The Project Gutenberg EBook of Le nabab, tome II, by Alphonse Daudet

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Title: Le nabab, tome II

Author: Alphonse Daudet

Release Date: June 24, 2004 [EBook #12727]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NABAB, TOME II ***




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OEUVRES

DE

Alphonse Daudet


Le Nabab

Tome II


M DCCC LXXXVII





LE NABAB




XIII

UN JOUR DE SPLEEN


Cinq heures de l'apres-midi. La pluie depuis le matin, un ciel gris et
bas a toucher avec les parapluies, un temps mou qui poisse, le gachis,
la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en trainees luisantes
au bord des trottoirs, chassee en vain par tes balayeuses mecaniques,
par les balayeuses en marmottes, enlevee sur d'enormes tombereaux qui
l'emportent lentement vers Montreuil, la promenent en triomphe a travers
les rues, toujours remuee et toujours renaissante, poussant entre les
paves, eclaboussant les panneaux des voitures, le poitrail des chevaux,
les vetements des passants, mouchetant les vitres, les seuils, les
devantures, a croire que Paris entier va s'enfoncer et disparaitre sous
cette tristesse du sol fangeux ou tout se fond et se confond. Et c'est
une pitie de voir l'envahissement de cette souillure sur les blancheurs
des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de
pierre... Il y a quelqu'un cependant que ce spectacle rejouit, un pauvre
etre degoute et malade qui, vautre tout de son long sur la soie brodee
d'un divan, la tete sur ses poings fermes, regarde joyeusement dehors
contre les vitres ruisselantes et se delecte a toutes ces laideurs:

"Vois-tu, ma fee, voila bien le temps qu'il me fallait aujourd'hui...
Regarde-les patauger... Sont-ils hideux, sont-ils sales!... Que de
fange! Il y en a partout, dans les rues, sur les quais, jusque dans
la Seine, jusque dans le ciel... Ah! c'est bon la boue, quand on est
triste... Je voudrais tripoter la-dedans, faire de la sculpture avec ca,
une statue de cent pieds de haut, qui s'appellerait: "Mon ennui."

--Mais pourquoi t'ennuies-tu, ma cherie, dit avec douceur la vieille
danseuse, aimable et rose dans son fauteuil, ou elle se tient
tres droite de peur d'abimer sa coiffure encore plus soignee que
d'habitude... N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour etre heureuse?"

Et, de sa voix tranquille, pour la centieme fois, elle recommence a lui
enumerer ses raisons de bonheur, sa gloire, son genie, sa beaute, tous
les hommes a ses pieds, les plus beaux, les plus puissants; oh! oui,
les plus puissants, puisqu'aujourd'hui meme... Mais un miaulement
formidable, une plainte dechirante du chacal exaspere par la monotonie
de son desert, fait trembler tout a coup les vitres de l'atelier et
rentrer dans son cocon l'antique chrysalide epouvantee.

Depuis huit jours, son groupe fini, parti pour l'exposition, a laisse
Felicia dans ce meme etat de prostration, d'ecoeurement, d'irritation
navree et desolante. Il faut toute la patience inalterable de la fee, la
magie de ses souvenirs evoques a chaque instant pour lui rendre la vie
supportable a cote de cette inquietude, de cette colere mechante qu'on
entend gronder au fond des silences de la jeune fille, et qui subitement
eclatent dans une parole amere, dans un "pouah" de degout a propos de
tout... Son groupe est hideux... Personne n'en parlera... Tous les
critiques sont des anes... Le public? un goitre immense a trois etages
de mentons... Et pourtant, l'autre dimanche, quand le duc de Mora
est venu avec le surintendant des beaux-arts voir son exposition a
l'atelier, elle etait si heureuse, si fiere des eloges qu'on lui
donnait, si pleinement ravie de son travail qu'elle admirait a distance
comme d'un autre, maintenant que l'outil n'etablissait plus entre elle
et l'oeuvre ce lien genant a l'impartial jugement de l'artiste.

Mais c'est tous les ans ainsi. L'atelier depeuple du recent ouvrage,
son nom glorieux encore une fois jete au caprice imprevu du public, les
preoccupations de Felicia, desormais sans objet visible, errent
dans tout le vide de son coeur, de son existence de femme sortie du
tranquille sillon, jusqu'a ce qu'elle se soit reprise a un autre
travail. Elle s'enferme, ne veut voir personne. On dirait qu'elle se
mefie d'elle-meme. Il n'y a que le bon Jenkins qui la supporte pendant
ces crises. Il semble meme les rechercher, comme s'il en attendait
quelque chose. Dieu sait pourtant qu'elle n'est pas aimable avec lui.
Hier encore il est reste deux heures en face de cette belle ennuyee, qui
ne lui a seulement pas une fois adresse la parole. Si c'est la l'accueil
qu'elle reserve ce soir au grand personnage qui leur fait l'honneur de
venir diner avec elles... Ici la douce Crenmitz, qui rumine paisiblement
toutes ces pensees en regardant le fin bout de ses souliers a
bouffettes, se rappelle subitement qu'elle a promis de confectionner
une assiette de patisseries viennoises pour le diner du personnage en
question, et sort de l'atelier discretement sur la pointe de ses petits
pieds.

Toujours la pluie, toujours la boue, toujours le beau sphinx accroupi,
les yeux perdus dans l'horizon fangeux. A quoi pense-t-il? Qu'est-ce
qu'il regarde venir la-bas, par ces routes souillees, douteuses sous
la nuit qui tombe, avec ce pli au front et cette levre expressive de
degout? Est-ce son destin qu'il attend? Triste destin qui s'est mis en
marche par un temps pareil, sans crainte de l'ombre, de la boue...

Quelqu'un vient d'entrer dans l'atelier, un pas plus lourd que le trot
de souris de Constance. Le petit domestique sans doute. Et Felicia,
brutalement sans se retourner:

"Va te coucher... Je n'y suis pour personne...

--J'aurais bien voulu vous parler cependant, lui repond une voix amie."

Elle tressaille, se redresse, et radoucie, presque rieuse devant ce
visiteur inattendu:

--Tiens! c'est vous, jeune Minerve... Comment etes-vous donc entre?

--Bien simplement. Toutes les portes sont ouvertes.

--Cela ne m'etonne pas. Constance est comme folle, depuis ce matin, avec
son diner...

--Oui, j'ai vu. L'antichambre est pleine de fleurs. Vous avez?...

--Oh! un diner bete, un diner officiel. Je ne sais pas comment j'ai
pu... Asseyez-vous donc la; pres de moi. Je suis heureuse de vous voir."

Paul s'assied, un peu trouble. Jamais elle ne lui a paru si belle. Dans
le demi-jour de l'atelier, parmi l'eclat brouille des objets d'art,
bronzes, tapisseries, sa paleur fait une lumiere douce, ses yeux ont
des reflets de pierre precieuse, et sa longue amazone serree dessine
l'abandon de son corps de deesse. Puis elle parle d'un ton si
affectueux, elle semble si heureuse de cette visite. Pourquoi est-il
reste aussi longtemps loin d'elle? Voila pres d'un mois qu'on ne l'a vu.
Ils ne sont donc plus amis? Lui s'excuse de son mieux. Les affaires, un
voyage. D'ailleurs, s'il n'est pas venu ici, il a souvent parle d'elle,
oh! bien souvent, presque tous les jours.

"Vraiment? Et avec qui?

--Avec..."

Il va dire: "avec Aline Joyeuse..." mais une gene l'arrete, un sentiment
indefinissable, comme une pudeur de prononcer ce nom dans l'atelier qui
en a entendu tant d'autres. Il y a des choses qui ne vont pas ensemble,
sans qu'on sache bien pourquoi. Paul aime mieux repondre par un mensonge
qui l'amene droit au but de sa visite:

"Avec un excellent homme a qui vous avez cause une peine bien inutile...
Voyons, pourquoi ne lui avez-vous pas fini son buste, a ce pauvre
Nabab?... C'etait un grand bonheur, une grande fierte pour lui ce buste
a l'exposition... Il y comptait."

A ce nom du Nabab, elle s'est troublee legerement:

"C'est vrai, dit-elle, j'ai manque a ma parole... Que voulez-vous? Je
suis a caprices, moi... Mais mon desir est bien de le reprendre un de
ces jours... Voyez, le linge est dessus, tout mouille, pour que la terre
ne seche pas...

--Et l'accident?... Oh! vous savez, nous n'y avons pas cru...

--Vous avez eu tort... Je ne mens jamais... Une chute, un a-plat
formidable... Seulement la glaise etait fraiche. J'ai repare cela
facilement. Tenez!"

Elle enleva le linge d'un geste; le Nabab surgit avec sa bonne face tout
heureuse d'etre portraituree, et si vrai, tellement "nature" que Paul
eut un cri d'admiration.

"N'est-ce pas qu'il est bien? dit-elle naivement... Encore quelques
retouches la et la... (Elle avait pris l'ebauchoir, la petite eponge et
pousse la sellette dans ce qui restait de jour.) Ce serait l'affaire de
quelques heures; mais il ne pourrait toujours pas aller a l'exposition.
Nous sommes le 22; tous les envois sont faits depuis longtemps.

--Bah!... avec des protections..."

Elle eut un froncement de sourcils et sa mauvaise expression retombante
de la bouche:

"C'est vrai... La protegee du duc de Mora... Oh! vous n'avez pas besoin
de vous defendre. Je sais ce qu'on dit et je m'en moque comme de ca...
(Elle envoya une boulette de glaise s'emplatrer contre la tenture.)
Peut-etre meme qu'a force de supposer ce qui n'est pas... Mais laissons
la ces infamies, dit-elle en relevant sa petite tete aristocratique...
Je tiens a vous faire plaisir, Minerve... Votre ami ira au Salon cette
annee."

A ce moment, un parfum de caramel, de pate chaude envahit l'atelier ou
tombait le crepuscule en fine poussiere decolorante; et la fee apparut,
un plat de beignets a la main, une vraie fee, paree, rajeunie, vetue
d'une tunique blanche qui laissait a l'air, sous des dentelles jaunies,
ses beaux bras de vieille femme, les bras, cette beaute qui meurt la
derniere.

--Regarde mes _kuchlen_, mignonne, s'ils sont reussis cette fois... Ah!
pardon, je n'avais pas vu que tu avais du monde... Tiens! Mais c'est M.
Paul... Ca va bien, monsieur Paul?... Goutez donc un de mes gateaux...

Et l'aimable vieille, a qui ses atours semblaient preter une vivacite
extraordinaire, s'avancait en sautillant, son assiette en equilibre au
bout de ses doigts de poupee.

"Laisse-le donc, lui dit Felicia tranquillement... Tu lui en offriras a
diner.

--A diner?"

La danseuse fut si stupefaite qu'elle manqua renverser sa jolie
patisserie, soufflee, legere et excellente comme elle.

"Mais oui, je le garde a diner avec nous... Oh! je vous en prie,
ajouta-t-elle avec une insistance particuliere en voyant le mouvement de
refus du jeune homme, je vous en prie, ne me dites pas non... C'est un
service veritable que vous me rendez en restant ce soir... Voyons, je
n'ai pas hesite tout a l'heure, moi..."

Elle lui avait pris la main; et vraiment, l'on sentait une etrange
disproportion entre sa demande et le ton suppliant, anxieux, dont elle
etait faite. Paul se defendit encore. Il n'etait pas habille... Comment
voulait-elle?... Un diner ou elle avait du monde...

"Mon diner?... Mais je le decommande... Voila comme je suis... Nous
serons seuls, tous les trois, avec Constance.

--Mais, Felicia, mon enfant, tu n'y songes pas... Eh bien! Et le...
l'autre qui va venir tout a l'heure.

--Je vais lui ecrire de rester chez lui, parbleu!

--Malheureuse, il est trop tard...

--Pas du tout. Six heures sonnent. Le diner etait pour sept heures et
demie... Tu vas vite lui faire porter ca."

Elle ecrivait, en hate, sur un coin de table.

"Quelle etrange fille, mon Dieu, mon Dieu!... murmurait la danseuse tout
ahurie, pendant que Felicia, ravie, transfiguree, fermait joyeusement sa
lettre.

--Voila mon excuse faite... La migraine n'a pas ete inventee pour
Kadour..."

Puis, la lettre partie:

"Oh! que je suis contente; la bonne soiree que nous allons passer...
Embrasse-moi donc, Constance... Cela ne nous empechera pas de faire
honneur a tes _Kuchlen_, et nous aurons le plaisir de te voir dans une
jolie toilette qui te donne l'air plus jeune que moi."

Il n'en fallait pas tant pour faire pardonner par la danseuse ce nouveau
caprice de son cher demon et le crime de lese-majeste auquel on venait
de l'associer. En user si cavalierement avec un pareil personnage! il
n'y avait qu'elle au monde, il n'y avait qu'elle... Quant a Paul de
Gery, il n'essayait plus de resister, repris de cet enlacement dont
il avait pu se croire degage par l'absence et qui, des le seuil de
l'atelier, comprimait sa volonte, le livrait lie et vaincu au sentiment
qu'il etait bien resolu a combattre.

       *       *       *       *       *

Evidemment le diner, un vrai diner de gourmandise, surveille par
l'Autrichienne dans ses moindres details, avait ete prepare pour un
invite de grande volee. Depuis le haut chandelier kabyle a sept branches
de bois sculpte qui rayonnait sur la nappe couverte de broderies,
jusqu'aux aiguieres a long col enserrant les vins dans des formes
bizarres et exquises, l'appareil somptueux du service, la recherche
des mets aiguises d'une pointe d'etrangete revelaient l'importance du
convive attendu, le soin qu'on avait mis a lui plaire. On etait bien
chez un artiste. Peu d'argenterie, mais de superbes faiences, beaucoup
d'ensemble, sans le moindre assortiment. Le vieux Rouen, le Sevres rose,
les cristaux hollandais montes de vieux etains ouvres se rencontraient
sur cette table comme sur un dressoir d'objets rares rassembles par un
connaisseur pour le seul contentement de son gout. Un peu de desordre
par exemple, dans ce menage monte au hasard de la trouvaille. Le
merveilleux huilier n'avait plus de bouchons. La saliere ebrechee
debordait sur la nappe, et a chaque instant: "Tiens! Qu'est devenu le
moutardier?... Qu'est-ce qu'il est arrivee cette fourchette?" Cela
genait un peu de Gery pour la jeune maitresse de maison qui, elle, n'en
prenait aucun souci.

Mais quelque chose mettait Paul plus mal a l'aise encore, c'etait la
preoccupation de savoir quel hote privilegie il remplacait a cette
table, que l'on pouvait traiter a la fois avec tant de magnificence et
un sans-facon si complet. Malgre tout, il le sentait present, offensant
pour sa dignite personnelle, ce convive decommande. Il avait beau
vouloir l'oublier; tout le lui rappelait, jusqu'a la parure de la bonne
fee assise en face de lui et qui gardait encore quelques-uns des grands
airs dont elle s'etait d'avance munie pour la circonstance solennelle.
Cette pensee le troublait, lui gatait la joie d'etre la.

En revanche, comme il arrive dans tous les duos ou les unissons sont
tres rares, jamais il n'avait vu Felicia si affectueuse, de si joyeuse
humeur. C'etait une gaiete debordante, presque enfantine, une de ces
expansions chaleureuses qu'on eprouve le danger passe, la reaction d'un
feu clair flambant, apres l'emotion d'un naufrage. Elle riait de toutes
ses dents, taquinait Paul sur son accent, ce qu'elle appelait ses idees
bourgeoises. "Car vous etes un affreux bourgeois, vous savez... Mais
c'est ce qui me plait en vous... C'est par opposition sans doute parce
que je suis nee sous un pont, dans un coup de vent, que j'ai toujours
aime les natures posees, raisonnables.

--Oh! ma fille, qu'est-ce que tu vas faire croire a M. Paul, que tu es
nee sous un pont?... disait la bonne Crenmitz, qui ne pouvait se faire a
l'exageration de certaines images et prenait tout au pied de la lettre.

--Laisse-le croire ce qu'il voudra, ma fee... Nous ne le visons pas pour
mari... Je suis sure qu'il ne voudrait pas de ce monstre qu'on appelle
une femme artiste. Il croirait epouser le diable... Vous avez bien
raison, Minerve... L'art est un despote. Il faut se donner a lui
tout entier. On met dans son oeuvre ce qu'on a d'ideal, d'energie,
d'honnetete, de conscience, si bien qu'il ne vous en reste plus pour la
vie, et que le travail termine vous jette la sans force et sans
boussole comme un ponton demate a la merci de tous les flots... Triste
acquisition qu'une epouse pareille.

--Pourtant, hasarda timidement le jeune homme, il me semble que l'art,
si exigeant qu'il soit, ne peut pas accaparer la femme a lui tout seul.
Que ferait-elle de ses tendresses, de ce besoin d'aimer, de se devouer,
qui est en elle bien plus qu'en nous le mobile de tous ses actes?"

Elle reva un moment avant de repondre.

"Vous avez peut-etre raison, sage Minerve... Le fait est qu'il y a des
jours ou ma vie sonne terriblement creux... J'y sens des trous, des
profondeurs. Tout disparait de ce que j'y jette pour la combler... Mes
plus beaux enthousiasmes artistiques s'engouffrent la-dedans et meurent
chaque fois dans un soupir... Alors je pense au mariage. Un mari, des
enfants, un tas d'enfants qui se rouleraient par l'atelier, le nid a
soigner pour tout cela, la satisfaction de cette activite physique qui
manque a nos existences d'art, des occupations regulieres, du train,
des chants, des gaietes naives, qui vous forceraient a jouer au lieu
de penser dans le vide, dans le noir, a rire devant un echec
d'amour-propre, a n'etre qu'une mere satisfaite, le jour ou le public
ferait de vous une artiste usee, finie..."

Et devant cette vision de tendresse la beaute de la jeune fille prit une
expression que Paul ne lui avait jamais vue, qui le saisit tout entier,
lui donna une envie folle d'emporter dans ses bras ce bel oiseau sauvage
revant du colombier, pour le defendre, l'abriter dans l'amour sur d'un
honnete homme.

Elle, sans le regarder, continuait:

"Je ne suis pas si envolee que j'en ai l'air, allez... Demandez a ma
bonne marraine, quand elle m'a mise en pension, si je ne me tenais pas
droite a l'alignement... Mais quel gachis ensuite dans ma vie... Si vous
saviez quelle jeunesse j'ai eue, quelle precoce experience m'a fane
l'esprit, quelle confusion dans mon jugement de petite fille du permis
et du defendu, de la raison et de la folie. L'art seul, celebre,
discute, restait debout dans tout cela, et je me suis refugiee en lui...
C'est peut-etre pourquoi je ne serai jamais qu'une artiste, une femme
en dehors des autres, une pauvre amazone au coeur prisonnier dans sa
cuirasse de fer, lancee dans le combat comme un homme et condamnee a
vivre et a mourir en homme."

Pourquoi ne lui dit-il pas alors:

"Belle guerriere, laissez la vos armes, revetez la robe flottante et les
graces du gynecee. Je vous aime, je vous supplie, epousez-moi pour etre
heureuse et pour me rendre heureux aussi.

Ah! voila. Il avait peur que l'autre, vous savez bien, celui qui
devait venir diner ce soir et qui restait entre eux malgre l'absence,
l'entendit parler ainsi et fut en droit de le railler ou de le plaindre
pour ce bel elan.

"En tout cas, je jure bien une chose, reprit-elle, c'est que si jamais
j'ai une fille, je tacherai d'en faire une vraie femme et non pas une
pauvre abandonnee comme je suis... Oh! tu sais, ma fee, ce n'est pas
pour toi que je dis cela... Tu as toujours ete bonne avec ton demon,
pleine de soins et de tendresses... Mais regardez-la donc comme elle est
jolie, comme elle a l'air jeune ce soir."

Animee par le repas, les lumieres, une de ces toilettes blanches dont le
reflet efface les rides, la Crenmitz renversee sur sa chaise tenait a la
hauteur de ses yeux mi-clos un verre de Chateau-Yquem venu de la cave
du Moulin-Rouge leur voisin; et sa petite frimousse rose, ses atours
flottants de pastel refletes dans le vin dore, qui leur pretait son
ardeur piquante, rappelaient l'ancienne heroine des soupers fins a la
sortie du theatre, la Crenmitz du bon temps, non pas audacieuse a la
facon des etoiles de notre opera moderne, mais inconsciente et roulee
dans son luxe comme une perle fine dans la nacre de sa coquille.
Felicia, qui decidement ce soir-la voulait plaire a tout le monde, la
mit doucement sur le chapitre des souvenirs, lui fit raconter une fois
de plus ses grands triomphes de _Giselle_, de la _Peri_, et les ovations
du public, la visite des princes dans sa loge, le cadeau de la reine
Amelie accompagne de si charmantes paroles. Ces gloires evoquees
grisaient la pauvre fee, ses yeux brillaient, on entendait ses petits
pieds fretiller sous la table comme pris d'une frenesie dansante... En
effet, le diner fini, quand on fut retourne dans l'atelier, Constance
commenca a marcher de long en large, a esquisser un pas, une pirouette,
tout en continuant de causer, s'interrompant pour fredonner un air de
ballet qu'elle rhythmait d'un mouvement de la tete, puis, tout a coup,
se replia sur elle-meme et d'un bond fut a l'autre bout de l'atelier.

"La voila partie, dit Felicia tout bas a de Gery... Regardez. Cela en
vaut la peine, vous allez voir danser la Crenmitz."

C'etait charmant et feerique. Sur le fond de l'immense piece noyee
d'ombre et ne recevant presque de clarte que par le vitrage arrondi ou
la lune montait dans un ciel lave, bleu de nuit, un vrai ciel d'opera,
la silhouette de la celebre danseuse se detachait toute blanche, comme
une petite ombre falote, legere, imponderee, volant bien plus qu'elle
ne bondissait; puis debout sur ses pointes fines, soutenue dans l'air
seulement par ses bras etendus, le visage leve dans une attitude fuyante
ou rien n'etait visible que le sourire, elle s'avancait vivement vers la
lumiere ou s'eloignait en petites saccades si rapides qu'on s'attendait
toujours a entendre un leger bruit de vitres et a la voir monter ainsi a
reculons la pente du grand rayon de lune jete en biais dans l'atelier.
Ce qui ajoutait un charme, une poesie singuliere a ce ballet
fantastique, c'etait l'absence de musique, le seul bruit du rhythme dont
la demi-obscurite accentuait la puissance, de ce taquete vif et leger,
pas plus fort sur le parquet que la chute, petale par petale, d'un
dahlia qui se defeuille... Cela dura ainsi quelques minutes, puis on
entendit a son souffle plus court qu'elle se fatiguait.

"Assez, assez... Assieds-toi, dit Felicia."

Alors la petite ombre blanche s'arreta au bord d'un fauteuil, et resta
la posee, prete a repartir, souriante et haletante, jusqu'a ce que
le sommeil la prit, se mit a la bercer, a la balancer doucement sans
deranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule
trempant dans l'eau et remuee par le courant.

Pendant qu'ils la regardaient dodelinant sur son fauteuil:

"Pauvre petite fee, disait Felicia, voila ce que j'ai eu de meilleur, de
plus serieux dans la vie comme amitie, sauvegarde et tutelle... C'est
ce papillon qui m'a servi de marraine... Etonnez-vous maintenant des
zigzags, des envolements de mon esprit... Encore heureux que je m'en
sois tenue la..."

Et, tout a coup, avec une effusion joyeuse:

"Ah! Minerve, Minerve, je suis bien contente que vous soyez venu
ce soir... Mais il ne faut plus me laisser si longtemps seule,
voyez-vous... J'ai besoin d'avoir pres de moi un esprit droit comme le
votre, de voir un vrai visage au milieu des masques qui m'entourent...
Un affreux bourgeois tout de meme, fit-elle en riant, et un provincial
par-dessus le marche... Mais c'est egal! c'est encore vous que j'ai le
plus de plaisir a regarder... Et je crois que ma sympathie tient surtout
a une chose. Vous me rappelez quelqu'un qui a ete la grande affection de
ma jeunesse, un petit etre serieux et raisonnable lui aussi, cramponne
au terre-a-terre de l'existence, mais y melant cet ideal que nous autres
artistes mettons a part pour le seul profit de nos oeuvres... Des choses
que vous dites me semblent venir d'elle... Vous avez la meme bouche de
modele antique. Est-ce cela qui donne a vos paroles cette similitude?
Je n'en sais rien, mais a coup sur, vous vous ressemblez... Vous allez
voir..."

Sur la table chargee de croquis et d'albums devant laquelle elle etait
assise en face de lui, elle dessinait tout en causant, le front incline,
ses cheveux frises un peu fous ombrant son admirable petite tete. Ce
n'etait plus le beau monstre accroupi, au visage anxieux et tenebreux,
condamnant sa propre destinee; mais une femme, une vraie femme qui aime
et qui veut seduire... Cette fois, Paul oubliait toutes ses mefiances
devant tant de sincerite et tant de grace. Il allait parler, persuader.
La minute etait decisive... Mais la porte s'ouvrit, et le petit
domestique parut... M. le duc faisait demander si Mademoiselle souffrait
toujours de sa migraine, ce soir...

"Toujours autant," dit-elle avec humeur.

Le domestique sorti, il y eut entre eux un moment de silence, un froid
glacial. Paul s'etait leve. Elle continuait son croquis, la tete
toujours penchee.

Il fit quelques pas dans l'atelier; puis revenu vers la table, il
demanda doucement, etonne de se sentir si calme:

"C'est le duc de Mora qui devait diner ici?

--Oui... je m'ennuyais... un jour de spleen... Ces journees-la sont
mauvaises pour moi...

--Est-ce que la duchesse devait venir?

--La duchesse?... Non. Je ne la connais pas.

--Eh bien! a votre place, je ne recevrais jamais chez moi, a ma table,
un homme marie dont je ne verrais pas la femme... Vous vous plaignez
d'etre une abandonnee; pourquoi vous abandonner vous-meme?... Quand on
est sans reproche, il faut se garder du soupcon... Est-ce que je vous
fache?

--Non, non, grondez-moi, Minerve... Je veux bien de votre morale. Elle
est droite et franche, celle-la; elle ne clignote pas comme celle des
Jenkins... Je vous l'ai dit, j'ai besoin qu'on me conduise..."

Et jetant devant lui le croquis qu'elle venait de terminer:

"Tenez! voila l'amie dont je vous parlais... Une affection profonde et
sure que j'ai eu la folie de laisser perdre comme une gacheuse que je
suis... C'est elle que j'invoquais dans les moments difficiles, quand il
fallait prendre une decision, faire quelque sacrifice... Je me disais:
"Qu'en pensera-t-elle?" comme nous nous arretons dans un travail
d'artiste pour songer a quelque grand, a un de nos maitres... Il faut
que vous soyez cela pour moi. Voulez-vous?"

Paul ne repondit pas. Il regardait le portrait d'Aline. C'etait elle,
c'etait bien elle, son profil pur, sa bouche railleuse et bonne, et
la longue boucle en caresse sur le col fin. Ah! tous les ducs de Mora
pouvaient venir maintenant. Felicia n'existait plus pour lui.

Pauvre Felicia, douee de pouvoirs superieurs, elle etait bien comme ces
magiciennes qui nouent et denouent les destins des hommes sans pouvoir
rien pour leur propre bonheur.

"Voulez-vous me donner ce croquis?" dit-il tout bas, la voix emue.

--Tres-volontiers... Elle est gentille, n'est-ce pas?... Ah! ma foi,
celle-la, si vous la rencontrez, aimez-la, epousez-la. Elle vaut mieux
que toutes.

Pourtant, a defaut d'elle... a defaut d'elle..."

Et le beau sphinx apprivoise levait vers lui ses grands yeux mouilles et
rieurs, dont l'enigme n'avait plus rien d'indechiffrable.




XIV

L'EXPOSITION


"Superbe...

--Un succes enorme. Barye n'a jamais rien fait d'aussi beau.

--Et le buste du Nabab?... Quelle merveille? C'est Constance Crenmitz
qui est heureuse. Regardez-la trotter...

--Comment! c'est la Crenmitz cette petite vieille en mantelet d'hermine!
Voila vingt ans que je la croyais morte."

Oh! non, bien vivante au contraire. Ravie, rajeunie par le triomphe
de sa filleule, qui tient decidement le succes de l'Exposition, elle
circule parmi la foule d'artistes, de gens du monde formant aux deux
endroits ou sont exposes les envois de Felicia, comme deux masses de
dos noirs, de toilettes melees, se pressant, s'etouffant pour regarder.
Constance, si timide d'ordinaire, se glisse au premier rang, ecoute les
discussions, attrape au vol des bouts de phrases, des formules qu'elle
retient, approuve de la tete, sourit, leve les epaules lorsqu'elle
entend dire une betise, tentee de foudroyer le premier qui n'admirerait
pas.

Que ce soit la bonne Crenmitz ou une autre, vous la verrez a toutes
les ouvertures du salon, cette silhouette furtive rodant autour des
conversations, l'air anxieux, l'oreille tendue; quelquefois un vieux
bonhomme de pere dont le regard vous remercie d'un mot aimable dit en
passant, ou prend une expression desolee pour une epigramme qu'on lance
a l'oeuvre d'art et qui va frapper un coeur derriere vous. Une figure
a ne pas oublier, certainement, si jamais quelque peintre epris de
modernite songeait a fixer sur une toile cette manifestation bien
typique de la vie parisienne, une ouverture d'exposition dans cette
vaste serre de la sculpture, aux allees sablees de jaune, a l'immense
plafond en vitrage sous lequel se detachent a mi-hauteur les tribunes
du premier etage garnies de tetes penchees qui regardent, de draperies
flottantes improvisees.

Dans une lumiere un peu froide, palie a ces tentures vertes du pourtour,
ou les rayons se rarefient, dirait-on, pour laisser a la vue des
promeneurs une certaine justesse recueillie, la foule lente va et vient,
s'arrete, se disperse sur les bancs, serree par groupes, et pourtant
melant les mondes mieux qu'aucune autre assemblee, comme la saison
mobile et changeante, a cette epoque de l'annee, confond toutes les
parures, fait se froler au passage les dentelles noires, la traine
imperieuse de la grande dame venue pour voir l'effet de son portrait, et
les fourrures siberiennes de l'actrice retour de Russie et voulant qu'on
le sache bien.

Ici, pas de loges, de baignoires, de places reservees, et c'est ce qui
donne a cette premiere en plein jour un si grand charme de curiosite.
Les vraies mondaines peuvent juger de pres ces beautes peintes tant
applaudies aux lumieres; le petit chapeau, nouvelle forme, des marquises
de Bois-l'Hery croise la toilette plus que modeste de quelque femme
ou fille d'artiste, tandis que le modele, qui a pose pour cette belle
Andromede de l'entree, passe victorieusement, habillee d'une jupe trop
courte, de vetements miserables jetes sur sa beaute avec tous les faux
plis de la mode. On s'etudie, on s'admire, on se denigre, on echange
des regards meprisants, dedaigneux ou curieux, arretes tout a coup au
passage d'une celebrite, de ce critique illustre qu'il nous semble voir
encore, tranquille et majestueux, sa tete puissante encadree de cheveux
longs, faire le tour des envois de sculpture, suivi d'une dizaine de
jeunes disciples penches vers son autorite bienveillante. Si le bruit
des voix se perd dans cet immense vaisseau, sonore seulement aux deux
voutes de l'entree et de la sortie, les visages y prennent une intensite
etonnante, un relief de mouvement et d'animation concentre surtout dans
la vaste baie noire du buffet, debordante et gesticulante, les chapeaux
clairs des femmes, les tabliers blancs du service eclatant sur le
fond des vetements sombres, et dans la grande travee du milieu, ou le
fourmillement en vignette des promeneurs fait un singulier contraste
avec l'immobilite des statues exposees, la palpitation insensible dont
s'entoure leur blancheur calcaire et leurs mouvements d'apotheose.

Ce sont des ailes figees dans un vol geant, une sphere supportee par
quatre figures allegoriques dont l'attitude tournante presente une vague
mesure de valse, un ensemble d'equilibre donnant bien l'illusion de
l'entrainement de la terre; et des bras leves pour un signal, des corps
heroiquement surgis, contenant une allegorie, un symbole qui les frappe
de mort et d'immortalite, les rend a l'histoire, a la legende, a ce
monde ideal des musees que visite la curiosite ou l'admiration des
peuples.

Quoique le groupe en bronze de Felicia n'eut pas les proportions de ces
grands morceaux, sa valeur exceptionnelle lui avait merite de decorer un
des ronds-points du milieu, dont le public se tenait en ce moment a une
distance respectueuse, regardant par-dessus la haie de gardiens et de
sergents de ville le bey de Tunis et sa suite, longs burnous aux plis
sculpturaux qui mettaient des statues vivantes en face des autres. Le
bey, a Paris depuis quelques jours et le lion de toutes les _premieres_,
avait voulu voir l'ouverture de l'Exposition. C'etait "un prince
eclaire, ami des arts," qui possedait au Bardo une galerie de peintures
turques etonnantes, et des reproductions chromo-lithographiques de
toutes les batailles du premier Empire. Des en entrant, la vue du grand
levrier arabe l'avait frappe au passage. C'etait bien le slougui, le
vrai slougui, fin et nerveux de son pays, le compagnon de toutes ses
chasses. Il riait dans sa barbe noire, tatait les reins de l'animal,
caressait ses muscles, semblait vouloir l'exciter encore, tandis que
les narines ouvertes, les dents a l'air, tous les membres allonges et
infatigables dans leur elasticite vigoureuse, la bete aristocratique,
la bete de proie, ardente a l'amour et a la chasse, ivre de sa double
ivresse, les yeux fixes, savourait deja sa capture avec un petit bout de
langue qui pendait, aiguisant les dents d'un rire feroce. Quand on ne
regardait que lui, on se disait: "Il le tient!" Mais la vue du renard
vous rassurait tout de suite. Sous le velours de sa croupe lustree,
felin, presque rase a terre, brulant le sol sans effort, on le sentait
vraiment fee, et sa tete fine aux oreilles pointues qu'il tournait, tout
en courant, du cote du levrier avait une expression de securite ironique
qui marquait bien le don recu des dieux.

Pendant qu'un inspecteur des beaux-arts, accouru en toute hate,
harnache de travers et chauve jusque dans le dos, expliquait a Mohammed
l'apologue du "Chien et du Renard", raconte au livret avec cette
legende: "Advint qu'ils se rencontrerent," et cette indication:
"Appartient au duc de Mora," le gros Hemerlingue, suant et soufflant a
cote de l'Altesse, avait bien du mal a lui persuader que cette sculpture
magistrale etait l'oeuvre de la belle amazone qu'ils avaient rencontree
la veille au Bois. Comment une femme aux mains faibles pouvait-elle
assouplir ainsi le bronze dur, lui donner l'apparence de la chair? De
toutes les merveilles de Paris, c'etait celle qui causait au bey le plus
d'etonnement. Aussi s'informa-t-il aupres du fonctionnaire s'il n'y
avait rien autre a voir du meme artiste.

"Si fait, Monseigneur, encore un chef-d'oeuvre... Si Votre Altesse veut
venir de ce cote, je vais la conduire."

Le bey se remit en marche avec sa suite. C'etaient tous d'admirables
types, traits ciseles et lignes pures, paleurs chaudes dont la blancheur
du haick absorbait jusqu'aux reflets.

Magnifiquement drapes, ils contrastaient avec les bustes ranges sur les
deux cotes de l'allee qu'ils avaient prise, et qui, perches sur leurs
hautes colonnettes, greles dans l'air vide, exiles de leur milieu,
de l'entourage dans lequel ils auraient rappele sans doute de grands
travaux, une affection tendre, une existence remplie et courageuse,
faisaient la triste mine de gens fourvoyes, tres penauds de se trouver
la, a part deux ou trois figures de femme, riches epaules encadrees de
dentelles petrifiees, chevelures de marbre rendues avec ce flou qui leur
donne des legeretes de coiffures poudrees, quelques profils d'enfant aux
lignes simples ou le poli de la pierre semble une moiteur de vie, tout
le reste n'etait que rides, plis, crispations et grimaces, nos exces de
travail, de mouvements, nos nervosites et nos fievres s'opposant a cet
art de repos et de belle serenite.

Au moins la laideur du Nabab avait pour elle l'energie, son cote
aventurier et canaille, et cette expression de bonte, si bien rendue par
l'artiste, qui avait eu le soin de foncer son platre d'une couche d'ocre
lui donnant presque le ton hale et basane du modele. Les Arabes firent,
en le voyant, une exclamation etouffee. "Bou-Said..." (le pere du
bonheur). C'etait le surnom du Nabab a Tunis, comme l'etiquette de sa
chance. Le bey, lui, croyant qu'on avait voulu le mystifier, de le
conduire ainsi devant le mercanti deteste, regarda l'inspecteur avec
mefiance:

"Jansoulet?... dit-il de sa voix gutturale.

--Oui, Altesse, Bernard Jansoulet, le nouveau depute de la Corse..."

Cette fois le bey se tourna vers Hemerlingue, le sourcil fronce.

"Depute?

--Oui, Monseigneur, depuis ce matin; mais rien n'est encore termine."

Et le banquier, haussant la voix, ajouta en bredouillant: "Jamais une
Chambre francaise ne voudra de cet aventurier."

N'importe! le coup etait porte a l'aveugle confiance du bey dans son
baron financier. Il lui avait si bien affirme que l'autre ne serait
jamais elu, qu'on pouvait agir librement et sans crainte a son endroit.
Et voici qu'au lieu de l'homme tare, terrasse, un representant de la
nation se dressait devant lui, un depute dont les Parisiens venaient
admirer la figure de pierre; car, pour l'Oriental, une idee honorifique
se melant malgre tout a cette exposition publique, ce buste avait le
prestige d'une statue dominant une place. Plus jaune encore que
de coutume, Hemerlingue s'accusait en lui-meme de maladresse et
d'imprudence. Mais comment se serait-il doute d'une chose pareille?
On lui avait assure que le buste n'etait pas fini. Et, de fait, il se
trouvait la du matin meme et semblait s'y trouver bien, fremissant
d'orgueil satisfait, narguant ses ennemis avec le sourire bon enfant
de sa levre retroussee. Une vraie revanche silencieuse au desastre de
Saint-Romans.

Pendant quelques minutes, le bey, aussi froid, aussi impassible que
l'image sculptee, la fixa sans rien dire, le front partage d'un pli
droit ou les courtisans seuls pouvaient lire sa colere; puis, apres deux
mots rapides en arabe pour demander les voitures et rassembler la suite
dispersee, il s'achemina gravement vers la sortie sans vouloir plus rien
regarder... Qui dira ce qui se passe dans ces augustes cervelles
blasees de puissance? Deja nos souverains d'Occident ont des fantaisies
incomprehensibles; mais ce n'est rien a cote des caprices orientaux.
M. l'inspecteur des Beaux-Arts, qui comptait bien montrer toute
l'exposition a Son Altesse et gagner a cette promenade le joli ruban
rouge et vert du Nicham-Iftikahr, ne sut jamais le secret de cette
soudaine fuite.

Au moment ou les haicks blancs disparaissaient sous le porche, juste a
temps pour voir flotter leurs derniers plis, le Nabab faisait son entree
par la porte du milieu. Le matin, il avait recu la nouvelle: "_Elu a une
ecrasante majorite_;" et apres un plantureux dejeuner, ou l'on avait
fortement toaste au nouveau depute de la Corse, il venait, avec
quelques-uns de ses convives, se montrer, se voir aussi, jouir de toute
sa gloire nouvelle.

Le premiere personne qu'il apercut en arrivant, ce fut Felicia Ruys,
debout, appuyee au socle d'une statue, entouree de compliments et
d'hommages auxquels il se hata de venir meler les siens. Elle etait
simplement mise, drapee dans un costume noir brode et chamarre de jais,
temperant la severite de sa tenue par un scintillement de reflets
et l'eclat d'un ravissant [illisible] chapeau tout en plumes de
lophophores, dont ses cheveux frises fin sur le front, divisant la nuque
en larges ondes, semblaient continuer et adoucir le chatoiement.

Une foule d'artistes, de gens du monde, s'empressaient devant tant de
genie allie a tant de beaute; et Jenkins, la tete nue, tout bouffant
d'effusions chaleureuses, s'en allait de l'un a l'autre, raccolant les
enthousiasmes, mais elargissant le cercle autour de cette jeune gloire
dont il se faisait a la fois le gardien et le coryphee. Sa femme
s'entretenait pendant ce temps avec la jeune fille. Pauvre madame
Jenkins! On lui avait dit de cette voix feroce qu'elle seule
connaissait: "Il faut que vous alliez saluer Felicia..." Et elle y etait
allee, contenant son emotion: car elle savait maintenant ce qui se
cachait au fond de cette affection paternelle, quoiqu'elle evitat toute
explication avec le docteur, comme si elle en avait craint l'issue.

Apres madame Jenkins, c'est le Nabab qui se precipite, et prenant entre
ses deux grosses pattes les deux mains long et finement gantees de
l'artiste, exprime sa reconnaissance avec une cordialite qui lui met a
lui-meme des larmes dans les yeux.

"C'est un grand honneur que vous m'avez fait, Mademoiselle, d'associer
mon nom au votre, mon humble personne a votre triomphe, et de prouver a
toute cette vermine en train de me ronger les talons que vous ne croyez
pas aux calomnies repandues sur mon compte. Vrai, c'est inoubliable.
J'aurai beau couvrir d'or et de diamants ce buste magnifique, je vous le
devrai toujours..."

Heureusement pour le bon Nabab, plus sensible qu'eloquent, il est oblige
de faire place a tout ce qu'attire le talent rayonnant, la personnalite
en vue: des enthousiasmes frenetiques qui, faute d'un mot pour
s'exprimer, disparaissent comme ils sont venus, des admirations
mondaines, animees de bonne volonte, d'un vif desir de plaire, mais dont
chaque parole est une douche d'eau froide, et puis les solides poignees
de main des rivaux, des camarades, quelques-unes tres franches, d'autres
qui vous communiquent la mollesse de leur empreinte; le grand dadais
pretentieux dont l'eloge imbecile doit vous transporter d'aise et
qui, pour ne point trop vous gater, l'accompagne "de quelques petites
reserves," et celui qui, en vous accablant de compliments, vous demontre
que vous ne savez pas le premier mot du metier, et le bon garcon affaire
qui s'arrete juste le temps de vous dire dans l'oreille "que Chose, le
fameux critique, n'a pas l'air content." Felicia ecoutait tout avec le
plus grand calme, soulevee par son succes au-dessus des petitesses
de l'envie, et toute fiere quand un veteran glorieux, quelque vieux
compagnon de son pere lui jetait un "c'est tres bien, petiote!" qui la
reportait au passe, au petit coin jadis reserve pour elle dans l'atelier
paternel, alors qu'elle commencait a se tailler un peu de gloire dans la
renommee du grand Ruys. Mais, en somme, les felicitations la laissaient
assez froide, parce qu'il lui en manquait une plus desirable que toute
autre et qu'elle s'etonnait de n'avoir pas encore recue... Decidement
elle pensait a lui plus qu'elle n'avait pense a aucun homme. Etait-ce
enfin l'amour, le grand amour si rare dans une ame d'artiste incapable
de se donner tout entiere au sentiment, ou bien un simple reve de vie
honnete et bourgeoise, bien abritee contre l'ennui, ce plat ennui,
precurseur de tempetes, dont elle avait tant le droit de se mefier?
En tout cas, elle s'y trompait, vivait depuis quelques jours dans un
trouble delicieux, car l'amour est si fort, si beau, que ses semblants,
ses mirages nous leurrent et peuvent nous emouvoir autant que lui-meme.

Vous est-il quelquefois arrive dans la rue, preoccupe d'un absent dont
la pensee vous tient au coeur, d'etre averti de sa rencontre par
celle de quelques personnes qui lui ressemblent vaguement, images
preparatoires, esquisses du type pres de surgir tout a l'heure, et
qui sortent pour vous de la foule comme des appels successifs a votre
attention surexcitee? Ce sont la des impressions magnetiques et
nerveuses dont il ne faut pas trop sourire, parce qu'elles constituent
une faculte de souffrance. Deja, dans le flot remuant et toujours
renouvele des visiteurs, Felicia avait cru reconnaitre a plusieurs
reprises la tete bouclee de Paul de Gery, quand tout a coup elle poussa
un cri de joie. Ce n'etait pas encore lui pourtant, mais quelqu'un qui
lui ressemblait beaucoup, dont la physionomie reguliere et paisible se
melait toujours maintenant dans son esprit a celle de l'ami Paul par
l'effet d'une ressemblance plus morale que physique et l'autorite douce
qu'ils exercaient tous deux sur sa pensee.

"Aline!

--Felicia!"

Si rien n'est plus problematique que l'amitie de deux mondaines
partageant des royautes de salon et se prodiguant les epithetes
flatteuses, les menues graces de l'affectuosite feminine, les amities
d'enfance conservent chez la femme une franchise d'allure qui les
distingue, les fait reconnaitre entre toutes, liens tresses naivement et
solides comme ces ouvrages de petites filles ou une main inexperimentee
a prodigue le fil et les gros noeuds, plantes venues aux terrains
jeunes, fleuries mais fortes en racines, pleines de vie et de repousses.
Et quel bonheur, la main dans la main--rondes du pensionnat, ou
etes-vous?--de retourner de quelques pas en arriere avec une egale
connaissance du chemin et de ses incidents minimes, et le meme rire
attendri. Un peu a l'ecart, les deux jeunes filles, a qui il a suffi
de se retrouver en face l'une de l'autre pour oublier cinq annees
d'eloignement, pressent leurs paroles et leurs souvenirs, pendant que le
petit pere Joyeuse, sa tete rougeaude eclairee d'une cravate neuve,
se redresse tout fier de voir sa fille accueillie ainsi par une
illustration. Fier, certes il a raison de l'etre, car cette petite
Parisienne, meme aupres de sa resplendissante amie, garde son prix de
grace, de jeunesse, de candeur lumineuse, sous ses vingt ans veloutes et
dores que la joie du revoir epanouit en fraiche fleur.

"Comme tu dois etre heureuse!... Moi, je n'ai encore rien vu; mais
j'entends dire a tout le monde que c'est si beau...

--Heureuse surtout de te retrouver, petite Aline... Il y a si
longtemps...

--Je crois bien, mechante... A qui la faute?..."

Et, dans le plus triste recoin de sa memoire, Felicia retrouve la date
de la rupture coincidant pour elle avec une autre date ou sa jeunesse
est morte dans une scene inoubliable.

"Et qu'as-tu fait, mignonne, dans tout ce temps?

--Oh! moi, toujours la meme chose... rien dont on puisse parler...

--Oui, oui... nous savons ce que tu appelles ne rien faire, petite
vaillante... C'est donner ta vie aux autres, n'est-ce pas?"

Mais Aline n'ecoutait plus. Elle souriait affectueusement, droit devant
elle, et Felicia, se retournant pour voir a qui s'adressait ce sourire,
apercut Paul de Gery qui repondait au discret et tendre bonjour de
mademoiselle Joyeuse.

"Vous vous connaissez donc?

--Si je connais M. Paul!... Je crois bien. Nous causons de toi assez
souvent. Il ne te l'a donc jamais dit?

--Jamais... C'est un affreux sournois..."

Elle s'arreta net, l'esprit traverse d'un eclair; et, vivement, sans
ecouter de Gery qui s'approchait pour saluer son triomphe, elle se
pencha vers Aline et lui parla tout bas. L'autre rougissait, se
defendait avec des sourires, des mots a demi-voix: "Y songes-tu?... A
mon age... Une bonne maman!" Et saisissait enfin le bras de son pere
pour echapper a quelque raillerie amicale.

Quand Felicia vit les deux jeunes gens s'eloigner du meme pas, quand
elle eut compris--ce qu'ils ne savaient pas encore eux-memes--qu'ils
s'aimaient, elle sentit comme un ecroulement autour d'elle. Puis,
son reve par terre, en mille miettes, elle se mit a le pietiner
furieusement... Apres tout, il avait bien raison de lui preferer
cette petite Aline. Est-ce qu'un honnete homme oserait jamais epouser
mademoiselle Ruys? Elle, un foyer, une famille, allons donc!... Tu es
fille de catin, ma chere; il faut que tu sois catin, si tu veux etre
quelque chose...

La journee s'avancait. La foule plus active, avec des vides ca et la,
commencait a s'ecouler vers la sortie apres de grands remous autour des
succes de l'annee, rassasiee, un peu lasse, mais excitee encore par cet
air charge d'electricite artistique. Un grand coup de soleil, du soleil
de quatre heures, frappait la rosace en vitraux, jetait sur le sable des
allees des lueurs d'arc-en-ciel remontant doucement sur le bronze ou le
marbre des statues, irisant la nudite d'un beau corps, donnant au vaste
musee un peu de la vie lumineuse d'un jardin. Felicia, absorbee dans sa
profonde et triste songerie, ne voyait pas celui qui s'avancait
vers elle, superbe, elegant, fascinateur, parmi les rangs du public
respectueusement ouverts et le nom de "Mora" partout chuchote.

"Eh bien! Mademoiselle, voila un beau succes. Je n'y regrette qu'une
chose, c'est le mechant symbole que vous avez cache dans votre
chef-d'oeuvre."

En voyant le duc devant elle, elle frissonna.

"Ah! oui, le symbole..." fit-elle en levant vers lui un sourire
decourage; et, s'appuyant contre le socle de la grande statue
voluptueuse pres de laquelle ils se trouvaient, avec les yeux fermes
d'une femme qui se donne et s'abandonne, elle murmura tout bas, bien
bas:

"Rabelais a menti, comme mentent tous les hommes... La verite, c'est que
le renard n'en peut plus, qu'il est a bout d'haleine et de courage, pret
a tomber dans le fosse, et que si le levrier s'acharne encore..."

Mora tressaillit, devint un peu plus pale, tout ce qu'il avait de sang
refluant a son coeur. Deux flammes sombres se croiserent, deux mots
rapides furent echanges du bout des levres; puis le duc s'inclina
profondement et s'eloigna d'une marche envolee et legere comme si les
dieux le portaient.

Il n'y avait en ce moment dans le palais qu'un homme aussi heureux que
lui, c'etait le Nabab. Escorte de ses amis, il tenait, remplissait la
grande travee a lui seul, parlant haut, gesticulant, tellement glorieux
qu'il en paraissait presque beau, comme si, a force de contempler
son buste naivement et longuement, il lui avait pris un peu de cette
idealisation splendide dont l'artiste avait nimbe la vulgarite de son
type. La tete levee de trois quarts, degagee du large col entr'ouvert,
attirait sur la ressemblance les remarques contradictoires des passants;
et le nom de Jansoulet, repete tant de fois pas les urnes electorales,
l'etait encore par les plus jolies bouches de Paris, par ses voix
les plus puissantes. Tout autre que le Nabab eut ete gene d'entendre
s'exclamer sur son passage ces curiosites qui n'etaient pas toujours
sympathiques. Mais l'estrade, le tremplin allaient bien a cette nature
plus brave sous le feu des regards, comme ces femmes qui ne sont
belles ou spirituelles que dans le monde, et que la moindre admiration
transfigure et complete.

Quand il sentait s'apaiser cette joie delirante, lorsqu'il croyait avoir
bu toute son ivresse orgueilleuse, il n'avait qu'a se dire: "Depute!...
Je suis depute!" Et la coupe triomphale ecumait a pleins bords. C'etait
l'embargo leve sur tous ses biens, le reveil d'un cauchemar de deux
mois, le coup de mistral balayant tous les tourments, toutes les
inquietudes, jusqu'a l'affront de Saint-Romans, bien lourd pourtant dans
sa memoire.

Depute!

Il riait tout seul en pensant a la figure du baron apprenant la
nouvelle, a la stupeur du bey amene devant son buste; et, tout a coup,
a cette idee qu'il n'etait plus seulement un aventurier gave d'or,
excitant l'admiration bete de la foule, ainsi qu'une enorme pepite brute
a la devanture d'un changeur, mais qu'on regardait passer en lui un des
elus de la volonte nationale, sa face bonasse et mobile s'alourdissait
dans une gravite voulue, il lui venait des projets d'avenir, de reforme,
et l'envie de profiter des lecons du destin dans ces derniers temps.
Deja, se rappelant la promesse qu'il avait faite a de Gery, il montrait
pour le troupeau famelique qui fretillait bassement sur ses talons
certaines froideurs dedaigneuses, un parti pris de contradiction
autoritaire. Il appelait le marquis de Bois l'Hery "mon bon", imposait
silence tres vertement au gouverneur dont l'enthousiasme devenait
scandaleux, et se jurait bien de se debarrasser au plus tot de toute
cette boheme mendiante et compromettante, quand l'occasion s'offrit
belle a lui de commencer l'execution. Percant la foule qui l'entourait,
Moessard, le beau Moessard, en cravate bleu de ciel, bleme et bouffi
comme un mal blanc, pince a la taille dans une fine redingote, voyant
que le Nabab, apres avoir fait vingt fois le tour de la salle de
sculpture, se dirigeait vers la sortie, prit son elan et passant son
bras sous le sien:

"Vous m'emmenez, vous savez..."

Dans les derniers temps, surtout depuis la periode electorale, il avait
pris, place Vendome, une autorite presque egale a celle de Monpavon,
mais plus impudente; car, pour l'impudeur, l'amant de la reine n'avait
pas son pareil sur le trottoir qui va de la rue Drouot a la Madeleine.
Cette fois il tombait mal. Le bras musculeux qu'il serrait se secoua
violemment, et le Nabab lui repondit tres sec:

"J'en suis fache, mon cher, je n'ai pas de place a vous offrir."

Pas de place dans un carrosse grand comme une maison et qui les avait
amenes cinq.

Moessard le regarda stupefait:

"J'avais pourtant deux mots presses a vous dire... au sujet de ma petite
lettre... Vous l'avez recue, n'est-ce pas?

--Sans doute, et M. de Gery a du vous repondre ce matin meme... Ce que
vous demandez est impossible. Vingt mille francs!... Tonnerre de Dieu,
comme vous y allez.

--Cependant il me semble que mes services... begaya le bellatre.

--Vous ont ete largement payes. C'est ce qu'il me semble aussi. Deux
cent mille francs en cinq mois!... Nous nous en tiendrons la, s'il vous
plait. Vous avez les dents longues, jeune homme; il faut vous les limer
un peu."

Ils echangeaient ces paroles en marchant, pousses par le flot moutonnant
de la sortie. Moessard s'arreta:

"C'est votre dernier mot?"

