The Project Gutenberg EBook of Galipettes, by Flix Galipaux (1860-1931)

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Title: Galipettes

Author: Flix Galipaux (1860-1931)

Release Date: June 20, 2004 [EBook #12665]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GALIPETTES ***




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F. GALIPAUX

GALIPETTES


DESSINS DE
P. BARON, E. BJOT BTHUNE, COURCHET, DETOUCHE FRIM, GRAY, LHEUREUX,
L. LOIR, MERWART MESPLS, H. PILLE, RAY, TEYSSONNIRE VALTON


PARIS
JULES LEVY, LIBRAIRE-DITEUR
2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2

1887




A MA MRE
MON MEILLEUR AMI




PRFACE

       *       *       *       *       *

_Si tous ceux qui ont applaudi Galipaux, tous ceux qu'il a fait rire,
achetaient son livre, ce serait--comme le briquet de Fumade--le plus
grand succs qu'on puisse voir de nos jours!

Il est si gentil, ce petit Galipaux.

Il y a des jours o on le prendrait pour Djazet, et on se demande
pourquoi il ne joue pas les_ PREMIRES ARMES DE RICHELIEU _et le_
VICOMTE DE LTORIRES.

_Un comique qui n'a rien de grotesque, le cas est presque unique.
Hyacinthe avait son nez, Ravel avait sa tournure, Baron a un vice de
prononciation qui lui rapporte soixante mille francs par an.

De tous les comiques connus, l'un a la maigreur; l'autre l'obsit.
Galipaux n'a que la gat, l'esprit, la finesse des nuances. Il voudrait
tre ridicule qu'il ne pourrait pas y arriver.

Il justifie le proverbe: Qui peut le plus peut le moins. Un premier prix
au Conservatoire lui donnait de droit son entre  la Comdie
Franaise; mais Galipaux mesura Coquelin qui signait de la rue
Lafayette des dcrets de Moscou, et, prudemment, il prit l'autre ct du
Palais-Royal. Le premier prix du Conservatoire signa un engagement de
cinq ans avec le thtre o triomphrent Sainville, Arnal, Alcide
Tousez, Achard, Gil-Prez. Et l, mme l, on le tint trois ans sous le
boisseau. Les jeunes ont  lutter partout.

Il est cependant mridional, ce jeune comique arriv  la force du
poignet; mais le midi lui-mme est touff par les syndicats et les
coalitions.

C'est pourquoi Galipaux, dsireux d'occuper ses loisirs, se mit  crire
de petites tudes, des esquisses, des monologues, des proverbes qui ont
prouv qu'il tait capable de dbiter autre chose que l'esprit des
autres.

Aprs les_ DEUX PAVES, _saynte en vers, Galipaux se rvla sous trois
formes diffrentes dans le_ VIOLON SDUCTEUR: _auteur, comdien et
violoniste, il savoura trois succs en une sance.

Pourquoi du Palais-Royal est-il all  la Renaissance? Et pourquoi de la
Renaissance ne va-t-il pas  la Comdie Franaise o son dbut serait
une vritable_ RENTRE? _Son professeur, son matre, le grand Rgnier,
ce comdien qui, sous l'Empire, tait plus vnr qu'un snateur, n'est
plus l pour lui ouvrir la barrire. Et cependant quel Mascarille et
quel Scapin ferait ce Galipaux, n pour les planches, qui a d renoncer
provisoirement  Molire et  Rgnard pour interprter Blavet et
Bisson!--Il y a des degrs, disait  Alexandre Dumas le prsident du
tribunal de Rouen. Galipaux les franchira. En attendant, l'excellent
comique, le comdien pote et auteur, offre au public les fleurs de son
imagination. La plupart des morceaux qui composent ce volume ont paru
dans les journaux de Paris, non point dans les feuilles volantes et
phmres, mais bien dans les journaux qui ont des abonns--comme
l'Opra. Galipaux a t imprim tout vif dans le_ FIGARO, _dans l'_CHO DE
PARIS, _dans l'_OPINION, _dans l'_ESTAFETTE. _La Renaissance, l'Athne les
Menus-Plaisirs, le thtre Djazet ont donn de ses pices. Il mrite
d'tre lu, ayant mrit d'tre cout. Et puisqu'il ne joue que le soir,
lisez-le le matin._


AURLIEN SCHOLL.




NOS ACTEURS EN TOURNE

_A Alexandre BISSON._


Depuis quelques annes, lorsqu'une pice a du succs  Paris--comdie ou
oprette--il se trouve toujours une dizaine d'impressarii _in partibus_
tout prts  l'exploiter en province.

Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafs du boulevard les
comdiens inoccups, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour
l'exportation dramatique ou musicale!

Ces troupes formes de brio et de broc, et composes d'lments
htrognes, offrent la plupart du temps  l'observateur d'innombrables
sujets d'tudes, et au caricaturiste quantit de modles  croquer.

Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous
prsente la tourne Saint-Albert.

       *       *       *       *       *

Saint-Albert, grand premier rle, aujourd'hui loign de la scne
(l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de
reprsenter dans toute la France la nouvelle pice de Dubquet.

Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa
troupe: elle est forme d'une jolie collection de types!

Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les
cheveux un tantinet blanchis.

Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire  des gens comme ce
Floridor, par exemple!...


LE GRINCHEUX


Floridor est comique au thtre ... parfois, mais grincheux  la ville ...
toujours.

Il a dcroch avec peine et protection un second accessit au temple du
faubourg Poissonnire, o il n'est cependant rest que six ans. Cela lui
suffit pour mettre sur ses cartes de visites _laurat du
Conservatoire_ (laurat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois,
a.)

Il n'a pas voulu entrer aux Franais, il n'y aurait rien fait avec
Machin qui est l et qui accapare tous les rles.

Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Ds qu'on l'coute dix
minutes, on donne raison  ceux qui disent de lui: sale caractre! Ce
n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement:  peine
dans un thtre, il dbine tout et tous.

Depuis le directeur, qui n'y connat rien, jusqu'aux artistes, tous
mauvais en passant par le rgisseur, une moule, tout le monde a son
paquet avec lui.

Je vous laisse  penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, 
lui, Floridor!

Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard
Saint-Martin, qui lui dit:

--Que fais-tu?

--Rien.

--Veux-tu venir jouer _le Nvros_ avec nous?

--Qui, vous?

--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt....

--Ah! mssieu Dazincourt en est?

--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-l? Tu n'as pas l'air de
l'aimer beaucoup.

--Moi? je me fiche pas mal de lui! a m'embte seulement de jouer avec
un cabot.

--Allons, dcidment, il t'a fait quelque chose.

--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Nvros_,
naturellement?

--Non, c'est Vilter qui le joue.

--Qui a, Vilter?

--Vilter, du caf de Sude.

--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie  part ... ce sera gai ...
Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Nvros_....

Enfin, l'affaire est signe, non sans peine, et grce au directeur qui a
fait toutes les concessions.

On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par
Floridor,  la demande de l'artiste qui a rclam cette faveur afin
d'avoir au moins quelque chose dans la soire, son rle tant _une
complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!

La rptition gnrale vient d'avoir lieu, au premier tage d'un caf du
faubourg du Temple. On s'est spar en se donnant rendez-vous pour le
lendemain, deux heures,  la gare Saint-Lazare: on joue le soir mme 
Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir  deux
heures. On peut parfaitement ne partir qu' cinq, on arrive suffisamment
tt pour dner et tre prt  l'heure. Au moins, on passerait sa journe
 Paris. Il faut tre fou pour n'avoir pas vu a! Les indicateurs ne
sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tourne!

       *       *       *       *       *

On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est
immdiatement empar du meilleur coin. La dugne qui, elle, n'a pas eu
cette chance, a vainement laiss tomber plusieurs fois cette phrase:

--Je sens que je vais tre malade ... chaque fois que je vais en
arrire....

Floridor n'a pas bronch. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir
compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible.

--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre.

--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi!

--Eh bien, et nous?

       *       *       *       *       *

On arrive.

Floridor n'est pas content:

--Eh bien, l'omnibus? O est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas
que je vais porter moi-mme ma valise  l'htel?

Mais, en voil bien d'une autre!

Les yeux de Floridor tombent sur une affiche:

--Qu'est-ce que c'est que a? dit-il cumant.

On a mis Rguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit?

--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Rguval joue
Gatan.

--Qu'est-ce que a me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connat ...
ma rputation n'est plus  faire. Dans les _Premires pages d'une grande
histoire_, c'est moi qui ai cr Marceau.

--Comment, Marceau?

--Certainement,  Ruffec.

Bref, aprs avoir longuement ronchonn et s'tre aperu qu'on ne prtait
qu'une oreille distraite  ses jrmiades, Floridor change tout  coup
de ton:

--Aprs tout, tre le premier ou le dernier sur l'affiche, a m'est bien
gal. La vedette, c'est le public qui vous la fait!

       *       *       *       *       *

Floridor se prcipite  l'htel et se dispose  choisir la plus belle
chambre, mais le garon l'arrte:

--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt.

--Ah! j'aurais t bien tonn si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une
sale mansarde, alors.

On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable  celle
qu'il voulait prendre.

--Monsieur sera aussi bien ici.

--Oh! a ne fait rien. Je sais parfaitement qu' l'htel on n'est pas
comme chez soi,

       *       *       *       *       *

A table, on prsente le plat  Floridor.

--Mais il ne reste que du maigre. Allez  la cuisine chercher du gras.

Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste
plus_.

--Voil ma veine! s'crie l'artiste, je meurs de faim!

Et comme ses camarades se tordent:

--Alors, vous trouvez a drle, vous autres? Il vous en faut peu pour
rire!

       *       *       *       *       *

Au thtre, le rgisseur procde  la distribution des loges.

Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a dj mis sa valise
dans la premire, celle qui est la plus prs de la scne.

On lui fait poliment comprendre que c'est l'toile qui s'habille l, et
qu'il est tout naturel qu'il cde cette loge  une femme.

--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon.

--Floridor! on commence!

--Non, je ne suis pas prt ... il y a encore une minute!

Si par hasard notre comique a du succs, il rpond  ceux qui le
complimentent:

--Oh! pour ce que a m'avance d'tre applaudi  Versailles!

S'il remporte une tape, et qu'on y fasse allusion, sa rponse est
prte:

--Dame! ce n'est pas  Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs!

Le spectacle termin, le rgisseur dit:

--Mes enfants, demain, dpart  sept heures, nous allons  Orlans.

--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis,
cette ide d'aller de Versailles  Orlans quand on a Chartres  ct de
soi!

--Mais, mon ami, si on ne va pas  Chartres, c'est que le thtre est
pris, le soir.

--Eh bien, pourquoi pas en matine?

       *       *       *       *       *

Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la temprature
n'est pas favorable  l'entreprise, Floridor ne cesse de rpter:

--Sale tourne ... il pleut tout le temps!


CELUI QUI SAIT VOYAGER


Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voil un
pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager!

Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les
tournes fonctionnent, il n'a pas pass un hiver  Paris. Toujours en
chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner  propos d'un trajet
quelconque, vous tes certain qu'il vous rpondra srement.
Interrogez-le sur l'heure du dpart, celle de l'arrive; demandez-lui le
nombre de kilomtres, si l'on change de train en route, sur quel rseau
on voyage (Lyon, Orlans ou tat), jamais vous ne le prendrez sans vert.

Il a tant voyag! Tellement que, maintes fois, lorsque le train
s'arrte, on l'aperoit serrant la main du chef de gare: une vieille
connaissance.

_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il rpte souvent,
d'ailleurs. Examinez-le ds le dpart, et dites-moi si vous n'avez pas
devant vous un homme qui connat son affaire.

En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le
dos  la locomotive (afin d'viter les morceaux de charbon), mais il
l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ...
il est vrai qu'il a toujours soin de monter o elles ne sont pas.

Le train  peine branl, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son
seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une
casquette lgre ou paisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_
(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le
dernier crime lu, il le commente, jusqu' la grande station o l'on
djeune.

Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse
discrtement  la _buvette_; c'est toujours la mme cuisine, et c'est
moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait
un lger somme qui le rend frais et dispos  l'arrive.

Il ne se presse pas,  l'arrive: il sait voyager!

Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de
l'htel, Dazincourt, qui a dj jou dans cette ville (o n'a-t-il pas
jou?) sait, lui, o est le bon htel, l'htel raisonnable. Il a crit
la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car
il en a vu des _Htel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_
il a son petit rpertoire, ce cahier cartonn que vous lui avez aperu
tout  l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera
un vritable plaisir de vous le prter) et vous verrez:

_Versailles_. Tel htel, djeuner, dner et chambre: tant. V.C.
    (ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le caf en
    face. L'htel n'est pas loin de la gare, on peut y aller  pied,
    mme s'il pleut.

Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde
Chartres une petite ligne crite au crayon:

Descendre  l'htel.... Eviter le vin. Demander si la cuisinire
    Anna, une petite brune, est toujours l!

Et un point d'exclamation mystrieux termine cette phrase nigmatique!

Dazincourt s'est donc rendu  l'htel que lui a recommand son petit
vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'htel, s'informe
de la sant des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel
Strogoff_--la dernire tourne qui l'a amen ici,--monte au 17, sa
chambre habituelle, ouvre la fentre pour changer l'air, ventre le lit,
tte les draps pour s'assurer de leur scheresse, soulve un coin du
matelas,  la tte du lit, pour se tranquilliser au sujet des ...
petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette dernire
inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la
ville dont Dazincourt foule le pav est une ville de garnison, notre
artiste se dirige au caf des officiers: l'absinthe y est toujours de
premier choix.

Six heures. Dazincourt rentre dner: c'est l'heure de la table d'hte,
le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui,  six heures,
le service des tables d'hte est toujours si mortellement long, il faut
dner sans se presser.

Son dessert pris, le comdien descend  la cuisine, et, sachant que, le
lendemain, le dpart a lieu dans la matine, bien avant l'heure du repas
ordinaire, il offre _deux entres_ au chef, afin que ce Vatel de
province, reconnaissant de la bonne soire passe la veille, lui trousse
 son choix un petit djeuner des plus congruents ... et au vin blanc
(le matin, c'est le mme prix, et a change).

En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le thtre, en fumant avec
onction sa vieille bouffarde, Josphine.

Il s'habille sans se presser et joue de mme, en pontifiant un brin. Le
rideau baiss sur le dernier acte, l'acteur se dgrime et se rhabille
avec la mme rgularit mthodique.

Ici, un dtail bien caractristique:

Afin d'viter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses
effets, Dazincourt se dmaquille avec de petits frottoirs que sa femme
lui a fabriqus avec de vieilles chemises en prvision de la tourne et
qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonne comme un souvenir
de son passage!

Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher,
surtout quand on a respir, pendant trois heures, l'atmosphre
surchauffe d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une dernire
en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre  l'htel o
il se fait mettre au rveil suffisamment tt pour ne pas avoir  se
bousculer. Mont dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort
enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui
sait voyager.


L'ACTEUR PRESS


Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la
ptulance et la vivacit mmes. Quel brouillon!

Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est l, vous
y allez, il n'y est plus.

C'est tout essouffl, qu'il arrive  la gare o ses camarades
l'attendent depuis longtemps.

--O montons-nous? ici ou l? Non,  ct! Je vais voir dans ce wagon,
si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens,
Louisa, l-bas; grimpons dans son compartiment.

Ses camarades, lasss de zigzaguer sur la voie sont dj cass que
Cinguy cherche toujours o il va monter. Saprelotte! le train siffle, on
a ferm les portires, il va rater le dpart! Enfin, il s'accroche  une
main, on le hisse, il y est, a n'est pas malheureux!

Les copains installs depuis belle lurette ont plac entre eux une
valise recouverte d'un plaid et s'apprtent  faire un trente-et-un.

--En es-tu?

Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si
distrait.)

C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais prt quand
on commence.

--Non, attendez, j'ai mes journaux  lire.

--Zut! fait le choeur.

Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_vnement_, le _Gaulois_.

Mais le dmon du jeu l'empoigne, il lche carrment Prvel, Besson et
Nicollet pour regarder les cartes.

--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue.

--Tout  l'heure! Il faut que je lise.

Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au
brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment.

C'est la vingtime fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de
la semaine dans nos thtres lyriques_; programme qui lui est du reste
profondment indiffrent, aujourd'hui qu'il quitte Paris.

--Allons bon! en voil bien d'une autre  prsent.

Cinguy en se dmenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de
fer dans la rainure de la portire.

--Quelle scie, cet animal-l!

--On n'est jamais tranquille une minute avec lui!

Cinguy drange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux
trangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne,
l'autre avec la courroie de la vitre, etc.

Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy trs-embt,
dit:

--J'ai une ide.

--Nous sommes perdus, fait la soubrette.

--Non, ne craignez rien!

Et s'adressant  un gros homme qu'il ne connat pas:

--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bont de me prter un instant
votre canif.

Et attachant le couteau  une longue ficelle, il le descend entre les
deux planches, mais  force de faire la marionnette, il lche la corde
et v'lan, le couteau va rejoindre le billet.

Tout le monde rit.

Tte du monsieur.

Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers pche
les deux objets.

--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs.

Mais le train s'arrte, on est arriv.

       *       *       *       *       *

Cinguy, qui a rencontr quelqu'un avec qui il s'est attard, sort le
dernier.

Les omnibus d'htel viennent de partir.

--Eh bien, o sont les autres? Oh! comme c'est bte de ne pas
m'attendre!

On lui dit:

--Les comdiens sont descendus  la _Boule d'Or_.

C'est loin, la _Boule d'or_?

--Ce n'est pas ici, lui rpond-on avec vrit.

--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vex de prendre une
voiture tout seul et encore plus vex quand il voit que la _Boule-d'Or_
est  dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais
inutiles.

--Quel est le numro de ma chambre? demande-t-il  l'htelier.

--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont
tout pris.

--Comme c'est malin, dit Cinguy  ses amis qui redescendent de voir leur
chambre, de ne rien retenir pour moi.

--Allez  l'_Angleterre_, vous y serez trs bien.

--Oh! oui, trs bien, reprend Floridor avec un sourire machiavlique et
puis, ce n'est que seize francs par jour!

--C'est gal, vous me la paierez, celle-l, fait Cinguy en s'loignant
furieux.

Enfin, il est install. Ses amis lui ont dit:

--Nous allons au _Caf du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne
tranes pas.

Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver
l'_Htel de l'Angleterre_, devant lequel il est pass deux fois en
courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Caf du
Commerce_, cinq minutes aprs le dpart de ses amis.

Son nez s'allonge.

Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand,
aujourd'hui sous-chef  la prfecture de la ville. Ce jeune provincial
savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien all
l'attendre  la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrive. N'importe,
le voil, il ne lche plus le comdien. D'ailleurs, ses parents sachant
_l'ami du fils_ bien lev quoique artiste, ont charg leur rejeton de
l'inviter  dner. Oh! impossible de refuser. Tout est prvu. Sachant
que Cinguy avait besoin d'tre au thtre de bonne heure, on dnera 
six heures et quart. C'est en-ten-du.

       *       *       *       *       *

Au thtre, tout le monde est agit: Cinguy n'est pas arriv et c'est
lui qui dit le premier mot.

--Me voil! Me voil!

En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre
 quatre l'escalier tout en criant:  moi!! je suis en retard!!!
coiffeur! habilleur!! vite!

Il se dshabille sur le palier, jette ses vtements  un machiniste
qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tte de clown, tellement il se
presse et crie:

--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oubli la clef de
ma malle  l'htel. Garon de thtre! allez vite  l'_Angleterre_, (au
bout de la ville) chambre 2, vous trouverez  ma valise un trousseau que
vous m'apporterez. Allez vite!

L'employ revient, drat, et l'on commence.

Un peu avant la fin de la pice, Cinguy, croyant qu'on l'attend  la
sortie remonte dans sa loge avant sa dernire apparition pour mettre
ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne
qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entre.
Le rideau baiss sur le dernier acte, son ami vient le fliciter de la
part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35.

Pendant ce temps-l, tout le monde est parti, le thtre est vide, et le
gazier est l, ronchonnant aprs l'acteur qui n'en finit pas et qu'il
attend pour teindre le dernier papillon et s'en aller.

Cinq minutes aprs, Cinguy se trouve encore seul dans les rues dsertes
de cette sous-prfecture inanime, qu'il fait retentir de son pas
d'acteur press!


L'AMATEUR


L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de a, mais
que le thtre amuse ou plutt que les artistes amusent, et qui, pour
rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilits
habilles_.

Est-il heureux de faire partie de cette tourne!

Ah! rien ne lui manque, il a pris ses prcautions, celui-l!

Voyez ses poches, elles sont bourres de guides, elles regorgent
d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les
nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_....

Un norme sac de nuit est  ses cts--vrai cabinet de toilette ambulant
(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.

Quelqu'un s'est-il bless, vite, demandez  l'amateur du taffetas rose:
il va vous en dcouper un morceau avec ses adorables ciseaux
lilliputiens.

L'amateur a trois malles.

Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon got de mettre plus
de huit jours de suite le mme vtement. Aussi l'amateur a-t-il emport
quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.

Quant  ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.

Le soir, s'il y a une annonce  faire, c'est toujours lui qui est charg
de cette corve: il a un si bel habit et il le porte si bien!

--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.

L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.

Et pour viter le temps perdu, voici comment il procde:

Ses innombrables guides lui ayant appris les heures o les muses sont
visibles, les jardins publics ouverts, ds qu'il descend du train, il se
jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:

--Ce qu'il y a de curieux  voir!

C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathdrales, _la plus intressante
de France au point de vue archologique_.

Bref, son systme est le meilleur pour voir tout, et trs vite.

On le blague bien un peu quand il revient de ses excursions, on lui
monte des scies, en lui demandant rgulirement s'il a visit
l'aquarium; mais a lui est gal: Il a tout vu et c'est ce qu'il veut,
lui, qui voyage pour s'amuser.

Quelquefois mme, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte 
cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, 
la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa
monture, grommelle entre ses dents:

--Poseur, va!

Ces soirs-l,  la faon dont l'amateur joue son rle, les jambes un peu
cartes, on s'aperoit visiblement des bienfaits de l'quitation.

L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec
lui, _pendant la journe_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un
avant..., mais il ne s'agit pas de a).

Ces dames le savent si obligeant, si attentionn! L'une lui donne son
sac  porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confi son ticket,
celle-l l'envoie porter une dpche ... _ son ami de Paris_. Cette
dernire commission lui fait bien faire un peu la tte, mais il y va
tout de mme. Il a un si bon caractre!

Comme compensation  toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut
dormir en wagon, d'appuyer sa tte sur l'paule de sa voisine.

Comment refuser ce petit service  un monsieur qui vous promne toute la
journe en voiture? Et puis, a ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A
moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.

L'amateur est l'antithse de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_,
autant celui-l est _tortue_.

Ainsi, il n'a qu'une scne, au deuxime acte: il joue un invit  la
soire; il a fini  neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent
 la fin du spectacle, il n'est pas encore prt et tous les
compartiments de sa malle gisent  terre, encombrant le couloir.

Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!

Comme, aprs le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un
ambigu  ses compagnons enjuponns, quand, le lendemain, le dpart a
lieu de bonne heure, il ne peut pas se dgrouiller. Il a beau se faire
mettre au rveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne
montait pas deux fois lui-mme  sa chambre, aprs avoir envoy tous les
garons de l'htel le rveiller, Lambinos raterait le train.

Et quand on lui fait une observation au sujet de son ternelle
inexactitude et des frousses qu'elle donne  l'administration,
l'amateur rpond _lentement_.

--Je n'ai jamais rien rat!

--Heureux homme! soupire mlancoliquement Dazincourt.

L'amateur a une manie qui lui cote cher: il achte toujours la
spcialit du pays.

C'est ainsi qu'il a remport du nougat de Montlimar, des biscuits de
Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient
tout prts pour les gourmets ... nafs. Il a achet un pt  Chartres,
des sardines  Nantes, seulement il les a prises _ l'huile_, du sucre
de pomme  Rouen, des prunes  Agen, des escargots  Troyes; il n'y a
qu' Orlans o il a vainement cherch des ... mais il ne s'agit pas de
a.

Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi
l'impresario a-t-il jur ses grands dieux qu'il n'emmnerait jamais plus
avec lui, en tourne, des amateurs: a cote trop cher d'excdent!


LE PCHEUR


Le comdien-pcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.

Encore un calme, celui-l, et tout le premier  rire du pcheur  la
ligne si humoristiquement dessin par Richepin.

Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait trs convenablement sa
petite affaire, est trs correct dans les rles qu'on lui confie et ne
dpare jamais une distribution.

Ne compte  son actif ni succs ni veste. On ne dit jamais de lui: Oh!
qu'il est bon! mais on ne dit pas non plus: Oh! qu'il est mauvais!
Bref, c'est ce qu'on appelle dans le btiment: un _Complte un excellent
ensemble_.

Quand il n'est pas d'une pice en rptitions, il va chatouiller le
goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal
Saint-Martin ...  deux pas du thtre, au cas o un accident surgirait,
mais par got il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau
croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.

La tourne a justement lieu pendant l'ouverture de la pche, aussi ne
voulant rien changer  ses habitudes, le comdien-pcheur a-t-il emport
avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il
en riant, celles qu'il a d se fourrer dans la tte.

C'est bien un peu gnant pour les voisins, ces satans scions qui
tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pcheur est
si bon enfant et si tranquille!

Le prototype de cette espce est sans contredit le grime Samortil.

Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrass de dire lui-mme si
c'est la pche ou le thtre qu'il prfre. Entre nous, j'ai tout lieu
de supposer que ce n'est pas le thtre.

Il faut le voir, ds qu'on arrive dans une ville, demander  la premire
personne qu'il rencontre:

--Y a-t-il de l'eau, ici?

Et si la rponse est affirmative, se prcipiter  l'endroit indiqu.

Mais c'est comme une fatalit, chaque fois qu'on va dans un pays o
serpente une rivire quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit
jouer dans une ville plate et sche comme la poitrine de mademoiselle X ...
on arrive ds le matin.

Lors de sa dernire tourne, on lui en a fait une bien bonne!

Ses camarades l'avaient conduit  environ cent mtres d'un pont, le plus
bel ornement de la ville de C, et lui dsignant l'eau qu'il ne pouvait
voir  cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'cria:

--C'est trs bizarre, vous voyez bien cette rivire, tout le monde
s'accorde  la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la
moindre friture.

--Des blagueurs! fit Samortil, piqu au vif. Je vous fais le pari, moi,
de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.

Pari tenu.

Dans la journe, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains
vagues de la bonne _terre  peloter_; le soir,  table, il met dans sa
poche tous les morceaux de gruyre qu'il aperoit, excellent appt pour
le chevesne et le barbillon.

Rentr  l'htel  minuit, il se fait rveiller  deux heures (quelle
conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au
milieu de l'obscurit la plus profonde, mais quel n'est pas son
abrutissement lorsqu' quatre heures,  la clart de l'aube naissante,
il s'aperoit qu'il pchait depuis deux heures dans une _rivire sche_!

       *       *       *       *       *

Du reste, il est inou: n'a-t-il pas profit un jour du moment o son
train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portire du
wagon!

A part a, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant,
celui de faire porter  tout le monde sa bonne _terre  peloter_ dans un
sac _ad hoc_ (il est tellement encombr par ses engins, qu'il faut bien
l'aider).

L'acteur atteint de pchomanie conserve mme au thtre ses douces
habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de
ses camarades se trompe, il le repche.


LE PAPERASSIER


Le paperassier, c'est Groval.

