et
une postriorit (une supriorit et une infriorit). J'atteste que le
Saint-Esprit, est consubstantiel et cogal en tout au Pre et au Fils,
quand dans mes livres je le dsigne si souvent du nom de la Divine
bont. Je condamne Sabellius qui, attribuant au Pre et au Fils la mme
personne, avana que le Pre avait souffert la passion, d'o est venu le
nom des patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils
de l'homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux
natures. C'est lui qui aprs avoir souffert toutes les conditions
attaches  son humanit et la mort mme, est ressuscit, est mont au
ciel, et viendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les
pchs sont remis par le baptme; que nous avons besoin de la grce
pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont
rgnrs par la pnitence. Quant  la rsurrection de la chair,
pourquoi en parlerais-je, puisque vainement je me glorifierais d'tre
chrtien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour?

[Note 304: Amplector eum ulnis fidei in carne virginali de
Paracleto sumpta gloriosa divinitus operantem. Manire un peu
recherche, mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a t conu
dans le sein d'une vierge par l'opration du Saint-Esprit.]

Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je
tire la fermet de mon esprance. Fort de cet appui salutaire, je ne
crains pas les aboiements de Scylla, Je ris du gouffre de Charybde, je
n'ai pas peur des chants mortels des sirnes. Si la tempte vient, elle
ne me renverse pas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; car je
suis fond sur la pierre inbranlable[305].

[Note 305: _Ab. Op._, pars II, p. 308.]

Cette dclaration est chrtienne. Elle contient l'expression d'une foi
correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait
Ablard d'hrsie. Cependant elle ne rtracte pour le fond aucune des
opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins o il les
a soutenues. I1 n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans
l'unit, ait profit d'une communaut de langage entre ses adversaires
et lui, sans tenir compte des ides diverses que des esprits diffrents
attachent aux mmes mots. Peut-tre si l'on obligeait tous les chrtiens
 donner individuellement le sens prcis et sincre qu'ils attribuent
chacun aux expressions consacres du dogme, verrait-on dans l'unit
perptuelle du catholicisme surgir les dissidences et les variations, et
l'hrsie des coeurs trahir l'orthodoxie des paroles.

Ainsi Ablard parlait  Hlose. Ainsi il essayait d'offrir aux
catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'intresser 
lui et de le prendre sous leur garde. En mme temps, il composait une
apologie plus dveloppe, o il se dfendait en discutant et rfutait
ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen
nous en a conserv le commencement, o l'on voit que les questions
de dialectique avaient t mles par les adversaires d'Ablard aux
questions de thologie, et ceux-ci ont accus cet ouvrage d'une vivacit
et d'une violence qui auraient  la fois aggrav les torts de l'auteur
et empir sa situation[306]. Nous doutons qu'il ait crit avec
l'emportement qu'on lui reproche. En gnral, sa discussion tait alors
plus ddaigneuse que violente; mais c'tait bien assez pour offenser des
adversaires trs-srieusement persuads d'tre les dfenseurs de Dieu.

[Note 306: Othon parat croire que l'apologie d'Ablard fut faite 
Cluni aprs la dcision du pape. Si c'est la confession de foi qui se
trouve dans les Oeuvres, elle n'tait pas de nature  provoquer de
vives rpliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a
conservs, et qui indiquent que les imputations d'hrsie auraient t
rattaches  quelque point de philosophie trait d'aprs Boce. Elle
n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Ablard dit: Per apologiam
suam theologiam impejorat. Celle-ci est donc perdue. L'existence en est
atteste par Othon et par les citations curieuses que donne le censeur
inconnu dans une rfutation attribue faussement  Guillaume de
Saint-Thierry. Il faut que les diteurs de celle-ci l'aient lue avec peu
d'attention pour n'avoir par aperu qu'elle tait dirige contre une
apologie tout autrement polmique que la dclaration publie par
d'Amboise et annexe par Tissier  la dissertation de Guillaume de
Saint-Thierry, et  celle de l'abb anonyme qu'on croit tre Geoffroi
d'Auxerre. (Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. 1, c. XLIX.--_Disput anon.
abb. adv. P. Abael., Biblioth. cisterc._, t. IV, p. 239, 240, 242,
246.)]

Leurs reproches s'adressaient avec plus de justice  une autre apologie
qu'Ablard laissa publier par un de ses amis. Pierre Brenger
est l'auteur de cette dfense, vritable invective contre saint
Bernard[307]. L'ouvrage est rempli de verve et d'audace. Au milieu des
longueurs, des purilits, des plaisanteries grossires que tolrait
le got du temps, de ces citations innombrables, ornement oblig
d'un ouvrage destin aux gens instruits, on y trouve un vrai talent
satirique, un esprit libre et pntrant, quelquefois une argumentation
vive et des traits d'loquence. C'est une Provinciale du XIIe sicle. On
ne saurait dire si Ablard y avait mis la main.

[Note 307: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, _Berengarii scholastici
Apologeticus_, p. 302.]

Nous n'avons rien emprunt  cet ouvrage en racontant le concile de
Sens. Nous ne voudrions pas juger les jsuites sur la foi de Pascal;
mais il y a dans Pascal du vrai sur les jsuites, et tout ne peut-tre
faux dans ce que raconte Brenger: car s'il parle comme un ennemi de
saint Bernard, il ne s'exprime pas comme un ennemi de la foi.

Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme chantillon de
style, quelque chose de la peinture intrieure du concile. Aprs s'tre
assez agrablement moqu de la prtention constante de Bernard  n'tre
qu'un ignorant qui ne sait pas crire faute d'tudes, quoiqu'il crivt
avec beaucoup d'art et de recherche, et qu'il se ft adonn aux lettres
profanes au point d'avoir compos dans sa jeunesse des chansons badines
dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle
avec un respect ironique sa saintet et ses miracles, puis lui dclare
brusquement qu'il a perdu son aurole et trahi son secret par sa
conduite dans la dernire affaire.

Or, voil les vques convoqus de toutes parts au concile de Sens.
C'est l que tu as dclar Ablard hrtique, que tu l'as arrach comme
en lambeaux du sein maternel de l'glise. Il marchait dans la voie du
Christ; sortant de l'ombre comme un sicaire apost, tu l'as dpouill
de la tunique sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, afin qu'il
prit Dieu pour lui; et intrieurement tu te disposais  le proscrire du
monde chrtien. Que pouvait faire la foule? Comment prier, quand elle
mconnaissait celui pour qui il fallait prier? Toi, l'homme de Dieu, qui
avais fait des miracles, qui tais assis avec Marie aux pieds de Jsus,
qui conservais toutes ses paroles dans ton coeur, tu aurais d brler
au ciel le plus pur encens de la prire pour obtenir la rsipiscence
de Pierre, ton accus, pour obtenir qu'il se lavt de tout soupon....
Est-ce que par hasard tu aurais mieux aim qu'il demeurt tel que la
censure trouvt o le prendre?

Enfin, aprs le dner, le livre de Pierre est apport, et l'on ordonne
 quelqu'un de faire  haute voix lecture de ses crits. Mais le
lecteur, anim par la haine, arros par le fruit de la vigne, non pas de
cette vigne dont il est dit, _je suis la vigne vritable_ (Jean, XV, 1),
mais de celle dont le jus coucha le patriarche tout nu sur le sol, se
met  crier plus fort qu'on ne lui demandait. Aprs quelques mots, vous
eussiez vu les graves pontifes se moquer de lui, battre des pieds, rire,
jouer, comme gens qui accomplissent leurs voeux, non au Christ, mais 
Bacchus; en mme temps on salue les coupes, on clbre les pots, on loue
les vins; les saints gosiers s'arrosent ... et c'est alors que, comme
dit le satirique:

  Inter pocula quaerunt
  Pontifices saturi quid dia poemata narrent[308].

[Note 308: Pers. sat. I, v. 27-28. L'auteur latin dit _Romulidae_ et
non _pontifices_.]

Puis, quand arrive jusqu' eux le son de quelque passage subtil
et divin, auquel les oreilles pontificales ne sont pas habitues,
l'auditoire se dgrise dans son coeur; ce ne sont plus que grincements
de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de taupe pour voir clair
en philosophie, s'crient:--Quoi! nous laisserions vivre un pareil
monstre!--et, remuant la tte comme des juifs:--Ah! disent-ils, _voil
celui qui renverse le temple de Dieu_.--(Math, XXVI, 40.) Ainsi
des aveugles jugent les paroles de lumire; ainsi des hommes ivres
condamnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots pleins de vin prononcent
contre l'organe de la Trinit.... Ils avaient rempli, ces premiers
philosophes du monde, le tonneau de leur gosier, et la chaleur du
breuvage leur tait monte au cerveau, de sorte que tous les yeux se
fermaient noys dans un sommeil lthargique. Cependant le lecteur crie,
l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude pour mieux sommeiller;
l'autre, sur un coussin bien mou, cherche  fermer ses paupires;
un troisime penche sa tte sur ses genoux. Aussi, quand le lecteur
trouvait quelque pine dans le champ, il criait aux sourdes oreilles
des pres: _Vous condamnez?_ Alors, quelques-uns  peine veills  la
dernire syllabe, d'une voix somnolente, la tte pendante, disaient:
_Nous condamnons.--Amnons_, disaient d'autres qui, veills  leur tour
par le bruit que les premiers faisaient en jugeant, dcapitaient le
mot[309].... Ainsi les soldats endormis rendent tmoignage que, pendant
leur sommeil, les aptres sont venus et ont emport le corps. (Math.
XXVIII, 43.) Ainsi, celui qui avait veill le jour et la nuit dans la
loi du Seigneur est condamn par des prtres de Bacchus. C'est le malade
qui traite le mdecin; c'est le naufrag qui accuse celui qui est sur le
rivage; le criminel qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, 
mon me? A qui recourir? As-tu oubli les prceptes des rhteurs, et
matrise par la douleur, gagne par les larmes, perds-tu le fil de ton
discours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera la
foi sur la terre? Les renards ont leurs terriers, les oiseaux du ciel
ont leurs nids; mais Pierre n'a pas o reposer sa tte....

[Note 309: Il y a ici un jeu de mots impossible  traduire.
_Damnatis_, dit le promoteur. _Damnamus_, disent les pres. _Namus_,
rpondent les plus endormis. _Namus_, nous nageons, ce mot fait allusion
 l'ivresse, et Brenger ajoute: Votre natation est une tempte, une
submersion. (P. 305.)]

En voyant agir de la sorte, en coutant les arrts de pareils juges, on
se console avec ces mots de l'vangile: _Les pontifes et les pharisiens
se sont runis, et ils ont dit: Que faisons-nous? Cet homme dit des
choses merveilleuses. Si nous le laissons aller, tout le monde croira en
lui_. (Jean, XI, 47.)

Mais un des pres, nomm l'abb Bernard, tant comme le pontife de ce
concile, prophtisa en disant: _Il nous convient qu'un seul homme soit
extermin par le peuple et que toute la nation ne prisse pas_[310].
C'est de ce moment qu'ils ont rsolu de le condamner, rptant ces
paroles de Salomon: _Tendons des embches au juste_ (Prov. I, 11),
enlevons-lui la grce des lvres et trouvons le mot qui perdra le
juste.--Vous l'avez fait en faisant ce que vous avez fait, vous avez
dard contre Ablard les langues de la vipre. Renverss par l'ivresse,
vous l'avez renvers, et vous avez absorb le vin, _comme celui qui
dvore le pauvre en secret_ (Habac. III, 14). Et pendant ce temps,
Pierre priait: _Seigneur_, disait-il, _dlivrez mon me des lvres
iniques et de la langue perfide_. (Ps. CXIX, 2.)

[Note 310: Jean, XI, 50. Brenger dit: _Exterminetur a populo_, ce
qui veut dire soit _extermin par le peuple_ ou _proscrit du sein du
peuple_. Il y a dans la Vulgate: _Moriatur pro populo_, ce qui est
conforme au texte grec.]

Au milieu de tant de piges, Ablard se rfugie dans l'asile du
jugement de Rome.--Je suis, dit-il, un enfant de l'glise romaine. Je
veux que ma cause soit juge comme celle de l'impie; _j'en appelle
 Csar_.--Mais Bernard, l'abb, sur le bras duquel se reposait la
multitude des pres, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint
Paul dans les fers: _Tu en as appel  Csar, tu iras  Csar_[311];
mais _tu en as appel  Csar, tu n'iras pas  Csar_. Il informe en
effet le sige apostolique de tout ce qu'ils ont fait, et aussitt un
jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'glise
gallicane. Ainsi est condamne cette bouche, temple de la raison,
trompette de la foi, asile de la Trinit. Il est condamn,  douleur,
absent, non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne dirai-je pas,
Bernard?....

[Note 311: Caesarem appello.--Caesarem appellasti; ad Caesarem
ibis. (Act. XXV, 11 et 12.)]

Malgr tout ce que la fureur intestine des haines conjures, tout ce
qu'un orage de passions implacables et insenses pouvait lancer contre
Pierre, tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquit, la froide
clairvoyance de la censure apostolique ne devrait jamais se laisser
endormir. Mais il dvie facilement de la justice, celui qui dans une
cause craint l'homme plus que Dieu. Elle est vraie, cette parole d'une
bouche prophtique: _Toute tte est languissante.... De la plante des
pieds jusques au col, rien n'est sain en lui_[312].

[Note 312: Isa., l. 5 et 6.--Le texte dit de la plante des pieds
jusqu'au sommet de la tte, _usque ad verticem_. C'est peut-tre par
erreur que la citation de Brenger porte _cervicem_.]

Il voulait, disent les fauteurs de l'abb, corriger Pierre. Homme de
bien, si tu projetais de rappeler Pierre  la puret d'une foi intacte,
pourquoi, en prsence du peuple, lui imprimais-tu le caractre du
blasphme ternel? Et si tu cherchais  enlever  Pierre l'amour du
peuple, comment t'apprtais-tu  le corriger? De l'ensemble de tes
actions, il ressort que ce qui t'a enflamm contre Pierre n'est pas
l'envie de le corriger, mais le dsir d'une vengeance personnelle.
C'est une belle parole que celle du prophte: _Le juste me corrigera en
misricorde._ (Ps. CXL, 5.) O manque en effet la misricorde, n'est pas
la correction du juste, mais la barbarie brutale du tyran.

Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les ressentiments de son
me: _Il ne doit pas trouver un refuge auprs du sige de Pierre, celui
qui attaque la foi de Pierre_[313]! Tout beau, tout beau, vaillant
guerrier; il ne sied pas  un moine de combattre de la sorte.
Crois-en Salomon: _Ne soyez pas trop juste de peur de tomber dans la
stupidit_[314]. Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui
affirme la foi de Pierre: il doit donc trouver un refuge auprs du sige
de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Ablard soit chrtien avec toi. Et si
tu veux, il sera catholique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera
catholique encore; car Dieu est  tous et n'appartient  personne[315].

[Note 313: S. Bern., ep. CLXXXIX.]

[Note 314: _Eccl._, VII. 17.--Il y a dans le texte: Noli esse
justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas.
Brenger dit: Noli nimium esse justus, ne forte obstupescas.]

[Note 315: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, p. 303-308.]

Aprs ces belles paroles, Brenger recherche si en effet Ablard n'est
pas chrtien. Il donne alors le texte de la confession de foi adresse
 Hlose, et sur cette dclaration, il demande s'il est juste et
charitable de fermer  celui qui professe la croyance de l'glise tout
accs vers le chef de l'glise. Ablard peut s'tre tromp, mais il n'a
point dit tout ce qu'on lui fait dire, ou il l'a dit dans un autre sens;
un second ouvrage et corrig ou bien clairci le premier; il fallait
attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne
le conteste pas, o n'y a-t-il point d'erreurs? il y en a dans saint
Bernard lui-mme. Son trait sur le Cantique des Cantiques contient
une hrsie sur l'origine de l'me[316]. Il y a des fautes dans saint
Hilaire, dans saint Jrme, et saint Augustin a publi le livre de ses
rtractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler
 fermer au matre Pierre les portes de la clmence apostolique?

[Note 316: Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard, sont
peu graves ou peu prouves. Ainsi on lit dans son vingt-septime sermon
sur le _Cantique des Cantiques_, que l'me vient du ciel, et Berenger
en conclut que saint Bernard est tomb dans l'erreur d'Origne qui
attribuait aux mes une existence antrieure  cette vie. L'induction
nous parat force. (S. Bern. _Op._, vol. I, t. IV, serm. XXVII, 6;
Not., p. CXIII.--_Hist. litt._, t. XII, p. 257.)]

Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger
termine son pamphlet thologique, en prenant l'engagement de discuter
dans un autre crit le fond mme des questions. Mais cet engagement, il
ne le tint pas. On vient de voir qu'en crivant, il savait dj que la
cour de Rome avait prononc, et que toute esprance tait perdue. Du
ct de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui
va jusqu' la violence, avait t lance contre l'apologie, non de
Berenger, mais d'Ablard[317]. L'auteur inconnu, mais qui tait un abb
de moines noirs, ddie son ouvrage  l'archevque de Rouen qui parait
tre son suprieur ecclsiastique, raconte qu'il a t li avec Ablard
par la plus troite familiarit, et prend avec la dernire vivacit
la dfense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de
calomnieuse. C'est celle que nous n'avons plus. Il accuse Ablard d'tre
_conduit par les furies_ et d'avoir compar saint Bernard  Satan,
transform en ange de lumire. Si la citation est exacte, l'accus n'et
fait que rendre  l'accusateur ce qu'il lui avait prt[318].

[Note 317: Nous avons dj parl de cette dissertation d'un abb
anonyme. Plusieurs auteurs, Duchesne entre autres, l'ont confondue
avec celle de Guillaume de Saint-Thierry, ou la lui ont attribue par
surrogation; erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont releve.
Point d'vidente raison non plus pour donner cet ouvrage  Geoffroi,
l'auteur de la _Vie de saint Bernard_. Un moine de Cteaux, nomm aussi
Geoffroi, l'attribue bien  un abb de moines noirs, et Geoffroi le
biographe devint en effet abb de Clairvaux (ou des moines noirs de
Cteaux); il fut le troisime successeur de saint Bernard; mais il
n'tait point abb  l'poque o l'ouvrage parat avoir t crit, et
surtout il ne dpendait pas de l'archevque de Rouen. L'ouvrage, au
reste, a t insr dans la Bibliothque de Cteaux. (Disputat. anonym.
abbat. adv. dogm. P. Abael., _Bibl. cist._, t. IV, p. 238.--S. Bern.
_Op._, admon. in opusc. XI, vol. 1, t. II, p. 636.--_Thes. nov. anecd.
observ. proev. in Ab. Theol._, t. V, p. 1148.--Ex epist. Gaufr. mon.
clarev., _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 331.--_Ab. Op._; Not., p. 1193.)]

[Note 318: Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. CCCXXX.]

Mais ces violences de langage, toujours blmables, taient de plus
imprudentes. Le clerg orthodoxe prenait de jour en jour le dessus.
Berenger, esprit vif et caustique, s'tait fait encore d'autres
affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on, avaient pris parti
contre lui[319]. Il se vit bientt oblig de quitter le pays et de
songer  sa sret; puis du fond de la retraite o il s'tait cach,
il crivit  Guillaume, vque de Mende, une lettre o il s'excuse, en
laissant chapper encore quelques pigrammes contre saint Bernard. Il
dclare qu'il se rend sur les questions gnrales du dogme, qu'il n'a
pas fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renonc 
s'riger en patron des articles reprochs  Pierre Ablard, puisque,
encore qu'ils soient bons pour le sens, ils ne le sont pas pour le
son[320]. Quant  l'apologie que j'ai publie, je la condamnerai,
dit-il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose contre la personne de
l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie, et
non au Srieux.

[Note 319: _Ab. Op._, pars II, ep. XIX, p. 325.]

[Note 320: Quia, etsi sanum saperent, non sane sonabant. (_Ab.
Op._, pars II, ep. XVIII, p. 822.)]


C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpir, fut
bientt officiellement connu, et mit fin  cette grande controverse,
qui devait renatre un jour sous les auspices d'hommes nouveaux. Saint
Bernard avait triomph; l'oeuvre tait consomme. On ignore si la cour
de Rome hsita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux
partis; mais l'acquittement d'Ablard tait la condamnation du clerg
de France et l'immolation dans l'glise de ce qu'on pourrait appeler
le parti gouvernemental au parti libral. Un tel acte ne pouvait tre
qu'une dangereuse inconsquence,  moins qu'il ne ft le dbut et le
signal d'un systme nouveau, et ne figurt dans un vaste ensemble de
mesures de rforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique
n'tait pas dans les ides du sicle, peut-tre mme et-elle devanc
de trop d'annes la ncessit qui plus tard a pu la rclamer sans
l'obtenir. En tout cas, elle n'tait pas  la porte de celui qui, sous
le nom d'Innocent II, gouvernait l'glise, esprit mdiocre et d'une
commune prudence, imitateur timide de la politique illustre, entre ses
prdcesseurs, par Hildebrand, et entre ses successeurs, par Lothaire
Conti. Peu de mois aprs le concile de Sens, un rescrit donn  Latran
le 16 juillet, et adress aux archevques de Sens et de Reims,
ainsi qu' l'abb de Clairvaux, condamna sur l'appel Ablard et ses
doctrines[321]. Les termes en sont assez modrs. Aprs un prambule
sur les droits et les devoirs du saint sige, et quelques citations
d'erreurs dj condamnes, le pape, sans se prononcer en droit touchant
les oprations du concile, dit que, quant aux articles dfrs par
les deux archevques, il a reconnu avec douleur, dans la pernicieuse
doctrine de Pierre Ablard, d'anciennes hrsies, et qu'il se flicite
qu'au moment o se raniment des dogmes pervers, Dieu ait suscit 
l'glise des enfants fidles, au saint troupeau d'illustres pasteurs,
jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hrtique[322]. En
consquence, aprs avoir pris le conseil de ses vques et cardinaux, le
successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine
gnrale de Pierre et son auteur avec elle, et impose  Pierre, comme
hrtique (_tanquam haeretico_), un perptuel silence. Il estime en
outre que tous les sectateurs et dfenseurs de son erreur devront tre
squestrs du commerce des fidles et enchans dans les liens de
l'excommunication. On ajoute que le pape ordonna de livrer aux flammes
les livres d'Ablard, et que lui-mme les fit brler  Rome[323].

[Note 321: S. Bern. _Op._, ep. CXCIV; Innocentius episc.
venerabilibus fratribus.--_Ab. Op._, pars II, ep. XVI, p. 301.]

[Note 322: Qui novi haeretici calomniis studeant obviare. (_Id.,
ibid._)]

[Note 323: Gaufrid., _In Vit. S. Bern._--S. Bern. _Op._, vol. 1, p.
636.]

Telle tait la lettre immdiatement ostensible. Une lettre plus courte,
portant la mme suscription, et donne le lendemain de la prcdente,
contenait le commandement que voici:

Par les prsents crits, nous mandons  votre fraternit de faire
enfermer sparment dans les maisons religieuses qui vous paratront le
plus convenables, Pierre Ablard et Arnauld de Bresce, fabricateurs de
dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brler
les livres de leur erreur partout o ils seront trouvs. Donn  Latran,
18ime jour des calendes d'aot.

Et  cette lettre tait annex cet ordre:

Ne montrez ces crits  qui que ce soit, jusqu' ce que la lettre mme
(sans doute le rescrit principal) ait t, dans le colloque de Paris qui
est trs-prochain, communique aux archevques[324].

[Note 324: Cet ordre est du 14 juillet. On ignore quel tait le but
de ce colloque (confrence ou dlibration) qui devait se tenir  Paris
et o devaient assister des archevques, je n'en ai vu trace ni dans la
_Gallia Christiana_, ni dans l'_Histoire de l'glise de Paris_ du P.
Grard Dubois. (S. Bern. _Op._, ep. CXCIV et not. in ep. CLXXXVII
et seqq., p. lxvi.--_Ab. Op._, pars II, ep. XV et XVI, p. 299 et
301.--Fleury, _Hist. Eccl._, t. XIV, l. LXVII, p. 556.)]

Le secret prescrit fut gard quelque temps. Ablard parat n'avoir ni su
ni souponn de bonne heure ce fatal dnoment. En faisant son appel, il
avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome, pour y plaider sa
cause. Il ne pouvait s'imaginer qu'on l'y jugerait sans l'entendre, et
que cette iniquit, presque sans exemple de la part de l'glise suprme,
serait consomme contre lui. Il faut remarquer en effet, qu' aucune
poque de la procdure, soit en France, soit en Italie, il n'a t admis
 dire s'il reconnaissait les ouvrages  lui attribus, s'il avouait,
dsavouait, rtractait, modifiait ou interprtait les articles qu'on
prtendait en avoir extraits, ni enfin  s'expliquer sur ses dogmes et
ses intentions; la preuve n'a donc jamais t faite qu'il ft coupable
de malice, orgueil, opinitret, conditions indispensables de l'hrsie;
car l'hrsie est un crime et non pas une erreur. On conoit donc
jusqu' un certain point sa scurit. Cependant, comme il n'attendait
plus rien de la France, il rsolut d'aller  Rome, afin de s'y dfendre
s'il tait encore simple accus, de se justifier s'il tait condamn
dj. Triste et souffrant, il partit pour Lyon, en faisant route par
la Bourgogne. L'ge et les infirmits ralentissaient sa marche; il
sjournait dans les monastres qu'il rencontrait sur son chemin. Une
fois, surpris, dit-on, par la nuit, il fut forc de s'arrter  Cluni.

La maison de Cluni, situe non loin de Mcon, tait une ancienne abbaye
de l'ordre de Saint-Benot, fonde au commencement du Xe sicle par
Bernon, abb de Gigny, et richement dote par Guillaume Ier, duc
d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait prcd Cteaux et par
consquent Clairvaux, qui n'tait qu'une colonie de cette dernire
maison, et, comme on disait dans le clotre, la troisime fille de
Cteaux[325].

[Note 325: Cluni et Cteaux, tous deux de l'ordre de Saint-Benot,
taient cependant des chefs d'ordre. Les quatre dmembrements de
Cteaux, appels ses quatre filles, taient les abbayes de La Fert, de
Pontigni, de Clairvaux et de Morimond. La robe de Cluni tait noire,
celle de Cteaux blanche, except quand les moines sortaient de la
maison. Cette diffrence dans la couleur du froc joue un grand rle
dans las dmls des clunistes et des cisterciens. (_Hist. des ordres
monastiques_, par le P. Heliot, t. V, c. xviii et xxxii.)]

Cluni tait ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monastres les
plus renomms de la Gaule pour sa richesse et sa dignit. On vantait la
magnificence de son glise, de ses btiments, de sa bibliothque; et
l'hospitalit y tait exerce avec grandeur. Un esprit de paix et
d'indulgence, le got des lettres et des arts mme rgnaient dans cette
maison o les biens du monde n'taient point ddaigns et que des
religieux austres accusaient de relchement. Les vives animosits qui
clataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents
du mme ordre, avaient, pendant un temps, anim Cteaux contre Cluni.
Cteaux, chef d'ordre comme Cluni, et  sa suite Clairvaux, plus ardent,
plus rigoureux, plus pauvre, avait attaqu tout  la fois la richesse,
l'influence, et l'esprit large et tolrant d'une abbaye o le temps
avait amen quelques modifications  la rgle primitive de Saint-Benot.
Naturellement, Cluni rpondait en accusant Cteaux de pharisasme.
Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manqu, prs de quinze
ans auparavant, de prendre parti pour Cteaux, d'o il tait sorti, et
tout en lui reprochant les exagrations malveillantes d'un zle outr,
il avait censur les nouveauts et les concessions de Cluni, et dnonc
la mollesse sous le nom de modration, la complaisance sous celui de
charit[326].

[Note 326: Voyez l'ouvrage que saint Bernard,  la demande de
Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'_Apologia_ et o il
attaque encore plus Cluni qu'il ne le dfend, tout en blmant Cteaux.
(S. Bern. _Op._, vol. 1, t. II, opusc. V.)]

Quoique ces accusations, motives surtout par quelques habitudes de luxe
insparables d'une grande opulence, et par les dsordres ambitieux d'un
abb, Pons de Melgueil, mort  Rome excommuni, n'eussent jamais atteint
son successeur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des
seigneurs de Montboissier en Auvergne, celui  qui ses vertus et sa
longue vie ont attir le nom de Pierre le Vnrable; il lui fallut
prendre la plume pour dfendre son ordre et rpondre, au moins
indirectement,  saint Bernard[327]. Il donna une rfutation remarquable
de toutes les critiques des cisterciens, ce qui tait rfuter celles que
s'appropriait saint Bernard, quoiqu'il ne le nommt pas[328]. Mais c'est
l'esprit mme de saint Bernard que semble combattre dans son style
calme, mesur, enjou mme, l'esprit juste et serein de Pierre le
Vnrable. En 1132, une exemption en matire de dme accorde par le
pape aux moines de Cteaux, obligea l'abb de Cluni  rclamer, et
suscita une controverse nouvelle entre l'abb de Clairvaux et lui[329].
Enfin, six ans aprs, l'lection d'un cluniste  l'vch de Langres,
faite contre le gr du premier, l'entrana  des plaintes amres o son
noble mule ne fut pas pargn auprs du roi ni du pape. Pierre lui
rpondit avec une mesure et une supriorit reconnues des admirateurs
mmes de saint Bernard; et quand enfin, rsumant tous leurs diffrends
du ton de la modration et de l'amiti, il voulut les mettre au nant,
il lui crivit une grande lettre toute pleine d'autorit et de douceur
o nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous
les temps: La rgle de saint Benot est subordonne  la rgle de la
charit[330].

[Note 327: Pierre le Vnrable, Venerabilis cognomine, quod ipsi
haesit, sua aetate donatus (_Rec. des Hist._, t. XV, ep. Pet. Clun.
abb., _Monit._, p. 625); Cognomento venerabilis ob eximiam divinarum
et humanarum scientiarum cognitionem cum insigni vitae prebliate
conjunctam (_Gall., Christ._, t. VI, p. 1117), ne fut point _canonis
selon les formes_. Mais les bndictins n'ont pas manqu de l'inscrire
dans leur martyrologe; et dans la bibliothque de Cluni, son nom est
prcd de l'S. (_Bibl. Cluniac. vit. S. Pet. vener._, p. 553.) Les
auteurs de l'_Histoire littraire_ le regardent galement comme un saint
en France. (_Hist. litt._, t. XIII suppl., p. 431.)]

[Note 328: Fleury n'hsite pas  considrer l'apologie de Cluni
adresse par Pierre  Bernard comme une rponse  l'ouvrage du dernier,
et c'est aussi l'opinion de Neander. Les auteurs de l'_Histoire
littraire_ mettent un grand soin  prouver qu'il n'en est rien et que
Pierre ne rpond qu'aux cisterciens en gnral. Il est certain que la
rfutation n'est ni directe, ni expresse, mais l'opposition entre
les deux hommes est flagrante. (Cf. _Bibl. cluniac._, l. I, ep.
XXVIII--_Hist. litt._, t. XIII, p. 199, t. Xlll supp., p. 266 et 438.--
_Hist. Eccl._, l. LXVII, n 43.--_Saint Bernard et son sicle_, l. II.)]

[Note 329: S. Bern. _Op._, vol. 1, not. in ep. CCXXVIII.--_Bibl,
Clun., Petr. Ven. epist._, l. I, ep. XXXIII-XXXVI.]

[Note 330: Regula illa illius sancti patris ex illa sublimi et
generali caritalis regula pendet. (_Bib. Clun., Petr. epist._, l.
IV, ep. XVII, l. I, ep. XXIX.--S. Bern. _Op._, ep. CLXIV  CLXX, ep.
CCXXIX.)]

La bienveillance, l'estime, l'amiti mme parurent assez constamment
unir ces deux hommes si diffremment chrtiens. Ils se lourent beaucoup
l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'en tendirent jamais. L'abb Pierre,
par ses vertus calmes, sa pit simple, la culture et la distinction de
son esprit, tait universellement respect dans l'glise. Il ne manquait
pas pour lui-mme de la svrit ncessaire  la profession monastique,
et sa rforme de son ordre, dcrte en 1132, dans un chapitre gnral
o assistrent douze cent douze frres et deux cents prieurs, l'a bien
prouv. Mais une charit tendre et claire l'inspirait, et son esprit
aimable autant qu'tendu, lui faisait admettre et comprendre ce qui
chappait au gnie troit de l'abb de Clairvaux. Les lettres de Pierre
sont admirables par l'onction dans la raison. Tout, jusqu' cette
intelligence des choses mondaines dans une juste mesure, jusqu' cette
habile alliance d'une vie simple et pure avec l'emploi des richesses du
sicle, des trsors des arts, des moyens d'influence temporels, rappelle
involontairement, dans sa magnificence, sa grce et sa saintet,
l'immortel archevque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni  Pierre ni 
Bernard que de dire qu'il y eut en eux et mme entre eux quelque chose
qui fait penser  Fnelon et  Bossuet. Vous remplissez les devoirs
pnibles et difficiles, qui sont de jener, de veiller, de souffrir,
crivait un jour Pierre  Bernard, et vous ne pouvez supporter le
devoir facile qui est d'aimer[331].

[Note 331: Quae gravia sunt faciunt; quae levia facere nolunt....
Servas, quicumque talis es, gravia Christi mandata, cum jejunas,
cum vigilas, cum fatigaris, cum laboras; et non vis levia ferre, ut
diligas. (_Bibl. Clun._, 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a t mise
 la date de 1149.) Saint Bernard tait fort suprieur  Bossuet en
nergie et en puissance de caractre; mais la nature de Bossuet tait
meilleure, plus quitable et plus douce.]

Tel tait l'homme que la Providence mt sur la route d'Ablard fugitif.
Ce n'tait ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un
moine dominateur; mais un prlat lettr et doux, pieux et libral, qui
aimait la paix et qui savait l'tablir et la conserver. Il accueillit
Ablard avec un mlange de compassion et de respect, et la triste
victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra
enfin ce qu'il n'avait gure trouv sur l'pre chemin de sa vie, la
bont.

S'tant repos quelques jours  Cluni, il confia ses projets  l'abb
Pierre. Il se regardait comme l'objet d'une injuste perscution, et
protestait avec horreur contre le nom d'hrtique. Il raconta qu'il
avait fait appel au saint-sige, et qu'il allait se rfugier au pied du
trne pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins
avec certitude, que son arrt tait rendu. Pierre le Vnrable approuva
son dessein, lui dit que Rome tait le refuge du peuple des chrtiens,
qu'il devait compter sur une suprme justice qui n'avait jamais failli
 personne, et par del la justice, sur la misricorde. Dans ces
circonstances, Raynard, abb de Cteaux, vint  Cluni. On a suppos
qu'il y tait envoy par l'abb de Clairvaux, qui, dpositaire des
ordres du pape, hsitait  les excuter avec clat, ou redoutait le
voyage d'Ablard  Rome. Quoi qu'il en soit, l'abb de Cteaux parla de
rconciliation, et Pierre entra vivement dans cette nouvelle ide. Tous
deux pressrent Ablard. Mieux instruit peut-tre de sa vraie situation,
ou peut-tre us par l'ge, bris par la maladie, dcourag par
l'exprience, il parut se laisser flchir. Jamais il n'avait pens  se
placer en dehors de l'glise, et le schisme de sa situation lui tait
rellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut
tre touch de cet aspect de charit paisible et de sainte indiffrence
que prsentaient le vnrable abb et l'intrieur de sa maison. Jamais
la pit n'avait abandonn son me; il y laissa pntrer le calme et le
dtachement. A la demande de Pierre et de quelques autres religieux, il
dclara, comme au reste il l'avait souvent fait, rejeter tout ce
qui, dans ses paroles ou ses livres, aurait pu blesser des oreilles
catholiques, et il crivit une nouvelle apologie ou confession de
foi[332]. Il voulut bien mme suivre  Clairvaux l'abb Raynard, dont la
mdiation assoupit les anciens diffrends, et il dit  son retour que
saint Bernard et lui s'taient revus pacifiquement[333]. On ne sait rien
de cette entrevue. Je ne doute pas de la clmence de saint Bernard; il
croyait rellement que c'tait  lui de pardonner.

[Note 332: _Ab. Op._, pars II, ep., xx, _apologia seu confessio_, p.
330.]

[Note 333: Se pacifice convenisse revenus retulit. (_Id_.,
_Ibid_., pars II, ep. xxii, p. 336.)]

Si la confession de foi qui nous est reste est celle qui satisfit saint
Bernard, il tait bien revenu des exigences que lui inspirait nagure
sa clairvoyante svrit. Comme l'apologie pour Hlose, la seconde
dclaration d'Ablard, adresse  tous les enfants de l'glise
universelle, est chrtienne; mais il n'y dment sur aucun point capital
les opinions mises dans ses ouvrages. Seulement il les dsavoue dans la
forme absolue et outre que leur avaient donne ses adversaires, ou bien
il rpte sans commentaire ni dveloppement, la formule orthodoxe dont
on l'accuse de s'tre cart; mais il ne reconnat pas qu'il s'en
soit cart, ni que par consquent il l'entende dsormais en un sens
contraire  ses crits. Aprs cette dclaration, il restait matre
comme par le pass, de soutenir, s'il l'et jug  propos, que ses
expressions, comprises suivant sa pense, n'offraient pas le sens qu'on
leur prtait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacrs.
Aprs cette dclaration, il pouvait encore, au moyen de quelque
interprtation, soutenir qu'il n'avait pas chang d'opinion. En un mot,
il s'exprime chrtiennement, il ne se rtracte pas. Pour crire cette
apologie, il a pu cder  l'ge,  la force,  la ncessit; il a pu,
chose plus louable, obir  l'amour de la paix, au respect de l'unit,
 l'intrt commun de la foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas
sacrifi une seule de ses ides  qui que ce soit au monde. Le coeur
d'Ablard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait
pas.

Au reste, il continue dans son apologie  se plaindre de la malice de
ses ennemis et des impostures dont il est victime[334]. Sur tous les
points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connat aucune
faute, et s'il lui en est chapp dans ses crits ou dans ses leons, il
ne les dfend point, il se dclare prt  tout rparer,  tout corriger,
n'ayant jamais eu ni arrire-pense, ni mauvais dessein, ni opinitret.

[Note 334: Comme cette confession de foi accuse clairement, bien
qu'indirectement, ses adversaires de mensonge, elle a t censure assez
vivement par des auteurs modernes, et confondue avec cette apologie
antrieure dont j'ai dj parl et qui aurait t plus violente que les
ouvrages mme qu'elle tait destine  justifier. C'est ainsi qu'en
parat juger entre autres Tissier. (_Biblioth. pat, cister._, t. IV, p.
259.) Mais ce que nous savons de la premire apologie ne permet pas
de la confondre avec la confession de foi, et ainsi en ont jug
d'excellents critiques. Si celle-ci a t crite  Cluni, elle n'atteste
pas une rconciliation profondment sincre avec saint Bernard. (Cf.
_Hist. litt._, t. XII, p. 129 et 134.) Thomasius a tabli d'une manire
assez spcieuse qu'Ablard n'avait jamais au fond abandonn ses opinions
et qu'aid par Pierre de Cluni, qui tenait  honneur de le garder
dans son couvent, il avait donn  saint Bernard des satisfactions
apparentes. (_P. Ab. Vit._, chap. 70 et seqq.)]

Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles
relevs ds l'origine dans ses crits, il n'en laisse pas un seul, sans
se laver, au moins dans les termes, de toute trace d'hrsie: Et quant
 ce qu'ajoute _notre ami_, dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer
qu'il crivit sa dclaration au moment de sa rconciliation), que ces
articles ont t trouvs, partie dans la _Thologie_ du matre Pierre,
partie dans le _Livre des Sentences_ du mme, partie dans celui qui
est intitul: _Connais-toi toi-mme_, je n'ai pas lu cela sans grand
tonnement, aucun ouvrage de moine se pouvant trouver qui et pour
titre: _Livre des Sentences_; et cela aussi a t avanc par ignorance
ou par malice[335].

[Note 335: Apol., p. 333.]

Ablard, rconcili, n'aspirait plus qu' la retraite. Abandonnant le
monde et la vie des coles, il consentit  rester pour toujours 
Cluni,  la grande joie de l'abb et de toute la communaut. Pierre le
Vnrable se hta d'crire au pape pour lui demander de permettre  son
hte de ne plus quitter l'asile o il avait t reu, et d'y passer,
dans le repos, l'tude et la pit, les restes d'une vie dont le terme
paraissait approcher[336].

[Note 336: _Ab. Op._, pars II, ep. xxii, _Petr. Vener. ad Dom.
Innocent. II_, p. 335.]

Cet arrangement, comme on le pense bien, fut approuv  Rome; Ablard
devint moine  Cluni, du moins se soumit-il  la rgle de la communaut,
et bien que son rang dans l'glise, gal  celui de l'abb de Cluni,
l'et fait, non moins que sa renomme, placer en tte de toute la
congrgation et marcher le premier aprs son chef, il accepta avec la
dernire rigueur l'humilit et l'austrit de sa nouvelle vie. Il se
revtit des habits les plus grossiers; et cessant de prendre aucun soin
de sa personne, il traita son corps avec le mpris des solitaires.
Saint Germain, dit l'abb de Cluni[337], ne montrait pas plus
d'abjection, ni saint Martin plus de pauvret. Silencieux, le front
baiss, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de
ses frres, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encore
parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, l'oeil cherchait
avec hsitation ou contemplait avec tonnement cet homme d'un si
grand nom, qui semblait se ddaigner lui-mme et se complaire dans
l'abaissement. Rendu par le saint sige  tous les devoirs du ministre,
il frquentait les sacrements, il clbrait souvent le divin sacrifice,
ou prchait la parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y
ft contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait, priait
et se taisait toujours. Ses tudes, comme celles de toute sa vie,
continuaient d'avoir un triple objet, la thologie, la philosophie et
l'rudition. Ce n'tait plus qu'une pure intelligence. Les passions
taient ananties ou condamnes au silence; et il ne restait plus
d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais
s'il est vrai, comme il est permis de le croire, qu'il ait mis  Cluni
la dernire main  son grand trait de philosophie scolastique, nous
y lisons que mme alors il se regardait encore comme la victime de
l'envie, et que, sr de la puissance de son esprit, des ressources de
son savoir, de la dure de son nom, il confiait  l'avenir vengeur le
triomphe de la science opprime dans sa personne. Convaincu que c'est
la grce qui fait le philosophe, puisqu'il faut du gnie pour la
dialectique, il se sentait comme prdestin  la science, et
il crivait pour l'instruction des temps o sa mort rendrait 
l'enseignement la libert, heureux ainsi d'assurer aprs lui la
renaissance de son cole[338]. Tel tait l'homme dont l'humilit et la
soumission difiaient Pierre le Vnrable.

[Note 337: _Ab. Op._, pars II, ep. xxiii. p. 340.]

[Note 338: Voyez ci-aprs I. II, c. iii, et Ouv. ind. d'Ab.,
Dialectique, p. 228 et 436. C'est une remarque de Thomasius, qu'Ablard
n'a effac d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il
semblait avoir rtracts. (_Ab. Vit._,  81.)]

Cependant ses forces dclinaient rapidement, et une maladie de peau
trs-douloureuse, lui laissait peu de tranquillit. L'abb Pierre exigea
qu'il changet d'air, et l'envoya auprs de Chlons, dans le prieur de
Saint-Marcel, fond par le roi Gontran, et possd par l'ordre de Cluni.
Cette maison s'levait non loin des bords de la Sane, dans une des
situations les plus agrables et les plus salubres de la Bourgogne. L
il continua sa vie studieuse; malgr ses souffrances et sa faiblesse, il
ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans crire ou dicter. Mais
tout  coup ses maux prirent un caractre plus alarmant; il sentit que
le dernier moment venait, fit en chrtien la confession d'abord de sa
foi, puis de ses pchs, et reut avec beaucoup de pit les sacrements
en prsence de tous les religieux du monastre. Ainsi, crit Pierre
le Vnrable, l'homme qui par son autorit singulire dans la science,
tait connu de presque toute la terre, et illustre partout o il tait
connu, sut,  l'cole de celui qui a dit: _Apprenez que je suis doux et
humble de coeur, demeurer doux et humble_, et, comme il est juste de le
croire, il est ainsi retourn  lui[339].

[Note 339: Math., XI, 29.--_Ab. Op._, pars II, ep. XXIII, Petr.
Vener. ad Heloss., p. 342.]

Ablard mourut  Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il tait g de
soixante-trois ans[340].

[Note 340: On lisait dans le vieux ncrologe du Paraclet: Maistre
Pierre Abaelard, fondateur de ce lieu et instituteur de sainte religion,
trespassa ce XXI avril, ag de LXIII ans. (_Ab. Op._; Not p. 1196.)
Undenas malo revocante calendas, porte son pitaphe (_Id._, p. 343).]

Il fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creuse assez
grossirement et d'un travail fort simple. Dpos d'abord dans la
chapelle de l'infirmerie o il tait mort, son corps fut ensuite
transport dans l'glise du monastre de Saint-Marcel, et y demeura
quelque temps. Dans le dernier sicle, on y voyait encore son spulcre,
ou plutt son cnotaphe, sur lequel il tait reprsent en habit
monacal[341].

[Note 341: C'est, d'aprs de bonnes autorits (M. Alexandre Lenoir
et M. Boisset, de Chlons), la mme tombe o Ablard est dpos
aujourd'hui au cimetire du Pre Lachaise. M. Lenoir a donn le dessin
du monument tel qu'il existait  Saint-Marcel avant la rvolution.
Suivant lui, le corps d'Ablard n'aurait quitt la chapelle de
l'infirmerie que pour le Paraclet, et ce n'est que vers la fin du
dernier sicle que son tombeau primitif aurait t transport dans
l'glise du prieur de Saint-Marcel. L'pitaphe, peinte en noir sur la
muraille au-dessus du monument, portait:

  Hic primo jacuit Petrus Abelardus
  Francus et monachus cluniacensis, qui obiit
  anno 1142. Nunc apud moniales paraclitenses
  in territorio trecacensi requiescit. Vir pietate
  Insignis, scriptis clarissimus, ingenii acumine,
  rationum pondere, decendi arte, omni
  scientiarum genere nulli secundus.

(_Voyage littraire par deux bndictins_, t. I, 1re partie, p.
225,--_Muse des monum. fran._, par A. Lenoir, t. 1, p. 220, pl. n
617.)]

Mais quand il mourut, il avait depuis bien longtemps demand que
ses restes reposassent au Paraclet[342]. Cette volont devait tre
accomplie; celle qui rgnait au Paraclet ne pouvait permettre qu'on ne
l'accomplt pas.

[Note 342: _Ab, Op._, pars I, ep. III, p. 63 et ci dessus p. 147.]

Elle vivait dans un profond silence; depuis longues annes, ce coeur
s'tait ferm et ne se montrait qu' Dieu, sans se donner  lui. On ne
sait rien d'elle.

Pierre le Vnrable avait fait de tout temps profession de lui porter
autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet
et Cluni; l'abb avait reu d'elle, par un moine nomm Thobald, une
lettre et quelques petits prsents, lorsqu'il lui crivit, pour lui
raconter les derniers jours de son poux, une ptre pleine de louange
o il l'appelle femme vraiment philosophique, o il la compare  Dborah
la prophtesse, et  Penthsile, reine des Amazones, et lui exprime de
vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la
douce prison de Marcigny, couvent de femmes bndictines plac dans le
voisinage, prs de Semur et sous la direction de l'abb de Cluni. Il
joignit mme  sa lettre une pitaphe en onze vers latins qu'il avait
compose en l'honneur d'Ablard et qu'on lisait plus tard grave sur
la muraille de l'aile droite de l'glise de Saint-Marcel, prs de la
sacristie[343]. C'tait, y disait-il, le Socrate, l'Aristote, le Platon
de la Gaule et de l'Occident; parmi les logiciens, s'il eut des rivaux,
il n'eut point de matre. Savant, loquent, subtil, pntrant, c'tait
le prince des tudes; il surmontait tout par la force de la raison, et
ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa  la philosophie vritable,
celle du Christ. On peut regarder ces mots comme l'expression du
jugement de tous les esprits clairs du sicle d'Ablard.

[Note 343 :

  Gallorum Socrates, Plato maximus Hesperiarum,
  Noster Aristoteles, logicis quicumquo fuerunt
  Aut par aut melior, studiorum cognitus orbi
  Princeps....

Dans l'dition d'Amboise, cette pitaphe est jointe  la lettre o
Pierre rend compte  Hlose de la mort d'Ablard. En 1703, on la lisait
encore dans l'glise de Saint-Marcel, d'aprs les auteurs de l'_Histoire
littraire_. Une seconde pitaphe, rapport galement par d'Amboise, est
aussi attribue  l'abb de Cluni; la premire seule l'est avec quelque
certitude; nous l'analysons dans le texte; les deux derniers vers de la
seconde en ont t dtachs et cits seuls comme tant l'inscription du
tombeau d'Ablard; les voici:

  Est satis in tumulo: Petrus hic jacet Abaelardus
  Cui soli patuit scibite quidquid erat.

ou, comme la donne le P. Dubois:

  Est satis in titulo: Praesul hic jacet Abaelardus, etc.

P** en a donn une troisime trouve dans un manuscrit qu'il croit
presque contemporain d'Ablard; elle commence ainsi:

  Petrus amor cleri, Petrus inquisito veri, etc.

On peut y remarquer ce vers:

  Praeteriit, sed non periit, transivit ad esse.

La chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluni, en contient une
quatrime dont voici le premier vers mutil:

  Bummorum major Petrus Abaelardus....

Rawlinson a extrait d'un manuscrit de la bibliothque d'Oxford une
cinquime pitaphe, assez remarquable par quelques vers sur le
nominalisme; elle commence par ces mots:

  Occubuit Petrus; succumbit eo moriento
  Omnis philosophia....

  Philippe Harveng, thologien du XIIe sicle, en a compos ou conserv une
  dont nous ne connaissons que le premier vers:

  Lucifer occubuit, stellae radiate minores.

(C. _Ab. Op._, praefat. in fin. pars II, ep. XXIII, p. 342.--_Thes.
anecd. noviss._, t. III, _Dissert. isag_ XXII.--_Ex chronic._, Wilelm.
Godel. et Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415 et 675.--_P. Ab.
et Hel. Epist._, edit. a R. Rawlinson, 1718.--P. Harveng., _Op._, p.
801.--_Hist. eccles. paris._, auct. Dubois, t. II, l. XIII, c. VII, p.
178.--_Hist. litt._, t. XII, p. 101 et 102.)]

Ainsi, chre et vnrable soeur en Dieu, crivait l'abb de Cluni 
l'abbesse du Paraclet, celui  qui vous vous tes, aprs votre liaison
charnelle, unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, celui
avec lequel et sous lequel vous avez servi le Seigneur, celui-l,
dis-je, le Seigneur, au lieu de vous, ou comme un autre vous-mme, le
rchauffe dans son sein, et au jour de sa venue, quand retentira la voix
de l'archange et la trompette de Dieu descendant du ciel, il le garde
pour vous le rendre par sa grce. Nous n'avons point la rponse
d'Hlose; mais nous savons que quelque temps aprs, dans le mois de
novembre, Pierre le Vnrable se rendait au Paraclet. Pour complaire 
l'abbesse, il avait fait enlever de l'glise de Saint-Marcel, en secret
et  l'insu de ses religieux, les restes mortels d'Ablard, et il les
apportait  leur dernire demeure. Dans une lettre o elle le remercie,
Hlose lui dit simplement: Vous nous avez donn le corps de notre
matre[344].

[Note 344: Corpus magistri nostri dedistis. On pourrait croire
par la place o se lit cette phrase, qu'il s'agit du corps de
Notre-Seigneur, et que Pierre disant la messe au Paraclet y donna la
communion aux religieuses. Mais il y aurait _Corpus DOMINI nostri_ (_Ab.
Op._, pars II, ep. XXIII, p. 342 ep. XXIV. Heloiss. ad Petr. Abb. clun.,
p. 343). M. Boisset,  qui nous devons la conservation du premier
tombeau d'Ablard, dit dans une lettre adresse  M.A. Lenoir, que
l'abb de Cluni se rendit  Saint-Marcel dans les premiers jours de
novembre, sous prtexte d'y faire la visite abbatiale; qu'une nuit,
pendant le sommeil des religieux, il fit enlever le corps d'Ablard, et
partit aussitt lui-mme avec ce dpt pour aller au Paraclet, o il
arriva le 10 novembre 1142. (_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 231)]

Pendant son sjour au Paraclet, Pierre dit la messe dans la chapelle, le
16 novembre, prcha dans la salle du chapitre, accorda au monastre
le bnfice de Cluni, et  l'abbesse ce qu'on appelait le Tricenaire,
c'est--dire une concession de trente messes  dire par ses moines, ou
tout au moins des prires pendant trente jours de suite aprs la mort
d'Hlose, et pour le repos de son me. De retour dans son abbaye, il
rgularisa cette promesse en lui envoyant un engagement crit et scell
de son sceau, ainsi que l'absolution d'Ablard qu'elle avait demande,
pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait
lever  son matre et  son poux.

Cette absolution est conue en ces termes: Moi, Pierre, abb de Cluni,
qui ai reu Pierre Ablard dans le monastre de Cluni, et cd son
corps, furtivement emport,  l'abbesse Hlose et aux religieuses du
Paraclet; par l'autorit du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je
l'absous d'office de tous ses pchs[345].

[Note 345: _Ab. Op._, pars. II, ep. XXV; Pet. clun. ad. Hel., p. 344
et 345.]

On a conserv un hymne funbre, ce que les anciens appelaient _noenia_,
chant peut-tre ou suppos chant prs du tombeau d'Ablard par
l'abbesse du Paraclet et ses religieuses[346]. On voudrait croire que
ce chant, qui ne manque pas, dans sa simplicit, d'une certaine grce
mlancolique, est l'ouvrage d'Hlose. Pourquoi cette stance ne
serait-elle pas d'elle?

  Tecum fata sum perpessa;
  Tecum dormiam defessa,
  Et in Sion veniam.
  Solve crucem,
  Due ad lucem
  Degravatam animam.

Elle demande  reposer prs de lui; c'est  lui qu'elle demande de la
conduire au sjour d'ternelle lumire, et aussitt elle entend le
choeur et la harpe des anges; et les religieuses s'crient: Que tous
deux se reposent du travail et d'un douloureux amour.

  Requiescant a labore,
  Doloroso et amore.

Ils demandaient l'union des habitants des cieux: dj ils sont entrs
dans le sanctuaire du Sauveur.

[Note 346: Ce chant nous est transmis par un auteur allemand, qui ne
dit point d'o il l'a tir (Morlz Carriere, _Abuelard und Heloise_, p.
XCVI). Je ne l'ai vu mentionn nulle part ailleurs. M. Carriere en donne
une traduction en vers allemands, par M. Follen. Ce petit pome
est trs-simple. Les religieuses chantent d'abord deux stances de
_requiescat_ devant le tombeau; puis Hlose en dit quatre analyses
dans le texte; elle demande la mort et le ciel. Aussitt les nonnes
reprennent et annoncent la batitude des deux poux. Hlose elle-mme
aurait bien os composer cela.]

Hlose vcut encore vingt et un ans; elle continua d'tre l'objet
de l'admiration et de la vnration gnrale. Son sicle la mettait
au-dessus de toutes les femmes, et je ne sais si la postrit a dmenti
son sicle[347].

[Note 347: Tu... et mulieres omnes evicisti, et pene viros
universos superasti. (_Petr. clun. ep., Ab. Op.,_ pars II. p.
337.)--Fama... femineum sexum vox excessisse nubis nutilleavit.
Quomodo? Diciando, versilicando, etc... Stultus ego qui lunam illuminare
velo.... Calamus vester calamis ductorum supereminet aut aequatur.
(Hug. Metel. ep. XVI et XVII ad Helois. Hug., _Sac. antiq. mon._, t. II.
p. 348 et 349.)]

La prosprit, la richesse, la dignit du couvent du Paraclet ne firent
que s'accrotre. Sa premire abbesse mourut le 16 mai 1164, un jour de
dimanche, au mme ge que son fondateur. Le calendrier ncrologique
franais du Paraclet portait  son nom: _Hlose, mre et premire
abbesse de cans, de doctrine et religion trs-resplendissante_[348].

[Note 348: Mater nostrae religionis Heloysa, prima abbatissa,
documentis et religione clarissima, spem bonam ejus nobis vita
donante, feliciter migravit ad Dominum. C'est ce qu'on lisait dans le
_Necrologium_  la date Anno MCLXIV, XVII Kal. jun. (_Gall. Christ.,_ t.
XII, p. 574.) Duchesne a lu dans le calendrier du Paraclet: Heloysa,
neptis Fulberti canonici parisiensis, primo petri Abaelardi conjux,
deinde monialis et prioritsa Argentolii, post oratorii paralitei
abbatissa, quod ab anno MCXXX ad annum MCLXIV prudenter atque religiose
rexit. (_Ab Op.;_ Not., p. 1181.) C'est une tradition plutt qu'un
fait historique qu'Hlose mourut au mme ge qu'Ablard. On a vu qu'il
n'existe pas de donne certaine sur l'poque de sa naissance. Une
inscription grave prs du premier spulcre d'Ablard dans l'glise de
Saint-Marcel de Chlons, portait: Obiit magnos ille doctor XI Kalend.
Maii an. MCXLII, anno suo _climacterico_. et Heloissa vero XVII Kalend.
Junii anno MCLXIII. Creditur enim XX annis amplius marito supervixisse.
Ces paroles ne sont pas affirmatives. (_Hist. litt._ t. XII, p.
645.--Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.)]

On dit qu'en mmoire de sa science incomparable, ses religieuses
voulurent que le Paraclet clbrt tous les ans l'office en langue
grecque le jour de la Pentecte; et cette institution s'est longtemps
maintenue[349].

[Note 349: In not. Auberti Miraei ad _Henric. Gandat. de scriptor.
ecclesiast._ c. XVI. _Biblioth. eccles.,_ p. 164.--Bayle, _Dict. crit._,
art. _Paraclet._--Gervaise, _Vie d'Abeil_., t. II, liv. VI, p. 328.]

Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie, elle ordonna, dit-on,
qu'on l'ensevelt dans le tombeau de son poux. Ce tombeau tait plac
dans une chapelle qu'Ablard avait fait construire, peut-tre le premier
btiment en pierre de l'ancien Paraclet, et qui joignait le clotre avec
le choeur. On l'appelait le petit moustier. Lorsque la morte, dit une
chronique, fut apporte  cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari
qui, bien des jours avant elle, avait cess de vivre, leva les bras
pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrasse[350].

