The Project Gutenberg EBook of Contes d'Amrique, by Louis Mullem

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Title: Contes d'Amrique

Author: Louis Mullem

Release Date: June 14, 2004 [EBook #12620]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'AMRIQUE ***




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LOUIS MULLEM

Contes d'Amrique



PARIS

M DCCC XC



_A

ALPHONSE DAUDET

En toute affection pour l'homme,

En toute admiration pour l'crivain.

L.M._





_L'imagination ne pouvant que retrouver ou prvoir, les historiettes
suivantes devraient tre, selon le dsir de l'auteur, considres comme
des chimres susceptibles de devenir relles ou de l'avoir t._





UNE NOUVELLE COLE


--trange ide! Nous convoquer ainsi, ce soir mme!... au risque de nous
faire expulser comme des bambins par le pre Wallholm!

--Il est vrai, Gibb, le vieux gentleman est peu endurant pour les
visites en dehors du dimanche.

--Et ce sera comme j'ai dit, Fogg: il s'agit tout bonnement de nous
servir quelque nouvelle avalanche de prose de M. Wallholm fils.

--Oui, Andrew produit beaucoup!...

--C'est une rage! Passe encore de fabriquer, comme nous, quelques
posies, entre les heures de bureau. Mais entasser pome sur prose,
roman sur comdie! Il deviendra fou!

--Bah! subissons encore cette petite corve et nous aurons, en revanche,
le plaisir d'entrevoir Mlles Kate et Lizzie... L'une d'elles, je crois,
ne dplat pas  celui de nous qui ne lui prfre pas sa soeur?

Cette insinuation subtile ramena chacun  ses proccupations
personnelles, et les deux interlocuteurs continurent en silence de
gravir la monte.

L'automne agrmentait la soire d'un petit froid vif, et de fines nues
dansaient dans l'azur, sur la note gaie du clair de lune.

Tout rappelle l'Allemagne, du reste, dans cette rgion du Kansas o
l'migration rhnane prdomine et impose ses moeurs. La nature elle-mme
parat se prter  ce pastiche; elle se joue notamment  l'entour de la
petite ville de Humboldt, comme  une seconde dition du grand-duch de
Bade, et le faubourg grimpant o nous avons amen le lecteur imite avec
ses maisons en bois sculpt et ses sombres touffes de sapins les plus
pittoresques chappes de la Fort Noire.

Gibb et Fogg, qui avaient parl tout  l'heure, trahissaient aussi le
type tudesque blond,  large face rougeaude. Ils s'taient exprims
avec une gravit bien digne de citoyens de dix-huit ans, destins au
commerce, ouverts pourtant  la littrature et livrs de coeur aux
mystiques rveries d'un premier amour. Ils taient sangls dans des
redingotes noires trs courtes, ils avaient des casquettes  visires
vernies, ils quittaient  l'instant le tide cabaret du _Grand Frdric_
o l'on paie en thalers et ils s'avanaient battant le chemin de leurs
bottes sonores.

--Merci d'tre venus  l'heure, dit tout  coup quelqu'un dans la
nuit...

Andrew Wallholm, aux aguets prs de la maison paternelle, avait fait
quelques pas au-devant de ses camarades.

--Silence, et suivez-moi comme des ombres, ajouta-t-il gament, mais 
voix basse.

Gibb et Fogg entrrent aprs Andrew, en assourdissant autant que
possible les craquements de leurs cothurnes, et franchirent le
vestibule, non sans risquer, devant la porte vitre de la chambre basse,
le coup d'oeil convenu sur miss Kate et miss Lizzie, qui brodaient et
rvassaient  la clart de la lampe. Dans le fond de la pice, prs de
la chemine flamboyante, se tenaient la grosse dame Wallholm, tricotant,
et la sche personne de M. Wallholm, perdu sous son bonnet fourr,
absorb dans la fume de sa pipe et fixant d'un air de mpris ses
lunettes sur le vide. M. Wallholm avait une rputation de misanthropie
hargneuse, porte par les mauvaises langues sur le compte d'anciennes
prtendues frasques de Mme Wallholm...

Gibb et Fogg tremblrent d'avoir os regarder.

Inaperus par bonheur, ils montrent  ttons l'escalier et entrrent
avec Andrew dans sa chambre d'tude  l'arrire de la maison.

Une lampe encapuchonne d'un abat-jour illuminait une table surcharge
de papiers en dsordre. Andrew, dcidment, s'accordait la fantaisie de
donner une soire littraire.

Dans la pnombre on distinguait, install dj, M. Johann Schelm,
l'associ de M. Wallholm; le nostalgique, l'ironique et assez papelard
M. Johann, natif de Darmstadt, en Germanie, dont les mlancolies d'antan
passaient, encore selon les mdisants, pour avoir exerc sur les
tendances intimes de Mme Wallholm une attraction dcisive...

Gibb et Fogg, malgr leur jeunesse, taient  peu prs instruits de ces
cancans locaux...

Aprs un change gnral de poignes de mains, Andrew invita les
nouveaux venus  s'asseoir et prit place lui-mme devant le tas de
manuscrits.

Il tournait le dos  la fentre, argente de reflets lunaires, et
faisait face  ses invits dans la lueur verte de l'abat-jour qui
s'talait sur une partie de son visage et se coupait sataniquement  son
profil yankee, taill dur comme un clat de granit.

Andrew n'tait plus d'allure joyeuse, comme  l'arrive de ses amis;
il affectait, au contraire, une attitude abattue et sombre; la scne
devenait morne et glace, comme une confrence au dbut.

On attendait, muets et intrigus, depuis quelques minutes, lorsque
Andrew daigna prendre la parole sur le ton d'un homme aux prises avec
les ides les plus noires.

--Je me propose, messieurs, vous l'avez devin, de soumettre, cette fois
encore, quelques pages  votre apprciation. Pardonnez  mon trouble, 
ma fivre pendant cette lecture. Les ressorts les plus douloureux de mon
tre sont mis en jeu dans ce que vous allez entendre, mon avenir d'homme
et d'artiste dpendra du jugement que vous en porterez.

Aprs ce prambule, passablement obscur, Andrew s'empara d'un feuillet,
mais  peine le consultait-il, ayant adopt le parti d'arrter ses yeux
gris sur l'auditoire avec une bizarre tnacit.

--Il y a quelques heures, la fort tait triste, commena-t-il, la
brume pleurait sur la verdure noire des pins. Tout prs d'ici, pourtant,
deux jeunes gens cheminaient au hasard, le fusil sur l'paule, comme
pour une promenade. Ils taient frres, presque du mme ge, mais on ne
l'et pas souponn, tant ils diffraient de traits et de conformation.

Ils marchaient taciturnes, l'un obsd de penses difficiles 
exprimer, l'autre assombri par le pressentiment d'un entretien orageux.

Ils approchaient du grand tang, dont l'eau dormante, miroitant  la
pleur du ciel, droulait ses plaques d'argent mat entre les roseaux.

Tout  coup, l'an s'arrta, droit camp, l'arme au pied, l'oeil en
flamme.

--Frre, que penses-tu des tiens, interrogea-t-il brusquement.

L'autre hsita, mesurant, stupfait, la porte d'une pareille question.

--Je vous aime tous, dit-il, mon pre, ma mre, mes soeurs et
toi-mme...

L'an, sans flchir, le verbe rude et amer, rpondit:

--Tu nous aimes! Tu as tort! Cet amour, on ne saurait te le rendre.

--Voil de dures paroles, frre; que veux-tu dire? demanda le plus
jeune, dj des larmes dans la voix.

L'an se taisait, cherchant  frapper juste.

--Ai-je commis quelque faute, t'aurais-je bless par mgarde? insista
l'enfant.

--Non! dit l'an, dont l'accent passait de la raillerie  la colre
grandissante. Non! mais regarde-moi bien en face, tu vas me comprendre.
Ne suis-je pas, en ralit, comme mon pre, type maigre et rugueux, un
descendant direct de la vieille souche amricaine? Oui, n'est-ce pas?
Je porte au front la pleur jaune du dollar, j'ai le masque rigide de
l'ternel chercheur d'or; toi, tu contemples avec de grands yeux bleus
la vie comme dans un rve, tu es blanc et rose et blond comme une vierge
de ballade...

MM. Fogg et Gibb devinrent,  ces mots, trs perplexes et se
dsignrent,  la drobe, deux photographies encastres sur la
chemine, dans le joint du miroir. Il semblait clair et d'aprs ces
portraits qu'Andrew dpeignait sa propre image et celle de son frre
Harris Wallholm, qu'on tait d'ailleurs surpris de ne pas voir prsent
 cette fte intime. Le rcit pntrait donc dans une situation bien
dlicate... M. Johann Schelm, cependant, demeurait calme et apparemment
trs distrait dans son fauteuil, tandis qu'Andrew poursuivait sa
narration avec une croissante furie de ton et de geste.

--A quelles misres t'arrtes-tu? dit le plus jeune tout interdit.
Qu'importe la figure? Notre me est pareille.

L'an haussa les paules en un mouvement de rage mal matrise.

--Notre me est pareille! Chimre qu'un Amricain ne saurait concevoir.

--Ne sommes-nous donc pas de la mme nation et du mme sang!

--Tu vas le savoir. Rponds! Que penses-tu de cet tranger toujours
prsent dans notre maison?

--L'associ de notre pre? Oui, je sais qu'au fond du coeur, tu le
hais.

--Oh! de toute ma haine, depuis l'extrme enfance, depuis une scne
funeste... qui est l'histoire de ta vie. Le pre,  cette poque, tait
un travailleur obstin, sans cesse anxieux et rude, dont chacun avait
peur. L'autre, l'migr, parlait habituellement  ma mre dans un
langage de douceur et de cajolerie sournoise qui soulevait mes
rpulsions d'instinct. Il y eut drame un jour: Ma mre voilait son front
de ses mains, l'tranger montrait une attitude louche, je tremblais et
pleurais au bruit des menaces de mon pre. Que s'tait-il pass? Je ne
pouvais comprendre alors, mais tu naquis peu aprs, tu grandissais, je
t'observais avec une persistance d'abord inconsciente, puis volontaire,
et enfin la vrit se reconstruisit entire dans mon cerveau: La
trahison revivait en toi; elle clatait dans ta ressemblance exacte,
absolue, ridicule, avec cet homme d'autre race. Ton existence tait une
honte, un crime et une drision! Me comprends-tu maintenant?

Le plus jeune eut un cri dchirant, il tendit les bras comme s'il et
voulu se retenir sur le bord d'un abme.

Puis il se fit un silence tout frmissant entre ces deux frres qui
n'osaient plus lever les yeux l'un vers l'autre...

Andrew, conformment  son rcit, fit une pause durant laquelle MM. Gibb
et Fogg se sentirent plus cruellement embarrasss que jamais. On et
dit que sur la face somnolente de M. Johann Schelm se dessinait quelque
chose d'incomprhensible, comme un mlange de confusion, d'incrdulit
et de dfi. Andrew, de son ct, se possdait en une sorte de sang-froid
de comdien tout en exhibant une motion dsordonne. Mystifiait-on
MM. Fogg et Gibb? Et pourtant il s'agissait certainement de la famille
Wallholm et de l'associ, M. Schelm, dans ce qui venait de se dbiter.
L'histoire des deux frres tait une suite trop vidente des racontages
circonvoisins. Andrew, sous prtexte de littrature, trahissait-il les
secrets du foyer paternel? Mais comment pouvait-il broder sur de telles
avanies? Comment savait-il ces mystres; qui donc avait os les lui
dvoiler? MM. Gibb et Fogg s'y perdaient.

Andrew avait, derechef, consult le feuillet qu'agitait un tremblement
de ses doigts.

On entendait, poursuivit-il, le bruissement des roseaux sur l'tang et
les lentes tranes du vent dans le feuillage mouill.

Il fallait en finir, cependant, et l'an reprit bientt sa rsolution
premire.

--Faiblesse d'me, soins de fortune ou aveuglement, que sais-je? mon
pre avait oubli. Mais sans relche, moi, je me suis dbattu contre ce
secret qu'il m'tait interdit de rvler, j'ai d supporter cette tache
 mon honneur hrditaire, dvorer l'humiliation, refouler des dsirs
affols de vengeance. Le courage de me taire plus longtemps m'a manqu.
A ton tour donc de subir cette destine, de mesurer ce que pse 
la conscience le recel d'un nom vol par l'adultre, l'hypocrisie
d'affections que repousse la voix du sang!...

--Que faire? interrompait le plus jeune, enfant par les pleurs, homme
sous l'insults...

L'an s'approcha du malheureux  qui sa prsence rpugnait dj et
parla vite d'une voix sourde:

--L'tang qui dort  nos pieds est profond, la fort qui nous entoure
s'ouvre sur le monde. Choisis. La nuit venue, tu verras  travers
les branches une lumire approcher de ma fentre. Accomplis alors ta
volont, quelle qu'elle soit.

Ayant dit, l'an remit le fusil sur l'paule et partit sans regarder
en arrire.

Et maintenant l'heure grave est venue!...

Sur ce dernier paragraphe, Andrew avait saisi la lampe d'une main et
s'tait lev tragique, en manire de pote emport par son rve, mimant
l'action, vivant les personnages:

L'an ne recule pas,--lisait-il;--inflexible, il veut que justice soit
faite, il va vers la fentre, la lumire fatale rayonne sur la fort.
coutez...

clair de profil, Andrew tait d'une pleur de mort; sa voix s'levait
en clats dsesprs. Le coeur s'tranglait sous les redingotes de MM.
Gibb et Fogg; M. Johann Schelm, entranement du rcit ou terreur de la
ralit, s'tait enfin mis debout et un semblant de menace roulait dans
son oeil ahuri.

coutez! redit Andrew.

Il y eut un instant d'attente, puis une lueur sillonna la cime des
arbres et une dtonation retentit dans le bois.

Andrew lana un coup d'oeil final au manuscrit et s'agenouilla.

Un coup de feu! acheva-t-il; le plus jeune n'est plus! L'an tombe les
mains jointes:

J'ai cru bien faire, sanglote-t-il, que Dieu me pardonne!...

L'motion et l'angoisse de l'auditoire devinrent indescriptibles. Que
dire, que conclure? On regardait avec effarement Andrew prostern; on
entendit une horloge tintant dix heures, en mme temps qu'une voix
fougueusement acaritre retentissait au bas de l'escalier:

--Ce vacarme finira-t-il? criait le peu accommodant M. Wallholm pre.

En dpit des navrantes impressions du moment, on ne songea plus qu'
fuir la mchante humeur du vieil ours.

--Partez, partez vite! commandait Andrew, redress comme par un ressort.

Les jeunes Gibb et Fogg dgringolrent l'tage et purent  peine
entrevoir une dernire fois les misses Kate et Lizzie, qui repliaient
leurs broderies.

Arrivs sur la route, ils remarqurent que M. Johann Schelm les suivait
 quelques pas. Il n'y avait donc plus de doute! Andrew s'tait montr
vridique, une sanglante folie avait t commise!

Ils marchrent quelque temps suffoqus, transis, n'osant desserrer les
dents, l'imagination hante dj de l'apparition du suicid flottant
sur l'eau; ils songeaient  se rendre au bord de l'tang, quand de
l'obscurit se dtacha une forme humaine venant en sens inverse et
marquant le pas d'une chanson.

--Harris! s'crirent Gibb et Fogg, ravis.

--Ah! chers amis, vous voil! dit Harris Wallholm qui les avait aussi
reconnus  la voix.

--Eh bien! mes bons! ai-je bien jou mon rle? la poudre a-t-elle parl
 propos? Et que dites-vous du nouveau procd littraire de ce fou
d'Andrew?

--Le nouveau procd?...

--Oui! le naturalisme dont on parle tant aujourd'hui ne lui suffit
plus, il cherche, parat-il, quelque chose au del.

--Et quoi donc?...

--Je n'en sais rien; on essaiera la dfinition un autre jour.

--Oui, oui, un autre jour, dit M. Johann Schelm, qui s'tait approch et
avait appuy son bras sur l'paule d'Harris Wallholm.--Rentrons, mon
enfant, la soire est froide, tu pourrais t'enrhumer.




L'UNION LIBRE


I

Une fbrile impatience, une impatience vritablement pileptique et
enrage, secouait la foule entasse depuis le lever du jour dans la
Cent-Vingtime Rue du Quatorzime Quartier de San-Francisco.

L'agitation allait croissant; la rumeur des milliers de voix de cette
multitude avait l'accent d'un ocan qui se fche.

C'est qu'on attendait un vnement extraordinaire et de nature, certes,
 faire dlirer toutes les imaginations.

Depuis plus d'un mois, la chose tait quotidiennement annonce, en
caractres d'affiche,  la premire page des journaux; on en lisait
le prospectus, farci de dtails et d'illustrations, sur de vastes
pancartes, promenes  dos d'homme par la ville; on relisait cette
rclame le soir, aux rideaux d'entr'acte des thtres ou sur d'immenses
transparents illumins par les entrepreneurs de publicit. Du salon au
pav, de l'alcve  la belle toile, on ne parlait plus que de cette
affaire dont le dnoment allait enfin se produire.

Mais il n'tait encore que dix heures du matin, et c'tait  midi
seulement qu'Ellen Kemp, l'hrone de ce fait mmorable, devait faire
son apparition.

    Or:--Ellen Kemp Ellen Kemp Ellen Kemp

--ainsi lisait-on sur un gigantesque calicot qui couvrait toute la
faade du Septime Htel de la Cent-Vingtime Rue--Ellen Kemp avait t
prise du dsir de se marier; mais, instruite des derniers travaux des
statisticiens, elle n'ignorait pas qu'on rencontre  San-Francisco
trente hommes environ pour une seule femme, et, par suite, elle
craignait le trop grand embarras du choix. D'autre part, elle redoutait,
vu son absence de fortune, d'tre contrainte d'accepter une proposition
ou d'agrer des hommages indignes de son ducation, de sa jeunesse et de
sa beaut.

Le hasard pouvait seul trancher de pareilles difficults. Ellen Kemp
consentait  s'y confier, mais elle en corrigeait les chances trop
aveugles par une ingnieuse combinaison qui lui assurerait, en mme
temps, un poux et une dot. Cette combinaison tait bien simple: la
jolie, la belle, la charmante miss Ellen Kemp avait rsolu de mettre sa
sduisante personne en loterie.

Le prix du billet, lisait-on ensuite, est de un dollar; le nombre des
billets est de vingt mille. Le tirage de la tombola aura lieu le 18
juillet  midi prcis. A ce jour et  ce moment, miss Ellen se montrera
sur la platform devant la porte du Septime Htel, et s'y laissera
voir  loisir pendant l'opration, confie aux jeunes et innocentes
mains de cinq pensionnaires du Troisime Orphelinat. Le gagnant, quel
qu'il soit, possdera lgitimement la jeune personne, s'il le veut et
s'il le peut; s'il refuse le mariage, miss Ellen Kemp gardera la dot et
sa libert.

--ducation! beaut! jeunesse! et vingt mille dollars! Tels taient les
cris admiratifs que poussait sans fin l'paisse masse d'hommes encaisss
comme des harengs dans la Cent-Vingtime Rue dont ils emplissaient
littralement la chausse, les trottoirs, les cafs, les bars de toute
espce. Car le public fminin, justifiant la statistique invoque plus
haut, tait en infime minorit.

Cet attroupement de peuple et de populace exhalait une pntrante odeur
d'eau-de-vie et de tabac. Par-dessus les ttes, sur toute l'tendue
de la couche vivante, voltigeait un lger nuage bleutre de fume de
cigares,  travers laquelle s'levait, en spirales plus denses et plus
grises, la vapeur de quelques pipes et brle-gueules.

Mais le ciel tait pur et bleu. Le soleil de juillet lchait de flamme
chaque dtail et l'on voyait, parmi quelques taches d'ombre, un
perptuel miroitement de lumires crues et criardes.

Il y avait quantit de rigides figures de Yankees, aux grands fronts
cords de veines, aux longs traits secs,  la peau bise,  la bouche
railleuse, cynique ou cruelle, faute de poil aux lvres. On devinait
nombre d'Irlandais  leur physionomie blafarde et alcoolise,  leur
inculte fouillis de cheveux couleur de houblon. Par-ci par-l pivotaient
les crnes suants et frais rass des Chinois silencieusement attentifs.

Ces ttes de tout genre et de tout ge tournoyaient sur une mouvante
cohue de torses vtus de drap noir ou gris, de toile blanche, jaune ou
rousse, de cravates voyantes, de cols de chemise dilats.

Il y avait du luxe, il y avait des guenilles, des mains gantes et des
bras nus de travailleurs; c'tait de l'galit cosmopolite fusionnant en
un large flot qui remplissait la Cent-Vingtime Rue et formait un remous
de curieux dans les rues voisines.

L'entreprise, on le voit, avait t bien conduite.

Griss depuis si longtemps par les apologies de la presse, allums
d'esprances rotiques ou conjugales, tous les gentlemen prsents, sauf
de rares exceptions, avaient risqu un dollar ou plusieurs sur cette
chance, entremetteuse d'une Vnus.

Ils envisageaient, d'ailleurs, en bons Amricains, ce cas trange, sans
marivaudage ni mysticisme; ils exhibaient leurs tickets et comparaient
les chiffres. On oprait des changes et des reventes, on ouvrait des
paris, on concluait d'immoraux compromis visant la dot plus que la
femme ou divisant l'une et l'autre. Du milieu de la rue jusque dans
l'intrieur des tavernes, on ngociait comme  la Bourse, avec force
hurlements; on se disputait, on se poussait, on se bousculait; quelques
luttes  coups de poing violemment assns commenaient de distance en
distance  illustrer la fte.

Onze heures et demie sonnrent  l'horloge de la Septime Chapelle.

Alors tout ce qui pouvait encore essayer de poser la moiti de l'orteil
sur l'asphalte des trottoirs sortit des buvettes et cabarets. Des
grappes vivantes grimprent aux rverbres et se collrent en espaliers
aux murailles. On regardait des balcons, des fentres, des lucarnes; on
fit irruption sur les toits environnants, on touffait, on se tordait,
on grillait au soleil et on frmissait  l'unisson.

A midi moins un quart, une aigre et dtonnante fanfare, masque par le
grand rideau de calicot, fit clater une demi-douzaine de fois l'air
national de _Yankee Doodle_.

Des hurras frntiques salurent ce charivari.

Mais l'enthousiasme ne devait plus avoir de rpit, car, dcidment,
l'exhibition commenait.

Les cinq bambins du Troisime Orphelinat vinrent, selon le programme, se
ranger au pied de l'estrade, dans un petit espace qu'une corde isolait
de la foule. Ils taient suivis, ces comparses, d'un gentleman qui
fonctionnait, selon toute apparence, en qualit de metteur en scne de
la comdie et qui plaa sur le bord du thtre cinq corbeilles d'osier
dans chacune desquelles il introduisit dix cartons, aprs avoir montr
distinctement et longuement  l'assistance que ces cartons taient
chiffrs en conscience depuis zro jusqu' neuf.

Le gentleman avait une figure impassible et des gestes d'une
bouffonnerie rythme qui trahissaient un clown de cirque momentanment
en habit noir.

Il agita les corbeilles, puis les disposa symtriquement  la porte des
cinq innocentes mains de l'Orphelinat.

Midi sonna, mais on eut  peine le temps de pousser le ah! traditionnel.

L'air de _Yankee Doodle_ retentit encore; une dchirure sillonna le
milieu du grand rideau de calicot et miss Ellen Kemp vint se planter 
l'avant de l'estrade.

Oui, elle tait jeune; oui, elle tait belle, et le bruit s'en rpandit
aussitt parmi le populaire, qui pullulait jusqu'aux dernires limites
du Dix-Septime Quartier.

Pour la masse qui admire ou condamne sans phrases, une pithte vaut une
description.

--Elle est charmante, elle est gracieuse, disait chacun; elle est
lgante, frache, gentille, jolie, sympathique, oh! sympathique!
originale, sduisante, lance, solide, blonde, rose, rieuse, exquise,
adorable, blouissante, enivrante, proclamait-on au loin. Et les yeux
mme de ceux qui ne voyaient rien s'emplissaient d'extase.

Aux fentres, quelques reporters griffonnaient des esquisses moins
sommaires pour les journaux du soir:

Ellen Kemp, crayonnaient-ils, est une belle blonde, aux yeux bleus,
 la taille lgrement au-dessus de la moyenne; elle a la poitrine
amplement dveloppe et les manches de barge laissent deviner des bras
vigoureux. Son air, toutefois, n'a rien d'une virago, d'une hrone de
roman, d'une exalte, d'une sectaire, ni d'une extravagante. Sa robe de
toile raye de bleu, de gris et de rose, en demi-teinte sur fond blanc,
son coquet chapeau de crpe noir piqu d'une pivoine, son col cass
ferme et bien blanc, ses gants de soie paille, sa petite valise en
chagrin noir  fermeture d'acier, son parasol brun pendu par une
chanette  la ceinture, constituent la toilette de voyage d'une
personne convenable de la classe aise.

Ellen Kemp regarde le public avec calme et sans affectation de
forfanterie; elle n'est ni agite ni tonne; il semble qu'elle pense
faire la chose la plus naturelle du monde et accomplir un des actes
ordinaires de la vie. Son attitude, en attendant que le hasard dispose
de son existence, est celle,  peu prs, d'une demoiselle bien leve,
en prsence des aldermen, au moment de contracter un mariage de
raison.

L'bauche tait presque ressemblante. Ellen Kemp,  coup sr, agissait
sans ostentation, bien que son aventure dt enrichir le catalogue des
abracadabrances nationales. Elle tait sereine et souriante, mais froide
et attentive, comme lorsqu'on va conclure une affaire.

L'assistance mle, suffocante et haletante, tait loin de se montrer
aussi placide. La beaut de miss Ellen donnait un intrt poignant 
la partie engage. Le dsir, l'amour subit, la jalousie commenaient 
surexciter les cervelles des spectateurs provisoirement rivaux, et se
traduisaient en injures brutales, en provocations grossires changes
dans tous les idiomes connus. On se traitait de chien d'Irlandais,
d'Anglais stupide, de crtin du Valais, de lazzarone, de rdeur de
barrire, de carliste, d'alphonsiste, de fenian, de communard, de
socialiste et de nihiliste, pendant que les Yankees, exasprs de cette
concurrence transatlantique, criaient: En Europe! en Europe! maudite
crapule!

La fanfare, par bonheur, fit trve.

Il y eut un palpitant silence pendant lequel le prcdent gentleman
ordonna aux candides dlgus de l'Orphelinat de mettre une main dans
chaque panier, de saisir une carte unique et d'attendre le signal.

Mais il tait crit qu'il y aurait combat:

Quelques hommes pesrent contre la corde de clture et se penchrent
pour surveiller l'extraction. Les cinquime et sixime rangs redoutrent
une fraude, et le soupon, s'enflammant comme une trane de poudre,
alla faire explosion aux deux bouts de la rue, d'o rejaillirent vers le
centre de calomnieuses insinuations.

Il n'en fallait pas plus pour dterminer une rixe, car les longues
provocations des hros d'Homre ne sont pas de mode chez le peuple
nouveau-monde, plus avare de son temps que de sa vie.

Dj des boxeurs se tamponnaient le mufle, des pointes de souliers
sifflaient contre des mchoires, de larges semelles se plaquaient sur
des ventres, ou frappaient des tibias  revers; on se prenait  la
gorge, on s'borgnait, on se crachait  la figure ce qu'on s'tait
mordu, quelques poitrines se cambraient autour de coups de pied reus
dans le dos; plusieurs lames de couteaux-poignards scintillaient au
soleil comme des lueurs lectriques; des revolvers, machines  moudre la
mort, grenaient leurs notes rches et crpitantes.

Un Chinois, profitant de la bagarre, s'tait gliss jusqu' la corde,
et son oeil, lourd de volupt, caressait l'apptissante fille de race
blanche; mais la rage de quelques batailleurs se tourna contre ce rebut
de l'Orient; le malheureux, happ  la nuque, renvers, terrass,
plongea sous la plbe, et, de coups de botte en coups de botte, mergea
plus loin dans un vide form  l'entour de deux pugilistes qui, plus
acharns que le reste des guerriers, se pochaient et s'incisaient avec
de grands cris de massacre.

Toujours calme, et ne se crispant dans aucune arrogante impassibilit
d'apparat, miss Ellen suivait cette scne avec un assez vif intrt.
L'incident, d'ailleurs, avait un caractre de grandeur et d'trange
beaut:

L'inexorable et dmoralisant clibat de la cit industrielle enfivrait
ces troupeaux d'hommes assoiffs d'amour, et, devant cette femme que
le hasard promettait galement  tous et qui se tenait l, superbement
dsirable, triomphalement provocante, symbole vivant des joies de la
possession, ces malheureux, ces dshrits, ces travailleurs, taient
prts  s'entre-dchirer comme des bandes de fauves, affols dans le
dsert par l'cre arme d'une seule femelle.

Oui, ce simple fait divers de la journe d'un peuple avait une fire
tournure pique, digne d'une page d'histoire.

La mle allait devenir coeurante. On entendait des rles brefs et
sinistres, quelques ttes blmes se rejetaient en arrire comme pour se
dtacher de gorges serres en des mains tenaillantes; l'air s'empestait
aux amres sueurs de la colre; quelques chairs se gauffraient; des
taches de sang clataient comme des fleurs purpurines enleves 
l'aquarelle, sur les faces livides.

Mais, tout  coup, le silence sans souffle encore une fois rgna; les
plus froces s'arrtrent pour regarder.

C'est que les petits de l'Orphelinat tenaient en l'air,  bras tendus,
les cartons qu'ils venaient d'extraire des corbeilles, et tous les yeux,
toutes les bouches, lurent et proclamrent ce chiffre:

    18745!

qui transformait, pour miss Ellen Kemp, le hasard en destine.

La musique, impitoyable mlange de pistons et de clarinettes, paissi de
grondements de tambours, se reprit  vacarmer des refrains en vogue, et
la curiosit des assistants se ralluma, car miss Ellen s'immobilisait
sur les trteaux, comme si elle et attendu que le possesseur du numro
sorti des urnes vnt rclamer sa conqute.

Certes, cela promettait un retour d'amusement. Le gagnant serait
peut-tre vieux, laid, pauvre, monstrueux, ivre ou fou. N'importe! Le
mariage se ferait s'il l'exigeait; on prendrait, son parti; la crmonie
nuptiale aurait lieu sance tenante; il suffisait du concours d'un des
clergymen sans doute prsents. Oui! on allait probablement un peu rire,
en compensation de tant de dollars envols!

Malheureusement les choses avaient t disposes d'autre faon.

Ellen Kemp disparut derrire un second rideau de calicot, que des mains
invisibles droulrent du sommet de la baraque et sur lequel parurent
ces mots en grosses lettres noires:

    ELLEN KEMP

    Appartient 

    JOSUAH BROG-HILL

    JOSUAH BROG-HILL

    JOSUAH BROG-HILL

    D.-M.

    _Quatre-Vingt-Onzime Rue, Soixantime Quartier._

Docteur-mdecin! Tel tait donc le mot de cette incommensurable
mystification: un Esculape, aussi obscur que peu scrupuleux, avait
imagin, croyait-on, ce moyen d'escamoter une moisson de gloire et
d'argent comptant.

La clbrit dsormais certaine de Josuah Brog-Hill prit naissance au
milieu d'une hue formidable dont le bruit s'pandit par toute la ville.

Il y eut un ouragan de rires, d'injures, de sifflets, de maldictions.
Le thtre en plein vent, renvers  la hte par une quipe de
charpentiers, sembla s'abmer dans la tempte, et le Septime Htel
reparut dans sa peu monumentale nudit.

La pice tait joue, et la multitude, courant aprs le temps qu'elle
venait de perdre, s'enfuit comme une trombe par toutes les issues.

Cinq minutes plus tard, la rue avait repris son aspect accoutum; les
files de travailleurs, de ngociants et d'hommes d'affaires s'coulrent
paisibles et continues, ainsi que les eaux d'un fleuve au soleil.


II

Et voil comme les choses se passent, si vite effaces. L'agitation
provoque par cette passionnante aventure se dissipa ds que le
dnoment fut divulgu.

Personne ne s'avisa d'attendre miss Ellen Kemp pour la suivre ou la
voir un instant de prs. On pensa qu'elle ne dpendait plus que de son
nouveau mari ou, le cas chant, de la justice.

Ellen Kemp demeura prs d'une heure encore  l'htel, afin de rgler ses
comptes avec le drlatique rgisseur de sa vente  l'encan; puis elle
sortit, mit le pied sur l'asphalte, et partit svelte et alerte, tout
d'un trait, comme une colombe, avec un bruit d'ailes dans sa lgre robe
d't.

Elle allait, sans effronterie, mais sans hsitation, tenant de ses mains
finement gantes l'ombrelle et la valise. Elle avait la dmarche gaie
d'une pensionnaire  peine entre dans la vie libre et qui se sent
encore enveloppe de sympathie dans toute l'atmosphre sociale.

Elle suivait les rues, les squares, les places, les quais; sites
numrots  tous les angles et nullement honors, comme dans les villes
sculaires, de noms clbres plus ou moins connus.

Grce  ce systme, cependant, miss Ellen n'avait qu' prendre, aux
carrefours, le chiffre le plus lev pour atteindre, sans consulter
personne, la rue lointaine de son propritaire. Elle y arriva,
mthodiquement, en deux petites heures ou, si vous le prfrez, en une
grande heure trois quarts.

Le numro 125 de la Quatre-Vingt-Onzime Rue tait d'aspect tranquille
et honnte; une propret mticuleuse luisait sur les volets peints en
vert, sur les vitres polies, derrire lesquelles se relevaient  demi
des rideaux de mousseline, et jusque sur les feuilles des plantes
grasses qui faisaient, avec leurs poteries de terre rouge vernisse,
l'ornement intrieur des deux fentres du rez-de-chausse.

Chaque dtail souriait d'un effet de lumire, et les rayons du soleil,
tombant alors obliquement sur la porte, taient vivement reflts par
une plaque de cuivre o des lettres noires, creuses dans le mtal,
annonaient le logis de Josuah Brog-Hill, D.-M.

--C'est ici, se dit miss Ellen.

Et fort hsitante, elle parut se demander:

--Que diable viens-je faire dans cette maison et quel langage dois-je
tenir?

Mais un regard jet sur la sacoche enfle des vingt mille dollars lui
rendit la notion du devoir, et elle tendait la main vers le bouton de
la sonnette quand la porte s'ouvrit d'elle-mme.

Une respectable vieille dame, de noir vtue,  tournure de gouvernante
et de quakeresse, se montra dans l'encadrement.

--Le matre y est-il? demanda miss Ellen.

La figure de la dame prit une expression trs cordiale.

--Votre sant est bonne, j'espre, miss Ellen, dit-elle du ton le plus
aimable.--Certainement le matre est  la maison, veuillez me suivre.

Et prenant les devants aprs avoir referm la porte de la rue, elle
conduisit la visiteuse vers un petit parloir situ  l'autre extrmit
du corridor.

Ellen Kemp prouva quelque surprise  s'entendre nommer par cette
vnrable introductrice.

--Avais-je l'honneur d'tre connue de vous, madame? demanda-t-elle.

--Non, miss Ellen, mais en conjecturant d'aprs les circonstances...,
j'avais devin, ou plutt suppos..., excusez-moi...

La dame semblait intimide du regard tonn d'Ellen Kemp et parlait avec
un embarras visible.

--Vous attendrez deux minutes au plus, dit-elle, et je reviendrai vous
prendre.

Et elle sortit aprs avoir courtoisement invit miss Ellen  s'asseoir.

Demeure seule, Ellen Kemp sentit qu'enfin son coeur battait un peu
d'effroi, tant l'aspect de toute chose, dans cette demeure, tait  la
fois coquet et imposant.

Le parloir, petite pice carre, montrait l'ameublement le plus simple,
mais  travers la fentre ouverte on voyait une cour inonde de soleil
et orne d'une jolie fontaine de marbre  jet d'eau dont la poussire
irise rafrachissait d'innombrables fleurs rares et resplendissantes
s'tageant sur des gradins jusqu'aux murailles tapisses de lierre.

Un merle, dans une cage accroche aux feuilles, se prit tout  coup 
siffler une note amusante, comme pour souhaiter la bienvenue.

Sauf ce merle, tout se taisait dans la maison, et on percevait un
silence d'assoupissement sous la lourde chaleur de l't.

--Le docteur Josuah doit tre un gentleman trs comme il faut, pensa
miss Ellen; il aime,  coup sr, le confortable et la srnit. On doit
vivre heureux sous ce toit; les passions sont peu turbulentes ici.
J'imagine que le docteur n'est plus de la premire jeunesse...

Cette hypothse en provoquait nombre d'autres; mais la vieille dame
tait revenue dans le parloir, toujours souriante et sans plus de bruit
qu'une nue nageant sous un ciel clair.

--Venez, chre miss Ellen, le docteur vous attend.

Ellen Kemp, se roidissant contre un petit tremblement nerveux qui
l'envahissait, se leva et marcha, tenant toujours  la main son ombrelle
et le sac aux dollars.

La chambre du docteur tait au premier tage, juste au-dessus du parloir
qu'on venait de quitter.

Au milieu de l'escalier, Ellen Kemp se mit  trembler plus fort en
pensant que le docteur pouvait bien aussi tre un homme jeune et beau.

--N'est-ce pas l, se dit-elle, ce qui l'oblige  prendre une si vieille
intendante?

Une porte s'ouvrit.

--Miss Ellen Kemp! annona la respectable dame d'une voix avenante.

--Miss Ellen Kemp, entrez et asseyez-vous, dit une autre voix plus
accueillante encore, et si douce que, malgr sa frayeur et sa honte,
maintenant, d'avoir fait un coup de tte ridicule, Ellen Kemp regarda
tout d'abord la personne qui venait de parler.

C'tait une femme jeune encore et qui, sans tre belle, avait ce charme
singulier que donne au visage une intelligence peu commune; ses cheveux,
d'un blond satin, encadraient un beau front aux tempes bien pleines
et retombaient, sans se boucler, comme une touffe de soie; ses lvres
souriaient  demi; ses yeux, d'un gris noir, taient comme deux grandes
lumires allumes par une rare chaleur de sentiment et de sensibilit.
La toilette, d'un got svre, rappelait celle de la vieille camriste
et se composait d'un col de toile blanche et d'une robe de drap noir,
boutonne depuis la gorge et descendant sans plis jusque sur les pieds,
comme une soutane.

La vue de cette agrable crature causa, faut-il le dire, un certain
dsappointement  miss Ellen, qui et prfr, sans doute, rencontrer
le docteur seul chez lui et, surtout, le rencontrer clibataire, que
d'avoir  s'expliquer avec sa femme.

Le dpit de miss Ellen tait d'autant plus excusable que la chambre o
on la recevait rvlait un hte fort intressant. Des rayons chargs
de livres, des instruments de physique et de chimie, des plantes, des
gravures, un piano et mille autres objets encore, proclamaient que le
docteur tait  la fois un savant, un artiste et un pote.

De plus, miss Ellen s'attendait  du persiflage et cette ide la dlivra
de tout reste d'intimidation.

--Je venais dans le but de parler au docteur Josuah Brog-Hill, dit-elle,
non sans une certaine scheresse.

--Le docteur Josuah Brog-Hill, c'est moi, rpondit avec une grce
parfaite la dame en soutane.

--Vous! s'cria miss Ellen stupfaite, le regard fixe et la bouche
bante.

--Oui, ma trs chre, dit Josuah Brog-Hill; le docteur n'est ni vieux,
ni laid, ni jeune, ni beau, ni mme docteur: il est une doctoresse, et
le mari que le hasard vous a procur ce matin est une femme!...

Ellen Kemp revint aussitt de sa surprise; elle apprcia la factie que
venait de se permettre le destin et se livra sans contrainte  l'clat
de rire le plus franc, le plus panoui, le plus sonore, le plus
dlicieusement fminin qu'on et entendu, depuis longtemps, ou peut-tre
jamais, dans l'affaire et soucieuse mtropole de San-Francisco.


III

La doctoresse avait seulement souri, mais sans paratre froisse le
moins du monde.

--J'aime beaucoup la gaiet, dit-elle, lorsque Ellen Kemp se fut calme,
et ce rire orn de belles petites dents blanches mrite tout l'honneur
qu'il a d'annoncer ici la venue de votre jeune beaut.

Il y avait,  la fois, de l'ironie et de l'amabilit dans le dbit de ce
madrigal. Josuah prenait le ton d'un homme du monde disant des fadeurs
ou d'une femme d'esprit narguant discrtement l'indulgence des filles
d've pour les banalits logieuses.

Miss Ellen comprit que la doctoresse ne manquait pas de malice et parut
saisir avec empressement l'occasion de se divertir.

--Pardonnez-moi de rire ainsi, dit-elle, mais c'est de mes apprhensions
de tout  l'heure, au moment de sonner  votre porte.

--Que redoutiez-vous donc?

--En gnral, un matre, et, en particulier, les dfauts, les vices ou
les infirmits dont ce personnage risquait d'tre pourvu.

--Ne rencontre-t-on pas quelquefois des hommes jeunes, riches,
intressants, sduisants?

--Oh! ceux-l ne sont jamais les premiers venus dans l'existence d'une
femme, mme quand c'est le hasard qui conduit les choses.

--Les premiers!...

La doctoresse eut un sourire imperceptible, nuanc de scepticisme.

--Aviez-vous donc, ajouta-t-elle aprs une pause, mis aussi  la loterie
l'enjeu d'un coeur tout neuf et apportiez-vous  votre acqureur inconnu
le bonheur tout entier?

--Je puis vous l'affirmer, quelque trange que cela paraisse, rpondit
miss Ellen, aux prises avec un nouvel accs d'hilarit.

--Quoi! vous tes jeune, vous tes belle, et on ne vous a jamais
recherche?

--Si j'en dois croire ce qui m'a t dit, j'ai eu un adorateur, 
Baltimore, o je naquis et o j'ai vcu jusqu' prsent. Dans cette mme
ville, ce mme adorateur a pouss, il y a quelques mois, certain soupir
qui passe pour avoir t le dernier...

--Vous ne le regrettez pas?

--Mortuairement, il tait trs bien. Le fil de ses jours avait t bris
par un vulgaire coup de boxe, par un de ces horions mthodiques, qui,
dans la nomenclature des ressources du pugilat, doivent occuper un rang
distingu, car son application sur le chef de mon amoureux fut, comme je
viens de vous le mentionner, dcisive. C'est chose triste, mais dont il
lui resta, cependant, sur le visage un agrable sourire que le mdecin
de l'enqute judiciaire qualifia de rictus. Il aurait d mourir plus
tt: j'eusse moins tard  l'aimer.

--Mais d'o venait ce coup de poing tant funeste?

--D'un rival. Je voulais, un peu malgr moi, beaucoup malgr mes
parents, honntes et svres ngociants, pouser le futur dfunt, parce
qu'il tait comdien et pouvait raliser mon souhait de courir le monde.
Mais il tait tragiquement jaloux de quiconque m'approchait et, surtout,
d'un norme et lourd Allemand, commis de mon pre. Il chercha querelle 
ce Germain, qui lui fit la rponse tudesque, et sans rplique terrestre,
dont vous savez le rsultat. Cela m'a donn une flatteuse ide des
hommes!

--Ide juste dans la plupart des cas; mais n'etes-vous plus d'autres
malheurs?

--Aucun... Aprs un laps de temps consacr aux rflexions funbres, je
constatai qu'il me fallait  tout prix une existence vagabonde; je
pris mon sac de voyage, certain soir; j'arrivai le surlendemain 
San-Francisco, et me voici, avec mon sac de voyage toujours le mme,
sauf qu'il s'est arrondi de vingt mille dollars.

--Vous tes une charmante enfant doue d'une trs aimable folie, dit
Josuah Brog-Hill en manire de conclusion au rcit d'Ellen, dont elle
avait suivi chaque dtail de l'air le plus approbateur.

Puis, accentuant ses paroles et se composant tout  coup un visage
presque srieux, la doctoresse ajouta:

--Oui, vous tes charmante, et je dclare que vous me convenez sous tous
les rapports. C'est bien sincrement que je remercie le hasard d'avoir
conduit vers moi quelqu'un de votre genre d'esprit, et d'avoir favoris
votre amour des aventures en vous procurant la plus trange de toutes
celles que vous pouviez imaginer.

--Que va-t-il donc m'arriver? demanda miss Ellen trs intrigue.

--Il vous arrive ceci, que je vous ai gagne et que je vous garde. Je
suis dcide  maintenir les droits que m'apporte mon succs de ce
matin.

--Vous voulez m'pouser! s'cria miss Ellen en riant enfin  gorge
dploye.

--Pourquoi pas? dit Josuah Brog-Hill en riant aussi.

--Mais les lois?...

--Les lois permettent tout en Amrique...

Ceci avait de vagues apparences d'alination mentale,  moins que ce ne
ft une ravissante plaisanterie, et, dans le doute, Ellen Kemp se mit 
tudier attentivement la physionomie de son interlocutrice.

Il y avait de quoi s'y perdre.

Les yeux indfinissablement teints de la doctoresse rayonnaient d'un
feu sombre, indice d'une volont ferme et tenace jusqu' l'exagration;
son front vaste, rgulirement fuyant vers le sommet, dnonait, avec de
hautes facults d'tude, une dangereuse tendance aux hypothses hardies,
aux ngations irrpressibles et aux envoles dans l'idal. Il est
vrai que les lvres charnues promettaient de la bont et que le nez,
s'affranchissant de toute svrit sculpturale, ramenait cette figure 
l'expression du ralisme le plus raisonnable.

Le rsultat de l'examen, c'est qu'en somme, Josuah Brog-Hill, sous ses
cheveux blonds lustrs comme une aile de tourterelle et tombant sur les
paules comme la crinire d'un phbe, tait un tre nigmatique d'une
gentillesse mutine un peu troublante.

Etait-ce une virago  outrance? Etait-ce un jeune homme se plaisant aux
accoutrements de femme?

Les deux hypothses taient galement admissibles, et miss Ellen,
engage d'honneur  ne pas baisser pavillon sur le terrain national de
l'excentricit, se promit, au fond de l'me, de paratre imperturbable,
quoi qu'il pt advenir.

--Soit, dit-elle, aprs avoir sembl rflchir: j'admets que vous
dfendiez vos droits; mais si je refusais?

--Nous porterions l'affaire devant un tribunal, ce qui divertirait toute
la ville, mais ne nous empcherait pas, je le souhaite, de demeurer
ensemble, en bonnes camarades, jusqu' ce que le procs ft vid.

--Mais pensez-vous obtenir gain de cause et prtendriez-vous
dmontrer?...

--J'mettrai seulement, interrompit Josuah Brog-Hill, la prtention de
contracter, par-devant notaire, une association indissoluble impliquant
le partage de nos fortunes et divisant entre nous le travail au dehors
et les soins de la maison, le tout sous les auspices d'une loyale et
fidle amiti. N'est-ce pas l ce qu'on appelle vivre en mnage?

Miss Ellen s'apprtait  formuler quelques objections, mais la vieille
gouvernante tait entre dans la chambre sur les derniers mots de
Josuah.

--Voici, dit la doctoresse, l'excellente mistress Flyburn persuade
que vos motions d'aujourd'hui exigent un peu de repos. Elle va vous
conduire  l'appartement que, ds ce matin, elle a prpar  votre
intention. D'ailleurs, c'est le moment o je dois donner audience  mes
malades. Nous reprendrons notre entretien ce soir, car le programme
que j'exposais tout  l'heure ncessite d'assez longues explications.
Considrez, en attendant, qu'au lieu de persister dans une existence
pleine de tourments, vous tes libre d'adopter, chez moi, le bonheur
calme et rationnel.

Cette fois la doctoresse avait parl trs srieusement et, mme, d'un
ton un peu dclamatoire.

--C'est trop drle pour ne pas voir la suite, se dit en elle-mme miss
Ellen.

--Au revoir, ajouta-t-elle tout haut; j'aurai le plus grand plaisir
 causer ce soir avec vous; agrez aussi l'assurance que j'incline 
rester votre amie aussi longtemps qu'il vous plaira.

Les deux jeunes femmes se donnrent une poigne de main automatique 
la mode anglaise, et miss Ellen sortit avec mistress Flyburn, qui lui
indiquait le chemin.


IV

L'appartement destin  miss Ellen tait situ au deuxime tage sur le
devant de la maison.

A peine entre, miss Ellen constata, non sans un sentiment de
perplexit, qu'elle avait oubli le sac aux vingt mille dollars.

L'anxit dura moins d'une seconde: Mistress Flyburn dposa dlicatement
sur un guridon, au milieu de la chambre, la prcieuse valise et
l'ombrelle.

Miss Ellen, dlivre d'une belle peur, songea qu'il lui faudrait
dsormais veiller  son trsor.

--Vous pourrez garder ce qui vous appartient dans ce meuble, dit, trs 
propos, mistress Flyburn, en dsignant du regard un bahut en vieux chne
dont la solide serrure de cuivre symbolisait admirablement l'ge prsent
o l'on enferme l'or.

Du bahut, miss Ellen promena les yeux sur le reste du mobilier, qui
formait, au total, un trs joli nid de jeune fille, et reconnut  part
soi que cet intrieur lui plaisait beaucoup.

--N'est-ce pas que vous serez ici le mieux du monde? dit mistress
Flyburn.

--A la condition de n'y pas rester trop longtemps, pensa miss Ellen.

--Il est prs de quatre heures; nous dnons  six, dit mistress Flyburn.

--Que faire en attendant? se demanda miss Ellen.

--Vous pourrez lire un roman ou feuilleter des keepsake, dit
l'obligeante camriste en ouvrant une armoire o s'tageait une
bibliothque passablement garnie.

--Lire est charmant, rflchit miss Ellen, mais reparatrai-je ce soir
dans ce costume de voyage?

--Vous aurez aussi tout loisir de vous habiller, dit mistress Flyburn en
entre-billant une autre porte qui cachait un cabinet de toilette.

C'tait dcidment un dialogue en rgle entre une pense et une voix.

Miss Ellen ne put se dfendre d'exprimer son tonnement.

--Vous tes extraordinaire, mistress Flyburn! s'criait-elle.
Vous m'avez nomme sans m'avoir jamais vue; vous avez prpar mon
installation  l'heure o j'ignorais encore ce que le sort dciderait de
moi; vous rpondez d'avance  tout ce que je suis sur le point de vous
demander; de grce, qu'est-ce que tout cela signifie?

--Excusez-moi, miss Ellen, c'est le concours des circonstances... Je
fonde des hypothses, oui, de simples conjectures...

La curiosit de miss Ellen parut encore une fois gner beaucoup la bonne
vieille; elle balbutiait ses explications et, glissant  reculons, elle
s'effaa de la chambre dont elle referma la porte sans le moindre bruit.

Reste seule, miss Ellen s'tendit dans un fauteuil et laissa courir
son imagination qui retraa, comme une suite de rves tumultueux et
bizarres, les vnements de la journe.

La chaleur torride du matin se rafrachissait d'un souffle d'orage. Tout
faisait silence; le chant seul du merle, sifflant dans le jardin sa note
rieuse, vibrait imperceptiblement  travers les murs.

L'harmonie de la situation inspirait la sagesse.

Pourquoi miss Ellen ne mnerait-elle pas dsormais cette vie paisible,
et pourquoi ne ferait-elle pas de son plein gr ce que semblait
souhaiter mistress Josuah?

Cette pense l'occupa longtemps, mais mistress Flyburn avait exactement
prvu ce que ferait miss Ellen pour tuer le temps jusqu' l'heure du
dner.

Les mditations termines, elle mit sous clef ses dollars, regarda
quelques images et succomba bien vite  la tentation d'emprunter au
cabinet de toilette une des robes de Josuah, pour en faire l'essai
mystrieux.

Trois secondes plus tard, miss Ellen se contemplait dans un miroir,
vtue  son tour d'une tunique de drap noir boutonne tout au long, et
rabattait ses cheveux dnous sur ses paules, afin de copier jusqu'au
bout l'tranget piquante de Josuah.

--Il ne vous manque plus que ceci, dit mistress Flyburn rentre
silencieuse comme un phalne et tenant du bout des doigts un grand col
de toile blanche, rigidement empes.

L'opportunisme de mistress Flyburn atteignait au prodige, mais le plus
press tait de complter l'preuve.

Quand le miroir encore consult eut rpondu, miss Ellen hsita entre
le plaisir de garder ce travestissement et la crainte de paratre trop
familirement libre-changiste.

Mistress Flyburn s'empressa de dissiper ces scrupules inavous.

--Rien ne sera plus agrable  mistress Josuah que de vous voir accepter
ds aujourd'hui l'uniforme de la maison, affirma-t-elle de l'accent le
plus convaincu.

Et on quitta la chambre pour aller se mettre  table.


V

Le dner, servi dans l'appartement de Josuah, mrite  peine une
mention. Les Amricains de n'importe quel sexe mangent vite et mal, avec
abus de conserves et de poivre rouge.

Sitt le repas termin, mistress Flyburn, toujours chronomtriquement
ponctuelle, mit sur la table un samowar fumant, une thire, des tasses
et un assez ample flacon de gin discrtement recouvert de paille
tresse.

Cette fonction accomplie, mistress Flyburn disparut, et Josuah prcipita
l'eau bouillante du samowar dans la thire d'o la vapeur ressortit
charge de parfums.

C'est l, pour les Amricaines, comme pour les Anglaises, le signal des
causeries intimes; les traits de Josuah s'panouirent.

--Un peu de th, ma chre, dit-elle; tes-vous repose? tiez-vous bien
chez vous?

--La journe entire m'a paru dlicieuse, rpondit miss Ellen.

--C'est--dire que, rencontrant la fortune aujourd'hui, vous esprez,
loin de moi, la libert demain?

--Je ne songe pas  fuir; votre menace de procs m'effraie trop!

--Je plaisantais, et je suis bien aise que vous vous en soyez aperue.

--Je ne plaisante pas, moi, je vous jure; il me semble, au contraire,
que j'aimerais, moi aussi,  faire valoir mes droits. L'existence,
prs de vous, doit tre trs agrable; vous tes un docteur capable de
m'apprendre un tas de choses que j'ignore; vous me promettez de plus
votre amiti; que pourrait m'offrir de mieux le plus joli des maris?

Ellen Kemp avait prononc trs gaiement ce petit discours; ses gestes
taient anims, ses clats de voix sonores comme des rires. On pouvait
croire que l'ale et le porter, abondamment absorbs pendant le repas,
taient pour quelque chose dans cette effervescence, et que le
voluptueux arme du th vert, rpandu dans la chambre, y tait pour
beaucoup.

Josuah, comme pour entretenir ces bonnes dispositions, inclina
lgrement sur les tasses l'amphore tresse d'osier. Le bruit trangl
du goulot annonait une bouteille bien pleine.

--Voil que vous raillez  votre tour, dit la doctoresse; la vie calme
et studieuse auprs de moi ressemblerait trop  celle que vous avez
mene jusqu' prsent au sein de la famille?

--Au sein de la famille...

Miss Ellen hsita tandis que les yeux de mistress Brog-Hill
interrogeaient, un peu moqueurs.

--Oserai-je vous avouer, continua miss Ellen, que je ne suis pas arrive
ici de Baltimore aussi directement que je l'ai prtendu ce matin; je me
suis arrte par-ci, par-l. J'ai t ouvrire, commerante, chanteuse,
actrice, journaliste, confrencire, tout ce que peut tre une femme qui
cherche sa voie. Voil bien des situations qui, au fond, aboutissaient
toutes...

--A avoir t trompe dans chacune par un homme au moins.

--Vous l'avez dit!

Il y eut, aprs ce gros aveu, un moment de silence employ par la
doctoresse  remettre du gin dans les tasses o le th commenait 
manquer.

