The Project Gutenberg EBook of Le nabab, tome I, by Alphonse Daudet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le nabab, tome I

Author: Alphonse Daudet

Release Date: June 24, 2004 [EBook #12726]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NABAB, TOME I ***




Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





OEUVRES

DE

Alphonse Daudet


Le Nabab

Tome I


M DCCC LXXXVII





_Il y a cent ans, Le Sage crivait ceci en tte de_ Gil Blas:

_Comme il y a des personnes qui ne sauraient lire sans faire des
applications des caractres vicieux ou ridicules qu'elles trouvent dans
les ouvrages, je dclare  ces lecteurs malins qu'ils auraient tort
d'appliquer les portraits qui sont dans le prsent livre. J'en fais
un aveu publique: je ne me suis propos que de reprsenter la vie des
hommes telle qu'elle est...

Toute distance garde entre le roman de Le Sage et le mien, c'est une
dclaration du mme genre que j'aurais dsir mettre  la premire
page du Nabab, ds sa publication. Plusieurs raisons m'en ont empch.
D'abord, la peur qu'un pareil avertissement n'et trop l'air d'tre jet
en appt au public et de vouloir forcer son attention. Puis, j'tais
loin de me douter qu'un livre crit avec des proccupations purement
littraires pt acqurir ainsi tout d'un coup cette importance
anecdotique et me valoir une telle nue bourdonnante de rclamations.
Jamais, en effet, rien de semblable ne s'est vu. Pas une ligne de mon
oeuvre, pas un de ses hros, pas mme un personnage en silhouette qui
ne soit devenu motif  allusions,  protestations. L'auteur a beau se
dfendre, jurer ses grands dieux que son roman n'a pas de clef, chacun
lui en forge au moins une,  l'aide de laquelle il prtend ouvrir cette
serrure  combinaison. Il faut que tout ces types aient vcu, comment
donc! qu'ils vivent encore, identiques de la tte aux pieds... Monpavon
est un tel, n'est-ce pas?... La ressemblance de Jenkins est frappante...
Celui-ci se fche d'en tre, tel autre de n'en tre pas; et cette
recherche du scandale aidant, il n'est pas jusqu' des rencontres de
noms, fatales dans le roman moderne, des indications de rues, des
numros de maisons, choisit au hasard, qui n'aient servi  donner une
sorte d'identit  des tres btis de mille pices et en dfinitive
absolument imaginaires.

L'auteur a trop de modestie pour prendre tout ce bruit  son compte. Il
sait la part qu'ont eue dans cela les indiscrtions amicales ou perfides
des journaux; et, sans remercier les uns plus qu'il ne convient, sans en
vouloir aux autres outre mesure, il se rsigne  sa tapageuse aventure
comme  une chose invitable et tient seulement  honneur d'affirmer,
sur vingt ans de travail et de probit littraires, que cette fois,
pas plus que les autres, il n'avait cherch cet lment de succs. En
feuilletant ses souvenirs, ce qui est le droit et le devoir de tout
romancier, il s'est rappel un singulier pisode du Paris cosmopolite
d'il y a quinze ans. Le romanesque d'une existence blouissante et
rapide, traversant en mtore le ciel parisien, a videmment servi
de cadre au_ Nabab, _ cette peinture des moeurs de la fin du second
empire. Mais autour d'une situation, d'aventures connues, que chacun
tait en droit d'tudier et de rappeler, quelle fantaisie rpandue,
que d'inventions, que de broderies, surtout quelle dpense de cette
observation continuelle, parse, presque inconsciente, sans laquelle il
ne saurait y avoir d'crivains d'imagination. D'ailleurs, pour se rendre
compte du travail cristallisant qui transporte du rel  la fiction,
de la vie au roman, les circonstances les plus simples, il suffirait
d'ouvrir le_ Moniteur Officiel _de fvrier 1864 et de comparer certaine
sance du corps lgislatif au tableau que j'en donne dans mon livre. Qui
aurait pu supposer qu'aprs tant d'annes coules ce Paris  la courte
mmoire saurait reconnatre le modle primitif dans l'idalisation que
le romancier en a faite et qu'il s'lverait des voix pour accuser
d'ingratitude celui qui ne fut point certes le commensal assidu de son
hros, mais seulement, dans leurs rares rencontres, un curieux en qui la
vrit se photographie rapidement et qui ne peut jamais effacer de son
souvenir les images une fois fixes?

J'ai connu le Vrai Nabab en 1864, j'occupais alors une position
semi-officielle qui m'obligeait  mettre une grande rserve dans mes
visites  ce fastueux et accueillant Levantin. Plus tard je fus li avec
un de ses frres; mais  ce moment-l le pauvre Nabab se dbattait au
loin dans des buissons d'pines cruelles et l'on ne le voyait plus 
Paris que rarement. Du reste il est bien gnant pour un galant homme de
compter ainsi avec les morts et de dire: Vous vous trompez. Bien que
ce ft un hte aimable, on ne m'a pas souvent vu chez lui. Qu'il me
suffise donc de dclarer qu'en parlant du fils de la mre Franoise
comme je l'ai fait, j'ai voulu le rendre sympathique et que le reproche
d'ingratitude me parait de toute faon une absurdit. Cela est si vrai
que bien des gens trouvent le portrait trop flatt, plus intressant que
nature. A ces gens-l ma rponse est fort simple: Jansoulet m'a
fait l'effet d'un brave homme; mais en tout cas, si je me trompe,
prenez-vous-en aux journaux qui vous ont dit son vrai nom. Moi je vous
ai livr mon roman comme un roman, mauvais ou bon, sans ressemblance
garantie.

Quant  Mora, c'est autre chose. On a parl d'indiscrtion, de dfection
politique... Mon Dieu, je ne m'en suis jamais cach. J'ai t,  l'ge
de vingt ans, attach au cabinet du haut fonctionnaire qui m'a servi de
type; et mes amis de ce temps-l savent quel grave personnage politique
je faisais. L'Administration elle aussi a d garder un singulier
souvenir de ce fantastique employ  crinire Mrovingienne, toujours le
dernier venu au bureau, le premier parti, et ne montant jamais chez
le duc que pour lui demander des congs; avec cela d'un naturel
indpendant, les mains nettes de toute cantite, et si peu infod 
l'Empire que le jour o le duc lui offrit d'entrer  son cabinet, le
futur attach crut devoir dclarer avec une solennit juvnile et
touchante qu'il tait Lgitimiste.

L'Impratrice l'est aussi, rpondit l'Excellence en souriant d'un
grand air impertinent et tranquille. C'est avec ce sourire-l que je
l'ai toujours vu, sans avoir besoin pour cela de regarder par le trou
des serrures; et c'est ainsi que je l'ai peint, tel qu'il aimait  se
montrer, dans son attitude de Richelieu-Brmmel. L'histoire s'occupera
de l'homme d'tat. Moi j'ai fait voir, en le mlant de fort loin  la
fiction de mon drame, le mondain qu'il tait et qu'il voulait tre,
assur d'ailleurs que de son vivant il ne lui et point dplu d'tre
prsent ainsi.

Voil ce que j'avais  dire. Et maintenant, ces dclarations faites en
toute franchise, retournons bien vite au travail. On trouvera ma prface
un peu courte et les curieux y auront en vain cherch le piment attendu.
Tant pis pour eux. Si brve que soit cette page, elle est pour moi trois
fois trop longue. Les prfaces ont cela de mauvais surtout qu'elles vous
empchent d'crire des livres._


ALPHONSE DAUDET.





LE NABAB




I

LES MALADES DU DOCTEUR JENKINS


Debout sur le perron de son petit htel de la rue de Lisbonne, ras de
frais, l'oeil brillant, la lvre entr'ouverte d'aise, ses longs cheveux
vaguement grisonnants pandus sur un vaste collet d'habit, carr
d'paules, robuste et sain comme un chne, l'illustre docteur irlandais
Robert Jenkins, chevalier du Medjidi et de l'ordre distingu de Charles
III d'Espagne, membre de plusieurs socits savantes ou bienfaisantes,
prsident fondateur de l'oeuvre de Bethlem, Jenkins enfin, le Jenkins
des perles Jenkins  base arsenicale, c'est--dire le mdecin  la mode
de l'anne 1864, l'homme le plus occup de Paris, s'apprtait  monter
en voiture, un matin de la fin de novembre, quand une croise s'ouvrit
au premier tage sur la cour intrieure de l'htel, et une voix de femme
demanda timidement:

Rentrerez-vous djeuner, Robert?

Oh! de quel bon et loyal sourire s'claira tout  coup cette belle tte
de savant et d'aptre, et dans le tendre bonjour que ses yeux envoyrent
l-haut vers le chaud peignoir blanc entrevu derrire les tentures
souleves, comme on devinait bien une de ces passions conjugales,
tranquilles et sres, que l'habitude resserre de toute la souplesse et
la solidit de ses liens.

Non, madame Jenkins... Il aimait  lui donner ainsi publiquement
son titre d'pouse lgitime, comme s'il et trouv l une intime
satisfaction, une sorte d'acquit de conscience envers la femme qui lui
rendait la vie si riante... Mon, ne m'attendez pas ce matin. Je djeune
place Vendme.

--Ah! oui... le Nabab, dit la belle madame Jenkins avec une nuance trs
marque de respect pour ce personnage des _Mille et une Nuits_ dont tout
Paris parlait depuis un mois; puis, aprs un peu d'hsitation, bien
tendrement, tout bas, entre les lourdes tapisseries, elle chuchota, rien
que pour le docteur:

--Surtout n'oubliez pas ce que vous m'avez promis.

C'tait vraisemblablement quelque chose de bien difficile  tenir, car
au rappel de cette promesse les sourcils de l'aptre se froncrent, son
sourire se ptrifia, toute sa figure prit une expression d'incroyable
duret; mais ce fut l'affaire d'un instant. Au chevet de leurs riches
malades, ces physionomies de mdecins  la mode deviennent expertes 
mentir. Avec son air le plus tendre, le plus cordial, il rpondit en
montrant une range de dents blouissantes:

Ce que j'ai promis sera fait, madame Jenkins. Maintenant, rentrez vite
et fermez votre croise. Le brouillard est froid ce matin.

Oui, le brouillard tait froid, mais blanc comme de la vapeur de neige;
et, tendu derrire les glaces du grand coup, il gayait de reflets doux
le journal dpli dans les mains du docteur. L-bas dans les quartiers
populeux, resserrs et noirs, dans le Paris commerant et ouvrier, on ne
connat pas cette brume matinale qui s'attarde aux grandes avenues;
de bonne heure l'activit du rveil, le va-et-vient des voitures
marachres, des omnibus, des lourds camions secouant leurs ferrailles,
l'ont vite hache, effiloque, parpille. Chaque passant en emporte un
peu dans un paletot rp, un cache-nez qui montre la trame, des
gants grossiers frotts l'un contre l'autre. Elle imbibe les blouses
frissonnantes, les water-proofs jets sur les jupes de travail; elle se
fond  toutes les haleines, chaudes d'insomnie ou d'alcool, s'engouffre
au fond des estomacs vides, se rpand dans les boutiques qu'on ouvre,
les cours noires, le long des escaliers dont elle inonde la rampe et les
murs, jusque dans les mansardes sans feu. Voil pourquoi il en reste si
peu dehors. Mais dans cette portion de Paris espace et grandiose, o
demeurait la clientle de Jenkins, sur ces larges boulevards plants
d'arbres, ces quais dserts, le brouillard planait immacul, en nappes
nombreuses, avec des lgrets et des floconnements d'ouate. C'tait
ferm, discret, presque luxueux, parce que le soleil derrire cette
paresse de son lever commenait  rpandre des teintes doucement
pourpres, qui donnaient  la brume enveloppant jusqu'au fate les
htels aligns, l'aspect d'une mousseline blanche jete sur des toffes
carlates. On aurait dit un grand rideau abritant le sommeil tardif
et lger de la fortune, pais rideau o rien ne s'entendait que le
battement discret d'une porte cochre, les mesures en fer-blanc des
laitiers, les grelots d'un troupeau d'nesses passant au grand trot
suivies du souffle court et haletant de leur berger, et le roulement
sourd du coup de Jenkins commenant sa tourne de chaque jour.

D'abord  l'htel de Mora. C'tait, sur le quai d'Orsay, tout  ct de
l'ambassade d'Espagne, dont les longues terrasses faisaient suite aux
siennes, un magnifique palais ayant son entre principale rue de Lille
et une porte sur le bord de l'eau. Entre deux hautes murailles revtues
de lierre, relies entre elles par d'imposants arcs de vote, le coup
fila comme une flche, annonc par deux coups d'un timbre retentissant
qui tirrent Jenkins de l'extase o la lecture de son journal semblait
l'avoir plong. Puis les roues amortirent leur bruit sur le sable d'une
vaste cour et s'arrtrent, aprs un lgant circuit, contre le perron
de l'htel, surmont d'une large marquise en rotonde. Dans la confusion
du brouillard, on apercevait une dizaine de voitures en ligne, et le
long d'une avenue d'acacias, tout secs en cette saison et nus dans leur
corce, les silhouettes de palefreniers anglais promenant  la main
les chevaux de selle du duc. Tout rvlait un luxe ordonn, repos,
grandiose et sr.

J'ai beau venir matin, d'autres arrivent toujours avant moi, se dit
Jenkins en voyant la file o son coup prenait place; mais, certain
de ne pas attendre, il gravit, la tte haute, d'un air d'autorit
tranquille, ce perron officiel que franchissaient chaque jour tant
d'ambitions frmissantes, d'inquitudes aux pieds trbuchants.

Ds l'antichambre, leve et sonore comme une glise, et que deux
grands feux de bois, en dpit des calorifres brlant nuit et jour,
emplissaient d'une vie rayonnante, le luxe de cet intrieur arrivait par
bouffes tides et capiteuses. Cela tenait  la fois de la serre et de
l'tuve. Beaucoup de chaleur dans de la clart; des boiseries blanches,
des marbres blancs, des fentres immenses, rien d'touff ni d'enferm,
et pourtant une atmosphre gale faite pour entourer quelque existence
rare, affine et nerveuse. Jenkins s'panouissait  ce soleil factice de
la richesse; il saluait d'un bonjour, mes enfants le suisse poudr, au
large baudrier d'or, les valets de pied en culotte courte, livre or et
bleu, tous debout pour lui faire honneur, effleurait du doigt la grande
cage des ouistitis pleine de cris aigus et de cabrioles, et s'lanait
en sifflotant sur l'escalier de marbre clair rembourr d'un tapis pais
comme une pelouse, conduisant aux appartements du duc. Depuis six mois
qu'il venait  l'htel de Mora, le bon docteur ne s'tait pas encore
blas sur l'impression toute physique de gaiet, du lgret que lui
causait l'air de cette maison.

Quoiqu'on ft chez le premier fonctionnaire de l'empire, rien ne sentait
ici l'administration ni ses cartons de paperasses poudreuses. Le duc
n'avait consenti  accepter ses hautes dignits de ministre d'tat,
prsident du conseil, qu' la condition de ne pas quitter son htel; il
n'allait au ministre qu'une heure ou deux par jour, le temps de donner
les signatures indispensables, et tenait ses audiences dans sa chambre 
coucher. En ce moment, malgr l'heure matinale, le salon tait plein.
On voyait l des figures graves, anxieuses, des prfets de province aux
lvres rases, aux favoris administratifs, un peu moins arrogants dans
cette antichambre que l-bas dans leurs prfectures, des magistrats,
l'air austre, sobres de gestes, des dputs aux allures importantes,
gros bonnets de la finance, usiniers cossus et rustiques, parmi lesquels
se dtachait a et l la grle tournure ambitieuse d'un substitut ou
d'un conseiller de prfecture, en tenue de solliciteur, habit noir
et cravate blanche; et tous, debout, assis, groups ou solitaires,
crochetaient silencieusement du regard cette haute porte ferme sur leur
destin, par laquelle ils sortiraient tout  l'heure triomphants ou la
tte basse. Jenkins traversa la foule rapidement, et chacun suivait
d'un oeil d'envie ce nouveau venu que l'huissier  chane, correct et
glacial, assis devant une table  ct de la porte, accueillait d'un
petit sourire  la fois respectueux et familier.

Avec qui est-il? demanda le docteur en montrant la chambre du duc.

Du bout des lvres, non sans un frisement d'oeil lgrement ironique,
l'huissier murmura un nom qui, s'ils l'avaient entendu, aurait indign
tous ces hauts personnages attendant depuis une heure que le costumier
de l'Opra et termin son audience.

Un bruit de voix, un jet de lumire... Jenkins venait d'entrer chez le
duc; il n'attendait jamais, lui.

Debout, le dos  la chemine, serr dans une veste en fourrure bleue
dont les douceurs de reflets affinaient une tte nergique et hautaine,
le prsident du conseil faisait dessiner sous ses yeux un costume de
pierrette que la duchesse porterait  son prochain bal, et donnait ses
indications avec la mme gravit que s'il et dict un projet de loi.

Ruchez la fraise trs fin et ne ruchez pas les manchettes... Bonjour,
Jenkins... Je suis  vous.

Jenkins s'inclina et fit quelques pas dans l'immense chambre dont les
croises, ouvrant sur un jardin qui allait jusqu' la Seine, encadraient
un des plus beaux aspects de Paris, les ponts, les Tuileries, le Louvre,
dans un entrelacement d'arbres noirs comme tracs  l'encre de Chine sur
le fond flottant du brouillard. Un large lit trs bas, lev de
quelques marches, deux ou trois petits paravents de laque aux vagues
et capricieuses dorures, indiquant ainsi que les doubles portes et les
tapis de haute laine, la crainte du froid pousse jusqu' l'excs, des
siges divers, chaises longues, chauffeuses, rpandus un peu au hasard,
tous bas, arrondis, de forme indolente ou voluptueuse, composaient
l'ameublement de cette chambre clbre o se traitaient les plus graves
questions et aussi les plus lgres avec le mme srieux d'intonation.
Au mur, un beau portrait de la duchesse; sur la chemine, un buste du
duc, oeuvre de Flicia Ruys, qui avait eu au rcent Salon les honneurs
d'une premire mdaille.

Eh bien! Jenkins, comment va, ce matin? dit l'Excellence en
s'approchant, pendant que le costumier ramassait ses dessins de modes,
pars sur tous les fauteuils.

--Et vous, mon cher duc? Je vous ai trouv un peu ple hier soir aux
Varits.

--Allons donc! Je ne me suis jamais si bien port... Vos perles me font
un effet du diable... Je me sens une vivacit, une verdeur... Quand je
pense comme j'tais fourbu il y a six mois.

Jenkins, sans rien dire, avait appuy sa grosse tte sur la fourrure du
ministre d'tat,  l'endroit o le coeur bat chez le commun des hommes.
Il couta un moment pendant que l'Excellence continuait  parler sur le
ton indolent, excd, qui faisait un des caractres de sa distinction.

Avec qui tiez-vous donc, docteur, hier soir? Ce grand Tartare bronz
qui riait si fort sur le devant de votre avant-scne?...

--C'tait le Nabab, monsieur le duc... Ce fameux Jansoulet, dont il est
tant question en ce moment.

--J'aurais d m'en douter. Toute la salle le regardait. Les actrices ne
jouaient que pour lui... Vous le connaissez? Quel homme est-ce?

--Je le connais... C'est--dire je le soigne... Merci, mon cher duc,
j'ai fini. Tout va bien par l... En arrivant  Paris, il y a un mois,
le changement de climat l'avait un peu prouv. Il m'a fait appeler, et
depuis m'a pris en grande amiti... Ce que je sais de lui, c'est qu'il
a une fortune colossale, gagne  Tunis, au service du bey, un coeur
loyal, une me gnreuse, o les ides d'humanit...

--A Tunis?... interrompit le duc fort peu sentimental et peu humanitaire
de sa nature... Alors, pourquoi ce nom de Nabab?

--Bah! les Parisiens n'y regardent pas de si prs... Pour eux, tout
riche tranger est un nabab, n'importe d'o il vienne... Celui-ci du
reste a bien le physique de l'emploi, un teint cuivr, des yeux de
braise ardente, de plus une fortune gigantesque dont il fait, je ne
crains pas de le dire, l'usage le plus noble et le plus intelligent.
C'est  lui que je dois,--ici le docteur prit un air modeste,--que je
dois d'avoir enfin pu constituer l'oeuvre de Bethlem pour l'allaitement
des enfants, qu'un journal du matin, que je parcourais tout  l'heure,
le _Messager_, je crois, appelle la grande pense philanthropique du
sicle.

Le duc jeta un regard distrait sur la feuille que Jenkins lui tendait.
Ce n'tait pas celui-l qu'on prenait avec des phrases de rclame.

Il faut qu'il soit trs riche, ce M. Jansoulet, dit-il froidement. Il
commandite le thtre de Cardailhac. Monpavon lui fait payer ses dettes,
Bois-l'Hry lui monte une curie, le vieux Schwalbach une galerie de
tableaux... C'est de l'argent, tout cela.

Jenkins se mit  rire:

Que voulez-vous, mon cher duc, vous le proccupez beaucoup, ce pauvre
Nabab. Arrivant ici avec la ferme volont de devenir Parisien, homme du
monde, il vous a pris pour modle en tout, et je ne vous cache pas qu'il
voudrait bien tudier son modle de plus prs.

--Je sais, je sais... Monpavon m'a dj demand de me l'amener...
Mais je veux attendre, je veux voir... Avec ces grandes fortunes, qui
viennent de si loin, il faut se garder... Mon Dieu, je ne dis pas... Si
je le rencontrais ailleurs que chez moi, au thtre, dans un salon...

--Justement madame Jenkins compte donner une petite fte, le mois
prochain. Si vous vouliez nous faire l'honneur...

--J'irai trs volontiers chez vous, mon cher docteur, et dans le cas
o votre Nabab serait l, je ne m'opposerais pas  ce qu'il me ft
prsent.

A ce moment l'huissier de service entr'ouvrit la porte.

M. le ministre de l'intrieur est dans le salon bleu... Il n'a qu'un
mot  dire  Son Excellence... M. le prfet de police attend toujours en
bas dans la galerie.

--C'est bien, dit le duc, j'y vais... Mais je voudrais en finir avant
avec ce costume... Voyons, pre chose, qu'est-ce que nous dcidons
pour ces ruches? A revoir, docteur... Rien  faire, n'est-ce pas, que
continuer les perles?

--Continuer les perles, dit Jenkins en saluant; et il sortit tout
radieux de deux bonnes fortunes qui lui arrivaient en mme temps,
l'honneur de recevoir le duc et le plaisir d'obliger son cher Nabab.
Dans l'antichambre, la foule des solliciteurs qu'il traversa tait
encore plus nombreuse qu' son entre; de nouveaux venus s'taient
joints aux patients de la premire heure, d'autres montaient l'escalier,
affairs et tout ples, et dans la cour, les voitures continuaient
 arriver,  se ranger en cercle sur deux rangs, gravement,
solennellement, pendant que la question des ruches aux manchettes se
discutait l-haut avec non moins de solennit.

--Au cercle, dit Jenkins  son cocher.

       *       *       *       *       *

Le coup roula le long des quais, repassa les ponts, gagna la place de
la Concorde, qui n'avait dj plus le mme aspect que tout  l'heure.
Le brouillard s'cartait vers le Garde-Meuble et le temple grec de la
Madeleine, laissant deviner a et l l'aigrette blanche d'un jet d'eau,
l'arcade d'un palais, le haut d'une statue, les massifs des Tuileries,
groups frileusement prs des grilles. Le voile non soulev, mais
dchir par places, dcouvrait des fragments d'horizon; et l'on voyait
sur l'avenue menant  l'Arc-de-Triomphe, des breaks passer au grand
trot, chargs de cochers et de maquignons, des dragons de l'impratrice,
des guides chamarrs et couverts de fourrures s'en aller deux par deux
en longues files, avec un cliquetis de mors, d'perons, des brouements
de chevaux frais, tout cela s'clairant d'un soleil encore invisible,
sortant du vague de l'air, y rentrant par masses, comme une vision
rapide du luxe matinal de ce quartier.

Jenkins descendit  l'angle de la rue Royale. Du haut en bas de la
grande maison de jeu, les domestiques circulaient, secouant les tapis,
arant les salons o flottait la bue des cigares, o des monceaux de
cendre fine tout embrase s'croulaient au fond des chemines, tandis
que sur les tables vertes, encore frmissantes des parties de la nuit,
brlaient quelques flambeaux d'argent dont la flamme montait toute
droite dans la lumire blafarde du grand jour. Le bruit, le va-et-vient
s'arrtaient au troisime tage, o quelques membres du cercle avaient
leur appartement. De ce nombre tait le marquis de Monpavon, chez qui
Jenkins se rendait.

Comment! c'est vous, docteur?... Diable emporte!... Quelle heure est-il
donc?... Suis pas visible.

--Pas mme pour le mdecin?

--Oh! pour personne... Question de tenue, mon cher... C'est gal, entrez
tout de mme... Chaufferez les pieds un moment pendant que Francis finit
de me coiffer.

Jenkins pntra dans la chambre  coucher, banale comme tous les garnis,
et s'approcha du feu sur lequel chauffaient des fers  friser de toutes
les dimensions, tandis que dans le laboratoire  ct, spar de la
chambre par une tenture algrienne, le marquis de Monpavon s'abandonnait
aux manipulations de son valet de chambre. Des odeurs de patchouli,
de coldcream, de corne et de poils brls s'chappaient de l'espace
restreint; et de temps en temps, quand Francis venait retirer un fer,
Jenkins entrevoyait une immense toilette charge de mille petits
instruments d'ivoire, de nacre et d'acier, limes, ciseaux, houppes et
brosses, de flacons, de godets, de cosmtiques, tiquets, rangs,
aligns, et parmi tout cet talage, maladroite et dj tremblante, une
main de vieillard, sche et longue, soigne aux ongles comme celle d'un
peintre japonais, qui hsitait au milieu de ces quincailleries menues et
de ces faences de poupe.

Tout en arrangeant son visage, la plus longue, la plus complique de ses
occupations du matin, Monpavon causait avec le docteur, racontait ses
malaises, le bon effet des perles qui le rajeunissaient, disait-il. Et
de loin, ainsi, sans le voir, on aurait cru entendre le duc du Mora,
tellement il lui avait pris ses faons de parler. C'taient les mmes
phrases inacheves, termines en ps... ps... ps... du bout des dents,
des machin, des chose, intercals  tout propos dans le discours,
une sorte de bredouillement aristocratique, fatigu, paresseux, o
se sentait un mpris profond pour l'art vulgaire de la parole. Dans
l'entourage du duc, tout le monde cherchait  imiter cet accent, ces
intonations ddaigneuses avec une affectation de simplicit.

Jenkins, trouvant la sance un peu longue, s'tait lev pour partir:

Adieu, je m'en vais... On vous verra chez le Nabab?

--Oui, je compte y djeuner... promis de lui amener Chose, Machin,
comment donc?... Vous savez pour notre grosse affaire... ps... ps...
ps... Sans quoi dispenserais bien d'y aller... vraie mnagerie, cette
maison-l...

L'Irlandais, malgr sa bienveillance, convint que la socit tait un
peu mle chez son ami. Mais quoi! il ne fallait pas lui en vouloir. Il
ne savait pas, ce pauvre homme.

Sait pas, et veut pas apprendre, fit Monpavon avec aigreur... Au
lieu de consulter les gens d'exprience... ps... ps... ps... premier
cornifleur venu. Avez-vous vu chevaux que Bois-l'Hry lui a fait
acheter? De la roustissure, ces btes-l. Et il les a payes vingt mille
francs. Parions que Bois-l'Hry les a eues pour six mille.

--Oh! fi donc... un gentilhomme! dit Jenkins avec l'indignation d'une
belle me se refusant  croire au mal.

Monpavon continua sans avoir l'air d'entendre:

Tout  parce que les chevaux sortaient de l'curie de Mora.

--C'est vrai que le duc lui tient au coeur,  ce cher Nabab. Aussi je
vais le rendre bien heureux en lui apprenant...

Le docteur s'arrta, embarrass.

En lui apprenant quoi, Jenkins?

Assez penaud, Jenkins dut avouer qu'il avait obtenu de Son Excellence la
permission de lui prsenter son ami Jansoulet. A peine eut-il achev sa
phrase, qu'un long spectre, au visage flasque, aux cheveux, aux favoris
multicolores, s'lana du cabinet dans la chambre, croisant de ses deux
mains sur un cou dcharn mais trs droit un peignoir de soie claire 
pois violets, dont il s'enveloppait comme un bonbon dans sa papillotte.
Ce que cette physionomie hro-comique avait de plus saillant, c'tait
un grand nez busqu tout luisant de coldcream, et un regard vif, aigu,
trop jeune, trop clair pour la paupire lourde et plisse qui le
recouvrait. Les malades de Jenkins avaient tous ce regard-l.

Vraiment il fallait que Monpavon ft bien mu pour se montrer ainsi
dpourvu de tout prestige. En effet, les lvres blanches, la voix
change, il s'adressa au docteur vivement sans zzayer cette fois, et
tout d'un trait:

Ah a! mon cher, pas de farce entre nous, n'est-ce pas?... Nous nous
sommes rencontrs tous les deux devant la mme cuelle; mais j'entends
que vous me laissiez la mienne. Et l'air tonn de Jenkins ne l'arrta
pas. Que ceci soit dit une fois pour toutes. J'ai promis au Nabab de
le prsenter au duc, ainsi que je vous ai prsent jadis. Ne vous mlez
donc pas de ce qui me regarde seul.

Jenkins mit la main sur son coeur, protesta de son innocence. Il n'avait
jamais eu l'intention... Certainement Monpavon tait trop l'ami du duc,
pour qu'un autre... Comment avait-il pu supposer?...

Je ne suppose rien, dit le vieux gentilhomme, plus calme mais toujours
froid. J'ai voulu seulement avoir une explication trs nette avec vous 
ce sujet.

L'Irlandais lui tendit sa main large ouverte.

Mon cher marquis, les explications sont toujours nettes entre gens
d'honneur.

--D'honneur est un grand mot, Jenkins... Disons gens de tenue... Cela
suffit.

Et cette tenue, qu'il invoquait comme suprme frein de conduite, le
rappelant tout  coup au sentiment de sa comique situation, le marquis
offrit un doigt  la poigne de main dmonstrative de son ami et repassa
dignement derrire son rideau, pendant que l'autre s'en allait, press
de reprendre sa tourne.

Quelle magnifique clientle il avait, ce Jenkins! Rien que des htels
princiers, des escaliers chauffs, chargs de fleurs  tous les tages,
des alcves capitonnes et soyeuses, o la maladie se faisait discrte,
lgante, o rien ne sentait cette main brutale qui jette sur un lit de
misre ceux qui ne cessent de travailler que pour mourir. Ce n'tait
pas  vrai dire des malades, ces clients du docteur irlandais. On n'en
aurait pas voulu dans un hospice. Leurs organes n'ayant pas mme la
force d'une secousse, le sige de leur mal ne se trouvait nulle part, et
le mdecin pench sur eux aurait cherch en vain la palpitation
d'une souffrance dans ces corps que l'inertie, le silence de la mort
habitaient dj. C'taient des puiss, des extnus, des anmiques
brls par une vie absurde, mais la trouvant si bonne encore qu'ils
s'acharnaient  la prolonger. Et les perles Jenkins devenaient fameuses
justement pour ce coup de fouet donn aux existences surmenes.

Docteur, je vous en conjure, que j'aille au bal ce soir! disait la
jeune femme anantie sur sa chaise longue et dont la voix n'tait plus
qu'un souffle.

--Vous irez, ma chre enfant.

Et elle y allait, et jamais elle n'avait t plus belle.

Docteur,  tout prix, duss-je en mourir, il faut que demain matin je
sois au conseil des ministres.

Il y tait, et il en rapportait un triomphe d'loquence et de diplomatie
ambitieuse. Aprs... oh! aprs, par exemple... Mais n'importe! jusqu'au
dernier jour, les clients de Jenkins circulaient, se montraient,
trompaient l'gosme dvorant de la foule. Ils mouraient debout, en gens
du monde.

Aprs mille dtours dans la Chausse-d'Antin, les Champs-Elyses, aprs
avoir visit tout ce qu'il y avait de millionnaire ou de titr dans
le faubourg Saint-Honor, le mdecin  la mode arriva  l'angle du
Cours-la-Reine et de la rue Franois 1er, devant une faade arrondie qui
tenait le coin du quai, et pntra au rez-de-chausse dans un intrieur
qui ne rassemblait en rien  ceux qu'il traversait depuis le matin. Ds
l'entre, des tapisseries couvrant les murs, de vieux vitraux coupant de
lanires de plomb un jour discret et mlang, un saint gigantesque en
bois sculpt qui faisait face  un monstre japonais aux yeux saillants,
au dos couvert d'cailles finement tuiles, indiquaient le got
imaginatif et curieux d'un artiste. Le petit domestique qui vint ouvrir
tenait en laisse un lvrier arabe plus grand que lui.

Madame Constance est  la messe, dit-il, et mademoiselle est dans
l'atelier, toute seule... Nous travaillons depuis six heures du matin,
ajouta l'enfant avec un billement lamentable que le chien attrapa au
vol et qui lui fit ouvrir toute grande sa gueule rose aux dents aigus.

Jenkins, que nous avons vu entrer si tranquillement dans la chambre du
ministre d'tat, tremblait un peu en soulevant la tenture qui masquait
la porte de l'atelier reste ouverte. C'tait un superbe atelier de
sculpture, dont la faade en coin arrondissait tout un ct vitr, bord
de pilastres, une large baie lumineuse opalise en ce moment par le
brouillard. Plus orne que ne le sont d'ordinaire ces pices de travail,
que les souillures du pltre, les bauchoirs, la terre glaise, les
flaques d'eau font ressembler  des chantiers de maonnerie, celle-ci
ajoutait un peu de coquetterie  sa destination artistique. Des plantes
vertes dans tous les coins, quelques bons tableaux accrochs au mur nu,
et  et l--portes par des consoles en chne--deux ou trois oeuvres de
Sbastien Ruys, dont la dernire, expose aprs sa mort, tait couverte
d'une gaze noire.

La matresse de la maison, Flicia Ruys, la fille du clbre sculpteur,
connue dj elle-mme par deux chefs-d'oeuvre, le buste de son pre et
celui du duc de Mora, se tenait au milieu de l'atelier, en train de
modeler une figure. Serre dans une amazone de drap bleu  longs plis,
un fichu de Chine roul autour de son cou comme une cravate de garon,
ses cheveux noirs groups sans apprt sur la forme antique de sa petite
tte, Flicia travaillait avec une ardeur extrme, qui ajoutait 
sa beaut la condensation, le resserrement de tous les traits d'une
expression attentive et satisfaite. Mais cela changea tout de suite 
l'arrive du docteur.

Ah! c'est vous, dit-elle brusquement, comme veille d'un rve... On
a donc sonn?... Je n'avais pas entendu.

Et dans l'ennui, la lassitude rpandus subitement sur cet adorable
visage, il ne resta plus d'expressif et de brillant que les yeux, des
yeux o l'clat factice des perles Jenkins s'avivait d'une sauvagerie de
nature.

Oh! comme la voix du docteur se fit humble et condescendante en lui
rpondant:

Votre travail vous absorbe donc bien, ma chre Flicia?... C'est
nouveau ce que vous faites l?... Cela me parat trs joli.

Il s'approcha de l'bauche encore informe, d'o sortait vaguement un
groupe de deux animaux, dont un lvrier qui dtalait  fond de train
avec une lance vraiment extraordinaire.

L'ide m'en est venue cette nuit... J'ai commenc  travailler  la
lampe... C'est mon pauvre Kadour qui ne s'amuse pas, dit la jeune fille
en regardant d'un air de bont caressante le lvrier  qui le petit
domestique ennuyait d'carter les pattes pour les remettre  la pose.

Jenkins remarqua paternellement qu'elle avait tort de se fatiguer ainsi,
et lui prenant le poignet avec des prcautions ecclsiastiques:

Voyons, je suis sr que vous avez la fivre.

Au contact de cette main sur la sienne, Flicia eut un mouvement presque
rpulsif.

Laissez... laissez... vos perles n'y peuvent rien... Quand je ne
travaille pas, je m'ennuie; je m'ennuie  mourir, je m'ennuie  tuer;
mes ides sont de la couleur de cette eau qui coule l-bas, saumtre et
lourde... Commencer la vie, et en avoir le dgot! C'est dur... J'en
suis rduite  envier ma pauvre Constance, qui passe ses journes sur
sa chaise, sans ouvrir la bouche, mais en souriant toute seule au pass
dont elle se souvient... Je n'ai pas mme cela, moi, de bons souvenir 
ruminer... Je n'ai que le travail... le travail!

Tout en parlant, elle modelait furieusement, tantt avec l'bauchoir,
tantt avec ses doigts, qu'elle essuyait de temps en temps  une petite
ponge pose sur la selle de bois soutenant le groupe; de telle sorte
que ses plaintes, ses tristesses, inexplicables dans une bouche de
vingt ans et qui avait au repos la puret d'un sourire grec, semblaient
profres au hasard et ne s'adresser  personne. Pourtant Jenkins en
paraissait inquiet, troubl, malgr l'attention vidente qu'il prtait
 l'ouvrage de l'artiste, ou plutt  l'artiste elle-mme,  la grce
triomphante de cette fille, que sa beaut semblait avoir prdestine 
l'tude des arts plastiques.

Gne par ce regard admiratif qu'elle sentait pos sur elle, Flicia
reprit:

A propos, vous savez que je l'ai vu, votre Nabab... On me l'a montr
vendredi dernire  l'Opra.

--Vous tiez  l'Opra vendredi?

--Oui... Le duc m'avait envoy sa loge.

Jenkins changea de couleur.

J'ai dcid Constance  m'accompagner. C'tait la premire fois depuis
vingt-cinq ans, depuis sa reprsentation d'adieu, qu'elle entrait
 l'Opra. a lui a fait un effet. Pendant le ballet surtout, elle
tremblait, elle rayonnait, tous ses anciens triomphes ptillaient dans
ses yeux. Est-on heureux d'avoir des motions pareilles... Un vrai
type, ce Nabab. Il faudra que vous me l'ameniez. C'est une tte qui
m'amuserait  faire.

--Lui, mais il est affreux!... Vous ne l'avez pas bien regard.

--Parfaitement, au contraire. Il tait en face de nous... Ce masque
d'thiopien blanc serait superbe en marbre. Et pas banal, au moins,
celui-l... D'ailleurs, puisqu'il est si laid que a, vous ne serez pas
aussi malheureux que l'an dernier quand je faisais le buste de Mora...
Quelle mauvaise figure vous aviez, Jenkins,  cette poque!

--Pour dix annes d'existence, murmura Jenkins d'une voix sombre, je ne
voudrais recommencer ces moments-l... Mais cela vous amuse, vous, de
voir souffrir.

--Vous savez bien que rien ne m'amuse, dit-elle en haussant les paules
avec une impertinence suprme.

Puis, sans le regarder, sans ajouter une parole, elle s'enfona dans une
de ces activits muettes par lesquelles les vrais artistes chappent 
eux-mmes et  tout ce qui les entoure.

Jenkins fit quelques pas dans l'atelier, trs mu, la lvre gonfle
d'aveux qui n'osaient pas sortir, commena deux ou trois phrases
demeures sans rponse; enfin, se sentant congdi, il prit son chapeau
et marcha vers la porte.

Ainsi, c'est entendu... Il faut vous l'amener.

--Qui donc?

--Mais le Nabab... C'est vous qui  l'instant mme...

--Ah! oui... fit l'trange personne dont les caprices ne duraient pas
longtemps, amenez-le si vous voulez; je n'y tiens pas autrement.

Et sa belle voix morne, o quelque chose semblait bris, l'abandon de
tout son tre disaient bien que c'tait vrai, qu'elle ne tenait  rien
au monde.

Jenkins sortit de l trs troubl le front assombri. Mais, sitt dehors,
il reprit sa physionomie riante et cordiale, tant de ceux qui vont
masqus dans les rues. La matine s'avanait. La brume, encore visible
aux abords de la Seine, ne flottait plus que par lambeaux et donnait une
lgret vaporeuse aux maisons du quai, aux bateaux dont on ne voyait
pas les roues,  l'horizon lointain dans lequel le dme des Invalides
planait comme un arostat dor dont le filet aurait secou des rayons.
Une tideur rpandue, le mouvement du quartier disaient que midi n'tait
pas loin, qu'il sonnerait bientt au battant de toutes les cloches.

Avant d'aller chez le Nabab, Jenkins avait pourtant une autre visite 
faire. Mais celle-l paraissait l'ennuyer beaucoup. Enfin, puisqu'il
l'avait promis! Et rsolument:

68, rue Saint-Ferdinand, aux Ternes, dit-il en sautant dans sa
voiture.

Le cocher Jo, scandalis, se fit rpter l'adresse deux fois; le cheval
lui-mme eut une petite hsitation, comme si la bte de prix, la frache
livre se fussent rvolts  l'ide d'une course dans un faubourg aussi
lointain, en dehors du cercle restreint mais si brillant o se groupait
la clientle de leur matre. On arriva tout de mme, sans encombre, au
bout d'une rue provinciale, inacheve, et  la dernire de ses btisses,
un immeuble  cinq tages, que la rue semblait avoir envoy en
reconnaissance pour savoir si elle pouvait continuer de ce ct, isol
qu'il tait entre des terrains vagues attendant des constructions
prochaines ou remplis de matriaux de dmolitions, avec des pierres de
taille, de vieilles persiennes poses sur le vide, des ais moisis dont
les ferrures pendaient, immense ossuaire de tout un quartier abattu.

D'innombrables criteaux se balanaient au-dessus de la porte dcore
d'un grand cadre de photographies blanc de poussire, auprs duquel
Jenkins resta un moment en arrt. L'illustre mdecin tait-il donc venu
si loin pour se faire faire un portrait-carte? On aurait pu le croire, 
l'attention qui le retenait devant cet talage, dont les quinze ou vingt
photographies reprsentaient la mme famille en des allures, des poses
et des expressions diffrentes: un vieux monsieur, le menton soutenu par
une haute cravate blanche, une serviette de cuir sous le bras, entour
d'une niche de jeunes filles coiffes en nattes ou en boucles, de
modestes ornements sur leurs robes noires. Quelquefois le vieux monsieur
n'avait pos qu'avec deux de ses fillettes; ou bien une de ces jeunes
et jolies silhouettes se dessinait, solitaire, le coude sur une colonne
tronque, la tte penche sur un livre, dans une pose naturelle et
abandonne. Mais en somme c'tait toujours le mme motif avec des
variantes, et il n'y avait pas dans la vitrine d'autre monsieur que le
vieux monsieur  cravate blanche, pas d'autres figures fminines que
celles de ses nombreuses filles.

Les ateliers dans la maison, au cinquime, disait une ligne dominant
le cadre. Jenkins soupira, mesura de l'oeil la distance qui sparait
le sol du petit balcon l-haut, prs des nuages; puis il se dcida 
entrer. Dans le couloir, il se croisa avec une cravate blanche et
une majestueuse serviette en cuir, videmment le vieux monsieur de
l'talage. Interrog, celui-ci rpondit que M. Maranne habitait en effet
le cinquime: Mais, ajouta-t-il avec un sourire engageant, les tages
ne sont pas hauts. Sur cet encouragement, l'Irlandais se mit  monter
un escalier troit et tout neuf avec des paliers pas plus grands
qu'une marche, une seule porte par tage, et des fentres coupes qui
laissaient voir une cour aux pavs tristes et d'autres cages d'escalier,
toutes vides; une de ces affreuses maisons modernes, bties  la
douzaine par des entrepreneurs sans le sou et dont le plus grand
inconvnient consiste en des cloisons minces qui font vivre tous
les habitants dans une communaut de phalanstre. En ce moment,
l'incommodit n'tait pas grande, le quatrime et le cinquime tages
se trouvant seuls occups, comme si les locataires y taient tombs du
ciel.

Au quatrime, derrire une porte dont la plaque en cuivre annonait M.
JOYEUSE, _expert en critures,_ le docteur entendit un bruit de rires
frais, de jeunes bavardages, de pas tourdis qui l'accompagnrent
jusqu'au-dessus, jusqu' l'tablissement photographique.

C'est une des surprises de Paris que ces petites industries perches
dans des coins et qui ont l'air de n'avoir aucune communication avec le
dehors. On se demande comment vivent les gens qui s'installent dans ces
mtiers-l, quelle providence mticuleuse peut envoyer par exemple des
clients  un photographe log au cinquime dans des terrains vagues,
tout en haut de la rue Saint-Ferdinand, ou des critures  tenir au
comptable du dessous. Jenkins, en se faisant cette rflexion, sourit de
piti, puis entra tout droit comme l'y invitait l'inscription suivante:
Entrez sans frapper. Hlas on n'abusait gure de la permission... Un
grand garon  lunettes, en train d'crire sur une petite table, les
jambes entortilles d'une couverture de voyage, se leva prcipitamment
pour venir au devant du visiteur que sa myopie l'avait empch de
reconnatre.

Bonjour, Andr... dit le docteur tendant sa main loyale.

--Monsieur Jenkins!

--Tu vois, je suis bon enfant comme toujours... Ta conduite envers nous,
ton obstination  vivre loin de tes parents commandaient  ma dignit
une grande rserve; mais ta mre a pleur. Et me voil.

Il regardait, tout en parlant, ce pauvre petit atelier, dont les murs
nus, les meubles rares, l'appareil photographique tout neuf, la petite
chemine  la prussienne, neuve aussi, et n'ayant jamais vu le feu,
s'clairaient dsastreusement sous la lumire droite qui tombait du toit
de verre. La mine tire, la barbe grle du jeune homme,  qui la couleur
claire de ses yeux, la hauteur troite de son front, ses cheveux longs
et blonds rejets en arrire donnaient l'air d'un illumin, tout
s'accentuait dans le jour cru; et aussi l'pre vouloir de ce regard
limpide qui fixait Jenkins froidement et d'avance opposait  toutes ses
raisons,  toutes ses protestations, une invincible rsistance.

Mais le bon Jenkins feignait de ne pas s'en apercevoir:

Tu le sais, mon cher Andr... Du jour o j'ai pous ta mre, je
t'ai regard comme mon fils. Je comptais te laisser mon cabinet, ma
clientle, te mettre le pied dans un trier dor, heureux de te voir
suivre une carrire consacre au bien de l'humanit... Tout  coup, sans
dire pourquoi, sans te proccuper de l'effet qu'une pareille rupture
pourrait avoir aux yeux du monde, tu t'es cart de nous, tu as laiss
l tes tudes, renonc  ton avenir pour te lancer dans je ne sais
quelle vie dcoute, entreprendre un mtier ridicule, le refuge et le
prtexte de tous les dclasss.

--Je fais ce mtier pour vivre... C'est un gagne-pain en attendant.

--En attendant quoi? la gloire littraire? Il regardait ddaigneusement
le griffonnage pars sur la table.

Mais tout cela n'est pas srieux, et voici ce que je viens te dire:
une occasion s'offre  toi, une porte  deux battants ouverte sur
l'avenir... L'Oeuvre de Bethlem est fonde... Le plus beau de mes rves
humanitaires a pris corps... Nous venons d'acheter une superbe villa 
Nanterre pour installer notre premier tablissement. C'est la direction,
c'est la surveillance de cette maison que j'ai song  te confier comme
 un autre moi-mme. Une habitation princire, des appointements de chef
de division et la satisfaction d'un service rendu  la grande famille
humaine... Dis un mot et je t'emmne chez le Nabab, chez l'homme au
grand coeur qui fait les frais de notre entreprise... Acceptes-tu?

--Non, dit l'autre si schement que Jenkins en fut dcontenanc.

--C'est bien cela... Je m'attendais  ce refus en venant ici, mais
je suis venu quand mme. J'ai pris pour devise: Faire le bien sans
esprance. Et je reste fidle  ma devise... Ainsi c'est entendu...
tu prfres  l'existence honorable, digne, fructueuse que je viens te
proposer, une vie de hasard sans issue et sans dignit...

Andr ne rpondit rien; mais son silence parlait pour lui.

Prends garde... tu sais ce qu'entranera cette dcision, un loignement
dfinitif, mais tu l'as toujours dsir... Je n'ai pas besoin de te
dire, continua Jenkins, que briser avec moi, c'est rompre aussi avec ta
mre. Elle et moi ne faisons qu'un.

Le jeune homme plit, hsita une seconde, puis dit avec effort:

S'il plat  ma mre de venir me voir ici, j'en serai certes bien
heureux... mais ma rsolution de sortir de chez vous, de n'avoir plus
rien de commun avec vous est irrvocable.

--Et au moins diras-tu pourquoi?

Il fit signe que non, qu'il ne le dirait pas.

Pour le coup, l'Irlandais eut un vrai mouvement de colre. Toute sa
figure prit une expression sournoise, farouche, qui aurait bien tonn
ceux qui ne connaissaient que le bon et loyal Jenkins; mais il se garda
bien d'aller plus loin dans une explication qu'il craignait peut-tre
autant qu'il la dsirait.

Adieu, fit-il du seuil en retournant  demi la tte... Et ne vous
adressez jamais  nous.

--Jamais... rpondit son beau-fils d'une voix ferme.

Cette fois, quand le docteur eut dit  Jo: place Vendme, le cheval,
comme s'il avait compris qu'on allait chez le Nabab, agita firement
ses gourmettes tincelantes, et le coup partit  fond de train,
transformant en soleil chaque essieu de ses roues... Venir si loin pour
chercher une rception pareille! Une clbrit du temps traite ainsi
par ce bohme! Essayez donc de faire le bien!... Jenkins coula sa
colre dans un long monologue de ce genre; puis tout  coup se secouant:
Ah bah... Et ce qui restait de soucieux  son front se dissipa vite
sur le trottoir de la place Vendme. Midi sonnait partout dans le
soleil. Sorti de son rideau de brume, Paris luxueux, rveill et debout,
commenait sa journe tourbillonnante. Les vitrines de la rue de la
Paix resplendissaient. Les htels de la place paraissaient s'aligner
firement pour les rceptions d'aprs-midi; et, tout au bout de la rue
Castiglione aux blanches arcades, les Tuileries, sous un beau rayon
d'hiver dressaient des statues grelottantes, roses de froid, dans le
dnment des quinconces.




II

UN DJEUNER PLACE VENDOME


Ils n'taient gure plus d'une vingtaine ce matin-l dans la salle 
manger du Nabab, une salle  manger en chne sculpt, sortie la veille
de chez quelque grand tapissier, qui du mme coup avait fourni les
quatre salons en enfilade entrevus dans une porte ouverte, les tentures
du plafond, les objets d'art, les lustres, jusqu' la vaisselle plate
tale sur les dressoirs, jusqu'aux domestiques qui servaient. C'tait
bien l'intrieur improvis, ds la descente du chemin de fer, par un
gigantesque parvenu press de jouir. Quoiqu'il n'y et pas autour de la
table la moindre robe de femme, un bout d'toffe claire pour l'gayer,
l'aspect n'en tait pas monotone, grce au disparate,  la bizarrerie
des convives, des lments de tous les mondes, des chantillons
d'humanit dtachs de toutes les races, en France, en Europe, dans
l'univers entier, du haut en bas de l'chelle sociale. D'abord, le
matre du logis, espce de gant,--tann, hl, safran, la tte dans
les paules,-- qui son nez court et perdu dans la bouffissure du
visage, ses cheveux crpus, masss comme un bonnet d'astrakan sur un
front bas et ttu, ses sourcils en broussailles avec des yeux de chapard
embusqu, donnaient l'aspect froce d'un Kalmouck, d'un sauvage de
frontires, vivant de guerre et de rapines. Heureusement le bas de la
figure, la lvre lippue et double, qu'un sourire adorable de bont
panouissait, relevait, retournait tout  coup, temprait d'une
expression  la Saint Vincent de Paule cette laideur farouche, cette
physionomie si originale qu'elle en oubliait d'tre commune. Et pourtant
l'extraction infrieure se trahissait d'autre faon par la voix, une
voix de marinier du Rhne, raille et voile, o l'accent mridional
devenait plus grossier que dur, et deux mains largies et courtes,
phalanges velues, doigts carrs et sans ongles, qui, poses sur la
blancheur de la nappe, parlaient de leur pass avec une loquence
gnante. En face, de l'autre ct de la table, dont il tait un des
commensaux habituels, se tenait le marquis de Monpavon, mais un Monpavon
qui ne ressemblait en rien au spectre maquill, aperu plus haut, un
homme superbe et sans ge, grand nez majestueux, prestance seigneuriale,
talant un large plastron de linge immacul, qui craquait sous l'effort
continu de la poitrine  se cambrer en avant, et se bombait chaque fois
avec le bruit d'un dindon blanc qui se gonfle, ou d'un paon qui fait la
roue. Son nom de Monpavon lui allait bien.

