The Project Gutenberg EBook of Galipettes, by Felix Galipaux (1860-1931)

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Title: Galipettes

Author: Felix Galipaux (1860-1931)

Release Date: June 20, 2004 [EBook #12665]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GALIPETTES ***




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F. GALIPAUX

GALIPETTES


DESSINS DE
P. BARON, E. BEJOT BETHUNE, COURCHET, DETOUCHE FRIM, GRAY, LHEUREUX,
L. LOIR, MERWART MESPLES, H. PILLE, RAY, TEYSSONNIERE VALTON


PARIS
JULES LEVY, LIBRAIRE-EDITEUR
2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2

1887




A MA MERE
MON MEILLEUR AMI




PREFACE

       *       *       *       *       *

_Si tous ceux qui ont applaudi Galipaux, tous ceux qu'il a fait rire,
achetaient son livre, ce serait--comme le briquet de Fumade--le plus
grand succes qu'on puisse voir de nos jours!

Il est si gentil, ce petit Galipaux.

Il y a des jours ou on le prendrait pour Dejazet, et on se demande
pourquoi il ne joue pas les_ PREMIERES ARMES DE RICHELIEU _et le_
VICOMTE DE LETORIERES.

_Un comique qui n'a rien de grotesque, le cas est presque unique.
Hyacinthe avait son nez, Ravel avait sa tournure, Baron a un vice de
prononciation qui lui rapporte soixante mille francs par an.

De tous les comiques connus, l'un a la maigreur; l'autre l'obesite.
Galipaux n'a que la gaite, l'esprit, la finesse des nuances. Il voudrait
etre ridicule qu'il ne pourrait pas y arriver.

Il justifie le proverbe: Qui peut le plus peut le moins. Un premier prix
au Conservatoire lui donnait de droit son entree a la Comedie
Francaise; mais Galipaux mesura Coquelin qui signait de la rue
Lafayette des decrets de Moscou, et, prudemment, il prit l'autre cote du
Palais-Royal. Le premier prix du Conservatoire signa un engagement de
cinq ans avec le theatre ou triompherent Sainville, Arnal, Alcide
Tousez, Achard, Gil-Perez. Et la, meme la, on le tint trois ans sous le
boisseau. Les jeunes ont a lutter partout.

Il est cependant meridional, ce jeune comique arrive a la force du
poignet; mais le midi lui-meme est etouffe par les syndicats et les
coalitions.

C'est pourquoi Galipaux, desireux d'occuper ses loisirs, se mit a ecrire
de petites etudes, des esquisses, des monologues, des proverbes qui ont
prouve qu'il etait capable de debiter autre chose que l'esprit des
autres.

Apres les_ DEUX EPAVES, _saynete en vers, Galipaux se revela sous trois
formes differentes dans le_ VIOLON SEDUCTEUR: _auteur, comedien et
violoniste, il savoura trois succes en une seance.

Pourquoi du Palais-Royal est-il alle a la Renaissance? Et pourquoi de la
Renaissance ne va-t-il pas a la Comedie Francaise ou son debut serait
une veritable_ RENTREE? _Son professeur, son maitre, le grand Regnier,
ce comedien qui, sous l'Empire, etait plus venere qu'un senateur, n'est
plus la pour lui ouvrir la barriere. Et cependant quel Mascarille et
quel Scapin ferait ce Galipaux, ne pour les planches, qui a du renoncer
provisoirement a Moliere et a Regnard pour interpreter Blavet et
Bisson!--Il y a des degres, disait a Alexandre Dumas le president du
tribunal de Rouen. Galipaux les franchira. En attendant, l'excellent
comique, le comedien poete et auteur, offre au public les fleurs de son
imagination. La plupart des morceaux qui composent ce volume ont paru
dans les journaux de Paris, non point dans les feuilles volantes et
ephemeres, mais bien dans les journaux qui ont des abonnes--comme
l'Opera. Galipaux a ete imprime tout vif dans le_ FIGARO, _dans l'_ECHO DE
PARIS, _dans l'_OPINION, _dans l'_ESTAFETTE. _La Renaissance, l'Athenee les
Menus-Plaisirs, le theatre Dejazet ont donne de ses pieces. Il merite
d'etre lu, ayant merite d'etre ecoute. Et puisqu'il ne joue que le soir,
lisez-le le matin._


AURELIEN SCHOLL.




NOS ACTEURS EN TOURNEE

_A Alexandre BISSON._


Depuis quelques annees, lorsqu'une piece a du succes a Paris--comedie ou
operette--il se trouve toujours une dizaine d'impressarii _in partibus_
tout prets a l'exploiter en province.

Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafes du boulevard les
comediens inoccupes, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour
l'exportation dramatique ou musicale!

Ces troupes formees de brio et de broc, et composees d'elements
heterogenes, offrent la plupart du temps a l'observateur d'innombrables
sujets d'etudes, et au caricaturiste quantite de modeles a croquer.

Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous
presente la tournee Saint-Albert.

       *       *       *       *       *

Saint-Albert, grand premier role, aujourd'hui eloigne de la scene
(l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de
representer dans toute la France la nouvelle piece de Dubequet.

Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa
troupe: elle est formee d'une jolie collection de types!

Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les
cheveux un tantinet blanchis.

Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire a des gens comme ce
Floridor, par exemple!...


LE GRINCHEUX


Floridor est comique au theatre ... parfois, mais grincheux a la ville ...
toujours.

Il a decroche avec peine et protection un second accessit au temple du
faubourg Poissonniere, ou il n'est cependant reste que six ans. Cela lui
suffit pour mettre sur ses cartes de visites "_laureat du
Conservatoire_" (laureat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois,
ca.)

Il n'a pas voulu entrer aux Francais, il n'y aurait rien fait avec
Machin qui est la et qui accapare tous les roles.

Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Des qu'on l'ecoute dix
minutes, on donne raison a ceux qui disent de lui: sale caractere! Ce
n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: a peine
dans un theatre, il debine tout et tous.

Depuis le directeur, "qui n'y connait rien", jusqu'aux artistes, "tous
mauvais" en passant par le regisseur, "une moule", tout le monde a son
paquet avec lui.

Je vous laisse a penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, a
lui, Floridor!

Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard
Saint-Martin, qui lui dit:

--Que fais-tu?

--Rien.

--Veux-tu venir jouer _le Nevrose_ avec nous?

--Qui, vous?

--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt....

--Ah! mossieu Dazincourt en est?

--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-la? Tu n'as pas l'air de
l'aimer beaucoup.

--Moi? je me fiche pas mal de lui! Ca m'embete seulement de jouer avec
un cabot.

--Allons, decidement, il t'a fait quelque chose.

--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Nevrose_,
naturellement?

--Non, c'est Vilter qui le joue.

--Qui ca, Vilter?

--Vilter, du cafe de Suede.

--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie a part ... ce sera gai ...
Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Nevrose_....

Enfin, l'affaire est signee, non sans peine, et grace au directeur qui a
fait toutes les concessions.

On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par
Floridor, a la demande de l'artiste qui a reclame cette faveur "afin
d'avoir au moins quelque chose dans la soiree, son role etant _une
complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!"

La repetition generale vient d'avoir lieu, au premier etage d'un cafe du
faubourg du Temple. On s'est separe en se donnant rendez-vous pour le
lendemain, deux heures, a la gare Saint-Lazare: on joue le soir meme a
Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir a deux
heures. On peut parfaitement ne partir qu'a cinq, on arrive suffisamment
tot pour diner et etre pret a l'heure. Au moins, on passerait sa journee
a Paris. Il faut etre fou pour n'avoir pas vu ca! Les indicateurs ne
sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournee!

       *       *       *       *       *

On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est
immediatement empare du meilleur coin. La duegne qui, elle, n'a pas eu
cette chance, a vainement laisse tomber plusieurs fois cette phrase:

--Je sens que je vais etre malade ... chaque fois que je vais en
arriere....

Floridor n'a pas bronche. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir
compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible.

--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre.

--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi!

--Eh bien, et nous?

       *       *       *       *       *

On arrive.

Floridor n'est pas content:

--Eh bien, l'omnibus? Ou est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas
que je vais porter moi-meme ma valise a l'hotel?

Mais, en voila bien d'une autre!

Les yeux de Floridor tombent sur une affiche:

--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-il ecumant.

On a mis Reguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit?

--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Reguval joue
Gaetan.

--Qu'est-ce que ca me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connait ...
ma reputation n'est plus a faire. Dans les _Premieres pages d'une grande
histoire_, c'est moi qui ai cree Marceau.

--Comment, Marceau?

--Certainement, a Ruffec.

Bref, apres avoir longuement ronchonne et s'etre apercu qu'on ne pretait
qu'une oreille distraite a ses jeremiades, Floridor change tout a coup
de ton:

--Apres tout, etre le premier ou le dernier sur l'affiche, ca m'est bien
egal. La vedette, c'est le public qui vous la fait!

       *       *       *       *       *

Floridor se precipite a l'hotel et se dispose a choisir la plus belle
chambre, mais le garcon l'arrete:

--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt.

--Ah! j'aurais ete bien etonne si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une
sale mansarde, alors.

On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable a celle
qu'il voulait prendre.

--Monsieur sera aussi bien ici.

--Oh! ca ne fait rien. Je sais parfaitement qu'a l'hotel on n'est pas
comme chez soi,

       *       *       *       *       *

A table, on presente le plat a Floridor.

--Mais il ne reste que du maigre. Allez a la cuisine chercher du gras.

Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste
plus_.

--Voila ma veine! s'ecrie l'artiste, je meurs de faim!

Et comme ses camarades se tordent:

--Alors, vous trouvez ca drole, vous autres? Il vous en faut peu pour
rire!

       *       *       *       *       *

Au theatre, le regisseur procede a la distribution des loges.

Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a deja mis sa valise
dans la premiere, celle qui est la plus pres de la scene.

On lui fait poliment comprendre que c'est l'Etoile qui s'habille la, et
qu'il est tout naturel qu'il cede cette loge a une femme.

--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon.

--Floridor! on commence!

--Non, je ne suis pas pret ... il y a encore une minute!

Si par hasard notre comique a du succes, il repond a ceux qui le
complimentent:

--Oh! pour ce que ca m'avance d'etre applaudi a Versailles!

S'il remporte une "tape", et qu'on y fasse allusion, sa reponse est
prete:

--Dame! ce n'est pas a Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs!

Le spectacle termine, le regisseur dit:

--Mes enfants, demain, depart a sept heures, nous allons a Orleans.

--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis,
cette idee d'aller de Versailles a Orleans quand on a Chartres a cote de
soi!

--Mais, mon ami, si on ne va pas a Chartres, c'est que le theatre est
pris, le soir.

--Eh bien, pourquoi pas en matinee?

       *       *       *       *       *

Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la temperature
n'est pas favorable a l'entreprise, Floridor ne cesse de repeter:

--Sale tournee ... il pleut tout le temps!


CELUI QUI SAIT VOYAGER


Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voila un
pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager!

Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les
tournees fonctionnent, il n'a pas passe un hiver a Paris. Toujours en
chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner a propos d'un trajet
quelconque, vous etes certain qu'il vous repondra surement.
Interrogez-le sur l'heure du depart, celle de l'arrivee; demandez-lui le
nombre de kilometres, si l'on change de train en route, sur quel reseau
on voyage (Lyon, Orleans ou Etat), jamais vous ne le prendrez sans vert.

Il a tant voyage! Tellement que, maintes fois, lorsque le train
s'arrete, on l'apercoit serrant la main du chef de gare: une vieille
connaissance.

_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il repete souvent,
d'ailleurs. Examinez-le des le depart, et dites-moi si vous n'avez pas
devant vous un homme qui connait son affaire.

En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le
dos a la locomotive (afin d'eviter les morceaux de charbon), mais il
l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ...
il est vrai qu'il a toujours soin de monter ou elles ne sont pas.

Le train a peine ebranle, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son
seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une
casquette legere ou epaisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_
(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le
dernier crime lu, il le commente, jusqu'a la grande station ou l'on
dejeune.

Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse
discretement a la _buvette_; c'est toujours la meme cuisine, et c'est
moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait
un leger somme qui le rend frais et dispos a l'arrivee.

Il ne se presse pas, a l'arrivee: il sait voyager!

Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de
l'hotel, Dazincourt, qui a deja joue dans cette ville (ou n'a-t-il pas
joue?) sait, lui, ou est le bon hotel, l'hotel raisonnable. Il a ecrit
la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car
il en a vu des _Hotel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_
il a son petit repertoire, ce cahier cartonne que vous lui avez apercu
tout a l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera
un veritable plaisir de vous le preter) et vous verrez:

_Versailles_. Tel hotel, dejeuner, diner et chambre: tant. V.C.
    (ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le cafe en
    face. L'hotel n'est pas loin de la gare, on peut y aller a pied,
    meme s'il pleut.

Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde
Chartres une petite ligne ecrite au crayon:

Descendre a l'hotel.... Eviter le vin. Demander si la cuisiniere
    Anna, une petite brune, est toujours la!

Et un point d'exclamation mysterieux termine cette phrase enigmatique!

Dazincourt s'est donc rendu a l'hotel que lui a recommande son petit
vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hotel, s'informe
de la sante des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel
Strogoff_--la derniere tournee qui l'a amene ici,--monte au 17, sa
chambre habituelle, ouvre la fenetre pour changer l'air, eventre le lit,
tate les draps pour s'assurer de leur secheresse, souleve un coin du
matelas, a la tete du lit, pour se tranquilliser au sujet des ...
petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette derniere
inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la
ville dont Dazincourt foule le pave est une ville de garnison, notre
artiste se dirige au cafe des officiers: l'absinthe y est toujours de
premier choix.

Six heures. Dazincourt rentre diner: c'est l'heure de la table d'hote,
le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, a six heures,
le service des tables d'hote est toujours si mortellement long, il faut
diner sans se presser.

Son dessert pris, le comedien descend a la cuisine, et, sachant que, le
lendemain, le depart a lieu dans la matinee, bien avant l'heure du repas
ordinaire, il offre _deux entrees_ au chef, afin que ce Vatel de
province, reconnaissant de la bonne soiree passee la veille, lui trousse
a son choix un petit dejeuner des plus congruents ... et au vin blanc
(le matin, c'est le meme prix, et ca change).

En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le theatre, en fumant avec
onction sa vieille bouffarde, Josephine.

Il s'habille sans se presser et joue de meme, en pontifiant un brin. Le
rideau baisse sur le dernier acte, l'acteur se degrime et se rhabille
avec la meme regularite methodique.

Ici, un detail bien caracteristique:

Afin d'eviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses
effets, Dazincourt se demaquille avec de petits frottoirs que sa femme
lui a fabriques avec de vieilles chemises en prevision de la tournee et
qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnee comme un souvenir
de son passage!

Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher,
surtout quand on a respire, pendant trois heures, l'atmosphere
surchauffee d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une derniere
en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre a l'hotel ou
il se fait mettre au reveil suffisamment tot pour ne pas avoir a se
bousculer. Monte dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort
enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui
sait voyager.


L'ACTEUR PRESSE


Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la
petulance et la vivacite memes. Quel brouillon!

Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est la, vous
y allez, il n'y est plus.

C'est tout essouffle, qu'il arrive a la gare ou ses camarades
l'attendent depuis longtemps.

--Ou montons-nous? ici ou la? Non, a cote! Je vais voir dans ce wagon,
si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens,
Louisa, la-bas; grimpons dans son compartiment.

Ses camarades, lasses de zigzaguer sur la voie sont deja cases que
Cinguy cherche toujours ou il va monter. Saprelotte! le train siffle, on
a ferme les portieres, il va rater le depart! Enfin, il s'accroche a une
main, on le hisse, il y est, ca n'est pas malheureux!

Les copains installes depuis belle lurette ont place entre eux une
valise recouverte d'un plaid et s'appretent a faire un trente-et-un.

--En es-tu?

Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si
distrait.)

C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais pret quand
on commence.

--Non, attendez, j'ai mes journaux a lire.

--Zut! fait le choeur.

Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_Evenement_, le _Gaulois_.

Mais le demon du jeu l'empoigne, il lache carrement Prevel, Besson et
Nicollet pour regarder les cartes.

--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue.

--Tout a l'heure! Il faut que je lise.

Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au
brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment.

C'est la vingtieme fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de
la semaine dans nos theatres lyriques_; programme qui lui est du reste
profondement indifferent, aujourd'hui qu'il quitte Paris.

--Allons bon! en voila bien d'une autre a present.

Cinguy en se demenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de
fer dans la rainure de la portiere.

--Quelle scie, cet animal-la!

--On n'est jamais tranquille une minute avec lui!

Cinguy derange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux
etrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne,
l'autre avec la courroie de la vitre, etc.

Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy tres-embete,
dit:

--J'ai une idee.

--Nous sommes perdus, fait la soubrette.

--Non, ne craignez rien!

Et s'adressant a un gros homme qu'il ne connait pas:

--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonte de me preter un instant
votre canif.

Et attachant le couteau a une longue ficelle, il le descend entre les
deux planches, mais a force de faire la marionnette, il lache la corde
et v'lan, le couteau va rejoindre le billet.

Tout le monde rit.

Tete du monsieur.

Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers peche
les deux objets.

--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs.

Mais le train s'arrete, on est arrive.

       *       *       *       *       *

Cinguy, qui a rencontre quelqu'un avec qui il s'est attarde, sort le
dernier.

Les omnibus d'hotel viennent de partir.

--Eh bien, ou sont les autres? Oh! comme c'est bete de ne pas
m'attendre!

On lui dit:

--Les comediens sont descendus a la _Boule d'Or_.

C'est loin, la _Boule d'or_?

--Ce n'est pas ici, lui repond-on avec verite.

--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexe de prendre une
voiture tout seul et encore plus vexe quand il voit que la _Boule-d'Or_
est a dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais
inutiles.

--Quel est le numero de ma chambre? demande-t-il a l'hotelier.

--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont
tout pris.

--Comme c'est malin, dit Cinguy a ses amis qui redescendent de voir leur
chambre, de ne rien retenir pour moi.

--Allez a l'_Angleterre_, vous y serez tres bien.

--Oh! oui, tres bien, reprend Floridor avec un sourire machiavelique et
puis, ce n'est que seize francs par jour!

--C'est egal, vous me la paierez, celle-la, fait Cinguy en s'eloignant
furieux.

Enfin, il est installe. Ses amis lui ont dit:

--Nous allons au _Cafe du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne
traines pas.

Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver
l'_Hotel de l'Angleterre_, devant lequel il est passe deux fois en
courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Cafe du
Commerce_, cinq minutes apres le depart de ses amis.

Son nez s'allonge.

Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand,
aujourd'hui sous-chef a la prefecture de la ville. Ce jeune provincial
savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien alle
l'attendre a la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivee. N'importe,
le voila, il ne lache plus le comedien. D'ailleurs, ses parents sachant
_l'ami du fils_ bien eleve quoique artiste, ont charge leur rejeton de
l'inviter a diner. Oh! impossible de refuser. Tout est prevu. Sachant
que Cinguy avait besoin d'etre au theatre de bonne heure, on dinera a
six heures et quart. C'est en-ten-du.

       *       *       *       *       *

Au theatre, tout le monde est agite: Cinguy n'est pas arrive et c'est
lui qui dit le premier mot.

--Me voila! Me voila!

En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre
a quatre l'escalier tout en criant: a moi!! je suis en retard!!!
coiffeur! habilleur!! vite!

Il se deshabille sur le palier, jette ses vetements a un machiniste
qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tete de clown, tellement il se
presse et crie:

--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublie la clef de
ma malle a l'hotel. Garcon de theatre! allez vite a l'_Angleterre_, (au
bout de la ville) chambre 2, vous trouverez a ma valise un trousseau que
vous m'apporterez. Allez vite!

L'employe revient, derate, et l'on commence.

Un peu avant la fin de la piece, Cinguy, croyant qu'on l'attend "a la
sortie" remonte dans sa loge avant sa derniere apparition pour mettre
ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne
qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entree.
Le rideau baisse sur le dernier acte, son ami vient le feliciter de la
part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35.

Pendant ce temps-la, tout le monde est parti, le theatre est vide, et le
gazier est la, ronchonnant apres l'acteur qui n'en finit pas et qu'il
attend pour eteindre le dernier papillon et s'en aller.

Cinq minutes apres, Cinguy se trouve encore seul dans les rues desertes
de cette sous-prefecture inanimee, qu'il fait retentir de son pas
d'acteur presse!


L'AMATEUR


L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ca, mais
que le theatre amuse ou plutot que les artistes amusent, et qui, pour
rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilites
habillees_.

Est-il heureux de faire partie de cette tournee!

Ah! rien ne lui manque, il a pris ses precautions, celui-la!

Voyez ses poches, elles sont bourrees de guides, elles regorgent
d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les
nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_....

Un enorme sac de nuit est a ses cotes--vrai cabinet de toilette ambulant
(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.

Quelqu'un s'est-il blesse, vite, demandez a l'amateur du taffetas rose:
il va vous en decouper un morceau avec ses adorables ciseaux
lilliputiens.

L'amateur a trois malles.

Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon gout de mettre plus
de huit jours de suite le meme vetement. Aussi l'amateur a-t-il emporte
quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.

Quant a ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.

Le soir, s'il y a une annonce a faire, c'est toujours lui qui est charge
de cette corvee: il a un si bel habit et il le porte si bien!

--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.

L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.

Et pour eviter le temps perdu, voici comment il procede:

Ses innombrables guides lui ayant appris les heures ou les musees sont
visibles, les jardins publics ouverts, des qu'il descend du train, il se
jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:

--Ce qu'il y a de curieux a voir!

C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathedrales, _la plus interessante
de France au point de vue archeologique_.

Bref, son systeme est le meilleur pour voir tout, et tres vite.

On le blague bien un peu quand il revient de "ses excursions", on lui
monte des scies, en lui demandant regulierement s'il a visite
l'aquarium; mais ca lui est egal: "Il a tout vu" et c'est ce qu'il veut,
lui, qui voyage pour s'amuser.

Quelquefois meme, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte a
cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, a
la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa
monture, grommelle entre ses dents:

--Poseur, va!

Ces soirs-la, a la facon dont l'amateur joue son role, les jambes un peu
ecartees, on s'apercoit visiblement des bienfaits de l'equitation.

L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec
lui, _pendant la journee_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un
avant..., mais il ne s'agit pas de ca).

Ces dames le savent si obligeant, si attentionne! L'une lui donne son
sac a porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confie son ticket,
celle-la l'envoie porter une depeche ... _a son ami de Paris_. Cette
derniere commission lui fait bien faire un peu la tete, mais il y va
tout de meme. Il a un si bon caractere!

Comme compensation a toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut
dormir en wagon, d'appuyer sa tete sur l'epaule de sa voisine.

Comment refuser ce petit service a un monsieur qui vous promene toute la
journee en voiture? Et puis, ca ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A
moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.

L'amateur est l'antithese de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_,
autant celui-la est _tortue_.

Ainsi, il n'a qu'une scene, au deuxieme acte: il joue un invite a la
soiree; il a fini a neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent
a la fin du spectacle, il n'est pas encore pret et tous les
compartiments de sa malle gisent a terre, encombrant le couloir.

Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!

Comme, apres le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un
"ambigu" a ses compagnons enjuponnes, quand, le lendemain, le depart a
lieu de bonne heure, il ne peut pas se degrouiller. Il a beau se faire
mettre au reveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne
montait pas deux fois lui-meme a sa chambre, apres avoir envoye tous les
garcons de l'hotel le reveiller, Lambinos raterait le train.

Et quand on lui fait une observation au sujet de son eternelle
inexactitude et des "frousses" qu'elle donne a l'administration,
l'amateur repond _lentement_.

--Je n'ai jamais rien rate!

--Heureux homme! soupire melancoliquement Dazincourt.

L'amateur a une manie qui lui coute cher: il achete toujours la
specialite du pays.

C'est ainsi qu'il a remporte du nougat de Montelimar, des biscuits de
Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient
tout prets pour les gourmets ... naifs. Il a achete un pate a Chartres,
des sardines a Nantes, seulement il les a prises _a l'huile_, du sucre
de pomme a Rouen, des prunes a Agen, des escargots a Troyes; il n'y a
qu'a Orleans ou il a vainement cherche des ... mais il ne s'agit pas de
ca.

Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi
l'impresario a-t-il jure ses grands dieux qu'il n'emmenerait jamais plus
avec lui, en tournee, des amateurs: ca coute trop cher d'excedent!


LE PECHEUR


Le comedien-pecheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.

Encore un calme, celui-la, et tout le premier a rire du pecheur a la
ligne si humoristiquement dessine par Richepin.

Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait tres convenablement sa
petite affaire, est tres correct dans les roles qu'on lui confie et ne
depare jamais une distribution.

Ne compte a son actif ni succes ni veste. On ne dit jamais de lui: "Oh!
qu'il est bon!" mais on ne dit pas non plus: "Oh! qu'il est mauvais!"
Bref, c'est ce qu'on appelle dans le batiment: un _Complete un excellent
ensemble_.

Quand il n'est pas d'une piece en repetitions, il va chatouiller le
goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal
Saint-Martin ... a deux pas du theatre, au cas ou un accident surgirait,
mais par gout il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau
croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.

La tournee a justement lieu pendant l'ouverture de la peche, aussi ne
voulant rien changer a ses habitudes, le comedien-pecheur a-t-il emporte
avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il
en riant, celles qu'il a du se fourrer dans la tete.

C'est bien un peu genant pour les voisins, ces satanes scions qui
tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pecheur est
si bon enfant et si tranquille!

Le prototype de cette espece est sans contredit le grime Samortil.

Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrasse de dire lui-meme si
c'est la peche ou le theatre qu'il prefere. Entre nous, j'ai tout lieu
de supposer que ce n'est pas le theatre.

Il faut le voir, des qu'on arrive dans une ville, demander a la premiere
personne qu'il rencontre:

--Y a-t-il de l'eau, ici?

Et si la reponse est affirmative, se precipiter a l'endroit indique.

Mais c'est comme une fatalite, chaque fois qu'on va dans un pays ou
serpente une riviere quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit
jouer dans une ville plate et seche comme la poitrine de mademoiselle X ...
on arrive des le matin.

Lors de sa derniere tournee, on lui en a fait une bien bonne!

Ses camarades l'avaient conduit a environ cent metres d'un pont, le plus
bel ornement de la ville de C, et lui designant l'eau qu'il ne pouvait
voir a cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'ecria:

--C'est tres bizarre, vous voyez bien cette riviere, tout le monde
s'accorde a la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la
moindre friture.

--Des blagueurs! fit Samortil, pique au vif. Je vous fais le pari, moi,
de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.

Pari tenu.

Dans la journee, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains
vagues de la bonne _terre a peloter_; le soir, a table, il met dans sa
poche tous les morceaux de gruyere qu'il apercoit, excellent appat pour
le chevesne et le barbillon.

Rentre a l'hotel a minuit, il se fait reveiller a deux heures (quelle
conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au
milieu de l'obscurite la plus profonde, mais quel n'est pas son
abrutissement lorsqu'a quatre heures, a la clarte de l'aube naissante,
il s'apercoit qu'il pechait depuis deux heures dans une _riviere seche_!

       *       *       *       *       *

Du reste, il est inoui: n'a-t-il pas profite un jour du moment ou son
train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portiere du
wagon!

A part ca, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant,
celui de faire porter a tout le monde sa bonne _terre a peloter_ dans un
sac _ad hoc_ (il est tellement encombre par ses engins, qu'il faut bien
l'aider).

L'acteur atteint de pechomanie conserve meme au theatre ses douces
habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de
ses camarades se trompe, il le repeche.


