The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoleon Bonaparte, Tome II.
by Napoleon Bonaparte

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Title: Oeuvres de Napoleon Bonaparte, Tome II.

Author: Napoleon Bonaparte

Release Date: June 29, 2004 [EBook #12782]

Language: French

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OEUVRES

DE

NAPOLEON BONAPARTE.

TOME DEUXIEME.

MDCCCXXI.



PREMIERE CAMPAGNE D'ITALIE.

(Suite).



Au quartier-general a Passeriano, le 15 fructidor an 5 (1er septembre
1797.)

_Au directoire executif._

Les nouveaux entrepreneurs des hopitaux, depuis trois mois qu'ils
doivent prendre leur service, ne sont pas encore arrives: ce retard a
tellement bouleverse ce service, malgre le soin qu'on y a apporte, que
les malades s'en ressentent, et que le nombre des morts aux hopitaux
s'en accroitra considerablement.

L'equipage d'artillerie a ete forme avec beaucoup de peine et de
soins; il est notre seul espoir si nous entrons en campagne, et est,
aujourd'hui, fort de six mille chevaux. Il n'a pas coute un sou a
l'entreprise Cerfbeer; au contraire, il doit lui en etre revenu des pots
de vin de la part de ses agens en Italie: nous avons tout achete avec
l'argent de la republique.

Voila deja quinze jours que l'entreprise Cerfbeer a cesse, et
qu'aucune autre ne la remplace. L'equipage d'artillerie perit deja si
sensiblement, que nous avons pense, l'ordonnateur et moi, devoir prendre
des mesures promptes pour que ce service n'eprouvat aucun choc, et que
les hommes qui en ont l'inspection dans ce moment-ci puissent nous en
repondre.

L'ordonnateur en chef a passe, en consequence, le marche que je vous
envoie, je vous prie de le ratifier: c'est le seul moyen pour que nos
six mille chevaux ne soient pas gaspilles en peu de temps, et que se
service, si essentiel maintenant, ne soit pas entierement bouleverse.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre
1797.)

_Au directoire executif._

J'ai l'honneur de vous communiquer la lettre que j'ecris au ministre des
finances, je vous prie d'en prendre lecture.

Je desirerais meme que vous la fissiez imprimer, afin que chacun connut
quelle peut etre la source de ces mille et un propos qui se repandent
dans le public, et dont on trouve l'origine dans les impostures de la
tresorerie.

BONAPARTE.



Au quartier-general de Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre
1797).

_Au citoyen Carnot._

Le ministre de la guerre me demande des renseignemens sur les operations
que l'on pourrait entreprendre si la guerre recommencait. Je pense qu'il
faudrait avoir sur le Rhin une armee de douze mille hommes de cavalerie
et quatre-vingt mille hommes d'infanterie; avoir un corps faisant le
siege de Manheim et masquant les quatre places fortes du Rhin; avoir en
Italie quatre-vingt mille hommes d'infanterie et dix mille de cavalerie.

La maison d'Autriche, prise entre ces deux feux, serait perdue.

Elle ne peut pas nous nuire; car, avec une armee de quatre-vingt
mille hommes on peut toujours avoir soixante mille hommes en ligne de
bataille, et vingt mille en deca en detachemens, pour se maintenir et
rester maitres de ses derrieres.

Or, soixante-dix mille hommes en battent quatre-vingt-dix mille sans
difficulte, a chance egale de bonheur.

Mais il faudrait que l'armee d'Italie eut quatre-vingt mille hommes
d'infanterie.

Il y a aujourd'hui trente-cinq mille hommes a l'armee d'Italie presens
sous les armes.

Dans ce cas, l'armee d'Italie ne sera donc, pour entrer en Allemagne,
que de soixante mille hommes d'infanterie; on aura huit mille
Piemontais, deux mille Cisalpins; il lui faudrait encore dix mille
Francais.

Quant a la cavalerie, elle a six mille deux cents hommes.

Il lui faudrait encore trois mille hommes de cavalerie.

Nous avons deja eu deux conferences, que nous avons employees a nous
entendre.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre
1797).

_Au ministre des finances._

J'ai recu, citoyen ministre, la lettre que vous m'avez envoyee par le
dernier courrier.

Je ne puis repondre que trois mots: tout ce qu'on vous a dit sur les
principes qui avaient ete poses pour la marche de la comptabilite des
finances de l'armee d'Italie est faux. Il n'y a jamais eu a l'armee
d'Italie, depuis qu'il n'y a plus de commissaire du gouvernement,
qu'une seule caisse, qui est celle du payeur de l'armee; elle se divise
naturellement en deux branches, en caisse recevante, que nous avons
appelee _caisse centrale_, et qui est destinee a recevoir les
contributions, et en _caisse depensante_: celle-ci sert a payer les
depenses de l'armee.

Tout ce que je lis, venant de la tresorerie, porte un caractere
d'ineptie et de faussete qui ne peut etre explique que par la plus
grande malveillance.

La tresorerie dit que nous avons 33,000,000 en caisse: elle dit un
mensonge, car l'ordonnateur a beaucoup de peine a faire son service, et
l'on suffit difficilement au pret.

On estime le pret de l'armee d'Italie a 1,400,000 fr. par mois, autre
inexactitude: le pret de l'armee monte a 3,000,000 par mois.

On dit que l'armee d'Italie n'a envoye qu'un million a l'armee du Rhin,
autre faussete; elle lui a envoye un million l'annee derniere, et un
autre million cette annee: il y a pres de trois mois que ce dernier est
arrive.

Si tous les autres calculs pour toutes les autres depenses de l'etat et
les autres armees de la republique sont faits avec la meme bonne foi, je
ne suis plus etonne que les comptes de la tresorerie soient en si grande
dissonance avec la realite.

Au reste, citoyen ministre, je ne me mele des finances de l'armee que
pour ne pas souffrir qu'une tresorerie mal intentionnee vienne nous oter
la subsistance que le soldat s'est gagnee, et nous fasse perir de faim.

Que la tresorerie assure la subsistance de l'armee, et alors nous nous
embarrasserons fort peu de ce qu'elle fera.

Mais, par l'emploi qu'elle a fait du million que j'avais envoye pour
les matelots de Toulon, qu'elle a retire a Paris, quoique la paye des
matelots se trouvat arrieree de trois mois, et par le million que
j'avais envoye a Brest, qu'elle a retenu a Paris, quoique les matelots
de Brest se trouvassent sans pret, je vois qu'elle se soucie fort peu
du bien du soldat, pourvu qu'elle conclue des marches comme ceux de la
compagnie Flachat, par lesquels elle lui accorde 50,000 fr. pour le
transport d'un million a Paris. Un million en especes pese a peu pres
dix milliers: cela ferait la charge de six voitures, qui, rendues en
poste et en cinq jours a Paris, occasionneraient une depense de trois
a quatre cents louis; si vous ajoutez a cela la faculte de pouvoir
le transporter en or et en lettres de change, il est facile de vous
convaincre quelle est la friponnerie qui dirige toutes les operations de
la tresorerie.

Je vous prie, citoyen ministre, de communiquer cette lettre aux
commissaires de la tresorerie, et de les prier, lorsqu'ils auront des
assertions a publier sur les finances de l'armee d'Italie, de vouloir
bien etre un peu mieux instruits, et de s'occuper franchement des
besoins de l'etat.

L'armee d'Italie a procure quarante ou cinquante millions a la
republique, independamment de l'equipement, de l'habillement, de
la solde et de tout l'entretien d'une des premieres armees de la
republique. Mais la posterite, en feuilletant l'histoire des siecles qui
nous ont precedes, observera qu'il n'y a de cela aucun exemple. Qu'on
ne s'imagine pas que cela ait pu se faire sans imposer des privations
a l'armee d'Italie, elle en a souvent eprouve; mais je savais que les
autres armees, que notre marine, que le gouvernement avaient de plus
grands besoins encore.

L'escadre du contre-amiral Brueys arrive a Venise. J'avais envoye un
million a Toulon, la tresorerie s'en est emparee, et il nous faut
aujourd'hui pres de deux millions, pour pouvoir acquitter six mois de
l'arriere de la solde, fournir a l'approvisionnement de la flotte et a
l'habillement et equipement des matelots et garnisons des vaisseaux.
Sans doute que la tresorerie denoncera encore le commissaire
ordonnateur, parce qu'il pourvoira aux besoins de son escadre: je ne
sache pas qu'on puisse pousser plus loin la malveillance, l'ineptie et
l'impudence.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre
1797).

_Bonaparte, general en chef de l'armee d'Italie, aux citoyens de la
huitieme division militaire._

Le directoire executif vous a mis sous mon commandement militaire.

Je connais le patriotisme du peuple des departemens meridionaux; des
hommes ennemis de la liberte ont en vain cherche a vous egarer.

Je prends des mesures pour rendre a vos belles contrees le bonheur et la
paix.

Patriotes, republicains, rentrez dans vos foyers; malheur a la commune
qui ne vous protegera pas! malheur aux corps constitues qui couvriraient
de l'indulgence le crime et l'assassinat!

Et vous, generaux, commandans de place, officiers, soldats, vous etes
dignes de vos freres d'armes d'Italie! protegez les republicains, et ne
souffrez pas que des hommes couverts de crime, qui ont livre Toulon aux
Anglais, qui nous ont obliges a un siege long, et penible, qui ont en un
seul jour incendie treize vaisseaux de guerre, rentrent et nous fassent
la loi.

Administrateurs, municipaux, juges de paix, descendez dans votre
conscience: etes-vous amis de la republique, de la gloire nationale?
etes-vous dignes d'etre les magistrats de la grande nation? Faites
executer les lois avec exactitude, et sachez que vous serez responsables
du sang verse sous vos yeux; nous serons vos bras, si vous etes a la
constitution et a la liberte; nous serons vos ennemis, si vous n'etes
que les agens de la cruelle reaction que soudoie l'or de l'etranger.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 20 fructidor an 5 (6 septembre
1797).

_Au directoire executif._

L'escadre du contre-amiral Brueys est arrivee a Venise. Elle est nue et
arrieree de quatre mois de paye: cela ne laisse pas de nous embarrasser
beaucoup, puisqu'elle nous coutera deux millions.

L'Italie s'epuise: les sommes considerables qu'il faut chaque mois pour
entretenir une armee nombreuse, et qui se nourrit deja depuis deux ans
dans cette contree, ne donnent de l'inquietude pour l'avenir.

Le ministre des relations exterieures vous rendra compte que les
negociations vont assez mal; cependant je ne doute pas que la cour de
Vienne n'y pense a deux fois avant de s'exposer a une rupture, qui
aurait pour elle des consequences incalculables.

Plus nous conferons avec les plenipotentiaires, et plus nous
reconnaissons de la part de Thugut, qui a redige les instructions, une
mauvaise foi qui n'est plus meme dissimulee. Tout le manege d'Udine me
parait avoir pour but d'obtenir Palma-Nova, qui est aujourd'hui dans
une position effrayante pour eux. Vous connaissez sa situation
topographique: neuf bons bastions avec de bonnes demi-lunes bien
revetues, fortifications bien rasantes; armee de deux cents pieces de
canon et approvisionnee pour huit mois a six mille hommes. Ce serait
pour eux un siege du premier ordre a entreprendre; ils seraient obliges
de faire venir leur artillerie de Vienne. Depuis quatre mois que nous
possedons cette place, j'y ai fait travailler constamment avec la plus
grande activite: les fosses en etaient combles, et tout etait dans
le plus grand desordre. Cette place seule change la nature de notre
position en Italie.

Mais si l'on passe le mois d'octobre, il n'y a plus de possibilite
d'attaquer l'Allemagne: il faut donc se decider promptement et
rapidement. Si la campagne ne commence point dans les premiers jours
d'octobre, vous ne devez pas compter que je puisse entrer en Allemagne
avant la fin de mars.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 21 fructidor an 5 (7 septembre
1797).

_A MM. Vurtemberger et Schmidt, representans de la confederation
helvetique._

Je ne recois qu'aujourd'hui, messieurs, votre lettre, datee du 29 aout.
Je vous prie d'etre persuades du plaisir que j'aurais eu a pouvoir
de nouveau vous temoigner de vive voix les sentimens que vous m'avez
inspires, et vous remercier moi-meme de la sagesse avec laquelle vous
avez, pendant votre gouvernement, contribue a la tranquillite de nos
frontieres.

La nation que vous representez a une reputation de sagesse, que l'on
aime a voir confirmee par la conduite de ses representans.

Croyez que, en mon particulier, je regarderai toujours comme un des
momens les plus heureux celui ou il me sera possible de faire quelque
chose qui puisse convaincre les treize cantons de l'estime et de la
consideration toute particuliere que les Francais ont pour eux.

BONAPARTE.



Au quartier general a Passeriano, le 24 fructidor an 5 (10 septembre
1797).

_A l'archeveque de Genes._

Je recois dans l'instant, citoyen, votre pastorale du 5 septembre. J'ai
cru entendre un des douze apotres: c'est ainsi que parlait saint Paul.
Que la religion est respectable quand elle a des ministres comme vous!
Veritable apotre de l'Evangile, vous inspirez le respect, vous obligez
vos ennemis a vous estimer et a vous admirer; vous convertissez meme
l'incredule.

Pourquoi faut-il qu'une eglise qui a un chef comme vous ait de
miserables subalternes, qui ne sont pas animes par l'esprit de charite
et de paix? Leurs discours dementent l'Evangile. Jesus-Christ mourut
plutot que de confondre ses ennemis autrement que par la foi. Le pretre
reprouve, au contraire, a l'oeil hagard; il preche la revolte, le
meurtre, le sang; il est paye par l'or du riche; il a vendu, comme
Judas, le pauvre peuple. Purgez-en votre eglise, et faites tomber sur
eux l'anatheme et la malediction du ciel.....

La souverainete du peuple, la liberte, c'est le code de l'Evangile.

J'espere sous peu etre a Genes: mon plus grand plaisir sera de vous y
voir. Un prelat comme Fenelon, l'archeveque de Milan, l'archeveque
de Ravenne, rend la religion aimable en pratiquant toutes les vertus
qu'elle enseigne; et c'est le plus beau present que le ciel puisse faire
a une grande ville et a un gouvernement. Croyez, je vous prie, aux
sentimens, etc.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 25 fructidor an 5 (11 septembre
1797).

_Au gouvernement de Genes._

Le citoyen Ruggieri m'a communique les differentes proclamations qui
contestent ce que vous avez fait dans les journees difficiles ou vous
vous etes trouve. Agissez avec force; faites desarmer les villages
rebelles; faites arreter les principaux coupables; faites remplacer
les mauvais pretres, ces laches qui, au lieu de precher la morale de
l'Evangile, prechent la tyrannie. Chassez les cures, ces scelerats qui
ont ameute le peuple et arme le bon paysan contre sa propre cause; que
l'archeveque vous fournisse des pretres qui, comme lui, retracent les
vertus des peres de l'Evangile.

Achevez d'organiser promptement votre garde nationale, votre troupe de
ligne, et, s'il en etait besoin, faites connaitre aux ennemis de la
liberte que j'ai cent mille hommes pour rejoindre avec votre nombreuse
garde nationale, et effacer jusqu'aux traces des ennemis de votre
liberte.

Desormais la liberte ne peut plus perir a Genes: malheur a ceux qui ne
se contenteraient pas du titre de simple citoyen, qui chercheraient a
reprendre un pouvoir que leur tyrannie leur a fait perdre! le moment de
leur exaltation deviendrait celui de leur perte.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre
1797).

_Aux marins de l'escadre du contre-amiral Brueys._

Camarades, les emigres s'etaient empares de la tribune nationale.

Le directoire executif, les representans restes fideles a la patrie, les
republicains de toutes les classes, les soldats, se sont rallies autour
de l'arbre de la liberte: ils ont invoque les destins de la republique,
et les partisans de la tyrannie sont aux fers.

Camarades, des que nous aurons purifie le continent, nous nous reunirons
a vous pour conquerir la liberte des mers: chacun de vous aura present a
sa pensee le spectacle horrible de Toulon en cendre, de notre arsenal,
de treize vaisseaux de guerre en feu; et la victoire secondera nos
efforts.

Sans vous, nous ne pourrions porter la gloire du nom francais que dans
un petit coin du continent; avec vous, nous traverserons les mers, et la
gloire nationale verra les regions les plus eloignees.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre
1797).

_Proclamation a l'armee._

Soldats,

Nous allons celebrer le premier vendemiaire, l'epoque la plus chere aux
Francais; elle sera un jour bien celebre dans les annales du monde.

C'est de ce jour que datent la fondation de la republique,
l'organisation de la grande nation; et la grande nation est appelee par
le destin a etonner et consoler le monde.

Soldats! eloignes de votre patrie, et triomphant de l'Europe, on vous
preparait des chaines; vous l'avez su, vous avez parle: le peuple s'est
reveille, a fixe les traitres, et deja ils sont aux fers.

Vous apprendrez, par la proclamation du directoire executif, ce que
tramaient les ennemis particuliers du soldat, et specialement des
divisions de l'armee d'Italie.

Cette preference nous honore: la haine des traitres, des tyrans et des
esclaves sera dans l'histoire notre plus beau titre a la gloire et a
l'immortalite.

Rendons grace au courage des premiers magistrats de la republique,
aux armees de Sambre-et-Meuse et de l'interieur, aux patriotes, aux
representans restes fideles au destin de la France; ils viennent de nous
rendre, d'un seul coup, ce que nous avons fait depuis six ans pour la
patrie.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre
1797).

_Au directoire executif._

Je vous envoie ma proclamation a l'armee, en lui faisant part de votre
proclamation et des evenemens qui sont arrives le 18 a Paris.

Je ne sais par quelle fatalite le ministre de la guerre ne m'a pas
encore envoye votre arrete qui incorpore l'armee des Alpes dans l'armee
d'Italie. Un de ces arretes, qui est du 4 fructidor, vient de m'arriver
aujourd'hui, encore est-ce un envoi que vous m'avez fait des bureaux du
directoire meme.

J'ai fait partir pour Lyon la quarante-cinquieme demi-brigade de ligne,
commandee par le general de brigade Bon, et une cinquantaine d'hommes
a cheval: ces troupes se trouveront a peu pres a Turin lorsque vous
recevrez cette lettre.

J'ai fait partir le general de brigade Lannes avec la vingtieme
d'infanterie legere, et la neuvieme de ligne, pour Marseille: elle se
trouvera, lorsque vous lirez cette lettre, a peu pres a la hauteur de
Genes.

J'ai envoye dans les departemens du Midi la proclamation que je vous
fais passer.

Je vais egalement m'occuper de faire une proclamation pour les habitans
de Lyon, des que je saurai a peu pres ce qui s'y sera passe; des
l'instant que j'apprendrai qu'il y a le moindre trouble, je m'y porterai
avec rapidite.

L'etat-major a envoye copie de votre arrete au general Kellermann.
Comptez que vous avez ici cent mille hommes qui, seuls, sauraient faire
respecter les mesures que vous prendrez pour asseoir la liberte sur des
bases solides.

Qu'importe que nous remportions des victoires, si nous sommes honnis
dans notre patrie? On peut dire de Paris ce que Cassius disait de Rome:
Qu'importe qu'on l'appelle reine, lorsqu'elle est, sur les bords de la
Seine, esclave de l'or de Pitt?

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Le general Clarke vous ecrit en grand detail, citoyen ministre, pour
vous faire connaitre notre situation; vous trouverez egalement dans sa
correspondance la copie des proces-verbaux; toutes ces negociations ne
sont que des plaisanteries, les vraies negociations se feront a Paris.
Si le gouvernement prend une bonne fois la stabilite qu'il doit avoir;
si cette poignee d'hommes evidemment vendus a l'Angleterre, ou seduits
par les cajoleries d'une bande d'esclaves, se trouve une fois dans
l'impuissance et sans moyens d'agiter, vous aurez la paix, et telle que
vous la voudrez, quarante-huit heures apres.

On se figurerait difficilement l'imbecillite et la mauvaise foi de la
cour de Vienne. Dans ce moment-ci nos negociations sont suspendues,
parce que les plenipotentiaires de S.M. ont envoye un courrier a Vienne
pour connaitre l'_ultimatum_ de l'empereur.

Le seul projet auquel nous avons paru donner quelque assentiment,
dans le confidentiel, est celui-ci: les limites specifiees dans nos
observations sur l'article 4 des preliminaires, seraient pour nous
Mayence, etc.

Pour l'empereur, Venise et les limites de l'Adige. Corfou, etc., a nous.

Le reste de l'Italie libre, a la Cisalpine.

Nous donnerions Palma-Nova le meme jour qu'ils nous donneraient Mayence.

Je vous le repete, que la republique ne soit pas chancelante; que cette
nuee de journaux qui corrompent l'esprit public et font avoir de nous
une tres mauvaise opinion a l'etranger, soit etouffee; que le corps
legislatif soit pur et ne soit pas ambitieux; que l'on chasse hors de la
France les emigres, et que l'on ote de toutes les administrations les
partisans de la royaute, que solde l'or de l'Angleterre, et la grande
nation aura la paix comme elle voudra. Tant que tout cela n'existera
pas, ne comptez sur rien. Tous les etrangers nous menacent de l'opinion
de la France: que l'on ait de l'energie sans fanatisme, des principes
sans demagogie, et de la severite sans cruaute; que l'on cesse d'etre
faible, tremblant; que l'on n'ait pas honte, pour ainsi dire, d'etre
republicain; que l'on balaye de la France cette horde d'esclaves
conjures contre nous, et le sort de l'Europe est decide.

Que le gouvernement, les ministres, les premiers agens de la republique
n'ecoutent que la voix de la posterite.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre
1797).

_Au citoyen Canclaux, ministre de la republique a Naples._

Je recois, citoyen ministre, votre lettre du 13 fructidor: M. le marquis
de Gallo m'a effectivement parle du projet qu'avait S.M. le roi des
Deux-Siciles, soit sur les iles du Levant, soit sur les nouvelles
frontieres du cote du pape.

La republique francaise saisira toutes les occasions de donner a S.M.
le roi des Deux-Siciles une marque du desir qu'elle a de faire quelque
chose qui lui soit agreable. M. le marquis de Gallo, qui a toujours ete
l'interprete des sentimens de la cour de Naples a la cour de Vienne,
pour porter cette cour a une paix si necessaire pour les deux etats et
si ardemment desiree par le gouvernement francais, est plus propre que
personne a suivre des negociations si interessantes pour S. M. le roi
des Deux-Siciles. Si, donc, les circonstances l'eussent permis, nous
aurions deja ouvert des negociations a cet effet; mais nous avons pense
que dans un moment ou l'on traitait des negociations qui doivent servir
a la France de base dans le systeme du midi de l'Europe, il etait
impossible de rien decider. J'espere cependant que, d'un moment a
l'autre, les negociations d'Udine prendront un caractere plus decide, et
assurez S. M. le roi des Deux-Siciles que la republique francaise fera
tout ce qui dependra d'elle pour repondre a ses desirs.

Quant a moi, la cour de Naples connait l'empressement que j'ai toujours
eu de faire quelque chose qui put lui etre agreable.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au directoire executif._

Le departement du Liamone, en Corse, n'est pas content d'avoir pour chef
d'escadron de la gendarmerie de ce departement le citoyen Gentilli: je
vous prie de confirmer la nomination du citoyen Caura, qui remplit deja
cette place; il a rendu des services essentiels dans la reprise de
l'ile, et joint a une parfaite connaissance des sentiers, des montagnes,
un grand courage et un patriotisme eprouve.

Ce departement se plaint aussi de ce qu'on a ote les bons patriotes et
anciens officiers qui remplissaient les places de lieutenans, pour y
mettre trois cousins du citoyen Salicetti, dont l'un est un jeune homme
qui n'a jamais servi.

Il y a entre les deux departemens qui divisent la Corse une certaine
rivalite, qu'il est d'une bonne politique de laisser subsister, et qui
serait d'ailleurs extremement difficile a detruire.

Le departement du Liamone aime mieux avoir un Francais du continent
employe dans sa garde qu'un Corse du departement du Golo. Vous sentez
combien il est avantageux que ces deux extremites de l'ile s'attachent
entierement a la metropole. Je crois donc qu'il serait utile de nommer
les citoyens Bonneli et Costa dans la gendarmerie du Liamone.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au ministre de la marine._

L'amiral Brueys est arrive a Venise, comme j'ai eu l'honneur de vous
ecrire; je lui ai fait fournir l'habillement pour ses matelots et ses
soldats, trois mois de vivres, et toute la solde arrieree: cela nous
coute deux millions, et met le pret de l'armee en danger de manquer.
Nous avions deja envoye un million a Toulon a cet effet.

L'amiral Brueys ne tardera pas a partir prendre a Corfou une partie des
vaisseaux venitiens qu'il y a laisses, et a retourner a Toulon.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au directoire executif._

J'ai eu l'honneur de vous prevenir, dans le temps, que j'avais fait
prendre, a Livourne, trente mille fusils appartenant au roi d'Espagne:
c'est avec ces fusils que nous avons fait toute la campagne.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_A M. le marquis de Manfredini._

Je recois, monsieur le marquis, votre lettre du 11 septembre avec un
extrait de la reponse de M. de Corsini. Vous attachez peut-etre trop
d'importance au dire de certains folliculaires aussi meprisables
qu'universellement meprises. Au reste, je crois que vous ferez tres-bien
d'engager M. Corsini a ne plus se meler des intrigues de France: c'est
un pays difficile a connaitre, et les ministres etrangers ne doivent pas
se meler des affaires interieures.

J'ai ete fache de voir, dans les papiers qui sont tombes entre mes
mains, que M. de Corsini voyait souvent M. Stuart et autres intrigans,
gagnes par les guinees de l'Angleterre, et qui sont une source de
dissensions et de desordres. Ici, les choses ne vont pas aussi bien
qu'elles devraient aller: heureux les princes qui ont des ministres
comme vous!

Un jour, le protocole de nos seances sera publie, et vous serez
etonne de l'impudence et de l'effronterie avec lesquelles on joue les
intentions de l'empereur et peut-etre la surete de sa couronne. Au
reste, rien n'est encore desespere. Croyez que, quels que soient les
evenemens, rien n'alterera l'estime et la consideration que j'ai pour
votre personne.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797)

_Au ministre des relations exterieures._

Je vous envoie la lettre que j'ecris au citoyen Canclaux, ministre a
Naples, en reponse aux ouvertures qui lui ont ete faites par M. Acton,
et dont il vous aura surement rendu compte.

La cour de Naples ne reve plus qu'accroissement et grandeur; elle
voudrait, d'un cote, Corfou, Zante, Cephalonie, etc.; de l'autre, la
moitie des etats du pape, et specialement Ancone. Ces pretentions sont
trop plaisantes: je crois qu'elle veut en echange nous ceder l'ile
d'Elbe. Je pense que desormais la grande maxime de la republique doit
etre de ne jamais abandonner Corfou, Zante, etc., nous devons, au
contraire, nous y etablir solidement. Nous y trouverons des ressources
pour notre commerce, elles seront d'un grand interet pour nous et les
evenemens futurs de l'Europe.

Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'ile de Malte? L'amiral Brueys
pourrait tres-bien mouiller la et s'en emparer: quatre cents chevaliers,
et au plus un regiment de cinq cents hommes, sont la seule garde qu'ait
la ville de la Valette. Les habitans, qui montent a plus de cent mille,
sont tres-portes pour nous, et fort degoutes de leurs chevaliers qui ne
peuvent plus vivre et meurent de faim; je leur ai fait expres confisquer
tous leurs biens en Italie. Avec l'ile de Saint-Pierre, que nous a cedee
le roi de Sardaigne, Malte, Corfou, nous serons maitres de toute la
Mediterranee.

S'il arrivait qu'a notre paix avec l'Angleterre nous fussions obliges
de ceder le cap de Bonne-Esperance, il faudrait alors nous emparer de
l'Egypte. Ce pays n'a jamais appartenu a une nation europeenne, les
Venitiens seuls y ont une preponderance precaire. On pourrait partir
d'ici avec vingt-cinq mille hommes escortes par huit ou dix batimens de
ligne ou fregates venitiennes, et s'en emparer.

_L'Egypte n'appartient pas au grand-seigneur_.

Je desirerais, citoyen ministre, que vous prissiez a Paris quelques
renseignemens, et me fissiez connaitre quelle reaction aurait sur la
Porte notre expedition d'Egypte.

Avec des armees comme les notres, pour qui toutes religions sont egales,
mahometane, cophte, arabe, etc., tout cela nous est indifferent: nous
respecterons les unes comme les autres.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au ministre des relations exterieures_.

Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je recois du citoyen
Arnault. La cour de Naples est gouvernee par Acton. Acton a appris l'art
de gouverner sous Leopold a Florence, et Leopold avait pour principe
d'envoyer des espions dans toutes les maisons pour savoir ce qui s'y
passait.

Je crois qu'une petite lettre de vous a Canclaux pour l'engager a
montrer un peu plus de dignite, et une plainte a Acton sur ce que les
negocians francais ne sont pas traites avec egard, ne ferait pas un
mauvais effet.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au general Augereau._

J'ai recu, citoyen general, par votre aide-de-camp, la lettre que vous
m'avez ecrite.

J'avais precedemment recu celle par laquelle vous m'annonciez les
evenemens memorables du 18 fructidor. Toute l'armee a applaudi a la
sagesse et a l'energie que vous avez montrees dans cette circonstance
essentielle, et elle a pris part au succes de la patrie avec cet
enthousiasme et cette energie qui la caracterisent.

Il est a souhaiter actuellement que l'on ne fasse pas la bascule et
que l'on ne se jette pas dans le parti contraire. Ce n'est qu'avec
la sagesse, et une moderation de pensee, que l'on peut assurer d'une
maniere stable le bonheur de la patrie. Quant a moi, c'est le voeu le
plus ardent de mon coeur.

Je vous prie de m'instruire quelquefois de ce que vous faites a Paris.

Je vous prie de croire aux sentimens que je vous ai voues.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

M. de Gallo est venu hier me trouver; il m'a dit que M. le general
Meerweldt partait ce matin pour Vienne pour decider cette cour a nous
faire promptement une reponse categorique et a culbuter Thugut ou le
forcer, malgre lui, a faire la paix; qu'il avait ecrit a cet effet a
l'imperatrice et dresse leur petit manege de cour.

Nous sommes convenus que, si l'empereur, en execution de l'article 4 des
preliminaires, nous reconnaissait les limites constitutionnelles, qui,
a peu de choses pres, sont celles du Rhin; si, avec notre bonne foi, il
faisait tous ses efforts pour nous mettre en possession de Mayence,
nous le mettrions a notre tour en possession de Venise et de la rive de
l'Adige. Il n'entrerait en possession de Palma Nova, d'Osopo, etc., que
lorsqu'au prealable nous serions dans les remparts de Mayence. Pendant
les dix ou douze jours que l'on attendra la reponse de Vienne, les
negociations vont a peu pres languir.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre
1797).

_Au directoire executif._

Les commissaires du gouvernement pour la recherche des objets de
sciences et d'arts, en Italie, ont fini leur mission.

Je retiens aupres de moi les citoyens Monge et Berthollet. Les citoyens
Tinet et Barthelemi partent pour Paris; les citoyens Moitte et Thouin
sont partis avec les convois venus de Rome et sont deja arrives a
Marseille.

Ces hommes distingues par leurs talens ont servi la republique avec
un zele, une activite, une modestie et un desinteressement sans egal;
uniquement occupes de l'objet de leur mission, ils se sont acquis
l'estime de toute l'armee; ils ont donne a l'Italie, dans la mission
delicate qu'ils etaient charges de remplir, l'exemple des vertus qui
accompagnent presque toujours les talens distingues.

Le citoyen Tinet desirerait avoir un logement a Paris.

Si vous formiez une academie a Rome, le citoyen Berthollet serait digne
d'en avoir la presidence.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 1er jour complementaire an 5 (17
septembre 1797).

_Au contre-amiral Brueys._

J'ai recu, dans le temps, citoyen general, vos differentes lettres: il
est indispensable, pour les operations de l'armee d'Italie, que je sois
absolument maitre de l'Adriatique.

J'estime que, pour etre maitre de l'Adriatique dans toutes les
circonstances et dans toutes les operations que je voudrai entreprendre,
j'ai besoin de deux vaisseaux de guerre, quatre fregates, 4 corvettes,
tous commandes et montes par des equipages de garnison francaise.

Je vous prie donc de vouloir bien organiser cette escadre.

Je prendrai deux vaisseaux des meilleurs de ceux qui sont a Corfou; je
prendrai deux fregates venitiennes et deux francaises, deux corvettes
venitiennes et deux francaises.

Je vous prie donc de vouloir bien recevoir chez vous l'officier-general
auquel vous remettrez le commandement de cette escadre. J'accepte avec
plaisir le citoyen Perree ou tout autre que vous voudrez me donner.

Le commissaire ordonnateur Roubaud et le general Berthier, ou, si
celui-ci etait parti, le general Baraguay d'Hilliers, m'enverront, par
le retour de mon courrier, l'etat nominatif des vaisseaux, des officiers
marins et la quantite des matelots francais que vous destinez a monter
sur chacun d'eux. Croyez que, lorsque j'aurai recu cet etat, il me sera
possible de vous autoriser a retourner sur-le-champ a Corfou, et de la a
Toulon; et je vous ferai passer differentes instructions sur les objets
que vous aurez a remplir tout en faisant route.

Profitez de ce temps-la pour achever vos approvisionnemens. Comme il
est impossible que je me rende a Venise, si vous pouviez vous absenter
pendant trente-six heures, vous pourriez vous-meme vous rendre a
Passeriano. J'aurai a renouveler votre connaissance et a vous convaincre
des sentimens d'estime que vous m'avez inspires.

Je vous envoie une proclamation pour votre escadre, je vous prie de la
communiquer a l'ordre; assurez-les que tout est tranquille en France, et
qu'il n'a pas ete repandu une seule goutte de sang.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 1er jour complementaire an 5 (17
septembre 1797).

_Au directoire executif._

J'ai envoye par un courrier extraordinaire l'ordre au general Sahuguet
de retourner a l'armee d'Italie. Ce general, qui etait le seul
qui pouvait etre utile pour calmer un peuple furieux et
contre-revolutionnaire dont Villot etait le representant, et lorsque
Dumolard presidait les cinq-cents, est aujourd'hui plus utile a l'armee.

J'ai envoye l'ordre au general Lanusse, qui est chez lui pour se guerir
d'une blessure qu'il a recue a l'armee d'Italie, et dont il ne se
remettra jamais au point de pouvoir servir dans une armee active, de
se rendre a Toulon pour y prendre le commandement de cette place.
J'ai donne l'ordre au general Mailly d'aller prendre le commandement
d'Avignon.

J'ai rappele a l'armee le general commandant a Avignon, le general
Parat, l'adjudant-general Leopold Stabeurath, l'adjudant-general Boyer
et d'autres officiers de la huitieme division, qui sont depuis trop
long-temps dans leurs places, et que j'ai cru necessaire de faire
revenir, pour respirer l'air pur et republicain des camps.

J'ai envoye le chef de brigade Berthollet, blesse a Arcole, commander la
place d'Avignon.

Le chef de brigade a la suite, Lapisse, de la cinquante-neuvieme,
commande l'arrondissement d'Antibes.

J'ai envoye dans la huitieme division, pour etre reportes comme
adjudans, une douzaine d'officiers patriotes qui ont ete blesses dans la
campagne et qui tous etaient a la suite.

Des l'instant qu'un officier que j'ai envoye a Lyon sera de retour, et
que j'aurai un etat de situation exact de cette division, je ferai la
meme chose pour Lyon.

Ce sont surtout les commandans des places, les adjudans et tous les
subalternes qu'il faut changer dans les places secondaires, sans quoi
un general s'y trouve impuissant. J'ai donc lieu d'esperer qu'avec les
memes troupes qui existent dans ce moment-ci dans le midi, elles seront
suffisantes pour comprimer les malveillans, retablir l'ordre, surtout si
vous destituez les administrations qui sont mauvaises, et que vous les
remplaciez par des hommes attaches a la liberte.

J'ai envoye l'ordre pour faire venir a l'armee d'Italie l'etat-major
d'artillerie qui etait a l'armee des Alpes, ainsi que tous les
detachemens des demi-brigades de l'armee d'Italie qu'on avait mal a
propos retenus.

J'ai egalement envoye l'ordre a deux bataillons de la vingt-troisieme
demi-brigade d'infanterie legere, qui ne faisaient rien a Chambery et
dans le Mont-Blanc, et dont en general l'esprit est bon, de rejoindre
l'armee.

La quarante-cinquieme demi-brigade est en marche pour Lyon.

La vingtieme demi-brigade va a Marseille.

Il y a cependant a Lyon plus de monde qu'il n'en faut pour contenir
cette ville, si ceux qui les commandent veulent les faire agir, et que
les autorites et le gouvernement n'aient qu'une action.

Il y a egalement dans la huitieme division plus de troupes qu'il n'en
faut.

Je crois qu'au moment ou les nouvelles autorites constituees seront
organisees dans la huitieme division militaire et a Lyon, et des
l'instant ou j'aurai pu egalement renouveler tous les etats-majors
subalternes de ces departemens, qu'alors vous jugerez necessaire de
m'oter un commandement qui se trouve trop eloigne de moi, et qui n'est
qu'un surcroit aux occupations deja trop considerables que j'ai.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 2e jour complementaire an 5 (18
septembre 1797).

_Au directoire executif._

Il est indispensable que vous jetiez un coup d'oeil sur le congres
d'Udine.

M. de Meerveldt est parti pour Vienne.

Vous aurez vu, dans la seconde seance du protocole, que nous avons
declare aux plenipotentiaires de S.M.I. que si au premier octobre la
paix n'etait pas signee, nous ne negocierions plus sur la base des
preliminaires, mais sur la base respective de la puissance des deux
etats.

Il serait possible qu'avant le premier octobre, M. de Meerveldt revint
avec des instructions de signer la paix aux conditions suivantes:

1 deg.. La ligne de l'Adige a l'empereur, y compris la ville de Venise.

2 deg.. La ligne de l'Adige a la republique cisalpine, et des lors Mantoue.

3 deg.. Les limites constitutionnelles telles qu'elles sont specifiees dans
le protocole de la cinquieme seance, y compris Mayence.

4 deg.. Que l'empereur n'entrerait en possession de l'Italie que lorsque
nous entrerions dans les remparts de Mayence.

5 deg.. Corfou et les autres iles a nous.

6 deg.. Que ce qui nous manque pour arriver aux limites du Rhin pourrait
etre arrange dans la paix avec l'Empire.

Il faut que je sache si votre intention est d'accepter ou non ces
propositions.

Si votre _ultimatum_ etait de ne pas comprendre la ville de Venise dans
la part de l'empereur, je doute que la paix se fasse (cependant Venise
est la ville la plus digne de la liberte de toute l'Italie); et les
hostilites recommenceraient dans le courant d'octobre.

L'ennemi est en position de guerre vis-a-vis de moi: il a sur les
frontieres de l'Italie, dans la Carinthie, la Carniole et le Tyrol dix
mille hommes de cavalerie, et quatre-vingt-dix mille d'infanterie.

Il y a dans l'interieur et sur les confins de la Hongrie, dix-huit mille
hommes de cavalerie Hongroise leves en masse, et qui s'exercent depuis
trois mois.

L'armee francaise en Italie a un pays immense et un grand nombre
de places fortes a garder, ce qui fait que je ne pourrai prendre
l'offensive qu'avec quatre mille hommes de cavalerie et quarante-cinq
mille hommes d'infanterie sous les armes. Ajoutez a cela a peu pres deux
mille Polonais, et tout au plus mille Italiens devant rester en Italie
pour maintenir la police et preter main forte a leur gouvernement qui
sera tourmente par toute espece de factions et de fanatisme, quelles que
soient les mesures que je compte prendre pour assurer la tranquillite
pendant mon absence.

Je crois donc que si votre _ultimatum_ est de garder Venise, vous devez
regarder la guerre comme probable, et:

1 deg.. M'envoyer l'ordre d'arreter la marche de cinq cents hommes qui vont
dans l'interieur, pour que je les fasse revenir a l'armee.

2 deg.. Faire ratifier par les conseils le traite d'alliance avec le roi de
Sardaigne; ce qui mettrait a peu pres huit mille hommes de plus a ma
disposition.

Malgre ces mesures l'ennemi sera encore plus fort que moi.

Si je le previens et que je prenne l'offensive, je le bats, et je suis,
quinze jours apres le premier coup de fusil tire, sous les murs de
Vienne. S'il prend l'offensive avant moi, tout devient tres-douteux.

Mais, en supposant que vous prissiez les deux mesures que je vous
indique afin d'augmenter l'armee, vous sentez que le jour ou je serais
pres de Gratz, j'aurais le reste des forces autrichiennes sur les bras.

J'estime donc que pour faire de grandes choses, telles que la nation a
le droit de l'attendre du gouvernement, si les Autrichiens n'acceptent
pas les propositions de paix supposees plus haut, il faut que je sois
renforce de quatre mille hommes de cavalerie, entre autres de deux
regimens de cuirassiers et de douze mille hommes d'infanterie.

Je pense egalement que du restant vous ne devez former sur le Rhin
qu'une seule armee, qu'elle doit avoir pour but d'entrer en Baviere, de
maniere qu'en pressant l'ennemi entre ces deux masses, nous l'obligions
a nous ceder tout le pays en-deca du Danube.

Faites attention que je suis ici plus pres de Vienne, que ne l'est
Ratisbonne de l'armee du Rhin, et qu'il faut vingt jours de marche a
celle-ci pour arriver a cette derniere ville.

Tous les yeux, comme toutes les meilleures troupes et toutes les forces
de la maison d'Autriche sont contre l'armee d'Italie, et toutes ces
forces sont disposees en echelons de maniere a accourir promptement au
point ou j'aurais perce.

Si votre _ultimatum_ est que Venise ne soit pas donnee a l'empereur,
je pense qu'il faut sur-le-champ prendre les mesures que je vous ai
indiquees: a la fin d'octobre, les renforts que je demande peuvent etre
arrives a Milan, et en supposant que nous rompions le 15 octobre, les
quinze jours dont nous conviendrons pour en prevenir nos gouvernemens
et les armees, conduisent au premier novembre, et je m'arrangerai de
maniere, des l'instant que je saurai que ces renforts auront passe les
Alpes, a m'en servir comme s'ils etaient deja sur l'Isonzo.

Je vous prie, citoyens directeurs, de donner la plus grande attention a
toutes les dispositions contenues dans la presente lettre, de surveiller
et de vous assurer de l'execution des differens ordres que vous
donnerez, car la destinee de l'Europe sera indubitablement attachee aux
mesures que vous prendrez.

Je vous fais passer une note sur la situation de mon armee, calculee
sur sa force actuelle, pour vous mettre a meme de juger de la verite de
l'expose que je vous fais.

BONAPARTE.



An quartier-general a Passeriano, le 3e jour complementaire an 5 (18
septembre 1797).

_Au directoire executif._

Je recois a l'instant votre arrete du 18 fructidor, relatif au general
Clarke: votre lettre a ete quatorze jours en route. Je me suis deja
apercu du meme retard dans les arretes que vous m'avez envoyes
relativement a la huitieme division militaire et a l'armee des Alpes.

Je dois rendre au general Clarke un temoignage de sa bonne conduite.
Soit dans les negociations, soit dans ses Conversations, il m'a paru
toujours anime par un patriotisme pur et gemir sur les progres que
faisaient tous les jours les malveillans et les ennemis interieurs de la
republique.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 3e jour complementaire an 5 (19
Septembre 1797)

_Au ministre des relations exterieures._

Les plenipotentiaires de l'empereur ont recu un courrier de Vienne;
ils sont venus nous trouver et voulaient inserer, au protocole, des
observations sur le congres qui doit se tenir a Rastadt pour la paix
avec l'Empire; ils voulaient que ce congres se tint sur-le-champ et
allat de pair avec les negociations d'Udine. La mauvaise foi de Thugut
est egale a la betise de ses negociateurs.

Je leur ai fait sentir que c'etait representer le congres de Berne sous
un autre nom; je leur ai fait voir la reponse que nous ferions a leur
note, et j'ai fini par leur dire que le directoire executif etait
indigne des menees ridicules du cabinet de Vienne; qu'il fallait enfin
qu'ils se souvinssent que cette paix avait ete accordee par le vainqueur
aux vaincus; et s'ils avaient trouve a Leoben un refuge dans notre
moderation, il etait temps de les faire souvenir de la posture humble et
suppliante qu'ils avaient alors; qu'a force de vouloir analyser sur des
choses de forme, et en elles-memes etrangeres au grand resultat de la
negociation, ils m'obligeraient de leur dire que la fortune s'etait
prononcee, que desormais non-seulement le ton de la superiorite etait
ridicule, mais meme le ton de l'egalite inconvenant; que s'ils n'avaient
pas voulu reconnaitre la republique francaise a Leoben, ils avaient ete
obliges de reconnaitre la republique italienne. _Prenez garde,_ leur
ai-je dit, _que l'Europe ne voie la republique de Vienne._ Tout cela les
a portes a ne pas faire leur declaration pour le congres de Rastadt.
Vous sentez facilement quel piege grossier Thugut pretendait nous
tendre, en voulant nous conduire a un congres, tandis que nos
arrangemens ne sont pas faits avec l'empereur, et nous mettre par la
dans une position delicate avec plusieurs princes germains avec lesquels
nous sommes en paix.

Nous leur avons declare que si l'empereur convoquait le congres de
l'Empire avant que nous fussions d'accord, il nous obligerait a
declarer, par une contre-note, a plusieurs princes que cela est sans
notre consentement, et que par la S. M. imperiale se trouverait avoir
fait une ecole.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 3e. jour complementaire an 5 (19
septembre 1797).

_Au ministre des relations exterieures._

J'ai recu, citoyen ministre, votre lettre confidentielle, du 22
fructidor, relativement a la mission que vous desirez donner a Sieyes en
Italie. Je crois effectivement comme vous, que sa presence serait aussi
necessaire a Milan, qu'elle aurait pu l'etre en Hollande, et qu'elle
l'est a Paris.

Malgre notre orgueil, nos mille et une brochures, nos harangues a perte
de vue et tres-bavardes, nous sommes tres-ignorans dans la science
politique morale. Nous n'avons pas encore defini ce que l'on entend par
pouvoir executif, legislatif et judiciaire. Montesquieu nous a donne
de fausses definitions, non pas que cet homme celebre n'eut ete
veritablement a meme de le faire; mais son ouvrage, comme il le dit
lui-meme, n'est qu'une espece d'analyse de ce qui a existe ou existait:
c'est un resume de notes faites dans ses voyages ou dans ses lectures.

Il a fixe les yeux sur le gouvernement d'Angleterre; il a defini, en
general, le pouvoir executif, legislatif et judiciaire.

Pourquoi effectivement regarderait-on comme une attribution du pouvoir
legislatif le droit de guerre et de paix, le droit de fixer la quantite
et la nature des impositions?

La constitution anglaise a confie avec raison, une de ces attributions
a la chambre des communes, et elle a tres-bien fait, parce que la
constitution anglaise n'est qu'une charte de privileges: _c'est un
plafond tout en noir, mais borde en or._

Comme la chambre des communes est la seule qui, tant bien que mal,
represente la nation, seule elle a du avoir le droit de l'imposer; c'est
l'unique digue que l'on a pu trouver pour modifier le despotisme et
l'insolence des courtisans.

Mais dans un gouvernement ou toutes les autorites emanent de la nation,
ou le souverain est le peuple, pourquoi classer dans les attributions du
pouvoir legislatif des choses qui lui sont etrangeres?

Depuis cinquante ans je ne vois qu'une chose que nous avons bien
definie, c'est la souverainete du peuple; mais nous n'avons pas ete
plus heureux dans la fixation de ce qui est constitutionnel, que dans
l'attribution des differens pouvoirs.

L'organisation du peuple francais n'est donc veritablement encore
qu'ebauchee.

Le pouvoir du gouvernement, dans tonte la latitude que je lui donne,
devrait etre considere comme le vrai representant de la nation, lequel
devrait gouverner en consequence de la charte constitutionnelle et des
lois organiques; il se divise, il me semble, naturellement en deux
magistratures bien distinctes:

Dans une qui surveille et n'agit pas, a laquelle ce que nous appelons
aujourd'hui pouvoir executif serait oblige de soumettre les grandes
mesures, si je puis parler ainsi, la legislation de l'execution: cette
grande magistrature serait veritablement le grand conseil de la nation;
il aurait toute la partie de l'administration ou de l'execution, qui
est, par notre constitution, confiee au pouvoir legislatif.

Par ce moyen le pouvoir du gouvernement consisterait dans deux
magistratures, nommees par le peuple, dont une tres-nombreuse, ou
ne pourraient etre admis que des hommes qui auraient deja rempli
quelques-unes des fonctions qui donnent aux hommes de la maturite, sur
les objets du gouvernement.

Le pouvoir legislatif ferait d'abord toutes les lois organiques, les
changerait, mais pas en deux ou trois jours, comme l'on fait; car une
fois qu'une loi organique serait en execution, je ne crois pas qu'on put
la changer avant quatre ou cinq mois de discussion.

Ce pouvoir legislatif, sans rang dans la republique, impassible, sans
yeux et sans oreilles pour ce qui l'entoure, n'aurait pas d'ambition et
ne nous inonderait plus de mille lois de circonstances qui s'annulent
toutes seules par leur absurdite, et qui nous constituent une nation
sans lois avec trois cents in-folio de lois.

Voila, je crois, un code complet de politique, que les circonstances
dans lesquelles nous nous sommes trouves rendent pardonnable. C'est un
si grand malheur pour une nation de trente millions d'habitans, et au
dix-huitieme siecle, d'etre obligee d'avoir recours aux baionnettes pour
sauver la patrie! Les remedes violens accusent le legislateur; car une
constitution qui est donnee aux hommes, doit etre calculee pour des
hommes.

Si vous voyez Sieyes, communiquez-lui, je vous prie, cette lettre.
Je l'engage a m'ecrire que j'ai tort; et croyez que vous me ferez un
sensible plaisir si vous pouvez contribuer a faire venir en Italie un
homme dont j'estime les talens, et pour qui j'ai une amitie tout a fait
particuliere. Je le seconderai de tous mes moyens, et je desire
que, reunissant aux efforts, nous puissions donner a l'Italie une
constitution plus analogue aux moeurs de ses habitans, aux circonstances
locales, et peut-etre meme aux vrais principes, que celle que nous lui
avons donnee. Pour ne pas faire une nouveaute, au milieu du tracas de la
guerre et des passions, il a ete difficile de faire autrement.

Je me resume,

Non-seulement je vous reponds confidentiellement que je desire
que Sieyes vienne en Italie, mais je pense meme, et cela
tres-officiellement, que si nous ne donnons pas a Genes et a la
republique cisalpine une constitution qui leur convienne, la France n'en
tirera aucun avantage: leurs corps legislatifs, achetes par l'or de
l'etranger, seront tout entiers a la disposition de la maison d'Autriche
et de Rome. Il en sera, en derniere analyse, comme de la Hollande.

Comme la presente lettre n'est pas un objet de tactique; ni un plan de
campagne, je vous prie de la garder pour vous et pour Sieyes, et de ne
faire usage, si vous le jugez a propos, que de ce que je viens de vous
dire sur l'inconvenance des constitutions que nous avons donnees en
Italie.

Vous verrez, citoyen ministre, dans cette lettre, la confiance entiere
que j'ai en vous, et une reponse a votre derniere.

Je vous salue.

BONAPARTE.



Passeriano, le 3e jour complementaire an 5 (19 septembre 1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je vous prie de
remettre au directoire, parce qu'elle renferme des dispositions
politiques et militaires. Je vous prie de la lire avec attention, et
d'avoir soin que dans le cas ou l'_ultimatum_ serait que Venise restat
a la republique cisalpine, l'on prit toutes les dispositions militaires
que j'indique dans ma lettre.

Le parti qu'on doit prendre depend absolument de l'interieur. Peut-on
y retablir la tranquillite sans armees? Peut-on se passer de la plus
grande partie des troupes qui y sont dans ce moment-ci? Alors il peut
etre avantageux de faire encore une campagne.

Ce n'est pas que, peut-etre, lorsque l'empereur verra les armees du Rhin
et de Sambre-et-Meuse organisees dans une seule masse, l'armee du Nord
se rappuyant sur les armees du Rhin, les troupes de l'interieur marchant
pour renforcer les armees; peut-etre alors consentira-t-il lui-meme a
renoncer a Venise. Mais, je vous le repete, il ne faut pas y compter.

Toutes leurs positions sur leurs frontieres sont telles que, s'ils
devaient se battre d'un instant a l'autre, leurs troupes sont campees et
pretes a entrer eu campagne.

BONAPARTE.



Passeriano, le 5e. jour complementaire an 5 (21 septembre 1797).

_Au directoire executif._

Les pouvoirs que j'ai pour la paix de l'Europe sont collectifs avec le
general Clarke: pour la regle, il faudrait que vous m'en envoyassiez de
nouveaux.

Si j'ai accepte dans le temps la reunion de plusieurs fonctions dans ma
personne, j'ai voulu repondre a votre confiance, et j'ai pense que les
circonstances de la patrie m'en faisaient un devoir.

Aujourd'hui je pense que vous devez les separer, je demande:

1 deg.. Que vous nommiez des plenipotentiaires pour le congres d'Udine, et
que je n'y sois plus compris.

2 deg.. Que vous nommiez une commission de trois membres choisis parmi
les meilleurs publicistes, pour organiser la republique d'Italie. La
constitution que nous lui avons donnee ne lui convient pas; il y faut de
grands changemens, que la religion, les moeurs de ces peuples et leur
situation locale recommandent.

3 deg.. Je m'occuperai plus soigneusement de mon armee, elle a besoin de
tous mes soins.

Voyez, je vous prie, dans cette lettre, citoyens directeurs, une
nouvelle preuve du desir ardent que j'ai pour la gloire nationale.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 1er. vendemiaire an 6 (22 septembre
1797).

_Au contre-amiral Brueys._

J'ai recu, citoyen, vos differentes lettres; j'ai examine avec attention
les observations que vous me faites: je vais vous tracer la conduite que
vous avez a tenir, qui conciliera a la fois les intentions du ministre
de la marine, qui vous appelle a Toulon, et les interets de la
republique dans les mers ou vous vous trouverez.

Les batimens venitiens que vous devez conduire en France sont a Corfou;
il me parait qu'il faut quinze jours pour y arriver, et un mois de
station dans ce port pour pouvoir lever des matelots et vous mettre a
meme de conduire en France les vaisseaux venitiens.

Je crois donc necessaire que vous envoyiez sur-le-champ l'ordre a
l'officier de marine qui commande le sixieme vaisseau venitien a Corfou,
de faire toute la diligence necessaire pour lever des marins, afin que,
lorsque vous y serez arrive, votre sejour soit le moins long possible.

Vous partirez avec votre escadre, des l'instant que le temps vous le
permettra, pour vous rendre a Corfou.

Vous passerez par Raguse; vous ferez connaitre a cette republique
l'interet que prend a elle le directoire executif de la republique
francaise, et la volonte qu'il a de la proteger contre quelque
ennemi que ce fut qui voudrait se l'approprier, et de garantir son
independance.

Vous prendrez des renseignemens sur la situation actuelle des bouches du
Cattaro, et, s'il est vrai que les Autrichiens s'en soient empares, vous
declarerez a l'officier qui y commande, qu'il n'a pas pu les occuper
sans violer un des articles preliminaires de paix qui existent entre S.
M. I. et la republique francaise; vous le sommerez des-lors d'evacuer
sur-le-champ les bouches du Cattaro, le menacant, s'il s'y refusait, de
vous emparer de toutes les iles de la Dalmatie, et d'agir hostilement
contre les troupes de S. M. I.

S'il s'y refuse et que vous trouviez le moyen de vous emparer des
batimens qui servent au transport de leurs vivres, ainsi que de
quelques-uns de leurs convois, vous le ferez, ayant soin de ne pas y
toucher et de mener tous les batimens autrichiens en sequestre a Corfou.
Vous previendrez dans ce cas le commandant autrichien que vous tiendrez
en sequestre les-dits batimens jusqu'a ce qu'il ait evacue un territoire
qu'il n'a pas du occuper.

Vous pourrez demander a Raguse un rafraichissement en vivres pour votre
equipage, moyennant cependant quelques procedes.

Arrive a Corfou, vous en partirez avec les six vaisseaux venitiens des
l'instant qu'ils seront montes par un assez grand nombre de matelots
albanais.

En partant de Venise, vous embarquerez sur votre bord la troisieme
legion cisalpine sans qu'elle se doute de l'endroit ou vous la
conduirez; vous vous concerterez a cet effet avec le general Baraguey
d'Hilliers: vous devez egalement faire courir le bruit que vous
embarquez un bien plus grand nombre de troupes, et qu'il s'est embarque
a Ancone, sous l'escorte de vos fregates, plusieurs bataillons de
troupes.

Vous aurez soin egalement de continuer a laisser entrevoir que vos
operations vont se combiner avec celles de l'armee d'Italie.

Vous vous concerterez a Venise avec l'ordonnateur de la marine et le
citoyen Forfait, pour embarquer a votre bord les caisses de tableaux et
d'objets d'art destines pour Paris.

Vous laisserez dans la rade de Venise ou dans celle de Goro, ou meme
dans le port d'Ancone, les fregates _la Junon_ et _la Diane_, et les
bricks _l'Alceste_ et _le Jason_, qui seront sous les ordres du chef de
division Perree.

Vous laisserez a Corfou les fregates _l'Arthemise_ et _la Sibylle_, et
les bricks _le Mondovi_ et _la Cybele_, qui seront egalement sous les
ordres du chef de division Perree, et qui devront se tenir a Corfou
prets a partir immediatement apres l'ordre qu'ils en recevront, pour
concerter leurs operations avec celles de _la Junon_ et de _la Diane_.

Je fais connaitre au directoire executif, par un courrier
extraordinaire, le present ordre, et je lui demande son autorisation
pour pouvoir garder toute votre escadre dans l'Adriatique, afin de
concerter vos operations avec celles de l'armee d'Italie. Je vous ferai
passer la reponse du gouvernement par un aviso, qui necessairement vous
trouvera encore a Corfou.

Je vous envoie:

1. Une lettre pour le general Gentili, par laquelle j'approuve toutes
les mesures qu'il a prises pour nourrir votre escadre a Corfou, ou je
prescris que le recu des sommes qu'il a deboursees sera accepte en
paiement dans la caisse du payeur de Corfou, approuvant egalement
l'emploi des treize cents sacs de farine que vous avez pris.

2. L'ordre pour que l'administration de terre de l'armee d'Italie
fournisse a l'escadre, partout ou elle pourrait se trouver, les vivres
journaliers comme aux troupes de terre, et, d'apres les envois qui ont
ete faits en subsistances a Corfou, a Ancone, a Constantinople et a
Messine, vous ne devez avoir aucune inquietude sur la subsistance de
votre escadre pendant tout le temps qu'elle demeurera dans ces parages.

3 deg.. Je vous autorise a prendre dans les magasins de Corfou tout ce que
vous croirez necessaire a l'approvisionnement de nos arsenaux et au
ravitaillement de notre marine;

4 deg.. A embarquer a Corfou cent pieces de canon de fonte, en consequence
cependant d'un proces-verbal dresse chez le general Gentili par un
conseil compose de vous, du general Gentili, du commandant du genie, du
chef de l'etat-major, des commissaires des guerres: ce proces-verbal
devra constater: 1 deg.. la quantite de pieces necessaires pour la defense
de la citadelle et celle de la rade de Corfou; 2 deg.. la quantite hors de
service; 3 deg.. la quantite existante: et ce ne sera que dans le cas ou
ledit conseil ne trouverait aucun inconvenient a vous delivrer les cent
pieces, que le present ordre sera execute.

5 deg.. Je vous envoie egalement un ordre pour que le general Sugny vous
remette a Venise les ustensiles pour chauffer a boulets rouges six
pieces de canon, et dont le general Gentili se servirait a Corfou, si
jamais les circonstances l'exigeaient.

6 deg.. Un ordre pour que le general Gentili mette a votre disposition
quatre cents hommes cisalpins pour servir de garnison aux vaisseaux
venitiens.

7 deg.. Vous garderez et menerez avec vous a Toulon les officiers venitiens
qui desirent servir dans la marine francaise, jusqu'a ce que le ministre
vous ait envoye des ordres.

8 deg.. Quant aux objets trouves a bord des vaisseaux venitiens et
appartenant aux capitaines, vous en ferez des recus qui seront valables
pour leur liquidation par le gouvernement de Venise.

9 deg.. Je vous envoie un ordre pour que le general Gentili vous remette
50,000 fr. pour la solde des marins venitiens destines a l'armement des
vaisseaux venitiens.

10 deg.. L'ordre pour qu'on vous fournisse les bles, riz et vins pour deux
mois, pour deux mille hommes; la nourriture journaliere pour votre
escadre vous sera fournie a Corfou.

11 deg.. Je vous enverrai la solde des marins de votre escadre pour un mois,
des l'instant que la caisse de l'armee le permettra, et que la solde de
fructidor sera payee a l'armee.

12 deg.. Quant aux depenses qu'auraient faites les equipages a Corfou, vous
aurez soin de les liquider, de verifier toutes les pieces et de les
envoyer au commissaire ordonnateur de la marine a Venise, qui y
pourvoira.

13 deg.. Je vous fais passer une ordonnance de 10,000 fr., que le
citoyen Haller vous fera payer: cette somme est destinee a vos frais
extraordinaires et qui vous sont particuliers.

14 deg.. Une ordonnance de 30,000 fr., que le citoyen Haller mettra a
votre disposition entre les mains de votre payeur, pour les depenses
extraordinaires de votre escadre, pour servir a compenser aux matelots
l'incomplet des fournitures que vous pourriez ne pas recevoir des
magasins de Corfou.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 1er vendemiaire an 6 (22 septembre
1797).

_Au general Kellermann._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 2 fructidor; J'avais deja
recu precedemment quelques exemplaires de votre lettre imprimee au
directoire.

Puisque vous vous etes donne la peine de repondre a des calomnies
auxquelles des personnes raisonnables ne pouvaient preter l'oreille,
vous avez du le faire, sans doute, d'une maniere aussi convaincante. Les
personnes qui connaissent les services distingues que vous avez rendus a
la liberte par vos victoires, sont indignees de penser que vous avez pu
croire votre justification necessaire. Cependant vous avez bien fait
de le faire, sans doute, en pensant a ce grand nombre d'hommes qui ne
desirent que le mal.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 1er vendemiaire an 6 (22 Septembre
1797).

_Au commissaire ordonnateur de la marine a Toulon._

Je recois, citoyen ordonnateur, votre lettre du 17 fructidor. J'apprends
avec plaisir que vous reprenez vos fonctions importantes et que
vous avez deja gerees avec distinction. Je vous remercie des choses
extremement obligeantes contenues dans votre lettre: je les merite par
la sollicitude que j'ai toujours eue de faire quelque chose qui put etre
avantageux a notre marine.

L'escadre de l'amiral Brueys est ici: elle a recu son approvisionnement
de trois mois, pour 400,000 francs d'habillement, 600,000 francs pour
la solde, ainsi que des cables, des cordages et autres objets qui lui
etaient necessaires. Il me parait que l'amiral Brueys et son equipage
sont tres-satisfaits. Il part, demain ou apres, pour se rendre a Corfou,
ou il prendra six vaisseaux venitiens qu'il vous amenera. Le citoyen
Roubaud, votre prepose a Venise, vous aura sans doute donne sur tout
cela des details plus circonstancies.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (13 septembre
1797).

_Au directoire executif._

Vous trouverez ci-joint la copie de l'ordre que je donne au
contre-amiral Brueys; vous verrez que par la il se trouvera a meme
d'executer vos ordres, quels qu'ils soient.

Le contre-amiral Brueys a 1. six vaisseaux de guerre francais; 2. six
fregates, _id_.; 3. six corvettes, _id_. parfaitement equipees: j'ai
fait habiller a neuf les equipages et les garnisons; je lui ai fait
payer plusieurs mois de solde, et les arsenaux de Corfou et de Venise
ont fourni toutes les pieces de rechange et les cables dont il peut
avoir besoin.

Lorsque vous lirez cette lettre, le contre-amiral Brueys sera bien pres
de Corfou, ou j'ai fait etablir des batteries a boulets rouges pour
defendre la rade, et ou il est parfaitement en surete.

Il y a a Corfou six batimens de guerre venitiens et six fregates
qu'il peut armer en guerre dans un mois: ils sont deja montes par des
officiers mariniers et des garnisons francaises.

A Corfou, Zante, Cephalonie, il trouvera les 2,000 matelots qui lui
sont necessaires, tant pour l'equipement desdits vaisseaux, que pour le
complement des siens.

Les fregates _la Muiron_ et _la Carrere_, ainsi que les trois autres
batimens de guerre qui sont en armement a Venise, pourront egalement
augmenter son escadre d'ici a deux mois.

Je pense donc que, si vous m'autorisez a garder l'escadre de l'amiral
Brueys a Corfou, vous pourrez disposer, d'ici au 1er frimaire, 1.
de six vaisseaux de guerre francais parfaitement bien en equipages,
approvisionnes pour quatre mois et abondamment pourvus de tous les
objets necessaires, meme de cordages; 2. six fregates francaises; 3.
six bricks francais; 4. huit vaisseaux de guerre venitiens; 5. huit
fregates, _id_.; 6. huit bricks, _id_.: tous approvisionnes pour quatre
mois.

Voudriez-vous faire filer le contre-amiral Brueys dans l'Ocean, il
partira de Corfou en meilleur etat qu'il ne partirait de Toulon; il
partira de Corfou plus vite que de Toulon, car ses equipages seront
toujours complets et exerces, ce qui ne sera jamais a Toulon.

Vous pourrez meme, a mesure qu'un vaisseau de guerre sera arme a Toulon,
faire ramasser les equipages et les faire partir pour Corfou.

Voudrez-vous vous servir des vaisseaux venitiens? Ils seront tout prets
a seconder notre escadre.

Voulez-vous, au contraire, que les vaisseaux venitiens soient
sur-le-champ armes en flute et envoyes a Toulon? Le contre-amiral Brueys
les fera filer en les escortant jusqu'a ce qu'il n'y ait plus rien a
craindre.

Si vous voulez que votre escadre prenne un bon esprit, devienne
manoeuvriere et se prepare a faire de grandes choses, tenez-la loin de
Toulon: sans quoi, les equipages ne se formeront jamais et vous n'aurez
jamais de marine.

Enfin, de Corfou, cette escadre peut partir pour aller partout ou vous
voudrez, et vous devez la laisser a Toulon: elle sera beaucoup plus
utile dans l'Adriatique, parce que, 1. ne se trouvant qu'a vingt lieues
de la cote de Naples, elle tiendra en respect ce prince; 2. elle me
servira a boucher entierement tout l'Adriatique a nos ennemis; 3.
enfin, elle prendra les iles de l'Adriatique, reconquerra l'Istrie et la
Dalmatie en cas de rupture, et sera, sous ce point de vue, tres-utile a
l'armee.

Si nous avons la guerre, votre escadre vous rapportera plus de dix
millions, et fera une bonne diversion a l'avantage de l'armee d'Italie.
Quand vous voudrez la faire aller dans un point quelconque, elle sera, a
Corfou, a portee d'executer vos ordres en vingt-quatre heures, pour s'y
rendre.

Enfin, si nous avons la paix, votre escadre, en abandonnant ces mers et
en s'en retournant en France, pourra prendre quelques troupes, et, en
passant, mettre 2,000 hommes de garnison a Malte: ile qui, tot ou tard,
sera aux Anglais si nous avons la sottise de ne pas les prevenir.

Quant a la surete, quatre-vingts vaisseaux anglais viendraient dans
l'Adriatique, qu'ils ne pourraient rien contre notre escadre, qui est
aussi sure dans le golfe de Corfou qu'a Toulon.

Je vous demande donc: 1. un ordre au ministre de la marine de faire
armer tous les vaisseaux qu'il a a Toulon, et de les envoyer, un a un,
a Corfou; 2. un ordre au ministre de la marine de faire partir une
trentaine d'officiers et encore soixante ou quatre-vingts officiers
mariniers, pour etre distribues sur les vaisseaux venitiens; 3. que
vous m'autorisiez a garder cette escadre dans l'Adriatique jusqu'a
nouvel ordre; 4. que vous preniez un arrete qui m'autorise a cultiver
les intelligences que j'ai deja a Malte, et, au moment ou je le jugerai
propre, de m'en emparer et d'y mettre garnison.

Repondez-moi, je vous prie, le plus promptement possible a ces differens
articles, afin que je sache a quoi m'en tenir; mais je vous previens
que, dans tous les cas, l'escadre ne peut partir de Corfou avec les
vaisseaux venitiens, meme armes en flute, que vers la fin de brumaire.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre
1797).

_Au citoyen Perree, chef de division de l'armee navale._

J'ai recu, citoyen, les differentes lettres dans lesquelles vous me
temoignez le desir de reprendre vos fonctions a la mer: la place de
commandant des armes que vous occupez, n'offre pas un assez grand
aliment a votre activite. En rendant justice a votre zele, je consens a
ce que vous repreniez le commandement de la fregate _la Diane_, que vous
n'avez quitte que momentanement, et j'envoie l'ordre au citoyen Roubaud
de vous remplacer dans vos fonctions. Vous rentrerez sous les ordres du
contre-amiral Brueys jusqu'a son depart pour France, et vous commanderez
ensuite la division qui restera dans l'Adriatique.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre
1797).

_Au citoyen Roubaud._

Le citoyen Perree devant commander une flotte, vous remplirez les
fonctions de commandant des armes, et vous aurez une autorite entiere
pour l'armement des trois vaisseaux et des deux fregates.

Vous organiserez le port et l'arsenal comme vous le jugerez necessaire
au bien du service.

Vous presserez, le plus possible, l'armement du brick _le James_; vous
ferez armer les deux fregates _la Muiron_ et _la Carrere_, afin qu'elles
puissent se joindre le plus tot possible a Corfou, et augmenter
l'escadre du contre-amiral Brueys.

Je donne l'ordre au citoyen Haller de remettre 15,000 fr. a votre
disposition pour commencer la levee des matelots pour l'armement de ces
deux fregates.

Vous ferez fabriquer un cable pour chacun des vaisseaux francais de
l'escadre de l'amiral Brueys, ainsi que les manoeuvres de rechange qui
sont les plus necessaires. Ces objets seront pris a compte des trois
millions que doit nous payer la republique de Venise.

La division Bourde se trouvant a l'escadre de l'amiral Brueys, les
hardes qui lui sont destinees seront envoyees au contre-amiral Brueys,
pour qu'il puisse les lui remettre.

BONAPARTE.



_Note._

Le plenipotentiaire de la republique francaise soussigne a l'honneur de
faire connaitre a leurs excellences MM. les plenipotentiaires de S.M.
l'empereur et roi la douleur qu'il a eprouvee en apprenant que les
troupes de S. M. l'empereur venaient de prendre possession de la
province d'Albanie, vulgairement appelee Bouches du Cattaro.

Par l'article 1er des preliminaires secrets, S.M. l'empereur devait
entrer, a la paix definitive, en possession de la Dalmatie et de
l'Istrie venitiennes. Lors donc que les troupes de S.M. ont occupe
lesdites provinces, cela a ete une violation des formes, mais non du
fond des preliminaires.

Mais l'occupation, par les troupes de S.M. l'empereur, de l'Albanie
venitienne, dite Bouches du Cattaro, est une violation reelle et
est contraire au texte comme a la nature des preliminaires. Le
plenipotentiaire francais soussigne ne peut donc regarder, dans les
circonstances presentes, l'occupation par elles des Bouches du Cattaro
que comme un acte d'hostilite.

La connaissance qu'il a des intentions qui animent leurs excellences
messieurs les plenipotentiaires de S.M. l'empereur et roi, ne lui permet
pas de douter qu'ils ne prennent des mesures expeditives, dont l'effet
soit d'ordonner aux troupes de S.M. l'empereur l'evacuation des Bouches
du Cattaro, dont l'occupation par elles est contraire a la bonne foi
et aux traites. Le plenipotentiaire francais assure leurs excellences
messieurs les plenipotentiaires de S.M. l'empereur et roi de sa haute
consideration.

Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre 1797).

_Le general en chef, plenipotentiaire de la republique francaise_.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre
1797).

_Au citoyen Francois de Neufchateau, membre du directoire executif._

Quoique je n'aie pas l'avantage de vous connaitre personnellement, je
vous prie de recevoir mon compliment sur la place eminente a laquelle
vous venez d'etre nomme; je me souviens avec reconnaissance de ce que
vous avez ecrit dans le temps contre les apologistes des inquisiteurs de
Venise.

Le sort de l'Europe est desormais dans l'union, la sagesse et la force
du gouvernement.

Il est une petite partie de la nation qu'il faut vaincre par un bon
gouvernement.

Nous avons vaincu l'Europe, nous avons porte la gloire du nom francais
plus loin qu'elle ne l'avait jamais ete: c'est a vous, premiers
magistrats de la republique, d'etouffer toutes les factions, et a etre
aussi respectes au dedans que vous l'etes au dehors. Un arrete du
directoire executif ecroule les trones; faites que des ecrivains
stipendies, ou d'ambitieux fanatiques, deguises sous toute espece de
masque, ne nous replongent pas dans le torrent revolutionnaire.

Croyez que, quant a moi, mon attachement pour la patrie egale le desir
que j'ai de meriter votre estime.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre
1797).

_Au citoyen Merlin, membre du directoire._

J'ai appris, citoyen directeur, avec le plus grand plaisir, la nouvelle
de votre nomination a la place que vous occupez.

On ne pouvait pas choisir un homme qui eut rendu constamment plus de
services a la liberte: en mon particulier, je m'en felicite.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 4 vendemiaire an 6 (25 septembre
1797).

_Au directoire executif._

Un officier est arrive avant-hier de Paris a l'armee d'Italie: il a
repandu dans l'armee qu'il etait parti de Paris le 25, qu'on y etait
inquiet de la maniere dont j'aurais pris les evenemens du 18; il etait
porteur d'une espece de circulaire du general Augereau a tous les
generaux de division de l'armee.

Il avait une lettre du ministre de la guerre a l'ordonnateur en chef,
qui l'autorisait a prendre tout l'argent dont il aurait besoin pour sa
route: je vous en envoie la copie.

Il est constant, d'apres tous ces faits, que le gouvernement en agit
envers moi a peu pres comme envers Pichegru apres vendemiaire.

Je vous prie, citoyens directeurs, de me remplacer et de m'accorder ma
demission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire
continuer de servir apres cette marque horrible de l'ingratitude du
gouvernement, a laquelle j'etais bien loin de m'attendre.

Ma sante, considerablement affectee, demande imperieusement du repos et
de la tranquillite.

La situation de mon ame a aussi besoin de se retremper dans la masse des
citoyens. Depuis trop long-temps un grand pouvoir est confie dans mes
mains, je m'en suis servi dans toutes les circonstances pour le bien de
la patrie: tant pis pour ceux qui ne croient point a la vertu, et
qui pourraient avoir suspecte la mienne. Ma recompense est dans ma
conscience et dans l'opinion de la posterite.

Je puis, aujourd'hui que la patrie est tranquille et a l'abri des
dangers qui l'ont menacee, quitter sans inconvenient le poste ou je suis
place.

Croyez que s'il y avait un moment de peril, je serais au premier rang
pour defendre la liberte et la constitution de l'an 3.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 5 vendemiaire an 6 (26 septembre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Je viens de recevoir, citoyen ministre, votre lettre du 30 fructidor.

Je ne puis tirer aucune ressource de Genes, pas plus de la republique
cisalpine: tout ce qu'ils pourront faire, c'est de se maintenir maitres
chez eux. Ces peuples-la ne sont point guerriers, et il faut quelques
annees d'un bon gouvernement pour changer leurs inclinations.

L'armee du Rhin se trouve tres-loin de Vienne, pendant que j'en suis
tres-pres. Toutes les forces de la maison d'Autriche sont contre moi, on
a tres-tort de ne pas m'envoyer dix ou douze mille hommes. Ce n'est que
par ici que l'on peut faire trembler la maison d'Autriche.

Mais puisque le gouvernement ne m'envoie pas de renfort, il faut au
moins que les armees du Rhin commencent leurs operations quinze jours
avant nous, afin que nous puissions nous trouver a peu pres dans le meme
temps dans le coeur de l'Allemagne. Des l'instant que j'aurai battu
l'ennemi, il est indispensable que je le poursuive rapidement, ce qui me
conduit dans le coeur de la Carinthie, ou l'ennemi n'aura pas manque,
comme il s'y prepare deja, de reunir toutes les divisions qu'il a en
echelons sur l'armee du Rhin, qu'il peut eviter pendant plus de vingt
jours; et je me trouverais avoir encore en tete toute les forces qui,
dans l'ordre de bataille naturel, devraient etre opposees a l'armee du
Rhin. Il ne faut pas etre capitaine pour comprendre tout cela: un seul
coup d'oeil sur une carte, avec un compas, convaincra, a l'evidence,
de ce que je vous dis la. Si on ne veut pas le sentir, je n'y sais que
faire.

Le roi de Sardaigne, si l'on ne ratifie pas le traite d'alliance qu'on a
fait avec lui, se trouve a l'instant meme notre ennemi, puisque, des cet
instant, il comprend que nous avons medite sa perte.

Pendant mon absence, il se chicanera necessairement avec la republique
cisalpine, qui n'est pas dans le cas de resister a un seul de ses
regimens de cavalerie: d'ailleurs, je me trouve alors oblige de
calculer, en regardant comme suspectes les intentions du roi de
Sardaigne: des-lors il faut que je mette deux mille hommes a Coni, deux
mille a Tortone, autant a Alexandrie.

Je pense donc que si l'on s'indispose avec le roi de Sardaigne, on
m'affaiblit de cinq mille hommes de plus que l'on m'oblige a mettre dans
la garnison des places que j'ai chez lui, et de cinq a six mille
hommes qu'il faut que je laisse pour proteger le Milanais, et, a tout
evenement, la citadelle de Milan, le chateau de Pavie et la place de
Pizzigithone.

Ainsi donc, vous perdez, en ne ratifiant pas le traite avec le roi de
Sardaigne:

1. Dix mille hommes de tres-bonnes troupes qu'il nous fournit;

2. Dix mille hommes de nos troupes qu'on est oblige de laisser sur nos
derrieres, et, outre cela, de tres-grandes inquietudes en cas de defaite
et d'evenemens malheureux.

Quel inconvenient y a-t-il a laisser subsister une chose deja faite?

Est-ce le scrupule d'etre allie d'un roi? Nous le sommes bien du roi
d'Espagne et peut-etre du roi de Prusse!

Est-ce le desir de revolutionner le Piemont et de l'incorporer a la
Cisalpine? Mais le moyen d'y parvenir sans choc, sans manquer au traite,
sans meme manquer a la bienseance, c'est de meler a nos troupes
et d'allier a nos succes un corps de dix mille Piemontais, qui,
necessairement, sont l'elite de la nation: six mois apres, le roi de
Piemont se trouve detrone.

C'est un geant qui embrasse un pygmee, le serre dans ses bras et
l'etouffe sans qu'il puisse etre accuse de crime. C'est le resultat de
la difficulte extreme de leur organisation. Si l'on ne comprend pas
cela, je ne sais qu'y faire non plus; et si a la politique sage et vraie
qui convient a une grande nation, qui a de grandes destinees a remplir,
des ennemis tres-puissans devant elle, on substitue la demagogie d'un
club, l'on ne fera rien de bon.

Que l'on ne s'exagere pas l'influence des pretendus patriotes cisalpins
et genois, et que l'on se convainque bien que, si nous retirions d'un
coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces pretendus
patriotes seraient egorges par le peuple. Il s'eclaire tous les jours et
s'eclairera bien davantage; mais il faut le temps et un long temps.

Je ne concois pas, lorsque, par une bonne politique, on s'etait conduit
de maniere que ce temps est toujours en notre faveur, qu'en tirant tout
le parti possible du moment present, nous ne faisons qu'accelerer la
marche du temps en assurant et epurant l'esprit public, je ne concois
pas comment l'on peut hesiter.

Ce n'est pas lorsqu'on laisse dix millions d'hommes derriere soi, d'un
peuple foncierement ennemi des Francais par prejuges, par l'habitude des
siecles et par caractere, que l'on doit rien negliger.

Il me parait que l'on voit tres-mal l'Italie, et qu'on la connait
tres-mal. Quant a moi, j'ai toujours mis tous mes soins a faire aller
les choses selon l'interet de la republique: si l'on ne me croit pas, je
ne sais que faire.

Tous les grands evenemens ne tiennent jamais qu'a un cheveu. L'homme
habile profite de tout, ne neglige rien de ce qui peut lui donner
quelques chances de plus. L'homme moins habile, quelquefois en en
meprisant une seule, fait tout manquer.

J'attends le general Meerweldt. Je tirerai tout le parti dont je suis
capable des evenemens qui viennent d'arriver en France, des dispositions
formidables ou se trouve notre armee, et je vous ferai connaitre la
veritable position des choses, afin que le gouvernement puisse decider
et prendre le parti qu'il jugera a propos.

Il ne faut pas que l'on meprise l'Autrichien comme on parait le faire;
ils ont recrute leurs armees et les ont organisees mieux que jamais.

Je viens de prendre des mesures pour l'incorporation a la republique
cisalpine, du Brescian et du Mantouan.

Je vais aussi m'occuper a organiser la republique de Venise. Je ferai
tout arranger de maniere que la republique, en apparence, ne se mele de
rien.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 5 vendemiaire an 6 (26 septembre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

J'attendais, citoyen ministre, pour vous parler du general Clarke, que
vous-meme m'en eussiez ecrit. Je ne cherche pas s'il est vrai que ce
general ait ete envoye dans l'origine pour me servir d'espion: si cela
etait, moi seul aurais le droit de m'en offenser, et je declare que je
lui pardonne.

Je l'ai vu, dans sa conduite passee, gemir le premier sur la malheureuse
reaction qui menacait d'engloutir la liberte avec la France. Sa conduite
dans la negociation a ete bonne et loyale: il n'y a pas deploye de
grands talens, mais il y a mis beaucoup de volonte, de zele et meme une
sorte de caractere. On l'ote de la negociation, peut-etre fait-on bien;
mais, sous peine de commettre la plus grande injustice, on ne doit pas
le perdre. Il a ete porte principalement par Carnot. Aupres d'un homme
raisonnable, lorsqu'on sait qu'il est depuis pres d'un an a trois cents
lieues de lui, cela ne peut pas etre une raison de proscription. Je vous
demande donc avec instance pour lui une place diplomatique du second
ordre, et je garantis que le gouvernement n'aura jamais a s'en repentir.
Il est charge d'une tres-grande mission; il connait tous les secrets
comme toutes les relations de la republique, il ne convient pas a notre
dignite qu'il tombe dans la misere et se trouve proscrit et disgracie.

J'entends dire qu'on lui reproche d'avoir ecrit ce qu'il pensait des
generaux de l'armee d'Italie. Si cela est vrai, je n'y vois aucun crime:
depuis quand un agent du gouvernement serait-il accuse d'avoir fait
connaitre a son gouvernement ce qu'il pensait des generaux aupres
desquels il se trouvait?

On dit qu'il a ecrit beaucoup de mal de moi. Si cela est vrai, il l'a
egalement ecrit au gouvernement: des-lors il avait droit de le faire;
cela pouvait meme etre necessaire, et je ne pense pas que ce puisse etre
un sujet de proscription.

La morale publique est fondee sur la justice, qui, bien loin d'exclure
l'energie, n'en est au contraire que le resultat.

Je vous prie donc de vouloir bien ne pas oublier le general Clarke
aupres du gouvernement: on pourrait lui donner une place de ministre
aupres de quelque cour secondaire.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 7 vendemiaire an 6 (28 septembre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

M. le comte de Cobentzel, citoyen ministre, est arrive de Vienne avec le
general Meerweldt; il m'a remis la lettre dont je vous envoie copie, et
a laquelle je ne repondrai que dans trois ou quatre jours, lorsque je
verrai la tournure que prendra la negociation.

Pour ma premiere visite, j'ai eu une prise tres-vive avec M. de
Cobentzel, qui, a ce qu'il m'a paru, n'est pas tres-accoutume a
discuter, mais bien a vouloir toujours avoir raison.

Nous sommes entres en congres.

Je vous ferai passer: 1. Copie des pleins pouvoirs donnes a M. le comte
de Cobentzel;

2. Copie du protocole d'hier;

3. Copie de la reponse que je vais faire inserer au protocole
d'aujourd'hui. Je les attends dans un quart d'heure.

Il est indispensable que le directoire executif donne les ordres qu'on
se tienne pret sur le Rhin: ces gens-ci ont de grandes pretentions. Au
reste, il parait, par la lettre de l'empereur, par la contexture des
pleins-pouvoirs de M. de Cobentzel, meme par son arrivee, que l'empereur
accederait au projet d'avoir pour lui Venise et la rive de l'Adige, de
nous donner Mayence et les limites constitutionnelles.

Je dis il parait, parce qu'en realite notre conversation avec M. le
comte de Cobentzel n'a ete, de son cote, qu'une extravagance.

C'est tout au plus s'ils veulent nous donner la Belgique. Je vous fais
grace de ma reponse la-dessus comme de notre discussion, qui vous ferait
connaitre ce que ces gens-ci appellent diplomatie.

_A minuit._

Le courrier devait partir a midi, il n'est pas parti. Ces messieurs
sortent a l'instant meme d'ici. Nous avons ete a peu pres quatre ou cinq
heures en conferences reglees. M. de Cobentzel et nous avons beaucoup
argumente, beaucoup rabache les memes choses.

Il n'a ete question dans le protocole que des deux notes annoncees dans
ma lettre ci-dessus, auxquelles ces messieurs repondront demain.

Apres le diner, moment ou les Allemands parlent volontiers, j'ai cause
quatre ou cinq heures de suite avec M. Cobentzel; il a laisse entrevoir,
au milieu d'un tres-grand bavardage, qu'il desire fort que S.M.
l'empereur reunisse son systeme politique au notre, afin de nous opposer
aux projets ambitieux de la Prusse. Il m'a paru que le cabinet de Vienne
adoptait le projet des limites de l'Adige et de Venise, et pour nous
les limites a peu pres comme elles sont portees dans notre note et
specialement Mayence: ce n'est pas qu'il n'ait dit qu'il lui paraissait
tout simple que nous donnions a S.M. l'empereur les Legations.

Mais lorsque je lui ai dit que le gouvernement francais venait de
reconnaitre le ministre de la republique de Venise, et que des-lors je
me trouvais dans l'impossibilite de pouvoir, sous aucun pretexte et dans
aucune circonstance, consentir a ce que S.M. devint maitresse de Venise,
je me suis apercu d'un mouvement de surprise qui decele assez la
frayeur, a laquelle a succede un assez long silence, interrompu a
peu pres par ces mots: Si vous faites toujours comme cela, comment
voulez-vous qu'on puisse negocier? Je me tiendrai dans cette ligne
jusqu'a la rupture. Je ne leur bonifierai point Venise jusqu'a ce que
j'aie recu de nouvelles lettres du gouvernement.

Demain, a midi, nous nous verrons de nouveau, et je vous expedierai
demain au soir un autre courrier. Je n'entre pas dans d'autres details
sur les propositions reciproques que nous nous faisons; mais il y a la
negociation officielle, qui est, comme vous l'avez vu par le protocole,
une suite d'extravagances de leur part, et la confidentielle qui,
quoiqu'elle n'ait pas ete mise clairement en discussion avec M. de
Cobentzel, est basee cependant sur le projet que M. de Meerweldt apporte
de Vienne. Vous vous apercevrez, par la note que je vais leur presenter
aujourd'hui, que je veux les conduire a dire dans le protocole qu'on ne
peut pas executer les preliminaires, et regarder, si le gouvernement le
juge a propos, ces preliminaires comme nuls. J'ai pense qu'il n'y avait
pas d'autre moyen de sauver les apparences, que de leur faire dire
d'eux-memes que les preliminaires sont impossibles: ce qui nous est
tres-facile.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 8 vendemiaire an 6 (29 septembre
1797).

_Au citoyen Canelaux, ministre de la republique a Naples._

J'apprends, citoyen ministre, qu'il y a des mouvemens sur les frontieres
de Naples, en meme temps qu'un general autrichien vient commander
a Rome. Je ne saurais penser que, si cela etait, vous ne soyez pas
instruit des mouvemens et des desseins que pourrait avoir la cour
de Naples, et vous me les auriez fait connaitre par un courrier
extraordinaire. L'intention du directoire executif de la republique
francaise n'est point que la cour de Naples empiete sur le territoire
romain. Soit que le pape continue a vivre, soit qu'il meure au qu'il
soit remplace par un autre pape ou par une republique, vous devez
declarer, lorsque vous serez assure que la cour de Naples a intention
de faire des mouvemens, que le directoire executif de la republique
francaise ne restera pas tranquille spectateur de la conduite hostile
du roi de Naples, et que, quelque evenement qu'il arrive, la republique
francaise s'entendra avec plaisir avec la cour de Naples pour lui faire
obtenir ce qu'elle desire, mais non pour autoriser le roi de Naples a
agir hostilement.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 8 vendemiaire an 6 (29 septembre
1797).

_A l'ambassadeur de la republique francaise a Rome._

Je recois, citoyen ambassadeur, votre lettre du 13 vendemiaire. Vous
signifierez sur-le-champ a la cour de Rome, que si le general Provera
n'est pas renvoye de suite de Rome, la republique francaise regardera
cela de la part de Sa Saintete comme un commencement d'hostilites.
Faites sentir combien il est indecent, lorsque le sort de Rome a dependu
de nous, qu'elle n'a du son existence qu'a notre generosite, de voir le
pape renouer encore des intrigues et se montrer sous des couleurs qui ne
peuvent etre agreables a la republique francaise. Dites meme dans vos
conversations avec le secretaire d'etat, et, s'il le faut, meme dans
votre note: La republique francaise a ete genereuse a Tolentino, elle ne
le sera plus si les circonstances recommencent.

Je fais renforcer la garnison d'Ancone d'un bataillon de Polonais.
L'escadre de l'amiral Brueys me repond de la conduite de la cour de
Naples.

Vous ne devez avoir aucune espece d'inquietude, ou, si elle agit, je
detruirai son commerce, avec l'escadre de l'amiral Brueys, et, lorsque
les circonstances le permettront, je ferai marcher une colonne pour leur
repondre. Je verrai dans une heure M. de Gallo, et je m'expliquerai avec
vous en termes si forts, que messieurs les Napolitains n'auront pas la
volonte de faire marcher des troupes sur Rome.

Enfin, s'il n'y a encore aucun changement a Rome, ne souffrez pas qu'un
general aussi connu que M. Provera prenne le commandement des troupes de
Rome. L'intention du directoire executif n'est pas de laisser renouer
les petites intrigues des princes d'Italie. Pour moi, qui connais bien
les Italiens, j'attache la plus grande importance a ce que les troupes
romaines ne soient pas commandees par un general autrichien.

Dans la circonstance, vous devez dire au secretaire d'etat: "La
republique francaise, continuant ses sentimens de bienveillance au pape,
etait peut-etre sur le point de lui restituer Ancone: vous gatez toutes
vos affaires, vous en serez responsable. Les provinces de Macerata et le
duche d'Urbin se revolteront, vous demanderez le secours des Francais,
ils ne vous repondront pas."

Effectivement, plutot que de donner le temps a la cour de Rome d'ourdir
de nouvelles trames, je la previendrai.

Enfin, exigez non-seulement que M. Provera ne soit point general des
troupes romaines, mais que, sous vingt-quatre heures, il soit hors de
Rome. Developpez un grand caractere; ce n'est qu'avec la plus grande
fermete, la plus grande expression dans vos paroles, que vous vous ferez
respecter de ces gens-la: timides lorsqu'on leur montre les dents, ils
sont fiers lorsqu'on a trop de menagemens pour eux.

Dites publiquement dans Rome que, si M. Provera a ete deux fois mon
prisonnier de guerre dans cette campagne, il ne tardera pas a l'etre une
troisieme fois: s'il vient vous voir, refusez de le recevoir. Je connais
bien la cour de Rome, et cela seul, si c'est bien joue, perd cette cour.

L'aide-de-camp qui vous portera cette lettre a ordre de continuer
jusqu'a Naples pour voir le citoyen Canclaux; il s'assurera par lui-meme
des mouvemens des troupes napolitaines, auxquels je ne peux pas croire,
quoique je m'apercoive qu'il y a depuis quelque temps une espece de
coalition entre les cours de Naples, de Rome, et meme celle de Florence;
mais c'est la ligue des rats contre les chats.

Si vous le jugez a propos, mon aide-de-camp presentera une lettre, que
vous trouverez ci-jointe, au secretaire d'etat, et lui dira, d'un ton
qui convient aux vainqueurs de l'Italie, que si, sous vingt-quatre
heures, M. Provera n'est point hors de Rome, ils nous obligeront a une
visite.

Si le pape etait mort, vous devez faire tout ce qu'il vous est possible
pour qu'on n'en nomme pas un autre, et qu'il y ait une revolution.
Le roi de Naples ne fera aucun mouvement: s'il en faisait lorsque la
revolution serait faite, vous declareriez au roi de Naples, a l'instant
ou il franchirait les limites, que le peuple romain est sous la
protection de la republique francaise; ensuite, en vous rendant de votre
personne aupres du general napolitain, vous lui diriez que la republique
francaise ne voit point d'inconvenient a entamer une negociation avec
la cour de Naples sur les differentes demandes qu'elle a faites, et
specialement sur celle qu'a faite a Paris M. Balbo, et aupres de moi M.
de Gallo, mais qu'il ne faut pas qu'elle prenne les armes, la republique
regardant cela comme une hostilite.

Enfin, vous emploieriez en ce double sens beaucoup de fierte exterieure
pour que le roi de Naples n'entre pas dans Rome, et beaucoup de
souplesse pour lui faire comprendre que c'est son interet; et si le roi
de Naples, malgre tout ce que vous pourriez faire, ce que je ne saurais
penser, entrait dans Rome, vous devez continuer a y rester, et affecter
de ne reconnaitre en aucune maniere l'autorite qu'y exercerait le roi
de Naples, de proteger le peuple de Rome, et faire publiquement
les fonctions de son avocat, mais d'avocat tel qu'il convient a un
representant de la premiere nation du monde.

Vous pensez bien, sans doute, que je prendrai bien vite dans ce cas les
mesures qui seraient necessaires pour vous mettre a meme de soutenir la
declaration, que vous auriez faite de vous opposer a l'invasion du roi
de Naples.

Si le pape est mort, et qu'il n'y ait aucun mouvement a Rome, de sorte
qu'il n'y ait aucun moyen d'empecher le pape d'etre nomme, ne souffrez
pas que le cardinal Albani soit nomme; vous devez employer non-seulement
l'exclusion, mais encore les menaces sur l'esprit des cardinaux, en
declarant qu'a l'instant meme je marcherai sur Rome, ne nous opposant
pas a ce qu'il soit pape, mais ne voulant pas que celui qui a assassine
Basseville soit prince. Au reste, si l'Espagne lui donne aussi
l'exclusion, je ne vois pas de possibilite a ce qu'il reussisse.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 8 vendemiaire an 6 (29 septembre
1797).

_Au directoire executif._

Le pape est tres-malade et peut-etre mort a l'heure qu'il est.

Le roi de Naples fait beaucoup de mouvemens.

Je vous enverrai copie des lettres que j'ai ecrites a nos ministres a
Rome et a Naples.

Je ne dissimule pas que depuis quelque temps il y a une espece de
coalition entre le pape, le roi de Naples, et meme la Toscane. Le pape
n'a-t-il pas eu l'insolence de confier le commandement de ses troupes au
general autrichien Provera!

Je pense que tout cela, est une nouvelle raison pour que vous ratifiez
le traite d'alliance avec le roi de Sardaigne. Le general Berthier, que
j'ai envoye a Novare pour passer la revue des troupes piemontaises,
m'ecrit que ce corps est dans une situation superbe. Je vous ferai
passer copie de la lettre que m'ecrit M. Priocca.

Vous m'aviez ecrit, il y a quatre mois, qu'en cas que le roi de Naples
se rendit a Rome, de l'y laisser aller: quant a moi, je crois que ce
serait une grande sottise. Quand il sera a Rome, il fera emprisonner une
soixantaine de personnes, il fera precher les pretres, se prosternera
devant un pape dont il aura en verite la puissance, et nous aurons tout
perdu. Vous verrez dans mes lettres aux ministres de la republique a
Rome et a Naples la conduite que je leur ai dit de tenir. Je vous prie
de me faire connaitre positivement vos instructions sur ce point.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Messieurs les plenipotentiaires de l'empereur sortent d'ici; nos
differentes entrevues n'avancent pas encore beaucoup: c'est toujours la
meme exageration de pretentions.

Je les renverrai demain, et vous ferai connaitre le projet qu'ils
doivent me remettre avec ma reponse.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre
1797).

_Au ministre de la marine._

Je recois, citoyen ministre, votre lettre du 28 fructidor; j'ai fait
passer a l'amiral Brueys celle qui etait pour lui. J'ai ecrit, il y
a quelques jours, au directoire executif pour lui demander une
autorisation pour garder la flotte dans ces mers, d'ou vous pourrez lui
donner la destination qu'il vous plaira, quelle qu'elle soit. L'amiral
Brueys vous a ecrit par le meme courrier. L'escadre se trouve bien
approvisionnee et ses equipages fort contens. J'espere que, si nous
rompons, elle nous sera du plus grand service. Recevez mes remercimens
pour les choses honnetes renfermees dans votre lettre, et croyez que mon
plus grand plaisir sera de meriter votre estime.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre
1797).

_A S.A.R. le duc de Parme._

La caisse de l'armee d'Italie aurait besoin du credit de votre A.R.,
afin de ne pas retarder le pret du soldat, et pour subvenir aux depenses
les plus indispensables a l'armee. Comme je connais les sentimens de
bienveillance que votre A.R. a pour l'armee francaise, je la prie
d'ordonner a son ministre de seconder l'operation que lui proposera le
citoyen Haller, administrateur des finances de l'armee, pour assurer les
comptes.

Croyez aux sentimens d'estime, etc., etc.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre
1797).

_Au ministre de la police generale._

J'ai recu, citoyen ministre, votre lettre du 27 fructidor. Je vous
remercie de l'avis que vous me donnez; je souhaite a messieurs les
royalistes de ne pouvoir faire plus de mal a la republique que celui
qu'ils feraient en tuant un de ses citoyens; d'ailleurs il est plus
facile d'en faire le projet que de l'executer.

Permettez que je saisisse cette occasion pour vous faire mon compliment
sur votre nomination au ministere, que vous avez deja signalee par un
rehaussement de l'esprit public.

Je vous prie de croire aux sentimens d'estime et de consideration que
j'ai pour vous.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Vous verrez, par la lettre que j'ecris au directoire executif, les
nouvelles de Rome: la sante du pape chancelle de nouveau. J'ai eu une
conversation avec M. de Gallo, et je lui ai fait connaitre que le
directoire executif de la republique francaise ne souffrirait jamais que
le roi de Naples se melat des affaires de Rome sans sa participation.
Nous avons eu hier une conference: je vous envoie la copie du protocole,
et vous vous convaincrez que les choses continuent a prendre mauvaise
tournure.