Le Nabab hesita une seconde, saisi d'un pressentiment devant cette
bouche mauvaise et pale; puis il se souvint de la parole qu'il avait
donnee a son ami.

"C'est mon dernier mot.

--Eh bien! nous verrons, dit le beau Moessard, dont la badine fendit
l'air avec un sifflement de vipere; et, tournant sur ses talons, il
s'eloigna a grands pas, comme un homme qu'on attend quelque part pour
une besogne tres pressee."

Jansoulet continua sa marche triomphale. Ce jour-la, il lui en aurait
fallu bien plus pour deranger l'equilibre de son bonheur; au contraire,
il se sentait reconforte par l'execution si vivement faite.

L'immense vestibule etait encombre d'une foule compacte que l'approche
de la fermeture poussait dehors, mais qu'une de ces ondees subites qui
semblent faire partie de l'ouverture du salon retenait sous le porche
au terrain battu et sablonneux pareil a cette entree du Cirque ou
les gilets en coeur se pavanent. Le coup d'oeil etait curieux, bien
parisien.

Au dehors, de grands rais de soleil traversant la pluie, accrochant a
ses filets limpides ces lames aigues et brillantes qui justifient
le proverbe: "Il pleut des hallebardes", la jeune verdure des
Champs-Elysees, les massifs de rhododendrons bruissants et mouilles, les
voitures rangees sur l'avenue, les manteaux cires des cochers, tout le
splendide harnachement des chevaux recevant de l'eau et des rayons un
surcroit de richesse et d'effet, et mirant de partout du bleu, le bleu
d'un ciel qui va sourire entre l'ecart de deux averses.

Au dedans, des rires, des bavardages, des bonjours, des impatiences, des
jupes retroussees, des satins bouffants sur le fin plissage des jupons
et les rayures tendres des bas de soie, des flots de franges, de
dentelles, de volants retenus d'une main en paquets trop lourds,
chiffonnes a la diable... Puis, pour relier les deux cotes du tableau,
les prisonniers encadres par la voute du porche et dans le noir de son
ombre, avec le fond immense tout en lumiere, des valets de pied courant
sous des parapluies, des noms de cochers, des noms de maitres qu'on
criait, des coupes s'approchant au pas, ou montaient des couples
effares.

"La voiture de M. Jansoulet!"

Tout le monde se retourna, mais on sait que cela ne le genait guere,
lui. Et tandis qu'au milieu de ces elegantes, de ces illustres, de ce
tout Paris varie qui se trouvait la avec un nom a mettre sur chacune de
ces figures, le bon Nabab posait un peu, en attendant ses gens, une
main nerveuse et bien gantee se tendit vers lui, et le duc de Mora, qui
allait rejoindre son coupe, lui jeta en passant avec cette effusion que
le bonheur donne aux plus reserves:

"Mes compliments, mon cher depute..."

C'etait dit a haute voix et chacun put l'entendre: "Mon cher depute."

       *       *       *       *       *

Il y a dans la vie de tous les hommes une heure d'or, une cime lumineuse
ou ce qu'ils peuvent esperer de prosperites, de joies, de triomphes,
les attend et leur est donne. Le sommet est plus ou moins haut, plus ou
moins rugueux et difficile a monter; mais il existe egalement pour tous,
pour les puissants et pour les humbles. Seulement, comme ce plus long
jour de l'annee ou le soleil a fourni tout son elan et dont le lendemain
semble un premier pas vers l'hiver, ce _summum_ des existences humaines
n'est qu'un moment a savourer, apres lequel on ne peut plus que
redescendre. Cette fin d'apres-midi du 1er mai, rayee de pluie et de
soleil, il faut te la rappeler, pauvre homme, en fixer a jamais l'eclat
changeant dans ta memoire. Ce fut l'heure de ton plein ete aux fleurs
ouvertes, aux fruits ployant leurs rameaux d'or, aux moissons mures dont
tu jetais si follement les glanes. L'astre maintenant palira, peu a peu
retire et tombant, incapable bientot de percer la nuit lugubre ou ton
destin va s'accomplir.




XV

MEMOIRES D'UN GARCON DE BUREAU. A L'ANTICHAMBRE.


Grande fete samedi dernier place Vendome.

En l'honneur de son election, M. Bernard Jansoulet, le nouveau depute
de la Corse, donnait une magnifique soiree avec municipaux a la porte,
illumination de tout l'hotel, et deux mille invitations lancees dans le
beau Paris.

J'ai du a la distinction de mes manieres, a la sonorite de mon organe,
que le president du conseil d'administration avait pu apprecier aux
reunions de la _Caisse territoriale_, de figurer a ce somptueux
festival, ou, trois heures durant, debout dans l'antichambre, au milieu
des fleurs et des tentures, vetu d'ecarlate et d'or, avec cette majeste
particuliere aux personnes un peu puissantes, mes mollets a l'air pour
la premiere fois de ma vie, j'envoyai comme un coup de canon dans les
cinq salons en enfilade le nom de chaque invite, qu'un suisse etincelant
saluait chaque fois du "bing!" de sa hallebarde sur les dalles.

Que d'observations curieuses j'ai pu faire encore ce soir-la, que de
saillies plaisantes, de lazzis de haut gout echanges entre les gens de
service sur tout ce monde qui defilait! Ce n'est pas toujours avec les
vignerons de Montbars que j'en aurais entendu d'aussi droles. Il faut
dire que le digne M. Barreau nous avait d'abord fait servir a tous,
dans son office rempli jusqu'au plafond de boissons glacees et de
victuailles, un lunch solide fortement arrose, qui mit chacun de nous
dans un etat de bonne humeur, entretenu toute la soiree par les verres
de punch et de champagne siffles au passage sur les plateaux de la
desserte.

Les patrons, par exemple, ne paraissaient pas aussi bien disposes que
nous. Des neuf heures, en arrivant a mon poste, je fus frappe de la
physionomie inquiete, nerveuse du Nabab, que je voyais se promener avec
M. de Gery, au milieu des salons allumes et deserts, causant vivement et
faisant de grands gestes.

"Je le tuerai, disait-il, je le tuerai..."

L'autre essayait de le calmer, ensuite madame parut et l'on causa
d'autre chose.

Magnifique morceau de femme cette Levantine, deux fois plus forte que
moi, eblouissante a regarder avec son diademe en diamants, les bijoux
qui chargeaient ses enormes epaules blanches, son dos aussi rond que sa
poitrine, sa taille serree dans une cuirasse d'or vert qui se continuait
en longues lames tout le long de sa jupe raide. Je n'ai jamais rien vu
d'aussi imposant, d'aussi riche. C'etait comme un de ces beaux elephants
blancs porteurs de tours, dont nous entretiennent les livres de voyage.
Quand elle marchait, peniblement appuyee aux meubles, toute sa chair
tremblait, ses ornements faisaient un bruit de ferraille. Avec ca une
petite voix tres percante et une belle figure rouge qu'un negrillon lui
rafraichissait tout le temps avec un eventail de plumes blanches large
comme une queue de paon.

C'etait la premiere fois que cette paresseuse et sauvage personne se
montrait a la societe parisienne, et M. Jansoulet semblait tres heureux
et tres fier qu'elle eut bien voulu presider sa fete; ce qui, du reste,
ne donna pas grand mal a la dame, car, laissant son mari recevoir les
invites dans le premier salon, elle alla s'etendre sur le divan du petit
salon japonais, calee entre deux piles de coussins, immobile, si bien
qu'on l'apercevait de loin tout au fond, pareille a une idole, sous le
grand eventail que son negre agitait regulierement comme une mecanique.
Ces etrangeres vous ont un aplomb!

Tout de meme l'irritation du Nabab m'avait frappe, et voyant passer
le valet de chambre qui descendait l'escalier quatre a quatre, je
l'attrapai au vol et lui glissai dans le tuyau de l'oreille:

"Qu'est-ce qu'il a donc votre bourgeois, monsieur Noel?

"C'est l'article du _Messager_," me fut-il repondu, et je dus renoncer
a en savoir davantage pour le moment, un grand coup de timbre annoncant
que la premiere voiture arrivait, suivie bientot d'une foule d'autres.

Tout a mon affaire, attentionne a bien prononcer les noms qu'on me
donnait, a les faire ricocher de salon en salon, je ne pensai plus a
autre chose. Ce n'est pas un metier commode d'annoncer convenablement
des personnes qui s'imaginent toujours que leur nom doit etre connu, le
murmurent en passant du bout des levres, et s'etonnent ensuite de vous
l'entendre ecorcher dans le plus bel accent, vous en voudraient presque
de ces entrees manquees, enguirlandees de petits sourires, qui suivent
une annonce mal faite. Chez M. Jansoulet, ce qui me rendait la besogne
encore plus difficile, c'etait cette masse d'etrangers, tous egyptiens,
persans, tunisiens. Je ne parle pas des Corses, tres nombreux aussi
ce jour-la, parce que, pendant mes quatre ans de sejour a la
_Territoriale_, je me suis habitue a prononcer ces noms ronflants,
interminables, toujours suivis de celui de la localite: "Paganetti de
Porto-Vecchio, Bastelica de Bonifacio, Paianatchi de Barbicaglia."

Je me plaisais a moduler ces syllabes italiennes, a leur donner toutes
leurs sonorites, et je voyais bien aux airs stupefaits de ces braves
insulaires combien ils etaient charmes et surpris d'etre introduits de
cette facon dans la haute societe continentale. Mais avec les Turcs, ces
pachas, ces beys, ces effendis, j'avais bien plus de peine, et il dut
m'arriver de prononcer souvent de travers, car M. Jansoulet, a deux
reprises differentes, m'envoya dire de faire plus attention aux noms
qu'on me donnait, et surtout d'annoncer plus naturellement. Cette
observation, formulee a haute voix devant l'antichambre avec une
certaine brutalite, m'indisposa beaucoup, m'empecha--en ferai-je l'aveu?
--de plaindre ce gros parvenu quand j'appris, au courant de la soiree,
que de cruelles epines se glissaient dans son lit de roses.

De dix heures et demie a minuit, le timbre ne cessa de retentir, les
voitures de rouler sous le porche, les invites de se succeder, deputes,
senateurs, conseillers d'Etat, conseillers municipaux qui avaient bien
plus l'air de venir a une reunion d'actionnaires qu'a une soiree de
gens du monde. A quoi cela tenait-il? Je ne parvenais pas a m'en rendre
compte, mais un mot du suisse Nicklauss m'ouvrit les yeux.

"Remarquez-vous, M. Passajon, me dit ce brave serviteur, debout en face
de moi, la hallebarde au poing, remarquez-vous comme nous avons peu de
dames?"

C'etait cela, pardieu!... Et nous n'etions pas que nous deux a faire la
remarque. A chaque nouvel arrivant, j'entendais le Nabab, qui se tenait
pres de la porte, s'ecrier avec consternation de sa grosse voix de
Marseillais enrhume:

"Tout seul?"

L'invite s'excusait tout bas... _Mn mn mn mn_... sa dame un peu
souffrante... Bien regrette certainement... Puis il en arrivait un
autre; et la meme question amenait la meme reponse.

A force d'entendre ce mot de "tout seul," on avait fini par en
plaisanter a l'antichambre; chasseurs et valets de pied se le jetaient
de l'un a l'autre quand entrait un invite nouveau "tout seul!" Et l'on
riait, on se faisait du bon sang... Mais M. Nicklauss, avec sa grande
habitude du monde, trouvait que cette abstention a peu pres generale du
sexe n'etait pas naturelle.

"Ca doit etre l'article du _Messager_," disait-il.

Tout le monde en parlait de ce matin d'article, et devant la glace
entouree de fleurs ou chaque invite se controlait avant d'entrer, je
surprenais des bouts de dialogue a voix basse dans ce genre-ci:

"Vous avez lu?

--C'est epouvantable.

--Croyez-vous la chose possible?

--Je n'en sais rien. En tout cas, j'ai prefere ne pas amener ma femme.

--J'ai fait comme vous... Un homme peut aller partout sans se
compromettre...

--Certainement... Tandis qu'une femme..."

Puis ils entraient, le claque sous le bras, avec cet air vainqueur des
hommes maries que leurs epouses n'accompagnent pas.

Quel etait donc ce journal, cet article terrible qui menacait a ce
point l'influence d'un homme si riche? Malheureusement mon service
me retenait; je ne pouvais descendre a l'office ni au vestiaire pour
m'informer, causer avec ces cochers, ces valets, ces chasseurs que je
voyais debout au pied de l'escalier s'amusant a brocarder les gens
qui montaient... Qu'est-ce que vous voulez? Les maitres sont trop
esbrouffeurs aussi. Comment ne pas rire en voyant passer, l'air insolent
et le ventre creux, le marquis et la marquise de Bois-l'Hery, apres tout
ce qu'on nous a conte sur les trafics de monsieur et les toilettes de
madame? Et le menage Jenkins si tendre, si uni, le docteur attentionne
mettant a sa dame une dentelle sur les epaules de peur qu'elle s'enrhume
dans l'escalier; elle souriante et attifee, tout en velours, long comme
ca de traine, s'appuyant au bras de son mari de l'air de dire: "Comme je
suis bien," quand je sais, moi, que depuis la mort de l'Irlandaise, sa
vraie legitime, le docteur medite de se debarrasser de son vieux crampon
pour pouvoir epouser une jeunesse, et que le vieux crampon passe les
nuits a se desoler, a ronger de larmes ce qu'il lui reste de beaute.

Le plaisant, c'est que pas une de ces personnes ne se doutait des bons
quolibets, des blagues qu'on leur crachait dans le dos au passage, de ce
que la queue des robes ramassait de saletes sur le tapis du vestibule,
et tout ce monde-la vous avait des mines dedaigneuses a mourir de rire.

Les deux dames que je viens de nommer, l'epouse du gouverneur, une
petite Corse a qui ses gros sourcils, ses dents blanches, ses joues
luisantes et noires en dessous donnaient l'air d'une Auvergnate
debarbouillee, bonne pate du reste, et riant tout le temps excepte
quand son mari regarde les autres femmes, plus quelques Levantines aux
diademes d'or ou de perles, moins reussies que la notre, mais
toujours dans le meme genre, des femmes de tapissiers, de joailliers,
fournisseurs habituels de la maison, avec des epaules larges comme des
devantures et des toilettes ou la marchandise n'avait pas ete epargnee;
enfin quelques menages d'employes de la _Territoriale_ en robes
pleurardes et la queue du diable dans leur poche, voila ce qui
representait le beau sexe de la reunion, une trentaine de dames noyees
dans un millier d'habits noirs, autant dire qu'il n'y en avait pas. De
temps a autre, Cassagne, Laporte, Grandvarlet qui faisaient le service
des plateaux nous mettaient au courant de ce qui se passait dans les
salons.

"Ah! mes enfants, si vous voyiez ca, c'est d'un noir, c'est d'un
lugubre... Les hommes ne demarrent pas des buffets. Les dames sont
toutes dans le fond, assises en rond, a s'eventer sans rien dire. La
Grosse ne parle a personne. Je crois qu'elle pionce... C'est
monsieur qui fait une tete!... Allons, pere Passajon, un verre de
Chateau-larose... Ca vous donnera du ton."

Elle etait charmante envers moi, toute cette jeunesse, et prenait un
malin plaisir a me faire les honneurs de la cave, si souvent et a si
grands coups que ma langue commencait a devenir lourde, incertaine; et
comme me disaient ces jeunes gens dans leur langage un peu libre: "Mon
oncle, vous bafouillez." Heureusement que le dernier des effendis venait
d'arriver et qu'il n'y avait plus personne a annoncer; car, j'avais beau
m'en defendre chaque fois que je m'avancais entre les tentures pour
jeter un nom a la grande volee, je voyais les lustres des salons tourner
en rond avec des centaines de milliers de lumieres papillotantes, et les
parquets partir de biais glissants et droits comme des montagnes russes.
Je devais bafouiller, c'est sur.

L'air vif de la nuit, quelques ablutions a la pompe de la cour eurent
vite raison de ce petit malaise, et, quand j'entrai au vestiaire, il
n'en paraissait plus. Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour
d'une "marquise" au champagne dont toutes mes nieces, en grande tenue,
cheveux bouffants et cravates de ruban rose, prenaient tres bien leur
part malgre des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient
personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de
Moessard, a ce qu'il parait, plein de revelations epouvantables sur
toutes sortes de metiers deshonorants qu'aurait faits le Nabab, il y a
quinze ou vingt ans, a son premier sejour a Paris.

C'etait la troisieme attaque de ce genre que le _Messager_ publiait
depuis huit jours, et ce gueux de Moessard avait la malice d'envoyer
chaque fois le numero sous bande place Vendome.

M. Jansoulet recevait cela le matin avec son chocolat; et a la meme
heure ses amis et ses ennemis, car un homme comme le Nabab ne saurait
etre indifferent a aucun, lisaient, commentaient, se tracaient vis-a-vis
de lui une ligne de conduite pour ne pas se compromettre. Il faut croire
que l'article d'aujourd'hui etait bien tape tout de meme; car Jansoulet
le cocher nous racontait que tantot au Bois son maitre n'avait pas
echange dix saluts en dix tours de lac, quand ordinairement il ne garde
pas plus son chapeau sur sa tete qu'un souverain en promenade. Puis,
lorsqu'ils sont rentres, voila une autre affaire. Les trois garcons
venaient d'arriver a la maison, tout en larmes et consternes, ramenes du
college Bourdaloue par un bon Pere, dans l'interet meme de ces pauvres
petits, auxquels on avait donne un conge temporaire pour leur eviter
d'entendre au parloir ou dans la cour quelques mechants propos, une
allusion blessante. La-dessus le Nabab s'est mis dans une fureur
terrible qui lui a fait demolir un service de porcelaine, et il parait
que sans M. de Gery il serait alle tout d'un pas casser la tete au
Moessard.

"Et qu'il aurait bien fait, dit M. Noel entrant sur ces derniers mots,
tres anime, lui aussi... Il n'y a pas une ligne de vraie dans l'article
de ce coquin. Mon maitre n'etait jamais venu a Paris avant l'annee
derniere. De Tunis a Marseille, de Marseille a Tunis, voila tous ses
voyages. Mais cette fripouille de journaliste se venge de ce que nous
lui avons refuse vingt mille francs.

--En cela vous avez eu grand tort, fit alors M. Francis, le Francis a
Monpavon, ce vieil elegant dont l'unique dent branle au milieu de la
bouche a chaque mot qu'il dit, mais que ces demoiselles regardent tout
de meme d'un oeil favorable a cause de ses belles manieres... Oui, vous
avez eu tort. Il faut savoir menager les gens, tant qu'ils peuvent nous
servir ou nous nuire. Votre Nabab a tourne trop vite le dos a ses amis
apres le succes; et de vous a moi, mon cher, il n'est pas assez fort
pour se payer de ces coups-la."

Je crus pouvoir prendre la parole a mon tour:

--Ca, c'est vrai, M. Noel, que votre bourgeois n'est plus le meme
depuis son election. Il a adopte un ton, des manieres. Avant-hier, a la
_Territoriale_, il nous a fait un branle-bas dont on n'a pas d'idee. On
l'entendait crier en plein conseil: "Vous m'avez menti, vous m'avez
vole et rendu voleur autant que vous... Montrez-moi vos livres, tas de
droles." S'il a traite le Moessard de cette facon, je ne m'etonne plus
que l'autre se venge dans son journal.

--Mais, enfin, qu'est-ce qu'il dit cet article, demanda M. Barreau, qui
est-ce qui l'a lu?

Personne ne repondit. Plusieurs avaient voulu l'acheter; mais a Paris le
scandale se vend comme du pain. A dix heures du matin, il n'y avait
plus un numero du _Messager_ sur la place. Alors une de mes nieces, une
deluree, s'il en fut, eut l'idee de chercher dans la poche d'un de ces
nombreux pardessus qui garnissaient le vestiaire, bien alignes dans des
casiers. Au premier qu'elle atteignit:

"Le voila! dit l'aimable enfant d'un air de triomphe en tirant un
_Messager_ froisse aux plis comme une feuille qu'on vient de lire.

--En voila un autre!" cria Tom Bois-l'Hery, qui cherchait de son cote.
Troisieme pardessus, troisieme _Messager_. Et dans tous la meme chose;
fourre au fond des poches ou laissant depasser son titre, le journal
etait partout comme l'article devait etre dans toutes les memoires, et
l'on se figurait le Nabab la-haut echangeant des phrases aimables avec
ses invites qui auraient pu lui reciter par coeur les horreurs imprimees
sur son compte. Nous rimes tous beaucoup a cette idee; mais il nous
tardait de connaitre a notre tour cette page curieuse.

--Voyons, pere Passajon, lisez-nous ca tout haut."

C'etait le voeu general et j'y souscrivis.

Je ne sais si vous etes comme moi, mais quand je lis haut, je me
gargarise avec ma voix, je fais des nuances et des fioritures, de telle
sorte que je ne comprends rien a ce que je dis, comme ces chanteurs a
qui le sens des phrases importe peu pourvu que la note y soit... Cela
s'appelait "le Bateau de fleurs..." Une histoire assez embrouillee
avec des noms chinois, ou il etait question d'un mandarin tres riche,
nouvellement passe de 1er classe, et qui avait tenu dans les temps un
"bateau de fleurs" amarre tout au bout de la ville pres d'une barriere
frequentee par les guerriers... Au dernier mot de l'article, nous
n'etions pas plus avances qu'au commencement. On essayait bien de
cligner de l'oeil, de faire le malin; mais, franchement, il n'y avait
pas de quoi. Un vrai rebus sans image; et nous serions encore plantes
devant, si le vieux Francis, qui decidement est un matin pour ses
connaissances de toutes sortes, ne nous avait explique que cette
barriere aux guerriers devait etre l'Ecole militaire et que le "bateau
de fleurs" n'avait pas un aussi joli nom que ca en bon francais. Et ce
nom il le dit tout haut malgre les dames... Quelle explosion de cris, de
"ah!," de "oh!," les uns disant: "Je m'en doutais..." Les autres: "Ca
n'est pas possible..."

"Permettez, ajouta Francis, ancien trompette au 9e lanciers, le regiment
de Mora et de Monpavon, permettez... Il y a une vingtaine d'annees, a
mon dernier semestre, j'ai ete caserne a l'Ecole militaire, et je me
rappelle tres bien qu'il y avait pres de la barriere un sale bastringue
appele le bal Jansoulet avec un petit garni au dessus et des chambres a
cinq sous l'heure ou l'on passait entre deux contredanses...

--Vous etes un infame menteur, dit M. Noel hors de lui, filou et menteur
comme votre maitre, Jansoulet n'est jamais venu a Paris avant cette
fois."

Francis etait assis un peu en dehors du cercle que nous faisions tous
autour de la "marquise," en train de siroter quelque chose de doux parce
que le champagne lui fait mal aux nerfs et puis que ce n'est pas une
boisson assez chic. Il se leva gravement, sans quitter son verre, et,
s'avancant vers M. Noel, il lui dit d'un air pose:

"Vous manquez de tenue, mon cher. Deja l'autre soir, chez vous, j'ai
trouve votre ton grossier et malseant. Cela ne sert a rien d'insulter
les gens, d'autant que je suis prevot de salle, et que, si nous menions
les choses plus loin, je pourrais vous fourrer deux pouces de fer dans
le corps a l'endroit qu'il me plairait; mais je suis bon garcon. Au lieu
d'un coup d'epee, j'aime mieux vous donner un conseil dont votre maitre
pourra tirer profit. Voici ce que je ferais a votre place: j'irais
trouver Moessard et je l'acheterais sans marchander. Hemerlingue lui a
donne vingt mille francs pour parler, je lui en offrirais trente mille
pour se taire.

--Jamais... jamais..., vocifera M. Noel... J'irai plutot lui devisser la
tete a ce scelerat de bandit.

--Vous ne devisserez rien du tout. Que la calomnie soit vraie ou fausse,
vous en avez vu l'effet ce soir. C'est un echantillon des plaisirs qui
vous attendent. Que voulez-vous, mon cher? Vous avez jete trop tot
vos bequilles et pretendu marcher tout seuls. C'est bon quand on est
d'aplomb, ferme sur ses jambes; mais quand on n'a pas deja le pied tres
solide, et qu'on a le malheur de sentir Hemerlingue a ses trousses,
mauvaise affaire... Avec ca votre patron commence a manquer d'argent: il
a fait des billets au vieux Schwalbach, et ne me parlez pas d'un Nabab
qui fait des billets. Je sais bien que vous avez des tas de millions
restes la-bas; mais il faudrait etre valide pour y toucher, et encore
quelques articles comme celui d'aujourd'hui, je vous reponds que vous
n'y parviendrez pas... Vous pretendez lutter avec Paris, mon bon, mais
vous n'etes pas de taille, vous n'y connaissez rien. Ici nous ne sommes
pas en Orient, et si on ne tord pas le cou aux gens qui vous deplaisent,
si on ne les jette pas a l'eau, dans un sac de cuir, on a d'autres
facons de les faire disparaitre. Noel, que votre maitre y prenne
garde... Un de ces matins Paris l'avalera comme j'avale cette prune,
sans cracher le noyau ni la peau!"

Il etait terrible, ce vieux, et malgre son maquillage je me sentais
venir du respect pour lui. Pendant qu'il parlait, on entendait la-haut
la musique, les chants de la soiree, et sur la place les chevaux des
municipaux qui secouaient leurs gourmettes. Du dehors, notre fete devait
avoir beaucoup d'eclat, toute flambante de ses milliers de bougies, le
grand portail illumine. Et quand on pense que la ruine etait peut-etre
la-dessous! Nous nous tenions la dans le vestibule comme des rats qui se
consultent a fond de cale, quand le navire commence a faire eau sans que
l'equipage s'en doute encore, et je voyais bien que laquais et filles
de chambre, tout ce monde ne serait pas long a decamper a la premiere
alerte... Est-ce qu'une catastrophe pareille serait possible?... Mais
alors, moi, qu'est-ce que je deviendrais, et la _Territoriale_, et mes
avances, et mon arriere?...

Il m'a laisse froid dans le dos, ce Francis.




XVI

UN HOMME PUBLIC


La chaleur lumineuse d'une claire apres-midi de mai tiedissait en
vitrages de serre les hautes croisees de l'hotel de Mora, dont les
transparents de soie bleue se voyaient du dehors entre les branches, et
ses larges terrasses, ou les fleurs exotiques sorties pour la premiere
fois de la saison couraient en bordure tout le long du quai. Les grands
rateaux trainant parmi les massifs du jardin tracaient dans le sable
des allees les pas legers de l'ete, tandis que le bruit fin des
pommes d'arrosage sur la verdure des pelouses semblait sa chanson
rafraichissante.

Tout le luxe de la residence princiere s'epanouissait dans l'heureuse
douceur de la temperature, empruntant une beaute grandiose au silence,
au repos de cette heure meridienne, la seule ou l'on n'entendit pas le
roulement des voitures sous les voutes, le battement des grandes portes
d'antichambre et cette vibration perpetuelle que faisait courir dans le
lierre des murailles le tirage des timbres d'arrivee ou de sortie, comme
la palpitation fievreuse de la vie d'une maison mondaine. On savait que
jusqu'a trois heures le duc recevait au ministere, que la duchesse, une
Suedoise encore engourdie des neiges de Stockholm, sortait a peine
de ses courtines somnolentes; aussi personne ne venait, visiteurs ni
solliciteurs, et les valets de pied, perches comme des flamants sur les
marches du perron desert, l'animaient seuls de l'ombre grele de leurs
longues jambes et de leur baillant ennui d'oisivete.

Par exception pourtant ce jour-la le coupe marron de Jenkins attendait
dans un coin de la cour. Le duc, souffrant depuis la veille, s'etait
senti plus mal en sortant de table, et bien vite avait mande l'homme aux
perles pour l'interroger sur son etat singulier. De douleur nulle part,
du sommeil et de l'appetit comme a l'ordinaire; seulement une lassitude
incroyable et l'impression d'un froid terrible que rien ne pouvait
dissiper. Ainsi en ce moment, malgre le beau soleil printanier qui
inondait sa chambre et palissait la flambee montant dans la cheminee
comme au coeur de l'hiver, le duc grelottait sous ses fourrures bleues,
entre ses petits paravents, et, tout en donnant des signatures a
un attache de son cabinet sur une table basse en laque dore qui
s'ecaillait, tellement elle etait pres du feu, il tendait a chaque
instant ses doigts engourdis vers la flamme, qui aurait pu les bruler a
la surface sans rendre une circulation de vie a leur rigidite blafarde.

Etait-ce l'inquietude causee par le malaise de son illustre client? Mais
Jenkins paraissait nerveux, fremissant, arpentait les tapis, a grands
pas, furetant, flairant de droite et de gauche, cherchant dans l'air
quelque chose qu'il croyait y etre, quelque chose de subtil et
d'insaisissable comme la trace d'un parfum ou le sillon invisible que
laisse un passage d'oiseau. On entendait le petillement du bois dans la
cheminee, le bruit des papiers feuilletes a la hate, la voix indolente
du duc indiquant d'un mot toujours precis et net une reponse a une
lettre de quatre pages, et les monosyllabes respectueux de l'attache:
"Oui, monsieur le ministre... Non, monsieur le ministre," puis le
grincement d'une plume rebelle et lourde. Dehors, les hirondelles
sifflaient joyeusement au-dessus de l'eau, une clarinette jouait vers
les ponts.

"C'est impossible, dit tout a coup le ministre d'Etat en se levant...
Emportez ca, Lartigues; vous reviendrez demain... Je ne peux pas
ecrire... J'ai trop froid... Tenez, docteur, tatez mes mains, si on
ne dirait pas qu'elles sortent d'un seau d'eau frappee... Depuis deux
jours, tout mon corps est ainsi... Est-ce assez ridicule avec le temps
qu'il fait!

--Ca ne m'etonne pas... grommela l'Irlandais d'un ton maussade et bref,
peu ordinaire chez ce melliflu."

La porte s'etait refermee sur le jeune attache remportant ses paperasses
avec une raideur majestueuse, mais bien heureux, j'imagine, de se sentir
detache et de pouvoir, avant de retourner au ministere, flaner une heure
ou deux dans les Tuileries, pleines de toilettes printanieres et de
jolies filles assises autour des chaises encore vides de la musique,
sous les marronniers en fleurs ou courait des pieds a la cime le grand
frisson du mois des nids. Il n'etait pas gele, lui, l'attache...

Jenkins, silencieux, examinait son malade, auscultait, percutait, puis,
sur ce meme ton de rudesse que pouvait a la rigueur expliquer son
affection inquiete, l'irritation du medecin qui voit ses instructions
transgressees:

"Ah ca! mon cher duc, quelle vie faites-vous donc depuis quelque temps?"

Il savait par des racontars d'antichambre--chez ses clients familiers,
le docteur ne les dedaignait pas--il savait que le duc avait une
nouvelle, que ce caprice de fraiche date le possedait, l'agitait d'une
facon extraordinaire, et cela joint a d'autres remarques faites ailleurs
mettait dans l'esprit de Jenkins un soupcon, un desir fou de connaitre
le nom de cette nouvelle. C'est ce qu'il essayait de deviner sur le
front pali de son malade, cherchant le fond de sa pensee bien plus que
le fond de son mal. Mais il avait affaire a un de ces visages d'hommes
a bonnes fortunes, hermetiquement clos comme les coffrets a secret qui
contiennent des bijoux et des lettres de femmes, une de ces discretions
fermees d'un regard froid et bleu, regard d'acier ou se brisent les
perspicacites astucieuses.

"Vous vous trompez, docteur, repondit l'Excellence tranquillement... Je
n'ai rien change a mes habitudes.

--Eh bien! monsieur le duc, vous avez eu tort, fit l'Irlandais avec
brutalite, furieux de ne rien decouvrir."

Et tout de suite sentant qu'il allait trop loin, il delaya sa mauvaise
humeur et la severite de son diagnostic dans une tisane de banalites,
d'axiomes... Il fallait prendre garde... La medecine n'etait pas de la
magie... La puissance des perles Jenkins s'arretait aux forces
humaines, aux necessites de l'age, aux ressources de la nature qui,
malheureusement, ne sont pas inepuisables. Le duc l'interrompit d'un ton
nerveux:

--Voyons, Jenkins, vous savez bien que je n'aime pas les phrases... Ca
ne va donc pas par la?... Qu'est-ce que j'ai?... D'ou vient ce froid?

--C'est de l'anemie, de l'epuisement... une baisse d'huile dans la
lampe.

--Que faut-il faire?

--Rien. Un repos absolu... Manger, dormir, pas plus... Si vous pouviez
aller passer quelques semaines a Grandbois...

Mora haussa les epaules:

--Et la Chambre, et le Conseil, et...? Allons donc! Est-ce que c'est
possible?

--En tout cas, monsieur le duc, il faut enrayer, comme disait l'autre,
renoncer absolument..."

Jenkins fut interrompu par l'entree de l'huissier de service qui
discretement sur la pointe des pieds, comme un maitre de danse, venait
remettre une lettre et une carte au ministre d'Etat toujours frissonnant
devant le feu. En voyant cette enveloppe d'un gris de satin, d'une forme
originale, l'Irlandais tressaillit involontairement, tandis que le duc,
sa lettre ouverte et parcourue, se levait ragaillardi, ayant aux joues
ces couleurs legeres de sante factice que toute l'ardeur du brasier
n'avait pu lui donner.

--Mon cher docteur, il faut a tout prix...

L'huissier, debout, attendait.

--Qu'est-ce qu'il y a?... Ah! oui, cette carte... Faites entrer dans la
galerie. J'y vais."

La galerie du duc de Mora, ouverte aux visiteurs deux fois par semaine,
etait pour lui comme un terrain neutre, un endroit public ou il pouvait
voir n'importe qui sans s'engager ni se compromettre... Puis, l'huissier
dehors:

--Jenkins, mon bon, vous avez deja fait des miracles pour moi. Je vous
en demande un encore. Doublez la dose de mes perles, inventez quelque
chose, ce que vous voudrez... Mais il faut que je sois alerte pour
dimanche... Vous m'entendez, tout a fait alerte.

Et, sur la petite lettre qu'il tenait, ses doigts rechauffes et fievreux
se crispaient avec un fremissement de convoitise.

--Prenez garde, M. le duc, dit Jenkins, tres pale, les levres serrees,
je ne voudrais pas vous alarmer outre mesure sur votre etat de
faiblesse, mais il est de mon devoir...

Mora eut un joli sourire d'insolence:

--Votre devoir et mon plaisir sont deux, mon brave. Laissez-moi bruler
ma vie, si cela m'amuse. Je n'ai jamais eu d'aussi belle occasion que
cette fois.

Il tressaillit:

--La duchesse...

Une porte sous tenture venait de s'ouvrir livrant passage a une folle
petite tete ebouriffee en blond, toute vaporeuse dans les dentelles et
les franfreluches d'un saut-du-lit princier:

"Qu'est-ce qu'on m'apprend? Vous n'etes pas sorti?... Mais grondez-le
donc, docteur. N'est-ce pas qu'il a tort de tant s'ecouter?...
Regardez-le. Une mine superbe.

--La... Vous voyez, dit le duc, en riant, a l'Irlandais... Vous n'entrez
pas, duchesse?

--Non, je vous enleve, au contraire. Mon oncle d'Estaing m'a envoye
une cage pleine d'oiseaux des iles. Je veux vous les montrer... Des
merveilles de toutes les couleurs, avec de petits yeux en perles
noires... Et frileux, frileux, presque autant que vous.

--Allons voir ca, dit le ministre. Attendez-moi, Jenkins. Je reviens."

Puis, s'apercevant qu'il tenait toujours sa lettre a la main, il la jeta
negligemment dans le tiroir de sa petite table aux signatures et sortit
derriere la duchesse, avec son beau sang-froid de mari habitue a ces
evolutions.

Quel prodigieux ouvrier, quel fabricant de joujoux incomparable a pu
douer le masque humain de sa souplesse de ressorts, de son elasticite
merveilleuse? Rien de joli comme cette figure de grand seigneur surpris
son adultere aux dents, les pommettes enflammees par des mirages de
voluptes promises, et s'apaisant a la minute dans une serenite de
tendresse conjugale; rien de plus beau que l'obsequiosite beate, le
sourire paterne a la Franklin, de Jenkins en presence de la duchesse,
faisant place, tout a coup, lorsqu'il se trouva seul, a une farouche
expression de colere et de haine, une paleur de crime, la paleur d'un
Castaing ou d'un Lapommerais roulant ses trahisons sinistres.

Un coup d'oeil rapide a chacune des deux portes et, tout de suite, il
fut devant le tiroir plein de papiers precieux, ou la petite clef d'or
restait a demeure avec une negligence insolente qui semblait dire: "On
n'osera pas."

Jenkins osa, lui.

La lettre etait la, sur un tas d'autres, la premiere. Le grain du
papier, trois mots d'adresse jetes d'une ecriture simple et hardie,
et puis le parfum, ce parfum grisant, evocateur, l'haleine meme de sa
bouche divine... C'etait donc vrai, son amour jaloux ne l'avait pas
trompe, ni la gene qu'on eprouvait devant lui depuis quelque temps,
ni les airs cachottiers et rajeunis de Constance, ni ces bouquets
magnifiquement epanouis dans l'atelier comme a l'ombre mysterieuse d'une
faute... Cet orgueil indomptable se rendait donc enfin? Mais alors
pourquoi pas lui, Jenkins? Lui qui l'aimait depuis si longtemps, depuis
toujours, qui avait dix ans de moins que l'autre et qui ne grelottait
pas, certes!... Toutes ces pensees lui traversaient la tete, comme des
fers de fleche lances d'un arc infatigable. Et, crible, dechire, les
yeux aveugles de sang, il restait la, regardant la petite enveloppe
satinee et froide qu'il n'osait pas ouvrir de peur de s'enlever un
dernier doute, quand un bruissement de tenture, qui lui fit vivement
rejeter la lettre et refermer le tiroir merveilleusement ajuste de la
table de laque, l'avertit que quelqu'un venait d'entrer.

--Tiens! c'est vous, Jansoulet, comment etes-vous la?

--Son Excellence m'a dit de venir l'attendre dans sa chambre,"
repondit le Nabab tres fier d'etre introduit ainsi dans l'intimite des
appartements, a une heure surtout ou l'on ne recevait pas. Le fait est
que le duc commencait a montrer une reelle sympathie a ce sauvage. Pour
plusieurs raisons: d'abord il aimait les audacieux, les affronteurs, les
aventuriers a bonne etoile. N'en etait-il pas un lui-meme? Puis le Nabab
l'amusait; son accent, ses manieres rondes, sa flatterie un peu brutale
et impudente le reposaient de l'eternel convenu de l'entourage, de
ce fleau administratif et courtisanesque dont il avait horreur,--la
phrase,--si grande horreur qu'il n'achevait jamais la periode commencee.
Le Nabab, lui, avait a finir les siennes un imprevu parfois plein de
surprises; avec cela tres beau joueur, perdant sans sourciller au cercle
de la rue Royale des parties d'ecarte a cinq mille francs la fiche. Et
si commode quand on voulait se debarrasser d'un tableau, toujours pret
a l'acheter, n'importe a quel prix. A ces motifs de sympathie
condescendante etait venu se joindre en ces derniers temps un sentiment
de pitie et d'indignation en face de l'acharnement qu'on mettait a
poursuivre ce malheureux, de cette guerre lache et sans merci, si bien
menee que l'opinion publique, toujours credule et le cou tendu pour
prendre le vent, commencait a s'influencer serieusement. Il faut rendre
cette justice a Mora qu'il n'etait pas un suiveur de foule. En voyant
dans un coin de la galerie la figure toujours bonasse mais un peu
piteuse et deconfite du Nabab, il s'etait trouve lache de le recevoir la
et l'avait fait monter dans sa chambre.

Jenkins et Jansoulet, assez genes en face l'un de l'autre, echangerent
quelques paroles banales. Leur grande amitie s'etait bien refroidie
depuis quelque temps, Jansoulet ayant refuse net tout nouveau subside
a l'oeuvre de Bethleem, ce qui laissait l'affaire sur les bras de
l'Irlandais, furieux de cette defection, bien plus furieux encore a
cette minute de n'avoir pu ouvrir la lettre de Felicia avant l'arrivee
de l'intrus. Le Nabab de son cote se demandait si le docteur allait
assister a la conversation qu'il desirait avoir avec le duc au sujet des
allusions infames dont le _Messager_ le poursuivait, inquiet aussi de
savoir si ces calomnies n'avaient pas refroidi ce souverain bon vouloir
qui lui etait si necessaire au moment de la verification. L'accueil recu
dans la galerie l'avait a demi tranquillise; il le fut tout a fait,
quand le duc rentra et vint vers lui, la main tendue:

--Eh bien! mon pauvre Jansoulet, j'espere que Paris vous fait payer cher
la bienvenue. En voila des criailleries, et de la haine, et des coleres.

--Ah! M. le duc, si vous saviez...

--Je connais..., j'ai lu..., dit le ministre se rapprochant du feu.

--J'espere bien que Votre Excellence ne croit pas ces infamies...
D'ailleurs j'ai la... J'apporte la preuve."

De ses fortes pattes velues, tremblantes d'emotion, il fouillait dans
les papiers d'un enorme portefeuille en chagrin qu'il tenait sous le
bras.

--Laissez... laissez... Je suis au courant de tout cela... Je sais que
volontairement ou non on vous confond avec une autre personne, que des
considerations de famille..."

Devant l'effarement du Nabab, stupefait de le voir si bien renseigne, le
duc ne put s'empecher de sourire:

--Un ministre d'Etat doit tout savoir... Mais soyez tranquille. Vous
serez valide quand meme. Et une fois valide...

Jansoulet eut un soupir de soulagement:

--Ah! monsieur le duc, que vous me faites du bien en me parlant
ainsi. Je commencais a perdre toute confiance... Mes ennemis sont si
puissants... Avec ca une mauvaise chance. Comprenez vous que c'est
justement Le Merquier qui est charge de faire le rapport sur mon
election.

--Le Merquier?... diable!...

--Oui, Le Merquier, l'homme d'affaires d'Hemerlingue, ce sale cafard qui
a converti la baronne, sans doute parce que sa religion lui defendait
d'avoir pour maitresse une musulmane.

--Allons, allons, Jansoulet...

--Que voulez-vous, monsieur le duc?... La colere vous vient, aussi...
Songez a la situation ou ces miserables me mettent... Voila huit jours
que je devrais etre valide et qu'ils font expres de reculer la seance,
parce qu'ils savent la terrible position dans laquelle je me trouve,
toute ma fortune paralysee, le bey qui attend la decision de la Chambre
pour savoir s'il peut ou non me detrousser... J'ai quatre-vingts
millions la-bas, monsieur le duc, et ici je commence a tirer la
langue... Pour peu que cela dure...

Il essuya les grosses gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues.

--Eh bien! moi, j'en fais mon affaire de cette validation, dit le
ministre avec une certaine vivacite... Je vais ecrire a Chose de presser
son rapport; et quand je devrais me faire porter a la Chambre...

--Votre Excellence est malade? demanda Jansoulet sur un ton d'interet
qui n'avait rien de menteur, je vous jure.

--Non... un peu de faiblesse... Nous manquons de sang; mais Jenkins va
nous en rendre... N'est-ce pas, Jenkins?

L'Irlandais, qui n'ecoutait pas, eut un geste vague.

--Tonnerre! Moi qui en ai trop, du sang..."

Et le Nabab elargissait sa cravate autour de son cou gonfle, apoplectise
par l'emotion, la chaleur de la piece... "Si je pouvais vous en ceder un
peu, monsieur le duc.

--Ce serait un bonheur pour tous deux, fit le ministre d'Etat avec une
pale ironie... Pour vous surtout qui etes un violent et qui dans ce
moment-ci auriez besoin de tant de calme... Prenez garde a cela,
Jansoulet. Mefiez-vous des emballements, des coups de colere ou l'on
voudrait vous pousser... Dites-vous bien maintenant que vous etes un
homme public, monte sur une estrade, et dont on voit de loin tous les
gestes... Les journaux vous injurient, ne les lisez pas si vous ne
pouvez cacher l'emotion qu'ils vous causent... Ne faites pas ce que j'ai
fait, moi, avec mon aveugle du pont de la Concorde, cet affreux joueur
de clarinette qui me gate ma vie depuis dix ans a me seriner tout le
jour: "_De tes fils, Norma..._" J'ai tout essaye pour le faire partir de
la, l'argent, les menaces. Rien n'a pu le decider... La police? Ah!
bien oui... Avec les idees modernes, ca devient toute une affaire de
demenager un aveugle de dessus son pont... Les journaux de l'opposition
en parleraient, les Parisiens en feraient une fable... _Le Savetier et
le Financier... Le Duc et la Clarinette..._ Il faut que je me resigne...
C'est ma faute, du reste. Je n'aurais pas du montrer a cet homme qu'il
m'agacait... Je suis sur que mon supplice est la moitie de sa vie
maintenant. Tous les matins il sort de son bouge avec son chien, son
pliant, son affreuse musique, et se dit: "Allons embeter le duc
de Mora." Pas un jour il n'y manque, le miserable... Tenez! si
j'entr'ouvrais seulement la fenetre, vous entendriez ce deluge de
petites notes aigres par-dessus le bruit de l'eau et des voitures... Eh
bien! ce journaliste du _Messager_ c'est votre clarinette, a vous;
si vous lui laissez voir que sa musique vous fatigue, il n'en finira
jamais... La-dessus, mon cher depute, je vous rappelle que vous avez
reunion a trois heures dans les bureaux, et je vous renvoie bien vite a
la Chambre.

Puis, se tournant vers Jenkins:

--Vous savez ce que je vous ai demande, docteur... Des perles pour
apres-demain... Et carabinees!...

Jenkins tressaillit, se secoua comme au saut d'un reve:

--C'est entendu, mon cher duc, on va vous donner du souffle... Oh! mais
du souffle... a gagner le grand prix du Derby."

Il salua et sortit en riant, un vrai rire de loup aux dents ecartees
et toutes blanches. Le Nabab prit conge a son tour, le coeur plein de
gratitude, mais n'osant rien en laisser voir a ce sceptique, en qui
toute demonstration eveillait une mefiance. Et le ministre d'Etat reste
seul, pelotonne devant le feu gresillant et brulant, abrite dans la
chaleur capitonnee de son luxe, doublee ce jour-la par la caresse
fievreuse d'un beau soleil de mai, se remettait a grelotter, a grelotter
si fort que la lettre de Felicia, rouverte au bout de ses doigts blemes,
et qu'il lisait enamoure, tremblait avec des froissements soyeux
d'etoffe.

       *       *       *       *       *

C'est une situation bien singuliere que celle d'un depute dans la
periode qui suit son election et precede--comme on dit en jargon
parlementaire--la verification des pouvoirs. Un peu l'alternative du
nouveau marie pendant les vingt-quatre heures separant le mariage a la
mairie de sa consecration par l'eglise. Des droits dont on ne peut user,
un demi-bonheur, des demi-pouvoirs, la gene de se tenir en deca ou au
dela, le manque d'assiette precise. On est marie sans l'etre, depute
sans en etre bien sur; seulement, pour le depute, cette incertitude se
prolonge des jours et des semaines, et comme plus elle dure, plus la
validation devient problematique, c'est un supplice pour l'infortune
representant a l'essai d'etre oblige de venir a la Chambre, d'occuper
une place qu'il ne gardera peut-etre pas, d'entendre des discussions
dont il est expose a ne pas connaitre la fin, de fixer dans ses yeux,
dans ses oreilles le delicieux souvenir des seances parlementaires avec
leur houle de fronts chauves ou apoplectiques, leur brouhaha de papier
froisse, de cris d'huissiers, de couteaux de bois tambourinant sur les
tables, de bavardages particuliers ou la voix de l'orateur se detache en
solo tonnant ou timide sur un accompagnement continu.

Cette situation, deja si enervante, se compliquait pour le Nabab de ces
calomnies d'abord chuchotees, imprimees maintenant, circulant a des
milliers d'exemplaires et qui lui valaient d'etre tacitement mis en
quarantaine par ses collegues. Les premiers jours il allait, venait,
dans les couloirs, a la bibliotheque, a la buvette, a la salle des
conferences, comme les autres, ravi de poser ses pas dans tous les coins
de ce majestueux dedale; mais inconnu de la plupart, renie par quelques
membres du cercle de la rue Royale qui l'evitaient, deteste de toute la
coterie clericale dont Le Merquier etait le chef, et du monde financier
hostile a ce milliardaire puissant sur la hausse et la baisse comme ces
bateaux de fort tonnage qui deplacent les eaux d'un port, son isolement
ne faisait que s'accentuer en changeant de place, et la meme inimitie
l'accompagnait partout.

Ses gestes, son allure en gardaient quelque chose de contraint, une
sorte de mefiance hesitante. Il se sentait surveille. S'il entrait un
moment a la buvette, dans cette grande salle claire ouverte sur les
jardins de la presidence, qui lui plaisait parce que la, devant ce large
comptoir de marbre blanc charge de boissons et de vivres, les deputes
perdaient de leurs grands airs imposants, la morgue legislative se
faisait plus familiere, rappelee au naturel par la nature, il savait
que le lendemain une note railleuse, offensante, paraitrait dans le
_Messager_, le presentant a ses lecteurs comme "un humeur de piot"
emerite.

Encore une gene pour lui, ces terribles electeurs.

Ils arrivaient par bandes, envahissaient la salle des Pas-Perdus,
galopaient en tous sens comme de petits chevreaux ardents et noirs,
s'appelant d'un bout a l'autre de la piece sonore: "O Pe!... O Tche!..."
humant avec delices l'odeur de gouvernement, d'administration repandue,
faisant des yeux doux aux ministres qui passaient, les suivant a la
piste en reniflant, comme si de leurs poches venerables, de leurs
portefeuilles gonfles quelque prebende allait tomber; mais entourant
surtout "Moussiou" Jansoulet de tant de petitions exigeantes, de
reclamations, de demonstrations, que, pour se debarrasser de ce tumulte
gesticulant sur lequel tout le monde se retournait, qui faisait de lui
comme le delegue d'une tribu de Touaregs au milieu d'un peuple civilise,
il etait oblige d'implorer du regard quelque huissier de service, au
fait de ces sauvetages et qui venait tout affaire lui dire "qu'on
l'appelait tout de suite au huitieme bureau." Si bien que gene partout,
chasse des couloirs, des Pas-Perdus, de la buvette, le pauvre Nabab
avait pris le parti de ne plus quitter son banc ou il se tenait immobile
et muet toute la duree de la seance.

Il avait pourtant un ami a la Chambre, un depute nouvellement elu dans
les Deux-Sevres, qu'on appelait M. Sarigue, pauvre homme assez semblable
a l'animal inoffensif et disgracie dont il portait le nom, avec son
poil roux et grele, ses yeux peureux, sa demarche sautillante dans ses
guetres blanches. Timide a ne pas dire deux paroles sans bredouiller,
presque aphone, roulant sans cesse des boules de gomme dans sa bouche,
ce qui achevait d'empater son discours; on se demandait ce qu'un infirme
pareil etait venu faire a l'Assemblee, quelle ambition feminine en
delire avait pousse vers les emplois publics cet etre inapte a n'importe
quelle fonction privee.

Par une ironie amusante du sort, Jansoulet, agite lui-meme de toutes les
inquietudes de sa validation, etait choisi dans le huitieme bureau
pour faire le rapport sur l'election des Deux-Sevres, et M. Sarigue,
conscient de son incapacite, plein d'une peur horrible d'etre renvoye
honteusement dans ses foyers, rodait humble et suppliant autour de ce
grand gaillard tout crepu dont les omoplates larges sous une mince et
fine redingote se mouvaient en soufflets de forge, sans se douter qu'un
pauvre etre anxieux comme lui se cachait sous cette enveloppe solide.

En travaillant au rapport de l'election des Deux-Sevres, en depouillant
les protestations nombreuses, les accusations de manoeuvre electorale,
repas donnes, argent repandu, barriques de vin mises en perce a la porte
des mairies, le train habituel d'une election de ce temps-la, Jansoulet
fremissait pour son propre compte. "Mais j'ai fait tout ca, moi..." se
disait-il, terrifie. Ah! M. Sarigue pouvait etre tranquille, jamais il
n'aurait mis la main sur un rapporteur mieux intentionne, plus indulgent
aussi, car le Nabab, prenant en pitie son patient, sachant par
experience combien cette angoisse d'attente est penible, avait hate la
besogne, et l'enorme portefeuille qu'il portait sous le bras, en sortant
de l'hotel de Mora, contenait son rapport pret a etre lu au bureau.

Que ce fut ce premier essai de fonction publique, les bonnes paroles du
duc ou le temps magnifique qu'il faisait dehors, delicieusement ressenti
par ce Meridional aux impressions toutes physiques, habitue a evoluer
au bleu du ciel et a la chaleur du soleil; toujours est-il que les
huissiers du Corps legislatif virent paraitre ce jour-la un Jansoulet
superbe et hautain qu'ils ne connaissaient pas encore. La voiture du
gros Hemerlingue, entrevue a la grille, reconnaissable a la largeur
inusitee de ses portieres, acheva de le remettre en possession de
sa vraie nature d'aplomb et toute en audace. "L'ennemi est la...
Attention." En traversant la salle des Pas-Perdus, il apercut en effet
l'homme de finance causant dans un coin avec Le Merquier le rapporteur,
passa tout pres d'eux et les regarda d'un air triomphant qui fit penser
aux autres: "Qu'est-ce qu'il y a donc?"

Puis, enchante de son sang-froid, il se dirigea vers les bureaux, vastes
et hautes salles ouvrant a droite et a gauche sur un long corridor, et
dont les grandes tables recouvertes de tapis verts, les sieges lourds et
uniformes etaient empreints d'une ennuyeuse solennite. On arrivait. Des
groupes se placaient, discutaient, gesticulaient, avec des saluts, des
poignees de mains, des renversements de tetes, en ombres chinoises sur
le fond lumineux des vitres. Il y avait la des gens qui marchaient le
dos courbe, solitaires, comme ecrases sous le poids des pensees qui
plissaient leur front. D'autres se parlaient a l'oreille, se confiant
des nouvelles excessivement mysterieuses et de la derniere importance,
le doigt aux levres, l'oeil ecarquille d'une recommandation muette. Un
bouquet provincial distinguait tout cela, des varietes d'intonations,
violences meridionales, accents trainards du Centre, cantilenes de
Bretagne, fondus dans la meme suffisance imbecile et ventrue; des
redingotes a la mode de Landerneau, des souliers de montagne, du linge
file dans les domaines, et des aplombs de clocher ou de cercles de
petite ville, des expressions locales, des provincialismes introduits
brusquement dans la langue politique et administrative, cette
phraseologie flasque et incolore qui a invente "les questions brulantes
revenant sur l'eau" et les "individualites sans mandat."