--Eh bien! cette confidence me fait le plus vif plaisir, reprit-elle.
J'espre maintenant qu'en effet mon plan d'association vous paratra
digne d'tre expriment.

L'motion involontaire de la doctoresse en lanant cette proposition
indirecte prouvait bien qu'elle en revenait  son projet le plus cher, 
son ide fixe.

--Va pour l'exprience! rpondit miss Ellen, trs pntre aussi et un
peu grise; l'exprience seule fait loi.

--Mais prenez garde, dit Josuah ravie: c'est tout un systme dont il
vous faut d'abord entendre l'expos.

--Je suis tout oreille et tout attention, dit miss Ellen.

--Je parlerai donc, dit la doctoresse, qui se recueillit un instant et
versa une nouvelle dose de gin dans les tasses, o il ne restait plus
ombre de th.

Appuyant ensuite un de ses bras  la table et l'autre au dossier de sa
chaise, le torse de biais et la tte de face, elle entama, soudainement
loquente, une confrence en rgle sur le genre de vie qui conviendrait
 la femme moderne, instruite, intelligente, mancipe et srieuse. La
thse se rsumait dans le devoir, pour les femmes, d'organiser entre
elles une socit spare. Aptes, par leurs talents et leur activit,
 pourvoir aux besoins de la vie, elles ne communiqueraient avec les
hommes que pour l'change des produits naturels ou artificiels et le
rglement d'un petit nombre d'intrts collectifs. Cette thorie tait
simple, limpide et du plus orthodoxe radicalisme.

La dmonstration, que nous avons soin d'abrger, prenait pour point de
dpart l'ternelle hostilit qui semble, de par la nature, diviser les
deux sexes, hostilit fomente de part et d'autre par l'gosme, et dont
l'orateur fltrissait, comme principale manifestation, ces cruelles
ruses de guerre, cette suite de dissimulations et de mensonges qu'on a
dcores du nom d'amour. Les critiques et les pigrammes retentissaient,
dru comme grle, contre tous les genres d'unions, dfinitives ou
passagres, contractes sous prtexte d'amour, dans nos socits de
convention. Et la voix de mistress Brog-Hill acqurait plus d'ampleur
et de vol, sa figure s'clairait d'une plus triomphante mimique
dmonstrative  mesure que ses paradoxes atteignaient  un plus haut
degr d'normit.

Mais la leon s'envenima des fureurs d'une vraie philippique lorsqu'il
fut question de la rivalit des deux moitis humaines sur le terrain
intellectuel, et surtout lorsqu'il fut trait des injustices de l'homme
refusant d'admettre qu'il y a diffrence et non ingalit, et que
la force morale dont l'homme se targue demeure strile sans les
correctifs de prudence et de tendresse qu'y apporte la femme. En
politique, le dernier mot de l'homme tout seul, c'est la guerre; en
socialisme, c'est la peur ou la haine, la raction ou la destruction. Et
il ose faire le superbe! Certes, elles taient foudroyantes, les paroles
de Josuah sur ce chapitre; on croyait entendre le sifflement du fer
rouge dont elle marquait les abus.

--Et on dit que cette dispute durera toujours, s'cria-t-elle; eh bien,
soit! mais, ds lors, pas de compromis, guerre ouverte et  jamais!

--Oui, guerre et sparation, cria aussi miss Ellen en brandissant la
tasse qu'elle venait de vider.

--Resterons-nous isoles, cependant, continua mistress Brog-Hill
entrane par l'enthousiasme de l'auditoire, l'ennui nous ramnera-t-il
repentantes et soumises entre les bras de nos ennemis? Non, mille fois
non! coutez plutt mon programme.

Miss Ellen se fit attentive autant que le lui permettaient les chaudes
effluves du gin flottant dans son cerveau.

--La nature, dit Josuah plus calme et tchant d'tre claire, la nature
s'est montre fort avare de procds en crant notre engeance; elle n'a,
par exemple, imagin que deux sexes, quand rien ne l'empchait d'en
constituer une vingtaine, afin de complaire  tous les gots et de
pourvoir  toutes les aspirations. J'ai constat nanmoins, et par
l'tude de certaines doctrines de physiologie, et par mes propres
expriences, qu'il y a deux sortes de femmes. Les unes sont lgres,
gracieuses, fantasques, nes pour rjouir l'esprit par leurs caprices,
pour charmer les yeux par le rayonnement de leur beaut; par leur
coquetterie, par la subtile et fline mignardise de leurs gestes et de
leurs attitudes. Il va sans dire que je vous range, ma chre, dans cette
aimable catgorie.--Moi, je suis de l'autre section, infiniment moins
sduisante, que ses instincts poussent vers l'tude et qui ne saurait se
borner aux quelques travaux d'aiguille,  ce peu de musique, de peinture
ou de rhtorique pistolaire dont vous vous contentez, vous autres
belles esclaves, quand vous tes en qute d'un matre...

Il y eut, ici, une longue apologie de la sorte d'tre que l'homme appela
de tout temps le bas-bleu ou la pdante et que la doctoresse honorait du
titre de prtresse du progrs universel.

Ce passage, fort applaudi par miss Ellen, fut suivi d'un instant de
rpit, pendant lequel Josuah tira, enfin, une seconde dition de th des
flancs bouillants du samowar.

Mais la confrence n'tait pas termine.

Les observations de mistress Josuah lui permettaient d'affirmer qu'en
raison d'une sorte de virilit de son intelligence, l'espce savante
femelle dborde de tendresse pour la gent congnre seulement dote des
perfections natives.

--Nous vous aimons, chres vierges folles, dclarait-elle exalte,
mdecins pour vos maux, avocats pour vos droits, crivains, polmistes,
romancires; c'est  votre seul profit que nous rclamons des rformes,
c'est en raison de vos misres que nous accablons l'homme--poux ou
sducteur--de nos ternelles maldictions...

Maintenant, grce au ciel, la conclusion tait tout indique.

--Ce que je propose, formula mistress Brog-Hill, c'est l'utilisation
de ce phnomne naturel, c'est la mise en pratique de cette sympathie.
L'une aime  donner le bonheur, que l'autre le reoive. Vivons ensemble
dans cette maison o je serai le travail, o vous serez la souverainet.
Donnons l'exemple d'une association d'o l'homme sera irrvocablement
banni.

--Mais tout cela est dlicieusement imagin, s'cria miss Ellen dont
l'enthousiasme et la gaiet taient au comble et qui,  son tour, inonda
de gin les tasses odorantes.

La bouteille commenait  sonner le vide.

--Vous consentez? demanda Josuah quand le grog fut absorb.

--Ce serait folie de refuser!

--Votre affection galera la mienne?

--Je vous trouve irrsistiblement loquente et convaincante.

--Vous jurez alliance loyale et fidle?

--Je le jure!

--Eh bien! je t'aime, tu m'as comprise, tu es celle que je rvais,
proclama mistress Brog-Hill, s'lanant de l'autre ct de la table et
embrassant son amie qui s'abandonnait joyeusement  cette effusion.

--Oui, je t'aimerai comme une soeur, comme une enfant, et tu verras
bientt de quelle volont je suis capable pour le triomphe de nos
principes...

Nous tutoyons ici, afin de traduire scrupuleusement le sens intime
des paroles de Josuah, car elle s'exprimait dans cette placide langue
anglaise o l'on dit toujours vous, mme en Amrique et mme quand
l'imagination titube  travers les blouissements de l'alcool.

--Et maintenant, ma chre, dit Josuah, redevenue grave, je dois vous
quitter: il est l'heure de mon indispensable promenade du soir. Daignez
dormir le mieux possible, nous recauserons demain; je vous expliquerai
bien des choses encore.

Ce disant, Josuah s'enveloppa d'un water-proof de bure sombre et couvrit
ses cheveux blonds d'un feutre noir  larges bords, ce qui acheva de
donner  son accoutrement un cachet presbytral.

On devine que mistress Flyburn, exacte comme une clipse et non plus
bruyante que la lune, surgit  la minute mme des adieux pour reconduire
miss Ellen  son appartement.


VI

Lorsqu'on se retrouva dans la chambre du second tage, miss Ellen, un
peu dgrise, fut curieuse d'apprendre de mistress Flyburn quel tait le
but des excursions obliges de Josuah.

--Mistress Josuah, fut-il rpondu, se rend chaque soir  l'tablissement
du gaz, en vue de son prochain ouvrage: _l'Influence de l'hydrogne
carbon sur le fonctionnement et sur les malaises des organes
respiratoires_. Ce travail ne s'interrompt que quand mistress Josuah
doit assister  la sance mensuelle des dames francs-maons.

Ayant ainsi parl correctement, la serviable mistress Flyburn se
dissipa.

Miss Ellen, bientt aprs, s'endormait sans trop savoir si
l'extraordinaire Josuah et son invraisemblable camriste n'taient pas
les fantmes d'un rve commenc depuis quelques heures dj.

Mais le lendemain, ds le rveil, elle aperut dans la chambre,
clatante de pur soleil, mistress Flyburn, charnelle et tangible,
apportant sur un incontestable plateau un trs rel djeuner.

La bonne dame expliqua que mistress Josuah n'abandonnait ses diverses
occupations et ne se livrait  la vie de famille qu' partir de
l'heure du dner. Miss Ellen tait donc libre jusque-l.

Clause excellente!

Quelques instants aprs, miss Ellen, approvisionne de dollars, se
lanait dans la rue, aspirait l'air matinal et trottinait panouie et
lgre, songeant qu'elle tait riche et libre.

Les rues de San-Francisco sont toujours droites, comme le plus court
chemin d'une affaire  une autre; mais qu'importait cette monotonie 
une femme enivre du plaisir de se possder elle-mme?

Elle erra longtemps, vit tout, ne regarda rien, fit de nombreux achats
dans les magasins de nouveauts et reprit, enfin fatigue, le chemin de
la maison, en pensant  Josuah.

La doctoresse,  coup sr, lui semblait fantasque  l'extrme; mais on
tait contraint de reconnatre en elle l'ascendant de ceux qui possdent
 la fois l'enthousiasme et la logique de leurs chimres. Ses utopies
avaient peut-tre du bon et mritaient au moins l'preuve d'une
quinzaine de jours.

--J'tais presque sre de vous retrouver l, dit miss Ellen, sortant de
ses rflexions,  mistress Flyburn, qui lui pargnait encore une fois la
peine de sonner  la porte de Josuah.

--Excusez-moi, rpondit mistress Flyburn... Les commis chargs de vos
emplettes m'ont indiqu votre itinraire... Vous voyez: de simples
conjectures...

Miss Ellen eut l'obligeance de ne pas insister et se rendit dans sa
chambre, o ses diverses acquisitions taient dj ranges avec mthode.

C'taient les lments complets d'une nouvelle toilette et autant de
talismans contre l'ennui. Heureuse de se voir jolie et d'tre sre de
plaire, ne ft-ce qu' Josuah, miss Ellen tait encore attache au
miroir quand mistress Flyburn vint l'avertir pour le dner.


VII

Tout se passa comme la veille, mais avec plus d'abandon. La situation
paraissait dsormais accepte; on parlait  btons rompus; il n'y avait
plus de ttonnements ni de professions de foi. Les coeurs des deux amies
allaient au-devant d'une pntration mutuelle.

L'apparition de mistress Flyburn n'avait pas manqu de se produire 
point nomm pour le dessert.

--Ah ! me direz-vous, demanda miss Ellen lorsque la porte se referma,
quel mcanisme fait mouvoir mistress Flyburn avec tant de prcision?

--Puisque ce phnomne ne vous a pas chapp, dit Josuah, je dois vous
avouer, toute modestie  part, qu'il est le rsultat d'une de mes
expriences qui me vaudrait la gloire si je pouvais vaincre la jalousie
de la corporation. Mistress Flyburn, riche jadis, mais, un jour,
subitement ruine, souffrait, quand je la pris pour servante, d'un
mysticisme suraigu.

Elle attribuait  l'inspiration du pch originel ses moindres penses,
ses plus minimes actions, et vivait dans une continuelle terreur, non
seulement des enfers, mais de quelque malheur immdiat inflig par une
Providence vengeresse. Alors j'entrepris l'application extrieure de
stupfiants sur le cerveau, de manire  neutraliser les divers lobes o
rside la facult de s'occuper de soi-mme, et je ne laissai subsister
que les lobes o se forment les notions relatives  autrui.

La gurison, vous le voyez, dpasse toute esprance. Dsormais, la
vie morale ne sera plus chez mistress Flyburn qu'un phnomne purement
extrinsque; ses aptitudes d'observation se concentrent en un superlatif
de clairvoyance sur les actes et les volonts des autres.

--C'est donc une personne parfaitement heureuse?

--Et une excellente domestique.

--Elle m'a confi que vous tes d'une franc-maonnerie de dames; c'est,
je suppose, un milieu favorable  vos ides.

--Plus ou moins: peu m'importe. Les loges et clubs sont le rendez-vous
des bavards  propagande, plus soucieux de rformer l'univers que de
prcher d'exemple, et le contraire est ma ligne de conduite. Quant aux
runions fminines, on s'y proccupe par trop de dpasser en stocisme
et en pdanterie les hommes qu'on prtend galer. Non contentes de
revendiquer le mandat politique, judiciaire, administratif, municipal,
que sais-je encore, ces dames traitent de haut tout ce qui est du
domaine des grces; elles ont en froid mpris l'art de plaire et les
divers talents qu'on ne peut exercer sans tre belle. Oui, Dieu me
pardonne! elles accablent de ddain et de commisration les actrices
incarnant les conceptions idales des potes, les chanteuses, les
ballerines et les autres dclasses de ce genre...

Nous jugeons inutile de relater qu' ce moment l'influence extatique du
gin recommenait  se faire sentir.

La doctoresse s'tait assise, comme la veille, de l'autre ct de la
table, prs de miss Ellen, souriante, repose, jolie et printanire
jusqu' l'exubrance.

--Je ne tombe pas, moi, dans de telles exagrations, continua Josuah.
Que les hommes accaparent les fonctions srieuses ou pnibles, rien de
plus juste. Mais rservons aux femmes, et  elles seules, les mtiers de
pur agrment tels que la peinture, la sculpture, la musique, la posie,
le sacerdoce, la prdication, dont ces messieurs, tout justement,
affectent de dtenir le monopole exclusif. Cette concession, quelque
sage, quelque lgitime qu'elle semble, nous est aussi refuse. Eh bien,
qu'on nous permette du moins, d'tre belles autant que possible et
d'enchaner par l les amitis et les sympathies.

--M'aimeriez-vous donc moins si j'tais laide?

--Ce ne serait plus une amiti spontane, mais un attachement rflchi
que l'habitude et la conformit d'opinions auraient  dvelopper.

--Mais, j'y songe: que deviennent les hommes dans notre aimable
rpublique?

--Soyez sans inquitude  cet gard. La condition humaine ne permet
qu'un nombre restreint de combinaisons, et je ne connais pas de plus
pauvre argument contre les projets de rforme que la crainte de grands
changements sociaux. Dans le cas dont nous parlions, les hommes
continueraient tout uniment de vivre entre eux, au club, au caf,  la
bourse, aux runions lectorales et dans les autres milieux d'o ils ont
ternellement jug convenable de nous exclure.

--Vous n'avez pas, je le vois, une haute ide de la sanctissime
institution matrimoniale.

--Peut-tre, aprs un sicle encore d'tudes et de progrs, le mariage
se justifiera-t-il par l'union relle des intelligences, par un retour
sincre  la dualit de l'tre humain. Alors l'homme ne fera rien
 demi, c'est--dire rien  lui tout seul. Livre, pome, tableau,
symphonie, invention, dcouverte, lgislation, tout sera conu, labor,
excut, achev par ces deux mes devenues la mme pense; toute oeuvre
sera complte, sinon excellente. Nous n'assisterons pas, vivantes,  ce
triomphe du bon sens; il faut nous borner  le prdire.

Miss Ellen s'apprtait  faire sur les rsultats de la dualit et sur
les diverses phases de l'union des intelligences plusieurs questions
probablement intressantes, mais l'heure de l'indispensable promenade 
l'tablissement du gaz et de l'invitable apparition de mistress Flyburn
avait sonn.


VIII

Dix jours se passrent ainsi sans le moindre nuage.

L'ducation de miss Ellen dans la science sociale avanait rapidement;
la docile lve raffolait du professeur et de ses leons.

On ne pouvait imaginer, au reste, une existence mieux rgle, des
conversations plus instructives, une intimit plus dlicate et une
libert plus parfaite... Jamais mistress Josuah n'avait trahi la moindre
curiosit touchant les longues promenades que miss Ellen s'accordait
tous les jours, et mme certains soirs, pendant le cours des
observations sur l'action morbide ou curative de l'hydrogne.

En surplus de ce bonheur, on avait d'agrables divertissements en
perspective, notamment la prochaine initiation  la franc-maonnerie.

Mais un soir, celui du second samedi, le programme s'enrichit d'un
plaisir inattendu.

Le samowar ne bouillait pas comme d'habitude. Mistress Flyburn, sans
avertissement pralable, avait pris d'autres dispositions. Un cordon de
tasses bordait la table; le milieu tait occup par une immense thire
entoure de fioles  liqueur, de cruchons de bire, de botes de
cigares, de pots  tabac et autres accessoires d'un raout amricain au
prsent sicle.

--Nous avons des rceptions mensuelles, expliqua mistress Brog-Hill: je
vois  votre air que j'avais oubli de vous avertir.

--Vos soeurs en franc-maonnerie sont des gaillardes, parat-il, insinua
miss Ellen en dsignant du doigt les tabacs et les pipes.

--Dtrompez-vous, rpondit Josuah: nos soires sont uniquement
organises en l'honneur du sexe fort.

Cette circonstance si contraire au train habituel de la maison mritait
des claircissements. Josuah dmontra que, pour se fortifier dans la
rsolution de renoncer aux hommes, il convenait de les voir de temps en
temps de prs.

--N'est-ce pas un danger, au contraire? demanda miss Ellen.

--Vous en jugerez tout  l'heure. coutez seulement, et regardez.

--Mais n'est-il donc pas certains hommes qui acceptent nos thories et
deviennent ainsi nos allis?

--Horreur! ma chre, s'cria la doctoresse avec l'accent de la plus vive
rpulsion, ceux-l sont les plus dtestables. Trop faibles pour agir sur
leurs pareils, ils tentent de jouer prs de nous, et malgr nous, le
rle larmoyant d'aptres. Sous prtexte de dfendre nos intrts, ils
nous proposent je ne sais quel rgime semi-platonique qui n'est qu'une
lche reculade devant la ralit. Laissons l ces enjleurs et n'en
parlons plus!

Ce cruel coup de boutoir amusa miss Ellen, mais veilla dans son esprit
quelques respectueuses vellits de rsistance:

--Il faut pourtant, insista-t-elle, procrer dans ce monde, si l'on veut
qu'il dure.

--Quoi de plus simple? rpondit mistress Brog-Hill. Attendons que les
dsirs de maternit nous entranent; c'est la seule excuse de ce qu'on
appelle l'amour. Acceptons, alors, l'intrim d'un homme runissant,
hlas!  peu prs les qualits physiques et morales que nous aimerions
 retrouver dans notre enfant; l'tre qui natra par la suite sera,
relativement, capable et digne  la fois de vivre longtemps.

--Et, qui l'lvera? le pre, ou la mre?

--Laissez-moi vous redire que les rformes les plus audacieuses,
celles qui inspirent le plus, aux niais, la terreur des cataclysmes,
n'introduiraient que de minimes modifications dans les moeurs et
coutumes. La mre garderait l'enfant, jusqu' l'ge de l'cole; le
pre le visiterait, pendant ce temps, au gr de ses souhaits et de ses
occupations; le reste n'est plus qu'une affaire d'argent. N'est-ce pas 
peu prs ce qui se pratique aujourd'hui?

Miss Ellen, convaincue, allait tomber d'accord de ces hautes vrits,
mais la pendule sonna l'heure de la rception, et les invits,
scrupuleux observateurs de la ponctualit anglo-saxonne, firent
irruption tous  la fois.

Nous ne saurions dcider si mistress Brog-Hill avait confi au hasard le
soin de justifier ses innovations ou si elle avait adroitement choisi
ses amis dans ce but. Force nous est seulement de convenir que le
ridicule de l'entire collection sautait aux yeux.

Toutes les figures taient d'une laideur farouche, aggrave par la
sinistre coupe de barbe  la yankee; toutes les formes offensaient les
lois les plus indulgentes de l'esthtique. C'tait comme un mystifiant
rendez-vous d'avortons et de colosses, d'chines ratatines et de
ventres excessifs; les voix et les rires taient agaants  tous les
degrs de la gamme; les pas et les gestes faisaient trembler la table et
la vaisselle. Malgr la prsence de deux mdecins, de quinze avocats,
de huit pdagogues, de trois ingnieurs, de quatre clergymen et d'une
demi-douzaine d'industriels, la conversation ne put se fixer sur une
matire intressante et passa presque immdiatement  la politique. Il
y avait crise ministrielle. L'un tenait pour Janson, candidat avanc,
l'autre pour Paulson, candidat rtrograde, et beaucoup pour Machinson,
candidat pondrateur. On ne s'occupait nullement des principes
reprsents par ces trois ambitieux ni des bnfices ventuels de leur
prsence au pouvoir, mais on s'chauffait  blanc sur le chapitre des
personnalits.

Toutes les opinions, d'ailleurs, retentissaient de concert en un
crescendo formidable; la matresse de la maison trouvait  peine le
placement d'un mot, et on n'eut aucune sorte d'attention particulire
pour miss Ellen Kemp, que l'agrable assemble, pourtant, voyait pour la
premire fois.

Josuah n'en paraissait pas moins prendre quelque intrt  la fte, et
souvent elle changeait,  voix basse, de rapides propos avec l'un ou
l'autre des nergumnes.

A certain moment, Josuah vint prs d'Ellen et lui recommanda d'observer
Tom Nothingworth, le type le plus notable de l'espce en reprsentation.

Ce personnage dpassait d'une hauteur de tte, au moins, le reste de
la runion. Maigre et nerveux comme un fouet, noueux et rude comme
un arbre, il avait le nez impudemment prominent et une chevelure
broussaillant tout le front; ses paupires clignotaient sur de petits
yeux gris trs vifs, et sa bouche, alternativement, se crispait ou
s'largissait jusqu'aux oreilles.

Son organe aboyant couvrait le tumulte universel et Tom mettait, 
propos de chaque candidature, des apprciations d'un cynisme  outrance,
aboutissant toutes au culte du succs et  la religion du dollar. Se
fcher, toutefois, tait impossible, tant l'orateur, par ses oeillades
pileptiques et par l'agitation ricanante de ses lvres, parvenait
 donner le change sur la sincrit de ses convictions. Plus on
vocifrait, plus Tom Nothingworth braillait. Le salon de Josuah
ressemblait  une mnagerie qui prend feu: on entendait des cris de
btes furieuses et on voyait s'envoler par la fentre l'norme nue
fuligineuse exhale par les fumeurs.

Mais il n'est si charmant plaisir qui n'arrive  sa fin. Le bruit et
la fume prirent, vers onze heures, leurs chapeaux et leurs cannes,
descendirent l'escalier, se rpandirent dans la rue et se dispersrent
peu aprs.

Quand le silence et l'air respirable eurent repris possession du logis
de Josuah, les deux amies s'embrassrent et se sparrent aprs avoir
formellement constat que le dsir de rompre l'association ne leur
serait jamais inspir par aucun des hommes entrevus ce soir-l, ft-ce
le tonitruant Tom Nothingworth.


IX

Le lendemain c'tait dimanche, jour de flnerie pour Josuah, qui donnait
cong  ses malades et passait la matine  ranger ses livres et  lire,
par-ci, par-l, quelque page dont elle rsumait la substance en un
cahier de notes.

Aprs le djeuner, miss Ellen, qui s'apprtait  sortir, eut la surprise
agrable de recevoir pour la premire fois dans sa chambre la visite de
la doctoresse.

Josuah tenait plusieurs volumes sous les bras; elle s'installa et fit 
haute voix diverses lectures piquantes et instructives. C'tait, comme
on l'imagine sans peine, des rquisitoires et diatribes contre le
socialisme du jour o des arguments  l'honneur de ceux qui ne prennent
conseil que de leur temprament ou de leur originalit.

Elle accompagna ces extraits de nombreux commentaires, puis parla de
choses moins graves.

Elle assista son amie dans quelques dtails de toilette et lui parut
plus expansive, plus bienveillante, plus affectueuse encore qu'
l'ordinaire.

Il semblait que des sentiments suprieurs  l'amiti, que des tendresses
de soeur ane ou de mre dussent s'pancher de ce coeur de femme
gouvern par un esprit de philosophe et de savant.

--Je vais risquer une question indiscrte,--dit miss Ellen, mue de
ce dbordement de sensibilit:--n'avez-vous jamais cout les voeux de
quelque soupirant?

La doctoresse prouva un peu d'hsitation  raconter qu'elle aussi
avait, comme la majorit fminine, presque touch le fond du gouffre:

--J'tais jeune encore, dit-elle; un gentleman m'avait plu par ses
semblants d'indpendance d'esprit, de hardiesses d'ides; je le crus
capable d'tre un second moi pour les choses de la vie et les choses de
la science. On nous maria, mais ds le lendemain je pus mesurer en lui
l'homme ternel; ce n'tait qu'un despote grossier et un rival vaniteux.
Impossible, d'ailleurs, de s'habituer  sa laideur extravagante
lorsqu'il exprimait ce qu'il intitulait: son amour! Heureusement j'tais
riche et il me fut facile d'obtenir que nous vivrions dsormais spars,
de manire  ne plus nous voir, par intervalles, que comme des amis.

L'amertume de ces souvenirs pesait sans doute  mistress Brog-Hill, car
elle mit un empressement remarquable  changer de thme.

--J'ai  vous annoncer, pour tout  l'heure, dit-elle, une visite d'une
haute importance pour vous. Il s'agit d'une affaire que j'ai entame
hier soir, avec quelques-uns de nos amis, pendant la querelle politique.
Je savais, depuis plusieurs semaines, que la Compagnie du gaz--thtre
de mes tudes du soir--veut s'agrandir et compte acqurir un immense
terrain en vente  sa proximit. J'ai pris les devants, et j'ai achet
ce terrain pour votre compte; il m'a suffi, pour cela, de dclarer le
montant de la somme dont votre loterie vous a gratifie.

Miss Ellen fut prise d'une stupfaction profonde.

--Que diable pourrai-je faire de cette proprit? s'cria-t-elle.

--La revendre  la Compagnie du gaz, dit Josuah. Mais comme vous
manqueriez de l'astuce ncessaire  pareille transaction, j'en ai charg
Tom Nothingworth, l'intermdiaire le plus madr de San-Francisco. Il
viendra, j'en suis presque certaine, vous apprendre que le march est
conclu et que votre fortune est triple, sinon quadruple...

Tom Nothingworth se prsenta, en effet, chez miss Ellen Kemp, dans le
courant de l'aprs-midi, pendant que la doctoresse tait alle remettre
ses livres en place.

Ainsi qu'on l'avait prvu, Tom s'tait suprieurement acquitt de sa
mission; les dollars de miss Kemp se trouvaient multiplis par quatre
et l'eussent t par cinq, sans la commission que Tom s'adjugea de son
propre mouvement.

Quelque candeur commerciale que lui et suppose Josuah, miss Ellen
tait assez amricaine pour entreprendre de contester  Tom un courtage
aussi dmesur.

Mais Tom argumentait avec tant de maestria, il surabondait d'une si
divertissante puissance de tripoteur, il sut--ouvrant une parenthse
--traiter si cavalirement des lubies des femmes et surtout des manies
sancto-farouches de Josuah; il tait si subjuguant, si pressant, si
virilement dominateur, qu'il ne restait plus qu' consentir  tout et 
tomber en admiration...


X

Est-il ncessaire de narrer l'pilogue de cette histoire et ne
l'avez-vous pas devin dj?

Mistress Brog-Hill--nous le rptons  l'honneur de son sexe--n'avait
jamais questionn miss Ellen Kemp sur le but de ses promenades diurnes
et nocturnes de plus en plus frquentes et prolonges.

Miss Ellen se montrait toujours aussi amicale et d'aussi joyeuse humeur
que le jour de son arrive.

Josuah n'en demandait pas davantage et elle tait heureuse  sa manire,
lorsqu'elle reut la lettre suivante que mistress Flyburn, pressentant
infailliblement l'arrive du facteur, avait attendue au moins pendant
deux minutes sur le pas de la porte:

Nous sommes partis, ma chre, Nothingworth et moi. Je vous laisse dix
mille dollars que vous grerez pour moi en cas de malheur. Un clergyman
nous a maris entre deux trains. Nous filons sur New-York, puis nous
traversons l'Atlantique. Je meurs, il meurt, nous mourons d'envie de
voir Paris. Ah! comme il y avait beaucoup de vrai, ma chre, dans tout
ce que vous m'avez dit de l'amour. Nous prouvons dj le besoin de
nous fuir ensemble en Europe. Adieu... ou au revoir. J'attends lettre
de vous  New-York, poste restante.

Et mistress Josuah rpondit, par retour du courrier:

Oui, au revoir, ma chre. Hte-toi de plaider le divorce, hte-toi
de dgager ta responsabilit, et reviens vite dans mes bras. Tom
Nothingworth est... mon mari.




LE DOCTEUR BURNS


--Voil donc le malheureux William devenu notre pensionnaire?

--A dater d'aujourd'hui.

--Et l'ignoble Ralph sera pendu demain!

--Ds l'aube...

--Ou quelques minutes plus tt, sinon ce sera miracle si la foule le
laisse arriver jusqu' la potence et ne se donne pas la joie de le
mettre en pices, lui aussi, de remplumer, de le flamber au ptrole et
autres gentillesses...

--Le lynch! Parbleu, quoi de meilleur, et que sont, on prsence de
pareils forfaits, les froides formalits de la justice? Parlez-moi d'une
belle vengeance pratique par le peuple, de ses propres mains! Voil
qui affirme la solidarit contre le crime; voil qui relve vraiment le
niveau moral de la masse!...

Excellentes penses, bien dignes de se produire en si sage compagnie:
car la prsente conversation se tenait chez M. Blackwork, le directeur
gnral du fameux tablissement de sant de Lobster-Hill.

Il tait plus de neuf heures du soir.

Les fous, les agits, les furieux, les illumins, taient relgus pour
la nuit dans leurs cellules respectives, et tout ce qui restait de gens
raisonnables dans la maison, c'est--dire le personnel administratif,
avec accompagnement de ses femmes et demoiselles, prenait, comme
d'habitude, le th chez Mme Blackwork et poursuivait sa paisible
causerie sur les choses du jour.

Encore une fois, l'honorable runion, au moins dans sa partie masculine,
cultivait le bon sens autant par mtier que par aptitude naturelle.

--Oui, le lynch, je le dclare..., allait reprendre M. Blackwork,
dcidment partisan de ce mode de rpression...

Mais la tirade fut interrompue par la voix retentissante d'un laquais
annonant une visite:

Monsieur le docteur Burns!

Il y eut dans le salon quelques chuchotements, quelques sourires et
coups d'oeil rapidement changs d'o l'on pouvait conclure que si le
docteur en question troublait l'intimit du cercle, c'tait pourtant un
personnage qu'il y avait ncessit d'accueillir avec le plus d'gards
possible.

Un geste de M. Blackwork sembla tlgraphier en ce sens une
recommandation pressante au moment mme o l'on vit apparatre M. Burns.

C'tait un homme de stature leve et de formes vigoureuses; sa figure
noble et belle, sous une chevelure grisonnante, rvlait un de ces
rares savants chez qui la posie et l'enthousiasme vont de pair avec la
science. Son regard fixe et la contraction de ses sourcils le montraient
comme sous le coup d'une proccupation grave.

--Cher docteur, quelle bonne inspiration vous amne? dit M. Blackwork,
la main tendue.

--Vous venez, je gage, nous demander une tasse de th, dit de sa voix la
plus caressante Mme Blackwork qui, en mme temps, prsentait la tasse
toute prte.

M. Burns, les mains embarrasses par les amabilits combines du couple
Blackwork, prit la parole en promenant un salut distrait  travers
l'assistance.

--Pardonnez-moi de surgir ainsi  l'improviste, disait-il, vous me voyez
fort agit; j'ai  vous apprendre quelque chose de bien srieux.

--Quelque chose de bien srieux? Diable! diable! de quoi s'agit-il donc?
demanda M. Blackwork avec un accent de curiosit tel qu'il et t
difficile d'y dcouvrir la moindre trace d'ironie.

--Il s'agit d'une atroce injustice, sur le point d'tre commise, et
qu'il est peut-tre temps encore d'empcher; il faudra que vous vous
rendiez ce soir mme chez l'attorney.

--Ciel! que se passe-t-il? que va-t-il arriver? interrogrent quelques
voix sur un ton de sollicitude imitant la note convaincue de M.
Blackwork.

Le docteur dposa la tasse sur la chemine et tira de sa poche un
exemplaire du _Courrier_ de San-Francisco, qu'il dplia.

--Voici ce qu'on lit ce soir, dit-il, aprs avoir fouill des yeux
l'norme tas de prose:

Dans vingt-quatre heures, Ralph sera pendu aux Sand-Lots. Quant au mari
de sa victime, le pauvre William Garrey, sa raison n'a pu rsister  la
perte de la femme qu'il adorait malgr ses infidlits; il est dans un
tat de complte dmence, les magistrats l'ont fait entrer d'office, ce
matin,  Lobster-Hill.

--Voil ce qu'on lit, rpta M. Burns tout  coup sarcastique, voil ce
que croit toute la ville, voil ce que la justice elle-mme considre
comme dmontr. Un homme de la plbe devenant fou parce qu'on lui tue sa
femme! Ah! quelle belle histoire et comme elle est vraisemblable!...

--H quoi! docteur, douteriez-vous qu'il est des maris sachant aimer?
miaula une dame rousse  trs long nez, en dardant ses petits yeux gris
sur son poux, le gros conome.

--Les minutes sont prcieuses; permettez-moi de ne pas discuter ce
point, supplia le docteur.

--Non, non, ne discutons rien! intima nettement M. Blackwork.

--Quant  moi, continua M. Burns, longtemps avant l'information du
_Courrier_ j'tais fix sur la valeur de ce roman. Ds cette aprs-midi,
j'avais visit dans son cabanon notre nouveau sujet, le William Carrey,
afin de commencer le cours de mes observations sur lui. Or, je le jure,
il n'offre nul symptme de folie, et l'histoire qu'il m'a conte vous
terrifiera tout  l'heure!

--Qu'est-ce donc?--Oh! dites vite.--Silence! Ecoutez! coutez!
s'crirent les dames, se rapprochant de M. Burns avec un grand brouhaha
d'empressement.

M. Burns s'tait accoud, tel qu'un orateur,  l'angle de la chemine;
les lumires du salon convergeaient avec d'heureux effets de clarts
et de demi-teintes sur ses traits accentus o se lisait une extrme
nergie, emprisonne, semblait-il, dans une sorte d'impassibilit
bizarre.

--Quand j'arrivai prs de William, commena-t-il, j'eus la preuve
immdiate de sa clairvoyance; il restait obstinment sourd aux questions
de ce bon pauvre vieux... Il n'est pas ici ce soir, je puis en parler
librement..., vous savez bien: l'inoffensif M. Shirm, qui a la chimre
de se prtendre notre mdecin en chef...

Un rire, cette fois irrsistible, clata, mais trs ostensiblement
c'tait sur le compte du naf M. Shirm:

--Voil trente ans pour le moins qu'il exerce cette manie mdicale, avec
la plus grande exactitude, dit M. Blackwork au comble de la gat.

--Et qu'il rclame  heure fixe son traitement mensuel? s'cria
l'conome, dont l'hilarit secouait l'ample ventripotence.

--William l'avait incontinent reconnu fou, littralement fou, reprit
M. Burns, insistant sur cette bonne bouffonnerie.--A mon gard, au
contraire, William n'eut pas un instant d'hsitation.

--Parbleu! souligna complaisamment M. Blackwork.

--Il devina ma profession, continua le docteur Burns, et parut vouloir
me parler sans dtours.

--Bonne aubaine d'chapper  la corde! lui dis-je.

--Certes, fit-il, je tenais peu  jouer le rle capital dans la
crmonie qui se prpare.

--Et vous voil dsormais heureux dans notre maison. Ah! vous avez de
la chance d'avoir perdu la raison!

Le personnage haussa les paules de piti, pour ma candeur sans doute;
puis, silencieux un moment, les yeux fixs sur les miens, il eut un
sourire quivoque annonant des confidences.

--Vous tes un brave homme, cela se connat de suite, dit-il dans
son jargon de peuple; quand vous me vendriez, d'ailleurs, on ne vous
croirait pas. Mais vous m'inspirez confiance; il faut que je vous dvide
mon affaire et celle de l'honorable dfunte qui tait ma lgitime et
portait mon nom. J'tais serrurier-ciseleur  l'poque, figurez-vous,
et je passais pour pas maladroit dans le mtier. Je travaillais
dur, j'avais de l'ordre, et pas plus tard qu' vingt-cinq ans je
m'tablissais tant bien que mal pour mon propre compte. De ce coup-l,
plus de question sociale! Carrey ouvrier ne flnait jamais sans la
permission de Carrey patron, et Carrey patron ne retenait pas un sou des
bnfices de Carrey ouvrier. J'occupais, seul, une maisonnette isole
de la Cent-Cinquantime Rue, aux abords des Sand-Lots. L'intrieur ne
laissait rien  dsirer:  gauche, l'atelier; de l'autre ct, derrire
un beau paravent chinois, mon petit mobilier tout neuf et mes hardes du
dimanche bien ranges.

L-dessus s'ouvrait une fentre encadre de lierre, par o rentrait le
soleil du matin. Les passants admirrent le tableau, je m'en vante, le
jour o, pour la premire fois, parut dans cette verdure le jeune et
frais museau de mon pouse. Que voulez-vous? J'tais all au bal,
quelquefois; elle adorait la danse; je me plantai dans la tte qu'elle
m'aimait par-dessus le march, et voil! Tout marcha bien, du reste,
dans les commencements: on la voyait toujours assise  sa fentre,
cousant, chantant, rvant comme une rentire. Au fait, sa chambre
balaye  l'aurore, l'affaire d'un instant, elle n'avait plus qu' se
laisser vivre, pendant que la soupe bouillait et pendant que je trimais
 l'ouvrage dans l'autre compartiment. Notez, avec cela, que jamais
elle ne se salissait les doigts  la ferraille; l'tau, la forge,
le soufflet, mes scies, mes limes et jusqu'au charbon, tout cela ne
connaissait que moi; c'taient des camarades  qui je devais d'tre un
homme libre et de rendre ma femme heureuse en attendant l'arrive des
enfants.

Elle chantait donc et rvait  je ne sais quoi dans sa volire, ma
perruche: moi, toujours  l'oeuvre suant, le front baiss, je me
taisais: mais il me passait comme du froid bienfaisant dans le coeur, et
je ressentais une envie de remercier ou de bnir je ne sais qui ou quoi.
Par exemple, plus de bastringue, plus de promenades du samedi dans le
sillon de la foule,  la lisire des cabarets. Je voulais du bonheur
srieux, comme un parvenu; parbleu! comme un patron!

Il arrivait,  l'occasion, qu'on m'employait dans des usines situes au
diable, par l dans la campagne. Cela me retenait des trois ou quatre
jours dehors. Quelle joie de revenir et de revoir, au couchant du
soleil, d'aussi loin que je pouvais, notre masure, moiti noire, moiti
verte!

Misre! c'est de l qu'est venu tout le mal.

Elle en tenait toujours pour le bal, ma petite reine, et il en existait
un s'ouvrant tous les soirs  quelques pas de chez nous. Madame s'y
envolait ds que j'avais le dos tourn, puis, comme par habitude, elle
se remit  aimer le danseur autant que la danse; mais, cette fois, la
place de mari tait prise, ce fut le tour de l'amant, et elle se livrait
entre deux quadrilles, sous ce mme toit... Bah! vous avez lu le procs;
laissons les dtails, vous les connaissez.

Je ne tardai pas  flairer quelque manigance; les commres avaient
sur mon passage ce petit rire de femmes qui vous raconte ces sortes
d'affaire-l tout comme si c'tait cri.

Un jour, je fis savoir qu'un travail hors la ville m'occuperait
jusqu'au lendemain. J'avais dit vrai, et si je revins le soir mme, ce
fut par pure chance.

C'tait il y a deux mois, l't, par une chaleur  cuire la cervelle.
Le crpuscule luisait encore assez pour qu'on pt distinguer  quelques
pas de soi. Aucune lumire dans ma maison, mais avant de rien entendre,
je devinai qu'on parlait prs de la fentre ouverte. Il m'arrivait comme
un souffle de voix haletantes. Je me jetai sur le ct, je me glissai
jusqu'au mur latral et j'coutai  l'angle, l'oreille contre la pierre.

--Allons, reviens; encore un tour de valse, tu as le temps, disait une
voix d'homme.

--Non, rpondait-elle, j'ai comme un pressentiment qu'il rentrera cette
nuit.

--Eh bien, moi, je retourne au bal.

--Parbleu! plus rien ne te retient maintenant, dit la malheureuse.

--Je reste, si tu veux?

--Non, non, sauve-toi: un dernier baiser seulement...

Oh!... j'eus la force de me contenir: je tordais sur eux-mmes ces
muscles habitus  ployer l'acier.

L'homme sortait; je m'allongeai contre terre et je vis le profil de
l'individu. C'tait Ralph, le tonnelier. Ralph, le bambocheur, qui
trompait sa propre femme en mme temps qu'il souillait la mienne.

Quand il fut  quelques mtres, j'entrai chez moi brusquement. D'un
coup de soufflet j'incendiai le brasier toujours couvant sous la cendre
et j'y allumai la torchre. Je passai dans l'autre salle et je plantai
le bout de rsine sur la table. Clart subite, terrible. Le lit tait en
dsordre; elle, la misrable, avait sur la tte un bonnet tout pomponn
de fleurs.

--Ote donc cette guenille, lui dis-je, sans fracas.

Une rage crispa sa figure: Maladroite! pensait-elle, en prcipitant
le bonnet tout frip dans l'armoire.

--J'tais alle chez les Rophinand..., trouva-t-elle, comme frime.

--Bien, bien, rpliquai-je, on ne t'a jamais fait de reproches. Pour la
question de ce soir, on en usera de mme.

Elle tremblait, blanche, prte  dfaillir. J'tais tout tranquille,
moi, c'est drle; mais quelque chose d'horrible, il faut croire,
s'annonait dans mes yeux.

--William! supplia-t-elle.

--Ralph! rpondis-je, ricanant, les dents serres.

Ce nom-l rsumait tout.

--Tu es fou! tu es fou! cria-t-elle.

Niaiserie pure de vouloir me tromper encore: il tait bien temps!

Je la pris  la gorge et je serrai.... mais calme, toujours! car il ne
fallait pas d'agitation, il ne fallait pas lcher d'une phalange, je ne
voulais pas entendre de cris; il tait sr que je n'aurais pas pu tenir
contre des pleurs, les premiers qu'elle et verss devant moi. Je savais
trs bien ce que je faisais, n'est-ce pas? Ses genoux ployaient, ses
mains s'accrochaient  moi; son visage  la renverse devint pourpre,
puis d'une pleur qui semblait verte  la lueur de la torche; je serrais
toujours: je guettais, vous savez, cette tranquille beaut des morts qui
s'tale tout d'un coup. Enfin ses yeux me regardrent gais et brillants
comme  travers du cristal; un froncement de ses lvres dcouvrit la
pointe des dents comme pour sourire; c'tait fait... Je la laissai
retomber.

--Tu es fou!...

Sa dernire parole me poursuivait. Je me mis  causer, pour ainsi dire,
avec la morte.

--Parbleu, oui, je suis fou!... lui rpondais-je, je me sens comme
ivre... On dirait que le diable m'entrane  des extravagances.

J'allais, je venais, mais pourquoi? Un moment, dans l'atelier,
j'excitai le feu comme si j'avais eu besoin de travailler; je tournai et
retournai dans les braises une tige de fer qui finit par blanchir, puis
je me retrouvai prs du cadavre, brandissant cette barre qui chassait
des tincelles... Voyons, qu'est-ce que je veux? me demandai-je... Je
cherchais... Ah! le diable souffla l'ide:

--Oui, oui, je suis fou!... tu dis vrai. Attends, ma belle, attends!

Et je lui plongeai le fer encore rouge dans la gorge; le sang brlait
et ne se rpandait pas; c'est ce qu'il fallait. Ah! tonnerre! Il n'y
avait plus qu' aller ainsi jusqu'au bout. Je marchais, je trimais comme
un ouvrier aux pices; le fer redevenait toujours rouge et s'abattait
sur les paules, les coudes, les aines, les genoux; plus de muscles,
plus de nerfs! Bon! la hache, maintenant! Je frappai  la vole; en
un instant les membres taient pars; j'empilai le tout dans le grand
coffre au charbon. Et puis quoi? L'indcision me reprenait. Faut-il
brler? Faut-il traner au canal?

Alors je jetai un cri: la tte, oublie par terre, me reluquait...,
elle souriait bien plus que tout  l'heure.

--Tu es fou!...

Le mot restait dessin sur ses lvres.

--Merci! je l'oubliais vraiment, merci! ma toute belle! tu m'apprends
ce qui reste  faire.

Et c'tait vrai; le plan surgissait en bloc dans mon cerveau; tout
tait rgl d'avance, je n'avais plus qu' remuer comme une machine.
J'ouvris un tiroir et je fourrai dans ma poche un peu d'or et quelques
bijoux de la trpasse. Je posai la caboche sur la table, et, d'une
seule morsure de tenaille, je lui arrachai trois dents; elle devint du
coup hideuse, ne riant plus que comme une vieille femme saoule;
j'avais peur; je l'empoignai par le chignon et je sortis. Ce que cela
signifiait? Parbleu! vous allez voir: je suivais l'inspiration; je
jouais le fou, puisqu'elle l'avait dit. Allons, en route!

Il faisait nuit. J'allai droit au logement de Ralph, un sale grenier de
la Quatre-Vingt-Douzime Rue. A la lueur d'une chandelle, on voyait sur
la table un pot de pale-ale et une terrine de pommes de terre bleuies
par le froid. Le dner attendait de devenir le souper. La femme tait
assise dans l'ombre, dguenille, avachie, ruminant, hbte, le dgot
de sa misre et de sa solitude.

--Regarde!...

Elle se redressa et hurla d'pouvante.

--C'est Ralph qui a fait cela parce qu'elle ne voulait plus tre sa
matresse. Dis cela devant les juges; faisons-le pendre; nous nous
marierons aprs.

Le dmon, je vous affirme, dictait mes paroles et mes actes; je ne
rflchissais plus. Sorti du galetas, je courus au bal o le quadrille
final commenait. C'tait sous une tente dresse dans le jardin d'un
cabaret. Les gens du bureau d'entre avaient dj pli bagage, et moi,
pass sans obstacle, j'avais pris  pleines dents la tte morte par les
cheveux;--bonne folie, n'est-ce pas?--et sans chercher, comme une bte
qui sent la proie, je tombai juste  la place o Ralph, le grand maigre,
se dmenait jambes et bras, comme un clown. Ce fut une terreur, vous
pensez. Les femmes criaient, les danseurs taient clous au sol, les
buveurs et les ivrognes, installs sur les cts, escaladaient les bancs
et les tables. Ignorant tout cela, l'orchestre, perch dans sa tribune,
faisait rage, joyeux de souffler, de racler, de tambouriner les
dernires mesures. Ce sabbat semblait fait pour moi; j'en profitai pour
danser  mon tour; je battais du talon et de l'orteil on ne sait quelle
gigue fantasque, la tte toujours accroche aux dents, elle et moi
regardant fixement Ralph stupide de peur.

--Lche! cria-t-il enfin lorsqu'il crut comprendre.

Mais il demeurait raide, impuissant  faire un pas. J'approchai,
sautillant bien en mesure, jusque sous son nez; je me dhanchais 
pouffer de rire, et je le giflai  droite,  gauche,  gauche,  droite,
et encore, et encore, avec les joues glaces du cadavre.

--Un dernier baiser, seulement! avait-elle implor:

Je comblais la mesure.

Pas une me n'osait souffler. On laissait l'espace libre autour de
nous.

Dsensorcel par la fureur, Ralph s'abattit sur moi et pesa sur mes
paules; s'il m'avait plu, je l'eusse aplati d'une seule taloche, ce
pierrot belltre! Mais non, ce n'tait pas a le plan: je me laissai
faire, et, quand il parut m'avoir cras, la foule se jeta sur nous,
puis la police du bal; on nous arracha des bras l'un de l'autre; on me
dbarrassa de mon horrible fardeau et on nous trana, Ralph et moi,
chez l'officier de police. Tout le bal et, bientt, toute la plbe
des Sand-Lots nous suivaient en criant: A mort! tandis que moi je
gambadais et chantais  perdre haleine, sauf quand, tourn vers Ralph,
je vocifrais: C'est lui! c'est lui.

Devant le policier, Ralph se demandait dans quel rve atroce il se
dbattait; son front terreux suait l'angoisse. Moi, je m'obstinais dans
ma gat farouche; on ne put m'en tirer; je beuglais, je riais comme
une brute, puis encore, sur l'air d'un spectre qui chante malheur, je
redisais: C'est lui! c'est lui! et vers lui je tendais mes mains
tremblantes, mes doigts crisps...

Le docteur Burns garda quelques secondes l'attitude attribue au
personnage dont il avait, pendant cet trange rcit, fait revivre de la
voix et du regard l'ironie contenue, la frocit sombre, l'astuce sans
merci.

L'auditoire, en dpit d'un vident parti-pris de scepticisme, se
laissait gagner; les dames, trs attentives, prouvaient les frissons
d'une terreur grandissante.

Un murmure d'loges s'leva pendant l'interruption.

--Trs bien! disait-on. C'est admirable! C'est vu! C'est vcu! Personne
n'imaginerait mieux.

Mais M. Burns, absorb dans ses propres visions, n'entendait pas ce
ramage flatteur.

--Aprs un long silence, reprit-il, l'homme acheva sa confession en me
disant:

--L'officier de police se comporta prcisment selon mes calculs. Il ne
manqua pas de conclure que j'tais en dmence, mais il souponna Ralph
d'tre l'auteur du crime. On l'examina, on le fouilla sance tenante.

Ah! ah! j'en ris encore. On mit aussitt la main sur les orfvreries de
ma dfunte et sur les trois canines dont le trou grimaait sous sa lvre
creve. Voil le cadeau que je lui avais gliss dans la poche, pendant
la lutte, en simulant d'avoir le dessous. Que pouvait-il objecter  de
pareilles preuves!

On l'interrogea. Son absence du bal avait t remarque. Que s'tait-il
pass dans l'intervalle? Avouer qu'il avait franchi mon seuil, c'tait
se tuer. Il prtendit s'tre rendu chez lui en qute d'argent pour
boire. Pitoyable invention que la femme Ralph eut soin, comme il tait
convenu, de dmentir avec acharnement plus tard au tribunal. Elle ne se
contenta pas de dire vrai, mais elle broda comme quoi vainement elle
avait attendu Ralph  la maison: comme quoi, de plus, elle se mit  sa
recherche et, de loin, le vit se glisser chez William Carrey. Et ce
n'est pas tout! Elle avait entendu d'horribles cris de femme--qu'elle
imita, s'il vous plat, pour les juges--et, ne voulant pas savoir ce qui
se passait, par crainte de malheur pour elle-mme, elle avait fui.

Voil ce que raconta cette honnte pouse dont j'encourageais chaque
parole par des minauderies que les magistrats considraient comme autant
de preuves d'hbtement. Il n'y a pas  fui faire de reproche: elle se
vengeait comme je m'tais veng. Par suite, l'affaire est rgle. Je
suis fou..., comme disait l'autre; je suis fou dsespr d'avoir perdu
ma bien-aime. Telle est l'histoire authentique couche par crit sur
papier timbr. Je vais, puisqu'on l'a dcid, demeurer ici insouciant,
oisif, engraiss jusqu'au dernier de mes jours; Ralph sera pendu demain,
rien ne peut le sauver. Quant  la dame Ralph, qu'elle aille mendier o
elle pourra; je ne tiendrai pas la promesse que je lui ai faite... J'en
ai assez des femmes qui trahissent leurs maris...

Les assistants se rpandirent en un nouveau concert d'admiration:

--Quelle habilet dans l'art d'arracher des aveux, proclamait-on trs
haut; quel cynisme et quelle cruaut chez ce William; quelle regrettable
promptitude de la justice  admettre la folie! Et combien de fois aussi
le docteur Burns avait-il signal de pareilles erreurs?

M. Burns parut ravi de cette dernire remarque; ses traits rayonnrent
comme ceux d'un aptre longtemps mconnu, d'un entt redresseur de
torts, dont la parole enfin triomphe.

Mais cet clair de joie s'effaa tout  coup sous les ombres d'un amer
dcouragement.

--Eh bien! si vous le pouvez, tentez un effort, dit-il; courez chez
l'attorney, essayez de sauver l'infortun Ralph. Quant  moi, ces sortes
de dmarches ne me russissent jamais... Et puis, vous le savez, mes
travaux ne me permettent gure de sortir le soir...

Ces paroles s'teignirent comme un gmissement de lassitude et de
mlancolie sur les lvres qui s'abaissaient. On et imagin que dix
annes s'abattaient  la fois sur le front du docteur, alourdissaient
son regard et dcoloraient dans la masse grise de sa chevelure les
derniers fils noirs.

--Vous avez raison, se hta de dire M. Blackwork, allez vous reposer,
c'est le plus sage. Je cours  l'instant chez le magistrat, la chose en
vaut la peine; comptez sur moi.

--Oui, oui, c'est le mieux qu'il y ait  faire. Rentrez, docteur,
rentrez. Allez vous remettre de vos fatigues, insinuaient  l'envi les
dames et gentlemen, qui tmoignaient tous de la plus vive sollicitude et
se montrrent enchants de ce que M. Burns, se rendant  ces affectueux
avis, prenait cong de l'honorable compagnie...

Lorsque M. Burns fut dans l'antichambre, deux des laquais de service se
levrent et s'armrent de flambeaux pour accompagner le docteur jusqu'
son appartement.

On descendit le grand escalier, on traversa la cour intrieure, puis un
couloir du second corps de btiment, et l'on se trouva dans un jardin
o l'on se dirigea sous le noir des arbres vers un pavillon d'apparence
lgante.

L rsidait le docteur Burns, qui remercia les deux serviteurs et
pntra chez lui.

Aussitt sans tmoins, les deux hommes s'envisagrent mutuellement de
faon trs drolatique, comme des comparses remplissant par ordre une
mission burlesque. Ils se recommandrent tacitement le silence en
fendant l'air de gestes dmesurs. Puis l'un, affectant d'arpenter le
gazon sur la pointe de ses escarpins, carta les torches, tandis que son
complice, envelopp de nuit, barra le joint de la porte du pavillon d'un
norme verrou.

Pas un bruit saisissable, pas un frmissement ne trahit l'opration.
Le gelier avait comme des mains d'ombre pour que l'incarcration du
docteur ft pratique dans le plus parfait mystre.

Ces dispositions prises et quand on se fut loign d'une centaine de
pas, l'un des modestes fonctionnaires de Lobster-Hill sifflota d'une
faon trs ddaigneuse  l'gard de ce qui venait de s'accomplir. Et
non moins expressif, son collgue leva les paules  la hauteur de ses
oreilles, en manire de traduire le dgot suprme d'un probe citoyen
pour ce qui se commet d'injustice en ce bas monde.

--Piti! parlrent-ils cheminant, que voil de soins, de prcautions, de
dlicatesses, de flagorneries pour MM. les pensionnaires de la haute, en
puissance de familles fortunes!

