The Project Gutenberg EBook of Contes de Caliban, by Emile Bergerat

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Contes de Caliban

Author: Emile Bergerat

Release Date: May 12, 2004 [EBook #12332]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE CALIBAN ***




Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.






MILE BERGERAT


CONTES

DE

CALIBAN



1909




CONTES FACTIEUX




BJAREC LE FAISEUR D'ENFANTS


Vous rappelez-vous l'aventure de cette Amricaine extravagante qui amena
un jour ses deux filles  Victor Hugo pour que le grand pote daignt
semer un peu de la graine de gnie lyrique dans la race yankee? Malgr
les affirmations les plus positives, je n'avais jamais beaucoup cru 
cette histoire paradoxale. Mais j'avoue que je suis trs branl depuis
que je connais Bjarec, le faiseur d'enfants.

Yan Bjarec a aujourd'hui soixante-seize ans passs; il n'exerce plus.
Mais pendant trente annes, il a propag l'espce humaine dans nos
villages. Comment vous expliquer cela,  raffins de la ville, dont tant
de romans subtils et de comdies bourgeoises ont fauss la philosophie
naturelle et dvoy le sens moral? Magistrats de mon pays qui, en pleine
crise de dpopulation, autorisez encore le mari infertile  tuer les
amants de sa femme, et vous, prdicateurs de la scne, qui ne voulez pas
voir que l'adultre n'est, le plus souvent, qu'une reprise normale de la
nature, souffrez que je vous prsente ce vieux Celte d'Yan Bjarec, coq
des poules qui n'en ont pas, et le plus honnte des hommes.

Pour avoir le prtexte de lui laisser quelque monnaie dans la main, car
il est pauvre, je lui fais quelquefois poser la barbe et les cheveux,
qu'il a encore magnifiques. Par la surabondance pileuse, il ressemble au
Jupiter Olympien de Phidias, ce type indtrnable de la beaut mle,
et le pre de tous les dieux. Bjarec,  trente ans, devait tre
prodigieux, et rien de ce qu'on en raconte ici ne m'tonne. Or, la
nature, toujours inexorablement logique, avait doubl sa puissance
attractive d'une vertu d'talon qui en tait l'expression mme, si j'ose
pntrer ses mystres, et lui fatalisait sa destine terrestre. Il tait
de toute ternit cr pour tenir tte au malthusianisme. Quant au
reste, zro, et le vieux Yan est plus bte encore que cent choux qui
pomment! Qu'et-il fait de l'esprit, le bon tre, puisque c'est, de nos
attributs, celui que la femme prise le moins?

Bjarec fut d'abord mari. Son mariage mme avait, sinon dsuni, du
moins spar deux soeurs jumelles qui s'adoraient et ne s'taient point
quittes une minute depuis leur enfance. L'une s'appelait Marie-Anne
et l'autre Anne-Marie. Cette dernire se maria  son tour, et le sort
voulut que, tandis que Marie-Anne moulait tous les neuf mois un petit ou
une petite Bjarec, Anne-Marie demeurt dsastreusement strile. C'est
une grande douleur dans nos campagnes et une honte, et les paysans,
quoique chrtiens, ont l-dessus des ides du plus pur paganisme. Et
Marie-Anne se dsolait du chagrin de la chre soeur brhaigne.

Elle s'en ouvrit un soir  celui qu'elle appelait par badinage son
-tout-coup, et, de fil en aiguille, elle en vint  lui suggrer de
s'en mler un peu. Cela resterait en famille et elle n'tait pas jalouse
d'Anne-Marie. Peut-on l'tre de sa chair mme? Et puis, elle en avait
son compte, tant grosse du onzime, et vraiment sa pauvre bessonne
tait trop dshrite, avec son mari invalide!

--Si tu veux, mon Yan, lui dit-elle, j'arrangerai la chose, et personne
n'en saura rien que le bon Dieu et nous.

--Vre, fit gravement le brave Bjarec, car il trouvait, lui aussi, sa
belle-soeur fort malheureuse.

Marie-Anne s'y prit avec toute l'habilet que son affection fraternelle
lui inspirait. Une bonne dcoction de pavot endormit Anne-Marie pendant
une absence de son homuncule de mari, et neuf mois aprs, jour pour
jour, Bjarec eut un neveu. Toute la famille tait aux anges. Et tel fut
le premier essai que Yan fit de sa vocation gnsique hors de son nid.

Comment l'aventure transpira, voil ce qu'il n'a jamais su, car, certes,
il n'tait pas homme  rvler ce secret de famille et c'tait un coeur
trop simple pour s'enorgueillir du service rendu. Peut-tre sa femme ne
put-elle dissimuler assez sa fiert? Toujours est-il qu' quelque temps
de l, un autre mari ridicule et sans progniture le dfia, au cabaret,
entre quatre boles, de renouveler l'exploit  son bnfice. L'enjeu
tait d'une vache laitire. Bjarec, poux fidle, demanda un jour
pour rflchir et consulta la brave Marie-Anne. Elle portait dj son
douzime. Cette considration mise au point par l'appt de la vache
laitire, dcida de l'vnement. Bjarec eut licence et gagna le pari.
Cette fois, on en parla dans toute la contre.

On ne parla mme tellement que, huit jours aprs, une servante vint
prier le faiseur d'enfants de vouloir bien se rendre au plus tt chez
une dame du bourg qui dsirait lui parler. Il y alla, tant serviable
comme pas un. Or, cette dame tait en grand deuil d'un mari qu'elle
venait d'enterrer. Elle conta  Bjarec que toute la fortune du dfunt
lui chappait parce que, marie sous un rgime qu'elle lui expliqua
vainement, elle n'avait pas d'enfant de son poux.

--La loi, lui dit-elle, m'accorde dix mois encore pour en prsenter un 
notre notaire, moyennant quoi je puis avoir comme tutrice tous les biens
que je perds comme femme.

Et elle ajouta tristement:

--Comptez sur ma reconnaissance!

Lorsque Yan eut enfin compris de quoi il s'agissait, il jugea inutile
d'aller prendre avis de Marie-Anne. Il connaissait son coeur, et le
temps pressait. Sance tenante, il investit la veuve de l'hritage. Le
petit prsent qu'il reut d'elle  cette occasion servit  acheter des
souliers  sa marmaille rgulire.

Ce nouveau succs tablit dfinitivement le renom prolifique d'Yan
Bjarec, car, outre qu'il flattait la haine que les terriens ont
pour les chicanes de la loi, on se contait  l'oreille avec quel
dsintressement rapide il avait sauv la fortune de la veuve. Pendant
quelque temps, de ci, de l, dans nos villages, on vit,  la tombe du
jour, apparatre et disparatre le beau Celte aux longs cheveux onduls,
et les baptmes foisonnaient dans les glises, comme autant, aux
mairies, les dclarations de naissances. Malthus n'en menait pas large,
dans les troupeaux bnis du Bon Pasteur.

Avant d'tre emporte avant l'ge par son quatorzime, Marie-Anne, la
gnreuse commre que la Convention et certainement honore, prsida
encore  quelques belles cures opres par le docteur -tout-coup
qu'elle aimait. Il gurit presque sous ses yeux de belles jeunes filles,
victimes de la consanguinit de leurs parents et atteintes  leur
pubert de ce mal d'hystro-pilepsie qui les rendait inpousables. Un
riche fermier de la cte, qui n'avait que des enfants du sexe fminin et
dplorait l'extinction de son nom, trs honorable, par dfaut de ligne
mle, eut recours  ses bons offices et traita avec Yan  forfait.
Bjarec lui donna satisfaction avec son infaillibilit ordinaire et
rellement providentielle.

Ce fut alors que Marie-Anne mourut, trangement tue par ce quatorzime
enfant qui refusait de venir au monde, ne le trouvant pas assez vaste
pour lui, et le faiseur demeura seul avec les treize autres, sans
fortune ni mtier pour les lever. Anne-Marie lui en prit deux, les
deux petits, par reconnaissance; mais ce fut tout, et les onze autres
alignaient des dentitions terribles. Le naf et bon Bjarec, qui ne
savait de ses dix doigts rien faire et dont l'instruction tait aussi
sommaire que son entendement mme, vu que, sous ses cheveux splendides,
le cervelet avait mang la cervelle, eut une ide trs belle et
primitive. Comme de certaines gens, particulirement constitus,
dcouvrent des sources vives dans les terrains incultes avec la baguette
de coudrier, il rsolut de fconder, pour vivre, les jachres de la
maternit franaise et, le projet conu, il se mit tout de suite 
l'oeuvre avec courage.

Il ne tarda pas, Dieu aidant,  se former une gentille clientle,
d'abord dans le dpartement, puis aux alentours. On le voyait arriver
sur les places des bourgades, toujours net, propre comme un sou,
la barbe et les cheveux dmls et peigns  miracle. Il tirait un
accordon, y jouait de son mieux _La Marseillaise_, le seul air qu'il
st, et distribuait de petits papiers aux dames de la socit. Il tait
bien rare, oh! mais bien rare, qu'il s'en allt sans gloire et sans
argent! Sans doute, sa bonne commre de femme veillait sur lui du
paradis!

A prsent, il est vieux, le beau Celte, et il n'exerce plus, mais il a
lev ses onze enfants en honnte homme. Tous sont cass, les garons et
les filles,  droite,  gauche, il ne sait o, les chers ingrats! Et il
me raconte, en posant, que, sur les routes o il se trane en attendant
l'heure de rejoindre sa bien-aime femme, les gamins du pays lui jettent
quelquefois des pierres.

--Pauvres petits, ils ne savent pas! dit-il.




COCO ET BIBI


Tous ceux de mon ge gardrent vivaces les souvenirs de cette semaine
printanire--prairial LXXIX--que l'on a appele, non sans raison, hlas!
la Semaine sanglante. Rassurez-vous, je n'en raviverai pas ici la
mmoire. Mais comme elle est le cadre  la fois historique et normal
du rcit parisien que voici, le localiser en un autre temps serait en
venter l'arme, et c'est pourquoi je vous transporte au mois de mai
1871, aux derniers jours de la Commune.

Pour l'entre des troupes rgulires dans la ville reconquise, je ne
sais plus  quel corps de l'arme de Mac-Mahon avait t prescrite
l'occupation du XVIIe arrondissement. Peut-tre tait-ce  la division
du gnral Clinchant, mais peu importe. Toujours est-il que les fdrs,
notamment ceux des Ternes, lui avaient oppos une nergique rsistance.
On s'tait battu ferme  la porte Dauphine d'abord, puis place Wagram,
et enfin  la porte des Ternes mme, o je vois encore un canonnier de
la marine,  demi fou de rage, et assist de deux titis du quartier,
braquer perdument sa pice tantt sur le mont Valrien, tantt sur
les tours de Notre-Dame. Ce n'tait pas que l'opinion politique de
ce pointeur ft incertaine, et tout indiquait en lui, geste, cris et
costume, qu'il ne croyait pas travailler  la gloire de M. Thiers, mais
grce  un jeu de balistique dont l'invention revenait  ses jeunes
servants d'artillerie, la caronade, virant sur son axe comme toupie,
balayait tour  tour Sablonville et l'avenue ternoise, impartialement.

Bibi et Coco--tels taient les noms homriques de ces apprentis
Jomini--s'en gondolaient sur le talus des fortifs. Quant au canonnier,
je n'ai pas besoin de vous dire que, quoique de premire classe, il
n'abattait, et en tous sens, que des chemines, dans le ciel, et des
platanes, sur la terre.

Encore n'tait-ce pas des platanes. A cette poque, ce charmant
quartier, o j'aurai fidlement vcu ma vie, depuis lors annex  la
priphrie, et comme suburbain encore, tait un bois vritable ou plutt
un parc, sem de maisonnettes ouvrant sur des jardinets dbordants de
lilas de Perse et que traversait l'avenue dite des Ternes, charmille
d'acacias. C'tait donc des grappes roses ou blanches et des gerbes
violettes qu'branchait la caronade giratoire, et la large voie en tait
pleine.

Des aides cocasses et hilares de l'hoffmannesque canonnier, spcimens du
type populaire de Gavroche, point de portraits  faire, n'est-ce pas,
aprs l'auteur des _Misrables_? Ils ne diffrent point d'une zone
municipale  l'autre, et le moineau franc les symbolise  merveille.
Rien de plus candide dans la dmoralisation, inne ou ducatrice, de
plus sensible mme dans le fatalisme, que ces petits Parigots, models
du limon de la bonne Lutce, qui pleurent sans larmes, en dedans, rient
sans joie, comme le singe, et  qui, ds quatorze ans, la vie n'a plus
rien  enseigner. Bibi et Coco, d'ailleurs insparables, en avaient
acquis les premires notions  la frquentation d'abord des chiens
errants, qui sont d'admirables modles, puis au bal Dourlans, de
dmocratique souvenance, o j'ai assist, moi qui vous parle,  des
cours pratiques de rossignolisme, entremls de chorgraphie pour les
deux sexes, qui ont donn bien des colons  la Nouvelle-Zlande. Pour
diversifier un peu cette instruction libre et sommaire, les parents des
jeunes chicards avaient eu recours au vieux moyen pdagogique de nos
pres, encore accrdit dans la banlieue, et ils avaient pri
l'abb Garbut, troisime vicaire de la paroisse, de catchiser leur
progniture, c'est--dire de les mettre au catchisme, livre abrg du
bien et du mal.

Tout m'oblige  constater qu'ils n'y avaient point du tout mordu. Les
cours s'taient espacs ds le dbut de l'initiation, et Dourlans avait
repris ses disciples. Mais lorsqu'ils rencontraient l'abb sous les
acacias, Bibi et Coco lui tiraient gentiment leur casquette, dont
les ponts montaient de jour en jour. Un si brave homme, le troisime
vicaire, et doux, et charitable, et simple, mme d'esprit, comme le
Rdempteur veut ses aptres. Sa dvotion  la sainte Vierge Marie
n'en laissait rien  celle des bonnes gens du moyen ge, et, prpos
spcialement  sa chapelle, jamais il n'en laissait l'autel sans fleurs,
ft-ce l'hiver, o elles sont rares et coteuses. A plus forte raison en
mai, qui est le mois de la Madone.

L'avenue lui en offrait une moisson abondante et toute cueillie, que le
tir du marin en dlire tranchait sur tiges. Il n'y avait qu' se baisser
pour y ramasser des gerbes odorantes. L'abb Garbut ne put y tenir et,
du perron de l'glise, il s'lana sur la place, en faisant dj tablier
de sa soutane. Et comme il se baissait pour le remplir, un boulet de
canon enrag, le dernier, l'abattit sur le trottoir comme une quille.

Bibi et Coco le virent tomber, et ils le reconnurent. Ils venaient
de lcher le _Jean-Bart_ et sa caronade puise de munitions, et ils
songeaient  se tapir dans quelque trou srieux, pour se soustraire  la
curiosit d'un nombre grossissant de pantalons rouges qui surgissaient
de toutes les rues traversires et dessinaient leur mouvement de
jonction vers le centre du quartier.

--As-tu vu?... dit Coco  Bibi, le dernier est dans le mille. Tu sais,
c'est le vicaire.

--Oui, pas de chance, fit Bibi  Coco, c'est un zig, quoique ratichon.

--a, pour sr que celui-l n'a jamais fait de mal  personne.

Et ils se regardrent.

--Si qu'on allait le ramasser? Ils vont le pitiner.

--J'allais te l'offrir. a patera les Versaillais.

Et ils coururent au pauvre prtre, tendu sur une jonche de fleurs
d'acacias, les ctes broyes, mais respirant encore.

--M'sieu Garbut.... M'sieu le cur, a ne va donc pas? C'est nous,
Coco et Bibi, les mauvais du catchisme. O voulez-vous qu'on vous
transbahute?

Le moribond souleva la paupire, les regarda et sourit. La rponse
muette tait dans l'anglisme du sourire, elle disait: L-haut, aux
pieds de madame Mre! Mais les jeunes mcrants ne savaient pas la
langue. Ils comprirent pourtant quelque chose, d'assez vague il est
vrai, dans le dernier voeu tacite du calotin, et qu'il s'agissait
de deviner. Quoi qu'il veut? se demandaient-ils, assez profondment
remus par cette agonie sans plaintes, extatique et pour eux
inexplicable.

L'art de bien mourir est celui que, dans toutes les classes, le Parisien
de Paris admire le plus, parce qu'il y excelle. C'est mme  ce signe
certain qu'on reconnat l'autochtone. Ce got ethnique, et tout gaulois,
je pense, pour la mort, est le secret de l'espce de joie qui a rgn,
sous la Commune, chez les fdrs, et qui, pendant le bombardement,
monta jusqu' la blague. C'est la caractristique de nos insurrections
franaises. Or, l'abb Garbut mourait en chrtien et nos deux titis,
mauvais clercs en choses de la foi, se labouraient l'entendement pour
imaginer ce que pouvait encore souhaiter le pauvre serviteur de Dieu,
qui avait t trs doux pour eux, pendant les quinze jours rasants de
la catchisation.

--a y est, j'y suis, fit tout  coup Bibi, viens, oust, et pas
acclr!

Et il entrana Coco  la course. La troupe, longeant les boutiques
closes, arrivait sous les arbres de l'avenue. Un officier, suivi de son
peloton, se htait vers le prtre. Il vit les deux voyous se glisser
dans l'glise, et se doutant bien  qui il avait affaire, il dpcha
quatre hommes  la garde des issues, puis s'occupa du mourant, dont
l'me palpitait et battait des ailes pour le grand voyage.

Comme il n'y avait pas d'ambulances pour les blesss de la guerre
civile, on souleva l'abb  bras d'hommes, pour le transporter  une
pharmacie voisine, lorsque, sur le seuil du porche, le couple des mmes
reparut.

L'un et l'autre portaient sous la vareuse un objet dissimul qui la
gonflait. Se coulant entre les jambes des sentinelles, ils s'lancrent
 travers la place et tombrent chez le pharmacien.

--Voil votre bon Dieu, m'sieu Garbut, c'est-il a que vous vouliez?

Et Bibi montra le saint ciboire, et Coco montra les burettes.

Ils avaient, non sans effraction, sans doute, ouvert le tabernacle.

Le vnrable prtre, agonisant, les vit, les entendit. Une larme lui
perla aux paupires, et, dans le mouvement qu'il fit pour les bnir,
il expira. J'ai ide qu'aux pieds de la Vierge, il plaide encore les
circonstances attnuantes du sacrilge.




LE PREMIER MOT


L'enfant venait d'atteindre ses sept mois. C'tait une bte humaine
magnifique.

A sa naissance, il pesait les neuf livres, ce dont son pre--le diable
m'emporte si je sais pourquoi--tait fier comme Artaban mme. Comme le
parrain rpondait au prnom discrdit de Benot, le phnomne avait t
dclar,  la mairie et sur les fonts, sous celui d'Hilaire, pris tout
bonnement au calendrier,  la date de sa bienvenue au jour qui nous
claire. Le saint, en effet, qui prside aux joies et aux peines du 20
mai signe: Hilaire, au registre de la Providence. Ce fut, je crois,
quelque vque d'Arles, qui n'eut rien de gai que son nom.

Le mnage tait l'honneur de nos douces Batignolles. Aux lieux o
s'arrondit le dix-septime, il constituait l'un de ces couples
exemplaires et sans gloire o la Salente dmocratique salue son idal de
bonheur plat,  deux. Neutres  l'envi, le citoyen Paul Legris et Marie
Barbier, son pouse, ne se signalaient, au physique ou au moral, par
aucun de ces dons d'exception dont la nature s'obstine, en dpit du
cordeau des lois,  marquer ses martyrs d'lite, afin que la socit
les reconnaisse. Elle, ni jolie ni laide, d'un blond ddor, assez bien
faite, si le mannequin de bourre des essayeuses est un modle de forme
fminine, les yeux de cet azur dormant que les peintres appellent le
bleu bte, elle avait la bouche d'un bel arc et vraiment cupidonienne.
Cette bouche, son attrait, et dont le carmin tait lustr par la
rose du souffle, n'tait pas plus faite pour rester close au baiser,
videmment, que l'oeillet d'Inde ne l'est pas pour se soustraire au dard
de l'abeille. Les connaisseurs ne s'y mprenaient gure, et Mme Legris
tait, en consquence, fort suivie dans ses courses et balades.

De lui, je ne vous dirai rien; n'ayant, j'ai beau chercher, rien  vous
en dire. On ne sait pas pourquoi le Pre Eternel dcroche du nant
certains hommes, qui s'y trouvaient comme chez eux, pour les envoyer
sur la boule tournante. Peut-tre est-ce par piti pour le suffrage
universel, dont il faut bien alimenter les urnes dvorantes? A moins
que, dans sa bont infinie, il ne veuille pourvoir au recrutement du
fonctionnarisme, comme lui-mme ternel, et que, dans ce but, il ne
moule et remoule sans fin entre les misricordieuses nues le type
administratif du parfait employ? De cette espce de roseau pensant
Blaise Pascal et bni, en Paul Legris, ce que j'appellerai le bambou
de la bamboula franaise, pour en spcifier l'espce, abondante aux
Batignolles.

Et Paul Legris, le matin, allait  son bureau, puis il en revenait,
le soir, avec ou sans parapluie, selon les oracles mtorologiques,
ponctuel, machinal, impersonnel, insipidement. Une partie de dominos 
l'estaminet le tranait jusqu' l'heure du dner qu'il rentrait prendre
avec sa femme,  leur cinquime, et, la pipe fume, il se mettait au lit
et s'endormait, ayant vcu. L'tat molue ce service de dix-huit cent
livres par an: il emploie  ce prix cent mille diplms des lettres et
des sciences, et trois cent mille autres attendent, ples de faim,  sa
porte, leur tour de se vendre, me et corps,  l'abrutissement salari!
Oh! dans les pampas et les savanes, courir le buffle, rifle au dos!...
Mais laissons.

Durant ce temps, les frelons d'amour bourdonnaient autour de l'oeillet
du dix-septime.

Un jour enfin l'enfant s'annona. Puis il vint, un 20 mai, fte de saint
Hilaire, vque d'Arles en Provence. Neuf livres de chair  canon,
que le baptme fit chrtienne. Et voici qu'un rayon de la grande joie
naturelle illumina le pauvre front de l'_is pater_ responsable, marqu
pour l'tre et bni du ciel dans ses oeuvres. Il allait, lger, allgre,
exhauss par sa paternit,  son bureau,  son caf, dans les rues,
partout clamant l'hosanna du poupon colossal et faisant  lui seul tout
le bruit de l'table autour de cette nativit.

Les Batignollais sont de fort bonnes gens, acquis  l'optimisme, et
incapables de s'arracher entre eux, du nez, les lunettes roses de
l'illusion conjugale. Pour ces sages du vieux jeu, l'enfant qui vient,
d'o qu'il vienne, est toujours le bienvenu et son pre est flicitable.
Paul Legris passait entre deux haies de poignes de mains. La
chance proverbiale et signaltique lui chut, d'abord sous forme de
gratification, puis, au jour de l'An, d'avancement: il fit mme un petit
hritage.

Hilaire, superbement allait, tournait au produit de concours. Il tait
l'enfant gras, ce rve des commres. Elles le visitaient, bahies de
ce petit hercule potel, et s'en allaient, pensives, sans avoir pu le
drider, d'ailleurs, car il tait grave comme un juge. Il les regardait
de ses yeux ronds, fixes et intravisionnaires, pareils  ceux des
monstres de foires, rebelle aux caresses, inflexible aux risettes,
inquitant de mutisme.

--Cette pauvre Mme Legris, se disaient-elles, son mioche est priv de la
parole! Voil ce que c'est! ajoutaient-elles en barbelant d'un clin ce
trait d'insidieuse malice.

Et de fait, on ne connaissait pas le son de voix du prodige.

Sourd? nullement, et, bien au contraire, puisque au moindre bruit il
tendait l'oreille, et mme avec une avidit d'oue singulire. Ainsi ne
s'endormait-il qu'au prix d'une chanson maternelle, et la cacophonie
des pianos circonvoisins dchans le tenait-elle en pur tat d'extase.
C'tait jusqu' ce point que, dans ses soliloques au long des
rues, l'_is pater_ se demandait s'il n'avait pas, lui, modeste
rond-de-cuir, donn un autre Mozart  la France. Quant au verbe, point,
et la petite bouche en restait vide, quoique panouie comme celle de sa
mre et dj enchsse de quenottes. D'o provenait cette anomalie, si,
comme, la Facult le professe, le mutisme n'est que la consquence de la
surdit.

Dans leur souci grandissant, les parents se dcidrent  consulter l'un
des docteurs de cette Facult. Il inspecta l'enfant, contrla le jeu de
ses organes, et, n'y dcouvrant rien que de rationnel, conclut  quelque
retard de l'intellect expliqu, d'ailleurs, scientifiquement, par la
prpondrance hyperphysique de la matire.

--S'il ne parle pas, dcrta-t-il, il parlera, et, qui sait, comme
Dmosthne, peut-tre. En attendant, exercez-le et tirez un peu au
dehors l'me tapie derrire cette masse adipeuse et qui parat s'y garer
de la pense.

--C'est bien, fit rsolument l'employ, il ne sera pas dit que j'aie mis
au monde une brute. Dans huit jours, il dira papa ou j'y perdrai mon
nom de Paul Legris....

Et il se mit sans rpit  la besogne.

Ce fut en vain, il dut le reconnatre et s'en dsesprer. Hilaire
rcalcitrait  toute imitation de son formul. Mme ce vocable, initial
en toutes langues humaines, premier exercice de la phonation, diphtongue
quasi animale encore et plutt cri que mot, papa, ne frappait les
mninges du jeune anthropode ou du moins ne s'y rpercutait. Il
demeurait lvres closes, les regards creux, semblable  ces babouins
emperruqus nomms hamadryas, qui doivent tre les magistrats du peuple
des singes, tant leur maintien est svre.

--Jamais il ne parlera, dclara Paul Legris  sa femme, et j'y renonce!
Qu'est-ce que c'est que ce bipde-l? L'as-tu fait avec une statue?

--Il dira donc maman, jura la mre, et je m'en charge. Les phoques le
prononcent, raisonnait-elle, et ils ne sont que des phoques. Il n'est
point jusqu' des poupes de caoutchouc ou de bois dont la mcanique
n'obtienne l'mission ritre de la double syllabe. A plus forte raison
l'amour maternel! Qu'il se refuse au papa, soit, mais au maman,
impossible, ft-il enfant du diable!

La lutte fut longue et acharne, car Marie Barbier souffrait en son
orgueil de mre du babil  sous-entendus des commres. Elle eut beau
user de tous les moyens, mme de ceux dont dispose la nourrice: lui
refuser le sein, le pincer o le caresser, lui donner et lui retirer un
jouet, lui prodiguer violence ou tendresse, elle ne descella point
la mchoire mystrieuse. Quoi! pas plus maman que papa? Elle en
pleurait de rage et de honte. Une nuit pourtant elle crut our quelque
chose. Elle sauta du lit et, pieds nus, vint au berceau. Il y tait
 demi dress et il y profrait enfin une onomatope, hlas! toute
digestive: Bouou.

Ce balbutiement ructatoire n'tait encore que le principe imitatif du
langage, mais il ouvrait les champs verts de l'esprance. Elle rveilla
son mari:

--Hilaire a dit: Bouou. Viens vite.

Mais l'_is pater_ avait perdu la foi au futur Dmosthne.

--Je m'en bats l'oeil, grommela-t-il, c'est un idiot.

Et il se retourna, le front dans la ruelle.

Le temps courut et ramena l'anniversaire du mariage, qu'on commmore
encore dans les naves Batignolles. Un petit balthazar annuel assembla
autour de la bourriche d'hutres et de la fiasque de Champagne, les
amis et les commres, convives ordinaires et rciproques de la fte de
famille. largie de ses deux rallonges, la table, dcore de toutes les
fleurs de la saison, semblait une corbeille de square, et comme il sied
chez les petites gens, en pareille occurrence, le traiteur fut charg
de la direction d'une bataille gastronomique que je n'ai pas  vous
dcrire. Elle se termina dans cette exaltation des toasts qui mle 
toutes nos joies intimes l'apothose de la Rpublique, et l'on allait la
consacrer par des modulations sur le thme de _La Marseillaise_, lorsque
les dames eurent l'ide d'y associer Hilaire, que le bruit des coupes
entre-choques avait d'ailleurs rveill dans sa barcelonnette.

Elles l'apportrent en chemise et, dans sa nudit chrubine d'ange
fessu, elles le disposrent au milieu des fleurs. Il ouvrait sur
elles son regard intrieur, o l'me obscure se heurtait comme une
chauve-souris  une vitre. Tout  coup, il desserra les lvres, sembla
voir son pre pour la premire fois, lui sourit, et d'une voix de
cuivre, il fit:

--Cocu.

Hilaire Legris est aujourd'hui anarchiste.




UN CAS DE PSYCHOMANCIE


Je pense que les prodiges psychiques raliss en ce moment devant les
socits savantes par Mrs Pipers, mdium extraordinaire et truchement
terrestre de l'me du feu docteur Phinuit, de Lyon, m'autorisent enfin
 vous conter l'histoire de ma vieille amie, l'excellente Mme Arpajou,
d'ailleurs dcde l'an dernier entre mes bras.

Cette histoire, que je suis seul  connatre, je ne la narrais qu'aux
initis de l'occultisme, et de prfrence  ceux qui croient  la
survie. Il y en a: ce sont les froces. Ceux-l ne savent pas quels
drames terrifiants ils ajoutent  nos drames sublunaires. Qu'ils en
jugent sur le cas de la bonne Mme Arpajou.

Delphine Arpajou, jusqu' quarante ans, mettons trente-cinq, avait t
l'une des plus charmantes femmes de son temps, et je n'hsite pas 
ajouter: l'une des plus honntes. Marie, en effet,  l'absurde Arpajou,
homme vulgaire, bte et sensible, dont elle n'avait mme pas obtenu
d'enfants, elle l'avait bientt pris en relle aversion. Tout sur la
terre et dans les cieux enseigne que le mariage est, sans la fcondit
qui l'excuse, une mauvaise blague de notaires, et vraiment une oeuvre
de mort. La nature intervint et Delphine aima. Il tait temps. Elle
atteignait  la trentaine. Ma vieille amie Delphine aima un brave et
beau garon, trs doux et trs fort, riche aussi et intelligent, qui
s'en vint  l'adorer. Une liaison se noua, si fatale, si franche,
tranchons le mot, si naturelle, que le confesseur lui-mme de la dame ne
put que l'en absoudre chaque semaine. C'tait l vraiment le minimum de
l'adultre, devant le bon Dieu. Du reste, la passion de ces deux tres
charmants l'un pour l'autre montait de jour en jour  l'inassouvissable
et passait les rves de potes. Anacron s'y noyait dans le lac de
Lamartine.

Qui l'et cru? Arpajou, lui aussi, aimait sa femme. Mari stupide, il
ressentait sa honte et remchait son malheur. Dpossd d'un bien sur
lequel il s'arrogeait vingt droits lgitimes et qu'il ne partageait mme
plus avec son voleur, il ne put rsister  son rel martyre, il tua
l'amant de sa femme. Un duel fut le prtexte de cet assassinat. A dater
du jour o elle n'eut plus cet amant pour vivre, Delphine cessa pour
ainsi dire d'tre femme. Elle ne descella plus les lvres. Muette,
fantmatique, hagarde, elle vieillissait chaque jour d'un an, et le
triste Arpajou trpassa de douleur  son tour sans avoir rentendu la
voix, sans avoir revu le regard de l'implacable dsole.

Ce fut alors que, doublement veuve, Delphine versa dans la dvotion et,
selon le mot de son directeur de conscience, s'abma en Dieu. Mais la
pit entrane au mysticisme, et l'on sait que, du domaine de la foi au
domaine des sciences occultes, la limite flotte indcise. C'est au pied
des autels flamboyants, dans les confessionnaux chuchotants, parmi les
aromates hallucinatoires et sous le vent des orgues que les doctrinaires
de la psychomancie recrutent le plus grand nombre de leurs proslytes.
Et l'heure sonna au cadran de la logique o ma vieille amie Mme Arpajou
se mit, au sortir des offices et communion reue,  faire tourner
des tables. Je la rencontrai  cette poque. Curieux de frotter mon
scepticisme aux phnomnes de l'au-del, je hantais dans le monde
spirite. En outre, j'avais beaucoup connu l'amant dont la perte
entnbrait cette me, et le hasard d'une causerie le lui ayant appris,
elle avait accroch son ternelle douleur  mes souvenirs de jeunesse.

Un jour elle me parla franchement de lui. Elle m'avoua qu'elle tait en
communication constante avec l'esprit du bien-aim. Il ne la quittait
pour ainsi dire point, flottant autour d'elle, et l'enveloppant de sa
prsence impalpable.

--Non seulement, me dit-elle, il n'a point cess de m'aimer, mais il
m'aime de plus en plus, il me dsire, il m'appelle, il m'attire, il
pleure, et son dsespoir me laisse brise. Je ne tarderai point  le
rejoindre, je le sens et l'espre.

Je lui donnai  observer que, pour que son dpart ft efficace et suivi
d'une bonne arrive, il convenait d'abord de savoir en quel lieu de
l'au-del le cher amant rsidait, et qu'il y allait de leur runion.

--Selon la foi que vous confessez, fis-je, et qui est la bonne, il y a
l-haut deux sjours bien distincts pour les mes dsincorpores, et il
n'y en a que deux qui sont: le paradis et l'enfer. Tchez donc de savoir
de lui-mme o il se trouve, soit dans quelle partie du sein d'Abraham,
afin de ne pas faire fausse route en vous en allant et de ne pas vous
courir aprs, l'un et l'autre, pendant toute l'ternit.

--Ah! certes, me jeta-t-elle, il est au paradis! car l'amour a de ces
cris sublimes.

Or,  quelque temps de l, Mme Arpajou me pria de passer chez elle. Je
l'y trouvai malade, les yeux rougis par une nuit de larmes, et dans un
tel tat de prostration qu'il me fut impossible de composer mon visage
pour lui cler ma piti.

--Hlas! sanglota la pauvre mourante, il souffre, il crie, il brle, et
c'est  cause de moi. Le crime qu'il expie, seule j'en suis la cause
et l'objet. Damn mon ami, il est damn! Et moi aussi, voyez, je vais
mourir!

Elle se tordait les mains, elle roulait sur les oreillers sa tte
chevele.

--Je ne le reverrai plus, cria-t-elle, jamais, jamais! jamais!

Que dire, qu'eussiez-vous dit, pour apaiser un telle angoisse, et quel
coeur de roc n'en et t boulevers? Un mot, un seul mot, pouvait lui
rendre l'esprance, mot impie, il est vrai, mot  compromettre soi-mme
le salut de sa propre me, mot diabolique enfin qu'un Voltaire n'et pas
retenu peut-tre, mais est-on Voltaire?

--Ne plus le revoir, lchai-je hors de moi, ne plus le revoir?... Qui
vous en empche?

Elle se dressa, me regarda, bante..., et je m'enfuis, pouvant du
moyen que je venais de suggrer  cette ouaille fidle de notre trs
sainte glise. Afin de se runir  son bien-aim, il fallait ... oui, il
fallait aller dlibrment l ... o il tait ... vous savez o!

Le lendemain, je reus de Mme Arpajou un billet que j'ai gard, et que
je transcris:

Venez, je me meurs. J'ai  vous parler.--Delphine.

Avant de monter chez elle et sous prtexte de prendre exactement de ses
nouvelles, je m'informai auprs des serviteurs.

--A-t-elle requis un prtre? leur demandai-je.

Non seulement elle n'en avait point requis, mais elle avait refus de
recevoir celui, son confesseur mme, qui s'tait prsent pour l'oindre
du viatique.

--Vous venez  point, sourit-elle, je n'en ai plus que pour une heure
ou deux. Asseyez-vous, donnez-moi la main, et voyez comme je suis
heureuse!... Je vais le revoir!... Et c'est  vous que je devrai ma
flicit ternelle.... Merci.

--Quoi, dans l'enfer!... Vous, Madame?

--Puisqu'il y est, fut sa rponse rayonnante.

Et tout de suite elle ajouta:

--Il n'y faut, vous le savez, qu'un pch mortel!

Et elle me montra un petit guridon  trois pieds, sur lequel
s'talaient des photographies de mon camarade de jeunesse, l'homme aim
pour lequel elle avait t faite par Dieu lui-mme et qui l'attendait.

--Il ne souffre plus. Il ne pleure plus, il ne sent plus les flammes,
m'expliquait-elle; il est l, au pied de mon lit, prt  m'emporter,
tremblant de joie.... Je le vois.

Ma responsabilit m'apparut terrible, je l'avoue, et je voulus la
dgager, car elle augmentait mon compte, dj si lourd, d'incrdule
adonn aux philosophies du doute exprimental. Elle comprit mon trouble
profond, et elle reprit:

--Rassurez-vous. C'est une autre communication qui m'a dcide, car,
hier, aprs votre dpart, j'hsitais encore. La chrtienne convaincue
qui est en moi, et qui y reste encore obstinment, n'tait pas claire
par la lumire de l'au-del. J'ai voqu la puissance astrale qui guide
ma religion mme et qui l'assure des vrits du dogme rvl. Elles
m'ont appris que si mon doux amant, si bon, si noble, si fidle, endure,
 cause de notre amour, les supplices de la ghenne dantesque, par
contre, mon odieux et dtestable mari a t recueilli dans les zones
paradisiaques et plac parmi les anges pour son martyre conjugal et ses
dboires. Sachant ceci  n'en point douter, ma rsolution a t prise,
et j'ai congdi le prtre, vraiment trop dur, qui menaait, par une
absolution intempestive, de me remettre en prsence de mon bourreau et
de son assassin, l'intolrable Arpajou....

Sur ce nom, elle expira et je n'eus que le temps de recevoir dans mes
bras sa belle tte aux tempes blanchies.

Un mois aprs, j'appris par une table tournoyante que ma vieille amie
avait eu raison de croire en la bont de Dieu et  sa justice. Elle me
rvla qu'elle nageait en paradis avec mon camarade de collge, et que
c'tait Arpajou qui grillait en enfer,--et j'abandonnai mes recherches
de psychomancie.




L'TRANGL HILARE


L'histoire n'est pas seulement vridique, elle est vraisemblable; mais
je ne me dissimule pas que, pour la bien narrer, il y faudrait un de ces
ironistes d'lite, hritier de Jonathan Swift, de Mark Twain et de notre
Villiers de l'Isle-Adam. Qu'on m'excuse de m'essayer  leur manire. Ce
conte justifie l'audace.

Lorsqu' l'arrive en gare du train 1227, qui est express s'il en
fut, le surveillant prpos  la revue des wagons trouva, dans le
compartiment 184, un voyageur visiblement feu, dfunt et, tranchons le
mot, trangl, il et fallu la collaboration idale d'Alphonse Allais,
de George Auriol, de Tristan Bernard et de Jean Goudeszki pour dpeindre
la stupeur de ce fonctionnaire. Le mort tait rest dans une attitude
surprenante. Enfonc dans son coin, le visage renvers, les poings sur
les hanches, les jambes en l'air, il semblait encore se tordre de rire,
et c'tait presqu'une consolation  la tristesse du spectacle que de se
dire: en voil un du moins qui aura t assassin gaiement! Du reste, si
le meurtre, constat par le mdecin de la gare, tait indubitable, la
cause du meurtre, absolument incomprhensible, chappait au commissaire,
pourtant sagace entre les sagaces, qui avait explor les poches et la
valise de l'trangl hilare. On retrouva sur son cadavre convulsif le
porte-monnaie, la montre, le portefeuille avec les cartes, la carte
d'lecteur, les lettres et le ticket qui permirent de reconstituer son
identit. C'tait un nomm Dupont, rentier, boursier et clibataire, que
ses amis reconnurent et identifirent tout de suite, et sur le
compte duquel ils furent unanimes. Il tait, dirent-ils, d'une force
prodigieuse, et pouvait, dans une agression, tenir tte  dix hommes
rbls.--Oui, mais l'hercule n'en gisait pas moins strangul et dans la
pose bizarre que j'ai dite, exhilarante.

Quel tait donc ce mystre? La police chercha  l'claircir, ai-je
besoin de vous l'apprendre, par tous les moyens d'investigation
ordinaires et extraordinaires dont elle use, et, au bout d'un mois,
elle tait encore bjaune. Il faut mettre  sa dcharge que l'assassin
n'avait pas laiss plus de traces de son entit que le poisson dans
l'eau courante. Le seul indice que l'on et, bien vague, s'estompait
dans une remarque de l'employ charg de la rception des billets 
la sortie des voyageurs. Ce commis croyait se souvenir que l'un des
voyageurs sortants, individu chtif et rabougri qu'on et abattu d'un
souffle, s'tait prsent  la porte, la tte emmitoufle sous le tube
d'un foulard rose et avec l'aspect caricaturalement douloureux, ou, si
l'on veut, douloureusement caricatural, que les images prtent aux gens
torturs par une odontalgie.

...Il va de soi qu'il n'y avait aucun parti  tirer d'une observation
aussi banale: un Edgard Po lui-mme l'et nglige. Aucun agent ne
voulut s'lancer sur une pareille piste, propre  drouter de braves
Mohicans dresss  la chasse  l'homme  travers les hautes herbes du
maquis social.

C'tait un tort, et cette trace impossible tait la bonne. Tant il est
vrai que dans l'tude des grands effets il ne faut jamais ngliger les
plus petites causes. Depuis un mois, l'herculen Dupont dormait donc
enseveli dans son caveau de famille et vingt personnes arrtes pour
son tranglement avaient t relches, avec ou sans excuses, lorsqu'un
petit bonhomme rabougri, chtif, et parfaitement conforme, moins le
foulard rose, au signalement ddaign du surveillant de la sortie, se
prsenta chez le procureur de la Rpublique.

--Ne cherchez plus, lui dit-il en souriant, c'est moi. Je me livre.
Vous avez devant vous le meurtrier du train 1227, compartiment 184. Des
faibles mains que voici, emmanches aux dbiles bras que voil, j'ai
strangul d'un coup, et tel un Milon de Crotone son lion, le voyageur
inconnu, que je pleure d'ailleurs autant que vous. Mon nom est Martin.
Appelez les gendarmes.

Et comme, interloqu malgr son exercice professionnel du coeur humain,
le procureur insistait pour connatre le mobile du crime:

--Je ne le rvlerai qu'au tribunal, fut la rponse.

Et, nigmatiquement, le petit Martin ajouta:

--Pour me comprendre, pour m'absoudre peut-tre, le jugement d'un
seul homme ne suffit pas. Il y faut une runion d'tres humains ayant
souffert ce que j'ai endur et solidaires des maux que la nature inflige
 l'espce. Je ne parlerai que devant le jury et le peuple des assises.
Ils me jugeront devant le Christ en croix!

L'assassin tint parole. Il refusa l'aide de tout avocat. Il aurait
refus celle des anges. Il s'avana seul  la barre et, ayant dclin
ses noms et qualits, il renouvela l'aveu complet de sa culpabilit sans
complices.

--Voici, fit-il. Il est des maux dont la douleur peut tre dompte par
des hros; l'histoire l'enseigne. Mais il en est qui n'ont pas eu, qui
jamais n'auront de Rgulus. L'histoire, que dis-je, la mythologie, ne
cite personne qui ait rsist au mal de dents. Et si elles en citaient,
on ne les croirait point, car elles mentiraient! Je vous en prends tous
 tmoins, messieurs et mesdames, et vous aussi, augustes membres de la
Cour suprme, qui, sur la solidarit de l'odontalgie, n'avez pas besoin
d'en rfrer au vers immortel de Trence. Dites s'il est possible,
homme, demi-dieu et dieu mme, de rester impassible, lorsque toutes les
affres hyper-naturelles rves par une Inquisition pour l'enfer de ses
damns, se ralisent et se centralisent dans l'alvole d'une gencive
en feu sur un croc d'ivoire cari! Achille devant Troie et renonc 
venger Patrocle, Salomon et laiss couper l'enfant, Napolon et
maudit le soleil d'Austerlitz, s'il leur avait fallu tre et se montrer
Napolon, Salomon et Achille dans les conditions pouvantables o je
pris, au Mans, le train 1227 pour courir  Paris me faire arracher, ou
gurir, la molaire que j'ai l'honneur de dposer devant vous.

Monsieur le prsident, prenez ce petit os, et que mes concitoyens du
jury se le repassent de mains en mains. Il est froid, il est calm,
mais il a contenu un rostrate, voire un Omar, car, je le dis, quoique
religieux et lettr, j'aurais, lorsque je tombai, plutt que je ne
m'assis, dans le compartiment 184, brl le temple de Delphes et la
bibliothque d'Alexandrie sans hsiter, si de telles horreurs avaient pu
me soulager une seconde. Et vous en auriez fait autant, tout magistrats
que vous tes, car la capacit de souffrir a des bornes et l'hrosme
s'arrte au mal de dents!...

Il s'arrta. Une rumeur sympathique avait couru de l'auditoire au
prtoire; elle fit onduler le banc des jurs. Tous avaient la main
aux mchoires. Ils se souvenaient. Les yeux disaient, par les regards
changs, qu'il y avait l un de ces cas d'exception o la justice des
hommes se sent camuse et sans jurisprudence. Martin, pour la fatalit,
galait au moins les Atrides et dpassait Oreste. Il repartit:

--Tomb plutt qu'assis dans le compartiment 184, je ne compris et
n'entendis plus rien. Lorsque le train dmarra du Mans, le hurlement qui
dchira les airs n'tait pas de lui, il tait de moi, et tout le Maine
s'y trompa. S'il y avait douze personnes dans le wagon ou s'il n'y en
avait qu'une, je n'en sais rien encore. Je n'en vis qu'une, qui riait.
J'ai appris par les journaux que ce monstre s'appelait Dupont. Il se
serait appel Teglatphalazar que je l'aurais tu tout de mme; il riait!
A qui la faute, messieurs et mesdames, si le plus effroyable des maux en
est aussi le plus drisoire? Expliquez-moi comment, sur un pont, chez
l'arracheur de dents, dans un hpital, au milieu des internes, dans
la rue, dans l'omnibus, n'importe o, et mme au milieu de sa propre
famille, ce martyr d'autodaf, l'odontalgique, avec sa ouate dbordant
des oreilles, sa joue gonfle affreusement, ses contractions musculaires
du facies, ses yeux en larmes et l'embobinement de sa tte fivreuse,
dchane le rire, irrsistiblement, et plutt que tout autre brl vif?
Eh bien! voil mon crime: Dupont riait!

Ce voyageur n'tait certainement pas mchant, et peut-tre
compatissait-il; mais il riait, il riait malgr lui, et, plus je
gmissais, plus je me roulais sur les banquettes, plus je jurais,
sacrais, maudissais le sort, plus son hilarit croissait et le secouait
de la tte aux pieds. En sortant de Chartres, il tait arriv au comble
de l'accs; il s'tait cramponn  la traverse du filet, et il se
tordait littralement dans les convulsions. C'tait le moment o il
venait de se produire dans ma molaire un phnomne de douleur telle, que
je ne saurais le comparer qu' une ruption du Vsuve.

Alors ... mais je ne sais plus rien. Je ne vois plus. La sensation me
reste d'avoir bondi comme un tigre, d'avoir empoign quelque chose de
gros, de mou et de cylindrique, et d'avoir serr frntiquement, avec
une force colossale. Voil tout. A prsent, je suis guri, vous avez la
molaire sous les yeux, vous pouvez vous rendre compte. Moi, je ne
le peux pas. Je pleure Dupont et je le hais encore. S'il y a crime,
jugez-moi. Prenez ma tte et qu'on la tranche. On doit moins souffrir.

Et ceci dit, il se tut. La dlibration du jury fut trs brve, pas un
des jurs n'alignait l'honneur de sa dentition complte. Martin fut
acquitt  l'unanimit, moins une voix, celle du prsident d'ge qui,
depuis quinze ans, mandibulait d'un rtelier. Il ne se souvenait plus,
gteux du reste.




LE COUP DE LA BELLE-MRE


Menac de l'une de ces revendications auxquelles tout crivain est
en butte lorsqu'il affuble d'une patronymie dclare au Bottin le
personnage le plus fictif de comdie ou de roman, j'estime sage d'en
revenir au systme du vieux rpertoire--ou de La Bruyre--et d'appeler
paisiblement: Eraste, Clitandre, Araminte et Blise les types, comme on
dit aujourd'hui, de ce conte philosophique.

Frres de pre et de mre, Clitandre, l'an, et le cadet, Eraste,
taient unis  souhait, et ils s'aimaient exemplairement avant le
mariage de ce dernier avec la charmante Araminte, fille de Blise. Ils
vivaient alors ensemble dans un mme appartement suburbain,  Levallois,
y mettant en commun leurs ennuis, leurs plaisirs et leurs ressources,
et, jeunes, ils attendaient la fortune. Or, ce fut au cadet qu'elle
sourit, et sans respect du rang d'ge.

