The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, IX.
by Adolphe Thiers

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire de la Rvolution franaise, IX.

Author: Adolphe Thiers

Release Date: May 4, 2004 [EBook #12258]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RVOLUTION ***




Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.,







HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE


PAR M.A. THIERS DE L'ACADMIE FRANAISE

NEUVIME DITION

TOME NEUVIME






HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE.

DIRECTOIRE.


CHAPITRE VII.

SITUATION DU GOUVERNEMENT DANS L'HIVER DE L'AN V (l797).--CARACTRES ET
DIVISIONS DES CINQ DIRECTEURS, BARRAS, CARNOT, REWBELL, LETOURNEUR
ET LARVELLIRE-LPAUX.--TAT DE L'OPINION PUBLIQUE. CLUB DE
CLICHY.--INTRIGUES DE LA FACTION ROYALISTE. COMPLOT DCOUVERT DE
BROTTIER, LAVILLE-HEURNOIS ET DUVERNE DE PRESLE.--LECTIONS DE L'AN
V.--COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DES PUISSANCES TRANGRES A L'OUVERTURE
DE LA CAMPAGNE DE 1797.


Les dernires victoires de Rivoli et de la Favorite, la prise de
Mantoue, avaient rendu  la France toute sa supriorit. Le directoire,
toujours aussi vivement injuri, inspirait la plus grande crainte aux
puissances. _La moiti de l'Europe_, crivait Mallet-Dupan[1], _est aux
genoux de ce divan, et marchande l'honneur de devenir son tributaire._

[Note 1: Correspondance secrte avec le gouvernement de Venise.]

Ces quinze mois d'un rgne ferme et brillant avaient consolid les cinq
directeurs au pouvoir, mais y avaient dvelopp aussi leurs passions et
leurs caractres. Les hommes ne peuvent pas vivre longtemps ensemble
sans prouver bientt du penchant ou de la rpugnance les uns pour les
autres, et sans se grouper conformment  leurs inclinations. Carnot,
Barras, Rewbell, Larvellire-Lpaux, Letourneur, formaient dj des
groupes diffrens. Carnot tait systmatique, opinitre et orgueilleux.
Il manquait entirement de cette qualit qui donne  l'esprit l'tendue
et la justesse, au caractre la facilit. Il tait pntrant,
approfondissait bien le sujet qu'il examinait; mais une fois engag
dans une erreur il n'en revenait pas. Il tait probe, courageux, trs
appliqu au travail, mais ne pardonnait jamais ou un tort, ou une
blessure faite  son amour-propre; il tait spirituel et original,
ce qui est assez ordinaire chez les hommes concentrs en eux-mmes.
Autrefois il s'tait brouill avec les membres du comit de salut
public, car il tait impossible que son orgueil sympathist avec celui
de Robespierre et de Saint-Just, et que son grand courage flcht devant
leur despotisme. Aujourd'hui la mme chose ne pouvait manquer de lui
arriver au directoire. Indpendamment des occasions qu'il avait de se
heurter avec ses collgues, en s'occupant en commun d'une tche aussi
difficile que celle du gouvernement, et qui provoque si naturellement
la diversit des avis, il nourrissait d'anciens ressentimens,
particulirement contre Barras. Tous ses penchans d'homme svre,
probe et laborieux, l'loignaient de ce collgue prodigue, dbauch
et paresseux; mais il dtestait surtout en lui le chef de ces
thermidoriens, amis et vengeurs de Danton, et perscuteurs de la vieille
Montagne. Carnot, qui tait l'un des principaux auteurs de la mort de
Danton, et qui avait failli plus tard devenir victime des perscutions
diriges contre les montagnards, ne pouvait pardonner aux thermidoriens:
aussi nourrissait-il contre Barras une haine profonde.

Barras avait servi autrefois dans les Indes; il y avait montr le
courage d'un soldat. Il tait propre, dans les troubles,  monter 
cheval, et, comme on a vu, il avait gagn de cette manire sa place au
directoire. Aussi, dans toutes les occasions difficiles, parlait-il de
monter encore  cheval et de sabrer les ennemis de la rpublique. Il
tait grand et beau de sa personne; mais son regard avait quelque chose
de sombre et de sinistre, qui tait peu d'accord avec son caractre,
plus emport que mchant. Quoique nourri dans un rang lev, il n'avait
rien de distingu dans les manires. Elles taient brusques, hardies et
communes. Il avait une justesse et une pntration d'esprit qui,
avec l'tude et le travail, auraient pu devenir des facults trs
distingues; mais paresseux et ignorant, il savait tout au plus ce qu'on
apprend dans une vie assez orageuse, et il laissait percer dans les
choses qu'il tait appel  juger tous les jours, assez de sens pour
faire regretter une ducation plus soigne. Du reste, dissolu et
cynique, violent et faux comme les mridionaux qui savent cacher la
duplicit sous la brusquerie; rpublicain par sentiment et par position,
mais homme sans foi, recevant chez lui les plus violens rvolutionnaires
des faubourgs et tous les migrs rentrs en France, plaisant aux
uns par sa violence triviale, convenant aux autres par son esprit
d'intrigue, il tait en ralit chaud patriote, et en secret il donnait
des esprances  tous les partis. A lui seul il reprsentait le parti
Danton tout entier, au gnie prs du chef, qui n'avait pas pass dans
ses successeurs.

Rewbell, ancien avocat  Colmar, avait contract au barreau et dans
nos diffrentes assembles une grande exprience dans le maniement des
affaires. A la pntration, au discernement les plus rares, il joignait
une instruction tendue, une mmoire fort vaste, une rare opinitret
au travail. Ces qualits en faisaient un homme prcieux  la tte
de l'tat. Il discutait parfaitement les affaires, quoique un peu
argutieux, par un reste des habitudes du barreau. Il joignait  une
assez belle figure l'habitude du monde; mais il tait rude et blessant
par la vivacit et l'pret de son langage. Malgr les calomnies des
contre-rvolutionnaires et des fripons, il tait d'une extrme probit.
Malheureusement il n'tait pas sans un peu d'avarice; il aimait 
employer sa fortune personnelle d'une manire avantageuse, ce qui lui
faisait rechercher les gens d'affaires, et ce qui fournissait de fcheux
prtextes  la calomnie. Il soignait beaucoup la partie des relations
extrieures, et il portait aux intrts de la France un tel attachement,
qu'il et t volontiers injuste  l'gard des nations trangres.
Rpublicain chaud, sincre et ferme, il appartenait originairement  la
partie modre de la convention, et il prouvait un gal loignement
pour Carnot et Barras, l'un comme montagnard, l'autre comme dantonien.
Ainsi Carnot, Barras, Rewbell, issus tous trois de partis contraires,
se dtestaient rciproquement; ainsi les haines contractes pendant
une longue et cruelle lutte, ne s'taient pas effaces sous le rgime
constitutionnel; ainsi les coeurs ne s'taient pas mls, comme des
fleuves qui se runissent sans confondre leurs eaux. Cependant, tout
en se dtestant, ces trois hommes contenaient leurs ressentimens, et
travaillaient avec accord  l'oeuvre commune.

Restaient Larvellire-Lpaux et Letourneur, qui n'avaient de haine pour
personne. Letourneur, bon homme, vaniteux, mais d'une vanit facile et
peu importune, qui se contentait des marques extrieures du pouvoir,
et des hommages des sentinelles, Letourneur avait pour Carnot une
respectueuse soumission. Il tait prompt  donner son avis, mais aussi
prompt  le retirer, ds qu'on lui prouvait qu'il avait tort, ou ds que
Carnot parlait. Sa voix dans toutes les occasions appartenait  Carnot.

Larvellire, le plus honnte et le meilleur des hommes, joignait  une
grande varit de connaissances un esprit juste et observateur. Il tait
applique, et capable de donner de sages avis sur tous les sujets; il en
donna d'excellens dans des occasions importantes. Mais il tait souvent
entran par les illusions, ou arrt par les scrupules d'un coeur pur.
Il aurait voulu quelquefois ce qui tait impossible, et il n'osait
pas vouloir ce qui tait ncessaire; car il faut un grand esprit pour
calculer ce qu'on doit aux circonstances sans blesser les principes.
Parlant bien, et d'une fermet rare, il tait d'une grande utilit
quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le
directoire par sa considration personnelle.

Son rle, au milieu de collgues qui se dtestaient, tait extrmement
utile. Entre les quatre directeurs, sa prfrence se prononait en
faveur du plus honnte et du plus capable, c'est--dire, de Rewbell.
Cependant, il avait vit un rapprochement intime, qui et t de son
got, mais qui l'et loign de ses autres collgues. Il n'tait pas
sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproch de lui s'il
l'et trouv moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collgue un
certain ascendant par sa considration, sa pntration et sa fermet.
Les rous se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent quand
elle joint  la pntration qui les devine le courage qui ne sait pas
les craindre. Larvellire se servait de son influence sur Rewbell et
Barras, pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot.
Grace  ce conciliateur, et grace aussi  leur zle commun pour les
intrts de la rpublique, ces directeurs vivaient convenablement
ensemble, et poursuivaient leur tche, se partageant dans les questions
qu'ils avaient  dcider, beaucoup plus d'aprs leur opinion que d'aprs
leurs haines.

Except Barras, les directeurs vivaient dans leurs familles, occupant
chacun un appartement au Luxembourg. Ils dployaient peu de luxe.
Cependant Larvellire, qui aimait assez le monde, les arts et les
sciences, et qui se croyait oblig de dpenser ses appointemens d'une
manire utile  l'tat, recevait chez lui des savans et des gens de
lettres, mais il les traitait avec simplicit et cordialit. Il s'tait
expos malheureusement  quelque ridicule, sans y avoir du reste
contribu en aucune manire. Il professait en tout point la philosophie
du dix-huitime sicle, telle qu'elle tait exprime dans la profession
de foi du Vicaire savoyard. Il souhaitait la chute de la religion
catholique, et se flattait qu'elle finirait bientt, si les gouvernemens
avaient la prudence de n'employer contre elle que l'indiffrence et
l'oubli. Il ne voulait pas des pratiques superstitieuses et des images
matrielles de la Divinit; mais il croyait qu'il fallait aux hommes des
runions, pour s'entretenir en commun de la morale et de la grandeur
de la cration. Ces sujets en effet ont besoin d'tre traits dans des
assembles, parce que les hommes y sont plus prompts  s'mouvoir, et
plus accessibles aux sentimens levs et gnreux. Il avait dvelopp
ces ides dans un crit, et avait dit qu'il faudrait un jour faire
succder aux crmonies du culte catholique des runions assez
semblables  celles des protestans, mais plus simples encore, et plus
dgages de reprsentation. Cette ide, accueillie par quelques esprits
bienveillans, fut aussitt mise  excution. Un frre du clbre
physicien Hay forma une socit qu'il intitula des _Thophilanthropes_,
et dont les runions avaient pour but les exhortations morales, les
lectures philosophiques et les chants pieux. Il s'en forma plus d'une
de ce genre. Elles s'tablirent dans des salles loues aux frais des
associs, et sous la surveillance de la police. Quoique Larvellire
crt cette institution bonne, et capable d'arracher aux glises
catholiques beaucoup de ces ames tendres qui ont besoin d'pancher en
commun leurs sentimens religieux, il se garda de jamais y figurer ni
lui ni sa famille, pour ne pas avoir l'air de jouer un rle de chef
de secte, et ne pas rappeler le pontificat de Robespierre. Malgr la
rserve de Larvellire, la malveillance s'arma de ce prtexte pour
verser quelque ridicule sur un magistrat universellement honor, et
qui ne laissait aucune prise  la calomnie. Du reste, si la
thophilanthropie tait le sujet de quelques plaisanteries fort peu
spirituelles chez Barras, ou dans les journaux royalistes, elle
attirait assez peu l'attention, et ne diminuait en rien le respect dont
Larvellire-Lpaux tait entour.