A voir ces agites ou ces pensifs, vous eussiez dit les plus grands
remueurs d'idees de la terre; malheureusement ils se transformaient
les jours de seance, se tenaient cois a leur banc, peureux comme des
ecoliers sous la ferule du maitre, riant avec bassesse aux plaisanteries
de l'homme d'esprit qui les presidait ou prenant la parole pour des
propositions stupefiantes, de ces interruptions a faire croire que ce
n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a
stigmatisee dans son immortel croquis. Deux ou trois orateurs pour toute
la Chambre, le reste sachant tres bien se camper devant la cheminee d'un
salon de province, apres un excellent repas chez le prefet, pour dire
d'une voix de nez "l'administration, Messieurs..." ou "le gouvernement
de l'empereur..." mais incapable d'aller plus loin.

D'ordinaire, le bon Nabab se laissait eblouir par ces poses, ce bruit
de rouet a vide que font les importants; mais aujourd'hui lui-meme se
trouvait a l'unisson general. Pendant qu'assis au milieu de la table
verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien etales dessus,
il lisait le rapport redige par de Gery, les membres du bureau le
regardaient emerveilles.

C'etait un resume net, limpide et rapide de leurs travaux de la
quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs idees si bien exprimees
qu'ils avaient grand'peine a les reconnaitre. Puis, deux ou trois
d'entre eux ayant trouve que le rapport etait trop favorable, qu'il
glissait trop legerement sur certaines protestations parvenues au
bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance etonnante, la
prolixite, l'abondance des gens de son pays, demontra qu'un depute ne
devait etre responsable que jusqu'a un certain point de l'imprudence de
ses agents electoraux, qu'aucune election ne resisterait sans cela a un
controle un peu minutieux; et, comme au fond c'etait sa propre cause
qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une chaleur irresistible,
en ayant soin de lacher de temps a autre un de ces longs substantifs
blafards a mille pattes, tels que la commission les aimait.

Les autres l'ecoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions
par des hochements de tete, faisant, pour mieux fixer leur attention,
des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait bien
avec le bruit ecolier des couloirs, un murmure de lecons recitees, et
ces tas de moineaux qu'on entendait piailler sous les croisees dans une
cour dallee, entouree d'arcades, une vraie cour de college. Le
rapport adopte, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications
supplementaires. Il arriva bleme, defait, begayant comme un criminel
sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorite et de
protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: "Remettez-vous donc,
mon cher collegue..." Mais les membres du 8e bureau ne riaient pas.
C'etaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur genre,
deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant
d'aplomb, tant d'eloquence les avait enthousiasmes.

Quand Jansoulet sortit du Corps legislatif, reconduit jusqu'a sa voiture
par son collegue reconnaissant, il etait environ six heures. Le temps
splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le
Trocadero tenta pour un retour a pied ce plebeien robuste, a qui les
convenances imposaient de monter en voiture et de mettre des gants, mais
qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa
serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis
le 1er mai, il n'avait pas eprouve un bien-etre semblable. Roulant des
epaules, le chapeau un peu en arriere dans l'attitude qu'il avait vu
prendre aux hommes politiques excedes, bourreles d'affaires, laissant
s'evaporer a la fraicheur de l'air toute la fievre laborieuse de leur
cerveau, comme une usine lache sa vapeur au ruisseau a la fin d'une
journee de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles a
la sienne, visiblement sorties de ce temple a colonnes qui fait face a
la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur
leur passage, on se retournait, on disait: "Voila des deputes..." Et
Jansoulet en ressentait une joie d'enfant, une joie de peuple faite
d'ignorance et de vanite naive.

"Demandez le _Messager_, edition du soir."

Cela sortait du kiosque a journaux au coin du pont, a cette heure rempli
de feuilles fraiches en tas que deux femmes pliaient vivement et qui
sentaient bon la presse humide, les nouvelles recentes, le succes du
jour ou son scandale. Presque tous les deputes achetaient un numero, en
passant, le parcouraient bien vite dans l'espoir de trouver leur nom.
Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arreta pas. Puis
tout de suite il songea: "Est-ce qu'un homme public ne doit pas
etre au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez fort pour tout lire
maintenant." Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses
collegues. Il l'ouvrit, tres calme, droit a la place habituelle des
articles de Moessard. Justement il y en avait un. Toujours le meme
titre: _Chinoiseries_, et un _M_ pour signature.

--Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un
beau sourire meprisant. La lecon de Mora tintait encore a ses oreilles,
et l'eut-il oubliee que l'air de _Norma egrene_ en petites notes
ironiques non loin de la aurait suffi a la lui rappeler. Seulement, tout
calcul fait dans les evenements hates de nos existences, il faut encore
compter sur l'imprevu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout
a coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'etrangler dans la
contraction subite de sa gorge... Sa mere, sa vieille Francoise se
trouvait melee cette fois a l'infame plaisanterie du "bateau de fleurs."
Comme il visait bien, ce Moessard, comme il savait les vraies places
sensibles dans ce coeur si naivement decouvert!

"Du calme, Jansoulet, du calme..."

Il avait beau se repeter cela sur tous les tons, la colere, une colere
folle, cette ivresse de sang qui veut du sang l'enveloppait. Son premier
mouvement fut d'arreter une voiture de place pour s'y precipiter,
s'arracher a la rue irritante, debarrasser son corps de la preoccupation
de marcher et de se conduire,--d'arreter une voiture comme pour un
blesse. Mais ce qui encombrait la place a cette heure de rentree
generale, c'etaient des centaines de victorias, de caleches, de coupes
de maitre descendant de la gloire fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers
la fraicheur violette des Tuileries, precipites l'un sur l'autre dans la
perspective penchee de l'avenue jusqu'au grand carrefour ou les statues
immobiles, au front leurs couronnes de tours et fermes sur leurs
piedestaux, les regardaient se separer vers le faubourg Saint-Germain,
les rues Royale et de Rivoli.

Jansoulet, son journal a la main, traversait ce tumulte sans y penser,
porte par l'habitude vers le cercle ou il allait tous les jours faire
sa partie de six a sept. Homme public, il l'etait encore; mais agite,
parlant tout haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix
subitement redevenue tendre au souvenir de la vieille bonne femme...
L'avoir roulee la-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle
pouvait comprendre... Quel chatiment inventer pour un pareil infame...
Il arrivait a la rue Royale, ou s'engouffraient avec des rapidites de
retour et des eclairs d'essieux, des visions de femmes voilees, de
chevelures d'enfants blonds, des equipages de toutes sortes rentrant du
Bois, apportant un peu de terre vegetale sur le pave de Paris et des
effluves de printemps melees a des senteurs de poudre de riz. En face
du ministere de la marine, un phaeton tres haut sur ses roues legeres,
ressemblant assez a un grand faucheux, dont le petit groom cramponne au
caisson et les deux personnes occupant le siege du devant auraient forme
le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant.

Le Nabab leva la tete, etouffa un cri.

A cote d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffee d'un tout petit
chapeau aux larges brides, et qui, juchee sur son coussin de cuir,
conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne
a la fois raide et penchee en avant, se tenait, rose et maquille aussi,
fleuri sur le meme fumier, engraisse aux memes vices, Moessard, le joli
Moessard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce
n'etait pas elle encore! Dominant ces femmes allongees dans leurs
caleches, ces hommes qui leur faisaient face engloutis sous des volants
de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus etalent
en public comme un mepris du plaisir et de la richesse, ils tronaient
insolemment, elle tres fiere de promener l'amant de la reine, et lui
sans la moindre honte a cote de cette creature qui raccrochait les
hommes dans les allees du bout de son fouet, a l'abri, sur son siege en
perchoir, des rafles salutaires de la police. Peut-etre avait-il besoin,
pour emoustiller sa royale maitresse, de pavaner ainsi sous ses fenetres
en compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse.

--Hep!... hep donc!

Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte,
se remettait de son ecart dans le droit chemin avec des pas de danse,
des graces sur place sans avancer. Jansoulet lacha sa serviette, et
comme s'il avait laisse choir en meme temps toute sa gravite, son
prestige d'homme public, il fit un bond terrible et sauta au mors de la
bete, qu'il maintint de ses fortes mains a poils.

Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour
oser un coup pareil!

--A bas, dit-il a Moessard dont la figure s'etait plaquee de vert et de
jaune en l'apercevant. A bas, tout de suite...

--Voulez-vous bien lacher mon cheval, espece d'enfle!...

--Fouette, Suzanne, c'est le Nabab.

Elle essaya de ramasser les renes, mais l'animal, maintenu, se cabra si
vivement qu'un peu plus, comme une fronde, le fragile equipage aurait
envoye au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces
rages de faubourg qui font eclater en ces filles tout le vernis de leur
luxe et de leur peau, elle cingla le Nabab de deux coups de fouet qui
glisserent sur le visage tanne et dur, mais lui communiquerent une
expression feroce, accentuee par le nez court devenu blanc, fendu au
bout comme celui d'un terrier chasseur.

--Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout...

Dans un remous de voitures arretees faute de circulation possible ou
qui tournaient lentement l'obstacle avec des milliers de prunelles
curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux
poignets de fer secouaient tout l'equipage...

--Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser...
Quelle poigne!

Et la fille regardait l'hercule avec interet.

A peine Moessard eut-il mis pied a terre, avant qu'il se fut refugie sur
le trottoir ou des kepis noirs se hataient, Jansoulet se jetait sur
lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses
protestations, de ses begaiements effares:

--Oui, oui, je te rendrai raison, miserable... Mais avant, je veux te
faire ce qu'on fait aux betes malpropres pour qu'elles n'y reviennent
plus...

Et rudement il se mit a le frotter, a le debarbouiller de son journal
qu'il tenait en tampon et dont il l'etouffait, l'aveuglait avec des
ecorchures ou le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet,
suffoque. En se montant encore un peu, il l'aurait tue.

La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge
froisse, ramassant sa serviette d'ou les papiers de l'election Sarigue
volaient eparpilles jusque dans le ruisseau, le Nabab repondit
aux sergents de ville qui lui demandaient son nom pour dresser
proces-verbal: "Bernard Jansoulet, depute de la Corse."

Homme public!

Alors seulement il se souvint qu'il l'etait. Qui s'en serait doute a le
voir ainsi essouffle et tete nue comme un portefaix qui sort d'une rixe,
sous les regards avides, railleurs a froid, du rassemblement en train de
se disperser?




XVII

L'APPARITION


Si vous voulez de la passion sincere et sans detour, si vous voulez des
effusions, des tendresses, du rire, de ce rire des grands bonheurs qui
confine aux larmes par un tout petit mouvement de bouche, et de la belle
folie de jeunesse illuminee d'yeux clairs, transparents jusqu'au fond
des ames, il y a de tout cela ce matin dimanche dans une maison que vous
connaissez, une maison neuve, la-bas, tout au bout du vieux faubourg.
La vitrine du rez-de-chaussee est plus brillante que d'habitude. Plus
allegrement que jamais les ecriteaux dansent au-dessus de la porte, et
par les fenetres ouvertes montent des cris joyeux, un envolement de
bonheur.

"Recu, il est recu!... Oh! quelle chance!... Henriette, Elise, arrivez
donc... La piece de M. Maranne est recue."

Depuis hier, Andre sait la nouvelle. Cardailhac, le directeur des
Nouveautes, l'a fait venir pour lui apprendre qu'on allait monter son
drame tout de suite, qu'il serait joue le mois prochain. Ils ont passe
la soiree a parler des decors, de la distribution; et, comme en rentrant
du theatre il etait trop tard pour frapper chez les voisins, l'heureux
auteur a guette le jour dans une impatience fievreuse, puis des qu'il a
entendu marcher au-dessous, les persiennes s'ouvrir en claquant sur la
facade, il est descendu bien vite annoncer a ses amis la bonne nouvelle.
A present, les voila tous reunis, ces demoiselles en gentil deshabille,
les cheveux tordus a la hate, et M. Joyeuse que l'evenement a surpris en
train de faire sa barbe, montrant sous son bonnet brode une etonnante
figure mi-partie, un cote rase, l'autre non. Mais le plus emu, c'est
Andre Maranne, car vous savez ce que la reception de _Revolte_
represente pour lui, ce dont ils sont convenus avec Bonne Maman.
Le pauvre garcon la regarde comme pour chercher dans ses yeux un
encouragement; et les yeux un peu railleurs et bons ont l'air de dire:
"Essayez toujours. Qu'est-ce qu'on risque?" Il regarde aussi, pour se
donner du courage, mademoiselle Elise, jolie comme une fleur, ses grands
cils abaisses. Enfin, prenant son parti:

"Monsieur Joyeuse, dit-il d'une voix etranglee, j'ai une communication
tres grave a vous faire."

M. Joyeuse s'etonne:

"Une communication?... Ah! mon Dieu, vous m'effrayez!..."

Et, baissant la voix, lui aussi:

"Est-ce que ces demoiselles sont de trop?"

Non. Bonne Maman sait ce dont il s'agit. Mademoiselle Elise doit aussi
s'en douter. Ce sont seulement les enfants... Mademoiselle Henriette et
sa soeur sont priees de se retirer, ce qu'elles font aussitot, l'une
d'un air majestueux et vexe, en vraie fille des Saint-Amand, l'autre, la
jeune Chinoise Yaia, avec une folle envie de rire a peine dissimulee.

Alors un grand silence. Puis l'amoureux commence sa petite histoire.

Je crois bien que mademoiselle Elise se doute en effet de quelque chose,
car, des que le jeune voisin a parle de communication, elle a tire son
"Ansart et Rendu" de sa poche et s'est plongee precipitamment dans les
aventures d'un tel dit le Hutin, emouvante lecture qui fait trembler
le livre entre ses doigts. Il y a de quoi trembler, certes, devant
l'effarement, la stupeur indignee, avec lesquels M. Joyeuse accueille
cette demande de la main de sa fille:

"Est-ce possible? Comment cela s'est-il fait? Quel prodigieux evenement!
Qui se serait jamais doute d'une chose pareille?"

Et, tout a coup, le bonhomme part d'un immense eclat de rire. Eh bien!
non, ce n'est pas vrai. Voila longtemps qu'il connait l'affaire, qu'on
l'a mis au courant de tout...

Le pere au courant de tout! Bonne Maman les a donc trahis?... Et devant
les regards de reproche qui se tournent de son cote, la coupable
s'avance en souriant:

"Oui, mes amis, c'est moi... Le secret etait trop lourd. Je n'ai pu le
garder pour moi seule... Et puis, le pere est si bon... On ne peut rien
lui cacher."

En parlant ainsi, elle saute au cou du petit homme, mais la place est
assez grande pour deux, et quand mademoiselle Elise s'y refugie a son
tour, il y a encore une main tendue, affectueuse, paternelle, vers
celui que M. Joyeuse considere desormais comme son enfant. Etreintes
silencieuses, longs regards qui se croisent emus ou passionnes, minutes
bienheureuses qu'on voudrait retenir toujours par le bout fragile
de leurs ailes! On cause, on rit doucement en se rappelant certains
details. M. Joyeuse raconte que le secret lui a ete revele tout d'abord
par des esprits frappeurs, un jour qu'il etait seul chez Andre. "Comment
vont les affaires, monsieur Maranne?" demandaient les esprits, et
lui-meme a repondu en l'absence de Maranne: "Pas trop mal pour la
saison, messieurs les esprits." Il faut voir de quel air malicieux
le petit homme repete: "Pas trop mal pour la saison...", tandis que
mademoiselle Elise, toute confuse a l'idee que c'est avec son pere
qu'elle correspondait ce jour-la, disparait sous ses boucles blondes...

Apres cette premiere emotion, les voix posees, on parle plus
serieusement. Il est certain que madame Joyeuse, nee de Saint-Amand,
n'aurait jamais consenti a ce mariage. Andre Maranne n'est pas riche,
noble encore moins; mais le vieux comptable n'a pas, heureusement, les
memes idees de grandeur que sa femme. Ils s'aiment, ils sont jeunes,
bien portants et honnetes, voila de belles dots constituees et qui ne
couteront pas lourd d'enregistrement chez le notaire. Le nouveau menage
s'installera a l'etage au-dessus. On gardera la photographie, a moins
que _Revolte_ ne fasse des recettes enormes. (On peut se fier a
l'Imaginaire pour cela.) En tout cas, le pere sera toujours pres d'eux;
il a une bonne place chez son agent de change, quelques expertises a
faire pour le Palais; pourvu que le petit navire vogue toujours dans les
eaux du grand, ira bien, avec l'aide du flot, du vent et de l'etoile.

Une seule question preoccupe M. Joyeuse: "Les parents d'Andre
consentiront-ils a ce mariage? Comment le docteur Jenkins, si riche, si
celebre..."

"Ne parlons pas de cet homme, dit Andre en palissant, c'est un miserable
a qui je ne dois rien... qui ne m'est rien..."

Il s'arrete, un peu gene de cette explosion de colere qu'il n'a pas su
retenir et ne peut expliquer, et il reprend avec plus de douceur:

"Ma mere, qui vient me voir quelquefois malgre la defense qu'on lui
a faite, a ete la premiere informee de nos projets. Elle aime deja
mademoiselle Elise, comme sa fille. Vous verrez Mademoiselle, comme
elle est bonne, comme elle est belle et charmante. Quel malheur qu'elle
appartienne a un si mechant homme qui la tyrannise, la torture jusqu'a
lui defendre de prononcer le nom de son fils!"

Le pauvre Maranne pousse un soupir qui en dit long sur le gros chagrin
qu'il cache au fond de son coeur. Mais quelle tristesse pourrait tenir
devant le cher visage eclaire de boucles blondes, et la perspective
radieuse de l'avenir?--Les graves questions resolues, on peut rouvrir
la porte et rappeler les deux exilees. Pour ne pas remplir ces petites
tetes de pensees au-dessus de leur age, on est convenu de ne rien dire
du prodigieux evenement, de ne rien leur apprendre sinon qu'il faut
s'habiller a la hate, dejeuner encore plus vite, pour pouvoir passer
l'apres-midi au Bois, ou Maranne leur lira sa piece, en attendant
d'aller a Suresnes manger une friture chez Kontzen; tout un programme de
delices en l'honneur de la reception de _Revolte_ et d'une autre bonne
nouvelle qu'elles sauront plus tard.

--Ah! vraiment... Quoi donc? demandent d'un air innocent les deux
fillettes.

Mais si vous croyez qu'elles ne savent pas de quoi il s'agit, si vous
pensez que, lorsque mademoiselle Elise frappait trois coups au plafond,
elles s'imaginaient que c'etait specialement pour s'informer de la
clientele, vous etes plus ingenus encore que le pere Joyeuse.

--C'est bon, c'est bon, Mesdemoiselles... Allez toujours vous habiller.

Alors commence un autre refrain:

--Quelle robe faut-il mettre, Bonne Maman?... La grise?...

--Bonne Maman, il manque une bride a mon chapeau.

--Bonne Maman, ma fille, je n'ai donc plus de cravate empesee.

Pendant dix minutes, c'est autour de la charmante aieule un va-et-vient,
des instances. Chacun a besoin d'elle, c'est elle qui tient les clefs de
tout, distribue le joli linge blanc fin tuyaute, les mouchoirs brodes,
les gants de toilette, toutes ces richesses qui, sorties des cartons
et des armoires, etalees sur les lits, repandent dans une maison
l'allegresse claire du dimanche.

Les travailleurs, les gens a la tache la connaissent seuls cette joie
qui revient tous les huit jours consacree par l'habitude d'un peuple.
Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrees
s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux, en prises
d'air rafraichissantes. C'est le dimanche, le jour si long aux mondains,
aux Parisiens du boulevard dont il derange les manies, si triste aux
depatries sans famille, et qui constitue pour une foule d'etres la seule
recompense, le seul but aux efforts desesperes de six jours de peine.
Ni pluie, ni grele, rien n'y fait, rien ne les empechera de sortir,
de tirer derriere eux la porte de l'atelier desert, du petit logement
etouffe. Mais, quand le printemps s'en mele, quand un soleil de mai
l'eclaire comme ce matin, qu'il peut s'habiller de couleurs heureuses,
pour le coup le dimanche est la fete des fetes.

Si on veut bien le connaitre, il faut le voir surtout aux quartiers
laborieux, dans ces rues sombres qu'il illumine, qu'il elargit en
fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport,
laissant la place libre pour des rondes d'enfants debarbouilles et
pares, et des parties de volants melees aux grands circuits des
hirondelles sous quelque porche du vieux Paris. Il faut le voir aux
faubourgs grouillants, enfievres, ou des le matin on le sent planer,
reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit
des cloches et ce coup de sifflet aigu des chemins de fer qui met dans
l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de depart
et de delivrance. Alors on le comprend et on l'aime.

Dimanche de Paris, dimanche des travailleurs et des humbles, je t'ai
souvent maudit sans raison, j'ai verse des flots d'encre injurieuse sur
tes joies bruyantes et debordantes, la poussiere des gares pleines
de ton bruit et les omnibus affoles que tu prends d'assaut, sur tes
chansons de guinguette promenees dans des tapissieres pavoisees de robes
vertes et roses, tes orgues de Barbarie aux melopees trainant sous le
balcon des cours desertes; mais aujourd'hui, abjurant mes erreurs,
je t'exalte et je te benis pour tout ce que tu donnes de joie, de
soulagement au labeur courageux et honnete, pour le rire des enfants qui
t'acclament, la fierte des meres heureuses d'habiller leurs petits
en ton honneur, pour la dignite que tu conserves aux logis des plus
pauvres, la nippe glorieuse mise de cote pour toi au fond de la vieille
commode ecloppee; je te benis surtout a cause de tout le bonheur que tu
apportais en surcroit, ce matin-la, dans la grande maison neuve au bout
de l'ancien faubourg.

Les toilettes terminees, le dejeuner fini, pris sur le pouce--et sur le
pouce de ces demoiselles, vous pensez ce qu'il peut tenir--on etait venu
mettre les chapeaux devant la glace du salon. Bonne Maman jetait son
coup d'oeil general, piquait ici une epingle, renouait un ruban la,
redressait la cravate paternelle; mais, tandis que tout ce petit monde
piaffait d'impatience, appele au dehors par la beaute du jour, voila un
coup de sonnette qui retentit et vient troubler la fete.

--Si on n'ouvrait pas?... proposent les enfants.

Et quel soulagement, quel cri de joie en voyant entrer l'ami Paul!

--Vite, vite, venez; qu'on vous apprenne la bonne nouvelle...

Il le savait bien avant tous que la piece etait recue. Il avait eu
assez de mal pour la faire lire a Cardailhac, qui, sur la seule vue
des "petites lignes", comme il appelait les vers, voulait envoyer le
manuscrit a la Levantine et a son masseur, ainsi que cela se pratiquait
pour tous les _ours_ du theatre. Mais Paul se garda de parler de son
intervention. Quant a l'autre evenement, celui dont on ne disait mot
a cause des enfants, il le devina sans peine au bonjour fremissant de
Maranne, dont la blonde criniere se tenait toute droite sur son front
a force d'etre relevee a deux mains par le poete, comme il faisait
toujours dans ses moments de joie, au maintien un peu embarrasse
d'Elise, aux airs triomphants de M. Joyeuse, qui se redressait dans ses
habits frais, tout le bonheur des siens ecrit sur sa figure.

Bonne Maman seule gardait son air paisible d'habitude; mais on sentait
en elle, dans son empressement autour de sa soeur, une certaine
attention encore plus tendre, un soin de la rendre jolie. Et c'etait
delicieux ces vingt ans qui en paraient d'autres, sans envie, sans
regret, avec quelque chose du doux renoncement d'une mere fetant le
jeune amour de sa fille en souvenir d'un bonheur passe. Paul voyait
cela, il etait meme seul a le voir; mais, tout en admirant Aline, il se
demandait avec tristesse s'il y aurait jamais place en ce coeur maternel
pour d'autres affections que celles de la famille, des preoccupations
en dehors du cercle tranquille et lumineux ou Bonne Maman presidait si
gentiment le travail du soir.

L'Amour est, comme on sait, un pauvre aveugle prive par-dessus le marche
de l'ouie, de la parole, et ne se conduisant que par des presciences,
des divinations, des facultes nerveuses de malade. C'est pitie vraiment
de le voir errer, tatonner, porter a faux tous ses pas, froler du doigt
les appuis ou il se guide avec des maladresses mefiantes d'infirme.
Au moment meme ou il mettait en doute la sensibilite d'Aline, Paul,
annoncant a ses amis qu'il partait pour un voyage de plusieurs jours,
peut-etre de plusieurs semaines, ne vit pas la paleur subite de la jeune
fille, n'entendit pas le cri douloureux echappe de ses levres discretes:

"Vous partez?"

Il partait, il allait a Tunis, bien inquiet de laisser son pauvre
Nabab au milieu de sa meute enragee; pourtant la protection de Mora le
rassurait un peu, et puis ce voyage etait indispensable.

"Et la _Territoriale_? demanda le vieux comptable revenant toujours a
son idee... Ou ca en est-il?... Je vois encore le nom de Jansoulet en
tete du conseil d'administration... Vous ne pouvez donc pas le tirer de
cette caverne d'Ali-Baba?... Prenez garde... prenez garde...

--Eh! je le sais bien, monsieur Joyeuse... Mais, pour sortir de la avec
honneur, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, un nouveau sacrifice de
deux ou trois millions; et nous ne les avons pas... C'est justement pour
cela que je vais a Tunis essayer d'arracher a la rapacite du bey un
morceau de cette grande fortune qu'il detient si injustement... En ce
moment, j'ai encore quelque chance de reussir, tandis que plus tard
peut-etre...

--Partez vite alors, mon cher garcon, et si vous revenez avec un gros
sac, ce que je vous souhaite, occupez-vous avant tout de la bande
Paganetti. Songez qu'il suffit d'un actionnaire moins patient que les
autres pour tout faire sauter, exiger une enquete; et vous savez, vous,
ce qu'elle revelerait, l'enquete... A la reflexion meme, ajouta M.
Joyeuse dont le front se plissait, je m'etonne que Hemerlingue, dans
sa haine contre vous, ne se soit pas procure en sous-main quelques
actions..."

Il fut interrompu par le concert de maledictions, d'imprecations que
soulevait le nom de Hemerlingue parmi toute cette jeunesse haissant le
gros banquier pour le mal qu'il avait fait au pere, pour celui qu'il
voulait a ce bon Nabab adore dans la maison a travers Paul de Gery.

"Hemerlingue, sans coeur!... Scelerat!... Mechant homme!"

Mais, au milieu de tous ces cris, l'Imaginaire continuait sa supposition
du gros baron devenant actionnaire de la _Territoriale_ pour pouvoir
citer son ennemi devant les tribunaux. Et l'on se figure la stupeur
d'Andre Maranne absolument etranger a toute cette affaire, lorsqu'il
vit M. Joyeuse se tourner vers lui, la face pourpre et gonflee, et le
designer du doigt avec ces mots terribles:

"Le plus coquin ici, c'est encore vous, monsieur.

--Oh! papa, papa... qu'est-ce que tu dis?

--Hein?... Quoi donc?... Ah! pardon, mon cher Andre... Je me croyais
dans le cabinet du juge d'instruction, en face de ce drole... C'est ma
maudite cervelle qui s'emporte toujours au diable au vert..."

Un fou rire eclata, jaillit dehors par toutes les croisees ouvertes,
alla se meler aux mille bruits de voitures roulantes et de peuple
endimanche remontant l'avenue des Ternes; et l'auteur de _Revolte_
profita de la diversion pour demander si on n'allait pas bientot se
mettre en route... Il etait tard... les bonnes places seraient prises
dans le Bois...

"Au Bois de Boulogne, un dimanche! fit Paul de Gery.

--Oh! notre bois n'est pas le votre, repondit Aline en souriant... Venez
avec nous, vous verrez."

       *       *       *       *       *

Vous est-il arrive, promeneur solitaire et contemplatif, de vous
coucher a plat-ventre dans le taillis herbeux d'une foret, parmi cette
vegetation particuliere poussee entre les feuilles tombees de l'automne,
variee, multiple, et de laisser vos yeux errer au ras de terre devant
vous? Peu a peu le sentiment de la hauteur se perd, les branches
croisees des chenes au-dessus de vos tetes forment un ciel inaccessible,
et vous voyez une foret nouvelle s'etendre sous l'autre, ouvrir ses
avenues profondes penetrees d'une lumiere verte et mysterieuse, formees
d'arbustes freles ou chevelus termines en cimes rondes avec des
apparences exotiques ou sauvages, des hampes de cannes a sucre, des
graces roides de palmiers, des coupes fines retenant une goutte d'eau,
des girandoles portant de petites lumieres jaunes que le vent souffle en
passant. Et le miracle, c'est que, sous ces ombres legeres, vivent des
plantes minuscules et des milliers d'insectes dont l'existence, vue de
si pres, vous revele tous ses mysteres. Une fourmi, embarrassee comme
un bucheron sous le faix, traine un brin d'ecorce plus gros qu'elle;
un scarabee chemine sur une herbe jetee comme un pont d'un tronc a un
autre, pendant que, sous une haute fougere isolee dans un rond-point
tout veloute de mousse, une petite bete bleue ou rouge attend, les
antennes droites, qu'une autre bestiole en route la-bas par quelque
allee deserte arrive au rendez-vous sous l'arbre geant. C'est une petite
foret sous la grande, trop pres du sol pour que celle-ci l'apercoive,
trop humble, trop cachee pour etre atteinte par son grand orchestre de
chants et de tempetes.

Un phenomene semblable se passe au Bois de Boulogne. Derriere ces allees
sablees, arrosees et nettes, ou des files de roues tournant lentement
autour du lac tracent tout le jour un sillon sans cesse parcouru,
machinal, derriere cet admirable decor de verdures en murailles, d'eau
captive, de roches fleuries, le vrai bois, le bois sauvage, aux taillis
vivaces, pousse et repousse, formant des abris impenetrables, traverses
de menus sentiers, de sources bruissantes. Cela, c'est le bois des
petits, le bois des humbles, la petite foret sous la grande. Et Paul,
qui, de l'aristocratique promenade parisienne ne connaissait que les
longues avenues, le lac etincelant apercu du fond d'un carrosse ou
du haut d'un break a quatre roues dans la poussiere d'un retour de
Lonchamps, s'etonnait de voir le coin delicieusement abrite ou ses amis
l'avaient conduit.

C'etait au bord d'un etang jete en miroir sous des saules, couvert de
nenuphars et de lentilles d'eau, coupe de place en place de larges
moires blanches, rayons tombes, etales sur la surface luisante, et que
de grandes pattes d'argyronetes rayaient comme avec des pointes de
diamant.

Sur les berges en pente abritees d'une verdure deja serree quoique
grele, on s'etait assis pour ecouter la lecture, et les jolies figures
attentives, les jupes gonflees sur l'herbe faisaient penser a quelque
Decameron plus naif et plus chaste, dans une atmosphere reposee. Pour
completer ce bien-etre de nature, cet aspect de campagne lointaine, deux
ailes de moulin, dans un ecart de branches, tournaient vers Suresnes,
tandis que de l'eblouissante vision luxueuse croisee a tous les
carrefours du bois, il n'arrivait qu'un roulement confus et perpetuel
qu'on finissait par ne plus entendre. La voix du poete, eloquente et
jeune, montait seule dans le silence, les vers s'envolaient fremissants,
repetes tout bas par d'autres levres emues, et c'etaient des
approbations etouffees, des frissons aux passages tragiques. Meme on
vit Bonne Maman essuyer une grosse larme. Ce que c'est pourtant que de
n'avoir pas de broderie en main.

La premiere oeuvre!... _Revolte_ etait cela pour Andre, cette premiere
oeuvre toujours trop abondante et touffue dans laquelle l'auteur jette
d'abord tout un arriere d'idees, d'opinions, pressees comme les eaux au
bord d'une ecluse, et qui est souvent la plus riche sinon la meilleure
d'un ecrivain. Quant au sort qui l'attendait, nul n'aurait pu le dire;
et l'incertitude planant sur la lecture du drame ajoutait a son emotion
celle de chaque auditeur, les voeux tout de blanc vetus de mademoiselle
Elise, les hallucinations fantaisistes de M. Joyeuse, et les souhaits
plus positifs d'Aline installant d'avance la modeste fortune de sa
soeur dans le nid, battu des vents mais envie de la foule, d'un menage
d'artiste.

Ah! si quelqu'un de ces promeneurs tournant pour la centieme fois autour
du lac, accable par la monotonie de son habitude, etait venu ecarter
les branches, quelle surprise devant ce tableau! Mais se serait-il bien
doute de tout ce qu'il pouvait tenir de passion, de reves, de poesie et
d'esperance dans ce petit coin de verdure guere plus large que l'ombre
dentelee d'une fougere sur la mousse?

"Vous aviez raison, je ne connaissais pas le Bois..." disait Paul tout
bas a Aline appuyee sur son bras.

Ils suivaient maintenant une allee etroite et couverte, et tout en
causant marchaient d'un pas tres vif, bien en avant des autres. Ce
n'etait pourtant pas la terrasse du pere Kontzen ni ses fritures
croustillantes qui les attiraient. Non, les beaux vers qu'ils venaient
d'entendre les avaient emportes tres haut, et ils n'etaient pas encore
redescendus. Ils allaient devant eux vers le bout toujours fuyant du
chemin qui s'elargissait a son extremite dans une gloire lumineuse, une
poussiere de rayons comme si tout le soleil de cette belle journee les
attendait, tombe a la lisiere. Jamais Paul ne s'etait senti si heureux.
Ce bras leger pose sur son bras, ce pas d'enfant ou le sien se guidait,
lui auraient rendu la vie douce et facile autant que cette promenade sur
la mousse d'une allee verte. Il l'eut dit a la jeune fille, simplement,
comme il le sentait, s'il n'avait craint d'effaroucher cette confiance
d'Aline causee sans doute par le sentiment dont elle le savait possede
pour une autre et qui semblait ecarter d'eux toute pensee d'amour.

Tout a coup, droit devant eux, la-bas sur le fond clair, un groupe de
cavaliers se detacha, d'abord vague et indistinct, laissant voir un
homme et une femme elegamment montes et s'engageant dans l'allee
mysterieuse parmi les barres d'or, les ombres feuillagees, les mille
points de lumiere dont le sol etait jonche, qu'ils deplacaient en
avancant par bonds et qui remontaient sur eux en ramages du poitrail
des chevaux jusqu'au voile bleu de l'amazone. Cela venait lentement,
capricieusement, et les deux jeunes gens, qui s'etaient engages dans le
massif, purent voir passer tout pres d'eux, avec des craquements de cuir
neuf, un bruit de mors fierement secoues et blancs d'ecume comme apres
une galopade furieuse, deux betes superbes portant un couple humain
etroitement uni par le retrecissement du sentier; lui, soutenant d'un
bras la taille souple moulee dans un corsage de drap sombre, elle, la
main a l'epaule du cavalier et sa petite tete en profil perdu sous le
tulle a demi retombe de la voilette--appuyee dessus tendrement. Cet
enlacement amoureux berce par l'impatience des montures un peu retenues
dans leur fougue, ce baiser confondant les renes, cette passion qui
courait le bois en chasse, au milieu du jour, avec un tel mepris de
l'opinion aurait suffi a trahir le duc et Felicia, si l'ensemble fier et
charmeur de l'amazone et l'aisance aristocratique de son compagnon, sa
paleur legerement coloree par la course et les perles miraculeuses de
Jenkins, ne les eussent deja fait reconnaitre.

Ce n'etait pas extraordinaire de rencontrer Mora au Bois un dimanche. Il
aimait ainsi que son maitre a se faire voir aux Parisiens, a entretenir
sa popularite dans tous les publics; puis, la duchesse ne l'accompagnait
jamais ce jour-la et il pouvait tout a son aise faire une halte dans ce
petit chalet de Saint-James connu de tout Paris, et dont les lyceens se
montraient en chuchotant les tourelles roses decoupees entre les arbres.
Mais il fallait une folle, une affronteuse comme cette Felicia pour
s'afficher ainsi, se perdre de reputation a tout jamais... Un bruit de
terrain battu, de buissons froles diminue par l'eloignement, quelques
herbes courbees qui se redressaient, des branches ecartees reprenant
leur place, c'etait tout ce qui restait de l'apparition.

"Vous avez vu?" dit Paul le premier.

Elle avait vu, et elle avait compris, malgre sa candeur d'honnetete, car
une rougeur se repandait sur ses traits, une de ces hontes ressenties
pour les fautes de ceux qu'on aime.

"Pauvre Felicia," dit-elle tout bas, en plaignant non seulement la
malheureuse abandonnee qui venait de passer devant eux, mais aussi celui
que cette defection devait frapper en plein coeur. La verite est
que Paul de Gery n'avait eu aucune surprise de cette rencontre, qui
justifiait des soupcons anterieurs et l'eloignement instinctif eprouve
pour la charmeuse dans leur diner des jours precedents. Mais il lui
sembla doux d'etre plaint par Aline, de sentir l'apitoiement de cette
voix plus tendre, de ce bras qui s'appuyait davantage. Comme les enfants
qui font les malades pour la joie des calineries maternelles, il laissa
la consolatrice s'ingenier autour de son chagrin, lui parler de
ses freres, du Nabab, et du prochain voyage a Tunis, un beau pays,
disait-on. "Il faudra nous ecrire souvent, et de longues lettres, sur
les curiosites de la route, l'endroit que vous habiterez... Car on voit
mieux ceux qui sont loin quand on peut se figurer le milieu ou ils
vivent." Tout en causant, ils arrivaient au bout de l'allee couverte,
terminee par une immense clairiere dans laquelle se mouvait le tumulte
du Bois, voitures et cavaliers s'alternant, et la foule a cette distance
pietinant dans une poudre floconneuse qui la massait confusement en
troupeau. Paul ralentit le pas, enhardi par cette derniere minute de
solitude.

"Savez-vous a quoi je pense, dit-il en prenant la main d'Aline; c'est
qu'on aurait plaisir a etre malheureux pour se faire consoler par vous.
Mais, si precieuse que me soit votre pitie, je ne puis pourtant vous
laisser vous attendrir sur un mal imaginaire... Non, mon coeur n'est pas
brise, mais plus vivant, plus fort au contraire. Et si je vous disais
quel miracle l'a preserve, quel talisman..."

Il lui mit sous les yeux un petit cadre ovale entourant un profil sans
ombres, un simple contour au crayon ou elle se reconnut, surprise d'etre
si jolie, comme refletee dans le miroir magique de l'Amour. Des larmes
lui vinrent aux yeux sans qu'elle sut pourquoi, une source ouverte dont
le flot battait sa poitrine chaste. Il continua:

"Ce portrait m'appartient. Il a ete fait pour moi... Cependant, au
moment de partir, un scrupule m'est venu. Je ne veux le tenir que de
vous-meme... Prenez-le donc, et si vous trouvez un ami plus digne,
quelqu'un qui vous aime d'un amour plus profond, plus loyal que le mien,
je vous permets de le lui donner."

Elle s'etait remise de son trouble, et regardant de Gery bien en face
avec une tendresse serieuse:

"Si je n'ecoutais que mon coeur, je n'hesiterais pas a vous repondre;
car si vous m'aimez comme vous dites, je crois bien que je vous aime
aussi... Mais je ne suis pas libre, je ne suis pas seule dans la vie...
regardez la-bas..."

Elle montrait son pere et ses soeurs qui leur faisaient signe de loin,
se hataient pour les rejoindre.

"Eh bien! et moi? fit Paul vivement... Est-ce que je n'ai pas les memes
devoirs, les memes charges?... Nous sommes comme deux veufs chefs de
famille... Ne voulez-vous pas aimer les miens autant que j'aime les
votres?...

--Vrai?... C'est vrai? Vous me laisserez avec eux?... Je serai Aline
pour vous et toujours Bonne Maman pour tous nos enfants? Oh! alors, dit
la chere creature rayonnante de joie et de lumiere, alors voila mon
portrait, je vous le donne... Et puis toute mon ame avec, et pour
toujours..."




XVIII

LES PERLES JENKINS


Environ huit jours apres son aventure avec Moessard, complication
nouvelle dans le terrible gachis de ses affaires, Jansoulet en sortant
de la Chambre, un jeudi, se fit conduire a l'hotel de Mora. Il n'y etait
pas retourne depuis l'algarade de la rue Royale, et l'idee de se trouver
en presence du duc faisait courir sous son solide epiderme quelque chose
de la panique qui agite un lyceen montant chez le proviseur apres une
rixe a l'Etude. Il fallait pourtant subir la gene de cette premiere
entrevue. Le bruit courait par les bureaux que Le Merquier avait termine
son rapport, chef-d'oeuvre de logique et de ferocite, concluant a
l'invalidation et devant l'emporter haut la main, a moins que Mora, si
puissant a l'Assemblee, ne vint lui-meme lui donner son mot d'ordre.
Partie serieuse, comme on voit, et qui enfievrait les joues du Nabab,
pendant que dans les glaces biseautees de son coupe il etudiait sa
mine, ses sourires de courtisan, cherchant a se preparer une entree
ingenieuse, un de ses coups d'effronterie bon enfant qui avaient cause
sa fortune chez Ahmed et le servaient encore aupres de l'Excellence
francaise,--le tout accompagne de battements de coeur et de ces frissons
entre les epaules qui precedent, meme faites en carrosse dore, les
demarches decisives.

Arrive a l'hotel par le bord de l'eau, il fut tres etonne de voir que le
suisse du quai, comme aux jours de grande reception, faisait prendre
aux voitures la rue de Lille, afin de laisser une porte libre pour la
sortie. Il songea, un peu trouble: "Qu'est-ce qu'il se passe?" Peut-etre
un concert chez la duchesse, une vente de charite, quelque fete d'ou
Mora l'aurait exclu a cause du scandale de sa derniere aventure. Et ce
trouble s'accrut encore lorsque Jansoulet, apres avoir traverse la cour
d'honneur au milieu du fracas des portieres refermees, d'un roulement
sourd et continu sur le sable, se trouva--le perron franchi--dans
l'immense salon d'antichambre rempli d'une foule qui ne depassait aucune
des portes interieures, concentrant son va-et-vient anxieux autour de la
table du suisse ou s'inscrivaient tous les noms celebres du grand Paris.
Il semblait qu'un coup de vent de desastre eut traverse la maison,
emporte un peu de son calme grandiose, laisse filtrer dans son bien-etre
l'inquietude et le danger.

"Quel malheur!...

--Ah! c'est affreux...

--Et si subitement..."

Les gens se croisaient en echangeant des mots semblables. Jansoulet eut
une pensee rapide:

"Est-ce que le duc est malade? demanda-t-il a un domestique.

--Ah! Monsieur... Il va mourir... Il ne passera pas la nuit."

La toiture du palais s'ecroulant sur sa tete ne l'aurait pas mieux
assomme. Il vit tourbillonner des papillons rouges, chancela et se
laissa tomber assis sur une banquette de velours a cote de la grande
cage des singes qui, surexcites dans tout ce train, suspendus par la
queue, par leurs petites mains au long pouce, s'accrochaient en grappe
aux barreaux, et curieux, effares, venaient assaillir de leurs plus
rejouissantes grimaces de macaques ce gros homme stupefait, fixant les
dalles, se repetant tout haut a lui-meme: "Je suis perdu... Je suis
perdu..."

Le duc se mourait. Cela l'avait pris subitement le dimanche en revenant
du Bois. Il s'etait senti atteint d'intolerables brulures d'entrailles
qui lui dessinaient comme au fer rouge toute l'anatomie de son corps,
alternaient avec un froid lethargique et de longs assoupissements.
Jenkins, mande tout de suite, ne dit pas grand'chose, ordonna quelques
calmants. Le lendemain, les douleurs recommencerent plus fortes et
suivies de la meme torpeur glaciale, plus accentuee aussi, comme si la
vie s'en allait par secousses violentes, deracinee. A l'entour,
personne ne s'en emut. "Lendemain de Saint-James," disait-on tout bas
a l'antichambre, et la belle figure de Jenkins gardait sa serenite.
A peine si dans ses visites du matin il avait parle a deux ou trois
personnes de l'indisposition du duc, et si legerement qu'on n'y avait
pris garde.

Mora lui-meme malgre son extreme faiblesse, bien qu'il se sentit la tete
absolument vide, et, comme il disait, "pas une idee sous le front,"
etait loin de se douter de la gravite de son etat. Le troisieme jour
seulement, en s'eveillant le matin, la vue d'un simple filet de sang
qui de sa bouche avait coule sur sa barbe et l'oreiller rougi, fit
tressaillir ce delicat, cet elegant qui avait horreur de toutes
les miseres humaines, surtout de la maladie, et la voyait arriver
sournoisement avec ses souillures, ses faiblesses et l'abandon de
soi-meme, premiere concession faite a la mort. Monpavon, entrant
derriere Jenkins, surprit le regard subitement trouble du grand seigneur
en face de la verite terrible, et fut en meme temps epouvante des
ravages faits en quelques heures sur le visage emacie de Mora, ou toutes
les rides de son age soudainement apparues se melaient a des plis de
souffrance, a ces depressions de muscles qui trahissent de graves
lesions interieures. Il prit Jenkins a part, pendant qu'on apportait
au mondain de quoi faire sa toilette sur son lit, tout un appareil de
cristal et d'argent contrastant avec la paleur jaune de la maladie.

"Ah ca! voyons, Jenkins... mais le duc est tres mal.

--J'en ai peur... dit l'Irlandais tout bas.

--Enfin, qu'est-ce qu'il a?

--Ce qu'il cherchait, parbleu! fit l'autre avec une sorte de fureur...
On n'est pas impunement jeune a son age. Cette passion lui coutera
cher..."

Quelque mauvais sentiment triomphait en lui qu'il fit taire aussitot, et
transforme, gonflant sa face comme s'il avait la tete pleine d'eau, il
soupira profondement en serrant les mains du vieux gentilhomme:

"Pauvre duc... Pauvre duc... Ah! mon ami, je suis desespere.

--Prenez garde, Jenkins, dit froidement Monpavon en degageant ses mains,
vous assumez une responsabilite terrible... Comment! le duc est si mal
que cela, ps... ps... ps... Voyez personne?... Consultez pas?..."

L'Irlandais leva les bras, comme pour dire: "A quoi sert?"

L'autre insista. Il fallait absolument faire appeler Brisset, Jousselin,
Bouchereau, tous les grands.

"Mais vous allez l'effrayer."

Le Monpavon enfla son poitrail, seule fierte du vieux coursier fourbu:

"Mon cher, si vous aviez vu Mora et moi dans la tranchee de
Constantine... Ps... ps... Jamais baisse les yeux... Connaissons pas la
peur... Prevenez vos confreres, je me charge de l'avertir."

La consultation eut lieu dans la soiree, en grand secret, le duc l'ayant
exige ainsi par une pudeur singuliere de son mal, de cette souffrance
qui le decouronnait, faisait de lui l'egal des autres hommes. Pareil a
ces rois africains qui se cachent pour mourir au fond de leurs palais,
il aurait voulu qu'on put le croire enleve, transfigure, devenu dieu.
Puis il redoutait par-dessus tout les apitoiements, les condoleances,
les attendrissements dont il savait qu'on allait entourer son chevet,
les larmes parce qu'il les soupconnait menteuses, et que sinceres elles
lui deplaisaient encore plus a cause de leur laideur grimacante.

Il avait toujours deteste les scenes, les sentiments exageres, tout ce
qui pouvait l'emouvoir, deranger l'equilibre harmonieux de sa vie. On
le savait autour de lui, et la consigne etait de tenir a distance les
detresses, les grands desespoirs qui d'un bout de la France a l'autre
s'adressaient a Mora comme a un de ces refuges allumes dans la nuit
des bois, ou tous les errants vont frapper. Non pas qu'il fut dur aux
malheureux, peut-etre meme se sentait-il trop ouvert a la pitie qu'il
regardait comme un sentiment inferieur, une faiblesse indigne des
forts et, la refusant aux autres, il la redoutait pour lui-meme, pour
l'integrite de son courage. Personne dans le palais, excepte Monpavon et
Louis le valet de chambre, ne sut donc ce que venaient faire ces trois
personnages introduits mysterieusement aupres du ministre d'Etat. La
duchesse elle-meme l'ignora. Separee de son mari par tout ce que la
haute vie politique et mondaine met de barrieres entre epoux dans ces
menages d'exception, elle le croyait legerement souffrant, malade
surtout d'imagination, et se doutait si peu d'une catastrophe qu'a
l'heure meme ou les medecins montaient le grand escalier a demi obscur,
a l'autre bout du palais, ses appartements intimes s'eclairaient pour
une sauterie de demoiselles, un de ces bals blancs que l'ingeniosite du
Paris oisif commencait a mettre a la mode.

Elle fut, cette consultation, ce qu'elles sont toutes: solennelle et
sinistre. Les medecins n'ont plus leurs grandes perruques du temps de
Moliere, mais ils revetent toujours la meme gravite de pretres d'Isis,
d'astrologues, herisses de formules cabalistiques avec des hochements de
tete, auxquels il ne manque, pour l'effet comique, que le bonnet pointu
d'autrefois. Ici la scene empruntait a son milieu un aspect imposant.
Dans la vaste chambre, transformee, comme agrandie par l'immobilite du
maitre, ces graves figures s'avancaient autour du lit, ou se concentrait
la lumiere eclairant dans la blancheur du linge et la pourpre des
courtines une tete ravinee, palie des levres aux yeux, mais enveloppee
de serenite comme d'un voile, comme d'un suaire. Les consultants
parlaient bas, se jetaient un regard furtif, un mot barbare, demeuraient
impassibles sans un froncement de sourcil. Mais cette expression muette
et fermee du medecin et du magistrat, cette solennite dont la science
et la justice s'entourent pour cacher leur faiblesse ou leur ignorance
n'avaient rien qui put emouvoir le duc.

Assis sur son lit, il continuait a causer tranquillement, avec ce regard
un peu exhausse dans lequel il semble que la pensee remonte pour fuir,
et Monpavon lui donnait froidement la replique, raidi contre son
emotion, prenant de son ami une derniere lecon de tenue, tandis que
Louis, dans le fond, appuyait a la porte conduisant chez la duchesse le
spectre de la domesticite silencieuse, chez qui l'indifference detachee
est un devoir.

L'agite, le fievreux, c'etait Jenkins.

Plein d'un empressement obsequieux pour "ses illustres confreres," comme
il disait la bouche en rond, il rodait autour de leur conciliabule,
essayait de s'y meler; mais les confreres le tenaient a distance, lui
repondaient a peine, avec hauteur, comme Fagon--le Fagon de Louis
XIV--pouvait parler a quelque empirique appele au chevet royal. Le vieux
Bouchereau, surtout, avait des regards de travers pour l'inventeur des
perles Jenkins. Enfin, quand ils eurent bien examine, interroge leur
malade, ils se retirerent pour deliberer entre eux dans un petit salon
tout en laque, plafonds et murs luisants et colores, rempli de bibelots
assortis dont la futilite contrastait etrangement avec l'importance du
debat.

Minute solennelle, angoisse de l'accuse attendant la decision de ses
juges, vie, mort, sursis ou grace!

De sa main blanche et longue, Mora continua a caresser sa moustache d'un
geste favori, a parler avec Monpavon du cercle, du foyer des Varietes,
demandant des nouvelles de la Chambre, ou en etait l'election du Nabab,
tout cela froidement, sans la moindre affectation. Puis, fatigue sans
doute ou craignant que son regard, toujours ramene sur cette tenture
en face de lui, par laquelle l'arret du destin allait sortir tout a
l'heure, ne trahit l'emotion qui devait etre au fond de son ame, il
appuya sa tete, ferma les yeux et ne les rouvrit plus qu'a la rentree
des docteurs. Toujours les memes visages froids et sinistres, vraies
physionomies de juges ayant au bord des levres le terrible mot de la
destinee humaine, le mot final que les tribunaux prononcent sans effroi,
mais que les medecins, dont il raille toute la science, eludent et font
comprendre par periphrases.

"Eh bien, messieurs, que dit la Faculte?... demanda le malade."

Il y eut quelques encouragements menteurs et balbuties, des
recommandations vagues; puis les trois savants se haterent au depart,
presses de sortir, d'echapper a la responsabilite de ce desastre.
Monpavon s'elanca derriere eux. Jenkins resta pres du lit, atterre des
verites cruelles qu'il venait d'entendre pendant la consultation. Il
avait eu beau mettre la main sur son coeur, citer sa fameuse devise,
Bouchereau ne l'avait pas menage. Ce n'etait pas le premier client de
l'Irlandais qu'il voyait s'ecrouler subitement ainsi; mais il esperait
bien que la mort de Mora serait aux gens du monde un avertissement
salutaire, et que le prefet de police, apres ce grand malheur, enverrait
le "marchand de cantharides" debiter ses aphrodisiaques de l'autre cote
du detroit.

Le duc comprit tout de suite que ni Jenkins ni Louis ne lui diraient
l'issue vraie de la consultation. Il n'insista donc pas aupres d'eux,
subit leur confiance jouee, affecta meme de la partager, de croire au
mieux qu'ils lui annoncaient. Mais quand Monpavon rentra, il l'appela
pres de son lit, et devant le mensonge visible meme sous la peinture de
cette ruine:

--Oh! tu sais, pas de grimace... De toi a moi, la verite... Qu'est-ce
qu'on dit?... Je suis bien bas, n'est-ce pas?"

Monpavon espaca sa reponse d'un silence significatif: puis brutalement,
cyniquement, de peur de s'attendrir aux paroles:

"F..., mon pauvre Auguste."

Le duc recut cela en plein visage, sans sourciller.

"Ah! dit-il simplement."

Il effila sa moustache d'un mouvement machinal; mais ses traits
demeurerent immobiles. Et, tout de suite, son parti fut pris.

Que le miserable qui meurt a l'hopital sans asile ni famille, d'autre
nom que le numero du chevet, accepte la mort comme une delivrance ou la
subisse en derniere epreuve, que le vieux paysan qui s'endort, tordu en
deux, casse, ankilose, dans son trou de taupe enfume et obscur, s'en
aille sans regret, qu'il savoure d'avance le gout de cette terre fraiche
qu'il a tant de fois tournee et retournee, cela se comprend. Et encore
combien parmi ceux-la tiennent a l'existence par leur misere meme,
combien qui crient en s'accrochant a leurs meubles sordides, a leurs
loques: "Je ne veux pas mourir..." et s'en vont les ongles brises et
saignants de cet arrachement supreme. Mais ici rien de semblable.