--Certes, oui, on les cajole, ceux de cette nuance; on les traite en
personnages.

--En effet, voyez ce M. Burns, ce pote dtraqu qui se croit un
illustre mdecin, cela passe la soire chez M. le directeur, cela prend
le th, cela dort confortablement dans la plume, alors que William, un
gratuit! va faire connaissance avec le lit de camp.

--Le pauvre homme... Mais, diable! Il m'y fait songer,--s'cria l'un
ou l'autre des deux causeurs,--il nous faut dcamper lestement si
nous voulons voir pendre Ralph d'un peu prs. C'est pour trois heures
prcises: je parie qu'il y a dj foule.




FEU HARRIETT


Cette belle journe d't s'achevait.

Les splendeurs du couchant s'apaisaient comme les derniers accords d'une
symphonie de lumire parmi les troues des grands bois--restes de
fort vierge--qui entourent la jolie ville d'Albany. Le haut feuillage
frmissait dans un bain d'or, tandis que le pied des arbres et les
basses branches tordaient leurs lignes noires sur l'charpe de pourpre
ploye  l'horizon. Par chappes, au lointain des clairires, la
clart se refltait plus blanche sur les eaux de l'Hudson, dissmines
comme des fragments de miroirs.

Profil maigre sur la srnit de ce paysage, M. Harris Westland,
correctement vtu de deuil, s'avanait d'un pas rgl dans les longues
avenues; son regard s'abandonnait au charme vague du spectacle; il
souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d'une manire douce,
harmonieuse, pleine de rve, en parfait accord avec sa tournure
d'esprit.

Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux
informs, que la douleur morale procure aux tres mditatifs un
vritable plaisir intellectuel en ce qu'elle les intresse au ct
cach des choses,  leur imperfection reconnue trop tard,  leur remde
possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus
positifs et uniquement soucieux du fait extrinsque et--circonstance peu
frquente en Amrique--sir Harris Westland n'tait pas de ceux-l.

Il allait donc songeant, avec une contrition dpourvue d'amertume, 
la monotonie de l'existence de millionnaire oisif, retrait du ngoce,
qu'il menait depuis de nombreuses annes; mais diverti non moins que
dcourag par sa logique habituelle, il ne se dcouvrait, somme toute,
aucune tendance vers un train de vie plus aventureux.

Berc de plus de tranquille mlancolie encore  mesure que tombait le
crpuscule, il s'avisa mme de ressentir une sorte de joie dchirante
ou d'agrable dsolation en constatant le vide dans lequel il somnolait
depuis la mort prmature de Mme Harriet Westland. Car il est triste,
mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agrable de figure, trs
ardente d'imagination,--faite peut-tre pour une destine moins
atone que celle  laquelle l'enchanait le devoir conjugal,--s'tait
placidement teinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant
l'intarissable batitude dont l'enveloppait la tendresse de son mari.

Oui, certes! il l'avait aime, il l'avait idoltre  sa manire 
lui, sans fougue, avec solidit. Que n'tait-elle encore l! Que ne
pouvait-il, hlas! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or
qu'elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur
inexprime!...

--Oh, chre Harriett! soupira-t-il...

Et nous devons ajouter qu' ce moment de son monologue, sir Harris
Westland, ayant regard l'heure  sa montre, se prit d'une certaine
animation et continua sa promenade d'un pas moins dilatoire, comme si la
ple image de la dfunte l'attirait dans l'espace, ou comme s'il tendait
vers un but o ce caressant souvenir pourrait s'voquer avec plus de
prcision.

Quelques rares passants, d'ge et de sexes dissemblables, maillaient la
route ou se glissaient sous l'ombre forestire regagnaient la ville;
ils portaient une toilette sombre, de mme que sir Harris. Plusieurs
l'honorrent d'un salut grave, d'un sourire discret; ils semblaient, 
son exemple, sous le coup de proccupations funbres, agrmentes de
rsignation.

Ces tacites incidents ne laissaient pas que de dgager une sorte de gne
crmonieuse propre  glacer le coeur. Une indfinissable apprhension
planait...

Mais sans prouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait
son allure quasi-allgre et presse, lorsque au premier dtour du chemin
une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, et-on dit, de renoncer
momentanment  cet excs de promptitude:

Au bout de l'autre avenue, une dame apparaissait...

L'vnement, htons-nous de l'affirmer, n'eut pour rsultat apprciable
que de faire clater la sincrit des regrets ddis par sir Harris  la
plaintive mmoire d'Harriett, et l'indiffrence actuellement ressentie
par l'honorable gentleman pour le surplus de l'lment fminin. A peine
daigna-t-il remarquer l'exquise dsinvolture de l'inconnue, videmment
d'ge printanier, qui fuyait en avant, dans la mme direction que lui,
coquette, agile, entortille d'une mantille, tenant  la main une jolie
valise et dcoupant sur le fond plissant du ciel on ne sait quelle gaie
silhouette d'actrice en retard.

Loin de noter ces aimables dtails, M. Westland vitait, au contraire,
de les apercevoir; il s'efforait ostensiblement de ne pas abrger la
distance qui le sparait de la belle et ne doubla le pas de rechef que
lorsqu'elle se fut efface dans la pnombre verte d'une contre-alle.

Un franc enthousiasme le souleva ds lors. Serr dans son habit noir,
tel qu'un notaire mand pour affaires trs urgentes, il courait presque
 perdre haleine, lorsque enfin,  l'extrmit d'un sentier latral, il
s'arrta devant une porte basse et massive, renfonce dans la robe de
lierre d'un vieux mur de briques.

Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la
serrure, et la porte aussitt, malgr son air d'abandon, tourna sans
bruit sur ses charnires et se referma derrire sir Harris.

Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur
des sentiments de fidlit matrimoniale qui guidaient l'incomparable
Westland.

Sa dmarche, on va le voir, n'avait pour mobile qu'un saint dsir
d'panchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l'ange
disparu: l'enclos dans lequel il venait de pntrer n'tait autre chose
que le cimetire d'Albany, avec son vaste parpillement d'architectures
spulcrales, enguirlandes de feuilles et de fleurs.

M. Westland, le modle, dsormais, des veufs inconsols, s'engagea dans
un ddale de petits sentiers jets  travers les tombes et bords de
houx, de trones ou de cyprs; il se dirigeait, sans hsitation, comme
en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des
chemins entrelacs, franchissant parfois des passages ardus, o les
ronces irrites crevaient la pierre des anciens morts vous  l'oubli...

Loin, plus loin encore, au plus pais d'une haie d'glantiers, sir
Harris franchit une grille qui donnait accs dans une enceinte spare
et, au mme instant, il parut ressentir cette intime satisfaction
qu'on prouve  se revoir parmi les siens aprs une longue absence. Il
entrait, en effet, dans le parc rserv pour toujours aux spultures de
sa famille, et l'on apprciait de prime abord la magnificence qu'avait
dploye dans ce sjour le richissime propritaire extrmement engou de
ncromanie.

Un sable fin couvrait les alles encadres de bruyres et de touffes de
violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les
noms et qualits des antiques et modestes Westland, gratts  neuf dans
le creux des granits, ou luisant sur l'apologie en lettres d'or des
Westland plus rcents et plus prospres, ensevelis sous les hauts
mausoles de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des
sicles, s'alignaient de tous cts, dans leurs caisses d'bne cercles
d'argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses
et mille plantes rares d'o s'exhalait une invisible fume d'encens;
puis,  et l, sous les verdures inclines des massifs, quelques
siges de grs aux dossiers mollement recourbs invitaient aux fraches
mditations horizontales.

C'est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur
tant de faste un coup d'oeil d'approbation. Sa physionomie radieuse
rvlait des passions bien suprieures au vulgaire orgueil de possder
un cimetire confortablement entretenu: son dsir imprieux de communion
mystique avec feu Harriett l'absorbait tout entier; il fouillait du
regard les obscurits du jardin, il coutait les rumeurs vagues qui
bruissaient dans les ramures; mais, le croirait-on? M. Westland
affectait on ne sait quelle trange certitude de la prsence d'un tas
d'tres surnaturels, disposs  se montrer au premier signal; il prenait
l'attitude de quelqu'un qui s'attend  goter, bien  son aise, toutes
sortes de distractions extra-terrestres; il semblait mme que, pour
M. Westland, ces divertissements ne seraient qu'une simple affaire
d'habitude et allaient bientt se reproduire, d'aprs un programme
invariable, dans un ordre accoutum.

A premire vue, une pareille conviction dpassait incurablement le
comble de l'impertinence!

Or, il nous faut l'affirmer  l'encontre des prsomptions railleuses,
les prtentions de M. Westland taient fondes, son attente n'avait rien
de chimrique, sa confiance avait les plus positives raisons d'tre:

L'tonnant gentleman ne tarda pas  obtenir des prodiges en plein idal,
 raliser une foule d'amusements infernaux ou clestes, dont nous
devons faire le rcit tout en dsesprant d'en traduire d'une plume
assez lgre la merveilleuse subtilit. Car  quels bonds assouplis de
bulle d'eau sur un gant de velours,  quel invisible sillon trac sur
l'azur par l'aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables
d'interprter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable,
des scnes qui vont suivre?

Rien de plus simple toutefois que le dbut de ces pisodes: le
mticuleux Westland se dbarrassa de son chapeau et de ses gants couleur
d'encre et fit disparatre quelques grains de poussire que la longue
promenade sous bois avait mis  son costume; il alla s'asseoir sur l'un
des divans de granit et s'installa commodment, le front  la renverse,
sous le feuillage en pleurs d'un saule. Quelques rayons de clart diurne
filtraient encore de l'ther et glaaient les tombeaux d'une lueur
verdtre o l'ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons
noirs.

Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur
dlicieuse qui s'pand aux approches des soirs d't; puis, tout  coup,
ayant fait sonner sa montre  rptition, il eut un sourire trange:
l'heure tait venue, la sance d'enchantements s'ouvrait. Un mouvement
 peine distinct agitait le dme de verdure, des bruits de battements
d'ailes descendaient de branche en branche, et bientt aprs,
singulirement sociable, une colombe se posait sur l'paule de sir
Harris et lui frlait le visage de son duvet tout soulev de tides
palpitations.

--Chre me! soupirait le gentleman, videmment acquis  l'hypothse
qu'une parcelle de l'organisme affectueux d'Harriett revivait sous ce
plumage de satin.

Ce tte--tte volatilo-yankee fut rapide comme l'clair; l'oiseau
regagna son nid et sir Harris s'loigna prcipitamment du bosquet.

D'autres magies l'attendaient  la rive d'un lac margin de porphyre o
frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel.

Ds qu'il fut sur le bord, la nappe d'eau s'toila d'un sillage lent et
souple comme les plis d'une robe de velours, tandis que, sans hsiter,
un cygne--second spcimen d'une obsquiosit  peu prs inconnue dans
l'ornithologie amricaine--hta ses nages silencieuses et vint offrir
son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland.

Les incidents se multiplirent dans ce genre empreint de posie, et
sir Harris s'abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions
rsurrectionnelles!

--Chre me, chre me! redisait-il, toujours emport par une exaltation
grandissante, jusqu' ce que, parvenu vers la limite du cimetire des
Westland, il s'arrtt comme frapp d'angoisse ou de terreur  la
perspective d'une priptie suprme.

Il s'agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement
troublant. Westland,  l'apoge des surexcitations, se sentit faiblir
et dut s'appuyer au caisson d'un oranger, mais aussitt remu par
le souffle ondoyant de l't, ou, peut-tre, par une main ferique
dissimule dans l'ombre, l'arbuste en fleurs laissa tomber sur le modle
des veufs un tourbillon de neige parfume.

Dcidment, l'esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et
rassurait son monde par de bien dlicates prvenances!

D'ailleurs, la nuit complte talait maintenant sa solennit noire;
Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronomtre et
constata l'instant des preuves dcisives. Il bannit donc toute crainte
et s'lana d'un bond, malgr les tnbres, jusqu'au seuil d'un vaste
mausole dont le fronton,  des heures moins tnbreuses, s'illustrait
du nom d'Harriett et dominait le reste des tombeaux.

M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans
l'auguste silence des morts, une multitude de paroles dsordonnes.

--Reviens, reviens encore, chre me! disait-il avec des cris, avec des
sanglots; reviens, oh! reviens, ce retard est un supplice!

Alors--merveillement sans pareil--une lueur morne, une phosphorescence
bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze
s'ouvrirent lentement sur les pas d'une apparition blanche  forme
humaine; et de la tombe reste bante s'envolrent les prcieuses
senteurs, les fins oppoponax, les ylang-ylangs lgers qu'exhalerait la
chambre  toilette d'une ombre de mondaine enfuie  quelque spectral
rendez-vous d'amour.

L'apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras
et l'attira contre son coeur, sans rencontrer la moindre rsistance.

L'adorable docilit de mistress Harriett revivait dans son fantme. Mais
la dfunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d'outre-tombe, des
attraits et des sductions qu'elle n'avait certes possds qu' l'tat
de principe dans notre valle de larmes. Elle s'tait montre bonne
comme les anges et chrubins de son sexe, mais  la faon maigre et
diaphane, tandis qu' prsent, sous ce linceul glissant comme un
dshabill de soie sur le nu d'une chair de satin, les doigts enfivrs
de sir Harris sentaient s'panouir des rondeurs plus palpitantes que la
gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus
odorantes que la pluie de fleurs d'oranger.

La constatation de ces progrs posthumes accomplis par Mme Westland
affola son inconsolable veuf et l'entrana dans des exigences
franchement ralistes, car il ne se contenta plus des treintes muettes
qui, parat-il, avaient caractris les prcdentes rencontres funbres
de la mme espce entre les deux poux:

--Oh! pour cette fois, parle! parle-moi, chre me, s'cria violemment
M. Westland; ne persiste pas dans ce silence, obstin, cruel,
inexorable, qui me torture, qui me rend fou! Parle, parle!

Le spectre de la sensible Harriett eut tout l'air de ne pouvoir rsister
 tant d'loquence, et, d'une voix emprunte aux plus exquises musiques
des rves, il daigna dire:

--Vous l'exigez? Soit! Mais rien que ce mot: Sir Harris, je vous aime!

M. Westland ne parvint  dverser le trop-plein de sa flicit qu'en
des exclamations perdues; il enveloppa d'une embrassade exaspre
les splendeurs palpables du fantme, et, dans un baiser sans fin, il
recueillit sur ses livres le souffle de son essence immatrielle, source
de tant d'amour et de constance...

Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partage entre
terre et ciel.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, chez lui, vers l'heure de son djeuner, sir Harris
Westland, l'esprit encore tout hallucin des visions de la nuit,
feuilletait, d'une main distraite, le lot quotidien de journaux et de
correspondances, quand son attention fut vivement attire par un imprim
bord de noir et contenant l'invitation  payer le trimestre chu de son
abonnement  l'_Association spirite pour la propagande de la croyance 
l'immortalit de l'me_.

Cette singulire Compagnie, monte par actions, avait pour but,
lisait-on en marge, de mettre  la disposition de ses affilis une
inpuisable srie d'impressions et d'agrments funraires, marqus au
cachet de la vie ternelle, tels que ceux dont la prsente histoire
exhibe quelques chantillons.

A cet effet, la Socit prsidait  l'amnagement spcial des rsidences
mortuaires; elle organisait la mise en scne des miracles en tous
genres, elle se livrait  l'apprivoisement de tous quadrupdes et
bipdes revtus d'un caractre emblmatique et garantissait aux amateurs
le concours d'une nombreuse troupe de revenants de tout sexe et de tout
ge, capables de reprsenter les morts de bonne compagnie et requis de
rpondre,  quelque heure que ce ft et sous n'importe quel costume, aux
vocations qu'il plairait aux abonns de leur adresser.

Il va de soi que l'institution tenait aussi l'article sinistre, tel que
cris de hiboux, hurlements de chiens  la mort, vols de chauves-souris,
lamentations dans l'ombre, fantasmagories macabres, volutions de
squelettes articuls, etc., etc.

Mais M. Westland, on le sait, prfrait de beaucoup les rcrations
flatteuses et attendrissantes. Il s'acquitta de sa dette avec
empressement en se rappelant le zle et l'exactitude que les mdiums de
l'Agence avaient mis a son service durant ses excursions au cimetire.

La note se grossissait d'un supplment assez considrable, parce
qu' l'issue de la dernire sance, et selon l'expresse volont de
l'honorable actionnaire, l'_me avait parl!_

Sir Harris solda cet excdent avec un surcrot de gratitude, et mme,
huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance  cet gard d'une
faon tout  fait premptoire, car il demandait et obtenait la main
de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de
l'_Association spirite_, la ravissante promeneuse  la valise, la mme
qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement
jou le rle de feu Harriett.




LA TRAGDIE DU MAGNTISME


Le public du parterre et des amphithtres avait accord sa bruyante
approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et
d'quilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys,
d'ges divers, mais tous trop jeunes, s'taient montrs fort attentifs
aux grces exhibes par les demoiselles du corps de ballet. La premire
partie du spectacle s'tait ainsi passe sans rien d'exceptionnel.

Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de
Boston fit tout  coup irruption aux places encore vides des premires
galeries; des essaims de jolies femmes dvelopprent bientt sur
l'hmicycle une guirlande continue de lgres toilettes d't, gai
fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en
habits noirs, et, ds lors, une animation heureuse s'panouit dans la
salle, o le coup d'aile des ventails jetait des frissons parfums;
les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des
soies et des parures; les clats de rire furtifs voltigeaient comme des
tincelles sonores dans le feu crois des causeries; tout semblait, en
un mot, prendre un air de fte, pour clbrer la premire sance de
magntisme donne sur la scne de l'Alhambra par le clbre docteur
Kellog et son merveilleux sujet, miss Olivia.

Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et
l'insistance des rclames dont la presse de Boston retentissait depuis
plus d'un mois  propos de cette solennit.

Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles plaaient miss
Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient
au front de cette innarrable demoiselle une couronne d'pithtes
dmesurment superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'tait pas
seulement le plus infaillible, le plus audacieux des exprimentateurs;
il ne se bornait pas  prouver indubitablement ses terribles facults
fascinatrices, il avait, de plus, le mrite de dvoiler,  la fin de
chacune de ses reprsentations et de mettre  la porte de tout le
monde les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de
somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans,
affubls du titre de magntiseurs, trompent d'ordinaire le public.

C'en tait assez pour attiser la curiosit gnrale.

Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'attraction.

M. Kellog, rdigeaient-ils tout bas, confidentiellement,--en droutant
la sagacit du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses
petites mains indicatrices traces en tte des paragraphes,--M. Kellog,
amoureux d'Olivia, la torturerait sans piti pendant son sommeil factice
et se vengerait ainsi de l'indiffrence dont elle l'accable ds qu'elle
reprend possession d'elle-mme au rveil.

En outre, imprimait-on, beaucoup d'attention serait accorde  certain
jeune gentleman europen, trs tnbreux, trs mystique, originaire
des brouillards d'cosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel
poursuivait Olivia dans tous ses voyages  travers l'Amrique et ne
manquait jamais de prendre place dans une premire loge d'avant-scne
ds que miss Olivia montait sur le thtre, parce qu'il l'adorait et
se croyait ador d'elle seulement lorsqu'elle entrait dans l'tat de
catalepsie.

Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble tranger
une guerre sourde de haine et de jalousie. Une querelle semblait
possible, un conflit devenait probable, un duel tait certain, et les
spectateurs couraient chance  tout moment de voir se raliser l'une de
ces redoutables ventualits.

Enfin, et par surcrot, la chronique faisait ressortir, avec
d'affriolantes rticences, le rle jou dans cette affaire par une belle
et jeune patricienne (lady Warner, sans doute), laquelle assistait
invariablement  toutes les soires de Kellog, dans la loge
d'avant-scne faisant face  celle de lord Warner, et de l, toujours
parfaite d'lgance selon la dernire mode, mais toujours calme,
toujours ddaigneuse du mouvement d'admiration que provoquait sa
prsence, elle attachait sur son mari des regards obstins; elle notait
ses impressions les plus fugitives, elle recueillait une par une les
marques de son absurde passion, et tout cela dans un but dont le mobile
avait chapp jusqu'alors aux plus habiles investigations.

Or, la gentry runie ce soir-l  l'Alhambra croyait  l'exactitude de
ces piquantes indiscrtions; la Gazette des trangers avait d'ailleurs
annonc, quelques jours auparavant, l'arrive de lord et de lady Warner,
sans ngliger d'ajouter qu'ils n'taient pas descendus au mme htel. Et
maintenant mme, au moment du lever du rideau pour les expriences de M.
Kellog, les deux loges d'avant-scne taient encore inoccupes, comme
si les deux poux en guerre s'taient rserv d'y prendre, au moment
dcisif, leur poste de combat.

Aussi le vif brouhaha des conversations s'en allait augmentant dans la
salle ruisselante de lumire et l'impatience universelle atteignait  sa
limite extrme, quand l'orchestre attaqua les majestueux accords d'un
prlude qui fut pour l'assemble le signal d'une srie d'motions dont
la vhmence allait, d'ailleurs, singulirement dpasser tout ce qu'on
avait pu prvoir.

Les premires notes avaient  peine vibr que lord Warner venait
s'asseoir sur le devant de la loge de droite. Les lorgnettes ne
pouvaient s'y tromper: il tait conforme aux esquisses traces par ses
biographes; il avait l'ge o les illusions ont encore le droit d'tre
des croyances; son air, empreint d'on ne sait quelle mlancolique fiert
de race, lui permettait d'offenser impunment la coupe du jour et
de porter sans ridicule une sorte de deuil romanesque, velours et
dentelles, renouvel de l're byronienne; ses yeux bleus et dormants,
comme les grands lacs tristes de son pays d'cosse, ses lvres fines
au sourire indcis, son front ple entour d'une chevelure tombante
d'archange, avaient un charme non terrestre, bien en rapport avec cet
amour trange, cette originalit psychologique que lui attribuaient les
feuilles d'actualit.

Ces dtails, toutefois, furent  peine entrevus, car presque au mme
instant lady Warner venait d'entrer dans l'avant-scne de gauche et
s'tait installe bien en face, bien rsolument en face de son mari.

La vracit des reporters fut dmontre une fois de plus: lady Warner
semblait un astre dtach des sphres les plus raffines du high-life et
par de la grce savante des lignes simples. Elle se serrait, svelte et
pourtant modele, dans une troite robe de satin blanc, farfouille d'un
tourbillon de dentelles; son chapeau n'tait qu'une exquise fanfreluche
de guipure prise dans une touffe de lilas blanc. Et sur toute cette
neige, sur l'or clair de ses cheveux d'Anglaise, sur le frais carmin
de ses lvres, dans le bleu-noir de ses yeux de sphinx, rayonnait ce
tranquille orgueil, cette srnit d'toile qui vient aux femmes dans
l'enivrement de leur beaut.

Un moi dans la salle justifia cette triomphante attitude de lady
Warner, et le concert de louanges suscit par son arrive bruissait
encore, lorsque enfin le rideau se leva sur le dcor d'un coin de jardin
plein de hautes verdures du fond desquelles le fameux docteur Kellog et
l'intressante Olivia, se tenant du bout des doigts, s'avancrent en
crmonie jusqu' la rampe.

Il y eut quelques applaudissements de bienvenue, mais, en somme,
l'illustre couple ne laissait pas que de causer, au premier aspect, une
certaine dception.

Miss Olivia, solide plbienne taille en hercule femelle, paraissait
un peu gne des splendides paules et des bras superbes que laissaient
voir  nu les dcollets hardis de sa robe de bal en satin blanc. Elle
n'tait nullement jolie, et la vulgarit de ses traits ne se sauvait que
par la jeunesse du sourire arm de dents de perle entre des lvres au
ton de fraise.

Individualit maigre, au contraire, figure sche et longue, front fuyant
plaqu d'une chevelure trop noire, le docteur Kellog et pass pour
burlesque, n'tait sa tenue svre et son costume rigoureusement exact
d'homme du monde.

Non, certes! rien d'anormal, ni de fatal, ne planait sur eux; ils
n'taient pas de l'ancienne cole de sorcellerie, et trs modestement
ils affichaient le positivisme sans apparat qui doit prsider dsormais
 l'exploitation pratique et raisonne du surnaturel.

Les musiciens firent silence et M. Kellog pronona quelques paroles
dont l'loquence facile n'tait pas d'un barnum ordinaire. Il annona
qu'avant de rvler, suivant sa promesse, les misrables mystifications
accoutumes des hypnotiseurs et spirites de bas tage, il allait voquer
la plupart des phnomnes rels et incontestables du trouble nerveux
occasionn par le sommeil artificiel.

Et sans plus de prambule, parmi les lueurs livides d'une lumire
lectrique tombant tout  coup des frises avec accompagnement d'un
trmolo pathtique  l'orchestre, M. Kellog tendit les deux mains vers
Olivia.

Rien d'abord: Le public, palpitant d'motion, attendait muet, sans un
souffle; puis, soudain, ce fut prodigieux!

Frappe par le fluide, Olivia se dressait subitement, farouche, les yeux
grandis dans une immobilit tragique: la bouche dessinant une terreur
vague, profonde, tonne; son regard se fixait sur Kellog et semblait
aller, au del de lui, vers quelque vision menaante ploye au loin.

Un premier enchantement alors s'oprait. Miss Olivia, presque laide tout
 l'heure, prenait une sorte de beaut sinistre, largement sculpte dans
ce masque d'angoisse.

Un tre tout nouveau se manifestait de mme dans la personne de Kellog.
Ce n'tait plus l'obsquieux dbitant de magie bnigne, mais l'pre
savant, le chercheur tenace, brutal au viol de tout mystre, prt 
fouiller jusqu'au coeur les plus noirs problmes de la vie; son dur
profil, heurt aux angles par la clart verte, semblait le tranchant
d'une volont de fer, et puis, sur ses lvres minces aux sinuosits
perfides, dans son oeil flamboyant,  son sourcil perpendiculaire dans
le front pliss, il y avait plus que de la rancune ou de la colre, il y
avait l'ironique piti pour cette femme, en d'autres temps, sans doute,
indomptable et fire, maintenant si vite, si lchement matrise au
premier signe d'un pouvoir inconnu.

Elle tombait, en effet, par molles graduations, plus avant  chaque
geste de Kellog, dans son bizarre sommeil de fantme errant; l'air
d'pouvante s'effaait dans la pleur de son visage o montait
l'hbtement morose du rve. Elle avait l'allure automatique d'un corps
o la pense n'est plus; elle marchait d'un pas souple de somnambule,
comme porte sur un ther; elle reculait, elle tentait de fuir, elle
se rapprochait par bonds convulsifs, la poitrine souleve de sanglots
machinals.

Les rsultats les plus saisissants, les plus inattendus, les plus
insenss de l'anesthsie se multiplirent ainsi sous les yeux captivs
du public. Plusieurs adeptes du mesmrisme rpartis dans la salle, et
reconnaissables  leurs physionomies spciales d'asctes, changeaient
des sourires victorieux. L'influence despotique de Kellog, les
passivets inoues d'Olivia ne laissaient pas la moindre prise 
l'incrdulit; la science triomphait...

Soudain un cri d'horreur courut!...

Kellog s'tait arm d'un stylet arrach  l'improviste du revers de
son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implant l'acier en
pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucine, de son
bras d'athlte, horizontalement roidi dans un effort o saillait le
muscle.

Pench hors de sa stalle, lord Warner s'abmait dans une contemplation
perdue. Lady Warner, de son ct, persistait dans sa souveraine
placidit de grande dame, mais sa main fine, gante de jaune trs clair,
battait un rhythme lgrement nerveux sur le velours pourpr du rebord
de la loge.

Aucun frmissement n'avait altr la sombre impassibilit d'Olivia, pas
une fibre n'avait tressailli; la chair traverse gardait autour de la
plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde emblme du
cauchemar au bras d'une statue de la nuit.

Feindre un tel stocisme sous l'aiguillon de la douleur matrielle,
allons! c'tait impossible. Le miracle, produit par des forces
indfinies de l'organisme, se montrait visible  tous. Initis et
profanes le salurent d'un long murmure de stupfaction.

Mais beaucoup trop violent, cet pisode fut heureusement suivi de
quelques scnes dans le genre attendrissant et potique.

M. Kellog prit l'attitude empresse, cline, paternelle, d'un mdecin de
femmes aux heures de crise; il dlivra miss Olivia du poignard, puis il
enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placrent
aussitt dans un courant oppos de surexcitations dont le but tait,
scientifiquement parlant, de favoriser l'panchement d'un excdant trop
considrable de nervosit...

La musique servit de premier drivatif  cette hyperesthsie...

Miss Olivia se mit  chanter. Kellog, agitant les mains derrire elle,
l'ordonnait; elle obissait sans voir--et fit entendre, dans les notes
sourdes du mdium, le dbut d'une lgie passionne; mais sur un autre
signe trs bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa,
plaintive, trangement fle, comme un appel dsespr au loin, sur la
mer.

Cette interruption lui fut comme un dchirement de tout lien dans
le rel; elle s'gara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses
paupires se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une
madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs
d'me que nul ne peut dfinir...

C'tait l'extase, tout  fait l'extase, telle que la dcrivent les
physiologistes les plus accrdits.

L'orchestre, dont le rle, sans doute, avait t soigneusement rgl
pour cette reprsentation, appropriait ses accords  la sublimit du
ravissement d'Olivia. Le hautbois disait par phrases, tantt joyeuses,
tantt lugubres, une sorte de rcit dans le roulement grave des cymbales
et dans l'harmonie des arpges tremblant sur les cordes grles des
violons. Insensiblement le rhythme, frapp sur le thme fantasque,
entranait l'hypnotise aux volutions d'une danse lente, trs
singulire, aux flexions subtiles, dessinant tour  tour des fierts
de desse classique et des abandons de fille d'Orient. Saltimbanque
de l'idal, Olivia donnait une forme vivante  l'insaisissable pense
musicale, elle traduisait en lignes pures ou tourmentes, en mouvements
gracieux ou fbriles, la gracieuse mlope des symphonistes; et,
tournoyante avec des langueurs de vierge, ploye comme une faunesse
ivre ou saisie d'un vertige sacr de prtresse, elle s'arrtait enfin,
haletante, effare, le front baign d'on ne sait quelles clarts
d'enthousiasme...

L'merveillement de la foule et l'effervescence des adeptes taient au
comble; d'ardentes salves d'applaudissement eussent bientt clat dans
le silence solennel, si le docteur Kellog, revenant  la rampe, n'avait
pris la parole une seconde fois.

Grce  la concentration des effluves, expliqua-t-il en termes de
savant, grce encore  l'intensit prolonge de son exaltation, miss
Olivia venait d'entrer dans la phase de la lucidit suraigu. Oui,
dsormais elle tait capable de lire dans un livre ferm, de voir et
d'entendre  travers n'importe quel obstacle; elle pouvait deviner la
pense intime, accomplir les plus secrtes volonts de quiconque serait
mis en communication avec elle, et M. Kellog offrait  tous de tenter
l'preuve!

Mais aucun des spectateurs ne rpondit  l'invitation. On laissait, d'un
commun accord, le champ libre  lord Warner, qui, d'ailleurs, s'tait
lev ds la fin du speech de Kellog et avait enjamb la balustrade de
sa loge.

--Encore vous, toujours! Soit! j'y consens, interrogez-la, lui dit
Kellog avec un ricanement d'impertinence polie, o sifflait pourtant
l'irritation.

L'orchestre se tut; la salle ramassa son intrt comme dans l'attente
d'un drame.

Lord Warner parut n'apercevoir ni les faons cavalires de Kellog, ni le
lamentable excs de ddain que versait sur lui le regard toujours fixe
de lady Warner. Dcid, fanatique, il allait, dfiant la raillerie par
de grands airs de conviction.

Olivia se retourna lentement vers lui, non surprise, non fche; elle
redevenait la mlancolique prophtesse obsde du poids des secrets;
elle retombait dans ce terrible sommeil au regard bant qui, sans doute,
croit rver la vie....

Longtemps Warner s'oublia dans l'observation de l'nigme.
L'indfinissable tristesse d'Olivia le gagnait. N'tait-il qu'bloui
par l'auguste beaut de l'idole, ou cherchait-il en vain les causes de
l'indicible souffrance qu'elle incarnait? ou bien encore leurs
deux mes, par une inconcevable pntration, se parlaient-elles et
gmissaient-elles sur leur amour sans espoir?

A l'appui de cette dernire hypothse, lord Warner remit tout  coup
entre les mains de la voyante une lettre strictement close, mais toute
pleine--on en tait sr--de dclarations tumultueuses.

Olivia, le front inclin, concentra sur l'enveloppe blanche l'attention
de ses yeux mornes dont la flamme allait aux visions intrieures. Seul
un pli courrouc des sourcils trahissait l'effort de cette lecture
 travers les feuillets replis, lorsque enfin, parvenant  tout
dchiffrer,  tout comprendre, elle se dbattit soudain contre l'inertie
qui l'enchanait; l'amour, comme un orage, s'ameutait dans son sein et
se rvoltait; elle voulait lire mieux cette lettre, tre certaine de ne
pas se tromper; elle allait rompre le cachet....

Mais arrte par une commotion galvanique, elle se redressa dans une
immobilit de granit. La lettre s'envola de ses doigts gants: Kellog,
attentif  l'arrire-plan, avait jet dans l'air son geste imprieux; la
pathtique Olivia n'tait plus que le sujet, l'instrument, le jouet
stupide....

Et tout ce que le plus noble amour, arrt dans son vol, froiss dans
son orgueil, renferme de douleur, lady Warner pouvait le lire, en ce
moment, au front constern de son mari; mais le docteur se prcipita
d'un bond entre les deux amants; la colre blmissait  ses joues
creuses, le rictus amer se tordait comme une corchure entre ses lvres
contractes.

--C'est assez, on a compris, s'cria-t-il, retentissant d'insolence,
tandis que Warner, refoulant mal le soulvement d'une rage profonde,
regagnait sa place.

Il tait trop certain que la lutte tant redoute entre les deux rivaux
devenait imminente. La salle ne respirait plus.

--Et maintenant, poursuivit Kellog, cette femme, accable par
l'accumulation des fluides, n'est plus rien qu'un simple appareil
nerveux, une chair articule, dont la science agite  son gr tous les
ressorts. Regardez, regardez!

Et, soulev sur ses orteils, satanique, il projeta violemment en avant
son bras plus maigre, plus long qu'un coup d'pe.

Olivia se crispa dans une roideur de morte et tomba droit  la renverse,
comme un marbre abattu de son socle. La tte fit un bruit sourd sur
les planches, et Kellog, voquant on ne sait quelle atroce apparition
d'Hamlet en dmence, s'accroupissait sur le cadavre de cette autre
Ophlie, broyait sous ses deux genoux le corps d'Olivia qui, toujours
plus froide, toujours plus ple, semblait plus trangement morte que
jamais.

Spectacle hideux! les hurlements d'pouvante et de dgot couvraient le
trmolo frntique de l'orchestre, quand le docteur Kellog, abandonnant
sa proie, parla d'un verbe haut qui dominait le tumulte.

--Que craignez-vous, qu'admirez-vous, criait-il. Folie que tout cela,
pure illusion, simple charlatanisme!  la porte de tous et de chacun,
j'ai promis la vrit, je vais la dire!

Il prorait, sursautant  chaque mot, fou de sincrit, certain de
l'effet qu'il allait produire; il cherchait dans les yeux de lady Warner
une marque d'approbation et grimaait du ct de lord Warner la moquerie
et l'insulte.

--La vrit, la voici,--continua-t-il,--Cette femme n'est pas
magntise! Allons donc, ne croyez rien de pareil; elle n'est ni
somnambule, ni visionnaire; elle est mieux que tout cela: elle est une
sublime comdienne, un clown incomparable, aux muscles d'acier, au
sang-froid d'airain. La menace, la flatterie, le fer, le feu, rien
ne peut la distraire du rle qu'elle joue, rien ne peut vaincre son
formidable pouvoir de dissimulation. Examinez-la, maintenant, tendue
dans sa robe de bal, dormant un sommeil de marbre comme les statues de
fiances sur les tombes: Eh bien! simagre pique, comble de l'art, elle
ne dort pas plus qu'aucun de nous, elle entend chacune de mes paroles,
elle lutte avec acharnement, avec hrosme contre l'norme clat de rire
qui lui monte  la gorge.

--Mensonge, mensonge infme, vocifra lord Warner affol de dsespoir et
d'humiliation.

--On ose dire mensonge! poursuivit l'implacable Kellog. On veut des
preuves! On les aura: Debout! miss Olivia; c'est assez travaill pour ce
soir, la farce est joue. Debout!

Par quel soubresaut de gymnaste endiable miss Olivia se
retrouva-t-elle, rose et souriante,  ct de son impresario? Personne
n'et pu le dire. Une tempte d'applaudissements se dchana. La raison
publique tait venge par cet tourdissant coup de thtre. Kellog et
miss Olivia s'panouissaient dans l'enivrement du triomphe; les cris de
rprobation et d'anathme des adeptes se dissipaient dans l'ouragan des
hurrahs profrs par la foule, lorsque, tout  coup, au plus pais
du vacarme, le fracas d'une dtonation retentit dans la loge de lord
Warner.

Le silence se rtablit, subit, effrayant!

--Le malheureux! il croyait!--sanglota miss Olivia dans une clameur
de commisration non feinte, cette fois, o son tre tout entier
vibrait....

Il croyait, oui, l'infortun qui, par un suprme effort, descendit
encore une fois de sa place sur la scne; il chancelait, il titubait
dj dans l'agonie; il s'accrochait de la main gauche au rebord de la
loge et brandissait de l'autre main le revolver dont il venait de se
frapper; un long filet de sang coulait sur l'horrible pleur de sa
face. Du profond de l'pouvante on le trouvait beau, cet illumin qui
succombait pour sa foi, ce pote qui ne voulait pas survivre  son rve.

Mais pareille mort rclamait vengeance; Warner, effroyable d'nergie
dfaillante, visa Kellog et fit feu, puis glissa, veule et lourd, sur le
sol.

Kellog, rugissant, se heurta le front des deux mains, vira plusieurs
fois sur ses talons et s'abattit  l'autre bout du thtre. Il avait,
lui aussi, le visage souill d'affreuses taches rouges.

Olivia restait seule debout, anantie d'horreur, entre ces deux
agonisants que tordaient les convulsions dernires.

Alors un cri strident partit de la loge de lady Warner!

Enfin! elle avait donc aussi quelque flamme de passion au coeur, cette
rigide poupe d'Albion, jusqu'alors guinde dans sa rancune hautaine!

Plus souple qu'une nue dans son flot de dentelle, elle fut d'une vole
au milieu, de la scne, pointant sur le sein de sa rivale un poignard
que miss Olivia, de sa main robuste, l'empchait d'abaisser.

Ces fougueux vnements s'accumulaient plus rapides que l'clair; on
regardait oppresss, clous par le vertige. La crainte d'un autre
meurtre, pourtant, dlia les langues: on appelait  l'aide; une
bousculade se ruait au secours de ces femmes cumantes de haine, de ces
hommes que le rle touffait.

Le dsordre tourbillonnait en un crescendo furieux.

Mais quel soupon, quel trange soupon, tout  coup, dans l'immense
ahurissement!

Pourquoi les musiciens, penchs sur leurs pupitres, insouciants de ce
qui se passe au-dessus de leur tte, prolongent-ils le raclement funeste
de leur trmolo?

Non! l'on n'eut le temps de rien suspecter ni de rien prvoir; tout,
ici, s'accomplissait avec la folle promptitude de la foudre et dj
de la noire situation surgissait  toute vitesse une pantalonnade
furibonde.

Les blanches toilettes de lady Warner et d'Olivia s'taient vanouies
dans les dessous comme en une frie. On ne vit plus que deux riantes
ballerines, au torse voluptueux dans le tulle transparent paillet d'or,
aux jambes parfaites, hardiment dessines par le maillot de soie rose.

Dans le mme instant, Warner et Kellog, sous prtexte de frtillements
macabres, sortaient en quelques cabrioles de leurs habits de crmonie
et, cadenant des gestes symtriques, ils lanaient aux frises la blonde
tignasse d'archange, la sombre coiffe de docteur que remplaaient de
hautes perruques carlates, ils apparaissaient disloqus et tortueux,
dans l'accoutrement bariol de bateleurs prts  la parade.

Et choys d'acclamations en dlire, sur le galop final sonn par
l'orchestre  grands renforts de cuivres et de tambours, les quatre
clowns, tout  l'heure tragdiens hors ligne, se dhanchrent en une
gigue pileptique, en une bondissante pantomime o les prcdentes
scnes d'incantations, d'effusion, de sduction, d'exaltation, sautaient
sur le mode grotesque; fantoches dsordonns, nergumnes radieux, ils
s'enfuirent enfin dans l'ouragan d'une ovation sans exemple dont les
transports continurent longtemps encore aprs la chute du rideau.

Cet incomparable impromptu tint l'affiche pendant cent reprsentations
avec d'autant plus de succs que les excellents artistes, matres
de leur mtier, alternaient avec un gal talent dans leurs rles
respectifs.

Lord Warner savait tre, quand il lui plaisait, le plus sarcastique des
distributeurs de fluide; Kellog,  son tour, ennoblissait de sauvage
posie les affres d'un amour impossible, miss Olivia prtait une
rare dignit de reine au type de l'pouse outrage et lady Warner se
montrait, sans contredit, la possde la plus plastique des temps
actuels.

Le bruit court que le magntisme amricain ne se relvera pas de cette
factie.




L'INEXORABLE MONOTONIE


Ds l'ge le plus tendre, Jonathan Bridge--ne s'tonner de rien quand
il s'agit de cerveaux yankees--s'tait passionn pour la science, et,
certain jour, il crut avoir fait une dcouverte.

Il imagina que le courant lectrique et les forces qui l'accompagnent
n'avaient d'autre cause qu'un changement brusque opr par le
frottement, ou l'action chimique, dans la direction naturelle des
molcules dont se compose le corps lectris.

En d'autres termes--car on ne saurait tre trop clair en de tels sujets,
et, de plus, le prsent rcit touchant  des questions essentiellement
conjugales, il est ncessaire d'viter l'accusation d'obscurit que
d'honorables lectrices, peut-tre, formuleraient,--en d'autres termes,
donc, Jonathan supposa que les phnomnes de l'lectricit proviennent
de la rapidit instantane avec laquelle les molcules, dranges par
l'opration, reprennent leur place premire.

La suite de l'histoire, on ose l'esprer, dissipera ce qui resterait
encore de diffus sur ce point, maintenant rduit  sa plus simple
expression.

D'ailleurs Jonathan n'attacha, plus tard, qu'une importance secondaire
 cette hypothse enfantine, et ne la rappelait volontiers que parce
qu'elle tait devenue le point de dpart d'une seconde trouvaille, selon
lui, bien autrement importante.

Mais, dans l'intervalle, Jonathan Bridge, ayant achev ses classes sans
rvler aucune disposition aux succs pratiques, tait devenu le mpris
de sa famille imbue de positivisme, la rise de ses anciens camarades
d'cole, dj tous en marche vers la fortune, et avait d, pour
subsister, prendre une place de simple commis dans l'tablissement de
Mme veuve Sharp, la modiste la plus en vogue  Baltimore.

En matire de tenue de livres et de rdaction de factures, Jonathan
tirait un merveilleux parti de sa supriorit d'algbriste, et
dmontrait,  tout venant, qu'il tait un comptable non moins expert
qu'assidu.

Mais, lorsqu'il errait par la ville, distribuant les commandes et
recueillant les recettes, il songeait sans relche  ses prcdentes
investigations scientifiques et caressait le vague espoir de s'y
replonger si jamais, par chance improbable, une position moins prcaire
lui procurait des loisirs.

Or, cette chance l'attendait: il arriva qu'un jour la desse Fortune
laissa tomber sur lui son sourire d'or.

Miss Annah Sharp, une dlicieuse blonde toute rose, et, mieux que cela,
l'unique hritire de la riche marchande de modes, avait remarqu, puis
examin Jonathan; elle avait devin de l'intelligence dans ce large
front aux solides reliefs, de l'originalit sous le voile de ce regard
toujours distrait. Peut-tre aussi, fille d've, s'tait-elle acoquine
 la scrupuleuse rserve dont l'honnte Jonathan ne se dpartait jamais,
quand le hasard les mettait en prsence.

Toujours est-il que la sduisante demoiselle, assure du consentement de
sa mre qu'elle gouvernait en despote, dut faire le sige en rgle du
coeur de M. Jonathan et le harceler dans les derniers retranchements de
sa modestie, pour qu'il se dcidt  formuler la demande en mariage.

Distraction  part, il apprcia, toutefois, l'tendue de son bonheur en
apprenant qu'aussitt l'hymen conclu, Mme Sharp raliserait de grosses
rentes sur la cession du fonds de modes et que M. Jonathan coulerait
dfinitivement l'harmonieuse existence d'un poisson dans l'onde, entre
son attrayante pouse et sa providentielle belle-mre.

Miss Annah, fort prise, mais passablement autoritaire, tint la main 
ce qu'un laps de temps convenable ft rserv aux fianailles et
donna l'essor, pendant cette trve,  tout ce que l'amour comporte
d'panchements potiques.

Jonathan, de son ct, s'accoutumait graduellement  sa flicit
prochaine; un sentiment de profonde scurit vis--vis de l'avenir
chantait dans son coeur; ses ides prenaient un libre vol sous le coup
d'aile de l'enthousiasme, et c'est d'alors que date dans sa vie la
conception de la seconde hypothse annonce plus haut:

Il lui vint, en effet, cette inspiration que l'irrsistible tendance
d'un groupe de molcules  se mouvoir, selon la prcdente dfinition
lectrique, dans une direction force, indiquait une marche analogue
impose aux molcules ambiantes et, par suite,  toutes les molcules de
la matire universelle. De ce principe il dduisit la consquence qu'en
raison de l'impossibilit du vide dans la nature, aucune agglomration
partielle de molcules ne saurait se produire sans qu'une configuration
identique et simultane d'une gale quantit de molcules s'effectue sur
un point quelconque de l'espace.

Ce raisonnement de Jonathan Bridge se justifie  peu prs par la manire
vidente dont se comporteraient les lments constitutifs d'une certaine
somme d'air et d'eau renferme dans une boule de cristal.

Il en conclut aussi qu'en subissant les lois illimites de la
gravitation et de la pesanteur, les atomes actionns d'une mme plante
ne pouvaient aboutir au susdit mouvement similaire que dans une plante
voisine et, par suite, dans toutes les plantes existantes.

Jonathan avait donc dcrt que les tres et les choses  l'infini
s'agitent dans un inflexible paralllisme qu'il dcora du nom de
vibration universelle et nous avons hte de narrer  quel degr cette
conviction, en elle-mme d'ailleurs bien candide, le rendit heureux, non
seulement sous le rapport spculatif, mais dans toutes les circonstances
de sa vie publique et prive.

       *       *       *       *       *

Le beau jour du mariage tait enfin arriv. Composant ds l'aurore, au
miroir, son noeud de cravate, M. Jonathan prouvait une extraordinaire
satisfaction, car il envisageait  la fois son propre destin et celui
de tous les Jonathans--ses semblables par leur agrgation native
d'atomes,--qui, rpandus par la vibration dans l'innarrable multitude
des univers, mettaient comme lui la dernire main  leur toilette de
crmonie, se contemplaient comme lui dans une glace et souriaient comme
lui  l'image d'un fortun gentleman dont le sort facile glisserait
dsormais sur des roulettes.

Chacun sait, il est vrai, combien aux approches des solennisations
nuptiales une belle-mre, ft-elle presque bienveillante, une fiance,
ne ft-elle que modrment tyrannique, accumulent volontiers de soucis
et de responsabilits sur la tte d'un futur qui leur doit tout.

Mais que pouvaient ces mmes vexations sur Jonathan, dont la rverie
voyageait dans l'incalculable pluralit des mondes et supputait
les effets du paralllisme corpusculaire? Il admirait la quantit
stupfiante de veuves Sharps qui, dans ce mme instant, poussaient les
mmes cris dchirants  propos du retard des voitures; miss Annah
jetait  son promis un de ces regards par lesquels une jeune femme sait
indiquer clairement que le mieux  faire pour un homme dlicat, en
pareille circonstance, serait d'aller hter l'arrive des vhicules.
Et Jonathan croyait voir s'allumer et tressaillir, comme une trane
d'toiles sur l'infini, la double flamme de ce coup d'oeil imprieux.

La muette loquence de miss Annah ne permettait pas de rplique.
Jonathan se prcipitait sur son gibus et s'esquivait, ravi de ce que
la souriante multiplicit des Jonathans partait aussi d'un pied leste,
arrondissait, avec une grce non moindre, le bras autour de son
couvre-chef, imprimait les mmes balancements souples aux basques de son
habit et dessinait quelque chose comme les figures symtriques d'une
danse inter-plantaire sur le rhythme rgulier des vibrations.

Avant d'atteindre la rue, Jonathan devait traverser un salon o
s'panouissait le gai brouhaha d'une foule de tmoins et d'invits,
lesquels ne laissaient pas que de chuchoter entre eux, sur le passage
du futur, des propos plus ou moins bienveillants, concert aigre-doux
qu'envenimait particulirement certain cousin vinc de ses prtentions
sur miss Annah. Mais l'habile Jonathan vitait sagement d'accrocher son
amour-propre  ces petites pointes de perfidie et se disait que, mme en
dehors des fatalits vibratoires, il n'existe gure de milieu o l'on ne
se complaise  dnigrer un brillant jeune homme que l'amour et le destin
protgent trop ostensiblement.

Tout entier, d'ailleurs, aux consquences kalidoscopiques de son
invention, il ne pouvait s'arracher  la persuasion qu'au mme moment,
dans chaque globe sidral, le mme salon de la mme maison d'une autre
Baltimore contenait un bataillon pareil de gentlemen vtus de noir et
de belles dames faisant papilloter les vives couleurs de leurs robes
de fte dans les clats d'argent que lanait ce jour-l le soleil
printanier.

Encore bloui de cette vision, Jonathan courait jusqu'au bureau des
fiacres, il stimulait le zle du loueur d'quipages en lui glissant un
dollar dans la main et s'pouvantait, comme philosophe, et surtout comme
comptable, du formidable total qu'allait constituer ce simple pourboire,
simultanment octroy par toute la kyrielle polystellaire des Jonathans.

C'est ainsi qu'appuy  la loi des oscillations ubiquistes, Jonathan
Bridge accordait  tous incidents petits ou gros, plaisants ou fcheux,
un gal et suprme intrt.

A la mairie, au temple, o tant de contrainte s'impose aux jeunes poux
donns en spectacle, Jonathan persistait  s'absorber dans l'tude de
son systme. Il voyait se reproduire, comme dans les enfilades d'une
rencontre de miroirs, les rotondits abdominales des magistrats
municipaux et les gestes onctueux des clergymen; il regardait  la
drobe sa fiance incomparablement ravissante en sa blanche parure
de vierge et c'tait une ivresse de pouvoir s'affirmer qu'une telle
personne revivait, aussi pure, aussi gracieuse, aussi douce, dans toutes
les rgions cosmogoniques.

Le grand et interminable repas nuptial du soir et peut-tre risqu de
compromettre la srnit de Jonathan si, par bonheur, il ne s'tait
gar plus que jamais, dans le bruit des assiettes,  la poursuite de
sa chimre. Vers l'apparition de la poire et du fromage, la plupart des
membres prsents du sexe rput le plus fort se mit  parler politique
et Jonathan frmit en calculant l'effroyable masse de phrases ronflantes
et de paroles superflues qui se dpensait alors dans l'ensemble des
centres organiss.

Lorsque par-dessus l'arme du caf planrent les vapeurs du gin et
du whisky, d'autres convives de la catgorie  barbe crurent devoir
sacrifier aux vieilles traditions en hasardant des gaudrioles de
circonstance. Et Jonathan gardait un silence pudique, afin de ne pas
augmenter la somme des propos reprhensibles que l'omni-vibration tait
tenue de rpercuter universellement.

La taciturnit de Jonathan fut toutefois trs critique, surtout par le
cousin conduit, et lorsque sur le coup de minuit ils prirent cong, les
invits--ainsi que trs probablement leurs copies extra-terrestres et
hyper-clestes--estimrent  l'unanimit que les Jonathans sur toute la
ligne astrale n'taient que d'assez nbuleux lourdauds.

Mais quelles heures de consolation paradisiaque, quand, dbarrass de
l'obsession des amis en mme temps que dlivr des recommandations
pathtiques de sa belle-mre, il put admirer sans tmoins la beaut
de sa jeune femme et constater ce qu'elle possdait d'agrments et
d'esprit!

Sa flicit, durant cette nuit mmorable, fut d'autant plus ardente
qu'il avait conscience de la partager avec l'entire srie des
Jonathans, alors tombe en extase aux pieds de la srie correspondante
de misses Annahs.

Car Jonathan ne pouvait douter que l'axiome du paralllisme molculaire
ne ft applicable aux choses de la pense comme aux manifestations
de l'ordre matriel--les sentiments n'tant qu'une rsultante des
commotions corporelles--et, ds lors, il se flattait qu'avec lui tous
les innumrables Jonathans gotaient les joies du coeur et les plaisirs
intellectuels dcoulant de leur mutuelle dcouverte.

Pour tout dire, l'tre intrieur de Jonathan semblait ne plus devoir
offrir qu'une perptuelle succession d'enchantements.

Au thtre, par exemple, relgu au fond d'une loge o trnaient, sur
le devant, mistress Scharp et sa fille, Jonathan voyait scintiller des
myriades de lustres, se lever des milliards de rideaux, se dresser
d'innombrables dcors, se dmener des fourmillades d'acteurs. Le mme
public du mme thtre de Baltimore subissait, dans toutes les Amriques
possibles, le charme et l'motion du mme opra, du mme drame, et
rcompensait par les mmes ovations le talent des mmes interprtes.
Quelques-uns des spectateurs, les mmes partout, s'occupaient moins de
la pice que de la mise en scne de leur propre individualit; plusieurs
dames, particulirement, ne redoutaient pas l'expansion illimite
de leurs minauderies prtentieuses, et n'hsitaient pas  provoquer
l'attention de l'aropage masculin d'un bout  l'autre du fonctionnement
atomique. Jonathan se complaisait  ces dtails autant qu' l'ensemble
de la reprsentation. Tout cela s'illuminait et s'irisait dans son
cerveau comme si, au fond de ses jumelles (un cadeau de sa belle-mre!),
son imagination s'tait parpille  travers les prismes magiquement
rfractifs de deux immenses diamants.

A la visite des collections d'art, les marbres et les tableaux
devenaient pour lui les prototypes d'une inpuisable reproduction
de chefs-d'oeuvre;  la lecture des bons livres de tous genres, il
considrait avec enthousiasme que le gnie de l'humanit s'affirme dans
tous les recoins de l'universalisme.

Enfin, il eut un fils, et le plus glorieux effet de sa thorie lui parut
tre que l'quivalence des dplacements substantiels dterminait la
naissance d'autant de petits Jonathans Bridges, qu'il existait d'heureux
pres Jonathans sous tant de calottes de cieux!

       *       *       *       *       *

Mais qui l'et dit? Cette dernire et touchante circonstance allait,
tout justement, remplir de troubles une vie jusqu'alors dbordante de
satisfaction.

Depuis plusieurs mois dj, Jonathan prouvait quelque remords de garder
son bonheur scientifique pour lui seul. Lorsque son honorable pouse eut
conquis le titre de mre, concurremment avec toutes les dames Bridges,
il jugea par trop criminel de la tenir dans l'ignorance du rle qu'elle
venait de jouer dans le panorganisme, et il s'empressa d'initier enfin
sa conjointe  la prestigieuse conception de l'quipollence vibratoire.