Celui des directeurs qui nuisait vritablement  la considration du
gouvernement, c'tait Barras. Sa vie n'tait pas simple et modeste comme
celle de ses collgues; il talait un luxe et une prodigalit que sa
participation aux profits des gens d'affaires pouvait seule expliquer.
Les finances taient diriges avec une probit svre par la majorit
directoriale, et par l'excellent ministre Ramel; mais on ne pouvait pas
empcher Barras de recevoir des fournisseurs ou des banquiers qu'il
appuyait de son influence, des parts de bnfices assez considrables.
Il avait mille moyens encore de fournir  ses dpenses: la France
devenait l'arbitre de tant d'tats grands et petits, que beaucoup de
princes devaient rechercher sa faveur, et payer de sommes considrables
la promesse d'une voix au directoire. On verra plus tard ce qui fut
tent en ce genre. La reprsentation que dployait Barras aurait pu
n'tre pas inutile, car des chefs d'tat doivent frquenter beaucoup
les hommes pour les tudier, les connatre et les choisir; mais il
s'entourait, outre les gens d'affaires, d'intrigans de toute espce,
de femmes dissolues et de fripons. Un cynisme honteux rgnait dans ses
salons. Ces liaisons clandestines qu'on prend  tche, dans une socit
bien ordonne, de couvrir d'un voile, taient publiquement avoues. On
allait  Gros-Bois se livrer  des orgies, qui fournissaient aux ennemis
de la rpublique de puissans argumens contre le gouvernement. Barras
du reste ne cachait en rien sa conduite, et, suivant la coutume des
dbauchs, aimait  publier ses dsordres. Il racontait lui-mme devant
ses collgues, qui lui en faisaient quelquefois de graves reproches, ses
hauts faits de Gros-Bois et du Luxembourg; il racontait comment il avait
forc un clbre fournisseur du temps de se charger d'une matresse
qui commenait  lui tre  charge, et aux dpenses de laquelle il ne
pouvait plus suffire; comment il s'tait veng sur un journaliste,
l'abb Poncelin, des invectives diriges contre sa personne; comment,
aprs l'avoir attir au Luxembourg, il l'avait fait fustiger par ses
domestiques. Cette conduite de prince mal lev, dans une rpublique,
nuisait singulirement au directoire, et l'aurait dconsidr
entirement, si la renomme des vertus de Carnot et de Larvellire
n'et contre-balanc le mauvais effet des dsordres de Barras.

Le directoire, institu le lendemain du 15 vendmiaire[2], form en
haine de la contre-rvolution, compos de rgicides et attaqu avec
fureur par les royalistes, devait tre chaudement rpublicain. Mais
chacun de ses membres participait plus ou moins aux opinions qui
divisaient la France. Larvellire et Rewbell avaient ce rpublicanisme
modr, mais rigide, aussi oppos aux emportemens de 93 qu'aux fureurs
royalistes de 95. Les gagner  la contre-rvolution tait impossible.
L'instinct si sr des partis leur apprenait qu'il n'y avait rien 
obtenir d'eux, ni par des sductions, ni par des flatteries de journaux.
Aussi n'avaient-ils pour ces deux directeurs que le blme le plus amer.
Quant  Barras et  Carnot, il en tait autrement. Barras, quoiqu'il vt
tout le monde, tait en ralit un rvolutionnaire ardent. Les faubourgs
l'avaient en grande estime, et se souvenaient toujours qu'il avait t
le gnral de vendmiaire, et les conspirateurs du camp de Grenelle
avaient cru pouvoir compter sur lui. Aussi les patriotes le comblaient
d'loges, et les royalistes l'accablaient d'invectives. Quelques agens
secrets du royalisme, rapprochs de lui par un commun esprit d'intrigue,
pouvaient bien, comptant sur sa dpravation, concevoir quelques
esprances; mais c'tait une opinion  eux particulire. La masse du
parti l'abhorrait et le poursuivait avec fureur.

[Note 2: An IV, 4 octobre 1795.]

Carnot, ex-montagnard, ancien membre du comit de salut public, et
expos aprs le 9 thermidor  devenir victime de la raction royaliste,
devait tre certainement un rpublicain prononc, et l'tait
effectivement. Au premier moment de son entre au directoire, il avait
fortement appuy tous les choix faits dans le parti montagnard; mais peu
 peu,  mesure que les terreurs de vendmiaire s'taient calmes, ses
dispositions avaient chang. Carnot, mme au comit de salut public,
n'avait jamais aim la tourbe des rvolutionnaires turbulens, et avait
fortement contribu  dtruire les hbertistes. En voyant Barras, qui
tenait  rester _roi de la canaille_, s'entourer des restes du parti
jacobin, il tait devenu hostile pour ce parti; il avait dploy
beaucoup d'nergie dans l'affaire du camp de Grenelle, et d'autant plus
que Barras tait un peu compromis dans cette chauffoure. Ce n'est pas
tout: Carnot tait agit par des souvenirs. Le reproche qu'on lui avait
fait d'avoir sign les actes les plus sanguinaires du comit de salut
public, le tourmentait. Ce n'tait pas assez  ses yeux des explications
fort naturelles qu'il avait donnes; il aurait voulu par tous les moyens
prouver qu'il n'tait pas un monstre; et il tait capable de beaucoup de
sacrifices pour donner cette preuve. Les partis savent tout, devinent
tout; ils ne sont difficiles  l'gard des hommes que lorsqu'ils sont
victorieux; mais quand ils sont vaincus, ils se recrutent de toutes les
manires, et mettent particulirement un grand soin  flatter les chefs
des armes. Les royalistes avaient bientt connu les dispositions de
Carnot  l'gard de Barras et du parti patriote. Ils devinaient son
besoin de se rhabiliter; ils sentaient son importance militaire, et ils
avaient soin de le traiter autrement que ses collgues, et de parler de
lui de la manire qu'ils savaient la plus capable de le toucher. Aussi,
tandis que la cohue de leurs journaux ne tarissait pas d'injures
grossires pour Barras, Larvellire et Rewbell, elle n'avait que des
loges pour l'ex-montagnard et rgicide Carnot. D'ailleurs, en gagnant
Carnot, ils avaient aussi Letourneur, et c'taient deux voix acquises
par une ruse vulgaire, mais puissante, comme toutes celles qui
s'adressent  l'amour propre. Carnot avait la faiblesse de cder  ce
genre de sduction; et, sans cesser d'tre fidle  ses convictions
intrieures, il formait, avec son ami Letourneur, dans le sein du
directoire, une espce d'opposition analogue  celle que le nouveau
tiers formait dans les deux conseils. Dans toutes les questions soumises
 la dcision du directoire, il se prononait pour l'avis adopt par
l'opposition des conseils. Ainsi, dans toutes les questions relatives
 la paix et  la guerre, il votait pour la paix,  l'exemple de
l'opposition, qui affectait de la demander sans cesse. Il avait
fortement insist pour qu'on ft  l'empereur les plus grands
sacrifices, pour qu'on signt la paix avec Naples et avec Rome, sans
s'arrter  des conditions trop rigoureuses.

De pareils dissentimens ont  peine clat, qu'ils font des progrs
rapides. Le parti qui veut en profiter loue  outrance ceux qu'il veut
gagner, et dverse le blme sur les autres. Cette tactique avait eu
son succs accoutum. Barras, Rewbell, dj ennemis de Carnot, lui en
voulaient encore davantage depuis les loges dont il tait l'objet,
et lui imputaient le dchanement auquel eux-mmes taient en
butte. Larvellire employait de vains efforts pour calmer de tels
ressentimens; la discorde n'en faisait pas moins de funestes progrs;
le public, instruit de ce qui se passait, distinguait le directoire en
majorit et minorit, et rangeait Larvellire, Rewbell et Barras d'une
part, Carnot et Letourneur de l'autre.

On classait aussi les ministres. Comme on s'attachait beaucoup 
critiquer la direction des finances, on poursuivait le ministre Ramel,
administrateur excellent, que la situation pnible du trsor obligeait 
des expdiens blmables en tout autre temps, mais invitables dans les
circonstances. Les impts ne rentraient que difficilement,  cause
du dsordre effroyable de la perception. Il avait fallu rduire
l'imposition foncire; et les contributions indirectes rendaient
beaucoup moins qu'on ne l'avait prsum. Souvent on se trouvait sans
aucuns fonds  la trsorerie; et, dans ces cas pressans, on prenait sur
les fonds de l'ordinaire ce qui tait destin  l'extraordinaire, ou
bien on anticipait sur les recettes, et on faisait tous les marchs
bizarres et onreux auxquels les situations de ce genre donnent lieu. On
criait alors aux abus et aux malversations, tandis qu'il aurait fallu au
contraire venir au secours du gouvernement. Ramel, qui remplissait les
devoirs de son ministre avec autant d'intgrit que de lumires,
tait en butte  toutes les attaques et trait en ennemi par tous les
journaux. Il en tait ainsi du ministre de la marine Truguet, connu
comme franc rpublicain, comme l'ami de Hoche, et comme l'appui de tous
les officiers patriotes; ainsi du ministre des affaires trangres,
Delacroix, capable d'tre un bon administrateur, mais du reste mauvais
diplomate, trop pdant et trop rude dans ses rapports avec les ministres
des puissances; ainsi de Merlin, qui, dans son administration de la
justice, dployait toute la ferveur d'un rpublicain montagnard. Quant
aux ministres de l'intrieur, de la guerre et de la police, Benezech,
Petiet et Cochon, on les rangeait entirement  part. Benezech avait
essuy tant d'attaques de la part des jacobins, pour avoir propos de
revenir au commerce libre des subsistances et de ne plus nourrir
Paris, qu'il en tait devenu agrable au parti contre-rvolutionnaire.
Administrateur habile, mais lev sous l'ancien rgime qu'il regrettait,
il mritait en partie la faveur de ceux qui le louaient. Petiet,
ministre de la guerre, s'acquittait bien de ses fonctions; mais crature
de Carnot, il en partageait entirement le sort auprs des partis. Quant
au ministre Cochon, il tait recommand aussi par ses liaisons avec
Carnot; la dcouverte qu'il avait faite des complots des jacobins, et
son zle dans les poursuites diriges contre eux, lui valaient la faveur
du parti contraire, qui le louait avec affectation.