De grande famille, richement apparent, mais ruin par le jeu et les
spculations, l'amiti du duc de Mora lui avait valu une recette
gnrale de premire classe. Malheureusement sa sant ne lui avait pas
permis de garder ce beau poste,--les gens bien informs disaient que sa
sant n'y tait pour rien,--et depuis un an il vivait  Paris, attendant
d'tre guri, disait-il, pour reprendre sa position. Les mmes gens
assuraient qu'il ne la retrouverait jamais, et que mme, sans de hautes
protections... Du reste, le personnage important du djeuner; cela se
sentait  la faon dont les domestiques le servaient, dont le Nabab
le consultait, l'appelant monsieur le marquis, comme  la
Comdie-Franaise, moins encore par dfrence que par fiert, pour
l'honneur qui en rejaillissait sur lui-mme. Plein de ddain pour
l'entourage, M. le marquis parlait peu, de trs haut, et comme en se
penchant vers ceux qu'il honorait de sa conversation. De temps en temps,
il jetait au Nabab, par dessus la table, quelques phrases nigmatiques
pour tous.

J'ai vu le duc hier... M'a beaucoup parl de vous  propos de cette
affaire... Vous savez, chose... machin... Comment donc?

--Vraiment?... Il vous a parl de moi? Et le bon Nabab, tout glorieux,
regardait autour de lui avec des mouvements de tte tout  fait
risibles, ou bien il prenait l'air recueilli d'une dvote entendant
nommer Notre-Seigneur.

--Son Excellence vous verrait avec plaisir entrer dans la... ps... ps...
ps... dans la chose.

--Elle vous l'a dit?

--Demandez au gouverneur... l'a entendu comme moi.

Celui qu'on appelait le gouverneur, Paganetti de son vrai nom, tait un
petit homme expressif, et gesticulant, fatiguant  regarder, tellement
sa figure prenait d'aspects divers en une minute. Il dirigeait la
_Caisse territoriale_ de la Corse, une vaste entreprise financire, et
venait dans la maison pour la premire fois, amen par Monpavon; aussi
occupait-il une place d'honneur. De l'autre ct du Nabab, un vieux,
boutonn jusqu'au menton dans une redingote sans revers  collet
droit comme une tunique orientale, la face taillade de mille petites
raillures, une moustache blanche coupe militairement. C'tait
Brahim-Bey, le plus vaillant colonel de la rgence de Tunis, aide
de camp de l'ancien bey qui avait fait la fortune de Jansoulet. Les
exploits glorieux de ce guerrier se montraient crits en rides, en
fltrissures de dbauche, sur sa lvre infrieure sans ressort, comme
dtendue, ses yeux sans cils, brls et rouges. Une de ces ttes qu'on
voit au banc des accuss dans les affaires  huis clos. Les autres
convives s'taient assis ple-mle, au hasard de l'arrive, de la
rencontre, car le logis s'ouvrait  tout le monde, et le couvert tait
mis chaque matin pour trente personnes.

Il y avait l le directeur du thtre que le Nabab commanditait,
Cardailhac, renomm pour son esprit presque autant que pour ses
faillites, ce merveilleux dcoupeur qui, tout en dtachant les membres
d'un perdreau, prparait un de ses bons mots et le dposait avec une
aile dans l'assiette qu'on lui prsentait. C'tait un ciseleur plutt
qu'un improvisateur, et la nouvelle manire de servir les viandes,  la
russe et pralablement dcoupes, lui avait t fatale en lui enlevant
tout prtexte  un silence prparatoire. Aussi, disait-on gnralement
qu'il baissait. Parisien, d'ailleurs, dandy jusqu'au bout des ongles,
et, comme il s'en vantait lui-mme, pas gros comme a de superstition
par tout le corps, ce qui lui permettait de donner des dtails trs
piquants sur les femmes de son thtre  Brahim-Bey, qui l'coutait
comme on feuillette un mauvais livre, et de parler thologie au jeune
prtre son plus proche voisin, un cur de quelque petite bourgade
mridionale, maigre et le teint brl comme le drap de sa soutane, avec
les pommettes ardentes, le nez pointu tout en avant des ambitieux, et
disant  Cardailhac, trs haut, sur un ton de protection, d'autorit
sacerdotale:

Nous sommes trs contents de M. Guizot... Il va bien, il va trs
bien... C'est une conqute pour l'glise.

A ct de ce pontife au rabat cir, le vieux Schwalbach, le fameux
marchand de tableaux, montrait sa barbe de prophte, jaunie par places
comme une toison malpropre, ses trois paletots aux tons moisis, toute
cette tenue lche et ngligente qu'on lui pardonnait au nom de l'art,
et parce qu'il tait de bon got d'avoir chez soi, dans un temps o la
manie des galeries remuait dj des millions, l'homme le mieux plac
pour ces transactions vaniteuses. Schwalbach ne parlait pas, se
contentant de promener autour de lui son norme monocle en forme de
loupe et de sourire dans sa barbe devant les singuliers voisinages que
faisait cette table unique au monde. C'est ainsi que M. de Monpavon
avait tout prs de lui--et il fallait voir comme la courbe ddaigneuse
de son nez s'accentuait  chaque regard dans cette direction--le
chanteur Garrigou, un pays de Jansoulet, ventriloque distingu, qui
chantait Figaro dans le patois du Midi et n'avait pas son pareil pour
les imitations d'animaux. Un peu plus loin, Cabassu, un autre
pays, petit homme court et trapu, au cou de taureau, aux biceps
michelangesques, qui tenait  la fois du coiffeur marseillais et
de l'hercule de foire, masseur, pdicure, manicure, et quelque peu
dentiste, mettait ses deux coudes sur la table avec l'aplomb d'un
charlatan qu'on reoit le matin et qui sait les petites infirmits, les
misres intimes de l'intrieur o il se trouve. M. Bompain compltait ce
dfil des subalternes, classs du moins dans une spcialit, Bompain,
le secrtaire, l'intendant, l'homme de confiance, entre les mains de
qui toutes les affaires de la maison passaient; et il suffisait de voir
cette attitude solennellement abrutie, cet air vague, ce fez turc pos
maladroitement sur cette tte d'instituteur de village pour comprendre 
quel personnage des intrts comme ceux du Nabab avaient t abandonns.

Enfin, pour remplir les vides parmi ces figures esquisses, la
Turquerie! Des Tunisiens, des Marocains, des gyptiens, des Levantins;
et, mle  cet lment exotique, toute une bohme parisienne et
multicolore de gentilshommes dcavs, d'industriels louches, de
journalistes vids, d'inventeurs de produits bizarres, de gens du Midi
dbarqus sans un sou, tout ce que cette grande fortune attirait, comme
la lumire d'un phare, de navires perdus  ravitailler, ou de bandes
d'oiseaux tourbillonnant dans le noir. Le Nabab admettait ce ramassis
 sa table par bont, par gnrosit, par faiblesse, par une grande
facilit de moeurs, jointe  une ignorance absolue, par un reste de
ces mlancolies d'exil, de ces besoins d'expansion qui lui faisaient
accueillir, l-bas,  Tunis, dans son splendide palais du Bardo, tout
ce qui dbarquait de France, depuis le petit industriel exportant des
articles de Paris, jusqu'au fameux pianiste en tourne, jusqu'au consul
gnral.

En coutant ces accents divers, ces intonations trangres brusques ou
bredouillantes, en regardant ces physionomies si diffrentes, les unes
violentes, barbares, vulgaires, d'autres extra-civilises, fanes,
boulevardires, comme blettes, les mmes varits, se trouvant dans le
service, o des larbins sortis la veille de quelque bureau, l'air
insolent, ttes de dentistes ou de garons de bains, s'affairaient parmi
des thiopiens immobiles et luisants comme des torchres de marbre noir,
il tait impossible de dire exactement o l'on se trouvait; en tout cas,
on ne se serait jamais cru place Vendme, en plein coeur battant et
centre de vie de notre Paris moderne. Sur la table, mme dpaysement de
mets exotiques, de sauces au safran ou aux anchois, d'pices compliques
de friandises turques, de poulets aux amandes frites; cela, joint  la
banalit de l'intrieur, aux dorures de ses boiseries, au tintement
criard des sonnettes neuves, donnait l'impression d'une table d'hte de
quelque grand htel de Smyrne ou de Calcutta, ou d'une luxueuse salle 
manger du paquebot transatlantique, le _Preire_ ou le _Sina_.

Il semble que cette diversit de convives,--j'allais dire de
passagers,--dt rendre le repas anim et bruyant. Loin de l. Ils
mangeaient tous nerveusement, silencieusement, en s'observant du coin
de l'oeil, et mme les plus mondains, ceux qui paraissaient le plus 
l'aise, avaient dans le regard l'garement et le trouble d'une pense
fixe, une fivre anxieuse qui les faisaient parler sans rpondre,
couter sans comprendre un mot de ce qu'on avait dit.

Tout  coup la porte de la salle  manger s'ouvrit:

Ah! voil Jenkins, fit le Nabab tout joyeux... Salut, salut, docteur...
Comment a va, mon camarade?

Un sourire circulaire, une nergique poigne de main  l'amphitryon, et
Jenkins s'assit en face de lui,  ct de Monpavon, devant le couvert
qu'un domestique venait d'apporter en toute hte et sans avoir reu
d'ordre, exactement comme  une table d'hte. Au milieu de ces figures
proccupes et fivreuses, au moins celle-l contrastait par sa
bonne humeur, son panouissement, cette bienveillance loquace
et complimenteuse qui fait des Irlandais un peu les Gascons de
l'Angleterre. Et quel robuste apptit, avec quel entrain, quelle libert
de conscience il manoeuvrait, tout en parlant, sa double range de dents
blanches.

Eh bien! Jansoulet, vous avez lu?

--Quoi donc?

--Comment! vous ne savez pas?... Vous n'avez pas lu ce que le
_Messager_ dit de vous ce matin?

Sous le hle pais de ses joues, le Nabab rougit comme un enfant, et les
yeux brillants de plaisir:

C'est vrai?... le _Messager_ a parl de moi?

--Pendant deux colonnes... Comment Mossard ne vous l'a-t-il pas
montr?

--Oh! fit Mossard modestement, cela ne valait pas la peine.

C'tait un petit journaliste, blondin et poupin, assez joli garon,
mais dont la figure prsentait cette fanure particulire aux garons de
restaurants de nuit, aux comdiens et aux filles, faite de grimaces de
convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour tre l'amant
gag d'une reine exile et trs lgre. Cela se chuchotait autour de
lui, et lui faisait dans son monde une place envie et mprisable.

Jansoulet insista pour lire l'article, impatient de savoir ce qu'on
disait de lui. Malheureusement, Jenkins avait laiss son exemplaire chez
le duc.

Qu'on aille vite me chercher un _Messager_, dit le Nabab au domestique
derrire lui.

Mossard intervint:

C'est inutile, je dois avoir la chose sur moi.

Et avec le sans-faon de l'habitu d'estaminet, du reporter qui
griffonne son fait-divers en face d'une chope, le journaliste tira un
portefeuille bourr de notes, papiers timbrs, dcoupures de journaux,
billets satins  devises,--qu'il parpilla sur la table, en reculant
son assiette pour chercher l'preuve de son article.

Voil... Il la passait  Jansoulet; mais Jenkins rclama:

--Non... non... lisez tout haut.

L'assemble faisant chorus, Mossard reprit son preuve et commena 
lire  haute voix L'OEUVRE DE BETHLHEM et M. BERNARD JANSOULET, un long
dithyrambe en faveur de l'allaitement artificiel, crit sur des notes
de Jenkins, reconnaissables  certaines phrases en baudruche que
l'Irlandais affectionnait... le long martyrologue de l'enfance...
le mercenariat du sein... La chvre bienfaitrice et nourrice..., et
finissant, aprs une pompeuse description du splendide tablissement de
Nanterre, par l'loge de Jenkins et la glorification de Jansoulet: O
Bernard Jansoulet, bienfaiteur de l'enfance!...

Il fallait voir la mine vexe, scandalise des convives. Quel intrigant
que ce Mossard!... Quelle impudente flagornerie!... Et le mme sourire
envieux, ddaigneux tordait toutes les bouches. Le diable, c'est qu'on
tait forc d'applaudir, de paratre enchant, le matre de maison
n'ayant pas l'odorat blas en fait d'encens et prenant tout trs
au srieux, l'article et les bravos qu'il soulevait. Sa large face
rayonnait pendant la lecture. Souvent, l-bas, au loin, il avait fait ce
rve d'tre ainsi cantiqu dans les journaux parisiens, d'tre quelqu'un
au milieu de cette socit, la premire de toutes, sur laquelle le monde
entier a les yeux fixs comme sur un porte-lumire. Maintenant ce rve
devenait rel. Il regardait tous ces gens attabls, cette desserte
somptueuse, cette salle  manger lambrisse, aussi haute certainement
que l'glise de son village; il coutait le bruit sourd de Paris roulant
et pitinant sous ses fentres, avec le sentiment intime qu'il allait
devenir un gros rouage de cette machine active et complique. Et alors,
dans le bien-tre du repas, entre les lignes de cette triomphante
apologie, par un effet de contraste, il voyait se drouler sa propre
existence, son enfance misrable, sa jeunesse aventureuse et tout aussi
triste, les jours sans pain, les nuits sans asile. Puis tout  coup,
la lecture finie, au milieu d'un dbordement de joie, d'une de ces
effusions mridionales qui forcent  penser tout haut, il s'cria, en
avanant vers ses convives son sourire franc et lippu:

Ah! mes amis, mes chers amis, si vous saviez comme je suis heureux,
quel orgueil j'prouve!

Il n'y avait gure que six semaines qu'il tait dbarqu. A part deux
ou trois compatriotes, il connaissait  peine de la veille et pour leur
avoir prt de l'argent ceux qu'il appelait ses amis. Aussi cette subite
expansion parut assez extraordinaire; mais Jansoulet, trop mu pour rien
observer, continua:

Aprs ce que je viens d'entendre, quand je me vois l dans ce grand
Paris, entour de tout ce qu'il contient de noms illustres, d'esprits
distingus, et puis que je me souviens de l'choppe paternelle! Car je
suis n dans une choppe... Mon pre vendait des vieux clous au coin
d'une borne, au Bourg-Saint-Andol. C'est  peine si nous avions du pain
chez nous tous les jours et du fricot tous les dimanches. Demandez 
Cabassu. Il m'a connu dans ce temps-l. Il peut dire si je mens... Oh!
oui, j'en ai fait de la misre.--Il releva la tte avec un sursaut
d'orgueil en humant le got des truffes rpandu dans l'air
touff.--J'en ai fait, et de la vraie, et pendant longtemps. J'ai eu
froid, j'ai eu faim, mais la grande faim, vous savez, celle qui sole,
qui tord l'estomac, vous fait des ronds dans la tte, vous empche d'y
voir comme si on vous vidait l'intrieur des yeux avec un couteau 
hutres. J'ai pass des journes au lit faute d'un paletot pour sortir;
heureux encore quand j'avais un lit, ce qui manquait quelquefois. J'ai
demand mon pain  tous les mtiers; et ce pain m'a cot tant de mal,
il tait si noir, si coriace que j'en ai encore un got amer et moisi
dans la bouche. Et comme a jusqu' trente ans. Oui, mes amis,  trente
ans--et je n'en ai pas cinquante--j'tais encore un gueux, sans un
sou, sans avenir, avec le remords de la pauvre maman devenue veuve qui
crevait de faim l-bas dans son choppe et  qui je ne pouvais rien
donner.

Les physionomies des gens taient curieuses autour de cet amphytrion
racontant son histoire des mauvais jours. Quelques-uns paraissaient
choqus, Monpavon surtout. Cet talage de guenilles tait pour lui d'un
got excrable, un manque absolu de tenue. Cardailhac, ce sceptique et
ce dlicat, ennemi des scnes d'attendrissement, le visage fixe et comme
hypnotis, dcoupait un fruit au bout de sa fourchette en lamelles aussi
fines que des papiers  cigarettes. Le gouverneur avait au contraire
une mimique platement admirative, des exclamations de stupeur,
d'apitoiement; pendant que, non loin, comme un contraste singulier,
Brahim-Bey, le foudre de guerre, chez qui cette lecture suivie d'une
confrence aprs un repas copieux avait dtermin un sommeil rparateur,
dormait la bouche en rond dans sa moustache blanche, la face
congestionne par son hausse-col qui remontait. Mais l'expression la
plus gnrale, c'tait l'indiffrence et l'ennui. Qu'est-ce que cela
pouvait leur faire, je vous le demande, l'enfance de Jansoulet au
Bourg-Saint-Andol, ce qu'il avait souffert, comment il avait trim? Ce
n'est pas pour ces sornettes-l qu'ils taient venus. Aussi des airs
faussement intresss, des regards qui comptaient les oves du plafond
ou les miettes de pain de la nappe, des bouches serres pour retenir un
billement, trahissaient l'impatience gnrale cause par cette histoire
intempestive. Et lui ne se lassait pas. Il se plaisait dans le rcit
de ses souffrances passes, comme le marin  l'abri se rappelant
ses courses sur les mers lointaines, et les dangers, et les grands
naufrages. Venait ensuite l'histoire de sa chance, le prodigieux hasard
qui l'avait mis tout  coup sur le chemin de la fortune. J'errais sur
le port de Marseille, avec un camarade aussi pouilleux que moi, qui
s'est enrichi chez le Bey, lui aussi, et, aprs avoir t mon copain,
mon associ, est devenu mon plus cruel ennemi. Je peux bien vous dire
son nom, pardi! Il est assez connu... Hemerlingue... Oui, Messieurs, le
chef de la grande maison de banque Hemerlingue et fils n'avait pas, en
ce temps-l, de quoi seulement se payer deux sous de _claurisses_, sur
le quai... Griss par l'air voyageur qu'il y a l-bas, la pense nous
vint de partir, d'aller chercher notre vie dans quelque pays de soleil,
puisque les pays de brume nous taient si durs... Mais o aller? Nous
fmes ce que font parfois les matelots pour savoir dans quel bouge
manger leur paie. On colle un bout de papier sur le bord de son chapeau.
On fait tourner le chapeau sur une canne; quand il s'arrte, on prend le
point... Pour nous, l'aiguille en papier marquait Tunis... Huit jours
aprs, je dbarquais  Tunis avec un demi-louis dans ma poche, et j'en
reviens aujourd'hui avec vingt-cinq millions...

Il y eut une commotion lectrique autour de la table, un clair
dans tous les yeux, mme dans ceux des domestiques. Cardailhac dit:
Mazette! Le nez de Monpavon s'humanisa.

Oui, mes enfants, vingt-cinq millions liquides, sans parler de tout ce
que j'ai laiss  Tunis, de mes deux palais du Bardo, de mes navires
dans le port de la Goulette, de mes diamants, de mes pierreries, qui
valent certainement plus du double. Et vous savez, ajouta-t-il avec son
bon sourire, sa voix raille et canaille, quand il n'y en aura plus, il
y en aura encore.

Toute la table se leva, galvanise.

Bravo... Ah! bravo...

--Superbe.

--Trs chic... trs chic...

--a c'est envoy.

--Un homme comme celui-l devrait tre  la Chambre.

--Il y sera, per Bacco, j'en rponds, dit le gouverneur d'une voix
clatante; et, dans un transport d'admiration, ne sachant comment
prouver son enthousiasme, il prit la grosse main velue du Nabab et la
porta  ses lvres par un mouvement irrflchi. Ils sont dmonstratifs
dans ce pays-l... Tout le monde tait debout; on ne se rassit pas.

Jansoulet, rayonnant, s'tait lev  son tour et jetant sa serviette:

Allons prendre le caf...

Aussitt un tumulte joyeux se rpandit dans les salons, vastes pices
dont l'or composait  lui seul la lumire, l'ornementation, la
somptuosit. Il tombait du plafond en rayons aveuglants, suintait des
murs en filets, croisillons, encadrements de toute sorte. On en gardait
un peu aux mains lorsqu'on roulait un meuble ou qu'on ouvrait une
fentre; et les tentures elles-mmes, trempes dans ce Pactole,
conservaient sur leurs plis droits la raideur, le scintillement d'un
mtal. Mais rien de personnel, d'intime, de cherch. Le luxe uniforme
de l'appartement garni. Et ce qui ajoutait  cette impression de camp
volant, d'installation provisoire, c'tait l'ide de voyage planant
sur cette fortune aux sources lointaines, comme une incertitude ou une
menace.

Le caf servi  l'orientale, avec tout son marc, dans de petites tasses
filigranes d'argent, les convives se grouprent autour, se htant de
boire, s'chaudant, se surveillant du regard, guettant surtout le Nabab
et l'instant favorable pour lui sauter dessus, l'entraner dans un coin
de ces immenses pices et ngocier enfin leur emprunt. Car voil ce
qu'ils attendaient depuis deux heures, voil l'objet de leur visite
et l'ide fixe qui leur donnait, pendant le repas, cet air gar,
faussement attentif. Mais ici plus de gne, plus de grimace. Cela se
sait dans ce singulier monde qu'au milieu de la vie encombre du Nabab
l'heure du caf reste la seule libre pour les audiences confidentielles,
et chacun voulant en profiter, tous venus l pour arracher une poigne 
cette toison d'or qui s'offre d'elle-mme avec tant de bonhomie, on ne
cause plus, on n'coute plus, on est tout  son affaire.

C'est le bon Jenkins qui commence. Il a pris son ami Jansoulet dans une
embrasure et lui soumet les devis de la maison de Nanterre. Une grosse
acquisition, fichtre! Cent cinquante mille francs d'achat, puis des
frais considrables d'installation, le personnel, la literie, les
chvres nourricires, la voiture du directeur, les omnibus allant
chercher les enfants  chaque train... Beaucoup d'argent... Mais comme
ils seront bien l, ces chers petits tres; quel service rendu  Paris,
 l'humanit! Le gouvernement ne peut pas manquer de rcompenser d'un
bout de ruban rouge un dvouement philanthropique aussi dsintress.
La croix, le 15 aot... avec ces mots magiques, Jenkins aura tout ce
qu'il veut. De sa voix joyeuse et grasse, qui semble toujours hler un
canot dans le brouillard, le Nabab appelle: Bompain. L'homme au fez,
s'arrachant  la cave aux liqueurs, traverse le salon majestueusement,
chuchote, s'loigne et revient avec un encrier et un cahier  souches
dont les feuilles se dtachent, s'envolent toutes seules. Belle chose
que la richesse! Signer sur son genou un chque de deux cent mille
francs ne cote pas plus  Jansoulet que de tirer un louis de sa poche.

Furieux, le nez dans leur tasse, les autres guettent de loin cette
petite scne. Puis, lorsque Jenkins s'en va, lger, souriant, saluant
d'un geste les diffrents groupes, Monpavon saisit le gouverneur: A
nous. Et tous deux, s'lanant sur le Nabab, l'entranent vers un
divan, l'asseyent de force, le serrent entre eux avec un petit rire
froce qui semble signifier: Qu'est-ce que nous allons lui faire? Lui
tirer de l'argent, le plus d'argent possible. Il en faut, pour remettre
 flot la _Caisse territoriale_, ensable depuis des annes, enlise
jusqu'en haut de sa mature... Une opration superbe, ce renflouement,
s'il faut en croire ces messieurs; car la caisse submerge est remplie
de lingots, de matires prcieuses, des mille richesses varies d'un
pays neuf dont tout le monde parle et que personne ne connat. En
fondant cet tablissement sans pareil, Paganetti de Porto-Vecchio a eu
pour but de monopoliser l'exploitation de toute la Corse: mines de fer,
de soufre, de cuivre, carrires de marbre, corailleries, huitrires,
eaux ferrugineuses, sulfureuses, immenses forts de thuyas, de
chnes-lige, et d'tablir pour faciliter cette exploitation, un rseau
de chemins de fer  travers l'le, plus un service de paquebots. Telle
est l'oeuvre gigantesque  laquelle il s'est attel. Il y a englouti
des capitaux considrables, et c'est le nouveau venu, l'ouvrier de la
dernire heure, qui bnficiera de tout.

Pendant qu'avec son accent italien, des gestes effrns, le Corse
numre les splendeurs de l'affaire, Monpavon, hautain et digne,
approuve de la tte avec conviction, et de temps en temps, quand il juge
le moment convenable, jette dans la conversation le nom du duc de Mora,
qui fait toujours son effet sur le Nabab.

Enfin, qu'est-ce qu'il faudrait?

--Des millions, dit Monpavon firement, du ton d'un homme qui n'est pas
embarrass pour s'adresser ailleurs. Oui, des millions. Mais l'affaire
est magnifique. Et, comme disait Son Excellence, il y aurait l pour un
capitaliste une haute situation  prendre, mme une situation politique.
Pensez donc! dans ce pays sans numraire. On pouvait devenir conseiller
gnral, dput... Le Nabab tressaille... Et le petit Paganetti, qui
sent l'appt frmir sur son hameon: Oui, dput, vous le serez
quand je voudrai... Sur un signe de moi, toute la Corse est  votre
dvotion... Puis il se lance dans une improvisation tourdissante,
comptant les voix dont il dispose, les cantons qui se lveront  son
appel. Vous m'apportez vos capitaux... moi z vous donne tout oun
pople. L'affaire est enleve.

Bompain... Bompain... appelle le Nabab enthousiasm. Il n'a plus
qu'une peur, c'est que la chose lui chappe; et pour engager Paganetti,
qui n'a pas cach ses besoins d'argent, il se hte d'oprer un premier
versement  la _Caisse territoriale_. Nouvelle apparition de l'homme en
calotte rouge avec le livre de souches qu'il presse contre sa poitrine
gravement, comme un enfant de choeur changeant l'vangile de ct.
Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le
gouverneur enfourne d'un air ngligent et qui opre sur sa personne une
subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout  l'heure,
s'loigne avec l'aplomb d'un homme quilibr de quatre cent mille
francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d'habitude, le
suit dans ses pas et le couve d'une sollicitude plus que paternelle.

Voil une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir
prendre mon caf. Mais dix emprunteurs l'attendent au passage. Le plus
prompt, le plus adroit, c'est Cardailhac, le directeur, qui le happe et
l'emporte dans un salon  l'cart: Causons un peu, mon bon. Il faut que
je vous expose la situation de notre thtre. Trs complique, sans
doute, la situation; car voici de nouveau M. Bompain qui s'avance et
des feuilles qui s'envolent du cahier de papier azur... A qui le tour
maintenant? C'est le journaliste Mossard qui vient se faire payer
l'article du _Messager_; le Nabab saura ce qu'il en cote pour se faire
appeler bienfaiteur de l'enfance dans les journaux du matin. C'est le
cur de province qui demande des fonds pour reconstruire son glise, et
prend les chques d'assaut avec la brutalit d'un Pierre l'Ermite. C'est
le vieux Schwalbach s'approchant, le nez dans sa barbe, clignant de
l'oeil d'un air mystrieux. Chut!... il a druf une berle pour la
galerie de monsieur, un Hobbma qui vient de la collection du duc de
Mora. Mais ils sont plusieurs  le guigner. Ce sera difficile. Je
le veux  tout prix, dit le Nabab amorc par le nom de Mora...
Entendez-vous, Schwalbach. Il me faut ce _Nobbma_... Vingt mille francs
pour vous si vous le dcrochez.

--J'y ferai mon possible, monsieur Jansoulet.

Et le vieux coquin calcule, tout en s'en retournant que les vingt
mille du Nabab ajouts aux dix mille que le duc lui a promis, s'il le
dbarrasse de son tableau, lui feront un assez joli bnfice.

Pendant que ces heureux dfilent, d'autres surveillent  l'entour,
enrags d'impatience, rongeant leurs ongles jusqu'aux phalanges; car
tous sont venus dans la mme intention. Depuis le bon Jenkins, qui a
ouvert la marche, jusqu'au masseur Cabassu, qui la ferme, tous ramnent
le Nabab dans un salon cart. Mais si loin qu'ils l'entranent dans
cette galerie de pices de rception, il se trouve quelque glace
indiscrte pour reflter la silhouette du matre de la maison et la
mimique de son large dos. Ce dos est d'une loquence! Par moments, il se
redresse indign. Oh! non... c'est trop. Ou bien il s'affaisse avec
une rsignation comique: Allons, puisqu'il le faut. Et toujours le fez
de Bompain dans quelque coin du paysage...

Quand ceux-l ont fini, il en arrive encore; c'est le frtin qui vient 
la suite des gros mangeurs dans les chasses froces des rivires. Il y
a un va-et-vient continuel  travers ces beaux salons blanc et or, un
bruit de portes, un courant tabli d'exploitation effronte et banale
attir des quatre coins de Paris et de la banlieue par cette gigantesque
fortune et cette incroyable facilit.

Pour ces petites sommes, cette distribution permanente, on n'avait pas
recours au livre  souches. Le Nabab gardait  cet effet, dans un de ses
salons, une commode en bois d'acajou, horrible petit meuble reprsentant
des conomies de concierge, le premier que Jansoulet eut achet
lorsqu'il avait pu renoncer aux garnis, qu'il conservait depuis, comme
un ftiche de joueur, et dont les trois tiroirs contenaient toujours
deux cent mille francs en monnaie courante. C'est  cette ressource
constante qu'il avait recours les jours de grandes audiences, mettant
une certaine ostentation  remuer l'or, l'argent,  pleines mains
brutales,  l'engloutir au fond de ses poches pour le tirer de l avec
un geste de marchand de boeufs, une certaine faon canaille de relever
les pans de sa redingote, et d'envoyer sa main  fond et dans le tas.
Aujourd'hui, les tiroirs de la petite commode doivent avoir une terrible
brche...

Aprs tant de chuchotements mystrieux, de demandes plus ou moins
nettement formules, d'entres fortuites, de sorties triomphantes, le
dernier client expdi, la commode referme  clef, l'appartement de la
place Vendme se dsemplissait sous le jour douteux de quatre heures,
cette fin des journes de novembre si longuement prolonges ensuite aux
lumires. Les domestiques desservaient le caf, le raki, emportaient les
botes  cigares ouvertes et  moiti vides. Le Nabab se croyant seul,
eut un soupir de soulagement: Ouf!.., c'est fini... Mais non. En face
de lui, quelqu'un se dtache d'un angle dj obscur et s'approche une
lettre  la main.

Encore!

Et tout de suite, machinalement, le pauvre homme fit son geste loquent
de maquignon. Instinctivement aussi, le visiteur eut un mouvement de
recul si prompt, si offens, que le Nabab comprit qu'il se mprenait et
se donna la peine de regarder le jeune homme qui se prsentait devant
lui, simplement mais correctement vtu, le teint mat, sans le moindre
frisson de barbe, les traits rguliers, peut-tre un peu trop srieux et
ferms pour son ge, ce qui, avec ses cheveux d'un blond ple, friss
par petites boucles comme une perruque poudre, lui donnait l'aspect
d'un jeune dput du tiers sous Louis XVI, la tte d'un Barnave  vingt
ans. Cette physionomie, quoique le Nabab la vit pour la premire fois,
ne lui tait pas absolument inconnue.

Que dsirez-vous, Monsieur?

Prenant la lettre que le jeune homme lui offrait, il s'approcha d'une
fentre pour la lire.

T!... C'est de maman...

Il dit cela d'un air si heureux, ce mot de maman illumina toute sa
figure d'un sourire si jeune, si bon, que le visiteur, d'abord repouss
par l'aspect vulgaire de ce parvenu, se sentit plein de sympathie pour
lui.

A demi-voix, le Nabab lisait ces quelques lignes d'une grosse criture
incorrecte et tremble, qui contrastait avec le grand papier satin,
ayant pour en-tte: Chteau de Saint Romans.

Mon cher fils, cette lettre te sera remise par l'an des enfants de M.
de Gry, l'ancien juge de paix du Bourg-Saint-Andol, qui s'est montr
si bon pour nous...

Le Nabab s'interrompit:

J'aurais d vous reconnatre, monsieur de Gry... Vous ressemblez 
votre pre... Asseyez-vous, je vous en prie.

Puis il acheva de parcourir la lettre. Sa mre ne lui demandait rien
de prcis, mais, au nom des services que la famille de Gry leur avait
rendus autrefois, elle lui recommandait M. Paul. Orphelin, charg de
ses deux jeunes frres, il s'tait fait recevoir avocat dans le Midi et
venait  Paris chercher fortune. Elle suppliait Jansoulet de l'aider,
car il en avait bien besoin, le pauvre. Et elle signait: Ta mre qui
se languit de toi, Franoise.

Cette lettre de sa mre, qu'il n'avait pas vue depuis six ans, ces
expressions mridionales o il trouvait des intonations connues, cette
grosse criture qui dessinait pour lui un visage ador, tout rid,
brl, crevass, mais riant sous une coiffe de paysanne, avaient mu
le Nabab. Depuis six semaines qu'il tait en France, perdu dans le
tourbillon de Paris, de son installation, il n'avait pas encore pens 
sa chre vieille; et maintenant il la revoyait toute dans ces lignes.
Il resta un moment  regarder la lettre, qui tremblait entre ses gros
doigts...

Puis, cette motion passe:

Monsieur de Gry, dit-il, je suis heureux de l'occasion qui va me
permettre de vous rendre un peu des bonts que les vtres ont eu pour
les miens... Ds aujourd'hui, si vous y consentez, je vous prends avec
moi... Vous tes instruit, vous semblez intelligent, vous pouvez me
rendre de grands services... J'ai mille projets, mille affaires. On me
mle  une foule de grosses entreprises industrielles... Il me faut
quelqu'un qui m'aide, qui me supple au besoin... J'ai bien un
secrtaire, un intendant, ce brave Bompain; mais le malheureux ne
connat rien de Paris, il est comme ahuri depuis son arrive... Vous me
direz que vous tombez de votre province, vous aussi... Mais a ne fait
rien... Bien lev comme vous l'tes, Mridional, alerte et souple, a
se prend vite le courant du boulevard... D'ailleurs je me charge de
faire votre ducation  ce point de vue-l. Dans quelques semaines vous
aurez, j'en rponds, le pied aussi parisien que moi.

Pauvre homme. C'tait attendrissant de l'entendre parler de son pied
_parisien_ et de son exprience, lui qui devait en tre toujours  ses
dbuts.

... Voil qui est entendu, n'est-ce pas?... Je vous prends comme
secrtaire... Vous aurez un appointement fixe que nous allons rgler
tout  l'heure; et je vous fournirai l'occasion de faire votre fortune
rapidement...

Et comme de Gry, tir subitement de toutes ses incertitudes d'arrivant,
de solliciteur, de nophyte, ne bougeait pas de peur de s'veiller d'un
rve:

Maintenant, lui dit le Nabab d'une voix douce, asseyez-vous l, prs de
moi, et parlons un peu de maman.




III

MMOIRES D'UN GARON DE BUREAU.--SIMPLE COUP D'OEIL JET SUR LA CAISSE
TERRITORIALE.


Je venais d'achever mon humble collation du matin, et de serrer selon
mon habitude le restant de mes petites provisions dans le coffre-fort de
la salle du conseil, un magnifique coffre-fort  secret, qui me sert de
garde-manger depuis bientt quatre ans que je suis  la _Territoriale_;
soudain, le gouverneur entre dans les bureaux, tout rouge, les yeux
allums comme au sortir d'une bombance, respire bruyamment, et me dit en
termes grossiers, avec son accent d'Italie:

Mais a empeste ici, _Moussiou_ Passajon.

a n'empestait pas, si vous voulez. Seulement, le dirai-je? J'avais fait
revenir quelques oignons, pour mettre autour d'un morceau de jarret de
veau, que m'avait descendu mademoiselle Sraphine, la cuisinire du
second, dont j'cris la dpense tous les soirs. J'ai voulu expliquer la
chose au gouverneur; mais il s'est mis furieux, disant par sa raison
qu'il n'y avait point de bon sens d'empoisonner des bureaux de cette
manire, et que ce n'tait pas la peine d'avoir un local de douze
mille francs de loyer, avec huit fentres de faade en plein boulevard
Malesherbes, pour y faire roussir des oignons. Je ne sais pas tout ce
qu'il ne m'a pas dit, dans son effervescence. Moi, naturellement, je me
suis vex de m'entendre parler sur ce ton insolent. C'est bien le moins
qu'on soit poli avec les gens qu'on ne paie pas, que diantre! Alors,
je lui ai rpondu que c'tait bien fcheux, en effet; mais que si la
_Caisse territoriale_ me rglait ce qu'elle me doit, assavoir quatre ans
d'appointements arrirs, plus sept mille francs d'avances personnelles
par moi faites au gouverneur pour frais de voitures, journaux, cigares
et grogs amricains, les jours de conseil,--je m'en irais manger
honntement  la gargote prochaine et je ne serais pas rduit  faire
cuire dans la salle de nos sances un malheureux fricot d  la
commisration publique des cuisinires. Attrape...

En parlant ainsi, j'avais cd  un mouvement d'indignation bien
excusable aux yeux de toute personne quelconque connaissant ma situation
ici. Encore n'avais-je rien dit de malsant, et m'tais-je tenu dans
les bornes d'un langage conforme  mon ge et  mon ducation. (Je dois
avoir consign quelque part dans ces mmoires que, sur mes soixante-cinq
ans rvolus, j'en avais pass plus de trente comme appariteur  la
Facult des lettres de Dijon. De l mon got pour les rapports, les
mmoires et ces notions de style acadmique dont on trouvera la trace en
maint endroit de cette lucubration.) Je m'tais donc exprim vis--vis
du gouverneur avec la plus grande rserve, sans employer aucune de ces
injures dont tout chacun ici l'abreuve  la journe, depuis nos deux
censeurs, M. de Monpavon, qui toutes les fois qu'il vient l'appelle en
riant Fleur-de-Mazas, et M. de Bois-l'Hry, du cercle des Trompettes,
grossier comme un palefrenier, qui lui dit toujours pour adieu: A ton
bois de lit, punaise! jusqu' notre caissier, que j'ai entendu lui
rpter cent fois en tapant sur son grand livre: qu'il a l de quoi le
faire fiche aux galres quand il voudra. Eh bien! c'est gal, ma simple
observation a produit sur lui un effet extraordinaire. Le tour de ses
yeux est devenu tout jaune, et il a profr ces paroles en tremblant de
colre, une de ces mauvaises colres de son pays: Passajon, vous tes
un goujat... Un mot de plus et je vous chasse. J'en suis rest clou de
stupeur. Me chasser, moi! et mes quatre ans d'arrir, et mes sept
mille francs d'avances?... Comme s'il lisait couramment mon ide, le
gouverneur m'a rpondu que tous les comptes allaient tre rgls, y
compris le mien. Du reste, a-t-il ajout, faites venir ces messieurs
dans mon cabinet. J'ai une grande nouvelle  leur apprendre. L-dessus,
il est entr chez lui en claquant les portes.

Ce diable d'homme. On a beau le connatre  fond, savoir comme il est
menteur, comdien, il s'arrange toujours pour vous retourner avec ses
histoires... Mon compte,  moi!...  moi!... J'en tais si mu que mes
jambes se drobaient pendant que j'allais prvenir le personnel.

Rglementairement, nous sommes douze employs  la _Caisse
territoriale_, y compris le gouverneur, et le beau Mossard, directeur
de la _Vrit financire_; mais il y en a plus de la moiti qui manque.
D'abord, depuis que la _Vrit_ ne parat plus--voil deux ans de a--M.
Mossard n'a pas remis une fois les pieds chez nous. Il parat qu'il
est dans les honneurs, dans les richesses, qu'il a pour bonne amie une
reine, une vraie reine, qui lui donne autant d'argent qu'il veut...
Oh! ce Paris, quelle Babylone... Les autres viennent de temps en temps
s'informer s'il n'y a pas par hasard du nouveau  la caisse; et, comme
il n'y en a jamais, on reste des semaines sans les voir. Quatre ou
cinq fidles, tous des pauvres vieux comme moi, s'enttent  paratre
rgulirement tous les matins  la mme heure, par habitude, par
dsoeuvrement, embarras de savoir que devenir; seulement chacun s'occupe
de choses tout  fait trangres au bureau. Il faut vivre, coutez donc!
Et puis on ne peut pas passer sa journe  se traner de fauteuil en
fauteuil, de fentre en fentre, pour regarder au dehors (huit fentres
de faade sur le boulevard). Alors on tche de travailler comme on peut.
Moi, n'est-ce pas, je tiens les critures de Mademoiselle Sraphine et
d'une autre cuisinire de la maison. Puis j'cris mes mmoires, ce qui
me prend encore pas mal de temps. Notre garon de recette,--en voil un
qui n'a pas grande besogne chez nous,--fait du filet pour une maison
d'ustensiles de pche. De nos deux expditionnaires, l'un, qui a une
belle main, copie des pices pour une agence dramatique; l'autre invente
des petits jouets d'un sou que les camelots vendent au coin des rues
au moment du jour de l'an, et trouve moyen avec cela de s'empcher de
mourir de faim tout le reste de l'anne. Il n'y a que notre caissier qui
ne travaille pas pour le dehors. Il se croirait perdu d'honneur. C'est
un homme trs fier, qui ne se plaint jamais, et dont la seule crainte
est d'avoir l'air de manquer de linge. Ferm  clef dans son bureau, il
s'occupe du matin au soir  fabriquer des devants de chemise, des cols
et des manchettes en papier. Il est arriv  y tre d'une trs grande
adresse, et son linge toujours blouissant fait illusion, sinon qu'au
moindre mouvement, quand il marche, quand il s'assied, a craque sur lui
comme s'il avait une bote en carton dans l'estomac. Malheureusement
tout ce papier ne le nourrit pas; et il est maigre, il vous a une mine,
on se demande de quoi il peut vivre. Entre nous, je le souponne de
faire quelquefois une visite  mon garde-manger. Cela lui est facile;
car, en qualit du caissier, il a le mot qui ouvre le coffre  secret,
et je crois que, quand j'ai le dos tourn, il fourrage un peu dans mes
nourritures.

Voil certainement un intrieur de maison de banque bien extraordinaire,
bien incroyable. C'est pourtant la vrit pure que je raconte, et Paris
est plein d'institutions financires du genre de la ntre. Ah! si jamais
je publie mes mmoires... Mais reprenons le fil interrompu de mon rcit.

En nous voyant tous runis dans son cabinet, le directeur nous a dit
avec solennit:

Messieurs et chers camarades, le temps des prouves est fini... La
_Caisse territoriale_ inaugure une nouvelle phase. Sur ce, il s'est mis
 nous parler d'une superbe _combinazione_--c'est son mot favori, et il
le dit d'une faon insinuante,--une _combinazione_ dans laquelle
entrait ce fameux Nabab, dont parlent tous les journaux. La _Caisse
territoriale_ allait donc pouvoir s'acquitter envers les serviteurs
fidles, reconnatre les dvouements, se dfaire des inutilits. Ceci
pour moi, j'imagine. Et enfin: Prparez vos notes... Tous les comptes
seront solds ds demain. Par malheur, il nous a si souvent bercs de
paroles mensongres, que l'effet de son discours a t perdu. Autrefois,
ces belles promesses prenaient toujours. A l'annonce d'une nouvelle
_combinazione_, on sautait, on pleurait de joie dans les bureaux, on
s'embrassait comme des naufrags apercevant une voile.

Chacun prparait sa note pour le lendemain, comme il nous l'avait dit.
Mais le lendemain, pas de gouverneur. Le surlendemain, encore personne.
Il tait all faire un petit voyage.

Enfin, quand on se trouvait tous l, exasprs, tirant la langue,
enrags de cette eau qu'il vous avait fait venir  la bouche, le
gouverneur arrivait, se laissait choir dans un fauteuil, la tte dans
ses mains, et, avant qu'on et pu lui parler: Tuez-moi, disait-il,
tuez-moi. Je suis un misrable imposteur... La _combinazione_ a
manqu... Elle a manqu, _pechero!_ la _combinazione_. Et il criait,
sanglotait, se jetait  genoux, s'arrachait les cheveux par poignes, se
roulait sur le tapis; il nous appelait tous par nos petits noms, nous
suppliait de prendre ses jours, parlait de sa femme et de ses enfants
dont il avait consomm la ruine. Et personne de nous n'avait la force
de rclamer devant un dsespoir pareil. Que dis-je? On finissait par
s'attendrir avec lui. Non, depuis qu'il y a des thtres, jamais il ne
s'est vu un comdien de cette force. Seulement aujourd'hui c'est fini,
la confiance est perdue. Quand il a t parti, tout le monde a lev les
paules. Je dois avouer pourtant qu'un moment j'avais t branl. Cet
aplomb de me donner mon compte, puis le nom du Nabab, cet homme si
riche...

Vous croyez a, vous? m'a dit le caissier... Vous serez donc toujours
aussi naf, mon pauvre Passajon... Soyez tranquille, allez! Il en sera
du Nabab, comme de la reine  Mossard.

Et il est retourn fabriquer ses devants de chemise.

Ce qu'il disait l se rapportait au temps o Mossard faisait la cour 
sa reine et o il avait promis au gouverneur, qu'en cas de russite,
il engagerait Sa Majest  mettre des fonds dans notre entreprise. Au
bureau, nous tions tous informs de cette nouvelle affaire, et trs
intresss, vous pensez bien,  ce qu'elle russit vite, puisqu'il y
avait notre argent au bout. Pendant deux mois, cette histoire nous tint
tous en haleine. On s'inquitait, on piait la figure de Mossard, on
trouvait que la dame y mettait bien des faons; et notre vieux caissier,
avec son air fier et srieux, quand on l'interrogeait l-dessus,
rpondait gravement derrire son grillage: Rien de nouveau, ou bien:
L'affaire est en bonne voie. Alors, tout le monde tait content, l'on
se disait des uns aux autres: a marche... a marche... comme s'il
s'agissait d'une entreprise ordinaire... Non, vrai, il n'y a qu'un
Paris, o l'on puisse voir des choses semblables... Positivement, la
tte vous en tourne quelquefois... En dfinitive, Mossard, un beau
matin, cessa de venir au bureau. Il avait russi, parat-il; mais
la _Caisse territoriale_ ne lui avait pas sembl un placement assez
avantageux pour l'argent de sa bonne amie. Est-ce honnte, voyons?

D'ailleurs, le sentiment de l'honntet se perd si aisment que c'est
 ne pas le croire. Quand je pense que moi, Passajon, avec mes cheveux
blancs, mon air vnrable, mon pass si pur,--trente ans de services
acadmiques,--je me suis habitu  vivre comme un poisson dans l'eau, au
milieu de ces infamies, de ces tripotages! C'est  se demander ce que je
fais ici, pourquoi j'y reste, comment j'y suis venu.

Comment j'y suis venu? Oh! mon Dieu, bien simplement. Il y a quatre
ans, ma femme tant morte, mes enfants maris, je venais de prendre ma
retraite de garon de salle  la Facult, lorsqu'une annonce de journal
me tomba incidemment sous les yeux: On demande un garon de bureau
d'un certain ge  la _Caisse territoriale_, 56, boulevard Malesherbes.
Bonnes rfrences. Faisons-en l'aveu tout d'abord. La Babylone moderne
m'avait toujours tent. Puis, je me sentais encore vert, je voyais
devant moi dix bonnes annes pendant lesquelles je pourrais gagner un
peu d'argent, beaucoup peut-tre, en plaant mes conomies dans
la maison de banque o j'entrerais. J'crivis donc en envoyant ma
photographie, celle de chez Crespon, de la place du March, o je suis
reprsent le menton bien ras, l'oeil vif sous mes gros sourcils
blancs, avec ma chane d'acier au cou, mon ruban d'officier d'acadmie,
l'air d'un pre conscrit sur sa chaise curule! comme disait notre
doyen, M. Chalmette. (Il prtendait encore que je ressemblais beaucoup 
feu Louis XVIII; moins fort cependant.)

Je fournis aussi les meilleures rfrences, les apostilles les plus
flatteuses de ces messieurs de la Facult. Courrier par courrier, le
gouverneur me rpondit que ma figure lui convenait,--je crois bien,
parbleu! c'est une amorce pour l'actionnaire, qu'une antichambre garde
par un visage imposant comme le mien,--et que je pouvais arriver quand
je voudrais. J'aurais d, me direz-vous, prendre mes renseignements, moi
aussi. Eh! sans doute. Mais j'en avais tant  fournir sur moi-mme, que
la pense ne me vint pas de leur en demander sur eux. Comment se mfier,
d'ailleurs, en voyant cette installation admirable, ces hauts plafonds,
ces coffres-forts, grands comme des armoires, et ces glaces o l'on se
voit de la tte aux genoux. Puis ces prospectus ronflants, ces millions
que j'entendais passer dans l'air, ces entreprises colossales 
bnfices fabuleux. Je fus bloui, fascin... Il faut dire aussi, qu'
l'poque, la maison avait une autre mine qu'aujourd'hui. Certainement,
les affaires allaient dj mal,--elles sont toujours alles mal, nos
affaires,--le journal ne paraissait plus que d'une faon irrgulire.
Mais une petite _combinazione_ du gouverneur lui permettait de sauver
les apparences.

Il avait eu l'ide, figurez-vous, d'ouvrir une souscription patriotique
pour lever une statue au gnral Paolo, Paoli, enfin,  un grand homme
de son pays. Les Corses ne sont pas riches, mais ils sont vaniteux
comme des dindons. Aussi l'argent affluait  la _Territoriale_.
Malheureusement, cela ne dura pas. Au bout de deux mois, la statue
tait dvore avant d'tre construite et la srie des protts, des
assignations recommenait. Aujourd'hui je m'y suis habitu. Mais, en
arrivant de ma province, les affiches par autorit de justice, les
Auvergnats devant la porte me causaient une impression fcheuse. Dans la
maison, on n'y faisait plus attention. On savait qu'au dernier moment
il arriverait toujours un Monpavon, un Bois-l'Hry, pour apaiser les
huissiers; car, tous ces messieurs, engags trs avant dans l'affaire,
sont intresss  viter la faillite. C'est bien ce qui le sauve, notre
malin gouverneur. Les autres courent aprs leur argent,--on sait ce que
cela veut dire au jeu,--et ils ne seraient pas flatts que toutes les
actions qu'ils ont dans les mains ne fussent plus bonnes qu' vendre au
poids du papier.

Du petit au grand, nous en sommes tous l dans la maison. Depuis le
propritaire,  qui l'on doit deux ans de loyer, et qui de peur de tout
perdre, nous garde pour rien, jusqu' nous autres, pauvres employs,
jusqu' moi, qui en suis pour mes sept mille francs d'conomies, et mes
quatre ans d'arrir, nous courons aprs notre argent. C'est pour cela
que je m'entte  rester ici.

Sans doute, j'aurais pu, malgr mon grand ge, grce  ma bonne
tournure,  mon ducation, au soin que j'ai toujours pris de mes hardes,
me prsenter dans une autre administration. Il y a une personne fort
honorable que je connais, M. Joyeuse, un teneur de livres de chez
Hemerlingue et fils, les grands banquiers de la rue Saint-Honor, qui, 
chaque fois qu'il me rencontre, ne manque jamais de me dire:

Passajon, mon ami, ne reste pas dans cette caverne de brigands. Tu
as tort de t'obstiner, tu n'en tireras jamais un sou. Viens chez
Hemerlingue. Je me charge de t'y trouver un petit coin. Tu gagneras
moins; mais tu toucheras beaucoup plus.

Je sens bien qu'il a raison, ce brave homme. Mais c'est plus fort que
moi, je ne peux pas me dcider  m'en aller. Elle n'est pourtant pas
gaie, la vie que je mne ici, dans ces grandes salles froides, o il
ne vient jamais personne, o chacun se rencoigne sans parler... Que
voulez-vous? On se connat trop, on s'est tout dit... Encore, jusqu'
l'anne dernire, nous avions des runions du conseil de surveillance,
des assembles d'actionnaires, sances orageuses et bruyantes, vraies
batailles de sauvages, dont les cris s'entendaient jusqu' la Madeleine.
Il venait aussi, plusieurs fois la semaine, des souscripteurs indigns
de n'avoir plus jamais de nouvelles de leur argent. C'est l que notre
gouverneur tait beau. J'ai vu des gens, Monsieur, entrer dans son
cabinet comme des loups altrs de carnage, et en sortir, au bout d'un
quart d'heure, plus doux que des moutons, satisfaits, rassurs, et la
poche soulage de quelques billets de banque. Car, c'tait cela la
malice: extirper de l'argent  des malheureux qui venaient en rclamer.
Aujourd'hui, les actionnaires de la _Caisse territoriale_ ne bougent
plus. Je crois qu'ils sont tous morts, ou qu'ils se sont rsigns. Le
Conseil ne se runit jamais. Nous n'avons de sances que sur le papier;
c'est moi qui suis charg de faire un soi-disant compte rendu,--toujours
le mme,--que je recopie tous les trois mois. Nous ne verrions jamais
me qui vive, si de loin en loin, il ne tombait du fond de la Corse
quelque souscripteur  la statue de Paoli, curieux de savoir si le
monument avance; ou encore un bon lecteur de la _Vrit financire_
disparue depuis plus de deux ans, qui vient renouveler son abonnement
d'un air timide, et demande, si c'est possible, un peu plus de
rgularit dans les envois. Il y a des confiances que rien n'branle.
Alors, quand un de ces innocents tombe au milieu de notre bande affame,
c'est quelque chose de terrible. On l'entoure, on l'enlace, on tche de
l'intercaler sur une de nos listes, et, en cas de rsistance, s'il ne
veut souscrire ni au monument de Paoli, ni aux chemins de Fer Corses,
ces messieurs lui font ce qu'ils appellent,--ma plume rougit de
l'crire,--ce qu'ils appellent, dis-je, le coup du camionneur.

