Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin

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Title: Quelques ecrivains francais
       Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.

Author: Emile Hennequin

Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]

Language: French

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ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE

QUELQUES

ECRIVAINS FRANCAIS

FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT

HUYSMANS, ETC.

PAR

EMILE HENNEQUIN

1890




PREFACE

Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et
l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile
Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le
respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume
d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison
peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un
ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce
qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il
nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous
presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore
la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un
des plus purs talents de la jeune generation.

L'Editeur.




GUSTAVE FLAUBERT

ETUDE ANALYTIQUE


I

LES MOYENS


_Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave
Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en
phrases coherentes, autonomes et rhythmees.

Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la
_Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de
repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter
precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant.
Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans
_Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au
latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres.
Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions
cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.

A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et
certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les
sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme
des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en
phrases entierement delicieuses:

"Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une
sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean,
nous tournames a droite pour revenir."

Et ailleurs:

"Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les
cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et
partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou
l'echo d'un soupir."

Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis
et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant.
Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des
fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des
Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut
de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la
chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs
mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et
lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a
l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.

Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et
concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de
n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque
fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme
soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
courte se compose des elements syntactiques indispensables, est
construite selon un type permanent, soutenue par une armature
preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et
belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le
principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques,
tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees
en deux types de periode.

Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style,
l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un
seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une
vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon
complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a
d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases
suivantes:

"Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de
cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la
route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les
feuilles larges des cactus."

De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete,
decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait
pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme
les sections d'une frise.

Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres,
dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore,
Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses
mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes:

"Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a
moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
requins qui s'ebattent dans l'onde."

Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il
l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il
s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait
pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir
verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures,
promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie;
si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait
de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue
tranquille et resignee."

En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et
la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit.

Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon
certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat
des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles.

Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de
courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees
egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a
une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu
en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale
dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que
rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix,
ce passage:

"Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot
mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans
mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui
garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme
la roue d'un char."

Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:

"Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui
l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord
Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle
etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment,
rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
dans la depravation."

C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant,
contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la
longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses
groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete
et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus
retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie
par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a
l'articuler tout en longues:

"Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
tombees."

Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees,
telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses
idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une
composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou
diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_
notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les
evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic
Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et
enorme.

Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre
des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes
autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont
assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme
sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
atomes d'une molecule.

_Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que
l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de
phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses
descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble
se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre
peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans
resume qui les condense en un aspect total.

La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin
creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal
urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont
decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le
merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait
au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des
types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux
de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du
banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une
suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au
faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la
deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres
et de ses flots, qui sont enumeres.

Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire.
Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de
bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit
imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de
Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant,
furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure
de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees
analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:

"Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses
paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards
amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait
ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres
qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un
artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de
ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les
hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix
maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa
robe et de la cambrure de son pied."

Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel
et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en
quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.

Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de
moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la
plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens
profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de
l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere
dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la
description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit
dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par
l'esprit de ses personnages.

Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des
faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de
son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des
indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses
rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les
plaines autour de Tostes:

"Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre
et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
serrait son chale contre ses epaules et se levait."

Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes
metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son
intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son
exultation aux atteintes d'un plus male amant:

"C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait
mollement et tout entier a la chaleur de ce langage."

Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour:

"Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie
de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour
embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse
l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre."

Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons,
devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence
ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations
internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes,
amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis
qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe;
d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec
son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion
que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de
terreur sa lamentable fin.

De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par
de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur,
un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci,
Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent
curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et
de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la
description par les dehors.

Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent
aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit
d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis,
colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee
de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures
et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes,
ou se deploient tous les prestiges du style.

L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un
petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et
les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame
Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la
main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la
myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies
grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse,
tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train
ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education
sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details
significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se
versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste
du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce
qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et
le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme
en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle
d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace
douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits
indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se
rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme
percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs
dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un
detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou,
dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure
latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de
l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
lumieres et les attitudes passionnantes.

_Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur
caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la
composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un
artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence.

Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de
l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou
chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La
syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases
presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise
exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent,
ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les
paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans
soudure.

De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non
plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots,
forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles
phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou
le banal est exclu.

De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision
puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la
ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa
psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en
sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent
ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de
formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres
procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain
a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit.

NOTES:

[Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment
developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]


II

LES EFFETS


_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et
le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase
la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par
l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde
infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a
mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle
des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et
Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des
_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la
_Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la
pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis,
le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de
saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree
de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un
dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
Flaubert.

Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le
plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois
d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans
l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la
beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la
_Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique
plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne
ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches
destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus
effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses
erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine
alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee
jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les
livres que nous analysons.

_Le realisme_: Le realisme, qu'il faut definir la tendance a voir dans
les objets denues de beaute matiere a oeuvre d'art, est pousse chez
Flaubert a ses extremes limites, et, en fait, certains cotes exterieurs
de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ n'ont pas ete depasses par les
romanciers modernes. Flaubert s'est astreint a decrire de niaises
campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
Seine entre lesquelles se passe le debut de son second roman. Des
interieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute pres
d'Yonville, ou Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, a la
mansarde dans laquelle Dussardier blesse fut soigne par cette
enigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mediocrite attire Flaubert
davantage. Il excelle a peindre en leur ironique denument de toute
beaute, certains interieurs bourgeois, decores de lithographies,
plancheies, frottes et balayes. Certaines hideurs modernes le
requierent. Il s'adonne a rendre minutieusement le ridicule des fetes
agreables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
solennites publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
de la classe moyenne, les gros dejeuners de garcons, les seances au
cafe, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
maitresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte a sa
famille, sa gloriole de pere infatue, le bonnet grec, la politique, les
joies solitaires en un metier d'agrement, sont complaisamment decrits.
Et de meme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
sont detailles avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
exactitude. Les etres de ce milieu sont des ames journalieres et
ordinaires, toute la moyennete des fonctions sociales, le pharmacien,
l'officier de sante, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
repetiteur de droit, l'habitue d'estaminets, et les femmes de ces gens.
Decrits, analyses, mis en scene, avec une moquerie tacite, mais aussi
avec la penetration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
vie et de la societe une image au demeurant exacte pour une bonne part
de ce siecle. Que l'on joigne a cette mediocrite des lieux et des gens,
le mince interet des aventures, un adultere diminue de tout l'ennui de
la province, la vie campagnarde de deux vieux employes, l'existence
sociale de quelques familles moyennes a Paris, que traverse le
desoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaitra dans les romans de
Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthetique realiste.

Il en possede la veracite. S'efforcant sans cesse de rendre exactement
du spectacle des choses ce que ses sens en ont percu, il arrive, quand
il s'efforce de demeler les mobiles des actes et les phases des
passions, a une extraordinaire penetration, qui est le resultat de sa
connaissance des modeles qu'il a pris, et de son application a rester
dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
produisent les grands traits du caractere est merveilleuse, comme le
montrent les antecedents parfaitement calcules d'Emma et de Charles
Bovary, la vague adolescence de Frederic Moreau. Puis ces caracteres
jetes dans l'existence, soumis a ses heurts et consommant leurs
recreations, evoluent au gre des evenements et de leur nature, avec
toute l'unite et les inconsequences de la vie veritable, tantot nobles,
decus et victimes comme Mme Bovary, tantot perpetuant a travers des
fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frederic Moreau,
tantot sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
dont les menus faits decelent perpetuellement en Flaubert une si
profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
chacun different de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit etre,
Flaubert est parvenu a distinguer et a rendre le trait le plus
difficile: la lente transformation que le temps impose a ceux qu'il
detruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
les personnes successives qui apparaissent tour a tour au-dehors et au
dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
d'interieur et reconnaissante de l'independance que le mariage lui
assure; puis l'inquietude croissante de toute sa personne ardemment
vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frequentant sa maison,
prelude coutumier des adulteres plus consommes. Et combien est nouvelle
celle qui se livre avec une grace presque mure a son aime, et comme on
la sent, a travers ses cris de jeune maitresse, la femme de maison, etre
deja responsable et denue d'enfantillages. Puis les epreuves viennent,
sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
la maitresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs precedent les
attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
creature sentant le temps et la joie lui echapper, jusqu'a ce qu'elle
consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
atteintes d'une existence sans pitie. On pourrait retracer de meme les
lentes phases du caractere de Frederic Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
deux eprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformes par le
passage des jours, petris et malleables au cours des passions et des
incidents.

Le souci du vrai et la reussite a le rendre que montrent la psychologie
et les descriptions realistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
d'imagination. Quand cet homme, qu'excede visiblement le spectacle du
monde moderne, s'adonne a l'evocation d'epoques que son esprit
apercevait eclatantes et grandioses, il ne peut depouiller son realisme
et se sent imperieusement force d'etayer sa fantaisie du positif des
donnees archeologiques. Avant d'entreprendre _Salammbo_, il explore le
site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
territoire. Puis, remuant les bibliotheques, s'etant assimile le peu que
l'on sait sur la metropole punique, incertain encore et connaissant le
besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroit a
l'archeologie biblique et semitique, s'emplit encore la cervelle de tout
ce que les litteratures classiques contiennent de farouche et de fruste.
Pour la _Tentation de saint Antoine_, de meme, pas une ligne dans cette
serie d'hallucinations qui n'eut pu donner lieu a un renvoi en
italiques.

"Je suis perdu dans les religions de la Perse, ecrit-il dans sa
correspondance, je tache de me faire une idee nette du dieu Hom, ce qui
n'est pas facile. J'ai passe tout le mois de juin a etudier le
bouddhisme, sur lequel j'avais deja beaucoup de notes, mais j'ai voulu
epuiser la matiere autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
je crois aimable."

Et pour l'extravagant final de ce livre:

"Dans la journee, je m'amuse a feuilleter des belluaires du moyen age; a
chercher dans les "auteurs" ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai a peu pres
epuise la matiere, j'irai au Museum revasser devant les monstres reels,
et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies."

Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Legende de
saint Julien l'hospitalier_, il a prete a Flaubert toute une collection
de traites de venerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
celles qu'il fit pour ecrire _Bouvard et Pecuchet_ ou l'_Education_. Le
procede apparaitra le meme. Avant de laisser enfanter son imagination,
de preter a sa puissance verbale de beaux themes a phrases magnifiques,
Flaubert avait rempli sa memoire de l'infinite de faits que reclamait
son style particulier, disconnexe et concis, et que son realisme le
poussait a rechercher aussi veridiques que peuvent les fournir les
livres. Avant d'avoir ecrit un paragraphe de ses oeuvres epiques ou
lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
demeure, le luxe, la nourriture; ses fetes, ses rites, sa politique, les
institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
hasards de son histoire et la legende de son origine. Et quand il lui
fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
sous Nabuchodonosor, evoquer les dieux et les monstres, il composa en sa
cervelle ces visions de donnees aussi exactes et d'aussi minutieux
renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
les notes par lesquelles il decrivait un bal chez un banquier ou une
noce au village.

Cet art realiste etaye de faits et d'ou l'imagination est presqu'exclue,
atteint, par la, selon le voeu d'une de ses lettres "a la majeste de la
loi et a la precision de la science". L'oeuvre concue comme
l'integration d'une serie de notes prises au cours de la vie ou dans des
livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
recherche de certaines formes verbales, possede l'impassible froideur
d'une constatation et ne decele des passions de son auteur que de rares
acces. Elle est, comme un livre de science, un recueil
d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
traditions, bien differente de tous les romans d'idealistes que
composent une serie d'effusions au public a propos de motifs ordinaires
ou de faits clairsemes. Masque par une esthetique qui consiste a montrer
de la vie une image et non pas une impression, l'ecrivain garde en lui
ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'a l'analyse de legers mais
suffisants indices.

_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arriere-gout de
ses lectures, que les romans de Flaubert tendent a donner de la vie un
sentiment d'amere derision. Sur la stupidite et la mechancete de
certains etres, sur l'inconsciente grossierete d'autres, sur l'injustice
ironique de la destinee, sur l'inutilite de tout effort, la muette et
formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
dissimules sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
formidable Regimbart de l'_Education_, exposent toute la platitude
humaine, folatre ou grognonne, en des individuations si completes
qu'elles peuvent etre erigees en types. D'autres, pris, semble-t-il,
avec une particuliere conscience, au plein milieu de l'humanite
courante, Charles Bovary, cet etre essentiellement mediocre et chez qui
une bonte molle ajoute a l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
Arnoux, plus canaille et plus rejoui, mais non moins irresponsable,
beat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
moyenne contient de lourde bassesse et de haissable laisser-aller. Et
ces etres qui presentent a la vie la carapace de leur stupidite,
rubiconds et point mechants, oppriment, grace a d'obscenes
accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, superieure par la
volonte, Mme Arnoux superieure par les sentiments, qui, avilies ou
contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cotes cruellement
fermee. Qu'elles se debattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
de trouver une ame assonante a la sienne, elle prostitue son corps et
ses cris a de bas goujat et meurt abandonnee de tous par le fier refus
de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbecile; que l'autre,
plus intimement malheureuse, froissee sans cesse par le choquant contact
d'un rustre, renoncant en un pudique et sage pressentiment, a l'amour
probablement chetif d'un jeune homme "de toutes les faiblesses",
insultee par les filles, haie de son enfant, et finissant en une
hautaine indulgence par faire a son mari l'aumone de soins
delicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
nobles, et paient la peine de n'etre pas telles que ceux qui les
coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
betise d'une republique succede a la niaiserie d'une royaute; quelques
annees de vie de province s'ecoulent en vides propos et minces
occurrences; des entreprises sont tentees aupres d'elles, reussissent ou
echouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
et tous a une formidable halte, elles ne sentent intensement que le
malheur de songer a leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
tristesse du reve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
_Bouvard et Pecuchet_, qui est comme la necrologie de toutes les
occupations humaines, il s'attache a montrer comment tout effort peut
aboutir a quelque echec, et accumulant les insucces apres les
tentatives, il proscrit le delassement de toute entreprise. Et si
degoute de l'action, l'on tente le refuge de la speculation, voici qu'un
autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
une eblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
humaines, tire le neant des evolutions religieuses, entrechoque les
heresies, compare les philosophies et, finalement, quand d'elimination
en elimination on touche a l'agnosticisme pantheiste des modernes,
montre l'humanite recommencant le cycle des prieres des que le soleil se
leve et l'action la reclame.

Cet effrayant tableau de la vie qui, apres en avoir decrit les duretes
reelles, evalue a l'inanite de consolations, trace avec une
impassibilite qui le corrobore, par une methode strictement realiste ou
des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
rigoureusement hautain. Il semble qu'a la fin de sa vie, le pessimisme
de Flaubert se soit penetre de douceur. Dans les deux premiers des
_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, decrit l'humble vie de
sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Legende de saint Julien
l'hospitalier_ raconte la dure destinee d'un innocent parricide,
l'ecrivain parait compatir aux maux qu'il montre, et peut-etre est-il
juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
ne convenait pas de separer la cause des grands de celle des petits,
qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
souffrances qu'ils contribuent a aigrir.

_La beaute_: De quelque facon qu'il envisageat la vie, compatissant ou
sardonique, Flaubert la detestait. "Peindre des bourgeois modernes
ecrit-il, me pue etrangement au nez". Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
realite que l'acuite de ses sens et les besoins de son esprit le
forcaient sans cesse aussi a apercevoir, et s'essaie-t-il a se creer un
monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en resumant du vrai ses
elements epars d'energie et de beaute sensuelle. Soit par l'harmonie de
phrases superieures a leur sens, soit dans la grandeur d'ames
douloureusement separees du commun, soit dans l'evocation d'epoque
mortes et sublimees dans son esprit en leur seule splendeur et leur
seule horreur, il sut s'eloigner de ce qui existe imparfaitement.

Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaute de l'expression
concue en termes nets, simplement lies, semble proferer une note lyrique
plus haute que les choses dites. La phrase s'ebranle, decrit son orbe et
s'arrete, avec la force precise d'un rouage de machine, et sans plus de
souci, semble-t-il, de la besogne a accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacule sur
l'abime, ou les simples incidents du sejour d'une provinciale dans un
Trouville prehistorique, les mots se deroulent parfois avec la meme
grandiloquence, et bondissent au meme essor. L'enfant niais et veule qui
fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une periode doue d'une
forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
dits en termes heroiques! "Il suivait les laboureurs et chassait a coups
de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient." Et meme Homais,
l'homme au bonnet grec, dans une colere pedante contre son apprenti, en
vient a etre designe par une reflexion ainsi concue: "Car, il se
trouvait dans une de ces crises ou l'ame entiere montre indistinctement
ce qu'elle renferme, comme l'Ocean qui dans les tempetes s'entrouve
depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes."

D'autres echappatoires sont plus legitimes et moins caracteristiques.
Flaubert use le premier du procede naturaliste qui consiste a compenser
la mediocrite des ames analysees par la beaute des descriptions ou
l'auteur, intervenant tout a coup, prete a ses plus pietres creatures
des sens de nerveux artistes. Felicite, la simple bonne de Mme Aubain,
porte au catechisme ou elle accompagne la fille de sa maitresse, une
sensibilite delicate et tactile, jusqu'a de pareilles elevations:

"Elle avait peine a imaginer sa personne; il n'etait pas seulement
oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-etre
sa lumiere qui voltige la nuit, au bord des marecages, son haleine qui
pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de
la tranquillite de l'eglise."

En s'accoutumant a rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
debarrasse encore de la necessite des modernistes, forces de hacher leur
phrase a la mesure de paroles lachees. Enfin place devant les scenes ou
le menent ses romans, Flaubert quitte tout a coup l'exacte realite et
s'abandonne a l'admiration du spectacle. Les Champs-Elysees dans
l'_Education_, le jardin d'un cafe-concert, ou a un certain instant,
dans les bosquets, "le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes",
le bal chez Rosanette, la foret de Fontainebleau, presentent
d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sejour au chateau de la
Vaubyessard, avec ses minuties d'elegance, la foret ou l'heroine
consomme son premier adultere, le tableau de l'agonie et de
l'Extreme-Onction, jettent des eclats entre le restant d'ombre.

Enfin Flaubert satisfait son amour de l'energie et de la beaute en
concevant les admirables femmes de ses romans, pales, noires, fines et
tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Des qu'il parle de l'une d'elles, son
style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
seduction d'une ame aceree dans un corps souple, elance et blanc. Les
fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds elans de son
ame vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
parvient a exprimer de la secheresse de sa vie, culminent en cette scene
d'amour ou l'ineffable est presque dit:

"La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait a ras de terre au
fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troue. Puis
elle parut eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait,
et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande
tache qui faisait une infinite d'etoiles; et cette lueur d'argent
semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete
couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait a quelque monstrueux
candelabre d'ou ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux; des nappes d'ombre
emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
trop, perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La
tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
silencieuse, comme la riviere qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules
immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne,
herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou
bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de
l'espalier."

Et cette passion decue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
intense de ses prunelles et le pli hardi de sa levre, son existence de
hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassee, outragee,
et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
hontes, quelle violente evasion, en toutes ces scenes, hors le banal de
la vie!

Mme Arnoux est plus idealement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
surprise et pure, elle inspire a Flaubert ses plus charmantes pages. Son
apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son "air de bonte
delicate"; puis a la campagne ou Frederic echange avec elle les premiers
mots intimes, plus tard la scene d'interieur ou il la trouva instruisant
ses enfants: "ses petites mains semblaient faites pour repandre des
aumones puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
avait des intonations caressantes et comme des legeretes de brise";--la
visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation ou la
beaute s'eleve au mystere et a l'auguste:

"Le feu dans la cheminee ne brulait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se decoupait
en paleur au milieu de l'ombre.

Il avait envie de se jeter a ses genoux. Un craquement se fit dans le
couloir; il n'osa.

Il etait empeche d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
robe se confondant avec les tenebres lui paraissait demesuree, infinie,
insoulevable ..."

--Une rencontre dans la rue, le revirement mysterieux ou elle s'avoue
"en une desertion immense" aimer Frederic, puis l'entrevue capitale dans
le magasin de porcelaine de son mari et les levres de son amant touchant
ses magnifiques paupieres;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:

"Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
et des cimes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
jusqu'au bord du ciel pale, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
dans un pavillon ayant pour tout meuble un canape de toile grise. Des
points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
moisi,--et ils restaient la, causant d'eux-memes, des autres, de
n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussiere
tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait a les
fendre, avec la main;--Frederic la saisissait doucement; et il
contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
ses ongles. Chacun de ses doigts etait pour lui plus qu'une chose,
presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom la fait
expres, disait-il, pour etre soupire dans l'extase et qui semblait
contenir des nuages d'encens, des penchees de roses."

D'aussi belles pages marquent encore la sensualite contenue de ces deux
etres murs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
de son corps accordee et ce sacrifice empeche par la maladie de son fils
tandis que dehors l'emeute se dechaine,--puis la separation des deux
amants, jusqu'a cette scene effroyablement aigue ou Frederic, se
trouvant un soir chez elle pale et en larmes, est emmene par sa
maitresse, tandis que les rires delirants de Mme Arnoux sonnent dans
l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
intime et presque obscene, la vente de ses effets: enfin cette supreme
et dure entrevue, ou eclairee tout a coup par la lampe, elle montre a
son amant vieilli, et travaille de concupiscences, la froideur pure sur
ses doux yeux noirs, de ses cheveux desormais blancs, dont deroules,
elle taille une meche, "brutalement a la racine" ...

Par ce type de femme de la grace la plus haute, Flaubert se compensait
de toutes les brutes que son souci de la verite le forcait a peindre.
Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au reel ce
reflet de beaute, le visible effort avec lequel ses phrases plus
grandes s'elevent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'acre
degout sans doute mele d'ironie, de devoir ensuite se remettre a noter
en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
supplice volontaire d'un artiste s'astreignant a une besogne vengeresse
mais repugnante, faisaient se detourner Flaubert avec joie du roman,
ecrire apres _Madame Bovary_, l'epopee de _Salammbo_, refaire apres
l'_Education_ ce poeme mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
preluder par la _Legende_ et _Herodias_ a son entreprise la plus
abetissante de toutes, _Bouvard et Pecuchet_.

L'on entre par ces livres epiques dans la region de la pure beaute. La
phrase non plus reduite a une elegante armature dans laquelle
s'enchassent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
colores et beaux, les rythme en retentissantes cadences, developpe de
nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
hommes gigantesques et primitifs, a l'ame concise et puisant dans cette
retraction de leur etre une formidable energie, accomplissent ou
subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se deploient en
etincelants decors ou se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
sous les yeux droits et males, d'etranges femmes passent. Elles sont
menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantot sortant du temple,
elles supplient, cambrees, au haut de leur palais, les astres qui
tressaillent au fremissement de leurs levres; tantot elles prennent de
leur corps anxieux de purete, des soins inouis, le macerant de parfums,
l'enduisant d'onguents, le frolant de soies, au point que la jouissance
de leur lit promet une joie delictueuse et mortelle.

Sous les platanes, dans un jardin diapre de lis et de roses, les
mercenaires celebrant leur festin; la lente apparition de Salammbo
descendue les apaiser, a la fois peureuse et divine, l'expedition
nocturne de Matho et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
voutes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie ou
Salammbo dort entre la delicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
recueillement dans la maison du Suffete-de-la-Mer; Salammbo partant
racheter de son corps le voile de la deesse, son accoutrement d'idole et
ses rales mesures, quand le chef des barbares rompt la chainette de ses
pieds; puis le siege enorme de Carthage, la foule des peuplades
accourues, l'ecrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armee, les
dernieres batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
mievre et grave, ou Salammbo voilee et parlant a peine recoit le prince
son fiance en un jardin peu fleuri que passent des biches trainant a
leurs sabots pointus, des plumes de paons eparses, enfin le supplice de
Matho et les joies nuptiales, melant des chocs de verres et des odeurs
de mets au dechirement d'un homme par un peuple, jusqu'a ce qu'aux yeux
de Salammbo defaillante en l'agitation secrete de ses sens, Schahabarim
arrache au supplicie son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
final tonnant dans lequel se melent le beau, l'horrible, le mysterieux
et l'effrene en un supreme eclat.

Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scenes encore et de plus
magnifiques paroles. L'etrange et bas palais de Constantin precede le
festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
galante et vieillote en son charme de chevre; dans le temple des
heresiarques la beaute fletrie, monacale et livide des femmes
montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent a l'evocation
d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abime,
planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le defile des
theogonies et sur la frise qu'a formee le pullulement des dieux
brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tete ceinte d'un halo et
sa large main levee; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
l'immortel dialogue de la luxure et de la mort ou les mots sont tantot
liquides de beaute, tantot lourds de tristesse; et ces dernieres pages
ou tous les monstres se degagent et se confondent en un protoplasme qui
est la vie meme,--quelle grandiose suite d'episodes, dont chacun figure
une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaute. Et que l'on joigne
a ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Herodias_, les imprecations
de Jeochanann, la scene gracieuse ou Salome, nue et cachee par un
rideau, etend dans la chambre du tetrarque son bras ramant l'air pour
saisir une tunique; enfin cette _Legende de saint Julien_ qui contient
les plus divines pages en prose de ce siecle, la vie pure et fiere du
chateau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
parricide, les lieux luxurieux ou il se marie, son crime, sa rigueur, sa
transfiguration finale;--certes pas meme chez les grands poetes de ce
temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scenes aussi
purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
toute l'ame, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
une caresse, se delayant dans tout le corps, et le font frissonner
d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernieres oeuvres,
Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
elements epars de beaute materielle et sensible, en de plus ravissants
ensembles.

_Le mystere, le symbolisme_: Cet artiste explicite et precis qui excelle
a montrer la beaute sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
delicieuse emotion qui resulte de la reticence, de la preterition du
mystere suggere, sait avec un art profond et charmant s'arreter au bord
des images et des pensees auxquelles la parole est trop pesante.
Certaines emotions a peine senties des entrevues dernieres de Mme Arnoux
et de Frederic, sont voilees sous des mots a demi-revelateurs et
discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'ames
tristement genereuses, qu'a quelques inities. Et l'emoi mystique de la
pretresse phenicienne s'efforcant sous les symboles des dieux et les
mythes des theogonies de saisir l'essence de l'etre et la signification
de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
maison du Suffete-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaze de sable, et
adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumiere "effrayante et
pacifique" du soleil, qui passe etrange par les feuilles de lattier noir
des baies,--d'autres scenes ou lunaires ou souterraines, sont decrites
en phrases obscures, distantes, qui parlent a certains esprits une
langue comme oubliee mais comprise, et suscitant dans les limbes de
l'ame des emotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ a son debut,
les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascete des phrases insidieuses
de crepuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
disconnexes, ont l'illogisme du reve et l'apprehension de l'inconnu; les
visions se suivent et se lient imprevues; des communions subites ont
lieu:

"Elle sanglotte, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux
pendants, le corps affaisse dans une longue simarre brune.

"Puis ils se trouvent l'un pres de l'autre loin de la foule,--et un
silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus."

"Cette femme est tres belle, fletrie pourtant et d'une paleur de
sepulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
pensees, mille choses anciennes, confuses et profondes ..."

D'autres scenes, l'apparition d'Helene Ennoia, le culte des Ophites, se
passent en demi-tenebres, et apparaissent vagues et passageres comme des
songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expedition
ou, quittant le lit nuptial, il parcourt une foret enchantee dont les
betes indestructibles le frolent, et d'autres, qu'il abat, s'emiettent
pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glaces, dont
l'hostilite expie son crime involontaire; Flaubert paraitra posseder le
sens des choses a peine percues, des sentiments naissants et
balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idee precise, peut rendre
seulement par la suggestion, de mysterieuses analogies ou d'indirects
symboles.

Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbo est
au fond de l'oeuvre de Flaubert. Detestant la realite de toute la haine
d'un idealiste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
evasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois reussi a
echapper radicalement au reel, en substituant aux individus les types, a
un recit de faits particuliers, un recit de faits allegoriques.

Comme M. de Maupassant le dit dans sa preface aux lettres de Flaubert a
George Sand, meme les romans, _Madame Bovary_, l'_Education_, bien que
realistes, pleins d'actes et de lieux precis, ont pour personnages
principaux des etres si parfaitement choisis entre une foule de
similaires, qu'ils representent une classe, ou une espece plutot qu'un
individu. Madame Bovary est par certains cotes la femme, et Homais reste
comme l'exemple grotesque de toute une categorie sociale.

Dans l'_Education_, plus realiste par le milieu et par le faire, les
jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
energie trop tourmentee, l'autre d'une faiblesse minee de folles et
vaines aspirations, le troisieme de la grossierete heureuse et finaude,
interpretation que confirme la portee generale du titre de toute
l'oeuvre. Passant sur _Salammbo_ dont le sens est simplement d'etre
belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
plus significative.

Dans ce livre, qui est l'oeuvre supreme du style, des procedes
fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
philosophie de Flaubert, celui-ci a signifie toutes les passions, les
cultes et les speculations de l'humanite. L'ascete est l'homme prive et
assiege de satisfactions charnelles; les amorosites faciles de la reine
de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes a celle des
Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adherant
definitivement a aucune, par toutes les religions et les heresies; la
metaphysique lui propose ses antinomies irresolues, et il hesite de
desespoir, a s'abimer dans la luxure ou a s'aneantir dans la mort; mais
sa curiosite le fait encore balancer entre le mystere du sphinx et les
fables de la chimere qui l'entraine a travers les mythes et les ebauches
de la creation, a l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la priere dans le
cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la speculation nocturne
a l'action diurne.

Dans ce livre, dans _Bouvard et Pecuchet_ qui en est l'analogue, plus
ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthese generale, en
dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de representer
l'histoire du developpement de l'esprit humain, de son insatiable
inquietude, sans cesse assaillie de solutions, de systemes, de
revelations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
revolution que le scepticisme de l'ecrivain le portait a concevoir
circulaire. Que l'on prenne le niais anachorete de la Thebaide ou les
deux bonshommes de Chavignolles, ces etres bornes, credules, dociles et
etonnes sont bien les representants de la dupe qu'il y a en tout homme.
L'imperissable myope, toujours zele de croire les images confuses et
partielles qu'il apercoit, alternant toute affirmation d'une autre,
adherant a la verite actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
verite aussi, protege par ces continuels mirages contre la glacante
notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
actes, parvient a vivre presque tranquille et presque heureux, en une
existence de reve et de paix.

C'est dans cette idee narquoise et amere, qu'est le fond de la
philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
ses poemes. Dans la _Tentation_ il s'est eleve a l'intuition pure de
cette idee speculative et la propose aux regards avec la moindre somme
d'elements connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
pour leur beaute et leur mystere; a tel point que l'on peut tour a tour
considerer la _Tentation_ soit comme un poeme didactique, soit comme un
tableau des epoques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
admirable et precieux ballet ou se melent la fantaisie et les
magnificences.

En cette oeuvre se reflete toute l'ame de Flaubert, cet esprit
contradictoire et dechire, que le reel sollicitait et repoussait, que la
beaute attirait mais qui ne parvint a l'imaginer qu'antique et
documentaire, qui sentit la seduction du mystere et fut le plus
explicite des stylistes, qui concut la synthese du particulier dans le
general et cependant dissequa des ames particulieres, ecrivit en phrases
analytiques et discretes, et s'abstint de toute generalisation. Dans ces
alliances adverses, dans ces ideaux contradictoires, semble resider le
genie, l'originalite, le caractere, l'indice psychologique particulier
de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carriere, que cette chose chez lui
primordiale et terme commun, le style.


III

LES CAUSES


_Resume des faits:_--Apres avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
syntaxe, de la metrique, de la composition de Flaubert, nous avons
enumere ses procedes de description et de psychologie qui se reduisent a
ceux du realisme,--les caracteres generaux de son art, qui sont la
concision, la contention, et, resultat saillant general, le statisme.
Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
edifiees, furent la verite, la beaute, le mystere, le symbolisme, effets
que coordonne en serie un pessimisme violent ou ironique. Il faut
ajouter a ses renseignements isoteriques sur Flaubert ceux que
fournissent la connaissance de sa methode de travail, la lenteur et la
difficulte de sa redaction, son effort constant, une fois le plan
general arrete et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
chaque paragraphe, chaque page avant de passer a la suite.

Ces donnees mettent en presence deux series de faits contradictoires;
d'une part, l'amour des mots precis, des phrases autonomes et statiques,
des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant a
l'observation et a l'erudition, l'impression de verite que donnent les
livres de Flaubert; d'autre part, son excellence a rendre la beaute
pure, le mystere, le general, sa haine et sa souffrance du reel, ses
echappees vers le roman historique et vers l'allegorie, la splendeur de
son style, l'harmonie de ses periodes, la magnificence diffuse ou
precise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
perpetuelle oscillation de Flaubert entre le roman realiste et des
oeuvres plus ideales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent a
la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.

Voici qui montre son obsequiosite et son impersonnalite devant la
nature:

"Je me suis mal exprime en vous disant qu'il ne fallait pas ecrire avec
son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalite en scene. Je
crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
a soi." (_Lettres de Flaubert, a George Sand_, ed. Charpentier, p. 41.)

"Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbecile?
Cela est un rude probleme. Il me semble que le mieux est de les peindre
tout bonnement, ces choses qui nous exasperent; dissequer est une
vengeance." (Ib. p. 47.)

"Je me borne donc a exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, a
exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consequences;
riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitie, ni colere. Quant a de la
sympathie, c'est different: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
pas temps de faire entrer la justice dans l'art?" (Ib. p. 283.)

Voici pour la tendance contraire: "Peindre des bourgeois modernes et
francais, me pue au nez etrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
souvent et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et
s'inquietent mediocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme tres
secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote
historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
_beaute_, dont mes compagnons sont mediocrement en quete." (Ib. p.
274.)

Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: "Je suis comme
M. Prudhomme qui trouve que la plus belle eglise serait celle qui aurait
a la fois la fleche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
portique du Parthenon, etc. J'ai des ideaux contradictoires; de la
embarras, arret, impuissance."(Ib. p. 72.)

Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: "Je ne
sais plus comment il faut s'y prendre pour ecrire, et j'arrive a
exprimer la centieme partie de mes idees apres des tatonnements
infinis."(Ib. p. 17.) "Ce souci de la beaute exterieure que vous me
reprochez est pour moi une _methode_. Quand je decouvre une mauvaise
assonance ou une repetition dans une de mes phrases, je suis sur que je
patauge dans le faux; a force de chercher, je trouve l'expression juste
qui etait la seule et qui est, en meme temps, l'harmonieuse." (Ib. p.
279.) "Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport necessaire entre le mot juste
et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours a faire un vers, quand
on resserre trop sa pensee? La loi des nombres gouverne donc les
sentiments et les images, et ce qui parait etre l'exterieur est tout
bonnement le dedans?" (Ib. p. 283.)

_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extremement
significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
ses idees et la phrase particuliere dont il veut les revetir une lutte
existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
des pensees qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
reflexion, le desaccord frequent note plus haut entre l'expression et
l'exprime, notamment dans les realistes ou les mots sont sans cesse
au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
extraordinaire que Flaubert a ecrit les oeuvres les plus diverses avec
le meme style, que sa _Lettre a la municipalite de Rouen_ est concue
comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frederic Moreau
parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraitra evident
qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
egalement sollicite par le beau et par le reel, une tendance superieure
et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
certaines categories de mots.

Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antecedents,
fondamentaux. Car dans les caracteres memes de la syntaxe et du
vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus generales
que developpe son oeuvre.

Son amour du mot precis et definitif,--c'est-a-dire tel qu'il enserrat
une categorie bornee d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
esprit a l'intuition des choses individuelles, l'eloigner de toute
generalisation abstraite.

Son amour des beaux mots,--c'est-a-dire tels qu'ils soient sonores, ou
eveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le determina a sentir et
a vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, a
qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
mots, il echappe encore a l'abstraction, et evite de plus la secheresse
de l'analyse psychologique qu'il transpose en eclatantes descriptions.
Le conflit entre cette tendance verbale et la precedente determine son
pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la precedente, un
symbolisme.

Son amour des mots indefinis,--c'est-a-dire tels qu'ils provoquent dans
l'esprit non une image, mais la sourde tendance a en former une et le
vif sentiment d'effort et d'elation qui accompagne toute tendance
intellectuelle confuse,--le porta aux sujets ou il pouvait le
satisfaire, aux epoques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
l'ame feminine, aux scenes lunaires et aux theogonies mortes. Enfin sa
facon de joindre ces sortes de mots determinerent les autres caracteres
de son art.

Sa tendance a ecrire en phrases statiques, c'est-a-dire qui soient
completes, explicites et independantes du contexte,--lui imposa la
necessite d'enclore un fait ou plusieurs en chaque periode. Par la le
nombre de ces faits dut etre enormement multiplie. S'abstenant de toute
repetition, de tout developpement, il lui fallut des actes, des choses,
des details; il dut etre en roman moderne un realiste, et en roman
historique, l'erudit qu'il fut. La difficulte de bien faire cette sorte
de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixite, le
fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
significatifs, rendit son style tendu et stable. L'enorme tension
intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
forces, et le rendit moins attentif a la composition generale. Enfin,
les rares passages de passion et de poesie pure qui eclatent ca et la
dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procedent
de son autre type de phrase, le periodique, que nous avons vu alterner
avec son style habituel.

Cette reduction de tout un developpement intellectuel, en l'ascendant de
quelques formes verbales, la contradiction entre les facultes d'un
esprit explique, par la contradiction entre les diverses parties d'un
systeme de style, c'est, dans l'investigation du mecanisme intellectuel
de Flaubert, passer de la psychologie a la theorie du langage. En
fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
d'une part une serie de donnees des sens et une serie de mots qui
s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
une serie de formes verbales acquises, et developpees, auxquelles
correspondaient non des donnees sensorielles, mais de simples
prolongements ideaux et qui tendaient pourtant comme les autres
vocables, a etre articulees.

Quand l'oeil de Flaubert etait braque sur la realite, les details
importants des choses et des hommes fidelement enregistres trouvaient
dans le vocabulaire de l'ecrivain une serie de mots exactement adaptes,
qui les rendaient d'une facon precise et du premier coup, en phrases
telles que chacune enveloppant l'idee a exprimer, entiere, il ne fut nul
besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appele le style statique
precis, et il n'y a la rien d'anormal, mais simplement la perfection du
langage usuel. Quand Flaubert dit a la premiere phrase de _Madame
Bovary_: "Nous etions a l'etude quand le proviseur entra suivi d'un
nouveau, habille en bourgeois, et d'un garcon de classe qui portait un
grand pupitre, ..." il dit simplement, en le moins de mots necessaires,
et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
l'image. Et cette sobre exactitude est la moitie de son art et de son
style.

Mais une autre faculte existait dans son esprit, et provoquait d'autres
desirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
lectures exclusivement romantiques, Flaubert possedait un grand nombre
de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la realite certaines
abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et a
l'esprit humains. Il s'etait empli l'oreille de cadences sonores,
l'intelligence d'images demesurees, d'adjectifs exaltes et amples, de
rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
aptitude qui ne se transforme en desir et en acte. Cette force de son
intelligence purement vocabulaire, et a laquelle ses sens restes normaux
et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou defectueuses, ou
hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer a la description de
la realite, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
une echappatoire et par un compromis, a faire un livre d'archeologie, ou
tous les faits sont exacts, mais ou tous les faits ne se trouvent pas,
et sont choisis de facon a fournir au plus magnifique style de ce
temps, la faculte de se librement deployer. Dans _Salammbo_, dans la
_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
la periode, l'eclat et le mystere des images, qui sont primitifs, et non
les incidents ou les scenes evidemment choisis de facon a donner lieu a
d'admirables phrases.

Cet art, ou les mots precedent et determinent obscurement les idees, est
anormal. Car il est l'exces et le contraire meme de la faculte du
langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
Geiger), est a l'idee ce que le cri est a l'emotion, ne peut constituer
l'antecedent de l'idee, que lorsque le langage, enormement developpe par
des genies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
que Flaubert vecut au declin du romantisme, qu'il put absorber et
absorba en effet l'enorme vocabulaire du plus grand genie verbal de tous
les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
semblable[2]. Evidemment, l'esprit surcharge par ces acquisitions, il
ne put se borner a etudier et a decrire la vie moderne pour laquelle le
vocabulaire lyrique du grand poete n'est point fait, est trop riche et
reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes a Tanit,
les lions crucifies, les temples, le desert, le siege, les somptuosites
barbares d'une epoque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
moderne qui ne representait de ses facultes que quelques-unes, se
satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
noviciat artistique a sa mort.

Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus a elaborer
reiterement la sorte de periode qui l'enthousiasmait, frappant
perpetuellement comme un balancier la meme medaille, et la jetant d'un
mouvement continu a cote de celle precedemment issue du coin, Flaubert
perdit le sentiment et la faculte de la liaison, associa en livres
presque diffus de laches chapitres, et ne sut maintenir la cohesion et
le mouvement de sa pensee au-dela de brefs paragraphes. Cette
disposition latente, contenue, reduite encore a une faible intensite et
coercible par d'autres, constitue visiblement la premiere phase de
l'incoherence des maniaques, et n'en differe que quantitativement, comme
se distinguent toujours les fonctions anormales chez les "geniaux", de
celles chez leurs congeneres nevropathes. Que l'on compare en effet ce
passage d'une lettre d'un aliene, citee par Morel, _Traite des maladies
mentales_ (p. 430):

"Lorsque le cholera a eclate, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
le miasme cholerique est tres irritant, j'ai eu par consequent le
cholera cerebral. Etant a l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
m'est arrive. Mes acces anterieurs ont eu lieu par violations exercees
sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une maniere
effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus a lui ... etc."

Que l'on fasse abstraction de l'absurdite des idees et que l'on
considere seulement la brievete et la rondeur des phrases, leur suite
incoherente ou faiblement liee, toute l'allure mesuree et cadencee de ce
petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne repugnent
pas par prejuge a l'assimilation d'un fou et d'un homme de genie, que
certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
exact de cette litterature d'asile. Que l'incoherence resulte d'une
concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
successivement en une forme difficile chacune des pensees qui le
traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliene--comme cela est
probable,--d'une irregularite de la circulation sanguine cerebrale,
semblable a celle qui produit la fantaisie des reves,--en d'autres
termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activite
commune de l'encephale, au profit de ses parties, le resultat est
physiologiquement et psychologiquement le meme. L'incoherence faible de
Flaubert, terme extreme de celle de tous les artistes qui "font le
morceau" est l'antecedente de celle du reve, qui precede celle du
delire, et celle des maniaques. Entre tous ces derangements, il n'est de
contraste que ceux de l'intensite et de la permanence.

_Generalisation sur les causes_: L'on remarquera que cette alteration du
langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
est analogue si l'on abstrait de ses developpements ultimes, a celle qui
cause chez tout un groupe d'ecrivains nommes par excellence les
"artistes", ce qu'on appelle encore par excellence, le "style". On sait
qu'entre lettres ces termes ne sont appliques qu'a des prosateurs et des
poetes posterieurs au romantisme, et a aucun des etrangers. Si l'on note
le caractere commun de "l'ecriture artiste" chez des gens aussi
dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
tous affectionnent une forme de phrase et une serie de mots qui
demeurent identiques a travers les sujets divers qu'ils traitent; en
d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en ecrivant:
exprimer leur idee,--construire des phrases d'un certain type; en
d'autres termes encore tous sont doues d'un certain nombre de formes
verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
extraordinaire adresse a rendre les idees qui s'associent ou qui
penetrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensees que
produit la richesse meme de leurs mots. Nous avons montre que Victor
Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent a un accord
parfait entre leurs idees et leur vocabulaire; tels Villiers et
Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
reussissent par des miracles d'adresse a exprimer une enorme portion de
realite, des idees absolument adventices et variees, en une langue
toujours la meme et qui joint une beaute propre au rendu de la verite;
les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
dans ses romans.

Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni a l'autre. Que M. de Goncourt
se plut a laisser libre carriere a son style en une oeuvre speciale et
supreme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus completement, s'echappa
resolument a plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
style; il satisfit pleinement ses besoins esthetiques, son amour du beau
et de l'indefini, creant la _Salammbo_ et la _Tentation_, sans plus se
souvenir que Paris existait et que le XIXe siecle devait etre depeint.

_Flaubert_: Cependant le siecle le tentait, le heurtait, et le blessait.
Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
d'etres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
tous les artistes, l'acuite pour ressentir la souffrance que cause
l'exces general et delicat de la sensibilite, le pessimisme
sociologique, "l'indignation" a propos de tout que donne aux grandes
intelligences la vue de la betise se passant d'eux pour se mal conduire,
la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'etre inutile,
spolie de tout interet humain[4]. Il vecut ainsi douloureusement au
declin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
lourdes epaules, une grosse face rubiconde, benigne et naive, que
coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, "dont la pupille, dit M. de
Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile." Et
cet homme a la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
bonasse de reitre, pour courir les aventures, enlever les bataillons a
la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendies ou de glaciales
bruines, passa sa vie,--domine par on ne sait quelle infime modification
vasculaire de son encephale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
l'ombre de la chambre, des objets infiniment delicats. Il ploya sa
longue stature a la mesure des fauteuils, sedentaire, sortant a peine,
crispant ses gros doigts gourds sur le fetu d'une plume; et la tete
courbee, le sang au front, les yeux injectes, il pesa des syllabes,
accoupla des assonances, equilibra des rhythmes, degagea le mot juste de
ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
peina, geignit et souffla a mettre en une forme a laquelle il requerait
des qualites compliquees et rares, de precises, images de realite ou de
grands reves de beaute, qui, s'efforcant de prendre forme, subjuguerent
a cette tache toute l'intelligence et tout le corps de cet enorme et
vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
minuties toujours mieux apercues de son metier, bornaient de plus en
plus son horizon intellectuel; il souhaita des succes de livres, puis
des succes de pages, puis des succes de phrases[5]; il sacrifia
graduellement toute sa vie a sa passion; il vecut dans le sourd malaise
des phenomenes, qui logent en leurs corps une ame heteroclite, jusqu'a
ce que cette despotique activite cerebrale, apres avoir impose au corps,
sans en etre atteinte, une maladie nerveuse,--l'epilepsie transitoire[6]
de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'aneantit et le foudroyat au pied
de sa table de travail par une derniere et deletere victoire d'un organe
sur un organisme.


Le destin de Gustave Flaubert aurait pu etre different, mais non plus
glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit definitivement l'etude du
reel et l'erudition dans la litterature, d'avoir ecrit les plus beaux
livres de prose qui soient en francais; il lui est du encore d'avoir
fait resplendir un certain ideal de beaute energique et fiere, d'avoir
produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poeme
allegorique qui soit apres _le Faust_.

NOTES:

[Note 2: Cette assertion dut rester a l'etat de simple hypothese.
Pensant que des acquisitions verbales, failles en etat de somnambulisme,
seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
de ses lectures, nous avons prie M. le Dr Ch. Fere, de la Salpetriere,
de nous aider a faire des experiences sur des hypnotiques. Nous avons
tente deux essais: dans le premier, nous avons lu a l'hypnotique
somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
rit_. Le sujet se trouvait vaguement influence a son reveil par le ton
de la declamation et par le sens de l'episode. Il fut impossible de
reconnaitre dans son langage des traces de style romantique.

Je remis ensuite a M. Fere trois listes de mots, les uns d'un sens
joyeux, les autres d'un sens triste; la troisieme liste se composait de
mots abstraits et rares. M. Fere a lu chacune de ces listes au sujet
somnambule en repetant les mots plusieurs fois. Au reveil du sujet,
aucune des trois listes ne determina chez lui soit un courant
particulier d'idees, soit une modification de langage qui le forcat a
exprimer des pensees habituellement etrangeres. Il nous a donc ete
impossible a M. Ferre--auquel j'adresse ici mes remerciements--et a moi,
de reconnaitre chez les hypnotiques, une modification de l'ideation, par
suite d'acquisitions verbales inconscientes.

Ce resultat negatif n'infirme pas, je crois, la theorie exposee plus
haut, et tient surtout au complet oubli qui separe l'etat somnambulique
de l'etat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idees
me semble le seul moyen d'expliquer l'unite des ecoles litteraires,
surtout de la romantique, l'unite meme d'une nation formee d'elements
ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des etrangers
naturalises.]