Malgr ces divergences, le gouvernement tait encore assez uni pour
administrer avec vigueur et poursuivre avec gloire ses oprations contre
les puissances de l'Europe. L'opposition tait toujours contenue par la
majorit conventionnelle, reste dans le corps lgislatif. Cependant les
lections approchaient, et le moment arrivait o un nouveau tiers, lu
sous l'influence du moment, remplacerait un autre tiers conventionnel.
L'opposition se flattait d'acqurir alors la majorit, et de sortir de
l'tat de soumission dans lequel elle avait vcu. Aussi, son langage
devenait plus haut dans les deux conseils, et laissait percer ses
esprances. Les membres de cette minorit se runissaient  Tivoli
pour s'y entretenir de leurs projets et y concerter leur marche. Cette
runion de dputs tait devenue un club des plus violens, connu sous le
nom de _club de Clichy_. Les journaux participaient  ce mouvement. Une
multitude de jeunes gens, qui sous l'ancien rgime auraient fait de
petits vers, dclamaient dans cinquante ou soixante feuilles contre
les excs de la rvolution et contre la convention,  laquelle
ils imputaient ces excs. On n'en voulait pas, disaient-ils,  la
rpublique, mais  ceux qui avaient ensanglant son berceau. Les
runions d'lecteurs se formaient par avance, et on tchait d'y prparer
les choix. C'tait en tout le langage, l'esprit, les passions de
vendmiaire; c'tait la mme bonne foi et la mme duperie dans la masse,
la mme ambition dans quelques individus, la mme perfidie dans quelques
conspirateurs, travaillant secrtement pour la royaut.

Cette faction royaliste, toujours battue, mais toujours crdule et
intrigante, renaissait sans cesse. Partout o il y a une prtention
appuye de quelques secours d'argent, il se trouve des intrigans prts 
la servir par de misrables projets. Quoique Lematre et t condamn
 mort, que la Vende ft soumise, et que Pichegru et t priv du
commandement de l'arme du Rhin, les menes de la contre-rvolution
n'avaient pas cess; elles continuaient au contraire avec une extrme
activit. Toutes les situations taient singulirement changes. Le
prtendant, qualifi tour  tour de comte de Lille ou de Louis XVIII,
avait quitt Vrone, comme on a vu, pour passer  l'arme du Rhin. Il
s'tait arrt un moment dans le camp du prince de Cond, o un accident
mit sa vie en pril. tant  une fentre, il reut un coup de fusil,
et fut lgrement effleur par la balle. Ce fait, dont l'auteur resta
inconnu, ne pouvait manquer d'tre attribu au directoire, qui n'tait
pas assez sot pour payer un crime profitable seulement au comte
d'Artois. Le prtendant ne resta pas long-temps auprs du prince de
Cond. Sa prsence dans l'arme autrichienne ne convenait pas au cabinet
de Vienne, qui n'avait pas voulu le reconnatre, et qui sentait combien
elle envenimerait encore la querelle avec la France, querelle dj trop
coteuse et trop cruelle. On lui signifia l'ordre de partir, et, sur son
refus, on fit marcher un dtachement pour l'y contraindre. Il se retira
alors  Blankembourg, o il continua d'tre le centre de toutes les
correspondances. Cond demeura avec son corps sur le Rhin. Le comte
d'Artois, aprs ses vains projets sur la Vende, s'tait retir en
Ecosse, d'o il correspondait encore avec quelques intrigans, allant et
venant de la Vende en Angleterre.

Lematre tant mort, ses associs avaient pris sa place et lui avaient
succd dans la confiance du prtendant. C'taient, comme on le sait
dj, l'abb Brottier, ancien prcepteur, Laville-Heurnois, ci-devant
matre des requtes, un certain chevalier Despomelles, et un officier de
marine nomm Duverne de Presle. L'ancien systme de ces agens, placs 
Paris, tait de tout faire par les intrigues de la capitale, tandis que
les Vendens prtendaient tout faire par l'insurrection arme, et le
prince de Cond tout par le moyen de Pichegru. La Vende tant soumise,
Pichegru tant condamn  la retraite, et une raction menaante
clatant contre la rvolution, les agens de Paris furent d'autant plus
persuads que l'on devait tout attendre d'un mouvement spontan de
l'intrieur. S'emparer d'abord des lections, puis s'emparer par les
lections des conseils, par les conseils du directoire et des places,
leur semblait un moyen assur de rtablir la royaut, avec les moyens
mme que leur fournissait la rpublique. Mais pour cela il fallait
mettre un terme  cette divergence d'ides qui avait toujours rgn
dans les projets de contre-rvolution. Puisaye, rest secrtement en
Bretagne, y rvait, comme autrefois, l'insurrection de cette province.
M. de Frott, en Normandie, tchait d'y prparer une Vende, mais ni
l'un ni l'autre ne voulaient s'entendre avec les agens de Paris. Le
prince de Cond, dup sur le Rhin dans son intrigue avec Pichegru,
voulait toujours la conduire  part, sans y mler ni les Autrichiens,
ni le prtendant, et c'est  regret qu'il les avait mis dans le secret.
Pour mettre de l'ensemble dans ces projets incohrens, et surtout pour
avoir de l'argent, les agens de Paris firent voyager l'un d'entre eux
dans les provinces de l'Ouest, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne
et en Suisse. Ce fut Duverne de Presle qui fut choisi. Ne pouvant pas
russir  priver Puisaye de son commandement, on essaya, par l'influence
du comte d'Artois, de le rattacher au systme de l'agence de Paris, et
de l'obliger  s'entendre avec elle. On obtint des Anglais la chose
la plus importante, quelque secours d'argent. On se fit donner par le
prtendant des pouvoirs qui faisaient ressortir toutes les intrigues
de l'agence de Paris. On vit le prince de Cond, qu'on ne rendit ni
intelligent, ni maniable. On vit M. de Prcy, qui tait toujours le
promoteur secret des troubles de Lyon et du Midi; enfin on concerta un
plan gnral qui n'avait d'ensemble et d'unit que sur le papier, et qui
n'empchait pas que chacun agt  sa faon, d'aprs ses intrts et ses
prtentions.

Il fut convenu que la France entire se partagerait en deux agences,
l'une comprenant l'Est et le Midi, l'autre le Nord et l'Ouest. M. de
Prcy tait  la tte de la premire, les agens de Paris dirigeaient
la seconde. Ces deux agences devaient se concerter dans toutes leurs
oprations, et correspondre directement avec le prtendant qui leur
donnait ses ordres. On imagina des associations secrtes sur le plan de
celles de Baboeuf. Elles taient isoles entre elles, et ignoraient le
nom des chefs, ce qui empchait qu'on ne saist toute la conspiration en
saisissant l'une des parties. Ces associations devaient tre adaptes 
l'tat de la France. Comme on avait vu que la plus grande partie de la
population, sans dsirer le retour des Bourbons, voulait l'ordre,
le repos, et imputait au directoire la continuation du systme
rvolutionnaire, on forma une maonnerie dite des _Philantropes_, qui
s'engageaient  user de leurs droits lectoraux et  les exercer en
faveur d'hommes opposs au directoire. Les philantropes ignoraient le
but secret de ces menes, et on ne devait leur avouer qu'une seule
intention, celle de renforcer l'opposition. Une autre association, plus
secrte, plus concentre, moins nombreuse, et intitule _des fidles_,
devait se composer de ces hommes plus nergiques et plus dvous,
auxquels on pouvait rvler le secret de la faction. Les fidles
devaient tre secrtement arms, et prts  tous les coups de main.
Ils devaient s'enrler dans la garde nationale, qui n'tait pas encore
organise, et,  la faveur de ce costume, excuter plus srement les
ordres qu'on leur donnerait. Leur mission oblige, indpendamment de
tout plan d'insurrection, tait de veiller aux lections; et si on en
venait aux mains, comme cela tait arriv en vendmiaire, de voler au
secours du parti de l'opposition. Les fidles contribuaient en outre
 cacher les migrs et les prtres,  faire de faux passeports, 
perscuter les rvolutionnaires et les acqureurs de biens nationaux.
Ces associations taient sous la direction de chefs militaires, qui
correspondaient avec les deux agences principales, et recevaient leurs
ordres. Tel tait le nouveau plan de la faction, plan chimrique que
l'histoire ddaignerait de rapporter, s'il ne faisait connatre les
rves dont les partis se repaissent dans leurs dfaites. Malgr ce
prtendu ensemble, l'association du Midi n'aboutissait qu' produire des
compagnies anonymes, agissant sans direction et sans but, et ne suivant
que l'inspiration de la vengeance et du pillage. Puisaye, Frott,
Rochecot, dans la Bretagne et la Normandie, travaillaient  part 
refaire une Vende, et dsavouaient la contre-rvolution mixte des agens
de Paris. Puisaye fit mme un manifeste pour dclarer que jamais la
Bretagne ne seconderait des projets qui ne tendraient pas  rendre par
la force ouverte une royaut absolue et entire  la famille de Bourbon.