Il adore Paris; aussi veut-il absolument tre au courant de tout ce qui
se passe dans la capitale pendant son absence, et dvore-t-il les
feuilles publiques afin de ne pas cesser d'tre dans le train comme
s'il n'y tait pas assez!

Ds qu'on arrive dans une ville, Groval demande immdiatement 
l'employ qui lui prend son ticket:

--A quelle heure arrivent les journaux de Paris?

Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au
billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de rdaction
des journaux locaux, et dpose sa carte de visite dans le casier des
critiques dramatiques.

--C'est une politesse  laquelle ils sont sensibles, dit-il  ceux qui
le raillent.

Quelquefois, sur sa carte il fait prcder son nom de ces deux mots:
_Remerciments anticips_; c'est quand le journal doit paratre le
surlendemain, lui parti.

Dans ce cas-l, il donne quelques sous au concierge du thtre pour le
lui envoyer _au thtre de X... faire suivre_.

Ces courses faites, il va au thtre prendre les journaux  son adresse
et s'installe dans un caf. L, il commence par dvorer les comptes
rendus de l'_Avenir orlanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la
_Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de dcouper ce qui le
concerne.

Puis comme il a promis  sa mre ou  sa ... cousine de la rue de More
de lui crire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes
curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les
rponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il
se met en devoir de rdiger pour ELLE un journal quotidien. Et il en
barbouille, de ce papier, il en barbouille!

Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on
raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus dcrire
les monuments curieux  voir, puisque, pendant que ses camarades les
visitent, il crit _pour ne pas manquer le courrier_.

Alors que peut-il bien crire? Ce qu'il a lu probablement.

Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en  Groval, il en a srement 
vous cder. Dsirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe
supplmentaire, donnez-la lui, il la soupsera en homme habitu et vous
dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes
qu'il faut ajouter.

Il a l'habitude, lui, qui n'arrte pas de lire ou d'crire ... mme
pendant les entr'actes.

--Oh! les paperassiers! Les paperassiers!


LE SECOND RGISSEUR


Le second rgisseur!

Ah! en voil un qui ne les bnit pas les tournes.

A peine dfray,  la fin du voyage il se trouve avoir us ses fonds de
culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.

Et il travaille le malheureux!

Arriv dans une ville, alors que les artistes vont o ils veulent et
font ce que bon leur semble, le second rgisseur, lui, reste  la gare
pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les
apporter au thtre, o, une fois arrivs, il les fait monter dans les
loges des artistes; loges qu'il dsigne lui-mme et ce n'est par l une
aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui
ronchonne sur l'incommodit, l'insalubrit ou la situation de la sienne.

Aussi, gnralement, voici comment le second rgisseur procde: au
premier tage, les dames; au second, les hommes. La plus proche 
l'toile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours
celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille prs des ... passons.
Quand il a fini cette petite besogne et aprs avoir donn rendez-vous au
camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages
 la gare, aprs le spectacle, le second rgisseur va  l'htel o sont
descendus les artistes, mais comme il arrive forcment le dernier, alors
que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le
numro 53, tout l-haut, au fond du couloir  ct des ... (_voir plus
haut_).

Le second rgisseur dine seul: il faut qu'il soit au thtre  sept
heures afin de veiller  ce que dcors et accessoires soient prts.

Sorti du thtre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes
ou fond de chaleur  assister au chargement des bagages.

Les billets pris et les malles des artistes enregistres, comme il a
vingt minutes  lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin
et va casser une crote, ce qui n'empche pas le rgisseur gnral de
lui dire brusquement lorsqu'il l'aperoit:

--Eh bien! c'est a, ne vous pressez pas! voil une demi-heure que nous
vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!

!!!


LE RGISSEUR GNRAL


D'abord, celui-l, il ne faut pas l'appeler rgisseur gnral, a le
froisse, mais bien mossieu l'administrateur, a sonne mieux  ses
oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.

Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de
mme.

C'est un prtentieux, du reste on n'a qu' en juger par son costume!
Redingote noire, pantalon fonc, ternellement viss sur sa tte un
chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en
bandoulire et des gants.... Oh! des gants trs noirs.... C'est plus
gai ... et puis a cache les ongles qui sont de la mme couleur.

Le rgiss... non, l'administrateur a l'aspect foltre d'un croque-mort
qui voyage en touriste!

Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part  la
conversation gnrale, ce serait dcheoir.

Le nez continuellement plong dans son indicateur fatigu, il fait le
train,--il entend par l, regarder l'heure du dpart pour le
lendemain--quand il serait si simple de se renseigner auprs du chef de
gare en arrivant. Malgr a, les deux heures qu'il consacre  l'tude
approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui
permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.

Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent  minuit
cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succs
qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.

Une des grandes proccupations de mossieu l'administrateur c'est sa
visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le
chapeau haut de forme et les gants noirs.

En gnral, le rgisseur de ce nom a normment de tact et s'il a une
observation  faire  un artiste, il attend toujours d'tre ... dans une
salle d'attente ou  table d'hte pour crier une recommandation de ce
genre:

--Dites donc, Rguval, tchez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai
vu de la salle, hier, soir, vous tiez dgotant?


LE DIRECTEUR


A l'poque o le marronnier du 20 mars songe  confectionner son
ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:

--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi
pour sa tourne.

C'est que Saint-Albert est aim de tous ses pensionnaires.

         Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas....

Oui, c'est bien le plus agrable impressario qu'on puisse rver!

Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.

Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul
en a et a suffit, il sait qu'en affichant Tourne Saint-Albert c'est
le maximum assur, et puis si vous aviez du talent vous voudriez tre
pay en consquence et a ne ferait pas son affaire.

--Non, il vous demande aussitt:

--Etes-vous bon voyageur?

Pour lui, tout est l! Comme,  la rigueur, il pourrait trs bien ne pas
partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots)
il veut avant tout ne pas tre embt par les grincheux, les
retardataires et autres raseurs.

Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois,
n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde
veut partir avec lui! Par exemple, il exige imprieusement une chose--et
pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot,
c'est--dire que votre mise soit irrprochable, qu' table vous ne
parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers htels.
Tous ses artistes recruts et la pice prte, Saint-Albert dit  ses
pensionnaires, huit jours avant le dpart.

--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant
un mois, pour tre  peu prs rgulire, n'en est pas moins agite; il
est bon d'y prparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!

Le succs accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournes. Je
dis presque, car il lui est arriv-- qui n'est-il rien arriv?--une
aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.

C'tait  C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2
heures.

A peine descendu de wagon, il est accost sur le quai de la gare par un
joyeux garon tout rond, tout panoui, qui lui saute au cou, tout en lui
gasconnant:

--Ah! t voil, j'av uneu peur! tu s, il y a de la laucation!! Ah! je
t'en prpare un succ!

Saint-Albert tait abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!

C'tait tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour
quelconque, l'an pass, et qui se croyait ainsi autoris  tutoyer
l'artiste!

Le soir, pendant la reprsentation, notre homme, post au milieu des
fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances charges de chauffer
le _succ de l'ami_ Saint-Albert!

Mais va te faire lan laire!

Le spectacle tait compos d'une pice en 3 actes pour lever le rideau
et d'un petit vaudeville en un acte, jou enfin par Saint-Albert qui
l'avait cr  Paris. Dam! quand au milieu de la grande pice, le
public ne vit point l'toile directoriale, il se mit  murmurer et crier
sur l'air des lampions Saint-Albert! Saint-Albert! Le rgisseur se
prsente, gant blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le
tapage qui allait crescendo se retire au milieu des Albert! Albert!
bert ... Saint Albert  moiti vtu entre en scne et va pour
s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout--coup, lui crie:

--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une
bourgade ici, h?

Tableau!

Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien
sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire
absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices
veulent bien passer outre.

Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux clibataires de sa
troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette
largesse faite  un point de vue _purement_ hyginique et, comble du
dvouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont dpenss de cette
faon-l, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne
consomme pas. Rien n'est drle comme de le voir jeter un louis sur le
comptoir de la vieille dame en lui disant:

--Tenez, payez-vous et  l'anne prochaine!


LE JOUEUR


Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!

Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare  qui on l'avait
signal comme bonneteur dam! tout le temps il brasse ou fait couper.

En wagon, vous lui dites bonjour, il vous rpond:

Faisons-nous _cinq_ points?

Et vous n'avez pas eu le temps de dire: Ouf qu'il a dj install une
valise entre vous et lui:

--Un valet! C'est moi qui fais.

A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et
vous souffle  l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de
faire un cart.

Si au milieu de la nuit, forc de changer de train, vous attendez dans
une salle d'attente, le sommeil aux yeux:

Le joueur s'approche tratreusement de vous et vous tapant sur l'paule:

--Une petite manille!

Quel raseur, ce cartonnier-l, il ne vous laisse jamais en repos.

Evitez le joueur enrag.


TYPES DIVERS


Je ne m'tendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le
temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se lve
pour demander.

--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me
chercher une brioche.

Un jour, elle a failli faire rater le train  un de ses camarades qui
tait all lui chercher un baba.

Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent
dans leur chambre et entrant sans frapper:

--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....

Et elle s'installe.

Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la
dugne tourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose
dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient  103
francs,  cause des dpches et des ports qu'elle a d dbourser.

Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait  l'archologue et
qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosits
architecturales des villes o l'on passe.

Tantt, il vous force  grelotter dans les caveaux de l'glise
Saint-Michel,  Bordeaux, tantt, il vous plante devant le _Pleureur_ de
la cathdrale d'Amiens et vous dit: Hein? qu'est-ce que vous en dites?
Un jour, il rclame votre admiration devant les vitraux de la ncropole
d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez viter
la contemplation prolonge de la grosse horloge  Rouen.

Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des flches, des tours,
des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les
sicles y ont pass!

Et pour finir, je vous prsente le farceur classique de toute bonne
tourne qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe,
celui qui chahute les bottines des locataires de l'htel et met la
bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-tre
bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!

Une de ses plus drles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait 
l'ternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part  huit
heures, se fait mettre au rveil  sept heures et demie afin de rester
au lit jusqu' la dernire minute se souciant peu d'avoir le cou sale
toute la journe.

Que fait le rigolo? il va  l'ardoise du rveil, efface le 7 et met un
5. Le lendemain matin, il faut voir la tte de la petite dame qui s'est
habille quatre  quatre et qui, prte deux heures trop tt, n'a mme
plus le temps d'aller se recoucher!

Somme toute, on ne s'ennuie pas en tourne!




LE SAC DE GRONTE

_A F. ROUVIER._


    Dans le sac ridicule o Scapin s'enveloppe,
    Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope!

Ce distique monumental a t commis par l'immortel Boileau et rebondira
de gnrations en gnrations, en compagnie d'une foule de grandes
vrits _ejusdem farinoe_.

C'est Gronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il
faut bien que la posie conserve quelque licence, mme sous la plume du
plus pdagogue des potes.

Or, que ce soit le matre ou le valet qui se dissimule sous la toile de
ce trs vulgaire rcipient, il est vident que, pour jouer les
_Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions normes est indispensable.

Nous avions mont, entre camarades, une reprsentation  Rouen, au
thtre Franais, et devions prcisment jouer, le soir, la pice
susdite, lorsque, dans la journe, je m'avisai que nous n'tions pas
pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours
des difficults inoues  se procurer ces choses insignifiantes par
elles-mmes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scnes.

--Assure-toi du sac, dis-je  mon ami Barral, qui remplissait le rle de
Gronte.

--Oh! un sac! Il n'y a pas  s'en proccuper, me rpondit-il, ce sera
bien le diable si,  Rouen, o on a srement jou les _Fourberies_ plus
d'une fois, il ne s'en trouve pas un.

--Oui ... mais on nous donnera peut-tre un sac trop petit pour
t'enfermer compltement, tu es plus grand que le commun des mortels.

--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immdiatement.

--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire....

Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse
_pouche_, comme on dit en Normandie.

Le soir, avant d'entrer en scne, je lui demandai: Et le sac?...

--Je l'ai.

--Parfait.

Je jouais Scapin, naturellement.

La scne du sac arrive, et aussi le moment o, allant le chercher dans
la coulisse, le malin valet dit  Gronte:

Il faut que vous vous mettiez l-dedans, et que vous vous gardiez de
remuer en aucune faon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet
de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis,
jusque dans votre maison, o quand nous serons une fois, nous pourrons
nous barricader, et envoyer qurir main-forte contre la violence.

Je droule le sac dans lequel Gronte est entr ... et quelle n'est pas
ma stupfaction, de voir sur la toile, crit en lettres normes:

    BERNARD

    GRAINETIER

    A ROUEN

Naturellement, de la salle on lit en mme temps que moi, et force est
d'interrompre la pice, spectateurs et acteurs tant pris d'un fou rire
qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarit se calme et je dis tout
bas,  mon camarade: Retourne-toi.

Mais, fatalit trange! de l'autre ct du sac, apparat de nouveau,
persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle:

    BERNARD

    GRAINETIER

    A ROUEN

Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public
aperoit, confus et embarrass, l'honorable et obligeant commerant M.
Bernard, fort connu  Rouen, lequel se dissimulait cependant de son
mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scne.

Ce n'est pas tout.

Le sac entirement droul n'allait qu' la ceinture de mon immense
Gronte; aussi, chaque fois que je lui disais en _ parte_: Cachez-vous
bien ... ne vous montrez pas, c'tait dans la salle des clats de rire
spasmodiques, auxquels succdaient des salves d'applaudissements....

videmment Molire n'avait pas prvu cet effet-l!

Oh! cette reprsentation, quel souvenir! Heureusement que nous tions
trs bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fmes donc
quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville
grincheuse il aurait fallu s'en aller.

Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, casss, goutteux,
cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous
rappelant la reprsentation des _Fourberies de Scapin_, dans la patrie
de Corneille.




CONCERT-EXPRESS

_A Ernest MULLER_


La scne se passe  Arcachon, cette jolie station balnaire du golfe de
Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale
et les hutres exquises ont fait une des reines du littoral.

C'tait pendant la saison estivale de 187...

J'tais en reprsentations au Casino.

Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que
jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra.

Une ouverture, une posie comique, une valse, un soliloque, un
quadrille, un monologue, etc., etc., c'tait peut-tre horriblement
monotone, mais je ne m'en plaignais pas.

Maintenant une parenthse ... ncessaire.

Le maire d'Arcachon tait alors M. Deganne, riche propritaire, lequel,
par ses gots artistiques et son amour du Beau, pouvait prtendre  bon
droit  l'estime et  la reconnaissance de ses administrs. (Ah!
versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres
deniers un thtre fort beau qui, peut-tre  cause de sa situation un
peu excentrique, n'a jamais t bien frquent.

Tous les ans, la petite plage gasconne est honore de la visite de S. M.
la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale
habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La prsence
de la mre de l'infortun Alphonse XII ne contribue pas peu 
l'animation d'Arcachon.

Or, tous les ans aussi, on profite du sjour de la Reine, pour organiser
une grande fte, en son honneur; cavalcade, mts de cocagne, joutes sur
le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc.,
etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays.

Au mois de septembre de cette anne-l, M. Deganne, le maire-impresario
(comme Montbars dans _le Mari de la dbutante_), se dit:--Que
pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour drider le front royal?

Et, se rappelant bien  point le got fort prononc que la reine avait
toujours montr pour l'art cher  M. Talbot, il se dit, aprs avoir
pouss le _Eurka_ classique: Que la comdie soit joue!

Il prit sa bonne plume de Tolde et manda les comdiens ordinaires de Sa
Majest ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les
premiers sujets du thtre franais de Bordeaux.

Aprs avoir mrement rflchi, pes et jug chaque pice qu'on lui
offrait, pour savoir si elles taient assez anodines et incapables
d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine
Isabelle, _ad usum puellarum et Regin_, Monsieur le maire arrta
dfinitivement son choix sur _L't de la Saint-Martin_, la spirituelle
comdie des spirituels Meilhac et Halvy, et sur _le Mari de la veuve_,
la charmante pice de Dumas pre.

En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine dsirant se coucher
de bonne heure.

C'tait bien, mais ce n'tait pas tout; rien que de la comdie aurait pu
ennuyer Sa Majest, et de petits airs, pas longs, de fraches ouvertures
joues entre chaque pice, a ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui
songea immdiatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe
et Thalie ensemble, a devait aller comme sur de bonnes petites
roulettes.... Eh bien, non, a n'allait pas comme sur de bonnes petites
roulettes, il y avait un empchement.

A cette soire de gala n'assistaient que des _invits_, munis de cartes
colores portant la griffe de l'hte, car, recevant dans son thtre, M.
Deganne tait chez lui et par consquent l'amphitryon; donc, impossible
au vulgaire de pntrer dans le sanctuaire sans le Ssame, reprsent
par un bout de carton.

Lorsque M. le maire parla d'envoyer qurir les violons, ses adjoints lui
firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le
public de l'orchestre du Casino. En effet, la reprsentation de gala
n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilgis, il
restait encore un nombre considrable de gens, baigneurs, touristes,
habitants, qui n'auraient su de la sorte o passer leur soire; donc,
faire ainsi relche au Casino et t un acte autocratique, et sous la
Rpublique ... mais passons.

--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille
Burdigala! s'cria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le
front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.

Comme il tait abm dans ses tristes rflexions l'imprsario officiel
aperut  travers les vitres de sa fentre, sur le mur voisin, une
affiche du Casino o s'talait ce nom: Galipaux.

--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce
n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont
parfois des ides.

Galipaux, mis au courant de la situation, fut galement de l'avis de M.
le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi  remplir une
soire.

--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ...
en villgiature  Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait
vous seconder?

--Si! Et me rappelant bien  point que la veille, j'avais prt mon
concours  un pauvre diable de pianiste qui avait organis un concert
dans les salons du Grand-Htel:--J'ai votre affaire, dis-je  M.
Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage.

Je vole  l'htel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essouffl dans sa
chambre, au moment o il faisait sa malle.

--Vous partez?

--Oui, ce soir.

--Non, pas ce soir.

--La voie est encombre!

--Pas a, vous jouez avec moi au casino.

--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop
chre, et ...

--Voyons, une journe de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un
cachet; je sais bien que ce n'est pas le Prou, ce n'est qu'Arcachon,
mais enfin....

Et je lui racontai ce qui se passait.

La situation expose, il me dit:

--Eh bien, j'accepte; mais  la condition que je prendrai le dernier
train pour Bordeaux.

--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir russi.

Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasm, m'ouvrit
ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les
affiches (il n'y avait pas de temps  perdre, le concert tant pour le
soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le
directeur _charp_ m'offrit gracieusement une invitation  la soire de
gala.

J'acceptai avec plaisir.

Le soir, arriv de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se
_faisait les doigts_.

--Dj arriv, peste! pas en retard!

--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10.

--Hein!!!

--Oui, le dernier train part  9 h. 10 et je le prends.

--Comment!

--Dame, vous me l'avez promis.

--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas!

--Je vous ai prvenu.

--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dne fort tard, le monde
n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2.

--Tant pis.

--Cependant ...

--Alors, je m'en vais tout de suite.

--H, l, ne faites pas a!

Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien press.

La sueur perlait sur mon front.

Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'tre pianiste
tait, de plus, entt comme un ne!... Insister eut t inutile, sa
dcision tait irrvocable.

Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au thtre Deganne assister  la
reprsentation extraordinaire; je ne suis pas fch de voir comment les
artistes de Bordeaux vont interprter ces pices.

--Allons, allons, commenons, me dit l'instrumen ... triste.

--Commencer!!!  8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la
salle; le gaz vient seulement d'tre allum, les huissiers ne sont mme
pas  leur poste.

--Non, non, commenons ... ou je m'en vais.

--Oh! l ... ouf! eh bien, commenons ... c'est raide, enfin!

Je regarde par le trou du rideau et j'aperois une famille entire, le
pre, la mre et deux enfants de sexe diffrent, qui entrait.

--Attendez, au moins, que ces gens-l, qui ont dn de bonne heure,
parat-il, soient assis.

--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier.

--Allons, frappez!

Le rideau se leva mlancoliquement,

Les quatre personnes qui venaient  peine de prendre place, crurent que
c'tait pour une manoeuvre ... de la dernire heure, car ils ne firent
pas grande attention, mais, la rampe leve et trois nouveaux coups de
marteau redressrent leur tte.

Ils aperurent alors devant eux, sur la scne, un monsieur en habit,
qu'ils ne purent prendre pour un rgisseur venant faire une annonce,
car ayant vite salu, le pianiste tait dj sur le tabouret, prestement
exhauss.

Ses doigts tombrent nerveux sur les notes d'ivoire et attaqurent
nergiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise
n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour
savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme
un clair; ce jour-l, l'andante de Herz fut joue _prestissimo_.

--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez
d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de
la justesse du piano.

--Il parat qu'il tait en retard, hasarda la jeune fille.

--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesur, pour un accordeur,
ricana la maman, heureuse  l'ide de passer une soire au spectacle.

--A vous! me cria l'agit.

--Attendez ... un couple qui entre.

--Oh! mon Dieu ... l ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas
long, h?

--Craignez rien.

J'entre comme un fou, et lance mon titre:

    LES JEUNES FILLES, pome de Daudet.

    Nous avons tous, petits ou grands,
    Ici-bas, des gots diffrents,

--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse.

    Chacun le sien, dit le proverbe:
    Les nes aiment le chardon.

--Je vais manquer le train!

    Nous, nous aimons mieux le mouton,
    Et le mouton prfre l'herbe.

--Passez-en!

Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette posie, dite
devant six personnes. Le dernier vers achev, je salue et me retire
posment, lorsque je me heurte  quelque chose. Je crois tout d'abord me
tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est
mon satan pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est
prcipit sur la scne et m'a rencontr. Dj install au piano, il
commence _La danse des fes_, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus!
pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum!

Je commence  m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse,
comme une trombe,

--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je.

--J'ai fini.

--Pas possible!

--Si fait. A vous!

--A moi!!! et je sors de scne!

--Non, c'est moi.

--Ensemble, alors.

Comme je rsistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en
songeant  l'acte d'insensisme que nous commettions, et j'annonce:
_Les crevisses_, en pensant  toute autre chose.

Vous dire l'effroi des rares spectateurs gars dans la salle, est chose
impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous dpeindre la
stupfaction profonde, mle d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure
de ces gens-l. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient,
hbts, comme on dvisage des hallucins, atteints de la danse de
Saint-Guy; c'tait de la terreur. Nous avions l'air d'affols,
d'hystriques, de gens possds d'un dmon invisible qui les pousse
malgr eux  agir. Nous semblions mus par un ressort lectrique et
mystrieux.

C'tait de l'Edgard Po, tout pur.

Les huit premiers vers rcits:

--Passez deux strophes, me cria l'enrag musicien.

    C'tait ma dernire soire.
    Quand vers six heures moins le quart....

--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste.

Enfin, la posie rpte, comme l'et fait un enfant press d'aller en
rcration, je rentre dans la coulisse, ananti et tombe dans un
fauteuil. J'tais en eau! Je m'ponge en soufflant: faisons ... un
arrt.

--Un entr'acte! tressaute ce prdcesseur de l'homme-cheval. Vous n'y
pensez pas!

Et il bondit sur la scne.

Je parviens  retenir un pan de son habit:

--Grce, grce! suppliai-je  genoux.

Le pan m'chappe, et l'homme tait au piano.

Tout le monde connat la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel
mouvement endiabl ce morceau doit tre jou, sans quoi il perd son
caractre. Eh bien! je dfie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a
cependant un merveilleux doigt, de jouer cette page avec une rapidit
aussi vertigineuse, une nervosit aussi intrpide, un entranement aussi
diabolique que celui de mon complice. C'taient des gerbes
blouissantes, d'inpuisables scintillements, une sarabande de croches,
un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de
cascades musicales: absolument fantastique!

Mon pianiste-tlgraphe sorti de scne, sans mme revenir saluer les dix
personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur
son sac de nuit et fila sans mme prendre le temps de me serrer la
main.

Enfin, aprs un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je
pouvais dire: l'_Obsession_.

Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce
monologue quasi-lyrique avec une clrit digne de mon acharn pianiste.
Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui
emportait l'homme-foudre. J'tais rassur, il n'avait pas manqu le
train, mais,  mon avis, il aurait mieux fait d'aller  Bordeaux  pied,
il serait peut-tre arriv plus tt.

Le concert se termina  neuf heures, alors que le monde commenait 
remplir le Casino.

Je me sauvai comme un fou pour viter les horions dont le public avait
le droit de me gratifier.

Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai
dans le Parc o je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu
d'air frais ... bien gagn.

--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller  la
reprsentation de gala.

J'arrive au contrle, on me dit:

--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino?
Dpchez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, a va commencer.

--C'est mme fini!

--Ah, bah!

Et j'entrai prendre place, au grand bahissement des huissiers qui n'en
revenaient pas.

Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient
assist au Concert-express, six avaient fait demander le mdecin.




UNE RCEPTION

_A Lon RICQUIER._


De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus
foudroyante est certainement la rage du thtre.

Ce genre d'hydrophobie est peut-tre le seul devant lequel la science de
Pasteur resterait impuissante.

Oui, tout individu piqu de cette tarentule peut se considrer  bon
droit comme f...lamb, la piqre est venimeuse.

En effet, on a vu des artistes, ayant amass un petit pcule, renoncer
 l'Art,  ses pompes et  ses oeuvres, autrement dit  ses succs et 
ses vestes, se retirer de cette vie, fivreuse et agite s'il en fut,
avec le dsir bien arrt de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot
au feu en diable, et moins de cinq ans aprs, remonter sur les planches,
tant le feu sacr qui semblait teint chez eux tait encore vivace.

Du reste, on n'a qu' jeter un coup d'oeil sur le pass: combien de
comdiens, je parle seulement des grands talents, ont jou tard sur
leurs vieux jours, ne consentant jamais  prendre un repos bien gagn
et, se croyant toujours jeunes, ont affront gaiement le feu de la
rampe!

La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Molire,
mourant en scne, en prononant le fameux _juro_ d'Argan, sont rests
sur la brche en dpit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et
quand mme.

Malgr ou peut-tre mme  cause des difficults inoues, des obstacles
insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des dboires
sans fin qu'on prouve dans la carrire dramatique, il se trouve un
nombre considrable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression
d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent  des gens qui n'ont
pas de souliers.)

Ces malheureux assoiffs de gloire, qui ont souvent toutes les
facilits ... pour faire autre chose que du thtre, et auxquels on ne
saurait trop rpter le vers de Boileau:

    Soyez plutt maons si c'est votre mtier.

mnent pour la plupart une existence bien misrable. Ils servent les
trois quarts du temps de souffre-douleur  leurs camarades et on se
demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer.

Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son
parti en brave et a renonc, pour quelques temps du moins,  la
dcevante et trompeuse carrire thtrale, pour une plus lucrative et
plus calme: il s'est fait teinturier.

C'est  prsent un homme de couleur.

Si vous le voulez bien, nous le nommerons Camlon: a nous rappellera
son mtier.

Donc, Camlon sentit un jour chez lui une vocation irrsistible pour
l'art dramatique; a lui tait venu tout d'un coup, comme l'attaque
d'apoplexie.

Mais il n'tait pas encore bien fix sur le choix du genre qu'il
adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait.

Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi
de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste ide
d'aller consulter les artistes du thtre du Palais-Royal!!!

Ce ne fut pas l, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration....
Mais n'anticipons pas.

Camlon enfreignit donc le dur rglement du thtre et, soudoyant 
prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien svre mais juste du
Temple de la Gat (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la
porte d'ordinaire obstinment close au _profanum vulgus_.

