The Project Gutenberg EBook of Consuelo v.1 (1861), by George Sand

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Title: Consuelo v.1 (1861)

Author: George Sand

Release Date: June 20, 2004 [EBook #12666]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CONSUELO

PAR

GEORGE SAND




TOME PREMIER


1861




NOTICE


Ce long roman de _Consuelo_, suivi de _la Comtesse de Rudolstadt_ et
accompagn, lors de sa publication dans la _Revue indpendante_, de deux
notices sur _Jean Ziska_ et _Procope le Grand_, forme un tout assez
important comme apprciation et rsum de moeurs historiques. Le roman
n'est pas bien conduit. Il va souvent un peu  l'aventure, a-t-on dit;
il manque de proportion. C'est l'opinion de mes amis, et je la crois
fonde. Ce dfaut, qui ne consiste pas dans un _dcousu_, mais dans une
_sinuosit_ exagre d'vnements, a t l'effet de mon infirmit
ordinaire: l'absence de plan. Je le corrige ordinairement beaucoup quand
l'ouvrage, termin, est entier dans mes mains. Mais la grande
consommation de livres nouveaux qui s'est faite de 1835  1845
particulirement, la concurrence des journaux et des revues, l'avidit
des lecteurs, complice de celle des diteurs, ce furent l des causes de
production rapide et de publication pour ainsi dire force, Je
m'intressais vivement au succs de la _Revue indpendante_, fonde par
mes amis Pierre Leroux et Louis Viardot, continue par mes amis
Ferdinand Franois et Pernet. J'avais commenc _Consuelo_ avec le projet
de ne faire qu'une nouvelle. Ce commencement plut, et on m'engagea  le
dvelopper, en me faisant pressentir tout ce que le dix-huitime sicle
offrait d'intrt sous le rapport de l'art, de la philosophie et du
merveilleux, trois lments produits par ce sicle d'une faon
trs-htrogne en apparence, et dont le lien tait cependant curieux et
piquant  tablir sans trop de fantaisie.

Ds lors, j'avanai dans mon sujet, au jour le jour, lisant beaucoup et
produisant aussitt, pour chaque numro de la _Revue_ (car on me priait
de ne pas m'interrompre), un fragment assez considrable.

Je sentais bien que cette manire de travailler n'tait pas normale et
offrait de grands dangers; ce n'tait pas la premire fois que je m'y
tais laiss entraner; mais, dans un ouvrage d'aussi longue haleine et
appuy sur tant de ralits historiques, l'entreprise tait tmraire.
La premire condition d'un ouvrage d'art, c'est le temps et la libert.
Je parle ici de la libert qui consiste  revenir sur ses pas quand on
s'aperoit qu'on a quitt son chemin pour se jeter dans une traverse; je
parle du temps qu'il faudrait se rserver pour abandonner les sentiers
hasardeux et retrouver la ligne droite. L'absence de ces deux scurits,
cre  l'artiste une inquitude fivreuse, parfois favorable 
l'inspiration, parfois prilleuse pour la raison, qui, en somme, doit
enchaner le caprice, quelque carrire qui lui soit donne dans un
travail de ce genre.

Ma rflexion condamne donc beaucoup cette manire de produire. Qu'on
travaille aussi vite qu'on voudra et qu'on pourra: _le temps ne fait
rien  l'affaire_; mais entre la cration spontane et la publication,
il faudrait absolument le temps de relire l'ensemble et de l'expurger
des longueurs qui sont prcisment l'effet ordinaire de la
prcipitation. La fivre est bonne, mais la conscience de l'artiste a
besoin de passer en revue,  tte repose, avant de les raconter tout
haut, les songes qui ont charm sa divagation libre et solitaire.

Je me suis donc presque toujours abstenue depuis d'agir avec cette
complaisance mal entendue pour les autres et pour soi, et mes amis se
sont aperus d'une seconde manire, plus sobre et mieux digre, dont je
m'tais fait la promesse  moi-mme, en courant  travers champs aprs
la voyageuse _Consuelo_. Je sentais l un beau sujet, des types
puissants, une poque et des pays sems d'accidents historiques, dont le
ct intime tait prcieux  explorer; et j'avais regret de ne pouvoir
reprendre mon itinraire et choisir mes tapes,  mesure que j'avanais
au hasard, toujours frappe et tente par des horizons nouveaux.

Il y a dans _Consuelo_ et dans _La Comtesse de Rudolstadt_, des
matriaux pour trois ou quatre bons romans. Le dfaut, c'est d'avoir
entass trop de richesses brutes dans un seul. Ces richesses me venaient
 foison dans les lectures dont j'accompagnais mon travail. Il y avait
l plus d'une mine  explorer, et je ne pouvais rsister au dsir de
puiser un peu dans chacune, au risque de ne pas classer bien sagement
mes conqutes.

Tel qu'il est, l'ouvrage a de l'intrt et, contre ma coutume quand il
s'agit de mes ouvrages, j'en conseille la lecture. On y apprendra
beaucoup de choses qui ne sont pas nouvelles pour les gens instruits,
mais qui, par leur rapprochement, jettent une certaine lumire sur les
proccupations et, par consquent, sur l'esprit du sicle de
Marie-Thrse et de Frdric II, de Voltaire et de Cagliostro: sicle
trange, qui commence par des chansons, se dveloppe dans des
conspirations bizarres, et aboutit, par des ides profondes,  des
rvolutions formidables!

Que l'on fasse bon march de l'intrigue et de l'invraisemblance de
certaines situations; que l'on regarde autour de ces gens et de ces
aventures de ma fantaisie, on verra un monde o je n'ai rien invent, un
monde qui exist et qui a t beaucoup plus fantastique que mes
personnages et leurs vicissitudes: de sorte que je pourrais dire que ce
qu'il y a de plus impossible dans mon livre, est prcisment ce qui
s'est pass dans la ralit des choses.

GEORGE SAND.

Nohant, 15 septembre 1854.




CONSUELO




I.


Oui, oui, Mesdemoiselles, hochez la tte tant qu'il vous plaira; la
plus sage et la meilleure d'entre vous, c'est ... Mais je ne veux pas le
dire; car c'est la seule de ma classe qui ait de la modestie, et je
craindrais, en la nommant, de lui faire perdre  l'instant mme cette
rare vertu que je vous souhaite....

--_In nomine Patris, et Filii, et Spiritu Sancto_, chanta la Costanza
d'un air effront.

--_Amen_, chantrent en choeur toutes les autres petites filles.

--Vilain mchant! dit la Clorinda en faisant une jolie moue, et en
donnant un petit coup du manche de son ventail sur les doigts osseux et
rids que le matre de chant laissait dormir allongs sur le clavier
muet de l'orgue.

--A d'autres! dit le vieux professeur, de l'air profondment dsabus
d'un homme qui, depuis quarante ans, affronte six heures par jour toutes
les agaceries et toutes les mutineries de plusieurs gnrations
d'enfants femelles. Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il en mettant
ses lunettes dans leur tui et sa tabatire dans sa poche, sans lever
les yeux sur l'essaim railleur et courrouc, que cette sage, cette
docile, cette studieuse, cette attentive, cette bonne enfant, ce n'est
pas vous, signora Clorinda; ni vous, signora Costanza; ni vous non plus,
signora Zulietta; et la Rosina pas davantage, et Michela encore
moins....

--En ce cas, c'est moi ...--Non, c'est moi ...--Pas du tout, c'est
moi?--Moi!--Moi! s'crirent de leurs voix fltes ou perantes une
cinquantaine de blondines ou de brunettes, en se prcipitant comme une
vole de mouettes crieuses sur un pauvre coquillage laiss  sec sur la
grve par le retrait du flot.

Le coquillage, c'est--dire le maestro (et je soutiens qu'aucune
mtaphore ne pouvait tre mieux approprie  ses mouvements anguleux, 
ses yeux nacrs,  ses pommettes tachetes de rouge, et surtout aux
mille petites boucles blanches, raides et pointues de la perruque
professorale); le maestro, dis-je, forc par trois fois de retomber sur
la banquette aprs s'tre lev pour partir, mais calme et impassible
comme un coquillage berc et endurci dans les temptes, se fit longtemps
prier pour dire laquelle de ses lves mritait les loges dont il tait
toujours si avare, et dont il venait de se montrer si prodigue. Enfin,
cdant comme  regret  des prires que provoquait sa malice, il prit le
bton doctoral dont il avait coutume de marquer la mesure, et s'en
servit pour sparer et resserrer sur deux files son troupeau
indisciplin. Puis avanant d'un air grave entre cette double haie de
ttes lgres, il alla se poser dans le fond de la tribune de l'orgue,
en face d'une petite personne accroupie sur un gradin. Elle, les coudes
sur ses genoux, les doigts dans ses oreilles pour n'tre pas distraite
par le bruit, tudiait sa leon  demi-voix pour n'tre incommode 
personne, tortille et replie sur elle-mme comme un petit singe; lui,
solennel et triomphant, le jarret et le bras tendus, semblable au berger
Pris adjugeant la pomme, non  la plus belle, mais  la plus sage.

_Consuelo?_ l'Espagnole? s'crirent tout d'une voix les jeunes
choristes, d'abord frappes de surprise. Puis un clat de rire
universel, homrique, fit monter enfin le rouge de l'indignation et de
la colre au front majestueux du professeur.

La petite Consuelo, dont les oreilles bouches n'avaient rien entendu de
tout ce dialogue, et dont les yeux distraits erraient au hasard sans
rien voir, tant elle tait absorbe par son travail, demeura quelques
instants insensible  tout ce tapage. Puis enfin, s'apercevant de
l'attention dont elle tait l'objet, elle laissa tomber ses mains de ses
oreilles sur ses genoux, et son cahier de ses genoux  terre; elle resta
ainsi ptrifie d'tonnement, non confuse, mais un peu effraye, et
finit par se lever pour regarder derrire elle si quelque objet bizarre
ou quelque personnage ridicule n'tait point, au lieu d'elle, la cause
de cette bruyante gat.

Consuelo, lui dit le maestro en la prenant par la main sans s'expliquer
davantage, viens l, ma bonne fille, chante-moi le _Salve Regina_ de
Pergolse, que tu apprends depuis quinze jours, et que la Clorinda
tudie depuis un an.

Consuelo, sans rien rpondre, sans montrer ni crainte, ni orgueil, ni
embarras, suivit le matre de chant jusqu' l'orgue, o il se rassit et,
d'un air de triomphe, donna le ton  la jeune lve. Alors Consuelo,
avec simplicit et avec aisance, leva purement, sous les profondes
votes de la cathdrale, les accents de la plus belle voix qui les et
jamais fait retentir. Elle chanta le _Salve Regina_ sans faire une seule
faute de mmoire, sans hasarder un son qui ne ft compltement juste,
plein, soutenu ou bris  propos; et suivant avec une exactitude toute
passive les instructions que le savant matre lui avait donnes, rendant
avec ses facults puissantes les intentions intelligentes et droites du
bonhomme, elle fit, avec l'inexprience et l'insouciance d'un enfant, ce
que la science, l'habitude et l'enthousiasme n'eussent pas fait faire 
un chanteur consomm: elle chanta avec perfection. C'est bien, ma
fille, lui dit le vieux matre toujours sobre de compliments. Tu as
tudi avec attention, et tu as chant avec conscience. La prochaine
fois tu me rpteras la cantate de Scarlati que je t'ai enseigne.

--_Si, Signor professore_, rpondit Consuelo. A prsent je puis m'en
aller?

--Oui, mon enfant. Mesdemoiselles, la leon est finie.

Consuelo mit dans un petit panier ses cahiers, ses crayons, et son petit
ventail de papier noir, insparable jouet de l'Espagnole aussi bien que
de la Vnitienne, et dont elle ne se servait presque jamais, bien
qu'elle l'et toujours auprs d'elle. Puis elle disparut derrire les
tuyaux de l'orgue, descendit ave la lgret d'une souris l'escalier
mystrieux qui ramne  l'glise, s'agenouilla un instant en traversant
la nef du milieu, et, au moment de sortir, trouva auprs du bnitier un
beau jeune seigneur qui lui tendit le goupillon en souriant. Elle en
prit; et, tout en le regardant droit au visage avec l'aplomb d'une
petite fille qui ne se croit point et ne se sent point encore femme,
elle mla son signe de croix et son remercment d'une si plaisante
faon, que le jeune seigneur se prit  rire tout  fait. Consuelo se mit
 rire aussi; et tout  coup, comme si elle se ft rappel qu'on
l'attendait, elle prit sa course, et franchit le seuil de l'glise, les
degrs et le portique en un clin d'oeil.

Cependant le professeur remettait pour la seconde fois ses lunettes dans
la vaste poche de son gilet, et s'adressant aux colires silencieuses:
Honte  vous! mes belles demoiselles, leur disait-il. Cette petite
fille, la plus jeune d'entre vous, la plus nouvelle dans ma classe, est
seule capable de chanter proprement un solo; et dans les choeurs,
quelque sottise que vous fassiez autour d'elle, je la retrouve toujours
aussi ferme et aussi juste qu'une note de clavecin. C'est qu'elle a du
zle, de la patience, et ce que vous n'avez pas et que vous n'aurez
jamais, toutes tant que vous tes, _de la conscience!_

--Ah! voil son grand mot lch! s'cria la Costanza ds qu'il fut
sorti. Il ne l'avait dit que trente-neuf fois durant la leon, et il
ferait une maladie s'il n'arrivait  la quarantime.

--Belle merveille que cette Consuelo fasse des progrs! dit la Zulietta.
Elle est si pauvre! elle ne songe qu' se dpcher d'apprendre quelque
chose pour aller gagner son pain.

--On m'a dit que sa mre tait une Bohmienne, ajouta la Michelina, et
que la petite a chant dans les rues et sur les chemins avant de venir
ici. On ne saurait nier qu'elle a une belle voix; mais elle n'a pas
l'ombre d'intelligence, cette pauvre enfant! Elle apprend par coeur,
elle suit servilement les indications du professeur, et puis ses bons
poumons font le reste.

--Qu'elle ait les meilleurs poumons et la plus grande intelligence
par-dessus le march, dit la belle Clorinda, je ne voudrais pas lui
disputer ces avantages s'il me fallait changer ma figure contre la
sienne.

--Vous n'y perdriez dj pas tant! reprit Costanza, qui ne mettait pas
beaucoup d'entranement  reconnatre la beaut de Clorinda.

--Elle n'est pas belle non plus, dit une autre. Elle est jaune comme un
cierge pascal, et ses grands yeux disent rien du tout; et puis toujours
si mal habille. Dcidment c'est une laideron.

--Pauvre fille! c'est bien malheureux pour elle, tout cela: point
d'argent, et point de beaut!

C'est ainsi qu'elles terminrent le pangyrique de Consuelo, et qu'elles
se consolrent en la plaignant, de l'avoir admire tandis qu'elle
chantait.




II.


Ceci se passait  Venise il y a environ une centaine d'annes, dans
l'glise des _Mendicanti_, o le clbre maestro Porpora venait
d'essayer la rptition de ses grandes vpres en musique, qu'il devait y
diriger le dimanche suivant, jour de l'Assomption. Les jeunes choristes
qu'il avait si vertement gourmandes taient des enfants de ces
_scuole_, o elles taient instruites aux frais de l'tat, pour tre par
lui dotes ensuite, _soit pour le mariage, soit pour le clotre_, dit
Jean-Jacques Rousseau, qui admira leurs voix magnifiques vers la mme
poque, dans cette mme glise. Lecteur, tu ne te rappelles que trop ces
dtails, et un pisode charmant racont par lui  ce propos dans le
livre VIII des _Confessions_. Je n'aurai garde de transcrire ici ces
adorables pages, aprs lesquelles tu ne pourrais certainement pas te
rsoudre  reprendre les miennes; et bien autant ferais-je  ta place,
ami lecteur. J'espre donc que tu n'as pas en ce moment les
_Confessions_ sous la main, et je poursuis mon conte.

Toutes ces jeunes personnes n'taient pas galement pauvres, et il est
bien certain que, malgr la grande intgrit de l'administration,
quelques-unes se glissaient l, pour lesquelles c'tait plutt une
spculation qu'une ncessit de recevoir, aux frais de la Rpublique,
une ducation d'artiste et des moyens d'tablissement. C'est pourquoi
quelques-unes se permettaient d'oublier les saintes lois de l'galit;
grce auxquelles on les avait laisses s'asseoir furtivement sur les
mmes bancs que leurs pauvres soeurs. Toutes aussi ne remplissaient pas
les vues austres que la Rpublique avait sur leur sort futur. Il s'en
dtachait bien quelqu'une de temps en temps, qui, ayant profit de
l'ducation gratuite, renonait  la dot pour chercher ailleurs une plus
brillante fortune. L'administration, voyant que cela tait invitable,
avait quelquefois admis aux cours de musique les enfants des pauvres
artistes dont l'existence nomade ne permettait pas un bien long sjour 
Venise. De ce nombre tait la petite Consuelo, ne en Espagne, et
arrive de l en Italie en passant par Saint-Ptersbourg,
Constantinople, Mexico, ou Arkangel, ou par toute autre route encore
plus directe  l'usage des seuls Bohmiens.

Bohmienne, elle ne l'tait pourtant que de profession et par manire de
dire; car de race, elle n'tait ni Gitana ni Indoue, non plus
qu'Isralite en aucune faon. Elle tait de bon sang espagnol, sans
doute mauresque  l'origine, car elle tait passablement brune, et toute
sa personne avait une tranquillit qui n'annonait rien des races
vagabondes. Ce n'est point que de ces races-l je veuille mdire. Si
j'avais invent le personnage de Consuelo, je ne prtends point que je
ne l'eusse fait sortir d'Isral, ou de plus loin encore; mais elle tait
forme de la cte d'Ismal, tout le rvlait, dans son organisation. Je
ne l'ai point vue, car je n'ai pas encore cent ans, mais on me l'a
affirm, et je n'y puis contredire. Elle n'avait pas cette ptulance
fbrile interrompue par des accs de langueur apathique qui distingue
les _zingarelle_. Elle n'avait pas la curiosit insinuante et la
mendicit tenace d'une _ebbrea_ indigente. Elle tait aussi calme que
l'eau des lagunes, et en mme temps aussi active que les gondoles
lgres qui en sillonnent incessamment la face.

Comme elle grandissait beaucoup, et que sa mre tait fort misrable,
elle portait toujours ses robes trop courtes d'une anne; ce qui donnait
 ses longues jambes de quatorze ans, habitues  se montrer en public,
une sorte de grce sauvage et d'allure franche qui faisait plaisir et
piti  voir. Si son pied tait petit, on ne le pouvait dire, tant il
tait mal chauss. Eh revanche; sa taille, prise dans des _corps_
devenus trop troits et craqus  toutes les coutures, tait svelte et
flexible comme un palmier, mais sans forme, sans rondeur, sans aucune
sduction. La pauvre fille n'y songeait gure, habitue qu'elle tait 
s'entendre traiter de _guenon_, de _cdrat_, et de _moricaude_, par les
blondes, blanches et repltes filles de l'Adriatique. Son visage tout
rond, blme et insignifiant, n'et frapp personne, si ses cheveux
courts, pais et rejets derrire ses oreilles, en mme temps que son
air srieux et indiffrent  toutes les choses extrieures, ne lui
eussent donn une certaine singularit peu agrable. Les figures qui ne
plaisent pas perdent de plus en plus la facult de plaire. L'tre qui
les porte, indiffrent aux autres, le devient  lui-mme, et prend une
ngligence de physionomie qui loigne de plus en plus les regards. La
beaut s'observe, s'arrange, se soutient, se contemple, et se pose pour
ainsi dire sans cesse dans un miroir imaginaire plac devant elle. La
laideur s'oublie et se laisse aller. Cependant il en est de deux sortes:
l'une qui souffre et proteste sans cesse contre la rprobation gnrale
par une habitude de rage et d'envie: ceci est la vraie, la seule
laideur; l'autre, ingnue, insouciante, qui prend son parti, qui n'vite
et ne provoque aucun jugement, et qui gagne le coeur tout en choquant
les yeux: c'tait la laideur de Consuelo. Les personnes gnreuses qui
s'intressaient  elle regrettaient d'abord qu'elle ne ft pas jolie; et
puis, se ravisant, elles disaient, en lui prenant la tte avec cette
familiarit qu'on n'a pas pour la beaut: Eh bien, toi, tu as la mine
d'une bonne crature; et Consuelo tait fort contente, bien qu'elle
n'ignort point que cela voulait dire: Tu n'as rien de plus.

Cependant le jeune et beau seigneur qui lui avait offert de l'eau bnite
resta auprs de la coupe lustrale, jusqu' ce qu'il et vu dfiler l'une
aprs l'autre jusqu' la dernire des _scolari_. Il les regarda toutes
avec attention, et lorsque la plus belle, la Clorinda, passa prs de
lui, il lui donna l'eau bnite avec ses doigts, afin d'avoir le plaisir
de toucher les siens. La jeune fille rougit d'orgueil, et passa outre,
en lui jetant ce regard, ml de honte et d'audace, qui n'est
l'expression ni de la fiert ni de la pudeur.

Ds qu'elles furent rentres dans l'intrieur du couvent, le galant
patricien revint sous la nef, et abordant le professeur qui descendait
plus lentement de la tribune: Par le corps de Bacchus! vous allez me
dire, mon cher matre, s'cria-t-il, laquelle de vos lves a chant le
_Salve Regina_.

--Et pourquoi voulez-vous le savoir, comte Zustiniani? rpondit le
professeur en sortant avec lui de l'glise.

--Pour vous en faire mon compliment, reprit le patricien. Il y a
longtemps que je suis, non-seulement vos vpres, mais jusqu' vos
exercices; car vous savez combien je suis _dilettante_ de musique
sacre. Eh bien, voici la premire-fois que j'entends chanter du
Pergolse d'une manire aussi parfaite; et quant  la voix, c'est
certainement la plus belle que j'aie rencontre dans ma vie.

--Par le Christ! je le crois bien! rpliqua le professeur en savourant
une large prise de tabac avec complaisance et dignit.

--Dites-moi donc le nom de la crature cleste qui m'a jet dans de tels
ravissements. Malgr vos svrits et vos plaintes continuelles, on peut
dire que vous avez fait de votre cole une des meilleures d toute
l'Italie; vos choeurs sont excellents, et vos solos fort estimables;
mais la musique que vous faites excuter est si grande, si austre, que
bien rarement de jeunes filles peuvent en faire sentir toutes les
beauts....

--Elles ne les font point sentir, dit le professeur avec tristesse,
parce qu'elle ne les sentent point elles-mmes! Pour des voix fraches,
tendues, timbres, nous n'en manquons pas, Dieu merci! mais pour des
organisations musicales, hlas! qu'elles sont rares et incompltes!

--Du moins vous en possdez une admirablement doue: l'instrument est
magnifique, le sentiment parfait, le savoir remarquable. Nommez-la-moi
donc.

--N'est-ce pas, dit le professeur en ludant la question, qu'elle vous a
fait plaisir?

--Elle m'a pris au coeur, elle m'a arrach des larmes, et par des moyens
si simples, par des effets si peu cherchs, que je n'y comprenais rien
d'abord. Et puis, je me suis rappel ce que vous m'avez dit tant de fois
en m'enseignant votre art divin,  mon cher matre! et pour la premire
fois, moi j'ai compris combien vous aviez raison.

--Et qu'est-ce que je vous disais? reprit encore le maestro d'un air de
triomphe.

--Vous me disiez, rpondit le comte, que le grand, le vrai, le beau dans
les arts, c'tait le simple.

--- Je vous disais bien aussi qu'il y avait le _brillant_, le _cherch_,
l'_habile_, et qu'il y avait souvent lieu d'applaudir et de remarquer
ces qualits-l?

--Sans doute; mais de ces qualits secondaires  la vraie manifestation
du gnie, il y a un abme, disiez-vous. Eh bien, cher matre! votre
cantatrice est seule d'un ct, et toutes les autres sont en de.

--C'est vrai, et c'est bien dit, observa le professeur se frottant les
mains.

--Son nom? reprit le comte.

--Quel nom? dit le malin professeur.

--Et, _per Dio santo!_ celui de la sirne ou plutt de l'archange que je
viens d'entendre.

--Et qu'en voulez-vous faire de son nom, seigneur comte? rpliqua le
Porpora d'un ton svre.

--Monsieur le professeur, pourquoi voulez-vous m'en faire un secret?

--Je vous dirai pourquoi, si vous commencez par me dire  quelles fins
vous le demandez si instamment.

--N'est-ce pas un sentiment bien naturel et vritablement irrsistible,
que celui qui nous pousse  connatre,  nommer et  voir les objets de
notre admiration?

--Eh bien, ce n'est pas l votre seul motif; laissez-moi, cher comte,
vous donner ce dmenti. Vous tes grand amateur, et bon connaisseur en
musique, je le sais: mais vous tes, par-dessus tout, propritaire du
thtre San-Samuel. Vous mettez votre gloire, encore plus que votre
intrt,  attirer les plus beaux talents et les plus belles voix
d'Italie. Vous savez bien que nous donnons de bonnes leons; que chez
nous seulement se font les fortes tudes et se forment les grandes
musiciennes. Vous nous avez dj enlev la Corilla; et comme elle vous
sera peut-tre enleve au premier jour par un engagement avec quelque
autre thtre, vous venez rder autour de notre cole, pour voir si nous
ne vous avons pas form quelque nouvelle Corilla que vous vous tenez
prt  capturer ... Voil la vrit, monsieur le comte: avouez que j'ai
dit la vrit.

--Et quand cela serait, cher maestro, rpondit le comte en souriant, que
vous importe, et quel mal y trouvez-vous?

--J'en trouve un fort grand, seigneur comte; c'est que vous corrompez,
vous perdez ces pauvres cratures.

--Ah a, comment l'entendez-vous, farouche professeur? Depuis quand vous
faites-vous le pre gardien de ces vertus fragiles?

--Je l'entends comme il faut, monsieur le comte, et ne me soucie ni de
leur vertu, ni de leur fragilit; mais je me soucie de leur talent, que
vous dnaturez et que vous avilissez sur vos thtres, en leur donnant 
chanter de la musique vulgaire et de mauvais got. N'est-ce point une
dsolation, une honte de voir, cette Corilla, qui commenait 
comprendre grandement l'art srieux, descendre du sacr au profane, de
la prire au badinage, de l'autel au trteau, du sublime au ridicule,
d'Allegri et de Palestrina  Albinoni et au barbier Apollini?

--Ainsi vous refusez, dans votre rigorisme, de me nommer cette fille,
sur laquelle je ne puis avoir des vues, puisque j'ignore si elle possde
d'ailleurs les qualits requises pour le thtre?

--Je m'y refuse absolument.

--Et vous pensez que je ne le dcouvrirai pas?

--Hlas! vous le dcouvrirez, si telle est votre dtermination: mais je
ferai tout mon possible pour vous empcher de nous l'enlever.

--Eh bien; matre, vous tes dj  moiti vaincu; car je l'ai vue, je
l'ai devine, je l'ai reconnue, votre divinit mystrieuse.

--Oui da? dit le matre d'un air mfiant et rserv; en tes-vous bien
sr?

--Mes yeux et mon coeur me l'ont rvle; et je vais vous faire son
portrait pour vous en convaincre. Elle est grande: c'est, je crois, la
plus grande de toutes vos lves; elle est blanche comme la neige du
Frioul, et rose comme l'horizon au matin d'un beau jour; elle a des
cheveux dors, des yeux d'azur, un aimable embonpoint; et porte au doigt
un petit rubis qui m'a brl en effleurant ma main comme l'tincelle
d'un feu magique.

--Bravo! s'cria le Porpora d'un air narquois. Je n'ai rien  vous
cacher, en ce cas; et le nom de cette beaut, c'est la Clorinda. Allez
donc lui faire vos offres sduisantes; donnez-lui de l'or, des diamants
et des chiffons. Vous l'engagerez facilement dans votre troupe, et elle
pourra peut-tre vous remplacer la Corilla; car le public de vos
thtres prfre aujourd'hui de belles paules  de beaux sons, et des
yeux hardis  une intelligence leve.

--Me serais-je donc tromp, mon cher matre? dit le comte un peu confus;
la Clorinda ne serait-elle qu'une beaut vulgaire?

--Et si ma sirne, ma divinit, mon archange, comme il vous plat de
l'appeler, n'tait rien moins que belle? reprit le matre avec malice.

--Si elle tait difforme, je vous supplierais de ne jamais me la
montrer, car mon illusion serait trop cruellement dtruite. Si elle
tait seulement laide, je pourrais l'adorer encore; mais je ne
l'engagerais pas pour le thtre, parce que le talent sans la beaut
n'est parfois qu'un malheur, une lutte, une supplice pour une femme. Que
regardez-vous, maestro, et pourquoi vous arrtez-vous ainsi?

--Nous voici  l'embarcadre o se tiennent les gondoles, et je n'en
vois aucune. Mais vous, comte, que regardez-vous ainsi par l?

--Je regarde si ce jeune gars, que vous voyez assis sur les degrs de
l'embarcadre auprs d'une petite fille assez vilaine, n'est point mon
protg Anzoleto, le plus intelligent et le plus joli de nos petits
plbiens. Regardez-le, cher maestro, ceci vous intresse comme moi. Cet
enfant a la plus belle voix de tnor qui soit dans Venise; il a un got
passionn pour la musique et des dispositions incroyables. Il y a
longtemps que je veux vous parler de lui et vous prier de lui donner des
leons. Celui-l, je le destine vritablement  soutenir le succs de
mon thtre, et dans quelques annes, j'espre tre bien rcompens de
mes soins. Hol, Zoto! viens ici, mon enfant, que je te prsente 
l'illustre matre Porpora.

Anzoleto tira ses jambes nues de l'eau, o elles pendaient avec
insouciance tandis qu'il s'occupait  percer d'une grosse aiguille ces
jolies coquillages qu'on appelle potiquement  Venise _fiori di mare_.
Il avait pour tout vtement une culotte fort rpe et une chemise assez
fine, mais fort dchire,  travers laquelle on voyait ses paules
blanches et modeles comme celles d'un petit Bacchus antique. Il avait
effectivement la beaut grecque d'un jeune faune, et sa physionomie
offrait le mlange singulier, mais bien frquent dans ces crations de
la statuaire paenne, d'une mlancolie rveuse et d'une ironique
insouciance. Ses cheveux crpus, bien que fins, d'un blond vif un peu
cuivr par le soleil, se roulaient en mille boucles paisses et courtes
autour de son cou d'albtre. Tous ses traits taient d'une perfection
incomparable; mais il y avait, dans le regard pntrant de ses yeux
noirs comme l'encre, quelque chose de trop hardi qui ne plut pas au
professeur. L'enfant se leva bien vite  la voix de Zustiniani, jeta
tous ses coquillages sur les genoux de la petite fille assise  ct de
lui, et tandis que celle-ci, sans se dranger, continuait  les enfiler
et a les entremler de petites perles d'or, il s'approcha, et vint
baiser la main du comte,  la manire du pays.

--Voici en effet un beau garon, dit le professeur en lui donnant une
petite tape sur la joue. Mais il me parat occup  des amusements bien
purils pour son ge: car enfin il a bien dix-huit ans, n'est-ce pas?

--Dix-neuf bientt, _sior profesor_, rpondit Anzoleto dans le dialecte
vnitien; mais si je m'amuse avec des coquilles, c'est pour aider la
petite Consuelo qui fabrique des colliers.

--Consuelo, rpondit le matre en se rapprochant de son lve avec le
comte et Anzoleto, je ne croyais pas que tu eusses le got de la parure.

--Oh! ce n'est pas pour moi, monsieur le professeur, rpondit Consuelo
en se levant  demi avec prcaution pour ne pas faire tomber dans l'eau
les coquilles entasses dans son tablier; c'est pour le vendre, et pour
acheter du riz et du mas.

--Elle est pauvre, et elle nourrit sa mre, dit le Porpora. coute,
Consuelo: quand vous tes dans l'embarras, ta mre et toi, il faut venir
me trouver; mais je te dfends de mendier, entends-tu bien?

--Oh! vous n'avez que faire de le lui dfendre, _sior profesor_,
rpondit vivement Anzoleto; elle ne le ferait pas; et puis, moi, je l'en
empcherais.

--Mais toi, tu n'as rien? dit le comte.

--Rien que vos bonts, seigneur illustrissime; mais nous partageons, la
petite et moi.

--- Elle donc ta parente?

--Non, c'est une trangre, c'est Consuelo.

--Consuelo? quel nom bizarre! dit le comte.

--Un beau nom, illustrissime, reprit Anzoleto; cela veut dire
consolation.

--A la bonne heure. Elle est ton amie,  ce qu'il me semble?

--Elle est ma fiance, seigneur.

--Dj? Voyez ces enfants qui songent dj au mariage!

--Nous nous marierons le jour o vous signerez mon engagement au thtre
de San-Samuel, illustrissime.


--En ce cas, vous attendrez encore longtemps, mes petits.

--Oh! nous attendrons, dit Consuelo avec le calme enjou de
l'innocence.

Le comte et le maestro s'gayrent quelques moments de la candeur, et
des reparties de ce jeune couple; puis, ayant donn rendez-vous 
Anzoleto pour qu'il ft entendre sa voix au professeur le lendemain, ils
s'loignrent, le laissant  ses graves occupations.

Comment trouvez-vous cette petite fille? dit le professeur 
Zustiniani.

--Je l'avais vue dj, il n'y a qu'un instant, et je la trouve assez
laide pour justifier l'axiome qui dit: Aux yeux d'un homme de dix-huit
ans, toute femme semble belle.

--C'est bon, rpondit le professeur; maintenant je puis donc vous dire
que votre divine cantatrice, votre sirne, votre mystrieuse beaut,
c'tait Consuelo.

--Elle! ce sale enfant? cette noire et maigre sauterelle? impossible,
maestro!

--Elle-mme, seigneur comte. Ne ferait-elle pas une _prima donna_ bien
sduisante?

Le comte s'arrta, se retourna, examina encore de loin Consuelo, et
joignant les mains avec un dsespoir assez comique:

Juste ciel! s'cria-t-il, peux-tu faire de semblables mprises, et
verser le feu du gnie dans des ttes si mal bauches!

--Ainsi, vous renoncez  vos projets coupables? Dit le professeur.

--Bien certainement.

--Vous me le promettez? ajouta le Porpora.

--Oh! je vous le jure, rpondit le comte.




III.


clos sous le ciel de l'Italie, lev par hasard comme un oiseau des
rivages, pauvre, orphelin abandonn, et cependant heureux dans le
prsent et confiant dans l'avenir comme un enfant de l'amour qu'il tait
sans doute, Anzoleto, ce beau garon de dix-neuf ans, qui passait tous
ses jours auprs de la petite Consuelo, dans la plus complte libert,
sur le pav de Venise, n'en tait pas, comme on peut le croire,  ses
premires amours. Initi aux volupts faciles qui s'taient offertes 
lui plus d'une fois, il et t us dj et corrompu peut-tre, s'il et
vcu dans nos tristes climats, et si la nature l'et dou d'une
organisation moins riche. Mais, dvelopp de bonne heure et destin 
une longue et puissante virilit, il avait encore le coeur pur et les
sens contenus par la volont. Le hasard lui avait fait rencontrer la
petite Espagnole devant les Madoriettes, chantant des cantiques par
dvotion; et lui, pour le plaisir d'exercer sa voix, il avait chant
avec elle aux toiles durant des soires entires. Et puis ils s'taient
rencontrs sur les sables du Lido, ramassant des coquillages, lui pour
les manger, elle pour en faire des chapelets et des ornements. Et puis
encore ils s'taient rencontrs  l'glise, elle priant le bon Dieu de
tout son coeur, lui regardant les belles dames de tous ses yeux. Et dans
toutes ces rencontres, Consuelo lui avait sembl si bonne, si douce, si
obligeante, si gaie, qu'il s'tait fait son ami et son compagnon
insparable, sans trop savoir pourquoi ni comment. Anzoleto ne
connaissait encore de l'amour que le plaisir. Il prouva de l'amiti
pour Consuelo; et comme il tait d'un pays et d'un peuple o les
passions rgnent plus que les attachements, il ne sut point donner 
cette amiti un autre nom que celui d'amour. Consuelo accepta cette
faon de parler; aprs qu'elle eut fait  Anzoleto l'objection suivante:
Si tu te dis mon amoureux, c'est donc que tu veux te marier avec moi?
et qu'il lui eut rpondu: Bien certainement, si tu le veux, nous nous
marierons ensemble.

Ce fut ds lors une chose arrte. Peut-tre qu'Anzoleto s'en fit un
jeu, tandis que Consuelo y crut de la meilleure foi du monde. Mais il
est certain que dj ce jeune coeur prouvait ces sentiments contraires
et ces motions compliques qui agitent et dsunissent l'existence des
hommes blass.

Abandonn  des instincts violents, avide de plaisirs, n'aimant que ce
qui servait  son bonheur, hassant et fuyant tout ce qui s'opposait 
sa joie, artiste jusqu'aux os, c'est--dire cherchant et sentant la vie
avec une intensit effrayante, il trouva que ses matresses lui
imposaient les souffrances et les dangers de passions qu'il n'prouvait
pas profondment. Cependant il les voyait de temps en temps; rappel par
ses dsirs, repouss bientt aprs par la satit ou le dpit. Et quand
cet trange enfant avait ainsi dpens sans idal et sans dignit
l'excs de sa vie, il sentait le besoin d'une socit douce et d'une
expansion chaste et sereine. Il et put dire dj, comme Jean-Jacques:
Tant il est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins
la dbauche qu'un certain agrment de vivre auprs d'elles! Alors, sans
se rendre compte du charme qui l'attirait vers Consuelo, n'ayant gure
encore le sens du beau, et ne sachant si elle tait laide ou jolie,
enfant lui-mme au point de s'amuser avec elle de jeux au-dessous de son
ge, homme au point de respecter scrupuleusement ses quatorze ans, il
menait avec elle, en public, sur les marbres et sur les flots de Venise,
une vie aussi heureuse, aussi pure, aussi cache, et presque aussi
potique que celle de Paul et Virginie sous les pamplemousses du dsert.
Quoiqu'ils eussent une libert plus absolue et plus dangereuse, point de
famille, point de mres vigilantes et tendres pour les former  la
vertu, point de serviteur dvou pour les chercher le soir et les
ramener au bercail; pas mme un chien pour les avertir du danger, ils ne
firent aucun genre de chute. Ils coururent les lagunes en barque
dcouverte,  toute heure et par tous les temps, sans rames et sans
pilote; ils errrent sur les paludes sans guide, sans montre, et sans
souci de la mare montante; ils chantrent devant les chapelles dresses
sous la vigne au coin des rues, sans songer  l'heure avance, et sans
avoir besoin d'autre lit jusqu'au matin que la dalle blanche encore
tide des feux du jour. Ils s'arrtrent devant le thtre de
Pulcinella, et suivirent avec une attention passionne le drame
fantastique de la belle Corisande, reine des marionnettes, sans se
rappeler l'absence du djeuner el le peu de probabilit du souper. Ils
se livrrent aux amusements effrns du carnaval, ayant pour tout
dguisement et pour toute parure, lui sa veste retourne  l'envers,
elle un gros noeud de vieux rubans sur l'oreille. Ils firent des repas
somptueux sur la rampe d'un pont, ou sur les marches d'un palais avec
des fruits de mer[1], des tiges de fenouil cru, ou des corces de
cdrat. Enfin ils menrent joyeuse et libre vie, sans plus de caresses
prilleuses ni de sentiments amoureux que n'en eussent chang deux
honntes enfants du mme ge et du mme sexe. Les jours, les annes
s'coulrent. Anzoleto eut d'autres matresses; Consuelo ne sut pas mme
qu'on pt avoir d'autres amours que celui dont elle tait l'objet. Elle
devint une jeune fille sans se croire oblige  plus de rserve avec son
fianc; et lui la vit grandir et se transformer, sans prouver
d'impatience et sans dsirer de changement  cette intimit sans nuage,
sans scrupule, sans mystre, et sans remords.

[1 Diverses sortes de coquillages trs-grossier et  fort bas prix dont
le peuple de Venise est friand.]

Il y avait quatre ans dj que le professeur Porpora et le comte
Zustiniani s'taient mutuellement prsent leurs _petits musiciens_, et
depuis ce temps le comte n'avait plus pens  la jeune chanteuse de
musique sacre; depuis ce temps, le professeur avait galement oubli le
bel Anzoleto, vu qu'il ne l'avait trouv, aprs un premier examen, dou
d'aucune des qualits qu'il exigeait dans un lve: d'abord une nature
d'intelligence srieuse et patiente, ensuite une modestie pousse
jusqu' l'annihilation de l'lve devant les matres, enfin une absence
complte d'tudes musicales antrieures  celles qu'il voulait donner
lui-mme. Ne me parlez jamais, disait-il, d'un colier dont le cerveau
ne soit pas sous ma volont comme une table rase, comme une cire vierge
o je puisse jeter la premire empreinte. Je n'ai pas le temps de
consacrer une anne  faire dsapprendre avant de commencer  montrer.
Si vous voulez que j'crive sur une ardoise, prsentez-la-moi nette. Ce
n'est pas tout, donnez-la-moi de bonne qualit. Si elle est trop
paisse, je ne pourrai l'entamer; si elle est trop mince, je la briserai
au premier trait. En somme, bien qu'il reconnt les moyens
extraordinaires du jeune Anzoleto, il dclara au comte, avec quelque
humeur et avec une ironique humilit  la fin de la premire leon, que
sa mthode n'tait pas le fait d'un lve dj si avanc, et que le
premier matre venu _suffirait pour embarrasser et retarder les progrs
naturels et le dveloppement invincible de cette magnifique
organisation_.

Le comte envoya son protg chez le professeur Mellifiore, qui de
roulade en cadence, et de trilles en grupetti, le conduisit  l'entier
dveloppement de ses qualits brillantes; si bien que lorsqu'il eut
vingt-trois ans accomplis, il fut jug, par tous ceux qui l'entendirent
dans le salon du comte, capable de dbuter  San-Samuel avec un grand
succs dans les premiers rles.


Un soir, toute la noblesse dilettante, et tous les artistes un peu
renomms qui se trouvaient  Venise furent pris d'assister  une
preuve finale et dcisive. Pour la premire fois de sa vie, Anzoleto
quitta sa souquenille plbienne, endossa un habit noir, une veste de
satin, releva et poudra ses beaux cheveux, chaussa des souliers 
boucles, prit un maintien compos, et se glissa sur la pointe du pied
jusqu' un clavecin, o,  la clart de cent bougies, et sous les
regards de deux ou trois cents personnes, il suivit des yeux la
ritournelle, enflamma ses poumons, et se lana, avec son audace, son
ambition et son _ut_ de poitrine, dans cette carrire prilleuse o, non
pas un jury, non pas un juge, mais tout un public, tient d'une main la
palme et de l'autre le sifflet.

Si Anzoleto tait mu intrieurement, il ne faut pas le demander;
cependant il y parut fort peu, et  peine ses yeux perants, qui
interrogeaient  la drobe ceux des femmes, eurent-ils devin cette
approbation secrte qu'on refuse rarement  un aussi beau jeune homme, 
peine les amateurs, surpris d'une telle puissance de timbre et d'une
telle facilit de vocalisation, eurent-ils fait entendre autour d'eux
des murmures favorables, que la joie et l'espoir inondrent tout son
tre. Alors aussi, pour la premire fois de sa vie, Anzoleto, jusque-l
vulgairement compris et vulgairement enseign, sentit qu'il n'tait
point un homme vulgaire, et transport par le besoin et le sentiment du
triomphe, il chanta avec une nergie, une originalit et une verve
remarquables. Certes, son got ne fut pas toujours pur, ni son excution
sans reproche dans toutes les parties du morceau; mais il sut toujours
se relever par des traits d'audace, par des clairs d'intelligence et
des lans d'enthousiasme. Il manqua des effets que le compositeur avait
mnags; mais il en trouva d'autres auxquels personne n'avait song, ni
l'auteur qui les avait tracs, ni le professeur qui les avait
interprts, ni aucun des virtuoses qui les avaient rendus. Ces
hardiesses saisirent et enlevrent tout le monde. Pour une innovation,
on lui pardonna dix maladresses; pour un sentiment individuel, dix
rbellions contre la mthode. Tant il est vrai qu'en fait d'art, le
moindre clair de gnie, le moindre essor vers de nouvelles conqutes,
exerce sur les hommes plus de fascination que toutes les ressources et
toutes les lumires de la science dans les limites du connu.

Personne peut-tre ne se rendit compte des causes et personne n'chappa
aux effets de cet enthousiasme. La Corilla venait d'ouvrir la sance par
un grand air bien chant et vivement applaudi; cependant le succs
qu'obtint le jeune dbutant effaa tellement le sien qu'elle en
ressentit un mouvement de rage. Mais au moment o Anzoleto, accabl de
louanges et de caresses, revint auprs du clavecin o elle tait assise,
il lui dit en se penchant vers elle avec un mlange de soumission et
d'audace: Et vous, reine du chant, reine de la beaut, n'avez-vous pas
un regard d'encouragement pour le pauvre malheureux qui vous craint et
qui vous adore?

La prima-donna, surprise de tant de hardiesse, regarda de prs ce beau
visage qu'elle avait  peine daign apercevoir; car quelle femme vaine
et triomphante daignerait faire attention  un enfant obscur et pauvre?
Elle le remarqua enfin; elle fut frappe de sa beaut: son regard plein
de feu pntra en elle, et, vaincue, fascine  son tour, elle laissa
tomber sur lui une longue et profonde oeillade qui fut comme le scel
appos sur son brevet de clbrit. Dans cette mmorable soire,
Anzoleto avait domin son public et dsarm son plus redoutable ennemi;
car la belle cantatrice n'tait pas seulement reine sur les planches,
mais encore  l'administration et dans le cabinet du comte Zustiniani.




IV.


Au milieu des applaudissements unanimes, et mme un peu insenss, que la
voix et la manire du dbutant avaient provoqus, un seul auditeur,
assis sur le bord de sa chaise, les jambes serres et les mains
immobiles sur ses genoux,  la manire des dieux gyptiens, restait muet
comme un sphinx et mystrieux comme un hiroglyphe: c'tait le savant
professeur et compositeur clbre, Porpora. Tandis que son galant
collgue, le professeur Mellifiore, s'attribuant tout l'honneur du
succs d'Anzoleto, se pavanait auprs des femmes, et saluait tous les
hommes avec souplesse pour remercier jusqu' leurs regards, le matre du
chant sacr se tenait l les yeux  terre, les sourcils froncs, la
bouche close, et comme perdu dans ses rflexions. Lorsque toute la
socit, qui tait prie ce soir-la  un grand bal chez la dogaresse, se
fut coule peu  peu, et que les dilettanti les plus chauds restrent
seulement avec quelques dames et les principaux artistes autour du
clavecin, Zustiniani s'approcha du svre maestro.

--C'est trop bouder contre les modernes, mon cher professeur, lui
dit-il, et votre silence ne m'en impose point. Vous voulez jusqu'au bout
fermer vos sens  cette musique profane et  cette manire nouvelle qui
nous charment. Votre coeur s'est ouvert malgr vous, et vos oreilles ont
reu le venin de la sduction.

--Voyons, _sior profesor_, dit en dialecte la charmante Corilla,
reprenant avec son ancien matre les manires enfantines de la _scuola_,
il faut que vous m'accordiez une grce....

--Loin de moi, malheureuse fille! s'cria le matre, riant  demi, et
rsistant avec un reste d'humeur aux caresses de son inconstante lve.
Qu'y a-t-il dsormais de commun entre nous? Je ne te connais plus. Porte
ailleurs tes beaux sourires et tes gazouillements perfides.

--Le voil qui s'adoucit, dit la Corilla en prenant d'une main le bras
du dbutant, sans cesser de chiffonner de l'autre l'ample cravate
blanche du professeur. Viens ici, Zoto[1], et plie le genou devant le
plus savant matre de chant de toute l'Italie. Humilie-toi, mon enfant,
et dsarme sa rigueur. Un mot de lui, si tu peux l'obtenir, doit avoir
plus de prix pour toi que toutes les trompettes de la renomme.

[1 Contraction d'_Anzoleto_, qui est le diminutif d'_Angelo, Anzolo_ en
dialecte.]

--Vous avez t bien svre pour moi, monsieur le professeur, dit
Anzoleto en s'inclinant devant lui avec une modestie un peu railleuse;
cependant mon unique pense, depuis quatre ans, a t de vous faire
rvoquer un arrt bien cruel; et si je n'y suis pas parvenu ce soir,
j'ignore si j'aurai le courage de reparatre devant le public, charg
comme me voil de votre anathme.

--Enfant, dit le professeur en se levant avec une vivacit et en parlant
avec une conviction qui le rendirent noble et grand, de crochu et
maussade qu'il semblait  l'ordinaire, laisse aux femmes les mielleuses
et perfides paroles. Ne t'abaisse jamais au langage de la flatterie,
mme devant ton suprieur,  plus forte raison devant celui dont tu
ddaignes intrieurement le suffrage. Il y a une heure tu tais l-bas
dans ce coin, pauvre, ignor, craintif; tout ton avenir tenait  un
cheveu,  un son de ton gosier,  un instant de dfaillance dans tes
moyens,  un caprice de ton auditoire. Un hasard, un effort, un instant,
t'ont fait riche, clbre, insolent. La carrire est ouverte, tu n'as
plus qu' y courir tant que tes forces t'y soutiendront. coute donc;
car pour la premire fois, pour la dernire peut-tre, tu vas entendre
la vrit. Tu es dans une mauvaise voie, tu chantes mal, et tu aimes la
mauvaise musique. Tu ne sais rien, tu n'as rien tudi  fond. Tu n'as
que de l'exercice et de la facilit. Tu te passionnes  froid; tu sais
roucouler, gazouiller comme ces demoiselles gentilles et coquettes
auxquelles on pardonne de minauder ce qu'elles ne savent pas chanter.
Mais tu ne sais point phraser, tu prononces mal, tu as un accent
vulgaire, un style faux et commun. Ne te dcourage pas pourtant; tu as
tous les dfauts, mais tu as de quoi les vaincre; car tu as les qualits
que ne peuvent donner ni l'enseignement ni le travail; tu as ce que ne
peuvent faire perdre ni les mauvais conseils ni les mauvais exemples, tu
as le feu sacr ... tu as le gnie!... Hlas! un feu qui n'clairera
rien de grand, un gnie qui demeurera strile ... car, je le vois dans
tes yeux, comme je l'ai senti dans ta poitrine, tu n'as pas le culte de
l'art, tu n'as pas de foi pour les grands matres, ni de respect pour
les grandes crations; tu aimes la gloire, rien que la gloire, et pour
toi seul ... Tu aurais pu ... tu pourrais ... Mais non, il est trop tard,
ta destine sera la course d'un mtore, comme celle de....

Et le professeur enfonant brusquement son chapeau sur sa tte, tourna
le dos, et s'en alla sans saluer personne, absorb qu'il tait dans le
dveloppement intrieur de son nigmatique sentence.

Quoique tout le monde s'effort de rire des bizarreries du professeur,
elles laissrent une impression pnible et comme un sentiment de doute
et de tristesse durant quelques instants. Anzoleto fut le premier qui
parut n'y plus songer, bien qu'elles lui eussent caus une motion
profonde de joie, d'orgueil, de colre et d'mulation dont toute sa vie
devait tre dsormais la consquence. Il parut uniquement occup de
plaire  la Corilla; et il sut si bien le lui persuader, qu'elle s'prit
de lui trs srieusement  cette premire rencontre. Le comte Zustiniani
n'tait pas fort jaloux d'elle, et peut-tre avait-il ses raisons pour
ne pas la gner beaucoup. De plus, il s'intressait  la gloire et 
l'clat de son thtre plus qu' toute chose au monde; non qu'il ft
_vilain_  l'endroit des richesses, mais parce qu'il tait vraiment;
fanatique de ce qu'on appelle les _beaux-arts_. C'est, selon moi, une
expression qui convient  un certain sentiment vulgaire; tout italien et
par consquent passionn sans beaucoup de discernement. Le _culte de
l'art_, expression plus moderne, et dont tout le monde ne se servait pas
il y a cent ans, a un sens tout autre que le _got des beaux-arts_. Le
comte tait en effet _homme de got_ comme on l'entendait alors,
amateur, et rien de plus. Mais la satisfaction de ce got tait la plus
grande affaire de sa vie. Il aimait  s'occuper du public et  l'occuper
de lui;  frquenter les artistes,  rgner sur la mode,  faire parler
de son thtre, de son luxe, de son amabilit, de sa magnificence. Il
avait, en un mot, la passion dominante des grands seigneurs de province,
l'ostentation. Possder et diriger un thtre tait le meilleur moyen de
contenter et de divertir toute la ville. Plus heureux encore s'il et pu
faire asseoir toute la Rpublique  sa table! Quand des trangers
demandaient au professeur Porpora ce que c'tait que le comte
Zustiniani, il avait coutume de rpondre: C'est un homme qui aime 
rgaler, et qui sert de la musique sur son thtre comme des faisans sur
sa table.

Vers une heure du matin on se spara.

Anzolo, dit la Corilla, qui se trouvait seule avec lui dans une
embrasure du balcon, o demeures-tu?

A cette question inattendue, Anzoleto se sentit rougir et plir presque
simultanment; car comment avouer  cette merveilleuse et opulente
beaut qu'il n'avait quasi ni feu ni lieu? Encore cette rponse et-elle
t plus facile  faire que l'aveu de la misrable tanire o il se
retirait les nuits qu'il ne passait pas par got ou par ncessit  la
belle toile.

Eh bien, qu'est-ce que ma question a de si extraordinaire? dit la
Corilla en riant de son trouble.

--Je me demandais, moi, rpondit Anzoleto avec beaucoup de prsence
d'esprit, quel palais de rois ou de fes pourrait tre digne de
l'orgueilleux mortel qui y porterait le souvenir d'un regard d'amour de
la Corilla!

--Et que prtend dire par l ce flatteur? reprit-elle en lui lanant le
plus brlant regard qu'elle put tirer de son arsenal de diableries.

--Que je n'ai pas ce bonheur, rpondit le jeune homme; mais que si je
l'avais, j'aurais l'orgueil de ne vouloir demeurer qu'entre le ciel et
la mer, comme les toiles.

--Ou comme les _cuccali?_ s'cria la cantatrice en clatant de rire. On
sait que les golands sont des oiseaux d'une simplicit proverbiale, et
que leur maladresse quivaut, dans le langage de Venise,  notre
locution, _tourdi comme un hanneton._

--Raillez-moi, mprisez-moi, rpondit Anzoleto; je crois que j'aime
encore mieux cela que de ne pas vous occuper du tout.

--Allons, puisque tu ne veux me rpondre que par mtaphores,
reprit-elle, je vais t'emmener dans ma gondole, sauf  t'loigner de ta
demeure, au lieu de t'en rapprocher. Si je te joue ce mauvais tour,
c'est ta faute.

--Etait-ce l le motif de votre curiosit, signora? En ce cas ma rponse
est bien courte et bien claire: Je demeure sur les marches de votre
palais.

--Va donc m'attendre sur les marches de celui o nous sommes, dit la
Corilla en baissant la voix; car Zustiniani pourrait bien blmer
l'indulgence avec laquelle j'coute tes fadaises.

Dans le premier lan de sa vanit, Anzoleto s'esquiva, et courut
voltiger de l'embarcadre du palais  la proue de la gondole de Corilla,
comptant les secondes aux battements rapides de son coeur enivr. Mais
avant qu'elle part sur les marches du palais, bien des rflexions
passrent par la cervelle active et ambitieuse du dbutant. La Corilla
est toute-puissante, se dit-il, mais si,  force de lui plaire, j'allais
dplaire au comte? ou bien si j'allais par mon trop facile triomphe, lui
faire perdre la puissance qu'elle tient de lui, en le dgotant tout 
fait d'une matresse si volage?

Dans ces perplexits, Anzoleto mesura de l'oeil l'escalier qu'il pouvait
remonter encore, et il songeait  effectuer son vasion, lorsque les
flambeaux brillrent sous le portique, et la belle Corilla, enveloppe
de son mantelet d'hermine, parut sur les premiers degrs, au milieu d'un
groupe de cavaliers jaloux de soutenir son coude arrondi dans le creux
de leur main, et de l'aider ainsi  descendre, comme c'est la coutume 
Venise.

Eh bien, dit le gondolier de la prima-donna  Anzoleto perdu, que
faites-vous l? Entrez dans la gondole bien vite, si vous en avez la
permission; ou bien suivez la rive et courez, car le seigneur comte est
avec la signora.

Anzoleto se jeta au fond de la gondole sans savoir ce qu'il faisait. Il
avait la tte perdue. Mais  peine y fut-il, qu'il s'imagina la stupeur
et l'indignation qu'prouverait le comte s'il entrait dans la gondole
avec sa matresse, en trouvant l son insolent protg. Son angoisse fut
d'autant plus cruelle qu'elle se prolongea plus de cinq minutes. La
signera s'tait arrte au beau milieu de l'escalier. Elle causait,
riait trs-haut avec son cortge, et, discutant sur un trait, elle le
rptait  pleine voix de plusieurs manires diffrentes. Sa voix claire
et vibrante allait se perdre sur les palais et sur les coupoles du
canal, comme le chant du coq rveill avant l'aube se perd dans le
silence des campagnes.

Anzoleto, n'y pouvant plus tenir, rsolut de s'lancer dans l'eau par
l'ouverture de la gondole qui ne faisait pas face  l'escalier. Dj il
avait fait glisser la glace dans son panneau de velours noir, et dj il
avait pass une jambe dehors, lorsque le second rameur de la prima-donna,
celui qui occupait  la poupe, se penchant vers lui sur le flanc de la
cabanette, lui dit  voix basse:

Puisqu'on chante, cela veut dire que vous devez vous tenir coi, et
attendre sans crainte.

Je ne connaissais pas les usages, pensa Anzoleto, et il attendit, mais
non sans un reste de frayeur douloureuse. La Corilla se donna le plaisir
d'amener le comte jusqu' la proue de sa gondole, et de s'y tenir debout
en lui adressant les compliments de _felicissima notte_, jusqu' ce
qu'elle et quitt la rive: puis elle vint s'asseoir auprs de son
nouvel amant avec autant de naturel et de tranquillit que si elle n'et
pas risqu la vie de celui-ci et sa propre fortune  ce jeu impertinent.

Vous voyez bien la Corilla? disait pendant ce temps Zustiniani au comte
Barberigo; eh bien, je parierai ma tte qu'elle n'est pas seule dans sa
gondole.

--Et comment pouvez-vous avoir une pareille ide? reprit Barberigo.

--Parce qu'elle m'a fait mille instances pour que je la reconduisisse 
son palais.

--Et vous n'tes pas plus jaloux que cela?

--Il y a longtemps que je suis guri de cette faiblesse. Je donnerais
beaucoup pour que notre premire cantatrice s'prt srieusement de
quelqu'un qui lui fit prfrer le sjour de Venise aux rves de voyage
dont elle me menace. Je puis trs-bien me consoler de ses infidlits;
mais je ne pourrais remplacer ni sa voix, ni son talent, ni la fureur du
public qu'elle captive  San-Samuel.


--Je comprends; mais qui donc peut tre ce soir l'amant heureux de cette
folle princesse?

Le comte et son ami passrent en revue tous ceux que la Corilla avait pu
remarquer et encourager dans la soire. Anzoleto fut absolument le seul
dont ils ne s'avisrent pas.




V.


Cependant un violent combat s'levait dans l'me de cet heureux amant
que l'onde et la nuit emportaient dans leurs ombres tranquilles, perdu
et palpitant auprs de la plus clbre beaut de Venise. D'une part,
Anzoleto sentait fermenter en lui l'ardeur d'un dsir que la joie de
l'orgueil satisfait rendait plus puissant encore; mais d'un autre ct,
la crainte de dplaire bientt, d'tre raill, conduit et
tratreusement accus auprs du comte, venait refroidir ses transports.
Prudent et rus comme un vrai Vnitien, il n'avait pas, depuis six ans,
aspir au thtre sans s'tre bien renseign sur le compte de la femme
fantasque et imprieuse qui en gouvernait toutes les intrigues. Il avait
tout lieu de penser que son rgne auprs d'elle serait de courte dure;
et s'il ne s'tait pas soustrait  ce dangereux honneur, c'est que, ne
le prvoyant pas si proche, il avait t subjugu et enlev par
surprise. Il avait cru se faire tolrer par sa courtoisie, et voil
qu'il tait dj aim pour sa jeunesse, sa beaut et sa gloire
naissante! Maintenant, se dit Anzoleto avec cette rapidit d'aperus et
de conclusions que possdent quelques ttes merveilleusement organises,
il ne me reste plus qu' me faire craindre, si je ne veux toucher au
lendemain amer et ridicule de mon triomphe. Mais comment me faire
craindre, moi, pauvre diable, de la reine des enfers en personne? Son
parti fut bientt pris. Il se jeta dans un systme de mfiance, de
jalousies et d'amertumes dont la coquetterie passionne tonna la
prima-donna. Toute leur causerie ardente et lgre peut se rsumer
ainsi:

ANZOLETO.

Je sais bien que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez jamais, et
voil pourquoi je suis triste et contraint auprs de vous.

CORILLA.

Et si je t'aimais?

ANZOLETO.

Je serais tout  fait dsespr, parce qu'il me faudrait tomber du ciel
dans un abme, et vous perdre peut-tre une heure aprs vous avoir
conquise au prix de tout mon bonheur futur.

CORILLA.

Et qui te fait croire  tant d'inconstance de ma part?

ANZELOTO

D'abord, mon peu de mrite. Ensuite, tout le mal qu'on dit de vous.

CORILLA.

Et qui donc mdit ainsi de moi?

ANZOLETO.

Tous les hommes, parce que tous les hommes vous adorent.

CORILLA.

Ainsi, si j'avais la folie de prendre de l'affection pour toi et de te
le dire, tu me repousserais?

ANZOLETO.

Je ne sais si j'aurais la force de m'enfuir; mais si je l'avais, il est
certain que je ne voudrais vous revoir de ma vie.

--Eh bien, dit la Corilla, j'ai envie de faire cette preuve par
curiosit.... Anzoleto, je crois que je t'aime.

--Et moi, je n'en crois rien, rpondit-il. Si je reste, c'est parce que
je comprends bien que c'est un persiflage.  ce jeu-l, vous ne
m'intimiderez pas, et vous me piquerez encore moins.

--Tu veux faire assaut de finesse, je crois?

--Pourquoi non? Je ne suis pas bien redoutable, puisque je vous donne le
moyen de me vaincre.

--Lequel?

--C'est de me glacer d'pouvante, et de me mettre en fuite en me disant
srieusement ce que vous venez de me dire par raillerie.

--Tu es un drle de corps! et je vois bien qu'il faut faire attention 
tout avec toi. Tu es de ces hommes qui ne veulent pas respirer seulement
le parfum de la rose, mais la cueillir et la mettre sous verre. Je ne
t'aurais cru ni si hardi ni si volontaire  ton ge!

--Et vous me mprisez pour cela?

--Au contraire: tu m'en plais davantage. Bonsoir, Anzoleto, nous nous
reverrons.

Elle lui tendit sa belle main, qu'il baisa avec passion. Je ne m'en suis
pas mal tir, se dit-il en fuyant sous les galeries qui bordaient le
canaletto.

Dsesprant de se faire ouvrir  cette heure indue le bouge o il se
retirait de coutume, il songea  s'aller tendre sur le premier seuil
venu, pour y goter ce repos anglique que connaissent seules l'enfance
et la pauvret. Mais, pour la premire fois de sa vie, il ne trouva pas
une dalle assez propre pour s'y coucher. Bien que le pav de Venise soit
plus net et plus blanc que dans aucun autre lieu du monde, il s'en
fallait de beaucoup que ce lit lgrement poudreux convnt  un habit
noir complet de la plus fine toffe, et de la coupe la plus lgante. Et
puis la convenance! Les mmes bateliers qui, le matin, enjambaient
honntement les marches des escaliers sans heurter les haillons du jeune
plbien, eussent insult  son sommeil, et peut-tre souill  dessein
les livres de son luxe parasite tales sous leurs pieds.
Qu'eussent-ils pens d'un dormeur en plein air, en bas de soie, en linge
fin, en manchettes et en rabat de dentelle? Anzoleto regretta en ce
moment sa bonne cape de laine brune et rouge, bien fane, bien use,
mais encore paisse de deux doigts et  l'preuve de la brume malsaine
qui s'lve au matin sur les eaux de Venise. On tait aux derniers jours
de fvrier; et bien qu' cette poque de l'anne le soleil soit dj
brillant et chaud dans ce climat, les nuits y sont encore trs-froides.
L'ide lui vint d'aller se blottir dans quelque gondole amarre au
rivage: toutes taient fermes  cl. Enfin il en trouva une dont la
porte cda devant lui; mais en y pntrant il heurta les pieds du
barcarolle qui s'y tait retir pour dormir, et tomba sur lui.--Par le
corps du diable! lui cria une grosse voix rauque sortant du fond de cet
antre, qui tes-vous, et que demandez-vous?

--C'est toi, Zanetto? rpondit Anzoleto en reconnaissant la voix du
gondolier, assez bienveillant pour lui  l'ordinaire. Laisse-moi me
coucher  tes cts, et faire un somme  couvert sous ta cabanette.

--Et qui es-tu? demanda Zanetto.

--Anzoleto; ne me reconnais-tu pas?

--Par Satan, non! Tu portes des habits qu'Anzoleto ne pourrait porter, 
moins qu'il ne les et vols. Va-t'en, va-t'en! Fusses-tu le doge en
personne, je n'ouvrirai pas ma barque  un homme qui a un bel habit pour
se promener et pas un coin pour dormir.

Jusqu'ici, pensa Anzoleto, la protection et les faveurs du comte
Zustiniani m'ont expos  plus de prils et de dsagrments qu'elles ne
m'ont procur d'avantages. Il est temps que ma fortune rponde  mes
succs, et il me tarde d'avoir quelques sequins dans mes poches pour
soutenir le personnage qu'on me fait jouer.

Plein d'humeur, il se promena au hasard dans les rues dsertes, n'osant
s'arrter de peur de faire rentrer la transpiration que la colre et la
fatigue lui avaient causes. Pourvu qu' tout ceci je ne gagne pas un
enrouement! se disait-il. Demain monsieur le comte va vouloir faire
entendre son jeune prodige  quelque sot aristarque, qui, si j'ai dans
le gosier le moindre petit chat par suite d'une nuit sans repos, sans
sommeil et sans abri, prononcera que je n'ai pas de voix; et monsieur le
comte, qui sait bien le contraire, dira: Ah! si vous l'aviez entendu
hier!--Il n'est donc pas gal? dira l'autre. Peut-tre n'est-il pas
d'une bonne sant?--Ou peut-tre, dira un troisime, s'est-il fatigu
hier. Il est bien jeune en effet pour chanter plusieurs jours de suite.
Vous feriez bien d'attendre qu'il ft plus mr et plus robuste pour le
lancer sur les planches.--Et le comte dira: Diable! s'il s'enroue pour
avoir chant deux airs, ce n'est pas l mon affaire.--Alors, pour
s'assurer que j'ai de la force et de la sant, ils me feront faire des
exercices tous les jours, jusqu' perdre haleine, et ils me casseront la
voix pour s'assurer que j'ai des poumons. Au diable la protection des
grands seigneurs! Ah! quand pourrai-je m'en affranchir, et, fort de ma
renomme, de la faveur du public, de la concurrence des thtres, quand
pourrai-je chanter dans leurs salons par grce, et traiter de puissance
 puissance avec eux?

En devisant ainsi avec lui-mme, Anzoleto arriva dans une de ces petites
places qu'on appelle _corti_  Venise, bien que ce ne soient pas des
cours, et que cet assemblage de maisons, s'ouvrant sur un espace commun,
corresponde plutt  ce que nous appelons aujourd'hui  Paris _cit_.
Mais il s'en faut de beaucoup que la disposition de ces prtendues cours
soit rgulire, lgante et soigne comme nos _squares_ modernes. Ce
sont plutt de petites places obscures, quelquefois formant impasse,
d'autres fois servant de passage d'un quartier  l'autre; mais peu
frquentes, habites  l'entour par des gens de mince fortune et de
mince condition, le plus, souvent par des gens du peuple, des ouvriers
ou des blanchisseuses qui tendent leur linge sur des cordes tendues en
travers du chemin, inconvnient que le passant supporte avec beaucoup de
tolrance, car son droit de passage est parfois tolr aussi plutt que
fond. Malheur  l'artiste pauvre, rduit  ouvrir les fentres de son
cabinet sur ces recoins tranquilles, o la vie proltaire, avec ses
habitudes rustiques, bruyantes et un peu malpropres, reparat tout 
coup au sein de Venise,  deux pas des larges canaux et des somptueux
difices. Malheur  lui, si le silence est ncessaire  ses mditations;
car de l'aube  la nuit un bruit d'enfants, de poules et de chiens,
jouant et criant ensemble dans cette enceinte resserre, les
interminables babillages des femmes rassembles sur le seuil des portes,
et les chansons des travailleurs dans leurs ateliers, ne lui laisseront
pas un instant de repos. Heureux encore quand l'_improvisatore_ ne vient
pas hurler ses sonnets et ses dithyrambes jusqu' ce qu'il ait recueilli
un sou de chaque fentre, ou quand Brighella n'tablit pas sa baraque au
milieu de la cour, patient  recommencer son dialogue avec l'_avocato,
il tedesco e il diavolo_, jusqu' ce qu'il ait puis en vain sa faconde
gratis devant les enfants dguenills, heureux spectateurs qui ne se
font scrupule d'couter et de regarder sans avoir un liard dans leur
poche!

Mais, la nuit, quand tout est rentr dans le silence, et que la lune
paisible claire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de
toutes les poques, accoles les unes aux autres sans symtrie et sans
prtention, coupes par de fortes ombres, pleines de mystres dans leurs
enfoncements, et de grce instinctive dans leurs bizarreries, offre un
dsordre infiniment pittoresque. Tout devient beau sous les regards de
la lune; le moindre effet d'architecture s'agrandit et prend du
caractre; le moindre balcon festonn de vigne se donne des airs de
roman espagnol, et vous remplit l'imagination de ces belles aventures
dites de _cape et d'pe_. Le ciel limpide o se baignent, au-dessus de
ce cadre sombre et anguleux, les ples coupoles des difices lointains,
verse sur les moindres dtails du tableau une couleur vague et
harmonieuse qui porte  des rveries sans fin.

C'est dans la _corte Minelli_, prs l'glise San-Fantin, qu'Anzoleto se
trouva au moment o les horloges se renvoyaient l'une  l'autre le coup
de deux heures aprs minuit. Un instinct secret avait conduit ses pas
vers la demeure d'une personne dont le nom et l'image ne s'taient pas
prsents  lui depuis le coucher du soleil. A peine tait-il rentr
dans cette cour, qu'il entendit une voix douce l'appeler bien bas par
les dernires syllabes de son nom; et, levant le tte, il vit une lgre
silhouette se dessiner sur une des plus misrables terrasses de
l'enceinte. Un instant aprs, la porte de cette masure s'ouvrit, et
Consuelo en jupe d'indienne, et le corsage envelopp d'une vieille mante
de soie noire qui avait servi jadis de parure  sa mre, vint lui tendre
une main, tandis qu'elle posait de l'autre un doigt sur ses lvres pour
lui recommander le silence. Ils montrent sur la pointe du pied et 
ttons l'escalier de bois tournant et dlabr qui conduisait jusque sur
le toit; et quand ils furent assis sur la terrasse, ils commencrent un
de ces longs chuchotements entrecoups de baisers, que chaque nuit on
entend murmurer sur les toits, comme des brises mystrieuses, ou comme
un babillage d'esprits ariens voltigeant par couples dans la brume
autour des chemines bizarres qui coiffent de leurs nombreux turbans
rouges toutes les maisons de Venise.

Comment, ma pauvre amie, dit Anzoleto, tu m'as attendu jusqu' prsent?

--Ne m'avais-tu pas dit que tu viendrais me rendre compte de ta soire?
Eh bien, dis-moi donc si tu as bien chant, si tu as fait plaisir, si on
t'a applaudi, si on t'a signifi ton engagement?

--Et toi, ma bonne Consuelo, dit Anzoleto, pntr tout  coup de
remords en voyant la confiance et la douceur de cette pauvre fille,
dis-moi donc si tu t'es impatiente de ma longue absence, si tu n'es pas
bien fatigue de m'attendre ainsi, si tu n'as pas eu bien froid sur
cette terrasse, si tu as song  souper, si tu ne m'en veux pas de venir
si tard, si tu as t inquite, si tu m'accusais?

--Rien de tout cela, rpondit-elle en lui jetant ses bras au cou avec
candeur. Si je me suis impatiente, ce n'est pas contre toi; si je suis
fatigue, si j'ai eu froid, je ne m'en ressens plus depuis que tu es l;
si j'ai soup je ne m'en souviens pas; si je t'ai accus ... de quoi
t'aurais-je accus? si j'ai t inquite ... pourquoi l'aurais-je t?
si je t'en veux? jamais.

--Tu es un ange, toi! dit Anzoleto en l'embrassant. Ah! ma consolation!
que les autres coeurs sont perfides et durs!

--Hlas! qu'est-il donc arriv? quel mal a-t-on fait l-bas au _fils de
mon me?_ dit Consuelo, mlant au gentil dialecte vnitien les
mtaphores hardies et passionnes de sa langue natale.

Anzoleto raconta tout ce qui lui tait arriv, mme ses galanteries
auprs de la Corilla, et surtout les agaceries qu'il en avait reues.
Seulement, il raconta les choses d'une certaine faon, disant tout ce
qui ne pouvait affliger Consuelo, puisque, de fait et d'intention, il
lui avait t fidle, et c'tait _presque_ toute la vrit. Mais il y a
centime partie de vrit que nulle enqute judiciaire n'a jamais
claire, que nul client n'a jamais confesse  son avocat, et que nul
arrt n'a jamais atteinte qu'au hasard, parce que dans ce peu de faits
ou d'intentions qui reste mystrieux, est la cause tout entire, le
motif, le but, le mot enfin de ces grands procs toujours si mal plaids
et toujours si mal jugs, quelles que soient la passion des orateurs et
la froideur des magistrats.

Pour en revenir  Anzoleto, il n'est pas besoin de dire quelles
peccadilles il passa sous silence, quelles motions ardentes devant le
public il traduisit  sa manire, et quelles palpitations touffes dans
la gondole il oublia de mentionner. Je crois mme qu'il ne parla point
du tout de la gondole, et qu'il rapporta ses flatteries  la cantatrice
comme les adroites moqueries au moyen desquelles il avait chapp sans
l'irriter aux prilleuses avances dont elle l'avait accabl. Pourquoi,
ne voulant pas et ne pouvant pas dire le fond des choses, c'est--dire
la puissance des tentations qu'il avait surmontes par prudence et par
esprit de conduite, pourquoi, dites-vous, chre lectrice, ce jeune
fourbe allait-il risquer d'veiller la jalousie de Consuelo? Vous me le
demandez, Madame? Dites-moi donc si vous n'avez pas pour habitude de
conter  l'amant, je veux dire  l'poux de votre choix, tous les
hommages dont vous avez t entoure par les autres, tous les aspirants
que vous avez conduits, tous les rivaux que vous avez sacrifis, non
seulement avant l'hymen, mais aprs, mais tous les jours de bal, mais
hier et ce matin encore! Voyons, Madame, si vous tes belle, comme je me
complais  le croire, je gage ma tte que vous ne faites point autrement
qu'Anzoleto, non pour vous faire valoir, non pour faire souffrir un me
jalouse, non pour enorgueillir un coeur trop orgueilleux dj de vos
prfrences; mais parce qu'il est doux d'avoir prs de soi quelqu'un 
qui l'on puisse raconter ces choses-l, tout en ayant l'air d'accomplir
un devoir, et de se confesser en se vantant au confesseur. Seulement,
Madame, vous ne vous confessez que de _presque tout_. Il n'y a qu'un
tout petit rien, dont vous ne parlez jamais; c'est le regard, c'est le
sourire qui ont provoqu l'impertinente dclaration du prsomptueux dont
vous vous plaignez. Ce sourire, ce regard, ce rien, c'est prcisment la
gondole dont Anzoleto, heureux de repasser tout haut dans sa mmoire les
enivrements de la soire, oublia de parler  Consuelo. Heureusement pour
la petite Espagnole, elle ne savait point encore ce que c'est que la
jalousie: ce noir et amer sentiment ne vient qu'aux mes qui ont
beaucoup souffert, et jusque-l Consuelo tait aussi heureuse de son
amour qu'elle tait bonne. La seule circonstance qui fit en elle une
impression profonde, ce fut l'oracle flatteur et svre prononc par son
respectable matre, le professeur Porpora, sur la tte adore
d'Anzoleto. Elle fit rpter  ce dernier les expressions dont le matre
s'tait servi; et aprs qu'il les lui eut exactement rapportes, elle y
pensa longtemps et demeura silencieuse.

Consuelina, lui dit Anzoleto sans trop s'apercevoir de sa rverie, je
t'avoue que l'air est extrmement frais. Ne crains-tu pas de t'enrhumer?
Songe, ma chrie, que notre avenir repose sur ta voix encore plus que
sur la mienne ...

--Je ne m'enrhume jamais, rpondit-elle; mais toi, tu es si peu vtu
avec tes beaux habits! Tiens, enveloppe-toi de ma mantille.

--Que veux-tu que je fasse de ce pauvre morceau de taffetas perc 
jour? J'aimerais bien mieux me mettre  couvert une demi-heure dans ta
chambre.

--Je le veux bien, dit Consuelo: mais alors il ne faudra pas parler; car
les voisins pourraient nous entendre, et ils nous blmeraient. Ils ne
sont pas mchants; ils voient nos amours sans trop me tourmenter, parce
qu'ils savent bien que jamais tu n'entres chez moi la nuit. Tu ferais
mieux d'aller dormir chez toi.

--Impossible! on ne m'ouvrira qu'au jour, et j'ai encore trois heures 
grelotter. Tiens, mes dents claquent dans ma bouche.

--En ce cas, viens, dit Consuelo en se levant; je t'enfermerai dans ma
chambre, et je reviendrai sur la terrasse pour que, si quelqu'un nous
observe, il voie bien que je ne fais pas de scandale.

--Elle le conduisit en effet dans sa chambre: c'tait une assez grande
pice dlabre, o les fleurs peintes  fresque sur les murs
reparaissaient a et l sous une seconde peinture encore plus grossire
et dj presque aussi dgrade. Un grand bois de lit carr avec une
paillasse d'algues marines, et une couverture d'indienne pique fort
propre, mais rapetasse en mille endroits avec des morceaux de toutes
couleurs, une chaise de paille, une petite table, une guitare fort
ancienne, et un Christ de filigrane, uniques richesses que sa mre lui
avait laisses; une petite pinette, et un gros tas de vieille musique
ronge des vers, que le professeur Porpora avait la gnrosit de lui
prter: tel tait l'ameublement de la jeune artiste, fille d'une pauvre
Bohmienne, lve d'un grand matre et amoureuse d'un bel aventurier.

Comme il n'y avait qu'une chaise, et que la table tait couverte de
musique, il n'y avait qu'un sige pour Anzoleto; c'tait le lit, et il
s'en accommoda sans faon. A peine se fut-il assis sur le bord, que la
fatigue s'emparant de lui, il laissa tomber sa tte sur un gros coussin
de laine qui servait d'oreiller, en disant:

Oh! ma chre petite femme, je donnerais en cet instant tout ce qui me
reste d'annes  vivre pour une heure de bon sommeil, et tous les
trsors de l'univers pour un bout de cette couverture sur mes jambes. Je
n'ai jamais eu si froid que dans ces maudits habits, et le malaise de
cette insomnie me donne le frisson de la fivre.

Consuelo hsita un instant. Orpheline et seule au monde  dix-huit ans,
elle ne devait compte qu' Dieu de ses actions. Croyant  la promesse
d'Anzoleto comme  la parole de l'vangile, elle ne se croyait menace
ni de son dgot ni de son abandon en cdant  tous ses dsirs. Mais un
sentiment de pudeur qu'Anzoleto n'avait jamais ni combattu ni altr en
elle, lui fit trouver sa demande un peu grossire. Elle s'approcha de
lui, et lui toucha la main. Cette main tait bien froide en effet, et
Anzoleto prenant celle de Consuelo la porta  son front, qui tait
brlant.