Il est vrai qu'Eraste tait blond, joli garon, et, des deux, le plus
fataliste, voire dnu de toute force volitive, une chiffe enfin. C'est
tels que, sur son pneu, les recherche la desse aux yeux bands. Cette
chiffe tait de toute ternit dvolue aux chiffons. Employ d'un grand
bazar universel de la Ville-Lumire, il y rayonnait, c'est le mot,
au comptoir de la soierie, et, sa journe vcue dans le sourire
professionnel, il rejoignait son frre  un petit caf de la place du
Havre, o se livraient des matches de billard. Clitandre se piquait de
carambolage, et, brun aussi tenace que le blond tait veule, il laissait
sur le tapis la bonne moiti de ce qu'il gagnait  son mtier de
courtier d'assurances. Mais tout s'quilibrait aux fins de mois, grce 
l'entente fraternelle, dans la bourse  deux pochettes.

Celui qui, du fond des nues, rgle les choses de ce monde s'amusa donc,
un jour, pour tenir le diable en haleine,  conduire Araminte, jeune
fille pleine d'agrments du huitime  l'talage miroitant o l'indolent
Eraste, le crayon d'or en flche  l'oreille, chiffonnait les soldes de
faille et aunait les coupons de satin.

Le doux commis, marqu de Dieu, emplissait son idal de vierge. Et,
comme il le vivifiait aux yeux de Blise, mre docile, deux destines
se nourent en une.--Ainsi deux wagons s'accrochent en gare, avec la
petite secousse, pour des voyages moins longs que celui de la vie.--Et
le mariage fut.

Vous cacherais-je que, le beau matin o l'adjoint du maire empch du
huitime mit la main d'Araminte dans celle d'Eraste, il y dposait du
mme coup, au nom des lois, un portefeuille conjugal de vingt-deux mille
livres de rentes? La socit paraphait ainsi l'oeuvre amoureuse de la
nature.

Cette dot,  la vrit, n'tait qu'une esprance. Elle tait forme
des revenus locatifs d'un immeuble  six tages, sis rue de Rome, dont
Blise tait propritaire. Elle en occupait elle-mme le deuxime avec
sa fille, et comme celle-ci, en dpit de la prescription biblique, avait
dclar devant le notaire en personne que jamais elle ne quitterait sa
mre, et que le mariage tait,  ce prix, ni plus, ni moins, on s'tait
accommod pour partager l'habitacle, spacieux du reste, et o il n'y eut
d'indivis que la salle  manger et le salon de famille. Eraste, ai-je
besoin de le dire, aquiesa  tout ce que voulait Araminte, et, huit
jours aprs les noces, il jouissait de cette batitude que symbolise
l'image gastronomique du coq en pte.

Si le titre de belle-mre est devenu, grce aux physiologistes du
mariage, synonyme de mgre, Blise n'tait vraiment pas une belle-mre.
Nul n'en mrita moins l'injure que cette douce dame, discrte, toujours
affable et gaie, et, si jolie encore, (car elle avait d l'tre 
miracle) dans la Saint-Martin de sa quarantaine, que Clitandre, expert
en cette horticulture, la comparait  une rose de Nol poudre de neige.

Pauvre Clitandre! Ddoubl de son cadet, il ne s'amusait gure, 
Levallois, en son logis sans cho et dsormais trop vaste, surtout les
jours de terme. L'art du carambolage lui devenait plutt rebelle, car,
lorsqu'on n'y prexcelle pas tout de suite, les professionnels vous le
diront, on en reste toujours  la moyenne bourgeoisie. Pour cette raison
et d'autres d'ordre sentimental, il rsolut de se rapprocher de sa
famille d'lection, multiplia ses visites rue de Rome, notamment 
l'heure expansive des repas, et accepta enfin, avant qu'on le lui et
offert, de transporter son lit de fer et ses quatre chaises de paille
dans une garonnire de l'immeuble qu'un cong rendait disponible.
Blise regarda son gendre qui regardait sa femme qui regardait par terre
en ce moment.

Vous savez les consquences, de ces hospitalisations indcises,
dsespoir des concierges, dont la parent seule signe les baux et
prsente les quittances.... On ne vivait d'abord que sous le mme toit,
on vit bientt sous le mme plafond, par pure conomie de gaz et de
chauffage. On avait sa serviette blanche le dimanche, on a son rond
toute la semaine. Si le cadet est de la mme taille que l'an,
s'ils ont la mme pointure, ou peu s'en faut, de pieds, un contour
approximativement identique de bote crnienne, pourquoi divers
tailleurs, chapeliers et bottiers pour chacun de nos mutuellistes?
Un seul suffit, et le mme. Et vient le tour de la bourse: un jour,
l'anneau qui divisait les deux pochettes glisse sur le ct vide, tombe
on ne sait o, s'gare...--et a y est!

--Je me sens encore  Levallois, disait Clitandre  raste qui regardait
sa femme, qui regardait sa mre, dont le dlicieux sourire, fix sur la
tenture, semblait en reflter le ton jaune.

En ces instants de gne, et pour eux, Clitandre en avait trouv une bien
bonne. Il se levait, piquait droit au couple et s'criait en agitant les
bras comme ailes de moulin:

--Eh bien, et ces neveux et nices, pour quand est-ce? Qu'est-ce que
vous faites donc au lit depuis un an?... Voil l'oncle!... Il attend.

Et de croiser les bras dans l'attitude. Puis il reprenait un petit
verre.

Ce qui devait advenir advint, vous l'avez devin du reste. Outre que les
vingt-deux mille livres de revenu s'cornaient du manque  gagner,
du loyer de la garonnire, des frais supplmentaires d'alimentation
commands par une magnifique fourchette et d'appels ritrs 
l'escarcelle mal noue du faible raste, la jeune pouse tait harasse
d'une assiduit,  la fois ruineuse et indiscrte, qui tournait  la
pure cohabitation.

--Je n'ai pas pous ton frre, lana-t-elle un soir dans l'alcve, 
son mari, fort nerv d'ailleurs par des coliques.

--Ni moi ta mre, eut-il le tort de rpondre.

--Ingrat! fit-elle, trop significative.

--C'est bien. Demain, je rentrerai au magasin. Ma place est chaude.

Et Araminte pleura toute la nuit, dans la ruelle.

C'tait leur premire dispute. Il s'en excusa sur son indisposition.
Mais elle fut suivie  bref dlai par une deuxime, puis
quotidiennement, par vingt autres, toujours plus aigres.

--Mes chers enfants, soupirait Blise, votre bonheur se disloque.

Quoique Clitandre sentt venir l'orage, car il n'tait point sot, et
loin de l, il n'en perdait pas une bouche. L'an tait sr du cadet,
et plus encore le brun du blond. Il ne me flanquera pas  la porte
peut-tre, se disait-il, et, d'ailleurs, reste la belle-mre. Quel rve
satanique berait-il dans cette ide de derrire la tte, c'est ce que
vous saurez tout  l'heure.

Le dimanche suivant, les cloches sonnaient la fte patronale d'Araminte.
On devait la festoyer par un dner fleuri, suivi d'une rception en
vue de laquelle Clitandre se mit en frais de posie. Il pinait de
l'acrostiche. Mais le potage annonc, Araminte refusa de s'asseoir
 table, et cela sans excuses ou prtextes, dlibrment, dans
l'expression d'une volont immuable. Elle voulait en finir, et ce
soir-l, par une esclandre.

--Puisque nous sommes  l'auberge, faites-moi servir dans ma chambre,
dit-elle  son mari.

Et, prcisant la situation, elle le somma de choisir entre son frre et
sa femme.

Le malheureux, us par les dbats journaliers d'une lutte intestine et
comprenant qu'il y allait cette fois de son bien-tre, s'en vint, la
tte basse,  Clitandre, et  son: Qu'y a-t-il? rpondit, atterr: Tu
la rases.

--Je m'en vais, alors?

--Va-t'en, oui.

--O?

--A Levallois. J'irai t'y voir.

--Ne te drange pas. Bon apptit, et  demain.

Le lendemain, en effet, un peu avant midi, Clitantre se faisait annoncer
correctement chez raste. Il entra gant de blanc, ras de frais, fris
aux petits fers et tube du dix-huit reflets des grands jours.

--Je ne te tiendrai pas longtemps, distilla-t-il. Je viens t'aviser
d'une bonne nouvelle. Je fais une fin,  ton exemple: je me marie.

--Toi?

--Moi-mme. Mon mariage, comme le tien, accorde l'amour et l'intrt.
Elle est charmante, elle ressemble mme, en mieux,  ta femme, et elle
a vingt-deux mille livres de rentes. Du reste, tu la connais, raste,
puisque c'est ta dlicieuse belle-mre, la rose de Nol poudre de
neige.

Et, saluant dans les rites:

--J'ai l'honneur de te demander sa main.

raste, carquill, le regardait, stupide.

--Es-tu devenu fou, Clitandre?

--De l'pouser? Qui m'en empche? Rien dans les moeurs, rien dans les
lois, et je l'aime. Puis-je la voir? Veuille m'annoncer, je te prie.

Et, aprs une brve disparition, le cadet reparut avec sa femme.

--Maman vient de sortir, susurra Araminte d'une voix toute de miel, mais
vous djeunez avec nous, n'est-ce pas, mon frre?

Et Clitandre y est encore. C'est le coup dit de la belle-mre.




LE CRIME DU MOULIN AU MOULIN DU CRIME


La bote au dos, la pipe aux dents, j'errais en qute d'un motif de
paysage. La matine tait radieuse,--mon me aussi. Je dois vous dire
que, ce qui me l'illuminait d'allgresse artistique, c'tait moins
l'atmosphre ferique d'or fluide o baignaient les bois, les champs,
les hameaux, que certaine garbure dont je m'tais lest, en bon peintre,
 une auberge de rouliers du carrefour des six routes.

Dans notre art--tudiez les matres, le pre Corot surtout--le motif
est le site synthtique o se rsume le caractre d'une campagne
circonscrite. Le motif, tranchons le mot, est une idiosyncrase, et je
l'avais tranch devant l'aubergiste. Il avait paru me comprendre.

--Mais nous avons a ici, s'tait-il cri, en me dsignant l'une des
six routes du carrefour, celle qui descend en lacet dans le vallon. Il
y a l, sur un tang, un vieux moulin abandonn qui fera srement votre
affaire. C'est, votre idio...

--... syncrase.

--Oui,  moins que vous n'ayez peur des revenants?...

Peur des revenants, diable! est-ce que le moulin tait hant? Il ne m'en
cota pour le savoir qu'une autre tourne du vin topaze.

--Monsieur l'artiste devait avoir entendu parler d'un crime accompli, il
y avait quelques annes, dans le pays, et qui tait aux causes clbres?
Un enfant noy par son oncle et sa tante, une affaire d'hritage?... Ah!
il en tait venu de ces journalistes!... Pour voir le chien surtout.

--Quel chien?

--Mais le chien qui a repch l'enfant dans l'tang et a ramen son
cadavre.... C'est moi qui en avais la garde.

--De qui?

--Du chien. Mon auberge ne dsemplissait pas.

Je n'avais point souvenance de cette histoire qui, d'aprs sa date,
concidait d'ailleurs avec l'anne que j'ai vcue en Norwge, dans les
fiords,  travailler les effets de neige. Et comme, d'autre part, mon
naturalisme apprhende peu les revenants, je pris cong de l'aubergiste
et j'enfilai, la bote au dos, la pipe aux dents, la venelle du moulin
du crime.

Il ne m'en avait rien dit de trop, c'tait l'idiosyncrase! Imaginez un
boulis de solives et de pierraille retenues seulement par les sarments
du lierre et le treillis des parasites; sur l'amas de ces trous brods,
une toiture effondre, creve, comparable  une toile d'araigne en
loque; une roue morte sur le moyeu, embobine de lianes aquatiques comme
l'est un rouet de l'toupe du chanvre; l'cluse comble, sans traces de
margelles, talus d'urtices et d'herbes folles d'o surgissait un gent
sauvage aux grappes cuivres,--et l-dessus, l-dedans, partout, des
nids chantants et des vols d'ailes. Quant  l'tang, une vasque des
jardins du paradis, bleu comme les ciels vnitiens de Ziem, o, dans
le friselis d'une bue rose, bruissaient des nues de nvroptres aux
lytres iriss et nacrs. A gauche, entre les glaeuls lamells, dresss
en faisceaux d'pes, et les patnes vert-de-grises des nnuphars, une
barque dormait,  peine remue, sans amarre....

L'inspection du motif ne fut pas longue. J'en trouvai tout de suite le
point de vue sur la rive oppose de l'tang, en face du moulin croulant
qui, reflt  angle droit, y doublait ses dcombres. J'avais plant mon
petit chevalet  l'ombre d'un castel Louis XIII, encadr d'une futaie
de htres centenaires, dont l'abandon s'accordait au dlabrement de
sa dpendance domaniale, et je commenais  mettre bien en toile mon
admirable paysage, lorsqu'il me sembla our sur la route du vallon le
bruit ouat d'un roulement d'automobile. Et il en dboucha une, en
effet, dans la solitude. Des touristes, pensai-je, ils vont passer?
Mais la voiture s'arrta devant le moulin et il en sortit aussitt deux
hommes, une femme, un petit garon et un chien de terre-neuve.

Toute superstition carte, la composition du groupe tait assez
trange, et je dus, pour ne pas en rester frapp, me souvenir que le
troisime verre de vin topaze avait t suivi, sur le pas de l'auberge,
d'un quatrime de surcrot, dit: coup de l'trier. Sans doute il
m'embrumait un peu la rtine? Ma mise en toile cependant tait d'un
dessin ferme.

La femme, passable seulement de visage, se moulait lgamment dans un
costume tailleur, net d'ornements, de teinte neutre. Les deux hommes,
l'un brun, l'autre roux, tous deux quarantenaires, se signalaient,
par l'allure souple et la carrure athltique, sportsmen exercs et
pratiquants. L'enfant tait gai, vif, et il caressait le terre-neuve qui
semblait l'adorer. Je les observais, sans tre vu, de l'ombre du castel,
et je m'assurai dans cette certitude que les revenants n'taient que
de simples photographes en chasse, comme moi-mme, de vues pittoresques.
L'homme roux en effet tait all retirer du fourgon de la voiture une
bote de forme usuelle et reconnaissable, et, venant droit au castel,
il en avait ouvert la porte avec une clef que lui avait probablement
confie l'aubergiste, gardien de la double ruine, puis il avait disparu
dans les chambres. Enfin, une fentre du premier tage s'tait ouverte,
 volets battants, et une voix avait cri:

--On voit l'auto.... Otez l'auto!...

Sur cette indication de perspective, le brun avait pouss la roulotte
derrire le moulin, en sorte qu'elle fut hors de l'orbe de l'objectif,
et, passant sur la rive gauche, il avait saut dans la barque qu'il
amena, en ramant, au pied du gent de l'cluse. Je commenais  ne plus
comprendre, car, si photographe qu'on soit, pourquoi dplacer la barque
dormante de son charmant lit de nnuphars? Le motif y perdait sa plus
jolie note peut-tre. L'enfant regardait de ct et d'autre, comme
indcis sur une besogne qui lui incombait. Enfin, il battit des mains,
et tirant le bon terre-neuve docile par une oreille, il l'attacha, en
riant,  la tige flexible du gent, et, de la laisse, il lui fit une
rosette. Ma vision d'art s'obscurcissait de plus en plus, lorsque,  ce
moment, la femme monta dans la barque et y reut l'enfant qui y bondit
comme un chevreau lger.

--Allez, clama la voix de la fentre.

Et voici ce que je vis, paralys par l'pouvante.

L'homme brun avait chass la barque d'un coup d'aviron, sur l'tang.
Elle avanait entre les gramens flottants. La femme souriait  l'enfant
et elle lui montrait des libellules poses sur les plateaux d'or des
nnuphars.

L'enfant extasi se penche pour en saisir une au vol ... et la femme le
pousse!... Oui, suis-je hallucin?... la femme le pousse.

Par un rtablissement de clown, le petit garon s'est redress dans la
barque. Il est debout. Il tremble de la tte aux pieds. Il a compris.
Il se jette aux genoux de sa tante. Il lui demande grce.... Mais je
n'entends pas ses cris, je ne les perois que par les gestes. Silence
inexplicable. Je suis gris, assurment; le coup de l'trier m'a-t-il
priv du sens de l'oue?

La tante s'est attendrie. Elle implore visiblement son complice,
l'oncle. Mais il a surgi, terrible. Il a lev l'aviron sur la tte de
la femme. Il la menace de l'assommer et de la jeter, elle aussi, dans
l'tang, qu'il lui montre du doigt.

Il faut en finir. Elle se rsigne. Elle l'aide  tirer du fond de la
barque une pierre corde.... L'enfant s'abat, vanoui d'horreur, sur le
banc de la barque. Elle lui attache elle-mme la corde au cou, sur la
collerette.... Il n'oppose plus de rsistance.... Il est dj mort....
Elle l'embrasse sur le front.... Oh! la hyne!

Je veux hurler, m'lancer, empcher l'abomination; mais j'ai tout le
poids de cette pierre aux pieds et, dans la gorge, tout ce silence.

Ils l'ont pris sur le banc; elle, par la tte, lui sous les genoux; ils
le balancent, ils l'ont prcipit dans la nappe d'azur de l'tang en
fleurs.... L'eau jaillit en gerbes, deux fois, l'une pour la pierre,
l'autre pour l'enfant....

--Ah! ah! ah! misrables! J'ai tout vu!... j'tais l, dans l'ombre du
chteau, en face.

--Vous n'auriez pas d en bouger, maugre l'oncle, sardonique.

Mais il faut sauver l'enfant. Je m'en charge, je suis bon plongeur,
heureusement, en mer comme en eau douce. L'enfant d'abord, le reste
aprs, assassins! Et j'ai dj dpouill ma veste. La tante clate de
rire:

--Pas la peine de vous enrhumer pour le petit. Tenez, voyez!

Et elle me montre le terre-neuve, qui a dnou sa rosette et qui nage
droit  la place o a disparu l'enfant. Il le ramne par la ceinture,
tranant en sus, au bout de la corde, la pierre qui flotte, car elle
flotte la pierre. Je m'en saisis. Elle est en lige. Ou je deviens fou,
ou je rve!...

--Le film est rat, crie de la fentre l'oprateur.

--Comment, rat, le film? Est-ce que vous tes?...

--De simples acrobates, monsieur. Nous reconstituons, d'aprs le procs,
le fameux crime du moulin pour une maison de cinmas.

--Oui, et il n'a pas eu de tmoin, le crime du moulin, vous le savez,
pas mme un peintre! Recommenons tout, mon petit Jules.

--Si tu veux, maman, l'eau est trs bonne.




LE MARIAGE DE CAMBRONNE


Mon grand-oncle maternel, le capitaine Peyrot, tait  Waterloo, dans la
garde. Il y avait t foudroy par la mitraille anglaise  ct de son
gnral, l'illustre Breton Pierre-Jacques-tienne Cambronne, le hros du
Dernier Carr, et laiss, comme lui, pour mort sous la pile sanglante
des grenadiers du 2e bataillon de la troisime des braves. Il eut la
chance, si c'en est une, disait-il, d'tre relev, lui aussi, vivant
encore, par les mmes infirmiers de Wellington qui cherchaient,
par ordre, son chef dans la bouillie, et, avec lui, on l'emmena
par-dessus le march en Angleterre. Ils y gurirent d'ailleurs tous
les deux et revinrent ensemble en France, sous la Restauration, mon
grand-oncle toujours clibataire, Cambronne mari.

Et mari  une Anglaise!...

Le capitaine Peyrot, qui avait tout vu, tout, tout, et ne s'tonnait
plus de rien, rien, rien, ne digrait pas ce mariage.

--Ce serait, clamait le vieux grognard,  vous dgoter de l'amour si ce
n'tait fait depuis longtemps!

--Fut-ce donc par amour, mon oncle?...

--Qu'il l'pousa? Pas autrement. J'y tais, j'en sais quelque chose
peut-tre.

--Mais comment?

--Voici. D'abord tu connais la phrase, n'est-ce pas, la fameuse phrase:
la phrase historique?...

--La garde meurt....

--C'est a. Moi, je ne l'ai pas entendue, quoique je fusse  ct de
lui, dans le carr, qui fut un triangle, entre parenthse. Mais elle
est authentique, quoique,  Londres, on la mt en doute lorsque nous
arrivmes. On la discutait partout, dans la plus haute socit, et il y
suscitait le dnigrement bien naturel de nos vainqueurs. Rien d'aussi
beau dans l'antiquit, disaient les uns, ni dans Corneille, ni mme dans
les Bulletins de la Grande Arme; il ne l'a pas dite, assuraient les
autres. Le gnral tait trs embt du dbat, on n'a su pourquoi que
plus tard. La vrit, si tu veux la connatre tout de suite, c'est que
a ronflait terriblement dans le triangle.

--Peyrot, qu'il me faisait  l'oreille, est-ce que tu te souviens de
quelque chose?

--Moi, non, mon gnral; mais a ne prouve rien, d'abord parce que je
ne suis que lieutenant, et ensuite parce que, sur le moment, a vous a
peut-tre chapp tout de mme!

--Au milieu de ce boucan?... tu m'tonnes!

--Bah!... laissez-le croire ... pour l'Empereur!

A notre arrive  Londres, les plus grandes familles du pays s'taient
arrach nos vieilles peaux troues pour les recoudre, bien entendu, car
c'est a, la guerre, et, quand c'est fini, on s'adore. Nous avions t
enlevs par une aristocrate qui, au mrite d'tre belle comme le jour,
unissait la vertu d'tre veuve. Elle nous faisait soigner dans son htel
mme sans regarder  la dpense. Et les petits plats, et les bons vins,
et le linge blanc, et tout! J'en avais, tu penses bien, mon compte. J'ai
t pans l par des mains o il y avait des bagues comme j'en souhaite
 ta promise! Mais, pour le gnral, c'tait de la dorlotation! La
patronne vivait quasiment au pied de son lit. Elle ne le quittait que
le temps d'aller se coiffer, parce qu'elle avait des cheveux comme une
meule, en or de soleil, qu'aucun peigne ne pouvait retenir. Enfin, nous
gurissions, gurissions tout le temps dans la ouate.

J'avais remarqu--car on a des yeux pour voir, c'est mme fait pour cet
usage--que mon suprieur louchait un peu vers la toison d'or. C'tait
encore de son ge, il n'avait que quarante-cinq ans, en 1815, tant n
 Nantes dans les environs de 1770, comme moi,  six mois prs. Son
avancement lui venait de sa valeur. Moi, je suis de Limoges, pour ta
gouverne. Je l'avais eu d'abord pour chef en Vende, o nous apprenions
le mtier; puis sous Massna,  Zurich, de l  Ina, et la suite. On ne
s'est plus quitts; qui voyait Peyrot voyait Cambronne et vice versa.
C'est pour te dire si je le possdais par coeur! Au retour de l'le
d'Elbe, par anecdocte, il m'avait fait un signe par-dessus la mer:
Psitt, Peyrot, et j'tais l, au dbarquement. On revint  Paris
ensemble, derrire l'aigle. a devait finir en Belgique. Enfin, petit, 
la rserve du grade, des frres qui n'ont pas besoin de se parler pour
se comprendre. Aussi tu juges de mes tribulations quand je le vis
se prendre d'heure en heure, comme un conscrit, dans la tignasse de
l'Anglaise. Mais je n'aurais jamais cru a, non, jamais je n'aurais
cru....

Nous ne tardmes pas  tre debout l'un et l'autre et prts 
recommencer. Mais, outre qu'il n'y avait plus d'empereur, nous tions
bel et bien prisonniers de guerre, et par consquent forcs de moisir en
Angleterre. Je me mis  donner des leons de limousin, d'o le franais
drive, et le gnral resta camp chez la belle htesse, qui ne voulut
pas le laisser partir. Il se laissa faire violence et, au bout d'un
mois, il filait quenouille  ses pieds. Tu sauras un jour, mon garon,
ce qu'une jolie blonde peut faire d'un grenadier. Il n'y a plus
d'empereur, il n'y a plus de France, il ne reste qu'un pauvre bougre au
bout d'un fil, comme un chien, derrire une jupe. Elle en obtenait ce
qu'elle voulait d'un sourire, rien qu'en se cardant devant lui, et tout,
te dis-je, except cependant une chose,  savoir qu'il lui parlt de
Waterloo.

Sur ce chapitre, bouche cousue. Il la regardait, sans rpondre, de
ses yeux bretons, couleur de mer, et, si elle insistait, il lchait la
quenouille et s'en allait errer dans ces rues aux noms impossibles, o
il n'y a qu' dire: Dieu vous bnisse! Or, elle voulait, l'Anglaise,
que Cambronne lui parlt de Waterloo. Elle ne l'avait pris chez elle que
pour a; j'en ai la conviction absolue. Tenir la vrit vraie, sur la
bataille, de celui qui en avait t le hros, c'tait le nanan du nanan
pour ses trente-deux dents britanniques. Elle damait ainsi le pion
 toutes ses rivales de la gentry, et c'tait comme si elle et
l'autographe du dernier bulletin de Napolon. Mais le gnral demeurait
muet et impntrable.

--Voyons, de vous  moi, les portes closes, la phrase, la magnifique
phrase, lui demandait la sirne, est-elle telle qu'on la cite?
L'avez-vous dite? Rpondez-moi, si vous m'aimez?

Il secouait la tte, mais ne descellait pas la mchoire.

--Ah! s'criait-elle, vexe, vous savez qu'on l'attribue  un autre?

--Laissez, faisait le perscut, qui tait la probit mme.

Cette probit n'avanait pas ses affaires de coeur, et il se rendait
fort bien compte que l'intrt qu'il inspirait  l'htesse diminuait de
jour en jour avec la certitude d'avoir  elle, et chez elle, l'homme du
mot immortel.

C'est encore une vrit, petit, que ton grand-oncle doit t'apprendre,
que moins elles nous aiment, plus nous les aimons; c'est la sacre
nature qui veut a. Le pauvre gnral en tirait la langue d'une aune.
Elle en jouait comme d'une souris. A chaque visite que je lui faisais,
je constatais son dprissement.

--Ah ! mais, qu'est-ce que vous avez donc, mon suprieur? C'est-il la
France qui vous ronge?

Et je lui racontais, pour le consoler, qu'ils l'avaient flanqu dans
une le  requins et qu'il n'y avait plus rien  faire, l-bas, pour les
grognards. Mais il ne m'coutait pas plus que le chant du merle dans une
batterie. Un matin, enfin, il jeta son caveon:

--Peyrot, il faut que je me marie.

--Vous! O a?

--Ici.

Et ce fut tout. J'avais compris. On ne discutait pas avec Cambronne.

--Alors, la garde se rend? fut tout ce que je trouvai  lui dire, et je
pleurai, mon gars, moi, un dur--cuire, comme une demoiselle.

La fin de l'histoire n'est pas longue. A quarante-cinq ans on ne se
dfend plus; Cambronne demanda sa main  la veuve. Elle n'y mit qu'une
condition, et tu la devines?...

--Non, mon oncle.

--Tu es donc bte? La condition, c'tait qu'il lui dirait, non plus
 elle seule, mais devant toute sa famille runie en soire de
fianailles, la phrase textuelle et vridique du Dernier Carr, qui, je
te le rpte, fut un triangle. Et il en tait si fou qu'il y consentit.
Seulement, vois-tu, conclut le capitaine Peyrot en tire-bouchonnant sa
moustache, celle qu'il leur rpta,  ces Angliches, c'tait la vraie,
celle que j'avais entendue, la bonne, plus courte de sept mots que
l'autre. Telle est l'histoire du mariage de Cambronne. L'empereur ne l'a
jamais su  Sainte-Hlne.




LOYS GAROT OU L'ARGENT D'AUTRUI


Lorsque, afin de se disculper de la ruine de tant d'honntes gens qui
lui avaient apport leurs conomies pour qu'il les centuplt dans le
laps de temps le plus court possible, le grand joueur d'argent d'autrui,
Loys garot, comparut au tribunal prsid par Thomas Mvre, notre
d'Aguesseau moderne, il laissa d'abord parler son avocat, le clbre
Paul Archet, surnomm le Cicron des krachs, et qui s'en est fait une
spcialit europenne.

Ce ne fut pas long. En trois heures de temps, plaidoyer compris, Loys
garot copa ses trois ans de prison, un par heure. Le prsident Thomas
Mvre ne badinait pas avec les spculateurs honts, dshonneur de la
Rpublique d'affaires. La foudre de l'arrt reue, le foudroy se leva
et d'une petite voix triste, il dit:

--Un mot?... Je n'ai jamais mis le pied  la Bourse, et je suis
incapable de mener  bien l'une ou l'autre des quatre oprations
lmentaires de l'arithmtique.

--Alors, fit l'austre magistrat, comment expliquez-vous le dsastre?

--Par ma scrupuleuse probit. Ils voulaient que je centuplasse. Je
n'ai pas eu le temps, voil tout.

Et il se remit aux gendarmes, dont l'un, du reste, tait de sa
clientle.

Dans sa prison Loys se refusa  tout adoucissement, sauf  celui de
correspondre en toute libert avec sa femme et sa fille, expdies 
la Jamaque,  la garde de la vieille nourrice qui l'avait lev 
Marseille, et qui, dment rente par lui, finissait ses jours dans le
bien-tre  Port-Louis, sa ville natale. Prends soin d'elles, Ppina,
lui avait-il crit, comme autrefois de ton petit, elles sont avec toi,
maman-nounou, ce que j'aime le plus au monde.

Mais ce qu'il aimait le plus au monde, c'tait Ins, sa fille,
ravissante blondinette de douze ans, et que le dsespoir faillit enlever
lorsqu'il lui fallut se sparer du cher papa, si beau, si gai, si doux 
tous, plus enfant qu'elle, disait la mre, et  qui elle faisait ses
additions, le soir, aprs dner, sur la table.

Quant  Mme garot, il l'avait rassure en ces termes: Ne crains rien,
je ferai mon temps et, dans trois ans, je serai l-bas, avec vous deux
pour toujours. Courage,  bientt.

Or, il fit son temps, en effet, sans en drober une heure  la justice
de son pays, et quand la libert lui fut rendue, il ne devait plus rien
 personne, sinon le centuplage des fonds hasards sur son crdit, ou,
si l'on veut, le manque  gagner desdits fonds, dj confis, du reste,
 d'autres agioteurs.

Loys garot avait dit la stricte vrit au tribunal, il ne savait pas
calculer, et personne n'aurait pu se vanter, sans mentir, de l'avoir vu
 la corbeille. Mais il tait marqu d'un signe terrible et dou,
de toute ternit, d'une vertu d'attraction inoue et fabuleuse. Il
inspirait confiance, irrsistiblement. Dieu l'avait cr charmeur de
gogos. Il suffisait qu'il part quelque part et n'importe o, pour que
les hommes tinssent  lui remettre leurs cus, les femmes leurs diamants
et les enfants leurs billes; et il ne pouvait pas ne pas les prendre, on
l'aurait suivi jusque dans la mer, comme les croiss fascins par Pierre
l'Ermite allaient derrire ce moine Saint Spulcre.

De telle sorte qu'il en avait t rduit  inventer, pour les
satisfaire, des mines d'or hypothtiques, des lacs de naphte
visionnaires et des chemins de fer intersidraux o se signait son vrai
gnie, celui du pote. Ce qu'il en souffrait, c'est  ne pas le dire,
mais il obissait  sa destine.

Il arriva  la Jamaque juste  temps pour y fermer les yeux de sa
vieille nourrice, et, comme elle n'avait ni famille, ni hritiers, il
rentra naturellement dans la pension qu'il lui servait, comme dans le
dpt qui lui en garantissait le service. C'tait un revenu de trois
mille livres, et il se jura de s'en contenter pour lui, sa femme et sa
fille, et sauf de toute entreprise.

Ins tait dans sa quinzime anne, mais les fruits d'or mrissent vite
sous ces latitudes rayonnantes des Antilles, et elle en florissait
dix-huit; aussi avait-il eu peine  la reconnatre quand, la gorge
trangle d'motion, il lui avait ouvert les bras, sur le quai de
dbarquement. Elle paraissait, d'ailleurs, s'tre familiarise aux
manires anglaises, et sa bonne mre de mme. Je m'y ferai comme 
tout le reste, avait pens l'enfant de Marseille, pourvu qu'elle m'aime
toujours. Puis, dans le jardin de la pauvre Pepina, plein de belles
fleurs et de riches oiseaux, il se mit  traner les heures, oubliant,
oubli, paisible enfin, et vivant la vie oisive de ses rves.

--Mon ami, lui dit un jour sa femme, avant ton arrive nous recevions et
rendions d'agrables visites. La socit de la ville tait fort aimable
pour nous. Je sais que tu ne veux voir personne, je le comprends; mais
tu exagres. Et puis, notre Ins s'ennuie. Entr'ouvrons un peu notre
porte. On ne demande qu' te connatre.

--Et qu' m'apporter de l'argent, hein?

--Je n'osais pas te le dire.

--Ah a! mais, malheureuse, tu veux donc que a recommence?

--Oh! des Anglais, si pratiques!

--Eux, ils sont encore plus enrags que tous les autres. N'insiste pas,
ma bonne, non.

--Et Ins? Je te le rpte, elle s'ennuie.

Le papa regarda la maman et comprit.

--Quoi, dj? soupira-t-il, en se laissant tomber sur un banc, en trois
ans.... Et ... qui est-ce?

--Un Franais.

--A la bonne heure. Il s'appelle?

--Ne t'en irrite pas.... Jean Mvre.

--Est-ce un parent du magistrat?

--Qui t'a condamn, oui: c'est son fils.

Loys garot, loin de s'en irriter, leva les yeux en l'air, comme pour
y prendre un ordre de Bourse cleste.

--Ah! par exemple,  la Jamaque, sourit-il. Son fils! Qu'y fait-il?

Il y apprend le grand commerce, dans la premire maison de l'le,
Streebs and Sons.

--Mais sait-il que je n'ai pas un sou de dot  donner  ma fille?

--Il sait tout, et ne demande rien.

--Qu'il vienne, alors.

Et Jean Mvre vint, ou plutt il revint, car la maison de Pepina, pour
lui aussi, contenait tout ce qu'il aimait au monde. C'tait un garon
actif, intelligent et bien fait, mais particulier en ceci qu'il avait
sous le front la mme barre devant le Droit que son futur beau-pre
devant le Chiffre. Pour se soustraire aux tudes du Code et des
jurisprudences, il s'tait, ds la sortie de collge, enfui  Londres,
d'o ses patrons, les frres Streebs, l'avaient dtach sur la grande
usine de distillation qu'ils ont  Port-Louis au milieu des champs de
canne  sucre.

La prsentation fut simple. Jean plut  Loys, autant qu'un homme peut
plaire  celui  qui il enlve sa fille. Le spculateur hont
n'objecta au mariage immdiat du moins, que l'ge trop tendre d'Ins,
et il en reporta la date  trois annes au del pour qu'elle et ses
dix-huit ans.

--Quant au douaire, plaisanta-t-il, il est de six millions, mais en
dettes, selon la doctrine de l'honorable magistrat votre pre.

Ce disant, il paraissait chercher encore dans les nues un nouvel ordre
de Bourse providentiel. Puis, les paroles changes dans une poigne de
mains, il s'en fut, la canne  la main, visiter la ville.

L'excellente Mme garot n'avait rien invent de l'intrt passionn
qu'il y inspirait depuis son dbarquement, et tout de suite les gens
furent aux portes comme aux fentres. Il ne s'y mprit pas une minute,
a recommenait, et il en allait de son charme extraordinaire dans les
les comme sur les continents,  l'tranger comme en sa patrie. Au
passage de l'homme aimant, les magots dansaient dans les coffres-forts,
les tiroirs se tiraient tout seuls, les bas de laine s'agitaient aux
vitres, les valeurs, les bank-notes, les chques jonchaient ses
pas comme feuilles d'automne. Si son procs l'avait illustr, sa
condamnation, sa prison, son exil le revtaient d'un prestige universel
et d'un crdit de magicien. En quelques mois, la maisonnette de Pepina
devint le centre des affaires de l'le, et la ruelle o s'ouvrait son
auvent, la rue Quincampoix de ce Law malgr lui. Il lui fallut encore,
avec son gnie de pote, imaginer les mines aux gisements les plus
absurdes, les mers souterraines d'huile d'olive, les aviateurs qu'on
siffle dans l'espace comme un chien docile, l'application des nuages
 la cotonnade, que sais-je; il ne dsespra ni les gogos ni les
ingnieurs, et il lui revint une fortune immense.

Si immense que, les trois ans couls et la date du mariage chue, Loys
garot voulut qu'il fut clbr  Paris et retourna en France sur son
yacht sans pareil, nomm _la Pepina_. Le pre de son jeune gendre,
l'illustre Thomas Mvre, tait all le recevoir  Marseille.

--Je suis heureux, salua-t-il, et plus que personne, de vous voir
victorieusement remont sur votre bte. Mon fils Jean fait un beau rve!

--Sans doute, sourit Loys, puisqu'il aime ma fille.

--Mais autrement aussi, je pense? avait soulign l'austre magistrat.
Mlle garot est un parti de roi?

--Elle n'aura pas un sou, monsieur le prsident. Tout ce que j'ai gagn
appartient  mes cranciers, d'abord, et, s'il en reste,  ma chre
femme.

Le d'Aguesseau moderne plit.

--Vous voulez rembourser vos victimes?

--Recta, mon juge.

--Vous tes fou!

--En quoi?

--Je vous dis que vous l'tes.

Et il faut croire qu'il l'tait, en effet, et qu'on le serait comme lui
dans la partie, de vouloir payer ses dettes, car,  la sortie de la
mairie, le jour du mariage, le spculateur hont et fltri par la
vindicte publique, pouss doucement dans une auto entre deux aimable
spcialits, fut hospitalis, comme on sait de reste, dans la maison
dite de sant o il vient de mourir.

Pauvre Loys garot, qui ne savait pas calculer!




LE SIEUR ON


Je sortais de Saint-Cyr, et sur un assez beau rang, entre parenthse, le
bon cinquime de la liste, et j'avais, avec les camarades, festoy ce
succs par un djeuner dnatoire aux alentours du Palais-Royal. On tait
encore  la belle saison et, comme nous n'avions pas laiss que de faire
sauter force bouchons sonores  diverses sants concurremment chres,
nous prouvions le besoin, selon le mot de mon cousin Charles, de nous
vaporer dans la verdure. Le vieux jardin des Tuileries tant le plus
proche, nous y allmes  la file, et lorsque nous y fmes, nous nous
dispersmes sous les marronniers.

Inutile de vous dissimuler que j'tais un peu tourdi par l'abus inusit
du vin de joie. Mon cousin, qui s'en tait aperu, jugea amica et sage
de me tenir compagnie: Marchons, veux-tu? Et il m'entrana dans une
alle ombrage qui longe la terrasse du bord de l'eau et o il n'y a
jamais personne. Lorsque nous l'emes cinq ou six fois arpente, aller
et retour, d'un bout  l'autre, je criai grce et demandai  m'asseoir,
et me jugeant assez vapor, Charles acquiesa, en riant,  mon dsir.
Nous prmes des chaises  la pile, et les ayant disposes  l'abri d'un
socle de statue qui projetait une ombre dlicieuse, nous partmes en
causerie. Pour de jeunes officiers franais, elle n'ouvre gure, on le
sait, que deux chemins, et elle n'a presque que deux thmes, l'arme et
les femmes. Nous avions puis le second pendant le djeuner, mais
le premier restait inpuisable  nos rves d'avenir. Dans quel corps
allions-nous tre verss, l'un et l'autre? Mon cousin en tenait pour
l'Afrique; moi, pour l'Est et la frontire, car, en ce temps-l, le sang
de ma race me bouillait aux veines et je croyais  des tas de choses
auxquelles ma foi militaire a fait tristement faillite.

--Ce qui me plairait de l'Afrique, me disait Charles, ce serait d'y
servir sous le fameux gnral de Madiran, qui y commande. Il est la plus
franche gloire du mtier,  l'heure prsente. Mais pourquoi ris-tu?

Et je riais, en effet, car, cette franche gloire, elle tait double et
elle fournissait ses deux lgendes.

--Je n'imagine pas, lanai-je, le plaisir qu'il peut y avoir  tre
command par le plus grand cocu de France et de Navarre.

A peine avais-je mis cette belle sentence que, dress devant moi, un
homme me tendait sa carte:

Gnral comte de Madiran.

Il faut faire le tour des statues. Mais il tait trop tard. Je tirai
donc ma carte, en silence, et j'en fis l'change classique avec mon
offens:

Jean-Myrtil de la Galonire.

Grand, sec, hl, les cheveux taills en brosse, l'oeil d'acier, le
gnral ressemblait  un sabre. Il fallait,  l'aspect, lui dfalquer
dix ans sur les soixante que lui attribuait l'annuaire. Charles buvait
son hros des yeux, mais trs ple de mon aventure. J'tais pour lui
dj un homme mort, les duels de Madiran tant, dans l'arme, comme des
contes de fes de l'escrime. Et j'attendais. Le gnral, le front
baiss sur ma carte, semblait la lire et la relire ainsi qu'en rve.
Brusquement il me regarda, et, d'une voix presque mue:

--Mon enfant, j'ai d pouser votre mre.

--Mais n'importe, relevai-je btement, je suis  vos ordres.

Cette niaiserie de blanc-bec ne l'avait pas distrait de sa rverie
singulire.

--Vit-elle encore, votre charmante mre?

Mon cousin rpondit pour moi par un signe d'affirmation muette. Le
terrible sabreur d'Afrique s'tait retourn et il s'en allait en serrant
ma carte dans sa poche, lorsqu'il revint  nous en demi-cercle:

--Alors ... comme a ... j'en suis de la confrrie?

Et le coup d'oeil dont il appuya sa question tait si nigmatique qu'il
me dsarma de toute contenance.

--De Navarre?... soit, je suis Basque ... mais de France?... Voyons!

Devant cette ironie  la franaise, je perdis entirement la boule:

--Mon gnral ... on me l'a dit! balbutiai-je.

Et, pour le coup, il se mit  rire:

--Combien vous faut-il de temps pour me l'amener par les oreilles? Fixez
vous-mme. Un mois? Six mois? Davantage?

--Qui?

--Celui qui vous l'a dit.

--Comment, celui?...

--Eh bien, oui, le sieur On... ou pour lui transmettre ma carte. Vous
l'avez, ma carte. Mon adresse est dessus. Prenez un an, prenez-en
deux, et revenez me voir, avec ou sans le sieur On. Et rappelez-moi au
souvenir de votre charmante mre. Il s'en est fallu de a ... que vous
ne fussiez mon fils.

Et, sans saluer, il disparut, nous laissant, Charles et moi, dans
l'hbtement que vous imaginez.

--Tu vas le chercher, hein? me dit mon cousin.

Le sieur On?... Naturellement.

--Qui est-ce?

--Est-ce que je sais, moi! Mais _il faut_ que je le trouve, il y va de
mon honneur, cousin.

La recherche du sieur On est l'exercice mohicanesque auquel il faudrait
astreindre les agents de police ou dtectives; mais qui est le Vidocq
qui peut se vanter d'en sortir? Le sieur On, o est-il? Partout et nulle
part, omniprsent, omniabsent, ubiquiste, rel et fabuleux. Ouvrez 
la lettre O le Bottin de Paris, de la province, tous les dictionnaires
d'adresses, vous n'y trouverez point le nom de On, avec ou sans
particule, et pourtant la famille est innombrable, que dis-je?
universelle. Les On se cachent sous tous les noms de l'honnte homme,
stupide, gnial ou mdiocre. Beaumarchais en a dmasqu un, le comique
qu'il appelle Basile, et Shakespeare un autre, le tragique, Iago; il
rsulte de leurs deux types que soit pour la calomnie, soit pour la
mdisance, mortelles d'ailleurs  l'envi, le sieur On, c'est vous, moi,
et toute l'espce humaine, des deux sexes s'entend, car il n'est femme
qui ne soit une Mme Onne.

J'avais d'abord accept avec enthousiasme la tche impose par le
gnral, et c'tait, au tribunal intime de ma raison, la rparation
juste et propre de l'injure. En dcouvrir l'diteur responsable, soit
le premier qui l'avait de son plein gr lance dans la circulation o je
l'avais recueillie pour en souffleter directement l'intress. Je me mis
donc en chasse, aid de Charles, puis seul, car, au bout d'un mois, mon
cousin se lassa de l'inutilit de la vaine entreprise.

Personne ne savait ce que je voulais dire, ou bien c'tait le secret de
Polichinelle, ou encore le: D'o sortez-vous? vasif de ceux qui
s'en lavent les mains. Les hautains, friands de la lame, ne me
reconnaissaient aucun droit de m'enqurir  ce sujet, et, sous
l'ventail, les dames Onne s'esquivaient en un sourire.

--C'est l'aiguille dans la botte de foin, me disait Charles; tu y uses
ta force et ton temps, et, qui pis est, tu deviens grotesque.

Des marches, dmarches, visites, voyages et le reste o je me dpensai,
moi et mon argent, pour dnicher l'insaisissable sieur On, on ferait
un roman comme _Gil Blas_ de Le Sage, aussi aventureux et aussi
philosophique, n'en doutez pas, car, en six mois, des bas-fonds aux
cimes j'ai explor dans toutes les classes la socit contemporaine--et
ternelle.

Un jour, enfin, nous fmes aviss, Charles et moi, de notre destination
militaire: c'tait lui qui allait dans l'Est, et moi en Afrique,--
drision!--dans le corps mme de qui? Du gnral de Madiran.

Il fallait en finir. Je m'abattis chez lui, un matin, dsespr,
honteux, mais dcid  prendre  mon compte l'outrage anonyme. Je
lui avais fait une seconde fois passer ma carte: Jean-Myrtil de la
Galonire, et j'attendais dans le salon qu'il voult bien me recevoir.
Ce fut une adorable jeune fille qui me fit cet honneur  sa place. Elle
entra, radieuse et panouie dans la splendeur de sa vingtime anne,
les mains ouvertes, avec le geste cleste qu'un Raphal prterait 
une Aurore dissipant la brume nocturne.... Mais je n'ai pas  vous la
dcrire, et vous savez aujourd'hui pourquoi.

--Mon pre vous prie de l'excuser. Il a sa crise de goutte et il trane
un peu au lit, contre ses habitudes. Mais il va venir, je le prcde,
tant charge de vous abrger le temps.

--Mademoiselle.... bgayai-je.

Et ce fut tout, car je la regardais.

Le gnral parut presque aussitt. Il avait la jambe gauche entoure
d'une couverture de cheval et il s'tayait d'une canne. L'Aurore
disparut sur un signe paternel.

--Cette fois, fit-il, a y est, voyez, c'est la retraite, et la Facult
me la sonne. Plus de jambes, plus de Madiran! Mais laissons. Avez-vous
trouv notre homme, m'amenez-vous le sieur On par les oreilles?

--Hlas! mon gnral, mais vous ne devez rien y perdre. Me voici et ma
vie est  vous. Vous m'obligeriez de m'en soulager.

--Et la maman?

--Je vous en prie. Du reste, je compte bien me dfendre.

--Contre un podagre? Et puis, je vais vous dire, reprit-il en reprenant
le ton railleur qu'il avait eu aux Tuileries, vous m'en avez prt dans
la gloire de Sganarelle. Le plus grand de Navarre, je n'y contreviens
point, mais de France, de France, voil o commence le calomnie! De
France!!!

--Reste la rparation, monsieur le comte.

--Oui, eh bien, il y en a une, mon enfant.

Et, d'une secousse de l'paule, il m'indiqua la porte par o venait de
s'envoler celle qui est devenue ma chre va.




LAZOCHE, PEINTRE D'IDAUX


Parmi les membres honoraires de cette fameuse socit des
_Place-aux-Jeunes_ qui a tenu en chec pendant sept ans et boulevers du
haut un bas la paisible bourgeoisie des Ternes, il y avait un peintre
nomm Lazoche, qui tait un bien drle de corps.

Lazoche avait t dcouvert par Saintonge, l'un des sept titulaires, et
prsent par lui  la socit comme _un bonhomme trs fort_, et n'ayant
pas son pareil pour l'article Venise, article alors fabuleusement
demand par les dbitants de peinture. Les Venises de Lazoche lui
taient prises sans marchander, quoiqu'il ne mt pas plus d'une heure 
les excuter, et cela, disait Saintonge,  cause de leur couleur locale
 tromper les pigeons de Saint-Marc. Lazoche, d'ailleurs, ne vivait
que de cette production, exclusivement. Inutile de dire qu'il n'avait
pas mis les pieds dans la ville des doges: cela se voyait du premier
coup d'oeil et il ne cherchait pas  duper le monde.