LE PAPERASSIER


Le paperassier, c'est Groval.

Il adore Paris; aussi veut-il absolument etre au courant de tout ce qui
se passe dans la capitale pendant son absence, et devore-t-il les
feuilles publiques afin de ne pas cesser "d'etre dans le train" comme
s'il n'y etait pas assez!

Des qu'on arrive dans une ville, Groval demande immediatement a
l'employe qui lui prend son ticket:

--A quelle heure arrivent les journaux de Paris?

Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au
billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de redaction
des journaux locaux, et depose sa carte de visite dans le casier des
critiques dramatiques.

--C'est une politesse a laquelle ils sont sensibles, dit-il a ceux qui
le raillent.

Quelquefois, sur sa carte il fait preceder son nom de ces deux mots:
_Remerciments anticipes_; c'est quand le journal doit paraitre le
surlendemain, lui parti.

Dans ce cas-la, il donne quelques sous au concierge du theatre pour le
lui envoyer _au theatre de X... faire suivre_.

Ces courses faites, il va au theatre prendre les journaux a son adresse
et s'installe dans un cafe. La, il commence par devorer les comptes
rendus de l'_Avenir orleanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la
_Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de decouper ce qui le
concerne.

Puis comme il a promis a sa mere ou a sa ... cousine de la rue de Moree
de lui ecrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes
curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les
reponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il
se met en devoir de rediger pour ELLE un journal quotidien. Et il en
barbouille, de ce papier, il en barbouille!

Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on
raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus decrire
les monuments curieux a voir, puisque, pendant que ses camarades les
visitent, il ecrit _pour ne pas manquer le courrier_.

Alors que peut-il bien ecrire? Ce qu'il a lu probablement.

Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en a Groval, il en a surement a
vous ceder. Desirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe
supplementaire, donnez-la lui, il la soupesera en homme habitue et vous
dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes
qu'il faut ajouter.

Il a l'habitude, lui, qui n'arrete pas de lire ou d'ecrire ... meme
pendant les entr'actes.

--Oh! les paperassiers! Les paperassiers!


LE SECOND REGISSEUR


Le second regisseur!

Ah! en voila un qui ne les benit pas les tournees.

A peine defraye, a la fin du voyage il se trouve avoir use ses fonds de
culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.

Et il travaille le malheureux!

Arrive dans une ville, alors que les artistes vont ou ils veulent et
font ce que bon leur semble, le second regisseur, lui, reste a la gare
pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les
apporter au theatre, ou, une fois arrives, il les fait monter dans les
loges des artistes; loges qu'il designe lui-meme et ce n'est par la une
aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui
ronchonne sur l'incommodite, l'insalubrite ou la situation de la sienne.

Aussi, generalement, voici comment le second regisseur procede: au
premier etage, les dames; au second, les hommes. La plus proche a
l'Etoile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours
celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille pres des ... passons.
Quand il a fini cette petite besogne et apres avoir donne rendez-vous au
camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages
a la gare, apres le spectacle, le second regisseur va a l'hotel ou sont
descendus les artistes, mais comme il arrive forcement le dernier, alors
que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le
numero 53, tout la-haut, au fond du couloir a cote des ... (_voir plus
haut_).

Le second regisseur dine seul: il faut qu'il soit au theatre a sept
heures afin de veiller a ce que decors et accessoires soient prets.

Sorti du theatre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes
ou fond de chaleur a assister au chargement des bagages.

Les billets pris et les malles des artistes enregistrees, comme il a
vingt minutes a lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin
et va casser une croute, ce qui n'empeche pas le regisseur general de
lui dire brusquement lorsqu'il l'apercoit:

--Eh bien! c'est ca, ne vous pressez pas! voila une demi-heure que nous
vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!

!!!


LE REGISSEUR GENERAL


D'abord, celui-la, il ne faut pas l'appeler regisseur general, ca le
froisse, mais bien "mossieu l'administrateur", ca sonne mieux a ses
oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.

Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de
meme.

C'est un pretentieux, du reste on n'a qu'a en juger par son costume!
Redingote noire, pantalon fonce, eternellement visse sur sa tete un
chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en
bandouliere et des gants.... Oh! des gants tres noirs.... C'est plus
gai ... et puis ca cache les ongles qui sont de la meme couleur.

Le regiss... non, l'administrateur a l'aspect folatre d'un croque-mort
qui voyage en touriste!

Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part a la
conversation generale, ce serait decheoir.

Le nez continuellement plonge dans son indicateur fatigue, il fait le
train,--il entend par la, regarder l'heure du depart pour le
lendemain--quand il serait si simple de se renseigner aupres du chef de
gare en arrivant. Malgre ca, les deux heures qu'il consacre a l'etude
approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui
permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.

Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent a minuit
cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succes
qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.

Une des grandes preoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa
visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le
chapeau haut de forme et les gants noirs.

En general, le regisseur de ce nom a enormement de tact et s'il a une
observation a faire a un artiste, il attend toujours d'etre ... dans une
salle d'attente ou a table d'hote pour crier une recommandation de ce
genre:

--Dites donc, Reguval, tachez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai
vu de la salle, hier, soir, vous etiez degoutant?


LE DIRECTEUR


A l'epoque ou le marronnier du 20 mars songe a confectionner son
ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:

--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi
pour sa tournee.

C'est que Saint-Albert est aime de tous ses pensionnaires.

         Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas....

Oui, c'est bien le plus agreable impressario qu'on puisse rever!

Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.

Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul
en a et ca suffit, il sait qu'en affichant "Tournee Saint-Albert" c'est
le maximum assure, et puis si vous aviez du talent vous voudriez etre
paye en consequence et ca ne ferait pas son affaire.

--Non, il vous demande aussitot:

--Etes-vous bon voyageur?

Pour lui, tout est la! Comme, a la rigueur, il pourrait tres bien ne pas
partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots)
il veut avant tout ne pas etre embete par les grincheux, les
retardataires et autres raseurs.

Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois,
n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde
veut partir avec lui! Par exemple, il exige imperieusement une chose--et
pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot,
c'est-a-dire que votre mise soit irreprochable, qu'a table vous ne
parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hotels.
Tous ses artistes recrutes et la piece prete, Saint-Albert dit a ses
pensionnaires, huit jours avant le depart.

--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant
un mois, pour etre a peu pres reguliere, n'en est pas moins agitee; il
est bon d'y preparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!

Le succes accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournees. Je
dis presque, car il lui est arrive--a qui n'est-il rien arrive?--une
aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.

C'etait a C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2
heures.

A peine descendu de wagon, il est accoste sur le quai de la gare par un
joyeux garcon tout rond, tout epanoui, qui lui saute au cou, tout en lui
gasconnant:

--Ah! te voila, j'ave uneu peur! tu se, il y a de la laucation!! Ah! je
t'en prepare un succe!

Saint-Albert etait abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!

C'etait tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour
quelconque, l'an passe, et qui se croyait ainsi autorise a tutoyer
l'artiste!

Le soir, pendant la representation, notre homme, poste au milieu des
fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargees de chauffer
le _succe de l'ami_ Saint-Albert!

Mais va te faire lan laire!

Le spectacle etait compose d'une piece en 3 actes pour lever le rideau
et d'un petit vaudeville en un acte, joue enfin par Saint-Albert "qui
l'avait cree a Paris". Dam! quand au milieu de la grande piece, le
public ne vit point l'etoile directoriale, il se mit a murmurer et crier
sur l'air des lampions "Saint-Albert! Saint-Albert!" Le regisseur se
presente, gante blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le
tapage qui allait crescendo se retire au milieu des "Albert! Albert!
bert ..." Saint Albert a moitie vetu entre en scene et va pour
s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout-a-coup, lui crie:

--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une
bourgade ici, he?

Tableau!

Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien
sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire
absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices
veulent bien passer outre.

Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux celibataires de sa
troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette
largesse faite a un point de vue _purement_ hygienique et, comble du
devouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont depenses de cette
facon-la, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne
consomme pas. Rien n'est drole comme de le voir jeter un louis sur le
comptoir de la vieille dame en lui disant:

--Tenez, payez-vous et a l'annee prochaine!


LE JOUEUR


Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!

Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare a qui on l'avait
signale comme "bonneteur" dam! tout le temps il brasse ou fait couper.

En wagon, vous lui dites bonjour, il vous repond:

Faisons-nous _cinq_ points?

Et vous n'avez pas eu le temps de dire: "Ouf" qu'il a deja installe une
valise entre vous et lui:

--Un valet! C'est moi qui fais.

A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et
vous souffle a l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de
faire un ecarte.

Si au milieu de la nuit, force de changer de train, vous attendez dans
une salle d'attente, le sommeil aux yeux:

Le joueur s'approche traitreusement de vous et vous tapant sur l'epaule:

--Une petite manille!

Quel raseur, ce cartonnier-la, il ne vous laisse jamais en repos.

Evitez le joueur enrage.


TYPES DIVERS


Je ne m'etendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le
temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se leve
pour demander.

--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me
chercher une brioche.

Un jour, elle a failli faire rater le train a un de ses camarades qui
etait alle lui chercher un baba.

Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent
dans leur chambre et entrant sans frapper:

--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....

Et elle s'installe.

Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la
duegne etourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose
dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient a 103
francs, a cause des depeches et des ports qu'elle a du debourser.

Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait a l'archeologue et
qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosites
architecturales des villes ou l'on passe.

Tantot, il vous force a grelotter dans les caveaux de l'eglise
Saint-Michel, a Bordeaux, tantot, il vous plante devant le _Pleureur_ de
la cathedrale d'Amiens et vous dit: "Hein? qu'est-ce que vous en dites?"
Un jour, il reclame votre admiration devant les vitraux de la necropole
d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez eviter
la contemplation prolongee de la grosse horloge a Rouen.

Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des fleches, des tours,
des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les
siecles y ont passe!

Et pour finir, je vous presente le farceur classique de toute bonne
tournee qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe,
celui qui chahute les bottines des locataires de l'hotel et met la
bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-etre
bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!

Une de ses plus droles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait a
l'eternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part a huit
heures, se fait mettre au reveil a sept heures et demie afin de rester
au lit jusqu'a la derniere minute se souciant peu d'avoir le cou sale
toute la journee.

Que fait le rigolo? il va a l'ardoise du reveil, efface le 7 et met un
5. Le lendemain matin, il faut voir la tete de la petite dame qui s'est
habillee quatre a quatre et qui, prete deux heures trop tot, n'a meme
plus le temps d'aller se recoucher!

Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournee!




LE SAC DE GERONTE

_A F. ROUVIER._


    Dans le sac ridicule ou Scapin s'enveloppe,
    Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope!

Ce distique monumental a ete commis par l'immortel Boileau et rebondira
de generations en generations, en compagnie d'une foule de grandes
verites _ejusdem farinoe_.

C'est Geronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il
faut bien que la poesie conserve quelque licence, meme sous la plume du
plus pedagogue des poetes.

Or, que ce soit le maitre ou le valet qui se dissimule sous la toile de
ce tres vulgaire recipient, il est evident que, pour jouer les
_Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions enormes est indispensable.

Nous avions monte, entre camarades, une representation a Rouen, au
theatre Francais, et devions precisement jouer, le soir, la piece
susdite, lorsque, dans la journee, je m'avisai que nous n'etions pas
pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours
des difficultes inouies a se procurer ces choses insignifiantes par
elles-memes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scenes.

--Assure-toi du sac, dis-je a mon ami Barral, qui remplissait le role de
Geronte.

--Oh! un sac! Il n'y a pas a s'en preoccuper, me repondit-il, ce sera
bien le diable si, a Rouen, ou on a surement joue les _Fourberies_ plus
d'une fois, il ne s'en trouve pas un.

--Oui ... mais on nous donnera peut-etre un sac trop petit pour
t'enfermer completement, tu es plus grand que le commun des mortels.

--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immediatement.

--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire....

Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse
_pouche_, comme on dit en Normandie.

Le soir, avant d'entrer en scene, je lui demandai: Et le sac?...

--Je l'ai.

--Parfait.

Je jouais Scapin, naturellement.

La scene du sac arrive, et aussi le moment ou, allant le chercher dans
la coulisse, le malin valet dit a Geronte:

"Il faut que vous vous mettiez la-dedans, et que vous vous gardiez de
remuer en aucune facon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet
de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis,
jusque dans votre maison, ou quand nous serons une fois, nous pourrons
nous barricader, et envoyer querir main-forte contre la violence."

Je deroule le sac dans lequel Geronte est entre ... et quelle n'est pas
ma stupefaction, de voir sur la toile, ecrit en lettres enormes:

    BERNARD

    GRAINETIER

    A ROUEN

Naturellement, de la salle on lit en meme temps que moi, et force est
d'interrompre la piece, spectateurs et acteurs etant pris d'un fou rire
qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarite se calme et je dis tout
bas, a mon camarade: Retourne-toi.

Mais, fatalite etrange! de l'autre cote du sac, apparait de nouveau,
persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle:

    BERNARD

    GRAINETIER

    A ROUEN

Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public
apercoit, confus et embarrasse, l'honorable et obligeant commercant M.
Bernard, fort connu a Rouen, lequel se dissimulait cependant de son
mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scene.

Ce n'est pas tout.

Le sac entierement deroule n'allait qu'a la ceinture de mon immense
Geronte; aussi, chaque fois que je lui disais en _a parte_: "Cachez-vous
bien ... ne vous montrez pas", c'etait dans la salle des eclats de rire
spasmodiques, auxquels succedaient des salves d'applaudissements....

Evidemment Moliere n'avait pas prevu cet effet-la!

Oh! cette representation, quel souvenir! Heureusement que nous etions
tres bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fumes donc
quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville
grincheuse il aurait fallu s'en aller.

Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, casses, goutteux,
cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous
rappelant la representation des _Fourberies de Scapin_, dans la patrie
de Corneille.




CONCERT-EXPRESS

_A Ernest MULLER_


La scene se passe a Arcachon, cette jolie station balneaire du golfe de
Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale
et les huitres exquises ont fait une des reines du littoral.

C'etait pendant la saison estivale de 187...

J'etais en representations au Casino.

Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que
jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra.

Une ouverture, une poesie comique, une valse, un soliloque, un
quadrille, un monologue, etc., etc., c'etait peut-etre horriblement
monotone, mais je ne m'en plaignais pas.

Maintenant une parenthese ... necessaire.

Le maire d'Arcachon etait alors M. Deganne, riche proprietaire, lequel,
par ses gouts artistiques et son amour du Beau, pouvait pretendre a bon
droit a l'estime et a la reconnaissance de ses administres. (Ah!
versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres
deniers un theatre fort beau qui, peut-etre a cause de sa situation un
peu excentrique, n'a jamais ete bien frequente.

Tous les ans, la petite plage gasconne est honoree de la visite de S. M.
la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale
habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La presence
de la mere de l'infortune Alphonse XII ne contribue pas peu a
l'animation d'Arcachon.

Or, tous les ans aussi, on profite du sejour de la Reine, pour organiser
une grande fete, en son honneur; cavalcade, mats de cocagne, joutes sur
le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc.,
etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays.

Au mois de septembre de cette annee-la, M. Deganne, le maire-impresario
(comme Montbars dans _le Mari de la debutante_), se dit:--"Que
pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour derider le front royal?"

Et, se rappelant bien a point le gout fort prononce que la reine avait
toujours montre pour l'art cher a M. Talbot, il se dit, apres avoir
pousse le "_Eureka_" classique: "Que la comedie soit jouee!"

Il prit sa bonne plume de Tolede et manda les comediens ordinaires de Sa
Majeste ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les
premiers sujets du theatre francais de Bordeaux.

Apres avoir murement reflechi, pese et juge chaque piece qu'on lui
offrait, pour savoir si elles etaient assez anodines et incapables
d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine
Isabelle, _ad usum puellarum et Reginae_, Monsieur le maire arreta
definitivement son choix sur _L'Ete de la Saint-Martin_, la spirituelle
comedie des spirituels Meilhac et Halevy, et sur _le Mari de la veuve_,
la charmante piece de Dumas pere.

En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine desirant se coucher
de bonne heure.

C'etait bien, mais ce n'etait pas tout; rien que de la comedie aurait pu
ennuyer Sa Majeste, et de petits airs, pas longs, de fraiches ouvertures
jouees entre chaque piece, ca ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui
songea immediatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe
et Thalie ensemble, ca devait aller comme sur de bonnes petites
roulettes.... Eh bien, non, ca n'allait pas comme sur de bonnes petites
roulettes, il y avait un empechement.

A cette soiree de gala n'assistaient que des _invites_, munis de cartes
colorees portant la griffe de l'hote, car, recevant dans son theatre, M.
Deganne etait chez lui et par consequent l'amphitryon; donc, impossible
au vulgaire de penetrer dans le sanctuaire sans le Sesame, represente
par un bout de carton.

Lorsque M. le maire parla d'envoyer querir les violons, ses adjoints lui
firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le
public de l'orchestre du Casino. En effet, la representation de gala
n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilegies, il
restait encore un nombre considerable de gens, baigneurs, touristes,
habitants, qui n'auraient su de la sorte ou passer leur soiree; donc,
faire ainsi relache au Casino eut ete un acte autocratique, et sous la
Republique ... mais passons.

--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille
Burdigala! s'ecria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le
front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.

Comme il etait abime dans ses tristes reflexions l'impresario officiel
apercut a travers les vitres de sa fenetre, sur le mur voisin, une
affiche du Casino ou s'etalait ce nom: Galipaux.

--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce
n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont
parfois des idees.

Galipaux, mis au courant de la situation, fut egalement de l'avis de M.
le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi a remplir une
soiree.

--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ...
en villegiature a Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait
vous seconder?

--Si! Et me rappelant bien a point que la veille, j'avais prete mon
concours a un pauvre diable de pianiste qui avait organise un concert
dans les salons du Grand-Hotel:--J'ai votre affaire, dis-je a M.
Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage.

Je vole a l'hotel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essouffle dans sa
chambre, au moment ou il faisait sa malle.

--Vous partez?

--Oui, ce soir.

--Non, pas ce soir.

--La voie est encombree!

--Pas ca, vous jouez avec moi au casino.

--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop
chere, et ...

--Voyons, une journee de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un
cachet; je sais bien que ce n'est pas le Perou, ce n'est qu'Arcachon,
mais enfin....

Et je lui racontai ce qui se passait.

La situation exposee, il me dit:

--Eh bien, j'accepte; mais a la condition que je prendrai le dernier
train pour Bordeaux.

--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir reussi.

Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasme, m'ouvrit
ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les
affiches (il n'y avait pas de temps a perdre, le concert etant pour le
soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le
directeur _echarpe_ m'offrit gracieusement une invitation a la soiree de
gala.

J'acceptai avec plaisir.

Le soir, arrive de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se
_faisait les doigts_.

--Deja arrive, peste! pas en retard!

--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10.

--Hein!!!

--Oui, le dernier train part a 9 h. 10 et je le prends.

--Comment!

--Dame, vous me l'avez promis.

--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas!

--Je vous ai prevenu.

--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dine fort tard, le monde
n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2.

--Tant pis.

--Cependant ...

--Alors, je m'en vais tout de suite.

--He, la, ne faites pas ca!

Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien presse.

La sueur perlait sur mon front.

Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'etre pianiste
etait, de plus, entete comme un ane!... Insister eut ete inutile, sa
decision etait irrevocable.

Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au theatre Deganne assister a la
representation extraordinaire; je ne suis pas fache de voir comment les
artistes de Bordeaux vont interpreter ces pieces.

--Allons, allons, commencons, me dit l'instrumen ... triste.

--Commencer!!! a 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la
salle; le gaz vient seulement d'etre allume, les huissiers ne sont meme
pas a leur poste.

--Non, non, commencons ... ou je m'en vais.

--Oh! la ... ouf! eh bien, commencons ... c'est raide, enfin!

Je regarde par le trou du rideau et j'apercois une famille entiere, le
pere, la mere et deux enfants de sexe different, qui entrait.

--Attendez, au moins, que ces gens-la, qui ont dine de bonne heure,
parait-il, soient assis.

--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier.

--Allons, frappez!

Le rideau se leva melancoliquement,

Les quatre personnes qui venaient a peine de prendre place, crurent que
c'etait pour une manoeuvre ... de la derniere heure, car ils ne firent
pas grande attention, mais, la rampe levee et trois nouveaux coups de
marteau redresserent leur tete.

Ils apercurent alors devant eux, sur la scene, un monsieur en habit,
qu'ils ne purent prendre pour un regisseur venant faire une annonce,
car ayant vite salue, le pianiste etait deja sur le tabouret, prestement
exhausse.

Ses doigts tomberent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquerent
energiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise
n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour
savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme
un eclair; ce jour-la, l'andante de Herz fut jouee _prestissimo_.

--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez
d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de
la justesse du piano.

--Il parait qu'il etait en retard, hasarda la jeune fille.

--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesure, pour un accordeur,
ricana la maman, heureuse a l'idee de passer une soiree au spectacle.

--A vous! me cria l'agite.

--Attendez ... un couple qui entre.

--Oh! mon Dieu ... la ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas
long, he?

--Craignez rien.

J'entre comme un fou, et lance mon titre:

    LES JEUNES FILLES, poeme de Daudet.

    Nous avons tous, petits ou grands,
    Ici-bas, des gouts differents,

--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse.

    Chacun le sien, dit le proverbe:
    Les anes aiment le chardon.

--Je vais manquer le train!

    Nous, nous aimons mieux le mouton,
    Et le mouton prefere l'herbe.

--Passez-en!

Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poesie, dite
devant six personnes. Le dernier vers acheve, je salue et me retire
posement, lorsque je me heurte a quelque chose. Je crois tout d'abord me
tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est
mon satane pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est
precipite sur la scene et m'a rencontre. Deja installe au piano, il
commence _La danse des fees_, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus!
pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum!

Je commence a m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse,
comme une trombe,

--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je.

--J'ai fini.

--Pas possible!

--Si fait. A vous!

--A moi!!! et je sors de scene!

--Non, c'est moi.

--Ensemble, alors.

Comme je resistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en
songeant a l'acte d'insenseisme que nous commettions, et j'annonce:
"_Les Ecrevisses_", en pensant a toute autre chose.

Vous dire l'effroi des rares spectateurs egares dans la salle, est chose
impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous depeindre la
stupefaction profonde, melee d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure
de ces gens-la. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient,
hebetes, comme on devisage des hallucines, atteints de la danse de
Saint-Guy; c'etait de la terreur. Nous avions l'air d'affoles,
d'hysteriques, de gens possedes d'un demon invisible qui les pousse
malgre eux a agir. Nous semblions mus par un ressort electrique et
mysterieux.

C'etait de l'Edgard Poe, tout pur.

Les huit premiers vers recites:

--Passez deux strophes, me cria l'enrage musicien.

    C'etait ma derniere soiree.
    Quand vers six heures moins le quart....

--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste.

Enfin, la poesie repetee, comme l'eut fait un enfant presse d'aller en
recreation, je rentre dans la coulisse, aneanti et tombe dans un
fauteuil. J'etais en eau! Je m'eponge en soufflant: faisons ... un
arret.

--Un entr'acte! tressaute ce predecesseur de l'homme-cheval. Vous n'y
pensez pas!

Et il bondit sur la scene.

Je parviens a retenir un pan de son habit:

--Grace, grace! suppliai-je a genoux.

Le pan m'echappe, et l'homme etait au piano.

Tout le monde connait la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel
mouvement endiable ce morceau doit etre joue, sans quoi il perd son
caractere. Eh bien! je defie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a
cependant un merveilleux doigte, de jouer cette page avec une rapidite
aussi vertigineuse, une nervosite aussi intrepide, un entrainement aussi
diabolique que celui de mon complice. C'etaient des gerbes
eblouissantes, d'inepuisables scintillements, une sarabande de croches,
un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de
cascades musicales: absolument fantastique!

Mon pianiste-telegraphe sorti de scene, sans meme revenir saluer les dix
personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur
son sac de nuit et fila sans meme prendre le temps de me serrer la
main.

Enfin, apres un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je
pouvais dire: l'_Obsession_.

Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce
monologue quasi-lyrique avec une celerite digne de mon acharne pianiste.
Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui
emportait l'homme-foudre. J'etais rassure, il n'avait pas manque le
train, mais, a mon avis, il aurait mieux fait d'aller a Bordeaux a pied,
il serait peut-etre arrive plus tot.

Le concert se termina a neuf heures, alors que le monde commencait a
remplir le Casino.

Je me sauvai comme un fou pour eviter les horions dont le public avait
le droit de me gratifier.

Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai
dans le Parc ou je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu
d'air frais ... bien gagne.

--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller a la
representation de gala.

J'arrive au controle, on me dit:

--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino?
Depechez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ca va commencer.

--C'est meme fini!

--Ah, bah!

Et j'entrai prendre place, au grand ebahissement des huissiers qui n'en
revenaient pas.

Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient
assiste au Concert-express, six avaient fait demander le medecin.




UNE RECEPTION

_A Leon RICQUIER._


De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus
foudroyante est certainement la rage du theatre.

Ce genre d'hydrophobie est peut-etre le seul devant lequel la science de
Pasteur resterait impuissante.

Oui, tout individu pique de cette tarentule peut se considerer a bon
droit comme f...lambe, la piqure est venimeuse.

En effet, on a vu des artistes, ayant amasse un petit pecule, renoncer
a l'Art, a ses pompes et a ses oeuvres, autrement dit a ses succes et a
ses vestes, se retirer de cette vie, fievreuse et agitee s'il en fut,
avec le desir bien arrete de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot
au feu en diable, et moins de cinq ans apres, remonter sur les planches,
tant le feu sacre qui semblait eteint chez eux etait encore vivace.

Du reste, on n'a qu'a jeter un coup d'oeil sur le passe: combien de
comediens, je parle seulement des grands talents, ont joue tard sur
leurs vieux jours, ne consentant jamais a prendre un repos bien gagne
et, se croyant toujours jeunes, ont affronte gaiement le feu de la
rampe!

La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Moliere,
mourant en scene, en prononcant le fameux _juro_ d'Argan, sont restes
sur la breche en depit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et
quand meme.

Malgre ou peut-etre meme a cause des difficultes inouies, des obstacles
insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des deboires
sans fin qu'on eprouve dans la carriere dramatique, il se trouve un
nombre considerable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression
d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent a des gens qui n'ont
pas de souliers.)

Ces malheureux assoiffes de gloire, qui ont souvent toutes les
facilites ... pour faire autre chose que du theatre, et auxquels on ne
saurait trop repeter le vers de Boileau:

    Soyez plutot macons si c'est votre metier.

menent pour la plupart une existence bien miserable. Ils servent les
trois quarts du temps de souffre-douleur a leurs camarades et on se
demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer.

Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son
parti en brave et a renonce, pour quelques temps du moins, a la
decevante et trompeuse carriere theatrale, pour une plus lucrative et
plus calme: il s'est fait teinturier.

C'est a present un homme de couleur.

Si vous le voulez bien, nous le nommerons Cameleon: ca nous rappellera
son metier.

Donc, Cameleon sentit un jour chez lui une vocation irresistible pour
l'art dramatique; ca lui etait venu tout d'un coup, comme l'attaque
d'apoplexie.

Mais il n'etait pas encore bien fixe sur le choix du genre qu'il
adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait.

Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi
de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idee
d'aller consulter les artistes du theatre du Palais-Royal!!!

Ce ne fut pas la, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration....
Mais n'anticipons pas.

Cameleon enfreignit donc le dur reglement du theatre et, soudoyant a
prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien severe mais juste du
Temple de la Gaite (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la
porte d'ordinaire obstinement close au _profanum vulgus_.