Tout avoir et tout perdre. Quel effondrement!

Dans le premier silence de cette minute effroyable, pendant qu'il
entendait a l'autre bout du palais la musique etouffee du bal chez la
duchesse, ce qui retenait cet homme a la vie, puissance, honneurs,
fortune, toute cette splendeur dut lui apparaitre deja lointaine et
dans un irrevocable passe. Il fallait un courage d'une trempe bien
exceptionnelle pour resister a un coup pareil sans aucune excitation
d'amour-propre. Personne ne se trouvait la que l'ami, le medecin, le
domestique, trois intimes au courant de tous les secrets; les lumieres
ecartees laissaient le lit dans l'ombre, et le mourant aurait pu se
tourner contre la muraille, s'attendrir sur lui-meme sans qu'on le vit.
Mais non. Pas une seconde de faiblesse, ni d'inutiles demonstrations.
Sans casser une branche aux marronniers du jardin, sans faner une fleur
dans le grand escalier du palais, en amortissant ses pas sur l'epaisseur
des tapis, la Mort venait d'entr'ouvrir la porte de ce puissant et de
lui faire signe: "Arrive." Et lui, repondait simplement: "Je suis pret."
Une vraie sortie d'homme du monde, imprevue, rapide et discrete.

Homme du monde! Mora ne fut autre chose que cela. Circulant dans la
vie, masque, gante, plastronne, du plastron de satin blanc des maitres
d'armes les jours de grand assaut, gardant immaculee et nette sa parure
de combat, sacrifiant tout a cette surface irreprochable qui lui tenait
lieu d'une armure, il s'etait improvise homme d'Etat en passant d'un
salon sur une scene plus vaste, et fit en effet un homme d'Etat de
premier ordre, rien qu'avec ses qualites de mondain, l'art d'ecouter et
de sourire, la pratique des hommes, le scepticisme et le sang-froid. Ce
sang-froid ne le quitta pas au supreme instant.

Les yeux fixes sur le temps limite et si court qui lui restait encore,
car la noire visiteuse etait pressee, et il sentait sur sa figure le
souffle de la porte qu'elle n'avait pas refermee, il ne songea plus qu'a
le bien remplir et a satisfaire toutes les obligations d'une fin comme
la sienne, qui ne doit laisser aucun devouement sans recompense ni
compromettre aucun ami. Il donna la liste des quelques personnes qu'il
voulait voir et qu'on envoya chercher tout de suite, fit prevenir son
chef de cabinet, et comme Jenkins trouvait que c'etait beaucoup de
fatigue:

"Me garantissez-vous que je me reveillerai demain matin? J'ai un sursaut
de force en ce moment... Laissez-moi en profiter."

Louis demanda s'il fallait avertir la duchesse. Le duc ecouta, avant de
repondre, les accords s'envolant du petit bal par les fenetres ouvertes,
prolonges dans la nuit sur un archet invisible, puis:

"Attendons encore... J'ai quelque chose a terminer..."

Il fit approcher de son lit la petite table de laque pour trier lui-meme
les lettres a detruire; mais, sentant ses forces decroitre, il appela
Monpavon: "Brule tout," lui dit-il d'une voix eteinte, et le voyant
s'approcher de la cheminee ou la flamme montait malgre la belle saison:

"Non... pas ici... Il y en a trop... On pourrait venir."

Monpavon prit le leger bureau, fit signe au valet de chambre de
l'eclairer. Mais Jenkins s'elanca:

"Restez, Louis... le duc peut avoir besoin de vous."

Il s'empara de la lampe; et marchant avec precaution tout le long du
grand corridor, explorant les salons d'attente, les galeries dont les
cheminees s'encombraient de plantes artificielles sans un reste de
cendre, ils erraient pareils a des spectres dans le silence et la nuit
de l'immense demeure, vivante seulement la-bas vers la droite ou le
plaisir chantait comme un oiseau sur un toit qui va s'effondrer.

"Il n'y a de feu nulle part... Que faire de tout cela?" se
demandaient-ils tres embarrasses. On eut dit deux voleurs trainant une
caisse qu'ils ne savent comment forcer. A la fin Monpavon, impatiente,
marcha droit a une porte, la seule qu'ils n'eussent pas encore ouverte.

--Ma foi, tant pis!... Puisque nous ne pouvons pas les bruler, nous les
noierons... Eclairez-moi, Jenkins."

Et ils entrerent.

Ou etaient-ils?... Saint-Simon racontant la debacle d'une de ces
existences souveraines, le desarroi des ceremonies, des dignites, des
grandeurs cause par la mort et surtout par la mort subite, Saint-Simon
seul aurait pu vous le dire... De ses mains delicates et soignees, le
marquis de Monpavon pompait. L'autre lui passait les lettres dechirees,
des paquets de lettres, satinees, nuancees, embaumees, parees de
chiffres, d'armoiries, de banderoles a devises, couvertes d'ecritures
fines, pressees, griffantes, enlacantes, persuasives; et toutes ces
pages legeres tournoyaient l'une sur l'autre dans des tourbillons d'eau
qui les froissaient, les souillaient, delayaient leurs encres tendres
avant de les laisser disparaitre dans un hoquet d'egout tout au fond de
la sentine immonde.

C'etaient des lettres d'amour et de toutes les sortes, depuis le billet
de l'aventuriere: "_Je vous ai vu passer au bois, hier, monsieur le
duc..._" jusqu'aux reproches aristocratiques de l'avant-derniere
maitresse, et les plaintes des abandonnees, et la page encore fraiche
des recentes confidences. Monpavon connaissait tous ces mysteres,
mettait un nom sur chacun d'eux: "Ca, c'est madame Moor... Tiens! madame
d'Athis..." Une confusion de couronnes et d'initiales, de caprices et
de vieilles habitudes, salis en ce moment par la promiscuite, tout cela
s'engouffrant dans l'affreux reduit a la lueur d'une lampe, avec un
bruit de deluge intermittent, s'en allant a l'oubli par un chemin
honteux. Tout a coup Jenkins s'arreta dans sa besogne destructive. Deux
lettres d'un gris de satin fremissaient sous ses doigts...

"Qui ca? demanda Monpavon devant l'ecriture inconnue et le trouble
nerveux de l'Irlandais... Ah! docteur, si vous voulez tout lire, nous
n'en finirons pas..."

Jenkins, les joues enflammees, ses deux lettres a la main, etait devore
du desir de les emporter, pour les savourer a son aise, se martyriser
avec delices en les lisant, peut-etre aussi se faire une arme de cette
correspondance contre l'imprudente qui l'avait signee. Mais la tenue
rigoureuse du marquis l'intimidait. Comment le distraire, l'eloigner?
L'occasion s'offrit d'elle-meme. Perdue dans les memes feuillets, une
page minuscule, d'une ecriture senile et tremblee, attira la curiosite
du charlatan, qui dit d'un air naif:

"Oh! oh! voici qui n'a pas l'air d'un billet doux... _Mon duc, au
secours, je me noie. La cour des comptes a mis de nouveau le nez dans
mes affaires_...

--Qu'est-ce que vous lisez donc la?... fit Monpavon brusquement, en lui
arrachant la lettre des mains. Et tout de suite, grace a la negligence
de Mora laissant trainer ainsi des lettres aussi intimes, la situation
terrible dans laquelle le laissait la mort de son protecteur lui revint
a l'esprit. Dans sa douleur, il n'y avait pas encore songe. Il se dit
qu'au milieu de tous ses preparatifs de depart, le duc pourrait bien
l'oublier; et, laissant Jenkins terminer seul la noyade de la cassette
de don Juan, il revint precipitamment vers la chambre. Au moment
d'entrer, le bruit d'un debat le retint derriere la portiere abaissee.
C'etait la voix de Louis, larmoyante comme celle d'un pauvre sous un
porche, cherchant a apitoyer le duc sur sa detresse et demandant la
permission de prendre quelques rouleaux d'or qui trainaient dans un
tiroir. Oh! quelle reponse rauque, excedee, a peine intelligible, ou
l'on sentait l'effort du malade oblige de se retourner dans son lit, de
detacher ses yeux d'un lointain deja entrevu:

--Oui, oui... prenez... Mais, pour Dieu! laissez-moi dormir...
laissez-moi dormir..."

Des tiroirs ouverts, refermes, un souffle haletant et court... Monpavon
n'en entendit pas davantage et revint sur ses pas sans entrer. La
rapacite feroce de ce domestique venait d'avertir ses fiertes. Tout
plutot que de s'avilir a ce point-la.

Ce sommeil que Mora reclamait si instamment, cette lethargie, pour mieux
dire, dura toute une nuit, une matinee encore avec de vagues reveils
traverses de souffrances atroces, que des soporifiques calmaient chaque
fois. On ne le soignait plus, on ne cherchait qu'a lui adoucir les
derniers instants, a le faire glisser sur cette terrible derniere marche
dont l'effort est si douloureux. Ses yeux s'etaient rouverts pendant ce
temps, mais deja obscurcis, fixant dans le vide des ombres flottantes,
des formes indecises, telles qu'un plongeur en voit trembler au vague
de l'eau. Dans l'apres-midi du jeudi, vers trois heures, il se reveilla
tout a fait et reconnaissant Monpavon, Cardailhac, deux ou trois autres
intimes, il leur sourit et trahit d'un mot sa preoccupation unique:

"Qu'est-ce qu'on dit de cela dans Paris?"

On en disait bien des choses, diverses et contradictoires; mais a coup
sur, on ne parlait que de lui, et la nouvelle repandue depuis le matin
par la ville que Mora etait au plus mal, agitait les rues, les salons,
les cafes, les ateliers, ravivait la question politique dans les bureaux
de journaux, les cercles, jusque dans les loges de concierge et sur les
omnibus, partout ou les feuilles publiques deployees encadraient de
commentaires ce foudroyant bruit du jour.

Il etait, ce Mora, l'incarnation la plus brillante de l'Empire. Ce qu'on
voit de loin dans un edifice, ce n'est pas sa base solide ou branlante,
sa masse architecturale, c'est la fleche doree et fine, brodee, decoupee
a jour, ajoutee pour la satisfaction du coup d'oeil. Ce qu'on voyait de
l'Empire en France et dans toute l'Europe, c'etait Mora. Celui-la tombe,
le monument se trouvait demantele de toute son elegance, fendu de
quelque longue et irreparable lezarde. Et que d'existences entrainees
dans cette chute subite, que de fortunes ebranlees par les contre-coups
affaiblis du desastre! Aucune aussi completement que celle du gros
homme, immobile en bas, sur la banquette de la singerie.

Pour le Nabab, cette mort, c'etait sa mort, la ruine, la fin de tout. Il
le sentait si bien qu'en apprenant, a son entree dans l'hotel, l'etat
desespere du duc, il n'avait eu ni apitoiements, ni grimaces d'aucune
sorte, seulement le mot feroce de l'egoisme humain: "Je suis perdu." Et
ce mot lui revenait toujours, il le repetait machinalement chaque fois
que toute l'horreur de sa situation se montrait a lui, par brusques
echappees, ainsi qu'il arrive dans ces dangereux orages de montagne,
quand un eclair subitement projete illumine l'abime jusqu'au fond, avec
les blessantes anfractuosites des parois et les buissons en escalade
pour toutes les dechirures de la chute.

Cette clairvoyance rapide qui accompagne les cataclysmes ne lui faisait
grace d'aucun detail. Il voyait l'invalidation presque certaine, a
present que Mora ne serait plus la pour plaider sa cause, puis les
consequences de l'echec, la faillite, la misere et quelque chose de
pis, car ces richesses incalculables quand elles s'ecroulent, gardent
toujours un peu de l'honorabilite d'un homme sous leurs decombres. Mais
que de ronces, que d'epines, que d'egratignures et de blessures cruelles
avant d'arriver au bout! Dans huit jours les billets Schwalbach,
c'est-a-dire huit cent mille francs a payer, l'indemnite de Moessard,
qui voulait cent mille francs ou demander a la Chambre l'autorisation de
le poursuivre en correctionnelle, un proces encore plus sinistre
intente par les familles de deux petits martyrs de Bethleem contre les
fondateurs de l'oeuvre, et brochant sur le tout les complications de
la _Caisse territoriale_. Un seul espoir, la demarche de Paul de Gery
aupres du bey, mais si vague, si chimerique, si lointain.

"Ah! je suis perdu... je suis perdu..."

Dans l'immense salon d'entree personne ne remarquait son trouble. Cette
foule de senateurs, de deputes, de conseillers d'Etat, toute la haute
administration, allait, venait autour de lui sans le voir, accoudant son
importance inquiete et des conciliabules mysterieux aux deux cheminees
de marbre blanc qui se faisaient face. Tant d'ambitions desappointees,
trompees, precipitees se croisaient dans cette visite _in extremis_ que
les inquietudes intimes dominaient toute autre preoccupation.

Les visages, chose etrange, n'exprimaient ni pitie ni douleur, plutot
une sorte de colere. Tous ces gens semblaient en vouloir au duc de sa
mort comme d'un abandon. On entendait des phrases dans ce genre: "Ce
n'est pas etonnant avec une vie pareille!" Et, par les hautes croisees,
ces messieurs se montraient, a travers le va-et-vient des equipages
dans la cour, l'arret de quelque petit coupe en dehors duquel une main
etroitement gantee, avec le frolement de sa manche de dentelle sur
la portiere, tendait une carte pliee au valet de pied apportant des
nouvelles.

De temps en temps un des familiers du palais, de ceux que le mourant
avait appeles aupres de lui, faisait une apparition dans cette melee,
donnait un ordre, puis s'en allait laissant l'expression effaree de sa
figure refletee sur vingt autres. Jenkins un moment se montra ainsi, la
cravate denouee, le gilet ouvert, les manchettes chiffonnees, dans tout
le desordre de la bataille qu'il livrait la-haut contre une effroyable
lutteuse. Il se vit tout de suite entoure, presse de questions. Certes
les ouistitis aplatissant leur nez court au treillis de la cage, enerves
par un tumulte inusite et tres attentifs a ce qui se passait comme s'ils
etaient en train de faire une etude raisonnee de la grimace humaine,
avaient un magnifique modele dans le medecin irlandais. Sa douleur etait
superbe, une belle douleur male et forte qui lui serrait les levres,
faisait haleter sa poitrine.

"L'agonie est commencee, dit-il lugubrement... Ce n'est plus qu'une
affaire d'heures."

Et comme Jansoulet s'approchait, il s'adressa a lui d'un ton emphatique:

"Ah! mon ami, quel homme!... Quel courage!... Il n'a oublie personne.
Tout a l'heure, encore, il me parlait de vous.

--Vraiment?

--Ce pauvre Nabab, disait-il, ou en est son election?"

Et c'etait tout. Le duc n'avait rien ajoute de plus.

Jansoulet baissa la tete. Qu'esperait-il donc? N'etait-ce pas assez
qu'en un pareil moment, un homme comme Mora eut pense a lui?... Il
retourna s'asseoir sur sa banquette, retomba dans son aneantissement
galvanise par une minute de fol espoir, assista sans y songer a la
desertion presque complete de la vaste salle, et ne s'apercut qu'il
etait le seul et dernier visiteur qu'en entendant causer tout haut la
valetaille dans le jour qui tombait:

"Moi, j'en ai assez..., je ne sers plus.

--Moi, je reste avec la duchesse..."

Et ces projets, ces decisions en avance de quelques heures sur la mort
condamnaient le noble duc plus surement encore que la Faculte.

Le Nabab comprit alors qu'il etait temps de se retirer, mais auparavant
il voulut s'inscrire au registre du suisse. Il s'approcha de la table,
se pencha beaucoup pour y voir clair. La page etait pleine. On lui
indiqua un blanc au-dessous d'une toute petite ecriture filamenteuse
comme en tracent les doigts trop gros, et, quand il eut signe, le nom
d'Hemerlingue se trouva dominer le sien, l'ecraser, l'enlacer d'un
paraphe insidieux. Superstitieux comme un vrai Latin qu'il etait, il fut
frappe de ce presage, en emporta l'epouvante avec lui.

Ou dinerait-il?... Au cercle?... Place Vendome?... Entendre encore
parler de cette mort qui l'obsedait!... Il prefera s'en aller au hasard,
droit devant lui, comme tous ceux que tient une idee fixe qu'ils
esperent dissiper en marchant. La soiree etait tiede, parfumee.
Il suivit les quais, toujours les quais, gagna les arbres du
Cours-la-Reine, puis revint dans ce melange de fraicheur d'arrosage et
d'odeur de poussiere fine qui caracterise les beaux soirs a Paris.
A cette heure mixte tout etait desert. Ca et la des girandoles
s'allumaient pour les concerts, des flambees de gaz sortaient de la
verdure. Un bruit de verres et d'assiettes venu d'un restaurant lui
donna l'idee d'entrer la.

Il avait faim quand meme, ce robuste. On le servit sous une verandah aux
parois vitrees, doublees de feuillage et donnant de face sur ce grand
porche du Palais de l'Industrie, ou le duc, en presence de mille
personnes, l'avait salue depute. Le visage fin et aristocratique lui
apparut en souvenir sous la nuit de la voute, tandis qu'il le voyait
aussi la-bas dans la blancheur funebre de l'oreiller; et, tout a coup,
en regardant la carte que le garcon lui presentait, il s'apercut avec
stupeur qu'elle portait la date du vingt mai... Ainsi un mois ne s'etait
pas ecoule depuis l'ouverture de l'Exposition.

Il lui semblait qu'il y avait dix ans de cela. Peu a peu cependant la
chaleur du repas lui reconforta le coeur. Dans le couloir, il entendait
des garcons qui parlaient:

"A-t-on des nouvelles de Mora? Il parait qu'il est tres malade...

--Laisse donc, va. Il s'en tirera encore... Il n'y a de chance que pour
ceux-la?"

Et l'esperance est si fort ancree aux entrailles humaines que, malgre ce
que Jansoulet avait vu et entendu, il suffit de ces quelques mots aides
de deux bouteilles de bourgogne et de quelques petits verres pour lui
rendre le courage. Apres tout, on en avait vu revenir d'aussi loin. Les
medecins exagerent souvent le mal pour avoir plus de merite ensuite a
le conjurer. "Si j'allais voir..." Il revint vers l'hotel, plein
d'illusion, faisant appel a cette chance qui l'avait servi tant de fois
dans la vie. Et vraiment l'aspect de la princiere demeure avait de quoi
fortifier son espoir. C'etait la physionomie rassurante et tranquille
des soirs ordinaires, depuis l'avenue eclairee de loin en loin,
majestueuse et deserte, jusqu'au perron au pied duquel un vaste carrosse
de forme antique attendait.

Dans l'antichambre, paisible aussi, brulaient deux enormes lampes. Un
valet de pied dormait dans un coin, le suisse lisait devant la cheminee.
Il regarda le nouvel arrivant par-dessus ses lunettes, ne lui dit rien,
et Jansoulet n'osa rien demander. Des piles de journaux gisant sur la
table avec leurs bandes au nom du duc semblaient avoir ete jetees la
comme inutiles. Le Nabab en ouvrit un, essaya de lire, mais une marche
rapide et glissante, un chuchotement de melopee lui firent lever les
yeux sur un vieillard blanc et courbe, pare de guipures comme un autel,
et qui priait en s'en allant a grands pas de pretre, sa longue soutane
rouge deployee en traine sur le tapis. C'etait l'archeveque de Paris,
accompagne de deux assistants. La vision avec son murmure de bise glacee
passa vite devant Jansoulet, s'engouffra dans le grand carrosse et
disparut emportant sa derniere esperance.

"Question de convenance, mon cher, fit Monpavon paraissant tout a coup
aupres de lui... Mora est un epicurien, eleve dans les idees de chose...
machin... comment donc? Dix-huitieme siecle... Mais tres mauvais pour
les masses, si un homme dans sa position... ps, ps, ps... Ah! c'est
notre maitre a tous... ps, ps,... tenue irreprochable.

--Alors, c'est fini? dit Jansoulet, atterre... Il n'y a plus
d'espoir..."

Monpavon lui fit signe d'ecouter. Une voiture roulait sourdement dans
l'avenue du quai. Le timbre d'arrivee sonna precipitamment plusieurs
coups de suite. Le marquis comptait a haute voix... "Un, deux, trois,
quatre..." Au cinquieme, il se leva:

"Plus d'espoir maintenant. Voila l'autre qui arrive," dit-il, faisant
allusion a la superstition parisienne qui voulait que cette visite du
souverain fut toujours fatale aux moribonds. De partout les laquais
se hataient, ouvraient les portes a deux battants, formaient la
haie, tandis que le suisse, le chapeau en bataille, annoncait du
retentissement de sa pique sur les dalles le passage de deux ombres
augustes, que Jansoulet ne fit qu'entrevoir confusement derriere la
livree, mais qu'il apercut dans une longue perspective de portes
ouvertes, gravissant le grand escalier, precedees d'un valet portant un
candelabre. La femme montait droite et fiere, enveloppee de ses noires
mantilles d'espagnole; l'homme se tenait a la rampe, plus lent et
fatigue, le collet de son pardessus clair remontant sur un dos un peu
voute qu'agitait un sanglot convulsif.

"Allons-nous-en, Nabab. Plus rien a faire ici, dit le vieux beau,
prenant Jansoulet par le bras et l'entrainant dehors. Il s'arreta sur le
seuil, la main haute, fit un petit salut du bout des gants vers celui
qui mourait la-haut. "Bojou, che..." le geste et l'accent etaient
mondains, irreprochables; mais la voix tremblait un peu.

Le cercle de la rue Royale, dont les parties sont renommees, en vit
rarement d'aussi terrible que celle de cette nuit-la. Commencee a onze
heures, elle durait encore a cinq heures du matin. Des sommes enormes
roulerent sur le tapis vert, changeant de main et de direction,
entassees, dispersees, rejointes; des fortunes s'engloutirent dans cette
partie monstre, a la fin de laquelle le Nabab, qui l'avait mise en train
pour oublier ses terreurs dans les hasards de la chance, apres des
alternatives singulieres, des sauts de fortune a faire blanchir les
cheveux d'un neophyte, se retira avec un gain de cinq cent mille francs.
On disait cinq millions le lendemain sur le boulevard, et chacun criait
au scandale, surtout le _Messager_, aux trois quarts rempli d'un article
contre certains aventuriers toleres dans les cercles et qui causent la
ruine des plus honorables familles.

Helas! ce que Jansoulet avait gagne representait a peine les premiers
billets Schwalbach...

Durant cette partie enragee, dont Mora etait pourtant la cause
involontaire et comme l'ame, son nom ne fut pas une fois prononce. Ni
Cardailhac, ni Jenkins ne parurent. Monpavon avait pris le lit, plus
atteint qu'il ne voulait le laisser croire. On etait sans nouvelles.

"Est-il mort?" se dit Jansoulet en sortant du cercle, et l'envie lui
vint d'aller voir la-bas avant de rentrer. Ce n'etait plus l'esperance
qui le poussait maintenant, mais cette sorte de curiosite maladive et
nerveuse qui ramene apres un grand incendie les malheureux sinistres,
ruines et sans asile, sur les decombres de leur maison.

Quoiqu'il fut de tres bonne heure encore, qu'une rose buee d'aube
roulat dans l'air, tout l'hotel etait grand ouvert comme pour un depart
solennel. Les lampes fumaient toujours sur les cheminees, une poussiere
flottait. Le Nabab avanca dans une solitude inexplicable d'abandon
jusqu'au premier etage ou il entendit une voix connue, celle de
Cardailhac, qui dictait des noms, et le grincement des plumes sur le
papier. L'habile metteur en scene des fetes du bey organisait avec
la meme ardeur les pompes funebres du duc de Mora. Quelle activite!
L'Excellence etait morte dans la soiree, des le matin dix mille lettres
s'imprimaient deja, et tout ce qui dans la maison savait tenir une
plume, s'occupait aux adresses. Sans traverser ces bureaux improvises,
Jansoulet arrivait au salon d'attente si peuple d'ordinaire, aujourd'hui
tous ses fauteuils vides. Au milieu, sur une table, le chapeau, la canne
et les gants de M. le duc, toujours prepares pour les sorties imprevues
de facon a eviter meme le souci d'un ordre. Les objets que nous portons
gardent quelque chose de nous. La courbe du chapeau rappelait celle des
moustaches, les gants clairs etaient prets a serrer le jonc chinois
souple et solide, tout l'ensemble fremissait et vivait comme si le duc
allait paraitre, etendre la main en causant, prendre cela et sortir.

Oh! non, M. le duc n'allait pas sortir... Jansoulet n'eut qu'a
s'approcher de la porte de la chambre entre-baillee, pour voir sur le
lit eleve de trois marches--toujours l'estrade meme apres la mort--une
forme rigide, hautaine, un profil immobile et vieilli, transforme par
la barbe poussee toute grise en une nuit; contre le chevet en pente,
agenouillee, affaissee dans les draperies blanches, une femme dont les
cheveux blonds ruisselaient abandonnes, prets a tomber sous les ciseaux
de l'eternel veuvage, puis un pretre, une religieuse, recueillis dans
cette atmosphere de la veillee mortuaire ou se melent la fatigue des
nuits blanches et les chuchotements de la priere et de l'ombre.

Cette chambre ou tant d'ambitions avaient senti grandir leurs ailes, ou
s'agiterent tant d'espoirs et de deconvenues, etait tout a l'apaisement
de la mort qui passe. Pas un bruit, pas un soupir. Seulement, malgre
l'heure matinale, la-bas, vers le pont de la Concorde, une petite
clarinette aigre et vive dominait le roulement des premieres voitures;
mais sa raillerie enervante etait desormais perdue pour celui qui
dormait la, montrant au Nabab epouvante l'image de son propre destin,
froidi, decolore, pret pour la tombe.

D'autres que Jansoulet l'ont vue plus lugubre encore, cette piece
mortuaire. Les fenetres grandes ouvertes. La nuit et le vent du jardin
entrant librement dans un grand courant d'air. Une forme sur un treteau:
le corps qu'on venait d'embaumer. La tete creuse, remplie d'une eponge,
la cervelle dans un baquet. Le poids de cette cervelle d'homme d'Etat
etait vraiment extraordinaire. Elle pesait, elle pesait... Les journaux
du temps ont dit le chiffre. Mais qui s'en souvient aujourd'hui?




XIX

LES FUNERAILLES


Ne pleure pas, ma fee, tu m'enleves tout mon courage. Voyons, tu seras
bien plus heureuse quand tu n'auras plus ton affreux demon... Tu vas
retourner a Fontainebleau soigner tes poules... Les dix mille francs
de Brahim serviront a t'installer... Et puis, n'aie pas peur, une fois
la-bas, je t'enverrai de l'argent. Puisque ce bey veut avoir de ma
sculpture, on va lui faire payer la facon, tu penses... Je reviendrai
riche, riche... Qui sait? Peut-etre sultane...

--Oui, tu seras sultane... mais moi, je serai morte, et je ne te verrai
plus."

Et la bonne Crenmitz desesperee se serrait dans un coin du fiacre pour
qu'on ne la vit pas pleurer.

Felicia quittait Paris. Elle essayait de fuir l'horrible tristesse,
l'ecoeurement sinistre ou la mort de Mora venait de la plonger. Quel
coup terrible pour l'orgueilleuse fille! L'ennui, le depit, l'avaient
jetee dans les bras de cet homme; fierte, pudeur, elle lui avait tout
donne, et voila qu'il emportait tout, la laissant fanee pour la vie,
veuve sans larmes, sans deuil, sans dignite. Deux ou trois visites a
Saint-James, quelques soirees au fond d'une baignoire de petit theatre
derriere le grillage ou se cloitre le plaisir defendu et honteux,
c'etaient les seuls souvenirs que lui laissait cette liaison de deux
semaines, cette faute sans amour ou son orgueil meme n'avait pu se
satisfaire par l'eclat d'un beau scandale. La souillure inutile et
ineffacable, la chute bete en plein ruisseau d'une femme qui ne sait pas
marcher, et que gene pour se relever l'ironique pitie des passants.

Un instant elle pensa au suicide, puis l'idee qu'on l'attribuerait a
un desespoir de coeur l'arreta. Elle vit d'avance l'attendrissement
sentimental des salons, la sotte figure que ferait sa pretendue passion
au milieu des innombrables bonnes fortunes du duc, et les violettes de
Parme effeuillees par les jolis Moessard du journalisme sur sa tombe
creusee si proche de l'autre. Il lui restait le voyage, un de ces
voyages tellement lointains qu'ils depaysent jusqu'aux pensees.
Malheureusement l'argent manquait. Alors elle se souvint qu'au lendemain
de son grand succes a l'Exposition, le vieux Brahim-Bey etait venu la
voir, lui faire au nom de son maitre des propositions magnifiques
pour de grands travaux a executer a Tunis. Elle avait dit non, a
ce moment-la, sans se laisser tenter par des prix orientaux, une
hospitalite splendide, la plus belle cour du Bardo comme atelier avec
son pourtour d'arcades en dentelle. Mais a present elle voulait bien.
Elle n'eut qu'un signe a faire, le marche fut tout de suite conclu, et
apres un echange de depeches, un emballage hatif et la maison fermee,
elle prit le chemin de la gare comme pour une absence de huit jours,
etonnee elle-meme de sa prompte decision, flattee dans tous les cotes
aventureux et artistiques de sa nature par l'espoir d'une vie nouvelle
sous un climat inconnu.

Le yacht de plaisance du bey devait l'attendre a Genes; et d'avance,
fermant les yeux dans le fiacre qui l'emmenait, elle voyait les pierres
blanches d'un port italien enserrant une mer irisee ou le soleil avait
deja des lueurs d'Orient, ou tout chantait, jusqu'au gonflement
des voiles sur le bleu. Justement ce jour-la Paris etait boueux,
uniformement gris, inonde d'une de ces pluies continues qui semblent
faites pour lui seul, etre montees en nuages de son fleuve, de ses
fumees, de son haleine de monstre, et redescendues en ruissellement
de ses toits, de ses gouttieres, des innombrables fenetres de ses
mansardes. Felicia avait hate de le fuir, ce triste Paris, et son
impatience fievreuse s'en prenait au cocher qui ne marchait pas, aux
chevaux, deux vraies rosses de fiacre, a un encombrement inexplicable de
voitures, d'omnibus refoules aux abords du pont de la Concorde.

"Mais allez donc, cocher, allez donc...

--Je ne peux pas, Madame..., c'est l'enterrement."

Elle mit la tete a la portiere et la retira tout de suite epouvantee.
Une haie de soldats marchant le fusil renverse, une confusion de
casques, de coiffures soulevees au dessus des fronts sur le passage d'un
interminable cortege. C'etait l'enterrement de Mora qui defilait...

"Ne restez pas la... faites le tour..., cria-t-elle au cocher..."

La voiture vira peniblement, s'arrachant a regret a ce spectacle superbe
que Paris attendait depuis quatre jours, remonta les avenues, prit la
rue Montaigne, et, de son petit trot rechigne et lambin, deboucha a la
Madeleine par le boulevard Malesherbes. Ici, l'encombrement etait plus
fort, plus compact. Dans la pluie brumeuse, les vitraux de l'eglise
illumines, le retentissement sourd des chants funebres sous les tentures
noires prodiguees ou disparaissait meme la forme du temple grec,
remplissaient toute la place de l'office en celebration, tandis que la
plus grande partie de l'immense convoi se pressait encore dans la rue
Royale, jusque vers les ponts, longue ligne noire rattachant le defunt
a cette grille du Corps legislatif qu'il avait si souvent franchie. Au
dela de la Madeleine, la chaussee des boulevards s'ouvrait toute vide,
elargie, entre deux haies de soldats, l'arme au pied, contenant les
curieux sur les trottoirs noirs de monde, tous les magasins fermes, et
les balcons, malgre la pluie, debordant de corps penches en avant dans
la direction de l'eglise, comme pour un passage de boeuf gras ou une
rentree de troupes victorieuses. Paris, affame de spectacles, s'en fait
indifferemment avec tout, aussi bien la guerre civile que l'enterrement
d'un homme d'Etat...

Il fallut que le fiacre revint encore sur ses pas, fit un nouveau
detour, et l'on se figure la mauvaise humeur du cocher et de ses betes,
tous trois Parisiens dans l'ame et furieux de se priver d'une si belle
representation. Alors commenca par les rues desertes et silencieuses,
toute la vie de Paris s'etant portee dans la grande artere du boulevard,
une course capricieuse et desordonnee, un trimballement insense de
fiacre a l'heure, touchant aux points extremes du faubourg Saint-Martin,
du faubourg Saint-Denis, redescendant vers le centre et retrouvant
toujours a bout de circuits et de ruses le meme obstacle embusque,
le meme attroupement, quelque troncon du noir defile entrevu dans
l'ecartement d'une rue, se deroulant lentement sous la pluie au son des
tambours voiles, son mat et lourd comme celui de la terre s'eboulant
dans un trou.

Quel supplice pour Felicia! C'etaient sa faute et son remords qui
traversaient Paris dans cette pompe solennelle, ce train funebre, ce
deuil public reflete jusqu'aux nuages; et l'orgueilleuse fille se
revoltait contre cet affront que lui faisaient les choses, le fuyait au
fond de la voiture, ou elle restait les yeux fermes, aneantie, tandis
que la vieille Crenmitz, croyant a son chagrin, la voyant si nerveuse,
s'efforcait de la consoler, pleurait elle-meme sur leur separation, et,
se cachant aussi, laissait toute la portiere du fiacre au grand
sloughi algerien, sa tete fine flairant le vent, et ses deux pattes
despotiquement appuyees avec une raideur heraldique. Enfin, apres mille
detours interminables, le fiacre s'arreta tout a coup, s'ebranla encore
peniblement au milieu de cris et d'injures, puis ballotte, souleve,
les bagages de son faite menacant son equilibre, il finit par ne plus
bouger, arrete, maintenu, comme a l'ancre.

"Bon Dieu! que de monde!... murmura la Crenmitz, terrifiee."

Felicia sortit de sa torpeur:

"Ou sommes-nous donc?"

Sous un ciel incolore, enfume, raye d'une pluie a fins reseaux tendue
en gaze sur la realite des choses, une place s'etendait, un carrefour
immense, comble par un ocean humain s'ecoulant de toutes les voix
aboutissantes, immobilise la autour d'une haute colonne de bronze qui
dominait cette houle comme le mat gigantesque d'un navire sombre. Des
cavaliers par escadrons, le sabre au poing, des canons en batteries
s'espacaient au bord d'une travee libre, tout un appareil farouche
attendant celui qui devait passer tout a l'heure, peut-etre pour essayer
de le reprendre, l'enlever de vive force a l'ennemi formidable qui
l'emmenait. Helas! Toutes les charges de cavalerie, toutes les
canonnades n'y pouvaient plus rien. Le prisonnier s'en allait solidement
garotte, defendu par une triple muraille de bois dur, de metal et de
velours inaccessible, et ce n'etait pas de ces soldats qu'il pouvait
esperer sa delivrance.

"Allez-vous-en... je ne veux pas rester la," dit Felicia furieuse,
attrapant le carrick mouille du cocher, prise d'une terreur folle a
l'idee du cauchemar qui la poursuivait, de ce qu'elle entendait venir
dans un affreux roulement encore lointain, plus proche de minute en
minute. Mais, au premier mouvement des roues, les cris, les huees
recommencerent. Pensant qu'on le laisserait franchir la place, le
cocher avait penetre a grand'peine jusqu'aux premiers rangs de la foule
maintenant refermee derriere lui et refusant de lui livrer passage.
Nul moyen de reculer ou d'avancer. Il fallait rester la, supporter ces
haleines de peuple et d'alcool, ces regards curieux allumes d'avance
pour un spectacle exceptionnel, et devisageant la belle voyageuse qui
decampait avec "que ca de malles!" et un toutou de cette taille pour
defenseur. La Crenmitz avait une peur horrible; Felicia, elle, ne
songeait qu'a une chose, c'est qu'il allait passer devant elle, qu'elle
serait au premier rang pour le voir.

Tout a coup un grand cri: "Le voila!" Puis le silence se fit sur toute
la place debarrassee de trois lourdes heures d'attente.

Il arrivait.

Le premier mouvement de Felicia fut de baisser le store de son cote, du
cote ou le defile allait avoir lieu. Mais, au roulement tout proche
des tambours, prise d'une rage nerveuse de ne pouvoir echapper a
cette obsession, peut-etre aussi gagnee par la malsaine curiosite
environnante, elle fit sauter le store brusquement, et sa petite tete
ardente et pale se campa sur ses deux poings a la portiere:

"Tiens! tu veux... Je te regarde..."

C'etait ce qu'on peut voir de plus beau comme funerailles, les honneurs
supremes rendus dans tout leur vain apparat aussi sonore, aussi creux
que l'accompagnement rhytme des peaux d'ane tendues de crepe. D'abord
les surplis blancs du clerge entrevus dans le deuil des cinq premiers
carrosses; ensuite, traine par six chevaux noirs, vrais chevaux
de l'Erebe, aussi noirs, aussi lents, aussi pesants que son flot,
s'avancait le char funebre, tout empanache, frange, brode d'argent, de
larmes lourdes, de couronnes heraldiques surmontant des M gigantesques,
initiales fatidiques qui semblaient celles de la Mort elle-meme, la Mort
duchesse, decoree des huit fleurons.

Tant de baldaquins et de massives tentures dissimulaient la vulgaire
carcasse du corbillard, qu'il fremissait, se balancait a chaque pas,
de la base au faite comme ecrase par la majeste de son mort. Sur le
cercueil, l'epee, l'habit, le chapeau brode, defroque de parade qui
n'avait jamais servi, reluisaient d'or et de nacre dans la chapelle
sombre des tentures parmi l'eclat des fleurs nouvelles qui disaient la
date printaniere malgre la maussaderie du ciel. A dix pas de distance,
les gens de la maison du duc; puis derriere, dans un isolement
majestueux, l'officier en manteau portant les pieces d'honneur,
veritable etalage de tous les ordres du monde entier, croix, rubans
multicolores, qui debordaient du coussin de velours noir a crepines
d'argent.

Le maitre des ceremonies venait ensuite devant le bureau du Corps
legislatif, une douzaine de deputes designes par le sort, ayant au
milieu d'eux la grande taille du Nabab dans l'etrenne du costume
officiel, comme si l'ironique fortune avait voulu donner au representant
a l'essai un avant-gout de toutes les joies parlementaires. Les amis
du defunt, qui suivaient, formaient un groupe assez restreint,
singulierement bien choisi pour mettre a nu le superficiel et le vide de
cette existence de grand personnage reduite a l'intimite d'un directeur
de theatre trois fois failli, d'un marchand de tableaux enrichi par
l'usure, d'un gentilhomme tare et de quelques viveurs et boulevardiers
sans renom. Jusque-la tout le monde allait a pied et tete nue; a peine
dans le bureau parlementaire quelques calottes de soie noire qu'on
avait mises timidement en approchant des quartiers populeux. Apres,
commencaient les voitures.

A la mort d'un grand homme de guerre, il est d'usage de faire suivre le
convoi par le cheval favori du heros, son cheval de bataille, oblige de
regler au pas ralenti du cortege cette allure fringante qui degage des
odeurs de poudre et des flamboiements d'etendards. Ici le grand coupe
de Mora, ce "huit-ressorts" qui le portait aux assemblees mondaines ou
politiques, tenait la place de ce compagnon des victoires, ses panneaux
tendus de noir, ses lanternes enveloppees de longs crepes legers
flottant jusqu'a terre avec je ne sais quelle grace feminine ondulante.
C'etait une nouvelle mode funeraire, ces lanternes voilees, le supreme
"chic" du deuil; et il seyait bien a ce dandy de donner une derniere
lecon d'elegance aux Parisiens accourus a ses obseques comme a un
Longchamps de la mort.

Encore trois maitres de ceremonie, puis venait l'impassible pompe
officielle, toujours la meme pour les mariages, les deces, les
baptemes, l'ouverture des Parlements ou les receptions de souverains,
l'interminable cortege des carrosses de gala, etincelants, larges
glaces, livrees voyantes chamarrees de dorures, qui passaient au
milieu du peuple ebloui auquel ils rappelaient les contes de fees, les
attelages de Cendrillon, en soulevant de ces "Oh!" d'admiration
qui montent et s'epanouissent avec les fusees, les soirs des feux
d'artifice. Et dans la foule il se trouvait toujours un sergent de
ville complaisant, un petit bourgeois erudit et flaneur, a l'affut
des ceremonies publiques, pour nommer a haute voix tous les gens des
voitures a mesure qu'elles defilaient avec leurs escortes reglementaires
de dragons, cuirassiers ou gardes de Paris.

D'abord les representants de l'empereur, de l'imperatrice, de toute la
famille imperiale; apres, dans un ordre hierarchique savamment elabore
et auquel la moindre infraction aurait pu causer de graves conflits
entre les differents corps de l'Etat, les membres du conseil prive, les
marechaux, les amiraux, le grand chancelier de la Legion d'honneur,
ensuite le Senat, le Corps legislatif, le Conseil d'Etat, toute
l'organisation justiciere et universitaire dont les costumes, les
hermines, les coiffures vous ramenaient au temps du vieux Paris quelque
chose de pompeux et de suranne, depayse dans l'epoque sceptique de la
blouse et de l'habit noir.

Felicia, pour ne pas penser, attachait volontairement ses yeux a ce
defile monotone d'une longueur exasperante; et peu a peu une torpeur
lui venait, comme si par un jour de pluie sur le gueridon d'un salon
ennuyeux elle eut feuillete un album colorie, une histoire du costume
officiel depuis les temps les plus recules jusqu'a nos jours. Tous ces
gens, vus de profil, immobiles et droits derriere les larges panneaux de
glace avaient bien la physionomie de personnages d'enluminures avances
au bord des banquettes pour qu'on ne perdit rien de leurs broderies
d'or, de leurs palmes, de leurs galons, de leurs soutaches, mannequins
voues a la curiosite de la foule et s'y exposant d'un air indifferent et
detache.

L'indifference!... C'etait la le caractere tres particulier de ces
funerailles. On la sentait partout, sur les visages et dans les coeurs,
aussi bien parmi tous ces fonctionnaires dont la plupart avaient connu
le duc de vue seulement, que dans les rangs a pied entre son corbillard
et son coupe, l'intimite etroite ou le service de tous les jours.
Indifferent et meme joyeux, le gros ministre vice-president du conseil,
qui, de sa poigne robuste habituee a fendre le bois des tribunes, tenait
solidement les cordons du poele, avait l'air de le tirer en avant, plus
presse que les chevaux et le corbillard de mener a ses six pieds de
terre l'ennemi de vingt ans, l'eternel rival, l'obstacle a toutes les
ambitions. Les trois autres dignitaires n'avancaient pas avec cette meme
vigueur de cheval de remonte, mais les longues laisses flottaient dans
leurs mains excedees ou distraites, d'une mollesse significative.
Indifferents les pretres, par profession. Indifferents les gens de
service, qu'il n'appelait jamais que "chose", et qu'il traitait, en
effet, comme des choses. Indifferent M. Louis, dont c'etait le dernier
jour de servitude, esclave devenu affranchi, assez riche pour payer sa
rancon. Meme chez les intimes, ce froid glacial avait penetre. Pourtant
quelques-uns lui etaient tres attaches. Mais Cardailhac surveillait
trop l'ordre et la marche de la ceremonie pour se livrer au moindre
attendrissement, d'ailleurs en dehors de sa nature. Le vieux Monpavon,
frappe au coeur, aurait trouve d'une tenue deplorable tout a fait
indigne de son illustre ami la moindre flexion de sa cuirasse de toile
et de sa haute taille. Ses yeux restaient secs, aussi luisants que
jamais, puisque les Pompes funebres fournissent les larmes des grands
deuils, brodees d'argent sur drap noir. Quelqu'un pleurait cependant,
la-bas, parmi les membres du bureau; mais celui-la s'attendrissait bien
naivement sur lui-meme. Pauvre Nabab, amolli par ces musiques, cette
pompe, il lui semblait qu'il enterrait toute sa fortune, toutes ses
ambitions de gloire et de dignite. Et c'etait encore une variete
d'indifference.

Dans le public le contentement d'un beau spectacle, cette joie de faire
d'un jour de semaine un dimanche dominaient tout autre sentiment. Sur le
parcours des boulevards, les spectateurs des balcons auraient presque
applaudi; ici, dans les quartiers populeux, l'irreverence se manifestait
encore plus franchement. Des blagues, des mots de voyou sur le mort et
ses frasques que tout Paris connaissait, des rires souleves par les
grands chapeaux des rabbins, la "touche" du conseil des prud'hommes, se
croisaient dans l'air entre deux roulements de tambour. Les pieds dans
l'eau, en blouse, en bourgeron, la casquette levee par habitude, la
misere, le travail force, le chomage et la greve, regardaient passer en
ricanant cet habitant d'une autre sphere, ce brillant duc descendu de
tous ses honneurs, et qui jamais peut-etre de son vivant n'avait aborde
cette extremite de ville. Mais voila. Pour arriver la-haut ou tout
le monde va, il faut prendre la route de tout le monde, le faubourg
Saint-Antoine, la rue de la Roquette, jusqu'a cette grande porte
d'octroi si largement ouverte sur l'infini. Et dame! cela semble bon de
voir que des seigneurs comme Mora, des ducs, des ministres, remontent
tous le meme chemin pour la meme destination. Cette egalite dans la mort
console de bien des injustices de la vie. Demain, le pain semblera moins
cher, le vin meilleur, l'outil moins lourd, quand on pourra se dire
en se levant: "Tout de meme, ce vieux Mora, il y est venu comme les
autres!..."

Le defile continuait toujours, plus fatigant encore que lugubre. A
present c'etaient des societes chorales, les deputations de l'armee, de
la marine, officiers de toutes armes, se pressant en troupeau devant une
longue file de vehicules vides, voitures de deuil, voitures de maitres
alignees la pour l'etiquette; puis les troupes suivaient a leur tour,
et dans le faubourg sordide, cette longue rue de la Roquette deja
fourmillante a perte de vue, s'engouffrait toute une armee, fantassins,
dragons, lanciers, carabiniers, lourds canons la gueule en l'air, prets
a aboyer, ebranlant les paves et les vitres, mais ne parvenant pas a
couvrir le ronflement des tambours, ronflement sinistre et sauvage
qui rappelait l'imagination de Felicia vers ces funerailles de Negous
africains ou des milliers de victimes immolees accompagnent l'ame d'un
prince pour qu'elle ne s'en aille pas seule au royaume des esprits, et
lui faisait penser que peut-etre cette pompeuse et interminable suite
allait descendre et disparaitre dans la fosse surhumaine assez grande
pour la contenir toute.

"... _Maintenant et a l'heure de notre mort. Ainsi soit-il,_" murmura la
Crenmitz pendant que le fiacre s'ebranlait sur la place eclaircie ou la
Liberte toute en or semblait prendre la-haut dans l'espace une magique
envolee; et cette priere de la vieille danseuse fut peut-etre la seule
note emue et sincere soulevee sur l'immense parcours des funerailles.

       *       *       *       *       *

Tous les discours sont finis, trois longs discours aussi glacials que le
caveau ou le mort vient de descendre, trois declamations officielles qui
ont surtout fourni aux orateurs l'occasion de faire parler bien haut
leur devouement aux interets de la Dynastie. Quinze fois les canons ont
frappe les echos nombreux du cimetiere, agite les couronnes de jais et
d'immortelles, les ex-votos legers pendus aux angles des entourages, et
tandis qu'une buee rougeatre flotte et roule dans une odeur de poudre
a travers la ville des morts, monte et se mele lentement aux fumees
d'usine du quartier plebeien, l'innombrable assemblee se disperse aussi,
disseminee par les rues en pente, les hauts escaliers tout blancs dans
la verdure, avec un murmure confus, un ruissellement de flots sur
les roches. Robes pourpres, robes noires, habits bleus et verts,
aiguillettes d'or, fines epees qu'on assure de la main en marchant,
se hatent de rejoindre les voitures. On echange de grands saluts, des
sourires discrets, pendant que les carrosses de deuil degringolent les
allees au galop, montrent des alignements de cochers noirs, le dos
arrondi, le chapeau en bataille, le carrick flottant au vent de la
course.

L'impression generale, c'est le debarras d'une longue et fatigante
figuration, un empressement legitime a aller quitter le harnais
administratif, les costumes de ceremonie, a deboucler les ceinturons,
les hausse-cols et les rabats, a detendre les physionomies qui, elles
aussi, portaient des entraves.

Lourd et court, trainant peniblement ses jambes enflees, Hemerlingue
se depechait vers la sortie, resistant aux offres qu'on lui faisait de
monter dans les voitures, sachant bien que la sienne seule etait a la
mesure de son elephantiasis.

"Baron, baron, par ici... Il y a une place pour vous.

--Non, merci. Je marche pour me degourdir."

Et, afin d'eviter ces propositions qui a la longue le genaient, il prit
une allee transversale presque deserte, trop deserte meme, car a peine
y fut-il engage que le baron le regretta. Depuis son entree dans le
cimetiere, il n'avait qu'une preoccupation, la peur de se trouver face
a face avec Jansoulet dont il connaissait la violence, et qui pourrait
bien oublier la majeste du lieu, renouveler en plein Pere-Lachaise le
scandale de la rue Royale. Deux ou trois fois pendant la ceremonie, il
avait vu la grosse tete de l'ancien copain emerger de cette quantite de
types incolores dont l'assistance etait pleine et se diriger vers lui,
le chercher avec le desir d'une rencontre. Encore la-bas, dans la grande
allee, on aurait eu du monde en cas de malheur, tandis qu'ici... Brr...
C'est cette inquietude qui lui faisait forcer son pas court; son haleine
soufflante; mais en vain. Comme il se retournait dans sa peur d'etre
suivi, les hautes et robustes epaules du Nabab apparurent a l'entree de
l'allee. Impossible au poussah de se faufiler dans l'etroit ecart des
tombes si serrees que la place y manque aux agenouillements. Le sol gras
et detrempe glissait, s'enfoncait sous ses pieds. Il prit le parti de
marcher d'un air indifferent, comptant que l'autre ne le reconnaitrait
peut-etre pas. Mais une voix eraillee et puissante cria derriere lui:

"Lazare!"

Il s'appelait Lazare, ce richard. Il ne repondit pas, essaya de
rejoindre un groupe d'officiers qui marchait devant lui, tres loin.

"Lazare! Oh! Lazare!"

Comme autrefois sur le quai de Marseille... Il fut tente de s'arreter
sous le coup d'une ancienne habitude, puis le souvenir de ses infamies,
de tout le mal qu'il avait fait au Nabab, qu'il etait en train de lui
faire encore, lui revint tout a coup avec une peur horrible poussee au
paroxysme, lorsqu'une main de fer brusquement le harponna. Une sueur de
lachete courut par tous ses membres avachis, son visage jaunit encore,
ses yeux clignoterent au vent de la formidable claque qu'il attendait
venir, tandis que ses gros bras se levaient instinctivement pour parer
le coup.

"Oh! n'aie pas peur... Je ne te veux pas de mal, dit Jansoulet
tristement... Seulement je viens te demander de ne plus m'en faire."

Il s'arreta pour respirer. Le banquier, stupide, effare, ouvrait ses
yeux ronds de chouette devant cette emotion suffocante.

"Ecoute, Lazare, c'est toi qui es le plus fort a cette guerre que nous
nous faisons depuis si longtemps... Je suis a terre, j'y suis, la...
Les epaules ont touche... Maintenant, sois genereux, epargne ton vieux
copain. Fais-moi grace, voyons, fais-moi grace..."

Tout tremblait en ce Meridional effondre, amolli par les demonstrations
de la ceremonie funebre. Hemerlingue, en face de lui, n'etait guere plus
vaillant. Cette musique noire, cette tombe ouverte, les discours, la
canonnade et cette haute philosophie de la mort inevitable, tout cela
lui avait remue les entrailles, a ce gros baron. La voix de son ancien
camarade acheva de reveiller ce qui restait d'humain dans ce paquet de
gelatine.

Son vieux copain! C'etait la premiere fois depuis dix ans, depuis la
brouille, qu'il le revoyait de si pres. Que de choses lui rappelaient
ces traits basanes, ces fortes epaules si mal taillees pour l'habit
brode! La couverture de laine mince et trouee, dans laquelle ils se
roulaient tous deux pour dormir sur le pont du _Sinai_, la ration
partagee fraternellement, les courses dans la campagne brulee de
Marseille ou l'on volait de gros oignons qu'on mangeait crus au revers
d'un fosse, les reves, les projets, les sous mis en commun, et quand
la fortune commenca a leur sourire, les farces qu'ils avaient faites
ensemble, les bons petits soupers fins ou l'on se disait tout, les
coudes sur la table.

Comment peut-on en arriver a se brouiller quand on se connait si
bien, quand on a vecu comme deux jumeaux pendus a une maigre et forte
nourrice, la misere, partage son lait aigri et ses rudes caresses! Ces
pensees, longues a analyser, traversaient comme un eclair l'esprit
d'Hemerlingue. Presque instinctivement il laissa tomber sa main lourde
dans celle que lui tendait le Nabab. Quelque chose d'animal s'emut en
eux, plus fort que leur rancune, et ces deux hommes qui, depuis dix ans,
essayaient de se ruiner, de se deshonorer, se mirent a causer a coeur
ouvert.

Generalement, entre amis qui se retrouvent, les premieres effusions
passees, on reste muet, comme si l'on n'avait plus rien a se conter,
tandis qu'au contraire c'est l'abondance des choses, leur afflux
precipite qui les empeche de sortir. Les deux copains en etaient la;
mais Jansoulet serrait bien fort le bras du banquier dans la crainte de
le voir s'echapper, resister au bon mouvement qu'il venait de provoquer
en lui:

"Tu n'es pas presse, n'est-ce pas?... Nous pouvons nous promener un
moment, si tu veux... Il ne pleut plus, il fait bon... on a vingt ans de
moins.

--Oui, ca fait plaisir, dit Hemerlingue...; seulement je ne peux pas
marcher longtemps..., mes jambes sont lourdes...

--C'est vrai, tes pauvres jambes... Tiens, voila un banc, la-bas. Allons
nous asseoir. Appuie-toi sur moi, mon vieux."