[Note 350: D'Amboise et Duchesne donnent ce fait un peu lgendaire
comme extrait d'une chronique de Tours, alors manuscrite. _Verba
chronici MS. Turonici._ (_Ab. Op_., praefat, et not. p. 1195.) Ce doit
tre le _Chronicon Turonense_ insr par fragments dans le _Recueil des
Historiens_, comme oeuvre d'un chanoine de Saint-Martin de Tours. Le
passage cit y est indiqu par les premiers mots seulement (t. XII. p.
472), puis suivi d'un renvoi  la chronologie de Robert d'Auxerre. Dans
celle-ci (_Id_., p. 293), le passage est insr  peu prs dans les
termes rapports par d'Amboise; mais il s'arrte  la translation du
corps d'Ablard au Paraclet, et ne mentionne ni le dsir exprim par
Hlose d'tre ensevelie avec son amant, ni le fait miraculeux ici
racont. Peut-tre cette diffrence entre le texte de la chronique de
Tours, si elle est telle que d'Amboise la donne, et les termes de la
chronologie de Robert, a-t-elle chapp  l'diteur du _Recueil des
Historiens_. Aucune partie du paragraphe concernant Ablard, ni le
dbut, ni la fin, ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours,
imprim pour la premire fois et par extraits dans l'_Amplissima
collectio_, de Martne et Durand (t. V, p. 917 et 1015). On sait au
reste qu'un rcit tout semblable se trouve dans Grgoire de Tours. (_De
Glor. confess._, c. XLII.)]

La vrit cependant, c'est qu'Hlose ne fut pas d'abord ensevelie dans
le mme tombeau, mais dans la mme crypte qu'Ablard. Trois sicles
aprs leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles,
dix-septime abbesse du Paraclet, leurs restes furent transports du
petit moustier dans le choeur de la grande glise du monastre, et
dposs, ceux d'Ablard  droite, ceux d'Hlose  gauche du sanctuaire,
et plus tard rapprochs au pied ou mme au-dessous du matre autel[351].

[Note 351: _Gall. Christ._, I. XII, p. 614.--_Ann. ord. S.
Benedict._., t. VI, p. 356.]

On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisime suprieure du Paraclet, Marie
de la Rochefoucauld, fit transporter les deux tombes dans la chapelle
dite de la Trinit, devant l'autel; elles y restrent longtemps, sans
aucune pitaphe, dans un caveau situ au-dessous des cloches[352]. On
ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent runis
dans un double cercueil qui a t ouvert de nos jours. Il parat
qu'en 1701, une pitaphe en prose franaise fut, par l'ordre de la
vingt-cinquime abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, grave sur un
marbre noir plac  la base de cette chapelle spulcrale ou plutt sur
une plinthe au pied de la triple statue de la Trinit, que cette dame
avait releve. En 1766, une autre abbesse du mme nom conut le plan
d'un monument o devait figurer encore cette curieuse statue, et qui
ne fut excut qu'en 1779 par la dernire abbesse du Paraclet[353].
La rvolution franaise, qui abolit l'institution fonde par blard,
respecta cependant et sa mmoire et le double cercueil o l'on croyait
avoir conserv les derniers restes d'Ablard et d'Hlose.

[Note 352: _Voyag. litt. par deux bndict._, 1re partie, p. 85.]

[Note 353: C'tait Charlotte de Roucy; celle qui avait conu le plan
tait la vingt-sixime abbesse et se nommait Marie de Roye; toutes de
la maison de la Rochefoucauld. L'pitaphe que l'une fit graver sur
le tombeau, avait t compose  la demande de l'autre, en 1766, par
l'Acadmie des inscriptions; elle est conue en ces termes:

  Hic
  Sub eodem marmore jacent
  Hujus monasterii
  Conditor, Petrus Abaelardus
  Et abbatissa prima Heloissa,
  Olim studiis, ingenio, amore, infaustis nuptiis
  Et poenitentia,
  Nunc aeterna, quod speramus, felicitate
  Conjuncti.
  Petrus oblit XX prima aprilis 1142,
  Heloissa XVII maii 1163.
  Curis Carolae de Roucy, Paracleti
  Abbatissae.
  1779.

Il y a erreur dans cette dernire date. On a attribu cette pitaphe 
Marmontel. M.A. Lenoir, qui parait avoir vu ce monument ou l'avoir copi
sur des dessins authentiques, l'a fait graver dans son Muse. Il se
compose du triple groupe et d'un socle appliqus  la muraille. (_Lives
of Abeil. and Helois._, by J. Berington, t. II, p. 231.--_Mus. des mon.
fr._, t. I, p. 225  228, pl. no 516.--_Abail et Hl_., par Turlot, p.
267-269.)]

Ces ossements confondus sont aujourd'hui replacs dans la tombe de
pierre o lui-mme avait t d'abord enseveli sous les votes de
l'glise de Saint-Marcel. Comment cette tombe est-elle aujourd'hui
dpose dans un des cimetires de Paris? D'o vient le monument qui
la renferme, ce monument connu de tous, tant de fois reproduit par le
dessin, sans cesse visit par une curiosit populaire, et qu'on peut
souvent dans les beaux jours voir encore par de couronnes funraires et
de fleurs frachement cueillies?

Un homme dont les soins pieux ont sauv  la France bien des richesses
de l'art gothique dans un temps o cet art tait aussi ddaign par
le got qu'insult par les passions, l'auteur du _Muse des monuments
franais_[354], est celui  qui nous devons la conservation des restes
d'Ablard et d'Hlose et le tombeau mme qui les contient. En 1792, le
Paraclet fut vendu  la requte et au profit de la nation. Les notables
de Nogent-sur-Seine vinrent en cortge lever les corps des deux amants
que protgeait du moins la philosophie sentimentale de l'poque, et les
transportrent avec le groupe de la Trinit encore tout entier, dans
leur ville et dans l'glise de Saint-Lger. En 1794, des fanatiques
du temps,  qui certainement l'ombre de saint Bernard n'tait point
apparue, dvastrent l'glise, et le groupe, jadis suspect d'un
symbolisme hrtique, fut bris comme un monument de superstition.
Cependant ils pargnrent le caveau qui renfermait les prcieux restes.
Six ans aprs, 8 floral an VIII, M. Lenoir, muni d'un ordre du
gouvernement, reut des mains du sous-prfet au nom de l'arrondissement,
un cercueil qui renfermait ces restes spars par une lame de plomb. On
l'ouvrit avec soin, et un procs-verbal fut dress constatant l'tat des
ossements. Il a t publi. Les ttes furent moules, et c'est sur ce
modle qu'un sculpteur a compos les masques si connus. Vers le mme
temps, un mdecin de Chlons-sur-Sane, ayant sauv le tombeau de
l'glise de Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite,
grossirement cisele, au moment o, achete par un paysan, elle allait
tre livre  quelque usage domestique, la remit au crateur du muse
des Petits-Augustins, et c'est dans ce spulcre grossier dont les
sculptures paraissent effectivement  de bons juges tre du temps et du
pays, que les restes des deux poux ont t enfin dposs. Auprs d'une
statue rpute celle d'Ablard en habit de moine, une statue de femme,
du XIIe sicle, et  laquelle on avait adapt le masque de convention
d'Hlose, fut couche sur le mme tombeau. C'est celui qu'on a plac
dans une sorte de chambre ou de lanterne, d'un gothique orn, et forme
de dbris enlevs au clotre du Paraclet, et surtout  une ancienne
chapelle de Saint-Denis. Ce monument, d'un style recherch, postrieur
au XIIe sicle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir, fut  la
restauration transport du jardin du muse des Petits-Augustins dans le
cimetire du Pre-Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d'Hlose et
d'Ablard taient gravs alternativement sur la plinthe, et interrompus
seulement par ces mots: [Grec: LEI SYMPEPLEGMENOI], _toujours unis_.

[Note 354: M. Alexandre Lenoir. Il a racont lui mme tous ce
details. Le mdecin de Chlons est M. Boisset, le sculpteur M. Descine.
(_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 221 et suiv.--_Notice hist. sur la
spult. d'Hl. et Abail._, par le mme, 1816.--Villenave, Notice place
en tte de la traduction des lettres, par le bibl. Jacob, p. 116 et
suiv.--Autre traduction des lettres, par M. Oddoul; dition illustre,
t. I, p. CXI.)]

On a vu qu'Hlose avait un fils dont l'histoire ne parle pas. Il parat
qu'il entra dans les ordres, et obtint la bienveillance de Pierre
le Vnrable. Dans la lettre qu'elle crit  ce dernier, elle lui
recommande son fils, pour qui elle le prie d'obtenir une prbende de
l'vque de Paris ou de tout autre. L'abb rpond qu'il s'efforcera de
lui en faire accorder une dans quelque noble glise, mais il ajoute que
la chose n'est pas aise, et qu'il a prouv souvent que les vques
se montrent fort difficiles pour accorder des prbendes dans leur
diocse[355].

[Note 355: _Ab. Op._ ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345.]

En 1150, il y avait  Nantes un chanoine de la cathdrale du nom
singulier d'Astralabe; il semble, que ce devait tre le fils
d'Ablard[356]. Un religieux du mme nom est mort en 1162, abb de
Hauterive, dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Hlose, sa
mre lui aurait survcu de deux ans. Nous avons encore une pice de vers
latins qu'Ablard composa pour son fils; c'est un recueil de sentences
morales, et l'on y lit ces mots: _Nil melius muliere bona[357]_. C'est
la vritable pitaphe d'Hlose[358].

[Note 356: Extrait du Cartulaire de Bur; _Mm. pour servir 
l'Hist. de Bretagne_, t. I, p. 587. Aussi Niceron veut-il qu'Astralabe
soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans l'obituaire
du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps aprs sa mre.
(_Abail. et Hl._, p. 124 et 144.)]

[Note 357: C'est M. Cousin qui a dcouvert par hasard, en 1837, cet
Astralabe, mort en Suisse abb de bndictins. Il a aussi publi des
vers qu'Ablard aurait faits pour son fils, et qui, sans manquer
d'lgance, manquent de posie comme presque tous les vers latins du
moyen ge. (_Frag. philos._, t. III, append. X.) Mais malgr l'_Histoire
littraire_, Thomas Wright (_Reliq. antiq._, t. I, p. 15), M. Edelestand
Dumeril ne veut pas que cette pice soit d'Ablard. (_Journ. des sav. de
Norm._, 2e liv., p. 112.)]

[Note 358: D'Amboise en a publi une autre en quatre mchants vers
latins. Il ne dit point o il l'a trouve (_Ab. Op._, praefat. in fin.),
elle commence ainsi:

  Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloyssa, etc.

Terminons notre rcit. Il doit, s'il est fidle, suffire pour faire
connatre Ablard et celle dont le nom charmant est insparable du
sien. On nous dispensera de chercher  juger son gnie, son amour, son
caractre. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la
racontant.

Quoique les ouvrages d'Ablard aient beaucoup de valeur, ils donneraient
de lui une insuffisante ide, si nous n'avions le tmoignage de son
sicle, et ce tmoignage est trs-considrable. Ces temps du moyen ge
qu'on se reprsente comme ensevelis dans l'ignorance, comme abrutis
de grossiret, tenaient en haute estime, peut-tre  cause de leur
grossiret et de leur ignorance mme, les travaux de l'esprit et
du talent. La renomme s'attachait aisment alors  la supriorit
littraire, et je ne sais s'il est beaucoup d'poques o il ait mieux
valu briller par la pense ou la science. C'taient autant de dons
rares, merveilleux, presque surnaturels, auxquels tous rendaient
hommage. Le clerg mme considrait les esprits qu'il redoutait. Le
pouvoir temporel les perscutait quelquefois, mais ne les ddaignait
pas. Il y avait au-dessus de ces populations rudes et violentes,
spares par tant d'obstacles, exposes  tant de tyrannies, une
vritable rpublique des lettres, une socit tout intellectuelle que
l'glise universelle ou du moins l'glise latine, enserrait dans son
vaste sein, offrant une place, un titre, un asile, une puissance mme,
 ceux qui s'en montraient les citoyens minents. La force, qui dans
le champ de la politique exerait un empire si absolu, s'arrtait avec
respect, mme avec dfrence, devant le gnie ou le simple savoir,
revtu d'un caractre sacr et populaire  la fois; on admirait ce que
l'on ne comprenait pas.

Ablard,  travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme
au monde des douceurs de la renomme. Les philosophes de la Grce
n'obtinrent pas de leur vivant une aussi lointaine clbrit. Chez les
modernes, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont vu leur nom descendre
 ce point dans les rangs du peuple contemporain. Voltaire seul,
peut-tre, et sa situation dans le XVIIIe sicle, nous donneraient
quelqu'image de ce que le XIIe pensait d'Ablard. Ceux mmes qui
le blmaient ou ne l'osaient dfendre, l'appelaient _un philosophe
admirable, un matre des plus clbres dans la science_. Nos sicles,
dit un chroniqueur, n'ont point vu son pareil; les premiers sicles
n'en ont point vu un second[359]. Un crivain du temps emploie pour
lui ce mot, qu'il invente peut-tre, ce titre d'esprit _universel_ qui
semble avoir t prcisment retrouv pour Voltaire; d'autres ont dit
que la Gaule n'eut _rien de plus grand_, qu'il tait _plus grand que les
plus grands_, que _sa capacit_ tait _au-dessus de l'humaine mesure_;
et ce sicle, qui avait le culte de l'antiquit, l'a mis au rang des
Platon, des Aristote, et, chose plus trange, des Cicron et des
Homre[360]. Pour expliquer un enthousiasme si vif et si gnral, il
faut ajouter au mrite rel de ses ouvrages, la puissance et le charme
de son locution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et
d'clat que dans la bouche d'Ablard. Aussi couvrit-il la chrtient de
ses disciples. On dit que de son cole sont sortis un pape, dix-neuf
cardinaux, plus de cinquante vques ou archevques de France,
d'Angleterre ou d'Allemagne[361], et parmi eux le clbre Pierre
Lombard, vque de Paris, celui qui constitua la philosophie thologique
de l'universit par son livre fameux, le _Livre des sentences_, dont on
croit que le fondement est dans le _Sic et non_ d'Ablard. Ses disciples
les plus avrs sont Brenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont,
Pierre Hlie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Menervius, Raoul de
Chlons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert
de la Porre[362]. Mais les historiens de la philosophie lui donnent
pour disciples, non sans raison peut-tre, tous ceux qui cinquante ans
durant aprs lui, enseignrent par leurs leons ou leurs crits la
dialectique et la thologie rationnelle. Ce qui est certain, c'est que
la scolastique, cette philosophie de cinq sicles, ne cite point de plus
grand nom, et consent  dater de lui. Ceux qui, dans l'cole, l'ont
prcd, gal, surpass, sont rests au-dessous de lui dans la mmoire
des hommes.

[Note 359: Mirabilis philosophus. Roh. autiss., _Chron., Rec. des
Hist._, t. XII, p. 203. Magister in scientia celeberrimus. Alberic.
_Chron., id._ t. XIII, p. 700. Philosophus cui nostra parem, nec prima
secundum saecula viderunt. _Ex chron. britann. id._ t. XII, p, 558.]

[Note 360:

  Gallia nil majus habuit vel clarius isto.

(Epitaph. _Ex Chron._ Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415.)

  Petrus.... quem mundus Homerum
  Clamabat.

(Seconde pitaphe attribue  Pierre le Vnrable.)

  Plangit Aristotelem sibi logica nuper ademptum,
  Et plangit Socratem sibi moerens Ethica demtum,
  Physica Platonem, facundia sic Ciceronem.

(pitaphe attribue au prieur Godefroi, par Rawlinson.)]

[Note 361: Crevier, _Hist. de l'Universit_, t. I, p. 171.--_Essai
sur la vie et les crits d'Ablard_, par madame Guizot, p. 330.]

[Note 362:

  Inter hos et allos in parte remota
  Parvi pontis incola (non loquor ignota).
  Disputabat digitis directis in tota,
  Et quecumque dixerat erant per se nota.

  Celebrem theologum vidimus Lombardum,
  Cum Yvone, Helyum Petrum, et Bernardum,
  Quorum opobalsamum spirat os et nardum;
  Et professi plurimi sunt Abaielardum.

Ces vers sont de Walter Mapes (p. 28 du recueil dj cit. Voy.
ci-dessus, not. 1 de la page 168). Tous les noms qu'on vient de lire
sont connus,  l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le pote
anglais. On ne cite au XIIe sicle sous ce nom que saint Ives, vque
de Chartres, et un prieur de Cluni, qui fut appel _Scolasticus_; mais
celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles
de tous ces savants dans l'_Histoire littraire_, et sur les disciples
d'Ablard, Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, catalog. Illust. vir., et
Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 768.]

L'influence d'Ablard est ds longtemps vanouie. De ses titres 
l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient rsister au temps. Dans
ses crits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse
tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposs  n'y plus
apprcier des nouveauts que les sicles ont vieillies. Mais pourtant
il est impossible d'y mconnatre les caractres minents de cette
indpendance intellectuelle, signe et gage de la raison philosophique.
Charg des prjugs de son temps, comprim par l'autorit, inquiet,
soumis, perscut, Ablard est un des nobles anctres des librateurs de
l'esprit humain.

Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas mme un grand
philosophe; mais un esprit suprieur, d'une subtilit ingnieuse, un
raisonneur inventif, un critique pntrant qui comprenait et exposait
merveilleusement. Parmi les lus de l'histoire et de l'humanit, il
n'gale pas, tant s'en faut, celle que dsola et immortalisa son amour.
Hlose est, je crois, la premire des femmes[363].

[Note 363:

  Ms ge ne croi mie, par m'ame,
  C'onques puis fust une tel fame.

_Roman de la Rose_, t. II, v. 213.]

Faible et superbe, tmraire et craintif, opinitre sans persvrance,
Ablard fut, par son caractre, au-dessous de son esprit; sa mission
surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois dfaut au
philosophe. Ses contemporains, qui n'taient pas certes de grands
observateurs, n'ont pas laiss d'apercevoir cet orgueil imprudent,
disons mieux, cette vanit d'homme de lettres, par laquelle aussi il
semble qu'il ait devanc son sicle. Les infirmits de son me se firent
sentir dans toute sa conduite, mme dans ses doctrines, mme dans sa
passion. Cherchez en lui le chrtien, le penseur, le novateur, l'amant
enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la
fermet du dvouement. Aussi pourrait-on, s'il n'et autant souffert, si
des malheurs aussi tragiques ne protgeaient sa mmoire, conclure enfin
 un jugement svre contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie
ne nous le fasse pas trop plaindre: il vcut dans l'angoisse et mourut
dans l'humiliation, mais il eut de la gloire et il fut aim.




LIVRE II.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABLARD.




CHAPITRE PREMIER.


DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE EN GNRAL.

La renomme philosophique d'Ablard tait dj ancienne, que ses
ouvrages philosophiques demeuraient encore inconnus. Il y a dix ans, 
peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant
on citait ses doctrines, on parlait de son systme, qui tient une place
dans l'histoire de la philosophie. Aucun de ceux qui ont crit cette
histoire n'a manqu de nommer Ablard parmi les hommes qui ont illustr
et accrdit la scolastique, et de lui assigner au XIIe sicle le rang
de fondateur d'une cole.

L'existence historique de cette cole est notoire. Sa naissance, son
clat, son influence, du moins tant que son fondateur a vcu, sont des
faits constats et clbres. Son caractre scientifique, sa valeur
intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins
connues. On ne voit pas bien dans les crits des auteurs si Ablard fut
un crateur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine.
Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante tait-elle
une innovation, un progrs, une raction, une simple traduction de
thories antrieures, une rvolution dans la science? On est tent de la
croire nouvelle et de lui attribuer une singulire importance, quand on
considre l'ascendant et la renomme de celui qui la professe. Mais si
l'on nglige l'homme pour les choses, on est plus embarrass de saisir
le sens et de mesurer la grandeur de son oeuvre, et sa gloire parat
suprieure  ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'lve
de Roscelin, fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme; on y
voit aussi qu'il se spara de Roscelin, et le combattit vivement[364].
Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du ralisme ou
les adversaires de Roscelin, et il est compt dans les rangs des
nominalistes, quoiqu'il ait prtendu changer leur doctrine, et que celle
qu'il soutint ait quelquefois reu un nom particulier et nouveau. Telles
sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans
l'esprit de tout homme instruit, aprs la lecture des historiens de
la philosophie. Telle est la commune renomme d'Ablard, et si ses
aventures dignes du roman n'avaient jet sur lui l'intrt et l'clat,
on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa
mmoire.

[Note 364: Voy. ci-dessus, liv. I, p. 7 et 34, et ci-aprs ch.
VIII.]

Avant la publication d'aucune partie importante de ses crits de
mtaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isols ou sur
des tmoignages qui n'taient pas le sien. De l cette vue gnrale et
confuse de sa pense et de son influence. Il tait plus clbre que
connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est  demi lev; on peut
prouver que l'opinion tablie sur son compte n'est pas d'une parfaite
justesse; mais son influence toujours singulire est plus explicable.
Il est vident dsormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la
controverse des ralistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout 
fait intervenu de la manire dont on le suppose. Sa trace dans cette
partie spciale de la science n'a d'ailleurs t ni trs-profonde ni
trs-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la
science entire a pntr fort avant, et s'est continue par ses effets
longtemps aprs lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle
philosophie n'est reste plus indite.

Deux ides ressortent de tout ce qu'on lit sur Ablard philosophe: une
ide gnrale de l'poque o il a vcu, et de son importance parmi ses
contemporains; une ide particulire de sa doctrine propre et de son
oeuvre personnelle. Il a profess la philosophie au XIIe sicle,
c'est--dire qu'il a enseign cette philosophie qu'on est convenu de
nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques,
il a enseign sur un point important un systme qui a pass pour
son ouvrage; et ce systme, les classificateurs l'ont rattach au
nominalisme, ou appel le conceptualisme. Pour connatre Ablard comme
philosophe, il y aurait donc  connatre deux choses: la scolastique de
son temps et la sienne.

En tudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les puiser.
La scolastique, ou, pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot
Erigene jusqu' Descartes, est tout un monde  explorer; vingt ans plus
tt j'aurais dit,  dcouvrir. Quoique ce monde commence  tre moins
inconnu, il n'a pas cess d'tre immense, et quelque got bienveillant
que le moyen ge inspire aux beaux esprits de notre poque, nous n'en
abuserons pas au point de traner le lecteur dans tous ces sentiers du
pass, o rgnent peut-tre aujourd'hui des brouillards moins pais,
mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les pines.
Peut-tre en dirons-nous trop encore pour ceux qui ne sont que
mdiocrement curieux, et qui aiment moins les dtails que les rsultats.

Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux crivains modernes qu'on ne
refust  la scolastique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet,
et rpt que la scolastique tait une vaine science, une science
verbale; que tous ses efforts avaient abouti  des controverses sans fin
et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions
de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficults et ses
bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre
got, a paru tmoigner elle-mme contre les ides qu'elle exprimait. On
n'a pas manqu, de les juger dignes d'un temps de tnbres, puisqu'elles
taient nonces dans un idiome barbare, et cette fois trop _barbare_
pour mriter d'tre _compris_. Et comme le jour o cette langue a pri,
pour faire place  une diction plus pure et plus lgante, la science
qu'elle exprimait a pri comme elle, on en a conclu naturellement que la
science tait la langue elle-mme, et qu'il ne restait rien  apprendre
de ce qui ne se disait plus.

Mais, sans disculper tout  fait la scolastique de l'accusation d'avoir
trop souvent consum ses forces sur de simples questions de mots, sur
des problmes qui se seraient vanouis si l'on en et seulement chang
l'expression, nous nous permettrons de remarquer que cette accusation,
vaguement conue, pourrait tre gnralise au point de n'tre plus
aussi accablante pour la doctrine  laquelle on l'adresserait. Il est
dans la condition de la philosophie et peut-tre de toute science
humaine d'tre, sous un certain point de vue, une science de mots; et il
faut prendre garde que cette qualification lance au hasard contre un
systme, oeuvre de l'esprit humain, ne retombe sur l'esprit humain
lui-mme; ce qui serait l'accuser purilement d'tre ce qu'il est et de
faire comme il fait; ce qui serait lui reprocher sa nature.

Il est trop vident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par
ses expressions, on juge de ses penses. Puis, ses penses exprimes
correspondent ou sont donnes pour correspondantes  des choses. Ces
choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il
les exprime. Ainsi les mots sont les penses, et les penses sont ou
ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les penses,
comme des penses par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre
des penses qui ne correspondissent  aucune chose existante, ce
qui semble le cas d'une vritable science de mots, cette science
enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connatre du
moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse
comme expression des faits, elle ne serait pas entirement vaine comme
tmoignage des ides, et il est utile de savoir jusqu'aux mensonges de
l'esprit humain; il y a quelque chose  apprendre mme dans une science
fausse. C'est connatre encore que connatre ce qui n'est pas, pourvu
qu'on sache que ce n'est pas, et celui-l ne serait point un ignorant,
qui saurait bien quelles choses ne sont pas, et tout ce que les choses
ne sont pas. Au moins saurait-il que les choses sont, et mme, 
quelques gards, il saurait ce qu'elles sont.

Cela est vrai de toute science, mme d'une physique fausse, mme d'une
astronomie fausse. Le jour o le systme de Ptolme a t renvers, on
aurait pu le condamner aussi  titre de science de mots; car il n'tait
plus que cela. Les choses s'en taient comme retires, pour aller
ailleurs et prendre d'autres formes. Qui pourrait dire cependant que
jusque-l il et t indiffrent de le connatre, ou mme que depuis
lors il n'y et rien  gagner  le connatre, et qu'il ne ft pas utile
de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment
elles sont des fictions, comment et pourquoi le systme de Copernic est
vrai?

Mais ce que nous osons dire de toute science, nous l'affirmons avec bien
plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets
qui, rels ou imaginaires, sont par eux-mmes invisibles pour la plupart
et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas
seulement des gnralits contestes et douteuses, crations de l'art
philosophique; je parle d'abord de ce qui n'est pas une invention
systmatique, une arbitraire abstraction, comme le mot mme de
_gnralit_, comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'ide et de
jugement; je parle de tout ce que l'esprit croit rel ou conclut comme
rel des perceptions actuelles et particulires de nos facults; je
parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de
tout ce que nous voyons; je parle de l'me dont le nom est celui d'un
invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle
des facults, qui ne sont pas assurment des substances individuelles,
ni des choses que nous connatrions aussi distinctement si elles
n'avaient un nom; je parle des forces que nous apercevons par la pense
 travers les mouvements de la nature et de la vie; je parle enfin de
tout ce que je viens de nommer, en crivant _nature, substance, vie_,
toutes ides qui, lors mme qu'elles correspondraient, comme je le
crois,  quelque chose de rel, n'ont cependant d'immdiatement sensible
que les mots qui les dsignent, et d'existence scientifique qu' la
condition d'tre exprimes. Or, la philosophie pourrait tre appele la
science de ces mots, sans qu'on lui manqut de respect; et ne ft-elle
bonne qu' bien faire connatre ce qu'ils dsignent, qu' dterminer les
ides qui leur rpondent dans l'esprit humain, elle ne serait pas une
science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins, son objet; car
elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent
dfinie ainsi, sans la dgrader. Dterminer ce que les mots veulent
dire, c'est dterminer ce que l'esprit humain veut dire par les mots.
Or, ce que l'esprit humain veut dire, c'est ce qu'il pense, et connatre
ce que pense l'esprit humain, c'est dj,  beaucoup d'gards, le
connatre lui-mme. La science des mots conue de la sorte est donc
dj une science, et une science tellement srieuse que des crivains
distingus ont estim que c'tait la premire de toutes.

En effet, des philosophes fort clbres ont dit que les sciences
n'taient que des langues, et que toute bonne philosophie se rduisait 
une langue bien faite. N'est-il pas trange que ceux qui parlaient ainsi
aient souvent condamn _a priori_ ce qu'ils appelaient les questions de
mots, et cru dcrier telle ou telle philosophie en la taxant de ne vivre
que sur ces questions-l? En vrit la scolastique, aux yeux de la
philosophie du XVIIIe sicle, n'aurait d avoir aucun tort d'tre une
langue; son seul tort possible, c'tait d'tre une langue mal faite.

Prenons donc garde que l'accusation leve contre la scolastique ne
remonte jusqu' la philosophie. Car elle pourrait  la rigueur tre
articule contre la science mtaphysique, de quelque mthode que
celle-ci se servit et quelque forme qu'elle essayt de revtir.

On peut distinguer en gnral trois manires de philosopher.

Si, au lieu d'analyser pniblement, soit le sens des mots compars
entre eux, soit les oprations dlicates de la pense, on emploie
implicitement les mots et la pense, et qu'on cherche  dcrire
directement la nature des choses,  la reprsenter dans les tres qui la
composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse
s'oprer que suivant les lois de l'intelligence et  l'aide des noms
qu'elle prte  ses ides, c'est une tentative immdiate sur les choses,
comme la physique, la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science
qui prtend tre minemment une science de choses; et on peut l'appeler
une ontologie.

Si l'on s'attache uniquement ou principalement  porter l'ordre,
l'accord et la clart dans nos manires de concevoir les choses que nous
exprimons, et  rduire en systme ces conceptions pour en composer une
science rgulire, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part
cette science soit aussi oblige de se servir des mots, d'en faire un
choix et un usage mthodiques, quoique de l'autre, en tudiant les
ides, elle tudie indirectement les choses, puisque nous en croyons
notre pense, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles
existent, soit comme elles sont rputes exister; une telle philosophie
roule principalement sur les ides, et ceux qui l'ont particulirement
mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont propos de la nommer
idologie.

Si maintenant, laissant dans l'ombre et le modle extrieur auquel
correspond le tableau de nos penses, c'est--dire les choses, et le
sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau, la
science se borne  en considrer sparment tout ce qui est notre oeuvre
apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour
tracer et peindre le tableau aprs l'avoir conu, je veux dire les mots;
si, dis-je, elle s'attache  dcrire et  dterminer la valeur, l'usage,
les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain
souvenir de la ralit, ni sans soumettre le langage  la pense
intrieure, ce droit naturel dont le langage est le droit crit; la
science est ouvertement alors une science de mots; elle a surtout
les formes et les allures d'une grammaire, et s'il fallait ici, pour
l'exactitude et la symtrie de nos distinctions, lui assigner un nom
technique, nous lui pourrions donner, avec un sens spcial, le nom de
terminologie.

Ainsi, la philosophie peut tre ontologique, idologique,
terminologique, selon le caractre qu'elle affecte et la mthode qu'elle
prfre. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle
d'tre une philosophie? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point
pens les hommes illustres qui, selon les temps, lui ont fait subir
telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les
destituer du titre de philosophes? Et pour ne dfendre ici que les
terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent tre mis hors la
philosophie? Seraient-ce les idologistes, eux qui par le choix de
ce nom ont tmoign de leur soin  s'abstenir,  s'carter de toute
ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot
_idologie_, sont rests en arrire de leur vritable doctrine, et ont
retenu le nom de la science en de des consquences qu'ils lui avaient
fait rellement atteindre? Qui mieux qu'eux-mmes avait, en effet,
compris que l'expression tenait  la pense? En se fondant sur la
ncessit o nous sommes de jouer aux mots pour jouer aux ides, c'est
eux qui ont ramen la science au langage. Consquents et sincres, eux
aussi, ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie.

Quant aux ontologistes, seraient-ils donc les seuls philosophes?
Depuis que le _Discours de la mthode_ a paru, cela serait difficile 
soutenir; car le procd ontologique, au sens o nous l'avons dfini,
a t presque gnralement abandonn, et peut-tre mme dcri outre
mesure. D'ailleurs, il est impossible  celui qui s'attache le plus
aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'tude et du
classement des penses. Ce sont deux oprations insparables l'une de
l'autre, et toutes deux sont insparables d'un travail sur les mots.
D'ordinaire, celui qui fait une dcouverte rforme la langue, et
l'observation neuve d'un phnomne sensible de la nature aboutit  une
innovation dans les termes. La dcouverte du principe de toute la chimie
moderne pouvait presque se rduire  une meilleure dfinition du mot
_combustion_.

Dans la philosophie proprement dite, l'ontologie influe d'une manire
encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de
systme cre ncessairement sa langue, et prtend de nouveau marquer 
son coin la monnaie use des termes vulgaires. Il arrive mme un fait
assez frappant, quoique trs-explicable, c'est que les philosophes qui
ont le moins pens aux mots en ont le plus abus; dans le fait, ils
n'ont pas t les moins sujets  se laisser conduire et tromper par
le langage. Les philosophes grecs, par exemple, ceux surtout qui ont
prcd l'cole de Socrate, ont mani la langue avec une libert qui les
a souvent gars, et  force de ngliger l'analyse soit des mots,
soit des ides, ils ont parfois, avec des ides confuses et des mots
quivoques, construit le mensonge ontologique des cosmologies de
l'antiquit. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du
langage, contre les dceptions de la raison, on manque l'ontologie; on
la rend plus obscure, plus fictive, plus nominale encore, que ne
le serait la pure science de la pense et de l'expression. Que
d'observateurs du monde n'ont enfant que le roman du monde! que de
descriptions de la nature ont abouti  une science de mots!

Mais si celui qui veut faire un systme sur la nature des choses ne
russit trop souvent qu' aligner sous le cordeau de la logique des
dnominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse,
les esprits occups uniquement de la terminologie de la science
s'puisent  la rgulariser,  la distribuer dans les compartiments
d'un plan analytique,  en sparer les termes par la distinction,  les
rapprocher par l'analogie; et grce  ce besoin et  ce pouvoir qui est
en nous d'imposer des noms aux tres ils prennent bientt pour des tres
les noms eux-mmes, et attribuent une ralit factice  ces mots si bien
classs et si bien dfinis. L'intelligence qui, absorbe par l'tude du
langage, semble avoir perdu le sens de la ralit, et se contenter des
apparences verbales, rend ensuite par une illusion contraire la ralit
 ces apparences, matrialise, anime, personnifie les tres de raison
que les mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu
n'tre que terminologique devient peu  peu ontologique; mais elle le
devient dans l'ordre inverse de la vrit, et soumet le monde  la loi
du langage, au lieu de faire le langage  l'image du monde. C'est alors
que la science peut tre accuse d'tre une science de mots; elle risque
de ne jamais autant mriter ce reproche qu'au moment o elle prtend
l'viter.

Je laisserais ma pense trop incomplte si je ne disais que la ncessit
de faire une part  ces trois procds de l'esprit, que l'impossibilit
prouve par vingt expriences d'en proscrire absolument aucun ou
d'essayer impunment de le faire, pse sur la philosophie, et nous
oblige  les concilier. La science a trois points de vue; il faut savoir
s'y placer tour  tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre.
Livr  lui-mme et sous l'empire des ncessits de la vie, l'esprit
mle tout ensemble, et cette synthse fait dans la pratique sa force et
sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la ralit,
la conoit suivant ses propres lois, et par le langage reproduit ce
qu'elle a peru et ce qu'elle a conu, sous une forme communicable
aux intelligences qui lui ressemblent. Lorsqu'on veut traduire ces
connaissances pratiques et confuses en science, c'est--dire connatre
avec mthode, quel point de vue faut-il choisir? o se placer pour mieux
voir? par o commencer? videmment par cette unit mme  laquelle se
communique la ralit, et qui la communique  son tour, telle qu'elle
l'a conue, aprs l'avoir reue. L'homme est constitu pour absorber
d'abord et renvoyer ensuite la lumire qui l'environne. S'il s'tudie
avec exactitude et profondeur, s'il recherche ce qu'il pense, non pour
tablir la gnalogie arbitraire de ses ides, mais pour se bien rendre
compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses
notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit, comme
des oprations  l'aide desquelles elles se forment et se manifestent,
il parviendra srement  mieux connatre ce qui est, en connaissant
mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne
la ralit, qui la peroit et la conoit, puis qui porte dans tout ce
qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre, la clart, la fixit par la
parole, cette puissance, c'est lui-mme; et, en s'tudiant bien, en
scrutant tout ce mystre de sa nature intrieure sans perdre de vue le
dehors de qui il reoit et auquel il rend, il remonte  la source de
la science, et prend le seul moyen de la faire complte, universelle,
adquate  la vrit, dans la mesure cependant o ces pithtes sont
applicables  la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de
vue psychologique, qui ne diffre du point de vue idologique qu'en ce
qu'il est moins partiel et moins troit. Pour celui qui ne s'arrte pas
 l'idologie superficielle, qui la pousse  sa profondeur dernire, la
science de la ralit et celle du langage reparaissent  la lueur mme
du flambeau intrieur, et la philosophie retrouve au fond de l'esprit
humain le vrai jour qui claire le monde.

Quoi qu'il en soit, on a vu qu'on ne pouvait _a priori_ accuser une
science d'tre, au mauvais sens de l'expression, une science de mots.
L'esprit considre toujours plus ou moins les choses, les ides, les
mots. S'il tend  ne considrer que les choses, il ne se connat pas
bien lui-mme. S'il n'est attentif qu'aux ides, il perd le sentiment
des choses; et ce qu'il accepte pour des ides n'est bientt plus que
des mots. S'il s'occupe des mots plus que de tout le reste, il prend
 la longue les mots pour les choses, et revient par un dtour 
l'ontologie. Si cette ontologie tait vraie, peu importerait le chemin
qui l'y aurait conduit; mais si elle est fausse, c'est alors qu'il ne
sait que des mots. Qu'est-ce donc en dfinitive qu'une science qui n'est
qu'une science de mots? c'est une fausse ontologie.

Or, maintenant, est-ce l ce qu'a t la scolastique? Telle est la vraie
question, et elle ne peut tre rsolue que par une tude suffisante de
la scolastique mme. Et comme il s'agit de savoir si finalement elle a
dit mensonge ou vrit, on ne peut chercher  la passablement connatre,
sans tudier avec elle le fond des choses; car on ne saurait juger d'une
science qu'en la comparant  son objet, comme on ne juge de la fidlit
d'un portrait que par son modle. Et cela dj prouve que l'tude de la
scolastique n'est ni aussi superficielle, ni aussi gratuite, ni aussi
strile qu'il l'a paru longtemps.

Ainsi, bonne ou mauvaise, la scolastique est une philosophie. Ce que
nous avons dit suffit, ce semble, pour dissiper sur ce point les
principaux doutes. Maintenant il y aurait  examiner d'abord si elle n'a
rellement t que ce que nous avons appel une terminologie; puis si
cette terminologie a produit une fausse ontologie. Sur ces deux points,
nous le disons d'avance, elle ne nous parat pas irrprochable; mais
elle n'est pas pour cela une science de nant.

Nous avons dj montr en gnral qu'une science qui mriterait, au sens
o nous l'entendons, ce nom de science terminologique, ne serait pas
ncessairement une science vaine. Faisons application de ces ides  la
scolastique.

Si cette philosophie est une science purement terminologique, elle est
bien au moins une grammaire. La grammaire fait profession d'tre la
science des mots. Est-elle pour cela une science vaine et qui n'importe
en rien  la connaissance des ralits? Prenons un exemple pour plus de
clart, et choisissons-le parmi les plus simples.

Au dbut de toute grammaire, on vous dit que les premiers mots dont vous
deviez vous occuper, sont les noms. Les noms sont les mots qui dsignent
et les choses qui sont et ce que sont les choses. Les choses sont des
substances, et pour cette raison les noms sont appels substantifs.
Ce que les choses nommes par les substantifs, sont en sus de leur
substance et de leur existence, est en quelque sorte ajout  leur
substance, et les noms de ce qui s'ajoute ainsi sont dits adjectifs. En
d'autres termes, les noms dsignent d'abord les choses, celles qui sont
considres comme subsistant par elles-mmes; mais il y a autour de ces
choses, ou dans ces choses, des circonstances, modes, accidents, ou
qualits qui sont comme _adjacentes_ aux substances (_adjacentia_, c'est
le mot de la scolastique et l'origine de celui d'_adjectif_), et qui
peuvent, jusqu' un certain point, tres prises comme des choses,
si bien que les adjectifs peuvent revtir  leur tour la forme des
substantifs et continuent alors de dsigner les attributs pris
substantivement, c'est--dire considrs comme s'ils existaient hors
des choses auxquelles en ralit ils ne se rencontrent que runis, et
consquemment comme s'ils existaient par eux-mmes  la manire de ces
choses. Tout le monde reconnat l les substantifs abstraits.

Cette premire classification des mots ne fait-elle connatre que des
mots?

1 D'abord elle vous apprend que l'esprit croit naturellement une
existence relle aux choses individuelles.

2 Puis, parmi ces substantifs qui les nomment, les uns dsignent
exclusivement un individu dtermin, les autres tous les individus
semblables ou comparables, comme _arbre, homme, animal_. Or ceci nous
enseigne que l'esprit a le besoin et la puissance de donner aux choses,
en les considrant dans ce qu'elles ont de commun, des noms communs
aussi, noms abstraits des ralits individuelles, et de former ainsi
des genres et des espces qui sont tout au moins les noms abstraits des
concrets individuels.

3 En outre, ces substances quelconques dsignes par les substantifs
peuvent avoir des attributs exprims aussi par des noms, et cela veut
dire encore que l'esprit a la facult de considrer ces mmes attributs
comme les sujets hypothtiques de certains autres attributs qu'il
distingue ultrieurement, et de donner ou supposer  ces sujets de sa
composition une certaine ralit, peut-tre factice, sous la forme
d'abstraction. Ainsi,  ne la considrer que comme une notion, la
couleur n'est que le nom substantif de l'attribut du corps color, et
elle devient  son tour le sujet d'autres attributs, elle est dite
blanche, rouge, etc.; puis la blancheur, prise  son tour pour sujet,
est dite terne, clatante, etc. Or, la connaissance de cet emploi des
ides et des mots est dj un rsultat idologique, ou une vue de
l'esprit humain.

4 Il est naturel de se demander ce qu'il en est de tout cela dans la
ralit et indpendamment de l'esprit humain; et la grammaire a prvenu
et mme hypothtiquement rsolu la question. Quand elle dit que les noms
dsignent des choses ou des qualits, elle suppose apparemment qu'il y a
des choses et des qualits. Les choses relles, individuelles, elle les
appelle substances, ou choses qui existent par elles-mmes. Elle appelle
ainsi non-seulement des substances accessibles aux sens, mais des
substances invisibles; Dieu, une me, sont des substantifs comme cet
homme ou cette pierre. La perception par les sens n'est pas l'unique
garant de la substance, et l'on croit  des choses qu'on ne voit pas.
Les langues faites sous l'empire de cette croyance la constatent; mais
la justifient-elles? Elles font une distinction entre les substances et
les qualits. Celles-ci sont dites ne pas exister par elles-mmes, et
elles ne sont que des choses en d'autres choses. Cependant elles sont
nommes isolment, absolument, et supposes ainsi des choses par le
langage. Cette supposition est-elle un dmenti donn  la distinction
prcdente? Les qualits existent-elles, et comment existent-elles?
Faut-il prendre le langage pour la rponse relle et dcisive  cette
question? Il en prjuge la solution; il est, au moins par hypothse,
ontologique. Il dcrit les ralits comme elles paraissent tre 
l'esprit, et tout au moins comme elles pourraient tre effectivement. La
grammaire n'est donc pas radicalement trangre  l'ontologie. Elle la
suppose en traduisant les ides de l'esprit humain.

5 Ds qu'elle a fait connatre les noms, elle expose les circonstances
dans lesquelles ils se trouvent placs les uns par rapport aux autres,
ou les relations verbales que leur donne le langage raisonn. Car
la grammaire n'est pas une simple nomenclature; toute grammaire est
syntaxe, mme ds ses premires pages. Les choses nommes sont exprimes
les unes relativement aux autres. Par exemple, on nonce qu'une chose
est en la possession d'une autre ou qu'elle passe en la possession d'une
autre; on nonce qu'une chose reoit l'action d'une autre, et cela par
le moyen d'une autre. Ce sont les diffrents _cas_ des noms, c'est le
gnitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Voil certainement encore de
la pure grammaire.

Et tout cela cependant signifie que l'esprit tablit des rapports entre
les objets; tout cela numre et dfinit quelques-uns de ces rapports.
La possession ou _habitude_ qui est exprime par le gnitif ou attribue
par le datif, le rapport d'action  passion, de moyen  rsultat, sont
assurment des conceptions de l'esprit, et si l'on n'avait pas soin de
les analyser comme telles, on ferait de la mauvaise grammaire. Ainsi
le rapport de possession serait une dfinition bien vague et bien
insuffisante de celui qui est exprim par le gnitif, lequel exprime
entre autres une forme de possession particulire, celle de l'attribut
par le sujet; le rapport de l'agent au patient que reprsente en gnral
celui du sujet au rgime ou du nominatif  l'accusatif, se rattache
souvent  celui de l'effet  la cause; enfin l'ablatif qui correspond 
l'ide de moyen, dsigne souvent ce qu'on appelle dans l'cole _la cause
instrumentale_. Il y a l un assez grand nombre d'ides de relation,
ncessaires  l'esprit humain qui les emploie, transporte ou convertit
avec une libert et une autorit singulires. La grammaire est confuse
et inexacte si elle ne les distingue, les ordonne et les dfinit; et
quand elle fait cette opration sur les mots, elle dcrit en mme temps
des ides ncessaires  l'intelligence, et touche  ce qu'un philosophe
allemand appelle l'architectonique de l'esprit humain.

Le fait-elle dans un point de vue vraiment psychologique, elle cesse de
regarder ces notions comme de simples ncessits de la pense. L'esprit,
en effet, ne les emploie pas uniquement comme les seuls moyens d'avoir
des choses une conception qui lui serve. Il y croit en mme temps qu'il
en use, c'est--dire qu'il a l'invincible conviction que ces rapports
sur lesquels il raisonne sont effectivement les rapports externes des
choses, et qu'en dehors de lui il y a des causes, des effets, des
agents, des moyens, des rsultats, etc.; en un mot, que cette liaison
idale de ses perceptions est la copie fidle des relations entre les
objets de la nature. Comme les noms qui les dsignent, les choses ont
pour lui leurs cas, et le monde rel serait incomprhensible s'il
n'tait pas tel qu'il est compris. Encore sous ce rapport, on voit que
la grammaire suggre et suppose une ontologie.

Est-ce donc qu'il n'y ait pas en grammaire de pures questions de mots,
exclusivement relatives  l'expression indpendamment de la ralit
qu'elle exprime, et qui n'appartiennent qu' la nature propre du langage
en gnral ou d'une langue en particulier? Si vraiment, et toute langue
offre de ces questions-l. Par exemple, que les cas soient dsigns
par les dsinences des mots comme en latin, par des articles comme en
franais, par des dsinences et par des articles comme en grec; c'est un
point de grammaire qui n'a rien de commun avec la science de la pense
ou de la nature. Que les substantifs abstraits soient de tel ou tel
genre, qu'ils soient tous fminins plutt que masculins ou l'inverse,
ce n'est pas l non plus une vraie question mtaphysique; ce n'est en
grammaire qu'un point de fait  claircir ou  connatre. Enfin des
questions mme plus profondes, comme celles de la composition des mots,
de leur transfusion d'une langue dans une autre, de la manire dont les
idiomes se sont successivement engendrs, quoiqu'elles ne puissent tre
rsolues sans une analyse assez fine des ides, sont cependant des
questions qui, pour la plupart, dpendent de l'tat des esprits dans
les pays et les temps o les langues se sont formes. Bien qu'elles ne
soient pas uniquement verbales, et qu'elles touchent  la philosophie
de l'histoire, on peut encore les regarder comme des questions
grammaticales; elles appartiennent  la linguistique,  la science des
mots.

Mais enfin, dans les rapports gnraux eux-mmes du langage avec la
pense, n'y a-t-il pas des points dont l'tude est indiffrente, ou peu
s'en faut,  toute philosophie relle? Je le crois, encore qu'on ne
puisse les parfaitement tudier sans philosophie; prenons pour exemple
tout ce qui concerne le langage figur. La connaissance approfondie
du langage figur conduirait sans doute  cette remarque, vraiment
philosophique, que la facult de nommer les objets ne va pas sans un
penchant  reprsenter les uns par les noms des autres, en vertu de
certaines similitudes qui frappent l'imagination plus que la raison; en
d'autres termes,  parler par images. Ou pourrait rechercher encore
si, comme quelques-uns l'ont prtendu, toute langue est exclusivement
mtaphorique, ou si seulement le langage figur est de fait ml au
langage direct, et dans ce cas, si ce mlange est utile, s'il est
invitable, s'il y aurait quelque motif et quelque possibilit de
l'abolir et de composer une langue absolument dnue de figures. C'est
l de la philosophie sans aucun doute, mais c'est de la philosophie du
langage, et quoiqu'on en pt tirer encore quelques inductions sur la
nature de l'esprit humain, la connaissance de la ralit n'est pas fort
engage dans l'tude de ces questions, et pour celui qui les rsout
sainement, elles n'ont pas un rapport essentiel avec la vrit de nos
ides objectives. Encore est-ce une simple opinion que j'exprime, et la
thse contraire a-t-elle t soutenue par des philosophes qui ont donn
au langage une importance philosophique suprieure  celle que je suis
dispos  lui reconnatre.

J'ai parl tout  l'heure des substantifs abstraits; il y en a de
diffrentes sortes. Prenons ceux qui expriment substantivement ces
qualits qu'on nomme dans l'cole les accidents de la substance,
comme la qualit d'tre _blanc, amer, mou,_ etc., ou _la blancheur,
l'amertume, la mollesse_, etc. Les abstractions de cette sorte ne
reprsentent aucune substance relle. Il y a des substances qui ont
diverses qualits, entre autres celle d'tre _molles, amres_ et
_blanches_; il n'y a pas une chose qui soit substantiellement _la
blancheur, la mollesse, l'amertume_ en elle-mme. Lorsqu'on isole ces
accidents par la pense et le langage, et que l'on en fait les sujets
de certaines propositions, quand on dit _la blancheur est agrable,
l'amertume est rpugnante_, le sens commun avertit que ce sont des
sujets hypothtiques et artificiels dus au pouvoir gnralisateur
de l'esprit; c'est une translation de l'adjectif au substantif, de
l'attribut au sujet, qui a peut-tre quelque analogie avec la proprit
translative ou mtaphorique du langage, et qui n'a pas beaucoup plus
de ralit que ces autres locutions, _le choc des opinions, le feu des
passions, l'explosion de la colre_. C'est une translation ou mtaphore
d'un autre genre; la premire rendait l'insensible par une comparaison
avec le sensible, ou l'invisible par une image; la seconde convertit
l'attribut en sujet et la qualit en substance. C'est un don, un
pouvoir, peut-tre une faiblesse de l'esprit humain, que d'oprer ces
mtamorphoses, mais la ralit n'est gure intresse dans tout cela.
Dans ces termes, l'tude de cette classe de substantifs abstraits (celle
des substantifs qui rpondent aux qualits accidentelles des tres)
n'est et ne doit tre qu'une tude de mots; et c'est savoir les choses
comme elles sont, que de savoir dans ce cas qu'elles ne sont pas
essentiellement comme les mots, ou que les mots ne sont que des mots.

Que si, par impossible, on croyait le contraire, et qu'abus par les
apparences du langage, on ft jouer sans discernement  ces abstraits le
rle des concrets individuels, que l'on prt les noms qui les dsignent
pour des noms directs, mme pour des noms propres, et qu'on suppost
des tres partout o l'on a impos des noms, alors on retomberait dans
l'inconvnient tant signal de raliser les abstractions, on ferait
de l'ontologie dans le mauvais sens, on traiterait les mots comme des
choses, et c'est alors qu'on mriterait l'accusation de n'difier qu'une
science de mots: accusation grave, parce qu'on aurait prtendu savoir
autre chose. Le tort serait prcisment d'oublier ou d'ignorer qu'on ne
savait que des mots.

Une science de mots n'est donc pas mauvaise en soi; ce qui est mauvais,
c'est de prendre une science de mots pour une science de choses.

La scolastique, je le dis par avance, est plus d'une fois tombe
dans cette erreur. Lorsqu'on y tombe, il est vident qu'une foule
de questions oiseuses, de difficults artificielles, doivent natre
successivement, et amener des solutions, des distinctions, des
inductions, en un mot des connaissances purement hypothtiques ou
relatives uniquement  la signification arbitraire de la langue qu'on a
gratuitement impose  la science. Mais cette faute que la scholastique
a trs-souvent commise, aucune philosophie, que je sache, ne l'a
constamment vite.

En prenant des exemples dans la grammaire, je ne me suis pas beaucoup
loign de la scolastique. L'une a beaucoup d'affinit avec l'autre, et
l'on serait, dans certaines occasions, embarrass de les distinguer;
ce qui deviendra plus vident, quand nous approcherons de plus prs la
philosophie du moyen ge.

Ce fut une philosophie. Parmi les questions qui ont jou un rle
philosophique, au moins dans l'antiquit, il en est peu que la science
du moyen ge n'ait traites et rsolues  sa manire. S'il est des
problmes que nous n'y retrouvons pas, ce sont en gnral ceux dont
le progrs moderne de la science a rvl l'existence ou rtabli la
gravit; mais est-ce pour rien que nous voulons que l'esprit humain
ait, il y a deux ou trois sicles, subi une rvolution? Entre autres
nouveauts, l'absolue libert qui s'est introduite triomphalement dans
les sciences, ne doit-elle pas avoir amen et des ides et des questions
laisses jusqu'alors dans l'ombre ou dans le nant? Quoi qu'il en soit,
avant nous, chez les anciens, il y eut apparemment une philosophie. Je
n'gale pas la philosophie du moyen ge  celle de l'antiquit; le nom
d'Ablard plit auprs de celui d'Aristote, et le soleil de Platon
offusque de sa splendeur l'toile de saint Thomas; mais enfin je dis que
l'une de ces philosophies s'est occupe de presque tout ce qui occupait
l'autre. La plus rcente n'a pas t aussi troite, aussi exclusive
qu'on l'imagine. Elle l'a t dans sa forme; et c'est par l qu'elle
s'est compromise. Elle a fait passer la science sous une forme
exceptionnelle, et, par l, elle en a restreint et surtout dissimul
l'universalit.

La philosophie, au XIIe sicle, s'appelait ordinairement la dialectique.
On donnait  ce mot un sens analogue a celui qui a prvalu dans
le commun usage. La dialectique tait l'art logique ou la logique
applique. Les anciens l'avaient souvent entendu autrement. La
dialectique de Platon est la recherche de ce qu'il y a de gnral dans
le particulier, d'absolu dans le relatif, la recherche de l'idal
scientifique[365]. C'est une mthode ascendante qui, de nos perceptions
diverses cartant le multiple, le changeant, l'individuel, remonte a
l'essence, au permanent,  l'un. C'est une analyse, en ce sens qu'elle
dcompose, afin d'laguer l'accessoire et d'atteindre le principal ou
ce qui subsiste de chaque chose dans la raison ternelle; c'est une
synthse, en ce sens que, des phnomnes complexes et variables, elle
semble former, par la vertu de l'intelligence, quelque chose qui n'est
aucun phnomne. Prise comme instrument logique, elle serait l'art de
la dfinition, puisqu'elle est la recherche de l'essence. C'est cette
dialectique que les alexandrins empruntrent  Platon et amenrent  la
rigueur d'un procd scientifique[366]. Ce procd se retrouve dans la
philosophie moderne, et quelques-uns de ses caractres subsistent, par
exemple, dans la dialectique d'Hegel[367]. Mais bien qu'il soit surtout
cher  Platon, il n'tait pas ignor d'Aristote, car c'est le procd de
la science de l'tre, de la science de l'universel, de la mtaphysique
en un mot[368]. Le Stagirite n'admit pas toutes les consquences
auxquelles cette mthode conduisait Platon; mais il la connut, il sut
mme la pratiquer parfois, quoiqu'il rservt le nom de dialectique pour
cette partie de la logique qui ouvre la route de toutes les sciences en
discutant les principes, et trouve un procd syllogistique pour traiter
un sujet donn en partant des propositions les plus probables[369]. Mais
pour lui la dialectique tait loin d'tre toute la philosophie. Il dit
mme qu'elle lui est oppose, s'appuyant sur l'apparent, tandis que la
philosophie s'appuie sur la vrit[370]. Dans les mains des stociens,
la logique, niant ou du moins attnuant la vrit du gnral, devint peu
 peu une polmique subtile et ngative. Dj les mgariens l'avaient
transforme en argumentation sceptique; et ce n'est qu'aprs avoir port
le nom d'ristiques, qu'ils avaient reu celui de dialecticiens[371].
C'est dans un sens qui tient peut-tre des ides des coles mgarique
et stocienne, presque autant que des ides pripatticiennes, que la
dialectique fut entendue au moyen ge[372]. Aristote avait distingu une
sorte de dialectique pratique qu'il appelle l'_art exercitif_[373],
et qui offrait bien quelques rapports avec l'_art_ par excellence des
scolastiques. La logique fut pour eux un terme gnral qui embrassait
toute la science de la raison, ce qu'on appellerait aujourd'hui la
philosophie de l'esprit humain; et comme la logique proprement dite
aboutit  la dialectique qui est la pratique de la science, elle fut
officiellement nomme la dialectique[374]. Ablard ne la dfinit nulle
part formellement; mais en intitulant _Dialectica_ son grand ouvrage de
philosophie logique, son _Organon_  lui, il a suffisamment indiqu sa
pense, expliqu son langage.

[Note 365: Voyez dans la traduction de M. Cousin l'argument du
_Philbe_, et le _Philbe_ lui-mme, ainsi que _le Parmnide_, t. II,
p. 280 et 440; t. XII, p. 8.--Cf. Hegel, _Hist. de la phil._, Oeuvres
compltes, (All.) t, XIV, p.240, Berlin, 1833.]

[Note 366: Cf. l'_Hist. de l'cole d'Alex._, par M.J. Simon, t. I,
l. II, c. II.]

[Note 367: _Encycl. des sciences philos._ Logique,  81, t. VI, p.
151.]

[Note 368: _Logique d'Arist._, trad. par M.B. Saint-Hilaire. _Dern.
Analyt._, l. 1, c. XI,  6, 7 et 8.;--_Mtaphys._, passim.]

[Note 369: _Logique; Topiq._, l. 1, c. II,  6. _Rfut. des soph._,
c. XXXIV,  3.]

[Note 370: _Id., Topiq._, l. 1, c. XIV,  7.--_Rfut. des soph._, c.
XI, . 8.]

[Note 371: Diog. Laert., l. II, c. X, n. 1.]

[Note 372: Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 672]

[Note 373: _Topiq_., c. XI,  1 et suiv.]

[Note 374: De bonne heure on les avait ainsi runies. Cicron
considre la dialectique comme une branche ou une moiti de la science
qu'il dfinit _ratio disserendi_, et qui est la logique. (_Topiq_.,
II.--_De Leg_., I, 23.--_De Fato_, I.) Boce, dans son _Commentaire des
Topiques de Cicron_, dcompose la logique, et donne de la dialectique
les dfinitions consacres que durent adopter les scolastiques. (Boet.
_Op_., p. 700.--Cf. S. Aug., _De Ord_., l. II, c. XI.--_Retract_, l. I,
c. VI.--Cassiod., _De Instit. divin. litt._, c. XXVII.--_De Artib. ac
Discipl_., c. III.)]