[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phenomenes physiologiques
de l'attention.]

[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tres remarquable
article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]

[Note 5: Lire l'etude de M. E. Zola sur Flaubert.]

[Note 6: Aucune des particularites intellectuelles de Flaubert, sauf
son emportement, n'a d'analogues parmi celles des epileptiques.]

       *       *       *       *       *




EMILE ZOLA


M. Zola celebre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettres.
L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de realisme, la peinture
brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
plus de surprenantes qualites poetiques, le don du grandiose, l'amour
passionne de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
effet, plus complexes que les preceptes de ses articles, et le romancier
differe dans une mesure inattendue du polemiste. L'analyse peut
discerner dans son oeuvre des elements disparates, dont certains,
negliges jusqu'ici, completent et modifient la physionomie de l'auteur
des _Rougon-Macquart_.


I


M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tres moderne de ce mot.
Quand il lui faut decrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
exprimer une idee, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
possibles, ceux doues de qualites communes independantes de leur sens,
la sonorite et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
grace comme chez les de Goncourt, la rudesse cladelienne ou la noblesse
et le mystere de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
n'a d'autre caractere specifique que l'abondance, qualite appartenant a
tous ceux qui ont fraye avec les romantiques, et, par endroits, un
coloris fumeux. De meme, la facon dont M. Zola assemble ses mots en
phrases est extremement simple, commode, apte a tout. Il procede
d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions a
sens presque identique, qui redoublent l'idee, l'enfoncent en deux coups
de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balance, jusqu'a ce
que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
indifferemment par un retentissant accord, finale d'une gradation
ascendante, ou par une phrase surajoutee et superflue qui laisse en
suspens la voix du lecteur. En cette facon d'ecrire aisee, maniable et
large, propre a tout dire et appliquee par M. Zola a tous les usages,
celui-ci polemise, expose, raconte, parlent decrit, enonce l'enorme
masse de petits faits qui lui servent a poser ses lieux, ses personnages
et ses ensembles.

En opposition au procede classique qui decrit en quelques mots generaux,
et au procede romantique, qui decrit en quelques mots particuliers,
conformement a l'acte, de la vision qui est une synthese de mille
perceptions elementaires, M. Zola, avec tous les realistes, forme ses
tableaux de l'enumeration d'une infinite de details resumes parfois en
un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est depeint en ses parties
constituantes, marquees chacune par l'adjectif colore qui correspond a
sa perception; puis, en une phrase generale, le tout est repris avec des
termes ou domine celui des caracteres de forme ou de nuance, qui existe
en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette theorie.

Des le debut, le vague remuement des Halles a l'aube est montre par une
serie de faits confus, de formes rodantes et accroupies autour
d'entassements mous en un indecis brouhaha. Florent et Claude Lantier
parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretees
de choux gaufres aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
promenant seul sa faim a travers l'accumulation enorme des nourritures
de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narre des sensations que
percoivent leurs yeux et leurs narines. L'etal de la Sarriette, la
vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
Claire Mehudin, les gibiers et les volailles, sont decrits en des
paragraphes pleins de faits, que resume une phrase-theme, de volupte,
d'obscenite, de perfidie, de grace, de fermentante chaleur. Que l'on
compare ces descriptions a celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
boulevard exterieur, a midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
la _Curee_, et de ce rose cabinet de toilette ou Mme Saccard laisse de
sa mince nudite, a mille autres tableaux encore prodiguement epars dans
l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un meme procede
sera reconnu, de separer en tout spectacle ses nombreux composants
reels, de les enumerer en un detail merveilleusement visible, de les
recombiner par une phrase comprehensive de l'ensemble.

Par un procede identique exactement--serie d'actes condenses en trois
ou quatre qualificatifs frequemment rappeles--M. Zola pose ses
personnages. Leur aspect physique determine, le romancier les place dans
une scene, soit journaliere, soit exceptionnelle, montre par une
conduite concordante de quelle facon particuliere tel etre se
caracterise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue a
la dominante physiologique, etablie, il les resume en une phrase
appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi presente.
Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
niais en plusieurs occasions, se trouve montre tel dans sa cour aupres
de Gervaise, et resume de meme par ces mots: "avec sa face de chien
joyeux"; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est decrite la
beaute calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidite, double
trait que condense encore cette apposition repetee "avec sa face
tranquille de vache sacree": Saccard, brule de toutes les fievres et de
toutes les cupidites, est sans cesse suivi des adjectifs "grele, ruse,
noiratre", comme Renee, possede cette "beaute turbulente" qui concentre
la physionomie ardemment avide de joie, et les passions a subites
sautes, de celle dont les faits d'egarement tiennent tout le volume. La
force d'Eugene Rougon, la noble beaute de Mme Grandjean, la seduction
d'Octave Mouret et la douce fermete de Denise, sont ainsi empreints en
une effigie, marques par des faits et resumes en une phrase. Ce dernier
procede, qui ressemble fort a celui des phrases-themes de Wagner, ayant
le tort d'enserrer en formule constante un etre variable, est elimine
d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
lesquels se trouvent les etres les plus vifs que M. Zola ait produits.
La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prefet de Poizat, le louche et
gai boheme Gilquin, Lantier pale, lent et ravageur, le marquis de
Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetes dans la vie
commune, parlent et agissent avec des facons, des physionomies uniques.

La meme maniere realiste caracterise chez M. Zola les ensembles ou les
personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
_Fortune_, et le campement des insurges la nuit, dans Plassans, l'abbe
Mouret et frere Archangias courant les Artaud, les luttes exasperees de
Florent contre les poissardes de la Halle commandees par la dynastie
Mehudin, toutes ces scenes parfaitement localisees se passent fait par
fait. Rien de plus realiste que, dans _Son Excellence_, Eugene Rougon
disgracie, demenageant de son cabinet au milieu des interessees
condoleances de ses creatures, ni de plus visible que le debraille
lascif de l'hotel ou Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir a la
noce, du large repas de la fete de Gervaise, a cette magistrale ribote
ou Lantier conduisant Coupeau au travail, l'egare en une interminable
suite de bibines, de la forge Goujet a la cellule capitonnee de l'asile
Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
vivre_, sont de meme brosses en larges scenes, traversees de gens
visibles constitues eux-memes de lineaments, de notes biographiques, de
menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
esthetique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
caracteres d'actes, ses descriptions de details, et edifie son oeuvre
par ces atomes artistiques indefiniment associes.

Pour la partie la plus etendue de son ensemble de romans, M. Zola
emprunte ces elements a la vie reelle, et les reproduit tels que sa
memoire et ses sens et les ont percus et emmagasines. Les livres de M.
Zola, comme ceux de tout grand realiste, possedent une verite
superieure. Constamment construits par un minutieux detaillement de
faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
spectacles reellement vus, ils tendent a donner de la vie une image
adequate, aussi complexe, aussi variee, abondante en contrastes, sans
que le choix, l'_ideal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
observation et resume la vie et les ames en des extraits fragmentaires.
C'est la la veritable difference entre un roman idealiste et un roman
realiste[7]. Les faits des recits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
peuvent etre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
difference est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'eprouve
de sympathie artistique que pour un cote de l'ame humaine, et un genre
de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
embrasse le monde en tous ses aspects, reflechit, affectionne et
reproduit toutes les ames, respecte leur complexite et donne d'une
societe a une epoque, une image qui lui equivaut.

En ce sens, que des personnes peu habituees a l'analyse trouveront
subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent a representer
l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
completement, sans choix ou presque ainsi.

La _Fortune des Rougon_ contient a la fois une serie de faits sur la
lachete stupide de quelques bourgeois, et une fraiche et sanglante
idylle d'amour. La _Conquete de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
abbe Faujas a la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
_la Faute_ entre deux ecclesiastiques opposes, une fille idiote et
pubere; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
regorge de physionomies et de caracteres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arriere-boutique, les
marchandes, de Claire Mehudin, en sa grace sommeillante, a la bilieuse
Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acere de Mlle
Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de creatures toutes
humaines. _Son Excellence_ et la _Curee_ renseignent sur le Paris des
demolitions, contiennent des scenes et des gens d'une admirable variete,
des officieux du ministre aux convives de Saccard; a travers une
promenade au Bois et une seance du Corps Legislatif, le bapteme d'un
prince, un bal de filles, une fete de bienfaisance, un Compiegne,
circule une foule de personnes en chair, marquees, caracteristiques et
agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
entourent ce colosse et ce gnome Eugene Rougon et Aristide Saccard.
L'_Assommoir_ et _Nana_ presentent en des pages connues tout le monde
des ouvriers, tout le monde des filles et des petits theatres.
_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ debitent chacun une
enorme tranche de la societe, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
vivre_ detaillent un point.

Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont etudies
souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugene Rougon, M.
Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
detaillee des secrets de sa chair aux plis honteux de son ame. Clorinde
Balbi a une nature courtisane, mysterieuse, superieure et baroque. Nana
est naturelle, tendre, grossiere, ecervelee, stupide. Coupeau et
Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sante morale a
l'extreme abaissement. Que l'on joigne a l'image de tous ces etres celle
des lieux ou ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
travail, des salles de spectacle, des echoppes, des magasins, des
galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
demeures, de l'avenue de l'Opera aux boulevards exterieurs, des ponts de
la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les seches
aretes de la Provence, les plaines blemes du Nord, les efflorescences
du Paradou, les deferlements des marees normandes, l'on aura dans une
dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
reproduisant en abrege presque toute la complexite d'un pays en un
temps.

Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalite. Les
personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considerable d'etres
bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
aucune des ames superieures et choisies, complexes, delicates et rares,
que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
Zola a constamment propose a son analyse des caracteres simples et
sains, ou desequilibres par une maladie concrete. La facilite choisie de
cette tache permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, defaut dont
la presence est confirmee par la fixite de ses caracteres.

En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
memes du commencement a la fin, sans que leur vie, dont l'instabilite
normale est scientifiquement admise[8], varie d'un lineament. Bien
plus, dans quelques-uns des livres recents de M. Zola, notamment dans
_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
vue tres nette des lieux ou se passe son action, et d'excellentes
aptitudes descriptives, a si bien simplifie le mecanisme de ses
personnages, leur prete des conversations si banales et des caracteres
si generaux, qu'ils perdent toute individualite nette. Au milieu de
decors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
tenues. Enfin, M. Zola, comme tous les ecrivains peu aptes a imaginer le
mecanisme interieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
psychologues, montre les actes de ses personnages de preference a leurs
raisonnements, les effets plutot que les causes. De sorte que, le
lecteur voyant ces creatures, de visage et de caractere nettement
defini, reagir aux evenements sans hesitation, sans debat, sans trouble,
d'une facon constamment consequente, identique et directe, se sent
parfois en presence d'etres trop simples pour des hommes.

De meme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
ne sont pas materiellement exactes. Tout artiste choisit entre les
diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette selection porte evidemment
sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont decrites autant en
termes olefiants qu'en termes colores. Le parterre du Paradou est aussi
plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connait les
senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de meme le colorisme du
romancier. De l'etal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
bronze, le carmin et l'argent plutot que le fusele des formes. Le jardin
d'Albine est depeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
cortege baptismal du prince imperial, M. Zola percoit le blanc des
dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'eclat des
aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
Zola, critique d'art, defendit les coloristes extremes, notamment Manet.

Ces reserves diminuent deja dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
a reproduire exactement toute l'humanite actuelle, et marquent des
bornes a l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant tres grande.
Il est une autre cause d'un ordre tout different qui empeche encore M.
Zola de voir et de rendre entierement toute la nature: son individualite
qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et materiels, l'a
porte a en preferer une serie douee d'un caractere commun, a modifier
certains rapports, a denaturer certains aspects, a donner de tout ce
qu'il decrit une image notablement alteree dans le sens de ses
sympathies, c'est-a-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
n'echappent pas a la formule que lui-meme a donnee justement de toute
oeuvre d'art: "La nature vue a travers un temperament."

NOTES:

[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a emis une theorie analogue
dans son _Euphorion_.]

[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalite_, 1885.]


II


Tous les caracteres que presente l'humanite ne semblent pas a M. Zola
egalement dignes d'affection et d'indifference. Il en prefere certains,
les montre avec faveur, et les exalte au-dela du vrai. La sante physique
ou morale ou double lui parait adorable. Les quelques personnages loues
dans ses romans sont bien constitues dans leur corps et leur esprit, ont
des membres sans tare et une raison sans felure, sont logiques, forts et
humains. Le plein developpement corporel meme, si l'activite cerebrale
est atrophiee par les fonctions vegetatives et animales, est considere
par M. Zola comme magnifique. Desiree, la belle idiote de _la Faute_,
accroupie dans la chaleur de son poulailler et fremissante du rut de
ses betes, est decrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
bestial et rejoui de Marjolin et de Cadine, qui promene a travers les
Halles son impudicite. Meme quand cet equilibre physiologique s'allie a
une ame mechante et faible, M. Zola ne depouille point toute sympathie.
Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admires dans le
_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-etre de Louise Mehudin et de sa
mere. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
Grandjean son complaisamment drapes, les sottises de Pauline Letellier
s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
jupes laches.

Mais l'harmonie d'une ame noble, avec un corps bien portant, est
preferee par le romancier. Sylvere et Miette, l'attachement de ces deux
enfants nets, chastes et tendres, sont racontes avec amour. L'honnete et
drue figure de Mme Francois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
de Paris_. Gervaise raisonnable et fraiche, au debut de _l'Assommoir_,
est aimable; Mme Hedouin illumine de sa beaute de femme de tete
l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse a bout la raison
vertueuse; et l'heroine de la _Joie de vivre_ est de meme une fille
sensee, forte et savante.

Que cet amour de l'equilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
amour plus general, celui de la vie, un indice le montre. Partout ou la
niaise pudeur des modernes s'attache a cacher les operations
procreatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, ecarte les voiles et
designe le mystere. Tout le second livre de _la Faute_ celebre la beaute
de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien puberes ne
sont point dissimules. Rien de plus noble que les pages ou est montre
l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
carreau, puis couchee toute pale dans son lit, tandis que Coupeau
s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
miserable d'Adele dans sa mansarde, aboutissent a ces pages magistrales
de la _Joie_ ou Pauline, sainement instruite des mysteres sexuels,
assiste et coopere a la delivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
occasions, M. Zola touche aux spectacles pretendus honteux, en vertu de
droits superieurs, comme accomplissant une mission de grand revelateur
de la vie, charge d'en decouvrir les sources charnelles.

Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
grandes manifestations masculine et feminine, la sensualite de la femme
et la force de l'homme. Tous les heros qu'il exalte sont des hommes
forts, se depensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
couronnant une grande ruine. Depuis le pere Rougon qui, par un sourd
travail de mine, edifie la fortune des siens, jusqu'a l'abbe Faujas
conquerant Plassans, d'Aristide Saccard, qui demolit une ville, et
accumule des millions, a Octave Mouret qui, par l'adultere, par le
mariage, par l'incessante exploitation de la femme, ecrase Paris de ses
magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
actifs sans compter, acharnes en besogne, s'acquittant dans le monde de
leur tache de force vive, resumes en ce colossal Eugene Rougon qui,
solide et dur des epaules a l'ame, a la sourde tension d'une machine
sous vapeur.

Et si les hommes degagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
les femmes exhalent, au profit de l'espece, la seduction de leur
sensualite. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacite diffuse d'une
troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
souffreteux jeune homme, l'impudique nudite d'une courtisane italienne
achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
d'une harscheuse, femelle a tous les males, la femme, chez Zola,
toujours tend a l'homme le piege de son sexe. Enivrant et dissolvant
toute une societe comme dans la _Curee_, victime passive dans les
milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, defaillante et
amoureuse dans _Une page_, seduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
delabre en un mariage aussitot souille, domptant a force de refus, dans
le _Bonheur des dames_, un obstine viveur, toutes, depeintes en leur
fonction uterine, se resument en cette _Nana_, folle et affolante de son
corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons seniles.

C'est en vertu de ces deux predilections, sous un souffle de volupte ou
un afflux de force, que M. Zola denature le reel et le grossit. La
vegetation epanouie et luxuriante du Paradou est suscitee par les amours
qui s'y consomment, comme l'inceste de Renee embrase et assombrit la
serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal ou sa
grele silhouette transparait devetue. L'hotel de Nana sertit dans sa
splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix ou elle
triomphe, et exagerees pour montrer son empire les ruines qu'elle
accumule. Par contre, la seduction du magasin dans le _Bonheur_, le
fouillis de ses soies, l'appetence de ses chalandes et la rouerie de ses
vendeurs sont amplifies pour venger de cette domination, la force de
l'homme, portee a l'enorme dans les speculations de Saccard et les actes
de Rougon, representee invincible dans la chastete farouche de l'abbe
Faujas et de frere Archangias.

Tous les ensembles dans lesquels les caracteres de force humaine, de
luxure, de puissance, d'exuberance, peuvent etre reconnus par
association, sont exaltes par M. Zola.

Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandieres est homerique, et
le repas pour la fete de Gervaise pantagruelique. L'alambic du pere
Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
poison qu'il elabore. Les Halles de Paris sont assurement plus grandes
dans le roman que dans l'atmosphere. Un puits de mine ou descendent des
cages ressemble a un Moloch devorateur d'hommes. La mer montante livre
aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la serie
de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune energie materielle ou humaine
sans l'exagerer demesurement.

Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement a decrire en
detail l'ensemble exagere, comme si ses sens le lui avaient presente
tel. Mais parfois son penchant a l'enorme et au complet l'entrainent a
user de procedes que leur contradiction avec ses doctrines rend
interessants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithese, le
symbolisme.

Dans la _Faute de l'Abbe Mouret_, le Paradou fournit inepuisablement de
decors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbe renait avec le printemps;
c'est sous une pluie de roses petales, qu'Albine devoile ses chairs
rosees; le fauve herissement des plantes grasses exacerbe les desirs du
couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
pour se meler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
Mehudin, montrant ses viviers, en est douee d'aspects fluviatiles; la
Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'etalent autour d'elle,
et seulement dans l'atmosphere empestee d'une fromagerie, Mlle Saget et
Mme Lecoeur peuvent echanger d'acres medisances. La serre ou se repete
l'inceste de Maxime et de Renee est embrasee, lascive et delictueuse.
Coupeau revenant pour la premiere fois avine chez Gervaise debraillee,
passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
ciel au-dessus de Paris reflete patiemment l'humeur de l'heroine, entre
toutes les habitantes elues. Nana devetue dans un boudoir, les bonnes de
_Pot-Bouille_, affenetree sur leur arriere-cour fetide, accomplissent
dans un lieu convenable des actes appropries. Ces scenes, ces
personnages et d'autres sont situes dans le milieu qui peut les rendre
plus significatifs, plus librement developpes. Que ce procede revient a
deranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
coincidences, il est inutile de le montrer.

Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume a
rendre plus marque un acte ou un type en l'accolant a son contraste.
Dans _la Faute_, les deux pretres sont antithetiques comme les deux
parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, a la force male de Rougon,
la souple beaute de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renee se desespere
du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Helene et du Dr Deberle. Le
_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
Florent raconte ses faims de Cayenne. A cote de Pauline, qui represente
la moitie saine de la femme, est placee Louise qui en montre le cote
delicatement maladif. La Maheude, chez les Gregoire, met en contraste le
travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misere des ouvriers.

Ces antitheses necessitent deja le grossissement des personnages
opposes. Suivant ce penchant, M. Zola en vient a assigner a ses
principales figures les caracteres de toute une classe. L'abbe Faujas
est le pretre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
affames et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
cesse, par une poussee instinctive qui fait sauter le lien de ses
doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poete qu'est M.
Zola tend au demesure, au typique, a l'incarnation, personnifie, en des
etres devenus tout a coup surhumains, les plus simples et les plus
abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
assimile les ames aux elements, le romancier prete, en retour, aux
forces naturelles, de sourdes et inarticulees passions; parle de
l'entetement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
des coups qui la mutilent; assigne a une maison l'humeur rogue de ses
locataires. En cette equitable transposition, qui rend egal un individu
a une energie et un ensemble materiel a un individu, apparait l'instinct
fondamental de M. Zola, pour qui tout etre se reduit en force, et pour
qui toute force est similaire.

Ayant ainsi delaisse le reel pour l'ideal, M. Zola devint necessairement
pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et completes creations
de son esprit aux etres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
vital qu'il adore, la sante, la raison, la vertu, eparses, restreintes
et melees en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
degout pitoyable ou ironique pour l'humanite. Il s'attache a presenter
de cruels contrastes ou les personnages dignes de bonheur sombrent dans
un incident grotesque. Florent, arrete et envoye a Cayenne pour s'etre
epouvante sur le cadavre d'une fille tuee par la troupe, passe, a son
depart, pres d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
peloton de gendarmes venu pour reprimer la greve des mineurs protege les
croutes de vol-au-vent destinees au diner du directeur. Le romancier
prend plaisir a ne point faire reconnaitre la bonte de ses personnages
sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes medisances;
Pauline, grugee, est haie de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
propres a faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
son pere, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontes avec
complaisance. Parmi les filles qui passent par l'eglise de l'abbe
Mouret, pas une n'est decente; des pecheurs de Bonneville, pas un
honnete; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
les catastrophes, les insucces, les defaillances et les tares. Dans le
_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souilles du sang des
justes. Si la _Curee, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
terminent pas par un deuil digne d'etre plaint, c'est que leurs
personnages sont tous detestables. Et si les plaintes sur l'inutilite,
la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idealiste a demi,
persiste a l'adorer, meme en ses manifestations imparfaites, mais
actuelles et existantes.

Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, a
la vue magnifiee des hommes et des choses dont il decoule; de celle-ci a
l'amour de la vie, de la force, de la sensualite, de la raison et de la
sante, ses causes; que l'on se rappelle le realisme de procedes et de
vision que ces ideaux resument, l'on aura, je pense, les gros lineaments
de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
morale commencent a affleurer.


III


Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possedons en lui un
artiste composite chez lequel se melent en un rare assemblage, les dons
du realiste et certains de ceux de l'idealiste, sans se nuire, sans que
les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La cooperation
des facultes exactes et de celles qui portent le romancier a alterer la
realite est facile et fructueuse en des oeuvres homogenes dans
lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
intime de tendances diverses porte a leur attribuer une cause commune,
et peut-etre une seule hypothese sur le mecanisme intellectuel de M.
Zola, suffira a rendre compte des procedes et des emotions apparemment
contraires que nous avons separees dans son oeuvre.

On peut imaginer un esprit enregistreur, eminemment apte a percevoir par
les sens, a retenir et a se figurer les mille manifestations de la vie
decrivant les objets, les physionomies et les caracteres de la facon
dont ils apparaissent par le detaillement de leurs parties et
l'enumeration de leurs actes; parvenant, grace a une accumulation de
notes internes, a avoir d'une nation a une certaine epoque une
connaissance aussi complete que celle dont nous avons marque les
limites. Cet esprit, anime comme presque toutes les ames humaines, de
l'amour des conditions utiles a son espece, arriverait naturellement a
les abstraire de ses experiences, a eprouver ainsi pour la sante, la
raison, la sensualite, la force, un attachement admiratif, a ressentir
une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
volontaire de ses heros, de la volupte conquerante de ses femmes, de
n'importe quel grand receptacle de force deletere ou non, mais agissante
et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu a ces
sympathies, comparant leur objet--de pures idees--aux miserables
elements dont il est extrait--la realite--se prenne de tristesse et de
mepris pour l'imperfection et l'hostilite des choses, se sente irrite
contre les vices mesquins et les vertus compromises des creatures
vivantes, parvienne au pessimisme colere qui caracterise toute l'oeuvre
de M. Zola.

Cette hypothese est seduisante mais vraisemblable en partie seulement.
M. Zola ne possede aucune des qualites secondaires qui permettraient de
lui attribuer de grandes aptitudes a la generalisation. Cesser tout a
coup de penser les choses reelles, en detacher un caractere extremement
comprehensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
participent de cet attribut metaphysique est le fait soit d'une
intelligence speculative et savante, soit parfois d'un styliste emerite,
d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
synthese que les mots ont faits de nos idees generales. Or M. Zola n'est
ni un ecrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitue a
manier les pensees abstraites comme le montre sa psychologie
rudimentaire et les quelques articles ou il a tente d'appliquer a la
litterature les procedes de la science.