Le prince de Cond continuait de son ct  correspondre directement
avec Pichegru, dont la conduite singulire et bizarre ne s'explique que
par l'embarras de sa position. Ce gnral, le seul connu dans l'histoire
pour s'tre fait battre volontairement, avait lui-mme demand sa
dmission. Cette conduite devra paratre tonnante, car c'tait se
priver de tout moyen d'influence, et par consquent se mettre dans
l'impossibilit d'accomplir ses prtendus desseins. Cependant on la
comprendra en examinant la position de Pichegru: il ne pouvait pas
rester gnral sans mettre enfin  excution les projets qu'il
annonait, et pour lesquels il avait reu des sommes considrables.
Pichegru avait devant lui trois exemples, tous trois fort diffrents,
celui de Bouill, de Lafayette et de Dumouriez, qui lui prouvaient
qu'entraner une arme tait chose impossible. Il voulait donc se mettre
dans l'impuissance de rien tenter, et c'est l ce qui explique la
demande de sa dmission, que le directoire, ignorant encore tout  fait
sa trahison, ne lui accorda d'abord qu' regret. Le prince de Cond et
ses agens furent fort surpris de la conduite de Pichegru, et crurent
qu'il leur avait escroqu leur argent, et qu'au fond il n'avait jamais
voulu les servir. Mais  peine destitu, Pichegru retourna sur les bords
du Rhin, sous prtexte de vendre ses quipages, et passa ensuite dans le
Jura, qui tait son pays natal. De l il continua  correspondre avec
les agens du prince, et leur prsenta sa dmission comme une combinaison
trs-profonde. Il allait, disait-il, tre considr comme une victime du
directoire, il allait se lier avec tous les royalistes de l'intrieur
et se faire un parti immense; son arme, qui passait sous les ordres
de Moreau, le regrettait vivement, et, au premier revers qu'elle
essuyerait, elle ne manquerait pas de rclamer son ancien gnral, et de
se rvolter pour qu'on le lui rendt. Il devait profiter de ce moment
pour lever le masque, accourir  son arme, se donner la dictature, et
proclamer la royaut. Ce plan ridicule, et-il t sincre, aurait t
djou par les succs de Moreau, qui, mme pendant sa fameuse retraite,
n'avait cess d'tre victorieux. Le prince de Cond, les gnraux
autrichiens qu'il avait t oblig de mettre dans la confidence, le
ministre anglais en Suisse, Wickam, commenaient  croire que Pichegru
les avait tromps. Ils ne voulaient plus continuer cette correspondance;
mais sur les instances des agens intermdiaires, qui ne veulent jamais
avoir fait une vaine tentative, la correspondance fut continue, pour
voir si on en tirerait quelque profit. Elle se faisait par Strasbourg,
au moyen de quelques espions qui passaient le Rhin et se rendaient
auprs du gnral autrichien Klinglin; et aussi par Ble, avec le
ministre anglais Wickam. Pichegru resta dans le Jura sans accepter ni
refuser l'ambassade de Sude, qu'on lui proposa, mais travaillant  se
faire nommer dput, payant les agens du prince des plus misrables
promesses du monde, et recevant toujours des sommes considrables.
Il faisait esprer les plus grands rsultats de sa nomination aux
cinq-cents; il se targuait d'une influence qu'il n'avait pas; il
prtendait donner au directoire des avis perfides, et l'induire  des
dterminations dangereuses; il s'attribuait la longue rsistance de
Kehl, qu'il disait avoir conseille pour compromettre l'arme. On
comptait peu sur ces prtendus services. M. le comte de Bellegarde
crivait: Nous sommes dans la situation du joueur qui veut regagner
son argent, et qui s'expose  perdre encore pour recouvrer ce qu'il a
perdu. Les gnraux autrichiens continuaient cependant  correspondre,
parce qu' dfaut de grands desseins, ils recueillaient au moins de
prcieux dtails sur l'tat et les mouvemens de l'arme franaise. Les
infmes agens de cette correspondance envoyaient au gnral Klinglin les
tats et les plans qu'ils pouvaient se procurer. Pendant le sige de
Kehl, ils n'avaient cess d'indiquer eux-mmes les points sur lesquels
le feu ennemi pouvait se diriger avec le plus d'effet.

Tel tait donc alors le rle misrable de Pichegru. Avec un esprit
mdiocre, il tait fin et prudent, et avait assez de tact et
d'exprience pour croire tout projet de contre-rvolution inexcutable
dans le moment. Ses ternels dlais, ses fables pour amuser la crdulit
des agens du prince, prouvent sa conviction  cet gard; et sa conduite
dans des circonstances importantes le prouvera mieux encore. Il n'en
recevait pas moins le prix des projets qu'il ne voulait pas excuter, et
avait l'art de se le faire offrir sans le demander.

Du reste, c'tait l la conduite de tous les agens du royalisme. Ils
mentaient avec impudence, s'attribuaient une influence qu'ils n'avaient
pas, et prtendaient disposer des hommes les plus importans, sans
leur avoir jamais adress la parole. Brottier, Duverne de Presle et
Laville-Heurnois se vantaient de disposer d'un grand nombre de dputs
dans les deux conseils, et se promettaient d'en avoir bien plus encore
aprs de nouvelles lections. Il n'en tait rien cependant; ils ne
communiquaient qu'avec le dput Lemerer et un nomm Mersan, qui avait
t exclu du corps lgislatif, en vertu de la loi du 3 brumaire contre
les parens d'migrs. Par Lemerer ils prtendaient avoir tous les
dputs composant la runion de Clichy. Ils jugeaient, d'aprs les
discours et la manire de voter de ces dputs, qu'ils applaudiraient
probablement  la restauration de la monarchie, et ils se croyaient
autoriss par l  offrir d'avance leur dvouement et mme leur repentir
au roi de Blankembourg. Ces misrables en imposaient  ce roi, et
calomniaient les membres de la runion de Clichy. Il y avait l des
ambitieux qui taient ennemis des conventionnels, parce que les
conventionnels occupaient le gouvernement tout entier, des hommes
exasprs contre la rvolution, des dupes qui se laissaient conduire,
mais trs-peu d'hommes assez hardis pour songer  la royaut, et assez
capables pour travailler utilement  son rtablissement. Ce n'en tait
pas moins sur de tels fondemens que les agens du royalisme btissaient
leurs projets et leurs promesses.

C'est l'Angleterre qui fournissait  tous les frais de la
contre-rvolution prsume; elle envoyait de Londres en Bretagne les
secours que demandait Puisaye. Le ministre anglais en Suisse, Wickam,
tait charg de fournir des fonds aux deux agences de Lyon et de Paris,
et d'en faire parvenir directement  Pichegru, qui tait, suivant la
correspondance, _cav pour les grands cas_.

Les agens de la contre-rvolution avaient la prtention de prendre
l'argent de l'Angleterre et de se moquer d'elle. Ils taient convenus
avec le prtendant de recevoir ses fonds, sans jamais suivre aucune
de ses vues, sans jamais obir  aucune de ses inspirations, dont il
fallait, disait-on, se dfier. L'Angleterre n'tait point leur dupe, et
avait pour eux tout le mpris qu'ils mritaient. Wickam, Pitt, et tous
les ministres anglais, ne comptaient pas du tout sur les oeuvres de ces
messieurs, et n'en espraient pas la contre-rvolution. Il leur fallait
des brouillons qui troublassent la France, qui rpandissent l'inquitude
par leurs projets, et qui, sans mettre le gouvernement dans un pril
rel, lui causassent des craintes exagres. Ils consacraient
volontiers un million ou deux par an  cet objet. Ainsi les agens de
contre-rvolution se trompaient, en croyant tromper les Anglais. Avec
toute leur bonne volont de faire une escroquerie, ils n'y russissaient
pas; et l'Angleterre ne comptait pas sur de plus grands rsultats que
ceux qu'ils taient capables de produire.

Tels taient alors les projets et les moyens de la faction royaliste.
Le ministre de la police, Cochon, en connaissait une partie; il savait
qu'il existait  Paris des correspondans de la cour de Blankembourg; car
dans notre longue rvolution, o tant de complots se sont succd, il
n'y a pas d'exemple d'une conspiration reste inconnue. Il suivait
attentivement leur marche, les entourait d'espions, et attendait de leur
part une tentative caractrise, pour les saisir avec avantage. Ils
lui en fournirent bientt l'occasion. Poursuivant leur beau projet de
s'emparer des autorits, ils songrent  s'assurer d'abord des autorits
militaires de Paris. Les principales forces de la capitale consistaient
dans les grenadiers du corps lgislatif, et dans le camp des Sablons.
Les grenadiers du corps lgislatif taient une troupe d'lite de douze
cents hommes, que la constitution avait placs auprs des deux conseils,
comme garde de sret et d'honneur. Leur commandant, l'adjudant-gnral
Ramel, tait connu pour ses sentimens modrs, et aux yeux des imbciles
agens de Louis XVIII, c'tait une raison suffisante pour le croire
royaliste. La force arme runie aux Sablons s'levait  peu prs 
douze mille hommes. Le commandant de cette force arme tait le gnral
Hatry, brave homme qu'on n'esprait pas gagner. On songea au chef
d'escadron du 21e de dragons, le nomm Malo, qui avait charg si
brusquement les jacobins lors de leur ridicule tentative sur le camp de
Grenelle. On raisonna pour lui comme pour Ramel; et parce qu'il avait
repouss les jacobins, on supposa qu'il accueillerait les royalistes.
Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle les sondrent tous les
deux, leur firent des propositions qui furent coutes, et dnonces
sur-le-champ au ministre de la police. Celui-ci enjoignit  Ramel et
Malo de continuer  couter les conspirateurs, pour connatre tout leur
plan. Ceux-ci les laissrent dvelopper longuement leurs projets, leurs
moyens, leurs esprances; et on s'ajourna  une prochaine entrevue, dans
laquelle ils devaient exhiber les pouvoirs qu'ils tenaient de Louis
XVIII. C'tait le moment choisi pour les arrter. Les entrevues avaient
lieu chez le chef d'escadron Malo, dans l'appartement qu'il occupait
 l'cole-Militaire. Des gendarmes et des tmoins furent cachs, de
manire  tout entendre, et  pouvoir se montrer  un signal donn. Le
11 pluvise (30 janvier), en effet, ces misrables dupes se rendirent
chez Malo avec les pouvoirs de Louis XVIII, et dvelopprent de nouveau
leurs projets. Quand on les eut assez couts, on feignit de les laisser
partir, mais les agens aposts les saisirent, et les conduisirent chez
le ministre de la police. Sur-le-champ on se rendit  leurs domiciles,
et on s'empara en leur prsence de tous leurs papiers. On y trouva
des lettres qui prouvaient suffisamment la conspiration, et qui en
rvlaient en partie les dtails. On y vit, par exemple, que ces
messieurs composaient de leur chef un gouvernement tout entier. Ils
voulaient dans le premier moment, et en attendant le retour du roi de
Blankembourg, laisser exister une partie des autorits actuelles. Ils
voulaient nommment conserver Benezech  l'intrieur, Cochon  la
police; et si ce dernier, comme rgicide, effarouchait les royalistes,
ils projetaient de mettre  sa place M. Simon ou M. Portalis. Ils
voulaient encore placer aux finances M. Barb-Marbois, _qui a_,
disaient-ils, _des talens, de l'instruction_, et qui _passe pour
honnte_. Ils n'avaient point consult certainement ni Benezech, ni
Cochon, ni MM. Portalis, Simon et Barb-Marbois, auxquels ils taient
totalement inconnus; mais ils avaient dispos d'eux, comme d'usage, 
leur insu, et sur leurs opinions prsumes.

La dcouverte de ce complot produisit une vive sensation, et prouva que
la rpublique devait toujours tre en garde contre ses anciens
ennemis. Il causa un vritable tonnement dans toute l'opposition, qui
aboutissait au royalisme sans s'en douter, et qui n'tait nullement dans
le secret. Cet tonnement prouvait combien ces misrables se vantaient,
en annonant  Blankembourg qu'ils disposaient d'un grand nombre de
membres des deux conseils. Le directoire voulut sur-le-champ les livrer
 une commission militaire. Ils dclinrent cette comptence, en
soutenant qu'ils n'avaient point t surpris les armes  la main, ni
faisant une tentative de vive force. Plusieurs dputs, qui s'unissaient
de sentiment  leur cause, les appuyrent dans les conseils; mais le
directoire n'en persista pas moins  les traduire devant une commission
militaire, comme ayant tent d'embaucher des militaires.