Arrive au seuil du "Bain a quatre sous", il frappa bien timidement, le
_povero_, et recut un "entrez" pousse par huit gaillards dont les voix
tonitruantes clouerent sur place mon pauvre Cameleon, qui, pressentant
sans doute son etat actuel, changea de couleur.

Mis au courant de la situation et lorsque le jeune neophyte eut adresse
sa requete, le Bain, par la voix de son secretaire, le machiavelique
Numes, repondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se reunir et que
le comite lui ecrirait le jour ou il pourrait venir passer l'audition
demandee.

Cameleon radieux partit enchante et ne dut pas dormir beaucoup cette
nuit-la!

A peine avait-il referme sur lui la porte du Bain, que tous les
baigneurs eclaterent en sourdine, a l'idee de la bonne farce que l'on
allait jouer au naif, a ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la
comedie, il suffisait de monter sur les planches.

L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y
assisterait.

Maintenant, une explication necessaire et que le lecteur a deja du
chercher.

Qu'est-ce donc que le "Bain a quatre sous?"

Voici: personne n'ignore que le theatre du Palais-Royal n'a rien de
commun avec la salle du Trocadero, en tant qu'espace, bien entendu.

Or, la salle etant extremement exigue, on ne se fait pas une idee de ce
que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du theatre
qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux
blancs: les coulisses!

Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont reduites a cinq seulement
plus une pour les choristes la-haut, la-haut.

Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on
empile tous les autres dans la meme: Le bain a quatre sous! Nom bien
caracteristique et qui s'explique de lui-meme. On attribue a Lassouche
la paternite de cette expression; un jour que, recevant une visite
(jadis!!!) il s'ecria: "Montez-donc la haut,--_au bain a 4 sous!_"

En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le
deshabille qui y regnent.

A present le lecteur en sait autant que moi.

Le jour de la reception arriva.

On jouait alors _Divorcons_. L'examen devait avoir lieu pendant un
entr'acte, afin que tous pussent y assister.

Une petite mise en scene avait ete preparee pour cette ceremonie.

Ainsi, devant l'unique fenetre de la loge (qui permet qu'on n'etouffe
pas tout a fait), on avait cloue de grands journaux qui allaient du haut
en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisee, on
avait dessine au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eut pas
d'erreur, on l'avait ecrit dessous.) Au haut de la fenetre, on avait
attache un petit buste de la Republique (?) qu'on avait trouve dans un
placard; a droite et a gauche, deux portants pris en bas, et par terre,
tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec
tous les becs de gaz allumes: c'etait complet.

A neuf heures, Cameleon se presente.

Un fremissement d'aise passe sur tous les visages.

--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux.

--Non.

--Voyons, venez ici qu'on vous arrange.

--Comment?

--Savez-vous vous faire une tete?

--Hein?

--On vous demande si vous savez vous maquiller?

--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose.

--Deshabillez-vous.

--Que je me ...

--Oui, deshabillez-vous, nous allons vous grimer.

--Est-ce bien utile?...

--Je crois bien ... pour voir si vous avez la "gueule" lui dit Numes,
d'un ton serieux.

--Ah! bon, bon, murmure Cameleon, convaincu.

Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appele
generalement saindoux; apres, une couche de blanc gras bien etalee
recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le
tout et on commence alors a lui faire une tete aupres de laquelle celle
qui surmonte les epaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean.

--Mets du rouge, dit Pellerin.

Et Numes lui dessine un rond rouge, grand comme une piece de cinq
francs, sur chaque joue.

--N'oublie pas le bleu, fait Garon.

Et Numes de border d'un beau bleu ces deux circonferences rougeatres.

--Eh bien, et le crepe? ajoute Numa.

Ce bandit de Numes colle alors avec du vernis, du crepe dans les
sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des
favoris, je ne sais meme pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le
nez, pour simuler quelques poils follets.

--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.

Et le coupable Numes d'ajouter en long, en large, en travers, en biais
de grosses raies marron qu'on aurait apercues a dix kilometres; le
malheureux avait l'air d'un prisonnier derriere les grilles de son
cachot.

--Sapristi, il n'a pas de perruque!

Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la
plus genante des perruques, que l'assassin Numes appliqua sans mot dire
sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.

Le premier acte de _Divorcons_ termine, les autres artistes monterent;
ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter
Hyacinthe, venu d'Asnieres expres, Lheritier, Montbars et votre
serviteur qui venait pour la premiere fois, depuis son engagement, ce
qui lui donna une rude idee de la dose de melancolie qui regnait dans le
theatre ou il entrait.

Vous dire _l'epatement_, c'est le mot, des nouveaux arrives, a la vue de
cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur
une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'etant
pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine a
tenir mon serieux.

--Allons, commencons vite, dit Daubray.

Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stearinesque et, apres
avoir salue ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.

--Que savez-vous?

--_La Greve des Forgerons_.

--Ah! en francais? interroge Calvin.

Plet se roule.

--Dame! fait Cameleon, qui commencait a etre abruti.

--Dites-nous la.

Il commence.

A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui
etaient assis sur des chaises placees en rang, comme pour entendre
quelque chose de serieux, se levent, lui tournent le dos et vont dans un
coin de la salle, se former en rond.

Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation,
il s'arrete un instant.

--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury delibere.

Il continue; tout le monde sort et le pauvre naif reste seul, en train
de dire la poesie de Coppee.

Quelques instants apres, le jury qui etait sorti pour s'esclaffer a son
aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne a l'aspirant
artiste:

--Dites-nous le meme morceau en auvergnat.

Plet tombe par terre.

--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:

--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera breve; voichi:

--Ah! bon, et Cameleon fit ce qu'on lui demandait!

--Assurement, c'est tres gai, la _Greve des Forgerons_, dit Numes, mais
n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du meme genre, moins
grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est tres
bien _J'aime pas l'veau_ et ca entre bien dans vos cordes. C'est de
Milher et de moi, je m'etonne que ce morceau ne fasse pas partie de
votre repertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?

--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Cameleon.

--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.

Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_.

--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le
troisieme?

--Non, monsieur.

--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait
que des etudes superficielles.

La chansonnette chantee au milieu de rires difficilement contenus, Numa
dit a Cameleon:

--Pourquoi ne pas etre franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire
tout de suite: "Je suis eleve de Duprez!"

--Mais, monsieur, repond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de
lecons de personne.

--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.

--Si, si, fait le chanteur flatte.

--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ...
je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne
faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.

Plet se tord.

--La, a present, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de
fond et recommencez a chanter ... mentalement.

Et Cameleon de regarder le mur en gesticulant en silence.

Ah! c'est la qu'on en a profite pour rire un peu.

Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts
sortaient n'y tenant plus.

--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!

--Quelle physionomie mobile, ce garcon-la!

--La, maintenant, recommencez, de profil.

--Bien, bien, non, de l'autre cote!... oui, la ... comme ca.

--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.

--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.

La sonnette de l'entr'acte retentit.

On abregea par force cette nouvelle inquisition.

--Mon cher ami, nous vous delivrerons demain un certificat avec toutes
nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le
regisseur general, et vous vous presenterez ensuite chez M. Briet, le
directeur ... vous etes sur de votre affaire.

L'acte recommencait.

Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Cameleon trouve
encore des ennemis.

--Pour vous demaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.

Tout le monde sait que l'eau est impuissante a enlever le fard; on
n'arrive a se nettoyer bien completement qu'avec du cold-cream.

--Quant au crepe, ajoute le feroce Numes, c'est bien simple; faites-vous
raser les sourcils; nous, la premiere fois, c'est ce que nous avons
fait.

Le bien a plaindre Cameleon, desireux d'aller respirer un air pur,
reconfortant et qui put le remettre de toutes ces emotions, sortit
precipitamment avec son fard et son crepe sur la figure.

Si on ne l'a pas arrete ce soir-la, c'est qu'il y a un Dieu pour les
naifs.

Le lendemain, muni de la bienheureuse petition, il se presenta chez les
directeurs en agitant triomphalement son certificat.

MM. Briet et Delcroix detruisirent les beaux reves de Cameleon en lui
apprenant qu'on s'etait f...u de lui.

Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Cameleon cherche partout
Numes pour le tuer.




DECEPTION

_A Leon LAMQUET._


Un beau matin du mois de mai de l'annee derniere, je recus une lettre
dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.

--Cette missive ne m'est evidemment pas envoyee par un chaudronnier, me
dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous etes
comme moi, mais quand je recois une lettre de quelqu'un qui m'est cher
ou d'une personne inconnue, avant de decacheter la lettre, je me livre a
un vrai petit travail; je la soupese (ce n'est pas que j'aie l'habitude
de recevoir des lettres chargees, helas!) je la flaire, je tache, si je
ne connais pas l'ecriture, de deviner l'envoyeur, d'apres le nom du
quartier estampille sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis
suffisamment intrigue que je me decide a l'ouvrir.

Aussi ne fis-je sauter le cachet armorie que j'avais devant moi qu'apres
m'etre vainement demande: De qui?

Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui
enorme. Car, dechiffrer des hieroglyphes n'est pas mon fort, et les
pattes de mouche que j'avais devant les yeux etaient de purs casse-tete
chinois.

Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupconnent pas capable, je
parvins a deviner ceci:

    "Monsieur,

" J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche
dernier, dans un concert au Trocadero."

" Fort desireuse de vous connaitre et ayant absolument besoin de vous
voir pour vous parler d'une chose qui vous interessera, je vous supplie
de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la
matinee."

     "_Signe_: Mlle FONTANGES."
     Rue de M***.

--He! he! mais voila, dis-je, qui est du dernier galant.

Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.

Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas a en douter.
C'est clair comme le jour.

Ah! mais ce n'est pas tout ca. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the
question!_

Est-ce serieux? Je n'y crois guere. Un rendez-vous, a moi! non, ce n'est
pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune
m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on recoit des
rendez-vous d'une inconnue.

Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades
qui iront roder aux abords de la maison indiquee et se gausseront tout a
leur aise de ma folle naivete.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait
dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.

Et de dechirer le billet qui avait trouble un moment la quietude de mon
ame.

Mais cependant, s'il etait vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait
remarque? Apres tout, il n'y a rien la de si extraordinaire, et on a
assurement vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au
theatre Beaumarchais.

C'est egal, une jeune fille ... ecrire a un artiste ... c'est risque!
Enfin, tant mieux.

Je ne songeai plus alors qu'a cette aventure et la journee qui me
separait du bienheureux moment me parut interminable.

       *       *       *       *       *

Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-la on n'eut pas de
peine a me reveiller.

Ce fut l'une des rares matinees ou j'assistai au lever du joyeux Phoebus.

Ma toilette fut cependant longue, malgre mon impatience, car jamais je
n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.

    ... Mon crane etait couvert
    D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.

Mon vetement etait irreprochable de chic.--On me l'avait apporte le
matin meme, heureux hasard. On se serait mire dans le vernis de mes
bottines et mes gants eussent ete envies par le plus elegant sportman;
bref, j'etais tout a fait copurchic, comme on dit maintenant.

Je consultai fievreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel
quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M...
donnait dans l'avenue des Champs-Elysees.

--Allons, allons, le coup de fer n'etait pas de trop!

Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.

Enfin une voiture passa, elle etait jaune!!

Mauvais presage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon
fait. Je l'arretai. Du reste la carrick de l'automedon etait vert,
couleur de circonstance.

Nous roulames. Arrive a la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arreta
devant une maison qui detonnait au milieu des autres.

Elle etait de modeste apparence, a l'encontre de celles qui
l'entouraient. Et je m'etonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de
ces aristocrates. Elle semblait, la, l'oubliee, la Cendrillon en pierre
de taille.

Mais n'ignorant pas que dans les petites boites sont les ... je passai
outre. Je jetai le nom au concierge et m'appretais a jouir de cette
nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbere me
cria:

--Pas par la ... au 3e, a gauche, le petit escalier au fond de la cour!

Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis peniblement.
Je ne vous decrirai pas la solennite de l'escalier ... d'abord parce que
ca vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier etait
tres loin d'etre solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il etait
laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en
bois non cire, et je m'arretai devant une petite porte sur laquelle une
carte de visite eclatait.... C'est bien la ... je tirai discretement la
patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma
toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.

Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre ou mes yeux
furent aussitot attires par une Leda en marbre blanc.

Peu d'instants apres, la soubrette, a l'air degage, ouvrit une porte
cachee par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la
chambre de sa maitresse.

Ce que j'apercus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!...
je ne vis rien ... si, une obscurite complete ... a tel point que,
voulant faire un pas, je trebuchai, sur une marche traitresse....

--Venez! soupira une voix alanguie.

Et, comme j'ecarquillais les yeux pour distinguer quelque chose:

--Par ici!

Et l'on me prit la main pour guider mes pas incoherents.

Cependant, je commencai doucement a me rendre compte des etres a la
faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide eclat etait encore
tamise par l'epaisseur d'un verre rouge.

En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutot ce que je sentais ...
c'etait l'odeur troublante de ces pastilles du serail que mon invisible
interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!

Apres m'etre excuse d'arriver en retard ... histoire de dire quelque
chose, car j'etais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le
plaisir....

C'est egal, a ce moment je devais etre bien drole, car je parlais au
hasard, ignorant si on etait devant ou derriere moi.

--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mysterieuse inconnue, je vous
prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma demarche, mais je voulais
vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments
d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense a vous.

--Mon Dieu, madame!

L'obscurite absolue qui nous entourait me permettait de rougir a mon
aise.

--Oui, je tenais a vous parler moi-meme, car une lettre, helas! ne vous
aurait pas dit ... (la un soupir gros de promesses).

--Que votre vie est agreable, reprit-elle soudain, vous allez de fetes
en fetes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous
desire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! etre artiste!
quel reve!

--Je ne vois pas encore, madame....

--Et les femmes, me dit-elle tout a coup en me saisissant les mains. Ah!
les femmes! combien seraient heureuses d'etre la preferee; mais vous
allez voltigeant de la blonde a la brune, sans vous soucier, petits
libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.

--Oui, mais dans tout cela....

--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles,
de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos
coulisses?

--Mais oui....

--Et appele dans le monde, comme vous l'etes tous les soirs, vous
coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez la des femmes du
meilleur monde, j'en suis sure?

--Assurement, mais ...

--Eh bien, j'ai pense que vous pourriez m'etre utile, en priant toutes
ces aimables et jolies femmes que vous frequentez, de s'adresser a moi
pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens a leur disposition:
savons dulcifiants, creme onctueuse, poudres de riz, vinaigre de
toilette, nakara des Indes, lait antephelique, pommade Dupuytren, iris
de Florence, mais surtout, ma specialite, l'eau dentifrice qui a la
propriete de blanchir les dents et de rougir les levres.

Je renonce, chers lecteurs, a vous depeindre l'ahurissement que me causa
cette reclame inattendue, recitee avec une volubilite aupres de laquelle
celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.

Et voila donc pourquoi je m'etais fait beau et avais pris une voiture
pour arriver bien vernis et tout frais!

--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de
cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz
et un flacon de mon eau dentifrice.

L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:

Apres vous etre lave les dents, comme d'habitude, avec de la poudre
ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant verse une goutte de
cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que
voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait deja bourre mes poches
de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que
je disparaissais entierement dessous.

Mon ebahissement ne me quitta que chez moi, ou j'etais rentre, sans meme
m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosite, j'essuyai cette
fameuse eau; apres l'operation que je fis avec soin, je m'apercus, o
desespoir, que j'avais les _levres blanches et les dents rouges!!..._




LES INITIALES

_A Georges PEYRAT._


--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de reveiller tout
a coup.

Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba
pantalon, habit, chapeau, qui trainaient par terre, et s'asseyant sans
plus de facon au pied de mon lit--bien qu'un siege vacant ne fut pas
introuvable--il aborda carrement la question, me lancant a
brule-pourpoint cette phrase traitresse:

--Que fais-tu ce soir?

--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre cote pour montrer
a mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir
et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.

Mais, helas, Jules etait comme l'avare Acheron!

--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmene avec moi chez
madame de Saint-Girieix.

--Pourquoi faire?

--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle
donne ce soir un bal splendide dans son hotel, avec kermesse et tout le
tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de
leur devouement pendant cet incendie terrible qui a detruit une partie
de Berne! Mais on ne parle que de cette fete; ce sera absolument
feerique, il faut y venir!

Judic vendra des peches, Granier des bretelles, Leonce doit faire du
trapeze a 6 metres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte
sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on
dirait, ma parole que tu ne comprends pas.

--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon
ami, a qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma
profonde antipathie pour ces petites fetes choregraphiques, tu viennes
m'inviter a en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est egal, je
te remercie du choix, mais je ne puis....

--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, a present
surtout que j'ai annonce ta venue a madame de Saint-Girieix. Ce serait
joli ... tu me ferais passer pour un farceur!

--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empechement imprevu....

--Sont des cliches uses, mon cher.

--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose a
faire qu'a te demander de me presenter.... Dans ces soirees-la, c'est a
peine si la maitresse de la maison regarde les gens qu'on lui
presente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ca qui ...

--Voyons, ce n'est pas serieux, ce que tu me dis la.

--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, ecoute et suis
mon raisonnement:

La foule m'enerve, ce soir, on s'etouffera; tu sais quel mal je me donne
pour collectionner dix pieces de vingt sous et tu n'ignores pas que
pour tenir tete aux assauts nombreux des jeunes bouquetieres, aux
sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc.,
il faut pouvoir posseder une certaine quantite de ces petits papiers
bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extremement
fatigue et tu trouveras bon....

--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre a dix heures,
nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous
coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?

--Ah! que le diable t'emporte! je m'etais jure de ne pas sortir ce
soir.... Eh bien, oui, la! j'irai, mais a une condition _sine qua non_.
C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne
m'obligeras pas a danser la moindre polka?

--Soit!

       *       *       *       *       *

A dix heures precises, Jules arrivait sous les armes, claque et camelia
compris.

Vingt minutes apres, nous descendions de voiture devant le perron de
l'hotel de madame de Saint-Girieix.

Lanternes venitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle,
petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet
d'eau colore en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref,
rien ne manquait.

Nous montames au salon de danse.

Je ne sais si vous etes comme moi, mais rien ne me semble drole comme de
voir cirer le parquet a un tas de gens essouffles, rouges comme des
tomates et suant sang et eau; ils tournent deux a deux, sans se parler
et avec la dignite de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ca m'amuse
toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la
choregraphie est un sens qui me manque!

J'etais donc dans l'embrasure d'une fenetre, en train de contempler les
minois plus ou moins chiffonnes, lorsque Desgranges, levant son archet
magique, donna le signal de la danse. Les couples se formerent.

J'apercus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le
college, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Venus,
quoique moins decolletee.

La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous
deux s'enlacerent pour la valse qui preludait.

Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans
le tourbillon des danseurs. Une polka remplaca la valse, une scottish
succeda a la polka.

Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les
duegnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame seche et jaune, et qui
dut etre fort bien en 1812, sourire derriere son eventail.

Je n'y pretais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien
d'extraordinaire en elle-meme, lorsque un eclat de rire formidable me
fit reporter les yeux au meme endroit. Je vis alors trois ou quatre
dames, a droite et a gauche de la sus-indiquee, riant a gorge deployee.

Qu'etait-ce donc?

Elles se penchaient a l'oreille de leurs voisines pour leur faire part
de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientot
l'hilarite devint generale; ce fut comme une trainee de poudre, toute la
rangee des matrones etait en ebullition; ces bonnes dames se tordaient
dans des convulsions impossibles a decrire; elles avaient toutes l'air
d'etre atteintes de la danse de Saint-Guy. C'etait inenarrable!

Enfin, grace a l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de
designer des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un
groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette
joie generale: la danseuse d'Octave s'etait, sans s'en etre apercue,
assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait garde
accrochees les gigantesques initiales de son cavalier, qui
s'appelait--horrible fatalite--Octave Quesnel ... et pas par un K!




TENOR ET PRESTIGIDITATEUR

_A E. MANGIN._


C'etait au chateau de Compiegne en 184... Louis-Philippe voulant
celebrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus
qui, fit venir les artistes de l'Opera-Comique pour jouer une piece de
leur repertoire sur le theatre royal.

Les acteurs se rendirent a cet ordre et obtinrent un grand succes avec
le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur,
enfin.

L'etoile de la petite troupe etait M-S, le fameux tenor qui, a cette
epoque, faisait tourner toutes les tetes feminines et dont la renommee
etait alors considerable.

M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait
a son tres beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile
des prestidigitateurs.

L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire
sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou
jongler avec huit assiettes sans les casser ... etait pour lui l'enfance
de l'art.

Aussi tenait-il a sa reputation de physicien autant qu'a son renom de
chanteur ... qui sait meme ... s'il ne faisait pas comme Ingres et
Rossini!

Le soir de cette representation a la cour, Louis Philippe fit servir aux
artistes un souper merveilleux.

Inutile de dire quel entrain et quelle gaite regnerent a ce festin!
Tout le monde, heureux du succes obtenu, etait en verve, aussi eclats de
rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles
partaient comme des fusees; c'etait un vrai feu d'artifice d'esprit!

Au Champagne, le moment des toasts arrive, on but naturellement a la
sante du roi, a sa cordiale reception, aux artistes, a leur talent, leur
education, bref, on but beaucoup.

--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le
moment opportun de nous derider un peu en entonnant l'une de ces
vieilles chansons de derriere les fagots, de celles qu'on ne chante qu'a
mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S?

M-S ... jusque-la distrait, preoccupe et dont le regard trahissait une
vive inquietude, ne quittait pas des yeux madame C... la duegne de la
troupe.

Et voici pourquoi:

Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguees, madame C...
avait un terrible defaut, elle etait gourmande, oh! mais la! au point
que proverbiale etait sa gourmandise. La patisserie surtout avait le don
de l'emouvoir.

Pour elle, une tarte a la creme etait un attrait irresistible et le
baba juteux lui eut fait commettre des bassesses. Malheureusement,
madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, eclairs et
madeleines; non, sa faim difficilement mais a la longue assouvie, a
l'instar de la prevoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les
repas suivants; aussi ne voulant pas laisser echapper une si belle
occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains,
meringues et echaudes! Ses voisins de table, camarades de theatre,
avaient beau lui dire, a l'oreille:

--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez
combien notre profession est decriee? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi
prise aux mauvaises langues.

Ah! bien oui, les tartelettes sucrees et les choux debordant de cremes
etaient la, devant ses yeux eblouis, attractifs comme des aimants, et
lui faisaient tourner la tete.

Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son exces de gloutonnerie.

       *       *       *       *       *

A la voix du chambellan, M-S ... revint a lui et, declinant l'honneur
qu'on lui faisait en l'invitant a chanter, s'excusa en ces termes:

--Mon Dieu, messieurs, je suis tres sensible au plaisir que vous me
faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien
sincerement, mais quand j'ai soupe, il m'est impossible d'emettre le
moindre son.

--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton.

Et comme les gentilshommes paraissaient etonnes de cette demande, on
leur apprit que M-S. etait un excellent prestidigitateur qui eut rendu
des points au celebre professeur Bosco lui-meme!

--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions tres
curieux d'assister a ...

--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous
savez pour ca il faut etre prepare a l'avance ... ou bien que ca vienne
tout seul.

--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance.

Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur
commencait a etre suffisamment chatouille:

--Je veux bien, s'ecria tout a coup le tenor physicien.

Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta:

--Seulement, a la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour.

--Entendu! fit-on, en choeur.

Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre.

Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gateaux de toutes
sortes, le prestidigitateur demanda:

--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaitre le contenu
devant vous et sans que vous vous en aperceviez.

Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gateaux dans la
serviette qu'il avait sur ses genoux et qui etait preparee ad hoc, et,
s'adressant a un de ses spectateurs:

--Est-ce ca?

--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.

--Eh bien, voulez-vous savoir ou j'ai fait passer toutes les chatteries?

--Oui, oui, oui.

--Dans la poche droite de madame C.

Etonnement general, mais rires discrets de la part des camarades inities
qui devinerent le tour.... Il fallut bien, verification faite, se rendre
a l'evidence.

Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne
l'y prendrait plus.




LES EXTRA

_A Henri PASSERIEU_.


--Votre appartement me convient et je l'arrete, dis-je au concierge;
seulement je vous previens que je rentre tard, je suis artiste et, dame!
l'hiver, _les soirees_ me retiennent fort avant dans la nuit!

--Je connais ca.

--Ah! vous avez deja pour locataires....

--Non, c'est moi; je suis dans le meme cas que monsieur. En hiver, j'ai
aussi beaucoup de soirees.

--Comment!... vous etes ...

--Extra.

--?...

--Je sers les rafraichissements dans les soirees.

--Ah! bah!

--Bien fatigantes _nos_ professions, hein?

--Quel drole de concierge, fis-je a part moi, il ignore sans doute que
le cumul est defendu, enfin!

Jusqu'ici, je croyais ce mot "Extra" specialement charge de designer le
petit supplement que s'offre, a la cremerie, le commis faiblement
appointe, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la
largesse inaccoutumee que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que,
revenant ereinte de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant
un regard de mepris sur la longue file de tramways bondes de monde, il
hele un fiacre, se disant _in petto_:

--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!

Mais avoir un portier extra ou un extra-portier etait pour moi, chose
nouvelle!

Extra! Ce metier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux
desagrements de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du
costume de garcon de soiree avec le notre.

Nous sommes tous indifferemment en habit noir.

L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue
des invites. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie
ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait
reconnaitre; on ne se tromperait plus alors, et l'on eviterait par cela
meme les erreurs frequentes et regrettables que l'on commet tous les
jours.

Ce leger changement a apporter a la toilette de ces valets est bien
simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une
mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec
ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous
verrez que, comme par le passe, la routine, la sempiternelle routine
continuera a laisser les choses dans un doux statu-quo.

Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!

A qui de nous n'est-il pas arrive de dire a un invite orne de longs
favoris:

--Voici mon pardessus, donnez-moi un numero?

Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure
rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il
pense de la crise politique que nous traversons!

Et il n'y a pas a objecter la distinction et la tenue.

Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et
barons, ont acquis a ce noble frottement une distinction apparente, une
tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.

Ce sont des figures bien interessantes a etudier que celles de ces
garcons dits "extra!"

Il y a l'extra-serieux, le garcon qui pontifie et vous sert un sandwich
avec la dignite d'un senateur romain elaborant une loi.

Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg
facile avec le mot _the_.

Un type bien curieux, c'est l'extra-prevenant, qui vous dit, lorsque
vous lui demandez une glace:

--Non, non, ca vous ferait mal, prenez plutot du punch bien chaud.

On rencontre egalement l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons
plus importantes ou le buffet etait bien mieux approvisionne_; celui-la
vous sert a contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un
sorbet sans cuiller ... et sans grace.

Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut a mort si vous vous
trompez et l'appelez "garcon" tout court; je ne vous engage pas a vous
adresser a lui si vous retournez au buffet.

Le plus terrible, a mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure
vos actes; c'est le garcon dont les yeux semblent dire au malheureux qui
redemande quelque chose:

--Mais, pardon, vous en avez deja pris et si chacun en faisait
autant....

On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les
gourmands me permettent un conseil en passant:

--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois a un garcon different.

Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien a dire de celui-la.

Mais le plus beau que j'aie rencontre, c'est l'extra-familier, qui, pour
un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait
familierement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_.

Pour celui-la, je demande la permission d'ouvrir une parenthese.

Comme je l'ai deja dit, allant frequemment en soirees, l'hiver, chez des
amis et chez des etrangers, a cause de ma profession, je me retrouve la,
souvent, avec les memes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent
de plus familiers les uns que les autres.