Tu es malade! lui dit-elle, saisie d'une sollicitude qui fit taire
toutes les autres considrations. Eh bien, dors une heure sur ce lit.

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois.

Bonne comme Dieu mme! murmura-t-il en s'tendant sur le matelas
d'algue marine.

Consuelo l'entoura de sa couverture; elle alla prendre dans un coin
quelques pauvres hardes qui lui restaient, et lui en couvrit les pieds.

Anzoleto, lui dit-elle  voix basse tout en remplissant ce soin
maternel, ce lit o tu vas dormir, c'est celui o j'ai dormi avec ma
mre les dernires annes de sa vie; c'est celui o je l'ai vue mourir,
o je l'ai enveloppe de son drap mortuaire, o j'ai veill sur son
corps en priant et en pleurant, jusqu' ce que la barque des morts soit
venue me l'ter pour toujours. Eh bien, je vais te dire maintenant ce
qu'elle m'a fait promettre  sa dernire heure. Consuelo, m'a-t-elle dit,
jure-moi sur le Christ qu'Anzoleto ne prendra pas ma place dans ce lit
avant de s'tre mari avec toi devant un prtre.

--Et tu as jur?

--Et j'ai jur. Mais en te laissant dormir ici pour la premire fois, ce
n'est pas la place de ma mre que je te donne, c'est la mienne.

--Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas? reprit Anzoleto en se
relevant  demi par un violent effort. Ah! je suis un lche, je m'en
vais dormir dans la rue.

--Non! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce
violence; tu es malade, et je ne le suis pas. Ma mre qui est morte en
bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit  toute heure. Elle
sait que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas
m'abandonner. Elle sait aussi que notre amour est aussi honnte depuis
sa mort qu'il l'a t de son vivant. Elle voit qu'en ce moment je ne
fais et je ne pense rien de mal. Que son me repose dans le Seigneur!

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto tait dj endormi.

Je vais dire mon chapelet l-haut sur la terrasse pour que tu n'aies
pas la fivre, ajouta Consuelo en s'loignant.

Bonne comme Dieu! rpta faiblement Anzoleto, et il ne s'aperut
seulement pas que sa fiance le laissait seul. Elle alla en effet dire
son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s'assurer qu'il n'tait
pas plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla
longtemps avec recueillement son beau visage ple clair par la lune.

Et puis, ne voulant pas cder au sommeil elle-mme, et se rappelant que
les motions de la soire lui avaient fait ngliger son travail, elle
ralluma sa lampe, s'assit devant sa petite table, et nota un essai de
composition que matre Porpora lui avait demand pour le jour suivant.




VI.


Le comte Zustiniani, malgr son dtachement philosophique et de
nouvelles amours dont la Corilla feignait assez maladroitement d'tre
jalouse, n'tait pas cependant aussi insensible aux insolents caprices
de cette folle matresse qu'il s'efforait de le paratre. Bon, faible
et frivole, Zustiniani n'tait rou que par ton et par position sociale.
Il ne pouvait s'empcher de souffrir, au fond de son coeur, de
l'ingratitude avec laquelle cette fille avait rpondu  sa gnrosit;
et d'ailleurs, quoiqu'il ft  cette poque ( Venise aussi bien qu'
Paris) de la dernire inconvenance de montrer de la jalousie, l'orgueil
italien se rvoltait contre le rle ridicule et misrable que la Corilla
lui faisait jouer.

Donc, ce mme soir o Anzoleto avait brill au palais Zustiniani, le
comte, aprs avoir agrablement plaisant avec son ami Barberigo sur les
espigleries de sa matresse, ds qu'il vit ses salons dserts et les
flambeaux teints, prit son manteau et son pe, et, pour en avoir _le
coeur net_, courut au palais qu'habitait la Corilla.

Quand il se fut assur qu'elle tait bien seule, ne se trouvant pas
encore tranquille, il entama la conversation  voix basse avec le
barcarolle qui tait en train de remiser la gondole de la prima-donna
sous la vote destine  cet usage. Moyennant quelques sequins, il le
fit parler, et se convainquit bientt qu'il ne s'tait pas tromp en
supposant que la Corilla avait pris un compagnon de route dans sa
gondole. Mais il lui fut impossible de savoir qui tait ce compagnon; le
gondolier ne le savait pas. Bien qu'il et vu cent fois Anzoleto aux
alentours du thtre et du palais Zustiniani, il ne l'avait pas reconnu
dans l'ombre, sous l'habit noir et avec de la poudre.

Ce mystre impntrable acheva de donner de l'humeur au comte. Il se ft
consol en persiflant son rival, seule vengeance de bon got, mais aussi
cruelle dans les temps de parade que le meurtre l'est aux poques de
passions srieuses. Il ne dormit pas; et avant l'heure o Porpora
commenait son cours de musique au conservatoire des filles pauvres, il
s'achemina vers la _scuola di Mendicanti_, dans la salle o devaient se
rassembler les jeunes lves.

La position du comte  l'gard du docte professeur avait beaucoup chang
depuis quelques annes. Zustiniani n'tait plus l'antagoniste musical de
Porpora, mais son associ, et son chef en quelque sorte; il avait fait
des dons considrables  l'tablissement que dirigeait ce savant matre,
et par reconnaissance on lui en avait donn la direction suprme. Ces
deux amis vivaient donc dsormais en aussi bonne intelligence que
pouvait le permettre l'intolrance du professeur  l'gard de la musique
 la mode; intolrance qui cependant tait force de s'adoucir  la vue
des encouragements que le comte donnait de ses soins et de sa bourse 
l'enseignement et  la propagation de la musique srieuse. En outre, il
avait fait reprsenter  San-Samuel un opra que ce matre venait de
composer.

Mon cher matre, lui dit Zustiniani en l'attirant  l'cart, il faut
que non seulement vous vous dcidiez  vous laisser enlever pour le
thtre une de vos lves, mais il faut encore que vous m'indiquiez
celle qui vous paratra la plus propre  remplacer la Corilla. Cette
cantatrice est fatigue, sa voix se perd, ses caprices nous ruinent, le
public est bientt dgot d'elle. Vraiment nous devons songer  lui
trouver une _succeditrice_. (Pardon, cher lecteur, ceci se dit en
italien, et le comte ne faisait point un nologisme.)

--Je n'ai pas ce qu'il vous faut, rpliqua schement Porpora.

--Eh quoi, matre, s'cria le comte, allez-vous retomber dans vos
humeurs noires? Est-ce tout de bon qu'aprs tant de sacrifices et de
dvouement de ma part pour encourager votre oeuvre musicale, vous vous
refusez  la moindre obligeance quand je rclame votre aide et vos
conseils pour la mienne?

--Je n'en ai plus de droit, comte, rpondit le professeur; et ce que je
viens de vous dire est la vrit, dite par un ami, et avec le dsir de
vous obliger. Je n'ai point dans mon cole de chant une seule personne
capable de vous remplacer la Corilla. Je ne fais pas plus de cas d'elle
qu'il ne faut; mais en dclarant que le talent de cette fille n'a aucune
valeur solide  mes yeux, je suis forc de reconnatre qu'elle possde
un savoir-faire, une habitude, une facilit et une communication tablie
avec les sens du public qui ne s'acquirent qu'avec des annes de
pratique, et que n'auront pas de longtemps d'autres dbutantes.

--Cela est vrai, dit le comte; mais enfin nous avons form la Corilla,
nous l'avons vue commencer, nous l'avons fait accepter au public; sa
beaut a fait les trois quarts de son succs, et vous avez d'aussi
charmantes personnes dans votre cole. Vous ne nierez pas cela, mon
matre! Voyons, confessez que la Clorinda est la plus belle crature de
l'univers!

--Mais affecte, mais minaudire, mais insupportable.... Il est vrai que
le public trouvera peut-tre charmantes ces grimaces ridicules ... mais
elle chante faux, elle n'a ni me, ni intelligence.... Il est vrai que
le public n'en a pas plus que d'oreilles ... mais elle n'a ni mmoire,
ni adresse, et elle ne se sauvera mme pas du _fiasco_ par le
charlatanisme heureux qui russit  tant de gens!

En parlant ainsi, le professeur laissa tomber un regard involontaire sur
Anzoleto, qui,  la faveur de son titre de favori du comte, et sous
prtexte de venir lui parler, s'tait gliss dans la classe, et se
tenait  peu de distance, l'oreille ouverte  la conversation.

N'importe, dit le comte sans faire attention  la malice rancunire du
matre; je n'abandonne pas mon ide. Il y a longtemps que je n'ai
entendu la Clorinda. Faisons-la venir, et avec elle cinq ou six autres,
les plus jolies que l'on pourra trouver. Voyons, Anzoleto, ajouta-t-il
en riant, te voil assez bien quip pour prendre l'air grave d'un jeune
professeur. Entre dans le jardin, et adresse-toi aux plus remarquables
de ces jeunes beauts, pour leur dire que nous les attendons ici,
monsieur le professeur et moi.

Anzoleto obit; mais soit par malice, soit qu'il et ses vues, il amena
les plus laides, et c'est pour le coup que Jean-Jacques aurait pu
s'crier: La Sofia tait borgne, la Cattina tait boiteuse.

Ce quiproquo fut pris en bonne part, et, aprs qu'on en eut ri sous
cape, on renvoya ces demoiselles avertir celles de leurs compagnes que
dsigna le professeur. Un groupe charmant vint bientt, avec la belle
Clorinda au centre.

La magnifique chevelure! dit le comte  l'oreille du professeur en
voyant passer prs de lui les superbes tresses blondes de cette
dernire.

--Il y a beaucoup plus _dessus_ que _dedans_ cette tte, rpondit le
rude censeur sans daigner baisser la voix.

Aprs une heure d'preuve, le comte, n'y pouvant plus tenir, se retira
constern en donnant des loges pleins de grces  ces demoiselles, et
en disant tout bas au professeur:--Il ne faut point songer  ces
perruches!

Si votre seigneurie illustrissime daignait me permettre de dire un mot
sur ce qui la proccupe ... articula doucement Anzoleto  l'oreille du
comte en descendant l'escalier.

--Parle, reprit le comte; connatrais-tu cette merveille que nous
cherchons?

--Oui, excellence.

--Et au fond de quelle mer iras-tu pcher cette perle fine?

--Tout au fond de la classe o le malin professeur Porpora la tient
cache les jours o vous passez votre bataillon fminin en revue.

--Quoi? est-il dans la scuola un diamant dont mes yeux n'aient jamais
aperu l'clat? Si matre Porpora m'a jou un pareil tour!...

--Illustrissime, le diamant dont je parle ne fait pas partie de la
scuola. C'est une pauvre fille qui vient seulement chanter dans les
choeurs quand on a besoin d'elle, et  qui le professeur donne des
leons particulires par charit, et plus encore par amour de l'art.


--Il faut donc que cette pauvre fille ait des facults extraordinaires;
car le professeur n'est pas facile  contenter, et il n'est pas prodigue
de son temps et de sa peine. L'ai-je entendue quelquefois sans la
connatre?

--Votre Seigneurie l'a entendue une fois, il y a bien longtemps, et
lorsqu'elle n'tait encore qu'un enfant. Aujourd'hui c'est une grande
jeune fille, forte, studieuse, savante comme le professeur, et capable
de faire siffler la Corilla le jour o elle chantera une phrase de trois
mesures  ct d'elle sur le thtre.

--Et ne chante-t-elle jamais en public? Le professeur ne lui a-t-il pas
fait dire quelques motets aux grandes vpres?

--Autrefois, excellence, le professeur se faisait une joie de l'entendre
chanter  l'glise; mais depuis que les _scolari_, par jalousie et par
vengeance, ont menac de la faire chasser de la tribune si elle y
reparaissait  ct d'elles....

--C'est donc une fille de mauvaise vie?...

--O Dieu vivant! excellence, c'est une vierge aussi pure que la porte du
ciel! Mais elle est pauvre et de basse extraction ... comme moi,
excellence, que vous daignez cependant lever jusqu' vous par vos
bonts; et ces mchantes harpies ont menac le professeur de se plaindre
 vous de l'infraction qu'il commettait contre le rglement en
introduisant dans leur classe une lve qui n'en fait point partie.

--O pourrai-je donc entendre cette merveille?

--Que votre seigneurie donne l'ordre au professeur de la faire chanter
devant elle; elle pourra juger de sa voix et de la grandeur de son
talent.

--Ton assurance me donne envie de te croire. Tu dis donc que je l'ai
dj entendue, il y a longtemps ... J'ai beau chercher  me rappeler....

--Dans l'glise des Mendicanti, un jour de rptition gnrale, le
_Salve Regina_ de Pergolse....

--Oh! j'y suis, s'cria le comte; une voix, un accent, une intelligence
admirables!

--Et elle n'avait que quatorze ans, monseigneur, c'tait un enfant.

--Oui, mais ... je crois me rappeler qu'elle n'tait pas jolie.

--Pas jolie, excellence! dit Anzoleto tout interdit.

--Ne s'appelait-elle pas?... Oui, c'tait une Espagnole, un nom
bizarre....

--Consuelo, monseigneur!

--C'est cela, tu voulais l'pouser alors, et vos amours nous ont fait
rire, le professeur et moi. Consuelo! c'est bien elle; la favorite du
professeur, une fille bien intelligente, mais bien laide!

--Bien laide! rpta Anzoleto stupfait.

--Eh oui, mon enfant. Tu en es donc toujours pris?

--C'est mon amie, illustrissime.

--Amie veut dire chez nous galement soeur et amante. Laquelle des deux?

--Soeur, mon matre.

--Eh bien, je puis, sans te faire de peine, te dire ce que j'en pense.
Ton ide n'a pas le sens commun. Pour remplacer la Corilla il faut un
ange de beaut, et ta Consuelo, je m'en souviens bien maintenant, est
plus que laide, elle est affreuse.

Le comte fut abord en cet instant par un de ses amis, qui l'emmena d'un
autre ct, et il laissa Anzoleto constern se rpter en
soupirant:--Elle est affreuse!...




VII.


Il vous paratra peut-tre tonnant, et il est pourtant trs certain,
cher lecteur, que jamais Anzoleto n'avait eu d'opinion sur la beaut ou
la laideur de Consuelo. Consuelo tait un tre tellement isol,
tellement ignor dans Venise, que nul n'avait jamais song  chercher
si,  travers ce voile d'oubli et d'obscurit, l'intelligence et la
bont avaient fini par se montrer sous une forme agrable ou
insignifiante. Porpora, qui n'avait plus de sens que pour l'art, n'avait
vu en elle que l'artiste. Les voisins de la _Corte-Minelli_ voyaient
sans se scandaliser ses innocentes amours avec Anzoleto. A Venise on
n'est point froce sur ce chapitre-l. Ils lui prdisaient bien parfois
qu'elle serait malheureuse avec ce garon sans aveu et sans tat, et ils
lui conseillaient de chercher plutt  s'tablir avec quelque honnte et
paisible ouvrier. Mais comme elle leur rpondait qu'tant sans famille
et sans appui elle-mme, Anzoleto lui convenait parfaitement; comme,
depuis six ans, il ne s'tait pas coul un seul jour sans qu'on les vt
ensemble, ne cherchant point le mystre, et ne se querellant jamais, on
avait fini par s'habituer  leur union libre et indissoluble. Aucun
voisin ne s'tait jamais avis de faire la cour  l'_amica_ d'Anzoleto.
tait-ce seulement  cause des engagements qu'on lui supposait, ou bien
tait-ce  cause de sa misre? ou bien encore n'tait-ce pas que sa
personne n'avait exerc de sduction sur aucun d'eux? La dernire
hypothse est fort vraisemblable.

Cependant chacun sait que, de douze  quatorze ans, les jeunes filles
sont gnralement maigres, dcontenances, sans harmonie dans les
traits, dans les proportions, dans les mouvements. Vers quinze ans elles
se _refont_ (c'est en franais vulgaire l'expression des matrones); et
celle qui paraissait affreuse nagure reparat, aprs ce court travail
de transformation, sinon belle, du moins agrable. On a remarqu mme
qu'il n'tait pas avantageux  l'avenir d'une fillette d'tre jolie de
trop bonne heure.

Consuelo ayant recueilli comme les autres le bnfice de l'adolescence,
on avait cess de dire qu'elle tait laide; et le fait est qu'elle ne
l'tait plus. Seulement, comme elle n'tait ni dauphine, ni infante,
elle n'avait point eu de courtisans autour d'elle pour proclamer que la
royale progniture embellissait  vue d'oeil; et comme elle n'avait pas
l'appui de tendres sollicitudes pour s'inquiter de son avenir, personne
ne prenait la peine de dire  Anzoleto: Ta fiance ne te fera point
rougir devant le monde.

Si bien qu'Anzoleto l'avait entendu traiter de laideron  l'ge o ce
reproche n'avait pour lui ni sens ni valeur; et depuis qu'on ne disait
plus ni mal ni bien de la figure de Consuelo, il avait oubli de s'en
proccuper. Sa vanit avait pris un autre essor. Il rvait le thtre et
la clbrit, et n'avait pas le temps de songer  faire talage de ses
conqutes. Et puis la grosse part de curiosit qui entre dans les dsirs
de la premire jeunesse tait assouvie chez lui. J'ai dit qu' dix-huit
ans il n'avait plus rien  apprendre. A vingt-deux ans, il tait quasi
blas; et  vingt-deux ans comme  dix-huit, son attachement pour
Consuelo tait aussi tranquille, en dpit de quelques chastes baisers
pris sans trouble et rendus sans honte, qu'il l'avait t jusque-l.

Pour qu'on ne s'tonne pas trop de ce calme et de cette vertu de la part
d'un jeune homme qui ne s'en piquait point ailleurs, il faut faire
observer que la grande libert dans laquelle nos adolescents vivaient au
commencement de cette histoire s'tait modifie et peu  peu restreinte
avec le temps. Consuelo avait prs de seize ans, et menait encore une
vie un peu vagabonde, sortant du Conservatoire toute seule pour aller
rpter sa leon et manger son riz sur les degrs de la Piazzetta avec
Anzoleto, lorsque sa mre, puise de fatigue, cessa de chanter le soir
dans les cafs, une guitare  la main et une sbile devant elle. La
pauvre crature se retira dans un des plus misrables greniers de la
_Corte-Minelli_, pour s'y teindre  petit feu sur un grabat. Alors la
bonne Consuelo, ne voulant plus la quitter, changea tout  fait de genre
de vie. Hormis les heures o le professeur daignait lui donner sa leon,
elle travaillait soit  l'aiguille, soit au contre point, toujours
auprs du chevet de cette mre imprieuse et dsespre, qui l'avait
cruellement maltraite dans son enfance, et qui maintenant lui donnait
l'affreux spectacle d'une agonie sans courage et sans vertu. La pit
filiale et le dvouement tranquille de Consuelo ne se dmentirent pas un
seul instant. Joies de l'enfance, libert, vie errante, amour mme, tout
fut sacrifi sans amertume et sans hsitation. Anzoleto s'en plaignit
vivement, et, voyant ses reproches inutiles, rsolut d'oublier et de se
distraire; mais ce lui fut impossible. Anzoleto n'tait pas assidu au
travail comme Consuelo; il prenait vite et mal les mauvaises leons que
son professeur, pour gagner le salaire promis par Zustiniani, lui
donnait tout aussi mal et aussi vite. Cela tait fort heureux pour
Anzoleto, en qui les prodigalits de la nature rparaient aussi bien que
possible le temps perdu et les effets d'un mauvais enseignement; mais il
en rsultait bien des heures d'oisivet durant lesquelles la socit
fidle et enjoue de Consuelo lui manquait horriblement. Il tenta de
s'adonner aux passions de son ge et de sa classe; il frquenta les
cabarets, et joua avec les polissons les petites gratifications que lui
octroyait de temps en temps le comte Zustiniani. Cette vie lui plut deux
ou trois semaines, au bout desquelles il trouva que son bien-tre, sa
sant et sa voix s'altraient sensiblement; que le _far-niente_ n'tait
pas le dsordre, et que le dsordre n'tait pas son lment. Prserv
des mauvaises passions par l'amour bien entendu de soi-mme, il se
retira dans la solitude et s'effora d'tudier; mais cette solitude lui
sembla effrayante de tristesse et de difficults. Il s'aperut alors que
Consuelo tait aussi ncessaire  son talent qu' son bonheur. Studieuse
et persvrante, vivant dans la musique comme l'oiseau dans l'air et le
poisson dans l'eau, aimant  vaincre les difficults sans se rendre plus
de raison de l'importance de cette victoire qu'il n'appartient  un
enfant, mais pousse fatalement  combattre les obstacles et  pntrer
les mystres de l'art, par cet invincible instinct qui fait que le germe
des plantes cherche  percer le sein de la terre et  se lancer vers le
jour, Consuelo avait une de ces rares et bienheureuses organisations
pour lesquelles le travail est une jouissance, un repos vritable, un
tat normal ncessaire, et pour qui l'inaction serait une fatigue, un
dprissement, un tat maladif, si l'inaction tait possible  de telles
natures.

Mais elles ne la connaissent pas; dans une oisivet apparente, elles
travaillent encore; leur rverie n'est point vague, c'est une
mditation. Quand on les voit agir, on croit qu'elles crent, tandis
qu'elles manifestent seulement une cration rcente.--Tu me diras, cher
lecteur, que tu n'as gure connu de ces organisations exceptionnelles.
Je te rpondrai, lecteur bien-aim, que je n'en ai connu qu'une seule,
et si, suis-je plus vieux que toi. Que ne puis-je te dire que j'ai
analys sur mon pauvre cerveau le divin mystre de cette activit
intellectuelle! Mais, hlas! ami lecteur, ce n'est ni toi ni moi qui
tudierons sur nous-mmes.

Consuelo travaillait toujours, en s'amusant toujours; elle s'obstinait
des heures entires  vaincre, soit par le chant libre et capricieux,
soit par la lecture musicale, des difficults qui eussent rebut
Anzoleto livr  lui-mme; et sans dessein prmdit, sans aucune ide
d'mulation, elle le forait  la suivre,  la seconder,  la comprendre
et  lui rpondre, tantt au milieu de ses clats de rires enfantins,
tantt emporte avec lui par cette _fantasia_ potique et cratrice que
connaissent les organisations populaires en Espagne et en Italie. Depuis
plusieurs annes qu'il s'tait imprgn du gnie de Consuelo, le buvant
 sa source sans le comprendre, et se l'appropriant sans s'en
apercevoir, Anzoleto, retenu d'ailleurs par sa paresse, tait devenu en
musique un trange compos de savoir et d'ignorance, d'inspiration et de
frivolit, de puissance et de gaucherie, d'audace et de faiblesse, qui
avait plong,  la dernire audition, le Porpora dans un ddale de
mditations et de conjectures. Ce matre ne savait point le secret de
toutes ces richesses drobes  Consuelo; car ayant une fois svrement
grond la petite de son intimit avec ce grand vaurien, il ne les avait
jamais revus ensemble. Consuelo, qui tenait  conserver les bonnes
grces de son professeur, avait eu soin de ne jamais se montrer devant
lui en compagnie d'Anzoleto, et du plus loin qu'elle l'apercevait dans
la rue, si Anzoleto tait avec elle, leste comme un jeune chat, elle se
cachait derrire une colonne ou se blottissait dans une gondole.

Ces prcautions continurent lorsque Consuelo, devenue garde-malade, et
Anzoleto ne pouvant plus supporter son absence, sentant la vie,
l'espoir, l'inspiration et jusqu'au souffle lui manquer, revint partager
sa vie sdentaire, et affronter avec elle tous les soirs les crets et
les emportements de la moribonde. Quelques mois avant d'en finir, cette
malheureuse femme perdit l'nergie de ses souffrances, et, vaincue par
la pit de sa fille, sentit son me s'ouvrir  de plus douces motions.
Elle s'habitua  recevoir les soins d'Anzoleto, qui, malgr son peu de
vocation pour ce rle de dvouement, s'habitua de son ct  une sorte
de zle enjou et de douceur complaisante envers la faiblesse et la
souffrance. Anzoleto avait le caractre gal et les manires
bienveillantes. Sa persvrance auprs d'elle et de Consuelo gagna enfin
son coeur, et,  son heure dernire, elle leur fit jurer de ne se
quitter jamais. Anzoleto le promit, et mme il prouva en cet instant
solennel une sorte d'attendrissement srieux qu'il ne connaissait pas
encore. La mourante lui rendit cet engagement plus facile en lui disant:
Qu'elle soit ton amie, ta soeur, ta matresse ou ta femme, puisqu'elle ne
connat que toi et n'a jamais voulu couter que toi, ne l'abandonne pas.
--Puis, croyant donner  sa fille un conseil bien habile et bien
salutaire, sans trop songer s'il tait ralisable ou non, elle lui avait
fait jurer en particulier, ainsi qu'on l'a vu dj, de ne jamais
s'abandonner  son amant avant la conscration religieuse du mariage.
Consuelo l'avait jur, sans prvoir les obstacles que le caractre
indpendant et irrligieux d'Anzoleto pourrait apporter  ce projet.

Devenue orpheline, Consuelo avait continu de travailler  l'aiguille
pour vivre dans le prsent, et d'tudier la musique pour s'associer 
l'avenir d'Anzoleto. Depuis deux ans qu'elle vivait seule dans son
grenier, il avait continu  la voir tous les jours, sans prouver pour
elle aucune passion, et sans pouvoir en prouver pour d'autres femmes,
tant la douceur de son intimit et l'_agrment de vivre auprs d'elle_
lui semblaient prfrables  tout.

Sans se rendre compte des hautes facults de sa compagne, il avait
acquis dsormais assez de got et de discernement pour savoir qu'elle
avait plus de science et de moyens qu'aucune des cantatrices de
San-Samuel et que la Corilla elle-mme.  son affection d'habitude
s'tait donc joint l'espoir et presque la certitude d'une association
d'intrts, qui rendrait leur existence profitable et brillante avec le
temps. Consuelo n'avait gure coutume de penser  l'avenir. La
prvoyance n'tait point au nombre de ses occupations d'esprit. Elle et
encore cultiv la musique sans autre but que celui d'obir  sa
vocation; et la communaut d'intrts que la pratique de cet art devait
tablir entre elle et son ami, n'avait pas d'autre sens pour elle que
celui d'association de bonheur et d'affection. C'tait donc sans l'en
avertir qu'il avait conu tout  coup l'espoir de hter la ralisation
de leurs rves; et en mme temps que Zustiniani s'tait proccup du
remplacement de la Corilla, Anzoleto, devinant avec une rare sagacit la
situation d'esprit de son patron, avait improvis la proposition qu'il
venait de lui faire.

Mais la laideur de Consuelo, cet obstacle inattendu trange, invincible,
si le comte ne se trompait pas, tait venu jeter l'effroi et la
consternation dans son me. Aussi reprit-il le chemin de la
_Corte-Minelli_, en s'arrtant  chaque pas pour se reprsenter sous un
nouveau jour l'image de son amie, et pour rpter avec un point
d'interrogation  chaque parole: Pas jolie? bien laide? affreuse?




VIII.


Qu'as-tu donc  me regarder ainsi? lui dit Consuelo en le voyant entrer
chez elle et la contempler d'un air trange sans lui dire un mot. On
dirait que tu ne m'as jamais vue.

--C'est la vrit, Consuelo, rpondit-il. Je ne t'ai jamais vue.

--As-tu l'esprit gar? reprit-elle. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--Mon Dieu! mon Dieu! je le crois bien, s'cria Anzoleto. J'ai une
grande tache noire dans le cerveau  travers laquelle je ne te vois pas.

--Misricorde! tu es malade, mon ami?

--Non, chre fille, calme-toi, et tchons de voir clair. Dis-moi,
Consuelita, est-ce que tu me trouves beau?

--Mais certainement, puisque je t'aime.

--Et si tu ne m'aimais pas, comment me trouverais-tu?

--Est-ce que je sais?

--Quand tu regardes d'autres hommes que moi, sais-tu s'ils sont beaux ou
laids?

--Oui; mais je te trouve plus beau que les plus beaux.

--Est-ce parce que je le suis, ou parce que tu m'aimes?

--Je crois bien que c'est l'un et l'autre. D'ailleurs tout le monde dit
que tu es beau, et tu le sais bien. Mais qu'est-ce que cela te fait?

--Je veux savoir si tu m'aimerais quand mme je serais affreux.

--Je ne m'en apercevrais peut-tre pas.

--Tu crois donc qu'on peut aimer une personne laide?

--Pourquoi pas, puisque tu m'aimes?

--Tu es donc laide, Consuelo? Vraiment, dis-moi, rponds-moi, tu es donc
laide?

--On me l'a toujours dit. Est-ce que tu ne le vois pas?

--Non, non, en vrit, je ne le vois pas!

--En ce cas, je me trouve assez belle, et je suis bien contente.

--Tiens, dans ce moment-ci, Consuelo, quand tu me regardes d'un air si
bon, si naturel, si aimant, il me semble que tu es plus belle que la
Corilla. Mais je voudrais savoir si c'est l'effet de mon illusion ou la
vrit. Je connais ta physionomie, je sais qu'elle est honnte et
qu'elle me plat, et que quand je suis en colre elle me calme; que
quand je suis triste, elle m'gaie; que quand je suis abattu, elle me
ranime. Mais je ne connais pas ta figure. Ta figure, Consuelo, je ne
peux pas savoir si elle est laide.

--Mais qu'est-ce que cela te fait, encore une fois?

--Il faut que je le sache. Dis-moi si un homme beau pourrait aimer une
femme laide.

--Tu aimais bien ma pauvre mre, qui n'tait plus qu'un spectre! Et moi,
je l'aimais tant!

--Et la trouvais-tu laide?

--Non. Et toi?

--Je n'y songeais pas. Mais aimer d'amour, Consuelo ... car enfin je
t'aime d'amour, n'est-ce pas? Je ne peux pas me passer de toi, je ne
peux pas te quitter. C'est de l'amour: que t'en semble?

--Est-ce que cela pourrait tre autre chose?

--Cela pourrait tre de l'amiti.

--Oui, cela pourrait tre de l'amiti.

Ici Consuelo surprise s'arrta, et regarda attentivement Anzoleto; et
lui, tombant dans une rverie mlancolique, se demanda positivement pour
la premire fois, s'il avait de l'amour ou de l'amiti pour Consuelo; si
le calme de ses sens, si la chastet qu'il observait facilement auprs
d'elle, taient le rsultat du respect ou de l'indiffrence. Pour la
premire fois, il regarda cette jeune fille avec les yeux d'un jeune
homme, interrogeant, avec un esprit d'analyse qui n'tait pas sans
trouble, ce front, ces yeux, cette taille, et tous ces dtails dont il
n'avait jamais saisi qu'une sorte d'ensemble idal et comme voil dans
sa pense. Pour la premire fois, Consuelo interdite se sentit trouble
par le regard de son ami; elle rougit, son coeur battit avec violence,
et ses yeux se dtournrent, ne pouvant supporter ceux d'Anzoleto.
Enfin, comme il gardait toujours le silence, et qu'elle n'osait plus le
rompre, une angoisse inexprimable s'empara d'elle, de grosses larmes
roulrent sur ses joues; et cachant sa tte dans ses mains:

Oh! je vois bien, dit-elle, tu viens me dire que tu ne veux plus de moi
pour ton amie.

--Non, non! je n'ai pas dit cela! je ne le dis pas! s'cria Anzoleto
effray de ces larmes qu'il faisait couler pour la premire fois; et
vivement ramen  son sentiment fraternel, il entoura Consuelo de ses
bras. Mais, comme elle dtournait son visage, au lieu de sa joue frache
et calme il baisa une paule brlante que cachait mal un fichu de grosse
dentelle noire.

Quand le premier clair de la passion s'allume instantanment dans une
organisation forte, reste chaste comme l'enfance au milieu du
dveloppement complet de la jeunesse, elle y porte un choc violent et
presque douloureux.

Je ne sais ce que j'ai, dit Consuelo en s'arrachant des bras de son ami
avec une sorte de crainte qu'elle n'avait jamais prouve; mais je me
sens bien mal: il me semble que je vais mourir.

--Ne meurs pas, lui, dit Anzoleto en la suivant et en la soutenant dans
ses bras; tu es belle, Consuelo, je suis sr que tu es belle.

En effet, Consuelo tait belle en cet instant; et quoique Anzoleto n'en
ft pas certain au point de vue de l'art, il ne pouvait s'empcher de le
dire, parce que son coeur le sentait vivement.

Mais enfin, lui dit Consuelo toute plie et tout abattue en un instant,
pourquoi donc tiens-tu aujourd'hui  me trouver belle?

--Ne voudrais-tu pas l'tre, chre Consuelo?

--Oui, pour toi.

--Et pour les autres?

--Peu m'importe.

--Et si c'tait une condition pour notre avenir?

Ici Anzoleto, voyant l'inquitude qu'il causait  son amie, lui rapporta
navement ce qui s'tait pass entre le comte et lui; et quand il en
vint  rpter les expressions peu flatteuses dont Zustiniani s'tait
servi en parlant d'elle, la bonne Consuelo qui peu  peu s'tait
tranquillise en croyant voir tout ce dont il s'agissait, partit d'un
grand clat de rire en achevant d'essuyer ses yeux humides.

Eh bien! lui dit Anzoleto tout surpris de cette absence totale de
vanit, tu n'es pas plus mue, pas plus inquite que cela? Ah! je vois,
Consuelina, vous tes une petite coquette; vous savez que vous n'tes
pas laide.

--coute, lui rpondit-elle en souriant, puisque tu prends de pareilles
folies au srieux, il faut que je te tranquillise un peu. Je n'ai jamais
t coquette: n'tant pas belle, je ne veux pas tre ridicule. Mais
quant  tre laide, je ne le suis plus.

--Vraiment on te l'a dit? Qui t'a dit cela, Consuelo?

--D'abord ma mre, qui ne s'est jamais tourmente de ma laideur. Je lui
ai entendu dire souvent que cela se passerait, qu'elle avait t encore
plus laide dans son enfance; et beaucoup de personnes qui l'avaient
connue m'ont dit qu' vingt ans elle avait t la plus belle fille de
Burgos. Tu sais bien que quand par hasard quelqu'un la regardait dans
les cafs o elle chantait, on disait: Cette femme doit avoir t belle.
Vois-tu, mon pauvre ami, la beaut est comme cela quand on est pauvre;
c'est un instant: on n'est pas belle encore, et puis bientt on ne l'est
plus. Je le serai peut-tre, qui sait? si je peux ne pas me fatiguer
trop, avoir du sommeil, et ne pas trop souffrir de la faim.

--Consuelo, nous ne nous quitterons pas; bientt je serai riche, et tu
ne manqueras de rien. Tu pourras donc tre belle  ton aise.

-- la bonne heure. Que Dieu fasse le reste!

--Mais tout cela ne conclut  rien pour le prsent, et il s'agit de
savoir si le comte te trouvera assez belle pour paratre au thtre.

--Maudit comte! pourvu qu'il ne fasse pas trop le difficile!

--D'abord, tu n'es pas laide.

--Non, je ne suis pas laide. J'ai entendu, il n'y a pas longtemps, le
verrotier qui demeure ici en face, dire  sa femme: Sais-tu que la
Consuelo n'est pas vilaine? Elle a une belle taille, et quand elle rit,
elle vous met tout le coeur en joie; et quand elle chante, elle parat
jolie.

--Et qu'est-ce que la femme du verrotier a rpondu?

--Elle a rpondu: Qu'est-ce que cela te fait, imbcile? Songe  ton
ouvrage; est-ce qu'un homme mari doit regarder les jeunes filles?

--Paraissait-elle fche?

--Bien fche.

--C'est bon signe. Elle sentait que son mari ne se trompait pas. Et puis
encore?

--Et puis encore, la comtesse Mocenigo, qui me donne de l'ouvrage, et
qui s'est toujours intresse  moi, a dit la semaine dernire au
docteur Ancillo, qui tait chez elle au moment o j'entrais: Regardez
donc, monsieur le docteur, comme cette _zitella_ a grandi, et comme elle
est devenue blanche et bien faite!

--Et qu'a rpondu le docteur?

--Il a rpondu: C'est vrai, Madame, par Bacchus! Je ne l'aurais pas
reconnue; elle est de la nature des flegmatiques, qui blanchissent en
prenant un peu d'embonpoint. Ce sera une belle fille, vous verrez cela.

--Et puis encore?

--Et puis encore la suprieure de Santa-Chiara, qui me fait faire des
broderies pour ses autels, et qui a dit  une de ses soeurs: Tenez,
voyez si ce que je vous disais n'est pas vrai? La Consuelo ressemble 
notre sainte Ccile. Toutes les fois que je fais ma prire devant cette
image, je ne peux m'empcher de penser  cette petite; et alors je prie
pour elle, afin qu'elle ne tombe pas dans le pch, et qu'elle ne chante
jamais que pour l'glise.

--Et qu'a rpondu la soeur?

--La soeur a rpondu: C'est vrai, ma mre; c'est tout  fait vrai. Et
moi j'ai t bien vite dans leur glise, et j'ai regard la sainte
Ccile qui est d'un grand matre, et qui est belle, bien belle!

--Et qui te ressemble?

--Un peu.

--Et tu ne m'as jamais dit cela?

--Je n'y ai pas pens.

--Chre Consuelo, tu es donc belle?

--Je ne crois pas; mais je ne suis plus si laide qu'on le disait. Ce
qu'il y a de sr, c'est qu'on ne me le dit plus. Il est vrai que c'est
peut-tre parce qu'on s'imagine que cela me ferait de la peine 
prsent.

--Voyons, Consuelina, regarde-moi bien. Tu as les plus beaux yeux du
monde, d'abord!

--Mais la bouche est grande, dit Consuelo en riant et en prenant un
petit morceau de miroir cass qui lui servait de _psych_, pour se
regarder.

--Elle n'est pas petite; mais quelles belles dents! reprit Anzoleto; ce
sont des perles fines, et tu les montres toutes quand tu ris.

--En ce cas tu me diras quelque chose qui me fasse rire, quand nous
serons devant le comte.

--Tu as des cheveux magnifiques, Consuelo.

--Pour cela oui! Veux-tu les voir? Elle dtacha ses pingles, et laissa
tomber jusqu' terre un torrent de cheveux noirs, o le soleil brilla
comme dans une glace.

Et tu as la poitrine large, la ceinture fine, les paules ... ah! bien
belles, Consuelo! Pourquoi me les caches-tu? Je ne demande  voir que ce
qu'il faudra bien que tu montres au public.

--J'ai le pied assez petit, dit Consuelo pour dtourner la
conversation; et elle montra un vritable petit pied andaloux, beaut 
peu prs inconnue  Venise.

La main est charmante aussi, dit Anzoleto en baisant, pour la premire
fois, la main que jusque l il avait serre amicalement comme celle d'un
camarade. Laisse-moi voir tes bras.

--Tu les as vus cent fois, dit-elle en tant ses mitaines.

--Non, je ne les avais jamais vus, dit Anzoleto que cet examen innocent
et dangereux commenait  agiter singulirement.

Et il retomba dans le silence, couvant du regard cette jeune fille que
chaque coup d'oeil embellissait et transformait  ses yeux.

Peut-tre n'tait-ce pas tout  fait qu'il et t aveugle jusqu'alors;
car peut-tre tait-ce la premire fois que Consuelo dpouillait, sans
le savoir, cet air insouciant qu'une parfaite rgularit de lignes peut
seule faire accepter. En cet instant, mue encore d'une vive atteinte
porte  son coeur, redevenue nave et confiante, mais conservant un
imperceptible embarras qui n'tait pas l'veil de la coquetterie, mais
celui de la pudeur sentie et comprise, son teint avait une pleur
transparente, et ses yeux un clat pur et serein qui la faisaient
ressembler certainement  la sainte Ccile des nones de Santa-Chiara.

Anzoleto n'en pouvait plus dtacher ses yeux. Le soleil s'tait couch;
la nuit se faisait vite dans cette grande chambre claire d'une seule
petite fentre; et dans cette demi-teinte, qui embellissait encore
Consuelo, semblait nager autour d'elle un fluide d'insaisissables
volupts. Anzoleto eut un instant la pense de s'abandonner aux dsirs
qui s'veillaient en lui avec une imptuosit toute nouvelle, et  cet
entranement se joignait par clairs une froide rflexion. Il songeait 
exprimenter, par l'ardeur de ses transports, si la beaut de Consuelo
aurait autant de puissance sur lui que celle des autres femmes rputes
belles qu'il avait possdes. Mais il n'osa pas se livrer  ces
tentations indignes de celle qui les inspirait. Insensiblement son
motion devint plus profonde, et la crainte d'en perdre les tranges
dlices lui fit dsirer de la prolonger.

Tout  coup, Consuelo, ne pouvant plus supporter son embarras se leva,
et faisant un effort sur elle-mme pour revenir  leur enjouement, se
mit  marcher dans la chambre, en faisant de grands gestes de tragdie,
et en chantant d'une manire un peu outre plusieurs phrases de drame
lyrique, comme si elle ft entre en scne.

Eh bien, c'est magnifique! s'cria Anzoleto ravi de surprise en la
voyant capable d'un charlatanisme qu'elle ne lui avait jamais montr.

--Ce n'est pas magnifique, dit Consuelo en se rasseyant; et j'espre que
c'est pour rire que tu dis cela?

--Ce serait magnifique  la scne. Je t'assure qu'il n'y aurait rien de
trop. Corilla en crverait de jalousie; car c'est tout aussi frappant
que ce qu'elle fait dans les moments o on l'applaudit  tout rompre.

--Mon cher Anzoleto, rpondit Consuelo, je ne voudrais pas que la
Corilla crevt de jalousie pour de semblables jongleries, et si le
public m'applaudissait parce que je sais la singer, je ne voudrais plus
reparatre devant lui.

--Tu feras donc mieux encore?

--Je l'espre, ou bien je ne m'en mlerai pas.

--Eh bien, comment feras-tu?

--Je n'en sais rien encore.

--Essaie.

--Non; car tout cela, c'est un rve, et avant que l'on ait dcid si je
suis laide ou non, il ne faut pas que nous fassions tant de beaux
projets. Peut-tre que nous sommes fous dans ce moment, et que, comme
l'a dit M. le comte, la Consuelo est affreuse.

Cette dernire hypothse rendit  Anzoleto la force de s'en aller.




IX.


A cette poque de sa vie,  peu prs inconnue des biographes, un des
meilleurs compositeurs de l'Italie et le plus grand professeur de chant
du dix-huitime sicle, l'lve de Scarlatti, le matre de Hasse, de
Farinelli, de Cafarelli, de la Mingotti, de Salimbini, de Hubert (dit le
_Porporino_), de la Gabrielli, de la Molteni, en un mot le pre de la
plus clbre cole de chant de son temps, Nicolas Porpora, languissait
obscurment  Venise, dans un tat voisin de la misre et du dsespoir.
Il avait dirig cependant nagure, dans cette mme ville, le
Conservatoire de l'_Ospedaletto_, et cette priode de sa vie avait t
brillante. Il y avait crit et fait chanter ses meilleurs opras, ses
plus belles cantates, et ses principaux ouvrages de musique d'glise.
Appel  Vienne en 1728, il y avait conquis, aprs quelque combat, la
faveur de l'empereur Charles VI. Favoris aussi  la cour de Saxe[1],
Porpora avait t appel ensuite  Londres, o il avait eu la gloire de
rivaliser pendant neuf ou dix ans avec Handel, le matre des matres,
dont l'toile plissait  cette poque. Mais le gnie de ce dernier
l'avait emport enfin, et le Porpora, bless dans son orgueil ainsi que
maltrait dans sa fortune, tait revenu  Venise reprendre sans bruit et
non sans peine la direction d'un autre conservatoire. Il y crivait
encore des opras: mais c'est avec peine qu'il les faisait reprsenter;
et le dernier, bien que compos  Venise, fut jou  Londres o il n'eut
point de succs. Son gnie avait reu ces profondes atteintes dont la
fortune et la gloire eussent pu le relever; mais l'ingratitude de Hasse,
de Farinelli, et de Cafarelli, qui l'abandonnrent de plus en plus,
acheva de briser son coeur, d'aigrir son caractre et d'empoisonner sa
vieillesse. On sait qu'il est mort misrable et dsol, dans sa
quatre-vingtime anne,  Naples.

[1 Il donna des leons de chant et de composition  la princesse
lectorale de Saxe, qui fut depuis, en France, la _Grande Dauphine_,
mre de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X.]

A l'poque o le comte Zustiniani, prvoyant et dsirant presque la
dfection de Corilla, cherchait  remplacer cette cantatrice, le Porpora
tait en proie  de violents accs d'humeur atrabilaire, et son dpit
n'tait pas toujours mal fond; car si l'on aimait et si l'on chantait 
Venise la musique de Jomelli, de Lotti, de Carissimi, de Gasparini, et
d'autres excellents matres, on y prisait sans discernement la musique
bouffe de Cocchi, del Buini, de Salvator Apollini, et d'autres
compositeurs plus ou moins indignes, dont le style commun et facile
flattait le got des esprits mdiocres. Les opras de Hasse ne pouvaient
plaire  son matre, justement irrit. Le respectable et malheureux
Porpora, fermant son coeur et ses oreilles  la musique des modernes,
cherchait donc  les craser sous la gloire et l'autorit des anciens.
Il tendait sa rprobation trop svre jusque sur les gracieuses
compositions de Galoppi, et jusque sur les originales fantaisies du
Chiozzetto, le compositeur populaire de Venise. Enfin il ne fallait plus
lui parler que du pre Martini, de Durante, de Monteverde, de
Palestrina; j'ignore si Marcello et Leo trouvaient grce devant lui. Ce
fut donc froidement et tristement qu'il reut les premires ouvertures
du comte Zustiniani concernant son lve inconnue, la pauvre Consuelo,
dont il dsirait pourtant le bonheur et la gloire; car il tait trop
expriment dans le professorat pour ne pas savoir tout ce qu'elle
valait, tout ce qu'elle mritait. Mais  l'ide de voir profaner ce
talent si pur et si fortement nourri de la manne sacre des vieux
matres, il baissa la tte d'un air constern, et rpondit au comte:

Prenez-la donc, cette me sans tache, cette intelligence sans
souillure; jetez-la aux chiens, et livrez-la aux btes, puisque telle
est la destine du gnie au temps o nous sommes.

Cette douleur  la fois srieuse et comique donna au comte une ide du
mrite de l'lve, par le prix qu'un matre si rigide y attachait.

Eh quoi, mon cher maestro, s'cria-t-il, est-ce l en effet votre
opinion? La Consuelo est-elle un tre aussi extraordinaire, aussi divin?

--Vous l'entendrez, dit le Porpora d'un air rsign; et il rpta: C'est
sa destine!

Cependant le comte vint  bout de relever les esprits abattus du matre,
en lui faisant esprer une rforme srieuse dans le choix des opras
qu'il mettrait au rpertoire de son thtre. Il lui promit l'exclusion
des mauvais ouvrages, aussitt qu'il aurait expuls la Corilla, sur le
caprice de laquelle il rejeta leur admission et leur succs. Il fit mme
entendre adroitement qu'il serait trs sobre de Hasse, et dclara que si
le Porpora voulait crire un opra pour Consuelo, le jour o l'lve
couvrirait son matre d'une double gloire en exprimant sa pense dans le
style qui lui convenait, ce jour serait celui du triomphe lyrique de San
Samuel et le plus beau de la vie du comte.

Le Porpora, vaincu, commena donc  se radoucir, et  dsirer
secrtement le dbut de son lve autant qu'il l'avait redout jusque
l, craignant de donner avec elle une nouvelle vogue aux ouvrages de son
rival. Mais comme le comte lui exprimait ses inquitudes sur la figure
de Consuelo, il refusa de la lui faire entendre en particulier et 
l'improviste.

Je ne vous dirai point, rpondait-il  ses questions et  ses
instances, que ce soit une beaut. Une fille aussi pauvrement vtue, et
timide comme doit l'tre, en prsence d'un seigneur et d'un juge de
votre sorte, un enfant du peuple qui n'a jamais t l'objet de la
moindre attention, ne saurait se passer d'un peu de toilette et de
prparation. Et puis la Consuelo est de celles que l'expression du gnie
rehausse extraordinairement. Il faut la voir et l'entendre en mme
temps. Laissez-moi faire: si vous n'en tes pas content, vous me la
laisserez, et je trouverai bien moyen d'en faire une bonne religieuse,
qui fera la gloire de l'cole, en formant des lves sous sa direction.

Tel tait en effet l'avenir que jusque l le Porpora avait rv pour
Consuelo.

Quand il revit son lve, il lui annona qu'elle aurait  tre entendue
et juge par le comte. Mais comme elle lui eprima navement sa crainte
d'tre trouve laide, il lui fit croire qu'elle ne serait point vue, et
qu'elle chanterait derrire la tribune grille de l'orgue, le comte
assistant  l'office dans l'glise. Seulement il lui recommanda de
s'habiller dcemment, parce qu'elle aurait  tre prsente ensuite  ce
seigneur; et, bien qu'il ft pauvre aussi, le noble matre, il lui donna
quelque argent  cet effet. Consuelo, tout interdite, tout agite,
occupe pour la premire fois du soin de sa personne, prpara donc  la
hte sa toilette et sa voix; elle essaya vite la dernire, et la
trouvant si frache, si forte, si souple, elle rpta plus d'une fois 
Anzoleto, qui l'coutait avec motion et ravissement: Hlas! pourquoi
faut-il donc quelque chose de plus  une cantatrice que de savoir
chanter?




X.


La veille du jour solennel, Anzoleto trouva la porte de Consuelo ferme
au verrou, et, aprs qu'il eut attendu presque un quart d'heure sur
l'escalier, il fut admis enfin  voir son amie revtue de sa toilette de
fte, dont elle avait voulu faire l'preuve devant lui. Elle avait une
jolie robe de toile de Perse  grandes fleurs, un fichu de dentelles, et
de la poudre. Elle tait si change ainsi, qu'Anzoleto resta quelques
instants incertain, ne sachant si elle avait gagn ou perdu  cette
transformation. L'irrsolution que Consuelo lut dans ses yeux fut pour
elle un coup de poignard.

Ah! tiens, s'cria-t-elle, je vois bien que je ne te plais pas ainsi. A
qui donc semblerai-je supportable, si celui qui m'aime n'prouve rien
d'agrable en me regardant?

--Attends donc un peu, rpondit Anzoleto; d'abord je suis frapp de ta
belle taille dans ce long corsage, et de ton air distingu sous ces
dentelles. Tu portes  merveille les larges plis de ta jupe. Mais je
regrette tes cheveux noirs ... du moins je le crois.... Mais c'est la
tenue du peuple, et il faut que tu sois demain une signora.

--Et pourquoi faut-il que je sois une signora? Moi, je hais cette poudre
qui affadit, et qui vieillit les plus belles. J'ai l'air emprunte sous
ces falbalas; en un mot, je me dplais ainsi, et je vois que tu es de
mon avis. Tiens, j'ai t ce matin  la rptition, et j'ai vu la
Clorinda qui essayait aussi une robe neuve. Elle tait si pimpante, si
brave, si belle (oh! celle-l est heureuse, et il ne faut pas la
regarder deux fois pour s'assurer de sa beaut), que je me sens effraye
de paratre  ct d'elle devant le comte.

--Sois tranquille, le comte l'a vue; mais il l'a entendue aussi.

--Et elle a mal chant?

--Comme elle chante toujours.

--Ah! mon ami, ces rivalits gtent le coeur. Il y a quelque temps si la
Clorinda, qui est une bonne fille malgr sa vanit, et fait _fiasco_
devant un juge, je l'aurais plainte du fond de l'me, j'aurais partag
sa peine et son humiliation. Et voil qu'aujourd'hui je me surprends 
m'en rjouir! Lutter, envier, chercher  se dtruire mutuellement; et
tout cela pour un homme qu'on n'aime pas, qu'on ne connat pas! Je me
sens affreusement triste, mon cher amour, et il me semble que je suis
aussi effraye de l'ide de russir que de celle d'chouer. Il me semble
que notre bonheur prend fin, et que demain aprs l'preuve, quelle
qu'elle soit, je rentrerai dans cette pauvre chambre, tout autre que je
n'y ai vcu jusqu' prsent.

Deux grosses larmes roulrent sur les joues de Consuelo.

Eh bien, tu vas pleurer,  prsent? s'cria Anzoleto. Y songes-tu? tu
vas ternir tes yeux et gonfler tes paupires? Tes yeux, Consuelo! ne va
pas gter tes yeux, qui sont ce que tu as de plus beau.

--Ou de moins laid! dit-elle en essuyant ses larmes. Allons, quand on se
donne au monde, on n'a mme pas le droit de pleurer.

Son ami s'effora de la consoler, mais elle fut amrement triste tout le
reste du jour; et le soir, lorsqu'elle se retrouva seule, elle ta
soigneusement sa poudre, dcrpa et lissa ses beaux cheveux d'bne,
essaya une petite robe de soie noire encore frache qu'elle mettait
ordinairement le dimanche, et reprit confiance en elle-mme en se
retrouvant devant sa glace telle qu'elle se connaissait. Puis elle fit
sa prire avec ferveur, songea  sa mre, s'attendrit, et s'endormit en
pleurant. Lorsque Anzoleto vint la chercher le lendemain pour la
conduire  l'glise, il la trouva  son pinette, habille et peigne
comme tous les dimanches, et repassant son morceau d'preuve.

Eh quoi! s'cria-t-il, pas encore coiffe, pas encore pare! L'heure
approche. A quoi songes-tu, Consuelo?

--Mon ami, rpondit-elle avec rsolution, je suis pare, je suis
coiffe, je suis tranquille. Je veux rester ainsi. Ces belles robes ne
me vont pas. Mes cheveux noirs te plaisent mieux que la poudre. Ce
corsage ne gne pas ma respiration. Ne me contredis pas: mon parti est
pris. J'ai demand  Dieu de m'inspirer, et  ma mre de veiller sur ma
conduite. Dieu m'a inspir d'tre modeste et simple. Ma mre est venue
me voir en rve, et elle m'a dit ce qu'elle me disait toujours:
Occupe-toi de bien chanter, la Providence fera le reste. Je l'ai vue qui
prenait ma belle robe, mes dentelles et mes rubans, et qui les rangeait
dans l'armoire; aprs quoi, elle a plac ma robe noire et ma mantille de
mousseline blanche sur la chaise  ct de mon lit. Aussitt que j'ai
t veille, j'ai serr la toilette comme elle l'avait fait dans mon
rve, et j'ai mis la robe noire et la mantille: me voil prte. Je me
sens du courage depuis que j'ai renonc  plaire par des moyens dont je
ne sais pas me servir. Tiens, coute ma voix, tout est l, vois-tu.

Elle fit un trait.

Juste ciel! nous sommes perdus! s'cria Anzoleto; ta voix est voile,
et tes yeux sont rouges. Tu as pleur hier soir, Consuelo; voil une
belle affaire! Je te dis que nous sommes perdus, que tu es folle avec
ton caprice de t'habiller de deuil un jour de fte; cela porte malheur
et cela t'enlaidit. Et vite, et vite! reprends ta belle robe, pendant
que j'irai t'acheter du rouge. Tu es ple comme un spectre.

Une discussion assez vive s'leva entre eux  ce sujet. Anzoleto fut un
peu brutal. Le chagrin rentra dans l'me de la pauvre fille; ses larmes
coulrent encore. Anzoleto s'en irrita davantage, et, au milieu du
dbat, l'heure sonna, l'heure fatale, le quart avant deux heures, juste
le temps de courir  l'glise, et d'y arriver en s'essoufflant. Anzoleto
maudit le ciel par un jurement nergique. Consuelo, plus ple et plus
tremblante que l'toile du matin qui se mire au sein des lagunes, se
regarda une dernire fois dans sa petite glace brise: puis se
retournant, elle se jeta imptueusement dans les bras d'Anzoleto.

O mon ami, s'cria-t-elle, ne me gronde pas, ne me maudis pas.
Embrasse-moi bien fort, au contraire, pour ter  mes joues cette pleur
livide. Que ton baiser soit comme le feu de l'autel sur les lvres
d'Isae, et que Dieu ne nous punisse pas d'avoir dout de son secours!

Alors, elle jeta vivement sa mantille sur sa tte, prit ses cahiers, et,
entranant son amant constern, elle courut aux Mendiant, o dj la
foule tait rassemble pour entendre la belle musique du Porpora.
Anzoleto, plus mort que vif, alla joindre le comte, qui lui avait donn
rendez-vous dans sa tribune; et Consuelo monta  celle de l'orgue, o
les choeurs taient dj en rang de bataille et le professeur devant son
pupitre. Consuelo ignorait que la tribune du comte tait situe de
manire  ce qu'il vt beaucoup moins dans l'glise que dans la tribune
de l'orgue, que dj il avait les yeux sur elle, et qu'il ne perdait pas
un de ses mouvements.

Mais il ne pouvait pas encore distinguer ses traits; car elle
s'agenouilla en arrivant, cacha sa tte dans ses mains, et se mit 
prier avec une dvotion ardente. Mon Dieu, disait-elle du fond de son
coeur, tu sais que je ne te demande point de m'lever au-dessus de mes
rivales pour les abaisser. Tu sais que je ne veux pas me donner au monde
et aux arts profanes pour abandonner ton amour et m'garer dans les
sentiers du vice. Tu sais que l'orgueil n'enfle pas mon me, et que
c'est pour vivre avec celui que ma mre m'a permis d'aimer, pour ne m'en
sparer jamais, pour assurer sa joie et son bonheur, que je te demande
de me soutenir et d'ennoblir mon accent et ma pense quand je chanterai
tes louanges.

Lorsque les premiers accords de l'orchestre appelrent Consuelo  sa
place, elle se releva lentement; sa mantille tomba sur ses paules, et
son visage apparut enfin aux spectateurs inquiets et impatients de la
tribune voisine. Mais quelle miraculeuse transformation s'tait opre
dans cette jeune fille tout  l'heure si blme et si abattue, si effare
par la fatigue et la crainte! Son large front semblait nager dans un
fluide cleste, une molle langueur baignait encore les plans doux et
nobles de sa figure sereine et gnreuse. Son regard calme n'exprimait
aucune de ces petites passions qui cherchent et convoitent les succs
ordinaires. II y avait en elle quelque chose de grave, de mystrieux et
de profond, qui commandait le respect et l'attendrissement.

Courage, ma fille, lui dit le professeur  voix basse; tu vas chanter
la musique d'un grand matre, et ce matre est l qui t'coute.

--Qui, Marcello? dit Consuelo voyant le professeur dplier les psaumes
de Marcello sur le pupitre.

--Oui, Marcello, rpondit le professeur. Chante comme  l'ordinaire,
rien de plus, rien de moins, et ce sera bien.

En effet, Marcello, alors dans la dernire anne de sa vie, tait venu
revoir une dernire fois Venise, sa patrie, dont il faisait la gloire
comme compositeur, comme crivain, et comme magistrat. Il avait t
plein de courtoisie pour le Porpora, qui l'avait pri d'entendre son
cole, lui mnageant la surprise de faire chanter d'abord par Consuelo,
qui le possdait parfaitement, son magnifique psaume: _I cieli immensi
narrano_. Aucun morceau n'tait mieux appropri  l'espce d'exaltation
religieuse o se trouvait en ce moment l'me de cette noble fille.
Aussitt que les premires paroles de ce chant large et franc brillrent
devant ses yeux, elle se sentit transporte dans un autre monde.
Oubliant le comte Zustiniani, les regards malveillants de ses rivales,
et jusqu' Anzoleto, elle ne songea qu' Dieu et  Marcello, qui se
plaait dans sa pense comme un interprte entre elle et ces cieux
splendides dont elle avait  clbrer la gloire. Quel plus beau thme,
en effet, et quelle plus grande ide!


    I cieli immensi narrano
    Del grande Iddio la gloria;
    Il firmamento lucido
    All'universo annunzia
    Quanto sieno mirabili
    Della sua destra le opere.


Un feu divin monta  ses joues, et la flamme sacre jaillit de ses
grands yeux noirs, lorsqu'elle remplit la vote de cette voix sans gale
et de cet accent victorieux, pur, vraiment grandiose, qui ne peut sortir
que d'une grande intelligence jointe  un grand coeur. Au bout de
quelques mesures d'audition, un torrent de larmes dlicieuses s'chappa
des yeux de Marcello. Le comte, ne pouvant matriser son motion,
s'cria:

Par tout le sang du Christ, cette femme est belle! C'est sainte Ccile,
sainte Thrse, sainte Consuelo! c'est la posie, c'est la musique,
c'est la foi personnifies!

Quant  Anzoleto, qui s'tait lev et qui ne se soutenait plus sur ses
jambes flchissantes que grce  ses mains crispes sur la grille de la
tribune, il retomba suffoqu sur son sige, prt  s'vanouir et comme
ivre de joie et d'orgueil.

Il fallut tout le respect d au lieu saint pour que les nombreux
dilettanti et la foule qui remplissait l'glise n'clatassent point en
applaudissements frntiques, comme s'ils eussent t au thtre. Le
comte n'eut pas la patience d'attendre la fin des offices pour passer 
l'orgue, et pour exprimer son enthousiasme au Porpora et  Consuelo. Il
fallut que, pendant la psalmodie des officiants, elle allt recevoir,
dans la tribune du comte, les loges et les remerciements de Marcello.
Elle le trouva encore si mu qu'il pouvait  peine lui parler.

Ma fille, lui dit-il d'une voix entrecoupe, reois les actions de
grce et les bndictions d'un mourant. Tu viens de me faire oublier en
un instant des annes de souffrance mortelle. Il me semble qu'un miracle
s'est opr en moi, et que ce mal incessant, pouvantable, s'est dissip
pour toujours au son de ta voix. Si les anges de l-haut chantent comme
toi, j'aspire  quitter la terre pour aller goter une ternit des
dlices que tu viens de me faire connatre. Sois donc bnie, enfant, et
que ton bonheur en ce monde rponde  tes mrites. J'ai entendu la
Faustina, la Romanina, la Cuzzoni, toutes les plus grandes cantatrices
de l'univers; elles ne te vont pas  la cheville. Il t'est rserv de
faire entendre au monde ce que le monde n'a jamais entendu, et de lui
faire sentir ce que nul homme n'a jamais senti.

La Consuelo, anantie et comme brise sous cet loge magnifique, courba
la tte, mit presque un genou en terre, et sans pouvoir dire un mot,
porta  ses lvres la main livide de l'illustre moribond; mais en se
relevant, elle laissa tomber sur Anzoleto un regard qui semblait lui
dire: Ingrat, tu ne m'avais pas devine!




XI.


Durant le reste de l'office, Consuelo dploya une nergie et des
ressources qui rpondirent  toutes les objections qu'et pu faire
encore le comte Zustiniani. Elle conduisit, soutint et anima les
choeurs, faisant tour  tour chaque partie et montrant ainsi l'tendue
prodigieuse et les qualits diverses de sa voix, plus la force
inpuisable de ses poumons, ou pour mieux dire la perfection de sa
science; car qui sait chanter ne se fatigue pas, et Consuelo chantait
avec aussi peu d'effort et de travail que les autres respirent. On
entendait le timbre clair et plein de sa voix par-dessus les cent voix
de ses compagnes, non qu'elle crit comme font les chanteurs sans me et
sans souffle, mais parce que son timbre tait d'une puret irrprochable
et son accent d'une nettet parfaite. En outre elle sentait et elle
comprenait jusqu' la moindre intention de la musique qu'elle exprimait.
Elle seule, en un mot, tait une musicienne et un matre, au milieu de
ce troupeau d'intelligences vulgaires, de voix fraches et de volonts
molles. Elle remplissait donc instinctivement et sans ostentation son
rle de puissance; et tant que les chants durrent, elle imposa
naturellement sa domination qu'on sentait ncessaire. Aprs qu'ils
eurent cess, les choristes lui en firent intrieurement un grief et un
crime; et telle qui, en se sentant faiblir, l'avait interroge et comme
implore du regard, s'attribua tous les loges qui furent donns en
masse  l'cole du Porpora. A ces loges, le matre souriait sans rien
dire; mais il regardait Consuelo, et Anzoleto comprenait fort bien.

Aprs le salut et la bndiction, les choristes prirent part  une
collation friande que leur fit servir le comte dans un des parloirs du
couvent. La grille sparait deux grandes tables en forme de demi-lune,
mises en regard l'une de l'autre; une ouverture, mesure sur la
dimension d'un immense pt, tait mnage au centre du grillage pour
faire passer les plats, que le comte prsentait lui-mme avec grce aux
principales religieuses et aux lves. Celles-ci, vtues en bguines,
venaient par douzaines s'asseoir alternativement aux places vacantes
dans l'intrieur du clotre. La suprieure, assise tout prs de la
grille, se trouvait ainsi  la droite du comte plac dans la salle
extrieure. Mais  la gauche de Zustiniani, une place restait vacante;
Marcello, Porpora, le cur de la paroisse, les principaux prtres qui
avaient offici  la crmonie, quelques patriciens dilettanti et
administrateurs laques de la Scuola; enfin le bel Anzoleto, avec son
habit noir et l'pe au ct, remplissaient la table des sculiers. Les
jeunes chanteuses taient fort animes ordinairement en pareille
occasion; le plaisir de la gourmandise, celui de converser avec des
hommes, l'envie de plaire ou d'tre tout au moins remarques, leur
donnaient beaucoup de babil et de vivacit. Mais ce jour-l le goter
fut triste et contraint. C'est que le projet du comte avait transpir
(quel secret peut tourner autour d'un couvent sans s'y infiltrer par
quelque fente?) et que chacune de ces jeunes filles s'tait flatte en
secret d'tre prsente par le Porpora pour succder  la Corilla. Le
professeur avait eu mme la malice d'encourager les illusions de
quelques-unes, soit pour les disposer  mieux chanter sa musique devant
Marcello, soit pour se venger, par leur dpit futur, de tout celui
qu'elles lui causaient aux leons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la
Clorinda, qui n'tait qu'externe  ce conservatoire, avait fait grande
toilette pour ce jour-l, et s'attendait  prendre place  la droite du
comte; mais quand elle vit cette _guenille_ de Consuelo, avec sa petite
robe noire et son air tranquille, cette _laideron_ qu'elle affectait de
mpriser, rpute dsormais la seule musicienne et la seule beaut de
l'cole, s'asseoir entre le comte et Marcello, elle devint laide de
colre, laide comme Consuelo ne l'avait jamais t, comme le deviendrait
Vnus en personne, agite par un sentiment bas et mchant. Anzoleto
l'examinait attentivement, et, triomphant de sa victoire, il s'assit
auprs d'elle, et l'accabla de fadeurs railleuses qu'elle n'et pas
l'esprit de comprendre et qui la consolrent bientt. Elle s'imagina
qu'elle se vengeait de sa rivale en fixant l'attention de son fianc, et
elle n'pargna rien pour l'enivrer de ses charmes. Mais elle tait trop
borne et l'amant de Consuelo avait trop de finesse pour que cette lutte
ingale ne la couvrt pas de ridicule.

Cependant le comte Zustiniani, en causant avec Consuelo, s'merveillait
de lui trouver autant de tact, de bon sens et de charme dans la
conversation, qu'il lui avait trouv de talent et de puissance 
l'glise. Quoiqu'elle ft absolument dpourvue de coquetterie, elle
avait dans ses manires une franchise enjoue et une bonhomie confiante
qui inspirait je ne sais quelle sympathie soudaine, irrsistible. Quand
le goter fut fini, il l'engagea  venir prendre le frais du soir, dans
sa gondole avec ses amis. Marcello en fut dispens,  cause du mauvais
tat de sa sant. Mais le Porpora, le comte Barberigo, et plusieurs
autres patriciens acceptrent. Anzoleto fut admis. Consuelo, qui se
sentait un peu trouble d'tre seule avec tant d'hommes, pria tout bas
le comte de vouloir bien inviter la Clorinda, et Zustiniani, qui ne
comprenait pas le badinage d'Anzoleto avec cette pauvre fille, ne fut
pas fch de le voir occup d'une autre que de sa fiance. Ce noble
comte, grce  la lgret de son caractre, grce  sa belle figure, 
son opulence,  son thtre, et aussi aux moeurs faciles du pays et de
l'poque, ne manquait pas d'une bonne dose de fatuit. Anim, par le vin
d Grce et l'enthousiasme musical, impatient de se venger de _sa
perfide_ Corilla, il n'imagina rien de plus naturel que de faire la cour
 Consuelo; et, s'asseyant prs d'elle dans la gondole, tandis qu'il
avait arrang chacun de manire  ce que l'autre couple de jeunes gens se
trouvt  l'extrmit oppose, il commena  couver du regard sa nouvelle
proie d'une faon fort significative. La bonne Consuelo n'y comprit
pourtant rien du tout. Sa candeur et sa loyaut se seraient refuses 
supposer que le protecteur de son ami pt avoir de si mchants desseins;
mais sa modestie habituelle, que n'altrait en rien le triomphe clatant
de la journe, ne lui permit pas mme de croire de tels desseins
possibles. Elle s'obstina  respecter dans son coeur le seigneur illustre
qui l'adoptait avec Anzoleto, et  s'amuser ingnument d'une partie de
plaisir o elle n'entendait pas malice.

Tant de calme et de bonne foi surprirent le comte, au point qu'il resta
incertain si c'tait l'abandon joyeux d'une me sans rsistance ou la
stupidit d'une innocence parfaite. A dix-huit ans, cependant, une fille
en sait bien long, en Italie, je veux dire _en savait_, il y a cent ans
surtout, avec un _ami_ comme Anzoleto. Toute vraisemblance tait donc en
faveur des esprances du comte. Et cependant, chaque fois qu'il prenait
la main de sa protge, ou qu'il avanait un bras pour entourer sa
taille, une crainte indfinissable l'arrtait aussitt, et il prouvait
un sentiment d'incertitude et presque de respect dont il ne pouvait se
rendre compte.

Barberigo trouvait aussi la Consuelo fort sduisante dans sa simplicit;
et il et volontiers lev des prtentions du mme genre que celle du
comte, s'il n'et cru fort dlicat de sa part de ne pas contrarier les
projets de son ami. A tout seigneur tout honneur, se disait-il en
voyant nager les yeux de Zustiniani dans une atmosphre d'enivrement
voluptueux. Mon tour viendra plus tard. En attendant, comme le jeune
Barberigo n'tait pas trop habitu  contempler les toiles dans une
promenade avec des femmes, il se demanda de quel droit ce petit drle
d'Anzoleto accaparait la blonde Clorinda, et, se rapprochant d'elle, il
essaya de faire comprendre au jeune tnor que son rle serait plutt de
prendre la rame que de courtiser la donzelle. Anzoleto n'tait pas assez
bien lev, malgr sa pntration merveilleuse, pour comprendre au
premier mot. D'ailleurs il tait d'un orgueil voisin de l'insolence avec
les patriciens. Il les dtestait cordialement, et sa souplesse avec eux
n'tait qu'une fourberie pleine de mpris intrieur. Barberigo, voyant
qu'il se faisait un plaisir de le contrarier, s'avisa d'une vengeance
cruelle.

Parbleu, dit-il bien haut  la Clorinda, voyez donc le succs de votre
amie Consuelo! O s'arrtera-t-elle aujourd'hui? Non contente de faire
fureur dans toute la ville par la beaut de son chant, la voil qui fait
tourner la tte  notre pauvre comte, par le feu de ses oeillades. Il en
deviendra fou, s'il ne l'est dj, et voil les affaires de madame
Corilla tout  fait gtes.

--Oh! il n'y a rien  craindre! rpliqua la Clorinda d'un air sournois.
Consuelo est prise d'Anzoleto, que voici; elle est sa fiance, ils
brlent l'un pour l'autre depuis je ne sais combien d'annes.

--Je ne sais combien d'annes d'amour peuvent tre oublies en un clin
d'oeil, reprit Barberigo, surtout quand les yeux de Zustiniani se mlent
de dcocher le trait mortel. Ne le pensez-vous pas aussi, belle
Clorinda?

Anzoleto ne supporta pas longtemps ce persiflage. Mille serpents se
glissaient dj dans son coeur. Jusque l il n'avait eu ni soupon ni
souci de rien de pareil: il s'tait livr en aveugle  la joie de voir
triompher son amie; et c'tait autant pour donner  son transport une
contenance, que pour goter un raffinement de vanit, qu'il s'amusait
depuis deux heures  railler la victime de cette journe enivrante.
Aprs quelques quolibets changs avec Barberigo, il feignit de prendre
intrt  la discussion musicale que le Porpora soutenait sur le milieu
de la barque avec les autres promeneurs; et, s'loignant peu  peu d'une
place qu'il n'avait plus envie de disputer, il se glissa dans l'ombre
jusqu' la proue. Ds le premier essai qu'il fit pour rompre le
tte--tte du comte avec sa fiance, il vit bien que Zustiniani gotait
peu cette diversion; car il lui rpondit avec froideur et mme avec
scheresse. Enfin, aprs plusieurs questions oiseuses mal accueillies,
il lui fut conseill d'aller couter les choses profondes et savantes
que le grand Porpora disait sur le contre-point.

Le grand Porpora n'est pas mon matre, rpondit Anzoleto d'un ton badin
qui dissimulait sa rage intrieure aussi bien que possible; il est celui
de Consuelo; et s'il plaisait  votre chre et bien-aime seigneurie,
ajouta-t-il tout bas en se courbant auprs du comte d'un air insinuant
et caressant, que ma pauvre Consuelo ne prt pas d'autres leons que
celles de son vieux professeur ...

--Cher et bien-aim Zoto, rpondit le comte d'un ton caressant, plein
d'une malice profonde, j'ai un mot  vous dire  l'oreille; et, se
penchant vers lui, il ajouta: Votre fiance a d recevoir de vous des
leons de vertu qui la rendront invulnrable! Mais si j'avais quelque
prtention  lui en donner d'autres, j'aurais le droit de l'essayer au
moins pendant une soire.

Anzoleto se sentit froid de la tte aux pieds.

Votre gracieuse seigneurie daignera-t-elle s'expliquer? dit-il d'une
voix touffe.

--Ce sera bientt fait, mon gracieux ami, rpondit le comte d'une voix
claire: _gondole pour gondole_.

Anzoleto fut terrifi en voyant que le comte avait dcouvert son
tte--tte avec la Corilla. Cette folle et audacieuse fille s'en tait
vante  Zustiniani dans une terrible querelle fort violente qu'ils
avaient eue ensemble. Le coupable essaya vainement de faire l'tonn.

Allez donc couter ce que dit le Porpora sur les principes de l'cole
napolitaine, reprit le comte. Vous viendrez me le rpter, cela
m'intresse beaucoup.

--Je m'en aperois, excellence, rpondit Anzoleto furieux et prt  se
perdre.

--Eh bien! tu n'y vas pas? dit l'innocente Consuelo, tonne de son
hsitation. J'y vais, moi, seigneur comte. Vous verrez que je suis votre
servante. Et avant que le comte pt la retenir, elle avait franchi d'un
bond lger la banquette qui la sparait de son vieux matre, et s'tait
assise sur ses talons  ct de lui.

Le comte, voyant que ses affaires n'taient pas fort avances auprs
d'elle, jugea ncessaire de dissimuler.

Anzoleto, dit-il en souriant et en tirant l'oreille de son protg un
peu fort, ici se bornera ma vengeance. Elle n'a pas t aussi loin 
beaucoup prs que votre dlit. Mais aussi je ne fais pas de comparaison
entre le plaisir d'entretenir honntement votre matresse un quart
d'heure en prsence de dix personnes, et celui que vous avez got tte
 tte avec la mienne dans une gondole bien ferme.

--Seigneur comte, s'cria Anzoleto, violemment agit, je proteste sur
mon honneur....

--O est-il, votre honneur? reprit le comte, est-il dans votre oreille
gauche? Et en mme temps il menaait cette malheureuse oreille d'une
leon pareille  celle que l'autre venait de recevoir.

Accordez-vous donc assez peu de finesse  votre protg, dit Anzoleto,
reprenant sa prsence d'esprit, pour ne pas savoir qu'il n'aurait jamais
commis une pareille balourdise?

--Commise ou non, rpondit schement le comte, c'est la chose du monde
la plus indiffrente pour moi en ce moment. Et il alla s'asseoir auprs
de Consuelo.




XII.


La dissertation musicale se prolongea jusque dans le salon du palais
Zustiniani, o l'on rentra vers minuit pour prendre le chocolat et les
sorbets. Du technique de l'art on tait pass au style, aux ides, aux
formes anciennes et modernes, enfin  l'expression, et de l aux
artistes, et  leurs diffrentes manires de sentir et d'exprimer. Le
Porpora parlait avec admiration de son matre Scarlatti, le premier qui
et imprim un caractre pathtique aux compositions religieuses. Mais
il s'arrtait l, et ne voulait pas que la musique sacre empitt sur
le domaine du profane en se permettant les ornements, les traits et les
roulades.

Est-ce donc, lui dit Anzoleto, que votre seigneurie rprouve ces traits
et ces ornements difficiles qui ont cependant fait le succs et la
clbrit de son illustre lve Farinelli?

--Je ne les rprouve qu' l'glise, rpondit le maestro. Je les approuve
au thtre; mais je les veux  leur place, et surtout j'en proscris
l'abus. Je les veux d'un got pur, sobres, ingnieux, lgants, et, dans
leurs modulations, appropris non-seulement au sujet qu'on traite, mais
encore au personnage qu'on reprsente,  la passion qu'on exprime, et 
la situation o se trouve le personnage. Les nymphes et les bergres
peuvent roucouler comme les oiseaux, ou cadencer leurs accents comme le
murmure des fontaines; mais Mde ou Didon ne peuvent que sangloter ou
rugir comme la lionne blesse. La coquette peut charger d'ornements
capricieux et recherchs ses folles cavatines. La Corilla excelle en ce
genre: mais qu'elle veuille exprimer les motions profondes, les grandes
passions, elle reste au-dessous de son rle; et c'est en vain qu'elle
s'agite, c'est en vain qu'elle gonfle sa voix et son sein: un trait
dplac, une roulade absurde, viennent changer en un instant en ridicule
parodie ce sublime qu'elle croyait atteindre. Vous avez tous entendu la
Faustina Pordoni, aujourd'hui madame Hasse. En de certains rles
appropris  ses qualits brillantes, elle n'avait, point de rivale.
Mais que la Cuzzoni vnt, avec son sentiment pur et profond, faire
parler la douleur, la prire, ou la tendresse, les larmes qu'elle vous
arrachait effaaient en un instant de vos coeurs le souvenir de toutes
les merveilles que la Faustina avait prodigues  vos sens. C'est qu'il
y a le talent de la matire, et le gnie de l'me. Il y a ce qui amuse,
et ce qui meut; ce qui tonne et ce qui ravit. Je sais fort bien que
les tours de force sont en faveur; mais quant  moi, si je les ai
enseigns  mes lves comme des accessoires utiles, je suis presque 
m'en repentir, lorsque je vois la plupart d'entre eux en abuser, et
sacrifier le ncessaire au superflu, l'attendrissement durable de
l'auditoire aux cris de surprise et aux trpignements d'un plaisir
fivreux et passager.

Personne ne combattait cette conclusion ternellement vraie dans tous
les arts, et qui sera toujours applique  leurs diverses manifestations
par les mes leves. Cependant le comte, qui tait curieux de savoir
comment Consuelo chanterait la musique profane, feignit de contredire un
peu l'austrit des principes du Porpora; mais voyant que la modeste
fille, au lieu de rfuter ses hrsies, tournait toujours ses yeux vers
son vieux matre, comme pour lui demander de rpondre victorieusement,
il prit le parti de s'attaquer directement  elle-mme, et de lui
demander si elle entendait chanter sur la scne avec autant de sagesse
et de puret qu' l'glise.

Je ne crois pas, rpondit-elle avec une humilit sincre, que j'y
trouve les mme inspirations, et je crains d'y valoir beaucoup moins.

--Cette rponse modeste et spirituelle me rassure, dit le comte, je suis
certain que vous vous inspirerez assez de la prsence d'un public
ardent, curieux, un peu gt, je l'avoue, pour condescendre  tudier
ces difficults brillantes dont chaque jour il se montre plus avide.

--tudier! dit le Porpora avec un sourire plein de finesse.

--tudier! s'cria Anzoleto avec un ddain superbe.