Leur systme de dfense fut assez adroit. Ils avourent leur qualit
d'agens de Louis XVIII, mais ils soutinrent qu'ils n'avaient d'autre
mission que celle de prparer l'opinion, et d'attendre d'elle seule, et
non de la force, le retour aux ides monarchiques. Ils furent condamns
 mort, mais leur peine fut commue en une dtention, pour prix des
rvlations de Duverne de Presle[3]. Celui-ci fit au directoire une
longue dclaration, qui fut insre au registre secret, et dans laquelle
il dvoila toutes les menes des royalistes. Le directoire, instruit
de ces dtails, se garda de les publier, pour ne point apprendre aux
conspirateurs qu'il connaissait leur plan tout entier. Duverne de Presle
ne dit rien sur Pichegru, dont les intrigues, aboutissant directement au
prince de Cond, taient restes inconnues aux agens de Paris; mais
il dclara vaguement, d'aprs des ou-dire, que l'on avait essay de
pratiquer des intelligences dans l'une des principales armes.

[Note 3: 19 germinal (8 avril).]

Cette arrestation de leurs principaux agens aurait pu djouer les
intrigues des royalistes, s'ils avaient eu un plan bien li; mais
chacun agissant de son ct  sa manire, l'arrestation de Brottier,
Laville-Heurnois et Duverne de Presle n'empcha point MM. Puisaye et de
Frott d'intriguer en Normandie et en Bretagne, M. de Prcy  Lyon, et
le prince de Cond dans l'arme du Rhin.

On jugea peu de temps aprs Baboeuf et ses complices; ils furent tous
acquitts, except Baboeuf et Darth qui subirent la peine de mort[4].

[Note 4: 6 prairial (25 mai).]

L'affaire importante tait celle des lections. Par opposition au
directoire ou par royalisme, une foule de gens s'agitaient pour les
influencer. Dans le Jura, on travaillait  faire nommer Pichegru; 
Lyon, M. Imbert-Coloms, l'un des agens de Louis XVIII dans le Midi. A
Versailles, on faisait lire un M. de Vauvilliers, gravement compromis
dans le complot dcouvert. Partout enfin on prparait des choix hostiles
au directoire. A Paris, les lecteurs de la Seine s'taient runis pour
concerter leurs nominations. Ils se proposaient d'adresser les demandes
suivantes aux candidats: _As-tu acquis des biens nationaux? As-tu t
journaliste? As-tu crit, agi et fait quelque chose dans la rvolution?_
On ne devait nommer aucun de ceux qui rpondraient affirmativement sur
ces questions. De pareils prparatifs annonaient combien tait
violente la raction contre tous les hommes qui avaient pris part  la
rvolution. Cent journaux dclamaient avec vhmence, et produisaient un
vritable tourdissement sur les esprits. Le directoire n'avait, pour
les rprimer, que la loi qui punissait de mort les crivains provoquant
le retour  la royaut. Jamais des juges ne pouvaient consentir 
appliquer une loi aussi cruelle. Il demanda pour la troisime fois aux
conseils, de nouvelles dispositions lgislatives qui lui furent encore
refuses. Il proposa aussi de faire prter aux lecteurs le serment de
haine  la royaut; une vive discussion s'engagea sur l'efficacit du
serment, et on modifia la proposition, en changeant le serment en
une simple dclaration. Chaque lecteur devait dclarer qu'il tait
galement oppos  l'anarchie et  la royaut. Le directoire, sans
se permettre aucun des moyens honteux, si souvent employs dans les
gouvernemens reprsentatifs pour influer sur les lections, se contenta
de choisir pour commissaires auprs des assembles, des hommes connus
par leurs sentimens rpublicains, et de faire crire des circulaires par
le ministre Cochon, dans lesquelles il recommandait aux lecteurs les
candidats de son choix. On se rcria beaucoup contre ces circulaires,
qui n'taient qu'une exhortation insignifiante, et point du tout une
injonction; car le nombre, l'indpendance des lecteurs, surtout dans
un gouvernement o presque toutes les places taient lectives, les
mettaient  l'abri de l'influence du directoire.

Pendant qu'on travaillait ainsi aux lections, on s'occupait beaucoup
du choix d'un nouveau directeur. La question tait de savoir lequel des
cinq serait dsign par le sort, conformment  la constitution, pour
sortir du directoire: si c'tait Barras, Rewbell ou Larvellire-Lpaux,
l'opposition tait assure, avec le secours du nouveau tiers, de nommer
un directeur de son choix. Alors elle esprait avoir la majorit dans le
gouvernement; en quoi elle se flattait beaucoup, car bientt ses folies
n'auraient pas manqu d'loigner d'elle Carnot et Letourneur.

Le club de Clichy discutait bruyamment le choix du nouveau directeur.
On y proposait Cochon et Barthlmy. Cochon avait perdu un peu dans
l'opinion des contre-rvolutionnaires, depuis qu'il avait fait arrter
Brottier et ses complices, surtout depuis ses circulaires aux lecteurs.
On prfrait Barthlmy, notre ambassadeur en Suisse, que l'on croyait
secrtement li avec les migrs et le prince de Cond.

Les bruits les plus absurdes taient rpandus au milieu de cette
agitation. On disait que le directoire voulait faire arrter les dputs
nouvellement lus, et empcher leur runion; on soutenait mme qu'il
voulait les faire assassiner. Ses amis, de leur ct, disaient qu'on
prparait son acte d'accusation  Clichy, et qu'on n'attendait que le
nouveau tiers pour le prsenter aux cinq-cents.

Mais tandis que les partis s'agitaient, dans l'attente d'un vnement
qui devait altrer les majorits et changer la direction du gouvernement
de la rpublique, une campagne nouvelle se prparait, et tout annonait
qu'elle serait la dernire. Les puissances taient  peu prs partages
comme l'anne prcdente. La France, unie  l'Espagne et  la Hollande,
avait  lutter avec l'Angleterre et l'Autriche. Les sentimens de la
cour d'Espagne n'taient pas et ne pouvaient pas tre favorables aux
rpublicains franais; mais sa politique, dirige par le prince de la
Paix, tait entirement pour eux. Elle regardait leur alliance comme le
moyen le plus sr d'tre protge contre leurs principes, et pensait
avec raison qu'ils ne voudraient pas la rvolutionner, tant qu'ils
trouveraient en elle un puissant auxiliaire maritime. D'ailleurs, elle
avait une vieille haine contre l'Angleterre, et se flattait que l'union
de toutes les marines du continent lui fournirait un moyen de venger ses
injures. Le prince de la Paix, voyant son existence attache  cette
politique, et sentant qu'il prirait avec elle, employait  la faire
triompher des sentimens de la famille royale, toute son influence sur la
reine; il y russissait parfaitement. Il rsultait toutefois de cet
tat de choses que les Franais taient individuellement maltraits
en Espagne, tandis que leur gouvernement y obtenait la plus grande
dfrence  ses volonts. Malheureusement la lgation franaise ne
s'y conduisit ni avec les gards dus  une puissance amie, ni avec la
fermet ncessaire pour protger les sujets franais. L'Espagne, en
s'unissant  la France, avait perdu l'importante colonie de la Trinit.
Elle esprait que si la France se dlivrait cette anne de l'Autriche,
et reportait toutes ses forces contre l'Angleterre, on ferait expier
 celle-ci tous ses avantages. La reine se flattait surtout d'un
agrandissement en Italie pour son gendre, le duc de Parme. Il tait
question encore d'une entreprise contre le Portugal; et, dans ce vaste
bouleversement des tats, la cour de Madrid n'tait pas sans quelque
esprance de runir toute la pninsule sous la mme domination.

Quant  la Hollande, sa situation tait assez triste. Elle tait agite
par toutes les passions que provoque un changement de constitution.
Les gens raisonnables, qui voulaient un gouvernement dans lequel on
concilit l'ancien systme fdratif avec l'unit ncessaire pour donner
de la force  la rpublique batave, avaient  combattre trois partis
galement dangereux. D'abord les orangistes, comprenant toutes les
cratures du stathouder, les gens vivant d'emplois, et la populace;
secondement les fdralistes, comprenant toutes les familles riches
et puissantes qui voulaient conserver l'ancien tat de choses, au
stathoudrat prs, qui blessait leur orgueil; enfin les dmocrates
prononcs, parti bruyant, audacieux, implacable, compos de ttes
ardentes et d'aventuriers. Ces trois partis se combattaient avec
acharnement et retardaient l'tablissement de la constitution du pays.
Outre ces embarras, la Hollande craignait toujours une invasion de la
Prusse, qui n'tait contenue que par les succs de la France. Elle
voyait son commerce gn dans le Nord par les Anglais et les Russes;
enfin elle perdit toutes ses colonies par la trahison de la plupart de
ses commandans. Le cap de Bonne-Esprance, Trinquemale, les Moluques,
taient dj au pouvoir des Anglais. Les troupes franaises, campes en
Hollande pour la couvrir contre la Prusse, observaient la plus louable
et la plus svre discipline; mais les administrations et les chefs
militaires ne s'y conduisaient ni avec mnagement, ni avec probit. Le
pays tait donc horriblement surcharg. On en pourrait conclure que la
Hollande avait mal fait de se lier  la France, mais ce serait raisonner
lgrement. La Hollande, place entre les deux masses belligrantes, ne
pouvait pas chapper  l'influence des vainqueurs. Sous le stathouder,
elle tait sujette de l'Angleterre et sacrifie  ses intrts, elle
avait de plus l'esclavage intrieur. En s'alliant  la France,
elle courait les chances attaches  la nature de cette puissance,
continentale plutt que maritime, et compromettait ses colonies; mais
elle pouvait un jour, grce  l'union des trois marines du continent,
recouvrer ce qu'elle avait perdu; elle pouvait esprer une constitution
raisonnable sous la protection franaise. Tel est le sort des tats;
s'ils sont forts, ils font eux-mmes leurs rvolutions, mais ils en
subissent tous les dsastres et se noient dans leur propre sang; s'ils
sont faibles, ils voient leurs voisins venir les rvolutionner  main
arme, et subissent tous les inconvnients de la prsence des armes
trangres. Ils ne s'gorgent pas, mais ils paient les soldats qui
viennent faire la police chez eux. Telle tait la destine de la
Hollande et sa situation par rapport  nous. Dans cet tat, elle n'avait
pas t fort utile au gouvernement franais. Sa marine et son arme se
rorganisaient trs lentement; les rescriptions bataves, avec lesquelles
avait t paye l'indemnit de guerre de cent millions, s'taient
ngocies presque pour rien, et les avantages de l'alliance taient
devenus presque nuls pour la France: aussi il s'en tait ensuivi de
l'humeur entre les deux pays. Le directoire reprochait au gouvernement
hollandais de ne pas tenir ses engagemens, et le gouvernement hollandais
reprochait au directoire de le mettre dans l'impossibilit de les
remplir. Malgr ces nuages, les deux puissances marchaient cependant
au mme but. Une escadre et une arme d'embarquement se prparaient en
Hollande, pour concourir aux projets du directoire.