Il y en a un que j'ai rencontre plus de cinquante fois; je le vois a peu
pres tous les quinze jours dans la saison; mais, des que je l'apercois
dans une soiree, je l'evite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:

--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?

Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale
sur l'epaule. Ca m'embete, mais je suis force de le subir!

Cependant, s'il y a le mauvais cote de la chose, il y a aussi le bon;
derriere le revers, la medaille.

Dernierement, nous etions ensemble dans la meme soiree; je vais au
buffet et je vois "mon protecteur" tres occupe a servir une foule
d'habits noirs qui demandaient tout a la fois: chocolat, punch, glaces
etc., etc., Il m'apercoit, les delaisse tous et, venant a moi:

--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon
nom).

--J'aurais desire prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre
dire a un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...

--Ah! ca, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous
deviez venir ce soir, j'en ai garde pour ... nous deux. Tenez.

Et tirant de dessous la table une tasse toute versee, il me dit d'un ton
paterne:

--Tenez, mon p'tit, buvez ca, vous m'en direz des nouvelles!!

--!!!

--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce
remoulade: avalez-moi ca prenez ce petit pain rond, la salade russe est
a cote de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. La, debrouillez-vous
tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-la, maintenant.

Tout a coup, il bondit sur moi et me dit:

--Que faites-vous donc!

--Je me verse de l'eau, parbleu!

--Pas celle-la! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant
pour la seconde fois de ce dessous de table decidement inepuisable une
carafe frappee:

--Celle-ci, a la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez,
avant de vous servir.

Comme on le voit, cet "extra" est un pere pour moi!

Un "extra" m'a dit un jour, un mot qui, a lui seul, est tout un monde,
et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore
tenus ... meme par certains domestiques:

--C'etait, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place
Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner
plus d'attrait a la soiree de contrat, avait fait venir quelques
artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opera-Comique, son frere,
jeune violoniste de talent, R... ex-tenor de l'Opera-Populaire,
d'ephemere duree et moi.

On passe devant nous des rafraichissements, nous n'en prenons point.
Cette sobriete semblant surnaturelle chez des artistes, un "extra",
croyant comprendre tout a coup que les sirops, grogs et autres liqueurs
qui surchargeaient le plateau n'etaient pas de notre gout, vint a nous,
et, comme sur de nous seduire, nous dit avec un sourire indescriptible
et que je me rappellerai longtemps:

--Voulez-vous du vin?

!!!!!




UN IMPRESSARIO

_A J. LANDIE_.


Celui-ci est digne de passer a la posterite la plus reculee, car jamais
type semblable ne s'etait vu avant lui!

D'abord son prenom est tout un monde.... Je ne vous le revelerai pas
parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se
reconnaitrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement
que c'est a son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie
monastique en Palestine, vers l'an de grace 292 ... et si cela ne vous
suffisait pas, j'ajouterai que son nom de bapteme flotte entre Hilaire
et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.

Notre heros, que nous nommerons discretement H..., si vous voulez
bien, est d'une autre epoque. Ayant beaucoup joue avec _mademoiselle
Rachel_ comme il dit, dans ses tournees et par suite adorateur passionne
de la tragedie et de ses nobles representants, Racine, Corneille et
Voltaire, il a garde de la frequentation continuelle de ces genies un
culte exagere pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie
ordinaire, dans ce prosaique terre-a-terre de tous les jours, il ne peut
se resoudre a parler comme tout le monde. L'infame prose dont se
servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui souleve le coeur, lui
donne des nausees.

Aussi, est-on tout etonne de voir notre homme avec un vulgaire melon sur
la tete au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une
redingote en Elbeuf qu'on s'attend a trouver sur lui, mais bien le
manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutot des
cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.

Sa conversation est extremement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de
tragedies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine
instruction, une erudition relative, mais ce vernis de science, ce
plaque de savoir en impose cependant a bien des gens.

Comme je l'ai deja dit, il ne s'exprime pas comme le commun des
mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville
emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira
volontiers: "J'ai apercu un alguazil emmenant une hetaire qui ambulait
sur l'asphalte." Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable,
une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire
assurement: "Tiens, Frontin, prends ces sesterces!"

En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez a
cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un apercu
de ce directeur.

Gerant actuellement un de nos grands theatres, personne n'a lu ... et
joue autant de mauvaises pieces que lui ... mais cela se comprend
jusqu'a un certain point, le desir de produire des auteurs jeunes ... et
riches, l'ayant seul guide dans cette voie lucrative.

Ses "premieres" sont extremement houleuses et il n'est pas rare
d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y egarer, a un combat singulier
entre le paradis et l'orchestre.

Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de
pomme, clous ... et meme certaine matiere on ne peut plus odorante....
Un de nos gros critiques, que son metier force a braver ces projectiles
divers, se munit toujours lorsqu'il va a ce theatre d'un parasol
fortement double en cas de pluie pendant le spectacle!

Pour vous donner une idee du monsieur, je vais vous citer quelques-uns
de ses mots; eux seuls vous en diront assez.

Tout d'abord il faut l'entendre raconter "comment il s'est marie".
(C'est lui qui parle).

"Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soiree
(quelle drole d'idee), je m'y rendis. J'entre et j'apercois une jeune
fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je
commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'acheve,
elle se pame....

Eh bien, messieurs ... (un temps) "C'est madame H."

Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de
notre individu, car il vibrrre, oh! mais la ... meme en disant "mie de
pain!"

Reponse prouvant sa generosite:

Il fit dans le temps jouer le repertoire de Moliere, Corneille et
Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, desireux avant tout
de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des
sommes on ne peut plus derisoires, par exemple 5 francs par cachet, a
jouer tous les roles de leur emploi.

Un de mes amis, aujourd'hui a la Comedie-Francaise, jouait ainsi Scapin,
Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du repertoire, en
attendant de les jouer plus tard sur la premiere scene du monde.

Mais quoique tres artiste et fort passionne pour son art, mon camarade a
cette epoque-la ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi,
tremblant comme la feuille, resolut-il, apres bien des hesitations,
d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une legere
augmentation.

Il prit donc son courage a deux mains et tournant fievreusement son
chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en meme temps--il
balbutia les mots: devouement profond a mon theatre ... roles toujours
sus ... mais pas fortune ... les omnibus pour venir repeter ... le rouge
et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par
semaine, ne serait peut-etre pas un supplement par trop exagere.

Et H... de l'interrompre par ces mots:

--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.

Un jour, un auteur heureux d'etre joue, lui envoya un ameublement
complet (il n'y a que ces gens-la pour avoir de la veine).

Comme les commissionnaires qui avaient monte au 4e etage armoire,
bibliotheque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient la suant
a grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secretaire du theatre
s'avance et demande a voix basse, a son directeur, s'il ne juge pas
convenable de donner quelque chose a ces hommes qui sont ereintes.

Lui, apres avoir bien reflechi:

--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets a demi-droit!!!

Ca ne s'invente pas ces choses-la.

       *       *       *       *       *

Lorsque, par hasard, il prend une voiture a la course, il ne donne
jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'etre
empoigne par l'automedon--comme il l'appelle--il prie le concierge de
lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher
ne manque jamais de lui dire:

--Ah! tu as garde deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le
dirai au vieux general!

"Vieux general", parce que notre directeur porte moustache et barbiche
napoleoniennes.

Au beau temps ou la tragedie etait florissante sous sa direction, on
jouait un jour _Britannicus_, et comme le heros de Racine n'avait pas de
manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit
de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...

!!!

       *       *       *       *       *

Delaunay disait de lui:

"Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge
chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini."

Et Got:

"C'est le seul comique de tragedie qu'ait possede le Theatre-Francais."

       *       *       *       *       *

Un jour, dans un hotel de province, au souper qui suivit une de ses
representations et que des amis lui offrirent, il recitait un fragment
de role tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:

    Arretez-vous, Neron, j'ai deux moos a vous dire....

L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:

--Madame l'hotesse, retournez a vos fourneaux!

       *       *       *       *       *

Pour depeindre son admiration pour Rachel, il se plait a raconter cette
histoire:

Quand je jouais avec la grrrande trrragedienne, je ne dejeunais pas,
pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans
une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'ecoutais.... Je
buvais Ma-de-moi-selle Rachel!

       *       *       *       *       *

--Que les temps sont changes! exclamait-il, dernierement. Aujourd'hui
les jeunes artistes apprennent leur role et des qu'ils savent le mot a
mot, ils se figurent qu'ils sont prets a paraitre devant le public, ils
ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur
personnage!

Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un role et ... souvent nous ne
le trouvions pas.

Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouve l'entree de Neron.

Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette
phrase m'obsedait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un
patissier, je fus frappe d'un trait de lumiere, et, m'elancant vers le
comptoir, je dis a ce paisible commercant:

--N'en doutez point, Burrhus....

Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me
fit payer!

       *       *       *       *       *

Une marque d'attendrissement et de pitie:

Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des "utilites", vient un jour
lui dire:

--Monsieur le directeur, je suis tres malade, je n'en peux plus, le
medecin m'a conseille la campagne et je viens vous demander la
permission de me faire remplacer ce soir.

Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:

--Vous vous faites donc raser les sourcils?

       *       *       *       *       *

A un auteur en lui rendant son manuscrit:

--C'est tres bien fait, tres joliment ecrit, interessant ... mais on
devine trop tot que le jeune premier epousera l'ingenue au troisieme
acte!

Au cafe ... ou il etait invite par un de ses pensionnaires ...
naturellement.

Le garcon.--Que desire monsieur?

Lui.--Un curacao.

Le garcon.--Sec?

Lui, le reprenant.--Pur.

Le garcon, s'en allant.--Un curacao sec!

Lui, irrite.--Eh! pur, vous dit-on!

O puriste!

       *       *       *       *       *

C'est encore lui qui, ecrivant a un de ses artistes qui jouait chez lui
les "grimes," mit sur l'adresse

    M. THEOPHILE B...
    financier
    8, _rue Fontaine_

Vous voyez d'ici, ce que la concierge a du etre prevenante pour son
locataire!

Du reste, quand dans une piece du repertoire il y avait comme
accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: "A
Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste" ou bien a "Monsieur,
monsieur Valere, amant de Lucile".

       *       *       *       *       *

Une invention du meme:

Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez a son troisieme, une
fois la, vous sonniez et quelques instants apres, il arrivait lui-meme
ouvrir. La porte etait a peine entre-baillee, qu'il jetait sur vous le
contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de
votre gilet chamois, et comme vous vous revoltiez etonne:

--Paix! disait-il, tout beau! venez ca, qu'on vous lave! suivez moi dans
mon laboratoire!

Et, vous prenant par la main, il vous entrainait dans sa cuisine ou, une
fois rendus, il prenait un chiffon impregne d'un liquide quelconque,
qu'il avait invente, et frottant energiquement les endroits taches,
repetait avec la volubilite d'un camelot sur la place publique: "Cette
substance qui n'est pas corrosive, enleve, nettoie et detache, etc.
etc." Tres rarement, il rendait a l'etoffe son etat primitif, mais
chaque fois que l'operation ratait, il vous disait sur un ton de doux
reproche:

--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?

Apres celle-la, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle.




UN CONCERT A ATHIS-MONS

_A CABOIS._


Il existe sur la ligne d'Orleans, entre Juvisy et Ablon, un petit
endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poetes, tant
les sentiers ombreux, les chemins etroits et les taillis mousseux y
abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme
solitude, les joyeuses caresses et les rimes etoilees!

Cet Eden champetre a pour nom: Athis-Mons.

Aucun village, en effet, ne semble reunir autant de sites pittoresques
que celui-la!

Rochers abrupts, peupliers geants montant la garde aux cotes de routes
tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallee et dont les
eaux tranquilles sont sillonnees, le dimanche, par les barques des
canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme penetrant jusqu'au
petit clocher qu'on apercoit au loin, la mairie, maisonnette a un seul
etage sortie d'une boite de joujoux, les grands epis dores qui le soir
doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-meme, qui,
poussant la complaisance jusqu'a ses dernieres limites, attend le
monsieur essouffle qui court peniblement la-bas, pour donner le signal
du depart ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous
crier: Pourquoi t'en vas-tu?

Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village
ensoleille, vient me demander mon concours pour la fete du pays, non
seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car,
passer une journee dans cet endroit delicieux est pour moi une joie
reelle.

Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et
pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller a Athis,
l'artiste entre toutes les fois dans des coleres furieuses.

Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractere irascible et
emporte; au contraire, on veut bien me trouver benin et doux, a rendre
des points a un mouton ... fut-il de Panurge.

Cependant il y a des moments ou, sans etre comme certain violoncelliste
qui defend meme de tousser pendant qu'il opere ... on ne peut s'empecher
de ... jugez plutot.

Le concert qu'on organise a Athis-Mons a lieu sur l'unique place du
village.

On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin
(je demande pardon a Voisin de le mettre derriere Pinard) et c'est
la-dessous que chanteurs, instrumentistes, comediens ou monologuistes
debitent a tour de role leur produit. Comme je vous l'ai deja dit, le
concert a lieu a l'occasion de la fete du pays, c'est assez dire que
chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues a loterie, massacres
des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme
la tente est adossee a l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la
sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!!

Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu
par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au
pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tole servant de palais a
l'enorme bouche qui rit (jeu, qu'on designe, sous le nom de passe-boule,
si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les
sifflets de la locomotive qui passe non loin de la et surtout, oh!
surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanee horloge
qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et repete meme l'heure a
cinq ... il y a de quoi devenir fou a lier!

Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une
poesie dite aux concerts d'Athis-Mons.

Le recitateur entre, il annonce:

_Aime pour lui-meme_, poesie de Aug. Erhard.

A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, joue a tour de bras par les chevaux
de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de
l'auteur.

L'interprete, d'abord etonne, reprend:

    Qui de nous tous, o mes amis,
    En cette existence si breve
    N'a point fait (et c'est bien permis)
    Cet irrealisable reve?

Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.

Le diseur fait un soubresaut epouvantable, se trouble et perd la memoire
mais cherchant a maitriser son emotion, continue:

    Une femme au regard charmant
    Brune ou blonde, ou rousse, ou bien meme ...

Dzing, dzing, fait la plaque de tole.

Le comedien decontenance, perd la tete et poursuit en bafouillant:

    Enfin, comme il plait a l'amant.

Boum! Boum! Boum! prelude la grosse caisse du cirque voisin.

Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, eperdu, rassemble
toute son energie et trouve encore la force de dire:

    Mais qui vous aime pour ...

Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne a toute volee
cette horloge diabolique.

--C'est un bapteme, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.

--Arretez-vous, crie-t-on de toutes parts.

L'infortune monologuiste, dont les yeux injectes de sang sortent de
l'orbite, croyant avoir derriere lui l'armoire des freres Davenport, se
precipite affole dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y
repince!

       *       *       *       *       *

Et il y est repince la fois suivante; car, comment resister a un ami
aussi charmant que C... et aux seductions d'un pays aussi ravissant
qu'Athis-Mons!




LES MEDECINS DE MOLIERE

_A. L. CRESSONNOIS._

Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et
autres medecins ridicules que Moliere a semes dans plusieurs de ses
pieces (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage
force_, l'_Amour medecin_, la _Jalousie du barbouille_, le _Medecin
malgre lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent
le veritable motif qui a pousse l'auteur a caricaturer ainsi les gens
qui exercent la medecine!

Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent a quel fil a
tenu la creation de ces types immortels?--Je ne crois pas.

C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particuliere qui a
fait eclore toutes les oeuvres citees plus haut.

Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ resolut de
stigmatiser les docteurs de tous genres.

Moliere logeait chez un medecin, dont la femme, extremement avare,
voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur
le refus qu'il en fit, l'appartement fut loue a un autre. Aussi, depuis
ce temps-la, Moliere n'a pas cesse de tourner en ridicule les medecins
qu'il avait deja attaques du reste dans le _Festin de Pierre_.

Il definissait ainsi le medecin:

"Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un
malade jusqu'a ce que la nature l'ait gueri, ou que les remedes l'aient
tue."

L'_Amour medecin_ est la premiere piece dans laquelle Moliere a donne
libre cours a sa verve satirique et antimedicale.

Afin de rendre ses plaisanteries plus agreables et en meme temps plus
acerbes, plus piquantes, dans l'interpretation de cette piece, qui fut
d'abord representee devant le roi, l'auteur y joua les premiers medecins
de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il
avait en vue.

Il fallait que Moliere eut un rude courage ... et une bien grande
confiance dans la protectionnelle amitie de Louis XIV!

J'ai retrouve cette meme audace chez un certain prefet du departement de
la Gironde, qui, a l'epoque ou l'on allait jouer _Rabagas_ au theatre
Francais de Bordeaux, fit venir le principal interprete de cette piece
et lui "ordonna" de se faire la tete exacte du heros de Sardou. Comme on
le voit, ce magistrat reactionnaire se moquait completement de sa
destitution.

Mais quittons le XIXe siecle pour revenir au XVIIe.

Les medecins mis en scene, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guenaut
et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Moliere voulait deguiser leur
nom (c'etait bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en
confectionner de convenables.

Boileau en composa en effet, qui etaient tires du grec et qui
designaient le caractere de chacun de ces messieurs.

C'est ainsi qu'il donna a M. de Fougerais, le nom de _Desfonandres_, qui
signifie _tueur d'hommes_; (il parait, que ce bon Fougerais n'y allait
pas de main morte, et que, a l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il
mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de
_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_
a ete trouve par M. Esprit, saint!)

_Macraton_ fut le nom qu'il donna a M. Guenaut, parce qu'il parlait
lentement (ce rapprochement avec le pere "Bahis" prouve une fois de plus
l'evidence absolue de la loi des contrastes.)

Et enfin, celui de Ternes, qui, dans la langue familiere a feu Egger,
est synonyme de _saigneur_ a M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la
saignee.

Je ne sais si, avec une reputation semblable, il reunissait beaucoup
d'invites a ses bals, d'Aquin (aie).

Eh bien, dire que si le proprietaire qui avait le tres grand honneur de
loger Moliere avait ete complaisant (mais j'oublie que proprietaire et
complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne
fortune d'applaudir le charmant docteur de la "Jalousie du Barbouille",
cette piece de Moliere si peu connue et pourtant si gaie!

Donc, o proprietaire harpagonesque! merci, merci! car grace a ta
bourgeoise cupidite et ... a ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a
ete donne d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le
reserve Marphurius.




LES ANIMAUX AU THEATRE

_A A. BERNHEIM._


J'avais tout d'abord l'idee de donner un autre titre a ces lignes,
craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est
bien des betes a quatre pattes dont il s'agit ici.

Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient representer
pour la premiere fois, au theatre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage
autour du monde en 80 jours_, piece en cinq actes et quinze tableaux.

Le succes de cette feerie scientifique fut pyramidal; cinq cents
representations ne purent epuiser ce succes persistant. Il fallait louer
sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode
faisait prime et les messieurs a pantalons pattus qui vendent bien plus
cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.

Tous les journaux furent unanimes a louer les auteurs, beaucoup les
directeurs et enormement ... les machinistes, decorateurs ... et autres
truqueurs ... sans jeu de mots.

Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A
qui ou a quoi revenait le plus grand merite de cet incontestable succes?
Etait-ce a la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le
monde, ayant lu ses emouvantes et spirituelles histoires qui instruisent
un peu et amusent beaucoup, tout le monde desirait voir, mise en action,
une de ces aventures que M. Verne, lui-meme, qualifie d'extraordinaires!
Voulait-on au contraire apprecier la part que son collaborateur, homme
d'esprit, avait apportee, renouvelant ce genre de piece a spectacles, en
y ajoutant un grain de son originalite?

Voulait-on, peut-etre, entendre la voix tonitruante et les ronflements
sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle fremir aux males
emportements de l'appetissante Patry?

Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si
Phileas-Fogg-Lacressonniere ne raterait pas le bateau en partance pour
l'Amerique?

Non, impatient lecteur, ce n'etait ni pour le talent du premier role, ni
pour la grace de la jeune premiere, pas plus du reste que pour les
exploits du traitre celebre que le public se derangeait en masse.

Ce qu'il venait voir, c'etait ... l'elephant.

Ah! la grande locomotive en carton pate en deperissait a vue d'oeil ...
elle en avait une figure de papier mache ... mais il fallait se resigner
en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc!
un elephant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus
vivant, un elephant en viande!

Il n'y avait pas a aller la contre.

Ce n'etaient pas des gagistes a quinze sous par soiree, qui, montes les
uns sur les autres dans un elephant en baudruche, singeaient (mon mot
est mal choisi) le pachyderme.

Non, c'etait bien un elephant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait,
dormait et aimait ... (je m'avance peut-etre un peu, en disant ca).
Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une piece de theatre,
suffisait a exciter au plus haut point la curiosite fructueuse de la
plebe ebahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des
colombes dans _Latude_, des chevres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un
elephant, un e-le-phant! Oh!!

En fourriere, les chevaux de _Charles VI_, a l'Opera!

Oh! un elephant!!!

Aussi le titi, sitot sa journee faite, accourait-il, sans meme prendre
le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et
le lendemain, l'enfant demandait a son pere si c'etait la premiere fois
qu'on voyait un elephant en scene.

Ce a quoi le pere repondait, a la prud'homme:

--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des betes parmi les acteurs.

Et comme ce brave bourgeois serait etonne, si on lui disait que la
premiere fois qu'on a introduit un animal sur un theatre, ce fut en
1650!

Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que
l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard,
Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand
Corneille.

Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme
dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le predecesseur de
Dennery.

Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorite, s'ennuyait,
parait-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa
maman eut l'idee de demander a Corneille un divertissement pour le
dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'etait peut-etre pas
extremement developpee--en depit du _Menteur_--eut une idee folatre, et
s'ecria tout a coup: faisons ... une tragedie, mais une tragedie ou il y
aura un clou.

Quelque temps apres, il enfantait _Andromede_, tragedie avec machines.
La reine mere, qui ne regardait pas a la depense et faisait les choses
grandement, fit orner d'une facon magnifique la salle du Petit-Bourbon.
Le theatre fort beau, eleve et profond, se pretait du reste fort bien a
la circonstance. Le sieur Torelli, ancetre de Godin, machiniste du roi,
s'occupa des machines d'_Andromede_ et fit des merveilles; les
decorations parurent si belles qu'elles furent gravees en taille douce.

Le succes qu'obtint cette tragedie engagea les comediens du Marais a la
reprendre, apres la demolition au theatre du Petit-Bourbon.

Quoique couteuse, cette reprise leur reussit a tel point qu'elle fut
renouvelee, avec profit, en 1682, par la troupe des Comediens.

Comme on rencherit toujours sur ce qui a ete fait, on representa le
Cheval Pegase par un veritable cheval, ce qui n'avait jamais ete vu en
France. Il jouait admirablement son role et faisait en l'air tous les
mouvements qu'il pouvait faire sur terre.

Il est vrai qu'a cette epoque-la, on voyait souvent des chevaux vivants
dans les operas d'Italie; mais ils paraissaient lies, et attaches de
telle maniere qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait
produire, on l'avoue, un effet peu agreable a la vue.

On s'y prenait d'une facon singuliere dans la tragedie _Andromede_, pour
donner au cheval une ardeur guerriere.

Extremement affame par un jeune a la Succi, qu'on lui faisait subir,
lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de
l'avoine. Inutile de dire si, a cette vue, l'animal hennissait,
trepignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupede
repondait-il parfaitement au dessein qu'on s'etait propose.

La scene du cheval etait le clou de la piece et valut a _Andromede_ un
nombre respectable de representations.

Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a use du truc.

L'avoine est remplacee a l'Opera Comique par des carottes qu'on tend a
la chevre de Dinorah.

Nous connaissons certain acteur auquel l'appat d'une piece de cent sous
miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.

Son directeur devrait en essayer!




RIEN DE NOUVEAU

_A C. SAMSON._


Je ne sais quel journaliste, dernierement, citait dans ses bons mots
cette anecdote:

" Sur une ligne de chemin de fer:

" Le train s'arrete. Un employe annonce la station d'une voix enrouee et
de facon inintelligible.

"--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un
mot de ce que vous dites.

" L'employe, se retournant:

"--Faudrait-il pas vous f... des tenors pour 90 francs par mois".

Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans
accuser cet honnete et probablement illettre employe de plagiat, sans le
traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire,
peut-etre meme de lui apprendre, qu'en repondant ainsi au susdit
voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetee du haut de la
scene de l'Opera par un acteur en courroux, _au dix-septieme siecle_!

C'est, en effet, en 1696 que la scene se passa.

On jouait sur la premiere scene lyrique ... de l'epoque, _Ariane et
Bacchus_, tragedie-opera, avec un prologue, dont les paroles etaient de
Saint-Jean et la musique de Marais.

Au cours des representations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait
un des principaux personnages tomba malade. Oblige pour le remplacer de
prendre une doublure, le directeur s'adressa a un de ces chanteurs
subalternes, accoutumes a etre siffles, lorsqu'ils veulent sortir de
leur etroite sphere.

Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) etait charge a l'improviste de
representer un personnage royal.

Ce roi postiche et heteroclite parut donc et fut naturellement siffle.

Mais comme cet accueil discordant n'etait pas pour lui chose nouvelle et
que, des longtemps habituees a cette musique ... wagnerienne, avant la
lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement
le parterre et sans se deconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit
avec un etonnement simule:

" Je ne vous concois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez
que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner
une voix de mille ecus.

Et avant l'employe de P-L-M., un autre acteur avait deja resservi cette
meme phrase, au public, dans les memes circonstances.

C'etait en 1705, on jouait _Alcine_ tragedie-opera avec prologue,
(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroue,
charge de remplacer au pied leve une vedette, et la remplacant aussi mal
que possible, qui la jeta en reponse aux sifflets des spectateurs.

Ce qui prouve--car il faut toujours une moralite--qu'on n'invente rien
de nouveau et qu'il ne faut pas s'etonner si, disant quelque part un mot
drole, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous repond:

--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.




BILLET DE FAVEUR

_A G. BESOMB._


Messieurs les secretaires des theatres de Paris--subventionnes ou
non--se reunissent au moins une fois l'an afin de resoudre cette grave
question: la suppression des billets de faveur.

Tres grave et tres importante, en effet, cette fameuse question des
billets!

Moins compliquee a coup sur que la question d'Orient, elle ne laisse pas
d'etre assez embarrassante.

Tous les jours, le nombre des quemandeurs de places va s'augmentant et,
si messieurs les secretaires de theatres ne s'empressent pas de mettre
un frein a la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientot
leurs patrons a la ruine.

Le Parisien ne peut se resoudre a payer sa place. La mode--deja
vieille, helas!--consiste a aller au spectacle _oculo_. Et non
seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt,
mais encore dans le peuple.

L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne
sais comment, le moyen d'entrer sans bourse delier. Est-ce au moyen de
bassesses aupres du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce
qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien
avec un controleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine
d'une ouvreuse? Toujours est-il que la preposee a la location a rarement
la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette.

La seule difference qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que
celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que
celui-la se prelasse aux fauteuils.

Un de nos amis, secretaire du theatre des Folichonneries Erotiques, nous
communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine
d'etre lues en bonne compagnie.

Premier exemple:

    A monsieur, monsieur le secretaire "general" du theatre des
    Folichonneries-Erotiques.

(Le solliciteur est persuade que le qualificatif general attendrira
l'unique secretaire).

     _Monsieur,

J'ai fait un reve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais
realise?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister a une
representation de_ Machoire d'ane.