J'ai eu, apres le diner, une conference avec M. le comte de Cobentzel;
il m'a dit que l'empereur pourrait nous ceder le Rhin, si nous lui
faisions de grands avantages en Italie: ce qu'il articulait est
extravagant. Il me remettra demain un projet confidentiel; je vous
l'enverrai, et j'y ferai une reponse qui sera en moins ce que lui aura
fait en plus.

Nous sommes convenus, en cas de rupture, d'etablir la maniere dont l'un
ou l'autre gouvernement se signifierait la rupture, afin que les deux
armees ne pussent pas etre surprises, et que les deux nations continuent
a etre liees par le droit des gens.

Comme les grandes operations dependent ici de ce que fera l'armee du
Rhin, et de l'epoque ou l'on entrera en campagne, je ne precipiterai
rien ici; mais je mettrai le gouvernement a meme de prendre le parti
qu'il voudra, et de pouvoir mettre en mouvement en meme temps les armees
du Rhin et d'Italie.

La position de l'armee francaise d'Italie est superbe. Le Brescian et le
Mantouan seront bientot reunis a la republique cisalpine. Je m'occupe a
reunir les differentes parties de l'etat de Venise dans un seul et meme
etat, afin d'organiser robustement les derrieres de l'armee, qui seront
tranquilles pendant ce grand mouvement; et ce gouvernement s'engagera
a donner 25,000,000 pour pouvoir sustenter l'armee pendant ses grandes
operations.

Toutes les places fortes sont approvisionnees pour un an. Palma et
Osoppo, qui doivent etre les pivots des armees, contiennent des depots
pour nourrir l'armee pendant un long temps.

L'artillerie se trouve egalement dans une position satisfaisante.

De grandes choses pourront etre faites avec cette armee.

Tout ce que je fais, tous les arrangemens que je prends dans ce
moment-ci, c'est le dernier service que je puisse rendre a la patrie.

Ma sante est entierement delabree; et la sante est indispensable et ne
peut etre substituee par rien, a la guerre. Le gouvernement aura sans
doute, en consequence de la demande que je lui ai faite il y a huit
jours, nomme une commission de publicistes pour organiser l'Italie
libre;

De nouveaux plenipotentiaires pour continuer les negociations ou les
renouer, si la guerre avait lieu, au moment ou les evenemens de la
guerre seraient les plus propices;

Et, enfin, un general qui ait sa confiance pour commander l'armee: car
je ne connais personne qui puisse me remplacer dans l'ensemble de ces
trois missions, toutes trois egalement interessantes.

Je donnerai aux uns et aux autres des renseignemens, soit sur les
hommes, sur les moeurs, caracteres, positions et les projets qui leur
seront utiles, s'ils veulent en profiter.

Quant a moi, je me trouve serieusement affecte de me voir oblige de
m'arreter dans un moment ou, peut-etre, il n'y a plus que des fruits a
cueillir; mais la loi de la necessite maitrise l'inclination, la volonte
et la raison.

Je puis a peine monter a cheval: j'ai besoin de deux ans de repos.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 15 vendemiaire an 6 (8 octobre
1797).

_Au president du gouvernement provisoire de Genes._

J'apprends avec peine que vous etes divises entre vous, et que par la
vous donnez un champ libre a la malveillance et aux ennemis de votre
liberte. Etouffez toutes vos haines, reunissez tous vos efforts, si vous
voulez eviter de grands malheurs a votre patrie et a vos familles. Les
rois voient avec plaisir et fomentent peut-etre une dissension dans
votre gouvernement, qui ruine votre commerce, degoute la masse de la
nation de l'egalite, et etablit les privileges et les prejuges.

Les hostilites peuvent recommencer d'un moment a l'autre, vous devez
vous mettre en mesure de pouvoir aussi concourir a la cause commune:
comment croyez-vous le faire lorsque vous avez meme besoin des Francais
pour vous garder?

Si vous en croyez un homme qui prend un vif interet a votre bonheur,
remettez en termes plus clairs dans votre constitution ce qui a
pu alarmer les ministres de la religion: je dirai meme plus, la
superstition aux prises avec la liberte; la premiere l'emportera dans
l'esprit du peuple.

Enfin, supprimez toutes les commissions violentes qui pourraient alarmer
la masse des citoyens.

Vous ne devez pas vous gouverner par des exces, comme vous ne devez vous
laisser perir par faiblesse. Eclairez le peuple, concertez-vous avec
l'archeveque pour leur donner de bons cures; acquerez des titres a
l'amour de vos concitoyens et a l'estime de l'Europe, qui vous fixe, et
croyez qu'en tout temps je vous appuierai et prendrai un vif interet a
tout ce qui vous concerne.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 16 vendemiaire an 6 (7 octobre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Je vous envoie, citoyen ministre, le projet confidentiel que m'a remis
M. le comte de Cobentzel; je lui ai temoigne toute l'indignation que
vous sentirez en le lisant. Je lui repondrai par la note ci-jointe. Sous
trois ou quatre jours, tout sera termine, la paix ou la guerre, Je vous
avoue que je ferai tout pour la paix, vu la saison tres-avancee et le
peu d'esperance de faire de grandes choses.

Vous connaissez peu ces peuples-ci; ils ne meritent pas que l'on fasse
tuer 40,000 Francais pour eux.

Je vois par vos lettres que vous partez toujours d'une fausse hypothese:
vous vous imaginez que la liberte fait faire de grandes choses a un
peuple mou, superstitieux, pantalon et lache.

Ce que vous desireriez que je fisse sont des miracles: je n'en sais pas
faire.

Je n'ai pas a mon armee un seul Italien, excepte 1500 polissons ramasses
dans les rues des differentes villes de l'Italie, qui pillent et ne sont
bons a rien,

Ne vous laissez pas inspirer par quelque aventurier italien, peut-etre
par quelque ministre meme, qui vous diront qu'il y a 80,000 hommes
italiens sous les armes; car, depuis quelque temps, je n'apercois pas
les journaux, et ce qui me revient de l'opinion publique en France
s'egare etrangement sur les Italiens.

Un peu d'adresse, un ascendant que j'ai pris, des exemples severes,
donnent seuls a ces peuples un grand respect pour la nation, et un
interet, quoique extremement faible, pour la cause que nous defendons.

Je desire que vous appeliez chez vous les differents ministres cisalpins
qui se trouvent a Paris, que vous leur demandiez d'un ton severe .....,
qu'ils vous declarent sur-le-champ, par ecrit, le nombre de troupes qu'a
la republique cisalpine a l'armee; et, s'ils vous disent que j'ai plus
de 1500 hommes cisalpins et a peu pres 2000 a Milan, employes a la
police de leur pays, ils vous en imposeront, et reprimandez-les comme
ils le meritent; car telle chose est bonne a dire dans un cafe ou dans
un discours, mais non au gouvernement, puisque ces fausses idees peuvent
le mettre dans le cas de prendre un parti different de celui qui
convient, et produire des malheurs incalculables.

J'ai l'honneur de vous le repeter, peu a peu le peuple de la republique
cisalpine s'enthousiasmera pour la liberte, peu a peu cette republique
s'organisera, et peut-etre dans quatre ou cinq ans pourra-t-elle avoir
30,000 hommes de troupes passables, surtout s'ils prennent quelques
Suisses; car il faudrait etre un legislateur habile pour leur faire
venir le gout des armes: c'est une nation bien enervee et bien lache.

Si les negociations ne prennent pas une bonne tournure, la France se
repentirait a jamais du parti qu'elle a pris avec le roi de Sardaigne.
Ce prince, avec un de ses bataillons et un de ses escadrons de
cavalerie, est plus fort que toute la Cisalpine reunie. Si je n'ai
jamais ecrit au gouvernement avec cette precision, c'est que je ne
pensais pas qu'on put se former des Italiens l'idee que je vois, par vos
dernieres lettres, que vous en avez. J'emploie tout mon talent a les
echauffer et a les aguerrir, et je ne reussis tout juste qu'a contenir
et a disposer ces peuples dans de bonnes intentions.

Je n'ai point eu, depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire, l'amour
des peuples pour la liberte et l'egalite, ou du moins cela a ete un
auxiliaire tres-faible; mais la bonne discipline de l'armee, le grand
respect que nous avons tous eu pour la republique, que nous avons porte
jusqu'a la cajolerie pour les ministres de la justice, surtout une
grande activite et une grande promptitude a reprimer les malintentionnes
et a punir ceux qui se declaraient contre nous, tel a ete le veritable
auxiliaire de l'armee d'Italie: voila l'historique. Tout ce qui n'est
bon qu'a dire dans des proclamations, des discours imprimes, sont des
romans.

Comme j'espere que les negociations iront bien, je n'entrerai pas dans
de plus grands details pour vous declarer beaucoup de choses qu'il me
parait qu'on saisit mal. Ce n'est qu'avec de la prudence, de la sagesse,
beaucoup de dexterite, que l'on parvient a de grands buts, et que
l'on surmonte tous les obstacles: autrement on ne reussit en rien. Du
triomphe a la chute il n'est qu'un pas. J'ai vu, dans les plus grandes
circonstances, qu'un rien a toujours decide des plus grands evenemens.

S'il arrivait que nous adoptassions la politique exterieure que nous
avions en 1793, nous aurions d'autant plus tort, que nous nous sommes
bien trouves de la politique contraire, et que nous n'avons plus
ces grandes masses, ces moyens de recrutement, et ce premier elan
d'enthousiasme qui n'a qu'un temps.

Le caractere distinctif de notre nation est d'etre beaucoup trop vif
dans la prosperite. Si l'on prend pour base de toutes les operations la
vraie politique, qui n'est que le resultat du calcul, des combinaisons
et des chances, nous serons pour long-temps la grande nation et
l'arbitre de l'Europe; je dis plus, nous tenons la balance, nous la
ferons pencher comme nous voudrons, et meme, si tel est l'ordre du
destin, je ne vois pas d'impossibilite a ce que l'on arrive en peu
d'annees a ces grands resultats que l'imagination echauffee et
enthousiaste entrevoit, et que l'homme extremement froid, constant et
raisonne, atteindra seul. Ne voyez, citoyen ministre, je vous prie, dans
la presente lettre, que le desir de contribuer autant qu'il est en moi
au succes de la patrie.

Je vous ecris comme je pense, c'est la plus grande marque d'estime que
je puisse vous donner.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 19 vendemiaire an 6 (10 octobre
1797).

_Au directoire executif._

Les negociations de paix sont enfin sur le point de se terminer. La paix
definitive sera signee cette nuit, ou la negociation rompue.

En voici les conditions principales:

1. Nous aurons sur le Rhin la limite tracee sur la carte que je vous
envoie, c'est-a-dire la Nethe jusqu'a Kerpen, et passe de la a Juliers,
Venloo;

2. Mayence et ses fortifications en entier et tel qu'il est;

3. Les iles de Corfou, Zante, Cephalonie, etc., et l'Albanie
venitienne;

4. La Cisalpine sera composee de la Lombardie, du Bergamasque,
du Cremasque, du Brescian, de Mantoue, de Peschiera, avec les
fortifications, jusqu'a la rive droite de l'Adige et du Po; du Modenais,
du Ferrarais, du Bolonais, de la Romagne:

Cela fait a peu pres trois millions cinq a six cent mille habitans.

5. Genes aura les fiefs imperiaux;

6. L'empereur aura la Dalmatie et l'Istrie, les etats de Venise jusqu'a
l'Adige et le Po, la ville de Venise;

7. Le prince d'Orange, conformement au traite secret avec la Prusse,
obtiendra une indemnite. Le duc de Modene sera indemnise par le Brisgaw,
et en place l'Autriche prendra Salzburg et une partie de la Baviere
comprise entre la riviere d'Inn, la riviere de Salza, l'eveche de
Salzburg, faisant cinquante mille habitans;

8. Nous ne cederons les pays que doit occuper l'empereur que trois
semaines apres l'echange des ratifications et lorsqu'il aura evacue
Manheim, Ingolstadt, Ulm, Ehrenbreistein et tout l'Empire;

9. La France aura ce que la republique de Venise avait de meilleur,
etc., et les limites du Rhin, auxquelles il ne manquera que deux cent
mille habitans que l'on pourra avoir a la paix de l'Empire. Elle gagnera
de ce cote quatre millions de population;

10. La republique cisalpine aura de tres-belles limites militaires,
puisqu'elle aura Mantoue, Peschiera, Ferrare.

11. La liberte gagne donc: republique cisalpine, trois millions cinq
cent mille habitans; nouvelles limites de la France, quatre millions: en
tout sept millions cinq cent mille habitans;

12. La maison d'Autriche gagnera un million neuf cent mille habitans:

Elle en perdra, en Lombardie, un million cinq cent mille; a Modene,
trois cent mille; en Belgique, deux millions cinq cent mille: en tout
quatre millions trois cent mille habitans; sa perte sera donc encore
assez sensible.

J'ai profite des pouvoirs que vous m'avez donnes et de la confiance dont
vous m'avez revetu pour conclure ladite paix; j'y ai ete conduit:

1. Par la saison avancee, contraire a la guerre offensive, surtout
de ce cote-ci, ou il faut repasser les Alpes et entrer dans des pays
tres-froids;

2. La faiblesse de mon armee, qui cependant a toutes les forces de
l'empereur contre elle;

3. La mort de Hoche, et le mauvais plan d'operations adopte;

4. L'eloignement des armees du Rhin des etats hereditaires de la maison
d'Autriche;

5. La nullite des Italiens. Je n'ai avec moi au plus que quinze cents
Italiens qui sont le ramassis des polissons dans les grandes villes;

6. La rupture qui vient d'eclater avec l'Angleterre;

7. L'impossibilite ou je me trouve, par la non ratification du traite
d'alliance avec le roi de Sardaigne, de me servir des troupes sardes, et
la necessite d'augmenter de six mille hommes de troupes francaises les
garnisons du Piemont et de la Lombardie;

8. L'envie de la paix qu'a toute la republique, envie qui se manifeste
meme dans les soldats, qui se battraient, mais qui verront avec plus
de plaisir encore leurs foyers, dont ils sont absens depuis bien
des annees, et dont l'eloignement ne serait bon que pour etablir le
gouvernement militaire;

9. L'inconvenance d'exposer des avantages certains et le sang francais
pour des peuples peu dignes et peu amans de la liberte, qui, par
caractere, habitude et religion, nous haissent profondement. La ville
de Venise renferme, il est vrai, trois cents patriotes: leurs interets
seront stipules dans le traite, et ils seront accueillis dans la
Cisalpine. Le desir de quelques centaines d'hommes ne vaut pas la mort
de vingt mille Francais;

10. Enfin, la guerre avec l'Angleterre nous ouvrira un champ plus
vaste, plus essentiel et plus beau d'activite. Le peuple anglais vaut
mieux que le peuple venitien, et sa liberation consolidera a jamais
la liberte et le bonheur de la France, ou, si nous obligeons ce
gouvernement a la paix, notre commerce, les avantages que nous
lui procurerons dans les deux mondes, seront un grand pas vers la
consolidation de la liberte et le bonheur public.

Si, dans tous ces calculs, je me suis trompe, mon coeur est pur, mes
intentions sont droites: j'ai fait taire l'interet de ma gloire, de ma
vanite, de mon ambition; je n'ai vu que la patrie et le gouvernement;
j'ai repondu d'une maniere digne de moi a la confiance illimitee que le
directoire a bien voulu m'accorder depuis deux ans.

Je crois avoir fait ce que chaque membre du directoire eut fait en ma
place.

J'ai merite par mes services l'approbation du gouvernement et de la
nation; j'ai recu des marques reiterees de son estime. "Il ne me reste
plus qu'a rentrer dans la foule, reprendre le soc de Cincinnatus, et
donner l'exemple du respect pour les magistrats et de l'aversion pour le
regime militaire, qui a detruit tant de republiques et perdu plusieurs
etats."

Croyez a mon devouement et a mon desir de tout faire pour la liberte de
la patrie.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 19 vendemiaire an 6 (10 octobre
1797).

_Au directoire executif._

Le citoyen Botot m'a remis votre lettre du premier jour complementaire;
il m'a dit, en consequence, de votre part, de revolutionner l'Italie: je
lui ai demande comment cela se devait entendre; si le duc de Parme,
par exemple, etait compris dans cet ordre. Il n'a pu me donner aucune
explication. Je vous prie de me faire connaitre vos ordres plus
clairement.

J'ai retenu quelques jours ici le citoyen Botot, pour qu'il put
s'assurer par lui-meme de l'esprit qui anime mon etat-major et tout
ce qui m'environne. Je serais bien aise qu'il en fit autant dans
les differentes divisions de l'armee, il y trouverait un esprit de
patriotisme qui distingue ces braves soldats.

Ma sante considerablement affaiblie, mon moral non moins affecte, ont
besoin de repos et me rendent incapable de remplir les grandes choses
qui restent a faire. Je vous ai deja demande un successeur: si vous
n'avez pas obtempere a ma demande, je vous prie, citoyens directeurs, de
le faire. Je ne suis plus en etat de commander. Il ne me reste qu'un
vif interet, qui ne m'abandonnera jamais, pour la prosperite de la
republique et la liberte de la patrie.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 22 vendemiaire an 6 (13 octobre
1797).

_Au directoire executif de la republique cisalpine._

J'ai recu, citoyens directeurs, le projet que vous m'avez envoye pour
la formation du departement de Mantoue. Faites faire une loi par les
comites reunis, pour joindre Mantoue, la partie du Veronais que vous
desirez dans votre plan, et le Brescian a la republique cisalpine. Si
vous le croyez necessaire, envoyez-la moi, je la signerai: surtout que
chaque departement n'excede pas cent quatre-vingt mille habitans.
Je crois qu'il sera bon de mettre une partie du Brescian dans le
departemens de Mantoue, pour pouvoir faire une bonne limite. La ville de
Mantoue continuera cependant a etre en etat de siege, et immediatement
sous les ordres du general commandant la place.

Les fortifications de Mantoue seront desormais aux frais de votre
gouvernement, ainsi que celles de Pizzighittone et de Peschiera. Il est
indispensable que vous envoyiez un de vos officiers du genie a Mantoue,
lequel se concertera avec l'officier francais, et prendra des mesures
pour augmenter, autant que possible, les fortifications de cette place.
J'ordonne au general Chasseloup de faire faire des projets en grand pour
des fortifications permanentes.

Il est egalement indispensable que l'on commence a travailler a un bon
fort a la roche d'Anfous, entre Brescia et le Tyrol. Ce poste est des
plus importans pour la republique cisalpine, et il demande toute votre
sollicitude. Envoyez un officier du genie a Brescia.

Je donne l'ordre au general Chasseloup d'en envoyer egalement un pour se
concerter avec le votre, et presenter un projet pour etablir une bonne
forteresse dans cette position.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 vendemiaire an 6 (18 octobre
1797).

_Au directoire executif._

Le general Berthier et le citoyen Monge vous portent le traite de paix
definitif qui vient d'etre signe entre l'empereur et nous.

Le general Berthier, dont les talens distingues egalent le courage et le
patriotisme, est une des colonnes de la republique, comme un des plus
zeles defenseurs de la liberte. Il n'est pas une victoire de l'armee
d'Italie a laquelle il n'ait contribue. Je ne craindrai pas que l'amitie
me rende partial en retracant ici les services que ce brave general a
rendus a la patrie; mais l'histoire prendra ce soin, et l'opinion de
toute l'armee fondera le temoignage de l'histoire.

Le citoyen Monge, un des membres de la commission des sciences et arts,
est celebre par ses connaissances et son patriotisme. Il a fait estimer
les Francais par sa conduite en Italie. Il a acquis une part distinguee
dans mon amitie. Les sciences, qui nous ont revele tant de secrets,
detruit tant de prejuges, sont appellees a nous rendre de plus grands
services encore. De nouvelles verites, de nouvelles decouvertes nous
reveleront des secrets plus essentiels encore au bonheur des hommes;
mais il faut que nous aimions les savans et que nous protegions les
sciences.

Accueillez, je vous prie, avec une egale distinction, le general
distingue et le savant physicien: tous les deux illustrent la patrie et
rendent celebre le nom francais. Il m'est impossible de vous envoyer le
traite de paix par deux hommes plus distingues dans un genre different.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Passeriano, le 27 vendemiaire an 6 (18 octobre
1797).

_Au ministre des relations exterieures._

La paix a ete signee hier apres minuit. J'ai fait partir, a deux heures,
le general Berthier et le citoyen Monge pour vous porter le traite
en original. Je me suis refere a vous en ecrire ce matin, et je vous
expedie, a cet effet, un courrier extraordinaire qui vous arrivera en
meme temps, et peut-etre avant le general Berthier: c'est pourquoi j'y
inclus une copie collationnee de ce traite.

1 deg.. Je ne doute pas que la critique ne s'attache vivement a deprecier
le traite que je viens de signer. Tous ceux cependant qui connaissent
l'Europe et qui ont le tact des affaires, seront bien convaincus qu'il
etait impossible d'arriver a un meilleur traite sans commencer par se
battre, et sans conquerir encore deux ou trois provinces de la maison
d'Autriche. Cela etait-il possible? oui. Preferable? non.

En effet, l'empereur avait place toutes ses troupes contre l'armee
d'Italie, et, nous, nous avons laisse toute la force de nos troupes sur
le Rhin. Il aurait fallut trente jours de marche a l'armee d'Allemagne
pour pouvoir arriver sur les lisieres des etats hereditaires de la
maison d'Autriche, et pendant ce temps-la j'aurais eu contre moi les
trois quarts de ses forces. Je ne devais pas avoir les probabilites de
les vaincre, et, les eusse-je vaincues, j'aurais perdu une grande partie
des braves soldats qui ont a seuls vaincu toute la maison d'Autriche et
change le destin de l'Europe. Vous avez cent cinquante mille hommes sur
le Rhin, j'en ai cinquante mille en Italie.

2 deg.. L'empereur, au contraire, a cent cinquante mille hommes contre moi,
quarante mille en reserve, et au plus quarante mille au-dela du Rhin.

3 deg.. Le refus de ratifier le traite du roi de Sardaigne me privait de dix
mille hommes et me donnait des inquietudes reelles sur mes derrieres,
qui s'affaiblissaient par les armemens extraordinaires de Naples.

4 deg.. Les cimes des montagnes sont deja couvertes de neige: je ne pouvais
pas, avant un mois, commencer les operations militaires, puisque, par
une lettre que je recois du general qui commande l'armee d'Allemagne, il
m'instruit du mauvais etat de son armee, et me fait part que l'armistice
de quinze jours qui existait entre les armees n'est pas encore rompu.
Il faut dix jours pour qu'un courrier se rende d'Udine a l'armee
d'Allemagne annoncer la rupture; les hostilites ne pouvaient donc en
realite commencer que vingt-cinq jours apres la rupture, et alors nous
nous trouvions dans les grandes neiges.

5 deg.. Il y aurait eu le parti d'attendre au mois d'avril et de passer tout
l'hiver a organiser les armees et a concerter un plan de campagne, qui
etait, pour le dire entre nous, on ne peut pas plus mal combine; mais ce
parti ne convenait pas a la situation interieure de la republique, de
nos finances et de l'armee d'Allemagne.

6 deg.. Nous avons la guerre avec l'Angleterre: cet ennemi est assez
considerable.

Si l'empereur repare ses pertes dans quelques annees de paix, la
republique cisalpine s'organisera de son cote, et l'occupation de
Mayence et la destruction de l'Angleterre nous compenseront de reste et
empecheront bien ce prince de penser a se mesurer avec nous.

7 deg.. Jamais, depuis plusieurs siecles, on n'a fait une paix plus
brillante que celle que nous faisons. Nous acquerons la partie de la
republique de Venise la plus precieuse pour nous. Une autre partie du
territoire de cette republique est acquise a la Cisalpine, et le reste a
l'empereur.

8 deg.. L'Angleterre allait renouveler une autre coalition. La guerre, qui
a ete nationale et populaire lorsque l'ennemi etait sur nos frontieres,
semble aujourd'hui etrangere au peuple, et n'est devenue qu'une guerre
de gouvernement. Dans l'ordre naturel des choses, nous aurions fini par
y succomber.

9 deg.. Lorsque la Cisalpine a les frontieres les plus militaires de
l'Europe, que la France a Mayence et le Rhin, qu'elle a dans le Levant
Corfou, place extraordinairement bien fortifiee, et les autres iles, que
veut-on davantage? Diverger nos forces, pour que l'Angleterre continue a
enlever a nous, a l'Espagne, a la Hollande leurs colonies, et eloigner
encore pour long-temps le retablissement de notre commerce et de notre
marine?

10 deg.. Les Autrichiens sont lourds et avares: aucun peuple moins intrigant
et moins dangereux pour nos affaires militaires qu'eux; l'Anglais, au
contraire, est genereux, intrigant, entreprenant. Il faut que notre
gouvernement detruise la monarchie anglicane, ou il doit s'attendre
lui-meme a etre detruit par la corruption et l'intrigue de ces actifs
insulaires. Le moment actuel nous offre un beau jeu. Concentrons toute
notre activite du cote de la marine, et detruisons l'Angleterre: cela
fait, l'Europe est a nos pieds.

BONAPARTE



Au quartier-general a Trevise, le 5 brumaire an 6 (26 octobre 1797).

_Au citoyen Villetard._

J'ai recu, citoyen, votre lettre du 3 brumaire, je n'ai rien compris a
son contenu; il faut que je ne me sois pas bien explique avec vous.

La republique francaise n'est liee avec la municipalite de Venise par
aucun traite qui nous oblige a sacrifier nos interets et nos avantages a
celui du comite du salut public ou de tout autre individu de Venise.

Jamais la republique francaise n'a adopte pour maxime de faire la guerre
pour les autres peuples. Je voudrais connaitre quel serait le principe
de philosophie ou de morale qui ordonnerait de faire sacrifier 40,000
Francais contre le voeu bien prononce de la nation et l'interet bien
entendu de la republique.

Je sais bien qu'il n'en coute rien a une poignee de bavards, que je
caracteriserais bien en les appelant fous, de vouloir la republique
universelle; je voudrais que ces messieurs pussent faite une campagne
d'hiver: d'ailleurs, la nation venitienne n'existait pas. Divises en
autant d'interets qu'il y a de villes, effemines et corrompus, aussi
laches qu'hypocrites, les peuples de l'Italie, et specialement le peuple
venitien, n'est pas fait pour la liberte. S'il etait dans le cas de
l'apprecier, et s'il avait les vertus necessaires pour l'acquerir, eh
bien! la circonstance actuelle lui est tres-avantageuse pour le prouver:
qu'il la defende! Il n'a pas eu le courage de la conquerir, meme contre
quelques miserables oligarques; il n'a pas pu meme se defendre quelque
temps dans la ville de Zara, et peut-etre meme que, si l'armee fut
entree en Allemagne, nous eussions vu se renouveler, sinon les scenes
de Verone, du moins des assassinats particuliers, multiplies, qui
produisent le meme effet sinistre pour l'armee.

Au reste, la republique francaise ne peut pas donner, comme on pourrait
le croire, les etats de Venise. Ce n'est pas que, dans la realite, ces
etats n'appartiennent a la France par droit de conquete; mais c'est
parce qu'il n'est point dans les principes du gouvernement de donner
aucun peuple. Lors donc que l'armee francaise evacue ces pays-ci, les
differens gouvernemens sont maitres de prendre toutes les mesures qu'ils
pourraient juger avantageuses a leur pays.

Si je vous avais charge de conferer avec le comite de salut public sur
l'evacuation qu'il est possible que l'armee francaise execute, c'est
pour le mettre a meme de prendre toutes les mesures, soit pour leur
pays, soit pour les individus qui voudraient se retirer dans les pays
qui, reunis a la republique cisalpine, sont reconnus et garantis par la
republique francaise.

Vous avez du egalement faire connaitre au comite de salut public que les
individus qui voudraient suivre l'armee francaise auraient tout le temps
necessaire pour vendre leurs biens, quel que soit le sort de ces pays,
et que meme je savais qu'il etait dans l'intention de la republique
cisalpine de leur accorder le titre de citoyen. Votre mission doit se
borner la; quant au reste, ils feront ce qu'ils voudront. Vous leur en
avez assez dit pour leur faire sentir que tout n'etait pas perdu, que
tout ce qui arrivait etait la suite d'un grand plan. Si les armes de la
republique francaise continuaient a etre heureuses contre une puissance
qui a ete le nerf et le coffre-fort de toute la coalition, peut-etre
Venise aurait pu, par la suite, se trouver reunie avec la Cisalpine;
mais je vois que ce sont des laches. Ils ne savent que faire, eh bien!
qu'ils fuient! Je n'ai pas besoin d'eux.

Le general Serrurier vous communiquera les differens ordres que je
lui ai envoyes. Je vous prie, dans l'absence du citoyen Lallemant, de
cooperer de tout votre pouvoir a leur execution.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 10 brumaire an 6 (31 octobre 1797).

_Au directoire executif._

Le contre-amiral Brueys a mouille, le 8 brumaire, dans la rade de
Raguse. Conformement aux instructions que je lui avais donnees, il
annonca a cette republique l'interet que le directoire executif prend
a son independance, et le desir qu'il avait de faire tout ce qui etait
necessaire pour la maintenir; il a ete accueilli, de la maniere la plus
amicale, par les habitons de Raguse.

Il est difficile de voir une escadre plus belle que celle du
contre-amiral Brueys. J'ai cru devoir donner une marque de satisfaction
aux equipages pour leur bonne conduite et la dexterite qu'ils ont mise
dans les differentes manoeuvres que le contre-amiral Brueys leur a fait
executer, en leur accordant, en gratification, un habillement neuf. J'ai
fait egalement solder tout ce qui etait du aux equipages.

Le contre-amiral Brueys est un officier distingue par sel connaissances,
autant que par la fermete de son caractere. Un capitaine de son escadre
ne se refuserait pas deux fois de suite a l'execution de ses signaux. Il
a l'art et le caractere pour se faire obeir. Je lui ai fait present de
la meilleure lunette d'Italie, avec l'inscription suivante: "Donne par
le general B......... au contre-amiral Brueys, de la part du directoire
executif."

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 12 brumaire an 6 (2 novembre 1797).

_A M. de Cobentzel, ambassadeur._

Je recois a l'instant, monsieur l'ambassadeur, un courrier de Paris, qui
m'apporte la ratification du directoire executif du traite de paix
que nous avons signe. Je me fais en consequence un devoir de vous en
prevenir.

Les citoyens Treilhard, Bonnieres et moi, nous avons ete nommes pour
assister au congres de Rastadt.

Le gouvernement m'a egalement nomme pour etre l'officier-general charge
de prendre toutes les mesures pour l'execution du traite de paix,
conformement a notre convention additionnelle. J'attends, monsieur le
comte, avec interet le courrier que vous m'avez promis de m'envoyer.

Je l'attendrai a Milan.

Je suis charme que cette occasion me mette a meme de me rappeler a votre
souvenir, ainsi qu'a celui de MM. de Gallo, de Merweeldt et Dengelmann.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 5 brumaire an 6 (5 novembre 1797).

_Au directoire executif._

J'ai envoye a Vienne, par le courrier Moustache, l'avis a M. le comte de
Cobentzel que vous aviez ratifie le traite de paix de Passeriano.

J'attends a chaque instant l'avis que l'empereur a ratifie, je suis
surpris de ne l'avoir pas encore recu.

J'envoie a Corfou la sixieme demi-brigade de ligne pour renforcer la
garnison, j'y ai fait passer des approvisionnemens considerables.

J'ai expedie un navire au contre-amiral Brueys pour qu'il se tint pret a
partir de Corfou avec l'escadre venitienne.

J'ai renforce la garnison d'Ancone de la trente-neuvieme demi-brigade.

Je crois que vous pourriez laisser 25,000 hommes en Italie, en mener
trente-six mille en Angleterre, et faire rentrer le reste a Nice, a
Chambery et en Corse.

Je me rendrai a Rastadt des l'instant que j'aurai des nouvelles de
Vienne.

Je prepare tout pour les differens mouvemens des troupes, qui ne
pourront plus avoir lieu avant que nous occupions Mayence.

Pour faire avec quelques probabilites l'expedition d'Angleterre, il
faudrait:

1 deg.. De bons officiers de marine;

2 deg.. Beaucoup de troupes bien commandees, pour pouvoir menacer sur
plusieurs points et ravitailler la descente;

3 deg.. Un amiral intelligent et ferme: je crois Truguet le meilleur;

4 deg.. Trente millions d'argent comptant;

5 deg.. Le general Hoche avait de tres-bonnes cartes d'Angleterre, qu'il
faudrait redemander a ses heritiers.

Vous ne pouviez pas faire choix d'un officier plus distingue que le
general Desaix.

Quoique veritablement j'aurais besoin de repos, je ne me refuserai
jamais a payer, autant qu'il sera en moi, mon tribut a la patrie.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 17 brumaire au 6 (7 novembre 1797).

_Au directoire executif._

Je vous fais passer l'organisation que je viens de donner aux Iles du
Levant dans la mer Ionienne.

J'ai ecrit a Venise que l'on reunisse tous les memoires geographiques
et tous les ouvrages relatifs a ces etablissemens, pour les envoyer au
ministre de l'interieur.

Je m'occupe a force a mettre la derniere main a l'organisation de la
republique cisalpine.

Je ne crois pas qu'il soit possible que je parte avant le 22.

Je ne pourrai pas etre avant le 30 a Rastadt[1]: je compte passer par
Chambery et Geneve; mais je vais faire partir demain matin un de mes
aides-de-camp, qui y arrivera avant le 27.

BONAPARTE.

[Footnote 1: Bonaparte venait d'etre nomme ministre plenipotentiaire de
la republique francaise aupres du congres de Rastadt.]




Au quartier-general a Milan, le 18 brumaire an 6 (8 novembre 1797).

_A M. le marquis de Chasteler, quartier-maitre general de l'armee
autrichienne._

Je n'attendais, monsieur, que la nouvelle de la ratification de Vienne,
pour vous engager a terminer le travail dont vous etes charge.

J'ecris par le meme courrier au general Chasseloup pour qu'il se rende
a Verone: je le prie de m'expedier par un courrier extraordinaire la
premiere partie de votre travail depuis la Lizza jusqu'a San-Giacomo.

Je desire, si vous tombez d'accord, comme je l'espere, que vous me
l'expediiez par un courrier extraordinaire, afin que je le recoive
avant mon depart pour Rastadt, et que cela n'apporte aucun obstacle a
l'echange des ratifications.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 20 brumaire an 6 (10 novembre 1797).

_A M. le marquis de Manfredini._

Le citoyen Cacault, ministre de la republique, s'adressera a vous,
monsieur, de ma part, pour obtenir un service pour l'armee.

Je desirerais que S.A.R. facilitat la negociation de 2,000,000 de
lettres de change que la caisse de l'armee a sur la republique
cisalpine.

Vous trouverez ci-joint une note detaillee sur cet objet de
l'administrateur general des finances de l'armee.

Croyez, je vous prie, monsieur le marquis, aux sentimens d'estime et a
la haute consideration, etc., etc.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 20 brumaire an 6 (10 novembre 1797).

_ A M. Louis, comte de Cobentzel, ambassadeur._

Le courrier que vous m'avez envoye, monsieur l'ambassadeur, s'est croise
avec celui que je vous avais expedie. Je pars dans deux ou trois jours
pour me rendre a Rastadt. Les conseils ont egalement ratifie le traite
de paix. Je ne doute pas que j'aurai le plaisir de vous voir a Rastadt
pour l'echange des ratifications.

J'ai donne les ordres pour que les sequestres mis a Venise sur les
effets appartenans a S.M. l'empereur soient leves.

Croyez, je vous prie, a l'estime et a la haute consideration que j'ai
pour vous, et renouvelez-moi au souvenir de MM. le chevalier de Gallo,
le comte de Meerweldt et le baron de Degelmann.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 20 brumaire an 6 (10 novembre 1797).

_Au general Gentili._

Vous avez tres-bien fait, citoyen general, de vous refuser aux
pretentions d'Ali-Pacha: tout en l'empechant d'empieter sur ce qui nous
appartient, vous devez cependant le favoriser autant qu'il sera en vous.
Il est de l'interet de la republique que ce pacha acquiere un grand
accroissement, batte tous ses rivaux, afin qu'il puisse devenir un
prince assez puissant pour pouvoir rendre des services a la republique.
Les etablissemens que nous avons sont si pres de lui, qu'il n'est jamais
possible qu'il puisse cesser d'avoir interet d'etre notre ami.

Envoyez des officiers du genie et d'etat-major aupres de lui, afin de
vous rendre un etat de la situation, de la population et des coutumes
de toute l'Albanie; faites faire des descriptions geographiques,
topographiques de toute cette partie si interessante aujourd'hui pour
nous depuis l'Albanie jusqu'a la Moree, et faites en sorte d'etre bien
instruit de toutes les intrigues qui divisent ces peuples.

Il est necessaire, citoyen general, que vous caressiez toutes les
peuplades qui environnent Prevesa, et en general celles qui touchent nos
possessions, et qui paraissent deja si bien disposees en notre faveur.

Je vous fais passer l'organisation des iles en trois departemens, je
vous prie de la mettre sur-le-champ a execution.

J'ai nomme au consulat d'Otrante le citoyen Leclerc.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 21 brumaire an 6 (11 novembre 1797).

_Au gouvernement provisoire de la republique ligurienne._

Je vais repondre, citoyens, a la confiance que vous m'avez montree, en
vous faisant connaitre une partie des modifications dont votre projet de
constitution peut etre susceptible.

Vous avez besoin de diminuer les frais de l'administration, pour ne
pas etre obliges de surcharger le peuple, et de detruire l'esprit de
localite fomente par votre ancien gouvernement. Cinq directeurs, trente
membres du conseil des anciens, et soixante des jeunes, vous forment une
representation suffisante.

La suppression de vos administrations de district me parait essentielle.

Que le corps legislatif partage votre territoire en quinze ou vingt
juridictions, en cent cinquante ou deux cents cantons, ou municipalites
centrales.

Ayez, dans chaque juridiction, un tribunal compose de trois juges;
dans chaque canton un, deux et meme trois juges de paix, selon leur
population et leurs localites.

Ayez, dans chaque juridiction, un commissaire nomme par le directoire
executif, qui soit a la fois commissaire pres le tribunal et
specialement charge de faire passer aux differentes municipalites les
ordres du gouvernement et de l'instruire des evenemens qui pourraient
survenir dans chaque municipalite.

Que la municipalite centrale du canton soit composee de la reunion d'un
depute de chacune des communes qui composent le canton; qu'elle soit
presidee par le juge de paix du chef-lieu du canton, et qu'elle ne se
rassemble momentanement qu'en consequence des ordres du gouvernement.

Partagez votre territoire en sept ou dix divisions militaires; que
chacune soit commandee par un officier de troupes de ligne: vous aurez
par la une justice qui pourra etre bien administree, et une organisation
extremement simple, tant pour la repartition des impositions, que pour
le maintien de la tranquillite publique.

Plusieurs questions particulieres sont egalement interessantes: ce n'est
pas assez de ne rien faire contre la religion, il faut encore ne donner
aucun sujet d'inquietude aux consciences les plus timorees, ni aucune
arme aux hommes mal-intentionnes.

Exclure tous les nobles des fonctions publiques est d'une injustice
revoltante, vous feriez ce qu'ils ont fait; cependant les nobles qui ont
exerce les places dans les colleges, qui s'etaient attribue tous
les pouvoirs, qui ont tant de fois meconnu les formes memes de leur
gouvernement, et ont sans cesse cherche a river davantage les chaines
du peuple, et a organiser une oligarchie au detriment meme de
l'aristocratie, ces hommes ne peuvent plus etre appeles aux fonctions de
l'etat; la justice le permet et la politique l'ordonne, tout comme l'une
et l'autre vous ordonnent de ne pas priver des droits de citoyen ce
grand nombre d'hommes qui sont si utiles a votre patrie.

Le port franc est une pomme de discorde que l'on a jetee au milieu
de vous. Autant il est absurde que tous les points de la republique
pretendent a la franchise du port, autant il pourrait etre inconvenant
et paraitre un privilege d'acquisition de laisser la franchise du port a
la ville de Genes seule.

Le corps legislatif doit avoir le droit de declarer la franchise pour
deux points de la republique; la ville de Genes ne doit tenir la
franchise de son port que de la volonte du corps legislatif, mais le
corps legislatif doit la lui donner.

Pourquoi le peuple ligurien est-il deja si change? A ces premiers elans
de fraternite et d'enthousiasme ont succede la crainte et la terreur:
les pretres s'etaient, les premiers, rallies autour de l'arbre de la
liberte; les premiers, ils vous avaient dit que la morale de l'Evangile
est toute democratique; mais des hommes payes par vos ennemis, dans les
revolutions de tous les pays, auxiliaires immediats de la tyrannie, ont
profite des ecarts, meme des crimes de quelques pretres, pour ecrire
contre la religion, et les pretres se sont eloignes.

Une partie de la noblesse a ete la premiere a donner l'eveil au peuple
et a proclamer les droits de l'homme; l'on a profite des ecarts, des
prejuges ou de la tyrannie passee de quelques nobles; l'on a proscrit en
masse, et le nombre de vos ennemis s'est accru.

Apres avoir ainsi fait planer les soupcons sur une partie des citoyens,
et les avoir armes les uns contre les autres, on a fait plus, on a
divise les villes contre les villes. On vous a dit que Genes voulait
tout avoir, et tous les villages ont pretendu avoir le port franc; ce
qui detruirait les douanes, et rendrait impossible la conservation de
l'etat.

La situation alarmante ou vous vous trouvez est l'effet des sourdes
menees des ennemis de la liberte et du peuple; mefiez-vous de tout homme
qui veut exclusivement concentrer l'amour de la patrie dans ceux de
sa cotterie. Si son langage a l'air de defendre le peuple, c'est pour
l'exasperer et le diviser. Il denonce sans cesse, lui seul est pur. Ce
sont des hommes payes par les tyrans, dont ils secondent si bien les
vues.

Quand, dans un etat (surtout dans un petit), l'on s'accoutume a
condamner sans entendre, a applaudir d'autant plus a un discours, qu'il
est plus furieux; quand on appelle vertu l'exageration et la fureur, et
crime la moderation, cet etat-la est pres de sa ruine.

Il en est des etats comme d'un batiment qui navigue, et comme d'une
armee; il faut de la froideur, de la moderation, de la sagesse, de
la raison dans la conception des ordres, commandemens ou lois, et de
l'energie et de la vigueur dans leur execution.

Si la moderation est un defaut, et un defaut tres-dangereux pour les
republiques, c'est d'en mettre dans l'execution des lois sages; si
les lois sont injustes, furibondes, l'homme de bien devient alors
l'executeur modere; c'est le soldat qui est plus sage que le general:
cet etat-la est perdu.

Dans un moment ou vous allez vous constituer en un gouvernement stable,
ralliez-vous; faites treve a vos mefiances, oubliez les raisons que vous
croiriez avoir pour vous desunir, et, tous d'accord, organisez votre
gouvernement.

J'avais toujours desire pouvoir aller a Genes, et vous dire moi-meme
ce que je ne puis ici que vous ecrire: c'est le fruit de l'experience
acquise au milieu des orages de la revolution du grand peuple, et que
confirment l'histoire de tous les temps et votre propre exemple.

Croyez que dans tous les lieux ou mon devoir et le service de ma patrie
m'appelleront, je regarderai comme un des momens les plus precieux celui
ou je pourrai etre utile a votre republique, et comme ma plus grande
satisfaction d'apprendre que vous vivez heureux, unis, et que vous
pouvez, dans tous les evenemens, etre, par votre alliance, utiles a
la grande nation, a qui vous devez la liberte et un accroissement de
population de pres de cent mille ames.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 21 brumaire an 6 (11 novembre 1797).

_Au peuple cisalpin._

Citoyens,

A compter du 1er frimaire, votre constitution se trouvera en pleine
activite.

Votre directoire, votre corps legislatif, votre tribunal de cassation,
les autres administrations subalternes se trouveront organises.

Vous etes le premier exemple, dans l'histoire, d'un peuple qui devient
libre sans factions, sans revolutions et sans dechiremens.

Nous vous avons donne la liberte, sachez la conserver. Vous etes,
apres la France, la republique la plus populeuse, la plus riche. Votre
position vous appelle a jouer un grand role dans les affaires de
l'Europe.

Pour etre dignes de votre destinee, ne faites que des lois sages et
moderees.

Faites-les executer avec force et energie.

Favorisez la propagation des lumieres, et respectez la religion.

Composez vos bataillons, non pas de gens sans aveu, mais de citoyens qui
se nourrissent des principes de la republique, et soient immediatement
attaches a sa prosperite.

Tous avez en general besoin de vous penetrer du sentiment de votre force
et de la dignite qui convient a l'homme libre.

Divises et plies depuis tant d'annees a la tyrannie, vous n'eussiez pas
conquis votre liberte; mais sous peu d'annees, fussiez-vous abandonnes a
vous-memes, aucune puissance de la terre ne sera assez forte pour vous
l'oter.

Jusqu'alors la grande nation vous protegera contre les attaques de vos
voisins. Son systeme politique sera reuni au votre.

Si le peuple romain eut fait le meme usage de sa force que le peuple
francais, les aigles romaines seraient encore sur le Capitole, et
dix-huit siecles d'esclavage et de tyrannie n'auraient pas deshonore
l'espece humaine.

J'ai fait, pour consolider la liberte et en seule vue de votre bonheur,
un travail que l'ambition et l'amour du pouvoir ont seuls fait faire
jusqu'ici.

J'ai nomme a un grand nombre de places, je me suis expose a avoir oublie
l'homme probe et avoir donne la preference a l'intrigant; mais il y
avait des inconveniens majeurs a vous laisser faire ces premieres
nominations: vous n'etiez pas encore organises.

Je vous quitte sous peu de jours. Les ordres de mon gouvernement, et un
danger imminent que courrait la republique cisalpine, me rappelleront
seuls au milieu de vous.

Mais, dans quelque lieu que le service de ma patrie m'appelle, je
prendrai toujours une vive sollicitude au bonheur et a la gloire de
votre republique.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 11 brumaire an 6 (12 novembre 1797).

_Au chef des trois ligues._

Le citoyen Comeyras, resident de la republique francaise, vous a fait
passer la decision que j'ai prise, au nom de la republique, le 10
octobre, par laquelle les peuples de la Valteline, Chiavene et Bormio
sont libres de pouvoir se reunir avec la republique cisalpine, laquelle
reunion a effectivement eu lieu.

Vous avez, magnifiques seigneurs, sollicite la mediation de la
republique francaise. Je l'avais acceptee avec repugnance, parce qu'il
est dans nos principes de nous meler le moins possible dans les affaires
des autres peuples; mais j'ai du ceder a vos vives instances, j'ai
du ceder meme a la voix du devoir, etant garant de l'execution des
capitulats qui vous liaient avec les peuples de la Valteline, de
Chiavene et de Bormio.

De quelle influence et de quelle raison a-t-on pu se servir pour vous
aveugler sur vos interets, et pour vous faire substituer a la conduite
franche et loyale qui distingue votre brave nation, une conduite
tortueuse, contraire a la bonne foi et specialement aux egards que vous
devez a la grande nation que vous avez choisie pour mediatrice?

Depuis quatre mois que j'ai accepte la mediation, quoique le citoyen
Comeyras vous eut continuellement sollicites, ce n'est qu'aujourd'hui,
lorsque vous avez du savoir la decision que j'avais prise, que vous avez
envoye des deputes. Magnifiques seigneurs, votre brave nation est mal
conseillee, les intrigans substituent la voix de leurs passions et de
leurs prejuges a celle de l'interet de leur patrie et aux principes de
la democratie.

La Valteline, Chiavene et Bormio sont irrevocablement reunis a la
republique cisalpine. Du reste, cela n'alterera d'aucune maniere
la bonne amitie et la protection que la republique francaise vous
accordera, toutes les fois que vous vous conduirez envers elle avec les
egards qui sont dus au plus puissant peuple du monde.

Croyez au sentiment d'estime et a la haute consideration que j'ai pour
vous, etc., etc.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 22 brumaire an 6 (12 novembre 1797).

_Au directoire executif._

Je vous ferai passer la distribution de l'armee d'Italie en armee
d'Angleterre.

J'ai fait toutes les dispositions et donne tous les ordres en
consequence, afin que, des l'instant que l'echange des ratifications
aura eu lieu, et que nous serons dans Mayence, on puisse commencer a
mettre les colonnes en marche pour l'Ocean.

Je ferai partir demain le citoyen Andreossy, chef de brigade
d'artillerie, pour se rendre a Paris, afin de faire fondre des canons
du calibre de l'artillerie de campagne anglaise, et faire faire des
caissons plus legers et plus propres a l'embarquement que les notres. Il
est necessaire d'avoir des canons du calibre de ceux des Anglais, afin
qu'une fois dans le pays on puisse se servir de leurs boulets.

Je travaille nuit et jour pour achever l'organisation de la republique
cisalpine et pour arranger l'Italie et l'armee, de maniere que mon
absence n'y fasse aucun vide et n'ait aucun inconvenient.

Je ne pourrai pas partir avant le 29.

Je me suis fait preceder a Rastadt du general de brigade Murat. Je ne
suis pas fache de ne m'y trouver que le 4 ou 5 frimaire, cela me donne
d'autant plus de temps pour achever les cinq batimens de guerre qui nous
reviennent a Venise, et les mettre dans le cas de tenir la mer.

Le ministre des relations exterieures vous rendra compte des operations
que je viens de faire dans la Cisalpine et a Genes.

Une grande partie des Genois desirent etre Francais. C'est une
acquisition qui, je crois, nous serait utile et qu'il ne faut pas perdre
de vue. Je ne crois pas que la constitution qu'ils ont acceptee, quoique
j'y aie fait quelques changemens pour l'ameliorer, puisse leur convenir,
et, si nous aidons un peu, avant deux ou trois ans ils viendront se
jeter a nos genoux pour que nous les recevions comme citoyens francais.

J'ai envoye a Malte le citoyen Poussielgue sous le pretexte d'inspecter
toutes les Echelles du Levant mais, a la verite, pour mettre la derniere
main au projet que nous avons sur cette ile.

Je vous ferai tenir l'ordre que j'ai donne pour regler les affaires de
Venise.

La republique cisalpine s'est emparee de quelques villages qui sont sur
la rive gauche du Po, qui depuis long-temps sont en controverse avec le
duc de Parme, et des lors les genaient beaucoup.

Elle s'empare egalement de la forteresse de Saint-Leo, enclavee dans la
Romagne, ou le pape est entre. Je ne sais trop pourquoi elle aura cette
forteresse, extremement interessante, en donnant quelque argent aux
soldats du pape qui la defendent, et en faisant quelques dispositions.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 23 brumaire an 6 (13 novembre 1797).

_Au consul de la republique francaise a Malte._

De nouvelles relations, citoyen, vont resulter de la reunion a la
republique francaise des iles de Corfou, Zante, Cephalonie et Cerigo.
Je charge le citoyen Poussielgue, premier secretaire de la legation de
France a Genes, qui a la confiance du gouvernement et toute la mienne,
de se transporter dans les differentes echelles du Levant, a l'effet
d'y recueillir les observations et d'y prendre tous les renseignemens
necessaires pour mettre le gouvernement en etat de faire les changemens
et modifications a apporter dans nos relations commerciales et
politiques dans cette partie, et d'etablir, de la maniere la plus sure,
la correspondance et les communications regulieres entre le continent de
la republique francaise et ses iles de l'Adriatique.

Je vous prie d'aider le citoyen Poussielgue de vos connaissances et
de vos lumieres dans tout ce qui concerne sa mission, et de le faire
connaitre aupres du gouvernement du pays ou vous residez.

L'intention du gouvernement de la republique francaise est de consolider
toujours ses interets avec ceux des gouvernemens etrangers, dans les
relations qu'il peut avoir a etablir chez eux.

BONAPARTE.



_Commission d'inspecteur general des echelles du Levant._

La reunion a la republique francaise des iles de Corfou, Zante,
Cephalonie et Cerigo, allant procurer a la France de nouvelles relations
politiques et commerciales dans la Mediterranee et principalement dans
le Levant; et le gouvernement voulant, le plus tot possible, etablir ses
rapports d'une maniere reguliere et avantageuse, le general en chef de
l'armee d'Italie charge, en son nom, le citoyen Poussielgue, premier
secretaire de la legation de la republique francaise a Genes de se
transporter immediatement, en qualite d'inspecteur general des echelles
du Levant aupres des differens consuls et agens de la republique dans le
Levant, et en general de visiter tous les etablissemens francais situes
dans cette partie; il examinera dans chaque point la situation actuelle
de notre commerce et de nos relations; observera les changemens eprouves
depuis la revolution; recherchera les moyens les plus prompts de
retablir l'ancienne prosperite de notre commerce, et de l'accroitre en
proportion des avantages de notre nouvelle position; il examinera sous
quels rapports il conviendrait d'etendre ou de modifier nos relations
politiques; il prendra enfin des renseignemens sur la maniere la plus
sure d'etablir notre correspondance et nos communications regulieres et
periodiques entre le continent de la France et nos iles de l'Adriatique,
en fixant les points intermediaires en Corse, en Sardaigne, en Sicile ou
a Malte, ou en les etablissant sur le continent de l'Italie par Ancone.
Au retour de cette mission, qu'il accelerera autant qu'il sera possible,
il remettra au general en chef de l'armee d'Italie son rapport general
sur tous les objets dont il est charge par la presente commission.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797).

_Au ministre des relations exterieures._

Je vous fais passer, citoyen ministre, copie de la commission que j'ai
donnee au citoyen Poussielgue et de ma lettre au consul a Malte.

Le but reel de la mission du citoyen Poussielgue est de mettre la
derniere main aux projets que nous avons sur Malte.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797).

_Au cardinal Mattei._

J'ai recu, monsieur le cardinal, votre lettre du 9 novembre. Je pars
demain pour le congres de Rastadt.

La cour de Rome commence a se mal conduire.

Contre l'opposition formelle qu'avait faite l'ambassadeur, et la
promesse qu'avait donnee le secretaire de l'etat, elle vient de donner
le commandement des troupes papales au general Provera.

Je crains bien que les maux que vous avez en partie epargnes a votre
patrie ne tombent sur elle. Souvenez-vous, monsieur le cardinal, des
conseils que vous avez donnes au pape a votre depart de Ferrare.

Faites donc entendre a Sa Saintete, que, si elle continue a se laisser
mener par le cardinal Busca et autres intrigans, cela finira mal pour
vous.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797).

_Au citoyen Joseph Bonaparte, ambassadeur de la republique francaise a
Rome._

J'ai partage votre indignation, citoyen ambassadeur, lorsque vous m'avez
appris l'arrivee du general Provera. Vous pouvez declarer presentement a
la cour de Rome que, si elle recoit a son service aucun officier
connu pour etre on avoir ete au service de l'empereur, toute bonne
intelligence entre la France et la cour de Rome cesserait a l'heure
meme, et la guerre se trouverait declaree.

Vous ferez connaitre, par une note speciale au pape, que vous adresserez
a lui-meme en personne, que quoique la paix soit faite avec S.M.
l'empereur, la republique francaise ne consentira pas a ce que le pape
accepte dans ses troupes aucun officier ni aucun agent, sous quelque
denomination que ce soit, de l'empereur, hormis les agens diplomatiques
d'usage.

Vous exigerez que M. le general Provera, vingt-quatre heures apres la
presentation d'une note que vous ferez a ce sujet, quitte le territoire
de Sa Saintete, sans quoi vous declarerez que vous allez quitter Rome.

Vous ferez connaitre, dans la conversation, au pape que je viens
d'envoyer trois autres mille hommes a Ancone, lesquels ne retrograderont
que lorsque vous leur ferez connaitre que M. Provera et tous les autres
officiers autrichiens auront quitte le territoire de Sa Saintete.

Vous ferez connaitre au secretaire-d'etat que si Sa Saintete se porte
a faire executer aucun des detenus, de ceux que vous avez reclames, la
republique francaise, par represailles, fera arreter les attenans du
cardinal Busca et des autres cardinaux qui egarent la cour de Rome.
Enfin, je vous invite a prendre dans vos notes un style concis et ferme,
et, si le cas arrive, vous pouvez quitter Rome et vous rendre a Florence
ou a Ancone.

Vous ne manquerez pas de faire connaitre a Sa Saintete et au
secretaire-d'etat, qu'a peine vous aurez quitte le territoire de Sa
Saintete, vous declarerez la reunion d'Ancone a la Cisalpine. Vous
sentez que cette phrase doit se dire et non pas s'ecrire.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797).

_Au general Kilmaine._

Je pars, citoyen general, pour me rendre au congres de Rastadt. Vous
prendrez le commandement de l'armee jusqu'a l'arrivee du general
Berthier.

Le general de brigade Leclerc remplira les fonctions de chef de
l'etat-major.

Le chef de l'etat-major vous fera connaitre les mouvemens que j'ai
ordonnes pour mettre l'armee en etat de faire son mouvement retrograde,
des l'instant que je vous en enverrai l'ordre par un de mes
aides-de-camp.

Si le bataillon de la soixante-dix-neuvieme, qui etait dans la huitieme
division militaire arrive, vous l'enverrez a Ancone, ou il s'embarquera
pour Corfou, ainsi que tous les detachemens des sixieme et
soixante-dix-neuvieme demi-brigades.

Vous laisserez a Ancone la trente-neuvieme demi-brigade de ligne.

Les generaux Chabot et Lasalcette ont ordre de se rendra a Corfou.

Le general Baraguey d'Hilliers, comme vous le verrez par les ordres que
j'ai donnes, doit faire l'arriere-garde de l'armee.

Jusqu'a ce que vous receviez de nouveaux ordres de moi de Rastadt, le
general Baraguey d'Hilliers occupera la Ponteba, les gorges de Cividale
et Monte-Falcone, independamment de quoi il y aura une demi-brigade,
comme j'en ai specialement donne l'ordre, pour la garnison de
Palma-Nova, et un bataillon pour celle d'Osopo.

Si des evenemens quelconques vous faisaient penser necessaire de
renforcer le general Baraguey d'Hilliers, vous le feriez avec la onzieme
demi-brigade de ligne, qui doit etre a Bassano, et avec la division
du general Guieux, qui se trouvera a Padoue et composee des onzieme,
vingt-troisieme et vingt-neuvieme d'infanterie legere; et enfin, si cela
ne suffisait pas, par toute la division du general Serrurier, qui est a
Venise, et par la grosse cavalerie, le vingt-quatrieme de chasseurs,
le septieme de hussards, et, s'il le fallait, par toute la division de
cavalerie aux ordres du general Rey.

Par ce moyen, la partie de l'armee qui est destinee a faire partie de
l'armee d'Angleterre, resterait toujours placee en deca de la Brenta.

Je ne prevois pas le cas ou vous vous trouverez en rupture ouverte avec
l'ennemi, alors meme il faudrait marcher avec toutes vos divisions, et
employer tous les moyens qui sont en votre pouvoir.

Vous devez prendre les mesures, meme celles de rigueur, des
arrestations, des contributions forcees, pour que les ordres que j'ai
donnes a Venise pour l'achevement de nos vaisseaux et l'evacuation
de cette place soient termines. Le chef de l'etat-major, le general
Serrurier et le citoyen Villetard vous donneront des renseignemens sur
cette place. J'ai donne tous les ordres necessaires, il ne s'agit plus
que de les executer avec vigueur.

Il faut laisser le gouvernement cisalpin livre a lui-meme, s'essayer;
cependant, s'il demandait votre secours, vous devez lui accorder celui
de votre influence morale et des troupes qui sont a vos ordres, pour le
soutenir.

Tous les princes d'Italie etant accoutumes, pour le moindre evenement, a
recourir a moi, vous devez, pour ce qui regarde la republique cisalpine,
les renvoyer au ministre des affaires etrangeres, disant que cela
ne vous regarde point. Pour ce qui est de nos troupes, veillez a ce
qu'elles vivent en bonne intelligence et sous la plus severe discipline,
a ce qu'elles soient bien logees et bien nourries, excepte dans la
republique cisalpine, ou nous en sommes empeches par nos traites.

Vous pouvez favoriser tous les elans de la ville d'Ancone pour la
liberte, notre intention etant de la considerer comme une republique
independante.

La neuvieme demi-brigade de bataille doit etre toute reunie a Genes.
Vous devez egalement preter le secours de votre influence morale et de
vos troupes, pour soutenir le gouvernement democratique a Genes.

Vous me ferez passer a Rastadt, par des courriers extraordinaires,
toutes les depeches que vous recevrez de Corfou et de l'amiral Brueys.

La cour de Rome commence a se mal conduire: vous devez soutenir par
votre influence morale, et, dans l'occasion, en faisant concourir le
mouvement de quelques troupes, les demarches que ferait l'ambassadeur de
la republique de Rome, et surtout avoir bien soin que le roi de Naples
ne sorte point de ses frontieres.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797).

_Au contre-amiral Brueys._

Je vous ai ecrit, general, par mon aide-de-camp Eugene Beauharnais, pour
vous donner des nouvelles de la paix. Je vous instruis aujourd'hui que
la paix ayant ete ratifiee par les deux conseils, je me rends a Rastadt
pour suivre differentes negociations diplomatiques.

Je vous ai deja ecrit de vous preparer avec vos vaisseaux venitiens,
afin de pouvoir les convoyer jusqu'aux iles Saint-Pierre, et, de la,
prendre votre vol pour la grande expedition. J'ai ete nomme pour
commander l'armee d'Angleterre, j'ai demande que Truguet commandat:
vous sentez combien il serait necessaire de vous avoir la avec vos six
vaisseaux, vos fregates et vos corvettes.

Je viens d'envoyer un agent diplomatique a Malte. La sixieme
demi-brigade, forte de seize cents hommes, part demain pour se rendre a
Corfou: cela vous mettra a meme de pouvoir embarquer trois mille hommes
pour la petite expedition, et je vous enverrai des ordres pour l'une et
pour l'autre par un de mes aides-de-camp.

Vous aurez avec vous _la Diane_ et _la Junon_.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 25 brumaire an 6 (15 novembre 1797).

_Au directoire executif._

Le general Clarke, qui se rend a Paris, est employe en Italie depuis
plusieurs mois. Dans toutes les lettres qui lui ont ete adressees et qui
ont ete interceptees, et qui me sont parvenues, je n'ai jamais rien vu
que de conforme aux principes de la republique.

Il s'est conduit dans les memes principes aux negociations. Le general
Clarke est travailleur et d'un sens droit. Si ses liaisons avec Carnot
le rendent suspect dans la diplomatie, je crois qu'il peut etre utile
dans le militaire, et surtout a l'expedition d'Angleterre.

S'il se trouve avoir besoin d'indulgence, je vous prie de lui en
accorder un peu. En derniere analyse, le general Clarke est un bon
homme: je l'ai retenu a Passeriano jusqu'au 30 vendemiaire, et depuis il
a ete malade.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 25 brumaire an 6 (15 novembre 1797).

_Au directoire executif._

Je vous envoie plusieurs exemplaires de mes adieux a la republique
cisalpine et a l'armee: je compte partir decidement demain.

Le citoyen Cerbelloni m'a demande sa demission. Je vous fais passer
copie de sa lettre et de l'arrete du directoire.

Le citoyen Savaldi, patriote prononce, un des chefs du gouvernement de
Brescia, a ete nomme pour le remplacer.

La cour de Rome n'a pas reconnu la republique cisalpine. Je vous envoie
copie du message du directoire executif aux comites reunis, faisant
fonctions de corps legislatif, et de la resolution qu'ils ont prise en
consequence.

Cela ne laissera pas de beaucoup embarrasser le pape et finira par
l'avilir, en l'obligeant a reconnaitre de force une puissance qu'il eut
du, comme les autres puissances, reconnaitre de bonne volonte.

Notre ambassadeur a Rome instruit, je crois, le ministre des relations
exterieures de la conduite de cette imbecile cour de Rome; je vous
envoie copie de la lettre que j'ecris a notre ambassadeur. J'ai lieu de
penser qu'a l'heure qu'il est Provera aura ete chasse.

Je pense que nous devons tenir garnison dans la citadelle d'Ancone, et
laisser cette ville se declarer independante.

Dans cet intervalle, le temps s'ecoulera, et nous aurons toujours un
point extremement interessant pour notre commerce, pour observer le pape
et brider Naples.

Il faudra, je pense, garder Ancone, en disant toujours que nous y
attachons peu de prix, et que, des que le pape se conduira envers nous
comme il convient, nous n'aurons point de difficulte a le lui rendre.

Je vous envoie une lettre d'Ottolini, gouverneur de Bergame, que l'on
a trouvee dans les papiers des inquisiteurs de Venise. Vous y verrez
qu'elle compromet beaucoup un adjudant-general nomme Landrieux, qui,
depuis long-temps, a quitte l'armee pour se rendre en France. Ce
miserable, a ce qu'il parait, excitait le Brescian et le Bergamasque
a l'insurrection, et en tirait de l'argent; dans le meme temps qu'il
prevenait les inquisiteurs, il en tirait aussi de l'argent. Peut-etre
jugerez-vous a propos de faire un exemple de ce coquin-la; mais, dans
tous les cas, j'ai pense qu'il fallait que vous fussiez instruits, afin
qu'il ne vint pas a demander a etre employe.

J'ai destitue un nomme Gerard, chef de brigade, qui a ete sept ou huit
mois commandant a Brescia; il parait, par la correspondance egalement
prise a Venise, qu'il avait avec le provediteur ou gouverneur de la
republique de Venise des relations d'intimite que l'interet de l'armee
aurait du lui prohiber.

Dans quelques autres lettres trouvees egalement a Venise, de legers
indices de soupcons planent sur des officiers d'ailleurs estimables. Ces
malheureux inquisiteurs repandaient l'argent partout, et cherchaient par
ce moyen a connaitre et a avoir des indices sur tout.

J'ai envoye a Corfou le citoyen Rolhieres, homme instruit, pour remplir
les fonctions de commissaire pres le departement de la mer Egee. Je
n'ai point trouve de sujets pour envoyer comme commissaires dans les
departemens de Corcyre et d'Ithaque. Il faudrait des hommes instruits et
extremement desinteresses. Ces peuples aiment beaucoup les Francais. Je
vous fais passer copie d'une lettre de la municipalite de Zante.

Je vous prie de donner l'ordre pour que l'on fasse travailler a la
fonderie et a l'organisation d'un petit equipage d'un calibre anglais.
J'envoie a Paris le citoyen Andreossy, chef de brigade d'artillerie,
pour faire executer ledit travail.

BONAPARTE.

_P.S._ Le citoyen Pocholle, ex-conventionnel, et le citoyen Carbini,
m'ayant demande a etre commissaires dans les departemens de Corcyre et
d'Ithaque, je les y ai envoyes. Cela vous donnera le temps d'envoyer
dans ces departemens des hommes qui aient votre confiance, en meme temps
que cela epargne des frais de route, ces citoyens se trouvant ici.

Le citoyen Comeyras, president de la republique a Coire, desirerait etre
votre commissaire pour l'organisation de ces iles. Comme cette place est
tres-importante, et que le citoyen Comeyras est employe comme agent, je
n'ai pas voulu prendre sur moi de le nommer.

BONAPARTE.



Au quartier-general a Milan, le 26 brumaire an 6 (16 novembre 1797).

_Au directoire executif._

Je vous envoie le drapeau dont la convention fit present a l'armee
d'Italie par un des generaux qui ont le plus contribue aux differens
succes des dernieres campagnes, et par un des officiers d'artillerie
les plus instruits de deux corps savans qui jouissent d'une reputation
distinguee dans l'Europe.

Le general Joubert, qui a commande a la bataille de Rivoli, a recu de
la nature les qualites qui distinguent les guerriers. Grenadier par le
courage, il est general par le sang-froid et les talens militaires: il
s'est trouve souvent dans ces circonstances ou les connaissances et les
talens d'un homme influent tant sur le succes. C'est de lui qu'on a dit
avant le 18 fructidor: Cet homme vit encore. Malgre plusieurs blessures
et mille dangers, il a echappe aux perils de la guerre; il vivra
long-temps, j'espere, pour la gloire de nos armes, le triomphe de la
constitution de l'an III et le bonheur de ses amis!

Le chef de brigade d'artillerie Andreossy a dirige dans les deux
campagnes la partie la plus essentielle comme la plus difficile en
Italie; il a eu la direction des ponts; il nous a rendu de grands
services a tous les passages. A celui de l'Izonzo, il trouva plus
expeditif, pour repondre a la demande qu'on lui fit si la riviere etait
gueable, de s'y jeter le premier devant l'ennemi pour la sonder.

Un etat n'acquiert des officiers comme le citoyen Andreossy, qu'en
soignant l'education et en protegeant les sciences dont le resultat
s'applique a la marine, a la guerre comme aux arts, a la culture des
terres, a la conservation des hommes et des etres vivans.

BONAPARTE.



Rastadt, le 10 frimaire an 6 (30 novembre 1797).

_Au directoire executif._

J'ai recu, citoyens directeurs, votre lettre du 6 frimaire. Conformement
a vos intentions, je partirai demain au soir ou apres-demain.

Nous avons aujourd'hui echange les ratifications. M. le comte de
Cobentzel et le general Meerweldt ont ete charges de cette operation
du cote de l'empereur. Demain nous acheverons tout ce qui nous reste
a faire pour l'execution de la convention secrete. Si cela est acheve
demain, je partirai le soir meme.

BONAPARTE.



Paris, 21 frimaire an 6 (17 decembre 1797).

_Discours de Bonaparte en presentant au directoire la ratification du
traite de Campo-Formio._

"Citoyens directeurs, "Le peuple francais, pour etre libre, avait des
rois a combattre.

"Pour obtenir une constitution fondee sur la raison, il avait dix-huit
siecles de prejuges a vaincre.

"La constitution de l'an III, et vous, vous avez triomphe de tous ces
obstacles.

"La religion, la feodalite et le royalisme ont successivement, depuis
vingt siecles, gouverne l'Europe; mais de la paix que vous venez de
conclure, date l'ere des gouvernemens representatifs.

"Vous etes parvenus a organiser la grande nation, dont le vaste
territoire n'est circonscrit, que parce que la nature en a pose
elle-meme les limites.

"Vous ayez fait plus.

"Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si celebres par les
arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau,
voient avec les plus grandes esperances le genie de la liberte sortir
des tombeaux de leurs ancetres.

"Ce sont deux piedestaux sur lesquels les destinees vont placer deux
puissantes nations.

"J'ai l'honneur de vous remettre le traite signe a Campo-Formio, et
ratifie par S.M. l'empereur.

"La paix assure la liberte, la prosperite et la gloire de la republique.

"Lorsque le bonheur du peuple francais sera assis sur les meilleures
lois organiques, l'Europe entiere deviendra libre."

Paris, le 18 nivose an 6 (7 fevrier 1798).

_Au ministre de la guerre._

Je recois, citoyen ministre, avec reconnaissance, le drapeau et le sabre
que vous m'avez envoyes.

C'est l'armee d'Italie que le gouvernement honore dans son general.
Agreez en particulier mes remercimens sur la belle lettre qui accompagne
votre envoi.

BONAPARTE.



Paris, le 18 nivose an 6 (7 fevrier 1798).

_Au general de brigade Lannes._

Le corps legislatif, citoyen general, me donne un drapeau en memoire
de la bataille d'Arcole: il a voulu honorer l'armee d'Italie dans
son general. Il fut, aux champs d'Arcole, un instant ou la victoire
incertaine eut besoin de l'audace des chefs: plein de sang et couvert
de trois blessures, vous quittates l'ambulance, resolu de mourir ou de
vaincre. Je vous vis constamment, dans cette journee, au premier rang
des braves; c'est vous egalement qui, a la tete de la colonne infernale,
arrivates le premier a Dego, passates le Po et l'Adda: c'est a vous a
etre le depositaire de cet honorable drapeau, qui couvre de gloire les
grenadiers que vous avez constamment commandes. Vous ne le deploierez
desormais que lorsque tout mouvement en arriere sera inutile, et que la
victoire consistera a rester maitre du champ de bataille.

BONAPARTE.



_Au directoire executif de la republique cisalpine._

Le pays de Vaud et les differens cantons de la Suisse, animes d'un meme
esprit de liberte, adoptent les principes de liberte, d'egalite et
d'indivisibilite sur lesquels est fonde le gouvernement representatif.

Nous savons que les bailliages italiens sont animes du meme esprit; nous
croyons essentiel que, dans ce moment-ci, ils imitent le pays vaudois et
manifestent le voeu de se reunir a la republique helvetique.

Nous desirons, en consequence, que vous vous serviez de tous les moyens
que vous pouvez avoir pour repandre chez ces peuples, vos voisins,
l'esprit de liberte; faites repandre des imprimes liberaux; excitez-y un
mouvement qui accelere le mouvement general de la Suisse.

Nous donnons l'ordre au general de brigade Monnier de se porter sur les
confins des bailliages suisses avec des troupes, afin d'encourager et de
soutenir les mouvemens que pourraient operer les insurges. Il a ordre de
se concerter avec vous pour parvenir a ce but, qui interesse egalement
les deux republiques.

_Note._

Dans la position actuelle de l'Europe, la prudence nous fait une loi de
nous tenir prets sur nos differentes frontieres a pouvoir, au premier
signal des autres puissances, faire la guerre.

Nous avons en Italie seize mille Francais et cinq mille Polonais contre
le roi de Naples, ce qui, joint a deux mille hommes de debarquement que
le gouvernement a ordonne de preparer a Toulon, suffit pour n'avoir rien
a craindre de ce monarque.

Nous avons en Italie, contre l'empereur, vingt-un mille hommes, qui,
joints aux quatre mille que le gouvernement vient de mettre a la
disposition de cette armee, forment vingt-cinq mille hommes.

On peut compter a peu pres sur dix mille Cisalpins de mauvaises
troupes, ce qui porterait nos forces a trente-cinq mille hommes, nombre
insuffisant pour garnir les places et former un corps d'observation,
en comparaison de quatre-vingt mille hommes que l'empereur a sur cette
frontiere.

Mais toutes les forces de la republique peuvent se reunir en Allemagne
pour bien vite degager l'Italie, et empecher les places fortes d'etre
prises.

Il nous serait bien facile de porter a quatre-vingt ou quatre-vingt-dix
mille-hommes l'armee de Mayence, et d'avoir quarante ou cinquante
mille hommes sur le lac de Constance, renforces d'un certain nombre de
Suisses.

Ces deux armees se reuniraient bien vite pour attaquer la maison
d'Autriche dans le coeur de ses etats hereditaires.

Si nous avions la guerre contre le roi de Prusse, l'armee de Mayence et
celle de Hollande se jetteraient bien vite dans l'eveche de Munster,
pour entrer dans le Hanovre.

Mais, dans tous les cas, il est indispensable: 1 deg.. de faire travailler a
l'armement et a l'approvisionnement de Dusseldorf et a celui de Mayence;
2 deg.. De suspendre le licenciement de nos equipages d'artillerie, afin
de ne pas etre oblige de faire des achats presses, qui necessiteraient
beaucoup d'argent et perdraient un temps precieux, car si la guerre a
lieu, ceux qui frapperont les premiers coups auront, par leur position,
de grands avantages.




_Au general Bernadote._

Je recois, citoyen general, votre derniere lettre. Le directoire
executif, a ce qu'il m'a assure, s'empressera de saisir toutes les
occasions de faire ce qui pourrait vous convenir.

Il a decide qu'il vous laisserait le choix de prendre le commandement
des iles ioniennes; de prendre une division de l'armee d'Angleterre,
laquelle sera augmentee des anciennes troupes que vous aviez a l'armee
de Sambre-et-Meuse, ou meme de prendre une division territoriale, la
dix-septieme, par exemple.

Personne ne fait plus de cas que moi de la purete de vos principes, de
la loyaute de votre caractere, et des talens militaires que vous avez
developpes pendant le temps que nous avons servi ensemble. Vous seriez
injuste si vous pouviez en douter un instant.

Dans toutes les circonstances, je compterai sur votre estime et sur
votre amitie.

BONAPARTE.



Paris, le 8 ventose an 6 (26 fevrier 1798).

_Au general Dufalga._

Le resultat a obtenir dans les travaux des ports du Pas-de-Calais est
celui-ci:

Travailler a ces ports de maniere a obtenir que le plus grand nombre de
bateaux possible put sortir dans une seule maree.

Calais, Ambleteuse, Boulogne, Etaples, peuvent seuls etre comptes, et
encore n'est-ce qu'avec reserve, de sorte que je me trouverais oblige de
calculer sur Calais pour porter les premiers trente mille hommes.

Il serait inutile de faire des travaux longs et couteux au port de
Boulogne, pour le rendre susceptible de contenir un plus grand nombre de
bateaux qu'il n'en peut sortir dans une maree.

Ainsi, il est bien prouve que l'on ne peut sortir du port de Boulogne
que cent a cent cinquante bateaux dans une maree; il ne faut travailler
au port que pour le mettre a meme de contenir ce nombre de bateaux.

A Calais, meme raisonnement.

Il faudrait forcer les travaux du port d'Ambleteuse, et le mettre a meme
de contenir autant de bateaux qu'il serait possible d'en faire sortir
dans une maree.

Je vous prie de me faire connaitre le parti que l'on peut tirer
d'Etaples, tant en raisonnant sur sa situation actuelle, que sur sa
position geographique.

Si le chenal du port de Boulogne et ceux des autres ports etaient
paralleles au rivage de la mer, il est clair que les batimens, recevant
l'eau de la maree au meme instant, pourraient sortir sur-le-champ: c'est
donc sur la partie des ports qui est la plus proche de la mer, qu'il
faut travailler.

Enfin, il faut que vous vous appliquiez a favoriser partout les travaux
qu'il sera possible de faire pour la prompte sortie d'une grande
quantite de bateaux.

Tous les petits bateaux ne portant que quarante a cinquante hommes ne
pourraient-ils pas etre echoues sur la plage, et ne pourrait-on pas
favoriser cet echouage eu faisant quelques travaux sur la plage?

Tous les batimens hollandais, et meme ceux de Dieppe, ne pourraient-ils
pas etre echoues sur la plage?

Puisqu'il n'est pas possible de faire sortir plus de cent bateaux de
Boulogne dans une maree, nous y mettrons de preference les ecuries, les
batimens charges et les grosses chaloupes canonnieres.

Nous mettrons les bateaux canonniers et les muskins[2], qui ne tirent
que trois pieds d'eau, dans le port d'Ambleteuse.

Et les trois ou quatre cents bateaux, nous les echouerons sur la plage
de la rade de Saint-Jean: ces batimens ne doivent porter que des hommes
et deux ou trois sacs de biscuit, et ne se trouveront charges de rien.

Je voudrais que vous vous occupassiez de choisir: 1 deg.. le local de la
plage, depuis Ambleteuse jusqu'a Boulogne, le plus favorable pour cet
echouement; 2 deg.. voir les travaux que l'on pourrait faire a ladite plage
pour rendre cette operation plus facile et moins fatigante pour les
bateaux.

Quant a Calais et a Dunkerque, on s'en servirait pour le complement de
l'armee, le reste des denrees, les bagages, les approvisionnemens, etc.

BONAPARTE.

[Footnote 2: Espece de prame ou chaloupe cannoniere, de l'invention du
capitaine de vaisseau Muskins.]



Paris, le 24 ventose an 6 (14 mai 1798).

_Au ministre des relations exterieures._

Je viens d'etre instruit, citoyen ministre, que l'Empire a enfin
consenti a prendre pour base du traite de Rastadt la rive gauche du
Rhin. Les citoyens Treilhard et Bonnier acheveront sans difficulte ce
qu'ils viennent de commencer si heureusement. Mon intervention desormais
devient superflue; je vous prie donc de vouloir bien m'autoriser a faire
revenir de Rastadt une partie de ma maison que j'y avais laissee, ma
presence a Paris etant necessaire pour differens ordres et differentes
expeditions.

BONAPARTE.



Paris, le 7 germinal an 6 (27 mai 1798).

_Au directoire executif._

Les papiers publics repandent que vous avez fait arreter plusieurs
membres des conseils de la republique cisalpine, et qu'il est dans ce
moment-ci question de faire arreter Moscati et Paradisi, deux membres du
directoire executif de ladite republique.

Je crois qu'il est de mon devoir, comme citoyen qui a quelque
connaissance des personnes et des evenement qui se sont passes en
Italie, de vous faire connaitre que la France et la liberte n'ont point
d'amis plus vrais que ces deux directeurs.

Le citoyen Paradisi, qui etait professeur renomme a Reggio, est le seul
Italien qui ait rendu quelques services aux armees francaises, tandis
que Mantoue etait encore au pouvoir des Autrichiens, et, vers le milieu
de la premiere campagne, il osa, les armes a la main, a la tete de douze
cents hommes de Reggio, ses compatriotes, investir un detachement de
deux cents Autrichiens qui s'etaient retires dans un chateau, et les
fit prisonniers. Lui, sa famille et la ville de Reggio ont ete depuis
specialement menaces par les Autrichiens, qui leur ont conserve un
ressentiment tres-vif de cet evenement.

Le citoyen Moscati etait connu pour un des plus celebres medecins de
l'Europe, ayant de grandes connaissances dans les sciences morales et
politiques. Il s'abandonna tout entier au service de l'armee, et c'est a
lui et a ses conseils que nous devons peut-etre vingt mille hommes, qui
eussent peri dans nos hopitaux en Italie.

L'avilissement du gouvernement cisalpin des sa naissance et la perte de
ses meilleurs citoyens seraient un malheur reel pour la France, et un
sujet de triomphe pour l'empereur et ses partisans.

Voyez, je vous prie, dans cette lettre, le desir constant qui m'a
toujours anime, d'employer toutes mes connaissances au service de la
patrie.

BONAPARTE.




EXPEDITION D'EGYPTE.

LIVRE DEUXIEME.



Paris, le 15 ventose an 6 (5 mars 1798).

_Note remise par le general Bonaparte au directoire executif._

Pour s'emparer de Malte et de l'Egypte, il faudrait de vingt a
vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et de deux a trois mille hommes de
cavalerie sans chevaux.

L'on pourrait prendre et embarquer ces troupes de la maniere suivante,
en Italie et en France:

A Civita-Vecchia, la vingt-unieme d'infanterie legere, deux mille; la
soixante-unieme de ligne, seize cents; la quatre-vingt-huitieme, _id._,
seize cents; le vingtieme de dragons, de quatre cents; et le septieme de
hussards, de quatre cents: en tout six mille hommes, commandes par les
generaux Belliard, Friant et Muireur.

A Genes, la vingt-deuxieme d'infanterie legere, deux mille; la treizieme
de ligne, dix-huit cents; soixante-neuvieme _id._, seize cents;
quatorzieme de dragons, quatre cents; deux escadrons du dix-huitieme de
dragons qui sont en Italie, deux cents; en tout cinq mille cinq cents
hommes, commandes par les generaux Baraguey d'Hilliers, Veaux, Vial et
Murat.

En Corse, la quatrieme d'infanterie legere, douze cents hommes,
commandes par le general Menars.

A Marseille, la neuvieme de ligne, dix-huit cents; la quarante-cinquieme
_id._, deux mille; vingt-deuxieme de chasseurs, quatre cents; deux
escadrons du dix-huitieme dragons qui sont dans le midi, deux cents; en
tout quatre mille quatre cents hommes, commandes par les generaux Bon
et -------.

A Toulon, sur les vaisseaux de guerre, la dix-huitieme de ligne, deux
mille; vingt-cinquieme _id._, deux mille; trente-deuxieme _id._, deux
mille; soixante-quinzieme _id._, deux mille; troisieme dragons, quatre
cents; quinzieme _id._, quatre cents; en tout huit mille huit cents
hommes, commandes par les generaux Brune, Rampon, Pigeon et Leclerc.

A Nice et a Antibes, la deuxieme d'infanterie legere, quinze cents
hommes.

Ce qui formerait un total de vingt-quatre mille six cents hommes
d'infanterie, et de deux mille huit cents de cavalerie.

Les demi-brigades, avec leurs compagnies de canonniers.

La cavalerie, avec les harnois et sans chevaux, et chaque cavalier arme
d'un fusil. Tous les corps avec leur depot, cent cartouches par homme;
de l'eau pour les batimens, pour un mois; des vivres pour deux.

Il faudrait que ces troupes fussent embarquees dans ces differens ports,
et pretes a partir au commencement de floreal, pour se rendre dans le
golfe d'Ajaccio, et reunies et pretes a partir de ce golfe avant la fin
de floreal.

Il faudrait joindre a ces troupes soixante pieces d'artillerie de
campagne, quarante grosses bouches a feu de siege, deux compagnies de
mineurs, un bataillon d'artillerie, deux compagnies d'ouvriers, un
bataillon de pontonniers, qui seraient embarques dans les ports d'Italie
et de France de la maniere suivante:

A Marseille, vingt obusiers de six pouces, quatre pieces de 12, trois
cents coups a tirer par piece, deux compagnies d'artillerie a pied.

A Civita-Vecchia, deux obusiers de 6 pouces, deux pieces de 8, deux
pieces de 12, trois cents coups par piece; une compagnie d'artillerie a
cheval, une compagnie d'artillerie de ligne, commandes par le general
Sugny.

A Genes, quatre obusiers de 6 pouces, quatre pieces de 8, quatre pieces
de 12, douze pieces de 3, cinq cents coups a tirer par piece; deux
compagnies d'artillerie a chenal, deux _id._ d'artillerie de ligne.

A Nice et Antibes, vingt pieces de 24, six mortiers a la Gomere, de 12
pouces, cinq cents coups a tirer par piece, deux compagnies d'artillerie
de ligne, commandees par le general Dommartin.

A Toulon, six obusiers de 6 pouces, six pieces de 8, six pieces de 12,
quatre mortiers a la Gomere de 12 pouces, quatre _id._ de 6, cinq cents
coups a tirer par piece, quatre compagnies d'artillerie a pied, deux
compagnies d'artillerie a cheval.

A Civita-Vecchia, le general Massena peut etre charge de noliser les
batimens les plus grands qu'il trouvera dans ce port, d'y embarquer les
troupes et ladite artillerie, et les faire partir sur-le-champ pour se
rendre et rester jusqu'a nouvel ordre dans le port d'Ajaccio: on peut
prendre, sur les contributions de Rome, de quoi subvenir aux frais de
cet embarquement. On doit specialement y affecter les galeres du pape
qui seraient dans le cas de tenir la mer.

Le general qui commande dans la Cisalpine peut executer le meme ordre a
Genes, et le general Baraguey d'Hilliers peut s'y rendre a cet effet; il
faut, au prealable, envoyer l'argent necessaire.

On demandera au directoire executif de la republique cisalpine deux
galeres, qui serviront a aider, a transporter les troupes et a escorter
le convoi.

Quant a Nice, Antibes et Marseille, il faut que le ministre de la
marine:

1 deg.. Frete les plus gros batimens de commerce, suffisamment pour porter
les troupes et l'artillerie designees ci-dessus;

2 deg.. Travaille aux approvisionnement necessaires;

3 deg.. Que le ministre de la guerre donne ordre pour y faire passer les
troupes ci-dessus, avec l'artillerie et autres approvisionnemens.

Nous avons a Toulon six vaisseaux de guerre, des fregates, des
corvettes; il faudrait y joindre six tartanes canonnieres.

Tous ces batimens reunis seraient dans le cas de porter la partie des
troupes qui doit etre embarquee a Toulon.

Cette escadre, selon le rapport du ministre de la marine, sera, sous
quinze jours, prete a partir; mais elle manque entierement de matelots.
Il n'y aura donc qu'a noliser et mettre l'embargo sur les batimens
necessaires au transport de l'artillerie.

Pour reussir dans cette expedition, on doit calculer sur une depense
extraordinaire de cinq millions, sans compter les depenses ordinaires
tant pour l'approvisionnement, armement et solde de l'escadre, que pour
la solde, nourriture et habillement des troupes, que pour les depenses
de l'artillerie et du genie, auxquelles il est indispensable de pourvoir
en effectif; ce qui forme donc une somme de huit a neuf millions qu'il
faudrait que le gouvernement deboursat d'ici au 20 germinal.

Paris, le 7 ventose an 6 (7 mars 1798).

_Instruction pour la commission chargee de l'inspection de la cote de la
Mediterranee_ (proposee par Bonaparte au directoire executif).

Le premier soin de la commission doit etre de conferer a Toulon avec
les chefs du port, et de prendre toutes les mesures pour que les six
vaisseaux de guerre, les quatre fregates qui s'y trouvent, les quatre
fregates que le citoyen Perree amene avec lui d'Ancone, six corvettes,
six chaloupes canonnieres, six tartanes canonnieres et quatre bombardes
portant un mortier de 10 ou 12 pouces, ayant a bord pour trois mois de
vivres, soient prets a partir de la rade de Toulon au 15, ou au plus
tard au 20 germinal.

On placera sur chaque chaloupe ou tartane canonniere, independamment de
ces pieces, un mortier de 4 a 5 pouces.

2. Faire prendre les mesures pour que les approvisionnemens pour deux
mois soient embarques sur lesdits vaisseaux, a raison de six cents
hommes par vaisseau de guerre, deux cent dix par fregate, et cent par
corvette.

3 deg.. Faire preparer la solde et les vivres, egalement pour trois mois,
pour l'escadre de l'amiral Brueys, de maniere que cette escadre puisse,
le 15 germinal, sortir de quarantaine pour reprendre la mer.

4 deg.. Faire armer _le Conquerant,_ les gabares, les vieilles fregates,
etc., en flute, de maniere a pouvoir porter le supplement de dix mille
hommes que doit embarquer le port de Toulon, dans le cas ou l'amiral
Brueys ne rejoindrait pas a temps.

5 deg.. Donner des ordres pour que l'on embarque sur-le-champ a bord des six
vaisseaux de guerre et des six fregates ou gabares, vingt pieces de 24
en bronze, avec deux affuts, un porte-voix, cinq ou six cents coups a
tirer par piece.

Dix mortiers a la Gomere, de 12 pouces; dix _id._, de 8 pouces, avec
cinq cents coups a tirer par mortier; double crapaud et les camions
necessaires pour transporter les mortiers; six forges pour rougir les
boulets, avec leurs soufflets et leurs ustensiles; quatre millions de
cartouches avec les pierres a feu, en proportion; vingt mille fusils;
trente mortiers de 4 a 5 pouces, ayant chacun six cents coups a tirer,
et tous les ustensiles et approvisionnemens necessaires a un equipage
de siege de quarante bouches a feu; specialement une grande quantite
d'objets pour artifices.

_Nota_. Une partie de ces objets est portee sur le tableau joint aux
instructions du gouvernement, comme devant etre embarques a Nice ou a
Antibes; mais il sera possible de les faire embarquer sur les vaisseaux
de guerre, si cela ne les obstrue pas trop.

6 deg.. Faire embarquer sur les vaisseaux de guerre et fregates six obusiers
de campagne, six pieces de 8, six pieces de 12; cinq cents coups a tirer
par piece.

7 deg.. Faire transformer en ecuries deux ou trois gabares ou autres
batimens de transport, de maniere a pouvoir transporter deux cent
cinquante chevaux.

8 deg.. Se procurer et faire embarquer trois paires de boeufs sur chaque
batiment de guerre, avec les harnois et les hommes necessaires, afin de
pouvoir s'en servir pour le transport de l'artillerie.

9 deg.. La commission fera charger a Antibes ou a Nice, sur deux ou trois
tres-gros batimens, des approvisionnemens, de maniere a ce que toutes
les pieces de campagne de l'equipage qui s'embarque a Civita-Vecchia,
a Genes, a Nice, a Toulon et a Marseille, et qui se trouve compose de
seize pieces de campagne, seize pieces de 12, seize pieces de 8, seize
pieces de 3, ait sur ces batimens un approvisionnement de reserve de
trois cents coups par piece.

L'on pourra egalement faire embarquer a Nice ou a Antibes un supplement
extraordinaire d'artifices, d'outils et autres objets necessaires au
gros parc de l'armee, independamment des onze cents hommes que l'on doit
faire embarquer dans ce port.

Le general Dommartin donnera les ordres pour toute la partie de
l'artillerie, et fournira les etats necessaires.

10 deg.. La commission fera mettre l'embargo et nolisera a Marseille de gros
batimens en suffisance pour embarquer de quatre a cinq mille hommes, et
des ecuries pour deux cents chevaux, et fera en sorte que ces batimens
soient approvisionnes d'un mois d'eau, de deux mois de vivres, et que ce
convoi soit pret a partir de Marseille le 15 germinal.

11 deg.. La commission correspondra avec le consul de Genes; elle enverra de
suite, a Genes, un officier de marine intelligent, qui puisse lui rendre
compte de tout. Independamment des 200,000 fr. que le payeur y fait
passer, il y fera passer tous les fonds qui seraient necessaires.

12 deg.. La commission ne correspondra qu'avec moi.

13 deg.. Si l'amiral Brueys arrivait a temps pour pouvoir partir le 20
germinal, la commission ferait sur-le-champ armer en flute les six
vaisseaux venitiens qu'il amene avec lui, ce qui diminuerait d'autant le
convoi.

14 deg.. La commission correspondra avec le general Vaubois en Corse, pour
l'embarquement des deux mille hommes que ce general a recu l'ordre du
gouvernement de faire embarquer. Independamment des 200,000 fr. que
l'on a envoyes dans cette ile, elle y fera passer ce qui pourrait etre
necessaire pour l'etablissement d'un hopital de cinq cents lits et un
magasin de rafraichissemens que l'ordonnateur de la division de Corse a
recu ordre d'etablir a Ajaccio.

15 deg.. Independamment de tous ces objets, la commission formera a Toulon
et a Marseille un magasin de seize mille paires de souliers, mille
paires de bottes, seize mille chemises, huit mille gibernes, six mille
chapeaux, seize mille paires de bas pour pouvoir etre distribues aux
troupes.

16 deg.. Elle fera egalement acheter un million de pintes de vin, cent vingt
mille pintes d'eau-de-vie, qu'elle fera charger sur de gros batimens,
auxquels elle donnera ordre de se rendre dans le port d'Ajaccio, ou ils
resteront sans decharger, jusqu'a nouvel ordre; les equipages ayant de
l'eau pour un mois et des vivres pour deux.

17 deg.. Le commissaire ordonnateur Sucy ordonnancera toutes les depenses
relatives aux troupes de terre; le citoyen Leroy, celles relatives
au fret des batimens et en general a la marine, et l'on mettra a la
disposition des directeurs d'artillerie les sommes necessaires pour les
depenses de l'artillerie.

18 deg.. Les dix mille hommes qui s'embarqueront a Toulon, les cinq mille
autres qui s'embarqueront a Marseille, et ceux qui s'embarquent a Genes,
doivent avoir chacun une ambulance avec les chirurgiens, medecins et
approvisionnemens necessaires.

19 deg.. Independamment du million que le payeur de la commission recevra
demain, la commission recevra, chaque decade, a commencer du 20 ventose,
500,000 fr. jusqu'au 30 germinal. Elle aura soin de garder en reserve,
et pour etre employes sur un ordre expres de moi, 200,000 fr. sur le
million qu'elle touche demain, et 200,000 fr. sur le demi-million
qu'elle touchera chaque decade; ce qui fera, au 30 germinal, qu'il y
aura dans la caisse du payeur un million en reserve.

Lorsque la commission fera des marches, elle reservera une partie des
paiemens desdits marches pour etre faits en floreal.

20 deg.. La commission m'enverra, le plus tot possible, l'etat des sommes
presumees necessaires pour l'execution du present ordre.

21 deg.. La commission formera une compagnie de vingt-cinq armuriers, avec
leurs outils; deux compagnies d'ouvriers bourgeois de la meme formation
que celles de l'artillerie, avec leurs outils, destinees egalement a
etre embarquees.



Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798).

_Aux commissaires de la tresorerie nationale._

J'ai l'honneur de vous envoyer, citoyens, l'arrete du directoire,
relatif a la commission de la Mediterranee, et que vous m'avez paru
desirer.

Je joins egalement l'etat des demi-brigades qui se trouvent en ce moment
a Genes et en Corse. Je desirerais savoir si la solde des troupes est
assuree pour les mois de ventose et germinal.

BONAPARTE.



_Etat des troupes qui se trouvent dans ce moment-ci en Corse._

Dix-neuvieme demi-brigade de ligne, deux mille hommes; premier bataillon
de la quatre-vingt-sixieme, neuf cents; quatrieme d'infanterie legere,
quinze cents; vingt-troisieme id., deux mille cent; artillerie, deux
cents: en tout, six mille sept cents hommes.

_Etat des troupes qui viennent de recevoir l'ordre de se rendre a
Genes._

Vingt-deuxieme d'infanterie legere, quinze cents hommes; treizieme de
ligne, deux mille; soixante-neuvieme id., dix-sept cents; quatorzieme
de dragons, cinq cents; dix-huitieme id., deux cents; artillerie, trois
cents: en tout, six mille deux cents hommes.




Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798).

_A la commission de l'armement de la Mediterranee._

Le citoyen Esteve, nomme payeur pres de la commission, part ce soir. Il
a des ordres pour toucher 1,300,000 fr. a Toulon. Il a touche ici, et a
fait partir pour Genes, par un courrier extraordinaire, 200,000 fr., ce
qui fait les 1,500,000 f. que vous deviez toucher dans ce mois.

J'aurai soin qu'au premier germinal on vous fasse passer 500,000 autres
francs.

Il est indispensable que vous fassiez partir sur-le-champ, par une
fregate, 200,000 fr. en Corse. J'attends avec interet votre premiere
depeche. Mettez la plus grande activite dans tous vos travaux.

Les troupes qui doivent s'embarquer a Toulon sont en marche, et
arriveront vers le 15 germinal. Faites preparer les casernes et les
subsistances.

BONAPARTE.



Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798).

_Instruction pour le general Dommartin._

L'equipage d'artillerie pour la Mediterranee est compose d'un equipage
de campagne et d'un de siege.

Il a ete ordonne au general Massena, par un courrier qui est parti le 15
ventose, de faire embarquer a Civita-Vecchia deux obusiers de 6 pouces,
deux pieces de 8, deux pieces de 12; trois cents coups a tirer par
piece; une compagnie d'artillerie a cheval, une id. de ligne, un
capitaine faisant fonctions de directeur du parc.

Il a ete ordonne au general Berthier, par un courrier parti le meme
soir, de faire embarquer a Genes le general Sugny, un chef de brigade
d'artillerie, deux compagnies d'artillerie a cheval, deux id. de ligne,
le commissaire des guerres Boinod, des conducteurs et inspecteurs
d'equipages, deux cents charretiers, cinq cents harnois de chevaux
de trait, une compagnie d'ouvriers, une id. de mineurs, une id. de
pontonniers, un bataillon de sapeurs, douze pieces de 3 approvisionnees
a cinq cents coups, quatre obusiers de 6 pouces approvisionnes a trois
cents coups, quatre pieces de 8 id., quatre pieces de 12 approvisionnees
a trois cents coups, deux mortiers a la Gomere de 12 pouces, deux id.
de 6 pouces approvisionnes a cinq cents coups, deux cents outils de
pionniers, un million de cartouches. Vous devez faire embarquer a
Marseille deux obusiers de 6 pouces, quatre pieces de 12, trois cents
coups a tirer par piece, deux compagnies de ligne; a Toulon, six
obusiers de 6 pouces, six pieces de 8, six pieces de 12, approvisionnees
a trois cents coups par piece.

Vous devez faire embarquer a Nice ou a Antibes un double
approvisionnement pour tout l'equipage.