--Oui sans doute, tudier, reprit Consuelo avec sa douceur accoutume.
Quoique je me sois exerce quelquefois  ce genre de travail, je ne
pense pas encore tre capable de rivaliser avec les illustres chanteuses
qui ont paru sur notre scne....

--Tu mens! s'cria Anzoleto tout anim. Monseigneur, elle ment!
faites-lui chanter les airs les plus orns et les plus difficiles du
rpertoire, vous verrez ce qu'elle sait faire.

--Si je ne craignais pas qu'elle ft fatigue ... dit le comte, dont les
yeux ptillaient dj d'impatience et de dsir.

Consuelo tourna les siens navement vers le Porpora, comme pour prendre
ses ordres.

Au fait, dit celui-ci, comme elle ne se fatigue pas pour si peu, et
comme nous sommes ici en petite et excellente compagnie, on pourrait
examiner son talent sur toutes les faces. Voyons, seigneur comte,
choisissez un air, et accompagnez-la vous-mme au clavecin.

--L'motion que sa voix et sa prsence me causent, rpondit Zustiniani,
me feraient faire de fausses notes. Pourquoi pas vous, mon matre?

--Je voudrais la regarder chanter, dit le Porpora; car entre nous soit
dit, je l'ai toujours entendue sans jamais songer  la voir. Il faut que
je sache comment elle se tient, ce qu'elle fait de sa bouche et de ses
yeux. Allons, lve-toi, ma fille; c'est pour moi aussi que l'preuve va
tre tente.

--Ce sera donc moi qui l'accompagnerai, dit Anzoleto en s'asseyant au
clavecin.

--Vous allez m'intimider trop, mon matre, dit Consuelo  Porpora.

--La timidit n'appartient qu' la sottise, rpondit le matre.
Quiconque se sent pntr d'un amour vrai pour son art ne peut rien
craindre. Si tu trembles, tu n'as que de la vanit; si tu perds tes
moyens, tu n'en as que de factices; et s'il en est ainsi, je suis l
pour dire tout le premier: La Consuelo n'est bonne  rien!

Et sans s'inquiter de l'effet dsastreux que pouvaient produire des
encouragements aussi tendres, le professeur mit ses lunettes, arrangea
sa chaise bien en face de son lve, et commena  battre la mesure sur
la queue du clavecin pour donner le vrai mouvement  la ritournelle. On
avait choisi un air brillant, bizarre et difficile, tir d'un opra
bouffe de Galuppi, _la Diavolessa_, afin de prendre tout  coup le genre
le plus diffrent de celui o Consuelo avait triomph le matin. La jeune
fille avait une si prodigieuse facilit qu'elle tait arrive, presque
sans tudes,  faire faire, en se jouant, tous les tours de force alors
connus,  sa voix souple et puissante. Le Porpora lui avait recommand
de faire ces exercices, et, de temps en temps, les lui avait fait
rpter pour s'assurer qu'elle ne les ngligeait pas. Mais il n'y avait
jamais donn assez de temps et d'attention pour savoir ce dont
l'tonnante lve tait capable en ce genre. Pour se venger de la
rudesse qu'il venait de lui montrer, Consuelo eut l'espiglerie de
surcharger l'air extravagant de _la Diavolessa_ d'une multitude
d'ornements et de traits regards jusque l comme impossibles, et
qu'elle improvisa aussi tranquillement que si elle les et nots et
tudis avec soin. Ces ornements furent si savants de modulations, d'un
caractre si nergique, si infernal, et mls, au milieu de leur plus
imptueuse gat, d'accents si lugubres, qu'un frisson de terreur vint
traverser l'enthousiasme de l'auditoire, et que le Porpora, se levant
tout  coup, s'cria avec force:

C'est toi qui es le diable en personne!

Consuelo finit son air par un crescendo de force qui enleva les cris
d'admiration, tandis qu'elle se rasseyait sur sa chaise en clatant de
rire.

Mchante fille! dit le Porpora, tu m'as jou un tour pendable. Tu t'es
moque de moi. Tu m'as cach la moiti de tes tudes et de tes
ressources. Je n'avais plus rien  t'enseigner depuis longtemps, et tu
prenais mes leons par hypocrisie, peut-tre pour me ravir tous les
secrets de la composition et de l'enseignement, afin de me surpasser en
toutes choses, et de me faire passer ensuite pour un vieux pdant!

--Mon matre, rpondit Consuelo, je n'ai pas fait autre chose qu'imiter
votre malice envers l'empereur Charles. Ne m'avez-vous pas racont cette
aventure? comme quoi Sa Majest Impriale n'aimait pas les trilles, et
vous avait fait dfense d'en introduire un seul dans votre oratorio, et
comme quoi, ayant scrupuleusement respect sa dfense jusqu' la fin de
l'oeuvre, vous lui aviez donn un divertissement de bon got  la fugue
finale en la commenant par quatre trilles ascendantes, rptes ensuite
 l'infini, dans le _stretto_ par toutes les parties? Vous avez fait ce
soir le procs  l'abus des ornements, et puis vous m'avez ordonn d'en
faire. J'en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis
outrer un travers dont je veux bien me laisser accuser.

--Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant
chante-nous quelque chose d'humain, et chante-le comme tu l'entendras;
car je vois bien que je ne puis plus tre ton matre.

--Vous serez toujours mon matre respect et bien-aim, s'cria-t-elle
en se jetant  son cou et en le serrant  l'touffer; c'est  vous que
je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. O mon matre! on dit
que vous avez fait des ingrats: que Dieu me retire  l'instant mme
l'amour et la voix, si je porte dans mon coeur le poison de l'orgueil et
de l'ingratitude!

Le Porpora devint ple, balbutia quelques mots, et dposa un baiser
paternel sur le front de son lve: mais il y laissa une larme; et
Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit scher lentement sur son front
cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonne et du
gnie malheureux. Elle en ressentit une motion profonde et comme une
terreur religieuse qui clipsa toute sa gat et teignit toute sa verve
pour le reste de la soire. Une heure aprs, quand on eut puis autour
d'elle et pour elle toutes les formules de l'admiration, de la surprise
et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mlancolie, on lui
demanda un spcimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air
de Jomelli dans l'opra de _Didon abandonne_; jamais elle n'avait mieux
senti le besoin d'exhaler sa tristesse; elle fut sublime de pathtique,
de simplicit, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne
l'avait t  l'glise. Son teint s'tait anim d'un peu de fivre, ses
yeux lanaient de sombres clairs; ce n'tait plus une sainte, c'tait
mieux encore, c'tait une femme dvore d'amour. Le comte, son ami
Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora
lui-mme, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de
dsespoir. Consuelo,  qui le comte dclara que, ds le lendemain, son
engagement serait dress et sign, le pria de lui promettre une grce
secondaire, et de lui engager sa parole  la manire des anciens
chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se
spara, bris de cette motion dlicieuse que procurent les grandes
choses, et qu'imposent les grandes intelligences.




XIII.


Pendant que Consuelo avait remport tous ces triomphes, Anzoleto avait
vcu si compltement en elle, qu'il s'tait oubli lui-mme. Cependant
lorsque le comte, en les congdiant, signifia l'engagement de sa fiance
sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il
avait t trait par lui, durant ces dernires heures; et la crainte
d'tre perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il
lui vint dans la pense de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du
Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur; mais comme
en cet instant il le hassait, il faut dire  sa louange qu'il rsista 
la tentation de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait cong du
Porpora, et se disposait  courir le long du canal avec Consuelo, le
gondolier du comte l'arrta, et lui dit que, par les ordres de son
matre, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une
sueur froide lui vint au front.

La signora est habitue  cheminer sur ses jambes, rpondit-il avec
violence. Elle est fort oblige au comte de ses gracieusets.

--De quel droit refusez-vous pour elle? dit le comte qui tait sur ses
talons.

Anzoleto se retourna, et le vit, non la tte nue comme un homme qui
reconduit son monde, mais le manteau sur l'paule, son pe dans une
main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va courir les
aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accs de fureur qu'il eut
la pense de lui enfoncer entre les ctes ce couteau mince et affil
qu'un Vnitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche
invisible de son ajustement.

J'espre, Madame, dit le comte  Consuelo d'un ton ferme, que vous ne
me ferez pas l'affront de refuser ma gondole pour vous reconduire, et le
chagrin de ne pas vous appuyer sur mon bras pour y entrer.

Consuelo, toujours confiante, et ne devinant rien de ce qui se passait
autour d'elle, accepta, remercia, et abandonnant son joli coude arrondi
 la main du comte, elle sauta dans la gondole sans crmonie. Alors un
dialogue muet, mais nergique, s'tablit entre le comte et Anzoleto. Le
comte avait un pied sur la rive, un pied sur la barque, et de l'oeil
toisait Anzoleto, qui, debout sur la dernire marche du perron, le
toisait aussi, mais d'un air farouche, la main cache dans sa poitrine,
et serrant le manche de son couteau. Un mouvement de plus vers la
barque, et le comte tait perdu. Ce qu'il y eut de plus vnitien dans
cette scne rapide et silencieuse, c'est que les deux rivaux
s'observrent sans hter de part ni d'autre une catastrophe imminente.
Le comte n'avait d'autre intention que celle de torturer son rival par
une irrsolution apparente, et il le fit  loisir, quoiqu'il vt fort
bien et comprt encore mieux le geste d'Anzoleto, prt  le poignarder.
De son ct, Anzoleto eut la force d'attendre sans se trahir
officiellement qu'il plt au comte d'achever sa plaisanterie froce, ou
de renoncer  la vie. Ceci dura deux minutes qui lui semblrent un
sicle, et que le comte supporta avec un mpris stoque; aprs quoi il
fit une profonde rvrence  Consuelo, et se tournant vers son protg:

Je vous permets, lui dit-il, de monter aussi dans ma gondole; 
l'avenir vous saurez comment se conduit un galant homme.

Et il se recula pour faire passer Anzoleto dans sa barque. Puis il donna
aux gondoliers l'ordre de ramer vers la Corte-Minelli, et il resta
debout sur la rive, immobile comme une statue. Il semblait attendre de
pied ferme une nouvelle vellit de meurtre de la part de son rival
humili.

Comment donc le comte sait-il o tu demeures? fut le premier mot
qu'Anzoleto adressa  son amie ds qu'ils eurent perdu de vue le palais
Zustiniani.

--Parce que je le lui ai dit, repartit Consuelo.

--Et pourquoi le lui as-tu dit?

--Parce qu'il me l'a demand.

--Tu ne devines donc pas du tout pourquoi il voulait le savoir?

--Apparemment pour me faire reconduire.

--Tu crois que c'est l tout? Tu crois qu'il ne viendra pas te voir?

--Venir me voir? Quelle folie! Dans une aussi misrable demeure? Ce
serait un excs de politesse de sa part que je ne dsire pas du tout.

--Tu fais bien de ne pas le dsirer, Consuelo; car un excs de honte
serait peut-tre pour toi le rsultat de cet excs d'honneur!

--De la honte? Et pourquoi de la honte  moi? Vraiment je ne comprends
rien  tes discours ce soir, cher Anzoleto, et je te trouve singulier de
me parler de choses que je n'entends point, au lieu de me dire la joie
que tu prouves du succs inespr et incroyable de notre journe.

--Inespr, en effet, rpondit Anzoleto avec amertume.

--Il me semblait qu' vpres, et ce soir pendant qu'on m'applaudissait,
tu tais plus enivr que moi! Tu me regardais avec des yeux si
passionns, et je gotais si bien mon bonheur en le voyant reflt sur
ton visage! Mais depuis quelques instants te voil sombre et bizarre
comme tu l'es quelquefois quand nous manquons de pain ou quand notre
avenir parat incertain et fcheux.

--Et maintenant, tu veux que je me rjouisse de l'avenir? Il est
possible qu'il ne soit pas incertain, en effet; mais  coup sr il n'a
rien de divertissant pour moi!

--Que te faut-il donc de plus? Il y a  peine huit jours que tu as
dbut chez le comte, tu as eu un succs d'enthousiasme....

--Mon succs auprs du comte est fort clips par le tien; ma chre. Tu
le sais de reste.

--J'espre bien que non. D'ailleurs, quand cela serait, nous ne pouvons
pas tre jaloux l'un de l'autre.

Cette parole ingnue, dite avec un accent de tendresse et de vrit
irrsistible, fit rentrer le calme dans l'me d'Anzoleto.

Oh! tu as raison, dit-il en serrant sa fiance dans ses bras, nous ne
pouvons pas tre jaloux l'un de l'autre; car nous ne pouvons pas nous
tromper.

Mais en mme temps qu'il pronona ces derniers mots, il se rappela avec
remords son commencement d'aventure avec la Corilla, et il lui vint
subitement dans l'ide, que le comte, pour achever de l'en punir, ne
manquerait pas de le dvoiler  Consuelo, le jour o il croirait ses
esprances tant soit peu encourages par elle. Il retomba dans une morne
rverie, et Consuelo devint pensive aussi.

Pourquoi, lui dit-elle aprs un instant de silence, dis-tu que nous ne
pouvons pas nous tromper? A coup sr, c'est une grande vrit; mais 
quel propos cela t'est-il venu?

--Tiens, ne parlons plus dans cette gondole, rpondit Anzoleto  voix
basse; je crains qu'on n'coute nos paroles, et qu'on ne les rapporte au
comte. Cette couverture de soie et de velours est bien mince, et ces
barcarolles de palais ont les oreilles quatre fois plus larges et plus
profondes que nos barcarolles de place.--Laisse-moi monter avec toi
dans ta chambre, lui dit-il lorsqu'on les eut dposs sur la rive, 
l'entre de la Corte-Minelli.

--Tu sais que c'est contraire  nos habitudes et  nos conventions, lui
rpondit-elle.

--Oh! ne me refuse pas cela, s'cria Anzoleto, tu me mettrais le
dsespoir et la fureur dans l'me.

Effraye de son accent et de ses paroles, Consuelo n'osa refuser; et
quand elle eut allum sa lampe et tir ses rideaux, le voyant sombre et
comme perdu dans ses penses, elle entoura de ses bras le cou de son
fianc:

Comme tu me parais malheureux et inquiet ce soir! lui dit-elle
tristement. Que se passe-t-il donc en toi?

--Tu ne le sais pas, Consuelo? tu ne t'en doutes pas?

--Non! sur mon me!

--Jure-le; que tu ne devines pas! Jure-le sur l'me de ta mre, et sur
ton Christ que tu pries tous les matins et tous les soirs.

--Oh! je te le jure, sur mon Christ et sur l'me de ma mre.

--Et sur notre amour?

--Sur notre amour et sur notre salut ternel!

--Je te crois, Consuelo; car ce serait la premire fois de ta vie que tu
ferais un mensonge.

--Et maintenant m'expliqueras-tu ...?

--Je ne t'expliquerai rien. Peut-tre faudra-t-il bientt que je me
fasse comprendre.... Ah! quand ce moment sera venu, tu ne m'auras dj
que trop compris. Malheur! malheur  nous deux le jour o tu sauras ce
que je souffre maintenant!

--O mon Dieu, de quel affreux malheur sommes-nous donc menacs? Hlas!
c'est donc sous le coup de je ne sais quelle maldiction que nous
devions rentrer dans cette pauvre chambre, o nous n'avions eu jusqu'
prsent aucun secret l'un pour l'autre! Quelque chose me disait bien,
quand je suis sortie ce matin, que j'y rentrerais la mort dans l'me.
Qu'ai-je donc fait pour ne pas jouir d'un jour qui semblait si beau?
N'ai-je pas pri Dieu ardemment et sincrement? N'ai-je pas loign de
moi toute pense d'orgueil? N'ai-je pas chant le mieux qu'il m'a t
possible? N'ai-je pas souffert de l'humiliation de la Clorinda? N'ai-je
pas obtenu du comte, sans qu'il s'en doutt et sans qu'il puisse se
ddire, la promesse qu'elle serait engage comme _seconda donna_ avec
nous? Qu'ai-je donc fait de mal, encore une fois, pour souffrir les
douleurs que tu m'annonces, et que je ressens dj, puisque, toi, tu les
prouves?

--En vrit, Consuelo, tu as eu la pense de faire engager la Clorinda?

--J'y suis rsolue, si le comte est un homme de parole. Cette pauvre
fille a toujours rv le thtre, elle n'a pas d'autre existence devant
elle.

--Et tu crois que le comte renverra la Rosalba, qui sait quelque chose,
pour la Clorinda, qui ne sait rien?

--La Rosalba suivra la fortune de sa soeur Corilla, et quant  la
Clorinda, nous lui donnerons des leons, nous lui apprendrons  tirer le
meilleur parti de sa voix, qui est jolie. Le public sera indulgent pour
une aussi belle fille. D'ailleurs, quand mme je n'obtiendrais son
admission que comme troisime femme, ce serait toujours une admission,
un dbut dans la carrire, un commencement d'existence.

--Tu es une sainte, Consuelo. Tu ne vois pas que cette pcore, en
acceptant tes bienfaits, et quoiqu'elle dt s'estimer trop heureuse
d'tre troisime ou quatrime femme, ne te pardonnera jamais d'tre la
premire?

--Qu'importe son ingratitude? Va, j'en sais long dj sur l'ingratitude
et les ingrats!

--Toi? dit Anzoleto en clatant de rire et en l'embrassant avec son
ancienne effusion de frre.

--Oui, rpondit-elle, enchante de l'avoir distrait de ses soucis; j'ai
eu jusqu' prsent toujours devant les yeux, et j'aurai toujours grav
dans l'me, l'image de mon noble matre Porpora. Il lui est chapp bien
souvent devant moi des paroles amres et profondes qu'il me croyait
incapable de comprendre; mais elles creusaient bien avant dans mon
coeur, et elles n'en sortiront jamais. C'est un homme qui a bien
souffert, et que le chagrin dvore. Par lui, par sa tristesse, par ses
indignations concentres, par les discours qui lui ont chapp devant
moi, il m'a appris que les artistes sont plus dangereux et plus mchants
que tu ne penses, mon cher ange; que le public est lger, oublieux;
cruel, injuste; qu'une grande carrire est une croix lourde  porter, et
la gloire une couronne d'pines! Oui, je sais tout cela; et j'y ai pens
si souvent, et j'ai tant rflchi l-dessus, que je me sens assez forte
pour ne pas m'tonner beaucoup et pour ne pas trop me laisser abattre
quand j'en ferai l'exprience par moi-mme. Voil pourquoi tu ne m'as
pas vue trop enivre aujourd'hui de mon triomphe; voil pourquoi aussi
je ne suis pas dcourage en ce moment de tes noires penses. Je ne les
comprends pas encore; mais je sais qu'avec toi, et pourvu que tu
m'aimes, je pourrai lutter avec assez de force pour ne pas tomber dans
la haine du genre humain, comme mon pauvre matre, qui est un noble
vieillard et un enfant malheureux.

En coutant parler son amie, Anzoleto reprit aussi son courage et sa
srnit. Elle exerait sur lui une grande puissance, et chaque jour il
dcouvrait en elle une fermet de caractre et une droiture d'intentions
qui supplait  tout ce qui lui manquait  lui-mme. Les terreurs que la
jalousie lui avait inspires s'effacrent donc de son souvenir au bout
d'un quart d'heure d'entretien avec elle; et quand elle le questionna de
nouveau, il eut tellement honte d'avoir souponn un tre si pur et si
calme, qu'il donna d'autres motifs  son agitation. Je n'ai qu'une
crainte, lui dit-il, c'est que le comte ne te trouve tellement
suprieure  moi, qu'il ne me juge indigne de paratre  ct de toi
devant le public. Il ne m'a pas fait chanter ce soir, quoique je
m'attendisse  ce qu'il nous demanderait un duo. Il semblait avoir
oubli jusqu' mon existence. Il ne s'est mme pas aperu qu'en
t'accompagnant, je touchais assez joliment le clavecin. Enfin, lorsqu'il
t'a signifi ton engagement, il ne m'a pas dit un mot du mien. Comment
n'as-tu pas remarqu une chose aussi trange?

--La pense ne m'est pas venue qu'il lui ft possible de vouloir
m'engager sans toi. Est-ce qu'il ne sait pas que rien ne pourrait m'y
dcider, que nous sommes fiancs, que nous nous aimons? Est-ce que tu ne
le lui as pas dit bien positivement?

--Je lui ai dit; mais peut-tre crot-il que je me vante, Consuelo.

--En ce cas je me vanterai moi-mme de mon amour, Anzoleto; je lui dirai
tout cela si bien qu'il n'en doutera pas. Mais tu t'abuses, mon ami; le
comte n'a pas jug ncessaire de te parler de ton engagement, parce que
c'est une chose arrte, conclue, depuis le jour o tu as chant chez
lui avec tant de succs.

--Mais non sign! Et le tien sera sign demain: il te l'a dit!

--Crois-tu que je signerai la premire? Oh! non pas! Tu as bien fait de
me mettre sur mes gardes. Mon nom ne sera crit qu'au bas du tien.

--Tu me le jures?

--Oh! fi! Vas-tu encore me faire faire des serments pour une chose que
tu sais si bien? Vraiment, tu ne m'aimes pas ce soir, ou tu veux me
faire souffrir; car tu fais semblant de croire que je ne t'aime point.

A cette pense, les yeux de Consuelo se gonflrent, et elle s'assit avec
un petit air boudeur qui la rendit charmante.

Au fait, je suis un fou, un sot, pensa Anzoleto. Comment ai-je pu
penser un instant que le comte triompherait d'une me si pure et d'un
amour si complet? Est-ce qu'il n'est pas assez expriment pour voir du
premier coup d'oeil que Consuelo n'est pas son fait; et aurait-il t
assez gnreux ce soir pour me faire monter dans la gondole  sa place,
s'il n'et connu pertinemment qu'il y jouerait auprs d'elle le rle
d'un fat ridicule? Non, non; mon sort est assur, ma position
inexpugnable. Que Consuelo lui plaise, qu'il l'aime, qu'il la courtise,
tout cela ne servira qu' avancer ma fortune; car elle saura bien
obtenir de lui tout ce qu'elle voudra sans s'exposer. Consuelo en saura
vite plus que moi sur ce chapitre. Elle est forte, elle est prudente.
Les prtentions du cher comte tourneront  mon profit et  ma gloire.

Et, abjurant compltement tous ses doutes, il se jeta aux pieds de son
amie, et se livra  l'enthousiasme passionn qu'il prouvait pour la
premire fois, et que depuis quelques-heures la jalousie comprimait en
lui.

O ma belle!  ma sainte!  ma diablesse!  ma reine! s'cria-t-il,
pardonne-moi d'avoir pens  moi-mme au lieu de me prosterner devant
toi pour t'adorer; ainsi que j'aurais d le faire en me retrouvant seul
avec toi dans cette chambre! J'en suis sorti ce matin en te querellant.
Oui, oui, je devrais n'y tre rentr qu'en me tranant sur mes genoux!
Comment peux-tu aimer encore et sourire  une brute telle que moi?
Casse-moi ton ventail sur la figure, Consuelo. Mets ton joli pied sur
ma tte. Tu es plus grande que moi de cent coudes, et je suis ton
esclave pour jamais,  partir d'aujourd'hui.

--Je ne mrite pas ces belles paroles, lui rpondit-elle en
s'abandonnant  ses treintes; et quant  tes distractions, je les
excuse, car je les comprends. Je vois bien que la peur d'tre spar de
moi, et de voir diviser une vie qui ne peut tre qu'une pour nous deux,
t'a seule inspir ce chagrin et ces doutes. Tu as manqu d foi envers
Dieu; c'est bien plus mal que si tu m'avais accuse de quelque lchet.
Mais je prierai pour toi, et je dirai: Seigneur, pardonnez-lui comme je
lui pardonne.

En exprimant son amour avec abandon, simplicit, et en y mlant, comme
toujours, cette dvotion espagnole pleine de tendresse humaine et de
compromis ingnus, Consuelo tait si belle; la fatigue et ls motions
de la journe avaient rpandu sur elle une langueur si suave,
qu'Anzoleto, exalt d'ailleurs par cette espce d'apothose dont elle
sortait et qui la lui montrait sous une face nouvelle, ressentit enfin
tous les dlires d'une passion violente pour cette petite soeur jusque
l si paisiblement aime. Il tait de ces hommes qui ne s'enthousiasment
que pour ce qui est applaudi, convoit et disput par les autres. La
joie de sentir en sa possession l'objet de tant de dsirs qu'il avait
vus s'allumer et bouillonner autour d'elle, veilla en lui des dsirs
irrfrnables; et, pour la premire fois, Consuelo fut rellement en
pril entre ses bras.

Sois mon amante, sois ma femme, s'cria-t-il enfin d'une voix touffe.
Sois  moi tout entire et pour toujours.

--Quand tu voudras, lui rpondit Consuelo avec un sourire anglique.
Demain si tu veux.

--Demain! Et pourquoi demain?

--Tu as raison, il est plus de minuit, c'est aujourd'hui que nous
pouvons nous marier. Ds que le jour sera lev, nous pouvons aller
trouver le prtre. Nous n'avons de parents ni l'un ni l'autre, la
crmonie ne demandera pas de longs prparatifs. J'ai ma robe d'indienne
que je n'ai pas encore mise. Tiens, mon ami, en la faisant, je me
disais: Je n'aurai plus d'argent pour acheter ma robe de noces; et si
mon ami se dcidait  m'pouser un de ces jours, je serais force de
porter  l'glise la mme qui aurait dj t trenne. Cela parte
malheur,  ce qu'on dit. Aussi, quand ma mre est venue en rve me la
retirer pour la remettre dans l'armoire, elle savait bien ce qu'elle
faisait, la pauvre me! Ainsi donc tout est prt; demain, au lever du
soleil, nous nous jurerons fidlit. Tu attendais pour cela, mchant,
d'tre sr que je n'tais pas laide?

--Oh! Consuelo, s'cria Anzoleto avec angoisse, tu es un enfant, un
vritable enfant! Nous ne pouvons nous marier ainsi du jour au lendemain
sans qu'on le sache; car le comte et le Porpora, dont la protection nous
est encore si ncessaire, seraient fort irrits contre nous, si nous
prenions cette dtermination sans les consulter, sans mme les avertir.
Ton vieux matre ne m'aime pas trop, et te comte, je le sais de bonne
part, n'aime pas les cantatrices maries. Il faudra donc que nous
gagnions du temps pour les amener  consentir  notre mariage; ou bien
il faut au moins quelques jours, si nous nous marions en secret, pour
prparer mystrieusement cette affaire dlicate. Nous ne pouvons pas
courir  San-Samuel, o tout le monde nous connat, et o il ne faudra
que la prsence d'une vieille bonne femme pour que toute la paroisse en
soit avertie au bout d'une heure.

--Je n'avais pas song  tout cela, dit Consuelo. Eh bien, de quoi me
parlais-tu donc tout  l'heure? Pourquoi, mchant, me disais-tu Sois ma
femme puisque tu savais que cela n'tait pas encore possible? Ce n'est
pas moi qui t'en ai parl la premire, Anzoleto! Quoique j'aie pens
bien souvent que nous tions en ge de nous marier, et que je n'eusse
jamais song aux obstacles dont tu parles, je m'tais fait un devoir de
laisser cette dcision  ta prudence, et, faut-il te le dire?  ton
inspiration; car je voyais bien, que tu n'tais pas trop press de
m'appeler ta femme, et je ne t'en voulais pas. Tu m'as souvent dit
qu'avant de s'tablir, il fallait assurer le sort de sa famille future,
en s'assurant soi-mme de quelques ressources. Ma mre le disait aussi,
et je trouve cela raisonnable. Ainsi, tout bien considr, ce serait
encore trop tt. Il faut que notre engagement  tous deux avec le
thtre soit sign, n'est-ce pas? Il faut mme que la faveur du public
nous soit assure. Nous reparlerons de cela aprs nos dbuts. Pourquoi
plis-tu? mon Dieu, pourquoi serres-tu ainsi les poings, Anzoleto? Ne
sommes-nous pas bien heureux? Avons-nous besoin d'tre lis par un
serment pour nous aimer, et compter l'un sur l'autre?

--O Consuelo, que tu es calme, que tu es pure, et que tu es froide!
soecria Anzoleto avec une sorte de rage.


--Moi! je suis froide! s'cria la jeune Espagnole stupfaite et
vermeille d'indignation.

--Hlas! je t'aime comme on peut aimer une femme, et tu m'coutes et tu
me rponds comme un enfant. Tu ne connais que l'amiti, tu ne comprends
pas l'amour. Je souffre, je brle, je meurs  tes pieds, et tu me parles
de prtre, de robe et de thtre?

Consuelo, qui s'tait leve avec imptuosit, se rassit confuse et toute
tremblante. Elle garda longtemps le silence; et lorsque Anzoleto voulut
lui arracher de nouvelles caresses, elle le repoussa doucement.

coute, lui dit-elle, il faut s'expliquer et se connatre. Tu me crois
trop enfant en vrit, et ce serait une minauderie de ma part, de ne te
pas avouer qu' prsent je comprends fort bien. Je n'ai pas travers les
trois quarts de l'Europe avec des gens de toute espce, je n'ai pas vu
de prs les moeurs libres et sauvages des artistes vagabonds, je n'ai
pas devin, hlas! les secrets mal cachs de ma pauvre mre, sans savoir
ce que toute fille du peuple sait d'ailleurs fort bien  mon ge. Mais
je ne pouvais pas me dcider  croire, Anzoleto, que tu voulusses
m'engager  violer un serment fait  Dieu entre les mains de ma mre
mourante. Je ne tiens pas beaucoup  ce que les patriciennes, dont
j'entends quelquefois les causeries, appellent leur rputation. Je suis
trop peu de chose dans le monde pour attacher mon honneur au plus ou
moins de chastet qu'on voudra bien me supposer; mais je fais consister
mon honneur  garder mes promesses, de mme que je fais consister le
tien  savoir garder les tiennes. Je ne suis peut-tre pas aussi bonne
catholique que je voudrais l'tre. J'ai t si peu instruite dans la
religion! Je ne puis pas avoir d'aussi belles rgles de conduite et
d'aussi belles maximes de vertu que ces jeunes filles de la Scuola,
leves dans le clotre et entretenues du matin au soir dans la science
divine. Mais je pratique comme je sais et comme je peux. Je ne crois pas
notre amour capable de s'entacher d'impuret pour devenir un peu plus
vif avec nos annes. Je ne compte pas trop les baisers que je te donne,
mais je sais que nous n'avons pas dsobi  ma mre, et que je ne veux
pas lui dsobir pour satisfaire des impatiences faciles  rprimer.

--Faciles! s'cria Anzoleto en la pressant avec emportement sur sa
poitrine; faciles! Je savais bien que tu tais froide.

--Froide, tant que tu voudras, rpondit-elle en se dgageant de ses
bras. Dieu, qui lit dans mon coeur, sait bien si je t'aime!

--Eh bien! jette-toi donc dans son sein, dit Anzoleto avec dpit; car le
mien n'est pas un refuge aussi assur, et je m'enfuis pour ne pas
devenir impie.

II courut vers la porte, croyant que Consuelo, qui n'avait jamais pu se
sparer de lui au milieu d'une querelle, si lgre qu'elle ft, sans
chercher  le calmer, s'empresserait de le retenir. Elle fit
effectivement un mouvement imptueux pour s'lancer vers lui; puis elle
s'arrta, le vit sortir, courut aussi vers la porte, mit la main sur le
loquet pour ouvrir et le rappeler. Mais, ramene  sa rsolution par une
force surhumaine, elle tira le verrou sur lui; et, vaincue par une lutte
trop violente, elle tomba raide vanouie sur le plancher, o elle resta
sans mouvement jusqu'au jour.




XIV.


Je t'avoue que j'en suis perdument amoureux, disait cette mme nuit le
comte Zustiniani  son ami Barberigo, vers deux heures du matin, sur le
balcon de son palais, par une nuit obscure et silencieuse.

--C'est me signifier que je dois me garder de le devenir, rpondit le
jeune et brillant Barberigo; et je me soumets, car tes droits priment
les miens. Cependant si la Corilla russissait  te reprendre dans ses
filets, tu aurais la bont de m'en avertir, et je pourrais alors essayer
de me faire couler?...

--N'y songe pas, si tu m'aimes. La Corilla n'a jamais t pour moi qu'un
amusement. Je vois  ta figure que tu me railles?

--Non, mais je pense que c'est un amusement un peu srieux que celui qui
nous fait faire de telles dpenses et de si grandes folies.

--Prenons que je porte tant d'ardeur dans mes amusements que rien ne me
cote pour les prolonger. Mais ici c'est plus qu'un dsir; c'est, je
crois, une passion Je n'ai jamais vu de crature aussi trangement belle
que cette Consuelo; c'est comme une lampe qui plit de temps en temps,
mais qui, au moment o elle semble prte  s'teindre, jette une clart
si vive que les astres, comme disent nos potes, en sont clipss.

--Ah! dit Barberigo en soupirant, cette petite robe noire et cette
collerette blanche, cette toilette  demi pauvre et  demi dvote, cette
tte ple, calme, sans clat au premier regard, ces manires rondes et
franches, cette tonnante absence de coquetterie, comme tout cela se
transforme et se divinise lorsqu'elle s'inspire de son propre gnie pour
chanter! Heureux Zustiniani qui tiens dans tes mains les destines de
cette ambition naissante!

--Que ne suis-je assur de ce bonheur que tu m'envies! mais je suis tout
effray au contraire de ne trouver l aucune des passions fminines que
je connais, et qui sont si faciles  mettre en jeu. Conois-tu, ami, que
celte fille soit reste une nigme pour moi, aprs toute une journe
d'examen et d surveillance? Il me semble,  sa tranquillit et  ma
maladresse, que je suis dj pris au point de ne plus voir clair.

--Certes, tu es pris plus qu'il ne faudrait, puisque tu es aveugle.
Moi, que l'esprance ne trouble point, je te dirai en trois mots ce que
tu ne comprends pas. Consuelo est une fleur d'innocence; elle aime le
petit Anzoleto; elle l'aimera encore pendant quelques jours; et si tu
brusques cet attachement d'enfance, tu lui donneras des forces
nouvelles. Mais si tu parais ne point t'en occuper, la comparaison
qu'elle fera entre lui et toi refroidira bientt son amour.

--Mais il est beau comme Apollon, ce petit drle, il a une voix
magnifique; il aura du succs. Dj la Corilla en tait folle. Ce n'est
pas un rival  ddaigner auprs d'une fille qui a des yeux.

--Mais il est pauvre, et tu es riche; inconnu, et tu es tout-puissant,
reprit Barberigo. L'important serait de savoir s'il est son amant ou son
ami. Dans le premier cas, le dsabusement arrivera plus vite que
Consuelo; dans le second, il y aura entre eux une lutte, une
incertitude, qui prolongeront tes angoisses.

--Il me faudrait donc dsirer ce que je crains horriblement, ce qui me
bouleverse de rage rien que d'y songer! Toi, qu'en penses-tu?

--Je crois qu'ils ne sont point amants.

--Mais c'est impossible! L'enfant est libertin, audacieux, bouillant: et
puis les moeurs de ces gens-l!

--Consuelo est un prodige en toutes choses. Tu n'es pas bien expriment
encore, malgr tous tes succs auprs des femmes, cher Zustiniani, si tu
ne vois pas dans tous les mouvements, dans toutes les paroles, dans tous
les regards de cette fille, qu'elle est aussi pure que le cristal au
sein du rocher.

--Tu me transportes de joie!

--Prends garde! c'est une folie, un prjug! Si tu aimes Consuelo, il
faut la marier demain, afin que dans huit jours son matre lui ait fait
sentir le poids d'une chane, les tourments de la jalousie, l'ennui d'un
surveillant fcheux, injuste, et infidle; car le bel Anzoleto sera tout
cela. Je l'ai assez observ hier entre la Consuelo et la Clorinda, pour
tre  mme de lui prophtiser ses torts et ses malheurs. Suis mon
conseil, ami, et tu m'en remercieras bientt. Le lien du mariage est
facile  dtendre, entre gens de cette condition; et tu sais que, chez
ces femmes-l, l'amour est une fantaisie ardente qui ne s'exalte qu'avec
les obstacles.


--Tu me dsespres, rpondit le comte, et pourtant je sens que tu as
raison.

Malheureusement pour les projets du comte Zustiniani, ce dialogue avait
un auditeur sur lequel on ne comptait point et qui n'en perdait pas une
syllabe. Aprs avoir quitt Consuelo, Anzoleto, repris de jalousie,
tait revenu rder autour du palais de son protecteur, pour s'assurer
qu'il ne machinait pas un de ces enlvements si fort  la mode en ce
temps-l, et dont l'impunit tait  peu prs garantie aux patriciens.
Il ne put en entendre davantage; car la lune, qui commenait  monter
obliquement au-dessus des combles du palais, vint dessiner, de plus en
plus nette, son ombre sur le pav, et les deux seigneurs, s'apercevant
ainsi de la prsence d'un homme sous le balcon, se retirrent et
fermrent la croise.

Anzoleto s'esquiva, et alla rver en libert  ce qu'il venait
d'entendre. C'en tait bien assez pour qu'il st  quoi s'en tenir, et
pour qu'il fit son profit des vertueux conseils de Barberigo  son ami.
Il dormit  peine deux heures vers le matin, puis il courut  la
_Corte-Minelli_. La porte tait encore ferme au verrou, mais  travers
les fentes de cette barrire mal close, il put voir Consuelo tout
habille, tendue sur son lit, endormie, avec la pleur et l'immobilit
de la mort. La fracheur de l'aube l'avait tire de son vanouissement,
et elle s'tait jete sur sa couche sans avoir la force de se
dshabiller. Il resta quelques instants  la contempler avec une
inquitude pleine de remords. Mais bientt s'impatientant et s'effrayant
de ce sommeil lthargique, si contraire aux vigilantes habitudes de son
amie, il largit doucement avec son couteau une fente par laquelle il
put passer la lame et faire glisser le verrou. Cela ne russit pourtant
pas sans quelque bruit; mais Consuelo, brise de fatigue, n'en fut point
veille. Il entra donc, referma la porte, et vint s'agenouiller  son
chevet, o il resta jusqu' ce qu'elle ouvrit les yeux. En le trouvant
l, le premier mouvement de Consuelo fut un cri de joie; mais, retirant
aussitt ses bras qu'elle lui avait jets au cou, elle se recula avec un
mouvement d'effroi.

Tu me crains donc  prsent, et, au lieu de m'embrasser, tu veux me
fuir! lui dit-il avec douleur. Ah! que je suis cruellement puni de ma
faute! Pardonne-moi, Consuelo, et vois si tu dois te mfier de ton ami.
Il y a une grande heure que je suis l  te regarder dormir. Oh!
pardonne-moi, ma soeur; c'est la premire et la dernire fois de ta vie
que tu auras eu  blmer et  repousser ton frre. Jamais plus je
n'offenserai la saintet de notre amour par des emportements coupables.
Quitte-moi, chasse-moi, si je manque  mon serment. Tiens, ici, sur ta
couche virginale, sur le lit de mort de ta pauvre mre, je te jure de te
respecter comme je t'ai respecte jusqu' ce jour, et de ne pas te
demander un seul baiser, si tu l'exiges, tant que le prtre ne nous aura
pas bnis. Es-tu contente de moi, chre et sainte Consuelo?.

Consuelo ne rpondit qu'en pressant la tte blonde du Vnitien sur son
coeur et en l'arrosant de larmes. Cette effusion la soulagea; et bientt
aprs, retombant sur son dur petit oreiller: Je t'avoue, lui dit-elle,
que je suis anantie; car je n'ai pu fermer l'oeil de toute la nuit.
Nous nous tions si mal quitts!

--Dors, Consuelo, dors, mon cher ange, rpondit Anzoleto; souviens-toi
de cette, nuit o tu m'as permis de dormir sur ton lit, pendant que tu
priais et que tu travaillais  cette petite table. C'est  mon tour de
garder et de protger ton repos. Dors encore, mon enfant; je vais
feuilleter ta musique et la lire tout bas, pendant que tu sommeilleras
une heure ou deux. Personne ne s'occupera de nous (si on s'en occupe
aujourd'hui) avant le soir. Dors donc, et prouve-moi par cette confiance
que tu me pardonnes et que tu crois en moi.

Consuelo lui rpondit par un sourire de batitude. Il l'embrassa au
front, et s'installa devant la petite table, tandis qu'elle gotait un
sommeil bienfaisant entreml des plus doux songes.

Anzoleto avait vcu trop longtemps dans un tat de calme et d'innocence
auprs de cette jeune fille, pour qu'il lui ft bien difficile, aprs un
seul jour d'agitation, de reprendre son rle accoutum. C'tait pour
ainsi dire l'tat normal de son me que cette affection fraternelle.
D'ailleurs ce qu'il avait entendu la nuit prcdente, sous le balcon de
Zustiniani, tait de nature  fortifier ses rsolutions: Merci, mes
beaux seigneurs, se disait-il en lui-mme; vous m'avez donn des leons
de morale  votre usage dont le _petit drle_ saura profiter ni plus ni
moins qu'un rou de votre classe. Puisque la possession refroidit
l'amour, puisque les droits du mariage amnent la satit et le dgot,
nous saurons conserver pure cette flamme que vous croyez si facile 
teindre. Nous saurons nous abstenir et de la jalousie, et de
l'infidlit, et mme des joies de l'amour. Illustre et profond
Barberigo, vos prophties portent conseil, et il fait bon d'aller 
votre cole!

En songeant ainsi, Anzoleto, vaincu  son tour par la fatigue d'une nuit
presque blanche, s'assoupit de son ct, la tte dans ses mains et les
coudes sur la table. Mais son sommeil fut lger; et, le soleil
commenant  baisser, il se leva pour regarder si Consuelo dormait
encore.

Les feux du couchant, pntrant par la fentre, empourpraient d'un
superbe reflet le vieux lit et la belle dormeuse. Elle s'tait fait, de
sa mantille de mousseline blanche, un rideau attach aux pieds du
crucifix de filigrane qui tait clou au mur au-dessus de sa tte. Ce
voile lger retombait avec grce sur son corps souple et admirable de
proportions; et dans cette demi-teinte rose, affaisse comme une fleur
aux approches du soir, les paules inondes de ses beaux cheveux sombres
sur sa peau blanche et mate, les mains jointes sur sa poitrine comme une
sainte de marbre blanc sur son tombeau, elle tait si chaste et si
divine, qu'Anzoleto s'cria dans son coeur: Ah! comte Zustiniani! que ne
peux-tu la voir en cet instant, et moi auprs d'elle, gardien jaloux et
prudent d'un trsor que tu convoiteras en vain!

Au mme instant un faible bruit se fit entendre au dehors; Anzoleto
reconnut le clapotement de l'eau au pied de la masure o tait situe la
chambre de Consuelo. Bien rarement les gondoles abordaient  cette
pauvre Corte-Minelli; d'ailleurs un dmon tenait en veil les facults
divinatoires d'Anzoleto. Il grimpa sur une chaise, et atteignit  une
petite lucarne perce prs du plafond sur la face de la maison que
baignait le canaletto. Il vit distinctement le comte Zustiniani sortir
de sa barque et interroger les enfants demi-nus qui jouaient sur la
rive. Il fut incertain s'il veillerait son amie, ou s'il tiendrait la
porte ferme. Mais pendant dix minutes que le comte perdit  demander et
 chercher la mansarde de Consuelo, il eut le temps de se faire un
sang-froid diabolique et d'aller entr'ouvrir la porte, afin qu'on pt
entrer sans obstacle et sans bruit; puis il se remit devant la petite
table, prit une plume, et feignit d'crire des notes. Son coeur battait
violemment; mais sa figure tait calme et impntrable.

Le comte entra en effet sur la pointe du pied, se faisant un plaisir
curieux de surprendre sa protge, et se rjouissant de ces apparences
de misre qu'il jugeait tre les meilleures conditions possibles pour
favoriser son plan de corruption. Il apportait l'engagement de Consuelo
dj sign de lui, et ne pensait point qu'avec un tel passe-port il dt
essuyer un accueil trop farouche. Mais au premier aspect de ce
sanctuaire trange, o une adorable fille dormait du sommeil des anges,
sous l'oeil de son amant respectueux ou satisfait, le pauvre Zustiniani
perdit contenance, s'embarrassa dans son manteau qu'il portait drap sur
l'paule d'un air conqurant, et fit trois pas tout de travers entre le
lit et la table sans savoir  qui s'adresser. Anzoleto tait veng de la
scne de la veille  l'entre de la gondole.

Mon seigneur et matre! s'cria-t-il en se levant enfin comme surpris
par une visite inattendue: je vais veiller ma ... fiance.

--Non, lui rpondit le comte, dj remis de son trouble, et affectant de
lui tourner le dos pour regarder Consuelo  son aise. Je suis trop
heureux de la voir ainsi. Je te dfends de l'veiller.

--Oui, oui, regarde-la bien, pensait Anzoleto; c'est tout ce que je
demandais.

--Consuelo ne s'veilla point; et le comte, baissant la voix, se
composant une figure gracieuse et sereine, exprima son admiration sans
contrainte.

Tu avais raison, Zoto, dit-il d'un air ais; Consuelo est la premire
chanteuse de l'Italie, et j'avais tort de douter qu'elle ft la plus
belle femme de l'univers.

--Votre seigneurie la croyait affreuse, cependant! dit Anzoleto avec
malice.

--Tu m'as sans doute accus auprs d'elle de toutes mes grossirets?
Mais je me rserve de me les faire pardonner par une amende honorable si
complte, que tu ne pourras plus me nuire en lui rappelant mes torts.

--Vous nuire, mon cher seigneur! Ah! comment le pourrais-je, quand mme
j'en aurais la pense?

Consuelo s'agita un peu.

Laissons-la s'veiller sans trop de surprise, dit le comte, et
dbarrasse-moi cette table pour que je puisse y poser et y relire l'acte
de son engagement. Tiens, ajouta-t-il lorsque Anzoleto eut obi  son
ordre, tu peux jeter les yeux sur ce papier, en attendant qu'elle ouvre
les siens.

--Un engagement avant l'preuve des dbuts! Mais c'est magnifique,  mon
noble patron! Et le dbut tout de suite? avant que l'engagement de la
Corilla soit expir?

--Ceci ne m'embarrasse point. Il y a un ddit de mille squins avec la
Corilla: nous le paierons; la belle affaire!

--Mais si la Corilla suscite des cabales?

--Nous la ferons mettre aux plombs, si elle cabale.

--Vive Dieu! Rien ne gne votre seigneurie.

--Oui, Zoto, rpondit le comte d'un ton raide, nous sommes comme cela;
ce que nous voulons, nous le voulons envers et contre tous.

--Et les conditions de l'engagement sont les mmes que pour la Corilla?
Pour une dbutante sans nom, sans gloire, les mmes conditions que pour
une cantatrice illustre, adore du public?

--La nouvelle cantatrice le sera davantage; et si les conditions de
l'ancienne ne la satisfont pas, elle n'aura qu'un mot  dire pour qu'on
double ses appointements. Tout dpend d'elle, ajouta-t-il en levant un
peu la voix, car il s'aperut que la Consuelo s'veillait: son sort est
dans ses mains.

Consuelo avait entendu tout ceci dans un demi-sommeil. Quand elle se fut
frott les yeux et assur que ce n'tait point un rve, elle se glissa
dans sa ruelle sans trop songer  l'tranget de sa situation, releva sa
chevelure sans trop s'inquiter de son dsordre, s'enveloppa de sa
mantille, et vint avec une confiance ingnue se mler  la conversation.

Seigneur comte, dit-elle, c'est trop de bonts; mais je n'aurai pas
l'impertinence d'en profiter. Je ne veux pas signer cet engagement avant
d'avoir essay mes forces devant le public; ce ne serait point dlicat
de ma part. Je peux dplaire, je peux faire _fiasco_, tre siffle. Que
je sois enroue, trouble, ou bien laide ce jour-l, votre parole serait
engage, vous seriez trop fier pour la reprendre, et moi trop fire pour
en abuser.

--Laide ce jour-l, Consuelo! s'cria le comte en la regardant avec des
yeux enflamms; laide, vous? Tenez, regardez-vous comme vous voil,
ajouta-t-il en la prenant par la main et en la conduisant devant son
miroir. Si vous tes adorable dans ce costume, que serez-vous donc,
couverte de pierreries et rayonnante de l'clat du triomphe?

L'impertinence du comte faisait presque grincer les dents  Anzoleto.
Mais l'indiffrence enjoue avec laquelle Consuelo recevait ses fadeurs
le calma aussitt.

Monseigneur, dit-elle en repoussant le morceau de glace qu'il
approchait de son visage, prenez garde de casser le reste de mon miroir;
je n'en ai jamais eu d'autre, et j'y tiens parce qu'il ne m'a jamais
abuse. Laide ou belle, je refuse vos prodigalits. Et puis je dois vous
dire franchement que je ne dbuterai pas, et que je ne m'engagerai pas,
si mon fianc que voil n'est engag aussi; car je ne veux ni d'un autre
thtre ni d'un autre public que le sien. Nous ne pouvons pas nous
sparer, puisque nous devons nous marier.

Cette brusque dclaration tourdit un peu le comte; mais il fut bientt
remis.

Vous avez raison, Consuelo, rpondit-il: aussi mon intention n'est-elle
pas de jamais vous sparer. Zoto dbutera en mme temps que vous.
Seulement nous ne pouvons pas nous dissimuler que son talent, bien que
remarquable, est encore infrieur au vtre....

--Je ne crois point cela, monseigneur, rpliqua vivement Consuelo en
rougissant, comme si elle et reu une offense personnelle.

--Je sais qu'il est votre lve, beaucoup plus que celui du professeur
que je lui ai donn, rpondit le comte en souriant. Ne vous en dfendez
pas, belle Consuelo En apprenant votre intimit, le Porpora s'est cri:
Je ne m'tonne plus de certaines qualits qu'il possde et que je ne
pouvais pas concilier avec tant de dfauts!

--Grand merci au _signor professor!_ dit Anzoleto en riant du bout des
lvres.

--Il en reviendra, dit Consuelo gaiement. Le public d'ailleurs lui
donnera un dmenti,  ce bon et cher matre.

--Le bon et cher matre est le premier juge et le premier connaisseur de
la terre en fait de chant, rpliqua le comte. Anzoleto profitera encore
de vos leons, et il fera bien. Mais je rpte que nous ne pouvons fixer
les bases de son engagement, avant d'avoir apprci le sentiment du
public  son gard. Qu'il dbute donc, et nous verrons  le satisfaire
suivant la justice et notre bienveillance, sur laquelle il doit compter.

--Qu'il dbute donc, et moi aussi, reprit Consuelo; nous sommes aux
ordres de monsieur le comte. Mais pas de contrat, pas de signature avant
l'preuve, j'y suis dtermine....

--Vous n'tes pas, satisfaite des conditions que je vous propose,
Consuelo? Eh bien, dictez-les vous-mme: tenez, voici la plume, rayez,
ajoutez; ma signature est au bas.

Consuelo prit la plume. Anzoleto plit; et le comte, qui l'observait,
mordit de plaisir le bout de son rabat de dentelle qu'il tortillait
entre ses doigts. Consuelo fit une grande X sur le contrat, et crivit
sur ce qui restait de blanc au-dessus de la signature du comte:
Anzoleto et Consuelo s'engageront conjointement aux conditions qu'il
plaira  monsieur le comte Zustiniani de leur imposer aprs leurs
dbuts, qui auront lieu le mois prochain au thtre de San-Samuel. Elle
signa rapidement et passa ensuite la plume  son amant.

Signe sans regarder, lui dit-elle; tu ne peux faire moins pour prouver
ta gratitude et ta confiance  ton bienfaiteur.

Anzoleto avait lu d'un clin d'oeil avant de signer; lecture et signature
furent l'affaire d'une demi-minute. Le comte lut par-dessus son paule.

Consuelo, dit-il, vous tes une trange fille, une admirable crature,
en vrit! Venez dner tous les deux avec moi, dit-il en dchirant le
contrat et en offrant sa main  Consuelo, qui accepta, mais en le priant
d'aller l'attendre avec Anzoleto dans sa gondole, tandis qu'elle ferait
un peu de toilette.

Dcidment, se dit-elle ds qu'elle fut seule, j'aurai le moyen
d'acheter une robe de noces. Elle mit sa robe d'indienne, rajusta ses
cheveux, et bondit dans l'escalier en chantant  pleine voix une phrase
clatante de force et de fracheur. Le comte, par excs de courtoisie,
avait voulu l'attendre avec Anzoleto sur l'escalier. Elle le croyait
plus loin, et tomba presque dans ses bras. Mais, s'en dgageant avec
prestesse, elle prit sa main et la porta  ses lvres,  la manire du
pays, avec le respect d'une infrieure qui ne veut point escalader les
distances: puis, se retournant, elle se jeta au cou de son fianc, et
alla, toute joyeuse et toute foltre, sauter dans la gondole, sans
attendre l'escorte crmonieuse du protecteur un peu mortifi.




XV.


Le comte, voyant que Consuelo tait insensible  l'appt du gain, essaya
de faire jouer les ressorts de la vanit, et lui offrit des bijoux et
des parures: elle les refusa. D'abord Zustiniani s'imagina qu'elle
comprenait ses intentions secrtes; mais bientt il s'aperut que
c'tait uniquement chez elle une sorte de rustique fiert, et qu'elle ne
voulait pas recevoir de rcompenses avant de les avoir mrites en
travaillant  la prosprit de son thtre. Cependant il lui fit
accepter un habillement complet de satin blanc, en lui disant qu'elle ne
pouvait pas dcemment paratre dans son salon avec sa robe d'indienne,
et qu'il exigeait que, par gard pour lui, elle quittt la livre du
peuple. Elle se soumit, et abandonna sa belle taille aux couturires 
la mode, qui n'en tirrent point mauvais parti et n'pargnrent point
l'toffe. Ainsi transforme au bout de deux jours en femme lgante,
force d'accepter aussi un rang de perles fines que le comte lui
prsenta comme le paiement de la soire o elle avait chant devant lui
et ses amis, elle fut encore belle, sinon comme il convenait  son genre
de beaut, mais comme il fallait qu'elle le devnt pour tre comprise
par les yeux vulgaires. Ce rsultat ne fut pourtant jamais compltement
obtenu. Au premier abord, Consuelo ne frappait et n'blouissait
personne. Elle fut toujours ple, et ses habitudes studieuses et
modestes trent  son regard cet clat continuel qu'acquirent les yeux
des femmes dont l'unique pense est de briller. Le fond de son caractre
comme celui de sa physionomie tait srieux et rflchi. On pouvait la
regarder manger, parler de choses indiffrentes, s'ennuyer poliment au
milieu des banalits de la vie du monde, sans se douter qu'elle ft
belle. Mais que le sourire d'un enjouement qui s'alliait aisment 
cette srnit de son me vnt effleurer ses traits, on commenait  la
trouver agrable. Et puis, qu'elle s'animt davantage, qu'elle
s'intresst vivement  l'action extrieure, qu'elle s'attendrt,
qu'elle s'exaltt, qu'elle entrt dans la manifestation de son sentiment
intrieur et dans l'exercice de sa force cache, elle rayonnait de tous
les feux du gnie et de l'amour; c'tait un autre rve: on tait ravi,
passionn, ananti  son gr, et sans qu'elle se rendt compte du
mystre de sa puissance.

Aussi ce que le comte prouvait pour elle l'tonnait et le tourmentait
trangement. Il y avait dans cet homme du monde des fibres d'artiste qui
n'avaient pas encore vibr, et qu'elle faisait frmir de mouvements
inconnus. Mais cette rvlation ne pouvait pntrer assez avant dans
l'me du patricien, pour qu'il comprt l'impuissance et la pauvret des
moyens de sduction qu'il voulait employer auprs d'une femme en tout
diffrente de celle qu'il avait su corrompre.

Il prit patience, et rsolut d'essayer sur elle les effets de
l'mulation. Il la conduisit dans sa loge au thtre, afin qu'elle vt
les succs de la Corilla, et que l'ambition s'veillt en elle. Mais le
rsultat de cette preuve fut fort diffrent de ce qu'il en attendait.
Consuelo sortit du thtre froide, silencieuse, fatigue et non mue de
ce bruit et de ces applaudissements. La Corilla lui avait paru manquer
d'un talent solide, d'une passion noble, d'une puissance de bon aloi.
Elle se sentit comptente pour juger ce talent factice, forc, et dj
ruin dans sa source par une vie de dsordre et d'gosme. Elle battit
des mains d'un air impassible, pronona des paroles d'approbation
mesure, et ddaigna de jouer cette vaine comdie d'un gnreux
enthousiasme pour une rivale qu'elle ne pouvait ni craindre ni admirer.
Un instant, le comte la crut tourmente d'une secrte jalousie, sinon
pour le talent, du moins pour le succs de la prima-donna.

Ce succs n'est rien auprs de celui que vous remporterez, lui dit-il;
qu'il vous serve seulement  pressentir les triomphes qui vous
attendent, si vous tes devant le public ce que vous avez t devant
nous. J'espre que vous n'tes pas effraye de ce que vous voyez?

--Non, seigneur comte, rpondit Consuelo en souriant: Ce public ne
m'effraie pas, car je ne pense pas  lui; je pense au parti qu'on peut
tirer de ce rle que la Corilla remplit d'une manire brillante, mais o
il reste  trouver d'autres effets qu'elle n'aperoit point.

--Quoi! vous ne pensez pas au public?

--Non: je pense  la partition, aux intentions du compositeur, 
l'esprit du rle,  l'orchestre qui a ses qualits et ses dfauts, les
uns dont il faut tirer parti, les autres qu'il faut couvrir en se
surpassant  de certains endroits. J'coute les choeurs, qui ne sont pas
toujours satisfaisants, et qui ont besoin d'une direction plus svre;
j'examine les passages o il faut donner tous ses moyens, par consquent
ceux auxquels il faudrait se mnager. Vous voyez, monsieur le comte, que
j'ai  penser  beaucoup de choses avant de penser au public, qui ne
sait rien de tout cela, et qui ne peut rien m'en apprendre.

Cette scurit de jugement et cette gravit d'examen surprirent
tellement Zustiniani, qu'il n'osa plus lui adresser une seule question,
et qu'il se demanda avec effroi quelle prise un galant comme lui pouvait
avoir sur un esprit de cette trempe.

L'apparition des deux dbutants fut prpare avec toutes les rubriques
usites en pareille occasion. Ce fut une source de diffrends et de
discussions continuelles entre le comte et Porpora, entre Consuelo et
son amant. Le vieux matre et sa forte lve blmaient le charlatanisme
des pompeuses annonces et de ces mille vilains petits moyens que nous
avons si bien fait progresser en impertinence et en mauvaise foi. A
Venise, en ce temps-l, les journaux ne jouaient pas un grand rle dans
de telles affaires. On ne travaillait pas aussi savamment la composition
de l'auditoire; on ignorait les ressources profondes de la rclame, les
hbleries du bulletin biographique, et jusqu'aux puissantes machines
appeles claqueurs. Il y avait de fortes brigues, d'ardentes cabales;
mais tout cela s'laborait dans les coteries, et s'oprait par l seule
force d'un public engou navement des uns, hostile sincrement aux
autres. L'art n'tait pas toujours le mobile. De petites et de grandes
passions, trangres  l'art et au talent, venaient bien, comme
aujourd'hui, batailler dans le temple. Mais on tait moins habile 
cacher ces causes de discorde, et  les mettre sur le compte d'un
dilettantisme svre. Enfin c'tait le mme fond aussi vulgairement
humain, avec une surface moins complique par la civilisation.

Zustiniani menait ces sortes d'affaires en grand seigneur plus qu'en
directeur de spectacle. Son ostentation tait un moteur plus puissant
que la cupidit des spculateurs ordinaires. C'tait dans les salons
qu'il prparait son public, et _chauffait_ les succs de ses
reprsentations. Ses moyens n'taient donc jamais bas ni lches; mais il
y portait la purilit de son amour-propre, l'activit de ses passions
galantes, et le commrage adroit de la bonne compagnie. Il allait donc
dmolissant pice  pice, avec assez d'art, l'difice lev nagure de
ses propres mains  la gloire de Corilla. Tout le monde voyait bien
qu'il voulait difier une autre gloire; et comme on lui attribuait la
possession complte de cette prtendue merveille qu'il voulait produire,
la pauvre Consuelo ne se doutait pas encore des sentiments du comte pour
elle, que dj tout Venise disait que, dgot de la Corilla, il faisait
dbuter  sa place une nouvelle matresse. Plusieurs ajoutaient: Grande
mystification pour son public, et grand dommage pour son thtre! car sa
favorite est une petite chanteuse des rues qui ne sait _rien_, et ne
possde rien qu'une belle voix et une figure passable.

De l des cabales pour la Corilla, qui, de son ct, allait jouant le
rle de rivale sacrifie, et invoquait son nombreux entourage
d'adorateurs, afin qu'ils fissent, eux et leurs amis, justice des
prtentions insolentes de la _Zingarella_ (petite bohmienne). De l
aussi des cabales en faveur de la Consuelo, de la part des femmes dont
la Corilla avait dtourn ou disput les amants et les maris, ou bien de
la part des maris qui souhaitaient qu'un certain groupe de Don Juan
vnitiens se serrt autour de la dbutante plutt qu'autour de leurs
femmes, ou bien encore de la part des amants rebuts ou trahis par la
Corilla et qui dsiraient de se voir vengs par le triomphe d'une autre.

Quant aux vritables _dilettanti di musica_, ils taient galement
partags entre le suffrage des matres srieux, tels que le Porpora,
Marcello, Jomelli, etc., qui annonaient, avec le dbut d'une excellente
musicienne, le retour des bonnes traditions et des bonnes partitions; et
le dpit des compositeurs secondaires, dont la Corilla avait toujours
prfr les oeuvres faciles, et qui se voyaient menacs dans sa
personne. Les musiciens de l'orchestre, qu'on menaait aussi de remettre
 des partitions depuis longtemps ngliges, et de faire travailler
srieusement; tout le personnel du thtre, qui prvoyait les rformes
rsultant toujours d'un notable changement dans la composition de la
troupe; enfin jusqu'aux machinistes des dcorations, aux habilleuses des
actrices et au perruquier des figurantes, tout tait en rumeur au
thtre San-Samuel, pour ou contre le dbut; et il est vrai de dire
qu'on s'en occupait beaucoup plus dans la rpublique que des actes de la
nouvelle administration du doge Pietro Grimaldi, lequel venait de
succder paisiblement  son prdcesseur le doge Luigi Pisani.

Consuelo s'affligeait et s'ennuyait profondment de ces lenteurs et de
ces misres attaches  sa carrire naissante. Elle et voulu dbuter
tout de suite, sans prparation autre que celle de ses propres moyens et
de l'tude de la pice nouvelle. Elle ne comprenait rien  ces mille
intrigues qui lui semblaient plus dangereuses qu'utiles, et dont elle
sentait bien qu'elle pouvait se passer. Mais le comte, qui voyait de
plus prs les secrets du mtier, et qui voulait tre envi et non bafou
dans son bonheur imaginaire auprs d'elle, n'pargnait rien pour lui
faire des partisans. Il la faisait venir tous les jours chez lui, et la
prsentait  toutes les aristocraties de la ville et de la campagne. La
modestie et la souffrance intrieure de Consuelo secondaient mal ses
desseins; mais il la faisait chanter, et la victoire tait brillante,
dcisive, incontestable.

Anzoleto tait loin de partager la rpugnance de son amie pour les
moyens secondaires. Son succs  lui n'tait pas  beaucoup prs aussi
assur. D'abord le comte n'y portait pas la mme ardeur; ensuite le
tnor auquel il allait succder tait un talent de premier ordre, qu'il
ne pouvait point se flatter de faire oublier aisment. Il est vrai que
tous les soirs il chantait aussi chez le comte; que Consuelo, dans les
duos, le faisait admirablement ressortir, et que, pouss et soutenu par
l'entranement magntique de ce gnie suprieur au sien, il s'levait
souvent  une grande hauteur. Il tait donc fort applaudi et fort
encourag. Mais aprs la surprise que sa belle voix excitait  la
premire audition, aprs surtout que Consuelo s'tait rvle, on
sentait bien les imperfections du dbutant, et il les sentait lui-mme
avec effroi. C'tait le moment de travailler avec une fureur nouvelle;
mais en vain Consuelo l'y exhortait et lui donnait rendez-vous chaque
matin  la _Corte-Minelli_, o elle s'obstinait  demeurer, en dpit des
prires du comte, qui voulait l'tablir plus convenablement: Anzoleto se
lanait dans tant de dmarches, de visites, de sollicitations et
d'intrigues, il se proccupait de tant de soucis et d'anxits
misrables, qu'il ne lui restait ni temps ni courage pour tudier.

Au milieu de ces perplexits, prvoyant que la plus forte opposition 
son succs viendrait de la Corilla, sachant que le comte ne la voyait
plus et ne s'occupait d'elle en aucune faon, il se rsolut  l'aller
voir afin de se la rendre favorable. Il avait ou dire qu'elle prenait
trs gaiement et avec une ironie philosophique l'abandon et les
vengeances de Zustiniani; qu'elle avait reu de brillantes propositions
de la part de l'Opra italien de Paris, et qu'en attendant l'chec de sa
rivale, sur lequel elle paraissait compter, elle riait  gorge dploye
des illusions du comte et de son entourage. Il pensa qu'avec de la
prudence et de la fausset il dsarmerait cette ennemie redoutable; et,
s'tant par et parfum de son mieux, il pntra dans ses appartements,
un aprs-midi,  l'heure o l'habitude de la sieste rend les visites
rares et les palais silencieux.




XVI.


Il trouva la Corilla seule, dans un boudoir exquis, assoupie encore sur
sa chaise longue, et dans un dshabill des plus galants, comme on
disait alors; mais l'altration de ses traits au grand jour lui fit
penser que sa scurit n'tait pas aussi profonde sur le chapitre de
Consuelo, que voulaient bien le dire ses partisans fidles. Nanmoins
elle le reut d'un air fort enjou, et lui frappant la joue avec malice:

Ah! ah! c'est toi, petit fourbe? lui dit-elle en faisant signe  sa
suivante de sortir et de fermer la porte; viens-tu encore m'en conter,
et te flattes-tu de me faire croire que tu n'es pas le plus tratre des
conteurs de fleurettes, et le plus intrigant des postulants  la gloire?
Vous tes un matre fat, mon bel ami, si vous avez cru me dsesprer par
votre abandon subit, aprs de si tendres dclarations; et vous avez t
un matre sot de vous faire dsirer: car je vous ai parfaitement oubli
au bout de vingt-quatre heures d'attente.

--Vingt-quatre heures! c'est immense, rpondit Anzoleto en baisant le
bras lourd et puissant de la Corilla. Ob! si je le croyais, je serais
bien orgueilleux; mais je sais bien que si je m'tais abus au point de
vous croire lorsque vous me disiez....

--Ce que je te disais, je te conseille de l'oublier aussi; et si tu
tais venu me voir, tu aurais trouv ma porte ferme. Mais qui te donne
l'impudence de venir aujourd'hui?.

--N'est-il pas de bon got de s'abstenir de prosternations devant ceux
qui sont dans la faveur, et de venir apporter son coeur et son
dvouement  ceux qui....

--Achve!  ceux qui sont dans la disgrce? C'est bien gnreux et trs
humain de ta part, mon illustre ami. Et la Corilla se renversa sur son
oreiller de satin noir, en poussant des clats de rire aigus et tant
soit peu forcs.

Quoique la prima-donna disgracie ne ft pas de la premire fracheur,
que la clart de midi ne lui ft pas trs favorable, et que le dpit
concentr de ces derniers temps et un peu amolli les plans de son beau
visage, florissant d'embonpoint, Anzoleto, qui n'avait jamais vu de si
prs en tte--tte une femme si pare et si renomme, se sentit
mouvoir dans les rgions de son me o Consuelo n'avait pas voulu
descendre, et d'o il avait banni volontairement sa pure image. Les
hommes corrompus avant l'ge peuvent encore ressentir l'amiti pour une
femme honnte et sans art; mais pour ranimer leurs passions, il faut les
avances d'une coquette. Anzoleto conjura les railleries de la Corilla
par les tmoignages d'un amour qu'il s'tait promis de feindre et qu'il
commena  ressentir vritablement. Je dis amour, faute d'un mot plus
convenable; mais c'est profaner un si beau nom que de l'appliquer 
l'attrait qu'inspirent des femmes froidement provoquantes comme l'tait
la Corilla. Quand elle vit que le jeune tnor tait mu tout de bon,
elle s'adoucit, et le railla plus amicalement.

Tu m'as plu tout un soir, je le confesse, dit-elle, mais au fond je ne
t'estime pas. Je te sais ambitieux, par consquent faux, et prt 
toutes les infidlits: je ne saurais me fier  toi. Tu fis le jaloux,
une certaine nuit dans ma gondole; tu te posas comme un despote. Cela
m'et dsennuye des fades galanteries de nos patriciens; mais tu me
trompais, lche enfant! tu tais pris d'une autre, et tu n'as pas cess
de l'tre, et tu vas pouser ... qui!... Oh! je le sais fort bien, ma
rivale, mon ennemie, la dbutante, la nouvelle matresse de Zustiniani.
Honte  nous deux,  nous trois,  nous quatre! ajouta-t-elle en
s'animant malgr elle et en retirant sa main de celles d'Anzoleto.

--Cruelle, lui dit-il en s'efforant de ressaisir cette main potele,
vous devriez comprendre ce qui s'est pass en moi lorsque je vous vis
pour la premire fois, et ne pas vous soucier de ce qui m'occupait avant
ce moment terrible. Quant  ce qui s'est pass depuis, ne pouvez-vous le
deviner, et avons-nous besoin d'y songer dsormais?

--Je ne me paie pas de demi-mots et de rticences. Tu aimes toujours la
zingarella tu l'pouses?

--Et si je l'aimais, comment se fait-il que je ne l'aie pas encore
pouse?

--Parce que le comte s'y opposait peut-tre. A prsent, chacun sait
qu'il le dsire. On dit mme qu'il a sujet d'en tre impatient, et la
petite encore plus.

Le rouge monta  la figure d'Anzoleto en entendant ces outrages
prodigus  l'tre qu'il vnrait en lui-mme au-dessus de tout.

--Ah! tu es outr de mes suppositions, rpondit la Corilla, c'est bon;
voil ce que je voulais savoir. Tu l'aimes; et quand l'pouses-tu?

--Je ne l'pouse point du tout.

--Alors vous partagez? Tu es bien avant dans la faveur de monsieur le
comte!

--Pour l'amour du ciel, madame, ne parlons ni du comte, ni de personne
autre que de vous et de moi.

--Eh bien, soit, dit la Corilla. Aussi bien  cette heure, mon ex-amant
et ta future pouse ...

Anzoleto tait indign. Il se leva pour sortir. Mais qu'allait-il faire?
allumer de plus en plus la haine de cette femme, qu'il tait venu
calmer. Il resta indcis, horriblement humili et malheureux du rle
qu'il s'tait impos.

La Corilla brlait d'envie de le rendre infidle; non qu'elle l'aimt,
mais parce que c'tait une manire de se venger de cette Consuelo
qu'elle n'tait pas certaine d'avoir outrage, avec justice.

Tu vois bien, lui dit-elle en l'enchanant au seuil de son boudoir, par
un regard pntrant, que j'ai raison de me mfier de toi: car en ce
moment tu trompes quelqu'un ici. Est-ce _elle_ ou moi?

--Ni l'une ni l'autre, s'cria-t-il en cherchant  se justifier  ses
propres yeux; je ne suis point son amant, je ne le fus jamais. Je n'ai
pas d'amour pour elle; car je ne suis pas jaloux du comte.

--En voici bien d'une autre! Ah! tu es jaloux au point de le nier, et tu
viens ici pour te gurir ou te distraire? grand merci!

--Je ne suis point jaloux, je vous le rpte; et pour vous prouver que
ce n'est pas le dpit qui me fait parler, je vous dis que le comte n'est
pas plus son amant que moi; qu'elle est honnte comme un enfant qu'elle
est, et que le seul coupable envers vous, c'est le comte Zustiniani.

--Ainsi, je puis faire siffler la zingarella sans t'affliger? Tu seras
dans ma loge et tu la siffleras, et en sortant de l tu seras mon unique
amant. Accepte vite, ou je me rtracte.

--Hlas, madame, vous voulez donc m'empcher de dbuter? car vous savez
bien que je dois dbuter en mme temps que la Consuelo? Si vous la
faites siffler, moi qui chanterai avec elle, je tomberai donc, victime
de votre courroux? Et qu'ai-je fait, malheureux que je suis, pour vous
dplaire? Hlas! j'ai fait un rve dlicieux et funeste! je me suis
imagin tout un soir que vous preniez quelque intrt  moi, et que je
grandirais sous votre protection. Et voil que je suis l'objet de votre
mpris et de votre haine, moi qui vous ai aime et respecte au point de
vous fuir! Eh bien, madame, contentez votre aversion. Faites-moi tomber,
perdez-moi, fermez-moi la carrire. Pourvu qu'ici en secret vous me
disiez que je ne vous suis point odieux, j'accepterai les marques
publiques de votre courroux.

--Serpent que tu es, s'cria la Corilla, o as-tu suc le poison de la
flatterie que ta langue et tes yeux distillent? Je donnerais beaucoup
pour te connatre et te comprendre; mais je te crains, car tu es le plus
aimable des amants ou le plus dangereux des ennemis.

--Moi, votre ennemi! Et comment oserais-je jamais me poser ainsi, quand
mme je ne serais pas subjugu par vos charmes? Est-ce que vous avez des
ennemis, divine Corilla? Est-ce que vous pouvez en avoir  Venise, o
l'on vous connat et o vous avez toujours rgn sans partage? Une
querelle d'amour jette le comte dans un dpit douloureux. Il veut vous
loigner, il veut cesser de souffrir. Il rencontre sur son chemin une
petite fille qui semble montrer quelques moyens et qui ne demande pas
mieux que de dbuter. Est-ce un crime de la part d'une pauvre enfant qui
n'entend prononcer votre nom illustre qu'avec terreur, et qui ne le
prononce elle-mme qu'avec respect? Vous attribuez  cette pauvrette des
prtentions insolentes qu'elle ne saurait avoir. Les efforts du comte
pour la faire goter  ses amis, l'obligeance de ces mmes amis qui vont
exagrant son mrite, l'amertume des vtres qui rpandent des calomnies
pour vous aigrir et vous affliger, tandis qu'ils devraient rendre le
calme  votre belle me en vous montrant votre gloire inattaquable et
votre rivale tremblante; voil les causes de ces prventions que je
dcouvre en vous, et dont je suis si tonn, si stupfait, que je sais 
peine comment m'y prendre pour les combattre.

--Tu ne le sais que trop bien, langue maudite, dit la Corilla en le
regardant avec un attendrissement voluptueux, encore ml de dfiance;
j'coute tes douces paroles, mais ma raison me dit encore de te
redouter. Je gage que cette Consuelo est divinement belle, quoiqu'on
m'ait dit le contraire, et qu'elle a du mrite dans un certain genre
oppos au mien, puisque le Porpora, que je connais si svre, le
proclame hautement.

--Vous connaissez le Porpora? donc vous savez ses bizarreries, ses
manies, on peut dire. Ennemi de toute originalit chez les autres et de
toute innovation dans l'art du chant, qu'une petite lve soit bien
attentive  ses radotages, bien soumise  ses pdantesques leons, le
voil qui, pour une gamme vocalise proprement, dclare que cela est
prfrable  toutes les merveilles que le public idoltre. Depuis quand
vous tourmentez-vous des lubies de ce vieux fou?

--Elle est donc sans talent?

--Elle a une belle voix, et chante honntement  l'glise; mais elle ne
doit rien savoir du thtre, et quant  la puissance qu'il y faudrait
dployer, elle est tellement paralyse par la peur, qu'il est fort 
craindre qu'elle y perde le peu de moyens que le ciel lui a donns.

--Elle a peur! On m'a dit qu'elle tait au contraire d'une rare
impudence.

--Oh! la pauvre fille! hlas, on lui en veut donc bien? Vous
l'entendrez, divine Corilla, et vous serez mue d'une noble piti, et
vous l'encouragerez au lieu de la faire siffler, comme vous le disiez en
raillant tout  l'heure.

--Ou tu me trompes, ou mes amis m'ont bien trompe sur son compte.

--Vos amis se sont laiss tromper eux-mmes. Dans leur zle indiscret,
ils se sont effrays de vous voir une rivale: effrays d'un enfant!
effrays pour vous! Ah! que ces gens-l vous aiment mal, puisqu'ils vous
connaissent si peu! Oh! si j'avais le bonheur d'tre votre ami, je
saurais mieux ce que vous tes, et je ne vous ferais pas l'injure de
m'effrayer pour vous d'une rivalit quelconque, ft-ce celle d'une
Faustina ou d'une Molteni.

--Ne crois pas que j'aie t effraye. Je ne suis ni jalouse ni
mchante; et les succs d'autrui n'ayant jamais fait de tort aux miens,
je ne m'en suis jamais afflige. Mais quand je crois qu'on veut me
braver et me faire souffrir....

--Voulez-vous que j'amne la petite Consuelo  vos pieds? Si elle l'et
os, elle serait venue dj vous demander votre appui et vos conseils.
Mais c'est un enfant si timide! Et puis, on vous a calomnie aussi
auprs d'elle. A elle aussi on est venu dire que vous tiez cruelle,
vindicative, et que vous comptiez la faire tomber.

--On lui a dit cela? En ce cas je comprends pourquoi tu es ici.

--Non, madame, vous ne le comprenez pas; car je ne l'ai pas cru un
instant, je ne le croirai jamais. Oh! non, madame! vous ne me comprenez
pas!

En parlant ainsi, Anzoleto fit scintiller ses yeux noirs, et flchit le
genou devant la Corilla avec une expression de langueur et d'amour
incomparable.

La Corilla n'tait pas dpourvue de malice et de pntration; mais,
comme il arrive aux femmes excessivement prises d'elles-mmes, la
vanit lui mettait souvent un pais bandeau sur les yeux, et la faisait
tomber dans des piges fort grossiers. D'ailleurs elle tait d'humeur
galante. Anzoleto tait le plus beau garon qu'elle et jamais vu. Elle
ne put rsister  ses mielleuses paroles, et peu  peu, aprs avoir
got avec lui le plaisir de la vengeance, elle s'attacha  lui par les
plaisirs de la possession. Huit jours aprs cette premire entrevue,
elle en tait folle, et menaait  tout moment de trahir le secret de
leur intimit par des jalousies et des emportements terribles. Anzoleto,
pris d'elle aussi d'une certaine faon (sans que son coeur pt russir
 tre infidle  Consuelo), tait fort effray du trop rapide et trop
complet succs de son entreprise. Cependant il se flattait de la dominer
assez longtemps pour en venir  ses fins, c'est--dire pour l'empcher
de nuire  ses dbuts et au succs de Consuelo. Il dployait avec elle
une grande habilet, et possdait l'art d'exprimer le mensonge avec un
air de vrit diabolique. Il sut l'enchaner, la persuader, et la
rduire; il vint  bout de lui faire croire que ce qu'il aimait
par-dessus tout dans une femme c'tait la gnrosit, la douceur et la
droiture; et il lui traa finement le rle qu'elle avait  jouer devant
le public avec Consuelo, si elle ne voulait tre hae et mprise par
lui-mme. Il sut tre svre avec tendresse; et, masquant la menace sous
la louange, il feignit de la prendre pour un ange de bont. La pauvre
Corilla avait jou tous les rles dans son boudoir, except celui-l; et
celui-l, elle l'avait toujours mal jou sur la scne. Elle s'y soumit
pourtant, dans la crainte de perdre des volupts dont elle n'tait pas
encore rassasie, et que, sous divers prtextes, Anzoleto sut lui
mnager et lui rendre dsirables. Il lui fit croire que le comte tait
toujours pris d'elle, malgr son dpit, et secrtement jaloux en se
vantant du contraire.

S'il venait  dcouvrir le bonheur que je gote prs de toi, lui
disait-il, c'en serait fait de mes dbuts et peut-tre de mon avenir:
car je vois  son refroidissement, depuis le jour o tu as eu
l'imprudence de trahir mon amour pour toi, qu'il me poursuivrait
ternellement de sa haine s'il savait que je t'ai console.