_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce
chef-d'oeuvre. Il parait que c'est merveilleux. Et cela doit etre, car si
le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que
voulez-vous, il ne coute qu'un sou et le format est si grand que nous
avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'interesse qu'aux accidents;
moi, ce sont les nouvelles a la main qui me passionnent, Eudoxie devore
les romans, c'est de son age--et Reglisse, le mioche, dechiffre les
rebus comme pas un).

Voici mes titres a la faveur du billet que je sollicite:

J'ai fait un acte intitule_ Plumpuding _et qui a ete joue deux fois a
Auxerre et une fois a Sens. On l'a repete a Joigny, mais l'ingenue a ete
obligee de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._

_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits a la loge
que vous allez avoir l'extreme obligeance de laisser chez le concierge a
mon nom.

Agreez, monsieur le secretaire general du theatre des
Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipes, l'assurance
de mon profond devouement._

     EUSEBE FLORVILLE.

_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de
famille qu'il serait trop long de vous expliquer.)

P.-S.--Ah! mettez mon avant-scene au nom de Florville._

Passons a un autre.

     _Monsieur le secretaire,

Des ma plus tendre enfance, ce que les poetes appelleraient ma prime
jeunesse, j'ai montre un gout tres prononce pour l'art dramatique. Mes
parents, qui ne voulaient pas que je fusse_ saltimbanque, _me mirent a
l'ecole des freres, mais, malgre les excellentes lecons que je recus
dans cet etablissement illaique, je n'appris rien du tout. Ma tres vive
intelligence ne comprenait pas aisement le calcul; l'histoire et la
geographie etaient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se
montrait retif a la connaissance de la grammaire.

Je n'eus qu'un seul succes a la pension. Un succes d'acteur (deja!) dans
une piece que nous jouames, a la fin de l'annee, a l'occasion de la
distribution des prix. A un moment donne, je devais imiter le cri de
l'ane, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tache avec un naturel
si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la
scene, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je
n'oublierai jamais de ma vie: Un ane et vous, il n'y a pas de
difference!"

Ma carriere etait donc au theatre. Je n'ai pas le temps de vous raconter
tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extremement curieux
de voir par quelles phases, j'ai passe, et, comment je suis arrive a me
faire cette situation que l'Europe artiste m'envie, a l'heure qu'il est.

Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois
prochain, le role de Flip dans _"Machoire d'ane"_, je ne serais pas
fache de voir comment le tient ce garcon que vous avez engage.

Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir.

En attendant cinq heures, heure a laquelle je viendrai chercher mon
billet, je vous salue bien, monsieur le secretaire,_

     BAFOUILLARD
     Grand premier comique des theatres de Toulouse, Lille et Elbeuf.

Voyons celle-ci:

     _Mossieu,

Ce moa ki e fe la rob de madame Therez et afin de voar les fe quel fet,
vous sriez bien emabe de me donne deux places, j'irai avec Gule.

Merci bien, bien, assurance simpathique._

    Veuve PRIFIXE, tailleuse.

Et:

_Si tu donnes un billet a ta fafame cherie, t'oras c'qu'tu veux._

    BEBE.

Autre musique:

    _Monsieur,

Puisque je ne peux parvenir a toucher un sou de ce qui m'est du,

Vous me dedommagerez de mon attente en m'octroyant des places.

Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare a la sortie!_

    Votre creancier: SCHEFER, bottier.

Et enfin!

    _Vieux.

J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire  tres grillee a bibi,

Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa boite.

    Merci et tout a la joie,_
    OSCAR.

       *       *       *       *       *

J'en passe et des plus droles!




CHEZ MOMUS

_A. Ed. LHUILLIER._


Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connait, le
pere Momus, le grand faiseur de revues brevete s. g. d. g., le grand
abatteur de feeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique
pourvoyeur des petits theatres, le dernier survivant des auteurs de
pantomimes.

Tout Paris defile de deux a six dans _sa_ chambre. Car son appartement
se compose exclusivement d'une piece et d'un tout petit cabinet de
toilette. La piece de resistance lui sert donc de chambre a coucher, de
salon, de salle a manger et de cabinet de travail.

Cette chambre "a tiroirs" est absolument encombree de meubles bizarres,
de tableaux de maitres ... et d'eleves, surtout, de photographies
d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en platre, en terre
cuite, en saxe; il y en a pour tous les gouts; aux murs, on ne pourrait
trouver la surface d'une piece de cinq francs, inoccupee. Le papier qui
tapisse ce musee intime, disparait completement derriere les panoplies
arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes
turques ... autant de souvenirs qui ont ete rapportes a Momus par des
amis de toutes provenances.

Impossible de remuer dans ce capharnauem sans casser quelque chose. Je me
rappellerai toujours ma premiere visite a Momus. J'arrive porteur d'une
lettre de recommandation; j'etais tellement trouble par la presence de
ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de
la cheminee. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je decroche les
embrasses d'un rideau.

Et Momus de me dire, gaiement:

--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....

Cette phrase me remit tout a fait.

Momus perche au cinquieme, au coin de la rue Taitbout et du boulevard.
Il a une fenetre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est
impraticable, barree qu'elle est par l'immense table de travail.

Combien de fois ai-je gravi ces etages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse
chez Momus! On est toujours sur d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on
en entend de droles, je vous assure! Les potins de coulisses sont
devoiles dans toute leur crudite. C'est la, seulement qu'on apprend le
motif veritable qui a pousse Pichu a refuser son role, dans la nouvelle
piece de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on
repete au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'etoile male
de ce theatre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent
jaser un brin vers cinq heures, la repetition finie; aussi Momus est-il
au courant de tout et de tous, par _oui dire_.

Quel brave et spirituel bonhomme! Son age? personne ne le sait, il
l'ignore peut-etre lui-meme. Tout rase, comme il convient a "l'ami des
artistes", portant perruque, Momus se leve invariablement a six heures,
il se met au travail a sept; a neuf heures il dejeune d'un oeuf a la
coque et d'une tasse de the. Et a partir de midi, commence le defile des
auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant a l'art de
quelque cote.

A six heures et demie, Momus s'habille et va diner en ville, car notre
vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dine
jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le recoit a sa
table, demain ce sera M. Machin qui sera son hote.

Et c'est bien naturel qu'on recherche la societe de Momus; il est si
gai, si fin conteur et en meme temps si reserve dans ses gauloiseries!
Il vous dit les choses les plus raides avec une naivete telle, qu'on
finit par les trouver toutes naturelles.

Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a
eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau pere et fils,
Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit
avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.

Toujours vetu d'une maniere irreprochable, cravate a la derniere mode,
linge d'une blancheur immaculee, Momus cache bien les lustres qu'il doit
avoir.

Personne ne possede autant et d'aussi belles connaissances que ce
spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez
un de ces gros albums qui sont sur ce gueridon et vous trouverez des
dedicaces de Clairville, Thiboust, Barriere, Bayard, Duvert, Cogniard,
etc, etc.

Momus ne possede qu'une seule chambre, comme je l'ai deja dit plus haut.
Et neanmoins, il trouve moyen de reunir dans cette unique piece, le jour
de sa fete, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystere. Ce qu'il y
a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... a y
venir, car je vous certifie que, cette nuit-la ... on est veritablement
chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il
les disperse aux quatre coins de la salle!

Et comment ne pas se derider en compagnie de tous les comiques de Paris?
Le petit tapis qui est devant la cheminee a ete foule par tous les
grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un
pareil intermede, il ferait pour sur une breche a sa fortune.

Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici
Rousseil aux males et tragiques accents; voila Theo, la divette des
Varietes; ici Fusier, le gai compere; derriere lui, la bonne et honnete
figure de Paul Legrand, dernier mime, le celebre Pierrot; tous enfin se
donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple
d'un air paternel.

Il y a quelques ... annees, il s'en est passe une bien bonne chez Momus.
A ses _five o'clock_, venait assidument Adolphe, qu'on pourrait assez
justement denommer Poivreau, vu son etat d'emotion continuelle.

Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entre a l'Odeon, pour en
ressortir du reste aussitot, son debut n'ayant pas ete precisement
heureux et s'etant borne a deux soirees, que les etudiants--gens
pervers--egayerent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien
digne de la plume de Balzac.

Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, helas! avec l'auteur
immortel de la "Comedie humaine", je vais essayer, cependant, de vous
esquisser Poivreau ... non, Adolphe.

Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule),
assez grand, tres myope, un air de salete desagreablement repandu sur
toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--reussi comme acteur,
eut l'idee nefaste de faire de la direction, en province. Apres
plusieurs tentatives uniformement desastreuses, et le sejour des villes
departementales n'etant pas, par cela meme, d'une securite absolue pour
lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.

Il vint donc a Paris, ou il vivote en organisant a Meaux ou a
Coulommiers des petites representations qu'il rend, il faut l'avouer,
on ne peut plus extraordinaires par l'appat irresistible de son
concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son
nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le
public ... la premiere fois. De memoire d'homme, on ne se rappelle pas
lui avoir vu donner une seconde representation, a la demande generale,
dans la meme ville.

Bref, Adolphe est extremement connu ... au cafe de Madrid et a la
Chartreuse, estaminets uniquement frequentes par les chanteurs de
chansonnettes en quete d'alcazars et par les clowns en rupture de
maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce
cabaret extremement artistique.

Adolphe possede, entre mille pretentions, celles d'homme a bonnes
fortunes et, sous pretexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en
vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pamoison
duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.

Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne
travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem
Saint-Honore.

Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrieres, aux bottines
vissees! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes
dames, aux comtesses qui menent le high-life a grandes guides qu'il
s'adresse!

A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriees! les couronnes
princieres! il ne jette son devolu que sur une friponne titree.

C'est encore lui qui le dit.

Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se dechaussait pas
pour mentir.

Un jour, Momus recut une lettre, portant cette suscription:

       *       *       *       *       *

    _A Monsieur MOMUS_,

    _Auteur dramatique_.

et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne
microscopique que le contemporain du pere Dupin n'apercut pas tout
d'abord:

    _Pour remettre a M. Adolphe_.

Naturellement Momus, ne lisant que son nom, decachette et lit.

Ah! grands dieux!!!

Ce qu'il lut!! non, je renonce a vous en raconter le contenu; c'est en
mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le
legitime fou rire qui s'empara de Momus.

Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du
poulet:

    "Mon cherit,

" Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta
petite famme vilain mechant jalou, lache ta famille, c'est moi qui
payerai le dine, je te ferai du plompoudin. At tu retrouve ton
portemonnais tu pere toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je
t'embrace bien fors et je te remercit des places au teatre qeu tu m'a
envoillie par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la
presante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui
t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus ches nous il
est coche ches une grande cocotte madame l'a mit a la porte pardone mon
grifonage je suis presse je t'adresse c'ete letre ches ton ami Momuz ou
tu m'a di queu ta ete l'autte jour,

Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,

    "JOSEPHINE CACHET.

" j'ai perdu ton adrese."

Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinee d'Adolphe ...
qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.

Nous nous empressames--naturellement--de prendre une copie de ce
chef-d'oeuvre; nous etions une douzaine a connaitre l'epitre, aujourd'hui
nous sommes davantage.




UN CHANTEUR COMMERCANT

_A C. de RODDAZ._


Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, epicier ou coiffeur, ayant
du gout pour la musique, par exemple, et s'exercant le soir, les travaux
finis, a dechiffrer quelque partition wagnerienne; ainsi mon dentiste,
aussi bon chirurgien qu'aimable garcon, se livre regulierement apres son
diner, sur son violoncelle, a une folle sarabande de croches et de
doubles croches.

Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se
voit que tres rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste
marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, etant si
diametralement opposees qu'on ne concoit pas un individu qui s'est voue
a l'art par gout, trouvant dans la journee le moyen de debiter quelques
denrees coloniales ou autres.

Et pourtant, il existe. Il m'a ete donne de le voir cet oiseau rare, ce
merle bleu.

Voici dans quelles circonstances:

Dernierement, je fus appele pour un grand mariage, en province, et nous
etions la, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.

J'avais beaucoup entendu parler de lui.

Il habitait la ville ou nous etions et ne chantait guere que dans les
soirees donnees dans son departement.

Tres bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien
etrange, notre heros.

Chauve a rendre des points a une bille de billard, il possede la plus
epaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait ete donne de
contempler.

Apres son premier morceau, je le felicitai bien sincerement.

--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous
connait un peu a Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite
une reputation superbe.

--Oui, je sais bien, j'ai meme pour amis des gens illustres, tels que
Faure.

--Eh bien, alors?

--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais du y aller ... a present,
voyez-vous, c'est fini.

--Comment fini! vous avez?...

--45.

--Eh bien?

--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.

--Votre ...

--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-etre pas?

--Non, rien.

--Je vends du champagne.

--Ah! bah!

--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'etais jeune, mes parents
ne voulaient sous aucun pretexte m'entendre parler chant ou theatre;
alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un
ami, proprietaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme
premier commis, ensuite comme associe et enfin, aujourd'hui, je suis
seul a la tete d'une importante maison? Vous n'etes pas sans avoir bu de
la carte tricolore?

--Non, assurement.

--Eh bien, c'est mon champagne!

--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continue....
Ah! pardon, j'apercois le maitre de la maison qui vient me chercher ...
apres mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite
conversation qui m'interesse infiniment.

       *       *       *       *       *

--Vous disiez donc?

--Des que je gagnai suffisamment, je pris des lecons et lorsque je fus
assez fort pour voler....

--Vos clients?

--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au theatre d'ici,
dans une soiree de gala, donnee sous le patronage du maire.

J'eus du succes et depuis ce temps-la, il ne se donne pas, je ne dirai
pas ici, mais dans toute la contree, une ceremonie quelconque, concerts
pour les creches, representations au profit des pauvres, mariages,
cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.

Je suis, chose assez rare, prophete dans mon pays; mes compatriotes
m'adorent ... peut-etre bien, parce que je ne les ai jamais quittes pour
la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai enormement de lecons.

--Ah! je comprends alors....

--C'est egal, le moindre petit nom a Paris, ferait bien mieux mon
affaire.

--Bah! vous etes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.

Mais il doit s'en passer de droles, tout de meme, avec ce cumul
bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:

La scene represente une soiree dans le monde.

Accessoires: lustre brillamment eclaire, piano dans un coin, habits
noirs au-fond; a l'avant-scene, dames et demoiselles luxueusement
habillees.

X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se leve, le
maitre de la maison enthousiasme, prend le chanteur par le bras,
l'emmene au buffet:

--Charmant! delicieux! suave! exquis!

--Mille fois trop aimable.

--Non, non, c'est sincere. Vous devez avoir besoin de vous rafraichir,
sans doute?

La figure du chanteur, de souriante qu'elle etait, devient grave tout a
coup.

Le maitre de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent!

LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.

BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?

LUI.--Non, tricolore.

BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous
offrir mon nectar.

LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.

BIDOUILLARD.--Du mien?

LUI.--Non, du mien.

BIDOUILLARD, _etonne_.--He?

LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque
honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne
delicieux?

BIDOUILLARD, _ebahi_.--Hein?

LUI.--Je pourrais vous ceder ca, dans des conditions extremement
avantageuses.

BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.

LUI.--Ah! ca ne fait rien; nous en reparlerons (_a part_) apres mon
second morceau.

MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames reclament avec insitance
_Mandolinata_.

Lui.--Avec plaisir, madame!

Le chanteur-commercant disparait.

On apercoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de
champagne.

       *       *       *       *       *

Double dieze et ai mousseux!




LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE

_A. ALF. et EUG. BEJOT._


Vous connaissez surement l'_Eldorado_, l'Opera des cafes-concerts; la
_Scala_, qui donna l'hospitalite a une princesse pour de bon; les
_Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout a fait v'lan, en ete;
l'_Alcazar_, que la foule assiege en ce moment pour applaudir chaque
soir Fusier, le gai compere; mais je parierais bien que vous ne
connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_.

       *       *       *       *       *

Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette reunion ... qui, a
l'encontre des etablissements cites plus haut, dedaigne les
affiches-reclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler
sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la
renommee, ce ... cette societe ecarte avec soin tout ce qui pourrait
renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-etre, pas
tres bien; n'est-pas? Cela ne m'etonne pas: comment, en effet, ne pas
rester stupefait a l'idee seule, d'acteurs evitant la presse, de
musiciens insensibles a la vue d'un auditoire nombreux?

Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirees en
question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles
sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon
la temperature, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en
veston, se calfeutrent dans leur nid tout la-haut, tout la-haut au
cinquieme etage!

--Mais leur directeur ne leur intime donc pas....

Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maitre, pas de tyran.
En vrais democrates de l'art, ils sont en republique: seulement c'est
une republique ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont
en societe comme aux Francais ou mieux au Chateau-d'Eau (direction
Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos
monuments: Liberte, egalite, fraternite, sont remplaces chez eux par ces
trois noms mythologiques "Melpomene, Thalie, Euterpe."

Et pour mettre enfin le comble a votre ahurissement, je vous dirai que
nos artistes ne sont pas payes; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa
arte!_

Mais comme je vois vos yeux a moitie sortis de leur orbite, vos cheveux
drus et vos nerfs contractes, je vais faire cesser cet affolement, bien
comprehensible du reste, en vous donnant la clef de l'enigme.

       *       *       *       *       *

Il y a quelques semaines, par une belle soiree d'automne, comme octobre
nous en reserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la
rue de la Banque, pensant a mille riens qui portaient mon esprit bien
loin de mes pas et me faisaient oublier mon itineraire, lorsque
j'apercus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y
prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers,
boursicotiers et badauds desinteresses ont pris la bonne habitude de
stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques,
devant le temple de Plutus.

Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris
que chaleureux, dirait Prud'homme, attirerent de nouveau mon attention
et me deciderent a m'approcher de cet endroit que j'avais juge de voir
etre un banal rassemblement.

Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'appretant a
recevoir un flot d'eloquence ou de ... je m'approchai.

       *       *       *       *       *

Ah! que grandissime fut donc mon ebahissement! Tout d'abord trois ou
quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilegies
tronaient, assis sur les bons sieges en fer de la maison ... (pas de
reclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche
endimanche, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches,
recitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel
emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait a ce
moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui
garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trepignements et les
bravos recueillis par ce farouche declamateur est impossible.

Pour faire treve a cette emotion generale, une partie de l'auditoire
demanda sur l'air des Lampions: Patissier! Patissier! Alors, sans se
faire attendre, parut la frimousse eveillee d'un marmiton de chez
Julien, vrai patissier de feerie. Ce jeune ephebe, gate-sauce par etat
et baryton par gout, entra donc "dans le rond" et entonna d'une voix
fraiche les _Bles d'or_.

Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut etre du gout
general, car, a l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur
courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un
ensemble qu'on eut cru conduit par Danbe. Rappels et bis ne firent point
defaut a cet emule de Maurel-Vatel.

Au patissier lyrique succeda un petit chasseur de chez Champeaux, qui
vint a son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succes a
du lui faire des jaloux....

La bise commencait a souffler, je partis sans prendre de contre-marque
imaginaire.

       *       *       *       *       *

Mais, tout en marchant, je songeais a ce bizarre concert en plein vent.
Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le
grand ciel bleu, ou Phoebe sert de lustre, les reverberes de herses, les
bancs verts de fauteuils d'orchestre, et ou la Bourse elle meme, ce
monument si severe dans la journee, ne craint pas de se rabaisser en
tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et ou enfin, en fait
d'etoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament!

Ce qui donne encore une note bien originale a ce decor, ce sont les
deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du
haut de leur piedestal, contemplent maternellement cette tentative bien
digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art!

Ah! c'est bien la, le vrai, le seul theatre populaire ... ou je ne m'y
connais pas.


Et quel bon public que celui qui est la!

Gobeur en diable, il a ses preferes; il fait des entrees aux "forts" et
parfois, lorsque l'enthousiasme est a son comble, il jette des sous que
s'arrachent ... les loueuses de chaises qui pretent gratis leurs sieges.

Pour finir, un mot absolument authentique.

Comme je felicitais une jeune ouvriere qui venait d'expectorer quelques
vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait "faire du theatre" plus
tard. Mimi Pinson me repondit avec une pointe d'orgueil:

--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allee voir M. Lapommeraye et il
m'a dit que je reussirais tres certainement, car j'avais le profil de la
Republique.




SANS LE VOULOIR

RONDEAU SANS MUSIQUE

_A Paul HENRION._


     Sans le vouloir, un soir, on se promene,
     Sans le vouloir on rencontre un minois
     Dont l'aspect frais et riant, vous amene
     A cheminer ensemble, en tapinois.

     Sans le vouloir on rit, on jase, on cause,
     Sans le vouloir on lui donne le bras,
     Sans le vouloir vous offrez quelque chose;
     C'est accepte ... sans faire d'embarras.

     Sans le vouloir on prend une voiture.
     Sans le vouloir on tient de gais propos,
     Sans le vouloir tout bas on lui murmure
     Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!

     Sans le vouloir on arrive, on se quitte,
     On se separe en se serrant la main;
     Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite
     A faire encor, a deux, meme chemin.

     Sans le vouloir, la semaine suivante,
     On prend le train pour aller dans les bois;
     Sous la tonnelle, en dejeunant l'on chante,
     Quitte a froisser le vertueux bourgeois,

     Sans le vouloir dans les champs on s'egare,
     L'un contre l'autre etroitement serres,
     Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare,
     _Elle_, baissant ses yeux mal assures.

     Sans le vouloir on se met en menage,
     Sans le vouloir on y reste dix ans,
     Sans le vouloir, helas! on n'est pas sage,
     Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.

     Sans le vouloir, alors, en se marie,
     Pour bien finir ce qu'on a commence,
     Et l'on s'en va, joyeux, a la mairie
     Lancer un oui, d'un ton bien decide!

     Et voila comme on a change sa vie,
     Un soir d'ete, causant sur le trottoir,
     Avec deux yeux qui vous faisaient envie,
     On est heureux et c'est sans le vouloir!




LES SOUFFLEURS

_Au commandant GEORGIN_.


Le lendemain d'une _premiere a succes_, on peut lire dans les journaux
le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des
decorateurs, le bon gout du costumier, l'adresse des couturieres; on
felicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas,
qu'aucun courrieriste ne nomme, et qui, pourtant, a droit a un salut;
C'est le souffleur.

Et cependant, quel auxiliaire pour les memoires incertaines! Sans lui,
le jeune premier bafouillerait etrangement et la duegne, si rompue a la
scene, perdrait completement la tete, si elle ne se _savait tenue_.

Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se
disent qu'a la moindre absence cet humble leur "en verra le mot" et cela
les tranquillise.

Et c'est cet homme, dont la collaboration est si necessaire, le concours
si indispensable, qu'on ne remercie meme pas par un mot d'encouragement!
Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles,
d'etre seulement cite, fut-ce apres la petite Trottoirine, dont
l'opulent corsage fait seul le succes. Aussi, eprouve-je le besoin de
parler un peu de ce meconnu. C'est une classe si interessante a etudier,
que celles de ces gens modestes dont le seul agrement est la vue des
mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits benefices....

Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!

Tel acteur qui ne sait pas un mot de son role et que cela rend furieux,
a cause du directeur qui est a l'avant-scene, lui dit d'un ton bourru:

--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.

Tel autre qui, au contraire, sait _a la lettre_ (c'est meme la son seul
merite) veut faire le malin et lui dit impatiente:

--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ca, vous voyez bien que
je sais.

La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas
reussi a prendre une place sur la scene, en a prise une dessous.

C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas
de mise en scene embarrassants.

Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_.

C'est un jeune, celui-la! Il n'est pas encore blase et s'amuse dans son
trou, plus que le titi qui a paye sa place.

Pour lui, la piece est toujours nouvelle; il sait tous les roles par
coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, a la rigueur, souffler sans
brochure.

Il faut le voir pendant la piece, soupirer avec l'amoureux, rire avec le
comique, pleurer avec l'ingenue, maudire avec le pere noble; il sanglote
trepigne, chauffe le traitre, encourage la duegne et s'oublie parfois
jusqu'a crier au premier role: "Vas-y!"

Heureux enfant, qui croit que c'est arrive! Laissons-le a ses cheres
illusions! Pleure, exulte, va! ca vaut mieux que de blaguer la
situation!

Combien je prefere ce souffleur convaincu a celui qui la fait _au
blase_!

Voyez-le dans sa niche, renfrogne, regardant dedaigneusement les
artistes et semblant leur dire:

--Etes-vous assez mauvais!

N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne
manquant jamais l'occasion de s'ecrier, si l'on vient a lui parler de
Saint-Germain:

--Ah! si vous aviez vu Arnal!

Un souffleur extraordinaire, c'est le pere Ronflard.

Tres curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant,
comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le
mele-cassis chez le concierge du theatre, buvetiere de messieurs de
l'orchestre, machinistes et autres employes, il reste enfoui dans le
fond de sa boite et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment precis ou
le rideau se leve; et ce n'est pas la sonnette qui l'a reveille, non
plus que la petite _polka-vinaigre_ jouee par l'orchestre: c'est
l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesure.

Souffler est extremement difficile.

Il faut connaitre les acteurs, pour les bien souffler; avoir etudie leur
caractere, possede leur temperament, en un mot, savoir a quelle
_nature_, on a a faire.

Le veritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scene,
dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.

S'il est gai, porte aux cascades, dispose a ajouter au texte, alors, lui
laisser la bride sur le cou.

S'il est au contraire, morose, ennuye, chagrin par suite d'ennuis de
famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner
ses effets, approuver son jeu.

Si l'artiste est traqueur, ne pas le lacher, le tenir serre, afin qu'il
se sente "soutenu."

Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui
"envoie" tout, prenant _un temps_ pour une absence de memoire et
soufflant jusqu'a ce que le comedien ait dit le mot.

C'est horrible alors, de se sentir pousse l'epee dans les reins.

       *       *       *       *       *

Un souffleur bien etrange, c'en est un dont on m'a raconte un fait, et
qu'on pourrait denommer: le souffleur patriote.

Voici pourquoi.

Un artiste parisien jouait un soir en representation, dans une ville de
l'Est.

N'ayant fait qu'un raccord, dans la journee, avec les comediens de la
troupe sedentaire, la piece etait loin d'etre _fondue_, aussi a un
moment donne, le spectateur initie aux choses de theatre eut pu
remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_,
c'est-a-dire le desarroi que procure parmi les acteurs une replique
omise ou une entree manquee.

L'artiste, tres emu, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en
representations dans une ville de province (la province se vante d'etre
plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs
qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possedant une memoire
impeccable et, ce qui n'est pas a dedaigner au theatre, l'esprit d'a
propos, perd la tete et se voit dans l'impossibilite absolue
_d'enchainer_ la situation par une phrase quelconque.

A Paris, cela eut ete tout seul, avec un souffleur connaissant son
metier, mais dans cette bonne ville, l'employe charge de secourir les
memoires troublees heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui
chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:

--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant
les Versaillais!

       *       *       *       *       *

Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement
cree par Laferriere, eut a subir un souffleur etonnant.

On sait qu'un acte se passe dans un cachot ou le pauvre idiot est
enferme depuis une vingtaine d'annees. Et cette longue solitude, cette
complete ignorance du monde et des choses exterieures ont rendu _idiot_
le heros de la piece.

Cet acte doit etre _mime_ par l'acteur charge du principal role.

L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations,
articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrees
devant une chapelle; bref, il mime cet acte.

A la repetition, il avait ete convenu entre le souffleur et l'artiste
que celui-ci ne se mettrait pas a genoux ainsi que l'indiquait sa
brochure.

Le soir, le moment de la genuflexion arrive, mon ami supprime ce jeu de
scene, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait apres.