Quoi qu'il en soit, la dialectique, mme en ce sens, n'tant qu'une
partie de la philosophie, il a paru que la Scolastique n'tait aussi
qu'une partie de la philosophie; mais la dialectique, comme le
raisonnement humain, peut s'appliquer  toutes choses. Dans une bonne
classification, la dialectique comme science ne devrait s'appliquer
qu' la dialectique mme; partout ailleurs, elle n'est que procd et
instrument; elle ne devrait pas mme comprendre la logique proprement
dite, dont elle n'est que la suite ou la dernire partie. Mais s'il
plat de l'appliquer  tout, de tout encadrer dans ses formes, de
chercher dans les notions qu'elle emploie et dans les rgles qu'elle
pose les lments de toute science, de se servir d'elle enfin comme d'un
_critre_ universel, on le peut faire, et elle devient alors, au lieu et
place de la philosophie, la reine des sciences, la science universelle;
elle obtient les titres de _disciplina disciplinarum, duae universae
scientiae, sola dicenda scientia_[375]. Sera-ce que la philosophie aura
t rduite en essence  la seule dialectique? non, c'est qu'elle aura
t exclusivement ramene aux procds et au langage de la dialectique.
Elle en aura sans doute souffert; la ralit ne peut sans violence et
sans dommage, passer comme par le laminoir d'une mthode exclusive; ce
qui est artificiel est toujours troit, et le fond n'chappe jamais aux
vices de la forme. Mais pourtant, ainsi contrainte, la science n'aura
pas t supprime. La scolastique n'a donc pas t la philosophie
rduite  la dialectique, mais aux formes de la dialectique.

[Note 375: _Ab. Op._, ep. IV, p. 239. _Introd. ad Theol._, l. II, p.
1047.--Ouvr. ind., _Dialect._, pars IV, p. 435.]

D'o lui est venue cette contrainte? De ce qu' une certaine poque
du moyen ge, l'esprit humain est rentr dans la philosophie par la
dialectique. Le point de dpart n'est jamais indiffrent; au terme de la
course, on se ressent du chemin qu'on a pris, et le choix de la mthode
est avec raison regard comme capital en philosophie. Nous tenons
aujourd'hui qu'il faut aborder la philosophie par la psychologie.
Prtendra-t-on que ce choix soit sans consquence et n'influe pas sur
les caractres ultrieurs de la science? La science ne manque pas
d'adversaires qui disent qu'aprs avoir commenc par la psychologie,
elle y demeure, et que nous n'avons fait qu'inventer une autre manire
de la rendre partielle et strile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il
est trs-commun de ne point dpasser la psychologie; de trs-habiles
gens n'ont pu en sortir ou mme ont fini par n'en pas vouloir sortir.
L'cole idologique a trembl de faire un pas hors du cercle de la
sensation. Il y a beaucoup  redire aux limites scientifiques que les
cossais ont leves et qu'ils ont interdit  l'observation de franchir.
Jouffroy n'a pas compltement russi, malgr d'ingnieux et opinitres
efforts,  se dlivrer du joug troit de l'observation subjective de la
conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-mme n'a fait que rendre
plus profonde, mais non plus pntrable, l'impasse de la psychologie. On
ne saurait donc s'tonner que, renferms dans un point de vue bien plus
rtrci pour embrasser l'horizon (car la logique est domine par la
psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine  parcourir
l'ensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu, ils
n'ont pas vu sous un angle vrai; ils n'ont pas donn aux objets les
dimensions, les contours et les teintes de la vrit. Mais du moins
ont-ils connu tout ce qu'on peut connatre, lorsqu'on n'est initi  la
science que par la dialectique.

Nous n'crivons pas leur histoire. Il faut donc poser simplement
comme un fait qu'aprs l'invasion dfinitive du christianisme et
le refoulement successif des coles de philosophie paenne, qui se
rfugirent et s'teignirent dans le cercle encore brillant mais strile
des coles alexandrines, les hommes suprieurs qui, dans l'Occident 
partir du VIIe sicle, s'efforcrent de dissiper les tnbres de la
barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur ple des commentaires de
la philosophie antique; et parmi les interprtes qui la transmirent au
moyen ge, dominrent les commentateurs de la Logique d'Aristote.

Les anciens avaient trouv les sciences et les lettres. On recevait
d'eux les unes et les autres avec une curiosit, une admiration et une
confiance gales. On les imitait en tout, except dans la libert
de leur gnie. Toute doctrine se convertissait donc en rudition.
Comprendre, traduire, interprter, paraphraser, telle tait, en gnral,
l'oeuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se soulevrent
au-dessus de l'ignorance et de la grossiret universelles, dans ces
contres dpouilles de toute nationalit par la double conqute des
lgions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident
n'avaient point de culture qui leur ft propre. Leur littrature
indigne, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la
posie druidique, avait pri comme les arts, les moeurs, le culte de la
vieille Gaule. Les ides et les lettres, les arts de l'imagination et
ceux de l'industrie, tout, jusqu' la religion, avait t comme import
 nouveau dans ces rgions, thtre de l'clatante civilisation de la
moderne Europe. Les hommes livrs aux travaux de l'esprit, n'taient
donc encourags par aucun exemple, autoriss par aucun succs,  penser,
 crire d'aprs eux-mmes,  inventer pour leur compte,  essayer
enfin d'une vritable et complte originalit. Pour les sciences et
les lettres, la Grce et Rome; pour la religion, le Midi et l'Orient,
c'est--dire encore Rome et la Grce; voil leur exemple et leur
loi. Ils ne demandaient ni  leur sol ni  leur ciel ces productions
spontanes que le temps seul sme  pleines mains dans les terres
fcondes. Ils attendaient tout de ceux de qui tout leur tait venu. Or,
que leur venait-il dsormais de ces peuples jadis leurs vainqueurs,
et qui, contraints de cder l'espace et le pouvoir  de nouveaux et
barbares conqurants, taient rests les matres spirituels des premiers
vaincus? Que leur venait-il de ces rgions o se levait encore pour
eux le soleil de l'intelligence? rien d'abord que la grande voix de
la religion, qui tait elle-mme ou qui voulait tre quelque chose
de dfinitif et d'immuable, rien que les derniers chos de la parole
grecque qui s'tait tue, mais qui retentissait encore. Les crits des
hommes qui ont trac leurs noms aux dernires pages des fastes de
la littrature ancienne, ne sont que des compilations plus ou moins
mthodiques, des expositions quelquefois raisonnes de systmes
antrieurs, des traductions d'ides enfin, quand ce ne sont pas de
simples versions de textes. Ceux donc qui devenaient leurs disciples,
ceux qui dans le nord de l'Europe s'adonnaient, entre le VIIe et le XIe
Sicle, aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs
rudits, c'est--dire des penseurs sans libert, instruits par des
crivains sans originalit. C'est par le milieu des commentateurs, c'est
 travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons
affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derrire la
colline de l'Acropolis, et dor de leur clat le fate blanchissant
du temple de Thse. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella,
Cassiodore, et surtout Boce, taient les mdiateurs ncessaires et
respects qui transmettaient les ides de Platon et d'Aristote aux Bde,
aux Alcuin, mme aux Jean Scot et aux Raban Maur, qui s'efforcrent les
premiers de repasser de l'rudition  la philosophie. On sait avec assez
d'exactitude quelle tait la bibliothque philosophique de ces hommes
qui puisaient cependant presque toutes leurs ides  la source du pass.
Les originaux leur taient en gnral inconnus. Le Time de Platon et
la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus avrs des
monuments des grands sicles qu'ils eussent entre les mains[376]. Le
platonisme qui n'est pas dans le Time, l'aristotlisme qui n'est pas
dans l'Organon, ne leur taient connus que confusment, par fragment,
par allusion, par citation dans les paraphrases et les expositions
incompltes des commentateurs sans gnie des derniers temps. Il n'est
pas trange que parmi ces dbris, l'Organon ou plutt la doctrine qui
y est contenue et qui forme  elle seule un systme achev, un travail
dfini et dmonstratif, ait fait dominer partout la science et
l'esprit de la logique. La logique effaa peu  peu le reste de la
littrature[377]. Elle avait d'ailleurs exerc dj une influence
marque sur les deux vrais matres des coles du moyen ge, Porphyre et
Boce. Ils s'taient appliqus, l'un  ouvrir au disciple les portes de
la logique, l'autre  conduire  travers ses dtours le disciple initi.
L'un avait compos une introduction; l'autre des versions et des
commentaires. L-dessus, il est tout simple que les savants du moyen ge
aient pens qu'il ne restait  la science que des gloses  faire. Le
mot mme fut consacr. Presque tous les philosophes scolastiques furent
minemment des glossateurs[378], et l'on annota les commentateurs
d'Aristote, avant de l'interprter lui-mme et de le connatre tout
entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu  un court crit
de Porphyre et  quatre ou cinq de Boce qui fut la premire cause de la
grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la
seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement lmentaire, et
semble, comme la grammaire, rvler la raison; elle convient donc  des
tudes commenantes.

[Note 376: Encore Ablard n'avait-il dans les mains que les deux
premiers des six traits qui composent la Logique d'Aristote ou
_l'Organon_. (Voyez sa Dialectique, p. 228.) Que dans les quarante
premires annes du XIIe sicle, il circult communment en Gaule et
en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de
l'oeuvre d'Aristote et de Platon, l'Isagogue de Porphyre, plusieurs des
traits aristotliques de Boce et deux traits indment attribus
 saint Augustin, c'est ce que personne n'a russi  prouver. Voyez
l'excellent ouvrage de M. Jourdain sur les traductions latines
d'Aristote au moyen ge. Cf. Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p.
564; et le ch. III du prsent livre.]

[Note 377:

  ...Quaevis
  Litera sordescit, logica sola placet.

  Johan Saresber., _Estheticus_, poem., p. 3, Hambourg, 1843.

[Note 378: Nous avons cinq opuscules d'Ablard sous le litre de
gloses, _Glossae in Porphyrium, de categoriis_, etc., quatre imprims,
un manuscrit. M. Cousin a fait connatre plusieurs gloses du Xe sicle
sur le _de Interpretatione_, sur les catgories, etc. (Ouvr. ind.
d'Abl., p. 551-611; Append., p. 618 et suiv.)]

Cependant la forme pripatticienne n'avait pas t primitivement la
forme unique de la philosophie du moyen ge. Scot rigne, qui en
est regard comme le fondateur, tendait  lui donner un tout autre
caractre. Son gnie hardiment spculatif dpasse la dialectique[379].
Ce dogmatisme encore vague, o respire un peu de platonisme et de
philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientt
il arriva un moment o l'aristotlisme, parlons plus exactement, o la
dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a
dur quatre ou cinq cents ans. Il serait curieux, mais il est difficile
de dterminer ce moment avec prcision. Du moins, la simple chronologie
des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de
la dialectique.

[Note 379: Cf. M. Guizot, _Cours d'histoire de la civilisation en
France_, t. III, leon 29; M. Rousselot, _Phil. dans le moyen ge_, 1re
part., c. II, et l'ouvrage de M. Saint-Ren Taillandier, _Scot rigne
et la philosophie scolastique_.]

On peut fixer  la mort de Proclus, c'est--dire  la fin du Ve sicle,
le terme de toute philosophie originale dans l'antiquit paenne (485).
Et dj, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers
Pres qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, tait
descendu au tombeau (430); le rgne des interprtes et des scoliastes
avait commenc. Simplicius et Philopon commentaient Aristote, en se
souvenant de Platon. Martianus Capella avait un peu auparavant publi
ce pome encyclopdique o les sciences sont personnifies comme des
desses, o la Dialectique, au front ple, aux cheveux entrelacs, cache
dans les plis de sa robe athnienne des fleurs et des serpents, mais
se donne pour la lgislatrice des autres sciences[380]. Boce mourait
tragiquement, en laissant ces traductions et ces paraphrases qui
devaient surnager les premires aprs le naufrage des lettres antiques
(526). Cassiodore, dressant, au VIe sicle, l'encyclopdie destine 
lui survivre, et dont Alcuin devait faire un jour la rgle lgale
de l'enseignement scolaire, mettait au rang des sept disciplines la
philosophie sous le simple nom de dialectique. La philosophie tait
bien, pour lui comme pour Platon, la ressemblance de l'homme  Dieu,
mais il dveloppait cette dfinition par une analyse trs-sommaire de
l'Isagogue de Porphyre, des Catgories d'Aristote, enfin des grandes
divisions de l'Organon[381]. C'est de ce temps peut-tre qu'il faut
dater les deux ouvrages sur le mme sujet que le moyen ge mettait sur
le compte de saint Augustin. Au sicle suivant, Bde rsumait pour le
nord de l'Europe toutes les connaissances humaines venues de l'Orient
et du Midi, et la philosophie trouvait place dans ses volumineuses
compilations. C'tait aussi d'Aristote qu'il aimait  donner des
extraits; dj il appelait chaque citation une _autorit_, et assignait
 la dialectique le premier rang dans la logique, _cette matresse du
jugement_[382]. Aprs Bde, les coles s'ouvrent en France  la voix de
Charlemagne. C'est Alcuin qui les inspire et les dirige. Il a tudi
toutes les sciences profanes, et certainement les sept arts, mais
surtout l'art dialectique, dont l'empereur, dit-il en s'adressant 
Charles lui-mme, a la _trs-noble intention_ d'apprendre les principes.
Lui aussi, il a quelque teinture de l'Isagogue, des Catgories, de
l'Hermeneia, et il s'attache  faire recopier,  rpandre,  imposer
mme comme bases de l'enseignement les traits logiques qu'Augustin,
dit-il, a, pour les traduire, tirs des trsors de l'ancienne Grce,

  De veterum gazis Graecorum clave latina[383].

[Note 380: Martian. Capel., _de Nupt. Philolog. et Mercur._, l. IV,
p. 325 et seqq. 1 vol. in 4. Francf. 1836.]

[Note 381: _[Grec: Omsiosis to theo xata ounaton anthropon.]_
(Cassiod., _de Art. ac Discipl._, t. II, c. III, p. 528. Ed. de Venise,
1729.)]

[Note 382: Voyez dans les Oeuvres de Bde (8 tom. in-folio, Colon.
Agrip., 1612), les _Sententiae sive axiomata philosophica ex Aristotele
... collecta_ (t. II, p. 124). On voit l qu'il connaissait au moins
par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Aristote, Physique,
Mtaphysique, _De Anima_, etc. Dans ses _Elementa philosophiae_ (id.,
p. 200), il dfinit la philosophie: Eorum quae sunt et non videntur
et eorum quae sunt et videntur vera comprehensio. Dans son trait _De
mundi caelestis terrestrisque constitutione_, la logique est dfinie:
Diligens ratio disserendi et magistra judicii; la dialectique qui en
est la partie la plus essentielle: Sagacitas ingenii stultitiaeque
sequester. (T. 1, p. 343.)]

[Note 383: Voyez dans les Oeuvres d'Alcuin (2 vol. in-fol., Ratisb.,
1777), la ddicace des Catgories de saint Augustin, et _Opusculum
quartum de Dialectica_ (t. II, p. 334). C'est un dialogue entre lui et
Charles. La philosophie y est  peu prs ramene  l'thique et  la
dialectique; et celle-ci, disciplina rationalia quaerendi, diffiniendi,
et disserendi, etiam et vera a falsis discernendi potens, est un
sommaire de Porphyre et de l'Organon, cet ouvrage dont on a dit qu'en
l'crivant Aristote avait tremp sa plume dans l'esprit, in mente
tinxisse calamum (p. 350). Alcuin, suivant son diteur, n'a point
compos le livre _De septem artibus_; mais il avait crit sur toutes les
sciences, et dans une ptre  Charlemagne il dit positivement: Vestram
nobilissimam intentionem dialecticae disciplinae disere velle rationes.
(T. I, p. 703.)]

Par lui les coles gauloises passent sous l'empire de cette _sagesse
hibernienne_, qu'il avait apporte sur le continent[384], et qui devait
aprs lui recevoir de Scot rigne moins d'autorit, mais plus d'clat
(875). rigne platonise, et Mannon, son successeur dans la direction de
l'cole du palais, passe pour avoir crit sur les Lois et la Rpublique
de Platon des commentaires qu'on n'a jamais vus[385].

[Note 384: Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine,
pene totam cum grege philosophorum ad littora nostra migrantem? (Herici
_Epist. ad imp. Carol., Hist. francor. script._, ed. Duchesne, t. II, p.
470.)]

[Note 385: _Hist. litt._, t. IV, p. 225 et t. V, p. 657.]

La principale fondation d'Alcuin est l'cole de Saint-Martin de Tours.
Le premier et le plus illustre de ses disciples dans ce clotre, c'est
Raban Maur. Celui-l se montre plus vers encore dans les sciences
profanes, il les recherche, il les aime. Il conseille de lire les
philosophes; il y a, dit-il, dans Platon bien des choses qu'il ne faut
pas craindre[386]. Il reprend la division connue de la philosophie, en
physique, en morale, en logique, et celle-ci, les thologiens doivent
se la rendre propre. La dialectique, qu'il dfinit littralement comme
Alcuin, il veut qu'elle entre dans l'instruction des clercs: n'est-elle
pas la science des sciences, _disciplina disciplinarum_? elle enseigne
 apprendre, elle enseigne  enseigner; _haec docet docere, haec docet
discere_. Seule elle sait savoir, _scit scire sola_ (ne dirait-on pas
la science de la science de Fichte?) enfin le syllogisme est une arme
ncessaire[387]. C'est Raban, qui selon Tennemann, transporta en
Allemagne la dialectique d'Alcuin, que d'autres appellent la dialectique
cossaise[388]. Il devint abb de Fulde, puis vque de Mayence (847).

[Note 386: Non formidanda, sed in usum nostrum vindicanda. (_De
Instit. cleric._, l. III, c. XXVI, t. VI, p. 44.--_Op._, 3 vol. in-fol.
Col. Agrip., 1627.)]

[Note 387: _Id., ibid._, c. XX, p. 42.--_De Universo_, l. XV, t.
1, p. 201 et 202.--Cf. les gloses de Raban sur Porphyre, Boce,
l'_Hermeneia_, publies par M. Cousin. Ouvr. ind., Append., p. 613.]

[Note 388: _Mon. de l'Hist. de la phil._, t. I,  244.--M. Haurau,
_la Scolastique au IXe sicle; Rev. du Nord_, t. II, 2e sr., p. 425.]

En mme temps que lui et aprs lui, on distingue dans cette fconde
cole de Tours, un homme d'une instruction singulire pour le temps,
Haimon, plus tard vque d'Halberstadt (841), qui des bords de la Loire
rapporta l'enseignement thologique, et fonda avec Raban dont il fut le
successeur, une florissante cole  Fulde. L vint de Sens s'instruire
et mme enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulirement aux
lettres humaines, et par consquent  la logique. Nomm par Charles le
Chauve abb militaire de Ferrires en 842, esprit cultiv, crivain
presque poli, il continua ses leons malgr sa nouvelle dignit, et les
tmoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le
thologien. lve d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne
diriger dans sa patrie l'cole d'Auxerre que Saint-Germain avait fonde;
il a laiss de remarquables monuments d'une latinit savante,
d'une sorte de talent potique et, chose fort rare, d'une certaine
connaissance du grec[389]. Il est cit comme ayant profess la
dialectique avec clat au monastre de Saint-Germain. Aprs Heiric, Remi
et Huebold, moines d'Auxerre ainsi que lui, furent signals comme ses
hritiers dans la philosophie[390]. Remi surtout, le plus clbre
crivain du commencement du Xe sicle, est renomm pour l'enseignement
de la dialectique qu'il cherchait plutt dans les prtendus traits de
saint Augustin que dans l'Organon d'Aristote. On possde encore de lui
des manuscrits qui prouvent qu'il connaissait Priscien, Donat, Martianus
Capella, et que ses tudes embrassaient le Trivium et le Quadrivium;
or, tel tait encore au temps mme d'Ablard le cycle des tudes
littraires. Condisciple d'un fils de l'empereur Charles le Chauve 
l'cole d'Heiric, Remi professa successivement  Auxerre,  Reims, 
Paris, et c'est dans cette dernire ville qu'il runit prs de sa chaire
ses plus illustres disciples (872)[391]. Ainsi se forme la chane d'un
enseignement philosophique qui vient enfin se fixer dans la cit o
devait dominer Ablard.

[Note 389: Heiric a dit en parlant de ses matres:

  Hic Lupus, hic Haimo ludebant ordine grato.

(Cf. Duchesne, _Hist. francor. script._, t. II, p. 470.--Bolland., t,
VII, 31 Jul., p. 221.--Mabillon, _Analect._, p. 423.--_Hist. litt._, t.
V, p. 112 et 653.) C'est videmment  cet Heiric, matre du moine Remi,
comme on va le voir, que doit tre rapport le trait manuscrit sur
les Catgories dites de saint Augustin, o M. Cousin a lu: Henricus,
magister Remigii, fecit bas glosas (_Ab._, Ouv. ind., Append., p.
621), et ce manuscrit pourrait tre de la main de Remi, ou copi sur le
sien.]

[Note 390: Dans la chronique du moine Ademar: Heiricus, Remigium et
Ucboldum Calvum, monachos, haeredes philosophiae reliquisse traditur.
(Mabillon, _Act. sanct. ord. S. Ben._, t. V, p. 325.)]

[Note 391: Tmoignages des XIe et XIIe sicles; le moine Jean, _S.
Odon. vit._; le moine Nalgod, _Ejusd. vit.; De vener. Frodoardo presb.
remig._--Mabillon, _id., ibid._, p. 151, 155, 180, 325.--_Ejusd. Anal._,
p. 423.--_Hist. litt._, t. VI, p. 99, 102; et Launoy, _De Schol.
celeb._, c. LIX.]

A ce moment, on voit de toutes parts les tudes logiques captiver les
esprits les plus minents et les plus divers. C'est saint Odon qui se
forme  Paris, sous Remi, dans la dialectique et la musique, et qui,
plus tard, y devait professer  sa place. C'est Abbon qui suit les
mmes leons, qui les reproduit dans la mme ville (avant 970), et les
transporte  Reims, o il crit sur le syllogisme, et meurt avec la
rputation d'un _abb d'une haute philosophie_[392]. C'est Gerbert,
qui, avant d'tre pape, fait un trait sur le Rationnel et le
Raisonnable[393], et se pique de recueillir et de s'approprier les
penses d'Aristote. Saint Maieul, abb de Cluni, se plat dans la
lecture des philosophes paens. Le grand vque Hildebert recueille
dans leurs ouvrages les lments d'une morale philosophique[394]. Saint
Anselme, le seul mtaphysicien de l'poque, ne ddaigne pas de donner,
dans son Dialogue du grammairien, un ouvrage de pure dialectique[395].
Et cependant Jean le Sourd ou le Sophiste[396], qui devait tre le
matre de Roscelin, a commenc  former cette cole subtile et peu
connue, destine  contraindre la science logique  faire sur elle-mme
un de ces efforts fconds qui avancent d'un pas l'esprit humain.

[Note 392: Summae philosophiae abbas. (_Hist. litt._, t. VII, p.
159 et suiv.--Cf. Launoy, p. 63.).]

[Note 393: C'est le sens de: _De rationali et ratione uti_, titre de
l'ouvrage de Gerbert. (B. Pes, _Thes. noviae. anecd._, t. I, pars II, p.
148 et seqq.)]

[Note 394: _Moralis philosophia de honesto et utili. (Ven. Hildeb.,
Op._, p. 959. 1 vol. in-fol., Paris, 1708.)]

[Note 395: _Dialogue de Grammatico_, (S. Ansel., _Op._, p. 143.)]

[Note 396: _Hist. litt._, t. VII, p. 132.]

On touchait  la fin du XIe sicle. Paris tait ds longtemps la ville
de l'intelligence. On dit que le nombre des tudiants y dpassait celui
de la population sdentaire[397]. Plus de cent ans avant Ablard, des
chaires de philosophie s'taient leves; le caractre de la philosophie
sculire tait indiqu; la scolastique avait commenc. On voit donc
qu'Ablard, sous ce rapport, ne cra pas; il recueillit seulement une
tradition[398]; mais il lui donna le mouvement et la vie, en lui prtant
sa puissance et sa renomme.

[Note 397: _Hist. litt_., t. IX, p. 61, 78, etc.]

[Note 398: Les recherches de M. Cousin ont dj fait connatre des
manuscrits qui jettent du jour sur les coles de dialectique antrieures
au XIIe sicle (Append., p. 613-623). De nouvelles recherches dans le
mme sens conduiraient sans doute  renouer sans interruption le fil de
l'enseignement scolastique  Paris. Car on doit convenir qu'entre Remi
ou le commencement du Xe sicle, et Guillaume de Champeaux vers la fin
du XIe, il y a une lacune assez obscure; on voit seulement qu'Odon,
Abbon, et un certain Wilram, professrent,  Paris, la philosophie, mais
longtemps avant l'an 1000. (Launoy, loc. cit. et _Hist. litt._ t. IX, p.
61.)]

Maintenant,  quelle poque faut-il fixer l'avnement d'Aristote au
gouvernement de l'cole? On sait parfaitement celle o il obtint
une influence prdominante et bientt exclusive, grce au renfort
qu'apportrent les Arabes, grce  la protection de l'empereur Frdric
II; c'est aprs Ablard, au commencement du XIIIe sicle. Mais Aristote,
avant de devenir dictateur, comme Bacon l'appelle, avait t consul. A
la fin du XIe sicle, l'enseignement de la dialectique, ds longtemps
tabli dans l'cole, s'anime et s'agrandit; la popularit d'Aristote
commence et prsage son autorit future[399]. Ablard parat, et soudain
il devient le plus puissant promoteur de cette autorit. Il illustre
et fortifie de son loquence et de sa gloire ce naissant empire de la
logique, qui ne devait s'organiser et se proclamer qu'aprs lui[400].

[Note 399: C'est au Xe ou XIe sicle que M. Cousin (Append., p. 658)
rapporte un pome sur les catgories o on lit:

  Doctor Aristoteles cui nomen ipsa dedit res,
  Ingenio polleus miro, praecelluit omnes.

[Note 400: Cf. Launoy, _De var. Arist. in Acad. paris, fort._, c.
I et III.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 670-684.--Buddaei
_Observ. select._, t. VI, ch. XVIII et XX.--Jourdain, _Rech. sur les
trad. d'Arist._, passim.--M. Rousselot, _Phil. dans le moy. ge_, 1re
part--Voyez aussi le chap. suiv. et le chap. I du l. III.]

Nous avons essay de faire connatre le caractre gnral, les sources,
l'origine, les dbuts de la scolastique; il conviendrait  prsent de
donner une ide plus complte et plus approfondie de la science mme qui
s'est appele de ce nom.



CHAPITRE II.

DE LA SCOLASTIQUE AU XIIe SICLE ET DE LA QUESTION DES UNIVERSAUX.

Nous recherchons maintenant quelle sorte de science le moyen ge avait
faite avec les donnes dont il disposait, et mise  la tte de
toutes les connaissances humaines. Au XIIe sicle, on l'appelait
la dialectique. Elle avait en effet la forme et le langage de la
dialectique, quelles que fussent les ides qu'elle exprimait. Mais ces
ides taient, suivant les temps et les hommes, des ides platoniciennes
ou des ides aristotliques, beaucoup plus souvent les secondes que les
premires; et chez ceux mme qui rptaient ce qu'on savait de Platon,
Aristote encore tenait une grande place: Ils enseignent Platon, dit un
auteur du temps[401], et tous professent Aristote. C'est que la forme
gnrale de la science venait de lui. Sa dialectique qui aiguise et
satisfait si puissamment l'esprit, tait la seule tudie. Quant  celle
de Platon, on la regrettait, mais on ne la connaissait pas; et, par
respect pour un nom qui ne perdit jamais sa grandeur, on recueillait
autant que possible quelques ides parses de cet homme divin; on les
conservait prcieusement, mais en les traduisant dans la langue de son
rival. Grce  cet clectisme d'un genre particulier, quelques-uns
penchaient pour le matre, la plupart pour le disciple, quoiqu'aucun
n'et os contredire le jugement de l'antiquit, en mettant le disciple
au-dessus du matre. Toutefois il arrivait alors ce qui arrive
ordinairement: sur toute question,  toute poque, il y avait sinon
deux coles, au moins deux opinions ou deux tendances philosophiques;
l'clectisme, qui tait  peu prs dans l'intention de tous, prenait
toujours une des deux nuances, et l'on a pu, sans trop d'inexactitude,
reconnatre, d'un ct l'influence un peu lointaine de l'cole
platonique, et de l'autre la domination plus directe et plus absolue
du pripattisme. Ce ne fut jamais, il s'en faut bien, le pur, le vrai
platonisme, ce ne fut pas mme le pripattisme vritable. Mais si
chez les uns, Platon tait dfigur, chez les autres, Aristote n'tait
qu'incomplet.

[Note 401: Johan. Saresb. _Metal._, l. II, c. XIX.]

Toutes les controverses o se produisit cette distinction, peuvent
se ramener ou du moins se comparer  la mmorable controverse sur
la question des universaux. Aucune ne fut plus clbre, plus
caractristique et plus prolonge. Aussi d'excellents juges n'ont-ils
pas hsit  y concentrer toute la scolastique, et  renfermer toute son
histoire dans l'histoire de cette question. Elle fut capitale en effet;
elle agita les coles et presque la socit, elle partagea l'esprit
humain depuis Scot rigne, jusqu' la rformation, et ce n'est pas au
moment de parler d'Ablard que nous pourrions attnuer l'importance de
ce dbat plus que sculaire. Nous accorderons  M. Cousin qu'en exposant
la controverse des universaux, on donne une ide du reste de la
scolastique; mais ce reste est quelque chose, beaucoup mme, et pour
juger ou seulement comprendre cette seule question, il est indispensable
de connatre la science au sein de laquelle elle s'est leve. Les
divers partis, ralistes, nominalistes, conceptualistes, averrostes,
scotistes, thomistes, occamistes, formalistes, terministes[402], avaient
un fonds commun d'ides, de principes, de maximes, de locutions, qui
formaient comme le terrain sur lequel croissait et s'tendait la plante
vivace et vigoureuse de la controverse la plus abstraite qui ait agit
le monde. Les dbats, en effet, sur les points les plus ardus de la
thologie, semblent toucher de plus prs  la pratique que la question
de savoir si les noms des genres sont des abstractions.

[Note 402: Tels sont en partie les noms donns aux sectes
qu'engendra la discussion des universaux. Au temps d'Ablard, on ne
distingue d'ordinaire que les ralistes (ou raux), les nominalistes (ou
nominaux), et les conceptualistes.]

Dans l'impuissance de parcourir ce terrain tout entier, nous devrions au
moins rsumer les ides qui, au commencement du XIIe sicle, taient en
quelque sorte les lieux communs de la philosophie et les points d'appui
de toute discussion, de toute recherche, de toute science.

Pour prsenter un rsum bien systmatique, il faudrait donner une
analyse exacte de la philosophie d'Aristote; c'est--dire qu'en prenant
pour centre la Logique, il faudrait par les autres ouvrages, par la
_Physique_, par le _Trait de l'me_, par l'_thique  Nicomaque_, mais
surtout par la _Mtaphysique_, donner  la logique mme, des fondements
et des principes, et montrer comment elle a pu devenir toute la
philosophie, en prsentant sommairement avec elle les autres parties
de la science auxquelles elle se lie. Mais c'est l un travail bien
considrable, qui ne serait pas conforme  la vrit historique, et qui
risquerait de prter  la scolastique plus d'ensemble et plus de
mthode qu'elle n'en avait rellement. On la rendrait aussi universelle
qu'Aristote; et lui-mme, elle tait loin de le connatre tout entier.
Les crateurs et les continuateurs de cette science ne se sont pas sans
doute renferms strictement dans la logique, mais c'est suivant le
besoin des questions, c'est dans l'ordre o elles taient amenes par
l'tude de la dialectique, que se livrant  des excursions ncessaires,
ils ont atteint, hors d'elle, des principes qui n'taient point de son
ressort, et qu'ils ont rapports dans son domaine, mlant ainsi la
mtaphysique, c'est--dire les notions d'une science objective et
transcendante,  la science subjective du raisonnement et de ses formes.
Nous ne les convertirons donc pas en pripatticiens complets. Seulement
il leur est arriv ce qui arriverait encore aujourd'hui  celui qui
apprendrait sans plus la Logique d'Aristote, il prouverait incessamment
le besoin d'en franchir les limites; il y trouverait incessamment des
allusions et comme des renvois implicites  une doctrine du fond des
choses; il y rencontrerait des ides ontologiques, sur lesquelles la
logique proprement dite ne nous fait connatre que la manire d'oprer
rgulirement. Elle est, en effet, la mcanique rationnelle de l'esprit;
mais il y a quelque chose dessous, quelque chose au del; et ce quelque
chose, elle ne le donne pas. La logique est un vaste difice qui a des
jours sur toute la philosophie. L'introduction elle-mme de l'Organon
ou le _Trait des Catgories_ n'est pas seulement de la logique, il
est d'un ordre suprieur, ou fait partie d'une science antrieure. En
lui-mme, il ne donne pas entire satisfaction. Le lecteur qui l'tudie
se demande avec hsitation si, en numrant les catgories, Aristote a
donn la nomenclature des parties mtaphysiques du discours, ou celle
des notions les plus ncessaires, les plus gnrales de l'esprit, ou
celle enfin des conditions essentielles et absolues des choses. Les
principaux commentateurs ont ressenti cette incertitude; l'Introduction
de Porphyre aux catgories, c'est--dire  l'introduction mme de la
Logique, est, malgr la rserve qu'il s'impose sur un point fondamental,
destine  complter la Logique. Quant  Boce, qui avait traduit la
Mtaphysique, aussi bien que la Logique entire, c'est cependant 
celle-ci qu'il se consacre exclusivement, au moins dans ceux de ses
livres que l'Occident connaissait  l'poque qui nous occupe. Or,
c'est  l'aide de ces renseignements, recueillis par hasard, que les
prdcesseurs et les contemporains d'Ablard ont ml  la dialectique
pure les trois points suivants, les seuls qui soient tout  fait
indispensables  connatre pour comprendre cet ensemble de logique et
d'ontologie qui forme l'essence de la scolastique. Nous les prsenterons
en puisant aux sources, ce que faisait rarement le moyen ge qui
commentait des commentateurs.

1 D'aprs Aristote, la philosophie est essentiellement la science de
l'tre en tant qu'tre. L'tre s'entend de plusieurs manires. Car on
dit qu'une chose _est_ ceci ou cela, et en le disant, suivant les cas,
on entend ou simplement qu'elle existe, ou qu'elle a telle forme, telle
qualit, telle quantit, tel mode essentiel; ou enfin, qu'elle a tel
accident qui la modifie secondairement. Il suit qu'il y a plus d'une
manire d'_tre_, et que l'tre signifie tour  tour l'existence,
la forme, la quantit, la qualit, et mme toute sorte d'attribut
accessoire. On dit galement Socrate _est_, il est quelque chose
d'existant; puis, Socrate est homme; puis, Socrate est philosophe,
athnien, jeune, malade, debout, etc.; tout cela est apparemment de
l'_tre_, puisque c'est ce que Socrate _est_. On peut donc distinguer
dans l'tre ce qui est en soi et ce qui est accidentellement. Laissant
de ct l'tre accidentel, disons que l'tre essentiel ou en soi est
l'tre vritable, objet minent de la philosophie.

Or tout ce qui est est  la fois quelque chose, et telle chose et non
pas telle autre. On dirait ou l'on pourrait dire aujourd'hui: tout ce
qui a existence est substance et essence. Mais ces mots n'avaient pas
autrefois prcisment ce sens, et pour exprimer d'aprs Aristote, que
tout ce qui est, ou mieux, que le sujet de tout tre en soi est une
chose, telle chose, pas une autre chose, on employait la formule que
tout ce qui est se compose de matire, de forme et de privation[403].
La matire, c'est ce dont est l'tre, ce qui fait qu'il est; la forme,
c'est sa nature, ou ce qui fait qu'il est tel. Or, comme ce sont l les
conditions primordiales de l'tre, elles doivent se retrouver dans
tout ce qui est en soi[404]. Nous appellerons ce principe le principe
ontologique.

[Note 403: Arist., _Phys._, I, VII.--_Met._, XII, II.]

[Note 404: _Met._, IV, II; V, VII et VIII; VII, I, II et III; VIII,
I, II et III.]

2 Il semble au premier abord que l'tre en soi ou essentiel ne dt
tre que la substance. Et sans aucun doute, c'est  la substance que
s'applique le plus rigoureusement la dfinition de l'tre en soi qui
vient d'tre donne. La substance est  la fois, quand elle est
relle, et le dernier sujet, c'est--dire l'tre indtermin qui n'est
l'attribut d'aucun autre et qui n'a pas d'attribut, ou la matire; et
l'tre dtermin, pris par abstraction indpendamment du sujet, ou la
forme, qui n'est  proprement parler l'attribut d'aucun sujet, puisque
ce n'est qu'avec elle et par elle que la substance se ralise; 
ce double titre, la substance est proprement l'essence (au sens
aristotlique).

Mais une essence n'est pas la seule chose dont on puisse jusqu' un
certain point prononcer qu'elle est en soi, c'est--dire indpendamment
de tout accident. Le nom d'tre se donne galement aux choses autres que
l'essence, c'est--dire aux autres choses que l'tre en soi pourrait
tre en combinaison avec ce qu'il est dj. Par exemple, l'tre en soi
(matire et forme) est ncessairement de telle qualit: cela est encore
de son essence. Ces choses que sont les choses, sont celles qu'on
exprime par ce qu'Aristote appelle les termes simples. L'entendement,
par la jonction de ces termes, constitue la proposition qui affirme d'un
tre quoi que ce soit. On a dj vu que, quel que soit un tre, il est
essence, qualit, quantit, etc.; ces attributs fondamentaux ou suprmes
qui ne sont pas des attributs proprement dits ou des accidents, parce
qu'ils dsignent ce qu'il est ncessaire que tout tre puisse tre, ce
que tout tre ne peut ne pas tre, car l'tre ne saurait manquer de
qualit, de quantit, etc.; ces genres suprmes, ou les plus gnraux,
ou gnralissimes, qui ne sont pas non plus proprement des genres,
puisque tous les genres y rentrent, et puisqu'ils seraient les genres,
non pas de tout ce qui existe, mais de tout ce qui peut exister, sont au
nombre de dix, et s'appellent les _prdicaments_ ou catgories. L'tre
en soi a autant d'acceptions qu'il y a de catgories, c'est--dire
qu'on ne peut rien affirmer de lui qui ne soit une de ces dix choses:
l'essence, la quantit, la qualit, la relation, le lieu, le temps, la
situation, la possession, l'action, la passion[405].

[Note 405: Voici les noms grecs traduits par la scolastique: [Grec:
Ae Ousia], usia, essentia, substantia; [Grec: Poson], quantum; [Grec:
Poion], quale; [Grec: Pros ti], ad aliquid, relatio; *[Grec: Pou], ubi,
locus; [Grec: Pote], quando, tempus; [Grec: Cheisthai], situm esse,
situs; [Grec: Echtin], habere, habitus; [Grec: Poiein], agere, facere,
actio; [Grec: Paschein], pati, passio. (Arist., _Met._, V, VII et
VIII.--_Categ._, IV et seqq. _Essai sur la Met. d'Aristote_, par M.
Ravaisson, t. I, l. III, c. i, p. 356.--_De la Log. d'Arist._, par M.
Barthlemy Saint-Hilaire, t. I, part. II, c. 1, p. 142.)]

Ce sont donc l les termes simples, ou ce qui est dit sans aucune
combinaison, _quae sine omni conjunctione dicuntur_[406]. Ainsi la
logique dfinit les catgories; ainsi elle en fait les lments du
langage. Dans ces expressions isoles, elle est donc ce que nous avons
appel terminologique. Mais des termes simples sont des ides simples
ou lmentaires, car les mots n'expriment que les modifications de
l'esprit[407]. Les catgories sont donc tous les attributs en gnral
que l'entendement peut affirmer d'un sujet. Ceci nous mne jusqu'en
idologie, on mme en psychologie. Maintenant, lisez la Mtaphysique,
que ne connaissait point Ablard, et les catgories deviendront les
divers caractres de l'tre, l'tre lui-mme ou l'tre en tant qu'tre
tant en dehors des combinaisons intellectuelles; et la science sera
finalement ontologique[408].

[Note 406: [Grec: Ta kata maedemian sumplokaen legomina]. _Categ._,
IV.]

[Note 407: _De Interpr._, I, I.]

[Note 408: _Met._, IV, I, II, etc.--_Logiq. d'Arist.; Introd._ par
M. Barthlmy Saint-Hilaire, t. I, p. LXXI.]

3 Maintenant, si c'est un principe que tout tre se compose de matire
et de forme, et si l'tre se dit des catgories, le principe est
applicable  celles-ci mmes, et toute catgorie, tout prdicament se
compose de matire et de forme. C'est en effet ce que les dialecticiens
ont soutenu. A ne consulter que la logique, on pourrait l'ignorer. Dans
la Logique d'Aristote, les catgories ne sont ou du moins ne paraissent
que des termes, les termes simples ou lmentaires de toute proposition,
c'est--dire ceux sans lesquels ou sans l'un desquels aucune proposition
n'est possible. Or, comme la connaissance de l'tre s'exprime et
s'acquiert en gnral par la dfinition, et que la dfinition est une
proposition, les lments ncessaires  la proposition sont les lments
de la connaissance de l'tre. Mais sont-ils en mme temps les lments
de l'tre, ses conditions relles? Sont-ils ainsi des choses? c'est ce
que la Logique laisse incertain. Je ne crois pas que le texte littral
soit dcisif; et si l'on consulte l'esprit, comme le trait des
catgories n'est que l'introduction au trait de l'interprtation ou du
langage, je crois que parmi les commentateurs d'Aristote, ceux qui ont
dcid qu'il ne s'agit pas des choses dans le livre des catgories, ont
eu raison. Ce qui ne veut pas dire qu'on et raison de prtendre que les
catgories ne sont ni des choses, ni dans les choses. Ceci est une autre
question, et qui, selon une observation dj faite, est plus du ressort
de la mtaphysique que de la logique.

Or, c'est dans la Mtaphysique qu'on lit: L'tre en soi a autant
d'acceptions qu'il y a de catgories; car autant on en distingue, autant
ce sont des significations donnes  l'tre. Or, parmi les choses
qu'embrassent les catgories, les unes sont des essences, d'autres des
qualits, d'autres dsignent la quantit, la relation, etc. L'tre
se prend donc dans le mme sens que chacun de ces modes[409]. De ce
passage et d'autres semblables, des interprtes de la Logique d'Aristote
ont conclu, non-seulement que les catgories avaient quelque chose de
rel, exprimaient des modes effectifs de l'existence, mais que puisque
l'tre en soi est ce qui n'est pas l'tre accidentel, et que les
catgories ne sont pas des accidents, il fallait les traiter comme des
choses et leur appliquer les conditions de l'tre en soi. Ainsi de ces
choses que dsignent et nomment les prdicaments, on a dit qu'elles
taient aussi un compos de matire et de forme. Sans doute, parce qu'on
tait plus  l'aise pour le dire du premier de ces prdicaments ou de la
substance, c'est en gnral cette premire catgorie que, pour appliquer
le principe ontologique, les logiciens prennent en exemple. Ainsi,
ils disent: L'essence est corps, le corps est animal, l'animal est
raisonnable, le raisonnable est homme, l'homme est Socrate. C'est sur
ces propositions que nous verrons ternellement rouler les plus subtiles
recherches de la scolastique et d'Ablard; mais on verra aussi que,
comme de la substance, il est dit que le sujet de la qualit ou de la
relation ou de telle autre catgorie, a une matire et une forme. Ainsi,
dire qu'un homme est blanc, c'est assurment lui attribuer une qualit.
Le blanc est dans la catgorie de la qualit. Or, qu'est-ce que le
blanc? c'est l'union de la matire de la qualit et de la forme de la
blancheur. Esclave est le nom d'une relation, celle d'esclave  matre.
Ce qui la constitue, c'est la matire de la relation et la forme de la
servitude[410].

[Note 409: _Met._, V, VII; et traduction de MM. Pierron et Zvert.
t. I, p. 167.--Barth. Saint-Hil., loc. cit.]

[Note 410: Voy. dans Ablard, _Dialect._, p. 400 et 458, et les c. V
et VI du prsent livre.]

De quelle existence, de quelle ralit entendait-on douer, soit cette
matire de la qualit, soit cette forme de la relation? on ne s'en
explique gure. Est-ce d'une existence directe, substantielle, comme
celle mme de la substance? Est-ce seulement par une analogie de la
catgorie de la substance, que l'on traite des autres catgories comme
si elles existaient au mme titre? Ce qu'on entendait peut se souponner
quelquefois, et le plus souvent reste dans le vague. Mais ce qui ne
saurait demeurer douteux, c'est que de l'application relle ou fictive
du principe ontologique  ces tres dialectiques, il est provenu de
graves consquences logiques, puis des difficults, des ambiguts
innombrables, et surtout ce caractre quivoque d'une science qui semble
tour  tour tomber dans l'extrme ontologie ou dans l'extrme idologie,
puisqu'elle parle souvent des tres de raison comme s'ils existaient, et
des ralits comme si elles n'existaient pas.

Si l'on s'adressait  Aristote, la question semblerait mieux rsolue.
Nous l'avons vu donner l'tre en soi aux catgories; mais il entendait
par l qu'elles taient des manires d'tre essentielles, en ce sens
qu'elles taient ncessaires, ncessaires en ce qu'elles n'taient pas
de simples accidents. Car il dit formellement: Rien de ce qui se
trouve universellement dans les tres n'est une substance, et aucun des
attributs gnraux ne marque l'existence, mais ils dsignent le mode de
l'existence[411]. Pour Aristote, la qualit est bien un tre, mais non
pas absolument. Il s'ensuit que si l'on peut dire qu'elle est, qu'elle
est quelque chose, et faire d'une catgorie quelconque un sujet de
dfinition, c'est par extension, par analogie; c'est, non pas que les
attributs gnraux sont vraiment des tres, c'est qu'_il y a de l'tre_
en eux; et que, bien qu'il n'y ait proprement essence que pour la
substance, il y a quasi-essence pour ce qui n'est pas substance. Pour
les choses non substances, il y a essence ou forme essentielle, mais non
pas dans le sens absolu, ni au mme titre que pour la substance. S'il y
a forme de la qualit, forme de la quantit, ce n'est pas forme au
sens rigoureux du mot. Si l'on peut en donner dfinition, ce n'est pas
dfinition premire ou proprement dite, la dfinition vritable tant
l'expression de l'essence et l'essence ne se trouvant que dans les
substances[412]. Ces distinctions sont exactement spcifies dans
Aristote. La scolastique, sans les ignorer tout  fait, les nglige
presque toujours, surtout avant le temps o elle eut connaissance de la
Mtaphysique[413].

[Note 411: _Mtaph. d'Aristote_, trad., VII, XIII, t. II, p. 50.
Lisez le chapitre entier.]

[Note 412: _Mtaph. d'Arist._, l. VII, c. IV et V, p. 11, 12, 13, et
16 du t. II de la traduction.]

[Note 413: Ce fut au commencement du XIIIe sicle que l'on
commena, selon Rigord,  lire dans les coles de Paris la Mtaphysique
d'Aristote, nouvellement apporte de Constantinople. (Launoy, _De var.
Arist. fortun._, c. I, p. 174.) Je crois ce fait acquis  l'histoire.]

Il s'agit donc d'une existence modale, et non vraiment substantielle, 
moins que par substantielle l'on n'entende essentielle  la substance.
Or maintenant, chose assez remarquable, ce n'est pas sur ce point-l
que sont ns les doutes et les controverses du moyen ge. On y a sans
explication et sans contestation appliqu le principe ontologique aux
prdicaments, et l'on a trait des attributs gnraux comme s'ils
taient des tres; tres de raison ou tres substantiels,  ce degr
de gnralit, on s'est peu occup de la distinction. Je sais bien
qu'Ablard dit quelque part que c'est une maxime philosophique que parmi
les choses, les unes sont constitues de matire et de forme, les autres
 la ressemblance de la matire et de la forme[414]. Cette parole, jete
en passant, est juste et profonde; elle doit tre toujours prsente 
celui qui lit soit un ouvrage d'Ablard, soit un livre quelconque de
scolastique. Mais on s'est peu souci de l'claircir ou de la discuter,
et voici la difficult qui s'est produite, et qui a embarrass la
science quatre cents ans durant.

[Note 414: _Theol. Chrits._, l. IV, p. 1317.]

Au degr de gnralit, que l'esprit atteint en s'levant aux
catgories, tout semble se confondre et les distinctions s'vanouir.
Ainsi les catgories sont des attributs, leur nom mme l'indique; et
celui de prdicaments annonce aussi qu'elles ont quelque chose de la
nature du prdicat ou attribut. Cependant la premire de toutes est la
substance, si ce n'est entendue au sens prcis que la science
moderne assigne  ce mot, au moins conue comme ce qui ne peut tre
attribut[414a]; elle est bien catgorie ou prdicament, c'est--dire au
fond attribut, mais attribut le plus gnral ou fondamental, et en outre
le premier des attributs les plus gnraux ou fondamentaux. Comme
tant le premier, elle est l'acception premire de l'tre. L'acception
premire de l'tre ou l'tre premier, c'est ce que l'tre est avant
tout. Or ce qu'il est avant tout, c'est l'tre qu'il est, c'est sa forme
dtermine, distinctive, ou son essence; car l'indtermin pur, s'il
est, n'est que l'tre en puissance; l'tre en acte, c'est l'tre
dtermin. Ainsi le premier attribut de l'tre, c'est d'tre dtermin,
c'est d'tre avec une forme, c'est d'tre une certaine essence, c'est
d'tre une substance qui n'est pas _un autre (aliud)_, et comme sans
tout cela l'on n'est pas, c'est d'tre.

[Note 414a: _Met.,_ VII, III; et t. II, p. 6 de la traduction.]

Ainsi nous voyons comment en scolastique, essence, substance, tre,
sont des mots qui peuvent successivement se rduire les uns aux
autres, malgr la nuance qui les distingue, et comment on peut dire
indiffremment qu'ils dsignent ou le premier attribut ou ce qui est
antrieur  tout attribut. La meilleure manire d'exprimer ce qu'on
entend par la premire catgorie, c'est de dire ce que dit souvent
Aristote, la premire catgorie, c'est [Grec: Ti esti kai tode ti], et
plus simplement [Grec: Ti] (_quoddam_).

Mais nous venons de voir que l'on pouvait considrer comme attribut ce
qui consiste prcisment  tre sujet de tous les attributs. C'est ce
qu'exprime positivement cette phrase de forme plus moderne: Tout tre
_a_ une substance. Cette expression vient d'une proprit de l'esprit
humain, qui, ne percevant rien directement que par les qualits,
qualifie toujours quand il conoit, et ne peut concevoir la substance
sans l'riger, en quelque sorte, en prdicat d'elle-mme. Or de mme
qu'on vient de prendre comme attribut, ce qui n'est rellement pas
attribut, (car l'attribut suppose un sujet, et l'attribut dont nous
venons de parler, consiste prcisment  tre sujet), ne peut-il pas se
faire que par une extension inverse, l'esprit prenne substantiellement
les autres, catgories qui ont beaucoup plus sensiblement le caractre
d'attribut?

Elles ont ce caractre; car Aristote, aprs avoir dit: tre signifie ou
bien l'essence, la forme dtermine, ou bien la qualit, la quantit
et le reste, remarque trs  propos, qu'entre le premier sens qui
est l'tre premier ou la premire catgorie et les autres choses qui
s'expriment aussi par tre, il y a cette diffrence qui, si l'on appelle
celles-ci tres, c'est parce qu'elles sont ou qualit de l'tre premier
ou quantit de cet tre, parce qu'elles sont des modes enfin. Aucun de
ces modes, ajoute-t-il, n'a par lui-mme une existence propre, aucun
ne peut tre spar de la substance.... Ces choses ne semblent si fort
marques du caractre de l'tre que par ce qu'il y a sous chacune
d'elles un tre, un sujet dtermin, et ce sujet, c'est la substance,
c'est l'tre particulier qui apparat sous les divers attributs.... Il
est vident que l'existence de chacun de ces modes dpend de l'existence
mme de la substance. D'aprs cela, la substance sera l'tre premier,
non point tel ou tel mode de l'tre, mais l'tre pris dans son sens
absolu[415].

[Note 415: _Met._, l. VII, I, et t. II, p. 2 de la trad.]

Mais ces modes ou attributs existent; ils sont donc des existences
modales; Aristote les a nomms des substances secondes. De mme que
la substance tait tout  l'heure l'attribut primitif, nous voyons
l'attribut devenir la substance secondaire. C'est de l'tre encore, mais
de l'tre subordonn, accessoire, et qui, ds qu'il est conu hors de la
substance, perd la condition de sa ralit.

Avec cette explication, l'quivoque qui peut subsister dans les
expressions, ne doit plus subsister dans les ides; mais rien n'a pu
empcher qu'elle n'ait jet beaucoup d'obscurit dans la dialectique, et
produit d'pineuses disputes.

En effet rien n'est plus gnral que l'essence; et l'on donne aux
catgories le nom spcial de _choses les plus gnrales_, [Grec:
genichotata], _generalissima_, genres suprieurs ou suprmes. Ces
gnralissimes sont les plus universels des universaux, et parmi eux,
le plus universel est la substance. La substance est un universel, un
genre, Aristote lui-mme le dit[416]. Or nous avons vu qu'il refuse la
substance, et par l le premier degr de l'existence  tout universel.
On verra plus bas qu'il en refuse autant au genre[417]. Ainsi la
substance serait une de ces choses auxquelles manque la substance?... Il
faut bien ici quelque erreur de langage. Il est vident que la substance
est universelle, en ce sens qu'elle est le nom gnral de la condition
premire et absolue de l'tre. Mais en tant que relle, elle est
essentiellement dtermine, puisqu'elle est l'tre en tant que
dtermin, ou la dtermination de l'tre. Tout s'explique donc; des
diverses notions universelles, une seule, et la plus universelle de
toutes, donne la substance, et c'est la notion de la substance mme.

[Note 416: _Met._, VII, III; et t. II, p. 6 de la trad.]

[Note 417: La substance qu'il refuse au genre, c'est la substance
premire ou proprement dite; car il appelle les genres et les espces
substances secondes, parce qu'ils expriment des attributs substantiels
(et non accidentels) de l'individu. (_Categ._, V; voy. la traduct. de M.
Barthlemy Saint-Hilaire, t. I, p. 61, et son ouvrage sur la Logique, t.
I, p. 148.)]

La substance existe-t-elle donc d'une existence universelle? oui, en ce
sens que tout tre est substance; non, en ce sens qu'aucun tre n'est
la substance universelle: car ce serait dire que tout dtermin
est l'indtermin. Tel est, nous le croyons du moins, le vrai sens
d'Aristote.

Et quant aux autres prdicaments, ni comme universels, ni comme
attributs, ils n'ont en eux-mmes la substance, puisqu'ils ne passent
de la puissance  l'acte qu'en se dterminant, et ne se dterminent quo
dans la substance. Ils sont universels en ce qu'ils conviennent  toute
substance; ils n'existent pas d'une existence universelle, en ce qu'ils
dpendent de la substance pour exister, au moins d'une existence
dtermine. Aristote appelle les modes les substances secondes; il et
mieux fait peut-tre de les nommer les seconds de la substance.

Si maintenant on veut sortir de cette gnralit et descendre
des _generalissima_ aux simples _generalia_, des catgories aux
_catgories_, permettez-nous ce nom, des prdicaments aux entits
prdicamentales, cela s'appelle descendre _les degrs mtaphysiques._
Les modernes ont appel cela l'chelle de l'abstraction, la gnration
ou la gnalogie des ides abstraites.

Soit la catgorie de la substance: si vous la prenez pour matire et que
vous y ajoutiez la forme de _corporit_ (Condillac aurait dit: si 
l'ide de substance vous ajoutez l'ide d'tendue limite), vous avez
une nouvelle essence, celle de _corps_. Si au corps vous ajoutez
la forme de l'_animation_, vous avez l'_animal_. A cette essence,
l'addition d'une forme que les scolastiques appelaient la _rationalit_,
et qui est tout simplement la raison, vous donnera l'_homme_. Enfin si
l'homme est affect d'une forme individuelle qui ne peut se dsigner
que par un nom propre, pour Socrate, la _socratit_, pour Platon, la
_platonit_, vous aurez _Socrate_ ou _Platon_[418].

[Note 418: Porphyr., _Isag._, I, c. II, 23, p. 8 de la trad. de
M. Barth. Saint-Hilaire.--Boeth., _in Porph. translat._, l. II et III.
Cette chelle de l'abstraction est ce qu'on a appel dans l'cole
l'arbre de Porphyre, dont on peut voir la reprsentation graphique dans
Boce (p. 25 et 70 de l'dit. de Basle; 1 vol. in-fol., 1546).]

Les trois derniers degrs de cette chelle portent les noms de genre,
d'espce, d'individu. L'animal est un genre, l'homme une espce, Socrate
ou Platon un individu.

On a dj vu quelle importante distinction devait tre introduite entre
les divers modes ou attributs, les uns tant ncessaires, les autres
accidentels. Le langage commun tient peu de compte de ces distinctions;
il confond assez frquemment tous ces mots d'attributs, de modes, de
qualits, etc.; la dialectique tait fort prcise sur ce point.

D'abord, nous avons vu mettre au sommet de l'chelle les attributs ou
genres _les plus gnraux_, sous le nom de prdicaments.

Parmi eux, il en est un spcial qui se nomme la _qualit_: une chose est
bonne ou mauvaise, voil la qualit; une chose est assise ou debout, ce
n'est pas la qualit, c'est la situation.

Comment une essence se ralise-t-elle? par l'adjonction d'une
dtermination actuelle  la matire en puissance, et cette dtermination
actuelle qui ressemble  la qualit, en ce qu'elle qualifie l'tre, a
cependant un caractre exclusif de cause cratrice ou formatrice qui
la distingue de tout autre attribut, et c'est pourquoi on l'appelle
_forme_. Comme cette forme, en s'adjoignant ce qui lui sert de matire,
convertit la substance et cause la formation d'une essence nouvelle, on
l'appelle _forme substantielle, forme essentielle_ et quelquefois aussi
_essence formelle_[419].

[Note 419: Ces expressions sont telles que les Latins ont prfres
pour rendre ce qui est autrement dit dans Aristote, et elles sont
devenues sacramentelles en scolastique. Aristote appelle presque
toujours [Grec: to ti aen sinai] ce que le moyen ge nommait _forme
essentielle_ ou _substantielle_, et les traducteurs de sa Mtaphysique
n'ont pas fait difficult d'employer cette dernire expression. (L. I,
c. II et l. VII, c. IV et suiv., t. I, p. 12 et t. II, p. 8.) Cependant
ne dnature-t-elle pas la doctrine d'Aristote? ne lui donne-t-elle pas
une apparence exagre de ralisme: presque de platonisme? Buhle a os
dire contrairement  l'opinion tablie: Aristote n'admettait pas les
formes substantielles, qui n'eussent t autre chose que les ides de
Platon. (_Hist. de la phil._, Introd., sect. 3, trad. de Jourdan, t. 1,
p. 687.) C'ets aller trop loin. Aristote emploie souvent dans le sens
d'essence les mots [Grec: morphae, eidos, logos] mme (ce dernier mot
pour dfinition comme souvent _ratio_ chez les scolasliques). [Grec: Ho
logos taes ousias](_Met_., v, 8). [Grec: Eidos de lego to ti aen einai
ekatton kai taen protaen ousian] (_Met._, VII, 7). Hae ousia gar esti to
eidos, to enon] (_ib._ 12) [Grec: Hae morphae kai to eidos touto d'estin
o logos o taes ekastou ousias] (_De gen. et corr._, II, 8) [Grec: Ti de
os to eidos; to ti aen einai]. (_Met._, VII, 4.) On pourrait multiplier
les citations.]