La premire fois que Lazoche tait all offrir une de ses toiles  un
marchand, voici, sur son rcit mme, comment la chose s'tait passe.

J'entre au hasard et je dis:

--C'est une vue du Grand Canal; combien allez-vous m'en donner?

Le marchand la regarde et me rpond, comme je le dis:

--Avec votre signature, rien! Sans la signature, trente francs.

Moi, je demeure stupide. Quelques jours aprs, je renouvelle
l'exprience avec un autre, qui me tient exactement le mme langage.
J'ai renonc  comprendre, voil tout.

Et le brave garon ajoutait avec mlancolie:

--Peut-tre ce nom de Lazoche est-il compos de syllabes fcheuses, ou a
t-il t dj compromis pas un barbouilleur prcdent!

Cette veine trouve, Lazoche la suivit sans se torturer l'imagination
pour varier son sempiternel Grand Canal. Si un jour il avait plac
dans sa toile le Palais des Doges  gauche et la gondole  droite, le
lendemain il flanquait la gondole  gauche et  droite le Palais des
Doges, implacablement reflt dans les mmes eaux et baign sans
rmission par le mme ciel de cobalt pur, dit ciel italien. Et quand
Saintonge le taquinait sur ces ciels d'azur exasprants:

--Que veux-tu, lui rpondait le bon Lazoche, je ne sais pas faire les
ciels orageux, je n'en ai pas dans l'me!

Saintonge lui apporta un jour une photographie de Venise, dans laquelle
le susdit Palais Ducal tait vu de face. L'tonnement de Lazoche fut
profond. Pendant une semaine, il resta tout troubl, n'osant pas se
risquer et reprsenter le Palais autrement que de profil, et craignant
d'y perdre son pain:

--Je n'en aurais que quinze francs, fit-il en rendant la photographie 
Saintonge.

Au bout de deux ans de ce mtier,  deux Venises par semaine, Lazoche
fut pris d'un vertige. Il se crut du talent, et voulut exposer; il avait
besoin de lire, enfin, sa signature sur une toile au Salon. Autant
valait pour lui se jeter  l'eau tout de suite; les marchands le lui
firent amrement comprendre.

--Mais enfin, leur disait-il, qu'est-ce que a vous fait que j'expose?

--Et si vous alliez tre reu! rpliquaient les autres.

--Eh bien, justement!

--On verrait donc au Salon des Venises signes Lazoche! Vous n'y pensez
pas! Mais alors, malheureux que vous tes, qu'est-ce qui prouverait
dsormais que toutes les Venises sont de Ziem?

--Je ne comprends pas!

--Ah! vous ne comprenez pas? Eh bien! sachez, monsieur, qu'il est urgent
pour l'coulement de vos produits dans l'intrt de notre industrie,
que toutes les Venises que l'on fait et surtout les vtres soient
ternellement de Ziem! Comprenez-vous maintenant?

--Oui, fit Lazoche, trop bien et trop tard! Je faisais l un joli
mtier, misricorde!

Et il sortit en enfonant son chapeau avec un tremblement. De ce jour,
il renona aux Venises anonymes.

Pour apprcier l'hrosme du sacrifice, il faut savoir que Lazoche
n'avait pas, non seulement d'autre ressource, mais d'autre talent, et
que le pauvre garon tait mari. Cette atroce fabrication lui avait
fauss l'oeil et la main au point qu'il n'tait pas bien sr lui-mme de
pouvoir copier proprement un pot, une carotte ou un bton de chaise. Le
peu qu'il y avait en lui d'artiste s'tait noy dans l'indigo du Grand
Canal et le vermillon du Palais des Doges. Il s'en plaignait tristement
 ce farceur de Saintonge, le jour mme de sa msaventure, au dner
mensuel de la socit.

--Qu'est-ce que je vais faire maintenant?

--Mon cher, on a attribu pendant cent ans et on attribue encore,  dire
d'expert, tous les tableaux de Guardi au Canaletti. Qu'est-ce que a te
fait d'tre pris pour Ziem, je te demande un peu!

--Mais c'est Ziem qu'on prend pour moi. a, je ne veux pas!

--Pourquoi, alors, ne tenterais-tu pas de l'orientalisme? L, tu ne
feras du tort  personne et les chameaux sont  tout le monde.

--Je ne sais pas faire les chameaux.

--J'ai pourtant vu de toi des gondoles!... Tu t'exagres les
diffrences. Les chameaux ou les gondoles!... Tiens, c'est  peu prs la
mme forme!

Et Saintonge, avec un bout de crayon essayait de dmontrer sur le mur
cette absurdit dsole.

Nous avons dit que Lazoche tait mari: sa femme et lui formaient bien
le mnage le plus extravagant de toute la bohme ternoise. L'atelier
leur servait  la fois de salon, de salle  manger, de cabinet de
toilette, de cuisine et de toute salle imaginable. C'tait un labyrinthe
dont Lazoche seul connaissait les dtours, inextricables pour tout
autre.

A onze heures, Lazoche donnait un tour de clef  l'atelier et s'en
allait chercher le djeuner, invariablement compos de deux petits
pains, d'un litre de vin, d'une tranche de galantine truffe, d'un
cornet de crevettes et d'un morceau de brie que l'on mangeait sur le
coin de la table, au milieu des tubes de couleurs, dans les papiers
mmes qui les avaient envelopps. Cela vite de laver les assiettes et,
comme disait Mme Lazoche, l'_aria_ de se mettre en cuisine. Le reste du
caf de la veille, rchauff sur le pole, compltait le repas, repas
de paresseux s'il en fut. Dans la journe, Lazoche confectionnait ses
Venises et Mme Lazoche s'habillait: cela durait jusqu' cinq heures.
Lasse, molle et tranante, elle allait d'un coin  l'autre en billant,
s'allongeant ici sur le canap, oisive, puis s'accoudant  la fentre
et regardant dans la rue sans voir, une heure entire; enfin, elle
s'asseyait devant le miroir et commenait  se dmler lentement,
coiffait son poing de petits bonnets, jouait avec le chat, perdait le
temps de toutes les manires, jusqu' ce que le jour tombt. Alors, elle
se ficelait  la hte et descendait aux provisions; une fois dehors,
elle recommenait  flner aux devantures de magasins,  lire les
affiches de thtre,  promener son indolence, et elle rentrait toujours
trop tard pour faire le dner qu'elle improvisait. La seule chose qui
la secout un peu de sa torpeur, c'tait un billet de spectacle pour le
soir, car elle raffolait du thtre.

Le pauvre Lazoche adorait cette marmotte, et l'ide de la voir prive
de son bain matinal, par exemple, l'pouvantait plus que la misre pour
lui-mme. D'ailleurs, un secret instinct l'avertissait que cette femme
tenait plus au bien-tre qu' l'amour; il sentait qu'elle ne rsisterait
pas au moindre changement dans ses habitudes et qu'elle avait la
fainantise dans le sang.

Il avoua un jour  Saintonge, atterr, qu'il se flicitait de ne pas
avoir d'enfants de sa femme, bien qu'il en et dsir ardemment, tant il
craignait que la maternit ft mortelle  ce temprament de harem.

Il fallait donc aviser  trouver quelque autre mtier. Confectionner de
nouveau des Venises de contrefaon qui le rendaient complice d'un vol
vritable, il ne put s'y dcider. Selon le conseil de Saintonge, il
tenta de l'orientalisme; mais aucun marchand ne voulut de ses chameaux,
mme sans signature: on les trouvait, poliment, trop personnels. Alors,
il fit des fleurs, mais quelles fleurs, grand Dieu! Les plus indulgents
les prenaient pour des feux d'artifice. Un marchand lui crivait: J'ai
attentivement regard le bouquet que vous m'avez envoy; c'est sans
doute le bouquet du 14 Juillet que vous avez voulu reprsenter.
Croyez-en, monsieur, ma vieille exprience; il est des choses que la
peinture ne peut pas rendre; les feux d'artifice et les feux de peloton
sont de ce nombre. J'ai l'honneur de vous saluer.

Enfin, le hasard vint en aide au dplorable Lazoche, et lui fit
dcouvrir  la fois sa voie artistique et la fortune. Un matin, on
heurta  sa porte.

Lazoche, qui n'attendait personne et auquel son concierge ne montait
jamais ses lettres, hsita d'abord  ouvrir, craignant ce que les
bohmes appellent, depuis Pyrrhus, une tuile.

--Monsieur Galoix, fit une voix timide.

A ce nom bien connu, Lazoche jeta vite la couverture sur la baignoire o
la paresseuse s'tirait voluptueusement, et il courut  la porte.

--Quel honneur! fit-il pour dire quelque chose.

A la vrit, Lazoche tait inquiet de cette visite. Ce Galoix n'tait
autre que le charcutier auquel, depuis quinze jours, il prenait sa
galantine  crdit, car il tait  bout de ressources:

--L'honneur est pour moi, monsieur, rpliqua l'autre. Mais je crois que
je vous drange! ajouta le charcutier en rougissant jusqu'aux oreilles,
car, dans la bue d'eau chaude et de cigarette, il venait d'apercevoir,
comme coupe par la couverture, la tte de la baigneuse qui le
regardait, nonchalante. Vous avez un modle?

--Non, dit Lazoche, qui ne put s'empcher de rire  l'ide de ce modle
posant dans une baignoire, c'est ma femme que je vous prsente.

Le charcutier rougit plus fort, ne sachant s'il fallait saluer ou se
voiler les yeux. Et, pour se donner une contenance, il se retourna vers
une des toiles accroches  la muraille:

--Ah! monsieur! on n'a pas besoin de demander si c'est Venise. Quel joli
endroit tout de mme. Vous y tes all?

--Moi, non, fit Lazoche, mais j'ai un parent qui y a demeur six
semaines: c'est tout comme!

--Assurment, dit Galoix. Mais voici ce qui m'amne.

Et il tira le peintre par la manche, jusqu' la fentre.

--Je vais tre pre, monsieur Lazoche, et Mme Galoix dsirerait avoir
un bel enfant; c'est le premier aprs dix ans de mariage. Mais un bel
enfant, vous entendez!

--Il n'a tenu qu' vous, monsieur Galoix.

--Sans doute, sans doute. Cependant, tout en me ressemblant, comme il
convient, et ce que je dsire naturellement, nous voudrions qu'il et
quelque chose de mieux encore. Ah! monsieur Lazoche, il y en a de si
jolis, au parc Monceau, de ces poupons gros et gras. Vous tes artiste,
vous savez ce que je veux dire.

--Pas trop, jusqu' prsent, dit le peintre, qui roula une cigarette.

--Tenez: si par exemple vous vouliez me peindre un de ces marmots dont
je vous parle avec de bonnes joues rebondies, des cheveux friss, et des
yeux grands comme a, qui vous regardent!... Vous le pouvez, avec votre
talent! J'irais bien jusqu' cent francs, monsieur Lazoche.

--Mais quel usage.

--C'est bien simple: je le pendrais dans notre chambre, de sorte que
Mme Galoix l'aurait sans cesse devant les yeux. Elle finirait par se
pntrer de cette image, et au jour attendu nous aurions un bel enfant,
monsieur Lazoche.

--a se fait donc, ces choses-l? hurla le peintre en regardant le
charcutier avec bahissement.

--C'est infaillible, mon cher monsieur. Ma mre vous le dirait,
quoiqu'elle ne ft qu'une paysanne, si elle tait encore de ce monde!

--Mon cher monsieur Galoix, l'ide est excellente; elle me plat
beaucoup, elle est faite pour plaire  tous les artistes. Mais causons.
D'abord, de quel sexe le voulez-vous, cet idal? Car, si vous avez une
petite fille, songez combien il est regrettable qu'elle naqut avec une
tte de garon, et vice-versa!

--Je n'y avais pas rflchi, dit le charcutier. Moi d'abord, j'aimerais
mieux une fille.

--Et Mme Galoix, un garon, c'est tout naturel, reprit Lazoche, qui
voyait s'ouvrir devant lui toute une industrie nouvelle. Cela peut
s'arranger. Mais fille ou garon, sera-t-il blond, sera-t-elle brune? Il
faut bien nous entendre.

--Moi, je la voudrais brune.

--Alors, Mme Galoix le veut blond, videmment. Je le ferai chtain,
monsieur Galoix, et la nature choisira. Comptez sur moi, vous aurez
votre idal aprs-demain.

Et il prit cong du charcutier.

Ds que celui-ci fut au bas de l'escalier, Lazoche piqua une tte et
se mit  danser sur les mains, avec tous les signes d'un enthousiasme
vident. Puis il prit une belle toile blanche et l'installa sur son
chevalet.

--Joues rebondies, songeait-il, cheveux friss et de grands yeux qui
vous regardent. Telles sont les donnes; c'est l'idal de ce charcutier!
Essayons.

Et il commena  tracer un grand cercle, il dessina deux petits cerles
parallles, et un autre plus petit sous ces deux-l; et ayant rempli les
uns de bleu, et les autres de rouge, il vit que cela tait dj bien
et reprsentait  miracle le visage, les yeux et la bouche de l'idal.
Alors, il continua de travailler dans ce sens, et quand il eut parachev
ce chrubin, il s'en fut le porter  son charcutier.

--C'est surprenant, lui dit Galoix, et mme je reconnais quelques traits
de ma propre physionomie.

--Je m'en suis inspir, salua le peintre.

--Voil vos cent francs, monsieur Lazoche.

Mme Galoix restait confondue d'admiration, et il tait facile de
constater que ses yeux taient dj pris par cette pleine lune et que le
charme oprait. Cependant, elle mit une observation:

--N'auriez-vous pas pu, dit-elle, lui ajouter quelques ornements, un
ruban, ou une fleur, par exemple, ou mme lui mettre une main tenant un
hochet?

--J'y avais pens, madame, mais j'ai craint que fleur ou hochet,
l'ornement ne se reproduist  quelque place imprvue sur le corps du
nouveau-n. Ce sont l, d'ailleurs, des dtails supplmentaires qui
doivent tre l'objet de commandes  part et qu'on ne peut prendre sur
soi d'entreprendre sans un dsir formel et ritr de la famille.

La chance voulut que l'enfant de la charcutire ressemblt
pouvantablement  cette boule enlumine. L'vnement fit du bruit aux
Ternes: les commres en parlrent, et il vint d'autres commandes 
Lazoche. Aussi multiplia-t-il ses idaux. Il en fit pour tous les corps
de mtiers et pour tous les gots, son atelier tait rempli de ttes
d'enfants, rondes, ovales ou carres, rouges ou ples, graves ou
souriantes, expressives ou neutres. Il en avait un choix inpuisable
pour boulangers, bouchers, herboristes, papetiers, rentiers ou
militaires retraits, pour tous les tats. Il en inonda le quartier et
il y gagna beaucoup d'argent. Tous les enfants faits aux Ternes  cette
poque ont t parfaits sur ses modles.

Aussi au dner des _Place-aux-Jeunes_, Saintonge proposa-t-il de rayer
Lazoche de la liste des membres honoraires et de le relguer dans la
catgorie des membres arrivs.

Lazoche n'a pas eu de postrit.




ORDERIC LE BABUINEUR


La vrit, si vous voulez l'entendre, c'est qu'on calomnie le moyen ge.
Je sais de beaux et bons esprits qui le regrettent. Est-ce bien leur
faute? Quant aux potes, jugez-en d'aprs ce conte, traditionnel chez
eux, et beaucoup plus vridique que de l'histoire, telle qu'on l'crit
aujourd'hui du moins.

L'an 1400, c'est--dire trente-neuf annes avant que le dplorable
Gutenberg, de diabolique mmoire, et  jamais avili, en le banalisant
par l'imprimerie, l'art mystrieux des lettres, il y avait 
Saint-Evroult-en-Ouche, commune normande, depuis lors disparue, un
admirable monastre, o l'on copiait encore les manuscrits  la main.

Aussi le Saint-Esprit planait-il sur cette douce abbaye, ruche de
savants Bndictins.

Son prieur s'appelait Thierry de Matonville. Il tait bon hellniste et
meilleur latiniste, et la thologie n'y perdait rien d'ailleurs, car
c'tait le temps bni o l'on menait de front et de concert l'tude
d'Aristote et de saint Augustin sans qu'ils se nuisissent l'un 
l'autre. Nul ne doutait, ds le vivant du saint homme, qu'il ne ft
marqu d'avance du sceau du Christ et qu'une bonne place ne l'attendit
au paradis. Il avait d'ores et dj son compte de miracles, si l'on
tenait normalement pour tels les splendides copies--_codices manu
scripti_--qui sortaient du monastre pour enrichir les librairies des
rois, des princes, des vques et des belles chtelaines aux aumnires
d'or brodes.

Il y employait sept moines calligraphes, tris sur le volet entre
les meilleurs peintres de mots du royaume de France. Comme ils ne
signaient pas leurs chefs-d'oeuvre  cause des rgles de l'humilit
claustrale, leurs noms sont aussi ignors que ceux des ciseleurs de
cathdrales. On sait seulement que l'un des sept tait un certain
Orderic qui, avant--et aprs--sa rsurrection, fut la gloire du
babuinage.

Je n'oserais jurer que ce vieux terme technique de babuinage vous soit
trs familier. Il embrasse tous les travaux divers de l'art somptueux
des manuscrits, l'criture d'abord, puis les ornements marginaux ou
autres, lettres ornes, culs-de-lampe, vignettes, miniatures enlumines,
dessins en couleurs, armoiries, et coetera. On recule  arrter sa
pense sur la somme des talents de toute sorte dont se composait le
gnie babuineur; encore ne parlai-je point de l'rudition qu'il y
fallait universelle. Mais le prieur en avait  lui seul pour ses sept
moines, et c'tait comme un autre Alcuin guidant les siens  travers les
ombres fulgurantes de la Bible sous l'oeil imprial de Charlemagne.

Les peintres de mots taient runis, ds l'aube, dans une sorte de
clotre  arcades,  ciel ouvert pendant l't, abrit d'une verrire
pendant l'hiver, qu'on appelait le scriptorium, ou salle  crire. Ils
y avaient chacun leur pupitre, leur haut tabouret, leurs calames, leurs
godets d'encres varies et leurs feuilles de papier de soie blanc et
velout, plus les compas, rgles et querres. Devant eux, sur un lutrin,
le parchemin du modle s'ployait. Au centre du scriptorium, sur une
vasque d'eau vive, un cadran solaire, cirque des heures, en marquait la
course dans un silence de Thbade auquel le P. Thierry de Matonville
prsidait, assis dans sa haute cathdre en bois sculpt, et le menton 
la main, prt  tout renseignement sur les textes et variantes, doux de
sa science immense.

Les chroniques ne disent pas quels taient prcisment les six livres,
chrtiens ou paens, monuments vnrables de la parole transmise et
sauvs des barbares, que calligraphiaient les autres Bndictins du
scriptorium. Sans doute tait-ce, selon toute apparence, la Bible
d'abord, puis le trait de la musique de Boce, et encore les ouvrages
universels de Cassiodore, surnomm le hros des bibliothques. Ils les
transcrivaient doctement du gothique, sans ponctuation, ni interlignes,
en jolis caractres arabes, avec des plumes afftes comme des becs
d'oiseaux, alternativement trempes dans les quatre encres: la noire,
la rouge, la bleue et la verte. Celle d'or et celle d'argent taient
rserves aux armoiries et au nom de Dieu, quand il passait, rayonnant,
dans les textes.

A Saint-Evroult, les dlis--d'ailleurs clbres--taient excuts  la
plume de vautour; un Pre, bon arbaltrier, en entretenait la provende.

Quant  l'encre rouge--ou _rubrum_, d'o rubrique, ainsi qu'on sait
du reste--le saint prieur la faisait venir directement de la mer
Tyrrhnienne, o des moines pcheurs de l'Ordre l'extrayaient pour lui
des madrpores.

Et j'aurai tout dit de ces admirables manuscrits, aujourd'hui si rares,
quand j'aurai signal aux amateurs l'impeccable correction de leurs
_cuslos_ ou rclames, qui sont, au bas de la page prcdente, comme
l'appel si aimable du premier mot de la page suivante. Thierry de
Matonville y veillait en personne.

Mais venons  Orderic.

Pour cet artiste extraordinaire les renseignements sont certains. Sur
son lutrin,  lui, c'tait le cygne de Mantoue qui chantait, et le cygne
de Mantoue, c'est Virgile.

De l'aveu des Pres de l'glise eux-mmes, Virgile, qui d'ailleurs a
pressenti la venue du Rdempteur, est le pote dont le verbe, si humain
soit-il, s'est le plus rapproch de l'idiome rythmique que l'on parle
dans la maison du bon Dieu. Il n'y a l-dessus aucun doute.

Or, Orderic s'tait uniquement vou et consacr  l'oeuvre virgilienne;
il la babuinait et il ne babuinait qu'elle, depuis un quart de sicle,
 un vers par jour, pas davantage, mais avec quelle main prodigieuse! Le
prieur en pleurait de batitude dans sa stalle ajoure.

Il se promettait bien de ne pas mourir sans l'avoir vue compltement
babuine et digne d'tre offerte, dans l'tui nacr de perles, sinon
au bon roi Charles VI, qui tait dj fou, du moins  Mme Isabeau de
Bavire, sa chaste pouse allemande.

Il y avait longtemps dj qu'Orderic avait termin la copie des
dix Bucoliques qui ne fournissent que huit cent trente-six vers,
malheureusement--et aussi celle des Gorgiques (les quatre) qui se
totalisent, hlas!  deux mille cent quatre-vingt-dix-huit hexamtres,
sans plus. Restait la sublime _nide_, prserve du feu par Mcne, qui
est rest, de ce fait, immortel.

L'_nide_, je vous le rappelle pour l'intelligence de ce beau conte
du temps pass, s'tale et se droule sur _douze mille trois cent
vingt-neuf_ alexandrins. Le moine y travaillait depuis dix ans et il
n'en tait qu' la fin du sixime chant (soit  quatre mille sept cent
cinquante-quatre vers), et le pome en a douze, mais il n'en a que douze
 l'inconsolable chagrin des hommes.

Il est vrai que,  un vers par jour, et les dimanches et ftes
dfalqus, Orderic lui-mme ne pouvait gure aller plus vite. En outre,
cet artiste unique et tel qu'on n'en verra plus jamais de pareil, tait
un rceptacle de pchs, et vritablement un de ces moines lgendaires
que le Rabelais de l'Italie, Thophilus Folengo, a dcrits d'aprs
lui-mme dans son _Merlin Coccaie_, un chef-d'oeuvre que je nomme en
rougissant. Hlas! c'tait  peine si,  force d'autorit sainte, le
vnrable prieur de Saint-Evroult parvenait  contenir son convers
gnial, et, il faut bien le dire, perscut tout vivant par le diable,
qui n'est pas littraire.

Par malheur, Thierry de Matonville fut rappel l-haut le soir mme o
Orderic achevait le cul-de-lampe dor du sixime chant de l'_Enide_.
Il mourut sans bruit, le menton  la main, dans sa cathdre, et cinq
minutes aprs, il reprenait cette pose  la droite de Dieu, n'ayant pas
eu la joie de pouvoir offrir le Virgile complet  la reine de France.

Son matre et seigneur parti, Orderic, sans frein, sema le scandale
triple et quadruple dans la valle d'Ouche, car il retomba dans les rts
du tentateur qui, je le rpte, dteste, entre tous, les lettrs.

Les choses durrent ainsi pendant nombre d'annes, et Orderic put mener
 bien le septime, le huitime, le neuvime et dizime, voire le
onzime chant de l'_nide_. Le travail restait toujours magnifique;
cela s'explique, en hagiographie, par ce fait que l'ange gardien
du moine, qui l'abandonnait  la porte de tous les autres lieux de
perdition, revenait le flanquer  celle du scriptorium et le soutenait
au pupitre en l'ventant de ses ailes fraches.

Le douzime et dernier chant de l'_nide_ comprend, je vous le
remmore, neuf cent cinquante-deux vers.

Un vendredi 13, au moment mme o,  la suite d'un repas sans mesure, il
babuinait le neuf cent cinquante et unime et avant-dernier, celui-l
mme o Turnus, tu par ne, tombe, les membres glacs du froid de la
mort (_solvuntur frigore membra_), Orderic, par une concidence trange,
dont Satan menait l'aventure, succombait lui-mme subitement  une
apoplexie foudroyante. Son ange gardien n'eut que le temps d'ouvrir les
bras pour le recevoir.

C'tait fini, le Virgile de Saint-Evroult, faute d'un vers, et du
dernier, tait perdu pour les royales librairies, trsors du genre
humain. Et le cataclysme se doublait de cette dsolation chrtienne que
le moine, n'ayant pas eu le temps de se repentir de ses pchs, et par
consquent d'en tre absous, s'en allait l-haut sans viatique.

Son ange l'emporta tristement au tribunal de l'ternel.

Je vous ai dit en commenant que l'on calomnie le moyen ge. Mais
allez donc aujourd'hui lui faire honneur de cette foi nave aux dogmes
vangliques qui, du son des cloches envoles, du prisme ferique des
vitraux, de la joie de ses ftes fleuries, adoucissait les plus rudes
servages!

On esprait en 1409, avant la dcouverte de l'imprimerie, et
l'esprance, c'est le bnfice de la croyance. Qui dira si, sur cette
terre pleine de secrets tnbreux, qui dira si mieux ne vaut pas croire
que savoir! Toujours est-il que les misres humaines s'gayaient d'un
paradis de rve o l'orthodoxie tolrait les plus grandes liberts et
laissait entrer l'art du peuple, si naturaliste ft-il, comme on le voit
dans les sotties et les mystres. Rome ne s'est jamais fche que, le
dimanche, sur les places et devant l'glise, le bon Dieu fut reprsent
avec une grande barbe, le Diable avec des cornes de bouc, la sainte
Vierge en robe de brocart d'or, et l'Eglise sourit quand les potes leur
prtent des dialogues.

L'me du pauvre Orderic tait si lourde de pchs sur les ailes
de l'ange, que son sort ternel en semblait crit d'avance; elle
s'enfourchait d'elle-mme, sans jugement, dans les tridents de Lucifer
et de ses aides, par la loi seule de la pesanteur.

--J'espre, ricana le prince des tnbres, que, celle-l, vous ne me la
chicanez pas? Je la rclame d'office.

--Pardon, fit une voix, plaidons.

Et l'on vit descendre d'une haute chaire l'excellent Thierry de
Matonville.

Le Mal haussa les paules.

--Allons-nous donc procder par dnombrement homrique pour une somme de
pchs, tous mortels et dont un seul me donne ce moine, et avons-nous du
temps  perdre?

--Nous en avons, dit le prieur, nous sommes en ternit.

Et il s'adossait  la croix de Jsus-Christ, qui lui en prtait l'appui
misricordieux.

--C'est bien simple, reprit Lucifer avec colre, inutile de saliver,
j'ai le relev desdits pchs, le voici. Il suffira d'en chiffrer le
total pour clairer la religion du juge.

--Combien? demanda Thierry.

--Avec ou sans les vniels?

--Les vniels ne sont pas de ton ressort. Ils ne font encourir que le
purgatoire, qui est hors de tes tats. Les pchs mortels seulement.
Leur nombre?

--Douze mille trois cent vingt-huit, ricana le Dmon, en se caressant
les cornes comme on s'effile les moustaches.

--C'est beaucoup, en effet, fit le juge.

--Pas pour moi, fit le Diable.

Mais le prieur avait pris la parole. Il dit:

--Il y a eu sur la terre un pote qui non seulement a parl, mais qui a
enseign aux hommes la langue surnaturelle, divine, paradisiaque, que
l'on parle entre anges et saints, et qui, Pre de la nature, est la
tienne.

--Oui, c'est mon cher Virgile, confirma le Crateur.

--Combien a-t-il laiss de vers pour terniser cette langue de miel?

--Je l'ignore. Les as-tu compts, l'abb?

--Douze mille trois cent vingt-neuf, soit un de plus que les pchs
mortels de mon pauvre Orderic, ici prsent, qui les a tous babuins,
sous mes yeux, en un manuscrit extraordinaire et digne de Mme Isabeau de
Bav....

La sainte Vierge l'interrompit d'un geste, car il allait s'embourber.

--Elle ne parle que l'allemand, dit-elle.

Et celui en qui rside toute justice tablit l'quation suivante:

--Douze mille trois cent vingt-HUIT pchs d'une part, de l'autre douze
mille trois cent ving-NEUF vers de Virgile, la balance penche pour
Orderic, mais d'un vers, il a de la chance!

Satan s'tait lanc:

--Un instant, clama le mchant, le moine n'a pas babuin le dernier vers
du douzime chant de l'_nide_. Donc les pchs galent les vers. Or, 
galit, c'est la rgle, je l'emporte.

--Alors l'ternel secoua la tte, tendit son sceptre et dit au moine:

--Retourne  Saint-Evroult calligraphier ton vers.

Et c'est ainsi qu'Orderic ressuscita.

Mais il tait temps, car quarante ans plus tard le miracle et t
impossible ou inutile,  cause de Gutenberg et de sa bte d'invention.




SCIPION GARSOULAS


Vous a-t-il t donn d'assister  la sance mmorable o Scipion
Garsoulas, dput de Provence, obtint le plus beau succs d'hilarit
parlementaire que l'histoire du suffrage universel disputera un jour 
celle de la gaiet franaise? Ce fut prodigieux, on se pmait sur tous
les bancs, le Palais-Bourbon ondulait de rire. Mais aussi quel assent
que celui du jeune orateur du Midi! Il semblait que tous les petits
cailloux de la Mditerrane roulassent dans le gosier de son
Dmosthnes. Il dut quitter la tribune et la session s'acheva sans qu'il
remontt aux rostres.

Pourtant Scipion Garsoulas tait un homme de haute intelligence, plein
d'ides, de savoir et de courage civique, appel certainement  un grand
sort politique. A Marseille on voyait en lui un second Barbaroux. Il
ressemblait en effet  cet Antinos de la Rvolution, et, aussi beau
que lui, il avait plus de force verbale. Il sombra d'un seul coup, et
 jamais, dans cette sance fameuse. L'assent tait impossible,
terrible, trois fois celui de Tartarin et du lgendaire Marius des
galjades. A Paris chez ces blagueurs du boulevard, un nouvel essai
tait inutile. Il avait trente ans. Il se tut.

Lon Gambetta, qui, seul, avait rsist  la trane de poudre du fou
rire, essaya pourtant de le repcher, et c'est cette histoire que je
vous conte. Je la tiens d'ailleurs de lui-mme.

--a se gurit, lut dit-il, en lui serrant la main  la buvette, et, si
vous voulez, je me charge de la cure.

Scipion secoua la tte. Il tait trs fin d'esprit, et, bon opportuniste
dj, il excellait  balancer le pour et le contre des choses.

--Me gurir? fit-il, et la Cannebire? Elle est le boulevard des
Italiens du Midi. Les nouvelles lections sont proches.

Et en effet la situation lui posait ce dilemme: ou, rengat de
l'articulation originelle, ne pas tre rlu par les Phocens; ou,
fidle  l'assent, tre condamn au mutisme dans l'Assemble. Perte du
mandat ou langue coupe, au choix.

--On vous trouvera quelque sige ailleurs, insista le tribun qui menait
alors la France, mais gurissez-vous, par patriotisme.

Et cette flatterie avait dcid Garsoulas  la cure.

Elle fut entreprise par le clbre comdien paton, diseur mrite,
professeur au Conservatoire,  qui Lon Gambetta le prsenta dans les
bureaux de _La Rpublique franaise_. paton accepta sans hsiter la
tche. Il tait l'inventeur d'une mthode voco-nasale de dclamation
avec laquelle il se chargeait de faire un Prville d'un bgue. Vaincre
une prononciation atteinte de provincialisme, c'tait pour lui jeu
d'enfant, mais rendre un Barbaroux  l'loquence, t, mon bon, quelle
aubaine, et quelle rclame pour la voconasale. Son camarade et
rival, le tragdien Du Nez, crateur d'une autre mthode, dite la
gutturolabiale, en ferait une maladie, la jaunisse peut-tre!

--Tope, fit-il donc en jetant sa main dans celle de Garsoulas, je ne
vous demande que six semaines. A bientt, Barnave!...

La vrit m'oblige  dclarer  la gloire d'paton que son traitement
russit  miracle. Non seulement Scipion, les six semaines coules,
n'aolisait plus, mais, Dieu me pardonne, il grasseyait comme un titi
de l'Ambigu! Un djeuner aux Jardies, chez Gambetta lui-mme, solennisa
cette gurison.

Il y fut dcid que Garsoulas, lchant la Provence, o il tait
dsormais brl, se porterait d'abord, et avant d'affronter les
blagueurs de la capitale, dans un dpartement prparatoire. Or, il
se trouvait qu'une soeur de la mre de notre Scipion tait marie,
 Dunkerque, avec un riche armateur nomm Van Kerde, fort dvot 
l'opportunisme, et dont l'influence lectorale tait dcisive dans la
ville de Jean Bart. Il pouvait, en effet, conduire aux urnes comme un
seul homme les quinze cents matelots et ouvriers de sa flottille, et
aussi de ses docks, de grand morutier.

--Votre sige est l, dclara le chef des gauches; allez voir votre
tante; moi j'crirai  Van Kerde, que j'ai le plaisir de connatre. Du
Midi vous sautez au Nord.

--En attendant le centre, salua paton.

Pendant ce djeuner cependant l'amphitryon tait rest assez rveur. Il
avait presque entirement laiss le crachoir  son hte, qu'il coutait
avec une attention singulire. A quelque temps de l, il rencontra
le professeur de diction  son thtre, et aprs lui avoir donn
d'excellentes nouvelles de son lve, qui captait tous les coeurs 
Dunkerque:

--A propos, paton, lui dit-il, tes-vous bien sr de l'avoir guri?

--De quoi, de l'assent? Vous l'avez entendu vous-mme aux Jardies,
c'est le triomphe de ma mthode!

--A plusieurs reprises, cependant, le dfaut, m'a-t-il sembl, lui
refleurissait  la langue, inopinment, au milieu d'une phrase? Comment
expliquez-vous ce phnomne bizarre de rcurrence?

--Rien de plus simple, mon cher matre, Scipion Garsoulas est de son
pays et de sa race.

--C'est--dire?

--Qu'en Provence la vrit ne sort pas toute droite de son puits, et
qu'il lui faut, des fleurs, toujours, et, la plupart du temps, un
masque. Le soleil du Midi est trop aveuglant pour elle.

--De telle sorte?

--Que, lorsqu'il ment, l'assent natal reprend le dessus sur ma
mthode. C'est la nature qui veut a!

--Fichtre, exclama le dictateur, il faut qu'on ne le sache pas 
Dunkerque!

Grce  sa parent et surtout  la lettre de Lon Gambetta, Scipion
avait t reu comme un fils chez l'armateur Van Kerde, et son lection
paraissait assure. Deux confrences organises par l'opulent industriel
lui-mme, et auxquelles assistaient les quinze cents lecteurs dvous
dont il disposait, avaient dj rvl les qualits oratoires, trs
fortes en somme, devines par son illustre protecteur. La presse locale
marquait le pas du succs qu'une troisime confrence, donne au thtre
de la ville, devait enlever dfinitivement. Ai-je besoin de vous dire
que le programme tait dunkerquois? Tout par Dunkerque, pour le Nord et
Jean Bart!

D'autre part, la tante Van Kerde, reste trs flibrenne dans sa
transplantation borale, rvait pour son Barbaroux de neveu quelque
chose de plus doux et de plus fructueux que le mandat lgislatif, soit
rien moins que de l'unir  Cleste Van Kerde, sa fille, qui,  ses
attraits de blonde comme fleur de houblon, joignait une dot ...
ministrielle. Scipion n'tait pas rebelle, et loin de l, au projet, et
moins encore  la cousine. Il n'attendait mme plus pour se dclarer
que d'tre port  ses pieds par la voix du peuple souverain. Or, la
combinaison de ce mariage politique contrariait un aimable roman de
tendresse nou ds l'enfance par la jeune fille avec un descendant
direct du grand corsaire de Louis XIV, nomm hrditairement Claude
Bart, sans fortune d'ailleurs, et n'ayant que son titre d'ingnieur 
mettre dans la balance. Il n'tait pas douteux que l'lection de son
rival ne dt tre la ruine de son amour, et Claude Bart cherchait une
arme pour le dfendre.

Le hasard, dieu des amoureux, la lui mit au poing, voici comme.
L'illustre Du Nez,--tragdien d'tat et inventeur de la mthode
gutturolabiale,--tournait alors dans le dpartement,  la tte de ses
disciples du Conservatoire. Ils propageaient _Mithridate_, selon Talma
et la doctrine. Comme l'annonce du chef-d'oeuvre dans la cit flamande
rabattait peu de racinoltres sur la location, quelques visites aux
notables s'imposaient au chef de la troupe propagandiste. Celle qu'il
fit  Van Kerde, absent ce jour-l de ses chantiers, l'aboucha avec
l'ingnieur. Au cours de la causerie, Claude Bart apprit ainsi de
l'mule d'paton l'histoire de l'assent trait par la voconasale et
le phnomne de sa rcurrence. Qui en avait rvl le secret  Du Nez?
Le gnie de la concurrence.

--Oui, monsieur, quand le dput ezagre, l'accent revient comme le
parfum de l'ail aprs la brandade! Et voil les parlementaires qu'paton
donne  la France!

Claude Bart n'en couta pas davantage, il avait son arme et tenait
son homme. Le matin du jour de la confrence, la dernire, de Scipion
Garsoulas, au thtre, une note perfide insre dans les chos d'un
petit journal satirique, rafrachissait le souvenir, d'abord, de
l'immortelle sance, et signalait ensuite la particularit toute
physiologique de ce retour d' assent o l'on pouvait juger de la
sincrit de l'orateur.--Il n'y a, disait le rdacteur, qu' ouvrir les
oreilles.

Je ne vous relaterai point cette confrence. Scipion, avec sa belle
crnerie tribunitienne, l'avait voulue contradictoire. On pouvait
l'interrompre, lui rpondre librement et le questionner sur tous les
articles du programme dunkerquois, purement dunkerquois, par et pour
le Nord, sous l'gide de Jean Bart. Il commena par l'loge emport du
hros, d'une voix limpide, coulante comme la Seine mme sous les ponts
de Paris, et, tout  coup, il tartarina. Il venait d'apercevoir Claude
Bart  ct de Cleste dans sa loge. Ce Zeanbarre ... il a des
herrritiers ... bagasse!... Et ce fut la bouillabaisse!... L'effet de
la note se produisit,  petite rumeur d'abord, et  rires contenus, par
dfrence pour Van Kerde et sa famille. L'lve d'paton reprit pied et,
sur les lieux communs du programme, il fit honneur  la voco-nasale.
Mais vint l'loge ncessaire du Nord et des vertus de ses aborriznes,
et la Mditerrane y dferla tout entire. Cette fois, l'auditoire
se dbrida, et le thtre de Dunkerque n'eut plus rien  envier au
Palais-Bourbon. Il oscilla de fou rire sur sa base.

--Mais c'est le Midi que tu chantes! lui criait-on. A Marseille, Marius!
A bas Garsoulas! Vive Van Kerde!

Et le lendemain, l'armateur,  sa grande surprise, apprit que c'tait
son nom qui sortait des urnes. Claude Bart, par un autre tour
d'amoureux, avait mnag ce rveil au pre de sa chre Cleste.

Scipion rentra  Paris sans gloire et doublement du, car son chec lui
valait deux dsastres, dont le plus sensible tait la perte de la main
de Cleste. Il s'tait pris, en effet,  l'aimer, lui aussi, d'une fort
vive flamme, qu'il pouvait reprocher  sa tante d'avoir cruellement
fomente.

--Quant au mandat, lui avait dit drlement Gambetta, il y a les
colonies....

Mais, hlas! c'tait du Nord que dsormais lui brillait la lumire.

Un matin, il reut dans son courrier deux lettres: l'une de Mme Van
Kerde, qui l'invitait  revenir  Dunkerque, et surtout, disait-elle,
 ne pas dsesprer encore; l'autre, de Du Nez, lui demandant un
rendez-vous au nom de l'art. Et Mithridate vint.

--Voulez-vous, lui dit-il, me confier,  moi, le soin de rformer votre
organe, ou du moins votre vice d'locution sparatiste. C'est l'affaire
de huit jours, par mon systme.

--Gutturolabial?

--Oui.

--Allons-y, soupira le blackboul.

Huit jours aprs, Scipion sautait dans le train de Dunkerque. La cure
de l' assent tait radicale, il disparaissait,  l'preuve, dans les
pires gasconnades.

--Ton oncle, lui dit Mme Van Kerde, ne tient pas du tout au mandat, il
te le repassera volontiers. A prsent, dclare-toi  Cleste, car tu
n'as oubli, malheureux, que ce dtail. Elle est prpare; elle ne rira
pas. Va, tu l'aimes.

Et Garsoulas se dclara  sa cousine. Il lui dit son amour tel qu'il
l'prouvait, ardent, loyal, sincre, en brave homme pris. La jeune
fille l'coutait, les yeux grands ouverts, la bouche be, sans
comprendre, car ses mots tendres, ses aveux, ses serments se coloraient
de l'accent fluide du mensonge. Elle se redressa enfin, indigne, poussa
la porte et s'enfuit.

Du Nez, par sa mthode, n'avait abouti qu' lui dplacer la
particularit. C'tait,  prsent, dans l'expression de la vrit que
son vice de langue triomphait!!!

Scipion Garsoulas se dbattit quelque temps encore contre la fatalit
qui lui barrait la carrire d'homme public, pour laquelle il tait
n; mais, dans les runions lectorales, il prtextait d'un rhume et
s'exprimait par pantomime. Aussi ne fut-il jamais rlu. Il est mort
dans une recette gnrale.




LA DAME DU SONNET


Si un sonnet ne vaut que par l'observance des lois qui rglent ce genre
de pome  forme traditionnelle et immuable, le _Sonnet_ d'Arvers,
gloire des albums de nos mres, et sans lequel il n'y a pas de bonne
anthologie lyrique, est est un assez pauvre sonnet, mais il est
immensment clbre. Il suffit, dans une runion de gens ayant un peu
lu, que l'un commence: Ma vie a son secret.... pour que l'autre
continue: ... mon me a son mystre.... et l'on peut dire que le
_Sonnet_ d'Arvers est dans nos moeurs.

Ce mystre, il m'a t donn de le percer. J'ai connu,  l'hiver de sa
vie et au printemps de la mienne, la Laure anonyme du Ptrarque. C'tait
une bien aimable et fort spirituelle septuagnaire, et douce  voir
comme une rose sous la neige. Voici, mais sauf la faon exquise, hlas!
comment elle contait le roman vcu du sonnet populaire:

Quoique jeune encore  cette poque, j'tais marie depuis quelques
annes et je bravais de mon mieux le ridicule d'aimer mon mari comme
aux premiers jours. C'tait un tre excellent,  qui la plus lgre ft
aisment demeure fidle. Pour ma part, il ralisait tous mes rves.
Comme il n'avait pas  en douter, du reste, il me laissait le soin de
me dfendre moi-mme, et toute seule, contre les entreprises amoureuses
auxquelles la moins coquette est en butte. Je n'oserais pas vous assurer
que le moyen est bon pour toutes les femmes en puissance, comme dit le
Code, mais, sur moi, il tait le meilleur; je ne m'en vante, croyez-le
bien, ni ne m'en excuse, question de chance  la loterie des caractres.

On tait alors en plein Romantisme, et nous en recevions, dans notre
salon, les principaux mnestrels, style du temps, ou, si vous l'aimez
mieux, les Jeune-France. Mon mari les avait connus presque tous sur les
bancs, et, quoique simple homme d'affaires, il aimait leur turbulence,
leurs chevlements, leur joie exubrante subitement accable et il
participait  leurs batailles d'art retentissantes. Entre ceux qui nous
taient le plus fidles, le samedi, mon jour, les prfrs d'Adolphe
taient M. de Musset, M. Monpou et l'auteur de mon sonnet, M. Flix
Arvers. Je me rappelle qu'ils arrivaient toujours ensemble. C'tait un
trio d'insparables.

De M. de Musset, je n'ai rien  vous apprendre. S'il a commenc comme
lord Byron, il n'a pas fini aussi bellement que son modle; c'est
dommage, car nul n'tait plus gentilhomme, de race franaise et dou du
charme, du gnie. Comme il en tenait pour toutes les femmes,--mon mari
l'avait appel l'amoureux perptuel,--il tait le moins dangereux de
mes agresseurs. Quand il me regardait trop obstinment, d'un oeil un peu
troubl, je le priais de nous chanter certaine chansonnette intitule:
_Mon Bdit Franois_, parodie du patois d'Alsace, o il tait
impayable,--et a passait.

La mode, d'ailleurs, nous avait, tous et toutes, affols de romances,
et notre salon, le samedi, tournait au temple de l'art de Garat. Chacun
y apportait la sienne, qui de Masini ou de Losa Puget, qui d'tienne
Arnaud, de Labarre ou de Paul Henrion et, comme je disposais moi-mme
d'une voix assez puissante, c'tait comme mon privilge de crer les
nouveauts de M. Hippolyte Monpou, avec qui du reste j'avais suivi les
cours de l'illustre professeur Choron. C'est moi, telle que vous me
voyez, qui donnai  nos htes la primeur de _L'Andalouse au sein bruni_,
dont M. de Musset avait compos le pome, d'aprs nature, disait-il,
ce qui tait une calomnie, relevait gaiement mon cher Adolphe. Mais ce
que M. Monpou aimait en moi et de moi c'tait la musicienne, et, quand
il s'en allait, le soir, loin des oreilles, loin du coeur, je ne durais
pas dans ses insomnies d'artiste.

Il n'en tait pas de mme pour M. Flix Arvers, et j'tais bien
force de reconnatre que j'exerais, bien malgr moi, sur cet ami une
attraction plus profonde. Cet homme d'esprit, et il en avait  revendre,
ce boulevardier impnitent, dont les mots couraient la ville, ce
vaudevilliste abondant en trouvailles de drleries semblait perdre, sur
notre seuil, toutes ses qualits brillantes. Retir dans les coins de
pnombre, immobile, silencieux, il s'effaait comme volontairement
devant ses deux rivaux peu redouts ni redoutables, et il leur laissait
sans lutte l'avantage de la soire.

--Est-ce que tu t'ennuies chez nous? lui demandait Adolphe.

--Au contraire ... tait la rponse, pour moi fort claire.

L'art d'tre honnte femme est plus complexe que l'autre, toutes les
vraies filles d've vous le diront. Je me sentais plus flatte que de
raison de cette passion muette, qu'en dpit du dfi du sonnet j'avais
d'instinct devine. M. Arvers tait fort beau, se savait tel et passait
pour dlibr dans les conqutes. Or il tait le seul du trio des
masques qui n'et pas dnou le sien, je veux dire ne se ft pas
dclar, et de cela surtout je commenais  me sentir assez inquite.

Le jour o je reus le sonnet a certainement t le plus tourment de
ma vie.

Je vous ai dit, je crois, que mon mari s'en remettait aveuglment  moi
de la garde de son honneur conjugal, mais cette fois, la responsabilit
me parut si lourde que je dus me dbattre contre l'ide de lui montrer
la pice. L'amour s'y exprimait avec une telle vrit, dans sa
discrtion loquente que j'eus peur, oui, peur, je l'avoue....
Aujourd'hui encore, au bout de quarante-cinq annes, lorsque j'entends
rciter ce _Sonnet_ d'Arvers, dont je fus l'objet dans ma jeunesse, je
me surprends  penser que si, au lieu de l'crire, il l'et parl, je ne
m'en serais pas tire sans y laisser quelque chose au diable.

Ce fut  force de le relire que le moyen me vint, souffl par le dieu
des maris peut-tre, de vaincre le trouble o il me jetait, et ce moyen
tait de prendre le sonnet, dans sa teneur mme, au pied de la lettre,
voici comme.

Le samedi suivant, je le priai de s'asseoir  mes cts et, tandis
qu'accompagne au piano par M. Monpou, une charmante Italienne,  qui M.
de Musset tournait les pages, soupirait: _Plaisir d'amour_, de Martini,
je lui tins, sous l'ventail, ce langage:

--J'ai reu, j'ai lu, vous m'aimez, ce n'est pas douteux, mais....

--Mais?

--Mais je ne crois pas au secret douloureusement ternel qui, de votre
beau sonnet, est le thme.

--Pourquoi, madame?

--Toute femme aime par un pote a pour rivale la muse avec qui il
cohabite, et cette rivale le paie d'un bien qui lui est plus cher que
l'amour.

--Quel bien?

--La gloire. Je ne me sens pas de force  entrer en lutte contre une
telle ennemie.

--C'est--dire?