Vous devez faire egalement embarquer a Toulon ou a Marseille trois ou
quatre millions de cartouches, avec tout ce qui est necessaire pour un
equipage de campagne de cette importance.

Vous devez egalement faire embarquer un equipage de siege de vingt
pieces de 24, dix mortiers de 12 pouces, dix id. de 8 pouces, vingt ou
trente mortiers de 3 ou 4 pouces; le tout approvisionne a six cents
coups.

Embarquez le plus d'ouvriers et d'armuriers, munis de leurs outils,
qu'il vous sera possible.

BONAPARTE.



Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798).

_Au general Berthier._

Le courrier qui vous porte cette lettre, mon cher general, porte au
consul de Genes des lettres de change pour 200,000 fr., afin de subvenir
aux depenses extraordinaires de l'embarquement, tant pour la marine que
pour l'artillerie et les approvisionnemens extraordinaires de deux mois.

Il serait necessaire de faire arranger trois des plus gros batimens de
transport, pour servir d'ecuries, de maniere qu'ils pussent porter, a
eux trois, une centaine de chevaux de cavalerie et une cinquantaine
d'artillerie. Vous feriez alors choisir les chevaux les plus forts et en
meilleur etat.

Si l'on peut trouver a Civita-Vecchia, egalement pour embarquer, une
centaine de chevaux de cavalerie et une cinquantaine d'artillerie,
donnez-en l'ordre; si on ne le peut pas, on s'en passera.

Envoyez a Civita-Vecchia un de vos aides-de-camp qui prendra l'etat de
situation des troupes qui s'embarquent, de l'artillerie; le nombre, le
nom et le tonnelage des batimens.

Donnez l'ordre, tant a Genes qu'a Civita-Vecchia, pour que le general de
division ne puisse pas embarquer plus de trois chevaux, le general de
brigade, plus de deux, le chef de brigade plus d'un: vous sentez combien
il est necessaire de n'avoir que ce qui est strictement necessaire et
indispensable; mais vous pouvez engager les officiers a embarquer leurs
selles, brides, etc., pour les chevaux qu'ils doivent avoir.

Je vous ai deja ecrit, je crois, pour que vous teniez tous vos chevaux,
ceux de Leclerc, et cinq a six autres bons chevaux, prets a partir.

Vous enverrez egalement a Genes, pour etre embarquee, la compagnie des
guides qui est dans le Mont-Blanc, ainsi que les douze gardes a cheval
que vous avez gardes avec vous.

BONAPARTE.



Paris, le 26 ventose an 6 (16 mars 1798).

_Au ministre de la marine._

Je desirerais, citoyen ministre, que vous envoyassiez l'ordre a la
fregate qui est a Cadix de se rendre a Ajaccio en Corse, ou elle
attendra les ordres du contre-amiral Duchayla, et que vous en
previnssiez a Toulon, pour qu'on y fit passer la solde et les vivres
dont elle doit avoir besoin.

BONAPARTE.



Paris, le 27 ventose an 6(17 mars 1798).

_Au ministre de la guerre._

J'ai recu, citoyen ministre, votre lettre relative aux adjudans-generaux
Gresieux et Clauzel. Vous pourrez donner des lettres de service au
citoyen Clauzel pour l'armee d'Angleterre, et envoyer le citoyen
Gresieux a Toulon, ou il serait employe sur les cotes de la
Mediterranee.

Je vous demanderai egalement d'employer l'adjudant-general Jullien a
Marseille, sous les ordres du general Bon. Cet adjudant-general est
actuellement employe a l'armee d'Angleterre.

BONAPARTE.



Paris, le 27 ventose an 6 (17 mars 1798).

_Aux commissaires du gouvernement, a Rome._

Le directoire executif, attachant la plus grande importance a la bonne
organisation et au prompt depart de la division qui doit s'embarquer a
Civita-Vecchia, a juge a propos d'en confier le commandement au general
Desaix, qui part ce soir meme pour s'y rendre en toute diligence.

Je vous prie de lui faire fournir tout ce dont il peut avoir besoin, et
tous les officiers d'etat-major, d'artillerie, du genie, commissaires
des guerres qu'il demandera.

BONAPARTE.



Paris, le 27 ventose an 6 (17 mars 1798).

_Note au directoire executif._

Le general commandant a Berne fera faire le pret de la deuxieme
demi-brigade d'infanterie legere, de la dix-huitieme de ligne, de la
vingt-cinquieme idem, du troisieme regiment de dragons, du quinzieme
idem, ainsi que des canonniers attaches a cette division, jusqu'au 13
germinal.

Il fera completer leur armement, leur buffleterie, et, autant qu'il sera
possible, leur habillement.

Il donnera l'ordre au troisieme et au quinzieme regimens de dragons,
avec toute l'artillerie de campagne qui est attachee a la division qui
est venue de l'armee d'Italie, de se rendre, par le chemin le plus
court, a Toulon.

Le ministre de la guerre donnera l'ordre au general de brigade de
cavalerie Leclerc de se rendre sur-le-champ a Lyon pour prendre le
commandement de ces deux regimens, et les conduire lui-meme a Toulon.

Le general commandant l'armee d'Helvetie incorporera dans la seconde
d'infanterie legere les eclaireurs de la vingt-troisieme d'infanterie
legere; apres quoi, il donnera l'ordre au general Pigeon de partir
avec la deuxieme demi-brigade d'infanterie legere, les dix-huitieme
et vingt-cinquieme de ligne, pour se rendre a Lyon, ou ces corps
s'embarqueront sur le Rhone jusqu'a Avignon, d'ou ils se rendront par
terre a Toulon.

Deux jours apres, il donnera l'ordre au general Rampon de partir avec
la trente-deuxieme et la soixante-quinzieme pour se rendre egalement a
Lyon, s'y embarquer sur le Rhone jusqu'a Avignon, et se rendre de la par
terre a Toulon.

Le ministre de la guerre donnera l'ordre au general Lannes de
partir sur-le-champ en poste de Paris, pour se rendre a Lyon avec
l'adjudant-general Lagrange, et prendre toutes les mesures, en se
concertant avec le commandant de cette place, le commissaire-ordonnateur
et celui du directoire executif, pour qu'il y ait dans cette ville la
quantite de bateaux et tout ce qui est necessaire pour embarquer les
troupes ci-dessus, et surveiller ledit embarquement; apres quoi, le
general Lannes et le citoyen Lagrange se rendront a Toulon.

Le ministre de la guerre donnera egalement les ordres pour qu'il y ait
a Lyon: dix mille paires de souliers, six mille paires de culottes, six
mille chapeaux, quatre mille vestes, dix mille paires de bas, dix mille
chemises, trois mille sacs de peau, trois mille habits, quatorze mille
paires de bottes, pour pouvoir etre distribues auxdites troupes, a leur
passage.

Le general Lannes aura soin de veiller aux distributions, pour qu'elles
se fassent conformement aux besoins de chaque corps.

Le general commandant l'armee d'Helvetie fera mettre a l'ordre des
demi-brigades ci-dessus designees, qu'elles vont se rendre a Toulon,
d'ou elles partiront pour une operation extremement essentielle, et
qu'elles trouveront a Toulon le general Bonaparte, sous les ordres
duquel elles continueront d'etre.

BONAPARTE.



Paris, le 27 ventose an 6 (17 mars 1798).

_Au president du directoire executif._

Je vous ferai passer, citoyen president, la reponse de la tresorerie a
la demande que je lui avais faite si la solde etait assuree pour les
troupes qui se rendent en Corse et a Genes.

La caisse de l'armee d'Italie a bien de la peine a subvenir aux depenses
des corps qui sont dans ce pays.

Je crois qu'il serait necessaire que le directoire prit l'arrete
ci-joint:

ARRETE.

ART. 1er. La tresorerie nationale fera sur-le-champ passer a son payeur,
en Corse, la solde pour les troupes qui y sont, pour les mois de nivose,
pluviose et ventose.

2. L'ordonnateur de la marine a Toulon fera partir une corvette pour
porter lesdits fonds.

Pour cet effet, il en remettra les sommes au payeur de la marine a
Toulon, qui les fera passer en Corse par un aviso.

3. La tresorerie nationale fera solder a Genes, dons le plus court
delai, aux troupes qui s'y trouvent, la solde des mois de ventose et
germinal.



_Etat des troupes qui sont en Corse._

La quatrieme d'infanterie legere, quinze cents hommes; la
vingt-troisieme _id._, deux mille cent; la dix-neuvieme de ligne,
dix-huit cents; un bataillon de la quatre-vingt-sixieme _id._, huit
cents; artillerie, trois cents: en tout, six mille cinq, cents hommes.



_Etat des troupes qui sont a Genes, sous les ordres du general Baraguey
d'Hilliers._

La vingt-deuxieme d'infanterie legere, quinze cents hommes; la treizieme
de ligne, deux mille; la soixante-neuvieme _id._, dix-huit cents; le
quatorzieme de dragons, cinq cents; le dix-huitieme _id._, deux cents;
artillerie, deux cents: en tout, six mille deux cents hommes.

BONAPARTE.



Paris, le 2 germinal an 6 (22 mars 1798).

_Au ministre des finances._

La commission chargee de l'armement de la cote de la Mediterranee doit
recevoir 500,000 fr. cette decade-ci. Je desirerais, citoyen ministre,
etre informe si la tresorerie a donne des ordres pour cet objet.

Je vous prierais de faire reserver sur cette somme 50,000 f., pour etre
mis a la disposition du general Dufalga, commandant l'arme du genie,
attache a ladite commission, lesquels 50,000 fr. doivent etre soldes a
Paris.

Je vous prie egalement de donner des ordres pour que la tresorerie
fasse passer des fonds pour solder les troupes qui sont dans les deux
departemens de Liamone et du Golo, qui sont arrierees de trois mois.

BONAPARTE.



Paris, le 3 germinal an 6 (23 mars 1798).

_Au ministre de la guerre._

Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre au general de brigade
Gardane, qui est a Paris, de se rendre a Toulon, ou il s'adressera au
general Dommartin, chez lequel il trouvera de nouveaux ordres.

Je vous prie de donner les memes ordres au general Verdier, qui est a
Toulouse; au general de brigade Davoust, qui est dans ce moment-ci a
Paris, de se rendre a Marseille, pour y prendre le commandement de la
cavalerie qui se reunit dans cette ville, ou il sera sous les ordres du
general Bon; et au general de division Dumas de se rendre a Toulon, ou
il recevra de nouveaux ordres.

BONAPARTE.



Paris, le 5 germinal an 6 (25 mars 1798).

_A la commission chargee de l'approvisionnement de la Mediterranee._

J'ai recu, citoyens, la lettre que vous m'avez envoyee par un courrier
extraordinaire.

J'ai vu avec plaisir l'etat satisfaisant de l'escadre. J'aurais desire
avoir egalement l'etat des galeres ou batimens de transport que vous
avez arretes a Toulon, pour l'embarquement de dix mille hommes.

Les troupes arriveront avant le 15 germinal; il est necessaire que tout
soit pret a partir le 20.

Si le contre-amiral Brueys n'est point arrive lorsque vous aurez recu
cette lettre, vous ferez vos preparatifs pour vous en passer.

Les six vaisseaux de guerre qui sont en rade: _le Conquerant,_ les
fregates, les briks, doivent, ensemble, porter facilement six mille
hommes. Il ne vous reste donc plus qu'a chercher, a Toulon, des batimens
de transport pour quatre mille hommes.

Si l'escadre du contre-amiral Brueys etait arrivee, ou si vous aviez des
nouvelles du jour ou elle arrivera, vous n'auriez plus alors besoin de
transports a Toulon.

Le general Dommartin doit etre arrive. Vous avez deja, sans doute,
commence a embarquer l'artillerie.

Si le citoyen Sucy n'etait pas arrive, cela ne doit pas vous empecher
de faire tout ce dont il est charge, appelant aupres de vous un
commissaire-ordonnateur le plus a portee.

Le payeur, qui doit etre arrive, vous aura apporte l'argent qui vous
etait necessaire; la tresorerie prend ses dispositions pour vous faire
toucher 500,000 fr. cette decade.

J'attends avec impatience votre premier courrier pour savoir si tout est
pret, et si les troupes pourront etre embarquees le 20 de ce mois.

BONAPARTE.



Paris, le 6 germinal an 6 (26 mars 1798).

_Aux commissaires de la tresorerie nationale._

Le ministre des finances, citoyens commissaires, a du vous prevenir
que, sur les 500,000 fr. de cette decade que vous devez mettre a la
disposition de la commission de la Mediterranee, 50,000 fr. devaient
etre soldes, a Paris, au general Dufalga.

Je vous prie, citoyens commissaires, de vouloir bien faire solder
lesdits 50,000 fr. au general Dufalga, et de donner son recu en paiement
au payeur de la commission, qui le recevra pour comptant. Le revirement
est tout simple: la lettre du ministre des finances et celle que j'ai
l'honneur de vous ecrire, cette commission se trouvant sous mes ordres,
vous y autorisent suffisamment.

BONAPARTE.



Paris, le 6 germinal on 6 (26 mars 1798).

_Au ministre des relations exterieures._

Ayant besoin, citoyen ministre, pour remplir les intentions du
gouvernement, des citoyens Royer et Belletete, deux jeunes gens qui sont
partis, il y a quelques jours, pour Constantinople, et qui doivent etre
actuellement a Toulon, je vous prie de leur envoyer l'ordre de rester a
Toulon.

Je desirerais egalement que vous donnassiez l'ordre aux citoyens
Jaubert, Chery, Lapone, trois jeunes gens les plus avances a l'ecole des
langues orientales a Paris, de se rendre a Constantinople, et de leur
envoyer contre-ordre a Toulon, pour qu'ils y attendent de nouveaux
ordres.

BONAPARTE.



Paris, le 6 germinal an 6 (26 mars 1798).

_Au ministre de l'interieur._

Le directeur de l'imprimerie de la republique et le citoyen Langles,
citoyen ministre, sont animes de la plus mauvaise volonte. Je vous prie
de donner l'ordre positif que tous les caracteres arabes actuellement
existans, hormis les matrices, soient sur-le-champ emballes, et au
citoyen Langles l'ordre de les suivre.

Le citoyen Langles m'a paru, dans la premiere conference que j'ai eue
avec lui, tres-dispose a venir; d'ailleurs la republique, qui a fait son
education et qui l'entretient depuis long-temps, a le droit d'exiger
qu'il obeisse.

Je vous prie de donner l'ordre que l'on emballe egalement les caracteres
grecs; il y en a, puisque l'on imprime en ce moment Xenophon, et ce
n'est pas un grand mal que le Xenophon soit retarde de trois mois,
pendant lequel temps on fera d'autres caracteres, les matrices restant.

Je vous prie de donner egalement l'ordre positif d'emballer les
caracteres pour trois presses francaises. Il nous suffit d'avoir des
caracteres ordinaires.

BONAPARTE.



Paris, le 6 germinal au 6 (26 mars 1798).

_Au ministre de l'interieur._

J'ai l'honneur de vous envoyer, citoyen ministre, la lettre du
directoire pour vous.

Je vous prie en consequence de vouloir bien donner l'ordre aux citoyens
dont la liste est ci-jointe[3] de se tenir prets a partir, au premier
ordre qu'ils recevront, pour se rendre a Bordeaux.

Ceux d'entre eux qui ont des places les conserveront, les appointemens
en seront payes a leur famille. Ils recevront en outre un traitement
extraordinaire et les frais de poste pour la route.

Je vous prie de donner l'ordre aux citoyens dont la liste est
ci-jointe[4] de se tenir prets a partir, au premier ordre, pour
Flessingue. Les ingenieurs jouiront d'un traitement pour leurs travaux
extraordinaires. Leur mission n'etant que temporaire, leurs places
doivent leur etre conservees.

BONAPARTE.

[Footnote 3: Danges, Duc-la-Chapelle, astronomes; Costaz, Fourier,
Monge, Molard, geometres; Conte, chef de bataillon des aerostiers;
Thouin, Geoffroi, Delisle, naturalistes; Dolomieu, mineralogiste;
Berthoilet, chimiste; Dupuis, antiquaire.]

[Footnote 4: Isnard, Lepere, Lepere (Gartien), Lancret, Lefebvre, Chezy,
ingenieur des ponts et chaussees; Panuson, interprete.]



Paris, le 6 germinal an 6 (26 mars 1798).

_A la commission chargee de l'inspection des cotes de la Mediterranee._

Je viens de recevoir, citoyens, des nouvelles du contre-amiral Brueys.
Il est parti de Corfou, le 6 ventose, avec six vaisseaux de guerre
francais, six fregates _idem_, cinq vaisseaux de guerre venitiens, trois
fregates _idem_, deux cutters pris sur les Anglais.

Le chef de brigade Perree est parti d'Ancone le 12, avec deux fregates
francaises et deux venitiennes.

Il est donc possible que, lorsque vous recevrez cette lettre, l'un et
l'autre soient deja arrives, et j'espere que, moyennant votre activite
et les mesures que vous avez prises avec l'ordonnateur Najac, ces
vaisseaux pourront repartir quinze jours apres leur arrivee. _Le
Mercure_ est le seul vaisseau, je crois, qui ait besoin de reparation.

Quant aux vaisseaux venitiens, s'ils peuvent etre armes en guerre tous
les cinq, vous y ferez travailler de suite; et, s'il fallait trop de
temps, vous n'en ferez armer qu'une partie: ainsi, vous n'auriez besoin
d'aucun secours de batimens de transport pour porter les dix mille
bommes que vous devez embarquer a Toulon, avec l'artillerie; et, je vous
le repete, le 25 ou meme le 20 germinal, tout doit etre pret a partir.

Plusieurs medecins et officiers generaux ont eu ordre de se rendre a
Toulon: ils s'adresseront a vous, vous leur ferez fournir le logement
et tout ce dont ils auront besoin, et vous leur direz d'attendre de
nouveaux ordres.

La quatre-vingt-cinquieme demi-brigade s'est embarquee le 3 a Lyon,
pour se rendre a Marseille. Le deuxieme bataillon du quatrieme regiment
d'artillerie s'est embarque le 5 pour se rendre a Toulon.

Cinq demi-brigades doivent etre, a l'heure qu'il est, embarquees a Lyon,
pour aller par le Rhone jusqu'a Avignon, et de la se rendre a Toulon.

Conferez avec le commissaire ordonnateur et le general de division
Dugua, pour vous assurer que les subsistances et les cantonnemens de ces
troupes sont assures.

Les dix-huitieme et trente-deuxieme demi-brigades, commandees par le
general Rampon, feront cantonnees au fort Lamalgue, a Lavalette, a
Solier, a Hieres et autres villages dans ces environs.

Les vingt-cinquieme et soixante-quinzieme, commandees par le general
Gardanne, seront cantonnees a Ollioules, au Bausset, Laseine,
Saint-Lazaire et autres villages environnans.

La deuxieme demi-brigade d'infanterie legere sera cantonnee dans Toulon.
Le general Pigeon aura le commandement de la deuxieme demi-brigade
d'infanterie legere. Le general Gardanne commandera la vingt-cinquieme
et la soixante-quinzieme. Vous placerez les troisieme et quinzieme
regimens de dragons dans les endroits ou il y aura le plus de fourrages.

Je vous recommande de veiller a ce que les troupes aient tous les jours
du vin ou de l'eau-de-vie, et a ce que les subsistances leur soient
assurees.

Il me tarde d'avoir un compte detaille sur tous les ordres contenus dans
les instructions que je vous ai donnees, ainsi que d'apprendre l'arrivee
et l'etat dans lequel se trouve le contre-amiral Brueys.

Pour n'etre pas dans le cas de vous tromper dans vos calculs, vous devez
compter, pour l'embarquement de Toulon, sur douze a treize mille hommes,
compris l'artillerie, les charretiers et les domestiques, et cinq mille
a Marseille.

Actuellement que le contre-amiral Brueys est arrive, il sera bon que
vous menagiez a Toulon de quoi embarquer plutot mille hommes de plus que
de moins.

Je vous envoie:

1 deg.. Des plans et des notes sur la construction d'un ponton qui ne doit
pas peser plus de neuf cents livres; vous en ferez mettre sur-le-champ
trente en construction, avec les poutrelles et ce qui est necessaire
pour etablir le pont.

2 deg.. L'esquisse d'un petit bateau portant une piece de 12, et dont la
simple carcasse de doit pas peser plus de dix milliers: vous en ferez
mettre sur-le-champ deux en construction.

3 deg.. Le memoire et le projet d'une petite corvette portant une piece de
24 et plusieurs pieces de 6, laquelle doit se diviser en parties, pour
pouvoir etre transportees par terre sur huit diables. Vous en ferez
mettre une sur-le-champ en construction.

Vous ferez en sorte que les pontons et les deux petits bateaux soient
en etat de partir le plus tot possible. Il les faudrait avoir pour les
premiers jours de floreal.

Quant a la petite corvette, mettez-la en construction; lorsqu'elle sera
finie, nous nous en servirons. Je sais bien que cela ne peut pas etre
avant le milieu de prairial: ce serait un grand bien, s'il etait
possible que cela fut plus tot.

En vous envoyant ces plans et les memoires qui les expliquent, je n'ai
pas entendu vous prescrire de n'y faire aucun changement dans le detail.
Le veritable point de vue est de tout sacrifier a la legerete, afin de
les rendre transportables par terre.

Je vous prie de remettre la lettre ci-jointe au contre-amiral Brueys, du
moment qu'il arrivera.

BONAPARTE.



Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798).

_Au contre-amiral Brueys._

Je presume, citoyen general, que vous etes arrive a Toulon, puisque
vos dernieres depeches m'apprennent que vous etes parti de Corfou le 7
ventose.

L'on est ici extremement satisfait de votre conduite. Il faut que les
batimens qui vous ont plusieurs fois porte les ordres du gouvernement
aient ete pris.

Maintenez une severe quarantaine parmi vos equipages: c'est le plus sur
moyen d'empecher la desertion. Tous les ordres ont ete donnes pour que
la solde et les vivres leur soient fournis.

Vous aurez sous vos ordres une des plus belles escadres qui soient
sorties depuis long-temps de Toulon.

Je compte sur vos six vaisseaux. Vous vous depecherez de faire faire les
reparations dont _le Mercure_ pourrait avoir besoin; ce qui, joint aux
six vaisseaux qui sont en ce moment en rade; aux treize fregates, au
_Conquerant_ arme en flute, et au plus grand nombre des vaisseaux
venitiens qui seront susceptibles d'etre promptement armes, vous mettra
a meme de remplir la mission brillante qui vous est destinee.

Je serai fort aise de vous revoir: j'espere que ce sera dans tres-peu de
temps.

Casabianca partira bientot pour servir sous vos ordres. Il faut
absolument que vous vous arrangiez de maniere a ce que vous puissiez
partir le premier floreal.

BONAPARTE.



Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798).

_Au general Lannes._

Je recois, citoyen general, votre derniere lettre de Lyon, du 3 du
courant. J'aurais desire que vous m'eussiez envoye l'etat de situation
de la quatre-vingt-cinquieme, celui des effets qui lui ont ete delivres,
et des notes sur l'esprit qui anime les troupes.

Ne manquez pas de me l'envoyer le plus tot possible, ainsi que celui des
demi-brigades qui viennent de Suisse.

Prevenez le general Dugua a Marseille, et le commissaire ordonnateur
Sucy a Toulon, des mouvemens des troupes, afin qu'ils fassent preparer
tout ce qui leur est necessaire sur les routes d'Avignon a Marseille et
Toulon.

BONAPARTE.



Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798).

_Au general Dugua._

Les neuvieme et quatre-vingt-cinquieme demi-brigades de ligne, ainsi que
le vingt-deuxieme de chasseurs et le deuxieme escadron du dix-huitieme
regiment de dragons, se rendent a Marseille, ou ils doivent s'embarquer.
Je vous prie, mon cher general, de veiller a ce qu'ils ne manquent de
rien. Le general Bon et le general Davoust sont partis pour commander,
le premier l'infanterie, le second la cavalerie, et l'adjudant-general
Jullien, pour faire les fonctions de chef de l'etat-major de cette
division.

La deuxieme d'infanterie legere, les dix-huitieme, vingt-cinquieme,
trente-deuxieme et soixante-quinzieme arriveront egalement sous peu de
jours a Avignon par le Rhone.

Elles ont ordre de se rendre a Toulon.

Vous enverrez l'ordre au general Rampon avec, les dix-huitieme et
trente-deuxieme, de tenir garnison au fort Lamalgue, Solliers, Lavalette
et Hieres; a la vingt-cinquieme et soixante-quinzieme de tenir garnison
a Ollioules, Saint-Lazaire, Lascine et autres villages environnans.
Cette brigade sera commandee par le general Gardanne.

Vous enverrez l'ordre a la deuxieme d'infanterie legere, qui sera
commandee par le general Pigeon, de tenir garnison a Toulon.

Vous placerez le general Leclerc et deux regimens de dragons qu'il
commande, dans l'endroit le plus favorable pour la subsistance de la
cavalerie, mais de maniere a ce qu'ils soient dans un cercle de trois ou
quatre lieues de Toulon.

Donnez les ordres a votre commissaire-ordonnateur pour que ces troupes
ne manquent de rien, et prevenez le payeur de votre division pour
qu'elles aient leur pret avec exactitude, qu'elles aient le vin ou
l'eau-de-vie tous les jours. Voyez aussi l'ordonnateur Sucy, le general
Dommartin, l'amiral Blanquet et le citoyen Leroy, qui forment la
commission de la Mediterranee.

Prevenez vos etapiers d'Avignon a Toulon, afin que ces troupes aient
leur subsistance assuree pendant la route.

BONAPARTE.



Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798).

_Au citoyen Sucy._

Independamment, citoyen ordonnateur, de votre qualite de membre de
la commission, vous remplissez plus specialement les fonctions de
l'ordonnateur en chef de l'armee qui va s'embarquer.

Je compte assez sur votre discretion pour vous faire part de suite de la
composition de toute l'armee dont vous etes charge, en vous enjoignant
surtout de garder le plus profond silence.

L'armee sera composee de cinq divisions:

1 deg.. Les trois demi-brigades qui s'embarquent a Civita-Vecchia, qui ont
ordre d'embarquer avec elles deux commissaires des guerres, un chef de
chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois.

2 deg.. La division qui s'embarque a Genes, composee de trois demi-brigades,
et qui a ordre d'embarquer deux commissaires des guerres, un chef de
chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois.

3 deg.. Une division qui s'embarque a Toulon, composee de la quatrieme
d'infanterie legere, de la dix-huitieme et de la trente-deuxieme de
ligne; vous y attacherez deux commissaires des guerres, un chef de
chaque administration, une ambulance.

4 deg.. Une division qui s'embarquera a Marseille, composee des neuvieme et
quatre-vingt-cinquieme de ligne, a laquelle vous attacherez egalement
un chef de chaque administration, deux commissaires des guerres et une
ambulance.

Vous ferez bien attention surtout que la maniere dont je viens de
classer les divisions, n'est point par les numeros qu'elles doivent
garder; j'ai suivi leur position geographique; ainsi vous designerez les
deux divisions qui sont a Toulon, l'une sous le nom de Solliers, l'autre
sous celui de Laseine, sans leur donner aucun numero.

Toutes ces troupes, avec un corps de cavalerie et d'artillerie a
proportion, doivent etre reunies sur un seul point pour concourir a une
meme operation. Il est donc necessaire que vous ayez avec vous, pour
les employer selon les circonstances, sept a huit bons commissaires des
guerres, un chef d'attelage d'artillerie et huit ou dix hommes entendus,
pour pouvoir, lorsque notre debarquement sera opere, les charger des
differens services de l'armee, sans cependant leur designer encore
aucune fonction.

Le general Dommartin commande l'artillerie de ladite armee; vous vous
entendrez avec lui pour tous les details.

Le citoyen Desgenettes est medecin en chef; le citoyen Larrey,
chirurgien en chef. Dix-huit chirurgiens et medecins doivent etre
partis, et, a l'heure qu'il est, etre rendus a Toulon. Independamment
de cela, vous prendrez le plus de chirurgiens et de medecins que vous
pourrez, soit en en faisant venir de l'armee d'Italie, soit en prenant
ceux de quelque merite, que vous pourriez trouver dans le pays ou vous
etes: vous n'en aurez jamais de trop.

Vous organiserez aussi une pharmacie, que vous prendrez dans les
hopitaux de Marseille et de Toulon.

Chaque vaisseau de guerre ou vaisseau de transport doit avoir sa
pharmacie pour les malades qui pourraient survenir pendant le passage,
et vous devez aussi embarquer une quantite de medicamens proportionnee a
la force de l'armee, qui se trouve etre de trente mille hommes.

Procurez-vous deux ou trois cents infirmiers, huit ou dix bons
directeurs d'hopitaux, un bon architecte, douze ou quinze macons, cinq
ou six garde-magasins, et un agent en chef des hopitaux. Vous avez la
dessus liberte toute entiere. Dans les instructions de la commission,
j'ai demande beaucoup de souliers; independamment des besoins qu'aura la
troupe au moment de l'embarquement, il faudra encore y suppleer jusqu'a
ce que nous ayons pu faire des etablissemens dans le pays ou nous
allons.

Le payeur general sera le citoyen Esteve. Il faut qu'il y ait autant
de payeurs qu'il y a de divisions, independamment des bureaux et des
payeurs qui peuvent lui devenir necessaires.

N'oubliez pas de vous procurer quelques artistes veterinaires.

Le general de division ne pourra embarquer que trois chevaux, le general
de brigade deux, et tous les officiers qui eut le droit d'avoir des
chevaux, un; le commissaire ordonnateur, trois, et les commissaires des
guerres en chef, un; les administrateurs, aucun; mais tout le monde a la
liberte d'embarquer le nombre de selles et de palfreniers que la loi lui
accorde.

Faites-vous rendre compte s'il y a des tentes dans l'arrondissement ou
vous vous trouvez: s'il y en avait, il faudrait les faire mettre en
etat: je desirerais en avoir un millier.

Le deuxieme bataillon du quatrieme regiment s'est embarque le 5 a Lyon,
pour Avignon. Ainsi, il sera deja rendu a Toulon quand vous recevrez
cette lettre.

J'ai donne ordre que l'on embarque cinquante chevaux d'artillerie a
Civita-Vecchia, cinquante a Genes. Nous en embarquerons le plus que nous
pourrons a Toulon et a Marseille. Dans les instructions que j'ai donnees
a la commission, cet article de l'artillerie est specialement detaille.

BONAPARTE.



Paris, le 11 germinal an 6 (31 mars 1798).

_Au ministre des finances._

Vous devez remettre, citoyen ministre, pour cette decade, 500,000 fr. a
la disposition de la commission chargee de l'inspection des cotes de la
Mediterranee. Je desirerais que la tresorerie put faire partir demain
des lettres de change pour 200,000 francs sur Genes, et faire passer
300,000 francs a Toulon.

La solde des troupes qui s'embarquent a Genes est arrieree. Il serait
necessaire que la tresorerie fit passer au payeur de la division du
general Baraguey-d'Hilliers a Genes 400,000 fr., pour payer cette
division jusqu'au premier germinal.

J'ai un courrier tout pret, qui porterait les lettres de change pour
ces 600,000 fr. Il serait fort essentiel a nos operations que cela put
partir demain.

Je vous prie aussi de donner des ordres pour qu'elle fasse passer de
l'argent pour la solde des troupes qui sont en Corse. Il faudrait au
moins 300,000 fr.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (a avril 1798). _Au general
Baraguey-d'Hilliers._ Le consul recevra, citoyen general, par un
courrier que j'expedierai demain, 600,000 fr., ce qui, joint aux 200,000
fr. que j'ai deja fait passer, fournira les sommes necessaires a
l'embarquement.

Faites-moi passer, par le retour de mon courrier:

1 deg.. L'etat de situation des batimens, le nombre des tonneaux et de
l'equipage de chaque batiment, avec le nombre d'hommes et le nombre de
chaque corps que chaque batiment transporte.

2 deg.. L'etat de situation de votre division, le nom de votre payeur, de
vos deux commissaires des guerres, de vos deux adjudans generaux, et
des officiers d'artillerie et de genie attaches a l'etat-major de la
division.

Tachez d'embarquer avec vous le plus de chirurgiens et de medecins que
vous pourrez, francais ou italiens; quatre medecins, douze chirurgiens,
independamment des chirurgiens des corps et de l'ambulance, ne seraient
pas trop.

Embarquez huit ou dix armuriers avec leurs outils, francais ou italiens,
et des calfats, charrons, serruriers, le plus que vous pourrez vous en
procurer.

J'ecris au general Berthier de vous faire passer trois mille fusils,
s'il peut se les procurer.

Ne partez pas sans de nouveaux, ordres.

Faites en sorte d'avoir plutot trois ou quatre jours de vivres de plus
que de moins. Tenez la main a ce que l'on n'embarque rien d'inutile.
Vous ne pouvez embarquer pour vous que trois chevaux, les generaux de
brigade deux, et les autres officiers qui ont le droit d'avoir des
chevaux, un; mais chacun embarquera ses selles et ses palfreniers.

Laissez a Genes un officier superieur par corps composant votre
division, afin de reunir dans cette ville tous vos hommes sortant des
hopitaux; et, toutes les fois qu'il y en aura cent, on leur donnera
des ordres pour vous rejoindre. Les officiers peuvent egalement donner
rendez-vous a Genes a leurs domestiques, et gros bagages, qu'ils ne
pourraient pas embarquer avec eux.

Embarquez tous les depots actuellement existans.

J'imagine que vous menez avec vous Parthouneaux. J'ecris a Berthier de
vous envoyer Almeyras, qui est un fort bon adjudant-general.

Faites-moi connaitre, par le retour du courrier, l'etat exact et par
corps de tout ce qui serait du aux soldats.

Ayez avec vous trois bons directeurs d'hopitaux et une centaine de bons
infirmiers.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 8 (2 avril 1798).

_Au general Lannes._

Je vous envoie, citoyen general, des lettres pour le payeur de la
division qui vient de Suisse, pour le payeur de Lyon et de deux autres
departemens.

Vous ferez donner a Lyon la solde aux troupes jusqu'au 15 de ce mois.
Si la division n'avait point a Lyon de payeur, vous chargeriez un des
quartiers-maitres d'en faire les fonctions et de recevoir l'argent que
la tresorerie donne ordre de remettre entre ses mains pour subvenir aux
depenses ulterieures du pret.

Ayez soin, en m'envoyant l'etat de situation de chaque corps, de
m'instruire jusqu'a quel jour les soldats ont ete payes, ainsi que de la
quantite d'effets qui a ete distribuee a chaque corps et ce qui pourrait
leur manquer encore. Surtout ayez bien soin de completter l'armement.

Voyez le commandant de l'artillerie a Lyon, pour vous informer quand
partiront les differens objets que le general Dommartin doit lui avoir
demandes, et pressez-le le plus que vous pourrez. Voyez les salles
d'armes. Faites partir le plus tot possible dix ou douze mille bons
fusils avec autant de sabres, et deux mille selles et brides de hussards
et meme de dragons.

Il faut que tous ces differens objets soient a Avignon le 25 de ce mois.
Vous previendrez le general Dommartin de tout ce qui partira, afin qu'il
prenne ses mesures pour que, d'Avignon, le tout se rende de suite a
Toulon.

Instruisez moi de tout dans le plus grand detail.

Envoyez l'adjudant-general Lagrange a Grenoble, pour connaitre le jour
ou les differens objets que le general Dommartin a du demander, seront
arrives a Avignon et pressez le depart du tout.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798).

_Au general Brune._

Je profite du depart de Suchet pour vous ecrire deux mots. J'ai expedie
a Rome un courrier extraordinaire il y a trois heures: il etait charge
d'une lettre pour Berthier ou vous.

J'imagine que Berthier, en vous remettant le commandement de l'armee,
vous communiquera les renseignemens sur les embarcations qui se font a
Civita-Vecchia et a Genes. Comme il est extremement essentiel que
ces embarquemens n'eprouvent aucun retard, je vous les recommande
specialement. Il parait que celui de Genes va assez bien, mais celui de
Civita-Vecchia est bien arriere.

Aidez Dessaix, a qui le directoire a confie le commandement des troupes
qui s'embarquent a Civita-Vecchia.

Vous avez beaucoup a faire dans le pays ou vous etes. J'espere que ce
sera le passage d'ou vous viendrez me rejoindre pour donner le dernier
coup de main a la plus grande entreprise qui ait encore ete executee
parmi les hommes.

Entourez-vous d'hommes a talens et forts.

Je vous recommande de proteger l'observatoire de Milan, et, entre
autres, Oriani, qui se plaint de la conduite que l'on tient a son egard:
c'est le meilleur geometre qu'il y ait eu.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798).

_Au general Schawenbourg._

La tresorerie donne ordre, citoyen general, a son payeur a Berne, de
faire passer 3,000,000 a Lyon. J'expedie l'ordre de la tresorerie par un
courrier extraordinaire.

Comme ces 3,000,000 sont destines a l'armee d'Angleterre, je vous serai
oblige de me faire connaitre le jour ou ils pourront arriver a Lyon, et
en quelle monnaie. Il serait necessaire que, le plus possible, ce fut en
monnaie de France.

La tresorerie donne ordre de les faire partir en toute diligence. Je
vous prierai d'activer par tous les moyens possibles leur arrivee a Lyon
avant le 20 de ce mois.

Je suis fort aise, citoyen general, que cette circonstance m'ait fourni
l'occasion de correspondre avec vous et de vous temoigner l'estime et la
consideration distinguee avec laquelle je suis,

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798).

_Au citoyen Belleville._

J'ai recu, citoyen, vos dernieres lettres. Je ferai partir, par un
courrier extraordinaire, des lettres de change pour 600,000 fr. Elles
ne sont payables que dans un mois; mais vous vous arrangerez pour avoir
tout de suite de l'argent comptant.

Quatre cent mille fr. sont destines pour la solde des troupes, et
200,000 pour l'extraordinaire de l'expedition. Le payeur de la division
du general Baraguey-d'Hilliers rendra compte des 400,000 fr. a la
tresorerie, et vous rendrez compte a la commission a Toulon des autres
200,000.

J'espere que, moyennant cet argent, vous pourrez subvenir a toutes les
depenses de l'operation, puisque vous ne paierez que quinze jours de
nolis aux batimens. Vous savez qu'il est avantageux qu'il ne soit paye
en definitif qu'a la fin de l'expedition. Vous avez parfaitement fait de
noliser par mois.

J'ai trouve que 16 fr. par tonneau etait excessivement cher. Vous devez
trouver quelques biscuits a Tortone ou a Milan: j'en ai fait faire une
tres-grande quantite; cela economiserait d'autant.

Sur les 400,000 fr. que j'envoie sur la solde, vous devez retenir une
decade, laquelle ne doit etre donnee que lorsqu'on sera embarque.

J'ecris a Berthier qu'il vous fasse remettre le present que j'ai destine
au marquis de Gallo. Il doit valoir 100,000 fr.; vous le vendrez; mais
faites en sorte que l'on ne sache pas que c'etait ce que l'on destinait
a M. de Gallo, afin que cela ne fasse pas un mauvais effet. L'argent
provenant de ces diamans sera mis dans la caisse du payeur de cette
division, pour les evenement extraordinaires, et on n'en disposera que
pour subvenir aux depenses que pourrait necessiter un nouveau relache
dans quelque port, et sur mon ordre.

Le convoi ne partira que d'apres de nouveaux ordres; mais je vous
conjure de faire en sorte qu'il puisse partir dans les premiers jours de
floreal, et que les deux mois de vivres soient bien complets, et qu'il y
ait plutot pour quatre ou cinq jours de plus que de moins.

Specifiez qui doit nourrir les equipages, et que dans tous les cas leur
subsistance soit assuree pour deux mois.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798).

_Au general Berthier._

Vous ferez remettre, mon cher general, a Belleville, le present que
j'avais destine pour M. de Gallo. Il s'en servira pour faire de
l'argent. Les circonstances presentes et le besoin que nous en avons
pour l'expedition de la Mediterranee, sont d'une importance majeure.
Gardez le plus profond secret, afin que cela ne produise pas un mauvais
effet.

Je vous prie de donner l'ordre au citoyen Monge et a tous les ingenieurs
des ponts et chaussees, ou geographes qui sont a l'armee, de se rendre
a Genes, pour y etre embarques sous les ordres du general
Baraguey-d'Hilliers.

Faites-lui passer trois bons directeurs d'hopital, une centaine
d'infirmiers, et les medecins et chirurgiens qu'il vous demandera.

Voyez aussi, je vous prie, s'il ne serait pas possible de faire passer,
de Milan ou de Tortone, 3,000 fusils, pour etre embarques a Genes.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798).

_Au general Desaix._

Par la lettre que je recois de Monge, citoyen general, du 30 ventose, je
vois qu'il sera impossible que vous soyez pret pour le 30 germinal. Dans
ce cas-la, continuez toujours vos preparatifs, et tachez d'etre-pret
pour le 20 floreal epoque a laquelle je vous Enverrai de nouveaux
ordres.

Je prefere, si cela est possible, que vous vous embarquiez sur les plus
gros batimens, ayant les vivres et tout ce qui vous est necessaire, et
retardiez d'une ou deux decades pour vous les procurer, a vous voir
passer en Corse sur de petits bateaux.

Ou je viendrai vous prendre a Civita-Vecchia, ou je vous enverrai des
fregates pour vous escorter et vous conduire a l'endroit ou il sera
necessaire.

Tachez de vous procurer a Rome deux ou trois mille fusils; faites-les
transporter a Civita-Vecchia; embarquez-les sur votre convoi, ou, si
cela vous encombre et exige de nouveaux moyens de transport, nous l'es
ferons venir apres.

Vous ne devez avancer aux patrons que tout juste ce qu'il leur faut pour
commencer l'operation. On leur soldera tous les mois le nolis de leurs
batimens.

Specifiez qui doit nourrir les equipages, et que, dans tous les cas,
leur subsistance leur soit assuree pour deux mois.

Le contre-amiral Brueys est arrive a Toulon; la, a Marseille et a Genes,
les affaires vont parfaitement.

Je compte partir de Paris le 26 de ce mois.

Si vous envoyez des courriers, il sera necessaire qu'ils s'adressent, a
Lyon, au general Lannes, ou, dans le cas qu'il n'y soit plus, au general
commandant, qui saura seul si je suis passe, afin de se diriger sur
Toulon ou sur Paris.

BONAPARTE.



Paris, le 13 germinal an 6 (3 avril 1798).

_Au citoyen Monge._

J'ai recu, mon cher Monge, votre lettre du 30 ventose. Desaix doit etre
arrive. Je vous prie de lui remettre la lettre ci-jointe. Je ne compte
que sur vous et sur lui pour l'embarquement de Civita-Vecchia. J'ai
envoye d'ici de l'argent, afin de vous decharger entierement de
l'embarquement a Genes.

Je compte sur l'imprimerie arabe de la Propagande et sur vous, dusse-je
remonter le Tibre avec l'escadre pour vous prendre.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_Au meme._

J'apprends a l'instant qu'un courrier part pour Rome. Je vous ecris
deux mots: j'ai recu votre lettre du 8. J'ai appris avec plaisir que
l'embarquement de Civita-Vecchia avancait.

J'envoie l'ordre, par un courrier extraordinaire, a Toulon, a une
fregate armee en flute, de se tendre a Civita-Vecchia; elle pourra
embarquer quatre cents hommes et servira a embarquer Desaix, auquel vous
direz de m'envoyer un courrier extraordinaire pour m'instruire de sa
position au 1er floreal.

Nous aurons avec nous un tiers de l'institut et des instrumens de
toute espece. Je vous recommande specialement l'imprimerie arabe de la
Propagande.

Si Faypoult voulait etre des notres, il pourrait nous etre bien utile
la-bas. Les choses sont ici assez tranquilles.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_A la commission chargee de l'inspection des cotes de la Mediterranee._

Je vous prie, citoyens, de m'envoyer par le retour du courrier, 1 deg..
l'etat des vaisseaux de guerre, de leurs vivres et de leurs equipages
qui se trouvent en rade et prets a partir au 1er floreal, avec le nombre
d'hommes que chacun peut porter;

2 deg.. Les batimens de guerre armes en flute, le nombre d'hommes,
d'equipages, et la quantite de monde que chacun peut embarquer;

3 deg.. L'etat de l'artillerie, ou embarquee, ou qui pourra etre embarquee
pour le 1er floreal;

4 deg.. La situation des vivres et des approvisionnemens pour la troupe de
passage, pendant deux mois, qui se trouvera embarquee au 1er floreal;

5 deg.. La quantite d'eau que chaque batiment aura a bord au 1er floreal;

6 deg.. Le transport, avec le nombre d'equipages, le nombre d'hommes que
chacun doit porter, qui seront prets a partir au 1er. floreal, tant a
Marseille qu'a Toulon, et la quantite de vivres et d'eau que chacun aura
a bord;

7 deg.. Le nom des officiers de genie, d'artillerie, commissaires des
guerres, generaux, troupes d'artillerie, demi-brigades qui seront
arrives a Marseille ou a Toulon, au jour ou ledit etat sera fait, ainsi
que les sommes qui seront dues a ces differens corps.

Le courrier part aujourd'hui 16 a dix heures du soir; il arrivera le 20,
avant minuit, a Toulon. Je vous prie de le faire partir dans la journee
du 21, afin qu'il soit de retour, au plus tard, le 25.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_Au citoyen Belleville._

La division du general Baraguey-d'Hilliers, qui s'embarque a Genes, ne
se monte pas a plus de six mille hommes, et cependant le convoi compose
de soixante-six batimens, dont vous m'avez envoye l'etat, porte de douze
a treize mille tonneaux. Un batiment peut porter un homme par tonneau,
sans aucune espece d'inconvenient. Je vous prie de faire l'essai et de
vous assurer du nombre d'hommes que chaque batiment peut porter: car si
c'est un inconvenient de trop resserrer les hommes, c'en serait un aussi
de trop les diviser et d'employer plus de transports qu'il ne faut. Je
m'en rapporte la-dessus a votre experience.

S'il arrivait que ces batimens ne pussent pas porter davantage d'hommes,
mais pussent porter davantage d'artillerie, je vous prierais d'y faire
embarquer, sans augmenter le convoi, un second million de cartouches,
et jusqu'a la concurrence de dix mortiers de 12 pouces, dix _id._ de 8
pouces, dix pieces de 24, approvisionnes tous a cinq cents coups, avec
double affut.

Vous ne manquez pas a Genes de ces differens objets d'artillerie, qui,
en tout cas, seraient bien vite arrives de Tortone. Vous aurez soin de
m'instruire de ce que vous pourrez faire la-dessus, et d'en envoyer
l'etat circonstancie au general Dommartin. Ce que vous embarquerez de
ces objets diminuera d'autant l'embarquement que nous sommes obliges de
faire de notre equipage de siege.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_A la commission chargee de inspection des cotes de la Mediterranee._

La tresorerie, citoyens, vous fait passer exactement l'argent qui vous
est destine: vous devez n'avoir aucune inquietude sur cet objet, et
pousser vos travaux avec la plus grande activite. Il est indispensable
que l'escadre du contre-amiral Brueys et celle qui est en rade avec tous
les transports soient pretes a partir au 1er floreal.

La fregate armee en flute recoit l'ordre, par le courrier, de se rendre
a Civita-Vecchia, pour embarquer du monde dans ce port. Il est urgent
qu'elle parte le plus promptement possible.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_Au general Dommartin._

Je vois avec peine, citoyen general, que tous les preparatifs que vous
faites, pour vous procurer de l'artillerie, traineront en longueur.
Voyez a prendre a Toulon, Antibes, Marseille et Nice, ce qui vous serait
necessaire. Il y a, a Nice, toutes les pieces de 24 que vous pourrez
desirer. Il y a sur la cote de la Mediterranee plus de soixante mortiers
a la Gomere. Il faut etre pret a partir dans les premiers jours de
floreal: vous sentez bien que les bombes que vous faites faire dans les
foyers du Forez, ne peuvent etre pretes pour cette epoque.

Faites-moi connaitre par le retour de mon courrier, dans le plus grand
detail, dans quelle situation vous vous trouverez au moment ou vous
m'ecrirez, quelles sont les pieces ou autres effets qui sont embarques,
et ou se trouvent les objets qui ne le sont pas.

J'ai ecrit au general Lannes pour qu'il ait a activer, de Lyon et
Grenoble, les demandes que vous avez faites.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_Au ministre de la marine._

Vous avez ordonne, citoyen ministre, il y a un mois, a l'ordonnateur
Najac d'armer en flute une vieille fregate pour servir au transport des
troupes: je vous prie de faire donner l'ordre a cette fregate de se
rendre a Civita-Vecchia, ou elle servira a embarquer une partie des
troupes qui ont ordre de s'y embarquer. Elle servira en meme temps pour
l'escorte du convoi. Elle embarquera le general qui commande cette
expedition, duquel elle recevra des ordres pour toute la destination
du convoi. Il serait necessaire que cette fregate partit le plus tot
possible.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_Au Ministre de la guerre._

Il serait necessaire, citoyen ministre, d'avoir a Toulon vingt mille
fusils pour l'operation qu'y a commandee le gouvernement. Comme il n'y
en a pas dans cette place, ni a Marseille, je vous prie de les faire
partir le plus tot possible de Lyon ou de Saint-Etienne.

BONAPARTE.



Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798).

_Au general Brune._

Je vous prie, general, de faire partir, par un courrier extraordinaire,
la lettre ci-jointe pour le citoyen Belleville. Je desirerais que
le citoyen Belleville fit embarquer a Genes dix pieces de 2, vingt
mortiers, a cinq cents coups par piece, si les batimens du convoi y
peuvent suffire.

Je vous prie de lui fournir, soit de Tortone, ou meme de Genes, les
effets d'artillerie dont il peut avoir besoin.

Je vous recommande, mon cher general, d'accelerer de tous vos
moyens l'embarquement de Civita-Vecchia. Il ne faudrait pas que cet
embarquement retardat nos operations.

BONAPARTE.



Paris, le 18 germinal an 6 (7 avril 1798).

_Au citoyen Belleville._

Je vous envoie, citoyen consul, la lettre que vous ecrit la tresorerie,
avec l'envoi de lettres de change pour quarante-huit mille piastres;
sous trois jours je vous enverrai le reste, jusqu'au complement de
600,000 fr.

Je vous ai ecrit tous ces jours-ci. Je vous prie, par le retour de mon
courrier, de m'instruire dans le plus grand detail de la situation dans
laquelle vous vous trouverez au 1er. floreal, et de me l'expedier de
suite. Je lui donne l'ordre de ne pas rester plus de vingt-quatre heures
a Genes.

BONAPARTE.



Paris, le 20 germinal an 6 (9 avril 1798).

_Au general Berthier._

Je n'ai pas encore recu de vos nouvelles, mon cher general; mais les
dernieres nouvelles que j'ai recues de Monge, le 8 germinal, etaient
assez satisfaisantes.

Le general de division ne peut embarquer que trois chevaux, le general
de brigade, deux, et les deux autres officiers qui ont droit a des
chevaux, un. Il faut tenir la main a l'execution du dit ordre.

Si vous pouvez faire embarquer cinquante chevaux d'artillerie et cent
chevaux de cavalerie, vous ferez embarquer les cent meilleurs chevaux du
septieme regiment de hussards, ayant soin de les donner tous a un meme
escadron, et tenir la main a ce que, sous ce pretexte, les officiers
de cavalerie ne fassent passer tous leurs chevaux, de sorte qu'au
commencement du debarquement, vous ayez cent hommes de cavalerie a
mettre a terre.

Les chevaux restans du septieme regiment de hussards et du vingtieme
de dragons, seront donnes aux autres corps de cavalerie de l'armee; en
embarquant le harnachement, vous aurez soin que, sous quelque pretexte
que ce soit, il ne reste aucun homme du septieme et du vingtieme en
Italie. Faites completer la musique de vos differentes demi-brigades.
Donnez-en une a la vingt-unieme d'infanterie legere, s'il n'y en a pas.

Ayez soin qu'il ne manque point de tambours. Si cela etait, vous
pourriez vous en faire donner dans les corps qui restent a Rome.

Faites donner un drapeau a chaque bataillon de la vingt-unieme
d'infanterie legere. Ayez soin que les lieutenans et les sous-officiers
d'infanterie legere soient armes de fusils, ainsi que les sous-officiers
de ligne. Faites armer de fusils les canonniers.

J'avais ordonne, dans le temps, que chaque corps eut un certain nombre
de sapeurs, avec des haches et des outils. Assurez-vous que cet ordre
est execute.

_La Courageuse_, fregate armee en flute, qui peut porter six cents
hommes, doit etre partie de Toulon, pour se rendre a Civita-Vecchia.
Cela servira a vous embarquer.

Tout etant pret a Toulon, Marseille et Genes, je compte partir dans six
jours. J'y serai dans les premiers jours de floreal. Envoyez-moi un
courrier pour Lyon. Il s'informera chez le general commandant ou je
suis.

Je desirerais aussi que vous m'en envoyassiez un en droite ligne a
Toulon, qui me fit connaitre la situation dans laquelle vous vous
trouverez au 1er floreal, pour que je vous envoie des ordres en
consequence.

BONAPARTE.



Paris, le 20 germinal an 6 (9 avril 1798).

_Au general Brune._

Il etait reste en Italie, citoyen general, vingt-cinq hommes de mes
guides a cheval, soit aux hopitaux, soit en detachement avec le general
Berthier; je vous prie de leur donner l'ordre de se rendre a Genes, ou
ils s'embarqueront avec le general Baraguey-d'Hilliers.

Je vous prie aussi de faire partir pour Genes tous les hommes qui
resteraient des demi-brigades suivantes: deuxieme d'infanterie legere,
vingt-deuxieme _id._; dix-huitieme, vingt-cinquieme, trente-deuxieme,
soixante-quinzieme, neuvieme, quatre-vingt-cinquieme, treizieme,
soixante-neuvieme de ligne; quatorzieme, quinzieme, dix-huitieme
regimens de dragons; vingt-deuxieme de chasseurs.

Et de faire rendre a Civita-Vecchia ceux des vingt-unieme d'infanterie
legere, soixante-unieme, quatre-vingt-huitieme de ligne; septieme
regiment de hussards, vingtieme _idem_ de dragons.

Ces hommes s'embarqueront a la suite des divisions qui s'embarquent a
Genes et a Civita-Vecchia; et quand meme ces divisions seraient parties,
leurs depots resteront a Genes et a Civita-Vecchia, de maniere que
lorsqu'il y aura cent hommes reunis, on pourra les faire partir pour
rejoindre au lieu ou se rend ledit embarquement.

Les quatorzieme et dix-huitieme de dragons et le septieme de hussards
laissent leurs chevaux sans hommes a Genes et a Civita-Vecchia. Envoyer
des detachemens des differens corps de cavalerie qui ont le plus
d'hommes a pied. Vous trouverez dans les regimens de dragons, des
chevaux qui pourront remonter votre grosse cavalerie.

BONAPARTE.



Paris, le 20 germinal an 6 (9 avril 1798)

_Au general Baraguey-d'Hilliers._

J'imagine, citoyen general, qu'a l'heure qu'il est, l'embarquement de
Genes doit etre pret.

J'avais ecrit au general Berthier, en date du 25 ventose, pour qu'il
fit preparer des batimens capables de porter cent cinquante chevaux,
independamment de ceux des etats-majors.

Vous ferez choisir cinquante chevaux des plus forts d'artillerie et cent
des meilleurs chevaux du quatorzieme de dragons. Vous aurez surtout bien
soin que ces chevaux montent les hommes d'un meme escadron, et que les
officiers de cavalerie n'en profitent point pour faire passer leurs
chevaux, de maniere qu'au moment du debarquement, vous ayez un escadron
tout monte pour votre service.

Vous ferez preparer en outre des batimens pour porter les chevaux de
l'etat-major, si vous ne croyez pas plus convenable de les embarquer
dans les memes batimens ou s'embarquent les officiers. Au reste, ce ne
doit pas etre un objet, puisque je ne calcule pas que cela puisse passer
vingt ou vingt-cinq chevaux.

Les chevaux restans des quatorzieme et dix-huitieme de dragons seront
donnes a des detachemens de differens regimens qui sont en Italie,
auxquels ils seront distribues; bien entendu que vous aurez soin de
faire embarquer les selles et tout le harnachement.

Vous aurez soin que le quatorzieme et le dix-huitieme de dragons ne
laissent aucun homme en Italie, et que tout soit embarque. Faites
completter la musique de vos differentes demi-brigades. Donnez-en une a
la vingt-deuxieme d'infanterie legere, si elle n'en a pas.

Donnez trois drapeaux a la vingt-deuxieme d'infanterie legere. Ayez soin
que les lieutenans et les sous-officiers d'infanterie legere aient des
fusils, ainsi que les sous-officiers des demi-brigades de bataille.
Faites donner a l'artillerie a pied des fusils.

BONAPARTE.



Paris, le 21 germinal an 6 (10 avril 1798).

_Au general Regnier._

Le general de division Regnier se rendra a Lyon; il y verra le general
de brigade Lannes; il s'informera si les objets d'artillerie, qui ont
ete demandes par le general Dommartin, sont partis de Lyon.

Il verra le commandant de l'artillerie et le directeur des transports,
pour activer le depart des objets demandes.

Il m'ecrira de Lyon pour me rendre compte de tout ce qu'il aura fait.

Il se rendra a Grenoble pour activer egalement le depart des objets
d'artillerie qui auraient ete demandes par le general Dommartin.

Arrive a Avignon, il fera faire toutes les dispositions necessaires pour
que tous les objets d'artillerie qui arriveraient dans cette ville,
soient sur-le-champ mis en route pour Toulon.

Avant de partir pour Paris, il verra le general Dufalga, pour avoir de
lui la note de tous les effets qui sont partis ou doivent partir de
Paris, et le jour ou ils passent a Lyon ou a Avignon.

Il previendra les directeurs des transports de ces deux villes, afin que
ces objets n'eprouvent aucun retard.

De la il se rendra a Marseille, ou il attendra de nouveaux ordres.

BONAPARTE.



Paris, le 22 germinal an 6 (11 avril 1798).

_Au general Baraguey-d'Hilliers._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 11, avec les etats qui y
etaient joints. Le courrier porte au citoyen Belleville le restant
des sommes pour completter 800,000 fr., y compris le premier envoi de
200,000 fr.

Je trouve que quatorze mille tonneaux pour sept mille hommes, c'est
trop. Dans les embarquemens que nous faisons a Toulon et a Brest, l'on
ne compte qu'un tonneau par homme; 16 fr. par tonneau, c'est encore
trop cher: nous ne payons que la moitie sur l'Ocean et a Marseille.
Une decade d'avance pour les nolis suffit. Le reste sera paye lors de
l'arrivee.

Six cent quatre-vingts francs par navire pour les arrangemens me
paraissent aussi trop cher.

Pourvu que le pret soit paye a jour, a l'instant qu'on s'embarque, l'on
pourra se passer de deux mois d'avance.

Il resulte, que les 800,000 fr. que Belleville a touches doivent faire
votre embarquement, puisque vous en portez la valeur a 1,500,000 fr.,
et que vous y comprenez 260,000 fr. pour deux mois de pret d'avance,
400,000 fr. pour le nolis de deux mois; en tout 660,000 fr.
d'economises.

Il sera facile d'economiser 40 ou 60,000 fr. sur le reste. S'il vous est
possible d'avoir deux decades de pret au moment de votre embarquement,
ce sera un grand bien. S'il reste une queue de 100,000 fr. a devoir aux
fournisseurs, cela serait paye a Paris.

J'espere donc qu'au 1er floreal vous serez pret a partir. Dans quatre
jours, je vous expedierai un courrier, avec l'ordre, qui devra etre
execute, quelle que soit la position ou vous vous trouverez.

BONAPARTE.



Paris, le 22 germinal an 6 (11 avril 1798)

_Au citoyen Belleville._

Je vous en voie, citoyen consul, une lettre de la tresorerie nationale
avec des lettres de change pour 20,000 piastres. Ainsi, voila 800,000
fr. que vous avez recus pour l'embarquement. Cela doit vous suffire:
d'ailleurs les diamans que vous vendez vous mettront peut-etre a meme de
pouvoir prendre 200,000 fr., s'il est necessaire, et enfin s'il y avait
un reste de compte de 100,000 francs du aux fournisseurs, cela serait
paye a Paris.

Dans quatre jours, j'enverrai l'ordre pour le depart du convoi: il faut
que tout soit pret a partir le 1er floreal.

BONAPARTE.



Paris, le 22 germinal an 6 (11 avril 1798).

_Au general Lannes._

J'ai recu, citoyen general, la lettre que m'a remise votre aide-de-camp.
3,000,000 sont partis en poste, le 18 de ce mois, de Berne pour Lyon.
Vous trouverez ci-joint l'ordre de la tresorerie a son payeur de Lyon,
de les faire passer sur-le-champ a Toulon.

Vous ferez embarquer ce convoi sur le Rhone; vous vous rendrez avec lui
a Avignon, d'ou vous le ferez partir en toute diligence, de Lyon pour
Toulon. Vous m'instruirez du jour de votre depart de Lyon, et des
differentes especes qui composent le convoi de 3,000,000.

Lorsque votre convoi sera parti d'Avignon, et que vous aurez pris toutes
les mesures necessaires pour la surete de son transport, vous vous
rendrez a Marseille, ou vous attendrez de nouveaux ordres.

BONAPARTE.



Paris, le 23 germinal an 6 (12 avril 1798).

_Au ministre des finances._

Je vous prie, citoyen ministre, de faire nommer par la tresorerie
nationale un controleur aupres du payeur de la commission de la
Mediterranee. Je vous recommanderai, pour cette place, le citoyen
Poussielgue, qui est actuellement a Paris, et qui a ete long-temps
employe dans votre ministere.

Je desirerais que sur les 600,000 fr. que vous devez mettre, cette
decade, a la disposition de la commission de la Mediterranee, vous
fissiez remettre, a Paris, au general Dufalga, commandant le genie de
l'armement de la Mediterranee, 500,000 fr. pour depenses de ce corps,
instrumens, etc.; et 100,000 fr. a ma disposition a toucher a Paris.

BONAPARTE.



Paris, le 23 germinal an 6 (12 avril 1798).

_Au ministre des relations etrangeres._

Je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien donner l'ordre
au citoyen Magallou, consul de la republique au Caire, de partir
sur-le-champ pour se rendre le 3 floreal a Marseille, ou il recevra de
nouveaux ordres.

Ce consul reclame 30,000 fr. qui lui sont dus par votre departement,
dont les comptes ne sont pas encore apures. Je desirerais que vous lui
fissiez donner un a-compte de moitie.

Je vous prie de donner egalement l'ordre au citoyen Venture de partir
sur-le-champ pour Toulon, ou il recevra de nouveaux ordres. Je
desirerais que vous lui fissiez donner les frais de poste, et que vous
lui assurassiez la place qu'il a dans votre departement, en faisant
toucher a sa famille les appointemens qu'il a.

BONAPARTE.



Paris, le 23 germinal an 6 (12 avril 1798).

_Au ministre de la marine._

Je desirerais, citoyen ministre, que vous ordonnassiez a une de nos
bonnes fregates de partir de Toulon pour se rendre a Genes, et prendre
sous son escorte le convoi qui est pret a partir de cette ville. Elle
prendra a son bord le general de division qui commande le convoi, de qui
elle recevra des ordres pour sa destination.

Je vous prie egalement de donner l'ordre pour qu'on fasse partir pour
Ajaccio, en Corse, neuf des plus gros batimens de transport qui sont a
Toulon, pour embarquer les troupes qui doivent partir d'Ajaccio. Ils
y attendront de nouveaux ordres. Ils pourraient partir sous l'escorte
d'une corvette.

BONAPARTE.



Paris, le 24 germinal an 6 (13 avril 1798).

_Au vice-amiral Brueys._

Le directoire executif, citoyen general, voulant recompenser les
services que vous lui avez rendus dans la Mediterranee, ou vous naviguez
depuis quinze mois, vous a nomme au grade de vice-amiral. Vous recevrez
incessamment votre nomination ainsi que votre brevet.

Une fregate recoit ordre de partir pour Genes, pour escorter le convoi
qui doit partir de cette ville; il est necessaire qu'elle soit commandee
par un homme de tete.

Les chefs de division Decres et Thevenard doivent etre arrives. Le
citoyen Ganteaume et deux autres officiers de marine partent apres
demain de Paris. Nous organiserons l'escadre avant de partir, de maniere
a ce qu'elle puisse etre digne de la grande mission qu'elle va remplir.

Je ne doute pas que, grace a votre activite, tout ne soit pret a partir
dans les premiers jours de floreal. J'imagine qu'a l'heure qu'il est
vous avez l'artillerie, les vivres et l'eau a bord, et qu'il n'y a plus
qu'a y mettre les hommes.

Il est indispensable d'avoir avec l'escadre le plus de corvettes et
d'avisos qu'il sera possible. J'imagine que toutes les corvettes et tous
les avisos qui etaient de l'armee d'Italie et sous vos ordres, sont dans
ce moment a Livourne ou a Genes. Envoyez par la fregate qui part l'ordre
a tous ceux qui sont a Genes, de partir pour escorter le convoi, a tous
ceux qui sont a Livourne ou ailleurs, de se rendre a Civita-Vecchia, ou
ils seront sous les ordres de la fregate qui s'y rendra de Toulon, et
serviront a escorter le convoi.

Faites rallier a Toulon toutes les corvettes qui seraient disseminees
dans nos differens ports.

BONAPARTE.



Paris, le 24 germinal an 6 (13 avril 1798).

_Note remise au directoire._

Dans notre position, nous devons faire a l'Angleterre une guerre sure,
et nous le pouvons.

Que nous soyons en paix ou en guerre, il nous faut quarante ou cinquante
millions pour reorganiser notre marine.

Notre armee de terre n'en sera ni plus ni moins forte, au lieu que la
guerre oblige l'Angleterre a faire des preparatifs immenses qui ruinent
ses finances, detruisent l'esprit de commerce et changent absolument la
constitution et les moeurs de ce peuple.

Nous devons employer tout l'ete a armer notre escadre de Brest, a faire
exercer nos matelots dans la rade, a achever les vaisseaux qui sont en
construction a Rochefort, a Lorient et a Brest.

Si l'on met quelque activite dans ces travaux, nous pouvons esperer
d'avoir au mois de septembre, trente-cinq vaisseaux a Brest, y compris
les quatre ou cinq nouveaux que l'on peut construire a Lorient et a
Rochefort.

Nous aurons, vers la fin du mois, dans les differens ports de la
Manche, pres de deux cents chaloupes canonnieres. Il faut les placer a
Cherbourg, au Havre, a Boulogne, a Dunkerque et a Ostende, et employer
tout l'ete a emmariner nos soldats.

En continuant a donner a la commission des cotes de la Manche 300,000
fr. par decade, nous pouvons faire construire deux cents autres
chaloupes d'une dimension plus forte et propre a transporter des
chevaux.

Nous aurions donc, au mois de septembre, quatre cents chaloupes
canonnieres a Boulogne, et trente-cinq vaisseaux de guerre a Brest.

Les Hollandais peuvent egalement avoir dans cet intervalle douze
vaisseaux de guerre au Texel.

Nous avons dans la Mediterranee deux especes de vaisseaux:

Douze vaisseaux de construction francaise qui peuvent, d'ici au mois de
septembre, etre augmentes de deux nouveaux;

Neuf vaisseaux de construction venitienne.

Il serait possible, apres l'expedition, que le gouvernement projetat
dans la Mediterranee de faire passer les quatorze vaisseaux a Brest et
de garder dans la Mediterranee, simplement les neuf vaisseaux venitiens;
ce qui nous ferait, dans le courant des mois d'octobre ou de novembre,
cinquante vaisseaux de guerre francais a Brest, et presque autant de
fregates.

Il serait possible alors de transporter quarante mille hommes sur le
point de l'Angleterre que l'on voudrait, en evitant meme un combat
naval, si l'ennemi etait plus fort, dans le temps que quarante mille
hommes menaceraient de partir sur les quatre cents chaloupes canonnieres
et autant de bateaux pecheurs de Boulogne, et que l'escadre hollandaise
et dix mille hommes de transport menaceraient de se porter en Ecosse.

L'invasion en Angleterre, executee de cette maniere, et dans les mois de
novembre et de decembre, serait presque certaine.

L'Angleterre s'epuiserait par un effort immense et qui ne la garantirait
pas de notre invasion.

En effet, l'expedition dans l'Orient obligera l'ennemi a envoyer six
vaisseaux de guerre de plus dans l'Inde et peut-etre le double de
fregates a l'embouchure de la mer Rouge. Elle serait obligee d'avoir de
vingt-deux a vingt-cinq vaisseaux a l'embouchure de la Mediterranee,
soixante vaisseaux devant Brest, et douze devant le Texel, ce qui ferait
un total de trois cents vaisseaux de guerre, sans compter ceux qu'elle
a aujourd'hui en Amerique et aux Indes, sans compter dix ou douze
vaisseaux de cinquante canons, avec une vingtaine de fregates, qu'elle
serait obligee d'avoir pour s'opposer a l'invasion de Boulogne.

Nous nous conserverions toujours maitres de la Mediterranee, puisque
nous y aurions neuf vaisseaux de construction venitienne.

Il y aurait encore un moyen d'augmenter nos forces dans cette mer; ce
serait de faire ceder par l'Espagne trois vaisseaux de guerre et trois
fregates a la republique ligurienne: cette republique ne peut plus etre
aujourd'hui qu'un departement de la France. Elle a plus de vingt mille
excellens marins.

Il est d'une tres-bonne politique de la part de la France de favoriser
et d'exiger meme que la republique ligurienne ait quelques vaisseaux de
guerre.

Si l'on prevoit des difficultes a ce que l'Espagne cede a nous ou a la
republique ligurienne trois vaisseaux de guerre, je croirais utile que
nous-memes nous rendissions a la republique ligurienne trois des neuf
vaisseaux que nous avons pris aux Venitiens, et que nous exigeassions
qu'ils en construisissent trois autres. C'est une bonne escadre, montee
par de bons marins, que nous nous trouverons avoir gagnee. Avec l'argent
que nous aurons des Liguriens, nous ferons faire a Toulon trois bons
vaisseaux de notre construction, car les vaisseaux de construction
venitienne exigent autant de matelots qu'un bon vaisseau de 74; et des
matelots, voila notre partie faible.

Dans les evenemens futurs qui peuvent arriver, il nous est extremement
avantageux que les trois republiques d'Italie qui doivent balancer les
forces du roi de Naples et du grand-duc de Toscane, aient une marine
plus forte que celle du roi de Naples.

BONAPARTE.



Paris, le 24 germinal an 6 (l3 avril 1798).

_Au directoire executif._

Je ne mene avec moi, citoyens directeurs, dans l'expedition de la
Mediterranee, que deux mille cinq cents hommes de cavalerie sans
chevaux. Cela fait donc deux mille cinq cents chevaux qui seront
distribues aux autres regimens de cavalerie de la republique.

Mais, dans le pays ou nous allons, on peut compter facilement sur dix ou
douze mille tres-bons chevaux.

Je crois donc qu'il serait necessaire de faire embarquer quatre ou cinq
regimens de cavalerie sans chevaux, et remonter avec les chevaux desdits
regimens les hommes que nous avons a pied dans les differens depots.

Je desirerais que le gouvernement ordonnat au premier regiment de
cavalerie de se rendre a Genes pour y etre embarque avec ses selles et
sans chevaux; au vingt-quatrieme regiment de chasseurs, de s'embarquer a
Civita-Vecchia avec ses selles et sans chevaux; au onzieme de hussards,
de se rendre a Toulon, de s'y embarquer avec ses selles et sans chevaux;
aux deux regimens de chasseurs qui ont le plus d'hommes a pied, de se
rendre a Toulon pour s'y embarquer.

Faire distribuer les chevaux: 1 deg.. du vingt-quatrieme regiment de
chasseurs, du neuvieme d'hussards, du vingtieme de dragons, qui
s'embarquent a Civita-Vecchia; 2 deg.. du quatorzieme de dragons, du
premier de cavalerie, de deux escadrons du dix-huitieme de dragons qui
s'embarquent a Genes, ces six regimens faisant ensemble a peu pres
dix-huit cents chevaux; aux cinquieme et onzieme regimens de cavalerie,
premier d'hussards, quinzieme, dix-neuvieme, vingt-cinquieme regimens de
chasseurs; et comme ces regimens n'ont pas plus de douze cents hommes a
pied, il serait necessaire d'envoyer en Italie des regimens de chasseurs
et d'hussards de ceux qui ont le plus d'hommes a pied. Cela servirait
d'ailleurs a renouveler les regimens qui sont en Italie depuis
long-temps et qui s'ennuient d'y etre.

Il faudrait distribuer les chevaux du vingt-deuxieme regiment de
chasseurs, des deux escadrons du dix-huitieme de dragons, du troisieme
et quinzieme de dragons, du onzieme d'hussards, formant seize cents
chevaux, et de deux regimens de chasseurs que je demande, aux regimens
de la republique qui en ont le plus besoin, et des-lors envoyer dans la
huitieme division des detachemens d'hommes a pied des regimens auxquels
on veut les donner, pour les prendre.

Je crois qu'il serait necessaire d'envoyer en Italie un officier general
inspecteur de cavalerie, uniquement charge de la distribution desdits
chevaux, afin qu'il n'y ait point de perte pour la republique.

Je crois qu'il serait egalement necessaire d'en envoyer un dans la
huitieme division, uniquement charge de la meme operation: sans quoi, je
prevois que les trois quarts des chevaux seront dilapides.

En prenant toutes ces precautions, nous nous trouverons avoir tres-peu
d'hommes a pied, a nos depots.

BONAPARTE.



Paris, le 25 germinal an 6 (14 avril 1798).

_Au directoire executif._

J'ai recu, citoyen president, le dernier arrete que le directoire a
pris, relatif a l'armement de la Mediterranee.

Je desirerais:

1 deg.. Une lettre du directoire qui autorisat le citoyen Monge, commissaire
du gouvernement a Rome, a s'embarquer avec le general Desaix, comme
savant attache a l'expedition.

2 deg.. Avoir avec moi le citoyen Peyron, qui a ete longtemps employe aupres
de Tippoo Sultan, en qualite d'agent du roi. On essaierait de le faire
passer aux Indes pour renouveler nos intelligences dans ce pays.

BONAPARTE.



Paris, le 27 germinal an 6 (16 avril 1798).

_Au directoire executif._

Le general d'artillerie Andreossi, citoyen president, qui etait
directeur de l'equipage des ponts de l'armee d'Italie, serait necessaire
a l'expedition de la Mediterranee. Il est, dans ce moment, employe dans
la commission des cotes de l'Ocean. Vous pourriez le remplacer dans
cette commission par un autre general du genie ou d'artillerie, soit par
le general Debelle, soit par le general Dulanloy, soit par les generaux
Marescot ou Sorbier.

BONAPARTE.



Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798).

_Au general Lannes._

D'apres les renseignemens que j'ai recus de Berne, citoyen general, les
3,000,000 doivent arriver au plus tard le 30 de ce mois a Lyon. Il est
indispensable qu'ils ne s'y arretent que douze heures, pour en faire la
verification, et que vous ne vous couchiez pas qu'ils ne soient partis.

Des l'instant que les 3,000,000 seront arrives, vous m'en expedierez la
nouvelle par un courrier extraordinaire.

Comme j'ai des nouvelles que cet argent est parti de Berne en toute
diligence, faites preparer des bateaux en toute diligence pour le
transport.

BONAPARTE.



Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798).

_A la commission chargee de l'armement de la Mediterranee._

Les citoyens Sucy et Blanquet sont arrives hier, et mon courrier,
Lesimple, est arrive ce matin.

Les differens etats de situation que vous m'avez envoyes sont
satisfaisans, et incessamment vous recevrez les ordres pour
l'embarquement.

Vous ne devez avoir aucune inquietude pour l'argent, les dispositions
sont faites depuis long-temps pour qu'il arrive dix millions dans les
caisses du payeur de la marine a Toulon: 2,500,000 fr. existans dans la
caisse, du 20 ventose; 683,000 fr. qu'il a du recevoir depuis, dont les
ordres etaient envoyes par la tresorerie precedemment a cette epoque;
655,000 fr. que la tresorerie a fait des dispositions, au 29 ventose,
pour faire passer a Toulon.

Le 5 germinal, on a envoye des ordres pour faire passer 941,525 fr.

Le 15 germinal, 670,000 fr.

Le 25 germinal, 1,050,000 fr.

La tresorerie a donne des ordres pour que 3,000,000 se rendissent a
Toulon; ils doivent etre arrives dans cette ville, a l'heure qu'il est.

Vous ne devez donc avoir aucune espece d'inquietude; vous voyez que les
200,000 fr. qui sont necessaires a la solde de l'amiral Brueys;

Les 4,500,000 fr. que doit avoir la commission pour ventose, germinal et
floreal;

Les 700,000 fr. pour le service des deux mois du port, et 1,500,000 fr.
pour les depenses extraordinaires de l'ordonnateur, et specialement
les deux mois d'avance aux matelots; Les 600,000 fr. pour la solde des
troupes de terre, et 600,000 pour la Corse, sont assures.

Marchez hardiment, rassurez les fournisseurs, et n'ayez aucune
inquietude.

Je viens moi-meme de me rendre a la tresorerie avec le ministre des
finances, et j'ai verifie que tous ces fonds sont en pleine marche pour
Toulon.

Faites connaitre la presente lettre a l'ordonnateur Najac, dont les
services et le zele sont apprecies par le gouvernement.

Les fonds qui existent dans ce moment-ci, soit dans la caisse d'Esteve,
soit dans celle du payeur de la marine, doivent etre employes a lever
tous les obstacles qui s'opposeraient a vos approvisionnemens.

Les matelots de l'escadre du vice-amiral Brueys seront soldes avant le
depart et a l'instant ou les trois millions de Berne seront arrives; ce
qui sera avant le 5 floreal.

Il faut que le general Dommartin fasse embarquer sur-le-champ son
artillerie, de maniere qu'au 5 floreal, il n'y ait plus aucun chariot a
embarquer.

Il faut qu'il emporte le plus de charrettes qu'il pourra; qu'il fasse
embarquer sur-le-champ toutes les cartouches, et les fasse distribuer
par chaque vaisseau de guerre.

Le capitaine Perrin, qui est un excellent artificier, doit se tenir pret
a partir.

Il est impossible d'attendre le convoi de marine jusqu'au 15 floreal;
qu'un membre de la commission s'y rende sur-le-champ, et que l'on prenne
toutes les mesures pour qu'il soit pret le 6.

Si l'on n'a pas tout le biscuit necessaire, et que l'on ne puisse pas se
le procurer, l'on embarquera de la farine pour l'equivalent.

Si tous les batimens pour les chevaux ne sont pas prets a partir, il
suffit d'en avoir pour cent cinquante, a Marseille, et l'on continuera
toujours pour les autres qui viendront apres.

Vous ferez prevenir les generaux commandans a Marseille et a Toulon de
se tenir prets a s'embarquer le 5 floreal.

Vous enverrez l'ordre par un courrier a Nice et a Antibes, pour que tous
les batimens que vous y avez fait preparer se rendent sur-le-champ a
Toulon, ou il serait a desirer qu'ils fussent arrives avant le 5 ou le 6
floreal.

Enfin, vous recevrez les ordres par le courrier prochain, de faire
embarquer a Marseille et a Toulon, le 5 floreal, et de se trouver pret a
partir le 7 ou le 8, tel qu'on se trouvera. Tout ce qui ne sera pas pret
sera l'objet d'un second convoi.

Je vous promets qu'avant cette epoque, tout l'argent ci-dessus designe
sera en caisse a Toulon.

BONAPARTE.



Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798).

_Au vice-amiral Brueys._

J'ai recu, citoyen general, les differentes lettres que vous m'avez
ecrites.

Le gouvernement a une entiere confiance en vous, et ce ne seront pas
quelques tetes folles, payees peut-etre par nos ennemis pour semer le
trouble dans nos escadres et nos armees, qui pourront le faire changer
d'opinion. Maintenez une severe discipline.

Dans la premiere decade de floreal, je serai a votre bord. Faites-moi
preparer un bon lit comme pour un homme qui sera malade toute la
traversee.

Le general Berthier, chef de l'etat-major; le general Dufalga,
commandant du genie; le general Dommartin, commandant l'artillerie;
le commissaire ordonnateur Sucy; l'ordonnateur de la marine Leroy; le
payeur general de l'armee (Esteve); le medecin et le chirurgien en chef
(Desgenettes et Larrey) seront a votre bord.

J'aurai avec mois huit ou dix aides-de-camp.

Berthier aura deux ou trois adjudans-generaux et cinq ou six adjoints a
l'etat-major.

Faites de bonnes provisions.

Faites mettre a l'ordre de l'escadre, de ma part, qu'avant de partir les
matelots seront satisfaits.

Il faut que tout ce qui doit partir de Toulon soit pret a lever l'ancre
le 8 floreal.

J'imagine que vous avez des avisos au detroit de Gibraltar et aux iles
Saint-Pierre. Si vous n'en avez pas, envoyez-en sur-le-champ, avec
ordre de venir vous instruire de ce qu'il y aurait de nouveau aux iles
Saint-Pierre; ou ils apprendront si vous etes passe, et dans le cas ou
vous ne le seriez pas encore, et qu'il y ait quelque chose d'important a
vous faire connaitre, ils se dirigeront sur Ajaccio, et dans le cas ou
vous ne seriez pas arrive, ils feront route sur Toulon. Si vous etiez
passe aux iles Saint-Pierre, ils trouveront la des nouvelles de la route
qu'ils devront faire pour vous trouver.

Je vous recommande surtout d'avoir le plus d'avisos possible. Je crois
qu'une douzaine ne serait pas trop.

Comme vous etes le seul auquel, j'ai ecrit que je dois me rendre a
Toulon, il est inutile de le dire.

Je crois indispensable que nous montions _l'Orient_, qui est le vaisseau
a trois ponts. Vous donnerez vos ordres en consequence.

J'ecris a l'ordonnateur de faire entrer dans la grande rade les treize
batimens de guerre, les fregates et les avisos, et de les mettre sous
votre commandement immediat.

Je lui donne l'ordre egalement de faire mettre le vaisseau _l'Orient_
en quarantaine, afin que vous puissiez le monter, et d'y mettre pour
garnison tous ceux des hommes de la sixieme demi-brigade que vous avez
amenes de Corfou.

Vous repartirez sur le vaisseau _l'Orient_ une partie de l'equipage du
_Guillaume Tell_ ou des autres vaisseaux.

Vous sentez qu'il est essentiel que le vaisseau amiral ne soit pas le
plus mal equipage.

BONAPARTE.

_P.S._ Je vous fais passer un arrete du directoire, que vous ne devez
communiquer a personne.

Je vous enverrai par un courrier qui partira dans vingt-quatre heures,
differens ordres pour l'organisation de l'escadre. Je vous le repete, il
faut que tout soit pret a partir du 6 au 7 floreal.



Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798).

_Au commissaire ordonnateur Najac._

Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un arrete du directoire executif;
le general Brueys seul en a connaissance. Vous devez garder le plus
grand secret. Repandez le bruit que le ministre de la marine va se
rendre a Toulon, et faites en consequence preparer un logement qui sera
pour moi.

Donnez des ordres pour que les vaisseaux dont l'etat est ci-joint, se
rendent sur-le-champ dans la grande rade, ou ils seront sous les ordres
immediats du general Brueys.

Mettez le vaisseau _l'Orient_ en quarantaine, afin que le vice-amiral
Brueys puisse le monter de suite.

Vous pourrez en retirer les garnisons, pour les repartir sur les autres
batimens.

Prenez vos mesures pour que les vaisseaux _le Dubois_ et _le Causse_
soient armes en flutes, et que les fregates _la Muiron, la Carrere, la
Leoben, la Mantoue, la Montenotte, la Sensible_ soient egalement armees
en flutes.

Faites embarquer, tant sur les vaisseaux de l'escadre que sur les
vaisseaux armes en flutes, les vivres, savoir:

Trois mois pour les equipages.

Deux mois pour les hommes de passage.

Deux mois d'eau pour tout le monde.

Un mois d'eau suffira pour les fregates armees en flutes, s'il n'est pas
possible de faire autrement.

Tachez d'avoir des transports pour pouvoir embarquer, a Toulon, trois ou
quatre cents chevaux.

Je vous recommande specialement, citoyen ordonnateur, d'employer tous
vos soins pour que l'escadre soit prete a partir et a lever l'ancre le 6
ou le 7 floreal.

La flotte qui va partir de Toulon est due au zele que vous avez montre
dans toutes les circonstances. Je renouvellerai votre connaissance avec
un plaisir particulier, et je me ferai un devoir de faire connaitre au
gouvernement les obligations que l'on vous a.

Vous ne manquerez pas d'argent; avant le 5 floreal vous aurez recu cinq
ou six millions.

BONAPARTE.



Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798.)

_Au general Dufalga._

Vous voudrez bien, general, donner l'ordre a tous les savans, ouvriers,
artistes, et officiers du genie, de partir le plus tot possible pour
se rendre a Lyon, ou il est indispensable qu'ils soient arrives le 4
floreal.

Vous vous adresserez au general Berthier, chef de l'etat-major de
l'armee d'Angleterre, qui vous donnera des passeports pour chacun d'eux.
Vous partirez vous-meme, de maniere a etre arrive a Lyon avant cette
epoque.

Vous ferez partir sur-le-champ un officier de genie, qui louera une
diligence ou un coche, et, en cas qu'il n'y en ait pas, il louera un
bateau, afin de faciliter l'arrivee de toutes ces personnes a Avignon.

Vous leur donnerez a Lyon un rendez-vous, soit chez vous, soit chez
l'officier de genie que vous y enverrez, ou ils trouveront leurs ordres
pour se rendre a Toulon. Il est indispensable qu'ils soient arrives le 8
au soir.

Vous pouvez leur dire dans la lettre que vous leur ecrirez, qu'ils
doivent se preparer a faire le voyage de Rome.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1738).

_Aux commissaires de la tresorerie nationale._

Je vous prie, citoyens commissaires, de vous rappeler la promesse que
vous m'avez faite de 500,000 fr. en lettres de change sur vous ou vos
payeurs. J'aurai soin de les employer de maniere a ce qu'elles nous
valent de l'argent. Je charge le citoyen Poussielgue, votre controleur
aupres de la commission de la Mediterranee, de prendre lesdites lettres
de change que je desire avoir le 1er. floreal.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798).

_Au general Brune._

Je vous fais passer, citoyen general, un arrete du directoire executif.

J'envoie, par le meme courrier, des ordres pour leur depart aux generaux
de division Baraguey-d'Hilliers et Desaix.

Je vous recommande la formation des depots pour les hommes qui
rentreront apres notre depart, et de les faire rejoindre a mesure, des
l'instant qu'on connaitra la destination.

Je vous prie de donner l'ordre au chef de brigade Hullin de rejoindre
en poste la demi-brigade a Toulon, et au chef de bataillon Dupas de
se rendre a Genes, ou il sera sous les ordres du general
Baraguey-d'Hilliers.

Je compte partir sous peu de jours. Avant de m'embarquer, je vous
enverrai un courrier extraordinaire. Je vous prie de faire en sorte
qu'il y ait deux bons commissaires des guerres a la division du general
Baraguey-d'Hilliers.

L'ordonnateur Sucy a demande au citoyen Aubernon plusieurs objets qu'il
lui a refuses. Je vous prie d'ordonner a cet ordonnateur d'acceder aux
demandes du citoyen Sucy.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798).

_A la commission chargee de l'armement de la Mediterranee._

Je vous envoie, citoyens, par un courrier extraordinaire, l'etat des
fonds que la tresorerie a faits pour l'armement de Toulon.

Vous y verrez ce que je vous ai dit, par mon courrier d'hier, que vous
ne devez avoir aucune inquietude. Allez hardiment, l'argent ne manquera
point.

Ce courrier-ci porte encore au citoyen Peyrusse, en sus de tous les
calculs etablis, des lettres de change a tirer sur les differens
payeurs, pour la somme de 600,000 fr. Lorsque la tresorerie les a
donnees, elle s'est assuree que les fonds existaient dans la caisse de
ces differens payeurs. J'ai prefere ces lettres de change a des mandats
ordinaires, parce que l'argent de ces payeurs n'aurait pu arriver a
Toulon avant quinze jours.

Vos collegues sont partis, ils arriveront vingt-quatre heures apres ce
courrier. Je ne doute pas que, le 7 ou le 8 floreal, tout ne soit pret a
mettre a la voile.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798).

_Au citoyen Peyrusse, payeur._

Je vous adresse, citoyen, des lettres de change pour 600,000 fr. tirees
sur differens payeurs, que la tresorerie vous envoie.

J'ai prefere ces traites a la mesure ordinaire. Par ce moyen, vous
pouvez utiliser de suite ces fonds et faire marcher le service. Ces
traites ne doivent rien perdre. S'il etait necessaire, vous pouvez les
garantir personnellement.

Comme ce qui se fait a Toulon exige la plus grande celerite, et que
c'est une des operations les plus importantes de l'armee d'Angleterre,
je vous serai particulierement oblige de ce que vous voudrez bien faire
pour sa reussite.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798).

_Au meme._

J'ecris a l'ordonnateur Najac de faire partir sur-le-champ un aviso pour
la Corse. Il est indispensable que vous fassiez passer 100,000 fr. des
600,000 que la tresorerie a destines pour la Corse.

La celerite des operations qui doivent s'executer dans cette ile depend
du prompt envoi de cet argent.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798)

_Au citoyen Najac._

J'ecris a la commission, citoyen ordonnateur, d'envoyer 100,000 fr. a
Ajaccio en Corse, a la disposition de l'ordonnateur de cette division
pour le service de l'extraordinaire de l'expedition.

J'ecris au payeur Peyrusse d'envoyer 100,000 fr. des 600,000 que la
tresorerie a destines pour la Corse. Faites partir ces deux sommes par
un aviso qui mouillera dans le port d'Ajaccio. Mettez-y deux officiers
intelligens, un pour commander l'embarquement qui a lieu dans ce port,
l'autre pour y prendre note de la situation positive ou se trouve
ledit embarquement, et venir m'en rendre compte a Toulon. Il serait
necessaire, si le temps le permet, que l'aviso ne restat pas plus de
vingt-quatre heures mouille a Ajaccio.

Si les neuf batimens de transport que le ministre de la marine vous a
ordonnes par sa depeche du 23, n'etaient pas encore partis, la corvette
qui doit escorter ce convoi pourrait etre chargee de cette mission.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798).

_Au vice-amiral Brueys._

Le general Villeneuve part demain pour se rendre a Toulon, et servir
sous vos ordres.

La fregate qui est a Cadix a recu ordre, il y a un mois, de se rendre a
Ajaccio en Corse, si elle peut le faire avec surete. Envoyez-lui, par
le meme aviso, l'ordre de completter son eau a Ajaccio, et de se tenir
prete a partir avec tout le couvois qui est dans cette rade, pour
joindre l'escadre, lorsque vous en ferez parvenir l'ordre.

Le citoyen Casablanca sera votre capitaine de pavillon.

BONAPARTE.



Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798).

_Au general Vaubois._

Je vous ai mande precedemment, citoyen general, de reunir a Ajaccio
la quatrieme legere et la dix-neuvieme de ligne, avec les bateaux
necessaires pour les faire embarquer, de l'eau pour un mois et des
vivres pour deux.

Craignant que vous ne fussiez embarrasse, je vous ai prevenu que j'avais
donne l'ordre, a Toulon, a neuf batimens de transport, de se rendre a
Ajaccio pour aider a l'embarquement desdites troupes.

Je vous prie aujourd'hui de reunir egalement a Ajaccio deux bataillons
de la vingt-troisieme d'infanterie legere. Toutes ces troupes seront
commandees par le general de division Mesnard, et sous ses ordres, par
le general de brigade Casalta et l'adjudant-general Brouard.

Vous y attacherez un officier de genie, et, comme je vous l'ai deja
prescrit, une compagnie d'artillerie et quatre pieces de 3, si vous en
avez. Ce convoi doit etre pret a lever l'ancre au premier signal que lui
donnera un aviso que lui enverra l'escadre, du 12 au 15 floreal.

Je donne l'ordre a la commission de vous faire passer 200,000 fr.;
ces 400,000 doivent suffire pour les depenses de l'embarquement.
Independamment de cette somme, vous recevrez sous peu de l'argent pour
completter la solde de vos troupes.

Je vous prie de me faire connaitre, par le retour de l'aviso, la
situation exacte dans laquelle vous vous trouverez du 12 au 15 floreal.

BONAPARTE.



Paris, le 30 germinal an 6 (19 avril 1798).

_Au general Baraguey-d'Hilliers._

Il est ordonne au general Baraguey-d'Hilliers de lever l'ancre de Genes,
si le temps le permet, le 6 floreal, ou au plus tard le 7, et se diriger
sur Toulon avec toute sa division. Il m'expediera, au moment de son
depart, un courrier a Toulon avec l'etat exact de sa situation.

Il m'expediera un courrier extraordinaire de tous les endroits ou il
sera possible de relacher.

Il est probable que, si les temps le permettent, l'escadre de Toulon
mettra a la voile, au plus tard le 10 floreal. Il doit etre accorde aux
officiers un mois de gratification pour les mettre a meme de faire leurs
petites emplettes.

BONAPARTE.



Paris, le 30 germinal an 6 (19 avril 1798).

_Au citoyen Belleville._

Je vous envoie, citoyen consul, l'ordre pour le depart du general
Baraguey-d'Hilliers. Il est indispensable que le convoi mette a la voile
au plus tard le 7 floreal.

Vous emploierez toute votre activite pour que cet ordre soit promptement
execute, et si cela vous fait prendre de nouveaux engagemens de finance,
j'y ferai faire honneur.

Les fregates, briks et galeres de la republique de Genes doivent partir
avec le convoi.

Il sera forme a Genes un depot pour tous les hommes des deuxieme,
vingt-deuxieme d'infanterie legere; treizieme, dix-huitieme,
vingt-cinquieme, trente-deuxieme, soixante-quinzieme, soixante-neuvieme,
quatre-vingt-cinquieme de bataille; troisieme, quatorzieme, quinzieme et
dix-huitieme regimens de dragons.

Toutes les fois qu'il y aura cent cinquante hommes de ces differens
corps a Genes, vous les ferez partir pour une destination qui vous sera
designee.

Vous me renverrez le present courrier en toute diligence a Toulon, ou
je serai le 6 floreal, et vous correspondrez avec moi dans cette ville,
jusqu'a ce que je vous aie envoye un courrier extraordinaire pour vous
instruire de mon depart.

BONAPARTE.



Paris, le 30 germinal an 6 (19 avril 1798).

_Au general Desaix._

Je n'ai point de vos nouvelles depuis le 15, mon cher general; je pars
demain pour Toulon. L'escadre mettra a la voile le 10 floreal et se
dirigera droit sur les iles Saint-Pierre. Le convoi qui est a Genes part
le 7 floreal pour se rendre dans les mers de Toulon.

Vous recevrez incessamment des ordres pour partir le 15. Cotoyez toutes
les cotes de Naples; passez le phare de Messine et mouillez a Syracuse,
ou dans toute autre rade, dans les environs.

Vous devez avoir une fregate, deux briks, deux avisos et deux galeres
du pape. Il serait a desirer que vous pussiez vous procurer deux autres
avisos, bons voiliers, soit en arretant deux corsaires francais et
mettant des officiers et des hommes intelligens a bord, soit en se
servant de deux bons voiliers du pays.

Notre point de reunion sera sur Malte,

Quoique nous n'ayons aucun indice que les Anglais aient passe ou
veuillent passer le detroit, cependant la necessite de ne pas vous
aventurer, me fait preferer de vous faire filer cote a cote. Il sera
cependant necessaire que vous expediiez un aviso aux iles Saint-Pierre,
pour croiser entre la Sardaigne et l'Afrique, afin que, si les Anglais
arrivaient aux iles Saint-Pierre avant nous, vous pussiez en etre
prevenu et regler vos mouvemens en consequence. Soit que vous soyez dans
un port du continent, soit dans un de ceux de la Sicile, vous n'avez
rien a craindre des Anglais; mais la prudence veut que vous preveniez ce
cas, et vous ferez donc embarquer quatre pieces de 24, deux mortiers,
deux grils a boulets rouges, deux ou trois cents coups par piece, afin
de pouvoir etablir une bonne batterie. Ce seront d'ailleurs des pieces
qui, arrivees dans l'endroit principal, nous serviront.

Vous devez organiser votre depot a Civita-Vecchia, afin que tous les
hommes malades, ou en arriere des corps que vous commandez, puissent se
reunir et filer a fur et mesure.

Je vous enverrai, d'ici a quatre jours, des ordres positifs pour votre
depart. Ce que je vous en dis la, c'est pour vous preparer et que vous
preniez d'avance, dans le secret, les renseignements qui vous seront
necessaires.

Vous embarquerez avec vous le citoyen Mesnard et tous les hommes qui
servent a l'organisation du port de Civita-Vecchia et dont vous pourrez
avoir besoin; on les remplacera de Toulon.

BONAPARTE.



Paris, le 1er floreal an 6 (20 avril 1798).

_Aux commissaires de la tresorerie nationale._

Vous avez donne l'ordre, citoyens commissaires, au payeur de Lyon de ne
faire passer a Toulon que la partie des trois millions qui serait en
especes francaises ou en piastres; il serait cependant necessaire d'etre
assure d'avoir a Toulon ces trois millions. Je desirerais que vous
m'envoyassiez l'ordre pour votre payeur a Lyon, de faire passer a Toulon
ces trois millions, quelles que soient les especes qui les composent; on
aura soin de se servir des monnaies etrangeres, de maniere a ce que la
tresorerie n'y perde rien.

Je vous prie aussi d'expedier la commission que vous avez l'intention
d'accorder au citoyen Poussielgue, de controleur pres du payeur de la
Mediterranee, desirant que ce citoyen parte de suite. Je vous prierais
egalement de le faire porteur d'une commission de payeur pour le citoyen
Esteve, qui n'est que payeur de departement, et de lui donner l'ordre de
s'embarquer, et, des l'instant que toutes les divisions seront reunies
et formeront une armee, il jouira du traitement de payeur general
d'armee.

BONAPARTE.



Paris, le 1er floreal an 6 (20 avril 1798).

_Au general Desaix._

Je vous ai ecrit hier, citoyen general, par un courrier extraordinaire
que j'ai expedie a Milan, en priant le general Brune de vous faire
parvenir ma depeche par un autre courrier.

Je recois aujourd'hui votre courrier du 23, et je vois avec une vive
satisfaction que vous serez pret a partir le 15, comme je l'esperais
hier.

_La Courageuse_, fregate armee en flute, et capable de porter six cents
hommes, doit etre arrivee a Civita-Vecchia. Cela nous servira d'autant.

Je reunis a Toulon le convoi de Genes, et si les vents contrariaient son
arrivee a Toulon, l'escadre attendrait a la cape, entre Toulon et les
iles Saint-Pierre, mais sans relacher dans un fort de Corse. J'ai
considere que tout relache dans un port de la Corse nous donnerait des
retards tres-considerables. La saison est deja avancee, puisque nous ne
pouvons esperer d'etre hors de Toulon que vers le 1er de mai.

Vous recevrez l'ordre de vous rendre de Civita-Vecchia a Syracuse,
et vous n'avez pas plus de chemin a faire que si vous vous rendiez a
Toulon; ainsi, en partant le 15, il y a possibilite a ce que vous soyez
le 20 au point designe, et il serait difficile, meme favorises autant
qu'on peut l'etre, que nous fussions a la meme epoque sur Malte.