Nous comprenons tous ces mots. Mais  mesure que nous descendons les
degrs mtaphysiques, nous voyons l'tre se transformer par l'addition
de nouveaux modes. A chaque degr suprieur est une essence plus ou
moins commune qui se particularise au degr infrieur. Au premier degr
est quelque chose d'universel qu'une addition divise et rend diffrent
de soi-mme. Aussi cette essence susceptible d'tre ainsi diffrencie,
est-elle dite quelquefois _non diffrente, indiffrente_. Ce qui vient
la modifier, ce qui, par exemple, vient, dans un genre en gnral
introduire un genre plus particulier, diffrent du premier et qu'on
appelle _espce_, se nomme _la diffrence spcifique_ (qui engendre
l'espce), ou simplement _la diffrence_.

La diffrence est une proprit qui engendre l'espce; elle n'est pas
la simple proprit, qui n'est que l'accident particulier  une espce.
Ainsi la raison et le rire sont particuliers  l'espce humaine. Mais
la raison est la diffrence de l'homme  l'animal: elle constitue
et dfinit l'espce. _L'homme est un animal qui rit_ ne serait que
l'nonciation d'un attribut _propre_  l'espce humaine et qui ne la
constitue pas. Un attribut de cette nature est un _propre_ ou une
proprit.

  Pour ce que rire est le propre de l'homme,

dit Rabelais, qui savait la logique.

Enfin, les simples modes qui n'ont rien de caractristique, rien
d'essentiel, qui peuvent tre ou ne pas tre, sans que l'essence 
laquelle ils appartiennent ou manquent, change de substance, d'espce ou
de degr sont les _accidents_. Socrate est _camus_, Achille est _blond_;
voil l'accident.

Ainsi, dans ce que le langage commun appellerait assez indiffremment
modes, accidents, qualits, attributs, la scolastique introduit des
distinctions fondamentales, et attache un sens technique  cinq mots,
_le genre, l'espce, la diffrence, le propre_ et _l'accident_. On ne
peut, sans les prononcer  chaque instant, traiter des catgories ni de
la logique, et cependant Aristote avait crit la sienne sans les dfinir
pralablement[420]. C'est pour y suppler que Porphyre a compos son
_Introduction aux Catgories ou le Trait des cinq voix_[421], et cet
ouvrage a jou un rle capital dans la scolastique. Ceci nous amne
enfin  la grande difficult ontologique tant annonce.

[Note 420: Car il les dfinit selon l'occasion, et notamment au
chapitre V du livre des Topiques on trouve presque le fond de l'ouvrage
de Porphyre.]

[Note 421: Porphyrii Isagoga ([Grec: Eisagogae]) seu de quinque
vocibus. Tractatus II. Les cinq voix sont en grec _genos, diaphora,
eidos, idiov, sumbibaechos_. (In Arist. _Op._, dit, de Duval, 1654, t.
I, p. 1.)]

Nous avons vu comment les degrs mtaphysiques taient placs au-dessous
des catgories. L'existence, Aristote aidant, a t distribue et
mesure  celles-ci d'une manire que nous voudrions avoir rendue
suffisamment claire. Cependant on aura remarqu deux points:--la
substance est le nom de l'tre premier; les neuf autres prdicaments
sont de l'tre en second.--Les dix pris ensemble sont,  des titres
ingaux, des choses, et en un sens, des universaux.

Maintenant nous avons vu que la substance est minemment l'tre en
soi et qu'elle communique l'tre aux catgories collatrales. Si vous
descendez de ce premier degr au dernier, de ces _maxima_ de gnralit
aux _minima_, ou de la substance en gnral  l'individu en particulier,
vous trouvez apparemment que l'individu existe et qu'il est tre,
essence, substance. L'tre n'a donc pas dpri en descendant du sommet
au bas de l'chelle, il a persist en passant par tous les degrs.
Ainsi, existence  tous les degrs; essence, corps, animal, homme,
Socrate, tout cela existe. Mais quoi!  chaque degr une forme nouvelle
est venue constituer une nouvelle essence; ainsi donc autant d'essences
que de degrs, sans compter qu'au-dessous de chaque genre il y a plus
d'une espce, au-dessous de chaque espce, plusieurs individus. Puisqu'
chaque degr une forme distinctive est venue constituer une essence, les
essences, hirarchiquement subordonnes, sont distinctes, diffrentes
les unes des autres. Ce sont des tres essentiellement et numriquement
diffrents. Ainsi il y a des corps, et ce n'est pas l un genre; il y
a des genres (_animal_, etc.), ce ne sont pas des espces; il y a
des espces (_homme_, etc.), ce ne sont pas des individus. Que leur
manque-t-il  chacun, corps, animal, homme, pour l'existence, pour tre
chacun  leur degr une essence dtermine? n'ont-ils pas la matire
et la forme, la matire donne par le degr suprieur, la forme dans
l'attribut gnrateur qui les constitue? Et comme originairement la
substance a t le point de dpart, et qu'elle n'a disparu  aucun des
degrs, jusques et y compris celui de l'individu, ils ont tous et
chacun la ralit entire, la condition de l'tre, l'tre premier, une
existence substantielle et dtermine. La consquence apparente de tout
cela, c'est que les degrs mtaphysiques sont des degrs ontologiques,
et que notamment les genres et les espces sont des ralits.

Cette consquence semble invitable, et cependant qu'on y rflchisse.

D'abord que devient le principe d'Aristote qu'aucun universel n'est
substance[422]? Les genres et les espces sont des universaux, et voil
qu'on leur dcerne l'existence substantielle! Il ne s'agit plus cette
fois d'un universel  part et suprme comme l'est la substance; il
s'agit de toutes les sortes d'universels. A-t-on quelque artifice pour
concilier le principe d'Aristote avec l'autre principe qui veut que
l'existence soit partout o il y a matire et forme?

[Note 422: [Grec: Ouden ton katholon uparchonton ousia esti.]
(_Met._, VII, XIII. T. II et p. 9 dans la trad.)]

Puis, y a-t-on bien pens? qu'est-ce, par exemple, qu'un genre ayant une
existence relle et distincte comme genre, qu'un animal qui n'est aucune
espce, ni homme, ni quadrupde, ni oiseau? Qu'est-ce qu'une espce
existant substantiellement, avant qu'il y ait des individus? Qu'est-ce
que l'homme qui n'est encore ni Socrate, ni Platon, ni aucun autre, et
qui existe cependant substantiellement comme eux? La raison n'admet
point cela; le sens commun se rvolte. Si les genres et les espces ou,
pour mieux dire, les universaux existent autant que les individus, il
faut que ce ne soit pas comme les individus; il faut que ce soit d'un
mode d'existence particulier que nous n'avons encore ni dfini, ni
devin; mais alors quel mode d'existence? La solution de la question
n'est pas  notre charge. A l'exprimer seulement, on en aperoit dans le
systme admis toute la difficult, et l'on voit en mme temps que cette
difficult et peut-tre la question mme proviennent des prmisses
poses dans les gnralits de la dialectique, et rsultent des notions
ou des locutions qu'elle adopte pour dterminer les conditions
absolues de l'tre et la classification mthodique de ses degrs de
transformation. C'est ici qu'il y a vraiment un dpart  faire entre la
science des choses et celle des mots.

Voil dans sa premire gnralit la question qui a valu  l'esprit
humain des sicles d'efforts et d'angoisses.

La question en elle-mme tait soluble. Mais comment n'aurait-elle pas
t obscure et douteuse, du moment qu'elle tait pose dans la langue de
la dialectique, et complique tout  la fois par les principes et les
expressions qui devaient dans l'esprit du temps servir  la rsoudre?

En effet, Aristote a tabli plusieurs principes, sinon contradictoires,
au moins difficilement conciliables. C'est assurment un principe
fondamental chez lui qu'il n'y a de rel que la substance dtermine;
que toute la ralit est dans le particulier, l'individuel; que c'est l
la substance premire. Et cependant il admet l'tre dans les attributs;
il distribue l'tre aux catgories qui sont les attributs les plus
gnraux; il assigne  la forme qui est sans matire et qui n'est qu'une
puissance  la fois dterminante et gnrale, la vertu de produire
l'tre rel en s'appliquant  la matire elle-mme indtermine et
universelle; enfin il dit que les genres sont des notions ou des
attributs essentiels, et classant les genres ainsi que les espces parmi
les substances, il ajoute que les espces sont plus substances que les
genres, quoiqu'il ait donn pour une des proprits fondamentales de la
substance celle de n'tre susceptible ni de plus ni de moins[423].

[Note 423: _Met:_ * V, VII, VIII et XXVIII; VII, IV, V et VI.
_Categ._, V. _Topic._, I, V.]

Ces divers principes, dont nous croyons avoir fait comprendre la
gnration, et qui, bien qu'assez difficiles  raccorder dans Aristote,
s'expliquent par l'invitable diversit des points de vue que traverse
ncessairement toute haute mtaphysique, parvenaient aux penseurs de
nos premiers sicles, non pas tout  fait conus dans leur rdaction
primitive  la fois prcise et large, ni rapports les uns aux autres,
comme dans le matre, par l'unit d'un esprit puissant et systmatique,
mais pars, morcels, dcousus, et hormis peut-tre dans une seule
version littrale des deux premiers livres de la Logique, cits,
rappels, appliqus incidemment et quelquefois au hasard, suivant les
besoins de leur thse, par les interprtateurs du pripattisme. Sur
la foi de ces autorits secondaires, ces principes, accepts par de
fervents adeptes, presque sans choix, avec une confiance, une dfrence
gale, portaient ncessairement de l'embarras et de la confusion dans
les esprits et dans la science; et l'effort comme le dsespoir de la
scolastique fut constamment d'claircir, de coordonner, de concilier
tous ces principes, et d'amener la dialectique  l'tat de concordance
mthodique et dmonstrative, qu'il semblait qu'elle ne pouvait manquer
d'avoir, soit dans la nature des choses, soit dans l'esprit infaillible
de son crateur.

Avant la dcouverte de l'idologie, le langage tait toujours
ontologique, mme lorsqu'il s'appliquait  la seule logique. De l une
ambigut continuelle qui permet de se servir des mmes mots  ceux qui
parlent des choses, et  ceux qui ne traitent que des ides,  ceux qui
dcrivent les conditions de l'tre, et  ceux qui n'exposent que les
lois de l'esprit. La question de la ralit des universaux, ou du moins
une question analogue, celle de la ralit des objets de nos ides,
aurait donc pu s'lever en quelque sorte sur tous les points que
traitait la philosophie du moyen ge. La question a principalement port
sur les genres et les espces; mais elle aurait pu s'appliquer  tout le
reste, et ainsi devenir facilement la controverse gnrale, soit entre
la doctrine du subjectif et celle de l'objectif, soit entre l'empirisme
et l'idalisme, soit entre le scepticisme et le dogmatisme. Elle n'a
jamais atteint alors ce degr d'tendue et de profondeur, ne l'oublions
point, sous peine de la dnaturer, et d'attribuer aux temps passs ce
qui appartient  l'esprit moderne, la clairvoyance et la hardiesse dans
les consquences; mais comme ces grandes questions taient l, toujours
voisines de celle des universaux qui les ctoyait pour ainsi dire, on
s'est plus tard laiss quelquefois aller en exposant celle-ci,  la
confondre avec celles-l; et l'on a mtamorphos les dialecticiens du
moyen ge en contemporains de Hume, de Kant, ou d'Hegel. S'ils y ont
gagn en tendue d'intelligence, ils y ont perdu en originalit.

Nous nous attacherons scrupuleusement  conserver  ces esprits
singuliers leurs vrais caractres, comme aux questions qui les ont
occups leurs vritables limites.

Nous avons essay de montrer comment l'aristotlisme devait
naturellement donner naissance, par la confusion apparente des principes
ontologiques et des principes logiques,  la question des universaux. En
fait, il est bon de rappeler de quelle manire elle s'est leve; de le
rappeler seulement, car cette histoire a dj t suprieurement crite,
et ici nous ne pourrions que rpter M. Cousin.

Nous croyons avec lui que cette question, les scolastiques auraient bien
pu ne pas l'apercevoir, si Porphyre, au dbut de son Introduction aux
catgories, ne les et avertis qu'elle existait.

On ne peut, en effet, trop le redire: Aristote a conquis le monde savant
par ses lieutenants, plus encore que par lui-mme. Ses catgories
taient le prliminaire de la science. Saint Augustin, ou plutt
l'auteur d'un livre qui porte son nom, a expliqu les catgories 
l'cole des Gaules. L'Isagogue de Porphyre tait le prliminaire des
catgories; Boce a fait connatre Aristote et Porphyre, et comment
l'Isagogue, les Catgories, la Logique. Les esprits, touchs surtout
de ce qui les initiait  la science, se sont arrts longtemps, sont
incessamment revenus au point de dpart. Par moment, l'introduction de
Porphyre a sembl le livre unique. Il est bon de commencer par l,
dit un spirituel contemporain d'Ablard, mais  condition de n'y point
consumer son ge, et que le livre ne soit pas l'entre des tnbres.
Cinq mots  apprendre ne valent pas qu'on y use toute une vie, et il
faut qu'une introduction conduise  quelque chose[424].

[Note 424: Johan. Saresber. _Metalog._, l. II, c. XVI.]

Or, au dbut mme de cette introduction, que rencontrait-on? un problme
pos sans solution. En annonant l'objet de son ouvrage, Porphyre dit
qu'il s'abstiendra des questions plus profondes ([Grec: ton *athuteron
zaetaematon], _ab altioribus quaestionibus_). Ainsi je refuserai de
dire,--si les genres et les espces subsistent ou consistent seulement
en de pures penses;--ni s'ils sont, au cas o ils subsisteraient,
corporels ou incorporels;--ni enfin s'ils existent spars des choses ou
des objets, ou forment avec eux quelque chose de coexistant[425].

[Note 425: Porphyr. _Isag. praefat._, c. I.--Boeth., _in Porphyr. a
se transl._, p. 53.--Cousin, _Fragm. philos._, t. III, p. 84.--Ouvrag.
ind. d'Ab., _Gloss. in Porphyr._, p. 668.--L'Introduction de Porphyre a
t traduite pour la premire fois par M. Barthlmy Saint-Hilaire, t.
I, p. 1 de sa traduction de la Logique.]

Quelle est la recherche que Porphyre carte? quelle est la question sur
laquelle il s'abstient de s'expliquer? C'est une question qui avait
troubl la philosophie antique, une question que Porphyre, platonicien
et pripatticien tout ensemble, devait connatre  plus d'un titre et
considrer sous plus d'une face; car elle avait occup l'Acadmie, le
Lyce, le Portique.

Les genres et les espces sont des collections d'individus. Mais ces
collections en tant qu'espces (_les hommes_), en tant que genres, (_les
animaux_), sont-elles autre chose que des ides spciales et gnrales?
Qu'elles soient des ides, des manires de concevoir les choses, cela
n'est pas douteux; mais parce qu'elles sont cela, ne sont-elles que
cela? sont-elles en tout de pures penses?

Les ides des genres et des espces sont des ides universelles (des
universaux); or, les ides universelles sont diversement considres.

Selon Platon, les ides universelles, en tant qu'elles se rapportent 
plusieurs tres, sont l'unit dans la pluralit, l'un dans l'infini,
comme dit le Philbe. Elles sont les essences de tous les tres, l'tre
par excellence. Les ides, essences, types, formes, principes, sont
ternelles et immuables[426].

[Note 426: Cette doctrine est partout dans Platon. Il faudrait trop
citer pour la justifier; voyez surtout la Rpublique, III, V, VII et X,
et le Phdon, le Phdre, le Cratyle, le Thette, le Parmnide. (Cf.
l'_Essai sur la Mtaphysique d'Aristote_, par M. Ravaisson, IIIe part.,
l. II, c. II, t. I, p. 291-305 et l'_Hist. de la philosophie_, de
Ritter, l. VIII, c. III, t. II de la trad., p. 216-246.)]

Selon Aristote, les ides ou notions dont il s'agit, tant universelles
(et rien d'universel n'tant substance), ne sont pas substance;
c'est--dire qu'elles n'ont pas l'tre proprement dit. Il n'y a de
parfaitement rel que l'individuel[427].

[Note 427: _Cat._, V.--_Analyt. post._, XI et XXIV.--_Met._, III,
VI.]

Selon Znon et les stociens, le gnral n'est pas une chose, et les
ides qui l'expriment, ne dsignant aucune chose quelconque, pas mme
le caractre individuel des choses particulires, qui seules ont de
la vrit, ne sont que de vaines images produites par nos facults
reprsentatives: elles ne sont rien[428].

[Note 428: [Grec: On gar ta eidae oute toia, ae toia, touton ta
genae toia, oute toia.] (Sext. Emp. _adv. logic._, VII, 246.) [Grec: Ou
tina ta koiva.] (Simpl. in _Cat._, fol. 26 b.--Cf. Diog. Laert. VII,
61.--_Hist. de la phil. anc._, par Ritter, l. XI, c. V, t. III de la
trad. p. 459 et 460.) On s'accorde au reste  rattacher cette partie de
la logique stocienne  l'cole de Mgare, qui parat avoir la premire
pos formellement les principes du nominalisme. (Cf. Bayle, art.
_Stilpon._--Ritter, l. VII, c. V; t. II. p. 121.--Rixner, _Handbuch der
Gesch. der Phil._, t. II, p. 182.--Tennemann, _Gesch. der Phil._, t.
VIII, part. I, p. 162. Voy. ci-aprs c. VIII.)]

Or, soit qu'elles ne subsistent qu'imparfaitement, comme le veut
Aristote, soit qu'elles ne subsistent pas du tout, comme le disent les
stociens, soit mme qu'elles subsistent comme l'entend Platon, elles
sont ncessairement incorporelles. Des notions gnrales en elles-mmes
n'ont aucun corps; des ides ternelles sont des formes immatrielles.

Et, dans tous les cas, selon Aristote, puisqu'elles existent comme
notions dans l'esprit qui les conoit,  ce titre elles existent
spares des choses; mais comme attributs dont les notions ne sont que
la reprsentation, elles existent dans les choses, elles coexistent
avec elles; elles sont dans la _matire forme_, puisque les ides
universelles ne sont que les notions des modes et attributs des choses.
Les stociens ne leur concdent mme pas cette coexistence avec les
choses, les reprsentations tant plutt relatives  la facult
reprsentative qu' l'objet reprsent. Selon Platon, comme ides, elles
existent hors des choses; elles existent ou du moins elles ont leur
principe en Dieu[429]. Comme formes des choses, elles existent dans les
choses. Elles sont  ce titre les images des ides, mais les essences
des tres; et les essences relles participent  leur principe et
reprsentent, chacune, dans le sensible, leur ide qui est comme leur
exemplaire ternel; ainsi les essences tiennent aux ides par la
_participation_ ([Grec: methexis]), et cependant les ides sont spares
([Grec: choristai]).

[Note 429: Platon dit bien dans la Rpublique que Dieu est le
principe des ides (Rp., X), et il y a quelque chose de cela dans
le Time. Cependant ce sont des interprtes de Platon, Alcinos et
Plutarque, qui ont nonc plus formellement que les ides taient les
penses de Dieu. Il est au moins douteux que telle soit la doctrine
platonique. Voyez l'argument du Time par M. Henri Martin (_tud. sur
le Tim._, t. 1, p. 6), la prface de la traduction de la Mtaphysique
d'Aristote, t. 1, p. 42 et cette Mtaphysique mme, l. VII, c. XIII et
XIV; l. XIII, c. IV, V, X.]

Cette controverse tait prsente  l'esprit de Porphyre. Il dclare
qu'il n'y veut pas entrer, c'est une affaire trop difficile ([Grec:
Bathutataes pragmateias]), une trop grande recherche ([Grec: meizonos
exetaseos]). Il la connat bien, mais il veut, dit-il, exposer surtout
ce que les pripatticiens ont enseign touchant le genre et l'espce.

Deux sicles aprs Porphyre, Boce a comment deux fois son ouvrage, une
premire dans la traduction peu littrale de Victorinus, une seconde
dans la traduction plus exacte qu'il a lui-mme donne[430].

[Note 430: Boeth., _in Porph. a Victorin. transl._, Dial. 1, p.
7.--_In Porph. a se transl._, l. I, p. 60.]

M. Cousin s'est montr svre pour Boce[431]; nous le serons moins que
lui. Boce, dans son premier commentaire, a eu le tort sans doute de
mettre les cinq voix dont a trait Porphyre sur la mme ligne, et
d'assimiler par consquent aux genres et aux espces, la diffrence,
le propre et l'accident. Se demander ensuite si toutes ces choses
existaient, c'tait s'enqurir uniquement de la vrit de notre manire
de considrer les choses, de la vrit de nos penses; et, en
effet, Boce, aprs avoir assez bien montr comment des sensations
particulires nous nous levons aux ides des divers modes des
choses sensibles, arrive facilement  reconnatre que ces ides sont
incorporelles, mais qu'elles sont subsistantes, en ce sens qu'elles sont
vraies, en ce sens que nous ne pouvons rien sentir ni comprendre sans
elles, et qu'elles correspondent  des choses que nous trouvons unies et
comme incorpores  tous les objets de nos sensations.

[Note 431: Ouvr. ind. d'Ab., _Introd._, p. lxvi.]

Or, ce n'est point l prcisment la question qui se dbattait entre
Aristote et Platon, celle de la ralit des essences universelles. C'est
encore moins la question que la scolastique a vue dans le problme
cart par Porphyre. C'est seulement la question voisine, et pour ainsi
contigu, de savoir d'abord comment de nos sensations nous nous levons
aux conceptions des choses, puis si ces conceptions sont fondes sur
rien de rel. Or, relativement  ces deux points, ce que dit Boce n'est
ni complet, ni profond, mais nous parat juste et sens.

La seconde fois que Boce s'est occup de la question, c'est en
commentant sa propre traduction de Porphyre. L'ouvrage est important,
parce que c'est par lui que le moyen ge a d'abord connu Porphyre. C'est
par l'intermdiaire de Boce que Porphyre est devenu une autorit.

Cette fois, Boce, en bon pripatticien, dcide que les genres et les
espces ne peuvent tre en soi. Rien de ce qui est commun  plusieurs
ne peut tre en soi, puisque la condition de l'tre en soi est au moins
d'tre dans un mme temps le mme numriquement (_eodem tempore idem
numero_), c'est--dire un et identique. En effet, si le genre tait en
soi, ce serait d'une existence multiple, c'est--dire qu'il comprendrait
en soi plusieurs existants semblables; ceux-ci seraient ncessairement
compris  leur tour dans un genre suprieur, et ainsi  l'infini.

Il suit que les genres et les espces ne sont pas des tres en soi, mais
des vues de l'intelligence, des manires de concevoir les vritables
tres en soi ou les substances sensibles; ce sont les conceptions des
ressemblances entre les individus. Consquemment, comme conceptions, ces
universaux sont incorporels, non pas  la manire de Dieu ou de l'me,
mais  la manire de la ligne ou du point mathmatique; c'est--dire
qu'ils sont des _abstractions_. Boce se sert du mot[432]. Cependant
ce ne sont pas pour cela des conceptions vaines ni fausses; car elles
correspondent aux ressemblances et diffrences relles des tres rels.
Les genres et les espces sont donc les reprsentations de ressemblances
entre les objets. Ces ressemblances, en tant qu'elles sont dans les
objets, sont particulires et sensibles; en tant qu'abstraites, elles
sont universelles et intelligibles. Ainsi une mme chose existe
singulirement, quand elle est sentie, gnralement, quand elle est
pense.

[Note 432: _In Porph. a se transl._, l. 1, p. 55.]

Cette solution de Boce, trs-clairement expose, ne mrite certainement
aucun ddain; car elle est purement aristotlique. J'ajoute que Boce
ne parat pas s'en tre content; car il a soin de remarquer que Platon
croyait que les genres et les espces existaient encore ailleurs que
dans notre esprit, indpendamment des corps individuels. S'il s'abstient
de prononcer entre Aristote et Platon, c'est, dit-il, qu'une telle
dcision serait du ressort d'une plus haute philosophie, _altioris
philosophiae_; et s'il a expos la doctrine d'Aristote, ce n'est pas
qu'il l'approuve de prfrence, _non quod eam maxime probaremus_; c'est
qu'il commente une introduction  la Logique du Stagirite.

Nous ne ferons que deux observations sur cet tat de la question telle
que l'a laisse Boce.

La premire, c'est que de son temps mme, les genres et les espces
ont t regards comme des conceptions. _Intelliguntur praeter
sensibilia.--Genera et species cogitantur.--Quadam speculatione
concepta.--Hominem specialem ... sola mente intelligentiaque
concipimus_[433].

[Note 433: Boeth., _ibid._, p. 56.]

Au reste, cette doctrine vient naturellement  la faveur du langage.
Aristote semble l'autoriser, lorsqu'il ne voit dans les paroles que
les symboles des affections de l'me[434]; lorsqu'il nomme la forme ou
l'espce du mme nom qui dsigne la conception rationnelle ou mme le
discours, [Grec: logos]. En d'autres termes, l'habitude de confondre
dans le style l'essence avec la dfinition qui n'en est que
l'expression, peut conduire aisment  n'admettre que des tres de
dfinition ou de raison, et les penses se mettent au lieu et place des
existences[435]. Ce n'est pas une nouveaut que le conceptualisme.

[Note 434: _De lnterp._, I, 1.]

[Note 435: [Grec: Ae morphae kai to eidos to kata ton logon].
_Phys._, II, 1. Cette tendance est si naturelle que les traducteurs de
la Mtaphysique disent que le genre est la _notion_ fondamentale et
essentielle dont les qualits sont les diffrences, pour rendre ces
mots: [Grec: Os en tois logois to proton enupargon, ho legetai en to ti
esti, touto genos].(V, XXVIII; et dans la trad., t. I, p. 202.) Suivant
de bons juges, c'est surtout la logique stocienne qui aurait embrouill
les ides et entran la scolastique dans les obscures subtilits de la
question des universaux. Quoique imparfaitement connue, cette logique,
en effet, parat captieuse et elle peut bien avoir troubl l'esprit de
Boce; mais elle n'a exerc qu'une influence trs-indirecte au moyen
ge. Brucker attribue cette influence  l'ouvrage sur les catgories
qu'on prte  Saint-Augustin et qu'il trouve crit dans l'esprit des
stociens. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 568, 672, 712 et 906.)]

Une seconde observation,  laquelle nous attachons quelque prix, c'est
qu'un certain conceptualisme n'est pas incompatible avec le platonisme.
Boce, en effet, ne dit pas qu'il repousse le platonisme. Ce qui est
incompatible avec le platonisme, c'est ce principe: rien n'existe 
titre universel. Mais on pourrait accepter la gnration que Boce donne
des ides de genres et d'espces; on pourrait admettre que les genres et
les espces sont pour nous de pures conceptions gnrales fondes sur
des perceptions particulires, sans qu'on ft pour cela strictement
oblig de rejeter la croyance aux ides ternelles de Platon. Que ces
ides existent, que les objets sensibles n'en soient que les images ou
les reflets, il n'en est pas moins vrai qu'elles se produisent et
se reprsentent en nous d'une autre manire, par les notions que
la puissance de notre esprit construit  la suite des sensations.
L'intelligence humaine place entre le monde du sensible et du
particulier et le monde de l'intelligible et de l'universel, pourrait
communiquer avec l'un comme avec l'autre, et le conceptualisme, loin
d'tre faux dans cette hypothse, serait l'intermdiaire ncessaire
entre l'accidentel et l'universel, entre le passager et l'ternel.
Allons plus loin, la grande difficult de la doctrine des ides de
Platon, c'est le mode d'existence de ces ides, essences ternelles.
Lorsqu'on presse un platonicien sur cet article, il ne dit rien de
plausible, si ce n'est parfois que les ides sont les penses de Dieu;
et alors leur ralit n'est plus que celle mme de l'tre des tres. En
ce sens, on pourrait dire que l'idalisme de Platon est une psychologie
dont le sujet est Dieu. Telle est la nature et la puissance de Dieu que
son idologie est par le fait une ontologie: le platonisme serait alors
un conceptualisme divin.

Cette double observation explique par avance comment la scolastique a
d souvent rduire les genres et les espces  de simples penses; et
comment toutefois elle a pu aussi, par quelques-uns de ses organes,
revenir aux ides de Platon, sans abandonner la dialectique de Porphyre
et de Boce.

Mais la controverse de la scolastique sur les genres et les espces
n'a jamais t explicitement la controverse d'Aristote et de Platon,
quoiqu'elle en ft une sorte de ressouvenir  travers les sicles. Il
ne serait pas plus juste d'y voir prcisment la discussion si clbre
parmi les modernes de la ralit de nos connaissances.

Il y a deux idalismes; l'idalisme de Platon, sorte d'ontologie
spirituelle, qui refuse, ou peu s'en faut, la ralit aux objets des
sens, pour la rserver tout entire aux essences intelligibles; l'autre
idalisme est l'idalisme sceptique, ou la doctrine qui ne croit  rien
de rel que le fait de la prsence en nous de certaines ides, purs
phnomnes qui manifestent  un sujet problmatique de problmatiques
objets[436].

[Note 436: L'idalisme qu'on pourrait appeler absolu, celui de
Schelling et d'Hegel, en formerait un troisime. Mais il n'est pas
ncessaire d'en tenir compte en ce moment.]

Ce n'est pas la controverse sur l'un ou l'autre idalisme que la
scolastique a leve, lorsqu'elle a ouvert le dbat entre les ralistes
et les nominaux. Les uns disaient: les genres et les espces sont des
ralits; les autres: les genres et les espces sont des mots; d'autres
enfin disaient: ce sont des penses. Or, si c'tait l un problme
ontologique, ce n'tait pas le problme permanent, ternel, fondamental
de l'ontologie, celui de la ralit des choses. Ce dernier problme ne
s'lve pas entre le ralisme et le nominalisme proprement dits, mais
entre l'idalisme et la doctrine oppose. Sans doute, le nominalisme
fait grand usage de la considration du subjectif, et l'abus de cette
considration est la source de l'idalisme; l'idalisme est donc, 
certains gards, une extension excessive du nominalisme, un nominalisme
universel. Par analogie, le nominalisme peut tre appel un idalisme
spcial ou born aux universaux. Mais, enfin, l'un n'est pas l'autre,
car tout le monde sait que le nominaliste qui nie la ralit des
universaux, croit  la ralit des individus, et mme ne croit qu'
celle-l. Ce sont les substances universellement admises, dit
Aristote[437]. Or, l'idalisme nie tout. De mme, le ralisme, qui
accorde aux universaux quelque existence, incorporelle ou autre, peut,
dans certains cas, s'allier  la ngation de la substance corporelle, 
la foi exclusive dans l'intelligible au prjudice du sensible; et, sur
cette pente, le platonisme seul chappe  l'idalisme sceptique.

[Note 437: _Mtaph._, VIII, 13. t. II, p. 65 de la traduction.]

Ce qui est vrai, c'est que l'esprit qui conduit au nominalisme peut
mener, mais ne mne pas ncessairement au scepticisme sur l'existence du
monde extrieur, et que l'esprit qui prfre un certain ralisme, peut
trs-bien s'allier avec une forte disposition  l'tendre hors des
universaux, et  prodiguer assez facilement aux insensibles l'existence
substantielle.

Mais les consquences d'une doctrine ne sont pas cette doctrine
mme, tant qu'elle les ignore. Les ralistes ne se savaient point
platoniciens; les nominalistes ne se croyaient pas tous sceptiques; les
conceptualistes enfin n'entendaient nullement se confondre avec les
nominalistes. Les uns comme les autres n'aspiraient le plus souvent qu'
rsoudre la question logique de la nature des genres et des espces, ou
des universaux. L'analyse des ouvrages d'Ablard nous donnera plus d'une
occasion d'exposer sur ce point tous les systmes. C'est de son temps,
c'est au XIIe sicle, que la question fit, pour ainsi parler, sa
vritable explosion. Jusqu'alors, elle s'tait paisiblement tablie dans
la philosophie, sans la troubler, sans l'agrandir. La vie d'Ablard nous
a montr comment avec lui elle tendit  devenir presque une des affaires
du sicle. Quelques mots sur l'histoire de cette question, depuis
l'origine de la scolastique, nous apprendront dans quelle situation il
trouva sur ce point les ides et les coles. A dater d'Ablard, on a pu,
avec raison, comparer la philosophie scolastique  une sorte d'alchimie
qui emploie les universaux comme substance et la dialectique comme
appareil[438].

[Note 438: Degerando, _Hist. comp. des syst. de phil._, t. IV, c.
XXVI, p. 386.]

On ouvre ordinairement la philosophie du moyen ge par Jean Scot
rigne. Il ne traita point expressment la question; mais il avait foi
dans l'existence de ce qui chappe aux sens. Au-dessous de la nature
incre, il admet des causes primordiales cres et cratrices qui
donnent aux choses contingentes leur individualit. Une de ces causes
primordiales, l'essence, donne l'tre par participation: C'est par
participation qu'existe tout ce qui est aprs l'essence.

Et ailleurs: L'essence du corps n'est point corporelle comme lui
[439]. Ces penses, empreintes de platonisme, auraient, un peu plus
tard, men probablement au ralisme. Raban Maur, qui avait crit avant
qu'rigne vnt sur le continent, est plus explicite; il annonce dj
que de son temps les uns pensaient que les cinq objets du livre de
Porphyre taient des choses, et les autres des mots[440]. Raban parat
se prononcer pour la dernire opinion qui, chez lui, semble, il est
vrai, se rduire  l'interprtation de la pense de Porphyre. Or,
on pouvait  la rigueur soutenir que Porphyre, qui crivait une
introduction  la logique, n'avait entendu traiter des _cinq voix_ que
comme voix, sans prtendre pour cela que ces cinq voix ou, parmi elles,
les mots de genre et d'espce ne dsignassent point des ralits.
L'opinion de Raban pouvait tre historique et critique, mais non
philosophique. Toutefois, et pour son compte, il incline  regarder les
universaux comme des abstractions.

[Note 439: Scot rigne, par M. Saint-Ren Taillandier; IIIe part.,
c. ii, p. 211 et _passim_.]

[Note 440: Ouvr. ind. d'Ab., _Introd._, p. lxxviii.]

La question tait donc alors connue; mais on la laissait dans l'ombre;
on tait loin d'en faire, comme plus tard, le problme fondamental de
la philosophie. Les qualifications de ralistes et de nominaux taient
inconnues. On lit dans un lettr du Xe sicle, Gunzon de Novare:
Aristote dit que le genre, l'espce, la dfinition, le propre,
l'accident ne subsistent pas; Platon est persuad du contraire. Qui,
d'Aristote ou de Platon, pensez-vous qu'il vaut mieux en croire?
L'autorit de tous deux est grande, et l'on aurait peine  mettre pour
le rang l'un au-dessus de l'autre[441].

[Note 441: Gunzon tait un pur philologue. Cette citation est
extraite d'une lettre crite aux moines de Richenon contre un certain
Ekkcher qui lui avait reproch une faute de grammaire. La lettre,
violemment satirique, annonce une certaine rudition. (Dur. et Mart.,
_Ampliss. Coll._, t, I, p. 305.--_Hist. litt._, t. VI, p. 386.)]

Les controverses de la priode suivante furent plus thologiques que
dialectiques. La transsubstantiation devint le point litigieux entre
Brenger et Lanfranc de Pavie. Brenger contrlait par la dialectique le
dogme de l'eucharistie, et, niant la prsence relle, il cartait les
substances, pour ne voir que des mots au sens relatif et non direct,
dans les paroles sacramentelles: _hoc est corpus meum_. C'tait
un nominalisme spcial ou restreint  une seule question, et la
condamnation de Brenger par le concile de Soissons concourut  donner
couleur d'hrsie  toute doctrine dans laquelle perait l'esprit qui
devait changer le conceptualisme en nominalisme.

Cependant cet esprit anima Jean le Sourd, que suivaient Arnulfe de
Laon et Roscelin, chanoine de Compigne. C'est celui-ci qui donna au
nominalisme et sa forme dernire, et peut-tre son nom. Il eut pour
adversaire Anselme, abb du Bec, puis archevque de Cantorbery.

Nous verrons, dans Ablard, combien fut absolu le nominalisme de
Roscelin. Il disait que les individus seuls avaient l'existence, et que
par consquent les genres taient des mots; et non-seulement les genres
et les espces, mais les qualits, puisqu'il n'y a point de qualit
hors de l'individu; et non-seulement les qualits, mais les parties,
puisqu'il n'y a point de parties hors des _touts_ individuels, et que
l'individu, c'est--dire le tout individuel, est seul en possession de
l'existence. Cette ide, toute dialectique, applique au dogme de la
Trinit, mne  considrer les personnes divines comme des espces, des
qualits ou des parties, et consquemment comme des voix, si elles
ne sont trois choses individuelles. Aussi le nominalisme exposa-t-il
Roscelin  l'accusation de trithisme.

Saint Anselme, son puissant adversaire, se jeta par opposition dans
l'excs du ralisme. Non-seulement il dfendit le dogme de la Trinit
contre l'atteinte des distinctions dialectiques, mais il crut trouver
l'origine _des blasphmes de Roscelin_ dans sa doctrine logique, et il
l'accusa tour  tour de trithisme et de sabellianisme, montrant
qu'il fallait ou qu'il admt trois dieux diffrents, ou qu'il nit la
distinction des trois personnes. Il soutint que celui qui prend les
universaux pour des mots, ne peut distinguer la sagesse et l'homme sage,
la couleur du cheval et le cheval, et devient ainsi incapable d'tablir
une diffrence entre un Dieu unique et ses proprits diverses. Enfin,
il poussa son principe jusqu' prtendre que plusieurs hommes ne sont
qu'un homme, et parvenu ainsi au dogme de l'unit d'essence, il n'vita
pas plus que Scot rigne le danger de tout confondre et de tout perdre
dans une essence universelle et suprme[442].

[Note 442: S. Ans. _Op., De fid. Trinit._, c. ii et iii, p. 42 et
43.]

Cependant il rsulta de cette lutte que le ralisme, admis
principalement en thologie, obtint encore meilleure rputation
d'orthodoxie, et que le nominalisme, dj suspect d'incompatibilit avec
l'eucharistie, fut encore accus d'tre inconciliable avec la Trinit.
Les choses en taient l; Roscelin condamn, proscrit, terrass; et le
ralisme, favoris par l'glise et vainqueur, dominait du haut de la
chaire de Guillaume de Champeaux l'cole de Paris, c'est--dire la
premire cole du monde, lorsqu'Ablard parut.

Il nous reste maintenant  le laisser parler lui-mme. Il nous parlera
par ses ouvrages.



CHAPITRE III.

DE LA LOGIQUE D'ABLARD[443].--_Dialectica_, PREMIRE PARTIE, OU DES
CATGORIES ET DE L'INTERPRTATION.

La philosophie peut, en gnral, tre ramene  cinq sciences unies
par des liens troits, la psychologie, la logique, la mtaphysique,
la thodice et la morale. Les deux premires font connatre l'esprit
humain. La troisime est la science des tres; elle se rattache
immdiatement  la thodice, et celle-ci, ou la philosophie de la
religion, est difficilement sparable de la morale, qu'elle n'enseigne
pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des
temps, suivant les progrs des connaissances humaines, l'tude d'une ou
plusieurs de ces parties de la science prvaut sur les autres dans la
philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble galement
cultives. Cependant il n'est gure de doctrine o l'on ne retrouve,
mls en proportions diffrentes, ces lments constituants de la
philosophie. La scolastique elle-mme les offre tous  notre curiosit.

[Note 443: La doctrine philosophique d'Ablard n'ayant t connue,
jusqu'en 1836, que par de courtes phrases parses dans quelques auteurs,
il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les
historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient
presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout
ce qu'on pouvait donner de son temps. (_Hist. crit. phil._, t. III, p.
731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction,
mais le peu qu'il dit d'Ablard est remarquable. (_Trad. franc._, 1810,
t. I, _Introd._, sect. III, p 686-801.) Tennemann lui consacre un
article intressant et assez tendu, mais o il ne parle gure que de
thologie. (_Gesch. der Phil._, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans
la trad. franc. de son Manuel, t. I,  260.) Tiedemann procde  peu
prs de mme. (_Gesch. der Phil._, t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M.
Degrando a peu ajout  ce qu'il avait lu dans Brucker. (_Hist.
compare_, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne des indications
utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p.
28-31). Hegel et Schleiermacher disent trs-peu de chose. (Heg., t. III,
p. 170; t. XV des OEuvr. compl.--Schleierm., _Gesch. der neu. Phil._,
per. I, p. 190.) C'est encore un mmoire de Meiners sur les ralistes
et les nominalistes (_Comment. Soc. Gott._, vol. XII, p. 29), qu'on
pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la
publication de M. Cousin. (Ouvr. ind. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi
l'ouvrage dj cit de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a crit tout
rcemment, ne parle aussi que de thologie. Il est vrai que son ouvrage
est intitul: _Histoire de la philosophie chrtienne_. (Allem., t. III,
t. X, c. v, Hambourg, 1844.)]

Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a jou un si grand
rle, y est relgue  une place troite et obscure. Elle ne s'y trouve
en quelque sorte qu' l'tat rudimentaire, si l'on continue  sparer la
psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme
elle, une science descriptive de nos facults; mais la logique, comme on
l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans
une certaine mtaphysique. L'homme ne raisonne que sur des tres rels
ou fictifs, perus par ses sens ou conus par son esprit. tre est
le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses
propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La
logique est dmonstrative, sans pour cela dmontrer l'ontologie, comme
la gomtrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle
prouve que les figures soient relles. Mais comme l'esprit humain croit
naturellement  l'ontologie, au moyen ge il la runissait sans hsiter
 la logique, qui en devenait pour lui la forme ncessaire et la base
scientifique. C'est ce mlange qu'embrassait en fait l'tude de ce qu'on
appelait alors la dialectique.

La psychologie et la logique conduisent par la mtaphysique  la
thodice et  la morale; mais comme la thodice et la morale ne sont
pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la
scolastique ne les scularisait pas, et les renvoyait  la thologie;
seulement elle pntrait avec elles dans la thologie,  laquelle elle
prtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant
d'elle des dogmes et des commandements.

Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le
disons du scolastique Ablard. Distinguons eu lui le philosophe et le
thologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique,
comprenant tout ce qu'il a su ou pens en psychologie, en logique,
en mtaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la
thodice et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe
encore, mais s'tudiant  concilier rationnellement la science et la
foi.

La thologie d'Ablard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage;
nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs
manires de la faire connatre. La plus agrable serait de l'exposer
dans ses principes et sous une forme systmatique. On en disposerait
mthodiquement les principales ides; on les dgagerait des dtails
oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les
traduirait dans le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait
ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait
alors se placer comme d'elle-mme  son rang dans l'histoire de la
pense humaine. C'est le procd qu'il faudrait suivre si nous crivions
cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue gnrale du
systme et de l'poque. Mais notre intention est d'offrir davantage,
ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renatre une
philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en
me, et montrer exactement quelle tait alors l'allure de l'esprit
humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin
tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et
son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous
semble une oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurment
moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des
ides d'Ablard. Ce serait le dfigurer que de lui prter les mthodes
modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages
l'un aprs l'autre, nous les ferons connatre tantt par des extraits,
tantt par des rsums; ici par des traductions littrales, plus loin
par une dduction critique; enfin, par tous les moyens propres 
remettre en lumire tout ce qui dans ses crits nous parat essentiel,
original ou caractristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger,
aprs avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'crivain.
Nous ne prenons personne en tratre; ceci est de la scolastique. Nous
esprons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on
ne la trouvera ni d'une tude facile, ni d'une lecture agrable.
Que notre sicle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe admirait.
Sommes-nous srs que nos admirations nous seront un jour toutes
pardonnes?

Quoique Ablard ait surtout domin les esprits par l'enseignement, il
n'avait pas une mdiocre ide de ses ouvrages. Je me souviens, crit
un de ses disciples[444], de lui avoir entendu dire, ce que je crois
vrai, qu'il serait facile  quelqu'un de notre temps de composer sur
l'art philosophique un livre qui ne serait infrieur  aucun crit des
anciens, soit pour l'intelligence de la vrit, soit pour l'lgance
de la diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il
obtnt le rang et le crdit d'une autorit. Cela n'est, ajoutait-il,
rserv qu'aux anciens. Ainsi, il connaissait tout le poids de
l'autorit, et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une
dfrence sincre ou apparente, mais presque toujours absolue dans
les termes, pour les matres du pass, intimide et obscurcit toute
la philosophie de l'poque, embarrasse et subtilise le raisonnement,
encombre le style, diminue la chaleur et la spontanit de la
conviction. La vrit de la chose ou la sincrit de la pense
personnelle ne viennent jamais qu'aprs la citation des textes. Cet
Ablard si fameux pour son indpendance, n'ose tre lui-mme qu'en de
rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son
esprit est plus indpendant que ses crits.

[Note 444: Johan. Saresb., _Metalog._, l. III, c. IV.]

De ses ouvrages philosophiques les seuls publis sont:

_Dialectica_;

_De Generibus et Speciebus_[445];

_De Intellectibbus[446]_;

_Glossae in Porphyrium_,--_in Categorias_,--_in librum de
Interpretatione_,--_in Topica Boethii_[447].

[Note 445: Ouvrages indits, p. 173, p. 605.]

[Note 446: Cousin, _Fragm. philos._, t, III, p. 401.]

[Note 447: Ouvr. ind., p. 651-677-695-803.--Comme nous n'crivons
point un ouvrage d'rudition, nous nous contenterons,  une seule
exception prs, de l'examen des crits imprims. Il y aurait encore plus
d'un manuscrit  dcouvrir; aux ouvrages cits dans ce chapitre nous
n'avons joint qu'un manuscrit. Voyez ci-aprs chap. X.]

Nous prendrons la Dialectique pour point de dpart, en y rattachant les
Gloses sur Porphyre, Aristote et Boce. Ainsi nous nous formerons de
la logique d'Ablard et des scolastiques une ide gnrale qui nous
conduira  l'esquisse psychologique contenue dans le _de Intelletibus_,
et  la question des universaux traite dans le fragment _sur les Genres
et les Espces_, vritable spcimen de la mtaphysique du temps.

Deux des livres de la Dialectique contiennent des prambules o
l'auteur, se mettant en scne, donne ce spectacle que, de longtemps, ne
cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante
et fire aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance
qui la mconnat. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le
prologue de l'ouvrage.

Mes rivaux ont imagin la calomnie d'une accusation nouvelle contre
moi, parce que j'cris beaucoup sur l'art dialectique; ils prtendent
qu'il n'est pas permis  un chrtien de traiter des choses qui
n'appartiennent point  la foi. Or, disent-ils, non-seulement la
dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi,
mais elle dtruit la foi mme, par les complications de ses arguments.
Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce
qu'il leur est permis de lire, ou que ce soit mal d'crire ce dont la
lecture est permise. Cette intuition mme de la foi dont ils parlent ne
serait pas obtenue, si l'usage de la lecture tait interdit. Retranchez
la lecture, la connaissance de la science s'anantise. Si l'on accorde
que l'art[448] combat la foi, on avoue videmment que la foi n'est
pas une science. Or une science est la comprhension de la vrit des
choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la
foi. Elle est le discernement de l'honnte ou de l'utile. La vrit
n'est pas contraire  la vrit; car si l'on peut bien trouver un faux
oppos au faux, un mal oppos au mal, le vrai ne peut combattre le vrai
ou le bien le bien; toutes les bonnes choses se conviennent et sont
ensemble en harmonie. Or toute science est bonne, mme celle du mal, car
le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal, il faut
en effet qu'il connaisse pralablement le mal; sans cette connaissance,
il ne l'viterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la
connaissance peut donc tre bonne, et s'il est mal de pcher, il est bon
cependant de connatre le pch, qu'autrement nous ne pouvons viter.
Cette science elle-mme, dont l'exercice est odieux (_nefarium_), et qui
se nomme la mathmatique, ne doit pas tre rpute mauvaise[449]; car
il n'y a pas de crime  savoir au prix de quels hommages et de quelles
immolations les dmons accomplissent nos voeux; le crime est d'y
recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-mme peut-il
tre absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il
a cres, et qui seul pntre les voeux de tous et toutes les penses,
il sait ncessairement et ce que dsire le diable, et par quels actes
on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal, mais
faire; et la malice ne doit pas tre rapporte  la science, mais 
l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle, provient de Dieu
seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. De l suit qu'on doit
accorder que l'tude de toute science est bonne, tant un moyen
d'acqurir ce qui est bon. Or, l'tude  laquelle il faut principalement
s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux  connatre
la vrit. Cette science est la dialectique. D'elle vient le
discernement de toute vrit et de toute fausset; elle tient le premier
rang dans la philosophie; elle guide et gouverne toute science. De plus,
on peut montrer qu'elle est tellement ncessaire  la foi catholique,
que nul, s'il n'est prmuni par elle, ne saurait rsister aux
sophistiques raisonnements des schismatiques.

[Note 448: L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, l.
I, p. 4.]

[Note 449: La mathmatique comprenait alors la magie. C'tait sous
quelques rapports une cabalistique. Cependant le mme nom dsignait
aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c.
XVIII et XIX. Voy. aussi ci-dessus l. I, p. 12.)]

Si Ambroise, vque de Milan, homme catholique, avait t prmuni par
la dialectique, Augustin, encore philosophe paen, encore ennemi du nom
chrtien, ne l'aurait pas embarrass au sujet de l'unit de Dieu, que
ce pieux vque confessait avec raison dans les trois personnes. Le
vnrable prlat lui avait par ignorance concd d'une manire absolue
cette rgle que dans toute numration, si le singulier tait nonc
sparment comme attribut de plusieurs noms, le pluriel l'tait
ncessairement et collectivement des mmes noms, laquelle rgle est
fausse pour les noms qui dsignent une substance unique et une mme
essence; la saine croyance tant que le Pre est Dieu, que le Fils est
Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas
reconnatre trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui dsignent une
mme substance divine[450]. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il
est appel un homme, et qu'on dit la mme chose de Cicron et de Marcus,
Marcus, et Tullius, et Cicron ne sont pas des hommes divers; puisque
ces mots dsignent une mme substance, et qu'il n'y a plusieurs tres
que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison
n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas
qu'une seule personne comme en Marcus, cependant elle peut suffire pour
renverser la rgle prcite.

[Note 450: C'est sous une forme grammaticale, la rgle mathmatique
si _a=x_, si _b=x_, si _c=x_, _a+b+c=3x_, dont les ennemis du
christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinit. Je n'ai
pas su trouver dans saint Augustin l'anecdote qu'Ablard raconte ici.]

Mais ils sont en petit nombre ceux  qui la grce divine daigne rvler
le secret de cette science, ou plutt le trsor d'une sagesse difficile
par sa subtilit mme. Plus elle est difficile, plus elle est rare;
sa raret mesure son prix, et plus elle est prcieuse, plus c'est un
exercice digne d'tude. Mais comme le long travail de cette science veut
une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive
subtilit consume vainement leurs efforts et leurs annes, beaucoup,
se dfiant de la science, et non sans raison, n'osent approcher de
ses portes les plus troites. La plupart, troubls par sa subtilit,
reculent ds le seuil. A peine ont-ils got d'une saveur inconnue, ils
la rejettent; et comme en gotant ils ne peuvent distinguer la qualit
de cette saveur, ils tournent en accusation ce mrite de subtilit,
et justifient la faiblesse relle de leur esprit par une condamnation
mensongre de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux
l'envie, ils ne rougissent pas de se faire les dtracteurs de ceux
qu'ils voient s'lever  l'habilet dans cet art. Seul, cet art dans
son excellence possde ce privilge que ce n'est pas l'exercice mais le
gnie qui le donne. Quelque temps que vous ayez pniblement us dans
cette tude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grce
cleste n'a pas fait natre dans votre esprit l'aptitude  ce grand
mystre du savoir. Le travail prolong peut livrer les autres sciences 
toutes sortes d'esprits; mais celle-l, on ne la tient que de la grce
divine; si la grce n'y a pas intrieurement prdispos votre esprit, en
vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui
qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a
de prix.

Il suffit de cette rponse aux attaques de mes rivaux: maintenant venons
 notre dessein[451].

[Note 451: _Dialect._, pars IV, p. 431-437.]

La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau.
C'est un des passages o l'on voit Ablard, dposant l'humilit timide
et force du moine et du thologien, secouer le joug de son temps et de
son habit, pour parler au nom de son gnie et prendre en lui-mme son
autorit.

La Dialectique est un ouvrage trs-considrable. Les diverses parties
n'en paraissent pas crites  la mme date. A mesure qu'elles furent
connues, elles donnrent naissance  diverses attaques contre lesquelles
l'auteur se dfendit en avanant; ou, composes  diffrentes poques de
sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des rponses aux
accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le prambule qu'on
vient de lire se trouve au commencement de la quatrime partie, et
tmoigne des circonstances qui proccupaient Ablard au moment o elle
a t crite ou publie. Dj, au dbut de la seconde partie[452], il
avait retrac les succs de ses ennemis, la perscution qui l'opprimait,
les esprances qui le soutenaient:

Et les dtractions de nos rivaux, les attaques dtournes des jaloux ne
nous ont pas dtermin  nous carter de notre plan[453], non plus qu'
renoncer  l'tude accoutume de la science. Car bien que l'envie ferme
 nos crits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et
ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas
l'esprance, les rnes seront un jour rendues  la science, alors que le
moment suprme aura mis un terme  l'envie comme  notre existence, et
chacun trouvera dans cet crit ce qui est ncessaire  l'enseignement.
En effet quelque le prince des pripatticiens, Aristote, ait touch les
formes et les modes des syllogismes catgoriques, mais brivement et
obscurment, comme un homme habitu  crire pour des lecteurs dj
avancs; quoique Boce ait donn en langue latine le dveloppement des
hypothtiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Thophraste
et ceux d'Eudme, qui l'un et l'autre en crivant sur ces syllogismes,
avaient, dit-il, mconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un
troublant son lecteur par la brivet, l'autre par la diffusion[454]; je
sais cependant qu'aprs eux il reste dans ces deux parties de la science
une place  nos tudes pour constituer une doctrine complte. Les choses
donc sommairement traites ou tout--fait omises par eux, nous esprons
dans ce travail les mettre en lumire, corriger a et l les erreurs
de quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos
contemporains et rsoudre les difficults qui divisent les modernes, si
j'ose me promettre une si grande oeuvre. J'ai la confiance, grce 
ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du
dispensateur des sciences, d'achever des monuments de la parole
pripatticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux
des Latins clbres par l'tude et la doctrine, au jugement de qui saura
comparer nos crits avec les leurs et reconnatre quitablement en quoi
nous les aurons atteints ou dpasss, comment nous aurons dvelopp
leurs penses, l o eux-mmes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois
pas qu'il y ait moins d'utilit et de travail  bien exposer par la
parole qu' bien inventer les penses.

[Note 452: _Dialect._, pars II, p. 227.]

[Note 453: Peut-tre faudrait-il traduire: _ suivre notre dessein_;
il y a dans le texte: _nostro proposito cedendum_.]

[Note 454: C'est Boce qui met ainsi Ablard en mesure de juger si
pertinemment Thophraste et Eudme, disciples d'Aristote, les premiers
en date de ses commentateurs, et dont nous n'avons pas conserv les
ouvrages. (Boeth. _Op._, De Syll. Hyp. 1. I, p. 600.--_De la Logique
d'Arist._, par M. Barthlmy Saint-Hilaire, t. II, p. 130.)]

Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la
science latine en matire de dialectique. D'Aristote, en effet, deux
ouvrages seulement ont t jusqu'ici mis  l'usage des Latins, savoir,
les livres des Prdicaments et _Periermenias_ (_sic_); de Porphyre un
seul, c'est le Trait des cinq voix, celui o, en tudiant le genre,
l'espce, la diffrence, le propre et l'accident, il donne une
introduction aux Prdicaments mmes. Quant  Boce, nous avons introduit
dans l'usage quatre livres de lui seulement, savoir: les Divisions et
les Topiques, avec les Syllogismes tant catgoriques qu'hypothtiques;
c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique
renfermera compltement et mettra en lumire, ainsi qu' la porte des
lecteurs, si le crateur de notre vie nous accorde un peu de temps, et
si la jalousie lche un peu le frein  l'essor de nos crits[455].

[Note 455: Si nostrae creator vitae tempora pauca concesserit et
nostris livor operibus frena quandoque laxaverit. (P. 229.)]

En vrit quand je parcoure dans l'imagination de l'me la grandeur du
volume, quand je regarde derrire moi ce qui est fait, et pse ce qui
reste  faire, je me rpons, frre Dagobert, d'avoir cd  tes prires,
et d'avoir entrepris une si grande tche. Mais lorsque dj fatigu
d'crire, la mmoire de ton affection et le dsir d'instruire nos neveux
renaissent en moi, soudain  la contemplation de votre image, toute
langueur s'loigne de mon me, mon courage accabl par le travail se
ranime par l'amour; la charit replace en quelque sorte sur mes paules
le fardeau dj presque rejet, et la passion ramne la force l o le
dgot avait produit la langueur.

Ce fragment donne quelques lumires sur deux questions importantes: 1 
quelles sources Ablard puisait-il la science? 2  quelles poques et
dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique?

On voit d'abord qu'il connaissait les deux premires parties de
l'Organon, les Catgories et l'Hermneia, parce qu'elles sont
effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boce; mais il
semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premires et
secondes et des autres parties de la Logique[456]. Toutefois il se sert
des traits originaux du mme crivain sur la division, la dfinition,
le syllogisme catgorique et l'hypothtique. Quand il nomme les Topiques
de Boce, il peut dsigner trois crits: la version des Topiques
d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Cicron, le Trait des
Diffrences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage; c'est
celui qu'il parat avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses
Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Cicron ne lui
taient pas inconnus.

[Note 456: A plus forte raison, ne connat-il pas la traduction
d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques
de Venise en 1128. (Jourdain, _Recherches_, etc., p. 58.)]

Ce catalogue, qu'il nous donne lui-mme, confirme bien ce que des
investigateurs exacts, et notamment Jourdain, pensaient de l'exigut de
la bibliothque scientifique de cette poque. Il faut y ajouter le Time
de Platon dans la version de Chalcidius et les Catgories dites de saint
Augustin[457].

[Note 457: _Ab. Op., Introd. ad. theol._, p. 1007.--Ouvr. Ind.,
_Dial._, p. 193.--M. Cousin a bien trouv, dans un manuscrit du XIIe
ou XIIIe sicle, une traduction indite du Phdon; mais rien n'annonce
qu'elle ft connue du temps d'Ablard, et d'autres faits indiquent que
c'est prcisment dans les dernires annes de sa vie et aprs lui qu'un
plus grand nombre d'crits d'Aristote et de Platon commencrent  tre
rpandus. (_Fragm. phil._, t. III, Append. VI.--Cf. Johan. Saresb.,
passim.)]