Et le Nabab, avec des attentions fraternelles, le conduisait jusqu'a
un de ces bancs espaces contre les tombes, ou se reposent ces deuils
inconsolables qui font du cimetiere leur promenade et leur sejour
habituels. Il l'installait, le couvait du regard, le plaignait de son
infirmite, et, par un courant tout naturel dans un pareil endroit, ils
en arrivaient a causer de leurs santes, de l'age qui venait. L'un etait
hydropique, l'autre sujet aux coups de sang. Tous deux se soignaient par
les perles Jenkins, un remede dangereux, a preuve Mora si vite enleve.

"Mon pauvre duc! dit Jansoulet.

--Une grande perte pour le pays, fit le banquier d'un air penetre."

Et le Nabab naivement:

"Pour moi surtout, pour moi, car s'il avait vecu... Ah! tu as de la
chance, tu as de la chance."

Craignant de l'avoir blesse, il ajouta bien vite:

"Et puis voila, tu es fort, tres fort."

Le baron le regarda en clignant de l'oeil, et si drolement, que ses
petits cils noirs disparurent dans sa graisse jaune.

"Non, dit-il, ce n'est pas moi qui suis fort... C'est Marie.

--Marie?

--Oui, la baronne. Depuis son bapteme, elle a quitte son nom de Yamina
pour celui de Marie. C'est ca, une vraie femme. Elle connait la banque
mieux que moi, et Paris et les affaires. C'est elle qui mene tout a la
maison.

"Tu es bien heureux, soupira Jansoulet."

Sa tristesse en disait long sur ce qui manquait a mademoiselle Afchin.
Puis, apres un silence, le baron reprit:

"Elle t'en veut beaucoup Marie, tu sais... Elle ne sera pas contente
d'apprendre que nous nous sommes parle."

Il froncait son gros sourcil, comme s'il regrettait leur reconciliation,
a la pensee de la scene conjugale qu'elle lui vaudrait. Jansoulet
begaya:

"Je ne lui ai rien fait pourtant...

--Allons, allons, vous n'avez pas ete bien gentils pour elle... Pense a
l'affront qu'elle a subi lors de notre visite de noces... Ta femme nous
faisant dire qu'elle ne recevait pas les anciennes esclaves... Comme si
notre amitie ne devait pas etre plus forte qu'un prejuge... Les femmes
n'oublient pas ces choses-la.

--Mais je n'y suis pour rien, moi, mon vieux. Tu sais comme tous ces
Afchin sont fiers."

Il n'etait pas fier, lui, le pauvre homme. Il avait une mine si piteuse,
si suppliante devant le sourcil fronce de son ami, que celui-ci en eut
pitie. Decidement, le cimetiere l'attendrissait, ce baron.

"Ecoute, Bernard, il n'y a qu'une chose qui compte... Si tu veux que
nous soyons camarades comme autrefois, que ces poignees de mains que
nous avons echangees ne soient pas perdues, il faut obtenir de ma femme
qu'elle se reconcilie avec vous... Sans cela rien de fait... Lorsque
mademoiselle Afchin nous a refuse sa porte, tu l'as laissee faire,
n'est-ce pas?... Moi de meme, si Marie me disait en rentrant: "Je
ne veux pas que vous soyez amis..." toutes mes protestations ne
m'empecheraient pas de te flanquer par-dessus bord. Car il n'y a pas
d'amitie qui tienne. Ce qui est encore meilleur que tout, c'est d'avoir
la paix chez soi.

--Mais alors, comment faire? demanda le Nabab epouvante.

--Je m'en vais te le dire... La baronne est chez elle tous les samedis.
Viens avec ta femme lui faire une visite apres-demain. Vous trouverez a
la maison la meilleure societe de Paris. On ne parlera pas du passe. Ces
dames causeront chiffons et toilettes, se diront ce que les femmes se
disent. Et puis ce sera une affaire finie. Nous redeviendrons amis comme
autrefois; et puisque tu es dans la nasse, eh bien! on t'en tirera.

--Tu crois? C'est que j'y suis terriblement, dit l'autre avec un
hochement de tete."

De nouveau les prunelles narquoises d'Hemerlingue disparurent entre ses
joues comme deux mouches dans du beurre:

"Dame, oui... J'ai joue serre. Toi tu ne manques pas d'adresse... Le
coup des quinze millions pretes au bey, c'etait trouve, ca... Ah! tu as
du toupet; seulement tu tiens mal tes cartes. On voit ton jeu."

Ils avaient jusqu'ici parle a demi-voix, impressionnes par le silence de
la grande necropole; mais peu a peu les interets humains haussaient le
ton au milieu meme de leur neant etale sur toutes ces pierres plates
chargees de dates et de chiffres, comme si la mort n'etait qu'une
affaire de temps et de calcul, le resultat voulu d'un probleme.

Hemerlingue jouissait de voir son ami si humble, lui donnait des
conseils sur ses affaires qu'il avait l'air de connaitre a fond. Selon
lui le Nabab pouvait encore tres bien s'en tirer. Tout dependait de
la validation, d'une carte a retourner. Il s'agissait de la retourner
bonne. Mais Jansoulet n'avait plus confiance. En perdant Mora, il avait
tout perdu.

"Tu perds Mora, mais tu me retrouves. Ca se vaut, dit le banquier
tranquillement.

--Non, vois-tu, c'est impossible... Il est trop tard... Le Merquier a
fini son rapport. Il est effroyable, parait-il.

--Eh bien! s'il a fini son rapport, il faut qu'il en fasse un autre
moins mechant.

--Comment cela?

Le baron le regarda stupefait:

"Ah ca! mais tu baisses, voyons... En donnant cent, deux cent, trois
cent mille francs, s'il le faut...

--Y songes-tu?... Le Merquier, cet homme integre... "Ma conscience,"
comme on l'appelle..."

Cette fois le rire d'Hemerlingue eclata avec une expansion
extraordinaire, roula jusqu'au fond des mausolees voisins peu habitues a
tant d'irrespect.

"Ma conscience," un homme integre... Ah! tu m'amuses... Tu ne sais donc
pas qu'elle est a moi, cette conscience, et que..."

Il s'arreta, regarda derriere lui, un peu trouble d'un bruit qu'il
entendait:

"Ecoute..."

C'etait l'echo de son rire renvoye du fond d'un caveau, comme si cette
idee de la conscience de Le Merquier egayait meme les morts.

"Si nous marchions un peu, dit-il, il commence a faire frais sur ce
banc."

Alors, tout en marchant entre les tombes, il lui expliqua avec une
certaine fatuite pedante qu'en France les pots-de-vin jouaient un role
aussi important qu'en Orient. Seulement on y mettait plus de facon
que la-bas. On se servait de cache-pots... "Ainsi voila Le Merquier,
n'est-ce pas?... Au lieu de lui donner ton argent tout a trac dans une
grande bourse comme a un seraskier, on s'arrange. Il aime les tableaux,
cet homme. Il est toujours en trafic avec Schwalbach, qui se sert de lui
pour amorcer la clientele catholique... Eh bien! on lui offre une toile,
un souvenir a accrocher sur un panneau de son cabinet. Le tout est d'y
mettre le prix... Du reste, tu verras. Je te conduirai chez lui, moi. Je
te montrerai comme ca se pratique."

Et tout heureux de l'emerveillement du Nabab, qui pour le flatter
exagerait encore sa stupeur, ecarquillait ses yeux d'un air admiratif,
le banquier elargissait sa lecon, en faisait un vrai cours de
philosophie parisienne et mondaine.

"Vois-tu, copain, ce dont il faut surtout t'occuper a Paris, c'est
de garder les apparences... Il n'y a que cela qui compte... les
apparences!... Toi tu ne t'en inquietes pas assez. Tu t'en vas
la-dedans, le gilet deboutonne, bon enfant, racontant tes affaires, tel
que tu es... Tu te promenes comme a Tunis dans les bazars, dans les
souks. C'est pour cela que tu t'es fait rouler, mon brave Bernard."

Il s'arreta pour souffler, n'en pouvant plus. C'etait en une heure
beaucoup plus de pas et de paroles qu'il n'en depensait pendant toute
une annee. Ils s'apercurent alors que le hasard de leur marche et de
leur conversation les avait ramenes vers la sepulture des Mora, en haut
d'un terre-plein decouvert d'ou l'on voyait au-dessus d'un millier de
toits serres, Montmartre, les buttes Chaumont moutonner dans le lointain
en hautes vagues. Avec la colline du Pere-Lachaise cela figurait bien
ces trois ondulations se suivant a egale distance, dont se compose
chaque elan de la mer a l'heure du flux. Dans les plis de ces abimes,
des lumieres clignotaient deja, comme des falots de barque, a travers
les buees violettes qui montaient; des cheminees s'elancaient ainsi que
des mats ou des tuyaux de steamers soufflant leur fumee; et roulant tout
cela dans son mouvement ondule, l'ocean parisien, en trois bonds chaque
fois diminues, semblait l'apporter au noir rivage. Le ciel s'etait
largement eclairci comme il arrive souvent a la fin des jours de pluie,
un ciel immense, nuance de teintes d'aurore, sur lequel le tombeau
familial des Mora dressait quatre figures allegoriques, implorantes,
recueillies, pensives, dont le jour mourant grandissait les attitudes.
Rien n'etait reste la des discours, des condoleances officielles. Le
sol pietine tout autour, des macons occupes a laver le seuil macule de
platre rappelaient seulement l'inhumation recente.

Tout a coup la porte du caveau ducal se referma de toute sa pesanteur
metallique. Desormais, l'ancien ministre d'Etat restait seul, bien seul,
dans l'ombre de sa nuit, plus epaisse que celle qui montait alors du bas
du jardin, envahissant les allees tournantes, les escaliers, la base des
colonnes, pyramides, cryptes de tout genre, dont le faite etait plus
lent a mourir. Des terrassiers, tout blancs de cette blancheur crayeuse
des os desseches, passaient avec leurs outils et leurs besaces. Des
deuils furtifs, s'arrachant a regret aux larmes et a la priere,
glissaient le long des massifs et les frolaient d'un vol silencieux
d'oiseaux de nuit, tandis qu'aux extremites du Pere-Lachaise des voix
s'elevaient, appels melancoliques annoncant fermeture. La journee du
cimetiere etait finie. La ville des morts, rendue a la nature, devenait
un bois immense aux carrefours marques de croix. Au fond d'un vallon,
une maison de garde allumait ses vitres. Un fremissement courait, se
perdait en chuchotements au bout des allees confuses.

"Allons-nous-en..." se dirent les deux copains impressionnes peu a peu
de ce crepuscule plus froid qu'ailleurs; mais avant de s'eloigner,
Hemerlingue, poursuivant sa pensee, montra le monument aile des quatre
coins par les draperies, les mains tendues de ses sculptures:

--Tiens! C'est celui-la qui s'y entendait a garder les apparences."

Jansoulet lui prit le bras pour l'aider a la descente:

"Ah! oui, il etait fort... Mais toi, tu es encore plus fort que tous,...
disait-il avec sa terrible intonation gasconne."

Hemerlingue ne protesta pas.

"C'est a ma femme que je le dois... Aussi je t'engage a faire ta paix
avec elle, parce que sans ca...

--Oh! n'aie pas peur... nous viendrons samedi... mais tu me conduiras
chez Le Merquier."

Et pendant que les deux silhouettes, l'une haute, carree, l'autre
massive et courte disparaissaient dans les detours du grand labyrinthe,
pendant que la voix de Jansoulet guidant son ami: "par ici, mon vieux...
appuie-toi bien," se perdait insensiblement, un rayon egare du couchant
eclairait derriere eux, sur le terre-plein, le buste expressif et
colossal, au large front sous les cheveux longs et releves, a la levre
puissante et ironique, de Balzac qui les regardait...




XX

LA BARONNE HEMERLINGUE


Tout au bout de la longue voute sous laquelle se trouvaient les bureaux
d'Hemerlingue et fils, noir tunnel que le pere Joyeuse avait pendant dix
ans pavoise et illumine de ses reves, un escalier monumental a rampe
de fer ouvrage, un escalier du vieux Paris, montait vers la gauche
aux salons de reception de la baronne prenant jour sur la cour juste
au-dessus de la caisse, si bien que, pendant la belle saison, lorsque
tout reste ouvert, le tintement des pieces d'or, le fracas des piles
d'ecus ecroulees sur les comptoirs, un peu adouci par les hautes et
moelleuses tentures des fenetres, faisait un accompagnement mercantile
aux conversations susurrees par le catholicisme mondain.

Cela donnait tout de suite la physionomie de ce salon non moins etrange
que celle qui en faisait les honneurs, melant un vague bouquet de
sacristie aux agitations de la Bourse et a la mondanite la plus
raffinee, elements heterogenes qui se croisaient, se rencontraient la
sans cesse, mais restaient separes, comme la Seine separe le noble
faubourg catholique sous le patronage duquel s'etait operee l'eclatante
conversion de la musulmane et les quartiers financiers ou Hemerlingue
avait sa vie et ses relations. La societe levantine, assez nombreuse
a Paris, composee en grande partie de Juifs allemands, banquiers
ou commissionnaires, qui, apres avoir fait en Orient des fortunes
colossales, trafiquent encore ici pour n'en pas perdre l'habitude, se
montrait assidue aux jours de la baronne. Les Tunisiens de passage ne
manquaient jamais de venir voir la femme du grand banquier en faveur,
et le vieux colonel Brahim, le charge d'affaires du bey, avec sa bouche
flasque et ses yeux erailles, faisait son somme, tous les samedis, au
coin du meme divan.

"Votre salon sent le roussi, ma petite fille, disait en riant la vieille
princesse de Dions a la nouvelle Marie que maitre Le Merquier et elle
avaient tenue sur les fonts baptismaux; mais la presence de ces nombreux
heretiques, Juifs musulmans et meme renegats, de ces grosses femmes
couperosees, fagotees, chargees d'or, de pendeloques, des "vrais
paquets," n'empechait pas le faubourg Saint-Germain de visiter,
d'entourer, de surveiller la jeune catechumene, le joujou de ces nobles
dames, une poupee bien souple, bien docile que l'on montrait, que l'on
promenait, dont on citait les naivetes evangeliques, piquantes surtout
par le contraste du passe. Peut-etre se glissait-il au fond du coeur de
ces aimables patronnesses l'espoir de rencontrer dans ce monde retour
d'Orient quelque nouvelle conversion a faire, l'occasion de remplir
encore l'aristocratique chapelle des Missions du spectacle si emouvant
d'un de ces baptemes d'adultes qui vous transportent aux premiers temps
de la foi, la-bas, vers les rives du Jourdain, et sont bientot suivis
de la premiere communion, du renouvellement, de la confirmation, tous
pretextes pour la marraine d'accompagner sa filleule, de guider cette
jeune ame, d'assister aux transports naifs d'une croyance neuve,
et aussi d'arborer des toilettes variees, nuancees a l'eclat ou au
sentiment de la ceremonie. Mais il n'arrive pas communement qu'un haut
baron financier amene a Paris une esclave armenienne dont il a fait sa
legitime epouse.

Esclave! C'etait cela la tare dans ce passe de femme d'Orient, jadis
achetee au bazar d'Andrinople pour le compte de l'empereur du Maroc,
puis, a la mort de l'empereur et a la dispersion de son harem, vendue au
jeune bey Ahmed. Hemerlingue l'avait epousee a sa sortie de ce nouveau
serail, mais sans pouvoir la faire accepter a Tunis, ou aucune femme,
Mauresque, Turque, Europeenne, ne consentit a traiter une ancienne
esclave d'egale a egale, par un prejuge assez semblable a celui qui
separe la creole de la quarteronne la mieux deguisee. Il y a la une
repugnance invincible que le menage Hemerlingue retrouva jusque dans
Paris, ou les colonies etrangeres se constituent en petits cercles
remplis de susceptibilites et de traditions locales. Yamina passa ainsi
deux ou trois ans dans une solitude complete dont elle sut bien utiliser
tous les rancoeurs et les loisirs, car c'etait une femme ambitieuse,
d'une volonte, d'un entetement extraordinaires. Elle apprit a fond la
langue francaise, dit adieu pour toujours a ses vestes brodees et a
ses pantalons de soie rose, sut assouplir sa taille et sa demarche aux
toilettes europeennes, a l'embarras des longues jupes; puis, un soir
d'Opera, montra aux Parisiens emerveilles la silhouette encore un peu
sauvage, mais fine, elegante, et si originale d'une musulmane decolletee
par Leonard.

Le sacrifice de la religion suivit de pres celui du costume. Depuis
longtemps, madame Hemerlingue avait renonce a toute pratique mahometane,
quand maitre Le Merquier, l'intime du menage et son cicerone a Paris,
leur demontra qu'une conversion solennelle de la baronne lui ouvrirait
les portes de cette partie du monde parisien dont l'acces semble
etre devenu de plus en plus difficile, a mesure que la societe s'est
democratisee tout autour. Le faubourg Saint-Germain une fois conquis,
tout le reste suivrait. Et, en effet, lorsqu'apres le retentissement du
bapteme, on sut que les plus grands noms de France ne dedaignaient
pas de se rencontrer aux samedis de la baronne Hemerlingue, les dames
Guegenheim, Fuernberg, Caraiscaki, Maurice Trott, toutes epouses de fez
millionnaires et celebres sur les marches de Tunis, renoncant a leurs
preventions, solliciterent d'etre admises chez l'ancienne esclave.
Seule, madame Jansoulet, nouvellement debarquee avec un stock d'idees
orientales encombrantes dans son esprit, comme son narghile, ses oeufs
d'autruche, tout le bibelot tunisien l'etait dans son interieur,
protesta contre ce qu'elle appelait une inconvenance, une lachete,
et declara qu'elle ne mettrait jamais les pieds chez "ca". Il se fit
aussitot chez les dames Guegenheim, Caraiscaki, et autres paquets,
un petit mouvement retrograde, comme il arrive a Paris chaque fois
qu'autour d'une position irreguliere en train de se regulariser quelque
resistance tenace entraine des regrets et des defections. On s'etait
trop avance pour se retirer, mais on tint a faire mieux sentir le prix
de sa bienveillance, le sacrifice de ses prejuges; et la baronne
Marie comprit tres bien la nuance rien que dans le ton protecteur des
Levantines la traitant de "ma chere enfant... ma bonne petite", avec une
hauteur un peu meprisante. Des lors, sa haine contre les Jansoulet ne
connut plus de bornes, une haine de serail compliquee et feroce, avec
l'etranglement au bout et la noyade silencieuse, un peu plus difficile a
pratiquer a Paris que sur les rives du lac d'El-Baheira, mais dont elle
preparait deja le sac solide termine en garrot.

Cet acharnement explique et connu, on se figure quelle surprise, quelle
agitation dans ce coin de societe exotique, quand la nouvelle se
repandit que, non seulement la grosse Afchin--comme l'appelaient ces
dames--consentait a voir la baronne, mais qu'elle devait lui faire la
premiere visite a son prochain samedi. Pensez que ni les Fuernberg, ni
les Trott ne voulurent manquer une pareille fete. La baronne, de son
cote, fit tout pour donner le plus d'eclat possible a cette reparation
solennelle, ecrivit, visita, se remua si bien que, malgre la saison deja
tres avancee, madame Jansoulet, en arrivant vers quatre heures a l'hotel
du faubourg Saint-Honore, aurait pu voir devant la haute porte cintree,
a cote de la discrete livree feuille morte de la princesse de Dions et
de beaucoup de blasons authentiques, les armes parlantes, pretentieuses,
les roues multicolores d'une foule d'equipages financiers et les grands
laquais poudres des Caraiscaki.

En haut, dans les salons de reception, meme assemblage bizarre et
glorieux. C'etait un va-et-vient sur les tapis des deux premieres pieces
desertes, un passage de froissements soyeux, jusqu'au boudoir ou la
baronne se tenait, partageant ses attentions, ses cajoleries entre les
deux camps bien distincts; d'un cote, des toilettes sombres, d'apparence
modeste, d'une recherche appreciable seulement aux yeux exerces; de
l'autre, un printemps tapageur a couleurs vives, corsages opulents,
diamants prodigues, echarpes flottantes, modes d'exportation ou l'on
sentait comme un regret de climat plus chaud et de vie luxueuse etalee.
De grands coups d'eventails par ici, des chuchotements discrets par la.
Tres peu d'hommes, quelques jeunes gens bien pensants, muets, immobiles,
sucant la pomme de leurs cannes, deux ou trois figures de schumaker,
debout derriere le large dos de leurs epouses, parlant la tete basse
comme s'ils proposaient des objets de contrebande; dans un coin, la
belle barbe patriarcale et le camail violet d'un eveque orthodoxe
d'Armenie.

La baronne, pour essayer de rallier ces diversites mondaines, pour
garder son salon plein jusqu'a la fameuse entrevue, se deplacait
continuellement, tenait tete a dix conversations differentes, elevant sa
voix harmonieuse et veloutee au diapason gazouillant qui distingue
les Orientales, enlacante et caline, l'esprit souple comme la taille,
abordant tous les sujets, et melant ainsi qu'il convient la mode et
les sermons de charite, les theatres et les ventes, la faiseuse et
le confesseur. Un grand charme personnel se joignait a cette science
acquise de la maitresse de maison, science visible jusque dans sa mise
toute noire et tres simple qui faisait ressortir sa paleur de cloitre,
ses yeux de houri, ses cheveux brillants et nattes, separes sur un
front etroit et pur; un front, dont la bouche trop mince accentuait le
mystere, fermant aux curieux tout le passe varie et deja si rempli de
cette ancienne cadine, qui n'avait pas d'age, ignorait elle-meme la date
de sa naissance, ne se souvenait pas d'avoir ete enfant.

Evidemment si la puissance absolue du mal, tres rare chez les femmes que
leur nature physique impressionnable livre a tant de courants divers,
pouvait tenir dans une ame, c'etait bien dans celle de cette esclave
faite aux concessions et aux bassesses, revoltee, mais patiente, et
maitresse d'elle-meme comme toutes celles que l'habitude d'un voile
abaisse sur les yeux a accoutumees a mentir sans danger ni scrupule.

En ce moment, personne n'aurait pu se douter de l'angoisse qui
l'agitait, a la voir agenouillee devant la princesse, vieille bonne
femme sans facon, de qui la Fuernberg disait tout le temps: "Si c'est
une princesse, ca!"

"Oh! je vous en prie, ma marraine, ne vous en allez pas encore."

Elle l'enveloppait de toutes sortes de calineries, de graces, de petites
mines, sans lui avouer, bien entendu, qu'elle tenait a la garder jusqu'a
l'arrivee de Jansoulet pour la faire servir a son triomphe.

"C'est que, disait la bonne dame en montrant le majestueux Armenien,
silencieux et grave, son chapeau a glands sur les genoux, j'ai a
conduire ce pauvre monseigneur au _Grand Saint-Christophe_ pour acheter
des medailles. Il ne s'en tirerait pas sans moi.

--Si, si, je veux... Il faut... Encore quelques minutes."

Et la baronne jetait un regard furtif vers l'antique et somptueux cartel
accroche dans un angle du salon.

Deja cinq heures, et la grosse Afchin n'arrivait pas. Les Levantines
commencaient a rire derriere leurs eventails. Heureusement, on venait
de servir du the, des vins d'Espagne, une foule de patisseries turques
delicieuses qu'on ne trouvait que la et dont les recettes rapportees
par la cadine se conservent dans les harems comme certains secrets de
confiserie raffinee dans nos couvents. Cela fit une diversion. Le gros
Hemerlingue qui, le samedi, sortait de temps en temps de son bureau pour
venir saluer ces dames, buvait un verre de madere pres de la petite
table de service, en causant avec Maurice Trott, l'ancien baigneur
de Said-Pacha, quand sa femme s'approcha de lui, toujours douce
et paisible. Il savait quelle colere devait recouvrir ce calme
impenetrable, et lui demanda tout bas, timidement:

"Personne?

--Personne... Vous voyez a quel affront vous m'exposez."

Elle souriait, les yeux a demi-baisses, en lui enlevant du bout de
l'ongle une miette de gateau restee dans ses longs favoris noirs; mais
ses petites narines transparentes fremissaient avec une eloquence
terrible.

"Oh! elle viendrai... disait le banquier, la bouche pleine. Je suis sur
qu'elle viendra..."

Un frolement d'etoffes, de traine deployee dans la piece a cote, fit se
retourner vivement la baronne. A la grande joie du coin des "paquets"
qui surveillait tout, ce n'etait pas celle qu'on attendait.

Elle ne ressemblait guere a mademoiselle Afchin, cette grande blonde
elegante, aux traits fatigues, a la toilette irreprochable, digne en
tout de porter un nom aussi celebre que celui du docteur Jenkins. Depuis
deux ou trois mois, la belle madame Jenkins avait beaucoup change,
beaucoup vieilli. Il y a comme cela dans la vie de la femme restee
longtemps jeune une periode ou les annees, qui ont passe par-dessus
sa tete sans l'effleurer d'uns ride, s'inscrivent brutalement toutes
ensemble en marques ineffacables. On ne dit plus en la voyant: "Qu'elle
est belle!" mais: "Elle a du etre bien belle." Et cette cruelle facon de
parler au passe, de rejeter dans le lointain ce qui hier etait un fait
visible, constitue un commencement de vieillesse et de retraite, un
deplacement de tous les triomphes en souvenirs. Etait-ce la deception de
voir arriver la femme du docteur a la place de madame Jansoulet, ou le
discredit que la mort du duc de Mora avait jete sur le medecin a la mode
devait-il rejaillir sur celle qui portait son nom? Il y avait un peu de
ces deux causes, et peut-etre d'une autre, dans le froid accueil que
la baronne fit a madame Jenkins. Un bonjour leger du bout des levres,
quelques paroles a la hate, et elle retourna vers le noble bataillon qui
grignotait a belles dents. Le salon s'etait anime sous l'action des
vins d'Espagne. On ne chuchotait plus, on causait. Les lampes apportees
donnaient un nouvel eclat a la reunion, mais annoncaient qu'elle etait
bien pres de finir, quelques personnes desinteressees du grand evenement
s'etant deja dirigees vers la porte. Et les Jansoulet n'arrivaient pas.

Tout a coup, une marche robuste, pressee. Le Nabab parut, tout seul,
sangle dans sa redingote noire, correctement cravate et gante, mais
la figure bouleversee, l'oeil hagard, fremissant encore de la scene
terrible dont il sortait.

Elle n'avait pas voulu venir.

Le matin, il avait prevenu les femmes de chambre d'appreter madame
pour trois heures, ainsi qu'il faisait chaque fois qu'il emmenait
la Levantine avec lui, qu'il trouvait necessaire de deplacer cette
indolente personne qui, ne pouvant meme accepter une responsabilite
quelconque, laissait les autres penser, decider, agir pour elle; du
reste allant volontiers ou l'on voulait, une fois partie. Et c'est sur
cette facilite qu'il comptait pour l'entrainer chez Hemerlingue. Mais
lorsqu'apres le dejeuner, Jansoulet habille, superbe, suant pour entrer
dans ses gants, fit demander si madame serait bientot prete, on lui
repondit que madame ne sortait pas. Le cas etait grave, si grave que,
laissant la tous les intermediaires de valets et de servantes, qu'ils se
depechaient dans leurs entretiens conjugaux, il monta l'escalier quatre
a quatre et entra comme un coup de mistral dans les appartements
capitonnes de la Levantine.

Elle etait encore au lit, revetue de cette grande tunique ouverte en
soie de deux couleurs que les Mauresques appellent une djebba, et de
leur petit bonnet brode d'or d'ou s'echappait sa belle criniere noire et
lourde, tout emmelee autour de sa face lunaire enflammee par le repas
qu'elle venait de finir. Les manches de la djebba relevees laissaient
voir deux bras enormes, deformes, charges de bracelets, de longues
chainettes errant sur un fouillis de petits miroirs, de chapelets
rouges, de boites de senteurs, de pipes microscopiques, d'etuis a
cigarettes, l'etalage pueril et bimbelotier d'une couchette de Mauresque
a son lever.

La chambre, ou flottait la fumee opiacee et capiteuse du tabac turc,
presentait le meme desordre. Des negresses allaient, venaient,
desservant lentement le cafe de leur maitresse, la gazelle favorite
lappait le fond d'une tasse que son museau fin renversait sur le tapis,
tandis qu'assis au pied du lit avec une familiarite touchante, le sombre
Cabassu lisait a haute voix a madame un drame en vers qu'on allait jouer
prochainement chez Cardailhac. La Levantine etait stupefiee par cette
lecture, absolument ahurie:

"Mon cher, dit-elle a Jansoulet dans son epais accent de Flamande, je ne
sais pas a quoi songe notre directeur... Je suis en train de lire cette
piece de _Revolte_ dont il s'est toque... Mais c'est crevant. Ca n'a
jamais ete du theatre.

--Je me moque bien du theatre, fit Jansoulet furieux malgre tout son
respect pour la fille des Afchin. Comment! vous n'etes pas encore
habillee?... On ne vous a donc pas dit que nous sortions?"

On le lui avait dit, mais elle s'etait mise a lire cette bete de piece.
Et de son air endormi:

"Nous sortirons demain.

--Demain! C'est impossible... On nous attend aujourd'hui meme... Une
visite tres importante.

--Ou donc cela?"

Il hesita une seconde, puis:

"Chez Hemerlingue."

Elle leva sur lui ses gros yeux, persuadee qu'il voulait rire. Alors il
lui raconta sa rencontre avec le baron aux funerailles de Mora et la
convention qu'ils avaient faite ensemble.

"Allez-y si vous voulez, dit-elle froidement; mais vous me connaissez
bien peu si vous croyez que moi, une demoiselle Afchin, je mettrai
jamais les pieds chez cette esclave."

Prudemment, Cabassu, voyant la tournure du debat, avait disparu dans une
piece voisine, les cinq cahiers de _Revolte_ empiles sous son bras.

"Allons, dit le Nabab a sa femme, je vois bien que vous ne connaissez
pas la terrible position ou je me trouve... Ecoutez alors..."

Sans se soucier des filles de chambre ni des negresses, avec cette
souveraine indifference de l'Oriental pour la domesticite, il se mit a
faire le tableau de sa grande detresse, la fortune saisie la-bas; ici,
le credit perdu, toute sa vie en suspens devant l'arret de la Chambre,
l'influence des Hemerlingue sur l'avocat rapporteur, et le sacrifice
obligatoire en ce moment de tout amour-propre a des interets si
puissants. Il parlait avec chaleur, presse de la convaincre, de
l'entrainer. Mais elle lui repondit simplement: "Je n'irai pas", comme
s'il se fut agi d'une course sans importance, un peu trop longue pour sa
fatigue.

Lui, tout fremissant:

"Voyons, ce n'est pas possible que vous disiez une chose pareille.
Songez qu'il y va de ma fortune, de l'avenir de nos enfants, du nom que
vous portez... Tout est en jeu pour cette demarche que vous ne pouvez
refuser de faire."

Il aurait pu parler ainsi pendant des heures, il se serait toujours bute
a la meme obstination fermee, inebranlable. Une demoiselle Afchin ne
devait pas visiter une esclave.

"Eh! madame, dit-il violemment, cette esclave vaut mieux que vous. Par
son intelligence, elle a decuple la fortune de son mari, tandis que
vous, au contraire..."

Depuis douze ans qu'ils etaient maries, Jansoulet osait pour la premiere
fois lever la tete en face de sa femme. Eut-il honte de ce crime de
lese-majeste, ou comprit-il qu'une phrase pareille allait creuser un
abime infranchissable? Mais il changea de ton aussitot, s'agenouilla
devant le lit tres bas, avec cette tendresse rieuse que l'on emploie
pour faire entendre raison aux enfants:

"Ma petite Martha, je t'en prie... leve-toi, habille-toi... C'est pour
toi-meme que je te le demande, pour ton luxe, pour ton bien-etre... Que
deviendrais-tu si, par un caprice, un mechant coup de tete, nous allions
nous trouver reduits a la misere?"

Ce mot de misere ne representait absolument rien a la Levantine. On
pouvait en parler devant elle comme de la mort devant les tout petits.
Elle ne s'en emouvait pas, ne sachant pas ce que c'etait. Parfaitement
entetee d'ailleurs a rester au lit dans sa djebba; car, pour bien
affirmer sa decision, elle alluma une nouvelle cigarette a celle qui
venait de finir, et pendant que le pauvre Nabab entourait sa "petite
femme cherie" d'excuses, de prieres, de supplications, lui promettant un
diademe de perles cent fois plus beau que le sien si elle voulait venir,
elle regardait monter au plafond peint la fumee assoupissante, s'en
enveloppait comme d'un imperturbable calme. A la fin, devant ce refus,
ce mutisme, ce front ou il sentait la barre d'un entetement obstine,
Jansoulet debrida sa colere, se redressa de toute sa hauteur:

"Allons, dit-il, je le veux..."

Il se tourna vers les negresses:

"Habillez votre maitresse, tout de suite..."

Et le rustre qu'il etait au fond, le fils du cloutier meridional se
retrouvant dans cette crise qui le remuait tout entier, il rejeta
les courtines d'un geste brutal et meprisant, envoyant a terre les
innombrables fanfreluches qu'elles portaient, et forcant la Levantine
demi-nue a bondir sur ses pieds avec une promptitude etonnante chez
cette massive personne. Elle rugit sous l'outrage, serra les plis de
sa dalmatique contre son buste de nabote, envoya son petit bonnet de
travers dans ses cheveux ecroules, et se mit a invectiver son mari.

"Jamais, tu m'entends bien, jamais... tu m'y trainerais plutot chez
cette..."

L'ordure sortait a flot de ses levres lourdes, comme d'une bouche
d'egout. Jansoulet pouvait se croire dans un des affreux bouges du port
de Marseille, assistant a une querelle de fille et de _nervi_, ou encore
a quelque dispute en plein air entre Genoises, Maltaises et Provencales
glanant sur le quai autour des sacs de ble qu'on decharge et s'injuriant
a quatre pattes dans des tourbillons de poussiere d'or. C'etait bien la
Levantine de port de mer, l'enfant gatee, abandonnee, qui le soir, de sa
terrasse, ou du fond de sa gondole, a entendu les matelots s'injurier
dans toutes les langues des mers latines et qui a tout retenu. Le
malheureux la regardait, effare, atterre de ce qu'elle le forcait
d'entendre, de sa grotesque personne ecumant et ralant:

"Non, je n'irai pas... non, je n'irai pas."

Et c'etait la mere de ses enfants, une demoiselle Afchin!

Soudain, a la pensee que son sort etait entre les mains de cette femme,
qu'il ne lui en couterait qu'une robe a mettre pour le sauver, et que
l'heure fuyait, que bientot il ne serait plus temps, une bouffee de
crime lui monta au cerveau, decomposa tous ses traits. Il marcha droit
sur elle, les mains ouvertes et crispees d'un air si terrible que la
fille Afchin, epouvantee, se precipita en appelant vers la porte par ou
le masseur venait de sortir:

"Aristide!..."

Ce cri, cette voix, cette intimite de sa femme avec le subalterne...
Jansoulet s'arreta, degrise de sa colere, puis avec un geste de degout
s'elanca dehors, en jetant les portes, plus presse encore de fuir le
malheur et l'horreur qu'il devinait dans sa maison que d'aller chercher
la-bas le secours qu'on lui avait promis.

Un quart d'heure apres, il faisait son entree chez Hemerlingue, envoyait
en entrant un geste desole au banquier, et s'approchait de la baronne en
balbutiant la phrase toute faite qu'il avait entendu repeter si souvent,
le soir de son bal... "Sa femme tres souffrante... desesperee de n'avoir
pu..." Elle ne lui laissa pas le temps d'achever, se leva lentement, se
deroula fine et longue couleuvre dans les draperies biaisees de sa robe
etroite, dit sans le regarder avec son accent corrige: "Oh! je savais...
je savais..." puis changea de place et ne s'occupa plus de lui. Il
essaya de s'approcher d'Hemerlingue, mais celui-ci semblait tres absorbe
dans sa causerie avec Maurice Trott. Alors il vint s'asseoir pres de
madame Jenkins dont l'isolement tint compagnie au sien. Mais, tout en
causant avec la pauvre femme, aussi languissante qu'il etait lui-meme
preoccupe, il regardait la baronne faire les honneurs de ce salon, si
confortable aupres de ses grandes halles dorees.

On partait. Madame Hemerlingue reconduisait quelques-unes de ces
dames, tendait son front a la vieille princesse, s'inclinait sous la
benediction de l'eveque Armenien, saluait d'un sourire les jeunes
gandins a cannes, trouvait pour chacun l'adieu qu'il fallait avec une
aisance parfaite; et le malheureux ne pouvait s'empecher de comparer
cette esclave orientale si Parisienne, si distinguee au milieu de la
societe la plus exquise du monde, avec l'autre la-bas, l'Europeenne
avachie par l'Orient, abrutie de tabac turc et bouffie d'oisivete. Ses
ambitions, son orgueil de mari etaient decus, humilies dans cette union
dont il voyait maintenant le danger et le vide, derniere cruaute du
destin qui lui enlevait meme le refuge du bonheur intime contre toutes
ses deconvenues publiques.

Peu a peu le salon se degarnissait. Les Levantines disparaissaient l'une
apres l'autre, laissant chaque fois un vide immense a leur place.
Madame Jenkins etait partie, il ne restait plus que deux ou trois dames
inconnues de Jansoulet, entre lesquelles la maitresse de la maison
semblait s'abriter de lui. Mais Hemerlingue etait libre, et le Nabab le
rejoignit au moment ou il s'esquivait furtivement du cote de ses bureaux
situes au meme etage, en face les appartements. Jansoulet sortit avec
lui, oubliant dans son trouble de saluer la baronne; et une fois sur
le palier decore en antichambre, le gros Hemerlingue, tres froid, tres
reserve tant qu'il s'etait senti sous l'oeil de sa femme, reprit une
figure un peu plus ouverte.

"C'est tres facheux, dit-il a voix basse comme s'il craignait d'etre
entendu, que madame Jansoulet n'ait pas voulu venir."

Jansoulet lui repondit par un mouvement de desespoir et de farouche
impuissance.

"Facheux... facheux... repetait l'autre en soufflant et cherchant sa
clef dans sa poche.

--Voyons, vieux, dit le Nabab en lui prenant la main, ce n'est pas une
raison parce que nos femmes ne s'entendent pas... Ca n'empeche pas de
rester camarades... Quelle bonne causette, hein? l'autre jour...

--Sans doute... disait le baron, se degageant pour ouvrir la porte qui
glissa sans bruit, montrant le haut cabinet de travail dont la lampe
brulait solitaire devant l'enorme fauteuil vide... Allons, adieu, je te
quitte... J'ai mon courrier a fermer.

--_Ya didou, Mouci_...[1] fit le pauvre Nabab essayant de plaisanter, et
se servant du patois _sabir_ pour rappeler au vieux copain tous les bons
souvenirs remues l'avant-veille... Ca tient toujours notre visite a Le
Merquier... Le tableau que nous devons lui offrir, tu sais bien... Quel
jour veux-tu?

[Note 1: He, dis donc, monsieur... ]

--Ah! oui, Le Merquier... C'est vrai... Eh bien! mais prochainement...
Je t'ecrirai...

--Bien sur?... Tu sais que c'est presse...

--Oui, oui, je t'ecrirai... Adieu."

Et le gros homme referma sa porte vivement comme s'il avait peur que sa
femme arrivat.

Deux jours apres, le Nabab recevait un mot d'Hemerlingue, presque
indechiffrable sous ses petites pattes de mouches compliquees
d'abreviations plus ou moins commerciales derriere lesquelles
l'ex-cantinier dissimulait son manque absolu d'orthographe:

    _Mon ch/ anc/ cam/

    Je ne puis decid/ t'accom/ chez Le Merq/. Trop d'aff/ en ce mom/.
    D'aill/ v/ ser/ mieux seuls pour caus/. Vas-y carrem/. On t'att/. R/
    Cassette, tous les mat/ de 8 a 10.

    A toi cor/_

    HEM/.

Au dessous, en post-scriptum, une ecriture tres fine aussi, mais plus
nette, avait ecrit tres lisiblement:

"_Un tableau religieux, autant que possible!..._"

Que penser de cette lettre? Y avait-il bonne volonte reelle ou defaite
polie? En tout cas l'hesitation n'etait plus permise. Le temps brulait.
Jansoulet fit donc un effort courageux, car Le Merquier l'intimidait
beaucoup, et se rendit chez lui un matin.

Notre etrange Paris, dans sa population et ses aspects, semble une
carte d'echantillon du monde entier. On trouve dans le Marais des rues
etroites a vieilles portes brodees, vermiculees, a pignons avancants, a
balcons en moucharabies qui vous font penser a l'antique Heidelberg. Le
faubourg Saint-Honore dans sa partie large autour de l'eglise russe aux
minarets blancs, aux boules d'or, evoque un quartier de Moscou. Sur
Montmartre je sais un coin pittoresque et encombre qui est de l'Alger
pur. Des petits hotels bas et nets, derriere leur entree a plaque de
cuivre et leur jardin particulier, s'alignent en rues anglaises
entre Neuilly et les Champs-Elysees; tandis que tout le chevet de
Saint-Sulpice, la rue Ferou, la rue Cassette, paisibles dans l'ombre
des grosses tours, inegalement pavees, aux portes a marteau, semblent
detachees d'une ville provinciale et religieuse: Tours ou Orleans par
exemple, dans le quartier de la cathedrale et de l'eveche, ou de grands
arbres depassant les murs se bercent au bruit des cloches et des repons.

C'est la, dans le voisinage du cercle catholique dont il venait d'etre
nomme president honoraire, qu'habitait Me Le Merquier, avocat, depute de
Lyon, homme d'affaires de toutes les grandes communautes de France, et
que Hemerlingue, par une pensee bien profonde chez ce gros homme, avait
charge des interets de sa maison.

En arrivant vers neuf heures devant un ancien hotel dont le
rez-de-chaussee se trouvait occupe par une librairie religieuse endormie
dans son odeur de sacristie et de papier grossier a imprimer des
miracles, en montant ce large escalier blanchi a la chaux comme
celui d'un couvent, Jansoulet se sentit penetre par cette atmosphere
provinciale et catholique ou revivaient pour lui les souvenirs d'un
passe meridional, des impressions d'enfance encore intactes et fraiches
grace a son long depaysement, et que le fils de Francoise n'avait
eu, depuis son arrivee a Paris, ni le temps ni l'occasion de renier.
L'hypocrisie mondaine devant lui avait revetu toutes ses formes, essaye
tous ses masques, excepte celui de l'integrite religieuse. Aussi se
refusait-il a croire a la venalite d'un homme vivant en un pareil
milieu. Introduit dans l'antichambre de l'avocat, vaste parloir aux
rideaux de mousseline empeses fin comme des surplis, ayant pour seul
ornement, au-dessus de la porte, une grande et belle copie du _Christ
mort_, du Tintoret, son incertitude et son trouble se changerent en
conviction indignee. Ce n'etait pas possible. On l'avait trompe sur Le
Merquier. Il y avait la surement une medisance audacieuse, comme Paris
est si leger a en repandre; ou peut-etre lui tendait-on un de ces pieges
feroces contre lesquels il ne faisait que trebucher depuis six mois.
Non, cette conscience farouche renommee au Palais et a la Chambre, ce
personnage austere et froid ne pouvait etre traite comme ces gros pachas
ventrus, a la ceinture lache, aux manches flottantes si commodes
pour recevoir les bourses de sequins. Ce serait s'exposer a un refus
scandaleux, a la revolte legitime de l'honneur meconnu, que d'essayer de
tels moyens de corruption.

Le Nabab se disait cela, assis sur le banc de chene qui courait autour
de la salle, lustre par les robes de serge et le drap rugueux des
soutanes. Malgre l'heure matinale, plusieurs personnes attendaient ainsi
que lui. Un dominicain se promenant a grands pas, figure ascetique et
sereine, deux bonnes soeurs enfoncees sous la cornette egrenant de longs
chapelets qui leur mesuraient l'attente, des pretres du diocese lyonnais
reconnaissables a la forme de leurs chapeaux, puis d'autres gens de mine
recueillie et severe installes devant la grande table en bois noir qui
tenait le milieu de la piece et feuilletant quelques-uns de ces journaux
edifiants qui s'impriment sur la colline de Fourvieres, l'_Echo du
Purgatoire_, le _Rosier de Marie_, et donnent en prime aux abonnes d'un
an des indulgences pontificales, des remissions de peines futures.
Quelques mots a voix basse, une toux etouffee, le leger susurrement de
la priere des bonnes soeurs rappelaient a Jansoulet la sensation confuse
et lointaine d'heures d'attente dans un coin de l'eglise de son village,
autour du confessionnal, aux approches des grandes fetes.

Enfin, son tour vint de passer, et s'il avait pu lui rester encore un
doute sur Me Le Merquier, il ne douta plus en voyant ce grand cabinet
simple et severe,--un peu plus orne cependant que l'antichambre,--dans
lequel l'avocat encadrait l'austerite de ses principes et de sa maigre
personne, longue, voutee, etroite aux epaules, serree par un eternel
habit noir trop court de manches et d'ou sortaient deux poignets noirs,
carres et plats, deux batons d'encre de Chine hieroglyphes de grosses
veines. Le depute clerical avait, dans le teint blafard du Lyonnais
moisi entre ses deux rivieres, une certaine vie d'expression qu'il
devait a son regard double, tantot etincelant mais impenetrable derriere
le verre de ses lunettes, le plus souvent vif, mefiant et noir pardessus
ces memes lunettes, et cerne de l'ombre rentrante que donne a l'arcade
sourciliere l'oeil leve, la tete basse.

Apres un accueil presque cordial en comparaison du froid salut que les
deux collegues echangeaient a la Chambre, un "je vous attendais," ou se
glissait peut-etre une intention, l'avocat montra au Nabab le fauteuil
pres de son bureau, signifia au domestique beat et tout de noir vetu,
non point "de serrer la haire avec la discipline," mais de ne plus venir
que quand on le sonnerait, rangea quelques papiers epars, apres quoi,
ses jambes croisees l'une sur l'autre, s'enfoncant dans son fauteuil
avec le ramassement de l'homme qui se dispose a ecouter, qui devient
tout oreilles, il mit son menton dans sa main et resta la, les yeux
fixes sur un grand rideau de reps vert tombant jusqu'a terre en face de
lui.

L'instant etait decisif, la situation embarrassante. Mais Jansoulet
n'hesita pas. C'etait une de ses pretentions, a ce pauvre Nabab, que de
se connaitre en hommes aussi bien que Mora. Et ce flair, qui, disait-il,
ne l'avait jamais trompe, l'avertissait qu'il se trouvait en ce moment
devant une honnetete rigide et inebranlable, une conscience en pierre
dure a l'epreuve du pic et de la poudre. "Ma conscience!" Il changea
donc subitement son programme, jeta les ruses, les sous-entendus ou
s'empetrait sa franche et vaillante nature, et la tete haute, le coeur
decouvert, tint a cet honnete homme un langage qu'il etait fait pour
comprendre.

"Ne vous etonnez pas, mon cher collegue,--sa voix tremblait, mais elle
s'assura bientot dans la conviction de sa defense,--ne vous etonnez pas
si je suis venu vous trouver ici au lieu de demander simplement a etre
entendu par le troisieme bureau. Les explications que j'ai a vous
fournir sont d'une nature tellement delicate et confidentielle qu'il
m'eut ete impossible de les donner dans un lieu public, devant mes
collegues assembles."

Me Le Merquier, par-dessus ses lunettes, regarda le rideau d'un air
effare. Evidemment la conversation prenait un tour imprevu.

"Le fond de la question je ne l'aborde pas, reprit le Nabab... Votre
rapport, j'en suis sur, est impartial et loyal, tel que votre conscience
a du vous le dicter. Seulement il a couru sur mon compte d'ecoeurantes
calomnies auxquelles je n'ai pas repondu et qui ont peut-etre influence
l'opinion du bureau. C'est a ce sujet que je veux vous parler. Je sais
la confiance dont vos collegues vous honorent, M. Le Merquier, et que,
lorsque je vous aurai convaincu, votre parole suffira sans que
j'aie besoin d'etaler ma tristesse devant tous... Vous connaissez
l'accusation. Je parle de la plus terrible, de la plus ignoble. Il y en
a tant qu'on pourrait s'y tromper... Mes ennemis ont donne des noms,
des dates, des adresses... Eh bien! je vous apporte les preuves de mon
innocence. Je les decouvre devant vous, devant vous seul; car j'ai de
graves raisons pour tenir toute cette affaire secrete."

Il montra alors a l'avocat une attestation du consulat de Tunis, que
pendant vingt ans il n'avait quitte la principaute que deux fois, la
premiere pour aller retrouver son pere mourant au Bourg-Saint-Andeol, la
seconde pour faire avec le bey une visite de trois jours a son chateau
de Saint-Romans.

"Comment se fait-il qu'avec un document aussi positif entre les mains je
n'aie pas cite mes insulteurs devant les tribunaux pour les dementir
et les confondre?... Helas! Monsieur, il y a dans les familles des
solidarites cruelles... J'ai eu un frere, un pauvre etre, faible et
gate, qui a roule longtemps dans la boue de Paris, y a laisse son
intelligence et son honneur... Est-il descendu a ce degre d'abjection ou
l'on m'a mis en son nom?... Je n'ai pas ose m'en convaincre... Ce que
j'affirme, c'est que mon pauvre pere, qui en savait plus que personne a
la maison la-dessus, m'a dit tout bas en mourant: "Bernard, c'est l'aine
qui me tue... Je meurs de honte, mon enfant."

Il fit une pause necessaire a son emotion suffoquee, puis:

"Mon pere est mort, Me Le Merquier, mais ma mere vit toujours, et c'est
pour elle, pour son repos, que j'ai recule, que je recule encore devant
le retentissement de ma justification. En somme, jusqu'a present, les
souillures qui m'ont atteint n'ont pu rejaillir jusqu'a elle. Cela ne
sort pas d'un certain monde, d'une presse speciale, dont la bonne femme
est a mille lieues... Mais les tribunaux, un proces, c'est notre malheur
promene d'un bout de la France a l'autre, les articles du _Messager_
reproduits par tous les journaux, meme ceux du petit pays qu'habite ma
mere. La calomnie, ma defense, ses deux enfants couverts de honte du
meme coup, le nom--seule fierte de la vieille paysanne--a tout jamais
sali... Ce serait trop pour elle. Il y aurait de quoi la tuer. Et vrai,
je trouve que c'est assez d'un... Voila pourquoi j'ai eu le courage de
me taire, de lasser, si je le pouvais, mes ennemis par le silence. Mais
j'ai besoin d'un repondant vis-a-vis de la Chambre. Je veux lui oter le
droit de me repousser pour des motifs deshonorants, et puisqu'elle
vous a choisi pour rapporteur, je suis venu tout vous dire comme a un
confesseur, a un pretre, en vous priant de ne rien divulguer de cette
conversation, meme dans l'interet de ma cause... Je ne vous demande que
cela, mon cher collegue, une discretion absolue; pour le reste, je m'en
rapporte a votre justice et a votre loyaute."

Il se levait, allait partir, et Le Merquier ne bougeait pas,
interrogeant toujours la tenture verte devant lui, comme s'il y
cherchait l'inspiration de sa reponse... Enfin:

"Il sera fait comme vous le desirez, mon cher collegue. Cette confidence
restera entre nous... Vous ne m'avez rien dit, je n'ai rien entendu."

Le Nabab encore tout enflamme de son elan qui appelait--semblait-il--une
reponse cordiale, une poignee de main fremissante, se sentit saisi d'un
etrange malaise. Cette froideur, ce regard absent le genaient tellement
qu'il gagnait deja la porte avec le gauche salut des importuns. Mais
l'autre le retint:

"Attendez donc, mon cher collegue... Comme vous etes presse de me
quitter... Encore quelques instants, je vous en prie... Je suis trop
heureux de m'entretenir avec un homme tel que vous... D'autant que nous
avons plus d'un lien commun... Notre ami Hemerlingue m'a dit que vous
vous occupiez beaucoup de tableaux, vous aussi."

Jansoulet tressaillit. Ces deux mots: "Hemerlingue... tableaux." se
rencontrant dans la meme phrase et si inopinement, lui rendaient tous
ses doutes, toutes ses perplexites. Il ne se livra pas encore cependant
et laissa Le Merquier poser les mots l'un devant l'autre en tatant le
terrain pour ses avances trebuchantes... On lui avait beaucoup parle
de la galerie de son honorable collegue... "Serait-ce indiscret de
solliciter la faveur d'etre admis a...?

--Comment donc! mais je serais trop honore," dit le Nabab chatouille
dans le point le plus sensible--parce qu'il avait ete le plus
couteux--de sa vanite; et, regardant autour de lui les murs du cabinet,
il ajouta d'un ton connaisseur: "Vous aussi, vous possedez quelques
beaux morceaux...

--Oh! fit l'autre modestement, a peine quelques toiles... C'est si cher
aujourd'hui, la peinture... c'est un gout si onereux a satisfaire, une
vraie passion de luxe... Une passion de nabab, dit-il en souriant, avec
un coup d'oeil furtif par-dessus ses lunettes."

C'etaient deux joueurs prudents face a face; Jansoulet seulement un peu
deroute dans cette situation nouvelle, ou il lui fallait se garer, lui
qui ne savait que les coups d'audace.

"Quand je pense, murmura l'avocat, que j'ai mis dix ans a meubler ces
murs, et qu'il me reste encore tout ce panneau a remplir..."

En effet, a l'endroit le plus apparent de la haute cloison s'etalait
une place vide, evacuee plutot, car un gros clou dore pres du plafond
montrait la trace visible, presque grossiere, du piege tendu au pauvre
naif, qui s'y laissa prendre sottement.

"Mon cher monsieur le Merquier, dit-il d'une voix engageante et bon
enfant, j'ai justement une vierge du Tintoret a la mesure de votre
panneau..."

Impossible de rien lire dans les yeux de l'avocat refugies cette fois
sous leur abri miroitant.

"Permettez-moi de l'accrocher la, en face de votre table... Cela vous
donnera l'occasion de penser quelquefois a moi...

--Et d'attenuer les severites de mon rapport, n'est-ce pas, Monsieur?
s'ecria Le Merquier, formidable et debout, la main sur la sonnette...
J'ai vu bien des impudeurs dans ma vie, jamais rien de pareil a
celle-la... Des offres semblables a moi, chez moi!...

--Mais, mon cher collegue, je vous jure...