Arriv au seuil du Bain  quatre sous, il frappa bien timidement, le
_povero_, et reut un entrez pouss par huit gaillards dont les voix
tonitruantes clourent sur place mon pauvre Camlon, qui, pressentant
sans doute son tat actuel, changea de couleur.

Mis au courant de la situation et lorsque le jeune nophyte eut adress
sa requte, le Bain, par la voix de son secrtaire, le machiavlique
Nums, rpondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se runir et que
le comit lui crirait le jour o il pourrait venir passer l'audition
demande.

Camlon radieux partit enchant et ne dut pas dormir beaucoup cette
nuit-l!

A peine avait-il referm sur lui la porte du Bain, que tous les
baigneurs clatrent en sourdine,  l'ide de la bonne farce que l'on
allait jouer au naf,  ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la
comdie, il suffisait de monter sur les planches.

L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y
assisterait.

Maintenant, une explication ncessaire et que le lecteur a dj d
chercher.

Qu'est-ce donc que le Bain  quatre sous?

Voici: personne n'ignore que le thtre du Palais-Royal n'a rien de
commun avec la salle du Trocadro, en tant qu'espace, bien entendu.

Or, la salle tant extrmement exigu, on ne se fait pas une ide de ce
que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du thtre
qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux
blancs: les coulisses!

Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont rduites  cinq seulement
plus une pour les choristes l-haut, l-haut.

Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on
empile tous les autres dans la mme: Le bain  quatre sous! Nom bien
caractristique et qui s'explique de lui-mme. On attribue  Lassouche
la paternit de cette expression; un jour que, recevant une visite
(jadis!!!) il s'cria: Montez-donc l haut,--_au bain  4 sous!_

En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le
dshabill qui y rgnent.

A prsent le lecteur en sait autant que moi.

Le jour de la rception arriva.

On jouait alors _Divorons_. L'examen devait avoir lieu pendant un
entr'acte, afin que tous pussent y assister.

Une petite mise en scne avait t prpare pour cette crmonie.

Ainsi, devant l'unique fentre de la loge (qui permet qu'on n'touffe
pas tout  fait), on avait clou de grands journaux qui allaient du haut
en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvise, on
avait dessin au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y et pas
d'erreur, on l'avait crit dessous.) Au haut de la fentre, on avait
attach un petit buste de la Rpublique (?) qu'on avait trouv dans un
placard;  droite et  gauche, deux portants pris en bas, et par terre,
tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec
tous les becs de gaz allums: c'tait complet.

A neuf heures, Camlon se prsente.

Un frmissement d'aise passe sur tous les visages.

--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux.

--Non.

--Voyons, venez ici qu'on vous arrange.

--Comment?

--Savez-vous vous faire une tte?

--Hein?

--On vous demande si vous savez vous maquiller?

--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose.

--Dshabillez-vous.

--Que je me ...

--Oui, dshabillez-vous, nous allons vous grimer.

--Est-ce bien utile?...

--Je crois bien ... pour voir si vous avez la gueule lui dit Nums,
d'un ton srieux.

--Ah! bon, bon, murmure Camlon, convaincu.

Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appel
gnralement saindoux; aprs, une couche de blanc gras bien tale
recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le
tout et on commence alors  lui faire une tte auprs de laquelle celle
qui surmonte les paules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean.

--Mets du rouge, dit Pellerin.

Et Nums lui dessine un rond rouge, grand comme une pice de cinq
francs, sur chaque joue.

--N'oublie pas le bleu, fait Garon.

Et Nums de border d'un beau bleu ces deux circonfrences rougetres.

--Eh bien, et le crp? ajoute Numa.

Ce bandit de Nums colle alors avec du vernis, du crp dans les
sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des
favoris, je ne sais mme pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le
nez, pour simuler quelques poils follets.

--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.

Et le coupable Nums d'ajouter en long, en large, en travers, en biais
de grosses raies marron qu'on aurait aperues  dix kilomtres; le
malheureux avait l'air d'un prisonnier derrire les grilles de son
cachot.

--Sapristi, il n'a pas de perruque!

Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la
plus gnante des perruques, que l'assassin Nums appliqua sans mot dire
sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.

Le premier acte de _Divorons_ termin, les autres artistes montrent;
ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter
Hyacinthe, venu d'Asnires exprs, Lhritier, Montbars et votre
serviteur qui venait pour la premire fois, depuis son engagement, ce
qui lui donna une rude ide de la dose de mlancolie qui rgnait dans le
thtre o il entrait.

Vous dire _l'patement_, c'est le mot, des nouveaux arrivs,  la vue de
cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur
une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'tant
pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine 
tenir mon srieux.

--Allons, commenons vite, dit Daubray.

Le patient remet son paletot, enjambe la rampe starinesque et, aprs
avoir salu ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.

--Que savez-vous?

--_La Grve des Forgerons_.

--Ah! en franais? interroge Calvin.

Plet se roule.

--Dame! fait Camlon, qui commenait  tre abruti.

--Dites-nous la.

Il commence.

A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui
taient assis sur des chaises places en rang, comme pour entendre
quelque chose de srieux, se lvent, lui tournent le dos et vont dans un
coin de la salle, se former en rond.

Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation,
il s'arrte un instant.

--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury dlibre.

Il continue; tout le monde sort et le pauvre naf reste seul, en train
de dire la posie de Coppe.

Quelques instants aprs, le jury qui tait sorti pour s'esclaffer  son
aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne  l'aspirant
artiste:

--Dites-nous le mme morceau en auvergnat.

Plet tombe par terre.

--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:

--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera brve; voichi:

--Ah! bon, et Camlon fit ce qu'on lui demandait!

--Assurment, c'est trs gai, la _Grve des Forgerons_, dit Nums, mais
n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du mme genre, moins
grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est trs
bien _J'aime pas l'veau_ et a entre bien dans vos cordes. C'est de
Milher et de moi, je m'tonne que ce morceau ne fasse pas partie de
votre rpertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?

--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Camlon.

--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.

Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_.

--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le
troisime?

--Non, monsieur.

--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait
que des tudes superficielles.

La chansonnette chante au milieu de rires difficilement contenus, Numa
dit  Camlon:

--Pourquoi ne pas tre franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire
tout de suite: Je suis lve de Duprez!

--Mais, monsieur, rpond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de
leons de personne.

--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.

--Si, si, fait le chanteur flatt.

--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ...
je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne
faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.

Plet se tord.

--L,  prsent, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de
fond et recommencez  chanter ... mentalement.

Et Camlon de regarder le mur en gesticulant en silence.

Ah! c'est l qu'on en a profit pour rire un peu.

Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts
sortaient n'y tenant plus.

--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!

--Quelle physionomie mobile, ce garon-l!

--L, maintenant, recommencez, de profil.

--Bien, bien, non, de l'autre ct!... oui, l ... comme a.

--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.

--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.

La sonnette de l'entr'acte retentit.

On abrgea par force cette nouvelle inquisition.

--Mon cher ami, nous vous dlivrerons demain un certificat avec toutes
nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le
rgisseur gnral, et vous vous prsenterez ensuite chez M. Briet, le
directeur ... vous tes sr de votre affaire.

L'acte recommenait.

Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Camlon trouve
encore des ennemis.

--Pour vous dmaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.

Tout le monde sait que l'eau est impuissante  enlever le fard; on
n'arrive  se nettoyer bien compltement qu'avec du cold-cream.

--Quant au crp, ajoute le froce Nums, c'est bien simple; faites-vous
raser les sourcils; nous, la premire fois, c'est ce que nous avons
fait.

Le bien  plaindre Camlon, dsireux d'aller respirer un air pur,
rconfortant et qui pt le remettre de toutes ces motions, sortit
prcipitamment avec son fard et son crp sur la figure.

Si on ne l'a pas arrt ce soir-l, c'est qu'il y a un Dieu pour les
nafs.

Le lendemain, muni de la bienheureuse ptition, il se prsenta chez les
directeurs en agitant triomphalement son certificat.

MM. Briet et Delcroix dtruisirent les beaux rves de Camlon en lui
apprenant qu'on s'tait f...u de lui.

Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Camlon cherche partout
Nums pour le tuer.




DCEPTION

_A Lon LAMQUET._


Un beau matin du mois de mai de l'anne dernire, je reus une lettre
dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.

--Cette missive ne m'est videmment pas envoye par un chaudronnier, me
dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous tes
comme moi, mais quand je reois une lettre de quelqu'un qui m'est cher
ou d'une personne inconnue, avant de dcacheter la lettre, je me livre 
un vrai petit travail; je la soupse (ce n'est pas que j'aie l'habitude
de recevoir des lettres charges, hlas!) je la flaire, je tche, si je
ne connais pas l'criture, de deviner l'envoyeur, d'aprs le nom du
quartier estampill sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis
suffisamment intrigu que je me dcide  l'ouvrir.

Aussi ne fis-je sauter le cachet armori que j'avais devant moi qu'aprs
m'tre vainement demand: De qui?

Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui
norme. Car, dchiffrer des hiroglyphes n'est pas mon fort, et les
pattes de mouche que j'avais devant les yeux taient de purs casse-tte
chinois.

Enfin, avec une patience dont mes amis ne me souponnent pas capable, je
parvins  deviner ceci:

    Monsieur,

 J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche
dernier, dans un concert au Trocadro.

 Fort dsireuse de vous connatre et ayant absolument besoin de vous
voir pour vous parler d'une chose qui vous intressera, je vous supplie
de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la
matine.

     _Sign_: Mlle FONTANGES.
     Rue de M***.

--H! h! mais voil, dis-je, qui est du dernier galant.

Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.

Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas  en douter.
C'est clair comme le jour.

Ah! mais ce n'est pas tout a. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the
question!_

Est-ce srieux? Je n'y crois gure. Un rendez-vous,  moi! non, ce n'est
pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune
m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on reoit des
rendez-vous d'une inconnue.

Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades
qui iront rder aux abords de la maison indique et se gausseront tout 
leur aise de ma folle navet.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait
dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.

Et de dchirer le billet qui avait troubl un moment la quitude de mon
me.

Mais cependant, s'il tait vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait
remarqu? Aprs tout, il n'y a rien l de si extraordinaire, et on a
assurment vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au
thtre Beaumarchais.

C'est gal, une jeune fille ... crire  un artiste ... c'est risqu!
Enfin, tant mieux.

Je ne songeai plus alors qu' cette aventure et la journe qui me
sparait du bienheureux moment me parut interminable.

       *       *       *       *       *

Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-l on n'eut pas de
peine  me rveiller.

Ce fut l'une des rares matines o j'assistai au lever du joyeux Phoebus.

Ma toilette fut cependant longue, malgr mon impatience, car jamais je
n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.

    ... Mon crne tait couvert
    D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.

Mon vtement tait irrprochable de chic.--On me l'avait apport le
matin mme, heureux hasard. On se serait mir dans le vernis de mes
bottines et mes gants eussent t envis par le plus lgant sportman;
bref, j'tais tout  fait copurchic, comme on dit maintenant.

Je consultai fivreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel
quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M...
donnait dans l'avenue des Champs-lyses.

--Allons, allons, le coup de fer n'tait pas de trop!

Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.

Enfin une voiture passa, elle tait jaune!!

Mauvais prsage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon
fait. Je l'arrtai. Du reste la carrick de l'automdon tait vert,
couleur de circonstance.

Nous roulmes. Arriv  la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arrta
devant une maison qui dtonnait au milieu des autres.

Elle tait de modeste apparence,  l'encontre de celles qui
l'entouraient. Et je m'tonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de
ces aristocrates. Elle semblait, l, l'oublie, la Cendrillon en pierre
de taille.

Mais n'ignorant pas que dans les petites botes sont les ... je passai
outre. Je jetai le nom au concierge et m'apprtais  jouir de cette
nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbre me
cria:

--Pas par l ... au 3e,  gauche, le petit escalier au fond de la cour!

Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis pniblement.
Je ne vous dcrirai pas la solennit de l'escalier ... d'abord parce que
a vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier tait
trs loin d'tre solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il tait
laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en
bois non cir, et je m'arrtai devant une petite porte sur laquelle une
carte de visite clatait.... C'est bien l ... je tirai discrtement la
patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma
toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.

Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre o mes yeux
furent aussitt attirs par une Lda en marbre blanc.

Peu d'instants aprs, la soubrette,  l'air dgag, ouvrit une porte
cache par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la
chambre de sa matresse.

Ce que j'aperus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!...
je ne vis rien ... si, une obscurit complte ...  tel point que,
voulant faire un pas, je trbuchai, sur une marche tratresse....

--Venez! soupira une voix alanguie.

Et, comme j'carquillais les yeux pour distinguer quelque chose:

--Par ici!

Et l'on me prit la main pour guider mes pas incohrents.

Cependant, je commenai doucement  me rendre compte des tres  la
faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide clat tait encore
tamis par l'paisseur d'un verre rouge.

En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutt ce que je sentais ...
c'tait l'odeur troublante de ces pastilles du srail que mon invisible
interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!

Aprs m'tre excus d'arriver en retard ... histoire de dire quelque
chose, car j'tais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le
plaisir....

C'est gal,  ce moment je devais tre bien drle, car je parlais au
hasard, ignorant si on tait devant ou derrire moi.

--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mystrieuse inconnue, je vous
prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma dmarche, mais je voulais
vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments
d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense  vous.

--Mon Dieu, madame!

L'obscurit absolue qui nous entourait me permettait de rougir  mon
aise.

--Oui, je tenais  vous parler moi-mme, car une lettre, hlas! ne vous
aurait pas dit ... (l un soupir gros de promesses).

--Que votre vie est agrable, reprit-elle soudain, vous allez de ftes
en ftes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous
dsire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! tre artiste!
quel rve!

--Je ne vois pas encore, madame....

--Et les femmes, me dit-elle tout  coup en me saisissant les mains. Ah!
les femmes! combien seraient heureuses d'tre la prfre; mais vous
allez voltigeant de la blonde  la brune, sans vous soucier, petits
libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.

--Oui, mais dans tout cela....

--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles,
de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos
coulisses?

--Mais oui....

--Et appel dans le monde, comme vous l'tes tous les soirs, vous
coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez l des femmes du
meilleur monde, j'en suis sre?

--Assurment, mais ...

--Eh bien, j'ai pens que vous pourriez m'tre utile, en priant toutes
ces aimables et jolies femmes que vous frquentez, de s'adresser  moi
pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens  leur disposition:
savons dulcifiants, crme onctueuse, poudres de riz, vinaigre de
toilette, nakara des Indes, lait antphlique, pommade Dupuytren, iris
de Florence, mais surtout, ma spcialit, l'eau dentifrice qui a la
proprit de blanchir les dents et de rougir les lvres.

Je renonce, chers lecteurs,  vous dpeindre l'ahurissement que me causa
cette rclame inattendue, rcite avec une volubilit auprs de laquelle
celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.

Et voil donc pourquoi je m'tais fait beau et avais pris une voiture
pour arriver bien vernis et tout frais!

--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de
cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz
et un flacon de mon eau dentifrice.

L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:

Aprs vous tre lav les dents, comme d'habitude, avec de la poudre
ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant vers une goutte de
cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que
voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait dj bourr mes poches
de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que
je disparaissais entirement dessous.

Mon bahissement ne me quitta que chez moi, o j'tais rentr, sans mme
m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosit, j'essuyai cette
fameuse eau; aprs l'opration que je fis avec soin, je m'aperus, 
dsespoir, que j'avais les _lvres blanches et les dents rouges!!..._




LES INITIALES

_A Georges PEYRAT._


--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de rveiller tout
 coup.

Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba
pantalon, habit, chapeau, qui tranaient par terre, et s'asseyant sans
plus de faon au pied de mon lit--bien qu'un sige vacant ne ft pas
introuvable--il aborda carrment la question, me lanant 
brle-pourpoint cette phrase tratresse:

--Que fais-tu ce soir?

--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre ct pour montrer
 mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir
et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.

Mais, hlas, Jules tait comme l'avare Achron!

--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmne avec moi chez
madame de Saint-Girieix.

--Pourquoi faire?

--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle
donne ce soir un bal splendide dans son htel, avec kermesse et tout le
tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de
leur dvouement pendant cet incendie terrible qui a dtruit une partie
de Berne! Mais on ne parle que de cette fte; ce sera absolument
ferique, il faut y venir!

Judic vendra des pches, Granier des bretelles, Lonce doit faire du
trapze  6 mtres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte
sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on
dirait, ma parole que tu ne comprends pas.

--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon
ami,  qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma
profonde antipathie pour ces petites ftes chorgraphiques, tu viennes
m'inviter  en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est gal, je
te remercie du choix, mais je ne puis....

--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner,  prsent
surtout que j'ai annonc ta venue  madame de Saint-Girieix. Ce serait
joli ... tu me ferais passer pour un farceur!

--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empchement imprvu....

--Sont des clichs uss, mon cher.

--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose 
faire qu' te demander de me prsenter.... Dans ces soires-l, c'est 
peine si la matresse de la maison regarde les gens qu'on lui
prsente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas a qui ...

--Voyons, ce n'est pas srieux, ce que tu me dis l.

--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, coute et suis
mon raisonnement:

La foule m'nerve, ce soir, on s'touffera; tu sais quel mal je me donne
pour collectionner dix pices de vingt sous et tu n'ignores pas que
pour tenir tte aux assauts nombreux des jeunes bouquetires, aux
sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc.,
il faut pouvoir possder une certaine quantit de ces petits papiers
bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extrmement
fatigu et tu trouveras bon....

--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre  dix heures,
nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous
coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?

--Ah! que le diable t'emporte! je m'tais jur de ne pas sortir ce
soir.... Eh bien, oui, l! j'irai, mais  une condition _sine qua non_.
C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne
m'obligeras pas  danser la moindre polka?

--Soit!

       *       *       *       *       *

A dix heures prcises, Jules arrivait sous les armes, claque et camlia
compris.

Vingt minutes aprs, nous descendions de voiture devant le perron de
l'htel de madame de Saint-Girieix.

Lanternes vnitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle,
petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet
d'eau color en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref,
rien ne manquait.

Nous montmes au salon de danse.

Je ne sais si vous tes comme moi, mais rien ne me semble drle comme de
voir cirer le parquet  un tas de gens essouffls, rouges comme des
tomates et suant sang et eau; ils tournent deux  deux, sans se parler
et avec la dignit de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, a m'amuse
toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la
chorgraphie est un sens qui me manque!

J'tais donc dans l'embrasure d'une fentre, en train de contempler les
minois plus ou moins chiffonns, lorsque Desgranges, levant son archet
magique, donna le signal de la danse. Les couples se formrent.

J'aperus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le
collge, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Vnus,
quoique moins dcollete.

La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous
deux s'enlacrent pour la valse qui prludait.

Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans
le tourbillon des danseurs. Une polka remplaa la valse, une scottish
succda  la polka.

Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les
dugnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame sche et jaune, et qui
dut tre fort bien en 1812, sourire derrire son ventail.

Je n'y prtais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien
d'extraordinaire en elle-mme, lorsque un clat de rire formidable me
fit reporter les yeux au mme endroit. Je vis alors trois ou quatre
dames,  droite et  gauche de la sus-indique, riant  gorge dploye.

Qu'tait-ce donc?

Elles se penchaient  l'oreille de leurs voisines pour leur faire part
de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientt
l'hilarit devint gnrale; ce fut comme une trane de poudre, toute la
range des matrones tait en bullition; ces bonnes dames se tordaient
dans des convulsions impossibles  dcrire; elles avaient toutes l'air
d'tre atteintes de la danse de Saint-Guy. C'tait innarrable!

Enfin, grce  l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de
dsigner des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un
groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette
joie gnrale: la danseuse d'Octave s'tait, sans s'en tre aperue,
assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait gard
accroches les gigantesques initiales de son cavalier, qui
s'appelait--horrible fatalit--Octave Quesnel ... et pas par un K!




TNOR ET PRESTIGIDITATEUR

_A E. MANGIN._


C'tait au chteau de Compigne en 184... Louis-Philippe voulant
clbrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus
qui, fit venir les artistes de l'Opra-Comique pour jouer une pice de
leur rpertoire sur le thtre royal.

Les acteurs se rendirent  cet ordre et obtinrent un grand succs avec
le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur,
enfin.

L'toile de la petite troupe tait M-S, le fameux tnor qui,  cette
poque, faisait tourner toutes les ttes fminines et dont la renomme
tait alors considrable.

M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait
 son trs beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile
des prestidigitateurs.

L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire
sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou
jongler avec huit assiettes sans les casser ... tait pour lui l'enfance
de l'art.

Aussi tenait-il  sa rputation de physicien autant qu' son renom de
chanteur ... qui sait mme ... s'il ne faisait pas comme Ingres et
Rossini!

Le soir de cette reprsentation  la cour, Louis Philippe fit servir aux
artistes un souper merveilleux.

Inutile de dire quel entrain et quelle gat rgnrent  ce festin!
Tout le monde, heureux du succs obtenu, tait en verve, aussi clats de
rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles
partaient comme des fuses; c'tait un vrai feu d'artifice d'esprit!

Au Champagne, le moment des toasts arriv, on but naturellement  la
sant du roi,  sa cordiale rception, aux artistes,  leur talent, leur
ducation, bref, on but beaucoup.

--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le
moment opportun de nous drider un peu en entonnant l'une de ces
vieilles chansons de derrire les fagots, de celles qu'on ne chante qu'
mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S?

M-S ... jusque-l distrait, proccup et dont le regard trahissait une
vive inquitude, ne quittait pas des yeux madame C... la dugne de la
troupe.

Et voici pourquoi:

Femme charmante, pleine de talent et d'allures distingues, madame C...
avait un terrible dfaut, elle tait gourmande, oh! mais l! au point
que proverbiale tait sa gourmandise. La ptisserie surtout avait le don
de l'mouvoir.

Pour elle, une tarte  la crme tait un attrait irrsistible et le
baba juteux lui et fait commettre des bassesses. Malheureusement,
madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, clairs et
madeleines; non, sa faim difficilement mais  la longue assouvie, 
l'instar de la prvoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les
repas suivants; aussi ne voulant pas laisser chapper une si belle
occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains,
meringues et chauds! Ses voisins de table, camarades de thtre,
avaient beau lui dire,  l'oreille:

--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez
combien notre profession est dcrie? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi
prise aux mauvaises langues.

Ah! bien oui, les tartelettes sucres et les choux dbordant de crmes
taient l, devant ses yeux blouis, attractifs comme des aimants, et
lui faisaient tourner la tte.

Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son excs de gloutonnerie.

       *       *       *       *       *

A la voix du chambellan, M-S ... revint  lui et, dclinant l'honneur
qu'on lui faisait en l'invitant  chanter, s'excusa en ces termes:

--Mon Dieu, messieurs, je suis trs sensible au plaisir que vous me
faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien
sincrement, mais quand j'ai soup, il m'est impossible d'mettre le
moindre son.

--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton.

Et comme les gentilshommes paraissaient tonns de cette demande, on
leur apprit que M-S. tait un excellent prestidigitateur qui et rendu
des points au clbre professeur Bosco lui-mme!

--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions trs
curieux d'assister  ...

--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous
savez pour a il faut tre prpar  l'avance ... ou bien que a vienne
tout seul.

--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance.

Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur
commenait  tre suffisamment chatouill:

--Je veux bien, s'cria tout  coup le tnor physicien.

Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta:

--Seulement,  la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour.

--Entendu! fit-on, en choeur.

Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre.

Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gteaux de toutes
sortes, le prestidigitateur demanda:

--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparatre le contenu
devant vous et sans que vous vous en aperceviez.

Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gteaux dans la
serviette qu'il avait sur ses genoux et qui tait prpare ad hoc, et,
s'adressant  un de ses spectateurs:

--Est-ce a?

--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.

--Eh bien, voulez-vous savoir o j'ai fait passer toutes les chatteries?

--Oui, oui, oui.

--Dans la poche droite de madame C.

tonnement gnral, mais rires discrets de la part des camarades initis
qui devinrent le tour.... Il fallut bien, vrification faite, se rendre
 l'vidence.

Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne
l'y prendrait plus.




LES EXTRA

_A Henri PASSERIEU_.


--Votre appartement me convient et je l'arrte, dis-je au concierge;
seulement je vous prviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame!
l'hiver, _les soires_ me retiennent fort avant dans la nuit!

--Je connais a.

--Ah! vous avez dj pour locataires....

--Non, c'est moi; je suis dans le mme cas que monsieur. En hiver, j'ai
aussi beaucoup de soires.

--Comment!... vous tes ...

--Extra.

--?...

--Je sers les rafrachissements dans les soires.

--Ah! bah!

--Bien fatigantes _nos_ professions, hein?

--Quel drle de concierge, fis-je  part moi, il ignore sans doute que
le cumul est dfendu, enfin!

Jusqu'ici, je croyais ce mot Extra spcialement charg de dsigner le
petit supplment que s'offre,  la crmerie, le commis faiblement
appoint, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la
largesse inaccoutume que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que,
revenant reint de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant
un regard de mpris sur la longue file de tramways bonds de monde, il
hle un fiacre, se disant _in petto_:

--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!

Mais avoir un portier extra ou un extra-portier tait pour moi, chose
nouvelle!

Extra! Ce mtier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux
dsagrments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du
costume de garon de soire avec le ntre.

Nous sommes tous indiffremment en habit noir.

L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue
des invits. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie
ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait
reconnatre; on ne se tromperait plus alors, et l'on viterait par cela
mme les erreurs frquentes et regrettables que l'on commet tous les
jours.

Ce lger changement  apporter  la toilette de ces valets est bien
simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une
mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec
ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous
verrez que, comme par le pass, la routine, la sempiternelle routine
continuera  laisser les choses dans un doux statu-quo.

Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!

A qui de nous n'est-il pas arriv de dire  un invit orn de longs
favoris:

--Voici mon pardessus, donnez-moi un numro?

Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure
rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il
pense de la crise politique que nous traversons!

Et il n'y a pas  objecter la distinction et la tenue.

Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et
barons, ont acquis  ce noble frottement une distinction apparente, une
tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.

Ce sont des figures bien intressantes  tudier que celles de ces
garons dits extra!

Il y a l'extra-srieux, le garon qui pontifie et vous sert un sandwich
avec la dignit d'un snateur romain laborant une loi.

Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg
facile avec le mot _th_.

Un type bien curieux, c'est l'extra-prvenant, qui vous dit, lorsque
vous lui demandez une glace:

--Non, non, a vous ferait mal, prenez plutt du punch bien chaud.

On rencontre galement l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons
plus importantes o le buffet tait bien mieux approvisionn_; celui-l
vous sert  contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un
sorbet sans cuiller ... et sans grce.

Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut  mort si vous vous
trompez et l'appelez garon tout court; je ne vous engage pas  vous
adresser  lui si vous retournez au buffet.

Le plus terrible,  mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure
vos actes; c'est le garon dont les yeux semblent dire au malheureux qui
redemande quelque chose:

--Mais, pardon, vous en avez dj pris et si chacun en faisait
autant....

On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les
gourmands me permettent un conseil en passant:

--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois  un garon diffrent.

Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien  dire de celui-l.

Mais le plus beau que j'aie rencontr, c'est l'extra-familier, qui, pour
un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait
familirement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_.

Pour celui-l, je demande la permission d'ouvrir une parenthse.

Comme je l'ai dj dit, allant frquemment en soires, l'hiver, chez des
amis et chez des trangers,  cause de ma profession, je me retrouve l,
souvent, avec les mmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent
de plus familiers les uns que les autres.