Voici ce que c'est; nous avons toujours au bureau un paquet prpar
d'avance, une caisse bien ficele qui arrive censment du chemin de fer,
pendant que le visiteur est l. C'est vingt francs de port, dit celui
d'entre nous qui apporte l'objet. (Vingt francs, quelquefois trente,
selon la tte du patient.) Aussitt chacun de se fouiller: Vingt francs
de port! mais je ne les ai pas.--Ni moi non plus. Malheur! On court 
la caisse. Ferme. Ou cherche le caissier. Sorti. Et la grosse voix du
camionneur qui s'impatiente: Allons, allons, dpchons-nous. (C'est
moi gnralement qui imite le camionneur,  cause de mon organe.) Que
faire cependant? Retourner le colis, c'est le gouverneur qui ne sera pas
content. Messieurs, je vous en prie, voulez-vous me permettre, hasarde
alors l'innocente victime en ouvrant son porte-monnaie.--Ah! Monsieur,
par exemple... Il donne ses vingt francs, on l'accompagne jusqu' la
porte, et ds qu'il a les talons tourns, on partage entre tous le fruit
du crime, en riant comme des bandits.

Fi! monsieur Passajon... A votre ge, un mtier pareil... Eh! mon Dieu,
je le sais bien. Je sais que je me ferais plus d'honneur en sortant de
ce mauvais lieu. Mais, quoi! il faudrait donc que je renonasse  tout
ce que j'ai ici. Non, ce n'est pas possible. Il est urgent que je reste,
au contraire, que je surveille, que je sois toujours l pour profiter au
moins d'une aubaine, s'il en arrive, une... Oh! par exemple, j'en jure
sur mon ruban, sur mes trente ans de services acadmiques, si jamais une
affaire comme celle du Nabab me permet de rentrer dans mes dbours, je
n'attendrai pas seulement une minute, je m'en irai vite soigner ma jolie
petite vigne l-bas, vers Monbars,  tout jamais guri de mes ides
de spculation. Mais hlas! c'est l un espoir bien chimrique. Uss,
brls, connus comme nous le sommes sur la place de Paris, avec nos
actions qui ne sont plus cotes  la Bourse, nos obligations qui
tournent  la paperasse, tant de mensonges, tant de dettes, et le trou
qui se creuse de plus en plus... (Nous devons  l'heure qu'il est trois
millions cinq cent mille francs. Et ce n'est pas encore ces trois
millions-l qui nous gnent. Au contraire, c'est ce qui nous soutient;
mais nous avons chez le concierge une petite note de cent vingt-cinq
francs pour timbres-poste, mois du gaz et autres. a c'est le
terrible.) Et l'on voudrait nous faire croire qu'un homme, un grand
financier comme ce Nabab, ft-il arriv du Congo, descendu de la lune
le jour mme, serait assez fou pour mettre son argent dans une baraque
pareille... Allons donc!... Est-ce que c'est possible? A d'autres, mon
cher gouverneur.




IV

UN DBUT DANS LE MONDE.


Monsieur Bernard Jansoulet!...

Ce nom plbien, accentu firement par la livre, lanc d'une voix
retentissante, sonna dans les salons de Jenkins, comme un coup de
cymbale, un de ces gongs qui, sur les thtres de ferie, annoncent les
apparitions fantastiques. Les lustres plirent, il y eut une monte de
flamme dans tous les yeux,  l'blouissante perspective des trsors
d'Orient, des pluies de sequins et de perles secoues par les syllabes
magiques de ce nom hier inconnu.

Lui, c'tait lui, le Nabab, le riche des riches, la haute curiosit
parisienne, pice de ce ragot d'aventures qui plat tant aux foules
rassasies. Toutes les ttes se tournrent, toutes les conversations
s'interrompirent; il y eut vers la porte une pousse de monde, une
bousculade comme sur le quai d'un port de mer pour voir entrer une
felouque charge d'or.

Jenkins lui-mme, si accueillant, si matre de lui, qui se tenait dans
le premier salon pour recevoir ses invits, quitta brusquement le groupe
d'hommes dont il faisait partie et s'lana au-devant des galions.

Mille fois, mille fois aimable... Madame Jenkins va tre bien heureuse,
bien fire... Venez que je vous conduise.

Et, dans sa hte, dans sa vaniteuse jouissance, il entrana si vite
Jansoulet que celui-ci n'eut pas le temps de lui prsenter son compagnon
Paul de Gry, auquel il faisait faire son dbut dans le monde. Le
jeune homme fut bien heureux de cet oubli. Il se faufila dans la masse
d'habits noirs sans cesse refoule plus loin  chaque nouvelle entre,
s'y engloutit, pris de cette terreur folle qu'prouve tout jeune
provincial introduit dans un salon de Paris, surtout lorsqu'il est
intelligent et fin, et qu'il ne porte pas comme une cotte de mailles
sous son plastron de toile l'imperturbable aplomb des rustres.

Vous tous, Parisiens de Paris, qui ds l'ge de seize ans avez, dans
votre premier habit noir et le claque sur la cuisse, promen votre
adolescence  travers les rceptions de tous les mondes, vous ne
connaissez pas cette angoisse faite de vanit, de timidit, de souvenirs
de lectures romanesques, qui nous visse les dents l'une dans l'autre,
engoue nos gestes, fait de nous pour toute une nuit un entre-deux de
porte, un meuble d'embrasure, un pauvre tre errant et lamentable
incapable de manifester son existence autrement qu'en changeant de place
de temps en temps, mourant de soif plutt que d'approcher du buffet, et
s'en allant sans avoir dit un mot,  moins qu'il n'ait bgay une de ces
sottises gares dont on se souvient pendant des mois et qui nous font,
la nuit, en y songeant, pousser un ah! de rage honteuse, la tte
cache dans l'oreiller.

Paul de Gry tait ce martyr. L-bas dans son pays, il avait toujours
vcu fort retir prs d'une vieille tante dvote et triste, jusqu'au
moment o l'tudiant en droit, destin d'abord  une carrire dans
laquelle son pre laissait d'excellents souvenirs, s'tait vu attir
dans quelques salons de conseillers  la cour, anciennes demeures
mlancoliques  trumeaux fans o il allait faire un quatrime au whist
avec de vnrables ombres. La soire de Jenkins tait donc un dbut pour
ce provincial, que son ignorance mme et sa souplesse mridionale firent
du premier coup observateur.

De l'endroit o il se trouvait, il assistait au dfil curieux et non
encore termin  minuit des invits de Jenkins, toute la clientle du
mdecin  la mode: la fine fleur de la socit, beaucoup de politique
et de finance, des banquiers, des dputs, quelques artistes, tous les
surmens du high life parisien, blafards, les yeux brillants, saturs
d'arsenic comme des souris gourmandes, mais insatiables de poison et
de vie. Le salon ouvert, la vaste antichambre dont on avait enlev les
portes laissait voir l'escalier de l'htel charg de fleurs sur les
cts, o se dveloppaient les longues tranes dont le poids soyeux
semblait rejeter en arrire le buste dcollet des femmes dans ce joli
mouvement ascensionnel qui les faisait apparatre, peu  peu, jusqu'au
complet panouissement de leur gloire. Les couples arrivs en haut
paraissaient entrer en scne; et cela tait doublement vrai, chacun
laissant sur la dernire marche les froncements de sourcils, les plis
proccups, les airs excds, ses colres, ses tristesses, pour montrer
une physionomie satisfaite, un sourire panoui sur l'ensemble repos
des traits. Les hommes changeaient des poignes de mains loyales, des
effusions fraternelles; les femmes, sans rien entendre, proccupes
d'elles-mmes, avec de petits caracolements sur place, des grces
frissonnantes, des jeux de prunelles et d'paules, murmuraient quelques
mois d'accueil.

Merci... Oh! merci... comme vous tes bonne...

Puis les couples se sparaient, car les soires ne sont plus ces
runions d'esprits aimables, o la finesse fminine forait le
caractre, les hautes connaissances, le gnie mme des hommes 
s'incliner gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans
lesquelles les femmes, seules assises, gazouillant ensemble comme des
captives de harem, n'ont plus que le plaisir d'tre belles ou de le
paratre. De Gry, aprs avoir err dans la bibliothque du docteur,
la serre, la salle de billard o l'on fumait, ennuy de conversations
graves et arides, qui lui semblaient dtonner dans un lieu si par
et dans l'heure courte du plaisir--quelqu'un lui avait demand
ngligemment, sans le regarder, ce que la bourse faisait ce jour-l--se
rapprocha de la porte du grand salon, que dfendait un flot press
d'habits noirs, une houle de ttes penches les unes  ct des autres
et regardant.

Une vaste pice richement meuble avec le got artistique qui
caractrisait le matre et la matresse de la maison. Quelques tableaux
anciens sur le fond clair des draperies. Une chemine monumentale,
dcore d'un beau groupe de marbre, les Saisons, de Sbastien Ruys,
autour duquel de longues tiges vertes dcoupes en dentelle ou d'une
raideur gaufre de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la
limpidit d'une eau pure. Sur les siges bas, les femmes groupes,
presses, confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes,
formant une immense corbeille de fleurs vivantes, au-dessus de laquelle
flottaient le rayonnement des paules nues, des chevelures semes de
diamants, gouttes d'eau sur les brunes, reflets scintillants sur les
blondes, et le mme parfum capiteux, le mme bourdonnement confus et
doux, fait de chaleur vibrante et d'ailes insaisissables, qui caresse
en t toute la floraison d'un parterre. Parfois un petit rire, montant
dans cette atmosphre lumineuse, un souffle plus vif qui faisait
trembler des aigrettes et des frisures, se dtacher tout  coup un beau
profil. Tel tait l'aspect du salon.

Quelques hommes se trouvaient l, en trs petit nombre, tous des
personnages de marque, chargs d'annes et de croix, qui causaient au
bord d'un divan, appuys au renversement d'un sige avec cet air de
condescendance que l'on prend pour parler  des enfants. Mais dans le
susurrement paisible de ces conversations une voix ressortait clatante
et cuivre, celle du Nabab, qui voluait tranquillement  travers cette
serre mondaine avec l'assurance que lui donnaient son immense fortune et
un certain mpris de la femme, rapport d'Orient.

En ce moment, tal sur un sige, ses grosses mains gantes de jaune
croises sans faon l'une sur l'autre, il causait avec une trs belle
personne dont la physionomie originale--beaucoup de vie sur des traits
svres--se dtachait en pleur au milieu des minois environnants, comme
sa toilette toute blanche, classique de plis et moule sur sa grce
souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune n'avait
cette allure de simplicit hardie. De son coin, de Gry admirait ce
front court et uni sous la frange des cheveux abaisss, ces yeux long
ouverts, d'un bleu profond, d'un bleu d'abme, cette bouche qui ne
cessait de sourire que pour dtendre sa forme pure dans une expression
lasse et retombante. En tout, l'apparence un peu hautaine d'un tre
d'exception.

Quelqu'un prs de lui la nomma... Flicia Ruys... Ds lors il comprit
l'attrait rare de cette jeune fille, continuatrice du gnie de son
pre, et dont la clbrit naissante tait arrive jusqu' sa province,
aurole d'une rputation de beaut. Pendant qu'il la contemplait, qu'il
admirait ses moindres gestes, un peu intrigu par l'nigme de ce beau
visage, il entendit chuchoter derrire lui:

Mais voyez donc comme elle est aimable avec le Nabab... Si le duc
arrivait...

--Le duc de Mora doit venir?

--Certainement. C'est pour lui que la soire est donne; pour le faire
rencontrer avec Jansoulet.

--Et vous pensez que le duc et mademoiselle Ruys...

--D'o sortez-vous?... C'est une liaison connue de tout Paris... a date
de la dernire exposition o elle a fait son buste.

--Et la duchesse?...

--Bah! Elle en a bien vu d'autres... Ah! voil madame Jenkins qui va
chanter.

Il se fit un mouvement dans le salon, une pese plus forte de la foule
auprs de la porte, et les conversations cessrent pour un moment. Paul
de Gry respira. Ce qu'il venait d'entendre lui avait serr le coeur. Il
se sentait atteint, sali par cette boue jete  pleine main sur l'idal
qu'il s'tait fait de cette jeunesse splendide, mrie au soleil de l'art
d'un charme si pntrant. Il s'loigna un peu, changea de place. Il
avait peur d'entendre encore chuchoter quelque infamie... La voix de
madame Jenkins lui fit du bien, une voix fameuse dans les salons de
Paris et qui, malgr tout son clat, n'avait rien de thtral, mais
semblait une parole mue vibrant sur des sonorits inapprises. La
chanteuse, une femme de quarante  quarante-cinq ans, avec une
magnifique chevelure cendre, des traits fins un peu mous, une grande
expression de bont. Encore belle, elle tait mise avec le got coteux
d'une femme qui n'a pas renonc  plaire. Elle n'y avait pas renonc
en effet; marie en secondes noces avec le docteur depuis une dizaine
d'annes, ils semblaient en tre encore aux premiers mois de leur
bonheur  deux. Pendant qu'elle chantait un air populaire de Russie,
sauvage et doux comme un sourire slave, Jenkins tait fier navement,
sans chercher  le dissimuler, toute sa large figure panouie; et
elle, chaque fois qu'elle penchait la tte pour reprendre son souffle,
adressait de son ct un sourire craintif, pris, qui allait le chercher
pardessus la musique tale. Puis, quand elle eut fini au milieu d'un
murmure admiratif et ravi, c'tait touchant de voir de quelle faon
discrte elle serra furtivement la main de son mari, comme pour se faire
un coin de bonheur intime parmi ce grand triomphe. Le jeune de Gry se
sentait rconfort par la vue de ce couple heureux, quand tout prs de
lui une voix murmura,--ce n'tait pourtant pas la mme qui avait parl
tout  l'heure:

Vous savez ce qu'on dit... que les Jenkins ne sont pas maris.

--Quelle folie!

--Je vous assure... il paratrait qu'il y a une vritable madame Jenkins
quelque part, mais pas celle qu'on nous a montre. Du reste, avez-vous
remarqu...

Le dialogue continua  voix basse, madame Jenkins s'approchait, saluant,
souriant, tandis que le docteur, arrtant un plateau au passage, lui
apportait un verre de bordeaux avec l'empressement d'une mre, d'un
imprsario, d'un amoureux. Calomnie, calomnie, souillure ineffaable!
Maintenant les attentions de Jenkins semblaient exagres au provincial.
Il trouvait qu'il y avait l quelque chose d'affect, du voulu, et
aussi dans le remercment qu'elle adressa tout bas  son mari, il
crut remarquer une crainte, une soumission contraires  la dignit de
l'pouse lgitime, heureuse et fire d'un bonheur assure... Mais c'est
hideux, le monde! se disait de Gry pouvant, les mains froides. Ces
sourires qui l'entouraient lui faisaient tout l'effet de grimaces. Il
avait de la honte et du dgot. Puis tout  coup se rvoltant: Allons
donc! ce n'est pas possible. Et, comme si elle avait voulu rpondre 
cette exclamation, derrire lui, la mdisance reprit d'un ton dgag:
Aprs tout, vous savez, je n'en suis pas sr autrement. Je rpte ce
qu'on m'a dit... Tiens! la baronne Hemerlingue... Il a tout Paris, ce
Jenkins.

La baronne s'avanait au bras du docteur, qui s'tait prcipit au
devant d'elle, et si matre qu'il ft de tous les jeux de son visage,
semblait un peu troubl et dconfit. Il avait imagin cela, le bon
Jenkins, de profiter de sa soire pour rconcilier entre eux son ami
Hemerlingue et son ami Jansoulet, ses deux clients les plus riches, et
qui l'embarrassaient beaucoup avec leur guerre intestine. Le Nabab ne
demandait pas mieux. Il n'en voulait pas  son ancien copain. Leur
brouille tait venue  la suite du mariage d'Hemerlingue avec une
favorite de l'ancien bey. Histoire de femme, en somme, disait
Jansoulet, et qu'il aurait t heureux de voir finir, toute antipathie
pesant  cette nature exubrante. Mais il parat que le baron ne tenait
pas  un rapprochement; car, malgr la promesse qu'il avait faite 
Jenkins, sa femme arrivait seule, au grand dpit de l'Irlandais.

C'tait une longue, mince, frle personne, aux sourcils en plumes
d'oiseau, l'air jeune et intimid, trente ans qui en paraissaient vingt,
coiffe d'herbes et d'pis tombants dans des cheveux trs noirs cribls
de diamants. Avec ses longs cils sur ses joues blanches de cette
limpidit de teint des femmes longtemps clotres, un peu gne dans
sa toilette parisienne, elle ressemblait moins  une ancienne femme de
harem qu' une religieuse ayant renonc  ses voeux et retournant au
monde. Quelque chose de dvot, de confit dans le maintien, une certaine
faon ecclsiastique de marcher en baissant les yeux, les coudes  la
taille, les mains croises, des manires qu'elle avait prises dans le
milieu trs pratiquant o elle vivait depuis sa conversion et son rcent
baptme, compltaient cette ressemblance. Et vous pensez si la curiosit
mondaine s'empressait autour de cette ancienne odalisque devenue
catholique fervente, s'avanant escorte d'une figure livide de
sacristain  lunettes, matre Le Merquier, dput de Lyon, l'homme
d'affaires d'Hemerlingue, qui accompagnait la baronne quand le baron
tait un peu souffrant, comme ce soir.

A leur entre dans le second salon, le Nabab vint droit  elle, croyant
voir apparatre  la suite la figure bouffie de son vieux camarade,
auquel il tait convenu qu'il irait tendre la main. La baronne
l'aperut, devint encore plus blanche. Un clair d'acier filtra sous ses
longs cils. Ses narines s'ouvrirent, palpitrent, et, comme Jansoulet
s'inclinait, elle pressa le pas, la tte haute et droite, laissant
tomber de ses lvres minces un mot arabe que personne ne put comprendre,
mais o le pauvre Nabab entendit bien l'injure, lui; car, en se
relevant, son visage hl tait de la couleur d'une terre cuite qui sort
du four. Il resta un moment sans bouger, ses gros poings crisps, sa
bouche tumfie de colre. Jenkins vint le rejoindre, et de Gry, qui
avait suivi de loin toute cette scne, les vit causer ensemble vivement
d'un air proccup.

L'affaire tait manque. Cette rconciliation, si savamment combine,
n'aurait pas lieu. Hemerlingue n'en voulait pas. Pourvu maintenant
que le duc ne leur manqut pas de parole. C'est qu'il tait tard. La
Wauters, qui devait, en sortant de son thtre, chanter l'air de la
Nuit, de la _Flte enchante_, venait d'entrer tout emmitoufle dans ses
capuchons de dentelles.

Et le ministre n'arrivait pas.

Pourtant c'tait une affaire entendue, promise. Monpavon devait le
prendre au cercle. De temps en temps le bon Jenkins tirait sa montre
tout en jetant un bravo distrait au bouquet de notes perles que la
Wauters faisait jaillir de ses lvres de fe, un bouquet de trois mille
francs, inutile comme les autres frais de la soire, si le duc ne venait
pas.

Tout  coup la porte s'ouvrit  deux battants:

Son Excellence M. le duc de Mora.

Un long frmissement l'accueillit, une curiosit respectueuse, range
sur deux haies, au lieu de la presse brutale qui s'tait jete sur les
pas du Nabab.

Nul mieux que lui ne savait se prsenter dans le monde, traverser un
salon gravement, monter en souriant  la tribune, donner du srieux aux
choses futiles, traiter lgrement les choses graves; c'tait le rsum
de son attitude dans la vie, une distinction paradoxale. Encore beau
malgr ses cinquante-six ans, d'une beaut faite d'lgance et de
proportion o la grce du dandy se raffermissait par quelque chose
de militaire dans la taille et la fiert du visage, il portait
merveilleusement l'habit noir, sur lequel, pour faire honneur  Jenkins,
il avait mis quelques-unes de ses plaques, qu'il n'arborait jamais
qu'aux jours officiels. Le reflet du linge, de la cravate blanche,
l'argent mat des dcorations, la douceur des cheveux rares et
grisonnants ajoutaient  la pleur de la tte, plus exsangue que tout ce
qu'il y avait d'exsangue ce soir-l chez l'Irlandais.

Il menait une vie si terrible! La politique, le jeu sous toutes ses
formes, coups de bourse et coups de baccarat, et cette rputation
d'homme  bonnes fortunes qu'il fallait soutenir  tout prix. Oh!
celui-l tait un vrai client de Jenkins; et cette visite princire, il
la devait bien  l'inventeur de ces mystrieuses perles qui donnaient 
son regard cette flamme,  tout son tre cet en-avant si vibrant et si
extraordinaire.

Mon cher duc, permettez-moi de vous...

Monpavon, solennel, le jabot gonfl, essayait de faire la prsentation
si attendue; mais l'Excellence, distraite, n'entendait pas, continuait
sa route vers le grand salon, emporte par un de ces courants
lectriques qui rompent la monotonie mondaine. Sur son passage, et
pendant qu'il saluait la belle madame Jenkins, les femmes se penchaient
un peu avec des airs attirants, un rire doux, une proccupation de
plaire. Mais lui n'en voyait qu'une seule, Flicia, debout au centre
d'un groupe d'hommes, discutant comme au milieu de son atelier, et qui
regardait venir le duc, tout en mangeant tranquillement un sorbet. Elle
l'accueillit avec un naturel parfait. Discrtement l'entourage s'tait
retir. Pourtant, et malgr ce qu'avait entendu Gry sur leurs relations
prsumes, il semblait n'y avoir entre eux qu'une camaraderie toute
spirituelle, une familiarit enjoue.

Je suis all chez vous, Mademoiselle, en montant au bois.

--On me l'a dit. Vous tes mme entr dans l'atelier.

--Et j'ai vu le fameux groupe... mon groupe.

--Eh bien?

--C'est trs beau... Le lvrier court comme un enrag... Le renard
dtelle admirablement... Seulement je n'ai pas bien compris... Vous
m'aviez dit que c'tait notre histoire  tous les deux?

--Ah! voil... Cherchez... C'est un apologue que j'ai lu dans... Vous ne
lisez pas Rabelais, monsieur le duc?

--Ma foi, non. Il est trop grossier...

--Eh bien, moi, j'ai appris  lire l-dedans. Trs mal leve, vous
savez. Oh! trs mal... Mon apologue est donc tir de Rabelais. Voici:
Bacchus a fait un renard prodigieux, imprenable  la course. Vulcain de
son ct a donn  un chien de sa faon le pouvoir d'attraper toute
bte qu'il poursuivra. Or, comme dit mon auteur, advint qu'ils se
rencontrrent. Vous voyez quelle course enrage et... interminable. Il
me semble, mon cher duc, que le destin nous a mis ainsi en prsence,
munis de qualits contraires, vous qui avez reu des dieux le don
d'atteindre tous les coeurs, moi dont le coeur ne sera jamais pris.

Elle lui disait cela, bien en face, presque en riant, mais serre et
droite dans sa tunique blanche qui semblait garder sa personne contre
les liberts de son esprit. Lui, le vainqueur, l'irrsistible, il n'en
avait jamais rencontr de cette race audacieuse et volontaire. Aussi
l'enveloppait-il de toutes les effluves magntiques d'une sduction,
pendant qu'autour d'eux le murmure montant de la fte, les rires
flts, le frlement des satins et des franges de perles faisaient
l'accompagnement  ce duo de passion mondaine et de juvnile ironie.

Il reprit au bout d'une minute:

Mais comment les dieux se sont-ils tirs de ce mauvais pas?

--En changeant les deux coureurs en pierre.

--Par exemple, dit-il, voil un dnoment que je n'accepte point... Je
dfie les dieux de jamais ptrifier mon coeur.

Une flamme courte jaillit de ses prunelles, teinte aussitt  la pense
qu'on les regardait.

En effet, on les regardait beaucoup, mais personne aussi curieusement
que Jenkins qui rdait autour d'eux, impatient, crisp, comme s'il en
et voulu  Flicia de prendre pour elle seule le personnage important
de la soire. La jeune fille en fit, en riant, l'observation au duc:

On va dire que je vous accapare.

Elle lui montrait Monpavon attendant, debout prs du Nabab qui, de loin,
adressait  l'Excellence le regard quteur et soumis d'un bon gros
dogue. Le ministre d'tat se souvint alors de ce qui l'avait amen. Il
salua la jeune fille et revint  Monpavon, qui put lui prsenter enfin
 son honorable ami, M. Bernard Jansoulet. L'Excellence s'inclina, le
parvenu s'humilia plus bas que terre, puis ils causrent un moment.

Un groupe curieux  observer. Jansoulet, grand, fort, l'air peuple, la
peau tanne, son large dos vot comme s'il s'tait pour jamais arrondi
dans les salamaleks de la courtisanerie orientale, ses grosses mains
courtes faisant clater ses gants clairs, sa mimique excessive, son
exubrance mridionale dcoupant les mots  l'emporte-pice. L'autre,
gentilhomme de race, mondain, l'lgance mme, ais dans ses moindres
gestes fort rares d'ailleurs, laissant tomber ngligemment des phrases
inacheves, clairant d'un demi-sourire la gravit de son visage,
cachant sous une politesse imperturbable le grand mpris qu'il avait des
hommes et des femmes; et c'est de ce mpris surtout que sa force tait
faite... Dans un salon amricain, l'antithse et t moins choquante.
Les millions du Nabab auraient rtabli l'quilibre et fait mme pencher
le plateau de son ct. Mais Paris ne met pas encore l'argent au dessus
de toutes les autres puissances, et, pour s'en rendre compte, il
suffisait de voir ce gros traitant frtiller d'un air aimable devant
ce grand seigneur, jeter sous ses pieds, comme le manteau d'hermine du
courtisan, son pais orgueil d'enrichi.

De l'angle o il s'tait blotti, de Gry regardait la scne avec
intrt, sachant quelle importance son ami attachait  cette
prsentation, quand le hasard qui avait si cruellement dmenti, toute la
soire, ses navets de dbutant, lui fit distinguer ce court dialogue,
prs de lui, dans cette houle des conversations particulires o chacun
entend juste le mot qui l'intresse:

C'est bien le moins que Monpavon lui fasse faire quelques bonnes
connaissances. Il lui en a tant procur de mauvaises... Vous savez qu'il
vient de lui jeter sur les bras Paganetti et toute sa bande.

--Le malheureux!... Mais ils vont le dvorer.

--Bah! ce n'est que justice qu'on lui fasse un peu rendre gorge... Il en
a tant vol l-bas chez les Turcs.

--Vraiment, vous croyez?...

--Si je crois! J'ai l-dessus des dtails trs prcis que je tiens du
baron Hemerlingue, le banquier qui a fait le dernier emprunt tunisien...
Il en connat des histoires, celui-l, sur le Nabab. Imaginez-vous...

Et les infamies commencrent. Pendant quinze ans, Jansoulet avait
indignement exploit l'ancien bey. On citait des noms de fournisseurs et
des tours admirables d'aplomb, d'effronterie; par exemple, l'histoire
d'une frgate  musique, oui, vritablement  musique, comme un tableau
de salle  manger, qu'il avait paye deux cent mille francs et revendue
dix millions, un trne de trois millions, dont la note visible sur les
livres d'un tapissier du faubourg Saint-Honor n'allait pas  cent mille
francs; et le plus comique, c'est que le bey ayant chang de fantaisie,
le sige royal tomb en disgrce avant mme d'tre dball, tait encore
clou dans sa caisse de voyage  la douane de Tripoli.

Puis en dehors de ces commissions effrnes sur l'envoi du moindre
jouet, on accentuait des accusations plus graves mais aussi certaines,
puisqu'elles venaient toujours de la mme source. C'tait  ct du
srail, un harem d'Europennes admirablement mont, pour Son Altesse,
par le Nabab qui devait s'y connatre, ayant fait jadis  Paris--avant
son dpart pour l'Orient--les plus singuliers mtiers: marchand de
contre-marques, grant d'un bal de barrire, d'une maison plus mal fame
encore... Et les chuchotements se terminaient dans un rire touff, le
rire lippu des hommes causant entre eux.

Le premier mouvement du jeune provincial, en entendant ces calomnies
infmes, fut de se retourner et de crier:

Vous en avez menti.

Quelques heures plus tt, il l'aurait fait sans hsiter, mais, depuis
qu'il tait l, il avait appris la mfiance, le scepticisme. Il se
contint donc et couta jusqu'au bout, immobile  la mme place, ayant
tout au fond de lui-mme le dsir inavou de connatre mieux celui
qu'il servait. Quant au Nabab, sujet bien inconscient de cette hideuse
chronique, tranquillement install dans un petit salon auquel ses
tentures bleues, deux lampes  abat-jour communiquaient un air
recueilli, il faisait sa partie d'cart avec le duc de Mora.

O magie du galion! Le fils du revendeur de ferraille seul  une table de
jeu en face du premier personnage de l'empire. Jansoulet en croyait 
peine la glace de Venise ou se refltaient sa figure resplendissante et
le crne auguste, spar d'une large raie. Aussi, pour reconnatre ce
grand honneur, s'appliquait-il  perdre dcemment le plus de billets de
mille francs possible, se sentant quand mme le gagnant de la partie et
[illisible] de voir passer son argent dans ces mains aristocratiques
dont il tudiait les moindres gestes pendant qu'elles jetaient,
coupaient ou soutenaient les cartes.

Autour d'eux un cercle se faisait, mais toujours  distance, les dix pas
exigs pour le salut d'un prince; c'tait le public de ce triomphe o le
Nabab assistait comme en rve, gris par ces accords feriques un peu
assourdis dans le lointain, ces chants qui lui arrivaient en phrases
coupes comme par-dessus l'obstacle rsonnant d'un tang, le parfum
des fleurs panouies d'une faon si singulire vers la fin des bals
parisiens, alors que l'heure qui s'avance confondant toutes les notions
du temps, la lassitude de la nuit blanche communiquent aux cerveaux
allgs dans une atmosphre plus nerveuse, comme un tourdissement de
jouissance. La robuste nature de Jansoulet, de ce sauvage civilis,
tait plus sensible qu'une autre  ces raffinements inconnus; et il
lui fallait toute sa force pour ne pas manifester par quelque joyeux
hourrah, une intempestive effusion de gestes et de paroles, ce mouvement
d'allgresse physique qui agitait tout son tre, comme il arrive  ces
grands chiens de montagne qu'une goutte d'essence respire jette dans
des folles pileptiques.

Le ciel est beau, le pav sec... Si vous voulez, mon cher enfant, nous
renverrons la voiture et nous rentrerons  pied, dit Jansoulet  son
compagnon en sortant de chez Jenkins.

De Gry accepta avec empressement. Il avait besoin de se promener, de
secouer dans l'air vif les infamies et les mensonges de cette comdie
mondaine qui lui laissait le coeur froid et serr, tout le sang de
sa vie rfugi sous ses tempes dont il entendait battre les veines
gonfles. Il chancelait en marchant, semblable  ces malheureux oprs
de la cataracte qui, dans l'effroi de la vision reconquise, n'osent
plus mettre un pied devant l'autre. Mais avec quelle brutalit de main
l'opration avait t faite! Ainsi cette grande artiste au nom glorieux,
cette beaut pure et farouche, dont l'aspect seul l'avait troubl comme
une apparition, n'tait qu'une courtisane. Madame Jenkins, cette femme
imposante, d'un maintien  la fois si fier et si doux, ne s'appelait pas
madame Jenkins. Cet illustre savant au visage ouvert,  l'accueil si
cordial avait l'impudence d'taler ainsi un concubinage honteux. Et
Paris s'en doutait, mais cela n'empchait pas d'accourir  leurs ftes.
Enfin, ce Jansoulet, si bon, si gnreux, pour lequel il se sentait au
coeur tant de reconnaissance, il le savait tomb aux mains d'une troupe
de bandits, bandit lui-mme et bien digne de l'exploitation organise
pour faire rendre gorge  ses millions...

tait-ce possible et qu'en fallait-il croire?

Un coup d'oeil de ct jet sur le Nabab, dont la vaste personne
encombrait le trottoir, lui rvla tout  coup dans cette dmarche cale
par le poids des cus, quelque chose de bas et de canaille qu'il n'avait
pas encore remarqu. Oui, c'tait bien l'aventurier du Midi, ptri de ce
limon qui couvre les quais de Marseille pitins par tous les nomades,
les errants de ports de mer. Bon, gnreux, parbleu! comme les filles,
comme les voleurs. Et l'or coulant par torrents dans ce milieu tar
et luxueux, claboussant jusqu'aux murailles, lui semblait charrier
maintenant toutes les scories, toutes les boues de sa source impure
et fangeuse. Alors, lui, de Gry, n'avait plus qu'une chose  faire,
partir, quitter au plus vite cette place o il risquait de compromettre
son nom, l'unique hritage paternel. Sans doute. Mais les deux frrots,
l-bas au pays, qui payerait leur pension? Qui soutiendrait le modeste
foyer miraculeusement relev par les beaux appointements du l'an, du
chef de famille? Ce mot de chef du famille le rejetait aussitt dans un
de ces combats intrieurs o luttent l'intrt et la conscience,--l'une
brutale, solide, attaquant  fond avec des coups droits, l'autre fuyant,
rompant par des dgagements subtils,--pendant que le brave Jansoulet,
cause ignorante du conflit, marchait  grandes enjambes prs de son
jeune ami, aspirant l'air avec dlices du bout de son cigare allum.

Jamais il n'avait t si heureux de vivre; et cette soire chez Jenkins,
son entre dans le monde,  lui aussi, lui avait laiss une impression
de portiques dresss comme pour un triomphe, de foule accourue, de
fleurs jetes sur son passage... Tant il est vrai que les choses
n'existent que par les yeux qui les regardent... Quel succs! Le duc,
au moment de le quitter, l'engageant  venir voir sa galerie; ce qui
signifiait les portes de l'htel Mora ouvertes pour lui avant huit
jours. Flicia Ruys consentant  faire son buste, de sorte qu' la
prochaine exposition le fils du cloutier aurait son portrait en marbre
par la mme grande artiste qui avait sign celui du ministre d'tat.
N'tait-ce pas le contentement de toutes ses vanits enfantines?

Et tous deux ruminant leurs penses sombres ou joyeuses, ils marchaient
l'un prs de l'autre, absorbs, absents d'eux-mmes, si bien que la
place Vendme, silencieuse, inonde d'une lumire bleue et glace, sonn
sous leurs pas avant qu'ils se fussent dit un mot.

Dj, dit le Nabab... J'aurais bien voulu marcher encore un peu... a
vous va-t-il? Et, tout en faisant deux ou trois fois le tour de la
place, il laissait aller, par bouffes, l'immense joie dont il tait
plein:

Comme il fait bon! Comme on respire!... Tonnerre de Dieu! ma soire de
ce soir, je ne la donnerais pas pour cent mille francs... Quel brave
coeur que ce Jenkins... Aimez-vous le genre de beaut de Flicia Ruys?
Moi, j'en raffole... Et le duc, quel grand seigneur! si simple, si
aimable... C'est beau Paris, n'est-ce pas, mon fils?

--C'est trop compliqu pour moi... a me fait peur, rpondit Paul de
Gry d'une voix sourde.

--Oui, oui, je comprends, reprit l'autre avec une fatuit adorable. Vous
n'avez pas encore l'habitude, mais on s'y fait vite, allez! Regardez
comme en un mois je me suis mis  l'aise.

--C'est que vous tiez dj venu  Paris, vous... Vous l'aviez habit
autrefois.

--Moi? jamais de la vie... Qui vous a dit cela?

--Tiens, je croyais... rpondit le jeune homme; et tout de suite une
foule de rflexions se prcipitant dans son esprit:

--Que lui avez-vous donc fait  ce baron Hemerlingue? C'est une haine 
mort entre vous.

Le Nabab resta une minute interdit. Ce nom d'Hemerlingue, jet tout 
coup dans sa joie, lui rappelait le seul pisode fcheux de la soire:

A celui-l comme aux autres, dit-il d'une voix attriste, je n'ai
jamais fait que du bien. Nous avons commenc ensemble, misrablement.
Nous avons grandi, prospr cte  cte. Quand il a voulu partir de ses
propres ailes, je l'ai toujours aid, soutenu de mon mieux. C'est moi
qui lui ai fait avoir dix ans de suite les fournitures de la flotte et
de l'arme; presque toute sa fortune vient de l. Puis un beau matin,
cet imbcile de Bernois  sang lourd ne va-t-il pas se toquer d'une
odalisque que la mre du bey avait fait chasser du harem? La drlesse
tait belle, ambitieuse, elle s'est fait pouser, et naturellement,
aprs ce beau mariage, Hemerlingue a t oblig de quitter Tunis... On
lui avait fait croire que j'excitais le bey  lui fermer la principaut.
Ce n'est pas vrai. J'ai obtenu, au contraire, de Son Altesse,
qu'Hemerlingue fils--un enfant de sa premire femme--resterait  Tunis
pour surveiller leurs intrts en suspens, pendant que le pre venait
 Paris fonder sa maison de banque... Lorsque,  la mort de mon pauvre
Ahmed, le mouchir, son frre, est mont sur le trne, les Hemerlingue,
rentrs en faveur, n'ont cess de me desservir auprs du nouveau matre.
Le bey me fait toujours bon visage; mais mon crdit est branl. Eh
bien! malgr cela, malgr tous les mauvais tours qu'Hemerlingue m'a
jous, qu'il me joue encore, j'tais prt ce soir  lui tendre la
main... Non seulement ce misrable-l me la refuse; mais il me fait
insulter par sa femme, une bte sauvage et mchante, qui ne me pardonne
pas de n'avoir jamais voulu la recevoir  Tunis... Savez-vous comment
elle m'a appel tout  l'heure en passant devant moi? Voleur et fils de
chien... Pas plus gne que cela l'odalisque... C'est--dire que si je
ne connaissais pas mon Hemerlingue aussi capon qu'il est gros...
Aprs tout, bah! qu'ils disent ce qu'ils voudront. Je me moque d'eux.
Qu'est-ce qu'ils peuvent contre moi? Me dmolir prs du bey? a m'est
gal. Je n'ai plus rien  faire en Tunisie, et je m'en retirerai le plus
tt possible... Il n'y a qu'une ville, qu'un pays au monde, c'est Paris,
Paris accueillant, hospitalier, pas bgueule, o tout homme intelligent
trouve du large pour faire de grandes choses... Et moi, maintenant,
voyez-vous, de Gry, je veux faire de grandes choses... J'en ai assez de
la vie de mercati... J'ai travaill pendant vingt ans pour l'argent; 
prsent je suis goulu de gloire, de considration, de renomme. Je veux
tre quelqu'un dans l'histoire de mon pays, et cela me sera facile. Avec
mon immense fortune, ma connaissance des hommes, des affaires, ce que je
sens l dans ma tte, je puis arriver  tout et j'aspire  tout... Aussi
croyez-moi, mon cher enfant, ne me quittez jamais--on et dit qu'il
rpondait  la pense secrte de son jeune compagnon--restez fidlement
 mon bord. La mture est solide: j'ai du charbon plein mes soutes... Je
vous jure que nous irons loin, et vite, nom d'un sort!

Le naf Mridional rpandait ainsi ses projets dans la nuit avec force
gestes expressifs, et, de temps  autre, en arpentant la place agrandie
et dserte, majestueusement entoure de ses palais muets et clos, il
levait la tte vers l'homme de bronze de la colonne, comme s'il prenait
 tmoin ce grand parvenu dont la prsence au milieu de Paris autorise
toutes les ambitions, rend toutes les chimres vraisemblables.

Il y a chez la jeunesse une chaleur de coeur, un besoin d'enthousiasme
que rveille le moindre effleurement. A mesure que le Nabab parlait, de
Gry sentait fuir ses soupons et toute sa sympathie renatre avec une
nuance de piti... Non, bien certainement cet homme-l n'tait pas un
coquin, mais un pauvre tre illusionn  qui la fortune montait  la
tte comme un vin trop capiteux pour un estomac longtemps abreuv d'eau.
Seul au milieu de Paris, entour d'ennemis et d'exploiteurs, Jansoulet
lui faisait l'effet d'un piton charg d'or traversant un bois mal
hant, dans l'ombre et sans armes. Et il pensait qu'il serait bien au
protg de veiller sans en avoir l'air sur le protecteur, de devenir
le Tlmaque clairvoyant de ce Mentor aveugle, de lui montrer les
fondrires, de le dfendre contre les dtrousseurs, de l'aider enfin
 se dbattre dans tout ce fourmillement d'embuscades nocturnes qu'il
sentait rder frocement autour du Nabab et de ses millions.




V

LA FAMILLE JOYEUSE.


Tous les matins de l'anne,  huit heures trs prcises, une maison
neuve et presque inhabite d'un quartier perdu de Paris s'emplissait
de cris, d'appels, de jolis rires sonnant clair dans le dsert de
l'escalier:

Pre, n'oublie pas ma musique...

--Pre, ma laine  broder...

--Pre, rapporte-nous des petits pains...

Et la voix du pre qui appelait d'en bas:

Yaia, descends-moi donc ma serviette...

--Allons, bon! il a oubli sa serviette...

Et c'tait un empressement joyeux du haut en bas de la maison, une
course de tous ces minois brouills de sommeil, de toutes ces chevelures
bouriffes que l'on rajustait en chemin, jusqu'au moment o, penches
sur la rampe, une demi-douzaine de jeunes filles adressaient leurs
adieux sonores  un petit vieux monsieur, net et bien bross, dont la
face rougeaude, la silhouette trique, disparaissaient enfin dans la
perspective tournante des marches. M. Joyeuse tait parti pour son
bureau... Alors, toute cette chappe de volire remontait vite au
quatrime et, la porte tire, se groupait  une croise ouverte pour
regarder le pre encore une fois. Le petit homme se retournait, des
baisers s'changeaient de loin, puis les fentres se fermaient; la
maison neuve et dserte redevenait tranquille,  part les criteaux
dansant leur folle sarabande au vent de la rue inacheve, comme mis
en gaiet eux aussi par toutes ces volutions. Un moment aprs, le
photographe du cinquime descendait suspendre  la porte sa vitrine
d'exposition, toujours la mme, o l'on voyait le vieux monsieur en
cravate blanche entour de ses filles en groupes varis; il remontait 
son tour, et le calme succdant tout  coup  ce petit tapage matinal
laissait  supposer que le pre et ses demoiselles taient rentrs
dans le cadre de photographies, o ils se tenaient souriants et
immobiles jusqu'au soir.

De la rue Saint-Ferdinand chez Hemerlingue et fils, ses patrons, M.
Joyeuse avait bien trois quarts d'heure de route. Il marchait, la tte
droite et raide, comme s'il avait craint de dranger le beau noeud de
cravate attach par ses filles, son chapeau pos par elles; et lorsque
l'ane, toujours inquite et prudente, lui relevait au moment de sortir
le collet de sa redingote pour viter le maudit coup de vent du coin
de la rue, mme avec une temprature de serre chaude M. Joyeuse ne le
rabattait plus jusqu'au bureau, pareil  l'amoureux qui sort des mains
de sa matresse et n'ose plus bouger de peur de perdre l'enivrant
parfum.

Veuf depuis quelques annes, ce brave homme n'existait que pour ses
enfants, ne songeait qu' elles, s'en allait dans la vie entour de ces
petites ttes blondes qui voletaient autour de lui confusment comme
dans un tableau d'Assomption. Tous ses dsirs, tous ses projets se
rapportaient  ces demoiselles, y revenaient sans cesse, parfois aprs
de grands circuits, car M. Joyeuse--cela tenait sans doute  son cou
trs court,  sa petite taille o son sang bouillant ne faisait qu'un
tour--tait un homme de fconde, d'tonnante imagination. Les ides
voluaient chez lui avec la rapidit de pailles vides autour d'un
crible. Au bureau, les chiffres le fixaient encore par leur maniement
positif; mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce mtier
inexorable. L'activit de la marche, l'habitude d'une route dont il
connaissait les moindres incidents donnaient toute libert  ses
facults imaginatives. Il inventait alors des aventures extraordinaires,
de quoi dfrayer vingt romans-feuilletons.

Si, par exemple, M. Joyeuse, en remontant le faubourg Saint-Honor, sur
le trottoir de droite--il prenait toujours celui-l--apercevait une
lourde charrette de blanchisseuse qui s'en allait au grand trot,
conduite par une femme de campagne dont l'enfant se penchait un peu,
juch sur un paquet de linge:

L'enfant! criait le bonhomme effray, prenez garde  l'enfant!

Sa voix se perdait dans le bruit des roues et son avertissement dans le
secret de la providence. La charrette passait. Il la suivait de l'oeil
un moment, puis se remettait en route; mais le drame commenc dans son
esprit continuait  s'y drouler, avec mille pripties... L'enfant
tait tomb... Les roues allaient lui passer dessus... M. Joyeuse
s'lanait, sauvait le petit tre tout prs de la mort; seulement le
timon l'atteignait lui-mme en pleine poitrine et il tombait baign dans
son sang. Alors, il se voyait port chez le pharmacien au milieu de la
foule amasse. On le mettait sur une civire, on le montait chez lui,
puis tout  coup il entendait le cri dchir du ses filles, de ses
bien-aimes, en l'apercevant dans cet tat. Et ce cri dsespr
l'atteignait si bien au coeur, il le percevait si distinctement, si
profondment: Papa, mon cher papa... qu'il le poussait lui-mme dans
la rue, au grand tonnement des passants, d'une voix rauque qui le
rveillait de son cauchemar inventif.

Voulez-vous un autre trait de cette imagination prodigieuse?... Il
pleut, il gle; un temps de loup. M. Joyeuse a pris l'omnibus pour aller
 son bureau. Comme il est assis en face d'une espce de colosse, tte
brutale, biceps formidables, M. Joyeuse, tout petit, tout chtif, sa
serviette sur les genoux, rentre ses jambes pour laisser la place aux
normes piles qui soutiennent le buste monumental de son voisin. Dans
le train du vhicule, de la pluie sur les vitres, M. Joyeuse se prend 
songer. Et tout  coup le colosse de vis--vis, qui a une bonne figure
en somme, est trs surpris de voir ce petit homme changer de couleur,
le regarder en grinant des dents, avec des yeux froces, des yeux
d'assassin. Oui, d'assassin vritable, car en ce moment M. Joyeuse fait
un rve terrible... Une de ses filles est assise l, en face de lui, 
ct de cette brute gante, et le misrable lui prend la taille sous son
mantelet.

Retirez votre main, Monsieur... a dj dit deux fois M. Joyeuse...
L'autre n'a fait que ricaner... Maintenant, il veut embrasser lise...

Ah! bandit!...

Trop faible pour dfendre sa fille, M. Joyeuse, cumant de rage, cherche
son couteau dans sa poche, frappe l'insolent en pleine poitrine, et
s'en va la tte droite, fort de son droit de pre outrag, faire sa
dclaration au premier bureau de police.

Je viens de tuer un homme dans un omnibus!...

Au son de sa propre voix prononant bien, en effet, ces paroles
sinistres, mais non pas dans le bureau de police, le malheureux se
rveille, devine  l'effarement des voyageurs qu'il a d parler tout
haut, et profite bien vite de l'appel du conducteur: Saint-Philippe...
Panthon... Bastille... pour descendre, tout confus, au milieu d'une
stupfaction gnrale.

Cette imagination toujours en haleine donnait  M. Joyeuse une
singulire physionomie, fivreuse, ravage, contrastant avec son
enveloppe correcte de petit bureaucrate. Il vivait tant d'existences
passionnes en un jour... La race est plus nombreuse qu'on ne croit de
ces dormeurs veills chez qui une destine trop restreinte comprime des
forces inemployes, des facults hroques. Le rve est la soupape o
tout cela s'vapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur du
fournaise et des images flottantes aussitt dissipes. De ces visions
les uns sortent radieux, les autres affaisss, dcontenancs, se
retrouvant au terre--terre de tous les jours. M. Joyeuse tait de
ceux-l, s'levant sans cesse  des hauteurs d'o l'on ne peut que
redescendre un peu bris par la rapidit du voyage.

Or, un matin que notre imaginaire avait quitt sa maison  l'heure
et dans les circonstances habituelles, il commena au dtour de la rue
Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de l'anne toute
proche, peut-tre une baraque en planches que l'on clouait dans le
chantier voisin lui fit penser trennes... jour de l'an. Et tout de
suite le mot de gratification se planta dans son esprit comme le premier
jalon d'une histoire tourdissante. Au mois de dcembre, tous les
employs d'Hemerlingue touchaient des appointements doubles, et vous
savez que, dans les petits mnages, on base sur ces sortes d'aubaines
mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux  faire, un meuble 
remplacer, une petite somme garde dans un tiroir pour l'imprvu.

C'est que M. Joyeuse n'tait pas riche. Sa femme, une demoiselle de
Saint-Arnaud, tourmente d'ides de grandeur et de mondanit, avait mis
ce petit intrieur d'employ sur un pied ruineux, et depuis trois ans
qu'elle tait morte et que Bonne Maman menait la maison avec tant de
sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'conomies, tellement le pass
se trouvait lourd. Tout  coup le brave homme se figura que cette anne
la gratification allait tre plus forte  cause du surcrot de travail
qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien. Cet emprunt constituait une trs
belle affaire pour les patrons, trop belle mme, car M. Joyeuse s'tait
permis de dire dans les bureaux que cette fois Hemerlingue et fils
avaient tondu le turc un peu trop ras.

Certainement, oui, la gratification sera double, pensait l'imaginaire
tout en marchant; et dj il se voyait  un mois de l, montant avec
ses camarades, pour la visite du jour de l'an, le petit escalier qui
conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonait la bonne nouvelle;
puis il retenait M. Joyeuse en particulier. Et voil que ce patron si
froid, d'habitude, enferm dans sa graisse jaune comme dans un ballot
de soie grge, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait
savoir combien M. Joyeuse avait de filles.

J'en ai trois... non, c'est--dire quatre, monsieur le baron... Je
confonds toujours. L'ane est si raisonnable.

Savoir aussi quel ge elles avaient?

Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'ane... Puis nous avons
lise qui prpare son examen de dix-huit ans... Henriette qui en a
quatorze et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans.

Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait
connatre encore quelles taient les ressources de cette intressante
famille.

Mes appointements, monsieur le baron... pas autre chose... J'avais un
peu d'argent de ct, mais la maladie de ma pauvre femme, les tudes de
ces demoiselles...

--Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse... Je vous porte 
mille francs par mois.

--Oh! monsieur le baron, c'est trop...

Mais quoiqu'il et dit cette dernire phrase tout haut, dans le dos d'un
sergent de ville qui regarda passer d'un oeil de mfiance ce petit homme
gesticulant et hochant la tte, le pauvre imaginaire ne se rveilla pas.
Il s'admira rentrant chez lui, annonant la nouvelle  ses filles,
les conduisant le soir au thtre, pour fter cet heureux jour. Dieu!
qu'elles taient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles
Joyeuse, quel bouquet de ttes vermeilles! Et puis, le lendemain, voil
les deux anes demandes en mariage par... Impossible de savoir par
qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la vote de
l'htel Hemerlingue, devant la porte battante surmonte d'un Caisse en
lettres d'or.

Je serai donc toujours le mme, se dit-il en riant un peu et passant
sa main sur son front o la sueur perlait.