Je prefere de vous voir aller a Syracuse plutot qu'a Trepano, parce que
je crois que vous cotoierez toujours l'Italie et profiterez du vent de
terre.

Si, pendant votre navigation, les vents deviennent contraires et
s'opposent a votre passage au detroit et vous permettent de vous rendre
promptement a Trepano, je ne verrai aucun inconvenient a cela; mais dans
ce cas, il faudrait doubler le cap Trepano et vous mettre dans une rade
d'ou vous pussiez sortir avec le meme vent qui nous est necessaire pour
nous rendre des iles Saint-Pierre a Malte.

Vous sentez que, dans ce dernier cas, plus encore que dans le premier,
il serait necessaire que vous fissiez croiser un aviso entre la
Sardaigne et le Cap-Blanc, afin d'avoir a temps des nouvelles des
Anglais, si jamais ils paraissaient.

Dans tous les cas, des l'instant que nous aurons passe les iles
Saint-Pierre, j'enverrai a Trepano un aviso, pour avoir de vos
nouvelles. De votre cote, il sera bon que vous envoyiez dans la petite
ile de Pentellaria, ou j'enverrai prendre de vos nouvelles.

Je vous ai deja mande d'embarquer six pieces de 3 autrichiennes. Ce sont
les plus commodes dans le pays ou nous allons, puisqu'une bete de somme
peut en porter une.

BONAPARTE.



Paris, le 1er floreal an 6 (20 avril 1798).

_Au general Baraguey-d'Hilliers._

Par la lettre que je vous ai ecrite le 22 germinal, citoyen general,
je vous dis que, dans quatre jours, vous recevrez l'ordre de vous
embarquer, et que cet ordre devra etre execute de suite. Vous avez
du recevoir cette lettre le 28, vous aurez fait des-lors toutes vos
dispositions. Ainsi, j'espere que mon courrier, qui est parti d'ici le
30 germinal, avec l'ordre positif du depart pour le 7, arrivera a Genes
le 4, et que mon ordre pourra etre ponctuellement execute.

BONAPARTE.



Paris, le 1er floreal an 6 (20 avril 1798).

_Au general Dufalga._

Le general Dufalga, commandant le genie de l'expedition de la
Mediterranee, nommera deux officiers ou adjoints du genie par chacune
des divisions, de Regnier, qui est reunie a Marseille, et qui est
composee des neuvieme et quatre-vingt-cinquieme demi-brigades de ligne;
de Kleber, qui est a la droite de Toulon, a Laseine et villages voisins,
et qui est composee des vingt-cinquieme et soixante-quinzieme de ligne,
de la deuxieme d'infanterie legere; enfin la division Mesnard, qui
est composee de la quatrieme d'infanterie legere, la dix-huitieme, la
trente-deuxieme de ligne.

Le general Dufalga ira droit a Marseille, et il verra l'ordonnateur de
la marine dans ce port, les commissaires des guerres charges du service
de cette division, et le citoyen Perrier, commandant l'artillerie de
Marseille.

Il se fera remettre les etats de la situation et du nombre d'hommes
que peut porter chaque batiment de transport et de la distribution de
rembarquement.

Il chargera l'officier de genie commandant la division, de lui rendre
compte, tous les jours, au quartier-general, de la situation dudit
embarquement.

Il me transmettra les notes qu'il aura faites sur l'etat de
l'embarquement et la situation morale des individus qu'il aura vus.

Arrive a Toulon, il fera prendre de suite connaissance, par les
officiers du genie, du cantonnement des troupes, de la situation des
vaisseaux de guerre, des approvisionnemens, et me tiendra egalement
pretes des notes sur la situation materielle et personnelle.

Il aura soin de voir les membres de la commission, l'ordonnateur de la
marine, auquel il aura soin de dire que je fais grand cas de lui; le
vice-amiral Brueys et le contre-amiral Decres.

Il cherchera a voir egalement le commandant de la place de Toulon, les
generaux Gardanne et Rampon.

Il fera aussi tout ce qu'il pourra pour trouver des logemens pour les
savans.

Dans l'organisation generale de l'armee, il restera charge
de transmettre a tous les savans et artistes des ordres pour
l'embarquement. Il aura donc soin d'avoir, a son etat-major, la note de
leurs logemens et des details de l'embarquement.

Il dira au vice-amiral Brueys et a l'ordonnateur qu'ils fassent faire
sur le vaisseau _l'Orient_ tous les preparatifs necessaires pour qu'il y
ait le plus de logemens possible, vu que tous les chefs de l'etat-major
seront sur ce vaisseau.

Il fera preparer a Avignon tous les transports necessaires pour que tout
ce qui y arrivera en parte pour Toulon sans eprouver de retard.

BONAPARTE.



Paris, le 3 floreal an 6 (22 avril 1798).

_A la commission chargee de l'armement de la Mediterranee._

Le citoyen Poussielgue, controleur de la tresorerie nationale aupres de
votre payeur, part cette nuit, portant avec lui 300,000 fr. en or, et
200,000 fr. en lettres de change sur Marseille. J'espere que le 9 ou le
10 tout sera pret et qu'on pourra lever l'ancre.

Le citoyen Leroi doit se tenir pret a s'embarquer. Le general Blanquet
doit s'embarquer en sa qualite de contre-amiral sur l'escadre, et le
general Dommartin, en qualite de commandant d'artillerie; le citoyen
Sucy, commissaire ordonnateur, en qualite de commissaire ordonnateur en
chef; et le citoyen Esteve comme payeur general de l'armee.

BONAPARTE.



Paris, le 3 floreal an 6 (22 avril 1798).

_Au citoyen Najac._

J'expedie l'ordre par le present courrier, citoyen ordonnateur, au
vice-amiral Brueys d'organiser l'escadre et de nommer le citoyen
Ganteaume pour faire les fonctions de chef de l'etat-major, et de
distribuer les chefs de division, et autres officiers sur les differens
vaisseaux, afin qu'ils soient promptement prets a mettre a la voile. Il
faudrait que tout fut pret a lever l'ancre sans aucune espece de retard,
le 9 ou le 10 au matin.

Je vous prie de tenir la main a ce que, pour cette epoque, l'eau, les
vivres et les autres approvisionnemens soient embarques.

Je pars demain dans la nuit, et je compte etre le 8 a Toulon.

BONAPARTE.



Paris, le 4 floreal an 6 (23 avril 1798).

_Au general Baraguey-d'Hilliers._

Il est ordonne au general Baraguey-d'Hilliers de rester a Genes jusqu'a
nouvel ordre; de debarquer ses troupes, si elles etaient embarquees;
de rentrer dans le port, s'il avait mis a la voile, de cantonner ses
troupes tant a Genes que dans les environs, de maniere a pouvoir les
rassembler en quarante-huit heures. Ces troupes seront a la disposition
du general commandant en Italie.

BONAPARTE.



Paris, le 4 floreal an 6 (23 avril 1798).

_Au general Desaix._

Il est ordonne au general de division Desaix de debarquer ses troupes
s'il les a embarquees, et de les cantonner tant a Civita-Vecchia que
dans les environs, de maniere a pouvoir les rassembler en quarante-huit
heures. Ces troupes seront a la disposition du general commandant en
Italie.

BONAPARTE.



Paris, le 4 floreal an 6 (23 avril 1798).

_Au general Brune._

Je donne ordre, citoyen general, au general Baraguey-d'Hilliers de
debarquer ses troupes, si elles sont embarquees, et de retourner,
s'il est parti. Les troupes resteront cantonnees a Genes et dans les
environs, et seront a votre disposition, ainsi que celles qui sont a
Civita-Vecchia, ou j'ai donne le meme ordre, si des indices vous font
penser avoir besoin de ces troupes. Dans ces nouvelles mesures du
gouvernement, vous voyez l'effet des evenemens qui viennent d'arriver
a Vienne, sur lesquels cependant le gouvernement n'a encore rien de
positif.

Si jamais les affaires se brouillaient, je crois que les principaux
efforts des Autrichiens seraient tournes de votre cote, et, dans ce cas,
je sens bien que vous avez besoin de beaucoup de troupes, de beaucoup de
moyens, et surtout de beaucoup d'argent.

BONAPARTE.



Paris, le 9 floreal an 6 (28 avril 1798).

_Au general Dufalga_.

Vous avez appris, citoyen general, l'evenement arrive a Vienne. Cela est
arrive au moment ou j'allais partir, et a du necessairement occasionner
un retard; j'espere cependant que cela ne derangera rien. Peut-etre
serai-je oblige d'aller a Rastadt pour avoir une entrevue avec le comte
de Cobentzel, et, si tout allait bien, je partirais de Rastadt pour
Toulon.

Le 11 au soir, je ferai partir un courrier avec l'ordre a l'escadre de
partir avec le convoi pour se rendre a Genes, ou je serai moi-meme le 26
de ce mois.

Je donne, par le present courrier, l'ordre au convoi de Marseille de se
rendre a Toulon.

Ayez soin que tous les savans, et que tous les objets necessaires a
notre expedition soient embarques comme il faut qu'ils le soient.

Le convoi de Genes a recu contre-ordre, puisque c'est nous, au
contraire, qui allons a Genes et a Civita-Vecchia.

BONAPARTE.



Paris, le 9 floreal an 6 (28 avril 1798).

_Au general Kleber_.

Il est ordonne au general Kleber de prendre le commandement des troupes
de terre composant la division du general Reguier, la division du
general Mesnard et celle du general Kleber; de transmettre au general
Regnier l'ordre ci-joint, et de tout disposer pour l'embarquement des
deux autres divisions sur l'escadre et sur les autres vaisseaux de
guerre armes en flutes, afin d'etre pret a partir au premier ordre qu'il
recevra.

Il se concertera avec le general Dufalga, qui lui donnera tous les
renseignemens relatifs au nombre des savans et des artistes qui doivent
s'embarquer.

BONAPARTE.



Paris, le 9 floreal an 6 (28 avril 1798).

_Au vice-amiral Brueys_.

Quelques troubles arrives a Vienne, citoyen general, ont necessite ma
presence quelques jours a Paris: cela ne changera rien a l'expedition.
Je donne l'ordre par le present courrier aux troupes qui sont a
Marseille de s'embarquer et de se rendre a Toulon.

Vous tiendrez ce convoi en grande rade et dans le meilleur ordre qu'il
vous sera possible.

Je vous expedierai, le 11 au soir, par un courrier, l'ordre d'embarquer
et de partir avec l'escadre et le convoi pour Genes, ou je vous
rejoindrai.

Le retard que ce nouvel incident a apporte dans l'expedition aura ete,
j'imagine, necessaire pour vous mettre plus en mesure.

BONAPARTE.



Paris, le 9 floreal an 6 (28 avril 1798).

_Au general Regnier_.

Il est ordonne au general Regnier de faire embarquer ses troupes a
Marseille, le 16 floreal, sur les batimens de transport qui sont
prepares, et de partir le 17, si le temps le permet, pour se rendre a
Toulon, ou son convoi se rangera sous les ordres du vice-amiral Brueys.

BONAPARTE.



Paris, le 9 floreal an 6 (28 avril 1798).

_A l'ordonnateur Najac_.

L'ordonnateur Najac donnera, l'ordre au convoi de Marseille d'embarquer
les troupes du general Regnier le 16 floreal, et de partir le 17 pour se
rendre a Toulon. Il se concertera avec le vice-amiral Brueys, pour faire
sortir, s'il est necessaire, une fregate pour l'escorte dudit convoi.

BONAPARTE.



Paris, le 13 floreal an 6 (2 mai 1798).

_Au general Baraguey-d'Hilliers._

Je vous ai donne l'ordre, citoyen general, par ma lettre du 30 germinal,
de vous rendre a Toulon. Je vous ai donne l'ordre, par ma lettre du 4
floreal, de debarquer et de cantonner vos troupes aux environs de Genes
jusqu'a nouvel ordre. Je vous envoie l'ordre d'embarquement le plus tot
possible, et de vous diriger sur Toulon.

BONAPARTE.



Paris, le 13 floreal an 6 (2 mai 1798).

_Au meme._

Il est ordonne au general Baraguey d'Hilliers d'embarquer sa division
le 20, et de mettre a la voile le 21, pour se rendre a Toulon. S'il
rencontrait sur sa route l'escadre francaise, compose de 14 vaisseaux de
guerre et de douze ou quinze fregates, il enverrait un aviso a l'amiral
pour prendre des ordres, et si ladite escadre n'est point encore partie
de Toulon, il enverra prendre des ordres aupres du vice-amiral Brueys,
pour la place qu'il doit occuper dans la rade. Il me previendra par un
courrier extraordinaire a Toulon, de son depart.

BONAPARTE.



Paris, le 13 floreal an 6 (2 mai 1798).

_Au general Desaix._

Je vous avais donne l'ordre, citoyen general, par une lettre du 4
floreal, de cantonner vos troupes a Civita-Vecchia et aux environs, et
d'attendre de nouveaux ordres. C'etait l'effet des nouveaux evenemens
arrives a Vienne.

Vous devez vous preparer a partir au premier ordre. Le meme courrier
porte ordre au general Baraguey-d'Hilliers de partir pour Toulon. La je
verrai si j'irai vous prendre a Civita-Vecchia, ou je vous donnerai des
ordres pour vous rendre sur les cotes de Syracuse, comme je vous en ai
deja entretenu. Ainsi, dans l'un et l'autre cas, il faut vous tenir pret
a lever l'ancre vingt-quatre heures apres l'arrivee de mon courrier ou
aviso.

BONAPARTE.



Paris, le 13 florea| an 6 (2 mai 1798).

_Au vice-amiral Brueys._

J'espere, citoyen general, que le 20 vous pourrez embarquer les troupes,
pour mettre a la voile incessamment apres. Je compte etre a bord le 19.

Je viens de faire partir un courrier pour Genes, avec ordre au general
Baraguey d'Hilliers de se rendre a Toulon. L'un et l'autre seront sous
vos ordres, des qu'ils seront arrives. Vous les placerez convenablement
dans la rade.

BONAPARTE.



Paris, le 13 floreal an 6 (2 mai 1798).

_Au general Brune._

Par ma lettre du 4 floreal, je vous ai instruit, citoyen general, que
les divisions Baraguey-d'Hilliers et Desaix etaient a votre disposition.
Le premier bruit des evenemens survenus a Vienne avait fait penser que
cette mesure etait necessaire. Aujourd'hui le gouvernement a pris une
autre determination.

Je donne l'ordre aux generaux Baraguey-d'Hilliers et Desaix de
s'embarquer sur-le-champ.

L'on vous fait passer par la Suisse, six autres demi-brigades,
independamment des deux autres qui avaient deja recu les ordres
anterieurement, et deux autres regimens de cavalerie.

Je tous prie, citoyen general, de surveiller autant qu'il vous sera
possible, lesdits embarquemens.

J'ai recu votre lettre de Genes et j'ai vu le zele et l'activite que
vous y avez montres.

BONAPARTE.



Paris, le 13 floreal an 6 (2 mai 1798).

_A la commission chargee de l'armement de la Mediterranee._

Par ma derniere lettre datee du 9 floreal, j'ai envoye l'ordre au
convoi de Marseille de se rendre a Toulon, et de se tenir tout pret a
embarquer, au premier instant, a Toulon.

Je pars dans la journee de demain pour cette ville, et j'espere que tout
sera pret a mettre a la voile le 20. Noubliez rien pour atteindre ce
but.

BONAPARTE.



Chalons, le 16 floreal an 6 (5 mai 1798).

_A l'ordonnateur Najac._

Je recois a Chalons votre courrier du 12, par lequel vous m'annoncez que
le convoi de Genes etait sur le point d'arriver, lorsque vous lui avez
expedie l'aviso, avec mou contre-ordre.

J'ai donne a ce convoi l'ordre de partir le 8 de Genes pour Toulon.

Je lui ai expedie un contre-ordre le 4; cela etait relatif aux evenemens
de Vienne.

Je lui ai expedie le 13, l'ordre de partir de Genes au plus tard le 18.

Ainsi, s'il est dans vos parages, donnez-lui l'ordre de se rendre en
grande rade ou tenez-le a Hyeres, en lui faisant completter ses vivres
et son eau.

Je serai, douze heures apres mon courrier, a Toulon.

BONAPARTE.



Le 18 floreal an 6 (7 mai 1798).

_A la commission chargee de l'armement de la Mediterranee._

Mon courrier, Lesimple, qui m'a rejoint sur le Rhone pres Valence, m'a
remis vos dernieres depeches. Vous devez executer l'ordre relatif a
l'embarquement, tel que je l'ai donne, c'est-a-dire les generaux de
division doivent embarquer trois chevaux; les generaux de brigade, deux,
les adjudans generaux, aides-de-camp et chefs de brigade des corps, un.

Chacun peut embarquer ses selles, ses brides et les palfreniers,
conformement au nombre de chevaux que la loi lui accorde.

Vous ferez embarquer a Marseille cent chevaux d'artillerie et deux cents
de cavalerie. Si vous pouvez en embarquer davantage, vous ferez toujours
les embarquemens dans cette proportion.

Les corps embarqueront toutes leurs selles et leurs brides, et vous
aurez soin que l'on embarque les meilleurs chevaux, en les faisant
donner aux premier et deuxieme escadrons, et en prenant de preference
les chevaux de chasseurs.

Le restant des chevaux sera donne aux detachemens de cavalerie des
autres regimens qui se trouvent a Marseille.

Je vous prie de m'expedier un courrier extraordinaire, qui m'attendra a
mon passage a Aix, qui ne sera pas plus de huit heures apres celui de
Lesimple, pour m'instruire si le convoi de Marseille est parti, afin que
je me decide a aller a Marseille ou droit a Toulon. Je serais meme fort
aise, si cela ne derangeait rien a vos operations, qu'un de vous se
transportat a Aix, car je ne compte pas m'y arreter du tout, mon
intention etant d'aller droit a Toulon.

BONAPARTE.



Le 18 floreal an 6 (7 mai 1798).

_Au general commandant a Lyon._

Le 19 ou le 20, doivent arriver 60 ou 80 de mes guides a cheval. Je vous
envoie l'ordre pour qu'ils se rendent a Toulon. Je vous prie de les
faire embarquer sur le Rhone. S'il passe par Lyon des courriers pour
moi, je vous prie de les diriger sur Toulon.

BONAPARTE.



Toulon, le 18 floreal an 6 (7 mai 1798).

_Aux guides._

J'ordonne a la compagnie de mes guides qui arrive a Lyon le 20, de
partir le 2, pour se rendre en toute diligence a Toulon.

BONAPARTE



Toulon, le 20 floreal an 6 (9 mai 1798).

_Au general Mesnard._

Il est ordonne au general Mesnard de s'embarquer immediatement apres la
reception du present ordre, avec la quatrieme d'infanterie legere, la
dix-neuvieme de bataille, et de partir au premier beau temps. Il se
rendra dans les iles de la Madelaine, au nord de la Sardaigne, ou il
recevra des ordres nouveaux du vice-amiral Brueys. Il se conformera
exactement aux ordres qu'il recevra dudit amiral, qui lui envoie un
officier de marine intelligent pour diriger tous ses mouvemens.

BONAPARTE.



Toulon, le 20 floreal an 6 (9 mai 1798).

_Au general Vaubois_.

Je vous fais passer, citoyen general, un ordre pour le general Mesnard.
Si ce general n'y etait pas, ou s'il etait malade, vous feriez commander
ledit convoi par l'officier le plus ancien.

Sur les representations que vous m'avez faites du besoin que vous avez
de garder la vingt-troisieme d'infanterie legere, je renonce a l'idee
que j'avais de la faire partir, et je la laisse en Corse jusqu'a ce que
le gouvernement vous ait renvoye son remplacement.

N'oubliez pas d'embarquer sur le convoi trois ou quatre pieces de canon
de 3 ou 4, avec une bonne compagnie de canonniers.

BONAPARTE.



Toulon, le 20 floreal an 6 (9 mai 1798).

_Au commandant de la place_.

Je vous prie, citoyen general, de faire embarquer tout ce qui reste de
la sixieme demi-brigade d'artillerie, sur les vaisseaux de l'escadre,
pour suppleer au manque de matelots.

BONAPARTE.



Toulon, le 20 floreal an 6 (9 mai 1798).

_Au commandant des armes_.

Je vous prie, citoyen general, de faire armer dans la journee de demain,
s'il est possible, les deux felouques nouvellement construites.

BONAPARTE.



Toulon, le 20 floreal an 6 (9 mai 1798).

_Au general Vaubois_.

Les magasins pour vingt-cinq mille hommes, citoyen general, que vous
aviez formes, deviennent a peu pres inutiles. Vous pouvez donc prendre
dans ces magasins tout ce qui sera necessaire pour approvisionner le
convoi qui va partir.

BONAPARTE.



Toulon, le 21 floreal an 6 (10 mai 1798).

_Au general Dugua_.

Je vous fais passer, citoyen general, l'ordre que vous enverrez au chef
de brigade Lucotte, pour se rendre avec les troupes de la demi-brigade
qui sont a Aix, a Toulon.

J'emmene avec moi les trois compagnies de carabiniers de la septieme
demi-brigade. Je ferai aussi venir le reste de la demi-brigade,
lorsqu'elle sera remplacee; j'ecris a Paris pour cela.

Je vous prie de les faire rapprocher, en les tenant, soit a Toulon ou a
Marseille, afin qu'elles soient a portee.

BONAPARTE.



Toulon, le 21 floreal an 6 (10 mai 1798).

_Au meme_.

Je vous prie, mon cher general, de faire mettre l'embargo sur tous les
batimens qui sont dans le port de Marseille. Aucun ne pourra sortir, a
moins que ce ne soit un batiment pour l'expedition, que cinq jours apres
le depart de l'escadre.

Je vous prie aussi de faire ramasser a Marseille, a la petite pointe du
soir, tous les matelots qui peuvent s'y trouver, et de les envoyer a
Toulon.

BONAPARTE.



Toulon, le 21 floreal an 6 (10 mai 1798).

_Au commandant des armes a Toulon._

Je vous prie, citoyen general, de donner les ordres pour qu'il ne sorte
aucun batiment de Toulon, a dater d'aujourd'hui, jusqu'a dix jours apres
le depart de l'escadre.

BONAPARTE.

Toulon, le 21 floreal an 6 (10 mai 1798).

_Au general Desaix._

Je suis a Toulon, mon cher general, depuis hier.

La division du general Regnier est partie hier au soir de Marseille,
je l'attends a chaque instant de la rade de Toulon. Je partirai
sur-le-champ pour aller a la rencontre du general Baraguey-d'Hilliers,
et de la passer entre l'ile d'Elbe et la Corse, faisant route vers la
Sicile et la Sardaigne. Nous vous enverrons prevenir par un aviso, afin
que vous veniez nous joindre.

Il faut donc que vous soyez en rade, embarques, afin qu'au premier
jour vous puissiez mettre a la voile. Si vous avez des avisos a votre
disposition, vous pouvez envoyer reconnaitre. Si le temps est bon, il
est probable que le 28 ou le 29, nous passerons a votre hauteur. Vous
ne recevrez cette lettre que le 27; ainsi vous n'aurez guere que
vingt-quatre heures pour vous preparer.

Tout le monde est rendu ici, et votre colonie de savans est en tres
bonnes dispositions.

BONAPARTE.



Toulon, le 21 floreal an 6 (10 mai 1738).

_A l'ordonnateur Najac_.

Je vous prie, citoyen ordonnateur, de vouloir bien faire solder aux
officiers subalternes, tant de marine que de terre, embarques sur
l'escadre, ou sur le convoi a la suite de l'escadre, 3 fr. par jour,
pour la table. Il suffira que vous fassiez les fonds pour quatre
decades.

BONAPARTE.



Toulon, le 22 floreal an 6 (11 mai 1798).

_Au general Dugua_.

Je vous prie, mon cher general, de faire partir dans la matinee de
demain pour Toulon, si le vent est bon, cinq batimens neutres, soit
danois, soit suedois, espagnols, etc.; vous mettrez a bord de chaque
batiment une garnison suffisante pour etre sur que ces batimens sortis
de Marseille arrivent a Toulon, et si vous avez un aviso ou une chaloupe
canonniere, vous les ferez escorter.

Vous prendrez les plus gros batimens possible; cela doit servir a
embarquer des troupes.

Il y a a Marseille cinq ou six batimens que l'ordonnateur Leroy avait
fretes. S'il y en avait un ou deux qui fussent prets, faites-les partir
de suite.

BONAPARTE.



Toulon, le 23 floreal an 6 (12 mai 1798).

_Ordre_.

En vertu de l'autorisation qu'il a recue du directoire executif, le
general en chef ordonne:

ART. 1er. Les deux vaisseaux venitiens qui sont en ce moment-ci dans
le port de Toulon, seront armes en guerre et en etat de partir au 20
prairial, avec deux mois de vivres.

2. Les deux vieilles fregates seront armees en flute et pretes a partir
pour la meme epoque, ayant egalement pour deux mois de vivres. Sur les
deux vaisseaux et sur les deux fregates, l'on embarquera les soldats qui
seront rendus au depot le 20 prairial; on peut calculer sur un millier
d'hommes. Il suffira de les approvisionner pour un mois de vivres et
vingt jours d'eau.

3. Il sera arme extraordinairement douze avisos bons voiliers, portant
au moins une piece de 8, et commandes par de bons officiers, pour servir
a la communication de l'expedition. Il devra en partir au moins deux
fois par decade. On embarquera dessus, le courrier ordinaire de l'armee,
et des officiers et soldats, autant que le batiment pourra en porter.

4. Les batimens fretes a Marseille recevront ordre de se rendre a
Toulon. Ils seront approvisionnes pour vingt jours d'eau et trente
jours de vivres. L'on embarquera dessus le restant de l'artillerie,
les habillemens, le vin et les soldats qni pourraient arriver. On doit
calculer sur un millier d'hommes, independamment de mille autres qui se
trouveront au depot pour le 20 prairial. Les troupes de passage seront
egalement approvisionnees pour un mois de vivres et vingt jours d'eau.

5. La fregate _la Badine_ va recevoir ordre de se rendre a Toulon, et
escortera ce convoi, qui devra etre pret a partir du 10 au 15 prairial.
Je remettrai une instruction particuliere au commandant de _la Badine_,
pour la route qu'elle devra tenir et le lieu ou il devra se rendre avec
ledit convoi.

6. Il y aura a Toulon un commissaire des guerres qui aura les ordres de
l'ordonnateur Sucy, pour tous les objets qui devront etre embarques, un
officier d'artillerie qui aura les ordres du general Dommartin, et enfin
un general ou un officier superieur commandant les depots, qui aura les
ordres de l'etat-major. Ces trois personnes ont ordre de voir souvent
l'ordonnateur de la marine, et de prendre ses ordres pour tous les
objets qui doivent etre embarques.

7. En partant, je laisserai deux avisos. Le premier partira
quarante-huit heures apres l'escadre; il portera le courrier de l'armee,
s'il est arrive, les officiers ou les savans qui sont en retard; et le
second partira soixante-douze heures apres le premier. Il escortera un
batiment portant soixante guides, s'ils sont arrives le 29. Il est donc
indispensable que l'ordonnateur se procure un batiment pour porter ces
soixante guides.

BONAPARTE.



Toulon, le 23 floreal An 6 (12 mai 1798).

Au citoyen Najac.

Le depart de l'escadre est invariablement fixe dans la nuit du 24 au 25.

Il est indispensable que le convoi soit en grande rade dans la matinee
de demain. J'ai, en partant, trois choses a vous recommander:

1 deg.. De me faire passer, avec la plus grande celerite, les courriers qui
m'arment, de Paris;

2 deg.. De faire executer avec la plus grande exactitude l'ordre ci-joint;

3 deg.. De faire terminer de suite la corvette et de me l'envoyer; nous en
aurons le plus grand besoin.

BONAPARTE.



Toulon, le 24 floreal an 6 (13 mai 1798).

Promotion.

En consequence de l'autorisation speciale que j'en ai recue du
directoire executif, et voulant reconnaitre les services que les
citoyens Jean Villeneuve, capitaine de vaisseau; Guillaume-Francois
Bourde, capitaine de fregate.; Pierre-Philippe Altimont, lieutenant de
vaisseau; Serval, aspirant de premiere classe, ont rendus depuis quinze
mois sur l'escadre qui etait attachee a l'armee d'Italie, dans le golfe
Adriatique: je nomme le citoyen Villeneuve, chef de division; les
citoyens Bourde, capitaine de vaisseau; Altimont, capitaine de fregate;
et Serval, enseigne de vaisseau.

BONAPARTE.



Toulon, le 24 floreal an 6 (13 mai 1798).

A l'administration municipale de Toulon,

Je donne les ordres, citoyens administrateurs, pour que la partie de
la garde nationale qui sera requise pour faire le service, soit payee
conformement aux lois. J'ai cependant pourvu a une augmentation de
garnison. Dans tous les cas, la republique ne doit avoir aucune
sollicitude, les habitans de Toulon ayant toujours donne des preuves de
leur attachement a la liberte.

BONAPARTE.



Toulon, le 24 floreal an 6 (13 mai 1798).

A l'administration centrale du Var.

Je vous remercie, citoyens administrateurs, de la deputation que vous
m'avez envoyee, et des choses extremement flatteuses qu'elle m'a dites
de votre part.

L'operation que nous allons entreprendre, sera specialement avantageuse
a votre departement et a celui des Bouches-du-Rhone. Il y aura une
grande activite sur les routes et dans les postes, qui sont absolument
desorganisees. Je vous prie de prendre des mesures pour reorganiser ce
service essentiel, afin que les courriers et autres officiers portant
des ordres, puissent aller a Paris et en revenir facilement. Croyez au
desir que j'aurai toujours de meriter l'estime de mes concitoyens.

BONAPARTE.



Toulon, le 24 floreal an 6 (i3 mai 1798).

Ordre.

Ordonne que tous les maitres, contre-maitres, matelots, novices,
ouvriers de l'arsenal qui ont ete mis en surveillance par ordre du
gouvernement, seront embarques et repartis sur l'escadre.

BONAPARTE.



Toulon, le 27 floreal an 6 (16 mai 1798).

Au vice-roi de Sardaigne.

J'envoie, monsieur, a Cagliari, pour y resider en qualite de consul, le
citoyen Augier, officier de marine.

Je vous prie de le reconnaitre en cette qualite, et d'agreer les
sentimens d'estime et de consideration que j'ai pour vous.

BONAPARTE.



Toulon, le 27 floreal an 6 (16 mai 1798).

Au citoyen Augier, consul a Cagliari.

Vous vous rendrez, citoyen, a Cagliari, en qualite de consul; vous
remettrez la lettre ci-jointe au vice-roi de Sardaigne ou a celui qui en
fait les fonctions.

Vous interrogerez tous les batimens pour avoir des nouvelles des
Anglais, et si vous appreniez qu'ils ont mouille dans la Mediterranee,
vous expedieriez un batiment que vous freteriez, a la suite de l'amiral
Brueys, pour l'en informer.

Vous dirigerez ce batiment du cote de Malte.

BONAPARTE.



Toulon, le 29 floreal an 6 (18 mai 1798).

A l'ordonnateur Najac.

Le service de l'expedition qui va avoir lieu a exige, de la part des
principaux employes de l'administration, des efforts ou ils ont ete a
meme de faire connaitre leur zele pour la prosperite des armes de la
republique.

Je vous prie de temoigner aux directeurs des constructions,
de l'artillerie du port, au citoyen Cuviller, commissaire des
approvisionnemens, et en general a tous les controleurs, commissaires et
sous-commissaires, une satisfaction particuliere sur leurs services dans
cette circonstance essentielle.

Je vous autorise a nommer a la place de chef des mouvemens les citoyens
Aycard et Giroudreux; a la place de commissaire de premiere classe,
les citoyens Bugerin, Pigeon et Gobert; a celle de deuxieme classe, le
citoyen Desanit; a elever au grade de commissaires de la marine les
citoyens Gasquet, Giraud, Franqueville, Galopin et Bellanger; a la place
de sous-commissaires, les citoyens Nicolas et Rey qui remplissent
les fonctions de sous-commissaires a la Ciotat; a la place de commis
principal, le citoyen Cappel, et de commis en deuxieme, le citoyen
Ollivault.

BONAPARTE.



Toulon, le 29 floreal an 6 (18 mai 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. Ier. Tout marin qui, etant embarque, aura reste a terre apres le
depart de l'armee navale, sera traduit en prison jusqu'au depart d'un
batiment de guerre quelconque, a l'effet de rejoindre celui dont il a
deserte.

2. Tout maitre charge qui aura manque le depart, sera casse et reduit a
la basse paie de deuxieme maitre.

3. Les maitres non charges subiront la meme punition.

4. Les deuxiemes maitres de toutes classes et les contre-maitres de la
manoeuvre, restes a terre, seront mis a la basse paie de quartier-maitre
ou d'aide de leur profession respective.

5. Les aides de toute classe et les quartiers-maitres deserteurs seront
reduits a la paie des matelots a vingt-sept sous.

6. Les matelots de premiere et deuxieme classe, egalement deserteurs,
descendront a la paie de 12 sous, ceux de troisieme et quatrieme classe
seront reduits a celle de novice, a huit sous.

7. Dans aucun cas, les officiers, mariniers et matelots, qui auront subi
les reductions prescrites par les articles precedens, ne pourront etre
reintegres dans leurs grades primitifs que par un avancement progressif
d'une paie a l'autre, et de six mois en six mois sur la demande motivee
des commandans de leurs vaisseaux, qui certifieront leur exactitude et
leur bonne conduite.

8. Les attestations de maladie n'auront de valeur que sur la signature
de la majorite des membres composant le conseil de salubrite navale. Il
est defendu formellement aux commissaires de marine preposes aux
details des armemens, d'en admettre d'autres, sous leur responsabilite
personnelle.

9. Il sera etabli garnison chez toutes les familles des marins embarques
qui seront restes a terre apres le depart de l'armee; et les garnisaires
n'en seront retires que lorsque ces deserteurs se seront presentes au
bureau des armemens pour y recevoir une nouvelle destination.

10. Dans le temps que l'armee navale de la republique, de concert avec
l'armee de terre, se prepare a relever la gloire de la marine francaise,
les marins, dans le cas de servir et qui restent chez eux, meritent
d'etre traites sans aucun menagement. Avant de sevir contre eux,
le general en chef leur ordonne de se rendre a bord de la deuxieme
flottille qui est en armement. Ceux qui, quinze jours apres la
publication du present ordre, ne se seront pas fait inscrire pour faire
partie dudit armement, seront regardes comme des laches. En consequence
l'ordonnateur de la marine leur fera signifier individuellement l'ordre
de se rendre au port de Toulon, et si, cinq jours apres, ils n'ont point
comparu, ils seront traites comme des deserteurs.

L'ordonnateur de la marine tiendra la main a l'execution du present
reglement.

BONAPARTE.



Toulon, le 29 floreal an 6 (18 mai 1798).

_Reglement pour la repression des delits commis a bord de l'armee
navale._

Vu que les lois existantes sur la maniere de proceder aux jugemens des
delits militaires n'ont pas prevu le cas ou se trouve l'armee par sa
composition actuelle; qu'il est juste et urgent que les troupes de
terre et de mer, les soldats, matelots et autres employes a la suite de
l'armee, reunis sur les vaisseaux, ne soient pas, pour le meme delit,
soumis a des lois differentes, soit pour la procedure, soit pour la
forme des jugemens, ordonne:

ART. 1. La loi du 15 brumaire an 5, qui regle la maniere de proceder aux
jugemens militaires, sera ponctuellement et exclusivement suivie a bord
des vaisseaux composant l'armee navale.

2. Chaque vaisseau ou fregate sera considere comme une division
militaire.

3. Il y aura en consequence, par chaque vaisseau ou fregate, un conseil
de guerre compose de sept membres, pris dans les grades designes par
l'article 2 de la loi du 13 brumaire, ou dans les grades correspondans
de l'armee de mer.

4. Les membres du conseil de guerre, le rapporteur et l'officier charge
des fonctions de commissaire du pouvoir executif, seront nommes par
le contre-amiral, dans chaque division de l'armee navale; en cas
d'empechement legitime de quelqu'un de ces membres, il sera pourvu a son
remplacement par le commandant du vaisseau.

5. A defaut d'officier dans quelqu'un des grades designes par l'art. 2
de la loi du 13 brumaire, ou des grades correspondans dans la marine, il
y sera supplee par des officiers du rang immediatement inferieur.

6. Les jugemens prononces par le conseil de guerre seront sujets a
revision.

7. Il sera etabli a cet effet, a bord de chaque vaisseau ou fregate de
l'armee navale, un conseil permanent de revision, dans la forme indiquee
par la loi du 18 vendemiaire an 6.

8. Ce conseil sera compose de cinq membres du grade designe en l'article
21 de ladite loi, ou du grade correspondant dans la marine; et a defaut
d'officiers superieurs, il y sera supplee, ainsi qu'il est dit a
l'article 5, pour la formation du conseil de guerre.

9. En cas d'annulation du jugement par le conseil de revision, celui-ci
renverra le fond du proces, pour etre juge de nouveau par-devant le
conseil de guerre de tel autre vaisseau qu'il designera. Ce conseil de
guerre remplira des lors les fonctions et aura toutes les attributions
du deuxieme conseil de guerre etabli par l'article 9 de la loi du 18
vendemiaire an 6.

10. Les fonctions du commissaire du pouvoir executif seront remplies par
un commissaire d'escadre ou par un commissaire ordonnateur des guerres,
et a leur defaut, par un sous-commissaire de marine ou commissaire
ordinaire des guerres.

11. Le commandant de l'armee navale nommera les membres du conseil
permanent de revision. En cas d'empechement d'aucun de ses membres, il
sera pourvu a son remplacement par le commandant du vaisseau a bord
duquel le conseil devra se tenir.

12. Les delits commis sur les batimens de transport et autres, faisant
partie du convoi, seront juges par le conseil de guerre du vaisseau ou
fregate sous le commandement desquels ils se trouveront naviguer. En cas
d'empechement, les prevenus seront mis aux fers, si le cas l'exige, pour
etre juges au premier mouillage ou a la premiere occasion favorable.

13. Les peines portees par la loi du 21 brumaire an 5, notamment celles
contre la desertion, sont applicables aux marins, et reciproquement
celles portees par la loi du 22 aout 1790 sont declarees communes aux
troupes de terre et a tous individus embarques, dans les cas non prevus
par la loi du 21 brumaire.

14. Seront justiciables desdits conseils de guerre et de revision, le
cas echeant, tous individus faisant partie de l'armee de terre et de
mer, et autres embarques sur les vaisseaux.

BONAPARTE.



Toulon, le 30 floreal an 6 (19 mai 1798).

PROCLAMATION.

_Aux soldats de terre et de mer de l'armee de la Mediterranee._

Soldats,

Vous etes une des ailes de l'armee d'Angleterre.

Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sieges; il vous
reste a faire la guerre maritime.

Les legions romaines, que vous avez quelquefois imitees, mais pas encore
egalees, combattaient Carthage tour-a-tour sur cette meme mer, et
aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que
constamment elles furent braves, patientes a supporter la fatigue,
disciplinees et unies entre elles.

Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes destinees a
remplir, des batailles a livrer, des dangers, des fatigues a vaincre;
vous ferez plus que vous n'avez fait pour la prosperite de la patrie, le
bonheur des hommes et votre propre gloire.

Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis;
souvenez-vous que, le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des
autres.

Soldats, matelots, vous avez ete jusqu'ici negliges; aujourd'hui la plus
grande sollicitude de la republique est pour vous: vous serez dignes de
l'armee dont vous faites partie.

Le genie de la liberte, qui a rendu, des sa naissance, la republique
l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les
plus lointaines.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 24 prairial an 6 (12 juin 1798).

_Convention arretee entre la republique francaise et l'ordre des
chevaliers de Saint-Jean de Jerusalem, sous la mediation de Sa Majeste
Catholique le roi d'Espagne._

ART. 1er. les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem
remettront a l'armee francaise la ville et les forts de Malte. Ils
renoncent, en faveur de la republique francaise, aux droits de
souverainete et de propriete qu'ils ont tant sur cette ville que sur les
iles de Malte, du Gozo et de Cumino.

2. La republique francaise emploiera son influence au congres de Rastadt
pour faire avoir au grand-maitre, sa vie durant, une principaute
equivalente a celle qu'il perd, et, en attendant, elle s'engage a lui
faire une pension annuelle de 300,000 fr. Il lui sera donne en outre la
valeur de deux annees de ladite pension, a titre d'indemnite, pour son
mobilier. Il conservera, pendant le temps qu'il restera a Malte, les
honneurs militaires dont il jouissait.

3. Les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem qui sont
Francais, actuellement a Malte, et dont l'etat sera arrete par le
general en chef, pourront rentrer dans leur patrie; et leur residence a
Malte leur sera comptee comme une residence en France.

La republique francaise emploiera ses bons offices aupres des
republiques cisalpine, ligurienne, romaine et helvetique, pour que le
present article soit declare commun aux chevaliers de ces differentes
nations.

4. La republique francaise fera une pension de 700 fr. aux chevaliers
francais actuellement a Malte, leur vie durant. Cette pension sera de
1,000 fr. pour les chevaliers sexagenaires et au-dessus.

La republique francaise emploiera ses bons offices aupres des
republiques cisalpine, ligurienne, romaine et helvetique, pour qu'elles
accordent la meme pension aux chevaliers de ces differentes nations.

5. La republique francaise emploiera ses bons offices aupres des autres
puissances de l'Europe, pour qu'elles conservent aux chevaliers de leur
nation l'exercice de leurs droits sur les biens de l'ordre de Malte
situes dans leurs etats.

6. Les chevaliers conserveront les proprietes qu'ils possedent dans les
iles de Malte et du Gozo, a titre de propriete particuliere.

7. Les habitans des iles de Malte et du Gozo continueront a jouir, comme
par le passe, du libre exercice de la religion catholique, apostolique
et romaine. Ils conserveront les privileges qu'ils possedent: il ne sera
mis aucune contribution extraordinaire.

8. Tous les actes civils, passes sous le gouvernement de l'ordre, seront
valables, et auront leur execution.

Fait double, a bord du vaisseau l'_Orient_, devant Malte, le 24 prairial
an 6 de la republique francaise (12 juin 1798.)

BONAPARTE, etc.



En execution des articles conclus le 24 prairial, entre la republique
francaise et l'ordre de Malte, ont ete arretees les dispositions
suivantes:

ART. 1. Aujourd'hui, 24 prairial, le fort Manoel, le fort Timer, le
chateau Saint-Ange, les ouvrages de la Bormola, de la Cottonnere, et de
la Cite Victorieuse, seront remis, a midi, aux troupes francaises.

2. Demain, 25 prairial, le fort de Riccazoli, le chateau Saint-Elme, les
ouvrages de la Cite Valette, ceux de la Florianne, et tous les autres,
seront remis, a midi, aux troupes francaises.

3. Des officiers francais se rendront aujourd'hui, a dix heures du
matin, chez le grand-maitre, pour y prendre les ordres pour les
gouverneurs qui commandent dans les differens ports et ouvrages qui
doivent etre mis au pouvoir des Francais. Ils seront accompagnes d'un
officier maltais. Il y aura autant d'officiers qu'il sera remis de
forts.

4. Il sera fait les memes dispositions que ci-dessus pour les forts
et ouvrages qui doivent etre mis au pouvoir des Francais, demain 25
prairial.

5. En meme temps que l'on consignera les ouvrages de fortifications,
l'on consignera l'artillerie, les magasins, et papiers du genie.

6. Les troupes de l'ordre de Malte pourront rester dans les casernes
qu'elles occupent jusqu'a ce qu'il y soit autrement pourvu.

7. L'amiral commandant la flotte francaise nommera un officier pour
prendre possession aujourd'hui des vaisseaux, galeres, batimens,
magasins, et autres effets de marine appartenans a l'ordre de Malte.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 24 prairial an 6 (12 juin 1798).

_A l'eveque de Malte._

J'ai appris avec un veritable plaisir, monsieur l'eveque, la bonne
conduite, que vous avez eue, et l'accueil que vous avez fait aux troupes
francaises.

Vous pouvez assurer vos diocesains que la religion catholique,
apostolique et romaine, sera non-seulement respectee, mais ses ministres
specialement proteges.

Je ne connais pas de caractere plus respectable et plus digne de la
veneration des hommes, qu'un pretre qui, plein du veritable esprit
de l'evangile, est persuade que ses devoirs lui ordonnent de preter
obeissance au pouvoir temporel, et de maintenir la paix, la tranquillite
et l'union au milieu d'un diocese.

Je desire, monsieur l'eveque, que vous vous rendiez sur-le-champ dans la
ville de Malte, et que, par votre influence, vous mainteniez le calme
et la tranquillite parmi le peuple. Je m'y rendrai moi-meme ce soir. Je
desire que, des mon arrivee, vous me presentiez tous les cures et autres
chefs d'ordre de Malte et villages environnans.

Soyez persuade, monsieur l'eveque, du desir que j'ai de vous donner des
preuves de l'estime et de la consideration que j'ai pour votre personne.

BONAPARTE.



Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Les citoyens Berthollet, le controleur de l'armee, et un
commis du payeur, enleveront l'or, l'argent et les pierres precieuses
qui se trouvent dans l'eglise de St.-Jean, et autres endroits dependans
de l'ordre de Malte, l'argenterie des auberges et celle du grand-maitre.

2. Ils feront fondre dans la journee de demain tout l'or en lingots,
pour etre transporte dans la caisse du payeur a la suite de l'armee.

3. Ils feront un inventaire de toutes les pierres precieuses qui seront
mises sous le scelle dans la caisse de l'armee.

4. Ils vendront pour 250 a 300,000 fr. d'argenterie a des negocians du
pays pour de la monnaie d'or et d'argent, qui sera egalement remise dans
la caisse de l'armee.

5. Le reste de l'argenterie sera remis dans la caisse du payeur, qui la
laissera a la monnaie de Malte, pour etre fabriquee, et l'argent remis
au payeur de la division, pour la subsistance de cette division. On
specifiera ce que cela doit produire, afin que le payeur puisse en etre
comptable.

6. Ils laisseront, tant a l'eglise St.-Jean qu'aux autres eglises, ce
qui sera necessaire pour l'exercice du culte.

BONAPARTE.



Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798).

_Au citoyen Garat, ministre a Naples._

Je vous envoie, citoyen ministre, un courrier que j'expedie a Paris. Je
vous prie de lui fournir les passe-ports necessaires, et de l'expedier
en toute diligence.

Je vous prie de donner a la cour de Naples une connaissance pure et
simple de l'occupation de Malte par les troupes francaises, et de la
souverainete et propriete que nous venons d'y acquerir. Vous devez en
meme temps faire connaitre a S.M. le roi des Deux-Siciles, que nous
comptons conserver les meme relations que par le passe pour notre
approvisionnement, et que si elle en agissait avec nous autrement
qu'elle en agissait avec Malte, cela ne serait rien moins qu'amical.

Quant a la suzerainete que le royaume de Sicile a sur Malte, nous ne
devons pas nous y refuser, toutes les fois que Naples reconnaitra la
suzerainete de la republique romaine.

Je m'arrete ici deux jours pour faire de l'eau, apres lesquels je pars
pour l'Orient.

Je ne sais pas si vous resterez encore long-temps a Naples; je vous prie
de me faire connaitre ce que vous comptez faire, et de me donner, le
plus souvent que vous pourrez, des nouvelles de l'Europe.

Vous connaissez l'estime et la consideration particuliere que j'ai pour
vous.

BONAPARTE.

P.S. Pour epargner le temps, je mets ma lettre au directoire, sous
cachet volant; vous pourrez en prendre connaissance.



Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Les chevaliers qui n'etaient pas profes et qui se seraient
maries a Malte;

2. Les chevaliers qui auraient des possessions particulieres dans l'ile
de Malte;

3. Ceux qui auraient etabli des manufactures ou des maisons de commerce;

4. Enfin, ceux compris dans la liste que je vous envoie, connus par les
sentimens qu'ils ont pour la republique, seront regardes comme citoyens
de Malte et pourront y rester tant qu'ils desireront. Ils seront
exceptes de l'ordre donne aujourd'hui.

BONAPARTE.



Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Les iles de Malte et du Gozo seront administrees par une
commission de gouvernement composee de neuf personnes, qui seront a la
nomination du general en chef.

2. Chaque membre de la commission la presidera a son tour pendant six
mois. Elle choisira un secretaire et un tresorier hors de son sein.

3. Il y aura, pres de la commission, un commissaire francais.

4. Cette commission sera specialement chargee de toute l'administration
des iles de Malte et du Gozo, et de la surveillance de la perception des
contributions directes et indirectes. Elle prendra des mesures relatives
a l'approvisionnement de l'ile. L'administration de sante sera
specialement sous ses ordres.

5. Le commissaire ordonnateur en chef fera un abonnement avec la
commission pour etablir ce qu'elle doit donner par mois a la caisse de
l'armee.

6. La commission de gouvernement s'occupera incessamment de
l'organisation des tribunaux pour la justice civile et criminelle, en le
rapprochant le plus possible de l'organisation qui existe actuellement
en France. La nomination des membres aura besoin de l'approbation du
general de division commandant a Malte. En attendant que ces tribunaux
soient organises, la justice continuera d'etre administree comme par le
passe.

7. Les iles de Malte et du Gozo seront divisees en cantons dont le
moindre aura trois mille ames de population. Il y aura a Malte deux
municipalites.

8. Chaque canton sera administre par un corps municipal de cinq membres.

9. Il y aura dans chaque canton un juge de paix.

10. Les juges de paix, les differentes magistratures seront nommes par
la commission de gouvernement, avec l'approbation du general de division
commandant a Malte.

11. Tous les biens du grand-maitre de l'ordre de Malte et des differens
couvens des chevaliers appartiennent a la republique francaise.

12. Il y aura une commission, composee de trois membres, chargee
de faire l'inventaire desdits biens et de les administrer; elle
correspondra avec l'ordonnateur en chef.

13. La police sera toute entiere sous les ordres du general de division
commandant et des differens officiers sous ses ordres.

BONAPARTE.



Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Il y aura, dans chaque municipalite de la ville de Malte, un
bataillon de garde nationale compose de neuf cents hommes, qui portera
l'uniforme habit vert, paremens et collet rouges, et passe-poil blanc.
Cette garde nationale sera choisie parmi les hommes les plus riches, les
marchands, et ceux qui sont interesses a la tranquillite publique.

2. Elle fournira tous les jours toutes les gardes et patrouilles
necessaires pour la police. Elle ne sera jamais de garde aux forts.

3. L'institution du corps des chasseurs sera conservee.

4. Le general de division fera un reglement tant pour l'organisation et
le service de la garde nationale que pour l'organisation et le service
des chasseurs. On donnera aux uns et aux autres la quantite d'armes
necessaire pour le service.

5. On formera quatre compagnies de veterans de tous les vieux soldats
qui auraient ete au service de l'ordre de Malte, et qui sont incapables
d'un service actif.

Les deux premieres, des l'instant qu'elles seront organisees, seront
envoyees pour tenir garnison dans le fort de Corfou. On executera le
present article, quelques difficultes que l'on puisse rencontrer, mon
intention n'etant pas que cette grande quantite d'hommes, habitues a
l'ordre de Malte, continue a y rester.

6. On formera quatre compagnies de canonniers, a peu pres sur le meme
pied que celles qui existaient ci-devant, qui seront employees dans
les batteries de la cote. Il y aura, dans chacune de ces compagnies de
canonniers, un officier et un sous-officier francais.

7. Tous les individus qui voudront former une compagnie de cent
chasseurs seront maitres de la former. Eux et les officiers de ces
compagnies seront conserves, et, des l'instant qu'elles seront
organisees, le general de division les fera partir pour rejoindre
l'armee.

BONAPARTE.



Malte, le 27 prairial an 6 (15 juin 1798).

_Aux commissaires du gouvernement a Corcyre, Ithaque, et pres le
departement de la mer Egee._

Je vous previens, citoyens, que le pavillon de la republique flotte sur
tous les forts de Malte, et que l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem est
detruit.

Je vous instruirai incessamment de la direction que prendra l'armee.

Apprenez aux habitans de votre departement ce que nous faisons dans ce
moment-ci; ils en tireront tout l'avantage.

N'oubliez aussi aucun moyen de le faire connaitre a tous les Grecs de la
Moree et des autres pays.

BONAPARTE.



Malte, le 27 prairial an 6 (15 juin 1798).

_Aux consuls de Tunis, Tripoli et Alger._

Je vous previens, citoyens, que l'armee de la republique est en
possession depuis deux jours de la ville et des deux iles de Malte et du
Gozo. Le pavillon tricolore flotte sur tous les forts.

Vous voudrez bien, citoyen, faire part de la destruction de l'ordre de
Malte et de cette nouvelle possession de la republique au bey, pres
duquel vous vous trouvez, et lui faire connaitre que, desormais, il doit
respecter les Maltais, puisqu'ils se trouvent sujets de la France.

Je vous prie aussi de lui demander qu'il mette en liberte les differens
esclaves maltais qu'il avait; j'ai donne l'ordre pour que l'on mit en
liberte plus de deux mille esclaves barbaresques et turcs, que l'ordre
de Saint-Jean de Jerusalem tenait aux galeres.

Laissez entrevoir au bey que la puissance qui a pris Malte en deux ou
trois jours, serait dans le cas de le punir, s'il s'ecartait un moment
des egards qu'il doit a la republique.

BONAPARTE.



Malte, le 27 prairial an 6 (15 juin 1798).

_Au general Chabot._

Nous sommes entres, citoyen general, depuis trois jours dans Malte.
La republique vient, par-la, d'acquerir une place aussi forte que
favorablement situee pour le commerce.

Les habitans des trois departemens qui composent votre division, doivent
en tirer un avantage tout particulier. Annoncez-leur cette bonne
nouvelle.

Je laisse le general Vaubois pour commander ici. Vous pourrez
correspondre avec lui pour tous les objets dont vous pourriez avoir
besoin.

Votre division fait partie de l'armee que je commande. Je vous prie de
m'envoyer par le brick l'etat de situation exacte de vos troupes, de
votre marine, de vos magasins, soit d'artillerie, soit de vivres.

Faites-moi connaitre aussi ce qui est du a la troupe, et s'il vous
serait possible de pouvoir vous procurer des matelots, d'armer en flute
le vaisseau et la fregate qui sont a Corfou, et de me les envoyer dans
l'endroit que je vous designerai.

Je vous prie d'expedier a notre ministre a Constantipople, la nouvelle
de l'occupation de Malte par l'armee francaise, et de la destruction de
l'ordre de Saint-Jean de Jerusalem. Annoncez egalement cette nouvelle a
Ali-Pacha, au pacha de Scutari et au pacha de la Moree.

Je desire que vous n'envoyiez a Constantinople qu'un bateau de commerce.
Le chebeck _le Fortunatus_ a ordre de venir joindre l'armee: faites-le
accompagner par un de vos meilleurs bricks, afin que je puisse vous le
renvoyer avec de nouveaux ordres.

Mettez-vous en mesure contre l'attaque des Turcs. Il est inutile que
vous fassiez connaitre la destination que prend l'armee.

BONAPARTE.



Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Tous les habitans des iles de Malte et du Gozo sont tenus de
porter la cocarde tricolore. Aucun habitant de Malte ne pourra porter
l'habit national francais, a moins qu'il n'en ait obtenu la permission
speciale du general en chef. Le general en chef accordera la qualite
de citoyen francais et la permission de porter l'habit national aux
habitans de Malte et du Gozo qui se distingueront par leur attachement a
la republique, par quelque action d'eclat, trait de bienfaisance ou de
bravoure.

2. Tous les habitans de Malte sont desormais egaux en droits. Leurs
talens, leur merite, leur patriotisme, et leur attachement a la
republique francaise, etablissent seuls la difference entre eux.

3. L'esclavage est aboli: tous les esclaves connus sous le nom de
_bonnivagli_ seront mis en liberte, et le contrat deshonorant pour
l'espece humaine qu'ils ont fait est detruit.

4. En consequence de l'article precedent, tous les Turcs qui sont
esclaves de quelque particulier seront remis entre les mains du general
commandant, pour etre traites comme prisonniers de guerre; et, vu
l'amitie qui existe entre la republique francaise et la Porte ottomane,
ils seront envoyes chez eux lorsque le general en chef l'ordonnera, et
lorsqu'il aura connaissance que les beys consentent a renvoyer a Malte
tous les esclaves francais ou maltais qu'ils auraient.

5. Dix jours apres la publication du present ordre, il est defendu
d'avoir des armoiries soit a l'interieur, soit a l'exterieur des
maisons, de cacheter des lettres avec des armoiries, ni de prendre des
titres feodaux.

6. L'ordre de Malte etant dissous, il est expressement defendu a qui que
ce soit de prendre des titres de baillis, commandeurs, ou chevaliers.

7. On mettra dans chaque eglise, a la place ou etaient les armes du
grand-maitre, celles de la republique.

8. Dix jours apres la publication du present ordre, il est defendu,
sous quelque pretexte que ce soit, de porter des uniformes des corps de
l'ancien ordre de Malte.

9. L'ile de Malte appartenant a la republique francaise, la mission des
differens ministres plenipotentiaires a cesse.

10. Tous les consuls etrangers cesseront leurs fonctions, et oteront
les armes qui sont sur leurs portes, jusqu'a ce qu'ils aient recu des
lettres de creance de leur gouvernement pour continuer leurs fonctions
dans la ville de Malte, devenue port de la republique francaise.

11. Tous les etrangers venant et vivant a Malte seront obliges de se
conformer au present ordre, quels que soient leur grade et le rang
qu'ils auraient chez eux.

12. Tous les contrevenans aux articles ci-dessus seront condamnes, pour
la premiere fois, a une amende du tiers de leurs revenus; la seconde, a
trois mois de prison; la troisieme, a un an de prison; la quatrieme, a
la deportation de l'ile de Malte, et a la confiscation de la moitie de
leurs biens.

BONAPARTE.



Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Il sera fait un desarmement general de tous les habitans des
iles de Malte et du Gozo. Il ne sera accorde des armes que par une
permission du general commandant, et a des hommes dont le patriotisme
sera reconnu.

2. L'organisation des chasseurs volontaires dans les iles de Malte et du
Gozo sera continuee; mais ce corps ne sera compose que d'hommes sur les
services desquels on peut compter. On aura soin surtout d'avoir des
officiers patriotes.

3. Les signaux seront retablis depuis la pointe du Gozo a Malte.

4. Les lois de la sante a Malte ne seront ni plus ni moins rigoureuses
que les lois de la sante a Marseille.

5. Il sera forme une compagnie de trente volontaires, composee de jeunes
gens de quinze a trente ans, et pris dans les familles les plus riches.

6. Le general de division designera, dans l'espace de dix jours, a
la commission de gouvernement les hommes qui doivent composer ladite
compagnie. La commission de gouvernement le leur fera signifier; et,
vingt jours apres, ils seront obliges d'etre armes d'un sabre. Ils
auront le meme uniforme que les guides de l'armee, a l'exception qu'ils
porteront l'aiguillette et le bouton blanc.

7. Ceux qui ne se trouveraient pas a la revue que passera le general de
division dix jours apres seront condamnes, les jeunes gens a un an de
prison, et les parens, jouissant du bien de la famille, a mille ecus
d'amende.

8. La commission de gouvernement designera les jeunes gens de neuf a
quatorze ans, appartenans aux plus riches familles, lesquels seront
envoyes a Paris pour etre eleves dans les ecoles de la republique. Les
parens seront tenus de leur faire 800 fr. de pension, et de leur donner
600 fr. pour leur voyage. Le passage leur sera accorde sur les vaisseaux
de guerre.

9. La commission de gouvernement enverra la liste de ces jeunes gens, au
plus tard dans vingt jours, au general en chef, et ils partiront au plus
tard dans un mois.

10. Ils devront avoir pantalon et gilet bleus, paremens et revers
rouges, lisere blanc. Ils seront debarques a Marseille, ou le ministre
de l'interieur donnera des ordres pour les faire passer dans les ecoles
nationales.

11. Le commissaire-ordonnateur de la marine designera a la commission de
gouvernement les jeunes gens maltais appartenans aux familles les plus
riches, pour pouvoir etre places comme aspirans, et pouvoir s'instruire
et parvenir a tous les grades.

12. Comme l'education interesse principalement la prosperite et la
surete publiques, les parens dont les enfans seront designes, et qui s'y
refuseraient, seront condamnes a payer mille ecus d'amende.

13. Les classes pour les matelots seront retablies comme dans les ports
de France. Lorsque l'escadre aura besoin de matelots, et qu'il n'y aura
pas assez de gens de bonne volonte, on prendra de preference les jeunes
gens de quinze a vingt-cinq ans. Si cela ne suffit pas, on prendra
ceux de vingt-cinq a trente-cinq, et enfin ceux de trente-cinq a
quarante-cinq.

BONAPARTE.



Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Tous les pretres, religieux et religieuses, de quelque ordre
que ce soit, qui ne sont pas natifs des iles de Malte et du Gnzo, seront
tenus d'evacuer l'ile au plus tard dix jours apres la publication du
present ordre: l'eveque, vu ses qualites pastorales, sera seul excepte
du present ordre.

2. Toutes les cures, benefices, qui, en vertu du present ordre, seraient
vacans, seront donnes a des naturels des iles de Malte et du Gozo,
n'etant point juste que des etrangers jouissent desavantages du pays.

3. On ne pourra pas desormais faire de voeux religieux avant l'age de
trente ans. Il est defendu de faire de nouveaux pretres, jusqu'a ce que
les pretres actuellement existans soient tous employes.

4. Il ne pourra pas y avoir a Malte et au Gozo plus d'un couvent de
chaque ordre.

5. La commission de gouvernement, de concert avec l'eveque, designera
les maisons ou les individus d'un meme ordre doivent se reunir. Tous les
biens qui deviendraient inutiles a la subsistance desdits couvens seront
employes a soulager les pauvres.

6. Toutes les fondations particulieres, tous les couvens d'ordre
seculier et corporations de penitens, toutes les collegiales, sont
supprimes. La cathedrale seule aura quinze chanoines residans a Malte,
et cinq residans a Civita-Vecchia.

7. Il est expressement defendu a tout seculier, qui n'est pas au moins
sous-diacre, de porter le collet ou la soutane.

8. L'eveque sera tenu de remettre, dix jours apres la publication du
present ordre, l'etat des pretres et le certificat qu'ils sont naturels
des iles de Malte et du Gozo, et l'etat de ceux qui, en vertu du present
ordre, doivent evacuer le territoire.

Chaque chef d'ordre sera tenu de remettre un pareil etat au commissaire
du gouvernement. Tout individu qui n'aurait pas obtempere au present
ordre sera condamne a six mois de prison.

9. La commission de gouvernement, le commissaire pres elle, le general
de division, sont charges, chacun en ce qui le concerne, de l'execution
du present ordre.

BONAPARTE.



Malte, le 28 prairial an 6(16 juin 1798).

_A l'ordonnateur Najac._

Il y a deja long-temps que vous n'avez recu de nos nouvelles. Vous devez
cependant avoir recu deux avisos que je vous ai envoyes. Je n'ai recu
de Toulon, depuis mon depart, que le brick qui est parti quarante-huit
heures apres nous.

Apres deux jours de fusillade et de canonnade, nous avons obtenu la
ville de Malte et tous ses forts: nous y avons trouve deux vaisseaux de
guerre, une fregate, quatre galeres, quinze a dix-huit cents pieces de
canon, et quarante mille fusils.

Du reste, l'arsenal est fort peu approvisionne.

_La Sensible_ que je vous expedie, conduira l'ambassadeur de la
republique a Constantinople.

J'espere que les trois vaisseaux venitiens, grace a vos soins, seront a
present en etat, et que toutes les troupes restees en arriere, pourront
partir sous leur escorte.

Adressez tout ce qui nous serait destine, a Malte qui necessairement
doit etre notre premiere echelle.

Je desirerais que ces vaisseaux prissent sous leur escorte toutes les
troupes que le consul de Genes a a nous envoyer.

Je vous prie d'expedier, deux fois par decade, un aviso pour Malte, d'ou
il retournera a Toulon: le commissaire de la marine, qui est a Malte,
nous expediera nos courriers la ou nous serons.

BONAPARTE.



Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798).

_Au citoyen Lavalette._

_L'Arthemise_, citoyen, a ordre de vous faire mouiller sur la cote
d'Albanie, pour vous mettre a meme de conferer avec Ali-Pacha. La lettre
ci-jointe que vous devrez lui remettre, ne contient rien autre chose que
d'ajouter foi a ce que vous lui direz, et de l'inviter a vous donner un
truchement sur pour vous entretenir seul avec lui. Vous lui remettrez
vous-meme ladite lettre, afin d'etre assure qu'il en prenne lui-meme
lecture.

Apres quoi, vous lui direz que, venant de m'emparer de Malte, et me
trouvant dans ces mers avec trente vaisseaux et cinquante mille hommes,
j'aurai des relations avec lui, et que je desire savoir si je peux
compter sur lui; que je desirerais aussi qu'il envoyat pres de moi, en
l'embarquant sur la fregate, un homme de marque et qui eut sa confiance;
que sur les services qu'il a rendus aux Francais, et sur sa bravoure
et son courage, s'il me montre de la confiance et qu'il veuille me
seconder, je peux accroitre de beaucoup sa gloire et sa destinee.

Vous prendrez en general note de tout ce que vous dira Ali-Pacha, et
vous vous rembarquerez sur la fregate pour venir me joindre et me rendre
compte de tout ce que vous aurez fait.

En passant a Corfou, vous direz au general Chabot, qu'il nous envoie des
batimens charges de bois, et qu'il fasse une proclamation aux habitans
des differentes iles pour qu'ils envoient a l'escadre, du vin, des
raisins secs, et qu'ils en seront bien payes.

BONAPARTE.



Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798).

_A Ali-Pacha._

Mon tres-respectable ami, apres vous avoir offert les voeux que je fais
pour votre prosperite et la conservation de vos jours, j'ai l'honneur de
vous informer que depuis long-temps je connais l'attachement que vous
avez pour la republique francaise, ce qui me ferait desirer de trouver
le moyen de vous donner des preuves de l'estime que je vous porte.
L'occasion me paraissant aujourd'hui favorable, je me suis empresse
de vous ecrire cette lettre amicale, et j'ai charge un de mes
aides-de-champ de vous la porter, pour vous la remettre en mains
propres. Je l'ai charge aussi de vous faire certaines ouvertures de ma
part, et comme il ne sait point votre langue, veuillez bien faire choix
d'un interprete fidele et sur pour les entretiens qu'il aura avec vous.
Je vous prie d'ajouter foi a tout ce qu'il vous dira de ma part, et de
me le renvoyer promptement avec une reponse ecrite en turc de votre
propre main. Veuillez-bien agreer mes voeux et l'assurance de mon
sincere devouement.

BONAPARTE.



Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798).

_Au roi d'Espagne._

La republique francaise a accepte la mediation de V.M. pour la
capitulation de la ville de Malte.

M. le chevalier d'Amatti, votre resident dans cette ville, a su etre a
la fois agreable a la republique francaise et au grand-maitre. Mais par
l'occupation du port de Malte par la republique, la place de M. d'Amatti
se trouve supprimee. Je le recommande a Votre Majeste, pour qu'elle
veuille bien ne pas l'oublier dans la distribution de ses graces.

Je prie Votre Majeste de croire aux sentimens d'estime et a la
tres-haute consideration que j'ai pour elle.

BONAPARTE.



Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Les pretres latins ne pourront pas officier dans l'eglise qui
appartient aux Grecs.

2. Les messes que les pretres latins ont coutume de dire dans les
eglises grecques seront dites dans les autres eglises de la place.

3. Il sera accorde protection aux Juifs qui voudront etablir une
synagogue.

4. Le general commandant remerciera les Grecs etablis a Malte de la
bonne conduite qu'ils ont tenue pendant le siege.

5. Tous les Grecs des iles de Malte et du Gozo, et des departemens
d'Ithaque, de Corcyre, et de la mer Egee, qui conserveront des relations
quelconques avec les Russes, seront condamnes a mort.

6. Tous les batimens grecs qui naviguent sous pavillon russe, s'ils sont
pris par des batimens francais, seront coules bas.



_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798).

ART. 1er. Les femmes et les enfans des grenadiers de la garde du
grand-maitre et du regiment de Malte, qui partent avec la flotte
francaise, recevront:

Les femmes, vingt sous par decade; les enfans au-dessous de dix ans, dix
sous par decade.

2. Tous les garcons au-dessus de dix ans seront embarques sur les
batimens de la republique, comme mousses.

3. Il sera fait, par le payeur, une retenue d'un centime sur la paie de
chaque grenadier ou soldat, du regiment de Malte, qui a des enfans.

4. Les femmes des sous-officiers auront trente sous par decade, et les
enfans au-dessous de dix ans, quinze sous.

5. La retenue en sera faite sur les appointemens de leur mois.

6. La commission du gouvernement de Malte est chargee de l'execution du
present ordre.



_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798).

ART. 1er. La commission du gouvernement se divisera en bureau et en
conseil.

2. Le bureau sera compose de trois membres; y compris le president.

3. Le conseil nommera tous les six mois un des deux membres qui doivent
composer le bureau.

4. Le bureau sera en activite constante de service; chacun des membres
aura 4,000 fr. d'appointemens.

5. Le conseil ne se reunira qu'une fois par decade, pour prendre
connaissance de ce qu'aura fait le bureau.

6. Il leur sera accorde a chacun un traitement de 1,000 fr. par an.

7. Les membres du bureau seront, pour cette fois, le citoyen N---- pour
six mois, et le citoyen N---- pour un an.

8. Le commissaire de gouvernement aura 6,000 fr. d'appointemens: outre
ses frais de bureau, il lui sera accorde, sur l'extraordinaire, une
gratification pour son etablissement.



_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798).

ART. 1er. Le general de division commandant a la police generale de
l'ile et du port; aucun batiment ne peut ni entrer ni sortir qu'en
consequence de son reglement.

2. La commission du gouvernement est chargee de l'organisation civile,
judiciaire et administrative.

3. Elle ne peut rien faire que sur la demande du commissaire, ou apres
avoir oui son rapport; les conclusions du commissaire devront etre mises
dans toutes les deliberations de la commission.

4. Tout ce qui est reglement ne peut etre publie, ni avoir son effet,
que vise par le commandant et le general de division.

5. La commission des domaines est chargee de faire l'inventaire de tous
les meubles et immeubles appartenans a la republique; ainsi que de
l'administration de tous les biens nationaux.

6. Elle enverra tous les mois les inventaires qu'elle aura faits et le
bordereau de ce qu'elle aura recu au commissaire du gouvernement.

7. Elle ne pourra faire aucune vente qu'en consequence d'un ordre du
general en chef, et, s'il survenait des circonstances extraordinaires
qui exigeassent des fonds, le general de division, le commissaire
du gouvernement, le commissaire des guerres, et la commission, se
reuniraient et prendraient un arrete, en consequence duquel on serait
autorise a vendre jusqu'a la concurrence de 150,000 fr. Le commissaire
du gouvernement serait alors charge de faire un reglement, et d'en
suivre tous les details.

8. La commission des domaines n'aura pas d'autre payeur que celui de la
division militaire, qui aura un registre et une caisse particuliere pour
les objets y relatifs.

10. Le general commandant l'ile aura seul le droit de controler et de se
meler de l'administration du pays. Les generaux commandant sous lui,
les commandans de place, et autres agens militaires, ne se meleront
en aucune maniere des objets administratifs. Le general-commandant ne
pourra jamais etre represente par un de ses subordonnes.


_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798).

ART. 1er. Les impots etablis seront provisoirement maintenus. Le
commissaire du gouvernement et la commission administrative en
assureront la perception.

2. Dans le plus court delai, il sera etabli un systeme d'impositions
nouvelles, de maniere que le produit total, pris sur les douanes, le
vin, l'enregistrement, le timbre, le tabac, le sel, les loyers de
maisons et les domestiques, s'eleve a 720,000 fr.

3. De cette somme, il sera verse chaque mois 50,000 fr. dans la caisse
du payeur de l'armee. Ce versement n'aura lieu cependant que dans trois
mois, et jusque-la la caisse des domaines nationaux y suppleera.

4. Les 120,000 fr. restans seront laisses pour fournir aux frais
d'administration, justice, etc., selon l'etat par apercu ci-joint.

5. Cet etat sera arrete definitivement par la commission du gouvernement
avec le commissaire de la republique francaise, lors de l'organisation
des tribunaux, et des diverses parties du service administratif.

6. Le pave des villes, et l'entretien pour la proprete et le" lumieres,
sera paye par les habitans.

7. L'entretien des fontaines, par un droit qui sera etabli sur les
batimens qui font de l'eau, ainsi que les gages des employes attaches a
ce service.

8. Il sera etabli un droit de passe pour l'entretien des routes.

9. L'instruction publique sera payee avec les biens qui y sont deja
affectes; et, en cas d'insuffisance, avec ceux des fondations et couvens
supprimes, suivant l'ordre precedent du general en chef.

10. Les gages des magistrats de sante et frais y relatifs seront payes
par un droit sur les vaisseaux et sur les voyageurs.

11. Le mont-de-piete sera maintenu, et le commissaire du gouvernement
pour voira a son organisation nouvelle.

12. L'etablissement dit de l'Universite, pour l'approvisionnement en
grains de l'ile, sera maintenu, en separant l'administration ancienne a
compter du premier messidor; et le commissaire du gouvernement sera tenu
de l'organiser de maniere a ne laisser aucune inquietude a la republique
sur l'approvisionnement de l'ile.

13. Les hopitaux seront organises sur des bases nouvelles, et il
sera pourvu a leurs besoins par des biens des couvens ou fondations
supprimes; ceux qui y sont deja affectes leur seront conserves.

14. La poste aux lettres sera organisee de maniere a couvrir, par la
taxe des lettres, la depense qu'elle occasionnera.

15. Les depenses relatives au passage de l'armee, aux fournitures faites
pour elle, a l'etat du nouveau gouvernement, seront prises sur les fonds
qui resteront disponibles pendant les trois mois ou le gouvernement ne
paiera rien a l'armee.

16. Le commissaire du gouvernement est autorise a regler,
provisoirement, les cas non prevus, en rendant compte de la
determination au general en chef.


_Ordre du 29 prairial (17 juin 1798.)_

ECOLES PRIMAIRES.

ART. 1er. Il sera etabli dans les iles de Malte et du Gozo quinze ecoles
primaires.

2. Les instituteurs des ecoles enseigneront aux eleves a lire et ecrire
en francais, les elemens de calcul et du pilotage, et les principes de
la morale et de la constitution francaise.

3. Les instituteurs seront nommes par le commissaire du gouvernement.

4. Ils seront loges dans une maison nationale a laquelle sera attache un
jardin.

5. Leur salaire en argent sera de mille francs dans les villes et de 800
fr. dans les casals.

6. Il sera affecte au paiement de chaque instituteur une portion
suffisante des biens des couvens supprimes.

7. La distribution des ecoles et les reglemens sur leurs administration
et regime seront confies a la commission de gouvernement.


ECOLE CENTRALE.

ART. 1er. Il sera etabli a Malte une ecole centrale qui remplacera
l'universite et les autres chaires.

2. Elle sera compose:

1 deg.. D'un professeur d'arithmetique, et de stereotomie, aux appointemens
de 1,800 f.; 2 deg.. d'un professeur d'algebre et de stereotomie, aux
appointemens de 2,000 fr.; 3 deg.. d'un professeur de geometrie et
d'astronomie, aux appointemens de 2,400 fr.; 4 deg.. d'un professeur de
mecanique et de physique, aux appointemens de 5,000 fr.; 5 deg.. d'un
professeur de navigation, aux appointemens de 2,400 fr.; 6 deg.. d'un
professeur de chimie, aux appointemens de 1,800 fr.; 7 deg.. d'un professeur
de langues orientales, aux appointemens de 1,200 francs; 8 deg.. d'un
bibliothecaire, charge des cours de geographie, aux appointemens de
1,000 fr.

3. A l'ecole centrale seront attaches:

1 deg.. La bibliotheque et le cabinet d'antiquites; 2 deg.. un museum d'histoire
naturelle; 3 deg.. un jardin de botanique; 4 deg.. l'observatoire.

Une somme de 3,000 fr. sera affectee a l'entretien du materiel de
l'ecole centrale.

5. On vendra pour 300,000 fr. de biens nationaux pour la fondation de
l'approvisionnement.

6. Le commissaire du gouvernement se concertera avec le commissaire des
domaines pour la vente desdits biens.



_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798.)

Le commissaire-ordonnateur ouvrira un credit sur le payeur de la place,
de 3,000 fr. par mois pour le commandant de l'artillerie; 4,000 fr. par
mois pour le commandant du genie; 25,000 fr. par mois pour la marine;
3,000 fr. par mois pour l'extraordinaire, a la disposition du
general-commandant.



_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798.)

ART. 1er. Les commissaires des domaines nationaux auront chacun 4,000
fr. d'appointemens par an.

2. Ceux qui ne sont pas etablis dans le pays auront six mois
d'appointemens en forme de gratification pour leur etablissement.

3. Sur les fonds provenant des domaines, il sera accorde egalement
une somme de 6,000 fr. au commissaire de gouvernement pour son
etablissement, dont 3,000 fr. seront payes sur les premiers fonds, et
3,00 fr. dans six mois.

4. les frais de logement et de bureau de la commission ne pourront pas
exceder la somme de 12 a 1,500 fr. par an.

5. Les professeurs formeront ensemble un conseil qui s'occupera des
moyens de perfectionner l'instruction, et proposera a la commission de
gouvernement les mesures d'administration qu'il jugera necessaires.

6. Les appointemens des professeurs, le salaire des employes, dont
l'etat aura ete arrete par la commission de gouvernement, et les
depenses necessaires pour l'entretien des divers etablissemens, seront
payes sur les fonds ci-devant affectes a l'entretien de l'universite et
de la chaire des langues orientales.

7. Il sera affecte au jardin de botanique un terrain de trente arpens,
que la commission de gouvernement designera sans delai parmi les
terrains les plus fertiles et les plus pres de la ville.

8. Il sera fait a l'hopital de la ville de Malte des lecons d'anatomie,
de medecine et d'accouchement, par les officiers qui y sont attaches.



_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798.)

ART. 1. On affectera pour l'hopital, des fonds des couvens ou dotations
supprimees, jusqu'a la concurrence de 40,000 fr. de rentes. On prendra
de preference toutes les dotations qui existent deja affectees aux
hospices, quelques denominations qu'elles aient.

2. On affectera des biens nationaux pour 300,000 fr., pour les
creanciers du grand-maitre.

3. On vendra pour 300,000 fr. de biens nationaux pour subvenir aux
besoins de la garnison et de la marine.

Ordre du 29 prairial (17 juin 1798.)

ART. 1er. L'eveque n'exercera d'autre justice qu'une police sur les
ecclesiastiques; toutes procedures relatives au mariages seront du
ressort de la justice civile et criminelle.

Il est expressement defendu a l'eveque, aux ecclesiastiques et aux
habitans de l'ile, de rien recevoir pour l'administration des sacremens,
le devoir de leur etat etant de les administrer gratis. Ainsi les droits
d'etole, et autres pareils, restent abolis.

3. Aucun prince etranger ne pourra avoir d'influence ni dans
l'administration de la religion, ni dans celle de la justice. Ainsi
aucun ecclesiastique ni habitant ne pourra avoir recours au pape ni a
aucun metropolitain.

BONAPARTE.



Le 30 prairial (18 juin 1798).

Au directoire executif.

Je vous envoie, citoyens directeurs,

1 deg.. Un reglement pour la repression des delits a bord de l'escadre.

2 deg.. Copie d'une lettre ecrite au citoyen Najac, pour les differens
avancemens dans l'arsenal.

Le citoyen Najac a mis autant d'activite que de zele dans l'execution
de vos ordres pour l'expedition; c'est un homme de merite, qui entend
parfaitement sa besogne.

3 deg.. Un ordre pour la punition des matelots qui se seraient debarques de
dessus l'escadre.

  (Cette lettre a ete ecrite a differentes reprises, tant a bord
  De la flotte qu'a Malte. Nous la classons a sa derniere date.)

Le 8 prairial (27 mai 1798).

Nous sommes depuis deux jours en calme, a dix lieues au large du detroit
de Bonifaccio.

Le convoi de Corse vient de se reunir a nous; les troupes de ce convoi
sont commandees par le general Vaubois. J'attends a chaque instant le
convoi de Civita-Vecchia.

Un brick anglais a ete poursuivi par l'aviso _le Corcyre_, commande par
le citoyen Renould, et oblige de se jeter sur les cotes de Sardaigne,
ou il s'est brule. L'equipage de ce batiment nous parle toujours d'une
escadre anglaise.

Le convoi de l'escadre n'a encore eu aucune espece d'avaries ni de
maladies; tout continue a fort bien aller. Nos soldats travaillent
nuit et jour, soit pour apprendre a grimper sur les matures, soit a
l'exercice du canon.



Le 9, a huit heures du soir.

Le troisieme bataillon de la soixante-dix-neuvieme, auquel vous aviez
depuis long-temps donne l'ordre de passer a Corfou, est encore a Ancone.
J'ecris a Brune pour qu'il ne perde pas un instant pour l'y faire
passer. Il est bien essentiel que nos iles soient suffisamment gardees,
surtout dans le premier moment.



Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798).

Nous sommes arrives le 21, a la pointe du jour, a la vue de l'ile de
Gozo. Le convoi de Civita-Vecchia y etait arrive depuis trois jours.

Le 21 au soir, j'ai envoye un de mes aides-de-camp pour demander au
grand-maitre la faculte de faire de l'eau dans differens mouillages de
l'ile. Le consul de la republique a Malte vint me porter sa reponse, qui
etait un refus absolu, ne pouvant, disait-il, laisser entrer plus de
deux batimens de transport a la fois: ce qui, calcul fait, aurait exige
plus de trois cents jours pour faire de l'eau.

Le besoin de l'armee etait urgent et me faisait un devoir d'employer la
force pour m'en procurer.

J'ordonnai a l'amiral Brueys de faire des preparatifs pour la descente.
Il envoya le contre-amiral Blanquet avec son escadre et le convoi de
Civita-Vecchia, pour l'effectuer dans la calle de Marsa-Siroco. Le
convoi de Genes debarqua a la calle Saint-Paul, celui de Marseille a
l'ile de Gozo.

Le general de brigade Lannes, le chef de brigade Marmont, descendirent
a la portee du canon de la place. Le general Desaix fit debarquer
le general Belliard avec la vingt-unieme. Il s'empara de toutes les
batteries et de tous les forts qui defendaient la rade et le mouillage
de Marsa-Siroco.

Le 22, a la pointe du jour, nos troupes etaient a terre sur tous les
points, malgre l'obstacle d'une canonnade vive, mais extremement mal
executee.

Le 22 au soir, la place etait investie de tous les cotes, et le reste de
l'ile etait soumis.

Le general Reynier venait de s'emparer de l'ile de Gozo; le general
Baraguey-d'Hilliers de tout le midi de l'ile de Malte, apres avoir fait
plusieurs chevaliers et deux cents hommes prisonniers. Le general Desaix
etait a une portee de pistolet du glacis de la Cottonere et du fort
Riccazoli: il avait aussi fait plusieurs chevaliers prisonniers.

Les malheureux habitans, effrayes au-dela de ce qu'on peut imaginer,
s'etaient refugies dans la ville de Malte, qui se trouva par ce moyen
suffisamment garnie de monde.

Pendant toute la soiree du 22, la ville canonna avec la plus grande
activite. Les assieges voulurent faire une sortie; mais le chef de
brigade Marmont, a la tete de la dix-neuvieme, leur enleva le drapeau de
l'ordre.

Le 22, je commencai a faire debarquer l'artillerie. Nous avons peu de
places en Europe aussi fortes et aussi soignees que celle de Malte. Je
ne m'en tins pas aux seuls moyens militaires, et j'entamai differentes
negociations: le resultat en a ete heureux.

Le grand-maitre m'envoya demander, le 22 au matin, une suspension
d'armes.

J'ai envoye mon aide-de-camp chef de brigade Junot au grand-maitre,
avec la faculte de signer une suspension d'armes, s'il consentait, pour
preliminaires, a negocier de la reddition de la place.

J'envoyai les citoyens Poussielgue et Dolomieu pour sonder les
intentions du grand-maitre.

Le 22 a minuit, les charges de pouvoir du grand-maitre vinrent a bord
de l'Orient, ou ils conclurent dans la nuit la convention dont je vous
envoie les articles.

A la tete de la deputation du grand-maitre etait le commandeur
Bosredon-Ransigeat, chevalier de la ci-devant langue d'Auvergne, qui, du
moment ou il vit que l'on prenait les armes contre nous, a sur-le-champ
ecrit au grand-maitre que son devoir, comme chevalier de Malte, etait
de faire la guerre aux Turcs, et non a sa patrie; qu'en consequence
il declarait ne vouloir prendre aucune part a la mauvaise conduite de
l'Ordre dans cette circonstance. Il fut sur-le-champ mis en prison, et
il n'en sortit que pour etre charge de venir negocier.

Hier, 24, nous sommes entres dans la place, et nous avons pris
possession de tous les forts. Aujourd'hui, a midi, l'escadre y est venue
mouiller.

Je suis extremement satisfait de la conduite de l'amiral Brueys, de
l'harmonie et de l'ensemble qui regnent dans toute l'escadre. J'ai
beaucoup a me louer du zele et de l'activite du citoyen Gantheaume, chef
de division de l'etat-major de l'escadre.

Le citoyen Motard, capitaine de fregate, a commande les chaloupes de
debarquement. C'est un jeune officier d'esperance.

Nous avons trouve a Malte deux vaisseaux de guerre, une fregate, quatre
galeres, douze cents pieces de canon, quinze cents milliers de poudre,
quarante mille fusils, etc. On vous en enverra incessamment l'etat.

Je vous envoie copie des differens ordres que j'ai donnes pour
l'etablissement du gouvernement dans cette ile.

Je vous envoie la liste des Francais residant a Malte, dont la plupart
chevaliers, qui, un mois avant notre arrivee, ont fait des dons pour la
descente en Angleterre.

Je vous prie d'accorder le grade de general de brigade au citoyen
Marmont.



Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798).

L'escadre commence a sortir du port; et, le 30, nous comptons etre tous
a la voile pour suivre notre destination.

J'ai laisse, pour commander l'ile, le general de division Vaubois; c'est
lui qui a commande le debarquement, et il s'est concilie les habitans de
l'ile par sa sagesse et sa douceur.

Le grand-maitre part demain pour se rendre a Trieste. Sur les six cent
mille francs que nous lui avons accordes, il laisse ici trois cent mille
francs pour payer ses dettes. Je ferai prevaloir ces trois cent mille
francs sur les terres que nous avons appartenant a l'Ordre.

Je lui ai donne cent mille francs comptant, et le payeur lui a remis
quatre traites sur celui de Strasbourg, de cinquante mille francs
chacune, faisant les deux cent mille francs. Je vous prie d'ordonner
qu'elles soient acquittees.

Toute l'argenterie d'ici, y compris le tresor de Saint-Jean, ne nous
donnera pas un million. Je laisse cet argent pour subvenir aux depenses
de la garnison et a l'achevement du vaisseau _le Saint-Jean_.

Vous trouverez ci-joint les noms que j'ai donnes aux deux vaisseaux, a
la fregate et aux galeres que nous avons trouves ici.

Je vous envoie copie de plusieurs ordres que j'ai donnes. Je n'ai rien
oublie de ce qui pouvait nous assurer cette ile.

Je vous prie d'y envoyer le reste de la septieme demi-brigade
d'infanterie legere, de la quatre-vingtieme et de la vingt-troisieme.
Cette derniere est en Corse.

Nous avons besoin ici d'un bon corps de troupes. Rien n'egale
l'importance de cette place. Elle est soignee et dans le meilleur etat;
mais les fortifications sont tres-etendues.

Je vous prie de faire rejoindre tous les hommes de nos demi-brigades qui
sont restes en arriere: cela se monte a plusieurs milliers. Malte aurait
besoin aussi de quatre compagnies d'artillerie a pied.

J'ai fait embarquer comme matelots tous les esclaves turcs qui etaient
ici: ils nous seront utiles.

Le nombre des chevaliers de Malte francais se monte a trois cents. Une
partie ayant plus de soixante ans pourra rester ici. J'emmene avec moi
tout ce qui avait moins de trente ans. Le reste se rend a Antibes,
afin que ceux qui n'ont pas porte les armes contre la France puissent
rentrer, conformement a l'article 3 de la capitulation.

Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798).

Du moment que le convoi de Civita-Vecchia nous a joints, j'ai ete
instruit que les ordres que vous aviez donnes pour arreter les
instigateurs des troubles de Rome n'avaient pas ete executes, et que
tous les officiers avaient donne leur parole d'honneur de ne pas
souffrir leur arrestation; ce qui avait oblige le general Saint-Cyr a se
relacher de l'execution de vos ordres. J'ai sur-le-champ fait
arreter quatre officiers du septieme de hussards, et quatre de la
soixante-unieme, qui sont designes par les chefs comme les principaux
meneurs. Je les ai destitues et renvoyes en France, comme indignes de
servir dans les troupes de la republique. N'ayant pas le temps de faire
faire leur proces, j'ordonne qu'on les tienne au fort Lamalgue, jusqu'a
ce qu'on ait recu vos ordres.



Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798).

Je vous envoie l'original du traite que venait de conclure l'ordre de
Malte avec la Russie. Il n'y avait que cinq jours qu'il etait ratifie,
et le courrier, qui est le meme que celui que j'ai arrete, il y a deux
ans, a Ancone, n'etait pas encore parti. Ainsi, sa majeste l'empereur de
Russie nous doit des remercimens, puisque l'occupation de Malte epargne
a son tresor quatre cent mille roubles. Nous avons mieux entendu que
lui-meme les interets de sa nation.

Cependant, si son but avait ete de preparer les voies pour s'etablir
dans le port de Malte, sa majeste aurait du, ce me semble, faire les
choses un peu plus en secret, et ne pas mettre ses projets tant a
decouvert. Mais enfin, quoi qu'il en soit, nous avons, dans le centre de
la Mediterranee, la place la plus forte de l'Europe, et il en coutera
cher a ceux qui nous en delogeront.



Malte, le 30 prairial an 6 (18 juin 1798).

Le general Baraguey-d'Hilliers vous porte le grand drapeau de l'Ordre et
ceux de plusieurs des regimens de Malte.

La sante de cet officier l'obligeait de retourner a Paris.

Le general Baraguey-d'Hilliers s'est conduit toujours avec distinction a
l'armee d'Italie, et s'est fort bien acquitte des differentes missions
que je lui ai confiees.



Malte, le 30 prairial an 6 (18 juin 1798).

Je vous envoie copie de nouveaux ordres pour l'organisation de l'ile.
Vous en trouverez, entre autres, un pour l'instruction publique.

Je vous prie d'envoyer ici trois eleves de l'ecole polytechnique, qui
pourront vous etre designes par le citoyen Guyton.

Le premier montrera l'arithmetique et la geometrie descriptive; le
second l'algebre; le troisieme la mecanique et la physique. Ils seront
loges et bien payes.

Vous trouverez aussi ci-joint plusieurs des meilleures vues de l'ile de
Malte.

Je vous envoie une galere en argent. Cest le modele de la premiere
galere qu'a eue l'ordre de Rhodes: ainsi cela est curieux par son
anciennete.

Je vous envoie un surtout de table venant de Chine. Il servait au
grand-maitre dans les grandes ceremonies; il est assez bien travaille.



Malte, le 30 prairial an 6 (18 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Le general Vaubois fera deporter a Rome, sous quarante-huit
heures, les consuls d'Angleterre et de Russie.

2. Si ces deux consuls sont naturels du pays, la deportation sera d'une
annee, au bout de laquelle ils pourront rentrer, si la republique
francaise n'a pas a se plaindre d'eux.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 3 messidor an 6 (21 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1. Tout individu de l'armee qui aura pille ou viole, sera fusille.

2. Tout individu de l'armee qui, de son chef, mettra des contributions
sur les villes, villages, sur les individus, ou commettra des extorsions
de quelque genre que ce soit, sera fusille.

3. Lorsque des individus d'une division auront commis du desordre dans
une contree, la division entiere en sera responsable; si les coupables
sont connus, le general de division les fera fusiller; s'ils sont
inconnus, le general de division previendra a l'ordre que l'on ait a
lui faire connaitre les coupables, et, s'ils restent inconnus, il sera
retenu, sur le pret de la division, la somme necessaire pour indemniser
les habitans de la perte qu'ils auront soufferte.

4. Lorsque des individus d'un corps auront commis du desordre dans une
contree, le corps entier en sera responsable; si le chef a connaissance
des coupables, il les denoncera au general de division qui les fera
fusiller; s'ils sont inconnus, le chef fera battre a l'ordre pour qu'on
les lui fasse connaitre; et s'ils continuent a etre inconnus, il sera
retenu sur le pret du corps, la somme necessaire pour indemniser les
habitans de la perte qu'ils auront soufferte.

5. Aucun individu de l'armee n'est autorise a faire des requisitions
ni lever des contributions, que muni d'une instruction du commissaire
ordonateur en chef, en consequence d'un ordre du general en chef.

6. Dans le cas d'urgence, comme il arrive souvent a la guerre, si le
general en chef et le commissaire ordonnateur en chef se trouvaient
eloignes d'une division, le general de division enverra sur-le-champ
copie au general en chef de l'autorisation qu'il aura donnee, et le
commissaire des guerres enverra une copie au commissaire ordonnateur en
chef des objets qu'il aura requis.

7. Il ne pourra etre requis que des choses necessaires aux soldats, aux
hopitaux, aux transports et a l'artillerie.

8. Une fois la requisition frappee, les objets requis doivent etre remis
aux agens des differentes administrations qui doivent en donner des
recus, et en recevoir de ceux a qui ils les distribueront, afin d'avoir
leur comptabilite en matiere, en regle. Ainsi, dans aucun cas, les
officiers et soldats ne doivent recevoir directement des objets requis.

9. Tout l'argent et matieres d'or et d'argent provenant des
requisitions, des contributions et de tout autre evenement, doit, sous
douze heures, se trouver dans la caisse du payeur de la division, et
dans le cas que celui-ci soit eloigne, il sera verse dans la caisse du
quartier-maitre du corps.

10. Dans les places ou il y aura un commandant, aucune requisition ne
pourra etre faite sans qu'auparavant, le commissaire des guerres n'ait
fait connaitre au commandant de la place, en vertu de quel ordre cette
requisition est frappee; le commandant de la place devra sur-le-champ en
instruire l'etat-major general.

11. Ceux qui contreviendraient aux articles 5, 6, 7, 8, 9 et 10, seront
destitues et condamnes a deux annees de fers.

12. Le general en chef ordonne au general chef de l'etat-major, aux
generaux, au commissaire-ordonnateur en chef, de tenir la main a
l'execution du present ordre, son intention n'etant pas que les fonds de
l'armee deviennent le profit de quelques individus; ils doivent tourner
a l'avantage de tous.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 10 messidor an 6 (28 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Art. 1er. L'amiral aura la partie des ports et cotes des pays occupes
par l'armee. Tous les reglemens qu'il fera, et ordres qu'il donnera,
auront leur execution.

2. Les ports de Malte et d'Alexandrie seront organises conformement aux
reglemens que fera l'amiral, ainsi que ceux de Corfou et de Damiette.

3. Le citoyen Leroy remplira les fonctions d'ordonnateur a Alexandrie;
le citoyen Vavasseur, celles de directeur de l'artillerie.

4. Les agens de l'administration des ports et rades des pays occupes par
l'armee, correspondront avec l'ordonnateur Leroy de qui ils recevront
directement des ordres.

5. Toutes les munitions navales qui seront trouvees dans les pays
conquis par l'armee, seront mises dans les magasins des ports.

6. Les classes pour les matelots seront etablies a Malte, en Egypte et
dans les iles de la mer Ionienne.

Tous les matelots ayant moins de trente ans, seront requis pour
l'escadre.

7. La marine n'aura aucun hopital particulier; elle se servira des
hopitaux de l'armee de terre.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 10 messidor an 6 (28 juin 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Il ne sera rien debarque des batimens de transports et des
convois que sur l'ordre de l'amiral, et en consequence des reglemens
qu'il fera.

2. Les batimens seront reduits au fret de 18 fr. le tonneau par mois,
pour ceux de cent tonneaux, et de 16 f. pour ceux au-dessus.

3. Les batimens hors de service, et qui ne seront pas juges capables
de retourner en Europe, seront evalues et depeces pour le service de
l'escadre.

4. Il sera fait trois etats des batimens du convoi.

1 deg.. De ceux au-dessus de cent tonneaux.

2 deg.. De ceux au-dessus de deux cents.

3 deg.. De ceux au-dessus.

On specifiera la nation dont ils sont.

5. Tous les matelots francais qui sont a bord des batimens du convoi,
seront pris pour la flotte.

Il sera pris des matelots egyptiens pour les convois.

6. Tout batiment qui s'en retournera en Europe, ne pourra avoir que le
nombre de matelots qui lui est necessaire, de quelque nation qu'il soit.
Le surplus sera mis a bord de l'escadre.

7. Les batimens du convoi, les equipages sont sous les ordres de
l'amiral. Il fera tous les reglemens qu'il jugera necessaires pour le
bien de l'armee.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 11 messidor an 6 (19 juin 1798).

Bonaparte, general en chef.

En consequence de l'autorisation speciale du Directoire executif, et
voulant reconnaitre les services du citoyen Mesnard, commissaire de la
marine:

Le nomme controleur de la marine pour prendre rang avec ceux des grands
ports.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 12 messidor an 6 (30 juin 1798).

PROCLAMATION.

Soldats!

Vous allez entreprendre une conquete dont les effets sur la civilisation
et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez a l'Angleterre
le coup le plus sur et le plus sensible, en attendant que vous puissiez
lui donner le coup de mort.

Nous ferons quelques marches fatigantes; nous livrerons plusieurs
combats; nous reussirons dans toutes nos entreprises; les destins sont
pour nous. Les beys mameloucks, qui favorisent exclusivement le commerce
anglais, qui ont couvert d'avanies nos negocians, et qui tyrannisent
les malheureux habitans des bords du Nil, quelques jours apres notre
arrivee, n'existeront plus.

Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahometans; leur
premier article de foi est celui-ci: "il n'y a pas d'autre Dieu que
Dieu, et Mahomet est son prophete". Ne les contredisez pas; agissez avec
eux comme nous avons agi avec les juifs, avec les Italiens; ayez les
egards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les
rabbins et les eveques; ayez pour les ceremonies que prescrit l'alcoran,
pour les mosquees, la meme tolerance que vous avez eue pour les couvens,
pour les synagogues, pour la religion de Moise et celle de Jesus-Christ.

Les legions romaines protegeaient toutes les religions. Vous trouverez
ici des usages differens de ceux de l'Europe: il faut vous y accoutumer.

Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes
differemment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui viole est un
monstre.

Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes; il nous deshonore; il
detruit nos ressources; il nous rend ennemis des peuples qu'il est de
notre interet d'avoir pour amis.

La premiere ville que nous allons rencontrer a ete batie par Alexandre:
nous trouverons a chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter
l'emulation des Francais.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 12 messidor an 6 (30 juin 1798).

Au pacha d'Egypte.