--De deux choses l'une: ou votre sonnet est pour moi, ou il est pour
elle. En d'autres termes, et sur la foi mme du mystre qu'il chante,
mon sonnet,  jamais indit, n'aura sonn que pour moi, ou, fatalement
publi, il volera sur les lvres des hommes. Point de partage,
choisissez?

M. Flix Arvers baissa la tte, me prit la main, et, d'une belle
ardeur, il fit:

--C'est dit, madame, il ne sera qu' vous. Mais  combien de temps
fixez-vous l'chance? Un mois?... Deux?... Trois?...

Et, devant la flamme de ses yeux, je crus prudent d'allonger la corde:

--Ah! donnez-m'en six?...

Et comme la diva italienne achevait sa romance, je m'chappai pour
courir la complimenter.

Le jeu ne laissait pas d'tre prilleux, et j'eus d'abord quelque souci
d'en avoir risqu l'aventure. Le regard brlant du pote attestait
d'un sentiment srieux, qui menaait d'tre durable et de survivre au
semestre d'exprience. J'aurais d, oui, j'aurais d exiger l'anne
entire. Je ne reconquis mon assurance qu'au regard calme, lumineux de
paix intrieure, plein d'amour ternel, celui-l, de l'homme qui berait
mon me dans la sienne.... C'est de mon mari que je vous parle.

Le premier mois, puis le deuxime et le troisime encore, le pote fit
bonne contenance. Non seulement le sonnet restait enseveli dans son
mystre et scell dans son secret, mais quand on le pressait, son
tour venu, de dire de ses vers  nos runions d'artistes, il s'en
excusait de toutes manires. Il n'tait qu'un vaudevilliste ... Il avait
renonc  rimer ... Il avait brl tous ses essais ... C'tait l'affaire
d'Alfred de chanter les Andalouses, et celle d'Hippolyte d'attacher des
ailes aux pomes ... Quant  lui, il se tenait coi pour toujours et pour
cause....

En ce temps d'effervescence littraire ou la course au laurier tait
 peu prs universelle, un tel renoncement laissait peu de crdules,
surtout parmi ceux qui savaient pertinemment que les grelots de Momus
n'tourdissaient pas en Arvers le chagrin d'tre rejet dans le mtier
de Scribe. Je me rappelle qu'un soir, sur l'insistance un peu railleuse
de M. de Musset, il le menaa d'un coup d'pe.

--C'est trs bien, releva ce dernier. Mais tu fais des sonnets, o
d'ailleurs tu m'imites; j'en ai de ton encre, je les apporterai la
semaine prochaine, je les lirai moi-mme, et nous irons ensemble nous
couper la gorge, au clair de lune, sous les arcades!

--Et moi, ajouta M. Monpou, je les musiquerai sur ce piano mme et
j'irai les bramer sur vos deux tombes.

Mais mon Ptrarque tenait bon, et je voyais s'avancer l'heure o, prise
 mon propre pige, il me faudrait solder le prix de mon triomphe sur la
muse.

Il est bien entendu, lui disais-je, que vous n'avez pas conserv le
brouillon et que aprs comme avant il sera lettre morte, mme pour la
postrit.

--Soit! soupirait-il. Mrite-t-il d'ailleurs de nous survivre?

--Il le mrite, et c'est pour cela que mon intention est de le brler.

--Quoi! le brler, madame! Oh! jusque-l?

--Ne le sais-je point par coeur, et vous aussi? Cela suffit, point
d'autre public, c'est mon sonnet!

--Et l'autographe?

--Vous m'y faites songer, l'autographe, c'est une preuve!

--Eh bien?

--Comment, eh bien?... Et mon mari!...

Et feignant une vive crainte  ce sujet, je courus chercher le
manuscrit dans mon coffret et je revins le jeter dans la chemine, o il
flamba et, calcin, il s'envola au pays des fumes.

A la grimace que fit l'auteur, je me raccrochai  l'esprance. Il ne
m'avait pas sacrifi tout le pote.

Mais venons au dnouement, car je ne veux pas vous lasser par mon
babillage de femme. A dater de ce jour de la crmation, M. Arvers se
fit plus rare  nos samedis. Puis j'appris de ses insparables que son
coeur s'tait accroch sous le lustre  une toile de la constellation
thtrale.

--Que devient donc Flix? interrogeait Adolphe. Il ne nous donne mme
plus de ses nouvelles.

Nous en remes pourtant, huit jours avant l'chance, par le
feuilleton du _Journal des Dbats_, o Jules Janin publiait le sonnet,
mon sonnet, et lui dlivrait son brevet d'immortalit.

Le pote m'avait prfr la gloire.

C'est ainsi que l'aimable septuagnaire nous narrait le roman du clbre
_Sonnet_ d'Arvers, et je me disais en l'coutant que si le got des
proverbes dramatiques reparaissait sur la scne franaise, il en
fournirait un bien amusant, sous le titre de: _La Proie et l'Ombre_.

Mais il y faudrait Alfred de Musset lui-mme, voire ce Carmontel,
crateur du genre, et l'crivain que j'admire le plus au monde, car
il est le seul qui ait obtenu du Mont-de-pit un prt sur de la
littrature.




LE BON CHEVALIER DE FRILEUSE


M. le chevalier de Frileuse tait le plus galant homme de ce monde. Il
en tait galement le plus heureux, non pas que le long de sa route il
n'et t  et l accroch par quelques buissons d'pines, mais les
plus piquantes s'moussaient sur la peau de philosophe qu'il s'tait
faite. Et qui dit peau de philosophe parle d'un cuir  toute preuve.

Le chevalier avait beaucoup d'esprit, mais plus encore de prudence.
Aussi ne connaissait-on de lui qu'un seul trait malin, qui tait d'avoir
vcu cinquante-quatre ans sans offenser personne. Ce trait d'esprit
devenait d'ailleurs incontestable pour quiconque savait les ruses
admirables au moyen desquelles M. de Frileuse tait parvenu  rester
clibataire. Rien qu' la faon dont il abordait une veuve, vous
l'eussiez proclam grand politique. Et cependant on se prenait  l'aimer
quand on le voyait passer de son pied lger, la tte droite, clairant
tout de son fin sourire, et s'appuyant sur sa belle canne  pomme
d'argent. On sentait bien que cette canne-l n'tait que pour la forme,
et qu'il n'avait pris l'habitude de l'emporter que pour la mettre sous
son bras ds qu'il tait sorti de la ville. Bien mieux, j'ai toujours
gard, je l'avoue, des doutes tenaces sur la blancheur blouissante de
son paisse chevelure, et n'tait le respect pour une vnrable mmoire,
je dirais que les neiges m'en ont souvent paru empruntes. Il est clair
pour moi que M. de Frileuse se teignait en blanc, et qu' la vrit il
avait les cheveux les plus audacieusement noirs du monde. Explique qui
pourra cette coquetterie toute diplomatique.

Le chevalier n'tait pas plus royaliste qu'il n'est permis, mais il
tenait extrmement  son blason, jusque-l sans tache, non par vanit
nobiliaire, mais par respect d'hritier responsable. Il se ft appel
Balourdot qu'il en et t tout  fait de mme. Comme il vivait trs
retir  cause de son modeste patrimoine, il voyait peu de gens et ne
mettait le pied dans les chteaux voisins qu' de rares exceptions et
quand de hautes convenances l'exigeaient. Mais, pour vivre obscurment,
il ne cachait point sa vie, bien au contraire. Il connaissait
l'apophthegme indou: Si tu veux vivre inaperu, prends une maison de
verre. Il avait la maison de verre. Cependant il y demeurait rarement,
et au premier rayon de bon soleil il se mettait en route, persuad que
malgr ses cinquante-quatre ans il ne connaissait point la nature qu'il
voyait tous les jours. Il pensait l'inverse sur les hommes. Ah! quel
original c'tait, que M. de Frileuse!

M. de Frileuse avait un ami, un seul, mais il tait bon!... A ce mot:
Turc! cet ami accourait, et c'taient des caresses sans fin comme sans
prtexte, pour le simple plaisir. Notez que vous n'accueillez pas un
frre absent depuis vingt annes avec autant de transports que le
chevalier ne recevait son ami chaque matin, aprs une seule nuit
d'absence passe par Turc sur le paillasson.

--Je trouve en Turc, disait le chevalier, une supriorit vidente sur
tous les amis de la race pensante et parlante: c'est que Turc pense sans
parler, et que l'homme parle sans penser. Il rsulte de cette qualit
que Turc ne peut rvler  personne le plus ou moins de mal qu'il pense
de moi, et que vivant  la source mme de mes secrets dfauts, il ne
peut amener Mdisance ni Calomnie  s'y dsaltrer  mes dpens. De
plus, Turc, dont la place n'est pas dans les salons, me dispense
d'entrer moi-mme dans ces salons, quoique ma place y soit marque, et
cela par la raison bien connue que nous sommes insparables. Or, comme
Mdisance et Calomnie tiennent dans ces lieux peupls leurs grands et
petits lits de justice, il s'ensuit que Turc m'vite de me soumettre aux
arrts iniques de ces deux Furies, et que son amiti me vaut  la fois
le calme et la srnit, qui sont les bases sur lesquelles repose ma
vie. _Felix qui potuit!..._

Le 1er mai 18..., le chevalier se rveilla maussade, et dcrochant son
almanach de la muraille, il l'tendit sur ses genoux replis, puis il se
tint ce petit monologue:

--Allons! c'est aujourd'hui, bien dcidment! Il n'y a pas possibilit
d'en disconvenir. Le mieux, chevalier, c'est d'en prendre votre parti,
puisque vous avez t assez godiche pour donner votre parole!

Depuis un bon moment, Turc grattait  la porte et, pour la premire fois
peut-tre, son ami ne l'entendait point, tant sa proccupation tait
grande. N'y comprenant rien et craignant que son ami ft devenu sourd,
Turc imagina d'aboyer formidablement et comme il sied de le faire en
pareille perplexit. Le chevalier bondit  l'autre bout de son lit et
ouvrit la porte sans plus de faons. Turc sauta au cou de son intime et,
les yeux tincelants de joie, il commena  lui dbarbouiller le visage
de manire  le dgoter pour toujours de la propret.

--Bon! bon! mon cher! criait le chevalier, oui, oui, c'est toi, je le
vois bien! Mais que diable! tu t'impatientes aussi! Et puis la vrit
est que je n'avais pas entendu. Allons, c'est fini: donne-moi une
poigne de patte et songeons  faire notre promenade apritive! Il fait
un temps superbe, et, comme l'a dit le Pre Malebranche, le plus beau
du monde pour aller  cheval sur la terre et sur l'onde! Va me qurir
ma culotte, et si tu es sage, nous.... Enfin tu verras!

Turc prit dlicatement dans sa gueule la culotte de M. de Frileuse, et
cela sur le parquet mme o elle reposait, et il la remit  son ami. Le
chevalier sauta  bas du lit en sifflant un air de chasse, si guilleret
et si plein d'harmonies lointaines que Turc en fit trois bonds par la
chambre, la queue en l'air.

--Vois-tu, disait le chevalier en dlayant son savon avec le pinceau 
barbe dans un petit vase corn, vois-tu, mon cher, je suis extrmement
ennuy ce matin, et je vais t'en dire la raison.

Et Turc, camp sur ses jambes de derrire, coutait son ami avec le plus
vif intrt, la langue hors de la gueule.

--La raison, dis-je, est celle-ci: que je serai oblig de te renvoyer de
bonne heure  la maison, parce que je passe la journe chez une dame de
la plus haute naissance, qui joint  cet avantage l'inconvnient d'un
got prodigieux pour les tapis. Toi aussi, mon ami, tu aimes les
tapis; mais tu n'en tablis pas assez la diffrence d'avec le vulgaire
paillasson o tu dors, ou mme d'avec cet admirable gazon naturel sur
lequel nous allons nous rouler tout  l'heure.

Ici, le chevalier commena  se raser, et Turc dissimula mal un premier
billement d'apptit.

--Je vois, reprit le chevalier, que tu sympathises  mes ennuis. Bien
plus, tu viens de me dpeindre, avec ton esprit ordinaire, l'effet que
produit sur toute cervelle philosophique ce qu'on appelle le plaisir du
salon. Ah! le salon! on y bille  peu prs comme tu viens de le faire!
Mon pre, qui tait homme d'exprience, et que pour ton malheur tu n'as
pas connu, disait souvent ceci....

Et le chevalier, ayant lentement pass son rasoir sur le cuir, entama
en silence le rude poil de son menton, et il interrompit sa confidence.
Turc profita de ce laps de temps pour faire quatre sauts  la poursuite
d'un gros bourdon bleu qui venait d'entrer par la fentre,  cheval sur
un rayon de soleil.

--Eh bien, sais-tu, conclut le chevalier en essuyant son rasoir sur un
chiffon, que mon pre fit jadis insrer dans _Le Mercure_ une satire sur
ce sujet, satire qui pour la vigueur et la porte du trait rivalise avec
les meilleures productions de ce pauvre Gilbert dont je t'ai racont la
fin dplorable. En voici deux vers que je confie  ta brillante mmoire:

  Non, l'ennui n'est pas n de l'uniformit,
  Mais plutt des rapports de la socit!...

A cette belle citation que le chevalier avait lance d'une voix sonore,
en marquant du rasoir les rimes et les hmistiches, Turc tait all se
blottir dans un coin et battait le plancher de sa queue, ce qui est la
seule manire qu'aient les chiens d'applaudir et les castors de btir.

--Bon! bon! modre ton enthousiasme, disait le bon M. de Frileuse, mon
pre n'y avait point de prtention! Et maintenant tu peux venir prendre
les trennes de ma barbe; mais tu me diras pas comme Andromaque:

  Je ne l'ai pas encore embrass d'aujourd'hui!...

En quelques instants le chevalier eut achev sa toilette; il prit sa
canne  pomme d'argent, ouvrit la porte du jardin, puis celle de la rue,
et l'on entra dans la campagne.

La matine tait radieuse. Dans l'air frais et limpide, le paysage
se dcoupait en relief comme une broderie japonaise. Des chapelets
d'oiseaux s'grenaient sur les bois, et tous les villages de la valle
semblaient submergs par le dbordement des moissons encore vertes.
Sur le pas des chaumires, des marmots barbouills de beurre saluaient
l'excellent chevalier, sans quitter leurs tartines mordues, tandis que
Turc, riant comme un fou, poursuivait les canes jusqu'aux bords des
mares et les forait de s'y rfugier. Ce aprs quoi il revenait  son
ami, tournait autour de lui, d'abord par devant et ensuite par derrire,
et puis filait comme une flche et disparaissait dans les bls.

--N'est-il pas bien extraordinaire, songeait le chevalier en frappant
la route avec sa canne, qu' mon ge je sois encore sujet  de telles
entreprises! Bon Dieu! qu'on a de peine  garder ici-bas sa libert.
Si j'tais jeune et lgant comme Turc, passe encore! Mais 
cinquante-quatre ans inspirer des passions, n'est-ce pas bien
mlancolique! Mme de Vilanel est une aimable personne, je ne saurais le
contester. Elle joue admirablement de l'pinette et je l'ai vue broder
sur tulle de faon  dpiter Arachn. D'ailleurs, elle ne manque ni
d'esprit ni d'instruction et son caractre est des plus doux. Ah! si
nous nous tions connus il y a vingt ans! D'autant plus qu' cette
poque Turc n'existait pas encore. N'est-ce pas, mon ami, il y a vingt
ans, tu n'existais pas encore? Mais qu'as-tu donc entre les dents?...
Dieu me damne, c'est une hirondelle!

Et le chevalier, ouvrant la gueule de Turc, y recueillit, en effet, une
pauvre hirondelle, demi-morte, que le gredin avait happe au vol. Fort
mu, M. de Frileuse prit un air svre:

--Monsieur, fit-il, il est des tours d'adresse auxquels je refuse mon
admiration. N'esprez pas que je vous complimente. L'hirondelle est un
oiseau sacr. _Sacra avis!_

Et aprs avoir rchauff l'oiseau dans son gilet, il le posa sur un toit
de cabane et continua son chemin. Turc suivait, l'oreille basse, la
queue entre les jambes, trs penaud, c'est incontestable.

--J'ai peut-tre t un peu dur pour Turc, songeait le chevalier. Le
sort de cette hirondelle est assurment un prsage de celui qui m'attend
au chteau de Vilanel. Turc n'tait que le truchement de la Providence.
Allons, viens, fit-il, je te pardonne. Mais, vois-tu, je ne suis pas
aujourd'hui dans mon assiette ordinaire.

A ces paroles, Turc se mit  sauter en poussant des gmissements de joie
jusque sur la poitrine du chevalier.

--Mais non, mais non! tu l'entends mal, lui criait celui-ci en riant. Tu
fais pour m'attendrir des jeux de mots atroces. _Assiette_ est l pris
au figur et non pas dans le sens que tu dsires.

Tout  coup Turc dressa les oreilles. Une cloche venait de sonner parmi
les arbres, qui annonait le voisinage du chteau.

--Tu le vois, je suis attendu. C'est la cloche du djeuner. Tous les
ans,  pareille date, mon couvert est mis l, chez cette excellente
comtesse de Vilanel. On attente  ma libert par des mets succulents; on
met ma raison  l'preuve de la truffe. Tu as bien raison d'aboyer, car
qui sait si ce beau soleil ne doit pas clairer ma dfaite? Quant  toi,
mon pauvre camarade, je ne puis te prsenter  la comtesse  cause des
fameux tapis dont je t'ai parl. Mais le pays est trs joli, rempli de
sites charmants et de points de vue dignes du pinceau de l'abb
Delille. Promne-toi et reviens me prendre  trois heures. Tu trouveras
certainement dans le village une auberge sortable, et peut-tre feras-tu
quelques honorables connaissances.

Turc s'lana dans le pays, tandis que le chevalier sonnait  la grille
du chteau.

Sur le perron enguirland de fleurs nouvelles, en fort bel apparat et
entoure de tout son domestique, Mme de Vilanel attendait son chevalier.

Elle tait habille du vert le plus tendre et le plus significatif, et,
au milieu du renouveau des bois et des prairies, elle semblait quelque
Flore un peu mre. Les paules nues, mais dignes de l'tre, mergeaient
d'un cadre de dentelles noires et frissonnaient d'aise aux hardiesses
des Zphyrs. Elle avait  la main un mouchoir brod, et, un peu serre
dans son corsage, se tenait droite et immobile dans une pose pleine de
prestance.

Dire de Mme de Vilanel qu'elle avait t trs belle et t pour le
moins de la mauvaise foi, car elle l'tait encore assurment. Ses yeux
taient rests ceux de la jeunesse, purs et candides, deux pervenches,
auraient dit les potes de ce temps-l, et sa bouche mignonne et rose
avait gard la forme d'un sourire. Une inaltrable bont resplendissait
dans tout cet aimable visage, et il fallait l'enttement du chevalier
pour avoir rsist dix ans  l'amour de la pauvre comtesse.

Car elle l'aimait, cela va sans dire; mais elle l'aimait depuis dix ans,
ce qui appelle une explication.

L'anne mme de son veuvage, c'est--dire dix ans auparavant, Mme de
Vilanel, qui n'en avouait que trente-deux alors, avait fait la rencontre
du beau chevalier, lequel n'en comptait que quarante-quatre, et depuis
cette rencontre elle avait dclar qu'elle ne se remarrierait plus.

Mais contre ce pauvre serment de veuve, Amour et Hasard avaient ligu
leurs coups, tant et si bien qu' la troisime visite qu'il lui rendit,
M. de Frileuse comprit qu'elle en voulait  sa libert. Touch cependant
de la navet du sentiment tendre qu'il inspirait, il crut devoir  son
honneur de s'expliquer avec la comtesse et, lui prenant doucement la
main, il lui avait parl de la sorte:

--L'illusion, noble dame, habite vos yeux charmants. coutez-moi: je
suis bon tout au plus  faire un ami passable, Dieu m'ayant cr vieux
garon pour l'ternit. Le clibat est pour moi non seulement une
vocation violente, mais une condition mme d'existence. Il est des gens
qui naissent quatrime au whist et je suis de ces gens-l. J'ai
des manies coriaces, des habitudes de chat-huant, sans parler de mon
caractre qui m'est parfois insupportable  moi-mme. Joignez  cela une
aversion folle pour tout ce qui est indissoluble et jugez si je puis
tre pour vous l'poux rv!

Et Mme de Vilanel, souriant tristement, lui avait rpondu:

--J'attendrai!

Mot charmant qui avait vers dans l'me du chevalier des torrents
cumeux de perplexit. Puis, en le reconduisant jusqu' la grille, elle
avait ajout:

--Je n'ignore point, monsieur, que dsormais je ne vous verrai plus.
Tous vos efforts vont tendre  m'viter; les hommes sont ainsi. Je vous
demande donc une grce dernire; mais permettez-moi de me l'accorder.
Nous sommes aujourd'hui le premier jour de mai: tous les ans  pareille
date, je vous attendrai sur le seuil de ma maison. De quelque endroit
o vous soyez, vous viendrez?... Le jour o vous ne m'y verrez plus,
n'entrez point, je serai morte ou je vous aurai oubli.

Et elle reprit, les yeux pleins de larmes:

--Une visite par an est-ce trop demander?

--Je vous donne ma parole de gentilhomme, fit le chevalier trs mu, que
tous les 1er mai,  onze heures, je sonnerai  la grille du chteau de
Vilanel.

Et aprs avoir bais la main de la pauvre namoure, il s'loigna,
non sans pester intrieurement contre la vocation imprieuse qui le
maintenait clibataire.

Or, cette visite tait prcisment la dixime que le chevalier lui
rendait. Aussi ds qu'elle l'aperut, son visage se colora de tous les
tons joyeux de l'aurore. L'ingrat vit  ce signe qu'il tait toujours
aim. Une telle fidlit ne laissa point de l'intimider d'autant plus
que la comtesse, selon les rites de la galanterie, tait demeure sans
bouger et l'attendait du haut du perron, entoure de ses gens immobiles
et graves comme des hrons qui digrent.

--Toujours charmante balbutia-t-il, en l'abordant.

--Et vous toujours exact! fit-elle; merci. Un somptueux djeuner tait
prpar dans la grande salle. Le chevalier offrit son poing gant 
la comtesse, et tous deux prirent place sur leurs fauteuils  grands
dossiers.

Le soleil clatait magnifiquement sur un riche surtout d'argent et
rebondissait des ciselures jusqu'aux tapisseries  fond blanc ou des
chasses royales alternaient avec de fraches bergeries. Douze portraits
d'aeux prolongeaient jusque dans la pnombre de la haute chemine
seigneuriale leur fire procession d'hommes vaillants ou fameux, 
chacun desquels l'ovale du cadre formait comme une aurole d'or, et,
dans les glaces, se multipliaient  perte de vue. Au travers des grandes
fentres, on voyait se drouler un parc aux arbres sculaires, aux
gazons sems de corbeilles fleuries, aux alles profondes, et dans la
pice d'eau se reflter, nette et tremblante, la silhouette du vieux
chteau Louis XIII. Le printemps envoyait aux convives ses plus doux
armes et ses plus magiques harmonies auxquels se mlaient les senteurs
galement suaves des rtis apptissants; et, par-dessus tout cela,
la comtesse, ivre de bonheur, souriait, ah! de quel sourire!  son
bien-aim chevalier.

Cependant celui-ci n'tait pas  son aise. Tantt  droite, tantt 
gauche, il se penchait machinalement et comme cherchant quelque chose
dont il n'avait pas conscience. Le malheureux! Turc lui manquait! Il ne
savait que faire de ses os de poulet!...

Pendant ce temps, la comtesse, qui n'avait point d'apptit, contemplait
le chevalier qui, par contenance, dvorait, et sous cet aspect encore
elle le trouvait admirable.

--Savez-vous bien, mon ami, lui dit-elle tout  coup, que je vais avoir
quarante-deux ans.

Le chevalier laissa retomber le verre qu'il avait  la main. Le reproche
si fin et si navement exprim lui tait all droit au coeur. Il se
sentit envie de se jeter aux pieds de la pauvre femme et de lui demander
pardon.

--Est-ce bien possible, s'cria-t-il, mais c'est affreux, cela!

--Ah! chevalier, dit la comtesse qui s'tait mprise, je n'en avais que
trente-deux il y a dix ans!

M. de Frileuse ne rpondit point; mais fort troubl, il tendait
machinalement  Turc absent son assiette sous la table, et cela avec une
constance si rjouissante qu'un domestique, plac derrire lui, le tira
discrtement par la basque pour l'avertir.

--Bas les pattes, donc! cria le chevalier, enchant de trouver ainsi une
diversion, et se tournant vers la comtesse, il ajouta:

--Cet animal est insupportable!

Mme de Vilanel fit un signe et le domestique se retira dans sa stupeur.

--Maintenant, mon ami, dit-elle, nous voil seuls.

M. de Frileuse restait bouche bante. Cette fois pourtant il fallait
bien parler. Il se leva, vint  la comtesse, lui prit le bout des
doigts, et avec sa singulire tournure d'esprit ordinaire:

--Quel ge pensez-vous, comtesse, qu'eut le divin Ulysse quand il aborda
dans Ithaque?

--Oh! chevalier! fit la pauvre femme qui recula toute rouge.

--Je vous jure, madame, que vous vous mprenez; car si je ne suis pas
Ulysse, vous tes  tout le moins Pnlope, et c'est l ce que je
voulais dire. Or tout est l. Je n'avais jamais cru  Pnlope. La
fidlit jusqu' prsent m'avait sembl l'apanage des chiens, tmoin cet
Argos dont parle prcisment Homre, et qui au bout de vingt ans expire
de joie en revoyant son matre. Mais je vous rends les armes, et je
demeure convaincu. Seulement, comtesse, je suis plus vieux que ne
l'tait Ulysse, et je constate qu'il est grand dommage qu'on apprenne si
tard des choses qu'on a tant d'intrt  savoir ds sa jeunesse.

--Dites-vous vrai? s'cria-t-elle, et cdez-vous enfin?

--Je le devrais, sans doute, car depuis un moment je sens que je vous
aime de tout mon coeur. Veuillez pourtant considrer quel avantage il y
aurait pour vous et pour moi  rester de bons amis, et souffrez que je
vous dmontre....

--Chevalier, interrompit-elle, en se levant avec fiert, je puis encore
attendre!

Et elle s'assit devant l'pinette  laquelle elle fit murmurer une
vieille romance, douce et triste comme l'amour qui habitait son me. M.
de Frileuse tait aller se planter sous une tapisserie reprsentant une
chasse au sanglier. Il semblait y contempler avec une attention profonde
la course d'une meute de lvriers et les groupes dissmins des piqueurs
dont les trompes sonnaient des fanfares; mais de fait il ne songeait
qu' sa dplorable situation. La meute qu'il voyait, c'tait celle de
ses torts envers la comtesse, et les fanfares qu'il entendait sonner
taient celles des reproches qu'il adressait  son gosme. Pendant
ces rflexions la romance accentuait son mlancolique refrain.
L'attendrissement gagnait le coeur du chevalier. Il se sentait environn
des regards de tous ces braves aeux de la comtesse, un peu rodomonts,
mais si bons enfants dans leurs cottes de mailles, leurs cuissards et
leurs casaques rbarbatifs. Feras-tu, semblaient-ils lui dire, cet
affront  la noble race des Vilanel? Et puis par les fentres ouvertes
le printemps lui envoyait de si bonnes bouffes de renouveau. Petit 
petit, la vieille romance se fit plus tendre, puis elle s'teignit dans
un soupir. Le chevalier tait aux pieds de la comtesse.

En cet instant trois heures sonnrent. L'un des battants de la fentre
la plus voisine heurta le mur violemment et renversa une chaise avec
fracas. Un corps noir, boueux, hriss, s'tait lanc avec un joyeux
jappement. C'tait Turc qui,  l'heure dite, venait chercher son ami.

--L'horrible bte! chien stupide! s'cria la comtesse pouvante.

Le chevalier plit et, sans en couter davantage, il se releva, prit son
chapeau et sa canne  pomme d'argent, et salua crmonieusement Mme de
Vilanel; puis, aprs avoir siffl Turc, il sortit et s'en alla chez lui,
clibataire comme devant.

L'anne suivante, quand, fidle  sa parole, il revint au chteau le 1er
mai, la comtesse ne l'attendait pas sur le perron; mais il fut accueilli
 la grille par une meute effroyable de chiens de toute sorte, hurlant
comme un troupeau de furies. Mme de Vilanel avait pous dans l'anne le
noble vicomte de la Paludire, grand chasseur devant Dieu et dresseur
mrite de chiens courants, couchants, d'arrt, etc., et mme de chiens
savants.

--Pour un que j'avais, songea le chevalier, c'tait bien la peine! Ah!
la femme!

Et il s'loigna.




LES PETITS ROMANS DE GRALDINE


I

L'AIL


Nul n'ignore, sur les boulevards, que notre bonne Graldine--celle-l
mme dont j'ai mis en scne de mon mieux, au thtre du Vaudeville,
l'aventure vridique avec Tacoman, roi de Chaonie[1]--s'appelait au
civil, qui est le triste rel, Aldine Grat, et qu'elle tait de
Marseille.

[Note 1: PETITE MRE, comdie en quatre actes, 29 avril 1903, thtre du
Vaudeville (Voir _Thtre d'Emile Bergerat_).]

Elle y avait dbut, hlas! de toutes les manires,  la fleur
printanire de ses ans, non que les Phocennes y soient plus prcoces
que les autres, mais par l'effet d'une prdestination qui, vous vous en
souvenez, rayonnait de toute sa personne. Lorsque le bon Dieu se mle
de les faire lui-mme, il les fignole, et il n'y a plus qu' tomber 
genoux ou fuir, car elles dgagent l'irrsistible.

Graldine a toujours voqu en moi l'image de ces filles de la mer que
l'amoureux Sanzio accroche  la conque triomphale de Galate et dont il
fait, autour d'elle, flotter les perfections rivales. Mais c'tait la
brune, l'ane du soleil, la plus statuaire, celle qui dessine le mieux
sa forme nacre, aux contours pleins et sinueux, sur le saphir bord de
corail de la Mditerrane. Je pense toutefois que Raphal lui et perdu
les mains dans le casque  torsades de ses cheveux d'bne et noy
les pieds peut-tre parmi les cumes de la conque, car elle avait les
extrmits lourdes, mal venues et, pour parler un peu la langue de mon
temps, tranchons le mot, les abatis canailles.

Le journaliste marseillais, flibre ardent, qui le premier en fit sa
muse, l'avait dcouverte  la halle aux poissons, un jour fri de
bouillabaisse. A la jucher de l sur le plateau d'un beuglant oriental
de notre sainte Canebire, il n'avait pris que le temps de l'initier 
l'un des services de l'emploi d'artiste, et je dois dire que l'lve en
avait remontr au matre tout de suite. Ah! qu'elle tait doue!
me disait-il encore longtemps aprs, au souvenir de ces leons
dlicieusement inutiles. Pour les autres, il s'tait born  lui
composer par mode d'anagramme, un nom d'affiche aussi transparent que
typique, et sans grand effort de gnie, il avait renvers Aldine Grat
en Graldine. L-dessus, elle tait partie pour la gloire.

Si cette charmante vierge folle avait ainsi pay son virginal tribut 
la Provence, sa lumineuse terre natale, j'ai pu me convaincre qu'elle
avait totalement oubli--ce qui est assez rare--jusqu'au nom du
sacrificateur. Ce trait-la peint en raccourci. Graldine, en amour,
n'aima jamais que l'amour mme, et le dernier, pour elle, fut toujours
le premier. Pourtant, le flibre lui avait dcern des vers; mais que
voulez-vous? elle ne pouvait pas fermer la patte toujours ouverte o
palpitait son coeur de tourterelle. De tous les heureux qu'elle a faits
en ce monde, le seul que, la porte pass, elle n'ait jamais oubli fut
Tacoman, roi de Chaonie. Il est vrai qu'ils taient crs: l'un pour
l'autre, car Dieu aussi les appareille.

Laissez-moi vous conter leur premire rencontre.

L'histoire ignorera toujours quel fut celui qui, de Marseille, l'amena 
Paris, et les interviews les plus pntrantes n'ont jamais tir d'elle 
ce sujet qu'un geste navr d'insouvenance.

--Tout ce que je puis vous dire, dclarait-elle, c'est que je n'y
suis pas venue seule, a, j'en suis sre. Mais qui? Voil. Un blond,
peut-tre?

Toujours est-il qu'elle y tait venue et qu'en deux tours de reins, ceux
des nrides autour de la conque de Galate, elle y avait tomb les
matresses du genre. Un souper sans Graldine, il y a dix ans,  Paris,
n'tait qu'un souper de province, quelque lugubre mdianoche. Aussi les
forts experts en joie, ne s'en offraient-ils qu'avec elle. Elle s'en
rveillait sous la pluie des pierreries enveloppes de chques, comme
des pralines de devises, et elle les croquait sans compter, pour suivre
la comparaison, au vif dplaisir de sa fidle Pepetta, soubrette  l'me
pessimiste.

Pour Pepetta?...  moi, Emmanuel Frmiet!... car, en vrit, le grand
animalier pourrait seul silhouetter la guenuche. Elle aussi, elle tait
Marseillaise, mais pratiquante, irrductible sur l'accent vainement
raill, sur la cuisine  l'huile, sur les coutumes, les modes, les
croyances de terroir et sur le lgendaire orgueil sparatiste des
Provenaux. Ah! se retirer l-bas dans le bastidon, sur la cte, y semer
des aulx, y battre la brandade, y lever le porc et les poules, et vivre
l jusqu' mourir, sans homme, tel tait le rve du petit singe.
L'arrondissement de sa pelote lui et permis de le raliser plus d'une
fois, car la place tait bonne entre les meilleures, mais toujours,
au moment du dpart, la tuile tombait dans le potage. Incapable de
rsister au moindre bguin, la patronne y usait tous les protecteurs. Du
sein ouat de l'opulence, on retombait aux maigres bras de la dche,
et Pepetta grinait en se grattant les crins: Madame vient encore
de perdre sa position! Et elle vidait sa rserve sur les genoux de
Graldine, le seul tre humain qu'elle aimt. Hlas! le pauvre bastidon
sans homme, quand y battrait-elle la brandade?

Or, c'tait le temps o Tacoman V, futur roi de Chaonie, n'tait
encore que le prince Omar, dit prince crevisse dans les revues de fin
d'anne--on devine aisment pourquoi si on en a vu une--et tudiait chez
nous cet art de connatre les hommes dont la base est le noctambulisme.
Au cours de ses libres recherches, celui qui promne les
Haroun-al-Raschid dans les Bagdad lui fit, un soir, en l'un des grands
bars de la Rpublique, rencontrer en Graldine sa Baudroubouldour
ternelle. Il la vit et l'aima. Et comme ce seigneur tait un homme d'un
esprit infini, il sentit que, prcisment parce qu'il l'aimait, il n'en
serait pas aim. Il se prpara donc  tre trs malheureux, ou, si l'on
veut,  aimer seul, car c'est la mme chose.

Elle s'tonnait elle-mme, que dis-je? elle s'irritait, la bonne
crature, de lui tre si rebelle, et, peu verse dans la thorie de son
art, elle n'entendait rien  ce qui lui arrivait.

--Comme c'est drle, Pepetta, celui-l ne me dit rien du tout. Il est
pourtant prince!

Mais la guenuche se mfiait, d'instinct, rien, selon son adage familier,
n'tant plus rosse que la nature.

Chaque anne, au retour de sa fte--car il y a des saints pour tous les
chrtiens--Graldine s'offrait une joie professionnelle dont la saveur
est paradisiaque. Ce jour-l elle couchait seule. Elle redevenait
Aldine Grat pour vingt-quatre heures. Pour se prparer  ce spasme
commmoratif, elle allait d'abord  la messe, et, si elle se trouvait en
fonds, elle versait sa bourse grande ouverte dans le tronc des pauvres.
Aprs quoi, elle se rendait au Louvre, le muse, s'entend celui o l'on
ne va jamais, on ne sait pourquoi, puis, aprs une lente promenade
le long des quais de la Seine, le plus beau paysage du monde, elle
rentrait, vertueuse, au logis, y tirait le verrou de la porte, et seule,
bien seule avec Pepetta, s'attablait goulment devant le balthazar
strictement compos de mets  la provenale.

--Tout  l'ail, rien qu' l'ail, aujourd'hui l'on pue, lanait la petite
macaque sparatiste, nous sommes dans le bastidon! Zut pour les hommes!

Et l'aoli de succder  la brandade, puis la divine bouillabaisse, dont
les ambroisies se mlaient en un concert de gueule digne des anges.

--Ah! que c'est bon! a sent Marseille!

--Dis qu'on y est!

--Je vois le port.

--Moi, le cours Belzunce.

--a vous remet du Nord.

--Une cigarette l-dessus, et madame n'a plus qu' se coucher et dormir.

--Seule, Pepetta, pour ma fte!

L'un de ces soirs fris pourtant elle avait d forfaire  sainte
Aldine. Malgr les ordres donns, le prince avait franchi la porte, et
il avait bien fallu le recevoir, les futurs rois n'tant pas de ceux
qu'entrave une consigne. Il avait d'ailleurs annonc sa visite par un
splendide bouquet dont les fleurs jonchaient les cassolettes de l'aoli
et les brle-parfums de la brandade.

--Tant pis pour lui, qu'il entre, fit Graldine qui tout de mme s'tait
tamponn la bouche d'un mouchoir parfum.

Ds le seuil, Omar pensa tomber  la renverse. L'atmosphre tait
pestilentielle. Il s'avana nanmoins, trs ple, et avec sa souriante
galanterie levantine, il s'excusa de son indiscrtion par la ncessit
o il tait de courir en Chaonie le lendemain, par le premier train,
 cause d'une rvolution trs drle, o du reste il risquait sa tte,
comme dans les oprettes. Il n'avait donc pas voulu disparatre 
l'anglaise sans dire adieu  ceux ou celles qu'il aimait, et l'ayant
vue,  l'glise, derrire un pilier, si dsempare devant le tronc des
pauvres, il la priait, en souvenir du prince crevisse, de vouloir bien
distribuer dans sa paroisse un reliquat de liste civile, qu'il perdrait
certainement au jeu s'il retardait son dpart d'un jour, et qu'il avait
laiss en entrant sur la banquette de l'antichambre.

Ce disant il vacilla et perdit connaissance, car l'odeur de l'ail lui
arrachait l'me par le nez et c'tait la chose dont il avait le plus
horreur au monde.

Lorsqu'il revint  lui sous les sels et dans l'aration des fentres,
Graldine l'ventait doucement, et ne savait que lui dire.

--Je vous aime, murmura-t-il, adieu, vous ne m'aimez pas.

Puis il se leva pour s'en aller. La bonne fille tait fortement trouble
par cette dclaration  voix douce dont un regard ardent, et d'elle bien
connu, confirmait la vracit.

--Monseigneur, fit-elle enfin, c'est beaucoup d'honneur.... Je ne
demanderais qu' vous croire.... Mais l'amour, cela se prouve ... mme 
nous autres.

--Que dois-je faire?

--Eh bien! embrassez-moi?

Et elle lui tendit les lvres, gouffre rose de brandade. Tacoman V s'y
jeta et il y a laiss son me. C'est l'acte le plus brave de sa vie,
sinon de son rgne, qui ne commena que le surlendemain.


II

MUZARGNE


Dire que le Pre ternel ne s'occupe pas du bonheur des hommes, c'est
profrer, en un blasphme, un paradoxe et un lieu commun. A ceux qui s'y
risquent en ma prsence, je me borne  rpondre: On voit bien que vous
n'avez pas connu Graldine!

Je viens de vous conter l'une de ses belles aventures amoureuses,
et j'en sais de plus belles encore. Toutes prouvent  l'vidence
la vnrable bont de Dieu et sa clmence pour les souffrances de
l'humanit. C'est sur l'ordre de sa providence que Graldine n'a jamais
dit non  personne. Elle ne le pouvait pas. a lui aurait cass les
dents, selon sa propre expression.

Je l'ai toujours vue aller  l'amant comme une martyre chrtienne allait
au tigre, rsolument, le camlia symbolique  la main, en guise de
palme. Lorsque je m'tonnais de la voir se distribuer ainsi comme la
manne, elle laissait tomber devant moi les voiles mal agrafs qui
drapaient ses attraits consolateurs et elle soupirait:

--Regarde!

Et il n'y avait rien  rpondre.

C'tait au temps o elle s'tait embguine de Bricolet, son copain de
caf-concert. Ce Bricolet n'tait assurment qu'un pitre. Son numro
consistait  se dformer la caboche, soit en distendant, soit en
contractant ses traits lastiques, et  imiter les masques japonais les
plus hideux et les plus hilares, par un artifice de grimaces dont le
succs tait immense. Peut-tre vous le rappelez-vous? Moi, je l'aurais
fait guillotiner, mais Graldine le goba. Pourquoi les plus jolies
aiment-elles les monstres? Les fes nous le disent dans le conte de _La
Belle et la Bte_.

Toujours est-il que son erreur cota assez cher  la folle divette.
L'affreux singe  la mode lui grugea d'abord les quelques banknotes qui
lui restaient d'une liaison de demi-caractre avec un gros vivandier
des Halles centrales, puis il la battit, comme on bat des pois secs au
flau,  tour de bras, et il voulait l'astreindre au commerce dont la
casserole est l'emblme, lorsqu'elle fut sauve de cette honte par son
aventure avec Muzargne.

La voici:

Il y avait, parmi les instrumentistes de l'orchestre, un petit fltiste
contrefait,  demi bossu, tout  fait cagneux, en outre afflig de
strabisme, qui rpondait au nom de Muzargne. Je ne crois pas qu'il et
trente ans alors, mais ce que je puis dire, c'est qu'il excellait en
l'art de Tulou et de Taffanel, dont il tait le meilleur lve, et que
sa place  ce caf-concert lut donnait le pain quotidien. Maigre pain,
n'en doutez pas, plus souvent bis que blanc et rassis que frais, d'abord
parce que la vie pratique ralise peu les promesses du Conservatoire,
ensuite parce que, depuis la mort du grand Pan, peu de faunes s'adonnent
 la flte et enfin pour cette raison que le pauvre Muzargne relevait
mal son talent par les charmes de sa personne.

Il se savait laid jusqu'au ridicule et ne s'en consolait que chez lui
lorsque, seul avec sa traversire d'argent, il adressait, de loin, 
Graldine, tous les chants de son me prise. Il l'aimait, en effet, 
en prir.

Chaque soire o, sous les feux du lustre, elle venait taler banalement
aux quinze cents rivaux anonymes de la salle les trsors de sa carnation
voluptueuse, lui, renouvelait les affres de sa joie dolente, et si, dans
le hasard des jeux scniques, le regard de l'adore se posait sur lui,
 l'orchestre, il s'effaait derrire la contrebasse de Violier, son
voisin de pupitre et son camarade de la ppinire, et il y couaquait,
effar, et sans embouchure.

Graldine, cela va sans dire, ne savait rien de cet amour clos  verrou
et  serrure. Non seulement elle n'avait jamais remarqu le tibi-cineur
difforme, mais elle a confess depuis que, dans la masse confuse des
accompagnateurs, elle ne l'avait mme jamais vu. Pouvais-je me
douter? demandait-elle. Plusieurs fois, elle avait bien trouv dans sa
case, chez la pipelette, des rouleaux de musique pour flte, mais ils
taient sans paroles, et pas signs. Comment veut-on que l'on devine?

Il y avait bien eu cette rptition o, insulte et maltraite par
Bricolet, elle avait t dfendue par ce petit machiniste--car elle
avait toujours cru que c'tait un machiniste--qui s'tait jet entre
elle et la brute, et qu'on avait emport,  demi assomm, couvert de
sang, dans l'ombre des coulisses. De quoi se mlait-il, du reste,
le malheureux? C'tait donc lui? Pourquoi n'avait-il pas reparu 
l'orchestre alors? Tout donnait  supposer qu'aprs l'esclandre, il
avait t remerci par le directeur. Elle s'expliquait les choses, 
prsent. tait-ce bte, mon Dieu, de ne lui avoir rien dit,  elle,
Graldine,  elle!

Un soir, quinze jours aprs, Violier, le contrebassiste, tait mont
dans sa loge, et, tout mu, le brave garon, il lui avait appris que son
camarade, un grand artiste, se mourait  la lettre d'amour pour elle.
Elle avait cru d'abord  une blague de thtre. On nous en fait tout
le temps comme a. Mais cette fois, c'tait du vrai, de celui dont on
claque. Violier l'avait tellement bouleverse en le lui racontant,
qu'elle s'tait mise  en pleurer elle-mme toutes les larmes de son
corps.

--J'irai, fit-elle, c'est sr!

--Dpchez-vous alors.

--En est-ce l?

--Oui, il veut mourir. Il a bris sa flte. C'est le dsespoir et la
fin.

--Tout de suite aprs la reprsentation, alors. Venez me prendre.

--Et Bricolet?

--Oh! Bricolet, j'en ai soup, et on ne laisse pas mourir un homme,
c'est a que le bon Dieu ne veut pas!... A tout  l'heure.

Lorsque, conduite par Violier, elle arriva au logis de Muzargne, elle
voulut entrer sans retard ni prparation, comme on va au devoir, tout
droit. Le moribond tait couch, et de chaque main, il tenait un tronon
de sa traversire d'argent.

--C'est moi, sourit-elle, vous ne pouviez donc pas me le dire?

Et soulevant sa voilette, elle s'assit au pied du lit, rayonnante d'tre
aime, la bonne Graldine, comme il faut l'tre.

--Ainsi, tu m'aimes? murmura-t-ele.

Le contrefait s'tait dress sous le tutoiement, devant l'apparition et
dans ses yeux aux regards croiss, une flamme courut, extraordinaire,
comme celle qui danse sur les marais. Puis sa bouche s'ouvrit en fleur
de batitude, et il retomba, dnou de son me et consol.

--Trop tard, gmit la courtisane, mais ce n'est pas ma faute, voyons!

Et elle le couvrit de baisers perdus.

Comme l'artiste tait sans famille et presque sans relations, ce fut
elle qui le mena au cimetire o elle lui acheta une concession dont,
jusqu' son dernier jour, elle entretint le jardinet. Elle avait fait
ciseler par le marbrier une flte brise sur la dalle funraire. On l'y
voit encore sous le lierre.

De cet amour trop pusillanime, car Dieu veut qu'on ose aussi, et le
seul qu'elle n'ait pas couronn, Graldine fut toujours hante, mme et
surtout aux heures brillantes de sa carrire aspasienne. Il lui cuisait
au coeur comme un remords. Il creusait un trou noir dans sa vie de
bacchante. Il y avait au paradis un homme qui l'avait non seulement
dsire, mais aime, elle, elle, et qu'elle n'avait pu rendre heureux!
Lorsque je la voyais triste, la pense vagabonde dans le vide, hors des
choses et des jours, et que je l'interrogeais sur sa mlancolie, elle
dgrafait son peignoir, et, les yeux mouills de larmes, elle disait:

--Regarde, pote, regarde!


III

LE BEAU PHILIBERT


Encore une, voulez-vous, de notre vieille, amie Aldine Grat--en
religion cythrenne Graldine--la meilleure fille du monde, et, j'ose
ajouter, la plus honnte. Du reste, je vous convie  en juger.

Du temps qu'elle courait, comme le jeune Wilhelm Meister, ses annes
d'apprentissage, les hasards de sa destine l'avaient conduite 
Bordeaux. Peut-tre y avait-elle tait transbahute, car telle tait
sa langue, par quelque viticulteur opulent, soucieux de donner une
Aspasie  l'Athnes de la Gironde. Toujours est-il que, tout de suite,
elle s'amouracha d'un lieutenant de la garnison et qu'elle plaqua son
Pricls pour cet Alcibiade. Il avait nom Philibert Torbier.

Il faut croire que ce Philibert Torbier tait l'un de ces sducteurs
ns dont Lovelace est le type en littrature, comme Lauzun l'est en
histoire, car ses aventures galantes n'en laissaient pour ainsi dire
rien  glaner aux autres, et il n'tait poules qui voulussent d'autre
coq ds que celui-l, dardant sa crte, chantait. Aussi ne comptait-il
plus ses duels, que Vnus, sa mre, lui faisait d'ailleurs, comme dans
les pomes homriques, presque toujours favorables.

Seul, Balzac nous expliquerait par quelle loi de nature un Philibert
Torbier doit, logiquement, fatalement, de toute ternit, aimer une
Graldine, mais l'aimer  en mourir et jusqu' jeter  ses pieds ses
armes et son bouclier d'honnte homme.

J'omets de vous dire, et pour cause, qu'elle n'esquissa mme pas un
geste de rsistance. Reconnue sienne au premier coup d'oeil, elle fut
aussitt dans ses bras, docile aux dieux, et elle le suivit, sans mme
prendre cong du vieil oenophile,  son logis d'officier pauvre. Ils y
vcurent l'un de l'autre, insatiables de cette possession qui parat
tre la solution la plus scientifique du casse-tte chinois de la vie.