Voil les monuments de la philosophie ancienne dans la premire moiti
du XIIe sicle; car on doit croire qu'Ablard connaissait tous les
ouvrages qui taient en circulation dans les Gaules, la Grande-Bretagne,
la partie lettre de la Germanie, et peut-tre mme l'Italie. Sans doute
les choses changrent bientt, et Jean de Salisbury, par exemple,
avait dj dans les mains un plus grand nombre d'crits de Platon et
d'Aristote. De mme aussi, longtemps avant Ablard on avait pu connatre
d'autres livres retombs plus tard dans l'oubli; car enfin les
manuscrits en existaient quelque part. Ainsi Bde, au VIIIe sicle,
citait de nombreux passages des principaux crits d'Aristote. Au XIe,
Scot Erigne peut, comme on le dit, avoir comment sa Morale; mais deux
cents ans aprs lui, l'original et le commentaire taient comme ignors.
On a parl des commentaires de Mannon ou Nannon de Frise, sur l'thique,
le _de Coelo_, le _de Mundo_, sur les Lois et la Rpublique de Platon;
mais on prtend seulement qu'ils existaient dans les bibliothques de la
Hollande, et non pas qu'ils aient jamais t fort rpandus. On voit dans
Gunzon, qui n'tait pas un rudit mdiocre pour le Xe sicle, qu'il
connaissait l'Hermneia, le Time, les Topiques de Cicron et Porphyre;
mais tout cela tait galement connu d'Ablard. Le tmoignage du
dernier est donc trs-prcieux  recueillir, et l'on peut hardiment
en gnraliser les consquences et l'tendre aux coles
contemporaines[458].

[Note 458: Cf. Jourdain, _Rech. sur les trad. d'Arist._--Cousin,
_Introd. aux ouvr. d'Ab._, p. 49.--L'_Hist. litt._, t. IV, p. 225 et
246, t. V, p. 428 et 657.--Ven. Bd. _Op._, t. II, _Sentent. seu axiom.
phil._, passim.--Johan. Saresb., _Entheticus, in comm._, p. 82 et
109.--_Scot Erigne_, par M. Saint-Ren Taillandier, p. 79.--Brucker,
_Hist. crit. phil._, t. III, p. 632, 644, et 657.--Martene, _Ampliss.
Coll._, t. I, p. 299, 304 et 310.]

Quant  l'ouvrage o ce tmoignage est consign, il est difficile de
dterminer l'poque o Ablard l'crivait. Les morceaux qu'on vient de
lire ont t composs dans un moment o son enseignement tait interdit.
Je n'en conclurai pas que toute la Dialectique soit de la mme date.
L'existence mme de ces prambules, jets dans le cours du l'ouvrage,
indique le contraire, en attestant des proccupations accidentelles. Un
prologue gnral devait se trouver au commencement du premier livre sur
les catgories, ou plutt d'un livre prliminaire qui nous manque, et
qui pouvait tre  la Dialectique ce que l'Introduction de Porphyre est
 la Logique d'Aristote[459]. Mais cette Dialectique, grand ouvrage en
cinq parties, qui embrassait dans la pense de l'auteur toute la matire
de l'Organon, me parat une compilation ou une refonte des divers
traits, opuscules, gloses, qu' diffrentes poques il devait avoir
crits  l'usage de ses lves,  l'appui de son enseignement. L'exemple
de Boce[460] devait encourager ses imitateurs  refaire plusieurs fois
les mmes ouvrages, et  ne se pas contenter d'une seule dition de leur
pense.

[Note 459: _Dial._, p. 226.]

[Note 460: On sait que Boce a donn deux commentaires de
l'Introduction de Porphyre, deux ditions de son commentaire sur
l'_Hermneia_ (lesquelles ditions sont deux crits diffrents); enfin
trois ouvrages sur les topiques. C'tait au reste une tradition parmi
les disciples d'Aristote que de soutenir ses ides, soit en commentant
ses ouvrages, soit en retraitant les mmes matires dans le mme ordre,
avec les mmes divisions, sous les mmes titres. L'usage remontait 
Thophraste. (_De la Log. d'Arist._, t. I, p. 36.)]

Cependant le livre, dans son ordonnance imparfaite, tmoigne d'une
pense gnrale et mme d'une constante disposition d'esprit. L'auteur
s'y prsente comme tranger dsormais aux luttes de l'cole; il veut
suppler par la composition  l'enseignement oral, qu'on lui dfend. On
a donc pu croire qu'il crivait au couvent de Saint-Denis, soit aprs la
dcision du concile de Soissons, soit dans le fort de ses dmls avec
son abb. Le frre Dagobert,  qui il s'adresse, serait alors un de ces
moines dont il avait commenc,  Maisoncelle, l'ducation philosophique
et qui tenaient secrtement pour lui.

Peut-tre aussi crivait-il dans une de ces priodes de demi-perscution
o, suspect et contraint, irrit et intimid, il se croyait rduit au
silence; par exemple, vers la fin de ses leons au Paraclet, ou lorsqu'
Saint-Gildas il s'tait fait abb, ne pouvant plus tre professeur.

Enfin, nous admettrions, avec M. Cousin, qu'il a pu faire ou plutt
refaire sa Dialectique dons sa retraite de Cluni. On sait qu'il y
crivait sans cesse, et, dans l'ouvrage, il parle des controverses
spculatives comme de choses bien loignes, et des leons de Roscelin
et de Guillaume de Champeaux comme de souvenirs dj bien vieux. De
plus, il parat viter les hardiesses qui touchent le dogme, il combat
mme une opinion sur le Saint-Esprit qu'il avait soutenue dans sa
Thologie[461]; enfin il veille  se montrer orthodoxe, bien qu'on ait
pu juger tout  l'heure du progrs rel que l'esprit d'humilit et de
pnitence avait fait en lui. Ce moine faible et souffrant, qu'on croyait
soumis, se plaint de l'envie qui l'a condamn pour toujours au silence,
et en appelle  l'avenir, qui rendra l'honneur  sa mmoire et  la
science la libert.

[Note 461: _Dialec._, p. 475.]

Dans cette hypothse, le frre Dagobert serait un moine de Cluni, son
confident,  moins que ce ne ft son propre frre, comme l'indiquerait
la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux[462]. La
seule difficult, c'est que les ouvrages thologiques contiennent des
allusions et des renvois  la Dialectique, et dans celle-ci les passages
correspondants se retrouvent[463]. Mais rptons que ce peut tre un
compos de traits d'poques diffrentes, et, dans les dernires annes
de sa vie, Ablard peut avoir revu et rassembl en corps d'ouvrage toute
sa philosophie. Cette rdaction acheve et arrte  Cluni serait notre
Dialectique.

[Note 462: C'est l'opinion de M. Cousin, qui pense qu'Ablard
rdigea sa Dialectique pour l'instruction de ses neveux, nepotum
disciplinae desiderium. On peut croire aussi que _ces neveux_ sont
la postrit. Mais cependant ces mots: Vestri contemplatione mihi
blandiente, languor discedit, etc., semblent indiquer qu'il s'adresse 
son frre et aux enfants de son frre, en leur disant: _Votre image me
rend la force._ (Ouvr. ind., _Introd._, p. XXXI et suiv.--_Dial._, p.
229.)]

[Note 463: _Intr. ad. theol._, p. 1125.--_Theol. christ._, p. 1341.]

Mais une chose plus positive que nos conjectures, c'est que nous avons
ici un monument  peu prs complet de l'enseignement du vrai fondateur
de l'cole philosophique de Paris.

Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il
suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont
la connaissance sera la cl de tout le reste; des citations textuelles
donneront une ide de la manire de l'auteur. Nous craignons bien qu'on
ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop tendus. Qu'on se
rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Hlose.

La premire section de la Dialectique, sous ce titre: _Des parties
d'oraison_[464], tait divise en trois livres, rpondant 
l'Introduction de Porphyre, aux Catgories et  l'Interprtation
d'Aristote. Le premier livre manque: c'tait, je crois, proprement le
_Livre des parties_; le second, dont les premires pages sont perdues,
traite des catgories ou prdicaments.

[Note 464: _Liber Partium_ (on supple _orationis_). En donnant ce
nom  un trait sur les prliminaires de la logique, Ablard tendait
un peu le sens du mot _partes_; il faisait comme ceux qui intituleraient
grammaire les lments de la philosophie. Car on appelait ordinairement
_partes_ ce qu'il fallait apprendre avant d'tudier _artes_; c'tait la
grammaire d'aprs Priscien, Donat, etc., et mle d'un peu de logique
(aujourd'hui, _analyse logique_). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile:

  Si quis sublimes tendit ad artes,
  Principio partes corde necesse sciat;
  Artes post partes veteres didicere magistri.

(Budd., _Observ. Select._, XIX, t. VI, p. 149.)]

La substance est la premire des catgories, et le fond de toutes les
autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse
d'tre une science purement verbale. La substance est aussi l'ide
ncessaire et fondamentale de toute science ontologique; cartez cette
ide, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Royer
Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'ide
qu'elle donne de la substance; c'est  rectifier cette ide que Leibnitz
a mis son tude, pensant rgnrer avec elle toute la philosophie, et
l'idologie a regard comme sa premire rforme la proscription mme
du mot substance. Commenons l'examen de la doctrine d'Ablard par la
thorie de la substance, non qu'elle soit originale (il y a bien peu
de parties originales dans la logique de ce temps-l); mais elle est
importante, et peut nous apprendre  saisir et  parler la langue de la
Dialectique.

On connat la dfinition logique de la substance: Elle n'est dite
d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet. A cette proprit
fondamentale il faut joindre celle-ci: En restant elle-mme, elle peut
recevoir les contraires. Les substances premires sont les individus,
les substances secondes sont les genres et les espces. Ainsi parle
Aristote[465].

[Note 465: Voyez le chapitre prcdent et Arist., _Categ._, II.]

Toutes les substances, dit Ablard aprs lui[466], ont cela de commun
de n'tre pas dans un sujet, c'est--dire un simple attribut d'un sujet
(_in subjecto non esse_). Car aucune substance, ou premire ou seconde,
n'a d'autre fondement qu'elle-mme. Au reste, la diffrence est dans
le mme cas: comme elle constitue l'espce, elle n'est pas un simple
accident, elle n'est point fonde dans le sujet  titre d'accident, _non
inest in fundamento per accidens_; elle entre dans la substance mme de
l'espce. Si l'on dit l'_homme est un animal mortel rationnel_[467] (ou
_raisonnable_), la diffrence _raisonnable_, qui fait de l'_animal_
l'espce _homme_, n'en est pas sparable comme un simple accident, car
l'espce disparatrait aussitt. Les substances secondes sont affirmes
des premires, quand on nomme celles-ci et qu'on les dfinit. Il en est
de mme de la diffrence; elle entre dans la dfinition. L'accident,
au contraire, ne constituant rien dans la substance, lui appartient
extrieurement, et ne saurait tre nonc dans la dfinition des
substances.

[Note 466: _Dial._, pars I, p. 174 et seq.]

[Note 467: Il faut s'habituer  cette dfinition [Grec: zoon logikon
thnaeton], qui est fondamentale, et qui reviendra sans cesse. Cependant
Aristote avait blm Platon d'avoir introduit _le mortel_ dans la
dfinition de l'_animal_ (_Topic._, VI, X); aussi l'attribut _mortel_
est-il souvent nglig ou cart, notamment dans Porphyr. Isag., I, II;
et Boeth., _in Porph._, p. 3 et 61. Mais il se retrouve ailleurs. (Voyez
le mme, _in Top. Cic._, p. 804 et _de Consol._, l. I, p. 898.) _Mortel_
parat avoir t admis dans la dfinition pour distinguer l'homme de
Dieu. Cette dfinition est explique et tablie dans Porphyre, Isag.,
III, p. 16 et 17 de la traduction.]

Autre proprit des substances: en elles rien de contraire; ce qui veut
dire qu'elles ne sont point contraires les unes aux autres. Premires
ou secondes, elles admettent les contraires, mais  titre d'accident;
l'_homme_ peut tre _noir_ ou _blanc_; c'est en ce sens qu'elles ont ce
qu'on appelle la susceptibilit des contraires. Si parfois on dit qu'une
substance est contraire  une autre, c'est qu'elle a des accidents
contraires. Mais aucune substance n'est en soi dite contraire  une
autre substance, si ce n'est par une autre substance. En effet, d'un
ct on ne peut dire que l'homme soit le contraire d'animal, de pierre,
d'arbre; mais il a des accidents contraires  ceux de l'animal, de la
pierre, de l'arbre; de l'autre, il peut tre contraire par une autre
substance, c'est--dire que par la substance _animal_ qu'il a, l'_homme_
est contraire  la _pierre_, qui ne l'a pas. Au reste, ce caractre est
commun aux catgories de quantit et de relation.

Les substances ne peuvent tre compares; car la comparaison se
fait adjectivement (_per adjacentiam_), non substantivement (_per
substantiam_), on n'est pas plus ou moins _homme_, comme on est plus on
moins _blanc_. Cette proprit se retrouve dans la quantit et ailleurs.

Quel est donc exclusivement le propre de la substance? C'est qu'tant
seule et mme en nombre (_un mme_ numriquement, _idem numero_),
elle peut recevoir les contraires. Cela provient de ce qu'elle est
susceptible d'accidents; elle en est le fondement ou le soutien. Elle
ne reoit pas les contraires en formation (_in formatione_), comme une
forme qui la constitue, qui la diffrencie, qui dtermine son essence.
Car la susceptibilit des contraires n'appartiendrait plus  la
substance seule. La blancheur, par exemple, simple qualit, admet les
formes contraires de la clart ou de l'obscurit, et ne cesse pas d'tre
la blancheur. La substance _homme_ qui recevrait la _rationnalit_
et son contraire cesserait d'tre la mme substance; mais elle peut
persister en recevant des accidents contraires. Tous les accidents sont
_en sujet (in subjecto)_, c'est--dire peuvent tre attribus  un
sujet.

Aristote dit que la substance est susceptible des contraires, _en vertu
d'un changement en elle-mme_, c'est--dire moyennant un changement
dans le temps; ainsi le froid devient chaud[468]. L'addition de cette
dtermination parat superflue. Elle avait apparemment pour but
d'exclure la pense et l'oraison, qui semblent admettre les contraires,
pouvant tre vraies ou fausses en des temps divers, sans cependant
changer en elles-mmes. _Socrate est assis_; vous le pensez et vous le
dites: pense et proposition vraies qui peuvent, en restant les mmes,
devenir fausses si Socrate se lve. Mais ce n'est pas l l'effet d'un
_changement de soi_, c'est--dire d'un changement intrinsque de la
pense ou de la proposition. Aristote n'aura invent sa restriction que
pour se dlivrer des objections d'un adversaire importun. En effet, la
proposition _Socrate est assis_, vraie pendant que Socrate est assis,
n'est plus la mme quand il est lev. Ce qui est _dit ensemble_,
c'est--dire avec autre chose, ne peut, tant seul, tre appel
intgralement la mme chose; car ce qui est avec ce qui n'est pas ne
forme pas une essence. La proposition _Socrate est assis_ dite de
Socrate assis n'est pas le mme tout que la mme proposition dite de
Socrate debout: elle a donc chang. Si cependant l'on veut ne voir
l'essence de la proposition que dans ses termes, ce qui est plus usit,
la proposition est la mme, elle n'a point chang, mais aussi elle n'a
point admis de contraires. Le fait que Socrate est rellement assis
ou lev ne touche point  l'essence de la proposition; c'est ce qu'on
appelle une apposition ou circonstance externe. Dans ce sens-l, bien
d'autres choses que les substances admettraient les contraires, mais des
contraires qui ne leur appartiendraient pas proprement. Les substances
aussi en ont de ce genre qu'elles ne reoivent pas d'elles-mmes, mais
de ce qui est autre qu'elles, et qui proviennent du changement des faits
extrieurs et des objets trangers. Par exemple, il y en a qui disent
que l'oraison n'est que l'air faisant du bruit (Roscelin); alors dans
l'espce, suivant que Socrate serait assis ou lev, l'air serait vrai ou
faux. La substance de l'air aurait-elle donc t modifie, aurait-elle
vraiment reu des contraires? non, sans doute. La proposition n'est pas
modifie davantage dans les accidents de son essence, quelle qu'elle
soit, et l'objection est sans valeur.

[Note 468: _Categ._, V, XXI-XXV.]

On a soutenu cependant que les substances taient changes en soi par
les contraires, et par les contraires seulement, parce que, pouvant tre
sujets de tout, recevoir toutes sortes d'accidents, elles sont mobiles
et instables dans leurs formes. Mais les formes qui ont besoin pour
subsister d'adhrer aux substances, ne sont jamais mues ou changes
en elles-mmes dans ces substances; elles le sont par la mobilit
des substances mmes, dont la nature est d'tre galement sujettes 
diffrentes formes, et de ne point prir quand les formes changent.
Prenez la blancheur, elle peut recevoir la clart et l'obscurit,
parce que telle est la nature de la substance, sujet de la qualit de
blancheur, mais comme blancheur elle ne change pas.

Ainsi les substances peuvent tre changes en soi, et non dans leurs
formes; car lorsque les formes reoivent des contraires, c'est que la
substance qui les soutient change et passe par les contraires.

Aprs la substance vient la quantit[469]. On ne peut penser  une
substance sans concevoir une quantit, car toute substance est
ncessairement une ou plusieurs. Comme l'on considre souvent la matire
sans ses qualits, la quantit a t mise avant la qualit. Cependant il
y a des qualits tellement substantielles qu'elles sont insparables des
substances, ce sont les diffrences. Mais enfin tel est l'ordre tabli
par l'autorit[470]. La quantit d'ailleurs offre cette analogie avec
la substance que, comme elle, elle n'admet en soi ni contrarit ni
comparaison.

[Note 469: _Dial._ pars I, p. 178.]

[Note 470: Cet ordre n'est pas invariable dans Aristote. Voy.
_Categ._, IV, et _Analyt. post._, I, XXII.]

La quantit est la chose suivant laquelle le sujet est mesur: on
pourrait donc lui donner le nom plus connu de mesure. Elle est simple
comme le point, l'unit, l'instant ou moment indivisible, l'lment, la
voix indivisible et le lieu simple; ou bien elle est compose, comme la
ligne, la superficie, le corps, le temps, le lieu compos, l'oraison et
le nombre.

Les quantits simples ou indivisibles n'tant pas accessibles aux sens,
ne servent pas  la mesure; c'est l'office des quantits composes qui
sont ou discrtes, ou continues. Guillaume de Champeaux appelait les
quantits simples, des natures spciales, parce qu'elles sont les seules
qui naturellement manquent de parties, et les composes, des
composs individuels ou individus composs, lesquels ne sont pas uns
naturellement; exemple, un troupeau ou un peuple. Il ajoutait que les
noms de ligne, superficie, etc., sont plutt pris (_sumpta_, abstraits)
de certaines collections ou combinaisons qu'ils ne sont vraiment
substantifs ou noms de substances.

Ici Ablard traite du point, et il donne sur le point et les quantits
qu'il engendre les notions prliminaires de la gomtrie. Il n'est
arrt que par une objection de Boce, qui ne veut pas que le point
ajout  lui-mme constitue la ligne, parce que rien ajout  rien
ne produit rien. Il avoue qu'il ne connat pas la solution de cette
difficult, quoiqu'il en ait entendu bon nombre de la bouche des
arithmticiens, tant lui-mme tout  fait ignorant de cette science.
Il donne cependant la solution de son matre, c'est--dire de Guillaume
de Champeaux. En quelque lieu qu'une ligne soit coupe,  l'extrmit de
chacune de ses sections apparaissent des points, qui taient auparavant
en contact; donc, sur toute la ligne, il y a des points. Ces points sont
de l'essence de la ligne, sinon les parties de la ligne ne seraient pas
continues, puisque ce sont les points qui se touchent. Ceux-ci seraient
alors interposs et briseraient la continuit de la ligne[471].

[Note 471: L.c., p. 182.--Arist., _Cat._, VI.--Boeth. _in Praed._,
p. 148.]

Parmi les quantits composes se distingue le temps; c'est une quantit
continue, car ses parties se succdent sans intervalle. On objecte que
ces parties, toujours en transition, toujours instables, ne sont pas
plus continues que celles d'une oraison, lesquelles se succdent sans
continuit. Mais la succession de celles-ci est notre oeuvre, et la
succession des parties du temps est naturelle; nous ne pouvons, nous,
produire une continuit telle qu'il n'y ait quelque distance entre
ses lments. Les parties du temps sont les unes simples, ce sont les
instants, et les autres composes, ce sont les composs de ces moments
indivisibles. Le temps est donc une quantit continue dans le sujet par
la succession des parties. C'est par le temps que tout se mesure: toutes
les choses ont donc en soi leurs temps, qui sont comme leurs mesures.
Ainsi l'on ne doit pas concevoir la continuit d'un temps compos dans
des choses diffrentes, quoiqu'on puisse percevoir en elles des parties
coexistantes; mais il faut admettre dans un mme sujet des moments qui
se succdent comme une eau qui coule. Les choses se mesurent, quant 
leurs temps,  l'aide d'une action horaire, diurne, ayant enfin une
certaine dure, et dont les parties ne sont pas permanentes, mais
passent avec celles du temps. Toutes les choses ayant leurs temps,
c'est--dire, leurs heures, jours, mois, etc., de dure, tous ces temps
runis forment un seul jour, un seul mois, etc., enfin un seul temps.

Le temps est un tout qui diffre de tous les autres. Dans ceux-ci, posez
le tout, vous posez la partie, et la destruction de la partie dtruit
en partie le tout; mais vous pouvez dtruire le tout sans dtruire
la partie, et en posant la partie, vous ne posez pas le tout. C'est
l'inverse pour le temps. Ainsi, s'il y a maison il y a muraille, sans
conversion, c'est--dire, sans rciprocit; car on ne peut dire s'il y
a muraille, il y a maison. Au contraire, s'il y a la premire heure du
jour, il y a jour, et la proposition inverse n'est pas vraie. Ablard
accepte ces distinctions, qui sont de tradition; toutefois il observe
que sous le nom de jour on entend douze heures prises ensemble, et dont
aucune ne peut exister, si une seule n'existe pas. On en conclut que
cette proposition: _Le jour existe_, ne peut jamais tre vraie, les
douze heures ne pouvant jamais exister ensemble; cela est exact; mais
parlant figurativement, nous disons, comme le jour existe par partie,
qu'une partie est une partie du jour. Proprement, on ne peut appeler
un tout, ce dont il n'existe jamais qu'une partie; mais souvent nous
prenons comme un entier ce qui n'en est pas un vritablement, et nous
adaptons des noms  des choses comme si elles existaient, quand nous
voulons en faire comprendre quoi que ce soit. Tels sont les noms de
pass et de futur, que nous employons, lorsque nous voulons en donner
quelque ide ou mesurer quelque chose par leur moyen, quoiqu'ils ne
soient pas mme des temps. Car ils ne sont point des quantits, n'tant
dans aucun sujet, et ils ne sont dans aucun sujet, puisqu'ils ne sont
pas. Le temps qui fut ou qui n'est pas encore ne devrait pas plus tre
appel temps que le cadavre humain ne doit tre appel homme. Seulement
une chose passe a prcd la prsente, comme la prsente prcde la
chose  venir. Des temps de chaque chose nous composons le temps, et le
temps prsent est le terme commun du pass et de l'avenir.

Le nombre a pour origine l'unit, il est une collection d'units. Deux
units font le binaire, trois le ternaire, etc. Tous ces nombres,
suivant Guillaume de Champeaux, n'taient pas des espces du nombre,
n'avaient pas le nombre pour genre, puisqu'un nombre ne pouvait tre une
chose une, une essence. Un habitant de Rome et un habitant d'Antioche
font le binaire ou le nombre deux. Est-ce donc une chose que ce qui se
compose de deux choses si distinctes et si distantes? Ainsi, disait-il,
tout nom de nombre, le binaire, le ternaire, sont des noms pris des
collections d'unit, _noms pris, sumpta_, ou, si l'on veut, abstraits.
Ablard voit  cela quelque difficult et trouve plus  propos de dire
que le nombre est un nom substantif et particulier de l'unit, qui
signifie galement unit au singulier et au pluriel. Binaire, ternaire
et les autres nombres, seront des noms du pluriel. Ceux qui croient que
dans les noms d'espces ou de genres, sont contenues non-seulement les
choses unes de nature (les individus), mais encore celles qui sont
substantiellement (mieux, _substantivement_) dsignes par ces noms,
pourront appeler peut-tre les noms de nombre des espces, attendu
qu'ils suivent plus la logique dans le choix, des noms que la physique
dans la recherche de la nature des choses. Ceci s'adresse, comme on le
voit, aux ralistes.

Comme le nombre, l'oraison est une quantit. Aristote appelle oraison
les sons, ou, si l'on veut, les voix significatives, lorsqu'elles sont
profres en combinaison avec l'air lui-mme. Cependant, dit Ablard,
le systme de notre matre voulait, je m'en souviens, que l'air seul,
 proprement parler, ft entendu, rsonnt et signifit, tant
seul frapp, et qu'on ne dt de ces sons qu'ils sont entendus ou
significatifs qu'en tant qu'ils sont adjacents  l'air ou plutt aux
parties d'air entendues ou significatives. Mais,  ce sens, on pourrait
soutenir que toute forme de l'air, ft-ce sa couleur, est entendue et
signifie. Proprement, le son n'est entendu et ne signifie qu'autant
que par le battement de l'air il est produit dans l'air et rendu par ce
mme air sensible aux oreilles. Par les sens nous percevons les formes
des substances, par l'oue nous recevons et sentons le son profr.

On demande quand cette oraison ou proposition: _L'homme est un animal_,
laquelle n'a point de parties permanentes, devient significative; est-ce
au commencement, au milieu,  la fin? La signification n'est accomplie
qu'au dernier point du prononc. En vain dit-on qu'il faut alors que les
parties qui ne sont plus signifient, parce qu'autrement il n'y aurait
que la dernire lettre de significative. Ce n'est qu'aprs que la
proposition est toute prononce que nous en tirons une pense; nous la
comprenons en rappelant  la mmoire les parties profres immdiatement
auparavant. C'est par l'intelligence et la mmoire que nous constatons
une signification. Dire que l'oraison profre signifie, ce n'est pas
lui attribuer une forme essentielle, qui serait la signification; mais
c'est reconnatre  l'me de l'auditeur une comprhension opre  la
suite de l'oraison prononce. Quand nous disons: _Socrate court_, le
sens ou la signification parat n'tre que la conception produite, aprs
la prononciation, dans l'me d'un auditeur. Ainsi la proposition: _La
chimre est concevable_[472], se comprend figurativement, non qu'elle
attribue  aucune chose la forme de la chimre ou ce qui n'est pas, mais
parce qu'elle produit une certaine pense dans l'me de celui qui pense
 la chimre. Si donc, par la signification d'un nom, nous n'entendons
point une forme essentielle, mais seulement ce qui engendre un concept,
l'oraison significative sera celle qui fait natre une ide dans
l'intelligence. Le nom de _signifiant_ ou _significatif_ est pris de la
cause plutt que d'une proprit; il convient  ce qui est cause qu'un
concept se produise dans l'esprit de quelqu'un.

[Note 472: _Chimaera est opinabilis_ (p. 192). _Opinabilis_ vaut
mieux que _concevable_, l'_opinatio_ ([Grec: doxa]) tant prcisment
la pense  son moindre degr, la pense de ce qui n'est pas. (Arist.,
_Hermen._, XI; _Boet., De Interp._, p. 423.) Au reste cet exemple de la
chimre, la question de savoir comment on pouvait concevoir ou nommer le
chimrique, le centaure, l'hirco-cervus ([Grec: Tragelaphos]. _Hermen._,
I, 1), occupait beaucoup les scolastiques. Voyez sur _chimaera
intelligitur_ le c. VII.]

Aprs la quantit, on prvoit qu'Ablard passe aux autres catgories;
seulement il change l'ordre d'Aristote, et arrive immdiatement  celles
qu'on appelle _quand_ et _o_. Sur l'une et l'autre il se fait cette
question: Les catgories ou prdicaments sont ce qu'on a nomm les
genres ou gnralits par excellence, les genres les plus gnraux,
ce qu'il y a de plus gnral, _generalissima_. Or, _o_ et _quand_
ne semblent pas tels, puisqu'ils ne paraissent pas tre des premiers
principes; _o_ nat du lieu, _quand_ vient du temps. Mais les principes
premiers ne sont premiers que par la matire et non par la cause. Car si
par principe on entend cause, la substance sera le principe des autres
prdicaments, puisque c'est en elle que tous se ralisent, et qu'tant
soutenus par elle, c'est d'elle, sans nul doute, qu'ils tiennent
l'tre[473].

[Note 473: _Dial._, pars I, p. 199.]

Cette observation est importante, mais Ablard ne la pousse pas plus
loin. Elle le met cependant sur la voie de la distinction  faire entre
la dialectique et l'ontologie, qu'il appelle la logique et la physique,
c'est--dire entre la science des conceptions de l'tre et celle de
la nature des tres. L'une est au vrai sens du mot une idologie, et,
jusqu' un certain point, une hypothse; l'autre est la connaissance de
la ralit, ou cet empirisme transcendant qui donne les choses et
non des abstractions. Cette distinction est souvent entrevue par les
scolastiques; ils y font, en passant, allusion; et s'ils n'insistent
pas, peut-tre pensaient-ils qu'elle allait sans dire. Mais plus souvent
encore ils ont l'air de l'oublier ou de la mconnatre; et prenant au
srieux toute leur gomtrie intellectuelle, toute cette science de
convention, ils semblent mettre une ontologie factice  la place de la
vritable, raliser les abstractions, matrialiser les tres de raison
et faire vivre l'esprit dans un monde compos d'apparences et peupl de
fantmes. C'est cette ontologie qui a dcri la scolastique et compromis
le nom mme d'ontologie, au point que dans un grand nombre d'esprits
cette science est devenue le synonyme de l'hypothse et de la chimre.

Ablard, quoiqu'il passe en revue les dix catgories, n'puise pas la
matire. Il donne pour raison que l'autorit n'a laiss de la plupart
des prdicaments qu'une numration. Aristote, en effet, ne parle avec
dtail que des quatre premiers. Aristote, ajoute-t-il, au tmoignage
de Boce, a trait avec plus de profondeur et de subtilit des
prdicaments _ubi_ et _quando_ dans ses _Physiques_, et de tous dans
ceux de ses livres qu'il appelle _les Mtaphysiques_. Mais ces ouvrages,
aucun traducteur ne les a encore appropris  la langue latine, et voil
pourquoi la nature de ces choses nous est moins connue[474].

[Note 474: _Dial._, p. 200. La Physique et la Mtaphysique n'taient
donc pas traduites ni tudies. Les manuscrits grecs, dont on pouvait
connatre l'existence, taient comme non avenus. Boce nomme ces
ouvrages dans son commentaire sur les catgories (p. 190), mais il cite
aussi au mme endroit le trait d'Aristote sur la gnration et la
corruption, et comme il en cite le titre en grec, Ablard l'omet.]

On voit ce qu'tait ds lors Aristote. La science se mesurait  la
portion connue de ses ouvrages. Cependant il est remarquable qu'Ablard
montrait pour Platon, qu'il connaissait si peu, plus de dfrence encore
et de penchant. A propos de la relation, il rappelle, sur la foi de
Boce, que Platon avait donn une dfinition reue, puis critique et
rforme par Aristote. Cette dfinition portait que les relatifs sont
les choses qui peuvent tre assignes les unes aux autres d'une faon
quelconque par leurs propres, comme un nom assign  un autre par le
gnitif. Mais Aristote, en examinant mieux cette dfinition, la trouva
trop large. Il osa corriger l'erreur de son matre, et se fit le matre
de celui dont il se reconnaissait le disciple. Il donna donc cette
dfinition: Il y a relation quand une chose n'est que par rapport  une
autre; c'est--dire quand une chose n'existe que par une autre[475].
Beaucoup de choses peuvent tre rapportes  d'autres sans que l'tre
des unes dpende de l'tre des autres. _Le boeuf de cet homme_ n'exprime
pas un rapport pareil  celui qui est exprim par _l'aile de l'ail_,
car sans _aile_ il n'y a plus d'_ail_, et _l'homme_ existe sans _le
boeuf_. Si la dfinition de Platon, convenant  tous les rapports, est
trop large, on a trouv celle d'Aristote trop troite, et l'on a dit
qu'elle n'embrassait point la relation dans sa plus grande gnralit.
Mais, observe Ablard, si nous nous hasardons  blmer Aristote le
prince des pripatticiens, quel autre adopterons-nous donc? et il
s'applique  justifier le matre qui lui reste.

[Note 475: Je traduis ici les deux dfinitions sur le texte
d'Ablard (_Dial_., p. 201), l'une: Omnia illa _ad aliquid_ quaecumque
ad se invicem assignari per propria quoque modo possent. (Platon?)
Sunt ea _ad aliquid_ quibus est hoc ipsum esse ad aliud se habere.
(Aristote.) Boce, qui nous apprend qu'on croyait la premire
dfinition de Platon, les donne toutes deux plus clairement et plus
correctement:--1 _Ad aliquid_ dicuntur quaecumque hoc ipsum quod sunt
aliurum esse dicuntur, vel quomodo libet aliter ad aliud.--2 Sunt _ad
aliquid_ quibus hoc ipsum esse est _ad aliquid_ quodam modo se habere.
(_In Praed_., p. 155 et 169.) M.B. Saint-Hilaire traduit d'une manire
plus conforme au texte d'Aristote en disant: 1 On appelle relatives
les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'autres
choses, ou qui se rapportent  une autre chose, de quelque faon
diffrente que ce soit.--2 Les relatifs sont les choses dont
l'existence se confond avec leur rapport quelconque  une autre chose.
(T. I, _Catg._, c. vii, p. 81 et 91.) Voici l'original: 1 [Grec:
Pros ti de ta toiauta legetai, osa auta aper estin, heteron einai
legetai, ae hoposoun allos pros heteron.]--2 [Grec: Esti ta pros ti,
ois to einai tauton esti to pros ti pos echein.] (_Cat_., VII, vii, 1 et
24.)]

Nous avons, dit-il en terminant, dans tout ce que nous venons
d'enseigner sur la relation, suivi principalement Aristote, parce que la
langue latine s'est particulirement arme de ses ouvrages et que nos
devanciers ont traduit ses crits du grec en cette langue. Et nous
peut-tre, si nous avions connu les crits de son matre Platon sur
notre art, nous les adopterions aussi, et peut-tre la critique du
disciple touchant la dfinition du matre paratrait-elle moins juste.
Nous savons en effet qu'Aristote lui-mme dans beaucoup d'autres
endroits, excit peut-tre par l'envie, par le dsir de la renomme,
ou pour faire montre de science, s'est insurg contre son matre, ce
premier chef de toute la philosophie, et que, s'acharnant contre ses
opinions, il les a combattues par certaines argumentations et mme par
des argumentations sophistiques; comme dans ce que nous rapporte Macrobe
au sujet du mouvement de l'me[476]. De mme, ici peut-tre s'est-il
gliss quelque malveillance, soit qu'Aristote n'ait pas t juste dans
sa manire de prendre la doctrine de Platon sur la relation, soit
qu'il expose mal le sens de la dfinition et y ajoute de son fonds des
exemples mal choisis, afin de trouver quelque chose  corriger. Mais
puisque notre latinit n'a pas encore connu les ouvrages de Platon sur
cet art, nous ne nous ingrons pas de le dfendre en choses que nous
ignorons. Nous pouvons cependant faire un aveu, c'est qu' considrer
plus attentivement les termes de la dfinition platonique, elle ne
s'carte pas de la pense d'Aristote. Lorsqu'il a dit: Les relatifs
sont des relatifs en ce qu'ils sont choses des autres choses, il a
regard moins  la construction des mots, qu' la relation naturelle
des choses. Il ne s'agit pas, en effet, d'une attribution quelconque,
verbale, accidentelle, mais substantielle. Ce qui est assign par
possession n'est pas relatif dans le sens technique, car ce n'est pas
ce qui accompagne naturellement le sujet, ce qui en dpend
substantiellement. Le boeuf d'un homme, n'est que le boeuf possd par
un homme. Une chose est relative  une autre, elle est _ad aliquid_,
lorsqu'elle est _d'une autre_, en ce sens qu'elle en dpend, comme la
paternit et la filiation dpendent mutuellement l'une de l'autre. Sans
doute cette relation est exprime par le gnitif, ce qui est _d'un_
autre, _quod est aliorum_; mais le gnitif n'exprime pas uniquement la
simple assignation de ce qui est possd  ce qui possde, il nonce
aussi la relation de dpendance essentielle, comme lorsqu'on dit: Le
pre est le pre du fils. Dans cette proposition, on peut entendre
galement et que la substance du pre est dans un certain rapport avec
le fils ou que les deux substances se concernent, et qu'il y a du pre
au fils une relation ncessaire qui fait que l'un ne peut tre sans
l'autre.

[Note 476: _Dial._, p. 206. A la manire dont parle Ablard, il
parat avoir connu le texte mme de Macrobe. (_In somn. Scip._, l. II,
C. XIV.)]

L'tude des autres catgories, mme celle de qualit, nous apprendrait
peu de chose, et nous passons au livre III.

La seconde partie de l'Organon est le trait _super periermenias_, comme
l'appelle Ablard, qui n'tait pas le seul  prendre ce titre pour un
seul mot: [Grec: Ermaeneia], Hermeneia; _de Interpretatione_, comme
disent les premiers traducteurs; _du langage_ ou _de la proposition_,
comme dit le dernier traducteur de la Logique. Dans la Dialectique
d'Ablard, qui est son Organon, la premire partie est termine par un
livre _de Interpretatione_, qui succde aux _Prdicaments_, et ce
livre III est,  beaucoup d'gards, comme dans Aristote, une grammaire
gnrale[477]. L sont vritablement traites les parties du discours,
et notamment le nom et le verbe. Cependant on y remarque quelque
dissidence sur les questions communes entre les dialecticiens et les
grammairiens, et Ablard se prononce en gnral pour les premiers. Il
serait impossible de le suivre dans le dtail de ses recherches sur les
mots, et nous marcherons ici rapidement.

[Note 477: _Dial._, pars I, l. III, p. 209, 226.--_De la Log.
d'Arist._, t. I, p. 183.--_Log. d'Arist._, trad. par le mme, t. I, p.
147.]

Guillaume de Champeaux est souvent cit. Il parat vident qu'il avait
touch  toutes les parties de la dialectique, et produit, sur maintes
questions, des vues nouvelles qui ne manquent pas de subtilit. De ces
questions, celle qui semble le plus occuper Ablard, est la question de
savoir ce que c'est que la signification des mots. On a dj vu tout
 l'heure qu'il entend par _signifier_ produire une ide. C'est une
consquence que pour juger de la signification des mots, il faut moins
regarder aux mots qu' l'intelligence de l'auditeur. Soit donc pose la
question: Un nom signifie-t-il tout ce qui est dans la chose  laquelle
le nom a t impos, ou bien seulement ce que le mot mme dnote et ce
qui est contenu dans l'ide qu'il exprime? Ablard se dcide pour cette
dernire opinion, qui tait celle d'un certain Garmond[478] contre
Guillaume de Champeaux; le premier s'appuyant sur la raison, tandis que
le second semblait appuy par l'autorit. Ainsi l'on ne peut accorder au
dernier que le nom d'un genre signifie l'espce, quoique l'espce soit
dans le genre, ni que le nom abstrait dsigne le sujet de l'accident
qu'il exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse tre
spar. Chacun de ces noms ne signifie que l'ide qu'il excite dans
l'esprit; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal
ne signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'ide d'homme.
Encore moins de ce que l'homme est blanc, suit-il que _blanc_ dsigne
l'_homme_. Il y a dans cette opinion de Garmond, adopte par Ablard,
contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boce, une
tendance louable  subordonner la dialectique  la psychologie.

[Note 478: _Dial._, p. 210. Ce Garmond est inconnu.]

Nous ne dirons rien de plus sur cette premire partie. Elle ne contient
pas de grandes nouveauts; mais ce que nous en avons extrait donne une
certaine ide de la manire d'Ablard, ainsi que de l'ouvrage qu'il nous
a laiss et de la science qu'il professait. Il refait la logique aprs
Aristote et d'aprs ce qu'il sait d'Aristote. Il explique, commente,
dveloppe les ides de l'autorit, et quelquefois expose et discute les
objections et les nouveauts qui se sont postrieurement produites:
c'est alors qu'il donne du sien. Encore est-il difficile de distinguer
ce qui peut se rencontrer d'original dans ce qu'il n'emprunte pas 
Porphyre et  Boce. On ne saurait avec certitude attribuer de la
nouveaut qu'aux opinions qu'il prsente comme celles de son matre,
c'est--dire de Guillaume de Champeaux, et de l'originalit qu' celles
qu'il exprime, quand il rfute et remplace ces opinions. Somme toute, ce
qui est  lui, c'est moins le fond des doctrines que la discussion.




CHAPITRE IV.

SUITE DE LA LOGIQUE D'ABLARD.--_Dialectica_, DEUXIME PARTIE, OU LES
PREMIERS ANALYTIQUES.--DES FUTURS CONTINGENTS.

La thorie de la proposition et du syllogisme catgorique est la base
de la logique proprement dite; et l'on ne s'tonnera pas que dans la
seconde partie de son ouvrage[479], Ablard l'ait expose avec tendue.
Ici les ides originales, les opinions caractristiques continuent
d'tre fort rares. Il est difficile d'innover dans cette mathmatique
immuable qu'Aristote a probablement cre et certainement fixe pour
jamais. Encore aujourd'hui, quiconque traite de la proposition ou du
syllogisme, rpte Aristote. Sous ce rapport, il est encore et il
demeurera _l'autorit_. En exposant avec beaucoup de dtails des ides
pour la plupart communes  tous les dialecticiens du moyen ge, en
n'y apportant de particulier qu'une subtilit minutieuse et toujours
beaucoup d'esprit, Ablard s'efface et se laisse oublier. Je me trompe
cependant; voulant quelque part montrer, par un exemple, qu'il y a
des termes qui ont un sens arbitraire et des noms qui ne rendent que
l'intention de celui qui les a donns, il a dit ces mots: Le nom
d'Ablard ne m'a t donn qu'afin d'indiquer qu'il s'agit de ma
substance[480]. Ailleurs, peut-tre, il ne se dsigne pas moins, ou
plutt il se trahit, lorsque, voulant numrer les diverses classes
d'oraisons, il donne pour exemple de l'imprative cet ordre d'un matre:
_Prends ce livre_; pour exemple de la dprcative: _Que mon amie
s'empresse_; pour exemple enfin de la dsidrative, ces mots que nous ne
traduisons pas: _Osculetur me amica_[481]. Est-ce  Cluni qu'il crivit
ces mots?

[Note 479: _Dial._, pars II, in III l., p. 227-323.--Ablard appelle
cette partie _Analytica priora_, titre de la troisime partie de
l'Organon. Seulement dans Aristote, cette troisime partie ne traite
point de l'oraison ni de la proposition, ni par consquent de
l'affirmation et de la ngation, etc., tout cela ayant trouv en place
dans l'_Hermeneia_. Les Analytiques premiers ou premires roulent
exclusivement sur l'analyse du syllogisme; et Ablard, en conservant le
titre, aurait d conserver la division. Au reste, il n'avait pas sous
les yeux les Analytiques d'Aristote, et il tait principalement guid
par le trait de Boce sur le syllogisme catgorique; c'est cet ouvrage
qui, soit par son introduction (Boeth. _Op._, p. 558), soit par son
premier livre (_id._, p. 580), lui a donn l'exemple de joindre  la
thorie du syllogisme tout ce qui concerne l'oraison et la proposition.]

[Note 480: _Dial._, pars I, l. III, p. 212.]

[Note 481: _Dial_., pars II, p. 234 et 236.--Accipe
codicem.--Festinet amica.]

C'est dans cette partie de la philosophie que la science parat le
plus abstraite, le plus trangre aux ralits, et ce sont surtout les
opinions d'Ablard sur le fond des choses qui excitent notre curiosit.
Nous avons dit et nous verrons mieux encore par la suite que ce fond des
choses n'est pas toujours aussi tranger qu'il le semble  la pense du
philosophe et mme du dialecticien. Mais il est un point de la thorie
de la proposition o Ablard fait cesser jusqu' cette apparence, et
dans une digression heureuse, donne un des plus remarquables exemples de
l'application de la dialectique  la mtaphysique. C'est l un procd
de la science comparable, sous plusieurs rapports,  l'application de
l'algbre  la gomtrie; et comme il s'agit d'une question importante,
sur laquelle Ablard s'est fait une renomme, de la question du libre
arbitre, nous reproduirons ses ides avec un peu de dveloppement.

Pour bien comprendre la question, il faut remonter  la thorie de la
proposition. Elle se dfinit: une oraison qui signifie le vrai ou le
faux. La signification de la proposition est susceptible de fausset ou
de vrit, tant par rapport aux conceptions que par rapport aux choses.
Dans la proposition: _Socrate court_, ce ne sont pas les conceptions de
_Socrate_ et de _course_ que nous entendons combiner; c'est la chose
_course_ que nous voulons combiner  la chose _Socrate_, et la
conception que nous provoquons dans l'esprit de celui qui nous coute
est une conception de ralit.

La proposition, en tant qu'elle porte sur les conceptions, n'a presque
aucune consquence ncessaire, elle en a de nombreuses, en tant qu'elle
porte sur les choses mmes. En prononant une proposition, on a ou
l'on n'a pas de certaines conceptions, et toutes celles que la logique
tirerait des termes de la proposition, ne nous sont pas ncessairement
prsentes  l'esprit. De la chose mme nonce par la proposition, nat
au contraire plus d'une consquence oblige. Si je pense que tout homme
est un animal, je ne pense pas ncessairement que l'homme est un corps;
mais du fait que tout homme est un animal, rsulte ncessairement le
fait que l'homme est un corps; d'o cette rgle, vraie pour les choses,
fausse pour les ides: Si l'antcdent existe dans la ralit, il est
ncessaire que le consquent existe dans la ralit[482].

[Note 482: _Dial._, pars II, p. 237 et seqq.--La liaison de
l'antcdent et du consquent joue un grand rle dans la thorie du
syllogisme hypothtique, et les ides d'Ablard sur ce point avaient
de la clbrit. (Voy. Johan. Saresb. _Pollcrat._, l. II, c. XXII, et
_Metalog._, l. III, c. VI.)]

Vraie ou fausse, la proposition est affirmative ou ngative.
L'affirmation et la ngation d'un mme sont contradictoires; ce qui
s'exprime en disant: L'affirmation et la ngation divisent; ce qui
revient  dire que tout ce qui n'est pas dans l'une est ncessairement
dans l'autre. Cela est vident pour les propositions relatives au
prsent; mais il est des propositions qui ne se renferment pas dans le
temps prsent. Des affirmations ou ngations vraies ou fausses peuvent
se dire au pass ou au futur. De celles-ci, et particulirement
des dernires, on a dout que l'affirmation ou la ngation fussent
divisoires (_dividentes_), c'est--dire que la vrit de la ngation
y dt exclure celle de l'affirmation, et rciproquement; car aucune
proposition au futur, c'est--dire prononant sur un vnement
contingent, ne saurait tre vraie d'une vrit ncessaire. On prvoit
comment le libre arbitre a pu se trouver intress dans cette question.

Dans l'avenir, en effet, l'vnement n'est jamais dtermin. La
proposition n'est vraie, comme elle n'est fausse, qu' la condition de
la dtermination. Or, la dtermination n'est possible que pour le pass,
le prsent, ou bien encore le futur ncessaire ou naturel, parce que
dans ces cas les propositions noncent des vnements dtermins. Nous
appelons dtermins les vnements qui peuvent tre connus dans leur
existence, comme les vnements prsents ou passs, ou qui sont certaine
par la nature de la chose, comme les vnements futurs ncessaires ou
naturels. _Dieu sera immortel_, est un futur ncessaire; _un homme
mourra_, c'est un futur naturel. Ce dernier vnement n'est pas un futur
ncessaire, car il n'est pas ncessaire qu'_un homme meure_; mais un
futur ncessaire est naturel, il rsulte de la nature de l'tre.

On peut donc distinguer deux futurs, le naturel et le contingent. Ce
dernier seul est celui qui se prte  l'alternative, c'est--dire qui
se conoit aussi bien avec le non-tre qu'avec l'tre. _Je lirai
aujourd'hui_, est de cette espce; car il peut galement arriver que
je lise ou que je ne lise pas. L'vnement d'un futur contingent tant
indtermin, les propositions qui noncent un tel vnement sont vraies
ou fausses indterminment ou, pour mieux dire, d'une vrit ou d'une
fausset indtermine. Mais cette indtermination n'est relative qu'
l'vnement qu'elles noncent. Dans l'avenir, c'est--dire dans un
prsent qui n'est pas encore, de l'affirmation ou de la ngation de
l'vnement, l'une sera vraie et l'autre fausse; voil qui est dtermin
et certain. Rien ne l'est que cela avant l'vnement. Au prsent mme
l'vnement peut tre dtermin, et la vrit de la proposition rester
indtermine. Par exemple, pour la science humaine, le nombre des astres
est inconnu; on ne sait s'il est pair ou impair; cependant c'est chose
dj dtermine dans la nature. Il faut donc distinguer la certitude de
la vrit. Il n'y a de dtermin, quant  la certitude, que ce qui peut
se connatre de soi. Si l'on objecte que, bien que de la vrit d'une
proposition l'vnement rel ne paraisse pas pouvoir tre infr,
cependant la certitude de l'une engendre celle de l'autre, parce que si
l'antcdent est certain, certain est le consquent; cela peut tre vrai
quant  la certitude, mais non quant  la dtermination. Des futurs
contingents peuvent tre certains, mais non dtermins. Or ce sont les
seuls futurs dont parle Aristote, car lorsqu'un futur est dtermin par
la nature de la chose, il assimile la proposition  une proposition
au prsent. On peut appeler futur ce qui est ncessaire; car le
ncessairement futur sera toujours futur ou ne sera jamais prsent, et
ce qui ne sera jamais prsent n'est point futur. Tout futur sera prsent
un jour. Il n'est pas mme vrai que tout ce qui sera toujours futur ne
sera jamais prsent; car le mme peut tre galement futur et prsent,
quant  la mme chose: comme l'est, quant au fait d'tre assis, celui
qui s'est dj assis et qui s'asseoira; comme le ciel, qui doit toujours
tourner et qui tourne toujours; comme Dieu, qui toujours fut, est et
sera.

Or, quoique aucune proposition au futur contingent ne soit vraie ou
fausse _dterminment_, cependant ce qui est dtermin et ncessaire,
c'est que de toutes les divisions de la proposition une soit vraie et
une autre fausse: _Socrate lira, Socrate ne lira pas_. Aucune, dit-on,
n'est vraie, aucune n'est fausse. Dites qu'on ne peut le savoir, mais
rien de plus. Nous ne savons pas si le nombre des astres est pair; mais
s'il est pair, la proposition: _Les astres sont en nombre pair_, est
vraie. De mme pour le futur.

Si l'avenir est tel que l'annonce la proposition, elle est vraie; sinon,
elle est fausse. Ce que sera le futur est incertain, mais il sera
comme la proposition l'affirme ou comme elle le nie; cela est certain,
c'est--dire qu'il est certain que si l'une des propositions est vraie,
l'autre est fausse. Qu'on ne dise point qu'une proposition qui dit ce
qui n'est pas, ne saurait tre vraie. Elle ne serait pas vraie, si elle
disait que ce qui n'est pas est, mais non quand elle dit que ce qui
n'est pas sera. Ce qu'elle dit alors n'est pas, mais peut tre; ainsi la
proposition peut tre vraie.

Mais on a contest cette application du principe de contradiction en
vertu de la division, comme parle la logique. On a dit: Si de toute
affirmation ou ngation divisoire il est ncessaire que l'une soit vraie
et l'autre fausse, il en est de mme de ce qu'elles noncent; alors
ncessairement ce qu'nonce la vraie est ncessairement, et ce que dit
la fausse ncessairement n'est pas. Ainsi des futurs contingents, l'un
est et l'autre n'est pas; il est donc ncessaire que l'un soit un jour
et l'autre non. La consquence est que tout arrive ncessairement, et
que le conseil et l'effort sont choses vaines. Or, l'exprience prouve
qu'il est bon d'tre prudent et de prendre de la peine, et qu'on
influe ainsi sur les vnements; on en conclut la destruction de la
consquence. Le consquent dtruit, on remonte  la destruction de
l'antcdent. De ce qu'il n'est pas ncessaire que de toutes les choses
que disent les propositions par division, l'une soit et l'autre ne soit
pas, on infre qu'il n'est pas ncessaire non plus que de toutes ces
propositions l'une soit vraie et l'autre soit fausse.

On s'appuie pour cela sur ce fait, que beaucoup de choses futures se
prtent  l'alternative, c'est--dire peuvent galement se faire ou ne
se pas faire; par exemple, cet habit, il est galement possible qu'il
soit coup ou ne soit pas coup. Soit, mais pour bien rsoudre la
difficult, il faut savoir trois choses: ce que c'est que le hasard, le
libre arbitre, la _facilit de la nature_; ce sont les expressions de
Boce[483].

[Note 483: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 364.]

Le hasard est l'vnement inopin qui rsulte de causes qui y
concourent, malgr une tendance intentionnelle tout autre. Un homme qui
trouve un trsor dans un champ, le trouve par hasard; pourquoi? parce
qu'il ne le cherchait pas, et que celui qui l'y a enfoui, ne l'avait pas
enfoui pour qu'il le trouvt. Deux intentions qui visaient  autre
chose ont amen par leur concours ce rsultat, et l'on dit que c'est un
hasard[484].

[Note 484: _Dial._ pars II, p. 280-290.]

Le libre arbitre est un jugement libre quant  la volont, _liberum de
voluntate judicium_. Par lui nous arrivons  faire une chose aprs en
avoir dlibr, sans aucune violence externe qui force ou empche de la
faire. Quand les imaginations[485] viennent  l'esprit et provoquent la
volont, la raison les pse et juge ce qui lui parat le meilleur, puis
elle agit. C'est ainsi que souvent nous ddaignons ce qui nous est doux
ou nous semble utile, tandis que nous supportons avec courage et contre
notre volont, en quelque sorte, de rudes preuves. Si le libre arbitre
n'tait que la volont, on pourrait dire aussi que les animaux ont le
libre arbitre.

[Note 485: Les imaginations sont les ides sensibles, [Grec:
phantasmata], _imaginationes_. Tout ceci est emprunt  Boce. _De
Interp._, l. III, p. 360.]

Enfin, _la facilit naturelle_ est celle qui ne dpend ni du hasard, ni
du libre arbitre, mais de la nature des choses. Suivant celle-ci, en
effet, il est ou n'est pas _facile_ (faisable) qu'un vnement ait lieu.
C'est ainsi qu'il est possible que cette plume soit brise; cela est
facile naturellement.

En cette matire, il y a grande dissidence entre les stociens et les
pripatticiens. Les uns ont tout soumis au destin, c'est--dire  la
ncessit. Tout tant ternellement prvu, rien ne peut ne pas arriver,
et il n'y a de hasard que pour notre ignorance; l'incertitude n'est
qu'en nous. Les pripatticiens rpondent que notre ignorance s'applique
surtout aux choses qui n'ont naturellement en elles-mmes aucune
ncessit constante. Le libre arbitre est, pour les premiers, cette
volont ncessaire  laquelle l'me est dtermine par sa nature, en
sorte que la ncessit providentielle contraint la volont mme. Cette
volont est en nous, voil tout le libre arbitre qu'ils nous laissent;
mais on a vu qu'auprs de la volont il faut encore le jugement de la
raison. Quant  la possibilit et  l'impossibilit, les stociens la
rapportent  nous, non aux choses,  notre puissance, non  la nature.
Mais qui ne sait qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles
par nature? Qui doute que la libre volont ne soit une chose, et la
possibilit une autre; que le nom de hasard ou cas fortuit, enfin, ne se
donne  un vnement inopin, et que l'inopin ne soit, en effet, ce
qui ne rsulte ni de notre volont, ni de notre connaissance, ni de la
nature mme d'aucune chose? Il est vrai qu'alors il faut s'tonner
qu'on nous dise que l'astronomie donne la prescience des vnements
futurs; car si les hasards sont indpendants de la nature, inconnus
mme  la nature, comment peut-on les connatre par un art naturel? On
objecte aussi les inductions ncessaires  la physique; mais il n'y a l
que des futurs entirement dpourvus de ncessit. _Les sectateurs de
cet art_ prtendent qu'il leur donne les moyens de prvoir ces sortes de
futurs et de prdire avec vrit qu'un tel homme mourra le lendemain, ce
qui est un futur contingent, et non qu'il est mort  l'heure qu'il est,
ce qui est toujours dtermin. Mais abandonnons ce sujet, qui nous est
inconnu, plutt que de nous exposer  en disserter tmrairement.

Le premier point  tudier est cette ncessit prtendue de tous les
vnements, ou plutt ce destin qui en est la cause, disons la divine
providence. Comme Dieu a ternellement prvu tous les vnements
futurs tels qu'ils seront, et comme il ne peut s'tre tromp dans les
dispositions de sa providence, on veut que tout arrive ncessairement
ainsi qu'il l'a prvu; autrement, il serait possible qu'il se ft
tromp. Cette consquence rpugne, elle est mme abominable. Or, quand
le consquent est impossible, l'antcdent l'est aussi. La providence
de Dieu nous obligerait donc  croire  la ncessit universelle, et il
n'arriverait plus rien par notre conseil et nos efforts.

Mais, parce que Dieu a prvu ternellement l'avenir, d'o vient qu'il
aurait impos aux choses aucune ncessit? S'il prvoit que les choses
futures arriveront, il les prvoit aussi comme pouvant ne pas arriver,
et non comme des consquences forces de la ncessit; autrement, il
ne les verrait pas dans sa prescience comme elles arriveront dans la
ralit; car elles arrivent en pouvant ne pas arriver. Sa providence
embrasse tout; il prvoit et que les choses arriveront et qu'elles
pourront ne pas arriver. Ainsi, pour sa providence, les vnements sont
plutt soumis  l'alternative qu' la ncessit. C'est un principe
inbranlable dans l'esprit de tous les fidles, que Dieu ne peut se
tromper, lui pour qui seul vouloir est faire. Cependant il est possible
que les choses arrivent autrement qu'elles n'arrivent, et qu'elles
arrivent autrement que sa providence ne les a prvues, et que cependant
il n'en rsulte pas qu'elle puisse tre trompe. Car si les choses
avaient d arriver autrement, autre et t la providence de Dieu. Ce
mme vnement s'y conformerait; Dieu n'aurait pas _cette providence_,
mais une autre qui concorderait avec un autre vnement. Suivant que
la rgle de la solidarit du consquent avec l'antcdent est entendue
d'une faon ou d'une autre, elle est vraie quand l'antcdent lui-mme
est vrai, elle est fausse quand il est faux. Ainsi, il y a vrit si
l'on entend que ces mots: _autrement que Dieu ne l'a prvu_, sont la
dtermination du prdicat _est possible_, en ce sens qu'_une chose qui
arrive est possible autrement que Dieu ne l'a prvu_. Car Dieu aurait
toujours la puissance de prvoir autrement l'vnement. Mais il y a
fausset si, au contraire, ces mots sont la dtermination du sujet _une
chose qui arrive_, et si l'on dit qu'_une chose qui arrive autrement que
Dieu ne l'a prvu est possible_; car c'est une proposition qui affirme
l'impossible. _La chose qui arrive autrement que Dieu ne l'a prvu_,
voil le sujet dans son entier; _est possible_, voil le prdicat. C'est
dire: Il est possible qu'une chose arrive autrement qu'elle n'arrive.
La thorie de la proposition modale enseigne de quelle importance c'est
pour le sens d'une proposition que les dterminations appartiennent aux
prdicats ou appartiennent aux sujets.