Il y en a un que j'ai rencontr plus de cinquante fois; je le vois  peu
prs tous les quinze jours dans la saison; mais, ds que je l'aperois
dans une soire, je l'vite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:

--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?

Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale
sur l'paule. a m'embte, mais je suis forc de le subir!

Cependant, s'il y a le mauvais ct de la chose, il y a aussi le bon;
derrire le revers, la mdaille.

Dernirement, nous tions ensemble dans la mme soire; je vais au
buffet et je vois mon protecteur trs occup  servir une foule
d'habits noirs qui demandaient tout  la fois: chocolat, punch, glaces
etc., etc., Il m'aperoit, les dlaisse tous et, venant  moi:

--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon
nom).

--J'aurais dsir prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre
dire  un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...

--Ah! a, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous
deviez venir ce soir, j'en ai gard pour ... nous deux. Tenez.

Et tirant de dessous la table une tasse toute verse, il me dit d'un ton
paterne:

--Tenez, mon p'tit, buvez a, vous m'en direz des nouvelles!!

--!!!

--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce
rmoulade: avalez-moi a prenez ce petit pain rond, la salade russe est
 ct de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. L, dbrouillez-vous
tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-l, maintenant.

Tout  coup, il bondit sur moi et me dit:

--Que faites-vous donc!

--Je me verse de l'eau, parbleu!

--Pas celle-l! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant
pour la seconde fois de ce dessous de table dcidment inpuisable une
carafe frappe:

--Celle-ci,  la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez,
avant de vous servir.

Comme on le voit, cet extra est un pre pour moi!

Un extra m'a dit un jour, un mot qui,  lui seul, est tout un monde,
et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore
tenus ... mme par certains domestiques:

--C'tait, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place
Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner
plus d'attrait  la soire de contrat, avait fait venir quelques
artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opra-Comique, son frre,
jeune violoniste de talent, R... ex-tnor de l'Opra-Populaire,
d'phmre dure et moi.

On passe devant nous des rafrachissements, nous n'en prenons point.
Cette sobrit semblant surnaturelle chez des artistes, un extra,
croyant comprendre tout  coup que les sirops, grogs et autres liqueurs
qui surchargeaient le plateau n'taient pas de notre got, vint  nous,
et, comme sr de nous sduire, nous dit avec un sourire indescriptible
et que je me rappellerai longtemps:

--Voulez-vous du vin?

!!!!!




UN IMPRESSARIO

_A J. LANDIE_.


Celui-ci est digne de passer  la postrit la plus recule, car jamais
type semblable ne s'tait vu avant lui!

D'abord son prnom est tout un monde.... Je ne vous le rvlerai pas
parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se
reconnatrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement
que c'est  son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie
monastique en Palestine, vers l'an de grce 292 ... et si cela ne vous
suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptme flotte entre Hilaire
et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.

Notre hros, que nous nommerons discrtement H..., si vous voulez
bien, est d'une autre poque. Ayant beaucoup jou avec _mademoiselle
Rachel_ comme il dit, dans ses tournes et par suite adorateur passionn
de la tragdie et de ses nobles reprsentants, Racine, Corneille et
Voltaire, il a gard de la frquentation continuelle de ces gnies un
culte exagr pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie
ordinaire, dans ce prosaque terre--terre de tous les jours, il ne peut
se rsoudre  parler comme tout le monde. L'infme prose dont se
servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulve le coeur, lui
donne des nauses.

Aussi, est-on tout tonn de voir notre homme avec un vulgaire melon sur
la tte au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une
redingote en Elbeuf qu'on s'attend  trouver sur lui, mais bien le
manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutt des
cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.

Sa conversation est extrmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de
tragdies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine
instruction, une rudition relative, mais ce vernis de science, ce
plaqu de savoir en impose cependant  bien des gens.

Comme je l'ai dj dit, il ne s'exprime pas comme le commun des
mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville
emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira
volontiers: J'ai aperu un alguazil emmenant une htare qui ambulait
sur l'asphalte. Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable,
une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire
assurment: Tiens, Frontin, prends ces sesterces!

En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez 
cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperu
de ce directeur.

Grant actuellement un de nos grands thtres, personne n'a lu ... et
jou autant de mauvaises pices que lui ... mais cela se comprend
jusqu' un certain point, le dsir de produire des auteurs jeunes ... et
riches, l'ayant seul guid dans cette voie lucrative.

Ses premires sont extrmement houleuses et il n'est pas rare
d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y garer,  un combat singulier
entre le paradis et l'orchestre.

Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de
pomme, clous ... et mme certaine matire on ne peut plus odorante....
Un de nos gros critiques, que son mtier force  braver ces projectiles
divers, se munit toujours lorsqu'il va  ce thtre d'un parasol
fortement doubl en cas de pluie pendant le spectacle!

Pour vous donner une ide du monsieur, je vais vous citer quelques-uns
de ses mots; eux seuls vous en diront assez.

Tout d'abord il faut l'entendre raconter comment il s'est mari.
(C'est lui qui parle).

Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soire
(quelle drle d'ide), je m'y rendis. J'entre et j'aperois une jeune
fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je
commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achve,
elle se pme....

Eh bien, messieurs ... (un temps) C'est madame H.

Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de
notre individu, car il vibrrre, oh! mais l ... mme en disant mie de
pain!

Rponse prouvant sa gnrosit:

Il fit dans le temps jouer le rpertoire de Molire, Corneille et
Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, dsireux avant tout
de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des
sommes on ne peut plus drisoires, par exemple 5 francs par cachet, 
jouer tous les rles de leur emploi.

Un de mes amis, aujourd'hui  la Comdie-Franaise, jouait ainsi Scapin,
Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du rpertoire, en
attendant de les jouer plus tard sur la premire scne du monde.

Mais quoique trs artiste et fort passionn pour son art, mon camarade 
cette poque-l ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi,
tremblant comme la feuille, rsolut-il, aprs bien des hsitations,
d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une lgre
augmentation.

Il prit donc son courage  deux mains et tournant fivreusement son
chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en mme temps--il
balbutia les mots: dvouement profond  mon thtre ... rles toujours
sus ... mais pas fortun ... les omnibus pour venir rpter ... le rouge
et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par
semaine, ne serait peut-tre pas un supplment par trop exagr.

Et H... de l'interrompre par ces mots:

--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.

Un jour, un auteur heureux d'tre jou, lui envoya un ameublement
complet (il n'y a que ces gens-l pour avoir de la veine).

Comme les commissionnaires qui avaient mont au 4e tage armoire,
bibliothque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient l suant
 grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secrtaire du thtre
s'avance et demande  voix basse,  son directeur, s'il ne juge pas
convenable de donner quelque chose  ces hommes qui sont reints.

Lui, aprs avoir bien rflchi:

--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets  demi-droit!!!

a ne s'invente pas ces choses-l.

       *       *       *       *       *

Lorsque, par hasard, il prend une voiture  la course, il ne donne
jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'tre
empoign par l'automdon--comme il l'appelle--il prie le concierge de
lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher
ne manque jamais de lui dire:

--Ah! tu as gard deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le
dirai au vieux gnral!

Vieux gnral, parce que notre directeur porte moustache et barbiche
napoloniennes.

Au beau temps o la tragdie tait florissante sous sa direction, on
jouait un jour _Britannicus_, et comme le hros de Racine n'avait pas de
manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit
de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...

!!!

       *       *       *       *       *

Delaunay disait de lui:

Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge
chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini.

Et Got:

C'est le seul comique de tragdie qu'ait possd le Thtre-Franais.

       *       *       *       *       *

Un jour, dans un htel de province, au souper qui suivit une de ses
reprsentations et que des amis lui offrirent, il rcitait un fragment
de rle tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:

    Arrtez-vous, Nron, j'ai deux mos  vous dire....

L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:

--Madame l'htesse, retournez  vos fourneaux!

       *       *       *       *       *

Pour dpeindre son admiration pour Rachel, il se plat  raconter cette
histoire:

Quand je jouais avec la grrrande trrragdienne, je ne djeunais pas,
pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans
une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'coutais.... Je
buvais Ma-de-moi-selle Rachel!

       *       *       *       *       *

--Que les temps sont changs! exclamait-il, dernirement. Aujourd'hui
les jeunes artistes apprennent leur rle et ds qu'ils savent le mot 
mot, ils se figurent qu'ils sont prts  paratre devant le public, ils
ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur
personnage!

Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un rle et ... souvent nous ne
le trouvions pas.

Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouv l'entre de Nron.

Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette
phrase m'obsdait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un
ptissier, je fus frapp d'un trait de lumire, et, m'lanant vers le
comptoir, je dis  ce paisible commerant:

--N'en doutez point, Burrhus....

Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me
fit payer!

       *       *       *       *       *

Une marque d'attendrissement et de piti:

Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des utilits, vient un jour
lui dire:

--Monsieur le directeur, je suis trs malade, je n'en peux plus, le
mdecin m'a conseill la campagne et je viens vous demander la
permission de me faire remplacer ce soir.

Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:

--Vous vous faites donc raser les sourcils?

       *       *       *       *       *

A un auteur en lui rendant son manuscrit:

--C'est trs bien fait, trs joliment crit, intressant ... mais on
devine trop tt que le jeune premier pousera l'ingnue au troisime
acte!

Au caf ... o il tait invit par un de ses pensionnaires ...
naturellement.

Le garon.--Que dsire monsieur?

Lui.--Un curaao.

Le garon.--Sec?

Lui, le reprenant.--Pur.

Le garon, s'en allant.--Un curaao sec!

Lui, irrit.--Eh! pur, vous dit-on!

O puriste!

       *       *       *       *       *

C'est encore lui qui, crivant  un de ses artistes qui jouait chez lui
les grimes, mit sur l'adresse

    M. THOPHILE B...
    financier
    8, _rue Fontaine_

Vous voyez d'ici, ce que la concierge a d tre prvenante pour son
locataire!

Du reste, quand dans une pice du rpertoire il y avait comme
accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: A
Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste ou bien  Monsieur,
monsieur Valre, amant de Lucile.

       *       *       *       *       *

Une invention du mme:

Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez  son troisime, une
fois l, vous sonniez et quelques instants aprs, il arrivait lui-mme
ouvrir. La porte tait  peine entre-bille, qu'il jetait sur vous le
contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de
votre gilet chamois, et comme vous vous rvoltiez tonn:

--Paix! disait-il, tout beau! venez a, qu'on vous lave! suivez moi dans
mon laboratoire!

Et, vous prenant par la main, il vous entranait dans sa cuisine o, une
fois rendus, il prenait un chiffon imprgn d'un liquide quelconque,
qu'il avait invent, et frottant nergiquement les endroits tachs,
rptait avec la volubilit d'un camelot sur la place publique: Cette
substance qui n'est pas corrosive, enlve, nettoie et dtache, etc.
etc. Trs rarement, il rendait  l'toffe son tat primitif, mais
chaque fois que l'opration ratait, il vous disait sur un ton de doux
reproche:

--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?

Aprs celle-l, il n'y a plus qu' tirer l'chelle.




UN CONCERT A ATHIS-MONS

_A CABOIS._


Il existe sur la ligne d'Orlans, entre Juvisy et Ablon, un petit
endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les potes, tant
les sentiers ombreux, les chemins troits et les taillis mousseux y
abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme
solitude, les joyeuses caresses et les rimes toiles!

Cet Eden champtre a pour nom: Athis-Mons.

Aucun village, en effet, ne semble runir autant de sites pittoresques
que celui-l!

Rochers abrupts, peupliers gants montant la garde aux cts de routes
tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la valle et dont les
eaux tranquilles sont sillonnes, le dimanche, par les barques des
canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme pntrant jusqu'au
petit clocher qu'on aperoit au loin, la mairie, maisonnette  un seul
tage sortie d'une bote de joujoux, les grands pis dors qui le soir
doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-mme, qui,
poussant la complaisance jusqu' ses dernires limites, attend le
monsieur essouffl qui court pniblement l-bas, pour donner le signal
du dpart ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous
crier: Pourquoi t'en vas-tu?

Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village
ensoleill, vient me demander mon concours pour la fte du pays, non
seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car,
passer une journe dans cet endroit dlicieux est pour moi une joie
relle.

Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et
pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller  Athis,
l'artiste entre toutes les fois dans des colres furieuses.

Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractre irascible et
emport; au contraire, on veut bien me trouver bnin et doux,  rendre
des points  un mouton ... ft-il de Panurge.

Cependant il y a des moments o, sans tre comme certain violoncelliste
qui dfend mme de tousser pendant qu'il opre ... on ne peut s'empcher
de ... jugez plutt.

Le concert qu'on organise  Athis-Mons a lieu sur l'unique place du
village.

On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin
(je demande pardon  Voisin de le mettre derrire Pinard) et c'est
l-dessous que chanteurs, instrumentistes, comdiens ou monologuistes
dbitent  tour de rle leur produit. Comme je vous l'ai dj dit, le
concert a lieu  l'occasion de la fte du pays, c'est assez dire que
chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues  loterie, massacres
des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme
la tente est adosse  l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la
sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!!

Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu
par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au
pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tle servant de palais 
l'norme bouche qui rit (jeu, qu'on dsigne, sous le nom de passe-boule,
si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les
sifflets de la locomotive qui passe non loin de l et surtout, oh!
surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satane horloge
qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et rpte mme l'heure 
cinq ... il y a de quoi devenir fou  lier!

Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une
posie dite aux concerts d'Athis-Mons.

Le rcitateur entre, il annonce:

_Aim pour lui-mme_, posie de Aug. Erhard.

A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, jou  tour de bras par les chevaux
de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de
l'auteur.

L'interprte, d'abord tonn, reprend:

    Qui de nous tous,  mes amis,
    En cette existence si brve
    N'a point fait (et c'est bien permis)
    Cet irralisable rve?

Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.

Le diseur fait un soubresaut pouvantable, se trouble et perd la mmoire
mais cherchant  matriser son motion, continue:

    Une femme au regard charmant
    Brune ou blonde, ou rousse, ou bien mme ...

Dzing, dzing, fait la plaque de tle.

Le comdien dcontenanc, perd la tte et poursuit en bafouillant:

    Enfin, comme il plat  l'amant.

Boum! Boum! Boum! prlude la grosse caisse du cirque voisin.

Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, perdu, rassemble
toute son nergie et trouve encore la force de dire:

    Mais qui vous aime pour ...

Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne  toute vole
cette horloge diabolique.

--C'est un baptme, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.

--Arrtez-vous, crie-t-on de toutes parts.

L'infortun monologuiste, dont les yeux injects de sang sortent de
l'orbite, croyant avoir derrire lui l'armoire des frres Davenport, se
prcipite affol dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y
repince!

       *       *       *       *       *

Et il y est repinc la fois suivante; car, comment rsister  un ami
aussi charmant que C... et aux sductions d'un pays aussi ravissant
qu'Athis-Mons!




LES MDECINS DE MOLIRE

_A. L. CRESSONNOIS._

Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et
autres mdecins ridicules que Molire a sems dans plusieurs de ses
pices (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage
forc_, l'_Amour mdecin_, la _Jalousie du barbouill_, le _Mdecin
malgr lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent
le vritable motif qui a pouss l'auteur  caricaturer ainsi les gens
qui exercent la mdecine!

Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent  quel fil a
tenu la cration de ces types immortels?--Je ne crois pas.

C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulire qui a
fait clore toutes les oeuvres cites plus haut.

Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ rsolut de
stigmatiser les docteurs de tous genres.

Molire logeait chez un mdecin, dont la femme, extrmement avare,
voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur
le refus qu'il en fit, l'appartement fut lou  un autre. Aussi, depuis
ce temps-l, Molire n'a pas cess de tourner en ridicule les mdecins
qu'il avait dj attaqus du reste dans le _Festin de Pierre_.

Il dfinissait ainsi le mdecin:

Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un
malade jusqu' ce que la nature l'ait guri, ou que les remdes l'aient
tu.

L'_Amour mdecin_ est la premire pice dans laquelle Molire a donn
libre cours  sa verve satirique et antimdicale.

Afin de rendre ses plaisanteries plus agrables et en mme temps plus
acerbes, plus piquantes, dans l'interprtation de cette pice, qui fut
d'abord reprsente devant le roi, l'auteur y joua les premiers mdecins
de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il
avait en vue.

Il fallait que Molire et un rude courage ... et une bien grande
confiance dans la protectionnelle amiti de Louis XIV!

J'ai retrouv cette mme audace chez un certain prfet du dpartement de
la Gironde, qui,  l'poque o l'on allait jouer _Rabagas_ au thtre
Franais de Bordeaux, fit venir le principal interprte de cette pice
et lui ordonna de se faire la tte exacte du hros de Sardou. Comme on
le voit, ce magistrat ractionnaire se moquait compltement de sa
destitution.

Mais quittons le XIXe sicle pour revenir au XVIIe.

Les mdecins mis en scne, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Gunaut
et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Molire voulait dguiser leur
nom (c'tait bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en
confectionner de convenables.

Boileau en composa en effet, qui taient tirs du grec et qui
dsignaient le caractre de chacun de ces messieurs.

C'est ainsi qu'il donna  M. de Fougerais, le nom de _Desfonandrs_, qui
signifie _tueur d'hommes_; (il parat, que ce bon Fougerais n'y allait
pas de main morte, et que,  l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il
mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de
_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_
a t trouv par M. Esprit, saint!)

_Macraton_ fut le nom qu'il donna  M. Gunaut, parce qu'il parlait
lentement (ce rapprochement avec le pre Bahis prouve une fois de plus
l'vidence absolue de la loi des contrastes.)

Et enfin, celui de Terns, qui, dans la langue familire  feu Egger,
est synonyme de _saigneur_  M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la
saigne.

Je ne sais si, avec une rputation semblable, il runissait beaucoup
d'invits  ses bals, d'Aquin (ae).

Eh bien, dire que si le propritaire qui avait le trs grand honneur de
loger Molire avait t complaisant (mais j'oublie que propritaire et
complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne
fortune d'applaudir le charmant docteur de la Jalousie du Barbouill,
cette pice de Molire si peu connue et pourtant si gaie!

Donc,  propritaire harpagonesque! merci, merci! car grce  ta
bourgeoise cupidit et ...  ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a
t donn d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le
rserv Marphurius.




LES ANIMAUX AU THATRE

_A A. BERNHEIM._


J'avais tout d'abord l'ide de donner un autre titre  ces lignes,
craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est
bien des btes  quatre pattes dont il s'agit ici.

Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient reprsenter
pour la premire fois, au thtre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage
autour du monde en 80 jours_, pice en cinq actes et quinze tableaux.

Le succs de cette ferie scientifique fut pyramidal; cinq cents
reprsentations ne purent puiser ce succs persistant. Il fallait louer
sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode
faisait prime et les messieurs  pantalons pattus qui vendent bien plus
cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.

Tous les journaux furent unanimes  louer les auteurs, beaucoup les
directeurs et normment ... les machinistes, dcorateurs ... et autres
truqueurs ... sans jeu de mots.

Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A
qui ou  quoi revenait le plus grand mrite de cet incontestable succs?
tait-ce  la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le
monde, ayant lu ses mouvantes et spirituelles histoires qui instruisent
un peu et amusent beaucoup, tout le monde dsirait voir, mise en action,
une de ces aventures que M. Verne, lui-mme, qualifie d'extraordinaires!
Voulait-on au contraire apprcier la part que son collaborateur, homme
d'esprit, avait apporte, renouvelant ce genre de pice  spectacles, en
y ajoutant un grain de son originalit?

Voulait-on, peut-tre, entendre la voix tonitruante et les ronflements
sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frmir aux mles
emportements de l'apptissante Patry?

Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si
Phileas-Fogg-Lacressonnire ne raterait pas le bateau en partance pour
l'Amrique?

Non, impatient lecteur, ce n'tait ni pour le talent du premier rle, ni
pour la grce de la jeune premire, pas plus du reste que pour les
exploits du tratre clbre que le public se drangeait en masse.

Ce qu'il venait voir, c'tait ... l'lphant.

Ah! la grande locomotive en carton pte en dprissait  vue d'oeil ...
elle en avait une figure de papier mch ... mais il fallait se rsigner
en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc!
un lphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus
vivant, un lphant en viande!

Il n'y avait pas  aller l contre.

Ce n'taient pas des gagistes  quinze sous par soire, qui, monts les
uns sur les autres dans un lphant en baudruche, singeaient (mon mot
est mal choisi) le pachyderme.

Non, c'tait bien un lphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait,
dormait et aimait ... (je m'avance peut-tre un peu, en disant a).
Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pice de thtre,
suffisait  exciter au plus haut point la curiosit fructueuse de la
plbe bahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des
colombes dans _Latude_, des chvres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un
lphant, un -l-phant! Oh!!

En fourrire, les chevaux de _Charles VI_,  l'Opra!

Oh! un lphant!!!

Aussi le titi, sitt sa journe faite, accourait-il, sans mme prendre
le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et
le lendemain, l'enfant demandait  son pre si c'tait la premire fois
qu'on voyait un lphant en scne.

Ce  quoi le pre rpondait,  la prud'homme:

--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des btes parmi les acteurs.

Et comme ce brave bourgeois serait tonn, si on lui disait que la
premire fois qu'on a introduit un animal sur un thtre, ce fut en
1650!

Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que
l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard,
Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand
Corneille.

Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme
dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le prdcesseur de
Dennery.

Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorit, s'ennuyait,
parat-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa
maman eut l'ide de demander  Corneille un divertissement pour le
dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'tait peut-tre pas
extrmement dveloppe--en dpit du _Menteur_--eut une ide foltre, et
s'cria tout  coup: faisons ... une tragdie, mais une tragdie o il y
aura un clou.

Quelque temps aprs, il enfantait _Andromde_, tragdie avec machines.
La reine mre, qui ne regardait pas  la dpense et faisait les choses
grandement, fit orner d'une faon magnifique la salle du Petit-Bourbon.
Le thtre fort beau, lev et profond, se prtait du reste fort bien 
la circonstance. Le sieur Torelli, anctre de Godin, machiniste du roi,
s'occupa des machines d'_Andromde_ et fit des merveilles; les
dcorations parurent si belles qu'elles furent graves en taille douce.

Le succs qu'obtint cette tragdie engagea les comdiens du Marais  la
reprendre, aprs la dmolition au thtre du Petit-Bourbon.

Quoique coteuse, cette reprise leur russit  tel point qu'elle fut
renouvele, avec profit, en 1682, par la troupe des Comdiens.

Comme on renchrit toujours sur ce qui a t fait, on reprsenta le
Cheval Pgase par un vritable cheval, ce qui n'avait jamais t vu en
France. Il jouait admirablement son rle et faisait en l'air tous les
mouvements qu'il pouvait faire sur terre.

Il est vrai qu' cette poque-l, on voyait souvent des chevaux vivants
dans les opras d'Italie; mais ils paraissaient lis, et attachs de
telle manire qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait
produire, on l'avoue, un effet peu agrable  la vue.

On s'y prenait d'une faon singulire dans la tragdie _Andromde_, pour
donner au cheval une ardeur guerrire.

Extrmement affam par un jene  la Succi, qu'on lui faisait subir,
lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de
l'avoine. Inutile de dire si,  cette vue, l'animal hennissait,
trpignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupde
rpondait-il parfaitement au dessein qu'on s'tait propos.

La scne du cheval tait le clou de la pice et valut  _Andromde_ un
nombre respectable de reprsentations.

Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a us du truc.

L'avoine est remplace  l'Opra Comique par des carottes qu'on tend 
la chvre de Dinorah.

Nous connaissons certain acteur auquel l'appt d'une pice de cent sous
miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.

Son directeur devrait en essayer!




RIEN DE NOUVEAU

_A C. SAMSON._


Je ne sais quel journaliste, dernirement, citait dans ses bons mots
cette anecdote:

 Sur une ligne de chemin de fer:

 Le train s'arrte. Un employ annonce la station d'une voix enroue et
de faon inintelligible.

--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un
mot de ce que vous dites.

 L'employ, se retournant:

--Faudrait-il pas vous f... des tnors pour 90 francs par mois.

Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans
accuser cet honnte et probablement illettr employ de plagiat, sans le
traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire,
peut-tre mme de lui apprendre, qu'en rpondant ainsi au susdit
voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jete du haut de la
scne de l'Opra par un acteur en courroux, _au dix-septime sicle_!

C'est, en effet, en 1696 que la scne se passa.

On jouait sur la premire scne lyrique ... de l'poque, _Ariane et
Bacchus_, tragdie-opra, avec un prologue, dont les paroles taient de
Saint-Jean et la musique de Marais.

Au cours des reprsentations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait
un des principaux personnages tomba malade. Oblig pour le remplacer de
prendre une doublure, le directeur s'adressa  un de ces chanteurs
subalternes, accoutums  tre siffls, lorsqu'ils veulent sortir de
leur troite sphre.

Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) tait charg  l'improviste de
reprsenter un personnage royal.

Ce roi postiche et htroclite parut donc et fut naturellement siffl.

Mais comme cet accueil discordant n'tait pas pour lui chose nouvelle et
que, ds longtemps habitues  cette musique ... wagnrienne, avant la
lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement
le parterre et sans se dconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit
avec un tonnement simul:

 Je ne vous conois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez
que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner
une voix de mille cus.

Et avant l'employ de P-L-M., un autre acteur avait dj resservi cette
mme phrase, au public, dans les mmes circonstances.

C'tait en 1705, on jouait _Alcine_ tragdie-opra avec prologue,
(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enrou,
charg de remplacer au pied lev une vedette, et la remplaant aussi mal
que possible, qui la jeta en rponse aux sifflets des spectateurs.

Ce qui prouve--car il faut toujours une moralit--qu'on n'invente rien
de nouveau et qu'il ne faut pas s'tonner si, disant quelque part un mot
drle, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous rpond:

--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.




BILLET DE FAVEUR

_A G. BESOMB._


Messieurs les secrtaires des thtres de Paris--subventionns ou
non--se runissent au moins une fois l'an afin de rsoudre cette grave
question: la suppression des billets de faveur.

Trs grave et trs importante, en effet, cette fameuse question des
billets!

Moins complique  coup sr que la question d'Orient, elle ne laisse pas
d'tre assez embarrassante.

Tous les jours, le nombre des qumandeurs de places va s'augmentant et,
si messieurs les secrtaires de thtres ne s'empressent pas de mettre
un frein  la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientt
leurs patrons  la ruine.

Le Parisien ne peut se rsoudre  payer sa place. La mode--dj
vieille, hlas!--consiste  aller au spectacle _oculo_. Et non
seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt,
mais encore dans le peuple.

L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne
sais comment, le moyen d'entrer sans bourse dlier. Est-ce au moyen de
bassesses auprs du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce
qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien
avec un contrleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine
d'une ouvreuse? Toujours est-il que la prpose  la location a rarement
la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette.

La seule diffrence qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que
celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que
celui-l se prlasse aux fauteuils.

Un de nos amis, secrtaire du thtre des Folichonneries rotiques, nous
communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine
d'tre lues en bonne compagnie.

Premier exemple:

    A monsieur, monsieur le secrtaire gnral du thtre des
    Folichonneries-Erotiques.

(Le solliciteur est persuad que le qualificatif gnral attendrira
l'unique secrtaire).

     _Monsieur,

J'ai fait un rve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais
ralis?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister  une
reprsentation de_ Mchoire d'ne.