L'effet de cette confidence fut terrible.

Mme Bridge communiqua la stupfiante abstraction  Mme Sharp, et toutes
deux, fixes  jamais sur l'tat mental du pauvre Jonathan ainsi que sur
la valeur de ses ternelles recherches transcendantes, ouvrirent contre
le malheureux rvasseur une guerre de perscution  outrance.

Mme Bridge, enfant capricieuse autrefois, dpassait d'un coup les
dernires limites de l'acrimonie; Mme Sharp justifiait au centuple tout
ce qui se fulmine contre les belles-mres dans l'omnimonde invent par
son gendre.

--Illumin, faux savant, faux Amricain, mangeur de dot, mauvais
pre!...

Telles taient les moindres injures dont on accablait le novateur et qui
lui incrustaient la honte jusqu'au fond de l'me.

Son intrieur, jadis paisible, et infailliblement tourn  l'enfer
familial--horrible entre tous--s'il n'avait coup court aux disputes en
profrant le serment de s'atteler sur l'heure  des projets ralisables
en flots de bank-notes et en avalanches de dollars.

Il tait, du reste, persuad que, grce  la double hypothse du
replacement des molcules par l'lectricit et de leurs ritrations
planisphriques, ce ne serait pour lui qu'un jeu de donner son nom--et
celui de tout le Jonathanisme-- la navigation interastrale.

Il se hta d'approprier  cette fin le jardinet attenant  l'immeuble
de Mme Sharp, de construire un ballon, d'installer des gazomtres, de
collectionner les appareils indispensables; il ne resta bientt plus
qu' trouver le mcanisme dfinitif, et Jonathan Bridge entreprit une
lutte dernire contre les asprits de la science.

Mais durant les rares minutes qu'il drobait  ce travail, il s'avisa de
transformations plus qu'tranges dans le caractre et l'attitude de Mme
Bridge.

Endoctrine--nergiquement--par sa mre, Mme Bridge devenait une
mondaine infatigable; elle courait les raouts, promenait au bal les
allures d'une coquette vapore, semblait  peine se soucier du semblant
de respect obligatoire envers son mari, M. Bridge, et affichait pour
l'ancien cousin malmen des sympathies souverainement inquitantes.

Alors un deuil immense envahit le coeur de Jonathan!

Il ne pouvait se rsigner  la perspective de devenir ridicule, non
seulement dans sa ville natale, mais dans les innombrables rditions de
Baltimore que la loi des vibrations rpand sur l'tendue.

Oui, Jonathan commenait  regretter d'avoir tabli la parit absolue de
tant de multiplicits de mondes sris ou l'on allait se gausser de lui.
Que dis-je? En proie aux plus noires amertumes, Jonathan renonait  ses
thses favorites; il niait carrment l'exactitude de sa dcouverte et
rpudiait l'effort de son gnie. Il ne voulait plus de cette vibration
universelle qui avait si mal tourn!

--Chimre, se disait-il, la simultanit des oscillations; folie,
et stupidit, l'quivalence des dplacements matriels. Que diable
s'tait-il all mettre en tte? Comment n'avait-il pas compris que le
propre d'un jugement sagace, d'un esprit clairvoyant, serait de tendre
 la varit,  la varit toujours, toujours et partout? Comment, lui,
d'un caractre inoffensif, enclin mme  la philanthropie, ne s'tait-il
pas rvolt ds la premire heure contre le danger d'une inflexible et
dcourageante ressemblance entre les plantes?

Hallucin de la sorte par le dsespoir, il monologua jusqu' prtendre
que la navigation trans-thrienne tait indirigeable, et que les
arostats ne pouvant que monter, monter toujours, leur seule utilit
devait tre de transporter l'homme dans un astre diffrent, loin des
femmes frivoles et des belles-mres par trop terrestres.

Cette nouvelle fantaisie s'implanta dans sa cervelle  tel point qu'il
rsolut de grimper jusqu' la plante la plus proche, c'est--dire
jusqu' la lune, se berant de l'ide qu'il suffirait de franchir 
l'tat somnambulique les rgions prives d'air respirable et d'atteindre
le point prcis o les forces de la pesanteur bifurquent  angle droit
vers la sphre voisine.

Fort de ce calcul, Jonathan, toujours navr, s'installa secrtement dans
son aroscaphe tout neuf, pronona le lchez tout qui impliquait
aussi Mme Sharp et Mme Bridge, se magntisa d'un hypnotisme soigneux et
parvint, frapp de catalepsie, aux plus hautes solitudes du ciel.

Dormait-il ou non en voguant dans l'immensit bleue? Il l'ignorait, mais
son esprit avait gard la notion des incidents du voyage, et tout 
coup, le regard fix sur les nues planant en bas, il remarqua que
la nacelle avait dcrit un mouvement de biais et s'tait mise 
redescendre.

O joie profonde, exaltation surhumaine! Jonathan quittait la route
territoriale et nageait dans la banlieue cleste de la lune!

Il s'arracha violemment  sa torpeur et s'apprtait  faire une joyeuse
et triomphale entre dans ce globe inconnu dont il voyait dj
se dbrouiller la superficie, o tant d'tranges merveillements
l'attendaient sans doute.

Mais, hlas!  mesure qu'il se rapprochait de sa destination, il
discernait des sites familiers.

Bientt, tristesse amre, il reconnaissait les clochers, les chemines
d'usines, le camionnage tumultueux et la foule toujours soucieuse et
affaire de sa ville natale.

Dix minutes plus tard, dsillusion complte, il jetait l'ancre dans
un jardinet tout pareil  celui qu'il avait quitt le matin, et, tout
d'abord, il y rencontrait, affectant l'inquitude et prodiguant les
reproches, une autre pouse Bridge et une seconde veuve Sharp qu'il lui
tait impossible de ne pas considrer comme une stricte imitation des
deux furies dont il avait tent de se dlivrer par l'exil ascensionnel.

Hlas! les deux plantes se copiaient fidlement; l'admirable prvision
de la rciprocit des mouvements corpusculaires passait  l'tat de
vrit mathmatique. Jonathan avait sous les yeux la dmonstration
rigoureuse de sa dcouverte;  sa trs grande gloire, mais  son plus
grand regret, il possdait la preuve que tout se passe dans la lune
absolument comme sur la terre, et qu'enfin il n'est rien de neuf sous la
fabuleuse infinit des soleils, ni dedans.

Une seule consolation lui resta lorsqu'il se revit aux prises avec les
ennuis du mnage:

Au plus fort des criailleries et lamentations, il se flattait que
la prsente Mme Bridge et l'actuelle veuve Sharp n'taient que la
figuration apparente ou le fac-simile molculaire et lunaire des deux
agrables cratures qu'il avait si prestement dlaisses.

La vritable Mme Bridge, pensait-il, et l'authentique belle-mre
n'avaient plus pour plastron et souffre-douleurs que l'autre Jonathan,
celui qui, en raison de l'atomisme vibratoire et rpercussif, avait
d, ncessairement, fuir en ballon de quelque plante ignore, puis
descendre dans le vrai jardin de la maison mme de l'incontestable veuve
Sharp de Baltimore.




VENGEANCES DE FEMMES


Si nous disions immdiatement, sans prcautions oratoires, ce que
c'tait que les Dbarrasseurs (groupe  part du Cercle social et
industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une me
fminine et d'allumer le feu de la colre dans un nombre double de jolis
yeux. Notre but est tout diffrent: nous dsirons captiver l'entire
sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance
d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur prsenterons, tout d'abord,
une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les mouvoir
et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre rcit.

Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la
ravissante personne, caractrisera plus tard les Dbarrasseurs selon
leur mrite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par
ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.

Car, s'il est dj fcheux de fournir  la gnralit des dames le
moindre sujet de rancune, nous considrons comme une impardonnable
sclratesse d'avoir rduit  l'affliction--qui sait, peut-tre au
dsespoir!--une crature d'lite, belle  pouvoir se passer d'esprit,
avise et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa
beaut.

Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais
sans maigreur, possde une foule d'attraits que relve on ne sait quoi
de pittoresque et d'original. D'aprs les on-dit, elle descendrait,
par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amrique vierge
d'autrefois: il lui reste l'hritage plastique d'une suite d'indignes
ayant maintenu leur splendeur de race malgr les croisements avec
l'extnue civilisation. De l les multiples aspects d'Indienne
tnbreuse et d'Anglaise raffine qui se confondent, chez elle, en une
indicible harmonie. Ses longs cheveux d'bne et de satin ont la frisure
souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies
vigoureuses; l'ouverture des yeux, troite comme un mince trait de
plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils chtains
dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir
d'encre de Chine, mais elle clate dans un iris du bleu le plus doux;
ses lvres sont passablement sensuelles, mais armes d'un sourire fier;
on devine, dans tout cela, l'lvation des sentiments et la fougue des
instincts prompts au caprice, une gravit qui sait n'tre pas dupe
d'elle-mme et des tendances  la fantaisie qu'une volont trs dcide
refoule et comprime au besoin.

En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon,
elle est frappe de mlancolie, elle se dbat contre une foule de
proccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan,
elle ne prend nulle pose dcourage, aucun froncement ne trouble l'arc
majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scne  sa
douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade  la
glace. Lorsqu'elle sort de sa rverie, elle parcourt quelques passages
du _Courrier des Eaux_, journal d'une futilit manifeste, et pourtant
elle trouve le moyen de prter quelque attention  cette lecture, elle
ne s'impatiente pas de la lumire d'or et du souffle de l't qui
rentrent  flots par les fentres grandes ouvertes et mme elle ne
ddaigne pas d'admirer par instants les longues flches enflammes du
soleil d'aprs-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les
touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.

Et n'allez pas croire  quelque vain souci d'amour-propre rsultant de
la querelle avec les Dbarrasseurs. Ce ne serait l qu'un incident
tout  fait secondaire. Les ennuis de Mme Rowlands sont srieux; le
coeur de Mme Rowlands est en deuil:

Son mari, M. Edward Rowlands, l'a quitte  l'improviste, il y a plus de
trois mois, pour on ne sait quels projets plus ou moins problmatiques,
et n'a plus, depuis lors, donn de ses nouvelles.

Trs millionnaires tous deux, indpendants l'un vis--vis de l'autre
par la fortune, leur alliance, ne d'une passion soudaine et rciproque
pendant un tour de valse dans le tohu-bohu d'un bal officiel, semblait
runir toutes les chances de raliser l'idal, si peu frquent, d'un
roman d'amour dans le mariage. Mais ds le dbut, Mme Annah Rowlands
avait rsolu d'entretenir dans le roman toute la puret et toute la
posie requises pour le rendre durable, tandis que son collaborateur, le
pimpant Edward, un peu rtif, peut-tre,  plier sous la matrise
d'une femme suprieure qu'il n'avait pas suffisamment devine, tenta
d'agrmenter les devoirs matrimoniaux par des allures dlies et par
bon nombre de frasques, renouveles de ses anciennes moeurs de garon.
Bientt il redevint d'une assiduit tenace au club des Dbarrasseurs
dont on commence, j'espre,  deviner la funeste influence, et
finalement il prit le chemin de fer sans dire adieu, sans fournir la
moindre explication.

Telles sont les noires circonstances passes en revue par Mme Rowlands
et contre lesquelles se ramasse et fermente sourdement sa colre, quand
un groom lui remet, sur un plateau d'argent, la carte d'un gentleman
rclamant l'honneur d'tre reu.

Archibald Turlow, lisait-on en fines lettres penches sur le carr de
bristol.

--Dites  Hskiah d'introduire, ordonne Mme Rowlands aussitt, sans
qu'aucune altration dans son attitude la montrt satisfaite ou
mcontente de cette diversion.

A peine eut-elle, quand le groom fut sorti, ce rapide redressement
des nerfs, ce sursaut contenu des tempraments de bataille prparant
l'attaque ou la dfensive  l'approche de tout venant.

Un instant aprs, Hskiah souleva le rideau japonais qui spare le
salon de l'antichambre--une brillante vole d'oiseaux de peluche bleue
brods sur un ciel d'or.--Hskiah, dont on est pri de remarquer la
mine farouche et la face crase aux tons cramoisis, se sangle d'une
svre livre d'intendant que crve de toutes parts sa carrure
d'hercule. C'est videmment un Indien peau-rouge, domestiqu depuis peu.
Des grognements roulent dans sa gorge; il s'efface contre les replis de
la tenture et prend l'air menaant d'un valet de bourreau pour enjoindre
au visiteur d'entrer.

M. Archibald Turlow ne s'arrte pas  ce dtail d'intrieur; il
s'incline respectueusement, tandis que la tapisserie japonaise retombe
derrire lui, puis exhibe, quand il s'est remis debout, un parfait
chantillon du dandysme le plus lgant.

Sa main droite, serre dans un gant jaune paille, retenait le gibus
ferm contre la bande du pantalon de casimir brun-clair; la main gauche,
nue, souleve par un mouvement gracieux du bras, chiffonnait l'autre
gant et balanait diagonalement un stick minuscule sur le gilet
blanc-crme et sur les revers du veston bleu-ple, dcor d'un bouton de
rose.

Archibald semble avoir dpass depuis deux ou trois ans le trentime
printemps de la premire jeunesse. Il est de figure agrable, ses
cheveux blonds, un peu clairsems dans le milieu, ajoutent de la
distinction  son front placide et pur; ses favoris crpus se dispersent
en une lgre nue d'or; ses yeux bleus se noient dans cette vague
morbidesse bistre que creusent d'un fin lacis de rides les fatigues
d'une existence de viveur; sa bouche, frache encore, s'entr'ouvre sur
des dents blanches; mais l'ensemble parait indiquer que sir Archibald
est d'une fatuit singulire, et le sourire sentimental qu'il arrondit
depuis son entre rvle sa confiance absolue dans le succs de cette
visite chez une dame quasi veuve et prise d'ennui.

--Madame Rowlands sera surprise, dit-il, de me voir chez elle sans que
j'aie sollicit cette faveur par une lettre, mais ma dmarche offre un
caractre d'urgence extrme et ne pouvait tre diffre.

--En vrit! nuana Mme Rowlands de manire  ne montrer qu'une
politesse mlange de rserve et qu'une curiosit teinte de beaucoup de
scepticisme.

--Oui, le sujet qui m'amne auprs de vous est grave, continua M.
Turlow, grave  tel point qu'il m'en cote affreusement de l'aborder,
car il me faudra vous apprendre un vnement fatal, une terrifiante
catastrophe!...

Le sourire persistant du coquet Archibald n'tait gure d'accord avec ce
sinistre dbut, et de son ct la belle Mme Rowlands crut devoir ne rien
dranger  ses dehors d'impassibilit parfaite.

--Veuillez vous asseoir tout d'abord, dit-elle en dsignant un fauteuil,
vous pourrez ensuite me raconter plus commodment autant de choses
funestes qu'il vous plaira.

M. Turlow s'installa bien en face de Mme Rowlands et braqua droit sur
elle la langueur caressante de son regard bleu.

--J'tais, madame, entama-t-il, un des plus intimes amis de votre mari,
l'excellent Edward Rowlands.

--Oui, vous frquentiez tous deux, je crois, la confrrie des
Dbarrasseurs, une sorte de socit secrte, n'est-ce pas? interrompit
Mme Rowlands, sans paratre attacher la moindre importance  sa
question.

--Oh! une simple succursale du Cercle industriel, sans rien de
particulier, rpondit Turlow en glissant sur ce chapitre! C'est l
qu'Edward et moi nous arrtmes le projet d'un voyage dans le Far-West.
L'expdition devait rester mystrieuse, car il s'agissait de la
dcouverte et du rachat  vil prix d'une abondante mine d'or. L'ami
Rowlands, malgr ses millions, jugeait spirituel de rparer ainsi
quelques pertes assez grosses au baccarat; moi, je l'accompagnais en
simple oisif, dsireux de parcourir des pays inconnus.

--Trs ingnieux! remarqua Mme Rowlands, dont l'observation semblait
s'appliquer aussi bien  l'entreprise en elle-mme qu'au motif invoqu
en faveur de la fugue d'Edward.

--Nous prmes donc l'express, il y a trois mois, raconta Turlow, et
nous filmes tout d'une traite jusqu'au Nebraska. La premire partie de
l'excursion fut ravissante, car nous passmes la plus grande partie du
temps  parler de vous. Edward, traitant assez cavalirement le bonheur
qu'il laissait derrire lui, peut-tre pour se dissimuler la profondeur
de ses regrets, vous attribuait une foule d'minentes qualits qu'il
apprciait mal..., tout en leur rendant justice sans le vouloir. Il me
disait votre talent de musicienne et me dfinissait le charme d'une voix
de contralto que vous n'ayez encore daign faire entendre, parat-il,
qu' lui seul. Il me dpeignait aussi les faons dlicates et dignes que
vous mettez dans l'amour, le caractre de grandeur dont vous entouriez
les relations conjugales; il ne me cachait pas que son esprit assez
positif se sentait mal  l'aise dans une pareille frquentation du
sublime; enfin, il montrait quelque frayeur  l'gard de certains
emportements qui trahissent en vous, affirmait-il, la filiation
aborigne; il redoutait les extrmits vengeresses, sans doute
irrflchies, mais terribles, o devait vous pousser une irritation
qu'il n'avait que trop provoque. Or, ce portrait qu'Edward encadrait de
diverses attnuations inspires, je persiste  le croire, par le remords
qui le travaillait, ce portrait exera bientt sur moi la fascination la
plus envahissante...

--Mais vous ne me parlez gure de mon mari, dit Mme Rowlands, distraite.

--J'insiste sur ce qu'il possdait de meilleur, sur ce que tout le monde
lui envie, ajouta Turlow...

--Trop aimable! interrompit Mme Rowlands avec le ton qu'il fallait pour
arrter ce flot montant de madrigaux.

Mais le smillant Archibald n'tait pas homme  se dcourager pour si
peu.

--Bientt je ne regardai plus rien de l'immense paysage tendu sur le
parcours, continua-t-il; je tenais les yeux ferms sur votre image qui
flottait dans ma pense; lorsque, par hasard, je les rouvrais sur le
brouillard des prairies ou les vapeurs bleutres de l'horizon, c'est
votre tre encore qui m'apparaissait tel que le dessinait mon rve, bien
infrieur, certes,  la ralit... Vous comprendrez sans peine combien
ce plerinage tout rempli de vous devait allumer en moi jusqu' la
frnsie le dsir de revenir et de vous connatre enfin...

--Voil qui est fait, il ne vous reste plus qu' m'apprendre les
pripties du retour, dit Mme Rowlands avec les marques d'une attention
qu'il serait exagr de qualifier autrement que de mdiocre.

--C'est alors justement que le malheur, un malheur irrparable, nous
attendait! soupira Turlow.

--Vous me faites frmir, pronona Mme Rowlands arrangeant du bout des
doigts les froissements de sa robe.

--Nous touchions  la fin de l'hiver, reprit M. Turlow, quand nous
revnmes des valles du Nebraska; nous nous lanmes au del de Chicago
par l'express de l'Indiana et nous nous disposmes  pousser une pointe
sur l'Illinois...

Mme Rowlands acceptait sans sourciller ces complications gographiques
et grammaticales. Turlow poursuivait avec chaleur:

--Nous tions parvenus jusqu'aux immenses solitudes des plaines qui
dorment par l, quand fondit sur nous, lente d'abord, puis furieuse,
puis interminable, une tourmente de neige sous laquelle le train, arrt
dans sa marche, se trouva bientt enseveli sans apparence de secours
possible. Ainsi qu'il arrive en pareille saison, nous tions peu
nombreux; quelques gentlemen seulement, voyageant pour affaires. Pas de
dames. Personne n'avait emport de provisions et ds le second jour de
ce blocus la perspective de manquer de vivres devint une terrifiante
certitude. Mark Twain, vous le savez, a racont des scnes de
cannibalisme occasionnes par une aventure du mme genre, mais le
spirituel humoriste a drlatiquement expos l'affaire sous forme de
fantaisie attribue aux impressions de voyage d'un fou. Or, M. Mark
Twain n'en a pas moins dcrit et devin les choses avec une exactitude
frappante. Les vnements se succdrent, pour notre lamentable
caravane,  peu prs comme dans le rcit du romancier...

Mme Rowlands eut un cri d'motion franchement glaciale, en rapport avec
l'effet de neige qu'on lui racontait:

--Ciel, mon mari! fit-elle en suivant des yeux le vol dormant d'une
libellule dans l'embrasure d'une des fentres.

--Vous saurez trop tt ce qu'il advint de lui! pleura l'loquent
Archibald. Aprs le septime ou huitime jour d'inanition complte, la
rage, l'audace, le cynisme de la faim s'exprimrent ouvertement dans
toutes les conversations. Sans plus de phrases, nous dcrtmes de nous
sacrifier un par un  l'apptit gnral. La locomotive devait remplir
l'office de fourneau. Nous ne tirmes pas au sort, ce systme ayant
le dfaut de sembler toujours injuste  celui qu'il atteint: Nous
procdmes d'une faon plus philosophique en dcidant d'immoler d'abord
les gens les plus distingus de la compagnie par le savoir, l'habilet
pratiquement prouve, la renomme ou la fortune acquise, les individus,
en un mot, qui, sans ngliger leurs propres affaires, avaient pu rendre
une somme respectable de services  leurs contemporains. Nous devions
aller graduellement de la sorte jusqu'aux types de deuxime, de
troisime et mme de dernire catgorie dans l'ordre de la valeur
personnelle. Le chagrin d'tre dsign dans les premiers rangs devenait
ainsi moins amer et presque flatteur. D'autre part, nous laissions aux
nullits, aux fruits secs, aux zros avrs de la troupe l'espoir d'tre
sauvs et de devenir bons  quelque chose, au moins dans l'avenir.

--J'eusse adopt cette clause, ne ft-ce que pour prolonger le plus
possible les chances de mon mari, insinua Mme Rowlands, sans souligner
d'intention pigrammatique.

--Nous ouvrmes la srie des holocaustes, continua M. Turlow, en
commenant par le mcanicien, le chauffeur et les gardes du train,
instruments d'utilit publique et de dvouement humanitaire au-dessus de
toute contestation. Mais ces travailleurs, gnralement mal nourris, ne
nous fournirent que des plats peu substantiels. L'apptit ne fit que
s'accentuer aprs cette sorte de hors-d'oeuvre. Les dneurs murmuraient;
nous inscrivmes bien vite sur le menu du jour un homme politique
minent,  la fois snateur, magistrat et prsident de conseil d'une
foule d'administrations de finances. Ce haut fonctionnaire tait
littralement farci d'appointements et d'honneurs, il n'y avait nulle
indiscrtion  rclamer de lui un dernier service. Mais force nous fut
de constater que ses facults morales s'taient singulirement enrichies
aux dpens de l'enveloppe corporelle. Impossible d'imaginer un
plus mince rgal que cette carcasse de dignitaire consomme avec
accompagnement de quelques bouteilles de neige fondue...

Le sourire vainqueur errait toujours sur les lvres d'Archibald pendant
ces funbres narrations; on voit voltiger de mme sur les fleurs
attristes des cimetires les blancs papillons griss de soleil.
Archibald dpensait, de plus, une loquacit rare.

--Le besoin d'une nourriture solide devenait plus criant que jamais,
dit-il, et nous nous jetmes sur un gros industriel qui fit, enfin,
assez bonne contenance au banquet donn en son honneur. Tout en
augmentant sa prosprit par l'application des rcents progrs
scientifiques, ce positiviste n'avait pas mpris les raffinements de la
gastronomie: il exhalait d'une manire posthume les armes d'un gourmet
d'ancienne date...

Une apparence de billement passa sur les traits majestueux de Mme
Rowlands.

--J'abrge cette dsolante nomenclature, continua sir Archibald fort 
propos, et j'arrive au moment o, par une suite d'lections toujours
conclues en raison inverse du mrite individuel, nous restmes seuls,
Edward et moi.

--Hlas! dit Mme Rowlands avec indulgence, j'avais pressenti que mon
mari serait pargn jusque-l.

--Le train de secours persistait  ne pas venir, poursuivit M. Turlow,
et quelle que ft l'immensit de mon dsespoir, il me fallut dtruire
l'infortun pour subsister jusqu'au dgel!

--Horrible! horrible! s'cria Mme Rowlands d'un accent mthodiquement
pathtique.

--Oh! j'atteste, se hta d'ajouter Turlow, je jure qu'on avait
consciencieusement marqu son tour: trop peu d'usure crbrale, trop de
force physique en rserve... un luxe de chair inou!...

--Mais vous-mme, comment demeurtes-vous le dernier? interrompit Mme
Rowlands, plutt compatissante que sarcastique.

--Rien n'tait plus juste, rpondit modestement Archibald; cependant,
je puis allguer que, ds le dbut de l'affaire, lorsqu'on classa nos
talents respectifs, j'eus l'heureuse inspiration de me faire passer pour
cuisinier...

Mme Rowlands rvassait pendant cette explication:

--Pauvre Edward, en somme, je l'adorais... beaucoup... Que vais-je
devenir sans lui?...

Elle exagrait le tendre roucoulement d'une jeune veuve ou d'une colombe
dpareille. Elle eut une larme..., oeuvre d'art plus merveilleuse que
n'importe quel strass cribl de rayons.

--Eh bien! madame, gardez une consolation dans cette dtresse, s'cria
Turlow avec un surcrot d'enthousiasme; songez que la plus prcieuse
qualit d'Edward, c'est--dire son amour, survit tout entier en moi.
Ses sentiments, que j'ai d forcment absorber et m'assimiler comme le
reste, s'ajoutent aux miens et dterminent dans mon me le phnomne
d'une double passion; depuis que je vous vois je me perds dans ce
trouble trange d'aimer ardemment pour deux...

Archibald, comme ponctuation, s'tait laiss tomber aux genoux de Mme
Rowlands et la tirade prenait le tour d'une dclaration en rgle.

--Consentez  ce trait, d'ailleurs recommand par la logique,
supplia-t-il, devenez ma femme, autant pour assurer ma propre flicit
que pour honorer dsormais,  l'tat transsubstantiel, votre pauvre mari
disparu!...

Les beaux yeux de Mme Rowlands se voilrent d'une expression mditative,
mais non dpourvue d'amnit:

--L'arrangement serait ingnieux, dit-elle aprs un silence, mais ce
sont l des choses trs dlicates, trs scabreuses... Il y faut songer
 loisir avant de rien conclure... Revenez me voir, cher monsieur
Archibald, revenez demain, mais vers le soir... Tout ceci rclame, il me
semble, un peu d'ombre et de mystre...

La phrase s'achevait sur un ton d'hsitation frmissante, pleine de
promesses... Les beaux yeux de Mme Rowlands rpandaient dj la lueur
extasie des toiles qu'elle voulait pour complices...

Archibald Turlow fut ravi de son commencement de bonne fortune; il se
remit sur ses jambes et s'en alla, tout  fait certain d'un triomphe
final que hteraient les frissons de la nuit...

       *       *       *       *       *

Le lendemain, ds le tomber de la brune, Archibald retournait au
Cottage, mais il n'tait pas seul.

Il promenait  sa suite, en guise d'ombre, un clergyman trs long, trs
maigre et tout de noir vtu.

--Que veut dire?... interrogea Mme Rowlands descendue dans le jardin 
la rencontre de son hte.

--Je suis de ceux qui aiment  brusquer le bonheur, rpondit Archibald,
et j'ai convoqu cet honorable homme d'glise pour le cas o vous
souhaiteriez de faire consacrer sance tenante notre projet d'union. Du
reste, pas gnant, M. Snyd! Il se tiendra bien tranquille et ne remuera
que si l'on a besoin de lui.

--Excellente ide, en vrit... La prsence de M. Snyd pourra devenir
trs utile... Il acceptera, j'espre, une tasse de th... Mais la soire
est dlicieuse..., restons un peu sous les arbres.

Mme Rowlands, parlant ainsi, guida ses visiteurs jusqu'au milieu de la
pelouse et dsigna des siges.

--Assis! commanda Turlow  M. Snyd, lequel se posa sur l'extrmit d'un
pliant et se mit  tourner son grand chapeau de quaker entre ses doigts
gants de coton noir.

Mais M. Turlow s'arrta perplexe  la vue des bizarres dispositions qui
avaient t prises pour ce bout de soire en plein air. Mme Rowlands
foulait grandiosement sur l'herbe la trane d'une somptueuse robe
de deuil en satin; quelques couronnes de perles blanches et noires
pendaient par-ci par-l dans la feuille; le banc de gazon o Turlow
devait prendre place tait recouvert d'un crpe sem de larmes d'argent
et dont les replis se rattachaient symtriquement  des touffes de roses
blanches. Autour de cette sorte de catafalque, des torches flambaient
dans de hauts candlabres habills de voiles blancs qu'agitait
le souffle lger de la nuit. Tout annonait qu'on allait passer
agrablement quelques heures funbres, au sein d'une douce intimit.

--Mettez-vous l, je vous prie, insista Mme Rowlands, et permettez-moi
d'honorer en vous, comme il convient, la spulture vivante de mon mari.
D'ailleurs, ne vous gnez en rien: je dteste la solennit; soyez tout 
votre aise et faites-moi la grce de fumer un cigare, ainsi qu'Edward en
avait l'habitude.

Elle s'enveloppa le front d'un bout de mantille, s'accouda sur une
chaise longue et, rveuse, elle ajouta:

--J'adore la tristesse gaie...

Archibald se fit une loi de ne pas demeurer en reste d'humour macabre
ou autre; il alluma sans faon un pur havane  l'un des lampadaires et
s'tendit bien horizontalement sur le tumulus.

Les vapeurs parfumes du tabac montrent dans la clart rousse des
cierges. Ce fut dans le tide silence une minute exquise.

--Oh! je me sens heureuse! soupira Mme Rowlands; j'prouve je ne sais
quel bonheur mystique ennobli d'angoisse! L'me d'Edward, sans doute, se
manifeste parmi nous... Oui, je l'entends! elle souffre, elle rclame
quelques consolations de ce ministre de Dieu qui nous entend...

--Priez! ordonna sir Archibald au nbuleux Snyd qui, rougissant,
balbutiant, trs embarrass, s'effora de dbiter diverses psalmodies
plus ou moins intelligibles.

Il sautait aux oreilles que ce clergyman d'occasion ne se rappelait
qu'imparfaitement le vocabulaire sacr; sa piteuse mmoire bronchait;
le verbe vanglique, le diamant de l'criture s'brchait entre ses
mchoires et retombait en fragments sans clat, comme la poussire d'une
perle qu'on crase.

Mme Rowlands abaissa les paupires ainsi que dans la torpeur d'une
exaltation paisible et ne parut nullement remarquer les nonnements de
l'invraisemblable Snyd.

La scne, malgr cet accroc liturgique, n'en tournait pas moins au
fantasque le plus achev. Les ples rayons de la lune mietts par le
feuillage et les sautillantes lueurs des torches jetaient de sinistres
effets de lumire sur la sombre beaut de Mme Rowlands et glaaient de
luisants diaboliques les moires de sa tunique de satin. Archibald Turlow
prenait l'aspect troublant d'une statue de contemporain sur un essai de
mausole raliste. Snyd, l'incompris, restait tout de noir vtu, pomme
une nigme.

Mais l'on n'tait pas au bout des choses inattendues.

Au loin, tout  coup, par les fentres ouvertes du salon, une voix
d'homme, sonore, pure, vibrante, s'leva, soutenue par un accompagnement
de harpe, et fit entendre un cantique dont les strophes attendries
semblaient pleurer dans l'espace.

Archibald et son acolyte se dressrent stupfaits. Mme Rowlands ne
bougea pas.

--C'est dlicieux, pauvre Edward! murmurait-elle, confondant en une mme
impression de plaisir sa douleur conjugale et l'attrait de la musique.

Aprs l'expiration des dernires notes, le groom vint annoncer que le
th tait servi.

Mme Rowlands accepta le bras de M. Turlow et, suivis du clergyman, ils
gravirent les degrs de marbre blanc qui conduisaient  la maison.

En entrant dans le salon profusment illumin, l'on trouva le chanteur
mchonnant une mince cigarette rose, mais exhibant une toilette selon le
crmonial. C'tait le sduisant tnorino de la troupe italienne tant
applaudi pendant la dernire saison.

--H, signor Capperoni! Comment va? fit Turlow les mains tendues.

--Vous vous connaissez? demanda Mme Rowlands sans la moindre affectation
de surprise ou de curiosit.

--Oui! nous nous sommes rencontrs de temps en temps, au Club, je crois,
dit Turlow avec une nuance d'embarras.

Puis la causerie pirouetta sur les jolis riens de l'actualit; l'on ne
fit aucune allusion aux incidents artistico-spirites du jardin, et tout
ce qu'Archibald obtint quand il fallut se retirer, ce fut la permission
de revenir le lendemain soir, toujours additionn de son clergyman, pour
le cas de clbration matrimoniale impromptu.

       *       *       *       *       *

Le second soir menaa de n'tre qu'une nouvelle dition des mmes
extravagances; M. Turlow rallumait son cigare et reprenait sa posture
tombale. M. Snyd rcidivait ses bgaiements obituaires et Mme Rowlands,
perdument, se replongeait dans les dlices des visions intrieures.

Cela risquait de devenir d'une monotonie exasprante, mais il y eut une
variante notable dans la partie musicale:

Le tnorino ne fut pas le seul interprte du cantique; un baryton le
seconda, puis Mme Rowlands, emporte d'une soudaine fureur de lyrisme,
se levait sombrement radieuse, dployant ses splendides bras nus  la
lumire des torches, et jetait dans l'invisible torrent de mlodies ses
accents passionns.

Archibald, transport de joie dans son immobilit de pseudo-fantme, se
flatta que la srnade tait  son intention et que Mme Rowlands lui
accordait la grce insigne qu'il avait demande, celle d'entendre ce
prodige inconnu, ce mystrieux contralto de mnage, aux notes larges et
profondes tant vantes par Edward.

De retour au salon, on tait un chanteur de plus: le baryton, bel
Italien trs barbu, trs chevelu, mais dont le sourire laissait paratre
un lger excs de candeur et de bonhomie, tandis que Capperoni, Vnitien
blond, n sous la domination autrichienne, avait dans les traits on ne
sait quelle finesse de jeune diplomate.

--Je vous prsente mon ami Vagatromba, dit le gracieux tnor  M.
Turlow, qui s'inclina.

--Vous ne vous connaissiez pas? demanda Mme Rowlands, avec son semblant
habituel d'indiffrence pour ces menus dtails.

--Nous ne nous sommes jamais rencontrs au Club, je pense, rpondit
Archibald encore plus visiblement embarrass que prcdemment.

Et la conversation se remit  voltiger sur le thme des chroniques du
jour, mais les chances de M. Turlow progressrent d'un degr:

Il osa saisir amoureusement la main de Mme Rowlands, qui lui dit sans
trop de colre:

--Y songez-vous, Archibald!

Et elle ajouta, bien bas, ravissante de rticence pudique:

--Revenez aprs-demain: nous dnerons ensemble... J'arrterai mes plans
d'ici l... Mais pas de clergyman, cette fois... Ayons un tte--tte...
On convoquera, s'il le faut, le saint homme au dessert...

Les quarante-huit heures stipules n'taient pas assez longues, certes,
pour laisser  M. Turlow le temps d'apprcier  l'avance toute l'tendue
de sa flicit.

       *       *       *       *       *

Archibald, pourtant, n'eut pas la patience d'attendre la fin de la trve
et crut devoir persister dans la pratique des coups d'audace qui lui
avait tant russi jusqu'alors.

Il alla rder, vers le commencement de la nuit suivante, aux abords du
Cottage, en compagnie de l'assidu M. Snyd, qu'il appelait ngligemment
John, tout court, dans ces moments d'intimit--comme si ce serviteur de
Dieu n'avait t, par intermittence, qu'un simple serviteur  gages.

C'tait une tentation fort allchante, une opration grosse de hasards
intressants que de surprendre Mme Rowlands, son coeur du moins, dans
ses tourments de veuve et de fiance. M. Turlow comptait, dans ce
but, escalader John dit Snyd, puis franchir les pointes dores de la
grille...

--Arrtez! souffla-t-il, l'oreille tendue.

Une harmonie touchante arrivait des lointains; des arpges de harpe
montaient. Mme Rowlands prenait la nuit pour confidente..., elle disait
les larmes de son me dans un adagio magistral, en ton mineur, sans
accompagnement de tnor, heureusement.

Toute musique de femme dans la solitude est un appel! Cette fois, il s'y
mlait comme l'expression d'un suprme adieu!...

Qui donc Mme Rowlands invoquait-elle? Le spectre d'Edward, ou le
palpable et rel Archibald? H! Tous deux, par le ciel! dans la personne
encercueillante de M. Turlow, brlant de s'lancer  travers le jardin.

--Vite! John, cria-t-il  M. Snyd qui, le dos contre la clture, joignit
les mains, mais dans le sens inverse du geste oratoire et de manire 
former un chelon sur lequel M. Turlow mit le pied droit.

Mais M. Turlow ne se servit de ce tremplin que pour se rejeter vivement
en arrire. Il avait entendu de sourds grondements et vu briller dans le
noir fouillis des orties, en dedans des barreaux, les yeux incandescents
d'Hskiah, le sauvage.

--Attention, John, fit M. Turlow, hlas! beaucoup trop tard!

En tant qu'chelle, M. John avait spontanment subi dans sa rgion
infrieure le coup le plus rude que puisse offrir le large pied
d'un Indien peau-rouge. La blessure s'tendait sur toute la partie
accessible. En tant qu'vangliste, M. Snyd tait donc lgitimement
dispens de tendre l'autre joue.

       *       *       *       *       *

Le lendemain de cet pisode qu'il se flattait de voir rester secret,
Archibald Turlow, plus lgant et plus fleuri que jamais, entra dans le
salon du Cottage  l'heure prcise du dner.

Mme Rowlands n'avait pas encore quitt son boudoir et, nouvelle
anomalie, l'invit fut reu par l'horrible Hskiah, dont la frocit
coutumire semblait se compliquer d'une insondable tristesse.

--Vous dnerez seul! Madame le veut! dpchons! fulmina cet incroyable
majordome avec un grincement de dents o les syllabes craquaient comme
des coups de revolver.

Archibald se raffermit dans la rsolution de ne s'tonner de rien et se
transporta dans la salle  manger dont le plus que dernier des Mohicans
avait ouvert la porte avec fracas.

Un silence de mort rgnait dans la maison; le luxe de l'argenterie et
des porcelaines produisait un effet glaant sur la nappe o le couvert
n'tait mis que pour un. Le prtendu tte--tte se changeait en un
affreux lunch solitaire, si ce n'est qu'Hskiah restait debout contre
la table et se donnait des airs souponneux et malveillants de gardien
de prison.

Le banquet, cependant, fut des plus confortables. Le groom apportait les
plats et ce fut une interminable et succulent varit de toutes sortes
de salmis et de salmigundis relevs d'un feu grgois d'pices, vritable
incendie culinaire que M. Turlow combattait  l'aide de nombreux flacons
de Champagne mis  porte de sa main.

moustill par le joyeux vin de France, Archibald ne songea plus qu'
donner une haute ide de ses capacits digestives, et bravement il
mangea comme quatre. Mais l'absurde Hskiah lanait sur son hte
des regards de mpris  la moindre tentative de reculade et, par une
pantomime menaante, le forait  se repatre comme une troupe affame
de Hurons.

Le dessert mit fin  cette suite de tortures; l'on revint au salon
ruisselant de lumires, o M. Turlow, passablement gris, travaillait
 ressaisir son quilibre et se disposait  prendre le caf, quand le
groom lui remit une lettre encadre d'une bordure de deuil.

Au mme instant, Hskiah tira des basques de son habit un mouchoir de
poche, ustensile inou dans les mains d'un enfant des savanes; il se
couvrit les yeux, quelque chose comme un sanglot s'touffa dans sa
gorge, puis il s'enfuit avec le groom dans la salle  manger, dont il
referma la porte.

La scne passait au lugubre, mais Archibald n'tait plus en tat de
concevoir des alarmes.

--Un billet parfum! c'est d'elle! s'cria-t-il gaiement. Il brisa
l'enveloppe et lut:

Pardonnez mon indiscretion, cher monsieur Turlow, je n'ai pu survivre
 mon Edward et je me suis tue la nuit dernire; mais j'avais fait le
serment,  mon mari, de partager sa tombe, s'il mourait le premier. Or,
_son tombeau, c'est vous!_... Encore une fois, pardon du supplment
d'assimilation que je vous impose... J'espre que mes gens auront eu
l'art d'accommoder mes restes de manire  vous rendre le plus agrable
possible votre emploi de spulcre malgr vous...

Archibald eut un cri d'horreur!

Etait-ce vrai, cette folie? Avait-il des hallucinations d'ivrogne?
tait-ce cauchemar ou ralit l'coeurante douleur qui lui tordait tout
 coup les entrailles?

--A l'aide! je meurs! De l'air, de l'air! hurla-t-il affol.

Mais, seul, un clair clat de rire de femme lui rpondit.

Mme Rowlands allongeait son profil de sphinx sous un repli de la tenture
au vol d'oiseaux japonais.

       *       *       *       *       *

Elle s'avana, souriant de la meilleure grce du monde, et, prsage
plus flatteur encore, M. Turlow constata qu'elle portait une toilette
nuptiale o neigeaient des blancheurs de soie, de dentelles et de roses.

--Merci de ce beau chagrin  la nouvelle de ma mort, dit-elle;
rassurez-vous, j'existe, et, de plus, je ne me suis jamais mieux amuse!

Archibald, tout ragaillardi, saisit avec dextrit le moyen qu'on lui
offrait d'inscrire ses effarements gastriques au compte des transes de
l'amour:

--Cruelle adore, quelle peur vous m'avez faite! Vous perdre! gmit-il
galamment, vous survivre comme un amant de ballade allemande, avec votre
spectre ternellement prsent dans... mes souvenirs! C'tait  devenir
fou! C'tait...

Mme Rowlands coupa d'un geste ce nouveau courant de fadeurs. Sans
transition, elle redevenait terrible, l'oeil en feu, le masque convuls
de rage grandissante.

--Avouez maintenant, dit-elle, que votre chtiment est juste et que ma
vengeance n'a que trop tard!

Archibald plit lgrement.

--Que voulez-vous dire?

--Assez de ruse et d'insolence, monsieur, vous ne me tromperez plus: ce
Club clandestin, cette secte perfide dont vous tes l'missaire, je sais
ce que c'est, j'en connais du premier au dernier les infmes statuts...

Ici, soit dit en parenthse, nous respirons, car il tait temps que
Mme Rowlands, enfin, lant l'anathme annonc contre l'excrable
affiliation et dissipt l'obscurit qui, jusqu' prsent, a plan sur
cette histoire.

--Oui! poursuivit-elle, dchanant la fureur et l'ironie, les
Dbarrasseurs, en vrit! c'est le nom qui convient  ce ramassis de
maris mal dcrasss du clibat, rvolts contre la fidlit conjugale et
ligus pour se dlivrer rciproquement de leurs femmes par un
ignoble systme de libre change. C'est l que se trament de lches
conspirations contre les vertueuses d'entre nous qui s'enttent  ne pas
fournir de prtexte au divorce. C'est l que les pitoyables associs se
renseignent sur les qualits, les penchants, les travers, les caprices
de celles qu'il s'agit de sduire, et combinent ainsi les meilleures
chances de se dshonorer mutuellement. C'est l qu'ils calculent les
heures de se rendre au foyer les uns des autres et qu'ils mnagent
les rencontres imprvues, les scnes de fausse jalousie et de feintes
provocations, les surprises, les coups de thtre, les flagrants dlits
de toute espce, destins  rendre irrvocable la sparation des poux
et le mariage des amants. Bravo! messieurs! c'est d'un machiavlisme
transcendant!

Mme Rowlands prodiguait, on le voit, la fltrissure mrite; Archibald
Turlow perdait contenance.

--Comment savez-vous?... Quelle plaisanterie, balbutiait-il.

--Oh! laissons l les dmentis! Encore une fois, je sais tout. Vous
avez eu l'imprudence d'admettre dans vos rangs M. Capperoni, quoique
clibataire, et, selon vos statuts, afin de l'utiliser comme essayeur
auprs des femmes rveuses... Capperoni--tandis que je rvais--m'a
rvl vos procds d'un bout  l'autre...

--Le tratre! siffla M. Turlow.

--Mais, aprs tout, je vous dois presque de la reconnaissance, continua
Mme Rowlands, passant de la furie au froid sarcasme. Ah! messieurs les
Dbarrasseurs, vous avez dsespr de me vaincre par votre mthode
ordinaire et vous vous tes livrs, en mon honneur,  des frais
d'imagination. Il y a quelques mois, vous partez sans prendre cong,
sous prtexte d'affaires au bout du monde, tandis qu'en ralit vous
menez dans les stations thermales environnantes un train galant dont les
joyeusets sont clbres par le _Courrier des Eaux_, journal des plus
futiles, certes, mais dont la lecture, pourtant, peut quelquefois n'tre
pas sans intrt. Puis, quand on me croit rduite  merci par l'abandon
et prpare aux coups de tte par le ressentiment, vous apparaissez
 l'improviste dans ma solitude, vous me racontez je ne sais quelle
fastidieuse histoire de voyage tendant  me faire admettre, sous une
forme divertissante, la nouvelle de la mort d'Edward, que vous offrez
allgrement de remplacer. En mme temps, vous osez m'amener le stupide
John, votre valet de chambre, sous un accoutrement d'homme d'glise;
vous dressiez la souricire d'un prtendu mariage religieux qu'on et
fait lgaliser plus tard. Vous caressiez la chimre d'tablir une
intimit provisoire qu'Edward devait venir interrompre au moment le plus
favorable pour proclamer le scandale et rendre un divorce invitable.
Aprs cet clat, l'heureux Edward, conformment aux rgles du Club,
serait all magnanimement proposer son coeur et sa main  Mme Clara
Turlow, pour gurir la blessure faite  son amour-propre. Car vous tes
mari, monsieur Archibald Turlow! Et je crois savoir que Mme Turlow est
une personne accomplie, sous tous les rapports, un modle de beaut,
d'esprit, de tendresse, ce qui vous rend peut-tre moins excusable
encore que l'ingnieux Edward...

--Je proteste!... essaya de madrigaler Archibald...

--Bien jou, messieurs, continua Mme Rowlands sans entendre, le pige
tait infaillible; mais, je le rpte, j'tais avertie, je vous ai
laiss faire autant qu'il le fallait pour justifier mes reprsailles,
puis je me suis venge, mais venge, entendez-vous bien, avec toute
l'ardeur et tout le raffinement d'une femme pousse  bout, d'une
crature, aussi, dont le sang indien brle les veines! Oui, je me suis
assouvie, sature, gorge de vengeance par des moyens que vous ne
souponnez pas encore et dont vous allez frmir...

Turlow sentit renatre son malaise d'aprs dner et d'horribles soupons
l'assaillirent: il se demanda si Mme Rowlands tenait de ses aeux
la science autochthone des poisons subtils, tratres, dvorants,
torturants, irrmdiables...

--Alors, ce repas trange, ces mets qui brlent et dchirent?...
interrogea-t-il, subitement hors de lui...

Les yeux bleu noir de Mme Rowlands se mirent  darder le flamboiement
d'un regard de vipre.

--Ah! vous y songez,  la fin! Ce repas, rpliqua-t-elle avec un petit
rire assassin entre les dents, ce repas est tout pareil  celui que vous
vous vantiez si gaiement d'avoir fait dans les neiges, il n'y a de plus
que la ralit: vous venez de dbuter avec succs dans l'anthropophagie;
vous avez absorb, d'un bel apptit, ma foi, votre trs honorable
collgue Edward Rowlands, vous l'avez dvor tout entier, et je me plais
 penser qu'il ne vous cause aucune dsillusion quant aux qualits
plutt comestibles qu'intellectuelles dont vous le prtendiez pourvu.

Turlow blmit; ses joues se plombrent de teintes violaces:

--Un pareil crime,  propos d'un badinage! Ce serait hideux, ce serait
atroce; ce n'est pas possible, non! je ne veux pas!...

Il dlirait, puis se rebella, fouett par la rage ou le dgot, et
supposa qu'on se jouait du lger trouble o l'avait mis le Champagne.

--Mensonge! cria-t-il, comment eussiez-vous commis ce forfait? Edward
est vivant, il se cache dans une retraite ignore de tous et que vous ne
sauriez deviner.

Mme Rowlands, rassrne, mettait une volupt de tigresse  tourmenter
sa victime.

--Je vais vous convaincre d'un mot, interrompit-elle; sachez que la
gracieuse Mme Turlow, votre pouse, fut ma complice dvoue dans cet
imbroglio; nous changions une correspondance, car notre liaison
devait,  tout prix, rester secrte. J'ai su de la sorte qu'Edward,
en Dbarrasseur consciencieux, promenait chaque soir chez elle ses
assiduits, de mme que vous m'accabliez des vtres. Edward a-t-il fait
plus ou moins de progrs dans l'affection de Mme Turlow, je l'ignore;
c'est un point que ma ravissante amie a finement vit d'lucider dans
ses lettres. Quoi qu'il en soit, mon fidle Hskiah, le robuste rejeton
des esclaves de mes anctres, avait l'ordre, hier, pendant la nuit,
d'aller guetter M. Rowlands aux environs du Cottage de Mme Turlow,--le
nomm John a rencontr, je crois, prs d'ici, le mme Hskiah lorsqu'il
se mettait en route.--Suivant mes instructions, il a billonn, garrott
et ramen sur ses paules le chtif Edward Rowlands. Vous savez la
suite...

Le doute n'tait plus possible. Archibald, chancelant, prouva derechef
l'odieux effondrement intestinal.

--Des sels, de l'air, je meurs! vocifra-t-il pour la seconde fois!

Mais, comme tout  l'heure, ses cris n'eurent d'autre rponse que le
retentissant clat de rire de Mme Rowlands.

--Allons, j'ai piti de votre faiblesse ridicule et de votre pnible
digestion, dit-elle; regardez et soyez guri!

Elle se jeta d'un bond sur l'autre rideau japonais, faisant face  celui
de l'antichambre,--cette fois c'tait une poigne de papillons d'or
sems sur un ciel de satin azur:

--Entrez, il est temps, dit-elle au personnage dissimul derrire la
draperie. Et le personnage surgit aussitt.

       *       *       *       *       *

Alors, tableau, mais tableau vivant! On vit paratre Edward Rowlands
lui-mme, en chair et en os, non dbits  part, Edward sans aucune
dissection et tel que la nature amricaine l'avait factur depuis trente
et quelque cinq ans.

Tel quel, Edward Rowlands tait, dans une gamme moins blonde,
l'exacte rdition d'Archibald Turlow; mme cachet de frivolit, mme
dsinvolture de don Juan fashionable, mme calvitie naissante et jusqu'
la parit du costume, donnant  leur camaraderie un air de fraternit.

Mme Rowlands riait toujours.

--Que signifie? demandait Turlow abasourdi...

--Cela signifie, s'cria joyeusement l'ex-dfunt, que Mme Rowlands a su
conduire  son gr la fameuse scne des surprises, des coups de thtre,
des flagrants dlits de tout genre, comme nous disions au Club. Cela
signifie, de plus, que Mme Rowlands est une femme d'esprit avec qui je
suis trop heureux de pouvoir me rconcilier. Agissez de mme auprs de
Mme Turlow, mon cher, car je puis attester, certes, qu'elle est reste
insensible  mes flagorneries, tout comme Mme Rowlands a ddaign les
vtres. Allons, mon cher, il faut rentrer dans l'ordre et suivre le bel
exemple de constance qui nous est donn.

Mme Rowlands riait de plus en plus. La comdie renaissait dans ce salon
o l'tincellement des lustres renvoy par les glaces rebondissait sur
les tons clairs de l'ameublement et s'parpillait en feux follets d'or,
d'argent et de cristal sur les mille babioles des tagres.

Archibald s'panouissait dans ce milieu festoyant.

Sa terreur apaise faisait place aux sensations affriolantes qui suivent
un excellent dner arros de bons vins.

--Soit, dit-il, enfonons-nous dsormais dans les batitudes de
l'intrieur... Nous donnerons notre dmission du Club, voil tout...

Edward gonfla sa joue droite, Archibald clignota nerveusement de l'oeil
gauche, signes maonniques furtifs  l'aide desquels, sans doute, les
deux clubistes s'affirmaient la sincrit de leur conversion.

Mais Mme Rowlands ne riait plus; Mme Rowlands reprenait brusquement la
hauteur farouche, le visage fatal, le verbe cinglant du drame:

--Non, messieurs! vous n'en serez pas quittes  si bon prix, dit-elle,
arrtant l'clair de ses yeux sur Edward; pendant votre absence j'ai
port ma cause devant un tribunal et le divorce a t prononc en ma
faveur. J'tais libre, je me suis remarie en toute hte et, pour
comble  votre humiliation, voyez celui que je vous prfre, admirez le
remplaant que je vous ai donn:

Elle secoua le timbre d'argent. Le rideau de l'antichambre se souleva:
la face cuivre d'Hskiah se dcoupa sur le vol d'oiseaux de peluche
bleue; Edward recula, terrifi, jusque dans l'essaim de papillons d'or.

Mme Rowlands rayonnait olympiennement dans l'orgueil de la revanche,
elle s'criait:

--Oui, ce sauvage en qui subsistent l'honneur et les vigueurs de ma
race, c'est lui mon bien-aim, c'est lui mon nouvel poux! Allons!
Hskiah! montrez que vous tes le matre; chassez d'ici ces gens qui
nous font horreur.

Les yeux d'Hskiah devinrent comme des diamants noirs  reflets
sanglants, ses dents de tigre jaillirent dans un rictus sinistre. Le
mangeur d'hommes de naissance reparaissait, et l'on put craindre un
instant que les dangers de cannibalisme apprhends pendant tout ce
rcit ne dussent, au dnoment, se raliser.

Mais l'invincible Hskiah fut longanime; il prit le coquet Archibald
sous le bras gauche, le pimpant Edward sous l'objet pareil du ct
droit, et transporta les deux gentlemen jusqu'au del des limites du
domaine en passant sous les verdures ondoyantes--alors effaces dans la
nuit--du joli jardin qui bornait le Cottage.

Hskiah soulevait sa double charge avec une souplesse telle que les
deux Dbarrasseurs croyaient planer feriquement dans l'air embaum de
cette belle soire d't.

Ce fut,  vrai dire, la seule impression franchement agrable et saine
qu'ils recueillirent au cours de leur mmorable aventure.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, Mme Rowlands, en smillant nglig d'excursionniste,
entrait dans la salle d'attente pour le train du paquebot, en compagnie
de son nouveau mari, tout rose, tout ravi, tout svelte, tout tremblant
comme la lgre fume de la cigarette qu'il chiffonnait du bout des
doigts.

Car il va sans dire que Mme Rowlands n'avait pas commis l'inconvenance
d'pouser son intendant  la peau couleur de bronze.

L'lu de son coeur, celui qu'elle avait conduit  l'autel--la veille
mme, pendant le dner d'Archibald--n'tait autre que l'essayeur
Capperoni, dont elle s'tait prise en raison de ses talents lyriques,
et par reconnaissance aussi pour son empressement--trs habile du
reste-- trahir les secrets du Club.

Capperoni veillait  l'enregistrement des bagages. Mme Rowlands
trpignait de joie folle; pourtant elle manifestait une certaine
impatience, quand elle vit M. Vagatromba s'approcher d'elle.

--H quoi! tout seul?...