Mais il avait compte sans son hote; le souffleur lui dit: "A genoux."
Signe negatif de l'acteur. "A genoux!" repete plus fort l'enrage. "Non",
murmure mon ami. "A genoux!" hurle presque le souffleur sortant a moitie
de sa carapace. Et il fallut que le comedien obeit au souffleur dont il
dependait.

Le chef d'orchestre seul put entendre cet _a parte de l'idiot_:

--Je m'y mets, mais tu me le paieras!

       *       *       *       *       *

Il m'a ete donne d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier
role aussi mauvais que pretentieux, il souffrait de cette situation
penible: habiter les dessous.

Tres fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant
Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans
doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en
descendait pas moins des Croises.

Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le competent, sous pretexte
qu'il avait joue avec des artistes du Francais, on ne pouvait lui
adresser la moindre observation. Or, un jour, a un artiste qui lui
faisait une remarque, il repondit cette phrase monumentale:

--Monsieur, vous saurez que j'ai souffle Ballande!

       *       *       *       *       *

Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salee qui a trait a Dejazet
la Grande.

C'etait en 1868, au theatre de Grenoble ou l'immortelle comedienne etait
en representations.

Un soir, apres le deuxieme acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le
chaleureux succes qu'elle attendait--et qu'elle etait en droit
d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella
brusquement en ces termes:

--Ah! ca, mon garcon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez
l'air de dormir? Que diable, a votre age, vous devez savoir que
lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!




UNE MALADIE DE PEAU

_A. G. MAINIEL._


Ah! c'etait un bien drole de type que le vieux Marsac, le pere de
Sidonie Marsac, la Dorval moderne.

Ne a Clermont (Puy-de-Dome), ce brave homme avait conserve vivaces les
qualites et les defauts de l'auverpin.

A cote de fines roublardises, il avait certaines naivetes par trop ...
simples et bien faites pour etonner les gens.

On parlera longtemps au quartier Breda--residence qu'il a choisie depuis
la celebrite de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'etrange
maladie de peau du papa Marsac n'est pas prete d'etre oubliee!

Voici cette etonnante histoire qui a defraye pendant un mois les
conversations de Notre-Dame-de-Lorette.

Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout
barbouilles de givre et que la neige ouate les toits, le pere Marsac, en
s'approchant de la croisee, pour consulter son barometre, constata non
sans quelque frayeur, un phenomene assez bizarre sur ses mains: elles
etaient veinees de noir.

Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de
nouveau appel aux lumieres de sa fille:

--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton pere, et
dis-lui vite che qu'il a.

L'actrice, apres avoir regarde attentivement la dextre paternelle,
reprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta:

--Ce n'est rien, va, ca passera tout seul.

--Mais je chuis tigre!... che n'est plus un pere que tu as, ch'est un
tigre, vougri....

--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je.

--Ch'est egal, je veux aller conchulter un medechin aujourd'hui meme.

--Mon Dieu, dit le medecin du pere Marsac, ce n'est pas grave, il ne
faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre la dessus un
cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la
peau comme moi.

--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre
ordonnance chera chuivie, allez!

Effectivement, le soir meme, le pere Marsac se faisait preparer par sa
bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extremites
aussi manuelles que zebrees.

Dam! vous dire que cette nuit-la, Morphee se livra a sa petite
occupation nocturne, qui consiste a effeuiller ses pavots sur le front
des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes
les heures a la vieille horloge de l'eglise.

Aussi, des que l'aube apparut indecise et tremblotante, le _malade_ ne
fit-il qu'un bond pour s'assurer a la clarte du matin des progres de la
cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorees,
et constatant aussitot l'impuissance du remede, s'ecria:

--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigre qu'avant.

Que faire, fouchtra, que faire! J'irai aujourd'hui meme conchulter un
autre medecin, une chpechialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera che
que cha couchtera.

A deux heures, le montagnard penetra dans le salon d'attente du docteur ...
(pas de reclame), rue Caumartin, a l'entresol.

Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des
albums, journaux, laisses la a dessein. Le pere Marsac, qui ne savait
pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure
intitulee _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on etait chez un
manicure) et s'endormit sur la premiere page qu'il tenait a l'envers.

Enfin, apres deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un
domestique en livree introduisit le client auquel nous nous interessons.

--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire que je chouffre, je
ne chouffre pas, mais ces raies noires m'inquietent et je ne sais
comment les faire dichparaitre.

Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, reflechit,
s'arma d'une plume, ecrivit quelques mots, et remettant le papier a
Marsac anxieux, lui dit:

--C'est vingt francs!

L'habitant de Clermont fronca les sourcils, s'executa avec lenteur et,
prenant la porte, fila comme un trait, desireux de connaitre enfin le
nom du mal et le remede a suivre.

Une fois dans la rue, il deplia le papier bien cher--bien cher est le
mot--et lut avec stupeur:

_Delayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains
avec;--la crasse disparaitra aussitot._




LETTRE

_A NICOLE T._


    Le Havre, 25 Aout 1884

    Mon cher ami,

Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet ete?

Je m'ereinte.

Sitot l'usine fermee, je m'ecrie:

--Ah! ah! A nous, la mer!

(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! a nous, la
mer.)

Et j'ecris tout de suite pour voir s'il n'y a rien a frire au casino de
Levallois-les-Sables ou ailleurs.

Le directeur, qui ne demande generalement pas mieux que d'animer son
casino, me repond invariablement:

"Oui, venez!"

Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me
proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: "Vous payez
naturellement vos frais de voyage et d'hotel, ainsi que ceux des
artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour
la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez
les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je
me reserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre."

Aussi lui repond-on, comme chez Potin:

--Et avec ca?

Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais generaliser, en
disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme
ca on ne manque pas de cachet.

C'est, je crois, le seul cas ou, en ete, on recherche les _feux!_

Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument
deveinard comme directeur.

Lorsque je suis _engage_, ca marche tres bien; mais quand je suis
_interesse_, ca ne va plus du tout.

Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent
les Anglais ... qui parlent italien.

J'ai la guigne.

Je suis sur, si je fais une affaire a mon compte, que ce jour-la il
pleut ou le prefet est a toute extremite: alors les gens pschutt de
l'endroit ne vont pas au theatre....

Et puis quels soucis, quels _embetements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il
n'y a pas de rideau; la, point de rampe; a tel endroit, c'est le trou du
souffleur qui fait defaut; a tel autre, ce sont les portes qui manquent
absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.

Comme a Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous
arrivons:

--Ou est le Casino, ici?

--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.

A propos de Luc, un souvenir:

Pour nous habiller, nous nous etions installes dans les cabines des
bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour etaler
nos affaires.

Comme psyche, nous avions un de ces morceaux de glace ou on se voit vert
(les etablissements de bains et les hotels de province ont seuls le
monopole de ces _miroirs_).

Mais a un moment donne, je fais un mouvement--ca m'arrive
quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculee
glisse dans la baignoire ... ou il restait de l'eau sale.

Heureusement que la chemise etait a mon camarade de cabine. Ce que j'ai
ri!!!

       *       *       *       *       *

Dans les petits endroits, malheur a vous s'il vous faut un accessoire
autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien.
Je jouais, a Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle
Dubreuil appelle sa cameriste avec son revolver.

Lorsque je demandai cet instrument necessaire ... a l'action, on me
repondit: "Depuis que l'illustre Hedannomur est parti sans payer la
location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus
louer ses armes...."

Je termine cette trop longue lettre par la reponse la plus epique qui
m'ait ete faite--et je vous en assure l'authenticite absolue.

A Coulommiers.

Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.

Le concierge me repond:

--Pour ca, il faut voir le maire.

Ces pays de fromages sont etonnants: quand on veut une cruche, il faut
aller trouver le maire.

Bien votre.

    F. G.




L'ACTEUR REALISTE

_A Charles et Victor LEGRAND._


Le naturalisme n'existe pas seulement en litterature, il sevit encore et
surtout au theatre.

Certains acteurs, sous pretexte d'etre vrais, s'habillent, se griment et
jouent de facon bien amusante, il faut en convenir.

Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garcon un peu timbre et que
nous designerons, si vous le voulez bien, sous le prenom d'Isidore.

Je n'oublierai jamais sa premiere classe.

       *       *       *       *       *

On sait comment se fait la repartition des eleves au Temple du faubourg
Poissonniere.

Apres l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Regnier,
choisit d'abord les eleves qui lui conviennent et laisse les autres a M.
Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe a M. Delaunay,
jeunes premiers et ingenues--un genre qui tend a disparaitre
aujourd'hui.--Le reste devenait la propriete de feu Monrose, un comique
qui enseignait merveilleusement la tragedie.

Ces quatre classes offraient un aspect bien different.

Chez Regnier: les travailleurs enrages, ceux que le demon du theatre
tourmentait et qui voulaient arriver a tout prix (Regnier avait
generalement les plus hautes recompenses aux concours de fin d'annee.)

Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'a s'amuser et organisaient
des tournees a Etampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise,
Chartres, etc.

Chez Delaunay: la haute gomme, boudines et copurchics toujours tires a
plusieurs epingles; jeunes ... filles pour la plupart tres fortes en
l'art ... de se faire payer hotel et voiture, mais ne se doutant pas des
difficultes du theatre, passant par le Conservatoire parce que c'est le
tremplin, mais lachant l'ecole des que le vieux est trouve. A la classe
de l'eternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de
violettes, fourrures ... tout au musc!

Chez Monrose, enfin, autre genre: la boheme (X... aujourd'hui, a l'Odeon,
qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien a y mettre dedans) les
echeveles, tragediens farouches, Aricies palottes et grelottantes, beaucoup
de jolis minois cependant: le maitre etait amateur!

Pour en revenir a notre heros, Isidore voulait jouer la tragedie ou la
comedie: peu lui importait pourvu qu'il jouat!

Britannicus ou Crispin, son choix n'etait pas fixe.

Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux,
Isidore n'avait rien a envier a Clodion ou a Monsieur de Lapommeraye. Sa
toison etait telle qu'oblige de la natter, il l'enfouissait sous son
chapeau crasseux.

Cette nature bizarre avait empoigne le createur d'Annibal, qui le prit
dans sa classe et s'y interessa un moment.

--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Regnier.

--Je sais _Oreste_, repond Isidore en se cambrant.

--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste.

       *       *       *       *       *

La scene jouee, le jeune ephebe regarde, anxieux, la figure du maitre,
pour voir l'effet produit:

--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin!

Inutile d'ajouter quels eclats de rire, saluerent cette replique!

       *       *       *       *       *

Ce satane Isidore avait la rage de vouloir etre vrai.

--Jouer vrai, il n'y a que ca! repetait-il a satiete.

Il est evident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son
role et en creuser les details, jusque dans les plus petits recoins,
mais enfin, il ne faut absolument pas aux depens du "mouvement," se
perdre dans des details bien souvent subtils; car alors on en arrive a
faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies
amoureuses_.

Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Regnard met dans
la bouche de Crispin:

     Quand on veut, voyez-vous, qu'un siege reussisse,
     Il faut premierement s'emparer des dehors;
     Connaitre les endroits, les faibles et les forts.
     Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe,
     On ouvre la tranchee,

(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire).

     On canonne la place,

(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comedien).

     On renverse un rempart,
         (Parapatapouf).
               On fait breche.
                      (Tschb!).

     Aussitot on avance en bon ordre.

(Il marchait comme un soldat dans les rangs).

     Et l'on donne l'assaut,
     On egorge, on massacre, on tue, on vole, on pille....

Non; je renonce a decrire la pantomime fatigante a laquelle se livra
l'eleve; a ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait
des coups de baionnette dans le vide, et tout ca, accompagne de pif,
paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!!

     C'est de meme a peu pres quand on prend une fille,

Sachons gre a Isidore qui, probablement intimide par l'auditoire, ne
mima pas ce vers caracteristique.

La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba epuise sur une chaise et la
classe entiere trepigna de joie.

Moralite: Ne cherchons pas trop la petite bete, sous peine de passer
pour une grande.

       *       *       *       *       *

A propos de verite au theatre, je terminerai par un mot epique de vieux
cabot, consciencieuse utilite, qui, ayant a annoncer _de la coulisse_,
le marquis de Z. dans une piece se passant sous Louis XV, se grimait
aussi sincerement que s'il avait du paraitre en public.

--Etait-ce bien utile? lui dit un camarade, en designant sa perruque
poudree.

Et l'autre, sur un ton de melo:

--Et si le decor tombait!




LAMENTATIONS DE BOIELDIEU

_A Emile BOUCHER._


J'etais, l'autre jour, a Rouen, pour les fetes de Corneille, et, passant
au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au
grand compositeur:

       Corneille! Corneille!! Corneille!!!
       Eh bien, nous ne l'oublierons pas
       Ce nom qui nous corne a l'oreille
       Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las!
       Les Rouennais ont plein la bouche
       De celui qu'ils nomment leur dieu,
       Mais moi, l'on me trouve tres mouche
       Et pourtant je suis Boieldieu.

       Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme?
       Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_....
       Eh bien, moi, je pense qu'en somme,
       Mon oeuvre est plus pschutteuse, na.
       Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_,
       _Le Menteur_, ca c'est un peu mieux,
       Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_
       Et puis quoi, je suis Boieldieu.

       Pour lui, seul, la ville est en fete;
       C'est pour lui que sont accourus
       Ministres, deputes en quete
       De placer leur speech tres diffus.
       Academiciens (folie!)
       Bref, on est venu de tout lieu....
       Et pendant ce temps on m'oublie
       Moi, le seul, le grand Boieldieu.

       Que de stances ont ete lues!
       Combien de poemes divers!
       Et Bornier qui, dans ses "statues"
       Oublia de me mettre en vers!
       Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille!
       Napoleon premier ... tudieu!
       C'est une insulte sans pareille
       De lacher ainsi Boieldieu!

       C'est pour lui seul, ces oriflammes,
       Ces etendards et ces drapeaux,

       Pour lui seul, les petites femmes
       Ont arbore de grands chapeaux,
       Pour lui, la plus belle toilette,
       Pour lui regards troublants ... pardieu!
       Mettre ton nom seul en vedette,
       C'est bien vexant pour Boieldieu.

       Mais bah, pourquoi tout ce tapage
       Je prefere mon sort au tien,
       Tous ces gens avec leur ramage
       T'embetent et tu ne dis rien.
       Moi, du moins, Pierre, je n'avale
       Pas de discours fastidieux,
       Et si ce n'etait la rafale[1]
       Je rirais, foi de Boieldieu.

[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.]




UN DROLE DE COUPLE

_A P. BONHOMME_.


Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du
plaisir de vous les faire connaitre.

--Ca ne fait rien, allez-y, du portrait!

--Vous etes vraiment bien bon; je commence:

M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis.
Lui, faineant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement
alteree et se rafraichissant toujours (C'est meme chez madame Pittalugue
que j'ai observe pour la premiere fois ce curieux phenomene: le petit
bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....)

Ces deux etres bizarres ont le don de plaire a premiere vue, et
parviennent a faire dire, quand on les quitte:

--Tiens, c'est etonnant, ils sont polis, ces concierges!

Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et
l'on s'apercoit bientot qu'il faut en rabattre, leurs saluts exageres
etant pantomime mecanique, leurs compliments, lecon apprise et leur
politesse enfin, pure et enervante obsequiosite!

Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien
desagreables mais ils sont encore preferables aux Pittalugue en
question, qui ont resolu ce nouveau probleme: embetants a force d'etre
trop gracieux!

Si vous passez vingt-cinq fois dans la meme journee devant leur loge,
vingt-cinq fois ils vous reciteront sans reprendre haleine et sur le
meme ton monocorde et irritant leur interminable chapelet:

--Ah! voila, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard?
Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle
va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous etes bien aimable, nous aussi,
allons tant mieux, monsieur Bernard!

Vous etes deja au second etage que la litanie n'est pas terminee!!

       *       *       *       *       *

Comme on ne reste generalement qu'une minute dans leur loge, ces gens-la
sont tellement desireux de vous debiter le plus de choses aimables en
tres peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention a ce que vous
leur dites; ils posent les questions et y repondent eux-memes et aie
donc, ca ne fait rien!

Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnete rond-de-cuir,
depuis 25 ans dans la maison, tres malade depuis un mois, avait cesse de
venir a l'etude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il
eut l'idee fatale de se trainer a son bureau.

Il arrive au premier etage ou est situee la loge des cerberes et n'en
pouvant plus, tombe sur une chaise epoumone, soufflant comme un
malheureux!

Je vous laisse a penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce
moribond depuis un mois, raterent l'occasion d'entonner leur refrain:

--Ah! voila monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir
monsieur Buvard.

Le mari arrive avec sa fille et recommence:

--Ah! voila monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard?

Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas meme la
force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes:

--Ah! je crois bien ... que c'est la derniere fois ... que vous me
voyez!

Et tous les trois de s'ecrier, en choeur:

--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!!

Le lendemain Buvard mourait ... pas de ca cependant!

       *       *       *       *       *

Ces malheureux sont tellement habitues a etre plus que polis envers le
public, qu'entre eux-memes ils se servent des qualificatifs les plus
tendres.

_Mon gros cheri ... petit lapin ... coco adore ..._ sont expressions
courantes et font partie de leur repertoire.

La premiere fois que je me presentai chez eux, je demandai si mon ami
etait chez lui.

Je vais demander a _bebe. Bebe? Bebe?_

--Quoi, papa?

Je me retourne, baissant la tete, pour voir le poupon.

Mais je recule effraye me trouvant en face d'une femme colosse, leur
progeniture, agee de 25 ans! (c'etait _Bebe_!!!)

Comme Bebe n'etait pas plus fixe que Coco.

--Je vais monter, dis-je.

Et tous les trois, a l'unisson, comme si je leur rendais un grand
service:

--Oh! merci, vous etes bien aimable!!

       *       *       *       *       *

Ces chevaliers du cordon ont une maniere a eux de vous faire un
compliment.

Ils ont au-dessus de leur cheminee (on se demande pourquoi) une vieille
lithographie representant Lamartine enfant.

Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn:

--Ah! me dit M. Pittalugue, en voila un qui avait de l'esprit! il serait
a desirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_!

--Comment le quart! reprit aussitot madame son epouse, arrivant a la
rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment
flatteur, le quart! tu veux dire le _cintieme!!!_

Et dire que ces impairs ne sont que la consequence facheuse d'un desir
immodere de vouloir "etre agreable a tout prix."

Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette interessante
famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette
esquisse.

Dernierement, mon ami qui est celibataire (detail qui a son importance),
avait ... comment dirai-je ... attrape ... ce que nos peres appelaient
"un coup de pied de Venus".

Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas
a ce que cet incident fut crie par dessus les toits, aussi
s'entourait-il de precautions infinies.

Cette indisposition ne l'empechant nullement de vaquer a ses affaires,
il etait un jour enferme dans son cabinet avec deux familles, elaborant
un contrat de mariage.

Madame Pittalugue, toujours zelee, se precipite dans l'etude, demandant
aux clercs a parler immediatement au maitre.

On lui repond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas
pour battue, elle force la consigne et tombant comme un aerolithe dans
la piece a cote, s'ecrie joyeuse en tendant une facture a Monsieur:

--C'est pour votre petite note de copahu!




LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE

_A Camille DELAVILLE._


    Chere Suzette,

Je t'entends d'ici t'ecrier, en decachetant cette lettre:--Comment, de
Jeannine!

Oui, de Jeannine elle-meme, qui semblait bien a tort t'avoir oubliee
quand au contraire elle n'a cesse une minute de penser a toi, la
meilleure et la plus sure des amies.

Oui, je sais, j'ai garde un silence un peu trop prolonge ... quand on
aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chere mignonne, on
voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel.

Esperons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et
laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de details sur ma nouvelle
situation.

Mariee! Je suis mariee!!

Le nom de mon seigneur et maitre? Gaston de Clock, tu trouveras sans
doute joli _de Clock_, moi je prefere _Gaston_.

Comment cela s'est fait? ou nous nous sommes rencontres la premiere
fois?

Attends donc, impatiente!

C'est au Palais de l'Industrie, j'etais a l'Exposition des _arts
decoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; a
nos cotes se trouvait un jeune homme, elegamment vetu quoique sans
recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitot, et,
ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme,
ayant apercu mon regard, ne me quitta plus des yeux.

Il se fit presenter chez nous par un ami commun, vint souvent a la
maison et ... tu devines le reste.

Quant a son portrait, que te dirai-je, il me plait, c'est tout dire!

Il est de taille moyenne, chatain, ses yeux sont tres noirs, voila pour
le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a
enormement d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais epouse
un homme banal.

Gaston adore le theatre, connait toutes les pieces qu'on represente, le
nom des auteurs qui les ont signees et celui des acteurs qui les jouent ...
peut-etre meme le prenom des actrices, mais, bast! je ne puis etre jalouse
du passe!

Bref, Gaston est tres Parisien, tres moderne, comme on dit aux Varietes
(car aujourd'hui, je vais aux Varietes.)

Tiens, pour te donner une idee de l'imagination de mon spirituel mari,
ecoute comment le matin s'y est pris pour arriver a ses fins,
c'est-a-dire a me conquerir, selon sa propre expression.

Ayant appris la piete de mes bons parents et sachant que l'on
n'accorderait ma main, qu'a un homme possedant des principes religieux,
Gaston suivit regulierement les offices de Saint-Philippe du Roule ...
et precisement aux-memes heures que moi ... ce que c'est que le hasard!

Cela m'etonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais
resolu a tout pour m'obtenir!

Desirant voir jusqu'ou irait son amour pour moi, je lui demandai de se
confesser, lui promettant que s'il me donnait cette derniere preuve de
devouement, nous n'aurions plus qu'a choisir le jour de la demande en
mariage.

Ce fut avec infiniment de periphrases que j'abordai ce sujet delicat;
je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruaute d'un vilain
refus; enfin, appelant a moi tout mon courage, j'abordai un soir cette
terrible question.

Ma demande formulee, te dire que Gaston l'accueillit avec un
enthousiasme indescriptible, serait peut-etre exagere, mais enfin, il
fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour reflechir.

Les quarante-huit heures ecoulees, la reponse fut affirmative.

Je te laisse a deviner ma joie.

C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon
fiance, a onze heures, a Saint-Thomas d'Aquin. Je m'etonnai bien un peu
de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer
trop exigeante et imposer une eglise plutot qu'une autre: le principal
pour moi etait qu'il se confessat.

Le lendemain, parvenue non sans peine, a decider mes parents a sortir de
leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que
la leur, je les conduisis tout naturellement a Saint-Thomas, a l'heure
que Gaston m'avait fixee.

A peine, etions-nous installes que, levant les yeux, j'apercus celui
qui devait etre le compagnon de ma vie, agenouille dans un
confessionnal.

Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer a mes parents
qui, emerveilles des sentiments discretement religieux de mon futur
mari, s'empresserent, une fois rentres, de l'inviter a diner pour causer
"de notre bonheur"!

Et c'est hier soir, seulement, que demandant a Gaston, comment il avait
eu le courage--car, c'en etait un pour lui--de faire ce que je lui avais
si durement impose, qu'il me repondit, du ton le plus naturel du monde:

--Mais, chere enfant, ce cure etait sourd comme une poterie entiere!!

       *       *       *       *       *

Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes
cheres pattes de mouche.

    TA JEANNINE DE CLOCK




LES TICS

_A RIVET._


Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien interessante serait la
liste des tics possibles et des celebrites "tiquees".

Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent a
paupieres que veux-tu?

J'ai connu un jeune homme elegant, instruit, veritable boute-en-train de
toute la societe lyonnaise, mais qui etait, helas! dote d'un tic
effrayant: il aboyait.

Par suite de quelles circonstances cela lui etait-il arrive? Je
l'ignore. Etait-ce apres une grande douleur, la perte d'une personne
aimee, peut-etre? ou bien cet effroyable malheur fut-il la consequence
d'un desastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement
certain, c'est que, par moments, le pauvre garcon traversait des crises
atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable!

Les jours d'orage lui etaient particulierement mauvais! Vous lui
parliez, il etait tres calme, rien en lui ne faisait pressentir
l'approche du mal mysterieux, et, tout a coup, au milieu d'une phrase,
ses traits s'alteraient, il devenait bleme, et aboyait rageusement, se
tordant les bras, faisant claquer ses doigts.

La crise etait par bonheur aussi courte que violente.

Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortune c'est qu'il se
sentait ridicule. Car, bien qu'etant extremement spirituel, gai,
serviable et bon garcon, il avait, a cause meme du nombre de ses
relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'a
railler ses "attaques".

Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province!

Un soir, en plein theatre, pendant un entr'acte, il fut en proie a ce
mal terrible.

Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout,
claque sur la tete et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du
balcon. Soudain, un leger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre
triste heros la tete completement entree dans son chapeau haut-de-forme;
d'un mouvement nerveux, il avait enfonce son couvre-chef sur sa figure,
evitant par ce geste silencieux de grands eclats de voix qui eussent pu
occasionner un scandale.

J'avoue que ce soir-la, il fallut vraiment etre son ami, pour ne pas
rire avec toute la salle!

Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'a l'interlocuteur du
"tique", c'est celui du _monsieur qui vous deshabille en marchant._

Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez a destination
completement depouille, et vos boutons semes sur le parcours servent de
piste aux gens qui vous cherchent.

Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec
vous, s'arrete a chaque instant a mesure que l'histoire devient
interessante. Avec celui-la, il ne faut pas etre presse.

Ca s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien a faire, c'est
une maniere comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour
faire cent metres.

Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir a l'egal de la
peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._

Si vous etes du cote des magasins, il vous envoie dans les carreaux de
vitre, resultat: une depense, ou bien, il vous fait tomber dans le
ruisseau, consequence: vous etes crotte comme deux barbets.

Sans compter qu'en partant vous etiez sur le trottoir de droite et
qu'arrives au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous
trouvez.

Quand j'etais enfant, j'avais un tic assez vilain.

Je ... comment diable dire ca, c'est difficile, a expliquer, enfin je ...
soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la meme
chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre
descendant, voila tout.

A chaque instant: tscheu, tscheu et aie donc! et aie donc!

Chez moi regnait le desespoir.

--Quelle drole de manie, il a a present!

--Comment lui faire passer ca!

--Attendez, dit ma grand'mere, j'ai un moyen.

--Lequel?

--Vous verrez ca, au diner.

L'heure du repas sonnee, nous nous mettons a table.

Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une
petite lampe a essence?

--Ce n'est rien, repond la grand'maman, laisse-la.

--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commencai mon
potage.

Je n'avais pas avale trois cuillerees, que mon satane tscheu, tscheu
commenca et la lampe s'eteignit aussitot.

Tout le monde de rire aux eclats et moi profondement vexe, de me lever
avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, a la cuisine.

--Et chaque fois que lu l'eteindras, tu recommenceras cette petite
promenade,

Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me deranger quand
je suis a table, la cinquieme fois fut la derniere, et mon tscheu,
tscheu, ne se fit plus entendre.

Ah! si toutes les grand'meres ressemblaient a la mienne, les enfants si
riches en habitudes ridicules se _detiqueraient_ vite.

C'est encore a mon aieule, que je dois de m'etre debarrasse d'une manie
assez ordinaire chez les bebes gates: celle de tirer la langue aux gens
et aux choses ne me plaisant pas.

Un jour, que je montrais dans toute son etendue, cet organe du gout et
de la parole a un ami de la famille, ma grand-mere vint a pas de loup,
derriere moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je
vous l'assure.

Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat.

Je passe le tic des lyceens imberbes se frisant avec obstination une
moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de
repeter: "a mon age ..." pour qu'on leur reponde, en choeur: "Oh!
madame!"

Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agacant
"vous comprenez?" Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais
la reponse forcee.

N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tete, comme un
magot de Saxe. L'infortune n'ose aller a la salle des ventes de peur,
par une desolante meprise, de se voir adjuger tous les tableaux.