Mis en belle humeur par sa chimre, par le feu ronflant dans l'enfilade
des bureaux parquets, grillags, discrets sous le jour froid du
rez-de-chausse, o l'on pouvait compter les pices d'or sans s'blouir
les yeux, M. Joyeuse salua gaiement les autres employs, passa sa
jaquette de travail et son bonnet de velours noir. Soudain, on siffla
d'en haut; et le caissier, appliquant son oreille au cornet, entendit
la voix grasse et glatineuse d'Hemerlingue, le seul, le vritable
Hemerlingue,--l'autre, le fils, tait toujours absent,--qui demandait M.
Joyeuse. Comment! Est-ce que le rve continuait?... Il se sentit tout
mu, prit le petit escalier intrieur qu'il montait tout  l'heure si
gaillardement, et se trouva dans le cabinet du banquier, pice troite,
trs haute de plafond, meuble seulement de rideaux verts et d'normes
fauteuils de cuir proportionns  l'effroyable capacit du chef de la
maison. Il tait l, assis  son pupitre dont son ventre l'empchait
de s'approcher, obse, anhelant et si jaune que sa face ronde au nez
crochu, tte de hibou gras et malade, faisait comme une lumire au fond
de ce cabinet solennel et assombri. Un gros marchand maure moisi dans
l'humidit de sa petite cour. Sous ses lourdes paupires souleves
pniblement, son regard brilla une seconde quand le comptable entra; il
lui fit signe de venir prs de lui, et lentement, froidement, coupant
de repos ses phrases essouffles, au lieu de: M. Joyeuse, combien
avez-vous de filles? Il dit ceci:

Joyeuse, vous vous tes permis de critiquer dans les bureaux nos
dernires oprations sur la place de Tunis. Inutile de vous dfendre.
Vos paroles m'ont t rapportes mot pour mot. Et comme je ne saurais
les admettre dans la bouche d'un de mes employs, je vous avertis qu'
dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison.

Un flot de sang monta  la figure du comptable, redescendit, revint
encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, 
son cerveau un tumulte de penses et d'images.

Ses filles!

Qu'allaient-elles devenir?

Les places sont si rares  cette poque de l'anne.

La misre lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux
genoux d'Hemerlingue, le suppliant, le menaant, lui sautant  la gorge
dans un accs de rage dsespre. Toute cette agitation passa sur son
visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes
de gouffres mobiles; mais il resta muet, debout  la mme place, et
sur l'avis du patron qu'il pouvait se retirer, descendit en chancelant
reprendre sa tche  la caisse.

Le soir, en rentrant rue Saint-Ferdinand, M. Joyeuse ne parla de rien
 ses filles. Il n'osa pas. L'ide d'assombrir cette gaiet rayonnante
dont la vie de la maison tait faite, d'embuer de grosses larmes ces
jolis yeux clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et
faible, de ceux qui disent toujours: Attendons  demain. Il attendit
donc pour parler, d'abord que le mois de novembre ft fini, se berant
du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne
connaissait pas cette volont de mollusque flasque et tenace sur son
lingot d'or. Puis quand, ses appointements solds, un autre comptable
eut pris sa place devant le haut pupitre o il s'tait tenu debout si
longtemps, il espra trouver promptement autre chose et rparer son
malheur avant d'tre oblig de l'avouer.

Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait quiper
et conduire comme  l'ordinaire, sa vaste serviette en cuir toute prte
pour les nombreuses commissions du soir. Quoiqu'il en oublit exprs
quelques-unes  cause de la prochaine fin de mois si problmatique,
le temps ne lui manquait plus maintenant pour les faire. Il avait sa
journe  lui, toute une journe interminable, qu'il passait  courir
Paris  la recherche d'une place. On lui donnait des adresses, des
recommandations excellentes. Mais en ce terrible mois de dcembre, si
froid et si court de jour, charg de dpenses et de proccupations, les
employs patientent et les patrons aussi. Chacun tche de finir l'anne
dans le calme, remettant au mois de janvier,  ce grand saut du temps
vers une autre tape, les changements, les amliorations, des tentatives
de vie nouvelle.

Partout o M. Joyeuse se prsentait, il voyait les visages se refroidir
subitement ds qu'il expliquait le but de sa visite: Tiens! vous n'tes
plus chez Hemerlingue et fils? Comment cela se fait-il? Il expliquait
la chose de son mieux par un caprice du patron, ce froce Hemerlingue
que Paris connaissait; mais il sentait de la froideur, de la mfiance,
dans cette rponse uniforme: Revenez nous voir aprs les ftes. Et,
timide comme il tait dj, il en arrivait  ne plus se prsenter nulle
part,  passer vingt fois devant la mme porte, dont il n'aurait jamais
franchi le seuil sans la pense de ses filles. Cela seul le poussait par
les paules, lui donnait du coeur aux jambes, l'envoyait dans la mme
journe aux extrmits opposes de Paris,  des adresses trs vagues que
des camarades lui donnaient,  Aubervilliers, dans une grande fabrique
de noir animal, o on le faisait revenir pour rien trois jours de suite.

Oh! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermes, le
patron qui est sorti ou qui a du monde, les paroles donnes et tout 
coup reprises, les espoirs dus, l'nervement des longues attentes, les
humiliations rserves  tout homme qui demande de l'ouvrage, comme si
c'tait une honte d'en manquer; M. Joyeuse connut toutes ces tristesses
et aussi les bonnes volonts qui se lassent, se dcouragent devant la
persistance du guignon. Et vous pensez si le dur martyre de l'homme qui
cherche une place fut dcupl par les mirages de son imagination, par
ces chimres qui se levaient pour lui du pav de Paris pendant qu'il
l'arpentait en tous sens.

Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables,
monologuant, gesticulant sur les trottoirs,  qui chaque heurt de la
foule arrache une exclamation somnambulante: Je l'avais bien dit, ou
gardez-vous d'en douter, Monsieur. On passe, on rirait presque, mais
on est saisi de piti devant l'inconscience de ces malheureux possds
d'une ide fixe, aveugles que le rve conduit, tirs par une laisse
invisible. Le terrible, c'est qu'aprs ces longues, cruelles journes
d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait
qu'il jout la comdie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontt
les vnements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de
bureau dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.

Dans les petits intrieurs, il y a toujours un nom qui revient plus
souvent que les autres, qu'on invoque aux jours d'orage, qui se mle
 tous les souhaits,  tous les espoirs, mme aux jeux des enfants
pntrs de son importance, un nom qui tient dans la maison le rle
d'une sous-providence, on plutt d'un dieu lare familier et surnaturel.
C'est celui du patron, du directeur d'usine, du propritaire, du
ministre, de l'homme enfin qui porte dans sa main puissante le bonheur,
l'existence du foyer. Chez les Joyeuse, c'tait Hemerlingue, toujours
Hemerlingue, revenant dix fois, vingt fois par jour, dans la
conversation de ces demoiselles, qui l'associaient  tous leurs projets,
aux plus petits dtails de leurs ambitions fminines: Si Hemerlingue
voulait... Tout cela dpend d'Hemerlingue. Et rien de plus charmant que
la familiarit avec laquelle ces fillettes parlaient de ce gros richard,
qu'elles n'avaient jamais vu.

On demandait de ses nouvelles... Le pre lui avait-il parl?... tait-il
de bonne humeur?... Et dire que tous, tant que nous sommes, si humbles,
si courbs que le destin nous tienne, nous avons toujours au-dessous de
nous de pauvres tres plus humbles, plus courbs, pour qui nous sommes
grands, pour qui nous sommes dieux, et en notre qualit de dieux,
indiffrents, ddaigneux ou cruels.

On se figure le supplice de M. Joyeuse, oblig d'inventer des pisodes,
des anecdotes sur le misrable qui l'avait si frocement congdi aprs
dix ans de bons services. Pourtant il jouait sa petite comdie, de faon
 tromper compltement tout le monde. On n'avait remarqu qu'une chose,
c'est que le pre en rentrant le soir se mettait toujours  table avec
un grand apptit. Je crois bien! Depuis qu'il avait perdu sa place, le
bonhomme ne djeunait plus.

Les jours se passaient. M. Joyeuse ne trouvait rien. Si, une place de
comptable  la _Caisse territoriale_, mais qu'il refusait, trop au
courant des oprations de banque, de tous les coins et recoins de
la bohme financire en gnral, et de la _Caisse territoriale_ en
particulier, pour mettre les pieds dans cet antre.

Mais, lui disait Passajon... car c'tait Passajon qui, rencontrant
le bonhomme et le voyant sans emploi, lui avait parl de venir chez
Paganetti... Mais puisque je vous rpte que c'est srieux. Nous
avons beaucoup d'argent. On paye, on m'a pay, regardez comme je suis
flambant.

En effet, le vieux garon de bureau avait une livre neuve, et, sous
sa tunique  boutons argents, sa bedaine s'avanait, majestueuse...
N'importe, M. Joyeuse ne s'tait pas laiss tenter, mme aprs que
Passajon, arrondissant ses yeux bleus  fleur de tte, lui eut gliss
emphatiquement dans l'oreille ces mots gros de promesse:

Le Nabab est dans l'affaire.

Mme aprs cela, M. Joyeuse avait eu le courage de dire non. Ne
valait-il pas mieux mourir de faim que d'entrer dans une maison
fallacieuse dont il serait peut-tre un jour appel  expertiser les
livres devant les tribunaux?

Il continua donc  courir; mais, dcourag, il ne cherchait plus. Comme
il lui fallait rester dehors, il s'attardait aux talages sur les quais,
s'accoudait des heures aux parapets, regardait l'eau couler et les
bateaux qu'on dchargeait. Il devenait ce flneur qu'on rencontre au
premier rang des attroupements de la rue, s'abritant des averses sous
les porches, s'approchant pour se chauffer des poles en plein air o
fume le goudron des asphalteurs, s'affaissant sur un banc du boulevard
lorsque ses pas ne pouvaient plus le porter.

Ne rien faire, quel bon moyen de s'allonger la vie!

A certains jours, cependant, quand M. Joyeuse tait trop las ou le ciel
trop froce, il attendait au bout de la rue que ces demoiselles eussent
referm leur croise, et, revenant  la maison le long des murailles,
montait l'escalier bien vite, passait devant la porte en retenant son
souffle, et se rfugiait chez le photographe Andr Maranne qui, au
courant de son infortune, lui faisait cet accueil apitoy que les
pauvres diables ont entre eux. Les clients sont rares si prs des
banlieues. Il restait de longues heures dans l'atelier  causer tout
bas,  lire  ct de son ami,  couter la pluie sur les vitres ou le
vent qui soufflait comme en pleine mer, heurtant les vieilles portes
et les chssis, en bas, dans le chantier de dmolitions. Au-dessous il
entendait des bruits connus et pleins de charmes, des chansons envoles
du contentement d'une tch, des rires assembls, la leon de piano
que donnait Bonne Maman, le tic-tac du mtronome, tout un remue-mnage
dlicieux qui lui chatouillait le coeur. Il vivait avec ses chries, qui
certes ne croyaient pas l'avoir si prs d'elle.

Une fois, pendant une absence de Maranne, M. Joyeuse, gardant fidlement
l'atelier et son appareil neuf, entendit frapper deux petits coups
ou plafond du quatrime, deux coups spars, trs distincts, puis un
roulement discret comme un trot de souris. L'intimit du photographe
avec ses voisins autorisait bien ces communications du prisonniers; mais
qu'est-ce que cela signifiait? Comment rpondre  ce qui semblait un
appel? A tout hasard, il rpta les deux coups, le tambourinement lger,
et la conversation en resta l. Au retour d'Andr Maranne, il eut
l'explication du fait. C'tait bien simple: quelquefois, au courant de
la journe, ces demoiselles, qui ne voyaient leur voisin que le soir,
s'informaient de ses nouvelles, si la clientle allait un peu. Le signal
entendu voulait dire: Est-ce que les affaires vont bien aujourd'hui?
Et M. Joyeuse avait rpondu d'instinct, sans savoir: Pas trop mal pour
la saison. Bien que le jeune Maranne ft trs rouge en affirmant cela,
M. Joyeuse le croyait sur parole. Seulement cette ide de communication
frquente entre les deux mnages lui fit peur pour le secret de sa
situation, et ds lors il s'abstint de ce qu'il appelait ses journes
artistiques. D'ailleurs, le moment approchait o il ne pourrait plus
dissimuler sa dtresse, la fin du mois arrivant complique d'une fin
d'anne.

Paris prenait dj sa physionomie de fte des dernires semaines de
dcembre. En fait de rjouissance nationale ou populaire, il n'a gure
plus que celle-l. Les folies du carnaval sont mortes en mme temps que
Gavarni, les ftes religieuses, dont on entend  peine le carillon sur
le bruit des rues, s'enferment derrire leurs lourdes portes d'glise,
le quinze aot n'a jamais t que la Saint-Charlemagne des casernes;
mais Paris a gard le respect du jour de l'an.

Ds le commencement de dcembre, un immense enfantillage se rpand par
la ville. On voit passer par la ville des voitures  bras remplies de
tambours dors, de chevaux de bois, de jouets  la douzaine. Dans les
quartiers industrieux, du haut en bas des maisons  cinq tages, des
vieux htels du marais, o les magasins ont de si hauts plafonds et des
doubles portes majestueuses, on passe les nuits  manier de la gaze, des
fleurs et du paillon,  coller des tiquettes sur des botes satines, 
trier, marquer, emballer; les mille dtails du joujou, ce grand commerce
auquel Paris donne le cachet de son lgance. Cela sent le bois neuf,
la peinture frachie, le vernis reluisant, et, dans la poussire des
mansardes, par les escaliers misrables o le peuple met toutes les
boues qu'il a traverses, tranent des copeaux de bois de rose, des
rognures de satin et de velours, des parcelles de clinquant, tous les
dbris du luxe employ pour l'blouissement des yeux enfantins. Puis les
talages se parent. Derrire les vitrines claires, la dorure des livres
d'trennes monte comme un flot scintillant sous le gaz, les toffes de
couleurs varies et tentantes montrent leurs plis cassants et lourds,
pendant que les demoiselles de magasin, les cheveux en tage, un ruban
sous leur col, font l'article, un petit doigt en l'air, ou remplissent
des sacs de moire, dans lesquels les bonbons tombent en pluie de perles.

Mais, en face de ce commerce bourgeois, bien chez lui, chauff,
retranch derrire ses riches devantures, s'installe l'industrie
improvise de ces baraques en planches, ouvertes au vent de la rue, et
dont la double range donne aux boulevards l'aspect d'un mail forain.
C'est l qu'est le vrai intrt et la posie des trennes. Luxueuses
dans le quartier de la Madeleine, bourgeoises vers le boulevard
Saint-Denis, plus peuple en remontant  la Bastille, ces petites
baraques se modifient pour leur public, calculent leurs chances de
succs au porte-monnaie plus ou moins garni des passants. Entre elles,
se dressent des tables volantes, charges de menus objets, miracles de
la petite industrie parisienne, btis de rien, frles et chtifs, et que
la vogue entrane quelquefois dans son grand coup de vent,  cause de
leur lgret mme. Enfin, au long des trottoirs, perdues dans la file
des voitures qui frlent leur marche errante, les marchandes d'oranges
compltent ce commerce ambulant, entassent les fruits couleur de soleil
sous leur lanterne de papier rouge, criant: La Valence, dans le
brouillard, le tumulte, la hte excessive que Paris met  finir son
anne.

D'ordinaire, M. Joyeuse faisait partie de cette foule affaire qui
circule avec un bruit d'argent en poche et des paquets dans toutes
les mains. Il courait en compagnie de Bonne Maman  la recherche des
trennes pour ces demoiselles, s'arrtait devant ces petits marchands
mus du moindre client, sans l'habitude de la vente, et qui ont bas sur
cette courte phase des projets de bnfices extraordinaires.

Et c'taient des colloques, des rflexions, un embarras du choix
interminable dans ce petit cerveau compliqu, toujours au-del de la
minute prsente et de l'occupation du moment.

Cette anne, hlas! rien de semblable, il errait mlancoliquement dans
la ville en liesse, plus triste, plus dsoeuvr de toute l'activit
environnante, heurt, bouscul, comme tous ceux qui gnent la
circulation des actifs, le coeur battant d'une crainte perptuelle, car
Bonne Maman, depuis quelques jours, lui faisait  table des allusions
clairvoyantes et significatives  propos des trennes. Aussi, vitait-il
de se trouver seul avec elle, et lui avait-il dfendu de venir le
chercher  la sortie du bureau. Mais, malgr tous ses efforts, le moment
approchait, il le sentait bien, o le mystre serait impossible et son
lourd secret dvoil... Elle tait donc bien terrible, cette Bonne
Maman, que M. Joyeuse la craignait si fort?... Mon Dieu, non. Un peu
svre, voil tout, avec un joli sourire qui graciait  la minute
tous les coupables. Mais M. Joyeuse tait un craintif, un timide de
naissance; vingt ans de mnage avec une matresse femme, une personne
de la noblesse, l'ayant esclavag pour toujours, comme ces forats qui,
aprs leur temps de fers, doivent encore subir une surveillance. Et lui
en avait pour toute sa vie.

Un soir, la famille Joyeuse tait runie dans le petit salon, dernire
pave de sa splendeur, o il restait deux fauteuils capitonns, beaucoup
de garnitures au crochet, un piano, deux lampes carcels coiffes de
petits chapeaux verts, et un bonheur du jour rempli de bibelots.

La vraie famille est chez les humbles.

Par conomie, on n'allumait pour la maison entire qu'un seul feu et
qu'une lampe autour de laquelle toutes les occupations, toutes les
distractions se groupaient, bonne grosse lampe de famille, dont le vieil
abat-jour,--des scnes de nuit, semes de points brillants,--avait
t l'tonnement et la joie de toutes ces fillettes dans leur petite
enfance. Sortant doucement de l'ombre de la pice, quatre jeunes ttes
se penchaient, blondes ou brunes, souriantes ou appliques, sous ce
rayon intime et rchauffant qui les clairait  la hauteur des yeux,
semblait alimenter la flamme de leur regard, la jeunesse lumineuse sous
leurs fronts transparents, les couver, les abriter, les garder du froid
noir ventant dehors, des fantmes, des embches, des misres et des
terreurs, de tout ce que promne de sinistre une nuit d'hiver parisien
au fond d'un quartier perdu.

Ainsi serre dans une petite pice en haut de la maison dserte, dans la
chaleur, la scurit de son intrieur, bien garni et soign, la famille
Joyeuse a l'air d'un nid tout en haut d'un grand arbre. On coud, on lit,
on cause un peu. Un sursaut de la flamme, un ptillement du feu, voil
ce qu'on entend, avec de temps  autre une exclamation de M. Joyeuse, un
peu en dehors de son petit cercle, perdu dans l'ombre o il abrite son
front anxieux et toutes les dmences de son imagination. Maintenant,
il se figure que, dans la dtresse o il se trouve accul, dans cette
ncessit absolue de tout avouer  ses enfants, ce soir, au plus tard
demain, il lui arrive un secours inespr. Hemerlingue, pris de
remords, lui envoie comme  tous ceux qui ont travaill au Tunisien sa
gratification de dcembre. C'est un grand laquais qui l'apporte; De la
part de M. le baron. L'Imaginaire dit cela tout haut. Les jolis visages
se tournent vers lui; on rit, on s'agite, et le malheureux se rveille
en sursaut...

Oh! comme il s'en veut  prsent de sa lenteur  tout avouer, de cette
scurit menteuse maintenue autour de lui et qu'il va falloir dtruire
tout  coup. Aussi quel besoin avait-il de critiquer cet emprunt de
Tunis! Il se reproche mme  cette heure de n'avoir pas accept une
place  la _Caisse territoriale_. Est-ce qu'il avait le droit de
refuser?... Ah! le triste chef de famille, sans force pour garder ou
dfendre le bonheur des siens... Et, devant le joli groupe encercl par
l'abat-jour et dont l'aspect reposant forme un si grand contraste avec
ses agitations intrieures, il est pris d'un remords si violent pour son
me faible, que son secret lui vient aux lvres, va lui chapper dans
un dbordement de sanglots, quand un coup de sonnette--pas chimrique,
celui-l--les fait tous tressaillir et l'arrte au moment de parler.

Qui donc pouvait venir  cette heure? Ils vivaient  l'cart depuis la
mort de la mre, ne frquentaient presque personne. Andr Maranne, quand
il descendait passer un moment avec eux, frappait familirement comme
ceux pour qui la porte est toujours ouverte. Profond silence dans le
salon, long colloque sur le palier. Enfin, la vieille bonne--elle tait
dans la maison depuis aussi longtemps que la lampe--introduisit un
jeune homme compltement inconnu, qui s'arrta, saisi, devant l'adorable
tableau des quatre chries presses autour de la table. Son entre en
fut intimide, un peu gauche. Pourtant il expliqua fort bien le motif
de sa visite. Il tait adress  M. Joyeuse par un brave homme de
sa connaissance, le vieux Passajon, pour prendre des leons de
comptabilit. Un de ses amis se trouvait engag dans de grosses affaires
d'argent, une commandite considrable. Lui aurait voulu le servir en
surveillant l'emploi des capitaux, la droiture des oprations; mais il
tait avocat, peu au courant des systmes financiers, du langage de la
banque. Est-ce que M. Joyeuse ne pourrait pas, en quelques mois,  trois
ou quatre leons par semaine...

Mais si bien, Monsieur, si bien... bgayait le pre tout tourdi de
cette chance inespre... Je me charge parfaitement, en quelques mois,
de vous rendre apte  ce travail de vrification... O prendrons-nous
nos leons?

--Chez vous, si vous le permettez, dit le jeune homme, car je tiens  ce
qu'on ne sache pas que je travaille... Seulement, je serai dsol si,
chaque fois que j'arrive, je mets tout le monde en fuite comme ce soir.

En effet, ds les premiers mots du visiteur, les quatre ttes boucles
avaient disparu, avec des petits chuchotements, des froissements de
jupes, et le salon paraissait bien nu, maintenant que le grand cercle de
lumire blanche tait vide.

Toujours trs ombrageux quand il s'agissait de ses filles, M. Joyeuse
rpondit, que ces demoiselles se retiraient tous les soirs de bonne
heure; et cela d'un petit ton bref qui signifiait trs nettement:
Parlons de nos leons, jeune homme, je vous prie. On convint alors des
jours, des heures libres dans la soire.

Quant aux conditions, ce serait ce que Monsieur voudrait.

Monsieur dit un chiffre.

Le comptable devint tout rouge: c'tait ce qu'il gagnait chez
Hemerlingue.

Oh! non, c'est trop.

Mais l'autre ne l'coutait plus, cherchait, tortillait sa langue, comme
pour une chose trs difficile  dire, et tout  coup rsolument:

Voil votre premier mois...

--Mais, Monsieur...

Le jeune homme insista. On ne le connaissait pas. Il tait juste qu'il
payt d'avance... videmment Passajon l'avait prvenu... M. Joyeuse le
comprit et dit  demi-voix: Merci, oh! merci... tellement mu, que les
paroles lui manquaient. La vie, c'tait la vie pendant quelques mois,
le temps de se retourner, de retrouver une place. Ses mignonnes ne
manqueraient de rien. Elles auraient leurs trennes. O Providence!

--Alors  mercredi... monsieur?...

--De Gry... Paul de Gry.

Et tous deux se sparrent ravis, blouis, l'un de l'apparition de ce
sauveur inattendu, l'autre de l'adorable tableau qu'il n'avait fait
qu'entrevoir, toute cette jeunesse fminine groupe autour de la table
couverte de livres, de cahiers et d'cheveaux, avec un air de puret,
d'honntet laborieuse. Il y avait l pour de Gry tout un Paris
nouveau, courageux, familial, bien diffrent de celui qu'il connaissait
dj, un Paris dont les feuilletonistes ni les reporters ne parlent
jamais, et qui lui rappelait sa province, avec un raffinement en plus,
ce que la mle, le tumulte environnants prtent de charme au tranquille
refuge pargn.




VI

FLICIA RUYS


Et votre fils, Jenkins, qu'est-ce que vous en faites?... Pourquoi ne le
voit-on plus chez vous?... Il tait gentil, ce garon.

Tout en disant cela de ce ton de brusquerie ddaigneuse qu'elle avait
presque toujours lorsqu'elle parlait  l'Irlandais, Flicia travaillait
au buste du Nabab qu'elle venait de commencer, posait son modle,
quittait et reprenait l'bauchoir, essuyait lestement ses doigts  la
petite ponge, tandis que la lumire et la tranquillit d'une belle
aprs-midi de dimanche tombaient sur la rotonde vitre de l'atelier.
Flicia recevait tous les dimanches, si c'est recevoir que laisser sa
porte ouverte, les gens entrer, sortir, s'asseoir un moment, sans bouger
pour eux de son travail ni mme interrompre la discussion commence pour
faire accueil aux arrivants. C'taient des artistes, ttes fines, barbes
rutilantes, avec  et l une toison blanche de vieux romantiques amis
du pre Ruys; puis des amateurs, des hommes du monde, banquiers, agents
de change et quelques jeunes gandins venus plutt pour la belle fille
que pour sa sculpture, pour avoir le droit de dire au club le soir:
J'tais aujourd'hui chez Flicia. Parmi eux, Paul de Gry, silencieux,
absorb dans une admiration qui lui entrait au coeur chaque jour un
peu plus, cherchait  comprendre le beau sphynx envelopp de cachemire
pourpre et de guipures crues qui taillait bravement en pleine glaise,
un tablier de brunisseuse--remont presque jusqu'au cou,--laissant la
tte petite et fire merger avec ces tons transparents, ces lueurs
de rayons voils dont l'esprit, l'inspiration colorent les visages en
passant. Paul se rappelait toujours ce qu'on avait dit d'elle devant
lui, essayait de se faire une opinion, doutait, plein de trouble et
charm, se jurant  chaque fois qu'il ne reviendrait plus, et ne
manquant pas un dimanche. Il y avait l aussi de fondation, toujours 
la mme place, une petite femme en cheveux gris et poudrs, une fanchon
autour de sa figure rose, pastel un peu effac par les ans qui, sous le
jour discret d'une embrasure, souriait doucement, les mains abandonnes
sur ses genoux, dans une immobilit de fakir. Jenkins, aimable, la face
ouverte, avec ses yeux noirs et son air d'aptre, allait de l'un 
l'autre, aim et connu de tous. Lui non plus ne manquait pas un des
jours de Flicia; et vraiment il y mettait de la patience, toutes les
rebuffades de l'artiste et de la jolie femme tant rserves  lui
seul. Sans paratre s'en apercevoir, avec la mme srnit souriante,
indulgente, il continuait  venir chez la fille de son vieux Ruys, de
celui qu'il avait tant aim, soign jusqu' la dernire minute.

Cette fois cependant la question que venait de lui adresser Flicia
 propos de son fils lui parut extrmement dsagrable; et c'est le
sourcil fronc, avec une expression relle de mauvaise humeur, qu'il
rpondit:

Ce qu'il est devenu, ma foi! je n'en sais pas plus que vous... Il nous
a quitts tout  fait. Il s'ennuyait chez nous... Il n'aime que sa
bohme...

Flicia eut un bond qui les fit tous tressaillir, et l'oeil dard, la
narine frmissante:

C'est trop fort... Ah ! voyons, Jenkins, qu'est-ce que vous appelez
la bohme?... Un mot charmant, par parenthse, et qui devrait voquer de
longues courses errantes au soleil, des haltes au coin d'un bois, toute
la primeur des fruits et des fontaines prise au hasard des grands
chemins... Mais puisque de toute cette grce vous avez fait une injure,
une souillure,  qui l'appliquez-vous?...  quelques pauvres diables 
longs crins, pris de l'indpendance en guenilles, qui crvent de faim
 un cinquime, en regardant le bleu de trop prs, ou en cherchant des
rimes sous des tuiles o filtre la pluie,  ces fous de plus en plus
rares, qui, par horreur du convenu, du traditionnel, du bta de la vie,
ont saut  pieds joints dans sa marge?... Mais, voyons, c'est l'ancien
jeu, a. C'est la bohme de Murger, avec l'hpital au bout, terreur des
enfants, tranquillit des parents, le Chaperon-Rouge mang par le loup.
Elle est finie, il y a beau temps, cette histoire-l... Aujourd'hui,
vous savez bien que les artistes sont les gens les plus rangs de la
terre, qu'ils gagnent de l'argent, paient leurs dettes et s'arrangent
pour ressembler au premier venu... Les vrais bohmes ne manquent pas
pourtant, notre socit en est faite, seulement c'est dans votre monde
surtout qu'on les trouve... Parbleu! Ils ne portent pas d'tiquette
extrieure, et personne ne se mfie d'eux; mais pour l'incertain, le
dcousu de l'existence, ils n'ont rien  envier de ceux qu'ils appellent
si ddaigneusement des irrguliers... Ah! si l'on savait tout ce qu'un
habit noir, le plus correct de vos affreux vtements modernes, peut
masquer de turpitudes, d'histoires fantastiques ou monstrueuses. Tenez,
Jenkins, l'autre soir chez vous, je m'amusais  les compter, tous ces
aventuriers de la haute...

La petite vieille, rose et poudre, lui dit doucement de sa place:

Flicia... prends garde.

Mais elle continua sans l'couter:

Qu'est-ce que c'est que Monpavon, docteur?... Et Bois-l'Hry?... Et de
Mora lui-mme?... Et...

Elle allait dire: et le Nabab? mais se contint.

Et combien d'autres! Oh! vraiment, je vous conseille d'en parler avec
mpris de la bohme... Mais votre clientle de mdecin  la mode, 
sublime Jenkins, n'est faite que de cela. Bohme de l'industrie, de la
finance, de la politique; des dclasss, des tars de toutes les castes,
et plus on monte, plus il y en a, parce que le rang donne l'impunit et
que la fortune paie bien des silences.

Elle parlait, trs anime, l'air dur, la lvre retrousse par un ddain
froce. L'autre riait d'un rire faux, prenait un petit ton lger,
condescendant: Ah! tte folle... tte folle. Et son regard se
tournait, inquiet et suppliant, du ct du Nabab, comme pour lui
demander grce de toutes ces impertinences paradoxales.

Mais Jansoulet, bien loin de paratre vex, lui qui tait si fier de
poser devant cette belle artiste, si orgueilleux de l'honneur qu'on lui
faisait, remuait la tte d'un air approbatif:

Elle a raison, Jenkins, dit-il  la fin, elle a raison. La vraie
bohme, c'est nous autres. Regardez-moi, par exemple, regardez
Hemerlingue, deux des plus gros manieurs d'cus de Paris. Quand je pense
d'o nous sommes partis, tous les mtiers  travers lesquels on a roul
sa bosse. Hemerlingue, un ancien cantinier de rgiment; moi, qui, pour
vivre, ai port des sacs de bl sur le port de Marseille... Et les coups
de raccroc dont notre fortune s'est faite, comme se font d'ailleurs
toutes les fortunes maintenant... Nom d'un chien! Allez-vous-en sous le
pristyle de la Bourse de trois  cinq... Mais, pardon, mademoiselle,
avec ma manie de gesticuler en parlant, voil que j'ai perdu la pose...
voyons, comme ceci?...

--C'est inutile, dit Flicia en jetant son bauchoir d'un geste d'enfant
gt. Je ne ferai plus rien aujourd'hui.

C'est une trange fille, cette Flicia. Une vraie fille d'artiste, d'un
artiste gnial et dsordonn, bien dans la tradition romantique, comme
tait Sbastien Ruys. Elle n'avait pas connu sa mre, tant ne d'un de
ces amours de passage qui entraient tout  coup dans la vie de garon du
sculpteur comme des hirondelles dans un logis dont la porte est toujours
ouverte, et en ressortaient aussitt parce qu'on n'y pouvait faire un
nid.

Cette fois, la dame, en s'envolant, avait laiss au grand artiste, alors
g d'une quarantaine d'annes, un bel enfant qu'il avait reconnu, fait
lever, et qui devint la joie et la passion de sa vie. Jusqu' treize
ans, Flicia tait reste chez son pre, mettant une note enfantine et
tendre dans cet atelier encombr de flneurs, de modles, de grands
lvriers couchs en long sur les divans. Il y avait l un coin rserv
pour elle, pour ses essais de sculpture, toute une installation
microscopique, un trpied, de la cire; et le vieux Ruys criait  ceux
qui entraient:

Va pas par l... Drange rien... C'est le coin de la petiote...

Ce qui fait qu' dix ans elle savait  peine lire et maniait l'bauchoir
avec une merveilleuse adresse. Ruys aurait voulu garder toujours auprs
de lui cette enfant qui ne le gnait en rien, entre toute petite dans
la grande confrrie. Mais c'tait piti de voir cette fillette parmi
la libre allure des habitus de la maison, l'ternel va-et-vient des
modles, les discussions d'un art pour ainsi dire tout physique, et
mme aux bruyantes tables du dimanche, assise au milieu de cinq ou
six femmes que le pre tutoyait toutes, comdiennes, danseuses ou
chanteuses, et qui, aprs le dner, s'installaient  fumer, les coudes
sur la nappe, avachies dans ces histoires grasses si gotes du matre
de la maison. Heureusement, l'enfance est protge d'une candeur
rsistante, d'un mail sur lequel glissent toutes les souillures.
Flicia devenait bruyante, turbulente, mal leve, mais sans tre
atteinte par tout ce qui passait au-dessus de sa petite me au ras de
terre.

Tous les ans,  la belle saison, elle allait demeurer quelques jours
chez sa marraine, Constance Crenmitz, la Crenmitz ane, que l'Europe
entire avait si longtemps appele l'illustre danseuse, et qui vivait
paisiblement retire  Fontainebleau.

L'arrive du petit dmon mlait pendant quelque temps  la vie de la
vieille danseuse une agitation dont elle avait ensuite toute l'anne
pour se remettre. Les terreurs que l'enfant lui causait avec ses audaces
 grimper,  sauter,  monter  cheval, tous les emportements de
sa nature chappe, lui rendaient ce sjour  la fois dlicieux et
terrible; dlicieux, car elle adorait Flicia, la seule attache
familiale qui restt  cette pauvre vieille salamandre en retraite aprs
trente ans de battus dans les flamboiements du gaz; terrible, car le
dmon fourrageait sans piti l'intrieur de ta danseuse, par, soign,
parfum, comme sa loge  l'Opra, et garni d'un muse de souvenirs dats
de toutes les scnes du monde.

Constance Crenmitz fut le seul lment fminin dans l'enfance de
Flicia. Futile, borne, ayant gard sur son esprit le rose du maillot
pour toute sa vie, elle avait du moins un soin coquet, des doigts agiles
sachant coudre, broder, ajuster, mettre dans tous les angles d'une pice
leur trace lgre et minutieuse. Elle seule entreprit de redresser le
jeune sauvageon, et d'veiller discrtement la femme dans cet tre
trange sur le dos duquel les manteaux, les fourrures, tout ce que
la mode inventait d'lgant, prenait des plis trop droits ou des
brusqueries singulires.

C'est encore la danseuse,--fallait-il qu'elle ft abandonne, cette
petite Ruys,--qui, triomphant de l'gosme paternel, exigea du sculpteur
une sparation ncessaire, quand Flicia eut douze  treize ans; et elle
prit de plus la responsabilit de chercher une pension convenable, une
pension qu'elle choisit  dessein trs cossue et trs bourgeoise, tout
en haut d'un faubourg ar, installe dans une vraie demeure du vieux
temps, entoure de grands murs, de grands arbres, une sorte de couvent,
moins la contrainte et le mpris des srieuses tudes.

On travaillait beaucoup au contraire dans l'institution de madame Belin,
sans autres sorties que celles des grandes ftes, sans communications du
dehors que la visite des parents, le jeudi, dans un petit jardin plant
d'arbustes en fleurs ou dans l'immense parloir aux dessus de portes
sculpts et dors. La premire entre de Flicia au milieu de cette
maison presque monastique causa bien une certaine rumeur; sa toilette
choisie par la danseuse autrichienne, ses cheveux boucls jusqu'
la taille, cette allure dhanche et garon excitrent quelque
malveillance, mais elle tait Parisienne, et vite assimile  toutes
les situations,  tous les endroits. Quelques jours aprs, mieux que
personne elle portait le petit tablier noir, auquel les plus coquettes
attachaient leur montre, la jupe droite--prescription svre et dure,
 cette poque, o la mode largissait les femmes d'une infinit de
volants,--la coiffure d'uniforme, deux nattes rattaches un peu bas,
dans le cou,  la faon des paysannes romaines.

Chose trange, l'assiduit des classes, leur calme exactitude convinrent
 la nature de Flicia, toute intelligente et vivante, o le got de
l'tude s'gayait d'une expansion juvnile  l'aise dans la bonne
humeur bruyante des rcrations. On l'aima. Parmi ces filles de grands
industriels, de notaires parisiens ou de fermiers gentilshommes, tout un
petit monde solide, un peu gourm, le nom bien connu du vieux Ruys,
le respect dont s'entoure  Paris une rputation artistique, firent 
Flicia une place  part et trs envie, rendue plus brillante encore
par ses succs de classe, un vritable talent de dessinateur, et sa
beaut, cette supriorit qui s'impose, mme chez les toutes jeunes
filles.

Dans l'atmosphre purifie du pensionnat, elle ressentait une douceur
extrme  se fminiser,  reprendre son sexe,  connatre l'ordre,
la rgularit, autrement que cette danseuse aimable dont les baisers
gardaient toujours un got de fard et les expansions des ronds de bras
peu naturels. Le pre Ruys s'extasiait, chaque fois qu'il venait voir sa
fille, de la trouver plus demoiselle, sachant entrer, marcher, sortir
d'une pice avec cette jolie rvrence qui faisait dsirer  toutes les
pensionnaires de madame Belin le frou-frou tranant d'une longue robe.

D'abord il vint souvent, puis comme le temps lui manquait pour tous les
travaux accepts, entrepris, dont les avances payaient les gchis,
les facilits de son existence, on le vit moins au parloir. Enfin, la
maladie s'en mla. Terrass par une anmie invincible, il restait des
semaines sans sortir, sans travailler. Alors il voulut revoir sa fille;
et du pensionnat ombrag d'une paix si saine, Flicia retomba dans
l'atelier paternel que hantaient toujours les mmes commensaux, le
parasitisme install autour de toute clbrit, parmi lequel la maladie
avait introduit un nouveau personnage, le docteur Jenkins.

Cette belle figure ouverte, l'air de franchise, de srnit rpandu sur
la personne de ce mdecin, dj connu, qui parlait de son art avec tant
de sans-faon et oprait pourtant des cures miraculeuses, les soins dont
il entourait son pre, firent une grande impression sur la jeune fille.
Tout de suite Jenkins fut l'ami, le confident, un tuteur vigilant
et doux. Parfois dans l'atelier lorsque quelqu'un--le pre tout le
premier--lanait un mot trop accentu, une plaisanterie risque,
l'Irlandais fronait les sourcils, faisait un petit claquement de
langue, ou bien dtournait l'attention de Flicia. Il l'emmenait souvent
passer la journe chez madame Jenkins, s'efforant d'empcher qu'elle
redevint le sauvageon d'avant le pensionnat, ou mme quelque chose de
pis, ce qui la menaait dans l'abandon moral, plus triste que tout
autre, o on la laissait.

Mais la jeune fille avait pour la dfendre, mieux encore que l'exemple
irrprochable et mondain de la belle madame Jenkins: l'art qu'elle
adorait, l'enthousiasme qu'il mettait dans sa nature tout en dehors, le
sentiment de la beaut, de la vrit, qui de son cerveau rflchi, plein
d'ides, passait dans ses doigts avec un petit frmissement de nerfs,
un dsir de la chose faite, de l'image ralise. Tout le jour elle
travaillait  sa sculpture, fixait ses rveries avec ce bonheur de la
jeunesse instinctive qui prte tant de charmes aux premires oeuvres;
cela l'empchait de trop regretter l'austrit de l'institution Belin,
abritante et lgre comme le voile d'une novice sans voeux, et cela
la gardait aussi des conversations dangereuses, inentendues dans sa
proccupation unique.

Ruys tait fier de ce talent qui grandissait  son ct. De jour en
jour plus affaibli, dj dans cette phase o l'artiste se regrette, il
suivait Flicia avec une consolation de sa propre carrire termine.
L'bauchoir, qui tremblait dans sa main, tait ressaisi tout prs de lui
avec une fermet, une assurance viriles, tempres par tout ce que la
femme peut appliquer des finesses de son tre  la ralisation d'un art.
Sensation singulire que cette paternit double, cette survivance du
gnie abandonnant celui qui s'en va pour passer dans celui qui vient,
comme ces beaux oiseaux familiers qui, ds la veille d'une mort,
dsertent le toit menac pour voler sur un logis moins triste.

Aux derniers temps, Flicia--grande artiste et toujours
enfant--excutait la moiti des travaux paternels; et rien n'tait plus
touchant que cette collaboration du pre et de la fille, dans le mme
atelier, autour du mme groupe.

La chose ne se passait pas toujours paisiblement. Quoique lve de son
pre, Flicia sentait dj sa personnalit rebelle  une direction
despotique. Elle avait ces audaces des commenants, ces presciences
de l'avenir rserves aux talents jeunes, et, contre les traditions
romantiques de Sbastien Ruys, une tendance de ralisme moderne, un
besoin de planter ce vieux drapeau glorieux sur quelque monument
nouveau.

C'taient alors de terribles empoignades, des discussions dont le pre
sortait vaincu, dompt par la logique de sa fille, tonn de tout le
chemin que font les enfants sur les routes, alors que les vieux, qui
leur ont ouvert les barrires, restent immobiles  l'endroit du dpart.
Quand elle travaillait pour lui, Flicia cdait plus facilement; mais,
sur sa sculpture  elle, on la trouvait intraitable. Ainsi le _Joueur de
boules_, sa premire oeuvre expose, qui obtint un si grand succs au
Salon de 1862, fut l'objet de scnes violentes entre les deux artistes,
de contradictions si fortes, que Jenkins dut intervenir et assister au
dpart du pltre que Ruys avait menac de briser.

A part ces petits drames qui ne touchaient en rien aux tendresses de
leur coeur, ces deux tres s'adoraient avec le pressentiment et peu 
peu la cruelle certitude d'une sparation prochaine, quand tout  coup
il se passa dans la vie de Flicia un vnement horrible. Un jour,
Jenkins l'avait emmene dner chez lui, comme cela arrivait souvent.
Madame Jenkins tait absente, en voyage ainsi que son fils pour
deux jours; mais l'ge du docteur, son intimit quasi-paternelle
l'autorisaient  garder prs de lui, mme en l'absence de sa femme,
cette fillette que ses quinze ans, les quinze ans d'une juive d'Orient
resplendissante de beaut htive, laissaient encore prs de l'enfance.

Le dner fut trs gai, Jenkins aimable, cordial  son ordinaire. Puis on
passa dans le cabinet du docteur; et soudain, sur le divan, au milieu
d'une conversation intime, tout amicale, sur son pre, sa sant, leurs
travaux, Flicia sentit comme le froid d'un gouffre entre elle et cet
homme, puis l'treinte brutale d'une patte de faune. Elle vit un Jenkins
inconnu, gar, bgayant, le rire hbt, les mains outrageantes. Dans
la surprise, l'inattendu de ce ruement de brute, une autre que Flicia,
une enfant de son ge, mais vraiment innocente, aurait t perdue. Elle,
pauvre petite, ce qui la sauva, ce fut de savoir. Elle en avait
tant entendu conter  la table de son pre! Et puis l'art, la vie
d'atelier... Ce n'tait pas une ingnue. Tout de suite elle comprit ce
que voulait cette treinte, lutta, bondit, puis n'tant pas assez forte,
cria. Il eut peur, lcha prise, et subitement, elle se trouva debout,
dgage, avec l'homme  ses genoux pleurant, demandant pardon... Il
avait cd  une folie. Elle tait si belle, il l'aimait tant. Depuis
des mois il luttait... Mais maintenant c'tait fini, jamais plus, oh!
jamais plus... Pas mme toucher le bord de sa robe... Elle ne rpondait
pas, tremblait, rajustait ses cheveux, ses vtements avec ses doigts de
folle. Partir, elle voulait partir sur l'heure, toute seule. Il la
fit accompagner par une servante; et tout bas, comme elle montait
en voiture: Surtout pas un mot... Votre pre en mourrait. Il la
connaissait si bien, il tait si sr de la tenir avec cette ide, le
misrable, qu'il revint le lendemain comme si rien ne s'tait pass,
toujours panoui et la face loyale. En effet, elle n'en parla jamais 
son pre, ni  personne. Mais  dater de ce jour, un changement se fit
en elle, comme une dtente de ses fierts. Elle eut des caprices, des
lassitudes, un pli de dgot sur son sourire, et parfois contre son pre
des colres subites, un regard de mpris qui lui reprochait de n'avoir
pas su veiller sur elle.

Qu'est-ce qu'elle a? disait le pre Ruys; et Jenkins, avec l'autorit
du mdecin, mettait cela sur le compte de l'ge et d'un trouble
physique. Lui-mme vitait d'adresser la parole  la jeune fille,
comptant sur les jours pour effacer l'impression sinistre, et ne
dsesprant pas d'arriver o il voulait, car il voulait encore, plus
que jamais, pris d'un amour enrag d'homme de quarante-sept ans,
d'une incurable passion de maturit; et c'tait son chtiment,  cet
hypocrite... Ce singulier tat de sa fille constitua un vrai chagrin
pour le sculpteur; mais ce chagrin fut de courte dure. Soudainement
Ruys s'teignit, s'croula d'un coup, comme tous ceux que soignait
l'Irlandais. Son dernier mot fut:

Jenkins, je vous recommande ma fille.

Il tait si ironiquement lugubre, ce mot, que Jenkins, prsent 
l'agonie ne put s'empcher de plir...

Flicia fut plus stupfaite encore que dsole. A l'tonnement de la
mort, qu'elle n'avait jamais vue et qui se prsentait  elle sous des
traits aussi chers, se joignait le sentiment d'une solitude immense
entoure de nuit et de dangers.

Quelques amis du sculpteur se runirent en conseil de famille pour
dlibrer sur le sort de cette malheureuse enfant sans parents ni
fortune. On avait trouv cinquante francs dans le vide-poche o
Sbastien mettait son argent sur un meuble de l'atelier bien connu des
besoigneux et qu'ils visitaient sans scrupule. Pas d'autre hritage, du
moins en numraire; seulement un mobilier d'art et de curiosit des plus
somptueux, quelques tableaux de prix et des crances gares couvrant 
peine des dettes innombrables. On parla d'organiser une vente. Flicia,
consulte, rpondit que cela lui tait gal qu'on vendt tout, mais,
pour Dieu! qu'on la laisst tranquille.

La vente n'eut pas lieu cependant, grce  la marraine, la bonne
Crenmitz, qu'on vit apparatre tout  coup, tranquille et douce comme
d'habitude:

Ne les coute pas, ma fille, ne vends rien. Ta vieille Constance a
quinze mille francs de rente qui t'taient destins. Tu en profiteras
ds  prsent, voil tout. Nous vivrons ensemble ici. Tu verras, je ne
suis pas gnante. Tu feras ta sculpture, je mnerai la maison. a te
va-t-il?

C'tait dit si tendrement, dans cet enfantillage d'accent des trangers
s'exprimant en franais, que la jeune fille en fut profondment mue.
Son coeur ptrifi s'ouvrit, un flot brlant dborda de ses yeux, et
elle se prcipita, s'engloutit dans les bras de l'ancienne danseuse:
Ah! marraine, que tu es bonne... Oui, oui, ne me quitte plus... reste
toujours avec moi... La vie me fait peur et dgot... J'y vois tant
d'hypocrisie, de mensonge! Et la vieille femme s'tant arrang un nid
soyeux et brod dans cet intrieur qui ressemblait  un campement de
voyageurs chargs de richesses de tous les pays, la vie  deux s'tablit
entre ces natures si diffrentes.

Ce n'tait pas un petit sacrifice que Constance avait fait au cher dmon
de quitter sa retraite de Fontainebleau pour Paris, dont elle avait la
terreur. Du jour o cette danseuse, aux caprices extravagants, qui fit
couler des fortunes princires entre ses cinq doigts carts, descendue
des apothoses un reste de leur blouissement dans les yeux, avait
essay de reprendre l'existence commune, d'administrer ses petites
rentes et son modeste train de maison, elle avait t en butte  une
foule d'exploitations effrontes, d'abus faciles devant l'ignorance
de ce pauvre papillon effar de la ralit, se cognant  toutes ses
difficults inconnues. Chez Flicia, la responsabilit devint autrement
srieuse  cause du gaspillage install jadis par le pre, continu
par la fille, deux artistes ddaigneux de l'pargne. Elle eut encore
d'autres difficults  vaincre. L'atelier lui tait insupportable avec
cette fume de tabac permanente, le nuage impntrable pour elle o les
discussions d'art, le dshabillement des ides se confondaient dans des
tourbillons brillants et vagues, qui lui causaient infailliblement
la migraine. La blague surtout lui faisait peur. En sa qualit
d'trangre, d'ancienne divinit du foyer de la danse, nourrie de
politesses surannes, de galanteries  la Dorat, elle ne la comprenait
pas bien, restait pouvante devant les exagrations frntiques, les
paradoxes de ces Parisiens raffins par la libert de l'atelier.

Elle qui n'avait eu d'esprit que dans la vivacit de ses pieds, cela
l'intimidait, la mettait au rang d'une simple dame de compagnie; et en
regardant cette aimable vieille silencieuse et souriante, assise dans
le jour de la rotonde vitre, son tricot sur les genoux, comme une
bourgeoise de Chardin, ou remontant  pas presss,  ct de sa
cuisinire, la longue rue de Chaillot, o se trouvait le plus proche
march, jamais on n'aurait pu se douter que cette bonne femme avait tenu
des rois, des princes, toute la noblesse et la finance amoureuses, sous
le caprice de ses pointes et de ses ballons.

Paris est plein de ces astres teints, retombs dans la foule.

Quelques-uns de ces illustres, de ces triomphateurs de jadis, gardent
une rage au coeur; d'autres, au contraire, savourent le pass batement,
digrent dans un bien-tre ineffable toutes leurs joies glorieuses et
finies, ne demandent que du repos, le silence et l'ombre, de quoi se
souvenir et se recueillir, si bien que, quand ils meurent, on est tout
tonn d'apprendre qu'ils vivaient encore.

Constance Crenmitz tait de ces heureux. Mais quel singulier mnage
d'artistes que celui de ces deux femmes, aussi enfants l'une que
l'autre, mettant en commun l'inexprience et l'ambition, la tranquillit
d'une destine accomplie et la fivre d'une vie en pleine lutte, toutes
les diffrences visibles mme dans la tournure tranquille de cette
blonde, toute blanche comme une rose dteinte, paraissant habille sous
ses couleurs claires d'un reste de feu de bengale, et cette brune aux
traits corrects, enveloppant presque toujours sa beaut d'toffes
sombres, aux plis simples, comme d'un semblant de virilit.

L'imprvu, le caprice, l'ignorance des moindres choses amenaient dans
les ressources du mnage un dsordre extrme, d'o l'on ne sortait
parfois qu' force de privations, de renvois de domestiques, de rformes
risibles dans leur exagration. Pendant une de ces crises, Jenkins avait
fait des offres voiles, dlicates, repousses avec mpris par Flicia.

Ce n'est pas bien, lui disait Constance, de rudoyer ainsi ce pauvre
docteur. En somme, ce qu'il faisait l, n'avait rien d'offensant. Un
vieil ami de ton pre.

--Lui! l'ami de quelqu'un... Ah! le beau tartufe!

Et Flicia ayant peine  se contenir, tournait en ironie sa rancune,
imitait Jenkins, le geste arrondi, la main sur son coeur, puis, gonflant
ses joues, disait d'une grosse voix souffle, pleine d'effusions
menteuses:

Soyons humains, soyons bons... Le bien sans esprance!... tout est l.

Constance riait aux larmes malgr elle, tellement la ressemblance tait
vraie.

C'est gal, tu es trop dure... tu finiras par l'loigner.

--Ah bien oui!... disait un hochement de tte de la jeune fille.

En effet, il revenait toujours, doux, aimable, dissimulant sa passion
visible seulement quand elle se faisait jalouse  l'gard des nouveaux
venus, comblant d'assiduits l'ancienne danseuse  laquelle plaisait
malgr tout sa douceur, et qui reconnaissait en lui un homme de son
temps  elle, du temps o l'on abordait les femmes en leur baisant la
main, avec un compliment sur la bonne mine de leur visage.

Un matin, Jenkins, tant venu pendant sa tourne, trouva Constance seule
dans l'antichambre et dsoeuvre.

Vous voyez, docteur, je monte la garde, fit-elle tranquillement.

--Comment cela?

--Oui, Flicia travaille. Elle ne veut pas tre drange, et les
domestiques sont si btes. Je veille moi-mme  la consigne.

Puis voyant l'Irlandais faire un pas vers l'atelier.

Non, non, n'y-allez pas... Elle m'a bien recommand de ne laisser
entrer personne...

--Mais moi?

--Je vous en prie... vous me feriez gronder.

Jenkins allait se retirer, quand un clat de rire de Flicia passant 
travers les tentures lui fit lever la tte.