C'est en lui-meme et non au dehors que M. Zola a trouve le type de son
ideal. Doue d'un temperament combatif que marquent ses polemiques, ayant
opiniatrement lutte contre la misere, contre l'insucces, contre le
mepris et l'inintelligence publics, possedant la tete massive et les
epaules carrees des entetes, sa volonte tenace, son amour-propre lui ont
donne l'instinct et l'adoration de la force. Borne par d'autres dons a
la carriere litteraire, retire des batailles dans son ermitage de Medan,
la sourde tension de ses centres moteurs s'est depensee a douer
d'energie consciente des etres et des elements que son intelligence lui
montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
semblables et dans les grands phenomenes naturels ceux qui manifestent
quelque emportement, les petrissant de ses propres mains, servant
indistinctement aux hommes et aux choses les imperieuses effluves qui
sourdaient en lui, il rend colossales les ames et les forces. D'un
ministre mediocre, d'un calicot entreprenant il elabore les types du
despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
mers deferlent en cataractes; ses champs suent la seve, ses edifices
s'etagent demesurement; une mine, un assommoir, un magasin sont de
formidables centres de forces deleteres, bienfaisants, actifs. Et la
femme, force elle aussi, doublement magnifiee en sa puissance par le
volontaire, en son charme par le male, devient la rayonnante et
redoutable creature capable d'enivrer le monde.

Cet absolu amour pour les forts qui seul eut conduit M. Zola a creer de
gigantesques abstractions, controle et contrarie par son exacte vision
de realiste, se retourne en un absolu mepris pour les malades, les
vicieux, les mediocres, les etres mixtes et faibles, c'est-a-dire, pour
toutes choses et pour tous les hommes reels. Ces spectacles quotidiens
et cette humanite courante, incapables d'aucun developpement extreme, ne
contenant de l'energie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
transitoires et negligeables, presents cependant et s'imposant sans
cesse a l'attention de son intelligence realiste, l'exasperent,
l'affligent, le degoutent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
realite qu'il ne peut ne pas voir et l'ideal dynamique que sa nature de
lutteur le force a creer et a aimer. En ces deux termes dont nous venons
de marquer la cooperation et l'antagonisme--realisme intellectuel,
idealisme volitionnel--son organisation cerebrale peut etre resumee.

Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
par-dessus tout de Balzac, le double temperament de M. Zola montre qu'il
n'existe pas plus d'ecrivains purement realistes qu'il n'y a d'absolus
idealistes.

       *       *       *       *       *


L'OEUVRE[9]

PAR EMILE ZOLA


Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
d'esthetique. Cette esthetique est absurde. Les lieux communs de
l'intransigeance imperturbablement opposes aux lieux communs de l'ecole,
prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
il faut peindre clair, il faut peindre d'apres nature; et voila Claude
Lantier qui se met a proferer des maledictions contre les artistes sans
aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le "jour de cave" d'un atelier.

Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
clair, et d'apres nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
mieux faire observer qu'un precepte de facture reste une simple
recette, que peindre d'une certaine facon ne veut jamais dire peindre
bien de cette facon, que l'important est de peindre bien et que la facon
n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
querelles et les gros mots sur les procedes manuels de l'art ne
signifient rien, que la seule chose necessaire est d'avoir du genie, que
les procedes meme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
etaient employes par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
plein air est la derniere qu'il faille defendre, puisque, a l'heure
actuelle, elle n'a pas encore donne un seul chef-d'oeuvre? D'une main
tout aussi experte, M. Zola touche a l'esthetique du roman, et reprenant
en bouche les grands termes de positivisme et d'evolutionnisme, il part
en guerre contre la psychologie et denonce tous ceux qui n'etudient de
l'homme que l'ame, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
oeuvre d'imagination que les personnages sont des etres physiques en
chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
s'influe du cours du sang et de l'activite des visceres, personne n'y
contredira. C'est un truisme dont la nouveaute n'est d'ailleurs destinee
a revolutionner que les romans absolument mediocres de toutes les
epoques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
comme un autre, que la pensee ne joue pas dans la caracterisation d'un
individu un role plus considerable que son estomac ou son fiel, cela est
simplement faux.

C'est la pensee qui est le centre, et le corps la peripherie; la science
le demontre apres que l'experience l'a constate, et au nom meme de
l'evolutionnisme, l'activite cerebrale etant la plus recente est la plus
haute, et l'etre qui pense le plus etant le plus noble, est le plus
interessant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
l'ethnologie pour montrer que c'est retrograder vers le passe, que de
considerer en l'homme l'etre instinctif et inconscient de preference a
l'etre conscient, pensant, voulant, resolu et moral? Il serait cruel de
battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorites qu'il
invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
temperament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
l'esthetique de ses adversaires, malheureusement mediocres et ineptes,
des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
Balzac, Tolstoi et meme Flaubert, ont montre une bonne fois comment on
peut embrasser la nature entiere sans en omettre le couronnement et
rester realistes tout en analysant le genie et la noblesse morale.

Nous avons tenu a dire nettement ce que nous pensons de l'esthetique
naturaliste, parce qu'elle est erronee d'abord comme toute esthetique de
parti, puis parce qu'elle trouble l'appreciation exacte des oeuvres de
M. Zola. Autant cet ecrivain nous parait pietre penseur, mal renseigne
et peu speculatif, autant nous l'admirons pour son genie incomplet mais
puissant. Toute la premiere partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
lentement developpee de l'affection de Christine et de Claude, les
magnifiques scenes ou elle se resout a etre le modele de son amant, ou
elle se livre a lui, revenu croulant sous les huees, leur idylle de
Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux ou la vie fremit, ou la
sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
menage artistique, cette noire existence miserable et debraillee dans
l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
s'affolant a l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
que Christine s'attache a son amour tari, lutte contre le dessechement
de coeur de son mari, finit par l'arracher a l'art auquel il tenait de
toutes ses fibres, mais l'abime et le tue du coup; toute cette tragedie
humaine donnant a toucher de pauvres chairs frissonnantes, a voir des
larmes dans des orbites creux, et des machoires serrees, et des poings
abandonnes, nous a enthousiasme et emu. De tous nos romanciers actuels,
M. Zola est le seul a donner cette sensation d'humanite vivante et
souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
montrant des ames, des etres moraux. Dans ce roman, l'etude du milieu
artistique est deplorable, fausse et incomplete. Ce que nous y aimons,
c'est cette Christine si bonne, si douce, sensee, aimante, d'une si
belle noblesse d'ame et toute simple; c'est meme cette brute de Lantier,
qui, s'il ne mettait une grossierete de manoeuvre a clamer des theories
ridicules, serait en somme un etre bon, simple et fort, qui eut pu etre
un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'etait alle se
perdre dans une carriere ou il est, malgre son intransigeance, un
mediocre et un rate; c'est Sandoz, d'une si belle fermete, tetu,
paisible et solide, ayant une idee en tete et la realisant patiemment
sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces ames sans doute
sont rudimentaires, simples, sans developpement vers le haut et sans
complexite dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
n'est en effet pas un grand psychologue, et ce defaut interdit de le
classer avec les tres grands. Mais il a le don supreme de la vie, il
sait souffler sur un etre et faire que les tempes battent, que les yeux
regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les etres
moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualites
qu'une grande bonte et une forte volonte. Pour la classe bourgeoise,
pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a concu
le premier, sans la realiser, malheureusement, la grande idee que le
roman ne devait pas etre une etude individuelle, mais bien une vue
d'ensemble ou passerait la foule, ou s'etalerait toute une epoque, et
qui, decentralise et indefini, engloberait tout un peuple dans un temps
et toute une ville. Ceux qui reprendront, apres M. Zola, la tache de
continuer le roman moderne devront partir de ce grand ecrivain plus
vaste qu'eleve, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Education sentimentale_,
avec le Tolstoi de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancetres du roman demotique
futur, ou il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
les degrades et les genies, de la chair et des nerfs, le sang et la
pensee.

NOTES:

[Note 9: _Revue contemporaine_.]





VICTOR HUGO[10]


I

Au lecteur qui penetre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
melee de M. Victor Hugo, un etonnement s'impose d'abord. Il ressent la
luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
periodes, la variete des figures, la richesse des terminologies,
l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
strophes.

S'il s'efforce de discerner la loi de ces developpements, et la cause de
cette opulence, s'il tente de classer les idees d'un alinea, les aspects
d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
oeuvre, il decouvrira aussitot que la principale habitude de style et de
composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
plus caracteristiques et les plus intenses, est la repetition. Pas une
page et pas une suite de pages du poete, qui ne soit ainsi ecrite par
une serie petite ou enorme de variations aisement separables. Chacune
debute par une phrase-theme exposant l'idee que M. Victor Hugo se
propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
pousse a cette efflorescence, l'image, qui termine le developpement,
marque le passage a un autre theme indefiniment suivi d'autres.

On peut noter des vers comme ceux-ci:

    Nous sommes les passants, les foules et les races:
    Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
    Nous sommes le gouffre agite.
    Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
    Nous sommes les flocons de la neige eternelle
    Dans l'eternelle obscurite.

Des passages comme celui-ci:

     Aujourd'hui l'ecueil des Hanois eclaire la navigation qu'il
     fourvoyait; le guet-apens a un flambeau a la main. On cherche a
     l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
     comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
     nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
     devenu gendarme.

Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
associe en series diverses, on aura la contexture de la plupart des
pieces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.

En de longs developpements retentissent les plaintes et la hautaine
indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
proferent et repetent la meme desolante reponse que reprend en une autre
oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pieces des
_Contemplations_ sont inepuisables en dissertations sur la moralite des
hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Chatiments_
lancent et relancent la meme insulte en invectives redoublees. Les
_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosite paganinienne
un mince recueil de themes gracieux, amplifies en formidables
symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
biblique et au moderne; dix pages de vers envoles et fugaces constatent
que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages a quatre
strophes redisent de mille facons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne a ces exemples les
facetieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
funambulesques ou la meme spirituelle cabriole s'execute en mille
dislocations; les resumes historiques qui ouvrent les divers livres des
_Miserables_, par d'enormes variations; les grandes fantaisies de
_Quatre-vingt-treize_ sur le mysterieux accord des chouans avec les
halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
la Jacressarde, maison deserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
nuit noire deux croisees vides.

Cette insistance verbale, cette formidable obstination a echafauder mots
sur mots, formule sur formule, a revenir et s'appesantir, a enserrer
chaque idee sous de triples rangs de phrases, caracterise la forme de M.
Victor Hugo, est normale pour tous les passages ou il developpe quelque
reflexion, et constitue le procede de son style descriptif. Au lieu
d'user d'une minutieuse enumeration de details, terminee et raccordee
par une large periode generale, a la facon des realistes, M. Hugo
recourt a l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnee et
ressaisie, de propositions d'ensemble, de periodes comprehensives, dont
le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et repete,
peinant a enclore un enorme et souple fardeau.

Que l'on relise pour constater jusqu'ou va cette contention et cette
lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
serie de chapitres ou se trouve decrite la tempete funeste a l'orgue
des _Compachicos_:

     Les grands balancements du large commencerent; la mer dans les
     ecartements de l'ecume etait d'apparence visqueuse; les vagues vues
     dans la clarte crepusculaire a profil perdu, avaient des aspects de
     flaques de fiel. Ca et la, une lame flottant a plat, offrait des
     felures et des etoiles, comme une vitre ou l'on a jete des pierres.
     Au centre de ces etoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
     phosphorescence assez semblable a cette reverberation feline de la
     lumiere disparue qui est dans la prunelle des chouettes.

De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
muet, obscur et splendide que traverse a pas hesitants Gwynplaine promu
Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Miserables_, a ce tableau de
l'eclosion printaniere dans le jardin inculte, ou se deroulent les
amours de Cosette et de Marius; et les vers du poete sont aussi riches
que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpetuels retours du
burin a graver et regraver le meme trait en de diverses et fantasques
lignes. Je prends entre cent exemples la description du chateau de
Corbus dans la _Legende des Siecles_:

    L'hiver lui plait; l'hiver sauvage combattant,
    Il se refait avec les convulsions sombres
    Ces nuages hagards croulant sur ses decombres,
    Avec l'eclair qui frappe et fuit comme un larron,
    Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
    Une sorte de vie effrayante a sa taille.
    La tempete est la soeur fauve de la bataille....

Et voila le poete lance pendant plusieurs pages a decrire le fantastique
combat des ruines contre les nuees.

Ce meme procede cumulatif, cet effort redouble a mille detentes, M.
Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses heros:

     Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
     jusqu'a l'abstrait.... Dans son impassibilite peut-etre seulement
     apparente, etaient empreintes les deux petrifications, la
     petrification du coeur propre au bourreau, et la petrification du
     cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
     a sa maniere d'etre complet, que tout lui etait possible, meme
     s'emouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme etait un
     savant. Rien qu'a le voir on devinait cette science empreinte dans
     les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'etait une
     face fossile ..., etc.

De meme sont ecrits les portraits du capitaine Clubin, de Deruchette et
de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
de Thenardier. Des personnages de son theatre, aux heros de la _Legende
des Siecles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poemes,
tous sont ainsi peints au decuple, saisis une premiere fois d'un coup,
repris, traites a nouveau, enclos de mille contours semblables et
deviants, obsedes et retouches par une main sans cesse retracante. De
meme pour la psychologie des personnages que M. Hugo concoit comme des
etres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
repetition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
d'un ancien capitaine a pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
de conscience, du spectacle funebre d'un pendu epouvantant ses
commensaux ailes des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
une plage, ou d'une consideration historique sur la Convention, de
plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
essentiellement l'ecrivain de la redite, de la repetition, de la
variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
et a travers toutes les emotions, il est celui qui ne peut exprimer une
seule pensee en une seule phrase.

Nous avons deja note qu'au cours d'une pareille ascension de periodes a
sens identique, les mots propres rapidement epuises auront pour suite
des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ ou le poete essaie de
montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanime des
incendies allumes par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
a ces deux vers et s'y resume:

    Penche sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
    Il est comme un cheval attendant qu'on detelle.

Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
que la terminaison d'une periode ascendante. Tout symbole est a la fois
une abreviation et une transposition; ce sont la les roles que l'image
remplit chez le poete.

Enchainees et se succedant, les metaphores, par les rudes raccourcis
qu'elles infligent au style, par les sauts de pensee qu'elles
impliquent, donnent a toute piece une grandeur grave, quelque chose de
biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:

    Les mechants accourus pour dechirer ta vie
         L'ont prise entre leurs dents.
    Les hommes alors se sont avec envie
         Penches pour voir dedans:
    Avec des cris de joie ils ont compte tes plaies
         Et compte tes douleurs,
    Comme sur une pierre on compte des monnaies
         Dans l'antre des voleurs.
    Ton ame qu'autrefois on prenait pour arbitre
         Du droit et du devoir,
    Est comme une taverne ou chacun a la vitre
         Vient regarder le soir ...

Que l'on note dans cette piece le double emploi des metaphores. Si elles
sont d'energiques resumes, elles substituent en meme temps, a la
description d'etats d'ame, durs a rendre en vers, des visions
imaginables et familieres. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
l'obscur au saisissant est marque avec la plus noble energie, dans la
piece _En plantant le Chene des Etats-Unis d'Europe_, ou le poete, dans
un des plus larges deploiements lyriques qui soient, adjure les
elements, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
terre:

    Vents, vous travaillerez a ce travail sublime,
    O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
    Vous melerez la pluie amere de l'abime
         A ses noirs cheveux herisses.
    Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
    Vous l'accoutumerez aux luttes des geants.
    Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
         De la clameur du neant.
    Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
    Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
    Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlete
         D'un pugilat mysterieux.

Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
lecteur a ne plus voir le chene que quelques proscrits ont plante sur
une plage, et l'idee revolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
monstreux a forme demi-humaine opposant a l'assaut d'elements
passionnes, des racines douees d'obstination et des branches
volontairement noueuses.

M. Victor Hugo excelle ainsi a rendre pittoresques par des metaphores
materielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
decrire qu'en vers ternes. La connivence des timores et des violents est
ainsi transposee:

    Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
         La complicite du fourreau.

et la communaute de faute qui en resulte, ainsi:

    Reste, elle est la, le flanc perce de leur couteau
         Gisante; et sur sa biere
    Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
         Est pris sous cette pierre.

S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
inquiet des murmures des honnetes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:

    Et ces paroles qui menacent,
    Ces paroles dont l'eclair luit,
    Seront comme des mains qui passent
    Tenant des glaives dans la nuit.

La joie sereine des beaux dieux, que les poetes ont montres planant
au-dessus de nuees d'or, resplendit en une magnifique succession
d'images, que terminent ces deux vers radieux:

    Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
    Leurs attentats benis, heureux, inexpies.

De splendides paroles font presque imaginer le mystere de l'immortalite
de l'ame:

    Quand nous en irons-nous ou sont l'aube et la foudre?
    Quand verrons-nous deja libres, hommes encor
    Notre chair tenebreuse en rayons se dissoudre
    Et nos pieds faits de nuit, eclore en ailes d'or?

L'infinite de l'espace est presque concue comme reelle en ces vers:

    Il vit l'infini porche horrible et reculant
    Ou l'eclair, quand il entre, expire triste et lent.

Ce don de materialisation, cette aptitude a transposer les choses
inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis a M. V. Hugo
d'ecrire les singulieres pieces finales de la _Legende des Siecles_ et
des _Contemplations_, ces tentatives desesperees d'exprimer
l'inexprimable et l'inintelligible, ou le poete livrant avec les mots
une terrible bataille a de vagues ombres d'idees, accomplit ses plus
merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
En ce point s'arrete l'evolution de l'image. Nee d'une accumulation de
phrases synonymiques qu'elle couronnait et resumait, prise comme un
substitut de representations directes possibles mais ternes, employee a
la tache de plus en plus difficile et de moins en moins reussie de
figurer materiellement des idees plus obscures parce que plus creuses,
elle finit par devenir le vetement de purs fantomes intellectuels, a qui
elle prete seule une existence apparente.

A ces deux formes de son style, la repetition et l'image, M. V. Hugo
joint une troisieme habitude, la plus apparente de toutes, l'antithese.
Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
ensembles doues d'attributs contraires, par ce contraste exalte, par ce
rapprochement souligne par des repetitions et marque par des images, M.
Hugo s'attache a definir plus nettement deux pensees antagonistes, amene
la comparaison entre les deux termes ainsi heurtes de force, et definis
par la revelation de proprietes hostiles.

La phrase meme de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs a
apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot "sombre" est
flagrante. On releve sans peine, en peu de pages: "Au grand soleil
couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; serenite des
sombres astres d'or." Les romans sont riches en ces contrastes purement
verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
l'_Homme qui Rit_, dans les _Miserables_ la plupart des dissertations
generales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithese entre
les penitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
un monologue ou une tirade qui n'etincelle de brusques collisions de
mots. La declamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
Cesar de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi releves de
heurts sonores et eclatants. Mais les plus insignes exemples
d'antitheses reprises, continuees et reduites, seront trouves dans la
_Chanson des Rues et des Bois_, ou presque chaque poeme semble traverse
par deux courants d'idees inverses et paralleles. Qu'il s'agisse
d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scene, presque toutes les pieces
contiennent au debut ou a la fin un contraste dissonant entre deux
aspects antagonistes. Les denouements de la plupart des _Orientales_
dementent l'exorde. Dans les _Chatiments_, le poeme _Nox_ met en regard
des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetiere Montmartre, fosse
des fusilles. Dans les _Voix interieures_, des sages s'attristent sur le
festoiement des fous, et l'_A Olympio_, oppose a la douce gravite du
poete, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
livre satirique flagelle les mechants parce qu'ils sont mechants, et les
excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Legende des Siecles_, les
contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
du jardin ou l'infante effeuille une rose, l'aigle heraldique d'Autriche
contredit par l'aigle helvetique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
heros fidele au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
humeurs. A tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
coups de theatre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire a un
personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son ame. La subite
volte-face d'Hernani recompense et gracie, Torquemada entrant en scene
sur les dernieres suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
egayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on execute, Marius
defaillant entre le desir de sauver Valjean et la terreur de perdre
Thenardier, la tempete sous un crane, la Sachette reconnaissant sa fille
en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
tenant l'echelle a l'enlevement de sa fille, quelle liste de contrastes,
d'hesitations, d'alternatives et de dechirements d'ames, d'antitheses
fragmentaires qui amplifiees et soutenues deviennent la contexture meme
de toute oeuvre.

Que l'on observe que les _Chatiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
paroles officielles placees en epigraphes, qu'il n'est presque point de
volume de poemes qui ne soit digne de porter en titre l'antithese de
Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
developpements d'une psychologie, d'une situation ou d'une these
bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrece Borgia_, le sentiment de la
paternite lutte contre les vices innes. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte a la haine.
L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion ideale et de la
passion voluptueuse; les _Miserables_ sont la lutte de l'individu contre
la societe, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
elements. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
Revolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
personnifies en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.

Nous touchons ici a la facon dont M. Hugo entend l'ame de ses
personnages. De meme que ses phrases, ses poemes, ses recueils, ses
romans et ses drames sont le developpement d'antitheses de plus en plus
generales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
dimidies portant en eux la lutte constante ou passagere de deux passions
adverses, constitues contradictoirement dans leur ame et dans leur
corps, devoyes par une crise qui retranche leur existence anterieure de
leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
la laideur physique offusque la beaute morale; le forcat 24601 devient
en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
toujours inexorable a tous, eut un instant pitie d'un porc.

Se bifurquant en de plus generales oppositions, l'antitheisme divise
donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux ames, du plan d'une
anecdote a celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable a une
trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthetique,
qui, exposee dans la preface de _Cromwell_, se resume dans le melange de
deux contraires, le comique et le tragique.

Et de meme que les tendances formelles dominantes, que nous devons
analyser, aboutissent l'une a des redites profuses, l'autre a une
obscurite sentencieuse, la pratique constante de l'antithese semble
avoir laisse des traces nocives en une des tendances caracteristiques de
M. Hugo: A force de diviser son attention entre les deux termes
contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet a son
oppose, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
Hugo ne peut plus concentrer son activite intellectuelle en un seul
point ou en un seul ensemble. La pensee comme la langue du poete se
desagregent par endroits. De la, des hachures de style, l'abus de
l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
sibyllin des grands passages. De la, la tendance marquee aux
digressions, les dix phrases formant tableau eparses en dix pages, comme
en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
d'argent, dont les membres se profilent ecarteles sur tout un enorme
chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
vers, resulte de cette dispersion de la pensee, le manque de proportion
d'episodes comme la bataille de Waterloo dans les _Miserables_, l'air
dejete et fruste des romans et des longues legendes, trop etendus et
trop brefs, sans mesure et parfois difformes.

Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie a toute
la machine et la regle par l'allure qu'il en recoit, nous avons suivi
les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
peripeties, des peripeties a la psychologie et de la aux conceptions
fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
qui ne paraissaient affecter que le style ont pu etre montrees influer
sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la repetition a
simplifie la psychologie, la tendance a l'image facilite l'acces de
sujets metaphysiques, l'antithetisme determine la composition et
l'esthetique. Il nous reste a penetrer dans ce domaine interne de
l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons deja passe les approches, a
examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhetorique mais la
matiere meme qu'elle ouvre, non la loi des developpements mais la nature
des idees developpees, le caractere commun et saillant des scenes, des
portraits, des evenements et des conceptions, qui donnent lieu a
deployer des repetitions, des images et des antitheses.


II


Toute personne familiere avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti a
certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensite des idees
ne correspond pas a la noble opulence de l'expression. Il arrive que
sous l'imperieux flux de paroles l'on decouvre le cours mince et lent de
la pensee, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
a montrer les choses; l'humanite et le monde reels presque exclus de
cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce denument du fond sous
la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poete un ensemble herisse
et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathedrale erige
sur une nef vide.

M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, a cet
amas de pensees vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
lieux communs; il se prete a developper les themes empruntes, qui ne
sont issus ni de sa pensee, ni de son emotion. Son imagination neglige
le plus souvent de puiser immediatement aux sources vives de
l'invention poetique et verse dans le faux et le banal.

Certaines des pieces de vers paraissent denuees de tout contenu. Elles
debutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif interieur qui a
pousse le poete a ecrire.

Une piece de vers commence ainsi:

    Louis quand vous irez dans un de vos voyages
    Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
    Toulouse la romaine, ou dans ses jours meilleurs
    J'ai cueilli tout enfant la poesie on fleurs
          Passez par Blois.