Comment le beau Philibert trouvait en Graldine toutes les femmes en
une seule, c'est ce que, n'tant pas Balzac, je renonce  analyser. Il
ressemblait  un explorateur qui, aprs avoir fait le tour du monde,
se borne, satisfait, au philosophique voyage autour de sa chambre et y
dcouvre l'univers. Un soir, dans l'ivresse d'une passion sans cesse
accrue, il lui dclara son intention formelle de l'pouser.

Elle le regarda, bante d'abord, et puis elle clata de rire.

Epouser Graldine, en justes noces, ah! par exemple, c'tait un comble!
Elle lui avait tout dit pourtant, tout avou, sans rticence aucune.
Le Niagara n'tait qu'une cascade d'enfant en comparaison de ses
cataractes!... Elle, la lgitime d'un officier franais plein d'avenir,
qui serait un jour le gnral Torbier!... Du reste, le mariage tait
non seulement contre ses principes, mais au rebours de sa destine
terrestre. A chacun et chacune son sort et son mtier et le paradis,
 la fin, pour tout le monde! Que diraient ces dames de Bordeaux et
d'ailleurs?

Il ne l'coutait mme pas.

--J'ai l'honneur de te demander ta main, ritra-t-il, trs calme. Je
suis orphelin de pre et de mre, libre de mes actes, et je t'aime. Pour
le reste, j'ai mon pe.

Et la lutte dura huit jours, acharne; ils ne cdaient ni l'un ni
l'autre. Graldine, pour le sauver, alla jusqu' recourir  la fuite. Il
la rattrapa  la gare, la ramena et lui dclara qu'il lui laissait
une heure pour dcider de son consentement. C'tait trop clair, le
malheureux tait atteint de dmence amoureuse, celle que clbrent les
potes, qui, eux-mmes, sont des fous.

Je vous l'ai dit, elle tait foncirement honnte. Elle comprit que cet
homme se perdait pour elle et que le suicide tait au bout du drame.
Elle s'avisa donc d'un expdient.

--Eh bien, soit, fit-elle, c'est entendu, on s'pousera. Mais nous
n'avons pas le sou, ni toi ni moi, et jamais mise en mnage n'a plus
ncessit la fortune. Le luxe est mon lment. Fais-toi riche, et je
marche  l'autel.

--Bien, fut sa laconique rponse.

A quelque temps de l, la presse locale annonait le mariage de M.
Philibert Torbier, officier d'infanterie dmissionnaire avec Mlle Claire
de Mourcey, la charmante petite-fille du comte de Mourcey, le chef de
l'aristocratie bordelaise et ancien ambassadeur.

Le lieutenant n'avait pas souffl mot de cette affaire  sa matresse.
Elle l'apprit par _La Petite Gironde_.

--Mes compliments mon cher, lui dit-elle en lui tendant le journal,
c'est beaucoup mieux ainsi et de toutes manires. Voil notre roman
fini.

--En quoi? releva-t-il.

--Comment, en quoi? Et ta femme?

--Eh bien?

--Si tu l'pouses, c'est que tu l'aimes?

Philibert secoua ngativement la tte.

--Alors, c'est elle qui t'aime?

--Oui, sourit-il, en l'treignant pour l'embrasser.

Mais elle s'tait soustraite d'un bond  l'treinte.

--Minute, et pas de a, Lisette! Je ne suis qu'une pauvre fille perdue,
mais je ne vole pas le bonheur des autres. Nous resterons bons amis, si
tu veux, mais pour le reste, mon petit, fais-en ton deuil, c'est rgl.
Foi de Graldine, plus personne sous le baldaquin!

Et, cette fois, elle s'en alla tout  fait, pour de bon. Il ne la
retint pas, mais quand elle eut disparu au tournant de la rue, il
s'effondra sur le lit, en sanglotant. Il l'avait vraiment dans les
moelles.

La presse ne mentait pas: Mlle Claire de Mourcey tait charmante.
C'tait une fine fleur de noblesse et le dernier bourgeon d'un bel arbre
gnalogique puis de sve et marqu par la grande bcheronne. Elle
avait vingt-deux automnes, car c'est au retour de la saison lgiaque
qu'il sied de nombrer les annes vcues par ces tres fivreux,  la
voix brise, que le pote Millevoye mne au mausole sur les tapis d'or
des feuilles mortes. A dfaut de ses pre et mre, l'un et l'autre
disparus ds son enfance, elle avait t leve par son grand-pre,
le vieux diplomate, qu'elle avait en adoration et qui, de son ct,
idoltrait sa chre petite malade. Que n'avait-il pas fait pour la
gurir, que ne ferait-il pas encore? Une partie de sa fortune avait t
dpense  la cure, le reste tait  la disposition du sorcier qui lui
conserverait son ange par un miracle. Hlas! o tait-il, ce sorcier qui
n'avait qu' venir et frapper le marteau de la porte?

L'htel de Mourcey est voisin de la caserne o le rgiment de Philibert
Torbier campait alors, et l'une des distractions de la jeune fille tait
d'y suivre, de sa fentre, les manoeuvres militaires qui l'emplissaient
de sonneries, d'exercices et de mouvement. Elle avait, entre tous,
remarqu le beau lieutenant, et peu  peu son coeur dolent s'tait pris
et rendu  l'attrait que dgage, comme un fluide, le vritable homme
 femmes. Une nuit, le comte, qui la couvait jusque dans son sommeil,
l'entendit crier en rve:

--Ah! pleurait-elle, mourir sans avoir t aime!... C'est trop! Aime,
aime! ..

Boulevers par cet appel douloureux au bonheur, le grand-pre l'pia et
ne tarda pas  deviner son secret de vierge rvolte. Il alla droit 
Philibert.

Le comte de Mourcey n'tait pas de ceux qu'embarrasse une situation
difficile, et, au cours de sa carrire politique, il en avait tranch
d'insolubles.

--Tout en ce bas monde, le bien nomm, disait-il, n'est que question
d'argent.

Telle tait sa devise, et les renseignements qu'il eut sur le lieutenant
Torbier taient propres  la corroborer. Mais Claire l'aimait. C'tait
le sorcier demand peut-tre? Par consquent, rien sur la terre, dans
les cieux ni l'enfer mme, ne prvaudrait contre sa volont de raliser
le rve de sa moribonde. Claire serait aime.

L'entretien, commenc dans un caf situ prs de la Bourse, o il se fit
prsenter officier, s'acheva le lendemain chez le notaire. La dot de
Mlle de Mourcey, forme par l'hritage de ses pre et mre dcds, se
montait  quatre cent mille francs. Le grand-pre y ajoutait un prsent
de noces de cent mille livres. Le tout, en cas de veuvage, restait au
survivant du couple, y et-il ou n'y et-il pas d'enfants, en
toute proprit, par contrat. En outre, il y avait les esprances,
c'est--dire la fortune du comte. Elle devait,  sa mort, arrondir du
million le portefeuille du mnage.

--Or, je vais avoir mes quatre-vingts ans, monsieur, dit-il  Philibert,
avec un beau geste de talon rouge, vous n'aurez donc que peu de temps 
attendre, j'espre.

C'tait ce mariage que les journaux girondins publiaient, avec ou sans
commentaires, dans la stupeur universelle. Il eut lieu cependant, mais
il assembla peu de monde  l'glise, et le vieux comte de Mourcey
comprit  cette abstention respectueuse que, blm dj de la
msalliance par le parti dont il tait le chef, il n'y regagnait rien
dans l'opinion populaire. Mais que lui importait, Claire tait aime
avant de mourir.

Elle ne le fut que trois mois  peine; l'automne suivant l'emporta
dans le premier tourbillon des feuilles mortes. Puis ce fut le tour
de l'octognaire, que rien ne retenait plus en ce monde, et Philibert
Torbier eut le million promis--et gagn.

Graldine, par l'un de ces coups de bascule qui sont la joie  la
fois et la philosophie de son art, rayonnait aux plus hauts degrs de
l'chelle sociale. Elle tait grande usinire mtallurgiste, et elle
occupait aux alentours du Bois de Boulogne un htel, enfin digne d'elle,
o douze larbins de haut style faisaient leur pelote. Un aprs-midi,
l'un d'eux, huissier d'antichambre, lui prsenta sur un plateau d'argent
la carte d'un visiteur: Philibert Torbier.

--Comment! Il ose?... Il en a un culot!... Jamais je n'y suis pour ce
monsieur, vous entendez, jamais.

Mais il tait dj devant elle.

--C'est moi, je t'aime toujours, je suis riche, j'ai ta parole, viens,
ma femme!

Et il tomba  ses pieds, balbutiant,  demi vanoui d'amour, comme
l'exil tombe sur le sol de la patrie rendue. Mais elle s'tait jete
sur le timbre d'appel.

--Alors, tu fais les poitrinaires, toi? cingla-t-elle.

Et s'adressant  deux laquais survenus:

--F...tez-moi cette crapule dehors.

Ils le ramassrent le lendemain matin sur le paillasson de l'honnte
crature, avec deux trous dans la tte.


IV

LE BATEAU DE FLEURS


C'tait un yacht, un joli yacht appel _le Coromandel_. D'o lui venait
ce nom hindoustan, je l'ignore. Rien ne ressemblait moins en effet  ces
naves pirogues, les schelingues, carnes de cuir et d'corce cousues
de filasse de cocotier, sur lesquelles on aborde en rade de Madras, 
travers trois barres terribles d'cume hurlante; car, non seulement _le
Coromandel_ tait une merveille de construction nautique, mais encore
il ne tenait mme pas l'eau en rivire, et il dormait, inutile et
drisoire, dans notre doux port d'Asnires-sur-Seine.

Or, ledit _Coromandel_ avait bel et bien cot les cent mille francs 
son propritaire, jeune armateur de fantaisie surpris en pleine bohme
par le gros lot d'un hritage colossal, et dcid  se payer en un
seul coup tous les plaisirs dont il avait t sevr pendant les annes
d'apprentissage. Charpent en bois rares et exotiques, reluisant de
cuivreries miroitantes et amnag pour les longs voyages, il tait
tapiss de dlicieuses lices mythologiques, meubl de pices de haute
bnisterie d'art et muni d'une artillerie culinaire propre aux plus
rudes combats de gueule. Et le fond de cale s'y lestait d'une provende
de ces bouteilles  tte d'argent, qui sont la gloire de la Champagne.
Pourtant, il demeurait amarr, le joli yacht, au port pacifique
d'Asnires, sans quipage, sans pilote ni capitaine, et comparable au
petit navire de la chanson, qui n'avait jamais navigu.

Il advint que les sieurs Titubard et Polanson, artistes dpourvus de
commandes, et quelquefois mme de pitance, errant sur les bords de la
Seine, remarqurent l'abandon du bateau de plaisance. Informations
prises, ils surent qui en tait le propritaire. Ils l'avaient connu au
temps de la mlasse, o ils avaient d'ailleurs barbot ensemble, et
comme ils chassaient  l'ide de fortune, ils en attraprent, au vol,
une qui leur parut tomber du ciel. Le lendemain matin, ils sonnaient 
la porte du millionnaire, qui les reut  bras ouverts.

--Nous ne venons pas l'emprunter d'argent, dit Titubard; d'abord parce
que nous sommes trop fiers....

--Pour te le rendre, interrompit Polanson.

--Il s'agit d'une affaire....

--D'or!...

--Qu'est-ce que tu fais du _Coromandel_?

--Rien, leur rpondit-il; il ne marche pas, il est mal fait, manqu; il
ne vaut que son bois de flottage. Je cherche  le vendre.

--Combien?

--Je ne sais pas, moi. Ce qu'on voudra. Auriez-vous acqureur?

--Si c'est plus de cent sous, non, fit le factieux Polanson. Mais il y
a locataire.

--Qui?

--Nous, ou les rats qui le rongent.

--Quels rats?

--Tous ceux d'Asnires. C'est un crible, _le Coromandel_! Donne-nous la
prfrence.

--Sur les rats?

--Oui, au mme prix.

Le jeune armateur se mit  rire.

--Elle est bien bonne. Mais, qu'en voulez-vous faire?

--Oh! rien  te cacher: un bateau de fleurs.

--C'est la seule chose qui manque  la Ville Lumire, rsuma Titubard,
l'homme pratique du couple.

--Tiens, mais ce n'est pas bte, avait acquiesc le matre du yacht.

Et, gaiement, il leur prta le petit navire, en souvenir du bon temps de
la vache enrage.

--Mais dpchez-vous de le prendre, ajouta-t-il, parce qu'on va me
donner un conseil judiciaire.

Huit jours aprs, quarante invitations, lances d'une main sre,
atteignaient  domicile l'lite de ce Tout-Paris des premires sans
laquelle rien ne se fonde ni ne se consacre. Notre vieille amie
Graldine, qui en tait,  cette poque, par sa liaison avec un
gentilhomme fameux dans nos fastes galants, reut individuellement la
sienne. Titubard et Polanson avaient nglig de convier le prince  la
fte, et cet oubli voulu suffisait dj  en fixer le caractre bien
japonais et libre de toute servitude sentimentale. A l'inauguration d'un
bateau de fleurs, il ne faut que fleurs sans attaches.

--Comprends-tu ma dveine, me disait-elle, en montrant la charmante
carte illustre par Willette, c'est pour mardi!...

--Eh bien?

--Comment, eh bien? Le mardi, c'est le jour du prince. Je suis  lui
tout entire, le mardi, c'est rgl comme du papier  musique!

Et elle soupirait, vertueuse:

--Pour une fois qu'on a l'occasion de s'amuser!...

_Le Coromandel_ stationnait au pont de la Concorde, o il avait t
remorqu  grand'peine. Grce au crdit des actionnaires,--car ils
avaient trouv des actionnaires!--dment rpar, calfat et mis en tat
d'quilibre, il rivalisait de stabilit avec les tablissements de
bains dont la chaude saison orne la Seine. L't, cette anne-l, tait
admirable. Dans les tnbres lgres et transparentes des nuits de
juillet, la ville luisait, diamante, comme les gemmes et les pierreries
dans le velours bleu des crins, et la rivire, seme de reflets et de
feux, semblait y doubler la Voie lacte. La soire, en vrit, tait
si amoureuse qu'elle et rendu le moins paen crdule  l'influence
magntique de Vnus sur les tres et les choses, et je m'attendais, en
arrivant,  la voir prsider  l'ouverture du commerce dont Titubard et
son copain allaient doter solennellement la France.

Si l'Aphrodite n'y tait pas, elle tait du moins reprsente par les
meilleures prtresses de son culte, et notamment par Graldine, que
j'aperus, ds le seuil, en cartant les tentures.

--Eh bien, mais ... et le prince? grondai-je.

--Que veux-tu, mon petit, je n'ai pu y rsister. On ne voit pas a tous
les jours. Du reste, il n'arrive jamais l qu' minuit, au sortir du
cercle, et il n'est que neuf heures. Le temps de croquer quelques
sandwichs, de les arroser de deux ou trois coupes et de faire un tour
de valse, soit avec toi, soit avec un autre, et je vole au devoir
professionnel, hlas! Mon coup est l-haut qui m'attend sur le quai.

Et elle se perdit, de bras en bras, clatante de joie, folle de baisers,
innocemment lascive, telle que Dieu l'avait cre, la belle bacchante,
dans les soutes du _Coromandel_.

--Le patron du bateau, s'il vous plat?

La question venait de m'tre adresse par un personnage galonn, au
visage rbarbatif, aux faons cassantes, qu'il ne me fut pas difficile
d'identifier fonctionnaire. C'en tait un, en effet, l'inspecteur des
berges. Et Polanson parut.

--Qui vous donne le droit de stationner ainsi sous le pont, le long du
quai, et o est le papier qui vous y autorise?

--J'ignorais, fit le tenancier, qu'il en fallt un, et vous m'tonnez.
Le bateau est de cration nouvelle et c'est le premier de ce genre que
l'on voie dans la chrtient.

--Circulez, ft la rponse.

--Soit.

Et Polanson fut dtacher l'amarre.

A moins de dbarquer piteusement les quarante invits, distributeurs
de gloire, de rater ainsi le lancement et de voir l'affaire sombrer 
jamais sous le ridicule d'une telle dbandade, il n'y avait que cela 
faire, en effet: dtacher l'amarre. Titubard, esprit prompt, fut de cet
avis, et comme le bateau commenait  glisser doucement dans le courant,
il n'hsita pas  se mettre  la barre, tandis que Polanson sautait au
poste de vigie.

Ce fut charmant d'abord. Illumin de lanternes vnitiennes multicolores
en guirlandes, au rythme des czardas de l'orchestre tzigane, _le
Coromandel_ descendait la rivire constelle, tantt  droite, tantt 
gauche, parfois au centre, avec une fantaisie incomparable. Ainsi, de
Paphos  Lesbos, la conque arienne de l'Anadyomne attele de colombes.
Mais, comme le voyage n'tait pas dans le programme, quelques ttes
passaient aux coutilles et d'autres se dessinaient  la rampe de
l'entrepont, visiblement interrogatives.

--O allons-nous donc?

--Je ne sais pas, leur criait Polanson, du haut de la vigie, mais si ce
n'est pas au poste, c'est au Havre.

Entre ceux et celles  qui la plaisanterie semblait mauvaise, Graldine
la trouvait dtestable, et jamais belle Gorgienne enleve pour le harem
par des marchands d'esclaves ne poussa de cris plus aigus sur la troka
de ses ravisseurs.

--C'est ma position, clamait-elle, on me fait perdre ma position!

A prsent, _le Coromandel_ avait pris l'allure folle de ce bateau ivre
chant par le pote verlainien. C'tait miracle qu'il ne se ft pas
bris sur la cule d'un pont. Des barques s'taient mises  notre
poursuite. Les tziganes rclaient perdument. Les rives fuyaient. Le
bateau de fleurs n'tait plus qu'un bateau de perruches sur lesquelles
un vautour plane. Graldine menaait de se jeter  l'eau toute habille,
ce qui n'tait pas beaucoup dire. Titubard tait calme  la barre.
Polanson nommait les paysages  tue-tte: L'le de Billancourt ... les
Moulineaux ... le Bas-Meudon.... comme un guide. Ce fut l que nous
abordmes, je n'ai jamais su comment, par la clmence de Neptune sans
doute, et un nouveau fonctionnaire monta  bord, plus rbarbatif que
le premier, et non moins galonn, je vous assure. Celui-l, c'tait
l'inspecteur de la navigation.

--De quel droit circulez-vous sur la Seine?

--Du droit d'pave, sonna Polanson.

--Avez-vous un constat de navigabilit?

--Naviguer, c'est l'avoir, jeta Titubard, de fait sinon de droit.

--Voyons votre machine?

--Quelle machine?

--Pascal a dit: Les fleuves sont des chemins qui marchent. Nous venons
du pont de la Concorde en nous laissant aller, par une simple loi de
physique. Lisez Pascal.

--Votre yacht n'est pas en tat de tenir l'eau. Il y faudrait pour vingt
mille francs de rparations.

--Prtez-les-nous. D'ailleurs, o votre magistrature voit-elle un yacht
l o il n'y a qu'un ponton d'amour?

--Je vous arrte.

--Ah! monsieur, quel service vous nous rendez! s'tait crie Graldine
qui tait le bon sens mme. Et, se tournant vers moi:

--Quelle heure est-il?

--Ecoute, fis-je....

Minuit sonnait au cadran de l'glise ... l'heure du prince!... Elle
venait de perdre sa position.

Quant au _Coromandel_, il reprit la sienne, celle de petit navire, qui
ne s'arrte ni ne circule, et les rats de Meudon y achevrent en six
mois la besogne des rats d'Asnires.

--Ce qui prouve, disait Titubard  Polanson, qu'il n'y a rien  faire
en France pour les ides neuves et hardies et que l'avenir est au
Nouveau-Monde, dcidment.




CONTES FERIQUES ET RUSTIQUES




UN DUEL DARWINISTE


On lit dans les journaux allemands de la semaine: Notre clbre
naturaliste Lutz de B... vient d'tre tu en duel par le philosophe
darwiniste Wilfried M.... Cette mort semblera d'autant plus douloureuse
que la cause du duel tait en elle-mme futile.

Futile!

Sous un gent,  la lisire du bois qui sert de promenade aux
habitants de la petite ville de C..., un scarabe dormait dans l'ombre
tremblotante. Le temps tait radieux, car la fin de mai  t clmente
en Allemagne. Le soleil submergeait la plaine et les houblonnires.
Advint Lutz, le savant naturaliste. Les naturalistes marchent
silencieusement, coiffs de panamas  larges bords, et ils fouillent
buissons et haies avec des pinces d'acier souple.

Tout  coup Lutz tomba en arrt et on l'entendit s'crier: Scarabeus
mirobolans! Sur quoi le coloptre effray s'envola. Par les prs,
par les futaies,  travers les fougres, Lutz courait, sautait et
trbuchait, sans quitter sa proie des lunettes. Quelle chasse!

Il arriva ainsi au bord d'un tang o Wilfried, le darwiniste, tait
assis, les pieds dans l'eau, et tudiait les moeurs des libellules,
amoureusement.

--Docteur, cria Wilfried, ce scarabe vous a-t-il fait du mal?

Pour toute rponse, Lutz, entr'ouvrant la bote de fer blanc qui
lui battait sur les reins, montra que le Mirobolans manquait  sa
collection. Et il reprit sa chasse autour de l'tang.

Bourdonnant de terreur, perdu et l'lytre fou, le pauvre scarabe
tournoyait sur le miroir et il ne savait plus o il allait. Il entendait
autour de lui siffler dans le vent le filet du naturaliste. Hlas, un
mur blanc!...

Le mur blanc comme la neige des ples resplendissait au plein midi. Le
scarabe s'y heurta et tomba dans l'herbe. L, bris, et reployant ses
petites pattes meurtries et ses ailes inutiles, il demeura immobile et
le coeur gros, comprenant que sa dernire heure tait venue.

L'homme ne pardonne pas  la beaut libre.

Lutz le tenait entre ses doigts maigres, et il tait content. Une
dernire ruse, le scarabe la tenta: il fit le mort. Pauvre ruse de
bte! Le naturaliste prit dans sa bote une pingle, longue, longue
comme une lance, et la lui enfona dans l'aile gauche, et le satin de
l'aile craqua. Ainsi transperc d'outre en outre, le Mirobolans fut fix
sur le lige. D'abord il ne remua pas, dans l'tonnement de sa douleur.
Et puis voil que tout son pauvre petit corps d'meraude et d'or frmit;
il agita les pattes en une convulsion, et on sentit que s'il avait eu
une voix, il aurait pouss un cri pouvantable.

Il balanait la tte de bas en haut, comme pour s'lancer, et il
cherchait un point d'appui pour s'arracher de la lance. Mais partout
l'air, rien que l'air, l'air tout  l'heure encore sa joie et sa vie,
mais  prsent l'air tratre et complice, l'air lastique et sans prise.

Et dans cet air, l'odeur mphitique du camphre qui montait et
l'asphyxiait et l'empoisonnait lentement.... Wilfried s'tait lev: il
tait trs ple. Il marchait vers Lutz, accroupi sous le mur blanc.
Tout proche du scarabe et presque  sa porte, les rebords de la bote
s'tendaient. Oh! pour les atteindre, quels efforts terribles! Mais
il ne parvenait qu' tourner sur l'pingle, dans sa plaie, comme une
girouette au vent, et de plus en plus il s'enfonait dans le pal, vers
le lit de camphre dltre. Wilfried allait d'un pas rapide, comme pour
le secourir.

Autour du supplici les libellules, les belles mouches bleues, les
papillons bariols, les hannetons curieux, voltigeaient pleins de
piti, car les btes s'aiment dans leur impuissance. Et puis le doux
bruissement des feuilles, les danses hiroglyphiques des rayons, les
clapotements du lac, le printemps, l'amour, la vie partout, et lui,
fix, le coeur travers d'une longue lance immobile, hlas, mon Dieu,
quelle torture!

--Bourreau! dit Wilfried, bourreau!

Lutz regarda le darwiniste et se prit  sourire. Alors, le coeur ulcr,
la flamme aux yeux:

--Lche! fit Wilfried.

Et il souffleta le tortionnaire.

Lche est une grosse injure, et un soufflet appelle la mort. Comme ils
taient tous deux ardents et forts, ils entrrent dans le bois, et ils
s'arrtrent dans le silence d'une clairire, sombre et sans horizon.
Lutz, l'me gonfle de rage, la joue rouge, tenait de la droite une
pe et la brandissait furieusement. Le philosophe, calm, songeait au
scarabe, son frre, qui tait mort, et il appuyait la pointe de son
arme sur le sol verdoyant, espoir des trpasss. Le soir venait. Un
rossignol chanta.

Le rossignol chanta la mort du scarabe sur un mineur grave et solennel;
puis reprenant en majeur, il entonna je ne sais quelle marche guerrire
qui excitait  la vengeance. Et le duel commena au milieu d'un choeur
gnral de tous les oiseaux de la fort, amis et admirateurs du
magnifique Mirobolans.

Lutz tait vigoureux et retors. Wilfried, frle, tait brave. Au premier
choc l'pe malhabile de celui-ci sauta de sa main dans une fougre et
il se vit dsarm. Le choeur des oiseaux redoubla de vaillance, et le
darwiniste, la tte baisse, songeait  son frre, le scarabe, qui
gisait, roide, sur l'horrible pingle. Lutz s'approcha pour frapper son
ennemi.

--Suis-je une bte sans dfense pour que tu m'assassines dans les bois!
dit Wilfried.

Et, bondissant sur son pe, il la ramassa et fondit sur le savant
cruel,  l'improviste, la pointe en avant. Et lui, le savant doux, il le
transpera  son tour, de part et d'autre, de telle sorte que la lame
ayant rencontr le tronc d'un chne-lige, s'y ficha. Le cadavre de Lutz
resta debout, retenu par la garde du glaive.

Et comme les oiseaux ne chantaient plus dans les ramures voisines,
Wilfried dit  voix haute:

--S'il est un Dieu et si ce Dieu est juste, qu'il nous juge.

Aussi ne faut-il pas croire les journaux allemands, ni quand ils disent
que la mort du clbre Lutz de B.... a eu une cause futile, ni quand ils
disent autre chose.




LES BOTTES DE 28 KILOMTRES


_A Octave Mirbeau_

Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rves, je veux dire  leur sens
mtaphysique? En voici un que j'ai eu la nuit dernire, et dont tu me
donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l'objet, du moins la
cause.

Je venais de lire ton petit dernier, _La 628 E-8_, et, comme tout le
monde, je m'tais laiss entraner par cette verve belliqueuse qui te
signe grand tapin des combats de l'Ide moderne. Mais sous ces espces
nouvelles de chauffeur d'auto philosophique, vtu d'ours, et casquette
en scaphandrier de l'espace, tu m'inspirais une jalousie que notre
vieille amiti mme ne suffisait pas  calmer. Je n'en dormais plus,
de ta soixante  l'heure. Enfin, il m'en fallait une, sous peine d'en
perdre mes esprits animaux, et a, tu sais, c'est la camisole de force.

Je vendis tout et j'engageai le reste. Elle valait trente-deux mille
francs, prix d'artiste. Je ne la marchandai mme pas. Je l'eus,
ddaigneux des contingences.

--Voici, dis-je au gnial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau
m'embte. Est-elle vertigineuse?

--Garantie pour course  la mort, fut la rponse.

--Ce n'est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust,
en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis?

--Avec ou sans Mphistophls, au choix.

--Tope donc.

--Et je partis.

--Bon voyage, pote! me cria-t-il, et c'tait le mot juste, mais j'tais
dj au diable, sans savoir o j'allais, bien entendu. On va!... Le
spasme est l,  dire d'experts, quand ils avouent.

Je ne menais encore que le train o les poules chappent, et je sortais
 peine de l'enceinte quand, d'un coup d'oeil, j'embrassai, comme au
vol, la silhouette fugitive d'un homme gigantesque qui, sur le banc de
l'octroi, cirait ses bottes.

Vue banale, assurment, si cet homme ne m'et lanc un regard oblique
que l'rubescence de ses paupires enflammes me fit attribuer  mauvais
prsage. Il me parut aussi que les bottes qu'il cirait taient normes,
antiques, et assez pareilles  celles des postillons de berlines qui,
maintenus par leur poids en quilibre, dormaient  cheval, et debout,
d'un relais de poste  l'autre. Et comme la route s'ouvrait, large,
arienne, aimante, j'acclrai ma vertigineuse.

Or, je n'avais dvor que douze kilomtres environ quand l'homme aux
bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tte, en l'air, et s'effaa
sous l'horizon. Avais-je dj la fivre, cette fivre propre au sport
de la vitesse? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel tait ce
gymnasiarque qui bondissait ainsi, lger, dans pareilles bottes, sur une
voiture  demi dchane? Un nuage caricatural, sans doute, form et
emport par le vent.

Mais, fait trange,  seize kilomtres plus outre, il se dressait,
perch sur une borne miliaire, d'o, pour inspecter la profondeur d'un
bois o's'enfonait la route, il dardait son regard rouge. Impossible
de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme  la bave de sa
langue pendante, qu'il ne flairt quelque proie dans la fort, et pour
l'atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses
guibolles, et prittt! disparut par del les cimes.

Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme lie son
manteau prophtique, je la prcipitai dans l'ombre verte des chnes,
 la poursuite de l'homme aux bottes ailes. Il ne sera pas dit, me
jurai-je, que la science--et quelle science! mon cher Octave, celle
mme qui rduit la distance  une hypothse--le cdera  je ne sais
quelle vision fantomatique dont le mirage ne relve que du conte. Nous
allons voir si des bottes, de simples bottes archaques, l'emportent sur
une machine de trente-deux mille francs, garantie mphistophlesque, et
sign d'un mcanicien auprs duquel Archimde et Vaucanson ne sont que
des constructeurs de polichinelles. Et je la lanai  une telle allure
qu'elle faillit, dans une clairire, craser un petit garon tenant deux
fillettes par la main et qui, d'aprs ma notion des choses, y cueillait
des violettes pour la fte de la Mre l'Oie.

Comme je m'tais arrt net, ainsi que l'on s'arrte quand on dbute,
l'enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse,
pour le sauver d'un mchant homme qui voulait les boulotter tout crus,
et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas
au fond de la voiture et je repartis  soixante-dix  l'heure. Le
purophage m'attendait  l'ore du bois. Humph! humph! rencla-t-il, a
sent la chair frache dans ta roulante. Il fallait fuir. On ne badine
pas avec les ogres. La course commena, course terrible qui, dans mon
songe, mettait aux prises l'idal et le rel, ou, si tu le prfres, le
vieux jeu avec le nouveau. N'oublie pas que mon fabricant m'avait jet
dment l'injure trop mrite de pote.

Quel que fut le dveloppement de la vitesse sans limites de ma
vertigineuse voiture de course  la mort, elle tait infrieure  celle
o, grce  ses bottes, le Polyphme des gosses pouvait parvenir,
puisqu'il n'avait qu' carter les genoux pour faire sept lieues d'un
empan. J'tais donc sr de succomber, comme la raison succombe 
la folie, lorsque le garonnet me fit observer que cette mesure de
vingt-huit kilomtres tait fatale et que l'ennemi ne pouvait ni
l'augmenter, ni la rduire.

--C'est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n'as tantt
qu' ralentir et tantt qu' activer la machine pour rester en de ou
en del du pas magique.

Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus,  l'our, entendre le
jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.

Et voici qu' son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme
un ressort de montre, je prcdais ou suivais, l'esquivant toujours, le
Polyphme retombant une lieue trop prs ou trop loin.

Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique,  je ne sais quelle
rgion dnude et sablonneuse, seme d'ajoncs fleuris d'or, au travers
desquels la mer bleuissait. A son bruit familier  mes oreilles, et
comparable  une grande toile qu'on dchire, je jugeai que nous n'tions
qu' deux lieues environ de son gouffre, et j'allais serrer les freins
de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l'enfant me cria:

--Va donc, lche tout, il est perdu!

Et l'ogre imbcile, en effet, de son enjambe gomtrique, s'carquilla,
et s'en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre lan, d'ailleurs,
 nous-mmes, tait tel que nous ne stoppmes que dans les premiers
flots.

Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de purophage nageait
comme Neptune lui-mme? Pour aborder un rocher, formant lot, o il
pensait se tirer d'affaire, il avait retir ses bottes, qui, toutes
flottantes, vinrent chouer sur le rivage. En vrit, c'est un trange
rve!

Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme
des algues dracines, s'tait lanc de la voiture, et, suivi de ses
deux soeurettes, qui n'avaient pas lch leurs bouquets de violettes,
il courut les repcher sur la grve. Puis il les chaussa. Je t'ai dit
qu'elles taient immenses, mais elles s'trcirent  la mesure de ses
pieds d'enfant. Polyphme hurlait sur son lot. Et lorsque les bottes
furent chausses, le gai petit voleur prit sous chaque bras l'une et
l'autre des bouquetires, la brune  gauche, la blonde  droite, il fit
un pas de vingt-huit kilomtres et s'enfuit, l'ingrat, chez la Mre
l'Oie.

Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la
vertigineuse  l'allure de la course  la mort, mais je ne sais pas o
elle demeure, hlas! la Mre l'Oie--et je me suis rveill.

Es-tu ferr en oniromancie? Qu'est-ce qu'il veut dire, ce songe-l?
Peut-tre ceci, que les potes sont pour quelque chose dans l'invention
du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault rclame. Fais-tu sept
lieues  la seconde sur ta 628 E-8? Il y a des bottes qui les font, de
vieilles bottes, mon cher Octave.




CENDRILLON EN AUTOMOBILE


Dcidment, c'est une srie, mais je commence  tre inquiet. Il doit y
avoir quelque part un fabricant d'autos qui m'hynoptise. Car enfin je ne
suis pas professionnel et n'ai point par consquent l'ide fixe. Donc,
qu'est-ce qui m'arrive?

Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment
pendant un temps norme, qui n'a peut-tre dur qu'une seconde, je me
suis drob  la poursuite de l'ogre purophage, grce  une lectrique
prodigieuse, et de marque bien franaise, appele la Vertigineuse. Eh
bien! la nuit dernire, elle est revenue me hanter. Pourtant, j'tais
rentr chez moi en omnibus, escargotiquement.

Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la priode
hypnagogique--car j'tudie mon cas--je me trouvais dans une espce de
gentilhommire, moiti castel et moiti ferme, comme on en voit encore
en Bretagne. C'tait  l'heure de la tombe du jour, qui s'teignait
sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait mme une
superbe route carrossable, droite comme une rgle plate, amour des yeux,
qui passait devant le seuil du logis.

Dans la salle commune et centrale, orne de vieux meubles ouvrags,
bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche  pain, aux cuivreries
miroitantes, s'ouvrait une vaste chemine seigneuriale, au manteau
cussonn, avec ses landiers en fer forg dresss en lampadaires,
son attirail symtrique de vaisselle d'tain et des lices de chasses
vivifiaient de leurs tons, vert-de-griss l'atmosphre mordore de
l'habitacle. Quatre personnages taient assis autour d'une table
oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de
crmonie, et ils y prenaient un repas trange. Ce repas n'tait fourni
que par une citrouille dmesure place au milieu de la table oblongue,
et dans laquelle ils plongeaient tour  tour leur cuillre, d'un geste
d'automates.

Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence,
comme un pot de confitures, sans en entamer la crote vermillonne et
chastement voile de dentelle. Et  chaque lambeau du sorbet, ils en
crachaient la graine, qu'une nue de rats se disputaient entre leurs
pieds immobiles.

Sur le degr de l'tre, o bouillonnait une marmite pleine d'eau pure,
un chat, la queue ramene sur les pattes en chancelire, les regardait,
ces rats, sans les voir, et les coutait sans les entendre, tant sourd
et aveugle, vieux d'ailleurs comme Mathusalem, et plus pil qu'un
manchon pitin par une farandole.

A ce moment, l'hallucination hypnagogique se dtermina en rve pur et,
tous mes sens tant dbrids, je me vis assis moi-mme sur l'escabeau de
la chemine,  ct d'une autre et troisime fille, efface jusque-l
dans l'ombre, et qui, avec une pingle  cheveux, remuait les cendres du
foyer pour y chercher une pomme de terre.

--Avez-vous faim? lui demandai-je.

--Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.

C'tait son ge.

--Votre nom?

Elle me montra les cendres.

Tout  coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois
assombris aux gazes violettes, trois haquenes blanches suivies d'un
palefroi harnach d'argent apparurent sur le seuil de la salle. Le pre,
la mre, les deux filles en costumes de cour montrent sur les chevaux
et, par la route droite comme une rgle, amour des yeux, s'en furent au
bal chez le Roy.

La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se
prit  pleurer. Je n'ai jamais rien vu d'aussi joli, dans le laid, ni
d'aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes
m'ouvrirent son coeur et je compris qu'elle aimait le Roy. Je versais 
l'tat de somnambulisme et mes perceptions taient extralucides.

--Vous tes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi?

--Savant, non, souris-je, mais pote, et  ton service. Que dsires-tu?

--Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.

--Elles, qui?

--Mes mchantes soeurs et ma martre.

Qui m'expliquera pourquoi je lui posai l'absurde question suivante:
Cendrillon, as-tu les pieds roses? Je crois trs fermement qu'il entre
de la dmence dans les rves. Elle ne me rpondit pas, mais, courant
 la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l'eau
bouillante. Je poussai un cri d'effroi, mais son visage, transfigur
par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah! oui, elle
l'aimait, le Roy! Rapidement, je l'enlevai et l'assis sur l'escabelle.
Elle avait les pieds chausss de cristal, et si petits, si petits en
leur gaine adamantine, que l'impratrice de la Chine en serait morte de
jalousie, je vous assure. Deux roses-th dans deux verres de Venise!

--A prsent, tiens ta parole, pote, me cria-t-elle, avec une moue
d'enfant gt.

Je tirai donc mon talisman. Il est  tout faire et ne me quitte pas.
Puis, m'tant mis en communication--allo! allo!--n'oubliez pas que
c'est un songe--avec les omnipotents que vous savez, ou plutt que vous
ne savez pas, je m'approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes
ncessaires  toute bonne incantation.

La cucurbitace se transforma en automobile.

C'tait encore une fois la Vertigineuse, chef-d'oeuvre de la mcanique
franaise, et le dernier mot pass, prsent et futur de la locomotion
terrestre.

--Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c'est ton carrosse. Tous les
potes, grands ou petits, morts ou vivants, te l'offrent par ma voix,
 cause de ton amour. La malle des Indes, que l'on appelle aujourd'hui
l'Express-Orient, ne va que le train de tortue auprs de cet clair 
pneus. Tes soeurs et ta martre, fussent-elles dj dans la cour du
palais royal, tu seras au bal plus vite qu'elles.

--Hlas! danser avec lui sous mes guenilles!

Et elle talait les oripeaux dont elle tait fagote. Mais voil
que, complices des potes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires,
s'ouvrirent  la fois et jetrent  ses pieds charmants et roses les
pices innombrables d'une garde-robe quintisculaire, o toutes les
modes de nos mres, aeules, bisaeules et bien au del taient
reprsentes. La coquette n'en voulut que les dentelles. Toutes,
donc, se dtachrent, malines, valenciennes, vnitiennes, qui sont de
l'alenon dmarqu, anglaises que rclame Bruxelles, et les auvergnates
de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s'entrecousant d'elles-mmes
autour de la jeune fille, la vtirent d'une robe arachnenne, o son
jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudits
triomphantes.

Pour moi, j'tais dj  mon poste de chauffeur, le poing  la roue,
comme le pilote l'a au gouvernail.

--En avant, Cendrillon, et au bal du Roy!

Impossible de me rappeler, dans le triste tat d'veil o je suis,
pourquoi tous les rats, mtamorphoss en cyclistes, couraient autour de
nous, en avant, en arrire, dans le vent de la Vertigineuse. Toujours
est-il qu'il en tait ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle,
tait demeur auprs de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le
sens de l'aventure, mais sans s'en tonner le moins du monde, sachant
fort bien que les dieux (s'ils peuvent ferrer les talons de Mercure
d'ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l'espace
en moins de temps que je n'en mets  l'crire) se jouent,  plus forte
raison, des impossibilits de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous
octroient des voitures-fes.

Elle a pous le Roy, elle est reine, et,  prsent, elle nous mprise.
Elle ne veut  la cour que des savants en _us_. Mais pas un d'eux n'a
encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les
pieds dans de l'eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre.
Aussi crivent-ils: de vair, dans leur ignorance des choses de
l'amour. De vair, les pantoufles de Cendrillon. Ah! les imbciles! Tel
est mon rve.




LE DIABLE EN BRETAGNE


Je pense  vous, bonnes gens de la glbe, sur qui la nuit tombe si vite
dj dans la campagne dverdie, et  qui novembre tinte, avec celui des
trpasss, le glas du chmage hivernal. De ce Paris qui flamboie en
vos rves et o vous avez quelque gars peut-tre jet dans la mle
ouvrire, je vois, la-bas, entre mes livres, le hameau breton, noy dans
la brume violtre dont s'encrpent  prsent nos crpuscules; je marche
 vous par les sentes ravines o les vaches se htent d'elles-mmes 
la litire; je reconnais les chaumires grises aux toitures rousses, o
floconne lourdement le pompon de fume, panache de la marmite; et je
viens pour vous distraire, car les tueurs de temps vous oublient.

Pour mon compte, soyez-en srs, si l'en tait matre de sa vie, je
n'emploierais la mienne qu' vous raccourcir les heures lentes pendant
le sommeil de la nature, car vous tes le public idal des conteurs.
Vous croyez. Oui, vous croyez, comme au moyen ge, au temps o les
douces et gaies lgendes de notre florilge ethnique allgeaient
le servage et trompaient la misre. Vous restez, devant le foyer
rembrandtesque, o le lard de la Nol se saure, l'auditoire des
mystres et des soties, plus crdules aux fes qu'aux anges peut-tre,
mais francs gausseurs du diable, amis des douze aptres de N.-S.
Jsus-Christ. Cet tat d'me, contre lequel ne prvaudra pas,  dire
d'experts, la gratuite la plus obligatoire, est prcisment celui
qu'il faut  l'art des tueurs de temps, _vulgo_: potes. Donc un fagot
dans l'tre, et coutez celle-ci, que les enfants peuvent our, tandis
que le grillon porte-bonheur crisse comme un mur qu'on rcle et chante
aux joies de la flamme.

Si vous n'avez pas connu Jean Kerlot, c'est que vous n'avez connu
personne, car, pendant soixante bonnes annes, on n'a vu que lui dans la
paroisse. De plus avis, qu'on en cherche! Aussi a-t-il laiss du bien
 sa parent, mais non pas, hlas! son intelligence,  preuve ce beau
moulin sur la cte, aujourd'hui sans ailes, et qui n'est plus habit que
par un couple de corbeaux centenaires, dplums.

Jean Kerlot tait parfait chrtien, le recteur a pu le dire, sans
mentir, sur sa fosse. On l'a vu du reste au paradis, dans la propre loge
de saint Pierre, en train de lui parler, comme je vous parle et de
lui raconter les bonnes farces qu'il faisait au diable sur la terre
bretonne. Car vous n'ignorez pas qu'en Bretagne, ds qu'il y vient
travailler, messire Satanas devient trs bte. C'est la Vierge qui veut
a et aussi Madame sainte Anne,  Auray, nos protectrices.

Jean Kerlot le savait, et il en profitait  bndiction. Du plus loin
qu'il l'apercevait, derrire les meules entre lesquelles il se cache
pour effrayer les enfants, il lui jetait son chien aux mollets et le
forait ainsi  se montrer, avec des javelles plein les cornes, par
consquent ridicule, comme un pouvantail  moineaux.

--J'aurai ton me! lui criait le marchand de tnbres.

--T'auras rien du tout! rigolait le Breton, et il l'invitait, par dfi,
 boire une bole.

Le diable a toujours soif, c'est son chtiment, et comme un gindre
devant un four, je n'ai pas  vous l'apprendre. C'est mme pour a qu'il
sort le plus qu'il peut de l'enfer embras et multiplie chez nous ses
visites. Mais il prfre le vin de pomme au vin de vigne. Habitude prise
dans l'arbre du paradis terrestre.

Or, un jour qu'ils taient attabls ensemble, verre  verre, dans la
propre maison de compre Jean, le rus Breton dit  son hte:

--Voil fvrier, mon Lucifer; il va falloir s'occuper des semailles.
Veux-tu faire un pacte avec moi?

--Si c'est pour ton me, entendu, j'accepte d'avance.

--Vre, tu vas trop vite! Faut se tter d'abord et se mettre 
l'preuve. Je me mfie de ton honntet!

--C'est ton droit, grimaa l'autre; mais ces messieurs les curs
exagrent: je suis fidle  ma parole.

--Le pacte serait pour deux ans, alors?

--Tope. Qu'est-ce?

--Si, pendant deux ans  la file, c'est ma rcolte qui est la plus belle
du pays....

--Eh bien?

--Eh bien, pour commencer, je la partage avec toi.

--La part du diable?

--Oui. Est-ce dit?

--C'est dit. Signons.

--Je ne sais pas crire.

--Une croix suffit.

--Une croix? Tu ne le voudrais pas! Crachons par terre.

Et ils crachrent. Puis Jean s'en fut  son champ et il l'ensemena de
graines de navets, entirement, et d'un bout  l'autre.

Au mois d'aot, la rcolte tait la plus belle. Jamais on n'avait vu,
voire en Bretagne, pareille pelouse de grappes jaunes, hautes, larges,
panouies comme des fougres.

--Es-tu content? demanda le diable.

--Oui, je le suis. A prsent, le partage. Veux-tu le dessus ou le
dessous de la rcolte, ce qui est en terre ou en dehors? Choisis.

Et comme le Dchu n'entend goutte aux choses du bon Dieu, il choisit
le dehors,  cause des magnifiques fleurs jaunes. Mais, ainsi que
vous pensez, il ne put rien en faire et, mme en Angleterre, pour les
bestiaux, il ne parvint jamais  en vendre les fanes.

L'anne suivante, deuxime du pacte, Satanas jura de ne pas s'y laisser
reprendre. Quand le temps du partage fut venu, le voil qui se prsente
 Kerlot, le rus, et, tout de go, sans prendre le temps de lui donner
le bonjour:

--Cette fois, je veux ce qui est en terre.

Or, le Breton avait sem du froment dans le mme champ, et c'tait les
pis de bl, gros comme en gypte, qui le couvraient d'une chape d'or
merveilleuse. Il en eut plein son moulin. C'est ainsi que le paysan se
servait du dmon pour sa fortune.

On m'a affirm qu'en Normandie le Malin est beaucoup moins bte, et
cela tient probablement  ce que les Normands n'ont ni plerinages ni
pardons, et sont donc moins protgs que les Celtes. Toujours est-il que
Jean Kerlot en faisait voir au ntre de toutes les couleurs de la
mer, et Dieu sait si elle en change! Le diable de Bretagne s'acharnait
cependant sur le meunier matois, je crois bien que c'tait  cause de
son cidre, du pur jus,  la vrit, et il ne lchait point l'espoir
d'avoir son me.

--Vends-la moi, ami Jean, et fais ton prix?

--Je ne dis pas non, tranait l'autre, en mchonnant un brin de romarin;
mais j'ai trois enfants et je ne suis pas encore assez riche pour
mourir. En outre, j'ai promis une belle aube en dentelle au pasteur de
l'glise, et c'est cher,  Rennes, ces chemises  chanter la messe! Si
encore mon moulin tait moins vieux! Mais il a cent ans  cette heure,
et il ne prend plus le vent. Il est vrai qu'il n'en souffle gure depuis
que les arbres grandissent autour.

--Abats les arbres.

--Des chnes! moi, un Breton? C'est comme si tu me conseillais de
dmolir nos calvaires. En vends-tu, du vent, Satanas?

--Je vends de tout, fit le Maudit, dj pris au pige.

--Eh bien, je t'en achte.

--Pour le coup, c'est-contre ton me!

--Avant ou aprs confession?

--Avant. Sois probe, voyons.

Il est certain, en effet, qu'aprs confession elle ne valait plus rien
du tout, puisque, lave dans l'eau de misricorde, elle montait droit
comme un I, lgre et blanche, au jardin cleste. Jean en convint, mais
il voulait, en fait de vent, un vent de premire qualit, continu, sans
saute, un vent de moulin, et, cela va sans dire, point d'avaries ni aux
ailes, ni aux chnes, ni aux haies, ni mme aux fleurs. A la moindre
tuile tombe d'un toit, dans le village, fin du pacte, point d'me!

--Combien de temps t'en faut-il?

--Jusqu'au moment o il n'y aura plus rien  moudre.

--a va. Je souffle.