Quant  la Prusse,  une grande partie de l'Allemagne, au Danemark,  la
Sude et  la Suisse, la France tait toujours avec ces tats dans les
rapports d'une exacte neutralit. Des nuages s'taient levs entre la
France et l'Amrique. Les tats-Unis se conduisaient  notre gard avec
autant d'injustice que d'ingratitude. Le vieux Washington s'tait laiss
entraner dans le parti de John Adams et des Anglais, qui voulaient
ramener l'Amrique  l'tat aristocratique et monarchique. Les torts de
quelques corsaires et la conduite des agens du comit de salut public
leur servaient de prtexte; prtexte bien peu fond, car les torts des
Anglais envers la marine amricaine taient bien autrement graves; et
la conduite de nos agents s'tait ressentie du temps et devait tre
excuse. Les fauteurs du parti anglais rpandaient que la France voulait
se faire cder par l'Espagne les Florides et la Louisiane; qu'au moyen
de ces provinces et du Canada, elle entourerait les Etats-Unis, y
smerait les principes dmocratiques, dtacherait successivement tous
les tats de l'Union, dissoudrait ainsi la fdration amricaine, et
composerait une vaste dmocratie entre le golfe du Mexique et les cinq
lacs. Il n'en tait rien; mais ces mensonges servaient  chauffer les
ttes et  faire des ennemis  la France. Un trait de commerce venait
d'tre conclu par les Amricains avec l'Angleterre; il renfermait des
stipulations qui transportaient  cette puissance des avantages rservs
autrefois  la France seule, et dus aux services qu'elle avait rendus 
la cause amricaine. L'avis d'une rupture avec les tats-Unis avait des
partisans dans le gouvernement franais. Monroe, qui tait ambassadeur 
Paris, donnait  cet gard les plus sages avis au directoire. La guerre
avec la France, disait-il, forcera le gouvernement amricain  se
jeter dans les bras de l'Angleterre, et le livrera  son influence;
l'aristocratie dominera aux tats-Unis, et la libert sera compromise.
En souffrant patiemment, au contraire, les torts du prsident actuel, on
le laissera sans excuse, on clairera les Amricains, et on dcidera un
choix contraire  la prochaine lection. Tous les torts dont la France
peut avoir  se plaindre seront alors rpars. Cet avis sage et
prvoyant l'avait emport au directoire. Rewbell, Barras, Larvellire
le firent triompher contre l'avis du systmatique Carnot, qui quoique
dispos ordinairement pour la paix, voulait qu'on se fit donner la
Louisiane, et qu'on y essayt une rpublique.

Tels taient les rapports de la France avec les puissances qui taient
ses allies ou simplement ses amies. L'Angleterre et l'Autriche avaient
fait, l'anne prcdente, un trait de triple alliance avec la Russie;
mais la grande et fourbe Catherine venait de mourir. Son successeur,
Paul 1er, prince dont la raison tait peu solide, et s'clairait par
lueurs passagres, comme il arrive souvent dans sa famille, avait montr
beaucoup d'gards aux migrs franais, et cependant peu d'empressement
 excuter les conditions du trait de triple alliance. Ce prince
semblait tre frapp de la puissance colossale de la rpublique
franaise, et on aurait dit qu'il comprenait le danger de la rendre plus
redoutable en la combattant; du moins ses paroles  un Franais trs
connu par ses lumires et son esprit, le feraient croire. Sans rompre le
trait, il avait fait valoir l'tat de ses armes et de son trsor, et
avait conseill  l'Angleterre et  l'Autriche la voie des ngociations.
L'Angleterre avait essay de dcider le roi de Prusse  se jeter dans la
coalition, mais n'y avait pas russi. Ce prince sentait qu'il n'avait
aucun intrt  venir au secours de son plus redoutable ennemi,
l'empereur. La France lui promettait une indemnit en Allemagne pour le
stathouder, qui avait pous sa soeur; il n'avait donc rien  dsirer
pour lui-mme. Il voulait seulement empcher que l'Autriche, battue et
dpouille par la France, ne s'indemnist de ses pertes en Allemagne;
il aurait mme dsir s'opposer  ce qu'elle ret des indemnits en
Italie: aussi avait-il dclar que jamais il ne consentirait  ce que
l'Autriche ret la Bavire en change des Pays-Bas, et il faisait en
mme temps proposer son alliance  la rpublique de Venise, lui offrant
de la garantir, dans le cas o la France et l'Autriche voudraient
s'accommoder  ses dpens. Son but tait donc d'empcher que l'empereur
ne trouvt des quivalens pour les pertes qu'il faisait en luttant
contre la France.

La Russie n'intervenant pas encore dans la lutte, et la Prusse
persistant dans la neutralit, l'Angleterre et l'Autriche restaient
seules en ligne. L'Angleterre tait dans une situation fort triste; elle
ne redoutait plus, pour le moment du moins, une expdition en Irlande,
mais sa banque tait menace, plus srieusement que jamais; elle ne
comptait pas du tout sur l'Autriche, qu'elle voyait hors d'haleine, et
elle s'attendait  voir la France, aprs avoir vaincu le continent,
l'accabler elle-mme de ses forces runies. L'Autriche, malgr
l'occupation de Kehl et d'Huningue, sentait qu'elle s'tait perdue en
s'opinitrant contre deux ttes de pont, et en ne portant pas toutes ses
forces en Italie. Les dsastres de Rivoli et de la Favorite, la prise
de Mantoue, la mettaient dans un pril imminent. Elle tait oblige de
dgarnir le Rhin, et de se rduire, sur cette frontire,  une vritable
infriorit, pour porter ses forces et son prince Charles du ct de
l'Italie. Mais pendant l'intervalle que ses troupes mettraient  faire
le trajet du Haut-Rhin  la Piave et  l'Izonzo, elle tait expose sans
dfense aux coups d'un adversaire qui savait saisir admirablement les
avantages du temps.

Toutes ces craintes taient fondes; la France lui prparait, en effet,
des coups terribles que la campagne que nous allons voir s'ouvrir ne
tarda pas  raliser.


CHAPITRE VIII.

TAT DE NOS ARMES A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1797--MARCHE DE
BONAPARTE CONTRE LES TATS ROMAINS.--TRAIT DE TOLENTINO AVEC
LE PAPE.--NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE LES AUTRICHIENS.--PASSAGE DU
TAGLIAMENTO. COMBAT DE TARWIS.--RVOLUTION DANS LES VILLES DE BERGAME,
BRESCIA ET AUTRES VILLES DES TATS DE VENISE.--PASSAGE DES ALPES
JULIENNES PAR BONAPARTE. MARCHE SUR VIENNE. PRLIMINAIRES DE PAIX
AVEC L'AUTRICHE SIGNS A LOBEN.--PASSAGE DU RHIN A NEUWIED ET A
DIRSHEIM.--PERFIDIE DES VNITIENS, MASSACRE DE VERONE. CHUTE DE LA
RPUBLIQUE DE VENISE.


L'arme de Sambre-et-Meuse, renforce d'une grande partie de l'arme de
l'Ocan, avait t porte  quatre-vingt mille hommes. Hoche, qui en
tait devenu gnral, s'tait arrt peu de temps  Paris,  son
retour de l'expdition d'Irlande, et s'tait ht de se rendre  son
quartier-gnral. Il avait employ l'hiver  organiser ses troupes et 
les pourvoir de ce qui leur tait ncessaire. Tirant de la Hollande et
des provinces d'entre Meuse et Rhin, qu'on traitait en pays conquis, des
ressources assez grandes, il avait mis ses soldats  l'abri des besoins
qui affligeaient l'arme du Rhin. Imaginant une autre rpartition des
diffrentes armes, il avait perfectionn son ensemble, et lui avait
donn la plus belle organisation. Il brlait de marcher  la tte de
ses quatre-vingt mille hommes, et ne voyait aucun obstacle qui pt
l'empcher de s'avancer jusqu'au coeur de l'Allemagne. Jaloux de
signaler ses vues politiques, il voulait imiter l'exemple du gnral
d'Italie et crer  son tour une rpublique. Les provinces d'entre
Meuse et Rhin, qui n'avaient point t, comme la Belgique, dclares
territoire constitutionnel, taient provisoirement sous l'autorit
militaire. Si,  la paix avec l'empire, on les refusait  la France,
pour ne pas lui donner la ligne du Rhin, on pouvait du moins consentir 
ce qu'elles fussent constitues en une rpublique indpendante, allie
et amie de la ntre. Cette rpublique, sous le nom de rpublique
cisrhnane, aurait pu tre indissolublement attache  la France, et lui
tre aussi utile qu'une de ses provinces. Hoche profitait du moment
pour lui donner une organisation provisoire, et la prparer  l'tat
rpublicain. Il avait form  Bonn une commission, charge de la double
tche de l'organiser et d'en tirer les ressources ncessaires  nos
troupes.

L'arme du Haut-Rhin, sous Moreau, tait loin de se trouver dans un tat
aussi satisfaisant. Elle ne laissait rien  dsirer quant  la valeur
et  la discipline des soldats, mais elle manquait du ncessaire, et le
dfaut d'argent, ne permettant pas mme l'acquisition d'un quipage
de pont, retardait son entre en campagne. Moreau faisait de vives
instances pour obtenir quelques centaines de mille francs, que la
trsorerie tait dans l'impossibilit de lui fournir. Il s'tait
adress, pour les obtenir, au gnral Bonaparte; mais il fallait
attendre que celui-ci et achev son excursion dans les tats du pape.
Cette circonstance devait retarder les oprations sur le Rhin.

Les plus grands coups et les plus prompts allaient se porter en Italie.
Bonaparte, prt  dtruire  Rivoli la dernire arme autrichienne,
avait annonc qu'il ferait ensuite une excursion de quelques jours dans
les tats du pape, pour le soumettre  la rpublique, et y prendre
l'argent ncessaire aux besoins de l'arme; il avait ajout que si on
lui envoyait un renfort de trente mille hommes, il franchirait les Alpes
Juliennes, et marcherait hardiment sur Vienne. Ce plan, si vaste,
tait chimrique l'anne prcdente, mais aujourd'hui il tait devenu
possible. La politique seule du directoire aurait pu y mettre obstacle;
il aurait pu ne pas vouloir remettre toutes les oprations de la guerre
dans les mains de ce jeune homme si absolu dans ses volonts. Cependant,
le bienveillant Larvellire insista fortement pour qu'on lui fournt le
moyen d'excuter un projet si beau, et qui terminait la guerre si vite.
Il fut dcid que trente mille hommes lui seraient envoys du Rhin. La
division Bernadotte fut tire de l'arme de Sambre-et-Meuse; la division
Delmas de celle du Haut-Rhin, pour tre achemines toutes deux  travers
les Alpes au milieu de l'hiver. Moreau fit les plus grands efforts pour
mettre la division Delmas en tat de reprsenter convenablement l'arme
du Rhin en Italie; il choisit ses meilleures troupes, et puisa ses
magasins pour les quiper. On ne pouvait tre m par un sentiment plus
honorable et plus dlicat. Ces deux divisions formant vingt et quelques
mille hommes, passrent les Alpes en janvier, dans un moment o personne
ne se doutait de leur marche. Sur le point de franchir les Alpes, une
tempte les arrta. Les guides conseillaient de faire halte; on sonna la
charge, et on brava la tempte, tambour battant, enseignes dployes.
Dj ces deux divisions descendaient dans le Pimont, qu'on ignorait
encore leur dpart du Rhin.