Le directoire executif de la republique francaise s'est adresse
plusieurs fois a la sublime Porte pour demander le chatiment des beys
d'Egypte, qui accablaient d'avanies les commercans francais.

Mais la sublime Porte a declare que les beys, gens capricieux et avides,
n'ecoutaient pas les principes de la justice, et que non-seulement elle
n'autorisait pas les outrages qu'ils faisaient a ses bons et anciens
amis les Francais, mais que meme elle leur otait sa protection.

La republique francaise s'est decidee a envoyer une puissante armee
pour mettre fin aux brigandages des beys d'Egypte, ainsi qu'elle a ete
obligee de le faire plusieurs fois dans ce siecle, contre les beys de
Tunis et d'Alger.

Toi qui devrais etre le maitre des beys, et que cependant ils tiennent
au Caire sans autorite et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivee avec
plaisir.

Tu es sans doute deja instruit que je ne viens point pour rien faire
contre l'Alcoran, ni le sultan. Tu sais que la nation francaise est la
seule et unique alliee que le sultan ait en Europe.

Viens donc a ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys.

BONAPARTE.



A bord de _l'Orient_, le 12 messidor an 6 (30 juin 1798).

_Au commandant de la Caravelle._

Les beys ont couvert nos commercans d'avanies; je viens en demander
reparation.

Je serai demain dans Alexandrie; vous ne devez avoir aucune inquietude;
vous appartenez a notre grand ami le sultan: conduisez-vous en
consequence; mais si vous commettez la moindre hostilite contre l'armee
francaise, je vous traiterai en ennemi, et vous en serez cause, car cela
est loin de mon intention et de mon coeur.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 13 messidor an 6 (1er juillet 1798).

PROCLAMATION.

Depuis trop long-temps les beys qui gouvernent l'Egypte insultent a la
nation francaise, et couvrent ses negocians d'avanies: l'heure de leur
chatiment est arrivee.

Depuis trop long-temps ce ramassis d'esclaves achetes dans le Caucase et
la Georgie tyrannisent la plus belle partie du monde; mais Dieu, de qui
depend tout, a ordonne que leur empire finit.

Peuples de l'Egypte, on vous dira que je viens pour detruire votre
religion; ne le croyez pas: repondez que je viens vous restituer
vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les
mameloucks, Dieu, son prophete, et le Koran.

Dites-leur que tous les hommes sont egaux devant Dieu: la sagesse, les
talens et les vertus mettent seuls de la difference entre eux.

Or, quelle sagesse, quels talens, quelles vertus distinguent les
mameloucks, pour qu'ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie
aimable et douce?

Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux mameloucks. Y a-t-il une
belle esclave, un beau cheval, une belle maison? cela appartient aux
mameloucks.

Si l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a
fait. Mais Dieu est juste et misericordieux pour le peuple; tous les
Egyptiens sont appeles a gerer toutes les places: que les plus sages,
les plus instruits, les plus vertueux gouvernent; et le peuple sera
heureux.

Il y avait jadis parmi vous de grandes villes, de grands canaux,
un grand commerce: qui a tout detruit, si ce n'est l'avarice, les
injustices et la tyrannie des mameloucks?

Qadhys, cheykhs, Imams, thcorbadjys, dites au peuple que nous sommes
aussi de vrais Musulmans. N'est-ce pas nous qui avons detruit le pape,
qui disait qu'il fallait faire la guerre aux Musulmans? N'est-ce pas
nous qui avons detruit les chevaliers de Malte, parce que ces insenses
croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux Musulmans?
N'est-ce pas nous qui avons ete dans tous les temps les amis du
grand-seigneur (que Dieu accomplisse ses desseins), et l'ennemi de ses
ennemis? Les mameloucks au contraire ne sont-ils pas toujours revoltes
contre l'autorite du grand-seigneur, qu'ils meconnaissent encore? Ils ne
font que leurs caprices.

Trois fois heureux ceux qui seront avec nous! Ils prospereront dans leur
fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres! Ils auront le
temps de nous connaitre, et ils se rangeront avec nous.

Mais malheur, trois fois malheur, a ceux qui s'armeront pour les
mameloucks, et combattront contre nous: il n'y aura pas d'esperance pour
eux; ils periront.

ART. 1er. Tous les villages, situes dans un rayon de trois lieues
des endroits ou passera l'armee, enverront une deputation au general
commandant les troupes, pour le prevenir qu'ils sont dans l'obeissance,
et qu'ils ont arbore le drapeau de l'armee (blanc, bleu et rouge.)

2. Tous les villages qui prendraient les armes contre l'armee seront
brules.

3. Tous les villages qui se seront soumis a l'armee mettront, avec le
pavillon du grand-seigneur notre ami, celui de l'arme.

4. Les cheykhs feront mettre les scelles sur les biens, maisons,
proprietes qui appartiennent aux mameloueks, et auront soin que rien ne
soit detourne.

5. Les cheykhs, les qadhys et les Imams, conserveront les fonctions
de leurs places; chaque habitant restera chez lui et les prieres
continueront comme a l'ordinaire. Chacun remerciera Dieu de la
destruction des mameloucks, et criera: gloire au sultan, gloire a
l'armee francaise, son amie! malediction aux mameloucks et bonheur au
peuple d'Egypte!

BONAPARTE.



Alexandrie, le 25 messidor an 6 (3 juillet 1798).

Dans la circonstance ou se trouve l'armee, il est indispensable de
prendre des dispositions telles que l'escadre puisse manoeuvrer selon
les evenemens qui peuvent survenir, et se trouver a l'abri des forces
superieures que pourraient avoir les Anglais dans ces mers; le general
en chef ordonne, en consequence, les dispositions suivantes:

ART. 1er. L'amiral Brueys fera entrer, dans la journee de demain, son
escadre dans le port vieux d'Alexandrie, si le temps le permet et s'il y
a le fond necessaire.

2. S'il n'y avait pas dans ce port le fond necessaire pour mouiller,
il prendra des mesures telles, que dans la journee de demain, il ait
debarque l'artillerie et autres effets de terre, ainsi que tous les
individus composant l'armee de terre, en gardant seulement cent hommes
par vaisseau de guerre et quarante par fregate, ayant soin qu'il ne se
trouve parmi les troupes ni grenadiers ni carabiniers.

3. Il enverra a terre le citoyen Ganteaume, chef de l'etat-major de
l'escadre, pour presider et verifier lui-meme l'operation de la sonde du
port, et, dans le cas ou il n'y aurait pas le fond necessaire pour que
l'escadre puisse mouiller, pour accelerer le debarquement des individus
et objets qui sont a bord de l'escadre. Mais, vu le peu de ressource
qu'il y a dans ce port, l'amiral ne peut compter que sur les
embarcations.

4. _Le Dubois_ et _le Causse_ entreront dans le port.

5. Le citoyen Perree, chef de division, avec les deux galeres, les
bombardes et les differentes chaloupes canonnieres et avisos se rendra
dans le port d'Alexandrie; le general en chef lui fera passer des
instructions pour seconder avec ses forces, les operations de l'armee de
terre.

6. Le citoyen Leroy et le citoyen Vavasseur, avec les employes,
officiers de la marine et tous les ouvriers que l'escadre pourra
fournir, se rendront egalement a Alexandrie pour y former un
etablissement maritime.

7. L'amiral fera, dans la journee de demain, connaitre au general
en chef, par un rapport, si l'escadre peut entrer dans le port
d'Alexandrie, ou si elle peut se defendre, embossee dans la rade
d'Aboukir, contre une escadre ennemie superieure; et dans le cas ou ni
l'un ni l'autre ne pourraient s'executer, il devra partir pour Corfou,
l'artillerie debarquee, laissant a Alexandrie _le Dubois_, _le Causse_,
tous les effets necessaires pour les armer en guerre; _la Diane_, _la
Junon_, _l'Alceste_, _l'Arthemise_, toute la flottille legere, et toutes
les fregates armees en flute, avec ce qui est necessaire, pour leur
armement.

8. Si l'ennemi paraissait avec des forces tres-superieures, dans le cas
ou l'amiral ne put entrer, ni a Alexandrie, ni au Beckier, la flotte se
retirerait egalement a Corfou ou l'amiral prendrait toutes les mesures
pour executer les dispositions de l'article septieme.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART 1er. Tous les bles et autres comestibles et bois necessaires a
l'armee, qui se trouvent sur les batimens qui sont dans l'un ou l'autre
port, seront sur-le-champ debarques. L'inventaire en sera fait, et
lesdits vivres seront achetes a des particuliers des nations qui ne
seront pas ennemies de la France.

2. Tous les batimens de guerre qui appartiendraient aux mameloucks ou a
des nations ennemies de la France, seront confisques.

3. Le scelle sera mis sur toutes les maisons et autres proprietes des
mameloucks.

4. Toutes les marchandises qui sont a la Douane, appartenant aux
mameloucks ou a des sujets des nations ennemies de la France, qui sont
la Russie, l'Angleterre et le Portugal, seront confisquees.

L'ordonnateur en chef nommera une commission de trois personnes
specialement chargees de faire les recherches, les inventaires, et
meme les evaluations. Elle remettra aux commissaires des guerres les
differens objets a la disposition des diverses administrations.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Demain a midi, il se tiendra un conseil chez le general
du genie, compose du commissaire-ordonnateur en chef, du general
d'artillerie, du commandant de la place, du citoyen Dumanoir, commandant
du port, et de l'ordonnateur Leroy: l'officier du genie, charge du
casernement, fera les fonctions de secretaire.

2. On etablira dans ce conseil les emplacemens qui doivent etre donnes
pour les differens services.

3. Pour l'artillerie: l'arsenal de construction, les magasins a poudre,
le parc, le logement du personnel. Il faudrait que tout cela fut a peu
pres reuni dans un meme endroit.

4. Le logement du personnel: un petit atelier de construction et
quelques magasins pour les outils.

5. Pour le service de l'ordonnateur: differens magasins pour les vivres
et autres parties de l'administration, au moins douze fours, des
hopitaux.

6. Pour la place et le service des troupes: le logement des officiers de
l'etat-major, un cachot, deux prisons, une pour les gens du pays, une
pour les militaires.

Pour la marine: les lazarets, l'arsenal, le logement du personnel.

8. On fera une organisation particuliere pour les differentes parties.

Pour le fort du Phare, pour le grand fort, pour le pharillon, pour le
fort d'Aboukir, pour le Marabou.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART 1er. Tous les matelots turcs qui etaient esclaves a Malte et qui ont
ete mis en liberte, et qui sont de Syrie, des iles de l'Archipel ou du
Bey de Tripoli, seront sur-le-champ mis en liberte.

2. L'amiral les fera debarquer demain a Alexandrie, d'ou l'etat-major
leur donnera des passeports pour se rendre chez eux, et des
proclamations en arabe.

BONAPARTE.




Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798).

_A l'ordonnateur Najac._

Nous sommes arrives, citoyen ordonnateur, a Alexandrie, apres
differentes operations militaires. Nous avons deja fait divers
etablissemens militaires. Nous sommes maitres d'Alexandrie, de Rosette
et de Damanhour, qui sont trois grandes villes eloignees de douze
lieues.

Nous avons bien besoin que le second convoi que vous preparez nous
arrive promptement. Faites, je vous prie, imprimer un ecrit dans nos
differens ports de la Provence et du Languedoc, et meme au consul de
Genes, pour engager tous les negocians a nous envoyer a Alexandrie des
chargemens de vin et d'eau-de-vie qui seront payes, soit en marches
d'echange, soit en argent comptant. Les negocians ne doivent avoir
desormais aucune inquietude, puisque le port de Malte leur offre une
retraite aussi sure que commode.

Notre premier soin a ete d'etablir ici un lazaret auquel nous avons
donne la meme organisation qu'a celui de Marseille. Ainsi, des ce
moment, il n'y a plus rien a craindre de la peste qui, heureusement dans
ce moment-ci, n'existe plus ni a Alexandrie, ni a Rosette, ni dans aucun
endroit de l'Egypte.

Je vous recommande de nouveau de nous envoyer promptement tout ce qui
est de la suite de l'armee.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 17 messidor an 6 (5 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART 1er. Les noms de tous les hommes de l'armee francaise qui ont ete
tues a la prise d'Alexandrie, seront graves sur la colonne de Pompee.

2. Ils seront enterres au pied de la colonne. Les citoyens Costas et
Dutertre feront un plan qu'ils me presenteront pour l'execution du
present ordre.

3. Cela sera mis a l'ordre de l'armee.

4. L'etat-major remettra a cette commission l'etat des noms des hommes
tues a la prise d'Alexandrie.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 17 messidor an 6 (5 juillet 1798).

_Au citoyen Ferree._

Vous ferez partir de suite tous les batimens de votre flottille qui ne
tirent que quatre ou cinq pieds d'eau. Vous en donnerez le commandement
a l'officier qui aura votre confiance. Il se rendra a Aboukir; il
mettra embargo sur tous les batimens qui pourraient s'y trouver. Il
correspondra avec le commandant du fort, pour savoir si la division
Dugua est passee, et se mettra sur-le-champ en marche pour arriver au
bord du Nil par la Barre, et se portera a Rosette.

Un de ces batimens fera sonder l'embouchure, et y restera pour la
designer aux batimens qui arriveront apres.

Les batimens arrives de Rosette seront a la disposition du general
Dugua.

Vous partirez le plus tot possible avec le reste de votre flottille.
Vous laisserez deux avisos ici, a la disposition du general Dumanoir.

Quand vous serez a l'embouchure du Nil, vous ferez entrer tous les
batimens que vous pourrez, en vous servant de tous les moyens que vous
suggereront vos connaissances et votre experience.

Vous laisserez cependant deux de vos plus grands batimens en dehors,
que vous enverrez croiser au canal de Damiette, avec ordre d'amener a
l'escadre, mouillee au Beckier, tous les batimens qui voudraient sortir
du Nil. Vous leur recommanderez de respecter les pecheurs et les
djermes, de leur faire beaucoup d'honnetetes, et leur donner des
proclamations dont je vous envoie ci-joint une trentaine d'exemplaires.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 18 messidor an 6 (6 juillet 1798)

_Au directoire executif._

L'armee est partie de Malte le 1er messidor, et est arrivee le 13, a la
pointe du jour devant Alexandrie. Une escadre anglaise que l'on dit etre
tres-forte, s'y etait presentee trois jours avant et avait remis un
paquet pour les Indes.

Le vent etait grand frais, et la mer tres-houleuse. Cependant je crus
devoir debarquer de suite; la journee se passa a faire les preparatifs
du debarquement. Le general Menou, a la tete de sa division, debarqua le
premier pres du Marabou, a une lieue et demie d'Alexandrie.

Je debarquai avec le general Kleber, et une autre partie des troupes, a
onze heures du soir. Nous nous mimes sur-le-champ en marche pour nous
porter sur Alexandrie; nous apercumes a la pointe du jour la colonne de
Pompee. Un corps de mameloucks et arabes commencait a escarmoucher avec
nos avant-postes; mais nous nous portames rapidement, la division du
general Bon a la droite, celle du general Kleber au centre, et celle
du general Menou a la gauche, sur les differens points d'Alexandrie.
L'enceinte de la ville des Arabes etait garnie de monde; le general
Kleber partit de la colonne de Pompee, pour escalader la muraille; dans
le temps que le general Bon forcait la porte de Rosette, le general
Menou bloquait le chateau triangulaire avec une partie de sa division,
se portait avec le reste sur une autre partie de l'enceinte, et la
forcait. Il entra le premier dans la place; il y recut six blessures
dont heureusement aucune n'est dangereuse.

Le general Kleber, au pied de la muraille, designait l'endroit ou il
voulait que ses grenadiers montassent; mais il recut une balle au front
qui le jeta par terre; sa blessure, quoique tres-grave, n'est pas
mortelle; les grenadiers de sa division en doublerent de courage et
entrerent dans la place. La quatrieme demi-brigade, commandee par le
general Marmont, enfonca a coups de hache la porte de Rosette, et toute
la division du general Bon entra dans l'enceinte des Arabes.

Le citoyen Mars, chef de brigade en second de la trente-deuxieme, a ete
tue, et l'adjudant general l'Escalle dangereusement blesse.

Maitres de l'enceinte des Arabes, les ennemis se refugierent dans le
fort triangulaire, dans le Phare et dans la nouvelle ville. Chaque
maison etait pour eux une citadelle; mais avant la fin de la journee la
ville fut calme, les deux chateaux capitulerent, et nous nous
trouvames entierement maitres de la ville, des forts et des deux ports
d'Alexandrie.

Pendant ce temps-la les Arabes du desert etant accourus par pelotons de
30 a 50 hommes, inondaient nos derrieres et tombaient sur nos trainards.
Ils n'ont cesse de nous harceler pendant deux jours; mais hier je suis
parvenu a conclure avec eux un traite, non-seulement d'amitie, mais meme
d'alliance: treize des principaux chefs sont venus hier chez moi; je
m'assis au milieu d'eux et nous eumes une tres-longue conversation.
Apres etre convenus de nos articles, nous nous sommes reunis autour
d'une table et nous avons voue au feu de l'enfer celui de moi ou d'eux
qui violerait nos conventions, consistantes:

Eux a ne plus harceler nos derrieres, a me donner tous les secours qui
dependraient d'eux, et a me fournir le nombre d'hommes que je leur
demanderais pour marcher contre les mameloucks.

Moi a leur restituer, quand je serai maitre de l'Egypte, les terres qui
leur avaient appartenu jadis.

Les prieres se font, dans les Mosquees, comme a l'ordinaire, et ma
maison est toujours pleine des imans ou cadis, des scheicks, des
principaux du pays, des muphtis ou chefs de la religion.

Cette nation-ci n'est rien moins que ce que l'ont peinte les voyageurs
et les faiseurs de relations, elle est calme, fiere et brave.

Le port vieux d'Alexandrie peut contenir une escadre aussi nombreuse
qu'elle soit; mais il y a un point de la passe ou il n'y a que cinq
brasses d'eau, ce qui fait penser aux marins qu'il n'est pas possible
que les vaisseaux de 74 y entrent.

Cette circonstance contrarie singulierement mes projets; les vaisseaux
de construction Venitienne pourront y entrer, et deja _le Dubois_ et _le
Causse_ y sont.

L'escadre sera aujourd'hui a Aboukir, pour achever de debarquer
l'artillerie qu'elle a a nous.

La division du general Desaix est arrivee a Damanhour apres avoir
traverse quatorze lieues dans un desert aride, ou elle a ete bien
fatiguee; celle du general Reynier doit y arriver ce soir.

La division du general Dugua est a Rosette; le chef de division Ferree
commande notre flottille legere, et va chercher a faire remonter le Nil
par une partie de ses batimens.

Je vous demande le grade de contre-amiral pour le citoyen Gantheaume,
chef de l'etat-major de l'escadre, officier du plus grand merite, aussi
distingue par son zele que par son experience et ses connaissances.

J'ai nomme le citoyen Leroi, ordonnateur de la marine a Alexandrie.

J'ai fait dans l'armee differens avancemens dont je vous enverrai l'etat
des que l'armee aura pris un peu d'assiette.

Nous avons eu a la prise d'Alexandrie trente ou quarante hommes tues, et
quatre-vingts a cent blesses.

Je vous demande le grade de chef d'escadron pour le citoyen Sulkowski,
qui est un officier du plus grand merite, et qui a ete deux fois culbute
de la breche.

BONAPARTE.



Alexandrie, le 18 messidor an 6 (8 juillet 1798).

_Au charge d'affaires a Constantinople._

Je vous envoie une depeche que je vous ai ecrite a bord de _l'Orient_.

L'armee est arrivee: elle a debarque pres d'Alexandrie et s'est emparee
de cette ville apres quelques fusillades.

Nous sommes en pleine marche sur le Caire.

Vous devez convaincre la Porte de notre ferme resolution de continuer a
vivre en bonne intelligence avec elle.

Un ambassadeur vient d'etre nomme pour s'y rendre, et il ne tardera pas
a y arriver.

Je desire que vous repondiez le plus tot possible a ces differentes
lettres et que vous m'en accusiez la reception.

BONAPARTE.



Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798).

_Au pacha d'Egypte._

Je suis tres-fache de la violence que vous a faite Ibrahim, en vous
forcant a quitter le Caire pour le suivre. Si vous en etes le maitre,
revenez dans cette ville; vous y jouirez de la consideration et du rang
dus au representant de notre ami le sultan.

Je vous ai ecrit d'Alexandrie la lettre ci-jointe (en date du ...), et
j'ai charge le commandant de la caravelle de vous la faire remettre, et
je suis assure que vous ne l'avez pas recue. Par la Grace de Dieu, de
qui tout depend, les mameloucks ont ete detruits. Soyez assure que les
memes armes que nous avons rendues victorieuses, seront toujours a la
disposition du sultan. Que le ciel comble ses desirs contre ses ennemis!

BONAPARTE.



Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798).

_Aux scheicks et notables du Caire._

Vous verrez, par la proclamation ci-jointe, les sentimens qui m'animent.

Hier, les mameloucks ont ete pour la plupart tues ou faits prisonniers,
et je suis a la poursuite du peu qui reste encore.

Faites passer de mon cote les bateaux qui sont sur votre rive,
envoyez-moi une deputation pour faire connaitre votre soumission.

Faites preparer du pain, de la viande, de la paille et de l'orge pour
mon armee, et soyez sans inquietude, car personne ne desire plus
contribuer a votre bonheur que moi.

BONAPARTE.



Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798).

_Proclamation jointe a la precedente._

Peuple du Caire, je suis content de votre conduite: vous avez bien fait
de ne pas prendre parti contre moi; je suis venu pour detruire la race
des mameloucks, proteger le commerce et les naturels du pays. Que tous
ceux qui ont peur se tranquillisent; que ceux qui se sont eloignes
rentrent dans leurs maisons; que la priere ait lieu comme a l'ordinaire,
comme je veux qu'elle continue toujours. Ne craignez rien pour vos
familles, vos maisons, vos proprietes, et surtout pour la religion du
prophete, que j'aime. Comme il est urgent qu'il y ait des hommes charges
de la police, afin que la tranquillite ne soit pas troublee, il y aura
un divan compose de sept personnes qui se reuniront a la mosquee de Ver.
Il y en aura toujours deux pres du commandant de la place, et quatre
seront occupees a maintenir la tranquillite publique et a veiller a la
police.

BONAPARTE.



Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798).

_Au general Desaix._

L'etat-major a du vous donner l'ordre, citoyen general, de vous porter
avec votre division a deux lieues en avant de Giza, en suivant les bords
du Nil. Vous emploierez la journee de demain, 6 thermidor, a choisir un
emplacement qui ne soit pas, lors de la crue du Nil, inonde, et qui,
cependant, soit pres du Nil.

Mon intention est que ce point soit retranche par trois redoutes formant
le triangle, et se flanquant entre elles.

Chacune de ces redoutes devra pouvoir etre defendue par quatre-vingt-dix
hommes, deux canonniers, et deux petites pieces de canon.

Lorsque ces redoutes seront achevees, elles seront reunies entre elles
par trois bons fosses, qui formeront les courtines, et de maniere a ce
que ce triangle puisse contenir toute votre division et lui servir de
camp retranche.

Le general du genie a ordre d'envoyer un officier superieur du genie
pour tracer ces ouvrages, et vous laisserez un officier du genie de
votre division et tous vos sapeurs, et vous prendrez meme a la journee
le plus de paysans que vous pourrez pour pousser vivement la confection
desdits travaux.

Le general d'artillerie a ordre d'y envoyer six pieces de canon pour les
trois redoutes, et deux pieces de 24 pour faire une batterie qui domine
la navigation du Nil.

Vous donnerez l'ordre au general Belliard d'envoyer des espions, et de
pousser souvent des reconnaissances au loin pour connaitre ce que font
les mameloucks, et d'envoyer des lettres jusqu'a cinq et six lieues en
remontant le Nil, en repandant des proclamations, et en exigeant que les
villages envoient des deputes pour preter le serment d'obeissance.

Le 8 a la pointe du jour, si toutes ces operations sont finies, vous
vous en retournerez avec le reste de votre division a Giza, ou vous
recevrez de nouveaux ordres.

Vous ferez connaitre au general Belliard que, des l'instant que les
trois redoutes seront susceptibles de quelque defense, et qu'il croira
suffisant d'y laisser un bataillon, il vous en fera part et je lui
enverrai l'ordre de rejoindre sa division.

Vous ordonnerez a l'autre officier du genie de votre division de faire
un croquis a la main de tout le pays, depuis Giza jusqu'a la position
que vous choisirez, et aux Pyramides, ou est l'avant-garde du general
Dugua. Il aura soin de bien placer les villages, et de specifier
particulierement ceux qui sont habites par les Arabes.

BONAPARTE.



Giza, le 5 thermidor an 6 (23 juillet 1798).

_Au pacha du Caire._

L'intention de la republique francaise en occupant l'Egypte a ete d'en
chasser les mameloucks, qui etaient a la fois rebelles a la Porte et
ennemis du gouvernement francais.

Aujourd'hui qu'elle s'en trouve maitresse par la victoire signalee
que son armee a remportee, son intention est de conserver au pacha du
grand-seigneur ses revenus et son existence.

Je vous prie donc d'assurer la Porte qu'elle n'eprouvera aucune espece
de perte, et que je veillerai a ce qu'elle continue a percevoir le meme
tribut qui lui etait ci-devant paye.

BONAPARTE.



Giza, le 5 thermidor an 6 (23 juillet 1798).

_Au general du genie._

Vous voudrez bien, citoyen general, envoyer un officier superieur du
genie avec l'avant-garde de la division du general Dugua, qui part
demain pour se rendre aux Pyramides, et un autre avec la division du
general Desaix, qui part ce soir pour prendre position a deux lieues, en
remontant le Nil.

Ils seront charges de tracer des ouvrages dans la position qu'occupe le
general Desaix, trois redoutes ou bastions retranches se flanquant entre
eux, et capables d'etre defendus chacun par quatre-vingt-dix hommes,
deux pieces de canon et dix canonniers.

Ces trois redoutes se lieront par un grand fosse, ce qui formera un
retranchement, dans lequel la division du general Desaix devra pouvoir
se camper.

Le profil de ces redoutes doit etre respectable, elles doivent surtout
avoir un fosse tres-profond, et sur toutes les parties les plus faibles,
vous pouvez ordonner que l'on fasse une grande quantite de trous de
loup.

L'officier du genie qui ira aux Pyramides devra tracer un fort a etoile,
ou redoute brisee, capable de contenir deux cent cinquante a trois cents
hommes, et pouvant etre defendue par cent hommes et deux pieces de
canon: le but de cette redoute est de contenir les Arabes.

L'un et l'autre de ces deux ouvrages doivent etre a l'abri de
l'inondation du Nil. Celui que vous ferez etablir a la position du
general Desaix, aura une batterie de deux pieces de 24, qui doivent etre
placees de maniere a etre maitre de la navigation du Nil.

BONAPARTE.



Giza, le 5 thermidor an 6 (23 juillet 1798).

_Au general Dugua._

Vous voudrez bien, general, faire partir demain, a la pointe du jour,
votre avant-garde avec une piece de 3 et trente hommes a cheval, le tout
commande par le general Verdier; elle se rendra aux Pyramides. Il fera
connaitre par une circulaire a tous les Arabes qui sont etablis dans
les environs, qu'ils seront responsables si les Arabes continuent a
assassiner les Francais et a nous faire la guerre; que je leur donne
quarante-huit heures pour prevenir leurs compatriotes desdites
dispositions: apres quoi, si l'on continue, je sevirai contre eux.

Vous enverrez egalement avec cette avant-garde tous vos sapeurs et un
officier du genie.

Le general du genie a ordre d'y envoyer un officier superieur de cette
arme, lequel se concertera avec le general Verdier pour y tracer une
redoute a etoile capable de contenir cent hommes et deux pieces de
canon, et de la mettre a l'abri de toute attaque de la part des Arabes.
Vous ordonnerez au general Verdier de fournir des sapeurs travailleurs
de la demi-brigade pour aider les sapeurs, et de prendre des paysans
pour travailler.

Des l'instant que cette redoute sera achevee, le general Verdier m'en
previendra, et je lui donnerai l'ordre de rejoindre sa division.

Le general d'artillerie a ordre de fournir deux pieces de canon pour
ladite redoute.

Vous ordonnerez a cette division de nettoyer demain ses armes, pour
pouvoir apres demain occuper la position qui lui sera designee de
l'autre cote du Nil.

Cherchez a vous procurer le plus de bateaux que vous pourrez, afin de
passer promptement. J'ai ordonne qu'on vous en envoyat du Caire le plus
que l'on pourra.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 thermidor an 6 (24 juillet 1798).

_Au directoire executif._

Le 19 messidor, l'armee partit d'Alexandrie. Elle arriva a Damanhour le
20, souffrant beaucoup a travers ce desert de l'excessive chaleur et du
manque d'eau.

_Combat de Rahmanieh._

Le 22 nous rencontrames le Nil a Rahmanieh, et nous nous rejoignimes
avec la division du general Dugua, qui etait venue par Rosette en
faisant plusieurs marches forcees.

La division du general Desaix fut attaquee par un corps de sept a huit
cents mameloucks, qui apres une canonnade assez vive, et la perte de
quelques hommes, se retirerent.

_Bataille de Chebrheis._

Cependant j'appris que Mourad-Bey, a la tete de son armee composee
d'une grande quantite de cavalerie, ayant huit ou dix grosses chaloupes
canonnieres, et plusieurs batteries sur le Nil, nous attendait au
village de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mimes en marche pour
nous en approcher. Le 25, a la pointe du jour, nous nous trouvames en
presence.

Nous n'avions que deux cents hommes de cavalerie eclopes et harasses
encore de la traversee; les mameloucks avaient un magnifique corps de
cavalerie, couvert d'or et d'argent, armes des meilleures carabines
et pistolets de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montes
peut-etre sur les meilleurs chevaux du continent.

L'armee etait rangee, chaque division formant un bataillon carre,
ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles des
bataillons. Les bataillons ranges, les deuxieme et quatrieme divisions
derriere les premiere et troisieme. Les cinq divisions de l'armee
etaient placees en echelons, se flanquant entre elles, et flanquees par
deux villages que nous occupions.

Le citoyen Perree, chef de division de la marine, avec trois chaloupes
canonnieres, un chebec et une demi-galere, se porta pour attaquer la
flottille ennemie. Le combat fut extremement opiniatre. Il se tira de
part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. Le chef de division
Perree a ete blesse au bras d'un coup de canon, et, par ses bonnes
dispositions et son intrepidite, est parvenu a reprendre trois chaloupes
canonnieres, et la demi-galere, que les mameloucks avaient prises, et
a mettre le feu a leur amiral. Les citoyens Monge et Berthollet, qui
etaient sur le chebec, ont montre dans des momens difficiles beaucoup
de courage. Le general Andreossy, qui commandait les troupes de
debarquement, s'est parfaitement conduit.

La cavalerie des mameloucks inonda bientot toute la plaine, deborda
toutes nos ailes, et chercha de tous cotes sur nos flancs et nos
derrieres le point faible pour penetrer; mais partout elle trouva que la
ligne etait egalement formidable, et lui opposait un double feu de flanc
et de front. Ils essayerent plusieurs fois de charger, mais sans s'y
determiner. Quelques braves vinrent escarmoucher; ils furent recus par
des feux de pelotons de carabiniers places en avant des intervalles
des bataillons. Enfin, apres etre restes une partie de la journee a
demi-portee de canon, ils opererent leur retraite, et disparurent. On
peut evaluer leur perte a trois cents hommes tues ou blesses.

Nous avons marche pendant huit jours, prives de tout, et dans un des
climats les plus brulans du monde.

Le 2 thermidor au matin, nous apercumes les pyramides.

Le 2 au soir, nous nous trouvions a six lieues du Caire; et j'appris que
les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'etaient retranches a
Embabeh, qu'ils avaient garni leurs retranchemens de plus de soixante
pieces de canon.

_Bataille des Pyramides._

Le 3, a la pointe du jour, nous rencontrames les avant-gardes, que nous
repoussames de village en village.

A deux heures apres midi, nous nous trouvames en presence des
retranchemens et de l'armee ennemie.

J'ordonnai aux divisions des generaux Desaix et Reynier de prendre
position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh, de maniere a couper a
l'ennemi la communication de la Haute-Egypte, qui etait sa retraite
naturelle. L'armee etait rangee de la meme maniere qu'a la bataille de
Chebrheis.

Des l'instant que Mourad Bey s'apercut du mouvement du general Desaix,
il se resolut a le charger, et il envoya un de ses beys les plus braves
avec un corps d'elite qui, avec la rapidite de l'eclair, chargea les
deux divisions. On le laissa approcher jusqu'a cinquante pas, et on
l'accueillit par une grele de balles et de mitraille, qui en fit
tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se jeterent dans
l'intervalle que formaient les deux divisions, ou ils furent recus par
un double feu qui acheva leur defaite.

Je saisis l'instant, et j'ordonnai a la division du general Bon, qui
etait sur le Nil, de se porter a l'attaque des retranchemens, et au
general Vial, qui commande la division du general Menou, de se porter
entre le corps qui venait de le charger et les retranchemens, de maniere
a remplir le triple but,

D'empecher le corps d'y rentrer;

De couper la retraite a celui qui les occupait;

Et enfin, s'il etait necessaire, d'attaquer ces retranchemens par la
gauche.

Des l'instant que les generaux Vial et Bon furent a portee, ils
ordonnerent aux premieres et troisiemes divisions de chaque bataillon de
se ranger en colonnes d'attaque, tandis que les deuxiemes et quatriemes
conservaient leur meme position, formant toujours le bataillon carre,
qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et s'avancait pour
soutenir les colonnes d'attaque.

Les colonnes d'attaque du general Bon, commandees par le brave general
Rampon, se jeterent sur les retranchemens avec leur impetuosite
ordinaire, malgre le feu d'une assez grande quantite d'artillerie,
lorsque les mameloucks firent une charge. Ils sortirent des
retranchemens au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire
halte, de faire front de tous cotes, et de les recevoir la baionnette au
bout du fusil, et par une grele de balles. A l'instant meme le champ
de bataille en fut jonche. Nos troupes eurent bientot enleve les
retranchemens. Les mameloucks en fuite se precipiterent aussitot en
foule sur leur gauche. Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu
duquel ils furent obliges de passer a cinq pas, en fit une boucherie
effroyable. Un tres-grand nombre se jeta dans le Nil, et s'y noya.

Plus de quatre cents chameaux charges de bagages, cinquante pieces
d'artillerie, sont tombes en notre pouvoir. J'evalue la perte des
mameloucks a deux mille hommes de cavalerie d'elite. Une grande partie
des beys a ete blessee ou tuee. Mourad Bey a ete blesse a la joue. Notre
perte se monte a vingt ou trente hommes tues et a cent vingt blesses.
Dans la nuit meme, la ville du Caire a ete evacuee. Toutes leurs
chaloupes canonnieres, corvettes, bricks, et meme une fregate, ont ete
brulees, et le 4, nos troupes sont entrees au Caire. Pendant la nuit,
la populace a brule les maisons des beys, et commis plusieurs exces.
Le Caire, qui a plus de trois cent mille habitans, a la plus vilaine
populace du monde.

Apres le grand nombre de combats et de batailles que les troupes que je
commande ont livres contre des forces superieures, je ne m'aviserais
point de louer leur contenance et leur sang-froid dans cette occasion,
si veritablement ce genre tout nouveau n'avait exige de leur part une
patience qui contraste avec l'impetuosite francaise. S'ils se fussent
livres a leur ardeur, ils n'auraient point eu la victoire, qui ne
pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une grande patience.

La cavalerie des mameloucks a montre une grande bravoure. Ils
defendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos
soldats n'aient trouve trois, quatre, et cinq cents louis d'or.

Tout le luxe de ces gens-ci etait dans leurs chevaux et leur armement.
Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une terre plus
fertile et un peuple plus miserable, plus ignorant et plus abruti. Ils
preferent un bouton de nos soldats a un ecu de six francs; dans les
villages ils ne connaissent pas meme une paire de ciseaux. Leurs maisons
sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte de paille
et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en general
fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des moulins, de
sorte que nous avons bivouaque sur des tas immenses de ble, sans
pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de legumes et de
bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en farine, ils le fout
avec des pierres; et, dans quelques gros villages, il y a des moulins
que font tourner des boeufs.

Nous avons ete continuellement harceles par des nuees d'Arabes, qui
sont les plus grands voleurs et les plus grands scelerats de la terre,
assassinant les Turcs comme les Francais, tout ce qui leur tombe
dans les mains. Le general de brigade Muireur et plusieurs autres
aides-de-camp et officiers de l'etat-major ont ete assassines par ces
miserables. Embusques derriere des dignes et dans des fosses, sur leurs
excellens petits chevaux, malheur a celui qui s'eloigne a cent pas des
colonnes. Le general Muireur, malgre les representations de la grande
garde, seul, par une fatalite que j'ai souvent remarque accompagner
ceux qui sont arrives a leur derniere heure, a voulu se porter sur un
monticule a deux cents pas du camp; derriere etaient trois bedouins qui
l'ont assassine. La republique fait une perte reelle: c'etait un des
generaux les plus braves que je connusse.

La republique ne peut pas avoir une colonie plus a sa portee et d'un sol
plus riche que l'Egypte. Le climat est tres-sain, parce que les nuits
sont fraiches. Malgre quinze jours de marche, de fatigues de toute
espece, la privation du vin, et meme de tout ce qui peut alleger la
fatigue, nous n'avons point de malades. Le soldat a trouve une grande
ressource dans les pasteques, espece de melons d'eau qui sont en
tres-grande quantite.

L'artillerie s'est specialement distinguee. Je vous demande le grade de
general de division pour le general de brigade Dommartin. J'ai promu au
grade de general de brigade le chef de brigade Destaing, commandant la
quatrieme demi-brigade; le general Zayonschek s'est fort bien conduit
dans plusieurs missions importantes que je lui ai confiees.

L'ordonnateur Sucy s'etait embarque sur notre flotille du Nil, pour etre
plus a portee de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant que je
redoublais de marche, et desirant etre a mes cotes lors de la bataille,
il se jeta dans une chaloupe canonniere, et, malgre les perils qu'il
avait a courir, il se separa de la flottille. Sa chaloupe echoua; il
fut assailli par une grande quantite d'ennemis. Il montra le plus
grand courage; blesse tres-dangereusement au bras, il parvint, par son
exemple, a ranimer l'equipage, et a tirer la chaloupe du mauvais pas ou
elle s'etait engagee.

Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre depart.

Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les renseignemens
sur la situation economique, morale et politique de ce pays-ci.

Je vous ferai connaitre egalement, dans le plus grand detail, tous ceux
qui se sont distingues, et les avancemens que j'ai faits.

Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral au citoyen Perree,
chef de division, un des officiers de marine les plus distingues par son
intrepidite.

Je vous prie de faire payer une gratification de 1,200 fr. a la femme
du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armee. Il nous a rendu, au
milieu du desert, les plus grands services par son activite et son zele.
C'est l'officier de sante que je connaisse le plus fait pour etre a la
tete des ambulances d'une armee.

BONAPARTE.



Au Caire, le 7 thermidor an 6 (25 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Le Caire sera gouverne par un divan compose de neuf personnes,
savoir: le scheick El-Sadat, le scheick El-Cherkaoui, le scheick
El-Sahoni, le scheik El-Bekri, le scheick El-Fayoumiy, le scheick
Chiarichi, le scheick Mussa-Lirssi, le scheick Nakib-el-Aschraf
Seid-Omar, le scheick Mohamed-el-Emir. Ils se rendront ce soir a cinq
heures dans la maison de ...; ils composeront le divan, et nommeront un
d'entre eux pour president; ils choisiront un secretaire pris hors de
leur sein, et deux secretaires interpretes, sachant le francais et
l'arabe.

Ils nommeront deux agas pour la police, une commission de trois pour
surveiller les marches et la proprete de la ville, et une autre
egalement de trois, qui sera chargee de faire enterrer les morts qui se
trouveraient au Caire, ou a deux lieues aux environs.

2. Le divan sera assemble tous les jours a midi, et il y aura
perpetuellement trois membres qui seront en permanence.

3. Il y aura a la porte du divan une garde francaise et une garde
turque.

4. Le general Berthier et le commandant de la place se rendront le soir
au divan, a cinq heures, pour les installer et leur faire preter le
serment de ne rien faire contre les interets de l'armee.

BONAPARTE.

_Noms des familles les plus anciennes._

La maison des Beckris, la maison El-Sadat, la maison du nakib
El-Aschraf, la maison du scheick Yuani.




Au Caire, le 8 thermidor an 6 (26 juillet 1798).

_Au general Vial._

Vous devez avoir recu, citoyen general, l'ordre de l'etat-major pour
votre depart a Damiette.

Le general Zayonscheck est a Menouf.

Je vous envoie une trentaine de proclamations que vous repandrez sur
la route; vous vous arreterez dans les plus grands endroits pour faire
preter le serment aux scheicks et rassurer les habitans; vous ferez
mettre, par les scheicks, les scelles sur les biens des mameloucks, et
vous veillerez a ce que rien ne soit vole.

Arrive a Damiette, vous previendrez le citoyen Blanc, directeur general
de la sante a Alexandrie, pour qu'il y fasse etablir sur-le-champ un
lazaret. Vous ne laisserez rien sortir du port.

Vous ordonnerez que les douanes et toutes les impositions directes
et indirectes soient prises comme a l'ordinaire. Vous ferez faire
l'inventaire de tous les effets appartenans aux mameloucks.

Vous ferez reparer les forts situes a l'embouchure du Nil, de maniere a
les mettre a l'abri d'un coup de main.

Vous ferez desarmer tout le pays.

Vous aurez soin de vous faire instruire de ce qui se passe a Acre et en
Syrie et de m'en prevenir.

Vous vous mettrez en correspondance avec la fregate qui croise a
l'embouchure du Nil, ainsi qu'avec les bombardes, afin de vous en servir
et de les faire avancer jusqu'au Caire, a mesure que le Nil s'accroitra.

Votre commandement s'etendra non-seulement dans toute la province de
Damiette, mais encore dans celle de Mansoura.

Je vous envoie l'organisation donnee a ce pays.

Vous nommerez un divan pour la province de Damiette, et un pour celle de
Mansoura, ainsi qu'un aga des janissaires.

Vous vous empresserez egalement de nommer les deux compagnies.

Je fais nommer l'intendant de chacune des provinces, et l'administration
des finances nommera l'agent francais.

Pour faire l'inventaire des magasins, meubles et maisons des mameloucks,
vous nommerez une commission de trois personnes; vous pouvez les prendre
parmi les negocians francais etablis a Damiette, tant pour la province
de Damiette, que pour celle de Mansoura.

Votre premier soin sera de prendre toutes les mesures, et de requerir
des chevaux pour monter cent hommes de cavalerie. Vous pouvez demander a
Rosette deux pieces de canon de campagne, et vous trouverez dans le pays
les moyens de les atteler.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 thermidor an 6 (27 juillet 1798).

Le general en chef Bonaparte, considerant que les femmes des beys et des
mameloucks, errantes aux environs de la ville, deviennent la proie des
Arabes, et mu par la compassion, premier sentiment qui doit animer
l'homme, autorise toutes les femmes des beys et des mameloucks a rentrer
en ville dans les maisons qui sont leur propriete, et leur promet
surete.

Elles seront tenues dans les vingt-quatre heures de leur arrivee, de se
faire connaitre au citoyen Magallon, et de declarer leur demeure.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 thermidor an 6 (27 juillet 1798).

_A l'amiral Brueys._

Apres des marches fatigantes et quelques combats, nous sommes enfin
arrives au Caire.

J'ai ete specialement content du chef de division Perree, et je l'ai
nomme contre-amiral.

Je suis instruit d'Alexandrie qu'enfin vous avez trouve une passe telle
qu'on pouvait la desirer, et qu'a l'heure qu'il est vous etes dans le
port avec votre escadre.

Vous ne devez avoir aucune inquietude sur les vivres necessaires a votre
armee.

J'imagine que demain, ou apres, je recevrai de vos nouvelles et des
nouvelles de France; je n'en ai point recu depuis mon depart.

Des que j'aurai recu une lettre de vous, qui me fasse connaitre ce que
vous aurez fait et la position ou vous etes, je vous ferai passer des
ordres sur ce que nous aurons encore a faire. L'etat-major vous aura
sans doute envoye le detail de notre affaire des Pyramides.

Je pense que vous avez une fregate sur Damiette: comme j'envoie prendre
possession de cette ville, je vous prie de dire a l'officier qui
commande cette fregate de s'approcher le plus possible et d'entrer en
communication avec nos troupes qui y seront lorsque vous aurez recu
cette lettre.

Faites partir le courrier que je vous envoie pour prendre terre a
l'endroit qui vous paraitra le plus convenable, selon les nouvelles que
vous avez des ennemis et selon les vents qui regnent dans cette saison.

Je desire que vous puissiez envoyer une fregate qui aurait ordre de
partir quarante-huit heures apres son arrivee, dans les ports, soit de
Malte, soit d'Aucune, en lui recommandant de nous apporter les gazettes
et nouvelles qu'elle recevrait des agens francais.

J'ai fait filer sur Alexandrie une grande quantite de denrees, pour
solder le nolis des batimens de transport.

Mille choses a Ganteaume et a Casa-Bianca.

Faites bien garder Coraim; c'est un coquin qui nous a trompes: s'il ne
nous donne pas les cent mille ecus que je lui ai demandes, je lui ferai
couper la tete.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au commissaire ordonnateur._

Je vous fais passer, citoyen ordonnateur, differentes impositions que je
viens de frapper sur Rosette, Alexandrie et Damiette. Le tiers de ces
impositions sera affecte au service de ces places; donnez vos ordres aux
commissaires des guerres pour leur repartition; le deuxieme tiers sera
affecte a la solde des troupes, et enfin l'autre tiers a l'ordonnateur
Leroi.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au citoyen Leroi._

Je donne l'ordre au general Kleber de percevoir differentes
contributions a Alexandrie, montant a 600,000 fr.

Le tiers sera a votre disposition pour le service de la marine, le
deuxieme tiers est destine a la solde de l'armee, et le troisieme
tiers est a la disposition de l'ordonnateur en chef pour les frais
d'administration d'armee.

Je donne ordre au general Vial de percevoir a Damiette une contribution
de 150,

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_A l'amiral Brueys._

D'apres tous les releves, il me parait que l'escadre anglaise a passe le
detroit le 12 prairial, est arrivee devant Toulon le 23, devant Naples
le 29, devant Alexandrie le 9 messidor.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au general Kleber._

Je vous prie, citoyen general, d'organiser la place d'Alexandrie: des
l'instant que tous les officiers seront organises et que vos blessures
seront cicatrisees, vous pourrez rejoindre l'armee.

Vous sentez que votre presence est encore necessaire dans cette place
une quinzaine de jours.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au meme._

Je viens de recevoir tout a la fois vos lettres depuis le 22 messidor
jusqu'au 3 thermidor. La conduite que vous avez tenue est celle qu'il
fallait tenir.

Je vous ai envoye, avant-hier, l'ordre pour l'organisation de la
province d'Alexandrie: ainsi nommez pour composer le divan, l'aga et
les commissaires, les hommes les plus attaches aux Francais et les plus
ennemis des beys. Non-seulement j'approuve l'arrestation de Coraim, mais
vous verrez par l'ordre ci-joint que j'ordonne encore celle de plusieurs
autres individus.

La chose que nous avions le plus a craindre, c'etait d'etre precedes par
la terreur qui n'existait deja que trop et qui nous aurait exposes dans
chaque bicoque, a des scenes pareilles a celles d'Alexandrie. Tous
ces gens-ci pouvaient penser que nous venions dans le meme esprit que
Saint-Louis, et qu'ils portent eux-memes lorsqu'il entrent dans les
etats chretiens; mais aujourd'hui les circonstances sont tout opposees.
Ce n'est plus ce que nous ferons a Alexandrie qui fixera notre
reputation, mais ce que nous ferons au Caire: d'ailleurs repandus sur
tous les points, nous sommes parfaitement connus.

Il parait que vous etes peu satisfait de la soixante-neuvieme
demi-brigade: faites connaitre au chef que si sa demi-brigade ne va pas
mieux, on le destituera.

Vous trouverez ci-joint differens ordres; vous les ferez publier l'un
apres l'autre, et vous veillerez surtout a leur execution. Ce n'est que
par ces moyens-la que nous avons pu trouver quelque chose au Caire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_A l'amiral Brueys._

Je recois a l'instant et tout a la fois vos lettres depuis le 25
messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles que je recois d'Alexandrie
sur le succes des sondes, me font esperer qu'a l'heure qu'il est, vous
serez entre dans le port. Je pense aussi que _le Causse_ et _le Dubois_
sont armes en guerre de maniere a pouvoir se trouver en ligne, si
vous etiez attaque; car enfin deux vaisseaux de plus ne sont point a
negliger.

Le contre-amiral Perree sera pour long-temps necessaire sur le Nil,
qu'il commence a connaitre. Je ne vois pas d'inconvenient a ce que vous
donniez le commandement de son vaisseau au citoyen ... Faites la-dessus
ce qu'il convient.

Je vous ai ecrit le 9, je vous ai envoye copie de tous les ordres que
j'ai donnes pour l'approvisionnement de l'escadre; j'imagine qu'a
l'heure qu'il est, les cinquante bateaux charges de vivres sont arrives.
Nous avons ici une besogne immense; c'est un chaos a debrouiller et
a organiser qui n'eut jamais d'egal. Nous avons du ble, du riz, des
legumes en abondance. Nous cherchons et nous commencons a trouver de
l'argent; mais tout cela est environne de travail, de peines et de
difficultes.

Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, envoyez-le par un aviso,
qui, avant d'entrer, s'informera si nos troupes y sont. Elles sont
parties pour s'y rendre il y a trois jours, en barques sur le Nil: ainsi
elles seront arrivees lorsque vous recevrez cette lettre; envoyez-y
un des sous-commissaires de l'escadre pour surveiller l'execution de
l'ordre.

Je vais encore faire partir une trentaine de batimens charges de ble
pour votre escadre.

Toute la conduite des Anglais porte a croire qu'ils sont inferieurs
en nombre, et qu'ils se contentent de bloquer Malte et d'empecher les
subsistances d'y arriver. Quoi qu'il en soit il faut bien vite entrer
dans le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement de riz, de
ble, que je vous envoie, et vous transporter dans le port de Corfou; car
il est indispensable que jusqu'a ce que tout ceci se decide, vous vous
trouviez dans une position a portee d'en imposer a la Porte. Dans le
second cas, vous aurez soin que tous les vaisseaux, fregates venitiennes
et francaises qui peuvent nous servir, restent a Alexandrie.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au commissaire ordonnateur en chef._

Les pailles arrivent continuellement au Caire lors de l'inondation du
Nil, parce qu'alors le transport devient tres-facile.

Les provinces les plus riches de l'Egypte sont dans ce moment occupees
par nos troupes; je crois que vous avez un commissaire dans la province
de Menoufie ou commande le general Zayonscheck. Envoyez-en un dans la
province de Kelioubeh ou commande le general Murat, un dans la province
de Giza ou commande le general Belijard, et un dans la province de
Mansoura et Damiette, ou commande le general Vial, et un dans la
province de Bahhire, ou commande le general Dumuy.

Dans chacune de ces provinces, il y a un commandant francais, une
commission administrative du pays ou divan, un intendant cophte, un
agent francais pres l'intendant, et enfin une commission, pour faire
dans chaque province l'inventaire des biens des mameloucks. En envoyant
des commissaires de guerre dans ces differentes provinces, il vous sera
facile de faire venir au Caire les approvisionnemens du pays.

Je vous envoie copie des ordres que j'ai donnes, soit pour les
approvisionnemens, soit pour l'organisation du pays. J'ai aussi ordonne
a l'etat-major general de vous envoyer une carte avec les divisions des
differentes provinces.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ayant des preuves de trahison de Sidi
Mohamed-el-Coraim qu'il avait comble de bienfaits, ordonne:

ART 1er. Sidi Mohamed-el-Coraim paiera une contribution de 300,000 fr.

2. A defaut par lui d'acquitter ladite contribution cinq jours apres la
publication du present ordre, il aura la tete tranchee.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au general Menou._

Je vous fais passer, citoyen general, un ordre pour lever une
contribution de 100,000 fr. sur les habitans de Rosette. Le tiers de
cette contribution sera destine a l'ordonnateur en chef, pour les
depenses de l'administration, et les deux autres tiers a la solde des
troupes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798).

_Au general Zayonscheck._

Je donne ordre, citoyen general, pour qu'on etablisse a Menouf un
hopital de cinquante lits, et qu'on y construise deux fours. Voyez a
faire tout ce qui sera possible pour activer cette operation.

Vous avez du recevoir hier les ordres pour l'organisation de votre
province. Il faut que vous traitiez les Turcs avec la plus grande
severite; tous les jours ici je fais couper trois tetes et les promener
dans le Caire: c'est le seul moyen de venir a bout de ces gens-ci.

Veillez surtout a l'entier desarmement du pays.

Faites-moi faire, par un officier du genie ou de l'etat-major, un
croquis de toutes les provinces, avec la situation de tous les
villages, et des renseignemens generaux sur leur population, et ce que
produisaient le miri, le seddan et autres impositions.

Prenez tous les moyens pour monter votre cavalerie; avec les chevaux,
prenez les selles, et faites faire par vos commissions, un inventaire
exact et prompt de tous les biens appartenans aux mameloucks.

Faites-moi connaitre quelles sont les ressources pecuniaires que nous
offre votre province.

Je vous envoie une grande quantite de proclamations que vous repandrez
dans la province; je desire que vous vous mettiez en correspondance avec
le general Murat, qui commande la province de Kelioubeh.

Il me serait facile de vous procurer deux pieces de canon, si vous
trouviez dans le pays des moyens de les atteler. Je vous les enverrais
sur des bateaux jusqu'au point de debarquement ou vous les feriez
prendre.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 thermidor an 6 (31 juillet 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART 1er. Tous les proprietaires de l'Egypte sont confirmes dans leurs
proprietes.

2. Les fondations pieuses affectees aux mosquees, et specialement a
celles de Medine et de la Mecque, sont confirmees comme par le passe.

3. Toutes les transactions civiles continueront a avoir lieu comme par
le passe.

4. La justice civile sera administree comme par le passe.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 thermidor an 6 (31 juillet 1798).

_Au general Menou._

Votre presence est encore necessaire, citoyen general, a Rosette pendant
quelques jours, pour l'organisation de cette province; les Turcs ne
peuvent se conduire que par la plus grande severite; tous les jours je
fais couper cinq ou six tetes dans les rues du Caire. Nous avons du les
menager jusqu'a present pour detruire cette reputation de terreur qui
nous precedait: aujourd'hui, au contraire, il faut prendre le ton qui
convient pour que ces peuples obeissent; et obeir, pour eux, c'est
craindre.

Je vous ai envoye, par mon dernier courrier, des ordres pour
l'organisation du divan, de l'aga d'une compagnie de soixante hommes
turcs pour la police.

Il serait necessaire que la commission chargee de faire l'inventaire des
biens des mameloucks envoyat ses etats a l'ordonnateur.

Faites-nous passer avec la plus grande promptitude des nouvelles de
l'amiral et de l'escadre.

Ordonnez au commandant d'artillerie d'envoyer prendre a Alexandrie deux
ou trois grosses pieces d'artillerie, pour les placer a l'embouchure du
Nil, et empecher les chaloupes anglaises de nous insulter.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er aout 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Tous les effets et esclaves appartenans a la femme de
Mourad-Bey et aux femmes des mameloucks qui composaient sa maison, leur
seront laisses en pleine propriete.

2. La femme de Mourad-Bey versera dans la caisse du payeur de l'armee
600,000 fr., dont 100,000 fr. demain, et le restant 50,000 fr. par jour.

3. A defaut d'effectuer lesdits paiemens, tous les esclaves et biens
appartenans aux femmes des mameloucks de la maison de Mourad-Bey, seront
regardes comme proprietes nationales; il sera seulement laisse a la
femme de Mourad-Bey les meubles de l'appartement qu'elle occupe et six
esclaves pour la servir.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er aout 1798).

_Au citoyen Rosetti._

Vous vous rendrez secretement, citoyen, aupres de Mourad-Bey: vous lui
direz que vous m'avez presente l'homme qu'il avait envoye; que cet
homme, par des paroles indiscretes, des discours verbeux et faux,
n'etait parvenu qu'a m'indisposer davantage contre lui: mais que j'ai
compris que le moment pouvait venir ou il fut de mon interet de me
servir de Mourad-Bey comme de mon bras droit, et que je consentais a
ce qu'il conservat la province de Girge, dans laquelle il devrait se
retirer dans l'espace de cinq jours, et que, de mon cote, je n'y ferais
point entrer de troupes; vous lui direz que, ce premier arrangement
fait, il sera possible, en le connaissant mieux, que je lui fasse de
plus grands avantages, et vous signerez de suite un traite en francais
et en arabe, concu a peu pres en ces termes:

ART 1er. Mourad-Bey conservera avec lui cinq ou six cents hommes a
cheval, avec lesquels il gouvernera la province de Girge, depuis les
cataractes jusqu'a une demi-lieue plus bas que Girge, et la maintiendra
a l'abri des Arabes.

2. Il se reconnaitra dans le gouvernement de ladite province, dependant
de la France. Il paiera a l'administration de l'armee le miri que cette
province payait.

3. Le general s'engage de son cote a ne faire entrer aucune troupe dans
la province de Girge, et a en laisser le gouvernement a Mourad-Bey.

4. Mourad-Bey sera rendu au-dela de Girge, dans l'espace de cinq jours.
Aucun de ses gens n'en pourra sortir pour entrer dans les limites d'une
autre province sans une permission du general.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er aout 1798).

_Pouvoirs au citoyen Rosetti._

Le general en chef, mu par les sentimens d'humanite qui l'ont toujours
anime, donne au citoyen Rosetti les pleins pouvoirs pour negocier avec
Mourad-Bey, conclure et signer avec lui une convention qui mette fin aux
hostilites.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er aout 1798).

_Au general Kleber._

Ceux qui m'ont donne des preuves de la trahison de Coraim, m'ont assure
que son argent est dans une citerne; qu'il a un registre particulier
ou est le detail de toutes ses affaires; qu'il y a plusieurs de ses
domestiques qui sont au fait de tout.

J'ordonne en consequence a l'amiral Brueys de faire arreter tous les
domestiques qu'il a avec lui et de vous les envoyer; faites egalement
arreter tous ceux qu'il a dans sa maison, et faites-y mettre les scelles
par la commission, ainsi que sur tous ses biens.

Faites interroger separement avec de fortes menaces ses domestiques.

S'il paie dans les huit jours les 300,000 fr., mon intention est qu'on
le retienne comme prisonnier a bord d'un des batimens de l'escadre, de
maniere qu'il ne puisse s'echapper, desirant le faire passer en France
par une occasion sure. S'il n'a pas, dans les cinq jours, paye au moins
le tiers de la contribution a laquelle il est impose, vous donnerez
l'ordre qu'on le fasse fusiller.

Je vous envoie copie de la lettre que j'ecris a l'amiral Brueys.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er aout 1798).

_A l'amiral Brueys._

Depuis que je vous ai ecrit, j'ai acquis de nouvelles preuves de la
trahison de Coraim: vous voudrez bien le faire mettre aux fers et
prendre toutes les precautions pour qu'il ne vous echappe pas.

Vous ferez arreter tous les domestiques et autres individus qu'il aurait
avec lui, que vous enverrez sous bonne escorte a Alexandrie, a la
disposition du general Kleber.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er aout 1798).

Bonaparte, general en chef,

Voyant avec deplaisir que le versement d'argent que doivent faire les
Cophtes et les negocians de cafe et de Damas ne s'effectue qu'avec la
plus grande lenteur, charge le citoyen Magallon de leur declarer que les
60,000 talaris que doivent payer les Cophtes, seront livres dans six
jours, a raison de 10,000 talaris par jour.

Les 130,000 mille talaris que doivent les negocians de cafe, seront
payes a raison de 22,000 par jour; les 35,275 que doivent les negocians
de Damas, seront egalement payes en six jours, a raison de 5,878 par
jour.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_A l'ordonnateur en chef._

Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un ordre pour la poste.

Les individus de l'armee paieront leurs ports de lettres conformement a
l'usage etabli en France; mais le directeur de la poste versera, toutes
les decades, l'etat des sommes qu'il aura recues; nous en serons
responsables, s'il est necessaire, a l'administration des postes, et
cela sera un revenu pour l'armee.

Vous aurez soin, pour ce moment, de commencer par organiser les bureaux
du Caire, d'Alexandrie, de Rosette et de Damiette.

Des que ceux-la seront etablis, vous formerez les quatre autres.
Cependant, comme il est indispensable que nous communiquions avec
Menouf, lorsque le bateau qui va a Rosette sera arrive au village de
Genid, il remettra le paquet qui sera pour Menouf. Il y aura a ce
village un detachement qui sera charge de le porter a Menouf.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 thermidor an 6 (2 aout 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1er. Les citoyens Berthollet, Monge et le general du genie se
concerteront pour choisir une maison dans laquelle on puisse etablir une
imprimerie francaise et arabe, un laboratoire de chimie, un cabinet de
physique, et, s'il est possible, un observatoire.

Il y aura une salle pour l'Institut.

2. Ils me presenteront un projet pour l'organisation de ladite maison
avec un etat de depenses.

3. Je desirerais que cette maison fut situee sur la place Elbekieh ou le
plus pres possible.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_Au general Chabot, gouverneur de Corfou et des iles de la mer
Ionienne._

C'est avec le plus grand plaisir, citoyen general, que j'ai appris de
vos nouvelles; on nous avait beaucoup alarmes sur votre surete.

L'etat-major vous aura fait part des evenemens militaires qui ont eu
lieu ici. Nous sommes enfin au grand Caire et maitres de toute l'Egypte.

Il est indispensable que vous nous fassiez passer, par tout les moyens
possibles, la plus grande quantite de vins, eau-de-vie, raisins secs
et bois. Ce sont des objets dont vous savez que l'Egypte manque
entierement; les negocians porteront en retour, du cafe, du sucre, de
l'indigo, du ble, du riz et toute espece de marchandises des Indes.

Tenez-moi instruit de toutes les nouvelles que vous avez des affaires
des Turcs, et surtout de Passwan-Oglou.

Le premier bataillon de la soixante-neuvieme demi-brigade a recu un
ordre positif de partir lorsque je quittai Toulon; je ne doute donc pas
qu'en ce moment il ne soit arrive.

Des l'instant que ce pays sera organise et les impositions assises, je
vous enverrai 300,000 fr. qui paraissent necessaires pour votre solde;
mais comme il me sera beaucoup plus facile de vous envoyer des bles,
du riz, etc., je vous prie de former une compagnie de dix ou douze
negocians des plus riches; qu'ils chargent plusieurs batimens, qu'ils
m'expedient des bois, du vin, des eaux-de-vie, etc., ils seront payes en
echange avec des marchandises du pays. Ils enverront un commissaire avec
une lettre de vous, et je leur donnerai en surplus pour 3 ou 400,000 fr.
de marchandises qu'il vous solderont.

Je vous envoie un ordre qu'il est bien necessaire d'executer
ponctuellement pour l'approvisionnement de l'escadre. Comme ici nous
manquons de bois, je desire que vous fassiez beaucoup de biscuit a
Corfou, afin que nous ayons toujours un point ou nous puissions puiser
et ravitailler notre escadre toutes les fois que nous en aurons besoin:
je compte sur votre zele. Vous pouvez tirer, pour la confection, pour
50,000 fr. de lettres de change sur le payeur au Caire. Elles seront
soldees, soit en marchandises, soit en argent, comme le negociant le
desirera. Incessamment je vous enverrai, par la premiere occasion, du
ble et du riz pour votre approvisionnement.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_Au citoyen Rhullieres, commissaire du directoire executif francais a
Corfou et dans les iles Ioniennes._

J'ai recu a Paris les differentes lettres que vous m'avez ecrites
a votre arrivee a Zante. Je viens d'en recevoir une, en date du 13
messidor, de Corfou. L'etat-major vous aura instruit des differentes
batailles que nous avons livrees aux mameloucks et des succes complets
qu'a obtenus l'armee de la republique. A la bataille des Pyramides, nous
leurs avons pris soixante ou quatre-vingt pieces de canon, et tue plus
de dix mille hommes de cavalerie d'elite; nous sommes au Caire depuis
une douzaine de jours et en possession de presque toute l'Egypte. Il
nous manque ici trois choses, le vin, l'eau-de-vie et le bois a bruler.
Faites faire, avec la plus grande quantite que vous aurez de raisins
secs, de l'eau-de-vie; les negocians porteront en retour le ble, le
sucre, l'indigo, le riz, les marchandises des Indes et le cafe. C'est un
vrai service a rendre a la republique, que d'employer l'influence que
vous avez par votre place, a activer le commerce de Zante avec l'Egypte.
Continuez a bien meriter de ces peuples par votre conduite sage et
philantrophique, et croyez au desir vrai que j'ai de vous donner des
preuves de l'estime et de l'amitie que vous savez que je vous porte.
Soit en Egypte, soit en France, soit ailleurs, vous pouvez compter sur
moi.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_A l'amiral Brueys._

Je vous envoie, citoyen amiral, la lettre que je recois de Corfou; je
vous prie de me faire connaitre quand le batiment charge de bois sera
arrive.

Peut-etre jugez-vous egalement necessaire d'envoyer deux ou trois
batimens de transport pour continuer lesdits chargemens de bois, tant
pour la flotte que pour Alexandrie.

Le general Chabot me mande que _le Fortunatus_ escorte plusieurs
batimens charges de bois; moyennant cela, vous serez dans le cas de ne
pas prendre les quinze cents quintaux de bois que je vous ai accordes a
Rosette et dont nous avons plus grand besoin au Caire.

Je vous fais passer un nouvel ordre pour l'approvisionnement de
l'escadre.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_A l'administration centrale de Corcyre (Corfou.)_

Tous les renseignemens qui me sont donnes sur la conduite de votre
departement, font l'eloge de ses administrateurs. Les nouveaux
etablissemens de la France doivent d'autant plus accroitre votre
commerce, et vous ouvrir une nouvelle source de richesse et de
prosperite.

Faites connaitre aux negocians qu'ils trouveront ici des bles, du riz,
du cafe, des marchandises des Indes, du sucre en abondance, et que je
desire qu'en echange, ils portent a Alexandrie du bois a bruler, des
bois de construction, des vins, des eaux-de-vie: ce sont les principales
choses qui manquent a ce beau pays.

Croyez au desir que j'ai de vous donner des preuves du vif interet que
je prends a votre tranquillite.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_A Georgio Gioari, intendant general de l'Egypte._

Vos fonctions doivent se borner a l'organisation des revenus de
l'Egypte, a une correspondance suivie avec les intendans particuliers
des provinces, avec le general en chef et l'ordonnateur en chef de
l'armee. Vous vous ferez aider dans ces travaux par le moalleim Fretaou.
Ainsi donc, vous chargerez, de ma part, les moalleims Malati, Anfourni,
Hanin et Faudus, de la recette de la somme que j'ai demandee a la nation
cophte. Je vois avec deplaisir qu'il reste encore en arriere 50,000
talaris, je veux qu'ils soient rentres, dans cinq jours, dans la caisse
du payeur de l'armee. Vous pouvez assurer les Cophtes que je les
placerai d'une maniere convenable lorsque les circonstances le
permettront.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

ART. 1. L'or ou l'argent monnoye, tous les objets d'or et d'argent,
tous les lingots, les schals de valeur, les tapis brodes en or qui se
trouvent dans les magasins generaux, seront enfermes dans des caisses
sur lesquelles seront apposes les scelles du payeur de l'armee, de
l'etat-major general et de la commission chargee de l'inventaire.
Lesdites caisses seront transportees dans le logement du payeur
de l'armee; l'inventaire sera remis a l'ordonnateur en chef et a
l'administrateur des finances.

2. Tous les objets necessaires a la subsistance de l'armee seront remis
de suite a la disposition de l'ordonnateur en chef; la commission tirera
un recu du garde-magasin auquel elle remettra lesdites denrees.

3. Tous les cinq jours, l'ordonnateur en chef, assiste d'un officier
de l'etat-major, de l'administrateur des finances ou d'un membre de la
commission provisoire, et des agens en chef de chaque service, feront
une tournee dans les magasins generaux et affecteront aux hopitaux, aux
transports, a l'habillement, tout ce qui peut leur etre utile; mais les
garde-magasins des magasins generaux ne livreront rien qu'apres avoir
dresse un inventaire circonstancie, et tire un recu des garde-magasins
d'administration auxquels ils livreront lesdits objets.

4. Il sera forme une compagnie de commerce, a laquelle seront vendus
tous les effets qui se trouveraient dans les magasins generaux, et qui
ne seraient pas essentiels au service de l'armee.

L'ordonnateur en chef me remettra un reglement sur la maniere de former
cette compagnie et de proceder avec elle.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_Au commandant de la place du Caire._

Vous requerrez, citoyen general, deux moines de Terre-Sainte pour etre
toujours de planton a l'hopital, afin de servir d'interpretes et de
soigner les malades.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_Aux generaux de l'artillerie et du genie._

Je vous prie, citoyen general, de vouloir bien me faire connaitre
combien de temps il vous faudrait pour faire abattre toutes les portes
qui barricadent les differens quartiers de la ville et en faire
transporter le bois pour le service de votre arme; vous pourriez
partager la besogne avec le genie, l'artillerie; je desirerais qu'on put
commencer des demain: j'en donnerai l'ordre aussitot que j'aurai recu
votre reponse.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_A l'ordonnateur en chef._

L'hopital du grand Caire manque d'eau, d'eau-de-vie, et de toute espece
de medicamens. Je vous prie de vouloir bien me rendre compte si le
pharmacien en chef a trouve au Caire de quoi l'approvisionner.

Je vous prie d'ordonner que les officiers soient mis dans des chambres
separees, et qu'il leur soit fourni tout ce qui leur est necessaire.
Vous sentez que cela est d'autant plus essentiel dans un pays ou tout
homme malade est oblige d'aller a l'hopital.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 aout 1798).

_Au general Berthier._

Je vous prie, citoyen general, de vouloir bien faire verifier en
presence d'un officier de l'etat-major, combien un chameau porte d'eau
dans les outres ordinaires.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 aout 1798).

_Au consul de la republique a Tripoli._

Je profite du passage de la caravane pour vous faire part du succes de
la republique a la bataille des Pyramides, ou nous avons tue plus de
deux mille mameloucks. Je desire que vous fassiez connaitre au bey de
cette regence, que la republique francaise continuera a vivre en bonne
intelligence avec lui, comme elle l'a fait par le passe. Tous les sujets
du bey seront egalement proteges en Egypte; j'espere que de son cote,
il se comportera envers la republique avec tous les egards qui lui sont
dus. Faites-moi part de toutes les nouvelles que vous pourriez avoir
dans la Mediterranee.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 aout 1798).

_Au general Zaionscheck._

Vous avez bien fait, citoyen general, de faire fusiller cinq hommes des
villages qui s'etaient revoltes: je desire fort apprendre que vous avez
monte notre cavalerie. Le moyen le plus court, je crois, est celui-ci:
ordonnez que chaque village vous fournisse deux bons chevaux. Il ne faut
pas en recevoir de mauvais, et les villages qui, cinq jours apres la
proclamation de votre ordre, ne les auront pas fournis, seront condamnes
a payer mille talaris d'amende. C'est un moyen infaillible, expeditif,
d'avoir les six cents chevaux qui vous seront necessaires. En requerant
les chevaux, requerez les brides et selles, afin d'avoir tout de suite
un corps de cavalerie a votre disposition: c'est le seul moyen d'etre
maitre de ce pays.

Vous pouvez garder sans inconveniens le chef de bataillon du genie
Lazowski, qui vous est necessaire.

Le general Fugieres, avec un bataillon de la dix-huitieme, part demain
ou ce soir pour Mehal-el-Kebir; il passe par Kelioube, et il se rendra
a Menouf, ou il arrivera probablement le 21: j'ai donne l'ordre qu'on
embarquat sur une djerme, du pain pour ce bataillon, pour quatre ou cinq
jours; il se rendra jusqu'a ..., d'ou l'officier qui escorte ces djermes
fera partir ce pain a Menouf. Cependant, si vos fours sont acheves, il
serait essentiel que vous fissiez preparer du pain pour ce bataillon.
J'ai donne ordre a ce bataillon de sejourner deux jours a Menouf. Vous
en profiterez pour operer le desarmement et tous les actes difficiles.

A mesure que vous aurez des chevaux, donnez-les aux differens
detachemens de dragons qui sont sous vos ordres, en tirant des recus des
officiers.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 aout 1798).

_Au general Dupuis._

Je viens d'ecrire au divan pour qu'il fasse faire une distribution de
ble pour les pauvres de la grande mosquee.

Il faudra se servir des magasins qui sont a Boulac et a Gizeh,
appartenans a ..., attendu qu'un seul magasin ne suffirait pas pour
contenir tous les effets provenant des maisons des mameloucks. J'ai
ordonne qu'un magasin servirait a deux commissions, tout comme une
commission doit faire la visite dans deux arrondissemens.

Une grande vigilance est plus necessaire pour la tranquillite de la
place, qu'une grande dissemination de troupes; quelques officiers
de service qui courent la ville, quelques sergens de planton qui se
croisent sur des anes, quelques adjudans-majors qui visitent les
endroits les plus essentiels, quelques Francs qui se faufilent dans les
marches et les differens quartiers, et quelques compagnies de reserve
pour pouvoir envoyer dans les endroits ou il y aurait quelque trouble,
sont plus utiles et fatiguent moins que des gardes fixees sur des places
et dans les carrefours. Si ce n'etait la surveillance a exercer sur les
maisons de mameloucks, quatre cents hommes d'infanterie et cinquante
de cavalerie suffiraient pour le service de la place: en mettant trois
cents hommes pour le service des mameloucks, cela exige quinze cents
hommes. Je pense que deux mille hommes de garnison sont suffisans ici;
faites-moi remettre l'etat des postes que vous occupez, et de tout le
service en detail.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 aout 1798).

_Au commissaire ordonnateur en chef._

Il m'a ete presente plusieurs etats signes par des commissaires des
guerres, ou ils paraissent legaliser des abus evidens et des pretentions
peu fondees.

Je vous prie de leur ecrire pour leur faire sentir combien ils sont
coupables, lorsqu'ils s'eloignent de ce que la loi prescrit. J'ai vu
un etat ou le commissaire des guerres demande une indemnite pour non
fourniture de vin.

Je vous prie de faire un reglement pour ce qui est accorde par mois aux
demi-brigades et aux regimens, pour leur entretien.

Les corps doivent toucher les sommes qui leur reviennent pour
l'entretien pendant le temps qu'ils ont ete embarques.

Les corps de cavalerie qui n'ont qu'un cinquieme des hommes montes,
doivent-ils toucher une somme qui est jugee necessaire pour un regiment
de huit cents chevaux?

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 thermidor an 6 (5 aout 1798).

_Au general Reynier._

Vous partirez, citoyen general, avec le restant de votre division
pour vous rendre au village de El-Hanka, ou se trouve deja le general
Leclerc.

L'etat-major a du vous donner l'ordre de partir avec six jours de
vivres, mais ils ne seront probablement pas prets, et, si vous les
attendez, ils retarderaient considerablement votre marche. Laissez votre
commissaire des guerres et le troisieme bataillon de la neuvieme, afin
qu'ils vous conduisent des vivres des l'instant qu'ils seront livres. Ne
partez pas au moins avant que la division n'ait son pain pour la journee
de demain.

Le general Leclerc a deja fait construire un four, faites-en construire
deux autres.

Les villages environnans, qui sont extremement riches, vous fourniront
de la farine, de la viande et des legumes pour votre division;
independamment de cela, j'ordonne qu'on vous complette vos six jours de
vivres et qu'on vous en fasse passer une plus grande quantite.

Plusieurs scheicks sont reunis a Belbeis, avec Ibrahim-Bey, et l'on
pense que demain la caravane y sera arrivee; c'est ce qui m'a fait juger
votre presence necessaire a El-Hanka, ou, selon le rapport que l'on m'a
fait, vous vous trouverez juste a un jour de chemin du Caire a Belbeis.

Le general Leclerc a mene avec lui une certaine quantite de chameaux
pour porter des vivres. Il est indispensable qu'il les renvoie, ainsi
que tous ceux qui vous porteront des vivres, afin de pouvoir continuer.

Vous vous trouverez a El-Hanka au milieu de plusieurs tribus d'Arabes.
Faites ce qu'il vous sera possible pour leur faire entendre qu'ils n'ont
rien a gagner a nous faire la guerre, pour qu'ils nous envoient des
deputations, et pour qu'ils vivent tranquilles sans nous attaquer; vous
leur enverrez de mes proclamations.

Vous vous tiendrez en garde contre les attaques que vous pourrait faire
Ibrahim-Bey. Vous vous retrancherez dans le village de maniere a etre a
l'abri de toute insulte, et une heure avant le jour, vous ferez faire
des reconnaissances, afin d'etre prevenu et de pouvoir me prevenir aussi
avant que la cavalerie ne soit sur vous.

Vous interrogerez en detail tous les hommes qui viendraient de Belbeis
ou de Syrie, et vous m'enverrez leurs rapports. Si la caravane se
presentait pour venir, vous l'accueillerez de votre mieux; mais vous
ne dissimulerez pas au boy qui l'escorte, s'il y etait encore, que mon
intention est, comme je le lui ai fait ecrire, qu'arrives a la Coube,
les mameloucks livrent leurs armes et leurs chevaux, excepte lui et les
siens.

Je n'attends, pour me mettre en marche et me porter a Belbeis, que la
construction de vos trois fours, et l'etablissement d'une boulangerie a
El-Hanka; je vous recommande de veiller specialement a la formation de
vos magasins de subsistances a El-Hanka, d'y faire reunir le plus de
legumes, ble et riz, qu'il vous sera possible.

Je desire aussi que vous employiez les deux ou trois jours que vous
resterez a El-Hanka, a vous retrancher en crenelant quelques maisons, en
creusant quelques fosses. Mon intention est de faire occuper toujours ce
village par un bataillon.

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 thermidor an 6 (5 aout 1798).

_Au general Dugua._

Le general Murat me mande de Medie, qu'il a entendu quelque canonnade a
une lieue en avant de lui, et qu'il est parti avec le bataillon qu'il
commande pour connaitre ce que c'etait.

Je desire que vous me fassiez partir un bataillon de la
soixante-quinzieme, qui se rendra avec une piece de canon jusqu'a
Kelioubeh, ou est le general Murat. Si, en route, il apprenait que le
general Murat est rentre a son poste, et qu'il n'y a rien de nouveau,
il rentrera au camp; s'il n'apprend rien en route, il se rendra a
Kelioubeh, ou il restera pendant la journee, et reviendra le lendemain
matin, a moins que le general Murat ne croie avoir des raisons pour le
retenir.

Si le bataillon apprenait en route que le general Murat est aux mains
avec l'ennemi, il me renverrait l'officier des guides porteur de la
presente, pour me faire part des renseignement qu'il aurait recueillis.

Faites commander cette reconnaissance par un homme intelligent. En
partant exactement a deux heures apres minuit, elle arrivera a cinq
heures a Kelioubeh.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 thermidor an 6 (7 aout 1798).

_Au general Kleber._

Le kyaya du pacha d'Egypte expedie a Constantinople un expres: je vous
prie, citoyen general, de lui donner toutes les facilites necessaires
pour son passage.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 thermidor an 6 (7 aout 1798).

_A l'ordonnateur en chef._

Je vais partir, citoyen ordonnateur, pour me porter a vingt-cinq lieues
d'ici vers la Syrie.

Moyennant les differens envois de farine que je vous ai demandes,
et ceux que l'etat-major ordonne, nous serons en mesure pour les
subsistances; mais je vous prie de veiller a ce qu'on nous fasse les
envois demain, comme je le demande, de cinquante quintaux de riz, et
autant apres-demain, ainsi que de dix-huit cents rations de pain.

La police de la ville exigerait que le ble y fut maintenu a un bon prix.
Un moyen necessaire serait que vous fissiez vendre tous les jours une
certaine quantite de ble au tarif. Cela nous procurerait de l'argent et
ferait un grand bien a la ville.

Je vous recommande, pendant mon absence, d'avoir en magasin la plus
grande quantite de farine que vous pourrez, et de faire faire, tant a
Boulac qu'au Caire et au vieux Caire, la plus grande quantite possible
de biscuit: les mameloucks en faisaient faire dans la ville de fort
beau. Je desirerais que vous pussiez passer un marche avec les
boulangers de la ville, car il serait essentiel que vous eussiez, d'ici
a dix jours, trois cent mille rations de biscuit. C'est le seul moyen
d'assurer les subsistances dans nos routes et de ne pas mourir de faim
dans nos operations.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 thermidor an 6 (7 aout 1798).

_Au general Desaix._

Je vais m'absenter, citoyen general, pour quelques jours de la ville du
Caire.

Je donne ordre au general commandant de vous instruire de tous les
mouvemens qui provoqueraient des mesures extraordinaires. Votre
division, dans la position ou elle se trouve, a le double but: 1 deg.. de
garantir la province de Gizeh; 2 deg.. de former une reserve pour le Caire.

La commission provisoire, composee des citoyens Monge, Berthollet et
Magallon, s'adressera a vous pour avoir tous les sauf-conduits qu'elle
jugera a propos d'accorder aux femmes des mameloucks, et moyennant les
traites particuliers qu'elle conclura avec elles.

Vous nommerez quatre officiers pour suivre les quatre commissions
chargees de faire les inventaires et de depouiller les maisons des beys.
Ces officiers me rendront compte tous les jours de la maniere dont s'est
faite l'operation; ils doivent d'ailleurs laisser faire entierement les
commissaires. S'ils apercevaient des abus, ils vous les denonceraient et
vous y apporteriez remede.

Le citoyen Beauvoisin a ordre de vous rendre compte tous les jours de la
seance du divan.

Je donne ordre au commandant de la place de faire partir tous les jours
cinquante ou soixante hommes avec un officier pour me porter de vos
depeches, les siennes, celles de la commission, de l'ordonnateur, et de
l'adjudant-general qui reste a l'etat-major.

Par ce moyen, vous vous trouverez instruit de la position des esprits au
Caire, et vous ferez faire a votre division et a la garnison tous les
mouvemens que les circonstances exigeront.

Si un courrier de France arrivait, il faudrait avoir soin de ne me
l'expedier que fortement escorte.

BONAPARTE.



Au Caire, le 24 thermidor an 6 (11 aout 1798).

_A Ibrahim-Bey._

La superiorite des forces que je commande ne peut plus etre contestee:
vous voila hors de l'Egypte et oblige de passer le desert.

Vous pouvez trouver dans ma generosite la fortune et le bonheur que le
sort vient de vous oter.

Faites-moi de suite connaitre votre intention.

Le pacha du grand-seigneur est avec vous, envoyez-le moi porteur de
votre reponse; je l'accepte volontiers comme mediateur.

BONAPARTE.



Le 25 thermidor an 6 (12 aout 1798).

  [5]Entrevue de Bonaparte, membre de l'Institut national,
  general en chef de l'armee d'Orient, et de plusieurs
  muphtis et imans, dans l'interieur de la grande pyramide,
  dite pyramide de Cheaps.

Cejourd'hui, 25 thermidor de l'an 6 de la republique francaise, une et
indivisible, repondant au 28 de la lune de Mucharem, l'an de l'hegire
1213, le general en chef, accompagne de plusieurs officiers de
l'etat-major de l'armee et de plusieurs membres de l'Institut national,
s'est transporte a la grande pyramide, dite de Cheaps, dans l'interieur
de laquelle il etait attendu par plusieurs muphtis et imans, charges de
lui en montrer la construction interieure. A neuf heures du matin, il
est arrive avec sa suite, sur la croupe des montagnes de Gizeh,
au nord-ouest de Memphis. Apres avoir visite les cinq pyramides
inferieures, il s'est arrete avec une attention particuliere a la
pyramide de Cheaps, dont les membres de l'Institut ont a l'instant
determine, par des figures trigonometriques, la hauteur perpendiculaire.

Cette hauteur s'est trouvee etre d'environ cent cinquante-cinq metres
(pres de quatre cent soixante cinq pieds), ce qui est pres du double de
celle des monumens les plus eleves de l'Europe[6].

Le general et sa suite ayant penetre dans l'interieur de la pyramide,
ont trouve d'abord un canal de cent pieds de long et de trois pieds de
large, qui les a conduits, par une pente rapide, vers les vallees qui
servaient de tombeau au Pharaon qui erigea ce monument. Un second canal
fort degrade, et remontant vers le sommet de la pyramide, les a menes
successivement sur deux plates-formes, et de la, a une galerie voutee,
de la longueur de cent dix-huit pieds, aboutissant au vestibule du
tombeau. C'est une vallee voutee, d'environ dix-sept pieds de long sur
quinze de large, dans un des murs de laquelle on remarque la place d'une
momie que l'on croit avoir ete l'epouse du Pharaon.

On voit dans cette vallee la trace des fouilles faites avec violence par
les ordres d'un calife arabe, qui fit ouvrir la pyramide, et qui croyait
que ces lieux recelaient un tresor. L'effet des memes tentatives se
remarqua dans une seconde salle, perpendiculaire a la premiere, et plus
haute de cent pieds, ou l'on croit qu'etait le corps du Pharaon.

Cette derniere salle, a laquelle le general en chef est enfin parvenu,
est a voute plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et
dix-neuf de haut. On ignore ce que les Arabes spoliateurs decouvrirent
dans ce sanctuaire de la pyramide; le general n'y a trouve qu'une caisse
de granit, d'environ huit pieds de long sur quatre d'epaisseur, qui
renfermait sans doute la momie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc
de granit, a fait asseoir a ses cotes les muphtis et imans, Suleiman,
Ibrahim et Muhamed, et il a eu avec eux, en presence de sa suite, la
conversation suivante:

_Bonaparte._ Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Voici
un grand ouvrage de main d'hommes! Quel etait le but de celui qui fit
construire cette pyramide?

_Suleiman._ C'etait un puissant roi d'Egypte, dont on croit que le
nom etait Cheaps. Il voulait empecher que des sacrileges ne vinssent
troubler le repos de sa cendre.

_B._ Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que son corps
retournat aux elemens. Penses-tu qu'il ne fit pas mieux? le penses-tu?

_S._ (s'inclinant): Gloire a Dieu, a qui toute gloire est due.

_B._ Honneur a Allah! Quel est le calife qui a fait ouvrir cette
pyramide et troubler la cendre des morts?

_Muhamed._ On croit que c'est le commandeur des croyans Mahmoud, qui
regnait il y a plusieurs siecles a Bagdad; d'autres disent le renomme
Aaroun-Al-Raschid (Dieu lui fasse paix!) qui croyait y trouver des
tresors; mais quand on fut entre par ses ordres dans cette salle, la
tradition porte qu'on n'y trouva que des momies, et sur le mur cette
inscription en lettres d'or: _l'impie commettra l'iniquite sans fruit,
mais non sans remords._

_B._ Le pain derobe par le mechant remplit sa bouche de gravier.

_M._ (s'inclinant): C'est le propos de la sagesse.

_B._ Gloire a Allah. Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu; Mohamed est
son prophete, et je suis de ses amis.

_S._ Salut de paix sur l'envoye de Dieu. Salut aussi sur toi, invincible
general, favori de Mohamed.

_B._ Muphti, je te remercie. Le divin Coran fait les delices de mon
esprit et l'attention de mes yeux. J'aime le Prophete et je compte,
avant qu'il soit peu, aller voir et honorer son tombeau dans la ville
sacree; mais ma mission est auparavant d'exterminer les mameloucks.

_Ibrahim._ Que les anges de la victoire balayent la poussiere sur ton
chemin et te couvrent de leurs ailes. Le mamelouck a merite la mort.

_B._ Il a ete frappe et livre aux anges noirs Moukir et Quarkir. Dieu,
de qui tout depend, a ordonne que sa domination fut detruite.

_S._ Il etendit la main de la rapine sur les terres, les moissons, les
chevaux de l'Egypte.

_B._ Et sur les esclaves les plus belles, tres-saint muphti. Allah a
desseche sa main. Si l'Egypte est sa ferme, qu'il montre le bail que
Dieu lui a fait; mais Dieu est juste et misericordieux pour le peuple.

_Ib._ O le plus vaillant entre les serviteurs d'Issa[7], Allah t'a fait
suivre de l'ange exterminateur pour delivrer sa terre d'Egypte.

_B._ Cette terre etait livree a vingt-quatre oppresseurs rebelles au
grand sultan notre allie (que Dieu l'entoure de gloire), et a dix mille
esclaves venus du Caucase et de la Georgie. Adriel, ange de la mort, a
souffle sur eux; nous sommes venus, et ils ont disparu.

_M._ Noble successeur de Scander[8], honneur a tes armes invincibles et
a la foudre inattendue qui sort du milieu de tes guerriers a cheval[8].

_B._ Crois-tu que cette foudre soit une oeuvre des enfans des hommes? le
crois-tu? Allah l'a fait mettre en mes mains par le genie de la guerre._

_Ib._ Nous reconnaissons a tes oeuvres, Allah qui t'envoie. Serais-tu
vainqueur si Allah ne l'avait permis? Le Delta et tous les pays voisins
retentissent de tes miracles.

_B._ Un char celeste montera par mes ordres jusqu'au sejour des nuees[10]
et la foudre descendra vers la terre le long d'un fil de metal[11] des
que je l'aurai commande.

_S._ Et le grand serpent sorti du pied de la colonne de Pompee, le jour
de ton entree triomphale a Scanderieh[12], et qui est reste desseche sur
le socle de la colonne, n'est-ce pas encore un prodige opere par ta
main?

_B._ Lumiere des fideles, vous etes destines a voir, encore de plus
grandes merveilles; car les jours de la regeneration sont venus.

_Ib._ La divine unite te regarde d'un oeil de predilection, adorateur
d'Issa, et te rend le soutien des enfans du prophete.

_B._ Mohamed n'a-t-il pas dit: tout homme qui adore Dieu et qui fait de
bonnes oeuvres, quelle que soit sa religion, sera sauve?

_Suleiman, Muhamed, Ibrahim_ (ensemble en s'inclinant): Il l'a dit.

_B._ Et si j'ai tempere par ordre d'en haut l'orgueil du vicaire d'Issa,
en diminuant ses possessions terrestres pour lui amasser des tresors
celestes, dites, n'etait-ce pas pour rendre gloire a Dieu, dont la
misericorde est infinie?

_M._ (d'un air interdit): Le muphti de Rome etait riche et puissant;
mais nous ne sommes que de pauvres muphtis.

_B._ Je le sais: soyez sans crainte; vous avez ete peses dans la
balance de Balthazar et vous avez ete trouves legers. Cette pyramide ne
renfermait donc aucun tresor qui vous fut connu?

_S._ (ses mains sur l'estomac): Aucun, seigneur; nous le jurons par la
cite sainte de la Mecque.

_B._ Malheur, et trois fois malheur a ceux qui recherchent les richesses
perissables, et qui convoitent l'or et l'argent, semblables a la Loue!

_S._ Tu as epargne le vicaire d'Issa et tu l'as traite avec clemence et
bonte.

_B._ C'est un vieillard que j'honore (que Dieu accomplisse ses desirs
quand ils seront regles par la raison et la verite); mais il a tort de
condamner au feu eternel tous les Musulmans, et Allah defend a tous
l'intolerance.

_Ib._ Gloire a Allah et a son prophete qui t'a envoye au milieu de nous
pour rechauffer la foi des faibles et rouvrir aux fideles les portes du
septieme ciel.

_B._ Vous l'avez dit, tres-zeles muphtis, soyez fideles a Allah, le
souverain maitre des sept d'eux merveilleux, a Mohamed son vizir, qui
parcourut tous ces cieux dans une nuit. Soyez amis des Francs, et Allah,
Mohamed et les Francs vous recompenseront.

_Ib._ Que le prophete lui-meme te fasse asseoir a sa gauche le jour de
la resurrection, apres le troisieme sou de la trompette.

_B._ Que celui-la ecoute, qui a des oreilles pour entendre. L'heure
de la resurrection politique est arrivee pour tous les peuples qui
gemissaient dans l'oppression. Muphtis, imans, mullahs, derviches,
kalenders, instruisez le peuple d'Egypte. Encouragez-le a se joindre a
nous pour achever d'aneantir les beys et les mameloucks. Favorisez
le commerce des Francs dans vos contrees, et leurs entreprises pour
parvenir d'ici a l'ancien pays de Brama. Offrez-leur des entrepots dans
vos ports, et eloignez de vous les insulaires d'Albion, maudite entre
les enfans d'Issa; telle est la volonte de Mohamed. Les tresors,
l'industrie et l'amitie des Francs seront votre partage, en attendant
que vous montiez au septieme ciel, et qu'assis aux cotes des houris aux
yeux noirs, toujours jeunes et toujours pucelles, vous vous reposiez a
l'ombre du laba, dont les branches offriront d'elles-memes aux vrais
Musulmans tout ce qu'ils pourront desirer.

_S._ (s'inclinant): Tu as parle comme le plus docte des mullahs. Nous
ajoutons foi a tes paroles, nous servirons ta cause, et Dieu nous
entend.

_B._ Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Salut de paix sur
vous, tres-saints muphtis!

Le general est alors ressorti, avec sa suite, de la pyramide de Cheaps,
et il est retourne au Caire, laissant les autres membres de l'institut
national occupes a terminer leurs Observations.


[Footnote 5: Ce morceau a ete publie dans le no. LXVII du Moniteur, le
7 frimaire an VII (27 novembre 1798). Quoique son authenticite ait ete
discutee, nous n'avons pas cru devoir omettre une piece aussi curieuse
et qui donne une si juste idee du caractere de Bonaparte et des moyens
qu'il employait avec tant d'habilete pour rapper l'imagination deja si
irritable des habitans de l'Egypte.]

[Footnote 6: Cette assertion n'est pas exacte. La fleche de Strasbourg,
qui est le monument le plus eleve de l'Europe, a quatre cent vingt-huit
pieds quatre pouces, on a peu pres cent trente-huit metres de hauteur, y
compris la croix. Saint-Pierre de Rome, au-dessus de la croix, a quatre
cent vingt-un pieds d'elevation, ou a peu pres cent trente-six metres.
On voit donc qu'il n'y a que dix-sept metres de difference entre la
pyramide de Cheaps et la fleche de Strasbourg. Voyez a ce sujet les
mesures des principaux edifices de l'Europe, consignees dans le
_Voyage d'Italie_, par Lalande; edition de 1769, tome IV, pages 62 et
suivantes.]

[Footnote 7: Jesus-Christ.]

[Footnote 8: Alexandre.]

[Footnote 9: L'artillerie volante, qui a beaucoup etonne les
mameloucks.]

[Footnote 10: Les aerostats, inconnus en Egypte.]

[Footnote 11: Les phenomenes de l'electricite, les paratonnerres.]

[Footnote 12: Alexandrie.]





Le 25 thermidor an 6 (12 aout 1798).

_Au general Leclerc._

Je vous prie, citoyen general, de vouloir bien temoigner aux septieme de
hussards, vingt-deuxieme de chasseurs, troisieme et cinquieme de dragons
ma satisfaction de la conduite qu'ils ont tenue dans la charge glorieuse
qu'ils ont faite sur l'arriere-garde des mameloucks[13], auxquels ils ont
tue et blesse beaucoup de monde, entre autres le chef Aly-Bey, et pris
deux pieces de canon.

Je donne l'ordre a l'etat-major pour qu'on fasse reconnaitre comme chef
de brigade le citoyen d'Estrees, comme chef d'escadron le capitaine
Renaud, comme capitaine le citoyen Leclerc, lieutenant du septieme de
hussards, et comme lieutenant le sous-lieutenant des guides, Dallemagne.

Je vous prie de me faire passer dans la journee la liste des officiers
et des soldats des quatre corps qui se sont distingues et qui meritent
un avancement particulier.

BONAPARTE.

[Footnote 13: Il est question du combat de Salchich.]



Le 25 thermidor an 6 (12 aout 1798).

_Au citoyen Leturq._

Le general Leclerc m'a rendu compte, citoyen, de la bravoure que vous
avez montree et de la conduite que vous avez tenue dans la journee
d'hier. Vous vous etes souvent distingue dans la campagne d'Italie, et
je vous donnerai incessamment l'avancement que vous meritez.

BONAPARTE.



Le 25 thermidor an 6 (12 aout 1798).

_A la commission de commerce._

Je vous autorise, citoyens, a conclure definitivement et a signer les
arrangemens que vous ferez avec les differentes femmes des beys et des
autres mameloucks pour le rachat de leurs effets: vous delivrerez des
sauf-conduits a celles qui consentiront a un accommodement.

BONAPARTE.



Le 26 thermidor an 6 (13 aout 1798).

_Au general du genie._

Mon intention est, citoyen general, de reunir a Salehieh des magasins de
bouche et de guerre suffisans pour pourvoir aux besoins d'une armee de
trois cent mille hommes pendant un mois.

Vous sentez qu'il est indispensable que des magasins aussi precieux
soient contenus dans une forteresse qui les mette a l'abri d'etre
enleves par une attaque de vive force, et qui fasse que les sept ou huit
cents hommes de garnison obligent l'ennemi a un siege d'autant plus
penible, qu'il ne peut charrier son artillerie qu'apres un passage de
neuf jours dans le desert.

Une fois cette forteresse construite, on pourra, si on le juge
necessaire, y appuyer un camp retranche, soit pour tenir pendant
long-temps les corps de l'ennemi eloignes, soit pour pouvoir proteger un
corps d'armee inferieur, mais trop considerable pour y tenir garnison.

Il serait essentiel que vous dirigeassiez vos travaux de maniere a
ce que, d'ici a quatre ou cinq decades, cette forteresse eut deja
l'avantage d'un fort poste de campagne, et qu'avec une garnison plus
nombreuse que celle que l'on sera oblige d'y tenir, lorsqu'elle sera
achevee, les magasins pussent deja etre a l'abri d'une attaque de vive
force.

Vous laisserez a Salehieh assez d'ingenieurs pour confectionner lesdits
travaux avec promptitude, et pour pouvoir suffire aux reconnaissances
qui serviront a determiner la position precise de Salehieh par rapport a
la mer, a Mansoura, a Damiette, a l'inondation du Nil, et aux canaux du
Nil qui peuvent porter bateau.

Vous trouverez l'ordre que j'envoie au payeur du quartier-general qui
est a Salehieh, de verser 10,000 fr. a la disposition de l'officier
superieur du genie que vous laisserez a Salehieh pour le commencement
desdits travaux.

BONAPARTE.



Le 26 thermidor an 6 (13 aout 1798).

_Au general de l'artillerie._

Mon intention, citoyen general, est d'etablir une forteresse a Salehieh
qui puisse mettre a l'abri de toute insulte les magasins de bouche et de
guerre que j'ai l'intention d'y reunir: vous vous concerterez avec
le general du genie pour tous les etablissemens d'artillerie,
independamment des magasins necessaires a l'approvisionnement pour trois
ou quatre pieces de campagne et cinq ou six cent mille cartouches.

Je vous envoie une ordonnance de 2,000 fr. que vous laisserez a la
disposition de l'officier d'artillerie que vous chargerez dudit
etablissement, pour commencer a travailler de suite.

BONAPARTE.



Le 16 thermidor an 6 (13 aout 1798).