Cela tait peu vraisemblable, au point o en taient les choses; le
comte et t charm de savoir Anzoleto infidle  sa fiance. Mais la
vanit de Corilla aimait  se laisser abuser. Elle crut aussi n'avoir
rien  craindre des sentiments d'Anzoleto pour la dbutante. Lorsqu'il
se justifiait sur ce point, et jurait par tous les dieux n'avoir t
jamais que le frre de cette jeune fille, comme il disait matriellement
la vrit, il y avait tant d'assurance dans ses dngations que la
jalousie de Corilla tait vaincue. Enfin le grand jour approchait, et la
cabale qu'elle avait prpare tait anantie. Pour son compte, elle
travaillait dsormais en sens contraire, persuade que la timide et
inexprimente Consuelo tomberait d'elle-mme, et qu'Anzoleto lui
saurait un gr infini de n'y avoir pas contribu. En outre, il avait
dj eu le talent de la brouiller avec ses plus fermes champions, en
feignant d'tre jaloux de leurs assiduits, et en la forant  les
conduire un peu brusquement.

Tandis qu'il travaillait ainsi dans l'ombre  djouer les esprances de
la femme qu'il pressait chaque nuit dans ses bras, le rus Vnitien
jouait un autre rle avec le comte et Consuelo. Il se vantait  eux
d'avoir dsarm par d'adroites dmarches, des visites intresses, et
des mensonges effronts, la redoutable ennemie de leur triomphe. Le
comte, frivole et un peu commre, s'amusait infiniment des contes de son
protg. Son amour-propre triomphait des regrets que celui-ci attribuait
 la Corilla par rapport  leur rupture, et il poussait ce jeune homme 
de lches perfidies avec cette lgret cruelle qu'on porte dans les
relations du thtre et la galanterie. Consuelo s'en tonnait et s'en
affligeait:

Tu ferais mieux, lui disait-elle, de travailler ta voie et d'tudier
ton rle. Tu crois avoir fait beaucoup en dsarmant l'ennemi. Mais une
note bien pure, une inflexion bien sentie, feraient beaucoup plus sur
le public impartial que le silence des envieux. C'est  ce public seul
qu'il faudrait songer, et je vois avec chagrin que tu n'y songes
nullement.

--Sois donc tranquille, chre Consuelita, lui rpondait-il. Ton erreur
est de croire  un public  la fois impartial et clair. Les gens qui
s'y connaissent ne sont presque jamais de bonne foi, et ceux qui sont de
bonne foi s'y connaissent si peu qu'il suffit d'un peu d'audace pour les
blouir et les entraner.




XVII.


La jalousie d'Anzoleto  l'gard du comte s'tait endormie au milieu des
distractions que lui donnaient la soif du succs et les ardeurs de la
Corilla. Heureusement Consuelo n'avait pas besoin d'un dfenseur plus
moral et plus vigilant. Prserve par sa propre innocence, elle
chappait encore aux hardiesses de Zustiniani et le tenait  distance,
prcisment par le peu de souci qu'elle en prenait. Au bout de quinze
jours, ce rou Vnitien avait reconnu qu'elle n'avait point encore les
passions mondaines qui mnent  la corruption, et il n'pargnait rien
pour les faire clore. Mais comme,  cet gard mme, il n'tait pas plus
avanc que le premier jour, il ne voulait point ruiner ses esprances
par trop d'empressement. Si Anzoleto l'et contrari par sa
surveillance, peut-tre le dpit l'et-il pouss  brusquer les choses;
mais Anzoleto lui laissait le champ libre, Consuelo ne se mfiait de
rien: tout ce qu'il avait  faire, c'tait de se rendre agrable, en
attendant qu'il devnt ncessaire. Il n'y avait donc sorte de
prvenances dlicates, de galanteries raffines, dont il ne s'ingnit
pour plaire. Consuelo recevait toutes ces idoltries en s'obstinant 
les mettre sur le compte des moeurs lgantes et librales du patriciat,
du dilettantisme passionn et de la bont naturelle de son protecteur.
Elle prouvait pour lui une amiti vraie, une sainte reconnaissance; et
lui, heureux et inquiet de cet abandon d'une me pure, commenait 
s'effrayer du sentiment qu'il inspirerait lorsqu'il voudrait rompre
enfin la glace.

Tandis qu'il se livrait avec crainte, et non sans douceur  un sentiment
tout nouveau pour lui (se consolant un peu de ses mcomptes par
l'opinion o tout Venise tait de son triomphe), la Corilla sentait
s'oprer en elle aussi une sorte de transformation. Elle aimait sinon
avec noblesse, du moins avec ardeur; et son me irritable et imprieuse
pliait sous le joug de son jeune Adonis. C'tait bien vraiment
l'impudique Vnus prise du chasseur superbe, et pour la premire fois
humble et craintive devant un mortel prfr. Elle se soumettait jusqu'
feindre des vertus qui n'taient point en elle, et qu'elle n'affectait
cependant point sans en ressentir une sorte d'attendrissement voluptueux
et doux; tant il est vrai que l'idoltrie qu'on se retire  soi-mme,
pour la reporter sur un autre tre, lve et ennoblit par instants les
mes les moins susceptibles de grandeur et de dvouement.

L'motion qu'elle prouvait ragissait sur son talent, et l'on
remarquait au thtre qu'elle jouait avec plus de naturel et de
sensibilit les rles pathtiques. Mais comme son caractre et l'essence
mme de sa nature taient pour ainsi dire briss, comme il fallait une
crise intrieure violente et pnible pour oprer cette mtamorphose, sa
force physique succombait dans la lutte; et chaque jour on s'apercevait
avec surprise, les uns avec une joie maligne, les autres avec un effroi
srieux, de la perte de ses moyens. Sa voix s'teignait  chaque
instant. Les brillants caprices de son improvisation taient trahis par
une respiration courte et des intonations hasardes. Le dplaisir et la
terreur qu'elle en ressentait achevaient de l'affaiblir; et,  la
reprsentation qui prcda les dbuts de Consuelo, elle chanta tellement
faux et manqua tant de passages clatants, que ses amis l'applaudirent
faiblement et furent bientt rduits au silence de la consternation par
les murmures des opposants.

Enfin ce grand jour arriva, et la salle fut si remplie qu'on y pouvait 
peine respirer. Corilla, vtue de noir, ple, mue, plus morte que vive,
partage entre la crainte de voir tomber son amant et celle de voir
triompher sa rivale, alla s'asseoir au fond de sa petite loge obscure
sur l thtre. Tout le ban et l'arrire-ban des aristocraties et des
beauts de Venise vinrent taler les fleurs et les pierreries en un
triple hmicycle tincelant. Les hommes _charmants_ encombraient les
coulisses et, comme c'tait alors l'usage, une partie du thtre. La
dogaresse se montra  l'avant-scne avec tous les grands dignitaires de
la rpublique. Le Porpora dirigea l'orchestre en personne, et le comte
Zustiniani attendit  la porte de la loge de Consuelo qu'elle et achev
sa toilette, tandis qu'Anzoleto, par en guerrier antique avec toute la
coquetterie bizarre de l'poque, s'vanouissait dans la coulisse et
avalait un grand verre de vin de Chypre pour se remettre sur ses jambes.

L'opra n'tait ni d'un classique ni d'un novateur, ni d'un ancien
svre ni d'un moderne audacieux. C'tait l'oeuvre inconnue d'un
tranger. Pour chapper aux cabales que son propre nom, ou tout autre
nom clbre, n'et pas manqu de soulever chez les compositeurs rivaux,
le Porpora dsirant, avant tout, le succs de son lve, avait propos
et mis  l'tude la partition d'_Ipermnestre_, dbut lyrique d'un jeune
Allemand qui n'avait encore en Italie, et nulle part au monde, ni
ennemis, ni sides, et qui s'appelait tout simplement monsieur
Christophe Gluck.

Lorsque Anzoleto parut sur la scne, un murmure d'admiration courut dans
toute la salle. Le tnor auquel il succdait, admirable chanteur, qui
avait eu le tort d'attendre pour prendre sa retraite que l'ge et
extnu sa voix et enlaidi son visage, tait peu regrett d'un public
ingrat; et le beau sexe, qui coute plus souvent avec les yeux qu'avec
les oreilles, fut ravi de voir,  la place de ce gros homme bourgeonn,
un garon de vingt-quatre ans, frais comme une rose, blond comme Phbus,
bti comme si Phidias s'en ft ml, un vrai fils des lagunes: _Bianco,
crespo,  grassotto_.

Il tait trop mu pour bien chanter son premier air, mais sa voix
magnifique, ses belles poses, quelques traits heureux et neufs suffirent
pour lui conqurir l'engouement des femmes et des indignes. Le dbutant
avait de grands moyens, de l'avenir: il fut applaudi  trois reprises et
rappel deux fois sur la scne aprs tre rentr dans la coulisse, comme
cela se pratique en Italie et   Venise plus que partout ailleurs.

Ce succs lui rendit le courage; et lorsqu'il reparut avec
_Ipermnestre_, il n'avait plus peur. Mais tout l'effet de cette scne
tait pour Consuelo: on ne voyait, on n'coutait plus qu'elle. On se
disait: La voil; oui, c'est elle! Qui? L'Espagnole? Oui, la
dbutante, l'_amante del Zustiniani_.

Consuelo entra gravement et froidement. Elle fit des yeux le tour de son
public, reut les salves d'applaudissements de ses protecteurs avec une
rvrence sans humilit et sans coquetterie, et entonna son rcitatif
d'une voix si ferme, avec un accent si grandiose, et une scurit si
victorieuse, qu' la premire phrase des cris d'admiration partirent d
tous les points de la salle.

Ah! le perfide s'est jou de moi, s'cria la Corilla en lanant un
regard terrible  Anzoleto, qui ne put s'empcher en cet instant de
lever les yeux vers elle avec un sourire mal dguis.

Et elle se rejeta au fond de sa loge, en fondant en larmes.

Consuelo dit encore quelques phrases. On entendit la voix casse du
vieux Lotti qui disait dans son coin: _Amici miei, questo  un
portento!_

Elle chanta son grand air de dbut, et fut interrompue dix fois; on cria
_bis!_ on la rappela sept fois sur la scne; il y eut des hurlements
d'enthousiasme. Enfin la fureur du dilettantisme vnitien s'exhala dans
toute sa fougue  la fois entranante et ridicule.

Qu'ont-ils donc  crier ainsi? dit Consuelo en rentrant dans la
coulisse pour en tre arrache aussitt par les vocifrations du
parterre: on dirait qu'ils veulent me lapider.

De ce moment on ne s'occupa plus que trs secondairement d'Anzoleto. On
le traita bien, parce qu'on tait en veine de satisfaction; mais la
froideur indulgente avec laquelle on laissa passer les endroits
dfectueux de son chant, sans le consoler immodrment  ceux o il s'en
releva, lui prouva que si sa figure plaisait aux femmes, la majorit
expansive et bruyante, le public masculin faisait bon march de lui et
rservait ses temptes d'exaltation pour la prima-donna. Parmi tous ceux
qui taient venus avec des intentions hostiles, il n'y en eut pas un qui
hasarda un murmure, et la vrit est qu'il n'y en eut pas trois qui
rsistrent  l'entranement et au besoin invincible d'applaudir la
merveille du jour.

La partition eut le plus grand succs, quoiqu'elle ne ft point coute
et que personne ne s'occupt de la musique en elle-mme. C'tait une
musique tout italienne, gracieuse, modrment pathtique, et qui ne
faisait point encore pressentir, dit-on, l'auteur d'_Alceste_ et
d'_Orphe_. Il n'y avait pas assez de beauts frappantes pour choquer
l'auditoire. Ds le premier entr'acte, le maestro allemand fut rappel
devant le rideau avec le dbutant, la dbutante, voire la Clorinda qui,
grce  la protection de Consuelo, avait nasill le second rle d'une
voix pteuse et avec un accent commun, mais dont les beaux bras avaient
dsarm tout le monde: la Rosalba, qu'elle remplaait, tait fort
maigre.

Au dernier entracte, Anzoleto, qui surveillait Corilla  la drobe et
qui s'tait aperu de son agitation croissante, jugea prudent d'aller la
trouver dans sa loge pour prvenir quelque explosion. Aussitt qu'elle
l'aperut, elle se jeta sur lui comme une tigresse, et lui appliqua deux
ou trois vigoureux soufflets, dont le dernier se termina d'une manire
assez crochue pour faire couler quelques gouttes de sang et laisser une
marque que le rouge et le blanc ne purent ensuite couvrir. Le tnor
outrag mit ordre  ces emportements par un grand coup de poing dans la
poitrine, qui fit tomber la cantatrice  demi pme dans les bras de sa
soeur Rosalba.

Infme, tratre, _buggiardo!_ murmura-t-elle d'une voix touffe; ta
Consuelo et toi ne prirez que de ma main.

--Si tu as le malheur de faire un pas, un geste, une inconvenance
quelconque ce soir, je te poignarde  la face de Venise, rpondit
Anzoleto ple et les dents serres, en faisant briller devant ses yeux
son couteau fidle qu'il savait lancer avec toute la dextrit d'un
homme des lagunes.

--Il le ferait comme il le dit, murmura la Rosalba pouvante. Tais-toi;
allons-nous-en, nous sommes ici en danger de mort.

--Oui, vous y tes, ne l'oubliez pas, rpondit Anzoleto; et se
retirant, il poussa la porte de la loge avec violence en les y enfermant
 double tour.

Bien que cette scne tragi-comique se ft passe  la manire vnitienne
dans un mezzo-voce mystrieux et rapide, en voyant le dbutant traverser
rapidement les coulisses pour regagner sa loge la joue cache dans son
mouchoir, on se douta de quelque mignonne bisbille; et le perruquier,
qui fut appel  rajuster les boucles de la coiffure du prince grec et 
repltrer sa cicatrice, raconta  toute la bande des choristes et des
comparses, qu'une chatte amoureuse avait jou des griffes sur la face du
hros. Ledit perruquier se connaissait  ces sortes de blessures, et
n'tait pas novice confident de pareilles aventures d coulisse.
L'anecdote fit le tour de la scne, sauta, je ne sais comment,
par-dessus la rampe, et alla se promener de l'orchestre aux balcons, et
de l dans les loges, d'o elle redescendit, un peu grossie en chemin,
jusque dans les profondeurs du parterre. On ignorait encore les
relations d'Anzoleto avec Corilla; mais quelques personnes l'avaient vu
empress en apparence auprs de la Clorinda, et le bruit gnral fut que
la _seconda-donna_, jalouse de la _prima-donna_, venait de crever un
oeil et de casser trois dents au plus beau des _tenori_.

Ce fut une dsolation pour les uns (je devrais dire les unes), et un
dlicieux petit scandale pour la plupart. On se demandait si la
reprsentation serait suspendue, si on verrait reparatre le vieux tnor
Stefanini pour achever le rle, un cahier  la main. La toile se releva,
et tout fut oubli lorsqu'on vit revenir Consuelo aussi calme et aussi
sublime qu'au commencement. Quoique son rle ne ft pas extrmement
tragique, elle le rendit tel par la puissance de son jeu et l'expression
de son chant. Elle fit verser des larmes; et quand le tnor reparut, sa
mince gratignure n'excita qu'un sourire. Mais cet incident ridicule
empcha cependant son succs d'tre aussi brillant qu'il et pu l'tre;
et tous les honneurs de la soire demeurrent  Consuelo, qui fut encore
rappele et applaudie  la fin avec frnsie.

Aprs le spectacle on alla souper au palais Zustiniani, et Anzoleto
oublia la Corilla qu'il avait enferme dans sa loge, et qui fut force
d'en sortir avec effraction. Dans le tumulte qui suit dans l'intrieur
du thtre une reprsentation aussi brillante, on ne s'aperut gure de
sa retraite. Mais le lendemain cette porte brise vint concider avec le
coup de griffe reu par Anzoleto, et c'est ainsi qu'on fut sur la voie
de l'intrigue qu'il avait jusque l cache si soigneusement.

A peine tait-il assis au somptueux banquet que donnait le comte en
l'honneur de Consuelo, et tandis que tous les abbs de la littrature
vnitienne dbitaient  la triomphatrice les sonnets et madrigaux
improviss de la veille, un valet glissa sous l'assiette d'Anzoleto un
petit billet de la Corilla, qu'il lut  la drobe, et qui tait ainsi
conu:

Si tu ne viens me trouver  l'instant mme, je vais te chercher et
faire un clat, fusses-tu au bout du monde, fusses-tu dans les bras de
ta Consuelo, trois fois maudite.

Anzoleto feignit d'tre pris d'une quinte de toux, et sortit pour crire
cette rponse au crayon sur un bout de papier rgl arrach dans
l'antichambre  un cahier de musique:

Viens si tu veux; mon couteau est toujours prt, et avec lui mon mpris
et ma haine.

Le despote savait bien qu'avec une nature comme celle  qui il avait
affaire, la peur tait le seul frein, la menace le seul expdient du
moment. Mais, malgr lui, il fut sombre et distrait durant la fte; et
lorsqu'on se leva de table, il s'esquiva pour courir chez la Corilla.

Il trouva cette malheureuse fille dans un tat digne de piti. Aux
convulsions avaient succd des torrents de larmes; elle tait assise 
sa fentre, chevele, les yeux meurtris de sanglots; et sa robe,
qu'elle avait dchire de rage, tombait en lambeaux sur sa poitrine
haletante. Elle renvoya sa soeur et sa femme de chambre; et, malgr
elle, un clair de joie ranima ses traits en se trouvant auprs de celui
qu'elle avait craint de ne plus revoir. Mais Anzoleto la connaissait
trop pour chercher  la consoler. Il savait bien qu'au premier
tmoignage de piti ou de repentir, il verrait sa fureur se rveiller et
abuser de la vengeance. Il prit le parti de persvrer dans son rle de
duret inflexible; et bien qu'il ft touch de son dsespoir, il
l'accabla des plus cruels reproches, et lui dclara qu'il venait lui
faire d'ternels adieux. Il l'amena  se jeter  ses pieds,  se traner
sur ses genoux jusqu' la porte et  implorer son pardon dans l'angoisse
d'une mortelle douleur. Quand il l'eut ainsi brise et anantie, il
feignit de se laisser attendrir; et tout perdu d'orgueil et de je ne
sais quelle motion fougueuse, en voyant cette femme si belle et si
fire se rouler devant lui dans la poussire comme une Madeleine
pnitente, il cda  ses transports et la plongea dans de nouvelles
ivresses. Mais en se familiarisant avec cette lionne dompte, il
n'oublia pas un instant que c'tait une bte froce, et garda jusqu'au
bout l'attitude d'un matre offens qui pardonne.

L'aube commenait  poindre lorsque cette femme, enivre et avilie,
appuyant son bras de marbre sur le balcon humide du froid matinal et
ensevelissant sa face ple sous ses longs cheveux noirs, se mit  se
plaindre d'une voix douce et caressante des tortures que son amour lui
faisait prouver.

Eh bien, oui, lui dit-elle, je suis jalouse, et si tu le veux
absolument, je suis pis que cela, je suis envieuse. Je ne puis voir ma
gloire de dix annes clipse en un instant par une puissance nouvelle
qui s'lve et devant laquelle une foule oublieuse et cruelle m'immole
sans mnagement et sans regret. Quand tu auras connu les transports du
triomphe et les humiliations de la dcadence, tu ne seras plus si
exigeant et si austre envers toi-mme que tu l'es aujourd'hui envers
moi. Je suis encore puissante, dis-tu; comble de vanits, de succs, de
richesses, et d'esprances superbes, je vais voir de nouvelles contres,
subjuguer de nouveaux amants, charmer un peuple nouveau. Quand tout cela
serait vrai, crois-tu que quelque chose au monde puisse me consoler
d'avoir t abandonne de tous mes amis, chasse de mon trne, et d'y
voir monter devant moi une autre idole? Et cette honte, la premire de
ma vie, la seule dans toute ma carrire, elle m'est inflige sous tes
yeux; que dis-je! elle m'est inflige par toi; elle est l'ouvrage de mon
amant, du premier homme que j'aie aim lchement, perdument! Tu dis
encore que je suis fausse et mchante, que j'ai affect devant toi une
grandeur hypocrite, une gnrosit menteuse; c'est toi qui l'as voulu
ainsi, Anzoleto. J'tais offense, tu m'as prescrit de paratre
tranquille, et je me suis tenue tranquille; j'tais mfiante, tu m'as
command de te croire sincre, et j'ai cru en toi; j'avais la rage et la
mort dans l'me, tu m'as dit de sourire, et j'ai souri; j'tais furieuse
et dsespre, tu m'as ordonn de garder le silence, et je me suis tue.
Que pouvais-je faire de plus que de m'imposer un caractre qui n'tait
pas le mien, et de me parer d'un courage qui m'est impossible? Et quand
ce courage m'abandonne, quand ce supplice devient intolrable, quand je
deviens folle et que mes tortures devraient briser ton coeur, tu me
foules aux pieds, et tu veux m'abandonner mourante dans la fange o tu
m'as plonge! Anzoleto, vous avez un coeur de bronze, et moi je suis
aussi peu de chose que le sable des grves qui se laisse tourmenter et
emporter par le flot rongeur. Ah! gronde-moi, frappe-moi, outrage-moi,
puisque c'est le besoin de ta force; mais plains-moi du moins au fond de
ton me; et  la mauvaise opinion que tu as de moi, juge de l'immensit
de mon amour, puisque je souffre tout cela et demande  le souffrir
encore.

Mais coute, mon ami, lui dit-elle avec plus de douceur et en
l'enlaant dans ses bras: ce que tu m'as fait souffrir n'est rien auprs
de ce que j'prouve en songeant  ton avenir et  ton propre bonheur. Tu
es perdu, Anzoleto, cher Anzoleto! perdu sans retour. Tu ne le sais pas,
tu ne t'en doutes pas, et moi je le vois, et je me dis: Si du moins
j'avais t sacrifie  son ambition si ma chute servait  difier son
triomphe! Mais non! elle n'a servi qu' sa perte, et je suis
l'instrument d'une rivale qui met son pied sur nos deux ttes.

--Que veux-tu dire, insense? reprit Anzoleto; je ne te comprends pas.


--Tu devrais me comprendre pourtant! tu devrais comprendre du moins ce
qui s'est pass ce soir. Tu n'as donc pas vu la froideur du public
succder  l'enthousiasme que ton premier air avait excit, aprs
qu'elle a eu chant, hlas! comme elle chantera toujours, mieux que moi,
mieux que tout le monde, et faut-il te le dire? mieux que toi, mille
fois, mon cher Anzoleto. Ah! tu ne vois pas que cette femme t'crasera,
et que dj elle t'a cras en naissant? Tu ne vois pas que ta beaut
est clipse par sa laideur; car elle est laide, je le soutiens; mais je
sais aussi que les laides qui plaisent allument de plus furieuses
passions et de plus violents engouements chez les hommes que les plus
parfaites beauts de la terre. Tu ne vois pas qu'on l'idoltre et que
partout o tu seras auprs d'elle, tu seras effac et passeras inaperu?
Tu ne sais pas que pour se dvelopper et pour prendre son essor, le
talent du thtre a besoin de louanges et de succs, comme l'enfant qui
vient au monde a besoin d'air pour vivre et pour grandir; que la moindre
rivalit absorbe une partie de la vie que l'artiste aspire, et qu'une
rivalit redoutable, c'est le vide qui se fait autour de nous, c'est la
mort qui pntre dans notre me! Tu le vois bien par mon triste exemple:
la seule apprhension de cette rivale que je ne connaissais pas, et que
tu voulais m'empcher de craindre, a suffi pour me paralyser depuis un
mois; et plus j'approchais du jour de son triomphe, plus ma voix
s'teignait, plus je me sentais dprir. Et je croyais  peine  ce
triomphe possible! Que sera-ce donc maintenant que je l'ai vu certain,
clatant, inattaquable? Sais-tu bien que je ne peux plus reparatre 
Venise, et peut-tre en Italie sur aucun thtre, parce que je serais
dmoralise, tremblante, frappe d'impuissance? Et qui sait o ce
souvenir ne m'atteindra pas, o le nom et la prsence de cette rivale
victorieuse ne viendront pas me poursuivre et me mettre en fuite? Ah!
moi, je suis perdue; mais tu l'es aussi, Anzoleto. Tu es mort avant
d'avoir vcu; et si j'tais aussi mchante que tu le dis, je m'en
rjouirais, je te pousserais  ta perte, et je serais venge; au lieu
que je te le dis avec dsespoir: si tu reparais une seule fois auprs
d'elle  Venise, tu n'as plus d'avenir  Venise; si tu la suis dans ses
voyages, la honte et le nant voyageront avec toi. Si, vivant de ses
recettes, partageant son opulence, et t'abritant sous sa renomme, tu
tranes  ses cts une existence ple et misrable, sais-tu quel sera
ton titre auprs du public? Quel est, dira-t-on en te voyant, ce beau
jeune homme qu'on aperoit derrire elle? Rien, rpondra-t-on; moins que
rien: c'est le mari ou l'amant de la divine cantatrice.

Anzoleto devint sombre comme les nues orageuses qui montaient 
l'orient du ciel.

Tu es une folle, chre Corilla, rpondit-il; la Consuelo n'est pas
aussi redoutable pour toi que tu te l'es reprsente aujourd'hui dans
ton imagination malade. Quant  moi, je te l'ai dit, je ne suis pas son
amant, je ne serai srement jamais son mari, et je ne vivrai pas comme
un oiseau chtif sous l'ombre de ses larges ailes. Laisse-la prendre son
vol. Il y a dans le ciel de l'air et de l'espace pour tous ceux qu'un
essor puissant enlve de terre. Tiens, regarde ce passereau; ne
vole-t-il pas aussi bien sur le canal que le plus lourd goland sur la
mer? Allons! trve  ces rveries! le jour me chasse de tes bras. A
demain. Si tu veux que je revienne, reprends cette douceur et cette
patience qui m'avaient charm, et qui vont mieux  ta beaut que les
cris et les emportements de la jalousie.

Anzoleto, absorb pourtant dans de noires penses, se retira chez lui,
et ce ne fut que couch et prt  s'endormir, qu'il se demanda qui avait
d accompagner Consuelo au sortir du palais Zustiniani pour la ramener
chez elle. C'tait un soin qu'il n'avait jamais laiss prendre 
personne.

Aprs tout, se dit-il en donnant de grands coups de poing  son
oreiller pour l'arranger sous sa tte, si la destine veut que le comte
en vienne  ses fins, autant vaut pour moi que cela arrive plus tt que
plus tard!




XVIII.


Lorsque Anzoleto s'veilla, il sentit se rveiller aussi la jalousie que
lui avait inspire le comte Zustiniani. Mille sentiments contraires se
partageaient son me. D'abord cette autre jalousie que la Corilla avait
veille en lui pour le gnie et le succs de Consuelo. Celle-l
s'enfonait plus avant dans son sein,  mesure qu'il comparait le
triomphe de sa fiance  ce que, dans son ambition trompe, il appelait
sa propre chute. Ensuite l'humiliation d'tre supplant peut-tre dans
la ralit, comme il l'tait dj dans l'opinion, auprs de cette femme
dsormais clbre et toute-puissante dont il tait si flatt la veille
d'tre l'unique et souverain amour. Ces deux jalousies se disputaient
dans sa pense, et il ne savait  laquelle se livrer pour teindre
l'autre. Il avait  choisir entre deux partis: ou d'loigner Consuelo du
comte et de Venise, et de chercher avec elle fortune ailleurs, ou de
l'abandonner  son rival, et d'aller au loin tenter seul les chances
d'un succs qu'elle ne viendrait plus contre-balancer. Dans cette
incertitude de plus en plus poignante, au lieu d'aller reprendre du
calme auprs de sa vritable amie, il se lana de nouveau dans l'orage
en retournant chez la Corilla. Elle attisa le feu en lui dmontrant,
avec plus de force que la veille, tout le dsavantage de sa position.

Nul n'est prophte en son pays, lui dit-elle; et c'est dj un mauvais
milieu pour toi que la ville o tu es n, o l'on t'a vu courir en
haillons sur la place publique, o chacun peut se dire (et Dieu sait que
les nobles aiment  se vanter de leurs bienfaits, mme imaginaires,
envers les artistes): C'est moi qui l'ai protg; je me suis aperu le
premier de son talent; c'est moi qui l'ai recommand  celui-ci, c'est
moi qui l'ai prfr  celui-l. Tu as beaucoup trop vcu ici au grand
air, mon pauvre Anzolo; ta charmante figure avait frapp tous les
passants avant qu'on st qu'il y avait en toi de l'avenir. Le moyen
d'blouir des gens qui t'ont vu ramer sur leur gondole, pour gagner
quelques sous, en leur chantant les strophes du Tasse, ou faire leurs
commissions pour avoir de quoi souper! Consuelo, laide et menant une vie
retire, est ici une merveille trangre. Elle est Espagnole d'ailleurs,
elle n'a pas l'accent vnitien. Sa prononciation belle, quoiqu'un peu
singulire, leur plairait encore, quand mme elle serait dtestable:
c'est quelque chose dont leurs oreilles ne sont pas rebattues. Ta beaut
a t pour les trois quarts dans le petit succs que tu as eu au premier
acte. Au dernier on y tait dj habitu.

--Dites aussi que la belle cicatrice que vous m'avez faite au-dessous de
l'oeil, et que je ne devrais vous pardonner de ma vie, n'a pas peu
contribu  m'enlever ce dernier, ce frivole avantage.

--Srieux au contraire aux yeux des femmes, mais frivole  ceux des
hommes. Avec les unes, tu rgneras dans les salons; sans les autres, tu
succomberas au thtre. Et comment veux-tu les occuper, quand c'est une
femme qui te les dispute? une femme qui subjugue non-seulement les
dilettanti srieux, mais qui enivre encore, par sa grce et le prestige
de son sexe, tous les hommes qui ne sont point connaisseurs en musique!
Ah! que pour lutter avec moi, il a fallu de talent et de science 
Stefanini,  Saverio, et  tous ceux qui ont paru avec moi sur la scne!

--A ce compte, chre Corilla, je courrais autant de risques en me
montrant auprs de toi, que j'en cours auprs de la Consuelo. Si j'avais
eu la fantaisie de te suivre en France, tu me donnerais l un bon
avertissement.

Ces mots chapps  Anzoleto furent un trait de lumire pour la Corilla.
Elle vit qu'elle avait frapp plus juste qu'elle ne s'en flattait
encore; car la pense de quitter Venise s'tait dj formule dans
l'esprit de son amant. Ds qu'elle conut l'espoir de l'entraner avec
elle, elle n'pargna rien pour lui faire goter ce projet. Elle
s'abaissa elle-mme tant qu'elle put, et elle se mit au-dessous de sa
rivale avec une modestie sans bornes. Elle se rsigna mme  dire
qu'elle n'tait ni assez grande cantatrice, ni assez belle pour allumer
des passions dans le public. Et comme tout cela tait plus vrai qu'elle
ne le pensait en le disant, comme Anzoleto s'en apercevait de reste, et
ne s'tait jamais abus sur l'immense supriorit de Consuelo, elle
n'eut pas de peine  le lui persuader. Leur association et leur fuite
furent donc  peu prs rsolues dans cette sance; et Anzoleto y
songeait srieusement, bien qu'il se gardt toujours une porte de
derrire pour chapper  cet engagement dans l'occasion.

Corilla, voyant qu'il lui restait un fond d'incertitude, l'engagea
fortement  continuer ses dbuts, le flattant de l'esprance d'un
meilleur sort pour les autres reprsentations; mais bien certaine, au
fond, que ces preuves malheureuses le dgoteraient compltement et de
Venise et de Consuelo.

En sortant de chez sa matresse, il se rendit chez son amie. Un
invincible besoin de la revoir l'y poussait imprieusement. C'tait la
premire fois qu'il avait fini et commenc une journe sans recevoir son
chaste baiser au front. Mais comme, aprs ce qui venait de se passer
avec la Corilla, il et rougi de sa versatilit, il essaya de se
persuader qu'il allait chercher auprs d'elle la certitude de son
infidlit, et le dsabusement complet de son amour. Sans nul doute, se
disait-il, le comte aura profit de l'occasion et du dpit caus par mon
absence, et il est impossible qu'un libertin tel que lui se soit trouv
avec elle la nuit en tte--tte, sans que la pauvrette ait succomb.
Cette ide lui faisait pourtant venir une sueur froide au visage; s'il
s'y arrtait, la certitude du remords et du dsespoir de Consuelo
brisait son me, et il htait le pas, s'imaginant la trouver, noye de
larmes. Et puis une voix intrieure, plus forte que toutes les autres,
lui disait qu'une chute aussi prompte et aussi honteuse tait impossible
 un tre aussi pur et aussi noble; et il ralentissait sa marche en
songeant  lui-mme,  l'odieux de sa conduite,  l'gosme de son
ambition, aux mensonges et aux reproches dont il avait rempli sa vie et
sa conscience.

Il trouva Consuelo dans sa robe noire, devant sa table, aussi sereine et
aussi sainte dans son attitude et dans son regard qu'il l'avait toujours
vue. Elle courut  lui avec la mme effusion qu' l'ordinaire, et
l'interrogea avec inquitude, mais sans reproche et sans mfiance, sur
l'emploi de ce temps pass loin d'elle.

J'ai t souffrant, lui rpondit-il avec l'abattement profond que lui
causait son humiliation intrieure. Ce coup que je me suis donn  la
tte contre un dcor, et dont je t'ai montr la marque en te disant que
ce n'tait rien, m'a pourtant caus un si fort branlement au cerveau
qu'il m'a fallu quitter le palais Zustiniani dans la crainte de m'y
vanouir, et que j'ai eu besoin de garder le lit toute la matine.

--O mon Dieu! dit Consuelo en baisant la cicatrice faite par sa rivale;
tu as souffert, et tu souffres encore?

--Non, ce repos m'a fait du bien. N'y songe plus, et dis-moi comment tu
as fait pour revenir toute seule cette nuit?

--Toute seule? Oh! non, le comte m'a ramene dans sa gondole.

--Ah! j'en tais sr! s'cria Anzoleto avec un accent trange. Et sans
doute ... il t'a dit de bien belles choses dans ce tte--tte?

--Qu'et-il pu me dire qu'il ne m'ait dit cent fois devant tout le
monde? Il me gte, et me donnerait de la vanit si je n'tais en garde
contre cette maladie. D'ailleurs, nous n'tions pas tte--tte; mon bon
matre a voulu m'accompagner aussi. Oh! l'excellent ami!

--Quel matre? que excellent ami? dit Anzoleto rassur et dj
proccup.

--Eh! le Porpora! A quoi songes-tu donc?

--Je songe, chre Consuelo,  ton triomphe d'hier soir; et toi, y
songes-tu?

--Moins qu'au tien, je te jure!

--Le mien! Ah! ne me raille pas, ma belle amie; le mien a t si ple
qu'il ressemblait beaucoup  une chute.

Consuelo plit de surprise. Elle n'avait pas eu, malgr sa fermet
remarquable, tout le sang-froid ncessaire pour apprcier la diffrence
des applaudissements qu'elle et son amant avaient recueillis. II y a
dans ces sortes d'ovations un trouble auquel l'artiste le plus sage ne
peut se drober, et qui fait souvent illusion  quelques-uns, au point
de leur faire prendre l'appui d'une cabale pour la clameur d'un succs.
Mais au lieu de s'exagrer l'amour de son public, Consuelo, presque
effraye d'un bruit si terrible, avait eu peine  le comprendre, et
n'avait pas constat la prfrence qu'on lui avait donne sur Anzoleto.
Elle le gronda navement de son exigence envers la fortune; et voyant
qu'elle ne pouvait ni le persuader ni vaincre sa tristesse, elle lui
reprocha doucement d'tre trop amoureux de la gloire, et d'attacher trop
de prix  la faveur du monde.

Je te l'ai toujours prdit, lui dit-elle, tu prfres les rsultats de
l'art  l'art lui-mme. Quand on a fait de son mieux, quand on sent
qu'on a fait bien, il me semble qu'un peu plus ou un peu moins
d'approbation n'te ni n'ajoute rien au contentement intrieur.
Souviens-toi de ce que me disait le Porpora la premire fois que j'ai
chant au palais Zustiniani: Quiconque se sent pntr d'un amour vrai
pour son art ne peut rien craindre ...

--Ton Porpora et toi, interrompit Anzoleto avec humeur, pouvez bien vous
nourrir de ces belles maximes. Rien n'est si ais que de philosopher sur
les maux de la vie quand on n'en connat que les biens. Le Porpora,
quoique pauvre et contest, a un nom illustre. Il a cueilli assez de
lauriers pour que sa vieille tte puisse blanchir en paix sous leur
ombre. Toi qui te sens invincible, tu es inaccessible  la peur. Tu
t'lves du premier bond au sommet de l'chelle, et tu reproches  ceux
qui n'ont pas de jambes d'avoir le vertige. C'est peu charitable,
Consuelo, et souverainement injuste. Et puis ton argument ne m'est pas
applicable: tu dis que l'on doit mpriser l'assentiment du public quand
on a le sien propre; mais si je ne l'ai pas, ce tmoignage intrieur
d'avoir bien fait? Et ne vois-tu pas que je suis horriblement mcontent
de moi-mme? N'as-tu pas vu que j'tais dtestable? N'as-tu pas entendu
que j'ai chant pitoyablement?

--Non, car cela n'est pas. Tu n'as t ni au-dessus ni au-dessous de
toi-mme. L'motion que tu prouvais n'a presque rien t  tes moyens.
Elle s'est vite dissipe d'ailleurs, et les choses que tu sais bien, tu
les a bien rendues.

--Et celles que je ne sais pas? dit Anzoleto en fixant sur elle ses
grands yeux noirs creuss par la fatigue et le chagrin.

Elle soupira et garda un instant le silence, puis elle lui dit en
l'embrassant:

Celles que tu ne sais pas, il faut les apprendre. Si tu avais voulu
tudier srieusement pendant les rptitions ... Te l'ai-je dit? Mais ce
n'est pas le moment de faire des reproches, c'est le moment au contraire
de tout rparer. Voyons, prenons seulement deux heures par jour, et tu
verras que nous triompherons vite de ce qui t'arrte.

--Sera-ce donc l'affaire d'un jour?

--Ce sera l'affaire de quelques mois tout au plus.

--Et cependant je joue demain! je continue  dbuter devant un public
qui me juge sur mes dfauts beaucoup plus que sur mes qualits.

--Mais qui s'apercevra bien de tes progrs.

--Qui sait? S'il me prend en aversion!

--Il t'a prouv le contraire.

--Oui! tu trouves qu'il a t indulgent pour moi?

--Eh bien, oui, il l'a t, mon ami. L o tu as t faible, il a t
bienveillant; l o tu as t fort, il t'a rendu justice.

--Mais, en attendant, on va me faire en consquence un engagement
misrable.

--Le comte est magnifique en tout et n'pargne pas l'argent. D'ailleurs
ne m'en offre-t-il pas plus qu'il ne nous en faut pour vivre tous deux
dans l'opulence?

--C'est cela! je vivrais de ton succs!

--J'ai bien assez longtemps vcu de ta faveur.

--Ce n'est pas de l'argent qu'il s'agit. Qu'il m'engage  peu de frais,
peu importe; mais il m'engagera pour les seconds ou les troisimes
rles.

--Il n'a pas d'autre _primo-uomo_ sous la main. Il y a longtemps qu'il
compte sur toi et ne songe qu' toi. D'ailleurs il est tout port pour
toi. Tu disais qu'il serait contraire  notre mariage! Loin de l, il
semble le dsirer, et me demande souvent quand je l'inviterai  ma noce.

--Ah! vraiment? C'est fort bien! Grand merci, monsieur le comte!

--Que veux-tu dire?

--Rien. Seulement, Consuelo, tu as eu grand tort de ne pas m'empcher de
dbuter jusqu' ce que mes dfauts que tu connaissais si bien, se
fussent corrigs dans de meilleures tudes. Car tu les connais, mes
dfauts, je le rpte.

--Ai-je manqu de franchise? ne t'ai-je pas averti souvent? Mais tu m'as
toujours dit que le public ne s'y connaissait pas; et quand j'ai su quel
succs tu avais remport chez le comte la premire fois que tu as chant
dans son salon, j'ai pens que ...

--Que les gens du monde ne s'y connaissaient pas plus que le public
vulgaire?

--J'ai pens que tes qualits frapperaient plus que tes dfauts; et il
en a t ainsi, ce me semble, pour les uns comme pour l'autre.

--Au fait, pensa Anzoleto, elle dit vrai, et si je pouvais reculer mes
dbuts.... Mais c'est courir le risque de voir appeler  ma place un
tnor qui ne me la cderait plus. Voyons! dit-il aprs avoir fait
plusieurs tours dans la chambre, quels sont donc mes dfauts?

--Ceux que je t'ai dits souvent, trop de hardiesse et pas assez de
prparation; une nergie plus fivreuse que sentie; des effets
dramatiques qui sont l'ouvrage de la volont plus que ceux de
l'attendrissement. Tu ne t'es pas pntr de l'ensemble de ton rle. Tu
l'as appris par fragments. Tu n'y as vu qu'une succession de morceaux
plus ou moins brillants. Tu n'en as saisi ni la gradation, ni le
dveloppement, ni le rsum. Press de montrer ta belle voix et
l'habilet que tu as  certains gards, tu as donn ton dernier mot
presque en entrant en scne.  la moindre occasion, tu as cherch un
effet, et tous tes effets ont t semblables.  la fin du premier acte,
on te connaissait, on te savait par coeur; mais on ne savait pas que
c'tait tout, et on attendait quelque chose de prodigieux pour la fin.
Ce quelque chose n'tait pas en toi. Ton motion tait puise, et ta
voix n'avait plus la mme fracheur. Tu l'as senti, tu as forc l'une et
l'autre; on l'a senti aussi, et l'on est rest froid,  ta grande
surprise, au moment o tu te croyais le plus pathtique. C'est qu' ce
moment-l on ne voyait pas l'artiste inspir par la passion, mais
l'acteur aux prises avec le succs.

--Et comment donc font les autres? s'cria Anzoleto en frappant du pied.
Est-ce que je ne les ai pas entendus, tous ceux qu'on a applaudis 
Venise depuis dix ans? Est-ce que le vieux Stefanini ne criait pas quand
la voix lui manquait? Et cependant on l'applaudissait avec rage.

--II est vrai, et je n'ai pas compris que le public pt s'y tromper.
Sans doute on se souvenait du temps o il y avait eu en lui plus de
puissance, et on ne voulait pas lui faire sentir le malheur de son ge.

--Et la Corilla, voyons, cette idole que tu renverses, est-ce qu'elle ne
forait pas les situations? Est-ce-qu'elle ne faisait pas des efforts
pnibles  voir et  entendre? Est-ce qu'elle tait passionne tout de
bon, quand on la portait aux nues?

--C'est parce que j'ai trouv ses moyens factices, ses effets
dtestables, son jeu comme son chant dpourvus de got et de grandeur,
que je me suis prsente si tranquillement sur la scne, persuade comme
toi que le public ne s'y connaissait pas beaucoup.

--Ah! dit Anzoleto avec un profond soupir, tu mets le doigt sur ma
plaie, pauvre Consuelo!

--Comment cela, mon bien-aim?

--Comment cela? tu me le demandes? Nous nous tions tromps, Consuelo.
Le public s'y connat. Son coeur lui apprend ce que son ignorance lui
voile. C'est un grand enfant qui a besoin d'amusement et d'motion. Il
se contente de ce qu'on lui donne; mais qu'on lui montre quelque chose
de mieux, et le voil qui compare et qui comprend. La Corilla pouvait
encore le charmer la semaine dernire, bien qu'elle chantt faux et
manqut de respiration. Tu parais, et la Corilla est perdue; elle est
efface, enterre. Qu'elle reparaisse, on la sifflera. Si j'avais dbut
auprs d'elle, j'aurais eu un succs complet comme celui que j'ai eu
chez le comte, la premire fois que j'ai chant aprs elle. Mais auprs
de toi, j'ai t clips. Il en devait tre ainsi, et il en sera
toujours ainsi. Le public avait le got du clinquant. Il prenait des
oripeaux pour des pierreries; il en tait bloui. On lui montre un
diamant fin, et dj il ne comprend plus qu'on ait pu le tromper si
grossirement. Il ne peut plus souffrir les diamants faux, et il en fait
justice. Voil mon malheur, Consuelo: c'est d'avoir t produit, moi,
verroterie de Venise,  ct d'une perle sortie du fond des mers.

Consuelo ne comprit pas tout ce qu'il y avait d'amertume et de vrit
dans ces rflexions. Elle les mit sur le compte de l'amour de son
fianc, et ne rpondit  ce qu'elle prit pour de douces flatteries, que
par des sourires et des caresses. Elle prtendit qu'il la surpasserait,
le jour o il voudrait s'en donner la peine, et releva son courage en
lui persuadant que rien n'tait plus facile que de chanter comme elle.
Elle tait de bonne foi en ceci, n'ayant jamais t arrte par aucune
difficult, et ne sachant pas que le travail mme est le premier des
obstacles, pour quiconque n'en a pas l'amour et la persvrance.




XIX.


Encourag par la franchise de Consuelo et la perfidie de Corilla qui le
pressait de se faire entendre encore en public, Anzoleto se mit 
travailler avec ardeur; et  la seconde reprsentation d'_Ipermnestre_,
il chanta beaucoup plus purement son premier acte. On lui en sut gr.

Mais, comme le succs de Consuelo grandit en proportion, il ne fut pas
satisfait du sien, et commena  se sentir dmoralis par cette nouvelle
constatation de son infriorit. Ds ce moment, tout prit  ses yeux un
aspect sinistre. Il lui sembla qu'on ne l'coutait pas, que les
spectateurs placs prs de lui murmuraient des rflexions humiliantes
sur son compte, et que les amateurs bienveillants qui l'encourageaient
dans les coulisses avaient l'air de le plaindre profondment. Tous leurs
loges eurent pour lui un double sens dont il s'appliqua le plus
mauvais. La Corilla, qu'il alla consulter dans sa loge durant
l'entr'acte, affecta de lui demander d'un air effray s'il n'tait pas
malade.

--Pourquoi? lui dit-il avec impatience.

Parce que ta voix est sourde aujourd'hui, et que tu sembles accabl!
Cher Anzoleto, reprends courage; donne tes moyens qui sont paralyss par
la crainte ou le dcouragement.

--N'ai-je pas bien dit mon premier air?

--Pas  beaucoup prs aussi bien que la premire fois. J'en ai eu le
coeur si serr que j'ai failli me trouver mal.


--Mais on m'a applaudi, pourtant?

--Hlas!... n'importe: j'ai tort de t'ter l'illusion. Continue ...
Seulement tche de drouiller ta voix.

Consuelo, pensa-t-il, a cru me donner un conseil. Elle agit d'instinct,
et russit pour son propre compte. Mais o aurait-elle pris l'exprience
de m'enseigner  dominer ce public rcalcitrant? En suivant la direction
qu'elle me donne, je perds mes avantages, et on ne me tient pas compte
de l'amlioration de ma manire. Voyons! revenons  mon audace premire.
N'ai-je pas prouv,  mon dbut chez le comte, que je pouvais blouir
mme ceux que je ne persuadais pas? Le vieux Porpora ne m'a-t-il pas dit
que j'avais les taches du gnie? Allons donc! que ce public subisse mes
taches et qu'il plie sous mon gnie.

Il se battit les flancs, fit des prodiges au second acte, et fut cout
avec surprise. Quelques-uns battirent des mains, d'autres imposrent
silence aux applaudissements. Le public en masse se demanda si cela
tait sublime ou dtestable.

Encore un peu d'audace, et peut-tre qu'Anzoleto l'emportait. Mais cet
chec le troubla au point que sa tte s'gara, et qu'il manqua
honteusement tout le reste de son rle.

A la troisime reprsentation, il avait repris son courage, et, rsolu
d'aller  sa guise sans couter les conseils de Consuelo; il hasarda les
plus tranges caprices, les bizarreries les plus impertinentes, honte!
deux ou trois sifflets interrompirent le silence qui accueillait ces
tentatives dsespres. Le bon et gnreux public fit taire les sifflets
et se mit  battre des mains; il n'y avait pas moyen de s'abuser sur
cette bienveillance envers la personne et sur ce blme envers l'artiste.
Anzoleto dchira son costume en rentrant dans sa loge, et,  peine la
pice finie, il courut s'enfermer avec la Corilla, en proie  une rage
profonde et dtermin  fuir avec elle au bout de la terre.

Trois jours s'coulrent sans qu'il revt Consuelo. Elle lui inspirait
non pas de la haine, non pas du refroidissement (au fond de son me
bourrele de remords, il la chrissait toujours et souffrait
mortellement de ne pas la voir), mais une vritable terreur. Il sentait
la domination de cet tre qui l'crasait en public de toute sa grandeur,
et qui en secret reprenait  son gr possession de sa confiance et de sa
volont. Dans son agitation il n'eut pas la force de cacher  la Corilla
combien il tait attach  sa noble fiance, et combien elle avait
encore d'empire sur ses convictions. La Corilla en conut un dpit amer,
qu'elle eut la force de dissimuler. Elle le plaignit, le confessa; et
quand elle sut le secret de sa jalousie, elle frappa un grand coup en
faisant savoir sous main  Zustiniani sa propre intimit avec Anzoleto,
pensant bien que le comte ne perdrait pas une si belle occasion d'en
instruire l'objet de ses dsirs, et de rendre  Anzoleto le retour
impossible.

Surprise de voir un jour entier s'couler dans la solitude de sa
mansarde, Consuelo s'inquita; et le lendemain d'un nouveau jour
d'attente vaine et d'angoisse mortelle,  la nuit tombante, elle
s'enveloppa d'une mante paisse (car la cantatrice clbre n'tait plus
garantie par son obscurit contre les mchants propos), et courut  la
maison qu'occupait Anzoleto depuis quelques semaines, logement plus
convenable que les prcdents, et que le comte lui avait assign dans
une des nombreuses maisons qu'il possdait dans la ville. Elle ne l'y
trouva point, et apprit qu'il y passait rarement la nuit.

Cette circonstance ne l'claira pas sur son infidlit. Elle connaissait
ses habitudes de vagabondage potique, et pensa que, ne pouvant
s'habituer  ces somptueuses demeures, il retournait  quelqu'un de ses
anciens gtes. Elle allait se hasarder  l'y chercher, lorsqu'en se
retournant pour repasser la porte, elle se trouva face  face avec
matre Porpora.

Consuelo, lui dit-il  voix basse, il est inutile de me cacher tes
traits; je viens d'entendre ta voix, et ne puis m'y mprendre. Que
viens-tu faire ici,  cette heure, ma pauvre enfant, et que cherches-tu
dans cette maison?

--J'y cherche mon fianc, rpondit Consuelo en s'attachant au bras de
son vieux matre. Et je ne sais pas pourquoi je rougirais de l'avouer 
mon meilleur ami. Je sais bien que vous blmez mon attachement pour lui;
mais je ne saurais vous faire un mensonge. Je suis inquite. Je n'ai pas
vu Anzoleto depuis avant-hier au thtre. Je le crois malade.

--Malade? lui! dit le professeur en haussant les paules. Viens avec
moi, pauvre fille; il faut que nous causions; et puisque tu prends enfin
le parti de m'ouvrir ton coeur, il faut que je t'ouvre le mien aussi.
Donne-moi le bras, mous parlerons en marchant. coute, Consuelo; et
pntre-toi bien de ce que je vais te dire. Tu ne peux pas, tu ne dois
pas tre la femme de ce jeune homme. Je te le dfends, au nom du Dieu
vivant qui m'a donn pour toi des entrailles de pre.

--O mon matre, rpondit-elle avec douleur, demandez-moi le sacrifice de
ma vie, mais non celui de mon amour.

--Je ne le demande pas, je l'exige, rpondit le Porpora avec fermet.
Cet amant est maudit. Il fera ton tourment et ta honte si tu ne
l'abjures  l'instant mme.

--Cher matre, reprit-elle avec un sourire triste et caressant, vous
m'avez dit cela bien souvent; mais j'ai vainement essay de vous obir.
Vous hassez ce pauvre enfant. Vous ne le connaissez pas, et je suis
certaine que vous reviendrez de vos prventions.

--Consuelo, dit le maestro avec plus de force, je t'ai fait jusqu'ici
d'assez vaines objections et de trs-inutiles dfenses, je le sais. Je
t'ai parl en artiste, et comme  une artiste; je ne voyais non plus
dans ton fianc que l'artiste. Aujourd'hui, je te parle en homme, et je
te parle d'un homme, et je te parle comme  une femme. Cette femme a mal
plac son amour, cet homme en est indigne, et l'homme qui te le dit en
est certain.

--O mon Dieu! Anzoleto indigne de mon amour! Lui, mon seul ami, mon
protecteur, mon frre! Ah! vous ne savez pas comme il m'a aide et comme
il m'a respecte depuis que je suis au monde! Il faut que je vous le
dise.

Et Consuelo raconta toute l'histoire de sa vie et de son amour, qui
tait une seule et mme histoire.

Le Porpora en fut mu, mais non branl.

Dans tout ceci, dit-il, je ne vois que ton innocence, ta fidlit, ta
vertu. Quant  lui, je vois bien le besoin qu'il a eu de ta socit et
de tes enseignements, auxquels, bien que tu en penses, je sais qu'il
doit le peu qu'il sait et le peu qu'il vaut; mais il n'en est pas moins
vrai que cet amant si chaste et si pur n'est que le rebut de toutes les
femmes perdues de Venise, qu'il apaise l'ardeur des feux que tu lui
inspires dans les maisons de dbauche, et qu'il ne songe qu'
t'exploiter, tandis qu'il assouvit ailleurs ses honteuses passions.

--Prenez garde  ce que vous dites, rpondit Consuelo d'une voix
touffe; j'ai coutume de croire en vous comme en Dieu,  mon matre!
Mais en ce qui concerne Anzoleto, j'ai rsolu de vous fermer mes
oreilles et mon coeur ... Ah! laissez-moi vous quitter, ajouta-t-elle en
essayant de dtacher son bras de celui du professeur, vous me donnez la
mort.

--Je veux donner la mort  ta passion funeste, et par la vrit je veux
te rendre  la vie, rpondit-il en serrant le bras de l'enfant contre sa
poitrine gnreuse et indigne. Je sais que je suis rude, Consuelo. Je
ne sais pas tre autrement, et c'est  cause de cela que j'ai retard,
tant que je l'ai pu, le coup que je vais te porter. J'ai espr que tu
ouvrirais les yeux, que tu comprendrais ce qui se passe autour de toi.
Mais au lieu de t'clairer par l'exprience, tu te lances en aveugle au
milieu des abmes. Je ne veux pas t'y laisser tomber! moi! Tu es le seul
tre que j'aie estim depuis dix ans. Il ne faut pas que tu prisses,
non, il ne le faut pas.

--Mais, mon ami, je ne suis pas en danger. Croyez-vous que je mente
quand je vous jure, par tout ce qu'il y a de sacr, que j'ai respect le
serment fait au lit de mort de ma mre? Anzoleto le respecte aussi. Je
ne suis pas encore sa femme, je ne suis donc pas sa matresse.

--Mais qu'il dise un mot, et tu seras l'une et l'autre!

--Ma mre elle-mme nous l'a fait promettre.

--Et tu venais cependant ce soir trouver cet homme qui ne veut pas et
qui ne peut pas tre ton mari?

--Qui vous l'a dit?

--La Corilla lui permettrait-elle jamais de ...

--La Corilla? Qu'y a-t-il de commun entre lui et la Corilla?

--Nous sommes  deux pas de la demeure de cette fille ... Tu cherchais
ton fianc ... allons l'y trouver. T'en sens-tu le courage?

--Non! non! mille fois non! rpondit Consuelo en flchissant dans sa
marche et en s'appuyant contre la muraille. Laissez-moi la vie, mon
matre; ne me tuez pas avant que j'aie vcu. Je vous dis que vous me
faites mourir.

--Il faut que tu boives ce calice, reprit l'inexorable vieillard; je
fais ici le rle du destin. N'ayant jamais fait que des ingrats et par
consquent des malheureux par ma tendresse et ma mansutude, il faut que
je dise la vrit  ceux que j'aime. C'est le seul bien que puisse
oprer un coeur dessch par le malheur et ptrifi par la souffrance.
Je te plains, ma pauvre fille, de n'avoir pas un ami plus doux et plus
humain pour te soutenir dans cette crise fatale. Mais tel que l'on m'a
fait, il faut que j'agisse sur les autres et que j'claire par le
rayonnement de la foudre, ne pouvant vivifier par la chaleur du soleil.
Ainsi donc, Consuelo, pas de faiblesse entre nous. Viens  ce palais. Je
veux que tu surprennes ton amant dans les bras de l'impure Corilla. Si
tu ne peux marcher, je te tranerai! Si tu tombes je te porterai! Ah! Le
vieux Porpora est robuste encore, quand le feu de la colre divine brle
dans ses entrailles!

--Grce! grce! s'cria Consuelo plus ple que la mort. Laissez-moi
douter encore ... Donnez-moi encore un jour, un seul jour pour croire en
lui; je ne suis pas prpare  ce supplice ...

--Non, pas un jour, pas une heure, rpondit-il d'un ton inflexible; car
cette heure qui s'coule, je ne la retrouverai pas pour te mettre la
vrit sous les yeux; et ce jour que tu demandes, l'infme en
profiterait pour te remettre sous le joug du mensonge. Tu viendras avec
moi; je te l'ordonne, je le veux.

--Eh bien, oui! j'irai, dit Consuelo en reprenant sa force par une
violente raction de l'amour. J'irai avec vous pour constater votre
injustice et la foi de mon amant; car vous vous trompez indignement, et
vous voulez que je me trompe avec vous! Allez donc, bourreau que vous
tes! Je vous suis, et je ne vous crains pas.

Le Porpora la prit au mot; et, saisissant son bras dans sa main
nerveuse, forte comme une pince de fer, il la conduisit dans la maison
qu'il habitait, o, aprs lui avoir fait parcourir tous les corridors et
monter tous les escaliers, il lui fit atteindre une terrasse suprieure,
d'o l'on distinguait, au-dessus d'une maison plus basse, compltement
inhabite, le palais de la Corilla, sombre du bas en haut,  l'exception
d'une seule fentre qui tait claire et ouverte sur la faade noire et
silencieuse de la maison dserte. Il semblait, de cette fentre, qu'on
ne put tre aperu de nulle part; car un balcon avanc empchait que
d'en bas on pt rien distinguer. De niveau, il n'y avait rien, et
au-dessus seulement les combles de la maison qu'habitait le Porpora, et
qui n'tait pas tourne de faon  pouvoir plonger dans le palais de la
cantatrice. Mais la Corilla ignorait qu' l'angle de ces combles il y
avait un rebord festonn de plomb, une sorte de niche en plein air, o,
derrire un large tuyau de chemine, le maestro, par un caprice
d'artiste, venait chaque soir regarder les toiles, fuir ses semblables,
et rver  ses sujets sacrs ou dramatiques. Le hasard lui avait fait
ainsi dcouvrir le mystre des amours d'Anzoleto, et Consuelo n'eut qu'
regarder dans la direction qu'il lui donnait, pour voir son amant auprs
de sa rivale dans un voluptueux tte--tte. Elle se dtourna aussitt;
et le Porpora qui, dans la crainte de quelque vertige de dsespoir, la
tenait avec une force surhumaine, la ramena  l'tage infrieur et la
fit entrer dans son cabinet, dont il ferma la porte et la fentre pour
ensevelir dans le mystre l'explosion qu'il prvoyait.




XX.


Mais il n'y eut point d'explosion. Consuelo resta muette et atterre. Le
Porpora lui adressa la parole. Elle ne rpondit pas, et lui fit signe de
ne pas l'interroger; puis elle se leva, alla boire,  grands verres,
toute une carafe d'eau glace qui tait sur le clavecin, fit quelques
tours dans la chambre, et revint s'asseoir en face de son matre sans
dire une parole.

Le vieillard austre ne comprit pas la profondeur de sa souffrance.

Eh bien, lui dit-il, t'avais-je trompe? Que penses-tu faire
maintenant?

Un frisson douloureux branla la statue; et aprs avoir pass la main
sur son front: Je pense ne rien faire, dit-elle, avant d'avoir compris
ce qui m'arrive.

--Et que te reste-t-il  comprendre?

--Tout! car je ne comprends rien; et vous me voyez occupe  chercher la
cause de mon malheur, sans rien trouver qui me l'explique. Quel mal
ai-je fait  Anzoleto pour qu'il ne m'aime plus? Quelle faute ai-je
commise qui m'ait rendue mprisable  ses yeux? Vous ne pouvez pas me le
dire, vous! puisque moi qui lis dans ma propre conscience, je n'y vois
rien qui me donne la clef de ce mystre. Oh! c'est un prodige
inconcevable! Ma mre croyait  la puissance des philtres: cette Corilla
serait-elle une magicienne?

--Pauvre enfant! dit le maestro; il y a bien ici une magicienne, mais
elle s'appelle Vanit; il y a bien un poison, mais il s'appelle Envie.
La Corilla a pu le verser; mais ce n'est pas elle qui a ptri cette me
si propre  le recevoir. Le venin coulait dj dans les veines impures
d'Anzoleto. Une dose de plus l'a rendu tratre, de fourbe qu'il tait;
infidle, d'ingrat qu'il a toujours t.

--Quelle vanit? quelle envie?

--La vanit de surpasser tous les autres, l'envie de te surpasser, la
rage d'tre surpass par toi.

--Cela est-il croyable? Un homme peut-il tre jaloux des avantages d'une
femme? Un amant peut-il har le succs de son amante? Il y a donc bien
des choses que je ne sais pas, et que je ne puis pas comprendre!

--Tu ne les comprendras jamais; mais tu les constateras  toute heure de
ta vie. Tu sauras qu'un homme peut tre jaloux des avantages d'une
femme, quand cet homme est un artiste vaniteux; et qu'un amant peut har
les succs de son amante, quand le thtre est le milieu o ils vivent.
C'est qu'un comdien n'est pas un homme, Consuelo; c'est une femme. Il
ne vit que de vanit maladive; il ne songe qu' satisfaire sa vanit; il
ne travaille que pour s'enivrer de vanit. La beaut d'une femme lui
fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien. Une
femme est son rival, ou plutt il est la rivale d'une femme; il a toutes
les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les
ridicules d'une coquette. Voil le caractre de la plupart des hommes de
thtre. Il y a de grandes exceptions; elles sont si rares, elles sont
si mritoires, qu'il faut se prosterner devant elles; et leur faire plus
d'honneur qu'aux docteurs les plus sages. Anzoleto n'est point une
exception; parmi les vaniteux, c'est un des plus vaniteux: voil tout le
secret de sa conduite.

--Mais quelle vengeance incomprhensible! mais quels moyens pauvres et
inefficaces! En quoi la Corilla peut-elle le ddommager de ses mcomptes
auprs du public? S'il m'eut dit franchement sa souffrance ... (Ah! il ne
fallait qu'un mot pour cela!) je l'aurais comprise, peut-tre; du moins
j'y aurais compati; je me serais efface pour lui faire place.

--Le propre des mes envieuses est de har les gens en raison du bonheur
qu'ils leur drobent. Et le propre de l'amour, hlas! n'est-il pas de
dtester, dans l'objet qu'on aime, les plaisirs qu'on ne lui procure
pas? Tandis que ton amant abhorre le public qui te comble de gloire, ne
hais-tu pas la rivale qui l'enivre de plaisirs?

--Vous dites l, mon matre, une chose profonde et  laquelle je veux
rflchir.

--C'est une chose vraie. En mme temps qu'Anzoleto te hait pour ton
bonheur sur la scne, tu le hais pour ses volupts dans le boudoir de la
Corilla.

--Cela n'est pas. Je ne saurais le har, et vous me faites comprendre
qu'il serait lche et honteux de har ma rivale. Reste donc ce plaisir
dont elle l'enivre et auquel je ne puis songer sans frmir. Mais
pourquoi? je l'ignore. Si c'est un crime involontaire, Anzoleto n'est
donc pas si coupable de har mon triomphe.

--Tu es prompte  interprter les choses de manire  excuser sa
conduite et ses sentiments. Non, Anzoleto n'est pas innocent et
respectable comme toi dans sa souffrance. Il te trompe, il t'avilit,
tandis que tu t'efforces de le rhabiliter. Au reste, ce n'est pas la
haine et le ressentiment que j'ai voulu t'inspirer; c'est le calme et
l'indiffrence. Le caractre de cet homme entrane les actions de sa
vie. Jamais tu ne le changeras. Prends ton parti, et songe  toi-mme.

--A moi-mme! c'est--dire  moi seule?  moi sans espoir et sans amour?

--Songe  la musique,  l'art divin, Consuelo; oserais-tu dire que tu ne
l'aimes que pour Anzoleto?

--J'ai aim l'art pour lui-mme aussi; mais je n'avais jamais spar
dans ma pense ces deux choses indivisibles: ma vie et celle d'Anzoleto.
Et je ne vois pas comment il restera quelque chose de moi pour aimer
quelque chose, quand la moiti ncessaire de ma vie me sera enleve.

--Anzoleto n'tait pour toi qu'une ide, et cette ide te faisait vivre.
Tu la remplaceras par une ide plus grande, plus pure et plus
vivifiante. Ton me, ton gnie, ton tre enfin ne sera plus  la merci
d'une forme fragile et trompeuse; tu contempleras l'idal sublime
dpouill de ce voile terrestre; tu t'lanceras dans le ciel, et tu
vivras d'un hymen sacr avec Dieu mme.

--Voulez-vous dire que je me ferai religieuse, comme vous m'y avez
engage autrefois?

--Non, ce serait borner l'exercice de tes facults d'artiste  un seul
genre, et tu dois les embrasser tous. Quoi que tu fasses et o que tu
sois, au thtre comme dans le clotre, tu peux tre une sainte, une
vierge cleste, la fiance de l'idal sacr.

--Ce que vous dites prsente un sens sublime entour de figures
mystrieuses. Laissez-moi me retirer, mon matre. J'ai besoin de me
recueillir et de me connatre.

--Tu as dit |e mot, Consuelo, tu as besoin de te connatre. Jusqu'ici tu
t'es mconnue en livrant ton me et ton avenir  un tre infrieur  toi
dans tous les sens. Tu as mconnu ta destine, en ne voyant pas que tu
es ne sans gal, et par consquent sans associ possible en ce monde.
Il te faut la solitude, la libert absolue. Je ne te veux ni mari, ni
amant, ni famille, ni passions, ni liens d'aucune sorte. C'est ainsi que
j'ai toujours conu ton existence et compris ta carrire. Le jour o tu
te donneras  un mortel, tu perdras ta divinit. Ah! si la Minotaure et
la Mollendo, mes illustres lves, mes puissantes crations, avaient
voulu me croire, elles auraient vcu sans rivales sur la terre. Mais la
femme est faible et curieuse; la vanit l'aveugle, de vains dsirs
l'agitent, le caprice l'entrane. Qu'ont-elles recueilli de leur
inquitude satisfaite? des orages, de la fatigue, la perte ou
l'altration de leur gnie. Ne voudras-tu pas tre plus qu'elles,
Consuelo? n'auras-tu pas une ambition suprieure  tous les faux biens
de cette vie? ne voudras-tu pas teindre les vains besoins de ton coeur
pour saisir la plus belle couronne qui ait jamais servi d'aurole au
gnie?

Le Porpora parla encore longtemps, mais avec une nergie et une
loquence que je ne saurais vous rendre. Consuelo l'couta, la tte
penche et les yeux attachs  la terre. Quand il eut tout dit: Mon
matre, lui rpondit-elle, vous tes grand; mais je ne le suis pas assez
pour vous comprendre. Il me semble que vous outragez la nature humaine
en proscrivant ses plus nobles passions. Il me semble que vous touffez
les instincts que Dieu mme nous a donns, pour faire une sorte de
dification d'un gosme monstrueux et antihumain. Peut-tre vous
comprendrais-je mieux si j'tais plus chrtienne: je tcherai de le
devenir; voil ce que je puis vous promettre.

Elle se retira tranquille en apparence, mais dvore au fond de l'me.
Le grand et sauvage artiste la reconduisit jusque chez elle,
l'endoctrinant toujours, sans pouvoir la convaincre. Il lui fit du bien
cependant, en ouvrant  sa pense, un vaste champ de mditations
profondes et srieuses, au milieu desquelles le crime d'Anzoleto vint
s'abmer comme un fait particulier servant d'introduction douloureuse,
mais solennelle,  des rveries infinies. Elle passa de longues heures 
prier,  pleurer et  rflchir; et puis elle s'endormit avec la
conscience de sa vertu, et l'esprance en un Dieu initiateur et
secourable.

Le lendemain Porpora vint lui annoncer qu'il y aurait rptition
d'_Ipermnestre_ pour Stefanini, qui prenait le rle d'Anzoleto. Ce
dernier tait malade, gardait le lit, et se plaignait d'une extinction
de voix. Le premier mouvement de Consuelo fut de courir chez lui pour le
soigner.

pargne-toi cette peine, lui dit le professeur; il se porte 
merveille; le mdecin du thtre l'a constat, et il ira ce soir chez la
Corilla. Mais le comte Zustiniani, qui comprend fort bien ce que cela
veut dire, et qui consent sans beaucoup de regrets  ce qu'il suspende
ses dbuts, a dfendu au mdecin de dmasquer la feinte, et a pri le
bon Stefanini de rentrer au thtre pour quelques jours.

--Mais, mon Dieu, que compte donc faire Anzoleto? Est-il dcourag au
point de quitter le thtre?

--Oui, le thtre de San-Samuel. Il part dans un mois, pour la France
avec la Corilla. Cela t'tonne? Il fuit l'ombre que tu projettes sur
lui. Il remet son sort dans les mains d'une femme moins redoutable, et
qu'il trahira quand il n'aura plus besoin d'elle.

La Consuelo plit et mit les deux mains sur son coeur prt  se briser.
Peut-tre s'tait-elle flatte de ramener Anzoleto, en lui reprochant
doucement sa faute; et en lui offrant de suspendre ses propres dbuts.
Cette nouvelle tait un coup de poignard, et la pense de ne plus revoir
celui qu'elle avait tant aim ne pouvait entrer dans son esprit:

Ah! c'est un mauvais rve, s'cria-t-elle; il faut que j'aille le
trouver et qu'il m'explique cette vision. Il ne peut pas suivre cette
femme, ce serait sa perte. Je ne peux pas, moi, l'y laisser courir; je
le retiendrai, je lui ferai comprendre ses vritables intrts, s'il est
vrai qu'il ne comprenne plus autre chose ... Venez avec moi, mon cher
matre, ne l'abandonnons pas ainsi ...

--Je t'abandonnerais, moi, et pour toujours, s'cria le Porpora indign,
si tu commettais une pareille lchet. Implorer ce misrable, le
disputer  une Corilla? Ah! sainte Ccile, mfie-toi de ton origine
bohmienne, et songe  en touffer les instincts aveugles et vagabonds.
Allons, suis-moi: on t'attend pour rpter. Tu auras, malgr toi, un
certain plaisir ce soir  chanter avec un matre comme Stefanini. Tu
verras un artiste savant, modeste et gnreux.

Il la trana au thtre, et l, pour la premire fois, elle sentit
l'horreur de cette vie d'artiste, enchane aux exigences du public,
condamne  touffer ses sentiments et  refouler ses motions pour
obir aux sentiments et flatter les motions d'autrui. Cette rptition,
ensuite la toilette, et la reprsentation du soir furent un supplice
atroce. Anzoleto ne parut pas. Le surlendemain il fallait dbuter dans
un opra-bouffe de Galuppi: _Arcifanfano re de' matti_. On avait choisi
cette farce pour plaire  Stefanini, qui y tait d'un comique excellent.
Il fallut que Consuelo s'vertut  faire rire ceux qu'elle avait fait
pleurer. Elle fut brillante, charmante, plaisante au dernier point avec
la mort dans l'me. Deux ou trois fois des sanglots remplirent sa
poitrine et s'exhalrent en une gat force, affreuse  voir pour qui
l'et comprise! En rentrant dans sa loge elle tomba en convulsions. Le
public voulait la revoir pour l'applaudir; elle tarda, on fit un
horrible vacarme; on voulait casser les banquettes, escalader la rampe.
Stefanini vint la chercher  demi vtue, les cheveux en dsordre, ple
comme un spectre; elle se laissa traner sur la scne, et, accable
d'une pluie de fleurs, elle fut force de se baisser pour ramasser une
couronne de laurier.

Ah! les btes froces! murmura-t-elle en rentrant dans la coulisse.

--Ma belle, lui dit le vieux chanteur qui lui donnait la main, tu es
bien souffrante; mais ces petites choses-l, ajouta-t-il en lui
remettant une gerbe des fleurs qu'il avait ramasses pour elle, sont un
spcifique merveilleux pour tous nos maux. Tu t'y habitueras, et un jour
viendra o tu ne sentiras ton mal et ta fatigue que les jours o l'on
oubliera de te couronner.

--Oh! qu'ils sont vains et petits! pensa la pauvre Consuelo.

Rentre dans sa loge, elle s'vanouit littralement sur un lit de fleurs
qu'on avait recueillies sur le thtre et jetes ple-mle sur le sofa.
L'habilleuse sortit pour appeler un mdecin. Le comte Zustiniani resta
seul quelques instants auprs de sa belle cantatrice, ple et brise
comme les jasmins qui jonchaient sa couche. En cet instant de trouble et
d'enivrement, Zustiniani perdit la tte et cda  la folle inspiration
de la ranimer par ses caresses. Mais son premier baiser fut odieux aux
lvres pures de Consuelo. Elle se ranima pour le repousser, comme si
c'et t la morsure d'un serpent.

Ah! loin de moi, dit-elle en s'agitant dans une sorte de dlire, loin
de moi l'amour et les caresses et les douces paroles! Jamais d'amour!
jamais d'poux! jamais d'amant! jamais de famille! Mon matre l'a dit!
la libert, l'idal, la solitude, la gloire!...

Et elle fondit en larmes si dchirantes, que le comte effray se jeta 
genoux auprs d'elle et s'effora de la calmer. Mais il ne put rien dire
de salutaire  cette me blesse, et sa passion, arrive en cet instant
 son plus haut paroxysme, s'exprima en dpit de lui-mme. Il ne
comprenait que trop le dsespoir de l'amante trahie. Il fit parler
l'enthousiasme de l'amant qui espre. Consuelo eut l'air de l'couter,
et retira machinalement sa main des siennes avec un sourire gar que le
comte prit pour un faible encouragement. Certains hommes, pleins de tact
et de pntration dans le monde, sont absurdes dans de pareilles
entreprises. Le mdecin arriva et administra un calmant  la mode qu'on
appelait _des gouttes_. Consuelo fut ensuite enveloppe de sa mante et
porte dans sa gondole. Le comte y entra avec elle, la soutenant dans
ses bras et parlant toujours de son amour, voire avec une certaine
loquence qui lui semblait devoir porter la conviction. Au bout d'un
quart d'heure, n'obtenant pas de rponse, il implora un mot, un regard.

A quoi donc dois-je rpondre? lui dit Consuelo, sortant comme d'un
rve. Je n'ai rien entendu.

Zustiniani, dcourag d'abord, pensa que l'occasion ne pouvait revenir
meilleure, et que cette me brise serait plus accessible en cet instant
qu'aprs la rflexion et le conseil de la raison. Il parla donc encore
et trouva le mme silence, la mme proccupation, seulement une sorte
d'empressement instinctif  repousser ses bras et ses lvres qui ne se
dmentit pas, quoiqu'il n'y et pas d'nergie pour la colre. Quand la
gondole aborda, il essaya de retenir Consuelo encore un instant pour en
obtenir une parole plus encourageante.

Ah! seigneur comte, lui rpondit-elle avec une froide douceur, excusez
l'tat de faiblesse o je me trouve; j'ai mal cout, mais je comprends.
Oh! oui, j'ai fort bien compris. Je vous demande la nuit pour rflchir,
pour me remettre du trouble o je suis. Demain, oui ... demain, je vous
rpondrai sans dtour.

--Demain, chre Consuelo, oh! c'est un sicle; mais je me soumettrai si
vous me permettez d'esprer que du moins votre amiti ...

--Oh! oui! oui! il y a lieu d'esprer! rpondit Consuelo d'un ton
trange en posant les pieds sur la rive; mais ne me suivez pas, dit-elle
en faisant le geste imprieux de le repousser au fond de sa gondole.
Sans cela vous n'auriez pas sujet d'esprer.

La honte et l'indignation venaient de lui rendre la force; mais une
force nerveuse, fbrile, et qui s'exhala en un rire sardonique effrayant
tandis qu'elle montait l'escalier.

Vous tes bien joyeuse, Consuelo! lui dit dans l'obscurit une voix qui
faillit la foudroyer. Je vous flicite de votre gat!

--Ah! oui, rpondit-elle en saisissant avec force le bras d'Anzoleto et
en montant rapidement avec lui  sa chambre; je te remercie, Anzoleto,
tu as bien raison de me fliciter, je suis vraiment joyeuse; oh! tout 
fait joyeuse!

Anzoleto, qui l'avait entendue, avait dj allum la lampe. Quand la
clart bleutre tomba sur leurs traits dcomposs, ils se firent peur
l'un  l'autre.

Nous sommes bien heureux, n'est-ce pas, Anzoleto? dit-elle d'une voix
pre, en contractant ses traits par un sourire qui fit couler sur ses
joues un ruisseau de larmes. Que penses-tu de notre bonheur?

--Je pense, Consuelo rpondit-il avec un sourire amer et des yeux secs,
que nous avons eu quelque peine  y souscrire, mais que nous finirons
par nous y habituer.

--Tu m'as sembl fort bien habitu au boudoir de la Corilla.

--Et-moi, je te retrouve trs-aguerrie avec la gondole de monsieur le
comte.

--Monsieur le comte?... Tu savais donc, Anzoleto, que monsieur le comte
voulait faire de moi sa matresse?

--Et c'est pour ne pas te gner, ma chre, que j'ai discrtement battu
en retraite.

--Ah! tu savais cela? et c'est le moment que tu as choisi pour
m'abandonner?

--N'ai-je pas bien fait, et n'es-tu pas satisfaite de ton sort? Le comte
est un amant magnifique, et le pauvre dbutant tomb n'et pas pu lutter
avec lui, je pense?

--Le Porpora avait raison: vous tes un homme infme. Sortez d'ici! vous
ne mritez pas que je me justifie, et il me semble que je serais
souille par un regret de vous. Sortez, vous dis-je! Mais sachez
auparavant que vous pouvez dbuter  Venise et rentrer  San-Samuel avec
la Corilla: jamais plus la fille de ma mre ne remettra les pieds sur
ces ignobles trteaux qu'on appelle le thtre.

--La fille de votre mre la _Zingara_ va donc faire la grande dame dans
la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta? Ce sera une belle
existence, et je m'en rjouis!

--O ma mre! dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s'y
jetant  genoux, la face enfonce dans la couverture qui avait servi de
linceul  la zingara.

Anzoleto fut effray et pntr de ce mouvement nergique et de ces
sanglots terribles qu'il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo.
Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s'approcha pour
prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva
d'elle-mme, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta  la
porte en lui criant: Hors de chez moi, hors de mon coeur, hors de mon
souvenir! A tout jamais, adieu! adieu!

Anzoleto tait venu la trouver avec une pense d'gosme atroce, et
c'tait pourtant la meilleure pense qu'il et pu concevoir. Il ne
s'tait pas senti la force de s'loigner d'elle, et il avait trouv un
terme moyen pour tout concilier: c'tait de lui dire qu'elle tait
menace dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de
l'loigner ainsi du thtre. Il y avait, dans cette rsolution, un
hommage rendu  la puret et  la fiert de Consuelo. Il la savait
incapable de transiger avec une position quivoque, et d'accepter une
protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son me coupable
et corrompue une foi inbranlable dans l'innocence de cette jeune fille,
qu'il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidle; aussi dvoue qu'il
l'avait laisse quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette
religion envers elle, avec le dessein arrt de la tromper et de rester
son fianc, son ami, sans rompre avec la Corilla? Il voulait faire
rentrer cette dernire avec lui au thtre, et ne pouvait songer  s'en
dtacher dans un moment o son succs allait dpendre d'elle
entirement. Ce plan audacieux et lche tait cependant formul dans sa
pense, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes
italiennes implorent la protection  l'heure du repentir, et dont elles
voilent la face  l'heure du pch.

Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au thtre, dans
son rle bouffe, il commena  craindre d'avoir perdu trop de temps 
mrir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et
approcher avec un clat de rire convulsif, ne comprenant pas la dtresse
de cette me en dlire, il pensa qu'il venait trop tard, et le dpit
s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le
chasser avec mpris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra
longtemps dans l'escalier et sur la rive attendant qu'elle le rappelt.
Il se hasarda mme  frapper et  implorer son pardon  travers la
porte. Mais un profond silence rgna dans cette chambre, dont il ne
devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus
et dpit, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'tre
plus heureux. Aprs tout, se disait-il, mon projet va russir; elle
sait l'amour du comte; la besogne est  moiti faite.

Accabl de fatigue, il dormit longtemps; et dans l'aprs-midi il se
rendit chez la Corilla.

Grande nouvelle! s'cria-t-elle en lui tendant les bras: la Consuelo
est partie!

--Partie! et avec qui, grand Dieu! et pour quel pays?

--Pour Vienne, o le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende
lui-mme. Elle nous a tous tromps, cette petite masque. Elle tait
engage pour le thtre de l'empereur, o le Porpora va faire
reprsenter son nouvel opra.

--Partie! partie sans me dire un mot! s'cria Anzoleto en courant vers
la porte.

--Oh! rien ne te servira de la chercher  Venise, dit la Corilla avec un
rire mchant et un regard de triomphe. Elle s'est embarque pour
Palestrine au jour naissant; elle est dj loin en terre ferme.
Zustiniani, qui se croyait aim et qui tait jou, est furieux; il est
au lit avec la fivre. Mais il m'a dpch tout  l'heure le Porpora,
pour me prier de chanter ce soir; et Stefanini, qui est trs-fatigu du
thtre et trs impatient d'aller jouir dans son chteau des douceurs de
la retraite, est fort dsireux de te voir reprendre tes dbuts. Ainsi
songe  reparatre demain dans, _Ipermnestre_. Moi, je vais  la
rptition: on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un
tour dans la ville, tu te convaincras de la vrit.

--Ah! furie! s'cria Anzoleto, tu l'emportes! mais tu m'arraches la
vie.

Et il tomba vanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.




XXI.


Le plus embarrass de son rle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le
comte Zustiniani. Aprs avoir laiss dire et donn  penser  tout
Venise que la merveilleuse dbutante tait sa matresse, comment
expliquer d'une manire flatteuse pour son amour-propre qu'au premier
mot de dclaration elle s'tait soustraite brusquement et
mystrieusement  ses dsirs et  ses esprances? Plusieurs personnes
pensrent que, jaloux de son trsor, il l'avait cache dans une de ses
maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le Porpora dire avec cette
austrit de franchise qui ne s'tait jamais dmentie, le parti qu'avait
pris son lve d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'
chercher les motifs de cette trange rsolution. Le comte affecta bien,
pour donner le change, de ne montrer ni dpit ni surprise; mais son
chagrin pera malgr lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne
fortune dont on l'avait tant flicit. La majeure partie de la vrit
devint claire pour tout le monde; savoir: l'infidlit d'Anzoleto, la
rivalit de Corilla, et le dsespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se
prit  plaindre et  regretter vivement.

Le premier mouvement d'Anzoleto avait t de courir chez le Porpora;
mais celui-ci l'avait repouss svrement:

Cesse de m'interroger, jeune ambitieux sans coeur et sans-foi, lui
avait rpondu le matre indign; tu ne mritas jamais l'affection de
cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu'elle est devenue.
Je mettrai tous mes soins  ce que tu ne retrouves pas sa trace, et
j'espre que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera
efface de son coeur et de sa mmoire autant que je le dsire et que j'y
travaille.

De chez le Porpora, Anzoleto s'tait rendu  la Corte-Minelli. Il avait
trouv la chambre de Consuelo dj livre  un nouvel occupant et tout
encombre des matriaux de son travail. C'tait un ouvrier en
verroterie, install depuis longtemps dans la maison, et qui
transportait l son atelier avec beaucoup de gaiet.

Ah!'ah! c'est toi mon garon, dit-il au jeune tnor. Tu viens me voir
dans mon nouveau logement? J'y serai fort bien, et ma femme est toute
joyeuse d'avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu?
Consuelina aurait-elle oubli quelque chose ici? Cherche, mon enfant;
regarde. Cela ne me fche point.

--O a-t-on mis ses meubles? dit Anzoleto tout troubl, et dchir au
fond du coeur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce
lieu consacr aux plus pures jouissances de toute sa vie passe.

--Les meubles sont en bas, dans la cour. Elle en a fait cadeau  la mre
Agathe; elle a bien fait. La vieille est pauvre, et va se faire un peu
d'argent avec cela. Oh! la Consuelo a toujours eu un bon coeur. Elle n'a
pas laiss un sou de dette dans la _Corte_; et elle a fait un petit
prsent  tout le monde en s'en allant. Elle n'a emport que son
crucifix. C'est drle tout de mme, ce dpart, au milieu de la nuit et
sans prvenir personne! Matre Porpora est venu ici ds le matin
arranger toutes ses affaires; c'tait comme l'excution d'un testament.
a a fait de la peine  tous les voisins; mais enfin on s'en console en
pensant qu'elle va habiter sans doute un beau palais sur le Canalazzo, 
prsent qu'elle est riche et grande dame! Moi, j'avais toujours dit
qu'elle ferait fortune avec sa voix. Elle travaillait tant! Et  quand
la noce, Anzoleto? J'espre que tu m'achteras quelque chose pour faire
de petits prsents aux jeunes filles du quartier.

--Oui, oui! rpondit Anzoleto tout gar.

Il s'enfuit la mort dans l'me, et vit dans la cour toutes les commres
de l'endroit qui mettaient  l'enchre le lit et la table de Consuelo;
ce lit o il l'avait vue dormir, cette table o il l'avait vue
travailler!

O mon Dieu! dj plus rien d'elle! s'cria-t-il involontairement en se
tordant les mains.

Il eut envie d'aller poignarder la Corilla.

Au bout de trois jours il remonta sur le thtre avec la Corilla. Tous
deux furent outrageusement siffls, et on fut oblig de baisser le
rideau sans pouvoir achever la pice: Anzoleto tait furieux, et la
Corilla impassible.

Voil ce que me vaut ta protection, lui dit-il d'un ton menaant ds
qu'il se retrouva seul avec elle.

L prima-donna lui rpondit avec beaucoup de tranquillit:

Tu t'affectes de peu, mon pauvre enfant; on voit que tu ne connais
gure le public et que tu n'as jamais affront ses caprices. J'tais si
bien prpare  l'chec de ce soir, que je ne m'tais pas donn la peine
de repasser mon rle: et si je ne t'ai pas annonc ce qui devait
arriver, c'est parce que je savais bien que tu n'aurais pas le courage
d'entrer en scne avec la certitude d'tre siffl. Maintenant il faut
que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons
maltraits de plus belle. Trois, quatre, six, huit reprsentations
peut-tre, se passeront ainsi; mais durant ces orages une opposition se
manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du
monde, l'esprit de contradiction et d'indpendance nous susciterait
encore des partisans de plus en plus zls. Il y a tant de gens qui
croient se grandir en outrageant les autres, qu'il n'en manque pas qui
croient se grandir aussi en les protgeant. Aprs une douzaine
d'preuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre
les sifflets et les applaudissements, les rcalcitrants se fatigueront,
les opinitres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La
portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous
coutera assez froidement; ce sera pour nous comme un nouveau dbut, et
alors; c'est  nous, vive Dieu! de passionner cet auditoire, et de
rester les matres. Je te prdis de grands succs pour ce moment-l,
cher Anzoleto; le charme qui pesait sur toi nagure sera dissip. Tu
respireras une atmosphre d'encouragements et de douces louanges qui te
rendra ta puissance. Rappelle-toi l'effet que tu as produit chez
Zustiniani la premire fois que tu t'es fait entendre. Tu n'eus pas le
temps de consolider ta conqute; un astre plus brillant est venu trop
tt t'clipser: mais cet astre s'est laiss retomber sous l'horizon, et
tu dois te prparer  remonter avec moi dans l'empyre.

Tout se passa ainsi que la Corilla l'avait prdit. A la vrit, on fit
payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le
public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance 
braver la tempte puisa un courroux trop expansif pour tre durable. Le
comte encouragea les efforts de Corilla. Quant  Anzoleto, aprs avoir
fait de vaines dmarches pour attirer  Venise un _primo-uomo_ dans une
saison avance, o tous les engagements taient faits avec les
principaux thtres de l'Europe, le comte prit son parti, et l'accepta
pour champion dans la lutte qui s'tablissait entre le public et
l'administration de son thtre. Ce thtre avait eu une vogue trop
brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne
pouvait vaincre les habitudes consacres. Toutes les loges taient
loues pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient
comme de coutume. Les vrais dilettanti boudrent quelque temps; ils
taient en trop petit nombre pour qu'on s'en apert. D'ailleurs ils
finirent par s'ennuyer de leur rancune, et un beau soir la Corilla,
ayant chant avec feu, fut unanimement rappele. Elle reparut,
entranant avec elle Anzoleto, qu'on ne redemandait pas, et qui semblait
cder  une douce violence d'un air modeste et craintif. Il reut sa
part des applaudissements, et fut rappel le lendemain. Enfin, avant
qu'un mois se ft coul, Consuelo tait oublie, comme l'clair qui
traverse un ciel d't. Corilla faisait fureur comme auparavant, et le
mritait peut-tre davantage; car l'mulation lui avait donn plus
d'_entrain_, et l'amour lui inspirait parfois une expression mieux
sentie. Quant  Anzoleto, quoiqu'il n'et point perdu ses dfauts, il
avait russi  dployer ses incontestables qualits. On s'tait habitu
aux uns, et on admirait les autres. Sa personne charmante fascinait les
femmes: on se l'arrachait dans les salons, d'autant plus que la jalousie
de Corilla donnait plus de piquant aux coquetteries dont il tait
l'objet. La Clorinda aussi dveloppait ses moyens au thtre,
c'est--dire sa lourde beaut et la nonchalance lascive d'une stupidit
sans exemple, mais non sans attrait pour une certaine fraction des
spectateurs. Zustiniani, pour se distraire d'un chagrin assez profond,
en avait fait sa matresse, la couvrait de diamants, et la poussait aux
premiers rles, esprant la faire succder dans cet emploi  la Corilla,
qui s'tait dfinitivement engage avec Paris pour la saison suivante.

Corilla voyait sans dpit cette concurrence dont elle n'avait rien 
craindre, ni dans le prsent, ni dans l'avenir; elle prenait mme un
mchant plaisir  faire ressortir cette incapacit froidement impudente
qui ne reculait devant rien. Ces deux cratures vivaient donc en bonne
intelligence, et gouvernaient souverainement l'administration. Elles
mettaient  l'index toute partition srieuse, et se vengeaient du
Porpora en refusant ses opras pour accepter et faire briller ses plus
indignes rivaux. Elles s'entendaient pour nuire  tout ce qui leur
dplaisait, pour protger tout ce qui s'humiliait devant leur pouvoir.
Grce  elles, on applaudit cette anne-l  Venise les oeuvres de la
dcadence, et on oublia que la vraie, la grande musique y avait rgn
nagure.

Au milieu de son succs et de sa prosprit (car le comte lui avait fait
un engagement assez avantageux), Anzoleto tait accabl d'un profond
dgot, et succombait sous le poids d'un bonheur dplorable. C'tait
piti de le voir se traner aux rptitions, attach au bras de la
triomphante Corilla, ple, languissant, beau comme un ange, ridicule de
fatuit, ennuy comme un homme qu'on adore, ananti et dbraill sous
les lauriers et les myrtes qu'il avait si aisment et si largement
cueillis. Mme aux reprsentations, lorsqu'il tait en scne avec sa
fougueuse amante, il cdait au besoin de protester contre elle par son
attitude superbe et sa langueur impertinente. Lorsqu'elle le dvorait
des yeux, il semblait, par ses regards, dire au public: N'allez pas
croire que je rponde  tant d'amour. Qui m'en dlivrera, au contraire,
me rendra un grand service.

Le fait est qu'Anzoleto, gt et corrompu par la Corilla, tournait
contre elle les instincts d'gosme et d'ingratitude qu'elle lui
suggrait contre le monde entier. Il ne lui restait plus dans le coeur
qu'un sentiment vrai et pur dans son essence: l'indestructible amour
qu'en dpit de ses vices il nourrissait pour Consuelo. Il pouvait s'en
distraire, grce  sa lgret naturelle; mais il n'en pouvait pas
gurir, et cet amour lui revenait comme un remords, comme une torture,
au milieu de ses plus coupables garements. Infidle  la Corilla,
adonn  mille intrigues galantes, un jour avec la Clorinda pour se
venger en secret du comte, un autre avec quelque illustre beaut du
grand monde, et le troisime avec la plus malpropre des comparses;
passant du boudoir mystrieux  l'orgie insolente, et des fureurs de la
Corilla aux insouciantes dbauches de la table, il semblait qu'il et
pris  tche d'touffer en lui tout souvenir du pass. Mais au milieu de
ce dsordre, un spectre semblait s'acharner  ses pas; et de longs
sanglots s'chappaient de sa poitrine, lorsqu'au milieu de la nuit, il
passait en gondole, avec ses bruyants compagnons de plaisir, le long des
sombres masures de la Corte-Minelli.

La Corilla, longtemps domine par ses mauvais traitements, et porte,
comme toutes les mes viles,  n'aimer qu'en raison des mpris et des
outrages qu'elle recevait, commenait pourtant elle-mme  se lasser de
cette passion funeste. Elle s'tait flatte de vaincre et d'enchaner
cette sauvage indpendance. Elle y avait travaill avec acharnement,
elle y avait tout sacrifi. Quand elle reconnut qu'elle n'y parviendrait
jamais, elle commena  le har, et  chercher des distractions et des
vengeances. Une nuit qu'Anzoleto errait en gondole dans Venise avec la
Clorinda, il vit filer rapidement une autre gondole dont le fanal teint
annonait quelque furtif rendez-vous. Il y fit peu d'attention; mais la
Clorinda, qui, dans sa frayeur d'tre dcouverte, tait toujours aux
aguets, lui dit:

Allons plus lentement. C'est la gondole du comte; j'ai reconnu le
gondolier.

--En ce cas, allons plus vite, rpondit Anzoleto; je veux le rejoindre,
et savoir de quelle infidlit il paie la tienne cette nuit.

--Non, non, retournons! s'cria Clorinda. Il a l'oeil si perant; et
l'oreille si fine! Gardons-nous bien de le troubler.

--Marche! te dis-je, cria Anzoleto  son barcarolle; je veux rejoindre
cette barque que tu vois l devant nous.

Ce fut, malgr la prire et la terreur de Clorinda, l'affaire d'un
instant. Les deux barques s'effleurrent de nouveau, et Anzoleto
entendit un clat de rire mal touff partir de la gondole.

A la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre: c'est la Corilla
qui prend le frais avec monsieur le comte.

En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l'avant de sa gondole, prit la rame
des mains de son barcarolle, et suivant l'autre gondole avec rapidit,
la rejoignit, l'effleura de nouveau, et, soit qu'il et entendu son nom
au milieu des clats de rire de la Corilla, soit qu'un accs de dmence
se ft empar de lui, il se mit  dire tout haut:

Chre Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aime de
toutes les femmes.

--J'en disais autant tout  l'heure  la Corilla, rpondit aussitt le
comte en sortant de sa cabanette, et en s'avanant vers l'autre barque
avec une grande aisance; et maintenant que nos promenades sont termines
de part et d'autre, nous pourrions faire un change, comme entre gens de
bonne foi qui trafiquent de richesses quivalentes:

Monsieur le comte rend justice  ma loyaut, rpondit Anzoleto sur le
mme ton. Je vais, s'il veut bien le permettre, lui offrir mon bras pour
qu'il puisse venir reprendre son bien o il le retrouve.

Le comte avana le bras pour s'appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais
quelle intention railleuse et mprisante pour lui et leurs communes
matresses. Mais le tnor, dvor de haine, et transport d'une rage
profonde, s'lana de tout le poids de son corps sur la gondole du
comte, et la fit chavirer en s'criant d'une voix sauvage:

Femme pour femme, monsieur le comte; et _gondole pour gondole!_

Puis, abandonnant ses victimes  leur destine, ainsi que la Clorinda 
sa stupeur et aux consquences de l'aventure, il gagna  la nage la rive
oppose, prit sa course  travers les rues sombres et tortueuses, entra
dans son logement, changea de vtements en un clin d'oeil, emporta tout
l'argent qu'il possdait, sortit, se jeta dans la premire chaloupe qui
mettait  la voile; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts
en signe de triomphe, en voyant les clochers et les dmes de Venise
s'abaisser sous les flots aux premires clarts du matin.




XXII.


Dans la ramification occidentale des monts Carpathes qui spare la
Bohme de la Bavire, et qui prend dans ces contres le nom de
Boehmer-Wald (fort de Bohme), s'levait encore, il y a une centaine
d'annes, un vieux manoir trs vaste, appel, en vertu de je ne sais
quelle tradition, le _Chteau des Gants_. Quoiqu'il eut de loin
l'apparence d'une antique forteresse, ce n'tait plus qu'une maison de
plaisance, dcore  l'intrieur, dans le got, dj surann  cette
poque, mais toujours somptueux et noble, de Louis XIV. L'architecture
fodale avait aussi subi d'heureuses modifications dans les parties de
l'difice occupes par les seigneurs de Rudolstadt, matres de ce riche
domaine.

Cette famille, d'origine bohme, avait germanis son nom en abjurant la
Rforme  l'poque la plus tragique de la guerre de trente ans. Un noble
et vaillant aeul, protestant inflexible, avait t massacr sur la
montagne voisine de son chteau par la soldatesque fanatique. Sa veuve,
qui tait de famille saxonne, sauva la fortune et la vie de ses jeunes
enfants, en se proclamant catholique, et en confiant l'ducation des
hritiers de Rudolstadt  des jsuites. Aprs deux gnrations, la
Bohme tant muette et opprime, la puissance autrichienne
dfinitivement affermie, la gloire et les malheurs de la Rforme
oublis, du moins en apparence, les seigneurs de Rudolstadt pratiquaient
doucement les vertus chrtiennes, professaient le dogme romain, et
vivaient dans leurs terres avec une somptueuse simplicit, en bons
aristocrates et en fidles serviteurs de Marie-Thrse. Ils avaient fait
leurs preuves de bravoure autrefois au service de l'empereur Charles VI.
Mais on s'tonnait que le dernier de cette race illustre et vaillante,
le jeune Albert, fils unique du comte Christian de Rudolstadt, n'et
point port les armes dans la guerre de succession qui venait de finir,
et qu'il fut arriv  l'ge de trente ans sans avoir connu ni recherch
d'autre grandeur que celle de sa naissance et de sa fortune. Cette
conduite trange avait inspir  sa souveraine des soupons de
complicit avec ses ennemis. Mais le comte Christian, ayant eu l'honneur
de recevoir l'impratrice dans son chteau, lui avait donn de la
conduite de son fils des excuses dont elle avait paru satisfaite. De
l'entretien de Marie-Thrse avec le comte de Rudolstadt, rien n'avait
transpir. Un mystre trange rgnait dans le sanctuaire de cette
famille dvote et bienfaisante, que, depuis dix ans, aucun voisin ne
frquentait assidment; qu'aucune affaire, aucun plaisir, aucune
agitation politique ne faisait sortir de ses domaines; qui payait
largement, et sans murmurer, tous les subsides de la guerre, ne montrant
aucune agitation au milieu des dangers et des malheurs publics; qui,
enfin, ne semblait plus vivre de la mme vie que les autres nobles, et
de laquelle on se mfiait, bien qu'on n'et jamais eu  enregistrer de
ses faits extrieurs que de bonnes actions et de nobles procds. Ne
sachant  quoi attribuer cette vie froide et retire, on accusait les
Rudolstadt, tantt de misanthropie, tantt d'avarice; mais comme, 
chaque instant, leur conduite donnait un dmenti  ces imputations, on
tait rduit  leur reprocher simplement trop d'apathie et de
nonchalance. On disait que le comte Christian n'avait pas voulu exposer
les jours de son fils unique, dernier hritier de son nom, dans ces
guerres dsastreuses, et que l'impratrice avait accept, en change de
ses services militaires, une somme d'argent assez forte pour quiper un
rgiment de hussards. Les nobles dames qui avaient des filles  marier
disaient que le comte avait fort bien agi; mais lorsqu'elles apprirent
la rsolution que semblait manifester Christian de marier son fils dans
sa propre famille, en lui faisant pouser la fille du baron Frdrick,
son frre; quand elles surent que la jeune baronne Amlie venait de
quitter le couvent o elle avait t leve  Prague, pour habiter
dsormais, auprs de son cousin, le chteau des Gants, ces nobles dames
dclarrent unanimement que la famille des Rudolstadt tait une tanire
de loups, tous plus insociables et plus sauvages les uns que les autres.
Quelques serviteurs incorruptibles et quelques amis dvous surent seuls
le secret de la famille, et le gardrent fidlement.

Cette noble famille tait rassemble un soir autour d'une table charge
 profusion de gibier et de ces mets substantiels dont nos aeux se
nourrissaient encore  cette poque dans les pays slaves, en dpit des
raffinements que la cour de Louis XV avait introduits dans les habitudes
aristocratiques d'une grande partie de l'Europe. Un pole immense, o
brlaient des chnes tout entiers, rchauffait la salle vaste et sombre.
Le comte Christian venait d'achever  voix haute le _Benedicite_, que
les autres membres de la famille avaient cout debout. De nombreux
serviteurs, tous vieux et graves, en costume du pays, en larges culottes
de Mameluks, et en longues moustaches, se pressaient lentement autour de
leurs matres rvrs. Le chapelain du chteau s'assit  la droite du
comte, et sa nice, la jeune baronne Amlie,  sa gauche, le _ct du
coeur_, comme il affectait de le dire avec un air de galanterie austre
et paternelle. Le baron Frdrick, son frre pun, qu'il appelait
toujours son jeune frre, parce qu'il n'avait gure que soixante ans, se
plaa en face de lui. La chanoinesse Wenceslawa de Rudolstadt, sa soeur
ane, respectable personnage sexagnaire afflig d'une bosse norme et
d'une maigreur effrayante, s'assit  un bout de la table, et le comte
Albert, fils du comte Christian, le fianc d'Amlie, le dernier des
Rudolstadt, vint, ple et morne, s'installer d'un air distrait  l'autre
bout, vis--vis de sa noble tante.

De tous ces personnages silencieux, Albert tait certainement le moins
dispos et le moins habitu  donner de l'animation aux autres. Le
chapelain tait si dvou  ses matres et si respectueux envers le chef
de la famille, qu'il n'ouvrait gure la bouche sans y tre sollicit par
un regard du comte Christian; et celui-ci tait d'une nature si paisible
et si recueillie, qu'il n'prouvait presque jamais le besoin de chercher
dans les autres une distraction  ses propres penses.

Le baron Frdrick tait un caractre moins profond et un temprament
plus actif; mais son esprit n'tait gure plus anim. Aussi doux et
aussi bienveillant que son an, il avait moins d'intelligence et
d'enthousiasme intrieur. Sa dvotion tait toute d'habitude et de
savoir-vivre. Son unique passion tait la chasse. Il y passait toutes
ses journes, rentrait chaque soir, non fatigu (c'tait un corps de
fer), mais rouge, essouffl, et affam. Il mangeait comme dix, buvait
comme trente, s'gayait un peu au dessert en racontant comment son chien
Saphyr avait forc le livre, comment sa chienne Panthre avait dpist
le loup, comment son faucon Attila avait pris le vol; et quand on
l'avait cout avec une complaisance inpuisable, il s'assoupissait
doucement auprs du feu dans un grand fauteuil de cuir noir jusqu' ce
que sa fille l'et averti que son heure d'aller se mettre au lit venait
de sonner.

La chanoinesse tait la plus causeuse de la famille. Elle pouvait mme
passer pour babillarde; car il lui arrivait au moins deux fois par
semaine de discuter un quart d'heure durant avec le chapelain sur la
gnalogie des familles bohmes, hongroises et saxonnes, qu'elle savait
sur le bout de son doigt, depuis celle des rois jusqu' celle du moindre
gentilhomme.

Quant au comte Albert, son extrieur avait quelque chose d'effrayant et
de solennel pour les autres, comme si chacun de ses gestes et t un
prsage, et chacune de ses paroles une sentence. Par une bizarrerie
inexplicable  quiconque n'tait pas initi au secret de la maison, ds
qu'il ouvrait la bouche, ce qui n'arrivait pas toujours une fois par
vingt-quatre heures, tous les regards des parents et des serviteurs se
portaient sur lui; et alors on et pu lire sur tous les visages une
anxit profonde, une sollicitude douloureuse et tendre except
cependant sur celui de la jeune Amlie, qui n'accueillait pas toujours
ses paroles sans un mlange d'impatience ou de moquerie, et qui, seule,
osait y rpondre avec une familiarit ddaigneuse ou enjoue, suivant sa
disposition du moment.

Cette jeune fille, blonde, un peu haute en couleur, vive et bien faite,
tait une petite perle de beaut; et quand sa femme de chambre le lui
disait pour la consoler de son ennui: Hlas! rpondait la jeune fille,
je suis une perle enferme dans ma triste famille comme dans une hutre
dont cet affreux chteau des Gants est l'caille. C'est en dire assez
pour faire comprendre au lecteur quel ptulant oiseau renfermait cette
impitoyable cage.

Ce soir-l le silence solennel qui pesait sur la famille,
particulirement au premier service (car les deux vieux seigneurs, la
chanoinesse et le chapelain avaient une solidit et une rgularit
d'apptit qui ne se dmentaient en aucune saison de l'anne), fut
interrompue par le comte Albert.

Quel temps affreux! dit-il avec un profond soupir.

Chacun se regarda avec surprise; car si le temps tait devenu sombre et
menaant, depuis une heure qu'on se tenait dans l'intrieur du chteau
et que les pais volets de chne taient ferms, nul ne pouvait s'en
apercevoir. Un calme profond rgnait au dehors comme au dedans, et rien
n'annonait qu'une tempte dt clater prochainement.

Cependant nul ne s'avisa de contredire Albert; et Amlie seule se
contenta de hausser les paules, tandis que le jeu des fourchettes et le
cliquetis de la vaisselle, change lentement par les valets,
recommenait aprs un moment d'interruption et d'inquitude.

N'entendez-vous pas le vent qui se dchane dans les sapins du
Boehmer-Wald, et la voix du torrent qui monte jusqu' vous? reprit
Albert d'une voix plus haute, et avec un regard fixe dirig vers son
pre.

Le comte Christian ne rpondit rien. Le baron, qui avait coutume de tout
concilier, rpondit, sans quitter des yeux le morceau de venaison qu'il
taillait d'une main athltique comme il et fait d'un quartier de
granit:

En effet, le vent tait  la pluie au coucher du soleil, et nous
pourrions bien avoir mauvais temps pour la journe de demain.

Albert sourit d'un air trange, et tout redevint morne.

Mais cinq minutes s'taient  peine coules qu'un coup de vent terrible
branla les vitraux des immenses croises, rugit  plusieurs reprises en
battant comme d'un fouet les eaux du foss, et se perdit dans les
hauteurs de la montagne avec un gmissement si aigu et si plaintif que
tous les visages en plirent,  l'exception de celui d'Albert, qui
sourit encore avec la mme expression indfinissable que la premire
fois.

Il y a en ce moment, dit-il, une me que l'orage pousse vers nous. Vous
feriez bien, monsieur le chapelain, de prier pour ceux qui voyagent dans
nos pres montagnes sous le coup de la tempte.

--Je prie  toute heure et du fond de mon me, rpondit le chapelain
tout tremblant, pour ceux qui cheminent dans les rudes sentiers de la
vie, sous la tempte des passions humaines.

--Ne lui rpondez donc pas, monsieur le chapelain, dit Amlie sans faire
attention aux regards et aux signes qui l'avertissaient de tous cts de
ne pas donner de suite  cet entretien; vous savez bien que mon cousin
se fait un plaisir de tourmenter les autres en leur parlant par nigmes.
Quant  moi, je ne tiens gure  savoir le mot des siennes.

Le comte Albert ne parut pas faire plus attention aux ddains de sa
cousine qu'elle ne prtendait en accorder  ses discours bizarres. Il
mit un coude dans son assiette, qui tait presque toujours vide et nette
devant lui, et regarda fixement la nappe damasse, dont il semblait
compter les fleurons et les rosaces, bien qu'il ft absorb dans une
sorte de rve extatique.




XXIII.


Une tempte furieuse clata durant le souper; lequel durait toujours
deux heures, ni plus ni moins, mme les jours d'abstinence, que l'on
observait religieusement, mais qui ne dgageaient point le comte du joug
de ses habitudes, aussi sacres pour lui que les ordonnances de l'glise
romaine. L'orage tait trop frquent dans ces montagnes, et les immenses
forts qui couvraient encore leurs flancs  cette poque, donnaient au
bruit du vent et de la foudre des retentissements et des chos trop
connus des htes du chteau, pour qu'un accident de cette nature les
mt normment. Cependant l'agitation extraordinaire que montrait le
comte Albert se communiqua involontairement  la famille; et le baron,
troubl dans les douceurs de sa rfection, en et prouv quelque
humeur, s'il et t possible  sa douceur bienveillante de se dmentir
un seul instant. Il se contenta de soupirer profondment lorsqu'un
pouvantable clat de la foudre, survenu  l'entremets, impressionna
l'cuyer tranchant au point de lui faire manquer la _noix_ du jambon de
sanglier qu'il entamait en cet instant.

C'est une affaire faite! dit-il, en adressant un sourire compatissant
au pauvre cuyer constern de sa msaventure.

--Oui, mon oncle, vous avez raison! s'cria le comte Albert d'une voix
forte, et en se levant; c'est une affaire faite. Le _Hussite_ est
abattu; la foudre le consume. Le printemps ne reverdira plus son
feuillage.

--Que veux-tu dire, mon fils? demanda le vieux Christian avec tristesse;
parles-tu du grand chne de Schreckenstein[1]?

[1 Schreckenstein (_pierre d'pouvante_); plusieurs endroits portent ce
nom dans ces contres.]

--Oui, mon pre, je parle du grand chne aux branches duquel nous avons
fait pendre, l'autre semaine, plus de vingt moines augustins.

--Il prend les sicles pour des semaines,  prsent! dit la chanoinesse
 voix basse en faisant un grand signe de croix. S'il est vrai, mon cher
enfant, ajouta-t-elle plus haut et en s'adressant  son neveu, que vous
ayez vu dans votre rve une chose rellement arrive, ou devant arriver
prochainement (comme en effet ce hasard singulier s'est rencontr
plusieurs fois dans votre imagination), ce ne sera pas une grande perte
pour nous que ce vilain chne  moiti dessch, qui nous rappelle,
ainsi que le rocher qu'il ombrage, de si funestes souvenirs historiques.

--Quant  moi, reprit vivement Amlie, heureuse de trouver enfin une
occasion de dgourdir un peu sa petite langue, je remercierais l'orage
de nous avoir dbarrasss du spectacle de cette affreuse potence dont
les branches ressemblent  des ossements, et dont le tronc couvert d'une
mousse rougetre parat toujours suinter du sang. Je ne suis jamais
passe le soir sous son ombre sans frissonner au souffle du vent qui
rle dans son feuillage, comme des soupirs d'agonie, et je recommande
alors mon me  Dieu tout en doublant le pas et en dtournant la tte.

--Amlie, reprit le jeune comte, qui, pour la premire fois peut-tre,
depuis bien des jours, avait cout avec attention les paroles de sa
cousine, vous avez bien fait de ne pas rester sous le _Hussite_, comme
je l'ai fait des heures et des nuits entires. Vous eussiez vu et
entendu l des choses qui vous eussent glace d'effroi, et dont le
souvenir ne se ft jamais effac de votre mmoire.

--Taisez-vous, s'cria la jeune baronne en tressaillant sur sa chaise
comme pour s'loigner de la table o s'appuyait Albert, je ne comprends
pas l'insupportable amusement que vous vous donnez de me faire peur,
chaque fois qu'il vous plat de desserrer les dents.

--Plt au ciel, ma chre Amlie, dit le vieux Christian avec douceur,
que ce ft en effet un amusement pour votre cousin de dire de pareilles
choses!

--Non, mon pre, c'est trs-srieusement que je vous parle, reprit le
comte Albert. Le chne de la _pierre d'pouvante_ est renvers, fendu en
quatre, et vous pouvez demain envoyer les bcherons pour le dpecer; je
planterai un cyprs  la place, et je l'appellerai non plus le Hussite,
mais le Pnitent; et la pierre d'pouvante, il y a longtemps que vous
eussiez d la nommer _pierre d'expiation_.

--Assez, assez, mon fils, dit le vieillard avec une angoisse extrme.
loignez de vous ces tristes images, et remettez-vous  Dieu du soin de
juger les actions des hommes.

--Les tristes images ont disparu, mon pre; elles rentrent dans le nant
avec ces instruments de supplice que le souffle de l'orage et le feu du
ciel viennent de coucher dans la poussire. Je vois,  la place des
squelettes qui pendaient aux branches, des fleurs et des fruits que le
zphyr balance aux rameaux d'une tige nouvelle. A la place de l'homme
noir qui chaque nuit rallumait le bcher, je vois une me toute blanche
et toute cleste qui plane sur ma tte et sur la vtre. L'orage se
dissipe,  mes chers parents! Le danger est pass, ceux qui voyagent
sont  l'abri; mon me est en paix. Le temps de l'expiation touche  sa
fin. Je me sens renatre.

--Puisses-tu dire vrai,  mon fils bien-aim! rpondit le vieux
Christian d'une voix mue et avec un accent de tendresse profonde;
puisses-tu tre dlivr des visions et des fantmes qui assigent ton
repos! Dieu me ferait-il cette grce, de rendre  mon cher Albert le
repos, l'esprance, et la lumire de la foi!

Avant que le vieillard et achev ces affectueuses paroles, Albert
s'tait doucement inclin sur la table, et paraissait tomb subitement
dans un paisible sommeil.

Qu'est-ce que cela signifie encore? dit la jeune baronne  son pre; le
voil qui s'endort  table? c'est vraiment fort galant!

--Ce sommeil soudain et profond, dit le chapelain en regardant le jeune
homme avec intrt, est une crise favorable et qui me fait prsager,
pour quelque temps du moins, un heureux changement dans sa situation.

--Que personne ne lui parle, dit le comte Christian, et ne cherche  le
tirer de cet assoupissement.

--Seigneur misricordieux! dit la chanoinesse avec effusion en joignant
les mains, faites que sa prdiction constante se ralise, et que le jour
o il entre dans sa trentime anne soit celui de sa gurison
dfinitive!

--Amen, ajouta le chapelain avec componction. levons tous nos coeurs
vers le Dieu de misricorde; et, en lui rendant grces de la nourriture
que nous venons de prendre, supplions-le de nous accorder la dlivrance
de ce noble enfant, objet de toutes nos sollicitudes.

On se leva pour rciter _les grces_, et chacun resta debout pendant
quelques minutes, occup  prier intrieurement pour le dernier des
Rudolstadt. Le vieux Christian y mit tant de ferveur, que deux grosses
larmes coulrent sur ses joues fltries.

Le vieillard venait de donner  ses fidles serviteurs l'ordre
d'emporter son fils dans son appartement, lorsque le baron Frdrick,
ayant cherch navement dans sa cervelle par quel acte de dvouement il
pourrait contribuer au bien-tre de son cher neveu, dit  son an d'un
air de satisfaction enfantine: Il me vient une bonne ide, frre. Si
ton fils se rveille dans la solitude de son appartement, au milieu de
sa digestion, il peut lui venir encore quelques ides noires, par suite
de quelques mauvais rves. Fais-le transporter dans le salon, et qu'on
l'asseye sur mon grand fauteuil. C'est le meilleur de la maison pour
dormir. Il y sera mieux que dans son lit; et quand il se rveillera, il
trouvera du moins un bon feu pour gayer ses regards, et des figures
amies pour rjouir son coeur.

--Vous avez raison, mon frre, rpondit Christian: on peut en effet le
transporter au salon, et le coucher sur le grand sofa.

--Il est trs-pernicieux de dormir tendu aprs souper, s'cria le
baron. Croyez-moi, frre, je sais cela par exprience. Il faut lui
donner mon fauteuil. Oui, je veux absolument qu'il ait mon fauteuil.

Christian comprit que refuser l'offre de son frre serait lui faire un
vritable chagrin. On installa donc le jeune comte dans le fauteuil de
cuir du vieux chasseur, sans qu'il s'apert en aucune faon du
drangement, tant son sommeil tait voisin de l'tat lthargique. Le
baron s'assit tout joyeux et tout fier sur un autre sige, se chauffant
les tibias devant un feu digne des temps antiques, et souriant d'un air
de triomphe chaque fois que le chapelain faisait la remarque que ce
sommeil du comte Albert devait avoir un heureux rsultat. Le bonhomme se
promettait de sacrifier sa sieste aussi bien que son fauteuil, et de
s'associer au reste de sa famille pour veiller sur le jeune comte; mais,
au bout d'un quart d'heure, il s'habitua si bien  son nouveau sige,
qu'il se mit  ronfler sur un ton  couvrir les derniers grondements du
tonnerre, qui se perdaient par degrs dans l'loignement.

Le bruit de la grosse cloche du chteau (celle qu'on ne sonnait que pour
les visites extraordinaires) se fit tout  coup entendre, et le vieux
Hanz, le doyen des serviteurs de la maison, entra peu aprs, tenant une
grande lettre qu'il prsenta au comte Christian, sans dire une seule
parole. Puis il sortit pour attendre dans la salle voisine les ordres de
son matre; Christian ouvrit la lettre, et, ayant jet les yeux sur la
signature, prsenta ce papier  la jeune baronne en la priant de lui en
faire la lecture. Amlie, curieuse et empresse, s'approcha d'une
bougie, et lut tout haut ce qui suit:

Illustre et bien-aim seigneur comte,

Votre excellence me fait l'honneur de me demander un service. C'est
m'en rendre un plus grand encore que tous ceux que j'ai reus d'elle, et
dont mon coeur chrit et conserve le souvenir. Malgr mon empressement 
excuter ses ordres rvrs, je n'esprais pas, cependant, trouver la
personne qu'elle me demande aussi promptement et aussi convenablement
que je dsirais le faire. Mais des circonstances favorables venant 
concider d'une manire imprvue avec les dsirs de votre seigneurie, je
m'empresse de lui envoyer une jeune personne qui remplit une partie des
conditions imposes. Elle ne les remplit cependant pas toutes. Aussi, je
ne l'envoie que provisoirement, et pour donner  votre illustre et
aimable nice le loisir d'attendre sans trop d'impatience un rsultat
plus complet de mes recherches et de mes dmarches.

La personne qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre est mon
lve, et ma fille adoptive en quelque sorte; elle sera, ainsi que le
dsire l'aimable baronne Amlie,  la fois une demoiselle de compagnie
obligeante, et gracieuse, et une institutrice savante dans la musique.
Elle n'a point, du reste, l'instruction que vous rclamez d'une
gouvernante. Elle parle facilement plusieurs langues; mais elle ne les
sait peut-tre pas assez correctement pour les enseigner. Elle possde 
fond la musique, et chante remarquablement bien. Vous serez satisfait de
son talent, de sa voix et de son maintien. Vous ne le serez pas moins de
la douceur et de la dignit de son caractre, et vos seigneuries
pourront l'admettre dans leur intimit sans crainte de lui voir jamais
commettre une inconvenance, ni donner la preuve d'un mauvais sentiment.
Elle dsire tre libre dans la mesure de ses devoirs envers votre noble
famille, et ne point recevoir d'honoraires. En un mot, ce n'est ni une
_dugne_ ni une _suivante_ que j'adresse  l'aimable baronne, mais une
_compagne_ et une _amie_, ainsi qu'elle m'a fait l'honneur de me le
demander dans le gracieux post-scriptum ajout de sa belle main  la
lettre de votre excellence.

Le seigneur Corner, nomm  l'ambassade d'Autriche, attend l'ordre de
son dpart. Mais il est  peu prs certain que cet ordre n'arrivera pas
avant deux mois. La signora Corner, sa digne pouse et ma gnreuse
lve, veut m'emmener,  Vienne, o, selon elle, ma carrire doit
prendre une face plus heureuse. Sans croire  un meilleur avenir, je
cde  ses offres bienveillantes, avide que je suis de quitter l'ingrate
Venise o je n'ai prouv que dceptions, affronts et revers de tous
genres. Il me tarde de revoir la noble Allemagne, o j'ai connu des
jours plus heureux et plus doux, et les amis vnrables que j'y ai
laisss. Votre seigneurie sait bien qu'elle occupe une des premires
places dans les souvenirs de ce vieux coeur froiss, mais non refroidi,
qu'elle a rempli d'une ternelle affection et d'une profonde gratitude.
C'est donc  vous, seigneur illustrissime, que je recommande et confie
ma fille adoptive, vous demandant pour elle hospitalit, protection et
bndiction. Elle saura reconnatre vos bonts par son zle  se rendre
utile et agrable  la jeune baronne. Dans trois mois au plus j'irai la
reprendre, et vous prsenter  sa place une institutrice qui pourra
contracter avec votre illustre famille de plus longs engagements.

En attendant ce jour fortun o je presserai dans mes mains la main du
meilleur des hommes, j'ose me dire, avec respect et fiert, le plus
humble des serviteurs et le plus dvou des amis de votre excellence
_chiarissima, stimatissima, illustrissima_, etc.


   NICOLAS PORPORA.
   Matre de chapelle, compositeur et professeur de chant,
   Venise, le...., 17..



Amlie sauta de joie en achevant cette lettre, tandis que le vieux comte
rptait  plusieurs reprises avec attendrissement: Digne Porpora,
excellent ami, homme respectable!

--Certainement, certainement, dit la chanoinesse Wenceslawa, partage
entre la crainte de voir les habitudes de la famille dranges par
l'arrive d'une trangre, et le dsir d'exercer noblement les devoirs
de l'hospitalit: il faudra la bien recevoir, la bien traiter ... Pourvu
qu'elle ne s'ennuie pas ici!...

--Mais, mon oncle, o donc est ma future amie, ma prcieuse matresse?
s'cria la jeune baronne sans couter les rflexions de sa tante. Sans
doute elle va arriver bientt en personne?... Je l'attends avec une
impatience ...

Le comte Christian sonna. Hanz, dit-il au vieux serviteur, par qui
cette lettre vous a-t-elle t remise?

--Par une dame, monseigneur matre.

--Elle est dj ici? s'cria Amlie. O donc, o donc?

--Dans sa chaise de poste,  l'entre du pont-levis.

--Et vous l'avez laisse se morfondre  la porte du chteau, au lieu de
l'introduire tout de suite au salon?

--Oui, madame la baronne, j'ai pris la lettre; j'ai dfendu au postillon
de mettre le pied hors de l'trier, ni de quitter ses rnes. J'ai fait
relever le pont derrire moi, et j'ai remis la lettre  monseigneur
matre.

--Mais c'est absurde, impardonnable, de faire attendre ainsi par le
mauvais temps les htes qui nous arrivent! Ne dirait-on pas que nous
sommes dans une forteresse, et que tous les gens qui en approchent sont
des ennemis! Courez donc, Hanz!

Hanz resta, immobile comme une statue. Ses yeux seuls exprimaient le
regret de ne pouvoir obir aux dsirs de sa jeune matresse; mais un
boulet de canon passant sur sa tte n'et pas drang d'une ligne
l'attitude impassible dans laquelle il attendait les ordres souverains
de son vieux matre.

Le fidle Hanz ne connat que son devoir et sa consigne, ma chre
enfant, dit enfin le comte Christian avec une lenteur qui fit bouillir
le sang de la baronne. Maintenant, Hanz, allez faire ouvrir la grille et
baisser le pont. Que tout le monde aille avec des flambeaux recevoir la
voyageuse; qu'elle soit ici la bienvenue!

Hanz ne montra pas la moindre surprise d'avoir  introduire d'emble une
inconnue dans cette maison, o les parents les plus proches et les amis
les plus srs n'taient jamais admis sans prcautions et sans lenteurs.
La chanoinesse alla donner des ordres pour le souper de l'trangre.
Amlie voulut courir au pont-levis; mais son oncle, tenant  honneur
d'aller lui-mme  la rencontre de son htesse, lui offrit son bras; et
force fut  l'imptueuse petite baronne de se traner majestueusement
jusqu'au pristyle, o dj la chaise de poste venait de dposer sur les
premires marches l'errante et fugitive Consuelo.




XXIV.


Depuis trois mois que la baronne Amlie s'tait mis en tte d'avoir une
compagne, pour l'instruire bien moins que pour dissiper l'ennui de son
isolement, elle avait fait cent fois dans son imagination le portrait de
sa future amie. Connaissant l'humeur chagrine du Porpora, elle avait
craint qu'il ne lui envoyt une gouvernante austre et pdante. Aussi
avait-elle crit en cachette au professeur pour lui annoncer qu'elle
ferait un trs mauvais accueil  toute gouvernante ge de plus de
vingt-cinq ans, comme s'il n'et pas suffi qu'elle exprimt son dsir 
de vieux parents dont elle tait l'idole et la souveraine.

En lisant la rponse du Porpora, elle fut si transporte, qu'elle
improvisa tout d'un trait dans sa tte une nouvelle image de la
musicienne, fille adoptive du professeur, jeune, et Vnitienne surtout,
c'est--dire, dans les ides d'Amlie, faite exprs pour elle,  sa
guise et  sa ressemblance.

Elle fut donc un peu dconcerte lorsqu'au lieu de l'espigle enfant
couleur de rose qu'elle rvait dj, elle vit une jeune personne ple,
mlancolique et trs interdite. Car au chagrin profond dont son pauvre
coeur tait accabl, et  la fatigue d'un long et rapide voyage, une
impression pnible et presque mortelle tait venue se joindre dans l'me
de Consuelo, au milieu de ces vastes forts de sapins battues par
l'orage, au sein de cette nuit lugubre traverse de livides clairs, et
surtout  l'aspect de ce sombre chteau, o les hurlements de la meute
du baron et la lueur des torches que portaient les serviteurs
rpandaient quelque chose de vraiment sinistre. Quel contraste avec le
_firmamento lucido_ de Marcello, le silence harmonieux des nuits de
Venise, la libert confiante de sa vie passe au sein de l'amour et de
la riante posie! Lorsque la voiture eut franchi lentement le pont-levis
qui rsonna sourdement sous les pieds des chevaux, et que la herse
retomba derrire elle avec un affreux grincement, il lui sembla qu'elle
entrait dans l'enfer du Dante, et saisie de terreur, elle recommanda son
me  Dieu.

Sa figure tait donc bouleverse lorsqu'elle se prsenta devant ses
htes; et celle du comte Christian venant  la frapper tout d'un coup,
cette longue figure blme, fltrie par l'ge et le chagrin, et ce grand
corps maigre et raide sous son costume antique, elle crut voir le
spectre d'un chtelain du moyen ge; et, prenant tout ce qui l'entourait
pour une vision, elle recula en touffant un cri d'effroi.

Le vieux comte, n'attribuant son hsitation et sa pleur qu'
l'engourdissement de la voiture et  la fatigue du voyage, lui offrit
son bras pour monter le perron, en essayant de lui adresser quelques
paroles d'intrt et de politesse. Mais le digne homme, outre que la
nature lui avait donn un extrieur froid et rserv, tait devenu,
depuis plusieurs annes d'une retraite absolue, tellement tranger au
monde, que sa timidit avait redoubl, et que, sous un aspect grave et
svre au premier abord, il cachait le trouble et la confusion d'un
enfant. L'obligation qu'il s'imposa de parler italien (langue qu'il
avait sue passablement, mais dont il n'avait plus l'habitude) ajoutant 
son embarras, il ne put que balbutier quelques paroles que Consuelo
entendit  peine, et qu'elle prit pour le langage inconnu et mystrieux
des ombres.

Amlie, qui s'tait promis de se jeter  son cou pour l'apprivoiser tout
de suite, ne trouva rien  lui dire, ainsi qu'il arrive souvent par
contagion aux natures les plus entreprenantes, lorsque la timidit
d'autrui semble prte  reculer devant leurs prvenances.

Consuelo fut introduite dans la grande salle o l'on avait soup. Le
comte, partag entre le dsir de lui faire honneur, et la crainte de lui
montrer son fils plong dans un sommeil lthargique, s'arrta irrsolu;
et Consuelo, toute tremblante, sentant ses genoux flchir, se laissa
tomber sur le premier sige qui se trouva auprs d'elle.

Mon oncle, dit Amlie qui comprenait l'embarras du vieux comte, je
crois que nous ferions bien de recevoir ici la signora. Il y fait plus
chaud que dans le grand salon, et elle doit tre transie par ce vent
d'orage si froid dans nos montagnes. Je vois avec chagrin qu'elle tombe
de fatigue, et je suis sre qu'elle a plus besoin d'un bon souper et
d'un bon sommeil que de toutes nos crmonies. N'est-il pas vrai, ma
chre signora? ajouta-t-elle en s'enhardissant jusqu' presser
doucement de sa jolie main potele le bras languissant de Consuelo.

Le son de cette voix frache qui prononait l'italien avec une rudesse
allemande trs-franche, rassura Consuelo. Elle leva ses yeux voils par
la crainte sur le joli visage de la jeune baronne, et ce regard chang
entre elles rompit la glace aussitt. La voyageuse comprit tout de suite
que c'tait l son lve, et que cette charmante tte n'tait pas celle
d'un fantme. Elle rpondit  l'treinte de sa main, confessa qu'elle
tait tout tourdie du bruit de la voiture, et que l'orage l'avait
beaucoup effraye. Elle se prta  tous les soins qu'Amlie voulut lui
rendre, s'approcha du feu, se laissa dbarrasser de son mantelet,
accepta l'offre du souper quoiqu'elle n'et pas faim le moins du monde,
et, de plus en plus rassure par l'amabilit croissante de sa jeune
htesse, elle retrouva enfin la facult de voir, d'entendre et de
rpondre.

Tandis que les domestiques servaient le souper, la conversation
s'engagea naturellement sur le Porpora. Consuelo fut heureuse d'entendre
le vieux comte parler de lui comme de son ami, de son gal, et presque
de son suprieur. Puis on en revint  parler du voyage de Consuelo, de
la route qu'elle avait tenue, et surtout de l'orage qui avait d
l'pouvanter.

Nous sommes habitus,  Venise, rpondit Consuelo,  des temptes
encore plus soudaines, et beaucoup plus dangereuses; car dans nos
gondoles, en traversant la ville, et jusqu'au seuil de nos maisons, nous
risquons de faire naufrage. L'eau, qui sert de pav  nos rues, grossit
et s'agite comme les flots de la mer, et pousse nos barques fragiles le
long des murailles avec tant de violence, qu'elles peuvent s'y briser
avant que nous ayons eu le temps d'aborder. Cependant, bien que j'aie vu
de prs de semblables accidents et que je ne sois pas trs peureuse,
j'ai t plus effraye ce soir que je ne l'avais t de ma vie, par la
chute d'un grand arbre que la foudre a jet du haut de la montagne en
travers de la route; les chevaux se sont cabrs tout droits, et le
postillon s'est cri: _C'est l'arbre du malheur qui tombe; c'est le
Hussite!_ Ne pourriez-vous m'expliquer, _signora baronessa_, ce que cela
signifie?

Ni le comte ni Amlie ne songrent  rpondre  cette question. Ils
venaient de tressaillir fortement en se regardant l'un l'autre.

Mon fils ne s'tait donc pas tromp! dit le vieillard; trange,
trange, en vrit!

Et, ramen  sa sollicitude pour Albert, il sortit de la salle pour
aller le rejoindre, tandis qu'Amlie murmurait en joignant les mains:

II y a ici de la magie, et le Diable demeure avec nous!

Ces bizarres propos ramenrent Consuelo au sentiment de terreur
superstitieuse qu'elle avait prouv en entrant dans la demeure des
Rudolstadt. La subite pleur d'Amlie, le silence solennel de ces vieux
valets  culottes rouges,  figures cramoisies, toutes semblables,
toutes larges et carres, avec ces yeux sans regards et sans vie que
donnent l'amour et l'ternit de la servitude; la profondeur de cette
salle, boise de chne noir, o la clart d'un lustre charg de bougies
ne suffisait pas  dissiper l'obscurit; les cris de l'effraie qui
recommenait sa chasse aprs l'orage autour du chteau; les grands
portraits de famille, les normes ttes de cerf et de sanglier sculptes
en relief sur la boiserie, tout, jusqu'aux moindres circonstances,
rveillait en elle les sinistres motions qui venaient  peine de se
dissiper. Les rflexions de la jeune baronne n'taient pas de nature 
la rassurer beaucoup.

Ma chre signora, disait-elle en s'apprtant  la servir, il faut vous
prparer  voir ici des choses inoues, inexplicables, fastidieuses le
plus souvent, effrayantes parfois; de vritables scnes de roman, que
personne ne voudrait croire si vous les racontiez, et que vous serez
engage sur l'honneur  ensevelir dans un ternel silence.

Comme la baronne parlait ainsi, la porte s'ouvrit lentement, et la
chanoinesse Wenceslawa, avec sa bosse, sa figure anguleuse et son
costume svre, rehauss du grand cordon de son ordre qu'elle ne
quittait jamais, entra de l'air le plus majestueusement affable qu'elle
et eu depuis le jour mmorable o l'impratrice Marie-Thrse, au
retour de son voyage en Hongrie, avait fait au chteau des Gants
l'insigne honneur d'y prendre, avec sa suite, un verre d'hypocras et une
heure de repos. Elle s'avana vers Consuelo, qui surprise et terrifie,
la regardait d'un oeil hagard sans songer  se lever, lui fit deux
rvrences, et, aprs un discours en allemand qu'elle semblait avoir
appris par coeur longtemps d'avance, tant il tait compass, s'approcha
d'elle pour l'embrasser au front. La pauvre enfant, plus froide qu'un
marbre, crut recevoir le baiser de la mort, et, prte  s'vanouir,
murmura un remerciement inintelligible.

Quand la chanoinesse eut pass dans le salon, car elle voyait bien que
sa prsence intimidait la voyageuse plus qu'elle ne l'avait dsir,
Amlie partit d'un grand clat de rire.

Vous avez cru, je gage, dit-elle  sa compagne, voir le spectre de la
reine Libussa? Mais tranquillisez-vous. Cette bonne chanoinesse est ma
tante, la plus ennuyeuse et la meilleure des femmes.

A peine remise de cette motion, Consuelo entendit craquer derrire elle
de grosses bottes hongroises. Un pas lourd et mesur branla le pav, et
une figure massive, rouge et carre au point que celles des gros
serviteurs parurent ples et fines  ct d'elle, traversa la salle dans
un profond silence, et sortit par la grande porte que les valets lui
ouvrirent respectueusement. Nouveau tressaillement de Consuelo, nouveau
rire d'Amlie.

Celui-ci, dit-elle, c'est le baron de Rudolstadt, le plus chasseur, le
plus dormeur, et le plus tendre des pres. Il vient d'achever sa sieste
au salon. A neuf heures sonnantes, il se lve de son fauteuil, sans pour
cela se rveiller: il traverse cette salle sans rien voir et sans rien
entendre, monte l'escalier, toujours endormi; se couche sans avoir
conscience de rien, et s'veille avec le jour, aussi dispos, aussi
alerte, et aussi actif qu'un jeune homme, pour aller prparer ses
chiens, ses chevaux et ses faucons pour la chasse.

A peine avait-elle fini cette explication, que le chapelain vint 
passer. Celui-l aussi tait gros, mais court et blme comme un
lymphatique. La vie contemplative ne convient pas  ces paisses natures
slaves, et l'embonpoint du saint homme tait maladif. Il se contenta de
saluer profondment les deux dames, parla bas  un domestique, et
disparut par le mme chemin que le baron avait pris. Aussitt, le vieux
Hanz et un autre de ces automates que Consuelo ne pouvait distinguer les
uns des autres, tant ils appartenaient au mme type robuste et grave, se
dirigrent vers le salon. Consuelo, ne trouvant plus la force de faire
semblant de manger, se retourna pour les suivre des yeux. Mais avant
qu'ils eussent franchi la porte situe derrire elle, une nouvelle
apparition plus saisissante que toutes les autres se prsenta sur le
seuil: c'tait un jeune homme d'une haute taille et d'une superbe
figure, mais d'une pleur effrayante. Il tait vtu de noir de la tte
aux pieds, et une riche pelisse de velours garnie de martre tait
retenue sur ses paules par des brandebourgs et des agrafes d'or. Ses
longs cheveux, noirs comme l'bne, tombaient en dsordre sur ses joues
ples, un peu voiles par une barbe soyeuse qui bouclait naturellement.
Il fit aux serviteurs qui s'taient avancs  sa rencontre un geste
impratif, qui les fora de reculer et les tint immobiles  distance,
comme si son regard les et fascins. Puis, se retournant vers le comte
Christian, qui venait derrire lui:

Je vous assure, mon pre, dit-il d'une voix harmonieuse et avec
l'accent le plus noble, que je n'ai jamais t aussi calme. Quelque
chose de grand s'est accompli dans ma destine, et la paix du ciel est
descendue sur notre maison.

--Que Dieu t'entende, mon enfant! rpondit le vieillard en tendant la
main, comme pour le bnir.

Le jeune homme inclina profondment sa tte sous la main de son pre;
puis, se redressant avec une expression douce et sereine, il s'avana
jusqu'au milieu de la salle, sourit faiblement en touchant du bout des
doigts la main que lui tendait Amlie, et regarda fixement Consuelo
pendant quelques secondes. Frappe d'un respect involontaire, Consuelo
le salua en baissant les yeux. Mais il ne lui rendit pas son salut, et
continua  la regarder.

Cette jeune personne, lui dit la chanoinesse en allemand, c'est celle
que ...

Mais il l'interrompit par un geste qui semblait dire: Ne me parlez pas,
ne drangez pas le cours de mes penses. Puis il se dtourna sans donner
le moindre tmoignage de surprise ou d'intrt, et sortit lentement par
la grande porte.

Il faut, ma chre demoiselle, dit la chanoinesse, que vous excusiez....

--Ma tante, je vous demande pardon de vous interrompre, dit Amlie; mais
vous parlez allemand  la signora qui ne l'entend point.

--Pardonnez-moi, bonne signora, rpondit Consuelo en italien; j'ai parl
beaucoup de langues dans mon enfance, car j'ai beaucoup voyag; je me
souviens assez de l'allemand pour le comprendre parfaitement. Je n'ose
pas encore essayer de le prononcer; mais si vous voulez me donner
quelques leons, j'espre m'y remettre dans peu de jours.

--Vraiment, c'est comme moi, repartit la chanoinesse en allemand. Je
comprends tout ce que dit mademoiselle, et cependant je ne saurais
parler sa langue. Puisqu'elle m'entend, je lui dirai que mon neveu vient
de faire, en ne la saluant pas, une impolitesse qu'elle voudra bien
pardonner lorsqu'elle saura que ce jeune homme a t ce soir fortement
indispos ... et qu'aprs son vanouissement il tait encore si faible,
que sans doute il ne l'a point vue ... N'est-il pas vrai, mon frre?
ajouta la bonne Wenceslawa, toute trouble des mensonges qu'elle venait
de faire, et cherchant son excuse dans les yeux du comte Christian.

--Ma chre soeur, rpondit le vieillard, vous tes gnreuse d'excuser
mon fils. La signora voudra bien ne pas trop s'tonner de certaines
choses que nous lui apprendrons demain  coeur ouvert, avec la confiance
que doit nous inspirer la fille adoptive du Porpora, j'espre dire
bientt l'amie de notre famille.

C'tait l'heure o chacun se retirait, et la maison tait soumise  des
habitudes si rgulires, que si les deux jeunes filles fussent restes
plus longtemps  table, les serviteurs, comme de vritables machines,
eussent emport, je crois, leurs siges et souffl les bougies sans
tenir compte de leur prsence. D'ailleurs il tardait  Consuelo de se
retirer; et Amlie la conduisit  la chambre lgante et confortable
qu'elle lui avait fait rserver tout  ct de la sienne propre.

J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle
aussitt que la chanoinesse, qui avait fait gravement les honneurs de
l'appartement, se fut retire. Il me tarde de vous mettre au courant de
tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez  supporter nos
bizarreries. Mais vous tes si fatigue que vous devez dsirer avant
tout de vous reposer.

--Qu' cela ne tienne, signora, rpondit Consuelo. J'ai les membres
briss, il est vrai; mais j'ai la tte si chauffe, que je suis bien
certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous
voudrez; mais  condition que ce sera en allemand, cela me servira de
leon; car je vois que l'italien n'est pas familier au seigneur comte,
et encore moins  madame la chanoinesse.

--Faisons un accord, dit Amlie. Vous allez vous mettre au lit pour
reposer vos pauvres membres briss. Pendant ce temps, j'irai passer une
robe de nuit et congdier ma femme de chambre. Je reviendrai aprs
m'asseoir  votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu' ce que le
sommeil nous vienne. Est-ce convenu?

--De tout mon coeur, rpondit la nouvelle gouvernante.




XXV.


Sachez donc, ma chre ... dit Amlie lorsqu'elle eut fait ses
arrangements pour la conversation projete. Mais je m'aperois que je ne
sais point votre nom, ajouta-t-elle en souriant. Il serait temps de
supprimer entre nous les titres et les crmonies. Je veux que vous
m'appeliez dsormais Amlie, comme je veux vous appeler ...

--J'ai un nom tranger, difficile  prononcer, rpondit Consuelo.
L'excellent matre Porpora, en m'envoyant ici, m'a ordonn de prendre le
sien, comme c'est l'usage des protecteurs ou des matres envers leurs
lves privilgis; je partage donc dsormais, avec le grand chanteur
Huber (dit le Porporino), l'honneur de me nommer la Porporina; mais par
abrviation vous m'appellerez, si vous voulez tout simplement _Nina_.

--Va pour Nina, entre nous, reprit Amlie. Maintenant coutez-moi, car
j'ai une assez longue histoire  vous raconter, et si je ne remonte un
peu haut dans le pass, vous ne pourrez jamais comprendre ce qui se
passe aujourd'hui dans cette maison.

--Je suis toute attention et toute oreilles, dit la nouvelle Porporina.

--Vous n'tes pas, ma chre Nina, sans connatre un peu l'histoire de la
Bohme? dit la jeune baronne.

--Hlas, rpondit Consuelo, ainsi que mon matre a d vous l'crire, je
suis tout  fait dpourvue d'instruction; je connais tout au plus un peu
l'histoire de la musique; mais celle de la Bohme, je ne la connais pas
plus que celle d'aucun pays du monde.

--En ce cas, reprit Amlie, je vais vous en dire succinctement ce qu'il
vous importe d'en savoir pour l'intelligence de mon rcit. Il y a trois
cents ans et plus, le peuple opprim et effac au milieu duquel vous
voici transplante tait un grand peuple, audacieux, indomptable,
hroque. Il avait ds lors,  la vrit, des matres trangers, une
religion qu'il ne comprenait pas bien et qu'on voulait lui imposer de
force. Des moines innombrables le pressuraient; un roi cruel et dbauch
se jouait de sa dignit et froissait toutes ses sympathies. Mais une
fureur secrte, une haine profonde, fermentaient de plus en plus, et un
jour l'orage clata: les matres trangers furent chasss, la religion
fut rforme, les couvents pills et rass, l'ivrogne Wenceslas jet en
prison et dpouill de sa couronne. Le signal de la rvolte avait t le
supplice de Jean Huss et de Jrme de Prague, deux savants courageux de
Bohme qui voulaient examiner et claircir le mystre du catholicisme,
et qu'un concile appela, condamna et fit brler, aprs leur avoir promis
la vie sauve et la libert de la discussion. Cette trahison et cette
infamie furent si sensibles  l'honneur national, que la guerre
ensanglanta la Bohme et une grande partie de l'Allemagne, pendant de
longues annes. Cette guerre d'extermination fut appele la guerre des
Hussites. Des crimes odieux et innombrables y furent commis de part et
d'autre. Les moeurs du temps taient farouches et impitoyables sur toute
la face de la terre. L'esprit de parti et le fanatisme religieux les
rendirent plus terribles encore, et la Bohme fut l'pouvante de
l'Europe. Je n'effraierai pas votre imagination, dj mue, de l'aspect
de ce pays sauvage, par le rcit des scnes effroyables qui s'y
passrent. Ce ne sont, d'une part, que meurtres, incendies, pestes,
bchers, destructions, glises profanes, moines et religieux mutils,
pendus, jets dans la poix bouillante; de l'autre, que villes dtruites,
pays dsols, trahisons, mensonges, cruauts, hussites jets par
milliers dans les mines, comblant des abmes de leurs cadavres, et
jonchant la terre de leurs ossements et de ceux de leurs ennemis. Ces
affreux Hussites furent longtemps invincibles; aujourd'hui nous ne
prononons leur nom qu'avec effroi: et cependant leur patriotisme, leur
constance intrpide et leurs exploits fabuleux laissent en nous un
secret sentiment d'admiration et d'orgueil que de jeunes esprits comme
le mien ont parfois de la peine  dissimuler.

--Et pourquoi dissimuler? demanda Consuelo navement.

--C'est que la Bohme est retombe, aprs bien des luttes, sous le joug
de l'esclavage; c'est qu'il n'y a plus de Bohme, ma pauvre Nina. Nos
matres savaient bien que la libert religieuse de notre pays, c'tait
sa libert politique. Voil pourquoi ils ont touff l'une et l'autre.

--Voyez, reprit Consuelo, combien je suis ignorante! Je n'avais jamais
entendu parler de ces choses, et je ne savais pas que les hommes eussent
t si malheureux et si mchants.

--Cent ans aprs Jean Huss, un nouveau savant, un nouveau sectaire, un
pauvre moine, appel Martin Luther, vint rveiller l'esprit national, et
inspirer  la Bohme et  toutes les provinces indpendantes de
l'Allemagne la haine du joug tranger et la rvolte contre les papes.
Les plus puissants rois demeurrent catholiques, non pas tant par amour
de la religion que par amour du pouvoir absolu. L'Autriche s'unit  nous
pour nous accabler, et une nouvelle guerre, appele la guerre de trente
ans, vint branler et dtruire notre nationalit. Ds le commencement de
cette guerre, la Bohme fut la proie du plus fort; l'Autriche nous
traita en vaincus, nous ta notre foi, notre libert, notre langue, et
jusqu' notre nom. Nos pres rsistrent courageusement, mais le joug
imprial s'est de plus en plus appesanti sur nous. Il y a cent vingt ans
que notre noblesse, ruine et dcime par les exactions, les combats et
les supplices, a t force de s'expatrier ou de se dnationaliser, en
abjurant ses origines, en germanisant ses noms (faites attention  ceci)
et en renonant  la libert de ses croyances religieuses. On a brl
nos livres, on a dtruit nos coles, on nous a faits Autrichiens en un
mot. Nous ne sommes plus qu'une province de l'Empire, et vous entendez
parler allemand dans un pays slave; c'est vous en dire assez.

--Et maintenant, vous souffrez de cet esclavage et vous en rougissez? Je
le comprends, et je hais dj l'Autriche de tout mon coeur.

--Oh! parlez plus bas! s'cria la jeune baronne. Nul ne peut parler
ainsi sans danger, sous le ciel noir de la Bohme; et dans ce chteau,
il n'y a qu'une seule personne qui ait l'audace et la folie de dire ce
que vous venez de dire, ma chre Nina! C'est mon cousin Albert.

--Voil donc la cause du chagrin qu'on lit sur son visage? Je me suis
sentie saisie de respect en le regardant.

--Ah! ma belle lionne de Saint-Marc! dit Amlie, surprise de l'animation
gnreuse qui tout  coup fit resplendir le ple visage de sa compagne;
vous prenez les choses trop au srieux. Je crains bien que dans peu de
jours mon pauvre cousin ne vous inspire plus de piti que de respect.

--L'un pourrait bien ne pas empcher l'autre, reprit Consuelo; mais
expliquez-vous, chre baronne.

--coutez bien, dit Amlie. Nous sommes une famille trs-catholique,
trs-fidle  l'glise et  l'empire. Nous portons un nom saxon, et nos
anctres de la branche saxonne furent toujours trs-orthodoxes. Si ma
tante la chanoinesse entreprend un jour, pour votre malheur, de vous
raconter les services que nos aeux les comtes et les barons allemands
ont rendus  la sainte cause, vous verrez qu'il n'y a pas, selon elle,
la plus petite tache d'hrsie sur notre cusson. Mme au temps o la
Saxe tait protestante, les Rudolstadt aimrent mieux abandonner leurs
lecteurs protestants que le giron de l'glise romaine. Mais ma tante ne
s'avisera jamais de vanter ces choses-l en prsence du comte Albert,
sans quoi vous entendriez dire  celui-ci les choses les plus
surprenantes que jamais oreilles humaines aient entendues.

--Vous piquez toujours ma curiosit sans la satisfaire. Je comprends
jusqu'ici que je ne dois pas avoir l'air, devant vos nobles parents, de
partager vos sympathies et celle du comte Albert pour la vieille Bohme.
Vous pouvez, chre baronne, vous en rapporter  ma prudence. D'ailleurs
je suis ne en pays catholique, et le respect que j'ai pour ma religion,
autant que celui que je dois  votre famille, suffiraient pour m'imposer
silence en toute occasion.

--Ce sera prudent; car je vous avertis encore une fois que nous sommes
terriblement collets-monts  cet endroit-l. Quant  moi, en
particulier, chre Nina, je suis de meilleure composition. Je ne suis ni
protestante ni catholique. J'ai t leve par des religieuses; leurs
sermons et leurs patentres m'ont ennuye considrablement. Le mme
ennui me poursuit jusqu'ici, et ma tante Wenceslawa rsume en elle seule
le pdantisme et les superstitions de toute une communaut. Mais je suis
trop de mon sicle pour me jeter par raction dans les controverses non
moins assommantes des luthriens: et quant aux hussites, c'est de
l'histoire si ancienne, que je n'en suis gure plus engoue que de la
gloire des Grecs ou des Romains. L'esprit franais est mon idal, et je
ne crois pas qu'il y ait d'autre raison, d'autre philosophie et d'autre
civilisation que celle que l'on pratique dans cet aimable et riant pays
de France, dont je lis quelquefois les crits en cachette, et dont
j'aperois le bonheur, la libert et les plaisirs de loin, comme dans un
rve  travers les fentes de ma prison.

--Vous me surprenez  chaque instant davantage, dit Consuelo avec
simplicit. D'o vient donc que tout  l'heure vous me sembliez pleine
d'hrosme en rappelant les exploits de vos antiques Bohmiens? Je vous
ai crue Bohmienne et quelque peu hrtique.

--Je suis plus qu'hrtique, et plus que Bohmienne, rpondit Amlie en
riant, je suis un peu incrdule, et tout  fait rebelle. Je hais toute
espce de domination, qu'elle soit spirituelle ou temporelle, et je
proteste tout bas contre l'Autriche, qui de toutes les dugnes est la
plus guinde et la plus dvote.

--Et le comte Albert est-il incrdule de la mme manire? A-t-il aussi
l'esprit franais? Vous devez, en ce cas, vous entendre  merveille?

--Oh! nous ne nous entendons pas le moins du monde, et voici, enfin,
aprs tous mes prambules ncessaires, le moment de vous parler de lui:

Le comte Christian, mon oncle, n'eut pas d'enfants de sa premire
femme. Remari  l'ge de quarante ans, il eut de la seconde cinq fils
qui moururent tous, ainsi que leur mre, de la mme maladie ne avec
eux, une douleur continuelle et une sorte de fivre dans le cerveau.
Cette seconde femme tait de pur sang bohme et avait, dit-on, une
grande beaut et beaucoup d'esprit. Je ne l'ai pas connue. Vous verrez
son portrait, en corset de pierreries et en manteau d'carlate, dans le
grand salon. Albert lui ressemble prodigieusement. C'est le sixime et
le dernier de ses enfants, le seul qui ait atteint l'ge de trente ans;
et ce n'est pas sans peine: car, sans tre malade en apparence, il a
pass par de rudes preuves, et d'tranges symptmes de maladie du
cerveau donnent encore  craindre pour ses jours. Entre nous, je ne
crois pas qu'il dpasse de beaucoup ce terme fatal que sa mre n'a pu
franchir. Quoiqu'il ft n d'un pre dj avanc en ge, Albert est dou
pourtant d'une forte constitution; mais, comme il le dit lui-mme, le
mal est dans son me, et ce mal a t toujours en augmentant. Ds sa
premire enfance, il eut l'esprit frapp d'ides bizarres et
superstitieuses. A l'ge de quatre ans, il prtendait voir souvent sa
mre auprs de son berceau, bien qu'elle ft morte et qu'il l'et vu
ensevelir. La nuit il s'veillait pour lui rpondre; et ma tante
Wenceslawa en fut parfois si effraye, qu'elle faisait toujours coucher
plusieurs femmes dans sa chambre auprs de l'enfant, tandis que le
chapelain usait je ne sais combien d'eau bnite pour exorciser le
fantme, et disait des messes par douzaines pour l'obliger  se tenir
tranquille. Mais rien n'y fit; car l'enfant n'ayant plus parl de ces
apparitions pendant bien longtemps, il avoua pourtant un jour en
confidence  sa nourrice qu'il voyait toujours _sa petite mre_, mais
qu'il ne voulait plus le raconter, parce que monsieur le chapelain
disait ensuite dans la chambre de mchantes paroles pour l'empcher de
revenir.

C'tait un enfant sombre et taciturne. On s'efforait de le distraire,
on l'accablait de jouets et de divertissements qui ne servirent pendant
longtemps qu' l'attrister davantage. Enfin on prit le parti de ne pas
contrarier le got qu'il montrait pour l'tude, et en effet, cette
passion satisfaite lui donna plus d'animation; mais cela ne fit que
changer sa mlancolie calme et languissante en une exaltation bizarre,
mle d'accs de chagrin dont les causes taient impossibles  prvoir
et  dtourner. Par exemple, lorsqu'il voyait des pauvres, il fondait en
larmes, et se dpouillait de toutes ses petites richesses, se reprochant
et s'affligeant toujours de ne pouvoir leur donner assez. S'il voyait
battre un enfant, ou rudoyer un paysan, il entrait dans de telles
indignations, qu'il tombait ou vanoui, ou en convulsion pour des heures
entires. Tout cela annonait un bon naturel et un grand coeur; mais les
meilleures qualits pousses  l'excs deviennent des dfauts ou des
ridicules. La raison ne se dveloppait point dans le jeune Albert en
mme temps que le sentiment et l'imagination. L'tude de l'histoire le
passionnait sans l'clairer. Il tait toujours, en apprenant les crimes
et les injustices des hommes, agit d'motions par trop naves, comme ce
roi barbare qui, en coutant la lecture de la passion de Notre-Seigneur,
s'criait en brandissant sa lance: Ah! si j'avais t l avec mes
hommes d'armes, de telles choses ne seraient pas arrives! j'aurais
hach ces mchants Juifs en mille pices!

Albert ne pouvait pas accepter les hommes pour ce qu'ils ont t et
pour ce qu'ils sont encore. Il trouvait le ciel injuste de ne les avoir
pas crs tous bons et compatissants comme lui; et  force de tendresse
et de vertu, il ne s'apercevait pas qu'il devenait impie et misanthrope.
Il ne comprenait que ce qu'il prouvait, et,  dix-huit ans, il tait
aussi incapable de vivre avec les hommes et de jouer dans la socit le
rle que sa position exigeait, que s'il n'et eu que six mois. Si
quelqu'un mettait devant lui une de ces penses d'gosme dont notre
pauvre monde fourmille et sans lequel il n'existerait pas, sans se
soucier de la qualit de cette personne, ni des gards que sa famille
pouvait lui devoir, il lui montrait sur-le-champ un loignement
invincible, et rien ne l'et dcid  lui faire le moindre accueil. Il
faisait sa socit des tres les plus vulgaires et les plus disgracis
de la fortune et mme de la nature. Dans les jeux de son enfance, il ne
se plaisait qu'avec les enfants des pauvres, et surtout avec ceux dont
la stupidit ou les infirmits n'eussent inspir  tout autre que
l'ennui et le dgot. Il n'a pas perdu ce singulier penchant, et vous ne
serez pas longtemps ici sans en avoir la preuve.

Comme, au milieu de ces bizarreries, il montrait beaucoup d'esprit, de
mmoire et d'aptitude pour les beaux-arts, son pre et sa bonne tante
Wenceslawa, qui l'levaient avec amour, n'avaient point sujet de rougir
de lui dans le monde. On attribuait ses ingnuits  un peu de
sauvagerie, contracte dans les habitudes de la campagne; et lorsqu'il
tait dispos  les pousser trop loin, on avait soin de le cacher, sous
quelque prtexte, aux personnes qui auraient pu s'en offenser. Mais,
malgr ses admirables qualits et ses heureuses dispositions, le comte
et la chanoinesse voyaient avec effroi cette nature indpendante et
insensible  beaucoup d'gards, se refuser de plus en plus aux lois de
la biensance et aux usages du monde.

--Mais jusqu'ici, interrompit Consuelo je ne vois rien qui prouve cette
draison dont vous parlez.

--C'est que vous tes vous-mme,  ce que je pense, rpondit Amlie, une
belle me tout  fait candide.... Mais peut-tre tes-vous fatigue de
m'entendre babiller, et voulez-vous essayer de vous endormir.

--Nullement, chre baronne, je vous supplie de continuer, rpondit
Consuelo.

Amlie reprit son rcit en ces termes:




XXVI.


Vous dites, chre Nina, que vous ne voyez jusqu'ici aucune extravagance
dans les faits et gestes de mon pauvre cousin. Je vais vous en donner de
meilleures preuves. Mon oncle et ma tante sont,  coup sr, les
meilleurs chrtiens et les mes les plus charitables qu'il y ait au
monde. Ils ont toujours rpandu les aumnes autour d'eux  pleines
mains, et il est impossible de mettre moins de faste et d'orgueil dans
l'emploi des richesses que ne le font ces dignes parents. Eh bien, mon
cousin trouvait leur manire de vivre tout  fait contraire  l'esprit
vanglique. Il et voulu qu' l'exemple des premiers chrtiens, ils
vendissent leurs biens, et se fissent mendiants, aprs les avoir
distribus aux pauvres. S'il ne disait pas cela prcisment, retenu par
le respect et l'amour qu'il leur portait, il faisait bien voir que telle
tait sa pense, en plaignant avec amertume le sort des misrables qui
ne font que souffrir et travailler, tandis que les riches vivent dans le
bien-tre et l'oisivet. Quand il avait donn tout l'argent qu'on lui
permettait de dpenser, ce n'tait, selon lui, qu'une goutte d'eau dans
la mer; et il demandait d'autres sommes plus considrables, qu'on
n'osait trop lui refuser, et qui s'coulaient comme de l'eau entre ses
mains. Il en a tant donn, que vous ne verrez pas un indigent dans le
pays qui nous environne; et je dois dire que nous ne nous en trouvons
pas mieux: car les exigences des petits et leurs besoins augmentent en
raison des concessions qu'on leur fait, et nos bons paysans, jadis si
humbles et si doux, lvent beaucoup la tte, grce aux prodigalits et
aux beaux discours de leur jeune matre. Si nous n'avions la force
impriale au-dessus de nous tous, pour nous protger d'une part, tandis
qu'elle nous opprime de l'autre, je crois que nos terres et nos chteaux
eussent t pills et dvasts vingt fois par les bandes de paysans des
districts voisins que la guerre a affams, et que l'inpuisable piti
d'Albert (clbre  trente lieues  la ronde) nous a mis sur le dos,
surtout dans ces dernires affaires de la succession de l'empereur
Charles.

Lorsque le comte Christian voulait faire au jeune Albert quelques sages
remontrances, lui disant que donner tout dans un jour, c'tait s'ter le
moyen de donner le lendemain:

--Eh quoi, mon pre bien-aim, lui rpondait-il, n'avons-nous pas, pour
nous abriter, un toit qui durera plus que nous, tandis que des milliers
d'infortuns n'ont que le ciel inclment et froid sur leurs ttes?
N'avons-nous pas chacun plus d'habits qu'il n'en faudrait pour vtir une
de ces familles couvertes de haillons? Ne vois-je point sur notre table,
chaque jour, plus de viandes et de bons vins de Hongrie qu'il n'en
faudrait pour rassasier et rconforter ces mendiants puiss de besoin
et de lassitude? Avons-nous le droit de refuser quelque chose tant que
nous avons au del du ncessaire? Et le ncessaire mme, nous est-il
permis d'en user quand les autres ne l'ont pas? La loi du Christ
a-t-elle chang?