D'autres ainsi:

    Jules votre chateau, tour vieille et maison neuve.
    Se mire dans la Loire a l'endroit ou le fleuve ...

    Le soir a la campagne, on sort, on se promene ...

Et l'on peut joindre a ce groupe de poemes nuls, une bonne partie des
_Orientales_, des premieres _Contemplations_, et presque toutes les
_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces developpements oiseux
a un point stupefiant, qui tout a coup, dans les oeuvres en prose,
laissent entre deux chapitres, un vide nebuleux.

Une autre categorie d'oeuvres a laquelle ressortissent la plupart des
_Orientales, la Legende des siecles_, une piece comme _les Burgraves_ et
un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
prodigieuse disposition sentimentale, le poete parvient a se faire le
porte-voix, presqu'emu, d'une suite de personnes etrangeres et mortes,
dont il epouse les causes et les passions avec une infatigable
versatilite. Il parait difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
guerre du Muphti, les maledictions du Derviche_ pour autre chose que des
themes indifferents, aptes a de belles variations. S'il parvient dans
_la Legende des siecles_ a faire passionnement declamer Dieu, saint
Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
des thanes ecossais, une montagne et une stele, on peut en conclure sa
grande souplesse d'esprit, et aussi l'interet mal concentre, superficiel
et passager, qu'il porte a toutes ces ombres et ces symboles. On devine
que M. Hugo sait etre tout a tous les sujets, et l'on reflechit que sa
faconde verbale meme, si l'on y ajoute par hypothese, une certaine
debilite intellectuelle, doit le porter a chercher des themes a phrases,
dans tous les cycles de l'histoire et de la legende.

Il s'adresse de meme frequemment a ce fonds commun d'idees humaines qui
a produit a la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
indestructibles niaiseries. Sur des themes comme ceux-ci: la nature
revele Dieu; il faut faire l'aumone; l'argent que coute un bal serait
mieux employe en charites; les riches ne sont pas toujours heureux; il
faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime a revenir. Mais ou eclate
avec une singuliere intensite son don de varier a l'infini le plus
rebattu des dires, a faire du baton le plus nu, un thyrse divinement
feuille de pampres, c'est dans la belle serie de pieces traitant ce
sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoleon II, le sultan
Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
_Pleurs_ dans la nuit; ces pieces enormes, tristes de la farouche ironie
des prophetes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
donneront la mesure extreme d'une forme grandiose, et d'une idee banale,
d'un theme adventice, pris n'importe ou, laisse tel quel, sans addition
originale, mais mis en splendides images, developpe en imperieuses
redites, violemment heurte par le choc des antitheses, deploye en larges
rhythmes, manie et remanie par une elocution prodigieuse.

En toute occasion, M. Hugo en demeure a des idees vulgaires ou
absurdes. La creation de la femme lui apparait comme le travail d'un
potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
contre le suicide, qu'il qualifie de lachete, et soutient, contre toutes
les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
l'instruction diminuent la criminalite _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se resume en des livres vieux,
poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
crapauds par leur desir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter a
ces exemples. Banal et superficiel en des matieres generales, M. Hugo,
dans un domaine particulier, digne par excellence
d'investigations,--l'ame humaine--a de meme abonde dans l'irreel et le
vulgaire.

Sur ce point, les declarations du poete sont explicites. Dans la preface
de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
devraient et pourraient etre; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
declare sa croyance en l'homme entite, egal en tous ses exemplaires et
s'applaudit d'abolir les differences qui mettent pourtant l'intervalle
d'une espece zoologique entre deux classes sociales.

Ces deux aveux de principe ont ete imperturbablement obeis. Que l'on
relise une piece comme _Dieu est toujours la_; on y verra exposes avec
la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'ete est chaud, le pauvre
humble, l'orphelin doux et triste, les chaumieres fleuries, le riche
charitable, les enfants "innocents, pauvres et petits". Il n'est
d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
soient des anges ingenus ou pensifs. Les meres sont tendres, les aieuls
doux. Par _le Regard jete dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu a
apercevoir une grisette moins reelle encore que celles de Murger. La

    Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.

Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
chante en travaillant a des travaux de couture, dont elle reussit a se
nourrir et ne court qu'un danger: celui d'etre tentee d'ouvrir un
Voltaire, situe dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont a la
fenetre. Un mendiant, auquel le poete demande comment il s'appelle,
repond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
poete qui le plaint:

         ...Allez en plaindre une autre.
    Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
    Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
         Etc.

    Tout ce passage est a lire jusqu'aux vers:

Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/

Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:

    Et ce serait un archange
    Si ce n'etait un gamin.

Cette liste suffit. On peut deja prevoir quels seront les types plus
acheves qu'imaginera un poete auquel les grandes categories de
l'humanite se presentent sous cet aspect. En effet, les notions
psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
trois sortes d'ames: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
toute leur existence factice, nettes de tout melange, constituees comme
une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
toute purete, la duchesse Josiane, toute frivolite charnelle,
Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
noble Gilliatt; dans _les Miserables_, Cosette, pure amante, Marius, le
jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
Cimourdain, "l'effrayant homme juste"; dans les drames, tous les
amoureux d'Hernani a Sanche, et de Dona Sol a Rosa, tous les vieillards
de Don Ruy a Frederic de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
alliage. Toute cette foule, partagee en classes diverses, agit, vit et
meurt d'une facon rectiligne, repete les memes actes et les memes
paroles, fait les memes gestes et porte les memes mines du berceau au
cercueil, sans que le poete se soucie de mettre au nombre de leurs
composants un grain de la complexite, des contradictions et de
l'instabilite que montrent tous les etres vivants.

M. Hugo n'a pas commis toujours, et entierement, cette omission. Dans
ses principales creatures il a legerement devie de cette psychologie
congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
complications humaines son amour de la simplicite. Il separe la vie de
ses heros en deux parties, generalement de signes contraires,
l'existence avant la crise, celle posterieure, toutes deux unes et
coherentes, mais d'attributs diametralement adverses. Valjean, odieux
et haineux, forcat, passe chez M. Myriel et, peu apres, devient le plus
angelique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
moment de scrupules misericordieux qui le font se suicider. Charles
Quint devient de coureur d'aventures, empereur serieux, Ruy Blas
d'amant-poete, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
Marion la courtisane.

       *       *       *       *       *

Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
concevant parfois des ames geminees, partagees en deux moities
distinctes et generalement contradictoires, par une absolue fissure,
Marie Tudor, reine, est irritee contre son amant, puis se remet a
l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
son attitude de mari peureux a celle de chef des tetes-rondes.
Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrece Borgia est maternelle et
scelerate; Triboulet, paternel et proxenete; Gauvain, inflexible et
humain. Cette simple mecanique intellectuelle, resumee en un conflit de
deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
que M. Hugo ait concue. Tout l'au-dela de cette humanite chimerique lui
est d'habitude inconnu.

La tendance a l'irreel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
raidir toutes les ames qu'il decrit, l'amene, par un choc en retour
apparemment bizarre, a concevoir la vie comme plus romanesque et plus
theatrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
conflits qu'elle peut presenter, ne tachant pas de penetrer dans le jeu
de petits faits, d'incidents sans portee, de bevues et de hasards dont
se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
dans une tour les moellons, M. Hugo represente la vie par ses gros
evenements. De la ses romans allant de coups de theatre en crises de
conscience, de situations extremes, en soudaines catastrophes, sans que
meme les interstices soient combles par des files de petits incidents
mediocres et quotidiens, tels que les chroniques et les memoires nous
les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
la son theatre machine, sanglant et surtendu dont les peripeties ont
tantot l'air apprete des effets de M. Scribe, tantot l'air excessif des
fins de drames.

Que ce manque de penetration, d'analyse, de souci des dessins, de
recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialite qui
rend creux les moindres poemes comme les plus empanaches heros, les
grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
le resultat non d'un eloignement volontaire de la realite, mais d'une
impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvrete
d'idees qu'etale le poete en toutes les pieces ou il a tente de
developper quelque idee metaphysique donnee comme originale. Rien de
plus pueril que sa conception du jugement dernier, exposee a la fin des
premieres _Legendes_. Pour d'oiseux problemes debattus par de faibles
arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont a
lire. Le deisme developpe dans les dernieres pieces des _Contemplations_
est aussi traditionnel, que le pantheisme de certaines pieces est celui
des bonnes gens. Et quant a son idee sur la metempsychose retributive,
rien ne paraitra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
du poete, des sujets aux peripeties, de la psychologie a la philosophie,
une pensee qui ne soit prise a la foule ou aux livres, qui ne doive etre
tenue pour inadequate ou mal concue. S'il est un titre que M. Hugo a
usurpe, c'est celui de penseur.

Il est naturel que l'on demande ici comment un poete chez qui nous
avons constate sous une magnifique elocution des symptomes marques de
debilite intellectuelle, se trouve cependant etre un grand artiste. La
reponse sera donnee par un nouvel ordre de faits que nous allons
developper.

Quand M. Hugo s'est empare d'une pensee vulgaire, quand il a imagine une
ame sans complications, ou une peripetie sans antecedents, le poete ne
s'en tient pas a cette simplicite sans interet. Emporte par sa tendance
verbale a la repetition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
ascendante, par son antithetisme qui reclame des chocs de grandes
masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
plus simples scenes champetres, une vache paissant dans un pre, des
enfants qui jouent, un chene dans une clairiere, une fleur au bord d'un
chemin, prennent sous ses puissantes mains de petrisseur de verbe, une
grandeur calme et menacante, un aspect fatidique et geant, qui emeut
intimement. Rien de plus grandiose que sa grace. Il celebre dans la
_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
filles, les nuits d'ete, avec une joie enorme. Son vers musculeux se
contourne, se degage et s'elance avec la forte souplesse d'un cable
d'acier, tourne a l'hymne dans l'elegie, a la bacchanale dans l'idylle,
constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le delirant epithalame
de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animes et
transportes de la meme joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus enormes eclats,
quand le poete entreprend les grands spectacles et les grandes
catastrophes.

Rien de plus demesure et de dechaine que certaines de ses tempetes. Un
incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
bataille, comme celle de Waterloo dans les _Miserables_, est un
foudroiement de Titans. La charge epique des cuirassiers de Millaud, la
panique, les carres de la garde tenant comme des ilots au milieu de
l'ecoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possede les varietes
de la grandeur et les etale magnifiquement partout. Il sait etre
grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Legende des
Siecles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la "Claymore"
est froidement heroique. La marche de Gwynplaine dans le palais
somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
d'enorme; la scene est monstrueuse ou Josiane, en sa lascive
demi-nudite, colle ses levres junoniennes a la face tailladee de son
hideux amant, et le regarde "fatale", avec ses yeux d'Aldebaran, rayon
visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sideral.

Mais dans tous les livres du poete aucun recit ne monte plus haut au
sublime et au tragique que celui ou Gwynplaine mene dans le caveau de la
prison de Southwark apercoit le spectacle miserable de Hardquannone
soumis a la peine forte et dure. Les sourdes tenebres du lieu, les
vieilles et pueriles lois latines psalmodiees par le greffier, les
paroles surhumainement graves, adressees par le juge, une touffe de
fleurs a la main, a la miserable guenille d'homme devant lui, ecartele
nu entre quatre piliers et oppresse de masses de fer, la bouche ralante,
la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
enorme et admirable.

Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltee par ce don
d'amplification. Les personnages y sont des heros ou des monstres: de
Javert le "mouchard marmoreen" a Gauvain, le general de trente ans qui
possede "une encolure d'hercule, l'oeil serieux d'un prophete et le rire
d'un enfant...." Fantine, Mme Thenardier "la mijauree sous l'ogresse"
sont au-dela des deux frontieres extremes de l'humanite, de meme que les
guerriers de la _Legende des Siecles_ sont plus grands que des statues.
Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
heroiques, les passions et les emotions intenses, les intrigues
tenebreuses, et les vertus angeliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
Hugo correspond a un monde plus simple que le notre, elle correspond
egalement a un monde gigantesque, ou des rafales aux passions, des
arbres aux crimes, de la beaute des cieux a la misere des humbles, tout
est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
ce globe par comparaison infime.

Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosites dont M. Victor Hugo
sait faire du sublime, son genie atteint de plus hauts sommets encore
dans toutes les scenes auxquelles se mele un element de mystere.

Ici son imagination, laissee libre par la realite, profitant des
interstices que la science et l'experience laissent dans le reseau de
leurs notions, usant des terreurs hereditaires que les grands
spectacles nuisibles ont deposees dans les ames, pousse ses plus
etranges et ses plus luxuriantes vegetations. Le silence glace d'une nef
vide, une cloche beante au repos, une enorme salle de festin ou les
flambeaux agonisent, une apre et solitaire gorge de montagne muette sous
un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voute d'arbres,
prennent sous son style un aspect formidablement inquietant. Une nuit
etoilee vue aux heures ou tous dorment, le ciel bas d'une soiree
d'hiver,

    L'air sanglote et le vent rale,
    Et sous l'obscur firmament,
    La nuit sombre et la mort pale
    Le regardent fixement,

le bois sombre plein de souffles froids ou Cosette, la nuit, va pour
chercher un seau d'eau, penetrent d'une horreur sacree. M. Hugo est par
excellence le grand poete du Noir, et comme son satyre, connait

    Le revers tenebreux de la creation.

Le mystere des germes, la sourde poussee du printemps et l'ascension
latente de la seve, les murmures des grandes plaines, la surprise des
sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poete en celui
qui a ecrit dans les _Miserables_ seuls ces trois admirables episodes:
_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivee de Valjean,
par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
silencieux, mort et regulier ou "l'ombre des facades retombait comme un
drap noir". Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un ecrin et un
antre, cette voute, aux lobes presque cerebraux, eclairee d'une lumiere
d'emeraude, tapissee d'herbes deliees, mouvantes et molles, ou roulent
des coquillages roses, que frole le gonflement des vagues, venant polir
un noir piedestal ou s'evoque "quelque nudite celeste, eternellement
pensive, un ruissellement de lumiere chaste sur des epaules a peine
entrevues, un front baigne d'aube, un ovale de visage olympien, des
rondeurs de seins mysterieux, des bras pudiques, une chevelure denouee
dans de l'aurore, des hanches ineffables modelees en paleur"; la
description des halliers sombres, ces "lieux scelerats" d'ou les chouans
fusillaient les "bleus", et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
tableau de la baie de Portland par un crepuscule d'hiver, ou les cotes
blafardes se profilent en contours lineaires, puis encore l'enterrement
de Hardquannone, emporte silencieusement a la brune, le glas toquant a
coups espaces et discords, et cette molle nuit grise ou Gwynplaine, dans
l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
sourd desir de se suicider; M. Hugo apparaitra comme le poete des choses
sombres, en qui se repercute et se magnifie tout ce que les hommes
apprehendent et redoutent.

Que l'on ajoute encore a toutes ces scenes certains portraits pleins
d'ombre et de reticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
bizarre, sacerdotale et scelerate du docteur Geestemunde, certains
ensembles brouilles et confus, la perception subtile du trouble d'une
societe a la veille d'une emeute, de cet instant des batailles ou tout
oscille:

     La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les trainees
     de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armees ondoient,
     les regiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
     ces ecueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
     les eclaircies se deplacent; les plis sombres avancent et reculent;
     une sorte de vent du sepulcre pousse, refoule, enfle et disperse
     ces multitudes tragiques....

Enfin que l'on considere cette tendance poussee a bout, que l'on fasse
l'enumeration de tous ces poemes douteux ou M. Hugo tente d'eteindre
l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les tenebres metaphysiques, de
ses constants efforts a definir l'incertain des problemes historiques,
sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurite, de ses appels
a une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
plus claires choses; il nous semble que la demonstration est suffisante.
S'il est un domaine ou M. Hugo soit a la fois frequent et magnifique,
c'est celui du mysterieux, du cache, du crepusculaire, du nocturne. S'il
est par excellence celui qui ne sait point voir les choses reelles, il
est le familier de leur envers, des terreurs, des apprehensions et du
trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
peuplent peureusement l'absence de clarte.

Certains faits contradictoires ne sauraient alterer la valeur de cette
induction. Les chapitres realistes des _Miserables_, ne nous sont pas
inconnus, tels que la plaidoirie singulierement navrante et comique et
vraie du pere Champ-Mathieu, indigne dans sa stupidite d'etre pris pour
le forcat Valjean, ni tout l'episode du petit Picpus, les notes precises
sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le pere
Fauchelevent et la mere Superieure, ni cette excellente figure de M.
Gillenormand, ni celle de Thenardier fourbe et feroce. Le faux Lord
Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les heroines
de theatre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
concues en termes vrais. Dans certaines poesies meme, comme
_Melancholia_, les miseres sociales paraissent decrites et deplorees
veritablement. Mais ce ne sont point ces parties eparses et sinceres qui
peuvent caracteriser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
l'organisation intellectuelle de ce poete n'est pas absolument denuee
des proprietes qui constituent le talent d'artistes d'une autre ecole.
Elles ne prevalent point contre les faits universels et
caracteristiques, les tendances generales et excessives que nous avons
reconnues en cette etude, dont les resultats se resument comme suit:

En un style fait de repetitions, d'antitheses et d'images, M. Hugo drape
des idees soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
paraissant, comparees aux objets, plus simples, plus grandes et plus
vagues. Cette nullite, cette simplification et ce grossissement du fond,
sont unis aux proprietes caracteristiques de la forme non par des
relations de causes a effets ou d'effets a cause, mais par un rapport
indissoluble qui permet de considerer ces deux ordres de faits comme
resultant a la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte a la simplicite de ses
idees, qu'il reste indecis s'il use de son elocution prodigieuse pour
dissimuler la faiblesse de sa pensee, ou si celle-ci s'interdit toute
activite depensee en belles paroles. Le grossissement est joint a la
simplicite soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incompletement
est vu plus en saillie; il aboutit necessairement a la repetition
ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idees. Le vague
et le mystere de la pensee conduisent a l'emploi des images, et
celles-ci facilitent le developpement de sujets purement metaphysiques.
Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immediate et
essentielle par des actions et des reactions reciproques, qu'il faut
tenir en memoire. C'est par cette synthese finale, reunissant en un
ensemble homogene les elements que notre analyse a dissocies, que l'on
pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, coloree, sans cesse
renaissante et variee comme un fouillis de lianes; sous ce revetement
une pensee simple, nue, enorme, brute et a gros grains, comme un
entassement de rocs; l'on aura la une image approchee des livres du
poete, l'enchevetrement luxuriant de sa forme, sur l'edifice grandiose
de ses simples et enormes idees, tout le deploiement de ses livres
herisses et fleuris, eriges en gros blocs friables et mal assembles. En
cette antithese fondamentale et inapercue du poete: la nudite du fond et
la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se resume.

NOTES:

[Note 10: Decembre 1884, _Revue Independante_.]


III


De l'ensemble des faits que nous venons d'etablir, il resulte une
explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
et de pensee qui sont devenues manifestes au cours de cette etude,
pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
mecanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothese, paraisse etre a
l'origine de tous les caracteres marques de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
Il nous semble que l'on peut repondre par l'affirmative a une question
ainsi precisee.

Si nous reprenons les resultats de notre analyse, resumes en ces deux
termes: simplicite de la pensee et richesse de la forme, le choix de
celui qui precede et determine l'autre, ne peut-etre douteux. Il n'a
jamais paru a personne que les gens d'intelligence simple, soient
necessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
vrai.

L'opinion commune sur les gens a parole facile, les improvisateurs, les
avocats, les bavards, les ecrivains de premier jet, demontre en quelque
facon que chez les discoureurs abondants on a remarque une activite
intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
l'examen des facultes orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
pas la parole prononcee de la parole ecrite) que nous allons partir,
quitte a revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
auront fournie ne rend pas compte egalement des facultes mentales du
poete.

M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
decompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
emotionnelle; l'expression interieure; l'expression proferee. Or, nous
avons discerne en M. Hugo, des le debut, l'habitude de repeter en
plusieurs formules diverses une seule pensee, de sorte que fort souvent
dans tout un chapitre et tout un poeme, peu d'idees distinctes sont
emises. Il semble donc qu'en lui, a une seule impulsion de l'ame, a une
conception, a une emotion, a une vision interieures, correspondent une
multitude d'expressions, qui se presentent tumultueusement, s'ordonnent,
se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultes
intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passe, pour
reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
d'exprimer longuement et de penser peu, de developper magnifiquement et
abondamment, le moindre jet d'emotion et d'idees; que l'on se figure en
outre que pendant ces successives remissions de l'intelligence, M. Hugo
porte dans sa conscience non plus des pensees, mais de purs mots; tout
deviendra clair. Un esprit presentant cette anomalie de ne penser guere
qu'en paroles, devra s'exprimer en antitheses et en images, devra
simplifier et grossir la realite, devra parfaitement rendre le
mysterieux et le monstrueux, en vertu du mecanisme meme de notre
langage.

Chez lui, chaque idee, au lieu d'en suggerer une autre, de se propager
de terme en terme, du debut a la fin d'une oeuvre, s'etant immediatement
fondue et comme dissipee dans l'abondance d'expressions qu'elle
dechaine, ne subsiste pendant une duree appreciable qu'en mots. Ceux-ci
comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
analogues, enfin, et, necessairement, les termes metaphoriques. De meme
le poete s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
detournes, puis par des images. Et celles-ci etant l'equivalent non de
l'idee, depuis longtemps oubliee, mais des premiers mots dans laquelle
elle etait concue, il suit qu'elles paraitront d'habitude imprevues,
incoherentes, neuves et curieuses aux personnes habituees a penser en
pensees. De meme, c'est grace a ce rapport lointain entre l'image et
l'idee que M. Hugo parvient a figurer parfaitement, en apparence, des
idees ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amene a traiter
en beaux vers les plus vagues sujets metaphysiques.

La tendance du poete aux antitheses s'explique d'une maniere analogue.
M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
abstraits et absolus. Le mot "arbre" ne represente aucun arbre
particulier, qui pourrait etre de telle grandeur et de telle
disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
placee au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi delimite, l'arbre se
separe nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe a
son pied. Seul un esprit realiste sentira qu'il n'y a au fond aucune
demarcation entre les graminees des petites aux grandes, les ronces, les
arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot "homme" de
meme, que nous nous figurons blanc, pourra etre verbalement oppose au
mot "bete" que nous imaginons quadrupede et velue; mais en fait, ces
mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
Boschimans, marchant courbes et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
nez epate et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
tous les mots antithetiques, depuis lumiere-tenebres, desquels sont omis
les degradations crepusculaires, jusqu'a matiere-esprit, que relient les
manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
cree des mots qui le sont. Que M. Hugo dut s'abandonner a cette tendance
antithetique que les mots eux-memes et les mots seuls possedent,
paraitra naturel a qui aura suivi nos explications.

Nous passons aux facultes mentales du poete. Dans tous les precedents
paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensee pure
de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquee a
se conformer exactement a la nature des choses. Les faits que nous avons
exposes dans le deuxieme chapitre de notre etude justifient cette
petition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plait a executer des
variations, parfois extremement belles, sur les lieux-communs les plus
abuses, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
visiblement des idees simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
public sur des sujets familiers. C'est la le procede d'un homme peu
habitue a penser pour son propre compte, prompt a s'emparer de themes
tout faits pour donner libre cours a sa faculte de parolier. Mais il est
un domaine ou le vulgaire ne peut meme le mal renseigner. C'est celui de
l'ame humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.

Quand on dit, sans trop y songer: un heros, un vieillard, une jeune
fille, une mere, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
de fort simple. Un heros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
une jeune fille est un etre chaste, joli et timide. Qu'un heros n'est
souvent ni beau, ni jeune ni meme brave; qu'une jeune fille peut etre
laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posseder une
cervelle compliquee et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de la,
l'air de famille de ses creatures similaires, et leur psychologie
ecourtee, qui se borne a assigner a chaque type les tendances
convenables et conventionnelles, a rendre les vieillards venerables et
les meres tendres, les traitres fourbes et les amantes eprises, sans
nuance, sans complications et sans individualite, sans rien de ces
contradictions abruptes et de ces hesitations fremissantes que presente
tout etre vivant.

Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
ce poete simplifie la realite, il la grossit, en vertu de cette meme
habitude de pensee verbale, qui a faconne son style et ses conceptions.
Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus generaux, les plus
caracteristiques et les plus simples de l'objet qu'il designe, les porte
en lui pousses a leur plus haute puissance. Le mot "chene" figure un
arbre robuste et enorme; le mot "or" rutile plus brillamment que le pale
metal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
pourpre vermeille qui merite d'etre appelee le rouge. Le poete dont
toute l'activite intellectuelle se depense en mots, qui use sans cesse
de ces brillants faux jetons de la pensee, ne pourra s'empecher de voir
les choses aussi demesurees que les paroles qui les magnifient. Pour
lui, necessairement, les mechants seront monstrueux, les jeunes filles
virginales et les tempetes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupconnera des faunes dans
les taillis obscurs. Le mot _Napoleon 1er_ fera surgir en son ame un
fantome de statue, le mot _Revolution_ une lutte de titans, le mot
_Liberte_ des hommes delies qui s'embrassent en pleurant. Que ces
sentiments, cette facon de penser, d'etre emu et d'exprimer, est portee
chez M. Hugo a un degre tel qu'elle devient geniale et sublime, la fin
de la deuxieme partie de notre etude le montre.

Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
Hugo a le plus noblement exalte ses phenomenes crepusculaires et
mysterieux. Ici, a son habitude de concevoir les choses aussi enormes
que les mots, aucune experience antagoniste ne s'oppose. Les mots
_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portes a leur plus haute
energie, designent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
l'homme sont forcement inactifs, c'est-a-dire ne nous donnent plus aucun
renseignement. De meme les termes plus abstraits: _mystere_, _trouble_,
l'_eternite_, l'_au-dela_, expriment des entites sur lesquelles nous ne
savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
vague, la fantaisie de M. Hugo, laissee sans limites et sans resistance,
se meut et se deploie a l'infini, comme s'epand un gaz infiniment
elastique, laisse sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
chose nulle sous le mot peu precis que la chose mesquine sous le mot
enorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indefinie sous le
mot absolu, les choses vraies enfin sans designations repetees et sans
images appendues, sous les mots[11].

Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquees par notre
theorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de designer
les chapitres de ses livres, ses poemes et ses recueils par les titres
metaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son erudition
qui comprend toutes les sciences verbales, la metaphysique, la
theologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
des sciences realistes et naturelles; sa reforme de la versification,
qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
d'exprimer une idee en plus de mots que n'en contient un vers; le
resultat meme du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
contre l'irrealisme classique, n'a abouti qu'a enrichir la langue
francaise de nouveaux mots; toute la vie du poete, la mission
sacerdotale qu'il s'est assignee, son entree en lice pour la
"revolution" contre le "pape", sa haine des "tyrans" et sa philanthropie
generale; tous ces traits resultent du verbalisme fondamental de son
intelligence. Son immense gloire de poete national peut etre expliquee
de meme.

M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en epouse les idees
et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
freres et tous les pres fleuris, que les oiseaux chanteurs celebrent
l'Eternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
son adoration de quatre-vingt-neuf, les meres par son amour des enfants,
les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
politique que les aristocrates, en litterature que les realistes et en
philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il eblouit, en
outre, par l'admirable, neuve, et persuasive facon dont il exprime leur
pensee. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
essentiellement francais. Par son habitude de penser des mots et non des
objets, de ne point dissequer les ames et de ne point montrer les
choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartesien, du
theatre classique et de la peinture d'academie. Il y a joui de l'enorme
bonheur de ne differer de ses contemporains et de ses compatriotes que
par la forme ou il a jete des idees traditionnellement nationales. Cette
innovation est a la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
point, comme le demontre l'impopularite de l'_Education sentimentale_,
de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
Baudelaire.

Ici notre etude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
proprietes saillantes ont ete resumees en exemples, nous avons extrait
quelques caracteres generaux, ceux-ci ont ete repris en un couple fort
clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
comme tous les principes, parait moindre que les effets causes, fasse
illusion sur la beaute et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. A
l'intersection de deux lignes on mesure aisement leur angle; mais que
ces cotes soient prolonges a l'infini, ils comprendront l'infini. De
meme l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons resume en quelques mots
l'essence, demeure une des plus enormes qu'un cerveau humain ait
enfantees. Que l'on suppose jointe a la faculte verbale qui l'a
produite, les facultes analytiques et realistes d'un Balzac, la grace
d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore a cette
intelligence reine, la pensee encyclopedique d'un Goethe, l'on aurait un
poete transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
et tous les mots. Etre de cet ensemble inoui un fragment notable, suffit
a la gloire d'un homme.





LES ROMANS

DE

M. EDM. DE GONCOURT[12]


Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-pere epris,
l'eveil d'ame d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
l'hotel du ministere de la guerre; la naissance de son imagination par
la musique, les lectures sentimentales, et cette precoce surexcitation
que causent dans une cervelle a peine formee les exercices religieux
preparatoires a la premiere communion,--l'esquisse de ses passionnettes
et de ses amourettes,--puis le developpement de la jeune fille fixe en
ces moments capitaux: la puberte, le premier bal, la revelation des
mysteres sexuels,--enfin l'etude, en cette elegante, de tout le
raffinement de la toilette, des parfums du corps et des facons
mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le leger hysterisme de
sa chastete, l'anemie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
se resume le recent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
maintient, pour notre regret, un engagement de sa preface. Dans ce
livre, M. de Goncourt a de nouveau consigne toutes les originales
beautes de son art, l'acuite de sa vision, la delicatesse de son emotion
et la science de sa methode, la sorte particuliere de style qui procede
de cette sorte particuliere de temperament. Avec les trois oeuvres qui
l'ont precede, jointes aux romans anterieurs des deux freres, il semble
que l'on peut maintenant definir, en ses traits essentiels, la
physionomie morale de l'auteur de _Cherie_, le mecanisme cerebral que
ses ecrits revelent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.


I


Il est en M. de Goncourt trois predispositions originelles, sans lien
necessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, emotionnelle,
affectant les trois departements principaux de son organisation
psychique, qui, demontrees, peuvent suffire a l'analyse et a
l'explication de cet artiste.

Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
chaque chapitre sont constitues par le recit de faits positifs, precis,
particularises, par des observations, des anecdotes, un geste, une
physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
faits nus, ou accompagnes de considerations et de narrations, qu'ils
resument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
les assemble et les denature par une relation logique. Et de ces
elements tenus mais rigides, comme les pierres d'une mosaique, M. de
Goncourt sait user avec un art et des resultats merveilleux.

Il excelle, a un tournant de sa fabulation, a un moment psychologique de
ses personnages a montrer cette evolution et cette transformation par un
fait brutal, net, dont la conclusion est laissee a tirer au lecteur.
Telle est la scene ou la Faustin, surexcitee par le role qu'elle essaie
d'incarner, a la veille de son exalte amour pour lord Annandale, tombe
presque entre les bras d'un maitre d'armes en soeur; telle encore cette
conversation erotique que Cherie, a la campagne, par une apres-midi
torride, ses sens pres de s'eveiller, surprend de sa fenetre, entre deux
filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
genre que M. de Goncourt depeint en leurs moments caracteristiques de
larges periodes de l'existence de ses creatures, l'enfance de Cherie et
l'enfance de celle qui sera la fille Elisa, la vie errante des freres
Zemganno avant leurs debuts a Paris, et la vie amoureuse, traversee
d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
ces faits menus ou longs a decrire, il montre les etats d'ame permanents
ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
machinalement a deranger les lois de la pesanteur, l'absorption
momentanee du saltimbanque cherchant un tour inoui,--par ce reglisse bu
dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinee de la Faustin.

Il lui faut des faits pour prouver ses assertions generales, le desir
qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le theatre, une fois
qu'ils ont goute de cette gloriole, pour montrer la seduction que
celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final a
une analyse de caractere, ou a la notation d'un changement moral; la
mere des Zemganno appelee en justice, ne voulant temoigner qu'en plein
air, pour montrer le farouche amour de la bohemienne pour le ciel libre;
pour representer la modification produite en Cherie par sa puberte,
decrire en detail la gaucherie et la timidite subite de ses gestes. Par
une methode contraire M. de Goncourt fait preceder une consideration
generale de la serie de faits qui l'etayent, decrivant les fougues
d'Elisa de maison en maison, pour determiner en une generalisation
l'inquietude errante des prostituees.

Des faits encore, deguises sous une conversation, jetes en parenthese,
arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent a caracteriser
ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, a decrire un
lieu, a specifier une sensation par une comparaison, a montrer en
raccourci l'aspect et les etres d'un salon, a noter le paroxysme d'une
maladie ou l'affolement d'une passion, a marquer les realites d'une
repetition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
public de cirque a Paris, le debraille d'un cabotin, la colere d'une
actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
nous donne par surcroit, sans necessite pour le roman, comme une bonne
partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant recit ou
Mascaro, le fantastique et vague serviteur du marechal Handancourt,
emmene Cherie dans la foret "voir des betes", et sous les grands arbres
precede la petite fille emerveillee, faisant chut de la main sur la
basque de son habit noir.

Que l'on reflechisse que cette methode ou le fait concret et
caracteristique prime le general, que M. de Goncourt parmi les
romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
procede pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Heredite_,
les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
realisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
deductions avec preuves a l'appui, et ses caracteres etablis sur leurs
actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une epoque
restreints, des livres d'enquete sociale qui flottent entre l'histoire,
et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
que ses contemporains, a l'evolution scientifique du roman. Il a acquis
quelques-uns des caracteres qui differencient les livres de science des
livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
cotes, font que ses creatures sont plutot des types que des individus,
sont plus instructives que vivantes, plus generales et diffuses que
particulieres, sont plutot les exemples d'un genre que des individus
saisis et etudies a part. Et grace a son habitude d'accorder le pas a
ses observations sur ses idees generales, a ne point plaider de cause et
a ne pas emettre de considerations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
tenir a egale distance de ces philosophies nuisibles a toute vue exacte
de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
contente d'observer, de noter et de resumer, sans conclure, sans se
rallier a l'une des deux moities de la conception de la vie, sans que sa
sagacite ou son coup d'oeil soient alteres par une theorie preconcue
necessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilite,
il est reste aussi apte a relever les faits caracteristiques de la gaie
et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituee qu'ecrase
peu a peu le perpetuel silence du regime cellulaire.

NOTES:

[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne methode
etre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
cerebrales soient peu avancees. Si la decouverte de M. Brocat etait
definitive, si la faculte du langage devait avoir pour organe la
troisieme circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer a coup
sur que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanite,
doit presenter un developpement monstrueux. Mais cette localisation qui
parait juste pour le mecanisme musculaire de la parole, ne peut-etre
celle du langage. L'alliance des mots et des idees est telle que tout
organe pensant doit etre en rapport immediat avec tout organe verbal;
c'est la une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
_Op. cit._).]

[Note 12: Revue Independante, mai 1884.]


II


Mais de meme que parmi les faits multiples que presentent les choses et
qui constituent les sciences, certains sont attires a l'etude de la
matiere morte, certains autres a celle du monde organique, et parmi ces
derniers certains par la matiere vivante en ses elements, certains par
les ensembles que forment ces unites, il intervient chez les hommes de
lettres realistes un biais individuel, une predisposition de l'oeil a
voir, une aptitude de la memoire a retenir, un ordre de faits
particulier, un caractere dans les phenomenes, un moment dans les
physionomies, les gestes, les emotions, les ames. Et de l'effort que
chaque artiste fait a rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
style individuel, la particularite de son vocabulaire et de sa syntaxe,
qui revele le plus surement la qualite intime de son intelligence.

Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
les paysages, les interieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
les passions, la nature psychologique de ses personnages preferes, on
extraira de cette collection, la notion d'un artiste epris de mouvement,
notant la vie dans son evolution, les visages dans leurs
transformations, les emotions dans leurs conflits, chaque ame dans sa
diversite.

Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcement
immobiles, il percoit le caractere mouvant et variable, les vibrations
de la lumiere, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
foret ou Cherie, enfant, se promene, est decrite en ses murmures,
l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumiere sur le
sol, les fuites d'une bete effaree. Le paysage morne ou s'eleve la
prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pale
qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _etendue blafarde_, la
_lumiere ecliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque ou les freres
Zemganno attendent avant d'entrer en scene, les objets se diffusent sous
les rayonnements que note l'auteur:

     C'etaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
     deplacements de gens eclabousses de gaz, ce sont en ce royaume du
     clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
     charmants et de bizarres jeux de lumiere. Il court par instants sur
     la chemise ruchee d'un equilibriste un ruissellement de paillettes
     qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
     de soie vous apparait en ses saillies et ses rentrants, avec les
     blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappee de soleil
     d'un seul cote. Dans le visage d'un clown entoure de clarte,
     l'enfarinement met la nettete, la regularite et le decoupage
     presque cassant d'un visage de pierre.

Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
peuple ses pages, ce qu'il evoque c'est non une enumeration de traits au
repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
attitude instantanee, leur figure surprise en un changement ou une
revulsion. Par une vision particuliere pareille en son effet, a ces
fusils photographiques, qui decomposent le vol d'une chauve-souris et le
saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrete le portrait de la soeur de la
Faustin, au sortir d'une crise hysterique, dans sa promenade nerveuse
par une salle de fin de diner,--decrit Cherie montant un escalier et,
"balancant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
torse". Dans un cheval blanc promene le soir aux lumieres dans un
manege, il saisit "un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
des yeux humides". C'est la demarche d'Elisa partant en promenade,
qu'il nous donne, "avec son coquet hanchement a gauche", "l'ondulation
de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
regard souleves, retournes vers son visage." Mais c'est dans les _Freres
Zemganno_ qu'eclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant a
peindre des academies en mouvement, suspendues a l'oscillation d'un
trapeze, dardees dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
disloquees dans une pantomime, emportees et fuyantes dans le galop d'un
cheval.

Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutot que son dessin,
il note des changements de figure, des mines plutot que des visages. Il
peint, en la Tomkins, "des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
clartes cruelles sous la transparence du teint"; en Cherie,
"l'animation, le montant, l'esprit parisien"; "l'ebauche de mots coleres
crevant sur des levres muettes", pour les traits convulses de la detenue
Elisa. La physionomie de la Faustin lui apparait tantot dessinee en
ombres et meplats lumineux, par une lampe posee pres de son lit, tantot
s'assombrissant, se creusant sous une emotion tragique:

     Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
     tenebreuse absorption du travail de la pensee; de l'ombre emplit
     ses yeux demi-fermes; sur son front, semblable au jeune et mol
     front d'un enfant qui etudie sa lecon, les protuberances, au-dessus
     des sourcils, semblerent se gonfler sous l'effort de l'attention;
     le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le palissement
     imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
     paroles, parlees en dedans, courut mele au vague sourire de ses
     levres entr'ouvertes.

M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caracteristiques. Il
sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
jupe de sa voisine, "l'allee et la venue d'un petit pied bete" d'une
femme hesitant a dire une idee embarrassante et saugrenue, le rapide
gigottement du coude d'une actrice eclatant d'un fou rire, et le geste
de colere avec lequel, desesperant de trouver une intonation, elle tire
les pointes de son corsage.

Et cette perpetuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
l'epiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
M. de Goncourt, secoue et precipite les passions de ses personnages,
accelere leurs conversations en ripostes serrees de pres, fait voler
leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
tatonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; a la brillante et
heureuse folie de son succes; aux revoltes cabrees d'une fille a moitie
maniaque, a son "herissement de bete" devant la porte de sa prison, a
l'alanguissement graduel de sa volonte meurtrie et matee. Ce que M. de
Goncourt nous montre, ce sont les coleres d'une petite fille gatee, se
roulant par terre dans la rage d'une soupe otee; l'affolement d'une
jeune femme mourant de sa chastete, et courant a la quete d'un mari;
l'etat d'ame inquiet et alangui d'une actrice entretenue, elaborant un
role de grande amoureuse, se jetant dans le plus poetique et le plus
emouvant amour, abandonnant le theatre, puis reprise par lui, recuperant
ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
mort de son amant.

Et par une consequence logique ce sont des ames capables de ces
variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
s'applique a peindre, des ames diverses, plastiques a toutes les
sensations, desarticulees et nerveuses, sans constance et sans unite,
sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des ames de
demi-artistes, des ames de premier mouvement, soudaines, ductiles et
fougueuses. Conduit par son realisme a l'etude d'une basse prostituee,
d'ailleurs retive et passionnee, il n'a fait depuis que des creatures
fantasques et charmantes, des clowns bohemiens, une actrice, une jeune
fille jolie, coquette et gatee, des etres changeants comme un ciel de
printemps, extremes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile a
decrire et a montrer.

De ce gout pour la vie, de ce perpetuel et paradoxal effort a rendre le
mouvement avec des mots figes et une langue plus ferme que souple, de
cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
de Goncourt. Il a du recourir au neologisme pour noter des phenomenes
qu'il a bien vus le premier. Le frisson meme que lui causait le
spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de debut, qui
donnent comme un coup de pouce a la phrase, ces "et vraiment" ces
"c'etait ma foi", ces "ce sont, ce sont" qui marquent la legere griserie
de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
delicate. Il s'accoutume a forger des substantifs avec des adjectifs
deformes, parce que l'accident, la qualite qu'exprime l'adjectif lui
parait plus importante que l'etat, rendu par le substantif. Il recourra
a d'interminables enumerations pour decrire tous les multiples aspects
d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots fremissants,
colores, pailletes, etincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
voit aux choses d'eclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces etranges
phrases disloquees, enveloppantes comme des draperies mouillees,
mouvantes et plastiques qui semblent s'inflechir dans le tortueux d'une
route: "Enfin l'omnibus, decharge de ses voyageurs, prenait une ruelle
tournante, dont la courbe, semblable a celle d'un ancien chemin de
ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gele";
des phrases comprehensives donnant a la fois un fait particulier et une
idee generale, des phrases peinant a noter ce que la langue francaise ne
peut rendre et devenant obscures a force de torturer les mots et de
raffiner sur la sensation:

     Ils savouraient la volupte paresseuse qui, la nuit, envahit un
     couple d'amants dans un coupe etroit, l'emotion tendre et
     insinuante, allant de l'un a l'autre, l'espece de moelleuse
     penetration magnetique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
     et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiede
     contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
     jambes de l'homme. C'est comme une intimite physique et
     intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte ou les lueurs
     fugitives des reverberes passant par les portieres, jouent dans
     l'ombre avec la femme, disputent a une obscurite delicieuse et
     irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
     montrent un instant son visage de tenebres, aux yeux emplis d'une
     douce couleur de violette.

C'est dans la notation de ces sentiments tenus, delicieux et troubles
qu'eclate la maitrise de M. de Goncourt, dans le rendu tatonnant,
repris, pousse, flottant et enlaceur de ces mouvements d'ame vagues et
inapercus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
causent a Cherie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupefiera Paris, dans
la vague stupeur d'ame qui vide peu a peu la cervelle d'une prisonniere
hysterique. Grace aux infinies ressources de son style et au biais
particulier de sa manie observante, il est parvenu a saisir quelques-uns
des faits profonds et obscurs de notre vie cerebrale. L'organisation de
ses sens et de son style ressemble a ces instruments infiniment
complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
saisissent des phenomenes et permettent des approximations inconnues aux
anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette delicate
complexite, cause et condition d'une science plus vraie?


III


A ce sentiment vif et penetrant de la vie en acte, de ses remuements
physiques et des ses agitations morales, a cette recherche appliquee et
reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
Goncourt le gout particulier d'une certaine sorte de beaute, qu'il
recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guide dans
ses courses de collectionneur, dans la determination des sujets et des
scenes de la plupart de ses romans: le gout passionne du joli. Ce
penchant qui le conduisit a recueillir les dessins du XVIIIe siecle, a
etudier en toutes ses faces et a faire revivre en son entier cette
epoque de la grace francaise, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
leur puerilite, l'ingenu et l'impromptu de leur art, penetre et
determine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
parfum a part, les farde et les poudre.

A une epoque ou le souvenir du romantisme remplit les romans realistes
et les scenes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserve le sens des choses
naturellement charmantes, de la poesie dans les incidents journaliers,
des ames delicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
sait gouter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
de poetiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
caractere d'un soldat, ancien berger, la grace native d'une actrice
naturellement fine, s'arreter aux idylliques visions enfantines qui
fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais ou le sens du joli
eclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante etude de
reclusion feminine qui forme la premiere moitie de _Cherie_, dans le
geste mutin d'une petite fille perchee sur sa chaise et eventant sa
soupe de son eventail; dans la gaie repartie du marechal consolant
Cherie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis a
table; dans la scene du bapteme de la poupee; dans l'inquiet effarement
d'une troupe d'enfants enfermes dans les combles; dans la bienveillante
et aimable idee qu'a la marechale de greffer sur les eglantiers de de la
foret de Saint-Cloud les roses du jardin imperial. Personne ne pouvait
mieux rendre les legers et coquets caprices d'une ame de fillette, la
demi-pamoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
satisfaite:

     En la paix du grand hotel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
     dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
     scandait l'insensible ecoulement du temps, tandis que tous deux
     etaient accotes l'un a l'autre la chair de leurs mains fondue
     ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
     passaient dans un _far-niente_ de felicite, ou parler leur semblait
     un effort. Et c'etaient de douces pressions, un echange de sourires
     paresseux, une volupte de coeur toute tranquille, un muet
     bonheur....

Et il arrive pourtant a ce decriveur des joliesses et des bonheurs, a
ce realiste qui sait parfois etre gaminement gai, d'etre attire par le
fantastique et le crepusculaire que montre parfois la vie parisienne,
par l'existence excessive et mysterieuse de la Tomkins, l'affeterie
voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
_La Faustin_, apres les vues rembranesques des repetitions diurnes a la
Comedie-Francaise, et la sinistre fin de diner des auteurs dramatiques,
les scenes ou apparait l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
denouement egal en puissance terrifiante a la _Ligeia_ de Poe,--_La
Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
son amant moribond. Jamais realiste ne s'est avance plus loin au bord de
la verite, a la rencontre de la grande poesie.

C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystere pour
certaines scenes et certains personnages, qui finalement caracterise le
mieux l'art de M. de Goncourt. De la les paillettes, l'ingeniosite, le
coloris adouci et pimpant de son style, la frequence des scenes
elegantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
sa phrase, la gaiete de son humeur, et la tendresse de son emotion. De
la aussi, de son gout du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
son recit, la terrible nervosite des derniers chapitres de _La Faustin_
et de _Cherie_, ces agonies atroces, ces scenes nocturnes traitees a
l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystere de certains de
ses devoilements, la richesse barbare de certains de ses interieurs.

M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthetiques. Il a garde
beaucoup de sa frequentation de l'ancienne France, de la France de
Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a ete conquis aussi par le
romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poe, de Quincey, Heine,
par ce que Balzac a innove. De cet amalgame est fait le charme et le
heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous seduit et nous terrifie.

Et maintenant cette analyse terminee, il faut imaginer que le mecanisme
cerebral dont nous avons essaye d'isoler et de montrer les gros rouages,
est vivant et en marche, possede par une creature humaine, constitue en
son engrenement et son travail une unite indivise, la pensee, la raison
et le genie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
distinctions innaturelles que nous avons etablies, M. de Goncourt est a
la fois chercheur de petits faits caracteristiques et precis, frappe par
les aspects mouvementes des etres et des choses, emu par ce qu'il y a
en ces phenomenes de joli, de delicat, de rare, de bizarre, d'un peu
fantastique. Ce penchant reagit sur le choix de ses documents humains,
de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse a
donner des visions nettes de mouvements et de jolites; l'habitude de
l'observation, son ouverture d'esprit a tous les phenomenes de la vie,
le garde de tomber dans la mievrerie ou le pessimisme: la recherche
d'emotions delicates le preserve habituellement de s'appliquer a l'etude
des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
phenomenes psychologiques, l'eloigne de concevoir des caracteres uns,
individuels et constants, colore et enerve sa langue, attenue ses
fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
a ces anomalies individuelles d'organisation cerebrale, les caracteres
generaux de toute ame d'artiste et d'ecrivain, la vive sensibilite, le
don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
incidents, l'infinie tenacite de la memoire pour les perceptions de
l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de realiser cette
chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
cette curieuse intelligence, il faut le figurer jete des sa jeunesse,
avec son frere et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
promenant l'aigu de son observation, la delicate nervosite de son
humeur, dans le monde des petits journaux, des cafes litteraires, des
ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
maison constellee de kakemonos et rosee de sanguines, le cerveau nourri
par une immense et diverse lecture: a la fois erudit, artiste et
voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
celui de Rivarol, instruit des tres hautes speculations de la science,
l'on aura ainsi la vision peut-etre exacte, en ses parties et son tout,
de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
de cette fin de siecle.