Bonaparte avait  peine sign la capitulation de Mantoue, qu'il tait
parti sans attendre que le marchal Wurmser et dfil devant lui, et
s'tait rendu  Bologne pour aller faire la loi au pape. Le directoire
aurait dsir qu'il dtruist enfin la puissance temporelle du
Saint-Sige; mais il ne lui en faisait pas une obligation, et le
laissait libre d'agir d'aprs les circonstances et sa volont. Bonaparte
ne songeait point du tout  s'engager dans une pareille entreprise.
Tandis que tout se prparait dans la Haute-Italie pour une marche
au-del des Alpes Juliennes, il voulait arracher encore une ou deux
provinces au pape, et le soumettre  une contribution qui sufft aux
frais de la nouvelle campagne. Aspirer  faire davantage, c'tait
compromettre le plan gnral contre l'Autriche. Il fallait mme que
Bonaparte se htt beaucoup, pour tre en mesure de revenir promptement
vers la Haute-Italie; il fallait surtout qu'il se conduist de manire 
s'viter une guerre de religion, et qu'il impost  la cour de Naples,
laquelle avait sign la paix, mais ne se regardait nullement comme
lie par son trait. Cette puissance avait envie d'intervenir dans la
querelle, soit pour s'emparer d'une partie des dpouilles du pape, soit
pour empcher qu'on n'tablt une rpublique  Rome, et qu'on ne plat
ainsi la rvolution  ses portes. Bonaparte runit  Bologne la division
Victor, les nouvelles troupes italiennes leves en Lombardie et dans
la Cispadane, et s'achemina  leur tte, pour excuter lui-mme une
entreprise qui, pour tre conduite  bien, exigeait tout ce qu'il avait
de tact et de promptitude.

Le pape tait dans la plus cruelle anxit; l'empereur ne lui avait
promis son alliance qu'aux plus dures conditions, c'est--dire au prix
de Ferrare et de Commachio; mais cette alliance mme ne pouvait plus
tre efficace, depuis que l'arme d'Alvinzy n'existait plus. Le
Saint-Sige s'tait donc compromis inutilement. La correspondance du
cardinal Busca, secrtaire d'tat, et ennemi jur de la France, avait
t intercepte. Les projets contre l'arme franaise, qu'on avait voulu
prendre par derrire, taient dvoils; il ne restait plus aucune excuse
pour invoquer la clmence du vainqueur, dont on refusait depuis un
an d'couter les propositions. Lorsque le ministre Cacault publia le
manifeste du gnral franais et qu'il demanda  se retirer, on n'osa
pas le retenir par un reste d'orgueil, mais on fut dans une cruelle
inquitude. Bientt on n'couta plus que les conseils du dsespoir. Le
gnral autrichien Colli, arriv  Rome avec quelques officiers, fut mis
 la tte des troupes papales; on fit des prdications fanatiques dans
toutes les provinces romaines; on promit le ciel  tous ceux qui se
dvoueraient pour le Saint-Sige, et on tcha d'exciter une Vende
autour de Bonaparte. Des prires instantes furent adresses  la cour
de Naples, pour rveiller tout ce qu'elle avait d'ambition et de zle
religieux.

Bonaparte s'avana rapidement pour ne pas donner  l'incendie le temps
de se propager. Le 16 pluvise an V (4 fvrier), il marcha sur le Senio.
L'arme papale s'y tait retranche; elle se composait de sept  huit
mille hommes de troupes rgulires, et de grand nombre de paysans arms
 la hte et prcds de leurs moines. Cette arme prsentait l'aspect
le plus burlesque. Un parlementaire vint dclarer que si l'arme de
Bonaparte persistait  s'avancer, on tirerait sur elle. Elle s'avana
nanmoins vers le pont du Senio qui tait assez bien retranch. Lannes
remonta son cours avec quelques cents hommes, le passa  gu, et vint se
ranger en bataille sur les derrires de l'arme papale. Alors le gnral
Lahoz, avec les troupes lombardes, marcha sur le pont, et l'eut bientt
enlev. Les nouvelles troupes italiennes supportrent bien le feu, qui
fut un instant assez vif. On fit quatre  cinq cents prisonniers, et
on sabra quelques paysans. L'arme papale se retira en dsordre. On la
poursuivit sur Faenza; on enfona les portes de la ville, et on y entra
au bruit du tocsin et aux cris d'un peuple furieux. Les soldats en
demandaient le pillage; Bonaparte le leur refusa. Il assembla les
prisonniers faits dans la journe aux bords du Senio, et leur parla
en italien. Ces malheureux s'imaginaient qu'on allait les gorger.
Bonaparte les rassura, et leur annona,  leur grand tonnement,
qu'il les laissait libres,  condition qu'ils iraient clairer leurs
compatriotes sur les intentions des Franais, qui ne venaient dtruire
ni la religion ni le Saint-Sige, mais qui voulaient carter seulement
les mauvais conseillers dont le pape tait entour. Il leur fit ensuite
donner  manger et les renvoya. Bonaparte s'avana rapidement de Faenza
 Forli, Csne, Rimini, Pesaro et Sinigaglia. Colli, auquel il ne
restait plus que trois mille hommes de troupes rgulires, les retrancha
en avant d'Ancne dans une bonne position. Bonaparte les fit envelopper,
et enlever en grande partie. Il leur donna encore la libert aux mmes
conditions. Colli se retira avec ses officiers  Rome. Il ne restait
plus qu' marcher sur cette capitale. Bonaparte se dirigea immdiatement
sur Lorette, dont le trsor tait vacu et o l'on trouva  peine un
million. La vierge en vieux bois fut envoye  Paris, comme objet de
curiosit. De Lorette, il quitta les bords de la mer, et marcha par
Macerata sur l'Apennin, pour le traverser et dboucher sur Rome, si cela
devenait ncessaire. Il arriva  Tolentino le 25 pluvise (13 fvrier),
et s'y arrta pour attendre l'effet que produiraient sa marche rapide
et le renvoi des prisonniers. Il avait mand le gnral des Camaldules,
religieux en qui Pie VI avait une grande confiance, et l'avait charg
d'aller porter  Rome des paroles de paix. Bonaparte souhaitait avant
tout que le pape se soumt et acceptt les conditions qu'il voulait
lui faire subir. Il ne voulait pas perdre du temps  faire  Rome une
rvolution, qui pourrait le retenir plus qu'il ne lui convenait, qui
provoquerait peut-tre la cour de Naples  prendre les armes, et qui,
enfin, en renversant le gouvernement tabli, ruinerait pour le moment
les finances romaines, et empcherait de tirer du pays les 20 ou 30
millions dont on avait besoin. Il pensait que le Saint-Sige, priv
de ses plus belles provinces au profit de la Cispadane, et expos au
voisinage de la nouvelle rpublique, serait bientt atteint par la
contagion rvolutionnaire, et succomberait sous peu de temps. Cette
politique tait habile, et l'avenir en prouva la justesse. Il attendit
donc  Tolentino les effets de la clmence et de la peur.

Les prisonniers renvoys taient alls, en effet, dans toutes les
parties de l'tat romain, et surtout  Rome, rpandre les bruits les
plus favorables  l'arme franaise, et calmer les ressentimens excits
contre elle. Le gnral des Camaldules arriva au Vatican, au moment o
le pape allait monter en voiture pour quitter Rome. Ce prince, rassur
par ce que lui dit ce religieux, renona  quitter sa capitale, congdia
le secrtaire d'tat Busca, et dpcha  Tolentino, pour traiter avec
le gnral franais, le cardinal Mattei, le prlat Galeppi, le marquis
Massimi, et son neveu le duc de Braschi. Ils avaient plein pouvoir de
traiter, pourvu que le gnral n'exiget aucun sacrifice relatif  la
foi. Le trait devenait ds lors trs facile, car sur les articles de
foi, le gnral franais n'tait nullement exigeant. Le trait fut
arrt en quelques jours, et sign  Tolentino le 1er ventse (19
fvrier). Voici quelles en taient les conditions. Le pape rvoquait
tout trait d'alliance contre la France, reconnaissait la rpublique, et
se dclarait en paix et en bonne intelligence avec elle. Il lui cdait
tous ses droits sur le Comtat Venaissin, il abandonnait dfinitivement
 la rpublique cispadane les lgations de Bologne et de Ferrare, et
en outre la belle province de la Romagne. La ville et l'importante
citadelle d'Ancne restaient au pouvoir de la France jusqu' la paix
gnrale. Les deux provinces du duch d'Urbin et de Macerata, que
l'arme franaise avait envahies, taient restitues au pape, moyennant
la somme de 15 millions. Pareille somme devait tre paye conformment
 l'armistice de Bologne, non encore excut. Ces 30 millions taient
payables deux tiers en argent et un tiers en diamants, ou pierres
prcieuses. Le pape devait fournir en outre huit cents chevaux de
cavalerie, huit cents chevaux de trait, des buffles, et autres produits
du territoire de l'glise. Il devait dsavouer l'assassinat de
Basseville, et faire payer 300,000 francs, tant  ses hritiers qu'
ceux qui avaient souffert par suite du mme vnement. Tous les objets
d'art et manuscrits, cds  la France par l'armistice de Bologne,
devaient tre sur-le-champ dirigs sur Paris.