--Reconduisez..." dit l'avocat au domestique patibulaire qui venait
d'entrer; et du milieu de son cabinet dont la porte restait ouverte,
devant tout le parloir ou les patenotres se taisaient, il poursuivit
Jansoulet--qui tendait le dos et se hatait en balbutiant vers la
sortie--de ces paroles foudroyantes:

"C'est l'honneur de toute la Chambre que vous venez d'outrager dans ma
personne, Monsieur... Nos collegues en seront informes aujourd'hui meme;
et, ce grief de plus se joignant a d'autres, vous apprendrez a vos
depens que Paris n'est pas l'Orient et qu'on n'y pratique pas, comme
la-bas, le marchandage et le trafic honteux de la conscience humaine."

Puis, apres avoir chasse le vendeur du temple, l'homme juste referma
sa porte, et s'approchant du mysterieux rideau vert, dit d'un ton qui
sortait doucereux de sa feinte colere:

"Est-ce bien cela, baronne Marie?"




XXI

LA SEANCE


Ce matin-la, par exception, il n'y avait pas eu de grand dejeuner au n deg.
32 de la place Vendome. Aussi vous auriez vu vers une heure la panse
majestueuse de M. Barreau s'epanouir en blancheur a l'entree du porche
parmi quatre ou cinq marmitons coiffes de leurs barrettes, tout autant
de palefreniers en beret ecossais, groupe imposant qui donnait a la
maison somptueuse l'aspect d'un hotel de voyageurs, dont le personnel
aurait pris le frais entre deux arrivages. Ce qui completait la
ressemblance, c'etait le fiacre arrete devant la porte et le cocher en
train de descendre une malle en cuir de forme antique, pendant qu'une
grande vieille, embeguinee de jaune, la taille droite dans un petit
chale vert, sautait legerement sur le trottoir, un panier au bras,
regardait le numero avec beaucoup d'attention, puis s'approchait de la
valetaille pour demander si c'etait bien la que demeurait M. Bernard
Jansoulet.

"C'est ici, lui repondit-on... Mais il n'y est pas.

--Ca ne fait rien, dit la vieille tres naturellement."

Elle revint vers le cocher, fit poser sa malle sous le porche, et paya,
non sans renfoncer ensuite son porte-monnaie dans sa poche, d'un geste
qui en disait long sur les mefiances de la province.

Depuis que Jansoulet etait depute de la Corse, on avait tant vu
debarquer chez lui de ces types exotiques et etranges, que les
domestiques ne s'etonnerent pas trop devant cette femme au teint brule,
aux yeux charbonnes et ardents, ressemblant bien sous sa coiffe severe
a une vraie Corse, a quelque vieille voceratrice arrivee tout droit du
maquis, mais se distinguant des insulaires fraichement debarques par
l'aisance et la tranquillite de ses manieres.

"Comme ca, le maitre n'est pas la?... dit-elle avec une intonation qui
s'adressait bien plus aux gens d'une ferme, d'un _mas_ de son pays, qu'a
la valetaille insolente d'une grande maison parisienne.

--Non... le maitre n'est pas la.

--Et les enfants?

--Ils prennent leur lecon... Vous ne pouvez pas les voir.

--Et madame?

--Elle dort... On n'entre pas dans sa chambre avant trois heures."

Cela parut l'etonner un peu, la brave femme, qu'on put rester au lit si
tard; mais le sur instinct, qui a defaut d'education guide les natures
distinguees, l'empecha de rien dire devant les domestiques, et, tout de
suite, elle demanda a parler a Paul de Gery.

"Il est en voyage...

--Bompain Jean-Baptiste, alors?

--A la seance, avec monsieur..."

Son gros sourcil gris se fronca:

"C'est egal... montez ma malle tout de meme."

Et, avec un petit frisement d'oeil malicieux, une fierte, une revanche
des regards insolents poses sur elle, elle ajouta:

"Je suis la maman."

Marmitons et palefreniers s'ecarterent respectueusement. M. Barreau
souleva son bonnet:

"Je me disais bien que j'avais vu madame quelque part.

--C'est ce que je me disais aussi, mon garcon, repondit la mere
Jansoulet a qui le souvenir des tristes fetes du bey venait de donner un
frisson au coeur."

Mon garcon!... a M. Barreau, a un homme de cette importance... Voila qui
la mettait tout de suite tres haut dans l'estime de tout ce monde-la.

Ah! les grandeurs et les splendeurs ne l'eblouissaient guere, la
courageuse vieille. Ce n'etait pas une mere Boby d'opera-comique
s'extasiant sur les dorures et les beaux affiquets; et, dans le grand
escalier qu'elle montait derriere sa malle, les corbeilles de fleurs a
tous les etages, les lampadaires soutenus par des statues de bronze ne
l'empecherent pas de remarquer qu'il y avait un doigt de poussiere sur
la rampe et des dechirures au tapis. On la conduisit aux appartements du
second, reserves a la Levantine et aux enfants, et la, dans une salle
servant de lingerie, qui devait etre voisine du cabinet d'etudes, car on
entendait un murmure de voix enfantines, elle attendit toute seule, son
panier sur les genoux, le retour de son Bernard, peut-etre le reveil de
sa bru, ou la grande joie d'embrasser ses petits-fils. Rien mieux que ce
qu'elle voyait autour d'elle ne pouvait lui donner une idee du desordre
d'un interieur livre aux domestiques, ou manquent la surveillance de
la femme et son activite prevoyante. Dans de vastes armoires, toutes
ouvertes, le linge s'amoncelait pele-mele en piles eventrees,
irregulieres, degringolantes, les draps de batiste, les services de Saxe
tamponnes, chiffonnes, et les serrures empechees de fonctionner par
quelque broderie en deroute, que personne ne se donnait la peine de
relever. Pourtant il passait bien des servantes dans cette lingerie, des
negresses en madras jaune qui tiraient de la en hate une serviette,
un tablier, marchaient a meme ces richesses domestiques repandues,
trainaient jusqu'au bout de la piece sur leurs pieds plats des ruches de
dentelles decousues d'un grand jupon qu'une fille de chambre avait
jete, le de d'un cote, les ciseaux de l'autre, comme un ouvrage pret a
reprendre.

L'artisane demi-rustique qu'etait restee la mere du millionnaire
Jansoulet se trouvait choquee ici dans le respect, la tendresse, les
douces manies qu'inspire a la provinciale l'armoire au linge remplie
piece a piece jusqu'au faite, pleine des reliques du passe pauvre, et
dont le contenu s'augmente et s'affine peu a peu, premier effort de
l'aisance, de la richesse apparente d'un logis. Encore celle-la tenait
la quenouille du matin au soir, et si la menagere s'indignait, la
fileuse aurait pleure comme devant une profanation. A la fin, n'y tenant
plus, elle se leva, quitta sa pose observatrice et patiente; et courbee,
active, son petit chale vert deplace a chaque mouvement, se mit a
ramasser, detirer, plier soigneusement ce linge magnifique, comme elle
faisait sur les pelouses de Saint-Romans, lorsqu'elle se donnait la fete
d'une grande lessive, occupant vingt journalieres, les mannes debordant
de blancheurs flottantes et les draps claquant au vent du matin sur les
longues cordes a secher. Elle etait au plus fort de cette occupation qui
lui aurait fait oublier le voyage, Paris, jusqu'a l'endroit ou elle
se trouvait, quand un homme replet, trapu, barbu, en bottes vernies,
jaquette de velours dessinant une encolure de taureau, fit son entree
dans la lingerie.

"Te!... Cabassu...

--Vous ici, madame Francoise... En voila une surprise, dit le masseur,
ecarquillant ses gros yeux de giaour de pendule.

--Mais oui, mon brave Cabassu, c'est moi... Je viens d'arriver... Et,
comme tu vois, je suis deja a l'ouvrage. Ca me saignait l'ame de voir
tout ce gachis.

--Vous etes donc venue pour la seance?

--Quelle seance?

--Mais la grande seance du Corps legislatif... C'est aujourd'hui...

--Ma foi, non. Qu'est-ce que tu veux que cela puisse me faire?... Je
n'y comprendrais rien a cette chose-la... Non, je suis venue parce
que j'avais envie de connaitre mes petits Jansoulet, et puis que je
commencais a etre inquiete. Voila plusieurs fois que j'ecrivais sans
recevoir de reponse. J'ai eu peur qu'il y eut un enfant malade, que
Bernard fut mal dans ses affaires, toutes sortes de mauvaises idees. Il
m'a pris un gros chagrin noir, et je suis partie... Ils vont tous bien
ici, a ce qu'on m'a dit?...

--Mais oui, madame Francoise... Grace a Dieu, tout le monde se porte a
merveille.

--Et Bernard?... Son commerce... Ca marche comme il veut?...

--Oh! vous savez, on a toujours ses petits tracas dans la vie de ce
monde...; finalement, je crois qu'il n'a pas a se plaindre... Mais j'y
songe, vous devez avoir faim... Je vas vous faire servir quelque chose."

Il allait sonner, a l'aise et chez lui bien plus que la vieille mere.
Elle le retint:

"Non, non, je n'ai besoin de rien. Il me reste encore des provisions du
voyage."

Sur le bord de la table elle posait deux figues, une croute de pain,
tirees de son panier, puis, tout en mangeant:

"Et toi, petit, tes affaires?... Tu m'as l'air joliment requinque depuis
la derniere fois que tu es venu au Bourg... Quel linge, quels effets!...
Dans quelle partie es-tu donc?

--Professeur de massage... repondit Aristide gravement.

--Professeur, toi?... dit-elle avec un etonnement respectueux; mais elle
n'osa lui demander ce qu'il enseignait, et Cabassu, que ces questions
embarrassaient un peu, se hata de passer a un autre sujet:

--Si j'allais chercher les enfants... On ne leur a donc pas dit que leur
grand'mere etait la?...

--C'est moi qui n'ai pas voulu les deranger de leur travail... Mais je
crois que la classe est finie maintenant. Ecoute..."

On entendait derriere la porte cette impatience pietinante des ecoliers
qui vont sortir, avides d'espace et d'air; et la vieille savourait ce
joli train qui doublait son desir maternel, mais l'empechait de rien
faire pour en hater le contentement... Enfin, la porte s'ouvrit... Le
precepteur parut d'abord, un abbe au nez pointu, aux fortes pommettes,
que nous avons vu figurer aux dejeuners d'apparat d'autrefois. Brouille
avec son eveque, l'ambitieux desservant avait quitte le diocese ou il
exercait, et, dans sa position precaire d'irregulier du clerge,--car
le clerge a sa boheme, lui aussi--se trouvait heureux d'instruire les
petits Jansoulet, recemment expulses de Bourdaloue. De cet air solennel,
arrogant, accable de responsabilites, que devaient avoir les grands
prelats charges de l'education des Dauphins de France, il precedait
trois petits bonshommes frises, gantes, a chapeaux oblongs, en vestons
courts, avec des sacs de cuir en sautoir et de grands bas rouges
montant jusqu'au milieu de leurs petites jambes maigriotes d'enfants
grandissants, la tenue du parfait velocipediste au moment de monter en
selle.

"Mes enfants, dit Cabassu, le familier de la maison, voila madame
Jansoulet, votre grand'mere, qui est venue a Paris expres pour vous
voir."

Ils s'arreterent tres etonnes, en rang de taille, examinant ce vieux
visage crevasse entre les barbes jaunes de sa coiffe, cette mise
etrange, d'une simplicite inconnue; et l'etonnement de leur grand'mere
repondait au leur, doublee d'une deconvenue navrante et de la gene
ressentie en face de ces petits messieurs gourmes et dedaigneux autant
que les marquis, les comtes, les prefets en tournee que son fils lui
amenait a Saint-Romans. Sur l'injonction de leur precepteur "de saluer
leur venerable aieule," ils vinrent a tour de role lui donner ces
petites poignees de mains a bras trop courts, dont ils avaient tant
distribue dans les mansardes; et le fait est que cette bonne femme a la
figure terreuse, aux hardes propres mais bien simples, leur rappelait
les visites de charite du college Bourdaloue. Ils sentaient d'eux a elle
le meme inconnu, la meme distance, qu'aucun souvenir, que nulle parole
de leurs parents n'etait jamais venue combler. L'abbe comprit cette gene
et se lanca, pour la dissiper, dans une allocution debitee de cette
voix de gorge, avec ces gestes virulents, familiers a ceux qui croient
toujours avoir au-dessous d'eux les dix marches de hauteur d'une chaire:

"Eh bien! madame, le voila venu, le jour, le grand jour ou M. Jansoulet
va confondre ses ennemis. _Confundantur hostes mei, quia injuste
iniquitatem fecerunt in me_, parce qu'ils m'ont injustement persecute."

La vieille s'inclina religieusement devant le latin de l'Eglise qui
passait; mais sa figure prit une expression vague d'inquietude a cette
idee d'ennemis et de persecutions.

"Ces ennemis sont puissants et nombreux, ma noble dame, mais ne nous
alarmons pas outre mesure. Ayons confiance aux decrets du ciel et a la
justice de notre cause. Dieu est au milieu d'elle, elle ne sera pas
ebranlee. _In medio ejus non commovebitur._"

Un negre gigantesque, tout galonne d'or neuf, l'interrompit, en
annoncant que les velocipedes etaient prets, pour la lecon quotidienne
sur la terrasse des Tuileries. Avant de partir, les enfants secouerent
encore solennellement la main ridee et caillouteuse de leur aieule qui
les regardait partir, stupefaite et le coeur serre, quand tout a coup,
par un adorable mouvement spontane, le plus jeune, arrive a la porte, se
retourna vivement, bouscula le grand negre, et vint se jeter, la tete en
avant, comme un petit buffle, dans les jupes de la mere Jansoulet qu'il
serra a bras le corps en lui tendant son front lisse eclabousse de
boucles brunes, avec la bonne grace de l'enfant qui offre sa caresse
comme une fleur. Peut-etre celui-la, plus pres du nid et de ses
tiedeurs, des girons qui bercent et des nourrices aux chansons patoises,
avait-il senti venir vers son petit coeur les effluves maternelles
dont le privait la Levantine. La vieille "Grand" frissonna toute, a la
surprise de cette etreinte instinctive:

"Oh! mon petit... mon petit... dit-elle en saisissant la grosse
petite tete soyeuse et frisee qui lui en rappelait une autre, et elle
l'embrassa eperdument. Puis, l'enfant se degagea, se sauva sans rien
dire, les cheveux mouilles de larmes chaudes.

Restee seule avec Cabassu, la mere, que ce baiser avait reconfortee,
demanda quelques explications sur les paroles du pretre. Son fils avait
donc beaucoup d'ennemis?

"Oh! disait Cabassu, ce n'est pas etonnant, dans sa position...

--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ce grand jour, cette seance dont
vous me parlez tous?

--Eh be! oui... C'est aujourd'hui qu'on va savoir si Bernard sera ou non
depute.

--Comment?... il ne l'est donc pas encore?... Et moi qui l'ai dit
partout dans le pays, moi qui ai tout illumine Saint-Romans, il y a un
mois... C'est donc un mensonge qu'on m'a fait faire."

Le masseur eut beaucoup de peine a lui expliquer les formalites
parlementaires de la validation des pouvoirs. Elle n'ecoutait que d'une
oreille, arpentant la lingerie avec fievre.

"C'est la qu'il est, mon Bernard, en ce moment?

--Oui, Madame.

--Et les femmes, est-ce qu'elles peuvent y entrer, a cette Chambre?...
Alors pourquoi donc que la sienne n'y est pas?... Car, enfin, je
comprends bien que c'est une grande affaire pour lui... Il aurait
besoin, un jour comme aujourd'hui, de sentir tous ceux qu'il aime a son
cote... Tiens, sais-tu, mon garcon, tu vas m'y conduire, a sa seance...
Est-ce que c'est loin?

--Non, tout pres d'ici... Seulement, ce doit etre deja commence. Et
puis, ajouta le Giaour un peu gene, c'est l'heure ou madame a besoin de
moi.

--Ah!... Est-ce que tu lui enseignes cette chose dont tu es professeur?
Comment dis-tu ca?...

--Le massage... Ca nous vient des anciens... Justement, la voila qui
sonne. On va venir me chercher. Voulez-vous que je l'avertisse que vous
etes ici?

--Non, non, j'aime bien mieux aller la-bas tout de suite.

--Mais vous n'avez pas de carte pour entrer?

--Bah! je dirai que je suis la mere de Jansoulet, et que je viens pour
entendre juger mon fils."

Pauvre mere! elle ne croyait pas si bien dire.

"Attendez donc, madame Francoise. Je vais vous donner quelqu'un pour
vous conduire, au moins.

--Oh! tu sais, moi, la domestiquaille, je n'ai jamais pu m'y faire. J'ai
une langue. Il y a du monde par les rues. Je trouverai bien mon chemin."

Il tenta un dernier effort, sans laisser voir toute sa pensee:

"Prenez garde. Ses ennemis vont parler contre lui a la Chambre. Vous
allez entendre des choses qui vous feront de la peine."

Oh! le beau sourire de croyance et de fierte maternelles avec lesquelles
elle repondit:

"Est-ce que je ne sais pas mieux qu'eux tous ce que vaut mon enfant?
Est-ce que rien pourrait me le faire meconnaitre? Il faudrait que je
sois une fiere ingrate alors. Allons, zou!"

Et secouant terriblement ses coiffes, elle partit.

Le buste droit, la tete haute, la vieille s'en allait a brusques
enjambees, sous les grandes arcades qu'on lui avait dit de suivre, un
peu troublee par le roulement incessant des voitures et par l'oisivete
de sa marche que n'accompagnait plus le mouvement de cette fidele
quenouille, qui ne l'avait jamais quittee depuis cinquante ans. Toutes
ces idees d'inimities, de persecutions, les paroles mysterieuses du
pretre, les restrictions de Cabassu l'agitaient, l'effrayaient. Elle y
trouvait l'explication des pressentiments qui s'etaient empares d'elle
au point de l'arracher a ses habitudes, a ses devoirs, a la surveillance
du chateau et de son malade. Du reste, chose singuliere, depuis que la
fortune avait jete sur son fils et sur elle cette chape d'or aux plis
lourds, la mere Jansoulet ne s'y etait pas encore faite et s'attendait
toujours a la subite disparition de ces splendeurs... Qui sait si la
debacle n'allait pas commencer cette fois?... Et subitement, au travers
de ces sombres pensees, le souvenir de la scene enfantine de tout a
l'heure, du tout petit se frottant a ses jupes de droguet, amenait sur
ses levres ridees le gonflement d'un sourire tendre; et ravie, elle
murmurait dans son patois:

"Oh! de ce petit, pourtant..."

Une place magnifique, immense, eblouissante, deux gerbes d'eau envolees
en poussiere d'argent, puis un grand pont de pierre et, tout au bout,
une maison carree avec des statues devant, une grille ou stationnaient
des voitures, du monde qui entrait, des sergents de ville attroupes.
C'etait la... Elle ecarta la foule bravement et marcha jusqu'a une haute
porte vitree.

"Votre carte, ma bonne femme?"

La bonne femme n'avait pas de carte, mais elle dit simplement a un de
ces huissiers a revers rouges qui gardaient l'entree:

"Je suis la mere de Bernard Jansoulet... Je viens pour la seance de mon
garcon."

C'etait bien la seance de son garcon en effet; car, dans cette foule
assiegeant les portes, dans celle qui remplissait les couloirs,
la salle, les tribunes, tout le palais, le meme nom se chuchotait
accompagne de sourires et de racontars. On s'attendait a un grand
scandale, a des revelations terribles du rapporteur qui ameneraient sans
doute quelque violence du barbare accule; et l'on se pressait la comme
pour une premiere representation ou les plaidoiries d'une cause celebre.
La vieille mere n'aurait pu certainement se faire entendre au milieu de
cette affluence, si la trainee d'or, laissee par le Nabab partout ou il
passait, et marquant sa trace royale, ne lui avait facilite tous les
chemins. Elle allait donc derriere un huissier de service dans cet
enchevetrement de couloirs, de portes battantes, de salles nues et
sonores, emplies d'un bourdonnement qui circulait avec l'air du
batiment, sortait de ses murailles, comme si les pierres elles-memes
impregnees de "parlotage" joignaient des echos anciens a ceux de toutes
ces voix. En traversant un corridor, elle vit un petit homme brun, qui
gesticulait et criait aux gens de service:

"Vous direz a moussiou Jansoulet que c'est moi que ze souis le maire de
Sarlazaccio, que z'ai ete condamne a cinq mois de prison pour loui... Ca
meritait bien oune carte pour la seance, corps de Dieu!"

Cinq mois de prison a cause de son fils... Pourquoi cela?... Tres
inquiete, elle arrivait enfin, les oreilles sifflantes, en haut d'un
palier ou des inscriptions differentes "_tribune du Senat, du corps
diplomatique, des deputes_" surmontaient des petites portes d'hotel
garni ou de loges de theatre. Elle entrait, et sans rien voir d'abord
que quatre ou cinq rangs de banquettes chargees de monde, puis, en face,
bien loin, separees d'elle par un vaste espace clair, d'autres tribunes
pareillement remplies, elle s'accotait tout debout au pourtour, etonnee
d'etre la, eblouie, abasourdie. Une bouffee d'air chaud qui lui venait
dans la figure, un brouhaha de voix montantes l'attiraient dans la
pente de l'estrade, vers l'espece de gouffre ouvert au milieu du grand
vaisseau, et ou son fils devait etre. Oh! qu'elle aurait voulu le
voir... Alors en s'amincissant encore, en jouant de ses coudes pointus
et durs comme son fuseau, elle se glissa, se faufila entre le mur et les
banquettes, sans prendre garde aux petits courroux qu'elle eveillait, au
dedain des femmes en toilette dont elle chiffonnait les dentelles, les
parures printanieres. Car l'assemblee etait toute elegante, mondaine. La
mere Jansoulet reconnaissait meme, a son plastron inflexible, a son nez
aristocratique, le beau marquis visiteur de Saint-Romans, qui portait si
bien son nom d'oiseau de luxe; mais lui, ne la regardait pas. Avancee
ainsi de quelques rangs, elle fut arretee par un dos d'homme assis, un
dos enorme qui barrait tout, l'empechait d'aller plus loin. Heureusement
que de la, en se penchant un peu, elle apercevait presque toute la
salle; et ces gradins en demi-cercle ou se pressaient les deputes, la
tenture verte des murailles, cette chaire dans le fond occupee par
un homme chauve, a l'air severe, lui faisaient l'effet, sous le jour
studieux et gris tombant de haut, d'une classe qui va commencer et que
precedent le bavardage, le deplacement d'ecoliers dissipes.

Une chose la frappa, l'insistance des regards a ne se tourner que d'un
cote, a chercher le meme point attirant; et comme elle suivait ce
courant de curiosite qui entrainait l'assemblee tout entiere, aussi
bien la salle que les tribunes, elle vit que ce qu'on regardait ainsi,
c'etait son fils.

Au pays des Jansoulet, on trouve encore, dans quelques anciennes
eglises, au fond du choeur, a mi-hauteur dans la crypte, une logette
en pierre, ou le lepreux etait admis a ecouter l'office, montrant a la
foule curieuse et craintive sa sombre silhouette de fauve accroupie
contre les meurtrieres pratiquees au mur. Francoise se souvenait tres
bien d'avoir vu, au village ou elle avait ete nourrie, le "ladre",
effroi de son enfance, entendant la messe du fond de sa cage de pierre,
perdu dans l'ombre et la reprobation... En voyant son fils assis, la
tete dans ses mains, seul, tout en haut, a part des autres, ce souvenir
lui revint a l'esprit. "On dirait le ladre", murmura la paysanne. Et
c'etait bien un lepreux, en effet, ce pauvre Nabab, a qui ses millions
rapportes d'Orient infligeaient en ce moment comme une terrible et
mysterieuse maladie exotique. Par hasard, le banc ou il avait choisi sa
place s'eclaircissait de plusieurs vides causes par des conges ou des
morts recentes; et tandis que les autres deputes communiquaient entre
eux, riaient, se faisaient des signes, lui se tenait silencieux, isole,
signale a l'attention de toute la Chambre, attention que la mere
Jansoulet devinait malveillante, ironique, et qui la brulait au passage.
Comment lui faire savoir qu'elle etait la, pres de lui, qu'un coeur
fidele battait non loin du sien? Il evitait de se tourner vers cette
tribune. On eut dit qu'il la sentait hostile, qu'il craignait d'y voir
des choses attristantes... Soudain, a un coup de sonnette venu de
l'estrade presidentielle, un tressaillement courut par l'assemblee,
toutes les tetes se pencherent dans cet elancement attentif qui
immobilise les traits de la face, et un homme maigre a lunettes,
subitement dresse parmi tant de gens assis, ce qui lui donnait deja
l'autorite de l'attitude, dit en ouvrant le cahier qu'il tenait a la
main:

"Messieurs, je viens au nom de votre troisieme bureau, vous proposer
d'annuler l'election de la deuxieme circonscription du departement de la
Corse."

Dans le grand silence qui suivit cette phrase que la mere Jansoulet
ne comprit pas, le gros poussah assis devant elle se mit a souffler
violemment, et tout a coup, au premier rang de la tribune, un delicieux
visage de femme se retourna vers lui, pour lui adresser un signe rapide
d'intelligence et de contentement. Front pale, levres minces, sourcils
trop noirs dans le blanc encadrement du chapeau, cela fit dans les yeux
de la bonne vieille, sans qu'elle sut pourquoi, l'effet douloureux du
premier eclair quand l'orage commence et que l'apprehension de la foudre
suit le vif echange des fluides.

Le Merquier lisait son rapport. La voix lente, blafarde, monotone,
l'accent lyonnais, trainard et mou, ou la longue taille de l'avocat se
bercait par un mouvement de tete et d'epaules presque animal, faisaient
un singulier contraste a la nettete feroce du requisitoire. D'abord
un rapide expose des irregularites electorales. Jamais le suffrage
universel n'avait ete traite avec ce sans-facon primitif et barbare. A
Sarlazaccio, ou le concurrent de Jansoulet paraissait devoir l'emporter,
l'urne est detruite pendant la nuit precedant le depouillement. Meme
aventure ou a peu pres a Levie, a Saint-Andre, a Avabessa. Et ce sont
les maires eux-memes qui commettent ces attentats, emportent les urnes
a leurs domiciles, brisent les scelles, dechirent les bulletins de vote
sous le couvert de leur autorite municipale. Nul respect de la loi.
Partout la fraude, l'intrigue, meme la violence. A Calcatoggio, un homme
arme s'est tenu tout le temps de l'election a la fenetre d'une auberge,
l'escopette au poing, juste en face de la mairie; et chaque fois qu'un
partisan de Sebastiani, l'adversaire de Jansoulet, se montrait sur
la place, l'homme le mettait en joue: "Si tu entres, je te brule!"
D'ailleurs, quand on voit des commissaires de police, des juges de paix,
des verificateurs de poids et mesures ne pas craindre de s'improviser
agents electoraux, d'effrayer, d'entrainer la population soumise a
toutes ces petites influences locales si tyranniques, n'est-ce pas la
preuve d'une licence effrenee? Jusqu'a des pretres, de saints pasteurs
egares par leur zele pour le tronc des pauvres et l'entretien de leur
eglise indigente, qui ont preche une mission veritable en faveur de
l'election Jansoulet. Mais une influence encore plus puissante, quoique
moins respectable, a ete mise en jeu pour la bonne cause, l'influence
des bandits. "Oui, des bandits, Messieurs, je ne ris pas." Et la-dessus
une esquisse a grands traits du banditisme corse en general et de la
famille Piedigriggio en particulier...

La Chambre, tres attentive, ecoutait avec une certaine inquietude.
En somme, c'etait un candidat officiel dont on signalait ainsi les
agissements, et ces etranges moeurs electorales appartenaient a ce pays
privilegie, berceau de la famille imperiale, si etroitement lie aux
destinees de la dynastie, qu'une attaque a la Corse semblait remonter
jusqu'au souverain. Mais quand on vit, au banc du gouvernement, le
nouveau ministre d'Etat, successeur et ennemi de Mora, tout joyeux de
l'echec arrive a une creature du defunt, sourire complaisamment au cruel
persiflage de Le Merquier, aussitot toute gene disparut, et le sourire
ministeriel, repete sur trois cents bouches, s'agrandit bientot en
un rire a peine contenu, ce rire des foules dominees par une ferule
quelconque et que la moindre approbation du maitre fait eclater. Dans
les tribunes peu gatees d'ordinaire sur le pittoresque, et que ces
histoires de bandits amusaient comme un vrai roman, c'etait une joie
generale, une animation radieuse de tous ces visages de femmes, heureux
de pouvoir paraitre jolis sans manquer a la solennite de l'endroit. De
petits chapeaux clairs fremissaient de toute leur aigrette fleurie, des
bras ronds cercles d'or s'accoudaient pour mieux ecouter. Le grave Le
Merquier avait apporte a la seance la distraction d'un spectacle, la
petite note comique permise aux concerts de charite pour amadouer les
profanes.

Impassible et tres froid au milieu de son succes, il continuait a lire
de sa voix morne et penetrante comme une pluie lyonnaise:

"Maintenant, Messieurs, on se demande comment un etranger, un Provencal
retour d'Orient, ignorant des interets et des besoins de cette ile ou
on ne l'avait jamais vu avant les elections, le vrai type de ce que les
Corses appellent dedaigneusement un continental, comment cet homme a pu
susciter un pareil enthousiasme, un devouement pousse jusqu'au crime,
jusqu'a la profanation. C'est sa richesse qui nous repondra, son or
funeste jete a la face des electeurs, fourre de force dans leurs
poches avec un cynisme effronte dont nous avons mille preuves." Alors
l'interminable serie des denonciations: "Je soussigne Croce (Antoine),
atteste dans l'interet de la verite que le commissaire de police Nardi
venu chez nous un soir, m'a dit:--Ecoute, Croce (Antoine)... je te jure
sur le feu de cette lampe que, si tu votes pour Jansoulet, tu auras
cinquante francs demain matin." Et cet autre: "Je soussigne Lavezzi
(Jacques-Alphonse) declare avoir refuse avec mepris, dix-sept francs
que m'offrait le maire de Pozzo-Negro pour voter contre mon cousin
Sebastiani..." Il est probable que, pour trois francs de plus (Lavezzi
Jacques-Alphonse) aurait devore son mepris en silence. Mais la Chambre
n'y regardait pas de si pres.

L'indignation la soulevait, cette chambre incorruptible. Elle grondait,
elle s'agitait sur ses moelleuses banquettes de velours rouge, poussait
des clameurs. C'etaient des "oh!" de stupefaction, des yeux en accent
circonflexe, de brusques revoltes en arriere, ou des affaissements
consternes, decourages, comme en cause parfois le spectacle de la
degradation humaine. Et remarquez que la plupart de ces deputes
s'etaient servis des memes manoeuvres electorales, qu'il y avait la les
heros de ces fameux "rastels," de ces ripailles en plein vent promenant
en triomphe des veaux pavoises, enrubannes, comme a des kermesses de
Gargantua. Ceux-la justement criaient plus fort que les autres, se
tournaient, furieux, vers le banc solitaire et eleve ou le pauvre
lepreux ecoutait, immobile, la tete dans ses mains. Pourtant, au
milieu du haro general, une voix s'elevait en sa faveur, mais sourde,
inexercee, moins une parole qu'un bredouillement sympathique a travers
lequel on distinguait vaguement: Grands services rendus a la population
corse... Travaux considerables... _Caisse territoriale_."

Celui qui begayait ainsi etait un tout petit homme en guetres
blanches, tete d'albinos, aux poils rares, herisses par touffes. Mais
l'interruption de ce maladroit ami ne put que fournir a Le Merquier
une transition rapide et toute naturelle. Un sourire hideux ecarta
ses levres molles: "L'honorable M. Sarigue nous parle de la _Caisse
territoriale_, nous allons pouvoir lui repondre." L'antre Paganetti
semblait lui etre, en effet, tres familier. En quelques phrases nettes
et vives, il projeta la lumiere jusqu'au fond du sombre repaire,
en montra tous les pieges, tous les gouffres, les detours, les
chausses-trappes, comme un guide secouant sa torche au dessus des
oubliettes de quelque sinistre _in pace_. Il parla des fausses
carrieres, des chemins de fer en trace, des paquebots chimeriques
disparus dans leur propre fumee. L'affreux desert de Taverna ne fut pas
oublie, ni la vieille _torre_ genoise, servant de bureau a l'agence
maritime. Mais ce qui rejouit surtout la Chambre, ce fut le recit d'une
ceremonie picaresque organisee par le gouverneur pour la percee d'un
tunnel a travers le Monte-Rotondo, travail gigantesque toujours en
projet, remis d'annee en annee, demandant des millions d'argent, des
milliers de bras, et qu'on avait commence en grande pompe huit jours
avant l'election. Le rapport relatait drolement la chose, le premier
coup de pioche donne par le candidat dans l'enorme montagne couverte de
forets seculaires, le discours du prefet, la benediction des oriflammes
aux cris de "vive Bernard Jansoulet," et deux cents ouvriers se mettant
a l'oeuvre immediatement, travaillant jour et nuit pendant une semaine,
puis--sitot l'election faite--abandonnant sur place les debris du roc
entame autour d'une excavation derisoire, un asile de plus pour les
redoutables rodeurs du maquis. Le tour etait joue. Apres avoir si
longtemps extorque l'argent des actionnaires, la _Caisse territoriale_
venait de servir cette fois a subtiliser les votes des electeurs. "Du
reste, Messieurs, voici un dernier detail, par lequel j'aurais pu
commencer pour vous epargner le navrant recit de cette pasquinade
electorale. J'apprends qu'une instruction judiciaire est ouverte
aujourd'hui meme contre le comptoir Corse, et qu'une serieuse expertise
de ses livres va tres vraisemblablement amener un de ces scandales
financiers trop frequents, helas! de nos jours, et auquel vous ne
voudrez pas, pour l'honorabilite de cette Chambre, qu'aucun de vos
membres se trouve mele."

Sur cette revelation subite, le rapporteur s'arreta un moment, prit
un temps comme un comedien soulignant son effet; et dans le silence
dramatique pesant tout a coup sur l'Assemblee, on entendit le bruit
d'une porte qui se fermait. C'etait le gouverneur Paganetti quittant
lestement sa tribune, le visage bleme, les yeux ronds, la bouche en
sifflet d'un maitre Pierrot qui vient de flairer dans l'air quelque
formidable coup de batte. Monpavon, immobile, elargissait son plastron.
Le gros homme soufflait violemment dans les guirlandes du petit chapeau
blanc de sa femme.

La mere Jansoulet regardait son fils.

"J'ai parle de l'honorabilite de la Chambre, Messieurs... je veux en
parler encore..."

Cette fois Le Merquier ne lisait plus. Apres le rapporteur, l'orateur
entrait en scene, le justicier plutot. La face eteinte, le regard
abrite, rien ne vivait, rien ne bougeait de son grand corps que le bras
droit, ce bras long, anguleux, aux manches courtes, qui s'abaissait
automatiquement comme un glaive de justice, mettait a chaque fin de
phrase le geste cruel et inexorable d'une decollation. Et c'etait certes
une execution veritable a laquelle on assistait. L'orateur voulait bien
laisser de cote les legendes scandaleuses, le mystere qui planait
sur cette fortune colossale acquise aux pays lointains, loin de tout
controle. Mais il y avait dans la vie du candidat certains points
difficiles a eclaircir, certains details... Il hesitait, semblait
chercher, epurer ses mots, puis devant l'impossibilite de formuler
l'accusation directe: "Ne rabaissons point le debat, Messieurs... Vous
m'avez compris, vous savez a quels bruits infames je fais allusion, a
quelles calomnies, voudrais-je pouvoir dire; mais la verite me force a
declarer que lorsque M. Jansoulet, appele devant votre troisieme bureau,
a ete mis en demeure de confondre les accusations dirigees contre lui,
ses explications ont ete si vagues, que tout en restant persuades de son
innocence, un soin scrupuleux de votre honneur nous a fait rejeter une
candidature entachee d'un soupcon de ce genre. Non, cet homme ne doit
pas sieger au milieu de vous. Qu'y ferait-il d'ailleurs?... Etabli
depuis si longtemps en Orient, il a desappris les lois, les moeurs, les
usages de son pays. Il croit aux justices expeditives, aux bastonnades
en pleine rue, il se fie aux abus de pouvoir, et, ce qui est pis encore,
a la venalite, a la bassesse accroupie de tous les hommes. C'est le
traitant qui se figure que tout s'achete, quand on y met le prix, meme
les votes des electeurs, meme la conscience de ses collegues..."

Il fallait voir avec quelle admiration naive ces bons gros deputes,
engourdis de bien-etre, ecoutaient cet ascete, cet homme d'un autre age,
pareil a quelque saint Jerome sorti du fond de sa thebaide pour venir,
en pleine assemblee du Bas-Empire, foudroyer de son eloquence indignee
le luxe effronte des prevaricateurs et des concussionnaires. Comme on
comprenait bien maintenant ce beau surnom de "Ma conscience" que lui
decernait le Palais, et ou il tenait tout entier avec sa grande taille
et ses gestes inflexibles. Dans les tribunes, l'enthousiasme s'exaltait
encore. De jolies tetes se penchaient pour le voir, pour boire sa
parole. Des approbations couraient, inclinant des bouquets de toutes
nuances comme le vent dans la floraison d'un champ de ble. Une voix de
femme criait d'un petit accent etranger: "Bravo... bravo..."

Et la mere?

Debout, immobile, recueillie dans son desir de comprendre quelque chose
a cette phraseologie de pretoire, a ces allusions mysterieuses, elle
etait la comme ces sourds-muets qui ne devinent ce qu'on dit devant
eux qu'au mouvement des levres, a l'accent des physionomies. Or il lui
suffisait de regarder son fils et Le Merquier pour comprendre quel mal
l'un faisait a l'autre, quelles intentions perfides, empoisonnees,
tombaient de ce long discours sur le malheureux qu'on aurait pu croire
endormi, sans le tremblement de ses fortes epaules et les crispations de
ses mains dans ses cheveux qu'elles fourrageaient furieusement tout
en lui cachant le visage. Oh! si de sa place elle avait pu lui crier:
"N'aie pas peur, mon fils. S'ils te meprisent tous, ta mere t'aime.
Viens-nous-en ensemble... Qu'est-ce que nous avons besoin d'eux?" Et un
moment elle put croire que ce qu'elle lui disait ainsi dans le fond de
son coeur arrivait jusqu'a lui par une intuition mysterieuse. Il venait
de se lever, de secouer sa tete crepue, congestionnee, ou la lippe
enfantine de ses levres grelottait sous une nervosite de larmes. Mais,
au lieu de quitter son banc, il s'y cramponnait au contraire, ses
grosses mains petrissant le bois du pupitre. L'autre avait fini,
maintenant c'etait son tour de repondre:

"Messieurs, dit-il..."

Il s'arreta aussitot, effraye par le son rauque, affreusement sourd et
vulgaire de sa voix, qu'il entendait pour la premiere fois en public.
Il lui fallut, dans cette halte tourmentee de mouvements de la face,
d'intonations cherchees et qui ne sortaient pas, reprendre la force de
sa defense. Et si l'angoisse de ce pauvre homme etait saisissante, la
vieille mere, la-haut, penchee, haletante, remuant nerveusement les
levres comme pour l'aider a chercher ses mots, lui renvoyait bien la
mimique de sa torture. Quoiqu'il ne put la voir, tourne comme il l'etait
par rapport a cette tribune qu'il evitait intentionnellement, ce souffle
maternel, le magnetisme ardent de ces yeux noirs finirent par lui rendre
la vie, et subitement sa parole et son geste se trouverent delies:

"Avant tout, Messieurs, je declare que je ne viens pas defendre mon
election... Si vous croyez que les moeurs electorales n'ont pas
ete toujours les memes en Corse, qu'on doive imputer toutes les
irregularites commises a l'influence corruptrice de mon or et non au
temperament inculte et passionne d'un peuple, repoussez-moi, ce sera
justice et je n'en murmurerai pas. Mais il y a dans tout ceci autre
chose que mon election, des accusations qui attaquent mon honneur, le
mettent directement en jeu, et c'est a cela seul que je veux repondre."
Sa voix s'assurait peu a peu, toujours cassee, voilee, mais avec des
notes attendrissantes comme il s'en trouve dans ces organes dont la
durete primitive a subi quelques eraillures. Tres vite il raconta sa
vie, ses debuts, son depart pour l'Orient. On eut dit un de ces
vieux recits du dix-huitieme siecle ou il est question de corsaires
barbaresques courant les mers latines, de beys et de hardis Provencaux
bruns comme des grillons, qui finissent toujours par epouser quelque
sultane et "prendre le turban" selon l'ancienne expression des
Marseillais. "Moi, disait le Nabab de son sourire bon enfant, je n'ai
pas eu besoin de prendre le turban pour m'enrichir, je me suis contente
d'apporter en ces pays d'indolence et de lachez-tout l'activite, la
souplesse d'un Francais du Midi, et je suis arrive a faire en quelques
annees une de ces fortunes qu'on ne fait que la-bas dans ces diables
de pays chauds ou tout est gigantesque, hatif, disproportionne, ou les
fleurs poussent en une nuit, ou un arbre produit une foret. L'excuse de
fortunes pareilles est dans la facon dont on les emploie, et j'ai la
pretention de croire que jamais favori du sort n'a plus que moi essaye
de se faire pardonner sa richesse. Je n'y ai pas reussi." Oh! non,
il n'y avait pas reussi... Pour tant d'or follement seme, il n'avait
rencontre que du mepris ou de la haine... De la haine! Qui pouvait se
vanter d'en avoir remue autant que lui, comme un gros bateau de la vase
lorsque sa quille touche le fond... Il etait trop riche, cela lui
tenait lieu de tous les vices, de tous les crimes, le designait a des
vengeances anonymes, a des inimities cruelles et incessantes.

"Ah! Messieurs, criait le pauvre Nabab en levant ses poings crispes,
j'ai connu la misere, je me suis pris corps a corps avec elle, et c'est
une atroce lutte, je vous jure. Mais lutter contre la richesse, defendre
son bonheur, son honneur, son repos, mal abrites derriere des piles
d'ecus qui vous croulent dessus et vous ecrasent, c'est quelque chose de
plus hideux, de plus ecoeurant encore. Jamais, aux plus sombres jours de
ma detresse, je n'ai eu les peines, les angoisses, les insomnies dont
la fortune m'a accable, cette horrible fortune que je hais et qui
m'etouffe... On m'appelle le Nabab, dans Paris... Ce n'est pas le Nabab
qu'il faudrait dire, mais le Paria, un paria social tendant les bras,
tout grands, a une societe qui ne veut pas de lui..."

Figees en recit, ces paroles peuvent paraitre froides; mais la, devant
l'Assemblee, la defense de cet homme paraissait empreinte d'une
sincerite eloquente et grandiose qui etonna d'abord, venant de ce
rustique, de ce parvenu, sans lecture, sans education, avec sa voix
de marinier du Rhone et ses allures de portefaix, et qui emut ensuite
singulierement les auditeurs par ce qu'elle avait d'inculte, de sauvage,
d'etranger a toute notion parlementaire. Deja des marques de faveur
avaient agite les gradins habitues a recevoir l'averse monotone et grise
du langage administratif. Mais a ce cri de rage et de desespoir pousse
contre la richesse par l'infortune qu'elle enlacait, roulait, noyait
dans ses flots d'or et qui se debattait, appelant au secours du fond
de son Pactole, toute la Chambre se dressa avec des applaudissements
chaleureux, des mains tendues, comme pour donner au malheureux Nabab ces
temoignages d'estime dont il se montrait si avide, et le sauver en
meme temps du naufrage. Jansoulet sentit cela et, rechauffe par cette
sympathie, il reprit, la tete haute, le regard assure:

"On est venu vous dire, Messieurs, que je n'etais pas digne de m'asseoir
au milieu de vous. Et celui qui l'a dit etait bien le dernier de qui
j'aurais attendu cette parole, car lui seul connait le secret douloureux
de ma vie; lui seul pouvait parler pour moi, me justifier et vous
convaincre. Il n'a pas voulu le faire. Eh bien! moi, je l'essaierai,
quoiqu'il m'en coute. Outrageusement calomnie devant tout le pays, je
dois a moi-meme, je dois a mes enfants cette justification publique et
je me decide a la faire."

Par un mouvement brusque, il se tourna alors vers la tribune ou il
savait que l'ennemi le guettait, et, tout a coup, s'arreta plein
d'epouvante. La, juste en face de lui, derriere la petite tete haineuse
et pale de la baronne, sa mere, sa mere qu'il croyait a deux cents
lieues du redoutable orage, le regardait, appuyee au mur, tendant vers
lui son visage divin inonde de larmes, mais fier et rayonnant tout
de meme du grand succes de son Bernard. Car c'etait un vrai succes
d'emotion sincere, bien humaine, et que quelques mots de plus pouvaient
changer en triomphe. "Parlez... parlez..." lui criait-on de tous les
cotes de la Chambre, pour le rassurer, l'encourager. Mais Jansoulet ne
parlait pas. Il avait bien peu a dire cependant pour sa defense: "La
calomnie a confondu volontairement deux noms. Je m'appelle Bernard
Jansoulet. L'autre s'appelait Jansoulet Louis." Pas un mot de plus.

C'etait trop en presence de sa mere ignorant toujours le deshonneur de
l'aine. C'etait trop pour le respect, la solidarite familiale.

Il crut entendre la voix du vieux: "Je meurs de honte, mon enfant."
Est-ce qu'elle n'allait pas mourir de honte elle aussi, s'il parlait?...
Il eut vers le sourire maternel un regard sublime de renoncement, puis
d'une voix sourde, d'un geste decourage:

"Excusez-moi, Messieurs, cette explication est decidement au-dessus de
mes forces... Ordonnez une enquete sur ma vie, ouverte a tous et bien en
lumiere, helas! puisque chacun peut en interpreter tous les actes... Je
vous jure que vous n'y trouverez rien qui m'empeche de sieger au milieu
des representants de mon pays."

La stupeur, la desillusion furent immenses devant cette defaite qui
semblait a tous l'effondrement subit d'une grande effronterie acculee.
Il y eut un moment d'agitation sur les bancs, le tumulte d'un vote par
assis et leve, que le Nabab sous le jour douteux du vitrage regarda
vaguement, comme le condamne du haut de l'echafaud regarde la foule
houleuse; puis, apres cette attente longue d'un siecle qui precede une
minute supreme, le president prononca dans le grand silence et le plus
simplement du monde:

"L'election de M. Bernard Jansoulet est annulee."

Jamais vie d'homme ne fut tranchee avec moins de solennite ni de fracas.

La-haut, dans sa tribune, la mere Jansoulet n'y comprit rien, sinon
que des vides se faisaient tout autour sur les bancs, que des gens se
levaient, s'en allaient. Bientot il ne resta plus avec elle que le gros
homme et la dame en chapeau blanc, penches tout au bord de la rampe,
regardant curieusement du cote de Bernard, qui semblait s'appreter a
partir lui aussi, car il serrait d'un air tres calme d'epaisses liasses
dans un grand portefeuille. Ses papiers ranges, il se leva, quitta sa
place... Ah! ces existences d'estradiers ont parfois des passes bien
cruelles. Gravement, lourdement, sous les regards de toute l'Assemblee,
il lui fallut redescendre ces gradins qu'il avait escalades au prix de
tant de peines et d'argent, mais au bas desquels le precipitait une
fatalite inexorable.

C'etait cela que les Hemerlingue attendaient, suivant de l'oeil jusqu'a
sa derniere etape cette sortie navrante, humiliante, qui met au dos de
l'invalide un peu de la honte et de l'effarement d'un renvoi; puis
sitot le Nabab disparu, ils se regarderent avec un rire silencieux et
quitterent la tribune, sans que la vieille femme eut ose leur demander
quelque renseignement, avertie par son instinct de la sourde hostilite
de ces deux etres. Restee seule, elle preta toute son attention a une
nouvelle lecture qu'on faisait, persuadee qu'il s'agissait encore de son
fils. On parlait d'election, de scrutin, et la pauvre mere tendant sa
coiffe rousse, froncant son gros sourcil, aurait religieusement ecoute
jusqu'au bout le rapport de l'election Sarigue, si l'huissier de service
qui l'avait introduite, ne fut venu l'avertir que c'etait fini, qu'elle
ferait mieux de s'en aller. Elle parut tres surprise.

"Vraiment?... c'est fini?... disait-elle, en se levant comme a regret."

Et tout bas, timidement:

"Est-ce que... Est-ce qu'il a gagne?"

C'etait si naif, si touchant, que l'huissier n'eut pas meme envie de
rire.

"Malheureusement non, madame. M. Jansoulet n'a pas gagne... Mais aussi
pourquoi s'est-il arrete en si beau chemin... Si c'est vrai qu'il
n'etait jamais venu a Paris et qu'un autre Jansoulet a fait tout ce dont
on l'accuse, pourquoi ne l'a-t-il pas dit?"

La vieille mere, devenue tres pale, s'appuya a la rampe de l'escalier.

Elle avait compris...

La brusque interruption de Bernard en la voyant, le sacrifice qu'il lui
avait offert si simplement dans son beau regard de bete egorgee lui
revenaient a l'esprit; du meme coup la honte de l'Aine, de l'enfant
de predilection, se confondait avec le desastre de celui-ci, douleur
maternelle a double tranchant, dont elle se sentait dechiree de quelque
cote qu'elle se retournat. Oui, oui, c'etait a cause d'elle qu'il
n'avait pas voulu parler. Mais elle n'accepterait pas un sacrifice
pareil. Il fallait qu'il revint tout de suite s'expliquer devant les
deputes.

"Mon fils? ou est mon fils?

--En bas, madame, dans sa voiture. C'est lui qui m'a envoye vous
chercher."

Elle s'elanca devant l'huissier, marchant vite, parlant tout haut,
bousculant sur son passage des petits hommes noirs et barbus qui
gesticulaient dans les couloirs. Apres la salle des Pas-Perdus,
elle traversa une grande antichambre en rotonde ou des laquais
respectueusement ranges faisaient un soubassement vivant et chamarre a
la haute muraille nue. De la on voyait, a travers les portes vitrees,
la grille du dehors, la foule attroupee et parmi d'autres voitures le
carrosse du Nabab qui attendait. La paysanne en passant reconnut dans un
groupe son enorme voisin de tribune avec l'homme bleme a lunettes qui
avait tonne contre son fils et recevait pour son discours toutes sortes
de felicitations et de poignees de mains. Au nom de Jansoulet, prononce
au milieu de ricanements moqueurs et satisfaits, elle ralentit ses
grandes enjambees.

"Enfin, disait un joli garcon a la figure de mauvaise femme, il n'a
toujours pas prouve en quoi nos accusations etaient fausses."

La vieille en entendant cela fit une trouee terrible dans le tas et, se
posant en face de Moessard:

"Ce qu'il n'a pas dit, moi je vais vous le dire. Je suis sa mere et
c'est mon devoir de parler."

Elle s'interrompit pour saisir a la manche Le Merquier qui s'esquivait:

"Vous d'abord, mechant homme, vous allez m'ecouter... Qu'est-ce que vous
avez contre mon enfant! Vous ne savez donc pas qui il est? Attendez un
peu, que je vous l'apprenne."

Et, se retournant vers le journaliste:

"J'avais deux fils, monsieur..."

Moessard n'etait plus la. Elle revint a Le Merquier:

"Deux fils, monsieur..."

Le Merquier avait disparu.

"Oh! ecoutez-moi, quelqu'un, je vous en prie, disait la pauvre mere,
jetant autour d'elle ses mains et ses paroles pour rassembler, retenir
ses auditeurs; mais tous fuyaient, fondaient, se dispersaient, deputes,
reporters, visages inconnus et railleurs auxquels elle voulait raconter
son histoire a toute force, sans souci de l'indifference ou tombaient
ses douleurs et ses joies, ses fiertes et ses tendresses maternelles
exprimees dans un charabias de genie. Et tandis qu'elle s'agitait, se
debattait ainsi, eperdue, la coiffe en desordre, a la fois grotesque et
sublime comme tous les etres de nature en plein drame civilise, prenant
a temoin de l'honnetete de son fils et de l'injustice des hommes
jusqu'aux gens de livree dont l'impassibilite dedaigneuse etait plus
cruelle que tout, Jansoulet, qui venait a sa rencontre, inquiet de ne
pas la voir, apparut tout a coup a cote d'elle.

"Prenez mon bras, ma mere... Il ne faut pas rester la."

Il dit cela tres haut, d'un ton si calme et si ferme que tous les rires
cesserent, et que la vieille femme, subitement apaisee, soutenue par
cette etreinte solide ou s'appuyaient les derniers tremblements de sa
colere, put sortir du palais entre deux haies respectueuses. Couple
grandiose et rustique, les millions du fils illuminant la paysannerie
de la mere comme ces haillons de sainte qu'entoure une chasse d'or, ils
disparurent dans le beau soleil qu'il faisait dehors, dans la splendeur
de leur carrosse etincelant, ironie feroce en presence de cette grande
detresse, symbole frappant de l'epouvantable misere des riches.

Tous deux assis au fond, car ils craignaient d'etre vus, ils ne se
parlerent pas d'abord. Mais des que la voiture se fut mise en route,
qu'il eut vu fuir derriere lui le triste calvaire ou son honneur restait
au gibet, Jansoulet, a bout de forces, posa sa tete contre l'epaule
maternelle, la cacha dans un croisement du vieux chale vert, et la,
laissant ruisseler des larmes brulantes, tout son grand corps secoue par
les sanglots, il retrouvait le cri de son enfance, sa plainte patoise de
quand il etait tout petit: "Mama... Mama..."




XXII

DRAMES PARISIENS


  _Que l'heure est donc breve
  Qu'on passe en aimant!
  C'est moins qu'un moment,
  Un peu plus qu'un reve..._

Dans le demi-jour du grand salon en tenue d'ete, rempli de fleurs, le
lampas des meubles recouvert de housses blanches, lustres voiles, stores
baisses, fenetres ouvertes, madame Jenkins assise au piano dechiffre
la melodie nouvelle du musicien a la mode; quelques phrases sonores
accompagnant des vers exquis, un lied melancolique, inegalement coupe,
qui semble ecrit pour les tendres gravites de sa voix et l'etat inquiet
de son ame.