       *       *       *       *       *

PAGES RETROUVEES[13]

PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT


Dans ce livre M. de Goncourt a reuni ses articles de journal et ceux
qu'il a faits avec son frere. Il suffit de dire que presque toutes ces
_Pages retrouvees_, sont des morceaux de bonne ou de haute litterature,
pour marquer la difference entre les feuilles d'il y a une trentaine
d'annees et celles de la notre. C'etaient en effet des gazettes bizarres
celles ou les Goncourt faisaient paraitre, vers 1852, les chroniques et
les nouvelles qui formerent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
masques_ et le present volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
encadrant cette gravure d'un texte ecrit parfois par des gens ayant de
la litterature. M. Aurelien Scholl fit la ses debuts; il etait alors
d'un pessimisme furibond et faisait preceder ses chroniques toutes en
alineas, d'epigraphes naivement latins ou grecs. Le numero etait une
fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
montrer a quel point on laissait ce poete hausser le ton coutumier de
journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
ne se trouvera guere dans nos quotidiens: "Ainsi dans le calme silence
des nuits, aux heures ou le bruit que fait en oscillant le balancier de
la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
ou les rayons celestes touchent et caressent a nu l'ame toute vive, ou
la conscience a une voix, ou le poete entend distinctement la danse des
rhythmes degages de leur ridicule enveloppe de mots, a ces heures de
recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
interroge avec epouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
os. Et quand on y songe qui ne fremirait, en effet, a cette idee de
vivre peut-etre au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
etres qui lisent peut-etre couramment dans notre pensee, quand la leur
se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
songe.... Le mystere de l'enfantement leur a ete confie et peut-etre le
comprennent-elles.... Peut-etre y a-t-il un moment solennel ou si le
mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
entre ses mains son ame palpable et en dechirer un morceau qui sera
l'ame de son enfant...."

Les Goncourt faisaient de meme des numeros entiers du _Paris_, qui ne
contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.

Ils annoncaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de theatre (le _Joseph
Prudhomme_ de Monnier a l'Odeon), des notes bibliographiques; parfois
meme ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
Lafitte a la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
police correctionnelle.

C'etait cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
annonces documentaires qui rendront precieuses aux historiens futurs les
quatriemes pages de nos journaux, sont encore amusantes a lire.

Une reclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
"plus de copahu" est deja le cri de ralliement des medecins de
certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
confidentielles; un journal contemporain publie "les memoires de Mme
Saqui, premiere acrobate de S.M. l'empereur Napoleon 1er;" un
restaurateur de la rue Montmartre promet "pour 1 fr. 50 un repas
comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;" enfin, un chocolatier
encore ingenu libelle ainsi sa reclame: "La confiserie hygienique
fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriete exclusive a
recu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
alibiles empruntes au jus de poulet, et rendus completement insipides."

On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
visiblement Henri Heine etait un peu le genie du lieu. Les Goncourt
aussi subirent cette admiration. _Une nuit a Venise_ est bien une
fantaisie a la maniere des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.

_Pages retrouvees_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Theophile Gautier.
Nous ne connaissons pas de portrait plus evocateur et plus anime,
gesticulant et parlant, traverse d'onde, de vie et de pensee, plus
delicatement modele par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
est une des plus belles pages de ce siecle. Il merite de compter entre
Charles Demailly et la Faustin.

NOTES:

[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]





J.K. HUYSMANS[14]


C'est l'histoire d'un frele et exceptionnel jeune homme, prise en son
plus etrange chapitre, que raconte _A Rebours_, le nouveau livre de M.
Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, eraille et froisse par
tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
detourne de la realite qui ne contente ni ne rejouit ses sens. Usant
d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie a donner a tous ses
gouts une nourriture facticement convenable, presente a ses yeux des
spectacles combines, substitue les evocations de l'odorat a l'exercice
de la vue, et remplace par les similitudes du gout certaines sensations
de l'ouie, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
latines et francaises ont d'oeuvres raffinees, superieures ou
decadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systematise son
hypocondrie, entre l'ascetisme morose des mystiques et l'absolu
renoncement des pessimistes allemands. A l'origine et au cours de cette
maladie mentale, preside la maladie physique. La nevrose apres avoir
cause l'incapacite sociale du duc Jean, affine son intelligence jusqu'a
l'amincir, apparait en lui plus ouvertement, le poursuit
d'hallucinations, le force une premiere fois--dans l'episode du voyage
ebauche a Londres,--a tenter de rentrer dans la vie, l'anemie le mine et
l'accable dans une prostration finale jusqu'a ce que la folie et la
phtisie le menacant--le duc Jean se resolve sur l'ordre de son medecin a
revenir au monde pour mourir plus lentement.

Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
souffreteuses, d'analyses qui revelent et de descriptions qui montrent,
peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres anterieures de M.
Huysmans. Il nous semble qu'il est le developpement, extreme mais
logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Menage, Les
Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _A Rebours_, M.
Huysmans a marque dans une certaine direction la frontiere avancee de
son talent, qui se trouve embrasser certaines regions lointaines
apparemment exterieures.

NOTES:

[Note 14: _Revue independante_, 4 juillet 1884.]


I


Les procedes d'art de M. Huysmans appartiennent en general, comme ceux
des ecrivains qui sont a la tete du roman, a l'esthetique realiste. Il
sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caracteres avec
une exactitude notablement superieure a celle des romanciers idealistes;
la vie d'un homme etant rarement tragique, il s'abstient de toute
intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux eprouves
par un Parisien de la moyenne; l'histoire a raconter se trouvant ainsi
reduite, M. Huysmans l'expedie en quelques phrases et consacre ses
chapitres non plus au recit d'une serie d'evenements, mais a la
description d'une situation, d'une scene, procede non par narrations
successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux relies
de breves indications d'action; et, comme tous les ecrivains de cette
ecole,--avec de profondes differences personnelles,--il possede un
vocabulaire etendu et un style riche en tournures, apte, par des
procedes divers, a rendre l'aspect exterieur des choses, a reproduire
les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
compliquees de nos sensations, de facon a les renouveler dans l'esprit
du lecteur par la voie detournee des mots.

Mais parmi ces elements memes qui sont les parties exterieures et
communes de toute oeuvre realiste, il en est deux, l'exactitude de la
vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnes et menes
a bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
sache mieux les interieurs divers des myriades de maisons parmi
lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
enregistres dans son cerveau, les physionomies, la demarche, la
tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses categories superposees
d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
les scenes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanement une vision
interieure comme une analogie ou une coincidence. Dans _En Menage_, le
debut, ou, par une nuit nuageuse, Andre et Cyprien, parcourent
lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pave, le marchand de
vin fermant sa boutique a l'approche silencieuse de deux sergents de
ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pave, est assurement
le recit detaille de la serie d'impressions que procure une rentree
tardive. Qui ne connait de son passage dans les bouillons, "cette
epouvantable tristesse qu'evoque une vieille femme en noir, tapie seule
dans un coin et machant a bouchees lentes un troncon de bouilli?" Les
soirees de la famille Vatard, celles de la famille Desableau, ou Madame,
apres avoir lentement coupe un patron, l'essaie, les sourcils remontes
et les paupieres basses, sur le dos de sa fillette "la faisant pivoter
par les epaules, lui donnant avec son de de petits coups sur les doigts
pour la faire tenir tranquille ... pincant l'etoffe sous les aisselles,
meditant sur les endroits devolus pour les boutonnieres", ont une
convaincante veracite. Il n'est presque point de page ou l'on ne
constate cette justesse de vision et cette probite artistique. Que l'on
note encore le chapitre de _A Rebours_, ou, par une boueuse nuit
d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
bureaux de "Galignani" a la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
Soeurs Vatard_, le tumultueux interieur d'atelier de femmes par un
matin de paye apres une nuit blanche, la plaisante enumeration des
manques de tenue de l'ouvriere Celine devenue la maitresse d'un monsieur
a chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergere dans les
_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualite que M.
Huysmans est seul a posseder, l'art de rendre veridiquement la
conversation, d'ecrire en style parle les dires d'un concierge, ou les
bavardages de deux artistes; assurement le realisme de M. Huysmans,
semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.

Dans ce perpetuel et acharne colletement avec la realite, M. Huysmans a
contracte quelques-unes des particularites de son style. Attentif aux
conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigne par ses
observations sur les termes techniques des metiers, il a retenu et su
employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
artiste, amasser et deverser un tresor de mots d'argot et d'atelier qui
lui permet de noter des sensations et des emotions dans la langue meme
des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
de l'or d'une etole, qu'il est "assombri et quasi saure"; il dira
encore: "des hommes souls turbulaient"; des fleurs lui apparaitront
"taillees dans la plevre transparente d'un, boeuf"; il pourra ecrire
cette phrase: "Attise comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
en gueule de four, dardant une lumiere presque blanche ... grillant les
arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une temperature de fonderie en
chauffe pesa sur le logis". Il tire de l'observation des comparaisons
etonnamment justes: "Elle eut a la fin des larmes, qui coulerent comme
des pilules argentees, le long de sa bouche." Comme pour tous les
artistes, le commerce avec la realite, avec ce que l'on peut saisir par
les sens, revoir, tater et montrer avec les spectacles familiers de
l'humanite et du monde, lui a ete profitable. Il a acquis a cette
connaissance de la vie, la dose de veracite qui est indispensable au
roman moderne, la force, la precision, la richesse et le pittoresque du
style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'elaborer et de
realiser sa conception particuliere de l'ame et de la destinee humaine.


II

C'est, en effet, par une psychologie particuliere des personnages, par
la facon dont M. Huysmans se figure le mecanisme de l'ame humaine,
exagere certaines facultes, amoindrit l'action de certaines autres, que
ses romans tranchent sur leurs congeneres, se sont necessairement
revetus d'un style original et aboutissent a une philosophie generale
deduite jusqu'en ses extremes consequences. Si l'on examine quelle est
l'activite commune et constante des creatures mises sur pied par M.
Huysmans, si l'on ecarte les traits generaux de toute conduite humaine,
on arrive a constater qu'ils s'emploient a subir, a accumuler et a faire
revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
encore des perceptions visuelles colorees ou lumineuses. Le Cyprien des
_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'Andre de _En Menage_, le duc Jean de _A
Rebours_ semblent etre, en fin de compte, des couples d'yeux montes sur
des corps mobiles, aboutissant a de formidables ganglions optiques, qui
penetrent toute la masse cerebrale de leurs fibrilles radiees. Toute
leur activite vitale aboutit a emmagasiner des visions et a en degorger
d'anciennes, a noter des aspects, a percevoir des colorations et des
scintillements, et a evoquer, dans les periodes languissantes,
d'anciennes vibrations lumineuses, entassees, endormies dans
l'arriere-fonds de la memoire, mais vivaces et aptes a reparaitre a la
suite d'une association d'idees, comme les alterations d'un papier
sensibilise, sous l'action d'un reactif.

Cette conception de l'ame humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
irrepressible. S'il met en scene des personnages que leur manque de
culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
rudimentaires ne savent point voir; il intervient, decrit en personne,
sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
contemplent, et marque ensuite en realiste exact le peu d'interet
qu'eveille chez eux ce spectacle inapercu. Il raconte en ses couleurs,
son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
de foire, puis: "Tout cela etait bien indifferent a Desiree." Il dessine
en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
escarbilles volantes, la course acceleree ou contenue des locomotives,
toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest a la tombee
de la nuit, et conclut: "Anatole reflechissait."

Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-dela de la
vraisemblance. Il prete a ses ouvrieres l'acuite et la delicatesse
oculaires qu'il possede, leur attribue, dans les contemplations
auxquelles il les soumet, les plus rares qualites d'observateur. Ses
brocheuses devisagent admirablement l'employe de la maison Crespin qui
vient leur reclamer de l'argent; Desiree et Auguste, au moment de
s'eprendre, se detaillent mutuellement en physionomistes consommes.
Desiree, conduite au theatre Bobino, percoit la silhouette de la
chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
intransigeant, puis les details de sa toilette, comme une personne
situee dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas a
loger dans ces ames etroites, tout l'epanouissement de ses qualites de
peintre verbal. Il se mit a l'aise dans _En Menage_ et eut recours aux
artistes.

Assurement, jamais Paris n'a ete fouille, decrit, decouvert, examine
dans ses details et repris dans ses ensembles, analyse et synthetise
comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
litterateur Andre Jayant. Tout y apparait, depuis l'appartement de
garcon artiste ou Andre s'installe apres sa mesaventure conjugale,
jusqu'a la place du Carrousel ou il va promener sa nostalgie feminine et
contempler "le merveilleux et terrible ciel qui s'etendait au soleil
couchant par de la les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
dont les masses violettes se dressaient trouees sur les flammes
cramoisies des nuages;" depuis le brouhaha d'un cafe du Palais-Royal le
soir, jusqu'a ces taches lumineuses que la nuit, les fenetres eclairees,
dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'imperiale. Ce
livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
cafes s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles decouchees la
nuit au moment des rentrees tardives, le soir a l'heure discrete ou des
messieurs bien mis emboitent le pas d'ouvrieres en cheveux, au
crepuscule, ou deserte et morte, elle seche d'une averse sous la flambee
jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
fille, celui d'un employe, tout le dedans et le dehors de la capitale du
monde moderne.

Et ce livre qui se resume en une accumulation de tableaux colores et
mouvementes, n'a pas suffi a assouvir la passion descriptive de M.
Huysmans. De meme que les strategistes et les joueurs d'echecs
superieurs dedaignent les rencontres reelles ou l'imprevu altere la
beaute des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
solution de problemes factices, M. Huysmans s'est detourne de copier la
realite, qui ne repondait point a ses exigences sensuelles, et s'est
fabrique dans _A Rebours_, des objets de perception inventes et
parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses reelles, en eliminant
tout ce qui dans l'art et la nature, etait pour lui denue d'emotion
agreable, il a cree des visions et des perceptions artificielles, qui,
elaborees de propos delibere, se sont trouvees en harmonie parfaite avec
ses facultes receptives et les aptitudes de son style.

Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
Le boudoir ou des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
travail ou il consume ses heures a revoquer le passe, ou a feuilleter de
ses doigts pales, des livres precieux et vagues, cette bizarre et
expeditive salle a manger, dans laquelle il trompe ses desirs de voyage,
la desolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
apres-midi d'ete, les floraisons monstrueuses dont se herissent un
instant les tapis, les evocations visuelles et auditives de certains
parfums aeriens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
consacrees aux peintures orfevrees de Moreau, a certains tenebreux
dessins de Redon, a certaines lectures prestigieuses et suggestives;
ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
de ses phrases, "tous feux allumes".

Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
affectent ses appareils sensoriels et cerebraux, M. Huysmans atteint a
une elocution consommee, orientale et superieure.

Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
ses sensations. Certaines phrases petaradent et font feu des quatre
pieds: "La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'ecrasa
dans les plaines de Chalons, ou Aetius la pila dans une effroyable
charge. La plaine gorgee de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
cent mille cadavres barrerent la route, briserent l'elan de cette
avalanche qui, divisee, tomba eclatant en coups de foudre sur l'Italie,
ou les villes exterminees flamberent comme des meules". D'autres phrases
coulent lentement comme des larmes de miel: "Cette piece ou des glaces
se faisaient echo et se renvoyaient a perte de vue dans les murs des
enfilades de boudoirs roses, avait ete celebre parmi les filles, qui se
complaisaient a tremper leur nudite dans ce bain d'incarnat tiede
qu'aromatisait l'odeur de menthe degagee par le bois des meubles".
D'autres encore sont agitees et cursives: "Glissant sur d'affligeantes
savates, ce laveur s'enfonca dans un va-et-vient furieux de garcons,
lances a toute volee, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
soucoupes, eblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers."

Mais c'est surtout la sensation coloree que M. Huysmans est parvenu a
reproduire integralement par l'artifice des mots. Assurement cette
phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle decrit: "Des branches de
corail, des ramures d'argent, des etoiles de mer ajourees comme des
filigranes et de couleur bise, jaillissent en meme temps que de vertes
tiges supportant de chimeriques et reelles fleurs, dans cet antre
illumine de pierres precieuses comme un tabernacle, et contenant
l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinte de rose aux seins
et aux levres, de la Galatee, endormie dans ses longs cheveux pales". Et
encore: "Sur sa robe triomphale, couturee de perles, ramagee d'argent,
lamee d'or, la cuirasse des orfevreries dont chaque maille est une
pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
la chair mate, sur la peau rose the, ainsi que des insectes splendides,
aux elytres eblouissantes, marbres de carmin, ponctues de jaune aurore,
diapres de bleu acier, tigres de vert paon."

Mais, outre cette virtuosite generale, M. Huysmans a concu un type de
phrase particulier, ou par une accumulation d'incidentes, par un
mouvement pour ainsi dire spiraloide, il est arrive a enclore et a
sertir en une periode, toute la complexite d'une vision, a grouper
toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, a
rendre une sensation dans son integrite et dans la subordination de ses
parties: "Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
verts qui avaient saute des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, eclaboussant de ses deux
flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
reformerent, troues ca et la par une colonne de foule se precipitant du
theatre Montparnasse, s'elargissant en un large eventail qui se repliait
autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges".
Ou encore: "Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
pierres, mais de chaque cote, bordant le chemin sans pave creuse d'une
rigole au centre, des bois de bateaux marbres de vert par la mousse et
plaques d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
renverse entrainant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
elle la porte, visiblement achetee dans un lot de demolitions et ornee
de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hale
deposee par des attouchements de mains successivement sales". Le souple
enlacement de cette sorte de phrase, est sans egal. Elle est le produit
dernier et la preuve de cette faculte receptive que nous avons
constatee; elle est la sensation meme absorbee, elaboree dans
l'intelligence, et projetee au dehors telle quelle.

Mais ce tour de force descriptif reussit avec une perfection et une
frequence qui constituent deja une anomalie. Que l'on revienne, en
effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, a l'homme normal,
chez qui la sensation percue en gros et a la hate, est transformee par
un travail conscient ou inconscient en volontes, en actes, en une
conduite et une carriere; le point morbide des creatures romanesques
apparait. L'epanouissement de leurs facultes receptives a etouffe toutes
leurs autres energies, les a reduites a la vie vegetative d'une plante
passive par essence, regie et affectee par tout ce qui l'entoure,
dependant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. A mesure
que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-a-dire plus
soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
force d'attenuer leur force de volonte, de les decrire plus incapables
de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste a peu pres
intact, dans ses derniers il le doue d'etranges timidites, d'une
mollesse constante, d'un acquiescement resigne a toutes les
vicissitudes, d'une absolue dependance des circonstances exterieures,
qui se traduit autant par l'incapacite d'Andre a travailler dans un
appartement neuf, que par l'intolerable malaise qu'il ressent a vivre
seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _A
Rebours_, cette dysenergie est consommee; des Esseintes est une pure
intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre a Londres. De
leur impuissance volitionnelle, on peut deduire leur incapacite de vivre
dans la societe, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur degout de toute
vie active.


III

En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
repugne aux contacts sociaux, meprise ou bafoue les etres les plus
sains, plus bornes et robustes, plus aptes a agir et a jouir de concert,
M. Huysmans deploie une penetrante finesse d'analyse et fait certaines
decouvertes que n'ont point prevues les psychologues et alienistes
speciaux de l'hypocondrie.

Il assigne a ses personnages le temperament habituel des melancoliques
agites, une anemie partielle ou totale, une debilite turbulente, un
systeme nerveux faible, c'est-a-dire excitable par des causes minimes;
pour le plus caracterise de ses malades, le duc des Esseintes, M.
Huysmans a recours a la symptomatologie de la nevrose, qui est, en
effet, habituellement accompagnee de melancolie a son debut.

Sur cette base physique dont les traits generaux seuls sont constants,
M. Huysmans etablit le caractere de ses personnages. Il leur assigne le
trait principal du temperament pessimiste, celui de ne pouvoir etre
affecte que de sensations desagreables ou douloureuses, meme pour des
objets qui n'ont en soi rien de haissable (J. Sully, _le Pessimisme_).
Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de patisserie est
decrite en termes de degout. Dans _En Menage_, Cyprien, revenant d'une
soiree, deblatere contre les diverses categories des personnes qu'il y a
apercues, avec une amusante partialite. Plus tard, au Luxembourg, comme
il passe en revue avec Andre, ses souvenirs d'ecole, qu'ils evoquent
avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
necessairement ruines et en peine d'argent. Les fleurs rares et etranges
dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui presentent que des images
de charnier et d'hopital: "Elles affectaient cette fois une apparence de
peau factice sillonnee de fausses veines; et la plupart comme rongees
par des syphilis et des lepres, tendaient des chairs livides, marbrees
de roseoles, damassees de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croutes qui se
forment; d'autres etaient bouillonnees par des cauteres, soulevees par
des brulures; d'autres encore montraient des epidemies poilus, creuses
par des ulceres et repousses par des chancres; quelques-unes enfin
paraissaient couvertes de pansements, plaquees d'axonge noire
mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquees de grains de
poussiere, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme."

De meme que le temperament craintif est dispose a ne voir dans l'avenir
que des causes d'effroi, le temperament malheureux ne presage que des
deceptions. Dans _En Menage_, Cyprien emet sur une nouvelle conquete
d'Andre, sur les motifs qui font revenir a ce dernier une ancienne et
desirable maitresse, des hypotheses sinistres, qu'il s'irrite de ne
point voir se realiser. Et passant de cas particuliers a l'ensemble
general, les personnages de M. Huysmans n'apercoivent la vie que comme
une suite d'infortunes. 11 faut lire, a ce propos, les plaintes de M.
Folantin, dans _A Vau l'eau_, ou le passage suivant de _A Rebours_, qui
est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant a oter d'un
ensemble toute bonne qualite, et a le declarer ensuite mauvais:

"Il ne put s'empecher de s'interesser au sort de ces marmots et de
croire que mieux eut valu pour eux que leur mere n'eut pas mis bas.

"En effet, c'etait de la gourme, des coliques et des fievres, des
rougeoles et des gifles, des le premier age; des coups de bottes et des
travaux abetissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
maladies et des cocuages, des l'age d'homme; c'etait aussi, vers le
declin, des infirmites et des agonies, dans un depot de mendicite ou
dans un hospice."

Et, chose singuliere, cette vue exclusive des miseres humaines
n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
semblables: "Comme toute impression morale est penible a
l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traite des maladies
mentales_, il se developpe chez lui une disposition a tout nier et a
tout detester." Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entierement; et ni
les uns ni les autres ne menagent a la societe des railleries qui
tournent rapidement en denonciations coleres. Ils sont convaincus de
l'avortement fatal de l'effort humain, denigrent ses succes
necessairement partiels, denoncent toutes les institutions nationales,
contestent la possibilite du progres et aboutissent, quand ils formulent
la theorie generale de leurs sentiments, aux anathemes du catholicisme
ou a ceux plus absolus et aussi peu fondes de Schopenhauer.

Tous ces traits du pessimisme, connus deja, sont rassembles, coordonnes,
caracterises et montres avec un art merveilleux et penetrant dans les
livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a decouvert:
l'influence du pessimisme sur le gout artistique. Par un choc en retour
imprevu mais legitime, de meme que les spectacles communement tenus pour
beaux deplaisent au melancolique, les spectacles juges laids par les
gens a temperament heureux doivent confirmer l'etat d'ame ou il se
complait, le dispenser de toute negation et de toute revolte, evoquer sa
tristesse et la laisser s'epancher. Le peintre Cyprien n'est a l'aise
que devant certains spectacles douloureux et minables; il prefere "la
tristesse des giroflees sechant dans un pot, au rire ensoleille des
roses ouvertes en pleine terre"; a la Venus de Medicis, "le trottin, le
petit trognon pale, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
des hanches qui bougent"; formule son ideal de paysage en ces termes:
"Il avouait d'exultantes allegresses, alors qu'assis sur le talus des
remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'epiderme
meurtri se bossele comme de hideuses croutes, dans ces routes ecorchees
ou des trainees de platre semblent la farine detachee d'une peau malade,
il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
rentrant de sa fabrique ereinte, suant, moulu, trebuchant sur les
gravats, glissant dans les ornieres, trainant les pieds, etrangle par
des quintes de toux, courbe sous le cinglement de la pluie, sous le
fouet du vent, tirant resigne sur son brule-gueule."