Que pouvaient rpondre  de si belles paroles le comte, et la
chanoinesse, et le chapelain, qui avaient lev ce jeune homme dans des
principes de religion si fervents et si austres? Aussi se
trouvaient-ils bien embarrasss en le voyant prendre ainsi les choses au
pied de la lettre, et ne vouloir accepter aucune de ces transactions
avec le sicle, sur lesquelles repose pourtant, ce me semble, tout
l'difice des socits.

C'tait bien autre chose quand il s'agissait de politique. Albert
trouvait monstrueuses ces lois humaines qui autorisent les souverains 
faire tuer des millions d'hommes, et  ruiner des contres immenses,
pour les caprices de leur orgueil et les intrts de leur vanit. Son
intolrance sur ce point devenait dangereuse, et ses parents n'osaient
plus le mener  Vienne, ni  Prague, ni dans aucune grande ville, o son
fanatisme de vertu leur et fait de mauvaises affaires. Ils n'taient
pas plus rassurs  l'endroit de ses principes religieux; car il y
avait, dans sa pit exalte, tout ce qu'il faut pour faire un hrtique
 pendre et  brler. Il hassait les papes, ces aptres de Jsus-Christ
qui se liguent avec les rois contre le repos et la dignit des peuples.
Il blmait le luxe des vques et l'esprit mondain des abbs, et
l'ambition de tous les hommes d'glise. Il faisait au pauvre chapelain
des sermons renouvels de Luther et de Jean Huss; et cependant Albert
passait des heures entires prostern sur le pav des chapelles, plong
dans des mditations et des extases dignes d'un saint. Il observait les
jeunes et les abstinences bien au del des prescriptions de l'glise; on
dit mme qu'il portait un cilice, et qu'il fallut toute l'autorit de
son pre et toute la tendresse de sa tante pour le faire renoncer  ces
macrations qui ne contribuaient pas peu  exalter sa pauvre tte.

Quand ces bons et sages parents virent qu'il tait en chemin de
dissiper tout son patrimoine en peu d'annes, et de se faire jeter en
prison comme rebelle  la Sainte-glise et au Saint-Empire, ils prirent
enfin, avec douleur, le parti de le faire voyager, esprant qu' force
de voir les hommes et leurs lois fondamentales,  peu prs les mmes
dans tout le monde civilis, il s'habituerait  vivre comme eux et avec
eux. Ils le confirent donc  un gouverneur, fin jsuite, homme du monde
et homme d'esprit s'il en fut, qui comprit son rle  demi-mot, et se
chargea, dans sa conscience, de prendre sur lui tout ce qu'on n'osait
pas lui demander. Pour parler clair, il s'agissait de corrompre et
d'mousser cette me farouche, de la faonner au joug social, en lui
infusant goutte  goutte les poisons si doux et si ncessaires de
l'ambition, de la vanit, de l'indiffrence religieuse, politique et
morale.--Ne froncez pas ainsi le sourcil en m'coutant, chre Porporina.
Mon digne oncle est un homme simple et bon, qui ds sa jeunesse, a
accept toutes ces choses, telles qu'on les lui a donnes, et qui a su,
dans tout le cours de sa vie, concilier, sans hypocrisie et sans examen,
la tolrance et la religion, les devoirs du chrtien et ceux du grand
seigneur. Dans un monde et dans un sicle o l'on trouve un homme comme
Albert sur des millions comme nous autres, celui qui marche avec le
sicle et le monde est sage, et celui qui veut remonter de deux mille
ans dans le pass est un fou qui scandalise ses pareils et ne convertit
personne.

Albert a voyag pendant huit ans. Il a vu l'Italie, la France,
l'Angleterre, la Prusse, la Pologne, la Russie, les Turcs mme; il est
revenu par la Hongrie, l'Allemagne mridionale et la Bavire. Il s'est
conduit sagement durant ces longues excursions, ne dpensant point au
del du revenu honorable que ses parents lui avaient assign, leur
crivant des lettres fort douces et trs affectueuses, o il ne parlait
jamais que des choses qui avaient frapp ses yeux, sans faire aucune
rflexion approfondie sur quoi que ce ft, et sans donner  l'abb, son
gouverneur, aucun sujet de plainte ou d'ingratitude.

Revenu ici au commencement de l'anne dernire, aprs les premiers
embrassements, il se retira, dit-on, dans la chambre qu'avait habite sa
mre, y resta enferm pendant plusieurs heures, et en sortit fort ple,
pour s'en aller promener seul sur la montagne.

Pendant ce temps, l'abb parla en confidence  la chanoinesse
Wenceslawa et au chapelain, qui avaient exig de lui une complte
sincrit sur l'tat physique et moral du jeune comte. Le comte Albert,
leur dit-il, soit que l'effet du voyage l'ait subitement mtamorphos,
soit que, d'aprs ce que vos seigneuries m'avaient racont de son
enfance, je me fusse fait une fausse ide de lui, le comte Albert,
dis-je, s'est montr  moi, ds le premier jour de notre association,
tel que vous le verrez aujourd'hui, doux, calme, longanime, patient, et
d'une exquise politesse. Cette excellente manire d'tre ne s'est pas
dmentie un seul instant, et je serais le plus injuste des hommes si je
formulais la moindre plainte contre lui. Rien de ce que je craignais de
ses folles dpenses, de ses brusqueries, de ses dclamations, de son
asctisme exalt, n'est arriv. Il ne m'a pas demand une seule fois 
administrer par lui-mme la petite fortune que vous m'aviez confie, et
n'a jamais exprim le moindre mcontentement. Il est vrai que j'ai
toujours prvenu ses dsirs, et que, lorsque je voyais un pauvre
s'approcher de sa voiture, je me htais de le renvoyer satisfait avant
qu'il et tendu la main. Cette faon d'agir a compltement russi, et je
puis dire que le spectacle de la misre et des infirmits n'ayant
presque plus attrist les regards de sa seigneurie, elle ne m'a pas
sembl une seule fois se rappeler ses anciennes proccupations sur ce
point. Jamais je ne l'ai entendu gronder personne, ni blmer aucun
usage, ni porter un jugement dfavorable sur aucune institution. Cette
dvotion ardente, dont vous redoutiez l'excs, a sembl faire place 
une rgularit de conduite et de pratiques tout  fait convenables  un
homme du monde. Il a vu les plus brillantes cours de l'Europe, et les
plus nobles compagnies sans paratre ni enivr ni scandalis d'aucune
chose. Partout on a remarqu sa belle figure, son noble maintien, sa
politesse sans emphase, et le bon got qui prsidait aux paroles qu'il a
su dire toujours  propos. Ses moeurs sont demeures aussi pures que
celles d'une jeune fille parfaitement leve, sans qu'il ait montr
aucune pruderie de mauvais ton. Il a vu les thtres, les muses et les
monuments; il a parl sobrement et judicieusement sur les arts. Enfin,
je ne conois en aucune faon l'inquitude qu'il avait donne  vos
seigneuries, n'ayant jamais vu, pour ma part, d'homme plus raisonnable.
S'il y a quelque chose d'extraordinaire en lui, c'est prcisment cette
mesure, cette prudence, ce sang-froid, cette absence d'entranements et
de passions que je n'ai jamais rencontrs dans un jeune homme aussi
avantageusement pourvu par la nature, la naissance, et la fortune.

Ceci n'tait, au reste, que la confirmation des frquentes lettres que
l'abb avait crites  la famille; mais on avait toujours craint quelque
exagration de sa part, et l'on n'tait vraiment tranquille que de ce
moment o il affirmait la gurison morale de mon cousin, sans crainte
d'tre dmenti par la conduite qu'il tiendrait sous les yeux de ses
parents. On accabla l'abb de prsents et de caresses, et l'on attendit
avec impatience qu'Albert ft rentr de sa promenade. Elle dura
longtemps, et, lorsqu'il vint enfin se mettre  table  l'heure du
souper, on fut frapp de la pleur et de la gravit de sa physionomie.
Dans le premier moment d'effusion, ses traits avaient exprim une
satisfaction douce et profonde qu'on n'y retrouvait dj plus. On s'en
tonna, et on en parla tout bas  l'abb avec inquitude. Il regarda
Albert, et se retournant avec surprise vers ceux qui l'interrogeaient
dans un coin de l'appartement:

--Je ne trouve rien d'extraordinaire dans la figure de monsieur le
comte, rpondit-il; il a l'expression digne et paisible quo je lui ai
vue depuis huit ans que j'ai l'honneur de l'accompagner.

Le comte Christian se paya de cette rponse.

--Nous l'avons quitt encore par des roses de l'adolescence, dit-il 
sa soeur, et souvent, hlas! en proie  une sorte de fivre intrieure
qui faisait clater sa voix et briller ses regards; nous le retrouvons
bruni par le soleil des contres mridionales, un peu creus par la
fatigue peut-tre, et de plus entour de la gravit qui convient  un
homme fait. Ne trouvez-vous pas, ma chre soeur, qu'il est mieux ainsi?

--Je lui trouve l'air bien triste sous cette gravit, rpondit ma bonne
tante, et je n'ai jamais vu un homme de vingt-huit ans aussi flegmatique
et aussi peu discoureur. Il nous rpond par monosyllabes.


--Monsieur le comte a toujours t fort sobre de paroles, rpondit
l'abb.

--Il n'tait point ainsi autrefois, dit la chanoinesse. S'il avait des
semaines de silence et de mditation, il avait des jours d'expansion et
des heures d'loquence.

--Je ne l'ai jamais vu se dpartir, reprit l'abb, de la rserve que
votre seigneurie remarque en ce moment.

--L'aimiez-vous donc mieux alors qu'il parlait trop, et disait des
choses qui nous faisaient trembler? dit le comte Christian  sa soeur
alarme; voil bien les femmes!

--Mais il existait, dit-elle, et maintenant il a l'air d'un habitant de
l'autre monde, qui ne prend aucune part aux affaires de celui-ci.

--C'est le caractre constant de monsieur le comte, rpondit l'abb;
c'est un homme concentr, qui ne fait part  personne de ses
impressions, et qui, si je dois dire toute ma pense, ne s'impressionne
de presque rien d'extrieur. C'est le fait des personnes froides,
senses, rflchies. Il est ainsi fait, et je crois qu'en cherchant 
l'exciter, on ne ferait que porter le trouble dans cette me ennemie de
l'action et de toute initiative dangereuse.

--Oh! je fais serment que ce n'est pas l son vrai caractre! s'cria la
chanoinesse.

--Madame la chanoinesse reviendra des prventions qu'elle se forme
contre un si rare avantage.

--En effet, ma soeur, dit le comte, je trouve que monsieur l'abb parle
fort sagement. N'a-t-il pas obtenu par ses soins et sa condescendance le
rsultat que nous avons tant dsir? N'a-t-il pas dtourn les malheurs
que nous redoutions? Albert s'annonait comme un prodigue, un
enthousiaste, un tmraire. Il nous revient tel qu'il doit tre pour
mriter l'estime, la confiance et la considration de ses semblables.

--Mais effac comme un vieux livre, dit la chanoinesse, ou peut-tre
raidi contre toutes choses, et ddaigneux de tout ce qui ne rpond pas 
ses secrets instincts. Il ne semble point heureux de nous revoir, nous
qui l'attendions avec tant d'impatience!

--Monsieur le comte tait impatient lui-mme de revenir, reprit l'abb;
je le voyais, bien qu'il ne le manifestt pas ouvertement. Il est si peu
dmonstratif! La nature l'a fait recueilli.

--La nature l'a fait dmonstratif, au contraire, rpliqua-t-elle
vivement. Il tait quelquefois violent, et quelquefois tendre  l'excs.
Il me fchait souvent, mais il se jetait dans mes bras, et j'tais
dsarme.

--Avec moi, dit l'abb, il n'a jamais eu rien  rparer.

--Croyez-moi, ma soeur, c'est beaucoup mieux ainsi, dit mon oncle....

--Hlas! dit la chanoinesse, il aura donc toujours ce visage qui me
consterne et me serre le coeur?

--C'est un visage noble et fier qui sied  un homme de son rang,
rpondit l'abb.

--C'est un visage de pierre! s'cria la chanoinesse. Il me semble que
je vois ma mre, non pas telle que je l'ai connue, sensible et
bienveillante, mais telle qu'elle est peinte, immobile et glace dans
son cadre de bois de chne.

--Je rpte  votre seigneurie, dit l'abb, que c'est l'expression
habituelle du comte Albert depuis huit annes.

--Hlas! il y a donc huit mortelles annes qu'il n'a souri  personne!
dit la bonne tante en laissant couler ses larmes; car depuis deux heures
que je le couve des yeux, je n'ai pas vu le moindre sourire animer sa
bouche close et dcolore! Ah! j'ai envie de me prcipiter vers lui et
de le serrer bien fort sur mon coeur, en lui reprochant son
indiffrence, en le grondant mme comme autrefois, pour voir si, comme
autrefois, il ne se jettera pas  mon cou en sanglotant.

--Gardez-vous de pareilles imprudences, ma chre soeur, dit le comte
Christian en la forant de se dtourner d'Albert qu'elle regardait
toujours avec des yeux humides. N'coutez pas les faiblesses d'un coeur
maternel: nous avons bien assez prouv qu'une sensibilit excessive
tait le flau de la vie et de la raison de notre enfant. En le
distrayant, en loignant de lui toute motion vive, monsieur l'abb,
conformment  nos recommandations et  celles des mdecins, est parvenu
 calmer cette me agite; ne dtruisez pas son ouvrage par les caprices
d'une tendresse purile.

La chanoinesse se rendit  ces raisons, et tcha de s'habituer 
l'extrieur glac d'Albert; mais elle ne s'y habitua nullement, et elle
disait souvent  l'oreille de son frre: Vous direz ce que vous voudrez,
Christian, je crains qu'on ne nous l'ait abruti, en ne le traitant pas
comme un homme, mais comme un enfant malade.

Le soir, au moment de se sparer, on s'embrassa; Albert reut
respectueusement la bndiction de son pre, et lorsque la chanoinesse
le pressa sur son coeur, il s'aperut qu'elle tremblait et que sa voix
tait mue. Elle se mit  trembler aussi, et s'arracha brusquement de
ses bras, comme si une vive souffrance venait de s'veiller en lui.

--Vous le voyez, ma soeur, dit tout bas le comte, il n'est plus habitu
 ces motions, et vous lui faites du mal.

En mme temps, peu rassur, et fort mu lui-mme, il suivait des yeux
son fils, pour voir si dans ses manires avec l'abb, il surprendrait
une prfrence exclusive pour ce personnage. Mais Albert salua son
gouverneur avec une politesse trs-froide.

--Mon fils, dit le comte, je crois avoir rempli vos intentions et
satisfait votre coeur, en priant monsieur l'abb de ne pas vous quitter
comme il en manifestait dj le projet, et en l'engageant  rester prs
de nous le plus longtemps qu'il lui sera possible. Je ne voudrais pas
que le bonheur de nous retrouver en famille ft empoisonn pour vous par
un regret, et j'espre que votre respectable ami nous aidera  vous
donner cette joie sans mlange.

Albert ne rpondit que par un profond salut, et en mme temps un
sourire trange effleura ses lvres.

--Hlas! dit la chanoinesse lorsqu'il se fut loign, c'est donc l son
sourire  prsent.




XXVII.


Durant l'absence d'Albert, le comte et la chanoinesse avaient fait
beaucoup de projets pour l'avenir de leur cher enfant, et
particulirement celui de le marier. Avec sa belle figure, son nom
illustre et sa fortune encore considrable, Albert pouvait prtendre aux
premiers partis. Mais dans le cas o un reste d'indolence et de
sauvagerie le rendrait inhabile  se produire et  se pousser dans le
monde, on lui tenait en rserve une jeune personne aussi bien ne que
lui, puisqu'elle tait sa cousine germaine et qu'elle portait son nom,
moins riche que lui, mais fille unique, et assez jolie comme on l'est 
seize ans, quand on est frache et pare de ce qu'on appelle en France
la beaut du diable. Cette jeune personne, c'tait Amlie, baronne de
Rudolstadt, votre humble servante et votre nouvelle amie.

Celle-l, se disait-on au coin du feu, n'a encore vu aucun homme.
leve au couvent, elle ne manquera pas d'envie d'en sortir pour se
marier. Elle ne peut gure aspirer  un meilleur parti; et quant aux
bizarreries que pourrait encore prsenter le caractre de son cousin,
d'anciennes d'habitudes d'enfance, la parent, quelques mois d'intimit
auprs de nous, effaceront certainement toute rpugnance, et
l'engageront, ne ft-ce que par esprit de famille,  tolrer en silence
ce qu'une trangre ne supporterait peut-tre pas. On tait sr de
l'assentiment de mon pre, qui n'a jamais eu d'autre volont que celle
de son an et de sa soeur Wenceslawa, et qui,  vrai dire, n'a jamais
eu une volont en propre.

Lorsque aprs quinze jours d'examen attentif, on eut reconnu la
constante mlancolie et la rserve absolue qui semblaient tre le
caractre dcid de mon cousin, mon oncle et ma tante se dirent que le
dernier rejeton de leur race n'tait destin  lui rendre aucun clat
par sa conduite personnelle. Il ne montrait d'inclination pour aucun
rle brillant dans le monde, ni pour les armes, ni pour la diplomatie,
ni pour les charges civiles. A tout ce qu'on lui proposait, il rpondait
d'un air de rsignation qu'il obirait aux volonts de ses parents, mais
qu'il n'avait pour lui-mme aucun besoin de luxe ou de gloire. Aprs
tout, ce naturel indolent n'tait que la rptition exagre de celui de
son pre, cet homme calme dont la patience est voisine de l'apathie, et
chez qui la modestie est une sorte d'abngation. Ce qui donne  mon
oncle une physionomie que son fils n'a pas, c'est un sentiment
nergique, quoique dpourvu d'emphase et d'orgueil, du devoir social.
Albert semblait dsormais comprendre les devoirs de la famille; mais les
devoirs publics, tels que nous les concevons, ne paraissaient pas
l'occuper plus qu'aux jours de son enfance. Son pre et le mien avaient
suivi la carrire des armes sous Montecuculli contre Turenne. Ils
avaient port dans la guerre une sorte de sentiment religieux inspir
par la majest impriale. C'tait le devoir de leur temps d'obir et de
croire aveuglment  des matres. Ce temps-ci, plus clair, dpouille
les souverains de l'aurole, et la jeunesse se permet de ne pas croire 
la couronne plus qu' la tiare. Lorsque mon oncle essayait de ranimer
dans son fils l'antique ardeur chevaleresque, il voyait bien que ses
discours n'avaient aucun sens pour ce raisonneur ddaigneux.

Puisqu'il en est ainsi, se dirent mon oncle et ma tante, ne le
contrarions pas. Ne compromettons pas cette gurison assez triste qui
nous a rendu un homme teint  la place d'un homme exaspr. Laissons-le
vivre paisiblement  sa guise, et qu'il soit un philosophe studieux,
comme l'ont t plusieurs de ses anctres, ou un chasseur passionn
contre notre frre Frdrick, ou un seigneur juste et bienfaisant comme
nous nous efforons de l'tre. Qu'il mne ds  prsent la vie
tranquille et inoffensive des vieillards: ce sera le premier des
Rudolstadt qui n'aura point eu de jeunesse. Mais comme il ne faut pas
qu'il soit le dernier de sa race, htons-nous de le marier, afin que les
hritiers de notre nom effacent cette lacune dans l'clat de nos
destines. Qui sait? peut-tre le gnreux sang de ses aeux se
repose-t-il en lui par l'ordre de la Providence, afin de se ranimer plus
bouillant et plus fier dans les veines de ses descendants.

Et il fut dcid qu'on parlerait mariage  mon cousin Albert.

On lui en parla doucement d'abord; et comme on le trouvait aussi peu
dispos  ce parti qu' tous les autres, on lui en parla srieusement et
vivement. Il objecta sa timidit, sa gaucherie auprs des femmes. II
est certain, disait ma tante, que, dans ma jeunesse, un prtendant aussi
srieux qu'Albert m'et fait plus de peur que d'envie, et que je n'eusse
pas chang ma bosse contre sa conversation.

--II faut donc, lui dit mon oncle, revenir  notre pis-aller, et lui
faire pouser Amlie. Il l'a connue enfant, il la considre comme sa
soeur, il sera moins timide auprs d'elle; et comme elle est d'un
caractre enjou et dcid, elle corrigera, par sa bonne humeur,
l'humeur noire dans laquelle il semble retomber de plus en plus.

Albert ne repoussa pas ce projet, et sans se prononcer ouvertement,
consentit  me voir et  me connatre. Il fut convenu que je ne serais
avertie de rien, afin de me sauver la mortification d'un refus toujours
possible de sa part. On crivit  mon pre; et ds qu'on eut son
assentiment, on commena les dmarches pour obtenir du pape les
dispenses ncessaires  cause de notre parent. En mme temps mon pre
me retira du couvent, et un beau matin nous arrivmes au chteau des
Gants, moi fort contente de respirer le grand air, et fort impatiente
de voir mon fianc; mon bon pre plein d'esprance, et s'imaginant
m'avoir bien cach un projet qu' son insu il m'avait, chemin faisant,
rvl  chaque mot.

La premire chose qui me frappa chez Albert, ce fut sa belle figure et
son air digne. Je vous avouerai, ma chre Nina, que mon coeur battit
bien fort lorsqu'il me baisa la main, et que pendant quelques jours je
fus sous le charme de son regard et de ses moindres paroles. Ses
manires srieuses ne me dplaisaient pas; il ne semblait pas contraint
le moins du monde auprs de moi. Il me tutoyait comme aux jours de notre
enfance, et lorsqu'il voulait se reprendre, dans la crainte de manquer
aux convenances, nos parents l'autorisaient et le priaient, en quelque
sorte, de conserver avec moi son ancienne familiarit. Ma gaiet le
faisait quelquefois sourire sans effort, et ma bonne tante, transporte
de joie, m'attribuait l'honneur de cette gurison qu'elle croyait devoir
tre radicale. Enfin il me traitait avec la bienveillance et la douceur
qu'on a pour un enfant; et je m'en contentais, persuade que bientt il
ferait plus d'attention  ma petite mine veille et aux jolies
toilettes que je prodiguais pour lui plaire.

Mais j'eus bientt la mortification de voir qu'il se souciait fort peu
de l'une, et qu'il ne voyait pas seulement les autres. Un jour, ma bonne
tante voulut lui faire remarquer une charmante robe bleu lapis qui
dessinait ma taille  ravir. Il prtendit que la robe tait d'un beau
rouge. L'abb, son gouverneur, qui avait toujours des compliments fort
mielleux au bord des lvres, et qui voulait lui donner une leon de
galanterie, s'cria qu'il comprenait fort bien que le comte Albert ne
vt pas seulement la couleur de mon vtement. C'tait pour Albert
l'occasion de me dire quelque chose de flatteur sur les roses de mes
joues, ou sur l'or de ma chevelure. Il se contenta de rpondre  l'abb,
d'un ton fort sec, qu'il tait aussi capable que lui de distinguer les
couleurs, et que ma robe tait rouge comme du sang.

Je ne sais pourquoi cette brutalit et cette bizarrerie d'expression me
donnrent le frisson. Je regardai Albert, et lui trouvai un regard qui
me fit peur. De ce jour-l, je commenai  le craindre plus qu'
l'aimer. Bientt je ne l'aimai plus du tout, et aujourd'hui je ne le
crains ni ne l'aime. Je le plains, et c'est tout. Vous verrez pourquoi,
peu  peu, et vous me comprendrez.

Le lendemain, nous devions aller faire quelques emplettes  Tauss; la
ville la plus voisine. Je me promettais un grand plaisir de cette
promenade; Albert devait m'accompagner  cheval. J'tais prte, et
j'attendais qu'il vnt me prsenter la main. Les voitures attendaient
aussi dans la cour. Il n'avait pas encore paru. Son valet de chambre
disait avoir frapp  sa porte  l'heure accoutume. On envoya de
nouveau savoir s'il se prparait. Albert avait la manie de s'habiller
toujours lui-mme, et de ne jamais laisser aucun valet entrer dans sa
chambre avant qu'il en ft sorti. On frappa en vain; il ne rpondit pas.
Son pre, inquiet de ce silence, monta  sa chambre, et ne put ni ouvrir
la porte, qui tait barricade en dedans, ni obtenir un mot. On
commenait  s'effrayer, lorsque l'abb dit d'un air fort tranquille que
le comte Albert tait sujet  de longs accs de sommeil qui tenaient de
l'engourdissement, et que lorsqu'on voulait l'en tirer brusquement, il
tait agit et comme souffrant pendant plusieurs jours.

--Mais c'est une maladie, cela, dit la chanoinesse avec inquitude.

--Je ne le pense pas, rpondit l'abb. Je ne l'ai jamais entendu se
plaindre de rien. Les mdecins que j'ai fait venir lorsqu'il dormait
ainsi, ne lui ont trouv aucun symptme de fivre, et ont attribu cet
accablement  quelque excs de travail ou de rflexion. Ils ont
grandement conseill de ne pas contrarier ce besoin de repos et d'oubli
de toutes choses.

--Et cela est frquent? demanda mon oncle.

--J'ai observ ce phnomne cinq ou six fois seulement durant huit
annes, rpondit l'abb; et, ne l'ayant jamais troubl par mes
empressements, je ne l'ai jamais vu avoir de suites fcheuses.

--Et cela dure-t-il longtemps? demandai-je  mon tour, fort
impatiente.

--Plus ou moins, dit l'abb, suivant la dure de l'insomnie qui prcde
ou occasionne ces fatigues: mais nul ne peut le savoir, car monsieur le
comte ne se souvient jamais de cette cause, ou ne veut jamais la dire.
Il est extrmement assidu au travail, et s'en cache avec une modestie
bien rare.

--Il est donc bien savant? repris-je.


--Il est extrmement savant.

--Et il ne le montre jamais?

--Il en fait mystre, et ne s'en doute pas lui-mme.

-- quoi cela lui sert-il, en ce cas?

--Le gnie est comme la beaut, rpondit ce jsuite courtisan en me
regardant d'un air doucereux: ce sont des grces du ciel qui ne
suggrent ni orgueil ni agitation  ceux qui les possdent.

Je compris la leon, et n'en eus que plus de dpit, comme vous pouvez
croire. On rsolut d'attendre, pour sortir, le rveil de mon cousin;
mais lorsqu'au bout de deux heures, je vis qu'il ne bougeait, j'allai
quitter mon riche habit d'amazone, et je me mis  broder au mtier, non
sans casser beaucoup de soies, et sans sauter beaucoup de points.
J'tais outre de l'impertinence d'Albert, qui s'tait oubli sur ses
livres la veille d'une promenade avec moi, et qui, maintenant,
s'abandonnait aux douceurs d'un paisible sommeil, pendant que je
l'attendais. L'heure s'avanait, et force fut de renoncer au projet de
la journe. Mon pre, bien confiant aux paroles de l'abb, prit son
fusil, et alla tuer un livre ou deux. Ma tante, moins rassure, monta
les escaliers plus de vingt fois pour couter  la porte de son neveu,
sans pouvoir entendre mme le bruit de sa respiration. La pauvre femme
tait dsole de mon mcontentement. Quant  mon oncle, il prit un livre
de dvotion pour se distraire de son inquitude, et se mit  lire dans
un coin du salon avec une rsignation qui me donnait envie de sauter par
les fentres. Enfin, vers le soir, ma tante, toute joyeuse, vint nous
dire qu'elle avait entendu Albert se lever et s'habiller. L'abb nous
recommanda de ne paratre ni inquiets ni surpris, de ne pas adresser de
questions  monsieur le comte, et de tcher de le distraire s'il
montrait quelque chagrin de sa msaventure.

--Mais si mon cousin n'est pas malade, il est donc maniaque?
m'criai-je avec un peu d'emportement.

Je vis la figure de mon oncle se dcomposer  cette dure parole, et
j'en eus des remords sur-le-champ. Mais lorsque Albert entra sans faire
d'excuses  personne, et sans paratre se douter le moins du monde de
notre contrarit, je fus outre, et lui fis un accueil trs-sec. Il ne
s'en aperut seulement pas. Il paraissait plong dans ses rflexions.

Le soir, mon pre pensa qu'un peu de musique l'gaierait. Je n'avais pas
encore chant devant Albert. Ma harpe n'tait arrive que de la veille.
Ce n'est pas devant vous, savante Porporina, que je puis me piquer de
connatre la musique. Mais vous verrez que j'ai une jolie voix, et que
je ne manque pas de got naturel. Je me fis prier; j'avais plus envie de
pleurer que de chanter; Albert ne dit pas un mot pour m'y encourager.
Enfin je cdai; mais je chantai fort mal, et Albert, comme si je lui
eusse corch les oreilles, eut la grossiret de sortir au bout de
quelques mesures. Il me fallut toute la force de mon orgueil pour ne pas
fondre en larmes, et pour achever mon air sans faire sauter les cordes
de ma harpe. Ma tante avait suivi son neveu, mon pre s'tait endormi,
mon oncle attendait prs de la porte que sa soeur vnt lui dire quelque
chose de son fils. L'abb resta seul  me faire des compliments qui
m'irritrent encore plus que l'indiffrence des autres.

--Il parat, lui dis-je, que mon cousin n'aime pas la musique.

--Il l'aime beaucoup, au contraire, rpondit-il; mais c'est selon ...

--C'est selon la manire dont on chante? lui dis-je en l'interrompant.

--C'est, reprit-il sans se dconcerter, selon la disposition de son
me; quelquefois la musique lui fait du bien, et quelquefois du mal.
Vous l'aurez mu, j'en suis certain, au point qu'il aura craint de ne
pouvoir se contenir. Cette fuite est plus flatteuse pour vous que les
plus grands loges.

Les adulations de ce jsuite avaient quelque chose de sournois et de
railleur qui me le faisait dtester. Mais j'en fus bientt dlivre,
comme vous allez l'apprendre tout  l'heure.




XXVIII.


Le lendemain, ma tante, qui ne parle gure lorsque son coeur n'est pas
vivement mu, eut la malheureuse ide de s'engager dans une conversation
avec l'abb et le chapelain. Et comme, en dehors de ses affections de
famille, qui l'absorbent presque entirement, il n'y a pour elle au
monde qu'une distraction possible, laquelle est son orgueil de famille,
elle ne manqua pas de s'y livrer en dissertant sur sa gnalogie, et en
prouvant  ces deux prtres que notre race tait la plus pure, la plus
illustre, et la plus excellente de toutes les familles de l'Allemagne,
du ct des femmes particulirement. L'abb l'coutait avec patience et
notre chapelain avec rvrence, lorsque Albert, qui ne paraissait pas
l'couter du tout, l'interrompit avec un peu de vivacit:

--Il me semble, ma bonne tante, lui dit-il, que vous vous faites
quelques illusions sur la prminence de notre famille. Il est vrai que
la noblesse et les titres de nos anctres remontent assez haut dans le
pass; mais une famille qui perd son nom, qui l'abjure en quelque sorte,
pour prendre celui d'une femme de race et de religion trangre, renonce
au droit de se faire valoir comme antique en vertu et fidle  la gloire
de son pays.

Cette remarque contraria beaucoup la chanoinesse; mais, comme l'abb
avait paru ouvrir l'oreille, elle crut devoir y rpondre.

--Je ne suis pas de votre avis, mon cher enfant, dit-elle. On a vu bien
souvent d'illustres maisons se rendre,  bon droit, plus illustres
encore, en joignant  leur nom celui d'une branche maternelle, afin de
ne pas priver leurs hoirs de l'honneur qui leur revenait d'tre issus
d'une femme glorieusement apparente.

--Mais ce n'est pas ici le cas d'appliquer cette rgle, reprit Albert
avec une tnacit  laquelle il n'tait point sujet. Je conois
l'alliance de deux noms illustres. Je trouve fort lgitime qu'une femme
transmette  ses enfants son nom accol  celui de son poux. Mais
l'effacement complet de ce dernier nom me parat un outrage de la part
de celle qui l'exige, une lchet de la part de celui qui s'y soumet.

--Vous rappelez des choses bien anciennes, Albert, dit la chanoinesse
avec un profond soupir, et vous appliquez la rgle plus mal  propos que
moi. Monsieur l'abb pourrait croire, en vous entendant, que quelque
mle, dans notre ascendance, aurait t capable d'une lchet; et
puisque vous savez si bien des choses dont je vous croyais  peine
instruit, vous n'auriez pas d faire une pareille rflexion  propos des
vnements politiques ... dj bien loin de nous, Dieu merci!

--Si ma rflexion vous inquite, je vais rapporter le fait, afin de
laver notre aeul Withold, dernier comte des Rudolstadt, de toute
imputation injurieuse  sa mmoire. Cela parat intresser ma cousine,
ajouta-t-il en voyant que je l'coutais avec de grands yeux, tout
tonne que j'tais de le voir se lancer dans une discussion si
contraire  ses ides philosophiques et  ses habitudes de silence.
Sachez donc, Amlie, que notre arrire-grand-pre Wratislaw n'avait pas
plus de quatre ans lorsque sa mre Ulrique de Rudolstadt crut devoir lui
infliger la fltrissure de quitter son vritable nom, le nom de ses
pres, qui tait Podiebrad, pour lui donner ce nom saxon que vous et moi
portons aujourd'hui, vous sans en rougir, et moi sans m'en glorifier.

--Il est au moins inutile, dit mon oncle Christian, qui paraissait fort
mal  l'aise, de rappeler des choses si loignes du temps o nous
vivons.

--II me semble, reprit Albert, que ma tante a remont bien plus haut
dans le pass en nous racontant les hauts faits des Rudolstadt, et je ne
sais pas pourquoi l'un de nous, venant par hasard  se rappeler qu'il
est Bohme, et non pas Saxon d'origine, qu'il s'appelle Podiebrad, et
non pas Rudolstadt, ferait une chose de mauvais got en parlant
d'vnements qui n'ont gure plus de cent vingt ans de date.

--Je savais bien, observa l'abb qui avait cout Albert avec un
certain intrt, que votre illustre famille tait allie, dans le pass,
 la royaut nationale de George Podiebrad; mais j'ignorais qu'elle en
descendt par une ligne assez directe pour en porter le nom.

--C'est que ma tante, qui sait dessiner des arbres gnalogiques, a
jug  propos d'abattre dans sa mmoire l'arbre antique et vnrable
dont la souche nous a produits. Mais un arbre gnalogique sur lequel
notre histoire glorieuse et sombre a t trace en caractres de sang,
est encore debout sur la montagne voisine.

Comme Albert s'animait beaucoup en parlant ainsi, et que le visage de
mon oncle paraissait s'assombrir, l'abb essaya de dtourner la
conversation, bien que sa curiosit ft fort excite. Mais la mienne ne
me permit pas de rester en si beau chemin.

--Que voulez-vous dire, Albert? m'criai-je en me rapprochant de lui.

--Je veux dire ce qu'une Podiebrad ne devrait pas ignorer, rpondit-il.
C'est que le vieux chne de la _pierre d'pouvante_, que vous voyez tous
les jours de votre fentre, Amlie, et sous lequel je vous engage  ne
jamais vous asseoir sans lever votre me  Dieu, a port, il y a trois
cents ans, des fruits un peu plus lourds que les glands desschs qu'il
a peine  produire aujourd'hui.

--C'est une histoire affreuse, dit le chapelain tout effar, et
j'ignore qui a pu l'apprendre au comte Albert.

--La tradition du pays, et peut-tre quelque chose de plus certain
encore, rpondit Albert. Car on a beau brler les archives des familles
et les documents de l'histoire, monsieur le chapelain; on a beau lever
les enfants dans l'ignorance de la vie antrieure; on a beau imposer
silence aux simples par le sophisme, et aux faibles par la menace: ni la
crainte du despotisme, ni celle de l'enfer, ne peuvent touffer les
mille voix du pass qui s'lvent de toutes parts. Non, non, elles
parlent trop haut, ces voix terribles, pour que celle d'un prtre leur
impose silence! Elles parlent  nos mes dans le sommeil, par la bouche
des spectres qui se lvent pour nous avertir; elles parlent  nos
oreilles, par tous les bruits de la nature; elles sortent mme du tronc
des arbres, comme autrefois, celle des dieux dans les bois sacrs, pour
nous raconter les crimes, les malheurs, et les exploits de nos pres.

--Et pourquoi, mon pauvre enfant, dit la chanoinesse, nourrir ton
esprit de ces penses amres et de ces souvenirs funestes?

--Ce sont vos gnalogies, ma tante, c'est le voyage que vous venez de
faire dans les sicles passs, qui ont rveill en moi le souvenir de
ces quinze moines pendus aux branches du chne, de la propre main d'un
de mes aeux,  moi ... oh! le plus grand, le plus terrible, le plus
persvrant, celui qu'on appelait le redoutable aveugle, l'invincible
Jean Ziska du Calice!

Le nom sublime et abhorr du chef des Taborites, sectaires qui
renchrirent durant la guerre des Hussites sur l'nergie, la bravoure,
et les cruauts des autres religionnaires, tomba comme la foudre sur
l'abb et sur le chapelain. Le dernier fit un grand signe de croix; ma
tante recula sa chaise, qui touchait celle d'Albert.

--Bont divine! s'cria-t-elle; de quoi et de qui parle donc cet
enfant? Ne l'coutez pas, monsieur l'abb! Jamais, non, jamais, notre
famille n'a eu ni lien, ni rapport avec le rprouv dont il vient de
prononcer le nom abominable.

--Parlez pour vous, ma tante, reprit Albert avec nergie. Vous tes une
Rudolstadt dans le fond de l'me, bien que vous soyez dans le fait une
Podiebrad. Mais, quant  moi, j'ai dans les veines un sang color de
quelques gouttes de plus de sang bohme, purifi de quelques gouttes de
moins de sang tranger. Ma mre n'avait ni Saxons, ni Bavarois, ni
Prussiens, dans son arbre gnalogique: elle tait de pure race slave;
et comme vous paraissez ne pas vous soucier beaucoup d'une noblesse 
laquelle vous ne pouvez prtendre, moi, qui tiens  ma noblesse
personnelle, je vous apprendrai, si vous l'ignorez, je vous rappellerai,
si vous l'avez oubli, que Jean Ziska laissa une fille, laquelle pousa
un seigneur de Prachalitz, et que ma mre, tant une Prachalitz
elle-mme, descendait en ligne directe de Jean Ziska par les femmes,
comme vous descendez des Rudolstadt, ma tante!

--Ceci est un rve, une erreur, Albert!...

--Non, ma chre tante; j'en appelle  monsieur le chapelain, qui est un
homme vridique et craignant Dieu. Il a eu entre les mains les
parchemins qui le prouvaient.

--Moi? s'cria le chapelain, ple comme la mort.

--Vous pouvez l'avouer sans rougir devant monsieur l'abb, rpondit
Albert avec une amre ironie, puisque vous avez fait votre devoir de
prtre catholique et de sujet autrichien en les brlant le lendemain de
la mort de ma mre!

--Cette action, que me commandait ma conscience, n'a eu que Dieu pour
tmoin! reprit l'abb, plus ple encore. Comte Albert, qui a pu vous
rvler ...?

--Je vous l'ai dit, monsieur le chapelain, la voix qui parle plus haut
que celle du prtre!

--Quelle voix, Albert? demandai-je vivement intresse.

--La voix qui parle dans le sommeil, rpondit Albert.

--Mais ceci n'explique rien, mon fils, dit le comte Christian tout
pensif et tout triste.

--La voix du sang, mon pre! rpondit Albert d'un ton qui nous fit tous
tressaillir.

--Hlas! mon Dieu! dit mon oncle en joignant les mains, ce sont les
mmes rveries, les mmes imaginations, qui tourmentaient sa pauvre
mre. Il faut que, dans sa maladie, elle ait parl de tout cela devant
notre enfant, ajouta-t-il en se penchant vers ma tante, et que son
esprit en ait t frapp de bonne heure.

--Impossible, mon frre, rpondit la chanoinesse: Albert n'avait pas
trois ans lorsqu'il perdit sa mre.

--Il faut plutt, dit le chapelain  voix basse, qu'il soit rest dans
la maison quelques-uns de ces maudits crits hrtiques, tout remplis de
mensonge et tissus d'impits, qu'elle avait conservs par esprit de
famille, et dont elle eut pourtant la vertu de me faire le sacrifice 
son heure suprme.

--Non, il n'en est pas rest, rpondit Albert, qui n'avait pas perdu
une seule parole du chapelain, bien que celui-ci et parl assez bas, et
qu'Albert, qui se promenait avec agitation, ft en ce moment  l'autre
bout du grand salon. Vous savez bien monsieur le chapelain, que vous
avez tout dtruit, et que vous avez encore, au lendemain de _son_
dernier jour, cherch et furet dans tous les coins de sa chambre.

--Qui donc a ainsi aid ou gar votre mmoire, Albert? demanda le
comte Christian d'un ton svre. Quel serviteur infidle ou imprudent
s'est donc avis de troubler votre jeune esprit par le rcit, sans doute
exagr, de ces vnements domestiques?

--Aucun, mon pre; je vous le jure sur ma religion et sur ma
conscience.

--L'ennemi du genre humain est intervenu dans tout ceci, dit le
chapelain constern.

--Il serait plus vraisemblable et plus chrtien de penser, observa
l'abb, que le comte Albert est dou d'une mmoire extraordinaire, et
que des vnements dont le spectacle ne frappe point ordinairement l'ge
tendre sont rests gravs dans son esprit. Ce que j'ai vu de sa rare
intelligence me fait aisment croire que sa raison a d avoir un
dveloppement fort prcoce; et quant  sa facult de garder le souvenir
des choses, j'ai reconnu qu'elle tait prodigieuse en effet.

--- Elle ne vous semble prodigieuse que parce que vous en tes tout 
fait dpourvu, rpondit Albert schement. Par exemple, vous ne vous
rappelez pas ce que vous avez fait en l'anne 1619, aprs que Withold
Podiebrad le protestant, le vaillant, le fidle (votre grand-pre, ma
chre tante), le dernier qui porta notre nom, eut rougi de son sang la
pierre d'pouvante? Vous avez oubli votre conduite en cette
circonstance, je le parierais, monsieur l'abb?

--Je l'ai oublie entirement, je l'avoue, rpondit l'abb avec un
sourire railleur qui n'tait pas de trop bon got dans un moment o il
devenait vident pour nous tous qu'Albert divaguait compltement.

--Eh bien! je vais vous la rappeler, reprit Albert sans se dconcerter.
Vous alltes bien vite conseiller  ceux des soldats impriaux qui
avaient fait le coup de se sauver ou de se cacher, parce que les
ouvriers de Pilsen, qui avaient le courage de s'avouer protestants, et
qui adoraient Withold, venaient pour venger la mort de leur matre, et
s'apprtaient  les mettre en pices. Puis, vous vntes trouver mon
aeule Ulrique, la veuve tremblante et consterne de Withold, et vous
lui promtes de faire sa paix avec l'empereur Ferdinand II, de lui
conserver ses biens, ses titres, sa libert, et la tte de ses enfants,
si elle voulait suivre vos conseils et vous payer vos services  prix
d'or; elle y consentit: son amour maternel lui suggra cet acte de
faiblesse. Elle ne respecta pas le martyre de son noble poux. Elle
tait ne catholique, et n'avait abjur que par amour pour lui. Elle ne
sut point accepter la misre, la proscription, la perscution, pour
conserver  ses enfants une foi que Withold venait de signer de son
sang, et un nom qu'il venait de rendre plus illustre encore que tous
ceux de ses anctres _hussites, calixtins, taborites, orphelins, frres
de l'union, et luthriens_. (Tous ces noms, ma chre Porporina, sont
ceux des diverses sectes qui joignent l'hrsie de Jean Huss  celle de
Luther, et qu'avait probablement suivies la branche des Podiebrad dont
nous descendons.) Enfin, continua Albert, la Saxonne eut peur, et cda.
Vous prtes possession du chteau, vous en loigntes les bandes
impriales, vous ftes respecter nos terres. Vous ftes un immense
auto-da-f de nos titres et de nos archives. C'est pourquoi ma tante,
pour son bonheur, n'a pu rtablir l'arbre gnalogique des Podiebrad, et
s'est rejete sur la pture moins indigeste des Rudolstadt. Pour prix de
vos services, vous ftes riche, trs-riche. Trois mois aprs, il fut
permis  Ulrique d'aller embrasser  Vienne les genoux de l'empereur,
qui lui permit gracieusement de dnationaliser ses enfants, de les faire
lever par vous dans la religion romaine, et de les enrler ensuite sous
les drapeaux contre lesquels leur pre et leurs aeux avaient si
vaillamment combattu. Nous fmes incorpors mes fils et moi, dans les
rangs de la tyrannie autrichienne ...

--Tes fils et toi!... dit ma tante dsespre, voyant qu'il battait la
campagne.

--Oui, mes fils Sigismond et Rodolphe, rpondit trs-srieusement
Albert.

--C'est le nom de mon pre et de mon oncle, dit le comte Christian.
Albert, o est ton esprit? Reviens  toi, mon fils. Plus d'un sicle
nous spare de ces vnements douloureux accomplis par l'ordre de la
Providence.

Albert n'en voulut point dmordre. Il se persuada et voulut nous
persuader qu'il tait le mme que Wratislaw, fils de Withold, et le
premier des Podiebrad qui et port le nom maternel de Rudolstadt. Il
nous raconta son enfance, le souvenir distinct qu'il avait gard du
supplice du comte Withold, supplice dont il attribuait tout l'odieux au
jsuite Dithmar (lequel, selon lui, n'tait autre que l'abb, son
gouverneur), la haine profonde que, pendant son enfance, il avait
prouve pour ce Dithmar, pour l'Autriche, pour les impriaux et pour
les catholiques. Et puis, ses souvenirs parurent se confondre, et il
ajouta mille choses incomprhensibles sur la vie ternelle et
perptuelle, sur la rapparition des hommes sur la terre, se fondant sur
cet article de la croyance hussitique, que Jean Huss devait revenir en
Bohme cent ans aprs sa mort, et complter son oeuvre; prdiction qui
s'tait accomplie, puisque, selon lui, Luther tait Jean Huss
ressuscit. Enfin ses discours furent un mlange d'hrsie, de
superstition, de mtaphysique obscure, de dlire potique; et tout cela
fut dbit avec une telle apparence de conviction, avec des souvenirs si
dtaills, si prcis, et si intressants, de ce qu'il prtendait avoir
vu, non-seulement dans la personne de Wratislaw, mais encore dans celle
de Jean Ziska, et de je ne sais combien d'autres morts qu'il soutenait
avoir t ses propres apparitions dans la vie du pass, que nous
restmes tous bants  l'couter, sans qu'aucun de nous et la force de
l'interrompre ou de le contredire. Mon oncle et ma tante, qui
souffraient horriblement de cette dmence, impie selon eux, voulaient du
moins la connatre  fond; car c'tait la premire fois qu'elle se
manifestait ouvertement, et il fallait bien en savoir la source pour
tcher ensuite de la combattre. L'abb s'efforait de tourner la chose
en plaisanterie, et de nous faire croire que le comte Albert tait un
esprit fort plaisant et fort malicieux, qui prenait plaisir  nous
mystifier par son incroyable rudition.

--II a tant lu, nous disait-il, qu'il pourrait nous raconter ainsi
l'histoire de tous les sicles, chapitre par chapitre, avec assez de
dtails et de prcision pour faire accroire  des esprits un peu ports
au merveilleux, qu'il a vritablement assist aux scnes qu'il raconte.

La chanoinesse, qui, dans sa dvotion ardente, n'est pas trs-loigne
de la superstition, et qui commenait  croire son neveu sur parole,
prit trs-mal les insinuations de l'abb, et lui conseilla de garder ses
explications badines pour une occasion plus gaie; puis elle fit un grand
effort pour amener Albert  rtracter les erreurs dont il avait la tte
remplie.

--Prenez garde, ma tante; s'cria Albert avec impatience, que je ne
vous dise qui vous tes. Jusqu'ici je n'ai pas voulu le savoir; mais
quelque chose m'avertit en ce moment que la Saxonne Ulrique est auprs
de moi.

--Eh quoi, mon pauvre enfant, rpondit-elle, cette aeule prudente et
dvoue qui sut conserver  ses enfants la vie, et  ses descendants
l'indpendance, les biens et les honneurs dont ils jouissent, vous
pensez qu'elle revit en moi? Eh bien, Albert, je vous aime tant, que
pour vous je ferais plus encore: je sacrifierais ma vie, si je pouvais,
 ce prix, calmer votre esprit gar.

Albert la regarda quelques instants avec des yeux  la fois svres et
attendris.

--Non, non, dit-il enfin en s'approchant d'elle, et en s'agenouillant 
ses pieds, vous tes un ange, et vous avez communi jadis dans la coupe
de bois des Hussites. Mais la Saxonne est ici, cependant, et sa voix a
frapp mon oreille aujourd'hui  plusieurs reprises.

--Prenez que c'est moi, Albert, lui dis-je en m'efforant de l'gayer,
et ne m'en veuillez pas trop de ne pas vous avoir livr aux bourreaux en
l'anne 1619.

--Vous, ma mre, dit-il en me regardant avec des yeux effrayants, ne
dites pas cela; car je ne puis vous pardonner. Dieu m'a fait renatre
dans le sein d! une femme plus forte; il m'a retremp dans le sang de
Ziska, dans ma propre substance, qui s'tait gare je ne sais comment.
Amlie, ne me regardez pas, ne me parlez pas surtout! C'est votre voix,
Ulrique, qui me fait aujourd'hui tout le mal que je souffre.

En disant cela, Albert sortit prcipitamment, et nous restmes tous
consterns de la triste dcouverte qu'il venait enfin de nous faire
faire sur le drangement de son esprit.

Il tait alors deux heures aprs midi; nous avions dn paisiblement,
Albert n'avait bu que de l'eau. Rien ne pouvait nous donner l'espoir que
cette dmence ft l'effet de l'ivresse. Le chapelain et ma tante se
levrent aussitt pour le suivre et pour le soigner, le jugeant fort
malade. Mais, chose inconcevable! Albert avait dj disparu comme par
enchantement; on ne le trouva ni dans sa chambre, ni dans celle de sa
mre, o il avait coutume de s'enfermer souvent, ni dans aucun recoin du
chteau; on le chercha dans le jardin, dans la garenne, dans les bois
environnants, dans les montagnes. Personne ne l'avait vu de prs ni de
loin. La trace de ses pas n'tait reste nulle part. La journe et la
nuit s'coulrent ainsi. Personne ne se coucha dans la maison. Nos gens
furent sur pied jusqu'au jour pour le chercher avec des flambeaux.

Toute la famille se mit en prires. La journe du lendemain se passa
dans les mmes anxits, et la nuit suivante dans la mme consternation.
Je ne puis vous dire quelle terreur j'prouvai, moi qui n'avais jamais
souffert, jamais trembl de ma vie pour des vnements domestiques de
cette importance. Je crus trs-srieusement qu'Albert s'tait donn la
mort ou s'tait enfui pour jamais. J'en pris des convulsions et une
fivre assez forte. Il y avait encore en moi un reste d'amour, au milieu
de l'effroi que m'inspirait un tre si fatal et si bizarre. Mon pre
conservait la force d'aller  la chasse, s'imaginant que, dans ses
courses lointaines, il retrouverait Albert au fond des bois. Ma pauvre
tante, dvore de douleur, mais active et courageuse, me soignait, et
cherchait  rassurer tout le monde. Mon oncle priait jour et nuit. En
voyant sa foi et sa soumission stoque aux volonts du ciel, je
regrettais de n'tre pas dvote.

L'abb feignait un peu de chagrin, mais affectait de n'avoir aucune
inquitude. Il est vrai, disait-il, qu'Albert n'avait jamais disparu
ainsi de sa prsence; mais il tait sujet  des besoins de solitude et
de recueillement.

Sa conclusion tait que le seul remde  ces singularits tait de ne
jamais les contrarier, et de ne pas paratre les remarquer beaucoup. Le
fait est que ce subalterne intrigant et profondment goste ne s'tait
souci que de gagner les larges appointements attachs  son rle
surveillant, et qu'il les avait fait durer le plus longtemps possible en
trompant la famille sur le rsultat de ses bons offices. Occup de ses
affaires et de ses plaisirs, il avait abandonn Albert  ses penchants
extrmes. Peut-tre l'avait-il vu souvent malade et souvent exalt. Il
avait sans doute laiss un libre cours  ses fantaisies. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il avait eu l'habilet de les cacher  tous ceux qui
eussent pu nous en rendre compte; car dans toutes les lettres que reut
mon oncle au sujet d son fils, il n'y eut jamais que des loges de son
extrieur et des flicitations sur les avantages de sa personne. Albert
n'a laiss nulle part la rputation d'un malade ou d'un insens. Quoi
qu'il en soit, sa vie intrieure durant ces huit ans d'absence est
reste pour nous un secret impntrable. L'abb, voyant, au bout de
trois jours, qu'il ne reparaissait pas, et craignant que ses propres
affaires ne fussent gtes par cet incident, se mit en campagne,
soi-disant pour le chercher  Prague, o l'envie de chercher quelque
livre rare pouvait, selon lui, l'avoir pouss.

--II est, disait-il, comme les savants qui s'abment dans leurs
recherches, et qui oublient le monde entier pour satisfaire leur
innocente passion.

L-dessus l'abb partit, et ne revint pas.

Au bout de sept jours d'angoisses mortelles, et comme nous commencions
 dsesprer, ma tante, passant vers le soir devant la chambre d'Albert,
vit la porte ouverte, et Albert assis dans son fauteuil, caressant son
chien qui l'avait suivi dans son mystrieux voyage. Ses vtements
n'taient ni salis ni dchirs; seulement la dorure en tait noircie,
comme s'il ft sorti d'un lieu humide, ou comme s'il et pass les nuits
 la belle toile. Sa chaussure n'annonait pas qu'il et beaucoup
march; mais sa barbe et ses cheveux tmoignaient d'un long oubli des
soins de sa personne. Depuis ce jour-l, il a constamment refus de se
raser et de se poudrer comme les autres hommes; c'est pourquoi vous lui
avez trouv l'aspect d'un revenant.

Ma tante s'lana vers lui en faisant un grand cri.

--Qu'avez-vous donc, ma chre tante? dit-il en lui baisant la main. On
dirait que vous ne m'avez pas vu depuis un sicle!

--Mais, malheureux enfant! s'cria-t-elle; il y a sept jours que tu
nous as quitts sans nous rien dire; sept mortels jours, sept affreuses
nuits, que nous te cherchons, que nous te pleurons, et que nous prions
pour toi!

--Sept jours? dit Albert en la regardant avec surprise. II faut que
vous ayez voulu dire sept heures, ma chre tante; car je suis sorti ce
matin pour me promener, et je rentre  temps pour souper avec vous.
Comment ai-je pu vous causer une pareille inquitude par une si courte
absence?

--Sans doute, dit-elle, craignant d'aggraver son mal en le lui
rvlant, la langue m'a tourn; j'ai voulu dire sept heures. Je me suis
inquite parce que tu n'as pas l'habitude de faire d'aussi longues
promenades, et puis j'avais fait cette nuit un mauvais rve: j'tais
folle.

--Bonne tante, excellente amie! dit Albert en couvrant ses mains de
baisers, vous m'aimez comme un petit enfant. Mon pre n'a pas partag
votre inquitude, j'espre?

--Nullement. Il t'attend pour souper. Tu dois avoir bien faim?

--Fort peu. J'ai trs-bien dn.

--O donc, et quand donc, Albert?

--Ici, ce matin, avec vous, ma bonne tante. Vous n'tes pas encore
revenue  vous-mme, je le vois. Oh! que je suis malheureux de vous
avoir caus une telle frayeur! Comment aurais-je pu le prvoir?

--Tu sais que je suis ainsi. Laisse-moi donc te demander o tu as
mang, o tu as dormi depuis que tu nous as quitts!

--Depuis ce matin, comment aurais-je eu envie de dormir ou de manger?

--Tu ne te sens pas malade?

--Pas le moins du monde.

--Point fatigu? Tu as sans, doute beaucoup march! gravi les
montagnes? cela est fort pnible. O as-tu t?

Albert mit la main sur ses yeux comme pour se rappeler; mais il ne put
le dire.

--Je vous avoue, rpondit-il, que je n'en sais plus rien. J'ai t fort
proccup. J'ai march sans rien voir, comme je faisais dans mon
enfance, vous savez? je ne pouvais jamais vous rpondre quand vous
m'interrogiez.

--Et durant tes voyages, faisais-tu plus d'attention  ce que tu voyais?

--Quelquefois, mais pas toujours. J'ai observ bien des choses; mais
j'en ai oubli beaucoup d'autres, Dieu merci!

--Et pourquoi _Dieu merci_?

--Parce qu'il y a des choses affreuses  voir sur la face de ce monde!
rpondit-il en se levant avec un visage sombre, que jusque-l ma tante
ne lui avait pas trouv.

Elle vit qu'il ne fallait pas le faire causer davantage, et courut
annoncer  mon oncle que son fils tait retrouv. Personne ne le savait
encore dans la maison, personne ne l'avait vu rentrer. Son retour
n'avait pas laiss plus de traces que son dpart.

Mon pauvre oncle, qui avait eu tant de courage pour supporter le
malheur, n'en eut pas dans le premier moment pour la joie. Il perdit
connaissance; et lorsque Albert reparut devant lui, il avait la figure
plus altre que celle de son fils. Albert, qui depuis ses longs voyages
semblait ne remarquer aucune motion autour de lui, parut ce jour-l
tout renouvel et tout diffrent de ce qu'on l'avait vu jusqu'alors. Il
fit mille caresses  son pre, s'inquita de le voir si chang, et
voulut en savoir la cause. Mais quand on se hasarda  la lui faire
pressentir, il ne put jamais la comprendre, et toutes ses rponses
furent faites avec une bonne foi et une assurance qui semblaient bien
prouver l'ignorance complte o il tait des sept jours de sa
disparition.

--Ce que vous me racontez ressemble  un rve, dit Consuelo, et me porte
 divaguer plutt qu' dormir, ma chre baronne. Comment est-il possible
qu'un homme vive pendant sept jours sans avoir conscience de rien?

--Ceci n'est rien auprs de ce que j'ai encore  vous raconter; et
jusqu' ce que vous ayez vu par vous-mme que, loin d'exagrer,
j'attnue pour abrger, vous aurez, je le conois, de la peine  me
croire. Moi-mme qui vous rapporte ce dont j'ai t tmoin, je me
demande encore quelquefois si Albert est sorcier ou s'il se moque de
nous. Mais l'heure est avance, et vritablement je crains d'abuser de
votre complaisance.

--C'est moi qui abuse de la vtre, rpondit Consuelo; vous devez tre
fatigue de parler. Remettons donc  demain soir, si vous le voulez
bien, la suite de cette incroyable histoire.

--A demain soit, dit la jeune baronne en l'embrassant.




XXIX.


L'histoire incroyable, en effet, qu'elle venait d'entendre tint Consuelo
assez longtemps veille. La nuit sombre, pluvieuse, et pleine de
gmissements, contribuait aussi  l'agiter de sentiments superstitieux
qu'elle ne connaissait pas encore. Il y a donc une fatalit
incomprhensible, se disait-elle, qui pse sur certains tres? Qu'avait
fait  Dieu cette jeune fille qui me parlait tout  l'heure, avec tant
d'abandon, de son naf amour-propre bless et de ses beaux rves dus?
Et qu'avais-je fait de mal moi-mme pour que mon seul amour ft si
horriblement froiss et bris dans mon coeur? Mais, hlas! quelle faute
a donc commise ce farouche Albert de Rudolstadt pour perdre ainsi la
conscience et la direction de sa propre vie? Quelle horreur la
Providence a-t-elle conue pour Anzoleto de l'abandonner, ainsi qu'elle
l'a fait, aux mauvais penchants et aux perverses tentations?

Vaincue enfin par la fatigue, elle s'endormit, et se perdit dans une
suite de rves sans rapport et sans issue. Deux ou trois fois elle
s'veilla et se rendormit sans pouvoir se rendre compte du lieu o elle
tait, se croyant toujours en voyage. Le Porpora, Anzoleto, le comte
Zustiniani et la Corilla passaient tour  tour devant ses yeux, lui
disant des choses tranges et douloureuses, lui reprochant je ne sais
quel crime dont elle portait la peine sans pouvoir se souvenir de
l'avoir commis. Mais toutes ces visions s'effaaient devant celle du
comte Albert, qui repassait toujours devant elle avec sa barbe noire,
son oeil fixe, et son vtement de deuil rehauss d'or, par moments sem
de larmes comme un drap mortuaire.

Elle trouva, en s'veillant tout  fait, Amlie dj pare avec
lgance, frache et souriante  ct de son lit.

Savez-vous, ma chre Porporina, lui dit la jeune baronne en lui donnant
un baiser au front, que vous avez en vous quelque chose d'trange? Je
suis destine  vivre avec des tres extraordinaires; car certainement
vous en tes un, vous aussi. Il y a un quart d'heure que je vous regarde
dormir, pour voir au grand jour si vous tes plus belle que moi. Je vous
confesse que cela me donne quelque souci, et que, malgr l'abjuration
complte et empresse que j'ai faite de mon amour pour Albert, je serais
un peu pique de le voir vous regarder avec intrt. Que voulez-vous?
c'est le seul homme qui soit ici, et jusqu'ici j'y tais la seule femme.
Maintenant nous sommes deux, et nous aurons maille  partir si vous
m'effacez trop.

--Vous aimez  railler, rpondit Consuelo; ce n'est pas gnreux de
votre part. Mais voulez-vous bien laisser le chapitre des mchancets,
et me dire ce que j'ai d'extraordinaire? C'est peut-tre ma laideur qui
est tout  fait revenue. Il me semble qu'en effet cela doit tre.

--Je vous dirai la vrit, Nina. Au premier coup d'oeil que j'ai jet
sur vous ce matin, votre pleur, vos grands yeux  demi clos et plutt
fixes qu'endormis, votre bras maigre hors du lit, m'ont donn un moment
de triomphe. Et puis, en vous regardant toujours, j'ai t comme
effraye de votre immobilit et de votre attitude vraiment royale. Votre
bras est celui d'une reine, je le soutiens, et votre calme a quelque
chose de dominateur et d'crasant dont je ne peux pas me rendre compte.
Voil que je me prends  vous trouver horriblement belle, et cependant
il y a de la douceur dans votre regard. Dites-moi donc quelle personne
vous tes. Vous m'attirez et vous m'intimidez: je suis toute honteuse
des folies que je vous ai racontes de moi cette nuit. Vous ne m'avez
encore rien dit de vous; et cependant vous savez  peu prs tous mes
dfauts.

--Si j'ai l'air d'une reine, ce dont je ne me serais gure doute,
rpondit Consuelo avec un triste sourire, ce doit tre l'air piteux
d'une reine dtrne. Quant  ma beaut, elle m'a toujours paru
trs-contestable; et quant  l'opinion que j'ai de vous, chre baronne
Amlie, elle est toute en faveur de votre franchise et de votre bont.

--Pour franche, je le suis; mais vous, Nina, l'tes-vous? Oui, vous avez
un air de grandeur et de loyaut. Mais tes-vous expansive? Je ne le
crois pas.

--Ce n'est pas  moi de l'tre la premire, convenez-en. C'est  vous,
protectrice et matresse, de ma destine en ce moment, de me faire les
avances.

--Vous avez raison. Mais votre grand sens me fait peur. Si je vous
parais cervele, vous ne me prcherez pas trop, n'est-ce pas?

--Je n'en ai le droit en aucune faon. Je suis votre matresse de
musique, et rien de plus. D'ailleurs une pauvre fille du peuple, comme
moi, saura toujours se tenir  sa place.

--Vous, une fille du peuple, fire Porporina! Oh! vous mentez; cela est
impossible. Je vous croirais plutt un enfant mystrieux de quelque
famille de princes. Que faisait votre mre?

--Elle chantait, comme moi.

--Et votre pre?

Consuelo resta interdite. Elle n'avait pas prpar toutes ses rponses
aux questions familirement indiscrtes de la petite baronne. La vrit
est qu'elle n'avait jamais entendu parler de son pre, et qu'elle
n'avait jamais song  demander si elle en avait un.

Allons! dit Amlie en clatant de rire, c'est cela, j'en tais sre;
votre pre est quelque grand d'Espagne, o quelque doge de Venise.

Ces faons de parler parurent lgres et blessantes  Consuelo.

Ainsi, dit-elle avec un peu de mcontentement, un honnte ouvrier, ou
un pauvre artiste, n'aurait pas eu le droit de transmettre  son enfant
quelque distinction naturelle? Il faut absolument que les enfants du
peuple soient grossiers et difformes!

--Ce dernier mot est une pigramme pour ma tante Wenceslawa, rpliqua la
baronne riant plus fort. Allons, chre Nina, pardonnez-moi si je vous
fche un peu, et laissez-moi btir dans ma cervelle un plus beau roman
sur vous. Mais faites vite votre toilette, mon enfant; car la cloche va
sonner, et ma tante ferait mourir de faim toute la famille plutt que de
laisser servir le djeuner sans vous. Je vais vous aider  ouvrir vos
caisses; donnez-moi les clefs. Je suis sre que vous apportez de Venise
les plus jolies toilettes, et que vous allez me mettre au courant des
modes, moi qui vis dans ce pays de sauvages, et depuis si longtemps!

Consuelo, se htant d'arranger ses cheveux, lui donna les clefs sans
l'entendre, et Amlie s'empressa d'ouvrir une caisse qu'elle s'imaginait
remplie de chiffons; mais,  sa grande surprise, elle n'y trouva qu'un
amas de vieille musique, de cahiers imprims, effacs par un long usage,
et de manuscrits en apparence indchiffrables.

Ah! qu'est-ce que tout cela? s'cria-t-elle en essuyant ses jolis
doigts bien vite. Vous avez l, ma chre enfant, une singulire
garde-robe!

--Ce sont des trsors, traitez-les avec respect, ma chre baronne,
rpondit Consuelo. Il y a des autographes des plus grands matres, et
j'aimerais mieux perdre ma voix que de ne pas les remettre au Porpora
qui me les a confis.

Amlie ouvrit une seconde caisse, et la trouva pleine de papier rgl,
de traits sur la musique, et d'autres livres sur la composition,
l'harmonie et le contre-point.

Ah! je comprends, dit-elle en riant, ceci est votre crin.

--Je n'en ai pas d'autre, rpondit Consuelo, et j'espre que vous
voudrez bien vous en servir souvent.

--A la bonne heure, je vois que vous tes une matresse svre. Mais
peut-on vous demander sans vous offenser, ma chre Nina, o vous avez
mis vos robes?

--L-bas dans ce petit carton, rpondit Consuelo en allant le chercher,
et en montrant  la baronne une petite robe de soie noire qui y tait
soigneusement et frachement plie.

--Est-ce l tout? dit Amlie.

--C'est l tout, dit Consuelo, avec ma robe de voyage. Dans quelques
jours d'ici, je me ferai une seconde robe noire, toute pareille 
l'autre, pour changer.

--Ah! ma chre enfant, vous tes donc en deuil?

--Peut-tre, signora, rpondit gravement Consuelo.

--En ce cas, pardonnez-moi. J'aurais d comprendre  vos manires que
vous aviez quelque chagrin dans le coeur, et je vous aime autant ainsi.
Nous sympathiserons encore plus vite; car moi aussi j'ai bien des sujets
de tristesse, et je pourrais dj porter le deuil de l'poux qu'on
m'avait destin. Ah! ma chre Nina, ne vous effarouchez pas de ma
gaiet; c'est souvent un effort pour cacher des peines profondes.

Elles s'embrassrent, et descendirent au salon o on les attendait.

Consuelo vit, ds le premier coup d'oeil, que sa modeste robe noire, et
son fichu blanc ferm jusqu'au menton par une pingle de jais, donnaient
d'elle  la chanoinesse une opinion trs-favorable. Le vieux Christian
fut un peu moins embarrass et tout aussi affable envers elle que la
veille. Le baron Frdrick, qui, par courtoisie, s'tait abstenu d'aller
 la chasse ce jour-l, ne sut pas trouver un mot  lui dire, quoiqu'il
et prpar mille gracieusets pour les soins qu'elle venait rendre  sa
fille. Mais il s'assit  table  ct d'elle, et s'empressa de la
servir, avec une importunit si nave et si minutieuse, qu'il n'eut pas
le temps de satisfaire son propre apptit. Le chapelain lui demanda dans
quel ordre le patriarche faisait la procession  Venise, et l'interrogea
sur le luxe et les ornements des glises. Il vit  ses rponses qu'elle
les avait beaucoup frquentes; et quand il sut qu'elle avait appris 
chanter au service divin, il eut pour elle une grande considration.

Quant au comte Albert, Consuelo avait  peine os lever les yeux sur
lui, prcisment parce qu'il tait le seul qui lui inspirt un vif
sentiment de curiosit. Elle ne savait pas quel accueil il lui avait
fait. Seulement elle l'avait regard dans une glace en traversant le
salon, et l'avait vu habill avec une sorte de recherche, quoique
toujours en noir. C'tait bien la tournure d'un grand seigneur; mais sa
barbe et ses cheveux dnous, avec son teint sombre et jauntre, lui
donnaient la tte pensive et nglige d'un beau pcheur de l'Adriatique,
sur les paules d'un noble personnage.

Cependant la sonorit de sa voix, qui flattait les oreilles musicales de
Consuelo, enhardit peu  peu cette dernire  le regarder. Elle fut
surprise de lui trouver l'air et les manires d'un homme trs-sens. Il
parlait peu, mais judicieusement; et lorsqu'elle se leva de table, il
lui offrit la main, sans la regarder il est vrai (il ne lui avait pas
fait cet honneur depuis la veille), mais avec beaucoup d'aisance et de
politesse. Elle trembla de tous ses membres en mettant sa main dans
celle de ce hros fantastique des rcits et des rves de la nuit
prcdente; elle s'attendait  la trouver froide comme celle d'un
cadavre. Mais elle tait douce et tide comme la main d'un homme
soigneux et bien portant. A vrai dire, Consuelo ne put gure constater
ce fait. Son motion intrieure lui donnait une sorte de vertige; et le
regard d'Amlie, qui suivait tous ses mouvements, et achev de la
dconcerter, si elle ne se ft arme de toute la force dont elle sentait
avoir besoin pour conserver sa dignit vis--vis de cette malicieuse
jeune fille. Elle rendit au comte Albert le profond salut qu'il lui fit
en la conduisant auprs d'un sige; et pas un mot, pas un regard ne fut
chang entre eux.

Savez-vous, perfide Porporina, dit Amlie  sa compagne en s'asseyant
tout prs d'elle pour chuchoter librement  son oreille, que vous faites
merveille sur mon cousin?

--Je ne m'en aperois pas beaucoup jusqu'ici, rpondit Consuelo.

--C'est que vous ne daignez pas vous apercevoir de ses manires avec
moi. Depuis un an, il ne m'a pas offert une seule fois la main pour
passer  table ou pour en sortir, et voil qu'il s'excute avec vous de
la meilleure grce! Il est vrai qu'il est dans un de ses moments les
plus lucides. On dirait que vous lui avez apport la raison et la sant.
Mais ne vous fiez point aux apparences, Nina. Ce sera avec vous comme
avec moi. Aprs trois jours de cordialit, il ne se souviendra pas
seulement de votre existence.

--Je vois, dit Consuelo, qu'il faut que je m'habitue  la plaisanterie.

--N'est-il pas vrai, ma petite tante, dit  voix basse Amlie en
s'adressant  la chanoinesse, qui tait venue s'asseoir auprs d'elle et
de Consuelo, que mon cousin est tout  fait charmant pour la chre
Porporina?

--Ne vous moquez pas de lui, Amlie, rpondit Wenceslawa avec douceur;
mademoiselle s'apercevra assez tt de la cause de nos chagrins.

--Je ne me moque pas, bonne tante. Albert est tout  fait bien ce matin,
et je me rjouis de le voir comme je ne l'ai pas encore vu peut-tre
depuis que je suis ici. S'il tait ras et poudr comme tout le monde,
on pourrait croire aujourd'hui qu'il n'a jamais t malade.

--Cet air de calme et de sant me frappe en effet bien agrablement, dit
la chanoinesse; mais je n'ose plus me flatter de voir durer un si
heureux tat de choses.

--Comme il a l'air noble et bon! dit Consuelo, voulant gagner le coeur de
la chanoinesse par l'endroit le plus sensible.

--Vous trouvez? dit Amlie. la transperant de son regard espigle et
moqueur.

--Oui, je le trouve, rpondit Consuelo avec fermet, et je vous l'ai dit
hier soir, signora; jamais visage humain ne m'a inspir plus de respect.

--Ah! chre fille, dit la chanoinesse en quittant tout  coup son air
guind pour serrer avec motion la main de Consuelo; les bons curs se
devinent! Je craignais que mon pauvre enfant ne vous ft peur; c'est une
si grande peine pour moi que de lire sur le visage des autres
l'loignement qu'inspirent toujours de pareilles souffrances! Mais vous
avez de la sensibilit, je le vois, et vous avez compris tout de suite
qu'il y a dans ce corps malade et fltri une me sublime, bien digne
d'un meilleur sort.

Consuelo fut touche jusqu'aux larmes des paroles de l'excellente
chanoinesse, et elle lui baisa la main avec effusion. Elle sentait dj
plus de confiance et de sympathie dans son coeur pour cette vieille
bossue que pour la brillante et frivole Amlie.

Elles furent interrompues par le baron Frdrick, lequel, comptant sur
son courage plus que sur ses moyens, s'approchait avec l'intention de
demander une grce  la signora Porporina. Encore plus gauche auprs des
dames que ne l'tait son frre an (cette gaucherie tait,  ce qu'il
parat, une maladie de famille, qu'on ne devait pas s'tonner beaucoup
de retrouver dveloppe jusqu' la sauvagerie chez Albert), il balbutia
un discours et beaucoup d'excuses qu'Amlie se chargea de comprendre et
de traduire  Consuelo.

Mon pre vous demande, lui dit-elle, si vous vous sentez le courage de
vous remettre  la musique, aprs un voyage aussi pnible, et si ce ne
serait pas abuser de votre bont que de vous prier d'entendre ma voix et
de juger ma mthode.

--De tout mon coeur, rpondit Consuelo en se levant avec vivacit et en
allant ouvrir le clavecin.

--Vous allez voir, lui dit tout bas Amlie en arrangeant son cahier sur
le pupitre, que ceci va mettre Albert en fuite malgr vos beaux yeux et
les miens.

En effet, Amlie avait  peine prlud pendant quelques minutes,
qu'Albert se leva, et sortit sur la pointe du pied comme un homme qui se
flatte d'tre inaperu.

C'est beaucoup, dit Amlie en causant toujours  voix basse, tandis
qu'elle jouait  contre-mesure, qu'il n'ait pas jet les portes avec
fureur, comme cela lui arrive souvent quand je chante. Il est tout 
fait aimable, on peut mme dire galant aujourd'hui.

Le chapelain, s'imaginant masquer la sortie d'Albert, se rapprocha du
clavecin, et feignit d'couter avec attention. Le reste de la famille
fit  distance un demi-cercle pour attendre respectueusement le jugement
que Consuelo porterait sur son lve.

Amlie choisit bravement un air de l'_Achille in Scyro_ de Pergolse, et
le chanta avec assurance d'un bout  l'autre, avec une voix frache et
perante, accompagne d'un accent allemand si comique, que Consuelo,
n'ayant jamais rien entendu de pareil, se tint  quatre pour ne pas
sourire  chaque mot. Il ne lui fallut pas couter quatre mesures pour
se convaincre que la jeune baronne n'avait aucune notion vraie, aucune
intelligence de la musique. Elle avait le timbre flexible, et pouvait
avoir reu de bonnes leons; mais son caractre tait trop lger pour
lui permettre d'tudier quoi que ce ft en conscience. Par la mme
raison, elle ne doutait pas de ses forces, et sabrait avec un sang-froid
germanique les traits les plus audacieux et les plus difficiles. Elle
les manquait tous sans se dconcerter, et croyait couvrir ses
maladresses en forant l'intonation, et en frappant l'accompagnement
avec vigueur, rtablissant la mesure comme elle pouvait, en ajoutant des
temps aux mesures qui suivaient celles o elle en avait supprim, et
changeant le caractre de la musique  tel point que Consuelo et eu
peine  reconnatre ce qu'elle entendait, si le cahier n'et t devant
ses yeux.

Cependant le comte Christian, qui s'y connaissait bien, mais qui
supposait  sa nice la timidit qu'il aurait eue  sa place, disait de
temps en temps pour l'encourager: Bien, Amlie, bien! belle musique, en
vrit, belle musique!

La chanoinesse, qui n'y entendait pas grand'chose, cherchait avec
sollicitude dans les yeux de Consuelo  pressentir son opinion; et le
baron, qui n'aimait pas d'autre musique que celle des fanfares de
chasse, s'imaginant que sa fille chantait trop bien pour qu'il pt la
comprendre, attendait avec confiance l'expression du contentement de son
juge. Le chapelain seul tait charm de ces gargouillades, qu'il n'avait
jamais entendues avant l'arrive d'Amlie au chteau, et balanait sa
grosse tte ave un sourire de batitude.

Consuelo vit bien que dire la vrit crment serait porter la
consternation dans la famille. Elle se rserva d'clairer son lve en
particulier sur tout ce qu'elle avait  oublier avant d'apprendre
quelque chose, donna des loges  sa voix, la questionna sur ses tudes,
approuva le choix des matres qu'on lui avait fait tudier, et se
dispensa ainsi de dclarer qu'elle les avait tudis  contre-sens.

On se spara fort satisfait d'une preuve qui n'avait t cruelle que
pour Consuelo. Elle eut besoin d'aller s'enfermer dans sa chambre avec
la musique qu'elle venait d'entendre profaner, et de la lire des yeux,
en la chantant mentalement, pour effacer de son cerveau l'impression
dsagrable qu'elle venait de recevoir.




XXX


Lorsqu'on se rassembla de nouveau vers le soir, Consuelo se sentant plus
 l'aise avec toutes ces personnes qu'elle commenait  connatre,
rpondit avec moins de rserve et de brivet aux questions que, de leur
ct, elles s'enhardirent  lui adresser sur son pays, sur son art, et
sur ses voyages. Elle vita soigneusement, ainsi qu'elle se l'tait
prescrit, de parler d'elle-mme, et raconta les choses au milieu
desquelles elle avait vcu sans jamais faire mention du rle qu'elle y
avait jou. C'est en vain que la curieuse Amlie s'effora de l'amener
dans la conversation  dvelopper sa personnalit. Consuelo ne tomba pas
dans ses piges, et ne trahit pas un seul instant l'incognito qu'elle
s'tait promis de garder. Il serait difficile de dire prcisment
pourquoi ce mystre avait pour elle un charme particulier. Plusieurs
raisons l'y portaient. D'abord elle avait promis, jur au Porpora, de se
tenir si cache et si efface de toutes manires qu'il ft impossible 
Anzoleto de retrouver sa trace au cas o il se mettrait  la poursuivre;
prcaution bien inutile, puisqu' cette poque Anzoleto, aprs quelques
vellits de ce genre, rapidement touffes, n'tait plus occup que de
ses dbuts et de son succs  Venise.

En second lieu, Consuelo, voulant se concilier l'affection et l'estime
de la famille qui donnait un asile momentan  son isolement et  sa
douleur, comprenait bien qu'on l'accepterait plus volontiers simple
musicienne, lve du Porpora et matresse de chant, que _prima donna_,
femme de thtre et cantatrice clbre. Elle savait qu'une telle
situation avoue lui imposerait un rle difficile au milieu de ces gens
simples et pieux; et il est probable que, malgr les recommandations du
Porpora, l'arrive de Consuelo, la dbutante, la merveille de
San-Samuel, les et passablement effarouchs. Mais ces deux puissants
motifs n'eussent-ils pas exist, Consuelo aurait encore prouv le
besoin de se taire et de ne laisser pressentir  personne l'clat et les
misres de sa destine. Tout se tenait dans sa vie, sa puissance et sa
faiblesse, sa gloire et son amour. Elle ne pouvait soulever le moindre
coin du voile sans montrer une des plaies de son me; et ces plaies
taient trop vives, trop profondes, pour qu'aucun secours humain pt les
soulager. Elle n'prouvait d'allgement au contraire que dans l'espce
de rempart qu'elle venait d'lever entre ses douloureux souvenirs et le
calme nergique de sa nouvelle existence. Ce changement de pays,
d'entourage, et de nom, la transportait tout  coup dans un milieu
inconnu o, en jouant un rle diffrent, elle aspirait  devenir un
nouvel tre.