_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce
chef-d'oeuvre. Il parat que c'est merveilleux. Et cela doit tre, car si
le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que
voulez-vous, il ne cote qu'un sou et le format est si grand que nous
avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'intresse qu'aux accidents;
moi, ce sont les nouvelles  la main qui me passionnent, Eudoxie dvore
les romans, c'est de son ge--et Rglisse, le mioche, dchiffre les
rbus comme pas un).

Voici mes titres  la faveur du billet que je sollicite:

J'ai fait un acte intitul_ Plumpuding _et qui a t jou deux fois 
Auxerre et une fois  Sens. On l'a rpt  Joigny, mais l'ingnue a t
oblige de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._

_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits  la loge
que vous allez avoir l'extrme obligeance de laisser chez le concierge 
mon nom.

Agrez, monsieur le secrtaire gnral du thtre des
Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticips, l'assurance
de mon profond dvouement._

     EUSBE FLORVILLE.

_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de
famille qu'il serait trop long de vous expliquer.)

P.-S.--Ah! mettez mon avant-scne au nom de Florville._

Passons  un autre.

     _Monsieur le secrtaire,

Ds ma plus tendre enfance, ce que les potes appelleraient ma prime
jeunesse, j'ai montr un got trs prononc pour l'art dramatique. Mes
parents, qui ne voulaient pas que je fusse_ saltimbanque, _me mirent 
l'cole des frres, mais, malgr les excellentes leons que je reus
dans cet tablissement illaque, je n'appris rien du tout. Ma trs vive
intelligence ne comprenait pas aisment le calcul; l'histoire et la
gographie taient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se
montrait rtif  la connaissance de la grammaire.

Je n'eus qu'un seul succs  la pension. Un succs d'acteur (dj!) dans
une pice que nous joumes,  la fin de l'anne,  l'occasion de la
distribution des prix. A un moment donn, je devais imiter le cri de
l'ne, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tche avec un naturel
si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la
scne, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je
n'oublierai jamais de ma vie: Un ne et vous, il n'y a pas de
diffrence!

Ma carrire tait donc au thtre. Je n'ai pas le temps de vous raconter
tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extrmement curieux
de voir par quelles phases, j'ai pass, et, comment je suis arriv  me
faire cette situation que l'Europe artiste m'envie,  l'heure qu'il est.

Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois
prochain, le rle de Flip dans _Mchoire d'ne_, je ne serais pas
fch de voir comment le tient ce garon que vous avez engag.

Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir.

En attendant cinq heures, heure  laquelle je viendrai chercher mon
billet, je vous salue bien, monsieur le secrtaire,_

     BAFOUILLARD
     Grand premier comique des thtres de Toulouse, Lille et Elbeuf.

Voyons celle-ci:

     _Mossieu,

C moa ki  f la rob de madame Therez et afin de voar les f quel fet,
vous sriez bien emabe de me donn deux places, j'irai avec Gule.

Merci bien, bien, assurance simpathique._

    Veuve PRIFIXE, tailleuse.

Et:

_Si tu donnes un billet a ta fafame chrie, t'oras c'qu'tu veux._

    BB.

Autre musique:

    _Monsieur,

Puisque je ne peux parvenir  toucher un sou de ce qui m'est d,

Vous me ddommagerez de mon attente en m'octroyant des places.

Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare  la sortie!_

    Votre crancier: SCHEFER, bottier.

Et enfin!

    _Vieux.

J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire  trs grille  bibi,

Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa bote.

    Merci et tout  la joie,_
    OSCAR.

       *       *       *       *       *

J'en passe et des plus drles!




CHEZ MOMUS

_A. Ed. LHUILLIER._


Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connat, le
pre Momus, le grand faiseur de revues brevet s. g. d. g., le grand
abatteur de feries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique
pourvoyeur des petits thtres, le dernier survivant des auteurs de
pantomimes.

Tout Paris dfile de deux  six dans _sa_ chambre. Car son appartement
se compose exclusivement d'une pice et d'un tout petit cabinet de
toilette. La pice de rsistance lui sert donc de chambre  coucher, de
salon, de salle  manger et de cabinet de travail.

Cette chambre  tiroirs est absolument encombre de meubles bizarres,
de tableaux de matres ... et d'lves, surtout, de photographies
d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en pltre, en terre
cuite, en saxe; il y en a pour tous les gots; aux murs, on ne pourrait
trouver la surface d'une pice de cinq francs, inoccupe. Le papier qui
tapisse ce muse intime, disparat compltement derrire les panoplies
arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes
turques ... autant de souvenirs qui ont t rapports  Momus par des
amis de toutes provenances.

Impossible de remuer dans ce capharnam sans casser quelque chose. Je me
rappellerai toujours ma premire visite  Momus. J'arrive porteur d'une
lettre de recommandation; j'tais tellement troubl par la prsence de
ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de
la chemine. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je dcroche les
embrasses d'un rideau.

Et Momus de me dire, gaiement:

--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....

Cette phrase me remit tout  fait.

Momus perche au cinquime, au coin de la rue Taitbout et du boulevard.
Il a une fentre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est
impraticable, barre qu'elle est par l'immense table de travail.

Combien de fois ai-je gravi ces tages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse
chez Momus! On est toujours sr d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on
en entend de drles, je vous assure! Les potins de coulisses sont
dvoils dans toute leur crudit. C'est l, seulement qu'on apprend le
motif vritable qui a pouss Pichu  refuser son rle, dans la nouvelle
pice de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on
rpte au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'toile mle
de ce thtre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent
jaser un brin vers cinq heures, la rptition finie; aussi Momus est-il
au courant de tout et de tous, par _ou dire_.

Quel brave et spirituel bonhomme! Son ge? personne ne le sait, il
l'ignore peut-tre lui-mme. Tout ras, comme il convient  l'ami des
artistes, portant perruque, Momus se lve invariablement  six heures,
il se met au travail  sept;  neuf heures il djeune d'un oeuf  la
coque et d'une tasse de th. Et  partir de midi, commence le dfil des
auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant  l'art de
quelque ct.

A six heures et demie, Momus s'habille et va dner en ville, car notre
vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dne
jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reoit  sa
table, demain ce sera M. Machin qui sera son hte.

Et c'est bien naturel qu'on recherche la socit de Momus; il est si
gai, si fin conteur et en mme temps si rserv dans ses gauloiseries!
Il vous dit les choses les plus raides avec une navet telle, qu'on
finit par les trouver toutes naturelles.

Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a
eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau pre et fils,
Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit
avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.

Toujours vtu d'une manire irrprochable, cravate  la dernire mode,
linge d'une blancheur immacule, Momus cache bien les lustres qu'il doit
avoir.

Personne ne possde autant et d'aussi belles connaissances que ce
spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez
un de ces gros albums qui sont sur ce guridon et vous trouverez des
ddicaces de Clairville, Thiboust, Barrire, Bayard, Duvert, Cogniard,
etc, etc.

Momus ne possde qu'une seule chambre, comme je l'ai dj dit plus haut.
Et nanmoins, il trouve moyen de runir dans cette unique pice, le jour
de sa fte, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystre. Ce qu'il y
a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ...  y
venir, car je vous certifie que, cette nuit-l ... on est vritablement
chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il
les disperse aux quatre coins de la salle!

Et comment ne pas se drider en compagnie de tous les comiques de Paris?
Le petit tapis qui est devant la chemine a t foul par tous les
grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un
pareil intermde, il ferait pour sr une brche  sa fortune.

Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici
Rousseil aux mles et tragiques accents; voil Tho, la divette des
Varits; ici Fusier, le gai compre; derrire lui, la bonne et honnte
figure de Paul Legrand, dernier mime, le clbre Pierrot; tous enfin se
donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple
d'un air paternel.

Il y a quelques ... annes, il s'en est pass une bien bonne chez Momus.
A ses _five o'clock_, venait assidment Adolphe, qu'on pourrait assez
justement dnommer Poivreau, vu son tat d'motion continuelle.

Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entr  l'Odon, pour en
ressortir du reste aussitt, son dbut n'ayant pas t prcisment
heureux et s'tant born  deux soires, que les tudiants--gens
pervers--gayrent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien
digne de la plume de Balzac.

Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, hlas! avec l'auteur
immortel de l Comdie humaine, je vais essayer, cependant, de vous
esquisser Poivreau ... non, Adolphe.

Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule),
assez grand, trs myope, un air de salet dsagrablement rpandu sur
toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--russi comme acteur,
eut l'ide nfaste de faire de la direction, en province. Aprs
plusieurs tentatives uniformment dsastreuses, et le sjour des villes
dpartementales n'tant pas, par cela mme, d'une scurit absolue pour
lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.

Il vint donc  Paris, o il vivote en organisant  Meaux ou 
Coulommiers des petites reprsentations qu'il rend, il faut l'avouer,
on ne peut plus extraordinaires par l'appt irrsistible de son
concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son
nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le
public ... la premire fois. De mmoire d'homme, on ne se rappelle pas
lui avoir vu donner une seconde reprsentation,  la demande gnrale,
dans la mme ville.

Bref, Adolphe est extrmement connu ... au caf de Madrid et  la
Chartreuse, estaminets uniquement frquents par les chanteurs de
chansonnettes en qute d'alcazars et par les clowns en rupture de
maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce
cabaret extrmement artistique.

Adolphe possde, entre mille prtentions, celles d'homme  bonnes
fortunes et, sous prtexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en
vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pmoison
duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.

Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne
travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem
Saint-Honor.

Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrires, aux bottines
visses! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes
dames, aux comtesses qui mnent le high-life  grandes guides qu'il
s'adresse!

A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armories! les couronnes
princires! il ne jette son dvolu que sur une friponne titre.

C'est encore lui qui le dit.

Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se dchaussait pas
pour mentir.

Un jour, Momus reut une lettre, portant cette suscription:

       *       *       *       *       *

    _A Monsieur MOMUS_,

    _Auteur dramatique_.

et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne
microscopique que le contemporain du pre Dupin n'aperut pas tout
d'abord:

    _Pour remettre  M. Adolphe_.

Naturellement Momus, ne lisant que son nom, dcachette et lit.

Ah! grands dieux!!!

Ce qu'il lut!! non, je renonce  vous en raconter le contenu; c'est en
mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le
lgitime fou rire qui s'empara de Momus.

Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du
poulet:

    Mon chrit,

 Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta
petite famme vilain mchant jalou, lche ta famille, c'est moi qui
payerai le dn, je te ferai du plompoudin. At tu retrouv ton
portemonnais tu pre toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je
t'embrace bien fors et je te remercit des places au ttre qeu tu m'a
envoilli par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la
prsante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui
t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus chs nous il
est coch chs une grande cocotte madame l'a mit  la porte pardone mon
grifonage je suis press je t'adresse c'ete letre chs ton ami Momuz o
tu m'a di queu ta t l'autte jour,

Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,

    JOSPHINE CACHET.

 j'ai perdu ton adrese.

Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcine d'Adolphe ...
qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.

Nous nous empressmes--naturellement--de prendre une copie de ce
chef-d'oeuvre; nous tions une douzaine  connatre l'ptre, aujourd'hui
nous sommes davantage.




UN CHANTEUR COMMERANT

_A C. de RODDAZ._


Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, picier ou coiffeur, ayant
du got pour la musique, par exemple, et s'exerant le soir, les travaux
finis,  dchiffrer quelque partition wagnrienne; ainsi mon dentiste,
aussi bon chirurgien qu'aimable garon, se livre rgulirement aprs son
dner, sur son violoncelle,  une folle sarabande de croches et de
doubles croches.

Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se
voit que trs rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste
marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, tant si
diamtralement opposes qu'on ne conoit pas un individu qui s'est vou
 l'art par got, trouvant dans la journe le moyen de dbiter quelques
denres coloniales ou autres.

Et pourtant, il existe. Il m'a t donn de le voir cet oiseau rare, ce
merle bleu.

Voici dans quelles circonstances:

Dernirement, je fus appel pour un grand mariage, en province, et nous
tions l, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.

J'avais beaucoup entendu parler de lui.

Il habitait la ville o nous tions et ne chantait gure que dans les
soires donnes dans son dpartement.

Trs bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien
trange, notre hros.

Chauve  rendre des points  une bille de billard, il possde la plus
paisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait t donn de
contempler.

Aprs son premier morceau, je le flicitai bien sincrement.

--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous
connat un peu  Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite
une rputation superbe.

--Oui, je sais bien, j'ai mme pour amis des gens illustres, tels que
Faure.

--Eh bien, alors?

--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais d y aller ...  prsent,
voyez-vous, c'est fini.

--Comment fini! vous avez?...

--45.

--Eh bien?

--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.

--Votre ...

--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-tre pas?

--Non, rien.

--Je vends du champagne.

--Ah! bah!

--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'tais jeune, mes parents
ne voulaient sous aucun prtexte m'entendre parler chant ou thtre;
alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un
ami, propritaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme
premier commis, ensuite comme associ et enfin, aujourd'hui, je suis
seul  la tte d'une importante maison? Vous n'tes pas sans avoir bu de
la carte tricolore?

--Non, assurment.

--Eh bien, c'est mon champagne!

--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continu....
Ah! pardon, j'aperois le matre de la maison qui vient me chercher ...
aprs mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite
conversation qui m'intresse infiniment.

       *       *       *       *       *

--Vous disiez donc?

--Ds que je gagnai suffisamment, je pris des leons et lorsque je fus
assez fort pour voler....

--Vos clients?

--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au thtre d'ici,
dans une soire de gala, donne sous le patronage du maire.

J'eus du succs et depuis ce temps-l, il ne se donne pas, je ne dirai
pas ici, mais dans toute la contre, une crmonie quelconque, concerts
pour les crches, reprsentations au profit des pauvres, mariages,
cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.

Je suis, chose assez rare, prophte dans mon pays; mes compatriotes
m'adorent ... peut-tre bien, parce que je ne les ai jamais quitts pour
la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai normment de leons.

--Ah! je comprends alors....

--C'est gal, le moindre petit nom  Paris, ferait bien mieux mon
affaire.

--Bah! vous tes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.

Mais il doit s'en passer de drles, tout de mme, avec ce cumul
bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:

La scne reprsente une soire dans le monde.

Accessoires: lustre brillamment clair, piano dans un coin, habits
noirs au-fond;  l'avant-scne, dames et demoiselles luxueusement
habilles.

X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se lve, le
matre de la maison enthousiasm, prend le chanteur par le bras,
l'emmne au buffet:

--Charmant! dlicieux! suave! exquis!

--Mille fois trop aimable.

--Non, non, c'est sincre. Vous devez avoir besoin de vous rafrachir,
sans doute?

La figure du chanteur, de souriante qu'elle tait, devient grave tout 
coup.

Le matre de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent!

LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.

BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?

LUI.--Non, tricolore.

BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous
offrir mon nectar.

LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.

BIDOUILLARD.--Du mien?

LUI.--Non, du mien.

BIDOUILLARD, _tonn_.--H?

LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque
honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne
dlicieux?

BIDOUILLARD, _bahi_.--Hein?

LUI.--Je pourrais vous cder a, dans des conditions extrmement
avantageuses.

BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.

LUI.--Ah! a ne fait rien; nous en reparlerons (_ part_) aprs mon
second morceau.

MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames rclament avec insitance
_Mandolinata_.

Lui.--Avec plaisir, madame!

Le chanteur-commerant disparat.

On aperoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de
champagne.

       *       *       *       *       *

Double dize et a mousseux!




LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE

_A. ALF. et EUG. BJOT._


Vous connaissez srement l'_Eldorado_, l'Opra des cafs-concerts; la
_Scala_, qui donna l'hospitalit  une princesse pour de bon; les
_Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout  fait v'lan, en t;
l'_Alcazar_, que la foule assige en ce moment pour applaudir chaque
soir Fusier, le gai compre; mais je parierais bien que vous ne
connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_.

       *       *       *       *       *

Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette runion ... qui, 
l'encontre des tablissements cits plus haut, ddaigne les
affiches-rclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler
sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la
renomme, ce ... cette socit carte avec soin tout ce qui pourrait
renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-tre, pas
trs bien; n'est-pas? Cela ne m'tonne pas: comment, en effet, ne pas
rester stupfait  l'ide seule, d'acteurs vitant la presse, de
musiciens insensibles  la vue d'un auditoire nombreux?

Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soires en
question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles
sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon
la temprature, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en
veston, se calfeutrent dans leur nid tout l-haut, tout l-haut au
cinquime tage!

--Mais leur directeur ne leur intime donc pas....

Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de matre, pas de tyran.
En vrais dmocrates de l'art, ils sont en rpublique: seulement c'est
une rpublique ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont
en socit comme aux Franais ou mieux au Chteau-d'Eau (direction
Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos
monuments: Libert, galit, fraternit, sont remplacs chez eux par ces
trois noms mythologiques Melpomne, Thalie, Euterpe.

Et pour mettre enfin le comble  votre ahurissement, je vous dirai que
nos artistes ne sont pas pays; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa
arte!_

Mais comme je vois vos yeux  moiti sortis de leur orbite, vos cheveux
drus et vos nerfs contracts, je vais faire cesser cet affolement, bien
comprhensible du reste, en vous donnant la clef de l'nigme.

       *       *       *       *       *

Il y a quelques semaines, par une belle soire d'automne, comme octobre
nous en rserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la
rue de la Banque, pensant  mille riens qui portaient mon esprit bien
loin de mes pas et me faisaient oublier mon itinraire, lorsque
j'aperus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y
prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers,
boursicotiers et badauds dsintresss ont pris la bonne habitude de
stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques,
devant le temple de Plutus.

Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris
que chaleureux, dirait Prud'homme, attirrent de nouveau mon attention
et me dcidrent  m'approcher de cet endroit que j'avais jug de voir
tre un banal rassemblement.

Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'apprtant 
recevoir un flot d'loquence ou de ... je m'approchai.

       *       *       *       *       *

Ah! que grandissime fut donc mon bahissement! Tout d'abord trois ou
quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilgis
trnaient, assis sur les bons siges en fer de la maison ... (pas de
rclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche
endimanch, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches,
rcitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel
emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait  ce
moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui
garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trpignements et les
bravos recueillis par ce farouche dclamateur est impossible.

Pour faire trve  cette motion gnrale, une partie de l'auditoire
demanda sur l'air des Lampions: Ptissier! Ptissier! Alors, sans se
faire attendre, parut la frimousse veille d'un marmiton de chez
Julien, vrai ptissier de ferie. Ce jeune phbe, gte-sauce par tat
et baryton par got, entra donc dans le rond et entonna d'une voix
frache les _Bls d'or_.

Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut tre du got
gnral, car,  l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur
courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un
ensemble qu'on et cru conduit par Danb. Rappels et bis ne firent point
dfaut  cet mule de Maurel-Vatel.

Au ptissier lyrique succda un petit chasseur de chez Champeaux, qui
vint  son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succs a
d lui faire des jaloux....

La bise commenait  souffler, je partis sans prendre de contre-marque
imaginaire.

       *       *       *       *       *

Mais, tout en marchant, je songeais  ce bizarre concert en plein vent.
Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le
grand ciel bleu, o Phoeb sert de lustre, les rverbres de herses, les
bancs verts de fauteuils d'orchestre, et o la Bourse elle mme, ce
monument si svre dans la journe, ne craint pas de se rabaisser en
tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et o enfin, en fait
d'toiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament!

Ce qui donne encore une note bien originale  ce dcor, ce sont les
deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du
haut de leur pidestal, contemplent maternellement cette tentative bien
digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art!

Ah! c'est bien l, le vrai, le seul thtre populaire ... ou je ne m'y
connais pas.


Et quel bon public que celui qui est l!

Gobeur en diable, il a ses prfrs; il fait des entres aux forts et
parfois, lorsque l'enthousiasme est  son comble, il jette des sous que
s'arrachent ... les loueuses de chaises qui prtent gratis leurs siges.

Pour finir, un mot absolument authentique.

Comme je flicitais une jeune ouvrire qui venait d'expectorer quelques
vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait faire du thtre plus
tard. Mimi Pinson me rpondit avec une pointe d'orgueil:

--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis alle voir M. Lapommeraye et il
m'a dit que je russirais trs certainement, car j'avais le profil de la
Rpublique.




SANS LE VOULOIR

RONDEAU SANS MUSIQUE

_A Paul HENRION._


     Sans le vouloir, un soir, on se promne,
     Sans le vouloir on rencontre un minois
     Dont l'aspect frais et riant, vous amne
     A cheminer ensemble, en tapinois.

     Sans le vouloir on rit, on jase, on cause,
     Sans le vouloir on lui donne le bras,
     Sans le vouloir vous offrez quelque chose;
     C'est accept ... sans faire d'embarras.

     Sans le vouloir on prend une voiture.
     Sans le vouloir on tient de gais propos,
     Sans le vouloir tout bas on lui murmure
     Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!

     Sans le vouloir on arrive, on se quitte,
     On se spare en se serrant la main;
     Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite
     A faire encor,  deux, mme chemin.

     Sans le vouloir, la semaine suivante,
     On prend le train pour aller dans les bois;
     Sous la tonnelle, en djenant l'on chante,
     Quitte  froisser le vertueux bourgeois,

     Sans le vouloir dans les champs on s'gare,
     L'un contre l'autre troitement serrs,
     Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare,
     _Elle_, baissant ses yeux mal assurs.

     Sans le vouloir on se met en mnage,
     Sans le vouloir on y reste dix ans,
     Sans le vouloir, hlas! on n'est pas sage,
     Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.

     Sans le vouloir, alors, en se marie,
     Pour bien finir ce qu'on a commenc,
     Et l'on s'en va, joyeux,  la mairie
     Lancer un oui, d'un ton bien dcid!

     Et voil comme on a chang sa vie,
     Un soir d't, causant sur le trottoir,
     Avec deux yeux qui vous faisaient envie,
     On est heureux et c'est sans le vouloir!




LES SOUFFLEURS

_Au commandant GEORGIN_.


Le lendemain d'une _premire  succs_, on peut lire dans les journaux
le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des
dcorateurs, le bon got du costumier, l'adresse des couturires; on
flicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas,
qu'aucun courririste ne nomme, et qui, pourtant, a droit  un salut;
C'est le souffleur.

Et cependant, quel auxiliaire pour les mmoires incertaines! Sans lui,
le jeune premier bafouillerait trangement et la dugne, si rompue  la
scne, perdrait compltement la tte, si elle ne se _savait tenue_.

Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se
disent qu' la moindre absence cet humble leur en verra le mot et cela
les tranquillise.

Et c'est cet homme, dont la collaboration est si ncessaire, le concours
si indispensable, qu'on ne remercie mme pas par un mot d'encouragement!
Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles,
d'tre seulement cit, ft-ce aprs la petite Trottoirine, dont
l'opulent corsage fait seul le succs. Aussi, prouv-je le besoin de
parler un peu de ce mconnu. C'est une classe si intressante  tudier,
que celles de ces gens modestes dont le seul agrment est la vue des
mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits bnfices....

Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!

Tel acteur qui ne sait pas un mot de son rle et que cela rend furieux,
 cause du directeur qui est  l'avant-scne, lui dit d'un ton bourru:

--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.

Tel autre qui, au contraire, sait _ la lettre_ (c'est mme l son seul
mrite) veut faire le malin et lui dit impatient:

--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme a, vous voyez bien que
je sais.

La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas
russi  prendre une place sur la scne, en a prise une dessous.

C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas
de mise en scne embarrassants.

Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_.

C'est un jeune, celui-l! Il n'est pas encore blas et s'amuse dans son
trou, plus que le titi qui a pay sa place.

Pour lui, la pice est toujours nouvelle; il sait tous les rles par
coeur, y compris ceux des femmes et pourrait,  la rigueur, souffler sans
brochure.

Il faut le voir pendant la pice, soupirer avec l'amoureux, rire avec le
comique, pleurer avec l'ingnue, maudire avec le pre noble; il sanglote
trpigne, chauffe le tratre, encourage la dugne et s'oublie parfois
jusqu' crier au premier rle: Vas-y!

Heureux enfant, qui croit que c'est arriv! Laissons-le  ses chres
illusions! Pleure, exulte, va! a vaut mieux que de blaguer la
situation!

Combien je prfre ce souffleur convaincu  celui qui la fait _au
blas_!

Voyez-le dans sa niche, renfrogn, regardant ddaigneusement les
artistes et semblant leur dire:

--tes-vous assez mauvais!

N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne
manquant jamais l'occasion de s'crier, si l'on vient  lui parler de
Saint-Germain:

--Ah! si vous aviez vu Arnal!

Un souffleur extraordinaire, c'est le pre Ronflard.

Trs curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant,
comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le
ml-cassis chez le concierge du thtre, buvetire de messieurs de
l'orchestre, machinistes et autres employs, il reste enfoui dans le
fond de sa bote et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment prcis o
le rideau se lve; et ce n'est pas la sonnette qui l'a rveill, non
plus que la petite _polka-vinaigre_ joue par l'orchestre: c'est
l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesur.

Souffler est extrmement difficile.

Il faut connatre les acteurs, pour les bien souffler; avoir tudi leur
caractre, possd leur temprament, en un mot, savoir  quelle
_nature_, on a  faire.

Le vritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scne,
dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.

S'il est gai, port aux cascades, dispos  ajouter au texte, alors, lui
laisser la bride sur le cou.

S'il est au contraire, morose, ennuy, chagrin par suite d'ennuis de
famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner
ses effets, approuver son jeu.

Si l'artiste est traqueur, ne pas le lcher, le tenir serr, afin qu'il
se sente soutenu.

Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui
envoie tout, prenant _un temps_ pour une absence de mmoire et
soufflant jusqu' ce que le comdien ait dit le mot.

C'est horrible alors, de se sentir pouss l'pe dans les reins.

       *       *       *       *       *

Un souffleur bien trange, c'en est un dont on m'a racont un fait, et
qu'on pourrait dnommer: le souffleur patriote.

Voici pourquoi.

Un artiste parisien jouait un soir en reprsentation, dans une ville de
l'Est.

N'ayant fait qu'un raccord, dans la journe, avec les comdiens de la
troupe sdentaire, la pice tait loin d'tre _fondue_, aussi  un
moment donn, le spectateur initi aux choses de thtre eut pu
remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_,
c'est--dire le dsarroi que procure parmi les acteurs une rplique
omise ou une entre manque.

L'artiste, trs mu, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en
reprsentations dans une ville de province (la province se vante d'tre
plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs
qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possdant une mmoire
impeccable et, ce qui n'est pas  ddaigner au thtre, l'esprit d'
propos, perd la tte et se voit dans l'impossibilit absolue
_d'enchaner_ la situation par une phrase quelconque.

A Paris, cela eut t tout seul, avec un souffleur connaissant son
mtier, mais dans cette bonne ville, l'employ charg de secourir les
mmoires troubles heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui
chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:

--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant
les Versaillais!

       *       *       *       *       *

Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement
cr par Laferrire, eut  subir un souffleur tonnant.

On sait qu'un acte se passe dans un cachot o le pauvre idiot est
enferm depuis une vingtaine d'annes. Et cette longue solitude, cette
complte ignorance du monde et des choses extrieures ont rendu _idiot_
le hros de la pice.

Cet acte doit tre _mim_ par l'acteur charg du principal rle.

L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations,
articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagres
devant une chapelle; bref, il mime cet acte.

A la rptition, il avait t convenu entre le souffleur et l'artiste
que celui-ci ne se mettrait pas  genoux ainsi que l'indiquait sa
brochure.

Le soir, le moment de la gnuflexion arriv, mon ami supprime ce jeu de
scne, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait aprs.

Mais il avait compt sans son hte; le souffleur lui dit: A genoux.
Signe ngatif de l'acteur. A genoux! rpte plus fort l'enrag. Non,
murmure mon ami. A genoux! hurle presque le souffleur sortant  moiti
de sa carapace. Et il fallut que le comdien obit au souffleur dont il
dpendait.