Elle n'est donc pas seule?

--Non. Le Nabab est avec elle... Ils ont sance... pour le portrait.

--Et pourquoi ce mystre?... Voil qui est singulier...

Il marchait de long en large, l'air furieux, mais se contenant.

Enfin, il clata.

C'tait d'une inconvenance inoue de laisser une jeune fille s'enfermer
ainsi avec un homme.

Il s'tonnait qu'une personne aussi srieuse, aussi dvoue que
Constance... De quoi avait-on l'air?...

La vieille dame le regardait avec stupeur. Comme si Flicia tait une
jeune fille pareille aux autres! Et puis quel danger y avait-il avec
le Nabab, un homme si srieux, si laid? D'ailleurs Jenkins devait bien
savoir que Flicia ne consultait jamais personne, qu'elle n'agissait
qu' sa tte.

Non, non, c'est impossible, je ne peux pas tolrer cela, fit
l'Irlandais.

Et, sans s'inquiter autrement de la danseuse qui levait les bras au
ciel pour le prendre  tmoin de ce qui allait se passer, il se dirigea
vers l'atelier; mais, au lieu d'entrer droit, il entr'ouvrit la porte
doucement, et souleva un coin de tenture par lequel une partie de la
pice, celle o posait prcisment le Nabab, devint visible pour lui,
quoique  une assez grande distance.

Jansoulet assis, sans cravate, le gilet ouvert, causait avec un air
d'agitation,  demi-voix. Flicia rpondait de mme en chuchotements
rieurs. La sance tait trs anime... Puis un silence, un frou de
jupes, et l'artiste, s'approchant de son modle, lui rabattit d'un geste
familier son col de toile tout autour en faisant courir sa main lgre
sur cette peau basane.

Ce masque thiopien dont les muscles tressaillaient d'une ivresse
de bien-tre avec ses grands cils baisss de fauve endormi qu'on
chatouille, la silhouette hardie de la jeune fille penche sur cet
trange visage pour en vrifier les proportions, puis un geste violent,
irrsistible, agrippant la main fine au passage et l'appliquant sur deux
grosses lvres perdues, Jenkins vit tout cela dans un clair rouge...

Le bruit qu'il fit en entrant remit les deux personnages dans leurs
positions respectives, et, sous le grand jour qui blouissait ses yeux
de chat guetteur, il aperut la jeune fille debout devant lui, indigne,
stupfaite: Qui est l? Qui se permet? et le Nabab sur son estrade, le
col rabattu, ptrifi, monumental.

Jenkins, un peu penaud, effar de sa propre audace, balbutia quelques
excuses. Il avait une chose trs presse  dire  M. Jansoulet, une
nouvelle trs importante et qui ne souffrait aucun retard... Il savait
de source certaine qu'il y aurait des croix donnes pour le 16 mars.
Aussitt la figure du Nabab, un instant contracte, se dtendit.

Ah! vraiment?

Il quitta la pose... L'affaire en valait la peine, diable! M. de
la Perrire, un secrtaire des commandements, avait t charg par
l'impratrice de visiter l'asile de Bethlem. Jenkins venait chercher le
Nabab pour le mener aux Tuileries chez le secrtaire et prendre jour.
Cette visite  Bethlem, c'tait la croix pour lui.

Vite, partons; mon cher docteur, je vous suis.

Il n'en voulait plus  Jenkins d'tre venu le dranger, et fbrilement
il rattachait sa cravate, oubliant sous l'motion nouvelle le
bouleversement de tout  l'heure, car chez lui l'ambition primait tout.

Pendant que les deux hommes causaient  demi-voix, Flicia, immobile
devant eux, les narines frmissantes, le mpris retroussant sa lvre,
les regardait de l'air de dire: Eh bien! j'attends.

Jansoulet s'excusa d'tre oblig d'interrompre la sance; mais une
visite de la plus haute importance... Elle eut un sourire de piti:

Faites, faites... Au point o nous en sommes, je puis travailler sans
vous.

--Oh! oui, dit le docteur, l'oeuvre est  peu prs termine.

Il ajouta d'un air connaisseur:

C'est un beau morceau.

Et, comptant sur ce compliment pour se faire une sortie, il s'esquivait,
les paules basses; mais Flicia le retint violemment:

Restez, vous... J'ai  vous parler.

Il vit bien  son regard qu'il fallait cder, sous peine d'un clat:

Vous permettez, cher ami?... Mademoiselle a un mot  me dire... Mon
coup est  la porte... Montez. Je vous rejoins.

L'atelier referm sur ce pas lourd qui s'loignait, ils se regardrent
tous deux bien en face.

Il faut que vous soyez ivre ou fou pour vous tre permis une chose
pareille? Comment, vous osez entrer chez moi quand je ne veux pas
recevoir?... Pourquoi cette violence? de quel droit?...

--Du droit que donne la passion dsespre et invincible.

--Taisez-vous, Jenkins, vous prononcez des paroles que je ne peux pas
entendre... Je vous laisse venir ici par piti, par habitude, parce
que mon pre vous aimait... Mais ne me reparlez jamais de votre...
amour,--elle dit le mot trs bas, comme une honte,--ou vous ne me
reverrez plus, oui, duss-je mourir pour vous chapper une bonne fois.

Un enfant pris en faute ne courbe pas plus humblement la tte que
Jenkins rpondant:

C'est vrai... J'ai eu tort... Un moment de folie, d'aveuglement. Mais
pourquoi vous plaisez-vous  me dchirer le coeur comme vous faites?

--Je pense bien  vous, seulement!

--Que vous pensiez ou non  moi, je suis l, je vois ce qui se passe, et
votre coquetterie me fait un mal affreux.

Un peu de rouge lui vint aux joues devant ce reproche:

Coquette, moi?... et avec qui?

--Avec a... dit l'Irlandais en montrant le buste simiesque et superbe.

Elle essaya de rire:

Le Nabab... Quelle folie!

--Ne mentez donc pas... Croyez-vous que je sois aveugle, que je ne me
rende pas compte de tous vos manges? Vous restez seule avec lui trs
longtemps... Tout  l'heure, j'tais l... Je vous voyais...
Il baissait la voix comme si le souffle lui et manqu... Que
cherchez-vous donc, trange et cruelle enfant? Je vous ai vu repousser
les plus beaux, les plus nobles, les plus grands. Ce petit de Gry vous
dvore des yeux, vous n'y prenez pas garde, le duc de Mora lui-mme n'a
pas pu arriver jusqu' votre coeur. Et c'est celui-l, qui est affreux,
vulgaire, qui ne pensait pas  vous, qui a toute autre chose que l'amour
en tte... Vous avez vu comme il est parti! O voulez-vous donc en
venir? Qu'attendez-vous de lui?

--Je veux... Je veux qu'il m'pouse. Voil.

Froidement, d'un ton radouci, comme si cet aveu l'avait rapproche de
celui qu'elle mprisait tant, elle exposa ses motifs. La vie qu'elle
menait la poussait  une impasse. Elle avait des gots de luxe, de
dpense, des habitudes de dsordre que rien ne pouvait vaincre et qui la
conduiraient fatalement  la misre, elle et cette bonne Crenmitz, qui
se laissait ruiner sans rien dire. Dans trois ans, quatre ans au plus,
tout serait fini. Et alors les expdients, les dettes, la loque et les
savates des petits mnages d'artistes. Ou bien l'amant, l'entreteneur,
c'est--dire la servitude et l'infamie.

Allons donc, dit Jenkins... Et moi, est-ce que je ne suis pas l?

--Tout plutt que vous, fit-elle en se redressant... Non, ce qu'il me
faut, ce que je veux, c'est un mari qui me dfende des autres et de
moi-mme, qui me garde d'un tas de choses noires dont j'ai peur quand je
m'ennuie, des gouffres o je sens que je puis m'abmer, quelqu'un qui
m'aime pendant que je travaille, et relve de faction ma pauvre vieille
fe  bout de forces... Celui-l me convient et j'ai pens  lui ds
que je l'ai vu. Il est laid, mais il a l'air bon; puis il est follement
riche et la fortune,  ce degr-l, ce doit tre amusant... Oh! je sais
bien. Il y a sans doute dans sa vie quelque tare qui lui a port chance.
Tout cet or ne peut pas tre fait d'honntet... Mais l, vrai, Jenkins,
la main sur ce coeur que vous invoquez si souvent, pensez-vous que je
sois une pouse bien tentante pour un honnte homme? Voyez: de tous ces
jeunes gens qui sollicitent comme une grce de venir ici, lequel a song
 demander ma main? Jamais un seul. Pas plus de Gry que les autres...
Je sduis, mais je fais peur... Cela se comprend... Que peut-on supposer
d'une fille leve comme je l'ai t, sans mre, sans famille, en tas
avec les modles, les matresses de mon pre?... Quelles matresses, mon
Dieu!... Et Jenkins pour seul protecteur... Oh! quand je pense... Quand
je pense...

Et de cette mmoire dj lointaine, des choses lui arrivaient qui
montaient d'un ton sa colre: Eh! oui, parbleu! Je suis une fille
d'aventure, et cet aventurier est bien le mari qu'il me faut.

--Vous attendrez au moins qu'il soit veuf, rpondit Jenkins
tranquillement... Et, dans ce cas, vous risquez d'attendre longtemps
encore, car sa Valentine a l'air de se bien porter.

Flicia Ruys devint blme.

Il est mari?

--Mari, certes, et pre d'une trimballe d'enfants. Toute la smala est
dbarque depuis deux jours.

Elle resta une minute atterre, regardant le vide, un frisson aux joues.

En face d'elle, le large masque du Nabab, avec son nez pat, sa bouche
sensuelle et bonasse, criait de vie et de vrit dans les luisants de
l'argile. Elle le contempla un moment, puis fit un pas, et, d'un geste
de dgot, renversa avec sa haute selle de bois le bloc luisant et gras
qui s'crasa par terre en tas de boue.




VII

JANSOULET CHEZ LUI


Mari, il l'tait depuis douze ans, mais n'en avait parl  personne de
son entourage parisien, par une habitude orientale, ce silence que les
gens de l-bas gardent sur le gynce. Subitement on apprit que Madame
allait venir, qu'il fallait prparer des appartements pour elle, ses
enfants et ses femmes. Le Nabab loua tout le second tage de la maison
de la place Vendme, dont le locutaire fut expropri  des prix de
Nabab. On agrandit aussi les curies, le personnel fut doubl; puis, un
jour, cochers et voitures allrent chercher  la gare de Lyon madame,
qui arrivait emplissant d'une suite de ngresses, de gazelles, de
ngrillons un train chauff exprs pour elle depuis Marseille.

Elle dbarqua dans un tat d'affaissement pouvantable, anantie, ahurie
de son long voyage en wagon, le premier de sa vie, car, amene tout
enfant  Tunis, elle ne l'avait jamais quitt. De sa voiture, deux
ngres la portrent dans les appartements, sur un fauteuil qui depuis
resta toujours en bas sous le porche, tout prt pour ces dplacements
difficiles. Madame Jansoulet ne pouvait monter l'escalier, qui
l'tourdissait; elle ne voulut pas des ascenseurs que son poids faisait
crier; d'ailleurs, elle ne marchait jamais. norme, boursoufle au point
qu'il tait impossible de lui assigner un ge, entre vingt-cinq ans et
quarante, la figure assez jolie, mais tous les traits dforms, des
yeux morts sous des paupires tombantes et stries comme des coquilles,
fagote dans des toilettes d'exportation, charge de diamants et de
bijoux en manire d'idole hindoue, c'tait le plus bel chantillon
de ces Europennes transplantes qu'on appelle des Levantines. Race
singulire de croles obses, que le langage seul et la costume
rattachent  notre monde, mais que l'Orient enveloppe de son atmosphre
stupfiante, des poisons subtils de son air opiac o tout se dtend, se
relche, depuis les tissus de la peau jusqu'aux ceintures des vtements,
jusqu' l'me mme et la pense.

Celle-ci tait fille d'un Belge immensment riche qui faisait  Tunis le
commerce du corail, et chez qui Jansoulet,  son arrive dans le pays,
avait t employ pendant quelques mois. Mademoiselle Afchin, alors une
dlicieuse poupe d'une dizaine d'annes, blouissante de teint, de
cheveux, de sant, venait souvent chercher son pre au comptoir dans le
grand carrosse attel de mules qui les emmenait  leur belle villa de
la Marse, aux environs de Tunis. Cette gamine, toujours dcollete,
aux paules clatantes, entrevue dans un cadre luxueux, avait bloui
l'aventurier; et, des annes aprs, lorsque devenu riche, favori du
bey, il songea  s'tablir, ce fut  elle qu'il pensa. L'enfant s'tait
chang en une grosse fille, lourde et blanche. Son intelligence, dj
bien obtuse, s'tait encore obscurcie dans l'engourdissement d'une
existence de loir, l'incurie d'un pre tout aux affaires, l'usage des
tabacs saturs d'opium et des confitures de roses, la torpeur de son
sang flamand complique de paresse orientale; en outre, mal leve,
gourmande, sensuelle, altire, un bijou levantin perfectionn.

Mais Jansoulet ne vit rien de tout cela.

Pour lui elle tait, elle fut toujours, jusqu' son arrive  Paris, une
crature suprieure, une personne du plus grand monde, une demoiselle
Afchin; il lui parlait avec respect, gardait vis--vis d'elle une
attitude un peu courbe et timide, lui donnait l'argent sans compter,
satisfaisait ses fantaisies les plus coteuses, ses caprices les plus
fous, toutes les bizarreries d'un cerveau de Levantine dtraqu par
l'ennui et l'oisivet. Un seul mot excusait tout: c'tait une demoiselle
Afchin. Du reste, aucun rapport entre-eux: lui toujours  la Kasbah ou
au Bardo, prs du bey,  faire sa cour, ou bien dans ses comptoirs;
elle, passant sa journe au lit, coiffe d'un diadme de trois cent
mille francs qu'elle ne quittait jamais, s'abrutissant  fumer, vivant
comme dans un harem, se mirant, se parant, en compagnie de quelques
autres Levantines dont la distraction suprme consistait  mesurer avec
leurs colliers des bras et des jambes qui rivalisaient d'embonpoint,
faisant des enfants dont elle ne s'occupait pas, qu'elle ne voyait
jamais, dont elle n'avait pas mme souffert, car on l'accouchait au
chloroforme. Un paquet de chair blanche, parfume au musc. Et, comme
disait Jansoulet avec fiert: J'ai pous une demoiselle Afchin!

Sous le ciel de Paris et sa lumire froide, la dsillusion commena.
Rsolu  s'installer,  recevoir,  donner des ftes, le Nabab avait
fait venir sa femme pour la mettre  la tte de la maison; mais quand
il vit dbarquer cet talage d'toffes criardes, de bijouterie du
Palais-Royal, et tout l'attirail bizarre qui suivait, il eut vaguement
l'impression d'une reine Pomar en exil. C'est que maintenant il avait
vu de vraies mondaines, et il comparait. Aprs avoir projet un grand
bal pour l'arrive, prudemment il s'abstint. D'ailleurs, madame
Jansoulet ne voulait voir personne. Ici son indolence naturelle
s'augmentait de la nostalgie que lui causrent, ds en dbarquant, le
froid d'un brouillard jaune et la pluie qui ruisselait. Elle passa
plusieurs jours sans se lever, pleurant tout haut comme un enfant,
disant que c'tait pour la faire mourir qu'on l'avait amene  Paris,
et ne souffrant pas mme le soin de ses femmes. Elle restait l  rugir
dans les dentelles de son oreiller, ses cheveux embroussaills autour de
son diadme, les fentres de l'appartement fermes, les rideaux
joints, les lampes allumes nuit et jour, criant qu'elle voulait s'en
aller...er, s'en aller...er; et c'tait lamentable de voir, dans cette
nuit de catafalque, les malles  moiti pleines errant sur les tapis,
ces gazelles effares, ces ngresses accroupies autour de la crise de
nerfs de leur matresse, gmissant elles aussi et l'oeil hagard comme
ces chiens des voyageurs polaires qui deviennent fous  ne plus
apercevoir le soleil.

Le docteur irlandais introduit dans cette dtresse n'eut aucun succs
avec ses manires paternes, ses belles phrases de bouche-en-coeur. La
Levantine ne voulut  aucun prix des perles  base d'arsenic pour se
donner du ton. Le Nabab tait constern. Que faire? La renvoyer  Tunis
avec les enfants? Ce n'tait gure possible. Il se trouvait dcidment
en disgrce l-bas. Les Hemerlingue triomphaient. Un dernier affront
avait combl la mesure: au dpart de Jansoulet, la bey l'avait charg de
faire frapper  la Monnaie de Paris pour plusieurs millions de pices
d'or d'un nouveau module; puis la commande, retire tout  coup, avait
t donne  Hemerlingue. Outrag publiquement, Jansoulet riposta par
une manifestation publique, mettant en vente tous ses biens, son palais
du Bardo donn par l'ancien bey, ses villas de la Marse, tout en marbre
blanc, entoures de jardins splendides, ses comptoirs les plus vastes,
les plus somptueux de la ville, chargeant enfin l'intelligent Bompain
de lui ramener sa femme et ses enfants pour bien affirmer un dpart
dfinitif. Aprs un clat pareil, il ne lui tait pas facile de
retourner l-bas; c'est ce qu'il essayait de faire comprendre 
mademoiselle Afchin, qui ne lui rpondait que par de longs gmissements.
Il tcha de la consoler, de l'amuser, mais quelle distraction faire
arriver jusqu' cette nature monstrueusement apathique? Et puis,
pouvait-il changer le ciel de Paris, rendre  la malheureuse Levantine
son patio dall de marbre o elle passait de longues heures dans un
assoupissement frais, dlicieux,  entendre l'eau ruisseler sur la
grande fontaine d'albtre  trois bassins superposs, et sa barque
dore, recouverte d'un tendelet de pourpre, que huit rameurs
tripolitains, souples et vigoureux, promenaient, le soleil couch, sur
le beau lac d'El-Baheira? Si luxueux que ft l'appartement de la place
Vendme, il ne pouvait compenser la perte de ces merveilles. Et plus
que jamais elle s'abmait dans la dsolation. Un familier de la maison
parvint pourtant  l'en tirer, Cabassu, celui qui s'intitulait sur ses
cartes: professeur de massage, un gros homme noir et trapu, sentant
l'ail et la pommade, carr d'paules, poilu jusqu'aux yeux, et qui
savait des histoires de srails parisiens, des raconters  la porte de
l'intelligence de Madame. Venu une fois pour la masser, elle voulut le
revoir, le retint. Il dut quitter tous ses autres clients, et devenir, 
des appointements de snateur, le masseur de cette forte personne, son
page, sa lectrice, son garde du corps. Jansoulet, enchant de voir sa
femme contente, ne sentit pas le ridicule bte qui s'attachait  cette
intimit.

On apercevait Cabassu au Bois, dans l'norme et somptueuse calche 
ct de la gazelle favorite, au fond des loges de thtre que louait la
Levantine, car elle sortait maintenant, dsengourdie par le traitement
de son masseur et dcide  s'amuser. Le thtre lui plaisait, surtout
les farces ou les mlodrames. L'apathie de son gros corps s'animait 
la lumire fausse de la rampe. Mais c'tait au thtre de Cardailhac
qu'elle allait le plus volontiers. L, le Nabab se trouvait chez lui. Du
premier contrleur jusqu' la dernire des ouvreuses, tout le personnel
lui appartenait. Il avait une clef de communication pour passer des
couloirs sur la scne; et le salon de sa loge dcor  l'orientale, au
plafond creus en nid d'abeilles, aux divans en poil de chameau, le gaz
enferm dans une petite lanterne mauresque, pouvait servir  une sieste
pendant les entr'actes un peu longs: une galanterie du directeur  la
femme de son commanditaire. Ce singe de Cardailhac ne s'en tait pas
tenu l; voyant le got de la demoiselle Afchin pour le thtre, il
avait fini par lui persuader qu'elle en possdait aussi l'intuition,
la science, et par lui demander de jeter  ses moments perdus un coup
d'oeil de juge sur les pices qu'on lui envoyait. Bonne faon d'agrafer
plus solidement la commandite.

Pauvres manuscrits  couverture bleue ou jaune, que l'esprance a nous
de rubans fragiles, qui vous en allez gonfls d'ambition et de rves,
qui sait quelles mains vous entr'ouvrent, vous feuillettent, quels
doigts indiscrets dflorent votre charme d'inconnu, cette poussire
brillante que garde l'ide toute frache? Qui vous juge et qui vous
condamne? Parfois, avant d'aller dner en ville, Jansoulet, montant dans
la chambre de sa femme, la trouvait sur sa chaise longue, en train de
fumer, la tte renverse, des liasses de manuscrits  ct d'elle,
et Cabassu, arm d'un crayon bleu, lisant avec sa grosse voix et ses
intonations du Bourg-Saint-Andol quelque lucubration dramatique qu'il
biffait, balafrait sans piti  la moindre critique de la dame. Ne vous
drangez pas, faisait avec la main le bon Nabab entrant sur la pointe
des pieds. Il coutait, hochait la tte d'un air admiratif en regardant
sa femme: Elle est tonnante, car lui n'entendait rien  la
littrature, et l, du moins, il retrouvait la supriorit de
mademoiselle Afchin.

Elle avait l'instinct du thtre, comme disait Cardailhac; mais, en
revanche, l'instinct maternel lui manquait. Jamais elle ne s'occupait de
ses enfants, les abandonnant  des mains trangres, et, quand on les
lui amenait, une fois par mois, se contentant de leur tendre la chair
flasque et morte de ses joues entre deux bouffes de cigarette, sans
s'informer de ces dtails de soins, de sant qui perptuent l'attache
physique de la maternit, font saigner dans le coeur des vraies mres la
moindre souffrance de leurs enfants.

C'taient trois gros garons, lourds et apathiques, de onze, neuf
et sept ans, ayant, dans le teint blme et l'enflure prcoce de la
Levantine, les yeux noirs, velouts et bons de leur pre. Ignorants
comme de jeunes seigneurs du moyen ge;  Tunis, M. Bompain dirigeait
leurs tudes, mais  Paris, le Nabab, tenant  leur donner le bnfice
d'une ducation parisienne, les avait mis dans le pensionnat le plus
chic, le plus cher, au collge Bourdaloue dirig par de bons Pres qui
cherchaient moins  instruire leurs lves qu' en faire des hommes du
monde bien tenus et bien pensants, et arrivaient  former de petits
monstres gourms et ridicules, ddaigneux du jeu, absolument ignorants,
sans rien de spontan ni d'enfantin, et d'une prcocit dsesprante.
Les petits Jansoulet ne s'amusaient pas beaucoup dans cette serre 
primeurs, malgr les immunits dont jouissait leur immense fortune;
ils taient vraiment trop abandonns. Encore les croles confis 
l'institution avaient-ils des correspondants et des visites; eux,
n'taient jamais appels au parloir, on ne connaissait personne de leurs
proches, seulement, du temps  autre, ils recevaient des panneres de
friandises, des croulements de brioches. Le Nabab, en course dans
Paris, dvalisait pour eux toute une devanture de confiseur qu'il
faisait porter au collge avec cet lan de coeur ml d'une ostentation
de ngre, qui caractrisait tous ses actes. De mme pour les joujoux,
toujours trop beaux, pomponns, inutiles, de ces joujoux qui font la
montre et que le Parisien n'achte pas. Mais ce qui attirait surtout
aux petits Jansoulet le respect des lves et des matres, c'tait leur
porte-monnaie gonfl d'or, toujours prt pour les qutes, pour les
ftes de professeurs, et les visites de charit, ces fameuses visites
organises par le collge Bourdaloue, une des tentations du programme,
l'merveillement des mes sensibles.

Deux fois par mois,  tour de rle, les lves faisant partie de la
petite socit de Saint-Vincent-de-Paul, fonde au collge sur le modle
de la grande, s'en allaient par petites escouades, seuls comme des
hommes, porter au fin fond des faubourgs populeux des secours et des
consolations. On voulait leur apprendre ainsi la charit exprimentale,
l'art de connatre les besoins, les misres du peuple, et de panser
ses plaies, toujours un peu coeurantes,  l'aide d'un crat de bonnes
paroles et de maximes ecclsiastiques. Consoler, vangliser les masses
par l'enfance, dsarmer l'incrdulit religieuse par la jeunesse et
la navet des aptres: tel tait le but de la petite Socit, but
entirement manqu, du reste. Les enfants bien portants, bien vtus,
bien nourris, n'allant qu' des adresses dsignes d'avance, trouvaient
des pauvres de bonne mine, parfois un peu malades, mais trs propres,
dj inscrits et secourus par la riche organisation de l'glise. Jamais
ils ne tombaient dans un de ces intrieurs nausabonds, o la faim,
le deuil, l'abjection, toutes les tristesses physiques ou morales
s'inscrivent en lpre sur les murs, en rides indlibiles sur les fronts.
Leur visite tait prpare comme celle du souverain entrant dans un
corps de garde pour goter la soupe du soldat; le corps de garde est
prvenu, et la soupe assaisonne pour les papilles royales... Avez-vous
vu ces images des livres difiants, o un petit communiant, sa ganse au
bras, son cierge  la main, et tout fris, vient assister sur son grabat
un pauvre vieux qui tourne vers le ciel des yeux blancs? Les visites
de charit avaient le mme convenu de mise en scne, d'intonation.
Aux gestes compasss des petits prdicateurs aux bras trop courts,
rpondaient des paroles apprises, fausses  faire loucher. Aux
encouragements comiques, aux consolations prodigues en phrases de
livres de prix par des voix de jeunes coqs enrhums, les bndictions
attendries, les momeries geignardes et piteuses d'un porche d'glise
 la sortie de vpres. Et sitt les jeunes visiteurs partis, quelle
explosion de rires et de cris dans la mansarde, quelle danse en rond
autour de l'offrande apporte, quel bouleversement du fauteuil o l'on
avait jou au malade, de la tisane rpandue dans le feu, un feu de
cendres trs artistement prpar!

Quand les petits Jansoulet sortaient, chez leurs parents, on les
confiait  l'homme au fez rouge,  l'indispensable Bompain. C'est
Bompain qui les menait aux Champs-Elyses, pars de vestons anglais, de
melons  la dernire mode,-- sept ans!--de petites cannes au bout de
leurs gants en peau de chien. C'est Bompain qui faisait bourrer de
victuailles le break de courses o il montait avec les enfants, leur
carte au chapeau contourn d'un voile vert, assez semblables  ces
personnages de pantomimes lilliputiennes dont tout le comique rside
dans la grosseur des ttes, compare aux petites jambes et aux gestes de
nains. On fumait, on buvait  piti. Quelquefois, l'homme au fez, tenant
 peine debout, les ramenait affreusement malades... Et pourtant,
Jansoulet les aimait, ses petits, le cadet, surtout, qui lui
rappelait, avec ses grands cheveux, son air poupin, la petite Afchin
passant dans son carrosse. Mais ils avaient encore l'ge o les enfants
appartiennent  la mre, o ni le grand tailleur, ni les matres
parfaits, ni la pension chic, ni les poneys sangls pour les petits
hommes dans l'curie, rien ne remplace la main attentive et soigneuse,
la chaleur et la gaiet du nid. Le pre ne pouvait pas leur donner cela,
lui; et puis il tait si occup!

Mille affaires: la _Caisse Territoriale_, l'installation de la galerie
de tableaux, des courses au Tattersall avec Bois-l'Hry, un bibelot 
aller voir, ici ou l, chez des amateurs dsigns par Schwalbach, des
heures passes avec les entraneurs, les jockeys, les marchands de
curiosits, l'existence encombre et multiple d'un bourgeois gentilhomme
du Paris moderne. Il gagnait  tous ces frottements de se parisianiser
un peu plus chaque jour, reu au cercle de Monpavon, au foyer de la
danse, dans les coulisses de thtre, et prsidant toujours ses fameux
djeuners de garon, les seules rceptions possibles dans son intrieur.
Son existence tait rellement trs remplie, et encore, de Gry le
dchargeait-il de la plus grande corve, le dpartement si compliqu des
demandes et des secours.

Maintenant, le jeune homme assistait  sa place  toutes les inventions
audacieuses et burlesques,  toutes les combinaisons hro-comiques
de cette mendicit de grande ville, organise comme un ministre,
innombrable comme une arme, abonne aux journaux, et sachant son
_Bottin_ par coeur. Il recevait la dame blonde, hardie, jeune et dj
fane, qui ne demande que cent louis, avec la menace de se jeter  l'eau
tout de suite en sortant, si on ne les lui donne pas, et la grosse
matrone, l'air avenant, sans faon, qui dit en entrant: Monsieur, vous
ne me connaissez pas... je n'ai pas l'honneur de vous connatre non
plus; mais nous aurons fait vite connaissance... Veuillez vous asseoir
et causons. Le commerant aux abois,  la veille de la faillite,--c'est
quelquefois vrai,--qui vient supplier qu'on lui sauve l'honneur, un
pistolet tout prt pour le suicide, bossuant la poche de son paletot,
quelquefois ce n'est que l'tui de sa pipe. Et souvent de vraies
dtresses, fatigantes et prolixes, de gens qui ne savent mme pas
raconter combien ils sont malhabiles  gagner leur vie. A ct de ces
mendicits dcouvertes, il y avait celles qui se dguisent: charit,
philanthropie, bonnes oeuvres, encouragements artistiques, les qutes 
domicile pour les crches, les paroisses, les repenties, les socits de
bienfaisance, les bibliothques d'arrondissement. Enfin, celles qui se
parent d'un masque mondain: les billets de concert, les reprsentations
 bnfices, les cartes de toutes couleurs, estrade, premires, places
rserves. Le Nabab exigeait qu'on ne refust aucune offrande, et
c'tait encore un progrs qu'il ne s'en charget plus lui-mme. Assez
longtemps, il avait couvert d'or, avec une indiffrence gnreuse, toute
cette exploitation hypocrite, payant cinq cents francs une entre au
concert de quelque cithariste wurtembergeoise ou d'un joueur de galoubet
languedocien, qu'aux Tuileries ou chez le duc de Mora on aurait cote
dix francs. A certains jours, le jeune de Gry sortait de ces sances
coeur jusqu' la nause. Toute l'honntet de sa jeunesse se
rvoltait; il essayait auprs du Nabab des tentatives de rforme. Mais
celui-ci, au premier mot, prenait la physionomie ennuye des natures
faibles, mises en demeure de se prononcer, ou bien il rpondait avec un
haussement de ses solides paules: Mais, c'est Paris, cela, mon cher
enfant... ne vous effarouchez pas, laissez-moi faire... je sais o je
vais et ce que je veux.

Il voulait alors deux choses, la dputation et la croix. Pour lui,
c'taient les deux premiers tages de la grande monte, o son
ambition le poussait. Dput, il le serait certainement par la _Caisse
Territoriale_,  la tte de laquelle il se trouvait. Paganetti de
Porto-Vecchio le lui disait souvent:

--Quand le jour sera venu, l'le se lvera et votera pour vous, comme un
seul homme.

Seulement, ce n'est pas tout d'avoir des lecteurs; il faut encore
qu'un sige soit vacant  la Chambre, et la Corse y comptait tous ses
reprsentants au complet. L'un d'eux, pourtant, le vieux Popolasca,
infirme, hors d'tat d'accomplir sa tche, aurait peut-tre,  de
certaines clauses, donn volontiers sa dmission. C'tait une affaire
dlicate  traiter, mais trs faisable, le bonhomme ayant une famille
nombreuse, des terres qui ne rapportaient pas le deux, un palais en
ruine  Bastia, o ses enfants se nourrissaient de _polenta_, et un
logement  Paris, dans un garni de dix-huitime ordre. En ne regardant
pas  cent ou deux cent mille francs, on devait venir  bout de cet
honorable affam qui, tt par Paganetti, ne disait ni oui ni non,
sduit par la grosse somme, retenu par la gloriole de sa situation.
L'affaire en tait l, pouvait se dcider un jour ou l'autre.

Pour la croix, tout allait encore mieux. L'oeuvre du Bthlem avait
dcidment fait aux Tuileries un bruit du diable. On n'attendait plus
que la visite de M. de La Perrire et son rapport qui ne pouvait manquer
d'tre favorable, pour inscrire sur la liste du 16 mars,  la date d'un
anniversaire imprial, le glorieux nom de Jansoulet... Le 16 mars,
c'est--dire avant un mois... Que dirait le gros Hemerlingue de cette
insigne faveur, lui qui, depuis si longtemps, devait se contenter du
Nisham. Et le bey,  qui l'on avait fait croire que Jansoulet tait
au ban de la socit parisienne, et la vieille mre, l-bas, 
Saint-Romans, toujours si heureuse des succs de son fils!... Est-ce que
cela ne valait pas quelques millions habilement gaspills et laisss aux
oiseaux sur cette route de la gloire o le Nabab marchait en enfant,
sans souci d'tre dvor tout au bout? Et n'y avait-il pas dans ces
joies extrieures, ces honneurs, cette considration chrement achets,
une compensation  tous les dboires de cet oriental reconquis  la
vie europenne, qui voulait un foyer et n'avait qu'un caravansrail,
cherchait une femme et ne trouvait qu'une Levantine.




VIII

L'OEUVRE DE BETHLEM.


Bethlem! Pourquoi ce nom lgendaire et doux, chaud comme la paille de
l'table miraculeuse, vous faisait-il si froid  voir crit en lettres
dores tout en haut de cette grille de fer? Cela tenait peut-tre  la
mlancolie du paysage, cette immense plaine triste qui vu de Nanterre 
Saint-Cloud, coupe seulement par quelques bouquets d'arbres ou la fume
des chemines d'usine. Peut-tre aussi  la disproportion existant entre
l'humble bourgade invoque, et l'tablissement grandiose, cette villa
genre Louis XIII en bton agglomr, toute rose entre les branches de
son parc dfeuill, o s'talaient de grandes pices d'eau paissies
de mousses vertes. Ce qui est sr, c'est qu'en passant l, le coeur se
serrait. Quand on entrait, c'tait bien autre chose. Un silence lourd,
inexplicable, pesait sur la maison, o les figures apparues aux fentres
avaient un aspect lugubre derrire les petits carreaux verdtres 
l'ancienne mode. Les chvres nourricires promenes dans les alles
mordillaient languissamment les premires pousses, avec des b vers
leur gardienne ennuye aussi et suivant les visiteurs d'un oeil morne.
Un deuil planait, le dsert et l'effroi d'une contagion. 'avait t
pourtant une proprit joyeuse, et o nagure encore on ripaillait
largement. Amnage pour la chanteuse clbre qui l'avait vendue 
Jenkins, elle rvlait bien l'imagination particulire aux thtres
de chant, par un pont jet sur sa pice d'eau o la nacelle dfonce
s'emplissait de feuilles moisies, et son pavillon tout en rocailles,
enguirland de lierres grimpants. Il en avait vu de drles, ce pavillon
du temps de la chanteuse, maintenant il en voyait de tristes, car
l'infirmerie tait installe l.

A vrai dire, tout l'tablissement n'tait qu'une vaste infirmerie.
Les enfants,  peine arrivs, tombaient malades, languissaient et
finissaient par mourir, si les parents ne les remettaient vite sous
la sauvegarde du foyer. Le cur de Nanterre s'en allait si souvent 
Bethlem avec ses vtements noirs et sa croix d'argent, le menuisier
avait tant de commandes pour la maison, qu'on le savait dans le pays et
que les mres indignes montraient le poing  la nourricerie modle, de
trs loin, seulement, pour peu qu'elles eussent sur les bras un poupon
blanc et rose  soustraire  toutes les contagions de l'endroit. C'est
ce qui donnait  cette pauvre demeure un aspect si navrant. Une maison
o les enfants meurent ne peut pas tre gaie; impossible d'y voir les
arbres fleurir, les oiseaux nicher, l'eau couler en risette d'cume.

La chose paraissait dsormais acquise. Excellente en soi, l'oeuvre
de Jenkins tait d'une application extrmement difficile, presque
impraticable. Dieu sait pourtant qu'on avait mont l'affaire avec un
excs de zle dans tous les moindres dtails, autant d'argent et de
monde qu'il en fallait. A la tte, un praticien des plus habiles, M.
Pondevz, lve des hpitaux de Paris; et prs de lui, pour les soins
plus intimes, une femme de confiance, madame Polge. Puis des bonnes, des
lingres, des infirmires. Et que de perfectionnements et d'entretien,
depuis l'eau distribue dans cinquante robinets  systme, jusqu'
l'omnibus, avec son cocher  la livre de Bethlem, s'en allant vers la
gare de Rueil  tous les trains de la journe, en secouant ses grelots
de poste. Enfin des chvres magnifiques, des chvres du Thibet,
soyeuses, gonfles de lait. Tout tait admirable comme organisation;
mais il y avait un point o tout choppait. Cet allaitement artificiel,
tant prn par la rclame, n'agrait pas aux enfants. C'tait une
obstination singulire, un mot d'ordre qu'ils se donnaient entre eux,
d'un seul coup d'oeil, pauvres petits chats, car ils ne parlaient pas
encore, la plupart mme ne devaient jamais parler: Si vous voulez, nous
ne tterons pas les chvres. Et ils ne ttaient pas, ils aimaient mieux
mourir l'un aprs l'autre que de les tter. Est-ce que le Jsus de
Bethlem, dans son table, tait nourri par une chvre? Est-ce qu'il ne
pressait pas au contraire un sein de femme, doux et plein, sur lequel il
s'endormait quand il n'avait plus soif? Qui donc a jamais vu de chvre
entre le boeuf et l'ne lgendaires, dans cette nuit o les btes
parlaient? Alors, pourquoi mentir, pourquoi s'appeler Bethlem?...

Le directeur s'tait mu d'abord de tant de victimes. pave de la vie du
quartier, ce Pondevz, tudiant de vingtime anne, bien connu dans
tous les dbits de prunes du boulevard Saint-Michel sous le nom de
Pompon, n'tait pas un mchant homme. Quand il vit le peu de succs
de l'alimentation artificielle, il prit tout bonnement quatre ou cinq
vigoureuses nourrices dans le pays, et il n'en fallut pas plus pour
rendre l'apptit aux enfants. Ce mouvement d'humanit faillit lui coter
sa place.

Des nourrices  Bethlem! dit Jenkins furieux lorsqu'il vint faire
sa visite hebdomadaire... tes vous fou? Eh bien! alors, pourquoi les
chvres, et les pelouses pour les nourrir, et mon ide, et les brochures
sur mon ide?... Qu'est-ce que tout cela devient?... Mais vous allez
contre mon systme, vous volez l'argent du fondateur...

--Cependant, mon cher matre, essayait de rpondre l'tudiant passant
les mains dans les poils de sa longue barbe rousse, cependant...
puisqu'ils ne veulent pas de cette nourriture...

Eh bien! qu'ils jenent, mais que le principe de l'allaitement
artificiel soit respect... Tout est l... Je ne veux plus avoir  vous
le rpter. Renvoyez-moi ces affreuses nourrices... Nous avons pour
lever nos enfants le lait de vache,  l'extrme rigueur; mais je ne
saurais leur accorder davantage.

Il ajouta, en prenant son air d'aptre:

Nous sommes ici pour la dmonstration d'une grande ide
philanthropique. Il faut qu'elle triomphe, mme au prix de quelques
sacrifices. Veillez-y.

Pondevz n'insista pas. Aprs tout, la place tait bonne, assez prs de
Paris pour permettre, le dimanche, des descentes du Quartier  Nanterre,
ou la visite du directeur  ses anciennes brasseries. Madame Polge--que
Jenkins appelait toujours, notre intelligente surveillante et
qu'il avait mise l, en effet, pour surveiller, principalement le
directeur--n'tait pas aussi svre que ses attributions l'auraient fait
croire et cdait volontiers  quelques petits verres de fine ou  une
partie de bzigue en quinze cents. Il renvoya donc les nourrices et
essaya de se blaser sur tout ce qui pouvait arriver. Ce qui arriva? Un
vrai Massacre des Innocents. Aussi, les quelques parents un peu aiss,
ouvriers ou commerants de faubourg, qui, tents par les annonces,
s'taient spars de leurs enfants, les reprenaient bien vite, et il ne
resta plus dans l'tablissement que les petits malheureux ramasss sous
les porches ou dans les terrains vagues, expdis par les hospices,
vous  tous les maux ds leur naissance. La mortalit augmentant
toujours, mme ceux-l vinrent  manquer, et l'omnibus parti en poste
au chemin de fer s'en revenait bondissant et lger comme un corbillard
vide. Combien cela durerait-il? Combien de temps mettraient-ils 
mourir, les vingt-cinq ou trente petits qui restaient? C'est ce que se
demandait un matin M. le directeur ou plutt, comme il s'tait surnomm
lui-mme, M. le prpos aux dcs de Pondevz, assis en face des coques
vnrables de madame Polge et faisant, aprs le djeuner, la partie
favorite de cette personne.

Oui, ma bonne madame Polge, qu'allons-nous devenir?... a ne peut pas
durer longtemps comme cela... Jenkins ne veut pas en dmordre, les
gamins sont entts comme des chevaux... Il n'y a pas  dire, ils nous
passent tous entre les mains... Voil le petit Valaque--quatre-vingts
de rois, madame Polge--qui va mourir d'un moment  l'autre. Vous pensez,
ce pauvre petit gosse, depuis trois jours qu'il ne s'est rien coll dans
l'oesophage... Jenkins a beau dire; on ne bonifie pas les enfants comme
les escargots, en les faisant jener... C'est dsolant tout de mme de
n'en pas pouvoir sauver un... L'infirmerie est bonde... Vrai de vrai,
a prend une fichue tournure... Quarante de bezigue...

Deux coups sonns  la grille de l'entre interrompirent son monologue.
L'omnibus revenait du chemin de fer et ses roues grinaient sur le sable
d'une faon inaccoutume.

C'est tonnant, dit Pondevz... la voiture n'est pas vide.

Elle vint effectivement se ranger au bas du perron avec une certaine
fiert, et l'homme qui en descendit franchit l'escalier d'un bond.
C'tait une estafette de Jenkins apportant une grande nouvelle: le
docteur arriverait dans deux heures pour visiter l'asile, avec le Nabab
et un monsieur des Tuileries. Il recommandait bien que tout ft prt
pour les recevoir. La chose s'tait dcide si brusquement qu'il n'avait
pas eu le temps d'crire; mais il comptait que M. Pondevz ferait le
ncessaire.

Il est bon, l, avec son ncessaire! murmura Pondevz tout effar...
La situation tait critique. Cette visite importante tombait au plus
mauvais moment, en pleine dbcle du systme. Le pauvre Pompon, trs
perplexe, tiraillait sa barbe, en en mchant des brins.

--Allons, dit-il tout  coup  madame Polge, dont la longue figure
s'allongeait encore entre ses coques. Nous n'avons qu'un parti 
prendre. Il nous faut dmnager l'infirmerie, transporter tous les
malades dans le dortoir. Ils n'en iront ni mieux ni plus mal pour tre
rinstalls l une demi-journe. Quant aux gourmeux, nous les serrerons
dans un coin. Ils sont trop laids, on ne les montrera pas... Allons-y,
ho! tout le monde sur le pont.

La cloche du dner mise en branle, aussitt des pas se prcipitent.
Lingres, infirmires, servantes, gardeuses, sortent de partout,
courent, se heurtent dans les escaliers,  travers les cours. Des ordres
se croisent, des cris, des appels; mais ce qui domine, c'est le bruit
d'un grand lavage, d'un ruissellement d'eau comme si Bethlem venait
d'tre surpris par les flammes. Et ces plaintes d'enfants malades,
arrachs  la tideur de leurs lits, tous ces petits paquets beuglants,
transports  travers le parc humide, avec des flottements de
couvertures entre les branches, compltent bien cette impression
d'incendie. Au bout de deux heures, grce  une activit prodigieuse, la
maison, du haut en bas, est prte  la visite qu'elle va recevoir,
tout le personnel  son poste, le calorifre allum, les chvres
pittoresquement dissmines dans le parc. Madame Polge a revtu sa
robe de soie verte, le directeur, une tenue un peu moins nglige qu'
l'ordinaire, mais dont la simplicit exclut toute ide de prmditation.
Le secrtaire des commandements peut venir.

Et le voil.

Il descend avec Jenkins et Jansoulet d'un carosse superbe,  la livre
rouge et or du Nabab. Feignant le plus grand tonnement, Pondevz s'est
lanc au devant de ses visiteurs:

Ah! M. Jenkins quel honneur!... Quelle surprise!

Il y a des saluts changs sur le perron, des rvrences, des poignes
de main, des prsentations. Jenkins, son paletot flottant, large ouvert
sur sa loyale poitrine, panouit son meilleur et plus cordial sourire;
pourtant un pli significatif traverse son front. Il est inquiet des
surprises que leur mnage l'tablissement dont il connat mieux que
personne la dtresse. Pourvu que Pondevz ait pris ses prcautions...
Cela commence bien, du reste. Le coup d'oeil un peu thtral de
l'entre, ces toisons blanches bondissant  travers les taillis ont
ravi M. de la Perrire, qui ressemble lui-mme avec ses yeux nafs,
sa barbiche blanche, le hochement continuel de sa tte,  une chvre
chappe  son pieu.

D'abord, Messieurs, la pice importante de la maison, la Nursery, dit
le directeur en ouvrant une porte massive au fond de l'antichambre. Ces
messieurs le suivent, descendent quelques marches, et se trouvent dans
une immense salle basse, carrele, l'ancienne cuisine du chteau. Ce
qui frappe en entrant, c'est une haute et vaste chemine sur le modle
d'autrefois, en briques rouges, deux bancs de pierre se faisant face
sous le manteau, avec les armes de la chanteuse--une lyre norme barre
d'un rouleau de musique--sculptes au fronton monumental. L'effet est
saisissant; mais il vient de l un vent terrible qui, joint au froid du
carrelage,  la lumire blafarde tombant des soupiraux au ras de terre,
effraie pour le bien-tre des enfants. Que voulez-vous? On a t oblig
d'installer la Nursery dans cet endroit insalubre  cause des nourrices
champtres et capricieuses, habitues au sans-gne de l'table; il n'y a
qu' voir les mares de lait, les grandes flaques rougetres schant sur
le carreau, qu' respirer l'odeur cre qui vous saisit en entrant, mle
de petit-lait, de poil mouill et de bien d'autres choses, pour se
convaincre de cette absolue ncessit.

La pice est si haute dans ses parois obscures que les visiteurs, tout
d'abord, ont cru la nourricerie dserte. On distingue pourtant dans le
fond un groupe blant, geignant et remuant... Deux femmes de campagne,
l'air dur, abruti, la face terreuse, deux nourrices sches qui
mritent bien leur nom, sont assises sur des nattes, leur nourrisson sur
les bras, chacune ayant devant elle une grande chvre qui tend son pis,
les pattes cartes. Le directeur parat joyeusement surpris:

Ma foi, Messieurs, voici qui se trouve bien... Deux de nos enfants sont
en train de faire un petit lunch... Nous allons voir comment nourrices
et nourrissons s'entendent.

--Qu'est-ce qu'il a?... Il est fou, se dit Jenkins terrifi.

Mais le directeur est trs lucide au contraire, et lui-mme a savamment
organis la mise en scne, en choisissant deux btes patientes et
douces, et deux sujets exceptionnels, deux petits enrags qui veulent
vivre  tout prix et ouvrent le bec  n'importe quelle nourriture comme
des oiseaux encore au nid.

Approchez-vous, Messieurs, et rendez-vous compte.

C'est qu'ils ttent vritablement, ces chrubins. L'un, blotti, ramass
derrire le ventre de la chvre, y va de si bon coeur qu'on entend les
glouglous du lait chaud descendre jusque dans les petites jambes
agites par le contentement du repas. L'autre, plus calme, tendu
paresseusement, a besoin de quelques petits encouragements de sa
gardienne auvergnate:

Tte, mais tte donc, bougrri!...

Puis,  la fin, comme s'il avait pris une rsolution subite, il se met
 boire avec tant d'ardeur que la femme se penche vers lui, surprise de
cet apptit extraordinaire, et s'crie en riant:

Ah! le bandit, en a-t-il de la malice... c'est son pouce qu'il tte 
la place de la cabre.

Il a trouv cela, cet ange, pour qu'on le laisse tranquille...
L'incident ne fait pas mauvais effet; au contraire, M. de la Perrire
s'amuse beaucoup de cette ide de nourrice, que l'enfant a voulu leur
faire une niche. Il sort de la Nursery enchant. Positivement en...
en... enchant, rpte-t-il la tte branlante, en montant le grand
escalier aux murs sonores, dcors de bois de cerf, qui conduit au
dortoir.

Trs claire, trs are, cette vaste salle occupant toute une faade
a de nombreuses fentres, des berceaux espacs, tendus de rideaux
floconneux et blancs comme des nues. Des femmes vont et viennent dans
la large trave du milieu, des piles de linge sur les bras, des clefs 
la main, surveillantes ou remueuses. Ici l'on a voulu trop bien
faire, et la premire impression des visiteurs est mauvaise. Toutes ces
blancheurs de mousseline, ce parquet cir o la lumire s'tale sans se
fondre, la nettet des vitres refltant le ciel tout triste de voir ces
choses, font mieux ressortir la maigreur, la pleur malsaine de ces
petits moribonds couleur de suaire... Hlas! les plus gs n'ont que six
mois, les plus jeunes quinze jours  peine, et, dj, il y a sur tous
ces visages, ces embryons de visages, une expression chagrine, des airs
renfrogns et vieillots, une prcocit souffrante, visible dans les plis
nombreux de ces petits fronts chauves, engoncs de bguins festonns de
maigres dentelles d'hospice. De quoi souffrent-ils? Qu'est-ce qu'ils
ont? Ils ont tout, tout ce qu'on peut avoir: maladies d'enfant et
maladies d'homme. Fruits du vice et de la misre, ils apportent en
naissant de hideux phnomnes d'hrdit. Celui-l a le palais perfor,
un autre de grandes plaques cuivres sur le front, tous le muguet. Puis
ils meurent de faim. En dpit des cuilleres de lait, d'eau sucre qu'on
leur introduit de force dans la bouche, d'un peu de biberon employ
malgr la dfense, ils s'en vont d'inanition. Il faudrait  ces puiss
avant de natre la nourriture la plus jeune, la plus fortifiante: les
chvres pourraient peut-tre la leur donner, mais ils ont jur de ne
pas tter les chvres. Et voil ce qui rend le dortoir lugubre et
silencieux, sans une de ces petites colres  poings ferms, un de ces
cris montrant les gencives roses et droites, o l'enfant essaie
son souffle et ses forces;  peine un vagissement plaintif, comme
l'inquitude d'une me qui se retourne en tous sens dans un petit corps
malade, sans pouvoir trouver la place pour y rester.

Jenkins et le directeur qui se sont aperus du mauvais effet que
la visite du dortoir produit sur leurs htes, essaient d'animer la
situation, parlant trs fort, d'un air bon enfant, tout rond et
satisfait. Jenkins donne une grande poigne de main  la surveillante:

Eh bien! madame Polge, a va, nos petits lves?

--Comme vous voyez, monsieur le docteur, rpond-elle en montrant les
lits.

Elle est funbre dans sa robe verte, cette grande Madame Polge, idal
des nourrices sches; elle complte le tableau.

Mais o donc est pass M. le secrtaire des commandements? Il s'est
arrt devant un berceau, qu'il examine tristement, debout, et la tte
branlante.

Bigre de bigre! dit Pompon tout bas  Madame Polge... C'est le
Valaque.

La petite pancarte bleue accroche en haut du berceau, comme dans les
hospices, constate en effet la nationalit de l'enfant: Moldo-Valaque.
Quel guiguon que l'attention de M. le secrtaire se soit porte
justement sur celui-l!... Oh! la pauvre petite tte couche sur
l'oreiller, son bguin de travers, les narines pinces, la bouche
entr'ouverte par un souffle court, haletant, le souffle de ceux qui
viennent de natre, aussi de ceux qui vont mourir...

Est-ce qu-il est malade? demande doucement M. le secrtaire au
directeur qui s'est rapproch.

--Mais pas le moins du monde... a rpondu l'effront Pompon, et
s'avanant vers le berceau, il fait une risette au petit avec son doigt,
redresse l'oreiller, dit d'une voix mle un peu bourrue de tendresse:
Eh! ben, mon vieux bonhomme?... Secou de sa torpeur, sortant de
l'ombre qui l'enveloppe dj, le petit ouvre les yeux sur ces visages
penchs vers lui, les regarde avec une morne indiffrence, puis,
retournant  son rve qu'il trouve plus beau, crispe ses petites mains
rides et pousse un soupir insaisissable. Mystre! Qui dira ce qu'il
tait venu faire dans la vie, celui-l? Souffrir deux mois, et s'en
aller sans avoir rien vu, rien compris, sans qu'on connaisse seulement
le son de sa voix.