Cette abjuration de toutes les vanits qui eussent consol une autre
femme, fut le salut de cette me courageuse. En renonant  toute piti
comme  toute gloire humaine, elle sentit une force cleste venir  son
secours. Il faut que je retrouve une partie de mon ancien bonheur, se
disait-elle; celui que j'ai got longtemps et qui consistait tout
entier  aimer les autres et  en tre aime. Le jour o j'ai cherch
leur admiration, ils m'ont retir leur amour, et j'ai pay trop cher les
honneurs qu'ils ont mis  la place de leur bienveillance. Refaisons-nous
donc obscure et petite, afin de n'avoir ni envieux, ni ingrats, ni
ennemis sur la terre. La moindre marque de sympathie est douce, et le
plus grand tmoignage d'admiration est ml d'amertume. S'il est des
coeurs orgueilleux et forts  qui la louange suffit, et que le triomphe
console, le mien n'est pas de ce nombre, je l'ai trop cruellement
prouv. Hlas! la gloire m'a ravi le cur de mon amant; que l'humilit
me rende du moins quelques amis!

Ce n'tait pas ainsi que l'entendait le Porpora. En loignant Consuelo
de Venise, en la soustrayant aux dangers et aux dchirements de sa
passion, il n'avait song qu' lui procurer quelques jours de repos
avant de la rappeler sur la scne des ambitions, et de la lancer de
nouveau dans les orages de la vie d'artiste. Il ne connaissait pas bien
son lve. Il la croyait plus femme, c'est--dire, plus mobile qu'elle
ne l'tait. En songeant  elle dans ce moment-l, il ne se la
reprsentait pas calme, affectueuse, et occupe des autres, comme elle
avait dj la force de l'tre. Il la croyait noye dans les pleurs et
dvore de regrets. Mais il pensait qu'une grande raction devait
bientt s'oprer en elle, et qu'il la retrouverait gurie de son amour,
ardente  reprendre l'exercice de sa force et les privilges de son
gnie.

Ce sentiment intrieur si pur et si religieux que Consuelo venait de
concevoir de son rle dans la famille de Rudolstadt, rpandit, ds ce
premier jour, une sainte srnit sur ses paroles, sur ses actions, et
sur son visage. Qui l'et vue nagure resplendissante d'amour et de joie
au soleil de Venise, n'et pas compris aisment comment elle pouvait
tre tout  coup tranquille et affectueuse au milieu d'inconnus, au fond
des sombres forts, avec son amour fltri dans le pass et ruin dans
l'avenir. C'est que la bont trouve la force, l o l'orgueil ne
rencontrerait que le dsespoir. Consuelo fut belle ce soir-l, d'une
beaut qui ne s'tait pas encore manifeste en elle. Ce n'tait plus ni
l'engourdissement d'une grande nature qui s'ignore elle-mme et qui
attend son rveil, ni l'panouissement d'une puissance qui prend l'essor
avec surprise et ravissement. Ce n'tait donc plus ni la beaut voile
et incomprhensible de la _scolare zingarella_, ni la beaut splendide
et saisissante de la cantatrice couronne; c'tait le charme pntrant
et suave de la femme pure et recueillie qui se connat elle-mme et se
gouverne par la saintet de sa propre impulsion.

Ses vieux htes, simples et affectueux, n'eurent pas besoin d'autre
lumire que celle de leur gnreux instinct pour aspirer, si je puis
ainsi dire, le parfum mystrieux qu'exhalait dans leur atmosphre
intellectuelle l'me anglique de Consuelo. Ils prouvrent, en la
regardant, un bien-tre moral dont ils ne se rendirent pas bien compte,
mais dont la douceur les remplit comme d'une vie nouvelle. Albert
lui-mme semblait jouir pour la premire fois de ses facults avec
plnitude et libert. Il tait prvenant et affectueux avec tout le
monde: il l'tait avec Consuelo dans la mesure convenable, et il lui
parla  plusieurs reprises de manire  prouver qu'il n'abdiquait pas,
ainsi qu'on l'avait cru jusqu'alors, l'esprit lev et le jugement
lumineux que la nature lui avait donns. Le baron ne s'endormit pas, la
chanoinesse ne soupira pas une seule fois; et le comte Christian, qui
avait l'habitude de s'affaisser mlancoliquement le soir dans son
fauteuil sous le poids de la vieillesse et du chagrin, resta debout le
dos  la chemine comme au centre de sa famille, et prenant part 
l'entretien ais et presque enjou qui dura sans tomber jusqu' neuf
heures du soir.

Dieu semble avoir exauc enfin nos ardentes prires, dit le chapelain
au comte Christian et  la chanoinesse, rests les derniers au salon,
aprs le dpart du baron et des jeunes gens. Le comte Albert est entr
aujourd'hui dans sa trentime anne, et ce jour solennel, dont l'attente
avait toujours si vivement frapp son imagination et la ntre, s'est
coul avec un calme et un bonheur inconcevables.

--Oui, rendons grces  Dieu! dit le vieux comte. Je ne sais si c'est un
songe bienfaisant qu'il nous envoie pour nous soulager un instant; mais
je me suis persuad durant toute cette journe, et ce soir
particulirement, que mon fils tait guri pour toujours.

--Mon frre, dit la chanoinesse, je vous en demande pardon ainsi qu'
vous, monsieur le chapelain, qui avez toujours cru Albert tourment par
l'ennemi du genre humain. Moi je l'ai toujours cru aux prises avec deux
puissances contraires qui se disputaient sa pauvre me; car bien souvent
lorsqu'il semblait rpter les discours du mauvais ange, le ciel parlait
par sa bouche un instant aprs. Rappelez-vous maintenant tout ce qu'il
disait hier soir durant l'orage et ses dernires paroles en nous
quittant: La paix du Seigneur est descendue sur cette maison. Albert
sentait s'accomplir en lui un miracle de la grce, et j'ai foi  sa
gurison comme  la promesse divine.

Le chapelain tait trop timor pour accepter d'emble une proposition si
hardie. Il se tirait toujours d'embarras en disant: Rapportons-nous-en
 la sagesse ternelle; Dieu lit dans les choses caches; l'esprit doit
s'abmer en Dieu; et autres sentences plus consolantes que nouvelles.

Le comte Christian tait partag entre le dsir d'accepter l'asctisme
un peu tourn au merveilleux de sa bonne soeur, et le respect que lui
imposait l'orthodoxie mticuleuse et prudente de son confesseur. Il crut
dtourner la conversation en parlant de la Porporina, et en louant le
maintien charmant de cette jeune personne. La chanoinesse, qui l'aimait
dj, renchrit sur ces loges, et le chapelain donna sa sanction 
l'entranement de coeur qu'ils prouvaient pour elle. Il ne leur vint
pas  l'esprit d'attribuer  la prsence de Consuelo le miracle qui
venait de s'accomplir dans leur intrieur. Ils en recueillirent le
bienfait sans en reconnatre la source; c'est tout ce que Consuelo et
demand  Dieu, si elle et t consulte.

Amlie avait fait des remarques un peu plus prcises. Il devenait bien
vident pour elle que son cousin avait, dans l'occasion, assez d'empire
sur lui-mme pour cacher le dsordre de ses penses aux personnes dont
il se mfiait, comme  celles qu'il considrait particulirement. Devant
certains parents ou certains amis de sa famille qui lui inspiraient ou
de la sympathie ou de l'antipathie, il n'avait jamais trahi par aucun
fait extrieur l'excentricit de son caractre. Aussi, lorsque Consuelo
lui exprima sa surprise de ce qu'elle lui avait entendu raconter la
veille, Amlie, tourmente d'un secret dpit, s'effora de lui rendre
l'effroi que ses rcits avaient dj provoqu en elle pour le comte
Albert.

Eh! ma pauvre amie, lui dit-elle, mfiez-vous de ce calme trompeur;
c'est le temps d'arrt qui spare toujours chez lui une crise rcente
d'une crise prochaine. Vous l'avez vu aujourd'hui tel que je l'ai vu en
arrivant ici au commencement de l'anne dernire. Hlas! si vous tiez
destine par la volont d'autrui  devenir la femme d'un pareil
visionnaire, si, pour vaincre votre tacite rsistance, on avait
tacitement complot de vous tenir captive indfiniment dans cet affreux
chteau, avec un rgime continu de surprises, de terreurs et
d'agitations, avec des pleurs, des exorcismes et des extravagances pour
tout spectacle, en attendant une gurison  laquelle on croit toujours
et qui n'arrivera jamais, vous seriez comme moi bien dsenchante des
belles manires d'Albert et des douces paroles de la famille.

--Il n'est pas croyable, dit Consuelo, qu'on veuille forcer votre
volont au point de vous unir malgr vous  un homme que vous n'aimez
point. Vous me paraissez tre l'idole de vos parents.

--On ne me forcera  rien: on sait bien que ce serait tenter
l'impossible. Mais on oubliera qu'Albert n'est pas le seul mari qui
puisse me convenir, et Dieu sait quand on renoncera  la folle esprance
de me voir reprendre pour lui l'affection que j'avais prouve d'abord.
Et puis mon pauvre pre, qui a la passion de la chasse, et qui a ici de
quoi se satisfaire, se trouve fort bien dans ce maudit chteau, et fait
toujours valoir quelque prtexte pour retarder notre dpart, vingt fois
projet et jamais arrt. Ah! si vous saviez, ma chre Nina, quelque
secret pour faire prir dans une nuit tout le gibier de la contre, vous
me rendriez le plus grand service qu'me humaine puisse me rendre.

--Je ne puis malheureusement que m'efforcer de vous distraire en vous
faisant faire de la musique, et en causant avec vous le soir, lorsque
vous n'aurez pas envie, de dormir. Je tcherai d'tre pour vous un
calmant et un somnifre.

--Vous me rappelez, dit Amlie, que j'ai le reste d'une histoire  vous
raconter. Je commence, afin de ne pas vous faire coucher trop tard:

Quelques jours aprs la mystrieuse absence qu'il avait faite (toujours
persuad que cette semaine de disparition n'avait dur que sept heures),
Albert commena seulement  remarquer que l'abb n'tait plus au
chteau, et il demanda o on l'avait envoy.

--Sa prsence auprs de vous n'tant plus ncessaire, lui rpondit-on,
il est retourn  ses affaires. Ne vous en tiez-vous pas encore aperu?

--Je m'en apercevais, rpondit Albert: _quelque chose manquait  ma
souffrance_; mais je ne me rendais pas compte de ce que ce pouvait tre.

--Vous souffrez donc beaucoup, Albert? lui demanda la chanoinesse.

--Beaucoup, rpondit-il du ton d'un homme  qui l'on demande s'il a
bien dormi.

--Et l'abb vous tait donc bien dsagrable? lui demanda le comte
Christian.

--Beaucoup, rpondit Albert du mme ton.

--Et pourquoi donc, mon fils, ne l'avez-vous pas dit plus tt? Comment
avez-vous support pendant si longtemps la prsence d'un homme qui vous
tait antipathique, sans me faire part de votre dplaisir? Doutez-vous,
mon cher enfant, que je n'eusse fait cesser au plus vite votre
souffrance?

--C'tait un bien faible accessoire  ma douleur, rpondit Albert avec
une effrayante tranquillit; et vos bonts, dont je ne doute pas, mon
pre, n'eussent pu que la soulager lgrement en me donnant un autre
surveillant.

--Dites un autre compagnon de voyage, mon fils. Vous vous servez d'une
expression injurieuse pour ma tendresse.

--C'est votre tendresse qui causait votre sollicitude,  mon pre! Vous
ne pouviez pas savoir le mal que vous me faisiez en m'loignant de vous
et de cette maison, o ma place tait marque par la Providence jusqu'
une poque o ses desseins sur moi doivent s'accomplir. Vous avez cru
travailler  ma gurison et  mon repos; moi qui comprenais mieux que
vous ce qui convient  nous deux, je savais bien que je devais vous
seconder et vous obir: J'ai connu mon devoir et je l'ai rempli.

--Je sais votre vertu et votre affection pour nous, Albert; mais ne
sauriez-vous expliquer plus clairement votre pense?

--Cela est bien facile, rpondit Albert, et le moment de le faire est
venu.

Il parlait avec tant de calme, que nous crmes toucher au moment
fortun o l'me d'Albert allait cesser d'tre pour nous une nigme
douloureuse. Nous nous serrmes autour de lui, l'encourageant par nos
regards et nos caresses  s'pancher entirement pour la premire fois
de sa vie. Il parut dcid  nous accorder enfin cette confiance, et il
parla ainsi.

--Vous m'avez toujours pris, vous me prenez encore tous pour un malade
et pour un insens. Si je n'avais pour vous tous une vnration et une
tendresse infinies, j'oserais peut-tre approfondir l'abme qui nous
spare, et je vous montrerais que vous tes dans un monde d'erreur et de
prjugs, tandis que le ciel m'a donn accs dans une sphre de lumire
et de vrit. Mais vous ne pourriez pas me comprendre sans renoncer 
tout ce qui fait votre calme, votre religion et votre scurit. Lorsque,
emport  mon insu par des accs d'enthousiasme, quelques paroles
imprudentes m'chappent, je m'aperois bientt aprs que je vous ai fait
un mal affreux en voulant draciner vos chimres et secouer devant vos
yeux affaiblis la flamme clatante que je porte dans mes mains. Tous les
dtails, toutes les habitudes de votre vie, tous les fibres de votre
coeur, tous les ressorts de votre intelligence sont tellement lis,
enlacs et rivs au joug du mensonge,  la loi des tnbres, qu'il
semble que je vous donne la mort en voulant vous donner la foi. Il y a
pourtant une voix qui me crie dans la veille et dans le sommeil, dans le
calme et dans l'orage, de vous clairer et de vous convertir. Mais je
suis un homme trop aimant et trop faible pour l'entreprendre. Quand je
vois vos yeux pleins de larmes, vos poitrines gonfles, vos fronts
abattus, quand je sens que je porte en vous la tristesse et l'pouvante,
je m'enfuis, je me cache pour rsister au cri de ma conscience et 
l'ordre de ma destine. Voil mon mal, voil mon tourment, voil ma
croix et mon supplice; me comprenez-vous maintenant?

Mon oncle, ma tante et le chapelain comprenaient jusqu' un certain
point qu'Albert s'tait fait une morale et une religion compltement
diffrentes des leurs; mais, timides comme des dvots, ils craignaient
d'aller trop avant, et n'osaient plus encourager sa franchise. Quant 
moi, qui ne savais encore que vaguement les particularits de son
enfance et de sa premire jeunesse, je ne comprenais pas du tout.
D'ailleurs,  cette poque, j'tais  peu prs au mme point que vous,
Nina; je savais fort peu ce que c'tait que ce Hussitisme et ce
Luthrianisme dont j'ai entendu si souvent parler depuis, et dont les
controverses dbattues entre Albert et le chapelain m'ont accable d'un
si lamentable ennui. J'attendais donc impatiemment une plus ample
explication; mais elle ne vint pas.

--Je vois, dit Albert, frapp du silence qui se faisait autour de lui,
que vous ne voulez pas me comprendre, de peur de me comprendre trop.
Qu'il en soit donc comme vous le voulez. Votre aveuglement a port
depuis longtemps l'arrt dont je subis la rigueur. ternellement
malheureux, ternellement seul, ternellement tranger parmi ceux que
j'aime, je n'ai de refuge et de soutien que dans la consolation qui m'a
t promise.

--Quelle est donc cette consolation, mon fils? dit le comte Christian
mortellement afflig; ne peut-elle venir de nous, et ne pouvons-nous
jamais arriver  nous entendre?

--Jamais, mon pre. Aimons-nous, puisque cela seul nous est permis. Le
ciel m'est tmoin que notre dsaccord immense, irrparable, n'a jamais
altr en moi l'amour que je vous porte.

--Et cela ne suffit-il pas? dit la chanoinesse en lui prenant une main,
tandis que son frre pressait l'autre main d'Albert dans les siennes; ne
peux-tu oublier tes ides tranges, tes bizarres croyances, pour vivre
d'affection au milieu de nous?

Je vis d'affection, rpondit Albert. C'est un bien qui se communique et
s'change dlicieusement ou amrement, selon que la foi religieuse est
commune ou oppose. Nos coeurs communient ensemble,  ma tante
Wenceslawa! mais nos intelligences se font la guerre, et c'est une
grande infortune pour nous tous! Je sais qu'elle ne cessera point avant
plusieurs sicles, voil pourquoi j'attendrai dans celui-ci un bien qui
m'est promis, et qui me donnera la force d'esprer.

--Quel est ce bien, Albert? ne peux-tu me le dire?

--Non, je ne puis le dire, parce que je l'ignore; mais il viendra. Ma
mre n'a point pass une semaine sans me l'annoncer dans mon sommeil, et
toutes les voix de la fort me l'ont rpt chaque fois que je les ai
interroges. Un ange voltige souvent, et me montre sa face ple et
lumineuse au-dessus de la pierre d'pouvante;  cet endroit sinistre,
sous l'ombrage de ce chne, o, lorsque les hommes mes contemporains
m'appelaient Ziska, je fus transport de la colre du Seigneur, et
devins pour la premire fois l'instrument de ses vengeances; au pied de
cette roche o, lorsque je m'appelais Wratislaw, je vis rouler d'un coup
de sabre la tte mutile et dfigure de mon pre Withold, redoutable
expiation qui m'apprit ce que c'est que la douleur et la piti, jour de
rmunration fatale, o le sang luthrien lava le sang catholique, et
qui fit de moi un homme faible et tendre, au lieu d'un homme de
fanatisme et de destruction que j'avais t cent ans auparavant....

--Bont divine, s'cria ma tante en se signant, voil sa folie qui le
reprend!

--Ne le contrariez point, ma soeur, dit le comte Christian en faisant un
grand effort sur lui-mme; laissez-le s'expliquer. Parle, mon fils,
qu'est-ce que l'ange t'a dit sur la pierre d'pouvante?

--Il m'a dit que ma consolation tait proche, rpondit Albert avec un
visage rayonnant d'enthousiasme, et qu'elle descendrait dans mon coeur
lorsque j'aurais accompli ma vingt-neuvime anne.

Mon oncle laissa retomber sa tte sur son sein. Albert semblait faire
allusion  sa mort en dsignant l'ge o sa mre tait morte, et il
parat qu'elle avait souvent prdit, durant sa maladie, que ni elle ni
ses fils n'atteindraient l'ge de trente ans. Il parat que ma tante
Wanda tait aussi un peu illumine pour ne rien dire de plus; mais je
n'ai jamais pu rien savoir de prcis  cet gard. C'est un souvenir trop
douloureux pour mon oncle, et personne n'ose le rveiller autour de lui.

Le chapelain tenta d'loigner la funeste pense que cette prdiction
faisait natre, en amenant Albert  s'expliquer sur le compte de l'abb.
C'tait par l que la conversation avait commenc.

Albert fit  son tour un effort pour lui rpondre.

--Je vous parle de choses divines et ternelles, reprit-il aprs un peu
d'hsitation, et vous me rappelez les courts instants qui s'envolent,
les soucis purils et phmres dont le souvenir s'efface dj en moi.

--Parle encore, mon fils, parle, reprit le comte Christian; il faut que
nous te connaissions aujourd'hui.

--Vous ne m'avez point connu, mon pre, rpondit Albert, et vous ne me
connatrez point dans ce que vous appelez cette vie. Mais si vous voulez
savoir pourquoi j'ai voyag, pourquoi j'ai support ce gardien infidle
et insouciant que vous aviez attach  mes pas comme un chien gourmand
et paresseux au bras d'un aveugle, je vous le dirai en peu de mots. Je
vous avais fait assez souffrir. Il fallait vous drober le spectacle
d'un fils rebelle  vos leons et sourd  vos remontrances. Je savais
bien que je ne gurirais pas de ce que vous appeliez mon dlire; mais il
fallait vous laisser le repos et l'esprance: j'ai consenti 
m'loigner. Vous aviez exig de moi la promesse que je ne me sparerais
point, sans votre consentement, de ce guide que vous m'aviez donn, et
que je me laisserais conduire par lui  travers le monde. J'ai voulu
tenir ma promesse; j'ai voulu aussi qu'il pt entretenir votre esprance
et votre scurit, en vous rendant compte de ma douceur et de ma
patience. J'ai t doux et patient. Je lui ai ferm mon coeur et mes
oreilles; il a eu l'esprit de ne pas songer seulement  se les faire
ouvrir. Il m'a promen, habill et nourri comme un enfant. J'ai renonc
 vivre comme je l'entendais; je me suis habitu  voir le malheur,
l'injustice et la dmence rgner sur la terre. J'ai vu les hommes et
leurs institutions; l'indignation a fait place dans mon coeur  la
piti, en reconnaissant que l'infortune des opprims tait moindre que
celle des oppresseurs. Dans mon enfance, je n'aimais que les victimes:
je me suis pris de charit pour les bourreaux, pnitents dplorables qui
portent dans cette gnration la peine des crimes qu'ils ont commis dans
des existences antrieures, et que Dieu condamne  tre mchants,
supplice mille fois plus cruel que celui d'tre leur proie innocente.
Voil pourquoi je ne fais plus l'aumne que pour me soulager
personnellement du poids de la richesse, sans vous tourmenter de mes
prdications, connaissant aujourd'hui que le temps n'est pas venu d'tre
heureux, puisque le temps d'tre bon est loin encore, pour parler le
langage des hommes.

--Et maintenant que tu es dlivr de ce surveillant, comme tu
l'appelles, maintenant que tu peux vivre tranquille, sans avoir sous les
yeux le spectacle de misres que tu teins une  une autour de toi, sans
que personne contrarie ton gnreux entranement, ne peux-tu faire un
effort sur toi-mme pour chasser tes agitations intrieures?

--Ne m'interrogez plus; mes chers parents, rpondit Albert; je ne dirai
plus rien aujourd'hui.

Il tint parole, et au del; car il ne desserra plus les dents de toute
une semaine.




XXXI.


L'histoire d'Albert sera termine en peu de mots, ma chre Porporina,
parce qu' moins de vous rpter ce que vous avez dj entendu, je n'ai
presque plus rien  vous apprendre. La conduite de mon cousin durant les
dix-huit mois que j'ai passs ici a t une continuelle rptition des
fantaisies que vous connaissez maintenant. Seulement son prtendu
souvenir de ce qu'il avait t et de ce qu'il avait vu dans les sicles
passs prit une apparence de ralit effrayante, lorsque Albert vint 
manifester une facult particulire et vraiment inoue dont vous avez
peut-tre entendu parler, mais  laquelle je ne croyais pas, avant d'en
avoir eu les preuves qu'il en a donnes. Cette facult s'appelle,
dit-on, en d'autres pays, la seconde vue; et ceux qui la possdent sont
l'objet d'une grande vnration parmi les gens superstitieux. Quant 
moi, qui ne sais qu'en penser, et qui n'entreprendrai point de vous en
donner une explication raisonnable, j'y trouve un motif de plus pour ne
jamais tre la femme d'un homme qui verrait toutes mes actions, ft-il 
cent lieues de moi, et qui lirait presque dans ma pense. Une telle
femme doit tre au moins une sainte, et le moyen de l'tre avec un homme
qui semble vou au diable!

--Vous avez le don de plaisanter sur toutes choses, dit Consuelo, et
j'admire l'enjouement avec lequel vous parlez de choses qui me font
dresser les cheveux sur la tte. En quoi consiste donc cette seconde
vue?

--Albert voit et entend ce qu'aucun autre ne peut voir ni entendre.
Lorsqu'une personne qu'il aime doit venir, bien que personne ne
l'attende, il l'annonce et va  sa rencontre une heure d'avance. De mme
il se retire et va s'enfermer dans sa chambre, quand il sent venir de
loin quelqu'un qui lui dplat.

Un jour qu'il se promenait avec mon pre dans un sentier de la
montagne, il s'arrta tout  coup et fit un grand dtour  travers les
rochers et les pines, pour ne point passer sur une certaine place qui
n'avait cependant rien de particulier. Ils revinrent sur leurs pas au
bout de quelques instants, et Albert fit le mme mange. Mon pre, qui
l'observait, feignit d'avoir perdu quelque chose, et voulut l'amener au
pied d'un sapin qui paraissait tre l'objet de cette rpugnance.
Non-seulement Albert vita d'en approcher, mais encore il affecta de ne
point marcher sur l'ombre que cet arbre projetait en travers du chemin;
et, tandis que mon pre passait et repassait dessus, il montra un
malaise et une angoisse extraordinaires. Enfin, mon pre s'tant arrt
tout au pied de l'arbre, Albert fit un cri, et le rappela
prcipitamment. Mais il refusa bien longtemps de s'expliquer sur cette
fantaisie, et ce ne fut que vaincu par les prires de toute la famille,
qu'il dclara que cet arbre tait la marque d'une spulture, et qu'un
grand crime avait t commis en ce lieu. Le chapelain pensa que si
Albert avait connaissance de quelque meurtre commis jadis en cet
endroit, il tait de son devoir de s'en informer, afin de donner la
spulture  des ossements abandonns.

--Prenez garde  ce que vous ferez, dit Albert avec l'air moqueur et
triste  la fois qu'il sait prendre souvent. L'homme, la femme et
l'enfant que vous trouverez l taient hussites, et c'est l'ivrogne
Wenceslas qui les a fait gorger par ses soldats, une nuit qu'il se
cachait dans nos bois, et qu'il craignait d'tre observ et trahi par
eux.

On ne parla plus de cette circonstance  mon cousin. Mais mon oncle,
qui voulait savoir si c'tait une inspiration ou un caprice de sa part,
fit faire des fouilles durant la nuit  l'endroit que dsigna mon pre.
On y trouva les squelettes d'un homme, d'une femme et d'un enfant.
L'homme tait couvert d'un de ces normes boucliers de bois que
portaient les hussites, et qui sont bien reconnaissables  cause du
calice qui est grav dessus, avec cette devise autour en latin: _O Mort,
que ton souvenir est amer aux mchants! mais que tu laisses calme celui
dont toutes les actions sont justes et diriges en vue du trpas!_[1]

[1 _O mors, quam est amara memoria tua hominibus injustis, viro quieta
cujus omnes res flunt ordinate et ad hoc_. C'est une sentence emprunte
 la Bible (_Ecclsiastique_, ch. XLI;, v. 1 et 3). Mais, dans la Bible,
au lieu des mchants, il y a les riches; au lieu des justes, les
indigents.]

On porta ces ossements dans un endroit plus retir de la fort, et
lorsque Albert repassa  plusieurs jours de l au pied du sapin, mon
pre remarqua qu'il n'prouvait aucune rpugnance  marcher sur cette
place, qu'on avait cependant recouverte de pierres et de sable, et o
rien ne paraissait chang. Il ne se souvenait pas mme de l'motion
qu'il avait eue en cette occasion, et il eut de la peine  se la
rappeler lorsqu'on lui en parla.

--II faut, dit-il  mon pre, que vous vous trompiez, et que j'aie t
_averti-dans un autre endroit. Je suis certain qu'ici il n'y a rien;
car je ne sens ni froid, ni douleur, ni tremblement dans mon corps.

Ma tante tait bien porte  attribuer cette puissance divinatoire 
une faveur spciale de la Providence. Mais Albert est si sombre, si
tourment, et si malheureux, qu'on ne conoit gure pourquoi la
Providence lui aurait fait un don si funeste. Si je croyais au diable,
je trouverais bien plus acceptable la supposition de notre chapelain,
qui lui met toutes les hallucinations d'Albert sur le dos. Mon oncle
Christian, qui est un homme plus sens et plus ferme dans sa religion
que nous tous, trouve  beaucoup de ces choses-l des claircissements
fort vraisemblables. Il pense que malgr tous les soins qu'ont pris les
jsuites de brler, pendant et aprs la guerre de trente ans, tous les
hrtiques de la Bohme, et en particulier ceux qui se trouvaient au
chteau des Gants, malgr l'exploration minutieuse que notre chapelain
a faite dans tous les coins aprs la mort de ma tante Wanda, il doit
tre rest, dans quelque cachette ignore de tout le monde, des
documents historiques du temps des hussites, et qu'Albert les a
retrouvs. Il pense que la lecture de ces dangereux papiers aura
vivement frapp son imagination malade, et qu'il attribue navement 
des souvenirs merveilleux d'une existence antrieure sur la terre
l'impression qu'il a reue de plusieurs dtails ignors aujourd'hui,
mais consigns et rapports avec exactitude dans ces manuscrits. Par l
s'expliquent naturellement tous les contes qu'il nous a faits, et ses
disparitions inexplicables durant des journes et des semaines entires;
car il est bon de vous dire que ce fait-l s'est renouvel plusieurs
fois, et qu'il est impossible de supposer qu'il se soit accompli hors du
chteau. Toutes les fois qu'il a disparu ainsi, il est rest
introuvable, et nous sommes certains qu'aucun paysan ne lui a jamais
donn asile ni nourriture. Nous savons dj qu'il a des accs de
lthargie qui le retiennent enferm dans sa chambre des journes
entires. Quand on enfonce les portes, et qu'on s'agite autour de lui,
il tombe en convulsions: Aussi s'en garde-t-on bien dsormais. On le
laisse en proie  son extase. Il se passe dans son esprit  ces
moments-l des choses extraordinaires; mais aucun bruit, aucune
agitation extrieure ne les trahissent: ses discours seuls nous les
apprennent plus tard. Lorsqu'il en sort, il parat soulag et rendu  la
raison; mais peu  peu l'agitation revient et va croissant jusqu'au
retour de l'accablement. Il semble qu'il pressente la dure de ces
crises; car, lorsqu'elles doivent tre longues, il s'en va au loin, ou
se rfugie dans cette cachette prsume, qui doit tre quelque grotte de
la montagne ou quelque cave du chteau, connue de lui seul. Jusqu'ici on
n'a pu le dcouvrir. Cela est d'autant plus difficile qu'on ne peut le
surveiller, et qu'on le rend dangereusement malade quand on veut le
suivre, l'observer, ou seulement l'interroger. Aussi a-t-on pris le
parti de le laisser absolument libre, puisque ces absences, si
effrayantes pour nous dans les commencements, nous nous sommes habitus
 les regarder comme des crises favorables dans sa maladie. Lorsqu'elles
arrivent, ma tante souffre et mon oncle prie; mais personne ne bouge; et
quant  moi, je vous avoue que je me suis beaucoup endurcie  cet
gard-l. Le chagrin a amen l'ennui et le dgot. J'aimerais mieux
mourir que d'pouser ce maniaque. Je lui reconnais de grandes qualits;
mais quoiqu'il vous semble que je ne dusse tenir aucun compte de ses
travers, puisqu'ils sont le fait de son mal, je vous avoue que je m'en
irrite comme d'un flau dans ma vie et dans celle de ma famille.

--Cela me semble un peu injuste, chre baronne, dit Consuelo. Que vous
rpugniez  devenir la femme du comte Albert, je le conois fort bien 
prsent; mais que votre intrt se retire de lui, je ne le conois pas.

--C'est que je ne puis m'ter de l'esprit qu'il y a quelque chose de
volontaire dans la folie de ce pauvre homme. Il est certain qu'il a
beaucoup de force dans le caractre, et que, dans mille occasions, il a
beaucoup d'empire sur lui-mme. Il sait retarder  son gr l'invasion de
ses crises. Je l'ai vu les matriser avec puissance quand on semblait
dispos  ne pas les prendre au srieux. Au contraire, quand il nous
voit disposs  la crdulit et  la peur, il a l'air de vouloir faire
de l'effet sur nous par ses extravagances, et il abuse de la faiblesse
qu'on a pour lui. Voil pourquoi je lui en veux, et demande souvent 
son patron Belzbuth de venir le chercher une bonne fois pour nous en
dbarrasser.

--Voil des plaisanteries bien cruelles, dit Consuelo,  propos d'un
homme si malheureux, et dont la maladie mentale me semble plus potique
et plus merveilleuse que repoussante.

--A votre aise, chre Porporina! reprit Amlie. Admirez tant que vous
voudrez ces sorcelleries, si vous pouvez y croire. Mais je fais devant
ces choses-l comme notre chapelain, qui recommande son me  Dieu et
s'abstient de comprendre; je me rfugie dans le sein de la raison, et je
me dispense d'expliquer ce qui doit avoir une interprtation tout  fait
naturelle, ignore de nous jusqu' prsent. La seule chose certaine dans
cette malheureuse destine de mon cousin, c'est que sa raison,  lui, a
compltement pli bagage, que l'imagination a dpli dans sa cervelle
des ailes si larges que la bote se brise. Et puisqu'il faut parler net,
et dire le mot que mon pauvre oncle Christian a t forc d'articuler en
pleurant aux genoux de l'impratrice Marie-Thrse, laquelle ne se paie
pas de demi-rponses et de demi-affirmations, en trois lettres, Albert
de Rudolstadt est fou; alin, si vous trouvez l'pithte plus dcente.

Consuelo ne rpondit que par un profond soupir. Amlie lui semblait en
cet instant une personne hassable et un coeur de fer. Elle s'effora de
l'excuser  ses propres yeux, en se reprsentant tout ce qu'elle devait
avoir souffert depuis dix-huit mois d'une vie si triste et remplie
d'motions si multiplies. Puis, en faisant un retour sur son propre
malheur: Ah! que ne puis-je mettre les fautes d'Anzoleto sur le compte
de la folie! pensa-t-elle. S'il ft tomb dans le dlire au milieu des
enivrements et des dceptions de son dbut, je sens, moi, que je ne l'en
aurais pas moins aim; et je ne demanderais qu' le savoir infidle et
ingrat par dmence, pour l'adorer comme auparavant et pour voler  son
secours.

Quelques jours se passrent sans qu'Albert donnt par ses manires ou
ses discours la moindre confirmation aux affirmations de sa cousine sur
le drangement de son esprit. Mais, un beau jour, le chapelain l'ayant
contrari sans le vouloir, il commena  dire des choses
trs-incohrentes; et comme s'il s'en ft aperu lui-mme, il sortit
brusquement du salon et courut s'enfermer dans sa chambre. On pensait
qu'il y resterait longtemps; mais, une heure aprs, il rentra, ple et
languissant, se trana de chaise en chaise, tourna autour de Consuelo
sans paratre faire plus d'attention  elle que les autres jours, et
finit par se rfugier dans l'embrasure profonde d'une fentre, o il
appuya sa tte sur ses mains et resta compltement immobile.

C'tait l'heure de la leon de musique d'Amlie, et elle dsirait la
prendre; afin, disait-elle tout bas  Consuelo, de chasser cette
sinistre figure qui lui tait toute sa gaiet et rpandait dans l'air
une odeur spulcrale.

Je crois, lui rpondit Consuelo, que nous ferions mieux de monter dans
votre chambre; votre pinette suffira bien pour accompagner. S'il est
vrai que le comte Albert n'aime pas la musique, pourquoi augmenter ses
souffrances, et par suite celle de ses parents?

Amlie se rendit  la dernire considration, et elles montrent
ensemble  leur appartement, dont elles laissrent la porte ouverte
parce qu'elles y trouvrent un peu de fume. Amlie voulut faire  sa
tte, comme  l'ordinaire, en chantant des cavatines  grand effet; mais
Consuelo, qui commenait  se montrer svre, lui fit essayer des motifs
fort simples et fort srieux extraits des chants religieux de
Palestrina. La jeune baronne billa, s'impatienta, et dclara cette
musique barbare et soporifique.

C'est que vous ne la comprenez pas, dit Consuelo. Laissez-moi vous en
faire entendre quelques phrases pour vous montrer qu'elle est
admirablement crite pour la voix, outre qu'elle est sublime de penses
et d'intentions.

Elle s'assit  l'pinette, et commena  se faire entendre. C'tait la
premire fois qu'elle veillait autour d'elle les chos du vieux
chteau; et la sonorit de ces hautes et froides murailles lui causa un
plaisir auquel elle s'abandonna. Sa voix, muette depuis longtemps,
depuis le dernier soir qu'elle avait chant  San-Samuel et qu'elle s'y
tait vanouie brise de fatigue et de douleur, au lieu de souffrir de
tant de souffrances et d'agitations, tait plus belle, plus prodigieuse,
plus pntrante que jamais. Amlie en fut  la fois ravie et consterne.
Elle comprenait enfin qu'elle ne savait rien; et peut-tre qu'elle ne
pourrait jamais rien apprendre, lorsque la figure ple et pensive
d'Albert se montra tout  coup en face des deux jeunes filles, au milieu
de la chambre, et resta immobile et singulirement attendrie jusqu' la
fin du morceau. C'est alors seulement que Consuelo l'aperut, et en fut
un peu effraye. Mais Albert, pliant les deux genoux et levant vers elle
ses grands yeux noirs ruisselants de larmes, s'cria en espagnol sans le
moindre accent germanique:

O Consuelo, Consuelo! te voil donc enfin trouve!

--Consuelo? s'cria la jeune fille interdite, en s'exprimant dans la
mme langue. Pourquoi, seigneur, m'appelez-vous ainsi?

--Je t'appelle consolation, reprit Albert toujours en espagnol, parce
qu'une consolation a t promise  ma vie dsole, et parce que tu es la
consolation que Dieu accorde enfin  mes jours solitaires et funestes.

--Je ne croyais, pas, dit Amlie avec une fureur concentre, que la
musique pt faire un effet si prodigieux sur mon cher cousin. La voix de
Nina est faite pour accomplir des miracles, j'en conviens; mais je ferai
remarquer  tous deux qu'il serait plus poli pour moi, et plus
convenable en gnral, de s'exprimer dans une langue que je puisse
comprendre.

Albert ne parut pas avoir entendu un mot de ce que disait sa fiance. Il
restait  genoux, regardant Consuelo avec une surprise et un ravissement
indicibles, lui rptant toujours d'une voix attendrie:--Consuelo,
Consuelo!

Mais comment donc vous appelle-t-il? dit Amlie avec un peu
d'emportement  sa compagne.

--Il me demande un air espagnol que je ne connais pas, rpondit Consuelo
fort trouble; mais je crois que nous ferons bien d'en rester l, car la
musique parat l'mouvoir beaucoup aujourd'hui.

Et elle se leva pour sortir.

Consuelo, rpta Albert en espagnol, si tu te retires de moi, c'en est
fait de ma vie, et je ne veux plus revenir sur la terre!

En parlant ainsi, il tomba vanoui  ses pieds; et les deux jeunes
filles, effrayes, appelrent les valets pour l'emporter et le secourir.




XXXII.


Le comte Albert fut dpos doucement sur son lit; et tandis que les deux
domestiques qui l'y avaient transport cherchaient, l'un le chapelain,
qui tait une manire de mdecin pour la famille, l'autre le comte
Christian, qui avait donn l'ordre qu'on vint toujours l'avertir  la
moindre indisposition qu'prouverait son fils, les deux jeunes filles,
Amlie et Consuelo, s'taient mises  la recherche de la chanoinesse.
Mais avant qu'une seule de ces personnes se ft rendue auprs du malade,
ce qui se fit pourtant avec le plus de clrit possible, Albert avait
disparu. On trouva sa porte ouverte, son lit  peine foul par le repos
d'un instant qu'il y avait pris, et sa chambre dans l'ordre accoutum.
On le chercha partout, et, comme il arrivait toujours en ces sortes de
circonstances, on ne le trouva nulle part; aprs quoi la famille retomba
dans un des accs de morne rsignation dont Amlie avait parl 
Consuelo, et l'on parut attendre, avec cette muette terreur qu'on
s'tait habitu  ne plus exprimer, le retour, toujours espr et
toujours incertain, du fantasque jeune homme.

Bien que Consuelo et dsir ne pas faire part aux parents d'Albert de
la scne trange qui s'tait passe dans la chambre d'Amlie, cette
dernire ne manqua pas de tout raconter, et de dcrire sous de vives
couleurs l'effet subit et violent que le chant de la Porporina avait
produit sur son cousin.

Il est donc bien certain que la musique lui fait du mal! observa le
chapelain.

--En ce cas, rpondit Consuelo; je me garderai bien de me faire
entendre; et lorsque je travaillerai avec notre jeune baronne, nous
aurons soin de nous enfermer si bien, qu'aucun son ne puisse parvenir 
l'oreille du comte Albert.

--Ce sera une grande gne pour vous, ma chre demoiselle, dit la
chanoinesse. Ah! il ne tient pas  moi que votre sjour ici ne soit plus
agrable!

--J'y veux partager vos peines et vos joies, reprit Consuelo, et je ne
dsire pas d'autre satisfaction que d'y tre associe par votre
confiance et votre amiti.

--Vous tes une noble enfant! dit la chanoinesse en lui tendant sa
longue main, sche et luisante comme de l'ivoire jaune. Mais coutez,
ajouta-t-elle; je ne crois pas que la musique fasse rellement du mal 
mon cher Albert. D'aprs ce que raconte Amlie de la scne de ce matin,
je vois au contraire qu'il a prouv une joie trop vive; et peut-tre sa
souffrance n'est venue que de la suspension, trop prompte  son gr, de
vos admirables mlodies. Que vous disait-il en espagnol? C'est une
langue qu'il parle parfaitemeut bien, m'a-t-on dit, ainsi que beaucoup
d'autres qu'il a apprises dans ses voyages avec une facilit
surprenante. Quand on lui demande comment il a pu retenir tant de
langages diffrents, il rpond qu'il les savait avant d'tre n, et
qu'il ne fait que se les rappeler, l'une pour l'avoir parle il y a
douze cents ans, l'autre lorsqu'il tait aux croisades; que sais-je?
hlas! Puisqu'on ne doit rien vous cacher, chre signora, vous entendrez
d'tranges rcits de ce qu'il appelle ses existences antrieures. Mais
traduisez-moi dans notre allemand, que dj vous parlez trs-bien, le
sens des paroles qu'il vous a dites dans votre langue, qu'aucun de nous
ici ne connat.

Consuelo prouva en cet instant un embarras dont elle-mme ne put se
rendre compte. Cependant elle prit le parti de dire presque toute la
vrit, en expliquant que le comte Albert l'avait supplie de continuer,
de ne pas s'loigner, et en lui disant qu'elle lui donnait beaucoup de
consolation.

Consolation! s'cria la perspicace Amlie. S'est-il servi de ce mot?
Vous savez, ma tante, combien il est significatif dans la bouche de mon
cousin.

--En effet, c'est un mot qu'il a bien souvent sur les lvres, rpondit
Wenceslawa, et qui a pour lui un sens prophtique; mais je ne vois rien
en cette rencontre que de fort naturel dans l'emploi d'un pareil mot.

--Mais quel est donc celui qu'il vous a rpt tant de fois, chre
Porporina? reprit Amlie avec obstination. Il m'a sembl qu'il vous
disait  plusieurs reprises un mot particulier, que dans mon trouble je
n'ai pu retenir.

--Je ne l'ai pas compris moi-mme, rpondit Consuelo en faisant un grand
effort sur elle-mme pour mentir.

--Ma chre Nina, lui dit Amlie  l'oreille, vous tes fine et prudente;
quant  moi, qui ne suis pas tout  fait borne, je crois trs-bien
comprendre que vous tes la consolation mystique promise par la vision 
la trentime anne d'Albert. N'essayez pas de me cacher que vous l'avez
compris encore mieux que moi: c'est une mission cleste dont je ne suis
pas jalouse.

--coutez, chre Porporina, dit la chanoinesse aprs avoir rv quelques
instants: nous avons toujours pens qu'Albert, lorsqu'il disparaissait
pour nous d'une faon qu'on pourrait appeler magique, tait cach non
loin de nous, dans la maison peut-tre, grce  quelque retraite dont
lui seul aurait le secret. Je ne sais pourquoi il me semble que si vous
vous mettiez  chanter en ce moment, il l'entendrait et viendrait 
nous.

--Si je le croyais!... dit Consuelo prte  obir.

--Mais si Albert est prs de nous et que l'effet de la musique augmente
son dlire! remarqua la jalouse Amlie.

--Eh bien, dit le comte Christian, c'est une preuve qu'il faut tenter.
J'ai ou dire que l'incomparable Farinelli avait le pouvoir de dissiper
par ses chants la noire mlancolie du roi d'Espagne, comme le jeune
David avait celui d'apaiser les fureurs de Sal, au son de sa harpe.
Essayez, gnreuse Porporina; une me aussi pure que la vtre doit
exercer une salutaire influence autour d'elle.

Consuelo, attendrie, se mit au clavecin, et chanta un cantique espagnol
en l'honneur de Notre-Dame-de-Consolation, que sa mre lui avait appris
dans son enfance, et qui commenait par ces mots: _Consuelo de mi alma_,
Consolation de mon me, etc. Elle chanta d'une voix si pure et avec un
accent de pit si nave, que les htes du vieux manoir oublirent
presque le sujet de leur proccupation, pour se livrer au sentiment de
l'esprance et de la foi. Un profond silence rgnait au dedans et au
dehors du chteau; on avait ouvert les portes et les fentres, afin que
la voix de Consuelo pt s'tendre aussi loin que possible, et la lune
clairait d'un reflet verdtre l'embrasure des vastes croises. Tout
tait calme, et une sorte de srnit religieuse succdait aux angoisses
de l'me, lorsqu'un profond soupir exhal comme d'une poitrine humaine
vint rpondre aux derniers sons que Consuelo fit entendre. Ce soupir fut
si distinct et si long, que toutes les personnes prsentes s'en
aperurent mme le baron Frdrick, qui s'veilla  demi, et tourna la
tte comme si quelqu'un l'et appel. Tous plirent, et se regardrent
comme pour se dire: Ce n'est pas moi; est-ce vous? Amlie ne put retenir
un cri, et Consuelo,  qui ce soupir sembla partir tout  ct d'elle,
quoiqu'elle ft isole au clavecin du reste de la famille, prouva une
telle frayeur qu'elle n'eut pas la force de dire un mot.

Bont divine! dit la chanoinesse terrifie; avez-vous entendu ce soupir
qui semble partir des entrailles de la terre?

--Dites plutt, ma tante, s'cria Amlie, qu'il a pass sur nos ttes
comme un souffle de la nuit.

--Quelque chouette attire par la bougie aura travers l'appartement
tandis que nous tions absorbs par la musique, et nous avons entendu le
bruit lger de ses ailes au moment o elle s'envolait par la fentre.

Telle fut l'opinion mise par le chapelain, dont les dents claquaient
pourtant de peur.

--C'est peut-tre le chien d'Albert, dit le comte Christian.

--Cynabre n'est point ici, rpondit Amlie. L o est Albert, Cynabre y
est toujours avec lui. Quelqu'un a soupir ici trangement. Si j'osais
aller jusqu' la fentre, je verrais si quelqu'un a cout du jardin;
mais il irait de ma vie que je n'en aurais pas la force.

--Pour une personne aussi dgage des prjugs, lui dit tout bas
Consuelo en s'efforant de sourire, pour une petite philosophe
franaise, vous n'tes pas brave, ma chre baronne; moi, je vais essayer
de l'tre davantage.

--N'y allez pas, ma chre, rpondit tout haut Amlie, et ne faites pas
la vaillante; car vous tes ple comme la mort, et vous allez vous
trouver mal.

--Quels enfantillages amusent votre chagrin, ma chre Amlie? dit le
comte Christian en se dirigeant vers la fentre d'un pas grave et
ferme.

Il regarda dehors, ne vit personne, et il ferma la fentre avec calme,
en disant:

Il semble que les maux rels ne soient pas assez cuisants pour
l'ardente imagination des femmes; il faut toujours qu'elles y ajoutent
les crations de leur cerveau trop ingnieux  souffrir. Ce soupir n'a
certainement rien de mystrieux. Un de nous, attendri par la belle voix
et l'immense talent de la signora, aura exhal,  son propre insu, cette
sorte d'exclamation du fond de son me. C'est peut-tre moi-mme, et
pourtant je n'en ai pas eu conscience. Ah! Porpina, si vous ne
russissez point  gurir Albert, du moins vous saurez verser un baume
cleste sur des blessures aussi profondes que les siennes.

La parole de ce saint vieillard, toujours sage et calme au milieu des
adversits domestiques qui l'accablaient, tait elle-mme un baume
cleste, et Consuelo en ressentit l'effet. Elle fut tente de se mettre
 genoux devant lui, et de lui demander sa bndiction, comme elle avait
reu celle du Porpora en le quittant, et celle de Marcello un beau jour
de sa vie, qui avait commenc la srie de ses jours malheureux et
solitaires.




XXXII.


Plusieurs jours s'coulrent sans qu'on et aucune nouvelle du comte
Albert; et Consuelo,  qui cette situation semblait mortellement
sinistre, s'tonna de voir la famille de Rudolstadt rester sous le poids
d'une si affreuse incertitude, sans tmoigner ni dsespoir ni
impatience. L'habitude des plus cruelles anxits donne une sorte
d'apathie apparente ou d'endurcissement rel, qui blessent et irritent
presque les mes dont la sensibilit n'est pas encore mousse par de
longs malheurs. Consuelo, en proie  une sorte de cauchemar, au milieu
de ces impressions lugubres et de ces vnements inexplicables,
s'tonnait de voir l'ordre de la maison  peine troubl, la chanoinesse
toujours aussi vigilante, le baron toujours aussi ardent  la chasse, le
chapelain toujours aussi rgulier dans ses mmes pratiques de dvotion,
et Amlie toujours aussi gaie et aussi railleuse. La vivacit enjoue de
cette dernire tait ce qui la scandalisait particulirement. Elle ne
concevait pas qu'elle pt rire et foltrer, lorsqu'elle-mme pouvait 
peine lire et travailler  l'aiguille.

La chanoinesse cependant brodait un devant d'autel en tapisserie pour la
chapelle du chteau. C'tait un chef-d'oeuvre de patience, de finesse et
de propret. A peine avait-elle fait un tour dans la maison, qu'elle
revenait s'asseoir devant son mtier, ne ft-ce que pour y ajouter,
quelques points, en attendant que de nouveaux soins l'appelassent dans
les granges, dans les offices, ou dans les celliers. Et il fallait voir
avec quelle importance on traitait toutes ces petites choses, et comme
cette chtive crature trottait d'un pas toujours gal, toujours digne
et compass, mais jamais ralenti, dans tous les coins de son petit
empire; croisant mille fois par jour et dans tous les sens la surface
troite et monotone de son domaine domestique. Ce qui paraissait trange
aussi  Consuelo, c'tait le respect et l'admiration qui s'attachaient
dans la famille et dans le pays  cet emploi de servante infatigable,
que la vieille dame semblait avoir embrass avec tant d'amour et de
jalousie. A la voir rgler parcimonieusement les plus chtives affaires,
on l'et crue cupide et mfiante. Et pourtant elle tait pleine de
grandeur et de gnrosit dans le fond de son me et dans les occasions
dcisives. Mais ces nobles qualits, surtout cette tendresse toute
maternelle, qui la rendaient si sympathique et si vnrable aux yeux de
Consuelo, n'eussent pas suffi aux autres pour en faire l'hrone de la
famille. Il lui fallait encore, il lui fallait surtout toutes ces
purilits du mnage gouvernes solennellement, pour tre apprcie ce
qu'elle tait (malgr tout cela), une femme d'un grand sens et d'un
grand caractre. Il ne se passait pas un jour sans que le comte
Christian, le baron ou le chapelain, ne rptassent chaque fois qu'elle
tournait les talons:

Quelle sagesse, quel courage, quelle force d'esprit rsident dans la
chanoinesse!

Amlie elle-mme, ne discernant pas la vritable lvation de la vie
d'avec les enfantillages qui, sous une autre forme, remplissaient toute
la sienne, n'osait pas dnigrer sa tante sous ce point de vue, le seul
qui, pour Consuelo, fit une ombre  cette vive lumire dont rayonnait
l'me pure et aimante de la bossue Wenceslawa.

Pour la _Zingarella_, ne sur les grands chemins, et perdue dans le
monde, sans autre matre et sans autre protecteur que son propre gnie,
tant de soucis, d'activit et de contention d'esprit,  propos d'aussi
misrables rsultats que la conservation et l'entretien de certains
objets et de certaines denres, paraissait un emploi monstrueux de
l'intelligence. Elle qui ne possdait rien, et ne dsirait rien des
richesses de la terre, elle souffrait de voir une belle me s'atrophier
volontairement dans l'occupation de possder du bl, du vin, du bois, du
chanvre, des animaux et des meubles. Si on lui et offert tous ces biens
convoits par la plupart des hommes, elle et demand,  la place, une
minute de son ancien bonheur, ses haillons, son beau ciel, son pur amour
et sa libert sur les lagunes de Venise; souvenir amer et prcieux qui
se peignait dans son cerveau sous les plus brillantes couleurs,  mesure
qu'elle s'loignait de ce riant horizon pour pntrer dans la sphre
glace de ce qu'on appelle la vie positive.

Son coeur se serrait affectueusement lorsqu'elle voyait,  la nuit
tombante, la chanoinesse, suivie de Hanz, prendre un gros trousseau de
clefs, et marcher elle-mme dans tous les btiments et dans toutes les
cours, pour faire sa ronde, pour fermer les moindres issues, pour
visiter les moindres recoins o des malfaiteurs eussent pu se glisser,
comme si personne n'et d dormir en sret derrire ces murs
formidables, avant que l'eau du torrent prisonnier derrire une cluse
voisine ne se ft lance en mugissant dans les fosss du chteau,
tandis qu'on cadenassait les grilles et qu'on relevait les ponts.
Consuelo avait dormi tant de fois, dans ses courses lointaines, sur le
bord d'un chemin, avec un pan du manteau trou de sa mre pour tout
abri! Elle avait tant de fois salu l'aurore sur les dalles blanches de
Venise, battues par les flots, sans avoir eu un instant de crainte pour
sa pudeur, la seule richesse qu'elle et  coeur de conserver! Hlas! se
disait-elle, que ces gens-ci sont  plaindre d'avoir tant de choses 
garder! La scurit est le but qu'ils poursuivent jour et nuit, et, 
force de la chercher, ils n'ont ni le temps de la trouver, ni celui d'en
jouir. Elle soupirait donc dj comme Amlie dans cette noire prison,
dans ce morne chteau des Gants, o le soleil lui-mme semblait
craindre de pntrer. Mais au lieu que la jeune baronne rvait de ftes,
de parures et d'hommages, Consuelo rvait d'un sillon, d'un buisson ou
d'une barque pour palais, avec l'horizon pour toute enceinte, et
l'immensit des cieux toils pour tout spectacle.

Force par le froid du climat et par la clture du chteau  changer
l'habitude vnitienne qu'elle avait prise de veiller une partie de la
nuit et de se lever tard le matin, aprs bien des heures d'insomnie,
d'agitation et de rves lugubres, elle russit enfin  se plier  la loi
sauvage de la claustration; et elle s'en ddommagea en hasardant seule
quelques promenades matinales dans les montagnes voisines. On ouvrait
les portes et on baissait les ponts aux premires clarts du jour; et
tandis qu'Amlie, occupe une partie de la nuit  lire des romans en
cachette, dormait jusqu' l'appel de la cloche du djeuner, la Porporina
allait respirer l'air libre et fouler les plantes humides de la fort.

Un matin qu'elle descendait bien doucement sur la pointe du pied pour
n'veiller personne, elle se trompa de direction dans les innombrables
escaliers et dans les interminables corridors du chteau, qu'elle avait
encore de la peine  comprendre. gare dans ce labyrinthe de galeries
et de passages, elle traversa une sorte de vestibule qu'elle ne
connaissait pas, et crut trouver par l une sortie sur les jardins. Mais
elle n'arriva qu' l'entre d'une petite chapelle d'un beau style
ancien,  peine claire en haut par une rosace dans la vote, qui
jetait une lueur blafarde sur le milieu du pav, et laissait le fond
dans un vague mystrieux. Le soleil tait encore sous l'horizon, la
matine grise et brumeuse. Consuelo crut d'abord qu'elle tait dans la
chapelle du chteau, o dj elle avait entendu la messe un dimanche.
Elle savait que cette chapelle donnait sur les jardins; mais avant de la
traverser pour sortir, elle voulut saluer le sanctuaire de la prire, et
s'agenouilla sur la premire dalle. Cependant, comme il arrive souvent
aux artistes de se laisser proccuper par les objets extrieurs en dpit
de leurs tentatives pour remonter dans la sphre des ides abstraites,
sa prire ne put l'absorber assez pour l'empcher de jeter un coup
d'oeil curieux autour d'elle; et bientt elle s'aperut qu'elle n'tait
pas dans la chapelle, mais dans un lieu o elle n'avait pas encore
pntr. Ce n'tait ni le mme vaisseau ni les mmes ornements. Quoique
cette chapelle inconnue ft assez petite, on distinguait encore mal les
objets, et ce qui frappa le plus Consuelo fut une statue blanchtre,
agenouille vis--vis de l'autel, dans l'attitude froide et svre qu'on
donnait jadis  toutes celles dont on dcorait les tombeaux. Elle pensa
qu'elle se trouvait dans un lieu rserv aux spultures de quelques
aeux d'lite; et, devenue un peu craintive et superstitieuse depuis son
sjour en Bohme, elle abrgea sa prire et se leva pour sortir.

Mais au moment o elle jetait un dernier regard timide sur cette figure
agenouille  dix pas d'elle, elle vit distinctement la statue
disjoindre ses deux mains de pierre allonges l'une contre l'autre, et
faire lentement un grand signe de croix en poussant un profond soupir.

Consuelo faillit tomber  la renverse, et cependant elle ne put dtacher
ses yeux hagards de la terrible statue. Ce qui la confirmait dans la
croyance que c'tait une figure de pierre, c'est qu'elle ne sembla pas
entendre le cri d'effroi que Consuelo laissa chapper, et qu'elle remit
ses deux grandes mains blanches l'une contre l'autre, sans paratre
avoir le moindre rapport avec le monde extrieur.




XXXIV.


Si l'ingnieuse et fconde Anne Radcliffe se ft trouve  la place du
candide et maladroit narrateur de cette trs vridique histoire, elle
n'et pas laiss chapper une si bonne occasion de vous promener, madame
la lectrice,  travers les corridors, les trappes, les escaliers en
spirale, les tnbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de
beaux et attachants volumes, pour vous rvler, seulement au septime,
tous les arcanes de son oeuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que
nous avons charge de divertir ne prendrait peut-tre pas aussi bien, au
temps o nous sommes, l'innocent stratagme du romancier. D'ailleurs,
comme il serait fort difficile de lui en faire accroire, nous lui
dirons, aussi vite que nous le pourrons, le mot de toutes nos nigmes.
Et pour lui en confesser deux d'un coup, nous lui avouerons que
Consuelo, aprs deux secondes de sang-froid, reconnut, dans la statue
anime qu'elle avait devant les yeux, le vieux comte Christian qui
rcitait mentalement ses prires du matin dans son oratoire; et dans ce
soupir de componction qui venait de lui chapper  son insu, comme il
arrive souvent aux vieillards, le mme soupir diabolique qu'elle avait
cru entendre  son oreille un soir, aprs avoir chant l'hymne de
Notre-Dame-de-Consolation.

Un peu honteuse de sa frayeur, Consuelo resta enchane  sa place par
le respect, et par la crainte de troubler une si fervente prire. Rien
n'tait plus solennel et plus touchant  voir que ce vieillard prostern
sur la pierre, offrant son coeur  Dieu au lever de l'aube, et plong
dans une sorte de ravissement cleste qui semblait fermer ses sens 
toute perception du monde physique. Sa noble figure ne trahissait aucune
motion douloureuse. Un vent frais, pntrant par la porte que Consuelo
avait laisse entr'ouverte, agitait autour de sa nuque une demi-couronne
de cheveux argents; et son vaste front, dpouill jusqu'au sommet du
crne, avait le luisant jauntre des vieux marbres. Revtu d'une robe de
chambre de laine blanche  l'ancienne mode, qui ressemblait un peu  un
froc de moine, et qui formait sur ses membres amaigris de gros plis
raides et lourds, il avait tout l'air d'une statue de tombeau; et quand
il eut repris son immobilit, Consuelo fut encore oblige de le regarder
 deux fois pour ne pas retomber dans sa premire illusion.

Aprs qu'elle l'eut considr attentivement, en se plaant un peu de
ct pour le mieux voir, elle se demanda, comme malgr elle, tout au
milieu de son admiration et de son attendrissement, si le genre de
prire que ce vieillard adressait  Dieu tait bien efficace pour la
gurison de son malheureux fils, et si une me aussi passivement soumise
aux arrts du dogme et aux rudes dcrets de la destine avait jamais
possd la chaleur, l'intelligence et le zle qu'Albert aurait eu besoin
de trouver dans l'me de son pre. Albert aussi avait une me mystique:
lui aussi avait eu une vie dvote et contemplative, mais, d'aprs tout
ce qu'Amlie avait racont  Consuelo, d'aprs ce qu'elle avait vu de
ses propres yeux depuis quelques jours passs dans le chteau, Albert
n'avait jamais rencontr le conseil, le guide et l'ami qui et pu
diriger son imagination, apaiser la vhmence de ses sentiments, et
attendrir la rudesse brlante de sa vertu. Elle comprenait qu'il avait
d se sentir isol, et se regarder comme tranger au milieu de cette
famille obstine  le contredire ou  le plaindre en silence, comme un
hrtique ou comme un fou; elle le sentait elle-mme,  l'espce
d'impatience que lui causait cette impassible et interminable prire
adresse au ciel, comme pour se remettre  lui seul du soin qu'on et d
prendre soi-mme de chercher le fugitif, de le rejoindre, de le
persuader, et de le ramener. Car il fallait de bien grands accs de
dsespoir, et un trouble intrieur inexprimable, pour arracher ainsi un
jeune homme si affectueux et si bon du sein de ses proches, pour le
jeter dans un complet oubli de soi-mme, et pour lui ravir jusqu'au
sentiment des inquitudes et des tourments qu'il pouvait causer aux
tres les plus chers.

Celte rsolution qu'on avait prise de ne jamais le contrarier, et de
feindre le calme au milieu de l'pouvante, semblait  l'esprit ferme et
droit de Consuelo une sorte de ngligence coupable ou d'erreur
grossire. Il y avait l l'espce d'orgueil et d'gosme qu'inspire une
foi troite aux gens qui consentent  porter le bandeau de
l'intolrance, et qui croient  un seul chemin, rigidement trac par la
main du prtre, pour aller au ciel.

Dieu bon! disait Consuelo en priant dans son coeur; cette grande me
d'Albert, si ardente, si charitable, si pure de passions humaines,
serait-elle donc moins prcieuse  vos yeux que les mes patientes et
oisives qui acceptent les injustices du monde, et voient sans
indignation la justice et la vrit mconnues sur la terre? Etait-il
donc inspir par le diable, ce jeune homme qui, ds son enfance, donnait
tous ses jouets et tous ses ornements aux enfants des pauvres, et qui,
au premier veil de la rflexion, voulait se dpouiller de toutes ses
richesses pour soulager les misres humaines? Et eux, ces doux et
bnvoles seigneurs, qui plaignent le malheur avec des larmes striles
et le soulagent avec de faibles dons, sont-ils bien sages de croire
qu'ils vont gagner le ciel avec des prires et des actes de soumission 
l'empereur et au pape, plus qu'avec de grandes oeuvres et d'immenses
sacrifices? Non, Albert n'est pas fou; une voix me crie au fond de l'me
que c'est le plus beau type du juste et du saint qui soit sorti des
mains de la nature. Et si des rves pnibles, des illusions bizarres ont
obscurci la lucidit de sa raison, s'il est devenu alin enfin, comme
ils le croient, c'est la contradiction aveugle, c'est l'absence de
sympathie, c'est la solitude du coeur, qui ont amen ce rsultat
dplorable. J'ai vu la logette o le Tasse a t enferm comme fou, et
j'ai pens que peut-tre il n'tait qu'exaspr par l'injustice. J'ai
entendu traiter de fous, dans les salons de Venise, ces grands saints du
christianisme dont l'histoire touchante m'a fait pleurer et rver dans
mon enfance: on appelait leurs miracles des jongleries, et leurs
rvlations des songes maladifs. Mais de quel droit ces gens-ci, ce
pieux vieillard, cette timide chanoinesse, qui croient aux miracles des
saints et au gnie des potes, prononcent-ils sur leur enfant cette
sentence de honte et de rprobation qui ne devrait s'attacher qu'aux
infirmes et aux sclrats? Fou! Mais c'est horrible et repoussant, la
folie! c'est un chtiment de Dieu aprs les grands crimes; et  force de
vertu un homme deviendrait fou! Je croyais qu'il suffisait de faiblir
sous le poids d'un malheur immrit pour avoir droit au respect autant
qu' la piti des hommes. Et si j'tais devenue folle, moi; si j'avais
blasphm le jour terrible o j'ai vu Anzoleto dans les bras d'une
autre, j'aurais donc perdu tout droit aux conseils, aux encouragements,
et aux soins spirituels de mes frres les chrtiens? On m'et donc
chasse ou laisse errante sur les chemins, en disant: Il n'y a pas de
remde pour elle; faisons-lui l'aumne, et ne lui parlons pas; car pour
avoir trop souffert, elle ne peut plus rien comprendre? Eh bien, c'est
ainsi qu'on traite ce malheureux, comte Albert! On le nourrit, on
l'habille, on le soigne, on lui fait en un mot, l'aumne d'une
sollicitude purile. Mais on ne lui parle pas; on se tait quand il
interroge, on baisse la tte ou on la dtourne quand il cherche 
persuader. On le laisse fuir quand l'horreur de la solitude l'appelle
dans des solitudes plus profondes encore, et on attend qu'il revienne,
en priant Dieu de le surveiller et de le ramener sain et sauf, comme si
l'Ocan tait entre lui et les objets de son affection! Et cependant on
pense qu'il n'est pas loin; on me fait chanter pour l'veiller, s'il est
en proie au sommeil lthargique dans l'paisseur de quelque muraille ou
dans le tronc de quelque vieux arbre voisin. Et l'on n'a pas su explorer
tous les secrets de cette antique masure, on n'a pas creus jusqu'aux
entrailles de ce sol min! Ah! si j'tais le pre ou la tante d'Albert,
je n'aurais pas laiss pierre sur pierre avant de l'avoir retrouv; pas
un arbre de la fort ne serait rest debout avant de me l'avoir rendu.

Perdue dans ses penses, Consuelo tait sortie sans bruit de l'oratoire
du comte Christian, et elle avait trouv, sans savoir comment, une porte
sur la campagne. Elle errait parmi les sentiers de la fort, et
cherchait les plus sauvages, les plus difficiles, guide, par un
instinct romanesque et plein d'hrosme qui lui faisait esprer de
retrouver Albert. Aucun attrait vulgaire, aucune ombre de fantaisie
imprudente ne la portait  ce dessein aventureux. Albert remplissait son
imagination, et occupait tous ses rves, il est vrai; mais  ses yeux ce
n'tait point un jeune homme beau et enthousiasm d'elle qu'elle allait
cherchant dans les lieux dserts, pour le voir et se trouver seule avec
lui; c'tait un noble infortun qu'elle s'imaginait pouvoir sauver ou
tout au moins calmer par la puret de son zle. Elle et cherch de mme
un vnrable ermite malade pour le soigner, ou un enfant perdu pour le
ramener  sa mre. Elle tait un enfant elle-mme, et cependant il y
avait en elle une rvlation de l'amour maternel; il y avait une foi
nave, une charit brlante, une bravoure exalte.

Elle rvait et entreprenait ce plerinage, comme Jeanne d'Arc avait rv
et entrepris la dlivrance de sa patrie. Il ne lui venait pas seulement
 l'esprit qu'on pt railler ou blmer sa rsolution; elle ne concevait
pas qu'Amlie, guide par la voix du sang, et, dans le principe, par les
esprances de l'amour, n'et pas conu le mme projet, et qu'elle n'et
pas russi  l'excuter. Elle marchait avec rapidit; aucun obstacle ne
l'arrtait. Le silence de ces grands bois ne portait plus la tristesse
ni l'pouvante dans son me. Elle voyait la piste des loups sur le
sable, et ne s'inquitait pas de rencontrer leur troupe affame. Il lui
semblait qu'elle tait pousse par une main divine qui la rendait
invulnrable. Elle qui savait le Tasse par coeur, pour l'avoir chant
toutes les nuits sur les lagunes, elle s'imaginait marcher  l'abri de
son talisman, comme le gnreux Ubalde  la reconnaissance de Renaud 
travers les embches de la fort enchante. Elle marchait svelte et
lgre, parmi les ronces et les rochers, le front rayonnant d'une
secrte fiert, et les joues colores d'une lgre rougeur. Jamais elle
n'avait t plus belle  la scne dans les rles hroques; et pourtant
elle ne pensait pas plus  la scne en cet instant qu'elle n'avait pens
 elle-mme en montant sur le thtre.

De temps en temps elle s'arrtait rveuse et recueillie.

Et si je venais  le rencontrer tout  coup, se disait-elle, que lui
dirais-je qui pt le convaincre et le tranquilliser? Je ne sais rien de
ces choses mystrieuses et profondes qui l'agitent. Je les comprends 
travers un voile de posie qu'on a  peine soulev devant mes yeux,
blouis de visions si nouvelles. Il faudrait avoir plus que le zle et
la charit, il faudrait avoir la science et l'loquence pour trouver des
paroles dignes d'tre coutes par un homme si suprieur  moi, par un
fou si sage auprs de tous les tres raisonnables au milieu desquels
j'ai vcu. Allons, Dieu m'inspirera quand le moment sera venu; car pour
moi, j'aurais beau chercher, je me perdrais de plus en plus dans les
tnbres de mon ignorance. Ah! si j'avais lu beaucoup de livres de
religion et d'histoire, comme le comte Christian et la chanoinesse
Wenceslawa! si je savais par coeur toutes les rgles de la dvotion et
toutes les prires de l'Eglise, je trouverais bien  en appliquer
heureusement quelqu'une  la circonstance; mais j'ai  peine compris, 
peine retenu par consquent quelques phrases du catchisme, et je ne
sais prier qu'au lutrin. Quelque sensible qu'il soit  la musique, je ne
persuaderai pas ce savant thologien avec une cadence ou avec une phrase
de chant. N'importe! il me semble qu'il y a plus de puissance dans mon
coeur pntr et rsolu, que dans toutes les doctrines tudies par ses
parents, si bons et si doux, mais indcis et froids comme les
brouillards et les neiges de leur patrie.




XXXV.


Aprs bien des dtours et des retours dans les inextricables sentiers de
cette fort jete sur un terrain montueux et tourment, Consuelo se
trouva sur une lvation seme de roches et de ruines qu'il tait assez
difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l'homme,
jalouse de celle du temps, y avait t destructive. Ce n'tait plus
qu'une montagne de dbris, o jadis un village avait t brl par
l'ordre du _redoutable aveugle_, le clbre chef Calixtin Jean Ziska,
dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-tre en effet.
Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable
capitaine ayant command  sa troupe de donner l'assaut  la forteresse
des Gants, alors garde pour l'Empereur par des Saxons, il avait
entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui:
Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se
passer de la lumire. L-dessus Ziska, se tournant vers un des quatre
disciples dvous qui l'accompagnaient partout, guidant son cheval ou
son chariot, et lui rendant compte avec prcision de la position
topographique et des mouvements de l'ennemi, il lui avait dit, avec
cette sret de mmoire ou cet esprit de divination qui supplaient en
lui au sens de la vue: II y a ici prs un village?--Oui, pre, avait
rpondu le conducteur taborite;  ta droite, sur une minence, en face
de la forteresse. Alors Ziska avait fait appeler le soldat mcontent
dont le murmure avait fix son attention: Enfant, lui avait-il dit, tu
te plains des tnbres, va-t'en bien vite mettre le feu au village qui
est sur l'minence,  ma droite; et,  la lueur des flammes, nous
pourrons marcher et combattre.

L'ordre terrible avait t excut. Le village incendi avait clair la
marche et l'assaut des Taborites. Le chteau des Gants avait t
emport en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain,
au jour, on remarqua et on lui fit savoir qu'au milieu des dcombres du
village, et tout au sommet de la colline qui avait servi de plate-forme
aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune
chne, unique dans ces contres, et dj robuste, tait rest debout et
verdoyant, prserv apparemment de la chaleur des flammes qui montaient
autour de lui par l'eau d'une citerne qui baignait ses racines.

Je connais bien la citerne, avait rpondu Ziska. Dix des ntres y ont
t jets par les damns habitants de ce village, et depuis ce temps la
pierre qui la couvre n'a point t leve. Qu'elle y reste et leur serve
de monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient
les mes errantes repousses  la porte des cieux par le patron romain
(Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les
cadavres pourrissent dans une terre non bnite par la main des prtres
de Blial. Que les os de nos frres reposent en paix dans cette citerne;
leurs mes sont vivantes. Elles ont dj revtu d'autres corps, et ces
martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point.
Quant aux habitants du village, ils ont reu leur paiement; et quant au
chne, il a bien fait de se moquer de l'incendie: une destine plus
glorieuse que celle d'abriter des mcrants lui tait rserve. Nous
avions besoin d'une potence, et la voici trouve. Allez-moi chercher ces
vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent, et
qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux
branches de ce brave chne,  qui cet ornement rendra tout  fait la
sant.

Aussitt dit, aussitt fait. Le chne, depuis ce temps l, avait t
nomm le _Hussite_, la pierre de la citerne, _Pierre d'pouvante_, et le
village dtruit sur la colline abandonne, _Schreckenstein_.

Consuelo avait dj entendu raconter dans tous ses dtails, par la
baronne Amlie, cette sombre chronique. Mais, comme elle n'en avait
encore aperu le thtre que de loin, ou pendant la nuit au moment de
son arrive au chteau, elle ne l'et pas reconnu, si, en jetant les
yeux au-dessous d'elle, elle n'et vu, au fond du ravin que traversait
la route, les formidables dbris du chne, bris par la foudre, et
qu'aucun habitant de la campagne, aucun serviteur du chteau n'avait os
dpecer ni enlever, une crainte superstitieuse s'attachant encore pour
eux, aprs plusieurs sicles,  ce monument d'horreur,  ce contemporain
de Jean Ziska.

Les visions et les prdictions d'Albert avaient donn  ce lieu tragique
un caractre plus mouvant encore. Aussi Consuelo, en se trouvant seule
et amene  l'improviste  la pierre d'pouvante, sur laquelle mme elle
venait de s'asseoir, brise de fatigue, sentit-elle faiblir son courage,
et son coeur se serrer trangement. Non seulement, au dire d'Albert,
mais  celui de tous les montagnards de la contre, des apparitions
pouvantables hantaient le Schreckenstein, et en cartaient les
chasseurs assez tmraires pour venir y guetter le gibier. Cette
colline, quoique trs-rapproche du chteau, tait donc souvent le
domicile des loups et des animaux sauvages, qui y trouvaient un refuge
assur contre les poursuites du baron et de ses limiers. L'impassible
Frdrick ne croyait pas beaucoup, pour son compte, au danger d'y tre
assailli par le diable, avec lequel il n'et pas craint d'ailleurs de se
mesurer corps  corps; mais, superstitieux  sa manire, et dans l'ordre
de ses proccupations dominantes, il tait persuad qu'une pernicieuse
influence y menaait ses chiens, et les y atteignait de maladies
inconnues et incurables. Il en avait perdu plusieurs pour les avoir
laisss se dsaltrer dans les filets d'eau claire qui s'chappaient des
veines de la colline, et qui provenaient peut-tre de la citerne
condamne, antique tombeau des Hussites. Aussi rappelait-il de toute
l'autorit de son sifflet sa griffonne Pankin ou son _double-nez_
Saphyr, lorsqu'ils s'oubliaient aux alentours du Schreckenstein.

Consuelo, rougissant des accs de pusillanimit qu'elle avait rsolu de
combattre, s'imposa de rester un instant sur la pierre fatale, et de ne
s'en loigner qu'avec la lenteur qui convient  un esprit calme, en ces
sortes d'preuves. Mais, au moment o elle dtournait ses regards du
chne calcin qu'elle apercevait  deux cents pieds au-dessous d'elle,
pour les reporter sur les objets environnants, elle vit qu'elle n'tait
pas seule sur la pierre d'pouvante, et qu'une figure incomprhensible
venait de s'y asseoir  ses cts, sans annoncer son approche par le
moindre bruit.

C'tait une grosse tte ronde et bante, remuant sur un corps
contrefait, grle et crochu comme une sauterelle, couvert d'un costume
indfinissable qui n'tait d'aucun temps et d'aucun pays, et dont le
dlabrement touchait de prs  la malpropret. Cependant cette figure
n'avait d'effrayant que son tranget et l'imprvu de son apparition car
elle n'avait rien d'hostile. Un sourire doux et caressant courait sur sa
large bouche, et une expression enfantine adoucissait l'garement
d'esprit que trahissaient le regard vague et les gestes prcipits.
Consuelo, en se voyant seule avec un fou, dans un endroit o personne
assurment ne ft venu lui porter secours, eut vritablement peur,
malgr les rvrences multiplies et les rires affectueux que lui
adressait cet insens. Elle crut devoir lui rendre ses saluts et ses
signes de tte, pour ne pas l'irriter; mais elle se hta de se lever et
de s'loigner, toute ple et toute tremblante.

Le fou ne la poursuivit point, et ne fit rien pour la rappeler; il
grimpa seulement sur la pierre d'pouvante pour la suivre des yeux, et
continua  la saluer de son bonnet en sautillant et en agitant ses bras
et ses jambes, tout en articulant  plusieurs reprises un mot bohme que
Consuelo ne comprit pas. Quand elle se vit  une certaine distance de
lui, elle reprit un peu de courage pour le regarder et l'couter. Elle
se reprochait dj d'avoir eu horreur de la prsence d'un de ces
malheureux que, dans son coeur, elle plaignait et vengeait des mpris et
de l'abandon des hommes un instant auparavant. C'est un fou
bienveillant, se dit-elle, c'est peut-tre un fou par amour. Il n'a
trouv de refuge contre l'insensibilit et le ddain que sur cette roche
maudite o nul autre n'oserait habiter, et o les dmons et les spectres
sont plus humains pour lui que ses semblables, puisqu'ils ne l'en
chassent pas et ne troublent pas l'enjouement de son humeur. Pauvre
homme! qui ris et foltres comme un petit enfant, avec une barbe
grisonnante et un dos vot! Dieu, sans doute, te protge et te bnit
dans ton malheur, puisqu'il ne t'envoie que des penses riantes, et
qu'il ne t'a point rendu misanthrope et furieux comme tu aurais droit de
l'tre!

Le fou, voyant qu'elle ralentissait sa marche, et paraissant comprendre
son regard bienveillant, se mit  lui parler bohme avec une excessive
volubilit; et sa voix avait une douceur extrme, un charme pntrant,
qui contrastait avec sa laideur. Consuelo, ne le comprenant pas, songea
qu'elle devait lui donner l'aumne; et, tirant une pice de monnaie de
sa poche, elle la posa sur une grosse pierre, aprs avoir lev le bras
pour la lui montrer et lui dsigner l'endroit o elle la dposait. Mais
le fou se mit  rire plus fort en se frottant les mains et en lui disant
en mauvais allemand:

Inutile, inutile! Zdenko n'a besoin de rien, Zdenko est heureux, bien
heureux! Zdenko a de la consolation, consolation, consolation!

Puis, comme s'il se ft rappel un mot qu'il cherchait depuis longtemps,
il s'cria avec un clat de joie, et intelligiblement, quoiqu'il
pronont fort mal: _Consuelo, Consuelo, Consuelo de mi alma!_

Consuelo s'arrta stupfaite, et lui adressant la parole en espagnol:

Pourquoi m'appelles-tu ainsi? lui cria-t-elle, qui t'a appris ce nom?
Comprends-tu la langue que je te parle?

A toutes ces questions, dont Consuelo attendit vainement la rponse, le
fou ne fit que sautiller en se frottant les mains comme un homme
enchant de lui-mme; et d'aussi loin qu'elle put saisir les sons de sa
voix, elle lui entendit rpter son nom sur des inflexions diffrentes,
avec des rires et des exclamations de joie, comme lorsqu'un oiseau
parleur s'essaie  articuler un mot qu'on lui a appris, et qu'il
entrecoupe du gazouillement de son chant naturel.