Le chef d'orchestre seul put entendre cet _ parte de l'idiot_:

--Je m'y mets, mais tu me le paieras!

       *       *       *       *       *

Il m'a t donn d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier
rle aussi mauvais que prtentieux, il souffrait de cette situation
pnible: habiter les dessous.

Trs fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant
Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans
doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en
descendait pas moins des Croiss.

Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le comptent, sous prtexte
qu'il avait jou avec des artistes du Franais, on ne pouvait lui
adresser la moindre observation. Or, un jour,  un artiste qui lui
faisait une remarque, il rpondit cette phrase monumentale:

--Monsieur, vous saurez que j'ai souffl Ballande!

       *       *       *       *       *

Et pour finir, je citerai cette anecdote ... sale qui a trait  Djazet
la Grande.

C'tait en 1868, au thtre de Grenoble o l'immortelle comdienne tait
en reprsentations.

Un soir, aprs le deuxime acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le
chaleureux succs qu'elle attendait--et qu'elle tait en droit
d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella
brusquement en ces termes:

--Ah! a, mon garon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez
l'air de dormir? Que diable,  votre ge, vous devez savoir que
lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!




UNE MALADIE DE PEAU

_A. G. MAINIEL._


Ah! c'tait un bien drle de type que le vieux Marsac, le pre de
Sidonie Marsac, la Dorval moderne.

N  Clermont (Puy-de-Dme), ce brave homme avait conserv vivaces les
qualits et les dfauts de l'auverpin.

A ct de fines roublardises, il avait certaines navets par trop ...
simples et bien faites pour tonner les gens.

On parlera longtemps au quartier Brda--rsidence qu'il a choisie depuis
la clbrit de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'trange
maladie de peau du papa Marsac n'est pas prte d'tre oublie!

Voici cette tonnante histoire qui a dfray pendant un mois les
conversations de Notre-Dame-de-Lorette.

Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout
barbouills de givre et que la neige ouate les toits, le pre Marsac, en
s'approchant de la croise, pour consulter son baromtre, constata non
sans quelque frayeur, un phnomne assez bizarre sur ses mains: elles
taient veines de noir.

Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de
nouveau appel aux lumires de sa fille:

--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton pre, et
dis-lui vite che qu'il a.

L'actrice, aprs avoir regard attentivement la dextre paternelle,
rprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta:

--Ce n'est rien, va, a passera tout seul.

--Mais je chuis tigr!... che n'est plus un pre que tu as, ch'est un
tigre, vougri....

--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je.

--Ch'est gal, je veux aller conchulter un mdechin aujourd'hui mme.

--Mon Dieu, dit le mdecin du pre Marsac, ce n'est pas grave, il ne
faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre l dessus un
cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la
peau comme moi.

--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre
ordonnance chera chuivie, allez!

Effectivement, le soir mme, le pre Marsac se faisait prparer par sa
bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extrmits
aussi manuelles que zbres.

Dam! vous dire que cette nuit-l, Morphe se livra  sa petite
occupation nocturne, qui consiste  effeuiller ses pavots sur le front
des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes
les heures  la vieille horloge de l'glise.

Aussi, ds que l'aube apparut indcise et tremblotante, le _malade_ ne
fit-il qu'un bond pour s'assurer  la clart du matin des progrs de la
cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colores,
et constatant aussitt l'impuissance du remde, s'cria:

--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigr qu'avant.

Qu faire, fouchtra, qu faire! J'irai aujourd'hui mme conchulter un
autre mdecin, une chpchialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera ch
qu cha couchtra.

A deux heures, le montagnard pntra dans le salon d'attente du docteur ...
(pas de rclame), rue Caumartin,  l'entresol.

Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des
albums, journaux, laisss l  dessein. Le pre Marsac, qui ne savait
pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure
intitule _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on tait chez un
manicure) et s'endormit sur la premire page qu'il tenait  l'envers.

Enfin, aprs deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un
domestique en livre introduisit le client auquel nous nous intressons.

--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire qu je chouffre, j
n chouffre pas, mais ces raies noires m'inquitent et je ne sais
comment les faire dichparatre.

Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, rflchit,
s'arma d'une plume, crivit quelques mots, et remettant le papier 
Marsac anxieux, lui dit:

--C'est vingt francs!

L'habitant de Clermont frona les sourcils, s'excuta avec lenteur et,
prenant la porte, fila comme un trait, dsireux de connatre enfin le
nom du mal et le remde  suivre.

Une fois dans la rue, il dplia le papier bien cher--bien cher est le
mot--et lut avec stupeur:

_Dlayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains
avec;--la crasse disparatra aussitt._




LETTRE

_A NICOLE T._


    Le Hvre, 25 Aot 1884

    Mon cher ami,

Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet t?

Je m'reinte.

Sitt l'usine ferme, je m'crie:

--Ah! ah! A nous, la mer!

(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh!  nous, la
mer.)

Et j'cris tout de suite pour voir s'il n'y a rien  frire au casino de
Levallois-les-Sables ou ailleurs.

Le directeur, qui ne demande gnralement pas mieux que d'animer son
casino, me rpond invariablement:

Oui, venez!

Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me
proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: Vous payez
naturellement vos frais de voyage et d'htel, ainsi que ceux des
artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour
la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez
les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je
me rserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre.

Aussi lui rpond-on, comme chez Potin:

--Et avec a?

Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais gnraliser, en
disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme
a on ne manque pas de cachet.

C'est, je crois, le seul cas o, en t, on recherche les _feux!_

Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument
dveinard comme directeur.

Lorsque je suis _engag_, a marche trs bien; mais quand je suis
_intress_, a ne va plus du tout.

Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent
les Anglais ... qui parlent italien.

J'ai la guigne.

Je suis sr, si je fais une affaire  mon compte, que ce jour-l il
pleut ou le prfet est  toute extrmit: alors les gens pschutt de
l'endroit ne vont pas au thtre....

Et puis quels soucis, quels _embtements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il
n'y a pas de rideau; l, point de rampe;  tel endroit, c'est le trou du
souffleur qui fait dfaut;  tel autre, ce sont les portes qui manquent
absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.

Comme  Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous
arrivons:

--O est le Casino, ici?

--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.

A propos de Luc, un souvenir:

Pour nous habiller, nous nous tions installs dans les cabines des
bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour taler
nos affaires.

Comme psych, nous avions un de ces morceaux de glace o on se voit vert
(les tablissements de bains et les htels de province ont seuls le
monopole de ces _miroirs_).

Mais  un moment donn, je fais un mouvement--a m'arrive
quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immacule
glisse dans la baignoire ... o il restait de l'eau sale.

Heureusement que la chemise tait  mon camarade de cabine. Ce que j'ai
ri!!!

       *       *       *       *       *

Dans les petits endroits, malheur  vous s'il vous faut un accessoire
autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien.
Je jouais,  Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle
Dubreuil appelle sa camriste avec son revolver.

Lorsque je demandai cet instrument ncessaire ...  l'action, on me
rpondit: Depuis que l'illustre Hdannomur est parti sans payer la
location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus
louer ses armes....

Je termine cette trop longue lettre par la rponse la plus pique qui
m'ait t faite--et je vous en assure l'authenticit absolue.

A Coulommiers.

Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.

Le concierge me rpond:

--Pour a, il faut voir le maire.

Ces pays de fromages sont tonnants: quand on veut une cruche, il faut
aller trouver le maire.

Bien vtre.

    F. G.




L'ACTEUR RALISTE

_A Charles et Victor LEGRAND._


Le naturalisme n'existe pas seulement en littrature, il svit encore et
surtout au thtre.

Certains acteurs, sous prtexte d'tre vrais, s'habillent, se griment et
jouent de faon bien amusante, il faut en convenir.

Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garon un peu timbr et que
nous dsignerons, si vous le voulez bien, sous le prnom d'Isidore.

Je n'oublierai jamais sa premire classe.

       *       *       *       *       *

On sait comment se fait la rpartition des lves au Temple du faubourg
Poissonnire.

Aprs l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Rgnier,
choisit d'abord les lves qui lui conviennent et laisse les autres  M.
Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe  M. Delaunay,
jeunes premiers et ingnues--un genre qui tend  disparatre
aujourd'hui.--Le reste devenait la proprit de feu Monrose, un comique
qui enseignait merveilleusement la tragdie.

Ces quatre classes offraient un aspect bien diffrent.

Chez Rgnier: les travailleurs enrags, ceux que le dmon du thtre
tourmentait et qui voulaient arriver  tout prix (Rgnier avait
gnralement les plus hautes rcompenses aux concours de fin d'anne.)

Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu' s'amuser et organisaient
des tournes  tampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise,
Chartres, etc.

Chez Delaunay: la haute gomme, boudins et copurchics toujours tirs 
plusieurs pingles; jeunes ... filles pour la plupart trs fortes en
l'art ... de se faire payer htel et voiture, mais ne se doutant pas des
difficults du thtre, passant par le Conservatoire parce que c'est le
tremplin, mais lchant l'cole ds que le vieux est trouv. A la classe
de l'ternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de
violettes, fourrures ... tout au musc!

Chez Monrose, enfin, autre genre: la bohme (X... aujourd'hui,  l'Odon,
qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien  y mettre dedans) les
chevels, tragdiens farouches, Aricies plottes et grelottantes, beaucoup
de jolis minois cependant: le matre tait amateur!

Pour en revenir  notre hros, Isidore voulait jouer la tragdie ou la
comdie: peu lui importait pourvu qu'il jout!

Britannicus ou Crispin, son choix n'tait pas fix.

Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux,
Isidore n'avait rien  envier  Clodion ou  Monsieur de Lapommeraye. Sa
toison tait telle qu'oblig de la natter, il l'enfouissait sous son
chapeau crasseux.

Cette nature bizarre avait empoign le crateur d'Annibal, qui le prit
dans sa classe et s'y intressa un moment.

--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Rgnier.

--Je sais _Oreste_, rpond Isidore en se cambrant.

--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste.

       *       *       *       *       *

La scne joue, le jeune phbe regarde, anxieux, la figure du matre,
pour voir l'effet produit:

--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin!

Inutile d'ajouter quels clats de rire, salurent cette rplique!

       *       *       *       *       *

Ce satan Isidore avait la rage de vouloir tre vrai.

--Jouer vrai, il n'y a que a! rptait-il  satit.

Il est vident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son
rle et en creuser les dtails, jusque dans les plus petits recoins,
mais enfin, il ne faut absolument pas aux dpens du mouvement, se
perdre dans des dtails bien souvent subtils; car alors on en arrive 
faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies
amoureuses_.

Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Rgnard met dans
la bouche de Crispin:

     Quand on veut, voyez-vous, qu'un sige russisse,
     Il faut premirement s'emparer des dehors;
     Connatre les endroits, les faibles et les forts.
     Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe,
     On ouvre la tranche,

(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire).

     On canonne la place,

(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comdien).

     On renverse un rempart,
         (Parapatapouf).
               On fait brche.
                      (Tschb!).

     Aussitt on avance en bon ordre.

(Il marchait comme un soldat dans les rangs).

     Et l'on donne l'assaut,
     On gorge, on massacre, on tue, on vole, on pille....

Non; je renonce  dcrire la pantomime fatigante  laquelle se livra
l'lve;  ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait
des coups de baonnette dans le vide, et tout a, accompagn de pif,
paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!!

     C'est de mme  peu prs quand on prend une fille,

Sachons gr  Isidore qui, probablement intimid par l'auditoire, ne
mima pas ce vers caractristique.

La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba puis sur une chaise et la
classe entire trpigna de joie.

Moralit: Ne cherchons pas trop la petite bte, sous peine de passer
pour une grande.

       *       *       *       *       *

A propos de vrit au thtre, je terminerai par un mot pique de vieux
cabot, consciencieuse utilit, qui, ayant  annoncer _de la coulisse_,
le marquis de Z. dans une pice se passant sous Louis XV, se grimait
aussi sincrement que s'il avait d paratre en public.

--tait-ce bien utile? lui dit un camarade, en dsignant sa perruque
poudre.

Et l'autre, sur un ton de mlo:

--Et si le dcor tombait!




LAMENTATIONS DE BOIELDIEU

_A Emile BOUCHER._


J'tais, l'autre jour,  Rouen, pour les ftes de Corneille, et, passant
au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au
grand compositeur:

       Corneille! Corneille!! Corneille!!!
       Eh bien, nous ne l'oublierons pas
       Ce nom qui nous corne  l'oreille
       Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las!
       Les Rouennais ont plein la bouche
       De celui qu'ils nomment leur dieu,
       Mais moi, l'on me trouve trs mouche
       Et pourtant je suis Boieldieu.

       Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme?
       Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_....
       Eh bien, moi, je pense qu'en somme,
       Mon oeuvre est plus pschutteuse, na.
       Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_,
       _Le Menteur_, a c'est un peu mieux,
       Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_
       Et puis quoi, je suis Boieldieu.

       Pour lui, seul, la ville est en fte;
       C'est pour lui que sont accourus
       Ministres, dputs en qute
       De placer leur speech trs diffus.
       Acadmiciens (folie!)
       Bref, on est venu de tout lieu....
       Et pendant ce temps on m'oublie
       Moi, le seul, le grand Boieldieu.

       Que de stances ont t lues!
       Combien de pomes divers!
       Et Bornier qui, dans ses statues
       Oublia de me mettre en vers!
       Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille!
       Napolon premier ... tudieu!
       C'est une insulte sans pareille
       De lcher ainsi Boieldieu!

       C'est pour lui seul, ces oriflammes,
       Ces tendards et ces drapeaux,

       Pour lui seul, les petites femmes
       Ont arbor de grands chapeaux,
       Pour lui, la plus belle toilette,
       Pour lui regards troublants ... pardieu!
       Mettre ton nom seul en vedette,
       C'est bien vexant pour Boieldieu.

       Mais bah, pourquoi tout ce tapage
       Je prfre mon sort au tien,
       Tous ces gens avec leur ramage
       T'embtent et tu ne dis rien.
       Moi, du moins, Pierre, je n'avale
       Pas de discours fastidieux,
       Et si ce n'tait la rafale[1]
       Je rirais, foi de Boieldieu.

[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.]




UN DROLE DE COUPLE

_A P. BONHOMME_.


Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du
plaisir de vous les faire connatre.

--a ne fait rien, allez-y, du portrait!

--Vous tes vraiment bien bon; je commence:

M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis.
Lui, fainant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement
altre et se rafrachissant toujours (C'est mme chez madame Pittalugue
que j'ai observ pour la premire fois ce curieux phnomne: le petit
bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....)

Ces deux tres bizarres ont le don de plaire  premire vue, et
parviennent  faire dire, quand on les quitte:

--Tiens, c'est tonnant, ils sont polis, ces concierges!

Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et
l'on s'aperoit bientt qu'il faut en rabattre, leurs saluts exagrs
tant pantomime mcanique, leurs compliments, leon apprise et leur
politesse enfin, pure et nervante obsquiosit!

Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien
dsagrables mais ils sont encore prfrables aux Pittalugue en
question, qui ont rsolu ce nouveau problme: embtants  force d'tre
trop gracieux!

Si vous passez vingt-cinq fois dans la mme journe devant leur loge,
vingt-cinq fois ils vous rciteront sans reprendre haleine et sur le
mme ton monocorde et irritant leur interminable chapelet:

--Ah! voil, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard?
Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle
va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous tes bien aimable, nous aussi,
allons tant mieux, monsieur Bernard!

Vous tes dj au second tage que la litanie n'est pas termine!!

       *       *       *       *       *

Comme on ne reste gnralement qu'une minute dans leur loge, ces gens-l
sont tellement dsireux de vous dbiter le plus de choses aimables en
trs peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention  ce que vous
leur dites; ils posent les questions et y rpondent eux-mmes et ae
donc, a ne fait rien!

Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnte rond-de-cuir,
depuis 25 ans dans la maison, trs malade depuis un mois, avait cess de
venir  l'tude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il
eut l'ide fatale de se traner  son bureau.

Il arrive au premier tage o est situe la loge des cerbres et n'en
pouvant plus, tombe sur une chaise poumon, soufflant comme un
malheureux!

Je vous laisse  penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce
moribond depuis un mois, ratrent l'occasion d'entonner leur refrain:

--Ah! voil monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir
monsieur Buvard.

Le mari arrive avec sa fille et recommence:

--Ah! voil monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard?

Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas mme la
force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes:

--Ah! je crois bien ... que c'est la dernire fois ... que vous me
voyez!

Et tous les trois de s'crier, en choeur:

--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!!

Le lendemain Buvard mourait ... pas de a cependant!

       *       *       *       *       *

Ces malheureux sont tellement habitus  tre plus que polis envers le
public, qu'entre eux-mmes ils se servent des qualificatifs les plus
tendres.

_Mon gros chri ... petit lapin ... coco ador ..._ sont expressions
courantes et font partie de leur rpertoire.

La premire fois que je me prsentai chez eux, je demandai si mon ami
tait chez lui.

Je vais demander  _bb. Bb? Bb?_

--Quoi, papa?

Je me retourne, baissant la tte, pour voir le poupon.

Mais je recule effray me trouvant en face d'une femme colosse, leur
progniture, ge de 25 ans! (c'tait _Bb_!!!)

Comme Bb n'tait pas plus fix que Coco.

--Je vais monter, dis-je.

Et tous les trois,  l'unisson, comme si je leur rendais un grand
service:

--Oh! merci, vous tes bien aimable!!

       *       *       *       *       *

Ces chevaliers du cordon ont une manire  eux de vous faire un
compliment.

Ils ont au-dessus de leur chemine (on se demande pourquoi) une vieille
lithographie reprsentant Lamartine enfant.

Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn:

--Ah! me dit M. Pittalugue, en voil un qui avait de l'esprit! il serait
 dsirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_!

--Comment le quart! reprit aussitt madame son pouse, arrivant  la
rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment
flatteur, le quart! tu veux dire le _cintime!!!_

Et dire que ces impairs ne sont que la consquence fcheuse d'un dsir
immodr de vouloir tre agrable  tout prix.

Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette intressante
famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette
esquisse.

Dernirement, mon ami qui est clibataire (dtail qui a son importance),
avait ... comment dirai-je ... attrap ... ce que nos pres appelaient
un coup de pied de Vnus.

Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas
 ce que cet incident ft cri par dessus les toits, aussi
s'entourait-il de prcautions infinies.

Cette indisposition ne l'empchant nullement de vaquer  ses affaires,
il tait un jour enferm dans son cabinet avec deux familles, laborant
un contrat de mariage.

Madame Pittalugue, toujours zle, se prcipite dans l'tude, demandant
aux clercs  parler immdiatement au matre.

On lui rpond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas
pour battue, elle force la consigne et tombant comme un arolithe dans
la pice  ct, s'crie joyeuse en tendant une facture  Monsieur:

--C'est pour votre petite note de copahu!




LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE

_A Camille DELAVILLE._


    Chre Suzette,

Je t'entends d'ici t'crier, en dcachetant cette lettre:--Comment, de
Jeannine!

Oui, de Jeannine elle-mme, qui semblait bien  tort t'avoir oublie
quand au contraire elle n'a cess une minute de penser  toi, la
meilleure et la plus sre des amies.

Oui, je sais, j'ai gard un silence un peu trop prolong ... quand on
aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chre mignonne, on
voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel.

Esprons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et
laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de dtails sur ma nouvelle
situation.

Marie! Je suis marie!!

Le nom de mon seigneur et matre? Gaston de Clock, tu trouveras sans
doute joli _de Clock_, moi je prfre _Gaston_.

Comment cela s'est fait? o nous nous sommes rencontrs la premire
fois?

Attends donc, impatiente!

C'est au Palais de l'Industrie, j'tais  l'Exposition des _arts
dcoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; 
nos cts se trouvait un jeune homme, lgamment vtu quoique sans
recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitt, et,
ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme,
ayant aperu mon regard, ne me quitta plus des yeux.

Il se fit prsenter chez nous par un ami commun, vint souvent  la
maison et ... tu devines le reste.

Quant  son portrait, que te dirai-je, il me plat, c'est tout dire!

Il est de taille moyenne, chtain, ses yeux sont trs noirs, voil pour
le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a
normment d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais pous
un homme banal.

Gaston adore le thtre, connat toutes les pices qu'on reprsente, le
nom des auteurs qui les ont signes et celui des acteurs qui les jouent ...
peut-tre mme le prnom des actrices, mais, bast! je ne puis tre jalouse
du pass!

Bref, Gaston est trs Parisien, trs moderne, comme on dit aux Varits
(car aujourd'hui, je vais aux Varits.)

Tiens, pour te donner une ide de l'imagination de mon spirituel mari,
coute comment le mtin s'y est pris pour arriver  ses fins,
c'est--dire  me conqurir, selon sa propre expression.

Ayant appris la pit de mes bons parents et sachant que l'on
n'accorderait ma main, qu' un homme possdant des principes religieux,
Gaston suivit rgulirement les offices de Saint-Philippe du Roule ...
et prcisment aux-mmes heures que moi ... ce que c'est que le hasard!

Cela m'tonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais
rsolu  tout pour m'obtenir!

Dsirant voir jusqu'o irait son amour pour moi, je lui demandai de se
confesser, lui promettant que s'il me donnait cette dernire preuve de
dvouement, nous n'aurions plus qu' choisir le jour de la demande en
mariage.

Ce fut avec infiniment de priphrases que j'abordai ce sujet dlicat;
je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruaut d'un vilain
refus; enfin, appelant  moi tout mon courage, j'abordai un soir cette
terrible question.

Ma demande formule, te dire que Gaston l'accueillit avec un
enthousiasme indescriptible, serait peut-tre exagr, mais enfin, il
fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour rflchir.

Les quarante-huit heures coules, la rponse fut affirmative.

Je te laisse  deviner ma joie.

C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon
fianc,  onze heures,  Saint-Thomas d'Aquin. Je m'tonnai bien un peu
de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer
trop exigeante et imposer une glise plutt qu'une autre: le principal
pour moi tait qu'il se confesst.

Le lendemain, parvenue non sans peine,  dcider mes parents  sortir de
leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que
la leur, je les conduisis tout naturellement  Saint-Thomas,  l'heure
que Gaston m'avait fixe.

A peine, tions-nous installs que, levant les yeux, j'aperus celui
qui devait tre le compagnon de ma vie, agenouill dans un
confessionnal.

Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer  mes parents
qui, merveills des sentiments discrtement religieux de mon futur
mari, s'empressrent, une fois rentrs, de l'inviter  dner pour causer
de notre bonheur!

Et c'est hier soir, seulement, que demandant  Gaston, comment il avait
eu le courage--car, c'en tait un pour lui--de faire ce que je lui avais
si durement impos, qu'il me rpondit, du ton le plus naturel du monde:

--Mais, chre enfant, ce cur tait sourd comme une poterie entire!!

       *       *       *       *       *

Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes
chres pattes de mouche.

    TA JEANNINE DE CLOCK




LES TICS

_A RIVET._


Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien intressante serait la
liste des tics possibles et des clbrits tiques.

Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent 
paupires que veux-tu?

J'ai connu un jeune homme lgant, instruit, vritable boute-en-train de
toute la socit lyonnaise, mais qui tait, hlas! dot d'un tic
effrayant: il aboyait.

Par suite de quelles circonstances cela lui tait-il arriv? Je
l'ignore. tait-ce aprs une grande douleur, la perte d'une personne
aime, peut-tre? ou bien cet effroyable malheur fut-il la consquence
d'un dsastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement
certain, c'est que, par moments, le pauvre garon traversait des crises
atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable!

Les jours d'orage lui taient particulirement mauvais! Vous lui
parliez, il tait trs calme, rien en lui ne faisait pressentir
l'approche du mal mystrieux, et, tout  coup, au milieu d'une phrase,
ses traits s'altraient, il devenait blme, et aboyait rageusement, se
tordant les bras, faisant claquer ses doigts.

La crise tait par bonheur aussi courte que violente.

Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortun c'est qu'il se
sentait ridicule. Car, bien qu'tant extrmement spirituel, gai,
serviable et bon garon, il avait,  cause mme du nombre de ses
relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'
railler ses attaques.

Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province!

Un soir, en plein thtre, pendant un entr'acte, il fut en proie  ce
mal terrible.

Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout,
claque sur la tte et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du
balcon. Soudain, un lger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre
triste hros la tte compltement entre dans son chapeau haut-de-forme;
d'un mouvement nerveux, il avait enfonc son couvre-chef sur sa figure,
vitant par ce geste silencieux de grands clats de voix qui eussent pu
occasionner un scandale.

J'avoue que ce soir-l, il fallut vraiment tre son ami, pour ne pas
rire avec toute la salle!

Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu' l'interlocuteur du
tiqu, c'est celui du _monsieur qui vous dshabille en marchant._

Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez  destination
compltement dpouill, et vos boutons sems sur le parcours servent de
piste aux gens qui vous cherchent.

Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec
vous, s'arrte  chaque instant  mesure que l'histoire devient
intressante. Avec celui-l, il ne faut pas tre press.

a s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien  faire, c'est
une manire comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour
faire cent mtres.

Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir  l'gal de la
peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._

Si vous tes du ct des magasins, il vous envoie dans les carreaux de
vitre, rsultat: une dpense, ou bien, il vous fait tomber dans le
ruisseau, consquence: vous tes crott comme deux barbets.

Sans compter qu'en partant vous tiez sur le trottoir de droite et
qu'arrivs au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous
trouvez.

Quand j'tais enfant, j'avais un tic assez vilain.

Je ... comment diable dire a, c'est difficile,  expliquer, enfin je ...
soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la mme
chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre
descendant, voil tout.

A chaque instant: tscheu, tscheu et ae donc! et ae donc!

Chez moi rgnait le dsespoir.

--Quelle drle de manie, il a  prsent!

--Comment lui faire passer a!

--Attendez, dit ma grand'mre, j'ai un moyen.

--Lequel?

--Vous verrez a, au dner.

L'heure du repas sonne, nous nous mettons  table.

Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une
petite lampe  essence?

--Ce n'est rien, rpond la grand'maman, laisse-la.

--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commenai mon
potage.

Je n'avais pas aval trois cuilleres, que mon satan tscheu, tscheu
commena et la lampe s'teignit aussitt.

Tout le monde de rire aux clats et moi profondment vex, de me lever
avec la lampe que j'emportai rallumer en bas,  la cuisine.

--Et chaque fois que lu l'teindras, tu recommenceras cette petite
promenade,

Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me dranger quand
je suis  table, la cinquime fois fut la dernire, et mon tscheu,
tscheu, ne se fit plus entendre.

Ah! si toutes les grand'mres ressemblaient  la mienne, les enfants si
riches en habitudes ridicules se _dtiqueraient_ vite.

C'est encore  mon aeule, que je dois de m'tre dbarrass d'une manie
assez ordinaire chez les bbs gts: celle de tirer la langue aux gens
et aux choses ne me plaisant pas.

Un jour, que je montrais dans toute son tendue, cet organe du got et
de la parole  un ami de la famille, ma grand-mre vint  pas de loup,
derrire moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je
vous l'assure.

Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat.

Je passe le tic des lycens imberbes se frisant avec obstination une
moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de
rpter:  mon ge ... pour qu'on leur rponde, en choeur: Oh!
madame!

Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agaant
vous comprenez? Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais
la rponse force.

N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tte, comme un
magot de Saxe. L'infortun n'ose aller  la salle des ventes de peur,
par une dsolante mprise, de se voir adjuger tous les tableaux.