Independamment de ses productions locales, chaque contree a ses
locutions particulieres.

Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _te!_ Le
Bordelais, les finit par: _he?_ Le Belge, les emaille d'un sempiternel:
_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on
ferait une curieuse mosaique avec toutes ces exclamations ... mais
n'anticipons pas et laissons aux academiciens de l'an 2886 le soin de
rediger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont a
la lettre T, a cette epoque ... ce dont je doute.

       *       *       *       *       *

Chez les acteurs, les tics sont assez frequents.

D'aucuns s'en sont servis comme attrait irresistible et doivent en
partie leur succes a certaines manies bizarres.

Celui-ci hoche la tete, celui-la la renverse en arriere, un tel se tape
a chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons
tous, ce comedien, qui ayant a dire dans son role:

--Hier, j'ai pris l'omnibus.

Dira:

--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ...
omnibus ... nibus ... bus ... sss ...

Avec ce systeme-la, il fait finir la piece a minuit et demie, et le
lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, a leur tour:

--Hier, j'ai pris l'omnibus.




LES VACANCES D'UN COMEDIEN

_A M. LEFEBVRE._


Enfin, nous fermons le 30! s'ecrie le comedien avec un soupir enorme; je
vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si
j'ecrivais toute de suite ... au theatre d'Etampes-sur-Mer pour
organiser quelque chose.

Et pendant les deux mois de _vacances_, vous etes febrile parce que le
directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a ecrit de retarder
encore votre venue, tous les baigneurs n'etant pas arrives, ou bien a
cause des reparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains.

Un ami qui demeure dans un trou perdu ou il s'etiole a trente francs
l'heure, encaisse dans trois rochers, vous conseille de venir a _Nemo_;
aucun artiste n'y est venu jusqu'a ce jour (parbleu!); il y a quelque
chose a faire (oui, du mauvais sang!).

Et ne demandant qu'a vous echauffer la bile ... toujours pour vous
reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous ecriant:

--Nemo! Nemo! Ou est-ce ca, Nemo? Connais pas.

J'y vais!

Et l'ami, qui exulte a l'idee que vous allez venir peupler sa solitude
et, _qu'on sera deux derriere la malle,_ vous explique avec joie votre
itineraire.

--C'est tres simple, tu pars le matin a six heures dix....

Et, comme vous bondissez, il reprend:

--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure.
C'est tres loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives a Tremoulu, a
neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que
tu ne trouveras rien sur le parcours.

--Hein?

--Ah! dame, je te previens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux
avoir tes commodites comme a Paris, va a Trouville, alors.

--C'est bon, ne te faches pas.

--A Tremoulu, tu descends et tu prends l'omnibus....

--Ah! il faut encore ...

--Oui. Il n'est pas a tous les trains, mais je parlerai au conducteur.
A onze heures, enfin, tu mets pieds a terre.

--_Nemo!_ Tout le monde descend?

--Mais non; attends donc; est-il presse! C'est Saint-Gulier, un petit
endroit delicieux.

--Oh! a onze heures du soir....

--Il y a une auberge ou remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu
prends un potage et du saucisson ... il n'y a guere de choix; tu te
couches et le lendemain a sept heures....

--Comment, encore!!!

--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes apres ... vingt minutes,
c'est une plaisanterie ... te depose dans mes bras.

--Deja!!!

--Oui, ris, plaisante, tu seras bien dedommage une fois arrive, je
t'assure. Ah! pendant que j'y pense, a Saint-Gulier, defie-toi de
l'aubergiste: il est un peu voleur!

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, a cinq heures, votre ami se precipite avec fracas
dans votre chambre, va a la croisee qu'il ouvre en grand, pousse les
contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ...
front et vous calme par ces mots:

--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espere que tu
t'en es paye une partie de traversin!

Vous etes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par
cette troisieme nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous
n'etes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des
punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis
de fermer l'oeil une seconde; vous etes tellement abruti, dis-je, que,
sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux
bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot
avec lequel vous vous rendormez.

Enfin, des l'aube, a huit heures, vous descendez n'ayant passe qu'un
pantalon.

--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre premiere phrase.

--Dans cet accoutrement? tu es fou!

--Est-ce que tu esperais me voir mettre un habit noir pour aller sur la
greve?

--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connait ici, je t'ai annonce ...
depuis trois jours, on t'attend ... on brule de te voir, tu vas etre
epluche.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les
habitants sont sur la plage.

Insister serait inutile; vous remontez vous vetir plus convenablement,
et en avant pour la plage!

Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les tetes se tournent de votre
cote, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme
ce malheureux jeune homme a la tete de veau n'a jamais ete regarde.

L'ami, fier de son intimite avec vous, vous trimballe dans tous les
groupes, vous presente a tous les baigneurs de sa connaissance:

--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parle (echanges de
saluts).

Un mollusque a lunettes bleues, croyant vous faire un compliment
fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque:

--Ah! monsieur, il parait que vous avez une memoire etonnante.

--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du
mollusque, une grosse dame, tres forte ... mais pas sur la langue
francaise:

--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu a sa
pension, a l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que
vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries!

--Oh! vous etes trop aimable, madame.

--Non, non, je dis la verite.

Et toute la sainte journee, ce sont de semblables sorties qu'il faut
essuyer.

Apres le dejeuner, je demande l'heure a laquelle arrivent les journaux
de Paris.

--Le surlendemain soir, me repond-on. Et encore le facteur n'est pas
tres exact.

Mon ami, qui tremble a l'idee que je vais m'ennuyer, me dit:

--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la
permission de donner une soiree dans la salle de l'unique hotel de Nemo:
_la Licorne d'or._

--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt
moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays!
Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustace! Jamais!
entends-tu bien. Jamais!

La crainte d'une brouille me fait ceder.

       *       *       *       *       *

L'autorisation est accordee. Un adjoint qui calligraphie s'est charge de
faire, a la plume, trois copies-programmes. On en placera une a la gare,
la seconde dans la salle a manger de _la Licorne_, et une troisieme,
devant la porte de l'hotel.

--Les billets a cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit.
Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le
pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-veterinaire, le chef de gare, la
directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_
etant entres pour rien, je me trouve devoir a celui-ci cinquante francs
pour la location de la salle.

Mais si le resultat pecuniaire a ete nul, voici l'effet produit:

A la sortie:

--C'est gentil, mais vous auriez du nous dire quelque chose ou vous
faites des grimaces.




33, BOULEVARD HAUSSMANN

_A A. BELLOT._


Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par
le poignard dans la plaie, leur piece ne fut jouee que trois fois)
lisaient, au theatre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui
portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann.

Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez
bien, recut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel
s'etalaient ces mots:

    A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33.
    (Lecture).

A l'heure indiquee, tous les artistes du coquet theatre du boulevard
Saint-Martin, jouant dans la piece nouvelle, etaient assis au foyer,
prets a entendre l'oeuvre inedite.

Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'etait Florival.
L'inexactitude habituelle du jeune comedien etant proverbiale, on ne
s'en etonna pas outre mesure, et l'on commenca la lecture.

Cette petite operation terminee, on passe a la collation ... des roles.
Il etait 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra
passage a un homme affole, debraille.

--Florival! fut le cri pousse par tout le monde, il est temps!

--Vous etes a l'amende, dit severement le regisseur.

--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'ou je viens, haleta le jeune
premier suffoque.

--Oui, nous la connaissons, celle-la, elle ne prend plus....

--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du n 33,
boulevard Hausmann!

Ici, je renonce, cher lecteur, a vous depeindre les crises de nerfs,
les rires homeriques, les convulsions hilarantes, les spasmes
fantastiques qui saluerent cette replique inattendue!

Cinq minutes apres (pas une de moins) un calme relatif s'etant fait,
Florival nous raconta la scene:

J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui etait la
piece, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de
demander:

--A quel etage, demeure l'auteur dramatique?

Le pipelet me repond:

--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxieme, a droite.

A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au theatre,
on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une piece de M.
Valabregue (Albin). Je me dis: c'est ca, Saint-Albin Valabregue. Je le
savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voila tout.

Je monte.

On m'introduit dans un salon, ou mes yeux sont attires par des
photographies d'artiste, des menus de centiemes, un portrait de Labiche
avec dedicace etc., etc.

Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur
dramatique.

J'en etais la de mes reflexions, lorsque le maitre de la maison,
soulevant une tenture parut et vint a moi, le sourire aux levres:

LUI.--Monsieur?...

MOI.--Florival.

LUI.--Florival?

MOI.--De la Renaissance.

LUI.--Ah! ah! tres bien! vous venez probablement pour ma piece.

MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici.

LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le
maximum.

MOI, _etonne_.--Ah! vous faites le maximum!

LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien.

MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit....

LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la piece longtemps
encore, je l'espere, vous aurez le temps de la voir.

MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je
ne viens pas du tout pour ce que vous croyez.

LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour
_Gavroche_?

MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle piece.

LUI.--Ah! tres bien, ma nouvelle piece.

MOI.--Oui.

LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminee.

MOI.--Comment, elle n'est pas terminee?

LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal....

MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal
vient faire ici?

LUI, _furieux_.--Ah! ca, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi!

MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival,
de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une
piece nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et
j'attends.

LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez la! C'est Valabregue qui a une
piece portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur!

MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tete! ma tete!!

Allons, dit le regisseur, cette equipee est trop amusante pour qu'on
vous punisse. Pour cette fois-ci, je leve l'amende; mais une autre fois,
regardez mieux le tableau.

       *       *       *       *       *




UN PERE

_A Edgar PATAY._


Vous me demandiez pourquoi le pere Prunier est fache avec le jeune
Alfred Rigodon?

Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous
raconter en quelques mots.

Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil a couper le
beurre remonte a bien des annees avant la naissance de Prunier, ce qui
vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis
Charles-le-Temeraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous etions
depuis longtemps brouilles avec cet imbe ... ce brave Prunier; j'en
etais personnellement ravi, ce froid me privant du deplaisir d'entendre
divaguer notre homme.

Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu
sa villa; nos jardins sont contigus, a chaque instant le facteur confond
nos journaux: autant de pretextes pour Poirier, non ... pour Prunier de
venir a la maison; bref, pour lui qui grillait du desir de se "remettre
avec moi", cent occasions se presentaient chaque jour, que j'evitais
avec soin.

Cependant, il eut une idee, cet homme nul (o reconnaissance, tu n'es
decidement qu'un vain mot!). L'epoque des elections municipales
approchait; le conseil actuel etait une reunion de gateux cacochymes qui
laissaient aller les affaires du pays a la derive: le besoin de
remplacer ces impotents seniles par des hommes robustes et decides se
faisait imperieusement sentir. Depuis longtemps, on eprouvait dans le
pays le desir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des
nouveaux officiers municipaux a la place du lait fige qui glacait ces
vieux cadavres ambulants de conseillers.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent,
logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune
dirigerent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier,
veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement,
s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dependait; il
me suppliait de consentir a me laisser porter candidat aux elections
municipales; ma nomination etait assuree, ajoutait-il, je jouissais de
toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense.

Tout en l'ecoutant, je me disais:

--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas
mieux.

Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins a peu pres ce
langage:

--Mon cher ami, je suis tres sensible a votre demarche, je vous en
remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inherents a ce
titre de conseiller municipal, loin de la: j'ai toujours, en homme
modeste, meprise ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je
vois le peril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base,
le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me
proposer de defendre la nation. Vive la France!

Figuier (decidement, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuade que
l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et
partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui,
anxieux, haletants, attendaient ma reponse.

Quinze jours apres, je donnais un grand diner en l'honneur de mon
election. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'etait naturellement
invite.

Il etait place a table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis,
jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministere
de l'Interieur.

Je ne sais a quel propos, a un moment donne, Prunier lui decoche une
grossierete; je me penche a l'oreille de mon voisin (car, me defiant de
ses gaffes, je l'avais place a cote de moi) et lui souffle ces mots:

--Epargnez-le, je vous dirai pourquoi.

       *       *       *       *       *

Maintenant, faisons entrer en scene un personnage nouveau:

Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, seche, osseuse,
pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu
ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bailler.

Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractere, qui
ne l'est peut-etre pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que
mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile.

Son pere a toutes les peines du monde a lui decrocher un mari, et, sans
cesse aux aguets, il croit toujours decouvrir le merle desire ... qui se
derobe au dernier moment.

       *       *       *       *       *

Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pecher, sapristi ...
Prunier comprit qu'il se trouvait en presence du gendre introuvable, et
sa figure, de rembrunie qu'elle etait, devint sereine et beate.

Oui, positivement, a ce moment-la, Prunier avait l'air serein.

Alors, sans perdre une minute, notre homme commenca le siege de Rigodon.

--Un peu de Chateau-Laffitte?

--Supreme de volaille?

--Sidonie, passe donc la creme fouettee a monsieur.

C'etait en vain qu'Alfred refusait, son assiette etait toujours pleine.

On se leve, Rigodon s'apprete a offrir son bras a une dame; las! le
malheureux garcon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infame!

--J'espere que vous me ferez aussi l'amitie d'accepter mon hospitalite.
J'ai une charmante chambre a votre disposition; vous serez la comme chez
vous; les Prunier ne sont pas genants; vous aurez votre clef, vous
sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez a votre heure. Venez diner
le samedi a cinq heures et demie et repartez le lundi apres dejeuner.
Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A
samedi!

       *       *       *       *       *

Rigodon n'en revenait pas.

Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui meme, tout a l'heure
avait ete impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir
chambre et nourriture a la campagne? C'est prodigieux!

--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voila mes dimanches assures. Ca
tombe a pic; Amelie va precisement passer tous les dimanches chez son
pere!

Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train a Saint-Lazare et
debarquait a _Poussiere-sur-Seine_, ou Prunier l'attendait a la gare.

Alors seulement, Alfred eut une idee du paradis.

Arrives a la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce
buen-retiro bourgeois portait le nom du general italien), Prunier se rua
sur notre ami en lui criant:

--Asseyez-vous.

--Hein?

--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles.

--Oh! merci.

--Otez votre jaquette.

--Pourquoi?

--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama.

--Que de reconnaissance!

--Ne parlez donc pas de ca!

Et cela dura tout l'ete de 1884.

Le dimanche matin on apportait a Alfred, encore couche, un grand bol de
lait ... du lait de vache, celui-la! A table, rien que des produits du
jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par
_mademoiselle ma fille_, disait Neflier ... Prunier.

Le premier dimanche on avait visite le pays; la famille expliquait qu'a
tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'etait pas fixe) avait
detache un pendu, pret a rendre le soupir extreme (decidement, ce
n'etait pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions,
c'etait charmant!

De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur
mouchoir, saluaient le depart du train qui emportait Rigodon, notre
Parisien se demandait bien a part lui:

--Enfin, pourquoi cet accueil?

Mais ne trouvant pas de reponse et heureux de cette sympathie qu'il
inspirait, il donnait un autre cours a ses idees!

Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon a part et lui
demanda cinq minutes.

--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin.

Et apres un silence, employe a la confection de sa phrase, le
proprietaire commenca:

--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon?

--Ah! ca, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ...

--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment present ... je
fais allusion a votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous
n'eprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies,
vos plaisirs, vos sensations a ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne
songez-vous pas a ... vous marier?

Rigodon s'ecria alors, devinant tout a coup:

--C'est donc pour ca!

Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples
mots:

--Ma femme s'appelle Amelie et j'ai deux garcons!




UNE REPRESENTATION EXTRAORDINAIRE

_A Laurent CARATSCH_


Oh! bien extraordinaire, en effet, la representation que j'organisai a
Bordeaux au mois de septembre 1880.

Mais n'anticipons pas.

       *       *       *       *       *

Mon premier prix de comedie obtenu, et ayant beaucoup travaille pour le
conquerir, je me dis:

Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province!

Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands
blagueurs.

A peine _dechemindeferre_, je courus chez moi me faire presser par les
miens.

Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que
je voyais pour la premiere fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un
inconnu.

Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout a coup la
parole, en ces termes:

--Je sais que vous etes arrive, aussi je tiens a etre le premier
etranger qui vous felicite du grand succes que vous avez eu la-bas ...
au Conservatoire.... Ca ne m'etonne pas, du reste.... Je vous connais
depuis longtemps, moi. Ah! vous etiez bien petit a l'epoque ... tenez,
pas plus haut que ca.... Je le disais a tout le monde ... le petit
Felix ... vous verrez ca ... plus tard! Me suis-je trompe, he?

--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincerement de l'objet....

--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ...
car je viens aussi vous demander ...

--Allons donc! fis-je a part moi.

--De vouloir bien preter votre aimable concours a une fete que nous
donnons....

--Ah! ah!

--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre
compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile a acquerir et si
legitimement envie: Premier prix du Conservatoire!

Comment refuser, a un homme qui vous a vu pas plus haut que ca ... et
qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui
dis-je:

--Vous pouvez compter sur moi.

Je croyais qu'il allait m'etouffer. Non, si vous aviez vu ce garcon!...
enfin, c'est a se demander quel serait son etat s'il gagnait jamais un
lot de 200,000 francs.

Ses transports de tendresse un peu calmes, mon admirateur ... interesse
reprit:

Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_!
Je ne vous dis que ca! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez
les affiches!

En effet, je les apercus le lendemain d'un bout de la rue a l'autre.

J'avais ce qu'on appelle en argot de theatre: _Le fromage a la creme_,
c'est-a-dire mon nom imprime sur une bande blanche.

Aussi, pensez ce que mon coeur battait!

Ce jour-la, sous pretexte de faire visiter la ville a mon grand-pere,
qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait
naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_,
devant tous les murs ou l'on affiche d'ordinaire.

Elles m'eblouissaient, ces immenses pancartes!

Vous n'avez pas idee, o Parisien qui n'etes jamais alle plus loin que la
Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensee des
affiches de theatre en province!

On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, ecrit en
lettres gigantesques s'il y aurait des caracteres assez grands pour
imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en representations
dans ces parages ... ou on exagere tout.

La fete se passa fort bien. Le malheur fut qu'alleche par le grand et
immodere succes que me firent mes compatriotes, je pretai une oreille
trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu
Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-meme une
representation.

Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idee, c'est bien ce jour-la!

La representation decidee, il s'agissait de trouver un local.

On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de
Gymnase dramatique, avait donne tous les soirs, pendant de nombreuses
annees, l'hospitalite a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit
meme entendre). Mais depuis une dizaine d'annees, delaissee par les
directeurs, elle ne s'entrebaillait qu'a de rares intervalles, pour les
troupes de passage.

La derniere _tournee_ qui etait passee sur ces planches fut celle de
Saint-Germain avec Jonathan.

Il fut meme repondu a l'artiste un mot epique, par la _patronne_ d'un
hotel voisin.

Jouant a 8 heures et la table d'hote etant a 6 heures et demie,
Saint-Germain avait demande de diner, lui et sa troupe, un peu plus tot,
afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en
sortant de table. Ce surcroit de travail ne fut pas goute des
domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain
va trouver l'hotesse:

--Je ne vous comprends pas, madame, de tolerer que vos domestiques nous
traitent avec un tel sans facon; nous ne demandons pas l'impossible,
apres tout; puisque nous payons bien, nous demandons a etre servis
convenablement.

--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur repeter: ce sont des
comediens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que
vous pouvez devenir!

       *       *       *       *       *

Mais revenons au Gymnase ... bordelais.

Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'a l'execution de choeurs,
cantates, oratorios, etc., etc., et la scene n'etant pas suffisamment
spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui
y prennent place les jours d'execution, on a eu l'idee de l'agrandir au
moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du theatre.

Par consequent, le rideau baisse separait la scene en deux parties
egales.

Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnat
arrangee et en etat de pouvoir y jouer la comedie, car, n'ayant pas
l'intention d'interpreter un drame militaire aux evolutions nombreuses,
ce supplement de scene etait pour moi parfaitement inutile et genant.

Il me restait alors a chercher trois ou quatre artistes, afin de
composer un spectacle presentable.

Justement Amiati, de l'Eldorado, etait en representations a l'Alcazar,
ou elle faisait _flores_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au
concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la
presentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation,
l'Etoile, avec la meilleure grace du monde, me promit son concours, si
toutefois elle avait la permission de son directeur.

Je la conquis, cette permission!

Je flamboyais, victorieux: Je possedais Amiati!

Amiati, c'etait mon _clou_ (encore une expression bizarre.)

C'etait pour ma soiree, un attrait reel, car la haute societe n'allait
pas a l'Alcazar, et desirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait
pas cette occasion.

En ecrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient a l'esprit un
mot que lui lanca son hotesse.

Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon etoile_,
etait infiniment mieux eleve que celui qui l'acclamait tous les soirs a
l'Alcazar, sa proprietaire lui dit:

--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase?

--Pourquoi ca?

--Te, vous allez voir la des gens bien!

Decidement, les maitresses d'hotel de Bordeaux ont le monopole des
reparties heureuses.

Amiati, c'etait assurement beaucoup, mais ca ne suffisait pas.

On jouait au Grand Theatre: _Les Etrangleurs de Paris_. J'avais
precisement un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnete
qu'on etranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer
avec moi: _Le petit voyage_.

Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de
rideau. A merveille!

Un baryton se presente.

Il repete, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le
pianiste le regarde, abruti:

--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marque!

Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ca.

Le jour de la representation arrive, je cours chez le machiniste qui me
demande trois jours pour enlever l'avant-scene.

--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir!

--Oh! alors n'y comptez pas.

Je sentais blanchir la moitie de mes cheveux.

--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu
sous les planches qu'on a ajoutees ... et il sera utile, le trou du
souffleur!!!

--Eh bien, il faut le mettre a decouvert.

--C'est mon avis.

--Levons trois planches, alors!

--Levons trois planches, alors.

Et nous voila levant trois planches. Jusqu'ici j'avais ete organisateur,
regisseur, j'etais maintenant menuisier.

Les trois planches enlevees, la carapace du souffleur emergea. Mais
devant cette boite, il y avait un trou enorme et, de la premiere
galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employe.

Je dis au machiniste:

--A present, il faut boucher cette cavite avec des planches:

Cet ouvrier me repond avec sang-froid.

--Avez-vous des planches?

Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais
pas sur moi....

Non, voyez-vous ce miserable qui me demande si j'ai des planches!!

--Eh bien, et celles-la, fis-je en lui montrant celles que nous venions
d'enlever.

--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra
intactes pour les remettre a leur place.

--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons
cependant pas jouer avec un abime beant au milieu de la scene.

--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis.

Le temps s'ecoulait, nous decidames de suivre ce conseil, et nous voila
a genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe.

J'etais devenu organisateur, regisseur, menuisier, machiniste, tapissier
et ce n'etait pas fini!!!

Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur
ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'a disparaitre tout a coup, le
public croirait que nous jouons une feerie.

Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi place _au milieu de la
scene_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avancait par trop,
il avait le _souffleur derriere lui_.

--Eh bien, et la rampe? ou est-elle la rampe?

--Elle est cachee sous les planches.

--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir???

La seconde moitie de mes cheveux s'argentait.

--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du
theatre.

--Ou ca?

--A l'usine a gaz.

--Bien, j'y vais.

On sait que les usines a gaz ne sont jamais situees au centre des
villes, aussi ce fut seulement une heure apres que je descendis de
voiture.

--L'employe charge du compteur a gaz du Gymnase ... ou est-il?

--A dejeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extremite de
la ville!)

Ah! le criminel! j'y cours.

Une fois chez lui, on me dit:

--Il vient de partir pour la rue Ornano ou il range un tuyau a gaz, dans
la rue.

Je vole rue Ornano.

Je vois des paves entasses les uns sur les autres ... mais pas de
gazier. Je demande aux boutiquiers voisins.

--Ou est-il?

--Qui?

--Le gazier qui etait la tout a l'heure.

--Il est alle probablement boire un coup.

--L'ivrogne! il sort de table!!!

Et me voila, au milieu de la rue, devant un tuyau defonce qui empestait
l'air, attendant mon homme.

Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe.

Apres m'avoir fait recommencer trois fois mon recit, ce bandit me
repond:

--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de
l'usine. Allez me la chercher.

Je galope a l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que
j'entraine avec moi.

Une fois au theatre, on me dit:

--Le piano n'est pas encore arrive et les artistes attendent pour
repeter.

Il etait deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir.

Je me precipite chez le facteur ... de pianos.

Ce scelerat me repond:

--J'ai oublie de dire hier a mon patron que vous etiez venu, et je ne
puis vous preter un piano sans qu'il le sache.

--Ou est-il votre patron?

--A la campagne, mais il reviendra ce soir a 7 heures.

--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite!

Et j'allais l'etrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de
la maison parut.

Au lieu de me faire arreter pour tentative d'assassinat, me
reconnaissant, elle consent a me louer un Pleyel. J'etais sauve.

J'arrive au theatre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de
partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois
au cafe du theatre, et nous repetons pour la premiere fois: _Le petit
voyage_.

Quelle repetition, mon Dieu!

Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traitre mot,
l'ingenu, qui avait pris des lecons de Talbot, demandait une allumette
sur le ton des imprecations de Camille, et quant a celui qui jouait le
role de l'aubergiste ... non, celui-la je renonce a vous le depeindre ...
Au fait si ... un mot vous donnera une idee de sa betise.

J'avais a lui dire, dans la piece, apres lui avoir commande le menu du
souper:

--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucre.

A quoi, il doit repondre, enumerant ses plats:

--Parfait-vanille ... orange, etc. etc.

Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des patissiers
des parfaits, me repond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de
l'adverbe:

--Parfait!... vanille, orange.

Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'etait la premiere fois
que ca m'arrivait depuis trois jours.

       *       *       *       *       *

Je dis au machiniste:

--Comme accessoires, il nous faudra une cheminee....

Il me repond avec ironie:

--Une cheminee ... au mois de juillet!

Mais ce machiniste m'en a fait une plus drole.

Je le vois arriver avec une chaise originale.

--Qu'est-ce que c'est que ca?

--C'est une precaution.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant
avec une grande precaution_.

Enfin, je vis se terminer cette maudite representation avec un reel
grand plaisir. Tout avait bien marche, mais c'est egal, si je ne suis
pas devenu fou ce soir-la, c'est que ma cervelle est rudement solide.

N'importe, quand on me reprendra a organiser une representation
extraordinaire, on refusera du monde a la piscine Rochechouart.




LE RUBAN

_A Aurelien SCHOLL._


Je vous donne en mille a deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville
n'a pas fait son volontariat?

       *       *       *       *       *

Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je,
tout de suite.

Georges avait dix-neuf ans, son baccalaureat et ... une maitresse pour
lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisement la grimace qu'il fit, en
recevant un beau jour du mois d'avril, un imprime portant ces mots:

    CLASSE DE 1884

    CONVOCATION

"Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de
recensement du 1er arrondissement de Paris, est invite a se presenter
devant le conseil de revision, qui se reunira le jeudi 24 avril 1884, a
huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-Elysees) pavillon
Nord-Est, salle du rez-de-chaussee, porte 5, pour proceder a la
formation de la classe de 1884."

--Sapristi! En voila bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi!

Et la tete baissee, Georges, dans une attitude d'abattement
indescriptible se prit a penser au vernissage, aux petits soupers qui en
sont la consequence, en un mot a ces mille distractions de desoeuvre.

Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces
plaisirs, se priver de ces fetes ereintantes, il est vrai, mais
obligatoires pour quiconque fait partie de ce regiment bizarre et
interlope qu'on denomme le Tout-Paris!