Je ne sais pas pourquoi diable le diable s'tait transform en livre
pour souffler ce vent-l sur le moulin Kerlot, mais il est constant
qu'il en fut ainsi. Vingt personnes dignes de foi l'ont vu, de leurs
yeux vu, tapi dans un foss sous cette forme, y diriger l'air d'un
chalumeau qu'il avait aux babines. Le moulin tournait nuit et jour et,
non seulement il tournait sans repos, mais il tournait seul dans tout
le canton, et les autres, immobiles sur les coteaux les mieux situs,
semblaient tre d'antiques tours de tlgraphe arien hors d'usage.

De telle sorte que toutes les moissons y furent apportes, que les sacs
s'empilaient, dedans et dehors, chez l'astucieux gausseur du diable et
qu'autant de bons cus de trois livres tombaient dans son bas de laine
arrondi et pareil  un tui de jambon. Mais tout a une fin, mme en
meunerie diabolique, et il ne restait plus de sacs  broyer que pour
une journe, lorsque, tout  coup, les ailes se ralentirent, molles, et
cessrent de battre.

Jean Kerlot avait couru au foss:

--Eh bien, a ne va plus? Qu'arrive-t-il? N'as-tu plus de poumons, ou
renonces-tu  mon me? Elle dborde de pchs, pourtant, tous capitaux,
et tu vas manquer une proie d'lite. Je n'ai plus que vingt-quatre sacs
 passer sous la meule, aprs quoi, c'est convenu, tu m'emportes.

Le livre souffla plus fort, puis de toute sa force et enfin mme
dmesurment. Les ailes du moulin restaient inertes. Alors, Satan
dchana l'ouragan. Les fleurs dracines jonchaient les prs hrisss,
les arbres tordus se couchaient sur les haies dchires, les tuiles des
maisons volaient en disques: une rptition de la fin du monde! Enfin,
ce fut le tour des ailes, qui, dtaches par la tempte, disparurent
comme des cerfs-volants dans les tourbillons.

Jean Kerlot, pour sauver son me, les avait scies sur le moyeu.

On n'imagine pas  quel degr le diable est bte en Bretagne.




LES DEMI-AMES


Le jour o, la bote au dos et la pipe aux dents, je dcouvris pour la
premire fois,  travers son rideau d'lyme gris, la petite grve d'or
dans laquelle fort probablement je mourrai, un couple en arpentait le
sable. Il marchait  petits pas, frileusement, comme des vieillards qui
se chauffent au soleil, et suivait exactement les lignes sinueuses et
les demi-cercles d'cume que tracent les vagues vertes en bavant. Les
prenant pour des amoureux en qute de solitude, je me gardai bien de
les dranger, et je piquai mon chevalet  l'ombre d'un rocher taill en
forme de sphinx allong, qui est bien le produit le plus extraordinaire
de l'art statuaire de la mer.

Mais ils m'aperurent et vinrent  moi. Ils riaient, la bouche ouverte
sur les dents, sans mot dire, en sauvages, et je vis qu'ils taient plus
jeunes que je ne l'avais imagin d'aprs leurs dmarches sautillantes. A
eux d'eux, ils n'emplissaient pas l'urne de quatre-vingts ans. La femme
avait d tre assez jolie, mais l'homme tait superbe encore. Avec ses
traits nets et simplifis, on l'et dit taill lui aussi et model
largement par la mer dans un bloc de quartz.

Aux rponses qu'ils firent  quelques questions banales, je ne tardai
pas  m'apercevoir que j'avais affaire  un couple d'innocents ou, comme
on dit ici, de diots. D'ailleurs, ils ne prononaient pas un mot sans
se consulter longuement du regard, et le geste que l'un hasardait,
l'autre le reproduisait aussitt, et comme une ombre sur un mur. Le
soir, lorsque je pliai bagage, ils marchaient encore dans les baves
multicolores de la mare descendante, qu'ils avaient suivie presque 
l'horizon.

Et comme je m'informais d'eux auprs du cabaretier de la route:

--Ah! me dit-il, vous avez vu les Demi-Ames?

--Les Demi-Ames? fis-je, assez tonn de la dsignation.

--Oui, reprit-il; on les appelle ainsi parce qu'ils n'ont qu'une me
pour deux.

Des Bretons qui buvaient se mirent  rire, et grce  l'appt des
boles, j'obtins que l'un d'eux me contt l'histoire singulire des
Demi-Ames de la Roche-Pele.

--Lui, fit le conteur, il s'appelle lie; elle, on l'appelle Anne-Marie.
Ils sont bel et bien mari et femme, tels que vous les voyez, avec leurs
apparences d'amoureux sempiternels. Figurez-vous, monsieur, qu'ils
taient aussi futs et fins auparavant qu'ils sont aujourd'hui simples
et sans ides. Mais surtout Anne-Marie, que nous avons tous connue
piquante comme tte de chardon et tout  fait avise. Lui moins.

Ils venaient de se marier, lorsqu'lie prit engagement pour la pche
au port de Saint-Malo, sur la _Belle-Sophie_, capitaine Gflot, car il
tait gars de fltan (marin de Terre-Neuve). Ds avant le dpart, fix 
deux jours de l, le pauvre lie, en manoeuvrant les tonnes de saumure
sur le pont, tourne du pied, glisse et tombe  la mer. Comme il ne
savait pas nager, il se perd, et voil son corps,  la drive. Toute la
nuit on le chercha, dans un rocher et dans un autre, et tout le long de
la cte. Mais point de corps, point d'lie. Lorsqu'un matin on vint dire
 Anne-Marie, laquelle ne savait rien encore:

--Il y a sur la grve de la Roche-Pele un cadavre tout blanc qui
ressemble  ton homme si ce n'est lui.

Car il fallait la mnager.

Elle y va et le trouve amarr sur ce rocher qui est tout pareil 
une bte couche, avec une tte de femme. Pour tout le monde et pour
vous-mme, si vous eussiez t l, le gars tait mort. Mais pour elle,
il ne l'tait pas. Il faut croire aussi que le bon Dieu fait des
miracles. Toujours est-il qu'elle se colla sur lui, comme un
minard (pieuvre), bouche  bouche,  croire que leur nuit de noces
recommenait. O avait-elle appris ce remde, cette Anne-Marie? Pendant
des heures et des heures, elle lui souffla dans la poitrine, sans
dbrider des lvres, et, monsieur, elle l'a fait revenir, car c'est lui
que vous avez vu tout  l'heure.

Et le narrateur breton ajouta:

--Seulement, pour le ressusciter, elle a t oblige de lui passer la
moiti de son me.

Et le cabaretier conclut:

--Voil la cause pour laquelle on les appelle dans le pays: les
Demi-Ames. Mais ils sont inoffensifs, et vous n'avez rien  craindre
d'eux, quand vous dessinez sur la grve. Est-ce triste, une fille si
malicieuse! la voil diote  prsent.

Aujourd'hui, jour des Morts, j'ai appris que les Demi-Ames s'taient
envoles. Ils sont morts ensemble presque  la mme minute et dans la
mme heure. On les a trouvs dans leur chaumire assis devant l'tre
teint, et cte  cte sur deux escabeaux rapprochs.

Un vieux Breton m'a dit:

--Moi, je me demande qui va les prendre?

Oui, qui va les prendre? dites-le moi. Car les Demi-Ames n'avaient
qu'une me pour deux, et l-haut on veut des mes bien entires. Que ce
soit Satan ou le bon Dieu qui les jugent, ces juges exigent une me par
corps. Leurs lois sont formelles. Quand ils se rincorporeront pour
l'ternit, comment le pauvre lie arrivera-t-il  faire entrer la
sienne, la vraie, celle qu'il a perdue  l'eau, dans le fourreau dj
 moiti rempli? Il lui en sortira donc une partie hors du corps? Et
d'autre part, Anne-Marie, dpourvue de sa moiti d'me, avec quoi
remplira-t-elle sa gaine demi-vide? Peut-tre, et je le crois, avec le
surplus de celle d'lie et ce qu'il y en aura hors de lui. Alors ils se
tiendront une fois encore, et j'incline  penser que n'importe o on les
enverra de la sorte, soit toujours unis, ils se trouveront dans le vrai
paradis.




L'ENFANT PERDU


A une porte de fusil du hameau breton que j'habite, il y a une ferme
importante, appele la Ville-Eyrnaud, du nom de son fermier, ou plutt
de sa fermire, Jacquemine Eyrnaud, car Pierre Eyrnaud est mort l'an
dernier. Dieu ait son me!

tablie dans une espce de manoir, d'ailleurs sans caractre et
d'un style hybride, la mtairie se relie par de hautes futaies de
chtaigniers et des alles magnifiques  cette fort de Ponthual, sombre
et lgendaire, qui fut et redeviendrait, au besoin, un repaire de
chouans. Un dou, ou ruisseau aux eaux intermittentes, spare le corps
d'habitation de ses dpendances, potagers, vergers, tables et prairies;
il aboutit  un vivier devenu une canarderie tumultueuse, comique,
toujours en batailles d'ailes ou de becs. Un radeau, vert de gramines,
y flotte et se dplace, et c'est sur le pont rustique qui la traverse
que, le soir, au soleil tombant, la mre Eyrnaud prside  la rentre de
ses vaches. Les enfants qui les mnent, avec des baguettes de coudrier,
ont l'air de les pousser avec des rayons.

Puis, c'est le tour des chevaux, reconduits  l'curie par les gars de
la fermire. Elle les voit venir, blancs sur le vert bruni des sentes,
cartant du garrot les ventails des fougres, et quand ils ont bu au
dormoir, chacun  leur tour, elle est contente et s'en va  la soupe.

Au loin, l'orchestre de la mer enfle ses rumeurs, et les lignes
violettes des bois tremblent  l'horizon.

La mre Eyrnaud a sept enfants. Elle les a tous allaits, levs et
gards. Elle les aime profondment. Ils l'aiment galement.

--Ah vre dam, oui, par exemple!

Et, cependant, elle est toujours triste.

Nul ne peut se vanter de l'avoir vue une seule fois rire ou chanter au
rouet, et non seulement depuis la mort d'Eyrnaud, mais mme auparavant.
Une ride, creuse comme une ornire, lui fait deux fronts sous un seul
bonnet. Et ils ne savent pas, les gars, ils n'ont jamais su la cause de
sa mlancolie. Eyrnaud non plus, ne l'a pas sue, le pauvre cher homme!
Quand, de son vivant, il la surprenait les yeux perdus, l'oue tendue
au bruit des chemins et l'me toute hors du corps, il soupirait et lui
disait:

--A la fin des fins, Jacquemine, tu n'es donc pas heureuse?

--Trs heureuse, Pierre, tout va bien.

Mais elle repartait  rver. Alors, il branlait de la tte et s'en
allait fumer sa pipe au bord de la canarderie.

Une seule chose la tirait de son brouillard. Rgulirement, aux temps de
la moisson, quand on embauche des gars pour les travaux de la rcolte,
elle s'activait. C'tait elle qui recevait ceux qui venaient se proposer
 la ferme, qui traitait avec eux et leur versait la bole de cidre.
Elle les examinait longuement, anxieusement, les ttait et les faisait
causer. Ceux qui avaient vingt ans taient tous pris et accepts,
fussent-ils ivrognes avrs et fainants reconnus. S'ils n'avaient pas
d'outils, elle leur en procurait, et s'ils prolongeaient plus que
de raison la sieste de quatre heures, elle empchait Eyrnaud de les
malmener.

Un jour, il en vint un qui tait faible et contrefait, un pauvre diot
comme on dit ici, plus propre  mendier son pain qu' le gagner.

--D'o es-tu? lui demanda Jacquemine.

--De Saint-Brieuc.

--Ton nom?

--Je n'en ai pas. Je sommes enfant trouv.

--Sors-tu de l'asile?

--Da, j'en sortions, comme vous me voyez.

L'infortun avait les vingt ans requis. La fermire devint ple et
s'accrocha  la table pour ne pas dfaillir.

--Je te garde, lui dit-elle, tu vas rester ici, et je te nourrirai.

Elle s'empara du diot, le dcrassa, l'habilla et le fit coucher dans
sa chambre. Il resta un mois entier  la Ville-Eyrnaud, inutile et bat;
il y serait encore si Eyrnaud ne l'avait, un soir, remis sur le chemin
de Saint-Brieuc. Il retourna  l'asile, et il conta son aventure aux
Enfants-Trouvs.

De telle sorte qu' l'aot suivant, il amenait quatre camarades 
l'embauchage. Mais comme, sur le nombre, il n'y en avait que deux qui
eussent vingt et un ans, elle envoya les deux plus jeunes  la fauche et
ne garda dans la ferme que les deux autres. Quinze jours, ils y vcurent
comme coqs en pte. Jacquemine, silencieuse  l'ordinaire, les harcelait
de questions bizarres, leur cartait les cheveux sur le front, leur
prenait les mains et les gardait entre les siennes, allait les couter
dormir, veillait  ce que leurs vtements fussent en bon tat; enfin,
elle semblait quelque vieille poule soignant les poussins d'une autre.
Quand ils partirent, elle pleura.

Pour le coup, ses sept enfants se fchrent, et ils lui adressrent des
reproches. Ils taient jaloux:

--Sont-ils donc du mme sang que nous, pour que tu te lamentes du dpart
de ces hossoures? (trangers), que tes sept enfants ne te suffisent
plus? Tu n'en as que pour eux, et les voil dtels sans qu'ils t'aient
tant seulement paye d'un merci, madame!

Eyrnaud mourut  la Saint-Michel dernire, et dans un mois on embauchera
 la ferme, pour les moissons d'aot.

Il en viendra de Pleurtruit, de Ploubalay et de Plouher, de Saint-Caast
et de Saint-Jacut, des solides et des malingres, des paresseux et des
braves, et Jacquemine entre eux choisira. Mais pour ce qui est de ceux
de Saint-Brieuc, o est l'asile des Enfants-Trouvs, elle ne choisira
pas, elle les engagera tous, et s'ils ont vingt-deux ans, ni plus ni
moins, et au prix qu'ils y mettront encore. Eyrnaud n'est plus l pour
parer  ce vertigo de charit. Et si les sept enfants se fchent, les
sept enfants se fcheront, il n'en ira ni mieux ni pis, et ce sera tout
comme. Voici pourquoi:

Il y a vingt-deux ans, Jacquemine n'tait pas encore marie, ni veuve.
Elle s'appelait Morizot, du nom de ses pre et mre, et elle tait jeune
fille, belle jeune fille voire: les anciens se la rappellent et ils
l'ont encore dans les yeux. Sans compter qu'elle tait aussi vive et
chansonnire, en ce temps-l, qu'elle est, aujourd'hui, triste et
taciturne. Un voyageur de commerce, qui vendait des rubans et des
fanfreluches, la rencontra, une vespre, au dtour d'une sente. Il
l'enjla, lui donna des cravates de couleur et, finalement, la poussa
sur une botte de paille. Ce qu'il est devenu, nul ne le sait et personne
n'en a cure. Il faut que jeunesse se passe. Papa Morizot, d'ailleurs,
n'en fit que rire, et la mre de mme. Seulement, quand l'enfant arriva,
neuf mois aprs, au jour requis, ils sellrent l'ne, mirent l'enfant
dans une manne et allrent le porter  Saint-Brieuc, o il y a un
hospice pour les malvenus. Au retour, ils embrassrent leur chre
Jacquemine, la soignrent, la gurirent, et quand elle fut sur pied,
frache comme une rose et svelte comme un jonc, ils la marirent 
Pierre Eyrnaud qui en tait fru et proprement en dprissait.

Mariage heureux s'il en fut, et fameux dans tout le pays pour la suite
de ses prosprits. Ils eurent sept enfants l'un de l'autre, tous forts,
bien portants et aviss, comme pas un.

Mais Jacquemine ne pense qu' L'AUTRE, l'enfant perdu et le premier! O
terre immense, o est-il? l'an, l'enfant de l'amour?




L'HERITAGE D'YVON LEGOAZ


Il l'avait toujours dit, ce vieil Yvon Legoaz, et invariablement:

--A ma mort, je laisserai mon bien au plus apte  le faire prosprer.

Il pouvait, d'ailleurs, parler de la sorte, car, ne s'tant jamais
mari, il n'avait point d'enfants lgitimes, partant pas d'hritiers
directs. Tout dpendait donc de son testament.

Ce testament tait fait et prt depuis longtemps dj, car le jour o
Yvon Legoaz avait atteint la soixantaine, il l'avait dict au notaire,
dans les formes requises par la loi, afin qu'il n'y et erreur ni
procs, et il l'avait sign d'avance. Tout y tait numr: meubles,
immeubles, terres, cus du bas de laine et le reste, jusqu'au brave
couteau avec lequel il tranchait ses tartines  la miche, taillait ses
rosiers et dbourrait sa pipe. Seule y restait en blanc la place o
crire le nom du lgataire universel.

Le vieux paysan passait pour tre fort riche, et, loin de s'en dfendre,
il se vantait volontiers de cet avantage, ce qui est rare dans les
campagnes, et en Bretagne plus qu'ailleurs. Au moindre doute sur ce
sujet, il s'en allait chercher son testament dans le bahut o il le
serrait sous son linge, et il vous lisait des passages:

_Item_: un champ de soixante acres....

_Item_: deux fermes loues  bail sur vingt-cinq annes....

_Item_: une maison bourgeoise sise  Dinan, dans la haute ville....

_Item_: le moulin dit de la Jeanne....

Et ainsi de suite. Puis, l-dessus, un petit hoquet de gorge qui tait
son rire propre de philosophe. A qui cette fortune devait-elle choir?
On ne savait, car huit jours avant son dcs, la place du nom tait
encore en blanc, vous dis-je, et le fait est incontestable.

Si Legoaz (Yvon-Conan) ne s'tait jamais mari, c'est, disait-on, qu'il
avait, en son jeune temps, perdu sa bonne fiance et lui avait jur,
au lit de mort, de rester toujours veuf d'elle. Mais, fidle  son
serment, il avait fait comme tout le monde, et ramen chez lui, aprs
la danse, les belles filles, peu farouches, que le plaisir tourdit
et dsarme les soirs d'assemble. Chez nous, elles y vont bon jeu bon
argent et ne cherchent pas  frustrer l'amour de ses consquences;
aussi est-ce ici le pays des nourrices. C'est  ce sujet que le vieux
observait, un jour, si drlement:

--Si le sang vient du lait qu'on tette, il n'y a quasiment point de
petits bourgeois des villes qui ne soient  demi btards, puisqu'ils
l'ont du sein de la mre laitire.

Or ses btards,  lui, ne l'taient pas qu' demi, ils l'taient des
pieds  la tte et comme ceux du roi de France. Il en alignait trois,
dont une btarde, devant le sourcil un peu fronc du bon Dieu; mais
comme ils taient dment baptiss, face au diable, on ne parlait plus
de leur irrgularit d'origine, passe l-haut au compte de profits et
pertes. D'ailleurs, Legoaz les avait tout de suite pris  sa charge. Il
les avait levs, nourris, vtus, tandis que, de leurs mres naturelles,
deux s'taient bellement maries et constituaient famille ailleurs. La
troisime avait disparu dans quelque simoun du dsert d'hommes.

L'an, Mathieu, avait trente ans. Il tait le plus solide, le mieux
tremp, laborieux  souhait, un vrai Legoaz, s'il et eu le droit de
l'tre. Pour la vertu de parcimonie, il en remontrait  son auteur mme.
Un rude paysan celte selon le type immmorial, au front carr.

--Je ne sais pas, disait de lui Yvon, si Mathieu augmentera mon bien,
mais, pour sr, il n'en perdrai pas une motte de terre, voire une paille
d'avoine.

Laurent, beaucoup plus dgourdi, fut mme jusqu'il la matoiserie (sa
mre tait Normande), reproduisait,  mesure gale au moins, la qualit
paternelle de volont, patiente, obstine, temporisatrice. Il marchait
vers sa vingt-cinquime anne.

--C'est le petit au nez pointu que j'adopterais, dclarait Legoaz, si
je pouvais le faire, quitablement, sans nuire aux autres. Laurent
tiendrait tte, dans un procs,  tous ces messieurs de la justice, et
il le ferait durer d'un rgne  l'autre!

Enfin Madeleine, brune ple, sorte de sirne nabote, aux cheveux de
varech, aux yeux vert de mer, aux allures sches et brusques, dure 
tous, mme aux btes, et dont la voix sifflait comme le vent d'est dans
les cordages des barques.

Elle, il avait fallu l'lever par les coups, comme un mauvais gars, et
jamais on ne l'avait vu rire, entendu chanter, surprise  se parer. Elle
n'aimait rien ni personne. Ah! celle-l tait bien pour le clotre,
preuve que la nature en fait, quoi qu'on en dise. Il n'en allait pas
moins que la terrible fille s'tait peu  peu empare, servante  la
fois et matresse, de la direction des affaires familiales. Elle tenait
les comptes, rglait les fermages, touchait les loyers et allait payer
les impts  la ville.

On ne lui accordait aucune chance  l'hritage. Le pre Legoaz voulait
de la descendance et il savait que Madeleine n'tait pas mariable. Qui
donc s'exposerait  vivre avec une mchante, impatiente de tout joug, et
dont les animaux mme avaient peur? Non, bien sr, ce n'tait pas son
nom qui remplirait la ligne blanche du testament.

Un soir,  la soupe, Yvon-Conan Legoaz annona sa mort prochaine, du
reste trs simplement:

--J'ai les soixante-six, leur dit-il, c'est l'ge o ceux de ma race
s'en vont.

Sur la route,  la nuit tombante, il avait rencontr le fantme de
son propre pre, une grande ombre blanche, assise sur les degrs du
calvaire, qui s'tait leve  son approche et lui avait fait le signe du
dpart.

--On y va, l'ancien!...

Et il tait rentr pour les prparatifs du voyage sans retour.

Le repas termin, il alla prendre le testament dans le coffre,
l'tendit, dpli, sur la table, demanda l'encre et la plume et s'assit,
la tte entre les mains.

--Montez vous coucher tous les trois, ordonna-t-il.

Puis, rest seul sous la chandelle vacillante, le vieux chouan ouvrit en
lui-mme le grand dbat dfinitif de sa succession.

--Je laisserai mon bien, avait-il dit et redit, au plus apte  le faire
prosprer.

Mathieu, Laurent ou Madeleine?

De Mathieu, un acte l'avait beaucoup frapp, car il tmoignait d'un
esprit d'ordre et d'conomie d'autant plus extraordinaire qu'il venait
d'un enfant et rvlait ainsi une vertu ethnique fondamentale. Un jour
que l'on battait au flau selon l'usage, sur des draps, dans le gazon,
une rcolte de petit pois surabondante, bons seulement pour la graine,
le petit btard,  peine g de neuf ans, avait voulu, quoique la
besogne ft finie, rester sur le champ de battage. Et, jusqu' la chute
du jour, il avait glan les pois pars dans l'herbe, les recueillant un
 un, comme des ppites d'or, au creux de sa blouse.

Et le matin en avait bien encore rapport un demi-sac  la grange.

Cette patience ne s'tait jamais dmentie, et Mathieu ramassait encore
les petits pois perdus en toutes choses.

Il est vrai qu'il y avait,  l'acquis de Laurent, un trait de caractre
non moins explicite et qui le brevetait d'une nergie double de malice
telles qu'Yvon lui rendait les armes et s'en avouait lui-mme incapable.
Une fois que deux jeunes chats joueurs avaient si inextricablement ml
les bobines de fil de la corbeille de Madeleine que sa chambre en tait
tendue comme d'une toile d'araigne, il s'tait fait fort d'en dvider
l'embrouillamini et de rebobiner les pelotes sans que la filire en ft
rompue. Il y avait employ quatre jours et, nouveau Thse, il tait
sorti vainqueur du labyrinthe.

De telle sorte que le testateur hsitait au choix de ces deux hritiers
galement dignes d'hriter. Il allait se mettre au lit, trs las de
cette perplexit, lorsque Madeleine, une lampe  la main, rentra.

Elle avait ses carnets de comptes, plus une liasse de papiers imprims
et affranchis du timbre, qu'elle jeta brusquement sur la table....

--Voici les quittances, fit-elle.

--Quelles quittances?

--Celles de vos loyers, maison de rapport et fermages.

--Pourquoi me les apportes-tu  cette heure de nuit?

--Parce que vous allez mourir.

Et le mot fut dit sur le ton net d'une constatation d'vidence, avec le
lger haussement d'paules qui est le geste du:  quoi pensez-vous donc?
des gens pratiques qui n'aiment pas  perdre du temps.

--Vre dam, hoqueta le vieillard, comme tu y vas! Est-ce pour le lever
du soleil?

--On ne sait pas. Vous avez vu le fantme  la croix du tertre, il faut
parer  tout vnement.

--Explique-toi, ma fille.

--Eh bien, dans trois jours, c'est le terme de la maison de Dinan. Il
faut donc que j'y aille porter les quittances de loyers aux locataires?

--Oui.

--Et, en revenant, celles aussi des fermages?

--D, et puis?

--Elles ne sont pas signes.

--Non.

--Signez-les.

--Je comprends ... d'avance?

--Naturellement.

Et elle les aligna devant lui, paisible.

Legoaz, la bouche be, les yeux clignants, regarda longuement ce
monstre, sorti de ses flancs et dot d'une partie de son me. Mathieu,
c'tait son avarice; Laurent, sa ruse patiente; Madeleine, sa
prvoyance, et quelle prvoyance, celle-l, une pour laquelle le temps
ne sonnait point d'heures et que n'aveuglait mme pas la mort d'un pre!

--Laisse-moi les quittances, fit-il, tu l'es trouveras en rgle dans le
coffre. Et  prsent, va dormir.

Et, trangement remu dans toute sa race, il la rappela:

--Embrasse-moi, veux-tu?

Elle s'y prit de son mieux, n'en ayant pas l'usage, et, du seuil, elle
lui siffla de sa voix de courant d'air:

--Adieu, monsieur Legoaz!

Ce fut ainsi qu'elle hrita, car, le surlendemain, aprs une agonie
calme comme celle d'un ascte dans sa caverne, Yvon-Conan mourut en sa
soixante-sixime anne. Sans doute, il a rejoint la bonne fiance dont
il tait fidlement rest veuf sur la terre; mais toujours est-il
que toutes les quittances taient signes et que le nom de Madeleine
remplissait la place blanche du testament.




AZELINE


C'est une lgende de notre vieille et candide Bretagne, o l'on s'en
transmet de si belles.

Elle a t dfigure par les folkloristes, au gr des provinces diverses
sur lesquelles ils oprent. Je n'ignore pas, certes, que chaque race a
le droit d'assimiler  son caractre ethnique les contes merveilleux,
ns du rve, dont l'humanit est lgitime hritire. _Peau d'Ane_ est
d'origine hindoue, mais _Azeline_ est celtique, et son thme se prte
mal aux paraphrases de l'imagination mridionale, par exemple. Il y faut
l'encadrement de cette terre de granit recouverte de chnes, battue par
une mer mchante, et o les calvaires se mlent encore aux dolmens
dans une confusion de croyances propice au surnaturel. Si la lgende
saint-briacquoise repose sur un roman vcu, ledit roman n'a pu l'tre
qu'en Bretagne. Et voici comment je l'ai eue, dans mon village, d'une
excellente sorcire traditionnaliste qui, l'an dernier, vivait encore,
et qu'on appelait: la mre l'Oie, parce qu'elle en tranait une, comme
un chien,  ses jupes. Il parat que cette oie l'avait, une nuit, sauve
des voleurs, comme celles du Capitole sauvrent Rome, ni plus ni moins,
de nos aeux les Gaulois.

--Mon bon monsieur, ce n'est pas que je l'ai connue, non vre, quoique
vieille, je suis trop jeune, mais la mre de mon pre l'a vue comme
je vous vois. Elle s'appelait Azeline, et elle tait du bourg de
Saint-Briac, o les filles sont le plus jolies et ont les plus belles
coiffes. C'tait au temps jadis o il y avait encore des rois rgnants
et o tout le monde allait, le dimanche,  la messe. Les parents
d'Azeline avaient du bien, ce qui n'est pas pour nuire, et, comme, 
leur mort, elle tait seule  en hriter, il ne lui manquait pas de
danseurs aux assembles. Mais elle n'en avait que pour son Jan Bris,
qui, ncessit de vivre, tait marin et faisait la pche  Terre-Neuve.

Ce Jan Bris lui avait retenu son coeur. Ils devaient se marier
quasiment  la Saint-Michel, ds que son bateau serait de retour avec
le chargement, sans retard. Pendant son absence, elle se brodait du fin
linge et lui marquait des mouchoirs  leur chiffre entreml: J.A., ceci
pour bien vous le dire. Mais voil qu'un soir son aiguille cassa sur
l'ouvrage. La premire fois, a ne compte pas. A la deuxime, vaut mieux
cesser de coudre, parce qu' la troisime c'est le signe de mort. Elle
le savait, mais elle continua, elle l'aimait trop, a n'tait pas
possible. La troisime aiguille rompit.

Sur nos ctes, voyez-vous, on ne sait pas comment les naufrages sont
connus avant qu'on en ait la nouvelle. C'est, dans les voix de la mer,
un certain cri particulier auquel les marins ne se trompent pas. Il
vient par les mouettes qui se passent le malheur. Le pre d'Azeline
l'entendit de sa fentre, la mre aussi, et, sachant bien qu'elle
mourrait si on ne la prparait pas  petits coups  son chagrin, ils
l'emmenrent  Jouvente-sur-Rance, o il y avait des noces pour les
fianailles d'une cousine.

A peine venaient-ils d'y partir que les Anglais rapportaient 
Saint-Jacut-de-la-Mer le corps du pauvre jeune homme, trouv sur leurs
rochers, afin qu'il ft enterr dans la terre de son baptme. La
crmonie eut lieu le jour mme, en prsence du recteur de la paroisse,
tandis qu'Azeline dansait, comme une innocente,  Jouvente-sur-Rance.

Elle seule ignorait peut-tre son infortune, annonce par les mouettes.
Une cousine mauvaise, parce qu'elle tait carabossue et naine, lui avait
bien dit, par allusion:

Il y en a qui dansent sur les trous des fosses!

Mais elle n'avait pas compris. Pouvait-elle comprendre? Elle l'aimait
tant, son beau Jan Bris! Et elle tait rentre dans la ronde.

Ce fut alors qu'on vint l'avertir que quelqu'un la demandait  la porte
de la mtairie, sur la route. Elle y alla; c'tait Jan Bris.

Il tenait par la bride un cheval gris de fer qui, malgr le soleil,
tait envelopp de brouillard. Ses naseaux en fumaient comme des
chemines, et ses sabots en tiraient comme du chanvre qu'on dvide.

--Jan, mon bien-aim!...

Mais il repoussa son doux embrassement.

--Tu danses trop, fit-il.

Et, consterne, elle lui disait:

--Es-tu jaloux? Doutes-tu de moi? Je te suis fidle. Je t'attendais!...

--Alors viens, fut la rponse.

--Et, la soulevant entre ses bras, il l'assit sur le cheval gris de
fer, et ils partirent. Elle ne lui demanda mme pas o on allait, elle
tait si heureuse, oh! si heureuse!...

Comment faisait-il dj nuit en plein midi, ce n'est pas le plus
trange, mais il est certain que le ciel tait comme une ardoise. Il
serait impossible d'expliquer autrement pourquoi il y filait tant
d'toiles. Le cheval gris de fer les rattrapait toutes  la course et il
arrivait avant elles  l'horizon.

--As-tu peur d'aller si vite? lui demanda-t-il.

--Je suis avec toi, je n'ai peur de rien.

Et, noue au cou de son fianc, elle s'tonnait seulement de sa pleur.

--Tu es livide comme un mort, mon tendre ami?

Et il approuvait d'un geste de la tte.

Au-dessous d'eux, d'arbre en arbre, une corneille appelait ses petits,
enlevs par un mouchet. Jan la lui montra, en silence.

--Non, lui jeta-t-elle  l'oreille, ce n'est pas un corbeau, c'est
une hirondelle de mer. Nous approchons de chez nous. J'entends le
dchirement de toile que font les vagues sur nos grves. Voici le
clocher de Saint-Briac et les bassins, bords de bois pleins de bruyres
o sont tous nos souvenirs. Tiens, la maison paternelle, regarde!...

Il frissonna.

--J'ai froid, fit-il.

Azeline ta sa capuce et la lui attacha sur les paules. Le cheval
filait, filait toujours, sa filasse de nuage aux sabots. Saint-Briac
passa, puis, dans la plaine, des villages endormis qu'elle nommait au
passage. Les chiens hurlaient, comme ils font aux fantmes.

Tout  coup, au-dessus du vieux castel du Guildo, qui croule depuis
huit sicles, pierre  pierre, dans l'Arguenon, Jan se plaignit que le
vent du nord lui traverst le crne.

--Ne le sens-tu pas siffler derrire moi, Azeline?

Elle prit alors l'un des mouchoirs blancs qu'elle lui marquait J.A., de
leur chiffre entrelac, et elle en banda le front du cavalier.

--Merci, murmura-t-il.

Et, comme ils arrivaient  Saint-Jacut-de-la-Mer, le cheval gris de
fer dessina une courbe dans l'air, comme s'il glissait du pont de
l'arc-en-ciel, et il vint s'abattre sur la place, devant le porche de
l'glise.

De tous ceux qui taient l, les femmes seules et les enfants virent
distinctement Jan Bris sur le cheval et le reconnurent, mais les hommes,
eux, virent Azeline. Ils l'aidrent mme  mettre pied  terre.

Dans l'glise, le glas de l'enterrement ne tintait plus, mais il
bruissait encore. Le bedeau mouchait les cierges. L'encens s'vaporait 
peine, et sur un banc une vieille sanglotait  la Vierge mre, car Jan
tait le plus beau de ses six enfants, le plus fort et le plus tendre.
La jeune fille courut  elle.

--Qui donc est mort?

--Va voir au cimetire!

Elle y alla. On comblait le trou de la fosse, et le recteur la
bnissait.

--Monsieur le cur, qui est-ce?

--Mon enfant, un bon chrtien, un brave marin, un Breton, qu'on a
recueilli sur la cte anglaise. Le bateau est perdu, capitaine, quipage
et mousse. Le bon Dieu ne nous a rendu que Jan Bris, je veux dire son
cadavre.

A ce nom, Azeline, sans un cri, tomba de son long sur la fosse, et,
elle aussi, elle trpassa.

Toute la commune dcida que de pareils amants ne pouvaient pas tre
dsunis, et que ce serait injuste s'ils ne partageaient pas, non
seulement la mme tombe, mais le mme cercueil. On le rouvrit donc, et
savez-vous ce que l'on y vit?... Ma grand'mre paternelle y tait, et
jamais elle n'a menti en quatre-vingts ans d'existence.... Eh bien! le
corps de Jan Bris, longtemps ballott par la mer, avait repris toute sa
consistance, il avait la capuce d'Azeline aux paules, le mouchoir blanc
marqu J.A. autour du front, et, miracle d'amour plus admirable encore,
il portait au doigt l'anneau nuptial qu'elle lui avait donn  son
dpart pour la pche  Terre-Neuve, et que les Anglais n'avaient pas
retrouv sur son cadavre.

Voil comment on s'aimait chez nous, mon bon monsieur, au temps o il y
avait des rois rgnants, quand tout le monde allait, le dimanche,  la
messe, et ceux qui disent que l'histoire s'est passe ailleurs qu'en
Bretagne sont des menteurs qui veulent nous faire du tort dans l'esprit
du monde.

Sur cette protestation, la vieille sorcire siffla son oie et s'en fut
dsherber ses pommes de terre.




CONTES TRAGIQUES




LA TACHE D'ENCRE


Feu le prsident Mazdes, de spirituelle mmoire, tait par excellence
ce magistrat bnvole et vanglique qu'on nomme: un bon juge.

Au long cours de sa carrire judiciaire, il s'tait adonn  l'tude
sociale de la condition vraiment dplorable de ces pauvres filles que
le sicle dernier appelait madelonnettes, du nom de leur patronne
chrtienne Magdalena, ou Madeleine, courtisane avre pourtant, mais
patronne de la plus parisienne de nos glises, j'allais dire la plus
boulevardire.

Ceux qui ont lu, et on les lit encore, les excellents ouvrages du
prsident Mazdes sur les tristes filles dites de joie, savent la piti
singulire que leur sort, sans lgislation, inspirait au vieux juriste.

On ne les juge mme pas, me disait-il, on les pousse en tas, comme
des btes, sans les entendre, et les Cafres sont moins rudes pour les
captives qu'ils enlvent que nos policiers pour ces chrtiennes. Il y
en a pourtant d'honntes dans ce troupeau de douleur, mais oui, de trs
honntes mme, monsieur le tortoniste, et si je vous racontais....

La plus malheureuse est sans contredit la fille en carte. Vous
n'ignorez pas  quelles mesures de police elle doit se soumettre pour
exercer son lugubre ngoce. Elle est inscrite sur un registre secret
du bureau des moeurs, et jamais, vous m'entendez bien, jamais plus, se
ft-elle rachete cent fois par une conduite exemplaire, elle n'est
raye du livre d'infamie. J'en ai vu, moi qui vous parle, se rouler aux
pieds du chef de ce bureau, lui tendre leur enfant, perdu par la tare
maternelle, et s'en aller hagardes et battant les murs, sans avoir rien
obtenu. Et tenez, c'est l que j'ai compris qu'il n'y pas de malhonntes
femmes et que c'est le Christ qui a raison. Il est parfaitement exact et
scientifique en physiologie que l'amour refait une virginit. Quant  la
maternit, c'est de saintet, ni plus ni moins qu'elle les revt. Mais
passons.

Le registre est secret, vous ai-je dit, et c'est le seul geste de
piti, du rglement. Sous aucun prtexte, en aucun cas, on ne le
communique, mme aux notaires, mme  la police secrte,  personne.
Il n'est fait exception, que pour les seuls juges de cour, s'ils le
requirent expressment, et pour des causes capitales. Or il advint, il
y a quelques annes, qu'une de ces causes tant venue  mon tribunal,
je dus me rclamer de notre privilge. Il retournait d'une affaire de
meurtre dans lequel tait implique, et inexplicablement, une fille de
dix-huit ans que nous appellerons, si vous voulez, Louisa. Toute la
lumire sur le crime sombrait sous cette question entnbre: Louisa
tait-elle, oui ou non, fille soumise, et par consquent inscrite au
formidable registre? Il y allait d'une et mme de deux ttes, car 
cette poque on les tranchait encore.

Louisa tait inscrite,--en carte.

Ah! vous ne savez pas comment elles se rsignent  cette ressource, la
dernire avant le rchaud ou le plongeon dans ce bon fleuve d'oubli
qui roule autour de Notre-Dame! Une famille sans pain, devant qui tout
crdit se ferme, le chmage du pre, le dsespoir d'une mre aveugle 
force de larmes, un petit frre blme de faim, de fivre et de froid, la
honte insurmontable, et si caractristique chez les ouvriers de
Paris, de tendre la main, mme, et surtout,  la charit publique et
administrative, et toute la tragdie enfin de la misre, de l'inique
misre! Il y a dans un coin du logis une jeune crature de Dieu,
intelligente, aimante, brave. Si elle n'est pas trs jolie, elle a
d'admirables cheveux blonds, et tout, oh! tout, plutt que de les vendre
comme les Auvergnates, au dtest merlan qui les guigne. Alors, elle
les noue en torsade, y pique une pinglette de deux sous, se dresse,
embrasse la maman et le mme, et, une, deux, trois, elle y va!... C'est
Louisa.

Non, il n'y a pas de malhonntes femmes, interjeta le prsident
Mazdes.

--Il n'y a peut-tre, observai-je, que de malhonntes socits. Mais
l'histoire de Louisa, on la demande?

--Eh bien! voici. Un jour o, Thmis m'ayant fait des loisirs, je les
employais  jouer au bouchon avec les ablettes de la Marne, j'tais
entr, pour me rafrachir, dans un de ces cabarets  tonnelles qui
bordent la rivire. Ils sont les oasis de nos caravanes fluviales,
et l'attrait dominical des familles d'ouvriers en balade. Outre
les berceaux de lierre et de vigne folle qui y jouent le rle du
moucharabieb de la maison arabe, on y trouve des gymnastiques avec
trapzes et balanoires, le jeu de tonneau et de boules, tous les
divertissements de plein air enfin, nafs et chers  nos pres, o se
rsument, pour les bonnes gens du peuple, le plaisirs de la campagne.
Une baignade, une traverse en canot jusqu' l'le voisine, et le rgal
d'une gibelotte leur en compltent le paradis.

Je triomphais ce matin-l par une pche miraculeuse, et l'ide d'y
faire honneur sur place m'avait amen  ce bouchon de mariniers, o
m'attirait encore, je l'avoue, le souvenir de certain reginglard
angevin qui datait dans ma magistrature.

--Voici, dis-je au patron de l'oasis, en lui remettant ma cloyre;
faites-moi frire cette goujonne, et, pour le reste, du meilleur!

--Parbleu, mon prsident, vous tombez mal ou bien, selon votre humeur
du jour, nous avons aujourd'hui une noce. Des faubouriens et leurs
dames, tous en joie, et qui mnent dj un train du diable. Du reste,
coutez-les. Vous ne serez pas tranquille sous votre tonnelle.

--La marie est-elle jolie?

Peuh! Affaire de sentiment. Elle a des cheveux magnifiques et elle
rayonne de bonheur, voil tout ce qu'on peut en dire.

--Le mari?

--Un brave garon. Il est dans la carrosserie. Laborieux, droit, franc
du collier, digne de son pre, qui tait d'Angers comme moi, pour vous
servir, il me parat fou de sa blonde, et a, c'est drle tout de mme,
car enfin?...

--Car enfin, quoi?

--Rien, a les regarde, et il sait  quoi s'en tenir, elle ne lui a
rien cach, du reste. Et puis, vous le savez, mon prsident, dans le
populo, c'est comme  la campagne, on n'exige pas la fleur d'oranger. Le
tout est de se convenir, et ils s'pousent par amour. Mais tenez, les
voici, ils sont gentils, hein?

Ils taient mieux que gentils, ils taient dlicieux de passion
panouie et d'allgresse amoureuse. Par un joli geste d'interversion
conjugale, c'tait lui qui se pendait au bras de sa femme et semblait se
vouer  sa domination. Le pre et la mre marchaient derrire, celle-ci
tenant un petit garon par la main, et des camarades d'atelier formaient
escorte nuptiale au jeune charron. Quant  elle, du premier coup d'oeil,
je l'avais reconnue: c'tait Louisa, la fille en carte.

Vous pensez si je me dtournai rapidement pour lui pargner l'anxit
dont la rencontre pouvait l'treindre. Je savais, seul au monde sans
doute, mais enfin je savais! J'avais lu le registre. J'avais, dans mon
cabinet de juge, interrog la malheureuse. Tout son bonheur, sa vie
peut-tre, dpendaient du conflit de nos regards entre-croiss, non pas,
certes, qu'elle et rien  craindre de mes lvres scelles, mais sa
propre motion pouvait la trahir, justifier au moins de questions
fatales contre lesquelles elle n'tait pas de force  se dfendre,
car, dans ce pauvre corps de martyre, souill de toutes les boues du
trottoir, la nature, qui n'en met pas, elle, de femmes en carte,
avait allum une me lumineuse comme l'azur de ses yeux et totalement
incapable du moindre mensonge. Si elle avait tout dit  son futur
avant le mariage, elle ne lui avait pas dit cela, puisqu'il
l'pousait, car la philosophie amoureuse de l'ouvrier parisien va
jusqu'au registre, mais s'y arrte, et quel cataclysme s'il lui
demandait cela! Elle le dirait.

Il n'y avait qu'un parti  prendre, celui, messieurs, que vous auriez
pris vous-mmes: renoncer  la goujonne miraculeuse et au joli
reginglard et s'clipser  l'anglaise. Il est quelquefois dur de
porter la toge!

Trois ans aprs, je traversais un square populaire o s'battait une
nue de marmots, lorsque  mon passage une ouvrire, assise sur un banc,
se dressa, courut prendre son enfant, qui jouait dans le sable, l'leva
entre ses bras et me le prsenta:

--Dis: merci, monsieur le bon juge!

Ah! ces Parigotes: elle m'avait reconnu, autrefois, dans la guinguette,
sous mon dguisement de pcheur  la ligne.

Je ne vous cache pas que j'ai, sous un prtexte, redemand le registre,
et que j'y ai, comme par hasard, renvers la bouteille d'encre,  la
page o cette jeune mre tait dshonore.




LA VNUS VITRIOLE


Le soir tait venu, l'atelier s'assombrissait, il fallait clore la
sance. Le sculpteur l'aida lui-mme  se rhabiller. Depuis deux mois
qu'elle lui posait, comme Pauline Borghse  Canova, son Anadyomne, il
tait devenu bonne femme de chambre. En cinq minutes, elle fut sous
les armes, corsete, chausse, robe, puis chapeaute et gante. Il
ne restait plus qu' baisser la voilette pour traverser cette villa
d'artistes dont une alle centrale, borde de beaux tilleuls, desservait
les jardinets. Elle l'embrassa  pleines lvres.

--A demain, dis?

--A toujours.

Il tourna la clef dans la serrure, ouvrit la porte, et la chre Vnus
s'enfuit.

Il revint  sa statue, qui tremblait de vie dans la pnombre, et, comme
il s'apprtait  en humecter la glaise, un hurlement de bte gorge
dchira l'air de la petite cit. C'tait la voix de Marina. D'un bond de
tigre, il fut sous les tilleuls. Devant le puits de l'alle, elle tait
tendue, toute palpitante, les deux bras ramens en croix sur le visage,
et elle criait perdument.

Tous les artistes arrivaient l'un aprs l'autre, offrant leurs services.

--Laissez, fit Ptrus, un mdecin seulement.

Et le statuaire, qui tait d'une force athltique, la souleva comme de
l'ouate et l'emporta entre ses bras  son atelier.

Elle tait vitriole.

Le clbre statuaire Falguire qui, le sicle dernier, fut le matre de
la dcoration monumentale et le chef de l'cole toulousaine, n'a jamais
eu d'lve dont il ft plus fier que de Ptrus Lymon, et je l'ai entendu
vingt fois moi-mme lui prsager gloire et fortune.

--Tu verras, me disait-il de sa voix chaleureuse et chantante, c'est le
sculpteur de la femme moderne. S'il trouve le modle de son idal, il
nous enfoncera tous, moi, Paul Dubois, Merci et les autres!

Or, Ptrus avait rencontr, _deo volente_, ce modle en Marina, simple
commerante du quartier, marie, je crois,  un charcutier. Inutile,
comme on voit, d'aller perdre quatre ans de sa vie  Rome. Aucune femme
de Paris n'est insensible, et ne peut l'tre,  l'adoration qu'elle
inspire  cet ouvrier de la beaut qu'est l'artiste. Outre qu'il avait
le verbe prenant de son matre mme, il tait de la race ensoleille,
tremp en jeune Alcide, et sa volont d'amour lui flambait aux yeux.
Aussi ne fut-ce pas long; elle alla  son sort terrestre, et sans songer
 l'autre. Depuis deux mois, elle lui incarnait, debout et sans voiles,
l'Aphrodite naissant, de l'cume de la mer.

Le dsastre tait effroyable. Sous l'action corrosive de l'acide
sulfurique, le pauvre charmant visage, si pur de galbe, si tendre de
lignes, couronnement d'un corps triomphal, clef de sa forme voluptueuse,
coup de pouce enfin du divin modeleur des types et des espces, n'tait
qu'une ponge sanguinolente o s'embroussaillaient les cheveux et la
voilette. Un interne ami, ramen par les camarades, tait accouru
presque aussitt et dj muni des objets ncessaires au premier
pansement. Il souleva d'abord l'une et l'autre paupire, obstinment
scelles, de la martyre, puis il l'anesthsia au chloroforme et prpara
ses bandelettes. Un coup d'oeil jet  l'Anadyomne lui avait clair la
situation.

--Qui est le vitrioleur? demanda-t-il  Ptrus ... ou la vitrioleuse?

Mais le sculpteur se dtourna sans rpondre. Du reste, il ne pouvait
rien dire, les artistes de la villa n'avaient vu personne, et Marina
n'avait encore ouvert la bouche que pour vocifrer lamentablement.

--Est-ce que vous ne ferez pas votre dclaration au commissaire?

--Non, elle est ma femme, fut la rponse  laquelle l'interne se mprit.

--Alors, aidez-moi  la mettre au lit, ou plutt, dshabillez-la
vous-mme. L'acide a pu l'atteindre aussi sur quelque partie du corps.
Il faut voir.