  _Le temps nous enleve
  Notre enchantement_

soupire la pauvre femme, s'emouvant au son de sa plainte; et, tandis que
les notes s'envolent dans la cour de l'hotel, calme a l'ordinaire, ou la
fontaine s'egoutte au milieu d'un massif de rhododendrons, la chanteuse
s'interrompt, les mains tenant d'accord, ses yeux fixes sur la musique,
mais son regard bien au dela... Le docteur est absent. Le soin de ses
affaires, de sa sante l'a exile de Paris pour quelques jours, et, comme
il arrive dans la solitude, les pensees de la belle madame Jenkins ont
pris ce tour grave, cette tendance analytique qui rend parfois les
separations momentanees fatales aux menages les plus unis... Unis,
depuis longtemps ils ne l'etaient plus. Ils ne se voyaient qu'aux heures
des repas, devant les domestiques, se parlaient a peine, a moins que
lui, l'homme des manieres onctueuses, ne se laissat aller a quelque
remarque brutale, desobligeante, a propos de son fils, de l'age qui
la touchait enfin, ou d'une toilette qui ne lui allait pas. Toujours
sereine et douce, elle etouffait ses larmes, acceptait tout, feignait
de ne pas comprendre; non pas qu'elle l'aimat encore, apres tant de
cruautes et de mepris, mais c'etait bien l'histoire, telle que la
racontait leur cocher Joe, "d'un vieux crampon qui tenait a se faire
epouser." Jusque-la un terrible obstacle, la vie de la femme legitime,
avait prolonge une situation deshonorante. Maintenant que l'obstacle
n'existait plus, elle voulait finir cette comedie, a cause d'Andre qui
d'un jour a l'autre pourrait etre force de mepriser sa mere, a cause
du monde qu'ils trompaient depuis dix ans, et ou elle n'entrait jamais
qu'avec des battements de coeur, apprehendant l'accueil qu'on lui ferait
le lendemain d'une decouverte. A ses allusions, a ses prieres, Jenkins
avait repondu d'abord par des phrases, de grands gestes: "Douteriez-vous
de moi?... Est-ce que notre engagement n'est pas sacre?"

Il alleguait aussi la difficulte de tenir secret un acte de cette
importance. Ensuite il s'etait renferme dans un silence haineux, gros de
coleres froides et de violentes determinations. La mort du duc, l'echec
d'une vanite folle, avaient porte le dernier coup au menage; car le
desastre, qui rapproche souvent les coeurs prets a s'entendre, acheve et
complete les desunions. Et c'etait un vrai desastre. La vogue des
perles Jenkins subitement arretee, la situation du medecin etranger et
charlatan tres bien definie par le vieux Bouchereau dans le journal de
l'Academie, les mondains se regardaient effares, plus pales encore de
terreur que d'absorptions arsenicales, et deja l'Irlandais avait pu
sentir l'effet de ces sautes de vent foudroyantes qui rendent les
engouements parisiens si dangereux.

C'est pour cela sans doute que Jenkins avait juge a propos de
disparaitre pendant quelque temps, laissant madame continuer a
frequenter les salons encore ouverts, afin de tater et tenir en respect
l'opinion. Rude tache pour la pauvre femme, qui trouvait un peu
partout l'accueil refroidi, a distance, qu'on lui avait fait chez les
Hemerlingue. Mais elle ne se plaignait pas, comptant ainsi gagner
le mariage, mettre entre elle et lui, en dernier recours, le lien
douloureux de la pitie, des epreuves supportees en commun. Et comme elle
savait que le monde la recherchait surtout a cause de son talent, de la
distraction artistique qu'elle apportait aux reunions intimes, toujours
prete a poser sur le piano ses gants longs, son eventail, pour
preluder a quelque fragment de son riche repertoire, elle travaillait
constamment, passait ses apres-midi a feuilleter les nouveautes,
s'attachant de preference aux harmonies tristes et compliquees, a cette
musique moderne qui ne se contente plus d'etre un art, devient une
science, repond bien plus a nos nervosites, a nos inquietudes qu'au
sentiment.

  _C'est moins qu'un moment,
  Un peu plus qu'un reve.
  Le temps nous enleve
  Notre enchantement..._

... Un flot de lumiere crue entra brusquement dans le salon avec la
femme de chambre, qui apportait une carte a sa maitresse: "Heurteux,
homme d'affaires."

Ce monsieur etait la. Il insistait pour voir madame.

--Vous lui avez dit que le docteur est en voyage?

On le lui avait dit; mais c'est a madame qu'il voulait parler.

--A moi?...

Inquiete, elle examinait ce carton grossier, rugueux, ce nom inconnu et
dur: "Heurteux." Qu'est-ce que cela pouvait etre?

--C'est bien, faites entrer.

Heurteux, homme d'affaires, arrivant du grand jour dans la
demi-obscurite du salon, clignotait, l'air incertain, cherchait a voir.
Elle, au contraire, distinguait tres bien une figure en bois dur,
favoris grisonnants, machoire avancante, un de ces maraudeurs de la Loi
qu'on rencontre aux abords du Palais de Justice et qui semblent nes a
cinquante ans, la bouche amere, l'air envieux, une serviette en maroquin
sous le bras. Il s'assit au bord de la chaise qu'elle lui montrait,
tourna la tete afin de s'assurer que la domestique etait sortie, puis
ouvrit methodiquement sa serviette comme pour y chercher un papier.
Voyant qu'il ne parlait pas, elle commenca sur un ton d'impatience:

--Je dois vous prevenir, Monsieur, que mon mari est absent et que je ne
suis au courant d'aucune de ses affaires.

Sans s'emouvoir, la main dans ses paperasses, l'homme repondit:

--Je sais d'autant mieux que M. Jenkins est absent, Madame,--il souligna
tres particulierement ces deux mots: "monsieur Jenkins"--que je viens de
sa part.

Elle le regarda epouvantee:

--De sa part?...

--Helas! oui, Madame... La situation du docteur--vous le savez sans
doute--est tres embarrassee pour l'instant. De mauvaises operations a la
Bourse, le desarroi d'une grande entreprise financiere dans laquelle il
avait engage des fonds, l'Oeuvre de Bethleem si lourde pour lui seul,
tous ces echecs reunis l'ont oblige a prendre une resolution heroique.
Il vend son hotel, ses chevaux, tout ce qu'il possede, et m'a donne
procuration pour cela..."

Il avait trouve enfin ce qu'il cherchait, un de ces plis timbres, crible
de renvois, de lignes en surcharges, ou la loi impassible endosse
parfois tant de lachetes et de mensonges.

Madame Jenkins allait dire: "Mais j'etais la, moi. J'aurais accompli,
servi toutes ses volontes, tous ses ordres..." quand elle comprit
subitement au sans-gene du visiteur, a son attitude assuree, presque
insolente, qu'on l'enveloppait elle aussi dans ce desarroi d'existence,
dans ce debarras de l'hotel couteux, des richesses inutiles, et que son
depart serait le signal de la vente.

Elle se leva brusquement. L'homme, toujours assis, continuait:

"Ce qu'il me reste a dire, Madame,--Oh! elle le savait, elle l'aurait
dicte ce qu'il lui restait a dire--est si penible, si delicat... M.
Jenkins quitte Paris pour longtemps, et dans la crainte de vous exposer
aux hasards, aux aventures de la vie nouvelle qu'il entreprend, de vous
eloigner d'un fils que vous cherissez, et dans l'interet duquel il vaut
peut-etre mieux..."

Elle ne l'entendait plus, ne le voyait plus, et pendant qu'il debitait
ses phrases filandreuses, livree au desespoir, peut-etre a la folie,
ecoutait chanter en elle-meme l'air obstine qui la poursuivait dans cet
ecroulement effroyable, comme reste dans les yeux de l'homme qui se noie
la derniere image entrevue:

  _Le temps nous enleve
  Notre enchantement..._

Tout d'un coup le sentiment de sa fierte lui revint.

"Finissons, monsieur. Tous vos detours et vos phrases ne sont qu'une
injure de plus. La verite c'est qu'on me chasse, qu'on me met dans la
rue comme une servante.

--Oh! Madame, madame... la situation est assez cruelle, ne l'envenimons
pas encore par des mots. Dans l'evolution de son _modus vivendi_, M.
Jenkins se separe de vous, mais il le fait la mort dans l'ame, et les
propositions que je suis charge de vous transmettre sont une preuve de
ses sentiments pour vous... D'abord, en fait de mobilier et d'effets de
toilette, je suis autorise a vous laisser prendre...

--Assez, dit-elle."

Elle se precipita vers la sonnette:

"Je sors... Vite mon chapeau, mon mantelet, n'importe quoi... je suis
pressee."

Et pendant qu'on allait lui chercher ce qu'elle demandait:

"Tout ce qui est ici appartient a M. Jenkins. Qu'il en dispose
librement. Je ne veux rien de lui... n'insistez pas... c'est inutile."

L'homme n'insista pas. Sa mission se trouvant remplie, le reste lui
importait peu.

Posement, froidement, elle mit son chapeau avec soin devant la glace, la
servante attachant le voile, ajustant aux epaules les plis du mantelet;
ensuite elle regarda tout autour, chercha une seconde si elle n'oubliait
rien de precieux. Non, rien, les lettres de son fils etaient dans sa
poche; elle ne s'en separait jamais.

"Madame ne veut pas qu'on attelle?

--Non."

Et elle partit.

Il etait environ cinq heures. A ce moment, Bernard Jansoulet passait la
grille du Corps legislatif, sa mere au bras; mais, si poignant que fut
le drame qui se jouait la-bas, celui-ci le surpassait encore, plus
subit, plus imprevu; sans la moindre solennite, le drame intime entre
cuir et chair, comme Paris en improvise a toute heure du jour; et c'est
peut-etre ce qui donne a l'air qu'on y respire cette vibration, ce
fremissement ou s'activent les nerfs de tous. Le temps etait magnifique.
Les rues de ces riches quartiers, larges et droites comme des avenues,
resplendissaient dans la lumiere deja un peu tombante, egayees de
fenetres ouvertes, de balcons fleuris, de verdures entrevues vers les
boulevards, si legeres, si fremissantes, entre les horizons droits et
durs de la pierre. C'est de ce cote que descendait la marche pressee de
madame Jenkins, se hatant au hasard dans un etourdissement douloureux.
Quelle chute horrible! Riche il y a cinq minutes, entouree de tout le
respect et le confort d'une grande existence. Maintenant plus rien. Pas
meme un toit pour dormir, pas meme de nom. La rue.

Ou aller? Que devenir?

Elle avait d'abord pense a son fils. Mais avouer sa faute, rougir en
presence de l'enfant respectueux, pleurer devant lui en s'enlevant le
droit d'etre consolee, c'etait au-dessus de ses forces... Non, il
n'y avait plus pour elle que la mort... Mourir le plus tot possible,
echapper a la honte par une disparition complete, le denoument fatal
des situations inextricables... Mais ou mourir?... Comment?... Tant de
facons de s'en aller ainsi!... Et mentalement elle les evoquait toutes
en marchant. Autour d'elle la vie debordait, ce qui manque a Paris
l'hiver, l'epanouissement en plein air de son luxe, de ses elegances
visibles a cette heure du jour, a cette saison de l'annee, autour de la
Madeleine et de son marche aux fleurs, dans un espace delimite par le
parfum des oeillets et des roses. Sur le large trottoir ou les toilettes
s'etalaient, melaient leurs frolements au frisson des arbres rafraichis,
il y avait un peu du plaisir de rencontre d'un salon, un air de
connaissance entre les promeneurs, des sourires, de discrets bonjours en
passant. Et tout a coup, madame Jenkins, s'inquietant de l'alteration
de ses traits, de ce qu'on pourrait penser en la voyant courir ainsi
aveugle et preoccupee, ralentissait sa marche a la flanerie d'une simple
promenade, s'arretait a petits pas aux devantures. Les etalages colores,
vaporeux, parlaient tous de voyages, de campagne; traine legere pour
le sable fin des parcs, chapeaux enroules de gaze contre le soleil des
plages, eventails, ombrelles, aumonieres. Ses yeux fixes s'attachaient a
ces fanfreluches sans les voir; mais un reflet vague et pali aux vitres
claires lui montrait son image couchee, immobile sur un lit d'hotel
garni, le sommeil de plomb d'un soporifique dans la tete, ou la-bas,
hors des murs, deplacant la vase de quelque bateau amarre. Lequel valait
mieux?

Elle hesitait, cherchait, comparait; puis, sa decision prise, partait
enfin rapidement avec ce mouvement resolu de la femme qui s'arrache a
regret aux tentations savantes de l'etalage. Comme elle s'elancait, le
marquis de Monpavon, fringant et superbe, une fleur a la boutonniere, la
saluait a distance de ce grand coup de chapeau si cher a la vanite des
femmes, le chic supreme du salut dans la rue, la coiffure haut levee
au-dessus de la tete tres droite. Elle lui repondait par son gentil
bonjour de Parisienne a peine exprime dans une imperceptible inclinaison
de la taille et du sourire des yeux; et jamais, a voir cet echange de
politesses mondaines au milieu de la fete printaniere, on ne se serait
doute qu'une meme pensee sinistre guidait ces deux marcheurs croises par
le hasard sur la route qu'ils poursuivaient en sens inverse, tout en
allant au meme but.

La prediction du valet de chambre de Mora s'etait realisee pour le
marquis: "Nous pouvons mourir, perdre le pouvoir, alors on vous
demandera des comptes, et ce sera terrible." C'etait terrible. A
grand'peine, l'ancien receveur general avait obtenu un delai extreme de
quinze jours pour rembourser le Tresor, comptant comme derniere chance
que Jansoulet valide, rentre dans ses millions, lui viendrait encore
une fois en aide. La decision de l'Assemblee venait de lui enlever ce
supreme espoir. Des qu'il la connut, il revint au cercle tres calme,
monta dans sa chambre ou Francis l'attendait dans une grande impatience
pour lui remettre un papier important arrive dans la journee. C'etait
une notification au sieur Louis-Marie-Agenor de Monpavon d'avoir a
comparaitre le lendemain dans le cabinet du juge d'instruction. Cela
s'adressait-il au censeur de la _Caisse territoriale_ ou a l'ancien
receveur general en deficit? En tout cas, la formule brutale de
l'assignation judiciaire employee des l'abord, au lieu d'une convocation
discrete, disait assez la gravite de l'affaire et les fermes resolutions
de la justice.

Devant une pareille extremite attendue et prevue depuis longtemps,
le parti du vieux beau etait pris d'avance. Un Monpavon a la
correctionnelle, un Monpavon, bibliothecaire a Mazas!... Jamais...
Il mit en ordre toutes ses affaires, dechira des papiers, vida
minutieusement ses poches dans lesquelles il glissa seulement quelques
ingredients pris sur sa table de toilette, tout cela avec tant de calme
et de naturel que, lorsqu'en s'en allant, il dit a Francis: "M'en vas au
bain... Diablesse de Chambre... Poussiere infecte..." Le domestique le
crut sur parole. Le marquis ne mentait pas, du reste. Cette emouvante et
longue station debout la-haut dans la poussiere de la tribune lui avait
rompu les membres autant que deux nuits en vagon; et sa decision de
mourir s'associant a l'envie de prendre un bon bain, le vieux sybarite
songeait a s'endormir dans une baignoire comme chose... machin... ps...
ps... ps... et autres fameux personnages de l'antiquite. C'est une
justice a lui rendre, que pas un de ces stoiques n'alla au-devant de la
mort avec plus de tranquillite que lui.

Fleuri par-dessus sa rosette d'officier d'un camelia blanc dont le
decorait en passant la jolie bouquetiere du Cercle, il remontait d'un
pas leger le boulevard des Capucines, quand la vue de madame Jenkins
troubla pendant une minute sa serenite. Il lui avait trouve un air
de jeunesse, une flamme aux yeux, quelque chose de si piquant, qu'il
s'arreta pour la regarder. Grande et belle, sa longue robe de gaze
noire, deroulee, les epaules serrees dans une mantille de dentelle ou le
bouquet de son chapeau jetait une guirlande de feuillage d'automne,
elle s'eloignait, disparaissait au milieu d'autres femmes non moins
elegantes, dans une atmosphere embaumee; et la pensee que ses yeux
allaient se fermer pour toujours a ce joli spectacle qu'il savourait
en connaisseur, assombrit un peu l'ancien beau, ralentit l'elan de sa
marche. Mais quelques pas plus loin, une rencontre d'un autre genre lui
rendit tout son courage.

Quelqu'un de rape, de honteux, d'ebloui par la lumiere, traversait le
boulevard; c'etait le vieux Marestang, ancien senateur, ancien ministre
si gravement compromis dans l'affaire des _Tourteaux de Malte_, que,
malgre son age, ses services, le grand scandale d'un proces pareil, il
avait ete condamne a deux ans de prison, raye des registres de la Legion
d'honneur, ou il comptait parmi les grands dignitaires. L'affaire deja
ancienne, le pauvre diable, gracie d'une partie de son temps, venait de
sortir de prison, eperdu, deroute, n'ayant pas meme de quoi dorer sa
detresse morale, car il avait fallu rendre gorge. Debout au bord du
trottoir, il attendait la tete basse que la chaussee encombree de
voitures lui laissat un passage libre, embarrasse de cet arret au
coin le plus hante des boulevards, pris entre les pietons et ce flot
d'equipages decouverts, remplis de figures connues. Monpavon, passant
pres de lui, surprit ce regard timide, inquiet, implorant un salut et
s'y derobant a la fois. L'idee qu'il pourrait un jour s'humilier ainsi
lui fit faire un haut-le-corps de revolte. "Allons donc!... Est-ce que
c'est possible?..." Et, redressant sa taille, le plastron elargi, il
continua sa route, plus ferme et resolu qu'avant.

M. de Monpavon marche a la mort. Il y va par cette longue ligne des
boulevards tout en feu du cote de la Madeleine, et dont il foule encore
une fois l'asphalte elastique, en museur, le nez leve, les mains au dos.
Il a le temps, rien ne le presse, il est maitre du rendez-vous. A chaque
instant il sourit devant lui, envoie un petit bonjour protecteur du bout
des doigts ou bien le grand coup de chapeau de tout a l'heure. Tout le
ravit, le charme, le bruit des tonneaux d'arrosage, des stores releves
aux portes des cafes debordant jusqu'au milieu des trottoirs. La mort
prochaine lui fait des sens de convalescent, accessibles a toutes les
finesses, a toutes les poesies cachees d'une belle heure d'ete sonnant
en pleine vie parisienne, d'une belle heure qui sera sa derniere et
qu'il voudrait prolonger jusqu'a la nuit. C'est pour cela sans
doute qu'il depasse le somptueux etablissement ou il prend son bain
d'habitude; il ne s'arrete pas non plus aux Bains Chinois. On le connait
trop par ici. Tout Paris saurait son aventure le soir meme. Ce serait
dans les cercles, dans les salons un scandale de mauvais gout, beaucoup
de bruit vilain autour de sa mort; et le vieux raffine, l'homme de la
tenue, voudrait s'epargner cette honte, plonger, s'engloutir dans le
vague et l'anonymat d'un suicide, comme ces soldats qu'au lendemain des
grandes batailles ni blesses, ni vivants, ni morts, on porte simplement
disparus. Voila pourquoi il a eu soin de ne rien garder sur lui de ce
qui aurait pu le faire reconnaitre, fournir un renseignement precis aux
constatations policieres, pourquoi il cherche dans cet immense Paris
la zone eloignee et perdue ou commencera pour lui la terrible mais
rassurante confusion de la fosse commune. Deja depuis que Monpavon est
en route, l'aspect des boulevards a bien change. La foule est devenue
compacte, plus active et preoccupee, les maisons moins larges,
sillonnees d'enseignes de commerce. Les portes Saint-Denis et
Saint-Martin passees, sous lesquelles deborde a toute heure le
trop-plein grouillant des faubourgs, la physionomie provinciale de la
ville s'accentue. Le vieux beau n'y connait plus personne et peut se
vanter d'etre inconnu de tous.

Les boutiquiers, qui le regardent curieusement, avec son linge etale,
sa redingote fine, la cambrure de sa taille, le prennent pour quelque
fameux comedien executant avant le spectacle une petite promenade
hygienique sur l'ancien boulevard, temoin de ses premiers triomphes...
Le vent fraichit, le crepuscule estompe les lointains, et tandis que la
longue voie continue a flamboyer dans ses detours deja parcourus,
elle s'assombrit maintenant a chaque pas. Ainsi le passe, quand son
rayonnement arrive a celui qui regarde en arriere et regrette... Il
semble a Monpavon qu'il entre dans la nuit. Il frissonne un peu, mais ne
faiblit pas, et continue a marcher la tete droite et le jabot tendu.

M. de Monpavon marche a la mort. A present, il penetre dans le dedale
complique des rues bruyantes ou le fracas des omnibus se mele aux mille
metiers ronflants de la cite ouvriere, ou se confond la chaleur des
fumees d'usine avec la fievre de tout un peuple se debattant contre
la faim. L'air fremit, les ruisseaux fument, les maisons tremblent
au passage des camions, des lourds baquets se heurtant au detour des
chaussees etroites. Soudain le marquis s'arrete; il a trouve ce qu'il
voulait. Entre la boutique noire d'un charbonnier et l'etablissement
d'un emballeur dont les planches de sapin adossees aux murailles lui
causent un petit frisson, s'ouvre une porte cochere surmontee de son
enseigne, le mot BAINS sur une lanterne blafarde. Il entre, traverse un
petit jardin moisi ou pleure un jet d'eau dans la rocaille. Voila bien
le coin sinistre qu'il cherchait. Qui s'avisera jamais de croire que le
marquis de Monpavon est venu se couper la gorge la?... La maison est au
bout, basse, des volets verts, une porte vitree, ce faux air de villa
qu'elles ont toutes... Il demande un bain, un fond de bain, enfile
l'etroit couloir, et pendant qu'on prepare cela, le fracas de l'eau
derriere lui, il fume son cigare a la fenetre, regarde le parterre aux
maigres lilas et le mur eleve qui le ferme.

A cote c'est une grande cour, la cour d'une caserne de pompiers avec un
gymnase dont les montants, mats et portiques, vaguement entrevus par le
haut, ont des apparences de gibets. Un clairon sonne au sergent dans
la cour. Et voila que cette sonnerie ramene le marquis a trente ans en
arriere, lui rappelle ses campagnes d'Algerie, les hauts remparts de
Constantine, l'arrivee de Mora au regiment, et des duels, et des parties
fines... Ah! comme la vie commencait bien. Quel dommage que ces sacrees
cartes... Ps... ps... ps... Enfin, c'est deja beau d'avoir sauve la
tenue.

"Monsieur, dit le garcon, votre bain est pret."

       *       *       *       *       *

A ce moment, haletante et pale, madame Jenkins entrait dans l'atelier
d'Andre ou l'amenait un instinct plus fort que sa volonte, le besoin
d'embrasser son enfant avant de mourir. La porte ouverte,--il lui avait
donne une double clef,--elle eut pourtant un soulagement de voir qu'il
n'etait pas rentre, qu'elle aurait le temps de calmer son emotion
augmentee d'une longue marche inusitee a ses nonchalances de femme
riche. Personne. Mais sur la table ce petit mot qu'il laissait toujours
en sortant, pour que sa mere, dont les visites devenaient de plus en
plus rares et courtes a cause de la tyrannie de Jenkins, put savoir
ou il etait, l'attendre facilement ou le rejoindre. Ces deux etres
n'avaient cesse de s'aimer tendrement, profondement, malgre les cruautes
de la vie qui les obligeaient a introduire dans leurs rapports de mere a
fils les precautions, le mystere clandestin d'un autre amour.

"Je suis a ma repetition, disait aujourd'hui le petit mot, je rentrerai
vers sept heures."

Cette attention de son enfant qu'elle n'etait pas venue voir depuis
trois semaines, et qui persistait quand meme a l'attendre, fit monter
aux yeux de la mere le flot de larmes qui l'etouffait. On eut dit
qu'elle venait d'entrer dans un monde nouveau. C'etait si clair, si
calme, si eleve, cette petite piece qui gardait la derniere lueur
du jour sur son vitrage, flambait des rayons du soleil deja sombre,
semblait comme toutes les mansardes taillee dans un pan de ciel avec ses
murs nus, ornes seulement d'un grand portrait, le sien, rien que le sien
souriant a la place d'honneur, et encore la-bas sur la table dans un
cadre dore. Oui, veritablement, l'humble petit logis, qui retenait tant
de clarte quand tout Paris devenait noir, lui faisait une impression
surnaturelle, malgre la pauvrete de ses meubles restreints, eparpilles
dans deux pieces, sa perse commune, et sa cheminee garnie de deux gros
bouquets de jacinthes, de ces fleurs qu'on traine le matin dans les
rues, a pleines charrettes. La belle vie vaillante et digne qu'elle
aurait pu mener la pres de son Andre! Et en une minute, avec la rapidite
du reve, elle installait son lit dans un coin, son piano dans l'autre,
se voyait donnant des lecons, soignant l'interieur ou elle apportait sa
part d'aisance et de gaiete courageuse. Comment n'avait-elle pas
compris que la eut ete son devoir, la fierte de son veuvage? Par quel
aveuglement, quelle faiblesse indigne?...

Grande faute sans doute, mais qui aurait pu trouver bien des
attenuations dans sa nature facile et tendre, et l'adresse, la fourberie
de son complice parlant tout le temps de mariage, lui laissant ignorer
que lui-meme n'etait plus libre, et lorsqu'enfin il fut oblige d'avouer,
faisant un tel tableau de sa vie sans lumiere, de son desespoir, de son
amour, que la pauvre creature engagee deja si gravement aux yeux
du monde, incapable d'un de ces efforts heroiques qui vous mettent
au-dessus des situations fausses, avait fini par ceder, par accepter
cette double existence, si brillante et si miserable, reposant toute
sur un mensonge qui avait dure dix ans. Dix ans d'enivrants succes et
d'inquietudes indicibles, dix ans ou elle avait chante avec chaque fois
la peur d'etre trahie entre deux couplets, ou le moindre mot sur les
menages irreguliers la blessait comme une allusion, ou l'expression de
sa figure s'etait amollie jusqu'a cet air d'humilite douce, de coupable
demandant grace. Ensuite la certitude d'etre abandonnee lui avait gate
meme ces joies d'emprunt, fane son luxe; et que d'angoisses, que de
souffrances silencieusement subies, d'humiliations incessantes jusqu'a
la derniere, la plus epouvantable de toutes!

Tandis qu'elle repasse ainsi douloureusement sa vie dans la fraicheur du
soir et le calme de la maison deserte, des rires sonores, un entrain de
jeunesse heureuse montent de l'etage au-dessous; et se rappelant les
confidences d'Andre, sa derniere lettre ou il lui annoncait la grande
nouvelle, elle cherche a distinguer parmi toutes ces voix limpides et
neuves celle de sa fille Elise, cette fiancee de son fils qu'elle ne
connait pas, qu'elle ne doit jamais connaitre. Cette pensee, qui acheve
de desheriter la mere, ajoute au desastre de ses derniers instants, les
comble de tant de remords et de regrets que, malgre son vouloir d'etre
courageuse, elle pleure, elle pleure.

La nuit vient peu a peu. De larges taches d'ombre plaquent les vitres
inclinees ou le ciel immense en profondeur se decolore, semble fuir dans
de l'obscur. Les toits se massent pour la nuit comme les soldats pour
l'attaque. Gravement, les clochers se renvoient l'heure, pendant que les
hirondelles tournoient aux environs d'un nid cache et que le vent fait
son invasion ordinaire dans les decombres du vieux chantier. Ce soir, il
souffle avec des plaintes de flot, un frisson de brume, il souffle de
la riviere, comme pour rappeler a la malheureuse femme que c'est la-bas
qu'il va falloir aller... Sous sa mantille de dentelle, oh! elle en
grelotte d'avance... Pourquoi est-elle venue ici reprendre gout a la
vie impossible apres l'aveu qu'elle serait forcee de faire?... Des pas
rapides ebranlent l'escalier, la porte s'ouvre precipitamment, c'est
Andre. Il chante, il est content, tres presse surtout, car on l'attend
pour diner chez les Joyeuse. Vite, un peu de lumiere, que l'amoureux se
fasse beau. Mais, tout en frottant les allumettes, il devine quelqu'un
dans l'atelier, une ombre remuante parmi les ombres immobiles.

"Qui est la?"

Quelque chose lui repond, comme un rire etouffe ou un sanglot. Il croit
que ce sont ses petites voisines, une invention des "enfants" pour
s'amuser. Il s'approche. Deux mains, deux bras le serrent, l'enlacent.

"C'est moi..."

Et d'une voix fievreuse, qui se hate pour s'assurer, elle lui raconte
qu'elle part pour un voyage assez long, et, qu'avant de partir...

"Un voyage... Et ou donc vas-tu?

--Oh! je ne sais pas... Nous allons la-bas, tres loin pour des affaires
qu'il a dans son pays.

--Comment! tu ne seras pas la pour ma piece? C'est dans trois jours...
Et puis, tout de suite apres, le mariage... Voyons, il ne peut pas
t'empecher d'assister a mon mariage."

Elle s'excuse, imagine des raisons, mais ses mains brulantes dans celles
de son fils, sa voix toute changee, font comprendre a Andre qu'elle ne
dit pas la verite. Il veut allumer, elle l'en empeche:

"Non, non, c'est inutile. On est mieux ainsi... D'ailleurs, j'ai tant de
preparatifs encore; il faut que je m'en aille."

Ils sont debout tous deux, prets pour la separation; mais Andre ne la
laissera pas partir sans lui faire avouer ce qu'elle a, quel souci
tragique creuse ce beau visage ou les yeux,--est-ce un effet du
crepuscule?--reluisent d'un eclat farouche.

"Rien... non, rien; je t'assure... Seulement l'idee de ne pouvoir
prendre ma part de tes bonheurs, de tes triomphes... Enfin, tu sais que
je t'aime, tu ne doutes pas de ta mere, n'est-ce pas? Je ne suis jamais
restee un jour sans penser a toi... Fais-en autant, garde-moi ton
coeur... Et maintenant embrasse-moi que je m'en aille vite... J'ai trop
tarde."

Une minute encore, elle n'aurait plus la force de ce qui lui reste a
accomplir. Elle s'elance.

"Eh bien, non, tu ne sortiras pas... Je sens qu'il se passe dans ta vie
quelque chose d'extraordinaire que tu ne veux pas dire... Tu as un grand
chagrin, je suis sur. Cet homme t'aura fait quelque infamie...

--Non, non... laisse-moi aller... laisse-moi aller."

Mais il la retient au contraire, il la retient fortement.

"Voyons, qu'est-ce qu'il y a?... Dis... dis..."

Puis tout bas, a l'oreille, la parole tendre, appuyee et sourde comme un
baiser:

"Il t'a quittee, n'est-ce pas?"

La malheureuse tressaille, se debat.

"Ne me demande rien... je ne veux rien dire... adieu."

Et lui, la pressant contre son coeur:

"Que pourrais-tu me dire que je ne sache deja, pauvre mere?... Tu n'as
donc pas compris pourquoi je suis parti, il y a six mois...

--Tu sais?...

--Tout... Et ce qui t'arrive aujourd'hui, voila longtemps que je le
pressens, que je le souhaite...

--Oh! malheureuse, malheureuse, pourquoi suis-je venue?

--Parce que c'est ta place, parce que tu me dois dix ans de ma mere...
Tu vois bien qu'il faut que je te garde."

Il lui dit cela a genoux devant le divan ou elle s'est laissee tomber
dans un debordement de larmes et les derniers cris douloureux de son
orgueil blesse. Longtemps elle pleure ainsi, son enfant a ses pieds. Et
voici que les Joyeuse, inquiets de ne pas voir Andre descendre, montent
le chercher en troupe. C'est une invasion de visages ingenus, de gaietes
limpides, boucles flottantes, modestes parures, et sur tout le groupe
rayonne la grosse lampe, la bonne vieille lampe au vaste abat-jour, que
M. Joyeuse porte solennellement, aussi haut, aussi droit qu'il peut avec
un geste de canephore. Ils s'arretent interdits devant cette dame pale
et triste qui regarde, tres emue, toute cette grace souriante, surtout
Elise un peu en arriere des autres et que son attitude genee dans cette
indiscrete visite designe comme la fiancee.

"Elise, embrassez notre mere et remerciez-la. Elle vient demeurer avec
ses enfants."

La voila serree dans tous ces bras caressants, contre quatre petits
coeurs feminins a qui manque depuis longtemps l'appui de la mere, la
voila introduite et si doucement sous le cercle lumineux de la lampe
familiale, un peu elargi pour qu'elle puisse y prendre sa place, secher
ses yeux, rechauffer, eclairer son esprit a cette flamme robuste qui
monte dans un vacillement, meme dans ce petit atelier d'artiste pres
des toits, ou soufflaient si fort tout a l'heure des tempetes sinistres
qu'il faut oublier.

       *       *       *       *       *

Celui qui rale la-bas, effondre dans sa baignoire sanglante, ne l'a
jamais connue, cette flamme sacree. Egoiste et dur, il a jusqu'a la fin
vecu pour la montre, gonflant son plastron tout en surface d'une enflure
de vanite. Encore cette vanite etait ce qu'il y avait de meilleur en
lui. C'est elle qui l'a tenu crane et debout si longtemps, elle qui lui
serre les dents sur les hoquets de son agonie. Dans le jardin moisi,
le jet d'eau tristement s'egoutte. Le clairon des pompiers sonne le
couvre-feu... "Allez donc voir au 7, dit la maitresse, il n'en finit
plus avec son bain." Le garcon monte et pousse un cri d'effroi, de
stupeur: "Oh! madame, il est mort... mais ce n'est plus le meme..." On
accourt, et personne, en effet, ne veut reconnaitre le beau gentilhomme
qui est entre tout a l'heure, dans cette espece de poupee macabre, la
tete pendant au bord de la baignoire, un teint ou le fard etale se mele
au sang qui le delaie, tous les membres jetes dans une lassitude supreme
du role joue jusqu'au bout, jusqu'a tuer le comedien. Deux coups de
rasoir en travers du magnifique plastron inflexible, et toute sa majeste
factice s'est degonflee, s'est resolue dans cette horreur sans nom,
ce tas de boue, de sang, de chairs maquillees et cadaveriques ou git
meconnaissable l'homme de la tenue, le marquis Louis-Marie-Agenor de
Monpavon.




XXIII

MEMOIRES D'UN GARCON DE BUREAU.--DERNIERS FEUILLETS


Je consigne ici, a la hate et d'une plume bien agitee, les evenements
effroyables dont je suis le jouet depuis quelques jours. Cette fois,
c'en est fait de la _Territoriale_ et de tous mes songes ambitieux...
Protets, saisies, descentes de la police, tous nos livres chez le juge
d'instruction, le gouverneur en fuite, notre conseil Bois-l'Hery a
Mazas, notre conseil Monpavon disparu. Ma tete s'egare au milieu de ces
catastrophes... Et dire que, si j'avais suivi les avertissements de la
sage raison, je serais depuis six mois bien tranquille a Montbars en
train de cultiver ma petite vigne, sans autre souci que de voir les
grappes s'arrondir et se dorer au bon soleil bourguignon, et de ramasser
sur les ceps, apres l'ondee, ces petits escargots gris excellents en
fricassee. Avec le fruit de mes economies, je me serais fait batir
au bout du clos, sur la hauteur, a un endroit que je vois d'ici, un
belvedere en pierres seches comme celui de M. Chalmette, si commode pour
les siestes d'apres-midi, pendant que les cailles chantent tout
autour dans le vignoble. Mais non. Sans cesse egare par des illusions
decevantes, j'ai voulu m'enrichir, speculer, tenter les grands coups
de banque, enchainer ma fortune au char des triomphateurs du jour; et
maintenant me voila revenu aux plus tristes pages de mon histoire,
garcon de bureau d'un comptoir en deroute, charge de repondre a une
horde de creanciers, d'actionnaires ivres de fureur, qui accablent mes
cheveux blancs des pires outrages, voudraient me rendre responsable de
la ruine du Nabab et de la fuite du gouverneur. Comme si je n'etais pas
moi aussi cruellement frappe avec mes quatre ans d'arriere que je perds
encore une fois, et mes sept mille francs d'avances, tout ce que j'avais
confie a ce scelerat de Paganetti de Porto-Vecchio.

Mais il etait ecrit que je viderais la coupe des humiliations et des
deboires jusqu'a la lie. Ne m'ont-ils pas fait comparoir devant le juge
d'instruction, moi, Passajon, ancien appariteur de Faculte, trente ans
de loyaux services, le ruban d'officier d'Academie... Oh! quand je me
suis vu montant cet escalier du Palais de Justice, si grand, si large,
sans rampe pour se retenir, j'ai senti ma tete qui tournait et mes
jambes s'en aller sous moi. C'est la que j'ai pu reflechir, en
traversant ces salles noires d'avocats et de juges, coupees de grandes
portes vertes derriere lesquelles s'entend le tapage imposant des
audiences; et la-haut, dans le corridor des juges d'instruction, pendant
mon attente d'une heure sur un banc ou j'avais de la vermine de prison
qui me grimpait aux jambes, tandis que j'ecoutais un tas de bandits,
filous, filles en bonnet de Saint-Lazare, causer et rire avec des gardes
de Paris, et les crosses de fusil retentir dans les couloirs, et le
roulement sourd des voitures cellulaires. J'ai compris alors le danger
des _combinazione_, et qu'il ne faisait pas toujours bon de se moquer de
M. Gogo.

Ce qui me rassurait pourtant, c'est que, n'ayant jamais pris part aux
deliberations de la _Territoriale_, je ne suis pour rien dans les
trafics et les tripotages. Mais expliquez cela. Une fois dans le cabinet
du juge, en face de cet homme en calotte de velours, qui me regardait
de l'autre cote de la table avec ses petits yeux a crochets, je me suis
senti tellement penetre, fouille, retourne jusqu'au fin fond des fonds,
que, malgre mon innocence, eh bien! j'avais envie d'avouer. Avouer,
quoi? je n'en sais rien. Mais c'est l'effet que cause la justice. Ce
diable d'homme resta bien cinq minutes entieres a me fixer sans parler,
tout en feuilletant un cahier surcharge d'une grosse ecriture qui ne
m'etait pas inconnue, et brusquement il me dit, sur un ton a la fois
narquois et severe:

"Eh bien! monsieur Passajon... Y a-t-il longtemps que nous n'avons pas
fait le coup du camionneur?"

Le souvenir de certain petit mefait, dont j'avais pris ma part en des
jours de detresse, etait deja si loin de moi, que je ne comprenais pas
d'abord; mais quelques mots du juge me prouverent combien il etait au
courant de l'histoire de notre banque. Cet homme terrible savait tout,
jusqu'aux moindres details, jusqu'aux choses les plus secretes.

Qui donc avait pu si bien l'informer?

Avec cela, tres bref, tres sec, et quand je voulais essayer d'eclairer
la justice de quelques observations sagaces, une certaine facon
insolente de me dire: "Ne faites pas de phrases," d'autant plus
blessante a entendre, a mon age, avec ma reputation de beau diseur, que
nous n'etions pas seuls dans son cabinet. Un greffier assis pres de
moi ecrivait ma deposition, et derriere, j'entendais le bruit de gros
feuillets qu'on retournait. Le juge m'adressa toutes sortes de questions
sur le Nabab, l'epoque a laquelle il avait fait ses versements,
l'endroit ou nous tenions nos livres, et tout a coup, s'adressant a la
personne que je ne voyais pas:

"Montrez-nous le livre de caisse, monsieur l'expert."

Un petit homme en cravate blanche apporta le grand registre sur la
table. C'etait M. Joyeuse, l'ancien caissier d'Hemerlingue et fils. Mais
je n'eus pas le temps de lui presenter mon hommage.

"Qui a fait ca? me demanda le juge en ouvrant le grand-livre a l'endroit
d'une page arrachee... Ne mentez pas, voyons."

Je ne mentais pas, je n'en savais rien, ne m'occupant jamais des
ecritures. Pourtant je crus devoir signaler M. de Gery, le secretaire du
Nabab, qui venait souvent le soir dans nos bureaux et s'enfermait tout
seul pendant des heures a la comptabilite. La-dessus, le petit pere
Joyeuse s'est fache tout rouge:

"On vous dit la une absurdite, monsieur le juge d'instruction... M.
de Gery est le jeune homme dont je vous ai parle... Il venait a la
_Territoriale_ en simple surveillant et portait trop d'interet a ce
pauvre M. Jansoulet pour faire disparaitre les recus de ses versements,
la preuve de son aveugle, mais parfaite honnetete... Du reste, M. de
Gery, longtemps retenu a Tunis, est en route pour revenir, et pourra
fournir, avant peu, toutes les explications necessaires."

Je sentis que mon zele allait me compromettre.

"Prenez garde, Passajon, me dit le juge tres severement... Vous n'etes
ici que comme temoin; mais si vous essayez d'egarer l'instruction, vous
pourriez bien y revenir en prevenu... (Il avait vraiment l'air de le
desirer, ce monstre d'homme!...) Allons, cherchez, qui a dechire cette
page?"

Alors, je me rappelai fort a propos que, quelques jours avant de quitter
Paris, notre gouverneur m'avait fait apporter les livres a son domicile,
ou ils etaient restes jusqu'au lendemain. Le greffier prit note de ma
declaration, apres quoi le juge me congedia d'un signe, en m'avertissant
d'avoir a me tenir a sa disposition. Puis, sur la porte, il me rappela:

"Tenez, monsieur Passajon, remportez ceci. Je n'en ai plus besoin."

Il me tendait les papiers qu'il consultait, tout en m'interrogeant; et
qu'on juge de ma confusion, quand j'apercus sur la couverture le mot
"Memoires" ecrit de ma plus belle ronde. Je venais de fournir moi-meme
des armes a la justice, des renseignements precieux que la precipitation
de notre catastrophe m'avait empeche de soustraire a la rafle policiere
executee dans nos bureaux.

Mon premier mouvement, en rentrant chez nous, fut de mettre en morceaux
ces indiscretes paperasses; puis, reflexion faite, apres m'etre assure
qu'il n'y avait dans ces _Memoires_ rien de compromettant pour moi,
au lieu de les detruire, je me suis decide a les continuer, avec la
certitude d'en tirer parti un jour ou l'autre. Il ne manque pas a Paris
de faiseurs de romans sans imagination, qui ne savent mettre que des
histoires vraies dans leurs livres, et qui ne seront pas faches de
m'acheter un petit cahier de renseignements. Ce sera ma facon de me
venger de cette societe de haute flibuste ou je me suis trouve mele pour
ma honte et pour mon malheur.

Du reste, il faut bien que j'occupe mes loisirs. Rien a faire au bureau,
completement desert depuis les investigations de la justice, que
d'empiler des assignations de toutes couleurs. J'ai repris les ecritures
de la cuisiniere du second, mademoiselle Seraphine, dont j'accepte en
retour quelques petites provisions que je conserve dans le coffre-fort,
revenu a l'emploi de garde-manger. La femme du gouverneur est aussi tres
bonne pour moi et bourre mes poches a chaque fois que je vais la voir
dans son grand appartement de la Chaussee d'Antin. De ce cote, rien
n'est change. Meme luxe, meme confort; en plus un petit bebe de trois
mois, le septieme, et une superbe nourrice, dont le bonnet cauchois fait
merveille aux promenades du bois de Boulogne. Il faut croire qu'une fois
lances sur les rails de la fortune, les gens ont besoin d'un certain
temps pour ralentir leur vitesse ou s'arreter tout a fait. D'ailleurs,
ce bandit de Paganetti, en prevision d'un accident, avait tout mis au
nom de sa femme. C'est peut-etre pourquoi cette charabias d'Italienne
lui a voue une admiration que rien ne peut entamer. Il est en fuite, il
se cache; mais elle reste convaincue que son mari est un petit saint
Jean d'innocence, victime de sa bonte, de sa credulite. Il faut
l'entendre: "Vous le connaissez, vous, moussiou Passajon. Vous savez
s'il est escroupouleux... Ma, aussi vrai qu'il y a oun Dieu, si mon
mari avait commis des malhonnetetes comme on l'accuse, moi-meme, vous
m'entendez, moi-meme, j'y aurais mis oune scopette dans les mains et j'y
aurais dit: "Te! Tcheccofais-toi peter la tete!..." Et a la facon dont
elle ouvre son petit nez retrousse, ses yeux noirs et ronds comme deux
boules de jais, on sent bien que cette petite Corse de l'Ile-Rousse
l'aurait fait ainsi qu'elle le dit. Faut-il qu'il soit adroit tout de
meme, ce damne gouverneur, pour duper jusqu'a sa femme, jouer la comedie
chez lui, la ou les plus habiles se laissent voir tels qu'ils sont!

En attendant, tout ce monde-la fricote de bons diners, Bois-l'Hery a
Mazas se fait porter a manger du cafe Anglais, et l'oncle Passajon en
est reduit a vivre de ratas ramasses dans les cuisines. Enfin ne nous
plaignons pas trop. Il y en a encore de plus malheureux que nous, a
preuve M. Francis que j'ai vu entrer ce matin a la _Territoriale_,
maigre, pali, du linge deshonorant, des manchettes fripees qu'il etire
encore par habitude.

J'etais justement en train de faire griller un bon morceau de lard
devant la cheminee de la salle du conseil, mon couvert mis sur un coin
de table en marqueterie, avec un journal etendu pour ne pas salir.
J'invitai le valet de chambre de Monpavon a partager ma frugale
collation; mais, pour avoir servi un marquis, celui-la se figure faire
partie de la noblesse, et il m'a remercie d'un air digne qui donnait a
rire en voyant ses joues creusees. Il commenca par me dire qu'il etait
toujours sans nouvelles de son maitre, qu'on l'avait renvoye du cercle
de la rue Royale, tous les papiers sous scelles et des tas de creanciers
en pluie de sauterelles sur la mince defroque du marquis. "De sorte que
je me trouve un peu a court," ajoutait M. Francis. C'est-a-dire qu'il
n'avait plus un radis en poche, qu'il couchait depuis deux jours sur les
bancs du boulevard, reveille a chaque instant par les sergents de ville,
oblige de se lever, de faire l'homme en ribote, pour regagner un autre
abri. Quant a ce qui est de manger, je crois bien que cela ne lui etait
pas arrive de longtemps, car il regardait la nourriture avec des yeux
affames qui faisaient peine, et lorsque j'eus mis de force devant lui
une grillade de lard et un verre de vin, il tomba dessus comme un loup.
Tout de suite le sang lui vint aux pommettes, et tout en devorant il se
mit a bavarder, a bavarder...

--Vous savez, pere Passajon, me dit-il entre deux bouchees, je sais ou
il est... je l'ai vu...

Il clignait de l'oeil malignement. Moi, je le regardais, tres etonne.

--Qui donc ca avez-vous vu, monsieur Francis?

--Le marquis, mon maitre... la-bas, dans la petite maison blanche,
derriere Notre-Dame. (Il ne disait pas la Morgue, parce que c'est un
trop vilain mot). J'etais bien sur que je le trouverais la. J'y suis
alle tout droit, le lendemain. Il y etait. Oh! mais bien cache, je
vous reponds. Il fallait son valet de chambre pour le reconnaitre.
Les cheveux tout gris, les dents absentes, et ses vraies rides, ses
soixante-cinq ans qu'il arrangeait si bien. Sur cette dalle de marbre,
avec le robinet qui degoulinait dessus, j'ai cru le voir devant sa table
de toilette.

--Et vous n'avez rien dit?

--Non. Je savais ses intentions a ce sujet, depuis longtemps... Je l'ai
laisse s'en aller discretement, a l'anglaise, comme il voulait. C'est
egal! il aurait bien du me donner un morceau de pain avant de partir,
moi qui l'ai servi pendant vingt ans.

Et tout a coup, frappant de son poing sur la table, avec rage:

--Quand je pense que, si j'avais voulu, j'aurais pu, au lieu d'aller
chez Monpavon, entrer chez Mora, avoir la place de Louis... Est-il
veinard, celui-la! En a-t-il rousti des rouleaux de mille a la mort de
son duc!... Et la defroque, des chemises par centaines, une robe de
chambre en renard bleu qui valait plus de vingt mille francs... C'est
comme ce Noel, c'est lui qui a du faire un sac! En se pressant, parbleu,
car il savait que ca finirait tot. Maintenant, plus moyen de gratter,
place Vendome. Un vieux gendarme de mere qui mene tout. On vend
Saint-Romans, on vend les tableaux. La moitie de l'hotel en location.
C'est la debacle."

J'avoue que je ne pus m'empecher de montrer ma satisfaction; car enfin
ce miserable Jansoulet est cause de tous nos malheurs. Un homme qui se
vantait d'etre si riche, qui le disait partout. Le public s'amorcait
la-dessus, comme le poisson qui voit luire des ecailles dans une
nasse... Il a perdu des millions, je veux bien; mais pourquoi
laissait-il croire qu'il en avait d'autres?... Ils ont arrete
Bois-l'Hery; c'est lui qu'il fallait arreter plutot... Ah! si nous
avions eu un autre expert, je suis sur que ce serait deja fait... Du
reste, comme je le disais a Francis, il n'y a qu'a voir ce parvenu de
Jansoulet pour se rendre compte de ce qu'il vaut. Quelle tete de bandit
orgueilleux!

--Et si commun, ajouta l'ancien valet de chambre.

--Pas la moindre moralite.

--Un manque absolu de tenue... Enfin, le voila a la mer, et puis Jenkins
aussi, et bien d'autres avec eux.

--Comment! le docteur aussi?... Ah! tant pis... Un homme si poli, si
aimable...

--Oui, encore un qu'on demenage... Chevaux, voitures, mobilier... C'est
plein d'affiches dans la cour de l'hotel, qui sonne le vide comme si
la mort y avait passe... Le chateau de Nanterre est mis en vente. Il
restait une demi-douzaine de "petits Bethleem" qu'on a emballes dans un
fiacre... C'est la debacle, je vous dis, pere Passajon, une debacle dont
nous ne verrons peut-etre pas la fin, vieux tous deux comme nous sommes,
mais qui sera complete... Tout est pourri; il faut que tout creve!"

Il etait sinistre a voir ce vieux larbin de l'Empire, maigre, echine,
couvert de boue, et criant comme Jeremie: "C'est la debacle!" avec une
bouche sans dents, toute noire et large ouverte. J'avais peur et honte
devant lui, grand desir de le voir dehors; et dans moi-meme je pensais:
"O M. Chalmette... o ma petite vigne de Montbars..."

       *       *       *       *       *

_Meme date._--Grande nouvelle. Madame Paganetti est venue cette
apres-midi m'apporter mysterieusement une lettre du gouverneur. Il est a
Londres, en train d'installer une magnifique affaire. Bureaux splendides
dans le plus beau quartier de la ville; commandite superbe. Il m'offre
de venir le rejoindre, "heureux, dit-il, de reparer ainsi le dommage
qui m'a ete fait." J'aurai le double de mes appointements a la
_Territoriale_, loge, chauffe, cinq actions du nouveau comptoir, et
remboursement integral de mon arriere. Une petite avance a faire
seulement, pour l'argent du voyage et quelques dettes criardes dans le
quartier. Vive la joie! ma fortune est assuree. J'ecris au notaire de
Montbars de prendre hypotheque sur ma vigne...




XXIV

A BORDIGHERA


Comme l'avait dit M. Joyeuse chez le juge d'instruction, Paul de Gery
revenait de Tunis apres trois semaines d'absence. Trois interminables
semaines passees a se debattre au milieu d'intrigues, de trames ourdies
sournoisement par la haine puissante des Hemerlingue, a errer de salle
en salle, de ministere en ministere, a travers cette immense residence
du Bardo qui reunit dans la meme enceinte farouche herissee de
couleuvrines tous les services de l'Etat, places sous la surveillance
du maitre comme ses ecuries et son harem. Des son arrivee la-bas,
Paul avait appris que la chambre de justice commencait a instruire
secretement le proces de Jansoulet, proces derisoire, perdu par avance;
et les comptoirs du Nabab fermes sur le quai de la Marine, les scelles
apposes sur ses coffres, ses navires solidement amarres a la Goulette,
une garde de _chaouchs_ autour de ses palais annoncaient deja une sorte
de mort civile, de succession ouverte dont il ne resterait plus bientot
qu'a se partager les depouilles.

Pas un defenseur, pas un ami dans cette meute vorace; la colonie franque
elle-meme paraissait satisfaite de la chute d'un courtisan qui avait si
longtemps obstrue en les occupant tous les chemins de la faveur. Essayer
d'arracher au bey cette proie, a moins d'un triomphe eclatant devant
l'Assemblee, il n'y fallait pas songer. Tout ce que de Gery pouvait
esperer, c'etait de sauver quelques epaves, et encore en se hatant, car
il s'attendait un jour ou l'autre a apprendre l'echec complet de son
ami.

Il se mit donc en campagne, precipita ses demarches avec une activite
que rien ne decouragea, ni le patelinage oriental, cette politesse
raffinee et doucereuse sous laquelle se dissimulent la ferocite, la
dissolution des moeurs, ni les sourires beatement indifferents, ni ces
airs penches, ces bras en croix invoquant le fatalisme divin quand
le mensonge humain fait defaut. Le sang-froid de ce petit Meridional
refroidi, en qui se condensaient toutes les exuberances de ses
compatriotes, le servit au moins autant que sa connaissance parfaite de
la loi francaise dont le Code de Tunis n'est que la copie defiguree.

A force de souplesse, de circonspection, et malgre les intrigues
d'Hemerlingue fils, tres influent au Bardo, il parvint a faire distraire
de la confiscation l'argent prete par le Nabab quelques mois auparavant
et a arracher dix millions sur quinze a la rapacite de Mohammed. Le
matin meme du jour ou cette somme devait lui etre comptee, il recevait
de Paris une depeche lui annoncant l'invalidation. Il courut tout de
suite au palais, presse d'y arriver avant la nouvelle; et au retour, ses
dix millions de traites sur Marseille bien serres dans son portefeuille,
il croisa sur la route de la residence le carrosse d'Hemerlingue fils
avec ses trois mules lancees a fond de train. La tete du hibou maigre
rayonnait. De Gery comprenant que, s'il restait seulement quelques
heures de plus a Tunis, ses traites couraient grand risque d'etre
confisquees, alla retenir sa place sur un paquebot italien qui partait
le lendemain pour Genes, passa la nuit a bord, et ne fut tranquille que
lorsqu'il vit fuir derriere lui la blanche Tunis etagee au fond de son
golfe et les rochers du cap Carthage. En entrant dans le port de Genes,
le vapeur, en train de se ranger au quai, passa pres d'un grand yacht ou
flottait le pavillon tunisien parmi des petits etendards de parade. De
Gery ressentit une vive emotion, crut un instant qu'on envoyait a sa
poursuite, et qu'il allait peut-etre en debarquant avoir des demeles
avec la police italienne comme un vulgaire gate-bourse. Mais non, le
yacht se balancait tranquille a l'ancre, ses matelots occupes a nettoyer
le pont et a repeindre la sirene rouge de l'avant, comme si l'on
attendait quelque personnage d'importance. Paul n'eut pas la curiosite
de savoir quel etait ce personnage, ne fit que traverser la ville de
marbre et revint par la voie ferree qui va de Genes a Marseille en
suivant la cote, route merveilleuse ou l'on passe du noir des tunnels a
l'eblouissement de la mer bleue, mais que son etroitesse expose a bien
des accidents.