Mais revenons  l'argument fondamental, c'est--dire  l'application du
principe de contradiction aux propositions futures.

Si de toutes les affirmations et ngations il est ncessaire que l'une
soit vraie, l'autre fausse, il est ncessaire que des deux choses
qu'elles disent l'une soit et l'autre ne soit pas.--Entendez-vous qu'
une seule et mme proposition le vrai appartienne toujours? cela ne peut
se dire, car aucune ne conserve la vrit par prfrence: tantt l'une,
tantt l'autre est vraie, ce qui est dire que la mme est tantt vraie,
tantt fausse. Mais si vous ne vous attachez pas exclusivement  une
seule, si vous les prenez toutes deux indiffremment, et que ce soit
rellement l'une ou l'autre qui soit la vraie ou qui soit la fausse,
l'argument est juste. Ainsi l'entend Aristote. Il est ncessaire que
l'une soit vraie, que l'autre soit fausse, ne veut pas dire: l'une
est ncessairement vraie, l'autre ncessairement fausse; mais il est
ncessaire que l'une ou l'autre soit vraie, ou bien que l'une ou l'autre
soit fausse. Si une quelconque est vraie, il est ncessaire que l'autre
soit fausse, et rciproquement. Il est ncessaire, dit Aristote[486],
que ce qui est soit quand il est, et que ce qui n'est pas ne soit pas
quand il n'est pas. Mais il n'est pas ncessaire que tout ce qui est
soit, ni que tout ce qui n'est pas ne soit pas. Ce n'est pas la mme
chose que de dire: tout ce qui est, ds qu'il est, est ncessairement;
ou de dire absolument: tout ce qui est est ncessairement; et de mme
pour ce qui n'est pas.

[Note 486: _Hermen._, IX, et Boeth., _De Interp._, edit. sec., p.
376.]

Je dis: _Ncessairement, un combat naval aura lieu ou non demain._ Mais
je ne dis pas: _Demain un combat naval aura lieu on n'aura pas lieu
ncessairement_; ce qui serait dire que ce qui sera et ce qui ne sera
pas est ncessaire. Or, comme les oraisons ont la mme vrit que les
choses, c'est--dire ne sont vraies qu'autant que les choses sont
vraies, il est vident que, les choses se prtant  l'alternative
et leurs contraires pouvant arriver, les propositions doivent
ncessairement se comporter de mme par rapport au principe de
contradiction.

Aristote nous enseigne ainsi que les affirmations et les ngations
suivent, quant  leur vrit ou  leur fausset, les vnements des
choses qu'elles noncent; par l seulement elles sont vraies ou fausses.
En effet, de mme qu'une chose quelconque ncessairement est quand elle
est, et n'est pas quand elle n'est pas, ainsi une proposition quelconque
vraie est ncessairement vraie quand elle est vraie, et une non vraie
est ncessairement non vraie quand elle est non vraie. Mais il ne
s'ensuit pas qu'on puisse dire purement et simplement que toute
proposition vraie est vraie ncessairement et que toute non vraie est
ncessairement non vraie. Car ce qui est ncessairement ne peut tre
autrement qu'il est.

Maintenant si l'on soutient que de toutes les choses que dit
l'affirmation ou la ngation, l'une est ncessairement, l'autre
ncessairement n'est pas, que ceci ou cela est ncessairement ou n'est
pas de mme, on n'en pourra infrer l'anantissement de l'alternative
dans les choses, non plus que du conseil et de l'effort, comme le
voulait la dernire consquence de l'argument. Si au contraire on
raisonne autrement qu'Aristote n'a raisonn et qu'on entende la rgle
autrement que lui et que la vrit, la consquence en question pourra
tre vraie; mais qu'en rsultera-t-il contre le principe d'Aristote? En
effet si des choses futures l'une arrivait ncessairement et l'autre
ncessairement n'arrivait pas, c'en serait fait de toute alternative,
comme de toute prudence humaine et de tout dessein. A moins qu'on ne
dise que cela mme ne serait pas un rsultat ncessaire. Il se pourrait
que les choses ncessaires arrivassent par conseil ou savoir-faire, que
le conseil et le travail fussent eux-mmes ncessaires, et tout irait
de mme. Aristote ne le nie pas; mais il dit que ce sont des causes
efficaces de choses futures. Nous voyons, dit-il, que les choses
futures ont un principe, et la preuve en est dans notre dlibration et
notre action[487]. C'est ce qui n'arriverait pas si l'vnement tait
ncessaire.

[Note 487: _Hermen._, IX, 10.]

En dfinitive, voici comment le second consquent peut tre montr faux.
Si parce que ceci arrivera de ncessit, ceci ne doit pas arriver par
conseil et entreprise, et si parce que la chose arrivera ncessairement
par ces moyens, elle ne doit rellement pas arriver par ces mmes
moyens, il suit que si elle arrive ncessairement par ces moyens, elle
n'arrivera pas ncessairement par ces moyens, proposition videmment
absurde. En d'autres termes, dire qu'une chose  laquelle la
dlibration et le dessein ont prsid arrivera ncessairement, c'est
dire que la dlibration et le dessein n'y seront pour rien; mais c'est
dire en mme temps qu'elle arrivera ncessairement par dlibration et
par dessein; ce qui est dire qu'elle n'arrivera point par dlibration
et par dessein; ce qui est nier et affirmer en mme temps[488].

[Note 488: _Dial._ para II, p. 280-294.]

Remarquons dans cette longue digression deux choses, la pense et la
mthode. L'une est juste, l'autre singulire.

En effet, ce que l'auteur dfend, c'est la cause du libre arbitre, et il
la dfend par les arguments de fait, les meilleurs de tous. Le conseil,
la prudence sont utiles, sont estims; la dlibration est naturelle; la
volont libre ne va pas sans un jugement; elle est vraiment libre, parce
que c'est une force subordonne  la raison. Cependant Dieu sait tout,
il prvoit tout. Sa prescience accompagne et devance tous les actes de
notre libert. Nous ne sommes donc pas libres; car nous ne pouvons agir
autrement qu'il ne l'a prvu sans lui faire perdre son infaillibilit.
Objection embarrassante  rfuter logiquement, quoiqu'elle n'ait jamais
caus  qui que ce soit une perplexit vritable. Ablard fait la
rponse ordinaire tant rpte aprs lui: Dieu a prvu tout, donc il a
prvu que nous nous dciderions librement, il sait comment nous userons
de notre libert. En quoi cette connaissance anticipe peut-elle nuire 
cette libert mme?

Tout cela est sens; mais ce qui est curieux, c'est la mthode
philosophique qui conduit  ces questions. La thorie de la proposition
enseigne que la ngation est le contraire de l'affirmation, et que par
consquent si l'une est vraie, l'autre est fausse ncessairement. Or,
il y a des propositions o le verbe est au futur. Le contraire de ces
propositions est-il ncessairement faux, si elles sont vraies? Alors
l'avenir est ncessaire; il n'y a plus de futur contingent, la libert
disparat. Donc si la dfinition gnrale de la proposition est vraie
de toute proposition, c'en est fait du libre arbitre. Cette difficult
inattendue se rsout  l'aide d'une distinction juste. Il n'y a de
propositions ncessaires que par l'une de ces rgles:--L'antcdent
pos, le consquent suit,--ou--l'affirmation et la ngation sont
rciproquement opposes. Et ces rgles n'existent elles-mmes qu'en
vertu du principe de contradiction. Or ce principe, c'est, dans les
choses, que toute chose qui est, ds qu'elle est, est ncessairement;
ce qui ne veut pas dire que toute chose soit ncessairement. Ce qui est
ncessaire, c'est qu'une chose soit ou ne soit pas. Entre deux choses
qui s'excluent, l'alternative est ncessaire; mais ni l'une ni l'autre
n'est ncessaire. Ainsi le principe de contradiction, ncessaire en
lui-mme, n'est que d'une ncessit conditionnelle dans les choses.
La ncessit nat dans les choses, la condition une fois remplie.
Ncessairement, il y aura demain ou il n'y aura pas de combat naval;
cela ne veut pas dire qu'il y aura ncessairement demain un combat
naval, et que ncessairement il n'y en aura pas. Cela ne veut pas dire
que soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait pas, ce qui arrivera sera
ncessaire; ce qui est ncessaire, c'est qu'il y ait ou ceci ou cela,
c'est l'alternative. Et pourquoi? parce que, s'il y a un combat
naval, ncessairement il n'est pas vrai qu'il n'y en ait pas, et
rciproquement. Cette ncessit ainsi entendue respecte l'existence des
futurs contingents. Or, ce qui vient d'tre dit des faits s'applique
aux propositions. Une proposition au futur comme au prsent est
ncessairement vraie ou fausse; mais elle n'est pas pour cela d'une
vrit ncessaire ou d'une fausset ncessaire; et quant  la vrit
de fait d'une proposition, elle ne commence  tre ncessaire qu'alors
qu'elle a acquis la vrit relle. Un homme mourra, et s'il meurt,
ncessairement il ne sera pas non mort; c'est une ncessit
conditionnelle. Dans les choses, si l'vnement arrive, le non-vnement
sera ncessairement faux. Dans la proposition, si elle est vraie, la
ngation de la proposition sera ncessairement fausse. Mais ni la
ralit de l'vnement, ni la vrit de la proposition n'est ncessaire.
La thorie logique ne porte donc aucune atteinte  l'existence des
futurs contingents, non plus qu' celle du libre arbitre. Dieu sait bien
si l'vnement arrivera, si la proposition est vraie; mais il n'a pas
mis l'avenir sous la loi de la ncessit; et la condition du libre
arbitre est  ct de la prescience. _Non omnis res_, dit saint Anselme,
_est neceasitate futura, sed omnis res futura est necessitate futura....
has necessitates facit volontatis libertas_[489].

[Note 489: S. Ans. _Op., De Concord. praescient. cum lib. arb._ Qu.
I, c. III, p. 124.]

La discussion  laquelle se livre Ablard est donc bonne et concluante,
encore que technique et subtile. Nous verrons qu'elle avait pour lui une
grande importance, et qu'il y revient avec une nouvelle sollicitude dans
sa thologie. L, en effet, est une grave question de thodice.

On remarquera seulement qu'ainsi que nous l'avons annonc, la logique
offre dans son cours des questions qui la dpassent et qui intressent
les parties les plus leves de la philosophie. Tout n'est donc pas
science de mots dans la dialectique. Au reste, nous recueillons ici une
des premires expressions de cette thorie des futurs contingents, un
des points les plus clbres et les plus importants de la scolastique.
Le germe de la doctrine d'Ablard est dans Aristote. Les dtails sont
pour la plupart emprunts  Boce, qui a longuement trait la question
sans toujours l'claircir; mais la discussion, bien que peu originale,
est forte et subtile, et l'on doit maintenant comprendre comment une
question qui intresse le libre arbitre, et par consquent la morale; la
providence divine, et par consquent la thodice; l'action de Dieu sur
l'homme, et par consquent la religion; la grce et la volont, et par
consquent le christianisme, a pu se trouver tout entire dans cette
simple question logique: Dans les jugements particuliers et futurs,
l'affirmation et la ngation sont-elles ncessairement vraies ou
fausses? Qui dirait que cette question est au fond celle-ci: Est-il un
Dieu[490]?

[Note 490: Cf. _Arist. Hermen._, IX, XIII.--Boeth., in lib. _de
Interpret._, edit. sec., I. III, p. 367-370.--S. Anselm, _Op., De
concord._, etc., p. 123.--S. Thom. _Summ. theol._, l pars, quiest, XIV.
art. 1, 2, etc.--Voyez aussi dans la troisime partie de cet ouvrage les
c. II, III, V, et surtout le c. VII.]

Ablard termine par l'exposition du syllogisme ses Analytiques premiers.
C'est, en effet, l'objet fondamental du trait qui porte ce titre dans
l'Organon, et qu'il n'avait pas sous les yeux. La traduction qu'en a
donne Boce lui tait inconnue, et ce sont les traits du consulaire
romain sur le syllogisme catgorique et le syllogisme hypothtique qui
l'ont videmment initi  cette thorie vitale de la logique. Chose
trange! Enseigner le syllogisme et ne l'avoir pas tudi dans Aristote!
Nous croyons que cet exemple n'est pas le seul. Les traits lmentaires
sur le syllogisme, les commentaires sur les Analytiques ont abond
pendant plusieurs sicles, et ils ont d souvent tenir lieu de l'expos
concis, serr, algbrique, dans lequel Aristote a si svrement condens
l'invincible thorie du syllogisme. La manire de Boce devait convenir
bien mieux  l'esprit d'rudition, toujours explicateur et diffus, qui
tait le propre des philosophes du moyen ge. Mais nous ne les imiterons
pas en rattachant un commentaire au commentaire d'Ablard, et une
analyse sommaire serait illisible. D'ailleurs notre philosophe ne nous
parat avoir rien ajout au syllogisme, et,  dire vrai, il n'est pas
ais d'ajouter quelque chose  la dcouverte d'Aristote[491].

[Note 491: _Dial._ part. II, p. 305-323.--Ablard a trail assez
succinctement du syllogisme, et cette fois il est plus bref qu'Aristote.
On a dj vu qu'il ne connaissait que de nom les Analytiques premiers;
cependant quand il donne la dfinition du syllogisme, il transerit celle
que contient cet currage dans des termes diffrents de ceux qu'emploie
Boce dans sa traduction. (_Arist., Analyt. prior.,_ I, 1.--Boeth.,
_Prior Analyl. Interp._ I, 1, p. 468.) Celle-ci d'ailleurs lui tait
inconnus. O donc a-t-il pris te teste? car pour le sens, cette
dfinition est partout. Il faut que celle du  8 du chapitre; des
Analytiques I, et t cite littralement dans quelque commentateur, et
c'est de l qu'il l'aura tire. Elle se retrouve identique pour le fond,
mais diverse pour les termes, dans Boce. (_De Syll. cat._, l. II, p.
599, et _In Topic. Arist._, p. 662.)]



CHAPITRE V.

SUITE DE LA LOGIQUE D'ABLARD.--_Dialectica,_ TROISIME PARTIE, OU LES
TOPIQUES.--DE LA SUBSTANCE ET DE LA CAUSE.

Dans sa Logique, Aristote passe des Premiers Analytiques aux seconds, ou
du syllogisme  la dmonstration. Nous ne trouvons point dans Ablard
le sujet des Seconds Analytiques trait d'une manire complte. Tout
annonce qu'ici l'autorit lui manquait. Aussi la partie de son ouvrage 
laquelle il donne ce nom, est-elle la quatrime; il la fait prcder par
les Topiques, titre de la cinquime partie de l'Organon; et ses topiques
ne rpondent pas tout  fait  ceux d'Aristote, qu'il n'avait pas.

Les Topiques d'Aristote traitent des lieux de la dialectique. Le
syllogisme dialectique est celui qui s'appuie sur des propositions
probables ou convenues entre les interlocuteurs. L'art de discuter ou
d'employer le syllogisme dialectique est l'objet des Topiques. L'ouvrage
que Cicron a intitul de mme, concerne le mme sujet considr
du point de vue de l'orateur. La dialectique est ncessaire  la
rhtorique; mais la discussion oratoire diffre de la discussion
purement logique. La topique, depuis Cicron, est toutefois devenue une
science du ressort des rhteurs plutt que des philosophes. Boce a
traduit les Topiques d'Aristote et comment ceux de Cicron; puis il a
compos, d'aprs ce dernier et d'aprs Thmiste, un ouvrage intitul
_des Diffrences topiques_ qui a servi de thme  celui d'Ablard.[492]

[Note 492: Boeth., _In Topic. Arist.,_ 1. VIII, p. 662.--_In Top.
Cic.,_ 1. VI, p. 767.--_De Diff. top.,_ 1. IV, p. 867.]

Le sujet d'un ouvrage sur les topiques est de sa nature presque
illimit. Il s'agit en effet de toutes les formes que peut prendre la
discussion, de toutes les sources o elle peut puiser ses arguments.
Une classification est difficile  introduire entre les lieux de la
dialectique. Cicron a propos une division, Thmiste une autre, et
c'est  celle-ci que Boce a ramen la premire. Ablard suit Boce;
mais tout ce travail a pour nous peu de prix, et la topique a presque
disparu de la science. Ce n'est que dans le dtail qu'il est possible
de rencontrer  et l des vues intressantes ou des ides qui mritent
d'tre recueillies.

Nous nous bornerons  deux exemples. Il n'y a rien de plus important
en mtaphysique que ces deux ides, la substance et la cause. Les
scolastiques ont amplement dissert sur la substance, et au milieu de
beaucoup de subtilits, d'quivoques, d'erreurs, ils ont vu ou du moins
entrevu tout; sons le voile de leur diction, les questions se retrouvent
 la mme profondeur o le gnie moderne a pu pntrer. Mais il n'en
est pas de mme de la cause. Cette notion a t  peu prs mconnue, et
constamment nglige jusqu' la renaissance de la philosophie, et je ne
crois mme pas qu'avant Leibnitz on lui ait assign son vritable rang.
Lorsque dans l'numration des lieux dialectiques, Ablard rencontrera
la substance et la cause, notre attention devra donc s'veiller, et nous
nous arrterons  cette page.

La substance, considre au point de vue des topiques, ou le lieu de la
substance, c'est la recherche de la manire dont la substance doit tre
tablie (elle l'est par la description on la dfinition), et dont peut
tre attaque la dfinition ou la description qui l'tablit. Aussi
Aristote n'a-t-il pas distingu un lieu de la substance, lui qui a
distingu un lieu de l'accident, du genre, du propre, etc.; mais il
a amplement trait des lieux des dfinitions, et c'est l qu'il faut
chercher l'quivalent de ce qu'Ablard a, d'aprs Thmiste et Boce,
nomm le lieu de la substance, _locus a substantia_[493]. Il n'y a
dans tout cela que des rgles pratiques de dialectique; mais c'est en
dveloppant complaisamment ces rgles, qu'Ablard, selon son usage,
vient  rencontrer des difficults de logique qui le forcent  regarder
au fond d'une question, et  rentrer par une digression dans la sphre
de la philosophie relle. C'est ainsi qu'en donnant les rgles de
l'opposition, il rencontre les contraires, et qu'il est conduit  se
demander quelle sorte d'opposition est la contrarit, et voici comment
cet examen le mne sur le terrain de la question des universaux.

[Note 493: _Dial._, p. 368--Boeth., _de Different. topic._, t. III,
p. 876.]

Il rappelle que tous les contraires, suivant Aristote, sont dans les
mmes genres ou dans des genres contraires,  moins qu'ils ne soient
genres eux-mmes. Ainsi le noir et le blanc sont dans le mme genre, la
couleur; la justice et l'injustice sont de deux genres contraires, la
vertu et le vice; enfin le bien et le mal sont eux-mmes des genres.
Sur ce dernier exemple, il faut remarquer que le bien et le mal
appartiennent au mme prdicament, la qualit, et l'on peut gnraliser
cette remarque en disant que les contraires ne sont pas contenus dans
des prdicaments diffrents. Si des contraires l'un est de la qualit,
les autres en seront aussi[494].

[Note 494: _Aristot. Categ._, VIII et XI, et Boeth., _In Praed._, I.
IV, p. 185 et 200.]

On pourrait trouver des espces contraires qui ne sont ni dans le mme
genre, ni dans des genres contraires. Ainsi certaines actions sont
contraires  certaines passions, sans appartenir  des genres
contraires, comme se rjouir et s'attrister, qu'Aristote lui-mme
regarde comme deux contraires du genre _agir_. Ce qu'il en faut
conclure, c'est que bien que la tristesse soit en gnral passive,
s'attrister peut tre pris activement, s'apaiser et s'irriter sont bien
actifs. Alors s'attrister devient une action comme se rjouir, et la
contrarit n'est plus admise qu'entre actions ou entre passions.

Ne ngligeons pas de remarquer sous quels prdicaments tombent les
contraires, et quels sont les prdicaments qui excluent la contrarit.
D'abord, il est certain, de l'autorit d'Aristote, que rien de contraire
ne peut se trouver dans la substance, ni dans la quantit, ni dans la
relation.... Il nous enseigne que trois autres admettent les contraires,
savoir: la qualit, l'action et la passion. Dans le texte des Catgories
que nous avons, il n'a rien dcid touchant la contrarit par rapport
aux quatre prdicaments, le temps, le lieu, la situation, l'avoir. Et
nous, ce que l'autorit a laiss indcis, nous n'osons le dcider, de
peur de nous trouver par aventure opposs  d'autres de ses ouvrages que
n'a pas connus la langue latine, _quae latina non novit eloquentia_.
Cependant le lieu et le temps, ces prdicaments qui naissent de la
quantit, paraissent comme elle inaccessibles aux contraires.

Quoi qu'il en soit, remarquez que les contraires sont minemment
adverses l'un  l'autre; et ceci porte atteinte  la doctrine qui met
dans toutes les espces une matire gnrique d'essence identique, en
sorte que la mme matire gnrique, l'animal, soit en essence dans
l'ne et dans l'homme, mais diversifie dans l'un et l'autre par la
forme. Il faut, dans cette hypothse, que le blanc et le noir, et les
autres contraires qui sont des espces du mme genre, aient la mme
matire essentielle. Or, alors ... comment le blanc et le noir
pourront-ils tre adverses l'un  l'autre, de mme que les choses qui
diffrent en matire aussi bien qu'en forme, et qui appartiennent  des
prdicaments diffrents, comme, par exemple, la blancheur et l'homme?
S'il est, en effet, des formes relles qui constituent la substance de
la blancheur, elles ne peuvent faire la substance de l'homme, puisque
les espces, quand les genres sont divers et non subordonns les uns
aux autres, sont diverses aussi bien que les diffrences (Aristote).
Ma doctrine est donc que les espces seules de la substance sont
constitues par les diffrences, et que les autres espces ne subsistent
que par la matire[495]. Mais si la matire est la mme, quelle
diversit leur reste-t-il? celle qui peut se concilier avec la
ressemblance substantielle, celle de l'essence, ds qu'elle cesse
d'tre indtermine. Car la qualit qui est essence du blanc n'est pas
l'essence du noir, ou bien le blanc serait le noir; mais elles sont
semblables en ce qui concerne la nature du genre suprieur qui leur
est commun. La ressemblance de substance ou de forme n'exclut pas la
contrarit[496].

[Note 495: Il ajoute ici: Comme nous l'avons montr dans le _Liber
Partium_. On suppose que c'est sa paraphrase de l'Introduction de
Porphyre. Voyez ci-dessus, c. 1.]

[Note 496: _Dial._, p. 397-400.]

Cette doctrine est ici sommairement nonce. Il parat qu'elle tait
tablie dans une portion de la premire partie qui nous manque; mais
elle est dirige contre la doctrine raliste, qui plaait dans toutes
les espces le genre  titre de matire essentielle et identique,
uniquement diversifie par les formes accidentelles. Ablard n'admet
quelque chose de tel que pour les espces de la substance. Celles-ci
seules, identiques dans leur matire, sont constitues espces par les
diffrences; mais les autres espces, celles de la quantit, de la
relation, etc., ne subsistent que par leur matire, et consquemment,
elles n'ont point une matire essentielle et identique, quoiqu'elles
puissent tre contenues dans un genre semblable. En un mot, dans les
espces de la substance, la substance ne peut jamais tre autre que la
substance, et il lui faut la forme pour la diffrencier. Dans les autres
espces, il peut y avoir ressemblance et communaut de genre; mais
quoique le blanc et le noir soient de mme genre, le blanc et le noir
n'ont pas en eux-mmes une essence identique; il n'existe pas une mme
matire essentielle qui soit la couleur; une simple similitude de genre
unit le blanc et le noir.

Ceci, rendu et clarifi en langage moderne, signifierait que l'ide de
substance est l'ide de quelque chose de stable, d'immuable en soi, et
qui ne peut tre diversifi que par les attributs qui lui dterminent
une essence, tandis que dans ces attributs mmes la substance est nulle;
il n'y a que communaut ou ressemblance dans la conception gnrique que
nous en formons; d'o il suit que des attributs sont du mme genre, mais
sont, en eux-mmes et en tout ce qu'ils sont, rellement des choses
diffrentes. Il n'y a pas de couleur, en un mot; il y a le noir, il y a
le blanc.

Ce qu'Ablard dit de la cause touche de bien moins prs encore  ce que
nous voudrions apprendre de lui. Il y a en dialectique des lieux communs
des causes; ils sont classs parmi les lieux des consquents de la
substance, _ex consequentibus substantiam_, et pour savoir comment
peut se discuter tout raisonnement qui roule sur les causes, il faut
connatre quelles sont les causes[497]. Ablard tablit une division des
causes que Boce donne assez confusment, en suivant la Mtaphysique ou
la Physique plutt que la Logique d'Aristote[498], et il commente cette
division avec dveloppement. Il est remarquable que chez lui et mme
chez Aristote, la cause est tudie dans ses modes plus que dans son
principe. La causalit n'a t bien comprise que des modernes, et
peut-tre encore reste-t-il  faire de nouvelles dcouvertes dans le
sein de cette ide primitive et ncessaire.

[Note 497: _Dial._, part. III. p. 410-414.]

[Note 498: _Arist. Analyt. prior._, II, XI.--_Met._, IV, II, et
_Phys._, II, III.--Boeth., _De Interp._, ed. sec., p.453.--_In Top.
Cic._, l. II, p. 778 et 784; l. V, p. 834.--_De Differ. topic._, l. II,
p. 809.]

Il y a, dit Ablard, quatre sortes de causes, la cause efficiente, la
cause matrielle, la cause formelle, la cause finale. Dans l'ordre, la
premire est celle qui meut, celle qui opre, celle enfin qui produit
l'effet, comme le forgeron fabrique l'pe, en causant le mouvement qui
change le fer en lame; mais l'action et la nature de cette cause seront
mieux comprises aprs que nous aurons parl des trois autres.

La cause matrielle est ce dont la chose est faite, non ce qui sert 
la faire; c'est le fer, et non l'enclume ni le marteau. La matire est
l'lment immdiat de la substance. Ainsi la farine ne doit pas tre
appele la matire du pain, puisqu'elle ne s'y trouve point  l'tat de
farine; la matire du pain, c'est la pte, ou plutt mme les mies
de pain (_micae_). Seulement, parmi les composs, les uns ont eu une
matire prexistante, comme le vaisseau ou le toit, qui ont t bois
avant d'tre vaisseau ou toit; les autres sont ns avec leur matire,
comme les quatre lments, crs les premiers pour devenir la matire
des corps. Les composs de cette nature, aucune matire prexistante ne
les a prcds; tels les accidents naissent avec la matire  laquelle
ils appartiennent. Mais soit que la matire ait ou non prcd le
matriel, proprement le _materi_[499], elle le cre matriellement,
elle le fait tre; elle constitue l'essence matrielle. Ainsi l'animal
qui constitue matriellement l'homme, ou ce qui reoit la forme de
rationnalit et de mortalit, n'est pas une chose autre que l'homme
mme; les pierres et les bois qui sont constitus sous forme de
maison ne sont pas une chose autre que la maison mme. Les parties de
l'essence, prises ensemble, sont la mme chose que le tout.

[Note 499: _Materiatum_. Dans la terminologie de la science, le
_matri_ est une combinaison de la forme unie  la matire ou une forme
matrialise, c'est--dire une ralisation produite par l'union de la
matire et de la forme.]

La forme n'est pas proprement composante dans l'essence, mais, en
survenant  la substance, elle complte l'effet, elle achve la
production, et c'est l la cause formelle. Aucune substance ne peut tre
compose sans matire ni se constituer sans forme. Cependant on ne doit
admettre au titre de cause que la forme ncessaire  la cration d'une
nouvelle substance, et sans laquelle il n'y a point d'effet accompli,
point de chose effective produite. Ainsi les formes accidentelles,
comme la blancheur dans Socrate, ne peuvent tre appeles causes; elles
dpendent du sujet, elles lui sont postrieures, elles n'existent que
par lui; c'est le caractre de tout accident.

La cause finale est le but; percer est la cause finale de l'pe.
Postrieure dans le temps, cette cause prcde en tant que cause; car
elle est la fin  laquelle tend l'opration. La victoire est la cause de
la guerre; et cependant la guerre doit prcder la victoire.

Revenons  la cause efficiente, C'est celle qui, oprant sur une matire
donne, imprime par cette opration sa forme  la chose  former, comme
le forgeron  l'pe et la nature  l'homme. Car le pre n'est pas, 
proprement parler, la cause efficiente de l'homme, la mre le serait
autant que lui; c'est le crateur. Le soleil n'est pas non plus la cause
efficiente du jour, car il n'y a pas une matire sur laquelle il opre
pour faire le jour. L'opration cratrice n'appartient rigoureusement
qu' Dieu. Crer, c'est faire la substance, ce qui ne convient qu'
l'artisan suprme. Quant aux crations des hommes, ce ne sont que des
combinaisons de substances dj cres. C'est dans cette limite que les
hommes sont _efficients_; c'est une cration improprement dite. Plus
exactement, Dieu cre, l'homme joint. L'homme ne cre pas mme la forme,
il adapte la matire pour la recevoir, et il n'opre qu'en adaptant.
C'est Dieu qui cre par l'intermdiaire de l'opration humaine, et qui
produit ce que l'homme a prpar. Cependant l'un et l'autre tant cause
efficiente, seulement dans une mesure diffrente, l'un et l'autre meut,
c'est--dire fournit le mouvement ncessaire  l'effet. De Dieu vient
le mouvement de gnration; de l'homme le mouvement d'altration. Ceci
conduit  l'examen des diverses espces de mouvements, parmi lesquelles
il faut distinguer seulement le mouvement de substance et le mouvement
de quantit[500].

[Note 500: _Dial._, p. 414-422.]

Le premier s'opre tontes les fois qu'une chose est engendre ou
corrompue, ou plutt produite ou dissoute substantiellement. Elle est
engendre, lorsqu'elle prend l'tre substantiel; par exemple, lorsqu'un
corps devient vivant, ou prend la substance de corps anim, soit animal,
soit homme. Elle se corrompt, lorsqu'elle quitte cette mme nature
substantielle, comme lorsque le corps vivant meurt ou devient inanim.
Ainsi le mouvement de substance se partage en gnration et en
corruption, l'une l'entre en substance, l'autre la sortie de la
substance. Le premier mouvement ne dpend que du crateur; le second
parat dpendre de nous, puisque nous pouvons mettre un homme  mort,
rduire le bois en cendre ou le foin en verre. Mais,  ce point de vue,
la gnration nous serait galement soumise; car, en dissolvant une
substance, nous en produisons une autre, et toute corruption engendre;
la mort est la cration de l'inanim. Ainsi nous semblons  la fois
corrompre et engendrer, dtruire et produire. Peut-tre cela n'est-il
pas contestable en ce qui touche les gnrations qui ne sont pas
premires. Car pour les crations premires des choses, dans lesquelles
non-seulement les formes, mais les substances ont t cres de Dieu,
comme, par exemple, lorsque l'tre a t donn pour la premire fois aux
corps eux-mmes, elles ne peuvent tre attribues qu'au Tout-Puissant,
ainsi que les dissolutions correspondantes. Aucun acte humain ne peut en
effet anantir la substance d'un corps.

Les crations sont celles par lesquelles les matires des choses ont
commenc d'exister sans matire prexistante. C'est dans ce sens que la
Gense dit: _Dieu cra le ciel et la terre_. Il y enferma la matire de
tous les corps, ou mieux les lments qui sont la matire de tous les
corps. Car il ne cra point les lments purs et distincts; il ne posa
point chacun  part le feu, la terre, l'air et l'eau, mais il mla tout
dans chaque chose, et les lments distincts tirrent leur nom des
principes lmentaires qui dominrent en chacun d'eux; ainsi l'air
vint de la lgret et de l'humidit de l'lment arien, le feu de la
lgret et de la scheresse de l'lment ign, l'eau de l'humidit et
de la mollesse de l'lment aquatique, et la terre de la pesanteur, de
la duret de l'lment terrestre.

Les crations secondes ont lieu, lorsque Dieu, par l'addition d'une
forme substantielle, fait passer dans un nouvel tre une matire dj
cre, comme lorsqu'il cra l'homme avec le limon de la terre. Ici point
de matire nouvelle; il n'apparat qu'une diffrence de forme, et ce
n'est que dans la forme substantielle que semble changer la nature de
la substance; ces crations postrieures paraissent soumises  la
gnration et  la corruption. Mose dit avec raison: le Seigneur
_forma_ l'homme, et non pas _cra_, pour montrer clairement qu'il
s'agit d'une cration par la forme et non d'une cration premire[501].
Dans cette seconde cration, la matire de la terre, dj existante,
pouvait avoir le mouvement de gnration, en ce que Dieu lui donnait
les formes de l'animation, de la sensibilit, de la rationnalit, et
le reste, ou le mouvement de l'altration (corruption), en ce qu'elle
quittait l'inanim. Mais les crations mme du second ordre ne sont pas
en notre pouvoir, et doivent, comme toutes les autres, tre attribues 
Dieu. Lorsque la cendre du foin est place dans la fournaise pour tre
convertie en verre, notre action n'est pour rien dans la cration du
verre; c'est Dieu mme qui agit secrtement sur la nature des choses par
nous prpares, et _pendant que nous ignorons la physique_, il fait une
nouvelle substance. Mais ds que le verre a t divinement cr, c'est
par notre opration qu'il est form en vases divers; de mme que nous
construisons une maison avec des pierres et des bois dj crs, ne
crant jamais, mais unissant des choses cres. Aucune cration ne nous
est donc permise; un pre lui-mme n'est le crateur de son fils, qu'en
ce sens qu'une partie de sa substance est, par l'opration divine,
amene  produire une nature humaine. La corruption seule ou altration
peut paratre dpendre de nous, car il est en tout plus facile de
dtruire que de composer, nous pouvons plus aisment nuire que servir,
et nous sommes plus prompts  faire le mal que le bien. Ainsi ne pouvant
former un homme, nous le pouvons dtruire, et sous ce rapport, la
gnration de l'inanimation semble dpendre de nous. Cependant il n'y
a l qu'un retranchement, ce qui est du ressort de la corruption; rien
n'est donn en substance, ce qui serait oeuvre de gnration. Nous
faisons le non-anim, mais l'inanimation, Dieu seul la cre. Autre
en effet est le non-anim, autre l'inanim. La ngation n'est pas
l privation. La ngation rsulte de la corruption; la forme de la
privation rsulte de la gnration, et celle-ci ne peut venir que de
Dieu. Car lors mme que nous ne ferions rien  la substance, Dieu ne
l'en convertirait pas moins un jour  l'animation o  l'inanimation;
seulement, il est possible que ce que nous faisons l'y amne un peu plus
vite.

[Note 501: Je crois cette distinction peu solide. J'ignore la valeur
des mots hbreux du commencement de la Gense. Mais s'il y a dans le
texte latin au titre: De creatione mundi et hominis formatione, il y
a au verset 26: Faciamus hominem, et au verset 27: Creavit Deus
hominem. C'est pour la femme que le mot de cration n'est pas employ.
Au reste, tout ce qui est dit ici de la cration peut se comparer au
tableau trac dans l'_Hexameron_. Voy. au l. III du prsent ouvrage.]


Ainsi donc le mouvement de substance que nous appelons gnration, ne
doit tre attribu qu' Dieu, tant dans les crations premires que dans
les crations dernires. Dans les crations de la nature se placent les
substances gnrales et spciales. Ce n'est pas un changement de la
forme, c'est une cration de substance nouvelle qui fait la diversit
de genre et d'espce. De quelque faon que varient les formes, si
l'identit demeure, l'essence gnrale ou spciale n'en est point
touche. Mais l o il n'y a point diversit de formes, il peut y avoir
diversit de genres; c'est ce qui arrive aux genres les plus gnraux,
 ce qu'il y a de plus gnral, aux prdicaments pris en eux-mmes, et
peut-tre aussi  certaines espces, comme nous l'accordons pour les
espces des accidents, afin d'viter une multiplication  l'infini. Mais
aussi longtemps que l'essence matrielle ou la nature de la chose sera
diverse, il y aura diversit de genres ou d'espces; c'est donc la
diversit de substance, non le changement de la forme, qui fait la
diversit des genres et des espces. Car, bien que dans les espces de
la substance, la cause de la diversit des espces soit la diffrence,
celle-ci vient de la diversit de substance des choses elles-mmes.
Aussi a-t-on nomm ces sortes de diffrences, diffrences
substantielles. Ainsi nous ne devons comprendre au rang des genres et
des espces que les choses que l'opration divine a composes en nature
de substance[502].

[Note 502: _Dial._, p. 418.]

Le mouvement de quantit est de deux sortes, mouvement d'augmentation,
mouvement de diminution. L'augmentation et la diminution rsultent d'une
jonction de parties, et la comparaison seule manifeste l'une ou l'autre.
Or l'accident est seul sujet  la comparaison, et celle-ci porte sur la
longueur, la largeur, l'paisseur et le nombre. Ce n'est que par rapport
au nombre que le mouvement de quantit dpend de l'action de l'homme. En
effet l'opration humaine n'unit jamais les corps au point qu'il n'y ait
entre eux aucune distance. La longueur de la ligne, la largeur de la
surface, l'paisseur du solide, qui sont autant de continus, ne sont
donc pas soumises  notre action, et nous ne pouvons rien que multiplier
le nombre par l'accumulation dans le mme lieu; ainsi nous ajoutons une
pierre  des pierres, des bois  des bois pour une construction. Notre
cration n'est jamais que de la composition. Les choses ainsi composes
sont dites unes ou plutt unies par notre oeuvre, non par cration
naturelle. Cependant il ne faut pas considrer les noms de ces sortes
d'assemblages ou d'units factices, comme des noms collectifs, tels
que ceux de _peuple_, de _troupeau_, etc. En effet il faut l'union des
parties de la maison pour qu'il y ait maison ou vaisseau; tandis que,
mme spares, les units des collections conservent leur proprit de
former une collection. L'unit d'un homme qui rside  Paris et celle
d'un homme qui demeure  Rome forment un binaire. La pluralit des
units suffit pour faire un nombre, une runion d'hommes, pour faire un
peuple, sans qu'il y ait besoin de l'union de combinaison. Celle-ci, au
contraire, est ncessaire pour former la maison et le navire, et mme
cette combinaison n'est pas indiffrente; il n'y en a qu'une qui
constitue le navire ou la maison.

Ces extraits nous ont fait sortir de la dialectique pour entrer dans
l'ontologie et mme dans la physique. Ablard ne se contente plus de
discuter logiquement des ides; il s'efforce de retracer la gnration
des choses. Pour le fond; il emprunte encore  son matre. Il suit la
Physique d'Aristote, qu'il ne connaissait pas, mais dont les principes
se trouvent rappels  et l dans la Logique et dans les commentaires
de Boce. Seulement, il porte dans son exposition une clart et une
mthode qui sont bien  lui, et c'est avec des citations parses qu'il
a recompos le systme. Ce qui donne  ces passages un intrt
particulier, c'est qu'ils sont en contradiction avec les opinions
communment attribues  notre auteur touchant les universaux. Il nous y
donne la gnration relle des genres et des espces. Ici point de trace
de conceptualisme, ni de nominalisme. Les genres et les espces ne sont
admis que pour les choses qui, ayant une substance naturelle, procdent
de l'opration divine: ainsi les animaux, les mtaux, les arbres, et
non pas les armes, les tribunaux, les nobles, etc. La distinction des
genres et des espces repose ainsi sur des causes physiques. Elle est
produite par ce mouvement de la substance qui interrompt l'identit et
fait succder une nature essentielle  une autre. Du genre  l'espce,
ce mouvement se rsout dans la survenance de la diffrence; mais la
diffrence est substantielle, et dans toutes les transitions d'un degr
ontologique  un autre, c'est une forme substantielle qui survient et
qui agit comme cause altrante et productrice. Il me semble que nous
avons ici la physique des genres et des espces; c'est, je crois, l du
ralisme. On pourrait dire que tout ce ralisme provient d'une seule
ide qu'Ablard ajoute  la thorie de la cause et du mouvement, dont il
prend le fond dans Aristote: c'est l'ide de la cration.



CHAPITRE VI.

SUITE DE LA LOGIQUE D'ABLARD.--_Dialectica_, QUATRIME ET CINQUIME
PARTIES, OU LES SECONDS ANALYTIQUES ET LE LIVRE DE LA DIVISION ET DE LA
DFINITION.

Nous avons dit qu'Ablard ne connaissait pas les Seconds Analytiques
d'Aristote. Lors donc que pour copier en tout son matre, il a voulu
donner le mme titre  la quatrime partie de sa Dialectique, il n'a
pu traiter le mme sujet, et au lieu d'crire sur la dmonstration, il
s'est surtout occup des matires comprises dans le livre de Boce
sur le syllogisme hypothtique[503]. Rien de bien essentiel n'est 
remarquer dans cette partie; passons immdiatement  la cinquime, ou au
_Livre des divisions et des dfinitions_. Ce livre correspond aux
deux ouvrages de Boce sur les mmes matires, et dans la Dialectique
d'Ablard il tient la place des Arguments sophistiques, cette dernire
partie de l'Organon[504].

[Note 503: _Dial._, pars IV, De Propos. et Syll. hypoth. seu Anal.
post., p. 434-449.--Boeth. _Op._, De Syll. hyp., lib. II, p. 606.]

[Note 504: _Dial._, pars V, liber Divisionum et Definitionum, p.
450-497.--Boeth., _De Divis._, p. 638. _De Diffin._, p. 648.]

Le talent de diviser ou dfinir est non-seulement recommand par la
ncessit mme de la science, mais encore enseign soigneusement par
plus d'une autorit. mule reconnaissant de nos matres, suivons
religieusement leurs traces; nous sommes excit  travailler sur le mme
sujet, pour ton intrt, frre, ou plutt pour l'utilit commune. La
perfection des crits antiques n'a pas t si grande en effet que
la science n'ait nul besoin de notre travail. La science ne peut
s'accrotre chez nous autres mortels au point de n'avoir plus de progrs
 faire. Or comme les divisions viennent naturellement avant les
dfinitions, puisque celles-ci tirent de celles-l leur origine
constitutive, les divisions auront la premire place dans ce trait, les
dfinitions la seconde[505]. Ainsi la division est une analyse dont la
dfinition est comme la synthse. C'est une ide de Boce, qui se spare
en cela d'Aristote, peu favorable  la division, peut-tre parce
que Platon l'employait volontiers[506]. Aristote ne trouve rien de
syllogistique, ni par consquent de dmonstratif, dans cette numration
des parties, des modes, des espces ou des cas, qu'on appelle la
division, et qui lui parat se rduire souvent  l'assertion gratuite.
Mais si la division est bonne, la dfinition est valable, et
rciproquement, et elles peuvent se servir mutuellement de moyen de
contrle et de garantie.

[Note 505: _Dial._, p. 450.]

[Note 506: _Analyt. prior._, I, XXXI.--_Analyt. post._, II, V.]

On entend donc ici par la division celle dont Boce a prouv que les
termes sont les mmes que ceux de la dfinition[507]. Nous entreprenons
de traiter des divisions telles que l'autorit de Boce les a dj
caractrises, et si nous donnons du ntre dans ces leons, qu'on ne le
regrette pas (_non pigeat_).

[Note 507: _De Div._, p. 643.]

La division substantielle, ou _secundum se_, est la division du genre en
espces, du mot en significations, ou du tout en parties. La division
selon l'accident est celle du sujet en ses accidents, de l'accident en
ses sujets, ou la division de l'accident par le coaccident.

La premire division substantielle, celle du genre en espces, est comme
celles-ci: _La substance est ou corps, ou esprit; le corps est ou le
corps anim ou le corps inanim_.

La division du mot est celle qui dcouvre les diverses significations
d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une mme chose a diverses
applications. Dans le premier cas, elle explique l'quivoque d'un nom:
_Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bte marine_ (chien de
mer), _et d'un signe cleste_. Dans le second, on divise un mot selon
ses modes ou ses applications modales: _Infini se dit ou du temps, ou du
nombre, ou de la mesure_.

La division du tout a lieu, quand le tout est divis en ses propres
parties soit constitutives, soit _divisives_. Que nous disions: _La
maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation_, ou
bien: _L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou_ etc., nous faisons _une
division du tout_ ou _par le tout_ (_totius_ ou _a toto_); mais l'une
est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en
parties constitutives, l'autre en parties divisives.

Commenons par la division du genre en ses espces les plus
prochaines[508]. Celle-ci peut tre aisment confondue avec la division
par diffrence; mais dans la division en espces par les diffrences,
il ne s'agit pas des espces elles-mmes, mais des formes des espces.
Ainsi l'_animal est ou homme, ou quadrupde, ou oiseau_, etc., est une
division du genre en espces; l'_animal est ou homme ou non-homme_,
est une division par opposition; l'_animal est ou rationnel ou non
rationnel_, une dfinition par diffrence.

[Note 508: _Dial._, p. 464.]

Ablard n'ajoute ici  Boce qu'un seul point. Par diffrences faut-il
entendre les formes des espces, ou seulement de simples noms de
diffrences, qui, suivant quelques-uns, suppleraient les noms spciaux
pour dsigner les espces, en sorte que _rationnel_ quivaudrait 
_animal rationnel_, _anim_  _corps anim_? Les noms des diffrences
contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matire,
c'est--dire la chose tout entire: Opinion, dit Ablard, qui a paru
prfrable  mon matre Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en
souviens, pousser  ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la
diffrence tenait lieu de l'espce dans une division du genre, il ne
ft pas le nom abstrait de la diffrence, mais ft pos comme le nom
substantif de l'espce. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler
cela division du sujet en accidents, les diffrences ne lui paraissant
plus alors appartenir au genre qu' titre d'accidents. C'est pourquoi il
voulait, par le nom de la diffrence, entendre l'espce elle-mme, fond
sur ce mot de Porphyre: _Par les diffrences nous divisons le genre en
espces_[509].

[Note 509: Porphyr. _Isag._, III.--Boeth., _In Porph. a se transl._,
l. IV, p. 81.]

Par un plus grand abus, il employait le nom _infini_ (indtermin) pour
dsigner l'espce oppose. Ainsi, il disait: _La substance est ou le
corps ou le non-corps_. _Non-corps_ pour lui ne dsignait que l'espce
oppose  corps; ce terme infini par signification n'tait plus qu'un
nom substantif et spcial[510]. Mais si, par une nouveaut de langage,
on prend les noms des diffrences ou les noms infinis pour ceux mme des
espces, la lettre n'a plus aucun poids, c'est--dire les textes sont
sans autorit. Que devient le soin particulier et le rle  part que
Boce accorde aux diffrences? Il ne voulait pas non plus que la simple
ngation contnt l'ide de l'espce, lorsqu'il disait: La ngation par
elle-mme ne constitue point une vritable espce. _Le non-homme, le
non-corps_ n'est pas une espce. Les noms ngatifs ne remplacent
les noms d'espces que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des
diffrences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances,
mais ce sont des noms _pris des diffrences_, c'est--dire les
diffrences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle
des _noms pris_ revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms
ne sont pas des noms de genres ou d'espces. Aussi, de la division du
genre par diffrence, Boce tire-t-il la dfinition des espces, par
la jonction du nom _divisant_ de la diffrence au nom _divis_ du
genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre _animal_ en
_rationnel_ et _irrationnel_, ce qui est le diviser par diffrence,
la jonction du genre _animal_ et de la diffrence _rationnel_, ou
l'expression l'_animal rationnel_, sera la dfinition de l'espce
_homme_; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient 
la division du genre convient  la dfinition de l'espce. Or, cela
ne se peut dire que de la division du genre par les diffrences. Si
_diffrence_ quivalait  _espce_, cela signifierait que la division
du genre en espces dfinit l'espce, ce qui n'a aucun sens. C'est pour
cela que Porphyre, d'accord avec Boce, dit que les diffrences qui
divisent le genre sont toutes appeles diffrences spcifiques[512].

[Note 510: Le nom infini est le nom indfini ou indtermin qui
s'applique  des choses diverses de genre, d'espce, ou de degr
ontologique, tandis que les noms universels sont dtermins  certains
genres,  certaines espces; par exemple, le _non-animal_ est un nom
infini, car il s'applique  la substance, au mtal, au fer,  l'pe,
 l'pe d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre
l'infini dans ce sens et le ngatif. Kant entend ainsi l'infini,
lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle _unendlich_. (_Crit. de la
rais. pure, Analyt. trans._, l. I, c. I, sect. II.)]

[Note 511: _De Div._, p. 642.]

[Note 512: [Grec: Eidopoioi], Porph. _Isag._, III.--Boeth., _In
Porph._, l. IV, p. 86.]

La division en diffrences ou en espces doit porter sur les plus
prochaines; car les plus prochaines sont naturellement les plus
analogues, et les plus propres  faire connatre le genre. Si la
division du genre se faisait toujours par les diffrences ou par les
espces les plus prochaines, toute division serait  deux membres. C'est
du moins une opinion de Boce que tout genre a, dans la nature des
choses, deux espces les plus prochaines; et si nous en avions toujours
les noms, toute division pourrait s'oprer en deux espces; si cela ne
se peut toujours faire, c'est disette de noms.

Mais  cette opinion qui se rattache  la doctrine philosophique qui
soutient que les genres et les espces sont les choses mmes et non
simplement des voix, je me souviens que j'avais une objection tire de
la relation.

Si tout genre est contenu en deux espces les plus prochaines,
la relation (_ad aliquid_) est dans ce cas: deux espces les plus
prochaines de relatifs en forment la division suffisante (complte).
Car bien que nous n'en ayons pas les noms, elles n'en doivent pas moins
subsister dans la nature des choses. Or elles no peuvent tre unies de
relation au genre suprme. En effet ce qui est antrieur a tous les
relatifs (le genre suprme) est le genre de tous, leur genre universel.
Il n'est donc pas ensemble avec eux; il ne leur est donc pas relatif;
car Aristote nous enseigne dans ses Prdicaments que dans la nature tous
les relatifs sont ensemble (ou simultans)[513]. Par la mme raison, les
deux espces prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent
tre relatives  ce genre, parce que deux choses diverses d'un mme
n'y peuvent tre relatives, comme un mme ne peut avoir plusieurs
contraires, plusieurs privations ou possessions d'un mme, plusieurs
affirmations propres ou ngations, d'aprs la rgle _une seule ngation
pour une seule affirmation_[514].

[Note 513: Arist. _Categ._--Aristote ne pose pas le principe d'une
manire absolue. [Grec: Dokei de ta pros ti hama tae physei einai kai
epi men ton pleiston alaethis estin.] Il parat que les relatifs sont
simultans dans la nature; et cela est vrai de la plupart.]

[Note 514: [Grec: Mia apiphasis mias kataphaseos esti.] Arist., _De
Int._, VII.--Boeth., _De Int._, ed. sec., p. 352.]

Ces deux espces ne peuvent non plus tre relatives aux espces
subordonnes; car si une d'elles est en relation (et par consquent
simultane) avec les espces infrieures, c'est avec celle qui lui est
subordonne, ou avec celle qui est subordonne  l'autre. Or ce ne peut
tre avec celle qui vient aprs elle, puisqu'elle est antrieure 
celle-ci dans la nature, comme tant un genre. Si c'est avec celle qui
est subordonne  l'autre et si elles changent ainsi leurs espces
subordonnes, il suit que dans la nature chacune est antrieure et
postrieure  l'autre, car ce qui est antrieur ou postrieur  l'une
de deux choses simultanes dans la nature est ncessairement aussi
antrieur ou postrieur  l'autre. Or des deux espces, celle-l,
tant comme le genre du relatif  une espce contemporaine[515], est
l'antrieur de ce relatif, et devient en mme temps l'antrieur de
l'espce contemporaine. Pareillement, celle-ci est antrieure 
celle-l, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, antrieure
et postrieure  l'autre et  soi-mme. C'est ce qui deviendra plus
clair, si nous dsignons par des lettres l'ensemble du prdicament.
Reprsentons l'ordre par celte figure:

  Relation
    B.        C.
  D.  F.    G.  L.

[Note 515: _Conquaero_, qui n'est ni antrieure ni postrieure.]

Si d'un ct C et D, de l'autre B et L sont rciproquement relatifs
(B et C tant les deux espces prochaines du genre le plus gnral
_relation_, D et L des espces, l'un de B, et l'autre de C), B sera
antrieur  D comme  son espce; D tant ensemble ou simultan avec C
comme avec son relatif, B prcdera C. Ainsi B prcdera son espce D et
C le relatif de D, et par consquent soi-mme (puisqu'il est simultan
avec C son codivisant). En outre, il est vident que dans cette
relation, une des espces infrieures dtruite anantit tout le
prdicament; si D est dtruit, tant B que C prit ncessairement,
puisqu'ils comprennent le genre le plus gnral. Car D, tant relatif 
C, le dtruit par sa propre destruction; mais C, tant le genre de L,
emporte L relatif de B, et ainsi B prit aussi. C'est pourquoi D une
fois dtruit, tant B que C est dtruit, et la _relation_ avec eux. Mais
plutt, disons B et C mutuellement relatifs, ce qui est plus vrai, et
que toutes les autres espces contemporaines sous leurs genres, soient
relatives l'une a l'autre, comme D et F entre eux, comme aussi G et L,
et ainsi des autres, tant qu'il y a d'espces contemporaines. Si une
seule des espces en relation existe, toutes doivent forcment exister,
de sorte que comme D existe, B son genre existe ncessairement; et B
existant, C son relatif existe ncessairement aussi. Mais si B existe,
il faut ncessairement que son relatif C coexiste. Or C no coexistera
que par quelqu'une de ses espces qui, tant relative  une autre,
ne peut exister par soi seule, et il faut que celte autre existe
ncessairement. Donc, une des espces relatives existant, il arrivera
que toutes existent; ce qui est trs-videmment faux, car une des
espces n'exige l'existence d'aucune autre espce que de celle avec
laquelle elle est ensemble ou simultane, et  laquelle elle est
relative. Le pre n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement
le fils.

Si, en descendant des espces prochaines de relatifs, par les genres
secondaires et les sous-espces, aux individus, nous trouvons que les
espces, contemporaines d'un mme genre, ne sont pas relatives entre
elles, mais que ce sont les espces de l'un des genres divisant qui sont
relatives aux espces d'un autre, sous le mme genre suprme (comme
le sont les espces de l'_anim_ et de l'_inanim_ entre elles), deux
espces existant entranent ncessairement l'existence de toutes les
autres. Si au contraire les espces d'une espce la plus prochaine sont
relatives ans espces d'une autre espce la plus prochaine (comme les
espces du _corps_ aux espces de l'_esprit_), cette ncessit n'existe
pas. Notez bien que le genre le plus gnral du prdicament o cette
condition se ralise est contenu dans deux espces; mais aussi, ou nous
sommes en ceci plus subtil qu'il ne faut, ou, pour conserver l'autorit
sauve, il faut dire qu'elle n'a pas regard aux genres de tous les
prdicaments. C'est ainsi qu'il[516] soutient dans beaucoup de ses
ouvrages que toute espce est constitue de la matire du genre par
la forme de la diffrence; ce qui ne peut,  cause de l'infinit des
espces, tre maintenu pour toutes; cette rgle ne doit donc tre
rapporte qu'au prdicament de la substance. Il en est de mme peut-tre
de l'autre rgle[517].

[Note 516: Boce.]

[Note 517: _Dial._, p. 458-460.]

On aura remarqu cette argumentation qui peut tre prise comme un
spcimen du raisonnement scolastique. La singularit en sera plus
frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de
notre temps.

La division est l'origine et comme le fond de la dfinition. Soit
par exemple cette dfinition de l'homme, _l'homme est un animal
raisonnable_, elle suppose cette division, _l'animal est ou raisonnable
ou non raisonnable_. C'est une division, c'est--dire une proposition
dans laquelle le sujet est divis en deux classes par deux attributs;
et c'est une division par diffrences, en ce que ces attributs sont
diffrentiels, c'est--dire constitutifs d'espces proprement dites, non
de simples distinctions modales, mais des _diffrences spcifiques_:
c'est l'expression de la science.

La division par diffrences doit se faire par les diffrences les plus
prochaines. Admettez plusieurs espces d'hommes, les uns ayant douze
sens, et les autres cinq; le genre _animal_ ne devrait pas tre divis
par ces diffrences; car elles sont loignes, elles constituent des
sous-espces, et non les espces du genre _animal_; la diffrence
prochaine ou la plus prochaine, ici c'est la _raison_.

La diffrence prochaine, celle qui divise immdiatement le genre, est
celle qui le fait le mieux connatre, celle qui touche de plus prs
la nature; c'est donc la plus relle. Boce dit que tout genre a deux
espces prochaines[518], parce qu'il veut que toute division soit  deux
membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener  la
division par deux. Si la division ne parat pas toujours pouvoir se
faire en deux membres, c'est que les langues n'offrent pas toujours les
deux noms des _divisants_ et surtout des deux diffrences spcifiques
d'un mme genre. Dans l'exemple, la _raison_ est une des diffrences
spcifiques; nous serions embarrasss pour nommer l'autre en franais.
Le latin assez barbare des scolastiques dit _rationale, irrationale_; le
substantif abstrait rpondant  _irrationale_ ce serait la _non-raison_.
Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous
ferait encore plus dfaut; mais si la division du genre en deux espces
prochaines est toujours possible, sans toujours tre exprimable, il suit
que les espces existent indpendamment d'un nom qui les dsigne. Elles
existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine
qui veut que les espces ne soient que des mots? Voil l'argument
qu'Ablard dirige en passant contre Roscelin.

[Note 518: _De Div._, p. 643.]

Les modernes rpondraient que les espces peuvent exister dans l'esprit
sans tre nommes, que toutes les ides n'ont pas ncessairement leurs
noms, et qu'ainsi le principe de Boce peut tre vrai comme principe
idologique, sans qu'il en rsulte aucun prjug en faveur de la ralit
objective des espces. Que dit en effet le nominalisme raisonnable? Les
individus seuls sont rels. Ces individus semblables ou dissemblables,
spars ou rapprochs par des diffrences ou ressemblances essentielles
ou accidentelles, sont compars et classs par l'intelligence, en
sorte que les genres et les espces sont des vues de l'esprit fondes
seulement sur les diffrences et les ressemblances des individus,
seules ralits. Toute classe, genre ou espce, se rsout rellement en
individus. Il n'y a point de ralit autre qui corresponde au nom ou 
l'ide de la classe; il n'y a point _l'homme, l'animal_; il y a _des
animaux, des hommes_. Les genres et les espces ne sont donc que des
ides, et comme les ides en gnral ne se constatent et ne se fixent
que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement 
l'intelligence, on peut regarder les espces comme des noms, ne
correspondant  aucune ralit substantielle qui soit l'espce, si elle
n'est la runion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu' dire
que les espces ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable,
ou le conceptualisme clair.