Ptrus prit l'endormie sur les genoux, et, habile  l'office familier,
il l'eut bientt dvtue et dpose sur sa couchette. Rien, grce au
ciel; les bras prservs par l'toffe des manches, les mains sauves par
les gants, le torse indemne. De cette part de l'Aphrodite, l'artiste
gardait tout. L'amant aussi. Mais la tte, oh! la tte, misricorde!...
Que restait-il du beau front hellnique, celui des filles de Jupiter,
ourl comme la vague, de l'cume dore de la chevelure? Du double
arc-en-ciel des sourcils plongeant dans la brume bleutre des tempes?
Des oreilles, conques perlires d'une grotte de stalactites? Du cher
petit nez, timon du char nautique d'Amphitrite, dont les narines
lumineuses s'battaient comme des dauphins au soleil? De la bouche
adore que l'attente de l'ternel baiser panouissait et teintait de
tous les iris de l'actinie, ouverte dans les algues,  la caresse des
flots montants? Du menton, d de quartz arrondi, qu'il comparait aux
promontoires des les grecques, et de ces joues  la pulpe de fruits,
 la cuticule de fleurs, dont il lui fallait modeler les oves comme on
dessinerait un reflet de la lune sur la mer?...

--On pourra sauver les yeux, fit l'interne.

--Quoi, seulement?

--Oui.

Il lui expliqua que les globes n'taient que lgrement touchs et que
tout dpendait du degr de perforation des paupires. Sur ce point
devait porter la cure, difficile d'ailleurs, d'une dlicatesse extrme,
et qui rclamait une assiduit constante d'observations et de soins.

--Je vais aller moi-mme vous faire prparer le collyre, mais vous
devriez, et ce serait plus sage, me la laisser transporter  mon
hpital, j'y veillerais de plus prs au pansement. Une absence d'un
quart d'heure, un assoupissement sur votre fauteuil de garde-malade, une
distraction suffiraient  achever l'oeuvre de destruction du visage.
Elle serait aveugle  jamais.

--Allez me chercher le collyre, dit Ptrus.

Pendant les trois premiers jours, doubls de leurs nuits, le sculpteur,
assis ou debout, ne quitta pas une seconde Marina, mme du regard.
L'interne lui avait trac minutieusement la ligne thrapeutique 
suivre, et il venait  chaque instant s'assurer de la bonne marche du
traitement.

--Ma foi, dclarait-il en lui serrant la main, vous tes un infirmier
admirable! A quel moment pturez-vous?

--Je ne sais pas, souriait l'artiste. On m'entonne de la bouillie, comme
aux gosses. Les camarades de la villa! Mais il n'y a plus d'heures, ni
de matin, ni de soir. Elle verra, n'est-ce pas?

--Je l'espre. Surveillez bien, cette nuit encore. a va. Bravo.
Voulez-vous que je vienne vous relayer?

--Merci, non. A demain.

Il n'y avait, en effet, rien  craindre. Non seulement Ptrus Lymon,
en qui la volont virtualisait, pour ainsi parler, l'athltisme, tait
dtermin  lui conserver la vue, mais il tait rsolu  bien d'autres
choses encore. Il roulait donc ses divers projets dans l'ombre nocturne,
au pied du lit de la malade, sous la lampe  demi baisse, lorsque,
lentement redresse, Marina, d'une voix touffe par les compresses,
murmura distinctement:

--Un miroir.

C'tait son premier mot. Il signait la femme, certes, et toutes les
femmes, mais il terrifia le sculpteur plus que ne l'avaient fait toutes
ses clameurs de brle vive. Se voir, elle voulait se voir, ah!
mon Dieu, dans l'tat de dfiguration o le corrosif l'avait mise!
Qu'allait-il faire? Comment parer  cette curiosit dont l'effet allait
tre pouvantable? Quel prtexte, quelle dfaite, plus claire encore que
le refus pour elle? Un miroir  la Vnus vitriole!...

--Le mdecin ne te le permet pas encore, ma chrie. Pas d'imprudences.
Non.

--Mais j'y vois, insistait-elle, en cartant le bandage, je t'assure que
j'y vois. C'est un peu confus encore, mais je te distingue trs bien,
mon Ptrus; tu es l, derrire l'abat-jour de la lampe. Donne-moi ton
petit miroir. Il est au mur de l'atelier. Tu ne veux pas? Je suis donc
devenue un monstre?

Il se leva, glac de sueur froide, et, d'un tour de main rapide, il
teignit la lampe.

--Tiens, il n'y a plus d'essence dans la torchre, s'cria-t-il en
clatant de rire, elle est bien bonne!

Et, se penchant sur elle, il l'embrassa sur ces tristes yeux  peine
dessills, comme on embrasse une morte, puis il la bera doucement, tout
doucement, avec des chuchotements d'amour, entre ses bras puissants de
manieur de terre, jusqu' ce qu'elle ft bien endormie. Alors, il prit
le collyre et le jeta dans les tilleuls, par la baie de l'atelier. Puis,
avec son chapeau et son gourdin, il s'en alla heurter  la porte d'un
peintre voisin, qui tait Corse, et dont il aimait le caractre rebelle
aux compromis de la socit continentale.

Quand ils revinrent,  l'aube, Marina n'avait plus besoin du miroir,
tant aveugle.

Deux ou trois jours aprs, dans les feuilles, une nouvelle diverse
relevait, entre autres suicides, celui d'un charcutier du sixime
arrondissement, dont on avait retrouv le cadavre dans les filets de
Saint-Cloud, avec la justification de sa mort volontaire.

J'ai assist,  ct de Falguire, au mariage de Ptrus Lymon avec
Marina, l'anne de sa mdaille d'honneur pour l'_Anadyomne_. Ce fut le
matre de Toulouse qui mena la marie  l'autel. Elle tait voile
d'un pais crpe bleu fonc qui l'enveloppait, comme une dcapite de
lgende, jusqu'aux paules. La moiti de l'Institut tait l, toute
la villa des Tilleuls, et le peintre corse servait de tmoin au jeune
sculpteur triomphant.




LA PLUS TERRIBLE ARME DU MONDE


Elle ne se signalait entre les dix ou douze autres lettres de son
courrier du jour que par l'apparence de prospectus qu'elle avait. Aussi
l'limina-t-il pour la lire quand il aurait le temps, non sans avoir
remarqu, au passage, que sur l'adresse, typographie, son nom tait
lgrement corch, Lemalot au lieu de Lemal, selon l'orthographe de
sa patronymie bretonne. Puis, sa correspondance dpouille, il sortit,
ayant oubli la circulaire.

Quand il rentra, il la revit sur son sous-main, o l'honnte Firmin, le
valet de chambre, qui l'avait ramasse  terre, l'avait mise, bien en
vue, scrupuleusement. Il l'ouvrit donc et il lut. Elle ne contenait
qu'une ligne et la signature:

Ta femme te trompe.... Un ami.

C'tait la bonne vieille lettre anonyme, dans toute la couardise de
sa stupidit. Comme l'adresse, elle tait typographie; et mme,  y
regarder de plus prs, compose de mots dcoups dans quelque priodique
et colls  la suite avec un art remarquable. Il reprit l'enveloppe,
c'tait de mme. Un timbre y fleurissait sa politesse.

--Dpenser dix centimes pour a, quel luxe! monologua-t-il gaiement, et
il flanqua le poulet dans la corbeille  papiers.

Adle trompait Charles, son Charles qu'elle adorait, et chaque jour de
plus en plus, depuis leur mariage, au point que quelquefois cet amour,
en constant renouveau de lui-mme, lui faisait peur. Il en arrivait  y
voir un prsage de mort.

La nuit suivante, ils ne s'embrassrent point. Adle, un peu boudeuse,
mais non inquite, s'tait endormie chattement sur l'paule du cher
bien-aim. Quand il la sentit envole au pays du rve, il se laissa
glisser du lit, et nu-pieds, comme larron nocturne, sans se rendre
compte de l'inconsquence d'un pareil mystre, il souleva la tenture
de son cabinet, en poussa la porte, et se dirigea  ttons vers la
corbeille. Il la trouva aisment, dans l'ombre,  la place usuelle,
la saisit, s'assit au bureau, le panier sur les genoux, et, ridicule
vraiment, il eut honte en cette obscurit.

Que veux-tu de la lettre infme? lui criait dans la poitrine cette
voix intrieure que nous y entendons tous, qui demande: Oui ou non,
sans plus, et veut une rponse. Oh! la dtruire, fut la sienne, trs
sincre. Morte la bte, mort le venin; il avait nglig de tuer le
crapaud.

Un tour au bouton lectrique, le cabinet s'claire, la corbeille verse
toute sa paperasserie sur la table, voici la lettre. C'est bien elle. Ne
l'aurait-il pas reconnue, du reste, la circulaire typographique aux
mots colls, dans une charrete de chiffons?

La relire? A quoi bon, il la possde par coeur: Ta femme te trompe.
Un ami. Sa femme, c'est Adle. L'ami, qui est-ce?... Peut-tre
importerait-il de s'en enqurir tout de mme? Et il la relit sous
l'abat-jour, dans le rond lunaire qu'il projette. Allons, il ne faut
rien dtruire. C'est plus sage. On ne sait pas!...

Il replie la lettre, l'insinue dans son enveloppe, timbre et date par
la poste, et il la range au fond, tout au fond du tiroir dont il a seul
la clef, sous l'amas des papiers de famille. Puis il teint la lampe
lectrique, et il retourne au lit conjugal. Adle dort, douce,
charmante, rayonnante de foi amoureuse, du sommeil pacifique des saintes
que le Juste fait relever du poste terrestre de la vie, les mains
jointes. Mais lui, le pauvre Charles, il ne dormira plus, ni cette nuit,
ni les autres:--les Eumnides ont pass!...

Sauf le front carr ethnique, il ne demeurait plus rien, en Charles
Lemal, de la race celtique, si rebelle aux fatalits, dont il relevait
par ses origines.

La malheureuse Adle, dsole, ignorant tout et ne devinant rien, voyait
son Charles changer d'heure en heure,--il avait grisonn en quinze
jours,--ne comprenait pas ce qui le dtachait d'elle, et elle regardait
s'en aller son amour comme une mre regarde, de la falaise, s'effacer la
fume du navire qui lui emporte son petit.

--Qu'est-ce que tu as, enfin.... Mais qu'est-ce que tu as?

--Rien.... Je ne peux pas te dire.... Une espce de neurasthnie.... Ni
cause, ni prtexte.... Je vais trs bien.... Mes affaires aussi.... a
s'en ira comme c'est venu, aux premiers beaux jours.... Un petit voyage
peut-tre?...

--Partons!

--Non, pas encore.

--Ah! tu ne m'aimes plus, sanglotait-elle.

Alors il l'entourait de ses bras et il la taxait de folie.... Ne plus
aimer Adle, lui, Charles? On en entendait de drles!... Mais elle
voyait juste: il ne pensait plus qu' la lettre, nuit et jour. Partout,
et jusqu' la Bourse, dans la vocifration.... La lettre, la lettre!...

Comme il avait fini par la porter sur lui, dans une poche  ressort de
son portefeuille, elle le perforait  mme, tout vif, trbrante.

Un matin, aprs une insomnie traverse d'hallucinations, le besoin
de tuer s'imposa  sa volont reconquise; oui, s'imposa, comme une
certitude algbrique. Tuer, qui? L'ami de l'anonymat, le colleur de
mots dcoups, celui qui savait la trahison d'Adle, fausse ou vraie,
n'importe. Ce meurtre tait bon, trs bon, il fallait y procder sans
retard. Ce n'tait pas cela qui lui faisait peur. Il y a des agences
spciales et vidocquiennes qui flairent les turpitudes humaines, comme
certains sorciers hydrographes sentent l'eau courante dans le sol par
l'humectation des orteils. S'adresser l?

Sans doute, en pareille dtresse, il paierait ce qu'il faudrait payer,
et dirait ce qu'il faudrait dire. Mais lui demanderait-on la lettre?
videmment, rien  faire sans elle. Ta femme te trompe. Ils le
sauraient alors, les dtectives? Impossible, on ne dshonore pas une
femme ... quand on l'aime ... ft-elle coupable. Un autre moyen.

Rue Sainte-Anne, numro 11 _1er_, au quatrime tage, tous les jours de
2  6 heures consultations....

--Mme Sephora du Tarot, cartomancienne?

--C'est ici, monsieur. Veuillez entrer. Elle va vous recevoir, vous tes
M. Charles Lemal? Elle vous attend, Elle est prte.

Et il tend la lettre  la devineresse, dans l'enveloppe, timbre et
date par la poste.

--Qui m'a envoy cela?

Mme Sephora ferme un instant les yeux, palpe la lettre, sourit et dit:

--On n'a pas besoin d'tre du mtier. C'est une dlation ... contre une
personne qui vous est chre....

--En voyez-vous l'auteur?

--Distinctement. C'est une femme de basse extraction ... d'me plus
basse encore, voleuse, ivrognesse, fielleuse, qui s'amuse, dans une loge
de concierge,  dcouper des mots dans les feuilletons.... Elle en fait
des phrases qu'elle adresse sous pli  des gens qu'elle ne connat pas
et dont elle pique les noms, au hasard, avec une pingle  cheveux, dans
un vieux Bottin prim.

--Comment, elle ne me connat mme pas?

--Ni vous, ni votre dame. C'est par plaisir. Elle charge son neveu,
jeune apache de quatorze ans, plein d'avenir, du soin de semer ses
compositions dans les botes  lettres devant lesquelles il passe. La
vtre doit venir de Saint-Denis.

--Ce neveu, o loge-t-il?

--Ah! dame ... o il peut, le chrubin.

--Et la tante?

--Secret professionnel. Nous ne dnonons point, nous voyons seulement.

--Merci, madame.

--A votre service.

Une concierge, la lettre venait d'une concierge, que rcrait idiotement
ce jeu d'empoisonneuse et qui l'exerait dans les vingt arrondissements!
Mais disait-elle vrai, la somnambule? Intelligente, perspicace, digne de
sa rputation considrable, certes, si la divination tait une science;
or elle n'est qu'un art. Et Charles, en s'en allant, s'aperut qu'il ne
croyait pas.

Le doute l'avait ressaisi dans l'escalier mme. Les Eumnides
l'attendaient  la porte. Dans le portefeuille, prs du coeur, le curare
reprit son oeuvre, car il faut qu'elle ait son homme, la lettre anonyme!
la lettre, la lettre!...

Elle l'eut, et en un mois.

Un soir, Charles Lemal sentit qu'il allait devenir fou. Il n'avait pas
pu tuer. Il rentra chez lui, l'oreille bourdonnante, les mninges
enflammes, vide de toute pense. Adle tait absente. Il tira la
lettre: Ta femme te trompe.... Un ami, la dlaya dans un verre d'eau,
en bouillie, l'avala et se fit sauter la cervelle.

En vrit, je vous le dis, la lettre anonyme est la plus terrible arme
de ce monde.




A DEUX DE JEU


La province n'a pas chang depuis Balzac et Flaubert, ni mme depuis le
Pourceaugnac de Molire, et le capitaine Boldon s'y embtait  prir.

Inutile de dterminer la ville o, dans l'ombre d'une magnifique
cathdrale, il n'arrivait plus  se raccrocher la mchoire. Oyez
seulement, pour l'intelligence de ce conte, qu'il tait trsorier-payeur
du rgiment en garnison dans ladite ville. Il rehaussait l'honneur de
cette fonction de confiance par une demi-douzaine d'insignes militaires
dcrochs  la pointe de son pe de brave et au milieu desquels
l'toile rayonnait comme une plante entre ses satellites.

Or, le destin voulut qu'un soir, o il lui semblait que tout le marasme
du dpartement se ft agglomr dans son crne, il entrt, pour se
distraire, dans un caf-chantant o les camarades du mess lui avaient
signal une jolie fille. Elle rpondait, et sur un signe, au prnom turc
de Zulma. De talent, point; l'esprit d'une oie; mais, vraiment charmante
aux chandelles, et comme, de toutes parts, on s'arrachait la divette,
tant il pleut d'ennui en province, le pauvre trsorier s'en tait fru
jusqu' la fureur, dite en grec: dionysiaque. Elle ne lui rsista que le
temps de le coter  son prix de rendement hebdomadaire et, rfrences
prises, elle fut  lui, avec partage. Par malheur, il voulut tre seul
les sept jours de la semaine et Zulma, sans prfrence, y posa les
conditions de surenchre usuelles dans le ngoce.--De telle sorte que,
dans la caisse du rgiment, la grenouille, d'abord tronque, coassa,
puis, mange, se tut, morte.

Le jour, le dernier du mois, o l'intendance militaire annona sa bonne
visite au capitaine,  fin de vrification de comptes, l'enfant de Mars
qui, je le rpte, tait un brave, s'en alla prendre un air de balade
sur les bords allongs du canal, dont la ville est traverse d'outre en
outre comme une poitrine par un sabre. C'est un vieux canal dormant,
abondant en herbes, et dont le transit est ruin depuis cent ans par la
voie ferre qui le ctoie et l'inutilise. Le capitaine s'amusait  le
sonder par quelques pierres lances d'un bras nerveux, lorsqu'il vit
venir, en sens inverse, cet excellent M. Camuret, notaire notoire et
fort aimable de la ville  la belle cathdrale.

--Que diable faites-vous par ici?

--Et vous-mme?

--Vous le voyez, des ronds dans l'eau.

--Oui, on ne sait comment tuer le temps, avait souri le tabellion;
tenez, le croiriez-vous, moi qui vous parle, j'allais au cercle!

Le capitaine regarda fixement ses bottes:

--Au cercle? fit-il, c'est vrai, je n'y avais pas pens! Eh bien!
mais.... Allons-y ensemble. Voulez-vous?

--Comment donc, je l'avais sur la langue!

Il restait  Boldon une soixantaine de francs sur la grenouille pour
faire face  la curiosit de l'intendance aux lunettes rondes. Le jeu,
c'est l'ultime ressource, parfois providentielle, de ceux qui vont
demander aux vieux canaux dserts le bain o se lave l'honneur et se
gurit le mal de divette turque. Qu'est-ce qu'ils en feraient de ces
trois louis, les brochets qui ddaignent mme les pommes. Enfin, sait-on
si la Fortune n'a pas de risette, sur le tapis vert, pour un bon soldat
coutur de blessures, dcor de l'ordre, et qu'une coquine de femme
a entran graduellement  sa premire faute, et la dernire, bien
entendu?

Chemin faisant, il s'informait courtoisement de la sant de la belle
notairesse, Mme Camuret avec qui il avait eu le plaisir de danser au
bal du prfet, de ses six jolis enfants, du drle de petit singe qu'il
voyait souvent danser, dans sa cage,  la fentre, de la prosprit de
l'tude et du nombre de ses heureux clercs? Arrivs devant le cercle,
ils se firent les politesses du pas de porte et ils y montrent.

Non seulement Me Camuret tait le plus aimable des notaires de
province, mais il passait pour en tre le plus honnte. Sa clientle se
distinguait et par le nombre, et par la qualit. On ne testait, on ne
contractait, on n'hritait que chez lui. Pour les dpts d'argent, de
valeurs et de titres, nul ne voulait d'autre tude que la sienne. Il est
vrai qu'il l'avait achete fort cher, le double mme, disait-on, de ce
qu'elle valait,  son patron et prdcesseur, Me, Courtembuche, dont je
n'ai rien  vous apprendre, sinon le nom, fait pour vous plaire. C'est
de la dot de sa femme qu'il lui en avait d'abord pay la moiti. Le
bruit courait qu'il restait dbiteur du reste, mais la rumeur s'arrtait
l, et personne n'tait inquiet sur le complet versement de la crance.
Il et suffi, pour clore le bec aux mdisants, de leur objecter la
fcondit probante et victorieuse de Mme Camuret qui, tous les ans,
ornait d'un enfant nouveau son front conjugal d'heureux pre. Se
charge-t-on ainsi, si on ne peut ni les lever ni les nourrir, de six
bouches roses en six annes? Enfin, Me Courtembuche ne tarissait pas
d'loges sur l'intelligence, la probit, l'activit de son lve
devenu le titulaire de sa charge.

Au cercle, donc, attabls, l'un devant l'autre, le notaire et le
capitaine trompaient leur ennui de province par une partie nave
d'innocent cart, Camuret ayant dclar qu'en fait de jeux il n'en
connaissait pas de plus amusant, ni d'autre, except le billard auquel
il n'avait pas jou depuis son mariage. Au bout d'une heure le trsorier
fut nettoy de ses trois louis. Il dut dclarer  son partenaire qu'il
tait oblig de lui faire charlemagne. Les brochets, marmonna-t-il
entre ses dents, n'auront que le cuir de la bourse.

Soit que Camuret n'et pas entendu, soit qu'il n'et pas compris
la rflexion dont le sens tait, en effet, nigmatique, il offrit
spontanment au dcav de poursuivre sur parole, sur la foi des jetons
du cercle, et aussi longtemps qu'il plairait au brave capitaine.

--Tope donc! fit celui-ci qui n'avait plus  craindre ni gain ni perte.

De telle sorte qu'ils continurent, sans entendre le battant des heures,
dans une sorte d'abrutissement machinal, l'interminable partie monotone
dont l'enjeu courait devant eux et faisait boule de neige.

Vers deux heures du matin, ils sortirent, harasss et suants, et, 
l'air frais de la nuit, ils se regardrent comme veills d'un songe
sculaire de ferie.

--Ah! mon Dieu! capitaine!

--Vous, matre notaire?

--Que doit-on penser de mon absence  la maison?

--Et de la mienne  la caserne?

Mais, tout  coup, Camuret s'affala sur une borne et, avec un geste
d'homme cras par la tuile de la fatalit:

--En somme, fit-il, je vous dois trente mille francs?

--Mon Dieu! oui, la chance m'a trait, quoique garon, en homme mari!
Je vous confesse que ces trente mille balles me tombent  point nomm
pour viter une catastrophe. Je vous serais mme oblig, cher monsieur,
de me les faire tenir avant midi. Cela ne doit pas gner beaucoup un
riche magistrat tel que vous et j'y compte.

--Vous les aurez, fit le notaire qui se dtourna pour cacher son
trouble.

Mais il ne put le dominer et il se mit  mordre son mouchoir et enfin 
sangloter comme un enfant.

--Qu'est-ce que vous avez donc, Camuret?

--Rien, rien. Ah! mes pauvres enfants! Ma malheureuse femme!... Mon
tude, mon nom, tout est perdu, tout, tout!...

Boldon comprit. Pour faire honneur  des chances, celles du paiement
de sa charge, sans doute, le plus honnte notaire de province trafiquait
sur les dpts de sa clientle par des spculations dont la dcouverte
tait menaante. Il tait venu au cercle pour demander un secours
dsespr  la Fortune, et il en sortait grev d'une dette de plus, une
dette de jeu, sacre, irrmissible. Le soldat eut piti du notaire.

--Sacrebleu! ne pleurez donc pas, nous sommes  deux de jeu; moi, j'ai
mang la grenouille du rgiment par amour pour un ange de caboulot.
C'est  cette absurdit que je dois de vous avoir rencontr sur le
canal, en train de faire des sondages dans l'eau.

--Vous aurez vos trente mille francs avant midi, ritra le notaire.
Adieu, adieu.

Et il s'loigna en secouant la tte. Le trsorier le rejoignit.

--coutez, Camuret, vous tes pre et chef de famille; moi, je n'ai
personne que Zulma qui me mne droit en enfer, o l'on va aussi bien
tout seul. Donnez-moi votre main, et jurez-moi de ne plus toucher une
carte le reste de votre vie. Me le jurez-vous?

--Oui.

--C'est dit?

--C'est dit.

--A prsent, mes hommages  votre charmante femme, et gardez vos trente
mille francs.

Le lendemain, le brave capitaine Boldon avait disparu de la ville  la
superbe cathdrale. On le chercha partout et on le cherche encore. Le
vieux canal dormant ne l'a jamais rendu  l'intendant aux lunettes
rondes ni  Zulma la Turque, qui, de sa disparition, ne s'est mme pas
inquite une minute, car telles sont ces liaisons lgres, distractions
de la vie de province.




L'ALLIANCE


Comme aprs Irne, sa femme, Jacques Bertignac tait assurment l'tre
qu'il aimait le plus sur la terre, puisque ses pre et mre taient en
paradis, Lon Rainville avait tenu  conduire au Havre ce cher ami des
bons et des mauvais jours, qui s'y embarquait pour le nouveau monde.

Jacques s'expatriait. Il en avait assez de la vieille Europe, de Paris,
de tout.

--Je me suiciderais, avait-il dit, autant vaut que je m'en aille.
N'est-il pas mieux de faire peau neuve que de se crever l'ancienne?

--Pourquoi ne te maries-tu pas? lui avait suggr Lon, tu es jeune,
riche, solide et beau gars. Je te prche d'exemple. Vois comme je suis
heureux avec Irne.

--Ah! Irne, trouve-m'en une autre, puisque tu me l'as prise, Irne!

--Il n'y en a pas deux, en effet, acquiesait l'poux triomphant, mais
je ne te l'ai pas prise, Jacques, puisqu'elle n'tait pas  toi. Nous
nous la sommes dispute loyalement l'un  l'autre, et c'est dans ma main
qu'elle a laiss tomber la sienne, sans doute parce que c'est moi qui
l'aimais le plus.

--Il est probable.

Et Jacques tait parti l-bas, sur ce steamer qui s'effaait 
l'horizon, avec son rouleau de fume bise.

Au retour, dans sa belle villa du parc de Neuilly qu'il habitait toute
l'anne, n'ayant qu'un pied--terre  Paris pour ses affaires, Lon
n'avait pas trouv Irne  la maison.

--Madame est  Paris, chez son couturier, mais elle sera rentre pour le
djeuner, car elle attend Monsieur, elle a reu sa dpche du Havre.

Il alla donc faire un tour dans sa serre, qui tait fort belle, dont
il tait fier et que le pre Noirot, un vieux jardinier, entretenait 
miracle.

--C'est-il donc qu'on ne verra plus M. Jacques, disait Noirot, et que
vous l'avez embarqu pour toujours? Quelle piti que la vie! Il aimait
tant les fleurs et il s'y entendait comme un de la partie. A propos,
j'allais oublier que j'ai quelque chose  vous remettre.

Et, relevant sa blouse, il prit dans la poche de son pantalon une bote
 allumettes, l'ouvrit d'un coup de pouce et en tira une bague d'or,
toute simple et sans pierreries, qu'il tendit  son matre.

--Mais c'est une alliance, fit Rainville, et mme celle de ma femme. O
l'avez-vous trouve, Noirot, et comment?

--En ratissant le sable, patron, sous le banc de la grotte.

--Oh! que c'est drle! Et quand a?

--Le lendemain matin de votre dpart.

--Merci, elle doit la chercher partout. Pourquoi ne la lui avez-vous pas
rendue?

Le jardinier regarda Rainville, baissa les yeux sur ses sabots et dit:

--Parce que je ne savais pas que c'tait  elle et qu'elle ne me l'a pas
demande.

Sur ces entrefaites, Irne arriva de la ville et son mari s'inquita de
la mauvaise mine qu'il lui trouvait.

--Bont divine, ma chrie, ces traits tirs, ces yeux creux, es-tu
malade? Qu'as-tu donc fait durant ma courte absence?

--Je t'ai attendu, sourit-elle en se laissant mollement embrasser sans
rendre le baiser.

Djeuner maussade, aux propos sans fonds, sans suite, vagues. Lon
lui donne  remarquer qu'elle ne lui a adress aucune question sur
l'embarquement du pauvre ami, perdu pour eux  jamais peut-tre.

--Est-ce que vous vous tes quitts fchs, Jacques et toi?

--Au contraire, ricane-t-elle.

Et elle se lve, nigmatique.

Tout  coup, il songe  la bague remise par Noirot. Il l'a dans son
gousset, cette bague.

--N'as-tu rien perdu, Irne?

--Moi? O cela?

--Mais ... dans le jardin ou ailleurs!

--Quoi donc? interroge-t-elle, prte  tomber, glace.

--Ton alliance?

--Ah! c'est vrai. Tu sais cela? Je l'ai retrouve, heureusement, au
dtour d'une alle. La voici.

Et elle la lui montre. Elle en a une autre au doigt. Une autre!

D'abord, il ne comprend pas. Hbt, il la laisse regagner, sa chambre,
s'en aller.... Et voil que, d'un coup, tout le drame s'claire.

La grotte de la serre, le banc sous lequel a roul la bague, ce dpart
dsespr de Jacques.... Il l'aimait encore. C'tait pour elle qu'il
venait presque tous les jours.... Oui, c'est cela; il a obtenu un
rendez-vous d'adieux, le premier et le dernier, moyen infaillible....
Elle y est venue, parce qu'elle est trs bonne; elle s'est dfendue,
mais l'homme est le plus fort ... il l'a tourdie, il l'a prise ...
comment? La bague perdue le rvle: par violence.... Un demi-viol!...

Et alors, comme elle ne la retrouvait pas, la bague, il a bien fallu la
remplacer.... C'tait facile, toutes les alliances se ressemblent....
Le temps de faire graver chez un bijoutier leurs deux noms runis:
Lon-Irne, et la date du mariage: 12 avril 1900, voil. Et elle peut
dire ainsi qu'elle n'a rien perdu dans la serre,--non, rien, en effet,
except la vie de deux hommes.

Des bateaux de transit pour l'Amrique; il en part tous les jours de la
semaine. Vite,  la gare du Havre, il a le temps d'arriver au train.
Mais il allait oublier son revolver pour tuer l'infme,  bout portant,
dans l'oreille, comme un chien enrag qu'on abat. L'arme est dans sa
chambre, l-haut; il monte la prendre. Il s'arrte  la porte et il
coute.... Ce sont des sanglots, des cris touffs, le bruit d'une
douleur immense!... Non, Irne n'est pas coupable. Le misrable l'a
prise, cosaque.... C'est vident.

Et puis, quand mme elle le serait, coupable? Il l'aime,--qu'on explique
cela, jamais il ne l'a aime davantage, ni autant, la malheureuse.

Il redescend, sans revolver, dans le jardin; il y tourne et vire,
marchant sur les plates-bandes, butant aux arbres, pareil  un aveugle
gar en fort, et son tourment se mle  celui qu'elle endure, qu'elle
doit endurer, de se douter qu'il doute d'elle. Que craint-elle de lui
en ce moment? Qu'il la tue? Tuer Irne, Lon! C'est absurde, voyons! Le
divorce?... Il ne l'aurait plus alors, on les sparerait?... Vivre
sans la voir, l'entendre, l'embrasser? Cette conception lui chappe.
Qu'est-ce que cela prouve, en somme, une bague perdue et remplace?
Rien. Si, tout! Et puis, aprs? Quand il aura supprim Jacques, en
sera-t-il plus mort qu'il ne l'est pour elle, et disparu pour lui, dans
ce nouveau monde o il s'efface avec le steamer et sa fume fuligineuse?
Car il y a encore ceci: que Noirot pouvait ne pas retrouver la bague ou
ne pas la lui remettre, et que, par consquent, rien ne serait arriv de
ce qui arrive, par hasard. Il suffirait que cela n'et pas eu lieu.

Eh bien, cela n'aura pas eu lieu. Le pre Noirot est vieux, atteint de
la goutte, et il rve d'aller mourir dans son pays, en Provence. On l'y
enverra, sous un prtexte, avec une petite rente viagre, et le fait de
la bague sera biff des contingences avec la preuve, la seule, de ce
qu'il prouve.

Quant au reste ... tant pis. C'est peut-tre d'un lche? Mais l'affaire
est entre lui et sa conscience. Il aime Irne et il ne veut pas qu'elle
souffre. Elle doit tre absoute, puisqu'elle est belle. Oh! ces cris,
cette lamentation derrire la porte! Non, non et non, et va pour un
lche. Il sera ce lche. Et que tout se taise dans son me brise. Amen!

Huit jours aprs, le pre Noirot, remerci, s'en retournait  Grasse
pour y exhaler son me au milieu des violettes et comme elles. La vie
avait recommenc de couler paisiblement  la villa Rainville entre ces
deux pauvres tres que rongeait un commun secret qu'ils s'aidaient 
garder l'un vis--vis de l'autre, comme des complices. Car Irne aimait
son mari; celui-ci avait devin juste: elle n'avait succomb qu' la
force mle de l'antagoniste double du dsir imprieux, loi des sexes
 laquelle les hrones de la vertu ne se soustraient que par la mort ou
le meurtre. Puis le temps fit son oeuvre, lente et sre, et Irne oublia
Jacques. Quant au mari, il tait heureux, lchement, et on ne l'est
qu'ainsi peut-tre.

Le 12 avril dernier, anniversaire toujours bni de leur mariage, au
moment o, parmi les gerbes et les bouquets, Irne conduisait  table
ses douze convives, parents et amis, une auto s'arrta  la porte de la
villa et un homme en descendit, qui, allgrement et d'un pas familier
aux autres, vint droit au pavillon. C'tait le treizime du festin.

--Jacques!...

Et Lon courut au vieil ami et lui ouvrit les bras.

--Toi! toi! quelle bonne surprise, et aujourd'hui encore!... Un 12
avril, notre fte!...

--On en revient donc, d'Amrique? avait jet Irne les lvres serres,
mais sans motion apparente et en lui tendant la main gauche qu'il
retint dans un shake hand.

--Vous voyez, madame, mme au bout de sept ans d'absence.

Dans cette pression de mains, il avait senti la bague et il comprit
ainsi qu'elle l'avait retrouve.

Aucun des htes n'tait superstitieux et ne croyait au fatidisme des
nombres, sauf Lon, qui en avait toujours confess la crainte; il
l'avait d'enfance. A ses yeux, il tait crit que, selon la Cne
vanglique, l'un des convives d'une table qui en assemble treize est
marqu de mort. Au grand tonnement d'Irne, il s'gaya lui-mme de sa
crdulit et fit ajouter le couvert de Jacques  ct de sa femme mme.
On dna treize.

La rentre en France de l'expatri n'tait que passagre. Il venait
chercher  Paris ses papiers de famille et rgler ses affaires pour se
marier. Il comptait se fixer au Canada, avec la famille de sa future,
jeune fille charmante de Qubec, et qui, d'aprs la photographie qu'il
en montra, ressemblait comme une soeur  Mme Rainville.

--Enfin, clamait joyeusement Lon en battant des mains, tu as donc
trouv une autre Irne!

Et la soire s'acheva en une longue causerie, comme autrefois,  la
mme place, dans la vranda ombreuse, pleine d'armes, que baignait,
nocturne, un ciel printanier. Jacques partit le dernier pour regagner
l'htel o il tait descendu; mais,  un moment o Lon marchait devant
eux dans l'alle, il glissa de force un billet  Irne. Le rendre,
comment? Mais elle se jura de ne pas le lire.

Elle le lut pourtant, car elle tait femme. Il ne se mariait que pour
en finir, comme dernier remde, avant l'autre! Depuis sept ans, il
l'aimait toujours, il n'en pouvait plus. Il n'tait revenu que pour
la voir, une fois encore, la dernire, dans la serre. Et puis, il
disparatrait  jamais. Il en faisait serment sur la mmoire de sa
mre.

Et Irne alla au rendez-vous. Quelle est celle qui n'y ft alle comme
elle?

La voici dans la serre,  trois heures de nuit, se dirigeant  ttons,
parmi les plantes retombantes. Devant le banc, deux bras l'enserrent en
silence. C'est lui, Jacques.

--Laissez, je ne suis venue que par piti. J'ai senti que vous vous
tueriez et que cette fois c'tait vrai. Mais j'aime mon mari, il est
bon, gnreux et brave. Il m'a pardonn, car il a tout devin, et depuis
sept ans.

--Vous en tes sre, Irne?

--Cette alliance n'est pas mon anneau nuptial et je n'ai pas retrouv
l'autre.

--Et il le sait?

--Je le crois.

--C'est donc un lche?

Deux coups de feu rpondent, de la grotte,  la question et  l'injure.
Irne et Jacques s'y prcipitent, pouvants.

--Lon ... mon Dieu!...

Rainville vient de se brler la cervelle, et du bras dploy, au bout
de la main, entre le pouce et l'index, il tend l'alliance ouverte:
Lon-Irne, 12 avril 1900, la vraie.




L'HORREUR HUMAINE


Ils dbouchrent dans des bois dans le village. Sur un brancard
d'ambulance, quatre d'entre eux portaient le cadavre de l'officier
qu'ils dposrent sur la dalle de la fontaine, au centre de la place, 
mi-cte devant l'glise, o leur major lui lava les cheveux et la barbe,
rouges de sang.

La balle du franc-tireur s'tait loge en plein front, comme dans un
carton de cible. Le coup dcelait l'embuscade mais ne signait pas le
fusil. Les Bavarois avaient battu futaies, haies et fourrs, et ils
n'avaient trouv personne. Or, ni en 1792, ni en 1815, ni en 1870,
les armes invasionnaires n'ont jamais accord vertu belligrante aux
_Freyschtz_, et l'Allemagne ne les admet qu'en opra, la paix rgnante.
En guerre, elle les fusille.

M. le cur parut sous le portail. Il tait vtu de l'aube et de l'tole.
Il s'avana, suivi de femmes et d'enfants, vers le capitaine, qui le
salua fort poliment et s'carta pour laisser le prtre dlivrer au
mort le viatique. Ce devoir apostolique rempli, le pasteur monta au
presbytre, digne et froid, il en tira la porte.

Les Bavarois sont catholiques, ils ont droit  la terre sainte.
L'officier tu fut donc enterr, par les soldats, dans le cimetire mme
du village. C'tait sans doute un personnage important d'outre-Rhin,
soit par sa valeur propre, soit par sa ligne, car le capitaine parla
devant la fosse faute et,  dfaut d'autre verdure, ils y jetrent
des branches d'ifs et de cyprs arraches aux spultures. Puis ils
retournrent camper sur la place, autour de la fontaine, sans requrir
vivres ni logements, ce qui tait assez extraordinaire et plus
inquitant encore.

Assis sur la margelle, le capitaine paraissait accabl de tristesse  la
fois et de lassitude. Il appela un gamin, extasi par son casque.

--Mon petit, lui dit-il en pur franais, va me chercher le maire ou
l'adjoint, a m'est gal.

Mais il n'y avait ni adjoint, ni maire: tout le monde tait parti 
l'arme, il ne restait que M. le cur.

--Ne le drange donc pas, fit le capitaine en se levant de la margelle.

Et le tambour battit dans la nuit qui tombait.

Mais en mme temps la cloche de l'glise tinta, le recteur sonnait
l'anglus lui-mme, car il n'avait pas de bedeau, et c'tait l'heure. Le
capitaine fit un signe, le tambour s'arrta et laissa les airs  la voix
d'airain pacifique. Son appel ne fit sortir personne des deux cents et
quelques feux chelonns sur le coteau, au pied du chteau dsert et
clos. Ou le village tait lui-mme abandonn, ou ses paroissiens se
terraient. L'anglus se tut  son tour, et il s'pandit un vaste
silence.

Alors le tambour reprit et roula trois fois. Puis le capitaine, debout
sur la fontaine, nona lentement dans cette solitude:

Ordre de l'tat-major allemand. Les habitants de la commune ont un
quart d'heure pour se runir tous dans leur glise paroissiale, faute de
quoi les meubles, immeubles et rcoltes seront livrs  l'incendie. Les
femmes et les enfants, excepts seuls de la mesure, pourront se rfugier
au chteau, mais sans leurs animaux domestiques.

Cinq minutes aprs, onze hommes parurent sur les seuils des chaumires,
et, en vrit, il n'en restait pas davantage, tous les valides ayant
rejoint les drapeaux. Du reste, ils n'en dnoncrent eux-mmes point
d'autre. Cette rserve comprenait un octognaire, deux septuagnaires
dont l'un hmiplgique, un tailleur bancroche et borgne, deux fermiers
ou mtayers, le vtrinaire rebouteux, un cabaretier, le gindre du
boulanger, un sabotier et l'idiot porte-bonheur du village.

--Est-ce tout? sourit le capitaine, n'tes-vous que onze?

--Douze, releva le cur, entr par la sacristie. Et,  prsent, que nous
voulez-vous?

--Fermez les portes, et deux plantons  chacune d'elle, arme charge,
fut la rponse.

Et le pauvre prtre plit, car il savait la rigueur implacable du
rglement militaire de l'ennemi.

--Oui, fit-il, il vous faut une vie en holocauste pour celle de votre
officier tu.

--Dites assassin, mon Pre.

--Eh bien, prenez la mienne, voulez-vous? Je suis marqu de Dieu, pour
ce sacrifice.

Le chef bavarois s'tait dtourn pour dissimuler son motion.

--Je m'y attendais, salua-t-il; mais outre que les ministres de l'glise
sont sacrs pour nous, il ne s'agit pas d'une vie seulement, monsieur
l'abb, mais de plusieurs.

--Que voulez-vous dire?

--Qu' l'aube trois de ces pauvres gens doivent tre passs par les
armes.

--Mais lesquels?

--Ceux qu'ils auront choisis eux-mmes?

--Comment, eux-mmes?

--Comme ils l'entendront, c'est leur affaire, ils ont toute la nuit pour
en dbattre entre eux. Tels sont mes ordres et je vous laisse le soin de
les leur transmettre avant de quitter vous-mme l'glise.

--Monsieur, je suis chez moi, lana le prtre.

Et, relevant sa soutane sur la ceinture, il gravit d'un lan les degrs
du choeur, et il cria:

--Aux armes, citoyens! et dfendons-nous, Dieu le veut! mlant ainsi les
deux paeans de la race.

Le capitaine haussa les paules et, l'index tendu dans la direction du
chteau, il dit  mi-voix:

--Vous oubliez, mon rvrend, que l-haut il y a des gages!

Et il sortit.

Alors l'horreur rgna. La petite nef glaciale sombrait dans l'ombre,
comme un vaisseau qui coule bas avec ses naufrags. L'un d'eux, le
tailleur borgne et tordu, rclama de la clart:

--Qu'on allume les cierges de l'autel, pour se reconnatre.

--Non, objecta l'un des mtayers, pour ce qu'on a  faire, inutile d'y
voir.

Mais qu'avait-on  faire? L'apparition de la lune dans un vitrail les
mit d'accord, elle les baigna d'une lueur terne o ils semblaient des
ours blancs au ple. Machinalement, chacun avait repris  son banc la
place dominicale. L'idiot, juch sur le bnitier, riait, les doigts dans
le nez, les jambes pendantes.

Les trois vieux causaient, assez calmes d'apparence. Pour l'octognaire,
c'tait le garde-chasse du chteau qui avait abattu l'officier. Il
devrait donc se livrer, mais o tait-il  cette heure?

--Bien loin, pour sr, comme tous les capons, qui, leur coup fait,
s'enfuient et laissent les autres payer pour eux!

L'hmiplgique s'offrit  le dnoncer au capitaine, il le prenait sur
lui.

--Pour le temps qui me reste  vivre!...

--Ah! taisez-vous! leur jeta le cur, tremblant de honte.

Le rebouteux, tirant le gindre, s'tait, sans mot dire,  pas ouats,
rapproch de la tourelle du clocher. Qui sait si on ne pourrait pas
s'chapper  deux, l'un aidant l'autre, par la toiture?

--Non, tous ou personne, interposa le pasteur hroque, et donnant un
tour de clef  la petite porte de l'escalier en spirale; il la jeta
devant lui, dans l'obscurit.

Pendant ce temps, concerts pour un autre subterfuge, le cabaretier,
le second fermier et le sabotier essayaient d'enfoncer l'huis de la
sacristie qui tait clos et cdait dj  leur triple pousse.

--N'entrez pas l! vocifra une voix perdue qui rveilla l'cho des
orgues.

Et le prtre se prcipita, mais trop tard. Par la baie force, ils
avaient dj vu, dresss sur leurs matelas, les deux mobiles blesss, la
tte bande et grelottants de fivre, que cachait l et soignait de son
mieux le saint homme. Et la dcouverte les exalta jusqu'au dlire.

Sauvs! Ils taient sauvs. Deux des victimes se prsentaient
d'elles-mmes  la vindicte allemande,  demi mortes dj, d'ailleurs,
et quant  la troisime, il n'y avait mme pas  la dsigner. lue
mentalement, ds la premire minute, par les dix justiciers instinctifs,
unanimes; c'tait videmment le dment qui,  califourchon sur le
bnitier, s'amusait follement de les voir se dmener dans les verdtres
reflets lunaires.

Ils appelrent  grands cris le capitaine.

--Notre choix est fait, ouvrez!

Le cur s'tait croul, les mains jointes, au pied du tabernacle, car
on peut lutter contre l'hyne, le chacal et le tigre, mais point contre
la bte humaine en mal de lchet. Il priait.

Le capitaine vint, et, d'un coup d'oeil, il vit et comprit. Il hla huit
hommes de sa compagnie:

--Portez ces deux soldats franais au presbytre, plantez-y le drapeau
d'ambulance, et prvenez le major. Allez!

Et, cela dit, il disparut.

Ainsi donc ils en taient pour leur infamie. C'tait entre eux, les
onze, qu'ils devaient procder  la slection terrible et nommer les
trois fusillables. Ils s'affalrent anantis. La lune avait tourn et
les laissait en pleines tnbres. L'horloge sonna la deuxime heure de
nuit, et la question: Que va-t-on faire? fut renouvele par le plus gros
des deux mtayers.

--Au sort! clama le tailleur, nos peaux se valent.

--Non, votons, proposons le cabaretier.

--Voter, comment? objecta le rebouteux, on n'y voit rien.

--C'est vrai!

Et tous de rclamer les cierges. Le cur les alluma  ttons, comme
aveugle; de grosses larmes lui roulaient sur le rabat. Ils votrent dans
sa barrette, sur une feuille de papier de contributions dchire en dix
morceaux et que le cabaretier avait encore dans sa poche.

Au relev, l'octognaire tait condamn par six voix, et, par quatre,
le sabotier, malheureux homme des bois, qu'ils connaissaient  peine
et pour le voir une fois l'an,  la foire, les jours de fte de la
paroisse.

--C'est bon, fit-il, on ira, mais qu'est-ce que je vous ai fait?

Le vieillard de quatre-vingts ans n'y mit pas le mme fatalisme. C'tait
un paysan sournois qui passait pour trs riche et  qui on ne savait pas
d'hritiers.

--L'innocent n'a pas vot, a ne compte pas. On n'tait pas onze dans la
barrette.

Sur cette chicane la querelle s'engagea, sinistre, autour des cierges
qui semblaient brler pour un autodaf.

--L'idiot ne sait ni lire ni crire. Puisqu'il est le troisime, il
n'a pas  dsigner les deux autres. Ce n'est pas de jeu, glapissait
l'octognaire, vous tes des misrables, nous sommes onze, onze,
onze!...

--Le vote est acquis.

--Oui, oui!

--Non!

--Si!

--C'est abominable, pire que chez des loups, on n'a encore pas vu a
sur la terre! Fusiller un vieil homme de quatre-vingts ans! Grce, mes
amis.... Tenez, qu'est-ce que vous voulez que je donne  M. le cur pour
ses pauvres, pour son glise, pour vous?

--Assez, assez, c'est la justice. On a vot. Nous sommes en Rpublique.

Pour dpeindre ce qui se passa alors dans cette glise de village, il
faudrait un Balzac ou un Shakespeare. Je ne l'essaierai pas. A la bouche
de l'enfer on n'entend pas de pareilles imprcations. L'octognaire,
les poils hrisss, et tel un sanglier accul dans sa bauge, vomissait,
contre ses juges, le torrent des accusations de vol, d'usure, de
dbauche, d'assassinats, toute l'histoire de la commune, de pres en
fils, sur dix gnrations. C'tait le carnet du diable. Ah! oui, ils
mritaient d'tre tous fusills par les Prussiens, et brls vifs, eux,
et leurs mres, et leurs femmes, et leurs btards, toute la vermine et
la racaille.

L'idiot dansait de joie autour du bnitier. Le prtre s'tait vanoui.

A l'aube, le portail s'ouvrit et les trois victimes furent livres. Le
peloton de douze fusils tait dj rang sur place. Le capitaine disposa
lui-mme, et le dos tourn, les condamns, 1e vieux qui paraissait
tomber en lambeaux, le sabotier qui se signait  tour de bras et le
porte-bonheur du village, et rapidement il leva son pe. Mais, plus
rapidement encore, une ombre noire avait pass, et la soutane d'un bon
pasteur du Christ ramassait toute la dcharge.

Elle tait, il y a deux ou trois ans encore, avec ses douze trous de
relique, dans le trsor de l'glise de V... V..., o je l'ai vue.




LES CHEMISES SANGLANTES


J'ignore si depuis 1886, anne de mon excursion en Corse, Sartne s'est
hausmanise, et mme humanise, mais elle tait alors la citadelle de la
vendetta.