Et sur ce dolent ideal, des Esseintes rencherit encore: "Il ne
s'interessait reellement qu'aux oeuvres mal portantes, minees et
irritees par la fievre" "... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly etaient encore les
seules dont les idees et le style presentassent ces faisandages, ces
taches morbides, ces epidemies tales, et ce gout blet, qu'il aimait tant
a savourer parmi les ecrivains decadents". Cette phrase est precedee
d'une interessante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
d'une enumeration d'auteurs francais dans laquelle se coudoient
curieusement des ecrivains catholiques qui n'ont d'interet que pour des
antiquaires en idees et en style, quelques poetes reellement decadents
comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilites metriques
et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
partie de ce que la litterature contemporaine a produit de superieur et
de raffine. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
raffinement le plus fastidieusement delicat, qu'aboutit, en fin de
compte, le pessimisme etudie par M. Huysmans, comme un arbuste
souffreteux et effeuille culmine en une radieuse fleur.

M. James Sully a tres exactement marque que le dernier mobile du
pessimisme est le desir que tout soit parfaitement bon, le souci de
choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
a-t-il plus de chances que l'optimiste de decouvrir et d'apprecier les
choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas eveille une admiration
trop generale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
vulgarisation que des Esseintes s'est detourne des tapis d'Orient et des
eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
plus d'audace a se mettre au-dessus du gout public, a aller droit a ce
qui est excellent. De la le raffinement, la recherche, la trouvaille,
l'amour des belles choses inedites, de tout ce qui, dans le domaine
artistique,--plus ouvert a la perfection que la nature parce que plus
inutile,--se rapproche clandestinement de la superiorite absolue,
satisfait certains gouts tres nobles de la nature humaine, lui procure
les plus complexes c'est-a-dire les plus belles emotions esthetiques. Ce
raffinement, _A Rebours_ en est le catechisme et le formulaire; tout ce
qui, dans la realite, peut meurtrir une ame delicate est ecarte de ce
precieux livre, est assourdi, amolli, sublime et assuavi. A
d'imparfaites sensations naturelles sont substitues d'indirects et
subtils artifices. Toutes les realites y deviennent legeres et
flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuilleres a the, jusqu'a la
coupe benigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mysterieux
rayonnement des tableaux, a cette bibliotheque enfermant sous la beaute
des reliures d'inestimables livres a l'exquisite des liqueurs bues, des
parfums inhales, des pensees evoquees et contemplees.

Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernieres beautes de
son style, qui se trouve joindre ainsi le delicat au populaire. Par la
lecture de certains livres de theologie, de certains volumes de poesie
savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, a la
suavite de l'idee: "Sous cette robe tout abbatiale signee d'une croix et
des initiales ecclesiastiques: P.O.M.; serree dans ses parchemins et
dans ses ligatures de meme qu'une authentique charte, dormait une
liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
arome quintessencie d'angelique et d'hysope melees a des herbes marines
aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
palais avec une ardeur spiritueuse dissimulee sous une friandise toute
virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
enveloppee dans une caresse tout a la fois enfantine et devote." Il
parvient a rendre par de precises correspondances sensibles certaines
sensations apparemment impalpables: "Muni de rimes obtenues par des
temps de verbes, quelquefois meme par de longs adverbes precedes d'un
monosyllabe, d'ou ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
cascade pesante d'eau"; ou, plus immateriellement encore: "Dans la
societe de chanoines generalement doctes et bien eleves, il aurait pu
passer quelques soirees affables et douillettes". Et c'est ainsi arme
des plus fins outils a sculpter la pensee, que M. Huysmans est parvenu a
ecrire ce surprenant chapitre VII de _A Rebours_, qui, racontant les
intimes fluctuations d'ame d'un catholique incredule, devotieux et
inquiet, marque le cours de pensees de theologie ou de scepticisme, par
une succession de precises images, accomplissant le tour de force de
seize pages de la plus subtile psychologie, ecrites presque constamment
en termes concrets.

Repassant en sens inverse par les parties degagees dans notre analyse,
revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
en son ensemble, en son accord et sa particularite specifique,
l'organisme intellectuel qui vient d'etre etudie. Il se resume,
semble-t-il, en une serie de facultes perceptives de moins en moins
etendues, provoquant des etats emotionnels de plus en plus intenses. Sur
la base d'un realisme rigoureux, d'une aptitude singuliere a apercevoir
le monde ambiant, en son aspect veritable et a ressentir un plaisir
general a la decrire, s'etage une faculte visuelle plus specialisee,
plus delicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
sentir et de retenir de preference des sensations colorees. Une faculte
visuelle plus restreinte encore, et dont les effets emotionnels de
colere et de comique, semblent depasser l'intensite, rend M. Huysmans
apte a distinguer, a hair et a railler dans les objets et les etres ce
qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
juste retour, de cette vision du defectueux, a la suite d'une
elimination extremement rigoureuse de tout dechet et de toute tare, M.
Huysmans acquiert l'acere discernement et l'intense jouissance des
choses superieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
pointe d'un cone, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
son organisation intellectuelle.

Et toutes ces proprietes cachees d'une ame muette, se manifestent en ce
corps des intelligences litteraires, le style. Il s'enrichit et
s'affermit au contact de la realite, se colore, s'inflechit et s'agite,
pour rendre l'infinie complexite de delicates visions, s'irrite et
s'enerve devant certains spectacles detestes, se subtilise, s'adoucit
et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grace
resplendissante d'une certaine beaute superieure, extraite et sublimee.

Dans les reactions et les melanges de toutes ces energies et ces
capacites, dans leur ajustement et leur coordination, reside, il me
semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
originaux de notre temps. Il me parait que M. Huysmans, par son dernier
livre surtout, a donne plus que des promesses de talent; on peut
legitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront a
maintenir et a exalter l'excellence actuelle de notre ecole litteraire.





LA COURSE DE LA MORT[15]


Un roman parait qui, s'ecartant des nombreuses oeuvres imitees des
esthetiques admises, est original par le cas psychologique qu'il etudie
et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui debutent, un
nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guere et cependant cette
oeuvre est encore un indice, a l'heure actuelle, de l'etat d'esprit
d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
auquel ils vont. La _Course a la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
Rod, est ce livre a la fois singulier et actuel, degage des anciennes
modes et decrivant, en de penetrantes analyses, la phase la plus recente
du mal et de la passion de ce siecle: le pessimisme.

Ecrite comme une autobiographie, en une serie de notes eparses que relie
a peine un recit d'amour tenu et bizarre, la _Course a la Mort_ est
l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
epoque, portant ses dernieres atteintes, devient ressenti et raisonne,
envahit et sterilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
definitive l'ame qu'il a mortellement charmee.

Le heros du livre est a la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa melancolie en systeme et de se
faire illusion sur les causes de son humeur par un expose didactique,
qui demontre en toutes choses la cause necessaire du mal. Cet apparat
scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que decrit la _Course a
la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction speculative. Celui que ce
livre nous confesse est atteint plus profondement que dans son
intelligence; il est malade de la volonte et de la sensibilite, il se
sait vaguement frappe au centre de son etre et s'entend a demeler dans
la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptomes.

Il ne profere plus les plaintes d'il y a un demi-siecle, il n'accuse ni
le monde, ni la societe, ni la destinee. Il ne reproche pas aux hommes
de ne point le comprendre, il reve a peine de vivre une existence enfin
fortunee, dans des siecles passes, en des contrees distantes. Apres tous
ses predecesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guerirait.

Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent a les plaindre
de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
console le seul et vain souci de se connaitre.

L'impuissance de sa volonte, qui est la cause et le fond de son
infortune, est par lui subtilement analysee; il distingue le penchant a
suppleer aux actes par de vagues reves, sa depravation morose qui le
porte a se regarder faire dans le peu qu'il fait et a se rendre ainsi de
plus en plus incapable de toute action spontanee; enfin apparait ce
dernier symptome de la decadence volitionnelle, la lassitude anticipee,
le degout preventif qui detournent meme de tout desir, de tout reve
d'entreprise et bornent definitivement en son incapacite le malade et le
moribond que M. Rod etudie: "Oui, le desir et le degout se touchent,
alors de si pres qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
sens qui me travaillent tous les deux a la fois. Ma chair encore
fremissante des vrilles de celui-la, s'apaise dans le lit d'insomnies et
de cauchemars ou celui-la la pousse. Ma pensee en marche s'arrete
soudain et recule meurtrie comme un bataillon decime dans une embuscade,
jusqu'aux retranchements du silence. Ou est la force qu'une seconde
j'avais sentie en moi?... A la fin le degout reste seul; comme une
ombre se mouvant dans une lueur tres pale, il grandit, il devient
ruineux, il absorbe tout, le present et l'avenir, ce qui est et ce qui
pourrait etre, il etend jusqu'a d'invisibles limites son envahissante
obscurite et sa main pesante m'ecrase dans ces tenebres emanees de lui."

De la volonte le mal s'etend aux emotions. Le pessimisme de M. Rod
arrive a ce dernier repliement sur soi, ou s'interrogeant sans cesse,
oubliant de vivre a force de s'analyser, il en vient a ne plus etre sur
de ses propres sentiments; les desirs remuent a peine et s'etiolent, les
passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une periode d'une
de ces equivoques et indecises amours qui donne au livre sa trame.

       *       *       *       *       *

Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siecle.

L'etrange heros de la _Course a la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pale coeur, ne
sait que resoudre et se resigne a son atonie. Il oscille et hesite; il
est des heures ou les dernieres ondes de son sang, les regards profonds
de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'eclosion d'une
forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
se disseque, il analyse en lui les derniers fremissements de son ame et
la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
Cecile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
l'ancienne theorie de Schopenhauer sur l'amour, il penetre a cette vue
profonde et clairement concue que c'est l'hostilite et non l'attrait qui
regne entre les sexes. De plus douces emotions reviennent, il est
ressaisi par le charme, enlace par l'illusion, il veut vivre, se
redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrete,
ebauche un geste de renoncement et medite son impassibilite jusqu'a ce
que la mort de Celine N..., vienne detruire ce vestige d'amour et
resoudre les contradictions de son ame en une longue harmonie de
regrets.

Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a ete pressentie des
jeunes romanciers.

Des livres de M. Huysmans ou l'amour ne joue aucun role, et dont le
dernier analyse un solitaire, a cet admirable roman de M. Albert Pinard,
_Madame X..._ qui est l'histoire de deux etres dont aucun ne peut
subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
nouvelle maniere d'envisager les relations passionnelles qui different
de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'etre
asservissant et dominateur que presentent les de Goncourt et Zola. Et si
l'on joint a cette originalite fondamentale celle du faire, le style,
qui n'est plus ni colore, ni abandonne au rendu des choses visibles,
mais abstrait et apte a figurer les faits de l'ame,--des procedes qui ne
sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
ainsi la _Course a la Mort_ des dernieres oeuvres de M. Bourget, on
apercoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.

       *       *       *       *       *

Cette oeuvre va de nouveau faire deplorer le pessimisme du temps.

Des gens aussi incompetents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
chose d'aussi insignifiant que la politique.

Il convient peut-etre de dire que la jeunesse litteraire est pessimiste
comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
realistes, et plus tot encore la pleiade des Parnassiens. Et si l'on
veut remonter plus haut, si l'on reflechit, quel abime separe la
litterature francaise de ce siecle de celle des epoques passees, on
trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
convaincre que la tristesse est l'essence meme du nouvel art, et
peut-etre de tout art noble.

Ce pessimisme qui, certes, n'empeche pas les honnetes gens de gouter les
joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
magistrales; il a evolue, de tapageur et theatral qu'il etait au debut
de la nouvelle periode, a une phase plus calme et plus fiere qui prete
aux vers recents un chant plus intime et fournit a l'analyse des ames
plus profondes. Dans la representation de ce mal--et quel livre
_interessant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu a
montrer de nouvelles phases et de plus intimes dechirements.

Avec d'autres, il inaugure dans le roman, a cote de l'etude de l'amour,
qui en restera la tache et le prestige, l'etude de la haine qui commence
a sourdre entre l'homme et la femme a une epoque ou ils apercoivent
l'antagonisme de leurs interets sociaux et devinent l'hostilite de leurs
fonctions vitales.

Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
pages de Darwin, sont la preface de cette nouvelle tendance. Il nous
parait interessant de la signaler et d'en designer les representants.

NOTES:

[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]





PANURGE[16]

"Panurge etoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
le nez aquilin, fort, a manche de rasoir, et pour lors etoit de l'age de
trente-cinq ans ou environ, fin a dorer comme dague de plomb, bien
galant homme de sa personne, sinon qu'il etoit quelque peu paillard et
sujet de nature a ce qu'on appeloit en ce temps la:

    Faute d'argent c'est douleur non pareille.

"Toutefois, il avait soixante-trois manieres d'en trouver tousjours a
son besoin, dont la plus honorable et la plus commune etoit par facon de
larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
pavez, ribleur s'il en etoit a Paris; au demeurant le meilleur fils du
monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
le guet."

Et apres ce portrait sommaire, viennent a la debandade, les mille
aventures drolatiques ou ce veritable heros de Rabelais se dessine a
gros traits, menant a Paris le train bouffon de l'ecolier de l'epoque,
puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
s'embarrassant dans cette epineuse question du mariage, et parcourant
pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'iles peuplees a souhait
des innombrables etres allegoriques dont Rabelais tenait a rire; en
somme la plus durable et la plus humaine des caricatures enormes qui
s'etalent dans le breviaire des "beuveurs tres illustres et et verolez
tres pretieux".

Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
debonnairete massive que donnent a Pantagruel sa force de geant et sa
naissance. Maigre, "ecorne et taciturne faute de danare", ses appetits
fameliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jete dans la domesticite
d'un grand seigneur, reclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
faut-il suivre dans le recit, ses ripailles perpetuelles, ses
incessantes invitations a la coupe, "ha buvons", ses festins de gros
mangeur quand il a conquis a la guerre un chateau et des biens: "Il se
ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts a tous
venants, memement a tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
herbe."

Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athenes, ni
aux receptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'etre frotte aux nobles
et aux ecoliers, il est reste boheme de petite race, de probite
variable, avec la lachete egayee d'impudence des Scapin, et rancunier
par surcroit, comme le demontre l'episode de Dindenaut et de ses
moutons, "lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
miserablement."

       *       *       *       *       *

Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'ame la plus libre et la
plus railleuse. Il est l'irrespect meme, gausseur sceptique, incredule,
attaquant, des la Renaissance, tout ce que le dix-huitieme siecle devait
si agreablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
nette a trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
meme cette chose eminemment venerable, la force. Sous Francois Ier, il
parodie la royaute, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris a la guerre,
"gentil crieur de saulce verte" et l'experience reussit a souhait: "et
fut aussi gentil crieur, qui fut oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
depuis que sa femme le bat comme platre, et le pauvre sot ne s'ose
defendre, tant il est niais." Ni l'Eglise, ni les gens de loi, les
papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes decretales, les
chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
puissance etablie lui donne a rire, avec des mots si crus, une ironie si
acre, que la salissure reste ineffacable.

Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
sans insistance. Avec son gros frere Jean des Entommeures, ce dont il se
preoccupe en somme apres avoir bu et raille, c'est de choses plus
personnelles, de la grande aventure qu'il apprehende, de son mariage,
ou, plus precisement, de ne point "s'adonner a melancholie", de chasser
toute alteration d'ame, de vivre gaillardement en une profonde quietude
d'esprit. "Remede a facherie?" Cette question qu'il propose a Pantagruel
pres de l'ile Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il resout
sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
parfaite legerete et indolence d'ame, qu'on appelle "avoir de la
philosophie"; "certaine gayete d'esprit, dit Rabelais, conficte en
mespris des choses fortuites, pantagruelisme sain et degourt, et pret a
boire, si voulez."

       *       *       *       *       *

Derriere ce personnage, grossi en caricature et decrit de verve, il y a
plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
traits les plus permanents et les plus rarement retraces de l'ancien
caractere francais.

Si l'on ecarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
considere l'adresse de ses machinations, ses malices, ses reparties, sa
facon de considerer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
mefiance, son scepticisme superficiel, ce sont la autant de facons de
penser francaises. Les cours qui ont faconne notre race, ne l'ont dotee
a l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
allemand. Un esprit plus elastique, plus observateur, plus agile nous a
fait penetrer les dessous ridicules de ce que l'on venere ailleurs. Ni
l'exaltation a propos de questions metaphysiques, ni le respect de la
force ou du droit, n'ont domine en France au point de garantir la
religion, les rois et les juges. Des l'eveil de l'esprit national, le
pouvoir de ces trois etres etait mis en question, mine de plaisanteries
et moralement detruit. Du roman de Renard a Courier, cette besogne de
demolition n'a pas chome.

Mais, apres quelque temps de bataille, les genes un peu elargies,
l'amour du bien-etre, la paresse d'esprit revenaient. On s'etait un peu
emu dans une lutte sans grandes defaites; on s'en va a ses affaires,
sans plus tenir a ses negations, que le voisin a ses affirmations. Et,
au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnee, celle de
Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
francais, est bien celle de Panurge. "Remede a facherie?" Il faut jouir
de vivre, en gens avises, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
viennent les vrais artistes francais, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent a egayer,
demeurent, ecrivant a point nomme pour les "langoureux malades ou
autrement faschez et desolez."

       *       *       *       *       *

Aujourd'hui beaucoup de choses ont varie, et la question de Panurge se
pose plus inquietante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
grandi en disproportion. Nous sommes accables par la complication des
affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus apre, la conduite
difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenes par l'enchevetrement
des sciences modernes, la complexite de nos sensations. Nous avons tout
pris a toutes les races. Par une denaturalisation perilleuse, nous
pensons de plus en plus a l'anglaise, nous sentons de plus en plus a
l'allemande. Notre scepticisme a subsiste; mais il veut maintenant
approfondir les questions suspectes, et, a cet effort, il a perdu toute
gaite et toute popularite. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
a depouiller la joie. Et c'est avec une avidite accrue par tous ces
motifs de tristesse, que nous cherchons une reponse a l'interrogation de
Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, "les plaisirs tumultuaires de la
foule". Mais les plus clairvoyants considerent que ce sont la des
palliatifs plus que des remedes. La facon d'envisager la vie a revetu
chez notre elite des formes douloureuses qui different peu du pire
pessimisme. "Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
des livres les plus humoristiques de notre temps, est la resignation
froide, qui reduit la souffrance a la douleur physique." L'on ne pourra
s'empecher de penser que ce fruit est amer, petit, a portee de peu de
mains, et que depuis trois siecles, nous nous sommes beaucoup eloignes
de Rabelais et du pantagruelisme.

NOTES:

[Note 16: _Panurge_, n deg. I, octobre 1882.]





DE LA PEINTURE[17]

A PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI


I


Le Salon de cette annee, les reflexions qu'il a suggerees dans ce
journal s'etaient bien eloignes deja de la memoire de leur auteur, quand
tableaux et commentaires lui furent rappeles par une conversation
fortuite dont l'echo lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
visiter le peintre J.-F. Raffaelli a Jersey; l'entretien vint a porter
sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
resumaient en somme en une predilection marquee pour les peintres
_emotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une emotion de
couleur, et pour leur representant, M. Whistler. Les remarques de M.
Raffaelli, qui, comme on le sait par sa preface du catalogue de son
exposition en 1884, est un theoricien de son art, parurent extremement
interessantes, et grace a la personne qui servait de truchement, il fut
possible d'en obtenir un expose par ecrit. Ces notes soulevent la
question du but, c'est-a-dire de l'essence meme de la peinture. Elles
seront envisagees et discutees a ce point de vue.

"La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaelli, se borne
a l'eloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en general, un
excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
juste de donner la place supreme a un art semblable, surtout lorsqu'il
est represente dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique litteraire qui
placerait Dostoievski en premiere ligne du mouvement des lettres
contemporaines? _Crime et Chatiment_ est admirable parce que ce roman
est appele a peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
entoure d'une pareille hallucination indifferemment un violoniste
mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de delicieux enfants
roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
pretendre prendre jamais place dans notre admiration.

"Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner a
l'hallucination comme facteur de la civilisation a une epoque ou
l'illusion religieuse vient a nous faire defaut; je reconnais aussi que
toute oeuvre d'art resulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
detient et porte l'enthousiasme sur un caractere important, enthousiasme
admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maitres peintres
sont la pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
grandiose chez le Venitien Veronese, de la foi chez les croyants, Fra
Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
trouverions toujours la meme chose: enthousiasme pour un caractere
dominant a une epoque et dans une societe donnee, interprete en
admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
vice decouvert."

M. Raffaelli poursuit, en discutant, les appreciations qui ont paru ici
meme sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Seze. Nous avions
dit: "M. Raffaelli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines."

--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'ecrie M. Raffaelli; grand merci si
on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: "qui malheureusement
verse dans la caricature." Mais que l'on me dise un peu quel tableau
doit naitre sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scene que
je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colere. D'ailleurs ce
mepris de la caricature me froisse partout ou je le rencontre, car la
caricature a autant de droit a l'admiration que tout autre forme d'art."

Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
comprendre pleinement a l'etude sur le beau caracteristique qui se
trouve a la tete du catalogue deja cite, on verra qu'en somme M.
Raffaelli, a travers d'ailleurs bien des obscurites et des longueurs,
ecartant les designations de classicisme, de realisme, de romantisme et
de naturalisme, posant en principe qu'esthetiquement toute epoque a une
notion particuliere du beau, que socialement notre epoque est
caracterisee par un epanouissement, complet de l'individualisme et de
l'egalite, qu'ainsi l'unite humaine autonome et libre est le facteur
principal de notre vie sociale, on arrive a cette page d'un grand
souffle sur la necessite ou est la peinture de travailler a representer
l'homme et toutes sortes d'hommes.

"Le beau de la societe, ecrit M. Raffaelli, est dans le caractere
individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquerir lentement
leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
su conquerir leur liberte, apres des centaines de siecles de misere, de
vexations et d'abus miserables ou le plus fort a toujours asservi le
plus faible. Voila le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
ces individus; a tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
que tous ont bien merite de l'humanite.

"Que ceux qui ont une idee mediocre ou pauvre et qui ont besoin d'etre
en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
s'adressent a nos de Lesseps, a nos Edison, a nos Pasteur ou bien a nos
politiques, aux generaux, aux ecrivains, aux artistes, aux grands
commercants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
se sentent l'ame elevee et le coeur vibrant pour la supreme beaute de
leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idees ou par la force sans
comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
chose debout: l'Homme grand, droit et degage." Et M. Raffaelli poursuit
en exhortant a l'etude passionnee et universelle de l'homme dans toute
l'etendue de la societe et dans toute la serie de ses conditions, de ses
manieres d'etre, de ses moeurs et de ses types.

L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
M. Raffaelli et comment elle determine une conception toute particuliere
de la peinture. M. Raffaelli, domine d'une sympathie humaine qui est
belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art a
nous donner de notre race et de nos contemporains, une serie d'effigies
caracteristiques, propre a nous les faire connaitre intimement et par
consequent aimer, admirer, ou hair et ridiculiser. Etant donne que toute
oeuvre d'art ne vaut que par l'emotion qu'elle produit, ce peintre
desire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
ses types; par leur choix generalement excellent et notable; par leurs
occupations et manieres d'etre parfaitement appropriees a leur
exterieur; en d'autres termes, par sa penetration dans une serie de
caracteres, d'ames, de natures humaines; et par sa faculte de nous les
faire penetrer, de nous les reveler. Son art aboutit a la connaissance
passionnee, sympathique ou antipathique, d'une portion representative
de l'humanite de ce temps. C'est la, croyons-nous, un expose impartial
et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
et ces resultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
pictural? Nous ne le pensons pas.

NOTES:

[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]



TABLE DES MATIERES

I.--Flaubert

II.--Zola avec P.S.

III.--Hugo

IV.--Goncourt avec P.S.

V.--Huysmans

VI.--La _Course a la Mort_

VII.--Panurge

VIII.--A propos d'une lettre de M. Raffaelli










End of Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin

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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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