A ce compte, le principe de Boce pourrait rester vrai, tout genre se
diviserait en deux espces, ne fussent-elles dsignes par aucun nom
spcial, sans que le ralisme ft justifi, c'est--dire sans qu'il en
fallt conclure que les espces hors des individus soient autre chose
que des abstractions. Mais Ablard ne procde pas ainsi; il attaque le
principe de Boce dans sa gnralit, et sans s'inquiter de l'induction
que ce principe fournit en faveur du ralisme; voici par quel argument
de mtier il pense le dtruire.

Si deux espces prochaines puisent la division de tout genre, la
rgle est applicable au genre _relation_. La _relation_ est un genre
suprieur, de ceux qu'Aristote appelle _generalissima_, car c'est le
troisime prdicament. Or, quelles sont les deux diffrences prochaines
qui divisent le genre _relation_? La difficult de le dire peut prouver
seulement que les noms des deux espces prochaines du genre _relation_
manquent, et ne prouve pas qu'elles n'existent point dans les choses,
faute d'exister dans les noms; elles peuvent tre dans la nature et
manquer dans le langage. Mais c'est une rgle de logique que tous les
relatifs sont ensemble dans la nature, tous les _ad aliquid_ sont
_simul_, [Grec: pros ti hama tae physei einai], ce qui signifie qu'ils
coexistent naturellement, en ce sens que si une chose est relative  une
autre, il faut bien que celle-ci le soit  la premire. Elles sont donc
ncessairement corrlatives et simultanes. L'un des relatifs ne peut
disparatre que la relation ne disparaisse et n'entrane avec elle la
disparition de l'autre. Cette rgle admise, il faut bien que les deux
espces prochaines qui divisent compltement le genre _relation_, tant
les deux espces fondamentales de relatifs, soient simultanes. Or le
seront-elles avec la _relation_, leur genre suprme? Mais c'est un
principe que le genre suprme est antrieur aux espces, qu'il a la
priorit sur elles; et si la _relation_, genre suprme des deux
espces prochaines de relatifs, leur est antrieure, comment ceux-ci
pourraient-ils tre simultans avec elle? Cela rpugne. Maintenant les
deux espces prochaines de relatifs peuvent-elles tre simultanes avec
celles qui ne sont pas prochaines? Non, car ou celles-ci leur sont
subordonnes, ou elles ne le sont pas. Si elles leur sont subordonnes,
elles viennent aprs les premires, qui ne peuvent tre simultanes avec
celles qui leur sont postrieures. S'il s'agit d'espces qui ne leur
sont pas subordonnes; si, par exemple, l'espce prochaine A est
simultane avec l'espce D subordonne  l'espce prochaine B, tandis
que celle-ci est simultane avec l'espce C subordonne  l'espce
prochaine A, il arrive que A simultan avec B antrieur  D, est
simultan avec D postrieur  B, et par consquent A est antrieur  D
comme B, et postrieur  B comme D. Et de mme, B est tout  la
fois antrieur  C comme A et postrieur  A comme C. Sans plus de
dveloppement, la contradiction apparat.

Enfin, les deux espces prochaines du genre suprme _relation_
sont-elles simultanes l'une avec l'autre? Soit; mais alors il en est
de mme forcment des deux genres qui divisent chacune d'elles, et des
espces subordonnes qui divisent chacun de ces genres; car toutes
ces divisions sont des divisions en deux relatifs. Et comme il y
a solidarit entre eux  tous les degrs, et qu'en outre les deux
_divisants_ supposent le divis, un seul relatif  un degr quelconque
de l'chelle, suppose tous les autres; et consquemment, il pourrait
arriver, par exemple, que l'existence de la relation de roi  sujet
entrant ncessairement l'existence de la relation de matre 
disciple, ou de cause  effet; ce qui est videmment absurde[519].

[Note 519: Supposez que le prdicament _relation_ ait pour espces
les plus prochaines une X et une Y, dont la premire sera un relatif
que nous nommerons _celui de qui on dpend_, et la seconde, _celui
qui dpend_. Elles seront corrlatives et simultanes; soit. Mais la
premire aura, je suppose, pour genres qui la divisent _la cause_ et
_le suprieur_, la seconde, _l'effet_ et _l'infrieur_. _Cause_ et
_suprieur_ ne sont pas relatifs entre eux, mais ils ont le mme genre
qu'ils divisent. _Effet_ et _infrieur_ ne le sont pas davantage; mais
ils divisent un mme genre. Ces espces se sous-divisent  leur tour;
par exemple _suprieur_ en _pre_ et en _matre_, _infrieur_ en _fils_
et en _esclave_. Or _suprieur_, quoique de genre diffrent, sera
relatif  _infrieur_ et simultan avec lui, et rciproquement. _Pre_,
espce appartenant  un autre genre que _fils_, sera relatif
et simultan avec _fils_, comme _matre_ avec _esclave_, bien
qu'appartenant  des espces de genres divers. Or, si _pre_ est relatif
 _fils_, ils sont ncessaires l'un  l'autre, et ces deux sous-espces
existant rendent ncessaire l'existence de toutes les autres. Car _fils_
tant rendu ncessaire par _pre_, rend ncessaire _infrieur_, l'espce
de laquelle il dpend, et celle-ci, son autre sous-espce _esclave_,
puisque (c'est la supposition) ces deux sous-espces _fils_ et _esclave_
divisent exactement leur espce _infrieur_. J'en dis autant de
_pre_ et de _matre_ par rapport  _suprieur_. Mais _suprieur_ et
_infrieur_  leur tour appartiennent  deux genres diffrents, dont
l'un est divis par _suprieur_ et par _cause_, l'autre par _infrieur_
et par _effet_, et comme _infrieur_ et _suprieur_ sont ncessaires
l'un  l'autre, l'existence de l'un et de l'autre entrane celle
des deux autres espces avec chacune desquelles chacun d'eux divise
exactement son genre respectif; et ces genres respectifs, tous deux
runis et opposs, corrlatifs simultans, sont les espces les plus
prochaines du genre le plus gnral, la _relation_. Ainsi les rapports
dialectiques de toutes ces branches de la _relation_ tablissent une
liaison ou solidarit entre des choses qui en ralit n'en ont aucune,
puisque l'existence du _fils_ ne fait rien  celle de _l'esclave_, celle
du _pre_ rien  celle du _matre_, celle du _suprieur_ rien  celle de
la _cause_.]

Que faut-il donc penser de l'autorit? Que devient la rgle de Boce?
Il faut croire, dit Ablard, qu'il n'a pas entendu parler des genres
de tous les prdicaments; et la rgle ne doit tre applique qu'au
prdicament de la substance; c'est ainsi que son autre rgle: toute
espce est constitue de la matire du genre par la forme de la
diffrence, n'est vraie que des espces de la substance.

On peut ici juger Ablard et la scolastique. Il s'agit d'un argument
qui, au fond, atteint le ralisme. Quelle en est la difficult? c'est
qu'il est dirig contre l'autorit, contre une rgle de Boce. Quelle
en est la force? c'est qu'il est appuy sur l'autorit, sur une rgle
d'Aristote. Il se rduit  ceci: la rgle _tout genre se divise en
deux espces prochaines_ est inconciliable avec cette autre rgle _les
relatifs sont simultans_. Voil comme le raisonnement scolastique se
fonde toujours sur l'autorit, mme quand il attaque l'autorit.

En admettant que le genre _substance_ se divise en deux espces
prochaines, Ablard examine s'il en est de mme du genre _relation_; il
traite hypothtiquement la relation comme la substance; et attendu que
la maxime de Boce, au cas o elle serait vraie, suppose que les espces
sont des choses et non des mots, puisqu'elle les admet comme existantes,
encore mme qu'il n'y ait pas de mots pour les nommer, il suit que, si
elle est vraie pour la relation comme pour la substance, les espces
de la relation sont des choses comme celles de la substance. Mais, en
vrit, comment des espces de relations peuvent-elles tre des choses?
Quelle valeur peut avoir un argument qui donne aux relations la mme
ralit qu'aux substances? N'y a-t-il pas l une tendance  raliser
indment des abstractions? On voit comment la scolastique, si peu
ontologique dans ses bases, en ce sens qu'elle s'appuie si peu sur
l'observation de la ralit, tombe facilement dans une ontologie
artificielle et gratuite qui remplit et abuse l'intelligence.

Il serait facile d'attaquer l'argumentation d'Ablard en elle-mme.
Attaquons-la jusque dans ses principes. Le premier est d'Aristote:
les relatifs sont ensemble dans la nature; c'est--dire, comme il
l'explique, simultans et solidaires dans la ralit. Ce principe est-il
donc si clair et si juste? Sans doute il y a moiti, s'il y a double;
s'il y a disciple, il y a matre; mais la science est relative  son
objet, et l'objet de la science peut exister sans qu'effectivement la
science existe. De mme, l'objet senti est antrieur  la sensation. Le
principe n'est vrai tout au plus que si on l'applique  la relation en
acte, non  la relation en puissance. La relation actuelle exige la
simultanit des relatifs. Mais quelle espce de relatifs sont les
deux espces prochaines du genre _relation_? Le rapport des espces
prochaines aux genres, des espces entre elles, des espces  d'autres
espces, est-il la relation proprement dite, aristotlique, catgorique?
cela ne conduirait-il pas  cette ide outre que tout rapport est un
rapport ncessaire? La catgorie de relation est le rapport ncessaire;
mais le rapport ncessaire n'est pas ncessairement le rapport de
simultanit. De A  B il peut y avoir un rapport ncessaire, ds que
B existe; mais avant que B existe, il peut n'y avoir de A  B qu'un
rapport possible; si A est naturellement antrieur  B, on ne peut pas
dire que A et B soient ensemble ou simultans, quoique A tant donn,
il en rsulte ncessairement un rapport possible avec B, au cas que B
devienne rel; et quoique B tant donn, il en rsulte ncessairement un
rapport ncessaire et actuel avec A, qui ne peut pas exister, ds que B
existe. Ainsi A et B sont relatifs et ne sont pas simultans.

Mais si tous les relatifs ne sont pas simultans, est-il vrai que cette
rgle vraie ou fausse doive s'appliquer aux choses unies par le rapport
d'espces  genre, ou d'espces du mme genre entre elles, ou de
celles-ci avec d'autres espces? Nullement; la dfinition de la relation
ne s'applique pas  ces relations-l. Le genre est logiquement antrieur
aux espces, et, bien que les espces le supposent, il ne les suppose
pas, il ne suppose que des espces possibles. Il n'y aurait pas d'hommes
qu'il y aurait encore des animaux. De mme, point de relation ncessaire
entre l'espce _homme_ et les espces des plantes, ou les sous-espces
des oiseaux ou des poissons, ou mme les sous-espces des ngres ou des
blancs. L'une ne suppose pas les autres. Ce qui est vrai, c'est que si
un genre est compltement divis par deux espces prochaines, poser
l'une comme espce, c'est supposer l'autre. On ne peut dire: Il y a dans
le genre animal une espce _raisonnable_, sans dire implicitement
qu'il y a une espce _non raisonnable_. S'il n'y avait que l'espce
_raisonnable_, il n'y aurait pas de diffrence entre le genre _animal_
et l'espce _homme_. L'un se confondrait dans l'autre, l'animal ne
serait qu'un genre sans espce. Bien plus, si l'homme a t cr aprs
les autres animaux, le genre animal, avant la naissance d'Adam, n'tait
ni genre ni espce qu'en puissance, et non pas en acte; et quoique la
race humaine ne pt natre sans que la division possible du genre devnt
ncessairement actuelle entre elle et les autres races, c'est--dire
sans qu'aussitt le genre et les deux espces fussent raliss, il
n'y avait pas eu simultanit entre l'espce humaine et le reste des
animaux, en dpit du rapport ncessaire entre les deux espces. Tous les
animaux ne coexistent pas ncessairement dans la nature.

Il faut donc modifier le principe d'Aristote, ou ne pas regarder les
deux espces prochaines d'un genre comme de vritables relatifs. Au
reste, la question n'est pas si un genre se divise en deux relatifs,
mais s'il se divise ncessairement en deux espces.

Nous touchons ici  la seconde rgle et  l'autre autorit. Le genre se
divise-t-il exactement en deux espces prochaines, oui ou non? Si l'on
parle d'une division verbale, soit. Posez une espce du genre, vous
aurez certainement en regard de cette espce tout ce qui, dans le mme
genre, n'offre pas la diffrence spcifique. On peut toujours dire que
le genre se divise en ce qui a telle diffrence et ce qui ne l'a pas;
mais le second membre de la division n'est pas ncessairement une espce
proprement dite. Ce peut tre la collection forme momentanment par
l'esprit de tous les tres qui n'ont pas la diffrence; ce n'est alors
que la ngation en regard de l'affirmation. Par exemple, les animaux
sans raison constituent-ils ncessairement une espce proprement dite,
et ne pourraient-ils pas offrir d'ailleurs de telles diversits, qu'ils
ne formeraient une classe une et spciale que par opposition  l'espce
raisonnable? Toute importante qu'est la division par l'affirmation et la
ngation, elle n'est pas assez instructive, assez significative; c'est
plutt une limination, une abstraction, comme parle la logique moderne,
qu'une division scientifique. Par exemple, si l'on disait: _Tout tre
est crateur, incr ou cr_, on ferait une division  trois membres
et qui pourrait avoir une vritable valeur. Sans doute on peut toujours
rduire une division par espces  deux membres; il suffit pour cela
d'affirmer une diffrence, et puis de la nier. Mais il ne suit pas que
l'on constituera toujours par l deux espces relles. Si l'on divise
l'tre en crateur et cr, on aura d'un ct Dieu, et de l'autre la
matire, l'me, l'ange, l'homme, la brute; le cr ne sera pas une
espce proprement dite. On aura cependant une division  deux membres,
et qui comprendra tout le genre.

J'avoue toutefois que si l'on veut restreindre la division aux espces
proprement dites, aux diffrences proprement dites, et non l'appliquer
 toutes les espces transitoires et successives qu'enfante l'esprit
humain, la rgle de Boce reprendra plus de valeur. Admettez qu'il y ait
en effet des espces et diffrences proprement dites, c'est--dire qu'
tel degr dtermin de l'chelle de l'tre soit le genre, et au degr
qui suit immdiatement, l'espce, il sera vrai que vous ne passerez
jamais de l'un  l'autre que par la division  deux membres. L'animal
tant le genre, l'espce humaine est bien certainement _animal_ par
la diffrence _raison_; et l'autre portion du genre _animal_ moins la
_raison_, peut tre dite constitue du genre _animal_ par la diffrence
_non-raison_, ce qui donne forcment une seconde espce. Mais on
conviendra qu'il y a un peu de symtrie artificielle dans tout cela,
et qu'il est difficile d'admettre rellement la _non-raison_ comme une
forme essentielle. De cette manire de procder, il peut rsulter une
cration illimite d'tres de raison rigs tt ou tard en tre rels.
Ainsi, les nominalistes eux-mmes sont tt ou tard ontologistes.

Je n'ai raisonn que sur le genre substance; que serait-ce si je
m'occupais des genres des autres prdicaments! c'est alors que tout
paratrait fictif, et l'abus de l'ontologie dialectique claterait. Il
est tel qu'on ne peut supposer que les scolastiques habiles en fussent
les dupes, et certainement au fond Ablard savait bien que ce ne pouvait
tre que par une assimilation fictive que l'on traitt la _relation_ ou
la _situation_ comme la _substance_; il laisse entrevoir, quoique trop
rarement, qu'il n'ignore pas que la _nature_, c'est ainsi qu'il nomme
la ralit, est autre chose que _l'art_, c'est ainsi qu'il nomme la
dialectique. Mais d'abord pourquoi ne le pas dire mieux? puis, pourquoi
ne pas tudier, pour la dcrire et la circonscrire, cette disposition ou
cette facult qui est en nous de convertir tout en tre, et de raisonner
des rapports et des modes comme si c'taient des substances? Il est vrai
que c'et t l de la psychologie.

Remarquons cependant une distinction importante et qui prouve que ce
rare esprit ne mconnaissait pas la diffrence profonde qui doit sparer
l'ontologie naturelle de l'ontologie dialectique. Il revient ici 
l'ide qu'il a dj exprime, c'est que les rgles qui sont bonnes pour
la catgorie de la substance ne sont pas absolument et de plein droit
vraies des autres catgories. Suivant lui, la division du genre s'opre
exactement par deux espces prochaines, mais seulement quand ce genre
est de la catgorie de la substance. La division du genre par les
diffrences quivaut  la division par les espces, mais seulement quand
il s'agit du genre de la substance. Tout cela n'est qu'une suite d'un
principe antrieurement pos; c'est que toute espce est constitue de
la matire du genre par la forme de la diffrence, seulement quand il
s'agit de genres ou d'espces du ressort de la substance.

Je ne vois pas que cette distinction fondamentale ait t jusqu'ici
remarque; elle fait honneur  celui qui l'a aperue et rpond d'avance
 plus d'une censure dirige contre lui[520]; mais passons  la seconde
espce de division substantielle.

[Note 520: Voyez _Dial._, pars III, p. 400; et ci-dessus c. V, et
ci-aprs c. VI, VII et IX.]

Aprs la division du genre en espces vient celle du tout en
parties[521]. Le tout est quant  la substance, ou quant  la forme, ou
quant  l'une et  l'autre. Le tout quant  la substance est tel quant
 la comprhension de la quantit, c'est l'entier, ou quant  la
distribution de l'essence commune, c'est l'universel. Telle est par
exemple l'espce distribue entre tous ses individus. L'espce peut bien
tre appele le tout quant  la substance des individus, puisqu'elle
est la substance totale des individus. Mais il n'en est pas de mme des
genres; car il y a, outre le genre, la diffrence dans la substance de
l'espce, tandis qu'au del de l'espce rien de nouveau n'entre dans la
substance de l'individu. Les individus sont des parties de l'espce, non
des espces (Porphyre); ce tout est un universel, parce qu'il se dit
de toutes les parties individuelles, mais il n'est pas un entier,
c'est--dire un tout qui rsulte de l'assemblage de toutes les parties
combines, comme la maison, qui est compose du toit, des murs, etc.
L'entier ne peut tre l'universel, parce que l'universalit n'a point
ses parties dans sa quantit, mais en distribution dans la diffusion
de la communaut, c'est--dire divises entre plusieurs  qui elle
est commune. L'entier a une _prdication_ (attribution) qui lui est
particulire; Socrate est compos des membres que voici.

[Note 521: _Dial._, pars V, P. 460-470.]

Quand Platon a dit, au rapport de Porphyre[522], que la division
doit s'arrter aux dernires espces pour ne pas s'tendre jusqu'aux
individus, il a considr non la nature des choses, mais la multiplicit
et le changement des individus. Leur existence est soumise  la
gnration et  la corruption, elle n'a pas la permanence que possdent
les universels, dont l'existence est ncessaire, ds qu'il existe
un quelconque des individus en lesquels ils sont distribus. Cette
infinit[523], qui n'est point l'oeuvre de la nature, mais de notre
ignorance et de la mobilit de l'existence, laquelle ne saurait
longtemps persister dans ces individus comme dans les premiers sujets
des animaux, ou dans des individus  accidents immobiles, empche la
division actuelle, mais n'empche pas qu'elle existe dans la nature: la
nature pourrait trs-bien souffrir que les individus dont l'existence
aurait t permise, attendissent notre division et tombassent sous notre
connaissance....

[Note 522: Porphyr. _Isag._, II.--Boeth., _In Porph._, l. III, p.
75.]

[Note 523: L'impossibilit de dterminer le nombre des individus.]

De ces touts qu'on appelle entiers ou constitutifs, les uns sont
continus, comme la ligne, qui a ses parties continues, et les autres
non, comme le peuple, dont les parties sont dsagrges. La division
de ces touts ne s'nonce pas au mme cas que celle de l'universel,
c'est--dire au nominatif, elle se fait au gnitif.... _De cette ligne_,
une partie est cette petite ligne, une autre partie, cette autre petite
ligne; _de ce peuple_, une partie est cet homme, une autre partie, cet
autre homme..., tandis qu'on ne dit pas que Caton, Virgile ... sont des
parties de l'homme (espce), mais Caton, Virgile est homme.... Mais il
faut regarder au sens plutt qu'aux paroles....

Comme la division rgulire du genre ne se fait point par ses espces
quelconques, mais par ses espces les plus prochaines, de mme, la
division du tout ne doit pas se faire par les parties qu'on voudra, mais
par les parties principales. On blmerait celui qui diviserait l'oraison
par syllabes ou par lettres, qui sont les parties des parties; l'ordre
naturel est que la division se fasse en ces parties, dont l'union
constitue immdiatement le tout, et que l'on dcompose l'oraison en
expressions et celles-ci en syllabes.

Mais quelles parties convient-il d'appeler principales, et quelles,
secondaires? Regardez-vous comment le tout se constitue, les principales
sont parties, non des parties, mais du tout, comme dans l'homme l'me
et le corps. Regardez-vous comment le tout se dtruit, les parties
principales sont celles dont la suppression dtruit la substance du
tout, comme la tte dans l'homme.

La premire classification est arbitraire. Elle veut, par exemple, que
les parties principales de la maison soient les murs, le toit et les
fondements. Mais s'il convient de diviser la maison en deux, mettant
d'un ct les murs avec leurs fondements, et de l'autre le toit, les
fondements ne seront plus partie principale, mais partie de partie. On
peut  volont dans un compos quelconque rendre secondaire une partie
principale, et rciproquement. Dans l'autre opinion, on n'hsite pas 
admettre comme principales des parties de parties, dans l'homme, par
exemple, la tte, laquelle est une partie du corps qui est une partie
de l'homme, dont l'autre partie est l'me; on regarde seulement quelles
sont les parties qui, en se dtruisant, dtruisent la substance du tout.
Mais si vous dtruisez une petite pierre de la muraille d'une maison,
comme cette pierre est un des lments de sa substance, cette substance
est atteinte, le tout cesse d'exister, la maison est dtruite; ou ce qui
reste est un autre tout, une autre maison; ce n'est qu'une partie de la
premire. En vain diriez-vous que la petite pierre de la maison existe
sparment, la maison existait comme compos, et il ne suffit pas pour
son existence que sa matire subsiste. Autrement, comme elle se compose
de bois et de pierres, on dirait que lorsqu'on a le bois et les pierres,
on a la maison. Donc, du point de vue de la destruction, toutes les
parties sont principales.

A cette argumentation, qu'Ablard dit toute neuve, _novissimae_, voici
comme on a tent de rpondre. Vous dites que si cette petite pierre
cesse d'tre, le tout dont elle fait partie n'est plus; soit, pourvu que
la pierre soit vraiment partie principale, comme dans un tout de deux
pierres. Mais pour appliquer cette conclusion  un tout qui est le tout
des parties, mais qui est autre chose que ses parties, il faut ajouter
au raisonnement cette constante: _Les parties tant parties et parties
principales_. En effet, dans le consquent, elles sont prises comme
tout, dans l'antcdent comme parties. Or une partie n'est pas le tout,
ou la substance se multiplierait  l'infini. Il faut donc rtablir
l'unit du raisonnement qui manque d'une condition essentielle en
logique, _la constance_, d'aprs la rgle: O la constance n'est pas
conserve dans l'enchanement, la conjonction des extrmes ne suit
pas[524].--Mais alors comment accordez-vous que dans ces consquences
fort connues: _Si l'homme existe, l'animal existe, et si l'animal, la
substance_, la conjonction des extrmes s'accomplisse? Car dans la
premire consquence, _animal_ suit comme genre, et dans la seconde, il
prcde comme espce. Faut-il donc, pour rtablir la constance, faire
l'insertion suivante: _Si l'homme existe, l'animal existe; et, si
l'animal existe, comme animal est l'espce de la substance, la substance
existe_. En vrit, cela est inutile, le moyen terme peut galement tre
consquent pour le premier membre et antcdent pour le second. Il est
donc vrai qu'une partie quelconque dtruite dtruit ncessairement le
tout, et que, du point de vue de la destruction de la substance, toutes
les parties sont principales.

[Note 524: Ubi constantia non interseritur, conjunctio non
procedit. C'est ainsi qu'Ablard donne cette rgle du syllogisme: Les
extrmes et les moyens doivent ncessairement tre homognes. (_Analyt.
post._, 1, vii.) Il n'avait pat sous les yeux le texte des Seconds
Analytiques.]

Mais si vous enlevez un ongle  Socrate, est-ce que toute la substance
de Socrate prit? non, parce que l'homme ne consiste pas dans ses
parties. Autrement, en des temps divers, le mme homme vivant ne
subsisterait pas; car sa substance augmente ou diminue sans cesse. Il
faut donc chercher quelle est la partie, faute de laquelle l'homme ne se
retrouve plus; les uns diront que c'est la main, les autres que c'est la
langue; mais la destruction de l'une ni de l'autre n'est l'homicide;
et nous tenons pour principales les parties qui sont telles, que leur
mutuelle conjonction produise immdiatement la perfection du tout.
La conjonction du toit, des murs et des fondements, et non pas la
composition de leurs parties entre elles, produit la maison.

Il est des touts dont la nature parat contraire, quoique ce soient
aussi des entiers: tels sont les touts _temporels_, comme _le jour_
compos de douze heures, et qui est pour elles un tout constitutif. Ces
touts n'ayant point de parties permanentes, la simultanit ne leur est
pas applicable; leurs parties sont successives, comme celles du temps,
celles de l'oraison, et l'existence actuelle de ces parties est la seule
mesure de l'tre de ces touts. A prendre rigoureusement la signification
du jour ou de l'oraison, jamais l'oraison ou le jour n'existe, puisque
jamais ni les douze heures, ni les mois dont se compose l'oraison,
ne coexistent. Aristote admet dans le temps la continuation sans la
permanence[525], mais ni l'une ni l'autre dans l'oraison. Il faudrait
plutt dire que les parties du temps ont la permanence et non la
continuation; car les sujets tant discontinus, les accidents doivent
l'tre aussi. On trouverait galement une sorte de permanence dans les
parties de l'oraison, en faisant prononcer en mme temps par divers les
lettres qui en sonnant ensemble composeraient les mots et l'oraison avec
les mots. Mais  dire le vrai, ni le temps, ni l'oraison, ne sont des
composs de parties. Un compos ne peut tre contenu dans une seule
partie, et ce n'est pas une partie que ce que la quantit du tout ne
surpasse point. L o il n'y a qu'une partie, elle est le tout. Or les
parties dans le temps ne sont jamais plusieurs, puisque la simultanit
leur est interdite; il n'en existe jamais qu'une. Co n'est donc que par
figure qu'on peut dire que le jour existe, et ce qui en existe et qu'on
appelle partie n'en est pas une, elle est rellement un tout.

[Note 525: Arist. _Categ._, VI.]

Je me souviens, ajoute Ablard[526], que mon matre Roscelin avait
cette ide insense de prtendre qu'aucune chose ne rsultt de parties,
et, comme les espces, il rduisait les parties  des mots. Si on lui
disait que cette chose, qui est une maison, rsulte d'autres choses,
savoir, le mur, le toit et le fondement, voici par quelle argumentation
il attaquait cela.

[Note 526: _Dial_., p. 471.]

Si cette chose qui est la muraille est une partie de cette chose qui
est la maison, comme la maison elle-mme n'est pas autre chose que le
mur, le toit et le fondement, le mur est partie de lui-mme et du
reste. Mais comment sera-t-il partie de lui-mme? Toute partie est
naturellement antrieure au tout; or, comment le mur serait-il antrieur
 soi et aux autres, lorsque l'antriorit  soi-mme est impossible?

La faiblesse de cette argumentation consiste en ceci, que quand on
parle du mur, et qu'on accorde qu'il est partie de lui-mme et du reste,
on entend de lui-mme et du reste pris et joints ensemble, ou d'un
compos dans lequel il est avec le toit et le fondement, en sorte que la
maison est comme trois choses, mais non prises sparment, combines au
contraire, et ainsi il n'est plus vrai qu'elle soit le mur ni le reste,
mais elle est les trois ensemble. De la sorte, le mur n'est partie que
de lui-mme et du reste combins, ou de toute la maison, et non pas de
lui-mme pris en soi: il est antrieur, non  soi-mme pris en soi, mais
a la combinaison de soi-mme et du reste. En effet, le mur a exist
avant que toutes ces choses eussent t jointes, et chacune des parties
doit exister naturellement avant de produire l'assemblage dans lequel
elles sont comprises.

Ce long examen de la division du tout vient de nous conduire au milieu
de la grande question du ralisme et du nominalisme. Ablard y a touch
en s'occupant de la diffrence; il y est revenu en traitant de la
division de la substance par les espces. Il la retrouve ici sous deux
formes, en tudiant la division du tout universel et du tout intgral.

Le tout universel est un des universaux; il est la collection soit des
genres, soit des espces, soit des individus, qui en sont comme les
parties; en tant que collection des individus, le tout espce peut
tre appel leur substance, puisqu'il est la totalit de la substance
rpartie en eux; mais le genre n'est pas la substance totale des
espces, puisqu'il y a dans l'espce un lment qui n'est pas dans
le genre, la diffrence. Cette doctrine, qui admet bien une certaine
ralit dans les lments des espces et des genres, les prsente
cependant comme des touts de convention; et il est vrai qu'en tant qu'on
les considre comme des touts, ce ne sont pas des touts naturels, si la
condition du tout naturel est l'unit numrique de substance; mais
ils sont des touts naturels, lorsqu'ils sont la totalit de genres
et d'espces vritables, ou forms  raison de ressemblances et de
diffrences essentielles et permanentes. Les genres et les espces de
convention, oeuvres d'une classification arbitraire et momentane, sont
les seuls qui ne donnent naissance qu' des touts conventionnels.

Quant  la division du tout intgral ou constitutif en ses parties, elle
serait indiffrente  la question du ralisme, si Roscelin n'avait eu
la hardiesse de l'y rattacher. N'admettant de ralit que la ralit
individuelle, il se croyait oblig de nier la ralit des lments de
l'individu, et comme l'individu est un tout, de nier les parties du
tout. Par quel subtil argument, on l'a vu. La rponse d'Ablard est
bonne, et rsout la difficult de dialectique que Roscelin avait
invente. Le bon sens n'en pouvait tre embarrass un moment; mais le
bon sens n'est pas la logique.

La division du tout selon la forme est, par exemple, celle qui partage
l'me en trois puissances ou facults, celle de vgter, celle de
sentir, celle de juger[527]. L'me en exerce une dans les plantes, deux
dans les animaux; dans l'homme, elle les contient tontes trois: elle a
le conseil ou le jugement avec la vgtabilil et la sensibilit, c'est
ce qu'on appelle la rationnant ou la raison.

[Note 527: _Dial_., p. 411-476.]

Voici donc une division rgulire: la puissance de l'me est ou de
vgter, ou de sentir, ou de juger. Mais cette division est-elle
applicable  l'me universelle ou me du monde, que Platon croit unique
et singulire[528], que d'autres appellent une espce contenue dans
un seul individu, comme le phnix? Boce parat avoir appliqu cette
division  l'me en gnral, quand il dit: _L'me se composant de ces
sortes de parties, en ce sens non pas que toute me soit compose de
toutes, mais une me des unes, une autre me des autres, c'est une chose
qu'il faut rapporter  la nature du tout_. Ces mots indiquent qu'il
croit que le nom d'me, tel qu'il est dfini par la division, convient
 toutes les mes, ou, ce qui revient an mme, qu'il dsigne un
universel.... On donne donc aussi le nom de tout  ce qui consiste en de
certaines vertus ou facults, comme l'me en ses trois puissances[529].

[Note 528: Cette division triple de l'me est comme dans toute
l'antiquit. Ablard l'avait rencontre dans Boce. (_In Porph_., p.
46.) Quant  la question de savoir si cette triplicit s'appliquait a
l'me du monde, il aurait pu s'en assurer en relisant le Time, si,
comme on le croit, il en avait une version sous les yeux. L, Platon dit
que Dieu forma l'me du monde d'une essence divisible, d'une essence
indivisible, et d'une essence intermdiaire, produit de l'union de l'une
et de l'autre. Ces trois principes, le premier, qui est l'tre, le
second l'intelligence, le troisime qui participe des deux autres,
pourraient bien rpondre  la division dont il s'agit, quoique dans le
Time elle soit conue d'une manire plus transcendante et qui a t
tout autrement dveloppe et interprte par les alexandrins. Voyez dans
les _tudes sur le Time_, de M. Henri Martin, le texte, p. 88, 94 et
98, et la note 22. t. 1. p. 316-383.]

[Note 529: Les citations, comme le fond des ides, sont prises de
Boce (_De Div_., p. 646), et nous voyons comment s'est introduite
ou plutt maintenue dans la philosophie du moyen ge cette ancienne
division de l'me en vgtative, sensitive et intelligente (ou
rationnelle).]

Seule, en effet, l'me fait vgter le corps, et elle donne seule au
corps le mouvement de croissance; seule elle discerne, c'est--dire a la
notion du bien et du mal; mais il semble qu'elle ne sente pas seule, on
croit mme qu'elle ne peut sentir, car on ne dit pas les sens de l'me,
mais du corps. Aristote attribue les sens au corps[530]; c'est que les
sens, c'est que les instruments par lesquels l'me exerce ses sens,
sont fixs dans le corps et font connatre les corps qui, par leur
intermdiaire, arrivent  l'tat de concepts, d'o l'on pourrait induire
qu'il y a une facult de sentir dans l'me, une autre dans le corps.
L'une et l'autre, en effet, sont dits sensibles (_sensibile_); mais la
vraie et premire facult de sentir est dans l'me, quoique le corps
contienne les divers organes des sens....., ou plutt quoique tous ses
membres soient pourvus du tact qui parat tre le seul commun  tout
animal, car il est certains animaux qui manquent de tous les autres
instruments, comme les hutres et les coquilles, qui sont sans
tte, ainsi que Boce le rappelle dans le premier Commentaire des
Prdicaments[531].

[Note 530: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proedic._, p 100.]

[Note 531: Il n'y a point ou il n'y a plus deux Commentaires des
Prdicaments, ni par consquent de premier. C'est dans le livre II de
son unique commentaire sur les catgories que Boce parle des hutres et
des coquilles (p. 101).]

Quant  cette sensibilit attribue au corps de l'animal, comme si elle
tait sa diffrence, elle parat descendre et natre de celle qui est
dans l'me, et l'animal ne parat sensible qu'en tant qu'il contient une
me capable d'exercer en lui la facult de sentir. Le corps n'est dit
sensible que parce que l'me est avec lui, que parce qu'il a une me;
l'me, au contraire, est sensible, non par l'effet du prdicament
de l'avoir, mais en vertu d'une puissance qui lui est propre.
Objectera-t-on que _sensible_, tant la diffrence substantielle
d'_animal_, est une qualit, apparemment parce que toute diffrence est
qualit, mais qu'avoir une me n'est pas une qualit, tant au contraire
de la catgorie de l'avoir? Il faudrait alors entendre par la qualit la
forme, ou par le mot _sensible_ dsigner dans le corps de l'animal une
certaine facult qui serait ncessairement du ressort de la qualit,
puisque l'autorit a soumis toutes les puissances ou impuissances au
genre suprme de la qualit[532]. Cela revient  dire que l'animal nat
dj apte  l'exercice des facults de l'me, grce  une qualit des
sens par lesquels l'me, comme par des instruments, s'acquitte des
fonctions de la puissance qui lui est propre.

[Note 532: Arist. _Categ._, VIII.--Boeth., _In Proed._, l. III, p.
170. Toute cette psychologie d'ailleurs ne vient point d'Aristote; on
trouverait plutt quelque chose d'analogue dans Boce (_De interp._, ed.
sec., p. 298)]

Il faut qu'il y ait diffrentes sensibilits de l'me et du corps,
comme il y a diffrentes rationnalits, car c'est une rgle que les
genres qui ne sont point subordonns entre eux, n'ont pas les mmes
espces ou les mmes diffrences; or, tels sont le corps et l'me, dont
l'on ne reoit aucune attribution de l'autre[533].

[Note 533: C'est dire, en dialectique, que la sensibilit de l'me
ne peut tre celle du corps ou que la sensation n'est pas l'affection
organique; nouvelle preuve que le raisonnement, avec ses formes d'cole,
remplace et quelquefois vaut les notions puises dans l'observation des
faits de conscience.]

L'quivoque qui se trouve dans les noms des diffrences de l'me et du
corps s'tend aussi aux noms de leurs accidents. Il nat de certaines
choses qui sont dans l'me certaines proprits pour le corps. Ainsi
le fondement propre des sciences ou des vertus, c'est l'me. Cependant
l'homme est un corps, et l'on dit de lui qu'il est savant ou studieux,
non qu'on entende par l une _qualit_ de la science ou de la vertu, car
elles ne sont pas en lui, mais un _avoir_ de l'me, qui _a_ les sciences
et les vertus. L'homme est dit dialecticien ou grammairien, joyeux ou
triste, rassur ou effray, et mille autres choses,  raison de toutes
les qualits de l'me, dont l'exercice ne peut apparatre ou mme avoir
lieu sans la prsence du corps. Les corps eux-mmes reoivent des noms,
et il leur nat des proprits qui ont le mme caractre: par exemple,
Aristote dit qu'avec l'animal meurt la science[534]. Il parle de
la science par rapport au corps, car la suppression de l'animal
n'entranerait point celle de la science, puisque l'me, une fois
dgage de la tnbreuse prison du corps, acquiert de plus vastes
connaissances; il ne veut parler que de cet exercice de la science qui
se manifeste seulement grce  la prsence du corps[535].

[Note 534: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proed._, p. 166.]

[Note 535: La division du tout par facults a, suivant Boce,
quelque chose de commun avec celle du genre ou de l'entier. Ainsi
la _prdication_ de l'me suit de ses facults, ce qui signifie que
l'nonciation des facults de l'me donne l'me comme consquence.
Exemple; _S'il y a vgtalble, il y a me_. Et cela revient  la
division du genre lequel suit de ses espces: _S'il y a homme, il y a
animal_. L'me est compose de ses facults autrement que l'entier l'est
de ses parties. La composition de l'entier est matrielle ou relative 
la quantit de son essence, tandis que la composition de l'me rsulte
de l'addition d'une diffrence formatrice. La qualit n'entre pas dans
la quantit de la substance, et ce qui est le mme en nature ne peut
tre matriellement compos de choses de prdicaments diffrents.
C'est--dire qu'une quantit matrielle ou une nature _quantitative_,
comme un entier, ne peut tre compose d'lments d'une nature
_qualitative_, comme des facults. (_Dial._, p. 474-475)]

Quelques-uns appliquent celle division du tout virtuel ou du compos
de puissances, non  l'me en gnral, mais  cette me singulire que
Platon appelle l'me du monde, qu'il a donne  la nature comme issue du
_Noy_ ou de l'esprit divin, et qu'il s'imagine retrouver dans tous les
corps. Cependant il n'anime pas tout par elle, mais seulement les tres
qui ont une nature plus molle et ainsi plus accessible  l'_animation_;
car bien que cette mme me soit  la fois dans la pierre et dans
l'animal, la duret de la premire l'empche d'exercer ses facults, et
toute la vertu de l'me est suspendue dans la pierre.

Enfin, quelques catholiques, s'attachant trop a l'allgorie,
s'efforcent d'attribuer  Platon la foi de la sainte Trinit, grce
 cette doctrine o ils voient le _Noy_ venir du Dieu suprme, qu'on
appelle _Tagaton_, comme le Fils engendr du Pre, et l'me du monde,
procder du _Noy_ comme du Fils le Saint-Esprit. Ce Saint-Esprit en
effet, qui, partout rpandu tout entier, contient tout, verse aux coeurs
de quelques chrtiens, par la grce qui y rside, ses dons qu'il est dit
vivifier en suscitant en eux les vertus[536]; mais dans quelques-uns,
ses dons semblent absents, il ne les trouve pas dignes qu'il habite
en eux, quoique sa prsence ne leur manque pas, il ne leur manque que
l'exercice des vertus. Mais cette foi platonique est convaincue d'tre
errone en ce que cette me du monde, comme elle l'appelle, elle ne la
dit pas coternelle  Dieu, mais originaire de Dieu  la manire des
cratures. Or le Saint-Esprit est tellement essentiel  la perfection de
la Trinit divine, qu'aucun fidle n'hsite  le croire consubstantiel,
gal et coternel tant au Pre qu'au Fils. Ainsi ce qui a paru  Platon
assur touchant l'me du monde, ne peut en aucune manire tre rapport
 la teneur de la foi catholique[537].

[Note 536: Fidelium cordibus per inhabitantem gratiam sua largitur
charismata quae vivificare dicitur suscitando in eis virtutes.
(_Dial_., p. 475.) Cette gnration de l'me du monde emane du _Noy_
(pour [Grec: nous], l'intelligence) est un dogme no-platonique
qu'Ablard tenait de Macrobe plutt que du Time. (_In Somn. Scip_., I,
ii. xiii, xiv, etc.)]

[Note 537: Ablard, comme on le verra plus bas, n'a pas toujours
repouss avec une aussi grande svrit d'orthodoxie le dogme platonique
de l'me du monde. Mais ce passage est un de ceux que l'on cite peur
prouver qu'il crivit sa Dialectique aprs sa condamnation. Il est
trs-probable en effet qu'il aura insr  dessein dans ce passage la
rtractation d'une opinion, qui, bien que trs-formellement exprime
dans sa thologie, n'en fait point une partie essentielle; tandis qu'on
ne peut admettre qu'aprs l'avoir positivement condamne, il l'ait
reprise plus tard et dveloppe, le thologien se montrant ainsi moins
correct en sa foi que le philosophe. (Voyez l. III, c. II et III, et
dans Ablard, le l. II de _l'Introduction_, c. xvii, et le l. I de la
_Thologie chrtienne_, c. v.)]

Mais une fiction de ce genre parat loigne de toute vrit, car elle
placerait deux mes dans chaque homme. Platon imagine et veut que les
mes de chacun, cres au commencement dans les toiles correspondantes
(_in camparibus stellis_), viennent prendre appui en des corps humains
pour la cration de chaque homme en particulier, et que les corps soient
anims par celles-l seules, dont la prsence est partout suivie
et accompagne de l'animation, et nos par celle dont une opinion
philosophique admet l'existence galement, soit avant que le corps soit
anim, soit aprs qu'il est dissous et jusque dans le cadavre[538].

[Note 538: Cette phrase se rapporte  la distinction tablie dans le
Time entre l'me du monde et l'me ou les trois mes de l'homme, l'une
immortelle, qui est l'me intelligente ou connaissante, et les deux
autres mortelles, savoir: l'une mle et l'autre femelle; l'une, celle
des volonts passionnes, l'autre, cette des impressions et affections
sensibles; l'une qui rside dans le coeur et l'autre dans le foie.
(Voyez dans les _tudes sur le Time_, le t. I, pv 96 et suiv., 187 et
suiv., not. 22 et le t. II, not. 136, 139 et 140.)]

Ne nous occupons point de celle me que la foi ne rclame point,
qu'aucune analogie relle ne recommande, et revenons  l'application de
la division de l'me gnrale (du genre me). Il est demeur en question
pourquoi on a admis tes facults dans ce tout qui est me plutt que
dans les autres touts, ou pourquoi on a spar cette division par
facults des autres divisions des genres par diffrences. Pour ceux
qui par l'me gnrale entendent cette me du monde invente par les
platoniciens, ils la mettent videmment en dehors de toutes les
autres divisions, puisque dans cette seule et mme me ils admettent
substantiellement toutes les facults diffrentielles, la substance de
cette me les contenant galement partout, quoique partout elle ne
les exerce pas. Ceux au contraire qui entendent par l'me gnrale
l'universel me (ou l'me en gnral), ce qui est plus raisonnable, ils
n'ont pas de raison d'admettre au nombre des divisions par la forme
cette division de l'me, plutt que celle des autres touts par
puissances ou par impuissances, telles que rationnalit et
irrationnalit, ou toute autre forme de la substance; mais peut-tre la
citent-ils de prfrence pour exemple, parce que ses diffrences sont
plus connues d'avance.

La dernire division est celle par la matire et par la forme. En voici
une: L'homme est en partie substance animale, en partie forme de
la rationnalit ou de la mortalit. L'animal compose l'homme
matriellement, la rationnalit et la mortalit formellement: car
celles-ci tant des qualits ne pouvent se convertir en l'essence de
l'homme qui est substance; mais la substance d'animal est la seule qui
constitue l'homme par _l'information_ de ses diffrences substantielles.
Les diffrences substantielles sont celles qui _spcifient_ ou changent
en espces les genre diviss put elles (Porphyre)[539]. La rationalit
en effet et la mortalit, advenant  la substance d'animal, en font une
espce qui est l'homme. Mais en convertissant en espce la substance
du genre, elles ne passent pas elles-mmes ensemble avec elle dans
l'essence de l'espce; ce sont les genres seuls qui deviennent espces,
sans rester toutefois spars des diffrences; sans la survenance des
diffrences, l'espce diffrencie ne serait pas produite; c'est par
et non avec les diffrences que cette transformation a lieu. Si les
diffrences taient avec le genres transportes dans l'espce, nous ne
nous rendrions pas  la doctrine de ceux qui veulent quo l'homme soit un
autre plus la rationnalit et la mortalit, non pas seulement un autre
_inform_ par ces deux diffrences, mais un animal et ces deux choses;
dans le premier cas trois font un, dans le second les trois sont trois,
et l'homme uni  la muraille n'est pas la mme chose que l'homme et la
muraille. Mais assurment nous serions forcs d'admettre que ces mmes
diffrences ensemble avec le genre viennent  la fois et se runissent
de mme faon dans l'essence de l'espce; d'o il rsulterait qu'elles
sont de la substance de la chose et qu'elles entrent comme partie dans
la matire. Car rien no reoit l'attribution de substance compose que
la matire, parce que rien ne doit tre pris matriellement que la
matire dj actuellement combine a la forme; par la statua on no peut
entendre que l'airain figur, et non l'airain et la figure, puisque
la composition de la forme n'est pas de l'essence de la statue. _La
statue_, dit Boce[540], _consiste dans ses parties_ (c'est--dire dans
les parties spares d'airain qui, runies, constituent la quantit de
son essence comme matire) _autrement que dans l'airain et l'espce_
(c'est--dire dans la composition de la forme). Cette composition
n'advient pas n la matire pour y tre de l'essence de la chose, mais
pour que la substance de l'airain devienne ainsi une statue. La matire
actuellement jointe aux formes n'est que ce qu'on appelle le _matir_,
comme l'anneau d'or n'est que l'or tir en cercle, comme la maison
n'est que le bois et les pierres augmentes de la construction.

[Note 539: _Isag._, III.--Boeth., _In Porph._, l. IV, p. 89.]

[Note 540: _De Div._, p. 640.]

La division dont nous traitons comprend avec la forme substantielle
la forme accidentelle; car la composition de la statue ne parat point
substantielle, puisqu'elle ne cre pas une substance spcifique. La
statue ne semble pas en effet une espce, car elle n'est pas une unit
naturelle, mais fabrique par les hommes, ni un nom de substance, mais
d'accident, le nom de statue tant pris de quelque fait de composition.
En effet, de quelque substance que soit le simulacre, airain, fer ou
bois, ds qu'il offre l'image d'un tre anim, c'est une statue. Le
mot de statue parat donc appartenir plus  _l'adjacence_[541] qu'
l'essence; mais quoique la formation de la statue ne donne pas une
substance spcifique, la composition est substantiellement inhrente
 la statue (elle y est comme dans son sujet d'inhrence), de la mme
faon que la justice au juste. Le juste ne peut tre sans la justice,
la statue sans sa composition; non, il est vrai, par une nature
substantielle, mais par une proprit formelle, qui fait qu'on dit le
juste et la statue. Boce a dit que les diffrences substantielles du
tyran au roi taient de prendre l'empire sur les lois et d'opprimer le
peuple sous une domination violente[542]; cependant _roi_ et _tyran_ ne
dsignent pas des espces, mais des accidents; l'homme est ce qu'il y
a de plus spcial; point d'espces aprs lui. Le mot de Boce signifie
donc que nul ne peut tre investi de la proprit de roi ou de tyran,
s'il n'a fait ce qui vient d'tre dit.

[Note 541: _Ad adjacentiam_, nous francisons ce mot, parce qu'il est
expliqu par son antithse avec _essence_.]

[Note 542: _De Differ. topic._, l. III, p. 873.]

La troisime division est celle de la voix ou du mot. Elle divise le mot
en significations ou en modes de significations[543].

[Note 543: _Dial._, p. 479-484.]

Les significations des mots dpendent de la notion qu'ils produisent
dans l'esprit de l'auditeur, et en gnral du sens qui leur a t
impos; mais ces recherches ne tiennent pas  l'essence de la
philosophie. Une mme signification peut avoir plusieurs modes,
c'est--dire qu'un mot peut s'appliquer diversement. De l une division
nouvelle. Le mot d'_infini_, par exemple, est divis par Boce en infini
de mesure, en infini de multitude, en infini de temps[544]. Dans
les termes vraiment quivoques, il y a pour un mme mot plusieurs
dfinitions. Ici, au contraire, o il ne s'agit que des modes de la
signification, la dfinition ne change pas; l'infini demeure toujours
ce dont le terme ne peut tre trouv, mais l'infini est un mot qui
s'emploie de diffrentes manires. C'est la recherche et rmunration de
ces _manires_ ou modes qu'on appelle la division du mot par les modes.
Ablard va plus loin, et croit que l'infini ne dsigne point une seule
et mme proprit, commune, par exemple, au monde, au sable,  Dieu.
Chacun a sa manire d'tre infini, et il penche  croire qu'il faudrait
ici une dfinition plutt relle que verbale. Les membres de la division
que Boce donne de l'infini, ne supposent point ncessairement une
opposition, une mme chose pouvant tre infinie de diverses manires.
Dieu est infini quant au temps et par la quantit de la substance; car
il ne saurait tre renferm dans aucun lieu. Est-il sage d'ailleurs
d'employer le mot d'infini pour Dieu et pour la crature? ne risque-t-on
pas de tomber ainsi dans l'quivoque proprement dite, et n'y aurait-il
pas lieu  des dfinitions diffrentes? On dit que l'infini est ce dont
le terme ne peut tre trouv; mais Dieu est infini, en ce sens que sa
nature ne permet pas que l'on trouve le terme d'un tre que rien ne
limite. Il est infini par essence. Les cratures, au contraire, ne
peuvent tre dites infinies que relativement  notre connaissance, et
non pas  leur nature. Toutes, en effet, connaissent leurs limites,
quand mme notre science ne les atteint pas; et admettre l'infinit,
relle ou naturelle, dans les cratures, fut une erreur chez les gentils
et serait une hrsie chez les catholiques; car ce serait assimiler 
son crateur la crature comme excdant toutes limites; or le crateur
lui-mme ne connat pas ses limites, puisqu'elles n'ont jamais t.

[Note 544: _De Div._, p. 640.]

Cette analyse des diverses sortes de divisions ne serait pas
suffisamment instructive, si l'on ne les comparait entre elles pour
faire ressortir leurs diffrences[545].

[Note 545: _Dial._, p. 484-489.]

Si vous comparez la division du tout  la distribution du genre, vous
trouvez qu'elles diffrent en ce que la premire se fait suivant la
quantit, la seconde suivant la qualit. En effet, lorsqu'on distribue
un universel, on n'entend point le prendre dans son intgrit, mais
en montrer la diffusion entre tout ce qui y participe. S'agit-il, au
contraire, d'un tout intgral, ses parties en divisent la substance,
indpendamment de toutes qualits et quand mme elles en seraient
dpourvues.

Toujours un genre est antrieur  ses espces, un tout postrieur  ses
parties; car les parties sont la matire du tout, comme le genre est
la matire des espces. Aussi, comme la destruction du genre supprime
l'espce, quoique la destruction de l'espce laisse subsister le genre,
la destruction de la partie dtruit le tout, quoique le tout en
se dtruisant n'entrane pas la perte des parties, au moins comme
substance, si ce n'est comme parties.

Chaque espce reoit le genre pour prdicat; on ne peut dire la mme
chose du tout pour chaque partie. Il les faut toutes prises ensemble,
pour qu'elles soient le sujet du tout. L'homme est animal, mais la
muraille n'est pas la maison; il y faut la muraille, le toit, etc., tout
pris ensemble, il n'y a d'exception que pour les touts factices,
comme une baguette d'airain, dont le tout divis en deux donnera deux
baguettes d'airain. Mais aussi, comme tant un tout factice, on devrait
peut-tre la classer parmi les substances universelles.

Comparez maintenant la division du mot  celle du genre. Elles diffrent
en ce que le mot se partage en significations propres, le genre
en certaines crations tires de lui-mme. Car le genre cre
matriellement l'espce; l'essence gnrale est transfre dans la
substance de l'espce, au lieu que la substance du mot n'est point
transporte dans la constitution de la chose qu'il signifie. Le
genre est plus universel dans la nature que l'espce, son sujet;
_l'quivocation_ est dans sa signification plus comprhensive que le
mot unique. C'est que le mot n'est pas un tout naturel; il n'appartient
naturellement  aucune chose signifie; c'est un nom impos par les
hommes. Car le suprme artisan des choses nous a confi l'imposition des
noms, mais il a rserv la nature des choses  sa propre disposition.

Aussi le mot est-il postrieur  la chose qu'il signifie, et le genre
antrieur  l'espce. Par suite, les choses qui sont runies dans la
nature du genre, reoivent son nom et sa dfinition; tout ce qui se
dit du sujet en est prdicat de nom et de dfinition (Aristote).
Les significations, an contraire, ne se partagent que le nom de
l'_quivocation_[546].

[Note 546: _Categ._, V.--Boeth., _In Proed._, l. I, p. 130.
Pour bien comprendre ceci, il faut se rappeler que l'_quivocation_
(homonymie) est la proprit des choses quivoques (homonymes),
c'est--dire qui sous un mme nom n'ont pas mme substance. Nomem
commune, substantiae ratio diversa. On peut dire d'un homme vivant et
d'un portrait, c'est un homme. (Boeth., _In Proed._, p. 115.) Il y a
dans le texte d'Ablard,  la dernire phrase, _non participant_, je
crois que la ngation doit tre retranche (p. 487).]

La division du genre exprime une nature qui est la mme partout, la
division du mot un usage ou convention qui peut varier.

Comparez enfin la division du mot et celle du tout; le tout consiste
dans ses parties, qui le divisent, mais les significations qui divisent
le mot ne le constituent pas en lui-mme. Aussi, pendant qu'une partie
du tout en entrane la destruction par la sienne propre, le mot qui
signifie diverses choses peut perdre une de ces choses, sans que
l'anantissement de cette chose anantisse le mot, soit en substance,
soit  titre de signification.

Ces diffrences, ainsi rsumes, ne sont paa sans intrt; elles
accusent dans celui qui les a recueillies une tendance au nominalisme;
mais c'est une consquence qu'il suffit d'indiquer[547].

[Note 547: Et cependant on y rencontre cette expression toute
raliste, _essentia generalis_ (ibid.).]

Il faudrait donner un trait de dialectique ou commenter tout Boce,
pour complter l'analyse du trait d'Ablard sur la division. Il n'a
pas mme t publi tout entier, et aprs la division substantielle, le
tableau des divisions accidentelles n'aurait qu'un intrt mdiocre.
Cependant cette partie si importante de la dialectique resterait trop
incomplte, si nous nous taisions sur ce qui fait en dernire analyse la
valeur de la division, sur la dfinition.

On a d voir comment la division rend possible la dfinition, et la
dfinition dont le crdit a un peu baiss dans la philosophie, tait au
premier rang dans celle du moyen ge. Mais avant de lui assigner son
rle philosophique, disons, d'aprs Ablard, ce que c'est que la
dfinition[548].

[Note 548: _Dial._, pars V, p. 490-497.]

Ce mot aussi a plusieurs acceptions. Proprement, la dfinition est
constitue seulement par le genre et les diffrences[549], comme cette
dfinition de l'homme, _animal rationnel mortel_, ou de l'animal,
_substance anime sensible_, ou des corps, _substance corporelle_.
Ainsi, comme le dit Cicron, la dfinition explique ce que (_quid_) est
le dfini. Cependant on a souvent, avec Thmiste, entendu la dfinition
dans un sens large, et compris sous ce nom toute oraison qui, par une
quation entre la _prdication_ et une voix (_l'univoque_), en dclare
de quelque manire la signification. Dans la prdication, on dit que
l'oraison _fait quation_ au mot qu'elle dfinit, ou que la dfinition
est _adquate_, lorsque dans un sujet quelconque il se trouve que ni
le nom n'excde l'oraison, ni l'oraison le nom. Ainsi, tout ce qui est
_homme_ est _animal rationnel mortel_, et rciproquement.

[Note 549: Ablard suit ici Boce, dont les ides sur la dfinition
ont prvalu dans l'cole. La dfinition que donne Cicron de la
dfinition mme est dans ses Topiques, et Boce, pres l'avoir
commente, la rappelle dans son Trait de la dfinition (p. 649), et
c'est l qu'Ablard la reprond. Au reste, cette dfinition ne diffre
pas de l'ideo gnrale qu'Aristote donne de la dfinition, [Grec: lomos
ton ti isti], (_Analyt. post._, II, x); mais Boce, Ablard et en
gnral les scolastiques sont loin d'avoir jug la dfinition avec une
svrit aussi clairvoyante que l'a fait Aristote. (_Anal. post._, II,
III  XIII.--_Topic._, VI.--_Met._, VII, XII.)]

On distingue la dfinition de nom et la dfinition de chose. La premire
est l'interprtation qui explique un mot d'une langue dans une autre,
surtout en le dcomposant, comme lorsqu'on explique que _philosophie_
signifie _amour de la sagesse_. L'interprtation rentre souvent dans
l'tymologie; mais l'une et l'autre, en expliquant le nom, donnent
connaissance de la chose; autrement, le mot ne se comprendrait pas. La
dfinition fait la dmonstration de la chose, quand non-seulement elle
en donne la substance, mais qu'elle la dpeint par quelques-unes de
ses proprits. Le mot montre la chose enveloppe, la dfinition la
dveloppe, en dcomposant la matire ou la forme. Dans la dfinition
de l'homme, _animal_ indique la substance, _mortel_ et _rationnel_ les
formes; _homme_ signifiait tout cela confusment. Le nom de la substance
gnrique ou spcifique dtermine, assigne la qualit  la substance, en
dsignant la substance, en tant qu'_informe_ par les qualits; mais il
ne donne pas une pleine connaissance comme la dfinition qui dcompose.

L'interprtation s'applique au nom; elle est ncessaire, notamment quand
le doute porte sur la substance nomme, et que l'on ne sait  quelle
substance le nom est impos. Puis on y ajoute la dfinition, lorsque
la proprit formelle est ignore. La dfinition doit toujours tre
convertible avec le dfini; mais l'interprtation excde gnralement
l'interprt. Ainsi nous n'appelons pas philosophes tous ceux qui aiment
la sagesse, mais seulement ceux qui ont bien saisi la doctrine de l'art
(la connaissance de la dialectique), tandis qu'on interprte le mot
_philosophe_ par _amateur de la sagesse_, c'est la composition et le son
du mot qui semblent le vouloir ainsi. Aussi cet exemple nous donne-t-il
la diffrence de la dfinition de nom  celle de chose.