Le baryton semblait bourrel de mlancolie, il tait porteur d'un billet
 l'adresse de Mme Rowlands; elle lut rapidement, au bruit de la cloche
du dpart:

Pardonnez-moi, belle adore, de ne pas suivre vos conseils jusqu'au
bout. Hlas! fuyez en Italie sans moi! Je n'pouse pas M. Vagatromba,
comme nous l'avions arrt. Ce pauvre baryton est dcidment trop
candide, trop plein de bonhomie, que sais-je, trop barbu, trop chevelu,
etc.; puis il a le tort grave de ne pas faire partie du Club des
Dbarrasseurs. J'pouserai, s'il vous plat, votre ancien, le
drlatique Edward. Celui-l, du moins, frquente assidment cette trop
nave institution qui ne manquera pas de me dbarrasser de lui ds que
je manoeuvrerai dans ce but. Soyez-moi reconnaissante de vous venger
ainsi tout  fait d'Edward et de me venger moi-mme de mon ex-Archibald
sans me lier trop longuement dans l'avenir.

Votre meilleure amie,

Clara Turlow.

       *       *       *       *       *

Et s'il nous tait permis d'armer cette innocente idylle d'une lgre
pointe d'immoralit, nous dirions qu'auprs de femmes intgralement
charmantes comme Mme Rowlands et Mme Turlow, le Club des Dbarrasseurs
peut rendre de bien jolis services.... et volontiers nous ajouterions
que le divorce est une excellente lgislation...

Mais, encore une fois, nous ne voulons pas froisser les mes fminines.




UNE SOIRE IMPROVISE


Affreux temps ce soir-l!

Une poussire de neige, vaporise en brouillard, fumait sur le pav gras
et s'imprgnait d'une cre senteur de suie que le vent rabattait des
toits.

Dans le quartier d'Old-West-End, cependant, nombre de promeneurs de
divers sexes continuaient d'arpenter de long en long l'asphalte de la
Grande-Avenue. Leurs silhouettes, par intervalles, mergeant de la bue,
se dcoupaient dans la lueur de gaz roussie par la brume des quelques
magasins rests ouverts.

Ces personnes, de sexes non pareils, dpensaient ostensiblement une
certaine somme d'allgresse tumultueuse; elles articulaient,  cet
effet, des rires, des cris, des fragments d'airs populaires; elles
excutaient, par groupes, une course folle  travers la cohue, ou bien
l'une d'elles titubait,  part, quelques mesures d'une danse chevele,
avec force hurlements, miaulements, sifflements et autres excs
d'orchestration individuelle.

C'tait, il est vrai, le Nouvel An, Christmas, la Saint-Sylvestre,
Carnaval, Clbration de Centenaire ou je ne sais plus quoi dans ce
genre, et l'on n'ignore pas que, pour beaucoup de gens d'autant de
sexes que le permet le fatalisme organique, ces concidences d'almanach
entranent invitablement une sorte de propension automatique  la
turbulence et  la jovialit.

Le plaisir serait alors dans l'air, prtend-on. J'essayai moi-mme de me
le persuader. Je remuai les jambes de manire  faciliter au trottoir la
tche de me guider doucement parmi la foule; je dcidai de devenir sur
l'heure trs festoyant et, le brouillard aidant, je m'abmai presque
aussitt dans une telle mlancolie poignante qu'il me fallut bien vite
dserter le spectacle de la gat civique et prendre d'urgence la
rsolution de retourner en mon logis.

Avec mon me et conscience, il fut alors stipul que je passerais
le reste de cette soire dans mon campement de clibataire, que
j'allumerais un bon feu, que j'apprterais du th considrablement fort,
que j'incendierais ma plus volumineuse pipe arabe, que je dialoguerais
dans l'azur avec mes chimres et mes esprances, et qu'enfin, jusqu'
l'instant de me mettre au lit, je m'abreuverais  cette coupe de dlices
philosophiques exiges de la solitude par quiconque se rfugie chez soi,
dgot de la ville et de l'aspect prosaque des plbes et bourgeoisies
en temps d'hiver, de givre et de fte nationale.

Par surcrot de sybaritisme, j'achetai sur la route une demi-douzaine
de brioches toutes fraches, lesquelles me furent remises coquettement
enveloppes chez le ptissier, avec supplment de sourires de la
demoiselle de magasin, et, pressant le pas, je flairais  travers le
papier l'allchant parfum du rgal  venir.

Je fus donc trs satisfait de franchir l'entre principale de mon
domicile et de laisser entrevoir au garon d'htel dtenteur de ma cl
la figure d'un grave et intressant jeune homme avide de s'enfermer
chez lui, sans doute pour tudier ou lire, prcisment  l'heure o
l'universelle frivolit se donne carrire au dehors.

mu d'un distrait orgueil, je longeai le vestibule; mais avant de gagner
l'escalier, je jetai, par les rideaux de mousseline d'une porte vitre,
un rapide coup d'oeil dans le salon qu'occupe au rez-de-chausse le
propritaire de l'difice dont j'habite les combles.

Trs trange, ce salon: un luxe rigidement sobre figurant quelque chose
comme un pied--terre du Vide dans le Rien. Le gentleman-propritaire
entendait le confort d'une faon vraiment fantasque et cultivait
l'originalit froide. Un lustre  gaz tombant d'un plafond blanc entre
quatre murs blancs brisait sa lumire blanche au vernis miroitant du
parquet; quelques chaises de canne aux maigres boiseries dores se
dressaient contre les parois; vis--vis de la porte vitre une chemine
de marbre blanc encadrait d'austres lignes droites la plaque de cuivre
d'un calorifre; au-dessus de la chemine une glace troite et haute
s'encastrait dans la pierre et refltait cet ensemble de pleurs et de
clarts; vers le milieu de la pice luisait une petite table carre de
bois de rose o reposait, piqu d'un point lumineux dans son ventre
noir, un encrier de cristal pourvu d'une plume de nickel. Et rien que ce
strict ncessaire; partout la ligne droite, sche ossature du dfaut de
coloris; rien de plus que cette reprsentation d'un Nant bien distribu
et proprement entretenu.

L'habitant de cette excentricit  rebours tait absent quand je passai,
mais je me le rappelai tel qu'il se montrait souvent, ds le matin,
sangl dans une toilette correcte comme son den et cambrant, tout
raide, sa taille exigu et fluette, devant la petite table de bois de
rose. Il promenait alors la plume de nickel sur un fin cahier cartonn
et du bout de ses doigts grles il fixait sur le papier ses inspirations
littraires.

Car, circonstance gaie, ce richard tait pote  ses heures.

Il livrait aux feuilles volantes et rcitait, non sans succs, dans le
beau monde, de faciles chroniques, de lgers proverbes, relevs d'on ne
sait quel scepticisme affriolant et bnin de viveur millionnaire. Svre
d'attitude pour la sauvegarde de ses rentes et loyers, il s'annexait
toutefois  la corporation des artistes et lettrs jusqu'au point d'y
choisir volontiers ses locataires.

--Heureux homme! jeune, recherch, presque dj clbre, tandis que moi,
modeste professeur de langues mortes, n'entrevoyant qu'aux lointains de
l'avenir une notorit d'crivain substantiel...

Ainsi je mditais, gravissant les marches trs lentement, comme pour
amuser mon imprieux dsir de me retrouver chez moi.

Au premier tage, je ne remarquai rien: l'ordinaire croulement des
gammes faisait trve derrire la porte ferme. Le pianiste tait parti.

--On se l'arrache aussi, celui-l, songeais-je. On admire sa virtuosit
frntique et son air exalt. Ce soir, sans doute, il triomphe dans un
grand nombre de runions; il agite, se tordant au piano, sa crinire
astrale et rpand, sur un tas de dames extasies, l'blouissement de ses
arpges...

Cette vision me hanta jusqu'au second tage o mon attention fut attire
par une joyeuse rumeur.

Il y avait rception chez ma voisine, la cantatrice, jeune toile
d'oprette, fort en vogue pour mille raisons, parmi lesquelles il serait
injuste de ne pas signaler sa verve bouriffante dans le parl des
rles.

Ce devait tre amusant, l-dedans! Une sourde, une lche envie me prit
de franchir le seuil. Je tendis une main vers le cordon de sonnette, je
travaillais de l'autre main  caser le paquet de brioches dans une des
basques de mon habit, et je restai dans cette attitude assez de temps
pour avoir l'honneur de vaincre la tentation sans la fuir.

Rien, d'ailleurs, ne m'interdisait l'accs de ce nid parfum: le
gentleman-propritaire m'avait nagure prsent  la diva, non seulement
en qualit de voisin, mais sous le respectable titre de jeune homme
d'avenir.

Mais, ds ma premire visite, la toute belle exhiba tant de politesse
meurtrire  l'endroit des gloires en germe; elle s'excusa--si
cruellement pour moi--de mconnatre tout ce qui n'est pas homme, femme
ou choses du jour!...

Certain matin, retour de bal, elle avait si peu dissimul, dans
l'escalier, le besoin de rire de mon raide individu descendant ds
l'aurore pour une leon de grec!...

Que devenir tout  l'heure si la jolie sclrate s'avisait de divertir
sa compagnie  mes dpens?

Ce doute me fit tourner les talons; je m'esquivai, sans lambiner, cette
fois; aucun prtexte de retard ne se prsentait dsormais, car, 
l'tage au-dessus, je pntrais chez moi et bientt aprs, chaudement
enfoui dans une robe de chambre, je contemplais d'un regard voluptueux
sur ma table le paquet de tabac, la pipe arabe, le lot de brioches et le
bol de th sur lesquels tombait la paisible lumire de la lampe.

Je m'applaudis alors de ma sagesse, j'oubliai la fline cantatrice et je
m'garai dans le sentiment de ma supriorit sur la foule des badauds
rests dans la rue.

Mais cette haute apprciation de moi-mme cadrait mal avec une trop
complte oisivet: je guignai dans la pnombre, au-dessus du cercle
lumineux de l'abat-jour, une tagre o reposaient fraternellement
inclines l'une sur l'autre, les oeuvres choisies des plus grands
crivains et philosophes. J'allais tendre le bras, m'emparer d'un
volume et consacrer mon dtachement du monde banal par quelques moments
d'entretien avec l'un de ces sublimes esprits, quand un scrupule me
troubla:

Est-ce ainsi, me dis-je, que ces minents gnies utilisaient ou
dpensaient les rares instants de libert que leur laissait une
existence souvent prcaire? Leur stupfiante fcondit n'est-elle pas la
preuve certaine qu'en de telles heures ils mprisaient la contemplation,
voire mme l'tude, et labouraient  larges coups de plume le champ de
leur propre pense?

--Oui, travaillons! m'criai-je  haute voix, surexcit par la noble
vrit qui venait de m'apparatre.

J'talai sur la table un pais amas de papier blanc; je saisis  pleine
main et trempai dans l'encre mon plus ample porte-plume, digne outil
d'un puissant ouvrier, et je m'enhardis  mettre enfin sur le mtier
un norme ouvrage dont le plan, depuis quelques semaines, se droulait
confusment dans ma cervelle.

Ce devait tre un de ces vastes essais de logicien et de pote o
s'affirme la doctrine personnelle d'un encyclopdiste et qui ramnent
 la clart d'un mme point de vue thorique les nergies combines de
l'histoire, de la lgende, de l'art, de la critique et de la science.

Le titre promettait de devenir quelque chose comme: _La lutte du Rel et
de l'Idal sur le terrain de l'Hypothse_.

Je calligraphiai sur-le-champ cette rubrique, bien que frmissant d'une
honnte terreur  la prvision des inextricables dveloppements que
comportait un pareil sujet. Dj l'ambitieux intitul se carrait en
copieuses majuscules au milieu du premier feuillet; j'allais, enfin,
mettre  la voile sur l'ocan de mes ides, lorsqu'un tapage subit, un
charivari de rires et de cris retentit  ma porte.

J'eus le pressentiment qu'on venait me dranger et que mon inspiration
s'envolerait du coup vers les limbes des chefs-d'oeuvre inconnus.

Hlas! il n'tait que trop vrai!

On ouvrit avec fracas; des gens entraient. Je dcoiffai la lampe et,
tout ahuri, je ne discernai d'abord qu'une avalanche de couleurs, un
flot de robes de soie, de satin, de dentelles, entranant quelques
habits noirs, et mouchet, par-ci par-l, de flammules d'or et de
diamants comme dans un rayon de soleil.

C'tait un torrent en toilette de bal; un essaim de femmes lgantes
et de gentlemen souriant au plaisir d'une quipe imprvue et
m'assourdissant d'acclamations tant soit peu railleuses; ma chambre
tait compltement prise d'assaut, tandis que gauche, effar, saluant au
hasard, je m'armai de mfiance quant au but cach de l'incident.

Je me gardai de demander aucune explication et m'apprtais  dconcerter
au besoin les mystificateurs par une rserve systmatiquement courtoise;
mais les claircissements arrivrent d'eux-mmes lorsque, aprs un gai
froufrou de robes froisses, on se fut tass tant bien que mal.

Les assigeants avaient pour chef la smillante cantatrice du second
tage, flanque du pianiste du premier et du pote du rez-de-chausse;
le reste de la troupe se composait d'un bouquet de reines et princesses
de thtre, escortes d'une demi-douzaine de notabilits du genre
masculin et du sous-genre artistique ou littraire, personnages dont
l'insouciance habituelle s'aiguisait, semblait-il, d'une pointe de
griserie.

Le brouhaha s'apaisant, ma doucereuse voisine daigna, de son propre
mouvement, dvoiler les motifs de l'incartade:

Elle avait, tout  l'heure, conu le caprice de faire grimper sa
compagnie  l'tage au-dessus, afin d'y surprendre, comme un corbeau
dans son clocher, certain jeune homme trop prmaturment grave et
farouche....

Ceci chantonn dans le son clair du rire, et soulign,  la ronde, d'une
quantit d'oeillades assassines m'avertissait que je n'tais pas au bout
des preuves prmdites par l'aimable socit.

Je barbotai dans une rplique filandreuse tendant  dmontrer la joie
pure que me causait l'apparition extraordinaire, imprvue!...

Mais je ne pus achever.... Mes bourreaux avaient hte d'ouvrir les
hostilits.

--Monsieur comprend le vrai bien-tre! Admirez donc cette belle robe de
chambre! s'cria l'une des dames, devinant le pudique embarras o me
plongeait un vtement trop intime,  grands carreaux jaunes sur fond
vert-pomme, et l'impuissance de mes efforts pour garder, quand mme, une
pose majestueuse.

--tre  l'aise chez soi, chose adorable! dit un gentleman momifi dans
le costume le plus troit de la plus dernire mode.

--Et rver seul, en buvant du th! Quel charme! sifflota du ton le plus
impertinent une autre dame dont le nez dlur, la lvre charnue
et l'oeil flambant promettaient tout autre chose qu'un naturel
contemplatif.

La cantatrice se pencha sur la table comme pour analyser la faon d'une
tasse de th dans un mnage de garon, et, par comble d'infortune, ses
yeux tombrent sur mon commencement de griffonnage.

--Ah! j'ai du remords, pour le coup, dclara-t-elle; vous travailliez,
et nous venons vous distraire!... voyons! que faisiez-vous?

Il tait trop tard pour conjurer son indiscrtion; je frmissais de
honte et de rage au fond de mon tre, tandis qu'tranglant son rire dans
un verbe emphatique, elle lisait:

La lutte du Rel et de l'Idal sur le terrain de l'Hypothse.

Elle souleva le feuillet entre ses deux mains roses et, non contente de
dflorer le mystre de mes conceptions, elle dcouvrit aussi l'absolue
blancheur virginale de toute la rame de papier.

Acharne, la diablesse affecta de relire la pompeuse pigraphe, en
soupesant doctoralement le sens de chaque mot; puis, avec cette
prcision machinale des tres qui raisonnent  la vole, elle demanda:

--Pourquoi pas la lutte de l'Hypothse et de l'Idal sur le terrain du
Rel?

Oh!... comme je compris alors cette sorte de haine qu'on a gnralement
pour les femmes d'esprit!...

Mais la portion mle du cnacle ne rsista pas non plus au plaisir de
planter quelques pigrammes au flanc de mon amour-propre.

--Ne vivre qu'une oeuvre! c'est l'hrosme du gnie! proclamait l'un des
journalistes prsents, vnal ramasseur de bouts d'actualits, vulgaire
modiste dont les travaux d'une heure obtenaient, parfois, des succs
de cinq minutes.

--Honneur et gloire  de tels tempraments vous au grand art! ajoutait
avec des simagres de respect un aquarelliste, mivre illustrateur pour
botes de confiserie et couvertures de romances.

L-dessus le pianiste, hrissant son aurole blonde, se prcipita vers
un vieux clavecin dissimul dans un des recoins de ma chambre, et tira
des entrailles rouilles de l'instrument une folle pyrotechnie d'accords
et de fioritures, magie d'improvisation o chantait le mpris de tout
enfantement laborieux.

--Mais nous voici dans les questions littraires, reprit le gazetier
en s'adressant au gentleman-pote; ne serait-ce pas l'occasion de nous
dire..., vous savez..., cette composition nouvelle?...

--Oui, oui! bien pens! bravo! silence! coutons! cria toute la troupe
avec un empressement qui trahissait enfin le vritable dessein des
conspirateurs.

En dpit de ma simplicit, je devinai leurs intentions, point par point:

Ligu contre mes fires croyances de lettr, le clan des initis et
amis comptait se divertir de mes impressions moroses  l'audition d'une
bagatelle indite, marque au cachet des produits de salon.

La promptitude qu'on mit  se ranger en hmicycle en laissant autant
que possible d'espace vide dans le milieu de la chambre acheva de
prouver--au moins pour moi--que tous les dtails de cette scne avaient
t concerts avec une habile perfidie.

Le gentleman-propritaire ne se fit pas prier et ne parut nullement se
proccuper d'obtenir mon autorisation. Il pouvait d'ailleurs agir sans
formalisme et se considrer comme chez lui, jusqu' concurrence de deux
ou trois termes que je lui devais.

Oui, sans plus de gne, on transformait ma mansarde en salle de thtre,
on s'apprtait  lire ou  jouer je ne sais quelle pice nouveau-ne
et l'on me rservait,  moi, les burlesques attributions du Bonhomme
Public!

Accoud sur la table, l'auteur se recueillit pendant quelques instants;
la cantatrice prit place non loin de lui; le pianiste, rest au clavier,
indiquait par son maintien que l'agrment de la musique se joindrait 
la rcitation; et moi, sans l'avoir cherch, je me trouvai install de
manire  pouvoir surveiller d'un seul coup d'oeil ces trois personnages
et leur auditoire.

Le pote prit la parole au milieu du plus beau silence. D'un mot, il
fixa le sujet, le lieu, l'action. Il s'agissait d'un mari monologuant
dans un bal, tandis que sa femme, sous ses yeux, valsait, valsait
encore, valsait perdment, avec une sempiternelle et infatigable srie
de danseurs.

La nuit s'achevait, les grisailles de l'aube blmissaient dj dans
la trame des rideaux ferms et la dame valsait toujours, toujours,
toujours....

Le mari, courbant ses rvoltes au joug du bon ton, s'abstenait de toute
attaque directe, mais il se rattrapait en gnralits rageuses contre
l'ternel fminin; il dtaillait les considrants d'un rquisitoire
nerveux contre la monogamie complique de dandysme, et, sous le sourire
glac d'un calme trompeur, ce fut un dbordement crescendo d'allusions
cruelles, d'insinuations vengeresses, de colres bleues et de points
sur les _i_ que le pianiste accompagnait  la sourdine d'insidieuses
variations sur le thme d'_Il Baccio_.

La cantatrice, pendant ce soliloque, esquissait par quelques gestes le
rle muet de l'pouse et traduisait,  ravir, les airs enivrs d'une
mondaine qui, tout en tourbillonnant dans la musique et la lumire sur
un fond trop rapproch d'habits noirs, observe  la drobe l'ombre
conjugale au front de son tyran.

En somme, je ne notai rien de neuf dans ce tableau trop connu des fades
tracasseries entre poux, mais, j'en convenais  part moi, ces redites
se pomponnaient d'une forme heureuse, la phrase tait svelte, le mot
frappait droit, le trait s'accrochait vibrant et scintillant comme une
aiguille.

Les amis de l'auteur applaudissaient avec furie, et volontiers je
faisais chorus; mais cela ne suffisait pas et,  chaque ovation,
des regards s'arrtaient sur moi comme pour morigner mes secrtes
rsistances:

--Avouez, semblait-on dire, que ces boutades sans prtention renferment
beaucoup de vrits; avouez que, pris sur le vif de la vie lgante,
ce souriant impromptu soulve autant de questions fondamentales que
n'importe quel lourd volume de cuistre!...

--C'est enlev d'aprs nature, mimait l'aquarelliste fouettant l'air
d'un coup de pouce.

--C'est du Tout New-York et non de la solitude, dcrtait la mine
cassante du chroniqueur.

--Le coeur humain n'a pas de robe de chambre, minaudait la petite dame
au nez positiviste.

On redoublait de transports et le pianiste persistait  moduler _mezza
voce_, car la fantaisie du pote-propritaire avait une suite: le
monologue s'achevait en une comdie.

Brusquement l'auteur personnifiant Monsieur se levait et se dressait
devant l'actrice figurant Madame.

--Aprs tout, chre amie, disait-il exagrant l'excs des politesses,
pourquoi n'accorderiez-vous pas aussi, comme au reste des peuples, un
tour de valse,  moi, votre seigneur?

--J'attendais qu'il vous plt d'user de vos droits, rpondait-elle,
jouant le reproche tendre.

Et s'enlaant, lui pimpant, mais mince, elle plantureuse, mais lgre,
ils tournoyrent, coquets, souples, corrects, sur les trois temps du
rythme.

L'air d'_Il Baccio_ tremblait en trilles mus et Madame--bonne
comdienne, dcidment, la voisine--semblait, du fond de la valse lgale
et lgitime, semer sur ses admirateurs les mmes sourires extasis par
lesquels, tout  l'heure, elle irritait son conjoint dans le flagrant
dlit de la valse consomme  l'tat de fruit dfendu.

Au demeurant, ils valsaient leur querelle de mnage,  raison d'une
phrase par mesure; radieux, en apparence charms l'un de l'autre, ils
poursuivaient une causerie o chaque madrigal de l'homme enfonait
une gratignure, o chaque flatterie de la femme couvait une rancune
hypocrite.

Plus que jamais, les spectateurs se dlectaient de ce marivaudage
 canifs tirs. Monsieur dversait des ironies sataniques; une
rsignation bleu de ciel coulait des rponses de Madame quand, tout 
coup, mordue  l'me par l'injure, une flamme de haine lui sillonnant
l'oeil, Madame arrachait de sa coiffure une longue pingle d'or, et
de la pointe, luisant au bout de ses doigts effils, elle fouillait 
petits coups,  tout petits coups secs et rapides, dans le coeur du
mari.

Le stylet--je ne sais par quel artifice de thtre--ressortait pourpre,
comme inond de sang.

La valse mourait _pianissimo_. Le mari, toujours cuirass d'amnit
suprme, s'inclinait en manire de remerciement et, ds qu'il
s'loignait, Madame, exalte par la volupt des reprsailles, trottait
l'arme sanglante  ses lvres et murmurait, comme secoue d'un frisson
tragique:

--Oh! cela est bon!...

Certes, il y avait quelque hardiesse dans ce cri du coeur, dans cette
faon de symboliser les inimitis latentes du mariage, la lutte amre
et sans merci des divers sexes contre l'esclavage accoupl du statut
matrimonial.

Et pourtant l'auditoire parut refroidi; les applaudissements
s'parpillrent hsitants. Ce n'est plus ma contenance qu'on observait
avec une arrire-pense de critique, mais celle du pote-gentleman et
de son interprte. On s'attendait  l'invitable baiser final de
toute jolie brouille de proverbe. Un coup de poignard, ft-il  coups
d'pingle, mettait en droute les habitudes et traditions.

Je gotai la joie intrieure d'une sorte de revanche:

--Ah! vraiment! pensais-je en mirant du coin de l'oeil
l'auteur-propritaire passablement dpit, autre chose est de broder de
brillants pastiches selon le got du jour, ou de tendre  l'art sincre
et de viser  la profondeur: Il faut choisir!...

L'actrice--forte de son exprience de la scne--flaira le fiasco et
tenta de ramener la salle par un dnouement moins violent.

D'un geste subit elle rompit l'une de mes brioches,--niaisement tales
en pyramide sur la table;--elle feignit d'essuyer le sang de l'pingle
d'or  cette friandise; puis, caressant l'assemble d'un regard de
fausse ingnue, invoquant la camaraderie des hommes et surtout la
complicit des femmes, elle se mit  grignoter, lente, gourmande,
et chantonnant, sur un air connu cette fois, de l'accent le plus
familirement enjou:

--Ah! se venger, mesdames, voil le plaisir!...

Thme, pour le pianiste, de quelques brillantes mesures de _finale_.

Cette version tait mieux trousse, mais la prcdente avait port coup.
On rpudiait,  l'unanimit, la prtention d'allumer l'clair du drame
aux tincelles d'une bluette. Les flicitations accordes  l'auteur
manqurent dfinitivement de cordialit; la compagnie s'clipsa
silencieuse comme s'efface une nue et, sortent le dernier de ma chambre,
le propritaire-pote me serra la main de l'air demi-noy d'un artiste
surnageant au demi-succs.

J'avais tout lieu de redouter qu' la suite de cette affaire il ne me
rclamt ses termes chus dans le dlai le plus prochain, et sur cette
prvision je me couchai fort sombre en rvassant aux mille pisodes de
cette soire:

Je revis le brouillard de la rue en fte, o j'avais rd sans but.

Je gmis sur mes projets d'isolement et de travail si soudainement
troubls.

Mauvais augure!...

Jamais, sans doute, le fameux trait de l'Idal et du Rel ne serait
achev! Qui sait, mme, si je le commencerais pour tout de bon?...

crire de gentilles balivernes, comme le gentleman du rez-de-chausse;
effeuiller dans l'clat des salons les primeurs de cette muse badine;
capter les suffrages des jolies femmes  la mode..., contraindre,
triomphant, cette cantatrice elle-mme  quelques heures d'amour...
Combien cela vaudrait mieux, certes, que les mornes soucis des
lucubrations doctes!...

Et comme elles avaient impitoyablement plaisant de moi, ces mmes
jolies femmes! Comme elles avaient bafou ma robe de chambre..., mes
modestes plaisirs d'intrieur!...

C'est donc grotesque, un jeune homme srieux? apprhendri-je pour la
premire fois.

Vive le mariage, en ce cas!...

Mais quoi? si la comdie de tout  l'heure disait vrai? Si l'pouse,
la femme sans fin, n'est que vanit, motifs de valse et coups de
griffes?...

Bref, je soufflai ma bougie et m'endormis navr, bourrel de tristesse,
peut-tre avec une secrte envie de ne me rveiller jamais...

Le lendemain, pourtant, je fus sur pied au premier soleil. Le devoir et
une leon de grec m'appelaient.

En descendant l'escalier, j'entendis une rumeur au second tage. La
rception de la cantatrice avait dur jusqu'au jour; la porte s'ouvrit;
quelques-uns des retardataires prenaient cong.

Je m'efforai de fuir inaperu, mais un petit rire grle, acerbe,
odieux, frappa mon oreille et me poursuivit jusque dans la rue....

La diablesse, sans doute, m'avait vu passer!...




UNE NOUVELLE MTHODE JUDICIAIRE


On sait combien se sont attises, en ces temps derniers, les polmiques
des journaux par rapport  l'application continue, rgulire pour
ainsi dire, de la loi de lynch dans les rgions ouest et nord des
tats-Unis.

La majeure partie du monde civilis rprouve hautement ces primitifs
procds de justice sommaire; mais dans le susdit Far-West,  travers
les fraches tendues prairiales, parmi les jeunes peuplades presses
de fixer leurs soudaines institutions et d'imposer leurs droits
essentiellement litigieux de premiers occupants, ce mme systme de
htive rpression rencontre d'obstins dfenseurs.

D'aprs ces derniers, le lynch rpand, en l'absence de police effective,
une utile terreur: il annule les chances d'impunit que laisse aux
sclrats l'hsitante jurisprudence des tribunaux imparfaitement
tablis; il oppose, enfin, un tat de guerre perptuel  la tourbe
d'aventuriers et d'cumeurs, toujours prte  s'abattre sur le berceau
des naissantes rpubliques.

Incidemment, les mmes apologistes font valoir l'impression moralisante
de ces fougueuses vindictes de l'emportement populaire. C'est un sublime
effet de l'instinct social, prtendent-ils, que cette subite entente des
masses pour la dfense de l'intrt commun.

C'est un merveilleux spectacle, argunt-ils encore, que de voir, 
la premire nouvelle d'un forfait, l'humaine cohue souleve comme un
brusque coup de mer dans le vent de la fureur:

Vol, viol ou tuerie, l'auteur du crime est dtenu, l'enqute s'ouvre,
le verdict se prpare... Allons donc! formalits vaines en ces terres
vierges! Le mot d'ordre se rpand comme une flamme: les hommes, les
citoyens, les clubs de conjurs, les bataillons de vengeurs, des
phalanges de viragos, en armes,  pied,  cheval, accourent de tous les
horizons. C'est la nuit, la nuit tragique des aropages hors la loi.
Le rendez-vous est devant la gele. On extirpe le captif des mains
saignantes des sbires, et, d'arrache-pied, on l'accroche, muet, morbide,
cauchemard, rlant, au rverbre du prochain coin de rue, aux branches
du premier arbre de la route. Justice est faite. La foule qui n'est que
hte et silence s'efface, anonyme. Le cadavre, dans son suaire d'ombre,
s'tire seul, noir, maigre, trs long...

       *       *       *       *       *

Certes, le fait divers ouvre, ici, les larges ailes du drame et le got
du pittoresque trouve pture  ces rudes pisodes.

Mais les adversaires clairs du lynch opposent de solides raisons  ces
considrations de pure esthtique yankee. Ils reprsentent notamment que
l'importateur de ce rgime pnal vers la fin du XVIIe sicle, M. John
Lynch lui-mme, le rigide magistrat irlandais, ne requrait de telles
mesures d'exception qu'en des circonstances bien prcises de flagrant
dlit, tandis que ses imitateurs actuels prtextent trop souvent des
charges les plus dubitatives et semblent n'avoir  coeur que de rompre,
par de vertueux intermdes d'excutions capitales, la monotonie de leur
agreste destine, d'ailleurs dpourvue d'autres genres de distractions.

Il est, de plus, insinu que les attentats ainsi chtis dpassent
d'ordinaire les limites d'une aptitude individuelle et dmontrent une
collaboration. D'o l'on peut conclure que de nombreux affilis, anxieux
d'touffer le risque de rvlations subsquentes, s'empressent de
rditer l'holocauste du bouc d'Isral en nouant la corde au cou du
moins subtil d'entre eux.

       *       *       *       *       *

Pris entre mille, ces quelques arguments caractrisent suffisamment,
pour nous, le fond du dbat, enfin envenim de tant de violence que les
lgislatures des tats les plus notoirement imputs d'inertie dans la
question, n'ont pu se dfendre  leur tour de s'mouvoir. Des projets de
rforme ont t mis  l'tude avec une ardeur fouette d'mulation  tel
point que les autorits judiciaires du Dacotah, premires arrives
dans cette course au progrs, ont eu, ds ces jours-ci, l'honneur
d'introduire, en sance solennelle d'inauguration, un mode entirement
indit de procdure dont les rsultats juridiques et scientifiques
auraient offert, au dire d'un journal de l-bas, le plus haut intrt.

Le sujet aux dpens de qui se ralisait cette premire exprience tait
un coureur de proie, un trappeur avr du nom de Will Jyns, inculp d'un
incendie de ranch aprs meurtre probable des rsidents mles, derniers
outrages supposs sur tout ou partie du personnel fminin, puis
prsumable soustraction du total de numraire accessible. La dissipation
des espces monnayes et le cinraire anantissement des victimes ou
tmoins ne laissaient subsister d'autres motifs de conviction que la
prsence estime infortuite du comparant sur le lieu du sinistre.

En elle-mme donc, indpendamment de l'attrait des innovations
judiciaires, la cause affectait les palpitants aspects d'une affaire
 sensation. Puis ce procs remuait de fond en comble les passions
vitales, il rsumait les moeurs rageuses des tres dissmins dans ces
immenses landes de hautes herbes balayes de brouillards o d'alertes
spculateurs acquirent  vil prix et dfendent, l'arme au poing,
seigneurialement, le ranch, l'norme agglomration de pturages et de
troupeaux; o le rdeur, l'migr, l'affam chercheur de fortune commet
le rapt en gros du btail qu'il essaie d'aller dtenir et de faire
fconder au loin, dans la solitude verte, plantureuse, libre! Oui, le
souffle de haine respir dans cette aire d'ternelle bataille entre
accapareurs et bandits s'embrasait  l'occasion de cette mmorable
instance. Mais avant d'en raconter le dnouement,--assez bizarre, on va
le voir,--il convient de spcifier brivement,  l'exemple du
journal cit plus haut, la nature des modifications dcrtes par la
magistrature du Dacotah.

La principale proccupation de ces jurisconsultes d'lite--nous
prenons ce mot d'lite dans le sens que lui prte le mandat lectoral
amricain--avait t de ne pas aller imprudemment  l'inverse des ides
reues et de retenir autant que possible dans leur rvision tout ce que
les prcdents errements comportaient de rationnel.

Or, on ne saurait contester  l'expdient du lynch le mrite positif
d'une conomie de temps et de dollars par la promptitude executive et
par l'absence des budgtaires dbours, sans compensation, qu'exige
l'hbergement  long terme des condamns. Il tait urgent que les mmes
avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs,
consults sur ce point en de secrtes dlibrations, les lyncheurs
les plus minents ou les plus influents du pays s'taient montrs
inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque intgralement,
quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le rconcilier
avec ses dtracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de
lgalisation.

La marche  suivre se trouvait, ds lors, strictement trace: Il fut
convenu que, ds le crime commis, l'alarme instantane du rseau
tlgraphique manderait l'administration pnale de tous grades 
Cheyenne--c'est le joli nom adopt pour l'essai de future capitale du
Dacotah.--Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des
assises, de la cassation, ainsi que le jur dsign par la majorit des
dtenteurs terriens et le commissaire d'tat subsidiairement investi du
droit de grce, devaient se rendre, sans dsemparer, au Tribunal par
l'ultra-vitesse ralisable de locomobilit. Au centre d'un vaste
amphithtre runissant la susdite hirarchie et la foule, le prvenu,
transfr sans dlai de la scne du crime sur celle de l'expiation,
figurerait sur un sige compliqu, d'un mcanisme  hauteur de nuque,
dit guillotine horizontale et rcemment brevet. Le bourreau se
tiendrait prt  pousser le ressort de cette invention et, pour
comble de modernisme, un mdecin lgal, ou physiologiste asserment,
avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant
d'activit crbrale, les observations scientifiques qu'il est devenu
d'usage de noter en pareille circonstance.

L'ensemble de ces dispositions abrviatives se corroborait de
considrants propres  dterminer la dialectique intime des magistrats.
Il tait stipul, par exemple, que chacune des Cours serait reprsente
par un seul titulaire, attendu l'indispensable ncessit d'viter les
retardants conflits d'apprciations. Par les mmes motifs, un unique
dlgu revtu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand
Jury compos des notabilits les moins transigeantes de la classe
capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du
rquisitoire et de la dfense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts
contraires laissent la cause en l'tat et n'aboutissent qu' l'usure du
temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte
jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances
prtendues attnuantes, telles que faiblesse d'entendement, ducation
perverse, misre perdue ou toute autre anomalie inhrente  la
personnalit de son client. Or, les confectionneurs de la rforme
avaient rigoureusement rsolu de passer outre  n'importe quelle
concession dans ce sens: Leur thorie tendait  terrifier les
aspirants-malfaiteurs et non  susciter la vocation,  dvelopper
l'exprience des gredins par une absurde publicit d'abondants
dtails sur les forfaits commis. La situation prive ou les aptitudes
caractristiques des dlinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets
de minime importance, comparativement  cette suprme manifestation
d'intrt public: la peine capitale rige en exemple? Au cours des
dlibrations, nos honorables lgistes s'taient arrts, sur ce
chapitre, aux dcisions lyncheuses les plus radicales: ils n'avaient
pas redout de ddaigner, au pralable, comme autant de dclamations
intresses, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires
que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient  l'avenir. Les
excutions ventuelles d'innocents personnages et leur rhabilitation
posthume semblaient presque souhaitables  ces impassibles doctrinaires,
en ce qu'elles associent au crime l'ide, exacte au fond, d'une
solidarit sociale et proclament ainsi dogmatiquement la prjudicielle
efficacit du droit de punir.

Aucune dfaillance subversive n'altrerait donc la rigueur du tribunal,
uniquement charg d'estampiller le lynch d'une dcente apparence
officielle. Le crmonial enfin admis assurait un superlatif excs de
prcipitation. Chacun des magistrats spciaux n'avait  dire qu'un mot
pour formuler son arrt respectif. L'nonc du crime, la condamnation,
le refus de recours et de grce voleraient ainsi de bouche en bouche
en une seule phrase  peine prononce que dj le mdecin expert
questionnerait la tte dcolle par le bourreau...

       *       *       *       *       *

Aprs ces explications en guise de prface au procs de Will Jyns, le
prcit journal de l'Ouest rapporte de l'audience le rcit suivant dont
on apprciera, croyons-nous, la frappante concision:

L'amphithtre est bond. Le respectable corps judiciaire prend place
sur l'estrade en face du public.

Le dlgu des jurs se tient  gauche, le commissaire d'tat  l'autre
extrmit. Flanqu de l'instruction et de la cassation, le prsident des
assises sige dans le milieu.

Plus loin,  droite, devant le mdecin et l'excuteur rests debout, on
aperoit de trois quarts le farouche Will Jyns, li par des cbles au
clbre fauteuil coupe-tte dont l'ingnieux sige-cercueil s'ouvrira
tout  l'heure pour engloutir le corps...

Livide et dprim, salement enduit de barbe, le profil de Jyns convulse
un sourire qui peut, au choix, s'interprter comme un indice de cynique
forfanterie ou de stupidit sans fond.

Cet quivoque rictus produit une impression irritante sur l'auditoire.
Que rsultera-t-il de ces simagres d'astuce ou d'hbtement? Va-t-on
s'apitoyer sur ce pleutre, le questionner, couter ses aveux? la fameuse
rforme n'aboutira-t-elle qu' d'odieuses mystifications! Sombres, les
lyncheurs srieux sont sur le qui-vive et, de son ct, le groupe des
trappeurs, anciens collgues supposs de M. Jyns, dissimule mal son
intolrance  l'gard de toute tentative d'interrogatoire confidentiel.
Une mfiance se dchane proche de la fureur; des revolvers apparaissent
dans toutes les mains; peu s'en faut qu'en cet instant d'exaltation on
n'inflige, sur place, un lynch prventif  toute la squelle judiciaire.
Le tumulte tourne  l'orage, lorsque, au coup de cloche annonant
l'ouverture des dbats, le silence s'tablit, le silence sans souffle
d'une foule devant le drame imminent.

Et comment noter ce drame en sa promptitude d'clair?

--Meurtre, viol, incendie.--La mort.--Oui.--Pas de grce, articulent
les magistrats d'une voix collective.

--Mais, mais..., proteste dans l'tranglement mcanique la tte de
Will, que dj le mdecin invite  s'expliquer d'une faon posthume...

Illusion, ou vrit saisie au vol! Le reste du grognement guttural
semble continuer d'errer entre les dents jaune de W. Jyns. La vie?...
oui, elle palpite encore sur cette grimace tue, elle accentue, plus
pinc dans la pleur verte du raccourci, le sourire gouailleur ou
niais, au choix; la clameur commence achve de couler des lvres
bantes: on jurerait qu'un tressaillement de la langue glousse
d'agonisantes syllabes... La science tient-elle une solution?
Atteste-t-elle, cette tte tranche, l'affreuse attardance de la pense
et de la douleur au vif du centre nerveux?

Tel est le doute de la foule qui se retire, au reste enchante de
l'excellent fonctionnement du systme. Jyns a-t-il parl vraiment?
Ceux qui l'affirment ne cherchent-ils qu' faire des dupes? Ceux qui
prtendent le contraire mritent-ils croyance?

Les opinions les plus diverses circulent. Les gens de bon ton, les
lyncheurs de marque penchent pour la ngative et se bornent  conclure
que, de toutes faons, Will Jyns tait d'me trop basse pour trouver 
dire quoi que ce ft en un si solennel moment.--Il tait incapable, ce
guillotin, d'un pareil coup de tte,--ajoute-t-on avec ddain.

Mais au sein du populaire, parmi les prsumables ex-affilis du dfunt,
on se plat  raisonner diffremment. De ce ct surgit, s'lve,
grandit une lgende appele  s'accrditer glorieusement au lointain des
prairies et d'aprs laquelle le gnreux Will, tmoignant passagrement
d'une finesse au-dessus de son ducation, aurait dtach, d'un verbe
clair,  la face de la science et de la justice, cet aphorisme...

--La mort garde son secret!...

Parole simple, mais exacte, rsumant peut-tre, ou peu s'en faut, la
philosophie de tous les genres de lois de lynch.




LA PHILANTHROPOPHAGIE


C'est hors de doute que les meilleures salaisons sont les viandes
d'Australie. Il n'y eut, de mmoire d'homme, nul aliment plus
savoureusement conomique sur la table du pauvre. Soutenue par ses
cinquante ans de succs, l'affirmation s'est inscrite au verso de toute
gazette; elle s'est tale  la fresque le long de tout mur disponible;
elle a flamboy en traits de gaz sur la nuit de toutes les capitales
habites. Le cri de rclame est ainsi devenu proverbe, enguirlandant de
gloire et de popularit la marque de fabrique, le fond de baril o se
dcoupent la face maigre, le toupet-panache, les favoris blanc-de-sel,
le regard pensivement outre-marin de Jonathan Gulf, l'inventeur, le
propagandiste, l'me, le moi (and Co.) de cet inou commerce
de conserves, rput le plus aurifre trafic de tout le march
contemporain.

A prciser les infinis millions crms par Jonathan sur l'article on
noircirait de chiffres plusieurs de ces feuillets, mais, peu rcrative,
une telle algbre risquerait aussi de dcourager nombre d'individus en
peine de raliser mme un dollar, bien qu' l'aide d'expdients d'un
ordre peut-tre plus intellectuel que celui de l'alimentation en
gros....

Il sera donc plus attrayant de parler tout de suite du sujet de la
prsente: oui! plus attrayant de s'occuper immdiatement de l'ex-madame
Gulf-Fitzgerald et de son entre sensationnelle  la tribune
oratoire--devant l'lgant et nombreux public de la Socit de
Temprance.

Rduction jusqu' prsent contenue des plastiques de sa maman,
l'exubrante Mme Fitzgerald (qui prend place comme porte-respect
derrire elle sur l'estrade). Mme Mary Gulf dferle encore aujourd'hui
tous les attraits d'une jeune beaut de vingt-cinq ans  trente-deux.
Sa stature haute, sa gorge prodigue, ses blanches paules, sa souplesse
dans le corset sont d'une desse yankee qu'on rverait de loger dans la
conception d'un Olympe amricain.

La littrature des tats-Unis est, en effet trop dpourvue de ces
gracieux moyens d'idalisation que les vieux mondes empruntent  leurs
Ossians, Testaments, Nirvanas et autres Thogonies respectives. Le
projet d'une Mythologie  la Barnum mriterait d'tre mis  l'tude. Il
y a l bien des ressources, telles que Franklin comme aiguilleur de la
foudre, avec l'apollonien dison, allumeur de soleils lectriques:
et pour Minerve la rigide Mme Beecher-Stowe, doue des facults de
prche..., l'emploi des Vnus pouvant galamment tre laiss disponible
jusqu' l'apparition de Mme Mary Gulf devant la Socit de Temprance.

Mais sans plus d'emprunts  l'hellnisme, les nombreux reporters
prsents dans l'amphithtre peuvent noter que la ci-devant Mary Gulf
a les yeux du plus frais bleu d'ocan, une chevelure incendiairement
blonde, des lvres telles que des roses de printemps o fondrait en
perles de lumire un peu de neige matinale,--le tout aviv par une
expression spirituelle d'o la parole semble hte de s'envoler et par
cette jolie dsinvolture mondaine qui lui permet de sucrer, du calme le
mieux jou, le confrencier verre d'eau.

On s'explique donc l'empressement de la gentry pour cette runion
trimestrielle et l'on devine l'extrme curiosit qui s'agite derrire
les lorgnettes braques par la foule des robes de dentelles et des
habits noirs.

Que dira-t-elle? D'o lui vient le caprice, tonnamment imprvu, de
s'exhiber ainsi dans l'emploi des lecturers? Quels sont ces prtendus
_Souvenirs de voyages_, inscrits au programme de la sance? Saura-t-on
les vraies causes du rcent divorce de Mary d'avec le richissime et trop
vieux Jonathan--en admettant qu'une snilit si disparate ne soit pas
une cause suffisamment lgale de sparation?--Saura-t-on pourquoi la
resplendissante patricienne est sur le point de se remarier avec Stream
and Co.--une maison seulement dbutante dans la concurrence des boeufs
sals.--H quoi! le mivre et blondasse petit Robinson Stream, assis
l-bas, tout faux-col,  l'avant-scne?...--Oui, lui-mme! le pauvre
ami!...--Pas possible?...

Le brouhaha grandissant de ces commentaires s'arrte net. Mme Gulf
s'apprte  parler: elle parle et, vraiment, du plus joli timbre
brillante de rire. Les reporters n'ont que le temps de saisir au vol
la substance des tlgrammes:

L'excursion dont l'oratrice dsire faire le rcit s'accomplissait
l'anne dernire, explique-t-elle, en la compagnie d'un trs respectable
vieux gentleman qu'on ne nommera pas afin d'pargner sa modestie, mais
qui, l'on ne saurait le mconnatre, s'est acquis par d'incessantes
importations de victuailles exotiques une indestructible notorit dans
tout l'univers commercial!...

Egay, le public jette un coup d'oeil unanime vers le fond de la salle.
Une colonnette dissimule la frle identit du caduc M. Gulf dont il
ne dborde que les pointes des deux favoris au ton salin,  peu prs
l'hiroglyphe mural des coliers barbouillant de mmoire le type abrg
de Jonathan....

On s'tait embarqu, continue Mme Gulf, sur le magnifique steamer
commandant la flottille que ce notable expdie annuellement vers ses
proprits d'exploitation, immenses territoires des Polynsies plus
ou moins australiennes, situes aux dernires limites du plus extrme
Occident.

Il serait agrable,  coup sr, d'voquer ds  prsent, par une
description, ces terres vierges  peine connues des gographes, ces
somptueux ocans d'herbages o le btail si dmocratiquement conservable
prodigue son innocente et luxuriante fcondit. Mais, pour plus de
clart, la confrencire doit mettre au pralable, sur les usages de ce
pays, quelques considrations d'une nature pour ainsi dire sociale, qu'
dfaut de toute comptence technique elle effleurera, du reste, avec
le plus de brivet dsirable, bien qu'il s'agisse,  la vrit, d'une
mthode de lgislation tout  fait hardie et du caractre d'originalit
le plus marqu:

Devenu propritaire exclusif de ce populeux archipel, le notable en
question.... Mon Dieu! qu'on me permette de persister  le dsigner de
la sorte, jette l'oratrice au sourire de la salle, dans une parenthse
ponctue par l'absorption de deux cuilleres d'eau sucre..., le notable
susdit se propose de faire cadeau de sa colonie au gouvernement de
l'Union, esprant que par ce don fastueux il htera l'accomplissement
du plus ardent de ses dsirs: l'lection  la prsidence des
tats-Unis!...

--Oh! Oh! Silence! coutez! Hear, hear! La brusque rvlation de cette
candidature suscite une jovialit dcide, tandis que, vexation ou
bouleversement, les pointes de barbe de l'minent J. Gulf semblent la
proie d'une espce de crise.

C'est en raison, justement, de ces vises prsidentielles, poursuit
l'oratrice, qu'il convient d'examiner un instant le point de vue
politique indiqu tout  l'heure.

Seigneur et matre de plusieurs millions d'mes, le grand ngociant dut
les assujettir au frein d'une constitution. Sa souverainet ne pouvait
se maintenir qu' ce prix, mais, au premier aspect, la tche se
hrissait de difficults singulires. Les indignes cdaient,
rsolument, avec une gale passion,  deux courants bien opposs: ils
cultivaient en mme temps la civilisation et l'anthropophagie; ils
recherchaient les raffinements les plus dlicats de l'existence moderne
et s'obstinaient, par got non moins que par tradition, au vieux
cannibalisme des aeux!

L'accord de pareils contrastes ne pouvait se raliser que par un
extraordinaire gnie lgislatif dont, heureusement, le nouveau monarque
(assist d'un habile conseil d'actionnaires) se trouva pourvu.
Simplement d'ailleurs il procda de ce principe que les meilleures lois
sont celles qui s'adaptent aux tendances et prjugs des peuples qui les
subissent. On promulgua, dans ce sens, un code pnal et civil compos
d'un petit nombre d'articles rationnels et dcisifs: et les insulaires
acquirent bientt l'heureuse certitude que ce rgime, plutt rgulateur
que rformiste, avait pour but arrt le dveloppement de leurs
instincts de race....

L'oratrice, dont la bonne humeur semble chatouille d'un coup d'pingle
d'ironie, promet d'esquisser rapidement, au hasard des souvenirs, ces
curiosits organiques et leur application dans les moeurs.

Assurer l'approvisionnement autophagique et national, telle tait,
poursuit-elle, la proccupation dominante du lgislateur. En
consquence, tout indigne tait tenu de mourir pour son pays et cette
clause, prise  la lettre, n'affectait pas, comme ailleurs, un sens
de dtachement et de vaines protestations platoniques. On mourait,
mangeable,  quarante ans rvolus, poque o dans la pleine maturit des
chairs l'me s'teint volontiers aux illusions.

L'inutile fardeau de la vieillesse fut ainsi supprim, sauf pour
la caste des administrateurs chargs du souci gouvernemental, sorte
d'aristocratie snatoriale forme, cela va de soi, par le notable et ses
associs. On prit soin, toutefois, d'ter toute apparence d'arbitraire
 ces macabres destines des masses; on les revtit d'une surface de
lgalit, grce aux tribunaux devant lesquels les insulaires, sans
exception, taient astreints  comparatre  tour de rle et, jugs
coupables sur n'importe quel mfait petit ou grand, encouraient
invariablement la sentence capitale, mais par pure forme, avec excution
ajourne jusqu' l'ge comestible.

Le dlit le plus souvent imput devant ces juridictions tait celui de
jalousie ou d'opposition contre les promiscuits ncessaires. Les crimes
de cette nature se dcrtaient de haute trahison, car le Code civil
avait plac le mariage  l'abri de toute entrave morale et de toute
police contractuelle ou restrictive. Sauf empchement physiologique, la
nubilit dterminait en toute rencontre l'exercice de l'union conjugale,
non seulement libre, mais strictement obligatoire. Il tait interdit
aux divers sexes en prsence de ne pas aimer, sance tenante. Les
promenades, les runions de thtre et de cafs-concerts, les bals et
ftes publiques, etc., fournissaient aux reprsentants de l'autorit
l'occasion d'imposer la pratique de ce rite, d'ailleurs amusant. On
assurait, ainsi, l'accroissement du populaire, rsultat recherch avec
plus ou moins de dsintressement et de raison par les conomistes des
centres industriels ordinaires, mais vraiment indispensable dans les
rgions cannibales o le proltariat figure un objet immdiat de
consommation.

Au prix de quelques charges dans ce genre anodin, le peuple coulait une
existence aise. Il n'tait gure tenu qu' pulluler bibliquement
au profit de la sustentation concitoyenne. L'idal des plus rcents
socialismes semblait dpass. Les femmes seulement occupes de toilette
apprciaient, comme il le mritait, leur joli privilge d'inconstance
permise et sans remords. Les hommes relevaient leurs loisirs par
d'intelligentes distractions et se rachetaient du labeur forc des
autres plbes par le paiement final en nature de leur dette  l'tat.

Assis, deux fois le jour,  des banquets gratuits, le public se livrait
 des dgustations de contemporains qu'accommodaient savamment les
cuisiniers officiels. Tout contribuable apportait  ces agapes
le supplment d'aromates destins  le rendre plus tard lui-mme
digestif,--une sorte d'anticipation d'embaumement,--et l'on ne saurait
trop dire  quel point la svre interdiction, ordonne dans ce but, des
alcools, des nicotines et autres dpravations empoisonnes, augmentait
par contre-coup, les chances d'hygine et de moralit gnrale....

De vifs applaudissements montrrent le bon effet produit par cette
observation sur les membres de la Socit de Temprance.

Il s'admettait encore, poursuit Mme Gulf, beaucoup d'autres opinions
anthropophagiques galement propres  fortifier et viriliser les
esprits. Le duel  mort, par exemple, tait invitable  la moindre
injure. Le suicide passait pour la consquence instantanment exigible
de toute ostentation de pessimisme, de mme qu'il convenait, en certains
cas, de savoir mourir de rire ou mourir de plaisir comme on le
disait. Les comdiens eux-mmes, mettant cette outrance de sincrit
dans leur mtier, taient toujours prts  succomber pour de bon,
parmi les pripties et fins de drames, etc., etc. Ces catgories de
prmaturs dcs alimentaient le stock des primeurs.

Quant  la classe moyenne, elle atteignait sans trop de regrets la
limite d'une carrire comble d'insouciance et de paresse. L'excution,
il est vrai, s'oprait d'une faon persuasive et non tortionnaire, dans
des salles rserves, pendant les sances de musique, les crmonies
religieuses et autres prtextes de runion, au milieu de l'indiffrence
polie qu'avait cre l'habitude. La sortie s'interdisait  ceux dont la
funbre situation judiciaire arrivait  chance, puis une espce de
guillotine-rtissoire, ingnieusement narcotise, les transportait
directement de la vie pour soi dans les vivres pour tous.

Mais quelles taient les crmonies religieuses dont il vient d'tre
parl?...

Cette question surexcite, on le conoit, l'intrt de la Socit de
Temprance, en grande partie orthodoxe....

Ainsi que les autres statuts, explique Mme Gulf, le culte et le
dogmatisme des insulaires s'inspiraient de leurs inclinations  la fois
mtaphysiques et carnivores. Au fronton des temples, le novateur avait
fait graver ces grandes paroles des critures: Il est notre Dieu et
nous sommes le peuple de son pturage..., le troupeau que sa main
conduit. (Ps. XCV--6-7.) Et encore: Ta face est un rassasiement de
joie. (Ps. XVI--11.) En suite de quoi les saints exercices ne se
terminaient pas comme ailleurs par de fictives et potiques oblations
transsubstantiationnelles. Les vrais croyants ambitionnaient de
s'tendre sur la nappe de l'autel expiatoire pour la nourriture
spirituelle autant qu'effective de la congrgation. Les sentiments
extatiques et carnassiers de l'glise nationale, le besoin de
manger son dieu, s'affirmaient, ainsi, dans les formes d'une
thophilanthropophagie relle. Et de quelle ferveur le notable
ngociant et dvou sa propre personne  ce genre d'dification, si
son vieil tat de maigreur n'en avait fait une hostie par trop
insignifiante!...

Les frmissements de barbe de Jonathan soulvent  ce passage des rires
qu'augmentent encore l'onction prdicatrice affecte par Mme Gulf.

Faute d'tre propitiatoire par lui-mme, soupire-t-elle, l'aptre
recommandait, du moins, le grand acte de foi parmi ses proches, et l'on
peut assurer qu'il ne mnagea pas les supplications pour y dcider
certaines personnes de sa famille doues d'un embonpoint plus
liturgique, par exemple, sa belle-mre....

Une ovation clate sur ces mots, en l'honneur de la florissante Mme
Fitzgerald, attestant par une pantomime assez narquoise l'exactitude des
dtails intimes mentionns par sa fille.