_Au general Reynier._

Mon intention est, citoyen general, que le genie et l'artillerie
travaillent a la construction d'une forteresse qui mette les magasins
que j'ai l'intention de reunir a Salehieh a l'abri d'une attaque de vive
force, et dans le cas d'etre gardes par moins de mille hommes.

Jusqu'alors vous sentez qu'il est indispensable que vous occupiez en
force le point designe, et que vous envoyiez des espions en Syrie pour
vous tenir au fait de tous les mouvemens que l'on pourrait faire de ce
cote-la.

Vous vous mettrez en correspondance suivie avec Damiette, qui est plus
a meme d'en recevoir par mer, et vous reconnaitrez bien la position de
Salehieh par rapport a la mer et aux differens canaux du Nil.

Le general Dugua, avec sa division, va a Mansoura, et le general Vial va
a Damiette. Quand vous aurez reconnu la route qui de la mer conduit a
Salehieh, on pourra ordonner a une fregate et a un ou plusieurs avisos
de se tenir toujours a portee de ce point, et l'on pourra par la vous
faire passer du vin, du canon, des outils, que nous avons a Alexandrie,
ainsi que les bagages de votre division.

Vous repandrez, soit dans votre province, soit en Syrie, le plus de mes
proclamations que vous pourrez, et vous prendrez des mesures pour que
tous les voyageurs qui arrivent de Syrie vous soient amenes, afin que
vous puissiez les interroger.

Independamment de ces fonctions militaires, vous en aurez encore
d'administratives a remplir, en organisant la province de Salehieh dont
le chef-lieu est a Belbeis.

Il faut commencer par vous mettre en correspondance avec toutes les
tribus arabes, afin de connaitre les camps qu'ils occupent, les champs
qu'ils cultivent, et des lors le mal que vous pourrez leur faire
lorsqu'ils desobeiront a vos ordres.

Cela fait, il faudra remplir deux buts: le premier de leur oter le plus
de chevaux possible; le second de les desarmer.

Vous ne leur laisserez entrevoir l'intention de leur oter leurs chevaux
que peu a peu, en en demandant d'abord une certaine quantite pour
remonter notre cavalerie, et, cela obtenu, il sera possible de prendre
d'autres mesures; mais auparavant il faut que vous vous occupiez de
connaitre les interets qui les lient a nous; ce qui seul vous fera
connaitre les menaces et le mal que vous pouvez leur faire.

Je vous envoie une ordonnance de 2,000 fr. pour pouvoir subvenir aux
depenses extraordinaires d'espions a envoyer en Syrie.

BONAPARTE.



Le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au general Dupuy._

Vous voudrez bien, citoyen general, prendre de nouvelles precautions
pour vous assurer que Coraim ne vous echappera pas: apres quoi vous lui
ferez subir un interrogatoire, dans lequel vous lui demanderez qu'il
reponde positivement: 1 deg.. a-t-il ecrit a Mourad-Bey depuis qu'il nous a
jure fidelite? 2 deg.. a quels mameloucks a-t-il ecrit depuis qu'il nous a
jure fidelite? 3 deg.. quelle espece de correspondance a-t-il eue avec les
Arabes de Bahire?

BONAPARTE.



Le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au general Dupuy._

Je vous prie, citoyen general, de me faire connaitre ce qu'a produit le
desarmement.

Je desirerais egalement connaitre les mesures efficaces que vous pensez
qu'on pourrait prendre pour se procurer des chevaux: vous pourrez faire
prendre tous les chevaux, armes et chameaux qui pourraient se trouver
dans les maisons des femmes avec lesquelles nous avons traite. Ces trois
objets sont objets de guerre.

BONAPARTE.



Le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au general Ganteaume._

Le tableau de la situation dans laquelle vous vous etes trouve,
citoyen general, est horrible. Quand vous n'avez point peri dans cette
circonstance, c'est que le sort vous destine a venger un jour notre
marine et nos amis; recevez-en mes felicitations: c'est le seul
sentiment agreable que j'aie eprouve depuis avant-hier. J'ai recu, a
mon avant-garde, a trente lieues du Caire, votre rapport, qui m'a ete
apporte par l'aide-de-camp du general Kleber.

BONAPARTE.



Le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Vous prendrez, citoyen general, le commandement de tout ce qui reste de
notre marine, et vous vous concerterez avec l'ordonnateur Leroy pour
l'armement et l'approvisionnement des fregates _l'Alceste_, _la Junon_,
_la Carrere_, _la Muiron_, les vaisseaux _le Dubois_ et _le Causse_, et
toutes les autres fregates, bricks ou avisos qui nous restent.

Vous nommerez tous les commandans; vous ferez tout ce qu'il vous sera
possible pour retirer de la rade d'Aboukir les debris qui peuvent y
rester.

Vous ferez partir de suite sur un aviso, pour Corfou et de la pour
Ancolie, les depeches que porte le courrier que j'ai expedie il y a
quinze jours du Caire, et que l'on m'assure etre encore a Rosette. Vous
adresserez au ministre de la marine une relation de l'affaire, telle
qu'elle a eu lieu.

Je brule du desir de conferer avec vous; mais, avant de vous donner
l'ordre de venir au Caire, j'attendrai quelques jours, mon intention
etant, s'il est possible, de me porter moi-meme a Alexandrie.

Envoyez-moi l'etat des officiers, des matelots et des batimens qui nous
restent.

Vous sentez qu'il est essentiel que vous fassiez prevenir de suite Malte
et Corfou de ce qu'aura fait le general Villeneuve, afin que ces iles se
tiennent en surveillance et a l'abri d'une surprise.

Je pense bien qu'a l'heure qu'il est, les Anglais se seront retires avec
leur proie.

BONAPARTE.



Le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798)

_Au citoyen Leroy,_

Je vous envoie par une chaloupe canonniere 100,000 fr. pour servir aux
travaux les plus pressans de la marine. Il est indispensable que vous
vous concertiez avec le contre-amiral Ganteaume pour armer en guerre _le
Dubois_, le _Causse_, _la Carrere_, _la Muiron_; il faudra doubler
en cuivre les deux dernieres, qui doivent avoir le doublage. Le
contre-amiral Ganteaume nommera au commandement de ces differens
batimens. Vous ne devez pas etre embarrasse d'en organiser les equipages
avec les debris de l'escadre.

J'imagine que _l'Alceste_ n'a besoin de rien. Vous aurez deja sans doute
fait travailler a _la Junon_. Des l'instant que vous aurez des nouvelles
de la route qu'aura tenue le contre-amiral Villeneuve, vous me la ferez
connaitre. Envoyez-moi aussi l'etat de tous les batimens et de tous les
matelots echappes, soit de l'escadre, soit des convois qui se trouvent a
Rosette.

Independamment des sommes que le general Kleber vous fera remettre des
contributions d'Alexandrie et de celles qui nous reviendront de la
contribution frappee a Damiette, je vous ferai toucher toutes les
decades 100,000 fr. Il est arrive a Rosette cinquante djermes chargees
de bles et de legumes, que, des mon arrivee au Caire, j'avais envoyees a
l'amiral Brueys pour approvisionner l'escadre; je donne ordre au general
Menou de les tenir a votre disposition, et de faire tout ce qu'il pourra
pour les faire passer a Alexandrie. Faites de votre cote tout ce qui
sera possible pour favoriser ce passage, afin que vous ayez a Alexandrie
les approvisionnemens necessaires pour cette grande quantite d'hommes.

BONAPARTE.



Le 18 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au general Kleber._

Vous devez sans doute, a l'heure qu'il est, avoir recu la reponse a
toutes vos lettres, et vous aurez vu mon aide-de-camp Julien, qui est
parti d'ici, il y a douze jours.

J'ai appris la journee du 14, avant-hier 26, par votre aide-de-camp, qui
m'a trouve a Salehieh, a trente-trois lieues du Caire. Je n'ai pas perdu
un instant a m'y rendre.

Je vous ai ecrit souvent, et comme la plupart de vos lettres me sont
parvenues toutes a la fois, j'espere qu'il en aura ete de meme des
miennes.

J'ai envoye l'adjudant-general Brives a Rahmanieh avec un bataillon.

Vous devez avoir recu une grande quantite de monde aujourd'hui a
Alexandrie.

J'envoie 100,000 fr. a l'ordonnateur Leroy pour les premiers besoins de
l'armement.

J'ordonne que l'on vous fasse passer de Rosette tous les vivres que l'on
y avait envoyes pour l'approvisionnement de l'escadre.

Apres cinq ou six marches, nous avons pousse Ibrahim-Bey dans les
deserts de Syrie; nous avons degage une partie de la caravane qu'il
avait retenue, et lui-meme avec tous ses tresors et ses femmes a failli
tomber en notre pouvoir.

Il nous reste encore a detruire Mourad-Bey, qui occupe la Haute-Egypte,
et a soumettre l'interieur du Delta, ou plusieurs partisans des beys se
trouvent encore les armes a la main.

L'argent est extremement rare dans ce pays, et j'ai ordonne a
l'ordonnateur Leroy et au contre-amiral Ganteaume de pousser le plus
vivement qu'ils pourront l'armement des vaisseaux _le Dubois_ et _le
Causse_, et celui des avisos, bricks ou fregates qui nous restent
encore.

L'adjudant-general Brives et sa colonne sont a vos ordres: si les
Anglais laissent des forces dans ces parages et interceptent nos
communications avec Rosette, il devient indispensable d'occuper les
villages d'Aboukir en force, afin que vous puissiez communiquer avec
Rosette par terre.

Le general Manscourt se rend a Alexandrie: c'est un general d'artillerie
qui pourra vous servir pour l'armement de la cote; il pourra d'ailleurs
prendre des renseignemens sur le pays, pour vous remplacer lorsque les
circonstances permettront que vous nous rejoigniez.

Je ferai filer des troupes des l'instant que cela sera possible, du
cote de Rosette, pour pouvoir vous seconder; mais vous devez, d'ici a
plusieurs jours, ne pas y compter: ainsi tirez parti de vos propres
forces.

Je n'ai point recu de vos lettres depuis celles que m'a remises votre
aide-de-camp: ainsi j'ignore jusqu'a quel point les Anglais ont ete
maltraites, et quelle est la quantite de troupes et d'equipages qui
s'est refugiee a Alexandrie.

J'ai ecrit a Ganteaume d'instruire Malte et Corfou de tous les details
de cette affaire, afin que ces iles restent en surveillance. L'on
m'apprend que le courrier que j'ai expedie d'ici, il y a quinze jours,
est encore a Rosette. J'ai ecrit au contre-amiral de l'expedier le plus
tot possible pour Corfou, d'ou il passera en Italie. Coraim est arrive
ici; je l'ai fait enfermer. Vous ne devez pas avoir eu de difficulte
a avoir les 300,000 fr auxquels j'ai impose Alexandrie; il faudra
cependant soustraire de cette somme 100,000 fr. que vous avez deja
touches.

Les choses dans ce pays ne sont pas encore assises, et chaque jour
y porte une amelioration considerable. Je suis fonde a penser que,
quelques jours encore, nous commencerons a etre maitres du pays.

L'expedition que nous avons entreprise exige du courage de plus d'un
genre. Le general de brigade Vial occupe Damiette.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au general Menou._

Vous ferez partir, citoyen general, pour Alexandrie tous les bles et
autres approvisionnemens qui etaient charges sur les djermes, et qui
etaient destines pour l'escadre.

Vous devez avoir recu plusieurs de mes lettres par mon aide-de-camp
Jullien, qui est parti d'ici il y a quinze jours.

Dans une, je vous disais de percevoir une contribution de 100,000 fr.
sur le commerce de Rosette, pour subvenir a nos besoins.

La djerme de poste vient d'arriver et ne porte aucune de vos lettres:
veillez, je vous prie, a ce qu'aucun courrier ne parte de Rosette sans
aller vous demander vos ordres, et qu'il y ait toujours un billet de
vous ou d'un officier de votre etat-major.

L'aide-de-camp du general Kleber ne m'a appris que le 26, a Salehieh, ou
je me trouvais, la nouvelle de la journee du 14.

Je ne fais que d'arriver au Caire; j'espere cette nuit recevoir de vos
lettres qui m'instruisent de la perte reelle des Anglais.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Je vous previens, citoyen general, que j'ai donne ordre de vous envoyer
15,000 fr., qui sont partis aujourd'hui dans la meme caisse que les
100,000 fr. de l'ordonnateur Leroy.

Vous vous servirez de ces 15,000 fr. pour distribuer aux officiers de
l'armee navale qui auraient le plus de besoins. Vous garderez 3,000 fr.
pour vos besoins particuliers.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 thermidor an 6 (15 aout 1798).

_Au general Menou._

Je donne ordre au payeur de vous envoyer 15,000 fr. pour distribuer
aux individus de l'escadre qui auraient le plus de besoins et qui se
seraient refugies a Rosette, et pour activer l'arrivee au Caire de tous
les objets necessaires a l'armee, et a Alexandrie, de tous les objets
necessaires a son approvisionnement.

BONAPARTE.



Au Caire, le 29 thermidor an 6 (16 aout 1798).

_Au general Zayonscheck._

J'ai recu, citoyen general, a mon retour de Salehieh, votre lettre.
J'espere qu'apres les avantages que nous avons remportes sur
Ibrahim-Bey, que nous avons pousse a plus de quarante lieues, et oblige
de passer le desert de Syrie, apres l'avoir blesse et apres avoir tue
Aly-Bey, les habitans de votre province deviendront plus traitables.

Le general Dugua, qui doit etre arrive a Mansoura, se rendra lui-meme
a Mehal-el-Kebir, pour soumettre la province de Garbie. Le general
Fugieres s'y rendra des l'instant qu'il saura que le general Dugua est
en marche; cela necessitera quelques jours encore sa presence a Menouf.

Je n'ai pas vu avec plaisir la maniere avec laquelle vous vous etes
conduit envers le Cophte: mon intention est qu'on menage ces gens-la et
qu'on ait des egards pour eux. Prononcez les sujets de plainte que vous
avez contre lui, je le ferai remplacer.

Je n'approuve pas non plus que vous ayez fait arreter le divan sans
avoir approfondi s'il etait coupable ou non; il a fallu le relacher
douze heures apres: ce n'est pas le moyen de se concilier un parti.
Etudiez les peuples chez lesquels vous etes, distinguez ceux qui sont
les plus susceptibles d'etre employes; faites quelquefois des exemples
justes et severes, mais jamais rien qui approche du caprice et de la
legerete. Je sens que votre position est souvent embarrassante, et je
suis plein de confiance dans votre bonne volonte et votre connaissance
du coeur humain; croyez que je vous rends la justice qui vous est due.

BONAPARTE.



Au Caire, le 29 thermidor an 6 (16 aout 1798).

_Au general Rampon._

Je vous envoie, citoyen general, des souliers et du biscuit; on vous a
envoye des cartouches.

Le general Desaix, avec sa division, s'embarque dans la nuit de demain
pour se rendre a Benecouef: par-la vous vous trouverez couvert, et
reprendrez sans inconvenient la position d'Alfieli, et punirez le
scheick de la conduite perfide qu'il a tenue.

Je connais trop l'esprit qui anime les trois bataillons que vous
commandez, pour douter qu'ils ne fussent faches que je donnasse a
d'autres le soin de les venger de la trahison infame des habitans
d'Alfieli.

BONAPARTE.



Au Caire, le 30 thermidor an 6 (17 aout 1798)

_Au general Chabot._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 25 messidor: j'y vois que
_le Fortunatus_ est arrive avec deux batimens charges de bois; je vous
prie de continuer a nous en envoyer.

Le contre-amiral Villeneuve, avec une partie de l'escadre, est arrive a
Corfou.

Je ne doute pas que vous ne lui accordiez tous les secours et
approvisionnemens qu'il doit attendre. Dans ce cas, felicitez-le, de
ma part, sur le service qu'il a rendu dans cette circonstance, en
conservant a la republique un aussi bon officier et d'aussi bons
batimens.

Vous lui direz que je desire qu'il fasse armer le plus tot possible le
batiment de guerre qui est a Corfou, et qu'il envoie l'ordre a Ancone
pour que les trois batimens de guerre et les fregates qui y sont,
se rendent egalement a Corfou, afin de pouvoir ainsi commencer a
reorganiser une escadre. Nous faisons armer les vaisseaux et les
fregates qui se trouvent dans le port d'Alexandrie. Plusieurs vaisseaux
de guerre et fregates, partis de Toulon, vont arriver a Malte, ou il y a
egalement quelques vaisseaux de guerre et fregates: mon intention est de
reunir tous ces vaisseaux a Corfou.

Ecrivez de ma part au general Brune, pour qu'il fasse mettre, sur
nos vaisseaux d'Ancone, de bonnes garnisons de troupes, et mettez-en
vous-meme sur ceux qu'a amenes le contre-amiral Villeneuve. Je ne lui
ecris pas a lui-meme, parce que je ne suis pas assure qu'il se trouve a
Corfou; mais s'il s'y trouve, cette lettre lui sera commune. Tout ici
va parfaitement bien, et commence meme a s'organiser: notre conquete se
consolide tous les jours.

Faites-moi connaitre, le plus souvent que vous pourrez, ce qui se passe
en Turquie, et surtout du cote de Passwan-Oglou. En general, quand vous
m'ecrirez, envoyez-moi les journaux que vous aurez, et une note de ce
que vous aurez appris, car ici nous sommes tres-souvent sans nouvelles
de France.

J'ai vu avec plaisir que les choses vont bien dans votre division. Les
troupes qui vous sont arrivees, sont un renfort bien precieux dans ce
moment-ci.

Faites faire la plus grande quantite de biscuit que vous pourrez; je
vous enverrai des bles le plus tot qu'il me sera possible; d'ailleurs,
je vois par votre etat de situation, que vous en avez sept cents
quintaux, en approvisionnement de siege.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er fructidor an 6 (18 aout 1798).

_Au general Marmont._

Vous vous rendrez, citoyen general, le plus tot possible a Rosette.

En passant a Rahmanieh, vous vous aboucherez avec l'adjudant-general
Brives, afin d'avoir des nouvelles, soit d'Alexandrie, soit de la
province de Damanhour.

Si l'expedition que j'ai ordonnee sur le Damanhour n'avait pas reussi,
vous debarqueriez a Rahmanieh, et vous prendriez le commandement de
toutes les colonnes mobiles; vous dissiperiez les attroupemens de toute
la province de Damanhour, et puniriez les habitans de cette ville pour
la maniere dont ils se sont conduits avec le general Dumuy.

Si, comme je dois le presumer, il n'y a rien de nouveau a Rahmanieh, et
que l'adjudant-general Brives soit a Damanhour ou a Rahmanieh, vous lui
donnerez de vos nouvelles en l'instruisant que le but de votre mission
est d'entretenir la communication du canal de Rahmanieh a Alexandrie,
afin que les eaux y coulent; ainsi que la communication de Rosette a
Alexandrie.

Arrive a Rosette, votre premier soin sera de visiter la barre du Nil, et
de vous assurer si l'on y a place les batteries et chaloupes necessaires
pour le mettre a l'abri des corsaires et chaloupes anglaises.

Vous vous trouverez sous les ordres du general Menou pour les operations
qu'il jugera a propos de faire, soit pour la surete de la ville, soit
pour celle des villages environnans: de la vous vous rendrez a Aboukir;
vous verrez s'il y a quelque chose a faire pour perfectionner les
retranchemens du fort, et rendre plus commode la rade d'Aboukir a
Rosette.

De la vous vous rendrez a Alexandrie; vous vous trouverez sous les
ordres du general Kleber, pendant votre sejour dans cette ville, soit
pour les mesures qu'il voudrait prendre dans la ville, soit pour quelque
operation contre les Arabes, soit pour quelque operation le long du
canal qui va a Rahmanieh. Mon intention est que, de retour a Aboukir
et a Rosette, vous restiez dans cette derniere ville, jusqu'a ce que
l'escadre anglaise ait disparu, et que la communication par mer soit a
peu pres retablie.

Ainsi, le but de votre operation est de former une colonne mobile propre
a observer les mouvemens de l'escadre anglaise, et a assurer la bouche
du Nil de la branche de Rosette, d'empecher toute communication entre
les Anglais et les Arabes par Aboukir, de rendre facile la communication
de Rosette a Aboukir, d'offrir une reserve pour dissiper les
rassemblemens qui se formeraient dans la province de Rahmanieh, de punir
la ville de Damanhour, et enfin de proteger l'ecoulement des eaux le
long du canal, le seul qui procure de l'eau a Alexandrie.

Vous m'enverrez, de Rahmanieh, un memoire sur le temps ou les eaux
entrent dans ce canal, sur les obstacles que les Arabes pourraient
mettre a l'ecoulement des eaux, et sur la situation de la province de
Rahmanieh.

J'ai deja ordonne plusieurs fois que tous les magasins qui se trouvent
a Rahmanieh filassent sur Rosette et sur Alexandrie. Vous me ferez
connaitre specialement si le canal qui va de Rahmanieh a Alexandrie peut
porter des djermes.

Je vous ordonne, a votre retour a Alexandrie, de rester a Rosette de
preference, afin que, si cela etait necessaire, vous pussiez vous porter
entre les deux branches du Nil, et vous opposer aux incursions que
pourraient faire les Anglais pour tenter de s'approvisionner de Rosette,
d'Aboukir et d'Alexandrie.

Vous m'ecrirez, dans le plus grand detail, pour me faire connaitre la
situation des Anglais, et la maniere dont notre escadre s'est comportee
dans le combat.

En parlant, soit aux generaux, soit aux marins, soit aux soldats, vous
aurez soin de dire et de faire tout ce qui peut encourager.

Ayez soin surtout de voir et de conferer avec le contre-amiral
Ganteaume, et vous me ferez connaitre ce qu'il pense que feront les
Anglais, ce qu'il pense qu'a fait Villeneuve, ce qu'il pense de la
conduite de notre escadre et de celle des Anglais. Temoignez-lui
l'estime que j'ai pour lui et le plaisir que j'ai eu a apprendre qu'il
etait sauve.

Vous direz a Brives de faire entrer le plus de vivres qu'il pourra a
Damanhour et a Rosette, en y envoyant soit du ble, soit de la viande.

Je m'en rapporte a votre zele et a vos talens pour la conduite que vous
tiendrez.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er. fructidor an 6 (18 aout 1798).

_Au general Perree._

Vous partirez, citoyen general, cette nuit, avec deux batimens armes,
et la quantite de djermes necessaires pour porter la colonne du general
Marmont.

Arrive a Rosette, vous me rendrez compte si les batteries que l'on y
a etablies, sont suffisantes pour empecher les avisos et chaloupes
anglaises de venir nous troubler.

Vous prendrez, des officiers et matelots qui sont a Rosette, tous les
details sur le combat de l'escadre, et vous me les ferez connaitre; vous
irez a Aboukir avec le general Marmont, afin de prendre une connaissance
exacte sur la position qu'occupe l'escadre anglaise, des vaisseaux qui
sont brules, de ceux qui restent, et enfin de tout ce qu'ils ont fait ou
de ce qu'ils ont l'air de faire.

Vous ferez partir de Rosette _la Cisalpine_, que vous enverrez en
Italie porter un de mes courriers. Vous direz au capitaine, que s'il me
rapporte la reponse de Paris a ce courrier, je lui donnerai mille louis.

Vous lui tracerez une instruction sur le chemin qu'il doit tenir.

Vous resterez, jusqu'a nouvel ordre, a Rosette, afin de faciliter autant
qu'il sera possible la communication par mer d'Alexandrie a Rosette,
celle de Rosette au Caire, et de me faire parvenir promptement les
nouvelles interessantes qu'il pourrait y avoir.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er fructidor an 6 (18 aout 1798).

_Au general Menait._

Ce soir, le general de brigade Marmont, avec la quatrieme demi-brigade,
part pour se rendre a Rosette et y observer les mouvemens des Anglais.

Le contre-amiral Perree se rend a Rosette avec deux avisos; j'espere que
des l'instant que le general Marmont sera arrive a Rosette, on pourra
empecher les Anglais d'avoir aucune communication avec les Arabes.

J'ai appris, par voie indirecte, qu'un de mes derniers courriers avait
ete arrete par les Anglais, et qu'il n'avait pas eu l'esprit de jeter
ses paquets a la mer. J'ai appris egalement indirectement que deux cents
hommes etaient arrives d'Alexandrie a Rosette, J'en vous veux un peu de
mal de ce que ce n'est pas vous ou votre etat-major qui m'ayez fait
part de ces nouvelles. Vous sentez combien, dans ces circonstances, les
moindres choses sont essentielles.

L'adjudant-general Jullien et l'aide-de-camp du general Kleber, avec
une caisse de 130,000 fr., dont la majeure partie est destinee pour le
citoyen Leroy, ordonnateur de la marine, sont partis avant-hier, sur un
aviso; ils doivent etre arrives a l'heure qu'il est.

Ecrivez-moi, je vous prie, citoyen general, souvent et longuement;
faites passer a Alexandrie la plus grande quantite de riz qu'il vous
sera possible.

Je n'ai pas encore recu le plan que j'avais tant recommande que l'on
m'envoyat promptement, de Rosette a la mer.

Tout ici va parfaitement bien. La fete que l'on y a celebree pour
l'ouverture du canal du Nil, a paru faire plaisir aux habitans.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er fructidor an 6 (18 aout 1798).

_Au general Reynier._

Je recois votre lettre du 26, par laquelle vous m'annoncez
qu'Ibrahim-Bey etait, le 27, a plusieurs journees de Salehieh.

Je vous ai envoye du riz, de la farine et quatre mille rations de bon
biscuit; j'imagine qu'a l'heure qu'il est, vos fours sont faits, et que
vous ne manquez point de pain.

Le parti que vous avez pris de retrancher la mosquee est extremement
sage; vous avez du recevoir six pieces de canon turques qui vous
serviront a cet objet.

Ne gardez pas de chameaux qui vous soient inutiles, parce que cela vous
priverait des moyens de vous approvisionner.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er fructidor an 6 (8 aout 1798).

_Au consul francais a Tripoli._

J'ai recu, citoyen consul, votre lettre du 13 messidor: depuis la prise
de Malte, nous avons pris Alexandrie, battu les mameloucks, pris le
Caire, et nous nous sommes empares de toute l'Egypte.

Les Anglais ayant battu notre escadre, ont dans ce moment la superiorite
dans ces mers, ce qui m'engage a vous prier d'expedier un courrier pour
se rendre, soit a Malte, soit a Civita-Vecchia, soit a Cagliari, d'ou il
regagnera facilement Toulon.

Je vous envoie une copie de la lettre a faire partir; vous direz que
l'armee de terre est victorieuse et bien etablie en Egypte, sans
maladies et sans perte de monde, que je me porte bien, et qu'on n'ajoute
pas foi en France aux bruits que l'on fait courir. Expediez-moi de
Tripoli un courrier pour me faire parvenir les nouvelles que vous aurez
de France, et ecrivez a Malte pour qu'on envoie toutes les gazettes que
l'on y recoit et que vous me ferez parvenir.

Il est indispensable que vous nous expediiez, au moins une fois toutes
les decades, un courrier qui ira par mer jusqu'a Derne, et de la
traversera le desert. Je vous ferai rembourser tous les frais que cela
vous occasionera. Je n'ose aventurer de l'argent au travers du desert;
mais si vous trouvez un negociant de Tripoli qui ait besoin d'avoir
6,000 fr. au Caire, vous pouvez les prendre et tirer une lettre de
change sur moi. D'ailleurs, je paierai bien tous les courriers qui
m'apporteront des nouvelles interessantes.

Faites connaitre au bey que demain nous celebrons la fete du prophete
avec la plus grande pompe. La caravane de Tripoli part egalement demain;
je l'ai protegee, et elle a eu a se louer de nous.

Engagez le bey a envoyer beaucoup de vivres a Malte, des moutons a
Alexandrie, et a faire savoir aux fideles que les caravanes sont
protegees par nous, et que l'emir-aga est nomme.

BONAPARTE.



Au Caire, le 2 fructidor an 6 (19 aout 1798).

_Au directoire executif._

Le 18 thermidor, j'ordonnai a la division du general Reynier de se
porter a Elkhankah, pour soutenir le general de cavalerie Leclerc,
qui se battait avec une nuee d'Arabes a cheval, et de paysans du pays
qu'Ibrahim-Bey etait parvenu a soulever. Il tua une cinquantaine de
paysans, quelques Arabes, et prit position au village d'Elkhankah. Je
fis partir egalement la division commandee par le general Lannes et
celle du general Dugua.

Nous marchames a grandes journees sur la Syrie, poussant toujours devant
nous Ibrahim-Bey et l'armee qu'il commandait.

Avant d'arriver a Belbeis, nous delivrames une partie de la caravane
de la Mecque, que les Arabes avaient enlevee et conduisaient dans le
desert, ou ils etaient deja enfonces de deux lieues. Je l'ai fait
conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvames a Qoureyn une autre
partie de la caravane, toute composee de marchands qui avaient ete
arretes d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relaches et pilles par les
Arabes. J'en fis reunir les debris et je la fis egalement conduire au
Caire. Le pillage des Arabes a du etre considerable; un seul negociant
m'assura qu'il perdait en schalls et autres marchandises des Indes, pour
deux cent mille ecus. Le negociant avait avec lui, suivant l'usage du
pays, toutes ses femmes. Je leur donnai a souper, et leur procurai les
chameaux necessaires pour leur voyage ou Caire. Plusieurs paraissaient
avoir une assez bonne tournure; mais le visage etait couvert, selon
l'usage du pays, usage auquel l'armee s'accoutume le plus difficilement,

Nous arrivames a Ssalehhyeh, qui est le dernier endroit habite de
l'Egypte ou il y ait de bonne eau. La commence le desert qui separe la
Syrie de l'Egypte.

Ibrahim-Bey, avec son armee, ses tresors et ses femmes, venait de partir
de Ssalehhyeh. Je le poursuivis avec le peu de cavalerie que j'avais.
Nous vimes defiler devant nous ses immenses bagages. Un parti d'Arabes
de cent cinquante hommes, qui etaient avec eux, nous proposa de charger
avec nous pour partager le butin. La nuit approchait, nos chevaux
etaient ereintes, l'infanterie tres-eloignee; nous leur enlevames les
deux pieces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de chameaux
charges de tentes et de differens effets. Les mameloucks soutinrent la
charge avec le plus grand courage. Le chef d'escadron d'Estrees,
du septieme regiment de hussards, a ete mortellement blesse; mon
aide-de-camp Shulkouski a ete blesse de sept a huit coups de sabre et de
plusieurs coups de feu. L'escadron monte du septieme de hussards et du
vingt-deuxieme de chasseurs, ceux des troisieme et quinzieme de dragons,
se sont parfaitement conduits. Les mameloucks sont extremement braves et
formeraient un excellent corps de cavalerie legere; ils sont richement
habilles, armes avec le plus grand soin, et montes sur des chevaux de
la meilleure qualite. Chaque officier d'etat-major, chaque hussard
a soutenu un combat particulier. Lasalle, chef de brigade du
vingt-deuxieme, laissa tomber son sabre au milieu de la charge; il fut
assez adroit et assez heureux pour mettre pied a terre et se trouver
a cheval pour se defendre et attaquer un des mameloucks les plus
intrepides. Le general Murat, le chef de bataillon, mon aide-de-camp
Duroc, le citoyen Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant Arrighi,
engages trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la melee, ont
couru les plus grands dangers.

Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le desert de Syrie; il a ete
blesse dans ce combat.

Je laissai a Salehieh la division du general Reynier et des officiers du
genie, pour y construire une forteresse, et je partis le 26 thermidor
pour revenir au Caire. Je n'etais pas eloigne de deux lieues de
Salehieh, que l'aide-de-camp du general Kleber arriva et m'apporta
la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue notre escadre, le 14
thermidor. Les communications sont si difficiles, qu'il avait mis onze
jours pour venir.

Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral Ganteaume. Je
lui ecris, par le meme courrier, a Alexandrie, de vous en faire un plus
detaille.

Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'ecrivis a l'amiral
d'entrer sous les vingt-quatre heures, dans le port d'Alexandrie, et,
si son escadre ne pouvait pas y entrer, de decharger promptement toute
l'artillerie et tous les effets appartenans a l'armee de terre, et de se
rendre a Corfou.

L'amiral ne crut pas pouvoir achever le debarquement dans la position ou
il etait, etant mouille dans le port d'Alexandrie sur des rochers, et
plusieurs vaisseaux ayant deja perdu leurs ancres; il alla mouiller a
Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des officiers du genie
et d'artillerie qui convinrent avec l'amiral que la terre ne pouvait lui
donner aucune protection, et que, si les Anglais paraissaient pendant
les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il restat a Aboukir, soit
pour decharger notre artillerie, soit pour sonder et marquer la passe
d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre parti a prendre que de couper ses
cables, et qu'il etait urgent de sejourner le moins possible a Aboukir.

Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois jours,
l'escadre serait entree dans le port d'Alexandrie, ou aurait appareille
pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je n'ai recu
aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, ni de l'escadre.
Une nuee d'Arabes, accourus de tous les points du desert, etaient
constamment a cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor, le bruit de nos
victoires et differentes dispositions rouvrirent nos communications. Je
recus plusieurs lettres de l'amiral, ou je vis avec etonnement qu'il se
trouvait encore a Aboukir. Je lui ecrivis sur-le-champ pour lui faire
sentir qu'il ne devait pas perdre une heure a entrer a Alexandrie, ou a
se rendre a Corfou.

L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, que plusieurs
vaisseaux anglais etaient venus le reconnaitre, et qu'il se fortifiait
pour attendre l'ennemi, embosse a Aboukir. Cette etrange resolution me
remplit des plus vives alarmes; mais deja il n'etait plus temps, car la
lettre que l'amiral ecrivait le 2 thermidor ne m'arriva que le 12. Je
lui expediai le citoyen Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne pas
partir d'Aboukir qu'il n'eut vu l'escadre a la voile. Parti le 12 il
n'aurait jamais pu arriver a temps; cet aide-de-camp a ete tue en chemin
par un parti arabe qui a arrete sa barque sur le Nil, et l'a egorge avec
son escorte.

Le 8 thermidor, l'amiral m'ecrivit que les Anglais s'etaient eloignes;
ce qu'il attribuait au defaut de vivres. Je recus cette lettre par le
meme courrier, le 12.

Le 11, il m'ecrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des
Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouve une passe pour
entrer dans le port d'Alexandrie; je recus cette lettre le 18.

Le 14, au soir, les Anglais l'attaquerent; il m'expedia, au moment ou
il apercut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses
dispositions et de ses projets: cet officier a peri en route.

Il me parait que l'amiral Brueys n'a pas voulu se rendre a Corfou, avant
qu'il eut ete certain de ne pouvoir entrer dans le port d'Alexandrie, et
que l'armee dont il n'avait pas de nouvelles depuis long-temps, fut
dans une position a ne pas avoir besoin de retraite. Si dans ce funeste
evenement il a fait des fautes, il les a expiees par une mort glorieuse.

Les destins ont voulu dans cette circonstance, comme dans tant d'autres,
prouver que, s'ils nous accordent une grande preponderance sur le
continent, ils ont donne l'empire des mers a nos rivaux. Mais ce revers
ne peut etre attribue a l'inconstance de notre fortune; elle ne nous
abandonne pas encore: loin de la, elle nous a servis dans toute cette
operation au-dela de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand j'arrivai
devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que les Anglais y
etaient passes en force superieure quelques jours avant; malgre la
tempete affreuse qui regnait, au risque de me naufrager, je me jetai a
terre. Je me souvins qu'a l'instant ou les preparatifs du debarquement
se faisaient, on signala dans l'eloignement, au vent, une voile de
guerre: c'etait _la Justice_. Je m'ecriai: "Fortune, m'abandonneras-tu?
quoi, seulement cinq jours!" Je debarquai dans la journee; je marchai
toute la nuit; j'attaquai Alexandrie a la pointe du jour avec trois
mille hommes harrasses, sans canons et presque pas de cartouches;
et, dans les cinq jours, j'etais maitre de Rosette, de Damanhour,
c'est-a-dire deja etabli en Egypte. Dans ces cinq jours, l'escadre
devait se trouver a l'abri des forces des Anglais, quel que fut leur
nombre. Bien loin de la elle reste exposee pendant tout le reste de
messidor. Elle recoit de Rosette, dans les premiers jours de thermidor,
un approvisionnement de riz pour deux mois. Les Anglais se laissent voir
en nombre superieur pendant dix jours dans ces parages. Le 11 thermidor,
elle apprend la nouvelle de l'entiere possession de l'Egypte et de notre
entree au Caire; et ce n'est que lorsque la fortune voit que toutes ses
faveurs sont inutiles qu'elle abandonne notre flotte a son destin.

BONAPARTE.



Au Caire, le 2 fructidor an 6 (19 aout 1798).

_A la citoyenne Brueys._

Votre mari a ete tue d'un coup de canon, en combattant a son bord. Il
est mort sans souffrir, et de la mort la plus douce, la plus enviee par
les militaires.

Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous separe de l'objet que
nous aimons est terrible; il nous isole de la terre; il fait eprouver au
corps les convulsions de l'agonie. Les facultes de l'ame sont aneanties,
elle ne conserve de relation avec l'univers, qu'au travers d'un
cauchemar qui altere tout. Les hommes paraissent plus froids, plus
egoistes qu'ils ne le sont reellement. L'on sent dans cette situation
que si rien ne nous obligeait a la vie, il vaudrait beaucoup mieux
mourir; mais, lorsqu'apres cette premiere pensee, l'on presse ses enfans
sur son coeur, des larmes, des sentimens tendres raniment la nature,
et l'on vit pour ses enfans: oui, madame, voyez des ce premier moment
qu'ils ouvrent votre coeur a la melancolie: vous pleurerez avec eux,
vous eleverez leur enfance, cultiverez leur jeunesse; vous leur parlerez
de leur pere, de votre douleur, de la perte qu'eux et la republique ont
faite. Apres avoir rattache votre ame au monde par l'amour filial et
l'amour maternel, appreciez pour quelque chose l'amitie et le vif
interet que je prendrai toujours a la femme de mon ami. Persuadez-vous
qu'il est des hommes, en petit nombre, qui meritent d'etre l'espoir de
la douleur, parce qu'ils sentent avec chaleur les peines de l'ame.

BONAPARTE.



Au Caire, le 3 fructidor an 6 (20 aout 1798).

_Au general Vial._

Vous avez mal fait de laisser cent hommes a Mansoura, c'etait evidemment
les compromettre.

La division du general Dugua aura sans doute dissipe les attroupemens et
puni severement les chefs d'attroupemens.

Je donne ordre a l'artillerie de vous faire passer six pieces de gros
calibre et deux mortiers pour placer a l'embouchure du Nil. Organisez
votre province le plus tot possible; tenez toujours vos troupes reunies;
vous pouvez laisser libre le commerce de Damiette a la Syrie, mais ayant
soin qu'on n'y transporte pas les riz qui sont necessaires a l'armee.
Ecrivez a Djezzar-Pacha et au pacha de Tripoli, que je vous ai charge
de leur annoncer que nous ne leur en voulons pas, encore moins aux
musulmans et vrais croyans; qu'ils peuvent se tranquilliser et vivre en
repos, et que j'espere qu'ils protegeront le commerce d'Egypte en Syrie,
comme mon intention est de le proteger de mon cote: envoyez-leur ces
lettres par des occasions sures.

J'imagine que vous aurez eu soin que l'on celebre avec plus de pompe
encore la fete du prophete, qui est dans quatre ou cinq jours. La fete
du Nil a ete tres-belle ici, celle du prophete le sera encore davantage.

BONAPARTE.



Au Caire, le 3 fructidor an 6 (20 aout 1798).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Les citoyens Monge, Berthollet, Caffarelli et Geoffroy sont membres de
l'institut national, ainsi que les citoyens Desgenettes et Andreossi.
Ils se reuniront demain dans la salle de l'institut pour arreter un
reglement pour l'organisation de l'institut du Caire et designer les
personnes qui doivent le composer.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au contre-amiral Villeneuve a Malte._

J'ai recu, citoyen general, la lettre que vous m'avez ecrite en mer, a
... lieues du cap de Celidonia. Si l'on pouvait vous faire un reproche,
ce serait de n'avoir pas mis a la voile immediatement apres que
_l'Orient_ a saute, puisque, depuis trois heures, la position que
l'amiral avait prise, avait ete forcee et entouree de tous cotes par
l'ennemi.

Vous avez rendu dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, un
service essentiel a la republique eu suivant une partie de l'escadre.

Les contre-amiraux Ganteaume et Duchayla sont a Alexandrie, ainsi que
tous les matelots, canonniers, soldats de l'escadre, soit blesses, soit
bien portans, tous les prisonniers ayant ete rendus.

Les deux vaisseaux _le Causse_ et _le Dubois_ sont armes, ainsi que les
fregates _l'Alceste_, _la Junon_, _la Muiron_, _la Carrere_, et les
autres fregates venitiennes.

Vous trouverez a Malte deux vaisseaux et une fregate; vous y attendrez
l'arrivee de trois batimens de guerre venitiens et de deux fregates, qui
doivent venir de Toulon avec le convoi; vous ferez tous vos efforts et
tout ce que vous croyez necessaire pour nous le faire passer.

Mon projet est de reunir trois vaisseaux neufs que nous avons a Ancone,
celui que nous avons a Corfou, et les deux que nous avons a Alexandrie
dans le port, afin de pouvoir contenir, a tout evenement, l'escadre
turque, de chercher ensuite a les joindre avec les sept vaisseaux que
vous vous trouverez avoir alors sous vos ordres, et dont la principale
destination est dans ce moment de favoriser le passage des convois qui
nous arrivent de France.

Je donne ordre au general Vaubois de vous fournir cent Francais par
vaisseau de guerre de plus, afin de pouvoir avec ce renfort mieux
contenir votre equipage, que vous completterez de tous les matelots
maltais que vous trouverez.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor en 6 (21 aout 1798).

_Au general Vaubois._

Il est indispensable, citoyen general, que vous fournissiez a l'amiral
Villeneuve tout ce qui lui sera necessaire, soit en approvisionnemens,
soit en garnison, soit en matelots pour pouvoir ravitailler sa division.

Les communications sont extremement difficiles. Je n'ai point recu de
lettres de vous et fort peu de France; mais je compte assez sur votre
zele, pour ne pas douter que la place de Malte se trouve dans le
meilleur etat, et que vous employez tous vos moyens a captiver le peuple
et a nous faire passer toutes les nouvelles qui pourront vous arriver de
France.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au general Ganteaume._

Je vous envoie, citoyen general, une lettre pour le contre-amiral
Villeneuve, qui m'a ecrit, a la hauteur du cap de Celidonia, qu'il se
rendait a Malte. Je vous prie de la lui faire passer. Je vous prie de me
faire connaitre dans quel port _la Marguerite_ a eu ordre de relacher,
et si vous pensez qu'elle soit arrivee.

Le citoyen Leroy ne m'envoie aucun etat, de sorte que j'ignore
absolument le nombre des matelots qui se trouvent dans le port
d'Alexandrie. Les uns disent que les Anglais ont rendu tous les
prisonniers de guerre: des-lors, il devrait y avoir cinq ou six mille
personnes de l'escadre a Alexandrie; je vous prie de me rendre un compte
tres-detaille de l'evenement qui a eu lieu, afin que je puisse en
instruire le gouvernement. De tout ce que j'ai recu jusqu'a present, je
n'ai pas de quoi faire la moindre relation. Quelle etait la force
des Anglais? avaient-ils des vaisseaux a trois ponts? combien de
quatre-vingt? combien de soixante-quatorze? A l'heure qu'il est,
j'imagine qu'ils sont partis. Combien et quels sont les vaisseaux qui
ont ete emmenes ou brules? qui sont ceux de nos principaux officiers
qui se sont sauves, qui sont tues ou qui sont prisonniers? Pourquoi _le
Franklin_ s'est-il rendu presque sans se battre?

_Le Genereux_, que le contre-amiral a emmene avec lui, est-il un bon
vaisseau? Un vaisseau de quatre-vingts peut-il decidement entrer dans
le port d'Alexandrie? L'amiral m'ecrivait, le 11, qu'il croyait qu'il
pouvait y entrer.

J'ai envoye le citoyen Perree a Rosette pour observer la position des
Anglais et me rendre compte de son cote de ce qu'il verra.

Lorsque les Anglais auront quitte ces parages, s'ils n'y laissent pas
une forte croisiere, comme je pense qu'ils ne pourront le faire, ayant
besoin de leur monde pour emmener tous nos vaisseaux, j'enverrai trois
a quatre cents matelots a Ancone pour augmenter l'equipage des trois
vaisseaux venitiens qui s'y trouvent, et les conduire a Corfou et
ensuite a Alexandrie. Vous les ferez accompagner d'un officier
intelligent, et vous lui donnerez une instruction sur la route qu'il
devra suivre.

Nous avons un vaisseau a Corfou, envoyez-y une trentaine de matelots
pour augmenter les equipages, et donnez-lui des ordres pour, s'il y a
possibilite, le faire reunir aux trois autres et le faire venir ici.

J'ai ecrit au general Villeneuve de tacher de reunir a Malte les trois
vaisseaux venitiens et les deux fregates que nous avons a Toulon, ce
qui, joint aux deux vaisseaux, a la fregate maltaise, et a ce qu'il a
avec lui, fera cinq vaisseaux de guerre et cinq fregates. Nos forces
de la Mediterranee etant dans ces deux masses, nous verrons, dans le
courant de l'hiver, ce qu'il nous sera possible de faire pour leur
reunion et pour seconder l'operation ulterieure de l'armee.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_A l'ordonnateur Leroy._

Je suis extremement mecontent, citoyen ordonnateur, de votre
correspondance; deux ou trois lettres que je recois de vous ne
m'apprennent rien. Vous ne m'envoyez ni l'etat approximatif des blesses,
des morts, ni celui des prisonniers que nous ont rendus les Anglais;
j'ignore absolument le nombre d'hommes refugies de notre escadre qui se
trouvent dans ce moment a Alexandrie.

J'ignore egalement ce qui a ete fait pour l'armement des deux batimens
venitiens, pour l'armement des deux fregates, et dans quelle situation
se trouve le convoi.

Je vous prie de vouloir bien m'envoyer tous ces etats dans le plus court
delai.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Des l'instant que vous aurez, citoyen general, expedie les ordres pour
Corfou, et que vous aurez pris les etats de situation du personnel et du
materiel dans les ports d'Alexandrie, vous vous rendrez au Caire: avant
de partir, conferez avec le citoyen Dumanoir.

Vous aurez soin d'ecrire par toutes les occasions en France, et de
rendre compte au directoire du combat naval qui a eu lieu. Notre
position au Caire est extremement satisfaisante puisque nous avons perdu
peu de monde, et que nos prisonniers nous sont tous rendus. Cet echec,
si considerable qu'il soit, se reparera. Croyez a l'estime et a l'amitie
que j'ai pour vous.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au meme._

Vous ferez partir, citoyen, aussitot que cela sera possible.,
d'Alexandrie; sept ou huit avisos dans le genre du _Cerf_, du _Pluvier_,
pour remonter le Nil a Rosette, et se rendre au Caire; vous y ferez
embarquer deux cents matelots de surplus, pour pouvoir armer quelques
bricks qui se trouvent ici.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au general Menou._

Ni moi ni l'etat-major, nous ne recevons aucun compte de vous; vous ne
dites rien de ce qui se passe a Aboukir et a Rosette: cela en merite
pourtant bien la peine; et je ne suis instruis que par les oui-dire.

Je vous prie de vouloir bien envoyer a l'etat-major un etat de situation
des corps qui composent la garnison, les hopitaux; de m'instruire des
mouvemens que feraient l'escadre a Aboukir ou les batimens anglais au
Bogaz. Je n'ai aucun detail sur la communication de Rosette a Aboukir,
quoique je sache d'un autre cote qu'elle est ouverte.

Je vous prie egalement de me faire connaitre ce que sont devenues les
lettres a l'amiral Brueys, que vous avez du avoir dans les mains, et qui
ne sont arrivees a Rosette que lorsque l'amiral n'y etait plus.

Le citoyen Croizier a porte des lettres pour le general Kleber:
ont-elles ete remises au courrier? ce courrier avait aussi des lettres a
l'amiral Brueys, les a-t-il emportees avec lui?

J'aurais du etre instruit dans le plus grand detail de tout ce qui se
disait et se faisait d'essentiel. Des l'instant que les Anglais seront
partis d'Aboukir, ce qui ne peut tarder, si cela n'est pas deja fait,
favorisez autant qu'il vous sera possible l'arrivee de quelques pieces
de 24 pour les mettre au Bogaz. Rosette est le seul point de l'armee sur
lequel je n'aie aucune espece de details.

Vous pouvez faire partir pour le Caire tous les meubles de la commission
des arts. Je ne vous enverrai des ordres pour quitter Rosette, que
lorsque la province sera organisee et que l'embouchure du Nil pourra ne
pas craindre d'insulte de quelque corsaire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au general Dommartin._

Je crois necessaire, citoyen general, que votre partiez ce soir pour
vous rendre a Rosette et de la a Alexandrie. Vous profiterez du
moment ou les Anglais laisseront libre la communication de Rosette
a Alexandrie, pour faire passer une piece de gros calibre et quatre
mortiers a etablir a l'embouchure de cette riviere, et enfin faire
passer, independamment de ce que vous avez, du Caire a Damiette, huit
autres pieces de gros calibre et quatre mortiers; pour faire egalement
armer le fort d'Aboukir avec une tres-bonne batterie de cote, et enfin
augmenter et inspecter les fortifications et batteries d'Alexandrie, en
ayant soin qu'on occupe le poste de l'ile du Marabou. Votre presence
sera d'ailleurs utile pour detruire beaucoup de faux bruits que l'on
fait courir sur l'armee et sa position, et pour ranimer autant qu'il
vous sera possible, les esperances et le courage de ceux qui en auront
besoin.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_A l'ordonnateur de la marine a Toulon._

L'amiral Ganteaume vous aura sans doute instruit, citoyen ordonnateur,
de l'evenement arrive a l'escadre. Le general Villeneuve est alle, avec
tout ce qu'il a sauve, a Malte. L'ordonnateur Leroy vous rendra sans
doute un compte detaille du nombre des blesses et morts, et vous enverra
l'etat des marins qui sont a Alexandrie.

Je vous envoie une lettre pour madame Brueys: je vous prie de la lui
remettre avec tous les menagemens possibles. L'armee de terre est dans
la plus brillante position, nous sommes maitres de toute l'Egypte,
et des l'instant que nous aurons recu le convoi que vous devez nous
envoyer, il ne nous restera plus rien a desirer. J'ordonne au general
Villeneuve de reunir dans le port de Malte et sous son commandement les
deux vaisseaux maltais, les trois vaisseaux venitiens et les fregates
que nous avons a Toulon.

Je reunirai les vaisseaux venitiens que nous avons a Ancone et celui que
nous avons a Corfou, ainsi que les deux vaisseaux et les six fregates
qui sont dans le port d'Alexandrie. Il n'y a eu que fort peu de blesses:
ceux-ci ne montent qu'a huit cents. Tous les equipages qui ont ete pris
par les Anglais, sont presque tous rendus et existans a Alexandrie.
Les trente ou quarante ouvriers que vous avez envoyes sont arrives
egalement.

Soyez assez aimable, je vous prie, pour faire connaitre a ma femme, dans
quelque lieu qu'elle se trouve, et a ma mere en Corse, que je me porte
fort bien. J'imagine bien que l'on m'aura dit, en Europe, tue une
douzaine de fois.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au citoyen Menars, commissaire de la marine a Malte._

Je vois avec plaisir, citoyen commissaire, par votre lettre du 5
thermidor, que _le Dego_ et _la Carthaginoise_ sont prets a partir. A
l'heure qu'il est, le contre-amiral Villeneuve aura mouille dans le port
de Malte avec son escadre. J'espere aussi que vous travaillerez avec la
plus grande activite a l'armement du troisieme vaisseau, et qu'avant un
mois il pourra augmenter l'escadre de l'amiral Villeneuve. Je vous prie
de mettre dans cette circonstance plus de zele et d'activite que dans
toutes les autres. J'ai ecrit en France pour qu'on vous fit passer
600,000 fr. et j'ecris au general Vaubois pour qu'il vous aide de tous
ses moyens. J'espere que vous serez bientot joint par le reste de nos
vaisseaux qui sont a Toulon.

Faites-nous parvenir par toutes les occasions des nouvelles de France;
les petits bateaux qui cotoient la cote d'Afrique doivent pouvoir
arriver sans difficultes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 aout 1798).

_Au general Kleber._

Je vous remercie, citoyen general, de votre sollicitude sur ma sante:
elle n'a jamais, je vous assure, ete meilleure. Les affaires ici vont
parfaitement bien, et le pays commence a se soumettre.

J'ai appris la nouvelle de l'escadre onze jours apres l'evenement, et
des-lors ma presence n'y pouvait plus rien. Quant a Alexandrie, je n'ai
jamais eu la moindre inquietude; il n'y aurait personne que les Anglais
n'y entreraient pas. Ils ont bien assez a faire de garder leurs
vaisseaux, et sont trop empresses a profiter de la bonne saison pour
regagner Gibraltar.

J'ai recu des lettres du contre-amiral Villeneuve a six lieues du cap de
Celidonia: il va a Malte. J'ai recu des lettres de cette ile. Les deux
batimens et la fregate sont prets; les trois batimens sont aussi prets
a Toulon: ainsi j'espere que, dans le courant de septembre, nous aurons
sept batimens de guerre et cinq fregates equipes a Malte, tout comme
nous aurons six, sept a huit fregates a Alexandrie. J'espere que les
quatre d'Ancone nous y joindront.

Je n'ai pas encore recu la revue, au moins approximative, des matelots
qui se trouvent a Alexandrie. Je voudrais qu'au lieu de trois, vous y
gardassiez pour six mois de riz. Ne vous sachant pas si bien pourvu,
j'avais ordonne que l'on en achetat cinq mille quintaux a Damiette et
cinq mille a Rosette, pour faire passer a Alexandrie.

J'ai envoye le general Marmont avec la quatrieme demi-brigade
d'infanterie legere et deux pieces de canon pour soumettre la province
de Bahire, maintenir libre la communication de Rosette a Alexandrie, et
rester sur la cote pour empecher la communication de l'escadre avec la
terre.

Je ferai partir cette nuit le general Dommartin pour profiter du moment
favorable et accelerer le depart de l'artillerie de campagne pour
l'armee: avec six pieces de 24 a boulets rouges et deux mortiers, toutes
les escadres de la terre n'approcheraient pas. Il faut, dans ce cas,
recommander qu'on tire lentement et tres-peu; il faut avoir quelques
gargousses de parchemin bien faites. Il faut le plus promptement
possible mettre en etat le fort d'Aboukir et occuper la tour du Marabou,
ou nous avons descendu: occupez-la avec un poste et quelques pieces de
canon.

Le turc Passwan-Oglou est plus fort que jamais, et les Turcs y penseront
a deux fois avant de faire un mouvement contre nous: au reste ils
trouveront a s'en repentir. Tous les mois, tous les jours, notre
position s'ameliore par les etablissemens propres a nourrir l'armee, par
les fortifications que nous etablissons sur differens points; et des
l'instant que nos approvisionnemens de campagne qui sont a Alexandrie,
seront en etat d'etre transportes au Caire, je vous assure que je ne
crains pas cent mille Turcs.

Si les Anglais relevent cette escadre-ci par une autre et continuent a
inonder la Mediterranee, ils nous obligeront peut-etre a faire de plus
grandes choses que nous n'en voulions faire. Au milieu de ce tracas, je
vois avec plaisir que votre sante se retablit, que votre blessure est
guerie. Vous sentez que votre presence est encore necessaire dans le
poste ou vous etes; vous voyez que la blessure que vous avez recue a
tourne a bien pour l'armee. Faites-moi passer de suite tous les hommes
qui viendraient de Malte ou de France, quand meme ils n'auraient pas
de depeches. Vous me ferez connaitre quels sont les batimens que vous
m'envoyez. Je vous fais passer l'ordre pour le commerce; il faut
rependant prendre garde qu'aucun negociant d'Alexandrie ne profite de
cette liberte de commerce pour faire transporter ses richesses, et de
ne le mettre a execution que lorsque la plus grande partie de l'escadre
anglaise sera partie.

Encouragez, autant qu'il vous sera possible, les barques de Tripoli qui
transportent des moutons a Alexandrie. J'ai ecrit a ce bey et au consul
francais, par le desert; ecrivez lui de votre cote par mer, et surtout
au bey de Bengaze. Quant aux batimens de guerre turcs, il faut
nous tenir dans la position ou nous sommes jusqu'aux nouvelles de
Constantinople, afin qu'aux premieres hostilites du capitan pacha, nous
puissions nous en emparer; ils equivaudront toujours dans nos mains a
une de leurs caravelles.

J'imagine qu'a l'heure qu'il est la masse de l'escadre anglaise sera
partie. Aujourd'hui que les chemins sont ouverts, ecrivez-moi souvent
et faites-moi envoyer exactement les etats de situation. J'espere que
l'arrete du conseil pour couler les soixante batimens de transport
n'aura pas eu lieu. Avec six pieces de 24, deux grils a boulets rouges
et quarante canonniers, j'ai lutte pendant quatre jours contre l'escadre
anglaise et espagnole au siege de Toulon, et apres lui avoir brule une
fregate et plusieurs bombardes, je l'ai forcee a prendre le large. Si le
genie de l'armee voulait qu'ils tentassent de se frotter contre notre
port, ils pourraient, par ce qui leur arriverait, nous consoler un peu
de l'evenement arrive a notre flotte. Le parti que vous avez pris
de renforcer la batterie des Figuiers et du fort triangulaire est
extremement sage.

J'ai envoye, par votre aide-de-camp, une assez forte somme a
l'ordonnateur Leroy. Faites-moi connaitre ce que l'opinion dit sur la
conduite _du Francklin_: il parait qu'il ne s'est pas battu.

Faites-moi connaitre la date de toutes les lettres que vous avez recues
de moi, afin que je vous envoie copie de toutes celles qui ne vous
seraient point parvenues.

BONAPARTE.



Au Caire, le 5 fructidor an 6 (22 aout 1798).

_Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef de bataillon
d'etat-major, commissaire pres le divan du Caire._

Le citoyen Beauvoisin se rendra a Damiette; de la il s'embarquera sur un
vaisseau turc ou grec; il se rendra a Jaffa; il portera la lettre que je
vous envoie a Achmet-Pacha; il demandera a se presenter devant lui, et
il reiterera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus vrais amis
en Europe que nous; que j'ai entendu avec peine que l'on croyait en
Syrie que j'avais dessein de prendre Jerusalem et de detruire la
religion mahometane; que ce projet est aussi loin de notre coeur que de
notre esprit; qu'il peut vivre en toute surete, que je le connais de
reputation comme un homme de merite; qu'il peut etre assure que, s'il
veut se comporter comme il le doit envers les hommes qui ne lui font
rien, je serai son ami, et bien loin que notre arrivee en Egypte soit
contraire a sa puissance, elle ne fera que l'augmenter; que je sais que
les mameloucks que j'ai detruits etaient ses ennemis, et qu'il ne doit
pas nous confondre avec le reste des Europeens, puisque, au lieu de
rendre les musulmans esclaves, nous les delivrons; et enfin il lui
racontera ce qui s'est passe en Egypte et ce qui peut etre propre a lui
oter l'envie d'armer et de se meler de cette querelle. Si Achmet-Pacha
n'est pas a Jaffa, le citoyen Beauvoisin se rendra a Saint-Jean-d'Acre;
mais il aura soin auparavant de voir les familles europeennes,
et principalement le vice-consul francais, pour se procurer des
renseignemens sur ce qui se passe a Constantinople et sur ce qui se fait
en Syrie.

BONAPARTE.



Au Caire, le 5 fructidor an 6 (11 aout 1798).

_A Achmet-Pacha[14], gouverneur de Seid et d'Acra (Saint-Jean-d'Acre.)_

En venant en Egypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose juste
et conforme a tes interets, puisqu'ils etaient tes ennemis; je ne suis
point venu faire la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que mon premier
soin, en entrant a Malte, a ete de faire mettre en liberte deux mille
Turcs, qui, depuis plusieurs annees, gemissaient dans l'esclavage. En
arrivant en Egypte, j'ai rassure le peuple, protege les muphtis, les
imans et les mosquees; les pelerins de la Mecque n'ont jamais ete
accueillis avec plus de soin et d'amitie que je ne l'ai fait, et la fete
du prophete vient d'etre celebree avec plus de splendeur que jamais.

Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaitre de vive
voix mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous
rendant reciproquement tous les services que peuvent exiger le commerce
et le bien des etats: car les musulmans n'ont pas de plus grands amis
que les Francais.

BONAPARTE.

[Footnote 14: Le meme que le celebre Djessar pacha.]




Au Caire, le 5 fructidor an 6 (22 aout 1798).

_Au grand-visir._

L'armee francaise que j'ai l'honneur de commander est entree en Egypte
pour punir les beys mameloucks des insultes qu'ils n'ont cesse de faire
au commerce francais.

Le citoyen Talleyrand-Perigord, ministre des relations exterieures
a Paris, a ete nomme, de la part de la France, ambassadeur a
Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert, Dubayet, et il est
muni des pouvoirs et instructions necessaires de la part du directoire
executif pour negocier, conclure et signer tout ce qui est necessaire
pour lever les difficultes provenant de l'occupation de l'Egypte par
l'armee francaise, et consolider l'ancienne et necessaire amitie qui
doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il pourrait se
faire qu'il ne fut pas encore arrive a Constantinople, je m'empresse
de faire connaitre a votre excellence l'intention ou est la republique
francaise, non-seulement de continuer l'ancienne bonne intelligence,
mais encore de procurer a la Porte l'appui dont elle pourrait avoir
besoins contre ses ennemis naturels, qui, dans ce moment, viennent de se
liguer contre elle.

L'ambassadeur Talleyrand-Perigord doit etre arrive. Si, par quelque
accident, il ne l'etait pas, je prie votre excellence d'envoyer ici
(au Caire), quelqu'un qui ait votre confiance et qui soit muni de vos
instructions et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que je
puisse envoyer moi-meme un agent, pour fixer invariablement le sort de
ce pays, et arranger le tout a la plus grande gloire du sultan et de
la republique francaise, son alliee la plus fidele, et a l'eternelle
confusion des beys et mameloucks, nos ennemis communs.

Je prie votre excellence de croire aux sentimens d'amitie et de haute
consideration, etc.

BONAPARTE.



Au Caire, le 8 fructidor an 6 (25 aout 1798).

_Au scherif de la Mecque._

En vous faisant connaitre l'entree de l'armee francaise en Egypte, je
crois devoir vous assurer de la ferme intention ou je suis de proteger
de tous mes moyens le voyage de pelerins de la Mecque: les mosquees
et toutes les fondations que la Mecque et Medine possedent en Egypte,
continueront a leur appartenir comme par le passe. Nous sommes amis des
musulmans et de la religion du prophete; nous desirons faire tout ce qui
pourra vous plaire et etre favorable a la religion.

Je desire que vous fassiez connaitre partout que la caravane des
pelerins ne souffrira aucune interruption, qu'elle n'aura rien a
craindre des Arabes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 10 fructidor an 6 (27 aout 1798).

_Au meme._

Je m'empresse de vous faire connaitre mon arrivee, a la tete de l'armee
francaise, au Caire, ainsi que les mesures que j'ai prises pour
conserver aux saintes mosquees de la Mecque et de Medine les revenus qui
leur etaient affectes. Par les lettres que vous ecriront le divan et les
differens negocians de ce pays, vous verrez avec quel soin je protege
les imans, les scherifs et tous les hommes de loi; vous y verrez
egalement que j'ai nomme pour emir-adji Mustapha-Bey, kiaya de
Seid-Aboukekir, pacha gouverneur du Caire, et qu'il escortera la
caravane avec des forces qui la mettront a l'abri des incursions des
Arabes.

Je desire beaucoup que, par votre reponse, vous me fassiez connaitre si
vous souhaitez que je fasse escorter la caravane par mes troupes, ou
seulement par un corps de cavalerie de gens du pays; mais, dans tous les
cas, faites connaitre a tous les negocians et fideles que les musulmans
n'ont pas de meilleurs amis que nous, de meme que les scherifs et tous
les hommes qui emploient leur temps et leurs moyens a instruire les
peuples n'ont pas de plus zeles protecteurs, et que le commerce
non-seulement n'a rien a craindre, mais sera specialement protege.

J'attends votre reponse par le retour de ce courrier.

Vous me ferez connaitre egalement les besoins que vous pourriez avoir,
soit en ble, soit en riz, et je veillerai a ce que tout vous soit
envoye.

BONAPARTE.



Au Caire, le 10 fructidor an 6 (27 aout 1798).

_Aux negocians francais a Jaffa._

Je n'ai recu, citoyens, qu'aujourd'hui votre lettre du 7 thermidor. Je
vois avec peine la position dans laquelle vous vous trouvez; mais les
nouvelles ulterieures que l'on aura eues de nos principes, auront, j'en
suis persuade, dissipe toutes les alarmes qui vous entouraient.

Je suis fort aise de la bonne conduite de l'aga, gouverneur de la ville:
les bonnes actions trouvent leur recompense, et celle-la aura la sienne.

Malheur, au reste, a qui se conduira mal envers vous! Conformement a vos
desirs, le divan, compose des principaux scherifs du Caire, le kiaya
du pacha, le mollah d'Egypte, et celui de Damas, qui se trouvent ici,
ecrivent en Syrie pour dissiper toutes les alarmes. Les vrais musulmans
n'ont pas de meilleurs amis que nous.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 aout 1798).

_Au general Menou._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 6 fructidor. Il sera fait
incessamment un reglement general pour le traitement a accorder au
divan et a la compagnie des janissaires, ainsi qu'a l'aga dans chaque
province.

Faites arreter tous les Francais arrivant du Caire, qui n'auraient pas
de passeports de l'etat-major.

Diminuez votre service. Comment est-il possible que vous ayez
trois cents hommes de garde a Rosette, lorsque nous n'en avons que
quatre-vingts, au Caire?

Une garde chez vous, une de police, quelques factionnaires aux
principaux magasins, et tout le reste en reserve, cela ne fait que
vingt-cinq ou trente hommes de service.

L'officier du genie et l'ingenieur des ponts et chaussees doivent
travailler sans instrumens: on ne demande que des croquis. Si vous
pouviez nous envoyer un croquis de votre province, fait a la main, avec
tous les noms des villages, cela nous serait fort utile.

Je ne puis trop vous louer d'avoir donne a diner aux scheiks du pays.
Nous avons celebre ici la fete du Prophete avec une pompe et une ferveur
qui m'ont presque merite le titre de saint. Je n'approuve pas la mesure
de donner du ble aux pauvres; nous ne sommes pas encore assez riches, et
il faut nous garder de les gater.

J'imagine que vous avez opere le desarmement de la ville, et que vous
avez profite des sabres pour armer votre cavalerie. Vous aurez vu, dans
l'ordre du jour, que vous devez lever dans votre province trois cents
chevaux.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 aout 1798).

_Au general Kleber._

Vous avez tres-bien fait, citoyen general, de faire arreter le negociant
Abdel-Bachi, puisque vous avez eu des preuves qu'il etait avec les
mameloucks. En general, confisquez les proprietes et les biens de tous
ceux qui se trouvent avec eux. Je vous envoie un ordre pour un autre
habitant d'Alexandrie, qui est un des _factotum_ de Mourad-Bey, et qui,
dans ce moment-ci, est avec lui.

J'ai lu les lettres que les pilotes barbaresques, qu'avaient pris les
Anglais, ont ecrites a El-Messiri. C'est une plate betise; cependant
j'aurais assez aime que vous eussiez fait couper le cou au reis de la
djerme.

Il va incessamment y avoir un reglement a l'ordre pour la solde du
divan, de l'aga et de la compagnie des janissaires; employez surtout
cette compagnie a proteger l'arrivage des eaux. Menagez bien vos armes,
nous en avons grand besoin; nous devons peu compter sur le second
convoi: vous savez combien nos troupes en dependent.

J'ai envoye, par votre aide-de-camp, 100,000 fr. a l'ordonnateur Leroy;
j'en fais partir demain 50,000 autres. Nous ne sommes pas ici, comme
vous pourriez vous l'imaginer, au milieu des tresors, et, jusqu'a la
perception, nous eprouverons toujours une certaine penurie.

Les ressources que vous trouverez chez les differentes personnes
arretees; la contribution que vous devez percevoir, a titre de pret,
sur les negocians; les fonds que les generaux d'artillerie et du genie
envoient pour leurs services, ceux que j'envoie pour la marine,
vous mettront, j'espere, a meme d'aller, et vous eviteront le grand
inconvenient de vendre du riz, que nous aurions tant de peine a
transporter a Alexandrie, et ou la prudence veut que nous en ayons pour
toute l'armee pendant un an ou deux. Le general du genie a envoye de
l'argent a Rahmanieh, pour les travaux du canal.

Vous devez declarer positivement au commandant de la caravelle, qu'il
ait a vous remettre tout l'argent, tous les effets qui n'appartiennent
ni a lui, ni a son equipage, sous peine d'etre puni exemplairement.

J'espere que si le citoyen Delisle est a Alexandrie, vous aurez fait
mettre la main dessus, et surtout que vous aurez fait prendre sa
vaisselle. Je suis ici dans l'embarras de trouver de l'argent, et dans
un bois de fripons.

Quant a l'administration de la justice, c'est une affaire
tres-embrouillee chez les musulmans; il faut encore attendre que nous
soyons un peu plus meles avec eux. Laissez faire le divan a peu pres ce
qu'il veut.

J'espere que vous aurez fait celebrer la fete du Prophete avec le meme
eclat que nous l'avons fait au Caire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 aout 1798).

_Au scheick El-Messiri[15]._

Le general Kleber me rend compte de votre conduite, et j'en suis
satisfait.

Vous savez l'estime particuliere que j'ai concue pour vous an premier
moment que je vous ai connu, j'espere que le moment ne tardera pas ou je
pourrai reunir tous les hommes sages et instruits du pays, et etablir
un regime uniforme, fonde sur les principes de l'Alcoran, qui sont les
seuls vrais, et qui peuvent seuls faire le bonheur des hommes.

Comptez en tout temps sur mon estime et mon appui.

BONAPARTE.

[Footnote 15: Un des notables de la ville d'Alexandrie.]



Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 aout 1798).

_Ordre du jour._

Le general en chef ordonne que le 1er. vendemiaire, epoque de la
fondation de la republique, sera celebre dans tous les differens points
ou se trouve l'armee, par une fete civique.

La garnison d'Alexandrie celebrera sa fete autour de la colonne de
Pompee.

Les noms de tous les hommes de l'armee francaise qui ont ete tues a la
prise d'Alexandrie, seront en consequence graves sur cette meme colonne.

L'on plantera le pavillon tricolore au haut de la colonne.

L'aiguille de Cleopatre sera illuminee.

L'on dressera au Caire, au milieu de la place d'Esbeckieh, une pyramide
de sept faces dont chacune sera destinee a contenir les noms des hommes
des cinq divisions qui sont morts a la conquete de l'Egypte;

La sixieme sera pour la marine;

La septieme pour l'etat-major, la cavalerie, l'artillerie et le genie.

La partie de l'armee qui se trouvera au Caire s'y reunira a sept heures
du matin, et apres differentes manoeuvres et avoir chante des couplets
patriotiques, une deputation de chaque bataillon partira pour aller
planter au haut de la plus grande pyramide le drapeau tricolore.

La pince d'Esbeckieh sera disposee de maniere a ce que le soir, a quatre
heures, il puisse y avoir course de chevaux autour de la place, et
course a pied.

A ces courses seront admis ceux des habitans du pays qui voudront s'y
presenter; il y aura des prix assignes pour le vainqueur.

Le soir, la pyramide sera toute illuminee; il y aura un feu d'artifice.

Les troupes qui sont dans la Haute-Egypte celebreront leur fete sur les
ruines de Thebes.

Le general du genie, le general d'artillerie et le commandant de la
place du Caire se reuniront chez le general en chef de l'etat-major
general pour se concerter et faire un programme plus detaille de la
fete, chacun en ce qui concerne son arme.

Le general en chef ordonne qu'il ne sera fait dans l'armee qu'un seul
pain; toutes les rations, soit a l'etat-major, soit aux administrations,
seront de pain de munition.

Il sera fait un pain plus soigne pour les hopitaux; mais il est
defendu, sous quelque pretexte que ce soit, aux administrateurs et aux
garde-magasins, de donner de ce pain au general en chef, ni a aucun
general, ni au munitionnaire general; a la visite que l'officier de
service fait tous les jours des hopitaux, le directeur fera connaitre la
quantite de pain d'hopitaux qu'il aura recue. Il lui est defendu, sous
les peines les plus severes, de donner de ce pain a tout autre.

Le general en chef est instruit que des employes et administrateurs
s'embarquent sur les diligences du Caire a Rosette et Damiette, sans
etre munis d'ordres, ainsi qu'il a ete ordonne. Le general en chef
defend expressement de laisser embarquer aucun Francais, soit a Boulac,
soit au Vieux-Caire, ou dans tout autre endroit, s'il n'est muni d'un
passeport, soit du general chef de l'etat-major general, soit de
l'ordonnateur en chef Sucy. Des postes seront places de maniere a
s'assurer, soit au depart, soit a l'arrivee des bateaux, de l'execution
du present ordre. Tous les Francais trouves sur des barques sans etre
munis de passeports ou d'ordres, seront arretes.

Le conseil militaire de la division du general Bon a condamne a cinq
annees de fers le citoyen Vaultre, domestique du citoyen Thieriot,
adjudant sous-lieutenant au vingt-deuxieme de chasseurs a cheval,
convaincu de vol.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 aout 1798).

_Au general Zayonscheck._

Je suis fort aise d'apprendre, par votre lettre, que la denonciation
que l'on m'avait faite sur la contribution que vous aviez imposee, est
fausse. Vous devez m'envoyer les noms des villages qui ont tire sur nos
troupes lors de notre marche au Caire; vous ne devez leur accorder le
pardon qu'a condition:

1 deg.. De vous rendre les armes;

2 deg. De vous donner le nombre des chevaux et mulets qu'ils peuvent
fournir;

3 deg.. De vous remettre chacun deux otages pour garantir leur conduite a
l'avenir. Vous m'enverrez un otage au Caire. Conformement a la demande
que vous avez faite de revenir au Caire, j'ai nomme le general Lanusse
pour vous remplacer; vous menerez avec vous la plus grande partie de vos
troupes, conformement a l'ordre que vous aura donne l'etat-major.

Avant de partir, faites un croquis de tous les canaux et de tous les
villages qui composent la province de Menoufie.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 aout 1798).

_Au general Kleber._

Je n'approuve pas, citoyen general, la mesure que vous avez prise de
retenir les 15,000 fr. que j'avais destines au contre-amiral Ganteaume.
Je vous prie, s'il est a Alexandrie, de les lui remettre: beaucoup
d'officiers de marine sont dangereusement blesses, et doivent
necessairement avoir des besoins. Les officiers qui faisaient partie
des garnisons, qui doivent etre peu nombreux, se trouvent naturellement
compris dans cette repartition. Vous devez avoir recu l'ordre de faire
partir tous les detachemens qui faisaient partie des garnisons des
vaisseaux, et j'aurai soin, a leur arrivee au Caire, de les indemniser
autant qu'il me sera possible.

Il est indispensable de vous procurer, sur la ville d'Alexandrie, les
185,000 fr., pour completer la contribution de 300,000 fr. Il n'y a pas
d'autre moyen de subvenir a nos besoins. Le general Menou, qui croyait
trouver de grands obstacles a lever sa contribution de 100,000 fr., me
mande, par le dernier courrier, qu'elle est deja levee.

Il faut construire une batterie a Aboukir; il faudrait egalement
defendre par deux redoutes et quelques pieces d'artillerie, l'entree du
lac, afin que les chaloupes anglaises ne viennent pas vous y inquieter.
Je crois tres-necessaire d'y travailler, ainsi que de completer la
batterie d'Aboukir, et la mettre dans une situation respectable.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 aout 1798).

_Au general Menou._

J'ai recu, citoyen general, par toutes les diligences, toutes vos
lettres, que je lis avec d'autant plus d'interet, que j'approuve
davantage vos vues et vos manieres de voir. Je vous remercie des
honneurs que vous avez rendus a notre prophete.

Vous devez, a l'heure qu'il est, avoir recu l'ordre pour les limites de
la province de Rosette.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 aout 1798).

_Au citoyen Leroi, ordonnateur de la marine._

Il y a a Damiette, citoyen, une corvette portant vingt pieces de canon,
laquelle n'est pas encore achevee. Il est indispensable que vous y
envoyiez un ingenieur constructeur pour la faire terminer. Cela est
extremement essentiel. Envoyez egalement reconnaitre les ressources que
pourra vous fournir cette place. On m'assure qu'elle renferme beaucoup
de fer, de bois, tous objets qui vous sont essentiels.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 aout 1798).

_Au general Kleber._

J'ai deja repondu, citoyen general, a toutes les questions contenues
dans votre lettre du 8 fructidor; mais, pour me resumer, je reponds ici
a vos sept questions.

1 deg.. Oui, vous pouvez faire lever l'embargo mis sur les batimens neutres,
et les laisser sortir malgre la presence de l'ennemi, pourvu qu'ils ne
portent aucuns vivres, et specialement du riz.

2 deg.. Meme reponse pour les batimens de commerce turcs.

3 deg.. Cela ne s'etend pas jusqu'a la caravelle et aux batimens de guerre
turcs, auxquels il faut donner de belles paroles, et attendre, pour
prendre une decision, que nous ayons des renseignemens ulterieurs.

4 deg.. Les batimens auxquels on a fait des requisitions, si les denrees
qu'ils avaient appartenaient a des particuliers, doivent etre soldes.
Envoyez-moi l'etat de tous ces batimens, ainsi que la valeur de leurs
chargemens. Que les patrons fassent une assemblee, et qu'ils envoient
ici des fondes de procuration; je leur ferai donner de l'argent pour la
valeur de leurs marchandises. Ceux qui, apres cette operation faite,
voudraient s'en aller, en seront les maitres. Vous leur ferez connaitre
qu'a leur retour, cette commission aura obtenu de moi cette demande; et
qu'ils seront soldes. Voue les engagerez a nous apporter du bois et du
vin.

5 deg.. Les batimens neutres attaches a notre convoi ne pourront pas sortir
jusqu'a nouvel ordre: j'attends un etat sur leur nombre et sur ce qui
leur est du, pour prendre un parti a leur egard.

6 deg.. Les esclaves mameloucks seront regardes comme marchandise ordinaire;
vous exigerez seulement qu'ils evacuent Alexandrie, et se rendent au
Caire. Cependant il faut, avant, verifier si les beys ne les avaient pas
deja payes. L'artillerie fera des recus des armes, estimera leur valeur,
et les marchands viendront au Caire, ou je les ferai solder. Si les
armes sont ordinaires, elles resteront a la disposition de l'artillerie;
si ce sont des armes qui passent le prix des armes ordinaires,
l'artillerie m'en enverra l'inventaire, et on n'en disposera pas jusqu'a
nouvel ordre.

7 deg.. Tous les officiers de marine rendus sur parole, pourront partir,
des l'instant qu'ils ont jure de ne pas servir de cette guerre; vous
excepterez du nombre quatre ou cinq, qui, par leur activite, pourraient
nous etre utiles sur le Nil.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 aout 1798).

_Au citoyen Dubois[16]._

Je recois votre lettre, citoyen, en date du 6 fructidor. Par le
meme courrier, le general Kleber m'apprend qu'il n'a plus besoin de
pansemens. Vos talens nous sont utiles ici, et je vous prie de partir le
plus tot possible pour vous y rendre: l'air du Nil vous sera favorable.
Les circonstances, d'ailleurs, ne rendent pas le passage assez sur pour
que j'expose un homme aussi utile. Vous serez content de voir de pres
cette grande ville du Caire; vous trouverez a l'Institut un logement
passable, et une societe d'amis[17].

BONAPARTE.

[Footnote 16: C'est le celebre Antoine Dubois, l'un des chirurgiens les
plus habiles de l'Europe.]

[Footnote 17: La sante du docteur Dubois ne lui permit pas de rester en
Egypte.]




Au Caire, le 14 fructidor an 6 (31 aout 1798).

_Au general Dugua._

J'ai recu votre lettre, citoyen general, du 11 fructidor. Je savais bien
que ce n'etait pas a Mehal-el-Kebir que l'on s'etait battu; mais l'on
m'avait suppose que c'etait le chef-lieu de tous les rassemblemens. Je
desire que vous y envoyiez un bataillon, afin d'assister le general
Fugieres dans ses operations, et specialement dans le desarmement.

Il serait extremement dangereux de lever des contributions par village:
cela serait capable dans ce moment-ci de decider les paysans a
abandonner la culture; j'ai cependant ordonne la levee de quelques
contributions sur quelques villages; je les ai mises a la disposition de
l'ordonnateur eu chef. Je vous envoie ci-joint, copie de mon ordre. Vous
recevrez incessamment les instructions pour les contributions a lever
dans votre province, L'intendant cophte a du recevoir des ordres de son
intendant general pour la maniere dont elles doivent etre soldees. D'ici
a quelque temps, il ne sera pas possible au general Dommartin de vous
procurer l'artillerie qu'il vous avait promise; l'evenement arrive a la
flotte a apporte dans toutes ses combinaisons beaucoup de changemens;
faites raccommoder votre artillerie le mieux qu'il vous sera possible.

Je ne pense pas que le general Cafarelli puisse vous envoyer un autre
officier du genie: il y en a beaucoup de malades.

Vous trouverez ci-joint l'ordre au general Vial de mettre trente djermes
a votre disposition. Il est indispensable que vous soyez toujours en
mesure pour que, vingt-quatre heures apres la reception d'un ordre, vous
puissiez vous porter ou le besoin l'exigerait, et, dans ce moment-ci,
je sens que cela ne peut s'executer qu'avec des bateaux. J'approuve que
vous accordiez a la ville de Mansoura une amnistie. Pressez toutes les
mesures pour donner de la confiance aux habitans, leur faire reprendre
le commerce. Je desire que vous ecriviez aux trois ou quatre villages
qui se sont le plus mal comportes dans l'affaire de Mansoura, pour
qu'ils reviennent a l'obeissance. Dans ce cas, vous ferez sentir aux
deputes les dangers qu'ils courent, et, s'ils ne veulent pas voir bruler
leurs villages, qu'ils doivent faire arreter les plus coupables et vous
les livrer.

Il faut absolument que vous profitiez du moment ou les circonstances
me permettent de laisser votre division a Mansoura, pour soumettre
definitivement tous les villages de votre province, prendre des otages
des sept ou huit qui se sont mal comportes, et livrer aux flammes celui
de tous qui s'est le plus mal conduit: il ne faut pas qu'il y reste une
maison, Sans cet exemple, des l'instant que votre division aurait quitte
Mansoura, ces gens-ci recommenceraient. Vous trouverez facilement de
petits bateaux pour vous transporter au village que vous voudrez bruler;
enfin faites l'impossible pour cela.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 fructidor an 6 (31 aout 1798).

_Au pacha de Damas._

Je vous ai deja ecrit plusieurs lettres pour vous faire connaitre que
nous n'etions pas ennemis des musulmans, et que la seule raison qui nous
avait conduits en Egypte, etait pour y punir les beys et venger les
outrages qu'ils avaient faits au commerce francais. Je desire donc que
vous restiez persuade du desir ou je suis de vivre en bonne intelligence
avec vous, et de vous donner tous les signes de la plus parfaite amitie.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 fructidor an 6 (31 aout 1798).

_Au pacha du Grand-Seigneur en Egypte._

Lorsque les troupes francaises obligerent Ibrahim a evacuer la province
de Scharkieh, je lui ecrivis que je vous acceptais pour mediateur, et
qu'il vous envoyat vers moi. Je vous reitere aujourd'hui le desir que
j'aurais que vous revinssiez au Caire pour y reprendre vos fonctions: ne
doutez pas de la consideration que l'on aura pour vous, et du plaisir
que j'aurai a faire votre connaissance.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 fructidor an 6 (1er septembre 1798).

_Au general Kleber._

Le citoyen Leroy me mande que toutes les dispositions que j'avais faites
pour la marine sont annulees, par le parti que vous avez pris d'affecter
a d'autres services les 100,000 liv. que je lui avais envoyees. Vous
voudrez bien, apres la reception du present ordre, remettre les 100,000
liv. a la marine, et ne point contrarier les dispositions que je fais et
qui tiennent a des rapports que vous ne devez pas connaitre, n'etant pas
au centre.

L'administration d'Alexandrie a coute le double que le reste de l'armee.
Les hopitaux, quoique vous n'ayez que trois mille malades, coutent, et
ont coute beaucoup plus que tous les hopitaux de l'armee.

Je ne crois pas, dans les differens ordres que je vous ai donnes, vous
avoir laisse maitre de lever ou non la contribution a titre d'emprunt,
sur les negocians d'Alexandrie: ainsi, si vous en avez suspendu
l'execution, je vous prie de vouloir bien prendre les mesures,
sur-le-champ, pour la faire rentrer, quels que soient les inconveniens
qui doivent en resulter: nous n'avons point, pour ce moment-ci, d'autre
maniere d'exister.

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 fructidor an 6 (4 septembre 1798).

_Au general Desaix._

Votre etat-major doit correspondre avec le chef de l'etat-major
de l'armee. Il n'est pas d'usage que je recoive des lettres des
adjudans-generaux, a moins que ce ne soit pour des reclamations qui leur
soient particulieres. Votre commissaire, et surtout votre agent des
subsistances, sont extremement coupables. Les biscuits ont reste cinq ou
six jours embarques, et ils avaient bien le temps de les verifier. Il
faut avoir soin aussi qu'on ne donne pas aux corps plus de rations qu'il
ne leur en revient.

_La Cisalpine_ part ce soir avec le troisieme bataillon de la
vingt-unieme, quarante mille rations de biscuit, deux pieces de canon et
cinquante mille cartouches: ils se rendent a Abugirge. On m'assure qu'il
y a a Abugirge un canal qui conduit a Benhece, et j'espere que vous
trouverez moyen de vous porter directement a cette position et
d'atteindre Mourad-Bey. C'est le projet qui me parait le plus simple:
s'il n'etait pas executable, je desire que vous remontiez jusqu'a
Melaoni, pour descendre par le canal de Joseph.

Vous savez qu'en general je n'aime pas les attaques combinees; arrivez
devant Mourad-Bey par ou vous pourrez et avec toutes les forces: la, sur
le champ de bataille, vous ferez vos dispositions pour lui causer le
plus de mal possible.

Vous verrez, par l'ordre que vous envoie l'etat-major, que je vous
autorise a traiter avec les anciens beys.

Je n'envoie personne dans le Faioum, jusqu'a ce que je sache
definitivement ce que veut faire Mourad-Bey, car je ne peux pas y
envoyer de grandes forces, et pour y envoyer cinq ou six cents hommes,
il faut que je connaisse les operations ulterieures de Mourad-Bey.

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 fructidor an 6 (4 septembre 1798).

Le general en chef Bonaparte ordonne:

ART. 1er La femme de Mourad-Bey paiera, dans la journee du 20, vingt
mille talaris, a compte de sa contribution.

2. Si le 20 au soir ces vingt mille talaris ne sont pas soldes, elle
paiera un vingtieme par jour en sus, jusqu'a ce que les vingt mille
talaris soient entierement verses.

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 fructidor an 6 (4 septembre 1798).

_Au vice-amiral Thevenard._

Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart: je
remplis, citoyen general, un triste devoir en vous l'annoncant; mais il
est mort sans souffrir et avec honneur. C'est la seule consolation qui
puisse adoucir la douleur d'un pere. Nous sommes tous devoues a la mort:
quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour son pays?
compensent-ils la douleur de se voir sur un lit environne de l'egoisme
d'une nouvelle generation? valent-ils les degouts, les souffrances d'une
longue maladie? Heureux ceux qui meurent sur le champ de bataille! ils
vivent eternellement dans le souvenir de la posterite. Ils n'ont jamais
inspire la compassion ni la pitie que nous inspire la vieillesse
caduque, ou l'homme tourmente par des maladies aigues. Vous avez
blanchi, citoyen general, dans la carriere des armes; vous regretterez
un fils digne de vous et de la patrie: en accordant avec nous quelques
larmes a sa memoire, vous direz que sa mort glorieuse est digue d'envie.

Croyez a la part que je prends a votre douleur, et ne doutez pas de
l'estime que j'ai pour vous.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 fructidor an 6 (6 septembre 1798).

_Au general Dugua._

A l'heure qu'il est, vous devez avoir recu les cartouches: ainsi
j'espere que vous aurez mis a la raison les maudits Arabes des villages
de Soubat. Faites un exemple terrible, brulez ce village et ne permettez
plus aux Arabes de venir l'habiter, qu'ils n'aient livre dix otages des
principaux, que vous m'enverrez pour les tenir a la citadelle du Caire.

Faites reconnaitre par vos officiers de genie, d'artillerie et de
l'etat-major, tous vos differens canaux, et surtout faites-moi connaitre
quelle route vous devriez prendre si vous etiez force de marcher sur
Salahieh.

J'ai donne les ordres pour que tous les individus de votre division qui
sont au Caire, rejoignissent.

Vous devez avoir des officiers de sante, qui etaient a votre ambulance,
et ceux des differens corps. L'ordonnateur en chef va vous envoyer
d'ailleurs tout ce qui peut etre necessaire a votre hopital.

On se plaint du pillage de vos troupes a Mansoura: c'est le seul point
de l'armee sur lequel j'aie en ce moment des plaintes; on se plaint meme
des vexations que commettent plusieurs officiers d'etat-major.

BONAPARTE.



Au Caire, le 24 fructidor an 6 (10 septembre 1798).

_Au citoyen Regnault de Saint Jean d'Angely._

J'ai recu, citoyen, par le courrier Lesimple, vos lettres du 14
thermidor et du 8 fructidor.

C'est avec un veritable plaisir que j'apprends la bonne conduite que
vous tenez a Malte, et les services que vous rendez a la republique en
lui organisant ce poste important.

Les affaires ici vont parfaitement bien, tous les jours, notre
etablissement se consolide; la richesse de ce pays en ble, riz, legumes,
coton, sucre, indigo, est egale a la barbarie du peuple qui l'habite.
Mais il s'opere deja un changement dans leurs moeurs, et deux ou trois
ans ne seront pas passes, que tout aura pris une face bien differente.

Vous avez sans doute recu les differentes lettres que je vous ai
ecrites, et les relations des differens evenemens militaires qui se sont
passes; ne negligez rien pour faire passer en France, par des spronades,
toutes les nouvelles que vous avez de nous, ne fut-ce meme que les
rapports des neutres, pour detruire les mille et un faux bruits que les
curieux d'une grande ville accueillent avec tant d'imbecillite.

BONAPARTE.




Au Caire, le 24 fructidor an 6 (10 septembre 1798).

_Au general Kleber._

Un vaisseau comme _le Franklin_, citoyen general, qui portait l'amiral,
puisque _l'Orient_ avait saute, ne devait pas se rendre a onze heures
du soir. Je pense d'ailleurs que celui qui a rendu ce vaisseau est
extremement coupable, puisqu'il est constate par son proces-verbal qu'il
n'a rien fait pour l'echouer et pour le mettre hors d'etat d'etre amene:
voila ce qui fera a jamais la honte de la marine francaise. Il ne
fallait pas etre grand manoeuvrier ni un homme d'une grande tete pour
couper un cable et echouer un batiment; cette conduite est d'ailleurs
specialement ordonnee dans les instructions et ordonnances que l'on
donne aux capitaines de vaisseau. Quant a la conduite du contre-amiral
Duchaila, il eut ete beau pour lui de mourir sur son banc de quart,
comme du Petit-Thouars.

Mais ce qui lui ote toute espece de retour a mon estime, c'est sa lache
conduite avec les Anglais depuis qu'il a ete prisonnier. Il y a des
hommes qui n'ont pas de sang dans les veines. Il entendra donc tous les
soirs les Anglais, en se soulant de punch, boire a la honte de la marine
francaise! Il sera debarque a Naples pour etre un trophee pour les
lazzaronis: il valait beaucoup mieux pour lui rester a Alexandrie ou a
bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais souhaiter ni demander
rien. Ohara, qui d'ailleurs etait un homme tres-commun, lorsqu'il fut
fait prisonnier a Toulon, sur ce que je lui demandais de la part du
general Dugommier ce qu'il desirait, repondit: _etre seul, et ne rien
devoir a la pitie_. La gentillesse et les traitemens honnetes n'honorent
que le vainqueur, ils deshonorent le vaincu, qui doit avoir de la
reserve et de la fierte.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798).

_Instruction pour le citoyen Mailly._

Le citoyen Mailly partira sur une djerme qui lui sera fournie a
Damiette, directement pour Lataquie; la premiere attention qu'il doit
avoir, c'est d'eviter les croisieres anglaises. Il engagera le patron a
changer de route lorsqu'il s'en verra menace; il ne s'approchera meme
qu'avec precaution des petits batimens venant de la cote, et ne les
helera que lorsqu'il sera sur que ce ne sont pas des corsaires. Les
patrons de la barque reconnaissent facilement au large les djermes de
leur pays.

Il cachera soigneusement les paquets en cas de visite, et fera en pareil
cas ce que la prudence lui dictera. Son habit oriental pourra lui etre
utile dans cette occasion, et il aura soin de ne parler qu'en langue
turque avec son interprete arabe, lors d'une visite.

Arrive a la marine de Lataquie, il demandera a parler a
Codja-Hanna-Coubbe, intendant du gouverneur, et noligataire du brigantin
francais _la Marie_, arrive a bon port a la rade de Damiette le 11
fructidor de cette annee. Il lui fera valoir la permission qu'a donnee
le general en chef a son correspondant, de faire son retour en riz, pour
alimenter son echelle et la ville d'Alep.

Il demandera de suite la permission de communiquer avec le citoyen
Geoffroi, proconsul de la republique francaise a Lataquie, distant d'un
demi-quart de lieue de la marine. Assiste de cet officier, il se rendra
chez le gouverneur, a qui il remettra la lettre du general en chef.

Le citoyen Mailly devra bien prevoir qu'il y a des espions anglais a
Lataquie: ainsi, pour mieux masquer l'expedition de son paquet pour
Constantinople, il aura soin de dire au gouverneur et de repandre dans
le public, que le general en chef a envoye sur toute la cote divers
officiers pour engager les pachas a laisser toute liberte de commerce
avec l'Egypte, et que sa mission particuliere se borne a Lataquie et
Alep.

Cette ouverture donnera au proconsul la facilite d'expedier sur-le-champ
un messager qui se rendra en deux jours a Alep. Le citoyen Chos-de-Clos,
notre consul, le gardera un jour ou deux tout au plus, pendant lequel
temps il donnera au general en chef les nouvelles les plus authentiques
qu'il aura pu recueillir de la legation de Constantinople, soit aussi de
diverses lettres particulieres sur la situation de cette capitale, de
meme que les mouvemens en Romelie, Syrie, etc., et en general tout ce
qui peut interesser le general en chef.

Le citoyen Mailly attendra chez le proconsul de la republique, le retour
du message; il se tiendra tres-reserve sur les nouvelles de l'Egypte,
autant qu'elles pourront entraver sa mission, et, dans le cas qu'il
trouve le peuple de Lataquie en fermentation, il pourra dire comme de
lui-meme: "Le bruit constant au Caire est que l'expedition des Francais
est terminee, et, sans l'echec arrive a notre escadre, notre armee se
serait deja retiree; mais qu'en attendant de nouvelles forces maritimes,
les ports de l'Egypte sont ouverts aux negocians musulmans, et que ceux
de Lataquie peuvent en toute surete y envoyer leur tabac, qui fait toute
leur richesse."

Le messager etant de retour d'Alep, le citoyen Mailly mettra
sur-le-champ a la voile, tachera de n'aborder aucune terre et de s'en
retourner en droiture a Damiette, d'ou il se rendra sur-le-champ pres du
general en chef.

Il mettra la meme prudence a cacher ses depeches pour le general en
chef, et, dans le cas ou il se verrait force de les jeter a la mer ou
qu'elles seraient interceptees par les Anglais, son voyage ne sera
pas inutile sous le rapport des nouvelles, en prenant a Lataquie la
precaution de faire ecrire en Arabe les nouvelles les plus saillantes,
et de les confier a son interprete ou de les cacher dans un ballot de
tabac.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798).

_Au general Murat._

Si les Arabes que vous avez attaques sont les memes qui ont assassine
nos gens a Mansoura, mon intention est de les detruire. Faites-moi
connaitre les forces qui vous seraient necessaires a cet effet, et
etudiez la position qu'ils occupent; afin de pouvoir les attaquer, les
envelopper, et donner un exemple terrible au pays.

J'imagine que, si vous avez fait la paix provisoirement avec eux, vous
aurez exige des otages, des chevaux et des armes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 fructidor an 6 (13 septembre 1798).

_Au general Fugieres._

J'espere qu'a l'heure qu'il est, citoyen general, vous aurez, de concert
avec le general Dugua, soumis le village de Soubat et extermine ces
coquins d'Arabes.

J'attends toujours des nouvelles de la requisition des chevaux, qui
n'avance pas dans votre province.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 fructidor an 6 (14 septembre 1798).

_Au general Murat._

Je vous repete que mon intention est de detruire les Arabes que vous
avez attaques; c'est le fleau des provinces de Mansoura, de Kelioubeh et
de Garbieh.

Le general Dugua doit, de concert avec le general Fugieres, avoir
attaque la partie de ces Arabes qui se trouve au village de Soubat;
envoyez reconnaitre ou se trouvent les Arabes que vous avez attaques;
faites-moi connaitre les forces dont vous aurez besoin, et l'endroit
d'ou vous pourrez partir pour les attaquer avec succes, en tuer une
partie et prendre des otages, afin de s'assurer de leur fidelite.

Faites reconnaitre la route de Met-Kamao a Belbeys: vous ne devez pas, a
Met-Kamao, vous en trouver eloigne.

BONAPARTE.



Au Caire, le 29 fructidor an 6 (15 septembre 1798).

_A l'adjudant-general Bribes._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 25 fructidor, ou vous
me rendez compte de l'attaque qu'a essuyee le convoi d'Alexandrie a
Damanhour. Le commandant du convoi ne merite aucun eloge, puisqu'il a
laisse prendre plusieurs betes chargees; il devait faire assez de haltes
pour ne rien laisser en arriere: le commandant du convoi eut merite des
eloges, s'il l'eut amene sans avoir rien laisse prendre.

Donnez la chasse a ces brigands; ecrivez au general Marmont a Rosette.
Si vous avez besoin de lui, il s'y portera avec sa demi-brigade.

BONAPARTE.



Au Caire, le 29 fructidor an 6 (15 septembre 1798).

_A l'ordonnateur Leroy._

Il est extremement ridicule, citoyen ordonnateur, que vous vous amusiez
a payer le traitement de table, quand la solde des matelots et le
materiel sont dans une si grande souffrance. Je vous prie de vous
conformer strictement a mon ordre, d'employer au materiel les trois
quarts de l'argent que je vous ai envoye, et le quart seulement au
personnel de la marine. En faisant de si grands sacrifices pour la
marine, mon intention a ete de mettre les trois fregates a meme de
sortir le plus tot possible, ainsi que les deux vaisseaux.