La dfinition de chose, comme la division, est ou selon la substance, et
c'est la dfinition propre, ou selon l'accident, et elle doit s'appeler
alors description. La dfinition substantielle est celle qui comprend en
ses parties la matire et la forme substantielle qui font la
substance de la chose, comme par exemple, le genre et les diffrences
substantielles. Les espces seules peuvent donc tre dfinies
substantiellement, car seules elles ont le genre et les diffrences
substantielles. Quant aux genres les plus gnraux ou prdicaments,
ils ne peuvent admettre la dfinition, car ils n'ont ni genres, ni
diffrences constitutives, puisqu'ils ne tirent point d'ailleurs leur
constitution, et qu'ils sont suprmes principes des choses. De mme les
individus sont indfinissables, parce qu'ils manquent de diffrences
spcifiques, n'ayant point par soi les diffrences auxquelles ils ne
participent que parce qu'ils font partie de l'espce. Les individus
d'une mme espce ne se distinguent entre eux que par les accidents de
la forme, qui _altrent_[550] seulement la substance et ne crent point
d'essence. Les accidents cesseraient d'tre accidents, si l'accs et le
retrait en enlevait quelque chose  la substance; c'est l l'effet des
formes substantielles des espces; d'elles dpend la gnration et
la corruption de la substance, c'est--dire que seules elles peuvent
produire les substances nouvelles et en changer la composition.

[Note 550: _Altrer_ est ici pris dans le sens primitif, et signifie
que les accidents font qu'un individu est autre (_alter non alius_)
qu'un autre individu de mme espce. Ainsi, les accidents individuels
altrent la substance, sans la changer en tant que substance spcifique.
Sous ce rapport, il faut se garder de confondre _altration_ avec
_corruption_. Les formes substantielles corrompent la substance, en
changent la nature (_cum rumpere_, composer autrement), et ne se bornent
pas  l'altrer ( l'individualiser).]

Il ne peut donc tomber sous la dfinition que les intermdiaires entre
les prdicaments et les individus, mais les uns et les autres ne se
refusent pas  la description, qui est la dfinition selon l'accident ou
improprement dite. Ainsi l'on dit que _la substance est ce qui peut tre
sujet de tous les accidents_, et que _Socrate est un homme blanc, crpu,
musicien, fils de Sophronisque_. Ce sont des dfinitions incompltes ou
descriptions qui n'admettent que les seules diffrences, ou qui posent
le genre sans les diffrences, ou l'espce avec les accidents; elles
diffrent des vraies dfinitions, qui ne comprennent que la matire et
la forme.

Parmi les noms soumis  la dfinition, on distingue les noms substantifs
proprement dits, qui sont donns aux choses en ce qu'elles sont, et les
autres noms qu'on appelle noms pris, _nomma sumpta_ (noms abstraits),
et qui sont imposs aux choses  raison de la _susception_ de quelque
forme. D'o l'on distingue la dfinition quant  la substance de la
chose, et la dfinition quant  l'adhrence de la forme. Les
dfinitions des genres et espces sont donnes quant  la substance ou
substantivement; les dfinitions des noms pris, comme l'_homme_, le
_rationnel_, le _blanc_, sont donnes adjectivement.

A propos de ces dernires, une grande question est leve par ceux qui
placent les universaux au premier rang parmi les choses, c'est celle de
savoir quelles sont les choses signifies que les dfinitions de noms
dfinissent. En effet, la signification des noms abstraits est double,
la principale est relative  la _forme_, la secondaire relative au
_form_. Ainsi _blanc_ signifie en premier lieu _la blancheur_ qui sert
 dterminer le corps sujet de la blancheur; en second lieu, le sujet
mme dont _blanc_ est le nom. Or nous dfinissons le blanc _le form par
la blancheur_ (ce qui a la _forme de la blancheur_). Maintenant on est
dans l'usage de demander si c'est seulement la dfinition du mot ou de
quelque chose que le mot signifie. Mais d'abord, comme nous dfinissons
les mots, non selon leur essence, mais selon leur signification, cette
dfinition parat tre en premier lieu celle de la signification; il
reste donc  chercher de quelle signification. Est-ce la premire,
c'est--dire _la blancheur_, ou la seconde, c'est--dire _le sujet de la
blancheur_? Si c'est la dfinition de la _blancheur_, elle est _prdite_
d'elle-mme (car c'est dire que la _blancheur_ est _forme du form
par la blancheur_); _blancheur_ se dit de toute chose _blanche_, et
la dfinition se sert  elle-mme de prdicat; or qui accorderait que
_blancheur_ ou _cette blancheur ft forme de blancheur_? tout ce qui
est _form de blancheur_ ou _blanc_ est corps.

Mais si la dfinition ci-dessus est celle de la chose qu'on nomme le
_blanc_, c'est--dire qui est le _sujet de la blancheur_, on demande si
elle est la dfinition de chaque sujet qui reoit la _blancheur_ ou de
tous pris ensemble. Dans le premier cas, elle est aussi celle de la
perle, qui est blanche; alors, d'aprs la rgle _De quocumque diffinitio
dicitur_ (la dfinition se dit de tout ce dont se dit le terme
dfini[551]), celle-ci donne le prdicat de la perle, ce qui est
absolument faux. Si au contraire on veut qu'elle soit la dfinition de
tous les sujets pris ensemble, il faudra, d'aprs la mme rgle, que
tous les sujets, quelque divers qu'ils puissent tre, soient dfinis
ensemble (c'est--dire par le mme prdicat dans la mme proposition),
ce qui est encore faux.

[Note 551: Je crois que cette rgle est celle que donne Aristote en
ces termes: Toute dfinition est toujours universelle. (_Anal. post._,
II, xiii.)]

L-dessus, je m'en souviens, voici quelles taient les solutions qui
pouvaient lever toutes les objections prcdentes.

Supposons que l'on dise que cette dfinition est celle de la
_blancheur_, entendue non selon son essence, mais selon l'adjacence (non
substantivement, mais adjectivement), c'est une consquence qu'elle soit
aussi dite comme prdicat 1 de la blancheur adjectivement, en ce sens
que _tout blanc est form par la blancheur_; 2 et aussi de toutes les
choses dont elle est le prdicat adjectif. (Ainsi toutes les choses
_blanches_ sont _formes de la blancheur_.)

On peut dire aussi qu'elle convient  tout sujet quelconque de la
_blancheur_; mais ce n'est pas une consquence ncessaire qu'elle
dfinisse tout ce qui a cette mme dfinition pour prdicat; car cette
rgle _la dfinition se dit d'un quelconque_, ne regarde que les
dfinitions selon la substance[552]; or celle dont il s'agit est
assigne  la substance _sujet de la blancheur_, non quant  ce qu'elle
est en elle-mme, mais quant  une de ses formes.

[Note 552: J'ai supprim dans le texte de cette phrase deux mots,
_et definitum_, qui me paraissaient en troubler le sens (p. 496).]

Cette solution me parat aussi tirer d'affaire tous ceux qui veulent
que la dfinition embrasse tous les _sujets de la blancheur_ pris
ensemble, quand mme on concderait qu'ils sont tous _prdits en
disjonction_, c'est--dire que ce qui a la dfinition pour prdicat est
ou perle, ou cygne, ou tout autre de ces sujets.

On peut encore dire que la dfinition est celle de ce nom, _le blanc_,
non quant  son essence, mais quant  sa signification, et alors elle ne
risquera plus de lui servir de prdicat quant  son essence: on ne dira
pas que ce mot _blanc_ est le _form de la blancheur_, mais que c'est ce
qu'il signifie; c'est comme si l'on disait que la chose qui est appele
_blanche_, est _forme de la blancheur_. Dfinir le mot, c'est ouvrir
sa signification par la dfinition; dfinir la chose, c'est montrer la
chose mme.

Ainsi, que la dfinition ft une dfinition de mot ou qu'elle ft celle
d'une signification quelconque, la question pouvait tre rsolue: on ne
dfinit rien sans dclarer en mme temps la signification d'un mot,
et nous n'accordons pas qu'aucune chose relle puisse tre dite de
plusieurs, c'est le nom seulement qui est dans ce cas. Comme toute
dfinition doit claircir le mot qui exprime ce qu'elle dfinit, il faut
qu'elle soit toujours compose de noms dont la signification reue soit
connue, car nous ne pouvons claircir l'inconnu par des inconnus. La
dfinition est ce qui donne la plus grande dmonstration possible de la
chose que contient le nom dfini, car il y a cette diffrence entre la
dfinition et le dfini que, bien que l'une et l'autre aient la mme
chose pour sujet, leur manire de le signifier diffre (Boce[553]). La
dfinition qui distingue en parties spares chacune des proprits de
la chose, la montre plus expressment et plus explicitement, tandis que
le mot dfini ne distingue pas ces divers lments par parties, mais
pose le tout confusment. Et quoique les mots dfinis contiennent
souvent plus de proprits de la chose que la dfinition n'en nonce, l
o l'on a le mot et la dfinition, la dfinition est plus dmonstrative
que le nom. Quant aux choses mmes, la dfinition fait plus que le nom
pour la signification, quand elle est substitue  la chose mme qui
est ignore et qu'elle dtermine distinctement dans toutes ses
parties[554].

[Note 553: _De Div._, p. 665.]

[Note 554: _Dial._, p. 495-497. Cette dernire partie de la
discussion, donne textuellement, aurait besoin peut-tre, pour se faire
comprendre, d'une paraphrase nouvelle. Mais dans les deux chapitres
suivants on reviendra au sujet qu'elle traite, et tout sera peut-tre
clairci.]

Ici finissent les extraits que nous voulions donner de la Dialectique,
et aucune de ses parties, plus que ce dernier livre, n'aura prouv
combien cette science consacre  l'lude des procds logiques de
l'esprit, est forcment et frquemment entrane  l'examen des
questions de mtaphysique. On ne saurait trouver trange que cette
ncessit se fasse sentir surtout dans les recherches sur la dfinition.
Qu'est-ce en effet que dfinir? c'est dire ce qu'est une chose. La
science de la dfinition est donc l'art de dire ce que sont les choses,
et comme l'art de le dire est celui de l'enseigner, c'est apparemment
aussi celui de le savoir. Apprendre  dfinir, c'est donc finalement
apprendre  connatre les choses; et cette partie de la logique est
l'introduction  l'ontologie. S'il y a une mthode sre pour bien
dfinir, il y a un procd certain pour connatre la vrit des choses.

D'o venait cette prfrence pour la dfinition comme moyen de
connatre? de l'emploi presque exclusif du raisonnement dialectique. Ce
raisonnement n'est au fond que le syllogisme; or le syllogisme n'est, 
le bien prendre, que le moyen de tirer de la dfinition d'une chose
la dfinition d'une autre. Les propositions qui le composent sont des
dfinitions partielles ou totales, provisoires ou finales. Quand il
est gnral et dfinitif, il est (ce mot de dfinitif semble lui-mme
l'indiquer) un procd de dfinition. Si l'on remonte aux syllogismes
antrieurs, on arrive toujours  quelque proposition universelle qui
exprime qu'une chose convient  une autre,  toute cette autre,  rien
que cette autre, _omni et soli_. C'est donc une dfinition. Et, comme la
scolastique recourait peu  l'observation soit interne, soit externe, il
est tout simple que, suivant son procd habituel, elle se soit
attache  rechercher et  tablir plutt les conditions logiques de la
dfinition, que les mthodes les plus sres de dcouvrir et de constater
la vrit, persuade qu'elle tait qu'une fois ces conditions connues,
elle n'aurait plus qu' les appliquer, sans investigations lointaines,
sans expriences prolonges, pour faire de bonnes dfinitions ou pour
contrler celles qui lui seraient prsentes. Qu'tait-ce pour elle,
en effet, qu'tudier une chose? c'tait en chercher la place dans les
cadres de la dialectique; c'tait dterminer  quelle catgorie elle
appartenait, si elle tait genre le plus gnral ou prdicament, genre,
espce, sous-genre, sous-espce, espce la plus spciale ou individu,
si elle tait mode ou nature, propre ou accident; et cela, moins en
retraant les caractres effectifs de la chose dans la ralit, qu'en
rappelant les propositions d'Aristote, de Porphyre, ou de Boce, o elle
avait figur, pour faire concorder l'exposition logique de la chose avec
les assertions antrieures de l'autorit. La recherche de la vrit dans
un tel systme aurait d, pour atteindre parfaitement son but, aboutir 
un tableau dialectiquement encyclopdique de tous les objets nomms par
le langage; et ce tableau n'et t qu'une collection mthodique de
dfinitions.

Si la dfinition a t depuis moins pratique et moins prne, c'est
qu'on a reconnu combien tait artificielle et hypothtique soit cette
manire de la trouver, soit la science dont elle devenait le fondement.
On a remarqu que la dfinition n'tait jamais que relative  la
connaissance acquise, et ne contenait de vrit qu'en proportion de ce
qu'on en savait. La dfinition ne donne pas la science; elle la rsume
ou la rappelle, elle ne la produit pas. Sans donc y renoncer, il vaut
mieux s'enqurir, par l'tude du raisonnement comme par l'exprience
externe, par l'examen du langage comme par la recherche des citations,
par l'analyse directe de tous les caractres de l'objet  connatre
comme par la dcomposition de toutes les ides qui en constituent la
notion, s'enqurir, dis-je, par tout moyen, de la vrit des choses,
sauf ensuite  rgulariser et, jusqu' un certain point,  contrler les
connaissances acquises par l'application des formes de la dialectique.
Au nombre de ces formes est sans contredit la dfinition, qui n'est
elle-mme que la division retourne. La dfinition est la synthse dont
la division est l'analyse.

Quoi qu'il en soit, rien de moins surprenant que la varit et
l'importance des objets et des questions auxquelles touche l'tude de
la dfinition. Ce qu'on vient de dire prouve que par la nature mme des
choses cette tude tait infinie, puisqu'elle n'tait rien moins que la
clef de la science universelle. Aussi,  travers beaucoup de subtilits
oiseuses, avons-nous vu, sous la main d'Ablard, l'tude de la division
et de la dfinition amener dans son cours une thorie ontologique de la
nature de l'me, une thorie psychologique de ses facults, des vues sur
la nature de Dieu, sur celle de l'homme, sur le langage en gnral et
sur les langues, des recherches sur la vraie nature des accidents, et
avant tout et sans cesse sur la substance et les modes, consquemment
sur le problme continuel et capital des universaux. Par les lumires
que l'analyse de cette cinquime partie de la Dialectique a jetes sur
ces diverses questions, elle peut tre vraiment considre comme la
transition aux ouvrages qu'il nous reste  faire connatre. Elle
nous conduit  l'examen plus direct des opinions psychologiques et
ontologiques de notre auteur; et elle nous montre en mme temps comment
la dialectique, science purement abstraite, devient une science
d'application.



CHAPITRE VII.

DE LA PSYCHOLOGIE D'ABLARD.--_De Intellectibis_.

Lorsque l'on compare la philosophie du moyen ge et la philosophie
moderne, une premire diffrence frappe les regards. L'une parat
presque trangre  l'tude des facults de l'me,  laquelle l'autre
semble consacre. En d'autres termes, la psychologie passe pour une
dcouverte des derniers sicles. C'est en effet une vrit incontestable
que depuis deux cents ans l'tude de l'esprit humain est devenue la
condition pralable, la base, le flambeau, le premier pas de la science;
toutes ces mtaphores sont justes. Mais c'est surtout cette importance,
c'est ce rle de la psychologie dans la philosophie qui peut s'appeler
une dcouverte moderne; et l'on ne saurait prtendre d'une manire
absolue qu' aucune poque l'homme ait entirement renonc  s'observer
lui-mme, ou du moins  se faire un systme quelconque sur sa nature
intrieure et sur ses moyens de connatre. 11 y a donc eu toujours une
certaine psychologie. Mais on en faisait peu d'usage; et l'on est rest
longtemps sans deviner qu'une grande partie des vrits philosophiques
ne sont accessibles que par l'observation de la conscience. Les disputes
du moyen ge, ces controverses fameuses dont le bruit retentit
dans l'histoire, roulaient sur des questions de dialectique ou de
mtaphysique, et non sur la science directe de l'esprit humain. Aussi
trouvions-nous  peine dans les ouvrages dj imprims d'Ablard
quelques vues isoles sur les facults de l'homme, et ne pouvions-nous
obtenir que par des inductions conjecturales et vagues une ide de sa
psychologie, jusqu'au jour o parut un petit trait qu'il nous reste 
faire connatre.

Le titre seul est singulier, _Tractalus de Intellectibus_[555]. Il ne
serait pas ais de le traduire du premier mot; car bien que l'ouvrage
roule sur l'intelligence humaine, cette expression _de intellectibus_
dsigne plutt certains produits ou certaines oprations de
l'intelligence que la facult qui les ralise. M. Cousin a raison
d'appeler l'ouvrage _un recueil de remarques sur l'entendement_; mais il
s'y agit surtout de ces actes de l'entendement dsigns sous le nom de
concepts, et qu'on n'et pas, il y a un demi-sicle, hsit  nommer des
ides. Nous n'intitulerons pourtant pas l'ouvrage _Trait des ides_; ce
titre est trop moderne; on comprendra mieux notre scrupule, lorsqu'on
aura lu les premiers mots de l'ouvrage. Ils seront le meilleur prambule
de notre analyse.

[Note 555: _P. Abaelardi tractalus de Intellectibus_; c'est le titre
du manuscrit qui provient de la bibliothque du Mont-Saint-Michel. M.
Cousin l'a publi dans la 4'e dition de ses _Frag. phil_., t. III,
Append., XI, p. 448 et suiv.]

Voulant traiter des spculations, c'est--dire des concepts, nous
nous proposons, pour en faire une tude plus exacte, d'abord de les
distinguer des autres passions ou affections de l'me, de celles du
moins qui paraissent le plus se rapprocher de leur nature; puis de les
distinguer les uns des autres par leurs diffrences propres, autant que
nous le jugerons ncessaire pour la science du discours.

Il y a cinq choses dont il convient de les isoler soigneusement: le
sens, l'imagination, l'estimation, la science, la raison[556].

[Note 556: Sensus, Imaginatio, existimatio, scientia, ratio. Cette
distribution des principales facults de l'esprit humain ne se trouve
nulle part nonce en termes exprs dans Boce; du moins je ne l'y
ai pas dcouverte. Il est impossible cependant d'en rapporter tout
l'honneur  Ablard, d'autant que c'est  peu prs la division de l'me
que l'on trouve expose d'une manire si remarquable dans le l. III du
_de Anima_ d'Aristote, [Grec: Listhaesis, phantasia, doxa, epistaemae,
nous]. Il serait curieux de rechercher comment et par qui cette division
avait pass dans le commerce philosophique. Car tout semble prouver
qu'Ablard ne connaissait point le _de Anima_.]

1 Sens.--L'intellect ou facult de concevoir est li avec le sens tant
par l'origine que par le nom. Par l'origine, car ds qu'un des cinq sens
atteint une chose, il nous en suggre aussitt une certaine conception.
En voyant en effet quelque chose, en flairant, entendant, gotant ou
touchant, nous concevons aussitt ce que nous sentons; et il est si
vrai que la faiblesse humaine est provoque par le sens  s'lever 
l'intelligence, que nous avons peine  donner  aucune chose la forme de
la conception, si ce n'est  la ressemblance des choses corporelles que
l'exprience des sens nous fait connatre.

Quant au langage, nous abusons souvent du mot de sens pour exprimer
l'intelligence; par exemple nous disons le sens des mots, au lieu
de dire le concept des mots. La vision aussi est prise souvent pour
l'intelligence tant par Aristote que par la plupart des autres[557],
peut-tre parce que le sens nous parat ressembler davantage 
l'intelligence. En effet, l'esprit se reprsente la chose qu'il conoit,
d'une manire analogue  celle dont nous contemplons, comme place
devant nous, une chose prochaine ou loigne.

[Note 557: Je ne vois que les reprsentations mentales, les
_fantaisies_ des Grecs, que Boce propose d'appeler _visa_. (_In Porph.
a Victor., Dial._, I, p. 8.)]

Le sens et l'intellect tant donc runis par l'origine et le nom,
il m'a paru ncessaire d'assigner leur diffrence, vu qu'ils oprent
ensemble dans l'me[558].

[Note 558: _De Intell._, p. 461-462.]

La diffrence, c'est que la perception d'une chose corporelle par le
sens a besoin d'un instrument corporel, c'est--dire que l'me doit tre
applique  un objet par un intermdiaire physique, comme l'oeil ou
l'oreille, tandis que l'intellect qui conoit, c'est--dire la pense
mme de l'me, n'a besoin ni de l'instrument corporel, ni mme de
l'effet d'une chose relle  concevoir, puisque l'intelligence se pose
des choses existantes ou non, corporelles ou non, soit en se rappelant
le pass, soit en prvoyant l'avenir, soit mme en se figurant ce qui
n'exista jamais.

La seconde diffrence, c'est que le sens n'a aucune facult de juger
d'une chose, c'est--dire d'en concevoir la nature ou la proprit;
aussi est-il commun aux animaux sans raison et aux animaux raisonnables.
L'intelligence, au contraire, n'opre que par la conception rationnelle
de la nature ou de la proprit des choses, mme quand elle conoit 
faux. Aussi point d'entendement sans la raison, ou sans la facult par
laquelle un esprit capable de discernement parvient  distinguer et 
juger les natures des choses.

2 Raison.--Les animaux qui ont la raison ont, en langage scolastique,
la rationnalit. La science ne met entre ces deux choses qu'une
diffrence de degr. La seconde appartient  tous les esprits, tant des
hommes que des anges; la premire, seulement  ceux qui sont capables
de discernement (_discretis_, aux personnes discrtes); quiconque peut
juger les proprits des choses possde la rationnalit. Celui dont
le jugement, exempt des atteintes de l'ge ou des troubles de
l'organisation, s'exerce avec facilit, a seul la raison. Or la raison
est en essence la mme chose que l'esprit (_animus_). La conception, ou
l'acte de l'intelligence en tant qu'elle conoit, distincte des sens
comme de la raison, descend ou provient de celle-ci dont elle est comme
l'effet perptuel; elle n'est donc pas la raison, quoiqu'il n'y ait pas
conception l o manque la raison.

3 Imagination.--La conception diffre aussi de l'imagination, qui n'est
qu'un souvenir du sens, ou la facult par laquelle l'esprit retient
l'affection du sens, en l'absence de la chose qui l'avait produite. Ce
n'est pas qu'il ne puisse y avoir en mme temps dans l'me imagination
et conception, aussi bien que conception et sens, et dans les deux cas
il y a quelque jugement; mais c'est un acte de l'intelligence, et non
pas de l'imagination et du sens. L'une se rapporte aux choses absentes,
l'autre aux choses prsentes; la conception se produit pour les choses
absentes comme pour les choses prsentes. Mais nous pouvons sentir les
choses sans les concevoir, autrement nous penserions toujours au ciel et
 la terre, que nous voyons toujours. Quand le sens agit, l'imagination
ne peut agir avec lui et en lui; mais ds qu'il cesse, elle le supple.
C'est une confuse perception de l'me aussi bien que le sens. Ce qui est
capable de sens est capable d'imagination. Les btes elles-mmes n'en
sont pas dpourvues, suivant Boce[559]. Mais n'y a-t-il imagination
qu' la condition du sens? Ablard penche pour l'affirmative; il veut
que non-seulement les objets insensibles et incorporels ne soient que
des concepts intellectuels, mais qu'il en soit, de mme des objets
corporels que l'intelligence conoit sans les avoir prsents par les
sens. Si Aristote a dit que nos conceptions n'ont jamais lieu sans
imagination[560], cela signifie, selon lui, que lorsque nous tchons
d'atteindre et de juger la nature ou la proprit d'une chose par la
seule intelligence, l'habitude du sens, d'o nat toute connaissance
humaine, _sensus consuetudo a quo omnis humana surgit notitia_, suggre
 l'esprit par l'imagination de certaines choses auxquelles nous
n'entendons nullement penser. Voulons-nous, par exemple, ne concevoir
dans l'homme que ce qui appartient  la nature de l'humanit,
c'est--dire le concevoir comme _animal rationnel mortel_; beaucoup de
choses que nous avons eu l'intention d'carter se prsentent  l'me
malgr elle par l'effet de l'imagination, comme la couleur, la longueur,
la disposition des membres, et les autres formes accidentelles du corps;
en sorte que par un effet singulier, _quod mirabile est_, lorsque je
cherche  penser  quelque chose d'incorporel, l'habitude de sentir
me force  l'imaginer corporel; ce que je conois comme incolore, je
l'imagine ncessairement color. C'est que les sens sont en nous ce qui
s'veille d'abord; leurs oprations se renouvellent sans cesse;
ensuite l'esprit s'lve  l'imagination, puis  la conception de
l'intelligence.

[Note 559: _De Consolat. phil._, V, p. 944.]

[Note 560: Aristote dit cela dans le Trait de l'me et dans celui
de la Mmoire. (_De Anim._, III, VIII.--_De Mem. et Remin._, I.) Ablard
ne les connaissait pas; mais Boce cite textuellement un passage du _de
Anima_, et c'est l qu'Ablard s'est instruit. (Boeth., _De Interp._,
ed. sec., p. 298.)]

Toutefois, Boce dit qu'il est une intelligence qui appartient  bien
peu d'hommes, et  Dieu seul, laquelle dpasse tellement et le sens et
l'imagination qu'elle agit sans l'un et sans l'autre[561]; par elle,
rien ne s'offre  l'esprit que ce qui se pense et se comprend; pour
elle, point de perception confuse. videmment Dieu ne saurait avoir ni
sens ni imagination; son intelligence atteint et contient tout; car
comprendre, c'est savoir. Cette intelligence-l que Boce accorde 
un petit nombre d'hommes, croyons, avec Aristote, qu'elle ne peut se
rencontrer dans cette vie, si ce n'est chez l'homme que l'excs de la
contemplation lve  la rvlation divine. Et cet essor de l'me, il
faut l'appeler science plutt que simple intelligence, et le rapporter 
l'esprit divin plutt qu' l'esprit humain. L'me qui vient de Dieu se
pntre de Dieu, pour ainsi dire, et dans l'homme qui s'vanouit et
meurt en quelque sorte, Dieu parat[562].

[Note 561: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 296.]

[Note 562: _De Intell._, p. 467. Ceci semble un souvenir du Time
plutt que du _de Anima_. Voyez pourtant III, V.]

4 Estimation.--Distinguons encore l'entendement ou l'intelligence de
l'estimation et de la science. On confond quelquefois l'estimation avec
l'intelligence; car on doit estimer pour comprendre, et le mot de pense
(_opinio_), synonyme de celui d'estimation, est quelquefois transport
 la conception. Mais estimer, c'est croire; l'estimation est la mme
chose que la crance ou la foi[563]. Comprendre, c'est apercevoir
(_speculari_) par la raison, soit que nous croyions ou non  ce que nous
apercevons. Je comprends cette proposition: _l'homme est de bois_, et je
ne la crois pas. Ainsi tout ce qu'on estime ou croit, on le comprend;
mais l'inverse n'est pas vraie. D'ailleurs il n'y a estimation que de ce
dont il y a proposition, c'est--dire conjonction ou division.

[Note 563: Ce passage serait au besoin la preuve que cet ouvrage est
d'Ablard. Celle analogie de l'_estimation_ avec la foi qu'il dfinit
l'une par l'autre, est une opinion qu'il avait emprunte au _de Anima_
(III, iii), et que saint Bernard lui a reproche. Voyez dans cet ouvrage
le I. III, c. iv, et _Ab. Op., Introd._, I. I, p. 977.]

5 Science.--La science est cette certitude de l'esprit qui se soutient
indpendamment de toute estimation ou conception. Aussi la science
persiste-t-elle dans le sommeil, et Aristote place-t-il les sciences et
les vertus,  raison de leur dure, parmi les habitudes, _habitus_[564],
plutt que parmi les dispositions de l'esprit.

[Note 564: L'habitude, n'est pas l'accoutumance, mais ce que l'on
a en propre comme une facult naturelle, une _capacit_, suivant la
traduction de M. Barthlemy Saint-Hilaire. La disposition ou diathse,
[Grec: tiOttni], n'est qu'une affection peu durable. (_Categ._
VIII.--_De la Logique d'Arist._, t. 1, p. 167.)]

Maintenant, tout ce qui appartient proprement  l'intelligence,
entendement ou facult de concevoir, ayant t spar de tout le reste,
il faut distinguer les diffrents concepts entre eux. Ils sont simples
ou composs, uns ou multiples, bons (_sani_) ou mauvais (_cassi_), vrais
ou faux; en outre, il y a une distinction  faire entre le concept du
composant et celui des composs, entre le concept du divisant et celui
des diviss, ou entre la division et l'abstraction.

Les concepts sont simples, lorsque, ainsi que les actions ou les temps
simples, ils ne se constituent pas de parties successives; les composs
sont l'inverse. Il en est de la conception comme du discours qui la
suscite, lequel est simple ou compos. Dire ou entendre: _l'homme se
promne_, c'est passer par une suite d'nonciations significatives,
celle d'_homme_, celle de _se promener_, et joindre l'une  l'autre.
Il y a l des parties successives; car une nonciation, ainsi qu'une
conception, peut rester simple et avoir des parties, si elles ne sont
pas successives. Exemples: _deux, trois, troupeau, amas, maison_. La
combinaison qui rsulte de la matire et de la forme, ou bien de
parties agrges ensemble, n'exclut pas la simplicit. Exemple: le nom
d'_homme_, qui dsigne en mme temps la matire, _animal_, et la forme
de la _rationnalit_ et de la _mortalit_.

Les mmes choses peuvent tre conues et par une conception simple et
par une conception successive. Je puis voir tantt d'une seule et mme
intuition, tantt par succession et en plusieurs regards, trois pierres
places devant moi. Ce que fait ici le sens, l'entendement le peut
faire. L est la diffrence des conceptions exprimes par le mot
(_intellectus dictionis_) ou par l'oraison (_intellectus orationis_),
qui dsignent d'ailleurs la mme chose. Ainsi le nom _animal_ et sa
dfinition _corps anim sensible_ suggrent la mme pense; toute la
diffrence, c'est que l'un donne  la fois trois choses, et l'autre
les donne successivement. Ainsi la conception donne les choses comme
jointes, ou joint les choses pour les donner. Elle est ainsi ou
simultane ou successive.

La diffrence entre les concepts de mot et les concepts d'oraison
s'applique aux concepts qui donnent les choses comme spares ou qui
en oprent la sparation, et qu'Ablard appelle concept des diviss
et concept divisant. _Animal_ donne un concept de choses jointes;
_non-animal_ est un nom infini ou indtermin; il signifie la chose
_qui n'est pas animal_, laquelle donne un concept de choses divises
(_intellectus divisorum_); et comme la dfinition de l'_animal_ donne un
concept de jonction, la description du _non-animal_ donne un concept de
division, proprement un concept divisant (_intellectus dividens_)[565].

[Note 565: _De Intell._, p. 468-473.--Tout ceci concorde avec ce qui
a t dit au chapitre prcdent sur la division, la description, etc.]

Les concepts simples ou composs sont uns, s'ils consistent dans une
seule jonction, ou dans une seule division ou disjonction; autrement ils
sont multiples. La jonction, comme la division ou disjonction, est
une, lorsque l'esprit marche continment d'un seul et mme lan, et n'a
qu'une intention mentale, par laquelle il accomplit sans interruption le
cours une fois commenc d'un premier concept. Ce langage un peu figur
signifie qu'il y a unit dans un concept, ft-il compos de parties et
de parties successives, lorsque l'esprit le forme par un seul et mme
acte, lorsqu'il n'y a du moins rien de successif dans l'opration
intellectuelle. En effet, quand mme vous prendriez des choses
successives, si vous les combinez de telle sorte qu'en les parcourant
discursivement (_discurrendo_), vous posiez une seule essence; ou bien
quand, par la force d'une seule affirmation, voua assemblez et rendez
rciproquement unis des lments divers par le lien de l'attribution,
par celui de la condition ou du temps, ou par tout autre mode; pourvu
qu'il y ait impulsion mentale unique, il y a unit de concept. Quand je
prononce continment _animal raisonnable_, l'auditeur conoit _animal_
et _rationnalit_ comme une seule chose, il en fait un tout; et
semblablement, quand je dis _animal non-raisonnable_. Peu importe
d'ailleurs que la chose soit rellement ou non comme elle est conue;
le concept n'en existe pas moins. _Caillou raisonnable_ et _chimre
blanche_ sont des concepts uns, comme _animal raisonnable_ et _homme
blanc_. Cette unit se trouve mme dans les propositions transitives,
et dans celles dont les termes sont lis par le cas oblique. Dans le
concept, _la maison de Socrate_, il y a unit comme dans celui-ci,
_maison socratique_. Dans un seul concept peuvent se faire plusieurs
jonctions, plusieurs divisions. Mais l'unit de concept disparat avec
la continuit de l'acte. Les concepts sont bons (_sani_), lorsque par
eux nous entendons les choses comme elles sont; autrement, ils sont
mauvais (_cassi_), et on les appelle opinions plutt que concepts.
L'opinion, dit Aristote, est la pense de ce qui n'est pas, plutt que
de ce qui est.[566] Suivant lui, les concepts sont bons, lorsqu'ils
ressemblent aux choses. Le concept d'_homme_ serait, comme le concept de
la _chimre_, un concept vain et mauvais, s'il n'y avait pas d'homme du
tout.

[Note 566: Ablard altre un peu la pense d'Aristote et la
transforme en proposition gnrale. Aristote dit seulement que, bien
que ce qui n'est pas puisse tre pens (_opinabile_), il n'en faut pas
conclure que ce qui n'est pas soit quelque chose, puisque cette pense
ou opination, _opinatio_, est, non qu'il est, mais qu'il n'est pas. Tel
est le sens de la version do Boce qu'Ablard avait apparemment sous les
yeux (_De Interp_., ed. sec., I. V, p. 423). Dans le texte grec, il y a
littralement: Le non-tre, parce qu'il est _pensable_ (_opinabile_),
n'est pas pour cela dit avec vrit tre quelque chose de rel, _ens
quiddam_, puisque nous ne pensons pas qu'il soit, mais qu'il n'est pas.
(_Hermen_., XI.) Au reste, si l'on voulait approfondir toute cette
partie de la logique d'Ablard, il faudrait se reporter  sa
Dialectique; l,  l'occasion de la proposition et du prdicat, il
expose sous une autre forme une partie des ides que nous retrouvons
ici. (_Dial_., p. 237-251.)]

La vrit et la fausset n s'appliquent qu'aux concepts composs, soit
qu'ils joignent, soit qu'ils divisent, c'est--dire soit affirmatifs,
soit ngatifs. Car il faut qu'il y ait possibilit de dlibration ou de
jugement, pour que les concepts soient vrais ou faux. On juge suivant le
concept ou par le concept; et le concept par lequel on juge n'est pas la
mme chose que le concept suivant lequel on juge; le concept par lequel
on juge, c'est--dire la conception du jugement, n'est que l'opration
par laquelle nous concevons une jonction ou une division d'o rsulte
un jugement. Le concept suivant lequel (_secundum quem_) on juge,
c'est--dire le concept qui est la base du jugement, est cette partie
du concept total du jugement dans laquelle rside toute la force du
jugement; tels sont les concepts des prdicats. Le sujet n'est pos que
pour recevoir la chose que nous voulons lui assigner par jugement; mais
le prdicat est pos _pour dnoter l'tat auquel nous voulons que la
chose soit rapporte par jugement_[567]; c'est--dire, en langage moins
technique, pour assigner une chose  une autre en vertu d'un certain
rapport. Le sujet est le terme pos en premier concept, et auquel est
substitue la chose que le jugement y joint ou en spare; le prdicat
est dit du sujet, non le sujet du prdicat. La force de la proposition
tant dans ce qui _est dit_, toute la vertu de l'acte intellectuel qui
juge ou de la conception de jugement est dans le concept du terme qui
_est dit_ ou du prdicat.

[Note 567: Ad denotandum statum secundum quem eam deliberari
volumus. (p. 477.)]

Le concept divisant est le concept de ngation. Il spare quelque chose
de quelque chose: _un homme n'est pas un cheval, celui qui est
debout n'est pas assis_. Le concept de disjonction est un concept
d'affirmation; il ne spare pas les choses; mais de plusieurs
conceptions de l'esprit, il en constitue une: _quelque chose est
homme ou cheval, sain ou malade_, etc. Les propositions disjonctives
hypothtiques sont des concepts de disjonction.

Tout concept qui donne la chose comme elle est, est-il bon? Tout concept
qui donne la chose comme elle n'est pas, est-il mauvais? L'affirmative
parat vraie; cependant tout concept obtenu par abstraction, _omnis per
abstractionem habitus intellectus_, donne la chose autrement qu'elle
n'est. A peine existe-t-il un concept d'une chose non sujette aux sens,
qui ne la donne pas  quelques gards autrement qu'elle n'est.

Les concepts par abstraction sont ceux dans lesquels une nature d'une
certaine forme, est prise indpendamment de la matire qui lui sert
de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est pense
indiffremment, sans distinction d'aucun des individus auxquels elle
appartient. Par exemple, je prends _la couleur d'un corps_ ou _la
science d'une me_ dans ce qu'elle a de propre, c'est--dire en tant que
qualit; j'abstrais en quelque sorte les formes des sujets substantiels,
pour les considrer en elles-mmes, en leur propre nature, et sans
faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je considre ainsi
indiffremment la nature humaine qui est en chaque homme, sans faire
attention  la distinction personnelle d'aucun homme en particulier, je
conois simplement l'homme en tant qu'homme, c'est--dire comme
animal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et j'abstrais
l'universel des sujets individuels. L'abstraction consiste donc  isoler
les suprieurs des infrieurs, les universaux des individuels, leurs
sujets de prdication, et les formes des matires, leurs sujets de
fondation. La soustraction (_subtractio_) sera le contraire. Elle
a lieu, quand l'intelligence soustrait le sujet de ce qui lui est
attribu, et le considre en lui-mme; par exemple, lorsqu'elle
s'efforce de concevoir, indpendamment d'aucune forme, la nature
d'un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou
soustrait, donne la chose autrement qu'elle n'est, puisque la chose qui
n'existe que runie y est conue sparment.

Or comme personne, en voulant penser une chose, n'est capable de la
penser dans toutes ses essences ou proprits, mais seulement en
quelques-unes d'entre elles, l'esprit est forc de concevoir la chose
autrement qu'elle n'est. Ainsi _ce corps_ est _corps, homme, blanc,
chaud_, et mille autres choses. Cependant, considr en tant que corps,
il est conu sparment de toutes ces choses, c'est--dire autre qu'il
n'est en effet. Le concept de corps, indpendamment de toute forme ou
qualit, est celui d'une nature quelconque prise comme universelle,
c'est--dire indiffremment ou sans application  aucun individu. Or
ce corps pur n'existe nulle part ainsi; rien dans la nature n'existe
indiffremment, d'une manire indtermine. Toute chose est
individuellement distincte, une numriquement. La substance corporelle
dans ce corps, qu'est-elle autre chose que ce corps lui-mme? La nature
humaine dans cet homme, dans Socrate, qu'est-elle autre chose que
Socrate mme?

Quant aux choses absentes, insensibles, incorporelles, qui peut les
connatre comme elles sont? Qui ne les conoit autrement qu'elles ne
sont? Reprsentez-vous, quand elle est absente, la chose que vous avez
vue; plus tard, vous la trouverez tout autre sous plus d'un rapport que
vous ne vous l'tes reprsente. Qui ne conoit les choses incorporelles
 l'image des corporelles, et qui, pensant  Dieu ou  l'esprit,
n'imagine pas l'un ou l'autre avec quelque forme, ou quelque habitude
corporelle, quoique Dieu ni l'esprit n'en ait aucune? Qui ne conoit les
esprits comme circonscrits localement, composs, colors, investis
de modes propres aux corps, et cela, parce que toute la connaissance
humaine vient des sens?

Or, si l'exprience des sens nous pousse  figurer ainsi nos ides, et
si tout concept d'une chose dans un autre tat que son tat rel, doit
tre tenu pour vain et mauvais, quelle conception humaine ne doit pas
tre condamne?

Passons  l'autre partie de la question. Tout concept qui donne la
chose comme elle est, doit-il tre tenu pour bon? cela ne parat pas
contestable. Cependant, concevoir qu'_un homme est un ne_, n'est pas un
concept faux, si l'on entend, par exemple, que l'_homme est un animal_
comme l'ne. Qu'est-ce donc que ce concept faux, qui donne la chose
comme elle est? Comment admettre que la vrit et la fausset, formes
contradictoires des concepts, se runissent dans le mme concept, ou
soient combines dans le mme acte d'un mme esprit indivisible?

En dfinitive, _concevoir une chose autrement qu'elle n'est_, peut
vouloir dire--ou que le mode de conception diffre du mode d'existence,
par exemple qu'on la conoit spare, quoiqu'elle ne le soit pas, pure,
quoiqu'elle soit mixte;--ou bien que la chose est conue comme existant
dans un tat, avec un mode autre que l'tat ou le mode rel.--Dans le
premier cas, _autrement_ se rapporte  _concevoir_; dans le second, il
se rapporte au verbe exprim ou sous-entendu dans la conception. Dans
le premier cas, la chose est _autrement conue_ qu'elle n'est dans la
ralit, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second, la
chose est conue comme _tant autrement_ qu'elle n'est, et c'est une
vaine conception.

De mme, cette proposition: Le concept est juste et valable, quand la
chose est conue _comme elle est_, n'est une proposition vraie, que
si l'on ajoute _comme elle est dans le sens o elle est conue_. Tout
dpend de ce que l'esprit entend, quand il conoit. Suivant le sens
qu'il attache  ce qu'il affirme, un mme concept peut tre vrai et faux
en mme temps. C'est le cas de tout concept qui peut tre ramen  la
forme d'une proposition hypothtique. Par exemple, _l'homme est un ne_,
peut tre ramen  cette forme: _Si l'on entend que l'homme est un
animal comme l'ne, l'homme est un ne_. Tel est l'exemple fameux: _Si
Socrate est une pierre. Socrate est une perle_[568].

[Note 568: Toutes ces distinctions, ainsi que tout ce qui, dans le
_de Intellectibus_, appartient plus  la logique qu' la psychologie,
ont t traites plus compltement dans la Dialectique. (Part. II, p.
237-251.)]

La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel
qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une
notion qui la dveloppe et l'explique s'unissent et forment un tout.
Ce qu'Ablard appelle _intellectus_, est proprement l'ide, selon la
plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne rduit pas l'ide 
la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose en tant
que pense; c'est la pense qui en donne une connaissance dtermine.
Constituer un concept revient au mme que signifier ou noncer qu'une
chose est. Cependant il ne faudrait pas en conclure que le fait de
signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en
particulier signifie et le concept et la chose, ce qui ne veut pas dire
qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre
concept. La signification rend le concept qu'elle suppose[569].

[Note 569: _De Intell_., p. 475-497.]

A part les formes de la dialectique, on doit reconnatre ici la thorie
tant rpte de la formation des ides. La sensation, l'imagination, le
concept (tant simple que compos, tant un que multiple), le jugement, le
concept exprim ou le terme, le jugement exprim ou la proposition, la
vrit ou la fausset des concepts et des jugements, c'est bien l le
sujet et l'ordre habituel des psychologies lmentaires. Il ne faut pas
s'tonner de retrouver ici des notions si familires aux modernes; ce
n'est pas qu'Ablard les ait devancs, c'est qu'il a puis  la mme
source; le fond de tout cela est dans Aristote[570].

[Note 570: Toutefois ce n'est pas Aristote mme qu'il a consult. Il
a suivi Boce, et il l'a rendu plus rigoureux et plus mthodique. (_In
Porph._, I, p. 54. et _De Interp._, ed. sec., _passim._)]

Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels?
quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en
eux? Lorsque j'entends le nom _homme_, nom commun  plusieurs choses
auxquelles il convient galement, quelle chose entend mon esprit? c'est
l'homme en lui-mme, doit-on rpondre. Mais tout _homme_ est celui-ci,
celui-l ou tout autre. La sensation, nous dit-on, ne donne jamais que
tel _homme_ dtermin, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on
affirme que le concept d'_homme_ ne peut tre que le concept d'un homme
dtermin: _homme_ quivaut  _un certain homme_. Il faut rpondre que
concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'est--dire un
animal de telle qualit. Lors donc qu'on objecte que _tout homme_ tant
celui-ci ou celui-l, concevoir l'_homme_, c'est concevoir celui-ci ou
tel autre, le syllogisme n'est pas rgulier. Il faudrait dire que _tout
concept de l'homme_ est le concept de celui-ci ou de celui-l; alors le
moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extrmes se
ferait en rgle; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis _une
cape[571] est dsire par moi_, ce qui revient  dire _je dsire une
cape_; quoique toute _cape_ soit celle-ci ou celle-l, il ne s'ensuit
pas que je dsire celle-ci ou celle-l. Mais si je disais: _Je dsire
une cape, et quiconque dsire une cape dsire celle-ci ou celle-l_,
l'argumentation serait juste et la conclusion lgitime. De mme, on peut
dire: _Si j'ai la sensation d'un homme, tout homme tant tel ou tel
homme, j'ai la sensation de tel ou tel homme_; mais il ne s'ensuit
nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens
de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante dtermine, qu'en
consquence la sensation d'homme ne puisse tre que la sensation cause
par cet homme-ci ou cet homme-l, accordez-le; mais l'entendement n'a
pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose relle, puisqu'il
s'applique aux choses passes, futures, qui n'ont jamais t, qui ne
seront jamais. Pour penser  l'homme, pour avoir un concept dans lequel
entre l'ide de la nature humaine, il n'est donc pas ncessaire d'avoir
prsent  l'esprit tel ou tel homme dtermin. La nature humaine peut
tre l'objet de concepts innombrables, comme ce concept simple du nom
spcial d'_homme_ ou de l'_homme_ pris comme espce, aussi bien que de
l'_homme blanc_, de l'_homme assis_, que sais-je? de l'_homme cornu_,
qui n'existe pas; en un mot, comme toutes les conceptions dans
lesquelles entre la nature humaine, soit avec la distinction d'une
personne dtermine comme Socrate, soit indiffremment ou sans aucune
dtermination personnelle.

[Note 571: _Capa_, espce de capuchon, _bardocucullus_.]

Ablard nonce ici brivement certaines objections, mais  peine
indique-t-il  quoi elles tendent, et pourquoi il est intressant de les
lever. Sous leur forme technique, leur importance chappe, et le texte
de cet ouvrage ressemble  un sommaire de principes et d'arguments,
applicables  des controverses usuelles,  des questions connues, et que
devaient claircir ou dvelopper, soit l'interprtation orale, soit
au moins l'intelligence du lecteur, dj familiaris avec ce dont il
s'agissait[572]. Essayons de suppler  l'une et  l'autre.

[Note 572: _De Intel._, p. 487-492.]

Il s'agit de savoir ce que signifient les noms des universaux, ou quels
sont les objets des conceptions gnrales ou spciales. Ablard vient
de dire que ces noms dsignent des conceptions universelles, et que
celles-ci, pour tre valables et vraies, n'ont pas besoin de se
rapporter  des objets sensibles et dtermins, parce qu'elles
sont l'oeuvre de l'intelligence et non de la sensibilit. C'est
la sensibilit qui veut des objets certains, rels, individuels;
l'intelligence procde autrement, puisqu'elle conoit ce qui est absent,
insensible, indtermin, ce qui n'est pas. Les conceptions gnrales ne
sont donc pas ncessairement de purs mots, mais peuvent tre de vraies
conceptions, quoiqu'elles ne se rapportent pas  des objets individuels.
A cela on aura trouv une forte objection, si l'on dmontre qu'il y a
des mots, ressemblant  des noms de conceptions, qui ne dsignent ni des
conceptions relles, ni des conceptions possibles; ce ne seront que des
semblants de conceptions; ces conceptions n'en auront que le nom; il
faudra bien reconnatre que tout nom ne suppose pas un concept, et le
nominalisme aura gagn un premier point fort important.

Ainsi, par exemple, je dis _tout homme_, et cependant je ne conois pas
actuellement _tout homme_, car il faudrait concevoir _tous les hommes_,
et cela est impossible; on peut donc nommer une conception sans l'avoir.
Semblablement, de deux je dis que l'_un court_, et comme je ne sais
lequel, ni peut-tre mme de quel tre il s'agit, je n'ai point la
conception de ce que je dis. A plus forte raison, ne puis-je avoir la
conception de la _chimre blanche_ ou simplement de la _chimre_, ni du
_non-intelligible_ ou _non-concevable_. Puis donc que je prononce ces
mots comme des conceptions et que j'en raisonne, et qu'en ralit je ne
les comprends pas, il suit que ce ne sont que des mots. Qu'est-ce que
des concepts qui ne sont pas conus, des produits de l'entendement qui
ne sont pas entendus, de l'intellectuel sans intelligence? Ainsi les
concepts, autres que ceux qui correspondent  des choses individuelles,
ne sont pas mme des ides, ce ne sont que des noms.

Ablard rpond en expliquant dans quel sens on conoit les diverses
propositions opposes comme des difficults. Concevoir _tout homme_,
c'est, selon lui, concevoir, non-seulement l'oraison _tout homme_, mais
_un homme quelconque_, ou quiconque a la nature humaine. Ce n'est pas
tel ou tel homme, Socrate ou Platon, quoique tel ou tel homme, Socrate
ou Platon, soit compris sous le concept de _tout homme_. C'est la
conception de la nature humaine, sans dtermination individuelle;
et cette conception comprend tous les individus, quoique aucune
intelligence ne suffise  les considrer tous individuellement et en
mme temps. Dire _l'un de ces deux court_, c'est concevoir l'une ou
l'autre de ces deux choses vraies, savoir ou qu'_il y en a un qui
court_, ou que _c'est celui-ci_ et non _celui-l qui court_, et l'on
ne peut dire que ce concept ne se rapporte  rien de rel. Quant  _la
chimre_, elle n'est pas relle, et elle est conue comme n'tant pas
relle. Ce qui n'empche pas de concevoir que, si elle tait relle et
qu'elle ft blanche, elle serait blanche; et dans ce cas, il y
aurait lieu  cette proposition, _elle est blanche_. Quant au
_non-intelligible_, c'est un attribut gnral qui, en tant que gnral,
peut tre conu, quoique une chose particulire non-intelligible ft
prcisment ce qui ne peut tre conu. Autre est de concevoir qu'une
chose est inconcevable, autre de concevoir une chose inconcevable. Ainsi
les exemples cits ne prouvent pas que certains mots, dsignant des
ides qui ne reprsentent rien de sensible ou de dtermin, ne soient
que des mots, et ne signifient ni choses ni ides, c'est--dire ne
signifient rien. Ils ne prouvent pas davantage que, pour ne reprsenter
directement rien de dtermin ni de sensible, des ides soient vaines et
fausses, et par consquent, on ne peut conclure des exemples cits, 
la vanit,  la fausset,  la nullit des conceptions gnrales
quelconques.

Nous avons videmment ici l'argumentation et la rfutation du
nominalisme. Ablard ne le dit pas en termes exprs, mais il le fait
comprendre, et en posant les exemples ci-dessus comme des difficults,
il nous fait connatre, sans aucun doute, quelques-unes des objections
de Roscelin ou de ses partisans. Nous apprenons ainsi  quel point
le nominalisme diffrait du conceptualisme. Le premier ne niait pas
seulement les essences gnrales, mais les conceptions gnrales et
abstraites; il ne laissait aux genres, aux espces, aux tres de raison,
pas mme une place dans l'esprit. Il tait absolu. Cela nous explique
comment le conceptualisme, qu'on est souvent port  confondre avec le
nominalisme, s'levait alors  l'importance d'une doctrine positive,
distincte, dtermine. C'tait un intermdiaire rel entre le ralisme
et le nominalisme. Le premier disait que les universaux taient
non-seulement des ides et des mots, mais des ralits; le
conceptualisme, qu'ils n'taient pas des ralits, mais des ides et des
mots; le nominalisme, qu'ils n'taient ni des ralits, ni des ides,
mais des noms. Le fond du nominalisme tait donc que nous n'avons
d'ides que des objets sensibles. La psychologie se rduisait donc 
la sensation et  la mmoire, pour toutes facults fondamentales.
L'intelligence, purement passive, facult  la suite de la sensation et
de la mmoire, se bornait  concevoir leurs objets, c'est--dire  la
simple reprsentation. Il ne lui restait en propre que je ne sais quelle
activit vaine qui se produisait dans le langage, lequel dbordait
ncessairement la ralit et la pense. Les langues taient pleines de
fictions gratuites. On voit comment le nominalisme se ramenait  un
troit sensualisme.

Ablard, quoiqu'il ft de l'cole d'Aristote, et qu'il adoptt par
consquent quelques-uns des principes du sensualisme, entendait les
choses plus largement, et s'il ne s'affranchissait pas de quelques-unes
des consquences de ces principes avec la mme hardiesse que son matre,
cependant il ne peut tre confondu avec les sectateurs de cette troite
doctrine. Il disait bien que toute connaissance _surgit des sens_[573].
Il admettait bien qu'il n'y a dans la nature que des choses dtermines,
que les ralits sont toutes individuelles; il croyait donc que
les genres et les espces ne sont pas rels en eux-mmes. Mais si
l'intelligence est instruite, excite par les sens, si les sensations
suscitent des concepts[574], cependant l'intelligence est distincte
des sens; elle en est profondment diffrente; elle l'est mme de
l'imagination, qui n'est que la facult de se reprsenter les choses
sensibles. La sensation, l'imagination, tout cela n'est que perception
confuse. L'intelligence a des perceptions plus distinctes ou plutt des
conceptions (concepts, intellects, ides), qui sont de plus en plus
indpendantes, de plus en plus dgages des perceptions sensibles et
imaginatives; et elle peut mme arriver trs-prs de l'tat d'une
intelligence pure, qui comprend par elle-mme et directement,  la
manire de l'intelligence divine. Or, elle a cette puissance  deux
conditions, c'est non-seulement de changer en ides les perceptions
sensibles, mais de se faire des ides, dont l'objet n'a pas t senti,
dont l'objet ne peut l'tre, dont l'objet mme n'existe pas. En d'autres
termes, l'intelligence a des ides sensibles ou de reprsentation, et
des ides purement intelligibles ou intellectuelles, savoir celles
des choses invisibles, celles des choses inconnues, celles des choses
universelles, celles des choses abstraites. Ainsi, l'homme est
non-seulement en communication avec la nature physique, mais il
l'excde; il est naturellement mtaphysicien; voil l'homme d'Ablard et
d'Aristote.

[Note 573: _De Intell._, p. 466 et 482.]

[Note 574: _Id._, p. 462.]

On voit que le conceptualisme, quoique venu  l'occasion d'une question
logique, est une psychologie. Cette psychologie est sommaire, succincte,
incomplte, je le veux; elle n'est pas inattaquable, j'en conviens
encore. Mais elle ne donne pas une trop mesquine ide de l'esprit
humain; elle est loin de limiter trop troitement sa porte ni ses
forces. On peut la trouver hsitante, obscure, fautive sur la question
ontologique; elle ne jette sur la ralit qu'un regard de passage, et
peut-tre ignore-t-elle les rapports mystrieux et certains qui unissent
le monde des ides avec le monde des choses. Mais les philosophies qui
peuvent lui en faire un reproche, ne sont pas fort nombreuses. Platon
n'avait pas russi  persuader Aristote, et le no-platonisme n'a rien
fond. Chez les modernes, Locke et Reid n'en savent pas beaucoup plus
qu'Ablard; Kant en sait plus, mais il doute davantage. Quelques mots
de Descartes et de Leibnitz composent tout ce que nous avons gagn
sur l'antiquit. Aucune doctrine formelle, compltement dveloppe,
dfinitivement reconnue, n'a encore ralis le modle difficile d'une
ontologie philosophique. Spinoza n'a laiss qu'un exemple redout.
Peut-tre Hegel n'a-t-il rien fait de plus. L'avenir jugera la tentative
cratrice de Schelling. Rien de lui n'est encore assur que la gloire de
son nom.

Quoi qu'il en soit, vous venez de voir ici par l'exemple le plus
clatant, comment une simple question de dialectique contenait ou
engendrait les plus hautes questions de mtaphysique, et comment les
scolastiques pouvaient tre conduits par la spcialit de leur art aux
grandes gnralits de la science. L'art des scolastiques est celui de
dcomposer le langage et le raisonnement. L'analyse des lments de la
proposition les mne ou plutt les oblige  rechercher quelles sont nos
diverses ides, comment nous les formons, quels sont les divers rapports
des tres, leurs modes, leurs natures, leurs essences. Qu'y a-t-il au
del? o sont de plus grandes, de plus fondamentales questions? Mais la
manire de les traiter est singulire; elle ne va pas droit au fond des
choses; elle les aborde obliquement, d'une faon dtourne, incidente,
et  propos des questions logiques. La logique donne une certaine
dfinition de la substance, une certaine numration des catgories;
comme introduction  cette double connaissance, on doit connatre la
dfinition de certains attributs des choses, qui constituent entre
autres les genres et les espces; comment cette dfinition, une fois
donne, concorde-t-elle avec celles de la substance et des diverses
catgories? De l plusieurs difficults. Quelles sont ces difficults?
elles portent toutes sur l'application de certaines rgles logiques 
certaines propositions. Et comment cherche-t-on  les rsoudre? par des
distinctions destines  mieux fixer le sens de ces rgles et celui de
ces propositions, en un mot, par de nouvelles recherches logiques. Et
c'est ainsi, c'est indirectement, artificiellement pour ainsi dire,
qu'en russissant  claircir et  raccorder les diffrents principes
de la dialectique, on aborde et l'on rsout les problmes tant de la
formation des ides que de la constitution des tres.

Ainsi se manifeste l'importance gnrale et la singularit particulire
de la controverse des universaux. Nous en jugerons mieux en tudiant
avec dtail l'ouvrage qu'Ablard lui a spcialement consacr.




FIN DU TOME PREMIER.





TABLE.

       *       *       *       *       *

PRFACE

PREUVES ET AUTORITS DE L'HISTOIRE D'ABLARD

LIVRE 1er.--VIE D'ABLARD

LIVRE II.--DE LA PHILOSOPHIE D'ABLARD

CHAPITRE 1er.--De la Philosophie scolastique en gnral

CHAP. II.--De la Scolastique aux XIIe sicle, et de la question des
universaux.

CHAP. III.--De la logique d'Ablard.--_Dialectica_, premire partie, ou
des catgories et de l'interprtation.

CHAP. IV.--Suite de la logique d'Ablard.--_Dialectica_, deuxime
partie, ou les premiers analytiques.--Des futurs contingents.

CHAP. V.--Suite de la logique d'Ablard.--_Dialectica_, troisime
partie, ou les Topiques.--De la substance et de la cause.

CHAP. VI.--Suite de la logique d'Ablard.--_Dialectica_, quatrime et
cinquime parties, ou les seconds analytiques et le livre de la division
et de la dfinition.

CHAP. VII.--De la psychologie d'Ablard.--_De Intellectibus_.


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Ablard, Tome I., by Charles de Rmusat

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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