Mais rien ne cadrait mieux avec ces ides philanthropicides, reprend
Mme Gulf, que la faon dont il fut convenu de diriger les choses de la
guerre. Hlas! oui! malgr son isolement ocanien, malgr sa facile
destine communiste, la jeunesse mle insulaire s'enfivrait
priodiquement, comme les autres peuples, d'hroques ardeurs de
bataille. Le lgislateur avait tenu compte de ces propensions
belliqueuses avec d'autant plus de logique, semble-t-il, qu'au lieu
d'tre, comme partout ailleurs, un motif de tuerie strile, elles
fournissaient  cette Polynsie des ressources incalculables de
ravitaillement. En consquence, on octroyait au militarisme une
le entire avec terrains appropris et tous genres de travaux de
fortification. Les amateurs de massacre lgal s'enrlaient,  leur
choix, dans l'un des deux corps d'arme dont le choc devait avoir lieu
chaque anne pendant les bonnes conditions climatriques du printemps.
A cette fin, les journaux attisaient la haine que les diffrences
d'uniformes fomentaient entre les rgiments. On excitait mme  des
luttes anticipes les fantassins de costumes divers qui se rencontraient
par hasard dans les rues. Les gnraux entretenaient la fureur par
d'homriques dfis changs dans les gazettes. On ne tolrait d'ailleurs
aucune jactance inefficace. Les calculateurs de stratgie, les
inventeurs d'engins de destruction devaient concourir individuellement 
l'application de leurs plans, d'autant mieux accueillis qu'ils taient
plus meurtriers. Les aspirations sentimentales vers le dvouement
charitable ou religieux, dceles par la police chez les individus des
deux sexes, conduisaient  l'immatriculation rigoureuse dans les cadres
des aumneries et des ambulances. Les dclamations en l'air n'taient
pas de mise. Tout ce qui vit, tout ce qui meurt, tout ce qui bnficie,
tout ce qui s'amuse, enfin, des misres de la guerre, participait
inexorablement au combat annuel. Les proclamations suprmes des
gnralissimes ouvraient l're dcisive; l'embarquement se htait dans
le fracas des hurrahs patriotiques et les oprations s'engageaient ds
l'arrive, sans autre mthode que l'indistincte entre-tuerie de tous les
belligrants. La seule gloire reconnue comme utile tait d'tre mort. Le
_Te Deum_ subsquent ne solennisait que les cadavres. C'tait une guerre
 qui perd gagne et, diffremment du reste du globe, on ddaignait les
rares survivants comme des vaincus jusqu' leur revanche  la prochaine
affaire. Contrairement, encore, aux suites usites dans les pays 
rgime culinaire moins raisonn, les sanglantes journes procuraient aux
indignes une nouvelle phase d'abondance, et de calme....

Mary Gulf accompagne ces notations rapides d'un jeu de sourire o
s'accumule videmment un excs de sarcasme. Elle continue, nanmoins,
placide:

Quelques annes de ce systme et deux ou trois campagnes plus
particulirement fructueuses achevrent, dit-elle, de porter au point
maximum la richesse budgtaire et les satisfactions civilises des
indignes. Le notable ngociant, l'illustre fondateur de ce bel tat de
choses crut le moment arriv de faire triompher son voeu de prsidence
en prparant l'annexion de ces territoires, dont l'organisation lui
semblait digne d'tre propose comme exemple au reste de la Rpublique.
Il joignait cette proccupation aux devoirs accoutums de son trafic,
lorsqu'il entreprit, l'anne dernire, l'excursion dont l'oratrice doit,
enfin, se dcider  parler....

L'attention du public devient intense. Les favoris de J. Gulf
manifestent tout ce que ce genre d'ornement spar du reste de la figure
peut exprimer d'impatience et d'irritation.

Mme Gulf, pourtant, reste un peu mditante,--comme alarme par le ct
scabreux de ce qui lui reste  dire,--son hsitation est exquise 
consulter sa montre, tenue de la mme main qui remue le verre d'eau
sucre....

L'heure est peut-tre trop avance, croit-elle, pour lui permettre
un rcit complet. Il faudra s'en tenir au court pisode par lequel se
termina l'expdition, mais qui, par chance et comme on va le voir, la
caractrise tout entire:

La flottille avait ancr devant une splendide plaine d'herbe jete dans
une entaille de fort vierge. Mme Gulf eut le caprice d'aller djeuner
sur la verdure avec le notable et ses associs, tandis que le personnel
de l'quipage roulait des tonnes le long de la rive ou s'avanait, le
rifle sur l'paule, en qute de pacotilles, dans l'intrieur du pays.

La collation arrose de Champagne fut trs anime, lorsque bientt des
fracas de fusillades retentirent par places, dans le lointain des bois.

--La guerre annuelle, sans doute; c'est sans danger, avait prtendu le
grand ngociant.

Le dessert s'achve. Le notable et Cie s'parpillrent, le cigare
allum. Mme Gulf, un instant, restait seule, rveuse  la magnificence
du paysage, quand, brusquement, surgit prs d'elle un autochthone,
arriv rampant sur les ronces, un superbe spcimen des races locales
brivement vtu de quelques colliers de perles. L'trangre et sa longue
toison blonde alors dnoue dans l'or du soleil blouirent ce primitif
d'une stupeur d'adoration. Il restait sur ses genoux, les mains jointes,
le poitrail haletant, la bouche pme, l'oeil en feu. L'atmosphre
tropicale charriait son grand souffle de passion. Un peintre profilant
la scne et fait s'envoler une feuille de vigne....

Pril grave aussitt conjur. Les hommes du bord terrassent l'intrus.
Mme Gulf fuit vers le navire; elle est terrifie, mais, qui sait?
peut-tre avec un peu de nuance d'motion:--Le pauvre garon! quel amour
subit, ingnu, sans dguisement!...

Au retour, aprs trois mois, dans le port de New-York, Mme Gulf
s'attardait  son dernier bout de toilette, malgr le tumulte du
dchargement, et franchissait le pont dj tout encombr, lorsqu'une
barrique tombe du treuil clatait, laissant voir, hasard froce,
spectacle affreux, l'indigne, le beau sauvage aux colliers de perles,
toujours  genoux, toujours dans son attitude fervente, extatique,
gare, hallucine d'amour,--le pauvre garon? oui! lui-mme,--tel
qu'on l'avait plong directement, l-bas, dans la saumure!...

Et debout, avec le dlicieux air impertinent du succs conquis, devant
l'pre moquerie du Tout New-York, devant le reportage impatient
d'indiscrtions tlgraphiques, Mme Gulf jette le mot de la fin, le
trait mortel qu'elle tient en rserve:

Elle redit cette lgende de prospectus qui prend, maintenant, une
signification de dchirante ironie; cette formule de puffisme qui
scalpe  jamais Jonathan de sa vieille aurole de nourrisseur et met la
suprmatie de l'article entre les mains de la maison Robinson Stream;
cette honte affirmation gastronomique, qui renverse pour toujours
le Gulf and Co. de ses veillits de prsidence, pour le vautrer
dans l'ignominie d'une notorit d'empoisonneur philanthropophage et
d'exploiteur social!

Encore une fois, par-dessus le retentissement d'acclamations pleines de
rires et de hues, elle rpte l'infme refrain vocateur, maintenant de
spectraux endaubages:

Les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie.

Les bravos redoublent, normment gais, car la marque de fabrique, la
silhouette si connue, le toupet-panache et les deux favoris voltigent
un instant  travers la salle, projets avec furie par le clown
occasionnel, l'habile comparse qui derrire le pilier de l'amphithtre,
avait si ravissamment postich le simili-Jonathan.




L'EXPRESS-TIMES


Les bruits d'hier soir ne sont que trop confirms. Voici les dpches
d'un correspondant spcial, seul survivant du dsastre. Nous donnons tel
quel son rcit tlgraphi au vol:

_Snowtown, 27 novembre, 7 p.m._

Quelle journe, quelle course, quelle fin! Mais procdons, par ordre,
depuis le dbut.

Midi juste.--Le personnel est  son poste; nous nous installons dans le
wagon de rdaction. Un coup de sifflet et la locomotive s'branle; le
train-journal, le rail-newspaper se met en route.

On franchit lentement les complications de la gare; on file plus
rapidement le long du tunnel creus sous les faubourg; enfin nous
roulons en pleine vitesse  travers champs.

Journe d'hiver splendide. Un peu de nue noire seulement raye le ciel,
mais loin  l'ouest, dans le ple de l'horizon.

L'dition du matin est prte: nous flnons un moment de bavardage, dans
le soleil rayonnant par les vitres sur la fume bleue de nos havanes.

Soudain, une sonnerie, signal de la reprise du travail donn par le
rdacteur-chef, Rob-Edwards, l'avis crateur de l'_Express-Times_.

Les appareils typographiques sont mus  volont par un engrenage
intrieur adjoint aux roues des vhicules. Tel est le truc brevet
d'Edwards....

Les ateliers-wagons retentissent aussitt, d'un assourdissant fracas
d'usine, au battement de ferraille des presses rotatives, aux
grincements et cliquetis des milliers de griffes et pattes d'acier qui
dvident le papier sans fin des bobines, l'tirent sous l'encrage des
rouleaux, le promnent par les engins  dcouper,  brocher,  plier,
et l'emmagasinent, enfin, dans un compteur d'o les paquets de journaux
tomberont tout ficels sur la voie.

Hurrah! tout va! Le train imprime lui-mme! L'automatisme se fait
publiciste. L'invention d'Edwards fonctionne prodigieuse et pourtant
bien simple, par ce seul principe de l'emploi des excdents de force....

Midi et quart.--Autre coup de sifflet annonant le premier poste de
vendeurs. En avant du train tourne un disque marqu d'normes chiffres
noirs:

Dix mille! avertit la vigie.

L'employ du compteur manoeuvre dix fois le ressort.

Les dix ballots de mille restent sur le rail. Nous passons en clair
devant l'quipe de camelots. Nous entendons leurs vivats; nous les
voyons, dj dans un lointain, s'emparant des liasses qu'ils vont
rpartir en hte dans le district.

Mme jeu de cinq en cinq minutes; mme chute de feuilles....

Dix, vingt, trente, cinquante mille! hle la vigie. Et l'effrn
roulement des rotatives pourvoit sans relche  cette effervescence de
consommation, miracle industriel brillamment acclam par les curieux
des trains croiss en route et par nos troupes de vendeurs dont
s'accroissent le nombre et les commandes  mesure que nous entrons en
pays plus perdus.

C'est, en rsum, triomphal! L'_Express-Times_ affirme le mrite de son
innovation. Dsormais le parcours n'est plus une strile perte de temps
entre le dpart et l'arrive: la distance ouvre l'aire d'une incessante
fcondation intellectuelle par la charrue typo-locomotrice du
journalisme.

Mais trve d'apologie! Seconde dition! jette la voix d'Edwards dans
le tube acoustique.

Nos plumes dansent aussitt sur les feuillets, grce  la dernire et
ravissante trouvaille de notre glorieux dison: un frlement de palettes
de mtal le long des fils de la ligne tient l'_Express-Times_ en
communication constante avec le rseau du tlphonographisme universel.
Les dpches foisonnent sans interruption sur le bureau de Rob-Edwards
qui, par le tube, nous donne  broder les choses du jour.

On enlve prestissimo cette corve, alternant chacun d'une ligne
immdiatement pianotype par les claviers-composteurs. Les dernires
nouvelles envahissent les colonnes sans entraver l'action des presses:
les blocs de prose de rbut s'enfournent dans un creuset surmontant
le brasier de la locomotive et passent liqufis par un moule qui les
divise en caractres neufs. Merveille de note  bas prix! la Crampton
retrempe elle-mme ces empreintes phmres dont elle ternise la trace
d'histoire sur le papier.

Ce n'est pas qu'en soi ladite histoire mrite un pareil luxe de
publicit. Vraiment, le politiquage courant s'attarde  des ritrations
dont ne s'amuse qu'une trs jeune badauderie; et le prtendu mouvement
social ressasse que, rgulirement, l'indigence frissonne et l'or
s'amuse. De telles rengaines s'omettraient sans inconvnient, n'tait
que leur universalit d'dition fournit aux socits un heureux semblant
d'intrts collectifs.

Aussi n'est-il plus que nous, les blass de gazettisme, pour ne goter
gure ces notations d'actualits. Les paroxysmes de la lutte lectorale
entre les postulants Tom et Jack, les peinturlureuses prouesses de
l'aveuglant coloriste X..., les oeillades et diamants de la jolie petite
danseuse Z..., etc., etc., autant de turlutaines qu'Edwards reproduit
avec une gravit toute commerciale et que nous gribouillons d'un bout de
plume distraite, un coin de l'oeil gar dehors.

Du reste, le ciel s'attriste, entirement gagn par la nue noire
de tout  l'heure; il couve une tempte; quelques flocons de neige
papillonnent; on est serr d'une angoisse; toujours plus rapide, le
train, au lieu d'aller, semble fuir, lorsqu'un notable incident surgit:

Des bues d'or rouge couvrent tout l'ouest. Il flambe des lieues de
forts.

Aux estampes! vocifre le tube d'Edwards dans le wagon des artistes
prts  fusiner les croquis.

Effarment Edwards nous dicte aussi des enttes  sensation, des suites
de haletants tlgrammes.

Blackhumbugland en feu!--Dsastre norme, flamboiement
gnral!--Villages calcins!--Fuite perdue des btes et gens! Terrible
exode de carnassiers et reptiles!--Tableaux navrants! (Voir nos
dessins.)--Informations complmentaires sous presse! (Voir nos autres
ditions)....

Nous bclons les remplissages d'un tour de main. L'affreux compte rendu
se dbite dj sur le rail. Nos millions d'abonns vont frmir d'une
terreur illustre et  suivre.

Ce qui fait que le fil continu nous crible de dpches. Les commandes
ruissellent: Des dtails, encore, encore! insiste la vente en gros.
Puis une courbe de la voie nous rapproche du sinistre. On distingue des
flammes parmi la neige plus drue. Les communiqus d'Edwards acquirent
une nettet locale, prcise, officielle. Nous perptrons de plus en plus
saisissants reportages:

Infme attentat, dveloppons-nous.--Poursuite des incendiaires.--Bande
de dynamistes conduite par une femme.--On donnera les noms (lire
l'dition qui suit)....

L'appareil d'dison, en effet, nous livre sans retard la liste des
chauffeurs avec des -peu-prs de signalements. Edwards compulse
le Panthon photographique des clbrits d'o nos dessinateurs
improvisent d'approchantes silhouettes. Une paire des insurgs affecte,
justement, de ressembler aux ligibles Tom et Jack; un troisime gante
le profil du violent barbouilleur X..., et la cheffesse--une amusante
dtraque du meilleur monde--incarne rieusement la frimousse de la jolie
pirouetteuse Z....

Notre deux cent trentime tirage ralise ainsi le nec plus ultra de
l'exactitude.

Mais les choses, disonne-t-on, vont moins bien pour les
rvolutionnaires. Le bruit court qu'on est sur leurs traces. Ils se
cacheraient  New-Puffbristol. Les dpistera-t-on? Leur tte est mise 
prix. On offre un chiffre incalcul de dollars. Une socit se cre par
actions pour capter le boni. L'_Express-Times_ est de moiti s'il
assure la prise. Il faut, cote que cote, atteindre New-Puff avant les
policiers, rpandre les portraits, cerner les bandits d'un inexorable
clat de notorit.

Plus vite! hurle Rob-Edwards, tout en manipulant sa furibonde
correspondance lectrique. Et l'_Express-Times_, vomissant ses myriades
de feuilles  chaque tournoiement de roues, s'envole surhumain, ou
surmachinal, le long des pluies de feu, dans les tourbillons de neige,
sous le ciel toujours plus noir; c'est comme le rve d'une bte
d'pouvant d'Apocalypse fondant sur les rprouvs de Puffbristol, un
galop de dmence qu'Edwards peronne de ses cris fous: Plus vite! plus
vite! plus vite!....

Nous arrivons! New-Puff n'est plus qu' dix milles, au creux d'un puits
des Cordillres. Dj nous dvalons  pic. Mais cette neige maintenant,
c'est de l'enfer contre nous: c'est une avalanche, une tourmente, une
trombe, un cyclone; elle nous ouate d'un linceul; la Crampton la balaye
dans l'ouragan, mais elle la plaque en vernis de glace sur les rails.
Le train patine, d'effroyables silences des rotatives marquent le
glissement des roues. Tout  coup un choc atroce: nous avons draill;
nous sautons d'horribles heurts sur les pointes des rocs.

Excessif, alors, de gnie professionnel, Rob-Edwards ne voit dans le
drame qu'une source spciale d'information: l'accident vcu, le fait
divers chez soi!...

Trois centime dition! redige-t-il impassible.--Imminent pril
de l'_Express-Times_!--Un draillement sur un abme!--Catastrophe
probable.--Le rail-newspaper va s'effondrer!--Mais confiance et
persvrance:--Il ressuscitera: les actionnaires....

Je n'eus pas le courage d'en entendre plus long. Affol, je m'lanai
sur le sol: la neige amortit ma chute; je me retrouvais  l'abri de la
gare de Snowtown, sise  mi-cte. Sous mes yeux l'_Express_ continue de
plonger en cerceau dans l'entonnoir de New-Puff.

Des essaims de bouts de papier floconnent parpills comme un supplment
de neige dans la rafale. Je saisis quelques-uns de ces lambeaux, hlas!
les dernires lignes d'Edwards: le rle dchirant--et dchir--de
l'_Express-Times_:

Les actionnaires! lisais-je au gaz de la station.... Bnfices assurs!
Succs certain!... Invention sublime!... Devoir, patrie!... Entreprise
nationale!... Cinquante pour cent!... etc., etc....

C'tait l'appel de fonds..., l'obstin boniment in extremis...
Survivront-ils!... Est-ce leurs cris que j'entends monter du gouffre?...

J'entre au bureau de poste de Snowtown et je vous tlgraphie  tout
hasard, extnu, hallucin, demi-mort....

La suite  demain....




LE THATRE DE LA MISRE


Et les coudes sur la table, le cigare entre les dents, bien  son aise
dans un des coins du salon, l'oreille caresse par le doux bruissement
des causeries de la famille, l'odorat chatouill par les fumes de la
tasse de th largement imprgn de rhum, dans un tat d'esprit, enfin,
et de corps minemment confortable, l'excellent M. Nephtali Cripple
jetait sur de frais feuillets de papier vert tendre,  la dernire mode,
l'historique de sa journe d'arrive  Cleveland (Ohio).

L'ami Ruben Pratt, d'ailleurs, avait vivement engag Cripple  tenir la
promesse formelle faite  Mme Cripple de la tranquilliser le soir mme
sur le compte de son mari; de plus, il fallait se hter, car le courrier
filait par l'express de minuit et, dj, neuf heures avaient sonn.

Par suite de quoi le fortun Cripple imprimait au beau porte-plume de
nickel une danse vritablement tincelante sous l'clat des bougies. Il
et voulu, de grand coeur, communiquer tout d'abord  Mme Cripple l'exs
de joie qu'il avait peine  contenir; mais force tait de rsumer les
vnements dans leur ordre successif et de raconter le dbut morose de
cette journe, que tant de bonheur inattendu devait embellir  la fin.

De sorte que, tout en souriant  l'ide des nouvelles suprmement
heureuses qu'il tenait en rserve, M. N. Cripple poursuivait une assez
triste narration.

Et voici quel avait t le dbut de son ptre, dont on pourra, par la
mme occasion, lire la suite:

_A Madame Jenny Cripple, au champ de foire de New-Brighton (Mass.ts)_

Ma chre femme,

Malgr la longueur du parcours et cette glaciale pluie d'octobre tombe
toute la nuit, je suis arriv bien portant, ce matin vers l'heure du
djeuner, au splendide Yankee-Doodle-Htel. L'ami Pratt avait fait
prparer le repas pour deux dans sa chambre, et m'attendait  table prs
d'un feu flambant.

Je devins muet de saisissement  la joie de le revoir aprs une si
longue sparation, des pleurs me suffoquaient, la parole s'tranglait
dans ma gorge. Figurez-vous qu'il n'a gure chang, bien qu'il dpasse
aujourd'hui quelque peu la trentaine. C'est toujours le mme visage:
long, un peu ple, avec le grand front sur lequel se dresse un bouquet
de cheveux crpus; le mme sourire lgrement moqueur sur les lvres
serres, les mmes yeux noirs qui paraissent voir clair jusqu'au fond de
la conscience des gens. Il me semblait tout jeune encore dans son coquet
habillement gris-vert  grands carreaux rouges.

Mais vous ne sauriez croire quel cachet de supriorit les continuels
efforts d'intelligence et d'nergie ont mis sur ses traits. On comprend
qu'un pareil homme devait infailliblement russir dans la vie. C'est
au point qu'aprs les premiers compliments de bienvenue je me trouvai
singulirement intimid, sachant  peine lui rpondre. Pourtant, je dois
en convenir, son accueil fut cordial; il s'informa de votre sant, ma
chre petite femme; il assura qu'il nous chrissait l'un et l'autre
comme jadis, puis il me pria de me mettre  table sans plus de faon, et
de manger du meilleur apptit.

J'avais une faim de voyageur et le repas tait trop choisi pour qu'il
fallt me presser davantage; mais,  ma place, ma chre, vous seriez
morte mille fois d'impatience et de dpit devant l'air indiffrent et
distrait de l'ami Pratt pendant cette rception. Tout en m'coutant avec
une apparente bienveillance, il semblait ne pouvoir se dtacher de ses
proccupations. Mes efforts pour animer l'entretien chouaient contre
ses propos dcousus. Pas un mot, d'ailleurs, des belles promesses qu'il
nous avait fait entrevoir dans sa lettre et qui nous dcidrent  cette
ruineuse excursion. Il alla mme jusqu' me remercier d'tre venu
le surprendre, comme s'il avait oubli le soin pris par lui-mme de
dterminer le jour et jusqu' l'heure prcise de notre rencontre.
S'amusait-il  me dconcerter ou bien est-ce vous, mon excellente femme,
qui, nagure, donniez une preuve de clairvoyance en me recommandant de
ne pas trop m'illusionner sur les bonnes intentions de notre ancien
camarade? Voil ce que je me demandais, tandis qu'une lourde tristesse,
je l'avoue, me tombait sur le coeur.

Vers le dessert, cependant, grce  quelques rasades, la situation se
dtendit quelque peu. Pratt lui-mme parut vouloir prendre l'initiative
des panchements amicaux:

--Mon brave Cripple, se mit-il  dire, combien je suis heureux de
pouvoir encore une fois vous remercier de m'avoir sauv la vie! Hein!
vous rappelez-vous cette soire au Casino de Baltimore, il y a dix ans?
Quelle motion!

--Bah! laissons cela, rpondis-je, je ne fis que remplir mon devoir
d'ami.

--Non, non! je veux y revenir, s'cria vivement Pratt, lequel, vous
le voyez, n'est pas un ingrat. Sans vous, j'tais un homme mort,
poursuivit-il. Le personnage avait positivement gliss deux balles
dans le pistolet magique; le coup  bout portant devait me trouer la
poitrine, au lieu d'y faire apparatre l'innocente dame de coeur. Mais
vous, l'oeil au guet, sous votre modeste livre de compre, avec quelle
courageuse promptitude vous avez dtourn le meurtre et terrass
l'individu!

--La destine vous protgeait mieux que moi, rpliquai-je: elle vous
suscitait une de ces aventures retentissantes, si favorables  la
vogue d'un artiste. Personne  Baltimore n'ignorait le grief de votre
assassin: ce mari tragique et ridicule vous avait confi sa femme en
plein thtre pour votre intressante exprience d'invisibilit: et la
dame avait t si bien escamote qu'elle ne reparut que quinze jours
plus tard...

Ce galant incident assurait du premier coup votre clbrit de
prestidigitateur et d'illusionniste...

Il m'interrompit d'un ton assez railleur.

--Belle chimre aujourd'hui que ma clbrit, dit-il, si vous n'aviez
empch ce gentleman de l'escamoter par le procd le plus direct et le
plus sr!

--Allons donc! insistai-je, que pouvait ce malheureux! Vous aviez votre
toile, vous tiez invulnrable!

Le vin me montait passablement  la tte et, de plus, la froideur
sarcastique de Pratt me surexcitait. Je ne pus rsister au besoin de
parler  coeur ouvert et de comparer sa brillante situation  la mienne,
reste si modeste et si laborieuse.

--Oui, continuai-je, avec une extrme vhmence, oui, les uns sont
ns pour triompher, les autres pour rester dans l'ombre. A quoi m'ont
conduit, par exemple, mes travaux et ma bonne volont durant tant
d'annes. Je suis encore aujourd'hui, comme  mes dbuts, le vulgaire
escamoteur de foire. Je continue de porter la longue robe de magicien
pour dissimuler des accessoires dans les manches; je manipule toujours
mes anciennes botes  double-fond et, selon la vieille mthode,
je dclame les abracadabras du vocabulaire satanique, afin que mes
spectateurs n'entendent pas le bruit des fils de fer tirs par ma femme
dans la coulisse. En somme, je n'ai pas su dpasser l'_abc_ du mtier:
voil pourquoi je vgte dans la tourbe des saltimbanques et pourquoi je
n'exerce, le plus souvent, qu' titre de remplissage dans les cirques et
les baraques de marionnettes et de chiens savants.

Vous, ds le dbut de votre carrire, vous vous tes rvl comme un
artiste suprieur; vous avez eu de l'audace et des inspirations. Vous
osiez monter sur les planches en simple habit noir, comme un gentleman,
ralisant enfin la noble devise: rien dans les mains, rien dans les
poches. Sous ce costume vous improvisiez des speeches pleins de finesse
et de distinction; vous parliez avec la grce lgre et correcte d'un
vritable homme du monde, ce qui fait qu'en dehors des reprsentations
de thtre on vous demandait  prix d'or des sances particulires dans
les salons les plus fashionables. Et que de jolis tours vous inventiez!
que de trucs ravissants, d'une excution simple, et pourtant inimitable,
tant elle exigeait d'adresse et d'aplomb:

Quelle surprise dans la salle lorsque vous changiez les montres les
plus vulgaires en montres  rptition et  carillon. Quel dlicieux
joujou que ce ballon miniature s'levant sous le lustre et dont un
automate minuscule assis dans la nacelle dirigeait les alles et venues
au gr des assistants; charmant secret de navigation arienne dont vous
seul, on peut le dire, possdiez tous les fils. N'tait-ce pas comme
une merveille de contes de fes lorsque ce bouquet de roses blanches
froisses entre vos doigts s'effeuillait et s'envolait sous forme d'une
nue de papillons! Combien d'autres trouvailles encore, dont le faire
nigmatique tenait du prodige. Oui, c'est incontestable: vous aviez dans
l'imagination le mystrieux je ne sais quoi sans lequel nous ne sommes,
mes pareils et moi, que des imitateurs de bas tage. Aussi votre
renomme s'est-elle faite d'elle-mme. Vous voyagez glorieusement 
travers toute l'Amrique avec un magnifique thtre ambulant qui
porte votre nom et dont les reprsentations ont un continuel succs
d'enthousiasme. Oh! c'est justice et cela vous est d, je m'empresse
de le reconnatre, ajoutai-je emport par un excs d'amertume qui se
trahissait enfin; certes, vous pouvez bien vous gausser de moi qui suis
un humble ouvrier, car vous tes, vous, mon cher Pratt, un homme de
gnie...

Vous voyez, ma bonne amie, que, pour la dfense de nos intrts, je n'ai
rien de cette timidit dont vous m'accusez si souvent. Je ne cachais
pas, je pense, au camarade le tort qu'il avait eu de me berner
d'esprances et de m'entraner, par pur caprice,  de gros frais de
voyage.

Lui, pendant mon bavardage, s'tait replong dans sa rverie et ne
m'entendait que d'une oreille.

--Vous appelez cela du gnie, dit-il pourtant, en se levant tout  coup
d'une faon assez brusque; vous appelez cela du gnie?...

A son tour, je le croyais lanc. Mais non! Il arpenta la chambre, il mit
son chapeau, et d'un seul geste, qui m'engageait  mettre aussi le
mien, il m'indiqua que des affaires srieuses le foraient  sortir
sur-le-champ.

Nous quittmes, en effet, le Yankee-Doodle-Htel et nous suivmes, dans
les rues, le courant de la multitude. Pratt voltigeait d'un trottoir
 l'autre, rapide et distrait, ayant aux lvres le sourire que je lui
surprenais autrefois lorsqu'il machinait quelque prestige indit. C'est
tout au plus s'il m'adressait par-ci par-l quelques phrases en l'air.
Il s'excusait d'tre si peu communicatif: La saison foraine s'tait
termine la veille; il devait rgler le dmnagement de son thtre,
rude besogne, complique de mille dtails! Vite, marchons, marchons! Et
j'embotais le pas, fort humili de le voir aux prises avec le tumulte
de ses ides, tandis que la dception mettait comme une sorte de vide
dans ma cervelle.

Par bonheur, l'emplacement forain n'tait pas loin de l'htel. Nous
arrivmes, aprs un quart d'heure de marche, sur une vaste plaine o
grouillait la foule et le bruit au milieu d'un encombrement de chevaux,
de chariots, de boiseries dposes par tas, de toiles peintes tendues 
terre ou roules par piles. La plupart des petites baraques taient dj
dbarrasses de leurs cloisons de planches et ne dressaient plus, sur le
ciel pluvieux, que les madriers de leur carcasse intrieure.

Seul le Pratt's Thtre, imposant comme un steamer parmi des barques,
subsistait encore en entier, prolongeant sa vaste faade et dployant
son enseigne  brillantes lettres rouges entremles de diables noirs.
Un escalier d'une vingtaine de marches conduisait au contrle et aux
entres du public mnages sous un superbe baldaquin de velours cramoisi
frang d'or. Trois gentlemen en toilette svre attendaient sur cette
plateforme et salurent gravement l'ami Pratt ds qu'il parut.

--Pardonnez-moi, me dit-il, je dois travailler avec ces messieurs. Vous
me retrouverez ici tout  vous dans une heure. Amusez-vous jusque-l du
mieux que vous pourrez.

Il disparut, sans autre explication, derrire la tenture; je restai
seul, plus froiss que jamais des faons cavalires de l'ami Pratt. Et
puis comment tuer le temps sous cette pluie fine qui me perait les os?
Toute la population des saltimbanques: les cuyers, les acrobates, les
montreurs de btes, les diseurs de bonne aventure, les bimbelotiers et
leur innombrable marmaille travaillaient dur  plier bagage pendant que
les femmes mijotaient des victuailles graisseuses sur des fourneaux que
le vent et la brouillasse de pluie faisaient fumer.

C'tait piti de les voir patauger dans la boue, ahuris par
l'encombrement, exasprs par le va-et-vient de la masse de curieux
qu'attire toujours cette scne de dpart. Pour moi, j'en avais assez
de ce tohu-bohu que nous ne connaissons que trop, ma chre femme, et
j'avais rsolu d'aller flner tranquillement dans les rues voisines,
lorsque,  l'extrmit de la plaine, je me trouvai pris dans un groupe
nombreux videmment attir par quelque thtre encore en fonctions.

Je me faufilai avec peine jusqu'aux premiers rangs, pour savoir quel
genre d'exhibition gardait ainsi jusqu' la fin la faveur du public. Je
ne m'attendais pourtant  rien de bien extraordinaire: mais quelle fut
ma stupfaction et comment vous dire  quel point ce que j'avais devant
les yeux tait trange, inattendu, sinistre et repoussant?

Imaginez une ignoble masure en vielles planches crasseuses, paves de
mer ou rebuts de dmolitions grossirement cloues l'une sur l'autre
et soutenues aux quatre angles par des pieux pourris fichs en terre.
Quelques lambeaux de toile goudronne et de feuillets de zinc rods
formaient la toiture. Il y avait sur la gauche un semblant de fentre
bouche d'un papier graisseux, et, dans le milieu de la cabane, une
porte en voliges arrache  moiti de ses gonds. Le ruissellement de la
pluie talait un vernis blafard sur cette btisse pareille aux cahutes
en ruine qui s'effondrent dans les terres vagues des banlieues et
servent de refuge  toutes sortes de rdeurs.

Mais ce qui achevait de donner  ce repaire un aspect dsol, c'tait
une pancarte accroche  la porte et montrant, charbonns en grosses
lettres, ces mots lugubres:

THATRE DE LA MISRE

En outre de cette enseigne, on avait, par-ci par-l, trac  la craie
sur la faade des inscriptions conues  peu prs en ces termes:

Dobson et Ce.--Indigence et mendicit.--Nombreuse famille.--Infirmits
varies, maladies incurables.--Complte incapacit de
travail.--Dnuement absolu, misre noire.--Pas de pain, pas d'habits,
pas de feu.--Souffrances inoues, angoisses perptuelles.--Dcs
possibles, agonies toujours imminentes.--Ont battu le pav des
principales villes et capitales.--Auront l'honneur de crever de faim
dans cette localit pendant toute la dure de la foire, etc., etc.,
etc.

A l'intrieur, on entendait le bruit d'une dispute o dominait une voix
de femme. Un mouvement d'impatience parmi la foule indiquait qu'on
attendait une fin de sance pour entrer  son tour. Aprs quelques
instants, en effet, une fourne de spectateurs sortit de la baraque,
et le dernier, sur le pas de la porte, je vis apparatre, humble et
douloureux, affreusement maigre et rafale, le pre Dobson lui-mme, le
chef de la troupe, venant faire son boniment.

Oh! parade poignante et terrible paillasse!

Chtif, frissonnant, tte basse, il rsumait tout ce que la bataille
de la vie peut accumuler de dfaite et d'abaissement sur un tre. Ses
cheveux, sa barbe au poil gris-rousstre, se brouillaient comme une nue
de poussire autour de son visage o les rides s'enfonaient dans une
pleur de cire, o le regard teint par les larmes blmissait sous
d'pais sourcils. Ses paules se votaient contre la nuque, son torse
vacillait sur le tassement des genoux. Il ramenait d'une main les revers
d'une vieille houppelande de laine sur le creux de sa poitrine nue;
l'autre main pendait morte  son bras paralys; ses jambes grelottaient
sous les dchirures d'un pantalon d'toupe moisie qu'avait mche la
vermine.

Mais ce n'tait rien que ce dguenillement et cette dcrpitude. Il
fallait voir l'expression d'ternel dsespoir incruste dans son masque
de crve-la-faim, et l'excs de dcouragement amass dans ses yeux
lorsqu'il manifesta l'intention d'implorer la foule.

On fit silence, et le vieux parla.

--Piti, bonnes gens, piti; tout cela est vrai,--dit-il en tendant
pniblement le bras vers les avis barbouills sur la devanture. Nous
sommes des souffreteux, des impuissants, des crass sous l'implacable
flau de la misre. Depuis toujours et sans rmission jusqu' la mort,
simplement, nous sommes les pauvres. Il en est d'autres qui promnent
leurs plaies dans les rues, tendent la main aux passants et racontent
les tortures endures chez eux, dans le bouge ou le chenil. Mais on se
dtourne croyant qu'ils mentent. Eh bien! moi, je ne trompe personne;
j'ouvre ma tanire  tout venant et je dis: Entrez, rendez-vous compte.
Venez voir Job et les siens sur leur fumier: venez voir l'abjection,
l'abrutissement, les souillures, les dgotantes affres des vrais
pauvres sous leur toit, dans leur enfer. Entrez, petits et grands: il
est utile de savoir, il est bon de s'apitoyer. Entrez, c'est rel et
terrible, cela dchire le coeur et ne cote pas cher. Ainsi qu'au
premier mendiant venu, chacun donne ce qu'il veut. Pas de duperie. On
ne fait l'aumne qu'en sortant, lorsqu'on a bien vu, lorsqu'on est bien
navr, quand les pleurs ont jailli. Allons, piti, bonnes gens! Suivez
le monde, entrez au thtre de la misre, entrez, entrez!

Sa voix tremblait en clats vibrants comme le souffle d'une profondeur
d'entrailles o la faim a largement creus le vide; pourtant, elle se
tranait dolente, et l'homme,  la fin, semblait dfaillir. Mais il
n'eut pas besoin de prolonger ses supplications. Le thtre Dobson jouit
videmment d'une grande popularit. La harangue tait  peine acheve,
que la foule se prcipitait dans l'intrieur de la baraque, o je me
trouvai bientt moi-mme entran par le courant.

Alors, quel spectacle  fendre l'me, quel pouvantement de cauchemar
mille fois plus atroce que ne l'avait fait prvoir l'homlie du vieux!

Vis-a-vis de l'espace o le public entass restait debout, s'ouvrait
entre les murs enduits de pltres boueux, tapisss de touffes de toiles
d'araigne, un honteux rduit, un gte infect, tel que les lamentables
maisons des quartiers populaires en ont sous leurs combles. Un peu de
lumire morte coulait  travers le papier huil de l'unique fentre et
filtrait avec la brume par les troues du toit. On ne discernait d'abord
qu'un ramassis de haillons pendus aux parois, un parpillement de
chiffons et de dbris de meubles couverts du linceul poudreux des
moisissures sches sous la poussire. Puis, l'oeil fouillait mieux dans
cette pnombre et discernait quelques dtails: la saillie d'une poutre
se prolongeait contre la cloison de droite en manire de banc; dans le
fond, sous un amoncellement pais de vieilles hardes, un semblant de
matelas plaqu contre terre se dpaillait par de larges entailles et
figurait l'espce de litire o toute la famille Dobson, sans doute,
s'abat ple-mle la nuit; des tessons de faence tranaient; un fourneau
de terre lzard jusqu'au gril, boitait dans un coin sur un croulement
de cendres.

Au bout de quelques instants, enfin, on voyait l'ensemble de cette
dsolation: le mauvais rve se prcisait, et c'tait terrifiant. Des
tres vivaient dans ce fouillis d'ordures; des ttes mergeaient de
ce tas de loques et d'immondices. Sur la couche de paille, au fond du
taudis, un individu, couvert  peine d'une chemise de coton rousstre et
d'un pantalon de toile dont les bouts frangeaient autour de ses pieds
nus, dormait  plat ventre, efflanqu, roidi, pareil  ces longs
cadavres tiques qu'on expose sur les dalles des morgues et dont on
devine, au premier coup d'oeil, le suicide par misre. A droite, sur le
banc riv au mur, fagote de nippes dteintes qui se confondaient avec
les faisceaux de guenilles suspendues autour d'elle, une vieille femme,
assise, les coudes aux genoux, serrait entre ses poings dcharns une
face livide o, dans l'ombre des cheveux gris en dsordre, le regard
fixe dardait une flamme de colre sourde.

A sa droite, une fille d'une vingtaine d'anne, frle et gracieuse, en
dpit de son accoutrement de pauvresse, mais le visage envahi d'une
pleur fane, s'abmait les yeux  rapicer un reste informe de
dfroque. Par moments, elle interrompait ce travail et croisait les
mains sur sa poitrine secoue d'un dchirant accs de toux. Au milieu de
ce galetas, parmi les salets parses, s'accroupissait une fillette, aux
traits amincis, qu'enveloppait de clart d'or une chevelure blonde dont
les frisures retombaient jusque sur les sourcils; vtue seulement d'un
pan de bure nou  la taille, elle berait entre ses bras nus une poupe
vaguement faonne  l'aide de quelques bouts d'toffes et caressait ce
mannequin d'un regard profond o l'trange expression de tendresse ou
d'inquitude enfantine faisait peur.

Mais dans la torpeur rpandue, quel drame farouche se prparait et quels
furieux cris de souffrance j'allais entendre!

Le vieux Dobson, rentrant  la suite du public, monta sur l'espce
d'estrade o s'talait sa dplorable famille et promena sur tout de qui
l'entourait son regard reint de martyr. Il ne pronona pas une parole,
mais quoi de plus tragique que son silence et quelle motion frmissante
il provoquait dans la foule, qui se taisait aussi. Certes! voil bien
le coup d'oeil de suprme dtresse que doit jeter le misrable, quand,
aprs la rue, ayant un peu respir d'air libre, vu passer les heureux,
poursuivi peut-tre quelque chimre d'esprance dans le soleil et
l'espace, il revient au chenil et retombe avec des effarements de fauve
dans la pourriture et la nuit du terrier. Cependant, il tait encore,
pour le vieux, des degrs  descendre dans ce bas-fond de l'affliction:
l'implacable loi de la bataille humaine lui refusait l'hbtement passif
du vaincu; des raffinements de torture devaient lui tenailler l'me et
lui tirer de la gorge ce qu'il y restait de hurlements et de sanglots:

Plus chagrine depuis le retour du mendiant, la fillette agenouille
avait tout  coup repouss loin d'elle le semblant de jouet qu'elle
dodinait sur son sein et s'tait prise  pleurer avec cette plnitude de
tristesse subite o s'abment les douleurs d'enfants.

--Ma fille, ma chrie, quoi donc? murmura le vieux d'une voix
qu'treignait l'apprhension d'un malheur trop certain.

--Pre, je ne vois plus, je ne peux plus jouer! rpondit la petite
Dobson dont l'tat de dprissement parut soudain funeste. On
comprenait, maintenant, la singulire lueur de ces grands yeux bleus
meurtris par la consomption; on les voyait errer dans le vague,  la
recherche d'un dernier rayon de lumire.

Le vieux eut comme un rle.

--Ne plus voir, elle, elle!

Ses traits se convulsaient; il menaait du poing le fourneau de brique
fle o ne cuisinait que la faim, et le plafond de la mansarde dont les
crevasses laissaient tomber l'humidit glace et la mort. Cependant il
se ramassa dans un effort pour rassurer l'enfant.

--Ce ne sera rien, petite, gmissait-il, patience, tu guriras, mais pas
de pleurs, n'est-ce pas, cela me tue; non, non, pas de pleurs; regarde,
je t'apporte un rgal; tu vois, quelque chose de bon; pas de pleurs,
mange, mange...

Jusqu'alors, le reste de la famille s'tait montr compltement
indiffrent  tout ce qui se passait. Mais au premier mot de friandise,
l'individu vautr sur la litire s'tait dress, puis lev, maigre, lui
aussi, jusqu'aux os, dilatant un regard vitreux et trouble o la faim
ardente interrogeait avec des airs de folie. Le vieux venait de tirer
d'une sacoche de toile pendue  ses reins, je ne sais quels rogatons
de ptisserie trouvs sur le pav. D'un bond, l'insens fut prs de
l'enfant pour lui arracher cette pture d'entre les dents. Mais il ne
tenait gure sur ses jambes, ce quasi cadavre!

--Arrire, goinfre! cria le vieux, saisissant l'idiot par la nuque et
l'envoyant tournoyer sur le grabat.

Alors, secouant sa stupeur, la mre  son tour surgissait, emporte
de cette prompte colre de femme qui ne demande qu'un prtexte pour
clater; sur son front bas tait l'imbcillit sombre, germe de la
dmence transmise  son fils, tandis que chez les filles revivait, anim
d'un reste de pense et de noblesse, le masque paternel.

--Canaille! tu frappes mon enfant, brailla la mgre, lance griffes en
avant.

--A bas les pattes, grina le vieux, serrant les poings; pourquoi
drobe-t-il ce morceau de pain?

--Il a faim comme les autres, rpliqua la sordide femelle.

--Que m'importe, lui, ce fainant! qu'il travaille ou crve!

L-dessus se dchanait une de ces infmes querelles de pauvres, une
de ces hargneuses disputes o l'on s'accuse rciproquement du malheur
commun, o chaque mot bave le sang et l'ordure, o les bouches se
tordent, o les dents craquent, o chaque reproche perdument injuste
voudrait dchirer la chair en mme temps que broyer le coeur. Elle,
surtout, la femme Dobson, tout  l'heure si engourdie, se dmenait
hardie, sauvage, acharne, hurlante,  prsent qu'elle crachait
l'ignominie  la face de son compagnon de misre. Et lui se redressait
de mme, retrouvant,  force de haine et de dgot, une voix qui savait
clater et rugir:

Que n'tait-il rest seul dans son trou, lui, btard de mendiant et
fils de prostitue, lui, ce pleutre, ce lche, cet impotent, ce rien du
tout; comment avait-il eu l'audace de prendre un mnage, d'lever des
enfants dans la boue et la vermine, pour en faire, comme lui, le rebut
et la rise du monde. Mais elle! ce souillon, cette rdeuse de nuit,
ramasse ivre certain soir dans le ruisseau, pourquoi s'tait-elle
colle  lui comme une lpre? avait-elle eu seulement un peu de courage?
Non! Rester sur sa chaise et crier famine avec ses petits; voil comment
elle s'y prenait pour tre sre qu'il continuerait, lui, de mendier pour
tous.

Telles taient, entre mille autres, les insultes qu'changeaient ces
parias avec la gloutonnerie colre de deux chiens qui s'entr'gorgent.

--Si, du moins, l'infme avait su vous apprendre  travailler pour
vivre, reprenait la femme, mais non, pauvres enfants! restez nus dans
votre prison, mourez de faim et de froid; vous n'avez pas de mtier,
vous n'tes rien!

--Un mtier, criait le vieux, il fallait pour cela de la sant, de la
force, mais quels avortons elle a ports, cette femelle de malheur! Un
fils idiot, une fille poitrinaire, une autre presque aveugle. Ah! les
beaux soutiens qu'il avait, lui, sur ses vieux jours!

Ils continuaient ainsi, de plus en plus ivres de rage; ils se
rapprochaient par degrs, ils crispaient leurs doigts tremblants, ils
allaient se dchirer. Et l'on ne riait pas, non; chacun des assistants
tait pris de terreur. Mais sur les derniers mots du pre Dobson, une
diversion s'opra:

La fille ane fondit en larmes  la menace d'une phthisie.

--Ah! plutt en finir de suite, je ne peux plus, je ne peux plus!
gmissait-elle entre les suffocations d'un nouvel accs de toux, dont
les raclements lui mettaient l'cume aux lvres et des plaques rouge
brique sur les joues.

Au mme moment, la fillette  la poupe lanait dans le tumulte des cris
aigus:

--Aveugle! je vais tre aveugle! Oh! pre, ce n'est pas bien, ce n'est
pas bien de dire cela!

Cette amre plainte d'enfant dpassait tout le reste en tristesse. Les
vieillards s'arrtrent interdits. La mre prit l'ane dans ses bras,
s'efforant de la calmer. Le pre Dobson allait, venait, repentant,
effray, bredouillant des exclamations au hasard:

--Pardon, mes enfants, suppliait-il, c'est l'infinie souffrance,
voyez-vous, c'est la misre sans espoir qui nous arrache ces stupidits:
c'est pour rire, c'est pour dire quelque chose. On se soulage par des
injures, on s'en prend  soi-mme parce que le monde est indiffrent et
parce que le ciel est sourd. Non, pas de poitrinaire, pas d'aveugle,
on cherchera le mdecin, cela se passera, nous serons heureux un jour!
Pardon, mes enfants, pardon, je ne pense pas un mot de ce que j'ai dit.
Je suis un pauvre homme qui perd l'esprit, voil tout...

Les colres et les pleurs firent trve. Remue, la mre Dobson essuya
ses yeux; l'ane reprit son inutile travail d'aiguille, la petite
blonde essaya de sourire, le fils Dobson, assis sur son matelas,
carquillait ses yeux fous et manifestait, au milieu de l'motion
gnrale, un ahurissement grotesque, comme s'il avait jou le rle
sinistre de bouffon dans ce drame de la misre.

--Encore une fois, tout s'arrangera, reprit le pre Dobson, se tournant
vers le public. L'honorable compagnie voit maintenant qu'on ne l'a pas
trompe; elle daignera nous venir en aide. Oui, vous, les riches, les
heureux, voil notre vie de tous les jours; soyez touchs, et ce soir
nous mangerons  notre faim, et la nuit, peut-tre, nous apportera
l'oubli des tourments jusqu' demain. Donnez  ma chre petite ce qu'il
vous plaira, c'est pour elle, surtout, que je vous implore. Va! ma
pauvrette, on ne manquera pas d'tre charitable pour toi. Va!

Le vieux chancela, le front courb, l'air atterr par plus de lourd
dsespoir que jamais.

La fillette descendit des trteaux en ttonnant et vint se poster  la
sortie des spectateurs. Elle demandait l'aumne et fixait sur chacun ses
doux yeux bleus pareils  de ples toiles mortes.

Les dames caressaient ses cheveux d'or, quelques gentlemen lui
glissaient des pices blanches; je ne pus me dfendre de lui offrir un
dollar et je me prcipitai, l'me transie, hors de cet enfer.

--Oh! quelle abomination qu'une telle misre, pensai-je, oh! la mort, la
mort sur l'heure, plutt que d'chouer jamais avec ma chre femme dans
une pareille extrmit!

La pluie glaciale tombait toujours; elle assombrissait toutes choses
autour de moi et me poussait encore plus avant dans les ides noires.

--J'tais bien sr de vous retrouver ici, me dit-on brusquement en
me secouant le bras, de manire  me tirer de l'abattement o je me
perdais.

C'tait l'ami Pratt, devenu tout autre que ce matin; il n'avait plus la
mine proccupe, ses yeux flamboyaient de bonne humeur.

--Vite,  l'htel! nos valises! une voiture est prte, disait-il. Nous
allons passer quelques jours dans une charmante maison de campagne, 
une petite lieue d'ici; on nous attend  dner, vite, vite!

Il m'entranait avec la rapidit d'un coup de vent. En moins de
rien nous avions boucl nos sacs de voyage et dit adieu au
Yankee-Doodle-Htel, pour monter dans un fringant vhicule  deux
chevaux qui prit le galop sur le pav et roula bientt sous les arbres
des routes extrieures.

Cette diversion inattendue ne dissipait pas ma mlancolie et j'en
tais toujours au regret de mon voyage inutile. Mais Pratt se mit  me
regarder bien en face, non sans un peu de cet air malicieux que vous
savez.

--Voyons, cher ami Cripple, qu'y a-t-il, pourquoi cette tenue
d'enterrement? me demanda-t-il en me bourrant gaiment de coups de
poings.

J'avais le coeur trop gros pour pouvoir dissimuler plus longtemps.

--Hlas! rpondis-je, je me retrouve, aprs tant d'annes, obscur et
pauvre  ct de vous dsormais riche et glorieux; j'ai le sentiment
d'avoir rat ma vie, j'entrevois un avenir de dsolation profonde pour
ma femme et moi dans le dlai prochain o je serai trop vieux pour
travailler...

Le bon Pratt interrompit cette dolance par un large clat de rire.

--Allons, allons, assez de jrmiades, la vie est belle, le sort est bon
enfant, nous serons heureux tous, tous! s'cria-t-il, en une vritable
explosion d'enthousiasme.

Et d'abord, ajouta-t-il, apprenez que je vous cde mon illustre
thtre; vous serez mon successeur et voil votre fortune faite; les
notaires et procureurs, ces graves bonshommes que vous avez aperus, ont
dress les contrats; vous n'avez plus qu' signer. Quant  moi, je me
marie dans huit jours, une fille charmante, mon cher, une famille de
braves gens trs riches, trs riches! Je vous conte tout cela ds
maintenant, pour que vous renonciez  vos faons de croque-mort; c'est
chez eux que nous allons nous installer et que nous fterons les
fianailles en attendant la noce.

J'tais tourdi de tant de merveilles annonces d'un coup; la joie me
grisait, les pleurs me montaient aux yeux.

--Excusez-moi, de grce, dis-je, saisissant les deux mains de Pratt,
excusez-moi de ce moment de faiblesse. Je savais de quelles gnrosits
vous tiez capable, mais cette maudite baraque de mendiants m'avait
boulevers l'esprit, j'avais la vie en horreur; je souffrais...

--Oui, oui! les Dobson, je sais, interrompit Pratt, de plus en plus
joyeux; oui, j'avais calcul que vous iriez l-dedans et je comptais sur
l'effet du contraste pour la surprise que je vous prparais. Vous avez
vu la hideuse misre sans borne; eh bien! sachez que vous n'y tomberez
jamais. Mais, descendons, nous sommes arrivs, ajouta-t-il, rayonnant de
plaisir.

L'quipage, en effet, s'tait arrt devant une coquette maison blanche
enveloppe d'arbres. Deux fraches servantes, de faction sur le perron,
malgr la pluie, nous aidrent  transporter nos malles dans une
spacieuse chambre du second tage o, suivant l'exemple de l'ami Pratt,
je me mis  faire un bout de toilett.

--Htons-nous, me disait-il, dans quelques minutes on sonnera la cloche
pour le dner, comme dans le grand monde, mon cher, comme dans le grand
monde!

Le ravissement me tenait muet. Je me laissais aller comme aux fantaisies
d'un rve de bonheur.

--Voil donc l'heureux sjour o je vivrai de mes rentes! continuait
le brave Pratt; oui, mon bon ami, pendant que vous aurez le tracas
d'exploiter le thtre, moi je n'exercerai plus qu'en amateur, de temps
 autre, pour divertir ma nouvelle famille. J'ai gard dans ce but
quelques-uns de mes anciens appareils...

Nous en tions l quand le coup de cloche annonc retentit.

--Vite au salon! s'cria Pratt.

La famille, au grand complet, nous attendait.

--Voici l'honorable M. Nephtali Cripple, mon ami, mon successeur et
notre premier tmoin pour le jour du mariage, proclama l'excellent
Pratt. Puis il me prsenta son beau-pre, ancien commerant, sa
belle-mre, laquelle, assurait-il galamment, n'avait que les qualits
de remploi, son jeune beau-frre, tudiant en mdecine, une toute
ravissante belle-soeur encore enfant et, pour finir, sa charmante
fiance, qui me parut ce qui peut exister de plus sduisant dans le
genre distingu.

Tous ces personnages, en dpit de leur haute situation, me faisaient
l'accueil le plus chaleureux, ce n'taient que poignes de mains,
compliments de bienvenue, protestations d'amiti.

--Oui, chrissez-le comme il le mrite, mon brave Cripple, disait Pratt
 chacun d'eux. Sans lui, vous le savez, je serais sous terre depuis
longtemps.

--Oui, oui! pour les beaux yeux de cette dame que vous aviez si bien
escamote, minauda la fiance avec une adorable petite moue de jalousie.

Pendant ces conversations, je me donnai le loisir d'examiner mes
nouveaux amis et, tout  coup, il me sembla que ces bonnes et joviales
figures ne m'taient pas tout  fait inconnues; mes souvenirs ne me
retraaient rien de prcis, je cherchais, puis une ide follement
absurde se dbrouilla dans ma cervelle.

--Est-ce possible? hasardai-je enfin, trs perplexe...

--H oui! mon cher, vous y tes! interrompit Pratt, c'est le Thtre
de la Misre, ce sont les Dobson qui se retirent aussi du commerce,
 partir d'aujourd'hui. Vous avez eu l'avantage d'assister  leur
reprsentation d'adieu...

Je restais stupfait, mais il fallait se rendre  l'vidence. Sous leur
physionomie florissante, je retrouvais les Dobson tels qu'ils taient
dans leur baraque, placards de fard, emmitoufls de haillons, couverts
de cendre et de poussire. Ils s'amusrent, d'ailleurs, pendant quelques
instants  rafrachir mes impressions: le pre Dobson s'abma dans une
attitude plore; la belle-mre affecta l'effarouchement de la rage: le
fils baucha sa navrante grimace d'alin; la fiance lana quelques
rles de poumons, et la petite belle-soeur arrta sur moi la fixit
morne d'un regard qui s'teint.

Et l-dessus, remettant leurs figures en place, les Dobson se permirent
une exubrante rise en l'honneur de mon bahissement.