Par votre lettre du 23, il est impossible de savoir si les deux neutres,
_l'Aimable Mariette_ et _l'Alexandre_ sont rentres, ou non, dans le
port.

BONAPARTE.



Au Caire, le 30 fructidor an 6 (16 septembre 1798).

_Au conseil d'administration de la soixante-neuvieme demi-brigade._

J'ai recu, citoyens, votre lettre du 21 fructidor; je me fais faire un
rapport sur la solde qui vous est due.

L'armee, depuis son entree en Egypte, a ete soldee des mois de floreal,
prairial et messidor: elle se trouve encore arrieree des mois de
thermidor et fructidor.

La division dont vous faisiez partie a, ainsi que vous, un arriere
anterieur a floreal: conformement a ce qui a ete mis a l'ordre du jour,
il y a pres d'un mois, il faut que vous vous adressiez, pour tout ce qui
est anterieur a floreal, a l'ordonnateur en chef.

Si, dans le rapport que le payeur general me fera, il est constate que
vous ayez touche moins de paye que le reste de l'armee, je donnerai
sur-le-champ les ordres et je prendrai les mesures pour que vous soyez
mis au courant de paye de l'armee.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er jour complementaire an 6 (17 septembre 1798).

_A l'ordonnateur en chef._

J'avais ordonne qu'on payat quarante mille rations de biscuit au general
Desaix; ou n'en a, sur la lettre de voiture, compte que trente mille,
et, lorsque le biscuit est arrive, il ne s'en est trouve que vingt
mille.

L'agent a Boulac doit avoir le recu de celui qui a accompagne le convoi,
faites-le moi presenter: si vous ne mettez point d'ordre a cet abus, il
est impossible que l'armee existe.

Si l'on continue cette friponnerie malgre la plus grande surveillance,
que sera-ce lorsque je serai en avant et qu'il y aura des envois
multiplies a faire?

Les envoyes ont la friponnerie, lorsque l'ordonnateur donne l'ordre en
quintaux, d'envoyer, en quintaux du pays de soixante livres; mais ils ne
peuvent avoir cette pitoyable excuse par mon ordre, puisque je demande
toujours par rations.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er jour complementaire an 6 (17 septembre 1798).

_Au general Kleber._

Un officier du genie, charge des ordres du general Caffarelli, se rend a
Alexandrie pour activer autant qu'il sera possible les travaux de cette
place, surtout du cote de terre.

Mourad Dey a ete battu par Desaix, qui lui a pris cent cinquante barques
chargees de ble, d'effets, douze pieces de canon et quelques mameloucks:
nous sommes maitres de toute l'Egypte. Mourad Bey, avec cinq a six cents
mameloucks et quelques Arabes, est entre le Fayoum et le desert: il va
se rendre dans les oasis ou en Barbarie. Dans ce dernier cas, il ne
passerait pas loin de la province du Bahhire.

J'ai donne ordre au general Marmont de se rendre a Rhamanieh, d'y
prendre le commandement des troupes de toute la province, pour etre a
meme, dans tous les cas, de proteger la navigation du Nil, celle du
canal, et la campagne d'Alexandrie.

Ibrahim Bey est toujours a Gaza, d'ou il promet et ecrit beaucoup a ses
partisans.

Notre fete ici sera fort belle.

BONAPARTE.



Au Caire, le 2e. jour complementaire an 6 (18 septembre 1798).

_Au meme._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 26. Il est extremement
urgent de debarrasser Alexandrie de cette grande quantite de pelerins:
qu'ils s'en aillent par terre a Derne, ou ils pourront s'embarquer, ou
faites-les embarquer sur trois bons batimens et partir de suite.

Une fois partis, il ne faut plus les laisser rentrer. Dans la saison ou
nous nous trouvons, ou il ne fait grand jour qu'a six heures du matin,
tous les batimens peuvent sortir a la barbe des Anglais. Forcez ceux qui
seront charges des hommes dont vous voulez debarrasser votre place, a
sortir.

Moyennant l'expedition que vous avez faite sur le village qui
s'etait revolte, les choses changeront. Le general Marmont, avec
l'adjudant-general Bribes, se trouve avoir pres de quinze cents hommes;
ce qui forme une colonne respectable, qui protegera l'arrivee des eaux a
Alexandrie.

Ou me mande de Rosette qu'on a envoye a Rahmanieh trois mille quintaux
de ble pour Alexandrie; j'en ai envoye une grande quantite du Caire: si
la navigation etait commode, il serait facile de pouvoir payer en ble ce
que nous devons a une grande partie du convoi.

Le severe blocus que veulent etablir les Anglais ne produira aucun
resultat; les vents de l'equinoxe nous en feront bonne raison. J'imagine
que M. Hood veut tout bonnement se faire payer pour la sortie et pour
l'entree, comme cela est arrive quarante fois sur les cotes de Provence.
Je desirerais qu'il n'y eut plus de parlementaires, et que le commandant
des armes et l'ordonnateur de la marine cessassent enfin d'ecrire des
lettres ridicules et qui n'ont point de but. Il est fort peu important
que les Anglais gardent prisonnier un commissaire, ou non: ces gens-la
me paraissent deja assez orgueilleux de leur victoire, sans les enfler
encore davantage. Quand les circonstances vous feront croire necessaire
de leur envoyer un parlementaire, qu'il n'y ait que vous qui ecriviez.

Mourad-Bey est toujours dans la meme position entre le Fayoum et le
desert. Je me suis porte a Gizeh pour surveiller ses mouvemens.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er vendemiaire an 7 (22 septembre 1798).

_A l'armee._

Soldats!

Nous celebrons le premier jour de l'an 7 de la republique.

Il y a cinq ans, l'independance du peuple francais etait menacee: mais
vous prites Toulon, ce fut le presage de la ruine de nos ennemis.

Un an apres, vous battiez les Autrichiens a Dego.

L'annee suivante, vous etiez sur le sommet des Alpes.

Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la
celebre victoire de Saint-George.

L'an passe, vous etiez aux sources de la Drave et de l'Isonzo, de retour
de l'Allemagne.

Qui eut dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au
centre de l'ancien continent?

Depuis l'Anglais, celebre dans les arts et le commerce, jusqu'au hideux
et feroce Bedouin, vous fixez les regards du monde.

Soldats, votre destinee est belle, parce que vous etes dignes de ce que
vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez avec
honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide,
ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de
l'admiration de tous les peuples.

Depuis cinq mois que nous sommes eloignes de l'Europe, nous avons ete
l'objet perpetuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce
jour, quarante millions de citoyens celebrent l'ere des gouvernemens
representatifs; quarante millions de citoyens pensent a vous. Tous
disent: c'est a leurs travaux, a leur sang, que nous devrons la paix
generale, le repos, la prosperite du commerce, et les bienfaits de la
liberte civile.

BONAPARTE.



Au Caire, le 2 vendemiaire an 7 (23 septembre 1798).

_Au general Dugua._

Il faut faire partir, citoyen general, le premier bataillon de la
soixante quinzieme avec une chaloupe canonniere; mon aide-de-camp Duroc,
sur l'aviso _le Pluvier_, et le troisieme bataillon de la seconde
d'infanterie legere, qui sont partis avant-hier, doivent etre arrives.

J'attends, a chaque instant, des nouvelles de l'operation du general
Damas; s'il n'a que trois a quatre cents hommes, il est un peu faible.

A Mit-el-Kouli, le lundi 1er complementaire a neuf heures du matin, on a
egorge quinze Francais qui etaient sur un bateau qui venait de Damiette.
Les cinq villages qui sont immediatement apres Mit-el-Kouli, se sont
reunis pour cette operation. Les habitans de Mit-el-Kouli ont trois ou
quatre mauvaises pieces de canon; ils ont fait quelques retranchemens.
La premiere chose que vous aurez faite sans doute, aura ete de vous
emparer de ces canons, detruire ces retranchemens et desarmer ces
villages: celui de Mit-el-Kouli a plus de quatre-vingts fusils.
J'imagine qu'a l'heure qu'il est, vous etes arrive a Damiette. Il faut
demander des otages dans tous les villages qui se sont mal comportes, et
avoir sur le lac Menzale des djermes armees avec des pieces de 5 ou de
3.

Depuis cinq mois que nous sommes eloignes de l'Europe, nous avons ete
l'objet perpetuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce
jour, quarante millions de citoyens celebrent l'ere des gouvernemens
representatifs; quarante millions de citoyens pensent a vous. Tous
disent: c'est a leurs travaux, a leur sang, que nous devrons la paix
generale, le repos, la prosperite du commerce, et les bienfaits de la
liberte civile.

BONAPARTE.



Au Caire, le 2 vendemiaire an 7 (23 septembre 1798).

_Au general Dugua._

Il faut faire partir, citoyen general, le premier bataillon de la
soixante quinzieme avec une chaloupe canonniere; mon aide-de-camp Duroc,
sur l'aviso _le Pluvier_, et le troisieme bataillon de la seconde
d'infanterie legere, qui sont partis avant-hier, doivent etre arrives.

J'attends, a chaque instant, des nouvelles de l'operation du general
Damas; s'il n'a que trois a quatre cents hommes, il est un peu faible.

A Mit-el-Kouli, le lundi 1er complementaire a neuf heures du matin, on a
egorge quinze Francais qui etaient sur un bateau qui venait de Damiette.
Les cinq villages qui sont immediatement apres Mit-el-Kouli, se sont
reunis pour cette operation. Les habitans de Mit-el-Kouli ont trois ou
quatre mauvaises pieces de canon; ils ont fait quelques retranchemens.
La premiere chose que vous aurez faite sans doute, aura ete de vous
emparer de ces canons, detruire ces retranchemens et desarmer ces
villages: celui de Mit-el-Kouli a plus de quatre-vingts fusils.
J'imagine qu'a l'heure qu'il est, vous etes arrive a Damiette. Il faut
demander des otages dans tous les villages qui se sont mal comportes, et
avoir sur le lac Menzale des djermes armees avec des pieces de 5 ou de 3
naitre les canaux et pris des mesures pour soumettre la province.

Vous aurez vu, par ma lettre d'hier, differentes mesures que je vous ai
prescrites concernant le desarmement, et pour prendre des otages dans
les differens villages revoltes.

Faites passer dans le lac Menzale quatre ou cinq djermes armees de
canon, que vous avez a Damiette, et, si vous pouvez, une chaloupe
canonniere; enfin, armez le plus de bateaux que vous pourrez, pour etre
entierement maitre du lac. Tachez d'avoir Hassan-Thoubar dans vos mains,
et pour cela faire, employez la ruse s'il le faut.

Sur-le-champ, faites partir une forte colonne pour s'emparer
d'El-Menzale; faites-en partir une autre pour accompagner le general
Andreossi, et s'emparer de toutes les iles du lac. J'imagine que vous
aurez donne une lecon severe au gros village de Mit-el-Kouli. Mon
intention est qu'on fasse tout ce qui est necessaire pour etre
souverainement maitre du lac de Menzale, et dussiez-vous y faire marcher
toute votre division, il faut que le general Andreossi arrive a Peluse.

Je vous ai ecrit, dans une de mes lettres, de faire une proclamation;
faites-la repandre avec profusion dans le pays.

Il faut faire des exemples severes, et comme votre division ne peut pas
etre destinee a rester dans les provinces de Damiette et de Mansoura, il
faut profiter du moment pour les soumettre entierement, et pour cela il
faut le desarmement, des tetes coupees et des otages.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 vendemiaire an 7 (25 septembre 1798).

_Au general Dupuy._

Vu les intelligences que la femme d'Osman-Bey a continue d'avoir avec le
camp de Mourad-Bey, et, vu aussi l'argent qu'elle y a fait, et voulait
encore y faire passer, j'ordonne que la femme d'Osman-Bey restera en
prison jusqu'a ce qu'elle ait verse dans la caisse du payeur de l'armee
dix mille talaris.

BONAPARTE.



Au Caire, le 4 vendemiaire an 7 (25 septembre 1798).

_Au citoyen Poussielgue._

Je vous prie d'envoyer chez les marchands de cafe, les Cophtes et les
marchands de Damas, des gardes, si dans la journee de demain ils n'ont
pas paye ce qu'ils doivent de leur contribution.

Si la femme de Mourad-Bey n'a pas verse dans la journee de demain les
huit mille talaris qu'elle doit, sa contribution sera portee a dix mille
talaris.

Sur les quinze mille talaris imposes sur le Saga, il n'en a encore ete
percu que mille cinquante-cinq; il en reste treize mille neuf cent
quarante-cinq. Trois mille neuf cent quarante-cinq seront verses dans la
journee de demain, et les dix mille restant, mille par jour.

Faites verser dans la caisse du payeur, dans la journee d'aujourd'hui,
l'argent que vous auriez des cotons, cafe, des morts sans heritiers ou
de tout autre objet. Le Caire se trouve absolument depourvu de fonds, et
l'armee a deja de grands besoins.

BONAPARTE.



Au Caire, le 5 vendemiaire an 7 (26 septembre 1798).

_Au general Dugua._

Soit par terre, soit par le canal, il faut absolument, citoyen general,
parvenir a Menzale; faites-y marcher votre avant-garde en la renforcant
de ce que vous jugerez necessaire; je desire qu'elle prenne position a
Menzale. En reunissant la quantite de bateaux necessaires pour pouvoir
se porter rapidement soit a Damiette, soit a Salahieh, soit a Mansoura,
essayez de prendre par la ruse Hassan-Thoubar, et, si jamais vous le
tenez, envoyez-le moi au Caire. Desarmez le plus que vous pourrez;
n'ecoutez point ce qu'ils pourraient vous dire, que, par le desarmement,
vous les exposez aux incursions des Arabes: tous ces gens-la
s'entendent; surtout il faut que le village de Mit-el-Kouli vous
fournisse au moins cent armes et des pieces de canon: ils les ont
cachees; mais je suis sur qu'ils en ont. Concertez-vous avec le general
Vial pour faire desarmer Damiette et faire arreter les hommes suspects.

Prenez des otages, exigez que les villages vous remettent leurs fusils,
tachez d'avoir leurs canons, et faites entrer dans le lac de Menzale des
djermes armees ou armees de leurs bateaux.

Envoyez un officier de genie a Menzale, afin de bien etablir sa position
par rapport a Damiette, a Mansoura et surtout a Salahieh.

Faites faire des reconnaissances le long de la mer a droite et a gauche
jusqu'au cap Bourlos d'un cote, et aussi loin que vous pourrez de
l'autre.

Ordonnez aussi que les troupes soient desarmees. Je vous ai envoye une
djerme armee, _la Carniole_; vous devez en avoir deux a Damiette. Je
vous ai envoye deux avisos; il y avait une chaloupe canonniere; et cela
fait six batimens armes. BONAPARTE.



Au Caire, le 6 vendemiaire an 7 (27 septembre 1798).

_Au general Dupuis._

Faites couper la tete aux deux espions et faites-les promener dans la
ville avec un ecriteau pour faire connaitre que ce sont des espions du
pays. Faites connaitre a l'aga que je suis tres-mecontent des propos que
l'on tient dans la ville contre les chretiens. Il doit y avoir en ce
moment des otages de Menouf a la citadelle.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 vendemiaire an 7 (2 octobre 1798).

_Au commandant de la Caravelle._

J'ai recu la lettre que vous vous etes donne la peine de m'ecrire.
J'ai appris avec peine que vous aviez eprouve a Alexandrie quelques
desagremens. J'ai donne les ordres au Caire pour que tout votre monde
vous rejoignit. Tenez-vous pret a partir a l'epoque a laquelle vous
aviez l'habitude de quitter Alexandrie. Faites-moi connaitre le temps ou
vous comptez partir; j'en profiterai pour vous donner des depeches pour
la Porte.

Croyez aux sentimens d'estime, et au desir que j'ai de vous etre
agreable.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 vendemiaire an 7 (4 octobre 1798).

_Au general Kleber._

Le general Caffarelli, citoyen general, m'a fait connaitre votre desir.

Je suis extremement fache de votre indisposition: j'espere que l'air
du Nil vous fera du bien, et, sortant des sables d'Alexandrie, vous
trouverez peut-etre notre Egypte moins mauvaise qu'on peut le croire
d'abord. Nous avons eu differentes affaires avec les Arabes de Scharkieh
et du lac Menzale: ils'ont ete battus a Damette et avant-hier a
Mit-Kamar.

Desaix a ete jusqu'a Syouth: il a pousse les mameloucks dans le desert;
une partie d'eux a gagne les oasis.

Ibrahim-Bey est a Gaza: il nous menace d'une invasion; il n'en fera
rien; mais nous qui ne menacons pas, nous pourrons bien le deloger de
la.

Croyez au desir que j'ai devons voir promptement retabli, et au prix que
j'attache a votre estime et a votre amitie. Je crains que nous ne soyons
un peu brouilles: vous seriez injuste si vous doutiez de la peine que
j'en eprouverais.

Sur le sol de l'Egypte, les nuages, lorsqu'il y en a, passent dans six
heures; de mon cote, s'il y en avait, ils seraient passes dans trois:
l'estime que j'ai pour vous est au moins egale a celle que vous m'avez
temoignee quelquefois.

J'espere vous voir sous peu de jours au Caire, comme vous le mande le
general Caffarelli.

BONAPARTE.



Au Caire, le 24 vendemiaire an 7 (15 octobre 1798).

_Au general Fugieres._

Il est necessaire, citoyen general, que vous portiez le plus grand
respect au village de Tenta, qui est un objet de veneration pour les
Mahometans. Il faut surtout eviter de faire tout ce qui pourrait leur
donner lieu de se plaindre que nous ne respectons pas leur religion et
leurs moeurs.

BONAPARTE.



Au Caire, le 25 vendemiaire an 7 (15 octobre 1798).

_Au meme._

J'ai appris avec peine, citoyen general, ce qui est arrive a Tenta: je
desire que l'on respecte cette ville, et je regarderais comme le plus
grand malheur qui put arriver, que de voir ravager ce lieu saint aux
yeux de tout l'Orient. J'ecris aux habitans de Tenta, et je vais faire
ecrire par le divan general: je desire que tout se termine par la
negociation.

Quant aux Arabes, tachez de les faire se soumettre et qu'ils vous
donnent des otages: ecrivez leur a cet effet, et, s'ils ne se soumettent
pas, tachez de leur faire le plus de mal que vous pourrez.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 vendemiaire an 7 (17 octobre 1798).

_Au directoire executif._

Citoyens directeurs, je vous fais passer le detail de quelques combats
qui ont eu lieu a differentes epoques et en differens lieux contre les
mameloucks, diverses tribus d'Arabes, et quelques villages revoltes.

_Combat de Remeryeh._

Le general de brigade Fugieres, avec un bataillon de la dix-huitieme
demi-brigade, est arrive a Menouf dans le Delta, le 28 thermidor, pour
se rendre a Mehalleh-el-kebyr, capitale de la Gharbyeh. Le village de
Remeryeh lui refusa le passage. Apres une heure de combat, il repoussa
les ennemis dans le village, les investit, les forca, en tua deux cents,
et s'empara du village. Il perdit trois hommes, et eut quelques blesses.
Le citoyen Chenet, sous-lieutenant de la dix-huitieme, s'est distingue.

_Combat de Djemyleh._

Le general Dugua envoya, le premier jour complementaire, le general
Damas, avec un bataillon de la soixante-quinzieme, reconnaitre le canal
d'Achmoun, et soumettre les villages qui refusaient obeissance. Arrive
au village de Djemyleh, un parti d'Arabes, reuni aux fellahs ou
habitans, attaqua nos troupes. Les dispositions furent bientot faites,
et les ennemis repousses. Le chef de bataillon du genie, Cazales, s'est
specialement distingue.

_Combat de Myt-Qamar._

Les Arabes de Derneh occupaient le village de Doundeh; environnes
de tous cotes par l'inondation, ils se croyaient inexpugnables, et
infestaient le Nil par leurs pirateries et leurs brigandages. Les
generaux de brigade, Murat et Lanusse, eurent ordre d'y marcher, et
arriverent le 7 vendemiaire. Les Arabes furent disperses apres une
legere fusillade. Nos troupes les suivirent pendant cinq lieues, ayant
de l'eau jusqu'a la ceinture. Leurs troupeaux, chameaux, et effets, sont
tombes en notre pouvoir. Plus de deux cents de ces miserables ont ete
tues ou noyes. Le citoyen Niderwood, adjoint a l'etat-major, s'est
distingue dans ce combat.

Les Arabes sont a l'Egypte ce que les Barbets sont au comte de Nice;
avec cette grande difference qu'au lieu de vivre dans les montagnes
ils sont tous a cheval, et vivent au milieu des deserts. Ils pillent
egalement les Turcs, les Egyptiens et les Europeens. Leur ferocite est
egale a la vie miserable qu'ils menent, exposes des jours entiers, dans
des sables brulans, a l'ardeur du soleil, sans eau pour s'abreuver. Ils
sont sans pitie et sans foi. C'est le spectacle de l'homme sauvage le
plus hideux qu'il soit possible de se figurer.

Le general Desaix est parti du Caire le 8 fructidor, pour se rendre dans
la Haute-Egypte, avec une flottille de deux demi-galeres, et six avisos.
Il a remonte le Nil, et est arrive a Benecouef le 14 fructidor. Il mit
pied a terre, et se porta par une marche forcee a Behnece, sur le canal
de Joseph. Mourad-Bey evacua a son approche. Le general Desaix prit
quatorze barques chargees de bagage, de tentes, et quatre pieces de
canon.

Il rejoignit le Nil le 21 fructidor, et arriva a Acyouth le 29
fructidor, se trouvant alors a plus de cent lieues du Caire, poussant
devant lui la flottille des beys, qui se refugia du cote de la
cataracte.

Le cinquieme jour complementaire, il retourna a l'embouchure du canal
de Joseph. Apres une navigation difficile et penible, il arriva le 12
vendemiaire a Behnece.

Le 14 et le 15, il y eut diverses escarmouches qui preluderent a la
journee de Sedyman.

_Bataille de Sedyman._

Le 16, a la pointe du jour, la division du general Desaix se mit en
marche, et se trouva bientot en presence de l'armee de Mourad-Bey, forte
de cinq a six mille chevaux, la plus grande partie Arabes, et un corps
d'infanterie qui gardait les retranchements de Sedyman, ou il avait
quatre pieces de canon.

Le general Desaix forma sa division, toute composee d'infanterie, en
bataillon carre qu'il fit eclairer par deux petits carres de deux cents
hommes chacun.

Les mameloucks, apres avoir longtemps hesite, se deciderent, et
chargerent, avec d'horribles cris et la plus grande valeur, le petit
peloton de droite que commandait le capitaine de la vingt-unieme,
Valette. Dans le meme temps, ils chargerent la queue du carre de
la division, ou etait la quatre-vingt-huitieme, bonne et intrepide
demi-brigade.

Les ennemis sont recus partout avec le meme sang-froid. Les chasseurs
de la vingt-unieme ne tirerent qu'a dix pas, et croiserent leurs
baionnettes. Les braves de cette intrepide cavalerie vinrent mourir
dans, le rang, apres avoir jete masses et haches d'armes, fusils,
pistolets, a la tete de nos gens. Quelques-uns, ayant eu leurs chevaux
tues, se glisserent le ventre contre terre pour passer sous les
baionnettes, et couper les jambes de nos soldats; tout fut inutile: ils
durent fuir. Nos troupes s'avancerent sur Sedyman, malgre quatre pieces
de canon, dont le feu etait d'autant plus dangereux que notre ordre
etait profond; mais le pas de charge fut comme l'eclair, et les
retranchemens, les canons et les bagages, nous resterent.

Mourad-Bey a eu trois beys tues, deux blesses, et quatre cents hommes
d'elite sur le champ de bataille; notre perte se monte a trente-six
hommes tues et quatre-vingt-dix blesses.

Ici, comme a la bataille des Pyramides, les soldats ont fait un butin
considerable. Pas un mamelouck sur lequel on n'ait trouve quatre ou cinq
cents louis.

Le citoyen Conroux, chef de la soixante-unieme, a ete blesse; les
citoyens Rapp, aide-de-camp du general Desaix, Valette, et Sacro,
capitaines de la vingt-unieme, Geoffroy, de la soixante-unieme,
Geromme, sergent de la quatre-vingt-huitieme, se sont particulierement
distingues.

Le general Friant a soutenu dans cette journee la reputation qu'il avait
acquise en Italie et en Allemagne.

Je vous demande le grade de general de brigade pour le citoyen Robin,
chef de la vingt-unieme demi-brigade. J'ai avance les differens
officiers et soldats qui se sont distingues. Je vous en enverrai l'etat
par la premiere occasion.

BONAPARTE.




Le 26 vendemiaire an 6 (17 octobre 1798).

_Au citoyen Barre, capitaine de fregate._

J'ai recu, citoyen, le travail sur les passes d'Alexandrie, que vous
m'avez envoye. Vous avez du depuis vous confirmer davantage dans les
sondes que vous aviez faites. Je vous prie de me repondre a la question
suivante:

Si un batiment de soixante-quatorze se presente devant le port
d'Alexandrie, vous chargez-vous de le faire entrer?

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 vendemiaire an 7 (17 octobre 1798).

_Au general Marmont._

L'intrigant Abdalon, intendant de Mourad-Bey, est passe il y a trois
jours a Chouara avec trente Arabes; on croit qu'il se rend dans les
environs d'Alexandrie: je desirerais que vous pussiez le faire prendre;
je donnerais bien 1,000 ecus de sa personne; ce n'est pas qu'elle les
vaille; mais ce serait pour l'exemple: c'est le meme qui etait a bord
de l'amiral anglais. Si l'on pouvait parler a des Arabes, ces gens-la
feraient beaucoup de choses pour 1,000 sequins.

BONAPARTE.



Au Caire, le 3 brumaire an 7 (23 octobre 1798).

_Au meme._

Nous avons eu hier et avant-hier beaucoup de tapage ici: mais tout est
aujourd'hui tranquille. Le general Dupuy a ete tue dans une rue, au
premier moment de la revolte; Sullowski a ete tue hier matin: j'ai ete
oblige de faire tirer des bombes et des obus sur la grande mosquee,
pour soumettre un quartier qui s'etait barricade: cela a fait un effet
tres-considerable. Plus de quinze obus sont entres dans la mosquee. Nous
avons eu en differens points quarante ou cinquante hommes de tues. La
ville a eu une bonne lecon, dont elle se souviendra long-temps, je
crois.

J'ai recu votre lettre du 26. Faites-nous passer le plus d'artillerie
que vous pourrez: je vous ai demande quelques pieces de 24 et quelques
mortiers; il serait bien essentiel qu'il nous en arrivat.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 brumaire an 7 (27 octobre 1798).

_Au general Reynier._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 4 brumaire, avec differens
extraits des lettres du general Lagrange. Vous devez avoir recu un
convoi avec des cartouches et quatre pieces de canon, dont deux pour
votre equipage de campagne, deux pour Salahieh, dans le cas que
l'equipage par eau tardat a y arriver. La tranquillite est parfaitement
retablie au Caire. Notre perte se monte exactement a huit hommes tues
dans les differens combats, vingt-cinq hommes malades qui, revenant de
votre division, ont ete assassines en route, et une vingtaine d'autres
personnes de differentes administrations et de differens corps,
assassinees isolement. Les revoltes ont perdu un couple de milliers
d'hommes. Toutes les nuits nous faisons couper une trentaine de tetes et
beaucoup de celles des chefs: cela, je crois, leur servira d'une bonne
lecon.

Ibrahim-Bey ne tardera pas, je crois, a se jeter dans le desert. Si
quelques Arabes ont ete le joindre, cela a ete pour lui porter du ble
et autres provisions. Il parait qu'il y a a Gaza une grande disette.
Au reste, si nous pouvions etre prevenus a temps, il n'echapperait que
difficilement.

Pour le moment, tenez-vous concentre a Salahieh et a Belbeis; punissez
les differentes tribus arabes qui se sont revoltees contre vous; tachez
d'en obtenir des chevaux et des otages; faites activer, par tous les
moyens possibles, les travaux de Belbeis, afin que l'on puisse
y confier, d'ici a quelques jours, quelques pieces de canon;
approvisionnez Salahieh le plus qu'il vous sera possible. La meilleure
maniere de punir les villages qui se sont revoltes, c'est de prendre le
scheick El-Beled et de lui faire couper le cou, car c'est de lui que
tout depend.

Le general Andreossi est reparti de Peluse le 28; il y a trouve de
tres-belles colonnes et quelques camees.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 brumaire an 7 (27 octobre 1798).

_Au directoire executif._

Le 30 vendemiaire, a la pointe du jour, il se manifesta quelques
rassemblemens dans la ville du Caire.

A sept heures du matin, une populace nombreuse s'assembla a la porte du
cadhi, Ibrahim Ehctem Efendy, homme respectable par son caractere et ses
moeurs. Une deputation de vingt personnes des plus marquantes se rendit
chez lui, et l'obligea a monter a cheval, pour, tous ensemble, se rendre
chez moi. On partait, lorsqu'un homme de bon sens observa au cadhi que
le rassemblement etait trop nombreux et trop mal compose pour des
hommes qui ne voulaient que presenter une petition. Il fut frappe de
l'observation, descendit de cheval, et rentra chez lui. La populace
mecontente tomba sur lui et sur ses gens a coups de pierre et de baton
et ne manqua pas cette occasion pour piller sa maison.

Le general Dupuy, commandant la place, arriva sur ces entrefaites;
toutes les rues etaient obstruees.

Un chef de bataillon turc, attache a la police, qui venait deux cents
pas derriere, voyant le tumulte et l'impossibilite de le faire cesser
par douceur, tira un coup de tromblon. La populace devint furieuse; le
general Dupuy la chargea avec son escorte, culbuta tout ce qui etait
devant lui, s'ouvrit un passage. Il recut sous l'aisselle un coup de
lance qui lui coupa l'artere: il ne vecut que huit minutes.

Le general Bon prit le commandement. Les coups de canon d'alarme furent
tires; la fusillade s'engagea dans toutes les rues; la populace se mit
a piller les maisons des riches. Sur le soir, toute la ville se trouva
a-peu-pres tranquille, hormis le quartier de la grande mosquee, ou se
tenait le conseil des revoltes, qui en avaient barricade les avenues.

A minuit, le general Dommartin se rendit avec quatre bouches a feu
sur une hauteur, entre la citadelle et la qoubbeh, qui domine a cent
cinquante toises la grande mosquee. Les Arabes et les paysans marchaient
pour secourir les revoltes. Le general Lannes fit attaquer par le
general Vaux quatre a cinq mille paysans qui se sauverent plus vite
qu'ils n'auraient voulu; beaucoup se noyerent dans l'inondation.

A huit heures du matin, j'envoyai le general Dumas avec de la cavalerie
battre la plaine. Il chassa les Arabes au-dela de la qoubbeh.

A deux heures apres midi, tout etait tranquille hors des murs de la
ville. Le divan, les principaux scheicks, les docteurs de la loi,
s'etant presentes aux barricades du quartier de la grande mosquee, les
revoltes leur en refuserent l'entree; on les accueillit a coups de
fusil. Je leurs fis repondre a quatre heures par les batteries de
mortiers de la citadelle, et les batteries d'obusiers du general
Dommartin. En moins de vingt minutes de bombardement, les barricades
furent levees, le quartier evacue, la mosquee entre les mains de nos
troupes, et la tranquillite fut parfaitement retablie.

On evalue la perte des revoltes de deux mille a deux mille cinq cents
hommes; la notre se monte a seize hommes tues en combattant, un convoi
de vingt-un malades revenant de l'armee, egorges dans une rue, et a
vingt hommes de differens corps et de differens etats.

L'armee sent vivement la perte du general Dupuy, que les hasards de la
guerre avaient respecte dans cent occasions.

Mon aide-de-camp Sullowsky allant, a la pointe du jour, le premier
brumaire, reconnaitre les mouvemens qui se manifestaient hors la ville,
a ete a son retour attaque par toute la populace d'un faubourg; son
cheval ayant glisse, il a ete assomme. Les blessures qu'il avait recues
au combat de Salahieh n'etaient pas encore cicatrisees; c'etait un
officier de la plus grande esperance.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 brumaire an 7 (30 octobre 1798).

_Au citoyen Braswich, chancelier interprete._

Vous vous embarquerez, citoyen, avec Ibrahim-Aga; vous vous rendrez
avec lui a bord de la caravelle. Vous tacherez de prendre tous les
renseignemens possibles sur notre situation avec la Porte, et sur celle
de notre ambassadeur a Constantinople et de l'ambassadeur ottoman a
Paris.

Vous ferez connaitre a l'officier qui commande la flottille turque le
desir que j'aurais qu'il m'envoyat au Caire un officier distingue, pour
conferer avec lui d'objets importans; que si les Anglais ne les laissent
pas entrer a Alexandrie, ni a Rosette, il peut envoyer une fregate a
Damiette, et que j'en profiterai pour ecrire a Constantinople des choses
egalement avantageuses aux deux puissances.

Je compte, pour cette mission importante, sur votre zele et sur votre
capacite.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 brumaire an 7 (30 octobre 1798).

_Au general commandant a Alexandrie._

Vous ferez sortir, citoyen general, deux parlementaires, l'un sera le
canot de la caravelle, sur lequel seront embarques le turc Ibrahim Aga
et le citoyen Braswich, qui s'habillera a la turque, s'il ne l'est pas.

Le second portera un officier de terre.

Vous ferez commander le canot par un officier intelligent qui puisse
tout observer sans se meler de rien.

Ces deux parlementaires sortiront en meme temps du port: l'un portera
pavillon tricolore et pavillon blanc; l'autre pavillon turc et pavillon
blanc.

Sortis du port, le parlementaire francais ira aborder l'amiral anglais;
le parlementaire turc ira aborder l'amiral turc.

Vous ecrirez a l'amiral anglais une lettre, dans laquelle vous lui direz
que vous vous etes empresse d'envoyer au Caire la lettre qu'il vous a
ecrite le 19 octobre; que la caravelle qui est a Alexandrie etant a la
disposition du pacha d'Egypte, elle suivra les ordres que lui donnera
ledit pacha; que celui-ci ayant juge a propos d'envoyer un de ses
officiers a bord de l'amiral turc, avant de donner ledit ordre, vous
avez autorise la sortie du parlementaire qui porte la chaloupe de la
caravelle.

Vous aurez soin qu'aucun individu de la caravelle ne s'embarque sur son
parlementaire, hormis les rameurs, qui devront etre matelots.

L'officier de terre que vous enverrez a bord de l'amiral anglais se
comportera avec la plus grande honnetete: il remettra a l'amiral, comme
par hasard, quelques journaux d'Egypte, et cherchera a tirer toutes les
nouvelles possibles du continent. Il lui dira que je l'ai specialement
charge de lui offrir tous les rafraichissemens dont il pourrait avoir
besoin.

Dans la nuit, le general Murat partira avec une partie de la
soixante-quinzieme; il se rendra a Rahmanieh, de la a Rosette, et de
la a Aboukir ou a Alexandrie. Je juge cet accroissement de forces
necessaire pour vous mettre a meme de vous opposer a toutes les
entreprises que pourraient former les ennemis. Je fais disposer d'autres
batimens pour vous envoyer d'autres troupes, et m'y transporter
moi-meme, si les nouvelles que je recevrai demain me le font penser
necessaire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 14 brumaire an 7 (4 novembre 1798).

_Au general Marmont._

Je recois, citoyen general, vos lettres des 6 et 7. Puisque les Anglais
ne tentaient leur descente qu'avec une vingtaine de chaloupes, il etait
evident qu'ils ne pouvaient debarquer que huit ou neuf cents hommes:
c'eut donc ete une bonne affaire de les laisser debarquer, vous nous
auriez envoye quelque colonel anglais prisonnier, qui nous aurait donne
quelques nouvelles du continent.

Il est bien evident que les Anglais ne veulent tenter leur debarquement
a Aboukir qu'en consequence de quelque projet mal ourdi, ou Mourad-Bey,
ou de nombreuses cohortes d'Arabes, ou peut-etre meme des habitans,
devaient combiner leurs mouvemens avec le leur. Puisque rien de tout
cela n'est arrive et que cependant ils tentaient de debarquer, c'etait
une bonne occasion dont on pouvait profiter. J'espere toujours que si le
9 ils ont voulu descendre, vous aurez eu le temps de vous preparer: vous
pourrez les attirer dans quelque embuscade et leur faire un bon nombre
de prisonniers.

Quant au fort d'Aboukir, ayant une enceinte et un fosse, il est a
l'abri d'un coup de main, quand meme les Anglais auraient effectue leur
debarquement: cent hommes s'y renfermeraient dans le temps que l'on
marcherait d'Alexandrie et de Rosette pour ecraser les Anglais.

J'ai recu des nouvelles de Constantinople: la Porte se trouve dans une
position tres-critique, et il s'en faut beaucoup qu'elle soit contre
nous. L'escadre russe a demande le passage par le detroit; la Porte le
lui a refuse avec beaucoup de decision.

BONAPARTE.



Au Caire, le 19 brumaire an 7 (9 novembre 1798).

_A son excellence le grand-visir._

J'ai eu l'honneur d'ecrire a votre excellence le 13 messidor, a mon
arrivee a Alexandrie; je lui ai ecrit egalement le 5 fructidor par
un batiment que j'ai expedie expres de Damiette; je n'ai recu aucune
reponse a ces differentes lettres.

Je reitere cette troisieme lettre pour faire connaitre a votre
excellence l'intention de la republique francaise de vivre en bonne
intelligence avec la sublime Porte. La necessite de punir les mameloucks
des insultes qu'ils n'ont cesse de faire au commerce francais, nous a
conduits en Egypte, tout comme, a differentes epoques, la France a du
faire la meme chose pour punir Alger et Tunis.

La republique francaise est, par inclination comme par interet, amie
du sultan, puisqu'elle est l'ennemie de ses ennemis; elle s'est
positivement refusee a entrer dans la coalition qui a ete faite avec les
deux empereurs contre la Sublime Porte: les puissances qui se sont deja
precedemment partage la Pologne ont le meme projet contre la Turquie.
Dans les circonstances actuelles la Sublime Porte doit voir l'armee
francaise comme une amie qui lui est devouee et qui est toute prete a
agir contre ses ennemis.

Je prie votre excellence de croire que personnellement je desire
concourir et employer mes moyens et mes forces a faire quelque chose qui
soit utile au sultan, et puisse prouver a votre excellence l'estime et
la consideration avec laquelle je suis,

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 brumaire an 7 (11 novembre 1798).

_Au general Menou._

S'il se presentait, citoyen general, une ou deux fregates turques pour
entrer dans le port d'Alexandrie, vous devez les laisser entrer. S'il se
presentait plusieurs batimens de guerre turcs pour entrer dans le port
d'Alexandrie, vous ferez connaitre a celui qui les commande qu'il est
necessaire que vous me fassiez part de sa demande; vous pourrez meme
l'engager a envoyer quelqu'un au Caire, et, s'il persistait, vous
emploierez la force pour l'empecher d'entrer.

Si une escadre turque vient croiser devant le port et qu'elle communique
directement avec vous, vous serez a meme de prendre toute espece
d'information: vous lui ferez toute sorte d'honnetetes.

Si elle ne communique avec nous que par des parlementaires anglais, vous
ferez connaitre a celui qui la commande combien cela est indecent et
contraire au respect que l'on doit a la dignite du sultan, et vous
l'engagerez a communiquer avec vous directement sans parlementaire
anglais, lui faisant connaitre que vous regarderez comme nulles toutes
les lettres qui vous viendront par les parlementaires anglais.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 brumaire an 7 (16 novembre 1798).

_Au citoyen Guibert, lieutenant des guides._

Vous vous rendrez, citoyen, a Rosette, en vous embarquant de suite sur
_la Diligence_. Vous remettrez les lettres ci-jointes, au general Menou;
vous aurez avec vous un Turc nomme Mohammed-Tehaouss, lieutenant de la
caravelle qui est a Alexandrie.

Vous vous embarquerez a Rosette sur un canot parlementaire, que le
contre-amiral Perree vous fournira. Vous vous rendrez a bord de l'amiral
anglais avec votre Turc, qui remettra une lettre dont il est porteur a
l'officier qui commande la flottille turque.

Vous resterez quelques heures avec l'amiral anglais: vous lui remettrez
sans pretention les differens journaux egyptiens et les numeros de la
decade; vous tacherez qu'il vous remette les journaux qu'il pourrait
avoir recus d'Europe; vous laisserez echapper dans la conversation que
je recois souvent des nouvelles de Constantinople par terre. S'il vous
parle de l'escadre russe qui assiege Corfou, vous lui laisserez d'abord
dire tout ce qu'il voudra, apres quoi vous lui direz que j'ai des
nouvelles en date de vingt jours de Corfou; vous lui ferez sentir que
vous ne croyez pas a la presence de l'escadre russe devant Corfou, parce
que, si les Russes avaient des forces dans ces mers, ils ne seraient pas
assez dupes de ne pas etre devant Alexandrie; vous lui direz, comme par
inadvertance, qu'il attribuera facilement a votre jeunesse, que, depuis
les premiers jours de septembre, tous les jours, je fais partir un
officier pour la France; que plusieurs de mes aides-de-camp ont ete
expedies, et entre autres, mon frere, que vous direz parti depuis
vingt-cinq jours. S'il vous demande d'ou ils partent, vous direz que
vous ne savez pas d'ou tous sont partis; mais que, pour mon frere, il
est parti d'Alexandrie.

Vous leur demanderez des nouvelles de la fregate _la Justice_, sur
laquelle vous direz avoir un cousin; vous demanderez ou elle se trouve:
s'il ne la connaissait pas, vous la lui designeriez comme une de celles
qui s'en sont allees avec l'amiral Villeneuve.

Vous leur direz que je suis dans ce moment-ci a Suez et que vous croyez
que vous me trouverez de retour; vous lui direz, mais tres-legerement,
que vous croyez qu'il est arrive un tres-grand nombre de batimens a
Suez, venant de l'Ile de France.

Vous lui direz que le premier parlementaire qu'il aurait a m'envoyer, je
desirerais qu'il vint a Rosette, et que j'avais donne l'ordre qu'il vint
au Caire, et que, dans ce cas, je desirerais qu'il nommat quelqu'un qui
eut sa confiance et qui fut intelligent.

Vous lui direz egalement que, s'ils ont de la difficulte a faire de
l'eau ou qu'ils aient difficilement des choses qui puissent leur etre
agreables, vous savez que mon intention est de les leur faire fournir;
vous leur raconterez que devant Mantoue, sachant que le marechal de
Wurmser avait une grande quantite de malades, je lui avais envoye
beaucoup de medicamens, generosite qui avait beaucoup etonne le vieux
marechal; que je lui faisais passer tous les jours six paires de boeufs
et toutes sortes de rafraichissemens; que j'avais ete tres-satisfait de
la maniere dont ils avaient traite nos prisonniers.

Enfin, vous rentrerez a Rosette avec votre Turc sans toucher Alexandrie.
Si le contre-amiral Perree preferait vous faire partir d'Aboukir sur la
chaloupe de _l'Orient_, vous vous y rendriez.

Vous reviendriez a Aboukir, et de la a Rosette, et descendrez avec votre
Turc au quartier-general.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 brumaire an 7 (16 novembre 1798).

_Au directoire executif._

Je vous fais passer la note des combats qui ont eu lieu a differentes
epoques et sur differens points de l'armee.

Les Arabes du desert de la Lybie harcelaient la garnison d'Alexandrie.
Le general Kleber leur fit tendre une embuscade; le chef d'escadron
Rabasse, a la tete de cinquante hommes du quatorzieme de dragons, les
surprit le 5 thermidor et leur tua quarante-trois hommes.

A la sollicitation de Mourad-Bey et des Anglais, les Arabes s'etaient
reunis et avaient fait une coupure au canal d'Alexandrie, pour empecher
les eaux d'y arriver. Le chef de brigade Barthelemy, a la tete de six
cents hommes de la soixante-neuvieme, cerna le village de Birk et
Glathas, la nuit du 27 fructidor, tua plus de deux cents hommes, pilla
et brula le village. Ces exemples necessaires rendirent les Arabes
plus sages, et, graces aux peines et a l'activite de la quatrieme
d'infanterie legere, les eaux sont arrivees, le 14 brumaire, a
Alexandrie en plus grande abondance que jamais. Il y en a pour deux ans.
Le canal nous a servi a approvisionner de ble Alexandrie, et a faire
venir nos equipages d'artillerie a Djyzeh.

Le general Andreossi, apres differens combats sur le lac Menzaleh, est
arrive, le 29 vendemiaire, sur les ruines de Peluse. Il y a trouve
plusieurs antiques, entre autres un fort beau camee; il y a dresse la
carte de ce lac et de ses sondes avec la plus grande exactitude. Nous
avons dans ce moment beaucoup de batimens armes dans ce lac. Il ne reste
plus que deux branches, celle d'Ommfaredje et celle de Dybeh, peu de
traces de celle de Peluse.

Deux jours apres que la populace du Caire se fut revoltee, les Arabes
accoururent de differens points du desert, et se reunirent devant
Belbeis. Le general Reynier les repoussa partout; un seul coup de canon
a mitraille en tua sept: apres differens petits combats ils disparurent,
et quelque temps apres se sont soumis.

Quelques djermes, chargees de chevaux nous appartenant, ont ete pillees
par les habitans du village de Ramleh, et deux dragons ont ete tues. Le
general Murat s'y est porte, a cerne le village, et a tue une centaine
d'hommes.

Le general Lanusse, instruit que le celebre Abouche'ir, un des
principaux brigands du Delta, etait a Kafr-Khair, l'a surpris la nuit du
29 vendemiaire, a cerne sa maison, l'a tue, lui a pris trois pieces de
canon, quarante fusils, cinquante chevaux, et beaucoup de subsistances.

Les Anglais, avec quinze chaloupes canonnieres et quelques petits
batimens, se sont approches du fort d'Aboukir, les 3, 4, 6 et 7
brumaire. Ils ont eu plusieurs chaloupes coulees bas: l'ordre etait
donne de les laisser debarquer; ils ne l'ont pas ose faire. Ils doivent
avoir perdu quelques hommes; nous en avons eu deux blesses et un de tue:
le citoyen Martinet, commandant la legion nubique, s'est distingue.

Depuis la bataille de Sedyman, le general Desaix etait dans le Faioum.
Dans cette saison, on ne peut en Egypte aller ni par eau, il n'y en a
pas assez dans les canaux; ni par terre, elle est marecageuse et pas
encore seche: ne pouvant donc poursuivre Mourad-Bey, le general Desaix
s'occupa a organiser le Faioum.

Cependant Mourad-Bey en profita pour faire courir le bruit qu'Alexandrie
etait pris, et qu'il fallait exterminer tous les Francais. Les villages
se refuserent a rien fournir au general Desaix, qui se porta, le 19
brumaire, pour punir le village de Ceruni (Cheruneh) qui etait soutenu
par deux cents mameloucks; une compagnie de grenadiers les mit en
deroute. Le village a ete pris, pille et brule; l'ennemi a perdu quinze
a seize hommes.

Dans le meme temps, cinq cents Arabes, autant de mameloucks, et un grand
nombre de paysans, se portaient a Faioum pour enlever l'ambulance.
Le chef de bataillon de la vingt-unieme, Epler, sortit au devant
des ennemis, les culbuta par une bonne fusillade, et les poussa la
baionnette dans les reins. Une soixantaine d'Arabes, qui etaient entres
dans les maisons pour piller, ont ete tues; nous n'avons eu, dans ces
differens combats, que trois hommes tues et dix de blesses.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

_A l'ordonnateur Leroy._

Le capitaine du navire le _Santa-Maria_, qui a achete ou vole quatre
pieces de canon de 2, un cable et un grappin, de concert avec un matelot
francais, sera condamne a payer 6,000 fr. d'amende, qui seront verses
dans la caisse du payeur.

BONAPARTE.



Au Caire, le 29 brumaire an 7 (19 novembre 1798).

_A Djezzar-Pacha._

Je ne veux pas vous faire la guerre, si vous n'etes pas mon ennemi; mais
il est temps que vous vous expliquiez. Si vous continuez a donner refuge
et a garder sur les frontieres de l'Egypte Ibrahim-Bey, je regarderai
cela comme une marque d'hostilite, et j'irai a Acre.

Si vous voulez vivre en paix avec moi, vous eloignerez Ibrahim-Bey a
quarante lieues des frontieres de l'Egypte, et vous laisserez libre le
commerce entre Damiette et la Syrie.

Alors, je vous promets de respecter vos etats, de laisser la liberte
entiere au commerce entre l'Egypte et la Syrie, soit par terre, soit par
mer.

BONAPARTE.



Au Caire, le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798).

_Au general Menou._

Faites sentir, citoyen general, au conseil militaire combien il est
essentiel d'etre severe contre les dilapidateurs qui vendent la
subsistance des soldats. C'est par ce manege-la qu'ils nous ont vendu
tout le vin que nous avons apporte de France. Par la seule raison qu'il
ne surveille pas des dilapidations aussi publiques, le commissaire des
guerres est coupable, et merite une punition exemplaire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798).

_Au scheick El-Messiri._

J'ai vu avec plaisir votre heureuse arrivee a Alexandrie; cela
contribuera a y maintenir la tranquillite et le bon ordre. Il serait
essentiel que vous et les notables d'Alexandrie, prissiez des moyens
pour detruire les Arabes et les forcer a une maniere de vivre
plus conforme a la vertu. Je vous prie aussi de faire veiller les
malintentionnes qui debarquent a deux ou trois lieues d'Alexandrie, se
glissent dans la ville et y repandent des faux bruits qui ne tendent
qu'a troubler la tranquillite.

Sous peu, je ferai travailler au canal d'Alexandrie, et j'espere
qu'avant six mois l'eau y viendra en tout temps.

Quant a la mer, persuadez-vous bien qu'elle ne sera pas long-temps a
la disposition de nos ennemis. Alexandrie reacquerra son ancienne
splendeur, et deviendra le centre du commerce de tout l'Orient; mais
vous savez qu'il faut quelque temps. Dieu meme n'a pas fait le monde en
un seul jour.

BONAPARTE.



Au Caire, le 5 frimaire an 7 (25 novembre 1798).

_Au directoire executif._

Je vous envoie, par le citoyen Sucy, ordonnateur de l'armee, un
duplicata de la lettre que je vous ai ecrite le 1er. frimaire, et que je
vous ai expediee par un de mes courriers, et le quadruplicata de celle
que je vous ai ecrite le 30 vendemiaire, et que je vous ai egalement
expediee par un de mes courriers, et enfin tous les journaux, ordres du
jour et relations que je vous ai fait passer par mille et une occasions.

L'ordonnateur Sucy est oblige de se rendre en France pour y prendre les
eaux, par suite de la blessure qu'il a recue dans les premiers jours de
notre arrivee en Egypte. Je l'engage a se rendre a Paris, ou il pourra
vous donner tous les renseignemens que vous pourrez desirer sur la
situation politique, administrative et militaire de ce pays.

Nous attendons toujours avec une vive impatience des courriers d'Europe.

L'ordonnateur Daure remplit en ce moment les fonctions d'ordonnateur en
chef.

Comme nos lazarets sont etablis a Alexandrie, Rosette et Damiette, je
vous prie d'ordonner qu'il ne soit pas fait de quarantaine pour les
batimens qui viennent d'Egypte, des l'instant qu'ils auront une patente
en regle. Vous pouvez etre surs que nous serons extremement prudens,
et que nous ne donnerons point de patente, des qu'il y aura le moindre
soupcon.

Nous sommes, au printemps, comme en France au mois de mai.

Je me refere, sur la situation politique et militaire de ce pays, aux
lettres que je vous ai precedemment ecrites.

J'envoie en France une quarantaine de militaires estropies ou aveugles:
ils debarqueront en Italie ou en France: je vous prie de les recommander
a nos generaux et a nos ambassadeurs en Italie, en cas qu'ils debarquent
dans un port neutre.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 frimaire an 7 (29 novembre 1798).

_Au general Marmont._

L'etat-major vous ordonne, citoyen general, de prendre le commandement
de la place d'Alexandrie. Je fais venir le general Manscourt au Caire,
parce que j'ai appris que le 24 il a envoye un parlementaire aux Anglais
sans m'en rendre compte, et que d'ailleurs sa lettre a l'amiral anglais
n'etait pas digne de la nation. Je vous repete ici l'ordre que j'ai
donne, de ne pas envoyer de parlementaire aux Anglais sans mon ordre.
Qu'on ne leur demande rien. J'ai accoutume les officiers qui sont sous
mes ordres, a accorder des graces et non a en recevoir.

J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers a la
quatrieme d'infanterie legere; il est extremement surprenant que je n'en
aie rien su.

Secouez les administrations, mettez de l'ordre dans cette grande
garnison, et faites que l'on s'apercoive du changement de commandant.

Ecrivez-moi souvent et dans le plus grand detail. Je savais depuis
trois jours la nouvelle que vous m'avez ecrite, des lettres venues de
Saint-Jean d'Acre.

Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isoles qui devraient etre a
l'armee. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait son passeport
en regle; que ceux qui s'en vont n'emmenent point de domestiques avec
eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et qu'ils n'emportent
point de fusils.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 frimaire an 7 (29 novembre 1798).

_Au general Ganteaume._

Je vous prie, citoyen general, de faire expedier d'Alexandrie a Malte
un bon marcheur du convoi, avec des depeches pour le contre-amiral
Villeneuve. Vous lui ferez connaitre le desir que j'aurais qu'il put,
par le moyen de ses fregates, nous envoyer des nouvelles d'Europe. Les
fregates pourraient venir a Damiette ou les ennemis ne croisent pas.

Vous lui ferez connaitre que depuis Alexandrie jusqu'a la bouche d'Orum
Faredge, a vingt heures est de Damiette, toute la cote est a nous, et
qu'en reconnaissant un point quelconque de cette cote, et mettant un
canot a la mer avec cinquante hommes armes dedans, les depeches nous
parviendront tres-certainement.

Vous lui direz que nous ne sommes bloques ici que par deux vaisseaux et
une ou deux fregates: s'il pouvait paraitre ici avec trois ou quatre
vaisseaux qu'il a a Malte, et deux ou trois fregates, il pourrait
enlever la croisiere anglaise; que nos batimens de guerre qu'il sait que
nous avons a Alexandrie, sont organises et pourraient sortir pour lui
donner des secours.

Vous donnerez pour instructions a ce batiment de ne point se presenter
devant le port de Malte, mais dans la cale de Massa-Sirocco.

Expediez un autre batiment grec ou du convoi a Corfou pour faire
connaitre a celui qui commande les forces navales dans ce port, combien
il est necessaire qu'il nous expedie un aviso avec toutes les nouvelles
qu'il pourrait avoir a Corfou, d'Europe, de l'Albanie, de la Turquie,
et de tout ce qui s'est passe de nouveau dans ces mers. Donnez-lui
egalement une instruction du point ou il doit aborder.

Expediez un troisieme batiment du convoi, si vous pouvez, un batiment
imperial, au commandant des batimens de guerre a Ancone. Vous lui direz
que je desire qu'il m'expedie un aviso pour me faire connaitre la
situation de ses batimens, et qu'il m'envoye toutes les nouvelles, et
entre autres toutes les gazettes francaises et italiennes depuis notre
depart.

Vous lui donnerez egalement une instruction sur la marche que doit tenir
l'aviso.

Vous expedierez un quatrieme batiment du convoi, bon voilier, pour se
rendre a Toulon, avec une lettre pour le commandant des armes, dans
laquelle vous lui ferez connaitre notre situation dans ce pays, et la
necessite ou nous nous trouvons qu'il nous fasse passer des nouvelles
de France et les ordres du gouvernement, en evitant Alexandrie, et
en venant aborder, soit a Bourlas, soit a Damiette, soit a la bouche
d'Orum-Faredge.

Vous ordonnerez au batiment de Toulon de passer entre le cap Bon et
Malte, d'eviter l'un et l'autre, de doubler les iles Saint-Pierre, et
de passer entre la Corse et les iles Minorques. Si les vents le
contrariaient ou qu'il apprit la presence des ennemis, il pourrait
aborder en Corse ou dans un port d'Espagne.

Sur chacun de ces trois ou quatre batimens, vous mettrez un aspirant de
la marine ou un officier marinier, qui sera porteur de vos depeches,
et qui devra en rapporter la reponse. Vous leur donnerez toutes les
instructions necessaires a cet egard, et vous leur ferez bien connaitre
la maniere dont ils doivent se conduire a leur retour. Il sera promis
une gratification aux patrons des navires qui retourneront et nous
rapporteront des nouvelles du continent.

Je vous enverrai, dans la matinee de demain, quatre paquets, dont seront
porteurs ces quatre officiers. Vous leur ordonnerez de les garder, en
les cachant; s'ils etaient pris par les Anglais, je prefere qu'ils
soient pris, plutot que de les jeter a la mer.

Il n'y a que des imprimes dans ces paquets.

BONAPARTE.



Au Caire, le 10 frimaire an 7 (30 novembre 1798).

_Au general Menou._

Si la contribution ne rentre pas, faites parcourir, citoyen general, une
colonne mobile dans toute la province de Rosette, village par village,
avec l'intendant, l'agent francais et un officier intelligent; a mesure
qu'ils passeront dans un village, ils exigeront les chevaux et la
contribution.

Vous verrez qu'elle rentrera tres-promptement.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 frimaire an 7 (1er decembre 1798).

_Au general Bon._

Vous vous rendrez, citoyen general, demain a Birket-el-Adji. Vous
partirez apres-demain avant le jour de cet endroit pour vous rendre,
avec la plus grande diligence possible a Suez. Il serait a desirer que
vous pussiez y arriver le 14 au soir, ou le 15 avant midi.

Vous m'enverrez un expres arabe, tous les jours, auquel vous ferez
connaitre que je donnerai plusieurs piastres lorsqu'ils me remettront
vos lettres.

Vous aurez avec vous, independamment des troupes que le chef de
l'etat-major vous a annoncees, le citoyen Collot, enseigne de vaisseau
avec dix matelots et le moallem ... qui aura aussi huit ou dix de ses
gens avec lui.

Vous trouverez, a Suez, toutes les citernes, que j'ai fait remplir.

Votre premier soin sera, en arrivant, de nommer un officier pour
commander la place. Le citoyen Collot remplira les fonctions de
commandant des armes du port, et les officiers du genie et d'artillerie
qu'y envoient les generaux Caffarelli et Dommartin, commanderont ces
armes dans cette place; le moallem ... remplira les fonctions de mazir
ou inspecteur des douanes.

Votre premiere operation sera de remplir toutes les citernes qui ne sont
pas pleines, et de faire un accord avec les Arabes de Thor, pour qu'ils
continuent a vous fournir toute l'eau existant dans les citernes, en
reserve.

Vous ferez retrancher, autant qu'il sera possible, tout le Suez ou une
partie de Suez, de maniere a etre a l'abri des attaques des Arabes, et
avoir une batterie de gros canons qui battent la mer.

Vous vivrez dans la meilleure intelligence avec tous les patrons des
batimens venant de Jambo ou de Djedda, et vous leur ecrirez, pour les
assurer qu'ils peuvent en toute surete continuer le commerce, qu'ils
seront specialement proteges.

Vous tacherez de vous procurer, parmi les batimens qui vont a Suez, une
ou deux felouques des meilleures qui se trouvent dans ce port, que vous
ferez armer en guerre.

Vingt-quatre heures apres votre arrivee, vous m'enverrez toujours, par
des Arabes et par duplicata, un memoire sur votre situation militaire,
sur celle des citernes et sur la situation du pays et le nombre des
batimens.

Vous ferez tout ce qui sera possible pour encourager le commerce et rien
pour l'alarmer.

Des l'instant que je saurai votre arrivee, je vous enverrai un second
convoi de biscuit.

Vous ferez commencer sur-le-champ les travaux necessaires pour mettre
tout le Suez ou une partie de Suez a l'abri des attaques des Arabes, et
si vous ne trouvez pas dans cette place un assez grand nombre de pieces
pour mettre en batterie, independamment des deux que vous emmenerez avec
vous, je vous en ferai passer d'autres.

Mon intention est que vous restiez dans cette place assez de temps pour
faire des fortifications, afin que la compagnie Omar, les marins et les
canonniers suffisent pour la defense contre les entreprises des Arabes,
et si ces forces n'etaient pas suffisantes, vous me le manderez: alors
je les renforcerai de quelques troupes grecques.

Je vous recommande de m'ecrire, par les Arabes, deux fois par jour.

Vous m'enverrez toutes les nouvelles que vous pourrez recueillir, soit
sur la Syrie, soit sur Djedda ou la Mecque.

BONAPARTE.



Au Caire, le 12 frimaire an 7 (2 decembre 1798).

_Au general Marmont._

Vous ferez reunir chez vous, citoyen general, dans le plus grand secret,
le contre-amiral Perree, le chef de division Dumanoir, le capitaine
Barre.

Vous dresserez un proces-verbal de la reponse qu'ils feront aux
questions suivantes, que vous signerez avec eux.

_Premiere question_. Si la premiere division de l'escadre sortait,
pourrait-elle, apres une croisiere, rentrer dans le port neuf ou dans le
port vieux, malgre la croisiere actuelle des Anglais?

_Seconde question_. Si _le Guillaume-Tell_ paraissait avec _le
Genereux_, _le Dego_, _l'Arthemise_, et les trois vaisseaux venitiens
que nous avons laisses a Toulon et qui sont actuellement reunis a Malte,
la croisiere anglaise serait obligee de se sauver: se charge-t-on de
faire entrer l'amiral Villeneuve dans le port?

_Troisieme question_. Si la premiere division sortait pour favoriser
sa rentree, malgre la croisiere anglaise, ne serait-il pas utile,
independamment du fanal que j'ai ordonne qu'on allumat au phare,
d'etablir un nouveau fanal sur la tour du Marabou? Y aurait-il quelques
autres precautions a prendre?

Si, dans la solution de ces trois questions, il y avait difference
d'opinions, vous ferez mettre dans le proces-verbal l'opinion de chacun.

Je vous ordonne qu'il n'y ait a cette conference que vous quatre. Vous
commencerez par leur ordonner le plus grand secret.

Apres que le conseil aura repondu a ces trois questions et que le
proces-verbal sera clos, vous poserez cette question:

Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de
Malte, de quelle maniere s'apercevrait-on de son arrivee a la hauteur
de la croisiere? Quels secours les forces navales actuelles du port
pourraient elles lui procurer? et de quel ordre aurait besoin le
contre-amiral Perree pour se croire suffisamment autorise a sortir?

Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouees pour designer la
passe?

Les fregates _la Carrere_, _la Muiron_ et le vaisseau _le Causse_
seraient-ils dans le cas de sortir?

Apres quoi vous poserez cette question:

Les fregates _la Junon_, _l'Alceste_, _la Carrere_, _la Courageuse_, _la
Muiron_, les vaisseaux _le Causse_, _le Dubois_, renforces chacun par
une bonne garnison de l'armee de terre et de tous les matelots europeens
qui existent a Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la
croisiere anglaise, si elle etait composee de deux vaisseaux et d'une
fregate?

Vous me ferez passer le proces-verbal de cette seance dans le plus court
delai.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 frimaire an 7 (3 decembre 1798).

_Au meme._

J'ai donne, citoyen general, plusieurs ordres pour que tous les matelots
existant a bord du convoi et ayant moins de vingt-cinq ans, de quelque
nation qu'ils soient, fussent envoyes au Caire, ainsi que tous les
matelots napolitains provenant des batimens brules par les Anglais. L'un
et l'autre de ces ordres ont ete mal executes, puisque les Napolitains
etaient seuls plus de trois cents, et qu'il etait impossible que tout le
convoi ne contint au moins cinq ou six cents personnes dans le cas de la
requisition que je fais.

Vous sentez facilement combien il est essentiel, dans la position ou est
l'armee, qu'elle trouve dans les convois qui sont sur le point de
passer en Europe, de quoi se recruter des pertes que peut lui avoir
occasionnees, en differons evenemens, la conquete de l'Egypte.

Independamment de cette raison, j'attachais une grande importance a
interesser a notre operation un grand nombre de marins de nations
differentes, lesquelles, par-la, se trouveraient plus a portee de nous
donner des nouvelles, et ce que nous avons besoin de France. Je vous
prie donc, citoyen general, de vous concerter avec le citoyen Dumanoir,
commandant des armes, et de prendre des mesures efficaces pour que, dans
le plus court delai, tous les jeunes matelots, italiens, espagnols,
francais, etc., evacuent Alexandrie et soient envoyes a Boulac.

Veillez a ce qu'aucun batiment, en sortant du port, n'emmene avec lui de
jeunes matelots qui pourraient nous servir.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 frimaire an 7 (5 decembre 1798).

_Au general Leclerc._

Comme nous avons grand besoin d'argent, citoyen general, faites verser
dans la caisse du payeur general les 30,000 fr. que vous avez dans votre
caisse.

Les souliers vont vous arriver, ainsi que les deux harnois pour votre
piece.

Occupez-vous sans relache a vous procurer des chevaux: vous savez le
besoin que nous en avons.

Douze cents hommes de cavalerie bien montes et bien armes partent demain
pour se mettre aux trousses de Mourad-Bey. J'espere, moyennant les
chevaux que toutes les provinces envoient, en avoir bientot encore
autant.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 frimaire an 7 (5 decembre 1798).

_Au general Marmont._

Je vous ai fait connaitre, par mes dernieres lettres, l'importance
extreme qu'il y avait a retenir tous les matelots napolitains, genois,
espagnols, etc.: cette mesure a ete executee en partie par le citoyen
Dumanoir; mais elle est bien loin de l'etre entierement, puisque les
Napolitains seuls etaient trois cent quatre-vingt. Les etats que l'on
m'a remis de la force du convoi, portaient deux cent soixante-dix-sept
batimens et deux mille cinq cent soixante-quatorze matelots. Je pense
qu'aujourd'hui il sera reduit a deux mille. Il est indispensable que
vous parveniez a me procurer encore huit cents hommes.

Si les nouvelles recherches que vous ferez pour trouver des jeunes gens
ayant moins de vingt-cinq ans, ne suffisent pas, pour trouver ce nombre
vous aurez recours a une requisition, d'un quart de chaque equipage,
ayant soin de prendre les plus jeunes: ceci doit avoir lieu pour tous
les batimens du convoi, soit francais ou etrangers.

Ne donnez communication de cette lettre qu'au citoyen Dumanoir, et
concertez-vous avec lui pour nous procurer huit cents hommes. Ce ne sera
qu'apres l'execution prealable de cet ordre, que je leverai l'embargo
mis sur une partie du convoi.

Visez vous-meme tous les passeports de ceux qui s'en vont, et ne laissez
partir personne qui puisse faire un soldat. Ceux qui s'en vont n'ont pas
besoin de domestiques, a moins qu'ils n'aient plus de vingt-cinq ans.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 frimaire an 7 (5 decembre 1798).

_Au meme._

Je vous envoie, citoyen general, un ordre que je vous prie d'executer
avec la plus grande exactitude. Apres que vous aurez fait arreter ce
citoyen, faites venir chez vous tous les administrateurs de la marine,
et lisez-leur mon ordre. Vous leur direz que je recois des plaintes de
tous cotes sur leur conduite, et qu'ils ne secondent en rien le citoyen
Leroy; que je punirai les laches avec la derniere severite, et avec
d'autant moins d'indulgence, qu'un homme qui manque de courage n'est pas
francais.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 frimaire an 7 (7 decembre 1798).

_A l'intendant-general de l'Egypte._

J'ai recu, citoyen, la lettre que m'a ecrite la nation cophte. Je me
ferai toujours un plaisir de la proteger: desormais elle ne sera plus
avilie, et, lorsque les circonstances le permettront, ce que je prevois
n'etre pas eloigne, je lui accorderai le droit d'exercer son culte
publiquement, comme il est d'usage en Europe, en suivant chacun sa
croyance. Je punirai severement les villages qui, dans les differentes
revoltes, ont assassine des cophtes. Des aujourd'hui, vous pourrez leur
annoncer que je leur permets de porter des armes, de monter sur des
mules ou sur des chevaux, de porter des turbans et de s'habiller de la
maniere qui peut leur convenir. Mais si tous les jours seront marques de
ma part par des bienfaits; si j'ai a restituer a la nation cophte une
dignite et des droits inseparables de l'homme, qu'elle avait perdus,
j'ai le droit d'exiger sans doute des individus qui la composent
beaucoup de zele et de fidelite au service de la republique. Je ne peux
pas vous dissimuler que j'ai eu effectivement a me plaindre du peu de
zele que plusieurs y ont mis. Comment en effet, lorsque tous les jours
des principaux scheicks me decouvrent les tresors des mameloucks, ceux
qui etaient leurs principaux agens ne me font-ils rien decouvrir?

Je rends justice a votre zele et a celui de vos collaborateurs, ainsi
qu'a votre patriarche, dont les vertus et les intentions me sont
connues, et j'espere que, dans la suite, je n'aurai qu'a me louer de
toute la nation cophte.

Je donne l'ordre pour que vous soyez rembourse, dans le courant du mois,
des avances que vous avez faites.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 frimaire an 7 (7 decembre 1798).

_Au citoyen Poussielgue._

Vu les pertes que nous avons eprouvees sur les diamans, la femme de
Mourad-Bey sera tenue de verser dans la caisse du payeur 8,000 talaris
dans l'espace de cinq jours.

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 frimaire an 7 (8 decembre 1798).

_Au general Rampon._

Vous devez avoir recu, citoyen general, du pain pour quatre jours.

Si cette lettre vous arrive a temps, vous partirez demain avec la plus
grande partie de votre monde pour aller reconnaitre la position de
Gezire-Bili, qui est a quatre lieues de l'endroit que vous occupez.
Quand vous serez a une demi-lieue de ladite position, vous ferez
connaitre a ladite tribu de Bili qu'elle n'a rien a craindre; qu'elle
peut rester dans son camp, parce que vous avez ete prevenu que le
scheick etait venu me voir et avait obtenu grace.

Vous tiendrez note de tous les villages par ou vous passerez pour
arriver a Gezire, et vous observerez les differentes positions
qu'occupent les Arabes, afin que, si les circonstances exigent que vous
deviez y marcher, vous sachiez comment faire.

Vous aurez soin que les troupes ne fassent aucun mal, et apres vous
etre promene en differens sens, avoir demande s'il y a des mameloucks a
El-Mansoura, qui est un village pres de Gezire, avoir recommande a
tous les villages de payer exactement le miri au general commandant la
province, et a ne pas cacher les mameloucks, a les declarer s'il y en a,
vous retournerez, s'il est possible, coucher a Birket-el-Hadji.

Si cette lettre vous arrivait demain trop tard, vous remettriez la
partie a apres-demain.

BONAPARTE.




Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 decembre 1798).

_Au general Menou._

Je recois votre lettre du 14, citoyen general: je venais d'ordonner la
mesure que vous me proposez, de vendre soixante-quatre mille pintes de
vin. Veillez autant qu'il vous sera possible a ce que ces fonds rentrent
dans la caisse du payeur, et que les voleurs n'en vendent pas une plus
grande quantite pour masquer leurs vols. Ecrivez au general Marmont
pour qu'il fasse vendre les vins les plus aigres et les plus pres de se
gater, et que l'on profite de cette circonstance pour verifier ce qu'il
y a en magasin.

J'ai recu votre lettre du 15, dans laquelle vous m'apprenez que
messieurs les Anglais ont evacue Aboukir. Profitez-en pour faire passer
a Alexandrie la plus grande quantite de ble possible.

BONAPARTE.



Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 decembre 1798).

_Au general Ganteaume._

Vous voudrez bien, citoyen general, faire partir d'Alexandrie le brick
_le Lodi_ pour se rendre a Derne. Il prendra tous les renseignemens
qu'il pourrait acquerir sur les nouvelles de France et d'Europe.

Je suis instruit que plusieurs tartanes de Marseille, expediees par le
gouvernement, y sont arrivees dans le courant de brumaire, et n'y ont
sejourne que vingt-quatre heures, apres avoir pris des renseignemens sur
les Anglais et sur notre position. Comme il est extremement interessant
que la mission de ce brick soit ignoree, vous lui donnerez ses
instructions a ouvrir en mer.

Vous lui ordonnerez de prendre des pilotes d'Alexandrie, connaissant la
cote depuis Alexandrie jusqu'a Saint Jean-d'Acre et depuis Alexandrie
jusqu'a Tripoli.

J'imagine que la tartane que j'avais ordonne d'envoyer depuis long-temps
a Derne, sera partie: si elle ne l'etait pas, vous ordonneriez, au
prealable, au citoyen Dumanoir de n'expedier _le Lodi_ que vingt-quatre
heures apres la tartane, en ayant bien soin que la tartane ignore que ce
brick devait partir.

Ce brick portera le citoyen Arnaud, qui, parlant parfaitement la langue,
et ayant eu des relations avec Derne, pourra plus facilement prendre
tous les renseignemens necessaires.

Vous specifierez bien au commandant du brick que le citoyen Arnaud n'est
rien sur son bord, et n'a point d'ordre a lui donner, et que lui seul
est responsable de la maniere dont sa mission sera remplie.

Vous lui ferez connaitre qu'il faut qu'il retourne le plus tot possible
a Alexandrie.

Je compte que son absence sera de moins de quinze jours; que, sous
quelque pretexte que ce soit, il ne doit point cingler vers l'Europe;
que cela serait regarde par le gouvernement comme une lachete et une
trahison, dont un Francais ne peut etre soupconne.

Vous donnerez deux ordres au commandant du brick: 1 deg.. de partir et
d'ouvrir ses instructions a telle hauteur, et d'embarquer, au moment du
depart, un homme qui lui sera remis par le general Marmont, commandant
de la place;

2 deg.. Son instruction a ouvrir en mer.

BONAPARTE.



Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 decembre 1798).

_Instructions pour le citoyen Arnaud._

Le brick sur lequel vous etes embarque, citoyen, vous conduira a Derne.

Vous remettrez les lettres ci-jointes au commandant de Derne; vous
prendrez tous les renseignemens sur les nouvelles d'Europe et de
Tripoli.

Vous me rendrez compte de votre mission et de tout ce que vous aurez vu
et appris en mer, en expediant de Derne deux Arabes.

Le brick vous ramenera a Alexandrie, et, a peine debarque, vous viendrez
au Caire sans communiquer a personne les nouvelles que vous aurez pu
apprendre.

Je compte sur votre zele et sur vos lumieres. Je saurai vous tenir
compte du service que vous aurez rendu dans cette occasion a la
republique.

BONAPARTE.



Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 decembre 1798).

_Au bey de Tripoli._

Je profite d'un batiment qui va a Derne pour vous renouveler l'assurance
de vivre avec vous en bonne intelligence et amitie.

Dans plusieurs lettres que je vous ai ecrites, je vous ai temoigne le
desir que j'ai de vous etre utile ainsi qu'a ceux qui dependent de vous.

Je vous prie, lorsque vous aurez des nouvelles d'Europe, de me les
envoyer par des expres.

Croyez aux sentimens d'estime et a la consideration que j'ai pour vous.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 frimaire an 7 (10 decembre 1798).

_Au citoyen Poussielgue,_

Vous voudrez bien, citoyen, ordonner sur-le-champ au citoyen
Marco-Calavagi, agent du citoyen Rosetti a Terraneh, de verser dans
la caisse du payeur, la valeur de deux mille moutons et de cinquante
chameaux, que le general Murat avait pris aux Arabes et qu'il a fait
restituer en disant que c'etait mon intention.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 frimaire an 7 (11 decembre 1798).

_Au commissaire du gouvernement, a Zante._

Je vous expedie le brick _le Rivoli_ pour avoir de vos nouvelles et de
celles de Corfou.

Faites-moi passer toutes les gazettes francaises, italiennes ou
allemandes que vous auriez depuis le mois de messidor, ainsi que les
nouvelles que vous pourriez avoir d'Italie ou de France, et de tous les
batimens anglais, russes ou turcs qui auraient paru sur vos cotes depuis
ledit mois de messidor.

Donnez-moi toutes les nouvelles que vous pourriez avoir sur
Passwan-Oglou et sur Constantinople.

Envoyez-nous ici un Francais intelligent qui puisse me donner de vive
voix toutes les petites nouvelles que vous pourriez avoir oubliees.

Expediez des batimens a Corfou et en Italie pour faire connaitre au
commandant de cette place et au gouvernement francais que tout va au
mieux ici.

Expediez-moi souvent des batimens sur Damiette.

Les journaux et les imprimes que je vous fais passer vous mettront a
meme de connaitre notre position.

Je vous, recommande de ne pas retenir le _Rivoli_ plus de trois ou
quatre heures, et de le faire repartir tout de suite, car je suis
impatient d'avoir de vos nouvelles.

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 decembre 1798).

_Au general Marmont._

Cette lettre, citoyen general, vous sera remise par le citoyen
Beauchamp.

Vous ferez appeler le capitaine de la caravelle: vous lui direz que je
consens a ce que son batiment parte pour Constantinople aux conditions
suivantes:

1 deg.. Qu'il laissera en otages ses deux enfans et l'officier de la
caravelle, son plus proche parent, pour me repondre du citoyen
Beauchamp, qui va s'embarquer a son bord pour se rendis a
Constantinople.

2 deg.. Qu'il passera devant l'ile de Chypre; qu'il fera entendre au pacha
que nous ne sommes pas en guerre avec la Porte; qu'il nous renvoie le
consul et les Francais qui sont a Chypre; qu'il les fera embarquer
devant lui sur une djerme pour se rendre a Damiette; qu'en consequence
vous allez tenir en arrestation un officier et dix hommes de la
caravelle pour repondre du consul et des Francais a Chypre, lesquels
seront envoyes a Damiette et renvoyes sur le meme batiment qui amenera
les Fiancais de Chypre a Damiette.

3 deg.. Qu'il sortira du port d'Alexandrie de nuit, afin d'echapper a la
croisiere anglaise; qu'il evitera Rhodes, afin d'echapper aux Anglais.

4 deg.. Qu'apres que le citoyen Beauchamp aura cause avec le grand-visir a
Constantinople, il sera charge de le faire revenir a Damiette, et que,
sur le meme batiment qui ramenera le citoyen Beauchamp, je ferai placer
ses enfans et l'officier qu'il aura laisses en otages.

5 deg.. Que du reste il peut compter que, dans tous les evenemens, je serai
fort aise de lui etre utile.

Vous dresserez de votre seance avec lui un proces-verbal en turc et en
francais, qu'il signera avec vous, et dont vous et lui garderez une
copie, en me faisant passer l'original.

Cette conversation devra avoir lieu a neuf heures du matin: vous lui
menerez le citoyen Beauchamp a bord. Vous aurez soin auparavant que l'on
tienne tout prets sur un batiment les affuts et tous les objets qu'on
aurait a lui rendre.

Des l'instant que le proces-verbal sera signe et que les otages seront
remis, vous lui ferez rendre ses effets; et la nuit, si le temps est
beau, il devra partir, ayant bien soin:

1 deg.. Que votre entretien et la mission du citoyen Beauchamp soient
parfaitement secrets;

2 deg.. Que le commandant de la caravelle, en arrivant a la conference, ait
avec lui ses enfans et les personnes que vous voulez garder pour otages,
que vous lui designerez pour qu'ils se rendent a la conference, et que
vous laisserez dans un autre appartement.

3 deg.. Qu'il n'ait plus, le reste de la journee, aucune espece de
communication avec la terre sous quelque pretexte que ce soit, afin
que personne ne sache le depart de la caravelle: sans quoi ces gens-la
embarqueraient beaucoup de marchandises et beaucoup de monde.

Il faut que le lendemain a la pointe du jour, les Francais et les gens
du pays soient tout etonnes de ne plus voir la caravelle.

Quelque observation qu'il puisse vous faire, vous declarerez que, s'il
ne part pas dans la nuit, il vous faudra de nouveaux ordres pour le
laisser partir.

Je vous envoie deux ordres que vous remettrez au commandant des armes,
deux ou trois heures avant l'execution.

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 decembre 1798).

_Instruction pour le citoyen Beauchamp._

Vous vous rendrez a Alexandrie; vous vous embarquerez sur la caravelle;
vous aborderez a Chypre, vous demanderez au pacha, de concert avec le
commandant de la caravelle, qu'on envoie a Damiette le consul et les
Francais qu'on a arretes dans cette ile.

Vous prendrez a Chypre tous les renseignemens possibles sur la situation
actuelle de la Syrie, sur une escadre russe qui serait dans la
Mediterranee, sur les batimens anglais qui auraient paru ou qui y
seraient constamment en croisiere, sur Corfou, sur Constantinople,
sur Passwan-Oglou, sur l'escadre turque, sur la flottille de Rhodes,
commandee par Hassan-Bey, qui a ete pendant un mois devant Aboukir, sur
les raisons qui empechent qu'on apporte du vin a Damiette, enfin sur les
bruits qui seraient parvenus jusque dans ce pays-la sur l'Europe.

Vous m'expedierez toutes ces nouvelles avec les Francais, si on les
relache, sur un petit batiment qui viendrait a Damiette; ou, lorsque
vous verrez l'impossibilite de porter ces gens-la a relacher les
Francais, vous expedieriez un petit bateau avec un homme de la caravelle
pour me porter vos lettres, et sous le pretexte de me mander que le
capitaine de la caravelle, ayant fait tout ce qu'il a pu, je fasse
relacher les matelots de la caravelle.

A toutes les stations que le temps ou les circonstances vous feraient
faire dans les differentes echelles du Levant, vous m'expedierez des
nouvelles par de petits batimens envoyes expres a Damiette, et qui
seront largement recompenses.

Arrive a Constantinople, vous ferez connaitre a notre ministre notre
situation dans ce pays-ci; de concert avec lui, vous demanderez que les
Francais qui ont ete arretes en Syrie soient mis en liberte, et vous
ferez connaitre le contraste de cette conduite avec la notre.

Vous ferez connaitre a la Porte que nous voulons etre ses amis; que
notre expedition d'Egypte a eu pour but de punir les mameloucks, les
Anglais, et empecher le partage de l'empire ottoman que les deux
empereurs, ont arrete; que nous lui preterons secours contre eux, si
elle le croit necessaire, et vous demanderez imperieusement et avec
beaucoup de fierte qu'on relache tous les Francais qu'on a arretes;
qu'autrement cela serait regarde comme une declaration de guerre; que
j'ai ecrit plusieurs fois au grand-visir sans avoir eu une reponse, et
qu'enfin la Porte peut choisir et voir en moi ou un ami capable de la
faire triompher de tous ses ennemis, ou un ennemi aussi redoutable que
tous ses ennemis.

Si notre ministre est arrete, vous ferez ce qu'il vous sera possible
pour pouvoir causer avec des Europeens: vous reviendrez en apportant
toutes les nouvelles que vous pourrez recueillir sur la position
actuelle politique de cet empire.

Vous aurez soin de vous procurer tous les journaux en quelque langue
qu'ils soient depuis messidor.

Si jamais on vous faisait la question: Les Francais consentiront-ils a
quitter l'Egypte? Pourquoi pas, pourvu que les deux empereurs fassent
finir la revolte de Passwan-Oglou et abandonnent le projet de partager
la Turquie europeenne? Que, quant a nous, nous ferons tout ce qui
pourrait etre favorable a l'Empire ottoman et le mettre a l'abri de ses
ennemis: mais que le preliminaire a toute negociation, comme a tout
accommodement, est un firman qui fasse relacher les Francais partout ou
on les a arretes, surtout en Syrie.

Vous direz et ferez tout ce qui pourra convenir pour obtenir cet
elargissement; vous declarerez que vous ne repondez pas que je
n'envahisse la Syrie, si on ne met pas en liberte tous les Francais
qu'on a arretes; et, dans le cas ou on voudrait vous retenir, que si,
sous tant jours, je ne vous voyais pas revenir, je pourrais me porter a
une invasion.

Enfin le but de votre mission est d'arriver a Constantinople, d'y
demeurer, de voir nos ministres sept a huit jours, et de retourner avec
des notions exactes sur la position actuelle de la politique et de la
guerre de l'empire ottoman.

Profitez de toutes les occasions pour m'ecrire et pour m'expedier des
batimens a Damiette.

De Constantinople, expediez une estafette a Paris par Vienne avec tous
les renseignemens qui pourraient etre necessaires au gouvernement: vous
lui ferez passer les relations et imprimes que je joins ici a cet effet.

Ainsi, si la Porte ne nous a point declare la guerre, vous paraitrez a
Constantinople comme pour demander qu'on relache le consul francais et
qu'on laisse libre le commerce entre l'Egypte et le reste de l'empire
ottoman.

Si la Porte nous avait declare la guerre et avait fait arreter nos
ministres, vous lui direz que je lui renvoie sa caravelle comme une
preuve du desir qu'a le gouvernement francais de voir se renouveler
la bonne intelligence entre les deux etats, et en meme temps
vous demanderez notre ministre et les autres Francais qui sont a
Constantinople.

Vous lui ferez plusieurs notes pour detruire tout ce que l'Angleterre et
la Russie pourraient avoir imagine contre nous, et vous reviendrez.

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 decembre 1798).

_Au grand-visir._

J'ai ecrit plusieurs fois a votre excellence pour lui faire connaitre
les intentions du gouvernement francais, de continuer a vivre en bonne
intelligence avec la Sublime Porte. Je prends aujourd'hui le parti de
vous en donner une nouvelle preuve en vous expediant la caravelle du
grand-seigneur et le citoyen Beauchamp, consul de la republique, homme
d'un grand merite, et qui a entierement ma confiance.

Il fera connaitre a votre excellence que la Porte n'a point de plus
veritable amie que la republique francaise, comme elle n'aurait pas
d'ennemie plus redoutable, si les intrigues des ennemis de la France
parvenaient a avoir le dessus a Constantinople: ce que je ne pense pas,
connaissant la sagesse et les lumieres de votre excellence.

Je desire que votre excellence retienne le citoyen Beauchamp a
Constantinople le moins de temps possible, et me le renvoie pour me
faire connaitre les intentions de la Porte.

Je prie votre excellence de croire aux sentimens d'estime et a la haute
consideration que j'ai pour elle.

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 decembre 1798).

_Au citoyen Talleyrand, ambassadeur a Constantinople._

Je vous ai ecrit plusieurs fois, citoyen ministre; j'ignore si mes
lettres vous sont parvenues; je n'en n'ai point recu de vous.

J'expedie a Constantinople le citoyen Beauchamp, consul a Mascate, pour
vous faire connaitre notre position, qui est extremement satisfaisante,
et pour, de concert avec vous, demander qu'on mette en liberte tous les
Francais arretes dans les echelles du levant et detruire les intrigues
de la Russie et de l'Angleterre.

Le citoyen Beauchamp vous donnera de vive voix tous les details et
toutes les nouvelles qui pourraient vous interesser.

Je desire qu'il ne reste a Constantinople que sept a huit jours.

BONAPARTE.



Au Caire, le 22 frimaire an 7 (12 decembre 1798).

_Au general Reynier._

Je desirerais, citoyen general, qu'avant de faire un tour a Salahieh,
vous envoyassiez cinq ou six colonnes mobiles dans les differens points
de votre province.

Tous les villages qui n'auront pas vu la troupe ne se regarderont pas
comme soumis: c'est le seul moyen, d'ailleurs, de faire lever le miri et
les chevaux. Votre province est celle qui est le plus en retard.

Le general Lagrange porte avec lui des outres. Mon intention serait que
vous lui procurassiez une quinzaine de chameaux; et, apres qu'il aura
passe quelques jours a Salahieh pour y organiser son service et rendre
des visites aux villages qui se sont mal conduits pendant l'inondation,
je desire qu'on aille occuper Catieh, ou mon intention est de faire
construire un fort.

BONAPARTE.



Au Caire, le 22 frimaire an 7 (12 decembre 1798).

_Au general Marmont._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 14.

Il est toujours plus interessant de rendre compte d'une mauvaise
nouvelle que d'une bonne, et c'est vraiment une faute que vous avez
faite, d'oublier de rendre compte des neuf prisonniers qu'ont faits les
Anglais a la quatrieme demi-brigade.

L'etat-major donne l'ordre a la legion nautique de se rendre a Foua,
d'ou je la ferai venir au Caire pour l'habiller et l'organiser, afin
qu'elle puisse retourner, si les circonstances l'exigeaient, et servir
utilement.

Envoyez-moi au Caire tous les individus inutiles. J'ai ordonne le
desarmement de la galere, qui a quatre ou cinq cents hommes qui mangent
beaucoup et ne nous rendraient pas un service utile les armes a la main.

Des l'instant que vous aurez envoye ici beaucoup d'hommes du convoi,
et qu'il n'y aura plus que des vieillards ou des hommes inutiles, j'en
ferai partir la plus grande partie.

Vous devez avoir beaucoup de pelerins; debarrassez-vous-en le plus tot
possible, ou par terre ou par mer.

Envoyez aussi des Arabes a Derne pour avoir des nouvelles; il y arrive
souvent des tartanes de Marseille.

BONAPARTE.



Au Caire, le 23 frimaire an 7 (13 septembre 1798).

_Au general Bon._

J'ai recu, citoyen general, vos lettres des 20 et 21.

Il est parti hier un convoi.

Vous avez du recevoir, par le premier convoi, du riz, du biscuit, de
l'eau-de-vie, des matelots, des ouvriers de toute espece, des outils et
des sapeurs.

Je vous ai mande hier de faire venir tous les chameaux qui vous ont
porte du biscuit; joignez-y les chameaux qui ont porte notre artillerie.
Ne gardez que les chameaux qui doivent porter l'eau a votre troupe. Ayez
soin surtout que les chameaux des Arabes soient parfaitement libres: il
faut faire ce que ces gens-la veulent. Laissez passer les lettres pour
Djedda sans les decacheter, et laissez aller et venir chacun librement.
Le commerce est souvent fonde sur l'imagination. La moindre chose est un
monstre pour ces gens-ci, qui ne connaissent pas nos moeurs.

Je vous recommande de faire mettre une corde au puits d'Adjeroud, de
maniere que l'on puisse s'en servir. On dit que l'eau est bonne pour les
chevaux.

Gardez specialement les matelots, les sapeurs et les Turcs d'Omar, une
partie de la trente-deuxieme, et renvoyez l'autre partie.

BONAPARTE.



Au Caire, le 23 frimaire an 7 (13 decembre 1798).

_Au general Leclerc._

Je vous previens, citoyen general, que j'ai fait arreter Cheraibi: si
vous etes encore a Nay, vous vous rendrez a Kelioube pour mettre le
scelle sur tous ses biens. Vous ecrirez au divan de la province et aux
scheicks des Arabes que Cheraibi a ete arrete, parce qu'il m'a trahi,
parce qu'il a, malgre ses sermens de fidelite, correspondu avec les
mameloucks, et, le jour de la revolte du Caire, appele les habitans
des differens villages qui environnent cette ville, a se joindre
aux revoltes; qu'ils doivent d'autant plus sentir la justice de
l'arrestation de Cheraibi, qu'ils ont ete temoins de ses crimes, et que
je l'avais comble de bienfaits.

BONAPARTE.



Au Caire, le 23 frimaire an 7 (13 decembre 1798).

_Au commandant de la place du Caire._

Je vous envoie, citoyen general, Cheraibi, chef de la province de
Kelioube. Vous le ferez mettre en prison a la citadelle et au secret,
afin qu'il n'ait de communication avec qui que ce soit. Vous prendrez
toutes les mesures necessaires pour qu'il ne puisse pas s'echapper.

BONAPARTE.



Au Caire, le 25 frimaire an 7 (15 decembre 1798).

_Au general Bon._

L'adjudant-general Valentin, citoyen general, est parti hier de
Berket-el-Hadji. J'ai recu votre lettre du 22.

Vous me demandez de vous envoyer Mustapha-Effendi; mais il doit etre
avec vous. Il n'est pas au Caire; il est parti immediatement apres votre
colonne. Si, a l'heure qu'il est, il n'est pas a Suez, je crains fort
qu'il n'ait ete assassine. Au reste, je vais prendre des renseignemens.

L'adjudant-general Valentin doit etre arrive, et vous allez vous trouver
approvisionne pour long-temps.

On enverra, par la premiere occasion, de l'argent pour les Turcs et pour
les fortifications.

Envoyez-nous les chameaux qui ont porte vos pieces. Comme elles doivent
rester a Suez, ils vous sont inutiles, et serviront a vous en porter
d'autres.

Si vos rhumatismes, au lieu de se guerir, continuaient a empirer, vous
laisseriez le commandement a l'adjudant-general Valentin, et vous vous
rendriez au Caire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 frimaire an 7 (16 decembre 1798).

_Au contre-amiral Perree._

Je vous envoie, citoyen general, un sabre en remplacement de celui que
vous avez perdu a la bataille de Chebreisse. Recevez-le, je vous prie,
comme un temoignage de la reconnaissance que j'ai pour les services que
vous avez rendus a l'armee dans la conquete de l'Egypte.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 decembre 1798).

_Au general Dugua._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 20 frimaire, de Mansoura,
relative au commerce de Damiette avec la Syrie. Mon intention est que le
commerce soit entierement libre. L'inconvenient d'aider a la subsistance
de nos ennemis est compense par d'autres avantages.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 decembre 1798).

_Au meme._

J'ai lu avec surprise dans votre lettre, citoyen general, que l'on
employait l'argent du miri a acheter du ble. Ce doit etre une coquinerie
des intendans; je vais m'en faire rendre compte. Mais je vous prie de
tenir la main a ce que le produit de toutes les impositions entre dans
la caisse des preposes du payeur general, et n'en sorte plus sans
l'ordre du payeur.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 decembre 1798).

_Au contre-amiral Villeneuve._

Je n'ai point recu de vos lettres, citoyen general; je vous envoie un
aviso. Faites-moi connaitre par son retour quelle est votre position et
ce que vous pourriez avoir appris des mouvemens et du nombre des ennemis
dans la Mediterranee.

Les ennemis n'ont que deux vaisseaux de guerre et deux fregates devant
Alexandrie.

Vous devez actuellement avoir trois ou quatre vaisseaux et trois ou
quatre fregates de Malte. Nous desirons bien vous voir arriver ici.

Nous aurions besoin de cinq ou six mille fusils; chargez-en un millier
sur l'aviso que je vous expedie, et envoyez-nous le reste sur des
batimens qui viendraient aborder a Damiette.

Vous devez avoir recu du contre-amiral Ganteaume des lettres qui ont
du vous faire connaitre le besoin ou nous sommes d'avoir des nouvelles
d'Europe, et de recevoir notre second convoi.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 decembre 1798).

_Au directoire executif._

Je vous ai expedie un officier de l'armee, avec ordre de ne rester que
sept a huit jours a Paris, et de retourner au Caire.

Je vous envoie differentes relations de petits evenemens et differens
imprimes.

L'Egypte commence a s'organiser.

Un batiment arrive a Suez a amene un Indien qui avait une lettre pour le
commandant des forces francaises en Egypte: cette lettre s'est perdue.
Il parait que notre arrivee en Egypte a donne une grande idee de notre
puissance aux Indes, et a produit un effet tres-defavorable aux Anglais:
on s'y bat.

Nous sommes toujours sans nouvelles de France; pas un courrier depuis
messidor. Cela est sans exemple dans les colonies meme.

Mon frere, l'ordonnateur Sucy et plusieurs courriers que je vous ai
expedies, doivent etre arrives.

Expediez-nous des batimens sur Damiette.

Les Anglais avaient reuni une trentaine de petits batimens, et etaient
a Aboukir; ils ont disparu. Ils ont trois vaisseaux de guerre et deux
fregates devant Alexandrie.

Le general Desaix est dans la Haute-Egypte, poursuivant Mourad-Bey, qui,
avec un corps de mameloucks, s'echappe et fuit devant lui.

Le general Bon est a Suez.

On travaille avec la plus grande activite aux fortifications
d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, Salahieh, Suez et du Caire.

L'armee est dans le meilleur etat et a peu de malades. Il y a en Syrie
quelques rassemblemens de forces turques. Si sept jours de desert ne
m'en separaient, j'aurais ete les faire expliquer.

Nous avons des denrees en abondance, mais l'argent est tres-rare, et la
presence des Anglais rend le commerce nul.

Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; c'est un besoin vif
pour nos ames: car si la gloire nationale avait besoin de nous, nous
serions inconsolables de ne pas y etre.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 decembre 1798).

_Au chef de division Dumanoir._

Vous voudrez bien, citoyen, faire partir, le plus promptement possible,
un batiment pareil a celui dans lequel s'est embarque le citoyen Louis
Bonaparte: il sera approvisionne pour un mois d'eau et deux de vivres.
Il prendra a son bord le citoyen ... charge d'une mission.

Vous remettrez au commandant du batiment que vous expedierez, l'ordre
que je vous envoie qu'il ouvrira a trois lieues en mer.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 decembre 1798).

_Au citoyen ... officier, charge de depeches._

Le batiment sur lequel vous vous embarquerez, vous conduira a Malte.
Vous remettrez les lettres que je vous envoie a l'amiral Villeneuve et
au general commandant de Malte.

Le commandant de la marine, a Malte, vous donnera sur-le-champ un
batiment pour vous conduire dans un port d'Italie qu'il jugera le plus
sur, d'ou vous prendrez la poste pour vous rendre en toute diligence a
Paris et remettre les depeches que je vous fais passer au gouvernement.

Vous resterez huit a dix jours a Paris: apres quoi vous reviendrez en
toute diligence, en venant vous embarquer dans un port du royaume de
Naples ou a Ancone.

Vous eviterez Alexandrie et aborderez avec votre batiment a Damiette.

Avant de partir, vous aurez soin de voir un de mes freres, membre du
corps legislatif; il vous remettra tous les papiers et imprimes qui
auraient paru depuis messidor.

Je compte, dans tous les evenemens imprevus qui pourraient survenir dans
votre mission, sur votre zele, qui est de faire parvenir vos depeches au
gouvernement, et d'en apporter les reponses.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 frimaire an 6 (17 decembre 1798).

_Au citoyen ..._

Vous vous dirigerez sur Malte, citoyen, en passant hors de vue de toute
terre. Si vous apprenez que le port soit bloque, vous aborderez de
preference a la cale de Massa-Sirocco, ou il y a des batteries qui vous
mettront a l'abri de toute insulte.

La, vous debarquerez l'officier que vous avez a votre bord.

Vous instruirez le Commandant de la marine a Malte et le contre-amiral
Villeneuve, de tout ce que vous aurez vu en mer, et du nombre des
vaisseaux qui sont devant Alexandrie, et vous demanderez les ordres du
commandant de la marine.

Vous reviendrez m'apporter les depeches du general commandant a Malte,
et du contre-amiral Villeneuve, et, si vous ne pouvez pas aborder a
Alexandrie, vous aborderez a Damiette ou sur tout autre point de
la cote, depuis le Marabou jusqu'a Orum-Faregge a trente lieues de
Damiette.

Vous ne resterez que vingt-quatre heures a Malte.

Je compte sur votre zele dans une mission aussi importante, qui,
independamment des nouvelles qu'elle doit nous faire avoir de l'Europe,
doit nous faire venir des objets essentiels pour l'armee.

Vous chargerez sur votre batiment les armes que le commandant de Malte
vous remettra.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 frimaire an 7 (18 decembre 1798).

_Au general Bon._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 25. J'ai lu avec le plus
vif interet ce que vous m'avez dit relativement a l'Indien des etats de
Tippoo Saib.

Il serait necessaire que vous fissiez sonder la rade pour savoir si des
fregates de l'ile de France que j'attends, pourraient, etant arrivees
a Suez, s'approcher de la cote jusqu'a deux cents toises, de maniere a
etre protegees par les batteries de la cote.