Certes Georges etait bon patriote dans maintes circonstances, il avait
donne de preuves de son attachement au sol natal; dernierement encore,
n'avait-il pas a Nanterre fait une conference sur "le repeuplement de la
France", conference qui lui avait valu les felicitations et temoignages
de sympathie de la part des notables de la commune? N'etait-il pas
membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de
qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes
valeureux et guerriers celebres: Carolus de Senneville, son grand-oncle,
dont le portrait en pied etait le plus bel ornement du grand salon
paternel, n'etait-il pas la pour donner un dementi eclatant a l'impudent
qui aurait doute du courage familial? Non, encore une fois, personne
n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait a dire a
lui-meme.

Mais c'est egal, quitter tout a coup le pantalon etroit pour la large
culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots
carres, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental,
ne plus faire la grasse et reconfortante matinee, ce n'est pas drole; en
un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et
qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez
servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en.

Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagere.

       *       *       *       *       *

Georges alla, tout deconfit, faire part de la mauvaise nouvelle a Lucie,
l'ange blond qui charmait son heureuse existence.

--Et il n'y a pas a dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la
cruelle convocation, il faut sauter le pas.

--Voyons, dit tout a coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au
moyen duquel tu pourrais....

--Helas! non! soupira Georges, j'ai deja obtenu deux sursis, mon pere
vit encore ... bien heureusement. Je suis tres bien constitue.

--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baisses, ah! c'est bien
triste!

--Oui, tres triste, en effet, repeta Georges sur le meme ton et tout en
pensant a autre chose.

--Une idee! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'a
demain matin, peut-etre qu'en voyant une figure tiree, des yeux battus,
on te croirait un peu poitrinaire et alors....

--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait
jamais, celle-la! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps!

--Ca ne fait rien, essaye tout de meme.

--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me
fatiguat beaucoup et ne fut pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui;
mais ca ne me va pas enormement, sans compter que ca rate quelquefois;
ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si pale, eh bien, Gaston s'etait
livre a cet exercice ereintant: le matin il etait alle de la barriere du
Trone a Longchamps, a pied; il arrive au conseil frais et dispos, le
visage epanoui, avec des couleurs, le malheureux!

--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant a peine vu. Tu comprends
qu'il ne me sourit guere de juiferranter ainsi pour en arriver a ce
resultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas....

--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouve--et
sans chercher beaucoup--un moyen sur et agreable de te fatiguer....

--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement,
entre nous! J'y suis! repeta-t-il par deux fois tout en couvrant de
baisers sa gentille maitresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais
ou donc avais-je la tete de ne pas penser a ...

Eh! bien, je veux preparer les choses de longue main, tiens-toi prete a
six heures, je viendrai te chercher pour diner. Et fie-toi a moi pour le
programme de notre soiree.

       *       *       *       *       *

Sorti de chez Maire, a huit heures et demie, notre aimable couple se
dirigea du cote des Varietes, ou Georges avait loue une baignoire
grillee, s'entend!

Vous dire qu'aucune replique des acteurs ne leur echappa serait
peut-etre mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_.

Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier.

Legerement emoustilles par le champagne et les grivoiseries si
chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond
d'une voiture, arriverent promptement chez eux, animes des meilleures
intentions, je vous l'assure.

       *       *       *       *       *

A la clarte discretement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie
s'en donnerent a coeur joie et se livrerent a un de ces duels d'ou
l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps.

Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je
n'en suis pas sur). Nos amoureux causaient donc de choses et
autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes,
pour n'en pas perdre la charmante habitude.

C'est ici, o Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume.

Comme si elle en eut besoin, la coquette Lucie s'etait vetue, pour se
rendre plus irresistible encore, d'une chemisette de soie creme, egayee
par endroits de petits noeuds de ruban ponceau!

Ayant arrache un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantot un
collier, tantot un bracelet; a un moment donne, une idee folle la prit.

       *       *       *       *       *

--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu
fais?

--Je te decore, balbutia Lucie.

       *       *       *       *       *

--Huit heures! leve-toi vite, tu vas etre en retard!

--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant
prestement son pantalon. Adieu, mignonne aimee, a midi je viendrai
immediatement t'annoncer, heureux ou triste, le resultat.

Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le
sergent instructeur appelait son nom. Il etait temps, pensa Georges,
rassure a l'idee de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres
camarades, fumistes, clercs de notaire et lyceens, dans une salle
contigue, il proceda a la toilette de rigueur.

--Georges de Senneville, a vous!

Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-meme sous la toise.

Mais aussitot un formidable eclat de rire retentit, et tous, generaux,
chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares
et nerveuses.

--Exempte, pour vegetation sanguinolente! cria le medecin militaire.

Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait a sa chere
liberte, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander
son reste.

Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontane qui l'avait
accueilli, il jeta un regard sur lui-meme et apercut, joyeux et
guilleret, le ruban qui flottait toujours!

Le medecin militaire, ayant sans doute cru a un phenomene bizarre,
l'avait exempte ex-abrupto.

       *       *       *       *       *

Aussi, cheres lectrices, ne soyez point etonnees, si le hasard vous
conduit a l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre a
fond de velours noir briller un ruban rouge!




VIRGO

_A Paul LHEUREUX_


--Comment? toi, Petru? dans mes bras! Et depuis quand ici?

--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma premiere visite....

--Oui, c'est gentil tout plein, ca. Mais pourquoi diable etre retourne
dans ton satane pays qui n'a qu'un tort, celui d'etre trop loin du cafe
Riche?

--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de
temps a autre aller se retremper "au pays".

--Le fait est que tu en avais besoin, apres la vie de patachon que tu
menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle
conquete.

--Allons donc, et qui ca?

--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire
languir, ca m'amusera. Eh! bien, apprends, miserable veinard, que c'est
la plus jolie creature que je connaisse. Des yeux a damner les saints du
paradis, des dents a croquer toutes les pommes de ce jardin, des
cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas a plaindre, mon
gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient etre a ta place, car
ta future victime fait tourner toutes les tetes en ce moment, Paris
entier s'occupe d'elle, sa photographie s'etale chez tous les libraires
du boulevard....

--Ah! vous etes cruel.

--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...

--De?

--De Pallas!

--La dame de pique!

--Non, Pallas, la grande comedienne qui electrise chaque soir deux mille
spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement
aux Fantaisies-Macabres.

--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se reveler dans la
piece que vous citez?

--Oui, mon cher, elle-meme.

--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!

--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, la, sur la cheminee, et
s'est ecriee tout a coup: "Dieu, le joli garcon!" et l'on sait ce que ca
veut dire quand Pallas s'ecrie: "Dieu, le joli garcon!" Heureusement que
tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Petru, je ne t'ai dit que
l'absolue verite; vois maintenant ce que tu as a faire, mais tiens-moi
au courant, ca m'interesse.

       *       *       *       *       *

Neuf heures. Petru sort de chez Noel en machonnant un regalia, et se
dirige lentement du cote des _Fantaisies_, ou il est alle retenir dans
la journee l'avant-scene du rez-de-chaussee, cote gauche,--cote du
coeur--attention qu'on remarquera sans doute.

Au-dessus du theatre, le mot _Virgo_, ecrit en lettres de feu, jette
une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq
lettres enflammees, le coeur de notre ami bat a eclater.

--Si Pallas etait reellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu
problable, vu son temperament volcanique qui est proverbial.

Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la
beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur
bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Petru, apres
avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans
la salle, d'un air resolu.

Le lever de rideau termine, la claque seule fit son office.

Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec
indifference les epaules cachees au fond des baignoires, et cherche
parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.

Mais l'orchestre prelude et le silence se fait aussitot.

       *       *       *       *       *

Au premier acte, Pallas ne parait pas; il est meme a remarquer
qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_etoile_ que vers neuf
heures, la salle etant entierement pleine a ce moment-la.

Les spectateurs n'ecoutaient donc qu'avec une attention relative
l'expose de la piece.

Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparait dans un costume aussi
transparent ... qu'une profession de foi de depute.

A peine entree, Pallas apercut Petru dont le plastron se detachait
clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle
reprit bientot ses sens et joua des lors tout son role pour lui.

Ah! que de passion dans ses scenes d'amour, que de calineries felines
dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en etaient stupefaits!
Jamais Pallas n'avait _donne_ comme ce soir-la.

Lorsqu'au milieu du troisieme acte elle adresse une declaration des plus
brulantes a Sangor, le jeune premier qui l'a arrachee des mains des
corsaires, ce n'est plus a l'artiste, son partenaire, qu'elle parle,
non, c'est a lui, l'etre aime, qui ne s'en doute peut-etre pas.

O puissance irresistible de l'amour!

Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui
a suffi pour ne plus l'oublier.

Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitie en envoyant ce soir, au
theatre, cet inconnu qui marquera peut-etre dans l'existence de la
comedienne.

Petru, ayant remarque le mouvement de Pallas a sa vue, et ne voulant
pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter a l'actrice
un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:

"Ou et quand puis-je vous voir?"

A la rigueur, _puis-je vous voir_ eut pu etre supprime; mais il fallait
etre correct avant tout, au moins pour la premiere fois.

Quelques instants apres, la femme aux rubans roses arrive, mysterieuse,
et dit en souriant:

"Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidelite."

       *       *       *       *       *

Le lendemain, a l'heure indiquee, Petru jetait a un cocher cette adresse
ironique: rue de la Fidelite!

Bientot arrive, grace au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le
Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second etage de
l'actrice.

Ah! quelle emotion avait Petru en tirant le cordon de sonnette qui n'en
pouvait mais!

La porte s'ouvre enfin.

Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-meme, sa belle et luxuriante
toison de cheveux bruns denoues, rejetes en arriere, et

... ... Dans le simple appareil

D'une beaute qu'on vient d'arracher au sommeil.

Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comedienne, et ... ...

       *       *       *       *       *

Je n'avais pas revu Petru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque
avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je
l'avoue, bien de la peine a le reconnaitre.

Ses traits tires, son dos legerement voute, m'impressionnerent vivement;
mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait
produit sur moi, je changeai tout a coup d'expression et, presque
souriant, lui demandai:

--Eh bien, mortel! toujours heureux?

--Ah! mon ami! dit-il en soupirant.

Et dans ces trois mots, que de regrets, que de desillusions!

--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traitre de melo? Il me
semble que ton sort n'est pas a plaindre.

--Vous aussi! cria-t-il en m'etreignant le poignet, mais vous ignorez
donc ce que c'est que d'etre epris d'une femme de theatre? Ah!
ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.

Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il put pleurer a
l'aise, Petru s'epancha abondamment dans mon sein.

--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comedie; elle ne peut pas
me dire a table: "Passe-moi le sel", sans vibrer effrontement. Si je
parle d'une cocotte en la blaguant, aussitot Pallas, prenant une pose
tragique, me commence une diatribe echevelee sur le sort infortune des
filles livrees a elles-memes, et, pour couronner son discours, appelant
a son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me recitant le fameux:

    Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!

--Bah!

--Et tout cela ne compte pas! le plus epouvantable, c'est la nuit; le
jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!

Et comme je clignais malignement.

--Oh! non, vous n'y etes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez
peut-etre, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien
gagne. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me reveille en sursaut,
me disant brusquement:

--Leve-toi.

--Hein?

--Et prends ca.

--Qu'est-ce que c'est?

--Racine.

--Pour quoi faire?

--Donne-moi la replique.

Et nous voila tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_.

La premiere fois, j'ai trouve ca drole; dire de la tragedie a deux
heures du matin, dans ce nouveau peplum, c'etait original; mais, a la
longue, je me suis lasse de ce plaisir, et j'ai essaye de faire
comprendre a Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement
que d'entendre une partie de la nuit hurler:

    Rome, l'unique objet....

A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre a
la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mepris:

--Bourgeois!

--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour
Racine une admiration profonde; mais a quatre heures du matin, j'ai
autre chose a faire que de relire ses chefs-d'oeuvres....

Et me voyant sourire, Petru exaspere, s'interrompit:

--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!




LETTRE


    _Le Havre Sainte-Adresse, 18 aout 1885._

    Cher monsieur Besson,

Apres la tournee de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer
mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.

Je realise ici le reve de tous les comediens: je suis directeur,
directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur
pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas
bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons
deux fois par semaine; ca n'a l'air de rien? eh bien, c'est enorme.

C'est enorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche
(et quel mal pour trouver un repertoire!)

J'ai donne, jusqu'a present, _vingt trois pieces en un acte, en treize
soirees (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Etrennes
d'Edouard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai signe avec Evin, mon
collaborateur du _Lezard_--ayant ete redemandes, sans compter
l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!

J'ai joue tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles,
Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens,
donc!)

Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huche a mi-cote de
Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!

Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balneaire
l'agrement de la grande ville qui est la, a ses pieds.

Et jamais monotone un port de mer!

Hier, j'ai ete voir debarquer des cochons.

Ce qu'ils ... criaient!

Pas a la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!

Places dans une grande caisse, une grue les elevait et les deposait sur
le quai.

Apres tout, ca n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.

       *       *       *       *       *

Hier, autre rejouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous
ces jeunes gens, en calecon de bain, se precipitant a la fois dans la
"_me_" et gagnant le large en cherchant ... a gagner le prix.

500 metres a faire!

Le hasard avait place a mes cotes le pere et la mere d'un concurrent
qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils
paternels.

--Ne te presse pas surtout, menage ton souffle et fait des brasses, tu
entends, fais des brasses.

--Savez-vous que c'est raide, dis-je a la mere, 500 metres!

--Oh! monsieur le gas, est marin; a sept ans, il a eu un prix.

--Oh! bien, vous etes tranquille.

--Tiens, regarde ton fils, fait le pere, en s'adressant a sa femme,
c'est lui le premier, a present. Aie donc!

Et la mere, tout en le suivant des yeux, faisait les memes mouvements
que son rejeton.

--Jusqu'ou va-t-il? demandai-je.

--Il va doubler la barque ou est le drapeau la-bas!

--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est egal ce n'est
pas commode de doubler une barque en etant dans l'eau. Enfin!...)

--Voyez-vous comme il souque! s'ecria la mere triomphante.

--Oh! oui, il souque bien! repetai-je en ayant l'air de comprendre ce
qu'elle voulait me dire.

       *       *       *       *       *

Revenu a terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la
foule enthousiaste.

--Bebe! exclama la maman en larmes.

(Bebe avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)

--Tiens bois, ca, fieu, fit le pere en tendant une fiole de rhum qu'il
venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.

Je vous assure que c'etait tres drole de voir ce bon vieux couple
embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux
humides.... Il faut dire que j'etais si pres de lui....

Le plus fort, c'est que, quelques instants apres, il recommencait une
seconde course de 800 metres, et la gagnait haut ... les bras....

Et comme en nageant on decrit toujours quelques zigzags, ca lui a fait
environ 1500 metres qu'il avait dans les jambes a la fin de la journee.
Decidement il est plus fort que moi.

Et maintenant un mot pour finir:

Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino
embarrasse vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_

Et comme je le regardais, pret a pouffer:

--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours a cette
heure-la qu'on regarde la pendule. (Historique.)

    Bien votre,
    F. G.




UN CLARINETTISTE

_A Ph. GILLE._


Dire que l'artiste a pour embleme l'humble violette serait a coup sur,
une tres jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'etre pas
positivement exacte.

On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualite dominante du
monsieur qui fait quelque chose en public.

J'ai deja coudoye dans ma courte existence pas mal de comediens poseurs,
de chanteurs pretentieux et d'instrumentistes se disant celebrissimes,
mais jamais, au grand jamais, il ne m'a ete donne de voir un type aussi
acheve, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet ete ... a
Galet-sur Mer.

Sourdinoff (c'est son nom ... ou a pres), clarinettiste aussi decore que
chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un "concert instrumental
et spirituel" au casino de la station balneaire precitee.

Les plaisirs nocturnes etant plus que rares dans cette oasis de la
Normandie, a l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs
allerent en foule retenir leur place a cette cellule vitree denommee:
Casino.

La plage entiere se fit inscrire.

Pas de periphrases attenuantes: le concert fut assommant!

Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez
vous-meme:

Premiere partie: ouverture _executee_ par un vieux monsieur paye 80 fr.
par mois pour ereinter l'ivoire de la maison Pleyel, a faire s'agiter
les pieds enormes de nos chers voisins, les Anglais.

2 Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, deranges
par Sourdinoff et joues par l'auteur.

Entr'acte.

Reouverture de plus en plus massacree ... executee par le bon vieillard
"qui n'avait jamais travaille devant un aussi bel auditoire" et, pour
finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le beneficiaire!

Ah! le criminel! marche funebre et guerriere, valse, tarentelle, pas
redouble, melodie, galop, rien ne manqua.

Et, comme heureux de ne plus etre oppresse par le poids de ce programme,
le public, a l'issue de la soiree, applaudissait timidement; ce
Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier
numero!

Il se bissait, l'infame!

Je me disposais, joyeux, a regagner mes lares (vieux style) quand un
voisin de table d'hote, vint me dire:

--Venez feliciter Sourdinoff.

--Hein?

--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et
compte sur vos compliments.

--Mais ...

--Voyons, ca vous coute si peu, et ca lui fera tant de plaisir!

Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en
art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en
le felicitant, etait pour moi peu rejouissante.

Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ca fait
trop de bruit--je suivis notre ami commun.

       *       *       *       *       *

Nous arrivames au moment ou une grosse dame disait avec admiration a
l'instrumentiste:

--Vous devez avoir bien soif!

Les presentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:

--... Succes reel ... public charme ... devez etre content ... mais le
disciple de Christophe Denner m'arretant tout a coup, me dit avec un
sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:

--Ah! cher confrere (pourquoi m'appelait-il confrere, moi qui ne souffle
dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'etranger pour remporter ce
qui s'appelle des succes prodigieux. Je ne parle pas, la, des couronnes
qu'on vous lance, des palmes qu'on vous decerne, des medailles qu'on
vous offre, des decorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout
cela n'est rien, aupres de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime,
voyez-vous, il n'y a encore que ca! C'est a qui vous approchera! Les
ducs, les princes considerent comme un honneur insigne de vous serrer la
main.

--Ah! bah! fis-je, ahuri.

--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une
aventure qui m'est arrivee dernierement, a Potsdam.

Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succes!... enfin,
je passe. La marquise de Pigalska y assistait.

Enthousiasmee de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle,
une petite soiree et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je
consentis.

Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public etait
compose de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes
auditeurs etaient assurement inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais
donc jouer la, devant un parterre de princes.

       *       *       *       *       *

Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais a
commencer lorsque je m'apercus que Pedali, mon accompagnateur n'etait
pas la. Lui! un garcon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir
eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur
lui, ce soir-la. Je m'excusai de mon mieux aupres de la marquise, lui
assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que
de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me
faisais point entendre. Mais, a l'idee de son monde vainement reuni, de
sa soiree manquee, ma noble hotesse soudainement devenue pourpre,
s'adressant a la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable
quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairiere, que cet
honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se recusa.
J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarre, absolument correct
dans son habit noir, s'avanca vers moi et me dit:

--Mon Dieu, monsieur, j'ai joue souvent pour me distraire la fantaisie
de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre.
Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.

Apres une demi-seconde d'hesitation, j'acceptai et n'eus pas a m'en
plaindre car mon accompagnateur improvise me seconda merveilleusement.
Le morceau eut un succes ecrasant, comme d'habitude.

Je demandai a mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier
moi-meme, il me repondit:

--Venez demain a cette adresse; je serai heureux a mon tour, de vous
redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.

Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, ma voiture s'arretait devant un magnifique hotel.

Une cloche m'ayant annonce, un valet m'introduisit dans un salon
superbement orne quoique severe, et quelques instants apres, apparut le
maitre de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la
marquise Pigalska.

       *       *       *       *       *

Ma modestie m'empeche de vous repeter notre conversation, a l'issue de
laquelle je pris conge de mon mysterieux interlocuteur en lui demandant
toutefois a qui j'avais l'honneur de parler.

--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagne la veille?

--?

--C'etait Bismarck!!!




LES COMMANDEMENTS DU COMEDIEN

_A. V. REGNARD._


     Chez un directeur te rendras,
     Pour avoir un engagement.

     Dans son cabinet, tacheras
     D'etre "refait" mediocrement.

     Tout d'abord, tu ne signeras
     Que pour deux annees, seulement.

     Toujours en vedette seras,
     Seul et tres gros, turellement.

     Une loge salubre auras,
     A l'entresol, sur le devant,

     Le jour tu ne repeteras
     Qu'apres midi, jamais avant.

     Aux claqueurs, tu commanderas,
     De t'applaudir fort, tout le temps.

     Aux ouvreuses ordonneras
     De dire: Il a bien du talent!

     Le spectacle fini, crieras
     Ton adresse assez bruyamment:

     Alors, veinard, remarqueras
     Jeunes filles et leur maman....

       *       *       *       *       *
       *       *       *       *       *

     Mais de ca tu n'abuseras,
     Vu ton petit temperament.




LETTRE

_A E. BENJAMIN._


Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succes parisien: _La
Mission delicate_.

Apres avoir joue tour a tour a Versailles, Chartres, Rennes, Nantes,
Angers, Saumur, Angouleme, Libourne, Perigueux. (Entre parentheses, nous
avons mange, a Rennes, des pates de Chartres, ou nous avons bu du
guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville
natale). Apres le pays de M. Ballande, nous avons file vers le Midi.

Ah! le Midi! en voila une mine d'observations!

C'est la que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... reponses!

Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'etre? En tout cas, ils sont
bien amusants, ces bons Meridionaux, mes doux compatriotes (je suis
Bordelais).

Quelle reputation surfaite que la vivacite des gens du Sud! Ils sont
vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Te, pourquoi se presser, he?

Je vais copier pour vous quelques reponses que j'ai crayonnees au fur et
a mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohesion, mais
excusez-moi, je vous ecris pendant un entr'acte (oh! quel metier!)

Ah! une recommandation auparavant:

Priere de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur.

A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui designant
un manille:

--Combien ce chapeau?

--Sisse cinquinte et il vous va, he?

--Mais il n'entre pas.

--Naturellement, il se fera a la tete!

Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a achete
le couvre-chef!

       *       *       *       *       *

A l'hotel ou nous etions descendus, a Cahors.

Nous rentrons a minuit.

--Garcon, avez-vous une allumette?

--Non je ne fume pas!

       *       *       *       *       *

Et je vous repete, le seul merite de ces mots, c'est qu'ils sont
absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous
allons prendre un bock dans un cafe-concert (genre _Ambassadeurs_,) et
tout en degustant, nous demandons au patron:

--Eh bien! ca va-t-il un peu les affaires?

--Heu! heu!

--Vous n'etes pas content?

--Si, mais c'est tres dur; ici, les femmes sont usees tout de suite;
pour bien faire, il faudrait _changer le betail_ tous les huit jours.

       *       *       *       *       *

Et a Nimes, cette reponse que nous fit une hoteliere:

--Comment, dix sous, ce cafe?

--Te, je vous ai servis dans des petites tasses!

Elle n'est pas dans un sac, celle-la, hein?

       *       *       *       *       *

A Mont-de-Marsan.

Au theatre, absence totale de luminaire.

--Eh bien, ou est le gaz?

--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les
tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermes.

(Ils ferment a onze heures et demie, nous avions fini.)

Et le plus amusant, c'est que dans la journee, etant entre dans un
bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'etonnant de voir le petit
tube de caoutchouc eteint, je recus cette reponse:

--Ah! c'est que ce soir il y a theatre!

       *       *       *       *       *

Je m'apercois, mon cher ami, que je dois etre terriblement monotone et
ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette derniere
meridionalerie:

Nous dinions, a Pau, a table d'hote, quand un compatriote du bon roi,
nous entendant dire que nous allions de Tarbes a Cahors, nous dit a
brule-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade:

--Vous allez de _Tarbeuss_ a _Cahorss_?

--Oui.

--Eh bien il faut _vinte_ heures.

--Hein!

--Oui, oui, _vinte_ heures.

--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne
partons demain qu'a neuf heures et nous jouons, le soir.

--Sapristi, je le _se_ bien, j'y _ve_ sans cesse.

--A pied, alors?

--Non, en voiture!

Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_

Je termine en suppliant les Meridionaux qui pourraient lire cette lettre
de n'en pas vouloir au signataire qui, orfevre lui-meme, apprecie a sa
juste valeur ce pays qui a donne tant d'illustrations politiques et
artistiques a la France.

Tout a vous, mon cher Benjamin.

    F. G.




LES TOURNEES

_A A. DUPRE._


I

     Mon Dieu que c'est donc amusant
     De faire en ete des tournees!
     On s'en va leste, insouciant;
     Mon Dieu que c'est donc amusant!
     On croit rapporter de l'argent,
     De l'argent pour beaucoup d'annees,
     Et l'on revient comme Gros-Jean,
     Mais c'est amusant les tournees!


II

     Or, on choisit ses compagnons.
     Lorsque l'on fait un long voyage
     Il faut eviter les grognons:
     On choisit donc ses compagnons.
     Je vais du cote des chignons,
     Avec eux je fais bon menage.
     J'aime les visages mignons
     Lorsque je fais un long voyage.


III

     Puis un paysage est charmant
     Quand on le voit pres d'une femme!
     Il est plus bleu, le firmament,
     Le paysage est mieux vraiment;
     On se regarde tendrement
     La nature epanouit l'ame....
     Qu'un paysage est donc charmant
     Quand on le voit pres d'une femme!


IV

     Le chemin de fer rend joyeux
     Et vous met d'humeur folichonne,
     Constamment admirer les cieux
     Rend le morose tres joyeux;
     Avec les employes au mieux
     On plaisante, on rit, on gasconne;
     On les appelle tous "mon vieux"
     Dam! l'humeur est tres folichonne.


V

     On descend dans de bons hotels
     Dont les draps sont parfois humides,
     Mais de tous temps ils furent tels;
     En province, oh! les bons hotels!
     Ou donc le confort des castels?
     On rit de nous, gens trop timides,
     Acceptant les affreux Vatels,
     Ainsi que les vieux draps humides!


VI

     Dans la rue, on dit: Les voila,
     Les Parisiens! quel spectacle!
     Sur nos pas, on pousse des ah!
     Et l'on chuchote: Les voila!
     Mais nous, plutot, disons: Hola,
     Les voyant de notre pinacle,
     Jamais on n'eut reve cela,
     Les provinciaux, quel spectacle!


VII

     Et puis, comme l'on est gobeur
     Quand on est loin du cafe Riche!
     Ou trouve tout bon, tout meilleur,
     Mon Dieu, comme l'on est gobeur!
     O Parisien de malheur!
     D'emballements tu n'es pas chiche,
     A l'avenir sois moins gobeur
     Eloigne de ton cafe Riche.


VIII

     Au retour, ils sont tous gueris
     Les bons amateurs de tournees;
     Avec joie ils voient leur Paris,
     Au retour, ils sont tous gueris!
     Ils n'en sont certes pas marris
     En voila pour plusieurs annees!
     Ils sont absolument gueris
     Des interminables tournees.




TABLE DES CHAPITRES


Nos acteurs en tournee
Le sac de Geronte
Concert-express
Une reception
Deception
Tenor et prestigiditateur
Les extra
Un impressario
Un concert a Athis-Nous
Les medecins de Moliere
Les animaux au theatre
Rien de nouveau
Billet de faveur
Chez Momus
Un chanteur commercant
Le concert de la place de la Bourse
Sans le vouloir
Les souffleurs
Une maladie de peau
Lettre
L'acteur realiste
Lamentations de Boieldieu
Un drole de couple
Lettre de Jeannine a Suzanne
Les tics
Les vacances d'un comedien
33, boulevard Haussmann
Un pere
Une representation extraordinaire
Le ruban
Virgo
Lettre
Un clarinettiste
Les commandements du comedien
Lettre
Les tournees

FIN DE LA TABLE






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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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