--Vous m'accordiez du gnie, ce matin, me dit alors trs srieusement le
bon ami Pratt, dtrompez-vous, mon cher. Je n'ai fait que perfectionner
un art cultiv depuis des sicles, je n'ai montr que de l'adresse 
mettre en pratique les trouvailles d'autrui. L'homme de gnie est celui
qui cre quelque chose de rien; l'homme de gnie, le voil: c'est
Dobson, qui, ruin par une faillite ds le dbut de son mariage, se
tira d'embarras par un artifice sans prcdent. Il ne s'attarda pas
 l'apprentissage de mtiers pour lesquels il n'tait pas fait. Non!
inspiration sublime, il accepta le dfi du malheur, il tira de sa misre
mme une source de fortune. Tu m'as voulu pauvre, cria-t-il au destin,
eh bien! c'est comme pauvre que je veux russir et triompher. Devenir
mendiant tait son unique recours, mais la mendicit, cette chose si
simple, si primitive, il l'entrevit comme une profession, une science,
un art, une nouveaut tout  la fois. Il ne dissimula pas ses dboires
 la manire des sots et des timides; il se garda bien d'touffer entre
quatre murs ses maldictions contre les hommes, le ciel et l'enfer. Il
rsolut d'improviser un thtre et de s'y montrer en spectacle  prix
d'argent, tel qu'il tait, souffrant, douloureux, abm, perdu. Tranant
ses guenilles  travers toute l'Amrique, il prit le peuple  tmoin de
sa dgradation; il lui fit entendre ses cris d'anathme, ses querelles
dchirantes et saignantes avec sa femme; il exhiba devant la raillerie
ou la piti publique les hideuses situations dites intressantes de
Mme Dobson; et, mme, l'horreur dpenaille de ses labeurs dynastiques,
avec supplment de prix d'entre pour les curieux d'ge mr. Puis il
montra le croupissement et la nudit de ses petits dans la fange, sans
lumire et sans air, les dprissements, les maladies qu'engendre
ncessairement l'implacable indigence.

Toutes ces tragdies du pauvre, il les a joues avec son coeur et ses
nerfs, sincrement enfin,  mesure qu'il les subissait; chacune de ses
larmes, chacun de ses harassements devenait, de la sorte, une cause de
profits transforms maintenant en grosses rentes. Oui, Dobson n'a pas eu
besoin d'autre instrument que sa propre imagination pour accomplir son
oeuvre, pour acqurir renomme et richesse, en mme temps qu'il assurait
la prosprit des siens. Lui seul est, parmi nous, l'homme de gnie,
c'est devant lui seul que notre admiration doit se prosterner.

J'tais absolument de cet avis, ma trs chre, et je me sentais
frapp de respect pour l'incomparable Dobson et ses intelligents
collaborateurs, quand l'une des belles servantes vint avertir que le
dner tait servi.

--A table!  table! cria la famille d'une seule voix.

On s'lana prestement dans la salle  manger, o le repas, excellent
en lui-mme, fut consomm, vous pouvez le croire, au milieu de la plus
riante humeur qui drida jamais runion d'honntes gens.

Et dans une semaine la fte nuptiale! Ah! ma chre, que ne serez-vous
l! Mais il vous faudra plus d'un mois pour oprer notre dmnagement et
pour vous prparer  devenir la directrice du Cripple's-Thtre!

Pardonnez-moi, maintenant, d'avoir commenc ma lettre sur un ton si
triste, tandis que la joie de mon me dbordait, mais il fallait vous
dire les choses comme elles s'taient passes.

En ce moment nous sommes au salon. Je termine  la hte: Quel charmant
tableau de bonheur en famille! Le vnrable Dobson et son pouse, ces
grands comdiens de la misre, ces fortuns mendiants pour rire,
se reposent lentement dans de larges fauteuils. Dobson fils lit le
_Chicago-Times_; la petite belle-soeur tourmente Pratt depuis une heure
pour qu'il l'amuse par quelques exercices de prestidigitation. Elle est
dcidment ptrie d'esprit, cette jolie diablesse:

--Faites donc le tour de la dame escamote! dit-elle  l'ami Pratt, tout
en pointant sur sa soeur un coup d'oeil cribl de malice.

Pratt va s'excuter; il a toute une collection d'appareils rangs dans
un recoin, en manire de muse. Il roule au centre de la pice
la fameuse table  soufflets et le grand tube de carton que vous
connaissez.

La famille regarde attentivement, la fillette est ravie; l'ami Pratt
prend la parole, comme s'il fonctionnait en public.

--Permettez-moi, mesdames et messieurs, dit-il, de rajeunir cette
exprience par une agrable variante: au lieu de faire disparatre une
des dames prsentes, chose que nous regretterions tous, je me propose,
au contraire, de vous prsenter une aimable personne, actuellement
invisible, et de la faire surgir sur cette table et sous cette boite o,
comme vous pouvez vous en convaincre, il n'y a pour l'instant que le
vide. Regardez!

Il semble, ce disant, m'examiner  la drobe, en manire de dfi; le
reste de la famille m'observe de mme, la petite coquine de belle-soeur
surtout...

O veut-il en venir, le satan Pratt! Ce qu'il promet n'est pas
possible, mais qui sait! Ce merveilleux magicien est capable de tout!
J'attends la fin de l'preuve pour clore ma lettre, en vous embrassant
du fond du coeur. Pratt est mont sur une chaise, il soulve l'enveloppe
de carton, doucement, lentement. H oui! qui le croirait? je vois
dborder un bas de jupon, puis une robe, puis un buste, j'aperois
des bras, des paules, une bouche, mais qu'est-ce... qu'... qu'...
qqq...........

       *       *       *       *       *

_P.-S._--L'affectueux Cripple ne termina pas sa lettre, dont les
derniers mots s'crasrent sous un entassement de taches d'encre.

C'tait l'heureuse Mme Cripple, elle-mme, qui venait d'merger de
la cloche; Mme Jenny Cripple, toute souriante, saluant gracieusement
l'honorable compagnie et pleurant aussi de la joie de revoir son fidle
poux; Mme Cripple que l'ami Pratt avait secrtement avertie par une
suite de tlgrammes, afin qu'elle arrivt en surprise et ft aussi de
la noce.




L'EXPLOSION


J'tais en route, hier soir, pour aller assister  la grande
reprsentation du Cirque Irlandais, quand se dchana cette formidable
averse...

En moins d'une minute, des torrents cumrent le long des trottoirs; la
pluie s'abattait compacte comme une coule de cristal, et rebondissait
sur le macadam avec des claquements de mitraille; on et dit qu'
travers les nues, des paquets de mer crevaient dans le ciel de
New-York; pas un tre vivant ne se montrait sur la Vingtime Avenue, qui
me restait  franchir, et dont la double range de rverbres lessivs
par la trombe dessinait le parcours  perte de vue. Par moments la
rafale, entrant dans le joint des lanternes, changeait les flammes
de gaz en menues tincelles bleues, et la tempte, alors, jetait ses
hurlements dans la nuit.

Ahuri par cette rage soudaine de l'ouragan et tremp jusqu'aux os,
je parvins heureusement  me rfugier sous l'entre de l'Institut
rvolutionnaire, lieu de runion des clubs anarchistes du Dix-Septime
Quartier. La rumeur sourde et la tide atmosphre d'une foule assemble
dans le fond de l'difice arrivaient jusqu' moi par un long couloir; je
rsolus de pitiner dans cette bue, et je me mis  lire, en guise de
distraction, l'criteau plac sous l'unique bec de gaz dont s'clairait
le vestibule:

Il y avait sance de l'association fraternelle de dynamite et dbat
contradictoire sur les vraies ressources de la civilisation. L'entre
tait gratuite et, sur une exhortation  tout tre intelligent de venir
prendre part  la discussion, la pancarte se terminait par cet
expos succinct de l'ternel problme social: Quelle est la voie de
l'humanit?

Je ne ressentis nulle envie de cder  cette gracieuse invitation, car
je ne songeais qu' me rendre au Cirque o devait dbuter l'illustre
M. Gryp, un clown-humoriste,  la gloire duquel d'immenses concerts de
rclames retentissaient depuis plus d'un mois.

Je continuai donc de me morfondre sous le pristyle dsert, quand je fus
drang dans cette occupation par l'arrive d'un personnage dont le seul
aspect me parut de nature  surexciter mon impatience et ma mauvaise
humeur.

Rien de plus naturel, pourtant, que la dcision prise par cet individu
de se mettre comme moi quelques instants  couvert, et mme,  la
rigueur, l'ensemble de sa personne mritait d'tre observ. L'homme
profilait, depuis la pointe de ses longs escarpins jusqu'au sommet de
son chapeau trs haut de forme, une altitude maigre qui n'en finissait
plus, et que revtait de deuil l'habit boutonn jusqu'au col et le
pantalon de drap troitement tir contre les os; sa chevelure brune
tombait  plat, comme une perruque, contre ses tempes creuses; la face
rase, o s'incrustaient les premiers sillons de l'ge mur, indiquait
par des traits largement accentus l'nergie, les sentiments de droiture
avec cette sorte d'amre gat que procure,  la longue, le rgime des
dsillusions. En somme, c'tait un de ces bohmes rps, un de ces
refuss de la vie rgulire qui, dans tous les mtiers pratiques,
n'aboutissent qu' l'quivalent d'une sorte de condamnation capitale et
vaguent ensuite, sous la dcente livre de la misre, comme des
morts, comme des squelettes noirs de mystrieux crve-de-faim, dans
d'incomprhensibles positions sociales.

Les types de ce genre ne manquent jamais d'inspirer un certain intrt;
leur existence gare  l'aventure semble une ferie, et volontiers nous
les interrogeons, nous autres, gens d'ordre et de mthode, avec je ne
sais quel envieux soupon de les trouver plus heureux que nous....

Mais celui-ci rebutait, je puis le dire, la curiosit par une
physionomie obsquieuse et trop communicative; il sifflota d'une manire
aigu et trs dsagrable  propos de la douche qu'il venait de subir,
puis il arrta sur moi ses yeux ronds bleu-ple avec une fixit
burlesque, annonant le dessein d'entamer une srie de plaisanteries sur
le cataclysme. Je redoutai la stupidit d'une conversation force sur
ce thme aquatique, et, sans plus d'gard pour le nouveau venu, je
m'lanai vers l'autre bout du corridor, je montai quelques marches
entrecoupes d'un certain nombre de portes, et j'entrai m'asseoir au
sein de la runion rvolutionnaire, afin d'attendre, tranquillement, la
fin de la tempte.

Comme toujours, le meeting tait prsid par M. Ward, le trs riche
M. Ward, si justement considr comme l'un de nos agitateurs les plus
distingus. Heureux homme, celui-l! dont les circonstances semblent
avoir pris  tche de favoriser la vocation. Il n'avait pas seulement
rcolt d'innombrables quantits de revenus  la suite de son ancien
commerce d'alimentation en gros et autres victuailles, il s'y tait,
de plus, pntr de cette science, indispensable  tout rformateur
srieux, de savoir combien positivement le peuple a faim.
L'approvisionnement des halles et marchs pendant plus de dix ans,
grce  des bnfices galement plus que dcupls, avait dfinitivement
conduit M. Ward  la certitude d'un accroissement constant de l'apptit
des masses. Et maintenant, jeune encore, menant son train somptueux de
pre de famille et d'homme du monde, il offre aux humbles,  ceux
qui mangent mal,  son ancienne clientle, l'exemple frappant de
la situation prospre o chacun doit avoir le droit d'ambitionner
d'arriver; membre actif de la plupart des affiliations de rsistance
et de combat, il propage les thses les plus entirement subversives,
avec l'irrsistible autorit d'un gentleman dont la grosse fortune
personnelle atteste le dsintressement. Sa popularit croissait de jour
en jour; on vantait l'heureux got de sa toilette de sectaire amende
par la coupe lgante de la dernire mode; on admirait sa figure
joviale, mais sourcilleuse, o les traits rigides du fanatisme se
fondaient doucement dans les chairs grasses du sybarite. On l'acclamait
partout; il n'y avait plus de bonnes dlibrations insurrectionnelles
sans lui.

Ce soir encore, flanqu de ses assesseurs, il coutait les dbats,
confortablement panoui dans le fauteuil, et balanait sans cesse la
tte d'avant en arrire, par une habitude invtre d'acquiescement aux
thories philanthropiques les plus sanguinaires de la tribune. Parfois,
cependant, un boursouflement mprisant de ses lvres, un jet-battu de
sa main blanche dans l'air, insinuaient  quel point les propositions
ultra-furibondes du propinant semblaient anodines en comparaison du
total effondrement sauveur que lui, l'inbranlable M. Ward, souhaitait
au genre humain.

Pour le moment, nanmoins, la sance manquait d'animation. L'humidit
pntrait du dehors sous forme de brouillard tranant une cre odeur de
suie et de lavage des toitures; la longue salle rectangulaire, aux
murs badigeonns de pltrage couleur lie de vin, languissait dans une
pnombre glaciale, plaque par-ci par-l des clarts rousses de quelques
lumignons de gaz grossis par des rflecteurs.

Sur la plateforme, debout contre une petite table de bois blanc orne
d'un plateau de cuivre, d'une carafe et d'un verre, l'orateur prcit
dbitait les formules ordinaires du pillage, de l'incendie, du meurtre
et de la destruction; mais, prdicateur morne, il parlait sur le ton
d'une conviction tue par les dcouragements d'ancienne date. Une
tristesse dormante tombait de ses lvres et se rpandait. Les assistants
des divers sexes politiqueurs somnolaient pensifs; quelques dames, du
sexe conjugal et non androgyne, se livraient  de menus travaux de
couture pour ne pas perdre trop de temps en attendant l'ge d'or
conomique. Dans l'espace libre entre les banquettes et l'estrade, les
enfants, fillettes et garons, s'taient rejoints pour se dsennuyer;
ils avaient entrelac leurs petites mains candides et, s'entranant par
des clins d'oeil sournois, ils formaient une ronde silencieuse, ils
dansaient sur l'air des grands cris de mort que l'orateur jetait
rgulirement du haut de la tribune et que son poing, battant la table,
accompagnait d'une orchestration o vibrait la sonnerie du verre et de
la carafe sur le plateau.

Bref, la runion fraternelle s'assoupissait dans la mlancolie d'une
sorte de veille en famille et je mditais de m'esquiver, lorsque enfin
un puissant lment de diversion se manifesta tout  coup.

Le lugubre parleur finissant de sangloter sa proraison tait soudain
remplac sur les trteaux par le mme passant dpenaill, si maigre et
si blme, auquel j'avais tout  l'heure fauss compagnie, et rien qu'
sa faon de se prsenter devant la socit, l'assemble put constater
que ce gentleman, en dpit de ses minables dehors, tait, dans la force
du terme, ce qu'on appelle un homme d'esprit et d'excellente ducation:

Il ta son chapeau haut de forme et le promena sur l'horizon, d'un grand
geste arrondi, qui parut, en effet, le comble de la politesse.

Mais ce ne fut l qu'une marque de courtoisie prliminaire: simple tui,
le majestueux couvre-chef s'enlevait d'un autre bolivar tout pareil. Il
y avait ddoublement de chapellerie sur l'occiput du monsieur en habit
noir, lequel, averti par quelques rires discrets, affecta de considrer
ce phnomne comme un minime accident de toilette, comme une lgre
bvue facile  rparer.

Il s'empressa de dposer le premier chapeau sur la tribune et renouvela
ses saluts,  l'aide du second tube de feutre, avec un surcrot de
parfaite urbanit.

Impossible, au reste, de se mprendre  la grce de ses contorsions, 
ses petits sautillements dandins,  la froide solennit fige sur ses
traits: C'tait bien l'homme du monde, dou de tact, minemment orn de
savoir-vivre. La dualit de coiffure n'avait donc rien d'ironique et
pouvait s'expliquer par un sentiment exceptionnellement vif des choses
du bon ton.

Mais, par un comble de crmonie, le chapeau numro deux se dtachait,
comme une gane, d'un chapeau numro trois exactement semblable et viss
sur le front de l'individu comme un attribut organique indlbile. On
avait dcidment sous les yeux l'heureux inventeur d'une machine 
saluer.

La gravit de l'assistance n'y tint plus; des applaudissements, des
bravos, de franches rises retentirent  la fois, tandis que le
gentleman poussait jusqu' l'extraction d'un cinquime chapeau son
systme de civilit continue. Certes, jamais discoureur affrontant les
orages du parlement ou du forum n'avait mieux observ le prcepte
de rhtorique ordonnant de commencer par disposer favorablement
l'auditoire. Les enfants, saisis d'admiration, suspendirent leur danse,
les spectatrices taient ravies; la majorit srieuse du club daignait
elle-mme,  l'exemple de son prsident M. Ward, se drider un instant.
Dans le fond des consciences on n'tait pas fch de l'intermde;
on prouvait mme une certaine gratitude pour celui qui mettait,
 l'improviste, un peu de gat dans le cours d'une discussion
doctrinaire, chose toujours ardue et absorbante.

Durant cette motion sympathique, l'homme  l'habit noir se dbarrassa
d'un sixime chapeau, le dernier enfin, et dessina les lgants zigzags
d'une rvrence suprme, cette fois avec une telle multiplicit de
gnuflexions, une telle complication de dhanchements, que sa maigre
carcasse perdit l'quilibre et s'abattit  la renverse, emporte, j'ose
le dire, par une vritable pilepsie d'amabilit.

Un rire pais clata dans la salle et, pourtant, on redevint bien vite
attentif et l'on se sentit troubl d'on ne sait quelle apprhension.

Le personnage, par un brusque effort, s'tait retenu sur les paules,
sur les talons, sur la main gauche colle au plancher et se tordait en
arc, de faon  maintenir en suspens l'extrmit postrieure de son
habit noir. Crisp dans cette posture scabreuse, o saillait la vigueur
accumule des muscles, il soulevait sa main droite dans l'air et
l'agitait en un tremblement tragique, annonant un affolement de terreur
 l'ide d'une chute complte, d'un aplatissement dfinitif de son
chine contre le sol.

Oui! cette main semait dans le vide des signaux dsesprs. Une anxit
grandissante s'empara des esprits. Qu'avait-il donc  s'effarer ainsi,
cet inconnu si correct, si compass tout  l'heure? De quel danger se
croyait-il menac?

Haletants, dans le silence, on se mit  suivre chacun de ses gestes. Il
s'tait retourn, virant des talons sur la pointe de ses bottes, puis,
les reins en l'air, les semelles traant une sphre autour du bras
gauche plant comme un jalon, il ramenait du ct du public sa face
essouffle  ras de terre, aprs quoi, se ramassant avec de lents
repliements de reptile, il se remettait enfin debout dans toute sa
maigreur effile de spectre vtu de noir.

C'tait superbe, mais on n'eut pas le loisir d'applaudir ou de se
rcrier. Lui, sitt redress, le masque terreux, les mains tendues,
continuait de trahir une affreuse perplexit.

Ce n'est pas tout, semblait-il dire, attendez....

Il carquilla ses doigts secous de frissons et les porta prudemment en
arrire sous les basques de son habit. Les affres du doute passrent
dans ses yeux; il palpait et sondait.... Le malheur prvu restait-il
possible, imminent?...

Non! non! sauv! tout allait bien! Subitement son front rayonna de joie,
sa poitrine dlivre aspirait l'air  larges flots, sa physionomie
extasie parlait. On l'chappait belle! Il le retrouvait intact, l,
dans sa poche, cet objet dont la destruction fortuite et occasionn de
si fatals dommages. Il allait pouvoir l'exhiber, ce mirifique on ne sait
quoi. Patience, encore un peu! les plus extrmes prcautions taient
ncessaires. La minutie de ses manoeuvres enrageait l'impatience
universelle; puis, enfin, il le laissa voir, retenu dans la paume de sa
main gauche; ce talisman, ce ftiche, cette horreur ou cette merveille,
cause de tant d'pouvant: il l'talait firement  la face de tous!

Les rangs se confondirent, les ttes s'tagrent en pyramides pour
mieux voir, et, sans transition, hlas! le dsappointement fut norme.
Qu'apercevait-on de miraculeux? Rien qu'une boule de couleur grise ou
noirtre, une simple boule grosse deux fois comme le poing et pique de
quelques ttes de clous; une boule tout  fait ordinaire et telle que
les plus vulgaires joueurs de boule en possdrent de toute ternit.

Il s'leva des grognements de mauvais augure, et l'oeil courrouc du
prsident M. Ward annonait l'imminence d'une apostrophe virulente 
l'adresse du mystificateur. Mais lui ne se dconcertait pas; il penchait
la tte et caressait son trsor d'une foule d'oeillades amoureuses, 
la faon d'un antiquaire inclin, sur une trouvaille hors prix. Sa main
droite gare dans une pantomime admirative sillonnait l'espace de
flexibles lignes courbes, comme si la banale sphricit de la boule
voquait on ne sait quelle gniale perfection de galbe artistique.
Parfois aussi, pendant que plus de tendresse encore tombait de ses yeux
sur la boule, il tortillait le pouce et l'index de manire  former un
signe baroque, un vritable signe cabalistique, incomprhensible pour
tous, mais dont je crus, pour ma part, dmler clairement la cause et le
but.

Je voulus me donner le temps de vrifier mes soupons  ce sujet, et
d'ailleurs j'prouvais la plus vive curiosit de savoir par quelle
mesure disciplinaire l'assemble allait traduire sa rancune, car les
choses prenaient une tournure inquitante; on parlait d'expulsion, un
crescendo d'injures et de menaces sifflait....

Mais tir de sa rverie par les rumeurs, l'homme  l'habit noir frappa
d'un regard droit dans le plein de la foule et matrisa les colres par
cette crnerie d'attitude, par cet air d'assurance hautaine des gens qui
vont expliquer leur conduite d'un mot.

Il posa la boule sur la tribune et prit soudain la parole, rabattant
d'un mouvement haut de la main le silence sur les groupes:

--Vous ne comprenez pas? Vous allez comprendre, s'cria-t-il avec une
sorte d'accent de mpris. Ce que je veux? parbleu! c'est de dclarer
qu'en voil trop de vous berner d'interminables discours, de vous
blouir de la splendeur des thories, de proclamer constamment
l'invincible pouvoir de la science sans mettre jamais  votre porte le
moindre des moyens d'application. Ceux qui vous servent cette monnaie
creuse, ces abmes de raisonnements ouverts sur le vide, ne sont, il
faut enfin le proclamer, que des aptres charlatans et des prophtes
endormeurs....

Il s'leva quelques grognements attribuables, sans doute, aux
fournisseurs d'abstractions, si vertement caractriss.

--Silence! commanda M. Ward, le prsident.

--Oui, continua l'homme, vous souriez de piti au premier mot de science
rvolutionnaire; vous prenez tout cela, dsormais, pour des billeveses;
vos faux savants vous lanternent aux bagatelles de la porte; vous doutez
que la chimie possde les moyens rels, visibles et tangibles, d'en
finir avec les abus. Et bien, j'aurai, moi, cet honneur de vous prouver
le contraire, et, sans plus de verbiage, regardez!...

Il reprit la boule sur la table et l'leva coquettement sur le bout des
doigts de la main gauche.

--Ce que vous voyez l, poursuivit-il d'un accent dcid, c'est le plus
lmentaire et le plus portatif de nos outils de progrs, celui que tout
rnovateur a le devoir de connatre comme l'_abc_ de l'initiation.
Ceci n'est plus du bavardage, c'est la bombe explosible, la vraie,
l'authentique! Vous pouvez enfin l'tudier d'aprs nature, la voil,
vous dis-je, constelle de capsules, bourre de dynamite, de picrate,
de fulminate, de toutes les forces de pulvrisation et d'extermination.
Admirez cet engin si terrible, et pourtant si simple, d'un emploi si
facile. Tenez! qu'est-ce que cela?...

Il lana la bombe vers le plafond et la reut prestement dans le creux
de la main gauche, tandis qu'avec le pouce et l'index de la droite il
renouvelait le signe cabalistique, dont je comprenais de mieux en mieux
la signification.

--Vous le voyez! un peu de coup d'oeil, une certaine dsinvolture, cela
suffit, ajouta-t-il lgrement, pendant que dans l'auditoire s'oprait
ce qu'il est convenu d'appeler des mouvements divers et que l'on
pourrait aussi qualifier de vive sensation.

Ces mots flamboyants: picrate! fulminate! dynamite! veillaient,
surtout, un srieux intrt. Rien qu' les entendre, M. Ward, le
prsident, roula des regards convaincus, en excutant avec les bras de
grands gestes d'assentiment. Parfait! parfait! semblait-il affirmer
par un balancement ritr de son respectable visage tourn du ct de
l'orateur, puis dirig sur l'assemble pour recommander un redoublement
d'attention. Aprs quoi, nanmoins, M. Ward consulta sa magnifique
montre en or et parut surpris de la fuite tratresse des heures; il se
frappa le front o surgissait videmment le souvenir d'imprieux devoirs
qui le rclamaient dans quelque autre enceinte populaire. Il distribua
de solennelles poignes de mains aux assesseurs et traduisit ses regrets
par un pathtique remuement d'paules: Ah! c'tait dur de s'arracher de
la sorte au plus beau moment d'un si passionnant dbat. Et l-dessus
l'actif M. Ward se mit debout et s'clipsa, lestement entran par
l'irrsistible courant des affaires publiques.

Ces incidents n'empchrent pas le gentleman  l'habit noir d'enrichir
graduellement sa dmonstration de quelques expriences moins
lmentaires. Renvoye vers la vote et retombant en ligne tantt
directe, tantt incline, la bombe tournoya dans un vol dont la rapidit
figurait un cercle illusoire que le reflet des capsules rayait d'un fil
de lumire. Bientt, l'minent professeur affecta de pousser ce mpris
du danger jusqu' l'impertinence; il reprit, l'un aprs l'autre, les six
chapeaux sur la table et, par de hardis coups de poing, les fit voltiger
en spirale autour de la bombe toujours renvoye d'une pousse dlicate,
ce qui rvlait une rare subtilit de touche, une tonnante possession
des nuances dans cet art de jongler, en quelque sorte, avec la mort. De
plus, notre homme poursuivait son rle de vulgarisateur et prorait avec
une fluidit de langage que n'entravaient en rien les difficults de la
manoeuvre:

--Voil le procd, disait-il: douceur, souplesse, courage, sang-froid;
avec cela l'aspirant dynamiteur n'a rien  craindre. Et pourtant, si
le projectile chappait, s'il heurtait le moindre corps dur, un
foudroiement subit rduirait tout en cendres, ce serait un dsastre
ab-so-lu-ment fa-tal!

Et sur ces tristes syllabes scandes comme un glas, les six chapeaux
retombrent embots  la file et se reconfondirent dans l'apparence
d'un unique chapeau sur le crne de l'homme en habit noir.

L'bahissement perplexe grandissait dans le public. Les deux assesseurs
consultrent leurs montres en argent et simulrent,  leur tour, le
cruel regret d'tre contraints de s'en aller prmaturment, malgr tout
le plaisir instructif que leur procurait la runion. Il s'esquivrent 
l'exemple de M. Ward, le prsident, mais d'une allure plus modeste et
comme d'utiles auxiliaires politiques dont le dvouement d'ge mr
ddaigne le bruit.

Le diabolique confrencier, toutefois, enchrissait d'audace et de
faconde. Aux virevoltes de l'obus, il mlait tout  coup l'parpillement
arien des divers ustensiles de rafrachissement oratoire dposs sur la
tribune: le verre pirouettait avec des feux iriss de gros diamants; la
carafe frtillait d'une vitesse qui retenait en quilibre le bloc d'eau
baigne de lueurs; le plateau de cuivre scintillait, tremblant, comme un
morceau de soleil.

Et, ds lors, exubrant de virtuosit, frmissant, acharn, douloureux,
jetant au hasard la phrase et le geste, en artiste bloui que frappe
l'inspiration dcisive, superbe enfin, je dois l'avouer, il chassait
tout vain souci de nuances, il secouait d'une mme poigne brutale
l'affreuse bombe et les autres accessoires dans leur tohu-bohu de
vertige; il s'vertuait tant et plus, ses deux mains semblaient darder
les mtores fulgurants d'un feu d'artifice, et les mots partaient de
ses lvres avec une folle verve libre, une cynique diablerie de bravade:

--Oui! criait-il, au moindre choc de ce mlange d'enfer, ce serait
l'embrasement, l'crasement, le sang, la torture. Nous pririons ahuris,
emportant l'horrible vision d'un monde qui s'croule. Tel est le pouvoir
qu'il faut apprendre  manier avec assurance. Tremblez, prenez courage,
restez ou fuyez, comme il vous plaira. Pour moi, peu m'importe, je suis
prt, rien ne m'arrte: il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de
ma vie  la cause du peuple....

Cette valeureuse profession de foi provoqua bon nombre
d'applaudissements, et je m'empresse de reconnatre qu'on ne marchandait
pas  l'orateur les marques de haute estime, de considration distingue
et sincre. Mais il fut bientt dmontr que l'honorable runion se
trouvait suffisamment difie quant  la question des bombes et 
l'art de s'en servir. Un exode assez preste, puis trs acclr, puis
infiniment vif, s'accomplit  la sourdine; on filait, on se coulait, on
s'vanouissait par toutes les issues. Jamais troupe de rats ne courut
sauve-qui-peut gnral d'un tel pas ouat de velours. On trahissait,
dcidment, une de ces exagrations d'pouvante dont aucune pithte ne
saurait caractriser l'excs. Au bout de quelques secondes, il y eut
clipse totale de la socit de dynamite, et je me trouvai seul  seul
avec le singulier gentleman, qui remettait la bombe au repos dans sa
main gauche et lui coulait des oeillades plus que jamais amoureuses.

Il tait calme,  prsent; il prenait l'air d'un honnte comdien aprs
la fougue du drame, mais il n'en dcoupait que plus fantastiquement sa
maigreur vtue de noir sur le vide de la salle.

Il s'avisa de ma prsence, et, d'humeur liante, ainsi que je l'ai dit,
il renouvela de la main droite, cette fois en manire d'interrogation,
l'espce de signe maonnique dont le sens me parut dfinitivement clair.

Je cdai, sans plus de rsistance,  cette preuve d'affiliation probable
entre nous, et j'allai l'aborder sur l'estrade.

--On avait mille fois raison, lui dis-je, de constater  votre arrive
que vous tes un vritable homme d'esprit. Vous permettez?...

Je remuai, comme lui, trs vivement le pouce et l'index.

--Comment donc! c'est trop d'honneur, rpondit-il, enchant d'tre
compris et plein d'empressement  me satisfaire.

Il pressa contre un ressort au centre de la boule: l'hmisphre
suprieur pivota sur une charnire et se releva comme un couvercle. Nous
fourrmes  tour de rle nos index et nos pouces dans les entrailles de
la bote, et nous en retirmes, l'un et l'autre, une grosse pince d'une
poudre noire, trs fine, trs souple au contact, lgrement humide et
rpandant la senteur excitante du plus dlicieux tabac  priser.

Aprs tant d'effervescences parlementaires dans l'air alourdi d'un
meeting, 'allait tre une sensation exquise, un plaisir  la fois
salubre et reposant que d'introduire cette substance vivifiante dans les
plus extrmes profondeurs de notre organe olfactif, volupt si franche,
hlas! si fugitive aussi, que, pour la savourer avec plus de plnitude,
nous prmes le soin d'en prolonger l'attente pendant quelques instants.
Nous promenions nos doigts replis dans l'espace comme le calice d'un
encensoir, et nous balancions le vif parfum  proximit de nos narines;
nous allions enfin, en savants jouisseurs, humer la dlectable prise,
lorsqu'une certaine partie du public dserteur fit un retour offensif.

La foule avait dj constat que l'difice ne dansait pas encore sur ses
bases, et que l'ordre social restait provisoirement intact. On voulait
savoir les causes de ce retard; un flot de ttes grossissait au pied de
la tribune; les enfants surtout, ces ternels douteurs de la ralit de
Croquemitaine, passaient sous les jambes des familles et braquaient
sur nous leurs yeux questionneurs. Parmi les groupes, de sourds cris
d'indignation et de vengeance commenaient  retentir.

L'homme en habit noir referma l'obus et l'enfona prcipitamment dans
sa poche de derrire, mais il ne laissa paratre aucune terreur; sa
physionomie eut, au contraire, une singulire expression de tendresse
rflchie, mle de piti et d'ironie bienveillante, tandis qu'un
mouvement dlicat de sa main droite effleurant la mienne, retardait,
pour un moment encore, notre flicit de priseurs.

--Pauvres gens, me dit-il  voix basse, avec un ton de sensibilit qui
me gagna; pauvres gens, toujours avides de chimres et de miracles! Leur
espoir est maintenant dans la science; ils en attendent le progrs par
un coup de foudre. Que voulez-vous? ils souffrent, il leur faut ce
perptuel mensonge du lendemain meilleur; je vous prie, ne leur tons
pas cette illusion qui leur donne la patience et la rsignation
temporaire; ne laissons pas supposer que cette poudre ramasse entre
nos doigts soit tout  fait inefficace; montrons de quelle puissance
au moins relative elle est doue. Je vous en prie, je vous en prie!
rptait-il avec une insistance que justifiaient peut-tre quelques
vocifrations plus accentues du public.

--Vous avez raison; oui, oui, je vous comprends, rpondis-je, trs
pntr moi-mme des exigences de la situation.

Nous aspirmes simultanment, d'un accord tacite, avec une vigueur
calcule, la forte dose de tabac frais, et, tout aussitt, par respect
des principes, complaisamment nous fmes explosion!...

Oui, par dfrence pour les ides en cours, nous clatmes en un
ternuement d'une telle nergie d'-propos, d'une telle force de
dtonation, que la dtente musculaire nous renvoya d'un seul bond au bas
des trteaux et nous projeta comme des boulets de canon jusque sur
la Grande Avenue, aprs une valeureuse troue  travers la cohue des
couloirs....

La pluie avait cess; un superbe pan de ciel plein d'toiles illuminait
le dme de la rue, et mon burlesque ami, galopant en avant de toute la
longueur de ses jambes, s'effaa bientt au loin comme une ombre vague
sur la blancheur du pav.

Je me dpchai de me rendre enfin au Cirque Irlandais, o j'eus quelque
peine  conqurir une place des premiers rangs. Il y avait foule sur
toute la circonfrence des gradins; l'tincellement des lustres allumait
un arc-en-ciel dans l'clatante toilette des dames et des babies.
Presque en face de moi sigeait, plus que jamais resplendissant, le
prsident, M. Ward, en compagnie de mistresse Ward et de ses deux
fillettes roses et blondes, jolies comme un rve d'aquarelliste.

Une gat de fte frmissait dans la lumire et le bruit. Tels taient
donc les inluctables devoirs qui, tout  l'heure, avaient interrompu M.
Ward dans son clbre dvouement  la cause du progrs?

Tout  coup, un tonnerre d'applaudissements, grossi d'clats de rire
et d'heureuses clameurs d'enfants, roula dans l'enceinte en mme temps
qu'une symphonie enrage de trompettes et de tambours tombait de
l'orchestre.

Un homme, ou plutt un amas confus de bras, de jambes, de pieds,
de mains, de ttes et de rables se dmenait, s'entortillait et se
dgingandait en d'inconcevables dislocations sur le sable de l'arne.

C'tait l'illustre clown, M. Gryp lui-mme et lui seul qui faisait ainsi
son entre et prenait, par sa furie d'agilit, l'apparence de toute une
lgion d'acrobates.

Lorsqu'il se redressa,--risiblement calme dans l'ovation,--on et dit
une ligne droite totalisant les lignes prcdemment endettes d'une
foule de figures gomtriques.

Je reconnus aussitt, comme bien vous le devinez, l'homme  la bombe, le
tribun improvis de la runion de dynamite.

Il me discerna, de son ct, parmi le public qu'il enveloppa d'un coup
d'oeil circulaire, car il me salua du bout des doigts, puis se cambrant
et se contournant, avec une suprme lasticit d'articulations, il amena
jusqu' proximit de son menton les basques de son habit noir; il tordit
ses bras en tire-bouchons, glissa ses mains replies sous la doublure et
retira des poches la fameuse bombe-tabatire, qu'il ouvrit, afin de se
loger, sans nulle prcaution oratoire, une volumineuse pince de tabac
dans le nez.

L'ternuement subsquent remit  leur place les membres de M. Gryp
avec une rapidit stupfiante  tel point que le merveilleux clown,
passagrement invisible, sembla ne daigner reparatre qu' l'appel
dlirant des bravos....

Cette fois, M. Ward, le prsident, ne songea pas  consulter sa montre.




DEUX DBUTS


Ce soir, premier dbut de miss Ellen.--Grand travail arien.

Ainsi disaient, en tapageuses majuscules, les affiches peinturlures des
cirques.

Le soir indiqu tait celui-l mme qu'adopte le monde lgant pour
venir raffoler de ces sortes de spectacles.

D'ailleurs, sortant de la coulisse, Conrad de Maltravers s'tait
plac au premier rang de la foule de dandies, d'cuyers et de clowns
encombrant l'troit couloir qui conduit des curies sur la piste.

Conrad manifestait un empressement attentif, et Conrad--vous savez
bien--n'est autre chose que l'irrprochable habit noir toujours mis en
vidence par les dessinateurs de journaux illustrs lorsqu'ils ont
 reprsenter n'importe quelle fte mondaine: mariage, obsques,
reprsentation de gala, courses, vente de meubles de femmes lgres,
etc., etc. Il n'y a pas de Tout New-York sur bois sans Conrad, son
gilet en coeur, ses beaux favoris, sa calvitie duveteuse et son gardenia
dcoratif  la boutonnire.

Tout annonait donc que tout  l'heure, dans l'azur des combles, a
plusieurs mtres au-dessus des constellations incendies des lustres,
allait apparatre une vritable toile.

       *       *       *       *       *

Le moment approchait.

Un athlte qui soulevait trois cents--avec facilit--d'un seul bras,
essayait vainement de magntiser de l'autre bras l'impatience du public.
Les messieurs s'agitaient, le nez en l'air; un furieux battement
d'ventails frmissait dans toute l'assistance fminine.

On voulait miss Ellen.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, la dbutante, sortie de sa loge, attendait toute prte
derrire les ridaux.

Sa mre, une plantureuse gaillarde au front hl par le grand air des
champs de foire, s'empressait autour d'elle et redressait les bouffettes
argentes de son ajustement de satin bleu de ciel.

Le pre, ex-lutteur du tour du monde, ficel dans une redingote de
crmonie, talait un poitrail d'hercule orn d'une foule de mdailles
de sauvetage, distinctions authentiques, mais que les incrdules
prenaient pour des franc-maonneries quelconques ou autres emblmes
facultatifs d'ornement priv.

Ces gens, racontait-on dans le Cirque, originaires de quelque vieux coin
de terre de Bohme, continuaient une ancienne et valeureuse famille de
saltimbanques o jamais on ne s'tait msalli.

N'ayant qu'une fille, le pre lui avait donn la rude ducation qu'il
avait rve pour un hritier mle.

Fouaille autant que chrie, miss Ellen--Jeannette dans
l'intimit--grandit en beaut, en adresse, en clbrit foraine,  tel
point qu' prix d'or le Cirque avait cru devoir la prsenter  l'lite
new-yorkaise.

Il fallait donc, dans quelques instants, se montrer pour la premire
fois  ce grand public exigeant et blas. Il fallait se livrer  des
milliers de lorgnettes en un costume ne laissant aucune forme dans
l'ombre!

Et dans la circonstance, l'motion insparable et traditionnelle
d'un premier dbut, c'tait le risque de ne pouvoir grimper jusqu'
l'escarpolette des frises, d'prouver le vertige au-dessus de
l'blouissement des gaz, de retomber sanglante, brise, morte, sur
l'arne!

       *       *       *       *       *

Eh bien! miss Ellen tait calme, elle souriait doucement, sans embarras.

On vint avertir que tout tait prt.

--Allons, houp! commanda le pre, offrant sa droite gante de coton
blanc.

La mre, reste seule dans la coulisse, se dandina gament berce par
les premires mesures de la _Valse des Roses_, ritournelle adopte pour
le grand travail arien.

Pas plus d'histoires que a!

       *       *       *       *       *

Paratre, triompher, c'tait tout un pour la superbe bateleuse.

Ah! que de raisons elle avait d'tre brave!

Dix-neuf ans, peut-tre; un doux visage rose de poupe russie; une
aurole de cheveux blond-roux, justifiant le pseudonyme anglais, des
jambes d'aprs l'antique, des paules de desse, une taille jouant
souple dans l'chan-crure d'une courte cuirasse de satin, un pied arqu
dans l'troite bottine de soie aux hauts talons d'or. Rien de tout cela
pouvait-il avoir peur!

Et  quelles audaces de talent s'abandonnait cette beaut!

Tordant de sa morsure de perles le bout d'une corde que son bonhomme
de pre attirait  travers une poulie, elle montait aux cintres dans
l'attitude d'une rverie allant aux nues; saisissant d'une main la
barre du trapze, elle planait, tournoyait, voltigeait, se renversait,
plongeait dans le flot dnou de ses cheveux d'or; puis, repliant une
de ses jambes autour d'une corde tendue, elle redescendait en lentes
spirales dans des poses plores, telle qu'une posie revenant  regret
sur terre....

       *       *       *       *       *

Les applaudissements clataient avec fureur lorsqu'elle partait
prodiguant, dans une cabriole d'adieu, une vole de baisers.

On la rappelait, elle revenait et, en manire de remerciement, sautait,
 l'anglaise, une gigue folle et correcte sur un rythme chevel.

Elle fuyait, enfin, sous une pluie de fleurs, dans un ouragan de
clameurs enthousiastes.

Sa gloire tait assure dsormais.

Conrad, dployant ses grces les plus parfaites (voir l'_Illustrated_),
s'lanait sur les pas du nouvel astre pour lui dbiter quelques
fadeurs.

--Tu perds ton temps; a, c'est du monde honnte; lui dit  l'oreille
un splendide cuyer en costume de Spartiate, avec qui Conrad avait li
amiti pour parier aux courses.

Miss Ellen et sa famille, fagots de houppelandes informes, s'en
allrent aussitt prendre, au plus proche cabaret, un grog infini que le
pre accompagna de la fume d'une pipe culotte magistralement.

Pas plus de crmonies dans la gloire!

       *       *       *       *       *

Le mme soir, quelques heures plus tard, vive agitation dans l'un des
htels les plus aristocratiques du Quartier Saint-James, ce sjour
des vieilles familles anglo-normandes  prtentions nobiliaires et
politico-budgtivores.

On allait assister  une entre dans le monde excute par Mlle
Arsnie de Beaumanor, une toute jeune hritire du plus pur hraldisme,
disait-on; une fleur de sublimit pique dans une dot.

C'tait un dbut solennel, chaudement recommand par la douairire de
la maison, attendu que les Beaumanor, grande race, portent de clairs de
lune sur fonds perdus.

Dans le salon cribl de marquises et de pairesses, un sourire quasi
maternel errait sur toutes les lvres; les tables de whist taient moins
mornes que d'habitude, et dans le couloir sparant le salon de la salle
de jeu se pressait, ppinire  mariage, un bataillon de jeunes gens
tout  fait bien.

Il va sans dire que l'indispensable Conrad avait eu le temps d'arriver
du cirque, et se tenait (consulter le _Graphic_) en tte de la cohorte,
un bras retomb, l'autre mollement arrondi sur son gibus.

On annona les Beaumanor. L'extase prparatoire tait au comble.

       *       *       *       *       *

Arsnie, la soie sur les os, trembla sa premire rvrence telle qu'un
miroitement vanoui de roseau sur l'onde, et se redressa maigreur
problme.

L'explication suivait, sous forme de la maman Beaumanor, une fantomale
momie  migraine et du non moins Beaumanor pre, qui semblait vouloir
n'exister que de profil.

Et d'une laideur  quel degr de dfi presque!

Nulle autre ressource que d'attribuer  tous trois le suprme cachet de
distinction.

       *       *       *       *       *

Diplomate de naissance, brochet de tous les ordres connus--et combien
officiels ceux-l!--Beaumanor, dpourvu du fils qu'il avait rv de
piloter  travers les ambassades et chancelleries, s'tait rejet sur
Arsnie et avait veill sans relche  lui inculquer la science du beau
monde.

Depuis plus d'un an il travaillait  la premire apparition d'Arsnie
dans le Noble Quartier.

Il l'avait accable de ses inestimables conseils jusqu' la dernire
minute et les prodiguait encore au moment o la voiture s'arrtait dans
la cour de l'htel.

Aussi, que de prouesses Arsnie allait accomplir!

       *       *       *       *       *

La causerie s'tait ralentie, l'heure des supplices--prononcez musique
de chambre--avait sonn.

Arsnie, c'tait l'attrait culminant de la soire, fut conduite au
piano.

mue, tremblante, la chre enfant!

Elle roucoula, chaste comme la neige, une lgie de jadis sur un thme
d'autrefois; sa voix, trouble par la peur, s'gara dans les larmes,
bien loin de toute tonalit connue. L'entourage se hta de dissimuler
l'effondrement de la romance sous un murmure flatteur.

Aprs le concert il y eut une petite sauterie, toujours  l'intention
de la dbutante.

Arsnie s'enfona dans les somnolences d'une redowa, ce fade drivatif
de la valse; mais ses pas s'embourbaient en un rythme baroque et les
battements de son coeur l'arrtaient  chaque mesure.

Elle ft tombe de son long--de son large tait impossible--si
l'invitable Conrad ne l'avait vaillamment soutenue, tout en affectant
(revoir divers _Keepsakes_) l'air ravi, la bouche en coeur, le frac
parfait.

L'opinion gnrale du salon fut qu'Arsnie tait la digne lve de son
pre.

Les Beaumanor partirent avec la conviction que leur dynastie verrait
encore de beaux jours, et aprs avoir entortill la frle Arsnie de
tous les genres de fourrures propices contre le rhume.

       *       *       *       *       *

Au sortir de cette seconde exhibition, Conrad se sentit tout  fait
pris de miss Ellen.

Il alla au Jockey, rvant de gagner assez d'argent pour conqurir
quand mme la splendide bayadre.

Le lendemain, vers midi, il avait perdu toute sa fortune et ne se
trouvait plus d'autre ressource que d'aller demander la main dotifre
d'Arsnie, qui lui fut accorde avec un enthousiasme prcipit.

Dans le mme moment, miss Ellen devenait la fiance du bel cuyer en
costume spartiate.

Il est certain que de cette union natront quelques futurs triomphateurs
d'hippodrome, de mme que la progniture de Conrad et d'Arsnie fera,
probablement, la gloire des chancelleries et ambassades!

Et s'il fallait extraire quelque moralit de cette absurde histoire, on
proposerait une plus large application des tudes de gymnastique dans
les nouveaux lyces de demoiselles? Volontiers on demanderait aussi
qu'il ft procd aux unions conjugales dans le beau monde avec un peu
plus de souci de l'esthtique....

Mais tout cela, selon la mthode graduelle, dans une juste mesure!

Il est trop certain que le progrs ne se dcrte pas....




LA NUIT DE NOL


Les dpches arrivaient par milliers dans les bureaux du
_Chicago-Times_; car cette fois,--nous parlons d'une autre anne 
pareille date,--le volumineux journal quotidien devait fournir  ses
lecteurs le plus de dtails possible sur la fte de Nol clbre la
prcdente nuit dans toute l'Amrique.

Dissmins sur le vaste territoire des tats et largement prmunis de
dollars, des milliers de reporters enfivrs et tenaces avaient reu
l'ordre d'agir avec mthode: Futile ou grandiose, trange ou prvu,
dlirant ou glacial, aucun des faits survenus n'allait tre omis dans
les colonnes du fameux Christmas-Number.

Il tombait donc, dans les susdits bureaux, une incessante averse de
tlgrammes, lesquels, bien qu'abrgs en langue ngre, dans le style de
l'information, taient gnralement imprgns des sentiments mystiques,
chorgraphiques, culinaires et noctambulesques qu'voque  chaque fin de
dcembre l'ide phmridienne de la naissance du Sauveur.

L'invisible frmissement des fils lectriss transmettait tour  tour
l'extatique rsum des sermons profrs dans les temples, le compte
rendu compass des rceptions officielles, et disait l'tincellement de
soie et d'or des runions mondaines, les divertissements intimes des
fortunes familles et la splendeur des cadeaux ployant les branches des
verts sapins de Nol illumins devant les yeux blouis des bbs. Puis
c'tait la peinture des plaisirs gots dans les centres populaires,
tels que plantureuse consommation de puddings et d'oies grasses en
pique-nique, stupfiante absorption de litres de vin et quantit
subsquente de violents pugilats sur la voie publique, occasionns par
les controverses invitables en de telles circonstances religieuses.

Quelques-uns des reporters avaient pouss leurs investigations loin des
sentiers battus afin de tlgraphier des renseignements jusqu'alors
indits. Ils disaient le menu du repas exceptionnel et les divers
relchements de discipline accords pendant cette mmorable nuit aux
dtenus des prisons et des bagnes. Ils dcrivaient l'effet sinistre et
poignant de la clbration dans les maisons de fous; ils racontaient
comment, en dpit des rigueurs de l'hiver, on s'tait amus dans les
confortables salons des trains express filant  travers neiges, et sous
le pont des steamers perdus parmi les brouillards des grands fleuves;
ils allaient jusqu' donner des notions sur les honneurs plus ou moins
bachiques rendus au dieu de bont pour tous dans les campements des
lointains ouests, par les soldats yankees, charitablement occups  la
destruction systmatique des races indignes.

Les rcits de ce genre se succdaient sans trve: Toutes les notes,
clatantes, folles, douloureuses ou burlesques, du concert social
amricain, toutes les discordances d'une entire nuit de charivari
national vibraient dans le sourd mystre des cbles rpandant leur vague
harmonie de cordes de harpe tendues sur le ciel noir. Les dpches,
alternativement exaltes par l'audition des prches, empeses par le
rigorisme des meetings politiques, assombries par quelque brutal pisode
de misre ou de clmence, alourdies sous le poids d'une statistique de
victuailles, affrioles par la lumineuse vision des bals pleins de rire
et de musique, les dpches accourant comme la vole de feuilles d'une
fort d'automne, foisonnaient sous la main des rdacteurs extnus  la
besogne de l'amplification.

Et l'norme tas de prose du journal  seize pages compliques de huit
colonnes, en caractres microscopiques, commenait  dborder, la
composition s'achevait, la mise sous presse tait imminente, quand le
flot des nouvelles de la dernire heure apporta du fond de l'Ohio la
singulire histoire suivante, lgre fantaisie qui semblait frtiller
dans son frle vtement de papier pelure  tlgrammes et dont le charme
rapide en grande partie se dissipa lorsque, par dcence grammaticale,
on eut rallong les phrases trop courtes qu'elle avait adoptes pour
franchir l'horizon.

       *       *       *       *       *

Nuit agite  Springfield! lisait-on le lendemain dans le
_Chicago-Times_, incident extraordinaire! scandale inou!

Ds l'aurore, les sandwiches avaient promen des affiches o
fulguraient ces mots en immenses lettres rouges:

--Pour ce soir, onze heures.--Solennit hors ligne.--Prdication, messe
en musique.

--Puis, attention!  minuit juste: prodige visible et palpable!--Relle
et splendide manifestation divine!--Miracle! miracle! miracle!

Signature: le nom du rvrend pre Trimmel, et lieu du rendez-vous,
une ancienne chapelle catholique situe  l'extrme limite de la ville,
presque dans les champs.

Il y a dj quelques mois que l'trange Trimmel a rouvert, on ne sait
 l'aide de quelles ressources, cet tablissement de pit, et c'est en
vain que, depuis lors, il puise tous les moyens connus de propagande
pour se procurer une clientle de croyants.

Mais cette fois,  l'occasion de la Nol, l'habile aptre tentait
un appel dcisif et de succs certain. Sa faon d'amricaniser le
catholicisme prouvait qu'il tait dans le mouvement. Rien de plus
sympathique: et son mirobolant programme ne pouvait manquer d'exciter au
plus haut degr la curiosit gnrale.

A l'heure dite, malgr la longue route et le froid noir dans
une tourmente de neige, la foule arrivait en masses profondes et
s'engouffrait dans la chapelle o le respectable Trimmel, lui-mme,
recueillait modestement--mais soigneusement--le prix des siges.

Le coup d'oeil,  l'intrieur de l'glise, offrait, il faut l'avouer,
un incontestable intrt artistique.

Sur l'autel, brillamment clair de l'tincellement des cierges, un
enfant, un jeune Christ presque nu, seulement couvert d'un lange
de toile d'argent autour des reins, dormait accoud dans une gerbe
entremle de fleurs des champs.

Au fond de la scne figurait, en grandeur nature, la Vierge-Mre, se
dressant sur une sphre symbolique, teinte d'azur cleste et seme
d'toiles d'or.

A gauche du tabernacle un Saint Joseph se tenait debout, le regard
au ciel, les mains appuyes sur un tabli de charpentier. La dernire
colonne de droite laissait dpasser le poitrail et la tte d'un ne,
l'ne paisible de l'criture, lequel avait, pour le moment, les naseaux
enfouis dans une auge.

Tous ces sujets de la Sainte Famille prsentaient l'aspect raliste des
sculptures polychromes  la mode italienne, exagrant le trompe-l'oeil
de la vie; ils rayonnaient d'une intensit de couleurs qui semblait
respirer.

Le reste de l'difice tait galement inond de vive clart, grce aux
rflecteurs d'une double range de lampions appliqus aux chapiteaux des
piliers et rattachs entre eux, des deux cts de la nef, par de vertes
guirlandes de branchages entrelacs.

Un murmure accentu d'admiration courut dans l'auditoire, et il ne
fallut pas moins que l'aspect du rvrend Trimmel, planant du haut de la
chaire, pour que le calme exig d'une assistance dvote se rtablt.

Conformment  ses prospectus, M. Trimmel dbuta par un onctueux
prche, tendant  dmontrer que la dcouverte du Nouveau-Monde tait
prvue par l'Apocalypse..., effort d'loquence essentiellement
soporifique, mais que vint interrompre trs  propos le bruit d'un
timbre sonnant minuit. C'tait le moment de la great attraction
infernale ou divine! Qu'allait-il arriver? L'anxit fut au comble; le
silence haletait...--Que ceux qui ont des oreilles, entendent, s'cria
bibliquement M. Trimmel, que ceux qui ont des yeux regardent; car c'est
l'heure o ce qui tait crit doit arriver...

Ayant dit, il quitta lestement la tribune et, reparaissant au bas de
l'autel, il levait dans ses mains et portait  ses lvres un instrument
de cuivre  courbures fantasques, en manire de saxhorn hriss de
clefs.

Il emboucha le bugle d'un souffle violent, le manipula d'un doigt
vloce et rgala les oreilles sus-mentionnes d'une stridente mlodie,
au rythme allgrement cadenc.

Quant aux yeux... tait-ce une illusion? Non! Il fallait se rendre 
l'vidence: des choses stupfiantes s'accomplissaient:

Remue par le charme musical, la Vierge s'animait par degrs; elle
abaissait le regard vers le bambino sommeillant, et l'enveloppait
d'effluves attendries. Puis, exalte par la joie d'avoir mis au monde
un dieu, elle s'abandonnait en des attitudes harmonieuses, changeantes,
souples, thres, composant une sorte de danse extatique.

Sa gracieuse personne ne risquait que d'imperceptibles dhanchements,
des fluctuations de torse vaguement voluptueuses, mais ses pieds mignons
se croisaient et passaient de la pointe aux talons, avec une prestesse
pimpante sous laquelle la sphre d'azur tournoyait sans que l'exquise
ballerine perdt rien de son quilibre.

Il n'en fallait plus douter, c'tait la gigue, enfin! la gigue
nationale, hardie, nerveuse, dlure, ravissante. L'enthousiasme se
dchanait. Hip; hip, hourrah! toute la Sainte Famille subissait
l'impulsion; Saint Joseph battait des deux mains son tabli qui roulait,
autre miracle, un fracas de tambours et de cymbales; l'ne symbolique,
agitant de la bouche une manivelle fixe dans l'auge, en tirait des
clameurs d'orgue de barbarie, accompagnement froce aux arrachements de
clairon propulss par Trimmel, symphonie acharne pendant laquelle le
Jsus caleonn d'argent s'veillait, saluait la compagnie, grimpait au
sommet d'une colonne, voluait vertigineusement autour des guirlandes
doubles de solides trapzes; montait encore et s'accrochait finalement
aux plus extrmes altitudes de la vote.