Le chef de bataillon Say est arrive. La caravelle que je vous ai
envoyee, chargee de riz et d'avoine pour les chevaux, sera sans doute
arrivee egalement.

J'ai ordonne au kiaka des Arabes de me faire venir deux bouteilles d'eau
de la source chaude qui se trouve a deux journees de Suez, sur la cote
de la mer Rouge.

BONAPARTE.



Au Caire, le 28 frimaire an 7 (18 decembre 1798).

_Au general Marmont._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 19 frimaire. La
correspondance commence a etre bien lente par le Nil.

Le citoyen Beauchamp, et mon aide-de-camp Lavalette, doivent etre
arrives.

Si un batiment, dans la principale passe, peut favoriser l'entree des
batimens qui vous viendraient de France, il est necessaire, je crois,
que vous vous concertiez avec le commandant des armes pour en faire
mettre un.

Envoyez a Rosette toutes les djermes, chaloupes et petits batimens qui
peuvent passer la barre, afin de charger a Rosette pour Alexandrie des
riz, du biscuit, du ble, de l'orge et autres objets. Je vais faire filer
sur Rosette jusqu'a cent mille quintaux de ble; mais prenez toutes les
mesures pour qu'il ne soit pas dilapide.

Tachez d'envoyer des Arabes a Derne. Faites ecrire par un habitant
d'Alexandrie a un habitant de Derne, afin de lui faire connaitre que si,
toutes les fois qu'il arrive des nouvelles de France, il nous les fait
passer, ses courriers seront bien payes, et que lui aura une bonne
recompense.

Il part demain cent mille rations de biscuit pour Rosette, et deux mille
quintaux de farine.



Au Caire, le 29 frimaire an 7 (19 decembre 1798).

Bonaparte, general en chef, voulant favoriser le couvent du mont Sinai:

1 deg.. Pour qu'il transmette aux races futures la tradition de notre
conquete;

2 deg.. Par respect pour Moise et la nation juive, dont la cosmogonie nous
retrace les ages les plus recules;

3 deg.. Parce que le couvent du mont Sinai est habite par des hommes
instruits et polices, au milieu de la barbarie des deserts ou ils
vivent;

Ordonne:

ART 1er. Les Arabes bedouins, se faisant la guerre entre eux, ne
peuvent, de quelque parti qu'ils soient, s'etablir ou demander asile
dans le couvent, ni aucune subsistance ou autres objets.

2. Dans quelque lieu que resident les religieux, il leur sera permis
d'officier, et le gouvernement empechera qu'ils ne soient troubles dans
l'exercice de leur culte.

3. Ils ne seront tenus de payer aucun droit ni tribut annuel, comme ils
ont ete exemptes suivant les differens titres qu'ils en conservent.

4. Ils sont exempts de tout droit de douane pour les marchandises et
autres objets qu'ils importeront et exporteront pour l'usage du couvent,
et principalement pour les soieries, les satins et les produits des
fondations pieuses, des jardins, des potagers qu'ils possedent dans les
iles de Scio et de Chypre.

5. Ils jouiront paisiblement des droits qui leur ont ete assignes dans
diverses parties de la Syrie et au Caire, soit sur les immeubles, soit
sur leurs produits.

6. Ils ne paieront aucune epice, retribution et autres droits attribues
aux juges dans les proces qu'ils pourront avoir en justice.

7. Ils ne seront jamais compris dans les prohibitions d'exportation et
d'achat de grains pour la subsistance de leur couvent.

8. Aucun patriarche, eveque ou autre ecclesiastique superieur, etranger
a leur ordre, ne pourra exercer d'autorite sur eux ou dans leur couvent;
cette autorite etant exclusivement remise a leurs eveques et au corps
des religieux du mont Sinai.

Les autorites civiles et militaires veilleront a ce que les religieux du
mont Sinai ne soient pas troubles dans la jouissance desdits privileges.

BONAPARTE.



Au Caire, le 1er. nivose an 7 (21 decembre 1798).

_Aux habitans du Caire._

Des hommes pervers avaient egare une partie d'entre vous: ils ont peri.
Dieu m'a ordonne d'etre clement et misericordieux pour le peuple; j'ai
ete clement et misericordieux envers vous.

J'ai ete fache contre vous de votre revolte; je vous ai prives pendant
dix mois de votre divan; mais aujourd'hui je vous le restitue: votre
bonne conduite a efface la tache de votre revolte.

Cheryfs, eulemas, orateurs de mosquees, faites bien connaitre au
peuple que ceux qui, de gaite de coeur, se declareraient mes ennemis,
n'auraient de refuge ni dans ce monde ni dans l'autre. Y aurait-il un
homme assez aveugle pour ne pas voir que le destin lui-meme dirige
toutes mes operations? y aurait-il quelqu'un assez incredule pour
revoquer en doute que tout, dans ce vaste univers, est soumis a l'empire
du destin?

Faites connaitre au peuple que, depuis que le monde est monde, il etait
ecrit qu'apres avoir detruit les ennemis de l'islamisme, fait abattre
les croix, je viendrais du fond de l'occident remplir la tache qui m'a
ete imposee. Faites voir au peuple que, dans le saint livre du Qoran,
dans plus de vingt passages, ce qui arrive a ete prevu, et que ce qui
arrivera est egalement explique.

Que ceux donc que la crainte seule de nos armes empeche de nous maudire,
changent; car, en faisant au ciel des voeux contre nous, ils sollicitent
leur condamnation; que les vrais croyans fassent des voeux pour la
prosperite de nos armes.

Je pourrais demander compte a chacun de vous des sentimens les plus
secrets du coeur; car je sais tout, meme ce que vous n'avez dit a
personne: mais un jour viendra que tout le monde verra avec evidence
que je suis conduit par des ordres superieurs, et que tous les efforts
humains ne peuvent rien contre moi: heureux ceux qui, de bonne foi, sont
les premiers a se mettre avec moi!

ART 1er. Il y aura au Caire un grand divan compose de soixante personnes
ci-apres nommees:

(_Suivent les noms_).

2. Il y aura aupres du divan un commissaire francais, le citoyen
Cloutiers, et un commissaire musulman, Dzulfekar Kiaka.

3. Le general commandant la place fera reunir le 5 nivose, a neuf heures
du matin, les membres qui doivent composer le divan general.

4. Ils procederont a la nomination d'un president, de deux secretaires,
au scrutin et a la majorite absolue des suffrages.

5. Apres quoi ils procederont a la nomination des quatorze personnes qui
devront composer le petit divan, au scrutin et a la pluralite absolue.
Les seances du divan general doivent etre terminees en trois jours: il
ne pourra etre reuni que par une convocation extraordinaire.

6. Lorsque le general en chef aura accepte les membres nommes par le
divan general pour faire partie du divan, ceux-ci se reuniront et
procederont a la nomination d'un president pris dans les quatorze, d'un
secretaire, de deux interpretes pris hors des quatorze, d'un huissier,
d'un chef de batonniers et de dix batonniers.

7. Les membres composant le petit divan se reuniront tous les jours, et
s'occuperont sans relache de tous les objets relatifs a la justice, au
bonheur des habitans, et aux interets de la republique francaise.

8. Le president aura cent talaris par mois, les autres treize membres
quatre-vingt talaris par mois, les secretaires auront vingt-cinq talaris
par mois, l'huissier soixante parahs par jour, le chef des batonniers
quarante parahs, les autres batonniers quinze parahs.

BONAPARTE.



Belbeis, le 13 nivose an 7 (3 janvier 1799).

_Au divan du Caire._

J'ai recu la lettre que vous m'avez ecrite, que j'ai lue avec le plaisir
que l'on eprouve toujours lorsqu'on pense a des gens que l'on estime et
sur l'attachement desquels on compte.

Dans peu de jours je serai au Caire.

Je m'occupe, dans ce moment-ci, a faire faire les operations necessaires
pour designer l'endroit par ou l'on peut faire passer les eaux pour
joindre le Nil et la mer Rouge. Cette communication a existe jadis, car
j'en ai trouve la trace en plusieurs endroits.

J'ai appris que plusieurs pelotons d'Arabes etaient venus commettre
des vols autour de la ville. Je desirerais que vous prissiez des
informations pour connaitre de quelle tribu ils sont; car mon intention
est de les punir severement. Il est temps enfin que ces brigands cessent
d'inquieter le pauvre peuple qu'ils rendent bien malheureux.

Croyez, je vous prie, au desir que j'ai de vous faire du bien.

BONAPARTE.



Au Caire, le 18 nivose an 7 (7 janvier 1799).

_Au general Marmont._

A mon retour d'une course dans le desert, je recois vos lettres des 21,
25 et 28 frimaire, et 4 et 6 nivose.

J'approuve les mesures que vous avez prises dans les circonstances
essentielles ou vous vous etes trouve.

Vous sentez bien que le moment d'augmenter la garnison d'Alexandrie
n'est pas celui dans lequel vous etes, d'autant plus que la saison vous
debarrassant des Anglais, vous etes tranquille de ce cote-la.

Que la caravelle parte le plus tot possible, que _le Lodi_ parte lorsque
le citoyen Arnaud sera gueri.

Multipliez vos relations avec Damanhour, ou se trouve le
quartier-general de la province. Vous recevrez l'ordre de l'etat-major,
pour que l'adjudant-general Leturcq vous rende compte exactement.

Le citoyen Boldoni part.

J'attends les quatre a cinq cents matelots que vous m'avez annonces et
surtout les Napolitains.

Je donne ordre pour que le village du scherif d'Alexandrie lui soit
donne.

Je vous autorise a envoyer un parlementaire aux Anglais: vous leur direz
que vous avez appris qu'ils avaient la peste a bord, et que dans ce cas
vous leur offrez tous les secours que l'humanite pourrait exiger.

Envoyez un homme extremement honnete, qui soit peu parleur et qui ait de
bonnes oreilles.

Si Lavalette etait a Alexandrie, et que vous eussiez l'idee de l'y
envoyer, ce n'est point mon intention; il faut y envoyer un homme qui
ait le grade tout au plus de capitaine, qui leur pourra porter les
gazettes d'Egypte, et qui tachera de tirer des gazettes d'Europe, s'ils
en ont et s'ils veulent en donner.

Recommandez que l'officier seul monte a bord, de maniere qu'a son retour
dans la ville il n'y soit pas fait de caquets, et qu'il vous confie seul
tout ce qui se sera passe.

Tous les engagemens que vous avez pris avec le divan seront
ponctuellement executes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 22 nivose an 7 (11 janvier 1799).

_Au general Murat._

Vous partirez demain, citoyen general, a huit heures du matin. Vous
sortirez comme pour aller a Belbeis, dehors de la ville; vous gagnerez
le Mokattam; vous vous enfoncerez a deux lieues dans le desert, et vous
vous dirigerez en suivant toujours le desert sur le village de Gamase,
province d'Alfieli, ou se trouvent les tribus des Ayde et des Mase,
qui ont cent hommes montes sur des chameaux, et qui sont des tribus
ennemies.

Le citoyen Venture vous donnera un conducteur qui est un des grands
ennemis de ces tribus.

Vous combinerez votre marche de maniere a vous reposer pendant la nuit
a deux ou trois lieues de ces Arabes, et pouvoir, a la pointe du jour,
tomber sur leur camp, prendre tous leurs chameaux, bestiaux, femmes,
enfans, vieillards, et la partie de ces Arabes qui sont a pied.

Vous tuerez tous les hommes que vous ne pourrez pas prendre.

Comme le village ou ils sont n'est pas eloigne du Nil, vous ferez
embarquer sur des djermes, pour nous les envoyer, les femmes, bestiaux,
et tous les prisonniers. Vous vous mettrez a la poursuite des fuyards
qui necessairement se porteront du cote de Gendeli et de Toueritz. Vous
irez dans l'un et l'autre de ces endroits; de la vous irez jusqu'a la
mer Rouge, et vous vous trouverez pour lors a peu pres a trois lieues de
Suez, au commandant duquel vous ecrirez un mot.

Vous menerez avec vous le chef de brigade Lede avec quatre-vingts hommes
du dix-huitieme et du troisieme. Vous le chargerez, avec ce detachement,
de la garde des prisonniers, du detail de l'embarquement, de la conduite
des prisonniers et de tout ce que vous aurez pris.

Independamment de quatre jours de vivres que vous avez eu l'ordre
d'emporter sur des chameaux, faites-en prendre pour deux jours a la
troupe; ce qui vous fera pour six jours.

Dans toute votre marche dans le desert, vous pousserez toujours sur
votre droite et votre gauche, a une lieue, un officier et quinze hommes
de cavalerie, et vous marcherez sur tous les convois de chameaux que
vous rencontrerez dans votre route. Je compte que votre course en
produira plusieurs centaines.

BONAPARTE.



Au Caire, le 23 nivose an 7 (12 janvier 1799).

_Au general Lanusse._

Je desire, citoyen general, que vous fassiez arreter le fils
d'Abou-Chair, et que vous l'envoyiez sous bonne escorte a la citadelle
du Caire: c'est un otage qu'il est bon d'avoir. Ses biens seront
confisques au profit de la republique.

BONAPARTE.



Au Caire, le 25 nivose an 7 (14 janvier 1799).

_Au general Caffarelli._

Demain, citoyen general, le general Junot part pour Suez.

Je desire que la position du puits qui se trouve vers la moitie du
chemin soit determinee; que les ingenieurs se munissent de tout ce qui
sera necessaire pour descendre dans ce puits; qu'ils reconnaissent
si l'on a creuse jusqu'au roc, et s'il serait possible de creuser
davantage; enfin qu'ils mesurent la distance du Caire a Suez.

Apres demain d'autres ingenieurs partiront escortes par cinquante
hommes, que le general Junot laisse a cet effet. Ils mesureront aussi la
distance du Caire a Suez, par la vallee de l'Egarement.

BONAPARTE.



Au Caire, le 25 nivose an 7 (14 janvier 1799).

_Au general commandant a Alexandrie._

Je ne concois pas, citoyen general, comment les consuls etrangers ont pu
recevoir une lettre de l'amiral anglais sans que vous en soyez instruit,
et je concois encore moins comment l'ayant recue, ils l'aient publiee
sans votre permission.

Faites-vous rendre compte par les consuls qui leur a remis cette lettre,
et faites-leur connaitre que si, a l'avenir, ils ne vous remettaient
pas toutes cachetees les lettres qu'ils recevraient, vous les feriez
fusiller. Si ce cas se representait, vous m'enverriez la lettre toute
cachetee.

Vous ferez mettre le scelle sur tous les effets du nomme Jennovisch,
capitaine imperial qui s'est rendu a Alexandrie, et vous me l'enverrez
sous bonne escorte au Caire; vous aurez soin de le faire mettre nu,
et de prendre tous ses habillemens que vous ferez decoudre pour vous
assurer qu'il n'y a rien dedans. Vous lui ferez donner d'autres habits.

L'envoi de cet homme a Alexandrie me parait suspect: du reste, je
suis fort aise qu'il y soit, puisqu'il nous donnera des nouvelles du
continent; mais qu'il ne parle a personne.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Nous avons le plus grand besoin d'argent. Les fermes doivent six mille
talaris; les sagats, mille; les negocians de Damas, sept cents. Voyez de
les faire payer dans les vingt-quatre heures.

Vous me ferez demain un rapport sur nos ressources et nos moyens d'avoir
de l'argent. Tachez de nous avoir deux a trois cent mille francs.

Les deux batimens de cafe qui sont arrives a Suez doivent avoir paye
quelques droits; faites-vous-en remettre le montant.

Je vous envoie un ordre pour que les Cophtes versent demain dix mille
talaris, apres demain dix mille autres; le 1er. pluviose, dix mille; le
3, dix mille autres; le 5, dix mille autres: en tout cinquante mille
talaris.

Vous hypothequerez pour le paiement dudit argent, les bles qui sont dans
la Haute-Egypte, et vous leur ferez connaitre qu'il est indispensable
que cela soit solde, parce que j'en ai le plus grand besoin.

Vous me ferez demain un rapport sur la quantite d'obligations qu'a en
ce moment l'enregistrement, en comptant depuis aujourd'hui, decade par
decade.

Enfin, vous me ferez un rapport sur la quantite des villages et terres
qui ont ete affermes et sur les conditions desdits affermages.

Vous demanderez deux mois d'avance a tous les adjudicataires des
differentes fermes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 16 nivose an 7 (15 janvier 1798).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Vous vous rendrez a Suez, citoyen general; vous y passerez une
inspection rigoureuse de tous les etablissemens de la marine de Suez;
vous donnerez les ordres pour que tous les magasins et etablissemens
soient conformes au projet que j'ai d'organiser et de maintenir a Suez
un petit arsenal de construction.

La chaloupe canonniere _la Castiglione_ sera sans doute de retour.

Si les trois autres chaloupes canonnieres sont pretes, bien armees, et
dans le cas de remplir une mission dans la mer Rouge, vous partirez avec
elles.

Vous vous rendrez a Cosseir, Vous vous emparerez de tous les batimens
appartenant aux mameloucks, qui sortiront du port.

Vous vous emparerez du fort, et vous le ferez mettre sur-le-champ dans
le meilleur etat de defense.

Vous tacherez de correspondre avec le general Desaix. Vous laisserez
en croisiere, devant le port de Cosseir, une partie de vos chaloupes
canonnieres.

Vous menerez avec vous un commissaire de la marine, et un officier
intelligent que vous etablirez a Cosseir, commissaire et commandant des
armes.

Vous ferez tous les reglemens que vous jugerez necessaires pour
l'etablissement de la douane, pour la formation des magasins nationaux,
la recherche de tout ce qui appartenait aux mameloucks, et pour le
commerce.

Vous ecrirez a Yamb'o, Gedda et Mokka, pour faire connaitre que l'on
peut venir, en toute surete, commercer dans le port de Suez; que toutes
les mesures ont ete prises pour l'organisation du port, et pour pouvoir
fournir aux batimens tous les secours dont ils auront besoin.

Vous embarquerez sur chacune de vos chaloupes canonnieres vingt hommes,
dont quarante de la legion maltaise, dix canonniers que vous laisserez
en garnison a Cosseir, et trente hommes de la trente-deuxieme
demi-brigade.

Vous ferez embarquer deux pieces de quatre, de campagne, que vous
laisserez pour armer le fort de Cosseir, si on n'y en trouve pas.

Du reste, vous combinerez votre marche de maniere que, autant que les
vents pourront le permettre, vous soyez, de votre personne, de retour au
Caire du 15 au 20 pluviose.

Je vous enverrai, par l'officier qui part dans deux jours, des lettres
pour Mascate et Djedda, que vous ferez parvenir a leur destination.

Si les quatre armemens n'etaient pas acheves, vous enverriez alors les
trois qui seraient prets, avec les memes instructions que je vous donne;
mais vous resteriez a Suez, et donneriez le commandement a un capitaine
de fregate.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Tous les adjudicataires des fermes ou douanes de la republique paieront,
du 1er au 10 pluviose, les mois de pluviose et ventose d'avance.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Les Cophtes verseront cinquante mille talaris, a titre d'emprunt,
savoir: demain, dix mille talaris; apres demain, dix mille; le 1er.
pluviose, dix mille; le 3 _idem_, dix mille; le 5 _id._, dix mille. En
tout, cinquante mille talaris.

Il leur sera vendu, pour cette somme, une quantite de bles de la
Haute-Egypte.

BONAPARTE.



Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

Il sera forme un conseil des finances, chez l'administrateur des
finances, qui se reunira demain a deux heures apres-midi. Il
sera compose des citoyens Monge, Caffarelli, Blanc, James, et de
l'ordonnateur en chef.

Ce conseil s'occupera: 1 deg.. du systeme et du tarif des monnaies et des
changemens possibles a y faire, les plus avantageux a nos finances; 2 deg..
des operations que dans la position actuelle de l'Egypte, on pourrait
faire pour procurer de l'argent a l'armee et accroitre ses ressources;
3 deg.. du plan raisonnable que l'on pourrait adopter pour, sans diminuer
les revenus de la republique, donner aux soldats de l'armee une
recompense qu'ils ont meritee a tant de titres.

BONAPARTE.



Au Caire, le 27 nivose an 7 (16 janvier 1799).

_Au general Marmont._

Faites faire, tous les cinq jours, une visite des hopitaux par un
officier superieur de ronde, qui prendra toutes les precautions
necessaires a cet effet, qui visitera tous les malades, et fera fusiller
sur-le-champ dans la cour de l'hopital les infirmiers ou employes qui
auraient refuse de fournir aux malades tous les secours et vivres dont
ils ont besoin. Cet officier, en sortant de l'hopital, sera mis pour
quelques jours en reserve dans un endroit particulier.

Vous avez bien fait de faire donner du vinaigre et de l'eau-de-vie a la
troupe. Epargnez l'un et l'autre; il y a loin d'ici au mois de juin.

BONAPARTE.



Au Caire, le 29 nivose an 7 (18 janvier 1799).

_Au general Verdier._

Je recois, citoyen general, vos lettres des 24 et 25. J'ai appris avec
interet l'expedition que vous avez faite contre les Arabes de Derne.

Le scheick du village de Mit-Massaout est extremement coupable; vous le
menacerez de lui faire donner des coups de baton, s'il ne vous designe
pas l'endroit ou il y aurait d'autres mameloucks et d'autres pieces
qu'ils auraient cachees. Vous vous ferez donner tous les renseignemens
que vous pourrez sur les bestiaux appartenant aux Arabes de Derne qui
pourraient etre dans son village: apres quoi vous lui ferez couper la
tete, et la ferez exposer avec une inscription qui designera que c'est
pour avoir cache des canons.

Vous ferez egalement couper la tete aux mameloucks, et vous enverrez a
Gizeh les trois pieces de canon que vous avez trouvees dans ce village.
Faites une proclamation dans la province, pour que tous les villages qui
auraient des canons, aient a les envoyer dans le plus court delai.

BONAPARTE.



Au Caire, le 3 pluviose an 7 (22 janvier 1799).

Bonaparte, general en chef, ordonne:

La maison qu'occupe le general Lannes dans l'ile de Baouda avec
vingt feddams de terre, dix de chaque cote, lui sont donnes en toute
propriete.

La maison qu'occupe le general Dommartin et le jardin qui est vis-a-vis,
a gauche du nouveau chemin, lui sont donnes en toute propriete.

La maison qu'occupe le general Murat lui est donnee en toute propriete.

L'ile de Baouda sera partagee en dix portions: seront exceptees la
partie sud, ou est le Mekkias, et la partie nord, ou il y a une
batterie, avec un arrondissement convenable.

L'ile vis-a-vis Boulac, ou est le lazaret, sera partagee en dix
portions.

Le general en chef se reserve le soin de donner ces vingt portions a des
officiers de l'armee qui les meriteront.

L'administrateur general des finances fera rediger, dans la journee de
demain, par le bureau d'enregistrement, les actes de propriete de ces
differens officiers, et prendra des mesures pour executer d'ici au 20
pluviose l'article 2 du present ordre. Les actes de propriete seront
remis chez le payeur.

Le chef de l'etat-major general fera connaitre aux generaux en
chef Dommartin, Lannes et Murat, que ces biens leur sont donnes en
gratification extraordinaire pour les services qu'ils ont rendus dans la
campagne et pour les depenses qu'elle leur a occasionnees.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799).

_A l'iman de Mascate._

Je vous ecris cette lettre pour vous faire connaitre ce que vous avez
deja appris sans doute, l'arrivee de l'armee francaise en Egypte.

Comme vous avez ete de tout temps notre ami, vous devez etre convaincu
du desir que j'ai de proteger tous les batimens de votre nation, et que
vous les engagiez a venir a Suez, ou ils trouveront protection pour leur
commerce.

Je vous prie aussi de faire parvenir cette lettre a Tipoo-Saib, par la
premiere occasion qui se trouvera pour les Indes.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799).

_A Tipoo-Saib._

Vous avez deja ete instruit de mon arrivee sur les bords de la mer Rouge
avec une armee innombrable et invincible, remplie du desir de vous
delivrer du joug de fer de l'Angleterre.

Je m'empresse de vous faire connaitre le desir que j'ai que vous me
donniez, par la voie de Mascate et de Mokka, des nouvelles sur la
situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je desirerais meme
que vous pussiez envoyer a Suez ou au grand Caire quelque homme adroit
qui eut votre confiance, avec lequel je pusse conferer.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799).

_Au sultan de la Mecque._

J'ai recu la lettre que vous m'avez ecrite, et j'en ai compris le
contenu. Je vous envoie le reglement que j'ai fait pour la douane de
Suez, et mon intention est de le faire executer ponctuellement. Je ne
doute pas que les negocians de l'Hygiaz ne voient avec gratitude la
diminution des droits que j'ai faite pour le plus grand avantage du
commerce, et vous pouvez les assurer qu'ils jouiront ici de la plus
ample protection.

Toutes les fois que vous aurez besoin de quelque chose en Egypte, vous
n'avez qu'a me le faire savoir, et je me ferai un plaisir de vous donner
des marques de mon estime.

BONAPARTE.



Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799).

_Au general Berthier._

Vous partirez, citoyen general, le 10 pluviose, pour vous rendre a
Alexandrie: vous vous y embarquerez sur la fregate _la Courageuse_: vous
aurez avec vous deux batimens du convoi, bons voiliers, que j'ai fait
arranger a cet effet.

Des l'instant que vous aurez rencontre quelque batiment qui vous aura
donne des nouvelles, vous m'en expedierez un sur Damiette, le lac
Bourlos ou meme sur Alexandrie, si les vents l'y portaient. Vous
m'expedierez l'autre des l'instant que vous aurez appris d'autres
nouvelles, ce que je desirerais etre avant que vous ne touchassiez
aucune terre d'Europe.

Le plus sur parait etre que vous vous dirigiez sur les cotes d'Italie du
cote du golfe de Tarente, du port de Crotone, et, si le temps le permet,
de remonter le golfe Adriatique jusqu'a Ancone. Soit que vous touchiez
a Corfou ou a Malte, ou dans un point quelconque, ne manquez pas de
m'envoyer toutes les nouvelles que vous pourriez avoir, en m'expediant
des batimens, auxquels vous donnerez l'instruction speciale de se
diriger sur Damiette.

Vous prendrez aussi des mesures pour que l'on nous envoie de l'une de
ces places des sabres, des pistolets, des fusils, dont vous savez que
nous avons besoin.

Vous aurez bien soin que la fregate qui vous portera, des l'instant
qu'elle sera approvisionnee de ce qui pourrait lui manquer, reparte
sur-le-champ, se dirigeant sur Jaffa, et la elle saura ou je suis.
Arrivee a Jaffa, elle mouillera au large et avec precaution, afin de
s'assurer si l'armee y est; si elle n'y etait pas, elle se dirigerait
vers Damiette.

Si vous pouvez faire charger sur la fregate quelques armes, vous le
ferez; si les evenemens qui se passeront sur le continent font que votre
presence n'y soit pas necessaire, vous rejoindrez l'armee a la prochaine
mousson.

Vous remettrez les paquets que je vous envoie au gouvernement, et vous
remplirez la mission dont vous etes charge.

BONAPARTE.



Au Caire, le 7 pluviose an 7 (26 janvier 1799).

_Au general Kleber._

J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 3. Comme les lettres que
je recois de Mansoura me font craindre que la maladie de la deuxieme
demi-brigade ne soit contagieuse, je crois qu'il serait dangereux de la
mettre en libre communication avec les autres demi-brigades. Faites-vous
faire un rapport detaille sur la situation de cette demi-brigade, et,
dans le cas ou la maladie serait contagieuse, vous pourriez la renvoyer
a Mansoura: je la ferais remplacer a votre division par un bataillon de
la vingt-cinquieme demi-brigade.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 pluviose an 7 (28 janvier 1799).

_Au general Marmont._

J'imagine, citoyen general, que vous aurez change la maniere de faire le
service d'Alexandrie. Vous aurez place aux differentes batteries et aux
forts de petits postes stables et permanens: ainsi, par exemple, a la
hauteur de l'observatoire, a la batterie des bains, vous aurez place
douze a quinze hommes qui ne devront pas en sortir, et que vous
tiendrez la sans communication. Ces douze a quinze hommes fourniront le
factionnaire necessaire pour garder le poste. La position de la mer vous
dispense d'avoir aujourd'hui une grande surveillance; vous vous trouvez
ainsi avoir besoin de fort peu de monde. Pourquoi avez-vous des
grenadiers pour faire le service en ville? Je ne concois rien a
l'obstination du commissaire des guerres Michaux a rester dans sa
maison, puisque la peste y est. Pourquoi ne va-t-il pas camper sur un
monticule du cote de la colonne de Pompee?

Tous vos bataillons sont, l'un de l'autre, au moins a une demi-lieue. Ne
tenez que tres-peu de chose dans la ville, et, comme c'est le poste le
plus dangereux, n'y tenez point de troupe d'elite... Mettez le bataillon
de la soixante-quinzieme sous ces arbres ou vous avez ete long-temps
avec la quatrieme d'infanterie legere. Qu'il se baraque la en
s'interdisant toute communication avec la ville et l'Egypte. Mettez le
bataillon de la quatre-vingt-cinquieme du cote du Marabou: vous pourrez
facilement l'approvisionner par mer. Quant a la malheureuse demi-brigade
d'infanterie legere, faites-la mettre nue comme la main, faites-lui
prendre un bon bain de mer; qu'elle se frotte de la tete aux pieds;
qu'elle lave bien ses habits, et que l'on veille a ce qu'elle se tienne
propre. Qu'il n'y ait plus de parade; qu'on ne monte plus de garde que
chacun dans son camp. Faites faire une grande fosse de chaux vive pour y
jeter les morts.

Des l'instant que, dans une maison francaise, il y a la peste, que les
individus se campent ou se baraquent; mais qu'ils fuient cette maison
avec precaution, et qu'ils soient mis en reserve en plein champ. Enfin,
ordonnez qu'on se lave les pieds, les mains, le visage tous les jours,
et qu'on se tienne propre.

Si vous ne pouvez pas garantir la totalite des corps ou cette maladie
s'est declaree, garantissez au moins la majorite de votre garnison. Il
me semble que vous n'avez encore pris aucune grande mesure proportionnee
aux circonstances. Si je n'avais pas a Alexandrie des depots dont je ne
puis me passer, je vous aurais deja dit: partez avec votre garnison, et
allez camper a trois lieues dans le desert. Je sens que vous ne pouvez
pas le faire. Approchez-en le plus pres que vous pourrez. Penetrez-vous
de l'esprit des dispositions contenues dans la presente lettre;
executez-les autant que possible, et j'espere que vous vous en trouverez
bien.

BONAPARTE.



Au Caire, le 9 pluviose an 7 (28 janvier 1799).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Je recois, citoyen general, votre lettre du 5. L'intention ou vous etes
de vouloir suivre vous-meme l'expedition de Cosseir fait honneur a votre
zele; mais j'ai besoin de vos lumieres pour une expedition considerable.
Vous savez que, lorsque je vous ai envoye a Suez, j'esperais que vous
seriez de retour du 20 au 30: nous sommes au 10, et vous n'etes pas
encore parti. Les evenemens arrives a _la Castiglione_ me persuadent
qu'une fois parti, je ne vous verrai plus d'ici a deux mois; et les
evenemens sont tels, que je ne puis me passer de vous. Donnez les
instructions necessaires a l'officier qui commandera l'expedition, et
rendez-vous de suite au Caire, ou je vous attends avant le 15. Vous
pouvez ramener mes vingt-cinq guides. J'ecris au general Junot de
completer votre escorte au moins a cinquante ou soixante hommes.

Donnez au commandant des armes et a Feraud toutes les instructions
necessaires a votre depart. Je desirerais que la construction de la
goelette put etre tellement en train d'ici au 20, que le citoyen Feraud,
avec un petit detachement d'ouvriers, put etre disponible pour se porter
ailleurs.

Un gros brick anglais a fait cote a Bourlos. Sur cinquante-six hommes
d'equipage, quarante se sont noyes, et seize sont en notre pouvoir. Je
les attends a chaque instant. Ils nous donneront des renseignemens sur
les mouvemens des Anglais. Il parait que, cette annee, les temps sont
terribles.

BONAPARTE.



Au Caire, le 10 pluviose an 7 (29 janvier 1799).

_Au payeur-general._

Vous passerez, citoyen, les douze actions de la compagnie d'Egypte qui
appartiennent a la republique, a la disposition des citoyens:
Boyer, chef de brigade de la dix-huitieme; Darmagnac, _id._ de la
trente-deuxieme; Conroux, _id._ de la soixante-unieme; Lejeune, _id._
de la vingt-deuxieme; Delorgne, _id._ de la treizieme; Grezins,
adjudant-general; Maugras, chef de brigade de la soixante-quinzieme;
le chef de la neuvieme; Venoux, _id._ de la vingt-cinquieme; Duvivier,
colonel du quatorzieme de dragons; Bron, _id._ du troisieme; Pinon,
_id._ du quinzieme, a titre de gratification extraordinaire.

Dix actions existent dans votre caisse; je donne a l'administrateur des
finances l'ordre de s'arranger avec la compagnie d'Egypte pour avoir les
deux autres.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 pluviose an 7 (30 janvier 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

La femme Selti-Nefsi, veuve d'Ali-Bey et femme actuelle de Mourad-Bey,
conservera la partie de ses biens qui lui vient d'Ali-Bey: je veux
par-la donner une marque d'estime pour la memoire de ce grand homme.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 pluviose an 7 (30 janvier 1799).

_Au divan du Caire._

J'ai recu votre lettre du 10 pluviose. Non-seulement j'ai ordonne a
l'aga des janissaires et aux agens de la police de publier que l'on
jouira, pendant la nuit du Rhamadan, de toute la liberte d'usage, mais
encore je desire que vous-meme fassiez tout ce qui peut dependre de vous
pour que le Rhamadan soit celebre avec plus de pompe et de ferveur que
dans les autres annees.

BONAPARTE.



Au Caire, le 13 pluviose an 7 (31 janvier 1799).

_Au general Kleber._

L'etat-major, citoyen general, vous fera passer l'ordre de mouvement
pour l'occupation d'El-Arich. Pour y arriver, vous avez deux ennemis a
vaincre, la faim et la soif, et les ennemis qui sont a Gaza, et qui, en
deux jours, peuvent retourner a El-Arich.

Vous direz aux gens du pays que vous pourriez rencontrer, que vous
n'avez ordre d'occuper qu'El-Arich, Kan-Iounes, et de chasser
Ibrahim-Bey; que c'est a lui seul que vous en voulez.

Les moyens de transport que vous avez dans ce moment-ci a Catieh peuvent
seuls decider de la quantite de troupes que vous pourrez envoyer a
El-Arich. L'avant-garde du general Reynier epuisera tous les moyens de
transport: car il est indispensable que les soldats portent pour trois
jours sur eux, et qu'il ait avec lui un convoi qui assure la subsistance
pour douze jours.

Arrive a Kan-Iounes, vous pouvez ecrire a Abdallah-Pacha que le bruit
public nous a instruits que le grand-seigneur l'avait nomme pacha
d'Egypte; que si cela est vrai, nous avons lieu d'etre etonnes qu'il
ne soit pas venu; que nous sommes les amis du grand-seigneur; que vous
n'avez aucune intention hostile contre lui; que vous n'avez ordre de moi
que d'occuper le reste de l'Egypte, et de chasser Ibrahim-Bey; que vous
ne doutez pas que, s'il me fait connaitre l'ordre qui le nomme pacha
d'Egypte, je ne le recoive avec tous les honneurs dus a son poste; que,
du reste, vous etes persuade que, s'il est veritablement officier de la
Sublime-Porte, il n'a rien de commun avec un tyran tel qu'Ibrahim-Bey, a
la fois ennemi de la republique francaise et de la Sublime-Porte.

Les divisions Bon et Lannes, la cavalerie et le parc de reserve sont
en mouvement; je compte partir moi-meme le 17. Je suivrai la route
de Birket-el-Haldji, Belbeis, Corice, Salahieh, le pont Kautaxeh et
Cathieh. Vous m'enverrez par cette route les rapports que vous aurez a
me faire.

BONAPARTE.



Au Caire, le 15 pluviose an 7 (3 fevrier 1799).

_Au general Desaix._

Votre derniere lettre que j'ai recue hier, citoyen general, est datee
du 16 nivose. Je n'ai eu depuis aucune nouvelle de vos operations
ulterieures.

Le general Davoust m'a ecrit de Syout le 23 nivose: il m'a annonce le
succes qu'il a obtenu sur les differens rassemblemens de fellahs qui
s'etaient revoltes.

Depuis le 3 nivose nous sommes a Catieh et nous y avons etabli un fort
et des magasins assez considerables.

Le general Reynier part le 16 de Catieh pour se rendre a El-Arich.

Une grande partie de l'armee est en mouvement pour traverser les deserts
et se presenter sur les frontieres de Syrie.

Le quartier-general va incessamment se mettre en marche.

Mon but est de chasser Ibrahim-Bey du reste de l'Egypte, dissiper les
rassemblemens de Gaza, et punir Ibrahim-Bey de sa mauvaise conduite.

Le citoyen Collot, lieutenant de vaisseau, est parti avec quatre
chaloupes canonnieres de Suez, portant quatre-vingts hommes de
debarquement: il a ordre de croiser devant Cosseir et meme de s'en
emparer. Des l'instant qu'il aura effectue son debarquement, il vous en
previendra en vous expediant des Arabes. De votre cote, expediez d'Esneh
des hommes, pour pouvoir etre instruit de son arrivee, correspondre avec
lui et lui envoyer des vivres dont il pourrait se trouver avoir besoin.

Defaites-vous, par tous les moyens et le plus tot possible, de ces
vilains mameloucks.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 pluviose an 7 (5 fevrier 1799).

_Au general Kleber._

Nous avons recu enfin, citoyen general, des nouvelles de France. Un
batiment ragusais, charge de vins, est arrive, ayant a son bord les
citoyens Hamelin et Liveron. Ils apportent des lettres que je n'ai pas
encore recues, parce que Marmont m'a ecrit par un Arabe.

Jourdan a quitte le corps legislatif, et commande l'armee sur le Rhin.
Le congres de Rastadt etait toujours au meme point: on y parlait
beaucoup sans avancer.

Joubert commande l'armee d'Italie. Schawenburg commande a Malte.
Pleville est parti pour Corfou. Passwan-Oglou a detruit entierement
l'armee du capitan-pacha, et est maitre d'Andrinople.

_La Marguerite_, expediee apres la prise d'Alexandrie, et _la
Petite-Cisalpine_, expediee de Rosette un mois apres le combat
d'Aboukir, sont toutes deux arrivees.

Descoutes etait en route pour Constantinople.

Au commencement de novembre, l'ambassadeur turc a Paris faisait encore
ses promenades a l'ordinaire.

Les Espagnols, au nombre de vingt-quatre vaisseaux, se laissent bloquer
par seize vaisseaux anglais.

On a pris des mesures pour recruter les armees: il parait que l'on a
requis tous les jeunes gens de dix-huit ans, que l'on a appeles les
_conscrits_.

Les choses de l'interieur sont absolument dans le meme etat que lorsque
nous sommes partis: on ne remarque, dans l'allure du gouvernement, que
le changement qu'a pu y apporter le nouveau membre qui y est entre.

Le general Humbert, avec quinze cents hommes, est arrive en Irlande. Il
a reuni quelques Irlandais autour de lui, et, quinze jours apres, a ete
fait prisonnier avec toute sa troupe.

On arme en Europe de tous cotes; cependant on ne fait encore que se
regarder.

Je retarde mon depart de deux jours, afin de recevoir des lettres avant
de partir.

La trente-deuxieme doit etre arrivee a Catieh. Le general Bon, avec le
reste de sa division, est a Salahieh. Si des evenemens pressans vous
rendaient un secours necessaire, vous lui ecririez: il n'aurait pas
besoin de mon ordre pour marcher a vous.

BONAPARTE.



Au Caire, le 17 pluviose an 7 (5 fevrier 1799).

_Au general Marmont._

J'ai recu, citoyen general, la lettre que vous m'avez ecrite le 7,
m'annoncant l'arrivee du citoyen Hamelin a Alexandrie. Toutes les
troupes dans ce moment-ci traversent le desert, et j'etais moi-meme sur
le point de partir. Je retarde mon depart pour voir le citoyen Hamelin,
ou recevoir au moins les lettres de Livourne et de Genes que vous
m'annoncez.

Vous ferez sortir un parlementaire, par lequel vous previendrez le
commandant anglais que plusieurs avisos anglais ont, a differentes
epoques, echoue sur la cote; que nous avons sauve les equipages; qu'ils
sont dans ce moment-ci au Caire, ou ils sont traites avec tous les
egards possibles; que, ne les regardant pas comme prisonniers, je les
lui enverrai incessamment.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 pluviose an 7 (8 fevrier 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Je donne ordre au payeur d'envoyer un de ses preposes sur une djerme
armee a Mehal-el-Kebir et Menouf, pour ramasser l'argent et le rapporter
au Caire le plus promptement possible.

Donnez ordre a l'agent de la province de Gizeh de se mettre en course
pour lever le deuxieme tiers du miri.

Pressez de tous vos moyens la rentree du premier tiers que doivent payer
les adjudicataires. Joignez-y tout ce que rend la monnaie et tout ce
que doit rendre l'enregistrement; car il est indispensable que vous
ramassiez, d'ici au 1er ventose, 500,000 fr., et que vous me les fassiez
passer a l'armee. Ils seront escortes par un adjudant-general de
l'etat-major et le troisieme bataillon de la trente-deuxieme, qui ont
ordre de partir le 30.

Envoyez des expres de tous cotes, et ecrivez que l'on active la rentree
des impositions.

Donnez ordre a Damiette pour que l'on recouvre les 150,000 fr. qui
restent a recouvrer, et que l'on fasse rentrer le deuxieme tiers du
miri; de maniere que le payeur de cette place puisse nous envoyer le 30,
par Tineh et Catieh, 200,000 fr.

Donnez ordre egalement que les impositions se levent dans la Scharkieh,
de maniere que l'on puisse nous envoyer, d'ici au 1er du mois prochain,
100,000 fr.

Vous sentez combien il est necessaire que, surtout dans ce premier
moment, nous ayons de quoi subvenir a l'extraordinaire de l'expedition.

BONAPARTE.



Au Caire, le 20 pluviose an 7 (8 fevrier 1799).

_Au Directoire executif._

Plusieurs generaux et officiers m'ayant fait connaitre que leur sante ne
leur permettait point de continuer a servir dans ce pays-ci, surtout la
campagne redevenant plus active, je leur ai accorde la permission de
passer en France.

Je vous ai expedie et je vous expedie ces jours-ci plusieurs batimens
avec des courriers: j'espere que quelques-uns vous arriveront.

L'on nous annonce a l'instant l'arrivee a Alexandrie d'un batiment
ragusais charge de vins, et porteur de lettres pour moi de Genes et
d'Ancone: depuis huit mois c'est la premiere nouvelle d'Europe qui nous
arrive. Je ne recevrai ces lettres que dans deux ou trois jours, et je
desire bien vivement qu'il y en ait de vous, et du moins que je puisse
etre instruit de ce qui se passe en Europe, afin de pouvoir guider ma
conduite en consequence.

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 pluviose an 7 (9 fevrier 1799).

_Au general Marmont._

Vous verrez par l'ordre du jour, citoyen general, que tous les fonds des
provinces d'Alexandrie, de Rosette et de Bahhireh doivent etre verses
dans la caisse du payeur d'Alexandrie. Le citoyen Baude a ete investi de
toute l'autorite du citoyen Poussielgue.

Le commissaire Michaud est investi de toute l'autorite de l'ordonnateur
en chef sur l'administration de ces trois provinces, dont les fonds
seront exclusivement destines a pourvoir a vos services.

Ordonnez que le troisieme bataillon de la soixante-quinzieme se
reunisse, avec deux bonnes pieces d'artillerie, a Damanhour; que cette
colonne puisse se porter dans toute cette province, et meme dans
celle de Rosette, pour lever les impositions et punir ceux qui ce
comporteraient mal. Cette mesure aura l'avantage de tirer tout le parti
possible de ces deux provinces; detenir une bonne reserve eloignee de
l'epidemie d'Alexandrie; et, selon les evenemens, vous la feriez revenir
a Alexandrie, ou sa presence releverait le moral de toute la garnison:
car il est d'axiome que, dans l'esprit de la multitude, lorsque l'ennemi
recoit des renforts, elle doit en recevoir pour se croire egalite de
force; et, enfin, s'il arrivait quelque evenement dans le Delta, ce
bataillon pourrait s'y porter, et etre d'un grand secours.

Mettez-vous en correspondance avec le general Lanusse, qui commande a
Menouf, et le general Fugieres, qui commande a Mehal-el-Kebir. Ne vous
laissez point insulter par les Arabes. Le bon moyen de faire finir
votre epidemie, est peut-etre de faire marcher vos troupes. Saisissez
l'occasion, et calculez une operation de quatre a cinq cents hommes sur
Mariout: cela sera d'autant plus essentiel, que, partant demain pour me
rendre en Syrie, l'idee de mon absence pourrait les enhardir.

Si des evenemens superieurs arrivaient, le commandant de Rosette doit se
retirer dans le fort de Catieh, qui doit etre approvisionne pour cinq
ou six mois. Maitre de ce fort, il le serait de la bouche du Nil, et
des-lors empecherait de rien faire de grand contre l'Egypte. Faites donc
armer et approvisionner le fort de Raschid; mettez dans le meilleur etat
celui d'Aboukir, et profitez de tous les moyens possibles et du temps
qui vous reste d'ici au mois de juin, pour mettre Alexandrie a l'abri
d'une attaque de vive force pendant, 1 deg.. cinq a six jours qu'une armee
puisse debarquer et l'investir; 2 deg.. quinze jours pour qu'elle commence
le siege; 3 deg.. quinze a vingt jours de siege.

Vous sentez que, lorsque cette operation pourrait etre possible, je ne
serais pas eloigne de dix jours de marche d'Alexandrie.

Faites lever exactement la carte des provinces de Bahhireh, Rosette et
Alexandrie, et des l'instant qu'elle sera faite, envoyez-la moi, afin
qu'elle puisse me servir si votre province devenait le theatre de plus
grands evenemens.

Dans ce moment-ci, la saison ne permet pas aux Anglais de rien faire de
dangereux. Envoyez-moi des Arabes par Damiette et par le Caire pour me
donner de vos nouvelles: dans ces deux villes, on saura ou je me trouve.

Je vous envoie la relation de la fete du Rhamadan et une proclamation du
divan du Caire. Il est bon de repandre l'une et l'autre non-seulement
dans votre province, mais encore par les batimens qui partiront.

Je ne puis pas vous donner une plus grande marque de confiance qu'en
vous laissant le commandement du poste le plus essentiel de l'armee.

Le citoyen Hamelin est arrive hier: j'ai trouve beaucoup de
contradictions dans tout ce qu'il a appris en route et j'ajoute peu
de foi a toutes les nouvelles qu'il donne comme les ayant apprises en
route: la situation de l'Europe et de la France jusqu'au 10 novembre me
paraissait assez satisfaisante.

J'apprends qu'il est arrive un nouveau batiment venant de Candie:
interrogez-le avec le plus grand soin, et envoyez-moi les demandes et
les reponses. Informez-vous de l'escadre russe.

Quoique je croie que nous soyons en paix avec Naples et l'empereur,
cependant je vous autorise a retarder, sous differens pretextes, le
depart des batimens napolitains, imperiaux, livournais; concertez-vous
avec le citoyen Leroy, et envoyez-en moi l'etat: nous acquerrons tous
les jours des renseignemens plus certains.

BONAPARTE.



Au Caire, le 21 pluviose an 7 (9 fevrier 1799).

_Au general Dugua._

Vous prendrez, citoyen general, le commandement de la province du Caire.

Les depots des divisions Bon et Reynier gardent la citadelle avec deux
compagnies de veterans.

Il y a a la citadelle des approvisionnemens de reserve pour nourrir
pendant cinq a six mois la garnison et l'hopital qui s'y trouvent.

Il y a au fort Dupuy un detachement de la legion maltaise et de
canonniers.

Le fort Sullowski est garde par les depots du septieme de hussards et du
vingt-deuxieme de chasseurs.

Le fort Camin est garde par un detachement du quatorzieme de dragons.

La tour du fort de l'institut est gardee par un detachement des depots
de la division Lannes, ainsi que le fort de la Prise d'eau, et de la
maison d'Ibrahim-Bey. Dans cette derniere est notre grand hopital.

Tous nos etablissemens d'artillerie sont a Gizeh, ainsi que les depots
de la division du general Desaix.

Tous les Francais sont loges autour de la place Esbequieh. J'y laisse un
bataillon de la soixante-neuvieme, un de la quatrieme legere et un de la
trente-deuxieme.

Le bataillon de la quatrieme partira le 24, une compagnie de canonniers
marins, le 27, et le bataillon de la trente-deuxieme, le 30 pluviose.
J'ai designe le 30 pour le depart de ce bataillon, parce que je suppose
que le general Menou sera arrive a cette epoque avec la legion nautique.
Si elle n'etait pas arrivee, vous garderez ce bataillon jusqu'a son
arrivee, et dans ce cas vous feriez escorter le tresor qu'on doit
envoyer a l'armee, par un detachement qui ira jusqu'a Belbeis.

Je laisse a Boulac tous les depots de dragons, ce qui, avec les depots
des regimens de cavalerie legere, forme pres de 300 hommes. Il leur
reste a tous quelques chevaux; il en arrive d'ailleurs journellement que
vous leur ferez distribuer.

La premiere operation que vous aurez a faire est de reunir chez vous les
commandans des differens depots, de passer la revue de leurs magasins,
et de prendre toutes les mesures afin que chacun de ces regimens puisse,
en cas d'alerte, monter, tant bien que mal, un certain nombre de
chevaux.

Ce sont principalement les selles qui manquent. Il y a a Boulac un
atelier qui a deja recu 6,000 fr. et qui doit en fournir quatre cents,
a trente par decade. Vous ne recevrez que des selles tres-bonnes,
puisqu'on les paie tres-cher. Le quatorzieme de dragons a deux cents
selles qui sont en quarantaine a Rosette depuis vingt-cinq jours, et qui
doivent etre ici avant la fin du mois.

On doit monter a Gizeh au moins cinq a six cents sabres par jour; vous
les ferez donner aux depots de cavalerie qui en ont le plus besoin. Vous
passerez une reforme des chevaux, et je vous autorise a faire vendre au
profit des masses des regimens de cavalerie tous les chevaux hors d'etat
de servir.

Il y a dans la province du Caire cinq tribus principales d'Arabes:

Les Billy: c'est la plus nombreuse; elle est en paix avec nous, elle a
dans ce moment-ci son chef et plus de deux cents chameaux a l'armee.

Les Joualka: nous sommes en paix avec eux. Les fils des deux principaux
scheicks sont en ce moment en otage chez Zulvekias, commissaire pres le
divan.

Les Terrabins; nous sommes en paix avec eux. Ils ont leurs scheicks et
presque tous leurs chameaux dans les convois de l'armee.

Enfin, les Aouatah et les Hayde, qui sont nos ennemis. Nous avons brule
leurs villages, detruit leurs troupeaux. Ils sont dans le fond du
desert, mais ils pourraient revenir faire des brigandages aux environs
du Caire.

Il faut que les forts Camin, Sullowski et Dupuy leur tirent des coups de
canon, quand ils approchent de trop pres.

Il faut toujours avoir un batiment arme, embosse plus bas que la ville,
pres du rivage, de maniere a pouvoir tirer dans la plaine.

Il faut de temps en temps envoyer cent hommes a Kelioubeh, avec une
petite piece de canon, tant pour lever le miri, que pour connaitre si
ces Arabes sont retournes, et pouvoir les investir et surprendre leur
camp.

Il faut aussi, de temps en temps, reunir une centaine d'hommes a Giza,
faire une tournee surtout dans le nord de la province, lever le miri, et
donner la chasse aux Arabes.

Je desirerais que, des que le general Leclerc sera arrive a Gizeh, vous
l'envoyassiez avec cent hommes de Jerich et cinquante hommes de la
garnison du Caire, faire, dans le nord de sa province, une tournee de
cinq a six jours. Vous regleriez sa marche de maniere a etre instruit
tous les jours ou il se trouverait, afin de pouvoir le rappeler, si les
circonstances l'exigeaient.

Le divan du Caire a une influence reelle dans la ville, et est compose
d'hommes bien intentionnes; il faut le traiter avec beaucoup d'egards et
avoir une confiance particuliere dans le commissaire Zulvekias et dans
le scheick Madich.

L'intendant-general cophte, le chef des marchands de Damas,
Michael-Kebil, que vous pouvez consulter secretement lorsque vous aurez
quelques inquietudes, pourront vous donner des renseignemens sur ce qui
se passerait dans la ville.

S'il y avait des troubles dans la ville, il faudrait vous adresser
au petit divan, reunir meme le divan general. Ils reussiront a tout
concilier en leur temoignant de la confiance; enfin, prendre toujours
des mesures de surete, telles que consigner la troupe, redoubler les
gardes du quartier francais, y placer quelques petites pieces de canon,
mais n'arriver a faire bombarder la ville par le fort Dupuy et la
citadelle qu'a la derniere extremite: vous sentez le mauvais effet que
doit produire une telle mesure sur l'Egypte et dans tout l'Orient.

S'il arrivait des evenemens imprevus a Alexandrie et a Damiette, vous y
feriez marcher le general Lanusse et meme le general Fugieres.

Si vous veniez a craindre quelque ruse de la populace du Caire, vous
feriez venir le general Lanusse de Menouf; il viendrait sur l'une et
l'autre rive, et son arrivee ferait beaucoup d'effet dans la ville.

J'ai donne des fonds au genie, a l'artillerie et a l'ordonnateur pour
tout le service de ventose.

Vous correspondrez avec moi par des Arabes, et par tous les convois qui
partiront.

Quels que soient les evenemens qui se passent dans la Scharkieh,
vingt-cinq hommes partant de nuit arriveront toujours a Birket-el-Hadji,
a Belbeis et a Salahieh.

Le commandant des armes a Boulac vous remettra l'etat des batimens armes
que vous avez sur le Nil. Il est necessaire que ces batimens fassent un
service de plus en plus actif.

Le payeur a ordre de tenir a votre disposition 2,000 fr. par decade,
pour payer les courriers que vous m'expedierez.

BONAPARTE.



Au Caire, le 22 pluviose an 7 (10 fevrier 1799).

_Au general Desaix._

Je suis fort impatient de recevoir de vos nouvelles, quoique la voix
publique nous apprenne que vous ayez battu les mameloucks; et que vous
en ayiez detruit un grand nombre.

Les generaux Kleber et Reynier sont a El-Arich; je pars a l'instant
meme pour m'y rendre. Mon projet est de pousser Ibrahim-Bey au-dela des
confins de l'Egypte, et de dissiper les rassemblemens du pacha qui sont
faits a Gaza.

Ecrivez-moi par le Caire, en m'envoyant des Arabes droit a El-Arich.

Le citoyen Collot, lieutenant de vaisseau, est parti le 12 de ce moi,
avec un tres-bon vent, de Suez avec les chaloupes canonnieres, portant
quatre-vingts hommes de debarquement pour se rendre a Cosseir: on
m'ecrit de Suez, qu'a en juger par le temps qu'il a fait, il doit etre
arrive le 16. Ecrivez-lui par des Arabes, et procurez-lui tous les
secours que vous pourrez.

Les citoyens Hamelin et Liveron sont arrives, le 7 pluviose, a
Alexandrie: ils etaient partis le 24 octobre de Trieste; le 3 novembre,
d'Ancone, et le 28 nivose, de Navarino, en Moree, ou ils ont reste
mouilles fort long-temps; ils sont venus sur un batiment charge de
vin, d'eau-de-vie et de draps. A leur depart d'Europe, tout etait
parfaitement tranquille en France; le congres de Rastadt durait
toujours; le corps legislatif paraissait avoir repris un peu plus de
dignite et de consideration, et avoir dans les affaires un peu plus
d'influence que lorsque nous sommes partis. On avait fait une loi pour
le recrutement de l'armee. Tous les jeunes gens, depuis dix-huit ans,
avaient ete divises en cinq conscriptions militaires.

Voulant activer les negociations de Rastadt, on avait envoye Jourdan
commander l'armee du Rhin, Joubert, celle d'Italie, et on avait demande
a la premiere conscription 200,000 hommes: cela paraissait s'effectuer.

Presque tous les avisos que j'avais envoyes en France, etaient arrives.

On avait appris en Europe la prise d'Alexandrie un mois avant la
bataille des Pyramides, et la bataille des Pyramides toujours avant le
combat d'Aboukir.

Le vaisseau _le Genereux_, qui s'etait retire a Corfou, a pris, en
differentes occasions, deux fregates anglaises et le vaisseau _le
Leander_, de 64: ce dernier s'est battu quatre heures.

Au 5 novembre, _la Cisalpine_ et deux autres avisos que j'avais
expedies, etaient en rade a Corfou, attendant, a chaque instant, le
retour de leur courrier pour remettre a la voile et revenir ici.

Une escadre russe bloquait Corfou; les habitans s'etaient reunis a la
garnison, forte de quatre mille hommes. Le blocus n'a pas empeche la
fregate _la Brune_ d'y entrer le 20 novembre. L'ancien ministre de la
marine Pleville est a Corfou, ou il cherche a reunir le reste de notre
marine. Descoutes est parti, le 15 octobre, pour Constantinople, comme
ambassadeur extraordinaire.

Des l'instant que l'on a su a Londres que toute notre armee avait
debarque en Egypte, il y a eu en Angleterre une espece de delire.

Nos dignes allies, les Espagnols, avaient vingt-quatre vaisseaux dans le
port de Cadix, et ils etaient bloques par seize.

L'Angleterre a declare la guerre a toutes les republiques italiennes.

Le general Humbert, que vous connaissez bien, a eu la bonte de doubler
l'Ecosse et de debarquer avec deux a trois mille hommes en Irlande.
Apres avoir obtenu quelques avantages, il s'est laisse investir et a ete
fait prisonnier; l'adjudant-general Sarrasin etait avec lui. Il me
fache de voir, dans une operation aussi ridicule, le brave troisieme de
chasseurs.

L'escadre de Brest etait tres-belle.

Les Anglais bloquaient Malte, mais plusieurs batimens charges de vivres
y etaient deja entres.

On etait tres-indispose a Paris contre le roi de Naples.

Ne donnez pas de relache aux mameloucks, detruisez-les par tous les
moyens possibles.

Faites construire un petit fort capable de contenir deux a trois cents
hommes, et capable d'en contenir un plus grand nombre dans l'occasion,
dans l'endroit le plus favorable que vous pourrez, et il faut le choisir
pres d'un pays fertile.

Le but de ce fort serait de pouvoir reunir la nos magasins et nos
batimens armes, afin que dans le mois de mai ou de juin, votre division
devenant necessaire ailleurs, on puisse laisser un general avec quatre
ou cinq djermes armees, qui, de la, tiendra en respect toute la
Haute-Egypte. Il y aura des fours et des magasins, de sorte que quelques
bataillons de renfort le mettraient dans le cas de soumettre les
villages qui se seraient revoltes, ou de chasser les mameloucks qui
seraient revenus. Sans cela, vous sentez que si votre division est
necessaire ailleurs, cent mameloucks peuvent revenir et s'emparer de la
Haute-Egypte; ce qui n'arrivera pas si les habitans voient toujours des
troupes francaises, et des-lors peuvent penser que votre division n'est
absente que momentanement. Je desirerais, si cela est possible, qu'un
fort fut a meme de correspondre facilement avec Cosseir.

Je fais construire, dans ce moment, deux corvettes a Suez, qui porteront
chacune douze pieces de canon de 6. Mettez la main, le plus tot
possible, a la construction de votre fort; prenez la vos larges. Assurez
le nombre de pieces necessaires pour armer votre fort. Je desire, si
cela est possible, qu'il soit en pierre.

BONAPARTE.



Au Caire, le 11 pluviose an 7 (10 fevrier 1799).

_Au Directoire executif._

Un batiment ragusais est entre le 7 pluviose dans le port d'Alexandrie:
il avait a bord les citoyens Hamelin et Liveron, proprietaires du
chargement du batiment, consistant en vins, vinaigre et draps: il m'a
apporte une lettre du consul d'Ancone en date du 11 brumaire, qui ne
me donne point d'autre nouvelle que de me faire connaitre que tout est
tranquille en Europe et en France; il m'envoie la serie des journaux de
Lugano depuis le n deg.. 36 (3 septembre) jusqu'au n deg.. 43 (22 octobre),
et la serie du _Courrier de l'armee d'Italie_, qui s'imprime a Milan,
depuis le n deg.. 219 (14 vendemiaire) jusqu'au n deg.. 280 (6 brumaire).

Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relache a
Ancone le 3 novembre et est arrive a Navarino, d'ou il est parti le 22
nivose.

J'ai interroge moi-meme le citoyen Hamelin, et il a depose les faits
ci-joints.

Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le 18 messidor je
n'avais pas recu de nouvelles d'Europe.

Le 1er. novembre, mon frere est parti sur un aviso. Je lui avais ordonne
de se rendre a Crotone ou dans le golfe de Tarente: j'imagine qu'il est
arrive.

L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire.

Je vous expedie plus de soixante batimens de toutes les nations et par
toutes les voies: ainsi vous devez etre bien au fait de notre position
ici.

Nous avons appris par Suez que six fregates francaises, qui croisent a
l'entree de la mer Rouge, avaient fait pour plus de 20,000,000 de prises
aux Anglais.

Je fais construire dans ce moment-ci une corvette a Suez, et j'ai ma
flottille de quatre avisos, qui navigue dans la mer Rouge.

Les Anglais ont obtenu de la Porte que Djezzar-Pacha aurait, outre
son pachalic d'Acre, celui de Damas. Ibrahim-Pacha, Abdallah-Pacha et
d'autres pachas sont a Gaza, et menacent l'Egypte d'une invasion: je
pars dans une heure pour aller les trouver. Il faut passer neuf jours
d'un desert sans eau ni herbes; j'ai ramasse une quantite assez
considerable de chameaux, et j'espere que je ne manquerai de rien. Quand
vous lirez cette lettre, il serait possible que je fusse sur les ruines
de la ville de Salomon.

Djezzar-Pacha est un vieillard de soixante-dix ans, homme feroce, qui a
une haine demesuree contre les Francais; il a repondu avec dedain aux
ouvertures amicales que je lui ai fait faire plusieurs fois. J'ai, dans
l'operation que j'entreprends, trois buts:

1 deg.. Assurer la conquete de l'Egypte en construisant une place forte
au-dela du desert, et des-lors eloigner tellement les armees de quelque
nation que ce soit, de l'Egypte, qu'elles ne puissent rien combiner avec
une armee europeenne qui viendrait sur les cotes.

2 deg.. Obliger la Porte a s'expliquer, et par-la appuyer la negociation que
vous avez sans doute entamee, et l'envoi que je fais a Constantinople du
citoyen Beauchamp sur la caravelle turcque.

3 deg.. Enfin oter a la croisiere anglaise les subsistances qu'elle tire de
Syrie, en employant les deux mois d'hiver qui me restent a me rendre,
par la guerre et la diplomatie, toute cette cote amie.

Je me fais accompagner dans cette course du molah, qui est, apres le
muphti de Constantinople, l'homme le plus revere dans l'empire musulman;

Des quatre scheicks des principales sectes; de l'emir Hadji ou prince de
la caravane.

Le rhamadan, qui a commence hier, a ete celebre de ma part avec la plus
grande pompe. J'ai rempli les memes fonctions que remplissait le pacha.

Le general Desaix est a plus de cent soixante lieues du Caire, pres des
Cataractes. Il fait des fouilles sur les ruines de Thebes. J'attends a
chaque instant les details officiels d'un combat qu'il aurait eu contre
Mourad-Bey, qui aurait ete tue et cinq a six beys faits prisonniers.

L'adjudant-general Boyer a decouvert dans le desert, du cote du Fayoum,
des mines qu'aucun Europeen n'avait encore vues.

Le general Andreossi et le citoyen Berthollet sont de retour de leur
tournee aux lacs de Natron et aux couvens des Cophtes. Ils ont fait des
decouvertes extremement interessantes; ils ont trouve d'excellent natron
que l'ignorance des exploiteurs empechait de decouvrir. Cette branche
de commerce de l'Egypte deviendra encore par-la plus importante. Par le
premier courrier, je vous enverrai le nivellement du canal de Suez, dont
les vestiges se sont parfaitement conserves.

Il est necessaire que vous nous fassiez passer des armes et que vos
operations militaires et diplomatiques soient combinees de maniere que
nous recevions des secours: les evenemens naturels font mourir du monde.

Une maladie contagieuse s'est declaree depuis deux mois a Alexandrie:
deux cents hommes en ont ete victimes. Nous avons pris des mesures pour
qu'elle ne s'etende pas: nous la vaincrons.

Nous avons eu bien des ennemis a combattre dans cette expedition:
deserts, habitans du pays; Arabes, mameloucks, Russes, Turcs, Anglais.

_Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin m'etait
confirme, et que la France fut en guerre contre les rois, je passerais
en France._

Je ne me permets, dans cette lettre, aucune reflexion sur les affaires
de la republique, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune
nouvelle.

Nous avons tous une entiere confiance dans la sagesse et la vigueur des
determinations que vous prendrez.

BONAPARTE.



Belbeis, le 23 pluviose an 7 (11 fevrier 1799).

_Au general Kleber._

Je suis parti hier soir a dix heures et je suis arrive a minuit a
Belbeis. Je recois votre lettre du 19, et, deux heures apres, celle du
20. Le parc d'artillerie est arrive hier a Salahieh. J'ai ordonne que
le reste de la division Bon partit demain de Salahieh pour se rendre a
Catieh; la division Lannes ira ce soir a Corain, et demain a Salahieh;
toute la division de cavalerie du general Murat, forte de plus de mille
chevaux, part egalement, et sera demain soir a Salahieh; deux cents
chameaux charges d'orge doivent etre arrives ou sont en chemin pour
Catieh. Nous ramassons dans la Scharkieh tous les chameaux necessaires,
et nous cherchons tous les vivres que nous pouvons. Si les officiers de
marine ont trouve un point de debarquement pres d'El-Arich, et que l'un
des deux convois y arrive, je crois que nous serons bien, grace au
mouvement que vous avez donne a Damiette pendant le peu de temps que
vous y etes reste.

Quand je suis parti du Caire, le general Desaix avait detruit une partie
des mameloucks a trois journees des Cataractes. On disait trois beys
pris et Mourad-Bey tue depuis trois jours: cette nouvelle etait celle
du Caire, et l'intendant-general l'avait presque recue officiellement.
Ainsi, il est sur qu'il y a eu une affaire.

BONAPARTE.



A Belbeis, le 23 pluviose an 7 (11 fevrier 1799).

_Au general Bon._

Vous aurez recu, citoyen general, l'ordre de vous rendre a Catieh: nous
passerons sans doute par la route du fort, ou il y a de l'eau. Je suis
arrive ici hier soir, et je repars ce matin. Je serai demain a Salahieh,
ou j'espere recevoir de vos nouvelles.

Plusieurs convois de chameaux sont en route, et vont arriver a Catieh:
donnez les ordres pour qu'ils soient decharges. Envoyez a Tineh pour
y prendre les vivres venant de Damiette qui y seraient en depot, et
faites-les filer le plus possible sur El-Arich.

BONAPARTE.



Catieh, le 26 pluviose an 7 (14 fevrier 1799).

_Au general Ganteaume._

Il est necessaire, citoyen general, que vous vous rendiez demain a Tineh
et a la bouche d'Omin Faredge.

Vous ferez passer des ordres au commandant de la marine, a Damiette,
pour le depart, par El-Arich, du citoyen Slendelet avec sa flottille.

Vous ferez partir pour El-Arich le convoi qui est a Tineh ou
Omin-Faredge, et qui est destine pour El-Arich.

Vous activerez par tous les moyens possibles la navigation du lac
Menzaleh, qui, dans ce moment, est notre moyen principal pour
l'approvisionnement de l'armee.

Des le moment que vous croirez que votre presence n'est plus necessaire,
vous viendrez par terre a Catieh, et de-la au quartier-general.

BONAPARTE.



Catieh, le 26 pluviose an 5 (14 fevrier 1799).

_Au general Kleber._

Le general Bon, avec le reste de sa division, citoyen general, part ce
matin pour se rendre a la premiere journee.

La cavalerie part ce matin pour le meme endroit.

J'ignore encore si le convoi par mer pour El-Arich est parti; je ne sais
pas meme si le convoi d'Omin-Faredge est arrive a Tineh; cependant je le
presume, la journee d'hier ayant ete favorable.

On a envoye hier quarante chameaux a Tineh: je les attends ce matin, et
je ne partirai moi-meme que lorsque je les aurai vu filer sur El-Arich.

Je fais partir deux cents chameaux appartenans au quartier-general, qui
viennent du Caire pour se charger a Tineh de tout ce qui pourrait y
rentrer, et, dans le cas ou le convoi ne serait pas arrive a Tineh, ils
iront jusqu'a Omin-Faredge.

Vous devez avoir recu un convoi commande par l'adjudant-general
Gillyvieux, un autre par l'adjudant-general Fouler: celui-ci est le
troisieme Arabe que je vous expedie sur un dromadaire depuis que je suis
ici.

Je n'ai point de vos nouvelles depuis la lettre du general Reynier, que
vous m'avez envoyee il y a trois jours.

BONAPARTE.



Catieh, le 27 pluviose an 7 (15 fevrier 1799).

_A l'adjudant-general Grezieux._

Vous allez partir pour Tineh, citoyen, avec 200 chameaux et cinquante
hommes d'escorte et une compagnie de dromadaires. Arrive a Tineh, vous
ferez charger sur ces chameaux tout l'orge, le riz et le biscuit que
vous pourrez; vous presserez le depart du bataillon de la quatrieme et
des trois compagnies de grenadiers de la dix-neuvieme; vous ecrirez
a l'adjudant-general Almeyras, commandant a Damiette, et vous lui
marquerez d'activer le plus possible le depart des convois de
subsistances pour Tineh. Vous m'expedierez de Tineh un Arabe sur un
dromadaire pour me rendre compte exactement de la situation des magasins
de Tineh, et me donner des nouvelles du Caire et de Damiette.

Vos chameaux charges, vous vous rendrez a Catieh; vous y trouverez un
convoi de chameaux revenant a vide d'El-Arich; vous ferez charger dessus
cinquante mille rations de riz, de biscuit, et si le nombre des chameaux
n'etait pas suffisant, vous prendriez dans les deux cents chameaux de
quoi assurer le transport de ces cinquante mille rations; vous partirez
avec ce convoi pour El-Arich, et vous remettrez les chameaux dont
vous n'aurez plus besoin. Avant de partir, vous donnerez l'ordre au
commandant de Catieh de faire filer continuellement sur El-Arich les
vivres qui arriveraient de Tineh, et de m'envoyer des expres pour
m'instruire de sa situation, de celle de ses magasins et de celle de
Tineh.

BONAPARTE.

_P.S._ Si, a Tineh, il y avait des denrees pour charger plus de deux
cents chameaux, vous feriez un second voyage avec vos chameaux.

Le parc d'artillerie a ordre, des l'instant qu'il sera arrive, d'envoyer
cent chameaux a Tineh.



Catieh, le 27 pluviose an 7 (15 fevrier 1799).

_A l'ordonnateur en chef._

L'adjudant-general Grezieux, qui part avec deux cents chameaux pour
Tineh, a ordre de faire un second voyage, si cela est necessaire, pour
l'entiere evacuation des magasins de Tineh. Le parc d'artillerie
qui arrive ce soir enverra cent chameaux a Tineh, et, si cela est
necessaire, ces chameaux feront deux voyages.

Vous donnerez ordre au commissaire Sartelon de rester a Catieh jusqu'a
nouvel ordre, et de faire filer, avec la plus grande activite, sur
El-Arich tous les objets de subsistance qui se trouveraient a Catieh.

Il doit y avoir a Damiette, Menouf, Mehal-el-Kebir, une grande quantite
de son; faites filer le tout sur Catieh: ce point est le plus essentiel
tant pour avancer que pour la retraite, et doit etre approvisionne par
tous les moyens possibles.

Vous renouvellerez les ordres a Salahieh, Belbeis et au Caire, de faire
filer avec activite des convois de biscuit, orge, feves, son et riz sur
Catieh.

BONAPARTE.



Kan-Jounes, le 6 ventose an 7 (24 fevrier 1799).

_Aux scheicks et ulemas de Gaza._

Arrive a Kan-Jounes avec mon armee, j'apprends qu'une partie des
habitans de Gaza ont eu peur et ont evacue la ville. Je vous ecris la
presente pour qu'elle vous serve de sauvegarde, et pour faire connaitre
que je suis ami du peuple, protecteur des ulemas et des fideles.

Si je viens avec mon armee a Gaza, c'est pour en chasser les troupes de
Djezzar-Pacha, et le punir d'avoir fait une invasion en Egypte.

Envoyez donc au devant de moi des deputes, et soyez sans inquietude pour
la religion, pour votre vie, vos proprietes et vos femmes.

BONAPARTE.



Ramleh, le 12 ventose an 7 (2 mars 1799).

_Au general Kleber._

Je pense que la lettre que vous avez fait ecrire par votre capitaine des
Maugrabins pourra faire un bon effet. Joignez-y une sommation en regle
pour leur faire sentir que la place ne peut pas tenir.

Si vous pensez qu'un mouvement de votre division sur Jaffa en accelere
la reddition, je vous autorise a le faire. Si vous entrez dans la ville,
prenez toutes les mesures pour empecher le pillage; vous placerez la
cavalerie en avant sur le chemin de Saint-Jean d'Acre.

Nous avons trouve ici une assez grande quantite de magasins, surtout
beaucoup d'orge.

BONAPARTE.



Jaffa, le 12 ventose an 7 (2 mars 1799).

_Au contre-amiral Ganteaume._

Vous donnerez l'ordre qu'on fasse partir d'Alexandrie les troupes qui
s'y trouveraient sur les batimens de transport que l'on jugera les plus
propices.

Vous donnerez l'ordre au contre-amiral Perree, s'il peut sortir
d'Alexandrie avec les trois fregates _la Junon_, _l'Alceste_ et _la
Courageuse_ et deux bricks, sans que l'ennemi s'en apercoive, de se
rendre a Jaffa, ou il recevra de nouveaux ordres. Si le temps le
poussait devant Saint-Jean d'Acre, il s'informera si nous y sommes:
il est probable que nous y serons. Alors il embarquera avec lui, sur
chacune de ses fregates, une piece de 24 et un mortier avec trois cents
coups a tirer, et sur chaque fregate une forge pour rougir les boulets
a terre. Il ne faut pas cependant que l'embarquement desdits objets
retarde en rien son depart, si le temps etait propice.

S'il pensait ne pouvoir sortir sans que l'ennemi eut connaissance de son
mouvement, il tacherait de m'envoyer a Jaffa deux bons bricks, tels que
_le Salamine_ et _l'Alerte_.

Vous enverrez cet ordre par un officier de marine qui partira sur une
djerme, qui debarquera a Damiette, et par le courrier qui part demain
pour le Caire.

BONAPARTE.



El-Arich, le 15 ventose an 7 (5 mars 1799).

_Au general Dugua._

Le chef de l'etat-major doit vous avoir tenu instruit des differens
mouvemens militaires qui ont eu lieu ici.

Vous recevrez une quinzaine de drapeaux avec six cachefs et une
trentaine de mameloucks: mon intention est qu'ils soient bien traites.
On leur restituera leurs maisons, mais on exercera sur eux une
surveillance particuliere. Vous leur reitererez la promesse que je leur
ai faite de leur faire du bien si, a mon retour, vous etes content de
leur conduite.

Je desire que vous voyiez le scheik Mahdieh et les differens membres
du divan, que vous vous concertiez pour faire une petite fete a la
reception des drapeaux, et, si cela se peut, faire naturellement qu'ils
soient places dans la mosquee de Geuil-Azur, comme un trophee de la
victoire remportee par l'armee d'Egypte sur Djezzar et sur les ennemis
des Egyptiens.

Arrangez tout cela comme vous pourrez. Faites connaitre aux habitans
du Caire, de Damiette, qu'ils peuvent envoyer des caravanes en Syrie;
qu'ils vendront bien leurs marchandises, et que leurs proprietes seront
respectees.

Faites filer du biscuit par toutes les occasions.

Faites dire a Ibrahim, scheick des Billis, que je desire qu'il vienne,
ainsi que le kiaya des Arabes, qui est un Maugrabin qui me serait utile.
Faites-nous passer, des que vous le pourrez, cinq ou six cents coups a
boulet de 8 et trois ou quatre cents de 12.

Envoyez-moi les lettres de l'armee par des convois surs, et ne m'ecrivez
par les Arabes que des lettres par duplicata de ce que vous m'ecrirez
par des detachemens: le desert est fort long, et les Arabes viennent de
piller toutes les depeches que le general Rampon m'envoyait de Catieh
par un Arabe.

Je n'ai recu de vous, depuis mon depart, qu'une seule lettre du 26. S'il
venait surtout des lettres importantes, soit de la Haute-Egypte, soit
de France, ne les hasardez pas legerement; mais envoyez-les-moi par un
officier et une bonne escorte, en me prevenant en gros, par un Arabe, de
ce qui serait parvenu a votre connaissance.

J'ai enrole trois a quatre cents Maugrabins, qui marchent avec nous.

BONAPARTE.



Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799).

_Au general Kleber._

Je vous envoie, citoyen general, une lettre au scheick de Naplouse,
que je vous prie de lui faire passer. Je vous prie d'en faire faire
plusieurs copies, et de les envoyer successivement, afin d'etre sur
qu'une d'elles arrivera.

J'ai ecrit a Djezzar-Pacha: s'il prend le parti d'envoyer quelqu'un,
comme je le lui propose, recommandez a vos avant-postes de le bien
traiter.

A l'instant nous prenons deux batimens, un charge de deux mille quintaux
de poudre, et l'autre de riz.

La garnison de Jaffa etait de quatre mille hommes: deux mille ont ete
tues dans la ville, et pres de deux mille ont ete fusilles entre hier et
aujourd'hui.

BONAPARTE.




Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799).

_Aux scheicks, ulemas, et autres habitans des provinces de Gaza, Ramleh
et Jaffa._

Dieu est clement et misericordieux.

Je vous ecris la presente pour vous faire connaitre que je suis
venu dans la Palestine pour en chasser les mameloucks et l'armee de
Djezzar-Pacha.

De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il etendu ses vexations sur les
provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, qui ne font pas partie de son
pachalic? De quel droit avait-il egalement envoye ses troupes a
El-Arich? Il m'a provoque a la guerre, je la lui ai apportee; mais ce
n'est pas a vous, habitans, que mon intention est d'en faire sentir les
horreurs.

Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, par peur, les ont
quittes, y rentrent. J'accorde surete et sauvegarde a tous. J'accorderai
a chacun la propriete qu'il possedait.

Mon intention est que les cadis continueront comme a l'ordinaire leurs
fonctions et a rendre la justice, que la religion surtout soit protegee
et respectee, et que les mosquees soient frequentees par tous les bons
musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, c'est lui qui
donne la victoire.

Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles
contre moi, car tout ce que j'entreprends doit reussir. Ceux qui se
declarent mes amis, prosperent; ceux qui se declarent mes ennemis,
perissent. L'exemple de ce qui vient d'arriver a Jaffa et a Gaza doit
vous faire connaitre que si je suis terrible pour mes ennemis, je suis
bon pour mes amis, et surtout clement et misericordieux pour le pauvre
peuple.

BONAPARTE.



Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799).

_Aux scheicks, ulemas et commandant de Jerusalem._

Je vous fais connaitre par la presente que j'ai chasse les mameloucks et
les troupes de Djezzar-Pacha des provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa; que
mon intention n'est pas de faire la guerre au peuple; que je suis l'ami
des musulmans; que les habitans de Jerusalem peuvent choisir la paix ou
la guerre. S'ils choisissent la premiere, qu'ils envoient au camp de
Jaffa des deputes pour promettre de ne jamais rien faire contre moi.
S'ils etaient assez insenses pour preferer la guerre, je la leur
porterai moi-meme. Ils doivent savoir que je suis terrible comme le feu
du ciel envers mes ennemis, clement et misericordieux envers le peuple
et ceux qui veulent etre mes amis.

BONAPARTE.



Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799).

_Aux scheicks de Naplouse._

Je me suis empare de Gaza, Ramleh, Jaffa et de toute la Palestine. Je
n'ai aucune intention de faire la guerre aux habitans de Naplouse,
car je ne viens ici que pour faire la guerre aux mameloucks, a
Djezzar-Pacha, dont je sais que vous etes les ennemis.

Je leur offre donc, par la presente lettre, la paix ou la guerre. S'ils
veulent la paix, qu'ils chassent les mameloucks de chez eux, et me le
fassent connaitre, en promettant de ne commettre aucune hostilite contre
moi. S'ils veulent la guerre, je la leur porterai moi-meme; je suis
clement et misericordieux envers mes amis, mais terrible comme le feu du
ciel envers mes ennemis.

BONAPARTE.



Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799).

_A Djezzar-Pacha._

Depuis mon entree en Egypte, je vous ai fait connaitre plusieurs fois
que mon intention n'etait pas de vous faire la guerre, que mon seul
but etait de chasser les mameloucks; vous n'avez repondu a aucune des
ouvertures que je vous ai faites.

Je vous avais fait connaitre que je desirais que vous eloignassiez
Ibrahim-Bey des frontieres de l'Egypte: bien loin de la, vous avez
envoye des troupes a Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous avez
publie partout que vous alliez entrer en Egypte: effectivement vous avez
effectue votre invasion en portant deux mille hommes de vos troupes dans
le fort d'El-Arich, enfonce a six lieues dans le territoire de l'Egypte.
J'ai du alors partir du Caire, et vous apporter moi-meme la guerre que
vous paraissiez provoquer.

Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai traite
avec generosite celles de vos troupes qui s'en sont remises a ma
discretion, j'ai ete severe envers celles qui ont viole les droits de
la guerre; je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean d'Acre. Mais
quelle raison ai-je d'oter quelques annees de vie a un vieillard que je
ne connais pas? Que font quelques lieues de plus a cote des pays que
j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, je veux, a son
exemple, etre clement et misericordieux, non-seulement envers le peuple,
mais encore envers les grands.

Vous n'avez point de raisons reelles d'etre mon ennemi, puisque vous
l'etiez des mameloucks. Votre pachalic est separe par les provinces de
Gaza, Ramleh et par d'immenses deserts de l'Egypte. Redevenez mon ami,
soyez l'ennemi des mameloucks et des Anglais, je vous ferai autant de
bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal. Envoyez-moi
votre reponse par un homme muni de vos pleins pouvoirs et qui connaisse
vos intentions. Il se presentera a mon avant-garde avec un drapeau
blanc, et je donne ordre a mon etat-major de vous envoyer un
sauf-conduit, que vous trouverez ci-joint.

Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint Jean d'Acre; il faut donc
que j'aie votre reponse avant ce jour.

BONAPARTE.



Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799).

_Au general Dugua._

J'ai recu, citoyen general, fort peu de lettres de vous; elles ont,
j'imagine, ete interceptees par cette nuee d'Arabes qui couvrent le
desert: la derniere que j'ai recue de vous est du 6 ventose.

L'etat-major vous instruira des details de la prise de Jaffa. Les 4,000
hommes qui formaient la garnison ont tous peri dans l'assaut, ou ont ete
passes au fil de l'epee.

Il nous reste encore Saint-Jean d'Acre.

Avant le mois de juin, il n'y a rien de serieux a craindre de la part
des Anglais.

Quant a l'affaire de la mer Rouge, on ne comprend pas grand'chose au
rapport qui vous a ete envoye. Il faut esperer que les officiers de
marine qui s'y trouvent, en donneront un plus intelligible.

La victoire du general Desaix doit avoir tout tranquillise dans la
haute Egypte. Nos victoires en Syrie doivent apaiser les troubles de la
Scharkieh.

BONAPARTE.



Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799).

_Au general Marmont._

L'etat-major vous aura instruit, citoyen general, des differens
evenemens militaires qui se sont succede et auxquels nous devons la
conquete de toute la Palestine. La prise de Jaffa a ete brillante; 4,000
hommes des meilleures troupes de Djezzar et des meilleurs canonniers de
Constantinople ont ete passes au fil de l'epee. Nous avons trouve dans
cette ville soixante pieces de canon, des munitions, et beaucoup de
magasins. Ces pieces sont toutes fondues a Constantinople et de calibre
francais.

Jaffa a une rade assez sure et une petite anse ou nous avons trouve un
batiment de cent cinquante tonneaux. Comme nous avons ici beaucoup de
savon et autres objets, si quelques batimens de convoi de cent a cent
cinquante tonneaux veulent se hasarder a venir, on les fretera.

Les dernieres nouvelles que j'ai de Damiette sont du 4 ventose, d'ou je
conclus qu'il n'y avait rien de nouveau a Alexandrie. Le 1er ventose, il
a fait des vents tres-violens qui auront eloigne les Anglais.

Je vous envoie une proclamation en arabe, faite aux habitans du pays: si
vous avez encore une imprimerie, faites-la imprimer et repandre dans le
Levant, la Barbarie et partout ou il sera possible. Dans le cas ou vous
n'auriez plus d'imprimerie, je donne ordre qu'on l'imprime au Caire et
que l'on vous envoie deux cents exemplaires de cette proclamation.

S'il partait des batimens pour France, je vous autorise a ecrire au
gouvernement ce que vous savez de notre position: vous sentez qu'il ne
doit rien y avoir de politique, mais seulement des faits.

BONAPARTE.



Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799).

_Au general du genie._

Des personnes arrivees d'El-Arich m'instruisent qu'on n'y a rien fait,
pas meme retabli la breche: veuillez donner des ordres pour que les
reparations d'un fort si essentiel n'eprouvent aucun retard. Vous sentez
qu'il peut arriver des evenemens tels qu'El-Arich devienne notre tete de
ligne, laquelle pouvant tenir quinze jours ou un mois, pourrait donner
des resultats incalculables.

BONAPARTE.



Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799).

_A l'adjudant-general Almeyras._

L'etat-major vous aura instruit, citoyen general, de la prise de Jaffa,
ou nous avons trouve beaucoup de riz, et nous en avions besoin, car
notre flottille nous manque toujours.

Nous y avons trouve une grande quantite d'artillerie, beaucoup
d'obusiers, de pieces de 4 du calibre francais.

Comme il y a ici de l'huile et du savon, et d'autres objets qui sont
utiles en Egypte, et que la Palestine a besoin de riz, engagez les
negocians de Damiette a ouvrir un commerce avec Jaffa. Assurez-les
qu'ils seront proteges et n'essuieront aucune avanie.

Si la flottille n'etait pas partie, prenez toutes les mesures pour la
faire sortir. Envoyez-moi aussi des djermes avec du biscuit, droit a
Jaffa.

BONAPARTE.



Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799).

_Au citoyen Poussielgue._

Je vous fais passer une proclamation que j'ai faite aux habitans de
ces provinces. Faites-la imprimer et repandez-la par tous les moyens
possibles; envoyez-en deux cents exemplaires a Damiette et a Alexandrie,
pour qu'il s'en repande dans le Levant, a Constantinople et dans la
Barbarie.

Je renvoie au Caire le chef des scheicks, celui qui avait la place que
j'ai donnee au scheick El-Bekri. Vous assurerez ce dernier que cela ne
doit l'inquieter en rien, et que je sais mettre de la difference entre
mes vieux amis et les nouveaux.

Engagez les negocians de Damiette a venir vendre leur riz a Jaffa. Nous
avons ici une grande quantite de savon; engagez les negocians du Caire
a venir en acheter. Ils savent que je protege le commerce; ils n'ont
a craindre ni avanies ni tracasseries. Il y a ici des articles qui
manquent en Egypte, tels que le savon, l'huile; qu'ils apportent en
echange du riz et du ble; prenez toutes les mesures pour activer, autant
que possible, ce commerce.

Faites imprimer en arabe tout ce que Venture ecrit au divan, en y
faisant mettre les ornemens que le scheick Mahdi jugera a propos, et
repandez-le dans l'Egypte.

BONAPARTE.



Jaffa, le 21 ventose an 7 (11 mars 1799).

_Au general Dugua._

J'ai recu, citoyen general, par mon aide-de-camp Lavalette le duplicata
des lettres que vous m'avez ecrites. Vous aurez recu des lettres de Gaza
et le recit de l'affaire de Jaffa.

L'evenement arrive a Cosseir est d'autant plus inconcevable, que le
contre-amiral Ganteaume avait donne pour instructions au citoyen Collot,
que, s'il y avait des batimens a Cosseir, il s'en tint a croiser pour
les empecher de sortir.

L'etat-major envoie l'ordre au general Menou de se rendre a Jaffa pour
prendre le commandement de la Palestine.

Apres tous les accidens que nous apprenons de la mer, il ne vous
paraitra pas prudent que vous la traversiez dans ce moment-ci; vous
penserez, sans doute, qu'il est necessaire que vous attendiez d'autres
circonstances.

Votre convoi de cent cinquante chameaux charges de vivres et de
munitions d'artillerie, nous est venu fort a propos, pour les munitions
d'artillerie surtout, car nous avons grand besoin de boulets de 8 et de
12.

BONAPARTE.



Jaffa, le 23 ventose an 7 (13 mars 1799).

_A l'adjudant-general Grezieux._

Vous aurez, citoyen, le commandement de la province de Jaffa et de celle
de Ramleh.

Votre premiere operation sera de faire placer une piece de canon sur
chacune des tours, et de disposer les quatre plus grosses du cote du
front, pour sa defense.

L'officier du genie a ordre de reparer sur-le-champ la breche.

Vous vous assurerez que les portes puissent se fermer facilement. Comme
les deux qui existent me paraissent tres-rapprochees l'une de l'autre,
il suffirait d'en tenir une ouverte.

Les Grecs doivent fournir des secours a l'hopital des blesses.

Les chretiens latins et les Armeniens doivent fournir des secours a
l'hopital des fievreux.

Vous formerez un divan, compose de sept personnes; vous y mettrez des
mahometans et des chretiens.

Vous seconderez toutes les operations du citoyen Gloutier, tendant a
etablir les finances et a procurer de l'argent a la caisse.

Aucun batiment de ceux qui sont actuellement dans le port, ne doit en
sortir sous quelque pretexte que ce soit.

Le commerce avec Damiette et l'Egypte sera encourage le plus possible.

Vous enverrez dans tous les villages une proclamation afin que les
habitans vivent tranquilles. J'ai charge le general Reynier d'organiser
un divan a Ramleh.

Il reste ici un officier de marine.

Si vous aviez des nouvelles plus interessantes a me faire passer, et que
le temps fut beau, vous pourriez profiter a la fois de la terre et de la
mer.

Toutes les fois qu'il y aura des occasions pour l'Egypte, vous ne
manquerez pas de donner des nouvelles de l'armee a l'adjudant-general
Almeyras, a Damiette, et au general Dugua, au Caire.

Ayez bien soin que les magasins soient tenus en bon etat et ne soient
pas gaspilles. Faites toutes les recherches possibles pour en decouvrir
de nouveaux.

BONAPARTE.



Jaffa, le 23 ventose an 7 (13 mars 1799).

_Au directoire executif._

Le 5 fructidor, j'envoyai un officier a Djezzar, pacha d'Acre: il
l'accueillit mal et ne repondit pas.

Le 29 brumaire, je lui ecrivis une autre lettre: il fit couper la tete
au porteur.

Les Francais etaient arretes a Acre et traites cruellement.

Les provinces d'Egypte etaient inondees de firmans, dans lesquels
Djezzar ne dissimulait point ses intentions hostiles et annoncait son
arrivee.

Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza. Son
avant-garde prit position a El-Arich, ou il y a quelques bons puits
et un fort situe dans le desert a dix lieues dans le territoire de
l'Egypte.

Je n'avais donc plus le choix: j'etais provoque a la guerre; je ne crus
pas devoir tarder a la lui porter moi-meme.

Le general Reynier rejoignit le 16 pluviose son avant-garde, qui, sous
les ordres de l'infatigable general Lagrange, etait a Catieh, situe
a trois journees dans le desert, ou j'avais reuni des magasins
considerables.

Le general Kleber arriva le 18 pluviose de Damiette sur le lac Menzaleh,
sur lequel on avait construit plusieurs barques canonnieres, debarqua a
Peluse et se rendit a Catieh.

_Combat d'El-Arich._

Le general Reynier partit le 18 pluviose de Catieh avec sa division,
pour se rendre a El-Arich. Il fallut marcher plusieurs jours a travers
le desert sans trouver d'eau; des difficultes de toute espece furent
vaincues: l'ennemi fut attaque, force, le village d'El-Arich enleve, et
toute l'avant-garde ennemie bloquee dans le fort d'El-Arich.

_Attaque de nuit._

Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue par un corps
d'infanterie, avait pris position sur nos derrieres a une lieue, et
bloquait l'armee assiegeante.

Le general Kleber fit faire un mouvement au general Reynier; a minuit,
le camp ennemi fut cerne, attaque et enleve; un des beys fut tue.
Effets, armes, bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent le
temps de se sauver, plusieurs mameloucks d'Ibrahim-Bey furent faits
prisonniers.

_Siege du fort d'El-Arich._

La tranchee fut ouverte devant le fort d'El-Arich: une de nos mines
avait ete eventee et nos mineurs deloges. Le 28 pluviose, une batterie
de breche fut construite, ainsi que deux batteries d'approche:
on canonna toute la journee du 29. Le 30 a midi, la breche etait
praticable; je sommai le commandant de se rendre, il le fit. Nous avons
trouve a El-Arich trois cents chevaux, beaucoup de biscuit, de riz, cinq
cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents hommes de l'Adonie et
de la Caramanie; les Maugrabins ont pris du service avec nous: j'en ai
fait un corps auxiliaire.

Nous partimes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde s'egara dans le
desert et souffrit beaucoup du manque d'eau: nous manquames de vivres,
nous fumes obliges de manger des chevaux, des mulets, des chameaux.

Nous etions le 6 aux colonnes placees sur les limites de l'Afrique et de
l'Asie; nous couchames en Asie le 6.

Le jour suivant, nous etions en marche sur Gaza: a dix heures du
matin, nous decouvrimes trois ou quatre mille hommes de cavalerie qui
marchaient a nous.

_Combat de Gaza._

Le general Murat, commandant la cavalerie, fit passer les differens
torrens qui se trouvaient en presence de l'ennemi par des mouvemens
executes avec precision.

La division Kleber se porta par la gauche sur Gaza; le general Lannes,
avec son infanterie legere, appuyait les mouvemens de la cavalerie,
qui etait rangee sur deux lignes. Chaque ligne avait derriere elle un
escadron de reserve: nous chargeames l'ennemi pres de la hauteur qui
regarde Nebron, et ou Samson porta les portes de Gaza. L'ennemi ne recut
point la charge et se replia: il eut quelques hommes tues, entre autres
le kiaya du pacha.

La vingt-deuxieme d'infanterie legere s'est fort bien conduite: elle
suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien des
jours qu'elle n'avait fait un bon repas ni bu de l'eau a son aise.

Nous entrames dans Gaza: nous y trouvames quinze milliers de poudre,
beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux
cent mille rations de biscuit et six pieces de canon.

Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis notre
depart de France, nous n'avions pas vu d'orage.

Nous couchames le 10 a Eswod, l'ancienne Azot.

Nous couchames le 11 a Ramleh; l'ennemi l'avait evacue avec tant de
precipitation, qu'il nous laissa cent mille rations de biscuit, beaucoup
plus d'orge, et quinze cents outres que Djezzar avait preparees pour
passer le desert.

_Siege de Jaffa._

La division Kleber investit d'abord Jaffa, et se porta ensuite sur la
riviere de la Hhayah, pour couvrir le siege; la division Bon investit
les fronts droits de la ville, et la division Lannes les fronts gauches.

L'ennemi demasqua une quarantaine de pieces de canon de tous les points
de l'enceinte, desquelles il fit un feu vif et soutenu.

Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de breche, une de
mortiers, etaient en etat de tirer. La garnison fit une sortie; on
vit alors une foule d'hommes diversement costumes, et de toutes les
couleurs, se porter sur la batterie de breche: c'etaient des Maugrabins,
des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens, des
Damasquyns, des Alepins, des noirs de Tekrour; ils furent vivement
repousses, et rentrerent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon
aide-de-camp Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, s'est
particulierement distingue.

A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; il fit couper
la tete a mon envoye, et ne repondit point. A sept heures, le feu
commenca; a une heure je jugeai la breche praticable. Le general Lannes
fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux adjudans-generaux,
Netherwood, avec dix carabiniers, y monta le premier et fut suivi
de trois compagnies de grenadiers de la treizieme et de la
soixante-neuvieme demi-brigade, commandees par l'adjudant-general
Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de general de brigade.

A cinq heures, nous etions maitres de la ville, qui, pendant
vingt-quatre heures, fut livree au pillage et a toutes les horreurs de
la guerre, qui jamais ne m'a paru si hideuse.

Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont ete passes au fil de
l'epee; il y avait huit cents canonniers: une partie des habitans a ete
massacree.

Les jours suivans, plusieurs batimens sont venus de Saint-Jean d'Acre
avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont ete pris dans le
port: ils ont ete etonnes de voir la ville en notre pouvoir; l'opinion
etait qu'elle nous arreterait six mois.

Abd-Oullah, general de Djezzar, a eu l'adresse de se cacher parmi les
gens d'Egypte, et de venir se jeter a mes pieds.

J'ai renvoye a Damas et a Alep plus de cinq cents personnes de ces deux
villes, ainsi que quatre a cinq cents personnes d'Egypte.

J'ai pardonne aux mameloucks et aux kachefs que j'ai pris a El-Arich;
j'ai pardonne a Omar Makram, cheikh du Caire; j'ai ete clement envers
les Egyptiens, autant que je l'ai ete envers le peuple de Jaffa, mais
severe envers la garnison qui s'est laisse prendre les armes a la main.

Nous avons trouve a Jaffa cinquante pieces de canon, dont trente formant
l'equipage de campagne, de modele europeen, et des munitions, plus de
quatre cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de riz, et
quelques magasins de savon.

Les corps du genie et de l'artillerie se sont distingues.

Le general Caffarelli, qui a dirige ces sieges, qui a fait fortifier
les differentes places de l'Egypte, est officier recommandable par une
activite, un courage et des talens rares.

Le chef de brigade du genie Samson a commande l'avant-garde qui a pris
possession de Cathieh, et a rendu dans toutes les occasions les plus
grands services.

Le capitaine du genie Sabatier a ete blesse au siege d'El-Arich.

Le citoyen Aime est entre le premier dans Jaffa, par un vaste souterrain
qui conduit dans l'interieur de la place.

Le chef de brigade Songis, directeur du parc d'artillerie, n'est parvenu
a conduire les pieces qu'avec de grandes peines; il a commande la
principale attaque de Jaffa.

Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la vingt-deuxieme
d'infanterie legere, qui a ete tue a la breche: cet officier a ete
vivement regrette de l'armee; les soldats de son corps l'ont pleure
comme leur pere. J'ai nomme a sa place le chef de bataillon Magni, qui a
ete grievement blesse. Ces differentes affaires nous ont coute cinquante
hommes tues et deux cents blesses.

L'armee de la republique est maitre de toute la Palestine.

BONAPARTE.




FIN DU SECOND VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoleon Bonaparte, Tome II.
by Napoleon Bonaparte

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE NAPOLEON ***

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information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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