A Savone, le train arrete, on annonca aux voyageurs qu'ils ne pouvaient
aller plus loin, un de ces petits ponts jetes sur les torrents qui
descendent de la montagne dans la mer s'etant rompu pendant la nuit. Il
fallait attendre l'ingenieur, les ouvriers avertis par le telegraphe,
rester la peut-etre une demi-journee. C'etait le matin. La ville
italienne s'eveillait dans une de ces aubes voilees qui annoncent
la grande chaleur du jour. Pendant que les voyageurs disperses se
refugiaient dans les hotels, s'installaient dans des cafes, que d'autres
couraient la ville, de Gery, desole du retard, cherchait un moyen de
ne pas perdre encore cette dizaine d'heures. Il pensait au pauvre
Jansoulet, a qui l'argent qu'il apportait allait peut-etre sauver
l'honneur et la vie, a sa chere Aline, a celle dont le souvenir ne
l'avait pas quitte un seul jour pendant son voyage, pas plus que le
portrait qu'elle lui avait donne. Il eut alors l'idee de louer un de ces
_calesino_ atteles a quatre, qui font le trajet de Genes a Nice, tout le
long de la Corniche italienne, voyage adorable que se payent souvent
les etrangers, les amoureux ou les joueurs heureux de Monaco. Le cocher
garantissait d'etre a Nice de bonne heure; mais n'arrivat-on guere plus
vite qu'en attendant le train, l'impatience du voyageur eprouvait le
soulagement de ne pas pietiner sur place, de sentir a chaque tour de
roue decroitre l'espace qui le separait de son desir.

Oh! par un beau matin de juin, a l'age de notre ami Paul, le coeur plein
d'amour comme il l'avait, bruler a quatre chevaux la route blanche de
la Corniche, c'est une ivresse de voyage incomparable. A gauche, a cent
pieds d'abime, la mer mouchetee d'ecume des anses rondes du rivage a ces
lointains de vapeur, ou se confondent le bleu des vagues et celui du
ciel; voiles rouges ou blanches, jetees la-dessus en ailes uniques
et deployees, fines silhouettes de steamers avec un peu de fumee a
l'arriere comme un adieu, et sur des plages apercues au detour, des
pecheurs, pas plus gros que des merles de roche, dans leur barque
amarree, qui semble un nid. Puis la route s'abaisse, suit une pente
rapide, tout le long de rochers, de promontoires presque a pic. Le vent
frais des vagues arrive la, se mele aux mille grelots de l'attelage,
tandis qu'a droite, sur le flanc de la montagne, les pins s'etagent, les
chenes verts, aux capricieuses racines, sortant du sol aride, et des
oliviers en culture sur leurs terrasses, jusqu'a un large ravin blanc et
caillouteux, borde de verdures qui rappellent le passage des eaux, un
torrent desseche que remontent des mulets charges, le sabot solide
parmi les pierres en galets ou se penche une laveuse pres d'une mare
microscopique, quelques gouttes restees de la grande inondation d'hiver.
De temps en temps, on traverse la rue d'un village ou plutot d'une
petite ville rouillee par trop de soleil, d'une anciennete historique,
les maisons etroitement serrees et rejointes par des arcades sombres, un
lacis de ruelles voutees, qui grimpent a pic avec des echappees de jour
superieur, des ouvertures de mines laissant apercevoir des nichees
d'enfants frises en aureole, des corbeilles de fruits eclatants,
une femme descendant le pave raboteux, sa cruche sur la tete ou la
quenouille au bras. Puis, a un coin de rue, le papillotement bleu des
vagues, et l'immensite retrouvee...

Mais, a mesure que la journee s'avancait, le soleil, montant dans le
ciel, eparpillait sur la mer, sortie de ses brumes, lourde, stupefaite,
immobile avec des transparences de quartz, des milliers de rayons
tombant dans l'eau, comme des piqures de fleches, une reverberation
eblouissante, doublee par la blancheur des roches et du sol, par un
veritable sirocco d'Afrique qui soulevait la poussiere en spirale sur le
passage de la voiture. On arrivait aux sites les plus chauds, les plus
abrites de la Corniche, veritable temperature exotique, plantant en
pleine terre les dattiers, les cactus, l'aloes et ses hauts candelabres.
En voyant ces troncs elances, cette vegetation fantastique, decouper
l'air chauffe a blanc, en sentant la poussiere aveuglante craquer sous
les roues comme une neige, de Gery, les yeux a demi-clos, hallucine par
ce midi de plomb, croyait faire encore une fois cette fatigante route de
Tunis au Bardo, tant parcourue dans un singulier pele-mele de carrosses
levantins, a livrees eclatantes, de meahris au long cou, a la babine
pendante, de mulets caparaconnes, de bourriquets, d'Arabes en guenilles,
de negres a moitie nus, de fonctionnaires en grand costume, avec leur
escorte d'honneur. Allait-il donc retrouver la-bas, ou la route cotoie
des jardins de palmiers, l'architecture bizarre et colossale du palais
du bey, ses grillages de fenetres aux mailles serrees, ses portes de
marbre, ses moucharabies en bois decoupe, peints de couleurs vives?...
Ce n'etait pas le Bardo, mais le joli pays de Bordighera, divise comme
tous ceux du littoral en deux parties, la _Marine_ s'etalant en rivage,
et la ville haute, rejointes toutes deux par une foret de palmes
immobiles, elancees de tige et la cime retombante, veritables fusees de
verdure, rayant le bleu de leurs mille fentes regulieres.

La chaleur insoutenable, les chevaux a bout de forces, contraignirent
le voyageur a s'arreter pour une couple d'heures dans un de ces grands
hotels qui bordent la route et mettent des novembre, dans ce petit bourg
merveilleusement abrite, la vie luxueuse, l'animation cosmopolite d'une
aristocratique station hivernale. Mais, a cette epoque de l'annee, il
n'y avait a la _Marine_ de Bordighera que des pecheurs invisibles a
cette heure. Les villas, les hotels semblaient morts, tous leurs stores
et leurs jalousies etendus. On fit traverser a l'arrivant de longs
couloirs frais et silencieux, jusqu'a un grand salon tourne au nord qui
devait faire partie d'un de ces appartements complets qu'on loue pour la
saison et dont les portes legeres communiquent avec d'autres chambres.
Des rideaux blancs, un tapis, ce demi-confortable exige par les Anglais,
meme en voyage, et en face des fenetres que l'hotelier ouvrit toutes
grandes pour amorcer ce passant, l'engager a une halte plus serieuse,
la vue splendide de la montagne. Un calme etonnant regnait dans
cette grande auberge deserte, sans maitre d'hotel, ni cuisiniers, ni
chasseurs,--tout le service n'arrivant qu'aux premiers froids,--et
livree pour les soins domestiques a un gate-sauce du pays, expert aux
_stoffato_, aux _risotto_, et a deux valets d'ecurie mettant pour
l'heure des repas l'habit, la cravate blanche et les escarpins de
l'office. Heureusement de Gery ne devait rester la que le temps de
respirer une heure ou deux, d'enlever de ses yeux cette reverberation
d'argent mat, de sa tete alourdie le casque a jugulaire douloureuse que
le soleil y avait mis.

Du divan ou il s'etendit, le paysage admirable, terrasses d'oliviers
legers et frissonnants, bois d'orangers plus sombres aux feuilles
mouillees de luisants mobiles, semblait descendre jusqu'a sa fenetre
par etages de verdures diverses ou des villas dispersees eclataient
en blancheur, parmi lesquelles celle de Maurice Trott, le banquier,
reconnaissable aux riches caprices de son architecture et a la hauteur
de ses palmiers. L'habitation du Levantin, dont les jardins venaient
jusque sous les croisees de l'hotel, abritait depuis quelques mois une
celebrite artistique, le sculpteur Brehat, qui se mourait de la poitrine
et devait a cette hospitalite princiere un prolongement d'existence. Ce
voisinage d'un agonisant celebre, dont l'hotelier etait tres fier, et
qu'il aurait mis volontiers sur sa note, ce nom de Brehat que de Gery
avait entendu si souvent prononcer avec admiration dans l'atelier de
Felicia Ruys, ramenerent sa pensee vers le beau visage aux lignes pures
entrevu pour la derniere fois au Bois de Boulogne, penche sur l'epaule
de Mora. Qu'etait-elle devenue, la malheureuse fille, quand cet appui
lui avait manque? Cette lecon lui servirait-elle dans l'avenir? Et par
une etrange coincidence, pendant qu'il songeait ainsi a Felicia, en
face de lui, sur les pentes du jardin voisin, un grand levrier blanc
traversait en gambadant une allee d'arbres verts. On eut dit tout a fait
Kadour; memes poils ras, meme gueule rose, feroce et fine. Paul, devant
sa fenetre ouverte, fut asssailli en un moment par toutes sortes de
visions tristes ou charmantes. Peut-etre, la nature splendide qu'il
avait sous les yeux, cette haute montagne ou courait une ombre bleue
attardee dans tous les plis du terrain aidait-elle au vagabondage de sa
pensee. Sous les orangers, les citronniers, alignes pour la culture,
charges de fruits d'or, s'etendaient d'immenses champs de violettes, en
plants reguliers et serres, traverses de petits canaux d'irrigation,
dont la pierre blanche coupait les verdures exuberantes.

Une odeur exquise montait, de violettes petries dans du soleil, chaude
essence de boudoir, enervante, affaiblissante, qui evoquait pour de Gery
des visions feminines, Aline, Felicia, glissant a travers la feerie du
paysage, dans cette atmosphere bleutee, ce jour elyseen qu'on eut dit le
parfum devenu visible de tant de fleurs epanouies... Un bruit de portes
lui fit rouvrir les yeux... Quelqu'un venait d'entrer dans la piece
a cote. Il entendit le frolement d'une robe sur la mince cloison, un
feuillet retourne dans un livre qu'on devait lire sans grand interet;
car un long soupir module en baillement le fit tressaillir. Dormait-il,
revait-il encore? Ne venait-il pas d'entendre le cri du "chacal dans le
desert," si bien en harmonie avec la temperature brulante et lourde du
dehors... Non. Plus rien... Il s'endormit de nouveau; et cette fois,
toutes les images confuses qui le poursuivaient se fixerent en un reve,
un bien beau reve...

Il faisait avec Aline son voyage de noces. Une mariee delicieuse.
Prunelles claires, pleines d'amour et de foi, qui ne connaissaient que
lui, ne regardaient que lui. Dans ce meme salon d'hotel, de l'autre cote
du gueridon, la jolie fille etait assise en blanc deshabille du matin
qui sentait bon la violette et les dentelles fines de la corbeille. Ils
dejeunaient. Un de ces dejeuners de voyage de noces, servis au saut du
lit en face de la mer bleue, du ciel limpide qui azurent le verre ou
l'on boit, les yeux que l'on regarde, l'avenir, la vie, l'espace clair.
Oh! qu'il faisait beau, quelle lumiere divine, rajeunissante, comme ils
etaient bien!

Et tout a coup, en pleins baisers, en pleine ivresse, Aline devenait
triste. Ses beaux yeux se voilaient de larmes. Elle lui disait: "Felicia
est la... vous n'allez plus m'aimer..." Et lui riait: "Felicia, ici?...
Quelle idee.--Si, si... Elle est la..." Tremblante, elle montrait la
chambre voisine, d'ou partaient pele-mele des aboiements enrages et
la voix de Felicia: "Ici, Kadour... Ici, Kadour..." la voix basse,
concentree, furieuse de quelqu'un qui se cachait et se voit brusquement
decouvert.

Reveille en sursaut, l'amoureux, desenchante, se retrouva dans sa
chambre deserte, devant un gueridon vide, son beau reve envole par la
fenetre sur le grand coteau qui la remplissait toute, et semblait se
pencher vers elle. Mais on entendait bien reellement dans la piece
contigue les aboiements d'un chien et des coups precipites ebranlant la
porte...

--Ouvrez. C'est moi... c'est Jenkins."

Paul se redressa sur son divan, stupefait. Jenkins ici?... Comment
cela?... A qui s'adressait-il?... Quelle voix allait lui repondre?... On
ne repondit point... Un pas leger alla vers la porte, et le pene grinca
nerveusement.

"Enfin, je vous trouve, dit l'Irlandais en entrant..."

Et vraiment, s'il n'avait pris soin de s'annoncer lui-meme, a travers
la cloison Paul n'aurait jamais place sur cet accent brutal, violent et
rauque, le nom du docteur aux facons doucereuses...

"Enfin, je vous trouve apres huit jours de recherches, de courses
folles, de Genes a Nice, de Nice a Genes... Je savais que vous n'etiez
pas partie, le yacht etant toujours en rade... Et j'allais inspecter
toutes les auberges du littoral, quand je me suis souvenu de Brehat...
J'ai pense que vous aviez voulu le voir en passant. J'en viens... C'est
lui qui m'a dit que vous etiez ici."

Mais a qui parlait-il? Quelle obstination singuliere mettait-on a ne pas
lui repondre? Enfin une belle voix morne que Paul connaissait bien fit
vibrer a son tour l'air alourdi et sonore de la chaude apres-midi.

"Eh bien! oui, Jenkins, me voila... Qu'est-ce qu'il y a donc?"

A travers la muraille, Paul voyait la bouche dedaigneuse, abaissee, avec
un pli de degout.

"Je viens vous empecher de partir, de faire cette folie...

--Quelle folie? J'ai des travaux a Tunis... Il faut bien que j'y aille.

--Mais vous n'y songez pas, ma chere enfant...

--Oh! assez de paternite comme cela, Jenkins... On sait ce qui se cache
la-dessous... Parlez-moi donc comme tout a l'heure... J'aime encore
mieux chez vous le dogue que le chien couchant... J'en ai moins peur.

--Eh bien! je vous dis, moi, qu'il faut etre folle pour s'en aller
la-bas toute seule, jeune et belle comme vous etes...

--Et ne suis-je pas toujours seule?... Vouliez-vous que j'emmene
Constance, a son age?

--Et moi?

--Vous?..." Elle modula le mot sur un rire plein d'ironie... "Et
Paris?... Et vos clients?... Priver la societe de son Cagliostro!...
Jamais, par exemple.

--Je suis pourtant bien decide a vous suivre partout ou vous irez... fit
Jenkins resolument."

Il y eut un instant de silence. Paul se demandait s'il etait bien digne
de lui d'ecouter ce debat qu'il sentait gros de revelations terribles.
Mais, en plus de la fatigue, une curiosite invincible le clouait a sa
place... Il lui semblait que l'enigme attirante dont il avait ete si
longtemps intrigue et trouble, qui tenait encore a son esprit par le
bout de son voile de mystere, allait enfin parler, se decouvrir, montrer
la femme douloureuse ou perverse que cachait l'artiste mondaine. Il
restait donc immobile, retenant son souffle, n'ayant pas d'ailleurs
besoin d'espionner; car les autres, se croyant seuls dans l'hotel,
laissaient monter leurs passions et leurs voix sans contrainte.

"En fin de compte, que voulez-vous de moi?...

--Je vous veux...

--Jenkins!

--Oui, oui, je sais bien; vous m'aviez defendu de prononcer jamais de
telles paroles devant vous; mais d'autres que moi vous les ont dites, et
de plus pres encore..."

Deux pas nerveux la rapprochaient de l'apotre, mettaient devant cette
large face sensuelle le mepris haletant de sa reponse.

"Et quand cela serait, miserable! Si je n'ai su me garder contre le
degout et l'ennui, si j'ai perdu ma fierte, est-ce a vous d'en parler
seulement?... Comme si vous n'en etiez pas cause, comme si vous ne
m'aviez pas a tout jamais fane, attriste la vie..."

Et trois mots brulants et rapides firent passer devant Paul de Gery
terrifie l'horrible scene de cet attentat enveloppe d'affectueuse
tutelle, contre lequel l'esprit, la pensee, les reves de la jeune
fille avaient eu si longtemps a se debattre et qui lui avait laisse
l'incurable tristesse des chagrins precoces, l'ecoeurement de la vie a
peine commencee, ce pli au coin de la levre comme la chute visible du
sourire.

"Je vous aimais... Je vous aime... La passion emporte tout... repondit
Jenkins sourdement.

--Eh bien! aimez-moi donc, si cela vous amuse... Moi je vous hais non
seulement pour le mal que vous m'avez fait, tout ce que vous avez tue en
moi de croyances, de belles energies, mais parce que vous me representez
ce qu'il y a de plus execrable, de plus hideux sous le soleil,
l'hypocrisie et le mensonge. Oui, dans cette mascarade mondaine, ce tas
de faussetes, de grimaces, de conventions laches et malpropres qui m'ont
ecoeuree au point que je me sauve, que je m'exile pour ne plus les voir,
que je leur prefererais le bagne, l'egout, le trottoir comme une fille,
votre masque a vous, o sublime Jenkins, est encore celui qui m'a le plus
fait horreur. Vous avez complique notre hypocrisie francaise, toute en
sourires et en politesse, de vos larges poignees de main a l'anglaise,
de votre loyaute cordiale et demonstrative. Tous s'y sont laisse
prendre. On dit "le bon Jenkins, le brave, l'honnete Jenkins." Mais moi
je vous connais, bonhomme, et malgre votre belle devise si effrontement
arboree sur les enveloppes de vos lettres, sur votre cachet, vos boutons
de manchettes, la coiffe de vos chapeaux, les panneaux de votre voiture,
je vois toujours le fourbe que vous etes et qui depasse son deguisement
de toutes parts."

Sa voix sifflait entre ses dents serrees par une incroyable ferocite
d'expression; et Paul s'attendait a quelque furieuse revolte de Jenkins
se redressant sous tant d'outrages. Mais non. Cette haine, ce mepris
venant de la femme aimee devaient lui causer plus de douleur que de
colere; car il repondit tout bas, sur un ton de douceur navree:

"Oh! vous etes cruelle... Si vous saviez le mal que vous me faites...
Hypocrite, oui, c'est vrai; mais on ne nait pas comme cela... On le
devient par force, devant les duretes de la vie. Quand on a le vent
contre et qu'on veut avancer, on louvoie. J'ai louvoye... Accusez mes
debuts miserables, une entree manquee dans l'existence, et convenez du
moins qu'une chose en moi n'a jamais menti: ma passion!... Rien n'a pu
la rebuter, ni vos dedains, ni vos injures, ni tout ce que je lis dans
vos yeux qui, depuis tant d'annees, ne m'ont pas souri une fois... C'est
encore ma passion qui me donne la force, meme apres ce que je viens
d'entendre, de vous dire pourquoi je suis ici... Ecoutez. Vous m'avez
declare un jour qu'il vous fallait un mari, quelqu'un qui veille sur
vous pendant votre travail, qui releve de faction la pauvre Crenmitz
excedee. Ce sont la vos propres paroles, qui me dechiraient alors parce
que je n'etais pas libre. Maintenant tout est change. Voulez-vous
m'epouser, Felicia?

--Et votre femme? s'ecria la jeune fille pendant que Paul s'adressait la
meme question.

--Ma femme est morte.

--Morte?... Madame Jenkins?... Est-ce vrai?

--Vous n'avez pas connu celle dont je parle. L'autre n'etait pas ma
femme. Quand je l'ai rencontree, j'etais deja marie en Irlande... Depuis
des annees... Un mariage horrible, contracte la corde au cou... Ma
chere, a vingt-cinq ans, je me suis trouve devant cette alternative; la
prison pour dettes ou mademoiselle Strang, une vieille fille couperosee
et goutteuse, la soeur d'un usurier qui m'avait avance cinq cents livres
pour payer mes etudes medicales... J'avais prefere la prison; mais
des semaines et des mois vinrent a bout de mon courage, et j'epousai
mademoiselle Strang qui m'apporta en dot... mon billet. Vous voyez
ma vie entre ces deux monstres qui s'adoraient. Une femme jalouse,
impotente. Le frere m'espionnant, me suivant partout. J'aurais pu fuir.
Mais une chose me retenait... On disait l'usurier immensement riche. Je
voulais toucher au moins le benefice de ma lachete... Ah! je vous dis
tout, vous voyez... Du reste j'ai ete bien puni, allez. Le vieux Strang
est mort insolvable; il jouait, s'etait ruine, sans le dire... Alors
j'ai mis les rhumatismes de ma femme dans une maison de sante et je suis
venu en France... C'etait une existence a recommencer, de la lutte et de
la misere encore. Mais j'avais pour moi une experience, la haine et le
mepris des hommes, et la liberte reconquise, car je ne me doutais pas
que l'horrible boulet de cette union maudite allait gener encore ma
marche, a distance... Heureusement, c'est fini, me voila delivre...

--Oui, Jenkins, delivre... Mais pourquoi ne songez-vous pas a faire
votre femme de la pauvre creature qui a partage votre vie si longtemps,
humble et devouee comme nous l'avons tous vue?

--Oh! dit-il avec une explosion sincere, entre mes deux bagnes je crois
que je preferais l'autre, ou je pouvais etre franchement indifferent ou
haineux... Mais l'atroce comedie de l'amour conjugal, d'un bonheur sans
lassitude, alors que depuis si longtemps je n'aimais que vous, je ne
pensais qu'a vous... Il n'y a pas sur terre de pareil supplice...
Si j'en juge par moi, la malheureuse a du pousser a l'instant de la
separation un cri de soulagement et d'allegresse. C'est le seul adieu
que j'en esperais...

--Mais qui vous forcait a tant de contrainte?

--Paris, la societe, le monde... Maries devant l'opinion, nous etions
tenus par elle...

--Et maintenant, vous ne l'etes donc plus?

--Maintenant quelque chose domine tout, c'est l'idee de vous perdre, de
ne plus vous voir... Oh! quand j'ai appris votre fuite, quand j'ai vu
cet ecriteau sur votre porte: "A LOUER", j'ai senti que c'en etait fait
des poses et des grimaces, que je n'avais plus qu'a partir, a courir
bien vite apres mon bonheur que vous emportiez. Vous quittiez Paris, je
l'ai quitte. On vendait tout chez vous; chez moi, on va tout vendre.

--Et elle?... reprit Felicia fremissante... Elle, la compagne
irreprochable, l'honnete femme que personne n'a jamais soupconnee, ou
ira-t-elle? que fera-t-elle?... Et c'est sa place que vous venez me
proposer... Une place volee, dans quel enfer!... Eh bien! et cette
devise, bon Jenkins, vertueux Jenkins, qu'est-ce que nous en faisons? Le
bien sans esperance, mon vieux!..."

A ce rire cinglant comme un coup de cravache qui devait lui marquer la
figure en rouge, le miserable repondit en haletant:

"Assez..., assez..., ne raillez pas ainsi... c'est trop horrible a la
fin... Cela ne vous touche donc pas d'etre aimee comme je vous aime
en vous sacrifiant tout, fortune, honneur, consideration? Voyons,
regardez-moi... Si bien attache que fut mon masque, je l'ai arrache pour
vous, je l'ai arrache devant tous... Et maintenant, tenez! le voila
l'hypocrite..."

On entendit le bruit sourd de deux genoux sur le parquet. Et begayant,
eperdu d'amour, affaisse devant elle, il la suppliait de consentir a ce
mariage, de lui donner le droit de la suivre partout, de la defendre:
puis les mots lui manquaient, s'etouffaient dans un sanglot passionne,
si profond, si dechirant qu'il aurait touche n'importe quel coeur,
surtout devant la splendide nature impassible dans cette chaleur
parfumee et amollissante... Mais Felicia ne s'attendrit pas, et toujours
hautaine: "Finissons-en, Jenkins, dit-elle brusquement, ce que vous me
demandez est impossible... Nous n'avons rien a nous cacher; et apres vos
confidences de tout a l'heure, je veux vous en faire une qui coute a
mon orgueil, mais dont votre acharnement me parait digne... J'etais la
maitresse de Mora."

Paul n'ignorait pas cela. Et pourtant c'etait si triste cette belle voix
pure chargee d'un tel aveu, au milieu de cet air enivrant de bleu et
d'aromes, qu'il en eut un grand serrement de coeur et dans la bouche ce
gout de larmes que laisse un regret inavoue.

"Je le savais, reprit Jenkins d'une voix sourde... J'ai la les lettres
que vous lui ecriviez...

--Mes lettres?

--Oh! je vous les rends, tenez. Je les sais par coeur, a force de les
lire et de les relire... C'est ca qui fait mal, quand on aime... Mais
j'ai bien subi d'autres tortures. Quand je pense que c'est moi..." Il
s'arreta. Il etouffait... "Moi qui devais fournir le combustible a
vos flammes, rechauffer cet amant de glace, vous l'envoyer ardent et
rajeuni... Ah! il en a devore des perles, celui-la... J'avais beau dire
non, il en voulait toujours... A la fin la fureur m'a pris... Tu veux
bruler, miserable, eh bien! brule.

       *       *       *       *       *

Paul se leva epouvante. Allait-il donc devenir le confident d'un crime?

Mais la honte ne lui fut pas infligee d'en entendre davantage.

Un coup violent, frappe chez lui, cette fois, vint l'avertir que le
calesino etait pret.

"Eh! signor Francese..."

Dans la piece a cote le silence se fit, puis un chuchotement, il y avait
quelqu'un, la, tout pres d'eux... qui les ecoutait... Paul de Gery
descendit precitamment. Il lui tardait d'etre hors de cette chambre
d'hotel, d'echapper a l'obsession de tant d'infamies devoilees.

Comme la chaise de poste s'ebranlait, entre ces rideaux blancs communs
qui flottent a toutes les fenetres dans le Midi, il apercut une figure
palie avec des cheveux de deesse et de grands yeux brulants qui
guettaient. Mais un regard au portrait d'Aline chassait vite cette
vision troublante, et pour jamais gueri de son ancien amour, il voyagea
jusqu'au soir a travers un paysage feerique avec la jolie mariee du
dejeuner, qui emportait dans les plis de sa modeste robe, de son
mantelet de jeune fille, toutes les violettes de Bordighera.




XXV

LA PREMIERE DE "REVOLTE"


"En scene pour le premier acte!"

Ce cri du regisseur debout, les mains en porte-voix, au bas de
l'escalier des artistes, s'engouffre dans sa haute cage, monte, roule,
se perd au fond des couloirs pleins d'un bruit de portes battantes, de
pas precipites, d'appels desesperes au coiffeur, aux habilleuses, tandis
qu'apparaissent successivement aux paliers des differents etages, lents
et majestueux, la tete immobile, de peur de deranger le moindre detail
de leur accoutrement, tous les personnages du premier acte de _Revolte_,
costumes de bal elegants et modernes, avec des craquements de souliers
neufs, le frolement soyeux des traines, le cliquetis des bracelets
riches remontes par le gant qu'on boutonne. Tout ce monde-la parait emu,
nerveux, pale sous le fard, et dans les satins savamment prepares des
epaules arrosees de ceruse, des frissons passent en moires d'ombres. On
parle peu, la bouche seche. Les plus rassures en affectant de sourire
ont dans les yeux, dans la voix, l'hesitation de la pensee absente,
cette apprehension de la bataille aux feux de la rampe, qui reste un
des attraits les plus puissants du metier de comedien, son piquant, son
renouveau.

Sur la scene encombree d'un va-et-vient de machinistes, de garcons
d'accessoires se hatant, se bousculant dans le jour doux, neigeux, tombe
des frises, qui fera place tout a l'heure, quand le rideau se levera, a
la lumiere eclatante de la salle. Cardailhac, en habit noir et cravate
blanche, le chapeau casseur sur l'oreille, jette un dernier coup d'oeil
a l'installation des decors, presse les ouvriers, complimente l'ingenue
en toilette, rayonnant, fredonnant, superbe. On ne se douterait jamais
a le voir des terribles preoccupations qui l'enfievrent. Entraine lui
aussi dans la debacle du Nabab, ou s'est engloutie sa commandite, il
joue son va-tout sur la piece de ce soir, contraint--si elle ne reussit
pas--a laisser impayes ces decors merveilleux, ces etoffes a cent francs
le metre. C'est une quatrieme faillite qui l'attend. Mais, bah! notre
directeur a confiance. Le succes, comme tous les monstres mangeurs
d'hommes, aime la jeunesse; et cet auteur inconnu, tout neuf sur une
affiche, flatte les superstitions du joueur.

Andre Maranne n'est pas aussi rassure. A mesure que la representation
approche, il perd la foi dans son oeuvre, atterre par la vue de la salle
qu'il regarde au trou du rideau comme au verre etroit d'un stereoscope.

Une salle splendide, remplie jusqu'au cintre, malgre le printemps
avance et le gout mondain pour la villegiature precoce; une salle que
Cardailhac, ennemi declare de la nature et de la campagne, s'efforcant
toujours de retenir les Parisiens le plus tard possible dans Paris, est
parvenu a combler, a faire aussi brillante qu'en plein hiver. Quinze
cents tetes fourmillant sous le lustre, droites, penchees, detournees,
interrogeantes, d'une grande vie d'ombres et de reflets, les unes
massees aux coins obscurs du bas pourtour, les autres eclairees
vivement, les portes des loges ouvertes, par la reverberation des murs
blancs du couloir; public des premieres toujours le meme, ce brigand de
tout Paris qui va partout, emportant d'assaut ces places enviees, quand
une faveur, une fonction quelconque ne les lui donne pas.

A l'orchestre, les gilets a coeur, les clubs, cranes luisants, larges
raies dans des cheveux rares, gants clairs, grosses lorgnettes braquees.
Aux galeries, melees de mondes et de toilettes, tous les noms connus de
ces sortes de solennites, et la promiscuite genante qui place le sourire
contenu et chaste de l'honnete femme a cote des yeux brulants de kohl,
de la bouche en traits de vermillon des autres. Chapeaux blancs,
chapeaux roses, diamants et maquillage. Au-dessus, les loges presentent
la meme confusion: des actrices et des filles, des ministres, des
ambassadeurs, des auteurs fameux, des critiques, ceux-ci l'air grave,
les sourcils fronces, jetes de travers sur leur fauteuil avec la morgue
impassible de juges que rien ne peut corrompre. Les avant-scenes
tranchent en lumiere, en splendeur sur l'ensemble, occupees par des
celebrites de la haute banque, les femmes decolletees et bras nus,
ruisselantes de pierreries comme la reine de Saba dans sa visite au roi
des Juifs. A gauche seulement une de ces grandes loges, completement
vide, attire l'attention par sa decoration bizarre, eclairee au fond
d'une lanterne mauresque. Sur toute l'assemblee une poussiere impalpable
et flottante, le papillotement du gaz, son odeur melee a tous les
plaisirs parisiens, ses susurrements aigus et courts comme une
respiration phthisique, accompagnant le jeu des eventails deployes. Puis
l'ennui, un ennui morne, l'ennui des memes visages toujours regardes aux
memes places, avec leurs defauts ou leurs poses, cette uniformite des
reunions mondaines qui finit par installer dans Paris chaque hiver
une province denigrante, papotiere et restreinte plus que la province
elle-meme.

Maranne observait cette maussaderie, cette lassitude du public, et
songeant a ce que la reussite de son drame pouvait changer dans sa
modeste vie toute en espoir, se demandait, plein d'angoisse, comment
faire pour approcher sa pensee de ces milliers d'etres, les arracher a
leurs preoccupations d'attitude, etablir dans cette foule un courant
unique qui lui ramenerait ces regards distraits, ces intelligences
a tous les degres du clavier, si difficiles a mettre a l'unisson.
Instinctivement il cherchait des visages amis, une loge de face remplie
par la famille Joyeuse: Elise et les fillettes assises sur le devant,
au second plan Aline et le pere, groupe adorable, familial, comme un
bouquet trempe de rosee dans un etalage de fleurs fausses. Et tandis que
tout Paris dedaigneux demandait:--Qu'est-ce que c'est que ces gens-la?
le poete remettait son sort entre ces petites mains de fees, gantees de
frais pour la circonstance et qui donneraient hardiment tout a l'heure
le signal des applaudissements.

Place au theatre!... Maranne n'a que le temps de se jeter dans la
coulisse; et tout a coup il entend, loin, bien loin, les premieres
paroles de sa piece qui montent, volee d'oiseaux craintifs, dans le
silence et l'immensite de la salle. Moment terrible. Ou aller? Que
devenir? Rester la colle contre un portant, l'oreille tendue, le
coeur serre; encourager les acteurs quand il aurait tant besoin
d'encouragements lui-meme? Il prefere encore regarder le danger en face;
et, par la petite porte communiquant avec le couloir des loges, il se
glisse jusqu'a une baignoire qu'il se fait ouvrir doucement. "Chut!...
C'est moi..." Quelqu'un est assis dans l'ombre, une femme que tout Paris
connait, celle-la, et qui se cache. Andre se met aupres d'elle, et
serres l'un contre l'autre, invisibles a tous, la mere et le fils
assistent en tremblant a la representation.

Ce fut d'abord une stupeur dans le public. Ce theatre des Nouveautes,
situe au plein coeur du boulevard, ou son perron s'etale tout en
lumiere, entre les grands restaurants, les cercles chics; ce theatre,
ou l'on venait en partie carree, au sortir d'un diner fin, entendre,
jusqu'a l'heure du souper, un acte ou deux de quelque chose de raide,
etait devenu dans les mains de son spirituel directeur le plus couru de
tous les spectacles parisiens, sans genre bien precis et les abordant
tous, depuis l'operette-feerie qui deshabille les femmes, jusqu'au grand
drame moderne qui decollete nos moeurs. Cardailhac tenait surtout a
justifier son titre de "directeur des Nouveautes" et, depuis que les
millions du Nabab soutenaient l'entreprise, s'attachait a faire aux
boulevardiers les surprises les plus eblouissantes. Celle de ce soir les
surpassait toutes: la piece etait en vers--et honnete.

Une piece honnete!

Le vieux singe avait compris que le moment etait venu de tenter ce
coup-la, et il le tentait. Apres l'etonnement des premieres minutes,
quelques exclamations attristees ca et la dans les loges: "Tiens!
c'est en vers...," la salle commenca a subir le charme de cette oeuvre
fortifiante et saine, comme si l'on eut secoue sur elle, dans son
atmosphere rarefiee, quelque essence fraiche et piquante a respirer, un
elixir de vie parfume au thym des collines.

"Ah! c'est bon... ca repose..."

C'etait le cri general, un fremissement d'aise, une pamoison de
bien-etre accompagnant chaque vers. Ca le reposait, ce gros Hemerlingue,
soufflant dans son avant-scene du rez-de-chaussee comme dans une auge
de satin cerise. Ca la reposait, la grande Suzanne Bloch, coiffee a
l'antique avec des frisons depassant un diademe d'or; et pres d'elle,
Amy Ferat, toute en blanc comme une mariee, des brins d'oranger dans ses
cheveux a la chien, ca la reposait bien aussi, allez!

Il y avait la une foule de creatures, quelques-unes tres grasses, d'une
graisse malpropre ramassee dans tous les serails, trois mentons et l'air
bete; d'autres absolument vertes malgre le fard, comme si on les eut
trempees dans un bain de cet arseniate de cuivre que le commerce appelle
du "vert de Paris," tellement ridees, fanees, qu'elles se dissimulaient
au fond de leurs loges, ne laissant voir qu'un bout de bras blanc, une
epaule encore ronde qui depassait. Puis des gandins avachis, echines,
ceux qu'on nommait alors des petits creves, la nuque tendue, les levres
pendantes, incapables de se tenir debout ou d'articuler un mot en
entier. Et tous ces gens s'exclamaient ensemble: "C'est bon... ca
repose..." Le beau Moessard le murmurait comme un fredon sous sa petite
moustache blonde, tandis que sa reine en premiere loge de face le
traduisait dans la barbarie de sa langue etrangere. Positivement, ca les
reposait. Ils ne disaient pas de quoi, par exemple, de quelle besogne
ecoeurante, de quelle tache forcee d'oisifs et d'inutiles.

Tous ces murmures bienveillants, unis, confondus, commencaient a donner
a la salle sa physionomie des grands soirs. Le succes courait dans
l'air, les figures se rasserenaient, les femmes semblaient embellies
par des reflets d'enthousiasme, des regards excitants comme des bravos.
Andre, pres de sa mere, frissonnait d'un plaisir inconnu, de cette joie
orgueilleuse qu'on ressent a remuer les foules, fut-ce meme comme un
chanteur de cour faubourienne, avec un refrain patriotique et deux
notes emues dans la voix. Soudain les chuchotements redoublerent, se
changerent en tumulte. On ricanait, on s'agitait. Que se passait-il?
Quelque accident en scene? Andre, se penchant epouvante vers ses acteurs
aussi etonnes que lui-meme, vit toutes les lorgnettes braquees sur la
grande avant-scene vide jusqu'alors et ou quelqu'un venait d'entrer, de
s'asseoir, les deux coudes sur le rebord de velours, la lorgnette tiree
du fourreau, installe dans une solitude sinistre.

En dix jours le Nabab avait vieilli de vingt ans. Ces violentes natures
meridionales, si elles sont riches en elans, en jets de flammes
irresistibles, s'affaissent aussi plus completement que les autres.
Depuis son invalidation, le malheureux s'etait enferme dans sa chambre,
les rideaux tires, ne voulant plus meme voir le jour ni depasser le
seuil au dela duquel la vie l'attendait, les engagements pris, les
promesses faites, un fouillis de protets et d'assignations. La
Levantine, partie aux eaux en compagnie de son masseur et de
ses negresses, absolument indifferente a la ruine de la maison;
Bompain--l'homme au fez--tout effare au milieu des demandes d'argent, ne
sachant comment aborder l'infortune patron toujours couche, le visage
au mur sitot qu'on lui parlait d'affaires; la vieille mere etait restee
seule pour faire tete au desastre, avec ses connaissances bornees et
droites de veuve de village qui sait ce que c'est qu'un papier timbre,
une signature, et tient l'honneur pour le plus grand bien de ce monde.
Sa coiffe jaune apparaissait a tous les etages de l'hotel, revisant
les notes, reformant le service, ne craignant ni les cris ni les
humiliations. A toute heure du jour, on voyait la bonne femme arpenter
la place Vendome a grands pas, gesticulant, se parlant a elle-meme,
disant tout haut: "Te! je vais chez l'huissier." Et jamais elle ne
consultait son fils que lorsque c'etait indispensable, d'un mot discret
et bref, en evitant meme de le regarder. Pour tirer Jansoulet de sa
torpeur, il avait fallu une depeche de Gery, datee de Marseille,
annoncant qu'il arriverait avec dix millions. Dix millions, c'est-a-dire
la faillite evitee, la possibilite de se relever, de recommencer la vie.
Et voila notre Meridional rebondissant du fond de sa chute, ivre de joie
et plein d'espoir. Il fit ouvrir ses fenetres, apporter des journaux.
Quelle magnifique occasion que cette premiere de _Revolte_ pour se
montrer aux Parisiens qui le croyaient sombre, rentrer dans le grand
tourbillon par la porte battante de sa loge des Nouveautes! La mere,
qu'un instinct avertissait, insista bien un peu pour le retenir. Paris
maintenant l'epouvantait. Elle aurait voulu emmener son enfant dans
quelque coin ignore du Midi, le soigner avec l'aine, tous deux malades
de la grande ville. Mais il etait le maitre. Impossible de resister
a cette volonte d'homme gate par la richesse. Elle l'assista pour sa
toilette, "le fit beau," ainsi qu'elle disait en riant, et le regarda
partir non sans une certaine fierte, superbe, ressuscite, ayant a peu
pres surmonte le terrible affaissement des derniers jours...

En arrivant au theatre, Jansoulet s'apercut vite de la rumeur que
causait sa presence dans la salle. Habitue a ces ovations curieuses, il
y repondait d'ordinaire sans le moindre embarras, de tout son large
et bon sourire; mais cette fois la manifestation etait malveillante,
presque indignee.

"Comment!... c'est lui?...

--Le voila.

--Quelle impudence!"

Cela montait de l'orchestre avec bien d'autres exclamations confuses.
L'ombre et la retraite ou il s'etait refugie depuis quelques jours
l'avaient laisse ignorant de l'exasperation publique a son egard, des
homelies, des dithyrambes repandus dans les journaux a propos de sa
fortune corruptrice, articles a effet, phraseologie hypocrite a l'aide
desquels l'opinion se venge de temps en temps sur les innocents de
toutes ses concessions aux coupables. Ce fut une effroyable deconvenue,
qui lui causa d'abord plus de peine que de colere. Tres emu, il cachait
son trouble derriere sa lorgnette, s'attachant aux moindres details de
la scene, pose de trois quarts, mais ne pouvant echapper a l'observation
scandaleuse dont il etait victime et qui faisait bourdonner ses
oreilles, ses tempes battre, les verres embues de sa lorgnette
s'emplir des cercles multicolores ou tournoie le premier egarement des
congestions sanguines.

Le rideau baisse, l'acte fini, il restait dans cette attitude de gene,
d'immobilite; mais les chuchotements plus distincts, que ne retenait
plus le dialogue scenique, l'acharnement de certains curieux changeant
de place pour mieux le voir, le contraignaient a sortir de sa loge, a
se precipiter dans les couloirs comme un fauve, echappe de l'arene a
travers le cirque. Sous le plafond bas, dans l'etroit passage circulaire
des corridors de theatre, il tombait au milieu d'une foule compacte de
gandins, de journalistes, de femmes en chapeau, en taille, riant par
metier, renversant leur rire bete, le dos appuye au mur. Des loges
ouvertes et qui essayaient de respirer sur cette baie grouillante et
bruyante sortaient des fragments de conversations, melees, a propos
rompus:

"Une piece delicieuse... C'est frais... C'est honnete...

--Ce Nabab!... Quelle effronterie!...

--Oui, vraiment, ca repose... On se sent meilleur...

--Comment ne l'a-t-on pas encore arrete?...

--Un tout jeune homme, parait-il... C'est sa premiere piece.

--Bois-l'Hery a Mazas! Ce n'est pas possible... Voici la marquise en
face de nous, aux premieres galeries, avec un chapeau neuf...

--Qu'est-ce que ca prouve?... Elle fait son metier de lanceuse... Il est
tres joli, ce chapeau... aux couleurs du cheval de Desgranges.

--Et Jenkins? que devient Jenkins?

--A Tunis avec Felicia... Le vieux Brahim les a vus tous les deux... Il
parait que le bey se met decidement aux perles.

--Bigre!..."

Plus loin, des voix douces murmuraient:

"Vas-y, pere, vas-y donc... Vois comme il est seul ce pauvre homme.

--Mais, mes enfants, je ne le connais pas.

--Eh bien! rien qu'un salut... Quelque chose qui lui prouve qu'il n'est
pas completement abandonne..."

Aussitot un petit vieux monsieur, tres rouge, en cravate blanche,
s'elancait au-devant du Nabab et lui donnait un grand coup de chapeau
respectueux. Avec quelle reconnaissance, quel sourire d'empressement
aimable ce salut unique fut rendu, ce salut d'un homme que Jansoulet ne
connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, et qui pesait pourtant d'un
grand poids sur sa destinee; car sans le pere Joyeuse, le president du
conseil de la _Territoriale_ aurait eu probablement le sort du marquis
de Bois-l'Hery. C'est ainsi que, dans l'enchevetrement de la societe
moderne, ce grand tissage d'interets, d'ambitions, de services acceptes
et rendus, tous les mondes communiquent entre eux, mysterieusement unis
par les dessous, des plus hautes existences aux plus humbles; voila ce
qui explique le bariolage, la complication de cette etude de moeurs,
l'assemblage des fils epars dont l'ecrivain soucieux de verite est force
de faire le fond de son drame.

Les regards jetes en l'air dans le vague, la demarche qui s'ecarte sans
but, le chapeau remis sur la tete brusquement jusqu'aux yeux, en
dix minutes le Nabab subit toutes les manifestations de ce terrible
ostracisme du monde parisien ou il n'avait ni parente ni serieuses
attaches, et dont le mepris l'isolait plus surement que le respect
n'isole un souverain en visite. D'embarras, de honte, il chancelait.
Quelqu'un dit tres haut: "Il a bu..." et tout ce que le pauvre homme
put faire, ce fut de rentrer s'enfermer dans le salon de sa loge.
D'ordinaire ce petit _retiro_ s'emplissait pendant les entr'actes de
gens de bourse, de journalistes. On riait, on fumait en menant grand
vacarme; le directeur venait saluer son commanditaire. Ce soir-la,
personne. Et l'abstention de Cardailhac, ce flaireur de succes, donnait
bien a Jansoulet la mesure de sa disgrace.

--Que leur ai-je donc fait? Pourquoi Paris ne veut-il plus de moi?

Il s'interrogeait ainsi dans une solitude qu'accentuaient les bruits
environnants, les clefs brusques aux portes des loges, les mille
exclamations d'une foule amusee. Puis subitement la fraicheur du luxe
qui l'entourait, la lanterne mauresque decoupee en ombres bizarres sur
les soies brillantes du divan et des murs lui remettaient en memoire la
date de son arrivee... Six mois!... Seulement six mois, qu'il etait a
Paris!... Tout flambe, tout devore en six mois!... Il s'absorba dans
une sorte de torpeur, d'ou le tirerent des applaudissements, des bravos
enthousiastes. C'etait decidement un grand succes, cette piece de
_Revolte_. On arrivait maintenant aux passages de force, de satire; et
les tirades virulentes, un peu emphatiques mais qu'enlevait un souffle
de jeunesse et de sincerite, faisaient vibrer tous les coeurs, apres les
effusions idylliques du debut. Jansoulet a son tour voulut entendre,
voulut voir. Ce theatre lui appartenait, apres tout. Sa place dans cette
avant-scene lui coutait plus d'un million; c'etait bien le moins qu'il
l'occupat.

Le voila de nouveau assis sur le devant de sa loge. Dans la salle, une
chaleur lourde, suffocante, remuee et non dissipee par les eventails
haletants qui promenaient des reflets et des paillettes avec tous les
souffles impalpables du silence. On ecoutait religieusement une replique
indignee et fiere contre les forbans, si nombreux a cette epoque, qui
tenaient le haut du pave apres en avoir battu les coins les plus obscurs
pour detrousser les passants. Certes, Maranne, en ecrivant ces beaux
vers, avait pense a tout autre qu'au Nabab. Mais le public y vit une
allusion; et tandis qu'une triple salve d'applaudissements accueillait
la fin de la tirade, toutes les tetes se tournaient vers l'avant-scene
de gauche avec un mouvement indigne, ouvertement injurieux... Le
malheureux, mis au pilori sur son propre theatre! Un pilori qui lui
coutait si cher!... Cette fois, il n'essaya pas de se soustraire a
l'affront, se planta resolument les bras croises et brava cette foule
qui le regardait, ces centaines de visages leves et ricaneurs, ce
vertueux Tout Paris qui le prenait pour bouc emissaire et le chassait
apres l'avoir charge de tous ses crimes.

Joli monde vraiment pour une manifestation pareille! En face, une loge
de banquiers faillis, la femme et l'amant l'un pres de l'autre au
premier rang, le mari dans l'ombre, efface et grave. A cote, le trio
frequent d'une mere qui a marie sa fille selon son propre coeur et
pour se faire un gendre de l'homme qu'elle aimait. Puis des menages
interlopes, des filles etalant le prix de la honte, des diamants en
cercles de feu rives autour des bras et du cou comme des colliers
de chien, se bourrant de bonbons qu'elles avalaient brutalement,
bestialement, parce qu'elles savent que l'animalite de la femme plait a
ceux qui la paient. Et ces groupes de gandins effemines, le col ouvert,
les sourcils peints, dont on admirait a Compiegne, dans les chambres
d'invites, les chemises de batiste brodees et les corsets de satin
blanc; ces mignons du temps d'Agrippa, s'appelant entre eux: "Mon
coeur... Ma chere belle..." Tous les scandales, toutes les turpitudes,
consciences vendues ou a vendre, le vice d'une epoque sans grandeur,
sans originalite, essayant les travers de toutes les autres et jetant
a Bullier cette duchesse, femme de ministre, rivale des plus ehontees
danseuses de l'endroit. Et c'etaient ces gens-la qui le repoussaient,
qui lui criaient: "Va-t'en... tu es indigne...

--Indigne, moi!... mais je vaux cent fois mieux que vous tous,
miserables... Vous me reprochez mes millions. Et qui donc m'a aide a les
devorer? Toi, compagnon lache et traitre, qui caches dans le coin de ton
avant-scene ton obesite de pacha malade. J'ai fait ta fortune avec la
mienne au temps ou nous partagions en freres. Toi, marquis blafard,
j'ai paye cent mille francs au cercle pour qu'on ne te chasse pas
honteusement... Je t'ai couverte de bijoux, drolesse, en laissant croire
que tu etais ma maitresse, parce que cela fait bien dans notre monde,
mais sans jamais te demander de retour... Et toi, journaliste effronte
qui as toute la bourbe de ton encrier pour cervelle, et sur ta
conscience autant de lepres que ta reine en porte sur la peau, tu
trouves que je ne t'ai pas paye ton prix, et voila pourquoi tes
injures... Oui, oui, regardez-moi, canailles... Je suis fier... Je vaux
mieux que vous..."

Tout ce qu'il disait ainsi mentalement, dans un delire de colere,
visible au tremblement de ses levres blemies, le malheureux, en qui
montait la folie, allait peut-etre le crier bien fort dans le silence,
invectiver cette masse insultante, qui sait? bondir au milieu, en
tuer un, ah! bon sang de Dieu! en tuer un, quand il se sentit frappe
legerement sur l'epaule; et une tete blonde lui apparut, serieuse et
franche, deux mains tendues qu'il saisit convulsivement, comme un noye.

"Ah! cher... cher... begaya le pauvre homme. Mais il n'eut pas la force
d'en dire davantage. Cette emotion douce arrivant au milieu de sa fureur
la fondit en un sanglot de larmes, de sang, de paroles etranglees. Sa
figure devint violette. Il fit signe: "Emmenez-moi..." Et trebuchant,
appuye au bras de de Gery, il ne put que franchir la porte de sa loge
pour aller tomber dans le couloir.

"Bravo! bravo!!" criait la salle a la tirade du comedien; et c'etait
un bruit de grele, de trepignements enthousiastes, tandis que le grand
corps sans vie, peniblement enleve par les machinistes, traversait les
coulisses rayonnantes, encombrees de curieux empresses autour de la
scene, allumes au succes repandu et qui remarquerent a peine le passage
de ce vaincu inerte, porte a bras comme une victime d'emeute. On
l'etendit sur un canape dans le magasin d'accessoires, Paul de Gery a
ses cotes avec un medecin, et deux garcons qui s'empressaient pour les
secours. Cardailhac, tres occupe par sa piece, avait promis de venir
savoir des nouvelles "tout a l'heure, apres le _cinq_..."

Saignee sur saignee, ventouses, sinapismes, rien ne ramenait meme un
fremissement a l'epiderme du malade insensible a tous les moyens usites
dans les cas d'apoplexie. Un abandon de tout l'etre semblait le donner
deja a la mort, le preparer aux rigidites du cadavre; et cela dans le
plus sinistre endroit du monde, le chaos eclaire d'une lanterne sourde
ou gisent pele-mele sous la poussiere tous les rebuts des pieces jouees,
meubles dores, tentures a crepines brillantes, carrosses, coffres-forts,
tables a jeu, escaliers et rampes demontes parmi des cordages, des
poulies, un fouillis d'accessoires de theatre hors d'usage, casses,
demolis, avaries. Bernard Jansoulet etendu au milieu de ces epaves, son
linge fendu sur la poitrine, a la fois sanglant et bleme, etait bien
un naufrage de la vie, meurtri et rejete a la cote avec les debris
lamentables de son luxe artificiel disperse et broye par le tourbillon
parisien. Paul, le coeur brise, contemplait cela tristement, cette face
au nez court, gardant dans son inertie l'expression colere et bonne d'un
etre inoffensif qui a essaye de se defendre avant de mourir et n'a pas
eu le temps de mordre. Il se reprochait son impuissance a le servir
efficacement. Ou etait ce beau projet de conduire Jansoulet a travers
les fondrieres, de le garder des embuches? Tout ce qu'il avait pu faire,
c'etait de lui sauver quelques millions et encore arrivaient-ils trop
tard.

       *       *       *       *       *

On venait d'ouvrir les fenetres sur le balcon tournant du boulevard,
en pleine agitation bruyante et lumineuse. Le theatre s'entourait d'un
cordon de gaz, d'une zone de feu qui faisait paraitre les fonds plus
sombres, piques de lanternes roulantes, comme des etoiles voyageant au
ciel obscur. La piece etait finie. On sortait. La foule noire et serree
sur les perrons se dispersait aux trottoirs blancs, allait repandre
par la ville le bruit d'un grand succes et le nom d'un inconnu demain
triomphant et celebre. Soiree admirable allumant les vitres des
restaurants en liesse et faisant circuler par les rues des files
d'equipages attardes. Ce tumulte de fete que le pauvre Nabab avait tant
aime, qui allait bien a l'etourdissement de son existence, le ranima
une seconde. Ses levres remuerent, et ses yeux dilates, tournes vers de
Gery, retrouverent avant la mort une expression douloureuse, implorante
et revoltee, comme pour le prendre a temoin d'une des plus grandes, des
plus cruelles injustices que Paris ait jamais commises.


FIN




TABLE


 XIII.  Un jour de spleen

  XIV.  L'Exposition

   XV.  Memoires d'un garcon de bureau.--A l'antichambre

  XVI.  Un homme public

 XVII.  L'apparition

XVIII.  Les perles Jenkins

  XIX.  Les funerailles

   XX.  La baronne Hemerlingue

  XXI.  La seance

 XXII.  Drames parisiens

XXIII.  Memoires d'un garcon de bureau.--Derniers feuillets

 XXIV.  A Bordighera

  XXV.  La premiere de _Revolte_





End of the Project Gutenberg EBook of Le nabab, tome II, by Alphonse Daudet

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