En reprenant le chemin du chteau, Consuelo se perdait dans ses
rflexions. Qui donc, se disait-elle, a trahi le secret de mon
incognito, au point que le premier sauvage que je rencontre dans ces
solitudes me jette mon vrai nom  la tte? Ce fou m'aurait-il vue
quelque part? Ces gens-l voyagent: peut-tre a-t-il t en mme temps
que moi  Venise. Elle chercha en vain  se rappeler la figure de tous
les mendiants et de tous les vagabonds qu'elle avait l'habitude de voir
sur les quais et sur la place Saint-Marc, celle du fou de la pierre
d'pouvante ne se prsenta point  sa mmoire.

Mais, comme elle repassait le pont-levis, il lui vint  l'esprit un
rapprochement d'ides plus logique et plus intressant. Elle rsolut
d'claircir ses soupons, et se flicita secrtement de n'avoir pas tout
 fait manqu son but dans l'expdition qu'elle venait de tenter.




XXXVI.


Lorsqu'elle se retrouva au milieu de la famille abattue et silencieuse,
elle qui se sentait pleine d'animation et d'esprance, elle se reprocha
la svrit avec laquelle elle avait accus secrtement l'apathie de ces
gens profondment affligs. Le comte Christian et la chanoinesse ne
mangrent presque rien  djeuner, et le chapelain n'osa pas satisfaire
son apptit; Amlie paraissait en proie  un violent accs d'humeur.
Lorsqu'on se leva de table, le vieux comte s'arrta un instant devant la
fentre, comme pour regarder le chemin sabl de la garenne par o Albert
pouvait revenir, et il secoua tristement la tte comme pour dire: Encore
un jour qui a mal commenc et qui finira de mme!

Consuelo s'effora de les distraire en leur rcitant avec ses doigts sur
le clavier quelques-unes des dernires compositions religieuses de
Porpora, qu'ils coutaient toujours avec une admiration et un intrt
particuliers. Elle souffrait de les voir si accabls et de ne pouvoir
leur dire qu'elle avait de l'esprance. Mais quand elle vit le comte
reprendre son livre, et la chanoinesse son aiguille, quand elle fut
appele auprs du mtier de cette dernire pour dcider si un certain
ornement devait avoir au centre quelques points bleus ou blancs, elle ne
put s'empcher de reporter son intrt dominant sur Albert, qui expirait
peut-tre de fatigue et d'inanition dans quelque coin de la fort, sans
savoir retrouver sa route, ou qui reposait peut-tre sur quelque froide
pierre, enchan par la catalepsie foudroyante, expos aux loups et aux
serpents, tandis que, sous la main adroite et persvrante de la tendre
Wenceslawa, les fleurs les plus brillantes semblaient clore par
milliers sur la trame, arroses parfois d'une larme furtive, mais
strile.

Aussitt qu'elle put engager la conversation avec la boudeuse Amlie,
elle lui demanda ce que c'tait qu'un fou fort mal fait qui courait le
pays singulirement vtu, en riant comme un enfant aux personnes qu'il
rencontrait.

Eh! c'est Zdenko! rpondit Amlie; vous ne l'aviez pas encore aperu
dans vos promenades? On est sr de le rencontrer partout, car il
n'habite nulle part.

--Je l'ai vu ce matin pour la premire fois, dit Consuelo, et j'ai cru
qu'il tait l'hte attitr du Schreckenstein.

--C'est donc l que vous avez t courir ds l'aurore? Je commence 
croire que vous tes un peu folle vous-mme, ma chre Nina, d'aller
ainsi seule de grand matin dans ces lieux dserts, o vous pourriez
faire de plus mauvaises rencontres que celle de l'inoffensif idiot
Zdenko.

--tre aborde par quelque loup  jeun? reprit Consuelo en souriant; la
carabine du baron votre pre doit, ce me semble, couvrir de sa
protection tout le pays.

--Il ne s'agit pas seulement des btes sauvages, dit Amlie; le pays
n'est pas si sr que vous croyez, par rapport aux animaux les plus
mchants de la cration, les brigands et les vagabonds. Les guerres qui
viennent de finir ont ruin assez de familles pour que beaucoup de
mendiants se soient habitus  aller au loin demander l'aumne, le
pistolet  la main. Il y a aussi des nues de ces Zingari gyptiens,
qu'en France on nous fait l'honneur d'appeler Bohmiens, comme s'ils
taient originaires de nos montagnes pour les avoir infestes au
commencement de leur apparition en Europe. Ces gens-l, chasss et
rebuts de partout, lches et obsquieux devant un homme arm,
pourraient bien tre audacieux avec une belle fille comme vous; et je
crains que votre got pour les courses aventureuses ne vous expose plus
qu'il ne convient  une personne aussi raisonnable que ma chre
Porporina affecte de l'tre.

--Chre baronne, reprit Consuelo, quoique vous sembliez regarder la dent
du loup comme un mince pril auprs de ceux qui m'attendent, je vous
avouerai que je la craindrais beaucoup plus que celle des Zingari. Ce
sont pour moi d'anciennes connaissances, et, en gnral, il m'est
difficile d'avoir peur des tres faibles, pauvres et perscuts. Il me
semble que je saurai toujours dire  ces gens-l ce qui doit m'attirer
leur confiance et leur sympathie; car, si laids, si mal vtus et si
mpriss qu'ils soient, il m'est impossible de ne pas m'intresser  eux
particulirement.

--Brava, ma chre! s'cria Amlie avec une aigreur croissante. Vous
voil tout  fait arrive aux beaux sentiments d'Albert pour les
mendiants, les bandits et les alins; et je ne serais pas surprise de
vous voir un de ces matins vous promener comme lui, appuye sur le bras
un peu malpropre et trs-mal assur de l'agrable Zdenko.

Ces paroles frapprent Consuelo d'un trait de lumire qu'elle cherchait
depuis le commencement de l'entretien, et qui la consola de l'amertume
de sa compagne.

Le comte Albert vit donc en bonne intelligence avec Zdenko?
demanda-t-elle avec un air de satisfaction qu'elle ne songea point 
dissimuler.

--C'est son plus intime, son plus prcieux ami, rpondit Amlie avec un
sourire de ddain. C'est le compagnon de ses promenades, le confident de
ses secrets, le messager, dit-on, de sa correspondance avec le diable.
Zdenko et Albert sont les seuls qui osent aller  toute heure
s'entretenir des choses divines les plus biscornues sur la pierre
d'pouvante. Albert et Zdenko sont les seuls qui ne rougissent point de
s'asseoir sur l'herbe avec les Zingari qui font halte sous nos sapins,
et de partager avec eux la cuisine dgotante que prparent ces gens-l
dans leurs cuelles de bois. Ils appellent cela communier, et on peut
dire que c'est communier sous toutes les espces possibles. Ah! quel
poux! quel amant dsirable que mon cousin Albert, lorsqu'il saisira la
main de sa fiance dans une main qui vient de presser celle d'un Zingaro
pestifr, pour la porter  cette bouche qui vient de boire le vin du
calice dans la mme coupe que Zdenko!

--Tout ceci peut tre fort plaisant, dit Consuelo; mais, quant  moi, je
n'y comprends rien du tout.

--C'est que vous n'avez pas de got pour l'histoire, reprit Amlie, et
que vous n'avez pas bien cout tout ce que je vous ai racont des
Hussites et des Protestants, depuis plusieurs jours que je m'gosille 
vous expliquer scientifiquement les nigmes et les pratiques saugrenues
de mon cousin. Ne vous ai-je pas dit que la grande querelle des Hussites
avec l'glise romaine tait venue  propos de la communion sous les deux
espces? Le concile de Ble avait prononc que c'tait une profanation
de donner aux laques le sang du Christ sous l'espce du vin, allguant,
voyez le beau raisonnement! que son corps et son sang taient galement
contenus sous les deux espces, et que qui mangeait l'un buvait l'autre.
Comprenez-vous?

--Il me semble que les Pres du concile ne se comprenaient pas beaucoup
eux-mmes. Ils eussent d dire, pour tre dans la logique, que la
communion du vin tait inutile; mais profanatoire! pourquoi, si, en
mangeant le pain, on boit aussi le sang?

--C'est que les Hussites avaient une terrible soif de sang, et que les
Pres du concile les voyaient bien venir. Eux aussi avaient soif du sang
de ce peuple; mais, ils voulaient le boire sous l'espce de l'or.
L'glise romaine a toujours t affame et altre de ce suc de la vie
des nations, du travail et de la sueur des pauvres. Les pauvres se
rvoltrent, et reprirent leur sueur et leur sang dans les trsors des
abbayes et sur la chape des vques. Voil tout le fond de la querelle,
 laquelle vinrent se joindre, comme je vous l'ai dit, le sentiment
d'indpendance nationale et la haine de l'tranger. La dispute de la
communion en fut le symbole. Rome et ses prtres officiaient dans des
calices d'or et de pierreries; les Hussites affectaient d'officier dans
des vases de bois, pour fronder le luxe de l'glise, et pour simuler la
pauvret des aptres. Voil pourquoi Albert, qui s'est mis dans la
cervelle de se faire Hussite, aprs que ces dtails du pass ont perdu
toute valeur et toute signification; Albert, qui prtend connatre la
vraie doctrine de Jean Huss mieux que Jean Huss lui-mme, invente toutes
sortes de communions, et s'en va communiant sur les chemins avec les
mendiants, les paens, et les imbciles. C'tait la manie des Hussites
de communier partout,  toute heure, et avec tout le monde.

--Tout ceci est fort bizarre, rpondit Consuelo, et ne peut s'expliquer
pour moi que par un patriotisme exalt, port jusqu'au dlire, je le
confesse, chez le comte Albert. La pense est peut-tre profonde, mais
les formes qu'il y donne me semblent bien puriles pour un homme aussi
srieux et aussi savant. La vritable communion ne serait-elle pas
plutt l'aumne? Que signifient de vaines crmonies passes de mode, et
que ne comprennent certainement pas ceux qu'il y associe?

--Quant  l'aumne, Albert ne s'en fait pas faute; et si on le laissait
aller, il serait bientt dbarrass de cette richesse que, pour ma part,
je voudrais bien lui voir fondre dans la main de ses mendiants.

--Et pourquoi cela?

--Parce que mon pre ne conserverait pas la fatale ide de m'enrichir en
me faisant pouser ce dmoniaque. Car il faut que vous le sachiez, ma
chre Porporina, ajouta Amlie avec une intention malicieuse, ma famille
n'a point renonc  cet agrable dessein. Ces jours derniers, lorsque la
raison de mon cousin brilla comme un rayon fugitif du soleil entre les
nuages, mon pre revint  l'assaut avec plus de fermet que je ne le
croyais capable d'en montrer avec moi. Nous emes une querelle assez
vive, dont le rsultat parait tre qu'on essaiera de vaincre ma
rsistance par l'ennui de la squestration, comme une citadelle qu'on
veut prendre par la famine. Ainsi donc, si je faiblis, si je succombe,
il faudra que j'pouse Albert malgr lui, malgr moi, et malgr une
troisime personne qui fait semblant de ne pas s'en soucier le moins du
monde.

--Nous y voila! rpondit Consuelo en riant: j'attendais cette pigramme,
et vous ne m'avez accord l'honneur de causer avec vous ce matin que
pour y arriver. Je la reois avec plaisir, parce que je vois dans cette
petite comdie de jalousie un reste d'affection pour le comte Albert
plus vive que vous ne voulez l'avouer.


--Nina! s'cria la jeune baronne avec nergie, si vous croyez voir cela,
vous avez peu de pntration, et si vous le voyez avec plaisir, vous
avez peu d'affection pour moi. Je suis violente, orgueilleuse peut-tre,
mais non dissimule. Je vous l'ai dit: la prfrence qu'Albert vous
accorde m'irrite contre lui, non contre vous. Elle blesse mon
amour-propre, mais elle flatte mon esprance et mon penchant. Elle me
fait dsirer qu'il fasse pour vous quelque bonne folie qui me dbarrasse
de tout mnagement envers lui, en justifiant cette aversion que j'ai
longtemps combattue, et qu'il m'inspire enfin sans mlange de piti ni
d'amour.

--Dieu veuille, rpondit Consuelo avec douceur, que ceci soit le langage
de la passion, et non celui de la vrit! car ce serait une vrit bien
dure dans la bouche d'une personne bien cruelle!

L'aigreur et l'emportement qu'Amlie laissa percer dans cet entretien
firent peu d'impression sur l'me gnreuse de Consuelo. Elle ne
songeait plus, quelques instants aprs, qu' son entreprise; et ce rve
qu'elle caressait, de ramener Albert  sa famille, jetait une sorte de
joie nave sur la monotonie de ses occupations. Il lui fallait bien cela
pour chapper  l'ennui qui la menaait, et qui, tant la maladie la
plus contraire et la plus inconnue jusqu'alors  sa nature active et
laborieuse, lui ft devenu mortel. En effet, lorsqu'elle avait donn 
son lve indocile et inattentive une longue et fastidieuse leon, il ne
lui restait plus qu' exercer sa voix et  tudier ses vieux auteurs.
Mais cette consolation, qui ne lui avait jamais manqu, lui tait
opinitrement dispute. Amlie, avec son oisivet inquite, venait 
chaque instant la troubler et l'interrompre par de puriles questions ou
des observations hors de propos. Le reste de la famille tait
affreusement morne. Dj cinq mortels jours s'taient couls sans que
le jeune comte repart, et chaque journe de cette absence ajoutait 
l'abattement et  la consternation des prcdentes.

Dans l'aprs-midi, Consuelo, errant dans les jardins avec Amlie, vit
Zdenko sur le revers du foss qui les sparait de la campagne. Il
paraissait occup  parler tout seul, et,  son ton, on et dit qu'il se
racontait une histoire. Consuelo arrta sa compagne, et la pria de lui
traduire ce que disait l'trange personnage.

Comment voulez-vous que je vous traduise des rveries sans suite et
sans signification? dit Amlie en haussant les paules. Voici ce qu'il
vient de marmotter, si vous tenez  le savoir:

II y avait une fois une grande montagne toute blanche, toute blanche,
et  ct une grande montagne toute noire, toute noire, et  ct une
grande montagne toute rouge, toute rouge ...

Cela vous intresse-t-il beaucoup?

--Peut-tre, si je pouvais savoir la suite. Oh! que ne donnerais-je pas
pour comprendre le bohme! Je veux l'apprendre.

--Ce n'est pas tout  fait aussi facile que l'italien ou l'espagnol;
mais vous tes si studieuse, que vous en viendrez  bout si vous voulez:
je vous l'enseignerai, si cela peut vous faire plaisir.

--Vous serez un ange. A condition, toutefois, que vous serez plus
patiente comme matresse que vous ne l'tes comme lve. Et maintenant
que dit ce Zdenko?

--Maintenant ce sont ses montagnes qui parlent.

Pourquoi, montagne rouge, toute rouge, as-tu cras la montagne toute
noire? et toi, montagne blanche, toute blanche, pourquoi as-tu laiss
craser la montagne noire, toute noire?

Ici Zdenko se mit  chanter avec une voix grle et casse, mais d'une
justesse et d'une douceur qui pntrrent Consuelo jusqu'au fond de
l'me. Sa chanson disait:

Montagnes noires et montagnes blanches, il vous faudra beaucoup d'eau
de la montagne rouge pour laver vos robes:

Vos robes noires de crimes, et blanches d'oisivet, vos robes souilles
de mensonges, vos robes clatantes d'orgueil.

Les voil toutes deux laves, bien laves; vos robes qui ne voulaient
pas changer de couleur; les voil uses, bien uses, vos robes qui ne
voulaient pas traner sur le chemin.

Voil toutes les montagnes rouges, bien rouges! Il faudra toute l'eau
du ciel, toute l'eau du ciel, pour les laver.

--Est-ce une improvisation ou une vieille chanson du pays? demanda
Consuelo  sa compagne.

--Qui peut le savoir? rpondit Amlie: Zdenko est un improvisateur
inpuisable ou un rapsode bien savant. Nos paysans aiment passionnment
 l'couter, et le respectent comme un saint, tenant sa folie pour un
don du ciel plus que pour une disgrce de la nature. Ils le nourrissent
et le choient, et il ne tiendrait qu' lui d'tre l'homme le mieux log
et le mieux habill du pays; car chacun se dispute le plaisir et
l'avantage de l'avoir pour hte. Il passe pour un porte-bonheur, pour un
prsage de fortune. Quand le temps menace, si Zdenko vient  passer, on
dit: Ce ne sera rien; la grle ne tombera pas ici. Si la rcolte est
mauvaise, on prie Zdenko de chanter; et comme il promet toujours des
annes d'abondance et de fertilit, on se console du prsent dans
l'attente d'un meilleur avenir. Mais Zdenko ne veut demeurer nulle part,
sa nature vagabonde l'emporte au fond des forts. On ne sait point o il
s'abrite la nuit, o il se rfugie contre le froid et l'orage. Jamais,
depuis dix ans, on ne l'a vu entrer sous un autre toit que celui du
chteau des Gants, parce qu'il prtend que ses aeux sont dans toutes
les maisons du pays, et qu'il lui est dfendu de se prsenter devant
eux. Cependant il suit Albert jusque dans sa chambre, parce qu'il est
aussi dvou et aussi soumis  Albert que son chien Cynabre. Albert est
le seul mortel qui enchane  son gr cette sauvage indpendance, et qui
puisse d'un mot faire cesser son intarissable gat, ses ternelles
chansons, et son babil infatigable. Zdenko a eu, dit-on, une fort belle
voix, mais il l'a puise  parler,  chanter et  rire. Il n'est gure
plus g qu'Albert, quoiqu'il ait l'apparence d'un homme de cinquante
ans. Ils ont t compagnons d'enfance. Dans ce temps-l, Zdenko n'tait
qu' demi fou. Descendant d'une ancienne famille (un de ses anctres
figure avec quelque clat dans la guerre des Hussites), il montrait
assez de mmoire et d'aptitude pour que ses parents, voyant la faiblesse
de son organisation physique, l'eussent destin au clotre. On l'a vu
longtemps en habit de novice d'un ordre mendiant: mais on ne put jamais
l'astreindre au joug de la rgle; et quand on l'envoyait en tourne avec
un des frres de son couvent, et un ne charg des dons des fidles, il
laissait l la besace, l'ne et le frre, et s'en allait prendre de
longues vacances au fond des bois. Lorsque Albert entreprit ses voyages,
Zdenko tomba dans un noir chagrin, jeta le froc aux orties, et se fit
tout  fait vagabond. Sa mlancolie se dissipa peu  peu; mais l'espce
de raison qui avait toujours brill au milieu de la bizarrerie de son
caractre s'clipsa tout  fait. Il ne dit plus que des choses
incohrentes, manifesta toutes sortes de manies incomprhensibles, et
devint rellement insens. Mais comme il resta toujours sobre, chaste et
inoffensif, on peut dire qu'il est idiot plus que fou. Nos paysans
l'appellent l'_innocent_, et rien de plus.

--Tout ce que vous m'apprenez de ce pauvre homme me le rend sympathique,
dit Consuelo; je voudrais bien lui parler. Il sait un peu l'allemand?

--Il le comprend, et il peut le parler tant bien que mal. Mais, comme
tous les paysans bohmes, il a horreur de cette langue; et plong
d'ailleurs dans ses rveries comme le voil, il est fort douteux qu'il
vous rponde si vous l'interrogez.

--Essayez donc de lui parler dans sa langue, et d'attirer son attention
sur nous, dit Consuelo.

Amlie appela Zdenko  plusieurs reprises, lui demandant en bohmien
s'il se portait bien, et s'il dsirait quelque chose; mais elle ne put
jamais lui faire relever sa tte penche vers la terre, ni interrompre
un petit jeu qu'il faisait avec trois cailloux, un blanc, un rouge, et
un noir, qu'il poussait l'un contre l'autre en riant, et en se
rjouissant beaucoup chaque fois qu'il les faisait tomber.

Vous voyez que c'est inutile, dit Amlie. Quand il n'a pas faim, ou
qu'il ne cherche pas Albert, il ne nous parle jamais. Dans l'un ou
l'autre cas, il vient  la porte du chteau, et s'il n'a que faim, il
reste sur la porte. On lui donne ce qu'il dsire, il remercie, et s'en
va. S'il veut voir Albert, il entre, et va frapper  la porte de sa
chambre, qui n'est jamais ferme pour lui, et o il reste des heures
entires, silencieux et tranquille comme un enfant craintif si Albert
travaille, expansif et enjou si Albert est dispos  l'couter, jamais
importun,  ce qu'il semble,  mon aimable cousin, et plus heureux en
ceci qu'aucun membre de sa famille.

--Et lorsque le comte Albert devient invisible comme dans ce moment-ci,
par exemple, Zdenko, qui l'aimait si ardemment, Zdenko qui perdit sa
gat lorsque le comte entreprit ses voyages, Zdenko, son compagnon
insparable, reste donc tranquille? il ne montre point d'inquitude?

--Aucune. Il dit qu'Albert est all voir le grand Dieu et qu'il
reviendra bientt. C'est ce qu'il disait lorsque Albert parcourait
l'Europe, et que Zdenzo en avait pris son parti.

--Et vous ne souponnez pas, chre Amlie, que Zdenko puisse tre mieux
fond que vous tous  goter cette scurit? Vous ne vous tes jamais
aviss de penser qu'il tait dans le secret d'Albert, et qu'il veillait
sur lui dans son dlire ou dans sa lthargie?

--Nous y avons bien song, et on a observ longtemps ses dmarches;
mais, comme son patron Albert, il dteste la surveillance; et, plus fin
qu'un renard dpist par les chiens, il a tromp tous les efforts,
djou toutes les ruses, et drout toutes les observations. Il semble
aussi qu'il ait, comme Albert, le don de se rendre invisible quand il
lui plat. Il a quelquefois disparu instantanment aux regards fixs sur
lui, comme s'il et fendu la terre pour s'y engloutir, ou comme si un
nuage l'et envelopp de ses voiles impntrables. Voil du moins ce
qu'affrment nos gens et ma tante Wenceslawa elle-mme, qui n'a pas,
malgr toute sa pit, la tte beaucoup plus forte  l'endroit du
pouvoir satanique.

--Mais vous, chre baronne, vous ne pouvez pas croire  ces absurdits?

--Moi, je me range  l'avis de mon oncle Christian. Il pense que si
Albert n'a, dans ses dtresses mystrieuses, que le secours et l'appui
de cet insens, il est fort dangereux de les lui ter, et qu'on risque,
en observant et en contrariant les dmarches de Zdenko, de priver
Albert, durant des heures et des jours entiers, des soins et mme des
aliments qu'il peut recevoir de lui. Mais, de grce, passons outre, ma
chre Nina; en voil bien assez sur ce chapitre, et cet idiot ne me
cause pas le mme intrt qu' vous. Je suis fort rebattue de ses romans
et de ses chansons, et sa voix casse me donne mal  la gorge.

--Je suis tonne, dit Consuelo en se laissant entraner par sa
compagne, que cette voix n'ait pas pour vos oreilles un charme
extraordinaire. Tout teinte qu'elle est, elle me fait plus d'impression
que celle des plus grands chanteurs.

--C'est que vous tes blase sur les belles choses, et que la nouveaut
vous amuse.

--Cette langue qu'il chante est d'une singulire douceur, reprit
Consuelo, et la monotonie de ses mlodies n'est pas ce que vous croyez:
ce sont, au contraire, des ides bien suaves et bien originales.

--Pas pour moi, qui en suis obsde, repartit Amlie; j'ai pris dans les
commencements quelque intrt aux paroles, pensant avec les gens du pays
que c'taient d'anciens chants nationaux fort curieux sous le rapport
historique; mais comme il ne les dit jamais deux fois de la mme
manire, je suis persuade que ce sont des improvisations, et je me suis
bien vite convaincue que cela ne valait pas la peine d'tre cout, bien
que nos montagnards s'imaginent y trouver  leur gr un sens
symbolique.

Ds que Consuelo put se dbarrasser d'Amlie, elle courut au jardin, et
retrouva Zdenko  la mme place, sur le revers du foss, absorb dans le
mme jeu. Certaine que ce malheureux avait des relations caches avec
Albert, elle tait entre furtivement dans l'office, et y avait drob
un gteau de miel et de fleur de farine, ptri avec soin des propres
mains de la chanoinesse. Elle se souvenait d'avoir vu Albert, qui
mangeait fort peu, montrer machinalement de la prfrence pour ce mets
que sa tante confectionnait toujours pour lui avec le plus grand soin.
Elle l'enveloppa dans un mouchoir blanc, et, voulant le jeter  Zdenko
par dessus le foss, elle se hasarda  l'appeler. Mais comme il ne
paraissait pas vouloir l'couter, elle se souvint de la vivacit avec
laquelle il lui avait dit son nom, et elle le pronona d'abord en
allemand. Zdenko sembla l'entendre; mais il tait mlancolique dans ce
moment-l, et, sans la regarder, il rpta en allemand, en secouant la
tte et en soupirant: Consolation! consolation! comme s'il et voulu
dire: Je n'espre plus de consolation.

Consuelo! dit alors la jeune fille pour voir si son nom espagnol
rveillerait la joie qu'il avait montre le matin en le prononant.

Aussitt Zdenko abandonna ses cailloux, et se mit  sauter et  gambader
sur le bord du foss, en faisant voler son bonnet par-dessus sa tte, et
en tendant les bras vers elle, avec des paroles bohmes trs-animes,
et un visage rayonnant de plaisir et d'affection.

Albert! lui cria de nouveau Consuelo en lui jetant le gteau.

Zdenko le ramassa en riant, et ne dploya pas le mouchoir; mais il
disait beaucoup de choses que Consuelo tait dsespre de ne pas
comprendre. Elle couta particulirement et s'attacha,  retenir une
phrase qu'il rpta plusieurs fois en la saluant; son oreille musicale
l'aida  en saisir la prononciation exacte; et ds qu'elle eut perdu
Zdenko de vue, qui s'enfuyait  toutes jambes, elle l'crivit sur son
carnet, en l'orthographiant  la vnitienne, et se rservant d'en
demander le sens  Amlie. Mais, avant de quitter Zdenko, elle voulut
lui donner encore quelque chose qui tmoignt  Albert l'intrt qu'elle
lui portait, d'une manire plus dlicate; et, ayant rappel le fou, qui
revint, docile  sa voix, elle lui jeta un bouquet de fleurs qu'elle
avait cueilli dans la serre une heure auparavant, et qui tait encore
frais et parfum  sa ceinture. Zdenko le ramassa, rpta son salut,
renouvela ses exclamations et ses gambades, et, s'enfonant dans des
buissons pais o un livre et seul sembl pouvoir se frayer un
passage, il y disparut tout entier. Consuelo suivit des yeux sa course
rapide pendant quelques instants, en voyant le haut des branches
s'agiter dans la direction du sud-est. Mais un lger vent qui s'leva
rendit cette observation inutile, en agitant toutes les branches du
taillis; et Consuelo rentra, plus que jamais attache  la poursuite de
son dessein.




XXXVII.


Lorsque Amlie fut appele  traduire la phrase que Consuelo avait
crite sur son carnet et grave dans sa mmoire, elle dit qu'elle ne la
comprenait pas du tout, quoiqu'elle pt la traduire littralement par
ces mots:

_Que celui  qui on a fait tort te salue._

Peut-tre, ajouta-t-elle, veut-il parler d'Albert, ou de lui-mme, en
disant qu'on leur a fait tort en les taxant de folie, eux qui se croient
les seuls hommes raisonnables qu'il y ait sur la terre: Mais  quoi bon
chercher le sens des discours d'un insens? Ce Zdenko occupe beaucoup
plus votre imagination qu'il ne mrite.

--C'est la croyance du peuple dans tous les pays, rpondit Consuelo,
d'attribuer aux fous une sorte de lumire suprieure  celle que
peroivent les esprits positifs et froids. J'ai le droit de conserver
les prjugs de ma classe, et je ne puis jamais croire qu'un fou parle
au hasard en disant des paroles qui nous paraissent inintelligibles.

--Voyons, dit Amlie, si le chapelain, qui est trs vers dans toutes
les formules anciennes et nouvelles dont se servent nos paysans,
connatra celle-ci.

Et, courant vers le bonhomme, elle lui demanda l'explication de la
phrase de Zdenko.

Mais ces paroles obscures parurent frapper le chapelain d'une affreuse
lumire.

Dieu vivant! s'cria-t-il en plissant, o donc votre seigneurie
a-t-elle entendu un semblable blasphme?

--Si c'en est un, je ne le devine pas, rpondit Amlie en riant, et
c'est pour cela que j'en attends de vous la traduction.

--Mot  mot, c'est bien, en bon allemand, ce que vous venez de dire,
madame, c'est bien _Que celui  qui on a fait tort te salue_; mais si
vous voulez en savoir le sens (et j'ose  peine le prononcer), c'est,
dans la pense de l'idoltre qui le prononce, _que le diable soit avec
toi!_

--En d'autres termes, reprit Amlie en riant plus fort: _Va au
diable!_ Eh bien! c'est un joli compliment, et voil ce qu'on gagne, ma
chre Nina,  causer avec les fous. Vous ne pensiez pas que Zdenko, avec
un sourire si affable et des grimaces si enjoues, vous adressait un
souhait aussi peu galant.

--Zdenko? s'cria le chapelain. Ah! c'est ce malheureux idiot qui se
sert de pareilles formules? A la bonne heure! je tremblais que ce ne ft
quelque autre ... et j'avais tort; cela ne pouvait sortir que de cette
tte farcie des abominations de l'antique hrsie! O prend-il ces
choses  peu prs inconnues et oublies aujourd'hui? L'esprit du mal
peut seul les lui suggrer.

--Mais c'est tout simplement un fort vilain jurement dont le peuple se
sert dans toutes les langues, repartit Amlie; et les catholiques ne
s'en font pas plus faute que les autres.

--Ne croyez pas cela, baronne, dit le chapelain. Ce n'est pas une
maldiction dans l'esprit gar de celui qui s'en sert, c'est un hommage
et une bndiction, au contraire; et l est le crime. Cette abomination
vient des Lollards, secte dtestable qui engendra celle des Vaudois,
laquelle engendra celle des Hussites....

--Laquelle en engendra bien d'autres! dit Amlie en prenant un air grave
pour se moquer du bon prtre. Mais, voyons, monsieur le chapelain,
expliquez-nous donc comment ce peut tre un compliment que de
recommander son prochain au diable?

--C'est que, dans la croyance des Lollards, Satan n'tait pas l'ennemi
du genre humain, mais au contraire son protecteur et son patron. Ils le
disaient victime de l'injustice et de la jalousie. Selon eux, l'archange
Michel et les autres puissances clestes qui l'avaient prcipit dans
l'abme taient de vritables dmons, tandis que Lucifer, Belzbuth,
Astaroth, Aslart, et tous les monstres de l'enfer taient l'innocence
et la lumire mme. Ils croyaient que le rgne de Michel et de sa
glorieuse milice finirait bientt, et que le diable serait rhabilit et
rintgr dans le ciel avec sa phalange maudite. Enfin ils lui rendaient
un culte impie, et s'abordaient les uns les autres en se disant: Que
celui  _qui on a fait tort_, c'est--dire celui qu'on a mconnu et
condamn injustement, _te salue_, c'est--dire, te protge et t'assiste.

--Eh bien, dit Amlie en riant aux clats, voil ma chre Nina sous des
auspices bien favorables, et je ne serais pas tonne qu'il fallt
bientt en venir avec elle  des exorcismes pour dtruire l'effet des
incantations de Zdenko.

Consuelo fut un peu mue de cette plaisanterie. Elle n'tait pas bien
sre que le diable ft une chimre, et l'enfer une fable potique. Elle
et t porte  prendre au srieux l'indignation et la frayeur du
chapelain, si celui-ci, scandalis des rires d'Amlie, n'et t, en ce
moment, parfaitement ridicule. Interdite, trouble dans toutes les
croyances de son enfance par cette lutte o elle se voyait lance, entre
la superstition des uns et l'incrdulit des autres, Consuelo eut, ce
soir-l, beaucoup de peine  dire ses prires. Elle cherchait le sens de
toutes ces formules de dvotion qu'elle avait acceptes jusque-l sans
examen, et qui ne satisfaisaient plus son esprit alarm. A ce que j'ai
pu voir, pensait-elle, il y a deux sortes de dvotions  Venise. Celle
des moines, des nonnes, et du peuple, qui va trop loin peut-tre; car
elle accepte, avec les mystres de la religion, toutes sortes de
superstitions accessoires, l'_Orco_ (le diable des lagunes), les
sorcires de Malamocco, les chercheuses d'or, l'horoscope, et les voeux
aux saints pour la russite des desseins les moins pieux et parfois les
moins honntes: celle du haut clerg et du beau monde, qui n'est qu'un
simulacre; car ces gens-l vont  l'glise comme au thtre, pour
entendre la musique et se montrer; ils rient de tout, et n'examinent
rien dans la religion, pensant que rien n'y est srieux, que rien n'y
oblige la conscience, et que tout est affaire de forme et d'usage.
Anzoleto n'tait pas religieux le moins du monde; c'tait un de mes
chagrins, et j'avais raison d'tre effraye de son incrdulit. Mon
matre Porpora ... que croyait-il? je l'ignore. Il ne s'expliquait point
l-dessus, et cependant il m'a parl de Dieu et des choses divines dans
le moment le plus douloureux et le plus solennel de ma vie. Mais quoique
ses paroles m'aient beaucoup frappe, elles n'ont laiss en moi que de
la terreur et de l'incertitude. Il semblait qu'il crt  un Dieu jaloux
et absolu, qui n'envoyait le gnie et l'inspiration qu'aux tres isols
par leur orgueil des peines et des joies de leurs semblables. Mon coeur
dsavoue cette religion sauvage, et ne peut aimer un Dieu qui me dfend
d'aimer. Quel est donc le vrai Dieu? Qui me l'enseignera? Ma pauvre mre
tait croyante; mais de combien d'idoltries puriles son culte tait
ml! Que croire et que penser? Dirai-je, comme l'insouciante Amlie,
que la raison est le seul Dieu? Mais elle ne connat mme pas ce
Dieu-l, et ne peut me l'enseigner; car il n'est pas de personne moins
raisonnable qu'elle. Peut-on vivre sans religion? Alors pourquoi vivre?
En vue de quoi travaillerais-je? en vue de quoi aurais-je de la piti,
du courage, de la gnrosit, de la conscience et de la droiture, moi
qui suis seule dans l'univers, s'il n'est point dans l'univers un tre
suprme, intelligent et plein d'amour, qui me juge, qui m'approuve, qui
m'aide, me prserve et me bnisse? Quelles forces, quels enivrements
puisent-ils dans la vie, ceux qui peuvent se passer d'un espoir et d'un
amour au-dessus de toutes les illusions et de toutes les vicissitudes
humaines?

Matre suprme! s'cria-t-elle dans son coeur, oubliant les formules de
sa prire accoutume, enseigne-moi ce que je dois faire. Amour suprme!
enseigne-moi ce que je dois aimer. Science suprme! enseigne-moi ce que
je dois croire.

En priant et en mditant de la sorte, elle oublia l'heure qui
s'coulait, et il tait plus de minuit lorsque avant de se mettre au
lit, elle jeta un coup d'oeil sur la campagne claire par la lune. La
vue qu'on dcouvrait de sa fentre tait peu tendue,  cause des
montagnes environnantes, mais extrmement pittoresque. Un torrent
coulait au fond d'une valle troite et sinueuse, doucement ondule en
prairies sur la base des collines ingales qui fermaient l'horizon,
s'entr'ouvrant  et l pour laisser apercevoir derrire elles d'autres
gorges et d'autres montagnes plus escarpes et toutes couvertes de noirs
sapins. La clart de la lune  son dclin se glissait derrire les
principaux plans de ce paysage triste et vigoureux, o tout tait
sombre, la verdure vivace, l'eau encaisse, les roches couvertes de
mousse et de lierre.

Tandis que Consuelo comparait ce pays  tous ceux qu'elle avait
parcourus dans son enfance, elle fut frappe d'une ide qui ne lui tait
pas encore venue; c'est que cette nature qu'elle avait sous les yeux
n'avait pas un aspect nouveau pour elle, soit qu'elle et travers
autrefois cette partie de la Bohme, soit qu'elle et vu ailleurs des
lieux trs-analogues. Nous avons tant voyag, ma mre et moi, se
disait-elle, qu'il n'y aurait rien d'tonnant  ce que je fusse dj
venue de ce ct-ci. J'ai un souvenir distinct de Dresde et de Vienne.
Nous avons bien pu traverser la Bohme pour aller d'une de ces capitales
 l'autre. Il serait trange cependant que nous eussions reu
l'hospitalit dans quelque grange du chteau o me voici loge comme une
demoiselle d'importance; ou bien que nous eussions gagn, en chantant,
un morceau de pain  la porte de quelqu'une de ces cabanes o Zdenko
tend la main et chante ses vieilles chansons; Zdenko, l'artiste
vagabond, qui est mon gal et mon confrre, bien qu'il n'y paraisse
plus!

En ce moment, ses regards se portrent sur le Schreckenstein, dont on
apercevait le sommet au-dessus d'une minence plus rapproche, et il lui
sembla que cette place sinistre tait couronne d'une lueur rougetre
qui teignait faiblement l'azur transparent du ciel. Elle y porta toute
son attention, et vit cette clart indcise augmenter, s'teindre et
reparatre, jusqu' ce qu'enfin elle devint si nette et si intense,
qu'elle ne put l'attribuer  une illusion de ses sens. Que ce ft la
retraite passagre d'une bande de Zingari, ou le repaire de quelque
brigand, il n'en tait pas moins certain que le Schreckenstein tait
occup en ce moment par des tres vivants; et Consuelo, aprs sa prire
nave et fervente au Dieu de vrit, n'tait plus dispose du tout 
croire  l'existence des tres fantastiques et malfaisants dont la
chronique populaire peuplait la montagne. Mais n'tait-ce pas plutt
Zdenko qui allumait ce feu pour se soustraire au froid de la nuit? Et si
c'tait Zdenko, n'tait-ce pas pour rchauffer Albert que les branches
dessches de la fort brlaient en ce moment? Ou avait vu souvent cette
lueur sur le Schreckenstein; on en parlait avec effroi, on l'attribuait
 quelque fait surnaturel. On avait dit mille fois qu'elle manait du
tronc enchant du vieux chne de Ziska. Mais le _Hussite_ n'existait
plus; du moins il gisait au fond du ravin, et la clart rouge brillait
encore  la cime du mont. Comment ce phare mystrieux n'appelait-il pas
les recherches vers cette retraite prsume d'Albert?

O apathie des mes dvotes! pensa Consuelo; tu es un bienfait de la
Providence, ou une infirmit des natures incompltes? Elle se demanda
en mme temps si elle aurait le courage d'aller seule,  cette heure, au
Schreckenstein, et elle se rpondit que, guide par la charit, elle
l'aurait certainement. Mais elle pouvait se flatter un peu gratuitement
 cet gard; car la clture svre du chteau ne lui laissait aucune
chance d'excuter ce dessein.

Ds le matin, elle s'veilla pleine de zle, et courut au
Schreckenstein. Tout y tait silencieux et dsert. L'herbe ne paraissait
pas foule autour de la pierre d'pouvante. Il n'y avait aucune trace de
feu, aucun vestige de la prsence des fioles de la nuit. Elle parcourut
la montagne dans tous les sens, et n'y trouva aucun indice. Elle appela
Zdenko de tous cts: elle essaya de siffler pour voir si elle
veillerait les aboiements de Cynabre; elle se nomma  plusieurs
reprises; elle pronona le nom de Consolation dans toutes les langues
qu'elle savait: elle chanta quelques phrases de son cantique espagnol,
et mme de l'air bohmien de Zdenko, qu'elle avait parfaitement retenu.
Rien ne lui rpondit. Le craquement des lichens desschs sous ses
pieds, et le murmure des eaux mystrieuses qui couraient sous les
rochers, furent les seuls bruits qui lui rpondirent.

Fatigue de cette inutile exploration, elle allait se retirer aprs
avoir pris un instant de repos sur la pierre, lorsqu'elle vit  ses
pieds une feuille de rose froisse et fltrie. Elle la ramassa, la
dplia, et s'assura bien que ce ne pouvait tre qu'une feuille du
bouquet qu'elle avait jet  Zdenko; car la montagne ne produisait pas
de roses sauvages, et d'ailleurs ce n'tait pas la saison. Il n'y en
avait encore que dans la serre du chteau. Ce faible indice la consola
de l'apparente inutilit de sa promenade, et la laissa de plus en plus
persuade que c'tait au Sehreckenstein qu'il fallait esprer de
dcouvrir Albert.

Mais dans quel antre de cette montagne impntrable tait-il donc cach?
il n'y tait donc pas  toute heure, ou bien il tait plong, en ce
moment, dans un accs d'insensibilit cataleptique; ou bien encore
Consuelo s'tait trompe en attribuant  sa voix quelque pouvoir sur
lui, et l'exaltation qu'il lui avait montre n'tait qu'un accs de
folie qui n'avait laiss aucune trace dans sa mmoire. Il la voyait, il
l'entendait peut-tre maintenant, et il se riait de ses efforts, et il
mprisait ses inutiles avances.

A cette dernire pense, Consuelo sentit une rougeur brlante monter 
ses joues, et elle quitta prcipitamment le Schreckenstein en se
promettant presque de n'y plus revenir. Cependant elle y laissa un petit
panier de fruits qu'elle avait apport.

Mais le lendemain, elle trouva le panier  la mme place; on n'y avait
pas touch. Les feuilles qui recouvraient les fruits n'avaient pas mme
t dranges par un mouvement de curiosit. Son offrande avait t
ddaigne, ou bien ni Albert ni Zdenko n'taient venus par l; et
pourtant la lueur rouge d'un feu de sapin avait brill encore durant
cette nuit sur le sommet de la montagne.

Consuelo avait veill jusqu'au jour pour observer cette particularit.
Elle avait vu plusieurs fois la clart dcrotre et se ranimer, comme si
une main vigilante l'et entretenue. Personne n'avait vu de Zingali dans
les environs. Aucun tranger n'avait t signal sur les sentiers de la
fort; et tous les paysans que Consuelo interrogeait sur le phnomne
lumineux de la pierre d'pouvante, lui rpondaient en mauvais allemand,
qu'il ne faisait pas bon d'approfondir ces choses-l, et qu'il ne
fallait pas se mler des affaires de l'autre monde.

Cependant, il y avait dj neuf jours qu'Albert avait disparu. C'tait
la plus longue absence de ce genre qu'il et encore faite, et cette
prolongation, jointe aux sinistres prsages qui avaient annonc
l'avnement de sa trentime anne, n'tait pas propre  ranimer les
esprances de la famille. On commenait enfin  s'agiter; le comte
Christian soupirait  toute heure d'une faon lamentable; le baron
allait  la chasse sans songer  rien tuer; le chapelain faisait des
prires extraordinaires; Amlie n'osait plus rire ni causer, et la
chanoinesse, ple et affaiblie, distraite des soins domestiques, et
oublieuse de son ouvrage en tapisserie, grenait son chapelet du matin
au soir, entretenait de petites bougies devant l'image de la Vierge, et
semblait plus vote d'un pied qu' son ordinaire.

Consuelo se hasarda  proposer une grande et scrupuleuse exploration du
Schreckenstein, avoua les recherches qu'elle y avait faites, et confia
en particulier  la chanoinesse la circonstance de la feuille de rose,
et le soin qu'elle avait mis  examiner toute la nuit le sommet lumineux
de la montagne. Mais les dispositions que voulait prendre Wenceslawa
pour cette exploration, firent bientt repentir Consuelo de son
panchement. La chanoinesse voulait qu'on s'assurt de la personne de
Zdenko, qu'on l'effrayt par des menaces, qu'on ft armer cinquante
hommes de torches et de fusils, enfin que le chapelain pronont sur la
pierre fatale ses plus terribles exorcismes, tandis que le baron, suivi
de Hanz, et de ses plus courageux acolytes, ferait en rgle, au milieu
de la nuit, le sige du Schreckenstein. C'tait le vrai moyen de porter
Albert  la folie la plus extrme, et peut-tre  la fureur, que de lui
procurer une surprise de ce genre; et Consuelo obtint,  force de
reprsentations et de prires, que Wenceslawa n'agirait point et
n'entreprendrait rien sans son avis. Or, voici quel parti elle lui
proposa en dfinitive: ce fut de sortir du chteau la nuit suivante, et
d'aller seule avec la chanoinesse, en se faisant suivre  distance de
Hanz et du chapelain seulement, examiner de prs le feu du
Schreckenstein. Mais cette rsolution se trouva au-dessus des forces de
la chanoinesse. Elle tait persuade que le Sabbat officiait sur la
pierre d'pouvante, et tout ce que Consuelo put obtenir fut qu'on lui
ouvrirait les portes  minuit et que le baron et quelques autres
personnes de bonne volont la suivraient sans armes et dans le plus
grand silence. Il fut convenu qu'on cacherait cette tentative au comte
Christian, dont le grand ge et la sant affaiblie ne pourraient se
prter  une pareille course durant la nuit froide et malsaine, et qui
cependant voudrait s'y associer s'il en avait connaissance.

Tout fut excut ainsi que Consuelo l'avait dsir. Le baron, le
chapelain et Hanz l'accompagnrent. Elle s'avana seule,  cent pas de
son escorte, et monta sur le Schreckenstein avec un courage digne de
Bradamante. Mais  mesure qu'elle approchait, la lueur qui lui
paraissait sortir en rayonnant des fissures de la roche culminante
s'teignit peu  peu, et lorsqu'elle y fut arrive, une profonde
obscurit enveloppait la montagne du sommet  la base. Un profond
silence et l'horreur de la solitude rgnaient partout. Elle appela
Zdenko, Cynabre, et mme Albert, quoiqu'en tremblant. Tout fut muet, et
l'cho seul lui renvoya le son de sa voix mal assure.

Elle revint dcourage vers ses guides. Ils vantrent beaucoup son
courage, et osrent, aprs elle, explorer encore les lieux qu'elle
venait de quitter, mais sans succs; et tous rentrrent en silence au
chteau, o la chanoinesse, qui les attendait sur le seuil, vit,  leur
rcit, vanouir sa dernire esprance.




XXXVIII.


Consuelo, aprs avoir reu les remercments et le baiser que la bonne
Wenceslawa, toute triste, lui donna au front, reprit le chemin de sa
chambre avec prcaution, pour ne point rveiller Amlie,  qui on avait
cach l'entreprise. Elle demeurait au premier tage, tandis que la
chambre de la chanoinesse tait au rez-de-chausse. Mais en montant
l'escalier, elle laissa tomber son flambeau, qui s'teignit avant
qu'elle et pu le ramasser. Elle pensa pouvoir s'en passer pour
retrouver son chemin, d'autant plus que le jour commenait  poindre;
mais, soit que son esprit ft proccup trangement, soit que son
courage, aprs un effort au-dessus de son sexe, vnt  l'abandonner tout
 coup, elle se troubla au point que, parvenue  l'tage qu'elle
habitait, elle ne s'y arrta pas, continua de monter jusqu' l'tage
suprieur, et entra dans le corridor qui conduisait  la chambre
d'Albert, situe presque au-dessus de la sienne; mais elle s'arrta
glace d'effroi  l'entre de cette galerie, en voyant une ombre grle
et noire se dessiner devant elle, glisser comme si ses pieds n'eussent
pas touch le carreau, et entrer dans cette chambre vers laquelle
Consuelo se dirigeait, pensant que c'tait la sienne. Elle eut, au
milieu de sa frayeur, assez de prsence d'esprit pour examiner cette
figure, et pour voir rapidement dans le vague du crpuscule qu'elle
avait la forme et l'accoutrement de Zdenko. Mais qu'allait-il faire dans
la chambre de Consuelo  une pareille heure, et de quel message tait-il
charg pour elle? Elle ne se sentit point dispose  affronter ce
tte--tte, et redescendit pour chercher la chanoinesse. Ce fut aprs
avoir descendu un tage qu'elle reconnut son corridor, la porte de sa
chambre, et s'aperut que c'tait dans celle d'Albert qu'elle venait de
voir entrer Zdenko.

Alors mille conjectures se prsentrent  son esprit redevenu calme et
attentif. Comment l'idiot pouvait-il pntrer la nuit dans ce chteau si
bien ferm, si bien examin chaque soir par la chanoinesse et les
domestiques? Cette apparition de Zdenko la confirmait dans l'ide
qu'elle avait toujours eue que le chteau avait une secrte issue et
peut-tre une communication souterraine avec le Schreckenstein. Elle
courut frapper  la porte de la chanoinesse, qui dj s'tait barricade
dans son austre cellule, et qui fit un grand cri en la voyant paratre
sans lumire et un peu ple.

Tranquillisez-vous, chre madame, lui dit la jeune fille; c'est un
nouvel vnement assez bizarre, mais qui n'a rien d'effrayant: je viens
de voir Zdenko entrer dans la chambre du comte Albert.

--Zdenko! mais vous rvez, ma chre enfant; par o serait-il entr? J'ai
ferm toutes les portes avec le mme soin qu' l'ordinaire, et pendant
tout le temps de votre course au Schreckenstein, je n'ai pas cess de
faire bonne garde; le pont a t lev, et quand vous l'avez pass pour
rentrer, je suis reste la dernire pour le faire relever.

--Quoi qu'il en soit, Madame, Zdenko est dans la chambre du comte
Albert. Il ne tient qu' vous de venir vous en convaincre.

--J'y vais sur-le-champ, rpondit la chanoinesse, et l'en chasser comme
il le mrite. Il faut que ce misrable y soit entr pendant le jour.
Mais quels desseins l'amnent ici? Sans doute il cherche Albert, ou il
vient l'attendre; preuve, ma pauvre enfant, qu'il ne sait pas plus que
nous o il est!

--Eh bien, allons toujours l'interroger, dit Consuelo.

--Un instant, un instant! dit la chanoinesse qui, au moment de se mettre
au lit, avait t deux de ses jupes, et qui se croyait trop lgrement
vtue, n'en ayant plus que trois; je ne puis pas me prsenter ainsi
devant un homme, ma chre. Allez chercher le chapelain ou mon frre le
baron, le premier que vous rencontrerez ... Nous ne pouvons nous exposer
seules vis--vis de cet homme en dmence ... Mais j'y songe! une jeune
personne comme vous, ne peut aller frapper  la porte de ces
messieurs ... Allons, allons, je me dpche; dans un petit instant je
serai prte.

Et elle se mit  refaire sa toilette avec d'autant plus de lenteur
qu'elle voulait se dpcher davantage, et que, drange dans ses
habitudes rgulires comme elle ne l'avait pas t depuis longtemps,
elle avait tout  fait perdu la tte. Consuelo, impatiente d'un retard
pendant lequel Zdenko pouvait sortir de la chambre d'Albert et se cacher
dans le chteau sans qu'il ft possible de l'y dcouvrir, retrouva toute
son nergie.

Chre Madame, dit-elle en allumant un flambeau, occupez-vous d'appeler
ces messieurs; moi, je vais voir si Zdenko ne nous chappe pas.

Elle monta prcipitamment les deux tages, et ouvrit d'une main
courageuse la porte d'Albert qui cda sans rsistance; mais elle trouva
la chambre dserte. Elle pntra dans un cabinet voisin, souleva tous
les rideaux, se hasarda mme  regarder sous le lit et derrire tous les
meubles. Zdenko n'y tait plus, et n'y avait laiss aucune trace de son
entre.

Plus personne! dit-elle  la chanoinesse qui venait clopin-clopant,
accompagne de Hanz et du chapelain: le baron tait dj couch et
endormi; il avait t impossible de le rveiller.

Je commence  craindre, dit le chapelain un peu mcontent de la
nouvelle alerte qu'on venait de lui donner, que la signora Porporina ne
soit la dupe de ses propres illusions ...

--Non, monsieur le chapelain, rpondit vivement Consuelo, personne ici
n'en a moins que moi.

--Et personne n'a plus de force et de dvouement, c'est la vrit,
reprit le bonhomme; mais dans votre ardente esprance, vous croyez,
signora, voir des indices o il n'y en a malheureusement point.

--Mon pre, dit la chanoinesse, la Porporina est brave comme un lion, et
sage comme un docteur. Si elle a vu Zdenko, Zdenko est venu ici. Il faut
le chercher dans toute la maison; et comme tout est bien ferm, Dieu
merci, il ne peut nous chapper.

On rveilla les autres domestiques, et on chercha de tous cts. Il n'y
eut pas une armoire qui ne ft ouverte, un meuble qui ne ft drang. On
remua jusqu'au fourrage des immenses greniers. Hanz eut la navet do
chercher jusque dans les larges bottes du baron. Zdenko ne s'y trouva
pas plus qu'ailleurs. On commena  croire que Consuelo avait rv; mais
elle demeura plus persuade que jamais qu'il fallait trouver l'issue
mystrieuse du chteau, et elle rsolut de porter  cette dcouverte
toute la persvrance de sa volont. A peine eut-elle pris quelques
heures de repos qu'elle commena son examen. Le btiment qu'elle
habitait (le mme o se trouvait l'appartement d'Albert) tait appuy et
comme adoss  la colline. Albert lui-mme avait choisi et fait arranger
son logement dans cette situation pittoresque qui lui permettait de
jouir d'un beau point de vue vers le sud, et d'avoir du ct du levant
un joli petit parterre en terrasse, de plain-pied avec son cabinet de
travail. Il avait le got des fleurs, et en cultivait d'assez rares sur
ce carr de terres rapportes au sommet strile de l'minence. La
terrasse tait entoure d'un mur  hauteur d'appui, en larges pierres de
taille, assis sur des rocs escarps, et de ce belvdre fleuri on
dominait le prcipice de l'autre versant et une partie du vaste horizon
dentel du Boehmerwald. Consuelo, qui n'avait pas encore pntr dans ce
lieu, en admira la belle position et l'arrangement pittoresque; puis
elle se fit expliquer par le chapelain  quel usage tait destine cette
terrasse avant que le chteau et t transform, de forteresse, en
rsidence seigneuriale.

C'tait, lui dit-il, un ancien bastion, une sorte de terrasse
fortifie, d'o la garnison pouvait observer les mouvements des troupes
dans la valle et sur les flancs des montagnes environnantes. Il n'est
point de brche offrant un passage qu'on ne puisse dcouvrir d'ici.
Autrefois une haute muraille, avec des jours pratiqus de tous cts,
environnait cette plate-forme, et dfendait les occupants contre les
flches ou les balles de l'ennemi.

--Et qu'est-ce que ceci? demanda Consuelo en s'approchant d'une citerne
situe au centre du parterre, et dans laquelle on descendait par un
petit escalier rapide et tournant.

--C'est une citerne qui fournissait toujours et en abondance une eau de
roche excellente aux assigs; ressource inapprciable pour un chteau
fort!

--Cette eau est donc bonne  boire? dit Consuelo en examinant l'eau
verdtre et mousseuse de la citerne. Elle me parat bien trouble.

--Elle n'est plus bonne maintenant, ou du moins elle ne l'est pas
toujours, et le comte Albert n'en fait usage que pour arroser ses
fleurs. Il faut vous dire qu'il se passe depuis deux ans dans cette
fontaine un phnomne bien extraordinaire. La source, car c'en est une,
dont le jaillissement est plus ou moins voisin dans le coeur de la
montagne, est devenue intermittente. Pendant des semaines entires le
niveau s'abaisse extraordinairement, et le comte Albert fait monter, par
Zdenko, de l'eau du puits de la grande cour pour arroser ses plantes
chries. Et puis, tout  coup, dans l'espace d'une nuit, et quelquefois
mme d'une heure, cette citerne se remplit d'une eau tide, trouble
comme vous la voyez. Quelquefois elle se vide rapidement; d'autres fois
l'eau sjourne assez longtemps et s'pure peu  peu, jusqu' devenir
froide et limpide comme du cristal de roche. Il faut qu'il se soit pass
cette nuit un phnomne de ce genre; car, hier encore, j'ai vu la
citerne claire et bien pleine, et je la vois en ce moment trouble comme
si elle et t vide et remplie de nouveau.

--Ces phnomnes n'ont donc pas un cours rgulier?

--Nullement, et je les aurais examins avec soin, si le comte Albert,
qui dfend l'entre de ses appartements et de son parterre avec l'espce
de sauvagerie qu'il porte en toutes choses, ne m'et interdit cet
amusement. J'ai pens, et je pense encore, que le fond de la citerne est
encombr de mousses et de plantes paritaires qui bouchent par moments
l'accs  l'eau souterraine, et qui cdent ensuite  l'effort du
jaillissement.

--Mais comment expliquez-vous la disparition subite de l'eau en d'autres
moments?

--A la grande quantit que le comte en consomme pour arroser ses fleurs.

--Il faudrait bien des bras, ce me semble, pour vider cette fontaine.
Elle n'est donc pas profonde?

--Pas profonde? Il est impossible d'en trouver le fond!

--En ce cas, votre explication n'est pas satisfaisante, dit Consuelo,
frappe de la stupidit du chapelain.

--Cherchez-en une meilleure, reprit-il un peu confus et un peu piqu de
son manque de sagacit.

--Certainement, j'en trouverai une meilleure, pensa Consuelo vivement
proccupe des caprices de la fontaine.

--Oh! si vous demandiez au comte Albert ce que cela signifie, reprit le
chapelain qui aurait bien voulu faire un peu l'esprit fort pour
reprendre sa supriorit aux yeux de la clairvoyante trangre, il vous
dirait que ce sont les larmes de sa mre qui se tarissent et se
renouvellent dans le sein de la montagne. Le fameux Zdenko, auquel vous
supposez tant de pntration, vous jurerait qu'il y a l dedans une
sirne qui chante fort agrablement  ceux qui ont des oreilles pour
l'entendre. A eux deux ils ont baptis ce puits _la Source des pleurs_.
Cela peut tre fort potique, et il ne tient qu' ceux qui aiment les
fables paennes de s'en contenter.

--Je ne m'en contenterai pas, pensa Consuelo, et je saurai comment ces
pleurs se tarissent.

--Quant  moi, poursuivit le chapelain, j'ai bien pens qu'il y avait
une perte d'eau dans un autre coin de la citerne....

--Il me semble que sans cela, reprit Consuelo, la citerne, tant le
produit d'une source, aurait toujours dbord.

--Sans doute, sans doute, reprit le chapelain, ne voulant pas avoir
l'air de s'aviser de cela pour la premire fois; il ne faut pas venir de
bien loin pour dcouvrir une chose aussi simple! Mais il faut bien qu'il
y ait un drangement notoire dans les canaux naturels de l'eau,
puisqu'elle ne garde plus le nivellement rgulier qu'elle avait nagure.

--Sont-ce des canaux naturels, ou des aqueducs faits de main d'homme?
demanda l'opinitre Consuelo: voil ce qu'il importerait de savoir.

--Voil ce dont personne ne peut s'assurer, rpondit le chapelain,
puisque le comte Albert ne veut point qu'on touche  sa chre fontaine,
et a dfendu positivement qu'on essayt de la nettoyer.

--J'en tais sre! dit Consuelo en s'loignant; et je pense qu'on fera
bien de respecter sa volont, car Dieu sait quel malheur pourrait lui
arriver, si on se mlait de contrarier sa sirne!

Il devient  peu prs certain pour moi, se dit le chapelain en quittant
Consuelo, que cette jeune personne n'a pas l'esprit moins drang que
monsieur le comte. La folie serait-elle contagieuse? Ou bien matre
Porpora nous l'aurait-il envoye pour que l'air de la campagne lui
rafracht le cerveau? A voir l'obstination avec laquelle elle se
faisait expliquer le mystre de cette citerne, j'aurais gag qu'elle
tait fille de quelque ingnieur des canaux de Venise, et qu'elle
voulait se donner des airs entendus dans la partie; mais je vois bien 
ses dernires paroles, ainsi qu' l'hallucination qu'elle a eue  propos
de Zdenko ce matin, et  la promenade qu'elle nous a fait faire cette
nuit au Schreckenstein, que c'est une fantaisie du mme genre. Ne
s'imagine-t-elle pas retrouver le comte Albert au fond de ce puits!
Malheureux jeunes gens! que n'y pouvez-vous retrouver la raison et la
vrit!

L-dessus, le bon chapelain alla dire son brviaire en attendant le
dner.

Il faut, pensait Consuelo de son ct, que l'oisivet et l'apathie
engendrent une singulire faiblesse d'esprit, pour que ce saint homme,
qui a lu et appris tant de choses, n'ait pas le moindre soupon de ce
qui me proccupe  propos de cette fontaine, mon Dieu, je vous en
demande pardon, mais voil un de vos ministres qui fait bien peu d'usage
de son raisonnement! Et ils disent que Zdenko est imbcile!

L-dessus, Consuelo alla donner  la jeune baronne une leon de solfge,
en attendant qu'elle pt recommencer ses perquisitions.




XXXIX.


Avez-vous jamais assist au dcroissement de l'eau, et l'avez-vous
quelquefois observe quand elle remonte? demanda-t-elle tout bas dans la
soire au chapelain, qui tait fort en train de digrer.

--Quoi! qu'y a-t-il? s'cria-t-il en bondissant sur sa chaise, et en
roulant de gros yeux ronds.

--Je vous parle de la citerne, reprit-elle sans se dconcerter;
avez-vous observ par vous-mme la production du phnomne?

--Ah! bien, oui, la citerne; j'y suis, rpondit-il avec un sourire de
piti. Voil, pensa-t-il, sa folie qui la reprend.

--Mais, rpondez-moi donc, mon bon chapelain, dit Consuelo, qui
poursuivait sa mditation avec l'espce d'acharnement qu'elle portait
dans toutes ses occupations mentales, et qui n'avait aucune intention
malicieuse envers le digne homme.

--Je vous avouerai, Mademoiselle, rpondit-il d'un ton trs froid, que
je ne me suis jamais trouv  mme d'observer ce que vous me demandez;
et je vous dclare que je ne me suis jamais tourment au point d'en
perdre le sommeil.

--Oh! j'en suis bien certaine, reprit Consuelo impatiente.

Le chapelain haussa les paules, et se leva pniblement de son sige,
pour chapper  cette ardeur d'investigation.

Eh bien, puisque personne ici ne veut perdre une heure de sommeil pour
une dcouverte aussi importante, j'y consacrerai ma nuit entire, s'il
le faut, pensa Consuelo.

Et, en attendant l'heure de la retraite, elle alla, enveloppe de son
manteau, faire un tour de jardin.

La nuit tait froide et brillante; les brouillards s'taient dissips 
mesure que la lune, alors pleine, avait mont dans l'empyre. Les
toiles plissaient  son approche; l'air tait sec et sonore. Consuelo,
irrite et non brise par la fatigue, l'insomnie, et la perplexit
gnreuse, mais peut-tre un peu maladive, de son esprit, sentait
quelque mouvement de fivre, que la fracheur du soir ne pouvait calmer.
Il lui semblait toucher au terme de son entreprise. Un pressentiment
romanesque, qu'elle prenait pour un ordre et un encouragement de la
Providence, la tenait active et agite. Elle s'assit sur un tertre de
gazon plant de mlzes, et se mit  couter le bruit faible et plaintif
du torrent au fond de la valle. Mais il lui sembla qu'une vois plus
douce et plus plaintive encore se mlait au murmure de l'eau et montait
peu  peu jusqu' elle. Elle s'tendit sur le gazon pour mieux saisir,
tant plus prs de la terre, ces sons lgers que la brise emportait 
chaque instant. Enfin elle distingua la voix de Zdenko. Il chantait en
allemand; et elle recueillit les paroles suivantes, arranges tant bien
que mal sur un air bohmien, empreint du mme caractre naf et
mlancolique que celui qu'elle avait dj entendu:

Il y a l-bas, l-bas, une me en peine et en travail, qui attend sa
dlivrance.

Sa dlivrance, sa consolation tant promise.

La dlivrance semble enchane, la consolation semble impitoyable.

Il y a l-bas, l-bas, une me en peine et en travail qui se lasse
d'attendre.

Quand la voix cessa de chanter, Consuelo se leva, chercha des yeux
Zdenko dans la campagne, parcourut tout le parc et tout le jardin pour
le trouver, l'appela de divers endroits, et rentra sans l'avoir aperu.

Mais une heure aprs qu'on eut dit tout haut en commun une longue prire
pour le comte Albert, auquel on invita tous les serviteurs de la maison
 se joindre, tout le monde tant couch, Consuelo alla s'installer
auprs de la fontaine des Pleurs, et, s'asseyant sur la margelle, parmi
les capillaires touffues qui y croissaient naturellement, et les iris
qu'Albert y avait plants, elle fixa ses regards sur cette eau immobile,
o la lune, alors parvenue  son znith, plongeait son image comme dans
un miroir.

Au bout d'une heure d'attente, et comme la courageuse enfant, vaincue
par la fatigue, sentait ses paupires s'appesantir, elle fut rveille
par un lger bruit  la surface de l'eau. Elle ouvrit les yeux, et vit
le spectre de la lune s'agiter, se briser, et s'tendre en cercles
lumineux sur le miroir de la fontaine. En mme temps un bouillonnement
et un bruit sourd, d'abord presque insensible et bientt imptueux, se
manifestrent; elle vit l'eau baisser en tourbillonnant comme dans un
entonnoir, et, en moins d'un quart d'heure, disparatre dans la
profondeur de l'abme.

Elle se hasarda  descendre plusieurs marches. L'escalier, qui semblait
avoir t pratiqu pour quon pt approcher  volont du niveau variable
de l'eau, tait form de blocs de granit enfoncs ou taills en spirale
dans le roc. Ces marches limoneuses et glissantes n'offraient aucun
point d'appui, et se perdaient dans une effrayante profondeur.
L'obscurit, un reste d'eau qui clapotait encore au fond du prcipice
incommensurable, l'impossibilit d'assurer ses pieds dlicats sur cette
vase filandreuse, arrtrent la tentative insense de Consuelo; elle
remonta  reculons avec beaucoup de peine, et se rassit tremblante et
consterne sur la premire marche.

Cependant l'eau semblait toujours fuir dans les entrailles de la terre.
Le bruit devint de plus en plus sourd, jusqu' ce qu'il cessa
entirement; et Consuelo songea  aller chercher de la lumire pour
examiner autant que possible d'en haut l'intrieur de la citerne. Mais
elle craignit de manquer l'arrive de celui qu'elle attendait, et se
tint patiemment immobile pendant prs d'une heure encore. Enfin, elle
crt apercevoir une faible lueur au fond du puits; et, se penchant avec
anxit, elle vit cette tremblante clart monter peu  peu. Bientt elle
n'en douta plus; Zdenko montait la spirale en s'aidant d'une chane de
fer scelle aux parois du rocher. Le bruit que sa main produisait en
soulevant cette chane et en la laissant retomber de distance en
distance, avertissait Consuelo de l'existence de cette sorte de rampe,
qui cessait  une certaine hauteur, et qu'elle n'avait pu ni voir ni
souponner. Zdenko portait une lanterne, qu'il suspendit  un croc
destin  cet usage, et plant dans le roc  environ vingt pieds
au-dessous du sol; puis il monta lgrement et rapidement le reste de
l'escalier, priv de chane et de point d'appui apparent. Cependant
Consuelo, qui observait tout avec la plus grande attention, le vit
s'aider de quelques pointes de rocher, de certaines plantes paritaires
plus vigoureuses que les autres, et peut-tre de quelques clous
recourbs qui sortaient du mur, et dont sa main avait l'habitude. Ds
qu'il fut  porte de voir Consuelo, celle-ci se cacha et se droba 
ses regards en rampant derrire la balustrade de pierre  demi
circulaire qui couronnait le haut du puits, et qui s'interrompait
seulement  l'entre de l'escalier. Zdenko sortit, et se mit  cueillir
lentement dans le parterre, avec beaucoup de soin et comme en
choisissant certaines fleurs, un gros bouquet; puis il entra dans le
cabinet d'Albert, et,  travers le vitrage de la porte, Consuelo le vit
remuer longtemps les livres, et en chercher un, qu'il parut enfin avoir
trouv; car il revint vers la citerne en riant et en se parlant 
lui-mme d'un ton de contentement, mais d'une voix faible et presque
insaisissable, tant il semblait partag entre le besoin de causer tout
seul, selon son habitude, et la crainte d'veiller les htes du chteau.

Consuelo ne s'tait pas encore demand si elle l'aborderait, si elle le
prierait de la conduire auprs d'Albert; et il faut avouer qu'en cet
instant, confondue de ce qu'elle voyait, perdue au milieu de son
entreprise, joyeuse d'avoir devin la vrit tant pressentie, mais mue
de l'ide de descendre au fond des entrailles de la terre et des abmes
de l'eau, elle ne se sentit pas le courage d'aller d'emble au rsultat,
et laissa Zdenko redescendre comme il tait mont, reprendre sa
lanterne, et disparatre en chantant d'une voix qui prenait de
l'assurance  mesure qu'il s'enfonait dans les profondeurs de sa
retraite:

La dlivrance est enchane, la consolation est impitoyable.

Le coeur palpitant, le cou tendu, Consuelo eut dix fois son nom sur les
lvres pour le rappeler. Elle allait s'y dcider par un effort hroque,
lorsqu'elle pensa tout  coup que la surprise pouvait faire chanceler
cet infortun sur cet escalier difficile et prilleux, et lui donner le
vertige de la mort. Elle s'en abstint, se promettant d'tre plus
courageuse le lendemain, en temps opportun.

Elle attendit encore pour voir remonter l'eau, et cette fois le
phnomne s'opra plus rapidement. Il y avait  peine un quart d'heure
qu'elle n'entendait plus Zdenko et qu'elle ne voyait plus de lueur de
lanterne, lorsqu'un bruit sourd, semblable au grondement lointain du
tonnerre, se fit entendre; et l'eau, s'lanant avec violence, monta en
tournoyant et en battant les murs de sa prison avec un bouillonnement
imptueux. Cette irruption soudaine de l'eau eut quelque chose de si
effrayant, que Consuelo trembla pour le pauvre Zdenko, en se demandant
si,  jouer avec de tels prils, et  gouverner ainsi les forces de la
nature, il ne risquait pas d'tre emport par la violence du courant, et
de reparatre  la surface de la fontaine, noy et bris comme ces
plantes limoneuses qu'elle y voyait surnager.

Cependant le moyen devait tre bien simple; il ne s'agissait que de
baisser et de relever une cluse, peut-tre de poser une pierre en
arrivant, et de la dranger en s'en retournant. Mais cet homme, toujours
proccup et perdu dans ses rveries bizarres, ne pouvait-il pas se
tromper et dranger la pierre un instant trop tt? Venait-il par le mme
souterrain qui servait de passage  l'eau de la source? Il faudra
pourtant que j'y passe avec ou sans lui, se dit Consuelo, et cela pas
plus tard que la nuit prochaine; _car il y a l-bas une me en travail
et en peine qui m'attend et qui se lasse d'attendre_. Ceci n'a point t
chant au hasard; et ce n'est pas sans but que Zdenko, qui dteste
l'allemand et qui le prononce avec difficult, s'est expliqu
aujourd'hui dans cette langue.

Elle alla enfin se coucher; mais elle eut tout le reste de la nuit
d'affreux cauchemars. La fivre faisait des progrs. Elle ne s'en
apercevait pas, tant elle se sentait encore pleine de force et de
rsolution; mais  chaque instant elle se rveillait en sursaut,
s'imaginant tre encore sur les marches du terrible escalier, et ne
pouvant le remonter, tandis que l'eau s'levait au-dessous d'elle avec
le rugissement et la rapidit de la foudre.

Elle tait si change le lendemain, que tout le monde remarqua
l'altration de ses traits. Le chapelain n'avait pu s'empcher de
confier  la chanoinesse que _cette agrable et obligeante personne_ lui
paraissait avoir le cerveau drang; et la bonne Wenceslawa, qui n'tait
pas habitue  voir tant de courage et de dvouement autour d'elle,
commenait  croire que la Porporina tait tout au moins une jeune fille
fort exalte et d'un temprament nerveux trs excitable. Elle comptait
trop sur ses bonnes portes doubles de fer, et sur ses fidles clefs,
toujours grinantes  sa ceinture, pour avoir cru longtemps  l'entre
et  l'vasion de Zdenko l'avant-dernire nuit. Elle adressa donc 
Consuelo des paroles affectueuses et compatissantes, la conjurant de ne
pas s'identifier au malheur de la famille, jusqu' en perdre la sant,
et s'efforant de lui donner, sur le retour prochain de son neveu, des
esprances qu'elle commenait elle-mme  perdre dans le secret de son
coeur.

Mais elle fut mue  la fois de crainte et d'espoir, lorsque Consuelo
lui rpondit, avec un regard brillant de satisfaction et un sourire de
douce fiert:

Vous avez bien raison de croire et d'attendre avec confiance, chre
madame. Le comte Albert est vivant et peu malade, je l'espre; car il
s'intresse encore  ses livres et  ses fleurs du fond de sa retraite.
J'en ai la certitude; et j'en pourrais donner la preuve.

--Que voulez-vous dire, chre enfant? s'cria la chanoinesse, domine
par son air de conviction: qu'avez-vous appris? qu'avez-vous dcouvert?
Parlez, au nom du ciel! rendez la vie  une famille dsole!

--Dites au comte Christian que son fils existe, et qu'il n'est pas loin
d'ici. Cela est aussi vrai que je vous aime et vous respecte.

La chanoinesse se leva pour courir vers son frre, qui n'tait pas
encore descendu au salon; mais un regard et un soupir du chapelain
l'arrtrent.

Ne donnons pas  la lgre une telle joie  mon pauvre Christian,
dit-elle en soupirant  son tour. Si le fait venait bientt dmentir vos
douces promesses, ah! ma chre enfant! nous aurions port le coup de la
mort  ce malheureux pre.

--Vous doutez donc de ma parole? rpliqua Consuelo tonne.

--Dieu m'en garde, noble Nina! mais vous pouvez vous faire illusion!
Hlas! cela nous est arriv si souvent  nous-mmes! Vous dites que vous
avez des preuves, ma chre fille; ne pourriez-vous nous les mentionner?

--Je ne le peux pas ... du moins il me semble que je ne le dois pas, dit
Consuelo un peu embarrasse. J'ai dcouvert un secret auquel le comte
Albert attache certainement beaucoup d'importance, et je ne crois pas
pouvoir le trahir sans son aveu.

--Sans son aveu! s'cria la chanoinesse en regardant le chapelain avec
irrsolution. L'aurait-elle vu?

Le chapelain haussa imperceptiblement les paules, sans comprendre la
douleur que son incrdulit causait  la pauvre chanoinesse.

Je ne l'ai pas vu, reprit Consuelo; mais, je le verrai bientt, et vous
aussi, j'espre. Voil pourquoi je craindrais de retarder son retour en
contrariant ses volonts par mon indiscrtion.

--Puisse la vrit divine habiter dans ton coeur, gnreuse crature, et
parler par la bouche! dit Wenceslawa en la regardant avec des yeux
inquiets et attendris. Garde ton secret, si tu en as un; et rends-nous
Albert, si tu en as la puissance. Tout ce que je sais, c'est que, si
cela se ralise, j'embrasserai tes genoux comme j'embrasse en ce moment
ton pauvre front ... humide et brlant! ajouta-t-elle, aprs avoir
touch de ses lvres le beau front embras de la jeune fille, et en se
retournant vers le chapelain d'un air mu.

--Si elle est folle, dit-elle  ce dernier lorsqu'elle put lui parler
sans tmoins, c'est toujours un ange de bont, et il semble qu'elle soit
occupe do nos souffrances plus que nous-mmes. Ah! mon pre! il y a une
maldiction sur cette maison! Tout ce qui porte un coeur sublime y est
frapp de vertige, et notre vie se passe  plaindre ce que nous sommes
forcs d'admirer!

--Je ne nie pas les bons mouvements de cette jeune trangre, rpondit
le chapelain. Mais il y a du dlire dans son fait, n'en doutez pas,
Madame. Elle aura rv du comte Albert cette nuit, et elle nous donne
imprudemment ses visions pour des certitudes. Gardez-vous d'agiter l'me
pieuse et soumise de votre vnrable frre par des assertions si
frivoles. Peut-tre aussi ne faudrait-il pas trop encourager les
tmrits de cette signora Porporina ... Elles peuvent la prcipiter
dans des dangers d'une autre nature que ceux qu'elle a voulu braver
jusqu'ici....

--Je ne vous comprends pas, dit avec une grave navet la chanoinesse
Wenceslawa.

--Je suis fort embarrass de m'expliquer, reprit le digne homme....
Pourtant il me semble ... que si un commerce secret, bien honnte et
bien dsintress sans doute, venait  s'tablir entre cette jeune
artiste et le noble comte....

--Eh bien? dit la chanoinesse en ouvrant de grands yeux.

--Eh bien, Madame, ne pensez-vous pas que des sentiments d'intrt et de
sollicitude, fort innocents dans leur principe, pourraient, en peu de
temps,  l'aide de circonstances et d'ides romanesques, devenir
dangereux pour le repos et la dignit de la jeune musicienne?

--Je ne me serais jamais avise de cela! s'cria la chanoinesse, frappe
de cette rflexion. Croiriez-vous donc, mon pre, que la Porporina
pourrait oublier sa position humble et prcaire dans des relations
quelconques avec un homme si lev au-dessus d'elle que l'est mon neveu
Albert de Rudolstadt?

--Le comte Albert de Rudolstadt pourrait l'y aider lui-mme, sans le
vouloir, par l'affectation qu'il met  traiter de prjugs les
respectables avantages du rang et de la naissance.

--Vous veillez en moi de graves inquitudes, dit Wenceslawa, rendue 
son orgueil de famille et  la vanit de la naissance, son unique
travers. Le mal aurait-il dj germ dans le coeur de cette enfant? Y
aurait-il dans son agitation et dans son empressement  retrouver Albert
un motif moins pur que sa gnrosit naturelle et son attachement pour
nous?

--Je me flatte encore que non, rpondit le chapelain, dont l'unique
passion tait de jouer, par ses avis et par ses conseils, un rle
important dans la famille, tout en conservant les dehors d'un respect
craintif et d'une soumission obsquieuse. Il faudra pourtant, ma chre
fille, que vous ayez les yeux ouverts sur la suite des vnements, et
que votre vigilance ne s'endorme pas sur de pareils dangers. Ce rle
dlicat ne convient qu' vous, et demande toute la prudence et la
pntration dont le ciel vous a doue.

Aprs cet entretien, la chanoinesse demeura toute bouleverse, et son
inquitude changea d'objet. Elle oublia presque qu'Albert tait comme
perdu pour elle, peut-tre mourant, peut-tre mort, pour ne songer qu'
prvenir enfin les effets d'une affection qu'en elle-mme elle appelait
_disproportionne_: semblable  l'Indien de la fable, qui, mont sur un
arbre, poursuivi par l'pouvante sous la figure d'un tigre, s'amuse 
combattre le souci sous la figure d'une mouche bourdonnant autour de sa
tte.

Toute la journe elle eut les yeux attachs sur Porporina, piant tous
ses pas, et analysant toutes ses paroles avec anxit. Notre hrone,
car c'en tait une dans toute la force du terme en ce moment-l que la
brave Consuelo, s'en aperut bien, mais demeura fort loigne
d'attribuer cette inquitude  un autre sentiment que le doute de la
voir tenir ses promesses en ramenant Albert. Elle ne songeait point 
cacher sa propre agitation, tant elle sentait, dans sa conscience
tranquille et forte, qu'il y avait de quoi tre fire de son projet
plutt que d'en rougir. Cette modeste confusion que lui avait cause,
quelques jours auparavant, l'enthousiasme du jeune comte pour elle,
s'tait dissipe en face d'une volont srieuse et pure de toute vanit
personnelle. Les amers sarcasmes d'Amlie, qui pressentait son
entreprise sans en connatre les dtails, ne l'mouvaient nullement.
Elle les entendait  peine, y rpondait par des sourires, et laissait 
la chanoinesse, dont les oreilles s'ouvraient d'heure en heure, le soin
de les enregistrer, de les commenter, et d'y trouver une lumire
terrible.


FIN DU PREMIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Consuelo v.1 (1861), by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSUELO V.1 (1861) ***

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