Indpendamment de ses productions locales, chaque contre a ses
locutions particulires.

Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _t!_ Le
Bordelais, les finit par: _h?_ Le Belge, les maille d'un sempiternel:
_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on
ferait une curieuse mosaque avec toutes ces exclamations ... mais
n'anticipons pas et laissons aux acadmiciens de l'an 2886 le soin de
rdiger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont 
la lettre T,  cette poque ... ce dont je doute.

       *       *       *       *       *

Chez les acteurs, les tics sont assez frquents.

D'aucuns s'en sont servis comme attrait irrsistible et doivent en
partie leur succs  certaines manies bizarres.

Celui-ci hoche la tte, celui-l la renverse en arrire, un tel se tape
 chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons
tous, ce comdien, qui ayant  dire dans son rle:

--Hier, j'ai pris l'omnibus.

Dira:

--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ...
omnibus ... nibus ... bus ... sss ...

Avec ce systme-l, il fait finir la pice  minuit et demie, et le
lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire,  leur tour:

--Hier, j'ai pris l'omnibus.




LES VACANCES D'UN COMDIEN

_A M. LEFEBVRE._


Enfin, nous fermons le 30! s'crie le comdien avec un soupir norme; je
vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si
j'crivais toute de suite ... au thtre d'tampes-sur-Mer pour
organiser quelque chose.

Et pendant les deux mois de _vacances_, vous tes fbrile parce que le
directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a crit de retarder
encore votre venue, tous les baigneurs n'tant pas arrivs, ou bien 
cause des rparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains.

Un ami qui demeure dans un trou perdu o il s'tiole  trente francs
l'heure, encaiss dans trois rochers, vous conseille de venir  _Nemo_;
aucun artiste n'y est venu jusqu' ce jour (parbleu!); il y a quelque
chose  faire (oui, du mauvais sang!).

Et ne demandant qu' vous chauffer la bile ... toujours pour vous
reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous criant:

--Nemo! Nemo! O est-ce a, Nemo? Connais pas.

J'y vais!

Et l'ami, qui exulte  l'ide que vous allez venir peupler sa solitude
et, _qu'on sera deux derrire la malle,_ vous explique avec joie votre
itinraire.

--C'est trs simple, tu pars le matin  six heures dix....

Et, comme vous bondissez, il reprend:

--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure.
C'est trs loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives  Trmoulu, 
neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que
tu ne trouveras rien sur le parcours.

--Hein?

--Ah! dame, je te prviens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux
avoir tes commodits comme  Paris, va  Trouville, alors.

--C'est bon, ne te fches pas.

--A Trmoulu, tu descends et tu prends l'omnibus....

--Ah! il faut encore ...

--Oui. Il n'est pas  tous les trains, mais je parlerai au conducteur.
A onze heures, enfin, tu mets pieds  terre.

--_Nemo!_ Tout le monde descend?

--Mais non; attends donc; est-il press! C'est Saint-Gulier, un petit
endroit dlicieux.

--Oh!  onze heures du soir....

--Il y a une auberge o remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu
prends un potage et du saucisson ... il n'y a gure de choix; tu te
couches et le lendemain  sept heures....

--Comment, encore!!!

--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes aprs ... vingt minutes,
c'est une plaisanterie ... te dpose dans mes bras.

--Dj!!!

--Oui, ris, plaisante, tu seras bien ddommag une fois arriv, je
t'assure. Ah! pendant que j'y pense,  Saint-Gulier, dfie-toi de
l'aubergiste: il est un peu voleur!

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin,  cinq heures, votre ami se prcipite avec fracas
dans votre chambre, va  la croise qu'il ouvre en grand, pousse les
contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ...
front et vous calme par ces mots:

--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espre que tu
t'en es pay une partie de traversin!

Vous tes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par
cette troisime nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous
n'tes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des
punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis
de fermer l'oeil une seconde; vous tes tellement abruti, dis-je, que,
sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux
bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot
avec lequel vous vous rendormez.

Enfin, ds l'aube,  huit heures, vous descendez n'ayant pass qu'un
pantalon.

--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre premire phrase.

--Dans cet accoutrement? tu es fou!

--Est-ce que tu esprais me voir mettre un habit noir pour aller sur la
grve?

--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connat ici, je t'ai annonc ...
depuis trois jours, on t'attend ... on brle de te voir, tu vas tre
pluch.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les
habitants sont sur la plage.

Insister serait inutile; vous remontez vous vtir plus convenablement,
et en avant pour la plage!

Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les ttes se tournent de votre
ct, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme
ce malheureux jeune homme  la tte de veau n'a jamais t regard.

L'ami, fier de son intimit avec vous, vous trimballe dans tous les
groupes, vous prsente  tous les baigneurs de sa connaissance:

--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parl (changes de
saluts).

Un mollusque  lunettes bleues, croyant vous faire un compliment
fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque:

--Ah! monsieur, il parat que vous avez une mmoire tonnante.

--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du
mollusque, une grosse dame, trs forte ... mais pas sur la langue
franaise:

--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu  sa
pension,  l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que
vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries!

--Oh! vous tes trop aimable, madame.

--Non, non, je dis la vrit.

Et toute la sainte journe, ce sont de semblables sorties qu'il faut
essuyer.

Aprs le djeuner, je demande l'heure  laquelle arrivent les journaux
de Paris.

--Le surlendemain soir, me rpond-on. Et encore le facteur n'est pas
trs exact.

Mon ami, qui tremble  l'ide que je vais m'ennuyer, me dit:

--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la
permission de donner une soire dans la salle de l'unique htel de Nemo:
_la Licorne d'or._

--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt
moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays!
Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustac! Jamais!
entends-tu bien. Jamais!

La crainte d'une brouille me fait cder.

       *       *       *       *       *

L'autorisation est accorde. Un adjoint qui calligraphie s'est charg de
faire,  la plume, trois copies-programmes. On en placera une  la gare,
la seconde dans la salle  manger de _la Licorne_, et une troisime,
devant la porte de l'htel.

--Les billets  cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit.
Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le
pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-vtrinaire, le chef de gare, la
directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_
tant entrs pour rien, je me trouve devoir  celui-ci cinquante francs
pour la location de la salle.

Mais si le rsultat pcuniaire a t nul, voici l'effet produit:

A la sortie:

--C'est gentil, mais vous auriez d nous dire quelque chose o vous
faites des grimaces.




33, BOULEVARD HAUSSMANN

_A A. BELLOT._


Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par
le poignard dans la plaie, leur pice ne fut joue que trois fois)
lisaient, au thtre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui
portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann.

Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez
bien, reut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel
s'talaient ces mots:

    A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33.
    (Lecture).

A l'heure indique, tous les artistes du coquet thtre du boulevard
Saint-Martin, jouant dans la pice nouvelle, taient assis au foyer,
prts  entendre l'oeuvre indite.

Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'tait Florival.
L'inexactitude habituelle du jeune comdien tant proverbiale, on ne
s'en tonna pas outre mesure, et l'on commena la lecture.

Cette petite opration termine, on passe  la collation ... des rles.
Il tait 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra
passage  un homme affol, dbraill.

--Florival! fut le cri pouss par tout le monde, il est temps!

--Vous tes  l'amende, dit svrement le rgisseur.

--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'o je viens, haleta le jeune
premier suffoqu.

--Oui, nous la connaissons, celle-l, elle ne prend plus....

--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du n 33,
boulevard Hausmann!

Ici, je renonce, cher lecteur,  vous dpeindre les crises de nerfs,
les rires homriques, les convulsions hilarantes, les spasmes
fantastiques qui salurent cette rplique inattendue!

Cinq minutes aprs (pas une de moins) un calme relatif s'tant fait,
Florival nous raconta la scne:

J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui tait la
pice, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de
demander:

--A quel tage, demeure l'auteur dramatique?

Le pipelet me rpond:

--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxime,  droite.

A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au thtre,
on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une pice de M.
Valabrgue (Albin). Je me dis: c'est a, Saint-Albin Valabrgue. Je le
savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voil tout.

Je monte.

On m'introduit dans un salon, o mes yeux sont attirs par des
photographies d'artiste, des menus de centimes, un portrait de Labiche
avec ddicace etc., etc.

Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur
dramatique.

J'en tais l de mes rflexions, lorsque le matre de la maison,
soulevant une tenture parut et vint  moi, le sourire aux lvres:

LUI.--Monsieur?...

MOI.--Florival.

LUI.--Florival?

MOI.--De la Renaissance.

LUI.--Ah! ah! trs bien! vous venez probablement pour ma pice.

MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici.

LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le
maximum.

MOI, _tonn_.--Ah! vous faites le maximum!

LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien.

MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit....

LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la pice longtemps
encore, je l'espre, vous aurez le temps de la voir.

MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je
ne viens pas du tout pour ce que vous croyez.

LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour
_Gavroche_?

MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle pice.

LUI.--Ah! trs bien, ma nouvelle pice.

MOI.--Oui.

LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas termine.

MOI.--Comment, elle n'est pas termine?

LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal....

MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal
vient faire ici?

LUI, _furieux_.--Ah! a, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi!

MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival,
de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une
pice nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et
j'attends.

LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez l! C'est Valabrgue qui a une
pice portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur!

MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tte! ma tte!!

Allons, dit le rgisseur, cette quipe est trop amusante pour qu'on
vous punisse. Pour cette fois-ci, je lve l'amende; mais une autre fois,
regardez mieux le tableau.

       *       *       *       *       *




UN PRE

_A Edgar PATAY._


Vous me demandiez pourquoi le pre Prunier est fch avec le jeune
Alfred Rigodon?

Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous
raconter en quelques mots.

Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil  couper le
beurre remonte  bien des annes avant la naissance de Prunier, ce qui
vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis
Charles-le-Tmraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous tions
depuis longtemps brouills avec cet imb ... ce brave Prunier; j'en
tais personnellement ravi, ce froid me privant du dplaisir d'entendre
divaguer notre homme.

Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu
sa villa; nos jardins sont contigus,  chaque instant le facteur confond
nos journaux: autant de prtextes pour Poirier, non ... pour Prunier de
venir  la maison; bref, pour lui qui grillait du dsir de se remettre
avec moi, cent occasions se prsentaient chaque jour, que j'vitais
avec soin.

Cependant, il eut une ide, cet homme nul ( reconnaissance, tu n'es
dcidment qu'un vain mot!). L'poque des lections municipales
approchait; le conseil actuel tait une runion de gteux cacochymes qui
laissaient aller les affaires du pays  la drive: le besoin de
remplacer ces impotents sniles par des hommes robustes et dcids se
faisait imprieusement sentir. Depuis longtemps, on prouvait dans le
pays le dsir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des
nouveaux officiers municipaux  la place du lait fig qui glaait ces
vieux cadavres ambulants de conseillers.

Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent,
logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune
dirigrent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier,
veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement,
s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dpendait; il
me suppliait de consentir  me laisser porter candidat aux lections
municipales; ma nomination tait assure, ajoutait-il, je jouissais de
toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense.

Tout en l'coutant, je me disais:

--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas
mieux.

Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins  peu prs ce
langage:

--Mon cher ami, je suis trs sensible  votre dmarche, je vous en
remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inhrents  ce
titre de conseiller municipal, loin de l: j'ai toujours, en homme
modeste, mpris ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je
vois le pril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base,
le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me
proposer de dfendre la nation. Vive la France!

Figuier (dcidment, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuad que
l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et
partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui,
anxieux, haletants, attendaient ma rponse.

Quinze jours aprs, je donnais un grand dner en l'honneur de mon
lection. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'tait naturellement
invit.

Il tait plac  table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis,
jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministre
de l'Intrieur.

Je ne sais  quel propos,  un moment donn, Prunier lui dcoche une
grossiret; je me penche  l'oreille de mon voisin (car, me dfiant de
ses gaffes, je l'avais plac  ct de moi) et lui souffle ces mots:

--pargnez-le, je vous dirai pourquoi.

       *       *       *       *       *

Maintenant, faisons entrer en scne un personnage nouveau:

Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, sche, osseuse,
pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu
ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou biller.

Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractre, qui
ne l'est peut-tre pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que
mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile.

Son pre a toutes les peines du monde  lui dcrocher un mari, et, sans
cesse aux aguets, il croit toujours dcouvrir le merle dsir ... qui se
drobe au dernier moment.

       *       *       *       *       *

Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pcher, sapristi ...
Prunier comprit qu'il se trouvait en prsence du gendre introuvable, et
sa figure, de rembrunie qu'elle tait, devint sereine et bate.

Oui, positivement,  ce moment-l, Prunier avait l'air serein.

Alors, sans perdre une minute, notre homme commena le sige de Rigodon.

--Un peu de Chteau-Laffitte?

--Suprme de volaille?

--Sidonie, passe donc la crme fouette  monsieur.

C'tait en vain qu'Alfred refusait, son assiette tait toujours pleine.

On se lve, Rigodon s'apprte  offrir son bras  une dame; las! le
malheureux garon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infme!

--J'espre que vous me ferez aussi l'amiti d'accepter mon hospitalit.
J'ai une charmante chambre  votre disposition; vous serez l comme chez
vous; les Prunier ne sont pas gnants; vous aurez votre clef, vous
sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez  votre heure. Venez dner
le samedi  cinq heures et demie et repartez le lundi aprs djeuner.
Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A
samedi!

       *       *       *       *       *

Rigodon n'en revenait pas.

Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui mme, tout  l'heure
avait t impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir
chambre et nourriture  la campagne? C'est prodigieux!

--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voil mes dimanches assurs. a
tombe  pic; Amlie va prcisment passer tous les dimanches chez son
pre!

Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train  Saint-Lazare et
dbarquait  _Poussire-sur-Seine_, o Prunier l'attendait  la gare.

Alors seulement, Alfred eut une ide du paradis.

Arrivs  la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce
buen-retiro bourgeois portait le nom du gnral italien), Prunier se rua
sur notre ami en lui criant:

--Asseyez-vous.

--Hein?

--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles.

--Oh! merci.

--Otez votre jaquette.

--Pourquoi?

--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama.

--Que de reconnaissance!

--Ne parlez donc pas de a!

Et cela dura tout l't de 1884.

Le dimanche matin on apportait  Alfred, encore couch, un grand bol de
lait ... du lait de vache, celui-l! A table, rien que des produits du
jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par
_mademoiselle ma fille_, disait Nflier ... Prunier.

Le premier dimanche on avait visit le pays; la famille expliquait qu'
tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'tait pas fix) avait
dtach un pendu, prt  rendre le soupir extrme (dcidment, ce
n'tait pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions,
c'tait charmant!

De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur
mouchoir, saluaient le dpart du train qui emportait Rigodon, notre
Parisien se demandait bien  part lui:

--Enfin, pourquoi cet accueil?

Mais ne trouvant pas de rponse et heureux de cette sympathie qu'il
inspirait, il donnait un autre cours  ses ides!

Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon  part et lui
demanda cinq minutes.

--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin.

Et aprs un silence, employ  la confection de sa phrase, le
propritaire commena:

--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon?

--Ah! a, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ...

--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment prsent ... je
fais allusion  votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous
n'prouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies,
vos plaisirs, vos sensations  ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne
songez-vous pas  ... vous marier?

Rigodon s'cria alors, devinant tout  coup:

--C'est donc pour ca!

Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples
mots:

--Ma femme s'appelle Amlie et j'ai deux garons!




UNE REPRSENTATION EXTRAORDINAIRE

_A Laurent CARATSCH_


Oh! bien extraordinaire, en effet, la reprsentation que j'organisai 
Bordeaux au mois de septembre 1880.

Mais n'anticipons pas.

       *       *       *       *       *

Mon premier prix de comdie obtenu, et ayant beaucoup travaill pour le
conqurir, je me dis:

Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province!

Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands
blagueurs.

A peine _dchemindeferr_, je courus chez moi me faire presser par les
miens.

Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que
je voyais pour la premire fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un
inconnu.

Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout  coup la
parole, en ces termes:

--Je sais que vous tes arriv, aussi je tiens  tre le premier
tranger qui vous flicite du grand succs que vous avez eu l-bas ...
au Conservatoire.... a ne m'tonne pas, du reste.... Je vous connais
depuis longtemps, moi. Ah! vous tiez bien petit  l'poque ... tenez,
pas plus haut que a.... Je le disais  tout le monde ... le petit
Flix ... vous verrez a ... plus tard! Me suis-je tromp, h?

--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincrement de l'objet....

--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ...
car je viens aussi vous demander ...

--Allons donc! fis-je  part moi.

--De vouloir bien prter votre aimable concours  une fte que nous
donnons....

--Ah! ah!

--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre
compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile  acqurir et si
lgitimement envi: Premier prix du Conservatoire!

Comment refuser,  un homme qui vous a vu pas plus haut que a ... et
qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui
dis-je:

--Vous pouvez compter sur moi.

Je croyais qu'il allait m'touffer. Non, si vous aviez vu ce garon!...
enfin, c'est  se demander quel serait son tat s'il gagnait jamais un
lot de 200,000 francs.

Ses transports de tendresse un peu calms, mon admirateur ... intress
reprit:

Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_!
Je ne vous dis que a! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez
les affiches!

En effet, je les aperus le lendemain d'un bout de la rue  l'autre.

J'avais ce qu'on appelle en argot de thtre: _Le fromage  la crme_,
c'est--dire mon nom imprim sur une bande blanche.

Aussi, pensez ce que mon coeur battait!

Ce jour-l, sous prtexte de faire visiter la ville  mon grand-pre,
qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait
naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_,
devant tous les murs o l'on affiche d'ordinaire.

Elles m'blouissaient, ces immenses pancartes!

Vous n'avez pas ide,  Parisien qui n'tes jamais all plus loin que la
Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insense des
affiches de thtre en province!

On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, crit en
lettres gigantesques s'il y aurait des caractres assez grands pour
imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en reprsentations
dans ces parages ... o on exagre tout.

La fte se passa fort bien. Le malheur fut qu'allch par le grand et
immodr succs que me firent mes compatriotes, je prtai une oreille
trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu
Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-mme une
reprsentation.

Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise ide, c'est bien ce jour-l!

La reprsentation dcide, il s'agissait de trouver un local.

On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de
Gymnase dramatique, avait donn tous les soirs, pendant de nombreuses
annes, l'hospitalit a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit
mme entendre). Mais depuis une dizaine d'annes, dlaisse par les
directeurs, elle ne s'entrebillait qu' de rares intervalles, pour les
troupes de passage.

La dernire _tourne_ qui tait passe sur ces planches fut celle de
Saint-Germain avec Jonathan.

Il fut mme rpondu  l'artiste un mot pique, par la _patronne_ d'un
htel voisin.

Jouant  8 heures et la table d'hte tant  6 heures et demie,
Saint-Germain avait demand de dner, lui et sa troupe, un peu plus tt,
afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en
sortant de table. Ce surcrot de travail ne fut pas got des
domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain
va trouver l'htesse:

--Je ne vous comprends pas, madame, de tolrer que vos domestiques nous
traitent avec un tel sans faon; nous ne demandons pas l'impossible,
aprs tout; puisque nous payons bien, nous demandons  tre servis
convenablement.

--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur rpter: ce sont des
comdiens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que
vous pouvez devenir!

       *       *       *       *       *

Mais revenons au Gymnase ... bordelais.

Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu' l'excution de choeurs,
cantates, oratorios, etc., etc., et la scne n'tant pas suffisamment
spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui
y prennent place les jours d'excution, on a eu l'ide de l'agrandir au
moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du thtre.

Par consquent, le rideau baiss sparait la scne en deux parties
gales.

Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnt
arrange et en tat de pouvoir y jouer la comdie, car, n'ayant pas
l'intention d'interprter un drame militaire aux volutions nombreuses,
ce supplment de scne tait pour moi parfaitement inutile et gnant.

Il me restait alors  chercher trois ou quatre artistes, afin de
composer un spectacle prsentable.

Justement Amiati, de l'Eldorado, tait en reprsentations  l'Alcazar,
o elle faisait _flors_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au
concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la
prsentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation,
l'Etoile, avec la meilleure grce du monde, me promit son concours, si
toutefois elle avait la permission de son directeur.

Je la conquis, cette permission!

Je flamboyais, victorieux: Je possdais Amiati!

Amiati, c'tait mon _clou_ (encore une expression bizarre.)

C'tait pour ma soire, un attrait rel, car la haute socit n'allait
pas  l'Alcazar, et dsirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait
pas cette occasion.

En crivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient  l'esprit un
mot que lui lana son htesse.

Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon toile_,
tait infiniment mieux lev que celui qui l'acclamait tous les soirs 
l'Alcazar, sa propritaire lui dit:

--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase?

--Pourquoi a?

--T, vous allez voir l des gens bien!

Dcidment, les matresses d'htel de Bordeaux ont le monopole des
reparties heureuses.

Amiati, c'tait assurment beaucoup, mais a ne suffisait pas.

On jouait au Grand Thtre: _Les trangleurs de Paris_. J'avais
prcisment un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnte
qu'on tranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer
avec moi: _Le petit voyage_.

Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de
rideau. A merveille!

Un baryton se prsente.

Il rpte, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le
pianiste le regarde, abruti:

--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marqu!

Le pianiste l'envoie promener ... je comprends a.

Le jour de la reprsentation arriv, je cours chez le machiniste qui me
demande trois jours pour enlever l'avant-scne.

--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir!

--Oh! alors n'y comptez pas.

Je sentais blanchir la moiti de mes cheveux.

--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu
sous les planches qu'on a ajoutes ... et il sera utile, le trou du
souffleur!!!

--Eh bien, il faut le mettre  dcouvert.

--C'est mon avis.

--Levons trois planches, alors!

--Levons trois planches, alors.

Et nous voil levant trois planches. Jusqu'ici j'avais t organisateur,
rgisseur, j'tais maintenant menuisier.

Les trois planches enleves, la carapace du souffleur mergea. Mais
devant cette bote, il y avait un trou norme et, de la premire
galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employ.

Je dis au machiniste:

--A prsent, il faut boucher cette cavit avec des planches:

Cet ouvrier me rpond avec sang-froid.

--Avez-vous des planches?

Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais
pas sur moi....

Non, voyez-vous ce misrable qui me demande si j'ai des planches!!

--Eh bien, et celles-l, fis-je en lui montrant celles que nous venions
d'enlever.

--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra
intactes pour les remettre  leur place.

--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons
cependant pas jouer avec un abme bant au milieu de la scne.

--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis.

Le temps s'coulait, nous dcidmes de suivre ce conseil, et nous voil
 genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe.

J'tais devenu organisateur, rgisseur, menuisier, machiniste, tapissier
et ce n'tait pas fini!!!

Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur
ce parquet bizarre, ils n'auraient qu' disparatre tout  coup, le
public croirait que nous jouons une ferie.

Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi plac _au milieu de la
scne_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avanait par trop,
il avait le _souffleur derrire lui_.

--Eh bien, et la rampe? o est-elle la rampe?

--Elle est cache sous les planches.

--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir???

La seconde moiti de mes cheveux s'argentait.

--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du
thtre.

--O a?

--A l'usine  gaz.

--Bien, j'y vais.

On sait que les usines  gaz ne sont jamais situes au centre des
villes, aussi ce fut seulement une heure aprs que je descendis de
voiture.

--L'employ charg du compteur  gaz du Gymnase ... o est-il?

--A djeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extrmit de
la ville!)

Ah! le criminel! j'y cours.

Une fois chez lui, on me dit:

--Il vient de partir pour la rue Ornano o il range un tuyau  gaz, dans
la rue.

Je vole rue Ornano.

Je vois des pavs entasss les uns sur les autres ... mais pas de
gazier. Je demande aux boutiquiers voisins.

--O est-il?

--Qui?

--Le gazier qui tait l tout  l'heure.

--Il est all probablement boire un coup.

--L'ivrogne! il sort de table!!!

Et me voil, au milieu de la rue, devant un tuyau dfonc qui empestait
l'air, attendant mon homme.

Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe.

Aprs m'avoir fait recommencer trois fois mon rcit, ce bandit me
rpond:

--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de
l'usine. Allez me la chercher.

Je galope  l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que
j'entrane avec moi.

Une fois au thtre, on me dit:

--Le piano n'est pas encore arriv et les artistes attendent pour
rpter.

Il tait deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir.

Je me prcipite chez le facteur ... de pianos.

Ce sclrat me rpond:

--J'ai oubli de dire hier  mon patron que vous tiez venu, et je ne
puis vous prter un piano sans qu'il le sache.

--O est-il votre patron?

--A la campagne, mais il reviendra ce soir  7 heures.

--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite!

Et j'allais l'trangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de
la maison parut.

Au lieu de me faire arrter pour tentative d'assassinat, me
reconnaissant, elle consent  me louer un Pleyel. J'tais sauv.

J'arrive au thtre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de
partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois
au caf du thtre, et nous rptons pour la premire fois: _Le petit
voyage_.

Quelle rptition, mon Dieu!

Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un tratre mot,
l'ingnu, qui avait pris des leons de Talbot, demandait une allumette
sur le ton des imprcations de Camille, et quant  celui qui jouait le
rle de l'aubergiste ... non, celui-l je renonce  vous le dpeindre ...
Au fait si ... un mot vous donnera une ide de sa btise.

J'avais  lui dire, dans la pice, aprs lui avoir command le menu du
souper:

--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucr.

A quoi, il doit rpondre, numrant ses plats:

--Parfait-vanille ... orange, etc. etc.

Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des ptissiers
des parfaits, me rpond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de
l'adverbe:

--Parfait!... vanille, orange.

Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'tait la premire fois
que a m'arrivait depuis trois jours.

       *       *       *       *       *

Je dis au machiniste:

--Comme accessoires, il nous faudra une chemine....

Il me rpond avec ironie:

--Une chemine ... au mois de juillet!

Mais ce machiniste m'en a fait une plus drle.

Je le vois arriver avec une chaise originale.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--C'est une prcaution.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant
avec une grande prcaution_.

Enfin, je vis se terminer cette maudite reprsentation avec un rel
grand plaisir. Tout avait bien march, mais c'est gal, si je ne suis
pas devenu fou ce soir-l, c'est que ma cervelle est rudement solide.

N'importe, quand on me reprendra  organiser une reprsentation
extraordinaire, on refusera du monde  la piscine Rochechouart.




LE RUBAN

_A Aurlien SCHOLL._


Je vous donne en mille  deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville
n'a pas fait son volontariat?

       *       *       *       *       *

Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je,
tout de suite.

Georges avait dix-neuf ans, son baccalaurat et ... une matresse pour
lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisment la grimace qu'il fit, en
recevant un beau jour du mois d'avril, un imprim portant ces mots:

    CLASSE DE 1884

    CONVOCATION

Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de
recensement du 1er arrondissement de Paris, est invit  se prsenter
devant le conseil de rvision, qui se runira le jeudi 24 avril 1884, 
huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-lyses) pavillon
Nord-Est, salle du rez-de-chausse, porte 5, pour procder  la
formation de la classe de 1884.

--Sapristi! En voil bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi!

Et la tte baisse, Georges, dans une attitude d'abattement
indescriptible se prit  penser au vernissage, aux petits soupers qui en
sont la consquence, en un mot  ces mille distractions de dsoeuvr.

Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces
plaisirs, se priver de ces ftes reintantes, il est vrai, mais
obligatoires pour quiconque fait partie de ce rgiment bizarre et
interlope qu'on dnomme le Tout-Paris!