Comme il est ple!... murmure M. de la Perrire, trs ple lui-mme.
Le Nabab est livide aussi. Un souffle froid vient de passer. Le
directeur prend un air dgag:

C'est le reflet... nous sommes tous verts ici.

--Mais oui... mais oui... fait Jenkins, c'est le reflet de la pice
d'eau... Venez donc voir, monsieur le secrtaire. Et il l'attire vers
la croise pour lui montrer la grande pice d'eau o trempent les
saules, pendant que madame Polge se dpche de tirer sur le rve ternel
du petit Valaque les rideaux dtendus de sa bercelonnette.

Il faut continuer bien vite la visite de l'tablissement, pour dtruire
cette fcheuse impression.

D'abord on montre  M. de la Perrire une buanderie splendide, avec
tuves, schoirs, thermomtres, immenses armoires de noyer cir, pleines
de bguins, de brassires, tiquets, nous par douzaines. Une fois le
linge chauff, la lingre le passe par un petit guichet en change du
numro que laisse la nourrice. On le voit, c'est un ordre parfait, et
tout, jusqu' sa bonne odeur de lessive, donne  cette pice un aspect
sain et campagnard. Il y a ici de quoi vtir cinq cents enfants. C'est
ce que Bethlem peut contenir, et tout a t tabli sur ces proportions:
la pharmacie immense, tincelante de verreries et d'inscriptions
latines, des pilons de marbre dans tous les coins, l'hydrothrapie aux
larges piscines de pierre, aux baignoires luisantes, au gigantesque
appareil travers de tuyaux de toutes tailles pour la douche ascendante
et descendante, en pluie, en jet, en coups de fouet, et les cuisines
ornes de superbes chaudrons de cuivre gradus, de fourneaux conomiques
 charbon et  gaz. Jenkins a voulu faire un tablissement modle; et la
chose lui a t facile, car on a travaill dans le grand, comme quand
les fonds ne manquent pas. On sent aussi sur tout cela l'exprience et
la main de fer de notre intelligente surveillante,  qui le directeur
ne peut s'empcher de rendre un hommage public. C'est le signal d'une
congratulation gnrale; M. de la Perrire, ravi de la faon dont
l'tablissement est mont, flicite le docteur Jenkins de sa belle
cration, Jenkins complimente son ami Pondevz, qui remercie  son tour
le secrtaire des commandements d'avoir bien voulu honorer Bethlem de
sa visite. Le bon Nabab mle sa voix  ce concert d'loges, trouve un
mot aimable pour chacun, mais s'tonne un peu tout de mme qu'on ne
l'ait pas flicit lui aussi, puisqu'on y tait. Il est vrai que la
meilleure des flicitations l'attend au 16 mars en tte du _Moniteur_,
dans un dcret qui flamboie d'avance  ses yeux et le fait loucher du
ct de sa boutonnire.

Ces bonnes paroles s'changent le long d'un grand corridor o les voix
sonnent dans leurs intonations prud'hommesques; mais, tout  coup,
un bruit pouvantable interrompit la conversation et la marche des
visiteurs. Ce sont des miaulements de chats en dlire, des beuglements,
des hurlements de sauvages au poteau de guerre, une effroyable tempte
de cris humains, rpercute, grossie et prolonge par la sonorit des
hautes votes. Cela monte et descend, s'arrte soudain, puis reprend
avec un ensemble extraordinaire. M. le directeur s'inquite, interroge.
Jenkins roule des yeux furibonds.

Continuons, dit le directeur, un peu troubl cette fois... Je sais ce
que c'est.

Il sait ce que c'est; mais M. de la Perrire veut le savoir aussi, et
avant que Pondevz ait pu l'ouvrir, il pousse la porte massive d'o
vient cet horrible concert.

Dans un chenil sordide qu'a pargn le grand lessivage, car on ne
comptait certes pas le montrer, sur des matelas rangs  terre, une
dizaine de petits monstres sont tendus, gards par une chaise vide o
se prlasse un tricot commenc, et par un petit pot gueul, plein de
vin chaud, bouillant sur un feu de bois qui fume. Ce sont les teigneux,
les gourmeux, les disgracis de Bethlem que l'on a cachs au fond de ce
coin retir,--avec recommandation  leur nourrice sche de les bercer,
de les apaiser, de s'asseoir dessus au besoin pour les empcher de
crier;--mais que cette femme de campagne, inepte et curieuse, a laisss
l pour aller voir le beau carrosse stationnant dans la cour. Derrire
elle, les maillots se sont vite fatigus de leur position horizontale;
et rouges, couverts de boutons, tous ces petits crote-levs ont
pouss leur concert robuste, car ceux-l, par miracle, sont bien
portants, leur mal les sauve et les nourrit. perdus et remuants comme
des hannetons renverss, s'aidant des reins, des coudes, les uns, tombs
sur le ct, ne pouvant plus reprendre d'quilibre, les autres, dressant
en l'air, toutes gourdes, leurs petites jambes emmaillotes, ils
arrtent spontanment leurs gesticulations et leurs cris en voyant la
porte s'ouvrir; mais la barbiche branlante de M. de la Perrire les
rassure, les encourage de plus belle et, dans le vacarme recrudescent,
c'est  peine si l'on distingue l'explication donne par le directeur:
Enfants mis  part... Contagion... maladies de peau. M. le secrtaire
des commandements n'en demande pas davantage; moins hroque que
Bonaparte en sa visite aux pestifrs de Jaffa, il se prcipite vers
la porte et, dans son trouble craintif, voulant dire quelque chose,
ne trouvant rien, il murmure avec un sourire ineffable: Ils sont
cha...armants.

A prsent, l'inspection finie, les voici tous installs dans le
rez-de-chausse, o madame Polge a fait prparer une petite collation.
La cave de Bethlem est bien garnie. L'air vif du plateau, ces montes,
ces descentes ont donn au vieux monsieur des Tuileries un apptit qu'il
ne se connat plus depuis longtemps, si bien qu'il cause et rit avec une
familiarit toute campagnarde, et qu'au moment du dpart, tous debout,
il lve son verre en remuant la tte pour boire: A B... B...
Bthlem! On s'meut, les verres se choquent, puis, au grand trot, le
carrosse emporte la compagnie par la longue avenue de tilleuls, o se
couche un soleil rouge et froid, sans rayons. Derrire eux, le parc
reprend son silence morne. De grandes masses sombres s'accumulent au
fond des taillis, envahissent la maison, gagnent peu  peu les alles et
les ronds-points. Bientt, il ne reste plus d'claires que les lettres
ironiques qui s'incrustent sur la grille d'entre et, l-bas,  une
fentre du premier tage, une tache rouge et tremblottante, la lueur
d'un cierge allum au chevet du petit mort.

_Par dcret du 12 mars 1866, rendu sur la proposition du ministre de
l'Intrieur, M. le docteur Jenkins, prsident-fondateur de Bethlem,
est nomm chevalier de l'ordre imprial de la Lgion d'honneur. Grand
dvouement  la cause de l'humanit._

En lisant ces lignes  la premire page du _Moniteur_, le matin du 16,
le pauvre Nabab eut un blouissement.

tait-ce possible?

Jenkins dcor, et pas lui.

Il relut la note deux fois, croyant  une erreur de sa vision. Ses
oreilles bourdonnaient. Les lettres dansaient, doubles, devant ses
yeux avec ces cercles rouges qu'elles prennent au grand soleil. Il
s'attendait si bien  voir son nom  cette place; Jenkins--la veille
encore--lui avait dit avec tant d'assurance: C'est fait! qu'il lui
semblait toujours s'tre tromp. Mais non, c'tait bien Jenkins... Le
coup fut profond, intime, prophtique, comme un premier avertissement du
destin, et ressenti d'autant plus vivement que, depuis des annes,
cet homme n'tait plus habitu aux dconvenues, vivait au-dessus de
l'humanit. Tout ce qu'il y avait de bon en lui apprit en mme temps la
mfiance.

Eh bien, dit-il  Gry entrant comme chaque matin dans sa chambre et
qui le surprit tout mu le journal  la main, vous avez vu?... je ne
suis pas au _Moniteur_.

Il essayait de sourire, les traits gonfls comme un enfant qui retient
des larmes. Puis, tout  coup, avec cette franchise qui plaisait tant
chez lui: Cela me fait beaucoup de peine... je m'y attendais trop.

La porte s'ouvrit sur ces mots, et Jenkins se prcipita, essouffl,
balbutiant, extraordinairement agit:

C'est une infamie... Une infamie pouvantable... Cela ne peut pas tre,
cela ne sera pas.

Les paroles se pressaient en tumulte sur ses lvres, voulant toutes
sortir  la fois; puis il parut renoncer  exprimer sa pense, et jeta
sur la table une petite bote en chagrin, et une grande enveloppe,
toutes deux au timbre de la chancellerie.

Voil ma croix et mon brevet... Ils sont  vous, ami... Je ne saurais
les conserver.

Au fond, cela ne signifiait pas grand'chose, Jansoulet se parant du
ruban de Jenkins se serait fait trs bien condamner pour port illgal
de dcoration. Mais un coup de thtre n'est pas forc d'tre logique;
celui-ci amena entre les deux hommes une effusion, des treintes, un
combat gnreux,  la suite duquel Jenkins remit les objets dans sa
poche, en parlant de rclamations, de lettres aux journaux... Le Nabab
fut encore oblig de l'arrter:

Gardez-vous en bien, malheureux... D'abord, ce serait me nuire pour une
autre fois... Qui sait? peut-tre qu'au 15 aot prochain...

--Oh! a, par exemple... dit Jenkins sautant sur cette ide; et le
bras tendu, comme dans le _Serment_ de David: J'en prends l'engagement
sacr.

L'affaire en resta l. Au djeuner, le Nabab ne parla de rien, fut aussi
gai que de coutume. Cette bonne humeur ne se dmentit pas de la journe;
et de Gry pour qui cette scne avait t une rvocation sur le vrai
Jenkins, l'explication des ironies, des colres contenues de Flicia de
Ruys en parlant du docteur, se demandait en vain comment il pourrait
clairer son cher patron sur tant d'hypocrisie. Il aurait d savoir
pourtant que chez les Mridionaux, en dehors, et tout effusion, il n'y a
jamais d'aveuglement complet, d'emballement qui rsiste aux sagesses
de la rflexion. Dans la soire, le Nabab avait ouvert un petit
portefeuille misrable, norme aux angles, o depuis dix ans il faisait
battre des millions, crivant dessus en hiroglyphes connus de lui seul,
ses bnfices et ses dpenses. Il s'absorbait dans ses comptes depuis un
moment, quand se tournant vers de Gry:

Savez-vous ce que je fais, mon cher Paul? demanda-t-il.

--Non, Monsieur.

--Je suis en train--et son regard farceur, bien de son pays, raillait la
bonhomie de son sourire--je suis en train de calculer que j'ai dbours
quatre cent trente mille francs pour faire dcorer Jenkins.

Quatre cent trente mille francs! Et ce n'tait pas fini...




IX

BONNE MAMAN


Trois fois par semaine, Paul de Gry, le soir venu, allait prendre sa
leon de comptabilit dans la salle  manger des Joyeuse, non loin de
ce petit salon o la famille lui tait apparue le premier jour; aussi,
pendant que, les yeux fixs sur son professeur en cravate blanche, il
s'initiait  tous les mystres du doit et avoir, il coutait malgr
lui derrire la porte le bruit lger de la veille laborieuse, en
regrettant la vision de tous ces jolis fronts abaisss sous la lampe. M.
Joyeuse ne disait jamais un mot de ses filles. Jaloux de leurs grces
comme un dragon gardant de belles princesses dans une tour, excit par
les imaginations fantastiques de sa tendresse excessive, il rpondait
assez schement aux questions de son lve s'informant de ces
demoiselles, si bien que le jeune homme ne lui en parla plus. Il
s'tonnait seulement de ne pas voir une fois cette Bonne Maman dont
le nom revenait  propos de tout dans les discours de M. Joyeuse, les
moindres dtails de son existence, planant sur la maison comme l'emblme
de sa parfaite ordonnance et de son calme.

Tant de rserve, de la part d'une vnrable dame qui devait pourtant
avoir pass l'ge o les entreprises des jeunes gens sont  craindre,
lui semblait exagre. Mais, en somme les leons taient bonnes, donnes
d'une faon trs claire, le professeur avait une mthode excellente de
dmonstration, un seul dfaut, celui de s'absorber dans des silences
coups de soubresauts, d'interjections qui partaient comme des fuses.
En dehors de cela, le meilleur des matres, intelligent, patient et
droit. Paul apprenait  se retrouver dans le labyrinthe compliqu des
livres de commerce et se rsignait  n'en pas demander davantage.

Un soir, vers neuf heures, au moment o le jeune homme se levait pour
partir, M. Joyeuse lui demanda s'il voulait bien lui faire l'honneur de
prendre une tasse de th en famille, une habitude du temps de la pauvre
madame Joyeuse, ne de Saint-Amand, qui recevait autrefois ses amis le
jeudi. Depuis qu'elle tait morte et que leur position de fortune avait
chang, les amis s'taient disperss; mais on avait maintenu ce petit
extra hebdomadaire. Paul ayant accept, le bonhomme entr'ouvrit la
porte et appela:

Bonne Maman...

Un pas alerte dans le couloir, et, tout de suite, un visage de vingt
ans, nimb de cheveux bruns, abondants et lgers, fit son apparition. De
Gry, stupfait, regarda M. Joyeuse:

Bonne Maman?

--Oui, c'est un nom que nous lui avons donn quand elle tait petite
fille. Avec son bonnet  ruches, son autorit d'ane, elle avait
une drle de petite figure, si raisonnable... Nous trouvions qu'elle
ressemblait  sa grand'-mre. Le nom lui en est rest.

Au ton du brave homme en parlant ainsi, on sentait que pour lui c'tait
la chose la plus naturelle que cette appellation de grand parent
dcerne  tant de jeunesse attrayante. Chacun pensait comme lui dans
l'entourage; et les autres demoiselles Joyeuse accourues, auprs de
leur pre, groupes un peu comme  la vitrine du rez-de-chausse, et
la vieille servante apportant sur la table du salon, o l'on venait de
passer, un magnifique service  th, dbris des anciennes splendeurs
du mnage, tout le monde appelait la jeune fille Bonne Maman... sans
qu'elle s'en fatigut une seule fois, l'influence de ce nom bni mettant
dans leur tendresse  tous une dfrence qui la flattait et donnait 
son autorit idale une singulire douceur de protection.

Est-ce  cause de ce titre d'aeule que tout enfant il avait appris
 chrir, mais de Gry trouva  cette jeune fille une sduction
inexprimable. Cela ne ressemblait pas au coup subit qu'il avait reu
d'une autre en plein coeur,  ce trouble o se mlaient l'envie de fuir,
d'chapper  une possession, et la mlancolie persistante que laisse un
lendemain de fte, lustres teints, refrains perdus, parfums envols
dans la nuit. Non, devant cette jeune fille debout, surveillant la table
de famille, regardant si rien ne manquait, abaissant sur ses enfants,
ses petits enfants, la tendresse active de ses yeux, il lui venait la
tentation de la connatre, d'tre de ses amis depuis longtemps, de lui
confier des choses qu'il ne s'avouait qu' lui-mme, et quand elle lui
offrit sa tasse sans mivrerie mondaine ni gentillesse de salon, il
aurait voulu dire comme les autres un merci, Bonne Maman o il aurait
mis tout son coeur.

Soudain, un coup joyeux, vigoureusement frapp, fit tressauter tout le
monde.

Ah! voil M. Andr... lise, vite une tasse... Yaia, les petits
gteaux... Pendant ce temps mademoiselle Henriette, la troisime des
demoiselles Joyeuse, qui avait hrit de sa mre, ne de Saint-Amand,
un certain ct mondain, voyant cette affluence, ce soir-l, dans les
salons, se prcipitait pour allumer les deux bougies du piano.

Mon cinquime acte est fini... s'cria le nouveau venu ds en entrant,
puis il s'arrta net. Ah! pardon. et sa figure prit une expression
un peu dconfite en face de l'tranger. M. Joyeuse les prsenta l'un
 l'autre: M. Paul de Gry--M. Andr Maranne, non sans une certaine
solennit. Il se rappelait les anciennes rceptions de sa femme; et les
vases de la chemine, les deux grosses lampes, le bonheur-du-jour, les
fauteuils groups en rond avaient l'air de partager cette illusion, plus
brillants et rajeunis par cette presse inaccoutume.

Alors, votre pice est finie?

--Finie, M. Joyeuse, et je compte bien vous la lire un de ces soirs.

--Oh! oui, M. Andr... Oh! oui... dirent en choeur toutes les jeunes
filles.

Le voisin travaillait pour le thtre et personne ici ne doutait de son
succs. Par exemple, la photographie promettait moins de bnfices. Les
clients taient trs rares, les passants mal disposs. Pour s'entretenir
la main et drouiller son appareil neuf, M. Andr recommenait tous les
dimanches la famille de ses amis, qui se prtait aux expriences
avec une longanimit sans gale, la prosprit de cette photographie
suburbaine et commenante tant pour tous une affaire d'amour-propre,
veillant, mme chez les jeunes filles, cette confraternit touchante
qui serre l'une contre l'autre les destines infimes comme des
passereaux au bord d'un toit. Du reste, Andr Maranne, avec les
ressources inpuisables de son grand front plein d'illusion, expliquait
sans amertume l'indiffrence du public. Tantt la saison tait
dfavorable ou bien l'on se plaignait du mauvais tat des affaires, et
il finissait par un mme refrain consolant: Quand j'aurai fait jouer
_Rvolte!_ C'tait le titre de sa pice.

C'est tonnant tout de mme, dit la quatrime demoiselle Joyeuse,
douze ans, les cheveux  la chinoise, c'est tonnant qu'on fasse si peu
d'affaires avec un si beau balcon!...

--Et puis le quartier est trs passant, ajoute lise avec assurance.
Bonne Maman lui fait remarquer en souriant que le boulevard des Italiens
l'est encore davantage.

Ah! s'il tait boulevard des Italiens... fait M. Joyeuse tout songeur,
et le voil parti sur sa chimre arrte tout  coup par un geste et
ces mots qu'il prononce d'une manire lamentable ferm pour cause de
faillite. En une minute, le terrible imaginaire vient d'installer son
ami dans un splendide appartement du boulevard o il gagne un argent
norme, tout en augmentant ses dpenses d'une faon si disproportionne
qu'un pouf formidable engloutit en peu de mois photographe et
photographie. On rit beaucoup quand il donne cette explication; mais
en somme chacun est d'accord que la rue Saint-Ferdinand, quoique moins
brillante, est bien plus sre que le boulevard des Italiens. En outre,
elle se trouve tout prs du bois de Boulogne, et si une fois le grand
monde se mettait  passer par ici... Cette belle socit que sa mre
recherchait tant est l'ide fixe de mademoiselle Henriette; et elle
s'tonne que la pense de recevoir le high-life  son petit cinquime,
troit comme une cloche  melon, fasse rire leur voisin. L'autre semaine
pourtant, il lui est venu une voiture avec livre. Tantt il a eu aussi
une visite trs-cossue.

Oh! tout  fait une grande dame, interrompt Bonne Maman... Nous tions
 la fentre  attendre le pre... Nous l'avons vue descendre de voiture
et regarder le cadre; nous pensions bien que c'tait pour vous.

--C'tait pour moi, dit Andr, un peu gn.

--Un moment, nous avons eu peur qu'elle passe comme tant d'autres, 
cause de vos cinq tages. Alors nous tions l toutes les quatre  la
fixer,  l'aimanter sans qu'elle s'en doute avec nos quatre paires
d'yeux ouverts. Nous la tirions tout doucement par les plumes de son
chapeau et les dentelles de sa pelisse. Mais montez donc, Madame,
montez donc! A la fin, elle est entre... Il y a tant d'aimant dans les
yeux qui veulent bien!

De l'aimant, certes, elle en avait la chre crature, non seulement dans
ses regards de couleur indcise, voils ou riants comme le ciel de son
Paris, mais dans sa voix, dans les draperies de sa robe. Jusqu' la
longue boucle, ombrageant son cou de statuette droit et fin, qui vous
attirait par sa pointe un peu blondie, joliment tourne sur un doigt
souple.

Le th servi, pendant que ces messieurs finissaient de causer et de
boire--le pre Joyeuse tait toujours trs long  tout ce qu'il faisait,
 cause de ses subites chappes dans la lune,--les jeunes filles
rapprochrent leur ouvrage, la table se couvrit de corbeilles d'osier,
de broderies, de jolies laines rajeunissant de leurs tons clatants les
fleurs passes du vieux tapis, et le groupe de l'autre soir se reforma
dans le cercle lumineux de l'abat-jour, au grand contentement de Paul de
Gry. C'tait la premire soire de ce genre qu'il passait dans Paris;
elle lui en rappelait d'autres bien lointaines, berces par les mmes
rires innocents, le bruit doux des ciseaux reposs sur la table, de
l'aiguille piquant du linge, ou ce froissement du feuillet qu'on tourne,
et de chers visages,  jamais disparus, serrs eux aussi autour de la
lampe de famille, hlas! si brusquement teinte...

Entr dans cette intimit charmante, dsormais il n'en sortit plus, prit
ses leons parmi les jeunes filles, et s'enhardit  causer avec elles,
quand le bonhomme refermait son grand livre. Ici tout le reposait de
cette vie tourbillonnante o le jetait la luxueuse mondanit du Nabab;
il se retrempait  cette atmosphre d'honntet, de simplicit, essayait
aussi d'y gurir les blessures dont une main plus indiffrente que
cruelle lui criblait le coeur sans merci.

Des femmes m'ont ha, d'autres femmes m'ont aim. Celle qui m'a fait le
plus de mal n'a jamais eu pour moi ni amour ni haine. C'est cette femme
dont parle Henri Heine, que Paul avait rencontre. Flicia tait pleine
d'accueil et de cordialit pour lui. Il n'y avait personne  qui elle
ft meilleur visage. Elle lui rservait un sourire particulier o l'on
sentait la bienveillance d'un oeil d'artiste s'arrtant sur un type qui
lui plat, et la satisfaction d'un esprit blas que le nouveau amuse,
si simple qu'il paraisse. Elle aimait cette rserve, piquante chez
un mridional, la droiture de ce jugement dpourvu de toute formule
artistique ou mondaine et ragaillardi d'une pointe d'accent local. Cela
la changeait du coup de pouce en zigzag dessinant l'loge par un geste
de rapin, des compliments de camarades sur la manire dont elle campait
un bonhomme, ou bien de ces admirations poupines, des chaamant... trs
gentil dont la gratifiaient les jeunes gandins mchonnant le bout de
leur canne. Celui-l au moins ne lui disait rien de semblable. Elle
l'avait surnomm Minerve,  cause de sa tranquillit apparente, de la
rgularit de son profil; et de plus loin qu'elle le voyait:

Ah! voil Minerve... Salut, belle Minerve. Posez votre casque et
causons.

Mais ce ton familier, presque fraternel, convainquait le jeune homme de
l'inutilit de son amour. Il sentait bien qu'il n'entrerait pas plus
avant dans cette camaraderie fminine o manquait la tendresse, et qu'il
perdait chaque jour son charme d'imprvu aux yeux de cette ennuye de
naissance qui semblait avoir dj vcu sa vie et trouvait  tout ce
qu'elle entendait ou voyait la fadeur d'un recommencement. Flicia
s'ennuyait. Son art seul pouvait la distraire, l'enlever, la transporter
dans une ferie blouissante, d'o elle retombait toute meurtrie,
tonne chaque fois de ce rveil qui ressemblait  une chute. Elle se
comparait elle-mme  ces mduses dont l'clat transparent, si vif dans
la fracheur et le mouvement des vagues, s'en vient mourir sur le rivage
en petites flaques glatineuses. Pendant ces chmages artistiques o la
pense absente laisse la main lourde sur l'outil, Flicia, prive du
seul nerf moral de son esprit, devenait farouche, inabordable, d'une
taquinerie harcelante, revanche des mesquineries humaines contre les
grands cerveaux lasss. Aprs qu'elle avait mis des larmes dans les
yeux de tout ce qui l'aimait, cherch les souvenirs pnibles ou les
inquitudes nervantes, touch le fond brutal et meurtrissant de sa
fatigue, comme il fallait toujours que quelque drlerie se mlt en elle
aux choses les plus tristes, elle vaporait ce qui lui restait d'ennui
dans une espce de cri de fauve embt, un billement rugi qu'elle
appelait le cri du chacal au dsert et qui faisait plir la bonne
Crenmitz surprise dans l'inertie de sa quitude.

Pauvre Flicia! C'tait bien un affreux dsert que sa vie quand l'art
ne l'gayait pas de ses mirages, un dsert morne et plat o tout se
perdait, se nivelait sous la mme intensit monotone, amour naf d'un
enfant de vingt ans, caprice d'un duc passionn, o tout se recouvrait
d'un sable aride souffl par les destins brlants. Paul sentait ce
nant, voulait s'y soustraire; mais quelque chose le retenait, comme un
poids qui droule une chane, et, malgr les calomnies entendues, les
bizarreries de l'trange crature, il s'attardait dlicieusement auprs
d'elle, quitte  n'emporter de cette longue contemplation amoureuse que
le dsespoir d'un croyant rduit  n'adorer que des images.

L'asile, c'tait l-bas, dans ce quartier perdu o le vent soufflait si
fort sans empcher la flamme de monter blanche et droite, c'tait le
cercle de famille prsid par Bonne Maman. Oh! celle-l ne s'ennuyait
pas, elle ne poussait jamais le cri du chacal au dsert. Sa vie tait
trop bien remplie: le pre  encourager,  soutenir, les enfants 
instruire, tous les soins matriels du logis auquel la mre manque, ces
proccupations veilles avec l'aube et que le soir endort,  moins
qu'il les ramne en rve, un de ces dvouements infatigables, mais sans
effort apparent, trs commodes pour le pauvre gosme humain, parce
qu'ils dispensent de toute reconnaissance et se font  peine sentir
tellement ils ont la main lgre. Ce n'tait pas la fille courageuse,
qui travaille pour nourrir ses parents, court le cachet du matin au
soir, oublie dans l'agitation d'un mtier tous les embarras de la
maison. Non, elle avait compris la tche autrement, abeille sdentaire
restreignant ses soins au rucher, sans un bourdonnement au dehors
parmi le grand air et les fleurs. Mille fonctions: tailleuse, modiste,
racommodeuse, comptable aussi, car M. Joyeuse, incapable de toute
responsabilit, lui laissait la libre disposition des ressources,
matresse de piano, institutrice.

Comme il arrive dans les familles qui ont commenc par l'aisance,
Aline, en sa qualit d'ane, avait t leve dans un des meilleurs
pensionnats de Paris. lise y tait reste deux ans avec elle; mais les
deux dernires, venues trop tard, envoyes dans de petits externats de
quartier, avaient toutes leurs tudes  complter, et ce n'tait pas
chose commode, la plus jeune riant  tout propos d'un rire de sant,
d'panouissement, de jeunesse, gazouillis d'alouette ivre de bl vert et
s'envolant  perte de vue loin du pupitre et des mthodes, tandis que
mademoiselle Henriette, toujours hante par ses ides de grandeur, son
amour du cossu, ne mordait pas non plus trs volontiers au travail.
Cette jeune personne de quinze ans  qui son pre avait lgu un peu de
ses facults imaginatives, arrangeait dj sa vie d'avance et dclarait
formellement qu'elle pouserait quelqu'un de la noblesse et n'aurait
jamais plus de trois enfants: Un garon pour le nom, et deux petites
filles... pour les habiller pareil...

--Oui, c'est cela, disait Bonne Maman, tu les habilleras pareil. En
attendant, voyons un peu nos participes.

Mais la plus occupante tait Elise avec son examen subi trois fois sans
succs, toujours refuse  l'histoire et se prparant  nouveau, prise
d'un grand effroi et d'une mfiance d'elle-mme qui lui faisaient
promener partout, ouvrir  chaque instant ce malheureux trait
d'histoire de France, en omnibus, dans la rue, jusque sur la table du
djeuner; mais, jeune fille dj et fort jolie, elle n'avait plus
cette petite mmoire mcanique de l'enfance o dates et vnements
s'incrustent pour toute la vie. Parmi d'autres proccupations, la leon
s'envolait en une minute malgr l'apparente application de l'colire,
ses longs cils en fermant ses yeux, ses boucles balayant les pages, et
sa bouche rose anime d'un petit tremblement attentif rptant dix
fois  la file: Louis dit le Hutin 1314-1316.--Philippe V dit le Long
1316-1322... 1322... Ah! Bonne Maman, je suis perdue... Jamais je ne
saurai... Alors Bonne Maman s'en mlait, l'aidait  fixer son esprit, 
emmagasiner quelques-unes de ces dates du moyen ge barbares et pointues
comme les casques des guerriers du temps. Et dans les intervalles de ces
travaux multiples, de cette surveillance gnrale et constante, elle
trouvait encore moyen de chiffonner de jolies choses, de tirer de sa
corbeille  ouvrage quelque menue dentelle au crochet ou la tapisserie
en train qui ne la quittait pas plus que la jeune lise son histoire
de France. Mme en causant, ses doigts ne restaient pas inoccups une
minute.

--Vous ne vous reposez donc jamais? lui disait de Gry, pendant qu'elle
comptait  demi-voix les points de sa tapisserie, trois, quatre, cinq,
pour en varier les nuances.

Mais c'est du repos ce travail-l, rpondait-elle... Vous ne pouvez,
vous autres hommes, savoir combien un travail  l'aiguille est utile
 l'esprit des femmes. Il rgularise la pense, fixe sur un point la
minute qui passe et ce qu'elle emporterait avec elle... Et que de
chagrins calms, d'inquitudes oublies grce  cette attention toute
physique,  cette rptition d'un mouvement gal, o l'on retrouve--de
force et bien vite--l'quilibre de tout son tre... Cela ne m'empche
pas d'tre  ce qu'on dit autour de moi, de vous couter encore mieux
que je ne le ferais dans l'inaction... trois, quatre, cinq...

Oh! oui, elle coutait. C'tait visible  l'animation de son visage, 
la faon dont elle se redressait tout  coup, l'aiguille en l'air, le
fil tendu sur son petit doigt relev. Puis elle repartait bien vite
 l'ouvrage, quelquefois en jetant un mot juste et profond, qui
s'accordait en gnral avec ce que pensait l'ami Paul. Une similitude de
natures, des responsabilits et des devoirs pareils rapprochaient ces
deux jeunes gens, les faisaient s'intresser  leurs proccupations
rciproques. Elle savait le nom de ses deux frres, Pierre et Louis,
ses projets pour leur avenir quand ils sortiraient du collge... Pierre
voulait tre marin... Oh! non, pas marin, disait Bonne Maman, il vaut
bien mieux qu'il vienne  Paris avec vous. Et comme il avouait que
Paris l'effrayait pour eux, elle se moquait de ses terreurs, l'appelait
provincial, remplie d'affection pour la ville o elle tait ne, o elle
avait grandi chastement, et qui lui donnait en retour ces vivacits, ces
raffinements de nature, cette bonne humeur railleuse qui feraient penser
que Paris avec ses pluies, ses brouillards, son ciel qui n'en est pas
un, est la vritable patrie des femmes, dont il mnage les nerfs et
dveloppe les qualits intelligentes et patientes.

Chaque jour Paul de Gry apprciait mieux mademoiselle Aline,--il tait
seul  la nommer ainsi dans la maison,--et, chose trange! ce fut
Flicia qui acheva de resserrer leur intimit. Quels rapports
pouvaient-ils y avoir entre cette fille d'artiste, lance dans les
sphres les plus hautes, et cette petite bourgeoise perdue au fond d'un
bourg? Des rapports d'enfance et d'amiti, des souvenirs communs, la
grande cour de l'institution Belin, o elles avaient jou trois ans
ensemble. Paris est plein de ces rencontres. Un nom prononc au hasard
de la conversation veille tout  coup cette question stupfaite:

Vous la connaissez donc?

--Si je connais Flicia... Mais nous tions voisines de pupitre en
premire classe. Nous avions le mme jardin. Quelle bonne fille, belle,
intelligente...

Et, voyant le plaisir qu'on prenait  l'couter, Aline rappelait
les temps si proches qui dj lui faisaient un pass, charmeur et
mlancolique comme tous les passs. Elle tait bien seule dans la vie,
la petite Flicia. Le jeudi, quand on criait les noms au parloir,
personne pour elle; except de temps en temps une bonne dame un peu
ridicule, une ancienne danseuse, disait-on, que Flicia appelait la Fe.
Elle avait ainsi des surnoms pour tous ceux qu'elle affectionnait et
qu'elle transformait dans son imagination. Pendant les vacances on se
voyait. Madame Joyeuse, tout en refusant d'envoyer Aline dans l'atelier
de M. Ruys, invitait Flicia pour des journes entires, journes bien
courtes, entremles de travail, de musique, de rves  deux, de jeunes
causeries en libert. Oh! quand elle me parlait de son art, avec cette
ardeur qu'elle mettait  tout, comme j'tais heureuse de l'entendre...
Que de choses j'ai comprises par elle, dont je n'aurais jamais eu aucune
ide! Encore maintenant, quand nous allons au Louvre avec papa, ou 
l'exposition du 1er mai, cette motion particulire que vous cause une
belle sculpture, un beau tableau, me reporte tout de suite  Flicia.
Dans ma jeunesse elle a reprsent l'art, et cela allait bien  sa
beaut,  sa nature un peu dcousue mais si bonne, o je sentais quelque
chose de suprieur  moi, qui m'enlevait trs haut sans m'intimider...
Elle a cess de me voir tout  coup... Je lui ai crit, pas de
rponse... Ensuite la gloire est venue pour elle, pour moi les grands
chagrins, les devoirs absorbants... Et de toute cette amiti, bien
profonde pourtant, puisque je n'en puis parler sans... trois, quatre,
cinq... il ne reste plus rien que de vieux souvenirs  remuer comme une
cendre teinte...

Penche sur son travail, la vaillante fille se dpchait de compter
ses points, d'enfermer son chagrin dans les dessins capricieux de sa
tapisserie, pendant que de Gry, mu d'entendre le tmoignage de cette
bouche pure en face des calomnies de quelques gandins vincs ou de
camarades jaloux, se sentait relev, rendu  la fiert de son amour.
Cette sensation lui parut si douce qu'il revint la chercher trs
souvent, non seulement les soirs de leon, mais d'autres soirs encore,
et qu'il oubliait presque d'aller voir Flicia, pour le plaisir
d'entendre Aline parler d'elle.

Un soir, comme il sortait de chez les Joyeuse, Paul trouva sur le palier
le voisin, M. Andr, qui l'attendait et prit son bras fbrilement:

M. de Gry, lui dit-il d'une voix tremblante, avec des yeux flamboyants
derrire leurs lunettes, la seule chose qu'on pt voir de son visage
dans la nuit, j'ai une explication  vous demander. Voulez-vous monter
chez moi un instant?...

Il n'y avait entre ce jeune homme et lui que des relations banales de
deux habitus de la mme maison, qu'aucun autre lien ne rattache, qui
semblent mme spars par une certaine antipathie de nature, de manire
d'tre. Quelle explication pouvaient-ils donc avoir ensemble? Il le
suivit fort intrigu.

L'aspect du petit atelier transi sous son vitrage, la chemine vide,
le vent soufflant comme au dehors et faisant vaciller la bougie, seule
flamme de cette veille de pauvre et de solitaire reflte sur des
feuillets pars tout griffonns, enfin cette atmosphre des endroits
habits o l'me des habitants se respire, fit comprendre  de Gry
l'abord exalt d'Andr Maranne, ses longs cheveux rejets et flottants,
cette apparence un peu excentrique, bien excusable quand on la paye
d'une vie de souffrances et de privations, et sa sympathie alla tout de
suite vers ce courageux garon dont il devinait d'un coup d'oeil
toutes les fierts nergiques. Mais l'autre tait bien trop mu pour
s'apercevoir de cette volution. Sitt la porte referme, avec l'accent
d'un hros de thtre s'adressant au tratre sducteur:

Monsieur de Gry, lui dit-il, je ne suis pas encore un Cassandre...

Et devant la stupfaction de son interlocuteur:

Oui, oui, nous nous entendons... J'ai trs bien compris ce qui vous
attire chez M. Joyeuse, et l'accueil empress qu'on vous y fait ne m'a
pas chapp non plus... Vous tes riche, vous tes noble, on ne peut
hsiter entre vous et le pauvre pote qui fait un mtier ridicule pour
laisser tout le temps d'arriver au succs, lequel ne viendra peut-tre
jamais... Mais je ne me laisserai pas voler mon bonheur... Nous nous
battrons, Monsieur, nous nous battrons, rptait-il excit par le
calme pacifique de son rival... J'aime depuis longtemps mademoiselle
Joyeuse... Cet amour est le but, la gaiet et la force d'une existence
trs dure, douloureuse par bien des cts. Je n'ai que cela au monde, et
je prfrerais mourir que d'y renoncer.

Bizarrerie de l'me humaine! Paul n'aimait pas cette charmante Aline.
Tout son coeur tait  une autre. Il y pensait, seulement, comme  une
amie, la plus adorable des amies. Eh bien! l'ide que Maranne s'en
occupait, qu'elle rpondait sans doute  cette attention amoureuse, lui
procura le frisson jaloux d'un dpit, et ce fut assez vivement qu'il
demanda si mademoiselle Joyeuse connaissait ce sentiment d'Andr et
l'avait autoris de quelque faon  proclamer ainsi ses droits.

Oui, Monsieur, mademoiselle lise sait que je l'aime, et avant vos
frquents visites...

--lise... c'est d'lise que vous parlez?

--Et de qui voulez-vous donc que ce soit?... Les deux autres sont trop
jeunes...

Il entrait bien dans les traditions de la famille, celui-l. Pour lui,
les vingt ans de Bonne Maman, sa grce triomphante taient dissimuls
par un surnom plein de respect et ses attributions providentielles.

Une trs courte explication ayant calm l'esprit d'Andr Maranne, il
prsenta ses excuses  de Gry, le fit asseoir sur le fauteuil en bois
sculpt qui servait  la pose, et leur causerie prit vite un caractre
intime et sympathique, amen par l'aveu si vif du dbut. Paul confessa
qu'il tait amoureux, lui aussi, et qu'il ne venait si souvent chez
M. Joyeuse que pour parler de celle qu'il aimait avec Bonne Maman qui
l'avait connue autrefois.

C'est comme moi, dit Andr. Bonne Maman a toutes mes confidences;
mais nous n'avons encore rien os dire au pre. Ma situation est trop
mdiocre... Ah! quand j'aurai fait jouer _Rvolte_!

Alors ils parlrent de ce fameux drame _Rvolte!_ auquel il travaillait
depuis six mois, le jour, la nuit, qui lui avait tenu chaud pendant
tout l'hiver, un hiver bien rude, mais dont la magie de la composition
corrigeait les rigueurs dans le petit atelier qu'elle transformait.
C'est l, dans cet troit espace, que tous les hros de sa pice
taient apparus au pote comme des kobolds familiers tombs du toit ou
chevauchant des rayons de lune, et avec eux les tapisseries de haute
lisse, les lustres tincelants, les fonds de parc aux perrons lumineux,
tout le luxe attendu des dcors, ainsi que le tumulte glorieux de sa
premire reprsentation dont la pluie criblant le vitrage, les criteaux
qui claquaient sur la porte figuraient pour lui les applaudissements,
tandis que le vent, passant en bas dans le triste chantier de
dmolitions avec un bruit de voix flottantes apportes de loin et loin
remportes, ressemblait  la rumeur des loges ouvertes sur le couloir et
laissant circuler le succs parmi les caquetages et l'tourdissement de
la foule. Ce n'tait pas seulement la gloire et l'argent qu'elle devait
lui procurer, cette bienheureuse pice, mais quelque chose de plus
prcieux encore. Aussi avec quel soin il feuilletait le manuscrit en
cinq gros cahiers tout de bleu recouverts, de ces cahiers comme la
Levantine en talait sur le divan de ses siestes et qu'elle marquait de
son crayon directorial.

Paul s'tant,  son tour, rapproch de la table, afin d'examiner le
chef-d'oeuvre, son regard fut attir par un portrait de femme richement
encadr, et qui, si prs du travail de l'artiste, semblait tre l pour
y prsider... lise, sans doute?... Oh! non, Andr n'avait pas encore
le droit de sortir de son entourage protecteur le portrait de sa petite
amie... C'tait une femme d'une quarantaine d'annes, l'air doux,
blonde, et d'une grande lgance. En l voyant, de Gry ne put retenir
une exclamation.

Vous la connaissez? fit Andr Maranne.

--Mais oui... madame Jenkins, la femme du docteur Irlandais. J'ai soup
chez eux cet hiver.

--C'est ma mre... Et le jeune homme ajouta sur un ton plus bas:

Madame Maranne a pous en secondes noces le docteur Jenkins... Vous
tes surpris, n'est-ce pas, de me voir dans cette dtresse quand mes
parents vivent au milieu du luxe?... Mais, vous savez, les hasards de
la famille groupent parfois ensemble des natures si diffrentes... Mon
beau-pre et moi nous n'avons pu nous entendre... Il voulait faire de
moi un mdecin, tandis que je n'avais de got que pour crire. Alors,
afin d'viter des dbats continuels dont ma mre souffrait, j'ai prfr
quitter la maison et tracer mon sillon tout seul, sans le secours de
personne... Rude affaire! les fonds manquaient... Toute la fortune est 
ce...  M. Jenkins... Il s'agirait de gagner sa vie, et vous n'ignorez
pas comme c'est une chose difficile pour des gens tels que nous,
soi-disant bien levs... Dire que, dans tout l'acquis de ce qu'on est
convenu d'appeler une ducation complte, je n'ai trouv que ce jeu
d'enfant  l'aide duquel je pouvais esprer gagner mon pain. Quelques
conomies, ma bourse de jeune homme, m'ont servi  acheter mes premiers
outils, et je me suis install bien loin, tout au bout de Paris, pour
ne pas gner mes parents. Entre nous, je crois que je ne ferai jamais
fortune dans la photographie. Les premiers temps surtout ont t d'un
dur... Il ne venait personne, ou, si par hasard quelque malheureux
montait, je le manquais, je le rpandais sur ma plaque en un mlange
blafard et vague comme une apparition. Un jour, dans tout le
commencement, il m'est arriv une noce, la marie tout en blanc, le
mari avec un gilet... comme a!... Et tous les invits dans des gants
blancs qu'ils tenaient  conserver sur leur portrait pour la raret du
fait... Non, j'ai cru que je deviendrais fou... Ces figures noires, les
grandes taches blanches de la robe, des gants, des fleurs d'oranger, la
malheureuse marie en reine des Niams-Niams sous sa couronne qui fondait
dans ses cheveux... Et tous si pleins de bonne volont, d'encouragements
pour l'artiste... Je les ai recommences au moins vingt fois, tenus
jusqu' cinq heures du soir. Ils ne m'ont quitt qu' la nuit pour
aller dner. Voyez-vous cette journe de noces passe dans une
photographie...

Pendant qu'Andr lui racontait avec cette bonne humeur les tristesses de
sa vie, Paul se rappelait la sortie de Flicia  propos des bohmes et
tout ce qu'elle disait  Jenkins sur ces courages exalts, avides de
privations et d'preuves. Il songeait aussi  la passion d'Aline pour
son cher Paris dont il ne connaissait, lui, que les excentricits
malsaines, tandis que la grande ville cachait dans ses replis tant
d'hrosmes inconnus et de nobles illusions. Cette impression dj
ressentie  l'abri de la grosse lampe des Joyeuse, il l'avait peut-tre
plus vive dans ce milieu moins tide, moins tranquille, o l'art mettait
en plus son incertitude dsespre ou glorieuse; et c'est le coeur
touch qu'il coutait Andr Maranne lui parler d'lise, de l'examen si
long  passer, de la photographi difficile, de tout cet imprvu de sa
vie, qui cesserait certainement quand il aurait fait jouer _Rvolte_,
un adorable sourire accompagnant sur les lvres du pote cet espoir si
souvent formul et qu'il se dpchait de railler lui-mme comme pour
ter aux autres le droit de le faire.




X

MMOIRES D'UN GARON DE BUREAU.--LES DOMESTIQUES


Vraiment la fortune  Paris a des tours de roue vertigineux!

Avoir vu la _Caisse territoriale_ comme je l'ai vue, des pices sans
feu, jamais balayes, le dsert avec sa poussire, haut de a de protts
sur les bureaux, tous les huit jours une affiche de vente  la porte,
mon fricot rpandant l-dessus l'odeur d'une cuisine pauvre; puis
assister maintenant  la reconstitution de notre Socit dans ses salons
meubls  neuf, o je suis charg d'allumer des feux de ministre,
au milieu d'une foule affaire, des coups de sifflet, des sonnettes
lectriques, des piles d'cus qui s'croulent, cela tient du prodige. Il
faut que je me regarde moi-mme pour y croire, que j'aperoive dans une
glace mon habit gris de fer, rehauss d'argent, ma cravate blanche,
ma chane d'huissier comme j'en avais une  la Facult les jours de
sance... Et dire que pour oprer cette transformation, pour ramener
sur nos fronts la gaiet mre de la concorde, rendre  notre papier sa
valeur dcuple,  notre cher gouverneur l'estime et la confiance dont
il tait si injustement priv, il a suffi d'un homme, de ce richard
surnaturel que les cent voix de la renomme dsignent sous le nom de
Nabab.

Oh! la premire fois qu'il est venu dans les bureaux, avec sa belle
prestance, sa figure un peu chiffonne peut-tre, mais si distingue,
ses manires d'un habitu des cours,  tu et  toi avec tous les princes
d'Orient, enfin ce je ne sais pas quoi d'assur et de grand que donne
l'immense fortune, j'ai senti mon coeur se fondre dans mon gilet  deux
rangs de boutons. Ils auront beau dire avec leurs grands mots d'galit,
de fraternit, il y a des hommes qui sont tellement au-dessus des autres
qu'on voudrait s'aplatir devant eux, trouver des formules d'adoration
nouvelles pour les forcer  s'occuper de vous. Htons-nous d'ajouter
que je n'ai eu besoin de rien de semblable pour attirer l'attention du
Nabab. Comme je m'tais lev sur son passage,--mu, mais toujours digne,
on peut se fier  Passajon,--il m'a regard en souriant et il a dit 
demi-voix au jeune homme qui l'accompagnait: Quelle bonne tte de...
puis un mot aprs que je n'ai pas bien entendu, un mot en _art_, comme
lopard. Pourtant non, a ne doit pas tre cela, je ne me sache pas une
tte de lopard. Peut-tre Jean Bart, quoique cependant je ne vois pas
le rapport... Enfin, il a toujours dit: Quelle bonne tte de... et
cette bienveillance m'a rendu fier. Du reste, tous ces messieurs sont
avec moi d'une bont, d'une politesse. Il parat qu'il y a eu une
discussion  mon sujet dans le conseil pour savoir si on me garderait ou
si l'on me renverrait comme notre caissier, cette espce de grincheux
qui parlait toujours de faire fiche le monde aux galres et qu'on a
pri d'aller fabriquer ailleurs ses devants de chemises conomiques.
Bien fait! a lui apprendra  tre grossier avec les gens.

Pour moi, M. le gouverneur a bien voulu oublier mes paroles un peu vives
en souvenir de mes tats de services  la _territoriale_ et ailleurs; et
 la sortie du conseil, il m'a dit avec son accent musical: Passajon,
vous nous restez. On se figure si j'ai t heureux, si je me suis
confondu en marques de reconnaissance. Songez donc! Je serais parti avec
mes quatre sous sans espoir d'en gagner jamais d'autres, oblig d'aller
cultiver ma vigne dans ce petit pays de Montbars, bien troit pour un
homme qui a vcu au milieu de toute l'aristocratie financire de Paris
et des coups de banque qui font les fortunes. Au lieu de cela, me voil
tabli  nouveau dans une place magnifique, ma garde-robe renouvele, et
mes conomies, que j'ai palpes tout un jour, confies aux bons soins du
gouverneur qui s'est charg de les faire fructifier. Je crois qu'il s'y
entend  la manoeuvre celui-l. Et pas la moindre inquitude  avoir.
Toutes les craintes s'vanouissent devant le mot  la mode en ce moment
dans tous les conseils d'administration, dans toutes ses runions
d'actionnaires,  la Bourse, sur les boulevards, et partout: le
Nabab est dans l'affaire... C'est--dire l'or dborde, les pires
_combinazione_ sont excellents.

Il est si riche cet homme-l!

Riche  un point qu'on ne peut pas croire. Est-ce qu'il ne vient pas de
prter de la main  la main quinze millions au bey de Tunis... Je dis
bien, quinze millions. Histoire de faire une niche aux Hemerlingue, qui
voulaient le brouiller avec ce monarque et lui couper l'herbe sous le
pied dans ces beaux pays d'Orient o elle pousse dore, haute et drue...
C'est un vieux turc que je connais, le colonel Brahim, un de
nos conseils  la _Territoriale_, qui a arrang cette affaire.
Naturellement, le bey qui se trouvait, parat-il,  court d'argent de
poche, a t trs touch de l'empressement du Nabab  l'obliger, et il
vient de lui envoyer par Brahim une lettre de remercment dans laquelle
il lui annonce qu' son prochain voyage  Vichy il passera deux jours
chez lui,  ce beau chteau de Saint-Romans, que l'ancien bey, le frre
de celui-ci, a dj honor de sa visite. Vous pensez, quel honneur!
Recevoir un prince rgnant. Les Hemerlingue sont dans une rage. Eux qui
avaient si bien manoeuvr, le fils  Tunis, le pre  Paris, pour mettre
le Nabab en dfaveur... C'est vrai aussi que quinze millions sont une
grosse somme. Et ne dites pas: Passajou nous en compte. La personne
qui m'a mis au courant de l'histoire a tenu entre ses mains le papier
envoy par le bey dans une enveloppe de soie verte timbre du sceau
royal. Si elle ne l'a pas lu, c'est que le papier tait crit en lettres
arabes, sans quoi il en aurait pris connaissance comme de toute la
correspondance du Nabab. Cette personne, c'est son valet de chambre, M.
Nol, auquel j'ai eu l'honneur d'tre prsent vendredi dernier  une
petite soire de gens en condition qu'il offrait  tout son entourage.
Je consigne le rcit de cette fte dans mes mmoires, comme une des
choses les plus curieuses que j'ai vues pendant mes quatre ans passs de
sjour  Paris.

J'avais cru d'abord quand M. Francis, le valet de chambre de
Monpavon, me parla de la chose, qu'il s'agissait d'une de ces petites
boustifailles clandestines comme on en fait quelquefois dans les
mansardes de notre boulevard avec les restes monts par mademoiselle
Sraphine et les autres cuisinires de la maison, o l'on boit du vin
vol, o l'on s'empiffre, assis su des malles avec le tremblement de
la peur et deux bougies qu'on teint au moindre craquement dans les
couloirs. Ces cachotteries rpugnent  mon caractre... Mais quand je
reus, comme pour le bal des gens de maison, une invitation sur papier
rose crite d'une trs belle main:

_M. Nol pri M... de se rendre  sa soire du 25 couran.

On soupra._

Je vis bien, malgr l'orthographe dfectueuse, qu'il s'agissait de
quelque chose de srieux et d'autoris; je m'habillai donc de ma plus
neuve redingote, de mon linge le plus fin, et me rendis place Vendme, 
l'adresse indique par l'invitation.

M. Nol avait profit pour donner sa fte d'une premire reprsentation
 l'Opra o la belle socit se rendait en masse, ce qui mettait
jusqu' minuit la bride sur le cou  tout le service et la baraque
entire  notre disposition. Nonobstant, l'amphitryon avait prfr nous
recevoir en haut dans sa chambre, et je l'approuvai fort, tant en cela
de l'avis du bonhomme:

  _Fi du plaisir
  Que la crainte peut corrompre!_

Mais parlez-moi des combles de la place Vendme. Un tapis-feutre sur le
carreau, le lit cach dans une alcove, des rideaux d'algrienne  raies
rouges, une pendule  sujet en marbre vert, le tout clair par des
lampes modrateurs. Notre doyen, M. Chalmette n'est pas mieux log que
cela  Dijon. J'arrivai sur les neuf heures avec le vieux Francis 
Monpavon, et je dois avouer que mon entre fit sensation, prcd que
j'tais par mon pass acadmique, ma rputation de civilit et de grand
savoir. Ma belle mine fit le reste, car il faut bien dire qu'on sait
se prsenter. M. Nol, en habit noir, trs brun de peau, favoris en
ctelette, vint au devant de nous:

--Soyez le bienvenu, monsieur Passajou, me dit-il; et prenant ma
casquette  galons d'argent que j'avais garde, pour entrer,  la main
droite, selon l'usage, il la donna  un ngre gigantesque en livre
rouge et or.