Alors le dchirant concert s'arrtait net, laissant un silence mort.

Trimmel fixait les hauteurs et lanait le terrible et traditionnel are
you ready? question pleine de fatal mystre au bord de l'abme!...

--Yes! cria l'enfant d'une voix o vibrait l'audace surhumaine.

Et lanc dans le vide, pirouettant en un jolit saut prilleux o ses
paillettes scintillrent comme des brisures d'astre, l'adroit polisson
retomba debout sur les paules du rvrend Trimmel, puis rebondit sur le
sol dans la plus souriante posture accadmique et funambulesque.

Interprtant alors dans un sens favorable l'tonnement muet des
spectateurs, Trimmel reprit la parole dans le but d'voquer des
sentiments gnreux et annona que l'intressant petit Jsus-Clown
allait faire le tour de l'honorable socit...

Mais il parut que la mystification avait excd certaines limites
permises... Il surgit dans la foule, entre papistes et pitistes, un
tumultueux dbat sur la porte thologique de l'incident, un danger de
mle, de vritable guerre de religion, qui pourtant finit par cder 
l'unanime rsolution de dmantibuler absolument le factieux Trimmel et
ses indcents collaborateurs.

Une effroyable effervescence s'alluma, des cris de mort retentissaient,
l'affaire tournait rapidement au tragique.

Comment s'y prirent Trimmel et C^ie pour s'clipser pendant la bagarre?
Nul ne saurait le dire, mais toujours est-il qu'un peu plus tard, sur le
lointain horizon de Springfield, l'ne portant la Vierge et l'Enfant,
Joseph charriant l'tabli et les autres ustensiles de la troupe, le
rvrend Trimmel enfin, trottant en arrire dans sa longue soutane
noire, cheminaient, comme pour une autre fuite en Egypte,  travers la
vaste solitude des plaines poudres de neige.

       *       *       *       *       *

Le rcit se ft termin trs avantageusement sur cette image potique,
si le correspondant de Springfield ne l'avait fait suivre d'un fcheux
post-scriptum dcouvrant la farce, le humbug, dans toute son
impudeur.

Le pre Trimmel, ajoutait ce gazetier, n'a d'autre but que d'utiliser
au profit de la foi l'attrait toujours certain des spectacles
acrobatiques.

Pour surcrot d'impertinence, le reporter disait en terminant:

Vous jugerez vous-mme, bientt, de la valeur du pre Trimmel et de
l'efficacit de son systme de propagande, car il se propose de venir
donner prochainement quelques reprsentations devant le public de
Chicago.




FIN D'ANNE


Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passrent comme
d'habitude en ce trente et unime soir du dernier mois de l'anne.

Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient  l'intrieur
du Monologue-Bar, tablissement de boissons trs intressant, situ
l-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.

L'air tait limpide; tout scintillait comme au dbut d'une fte. Aucune
bue ne ternissait jusqu'alors les revtements de glaces couls sur
les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber
lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plante au-
dessus de la porte du cabaret. Les fumes des premires pipes montaient
en flocons distincts et ne formaient pas encore l'pais brouillard
qui bientt rejaillirait du plafond. Les employs du caf se htaient
d'apporter aux tables entoures de consommateurs les plateaux de mtal
blanc, les verres et les carafes o s'agitaient, comme un flot lumineux,
les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrment, la jolie dame du
comptoir souriait avec grce au milieu d'un brillant fouillis d'objets
de ruolz et de cristal.

En dpit, cependant, de ces motifs de srnit que compltait l'exquise
tideur de l'atmosphre, l'assistance des clients gardait une attitude
morose, assez trange, o semblait poindre le parti-pris de s'enfermer
dans une sorte de mlancolie systmatique.

Une dizaine de minutes s'taient coules dans cet tat de torpeur,
lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs prcdents, vint
s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en
vue de l'assemble.

       *       *       *       *       *

L'arrive de ce personnage parut provoquer parmi la runion un vague
mouvement de sympathie dont il et t difficile  premire vue de
deviner la cause. L'homme, de stature lance, tait d'une maigreur
osseuse  laquelle le pantalon noir troitement serr aux jambes et le
grle habit noir, au collet relev sur la nuque, donnaient un aspect de
misre et de faim. L'oeil, d'une pleur effare, demeurait fixe sous les
sourcils crisps en triangle; le nez, passablement long, tranchait par
des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche tait
largement fendue et le menton dcoupait un carr brutal; les cheveux
bruns grisonnants coulaient en mches plores le long des joues creuses
et du grand front dont les lourdes saillies et les veines paissies
rejetaient  l'arrire un chapeau noir singulirement dmesur
d'altitude. Dans son aspect gnral, d'ivrogne de profession, M. Truddle
reprsentait assez bien un individu chez qui s'est invtr depuis
longtemps le ddain de toute vaine ostentation de dandysme ou
d'esthtique personnelle.

Il mit  ct de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'tait dfait
en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse triqu
par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.

Un employ du bar se hta de placer  sa porte une norme mesure de
gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques
bouffes d'une pipe brche, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais
le coin de ses lvres, puis il enveloppa la salle entire d'un regard
surhumainement vide, o se lisait comme une surprise excessive d'tre
dans la vie et comme une tentative sincre de reconnatre en quelle
partie du monde positif ou chimrique M. Truddle venait d'chouer
actuellement...

Aprs quelques instants, toutefois, cette incertitude se dissipa: le
jeu de physionomie de M. Truddle tmoigna qu'il discernait sa taverne
accoutume, l'air de folie de ses traits se compliqua d'une expression
de tristesse analogue  celle qui planait sur le reste de la runion;
il ingurgita la suite du flacon de gin et se prit  pousser divers
gmissements confus d'o se dtachrent, finalement, des lambeaux de
phrases saisissables que l'auditoire, videmment indulgent, affecta
d'couter dans un silence profond.

--Quoi de neuf? disait M. Truddle en manire de causerie d'ivrogne avec
ses voix intrieures.--Quoi de neuf? Parbleu, rien!... L'anne va
finir, dit-on; eh bien! qu'elle aille au diable, peu m'importe...
Travailler niaisement chaque jour, arracher le pnible dollar, ramasser
la crote de pain quotidien par lchet de mourir, se griser le soir
pour oublier le dgot de vivre... Voil ce que l'anne dfunte nous a
fait faire... Et l'esprance a toujours menti, le hasard a refus d'tre
prestigieux, certes!... La fortune, l'ternel rve d'avoir et de pouvoir
nous chappe plus que jamais.... Oui, le diable maudisse l'anne morte
et celles qui suivront, le temps inutile qui nous rend d'heure en heure
plus seuls, plus nuls, plus laids, plus douloureux....

Tel tait  peu prs le sens des litanies que Roboam Truddle mettait
d'une voix ironique et haletante en harmonie avec sa face morne perdue
dans l'hallucination. C'tait l'exorde d'un obstin discours tendant
 prouver combien M. Truddle et les notabilits prsentes taient
regrettablement destins  mener sur terre une existence superflue....

       *       *       *       *       *

Et ds lors il fut dmontr que ces thories s'accordaient de la faon
la plus touchante avec les opinions essentiellement dcourages des
auditeurs. A l'entour des tables les visages s'assombrissaient; on
entendait, par-ci par-l, des soupirs, des exclamations d'ivresse
sourde, parfois un sanglot; somme toute, un murmure approbatif annonant
que M. Truddle, espce de pleureur ou jrmiste figuratif, remportait
tous les suffrages.

La sance bachique se dveloppait, maintenant, dans toute son intensit.
Les becs de gaz brlaient plus rouges dans l'air surchauff, des perles
d'eau sillonnaient le voile humide tal sur les miroirs; les employs
du bar s'extnuaient  redoubler les rations de liquides. M. Truddle
puisa de nouvelles lampes dans le litre qu'on venait de remplir et,
plus expansif encore, il continua de prorer.

--Ignoble anne creve, reprit-il, dveloppant son thme, que ne
m'a-t-elle rendu le seul tre avec lequel, jadis, il m'tait doux
de vivre.... Ma chre femme! oui, la noble et chaste Mme Truddle!
ajoutait-il d'un ton burlesquement attendri. Je l'aimais, je la voulais
heureuse, mais elle a dsert le nid conjugal; elle voyage depuis assez
longtemps sans rsidence fixe.... Elle n'a pu supporter ce que je lui
faisais souffrir, chaque nuit, pauvre ange! quand je rentrais ivre ou
fou.... Elle tait mon idole et, pourtant, si je la revoyais....

M. Truddle, sans bouger de son sige, leva trs haut la jambe droite et
frappa la table d'un coup sec, pour ainsi dire strident, du plat de sa
semelle prodigieusement longue.

Il excuta cette gymnastique sans aucune apparence d'effort, et
saisissant son genou d'une main, il feignit de remettre sa jambe  sa
place ordinaire.

--Voil comment je l'craserais! concluait-il simplement.

       *       *       *       *       *

Les dolances maritales de M. Truddle avaient surmen la sensibilit de
la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisime
distribution de rafrachissements ne fit qu'aggraver.

M. Truddle s'abreuva d'une rasade suprme et reprit derechef la parole,
mais ses jrmiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans
suite arrachs de sa gorge comme un rle.

--Anne froce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne
m'as-tu donn la mort.... Oui, mourir!... Hurrah! si c'est le repos
dans le nant.... Mieux encore, s'il y a quelque chose aprs.... Une
explication de la folie d'ici-bas?... Et puis,  quoi bon ne pas nous
achever!... Nous sommes prts, nous ne tranons plus qu'un cadavre...
Nous sommes teints, finis, vids par la fatigue de vivre sans savoir
pourquoi!... Regardez!...

M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'carquilla sur
le vague; il exhiba dans la lumire mourante la hideur de son masque
d'alcoolis et s'abattit inerte sur le sol.

       *       *       *       *       *

On teignit prcipitamment les becs de gaz, comme pour le dpart d'un
cercueil.

Les employs du bar roulrent M. Truddle dans son manteau et le jetrent
dehors sur le pav couvert de neige, dans la clart de la lanterne
plante au-dessus de la porte.

Grce  cet artifice destin  favoriser la fermeture de l'tablissement
 l'heure rglementaire, la clientle s'lanait en bloc dans la rue
pour voir si M. Truddle tait vraiment dfunt ou seulement ivre-mort.

Mais presque aussitt M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet
de son habit, et dcrochait d'un mme geste rapide sa perruque brune
ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui
permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur
ton, correctement cravat de blanc.

Et l'artiste accrdit, l'orateur ordinaire du Monologue-Bar
s'inclinait, en parfait comdien, sous les salves d'applaudissements de
son public merveill, puis, de son pas lger de clown  longues jambes,
il s'esquivait dans la nuit.




A LA SCHOPENHAUER


C'tait bien une crise qui paralysait, ainsi, dans Elysean-Park, le
joli commerce des joujoux; et, par une ironie commerciale du printemps,
elle s'tait dclare ds fin avril, pendant les senteurs des lilas,
juste au moment le plus favorable  la reprise de ce lger genre
d'affaires.

Le vide s'ternisait autour des gracieuses boutiques dresses en plein
vent sous les arbres. Les marchands ne vendaient plus rien et passaient
leurs heures  regarder grandir le spectre de la faillite. Attifes de
toilettes voyantes, ou montrant leur chaste nudit rose en maroquin sans
sexe, les poupes s'tiolaient dans un abandon grisaill de poussire.
Les scintillantes ferblanteries des canons, des fusils et des sabres
s'oxydaient derrire les phalanges dcourages des soldats de plomb.
Une tristesse noire s'levait depuis les chariots renverss  terre
jusqu'aux cerfs-volants dfrachis papillonnant aux frises. Les
chanterelles de chanvre se brisaient l'une aprs l'autre sur les minces
voliges des violons et guitares d'un sou. De temps en temps la rupture
d'une touche d'harmonica pleurait un glas lointain de note fle,
rendant plus poignant encore, parmi les fermes et bergeries voisines,
l'aspect de cette rouille d'automne qui jaunit  la longue les paysages
invendus en bois vernis.

La calamit devenait gnrale,  tel point qu'elle atteignait M. Trum
lui-mme, oui! M. Belphegor Trum, le clbre fabricant de pantins,
l'introducteur autrefois brevet de la toupie-valse, M. Belphegor,
dont la boutique--a l'enseigne des Enfants-Sages--s'levait au centre
d'Elysean-Park, dans la partie frquente prcisment par la fine fleur
du far-niente millionnaire.

A quoi fallait-il attribuer une disgrce aussi marque?

La plupart des boutiquiers arguaient de la situation d'ensemble de
l'conomie politique. Mais M. Trum ne s'gara pas  de telles jrmiades
en style de tenue de livres, et n'alla pas imaginer que la lourdeur des
marchs pesait jusque sur la bosse des polichinelles.

Ainsi qu'en tmoignait sa longue figure maigre, ses petits yeux
fouilleurs et le toupet frtillant au sommet de son front pointu,
Belphegor Trum tait un industriel de dcision et d'humour, devenu dans
la partie une manire d'artiste capable d'originalit.

Il savait par exprience que les petits garons et les petites filles
trs riches, tant duqus dans le mode high-life, n'ont coutume de rien
retrancher de leurs plaisirs, quelque dfaillant que soit, d'ailleurs,
le ngoce national. D'o les ralentissements dans la vente des joujoux
de prix n'ont pour motif ordinaire qu'une variation du caprice actuel
dfavorable aux produits suranns et provoquant le dsir d'un changement
de futilits et brimborions. Auquel cas les fournisseurs subtils
sont tenus d'inventer l'attirance de hochets indits, en mme temps
qu'appropris au got du jour.

Or, maintes fois dj, M. Trum avait fructueusement exploit ces espces
de lubies:

Durant les ides de bataille propages par la rcente guerre d'Europe,
il coula beaucoup, beaucoup de petits rgiments fusilleurs, sabreurs,
mitrailleurs, chevaucheurs, avec accompagnements de trompettes, de
tambours, d'oriflammes et de vraie poudre  canon. Certaine priode
d'engouement thtral occasionna le placement d'une multitude de
Comdies en papier peint et de toutes les marionnettes amoureuses ou
renfrognes, burlesques ou terribles, qu'il faut pour danser le drame
et la farce au bout d'un fil. Il n'y eut pas jusqu'aux prtentions
scientifiques de notre gnration dcidment progressive que
M. Trum n'et captes par toutes sortes de quincailleries
lectro-chimico-mcaniques, toujours vendues fort cher.

Et voil qu'aprs tant de fantaisies envoles, les young ladies et
petits gentlemen trs riches se remettaient  rclamer du neuf, on ne
sait quoi de conforme  des aspirations latentes, indcises, encore en
l'air et que M. Trum, avant de risquer aucun nouvel expdient, devait
s'efforcer de saisir au vol.

Il s'abstint donc de monologuer de striles complaintes, et,
pratiquement, il employa ses loisirs forcs  combiner des projets, 
guetter le secret des tendances qu'il comptait enjler sans retard,
 noter enfin en leurs moindres variations apparentes les allures et
faons du jeune beau monde rpandu dans le jardin.

Certes, le frais Elysean-Park n'avait rien perdu de sa coquetterie
lgendaire. Le soleil continuait de prcipiter  travers les troues
de feuillage des claboussures d'or sur la soie verte des pelouses.
La gerbe d'cume de la grande pice d'eau montait toujours sur
l'blouissant lointain de lumire. Les mamans en toilettes vaporeuses,
escortes de bobonnes  rubans et d'institutrices vagues, persistaient 
venir s'asseoir, pour lire et broder, nonchalantes, les aprs-midi,  la
lisire d'ombre des vieux arbres, taillis que sur les fonds de vert et
d'azur les remuantes bandes d'enfants enlevaient des peinturlures
de costumes d't. Les heures de promenade gardaient leurs fouillis
d'enluminures claires, mais,  vrai dire, elles ne bruissaient plus
des joviales animations d'antan. Il planait un murmure chuchotant de
crmonial et c'en tait fini des airs envols et turbulents jadis admis
comme cachet de distinction. M. Trum crut, de plus, remarquer qu'une
affectation de souci pose sur le front des mamans lgantes,
s'estompait en reflets plus tendres sur les traits des bbs, eux-mmes
cuirasss d'lgance. Ceux-ci tranaient par les alles de lentes
attitudes de rvasserie. Ils restaient en arrts de silence perdu
devant des tombes de branches, des effeuillements de roses, des
froufrous de colombe en fuite ou n'importe quelle autre vue prise sur la
posie de l'phmre!...

Il prsidait  ces tenues mlancolieuses quelques ttonnements, des
gaucheries d'bauche, indices d'un noviciat tout ingnu. Les symptmes,
pourtant, taient dcisifs: On dressait la jeunesse dore  des
extriorits d'obsession, il existait une consigne d'assombrissement
no-byronien et c'est sur cette donne, videmment, que M. Trum devait
baser ses recherches. Mais pour agir avec succs, il lui restait 
dcouvrir dans quels termes et jusqu' quel point cette manie--ou cette
doctrine--s'accrditait dans l'intimit des familles, et pareille
enqute et t, sans doute, difficile  suivre, si des circonstances
favorables n'avaient apport d'elles-mmes  M. Trum les indications
voulues:

Quelques nourrices et camristes, simples gaillardes agrestes,
innocemment restes de bonne humeur, frquentaient encore de temps en
temps les pimpants talages de M. Trum et consacraient, par surcrot,
ces plaisants moments entre elles  dauber, avec le plus d'irrespect
possible, les innarrables frasques des matres.

L'adroit ngociant n'eut qu' laisser tomber quelques questions dans
le parlage pour en faire jaillir, aussitt, en patois de terroir, un
intarissable flot de confidences, ainsi traduisibles:

Pas gnant, le service d'aujourd'hui! Plus de rebuffades de Monsieur,
ni de nerfs de Madame; pas de cris de bb, pas le moindre fracas des
visites et connaissances. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on trottine
 pas de velours, sans voix, sans brusquer rien, autour de leur douceur
triste, oh! triste! par plaisir donc! en manire de repos de l'esprit,
vu qu' leur ide, l'existence amuse ou non, ce n'est jamais que du
hasard, de la folie et de l'inutilit s'effaant le long des heures
mourantes  la file, jusqu' ce que demain soit devenu de l'oubli et
du rien comme hier. Telle est leur chanson; et les voil charmants,
en somme, avec leurs yeux grands ouverts de piti sur cette btise,
disent-ils; de la vie lche entre ciel et terre sans pourquoi ni par
qui, avec leurs ttes penches, coutantes, comme si des rumeurs de
travail et de foule sur la ville et l-bas sur le reste du monde, il
venait un drle de bruit de rve...

Mais vraiment, poursuivaient les jaseuses, ceci n'est encore que des
prparations entre soi pour paratre ensuite bien gentils dans les
socits. Ah! les rceptions, les soires, les bals, c'est l qu'il faut
voir leurs dgaines empeses de spleen, selon le genre qu'ils appellent
fin de sicle et qui sera, par malheur, commencement de sicle
d'aprs. Les Messieurs en noir colls aux murs comme des raies d'encre;
les Madames pingles de perles dans le frisson des dentelles; le
silence et l'ennui raide dans beaucoup de parfum et de lumire, voil
toute la fte. Quelquefois on varie d'un peu de miousic fbrilement
tourmente sur piano; puis il y a des danses aussi, des enlacements deux
par deux, des valses lentement tournes  travers les salons jusqu' se
perdre dans le jardin, au fond des ombres! Alors les Messieurs en noir
contre les murs parlottent du bout des lvres. On saisit des mots au
passage des plateaux de limonade et de sorbets: ce sont des gaudrioles
glaces sur cette dmence de musique, sur ces monotonies d'toiles et de
lune qu'on voit au loin de la nuit par les fentres, sur les griseries
d'amour que les couples tournoyants se soufflent  l'oreille. Hlas!
s'aimer, s'unir, recommencer des tres, crer de l'avenir, jeter de la
vie sans cesse  ce vain rve de vivre! Tout cela, drision! en suite
d'un tour de valse! Et patati et patata! voil, continuaient les
pronnelles, leur jolis propos--et c'est lanc sans rancune, d'un ton
leste de mlancolie  l'vent. Le parfait du genre recommande qu'on
folichonne ainsi d'une indiffrence lgre dans le dsespoir d'agrment.
Geindre pour tout de vrai, ce serait faire figure de bent, car de ce
qu'il semble que la machine terrestre ne peut marcher que de guingois
avec l'imbcile mort quand mme au bout, c'est de quoi ne s'irriter
qu'avec modration, en certitude de n'y pouvoir remdier. On perd  la
tricherie de la vie, et, mystifis, on paie sans tapage. Telle est la
rgle pour les gens comme il faut, petits et grands. C'est pourquoi nos
grles demoiselles fanfreluches et satines, nos gentlemen-moutards,
en chapeau haute forme, tudient l-bas les grces tristes, se laissent
quasi vivre, mais avec des essais de croire que rien ne vaut la peine de
rien...

Tressautantes de rires, les babillardes n'en finissaient plus de leurs
mdisances. Mais M. Trum restait srieux, trs attentif, furetant son
oeuvre au fond des railleries. Il apprciait, en spcialiste, ces
ostentations de mondanit navre; il les aimait tout  coup et s'en
pntrait pour les rendre en art. Sa cervelle s'agitait: la trouvaille
voulait poindre, elle surgissait; il la tenait, enfin, complte,
heureuse, triomphante!

Quelques jours de htive improvisation lui suffirent  tout bcler
derrire ses volets clos, et brusquement, un matin, il ouvrit, certain
du succs, fier d'avance du retour de la foule.

On accourait, en effet, de tous les points d'Elysean-Park, attirs
de loin par un spectacle d'irrsistible tranget. Les ribambelles
d'enfants, aussitt en presse devant la boutique, n'avaient pas assez de
clart bleue dans les yeux, pas assez de flammes roses sur les lvres
pour arborer l'extase, tandis que l'entourage des mamans lgantes et
des vagues institutrices ne pouvait se dfendre d'un murmure ravi.

C'est qu'en pleine joie de soleil, sur l'tendue vert-tendre se dressait
une farce noire, une vision d'affreuse bimbeloterie de douleur. M.
Trum levait ses trteaux sinistres pour un commerce inou d'amusettes
fardes d'pouvante. Les gais bariolages de l'choppe s'teignaient sous
des voiles de catafalques piqus de larmes trembles en papier d'argent.
Sur les rayons une multitude de figurines se campaient en grand deuil
correct, selon la coupe la plus rcente du journal des modes funraires
(_Mourning News_).--Il y avait les pantins porteurs du rigide frac noir
et casqus du haut gibus, les poupes en atours de veuves, avec longues
ailes de tulle dans le vent; par-ci par-l des clowns, mme, ou pierrots
yankees,  contorsions de squelettes en maillots noirs, que l'effet de
neige de leurs perruques marquait d'une touche de gravit. Les suites de
marionnettes se groupaient sur les couvercles de leurs botes, bauchant
des attitudes au milieu d'accessoires divers; et des rapetissements
d'humanit gesticulante, des aspect d'envers de lorgnette se modelaient
comme en un temps d'arrt de pantomime. C'tait tout un monde en
miniature, une collection complte de types sociaux que M. Trum, du bout
de ses doigts d'artisan, avait lestement affubls au dgot du jour,
enfunbrs de pied en cap, mis dans leurs meubles respectifs, copis
vifs, enfin dans une posture ploye et mditante de marasme, dans un
semblant cruel et glac d'tre vrais.

On admirait en bloc le fouillis de merveilles, mais bientt les dtails
furent examins un par un, avec un mouvement de satisfaction croissante.
Quelques brves paroles de boniment lances par M. Trum htrent
encore--bien que dbites sans emphase--cette recrudescence de faveur,
et l'on se rendit compte, enfin, de l'exquise impression souffrante
qui s'levait de l'exposition entire; on comprit avec quelle entente
dlicate de l'actualit, avec quelle fine intuition des adoucissements
philosophiques ncessaires, M. Trum avait pastich les pisodes les plus
habituels du fatidique spectacle d'ici-bas.

L'ennui d'tre, ou problme de l'organisme, pris dans ses grandes
lignes; l'absurde action prcise dans des inattendus de destins;
l'ternelle superfluit terrestre des tracas et dboires collectifs,
tout apparaissait en assortiments de jeux distincts, en scnes muettes
de petits fantoches, trs bonassement lugubres, d'ailleurs, et mettant
 leurs dehors angoisseux l'espce de navet des vieilles lgendes
plaques dans le coloris des images d'un sou.

Symboliques comme des pions d'chiquier et gardant le silence mortel du
whist, les pions  face humaine de M. Trum innovaient un incomparable
procd de rcration bourrelante. On ne pouvait mettre sous une forme
plus ingnieuse de divertissement le mal de vivre, thorique et
pratique,  la porte de l'enfance.

Mais la sympathie unanime, prise en plein sentiment, se concentra
d'abord sur une catgorie de compositions particulirement attrayantes
et qui se dployaient en longues lignes sinueuses, au beau milieu du
comptoir.

--C'est les petits enterrements, les jolis, ceux de premire classe,
expliquait doucement M. Trum, article soign, ne laissant rien  dsirer
comme exercice de douleur compasse en plein air, onctue dj de
rsignation naissante. Le dfil va, l'allure est prise, lente, ouate
de componction. Il bruit une respiration de pleurs avec bourdonnements
discrets de causerie. L'agent de tristesse dcorative, le petit
ordonnateur des pompes, est d'une dignit rare, ouvrant la marche,
habill de noir mat, avec bicorne sur l'oreille et stick d'bne aux
doigts; professionnel, son sourire d'gal regret pour tous tombe d'un
apitoiement indicible sur le calme des entours et, sans forfanterie du
reste, il aspire les saines fracheurs de la promenade mortuaire. A
sa suite, vient l'quipe des petits croque-morts, sangls de courtes
jaquettes de bourre, le chef cylindre du tube de cuir enduit de crpe,
robustes de rble et satisfaits, non moins, entre deux ramassages
de cadavres, d'escorter ainsi, bras ballants, en amateurs, jusqu'au
cimetire, embotant le pas au quadrille de chevaux nains caparaonns
d'un flot d'ombres de velours ou cheminant sur les cts du galant petit
corbillard couleur de suie, hupp de peluche blanche aux quatre coins,
que conduit le petit cocher somnolent en noire houppelande d'une coupe
extraordinairement posthume et bott jusqu'au ventre,  l'cuyre. Oh!
la procession est d'une majest russie et, certes, le petit dfunt
coffr dans le joli petit cercueil jonch de fleurs, dut tre
flatt--lorsque agonisant--de songer qu'il tranerait aprs lui le
cortge de tant de petits gentlemen en exacte toilette d'obsques et de
tant de petites calches de deuil berant, bien suspendues, d'agrables
petites dames en noir penches aux glaces des portires et mieux en
vue pour verser d'excessifs sanglots dans de minuscules fragments de
mouchoirs de dentelles...

A ce faste de gala, M. Trum avait ajout, pour les petites bourses,
une section d'enterrements conomiques, quand mme fort convenables,
dnomms les petits convois du pauvre, en tout composs des dolents
vhicules  rotonde et d'une conduite d'exasprs chiens maigres allant
seuls derrire...

Continuant dans cet ordre de foltreries civilises  dessous
d'amertume, M. Trum exposait quelques botes de petits mariages, mais
nullement de ces noces  tralala, qui rutilent d'ordinaire aux vitrines
des marchands de joujoux. Ce n'tait plus le petit pouseur blondasse,
ouvrant un sourire de tnor, ni le petit guerrier ruisselant des
chrysocales de son grade, tendant le poing nuptial  la poupe extasie
dans la nue de tulles et de fleurs d'oranger sur un fond flambant neuf
de familles cousues d'or:

--De telles festivits font mieux dans l'ombre d'un peu d'ides noires,
assurait M. Trum. Voyez, plutt, ces touchants petits mariages
in-extremis--les seuls demands  prsent dans le commerce--avec
assistants en demi-deuil dissimulant de rongeantes apprhensions: le
fianc dresse la carcasse extnue du parfait poitrinaire, tenue de bal;
la fiance dfaille d'tisie: une soutane se dtache du groupe d'invits
et, dans le fond de la scne, on aperoit une file de petites voitures
closes et de valetailles en livre sombre orne de fleurs ples, comme
pour une excursion ventuelle du temple au cimetire...

Mais M. Trum ne s'tait pas restreint aux croquis calqus sur le
grand monde. Il avait, de plus, esquiss bon nombre de tableaux du
grouillement des foules; montr des cours de chantiers, des tnbres
d'usines, des ghennes de chauffes, des sordidits de galetas, des
ruines de bas quartiers, des intrieurs de maisons de refuge ou de
chtiment; traduit des ivresses, des suicides, des rixes, des meurtres,
des rvoltes; racont les heures suantes de travail, les obstins
retours de misres, tant d'acharnes batailles de labeur, de famine et
de rage qui, dans les formes d'une posie plus farouche, accusent, 
leur tour, les absurdes fatalits de laideurs, de tortures et de crimes,
les ternels recommenages d'inutiles faits divers o roule et se dbat
l'ahurie cration.

L'un des meilleurs morceaux de cette partie de la collection tait
certainement le petit hpital avec ses ranges de couchettes voiles
de serge blanche, les placides caboches des petits infirmes rabattues
sur les traversins, les airs gurisseurs du petit mdecin en visite, les
silhouettes blanches des religieuses au maintien de silence et de rve
dans cette htellerie de douleurs errantes et d'agonies htes.

On admira beaucoup, aussi, la facture des Petits Monts-de-Pit dont
on notait la lumire morte d'officine teignant de pleur une mle de
pauvre monde en haillons et les troupes de petits employs avides de
fouiller du bout du nez les tas de hardes apportes par de tremblantes
petites mnagres halant  leurs jupes de guenillardes tranes
d'enfants.

--Cela se passe la veille des jours de propritaire  payer,--ricanait
M. Trum. Voil pourquoi l'on jette ple-mle  l'usure tant de sortes
de petits paquets en change de si menues, menues picettes de monnaie.
Voil pourquoi, d'un air de lchet commise, on engage furtivement la
dfroque, le bijou, le souvenir, la relique...

M. Trum poursuivait ainsi les descriptions, acres de quelques traits
de satire, qu'il dbitait sur un ton d'atticisme insouciant et d'oiseuse
ironie contre le destin. Puis il faisait mouvoir les marionnettes,
rvlait les secrets de leurs articulations, leur arrachait mme les
voix et les cris de leurs rles dsesprs. Les poupes serres au
corsage musiquaient une plainte coeure, un rle amer de clarinette;
les clowns et pierrots mettaient aussi des clameurs d'automates, des
fac-simile de sanglots extraits d'impassibles entrailles; un crin de
leur perruque, frott entre les doigts de l'impresario, amenait les
grincements atroces--et rcemment invents--d'une peau de tambour
tendue sur leur crne. Mais que ces gmissantes imitations hurlassent
grotesques ou tragiques, rien n'altrait jamais l'exquise fracheur
pltre aux joues des poupards, nulle ombre ne passait dans l'perdue
gaiet bleue de leurs yeux de cristal; les clowns gardaient leur grimace
retrousse de sarcasme; oui! les pantins, les mornes absolument qui
jadis marivaudaient leurs flicits, les poupes noirement vtues,
 prsent, selon l'ennui des temps, les dociles et candides poupes
rapportaient d'autrefois leurs frimousses de beurre frais, pompones
de frisures, leurs gestes dodus grassement rouls en carton-pte; et
toujours, sur le rouge feu des lvres, sous l'arc trop raphalique des
sourcils, dans la limpidit des yeux de verre ombrs de trop longs
cils de soie, il leur restait l'immuable sourire illumin, l'inoue
profondeur d'innocence, la troublante lueur de vision sans voir, que
refltaient exactement, d'ailleurs, les visages rayonnants des bambins
assembls devant la boutique.

On se prit  raffoler de ces frimes d'angoisses dont les acteurs, trs
sincrement, n'prouvaient rien. C'tait le passe-temps tout neuf,
tant attendu; vraiment fashionable; on allait pouvoir s'amuser dans
l'affligeante mesure des convenances, on tenait l'heureux joujou conu
dans le style, enfin, des dernires mthodes de dsillusion. Et,
simplement, il avait suffi d'un peu de retouche funbre pour actualiser
ainsi le vieux stock de pantins indiffremment plors ou farceurs.

Le succs de M. Trum dpassa toute prvision. On se bousculait pour
acheter. Des centaines de petits enterrements sillonnrent bientt
les avenues. On jouait, entre demoiselles,  toutes sortes de petits
mariages in-extremis dans les coins d'ombre. Flnant par l, les gamins
du menu peuple taient fraternellement convis  de dcourageantes
parties de petits hpitaux et monts-de-pit, et, sans relche, on
retirait de la grande pice d'eau les victimes des petits assassinats,
des petites insurrections et autres petits jeux coopratifs des
crve-la-faim.

Ces ples distractions incitaient l'enfance lgante  des poses
transies qui devinrent immdiatement de rigueur sous les ombrages
d'Elysean-Park. Il tait peu relev, dsormais, de hanter les
boulingrins en toilette non macabre. Les nourrices mmes, converties,
serraient leurs mioches dans des mantes de tournure claustrale et leurs
coiffes battaient l'air de longues tranes de rubans noirs. La vieille
marchande de gteaux ne vendait plus que des chagrins au lieu des
croustillantes friolettes anciennement appeles des plaisirs. Les
soldats, en qute d'glogue, encanaillaient un tantinet le paysage de
leurs uniformes vermillons piqus de bleu-jaune et l'on dlibra de
rtablir les hussards de la mort, pour le roman spcial des bobonnes
en deuil.

La pluie de dollars afflua chez M. Trum, aussi longtemps que ces badines
mortifications eurent pour correctif les joliesses de l't. Mais voici
que les rouilles d'arrire-saison grimprent aux arbres, la brise
soufflait de l'automne  pleins frimas et les minauderies de dcadence
commencrent  manquer de confortable. Un ennui, non jou maintenant,
tombait des brumes, et les acerbes facties de M. Trum ne suscitaient,
enfin, qu'un petit frisson d'agaantes et grelottantes ralits; elles
accentuaient aux yeux des enfants eux-mmes l'ineptie d'tre on ne sait
quel cauchemar d'humanit rate et mal  l'aise. Cela devenait d'un
dchirement d'me insupportablement naturel. Des rancunes sourdes
s'ameutrent au nez des stupides pantins opposant  des calamits trop
certaines leur indomptable risette de mcanique. Il y eut des
menaces, des insultes, finalement des hues. La popularit de M. Trum
s'effondrait derechef s'il ne l'avait, une fois de plus, repche par un
trait de gnie:

L'hiver, un matin, tait entr dans Elysean-Park, sur l'aile d'une
trombe de neige. Les enfants, en course dans le tourbillon, s'arrtrent
tout  coup intrigus des changements roprs soudain dans le magasin
de joujoux. Les marionnettes bizarrement flottaient dans le vide, et,
prises  la taille par des anneaux passs le long d'une tringle, elles
se dployaient, serres cte  cte, d'un bout  l'autre de la baraque,
tandis qu' quelques mtres de la devanture, M. Trum avait lev
d'normes monceaux de boulets de neige.

Refuses, dmodes, fltries, elles apparaissaient en une seule range,
ces caricatures de la vie en noir. Le fianc, l'amante, le prtre, le
paillasse, le fonctionnaire, le plbien, la dame, le monsieur, ils
taient l tous, ces veules chantillons de la sottise d'tre, tous
ces mannequins de l'incomprhensible chimre  forme humaine, tous ces
clowns de l'effarement, faonns par l'arbitraire fantaisie, ayant aux
lvres la plaie du rire sans cause, ils taient l, toujours paisibles,
hilares, bichonns, ridicules, dans l'attente niaise d'un chtiment,
d'une fin, d'un nant quelconque...

Qu'allait-il donc se passer de drle ou d'effrayant?

M. Trum, sans nuances de persiflage  prsent, et de verve dchane, se
hta de satisfaire les curieux:

--On n'en veut plus, parla-t-il, de ces larmes de parade et de ces
dilettantismes d'accablement. On en a par-dessus la tte de ces affres
d'automates sans vrais pleurs aux yeux, sans un cri d'me dans la
gorge, sans vraie faim au ventre. On les berne, enfin, ces dsols, ces
opprims, ces meurtris artificiels, sans haine et sans rvolte, sans
pense et sans voix. Oui, l'on siffle,  cette heure, ce qu'on acclamait
hier. Eh bien! on le crvera, le pauvre spectre morfondu d'idal 
rebours. Destruction radicale!--la guerre  mort,  mort! Ce sera la
nouvelle amusette, pas cher! un sou le coup; un exercice facile et gai:
l'on n'a qu' frapper, qu' cogner les pantins imbciles! au hasard,
dans le tas!

--Cassez, brisez! achevait M. Trum. C'est le jeu du massacre et de
la fin du monde, le grand succs du jour. Cassez, brisez! criait-il,
donnant lui-mme le signal de l'attaque.

La cohue des bambins ouvrit la bataille  grands hurras de joie. Oh!
la fte de revanche et de rires. Les mitraillades de paquets de glace
s'crasaient en poudre contre les jolies tranquilles petites poupes
culbutes, fracasses, ventres, vides. Ce fut une vole confuse de
blancheurs o pirouettaient fleurs et dentelles, chignons et falbalas;
un parpillement continu grossissant l'avalanche, o bientt
s'enfonaient et s'engouffraient jusqu'au dernier tous les lamentables
petits cabotins de M. Trum.

Aprs une heure, la clbre boutique en plein vent n'tait plus qu'un
amas de givre couvrant de son linceul la dfunte tragi-comdie de la
tristesse  la dernire mode...

Il est peu probable--soit dit en guise de dnouement--que M. Trum se
proccupe de quelque autre attraction pour l't prochain:

L'heureuse application de la mthode Schopenhauer lui a rapport gros et
lui permet de quitter  jamais les affaires pour aller vivoter enfin, en
petit rentier, quelque part de natal et de verdoyant--dans un optimisme
sans ostentation.




CI-GIT EDWINN


Nous avions eu l'honneur d'tre les deux derniers expulss de la taverne
au moment de la clture des volets et nous nous tions mis  rder,
malgr la pluie de givre et les cris d'ouragan de cette nuit de
dcembre, toujours plus avant dans le noir des rues.

Aussi bien, comment se quitter  prsent? Notre tendre ivrognerie
larmoyait les effusions d'un insparable amour; puis, il semblait
rsulter implicitement des confidences antrieures qu'au moins l'un
de nous avait nglig, ces jours-ci, de s'assurer locativement une
rsidence fixe. Il se rencontre, en effet, des individualits que les
instincts casaniers ne surexcitent pas au point de vouloir vaincre, 
cet gard, les exigences croissantes et les sombres apprhensions des
propritaires. Telle est l'opinion qui s'tait incidemment formule,
sans prciser lequel de nous l'avait le mieux mise en pratique.
Notre promenade menaait donc de s'terniser par le seul respect des
convenances, qui nous ferait feindre de nous accompagner mutuellement
jusqu' notre absence probable de logis respectif. Enfin, motif suprme
de nos sympathies--et peut-tre de notre privation momentane de
domicile,--nous tions des frres de lettres, des soldats de la grande
arme de l'critoire, et nous nous lancions dans une critique  fond,
prose et vers, livre et journal, de toute la littrature existante...
Une conversation de ce genre peut-elle jamais finir?

Jusqu' ce soir, pourtant, nous ne nous connaissions que de vue,
par suite de rencontres sur des escaliers de journaux. Pudibond, je
dissimulais alors sous ma houppelande un humble volume--ma pauvre
_Elsa_!--Lui, l'oeil en bataille, marchait, au contraire, fier, son
livre au poing. J'analysais au passage sa rude structure maigre de grand
diable famlique, sa longue face blme creuse de fureur, l'asctisme
rp de son habit noir, l'on ne sait quoi de shakespearienne clownerie
dans le renvoi du chapeau haute forme  l'arrire du front mont en
rve: Ainsi vu, je le jugeais d'une misre intressante et vaincu par
trop d'tranget d'art, tandis qu'il m'cartait de ce regard d'orgueil
qui hait les inconnus. Il exista ds lors entre nous des chances
d'excration rciproque et nous prouvions, tout  l'heure, un malaise
froidement burlesque du hasard qui nous amenait face  face,  la mme
table de cabaret.

Il y eut, d'abord, un parti-pris de silence, ml d'envisagements
sournois et d'affectation de s'ignorer. Mais ce furent mille sensations
simultanes d'coeurement: l'abjecte brlure des grogs, le brutal du
bruit et du gaz, les cruels coups de vent engouffrs  chaque battement
des portes, le va-et-vient de quelques marchandes de sexe aux chairs
empeses de pltras, au luxe dcroch du revendeur, les figures mornes
ou flambantes des crve-de-faim et des truands en goguette alternant sur
la crasse des murs dans le bleu de la tabagie qui, par des changes
de coups d'oeil, des grincements, des jurons, des bouts de phrase
dgotamment jets comme des bouts de cigares, nous amnent enfin
 moduler contre le prsent pisode d'existence, et mme contre le
spectacle universel de la cration, le plus pre concert d'insultes qui
se soit jamais lev d'une colre d'crivains non encore rassrns par
le succs.

Et quand notre allure fut prise  patauger cte  cte, la houle
d'ivresse aux entrailles, sous la glaciale creve des nues je dveloppai
plus violentes, le long des heures, ces litanies d'imprcations. Le
moindre dfaut dont j'accusais l'arrangement social, c'tait son
manque absolu de raison d'tre. Seule elle tait belle et vengeresse,
proclamais-je, cette nuit de glace et de frissons o nous errions comme
dans le noir d'un monde fini...

Plus calme, le camarade s'affirmait, selon mes prvisions, comme un tre
de valeur, ne ft-ce que par sa placidit dans l'art de cuver l'alcool.
Il affectait le ton bref, le mot concluant, le trait de clart jet,
par-ci par-l, dans le lyrisme que j'outrais pour le sduire. Sur mon
espce d'hymne  la nuit, brusque, il fit une halte, le haut chapeau
tout au bout du bras, raide silhouette coupe sur une lueur de lanterne,
en vrai croquis pour conte nocturne, saluant ainsi l'espace teint, sa
respiration haletante et continue de rumeurs de tempte, les bruits
fous, inexplicablement douloureux des ombres, les aspects de formes
d'effroi, le dcor des infinis droulements d'obscurits.

Quand nous reprmes notre course, flneurs exalts au nez de la
tourmente, notre alliance potique tait complte. Nous n'appartenions
dcidment pas  l'cole veriste qui copie le triste et le ridicule de
l'ennui d'tre et ressasse l'ternel lieu commun de drame ou de farce
que les successions d'humanit se transmettent  revivre et  remourir.
Le gnie pur mprise ces fatalits dtermines par les conditions de
l'organisme, et n'tudie que le secret de sa propre essence. Il refuse
d'tre matriellement soi sans savoir pourquoi ni comment et, ddaigneux
des faciles constatations substantielles, il ne part que du point o sa
pense s'ouvre: c'est l qu'il construit la logique de ses chimres
 l'inverse de l'arbitraire insanit du rel; c'est l qu'il difie
l'idal d'une plnitude de comprhension et de dure dont le monde
actuel est le voile, et qu'au milieu de notre nature de mort il se fait
l'interprte d'un sentiment d'ternit...

Tel est, dcrtions-nous, l'art d'crire chez les hauts esprits; et,
fouett par les courtes rpliques du frre, je droulais ces thories
effarement ivres avec une chaleur d'me  faire fumer mon chine trempe
de pluie. Mes vierges timidits d'auteur s'envolaient aussi. J'osai
glisser dans la conversation le nom de mon _Elsa_. Cet essai de roman ne
symbolisait-il pas quelques-uns des nobles principes noncs ci-dessus?
J'allai mme jusqu' donner une esquisse du scnario, ho!... trs
discrtement, dans ses grandes lignes: Elsa, la prsume Sudoise, est
une morte... Sa beaut ne subsiste plus que dans la grisaille d'une
ancienne plaque de photographe tombe, par hasard, entre les mains d'un
savant, un chaste, un sombre, chez qui l'oeil seul veut aimer...
(J'accentuais cette phrase d'un ton quivalent  son effet d'italique
dans le volume.) Drame de passion d'un regard et d'un reflet!... Le
savant torture l'image trouble: il lui faut le prcis des formes, le
secret de l'expression; il s'acharne  tous les ractifs connus de
la chimie; il use sur ce spectre tout son gnie de science ainsi que
d'autres jettent  des vivantes toute leur me et tout leur or... Vaines
annes de recherche d'introuvable: l'effigie trop manipule se dissipe,
le carr de mtal n'est plus qu'un luisant de miroir o n'apparat
dsormais que sa lueur  lui, l'hallucin de l'amour sans ligne, du rve
sans vision...

Les dtails dont j'agrmentais ce rsum nous avaient conduits jusqu'aux
limites de la ville, devant le dsert d'ombre des plaines. Nous
retournmes sur nos pas et je laissais planer, dans un moment de
silence, la splendeur suppose de mon dnouement, aux coutes, pourtant,
des observations que le confrre semblait ponctuer de ses zigzags
rguliers d'brit:

--Trs sobre! grognait-il, caprice d'art pour l'art; et pas d'aventures,
pas de rencontres d'individus  dialogue, la voix des choses,
seulement... Oui! trs habile..., mais quoi? l'amour, la science,
toujours l'extriorit, toujours la rfraction de l'adventice!... Non,
vieux jeu! la vritable tche littraire serait autre! Il faudrait
savoir mettre dehors le for intime, dire le dessous de la conscience,
lucider la faon spare que ressent chaque me d'tre soi...

Flatt d'abord, puis inquiet, j'allais protester contre le surplus de
noir que ces dductions mlaient  la nuit, mais il continuait d'un tel
accent de tristesse:

--Il faudrait cela, mais c'est impossible: L'inn n'a pas de verbe. Le
langage ne parle que l'homme appris. L'ide interne subit la frappe de
la machine  vivre et ne transparat qu'en figures sensualises par
l'automatisme charnel. On n'est soi que copi d'un autre. Le geste, le
cri, l'emportement de passion mme, sont d'une famille, d'une race, d'un
atavisme quelconque. Et pour rien livrer de sa conception infuse, pour
rien rvler qui soit bien d'elle, la pauvre me n'a que le silence,
le souffle muet o s'treint la puissance, l'audace, l'instinct de
perfection de la pense,--l'horrible grand silence, ton supplice,
Edwinn! ton supplice ternel!

--Edwinn?... Farouche, tout  l'heure, la voix du frre s'plorait
presque sur ce nom. De qui parlait-il? J'eus un vague souvenir de
connatre ou d'avoir lu... Edwinn? questionnai-je...

Mais il poursuivait sans m'entendre. Rien ne l'arrtait maintenant; il
venait, lui aussi, de proclamer le titre de son volume et, pas plus que
moi, ne savait se dfendre d'en taler une emphatique analyse. _Edwinn_?
parbleu! c'tait la mise en scne des aberrations mtaphysiques bgayes
tout  l'heure, c'tait le conte absurdement hoffmannesque de l'homme
sans bruit, de l'ambitieux d'originalit que strilise l'orgueilleuse
peur d'tre banal. Epris d'une fille, il mprise de moduler les
rengaines toutes faites de jeune amour qui chantent d'elles-mmes sur
ses lvres; en lutte aux batailles pour vivre, il refuse de lamenter la
note connue dans l'invariable chorus des affams; la plume tordue aux
essais de prose, il succombe  vouloir transcrire autrement le secret
de son moi que sur le mode du stylisme en cours. C'est l'incurable
taciturne de ses profondeurs d'amour, de dsintressement, de doute,
d'enthousiasme; puis c'est le dsespr muet des nuits de taverne,
apparition aussi de maigre frac noir et de haut chapeau, tellement ivre
certain soir qu'on l'ensevelit trop vite, et c'est, par suite, une mort
bien digne de lui: l'crasement crisp dans la hte du cercueil, la
suffocation du cri d'agonie, la mort qu'on n'entend pas mourir!
hurlait le camarade, rendant  son tour l'italique par du trmolo de
pleur...

J'examinai l'auteur d'_Edwinn_, peut-tre l'autobiographe:

--Allons! raillais-je; il n'est pas si dfunt! nous le retrouverons ce
soir au cabaret?

--Vous doutez! rpondit-il, rude, marchant plus vite; allons voir sa
demeure..., non errante celle-l..., au cimetire!

J'embotai volontiers le pas. Des pleurs d'aube flottaient dans le
brouillard, les prolongements de rues mergeaient des plaques d'ombre.
La ville s'veillait, quelques lampes de boutiques jaunissaient par-ci
par-l des bues de vitres; notre verve se dissipait avec l'ivresse
dans ce laid frisson du petit jour! Il tait urgent de paratre s'en
retourner, ft-ce sans savoir o. J'allais donc, rsign, mais bientt
j'entrevis le but du chemin parcouru, j'avais maintes fois accompli le
mme plerinage; oh! je le connaissais de fond en comble, l'afflig
cimetire dont le camarade prtendait me faire les honneurs.

Nous arrivmes, amers et transis, et nous franchmes le seuil.

L'un des gardiens, en crasseuse redingote brune, tait  son poste ds
cette boueuse aurore d'hiver et se livrait, encore tout somnolent sous
le bec de gaz, au soin d'pousseter quelques tombes,--ou, pour parler
simplement, quelques volumes.

Car, avec les fantasmagories de la nuit, nos ferveurs d'imagination
s'taient envoles. Une longue insomnie, complique de froid et de faim,
amne ordinairement cette manire positive de voir les choses dans le
cru de leur prosasme matinal. A quoi bon,  prsent, les mtaphores et
fictions. Nous jugemes superflu de dissimuler que le prtendu cimetire
tait un simple dpt de cadavres imprims, une modeste officine
de libraire-diteur pour transfrer  la postrit les stylistes
suffisamment mconnus, les prosateurs  insuccs bien certains, les
romanciers du jour et d'un jour, ainsi que les rapides pliades des
potes morts-jeunes. L'tablissement est, du reste, trs frquent.
Tous les genres d'essais littraires y reoivent une spulture dcente
moyennant divers tarifs qui permettent aux intresss de choisir entre
l'imposant in-quarto, le convenable in-octavo, le modeste in-douze ou
bien encore les Revues hebdomadaires et mensuelles qui sont des sortes
de caveaux de famille; et les nombreuses catgories usites, enfin, de
concession typographique  perptuit.

Nombre de ces cnotaphes--tels que volumes, brochures, plaquettes et
livraisons--revtent un luxe exceptionnel en tmoignage d'enterrements
bibliographiques de premire classe. On y remarque, par exemple,
d'intressantes pitaphes, ou pigraphes, graves sur la face suprieure
du petit cercueil de papier, et, parfois aussi, des estampes noires
ou polychromes illustrant l'ide principale ou plus mmorable que
l'dit-dfunt a tent de laisser aprs lui.

Beaucoup de ces reliquaires enrichis de tels ornements sont recommands
 l'attention des visiteurs par une tiquette portant cette attrayante
mention: Viennent de disparatre et, d'ordinaire, ils sont mis en
vedette aux vitrines, car dans les lieux de repos, en gnral, le bon
got, non moins que la tradition, conseille d'accorder la meilleure
place aux mausoles les plus fastueux.

Le rond-point de cette librairie est circonscrit entre la porte d'entre
et le comptoir, leve tribune d'bne o trne l'diteur ou grand
ordonnateur frquemment parvenu millionnaire en ces adjudications
d'honorabilit funbre. Aux heures commerciales d'aprs midi, c'est
l que les lettrs de tout ge se pressent lorsqu'ils souffrent d'une
insurmontable et fatale fivre de publicit; c'est l qu'ils implorent
des stipulations accessibles pour l'ensevelissement dsir convenable
de leurs restes intellectuels; c'est de l que d'aucuns crivains, en
rvolte contre de si dispendieux rglements d'obsques, retournent
dcourags  leur domicile pour se livrer solitairement  la crmation
de leurs manuscrits.

Depuis l'entre jusque, dans la pnombre de l'arrire-boutique
s'tendent des traves o les cercueils mins de prose et rongs de
vers sont enferms par sries distinctes. On remarque d'abord la fosse
commune, l'norme fouillis des romans de la quinzaine dont les gazettes
enregistrent quotidiennement, entre autres bulletins de mortalits,
l'phmre statistique. Les contes frivoles et lgres actualits
scandaleuses d'antan desschent plus loin, fardes de couvertures roses;
plus loin toujours, dans une collection relie de papier noir, dite
Bibliothque d'un homme de dgot, jaunit le ricanement des lves de
Schopenhauer et autres posthumoristes. Et dans plus de recule encore,
dans le plus abandonn recoin de la ncropole, sous des brochages verts,
nuance pleur de saule, se morfondent les passionnes idalisations de
l'ternel fminin, les pages d'blouis potes difiant d'inoues et
problmatiques filles de rve.

A peine osai-je risquer un regard, piqu d'une larme, vers cette dsole
subdivision o mon _Elsa_ (format in-octocaveau) sommeille  jamais
entre mes douces fleurs de rhtorique...

La voix du camarade interrompit ces impressions de deuil intime:

--Regardez! disait-il, feuilletant sous mes yeux quelques versets d'un
volume que l'employ venait d'extraire de la section encercueille de
noir.

D'horribles phrases haletrent lues au vol. C'taient la muette agonie
dj mentionne, l'extraordinaire mort qu'on n'entend pas mourir et
autres irrparables lividits d'intrieur tombal o plissait--comme sur
des dterrs en des minuits d'ancien romantisme--le lunaire clat du bec
de gaz.

Le collgue referma l'opuscule et mit une frappante insistance  me
faire admirer le couvercle o gmissait ce titre:

  CI-GIT EDWINN.

Ainsi conduit vers des sentiments de professionnelle condolance,
j'offris le demi-dollar exig pour l'acquisition de l'ouvrage et je
serrai cordialement la main de l'auteur, l'heureux homme qui, du moins,
avait su caractriser dans son livre quelque aspect de son propre tre,
imager son raffinement de timidit d'artiste, dcrire, peut-tre, son
impuissance  faire jamais le moindre bruit de gloire..., tandis que
moi! Rien que des chimres habilles d'extase...

--Mon _Elsa_! soupirai-je pourtant, le bout du doigt dirig sur le fond
de magasin vert-saule.

J'agissais ainsi par un reste de confiance et de candeur. Peut-tre
le frre de lettres honorerait-il aussi mes morts d'une marque de
sympathie; peut-tre un acte de complaisante exhumation, le miracle d'un
achat d'exemplaire allait-il, pour la premire fois, se produire?...

Mais le maigre noctambule leva l'un de ses longs bras et mit dans l'air
un geste vague, la pantomime d'on ne sait quel parti-pris de pieuse
discrtion: une manire d'indiquer combien cette partie du cimetire se
perdait dans d'indicibles lointains,--combien l'incolore et fantasque
_Elsa_ semblait ensevelie l pour jamais dans d'inviolables abmes
d'oubli.





TABLE


Une nouvelle cole

L'Union libre

Le Docteur Burns

Feu Harriett

La Tragdie du Magntisme

L'inexorable Monotonie

Vengeances de Femmes

Une Soire improvise

Une nouvelle Mthode judiciaire

La Philanthropophagie

L'Express-Times

Le Thtre de la Misre

L'Explosion

Deux Dbuts

La Nuit de Nol

Fin d'Anne

A la Schopenhauer

Ci-git Edwinn









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the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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