Il y a des villes blondes, et des rousses, Sartne est brune. De ses
maisons en terrasses, chelonnes, comme des chvres, au versant de
l'Incudine, la vue plane et plonge sur la valle de Figari, la Temp
corse, vaste vignoble onduleux, violet en septembre, brod et ourl d'or
o l'on presse certain vin, essence de soleil, dont un seul verre abat
son homme. C'est non loin de l, sur la route de Bonifacio que,
dans l'ombre du mont Quita, le bien nomm, se cache, sous les pins
ombellifres, un monastre blanc sans moines, dsert, distillerie
arienne d'aromates, o j'ai laiss l'un des rves de ma vie, le rve de
quitude.

Lorsque nous le dcouvrmes, mes compagnons de route et moi, au hasard
d'une chevauche, d'ailleurs asinesque,  travers les lianes et les
ronces du maquis, le couvent abandonn et bourdonnant d'abeilles venait
d'tre tmoin d'un meurtre.

--C'est ici, nous dit notre petit guide que Tafani a tu Gravona.

On a beau tre rassasi de ces histoires de banditisme, dont la
_Colomba_ de Mrime est le type et reste le chef-d'oeuvre, leur intrt
romanesque se renouvelle singulirement quand on les entend conter dans
l'le mme. J'ajoute qu'on ne les comprend bien que l, et qu'il faut au
tableau son cadre.

--Qui, Tafani? Qui, Gravona? demandmes nous d'une seule voix.

Et notre nier parut nous mpriser de notre ignorance.

--Familles illustres du pays, lana-t-il par dessus l'paule; Giuseppe
et Thobaldo, les deux derniers. Ils taient en vendetta. Les stylets
taient tirs depuis cent ans entre elles.

--Pour quelle cause?

--On ne sait plus. Les vieux de Sartne disent que la querelle a
commenc au sujet d'un chien. Les femmes l'auraient envenime, comme
toujours, et, depuis, ce temps-l, les Gravona tuent les Tafani, comme
les Tafani tuent les Gravona, de pre en fils. Jusqu' aujourd'hui, ils
avaient le mme nombre de chemises sanglantes. A prsent, ce sont les
Gravona qui l'emportent; une de plus, celle du pauvre Thobaldo!

Ceci dit, il secoua la tte, s'assit sur un bloc de quartz, bourra sa
pipe d'herbe corse, et nous n'en tirmes rien davantage, du moins avant
qu'il n'et achev de fumer son tabac sauvage. On sentait qu'il gardait
sa rserve, mfiant de la blague des continentaux, railleurs des
antiques usages.

--Je pris un biais pour le rassurer.

--Ce Gravona, c'tait un de vos amis, ou de vos parents, peut-tre?

--Nous le sommes tous plus ou moins, en Corse. Thobaldo et Giuseppe
avaient t levs ensemble. Ils s'aimaient bien, mais l'ge marqu
tait venu, ils taient majeurs l'un et l'autre, il fallait donc que
l'un des deux y restt,  cause de l'hrdit. J'tais devant le caf
de la Place le jour o ils s'embrassrent en se dclarant loyalement le
Garde-toi, je me garde! Tout a t fait dans les rgles, il n'y a rien
 dire.

Sur ce mot caractristique, l'nier se leva pour nous montrer l'endroit
o le vaincu de la vendetta sculaire avait reu la balle mortelle, en
plein coeur, et aussi la cellule de moine qui avait servi d'embuscade au
vainqueur.

--C'est moi-mme, messieurs, qui suis venu avec mes btes, chercher
le corps de Thobaldo pour le rendre  sa femme, Thrsa Brandi, de
Bastelica. La voil veuve comme tant d'autres plus un petit garon de
six mois qu'il lui laisse. Mais ils sont  l'aise. Les Gravona ont une
belle maison  Sartne.

--Et le meurtrier?

--Giuseppe Tafani? O il est? L dedans, fit-il en encerclant le maquis
d'un geste circulaire. Mais vous pouvez tre tranquille, les gendarmes
ne l'auront pas.

Et ses yeux flambrent d'une flamme qui m'claira toute l'me de la
Corse.

Au retour de Bonifacio, quinze ou vingt jours aprs cette visite au
couvent de Sainte-Trinit, nous repassmes par Sartne. Nous y arrivmes
 la nuit tombante, pour dner une fois encore,  l'htel Csar, tenu
par un excellent homme, beau-pre du fameux dompteur Bidel, et qui
avait de ce vin ambroisiaque dont je vous ai parl en commenant. Point
d'autre raison, je l'avoue,  ce crochet que nous faisions  notre
itinraire, mais le Bacchus corse nous rcompensa de notre pit
oenophile, voici comme.

La ville tait sens dessus dessous. Dans la pnombre crpusculaire, les
gens couraient, criaient, se dmenaient, se groupaient, se hlaient aux
portes et aux fentres, et s'enfonaient dans le vieux quartier aux
ruelles tortueuses, enchevtres sous l'glise.

--Que se passe-t-il donc, ce soir, chez vous, don Csar? (Nous avions
ainsi surnomm notre hte.) Y a-t-il des lections  Sartne?

--Mieux, fit-il, et vous tombez  miracle pour enrichir d'une fleur
corse votre herbier philosophique. L'un de nos braves bandits, traqu,
dans le maquis, par les gendarmes, s'est rfugi dans la vieille ville
et il s'y cache. S'il n'y avait qu'eux et leurs bottes pour le prendre,
Giuseppe Tafani aurait le temps de faire, en paix, six enfants  sa
femme, nous lui prterions tous notre lit. Mais, cette fois, il a
affaire  forte partie: la Thrsa Brandi, de Bastelica, qui a jur
d'avoir sa tte. Vous comprenez c'est entre Corses, et nous sommes tous
en l'air, comme vous voyez. Je vous demande mme la permission de vous
brler la politesse, car, de ces vnements-l, il faut en tre, et j'y
vais.

Vous pensez si nous le suivmes! Je n'ai pas eu deux fois, dans ma vie,
le spectacle qu'offrait ce labyrinthe de venelles, noires, troites,
tournantes, arc-boutes de contreforts, coupes d'chelles, de rampes
et de bornes, o quelques vitres, sous les toitures, accrochaient les
derniers rayons strabiques du couchant, tandis que la foule y dbordait
comme le torrent dans les ruisseaux. Grce  don Csar qui nous menait 
travers des logis en communication et mme par des caves, nous parvnmes
 une petite place rectangulaire, dessine par l'cartement de deux
maisons assez importantes, places en vis--vis, haches de meurtrires
vermoulues et dont les fentres en guillotine semblaient les
chauguettes de deux forts de frontire. Les Tafani et les Gravona
s'piaient les uns les autres de ces carreaux, depuis cent ans, comme
les Montaigus et les Capulets de la Vrone shakespearienne.

Debout, au centre de cette plazzinette, et incomparablement belle dans
sa capuce de veuve, une jeune femme de vingt ans, immobile, tragique
et trs simple, regardait la maison d'en face. L'ombre tombait autour
d'elle. Un groupe d'une douzaine d'hommes, les parents du mort,
les Gravona de souche ou d'alliance, se tenaient  l'arrire, en
demi-cercle, comme des juges dans un prtoire.

--Que vous avais-je dit, nous fit l'htelier, regardez: pas de
gendarmes! Pourtant le meurtrier est chez lui, tout le monde l'a vu, et
ils le savent. Mais l'arrter, ils n'osent, c'est une querelle corse,
nous les charperions, la veuve la premire et les cousins en tte.

Alors, la nuit tant tout  fait tablie, Thrsa se dtacha du groupe
familial et marcha au perron de la maison ennemie. Elle avait  la main
une branche de pin garnie encore de ses trois pommes en couronne, et qui
brlaient. Qu'allait-elle faire de ce brandon?

Je ne pouvais croire qu'elle voult mettre le feu  la demeure rivale,
ft-ce pour contraindre le bandit  en sortir. Au moindre coup de vent
c'tait l'incendie dans Sartne. Pourtant elle allait, dans la
fume crpitante de la rsine, la torche baisse, comme les anges
exterminateur de la Bible. J'interrogeai don Csar d'un regard.

--Oui, rpondit-il, vengeance de femme. Mais elles n'ont pas le fusil.
Et puis, son gamin, le petit Orso, n'a que six mois  peine. Peut-elle
attendre qu'il ait l'ge requis de ramasser la carabine des Gravona?
Vingt et un ans, c'est trop long pour Thrsa Brandi, une fire fille,
une vraie Corse, et de la tte aux pieds. Du reste, ne craignez rien,
Giuseppe ne laissera pas brler Sartne, il va sortir.

La porte s'ouvrit, en effet, et il y parut une vieille, qui, les bras
tendus comme une aveugle, s'avana sur le perron en terrasse.

--Si c'est  moi que tu as  parler, clama-t-elle en patois corse,
je t'coute. Si c'est  mon fils, il n'est pas chez lui, et tu sais
pourquoi.

--Comment mens-tu,  ton ge, femme sans yeux? Je l'ai vu de ma fentre,
assis  tes genoux, et tenant l'cheveau de ton rouet.

--Il est vrai qu'il y est venu. Il tait affam et rompu de fatigue.
Je lui ai fait une soupe, il a dormi deux heures dans un lit et il
est reparti aprs avoir embrass sa mre. Du reste, entre et cherche
toi-mme. Voici les clefs.

Et elle lui en jeta le trousseau.

Thrsa revint  ses parents et cousins, et elle les consulta. L'un
d'eux, un berger du Niolo, couvert de son pelone en poils de chvre
et qui semblait fort cout des autres, fit trois pas en avant et dit 
voix haute:

--Giulia Tafani, si ton fils n'est point dans sa maison, o est-il?
Veux-tu, le dire  moi, Pierre Gravona, du Monte Cinto. Tu me connais,
tu sais que je ne rvlerai pas le secret aux gendarmes.

--Eh bien, il est l, en face.

Et l'aveugle montra de l'index la maison des Gravona, qu'habitait la
veuve.

Giuseppe s'y tait, en effet, rfugi. Il faut avoir constat par
soi-mme combien la loi de l'hospitalit est puissante dans l'le
de Sampierro et de Paoli pour comprendre l'effet extraordinaire que
produisit le geste de la mre, livrant  la vertu mme de la race le
problme de ce meurtrier cach chez les vengeurs de sa victime. Un
Montaigu sous le toit d'un Capulet. Giuseppe devenait sacr pour la
Thrsa. A la nouvelle, propage de bouche en bouche, Sartne vibrait
littralement d'enthousiasme, et je vis perler une larme aux cils du
brave beau-pre de Bidel, dompteur de fauves.

La situation tait poignante. Il fallait que Thrsa renont  rentrer
chez elle ou que Giuseppe en sortt, de gr ou de force. Le berger
conseilla la ruse. Aprs quelques mots changs  voix basse avec sa
cousine, il se mit  souffler sur les pommes de pin pour en raviver
la flamme, et il lui en redressa la torche au poing. Elle s'tait
retourne, et elle allait  prsent sur sa propre maison, hagarde, le
front dcouvert, rsolue, terrible.

Elle lana le brandon dans la porte ouverte, et le feu prit.

Mais tout  coup, d'une fentre en guillotine, un paquet ficel d'une
corde se droula doucement, lentement, sur la muraille, et vint se poser
devant la veuve. C'tait le petit Orso que le bandit renvoyait  sa
mre, afin qu' l'ge voulu il fit honneur,  son tour,  la sainte
vendetta, justice rapide et sans phrases de son pays, berceau de
l'auteur du Code.




UNE FEMME LIBRE


A la jonction de l'Arve et du Rhne, sous Genve, les eaux, toujours
bouillonnantes et grossies encore par une fonte de nos neiges alpestres,
ont rejet sur la rive est, entre les vignes, le cadavre du docteur Max
Ozal, l'trange ngateur de l'amour, et dvoil de la sorte le mystre
de sa disparition. Ce qui rend ici le suicide incomprhensible, c'est
que le corps athltique du mdecin tait troitement uni, disons-le,
bouche  bouche,  celui d'une jeune fille, d'ailleurs inconnue dans la
ville de Calvin et que les autorits consulaires n'ont pas identifie
 l'heure o nous mettons sous presse. Nous aimerions  croire pour
l'honneur de la science helvtique, dont Max Ozal tait comme un autre
Zimmermann, que le drame s'explique par un de ces accidents de montagne
que la Suisse, grce  Dieu, n'a pas en privilge. (_Le Lman._)

_Dernire heure._--Nous apprenons que la jeune fille, une Franaise,
nous l'aurions pari, vient d'tre rclame par son pre, clbre
crivain socialiste et l'un des aptres de l'volution libertaire
du fminisme. Taire son nom en cette circonstance, c'est respecter
doublement sa douleur. _Homo sum._ (N.D.L.R.)

Ce socialiste, c'tait Thophraste-Edme Garrulon, et sa fille s'appelait
Olive. Elle avait vingt-deux ans.

Il tait exact que Garrulon, mort  son tour dans un hospice de dments,
fut l'un des plus ardents apologistes de la libration sociale de la
femme chrtienne. Mais diffrent en cela des thoriciens platoniques de
sa doctrine, il la prchait non seulement du verbe, crit ou parl,
mais du fait et de l'exemple. Rest veuf et seul avec une fille par
la disparition de sa femme, il avait lev l'enfant conformment au
principe de l'galit totale des deux sexes et aux consquences dudit
principe, qui sont fort graves. Il l'avait trempe enfin pour le combat
sans appui de la vie  travers le maquis des lois, des moeurs et des
croyances. Et Olive tait trs forte. Ma fille, disait d'elle le
doctrinaire, est cuirasse, casque et arme de la lance comme Minerve,
 qui elle ressemble d'ailleurs, d'aprs l'iconographie antique. C'est
la femme libre idale, telle que l'avenir la rclame.

Le jour o elle atteignit  sa majorit, il eut avec elle un entretien
dcisif. Il l'avait assure ds sa naissance pour une somme considrable
dont il avait scrupuleusement pay, pendant vingt et un ans, les
arrrages. Elle avait la vie garantie, acquise par un jeu rgulier du
mcanisme social, une dotation normale, constitue ensemble par l'tat
et la famille, d'argent roulant et non hrit.

--A dater d'aujourd'hui, fais ce qu'il te plaira de faire et va o tu
voudras aller. Mon rle protecteur est fini. Tu es belle, intelligente,
saine, et tu sais tout ce que l'on enseigne par le livre ou le sport,
au degr de la science o nous en sommes. Le reste ressort de ton
initiative propre. Vis toi-mme le roman, heureux ou malheureux, de ta
vie individuelle. Tu connais mes ides sur ce sujet: je n'admets
pas qu'une autorit quelconque, ft-ce celle d'un pre, influe sur
l'aventure d'une volont, l'expression d'un organisme, les actes d'un
tre de raison, et je nie l'exprience. Tu n'as d'autres devoirs envers
moi que ceux que je t'inspire, au gr de la nature, et si, avant de nous
sparer, elle t'indique de m'embrasser, je ne sens rien en moi qui s'en
rvolte, et au contraire.

Et Olive, trs simplement, avait embrass Thophraste-Edme Garrulon, son
_is pater_ et ducateur.

--Merci, fit-elle.

--Deux mots encore, avait ajout le fministe pratiquant. D'abord, si
mon nom te gne, prends-en un autre, celui de ta mre, par exemple, en
attendant que....

--En attendant que?

--Que tu te maries, si tu te maries. Te marieras-tu?

--Oui ou non, sourit-elle, en dessinant de la main la virevolte de la
girouette au vent.

--Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que jusqu' prsent tu
n'aimes personne encore, d'amour s'entend?

--Et comme on l'entend, non, personne.

--Tu dois tre pare contre ou pour cette ventualit. Je t'ai laiss
entre les mains tous les livres, anciens ou modernes, techniques ou
sentimentaux, d'encre mle ou femelle, o il est trait du rapport des
sexes?

--Je les ai tous lus, en effet, mme ceux des potes.

--Il ne me reste donc plus qu' te souhaiter bonne chance et qu' te
prier d'accepter, en souvenir de moi, le prsent d'une petite bote que
voici.

La bote ouverte, Olive y trouva un joli revolver amricain et les
cartouches. Elle regarda son pre et comprit.

--Ah! fit-elle, arme offensive ou dfensive, pour ou contre
l'ventualit?

--Oui, indispensable  la femme libre.

Huit jours aprs, elle courait les routes du vieux monde, le pauvre
monde latin o, depuis l're chrtienne, la compagne de l'homme ralise
ce miracle d'tre  la fois la reine et l'esclave serve des nations
civilises. Elle n'y eut aucune aventure. Son revolver ne sortit pas de
la bote. Elle ne vit partout que des fronts courbs par la tche, des
yeux ardents de la soif du gain, et elle n'entendit dans les bois, les
champs et les villes que des hurlements de haine et des imprcations de
misre. De telle sorte que lorsqu'elle arriva  Genve, elle tait lasse
de la vie  en mourir. L'une de ses lettres  son pre se terminait par
cette phrase: Je ne puis plus regarder un petit de notre espce pendu
au sein nourricier de sa mre sans que la piti m'humecte les yeux.
Pourquoi, ah! pourquoi aime-t-on?

Un jour qu'elle tranait dans les rues de la ville le dsenchantement
de son me vide et solitaire, ses regards furent attirs par une petite
affiche manuscrite, colle au travers d'une porte, sur la place o
l'histoire veut que Michel Seryet ait t brl par Jean Calvin, le pape
de Genve. Cette affiche annonait une confrence sur l'amour par le
professeur Max Ozal, docteur es sciences, es arts, en mdecine, et
correspondant attitr des acadmies de Paris et de Vienne. Ce nom de Max
Ozal ne lui sonnait pas pour la premire fois. Olive l'avait lu dans
les journaux libertaires que recevait son pre, mais il lui laissait la
personnalit du savant indcise. Tire d'ailleurs par une attraction
obscure, elle poussa la porte et elle alla  sa destine.

Le lieu de la confrence tait moins une salle qu'un salon, o trente
personnes environ taient assises comme au prche. Ne trouvant plus une
seule chaise disponible, la jeune fille resta debout sous une tenture,
et elle vit ainsi pour la premire fois celui pour qui et avec qui
elle devait mourir. C'tait, en chair et en os, le docteur Faust de
la lgende, dans la floraison du rajeunissement diabolique. Haut de
stature, le geste enveloppant, la tte pleine et ple, troue de deux
yeux phosphorescents, encadre de cheveux roux, longs et serpentueux qui
lui battaient les paules, il paraissait avoisiner la trentaine, quoique
 l'tat civil il l'et dpasse dj de vingt hivers inavous. Mais
tout son charme se dgageait de sa voix prenante, timbre d'chos doux
et mourants comme une cloche de baptme dans les bois. Or, de cette
voix, le savant niait l'amour!...

Et non seulement il le niait, mais il le maudissait, le chargeait de
toutes les hontes du genre humain, de tous les crimes hrditaires des
empires, des rpubliques, des religions, des philosophies, de toute
association terrestre, et il le taxait d'insulte  la nature.

--Tout le mal qu'on fait ou qui se fait dans la plante, sous la clart
alterne des deux foyers de lumire, a sa source, sa cause et son
ferment en cette erreur scientifique qui dfre  l'me un besoin
organique dont le corps seul a la charge. Hors de sa loi physique, ce
qu'on appelle improprement l'amour, messieurs et mesdames, n'est pas,
il ne saurait tre, et le monde moderne se brise sur cette illusion
dsespre. Que ne puis-je vous en gurir au prix de ma vie! Allumez
pour moi, sur cette place mme, le bcher de Michel Seryet, j'y monterai
sans hsiter pour l'honneur de ma certitude.

Les peuples hroques et modles des civilisations antiques, disparues,
mais qui reparatront, je vous le jure, n'ont point connu l'aberration
fatale qui, depuis deux mille ans  peine, a dvoy l'humanit et sem
dans les champs de la nature l'ivraie de cette tristesse sociale qui
empoisonne jusqu'aux remparts de la cit moderne. La sagesse ancestrale
ne demandait pas aux yeux de la femme plus de ciel qu'ils n'en peuvent
tenir. Le baiser n'y mesurait que sa joie instantane et furtive, paye
aux dieux par les douleurs sacres de la maternit, aussi longues que la
vie des mres vnrables.

J'ai beau faire, messieurs et mesdames, je ne puis voir dans les potes
de notre re chrtienne que les propagateurs d'une pouvantable mprise
et des bourreaux dignes des supplices qu'ils chantent. C'est d'eux que
pleurent vos larmes; sans eux et leur oeuvre d'amertume, vous seriez
heureux et heureuses.

Seul, l'un d'eux a os dire la vrit telle qu'elle est, fut et va
redevenir. Wolfgang Goethe, grand cerveau hellnique, a rduit, et
mathmatiquement, l'amour  sa loi de mlange, et il en rend le
processus  l'ordre des affinits lectives de la chimie organique. Le
salut est l et, avec lui, l'avenir.

Bouleverse par la leon et plus encore par le matre, la jeune femme
libre suivit Max Ozal et connut ainsi sa maison, situe sur les bords du
lac Lman. Il fallait dsormais qu'elle y pntrt et qu'elle toucht le
vtement de l'aptre. Par un aprs-midi de grand vent, elle y vint en
barque, ramant elle-mme et seule. Elle feignit de chercher un abri
contre l'orage menaant, se nomma du nom de son pre, Thophraste-Edme
Garrulon, le clbre anarchiste, et, accueillie tout de suite sur cette
rfrence, brusqua de la sorte la prsentation.

Max Ozal tait mari, et il avait trois enfants.

Olive ne put en dissimuler sa surprise.

--J'tais  votre confrence, lui dit-elle.

--Mais ... ils ne la dmentent pas, fut la rponse. Voici leur mre.

Mme Ozal, en effet, belle crature  la carnation marmorenne, aux
hanches larges, trs simple et avenante, et qu'elle devina d'instinct
excellente mnagre, reprsentait bien  la visiteuse la femme de
gynce de la doctrine de l'affinit lective. Ses enfants taient
d'ailleurs superbes et de force et de sant. Elle en tait fire avec
calme.

Une deuxime visite de remerciement pour l'hospitalit reue en
dtermina une troisime, puis l'habitude se noua et Olive vint tous les
jours. Elle devenait disciple favorite du ngateur, celle qui recueille
les propos de table des rformateurs, et Max Ozal ne pouvait dj plus
se passer d'elle. Elle lui prenait des notes, rangeait ses papiers,
l'aidait  sa correspondance.

Elle avait peu  peu renonc  sa coquetterie de Parisienne, ruban 
ruban, bijou  bijou; elle se dfleurissait et versait  la momire par
une progression systmatique dont le sens n'chappait point  Mme Ozal,
si simple ft-elle. Enfin, un matin Olive entra presque mconnaissable,
la chevelure tondue et d'aspect si garonnier que le docteur lui-mme ne
put retenir un cri de rvolte. Ah! c'tait trop, et il n'avait jamais
dit que le renoncement dt aller jusque-l! Puis il claqua la porte et
sortit, troubl jusqu'au plus profond de l'tre. Il marcha longtemps
sur les bords du lac, n'arrivant pas  se rendre compte de ce qu'il
endurait. Il s'en niait l'vidence  lui-mme. Non, non et non, elle ne
l'aimait pas, cette jeune fille, et il ne l'aimait pas, lui non plus.
Ce n'tait pas scientifique. De l'amour? Max Ozal, son contempteur
dtermin, irrductible, jamais.

Quand il fut chez lui,  la tombe du jour, Mme Ozal lui apprit que Mlle
Garrulon tait partie.

--Elle m'a dit adieu, m'a demand pardon, de quoi, je l'ignore, et,
aprs avoir embrass nos enfants, elle s'est enfuie. Mon ami, vous ne la
reverrez plus sur la terre, je crois.

--Si, fit le docteur.

       *       *       *       *       *

Il la revit, en effet, et pour l'ternit, au confluent de l'Arve et du
Rhne.

Max Ozal n'a pas laiss de disciples.




LE RCIT DU CHIRURGIEN


--J'tais all faire  Angers une opration chirurgicale extrmement
intressante, l'un de ces cas qui ne se prsentent  nos malheureux
bistouris que cinq ou six fois par sicle, et vous me permettrez bien
d'ajouter que je m'tais assez bien tir de l'un des problmes les plus
ardus de l'art d'Ambroise Par. Il s'agissait de ... mais vous tes
profane, laissons. Ce n'est d'ailleurs que pour vous dire combien je
me sentais en forme. Il en est de cela dans notre partie comme dans
la vtre; les Doyen, les Pozzi, tous les matres vous diront que la
russite exalte nos nergies, dveloppe nos dons et assure notre
science. Le succs est le pre du gnie.

A mon arrive, vers cinq heures du matin, je trouvai ma chre femme
debout et fort anxieuse. Elle me tendit tout de suite une lettre,
venue  minuit, me dit-elle, et qui, quoique toute simple d'aspect et
ordinaire, lui faisait peur. Or, du premier coup d'oeil sur l'adresse,
j'en avais identifi l'criture.

--Es-tu folle, fis-je en riant, elle est de Marcat.

--Justement, reprit Suzanne, et je l'ai aussi reconnue.

--Alors, il fallait l'ouvrir. Marcat est l'un de nos meilleurs amis,
et le plus fidle. Il m'avise probablement qu'il ne viendra pas dner
ce soir avec nous, comme chaque mardi, depuis quinze ans, il en a
l'habitude.

--Il serait donc malade? dduisit-elle.

--Pour la premire fois de sa vie alors?

Et je descellai la lettre.

Vous allez la lire, cette lettre, car je l'ai garde. Mais  peine y
eus-je jet les yeux que, reprenant ma trousse, je dgringolai dare-dare
 mon auto et courus chez Marcat.

--Tu avais raison, avais-je jet dans l'escalier  Suzanne, il est
malade.

Et je l'entendis crier d'une voix touffe:

--Ah! mon Dieu! mon Dieu! il est mort!...

Ce disant, l'illustre chirurgien, de qui je tiens cette histoire, tait
all  son secrtaire et il en revint vers moi une lettre  la main.

--Mais d'abord, renoua-t-il, vous rappelez-vous Marcat?

--Le boulevardier?

--Dites le type du boulevardier, du temps o il semblait que tout
l'esprit du monde se centralist sur le ruban d'asphalte compris entre
le carrefour Drouot et la Chausse-d'Antin. Il a tran l une lite
de Dmocrites qui, sous le scepticisme apparent de leur philosophie
abondante en traits barbels, cachaient un sens profond de la vie et des
mes d'enfants. Cet excellent Marcat riait de tout, et, sur les choses
et les gens, il en trouvait inpuisablement de bien bonnes. Eh bien,
savez-vous de quoi il est mort? Lisez, pendant que je vais recevoir une
cliente.

Et je lus:

Mon-vieux, pas de fleurs, pas de discours, pas de piquet de la Lgion.
On s'embte trop, je fiche le camp, rien de plus simple. Je n'ai, tu le
sais, ni pre, ni mre, ni frre, soeur ou btard, et je laisse, dans
mon tiroir de gauche, les cent louis ncessaires pour solder les frais
crmatoires de ma vaporisation. Tu offriras le reste, de ma part,  la
Socit protectrice, dont je suis membre, pour racheter des cochons
d'Inde de la vivisection  l'Institut Pasteur et pour leur rendre la
libert. Les lapins m'intressent beaucoup moins. Je trouve le lapin
bte.

Adieu, ami Georges, et bonjour autour de toi. Ta cuisinire m'a fait
passer de bonnes heures, les meilleures mme, sur la terre; mais, je
m'obstine, pas assez de safran dans sa bouillabaisse et un peu trop
d'ail dans sa brandade tout de mme. Nous ne sommes pas  Marseille.

Dis donc, j'y pense.... Sous prtexte que je dne chez toi depuis
quinze ans, tous les mardis, ne me fais pas la mauvaise blague de V...
 ce parasite de S... Tu la connais? Quand ce fut son tour de dfiler
devant la fosse du pique-assiette, il y laissa tomber son rond de
serviette!... N'est-ce pas qu'elle est drle?

Je ne te cache pas que j'ai choisi le moment o tu es, en Anjou, en
train de rparer dans un abdomen les distractions gnsiques de la mre
Nature pour me faire passer le got surfait du pain. Je te connais, tu
voudrais me le rendre, et, qui pis est, tu me le rendrais! Merci, il
sent la sueur du peuple. Il en est fait du reste.

La dernire pice de D...--je l'ai vue hier--n'est pas bonne, mais le
roman-feuilleton de G... me passionne. Quel dommage de ne jamais savoir
ce que la comtesse allait faire dans la caverne!

_E finita._ Ma dernire cigarette pour toi ... pour vous deux.
Ouf!...--Ton MARCAT.

Le docteur rentra et reprit:

--J'arrivai  temps, il respirait encore.

Il s'tait appuy, assis  sa table, le menton sur le revolver et la
balle, dviant sur la mchoire, tait alle se loger dans l'oreille. Il
devait endurer le martyre, mais pas une plainte. C'tait superbe. On
n'imagine pas la force de stocisme de ces organisations byzantines qui,
dans la vie courante, souffrent d'un pli de rose.

--Ah! c'est toi, murmura-t-il entre deux souffles haletants. Rat!...
C'est ridicule.... Laisse-moi claquer.

Outre que mon devoir m'ordonnait prcisment le contraire, je ne
connaissais  mon vieil ami aucune raison plausible, disons, si vous
voulez, excusable, de disparatre de ce monde. Clibataire pratiquant et
thoriciennes liaisons passagres, trs  l'aise sinon riche, dou d'une
sant de fer, recherch partout pour son esprit inventif et mordant,
Marcat n'avait pour tre heureux, si le poisson l'est dans l'eau, qu'
faire les cent pas acadmiques sur le bitume du boulevard, son lment.

Je me disposai donc  procder sans retard  l'opration primordiale,
urgente, de l'extraction de la balle. Elle tait des plus prilleuses,
mais elle s'imposait. Il y allait du salut de l'homme que j'aimais entre
tous et qui me rendait ma chaude affection. Je vous ai dit que j'tais
exceptionnellement en forme. Je voyais net, j'avais le poignet sur, le
sang-froid s'quilibrait en moi  la science anatomique, j'tais assur
de le sauver. C'tait l'heure du chirurgien.

Aid de son domestique, d'ailleurs en larmes, car il adorait son
matre, j'avais tendu le cher suicid sur son lit, et nous lui lavmes
le visage ensanglant. Il se laissa faire d'abord, mais quand il me vit
ouvrir ma trousse, il se dressa, les mains tendues pour me repousser:

--Non ... non ... je ne veux pas.... La paix!...

Il n'y avait point de temps  perdre au dbat. A dfaut d'internes
qu'il ne m'tait pas possible de requrir, il me fallait l'assistance de
deux autres bras pour immobiliser le moribond, au moins pendant quelques
minutes. Le concierge de l'immeuble s'offrit pour ce service....

Ici, le matre s'interrompit un instant, et, visiblement oppress par le
souvenir tragique, il fit quelques pas autour de son bureau en silence.
Puis il s'arrta devant un admirable portrait de femme, pastel
rayonnant, qui illuminait tout son cabinet:

--Regardez, me dit-il, c'est elle, ma bien-aime Suzanne,  l'ge
qu'elle avait alors, vingt-cinq ans, dans toute sa floraison de beaut
raphalesque. Mais, sourit-il, en revenant  moi, je vais trop vite.

J'avais fait un signe  mes deux aides improviss et m'tais arm de la
pince. Le concierge embrassa les jambes et le domestique les bras. S'ils
le maintenaient trois minutes dans la position favorable, j'extrayais
la balle; le reste n'tait plus qu'affaire de soins et question de
cicatrice. Par une chance inoue, la membrane tympanique tait indemne.
Quelques dents  remplacer, et, en un mois, Marcat reparaissait sur les
boulevards, cigare au bec.... Hlas! il n'y devait pas revenir, car il
ne le voulait pas.

Sous la double treinte, ses forces se ranimrent. Il se dbattait,
ruait, boxait, se cognait le front  la muraille.

--Lche!... me criait-il.

A moi, lche, son meilleur ami!... C'tait deux fois terrible, et pour
cet ami, et pour le chirurgien. Je me domptais pourtant, car l est
la vertu professionnelle, et l'outil au poing, je guettais l'instant
propice o la fatigue me le livrerait. Ce fut lui qui lassa mes aides.
Tremps de sueur, ils renoncrent  la lutte, et je dus courir chercher
des internes  ma clinique.

Lorsque, vingt minutes plus tard, et trop tard, je revins en force,
avec quatre de mes lves exercs  nos duels contre la mort, il ne me
restait plus, du bon et charmant compagnon de ma jeunesse et de toute ma
vie, qu'un cadavre dfigur. Profitant de ma courte absence, il s'tait
tran jusqu' sa table, et, y reprenant le revolver, il s'tait cribl,
mitraill, frntiquement, des cinq balles qui y restaient. Voil
comment, sourit tristement le docteur en reprenant la lettre, Marcat
n'a jamais su ce que la comtesse du feuilleton allait faire dans la
caverne!...

--Mais la raison du suicide?

--Je ne vous l'ai donc pas dite? Eh bien, voici. A ma rentre chez
moi, ici mme, dans ce cabinet, je trouvai Suzanne, ma femme, qui m'y
attendait, comme crase d'angoisse.

--Eh bien, me dit-elle sans se lever, il est mort, n'est-ce pas?

--Oui. Mais comment le sais-tu?

--Il m'aimait, fit-elle.

--Toi? Lui? Marcat?

--Depuis quinze ans.

--Et il te l'a dit?

--Jamais.




LA TROUE


J'ai eu le plaisir de dner cette semaine avec un honorable passementier
qui tait  Buzenval. C'est un homme presque chauve, trs loquace et
d'humeur joyeuse, le type du bourgeois tel que nous l'ont dpeint les
physiologistes de 1830, tel qu'on le retrouve encore dans certains
quartiers excentriques, et non haussmanniss.

Ils avaient beaucoup de bon, ces vritables enfants du vieux Paris,
entts pour les routines, mais fidles aux traditions naves et
colores, comme  leurs vieilles enseignes, et gardant ce qu'on nomme
aujourd'hui les prjugs de la famille et de la patrie avec cette pointe
de gouaillerie qui tmoigne du terroir voltairien. Voil bien, en effet,
cette race si fire du vin de ses coteaux; la seule de l'univers qui ait
pu inventer de trinquer en heurtant les verres, de chanter au dessert,
de faire des calembours, de dnouer sous la table la jarretire de la
marie et de construire des chalets sur les cimes des Batignolles.

Mais, sous ces purilits de nature, quelle bont, quel ardent sentiment
du juste, du devoir mme, quel dvouement aux ides gnreuses et quelle
commisration inpuisable pour les douleurs humaines!

Ces rflexions me venaient tandis que je prenais part  ce repas de
famille, et devant la face panouie du bon passementier, je me demandais
si c'tait bien l une de ces quatre-vingt-dix mille ttes que ce petit
polisson de Vermesch rclamait pour fonder son Eldorado politique.

Je confesse ici que nous tirmes les rois  la faon des ples
ractionnaires, et que la fve, qui tait une drage, chut  une
dlicieuse petite fille de huit ans, laquelle, sautant sur mes genoux,
me proposa de partager avec elle le lourd fardeau de cette tyrannie
d'une heure. Mon acquiescement scell d'un gros baiser, le pre fit
sauter le bouchon d'une bouteille, jusque l rserve, et d'un ton
d'anctre:

--Je vous le recommande, me dit-il: on n'en boit pas tous les jours du
pareil!

Et il me versa lentement son vin clair et joyeux. Malgr les grands yeux
de la mre, j'intercdai pour ma petite reine, et, sur tout le cercle de
la table, on but  la sant de celle par qui toute piquette devient de
l'ambroisie, la France!

--Il est exquis! m'criai-je.

--Non, mais sans flatterie, qu'en pensez-vous? insistait le brave homme,
les regards dans mes yeux et avec une angoisse comique. Je n'en avais
pas bu depuis la troue; je trouve qu'il a encore gagn; n'est-ce pas,
femme?

--La troue? dis-je en laissant retomber mon verre; quelle troue?

--Celle de Buzenval. Ah! j'y tais! Je le dis avec fiert. Voici comment
se passa la chose.

Ma foi, je le laissai parler. Il se renversa en arrire sur sa chaise,
comme pour laisser s'vaporer une bouffe d'orgueil, et mettant ses
mains dans ses poches, il commena en ces termes:

--Nous tions camps depuis la veille dans une sorte de hangar; il
faisait un froid de tous les diables! Je n'avais pour tout potage que
mon bidon rempli de ce vin que voil! Cet animal de Paluchon, notre
herboriste, ronflait dans un coin comme une toupie hollandaise, et
envoyait, je m'en souviens, de grands coups de bottes dans l'espace....
Paluchon tait un capitulard. Le sergent, un nomm Balognet (je ne sais
pas ce qu'il est devenu, celui-l!) frisait sa moustache convulsivement.
C'tait le matin du 18, et quand le sergent frisait ainsi convulsivement
sa moustache, c'est qu'il devait y avoir du nouveau ou que ses cors le
faisaient souffrir.

On faisait la popotte. C'tait un peintre qui cuisinait. Il nous a fait
manger de drles de choses! On m'avait nomm caporal, d'abord parce que
je ne me grise jamais, et, je crois, aussi un peu parce que je suis
passementier.

Tout  coup, vers les neuf heures, nous entendons un son de trompette:
Ta, ta, ta, ra, ta, ta! Balognet dit:

--C'est au caporal!

J'avais parfaitement cout. Je rponds:

--Non, c'est au sergent!

Personne ne bouge. Au bout d'un instant: Ta, ta, ta, ra, ta, ta!
C'tait au caporal, en effet. Je sors, naturellement, et je trouve  la
porte un officier de l'tat-major.

--O est votre colonel?

--Ma foi, lui rpondis-je, je n'en sais rien: dans Paris, sans doute.

--Et votre lieutenant-colonel?

--Avec le colonel, je pense; mais le sergent est l, si vous voulez le
voir....

Je n'tais pas fch de me venger un peu de Balognet, qui avait eu
raison contre moi devant les camarades.

--Faites venir le sergent, me crie l'officier, un jeune homme.

--Sergent, c'est vous qu'on demande, fis-je  la porte, c'est de
l'tat-major.

Balognet sort furieux. Je rentre  mon tour. Paluchon rvait qu'on
l'emmenait prisonnier en Allemagne et poussait des cris en dormant.
Je lui jette un sac sur l'abdomen; il se rveille, met un long
gmissement, se retourne et se rendort, la face contre le mur. Le
peintre remuait tristement la soupe avec sa pipe.

Balognet revient avec un air mystrieux:

--Mes agneaux, sac au dos, et en route, mauvaise troupe!

Nous lui crions d'une voix:

--C'est la troue?

--a l'est! dit-il.

La soupe nous parut dlicieuse. Quelqu'un alla jusqu' se demander s'il
y avait vraiment des carottes dedans, et je me souviens que le
peintre rpondit dans son langage: Oui, personnellement! On en rit
aujourd'hui; mais alors ce n'tait pas la mme chose! Enfin nous
tions ivres de joie. Sur la prire de l'assemble, je dtaillai _La
Marseillaise_.

Et le passementier but une gorge en m'invitant  l'imiter.

--Enfin, nous partons. On revient d'abord sur Paris. C'est une habile
manoeuvre! pensais-je. A la gare Paris-bestiaux, on nous fait monter en
wagons. Le colonel n'avait pas paru. Bien videmment, il ne devait se
montrer qu'au moment dcisif; l'ide me sembla ingnieuse, elle trompait
l'ennemi! Paluchon tait  ct de moi, et  chaque instant sa tte
rebondissait sur mon paule. Jamais je n'ai vu dormir avec cette
tnacit.

Au bout de sept heures de chemin de fer, on nous fait descendre du ct
de Courbevoie, en face d'une fabrique de je ne sais quoi, appartenant
 je ne sais qu'est-ce. Nous prenons les rangs pniblement. Balognet,
pendant le voyage, avait t sa botte droite et ne pouvait arriver  la
remettre. Si je vous donne ce dtail, c'est qu'il n'y en a pas de petits
dans de telles situations. Enfin il y parvint, et nous nous mmes en
marche.

Comme la nuit tait venue, on n'y voyait pas plus que dans un four.
Malgr cela, nous nous sentions dispos. Nous allions donc enfin assister
 une bataille? Moi-mme j'tais mu, pourquoi m'en cacher? Quoique
voltairien, je pensai malgr moi  l'immortalit de l'me.

Paluchon suait  outrance, et, quoiqu'il prtendt que son sac en
tait la cause, je devinais qu'il caponnait. Tout  coup un bruit
extraordinaire se fit entendre prs de nous: on peut le formuler  peu
prs ainsi: Baoumm! svffrittt. Toutes les fentres de la fabrique
ptrent.--Je ne sais o j'avais la tte en ce moment, mais il me
revient que je demandai au peintre si c'tait le canon! tait-ce assez
bte? Il me rpondit:

--Non, c'est la cornemuse!

Je n'eus pas la force de sourire. Le pauvre Paluchon tait devenu vert
et reniflait comme s'il venait de monter cinq tages.

En cet instant, derrire nous, et plus prs encore, clata le terrible:
Baoumm! svffritt!... Puis  gauche, puis  droite, puis de tous les
cts. Nous tions videmment dcouverts? Je serrai la boucle de mon
ceinturon, et bus une gorge en pensant  ma femme et  mes enfants.
C'est alors que Balognet cria:

--Halte!

On n'a jamais su pourquoi.

Mais on se fait  tout, a dit un crivain.

Au bout d'une heure, nous repartmes. Nous arrivons  une rue, on nous
fait mettre en queue, l'un derrire l'autre, comme des capucins de
carte, et,  l'abri des maisons, nous traversons le pays. Il me serait
impossible de vous dire le nom du pays. L on s'arrte encore une fois.
Je voyais devant nous une sorte de foss dont je ne pouvais m'expliquer
la destination. Tout cela m'est prsent comme d'hier. Nous y descendons,
et Balognet crie:

--C'est l!

C'tait l, en effet, que devait pour nous se passer la bataille. Nous
y restons debout, l'arme au pied, le sac au dos, jusqu' environ cinq
heures du matin. L'herboriste faisait peine  voir. Il s'appuyait des
deux mains sur son fusil et oscillait  droite et  gauche. C'tait
risible.

Enfin le colonel arriva. Il parat que c'tait lui qu'on attendait.
Il avait le teint anim. Il nous passa en revue et nous harangua. Je
n'entendis pas un mot de tout ce qu'il disait, mais je compris qu'il
parlait de la troue. C'tait bien elle! Ah! monsieur! le sang me
bouillonnait dans les veines! Je jurai intrieurement de vendre
chrement ma vie; on n'a pas deux fois de pareilles motions dans une
existence!

Quand le colonel eut termin, on se prit  causer sur les rangs.
Balognet essaya de couper sa botte avec sa baonnette, tandis que
l'herboriste mettait son sac en traversin sur les rebords du foss et
s'apprtait  dormir, comme Turenne sur son canon. Le peintre parlait de
tremper une soupe, mais au figur cette fois. On discutait la harangue
du colonel. Les uns la trouvaient trop laconique, les autres sans
profondeur! Un serrurier remarqua que le mot Rpublique n'y tait pas
prononc et en conclut que le colonel tait bonapartiste. Un vieux
monsieur rcita les mots de Napolon avant Austerlitz. Quant  moi, je
me bornai  remarquer qu'il valait mieux prcher d'exemple et que, si
j'avais l'honneur d'tre militaire, je crierais simplement: En avant!

Cependant la journe avanait, et la troue n'arrivait point. Nous
voyions de temps en temps accourir  bride abattue de jeunes officiers
qui changeaient quelques mots avec le colonel. Le Mont-Valrien
tonnait sans discontinuer, et, sur la gauche, on entendait crpiter la
fusillade. Nous attendions impatiemment le moment de nous prcipiter
dans la mle.

On a beau dire, voyez-vous, le Franais est n soldat. Ce qui me
dsesprait, c'tait de ne rien voir, car je savais le combat engag
depuis l'aurore, et l'issue pour moi n'en tait point douteuse: nous
pouvions passer! Oui, monsieur, nous le pouvions. Nous aurions peut-tre
laiss trente mille hommes sur le carreau; mais avec le reste je me
chargeais de surprendre Guillaume dans Versailles, de donner la main
 Faidherbe, et tandis que Chanzy se ralliait dans le Centre, et que
Bourbaki oprait dans l'Est, je balayais de France tous les Prussiens
jusqu'au dernier. Mes ides l-dessus n'ont pas chang.

Cependant, dans notre foss, nous commencions  perdre un peu patience.
On murmurait sur les rangs: Que faisons-nous ici les mains dans les
poches, tandis que les autres se battent? Tel tait le cri gnral. On
avait les yeux tourns vers le colonel, qui, sa lorgnette  la main,
semblait tudier les effets de nuage. Enfin nous n'y tnmes plus: on se
dbanda. L'herboriste Paluchon se rvla alors sous un jour imprvu, et
je vis que je l'avais mal jug:

--Puisque nous sommes inutiles ici, s'cria-t-il, rentrons du moins
dans la capitale et reprenons nos places derrire les remparts!

--Oui, c'est vrai, cela, fit Balognet, dont la moustache pendait
misrablement; d'ailleurs, nous sommes trahis!

Je ne crois pas  la trahison, monsieur, et c'est avec un vritable
sentiment de dsespoir que je les vis tourner casaque et entraner, par
leur mauvais exemple, la majeure partie du bataillon auquel j'avais
l'honneur d'appartenir.

Le colonel les regarda partir sans sourciller, ce qui prouve bien que
c'tait un coup mont, et il se borna  dire  haute voix:

--Tas de pkins!

Rest seul avec le peintre, je rsolus de laver cette tache faite 
notre drapeau.

--Y allons-nous? lui dis-je.

--O cela?

--A la troue.

--Allons, fit le brave jeune homme.

Nous marchmes dans la direction de la bataille. Le brouillard tait
intense, si vous vous en souvenez, ce jour-l. Nous nous hlions de
temps  autre pour ne pas nous perdre, car on ne distinguait rien 
deux pas. Enfin le moment vint o il ne nous fut plus possible de nous
rejoindre, et je m'aventurai seul dans la boue, du ct o j'entendais
gronder le bronze....

--Ah! mon ami, s'cria la passementire, si tu avais t tu pourtant!

--J'ai failli l'tre vingt fois, ma bonne. Je marchai ainsi  l'aventure
jusqu' la nuit, et savez-vous, monsieur, o je m'arrtai? Aux portes
de Versailles, o je fus fait prisonnier par un poste prussien. Mais
j'aurai du moins jusqu' mes derniers jours la consolation de pouvoir
dire que, la troue, moi, je l'ai faite!

Et il clata d'un si bon rire, avec une joie si nave, que je me sentis
mu jusqu'au fond de l'me. Brave passementier, hros inconscient de
cette Iliade moiti bouffonne et moiti navrante, sois bni! pensai-je!
car toi, du moins, tu as fait ton devoir jusqu'au bout. Grce  toi et 
tes rares pareils, quels qu'aient t ses torts et quels qu'ils soient
encore, la bourgeoisie s'est rachete  jamais sur les sombres coteaux
de Montretout et de Buzenval.

--Monsieur mon roi, me dit tout--coup la petite fille blonde et rose,
voici le bidon de papa, celui qu'il avait.

Et elle me le mit sur les genoux. Je pris le bidon, et, l'ayant
dbouch, je l'panchai sur l'ongle de mon pouce. Une goutte, une seule,
en roula, et, me levant je bus cette goutte  la Patrie!

Jamais vin ne me parut plus doux que cette larme de vinaigre.




TABLE DES CONTES


CONTES FACTIEUX


Bjarec le faiseur d'enfants

Coco et Bibi

Le premier mot

Un cas de psychomancie

L'trangl hilare

Le coup de la belle-mre

Le crime du moulin au moulin du crime

Le mariage de Cambronne

Loys garot ou l'argent d'autrui

Le sieur On

Lazoche, peintre d'idaux

Orderic le babuineur

Scipion Garsoulas

La dame du sonnet

Le bon chevalier de Frileuse

Les petits romans de Graldine
    I. L'ail
    II. Muzargne
    III. Le beau Philibert
    IV. Le bateau de fleurs


CONTES FERIQUES ET RUSTIQUES


Un duel darwiniste

Les bottes de vingt-huit kilomtres

Cendrillon en automobile

Le diable en Bretagne

Les demi-mes

L'enfant perdu

L'hritage d'Yvon Legoaz

Azeline


CONTES TRAGIQUES


La tache d'encre

La Vnus vitriole

La plus terrible arme du monde

A deux de jeu

L'alliance

L'horreur humaine

Les chemises sanglantes

Une femme libre

Le rcit du chirurgien

La troue







End of the Project Gutenberg EBook of Contes de Caliban, by Emile Bergerat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE CALIBAN ***

***** This file should be named 12332-8.txt or 12332-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12332/

Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliothque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