--Tiens, Lakdar, accroche a... et a..., ajouta-t-il par manire de
rise en lui allongeant un coup de pied en un certain endroit du dos.

On rit beaucoup de cette saillie, et nous nous mmes  causer d'amiti.
Un excellent garon, ce M. Nol, avec son accent du Midi, sa tournure
dcide, la rondeur et la simplicit de ses manires. Il m'a fait penser
au Nabab, moins la distinction toutefois. J'ai remarqu d'ailleurs ce
soir-l que ces ressemblances sont frquentes chez les valets de chambre
qui, vivant en commun avec leurs matres, dont ils sont toujours un peu
blouis, finissent par prendre de leur genre et de leurs faons. Ainsi
M. Francis a un certain redressement du corps en talant son plastron de
linge, une manie de lever les bras pour tirer ses manchettes, c'est le
Monpavon tout crach. Quelqu'un, par exemple, qui ne ressemble pas  son
matre, c'est Jo, le cocher du docteur Jenkins. Je l'appelle Jo, mais
 la soire tout le monde l'appelait Jenkins; car dans ce monde-l, les
gens d'curie se donnent entre eux le nom de leurs patrons, se traitent
de Bois-l'Hry, de Monpavon et du Jenkins tout court. Est-ce pour avilir
les suprieurs, relever la domesticit? Chaque pays a ses usages; il
n'y a qu'un sot qui doive s'en tonner. Pour en revenir  Jo Jenkins,
comment le docteur si affable, si parfait de tout point, peut-il garder
 son service cette brute gonfle de _porter_ et de _gin_ qui reste
silencieuse pendant des heures, puis, au premier coup de boisson dans la
tte, se met  hurler,  vouloir boxer tout le monde,  preuve la scne
scandaleuse qui venait d'avoir lieu quand nous sommes entrs.

Le petit groom du marquis, Tom Bois-l'Hry comme on l'appelle ici, avait
voulu rire avec ce malotru d'Irlandais qui--sur une raillerie de gamin
Parisien--lui avait ripost par un terrible coup de poing de Belfast au
milieu de la figure.

--Saucisson  pattes, mo!... Saucisson   pattes, mo!... rptait le
cocher en suffoquant, tandis qu'on emportait son innocente victime dans
la pice  ct, o ces dames et demoiselles taient en train du lui
bassiner le nez. L'agitation s'apaisa bientt grce  notre arrive,
grce aussi aux sages paroles de M. Barreau, un homme d'ge, pos et
majestueux, dans mon genre. C'est le cuisinier du Nabab, un ancien chef
du caf Anglais que Cardailhac, le directeur des Nouveauts, a procur 
son ami. A le voir en habit, cravate blanche, sa figure pleine et rase,
vous l'auriez pris pour un des grands fonctionnaires de l'Empire. Il est
vrai qu'un cuisinier dans une maison ou l'on a tous les matins la table
mise pour trente personnes, plus le couvert de Madame, tout cela se
nourrissant de fin et de surfin, n'est pas un fricoteur ordinaire. Il
touche des appointements de colonel, log, nourri, et puis la gratte!
On ne s'imagine pas ce que c'est que la gratte dans une bote comme
celle-ci. Aussi chacun lui parlait-il respectueusement, avec les gards
dus  un homme de son importance: Monsieur Barreau par-ci, Mon cher
monsieur Barreau par l. C'est qu'il ne faut pas s'imaginer que les
gens de maison entre eux soient tous compres et compagnons. Nulle part
plus que chez eux on n'observe la hirarchie. Ainsi j'ai bien vu 
la soire de M. Nol que les cochers ne frayaient pas avec leurs
palefreniers, ni les valets de chambre avec les valets de pied et les
chasseurs, pas plus que l'argentier, le matre d'htel ne se mlaient
au bas office; et lorsque M. Barreau faisait une petite plaisanterie
quelconque, c'tait plaisir de voir comme ses sous-ordres avaient l'air
de s'amuser. Je ne suis pas contre ces choses-l. Bien au contraire.
Comme disait notre doyen: Une socit sans hirarchie, c'est une maison
sans escalier. Seulement le fait m'a paru bon  relater dans mes
mmoires.

La soire, je n'ai pas besoin de le dire, ne jouit de tout son clat
qu'au retour de son plus bel ornement, les dames et demoiselles qui
taient alles soigner le petit Tom, femmes de chambre aux cheveux
luisants et pommads, femmes de charge en bonnets garnis de rubans,
ngresses, gouvernantes, brillante assemble o j'eus tout de suite
beaucoup de prestige grce  ma tenue respectable et au surnom de mon
oncle que les plus jeunes parmi ces aimables personnes voulurent bien
me donner. Je pense qu'il y avait l pas mal de friperie, de la soie,
de la dentelle, mme du velours assez fan, des gants  huit boutons
nettoys plusieurs fois et de la parfumerie ramasse sur la table de
toilette de madame, mais les visages taient contents, les esprits tout
 la gaiet, et je sus me faire un petit coin trs anim, toujours  la
convenance--cela va sans dire--et comme il sied  un individu dans ma
position. Ce fut du reste le ton gnral de la soire. Jusque vers la
fin du repas je n'entendis aucun de ces propos malsants, aucune de ces
histoires scandaleuses qui amusent si fort ces messieurs du conseil; et
je me plais  constater que Bois-l'Hry le cocher, pour ne citer que
celui-l, est autrement bien lev que Bois-l'Hry le matre.

M. Nol, seul, tranchait par son ton familier et la vivacit de ses
reparties. En voil un qui ne se gne pas pour appeler les choses par
leur nom. C'est ainsi qu'il disait tout haut  M. Francis, d'un bout 
l'autre du salon: Dis donc, Francis, ton vieux filou nous a encore tir
une carotte cette semaine... Et comme l'autre se rengorgeait d'un air
digne, M. Nol s'est mis  rire: T'offusque pas, ma vieille... Le
coffre est solide... Vous n'en viendrez jamais  bout. Et c'est alors
qu'il nous a racont le prt des quinze millions dont j'ai parl plus
haut.

Cependant je m'tonnais de ne voir faire aucun prparatif pour ce souper
que mentionnaient les cartes d'invitation, et je manifestais tout bas
mon inquitude  une de mes charmantes nices qui me rpondit:

On attend M. Louis.

--M. Louis?...

--Comment! Vous ne connaissez pas M. Louis, le valet de chambre du duc
de Mora?

On m'apprit alors ce qu'tait cet influent personnage dont les prfets,
les snateurs, mme les ministres recherchent la protection, et qui
doit la leur faire payer sal, puisqu'avec ses douze cents francs
d'appointements chez le duc, il a conomis vingt-cinq mille livres de
rente, qu'il a ses demoiselles en pension au Sacr-Coeur, son garon
au collge Bourdaloue, et un chalet en Suisse o toute la famille va
s'installer aux vacances.

Le personnage arriva par l-dessus; mais rien dans son physique n'aurait
fait deviner cette position unique  Paris. Pas de majest dans la
tournure, un gilet boutonn jusqu'au col, l'air chafouin et insolent, et
une faon de parler sans remuer les lvres, bien malhonnte pour ceux
qui vous coutent.

Il salua l'assemble d'un lger mouvement de tte, tendit un doigt 
M. Nol, et nous tions l  nous regarder, glacs par ses grandes
manires, quand une porte s'ouvrit au fond et le souper nous apparut
avec toutes sortes de viandes froides, des pyramides de fruits, des
bouteilles de toutes les formes, sous les feux de deux candlabres.

Allons, messieurs, la main aux dames...

En une minute nous voici installs, ces dames assises avec les plus
gs ou les plus consquents de nous tous, les autres debout, servant,
bavardant, buvant dans tous les verres, piquant un morceau dans toutes
les assiettes. J'avais M. Francis pour voisin, et je dus entendre
ses rancunes contre M. Louis, dont il jalousait la place si belle en
comparaison de celle qu'il occupait chez son dcav de la noblesse.

C'est un parvenu, me disait-il tout bas... Il doit sa fortune  sa
femme,  Madame Paul.

Il parat que cette Madame Paul est une femme de charge, depuis vingt
ans chez le duc, et qui s'entend comme personne  lui fabriquer une
certaine pommade pour des incommodits qu'il a. Mora ne peut pas s'en
passer. Voyant cela, M. Louis a fait la cour  cette vieille dame, l'a
pouse quoique bien plus jeune qu'elle; et afin de ne pas perdre sa
garde-malade aux pommades, l'Excellence a pris le mari pour valet de
chambre. Au fond, malgr ce que je disais  M. Francis, moi je trouvais
a trs bien et conforme  la plus saine morale puisque le maire et
le cur y ont pass. D'ailleurs, cet excellent repas, compos de
nourritures fines et trs chres que je ne connaissais pas mme de nom,
m'avait bien dispos l'esprit  l'indulgence et  la bonne humeur. Mais
tout le monde n'tait pas dans les mmes dispositions, car j'entendais
de l'autre ct de la table la voix de basse-taille de M. Barreau qui
grondait:

De quoi se mle-t-il? Est-ce que je mets le nez dans son service?
D'abord c'est Bompain que a regarde et pas lui... Et puis, quoi!
Qu'est-ce qu'on me reproche? Le boucher m'envoie cinq paniers de viande
tous les matins. Je n'en use que deux, je lui revends les trois autres.
Quel est le chef qui ne fait pas a? Comme si, au lieu de venir
espionner dans mon sous-sol, il ne ferait pas mieux de veiller au grand
coutage de l-haut. Quand je pense qu'en trois mois la clique du premier
a fum pour vingt-huit mille francs de cigares... Vingt-huit mille
francs! Demandez  Nol si je mens. Et au second, chez madame, c'est
l qu'il y en a un beau gchis de linge, de robes jetes au bout d'une
fois, des bijoux  poignes, des perles qu'on crase en marchant. Oh!
mais, attends un peu, je te le repincerai ce petit monsieur-l.

Je compris qu'il s'agissait de M. de Gry, ce jeune secrtaire du Nabab
qui vient souvent  la _Territoriale_, o il est toujours  farfouiller
dans les livres. Trs poli certainement, mais un garon trs fier qui ne
sait pas se faire valoir. a n'a t autour de la table qu'un concert de
maldictions contre lui. M. Louis lui-mme a pris la parole  ce sujet
avec son grand air:

Chez nous, mon cher monsieur Barreau, le cuisinier a eu tout rcemment
une histoire dans le genre de la vtre avec le chef de cabinet de Son
Excellence qui s'tait permis de lui faire quelques observations sur la
dpense. Le cuisinier est mont chez le duc dare-dare en tenue d'office,
et la main sur le cordon de son tablier: Que votre Excellence choisisse
entre monsieur et moi... Le duc n'a pas hsit. Des chefs de cabinet
on en trouve tant qu'on en veut; tandis que les bons cuisiniers, on les
connat. Il y en a quatre en tout dans Paris... Je vous compte, mon cher
Barreau... Nous avons congdi notre chef de cabinet en lui donnant une
prfecture de premire classe comme consolation; mais nous avons gard
notre chef de cuisine.

--Ah! voil... dit M. Barreau, qui jubilait d'entendre cette histoire...
Voil ce que c'est de servir chez un grand seigneur... Mais les parvenus
sont les parvenus, qu'est-ce que vous voulez?

--Et Jansoulet n'est que a, ajouta M. Francis en tirant ses
manchettes... Un homme qui a t portefaix  Marseille.

La-dessus, M. Nol prit la mouche.

H! l-bas, vieux Francis, vous tes tout de mme bien content de
l'avoir pour payer vos cuites de bouillotte, le portefaix de la
Cannebire... On t'en collera des parvenus comme nous, qui prtent des
millions aux rois et que les grands seigneurs comme Mora ne rougissent
pas d'admettre  leur table...

--Oh!  la campagne, ricana M. Francis en faisant voir sa vieille dent.

L'autre se leva, tout rouge, il allait se fcher, mais M. Louis fit
signe avec la main qu'il avait quelque chose  dire et M. Nol s'assit
tout de suite, mettant comme nous tous son oreille en cornet pour ne
rien perdre des augustes paroles.

C'est vrai, disait le personnage, parlant du bout des lvres et
sirotant son vin  petits coups, c'est vrai que nous avons reu le Nabab
 Grandbois l'autre semaine. Il s'est mme pass quelque chose de trs
amusant... Nous avons beaucoup de champignons dans le second parc, et
Son Excellence s'amuse quelquefois  en ramasser. Voil qu' dner on
sert un grand plat d'oranges. Il y avait l, chose... machin... comment
donc... Marigny, le ministre de l'intrieur, Monpavon, et votre matre,
mon cher Nol. Les champignons font le tour de la table, ils avaient
bonne mine, ces messieurs, en remplissent leurs assiettes, except M.
le duc qui ne les digre pas et croit par politesse devoir dire  ses
invits: Oh! vous savez, ce n'est pas que je me mfie. Ils sont trs
srs... C'est moi-mme qui les ai cueillis.

--Sapristi! dit Monpavon en riant, alors, mon cher Auguste, permettez
que je n'y gote pas. Marigny, moins familier, regardait son assiette
de travers.

Mais si, Monpavon, je vous assure... ils ont l'air trs sains ces
champignons. Je regrette vraiment de n'avoir plus faim.

Le duc restait trs srieux.

Ah a! monsieur Jansoulet, j'espre bien que vous n'allez pas me faire
cet affront, vous aussi. Des champignons choisis par moi.

--Oh! Excellence, comment donc!... Mais les yeux ferms.

Vous pensez s'il avait de la veine, ce pauvre Nabab, pour la premire
fois qu'il mangeait chez nous. Duperron, qui servait en face de lui,
nous  racont a  l'office. Il parat qu'il n'y avait rien de plus
comique que de voir le Jansoulet se bourrer de champignons en roulant
des yeux pouvants, pendant que les autres le regardaient curieusement
sans toucher  leurs assiettes. Il en suait, le malheureux! Et ce qu'il
y a de plus fort, c'est qu'il en a repris, il a eu le courage d'en
reprendre. Seulement il se fourrait des verres de vin comme un maon,
entre chaque bouche... Eh bien! voulez-vous que je vous dise? C'est
trs malin ce qu'il a fait l; et a ne m'tonne plus maintenant que
ce gros bouvier soit devenu le favori des souverains. Il sait o les
flatter, dans les petites prtentions qu'on n'avoue pas... Bref, le duc
est toqu de lui depuis ce jour.

Cette historiette fit beaucoup rire, et dissipa les nuages assembls par
quelques paroles imprudentes. Et alors, comme le vin avait dli les
langues, que chacun se connaissait mieux, on posa les coudes sur la
table et l'on se mit  parler des matres, des places o l'on avait
servi, de ce qu'on y avait vu de drle. Ah! j'en ai entendu de ces
aventures, j'en ai vu dfiler de ces intrieurs. Naturellement j'ai
fait aussi mon petit effet avec l'histoire de mon garde-manger  la
_Territoriale_, l'poque o je mettais mon fricot dans la caisse vide,
ce qui n'empchait pas notre vieux caissier, trs formaliste, de changer
le mot de la serrure tous les deux jours, comme s'il y avait eu dedans
tous les trsors de la Banque de France. M. Louis a paru prendre
plaisir  mon anecdote. Mais le plus tonnant, a t ce que le petit
Bois-l'Hry, avec son accent de voyou parisien, nous a racont du mnage
de ses matres...

Marquis et marquise de Bois-l'Hry, deuxime tage, boulevard Haussmann.
Un mobilier comme aux Tuileries, du satin bleu sur tous les murs,
des chinoiseries, des tableaux, des curiosits, un vrai muse, quoi!
dbordant jusque sur le palier. Service trs cal: six domestiques,
l'hiver livre marron, l't livre nankin. On voit ces gens-l partout,
aux petits lundis, aux courses, aux premires reprsentations, aux bals
d'ambassade, et toujours leur nom dans les journaux avec une remarque
sur les belles toilettes de madame et le chic patant de monsieur...
Eh bien! tout a n'est rien du tout que du fla-fla, du plaqu, de
l'apparence, et quand il manque cent sous au marquis, personne ne les
lui prterait sur ses possessions... Le mobilier est lou  la quinzaine
chez Fitily, le tapissier des cocottes. Les curiosits, les tableaux
appartiennent au vieux Schwalbach, qui adresse l ses clients et leur
fait payer doublement cher parce qu'on ne marchande pas quand on croit
acheter  un marquis,  un amateur. Pour les toilettes de la marquise,
la modiste et la couturire les lui fournissent  l'oeil chaque saison,
lui font porter les modes nouvelles, un peu cocasses parfois, mais que
la socit adopte ensuite parce que madame est trs belle femme encore
et rpute pour l'lgance; c'est ce qu'on appelle une _lanceuse_.
Enfin, les domestiques! Provisoires comme le reste, changs tous les
huit jours au gr du bureau de placement qui les envoie l faire
un stage pour les places srieuses. Si l'on n'a ni rpondants, ni
certificats, qu'on tombe de prison ou d'ailleurs, Glanand, le grand
placier de la rue de la Paix, vous expdie boulevard Haussmann. On
sert une, deux semaines, le temps d'acheter les bons renseignements du
marquis, qui, bien entendu, ne vous paye pas et vous nourrit  peine;
car dans cette maison-l les fourneaux de la cuisine restent froids la
plupart du temps, Monsieur et Madame s'en allant dner en ville presque
tous les soirs ou dans des bals o l'on soupe. C'est positif qu'il y a
des gens  Paris qui prennent le buffet au srieux et font le premier
repas de leur journe pass minuit. Aussi les Bois-l'Hry sont
renseigns sur les maisons  buffet. Ils vous diront qu'on soupe trs
bien  l'ambassade d'Autriche, que l'ambassade d'Espagne nglige un peu
les vins, et que c'est encore aux Affaires trangres qu'on trouve les
meilleurs chaud-froid de volailles. Et voil la vie de ce drle de
mnage. Rien de ce qu'ils ont ne tient sur eux, tout est faufil,
attach par des pingles. Un coup de vent, et tout s'envole. Mais au
moins ils sont srs de ne rien perdre. C'est a qui donne au marquis
cet air blagueur de pre Tranquille qu'il a en vous regardant, les deux
mains dans ses poches, comme pour vous dire: Eh ben, aprs? qu'est-ce
qu'on peut me faire?

Et le petit groom, dans l'attitude susdite, avec sa tte d'enfant
vieillot et vicieux, imitait si bien son patron qu'il me semblait le
voir lui-mme au milieu de notre conseil d'administration, plant devant
le gouverneur et l'accablant de ses plaisanteries cyniques. C'est gal,
il faut avouer que Paris est une firement grande ville pour qu'on
puisse y vivre ainsi quinze ans, vingt ans d'artifices, de ficelles, de
poudre aux yeux, sans que tout le monde vous connaisse, et faire encore
une entre triomphante dans un salon derrire son nom cri  toute
vole: Monsieur le marquis de Bois-l'Hry.

Non, voyez-vous, ce qu'on apprend de choses dans une soire de
domestiques; ce que la socit parisienne est curieuse  regarder ainsi
par le bas, par les sous-sols, il faut y tre all pour le croire.
Ainsi, me trouvant entre M. Francis et M. Louis, voici un petit bout de
conversation confidentielle que j'ai saisi sur le sire de Monpavon. M.
Louis disait:

Vous avez tort, Francis, vous tes en fends en ce moment. Vous devriez
en profiter pour rendre cet argent au Trsor.

--Qu'est-ce que vous voulez? rpondait M. Francis d'un air malheureux...
Le jeu nous dvore.

--Oui, je sais bien. Mais prenez garde. Nous ne serons pas toujours l.
Nous pouvons mourir, descendre du pouvoir. Alors on vous demandera des
comptes l-bas. Et ce sera terrible...

J'avais bien souvent entendu chuchoter cette histoire d'un emprunt forc
de deux cent mille francs que le marquis aurait fait  l'tat, du temps
qu'il tait receveur gnral; mais le tmoignage de son valet de chambre
tait pire que tout... Ah! si les matres se doutaient de ce que savent
les domestiques, de tout ce qu'on raconte  l'office, s'ils pouvaient
voir leur nom traner au milieu des balayures d'appartement et des
dtritus de cuisine, jamais ils n'oseraient plus seulement dire: Fermez
la porte ou attelez. Voil, par exemple, le docteur Jenkins, la plus
riche clientle de Paris, dix ans de mnage avec une femme magnifique,
recherche partout; il a eu beau tout faire pour dissimuler sa
situation, annoncer  l'anglaise son mariage dans les journaux,
n'admettre chez lui que des domestiques trangers sachant  peine trois
mots de franais. Avec ces trois mots, assaisonns de jurons du faubourg
et de coups de poing sur la table, son cocher Jo, qui le dteste, nous
a racont toute son histoire pendant le souper.

Elle va claquer, son Irlandaise, sa vraie... Savoir maintenant s'il
pousera l'autre. Quarante-cinq ans, mistress Maranne, et pas un
schelling... Faut voir comme elle a peur d'tre lche... L'pousera,
l'pousera pas... kss... kss... nous allons rire. Et plus on le faisait
boire, plus il en racontait, traitant sa malheureuse matresse comme
la dernire des dernires... Moi j'avoue qu'elle m'intressait, cette
fausse madame Jenkins, qui pleure dans tous les coins, supplie son amant
comme le bourreau et court le risque d'tre plante l, quand toute la
socit la croit marie, respectable, tablie. Les autres ne faisaient
qu'en rire, les femmes surtout. Dame! c'est amusant quand on est en
condition de voir que ces dames de la haute ont leurs affronts aussi et
des tourments qui les empchent de dormir.

Notre table prsentait  ce moment le coup d'oeil le plus anim, un
cercle de figures joyeuses tendues vers cet Irlandais qui avait le
pompon pour son anecdote. Cela excitait des envies; on cherchait, on
ramassait dans sa mmoire ce qu'il pouvait y traner de vieux scandales,
d'aventures de maris tromps, de ces faits intimes vids a la table de
cuisine avec les fonds de plats et les fonds de bouteilles. C'est que le
champagne commenait  faire des siennes parmi les convives. Jo voulait
danser une gigue sur la nappe. Les dames, au moindre mot un peu gai,
se renversaient avec des rires aigus de personnes qu'on chatouille,
laissant traner leurs jupons brods sous la table pleine de dbris
de victuailles et de graisses rpandues. M. Louis s'tait retir
discrtement. On remplissait les verres sans les vider; une femme de
charge trempait dans le sien rempli d'eau un mouchoir dont elle se
baignait le front, parce que la tte lui tournait, disait-elle. Il tait
temps que cela fint; et de fait une sonnette lectrique, carillonnant
dans le couloir, nous avertissait que le valet de pied, de service au
thtre, venait appeler les cochers. L-dessus Monpavon porta un toast
au matre de la maison en le remerciant de sa petite soire. M. Nol
annona qu'il la recommencerait  Saint-Romans, pour les ftes du bey,
o la plupart des assistants seraient probablement invits. Et j'allais
me lever  mon tour, assez habitu aux repas de corps pour savoir qu'en
pareille occasion le plus vieux de l'assemble est tenu de porter une
sant aux dames, quand la porte s'ouvrit brusquement, et un grand
valet de pied tout crott, un parapluie ruisselant  la main, suant,
essouffl, nous cria, sans respect pour la compagnie:

Mais arrivez donc, tas de mufes... qu'est-ce que vous fichez l?...
Quand on vous dit que c'est fini.




XI

LES FTES DU BEY


Dans les rgions du Midi, de civilisation lointaine, les chteaux
historiques encore debout sont rares. A peine de loin en loin quelque
vieille abbaye dresse-t-elle au flanc des collines sa faade tremblante
et dmembre, perce de trous qui ont t des fentres et dont
l'ouverture ne regarde plus que le ciel, monument de poussire calcin
de soleil, datant de l'poque des croisades ou des cours d'amour, sans
un vestige de l'homme parmi ses pierres o le lierre ne grimpe mme
plus, ni l'acanthe, mais qu'embaument les lavandes sches et les
frigoules. Au milieu de toutes ces ruines, le chteau du Saint-Romans
fait une illustre exception. Si vous avez voyag dans le Midi, vous
l'avez vu et vous allez le revoir tout de suite. C'est entre Valence et
Montlimart, dans un site o la voie ferre court  pic tout le long du
Rhne, au bas des riches coteaux de Beaume, de Raucoule, de Mercurol,
tout le cru brlant de l'Ermitage rpandu sur cinq lieues de ceps
serrs, aligns, dont les plantations moutonnent aux yeux, dgringolent
jusque dans le fleuve, vert et plein d'les  cet endroit comme le Rhin
du ct de Ble, mais avec un coup de soleil que le Rhin n'a jamais eu.
Saint-Romans est en face sur l'autre rive; et, malgr la rapidit de
la vision, la lance  toute vapeur des wagons qui semblent vouloir 
chaque tournant se prcipiter rageusement dans le Rhne, le chteau est
si vaste, se dveloppe si bien sur la cte voisine qu'en apparence
il suit la course affole du train et fixe  jamais dans vos yeux le
souvenir de ses rampes, de ses balustres, de son architecture italienne,
deux tages assez bas surmonts d'une terrasse  colonnettes, flanqus
de deux pavillons coiffs d'ardoise et dominant les grands talus o
l'eau des cascades rebondit, le lacis des alles sables et remontantes,
la perspective des immenses charmilles termines par quelque statue
blanche qui se dcoupe dans le bleu comme sur le fond lumineux d'un
vitrail. Tout en haut, au milieu de vastes pelouses dont la verdure
clate ironiquement sous l'ardent climat, un cdre gigantesque tage ses
verdures crtes aux ombres flottantes et noires, silhouette exotique
qui fait songer, debout devant cette ancienne demeure d'un fermier
gnral du temps de Louis XIV,  quelque grand ngre portant le parasol
d'un gentilhomme de la cour.

De Valence  Marseille, dans toute la valle du Rhne, Saint-Romans de
Bellaigue est clbre comme un palais de fes; et c'est bien une vraie
ferie dans ces pays brls de mistral que cette oasis de verdure et de
belle eau jaillissante.

Quand je serai riche, maman, disait Jansoulet tout gamin  sa mre
qu'il adorait, je te donnerai Saint-Romans de Bellaigue.

Et comme la vie de cet homme semblait l'accomplissement d'un conte des
_Mille et une Nuits_, que tous ses souhaits se ralisaient, mme les
plus disproportionns, que ses chimres les plus folles venaient
s'allonger devant lui, lcher ses mains ainsi que des barbets familiers
et soumis, il avait achet Saint-Romans, pour l'offrir  sa mre, meubl
 neuf et grandiosement restaur. Quoiqu'il y eut dix ans de cela, la
brave femme ne s'tait pas encore faite  cette installation splendide.
C'est le palais de la reine Jeanne que tu m'as donn, mon pauvre
Bernard, crivait-elle  son fils; jamais je n'oserai habiter l. Elle
n'y habita jamais, en effet, s'tant loge dans la maison du rgisseur,
un pavillon de construction moderne plac tout au bout de la proprit
d'agrment pour surveiller les communs et la ferme, les bergeries et
les _moulins d'huile_, avec leur horizon champtre de bls en meules,
d'oliviers et de vignes s'tendant sur le plateau  perte de vue. Au
grand chteau elle se serait crue prisonnire dans une de ces demeures
enchantes o le sommeil vous prend en plein bonheur et ne vous quitte
plus de cent ans. Ici du moins, la paysanne qui n'avait jamais pu
s'habituer  cette fortune colossale, venue trop tard, de trop loin et
en coup de foudre, se sentait rattache  la ralit par le va-et-vient
des travailleurs, la sortie et la rentre des bestiaux, leurs promenades
vers l'abreuvoir, toute cette vie pastorale qui l'veillait au chant
accoutum des coqs, aux cris aigus des paons, et lui faisait descendre
avant l'aube l'escalier en vrille du pavillon. Elle ne se considrait
que comme dpositaire de ce bien magnifique, qu'elle gardait pour le
compte de son fils et voulait lui rendre en bon tat, le jour o, se
trouvant assez riche, fatigu de vivre chez les _Turs_, il viendrait,
selon sa promesse, demeurer avec elle sous les ombrages de Saint-Romans.

Aussi quelle surveillance universelle et infatigable.

Dans les brumes du petit jour, les valets de ferme entendaient sa voix
rauque et voile: Olivier... Peyrol... Audibert... Allons!... C'est
quatre heures. Puis un saut dans l'immense cuisine, o les servantes,
lourdes de sommeil, faisaient chauffer la soupe sur le feu clair et
ptillant des souches. On lui donnait son petit plat en terre rouge
de Marseille tout rempli de chtaignes bouillies, frugal djeuner
d'autrefois que rien ne lui aurait fait changer. Aussitt la voil
courant  grandes enjambes, son large clavier d'argent  la ceinture o
tintaient toutes ses clefs, son assiette  la main mal quilibre par la
quenouille qu'elle tenait en bataille sous le bras, car elle filait
tout le long du jour et ne s'interrompait mme pas pour manger ses
chtaignes. En passant, un coup d'oeil  l'curie encore noire o les
btes se remuaient pesamment,  la crche touffante garnie vers sa
porte de mufles impatients et tendus; et les premires lueurs, glissant
sur les assises de pierre qui soutenaient les remblais du parc,
clairaient la vieille femme courant dans la rose avec la lgret
d'une jeune fille, malgr ses soixante-dix ans, vrifiant exactement
chaque matin toutes les richesses du domaine, inquite de constater
si la nuit n'avait pas enlev les statues et les vases, dracin les
quinconces centenaires, tari les sources qui s'grenaient dans leurs
vasques retentissantes. Puis le plein soleil de midi, bourdonnant et
vibrant, dcoupait encore sur le sable d'une alle, contre le mur blanc
d'une terrasse, cette longue taille de vieille, fine et droite comme
son fuseau, ramassant des morceaux de bois mort, cassant une branche
d'arbuste mal aligne, sans souci de l'ardente rverbration qui
glissait sur sa peau dure comme sur la pierre d'un vieux banc. Vers
cette heure l aussi, un autre promeneur se montrait dans le parc, moins
actif, moins bruyant, se tranant plutt qu'il ne marchait, s'appuyant
aux murs, aux balustrades, un pauvre tre vot, branlant, ankylos,
figure teinte et sans ge, ne parlant jamais, et lorsqu'il tait las,
poussant un petit cri plaintif vers le domestique toujours prs de
lui qui l'aidait  s'asseoir,  s'accroupir sur quelque marche, o il
restait pendant des heures, immobile et muet, la bouche dtendue,
les yeux clignotants, berc par la monotonie stridente des cigales,
souillure d'humanit devant le splendide horizon.

Celui-l, c'tait l'_an_, le frre de Bernard, l'enfant chri du pre
et de la mre Jansoulet, la beaut, l'intelligence, l'espoir glorieux de
la famille du cloutier, qui, fidle comme tant d'autres dans le Midi 
la superstition du droit d'anesse, avait fait tous les sacrifices pour
envoyer  Paris ce garon ambitieux, parti avec quatre ou cinq btons de
marchal dans sa malle, l'admiration de toutes les filles du bourg, et
que Paris,--aprs avoir, pendant dix ans, battu, tordu, pressur dans sa
grande cuve ce brillant chiffon mridional, l'avoir brl dans tous ses
vitriols, roul dans toutes ses fanges,--finit par renvoyer  cet tat
de loque et d'pave, abruti, paralys, ayant tu son pre de chagrin,
et oblig sa mre  tout vendre chez elle,  vivre d'une domesticit
passagre dans les maisons aises du pays. Heureusement qu' ce
moment-l, lorsque ce dbris des hospices parisiens, rapatri par
l'assistance publique, tomba au Bourg-Saint-Andol, Bernard,--celui
qu'on appelait Cadet, comme dans les familles mridionales 
demi-arabes, o l'an prend toujours le nom familial et le dernier
venu, celui de Cadet,--Bernard tait dj  Tunis, en train de faire
fortune, envoyant rgulirement de l'argent au foyer. Mais, quels
remords pour la pauvre maman, de tout devoir, mme la vie, le bien-tre
du triste malade, au robuste et courageux garon, que le pre et elle
avaient toujours aim, sans tendresse, que, depuis l'ge de cinq ans,
ils s'taient habitus  traiter comme un manoeuvre, parce qu'il tait
trs fort, crpu et laid, et s'entendait dj mieux que personne  la
maison  trafiquer sur les vieux clous. Ah! comme elle aurait voulu
l'avoir prs d'elle, son Cadet, lui rendre un peu de tout le bien qu'il
lui faisait, payer en une fois cet arrir de tendresse de clineries
maternelles qu'elle lui devait.

Mais, voyez-vous, ces fortunes de roi ont les charges, les tristesses
des existences royales. Cette pauvre mre Jansoulet, dans son milieu
blouissant, tait bien comme une vraie reine, connaissant les longs
exils, les sparations cruelles et les preuves qui compensent la
grandeur; un de ses fils, ternellement stupfait, l'autre, au lointain,
crivant peu, absorb par ses grandes affaires, disant toujours: Je
viendrai, et ne venant pas. En douze ans, elle ne l'avait vu qu'une
fois, dans le tourbillon d'une visite du bey  Saint-Romans: un train
de chevaux, de carrosses, de ptards, de ftes. Puis, il tait reparti
derrire son monarque, ayant  peine le temps d'embrasser sa vieille
mre, qui n'avait gard de cette grande joie, si impatiemment attendue,
que quelques images de journaux, o l'on montrait Bernard Jansoulet,
arrivant au chteau avec Ahmed et lui prsentant sa vieille
mre,--n'est-ce pas ainsi que les rois et les reines ont leurs effusions
de famille illustres dans les feuilles,--plus un cdre du Liban, amen
du bout du monde, un grand caramantran de gros arbre, d'un transport
aussi coteux, aussi encombrant que l'oblisque, hiss, mis en place 
force d'hommes, d'argent, d'attelages, et qui pendant longtemps
avait boulevers tous les massifs pour l'installation d'un souvenir
commmoratif de la visite royale. Au moins,  ce voyage-ci, le sachant
en France pour plusieurs mois, peut-tre pour toujours, elle esprait
avoir son Bernard tout  elle. Et voici qu'il lui arrivait un beau soir,
envelopp de la mme gloire triomphante, du mme appareil officiel,
entour d'une foule de comtes, de marquis, de beaux messieurs de Paris,
remplissant, eux et leurs domestiques, les deux grands breacks qu'elle
avait envoys les attendre  la petite gare de Giffas, de l'autre ct
du Rhne.

Mais, embrassez-moi donc, ma chre maman. Il n'y a pas de honte 
serrer bien fort contre son coeur son garon, qu'on n'a pas vu depuis
des annes... D'ailleurs, tous ces messieurs sont nos amis... Voici M.
le marquis de Monpavon, M. le marquis de Bois-l'Hry... Ah! ce n'est
plus le temps o je vous amenais pour manger la soupe de fves avec
nous, le petit Cabassu et Bompain Jean-Baptiste... Vous connaissez M.
de Gry?... Avec mon vieux Cardailhac, que je vous prsente, voil la
premire fourne... Mais il va en arriver d'autres... Prparez-vous  un
branle-bas terrible... Nous recevons le bey dans quatre jours.

--Encore le bey!... dit la bonne femme pouvant. Je croyais qu'il tait
mort.

Jansoulet et ses invits ne purent s'empcher de rire devant cet
effarement comique, accentu par l'intonation mridionale.

Mais c'est un autre, maman... Il y en a toujours des beys...
Heureusement, sapristi!... Seulement, n'ayez pas peur. Vous n'aurez
pas, cette fois, autant de tracas... L'ami Cardailhac s'est charg de
l'organisation. Nous allons avoir des ftes superbes... En attendant,
vite le dner et des chambres. Nos Parisiens sont reints.

--Tout est prt, mon fils, dit simplement la vieille, raide et droite
sous sa cambrsine, la coiffe aux barbes jaunies, qu'elle ne quittait
pas mme pour les grandes ftes. La fortune ne l'avait pas change,
celle-l. C'tait la paysanne de la valle du Rhne, indpendante et
fire, sans aucune des humilits sournoises des ruraux peints par
Balzac, trop simple aussi pour avoir l'enflure de sa richesse. Une seule
fiert, montrer  son fils avec quels soins mticuleux elle s'tait
acquitte de ses fonctions de gardienne. Pas un atome de poussire, pas
une moisissure aux murs. Tout ce splendide rez-de-chausse, les salons,
aux chatoyantes soieries au dernier moment tires des housses, les
longues galeries d't, paves en mosaque, fraches et sonores, que
leurs canaps Louis XV, canns et fleuris, meublaient  l'ancien temps
avec une coquetterie estivale, l'immense salle  manger, dcore de
rameaux et de fleurs, et jusqu' la salle de billard, avec ses ranges
d'ivoires brillants, ses lustres et ses panoplies, toute la longueur du
chteau, par ses portes-fentres, larges ouvertes sur le vaste perron
seigneurial, s'talait  l'admiration des arrivants, renvoyait  ce
merveilleux horizon de nature et de soleil couchant sa richesse,
paisible et sereine, reflte dans les panneaux des glaces, les
boiseries cires ou vernies, avec la mme puret qui doublait sur le
miroir des pices d'eau les peupliers penchs l'un vers l'autre et les
cygnes nageant au repos. Le cadre tait si beau, l'aspect gnral si
grandiose, que le luxe criard et sans choix se fondait, disparaissait
aux yeux les plus subtils.

Il y a de quoi faire... dit le directeur Cardailhac, le lorgnon sur
l'oeil, le chapeau inclin, combinant dj sa mise en scne.

Et la mine hautaine de Monpavon, que la coiffe de la vieille femme les
recevant sur le perron avait choqu d'abord, fit place  un sourire
condescendant. Il y avait de quoi faire certainement et, guid par des
gens de got, leur ami Jansoulet pouvait donner  l'altesse maugrabine
une rception fort convenable. Toute la soire il ne fut question que
de cela entre eux. Les coudes sur la table, dans la salle  manger
somptueuse, enflamms et repus, ils combinaient, discutaient.
Cardailhac, qui voyait grand, avait dj tout son plan fait.

D'abord, carte blanche, n'est-ce pas, Nabab?

--Carte blanche, mon vieux. Et que le gros Hemerlingue en crve de male
rage.

Alors le directeur racontait ses projets, la fte divise en journes
comme  Vaux quand Fouquet reut Louis XIV; un jour la comdie, un autre
jour les ftes provenales, farandoles, taureaux, musiques locales; le
troisime jour... Et dj avec sa manie directoriale il esquissait des
programmes, des affiches, pendant que Bois-l'Hry, les deux mains dans
ses poches, renvers sur sa chaise, dormait, le cigare cal dans un coin
de sa bouche ricaneuse, et que le marquis de Monpavon toujours  la
tenue redressait son plastron  chaque instant pour se tenir veill.

De bonne heure, Gry les avait quitts. Il tait all se rfugier
prs de la vieille maman qui l'avait connu tout jeune, lui et ses
frres,--dans l'humble parloir du pavillon aux rideaux blancs, aux
tentures claires charges d'images o la mre du Nabab essayait de faire
revivre son pass d'artisane  l'aide de quelques reliques sauves du
naufrage.

Paul causait doucement en face de la belle vieille aux traits rguliers
et svres, aux cheveux blancs et masss comme le chanvre de sa
quenouille, et qui tenait droit sur sa chaise son buste plat serr dans
un petit chle vert, n'ayant de sa vie appuy son dos  un dossier
de sige, ne s'tant jamais assise dans un fauteuil. Il l'appelait
Franoise, elle l'appelait M. Paul. C'taient de vieux amis... Et
devinez de quoi ils parlaient. De ses petits-enfants, pardi! des trois
garons de Bernard qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aurait tant voulu
connatre.

Ah! monsieur Paul, si vous saviez comme il m'en tarde... J'aurais t
si heureuse s'il me les avait amens, mes trois petits, au lieu de tous
ces beaux hommes... Pensez que je ne les ai jamais vus, except sur les
portraits qui sont l... Leur mre me fait un peu peur, c'est une grande
dame tout  fait, une demoiselle Afchin... Mais eux, les enfants, je
suis sre qu'ils ne sont pas farauds et qu'ils aimeraient bien leur
vieille _grand_... Moi, il me semblerait que c'est leur pre tout petit,
et je leur rendrais ce que je n'ai pas donn au pre... car, voyez-vous,
monsieur Paul, les parents ne sont pas toujours justes. On a des
prfrences. Mais Dieu est juste, lui. Les figures qu'on a le mieux
fardes et bichonnes au dtriment des autres, il faut voir comme il
vous les arrange... Et les prfrences des vieux portent souvent malheur
aux jeunes.

Elle soupira en regardant du ct de la grande alcve dont les hauts
lambrequins, les rideaux tombants laissaient passer par intervalles un
long souffle grelottant, comme la plainte endormie d'un enfant qu'on a
battu et qui a beaucoup pleur...

Un pas lourd dans l'escalier, une grosse voix douce disant tout bas:
C'est moi... ne bougez pas. Et Jansoulet parut. Tout le monde couch
au chteau, comme il savait les habitudes de la mre et que sa lampe
veillait toujours la dernire allume dans la maison, il venait la voir,
causer un peu avec elle, lui donner ce vrai bonjour du coeur qu'ils
n'avaient pu changer devant les autres. Oh! restez, mon cher Paul;
devant vous, nous ne nous gnons pas. Et, redevenu enfant en prsence
de sa mre, il jeta par terre  ses pieds tout son grand corps, avec une
clinerie de gestes et de paroles vraiment touchante. Elle aussi tait
bien heureuse de l'avoir l tout prs, mais elle s'en trouvait quand
mme un peu gne, le considrant comme un tre tout-puissant,
extraordinaire, l'levant dans sa navet  la hauteur d'un Olympien
entour d'clairs et de foudres, possdant la toute-puissance. Elle lui
parlait, s'informait s'il tait toujours content de ses amis, de ses
affaires, sans toutefois oser lui adresser la question qu'elle avait
faite  de Gry: Pourquoi ne m'a-t-on pas amen mes petits-enfants?
Mais c'est lui le premier qui en parla:

Ils sont en pension, maman... sitt les vacances, on vous les enverra
avec Bompain... Vous vous rappelez bien, Bompain Jean-Baptiste?... Et
vous les garderez deux grands mois. Ils viendront prs de vous se faire
raconter de belles histoires, ils s'endormiront la tte sur votre
tablier, l, comme a...

Et lui-mme, mettant sa tte crpue, lourde comme un lingot, sur les
genoux de la vieille, se rappelant les bonnes soires de son enfance o
il s'endormait ainsi quand on voulait bien le lui permettre, quand
la tte de l'an ne tenait pas toute la place; il gotait, pour la
premire fois depuis son retour en France, quelques minutes d'un repos
dlicieux en dehors de sa vie bruyante et factice, serr contre ce
vieux coeur maternel qu'il entendait battre  coups rguliers comme le
balancier de l'horloge centenaire adosse  un coin de la chambre, dans
ce grand silence de la nuit et de la campagne que l'on sent planer sur
tant d'espace illimit... Tout  coup le mme long soupir d'enfant
endormi dans un sanglot se fit entendre au fond de la chambre. Jansoulet
releva la tte, regarda sa mre, et tout bas:

Est-ce que c'est?...

--Oui, dit-elle, je le fais coucher l... Il pourrait avoir besoin de
moi, la nuit.

--Je voudrais bien le voir, l'embrasser.

--Viens!

La vieille se leva, grave, prit sa lampe, marcha  l'alcve dont elle
tira le grand rideau doucement, et fit signe  son fils d'approcher,
sans bruit.

Il dormait... Et nul doute que dans le sommeil quelque chose revct en
lui qui n'y tait pas pendant la veille, car au lieu de l'immobilit
molle o il restait fig tout le jour, il avait  cette heure de grands
sursauts qui le secouaient, et sur sa figure inexpressive et morte un
pli de vie douloureuse, une contraction souffrante. Jansoulet, trs mu,
regarde ces traits maigris, fltris, terreux, o la barbe, ayant pris
toute la vitalit du corps, poussait avec une vigueur surprenante, puis
il se pencha, posa ses lvres sur le front moite de sueur et, le sentant
tressaillir, il dit tout bas gravement, respectueusement, comme on parle
au chef de famille:

Bonjour, l'An.

Peut-tre l'me captive l'avait-elle entendu au fond de ses limbes
tnbreuses et abjectes. Mais les lvres s'agitrent, et un long
gmissement lui rpondit, plainte lointaine, appel dsespr qui remplit
de larmes impuissantes le regard chang entre Franoise et son fils et
leur arracha  tous les deux un mme cri o leur douleur se rencontrait:
Pcar! le mot local du toutes les pitis, de toutes les tendresses.

Le lendemain, ds la premire heure, le branle-bas commena par
l'arrive des comdiennes et des comdiens, une avalanche de toques,
de chignons, de grandes bottes, de jupes courtes, de cris tudis, de
voiles flottant sur la fracheur du maquillage; les femmes en grande
majorit, Cardailhac ayant pens que pour un bey le spectacle importait
peu, qu'il s'agissait seulement de faire rsonner des voix fausses dans
de jolies bouches, de montrer de beaux bras, des jambes bien tournes
dans le facile dshabillage de l'oprette. Toutes les clbrits
plastiques de son thtre taient donc l, Amy Frat en tte, une
gaillarde qui avait dj essay ses quenottes dans l'or de plusieurs
couronnes; plus deux ou trois grimaciers fameux, dont les faces
blafardes faisaient dans la verdure des quinconces les mmes taches
crayeuses et spectrales que le pltre des statues. Tout ce monde-l,
moustill par le voyage, la surprise du grand air, une hospitalit
plantureuse, aussi l'espoir de pcher quelque chose dans ce passage de
beys, de nababs et autres porte-sequins, ne demandait qu' s'baudir,
rigoler et chanter avec l'entrain canaille d'une flotte de canotiers
de la Seine descendus des planches en terre ferme. Mais Cardailhac
ne l'entendait pas ainsi. Sitt dbarqus, dbarbouills, le premier
djeuner pris, vite les brochures et rptons! On n'avait pas de temps 
perdre. Les tudes se faisaient dans le petit salon prs de la galerie
d't, o l'on commenait dj  construire le thtre; et le bruit des
marteaux, les ariettes des couplets de revue, les voix grles soutenues
par le crin-crin du chef d'orchestre se mlaient aux grands coups de
trompette des paons sur leurs perchoirs, s'parpillaient dans le mistral
qui, ne reconnaissant pas la crcelle enrage de ses cigales, vous
secouait tout cela avec mpris sur la pointe tranante de ses ailes.

Assis au milieu du perron, comme  l'avant-scne de son thtre,
Cardailhac, en surveillant les rptitions, commandait  un peuple
d'ouvriers, de jardiniers, faisait abattre les arbres qui gnaient le
point de vue, dessinait la coupe des arcs triomphants, envoyait des
dpches, des estafettes aux maires, aux sous-prfets,  Arles pour
avoir une dputation des filles du pays en costume national, 
Barbantane, o sont les plus beaux farandoleurs,  Faraman, renomm pour
ses _manades_ de taureaux sauvages et de chevaux camarguais; et comme le
nom de Jansoulet flamboyait au bas de toutes les missives, que celui du
bey de Tunis s'y ajoutait, de partout on acquiesait avec empressement,
les fils tlgraphiques n'arrtaient pas, les messagers crevaient
des chevaux sur les routes, et cette espce du petit Sardanapale de
Porte-Saint-Martin qu'on appelait Cardailhac rptait toujours: Il y a
de quoi faire, heureux de jeter l'or  la vole comme des poignes de
semailles, d'avoir  brasser une mise en scne de cinquante lieues,
toute cette Provence, dont ce Parisien forcen tait originaire et
connaissait  fond les ressources en pittoresque.

Dpossde de ses fonctions, la vieille maman ne se montrait plus gure,
s'occupait seulement de la ferme et de son malade, effare par cette
foule de visiteurs, ces domestiques insolents qu'on ne distinguait pas
de leurs matres, ces femmes  l'air effront et coquet, ces vieux rass
qui ressemblent  de mauvais prtres, tous ces fous se poursuivant la
nuit dans les couloirs  coups d'oreillers, d'ponges mouilles, de
glands de rideaux, qu'ils arrachaient pour en faire des projectiles. Le
soir, elle n'avait plus son fils, il tait oblig de rester avec ses
invits dont le nombre augmentait  mesure qu'approchaient les ftes;
pas mme la ressource de causer de ses petits-enfants avec Monsieur
Paul que Jansoulet, toujours bonhomme, un peu gn par le srieux de
son ami, avait envoy passer ces quelques jours prs de ses frres. Et
la soigneuse mnagre  qui l'on venait  chaque instant arracher ses
clefs pour du linge, pour une chambre, de l'argenterie de renfort 
donner, pensant  ses belles piles de surtouts ouvrs, au saccagement du
ses dressoirs, de ses crdences, se rappelant l'tat o le passage de
l'ancien bey avait laiss le chteau, dvast comme par un cyclone,
disait dans son patois en mouillant fivreusement le lin de sa
quenouille:

Que le feu de Dieu les brle les beys et puis les beys!

Enfin il arriva le jour, ce jour fameux dont on parle encore aujourd'hui
dans tout le pays de l-bas. Oh! vers trois heures de l'aprs-midi,
aprs un djeuner somptueux prsid cette fois par la vieille mre avec
une cambrsine neuve  sa coiffe, et o s'taient assis,  ct de
clbrits parisiennes, des prfets, des dputs, tous en tenue, l'pe
au flanc, des maires en charpes, de bons curs rass de frais, lorsque
Jansoulet, en habit noir et cravate blanche, entour de ses convives,
sortit sur le perron et qu'il vit dans ce cadre splendide de nature
pompeuse, au milieu des drapeaux, des arcs, des trophes, ce
fourmillement de ttes, ce flamboiement de costumes s'tageant sur les
pentes, au tournant des alles; ici, groupes en corbeilles sur une
pelouse, les plus jolies filles d'Arles, dont les petites ttes mates
sortaient dlicatement des fichus de dentelles; au-dessous, la farandole
de Barbantane, ses huit tambourins en queue, prte  partir, les mains
enlaces, rubans au vent, chapeau sur l'oreille, la _raillole_ rouge
autour des reins; plus bas, dans la succession des terrasses, les
orphons aligns tout noirs sous leurs casquettes clatantes, le
porte-bannire en avant, grave, convaincu, les dents serres, tenant
haut sa hampe ouvrage; plus bas encore, sur un vaste rond-point
transform en cirque de combat, des taureaux noirs entravs et les
gauchos camarguais sur leurs petits chevaux  longue crinire blanche,
les houzeaux par-dessus les genoux, au poing le trident lev; aprs,
encore des drapeaux, des casques, des baonnettes, comme cela jusqu'
l'arc triomphal de l'entre; puis,  perte de vue, de l'autre ct du
Rhne, sur lequel deux compagnies du train venaient de jeter un pont
de bateaux pour arriver de la gare en droite ligne  Saint-Romans, une
foule immense, des villages entiers dvalant par toutes les ctes,
s'entassant sur la route de Giffas dans une monte de cris et de
poussire, assis au bord des fosss, grimps sur les ormes, empils sur
les charrettes, formidable haie vivante du cortge; par l-dessus un
large soleil blanc pandu dont un vent capricieux envoyait les flches
dans toutes les directions, au cuivre d'un tambourin,  la pointe d'un
trident,  la frange d'une bannire, et le grand Rhne fougueux et libre
emportant  la mer le tableau mouvant de cette fte royale. En face de
ces merveilles, ou tout l'or de ses coffres resplendissait, le Nabab eut
un mouvement d'admiration et d'orgueil.

C'est beau... dit-il en plissant, et derrire lui sa mre, ple, elle
aussi, mais d'une indicible pouvante, murmura:

C'est trop beau pour un homme... On dirait que c'est Dieu qui vient.

Le sentiment de la vieille paysanne catholique tait bien celui
qu'prouvait vaguement tout ce peuple amass sur les routes comme pour
le passage d'une Fte-Dieu gigantesque, et  qui ce prince d'Orient
venant voir un enfant du pays rappelait des lgendes de rois Mages,
l'arrive de Gaspard le Maure apportant au fils du charpentier la myrrhe
et la couronne en tiare.

Au milieu des flicitations mues dont Jansoulet tait entour,
Cardailhac, triomphant et suant, qu'on n'avait pas vu depuis le matin,
apparut tout  coup:

Quand je vous disais qu'il y avait de quoi faire!... Hein?... Est-ce
chic?... En voil une figuration... Je crois que nos Parisiens
payeraient cher pour assister  une premire comme celle-l.