Certes Georges tait bon patriote dans maintes circonstances, il avait
donn de preuves de son attachement au sol natal; dernirement encore,
n'avait-il pas  Nanterre fait une confrence sur le repeuplement de la
France, confrence qui lui avait valu les flicitations et tmoignages
de sympathie de la part des notables de la commune? N'tait-il pas
membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de
qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes
valeureux et guerriers clbres: Carolus de Senneville, son grand-oncle,
dont le portrait en pied tait le plus bel ornement du grand salon
paternel, n'tait-il pas l pour donner un dmenti clatant  l'impudent
qui aurait dout du courage familial? Non, encore une fois, personne
n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait  dire 
lui-mme.

Mais c'est gal, quitter tout  coup le pantalon troit pour la large
culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots
carrs, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental,
ne plus faire la grasse et rconfortante matine, ce n'est pas drle; en
un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et
qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez
servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en.

Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagr.

       *       *       *       *       *

Georges alla, tout dconfit, faire part de la mauvaise nouvelle  Lucie,
l'ange blond qui charmait son heureuse existence.

--Et il n'y a pas  dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la
cruelle convocation, il faut sauter le pas.

--Voyons, dit tout  coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au
moyen duquel tu pourrais....

--Hlas! non! soupira Georges, j'ai dj obtenu deux sursis, mon pre
vit encore ... bien heureusement. Je suis trs bien constitu.

--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baisss, ah! c'est bien
triste!

--Oui, trs triste, en effet, rpta Georges sur le mme ton et tout en
pensant  autre chose.

--Une ide! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'
demain matin, peut-tre qu'en voyant une figure tire, des yeux battus,
on te croirait un peu poitrinaire et alors....

--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait
jamais, celle-l! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps!

--a ne fait rien, essaye tout de mme.

--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me
fatigut beaucoup et ne ft pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui;
mais a ne me va pas normment, sans compter que a rate quelquefois;
ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si ple, eh bien, Gaston s'tait
livr  cet exercice reintant: le matin il tait all de la barrire du
Trne  Longchamps,  pied; il arrive au conseil frais et dispos, le
visage panoui, avec des couleurs, le malheureux!

--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant  peine vu. Tu comprends
qu'il ne me sourit gure de juiferranter ainsi pour en arriver  ce
rsultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas....

--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouv--et
sans chercher beaucoup--un moyen sr et agrable de te fatiguer....

--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement,
entre nous! J'y suis! rpta-t-il par deux fois tout en couvrant de
baisers sa gentille matresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais
o donc avais-je la tte de ne pas penser  ...

Eh! bien, je veux prparer les choses de longue main, tiens-toi prte 
six heures, je viendrai te chercher pour dner. Et fie-toi  moi pour le
programme de notre soire.

       *       *       *       *       *

Sorti de chez Maire,  huit heures et demie, notre aimable couple se
dirigea du ct des Varits, o Georges avait lou une baignoire
grille, s'entend!

Vous dire qu'aucune rplique des acteurs ne leur chappa serait
peut-tre mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_.

Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier.

Lgrement moustills par le champagne et les grivoiseries si
chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond
d'une voiture, arrivrent promptement chez eux, anims des meilleures
intentions, je vous l'assure.

       *       *       *       *       *

A la clart discrtement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie
s'en donnrent  coeur joie et se livrrent  un de ces duels d'o
l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps.

Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je
n'en suis pas sr). Nos amoureux causaient donc de choses et
autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes,
pour n'en pas perdre la charmante habitude.

C'est ici,  Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume.

Comme si elle en et besoin, la coquette Lucie s'tait vtue, pour se
rendre plus irrsistible encore, d'une chemisette d soie crme, gaye
par endroits de petits noeuds de ruban ponceau!

Ayant arrach un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantt un
collier, tantt un bracelet;  un moment donn, une ide folle la prit.

       *       *       *       *       *

--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu
fais?

--Je te dcore, balbutia Lucie.

       *       *       *       *       *

--Huit heures! lve-toi vite, tu vas tre en retard!

--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant
prestement son pantalon. Adieu, mignonne aime,  midi je viendrai
immdiatement t'annoncer, heureux ou triste, le rsultat.

Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le
sergent instructeur appelait son nom. Il tait temps, pensa Georges,
rassur  l'ide de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres
camarades, fumistes, clercs de notaire et lycens, dans une salle
contigu, il procda  la toilette de rigueur.

--Georges de Senneville,  vous!

Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-mme sous la toise.

Mais aussitt un formidable clat de rire retentit, et tous, gnraux,
chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares
et nerveuses.

--Exempt, pour vgtation sanguinolente! cria le mdecin militaire.

Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait  sa chre
libert, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander
son reste.

Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontan qui l'avait
accueilli, il jeta un regard sur lui-mme et aperut, joyeux et
guilleret, le ruban qui flottait toujours!

Le mdecin militaire, ayant sans doute cru  un phnomne bizarre,
l'avait exempt ex-abrupto.

       *       *       *       *       *

Aussi, chres lectrices, ne soyez point tonnes, si le hasard vous
conduit  l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre 
fond de velours noir briller un ruban rouge!




VIRGO

_A Paul LHEUREUX_


--Comment? toi, Ptru? dans mes bras! Et depuis quand ici?

--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma premire visite....

--Oui, c'est gentil tout plein, a. Mais pourquoi diable tre retourn
dans ton satan pays qui n'a qu'un tort, celui d'tre trop loin du caf
Riche?

--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de
temps  autre aller se retremper au pays.

--Le fait est que tu en avais besoin, aprs la vie de patachon que tu
menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle
conqute.

--Allons donc, et qui a?

--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire
languir, a m'amusera. Eh! bien, apprends, misrable veinard, que c'est
la plus jolie crature que je connaisse. Des yeux  damner les saints du
paradis, des dents  croquer toutes les pommes de ce jardin, des
cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas  plaindre, mon
gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient tre  ta place, car
ta future victime fait tourner toutes les ttes en ce moment, Paris
entier s'occupe d'elle, sa photographie s'tale chez tous les libraires
du boulevard....

--Ah! vous tes cruel.

--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...

--De?

--De Pallas!

--La dame de pique!

--Non, Pallas, la grande comdienne qui lectrise chaque soir deux mille
spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement
aux Fantaisies-Macabres.

--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se rvler dans la
pice que vous citez?

--Oui, mon cher, elle-mme.

--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!

--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, l, sur la chemine, et
s'est crie tout  coup: Dieu, le joli garon! et l'on sait ce que a
veut dire quand Pallas s'crie: Dieu, le joli garon! Heureusement que
tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Ptru, je ne t'ai dit que
l'absolue vrit; vois maintenant ce que tu as  faire, mais tiens-moi
au courant, a m'intresse.

       *       *       *       *       *

Neuf heures. Ptru sort de chez Nol en mchonnant un rgalia, et se
dirige lentement du ct des _Fantaisies_, o il est all retenir dans
la journe l'avant-scne du rez-de-chausse, ct gauche,--ct du
coeur--attention qu'on remarquera sans doute.

Au-dessus du thtre, le mot _Virgo_, crit en lettres de feu, jette
une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq
lettres enflammes, le coeur de notre ami bat  clater.

--Si Pallas tait rellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu
problable, vu son temprament volcanique qui est proverbial.

Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la
beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur
bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Ptru, aprs
avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans
la salle, d'un air rsolu.

Le lever de rideau termin, la claque seule fit son office.

Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec
indiffrence les paules caches au fond des baignoires, et cherche
parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.

Mais l'orchestre prlude et le silence se fait aussitt.

       *       *       *       *       *

Au premier acte, Pallas ne parat pas; il est mme  remarquer
qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_toile_ que vers neuf
heures, la salle tant entirement pleine  ce moment-l.

Les spectateurs n'coutaient donc qu'avec une attention relative
l'expos de la pice.

Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparat dans un costume aussi
transparent ... qu'une profession de foi de dput.

A peine entre, Pallas aperut Ptru dont le plastron se dtachait
clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle
reprit bientt ses sens et joua ds lors tout son rle pour lui.

Ah! que de passion dans ses scnes d'amour, que de clineries flines
dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en taient stupfaits!
Jamais Pallas n'avait _donn_ comme ce soir-l.

Lorsqu'au milieu du troisime acte elle adresse une dclaration des plus
brlantes  Sangor, le jeune premier qui l'a arrache des mains des
corsaires, ce n'est plus  l'artiste, son partenaire, qu'elle parle,
non, c'est  lui, l'tre aim, qui ne s'en doute peut-tre pas.

O puissance irrsistible de l'amour!

Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui
a suffi pour ne plus l'oublier.

Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en piti en envoyant ce soir, au
thtre, cet inconnu qui marquera peut-tre dans l'existence de la
comdienne.

Ptru, ayant remarqu le mouvement de Pallas  sa vue, et ne voulant
pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter  l'actrice
un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:

O et quand puis-je vous voir?

A la rigueur, _puis-je vous voir_ et pu tre supprim; mais il fallait
tre correct avant tout, au moins pour la premire fois.

Quelques instants aprs, la femme aux rubans roses arrive, mystrieuse,
et dit en souriant:

Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidlit.

       *       *       *       *       *

Le lendemain,  l'heure indique, Ptru jetait  un cocher cette adresse
ironique: rue de la Fidlit!

Bientt arriv, grce au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le
Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second tage de
l'actrice.

Ah! quelle motion avait Ptru en tirant le cordon de sonnette qui n'en
pouvait mais!

La porte s'ouvre enfin.

Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-mme, sa belle et luxuriante
toison de cheveux bruns dnous, rejets en arrire, et

... ... Dans le simple appareil

D'une beaut qu'on vient d'arracher au sommeil.

Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comdienne, et ... ...

       *       *       *       *       *

Je n'avais pas revu Ptru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque
avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je
l'avoue, bien de la peine  le reconnatre.

Ses traits tirs, son dos lgrement vot, m'impressionnrent vivement;
mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait
produit sur moi, je changeai tout  coup d'expression et, presque
souriant, lui demandai:

--Eh bien, mortel! toujours heureux?

--Ah! mon ami! dit-il en soupirant.

Et dans ces trois mots, que de regrets, que de dsillusions!

--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de tratre de mlo? Il me
semble que ton sort n'est pas  plaindre.

--Vous aussi! cria-t-il en m'treignant le poignet, mais vous ignorez
donc ce que c'est que d'tre pris d'une femme de thtre? Ah!
ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.

Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il pt pleurer 
l'aise, Ptru s'pancha abondamment dans mon sein.

--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comdie; elle ne peut pas
me dire  table: Passe-moi le sel, sans vibrer effrontment. Si je
parle d'une cocotte en la blaguant, aussitt Pallas, prenant une pose
tragique, me commence une diatribe chevele sur le sort infortun des
filles livres  elles-mmes, et, pour couronner son discours, appelant
 son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me rcitant le fameux:

    Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!

--Bah!

--Et tout cela ne compte pas! le plus pouvantable, c'est la nuit; le
jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!

Et comme je clignais malignement.

--Oh! non, vous n'y tes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez
peut-tre, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien
gagn. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me rveille en sursaut,
me disant brusquement:

--Lve-toi.

--Hein?

--Et prends a.

--Qu'est-ce que c'est?

--Racine.

--Pour quoi faire?

--Donne-moi la rplique.

Et nous voil tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_.

La premire fois, j'ai trouv a drle; dire de la tragdie  deux
heures du matin, dans ce nouveau pplum, c'tait original; mais,  la
longue, je me suis lass de ce plaisir, et j'ai essay de faire
comprendre  Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement
que d'entendre une partie de la nuit hurler:

    Rome, l'unique objet....

A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre 
la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mpris:

--Bourgeois!

--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour
Racine une admiration profonde; mais  quatre heures du matin, j'ai
autre chose  faire que de relire ses chefs-d'oeuvres....

Et me voyant sourire, Ptru exaspr, s'interrompit:

--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!




LETTRE


    _Le Havre Sainte-Adresse, 18 aot 1885._

    Cher monsieur Besson,

Aprs la tourne de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer
mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.

Je ralise ici le rve de tous les comdiens: je suis directeur,
directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur
pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas
bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons
deux fois par semaine; a n'a l'air de rien? eh bien, c'est norme.

C'est norme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche
(et quel mal pour trouver un rpertoire!)

J'ai donn, jusqu' prsent, _vingt trois pices en un acte, en treize
soires (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les trennes
d'douard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai sign avec vin, mon
collaborateur du _Lzard_--ayant t redemands, sans compter
l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!

J'ai jou tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles,
Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens,
donc!)

Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huch  mi-cte de
Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!

Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balnaire
l'agrment de la grande ville qui est l,  ses pieds.

Et jamais monotone un port de mer!

Hier, j'ai t voir dbarquer des cochons.

Ce qu'ils ... criaient!

Pas  la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!

Placs dans une grande caisse, une grue les levait et les dposait sur
le quai.

Aprs tout, a n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.

       *       *       *       *       *

Hier, autre rjouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous
ces jeunes gens, en caleon de bain, se prcipitant  la fois dans la
_m_ et gagnant le large en cherchant ...  gagner le prix.

500 mtres  faire!

Le hasard avait plac  mes cts le pre et la mre d'un concurrent
qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils
paternels.

--Ne te presse pas surtout, mnage ton souffle et fait des brasses, tu
entends, fais des brasses.

--Savez-vous que c'est raide, dis-je  la mre, 500 mtres!

--Oh! monsieur le gas, est marin;  sept ans, il a eu un prix.

--Oh! bien, vous tes tranquille.

--Tiens, regarde ton fils, fait le pre, en s'adressant  sa femme,
c'est lui le premier,  prsent. Ae donc!

Et la mre, tout en le suivant des yeux, faisait les mmes mouvements
que son rejeton.

--Jusqu'o va-t-il? demandai-je.

--Il va doubler la barque o est le drapeau l-bas!

--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est gal ce n'est
pas commode de doubler une barque en tant dans l'eau. Enfin!...)

--Voyez-vous comme il souque! s'cria la mre triomphante.

--Oh! oui, il souque bien! rptai-je en ayant l'air de comprendre ce
qu'elle voulait me dire.

       *       *       *       *       *

Revenu  terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la
foule enthousiaste.

--Bb! exclama la maman en larmes.

(Bb avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)

--Tiens bois, a, fieu, fit le pre en tendant une fiole de rhum qu'il
venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.

Je vous assure que c'tait trs drle de voir ce bon vieux couple
embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux
humides.... Il faut dire que j'tais si prs de lui....

Le plus fort, c'est que, quelques instants aprs, il recommenait une
seconde course de 800 mtres, et la gagnait haut ... les bras....

Et comme en nageant on dcrit toujours quelques zigzags, a lui a fait
environ 1500 mtres qu'il avait dans les jambes  la fin de la journe.
Dcidment il est plus fort que moi.

Et maintenant un mot pour finir:

Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino
embarrass vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_

Et comme je le regardais, prt  pouffer:

--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours  cette
heure-l qu'on regarde la pendule. (Historique.)

    Bien vtre,
    F. G.




UN CLARINETTISTE

_A Ph. GILLE._


Dire que l'artiste a pour emblme l'humble violette serait  coup sr,
une trs jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'tre pas
positivement exacte.

On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualit dominante du
monsieur qui fait quelque chose en public.

J'ai dj coudoy dans ma courte existence pas mal de comdiens poseurs,
de chanteurs prtentieux et d'instrumentistes se disant clbrissimes,
mais jamais, au grand jamais, il ne m'a t donn de voir un type aussi
achev, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet t ... 
Galet-sur Mer.

Sourdinoff (c'est son nom ... ou  prs), clarinettiste aussi dcor que
chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un concert instrumental
et spirituel au casino de la station balnaire prcite.

Les plaisirs nocturnes tant plus que rares dans cette oasis de la
Normandie,  l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs
allrent en foule retenir leur place  cette cellule vitre dnomme:
Casino.

La plage entire se fit inscrire.

Pas de priphrases attnuantes: le concert fut assommant!

Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez
vous-mme:

Premire partie: ouverture _excute_ par un vieux monsieur pay 80 fr.
par mois pour reinter l'ivoire de la maison Pleyel,  faire s'agiter
les pieds normes de nos chers voisins, les Anglais.

2 Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, drangs
par Sourdinoff et jous par l'auteur.

Entr'acte.

Rouverture de plus en plus massacre ... excute par le bon vieillard
qui n'avait jamais travaill devant un aussi bel auditoire et, pour
finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le bnficiaire!

Ah! le criminel! marche funbre et guerrire, valse, tarentelle, pas
redoubl, mlodie, galop, rien ne manqua.

Et, comme heureux de ne plus tre oppress par le poids de ce programme,
le public,  l'issue de la soire, applaudissait timidement; ce
Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier
numro!

Il se bissait, l'infme!

Je me disposais, joyeux,  regagner mes lares (vieux style) quand un
voisin de table d'hte, vint me dire:

--Venez fliciter Sourdinoff.

--Hein?

--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et
compte sur vos compliments.

--Mais ...

--Voyons, a vous cote si peu, et a lui fera tant de plaisir!

Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en
art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en
le flicitant, tait pour moi peu rjouissante.

Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--a fait
trop de bruit--je suivis notre ami commun.

       *       *       *       *       *

Nous arrivmes au moment o une grosse dame disait avec admiration 
l'instrumentiste:

--Vous devez avoir bien soif!

Les prsentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:

--... Succs rel ... public charm ... devez tre content ... mais le
disciple de Christophe Denner m'arrtant tout  coup, me dit avec un
sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:

--Ah! cher confrre (pourquoi m'appelait-il confrre, moi qui ne souffle
dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'tranger pour remporter ce
qui s'appelle des succs prodigieux. Je ne parle pas, l, des couronnes
qu'on vous lance, des palmes qu'on vous dcerne, des mdailles qu'on
vous offre, des dcorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout
cela n'est rien, auprs de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime,
voyez-vous, il n'y a encore que a! C'est  qui vous approchera! Les
ducs, les princes considrent comme un honneur insigne de vous serrer la
main.

--Ah! bah! fis-je, ahuri.

--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une
aventure qui m'est arrive dernirement,  Potsdam.

Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succs!... enfin,
je passe. La marquise de Pigalska y assistait.

Enthousiasme de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle,
une petite soire et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je
consentis.

Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public tait
compos de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes
auditeurs taient assurment inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais
donc jouer l, devant un parterre de princes.

       *       *       *       *       *

Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais 
commencer lorsque je m'aperus que Pdali, mon accompagnateur n'tait
pas l. Lui! un garon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir
eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur
lui, ce soir-l. Je m'excusai de mon mieux auprs de la marquise, lui
assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que
de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me
faisais point entendre. Mais,  l'ide de son monde vainement runi, de
sa soire manque, ma noble htesse soudainement devenue pourpre,
s'adressant  la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable
quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairire, que cet
honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se rcusa.
J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarr, absolument correct
dans son habit noir, s'avana vers moi et me dit:

--Mon Dieu, monsieur, j'ai jou souvent pour me distraire la fantaisie
de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre.
Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.

Aprs une demi-seconde d'hsitation, j'acceptai et n'eus pas  m'en
plaindre car mon accompagnateur improvis me seconda merveilleusement.
Le morceau eut un succs crasant, comme d'habitude.

Je demandai  mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier
moi-mme, il me rpondit:

--Venez demain  cette adresse; je serai heureux  mon tour, de vous
redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.

Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, ma voiture s'arrtait devant un magnifique htel.

Une cloche m'ayant annonc, un valet m'introduisit dans un salon
superbement orn quoique svre, et quelques instants aprs, apparut le
matre de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la
marquise Pigalska.

       *       *       *       *       *

Ma modestie m'empche de vous rpter notre conversation,  l'issue de
laquelle je pris cong de mon mystrieux interlocuteur en lui demandant
toutefois  qui j'avais l'honneur de parler.

--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagn la veille?

--?

--C'tait Bismarck!!!




LES COMMANDEMENTS DU COMDIEN

_A. V. REGNARD._


     Chez un directeur te rendras,
     Pour avoir un engagement.

     Dans son cabinet, tcheras
     D'tre refait mdiocrement.

     Tout d'abord, tu ne signeras
     Que pour deux annes, seulement.

     Toujours en vedette seras,
     Seul et trs gros, turellement.

     Une loge salubre auras,
     A l'entresol, sur le devant,

     Le jour tu ne rpteras
     Qu'aprs midi, jamais avant.

     Aux claqueurs, tu commanderas,
     De t'applaudir fort, tout le temps.

     Aux ouvreuses ordonneras
     De dire: Il a bien du talent!

     Le spectacle fini, crieras
     Ton adresse assez bruyamment:

     Alors, veinard, remarqueras
     Jeunes filles et leur maman....

       *       *       *       *       *
       *       *       *       *       *

     Mais de a tu n'abuseras,
     Vu ton petit temprament.




LETTRE

_A E. BENJAMIN._


Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succs parisien: _La
Mission dlicate_.

Aprs avoir jou tour  tour  Versailles, Chartres, Rennes, Nantes,
Angers, Saumur, Angoulme, Libourne, Prigueux. (Entre parenthses, nous
avons mang,  Rennes, des pts de Chartres, o nous avons bu du
guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville
natale). Aprs le pays de M. Ballande, nous avons fil vers le Midi.

Ah! le Midi! en voil une mine d'observations!

C'est l que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... rponses!

Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'tre? En tout cas, ils sont
bien amusants, ces bons Mridionaux, mes doux compatriotes (je suis
Bordelais).

Quelle rputation surfaite que la vivacit des gens du Sud! Ils sont
vifs, oui, en paroles, mais autrement.... T, pourquoi se presser, h?

Je vais copier pour vous quelques rponses que j'ai crayonnes au fur et
 mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohsion, mais
excusez-moi, je vous cris pendant un entr'acte (oh! quel mtier!)

Ah! une recommandation auparavant:

Prire de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur.

A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui dsignant
un manille:

--Combien ce chapeau?

--Sisse cinquinte et il vous va, h?

--Mais il n'entre pas.

--Naturellement, il se fera  la tte!

Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a achet
le couvre-chef!

       *       *       *       *       *

A l'htel o nous tions descendus,  Cahors.

Nous rentrons  minuit.

--Garon, avez-vous une allumette?

--Non je ne fume pas!

       *       *       *       *       *

Et je vous rpte, le seul mrite de ces mots, c'est qu'ils sont
absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous
allons prendre un bock dans un caf-concert (genre _Ambassadeurs_,) et
tout en dgustant, nous demandons au patron:

--Eh bien! a va-t-il un peu les affaires?

--Heu! heu!

--Vous n'tes pas content?

--Si, mais c'est trs dur; ici, les femmes sont uses tout de suite;
pour bien faire, il faudrait _changer le btail_ tous les huit jours.

       *       *       *       *       *

Et  Nmes, cette rponse que nous fit une htelire:

--Comment, dix sous, ce caf?

--T, je vous ai servis dans des petites tasses!

Elle n'est pas dans un sac, celle-l, hein?

       *       *       *       *       *

A Mont-de-Marsan.

Au thtre, absence totale de luminaire.

--Eh bien, o est le gaz?

--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les
tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront ferms.

(Ils ferment  onze heures et demie, nous avions fini.)

Et le plus amusant, c'est que dans la journe, tant entr dans un
bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'tonnant de voir le petit
tube de caoutchouc teint, je reus cette rponse:

--Ah! c'est que ce soir il y a thtre!

       *       *       *       *       *

Je m'aperois, mon cher ami, que je dois tre terriblement monotone et
ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette dernire
mridionalerie:

Nous dnions,  Pau,  table d'hte, quand un compatriote du bon roi,
nous entendant dire que nous allions de Tarbes  Cahors, nous dit 
brle-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade:

--Vous allez de _Tarbeuss_  _Cahorss_?

--Oui.

--Eh bien il faut _vinte_ heures.

--Hein!

--Oui, oui, _vinte_ heures.

--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne
partons demain qu' neuf heures et nous jouons, le soir.

--Sapristi, je le _s_ bien, j'y _v_ sans cesse.

--A pied, alors?

--Non, en voiture!

Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_

Je termine en suppliant les Mridionaux qui pourraient lire cette lettre
de n'en pas vouloir au signataire qui, orfvre lui-mme, apprcie  sa
juste valeur ce pays qui a donn tant d'illustrations politiques et
artistiques  la France.

Tout  vous, mon cher Benjamin.

    F. G.




LES TOURNES

_A A. DUPR._


I

     Mon Dieu que c'est donc amusant
     De faire en t des tournes!
     On s'en va leste, insouciant;
     Mon Dieu que c'est donc amusant!
     On croit rapporter de l'argent,
     De l'argent pour beaucoup d'annes,
     Et l'on revient comme Gros-Jean,
     Mais c'est amusant les tournes!


II

     Or, on choisit ses compagnons.
     Lorsque l'on fait un long voyage
     Il faut viter les grognons:
     On choisit donc ses compagnons.
     Je vais du ct des chignons,
     Avec eux je fais bon mnage.
     J'aime les visages mignons
     Lorsque je fais un long voyage.


III

     Puis un paysage est charmant
     Quand on le voit prs d'une femme!
     Il est plus bleu, le firmament,
     Le paysage est mieux vraiment;
     On se regarde tendrement
     La nature panouit l'me....
     Qu'un paysage est donc charmant
     Quand on le voit prs d'une femme!


IV

     Le chemin de fer rend joyeux
     Et vous met d'humeur folichonne,
     Constamment admirer les cieux
     Rend le morose trs joyeux;
     Avec les employs au mieux
     On plaisante, on rit, on gasconne;
     On les appelle tous mon vieux
     Dam! l'humeur est trs folichonne.


V

     On descend dans de bons htels
     Dont les draps sont parfois humides,
     Mais de tous temps ils furent tels;
     En province, oh! les bons htels!
     O donc le confort des castels?
     On rit de nous, gens trop timides,
     Acceptant les affreux Vatels,
     Ainsi que les vieux draps humides!


VI

     Dans la rue, on dit: Les voil,
     Les Parisiens! quel spectacle!
     Sur nos pas, on pousse des ah!
     Et l'on chuchote: Les voil!
     Mais nous, plutt, disons: Hol,
     Les voyant de notre pinacle,
     Jamais on n'et rv cela,
     Les provinciaux, quel spectacle!


VII

     Et puis, comme l'on est gobeur
     Quand on est loin du caf Riche!
     Ou trouve tout bon, tout meilleur,
     Mon Dieu, comme l'on est gobeur!
     O Parisien de malheur!
     D'emballements tu n'es pas chiche,
     A l'avenir sois moins gobeur
     Eloign de ton caf Riche.


VIII

     Au retour, ils sont tous guris
     Les bons amateurs de tournes;
     Avec joie ils voient leur Paris,
     Au retour, ils sont tous guris!
     Ils n'en sont certes pas marris
     En voil pour plusieurs annes!
     Ils sont absolument guris
     Des interminables tournes.




TABLE DES CHAPITRES


Nos acteurs en tourne
Le sac de Gronte
Concert-express
Une rception
Dception
Tnor et prestigiditateur
Les extra
Un impressario
Un concert  Athis-Nous
Les mdecins de Molire
Les animaux au thtre
Rien de nouveau
Billet de faveur
Chez Momus
Un chanteur commerant
Le concert de la place de la Bourse
Sans le vouloir
Les souffleurs
Une maladie de peau
Lettre
L'acteur raliste
Lamentations de Boieldieu
Un drle de couple
Lettre de Jeannine  Suzanne
Les tics
Les vacances d'un comdien
33, boulevard Haussmann
Un pre
Une reprsentation extraordinaire
Le ruban
Virgo
Lettre
Un clarinettiste
Les commandements du comdien
Lettre
Les tournes

FIN DE LA TABLE






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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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