Et baissant la voix  cause de la mre qui tait tout prs:

Vous avez vu nos Arlsiennes?... Non, regardez-les mieux... la
premire, celle qui est en avant pour offrir le bouquet.

--Mais c'est Amy Frat.

--Parbleu! vous sentez bien, mon cher, que si le bey jette son mouchoir
dans ce tas de belles filles, il faut qu'il y en ait une au moins pour
le ramasser... Elles n'y comprendraient rien, ces innocentes?... Oh!
j'ai pens  tout, vous verrez... C'est mont, rgl comme  la scne.
Ct ferme, ct jardin.

Ici, pour donner une ide de son organisation parfaite, le directeur
leva sa canne; aussitt son geste rpt courut du haut en bas du parc,
faisant clater  la fois tous les orphons, toutes les fanfares, tous
les tambourins unis dans le rhythme majestueux du chant populaire
mridional: _Grand Soleil de la Provence_. Les voix, les cuivres
montaient dans la lumire, gonflant les oriflammes, agitant la farandole
qui commenait  onduler,  battre ses premiers entrechats sur place,
tandis qu' l'autre bord du fleuve une rumeur courait comme une brise,
sans doute la crainte que le bey ft arriv subitement d'un autre ct.
Nouveau geste du directeur, et l'immense orchestre s'apaisa, plus
lentement cette fois, avec des retards, des fuses de notes gares dans
le feuillage; mais on ne pouvait exiger davantage d'une figuration de
trois mille personnes.

A ce moment les voitures s'avanaient, les carrosses de gala qui avaient
servi aux ftes de l'ancien bey, deux grands chars rose et or  la mode
de Tunis, que la mre Jansoulet avait soigns comme des reliques et qui
portaient de la remise avec leurs panneaux peints, leurs tentures et
leurs crpines d'or, aussi brillants, aussi neufs qu'au premier jour. L
encore l'ingniosit de Cardailhac s'tait exerce librement, attelant
aux guides blanches au lieu des chevaux un peu lourds pour ces
fragilits d'aspect et de peintures, huit mules coiffes de noeds, de
pompons, de sonnailles d'argent et caparaonnes de la tte aux pieds de
ces merveilleuses sparteries dont la Provence semble avoir emprunt aux
Maures et perfectionn l'art dlicat. Si le bey n'tait pas content,
alors!

Le Nabab, Monpavon, le prfet, un des gnraux montrent pour l'aller
dans le premier carrosse, les autres prirent place dans le second, dans
des voitures  la suite. Les cures, les maires, tout enflamms de la
bombance, coururent se mettre  la tte des orphons de leur paroisse
qui devaient aller au devant du cortge; et tout s'branla sur la route
de Giffas.

Il faisait un temps superbe, mais chaud et lourd, en avance du trois
mois sur la saison, comme il arrive souvent en ce pays imptueux o tout
se hte, o tout arrive avant l'heure. Quoiqu'il n'y et pas un orage
visible, l'immobilit de l'atmosphre, o le vent venait de tomber
subitement comme une voile qu'on abat, l'espace bloui, chauff  blanc,
une solennit silencieuse, planant sur la nature, tout annonait un
orage en train de se former dans quelque coin de l'horizon. L'immense
torpeur des choses gagnait peu  peu les tres. On n'entendait que les
sonnailles des mulets allant d'un amble assez lent, la marche rhythme
et lourde sur la poussire craquante des bandes de chanteurs que
Cardailhac disposait de distance en distance, et du temps  autre, dans
la double haie grouillante qui bordait le chemin au loin droul,
un appel, des voix d'enfants, le cri d'un revendeur d'eau frache,
accompagnement oblig de toutes les ftes du Midi en plein air.

Ouvrez donc votre ct, gnral, on touffe, disait Monpavon,
cramoisi, craignant pour sa peinture; et les glaces abaisses laissaient
voir au bon populaire ces hauts fonctionnaires pongeant leurs faces
augustes, congestionnes, angoisses par une mme expression d'attente,
attente du bey, de l'orage, attente de quelque chose enfin.

Encore un arc de triomphe. C'tait Giffas et sa longue rue caillouteuse
jonche de palmes vertes, ses vieilles maisons sordides tapisses de
fleurs et de tentures. En dehors de village, la gare, blanche et carre,
pose comme un d au bord de la voie, vrai type de la petite gare de
campagne perdue en pleines vignes, n'ayant jamais personne dans son
unique salle, quelquefois une vieille  paquets, attendant dans un coin,
venue trois heures d'avance.

En l'honneur du bey, la lgre btisse avait t chamarre de drapeaux,
de trophes, orne de tapis, de divans, et d'un splendide buffet dress
avec un en-cas et des sorbets tout prts pour l'Altesse. Une fois l, le
Nabab descendu de carrosse sentit se dissiper cette espce de malaise
inquiet que lui aussi, sans qu'il st pourquoi, prouvait depuis un
moment. Prfets, gnraux, dputs, habits noirs et fracs brods se
tenaient sur le large trottoir intrieur, formant des groupes imposants,
solennels, avec ces bouches en rond, ces balancs sur place, ces haut
le-corps prudhommesques d'un fonctionnaire public qui se sent regard.
Et vous pensez si l'on s'crasait le nez dehors contre les vitres pour
voir toutes ces broderies hirarchiques, le plastron de Monpavon qui
s'largissait, montait comme un souffl d'oeufs  la neige, Cardailhac
haletant, donnant ses derniers ordres, et la bonne face de Jansoulet, de
leur Jansoulet, dont les yeux tincelants entre les joues bouffies et
tannes semblaient deux gros clous d'or dans la gaufrure d'un cuir du
Cordoue. Tout  coup des sonneries lectriques. Le chef de gare tout
flambant accourut sur la voie: Messieurs, le train est signal. Dans
huit minutes, il sera ici... Tout le monde tressaillit. Puis un mme
mouvement instinctif fit tirer du gousset toutes les montres... Plus que
six minutes... Alors, dans le grand silence, quelqu'un dit: Regardez
donc par l. Sur la droite, du ct par o le train allait venir, deux
grands coteaux chargs de vignes formaient un entonnoir dans lequel la
voie s'enfonait, disparaissait comme engloutie. En ce moment tout ce
fond tait noir d'encre, obscurci par un norme nuage, barre sombre
coupant le bleu du ciel  pic, dressant des escarpements, des hauteurs
de falaises en basalte sur lesquelles la lumire dferlait toute blanche
avec des plissements de lune. Dans la solennit de la voie dserte, sur
cette ligne de rails silencieuse o l'on sentait que tout,  perte
vue, se rangeait pour le passage de l'Altesse, c'tait effrayant cette
falaise arienne qui s'avanait, projetant son ombre devant elle avec
ce jeu de la perspective que donnait au nuage une marche lente,
majestueuse, et  son ombre la rapidit d'un cheval au galop. Quel
orage tout  l'heure!... Ce fut la pense qui leur vint  tous; mais
ils n'eurent pas le temps de l'exprimer, car un sifflet strident
retentit, et le train apparut au fond du sombre entonnoir. Vrai train
royal, rapide et court, charg de drapeaux franais et tunisiens, et
dont la locomotive, mugissante et fumante, un norme bouquet de roses
sur le poitrail, semblait la demoiselle d'honneur d'une noce de
Lviathans.

Lance  toute vole, elle ralentissait sa marche en approchant. Les
fonctionnaires se grouprent, se redressant, assurant les pes,
ajustant les faux-cols, tandis que Jansoulet allait au devant du train,
le long de la voie, le sourire obsquieux aux lvres et le dos arrondi
dj pour le: Salem alek. Le convoi continuait trs lentement.
Jansoulet crut qu'il s'arrtait et mit la main sur la portire du wagon
royal tincelant d'or sous le noir du ciel; mais l'lan tait trop
fort sans doute, le train avanait toujours, le Nabab marchant  ct,
essayant d'ouvrir cette maudite portire qui tenait ferme, et de l'autre
faisant un signe de commandement  la machine. La machine n'obissait
pas. Arrtez donc! Elle n'arrtait pas. Impatient, il sauta sur le
marchepied garni de velours et avec sa fougue un peu impudente qui
plaisait tant  l'ancien bey, il cria, sa grosse tte crpue  la
portire:

Station de Saint-Romans, Altesse.

Vous savez, cette sorte de lumire vague qu'il y a dans le rve, cette
atmosphre dcolore et vide, o tout prend un aspect de fantme,
Jansoulet en fut brusquement envelopp, saisi, paralys. Il voulut
parler, les mots ne venaient pas; ses mains molles tenaient leur point
d'appui si faiblement qu'il manqua tomber  la renverse. Qu'avait-il
donc vu? A demi couch sur un divan qui tenait le fond du salon,
reposant sur le coude sa belle tte aux tons mats,  la longue barbe
soyeuse et noire, le bey, boutonn haut dans sa redingote orientale,
sans autres ornements que le large cordon de la Lgion d'honneur
en travers sur sa poitrine et l'aigrette en diamant de son bonnet,
s'ventait, impassible, avec un petit drapeau de sparterie brode d'or.
Deux aides de camp se tenaient debout prs de lui ainsi qu'un ingnieur
de la compagnie. En face, sur un autre divan, dans une attitude
respectueuse, mais favorise, puisqu'ils taient les seuls assis devant
le bey, jaunes tous deux, leurs grands favoris tombant sur la cravate
blanche, deux hiboux, l'un gras et l'autre maigre... C'tait Hemerlingue
pre et fils, ayant reconquis l'Altesse et l'emmenant en triomphe 
Paris... L'horrible rve! Tous ces gens-l, qui connaissaient bien
Jansoulet pourtant, le regardaient froidement comme si son visage ne
leur rappelait rien... Blme  faire piti, la sueur au front, il
bgaya: Mais, Altesse, vous ne descendez... Un clair livide en coup
de sabre suivi d'un clat de tonnerre pouvantable lui coupa la parole.
Mais l'clair qui brilla dans les yeux du souverain lui parut autrement
terrible. Dress, le bras tendu, d'une voix un peu gutturale habitue 
rouler les dures syllabes arabes, mais dans un franais trs pur, le bey
le foudroya de ces paroles lentes et prpares:

Rentre chez toi, Mercanti. Le pied va o le coeur le mne, le mien
n'ira jamais chez l'homme qui a vol mon pays.

Jansoulet voulut dire un mot. Le bey fit un signe: Allez! Et
l'ingnieur ayant pouss un timbre lectrique auquel un coup de sifflet
rpondit, le train, qui n'avait cess de se mouvoir trs lentement,
tendit et fit craquer ses muscles de fer, et prit l'lan  toute vapeur,
agitant ses drapeaux au vent d'orage dans des tourbillons de fume noire
et d'clairs sinistres.

Lui, debout sur la voie, chancelant, ivre, perdu, regardait fuir et
disparatre sa fortune, insensible aux larges gouttes de pluie qui
commenaient  tomber sur sa tte nue. Puis, quand les autres s'lanant
vers lui l'entourrent, le pressrent de questions: Le bey ne s'arrte
donc pas? Il balbutia quelques paroles sans suite: Intrigues de
cour... Machination infme... Et tout  coup, montrant le poing au
train disparu, du sang plein les yeux, une cume de colre aux lvres,
il cria dans un rugissement de bte fauve:

Canailles!...

--De la tenue, Jansoulet, de la tenue...

Vous devinez qui avait dit cela, et qui,--son bras pass sous celui du
Nabab--tchait de le redresser, de lui cambrer la poitrine  l'gal
de la sienne, le conduirait aux carrosses au milieu de la stupeur des
habits brods, et l'y faisait monter, ananti, stupfi, comme un
parent de dfunt qu'on hisse dans une voiture de deuil aprs la lugubre
crmonie. La pluie commenait  tomber, les coups de tonnerre se
succdaient. On s'entassa dans les voitures qui reprirent vite le chemin
du retour. Alors il se passa une chose navrante et comique, une de ces
farces cruelles du lche destin accablant ses victimes  terre. Dans le
jour qui tombait, l'obscurit croissante de la trombe, la foule presse
aux abords de la gare crut distinguer une Altesse parmi tant de
chamarrures et, sitt que les roues s'branlrent, une clameur immense,
une pouvantable braille qui couvait depuis une heure dans toutes ces
poitrines clata, monta, roula, rebondit de cte en cte, se prolongea
dans la valle: Vive le bey! Averties par ce signal, les premires
fanfares attaqurent, les orphons partirent  leur tour, et le bruit
gagnant de proche en proche, de Giffas  Saint-Romans la route ne
fut plus qu'une houle, un hurlement interrompu. Cardailhac, tous ces
messieurs, Jansoulet lui-mme avaient beau se pencher aux portires
faire des signes dsesprs: Assez!... assez! leurs gestes se
perdaient dans le tumulte, dans la nuit; ce qu'on en voyait semblait un
excitant  crier davantage. Et je vous jure qu'il n'en tait nul besoin.
Tous ces Mridionaux, dont on chauffait l'enthousiasme depuis le matin,
exalts encore par l'nervement de la longue attente et de l'orage,
donnaient tout ce qu'ils avaient de voix, d'haleine, de brillant
enthousiasme, mlant  l'hymne de la Provence ce cri toujours rpt qui
le coupait comme un refrain: Vive le bey!... La plupart ne savaient
pas du tout ce que c'tait qu'un bey, ne se le figuraient mme pas,
accentuant d'une faon extraordinaire cette appellation trange comme si
elle avait eu trois _b_ et dix _y_. Mais c'est gal, ils se montaient
avec cela, levaient les mains, agitaient leurs chapeaux, s'motionnaient
de leur propre mimique. Des femmes attendries s'essuyaient les yeux;
subitement, du haut d'un orme, des cris suraigus d'enfant partaient:
Mama, mama, lou vs... Maman, maman, je le vois. Il le voyait!...
Tous le voyaient, du reste:  l'heure qu'il est, tous vous jureraient
qu'ils l'ont vu.

Devant un pareil dlire, dans l'impossibilit d'imposer le silence et
le calme  cette foule, les gens des carrosses n'avalent qu'un parti 
prendre: laisser faire, lever les glaces et brler le pav pour abrger
ce dur martyre. Alors ce fut terrible. En voyant le cortge courir,
toute la route se mit  galoper avec lui. Au ronflement sourd de leurs
tambourins, les farandoleurs de Barbantane, la main dans la main,
bondissaient, allant, venant--guirlande humaine--autour des portires.
Les orphons, essouffls de chanter au pas de course, mais hurlant tout
de mme, entranaient leurs porte-bannires, la bannire jete sur
l'paule; et les bons gros curs rougeauds, anhlants, poussant devant
eux leurs vastes bedaines surmenes, trouvaient encore la force de crier
dans l'oreille des mules, d'une voix sympathique et pleine d'effusion:
Vive notre bon bey!... La pluie sur tout cela, la pluie tombant par
cuelles, en paquets, dteignant les carrosses roses, prcipitant encore
la bousculade, achevant de donner  ce retour triomphal l'aspect d'une
droute, mais d'une droute comique, mle de chants, de rires, de
blasphmes, d'embrassades furieuses et de jurements infernaux, quelque
chose comme une rentre de procession sous l'orage, les soutanes
retrousses, les surplis sur la tte, le bon Dieu remis  la hte sous
un porche.

Un roulement sourd et mou annona au pauvre Nabab immobile et silencieux
dans un coin de son carrosse qu'on passait le pont de bateaux. On
arrivait.

Enfin! dit-il, regardant par les vitres brouilles les flots cumeux
du Rhne dont la tempte lui semblait un repos aprs celle qu'il venait
de traverser. Mais au bout du pont, quand la premire voiture atteignit
l'arc de triomphe, des ptards clatrent, les tambours battirent aux
champs, saluant l'entre du monarque sur les terres de son fal, et
pour comble d'ironie, dans le crpuscule, tout en haut du chteau, une
flambe de gaz gigantesque illumina soudain le toit de lettres de feu
sur lesquelles la pluie, le vent faisaient courir de grandes ombres mais
qui montraient encore trs lisiblement: Viv" L" B"Y M""HMED.

a, c'est le bouquet, fit le malheureux Nabab qui ne put s'empcher
de rire, d'un rire bien piteux, bien amer. Mais non, il se trompait, le
bouquet l'attendait  la porte du chteau; et c'est Amy Frat qui vint
le lui prsenter, sortie du groupe des Arlsiennes qui abritaient sous
la marquise la soie changeante de leurs jupes et les velours ouvrs des
coiffes, en attendant le premier carrosse. Son paquet de fleurs  la
main, modeste, les yeux baisss et le mollet fripon, la jolie comdienne
s'lance  la portire dans une pose saluante, presque agenouille,
qu'elle rptait depuis huit jours. Au lieu du bey, Jansoulet descendit,
raide, mu, passa sans seulement la voir. Et comme elle restait l, son
bouquet  la main, avec l'air bte d'une ferie rte:

Remporte ton fleurs, ma petite, ton affaire est manque, lui dit
Cardailhac avec sa blague de Parisien qui prend vite son parti des
choses... Le bey ne vient pas... il avait oubli son mouchoir, et comme
c'est de a qu'il se sert pour parler aux dames, tu comprends...

       *       *       *       *       *

Maintenant, c'est la nuit. Tout dort dans Saint-Romans, aprs l'immense
brouhaha de la journe. Une pluie torrentielle continue  tomber, et
dans le grand parc o les arcs de triomphe, les trophes dressent
vaguement leurs carcasses dtrempes, on entend rouler des torrents le
long des rampes de pierre transformes en cascades. Tout ruisselle et
s'goutte. Un bruit d'eau, un immense bruit d'eau. Seul dans sa chambre
somptueuse au lit seigneurial tendu de lampes  bandes pourpres, le
Nabab veille encore, marche  grands pas, remuant des penses sinistres.
Ce n'est plus son affront de tantt qui le proccupe, cet outrage public
 la face de trente mille personnes; ce n'est pas non plus l'injure
sanglante que le bey lui a adresse en prsence de ses mortels ennemis.
Non, ce Mridional aux sensations toutes physiques, rapides comme le
tir des nouvelles armes, a dj rejet loin de lui tout le venin de sa
rancune. Et puis, les favoris des cours, par des exemples fameux, sont
toujours prpars  ces clatantes disgrces. Ce qui pouvante c'est
ce qu'il devine derrire cet affront. Il pense que tous ses biens sont
l-bas, maisons, comptoirs, navires,  la merci du bey, dans cet Orient
sans lois, pays du bon plaisir. Et, collant son front brlant aux vitres
ruisselantes, la sueur au dos, les mains froides, il reste  regarder
vaguement dans la nuit aussi obscure, aussi ferme que son propre
destin.

Soudain un bruit de pas, des coups prcipits  la porte.

Qui est l?

--Monsieur, dit Nol entrant  demi-vtu, une dpche trs urgente qu'on
envoie du tlgraphe par estafette.

--Une dpche!... Qu'y a-t-il encore?...

Il prend le pli bleu et l'ouvre en tremblant. Le dieu, atteint dj deux
fois, recommence  se sentir vulnrable,  perdre son assurance; il
connat les peurs, les faiblesses nerveuses des autres hommes... Vite 
la signature... _Mora_... Est-ce possible?... Le duc, le duc,  lui!...
Oui, c'est bien cela... _M..o..r..a..._

Et au-dessus:

_Popolasca est mort. lections prochaines en Corse. Vous tes candidat
officiel._

Dput!... C'tait le salut. Avec cela rien  craindre. On ne traite
pas un reprsentant de la grande nation franaise comme un simple
mercanti... Enfoncs les Hemerlingue...

O mon duc, mon noble duc!

Il tait si mu qu'il ne pouvait signer. Et tout  coup:

O est l'homme qui a port cette dpche?

--Ici, monsieur Jansoulet, rpondit dans le corridor une bonne voix
mridionale et familire.

Il avait de la chance, le piton.

Entre, dit le Nabab.

Et, lui rendant son reu, il prit  tas, dans ses poches toujours
pleines, autant de pices d'or que ses deux mains pouvaient en tenir et
les jeta dans la casquette du pauvre diable bgayant, perdu, bloui
de la fortune qui lui tombait en surprise dans la nuit de ce palais
ferique.




XII

UNE LECTION CORSE


_Pozzonegro, par Sartne._

Je puis enfin vous donner de mes nouvelles, mon cher monsieur Joyeuse.
Depuis cinq jours que nous sommes en Corse, nous avons tant couru, tant
parl, si souvent chang du voitures, de montures, tantt  mulet,
tantt  ne, ou mme  dos d'homme pour traverser les torrents, tout
crit de lettres, apostill de demandes, visit d'coles, donn de
chasubles, de nappes d'autel, relev de clochers branlants et fond de
salles d'asiles, tant inaugur, port de toasts, absorb de harangues,
de vin de Talano et de fromage blanc, que je n'ai pas trouv le temps
d'envoyer un bonjour affecteux au petit cercle de famille autour de la
grande table o je manque voil deux semaines. Heureusement que mon
absence ne sera plus bien longue, car nous comptons partir aprs-demain
et rentrer  Paris d'un trait. Au point du vue de l'lection, je crois
que notre voyage a russi. La Corse est un admirable pays, indolent et
pauvre, mlang de misres et de fierts qui font conserver aux familles
nobles ou bourgeoises une certaine apparence aise au prix mme des plus
douloureuses privations. On parle ici trs srieusement de la fortune
de Popolasca, ce dput besoigneux  qui la mort a vol les cent mille
francs que devait lui rapporter sa dmission un faveur du Nabab.
Tous ces gens-l ont, en outre, une rage de places, une fureur
administrative, le besoin de porter un uniforme quelconque et
une casquette plate sur laquelle on puisse crire: employ du
gouvernement. Vous donneriez  choisir  un paysan Corse entre la plus
riche ferme en Beauce et le plus humble baudrier de garde champtre, il
n'hsiterait pas et prendrait le baudrier. Dans ces conditions-l,
vous pensez, si un candidat disposant d'une fortune personnelle et des
faveurs du gouvernement a des chances pour tre lu. Aussi M. Jansoulet
le sera-t-il, surtout s'il russit dans la dmarche qu'il fait en ce
moment et qui nous a amens ici  l'unique auberge d'un petit pays
appel Pozzonegro (puits noir), un vrai puits tout noir de verdure,
cinquante maisonnettes en pierre rouge serres autour d'un long clocher
 l'italienne, au fond d'un ravin entour de ctes rigides, de rochers
de grs color qu'escaladent d'immenses forts de mlzes et de
genvriers. Par ma fentre ouverte, devant laquelle j'cris, je vois
l-haut un morceau de bleu, l'orifice du puits noir; en bas, sur la
petite place qu'ombrage un vaste noyer, comme si l'ombre n'tait pas
dj assez paisse, deux bergers vtus de peaux de btes en train de
jouer aux cartes, accouds  la pierre d'une fontaine. Le jeu, c'est la
maladie de ce pays de paresse, o l'on fait faire la moisson par
les Lucquois. Les deux pauvres diables que j'ai l devant moi ne
trouveraient pas un liard au fond de leur poche; l'un joue son couteau,
l'autre un fromage envelopp de feuilles de vigne, les deux enjeux poss
 ct d'eux sur le banc. Un petit cur fume son cigare en les regardant
et semble prendre le plus vif intrt  leur partie.

Et c'est tout, pas un bruit alentour, except les gouttes d'eau
s'espaant sur la pierre, l'exclamation d'un des joueurs qui jure par
le _sango de seminario_, et au-dessous de ma chambre, dans la salle
du cabaret, la voix chaude du notre ami, mle aux bredouillements de
l'illustre Paganetti, qui lui sert d'interprte dans sa conversation
avec le non moins illustre Piedigriggio.

M. Piedigriggio (Pied gris) est une clbrit locale. C'est un grand
vieux de soixante et quinze ans, encore trs droit dans son petit caban
o tombe sa longue barbe blanche, un bonnet catalan en laine brune sur
ses cheveux blancs aussi,  la ceinture une paire de ciseaux, dont il se
sert pour couper son tabac vert, en grandes feuilles, dans le creux de
sa main; l'air vnrable, en somme, et quand il a travers la place,
serrant la main au cur, avec un sourire de protection aux deux joueurs,
je n'aurais jamais cru voir ce fameux bandit Piedigriggio, qui, de 1840
 1860, a _tenu le maquis_ dans le Monte-Rotondo, mis sur les dents la
ligne et la gendarmerie, et qui, aujourd'hui, grce  la prescription
dont il bnficie, aprs sept ou huit meurtres  coups de fusil et de
couteau, circule tranquillement dans le pays tmoin de ses crimes, et
jouit d'une importance considrable. Voici pourquoi: Piedigriggio a deux
fils, qui, marchant noblement sur ses traces, ont jou de l'escopette et
tiennent le maquis  leur tour, introuvables, insaisissables comme leur
pre l'a t pendant vingt ans, prvenus par les bergers des mouvements
de la gendarmerie, ds que celle-ci quitte un village, les bandits
y font leur apparition. L'an, Scipion, est venu dimanche dernier
entendre la messe  Pozzonegro. Dire qu'on les aime, et que la poigne
de main sanglante de ces misrables est agrable  tous ceux qui la
reoivent, ce serait calomnier les pacifiques habitants de cette
commune; mais on les craint et leur volont fait loi.

Or, voil que les Piedigriggio se sont mis dans l'ide de protger
notre concurrent aux lections, protection redoutable, qui peut faire
voter deux cantons entiers contre nous, car les coquins ont les jambes
aussi longues,  proportion, que la porte de leurs fusils. Nous avons
naturellement les gendarmes pour nous, mais les bandits sont bien plus
puissants. Comme nous disait notre aubergiste, ce matin: Les gendarmes,
ils s'en vont, ma les _banditti_, ils restent. Devant ce raisonnement
si logique, nous avons compris qu'il n'y avait qu'une chose  faire,
traiter avec les Pieds-Gris, passer un forfait. Le maire en a dit deux
mots au vieux, qui a consult ses fils, et ce sont les conditions du
trait que l'on discute en bas. D'ici, j'entends la voix du gouverneur:
Allons, mon cher camarade, tu sais, je suis un vieux Corse, moi... Et
puis les rponses tranquilles de l'autre, haches en moine temps que son
tabac par le bruit agaant des grands ciseaux. Le cher camarade ne m'a
pas l'air d'avoir confiance; et, tant que les cus n'auront pas sonn
sur la table, je crois bien que l'affaire n'avancera pas.

C'est que le Paganetti est connu dans son pays natal. Ce que vaut sa
parole est crit sur la place de Corte, qui attend toujours le monument
de Paoli, dans les vastes champs de carottes qu'il a trouv moyen de
planter sur cette le d'Ithaque, au sol dur, dans les portemonnaie
flasques et vides de tous ces malheureux curs de village, petits
bourgeois, petits nobles, dont il a croqu les maigres pargnes en
faisant luire  leurs yeux de chimriques _combinazione_. Vraiment, pour
qu'il ait os reparatre, ici, il faut son aplomb phnomnal et aussi
les ressources dont il dispose maintenant pour couper court aux
rclamations.

En dfinitive, qu'y a-t-il de vrai dans ces fabuleux travaux, entrepris
par la _Caisse territoriale_?

Rien.

Des mines qui n'affleurent pas, qui n'affleureront jamais, puisqu'elles
n'existent que sur le papier; des carrires, qui ne connaissent encore
ni le pic ni la poudre, des landes incultes et sablonneuses, qu'on
arpente d'un geste en vous disant: Nous commenons l... et nous allons
jusque l-bas, au diable. De mme pour les forts, tout un ct bois
du Monte-Rotondo, qui nous appartient, parat-il, mais o les coupes
sont impraticables,  moins que des aronautes y fassent l'office de
bcherons. De mme pour les stations balnaires, parmi lesquelles ce
misrable hameau de Pozzonegro est une des plus importantes, avec sa
fontaine dont Paganetti clbre les tonnantes proprits ferrugineuses.
De paquebots, pas l'ombre. Si, une vieille tour gnoise,  demi ruine,
au bord du golfe d'Ajaccio, portant au-dessus de l'entre hermtiquement
close cette inscription sur un panonceau ddor: Agence Paganetti.
Compagnie maritime. Bureau de renseignements. Ce sont de gros lzards
gris qui tiennent le bureau, en compagnie d'une chouette. Quant aux
chemins de fer, je voyais tous ces braves Corses auxquels j'en parlais
sourire d'un air malin, rpondre par des clignements d'yeux, des
demi-mots, pleins de mystre; et c'est seulement ce matin que j'ai eu
l'explication excessivement bouffonne de toutes ces rticences.

J'avais lu dans les paperasses que le gouverneur agite de temps en
temps sous nos yeux, comme un ventail  gonfler ses blagues, l'acte de
vente d'une carrire de marbre au lieu dit de Taverna  deux heures de
Pozzonegro. Profitant de notre passage ici, ce matin, sans rien dire 
personne, j'enfourchai une mule, et guid par un grand drle, aux jambes
de cerf, vrai type de braconnier ou de contrebandier corse, sa grosse
pipe rouge aux dents, son fusil en bandoulire, je me rendis  Taverna.
Aprs une marche pouvantable  travers des roches crevasses, des
fondrires, des abmes d'une profondeur insondable, dont ma mule
s'amusait malicieusement  suivre le bord, comme si elle le dcoupait
avec ses sabots, nous sommes arrivs par une descente presque  pic au
but de notre voyage, un vaste dsert de rochers, absolument nus, tout
blancs de fientes de golands et de mouettes; car la mer est au bas,
trs proche, et le silence du lieu rompu seulement par l'afflux des
vagues et les cris suraigus de bandes d'oiseaux volant en rond. Mon
guide, qui a la sainte horreur des douaniers et des gendarmes, resta en
haut sur la falaise,  cause d'un petit poste de douane en guetteur au
bord du rivage; et moi je me dirigeai vers une grande btisse rouge
qui dressait dans cette solitude brlante ses trois tages aux vitres
brises, aux tuiles en droute, avec un immense criteau sur la porte
vermoulue: _Caisse territoriale Carr... bre... 54._ La tramontane, le
soleil, la pluie, ont mang le reste.

Il y a eu l certainement un commencement d'exploitation, puisqu'un
large trou carr, bant, taill  l'emporte-pice, s'ouvre dans le sol,
montrant, comme des taches de lpre le long de ses murailles effrites,
des plaques rouges veines de brun, et tout au fond, dans les ronces,
d'normes blocs de ce marbre qu'on appelle dans le commerce de la
_griotte_, blocs condamns, dont on n'a pu tirer parti, faute d'une
grande route aboutissant  la carrire ou d'un port qui rendt la cte
abordable  des bateaux de chargement, faute surtout de subsides assez
considrables pour l'un et l'autre de ces deux projets. Aussi la
carrire reste-t-elle abandonne,  quelques encablures du rivage,
encombrante et inutile comme le canot de Robinson avec les mmes vices
d'installation. Ces dtails sur l'histoire navrante de notre unique
richesse territoriale m'ont t fournis par un malheureux surveillant,
tout grelottant de fivre, que j'ai trouv dans la salle basse de la
maison jaune essayant de faire rtir un morceau de chevreau sur l'cre
fume d'un buisson de lentisques.

Cet homme, qui compose  lui seul le personnel de la _Caisse
territoriale_ en Corse, est le pre nourricier de Paganetti, un ancien
gardien de phare  qui la solitude ne pse pas. Le gouverneur le laisse
un peu par charit et aussi parce que de temps  autre des lettres
dates de la carrire de Taverna font bon effet aux runions
d'actionnaires. J'ai eu beaucoup de mal  arracher quelques
renseignements de cet tre aux trois quarts sauvage qui me regardait
avec mfiance, embusqu derrire les poils du chvre du son _pelone_; il
m'a pourtant appris sans le vouloir ce que les Corses entendent par ce
mot chemin de fer et pourquoi ils prennent ces airs mystrieux pour en
parler. Comme j'essayais de savoir s'il avait connaissance d'un projet
de route ferre dans le pays, le vieux, lui, n'a pas eu le sourire
malicieux de ses compatriotes, mais bien naturellement, de sa voix
rouille et gourde comme une ancienne serrure dont on ne se sert pas
souvent, il m'a dit en assez bon franais:

--Oh! moussiou, pas besoin de chemin de _ferr_ ici...

--C'est pourtant bien prcieux, bien utile pour faciliter les
communications...

--Je ne vous dis pas au contraire; mais avec les gendarmes, a souffit
chez nous...

--Les gendarmes?...

--Mais sans doute.

Le quiproquo dura bien cinq minutes, au bout desquelles je finis par
comprendre que le service de la police secrte s'appelle ici: les
chemins de fer. Comme il y a beaucoup de Corses policiers sur le
continent, c'est un euphmisme honnte dont on se sert, dans leurs
familles, pour dsigner l'ignoble mtier qu'ils font. Vous demandez
aux parents: O est votre frre Ambrosini? Que fait votre oncle
Barbicaglia? Ils vous rpondent avec un petit clignement d'oeil: Il a
un emploi dans les chemins de _ferr_... et tout le monde sait ce que
cela veut dire. Dans le peuple, chez les paysans qui n'ont jamais vu
de chemin de fer et ne se doutent pas de ce que c'est, on croit trs
srieusement que la grande administration occulte de la police impriale
n'as pas d'autre appellation que celle-l. Notre agent principal dans
le pays partage cette navet touchante; c'est vous dire l'tat de la
_Ligne d'Ajaccio  Bastia, en passant par Bonifacio, Porto Vecchio_,
etc., ainsi qu'il est crit sur les grands livres  dos vert de la
maison Paganetti. En dfinitive, tout l'avoir de la banque territoriale
se rsume en quelques criteaux, deux antiques masures, le tout 
peine bon pour figurer dans le chantier de dmolition de la rue
Saint-Ferdinand, dont j'entends tous les soirs en m'endormant les
girouettes grincer, les vieilles portes battre sur le vide...

Mais alors o sont alles, o s'en vont encore les sommes normes que
M. Jansoulet a verses depuis cinq mois, sans compter ce qui est venu du
dehors attir par ce nom magique? Je pensais bien comme vous que tous
ces sondages, forages, achats de terrain, que portent les livres en
belle ronde, taient dmesurment grossis. Mais comment souponner une
pareille impudence? Voil pourquoi M. le gouverneur rpugnait tant 
l'ide de m'emmener dans ce voyage lectoral... Je n'ai pas voulu avoir
d'explication immdiate. Mon pauvre Nabab a bien assez de son lection.
Seulement, sitt rentrs, je lui mettrai sous les yeux tous les dtails
de ma longue enqute, et, de gr ou de force, je le tirerai de ce
repaire. Ils ont fini au-dessous. Le vieux Piedigriggio traverse la
place en faisant glisser le coulant de sa longue bourse de paysan qui
m'a l'air d'tre bien remplie. March conclu, je suppose. Adieu vite,
mon cher monsieur Joyeuse; rappelez-moi  ces demoiselles, et qu'on me
garde une toute petite place autour de la table  ouvrage.

PAUL DE GRY.

Le tourbillon lectoral dont ils avaient t envelopps en Corse passa
la mer derrire eux comme un coup de sirocco, les suivit  Paris, fit
courir son vent de folie dans l'appartement de la place Vendme envahi
du matin au soir par l'lment habituel augment d'un arrivage constant
de petits hommes bruns comme des caroubes, aux ttes rgulires et
barbues, les uns turbulents, bredouillants et bavards dans le genre de
Paganetti, les autres, silencieux, contenus et dogmatiques; les deux
types de la race o le climat pareil produit des effets diffrents. Tous
ces insulaires affams, du fond de leur patrie sauvage se donnaient
rendez-vous  la table du Nabab, dont la maison tait devenue une
auberge, un restaurant, un march.

Dans la salle  manger, o le couvert restait mis  demeure, il y avait
toujours un Corse frais dbarqu en train de casser une crote, avec la
physionomie gare et goulue d'un parent de campagne.

La race hbleuse et bruyante des agents lectoraux est la mme partout;
ceux-l pourtant se distinguaient par quelque chose de plus ardent, un
zle plus passionn, une vanit dindonnire, chauffe  blanc, le plus
petit greffier, vrificateur, secrtaire de mairie, instituteur de
village, parlait comme s'il et eu derrire lui tout un canton, des
bulletins de vote plein les poches de sa redingote rpe. Et le fait est
que dans les communes corses, Jansoulet avait pu s'en rendre compte,
les familles sont si anciennes, parties de si peu, avec tant de
ramifications, que tel pauvre diable qui casse des cailloux sur les
routes trouve moyen de raccrocher sa parent aux plus grands personnages
de l'le et dispose par l d'une srieuse influence. Le temprament
national, orgueilleux, sournois, intrigant, vindicatif, venant encore
aggraver ces complications, il s'ensuit qu'il faut bien prendre garde
o l'on pose le pied dans ces traquenards de fils tendus de l'extrmit
d'un peuple  l'autre...

Le terrible, c'est que tous ces gens-l se jalousaient, se dtestaient,
se querellaient en pleine table  propos de l'lection, croisant
des regards noirs, serrant le manche de leurs couteaux  la moindre
contestation, parlant trs fort tous  la fois, les uns dans le patois
gnois sonore et dur, les autres dans le franais le plus comique,
s'tranglant avec des injures rentres, se jetant  la tte des noms de
bourgades inconnues, des dates d'histoires locales qui mettaient tout
 coup entre deux couverts deux sicles de haines familiales. Le Nabab
avait peur de voir ses djeuners se terminer tragiquement et tchait
d'apaiser toutes ces violences avec la conciliation de son bon sourire.
Mais Paganetti le rassurait. Selon lui, la vendetta, toujours vivante en
Corse, n'emploie plus que trs rarement et dans les basses classes le
stylet et l'escopette. C'est la lettre anonyme qui les remplace.
Tous les jours, en effet, on recevait place Vendme des lettres sans
signature dans le genre de celle-ci:

Monsieur Jansoulet, vous tes si gnreux que je ne peux pas faire
 moins de vous signaler le sieur Bornalinco (Ange-Marie), comme un
tratre gagn aux ennemis de vous; j'en dirai tout diffrentement de son
cousin Bornalinco (Louis-Thomas), dvou  la bonne cause, etc.

Ou encore:

Monsieur Jansoulet, je crains que votre lections n'aboutirait  rien
et serait mal fonde pour russir, si vous continueriez d'employer
le nomm Castirla (Josu), du canton d'Omessa, tandis que son parent
Luciani, c'est l'homme qu'il vous faut...

Quoiqu'il et fini par ne plus lire aucune de ces missives, le pauvre
candidat subissait l'branlement de tous ces doutes, de toutes ces
passions, pris dans un engrenage d'intrigues menues, plein de terreurs,
de mfiances, anxieux, fivreux, les nerfs malades, sentant bien
la vrit du proverbe corse: Si tu veux grand mal  ton ennemi,
souhaite-lui une lection dans sa famille.

On se figure que le livre des chques et les trois grands tiroirs de la
commode en acajou n'taient pas pargns par cette trombe de sauterelles
dvorantes abattues sur les salons de Moussiou Jansoulet. Rien de plus
comique que la faon hautaine dont ces braves insulaires opraient leurs
emprunts, brusquement et d'un air de dfi. Pourtant ce n'taient pas
eux les plus terribles, except pour les botes de cigares, qui
s'engloutissaient dans leurs poches,  croire qu'ils voulaient tous
ouvrir quelque Civette en rentrant au pays. Mais de mme qu'aux
poques de grande chaleur les pluies rougissent et s'enveniment,
l'lection avait donne une recrudescence tonnante  la pillerie
installe dans la maison. C'taient des frais de publicit
considrables, les articles de Mossard expdis en Corse par ballots
de vingt mille, de trente mille exemplaires, avec des portraits, des
biographies, des brochures, tout le bruit imprim qu'il est possible de
faire autour d'un nom... Et puis toujours le train habituel des pompes
aspirantes tablies devant le grand rservoir  millions. Ici l'Oeuvre
du Bethlem, machine puissante, procdant par coups espacs, pleins
d'lans... La _Caisse territoriale_, aspirateur merveilleux,
infatigable,  triple et quadruple corps de pompe, de la force de
plusieurs milliers de chevaux; et la pompe Schwalbach, et la pompe
Bois-l'Hry, et combien d'autres encore, celles-l normes, bruyantes,
les pistons effronts, ou bien sourdes, discrtes, aux clapets savamment
huils, aux soupapes minuscules, pompes-bijoux, aussi tnues que ces
trompes d'insectes dont la soif fait des piqres et qui dposent du
venin  l'endroit o elles puisent leur vie, mais toutes fonctionnant
avec un mme ensemble, et devant fatalement amener, sinon une scheresse
complte, du moins une baisse srieuse de niveau.

Dj de mauvais bruits encore vagues, avaient circul  la Bourse?
tait-ce une manoeuvre de l'ennemi, de cet Hemerlingue auquel Jansoulet
faisait une guerre d'argent acharne, essayant de contrecarrer toutes
ses oprations financires, et perdant  ce jeu de trs fortes sommes,
parce qu'il avait contre lui sa propre fureur, le sang-froid de son
adversaire et les maladresses de Paganetti qui lui servait d'homme de
paille? En tout cas, l'toile d'or avait pli. Paul de Gry savait cela
par le pre Joyeuse entr comme comptable chez un agent de change et
trs au fait des choses de la Bourse; mais ce qui l'effrayait surtout,
c'tait l'agitation singulire du Nabab, ce besoin de s'tourdir
succdant  son beau calme de force, de srnit, et la perte de sa
sobrit mridionale, la faon dont il s'excitait avant le repas 
grands coups de _raki_, parlant haut, riant fort, comme un gros matelot
en borde. On sentait l'homme qui se surmne pour chapper  une
proccupation visible cependant dans la contraction subite de tous les
muscles de son visage au passage de la pense importune, ou quand il
feuilletait fivreusement son petit carnet ddor. Ce srieux entretien,
cette explication dcisive que Paul dsirait tant avoir avec lui,
Jansoulet n'en voulait  aucun prix. Il passait ses nuits au cercle, ses
matines au lit, et ds son rveil avait sa chambre remplie de monde,
des gens qui lui parlaient pendant qu'il s'habillait, auxquels il
rpondait le nez dans sa cuvette. Quand per miracle du Gry le
saisissait une seconde, il fuyait, lui coupait la parole par une Pas
maintenant, je vous en prie... A la fin le jeune homme eut recours aux
moyens hroques.

Un matin, vers cinq heures, Jansoulet, en revenant du cercle, trouva sur
sa table, prs de son lit, une petite lettre qu'il prit d'abord pour une
de ces dnonciations anonymes qu'il recevait  la journe. C'tait bien
une dnonciation, en effet, mais signe,  visage ouvert, respirant la
loyaut et la jeunesse srieuse de celui qui l'avait crite. De Gry lui
signalait trs nettement toutes les infamies, toutes les exploitations
dont il tait entour. Sans dtour, il dsignait les coquins par leur
nom. Pas un qui ne lui fut suspect parmi les commensaux ordinaires, pas
un qui vnt pour autre chose que pour voler ou mentir. Du haut en bas
de la maison, pillage et gaspillage. Les chevaux du Bois-l'Hry taient
tars, la galerie Schwalbach, une duperie, les articles de Mossard,
un chantage reconnu. De ces abus effronts, Gry avait fait un mmoire
dtaill, avec preuves  l'appui; mais c'tait le dossier de la _Caisse
territoriale_ qu'il recommandait spcialement  Jansoulet, comme le vrai
danger de la situation. Dans les autres affaires, l'argent seul courait
des risques; ici, l'honneur tait en jeu. Attirs par le nom du Nabab,
son titre du prsident du conseil, dans cet infme guet-apens, des
centaines d'actionnaires taient venus, chercheurs d'or  la suite de ce
mineur heureux. Cela lui crdit une responsabilit effroyable, dont il
se rendrait compte en lisant le dossier de l'affaire, qui n'tait que
mensonge et flouerie d'un bout  l'autre.

Vous trouverez le mmoire dont je vous parle, disait Paul de Gry en
terminant sa lettre, dans le premier tiroir de mon bureau. Diverses
quittances y sont jointes. Je n'ai pas mis cela dans votre chambre,
parce que je me mfie de Nol comme des autres. Ce soir, en partant, je
vous remettrai la clef. Car, je m'en vais, mon cher bienfaiteur et ami,
je m'en vais, plein de reconnaissance pour le bien que vous m'avez fait,
et dsol que votre confiance aveugle m'ait empch de vous le rendre
en partie. A l'heure qu'il est, ma conscience d'honnte homme me
reprocherait de rester plus longtemps inutile  mon poste. J'assiste 
un dsastre, au sac d'un Palais d't contre lesquels je ne puis rien;
mais mon coeur se soulve  tout ce que je vois. Je donne des poignes
de main qui me dshonorent. Je suis votre ami et je parais leur
complice. Et qui sait si,  force de vivre dans une pareille atmosphre,
je ne le serais pas devenu?

Cette lettre, qu'il lut lentement, profondment, jusque dans le blanc
des lignes et l'cart des mots, fit au Nabab une impression si vive,
qu'au lieu de se coucher, il se rendit tout de suite auprs de son jeune
secrtaire. Celui-ci occupait tout au bout des salons un cabinet de
travail dans lequel on lui faisait son lit sur un divan, installation
provisoire qu'il n'avait jamais voulu changer. Toute la maison dormait
encore. En traversant les grands salons en enfilade, qui, ne servant pas
 des rceptions du soir, gardaient constamment leurs rideaux ouverts,
et s'clairaient  cette heure des lueurs vagues d'une aube parisienne,
le Nabab s'arrta, frapp par l'aspect de souillure triste que son luxe
lui prsentait. Dans l'odeur lourde de tabac et de liqueurs diverses qui
flottait, les meubles, les plafonds, les boiseries apparaissaient, dj
fans et encore neufs. Des taches sur les satins frips, des cendres
ternissant les beaux marbres, des bottes marques sur les tapis
faisaient songer  un immense wagon de premire classe, o s'incrustent
toutes les paresses, les impatiences et l'ennui d'un long voyage, avec
le ddain gcheur du public pour un luxe qu'il a pay. Au milieu de
ce dcor tout pos, encore chaud de l'atroce comdie qui se jouait l
chaque jour, sa propre image reflte dans vingt glaces, froides et
blmes, se dressait devant lui, sinistre et comique  la fois, dpayse
dans son vtement d'lgance, les yeux bouffis, la face enflamme et
boueuse.

Quel lendemain visible et dsenchantant  l'existence folle qu'il
menait!

Il s'abma un moment dans de sombres penses; puis il eut ce coup
d'paules vigoureux qui lui tait familier, ce mouvement de porte-balles
par lequel il se dbarrassait des proccupations trop cruelles,
remettait en place ce fardeau que tout homme emporte avec lui, qui lui
courbe le dos, plus ou moins, selon son courage ou sa force, et entra
chez de Gry, dj lev, debout en face de son bureau ouvert, o il
classait des paperasses.

Avant tout, mon ami, dit Jansoulet en refermant doucement la porte sur
leur entretien, rpondez-moi franchement  ceci. Est-ce bien pour les
motifs exprims dans votre lettre que vous tes rsolu  me quitter? N'y
a-t-il pas l-dessous quelqu'une de ces infamies, comme je sais qu'il en
circule contre moi dans Paris? Vous seriez, j'en suis sr, assez loyal
pour me prvenir et me mettre  mme de me... de me disculper devant
vous.

Paul l'assura qu'il n'avait pas d'autres raisons pour partir, mais que
celles-l suffisaient certes, puisqu'il s'agissait d'une affaire de
conscience.

Alors, mon enfant, coutez-moi, et je suis sr de vous retenir... Votre
lettre, si loquente d'honntet, de sincrit, ne m'a rien appris, rien
dont je ne sois convaincu depuis trois mois. Oui, mon cher Paul, c'est
vous qui aviez raison; Paris est plus compliqu que je ne pensais. Il
m'a manqu en arrivant un cicerone honnte et dsintress, qui me mt
en garde contre les gens et les choses. Moi, je n'ai trouv que des
exploiteurs. Tout ce qu'il y a de coquins tars par la ville a dpos la
boue de ses bottes sur mes tapis... Je les regardais tout  l'heure, mes
pauvres salons. Ils auraient besoin d'un fier coup de balai; et je
vous rponds qu'il sera donn, jour de Dieu! et d'une rude poigne...
Seulement, j'attends pour cela d'tre dput. Tous ces gredins me
servent pour mon lection; et cette lection m'est trop ncessaire pour
que je m'expose  perdre la moindre chance... En deux mots, voici la
situation. Non-seulement, le bey entend ne pas me rendre l'argent que je
lui ai prt, il y a un mois; mais  mon assignation, il a rpondu par
une demande reconventionnelle de quatre-vingts millions, chiffre auquel
il estime l'argent que j'ai soutir  son frre... Cela, c'est un vol
pouvantable, une audacieuse calomnie... Ma fortune est  moi, bien 
moi... Je l'ai gagne dans mes trafics de commissionnaire. J'avais la
faveur d'Ahmed; lui-mme m'a fourni l'occasion de m'enrichir... Que
j'aie serr la vis quelquefois un peu fort, bien possible. Mais il ne
faut pas juger la chose avec des yeux d'Europen... L-bas, c'est connu
et reu, ces gains normes que font les Levantins; c'est la ranon des
sauvages qui nous initions au bien-tre occidental... Ce misrable
Hemerlingue, qui suggre au bey toute cette perscution contre moi, en a
bien fait d'autres... Mais  quoi bon discuter? Je suis dans le gueule
du loup. En attendant que j'aille m'expliquer devant ses tribunaux,--je
la connais, la justice d'Orient,--le bey a commenc par mettre l'embargo
sur tous mes biens, navires, palais et ce qu'ils contiennent...
L'affaire a t conduite trs rgulirement, sur un dcret du
Conseil-Suprme. On sent la patte d'Hemerlingue fils l-dessous... Si
je suis dput, ce n'est qu'une plaisanterie. Le Conseil rapporte son
dcret, et l'on me rend mes trsors avec toutes sortes d'excuses. Si je
ne suis pas nomm, je perds tout, soixante, quatre-vingts millions, mme
la possibilit de refaire ma fortune; c'est la ruine, le dshonneur, le
gouffre... Voyons, mon fils, est-ce que vous allez m'abandonner dans une
crise pareille?... Songez que je n'ai que vous au monde... Ma femme?
vous l'avez vue, vous savez quel soutien, quel conseil, elle est pour
son mari... Mes enfants? C'est comme si je n'en avais pas. Je ne les
vois jamais,  peine s'ils me reconnatraient dans la rue... Mon
horrible luxe a fait le vide des affections autour de moi, les a
remplaces par des intrts effronts... Je n'ai pour m'aimer que ma
mre, qui est loin, et vous, qui me venez de ma mre... Non, vous ne
me laisserez pas seul parmi toutes les calomnies qui rampent autour de
moi... C'est terrible, et vous saviez... Au cercle, au thtre,
partout o je vais, j'aperois la petite tte de vipere de la baronne
Hemerlingue, j'entends l'cho de ses sifflements, je sens le venin de
sa rage. Partout, des regards railleurs, des conversations interrompues
quand j'arrive, des sourires qui mentent ou des bienveillances dans
lesquelles se glisse un peu de piti. Et puis des dfections, des gens
qui s'cartent comme  l'approche d'un malheur. Ainsi, voil Flicia
Ruys, au moment d'achever mon buste, qui prtexte de je ne sais quel
accident pour ne pas l'envoyer au Salon. Je n'ai rien dit, j'ai eu l'air
de croire. Mais j'ai compris qu'il y avait de ce ct encore quelque
infamie... Et c'est une grande dception pour moi. Dans des crises aussi
graves que celles que je traverse, tout a son importance. Mon buste 
l'Exposition, sign de ce nom clbre, m'aurait servi beaucoup dans
Paris... Mais non, tout craque, tout me manque... Vous voyez bien que
vous ne pouvez pas me manquer...


FIN DU TOME PREMIER




TABLE


   I.  Les malades du docteur Jenkins

  II.  Un djeuner place Vendme

 III.  Mmoires d'un garon de bureau.--Simple coup d'oeil jet sur la
       _Caisse Territoriale_

  IV.  Un dbut dans le monde

   V.  La famille Joyeuse

  VI.  Flicia Ruys

 VII.  Jansoulet chez lui

VIII.  L'oeuvre de Bethlem

  IX.  Bonne Maman

   X.  Mmoires d'un garon de bureau.--Les domestiques

  XI.  Les ftes du bey

 XII.  Une lection corse





End of the Project Gutenberg EBook of Le nabab, tome I, by Alphonse Daudet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NABAB, TOME I ***

***** This file should be named 12726-8.txt or 12726-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/7/2/12726/

Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