Tel fut le trait de Tolentino, qui valait  la rpublique cispadane,
outre les lgations de Bologne et de Ferrare, la belle province de la
Romagne, et qui procurait  l'arme un subside de 30 millions, plus que
suffisant pour la campagne qu'on allait faire. Quinze jours avaient
suffi  cette expdition. Pendant qu'on ngociait ce trait, Bonaparte
sut imposer  la cour de Naples, et se dbarrasser d'elle. Avant de
quitter Tolentino, il fit un acte assez remarquable, et qui dj
prouvait sa politique personnelle. L'Italie et particulirement les
tats du pape regorgeaient de prtres franais bannis. Ces malheureux,
retirs dans les couvens, n'y taient pas toujours reus avec beaucoup
de charit. Les arrts du directoire leur interdisaient les pays
occups par nos armes, et les moines italiens n'taient pas fchs d'en
tre dlivrs par l'approche de nos troupes. Ces infortuns taient
rduits au dsespoir. loigns depuis long-temps de leur patrie, exposs
 tous les ddains de l'tranger, ils pleuraient en voyant nos soldats;
ils en reconnurent mme quelques-uns dont ils avaient t curs dans les
villages de France. Bonaparte tait facile  mouvoir; d'ailleurs il
tenait  se montrer exempt de toute espce de prjugs rvolutionnaires
ou religieux: il ordonna par un arrt  tous les couvens du Saint-Sige
de recevoir les prtres franais, de les nourrir, et de leur donner
une paie. Il amliora ainsi leur tat, loin de les mettre en fuite. Il
crivit au directoire les motifs qu'il avait eus en commettant cette
infraction  ses arrts. En faisant, dit-il, des battues continuelles
de ces malheureux, on les oblige  rentrer chez eux. Il vaut mieux
qu'ils soient en Italie qu'en France; ils nous y seront utiles. Ils sont
moins fanatiques que les prtres italiens, ils claireront le peuple
qu'on excite contre nous. D'ailleurs, ajoutait-il, ils pleurent en nous
voyant; comment n'avoir pas piti de leur infortune? Le directoire
approuva sa conduite. Cet acte et sa lettre publis produisirent une
sensation trs grande.

Il revint sur-le-champ vers l'Adige, pour excuter la marche militaire
la plus hardie dont l'histoire fasse mention. Aprs avoir franchi une
fois les Alpes pour entrer en Italie, il allait les franchir une seconde
fois, pour se jeter au-del de la Drave et de la Muer, dans la valle du
Danube, et s'avancer sur Vienne. Jamais arme franaise n'avait paru en
vue de cette capitale. Pour excuter ce vaste plan, il fallait braver
bien des prils. Il laissait toute l'Italie sur ses derrires, l'Italie
saisie de terreur et d'admiration, mais imbue toujours de l'ide que les
Franais ne pouvaient la possder longtemps.

La dernire campagne de Rivoli et la prise de Mantoue avaient paru
terminer ces doutes; mais une marche en Allemagne allait les rveiller
tous. Les gouvernemens de Gnes, de Toscane, de Naples, Rome, Turin,
Venise, indigns de voir le foyer de la rvolution plac  leurs cts,
dans la Cispadane et la Lombardie, pouvaient saisir le premier revers
pour se soulever. Dans l'incertitude du rsultat, les patriotes italiens
s'observaient, pour ne pas se compromettre. L'arme de Bonaparte tait
de beaucoup infrieure  ce qu'elle aurait d tre pour parer  tous les
dangers de son plan. Les divisions Delmas et Bernadotte, arrives du
Rhin, ne comptaient pas au-del de vingt mille hommes, l'ancienne arme
d'Italie en comptait au del de quarante, ce qui, avec les troupes
lombardes, pouvait faire environ soixante et dix mille. Mais il fallait
laisser vingt mille hommes au moins en Italie, garder le Tyrol avec
quinze ou dix-huit mille, et il n'en restait que trente environ pour
marcher sur Vienne; tmrit sans exemple. Bonaparte, pour parer  ces
difficults, tcha de ngocier avec le Pimont une alliance offensive
et dfensive,  laquelle il aspirait depuis long-temps. Cette alliance
devait lui valoir dix mille hommes de bonnes troupes. Le roi, qui
d'abord ne s'tait pas content de la garantie de ses tats pour prix
des services qu'il allait rendre, s'en contenta, maintenant qu'il voyait
la rvolution gagner toutes les ttes. Il signa le trait, qui fut
envoy  Paris. Mais ce trait contrariait les vues du gouvernement
franais. Le directoire, approuvant la politique de Bonaparte en Italie,
qui consistait  attendre la chute trs-prochaine des gouvernemens, et 
ne point la provoquer, pour n'avoir ni la peine ni la responsabilit
des rvolutions, le directoire ne voulait ni attaquer ni garantir
aucun prince. La ratification du trait tait donc fort douteuse, et
d'ailleurs elle exigeait quinze ou vingt jours. Il fallait ensuite que
le contingent sarde se mt en mouvement, et alors Bonaparte devait dj
se trouver au-del des Alpes. Bonaparte aurait voulu surtout conclure
un pareil trait d'alliance avec Venise. Le gouvernement de cette
rpublique faisait des armemens considrables, dont le but ne pouvait
tre douteux. Les lagunes taient remplies de rgimens esclavons. Le
podestat de Bergame, Ottolini, instrument aveugle des inquisiteurs
d'tat, avait rpandu de l'argent et des armes parmi les montagnards
du Bergamasque, et les tenait prts pour une bonne occasion. Ce
gouvernement, aussi faible que perfide, ne voulait cependant pas se
compromettre, et persistait dans sa prtendue neutralit. Il avait
refus l'alliance de l'Autriche et de la Prusse, mais il tait en armes;
et si les Franais, entrant en Autriche, essuyaient des revers, alors
il tait dcid  se prononcer, en les gorgeant pendant leur retraite.
Bonaparte, qui tait aussi rus que l'aristocratie vnitienne, sentait
ce danger, et tenait  son alliance plutt pour se garantir de ses
mauvais desseins que pour avoir ses secours. En passant l'Adige, il
voulut voir le procurateur Pezaro, celui qu'il avait tant effray
l'anne prcdente  Peschiera; il lui fit les ouvertures les plus
franches et les plus amicales. Toute la terre-ferme, lui dit-il, tait
imbue des ides rvolutionnaires; il suffisait d'un seul mot des
Franais pour insurger toutes les provinces contre Venise, mais les
Franais, si Venise s'alliait  eux, se garderaient de pousser  la
rvolte; ils tcheraient de calmer les esprits; ils garantiraient la
rpublique contre l'ambition de l'Autriche, et, sans lui demander le
sacrifice de sa constitution, ils se contenteraient de lui conseiller,
dans son propre intrt, quelques modifications indispensables. Rien
n'tait plus sage ni plus sincre que ces avis. Il n'est point vrai qu'
l'instant o ils taient donns, le directoire et Bonaparte songeassent
 livrer Venise  l'Autriche. Le directoire n'avait aucune ide  cet
gard; en attendant les vnemens, s'il songeait  quelque chose,
c'tait plutt  affranchir l'Italie, qu' en cder une partie 
l'Autriche. Quant  Bonaparte, il voulait sincrement se faire un alli,
et si Venise l'et cout, si elle se ft rattache  lui, et qu'elle
et modifi sa constitution, elle aurait sauv son territoire et ses
antiques lois. Pezaro ne rpondit que d'une manire vasive. Bonaparte
voyant qu'il n'y avait rien  esprer, songea  prendre ses prcautions,
et  pourvoir  tout ce qui lui manquait, par son moyen ordinaire, la
rapidit et la vivacit des coups.

Il avait soixante et quelques mille hommes de troupes, telles que
l'Europe n'en avait jamais vu. Il voulait en laisser dix mille en
Italie, qui, runis aux bataillons lombards et cispadans, formeraient
une masse de quinze ou dix-huit mille hommes, capables d'imposer aux
Vnitiens. Il lui restait cinquante et quelques mille combattans, dont
il allait disposer de la manire suivante. Trois routes conduisaient
 travers les Alpes Rhtiennes, Noriques et Juliennes  Vienne: la
premire  gauche, traversant le Tyrol au col du Brenner; la seconde au
centre, traversant la Carinthie au col de Tarwis; la troisime 
droite, passant le Tagliamento et l'Izonzo, et conduisant en Carniole.
L'archiduc Charles avait le gros de ses forces sur l'Izonzo, gardant
la Carniole et couvrant Trieste. Deux corps, l'un  Feltre et Bellune,
l'autre dans le Tyrol, occupaient les deux autres chausses. Par la
faute qu'avait commise l'Autriche de ne porter que fort tard ses forces
en Italie, six belles divisions dtaches du Rhin n'taient point encore
arrives. Cette faute aurait pu tre rpare en partie, si l'archiduc
Charles, plaant son quartier-gnral dans le Tyrol, avait voulu oprer
sur notre gauche. Il aurait reu quinze jours plus tt les six divisions
du Rhin; et certainement alors, Bonaparte, loin de filer sur la droite
par la Carinthie ou la Carniole, aurait t oblig de le combattre, et
d'en finir avec lui avant de se hasarder au-del des Alpes. Il l'aurait
trouv alors avec ses plus belles troupes, et n'en aurait pas eu aussi
bon march. Mais l'archiduc avait ordre de couvrir Trieste, seul port
maritime de la monarchie. Il s'tablit donc au dbouch de la Carniole,
et ne plaa que des corps accessoires sur les chausses de la Carinthie
et du Tyrol. Deux des divisions, parties du Rhin, devaient venir
renforcer le gnral Kerpen dans le Tyrol; les quatre autres devaient
filer par derrire les Alpes,  travers la Carinthie et la Carniole,
et rejoindre le quartier-gnral dans le Frioul. On tait en ventse
(mars). Les Alpes taient couvertes de neiges et de glace: comment
imaginer que Bonaparte songet  gravir dans ce moment la crte des
Alpes?

Bonaparte pensa qu'en se jetant sur l'archiduc, avant l'arrive des
principales forces du Rhin, il enlverait plus facilement les dbouchs
des Alpes, les franchirait  sa suite, battrait successivement, comme il
avait toujours fait, les Autrichiens isols, et, s'il tait appuy par
un mouvement des armes du Rhin, s'avancerait jusqu' Vienne.

En consquence, il renfora Joubert, qui depuis Rivoli avait mrit
toute sa confiance, des divisions Baraquai d'Hilliers et Delmas, et lui
composa un corps de dix-huit mille hommes. Il le chargea de monter dans
le Tyrol, de battre  outrance les gnraux Laudon et Kerpen, de les
rejeter au-del du Brenner, de l'autre ct des Alpes, et ensuite de
filer par la droite  travers le Putersthal, pour venir joindre la
grande arme dans la Carinthie. Laudon et Kerpen pouvaient sans doute
revenir dans le Tyrol, aprs que Joubert aurait rejoint l'arme
principale; mais il leur fallait du temps pour se remettre d'une
dfaite, pour se renforcer et regagner le Tyrol, et pendant ce temps
Bonaparte serait aux portes de Vienne. Pour calmer les Tyroliens,
il recommanda  Joubert de caresser les prtres, de dire du bien de
l'empereur et du mal de ses ministres, de ne toucher qu'aux caisses
impriales, et de ne rien changer  l'administration du pays. Il chargea
l'intrpide Massna, avec sa belle division forte de dix mille hommes,
de marcher sur le corps qui tait au centre vers Feltre et Bellune, de
courir aux gorges de la Ponteba qui prcdent le grand col de Tarwis, de
s'emparer des gorges et du col, et de s'assurer ainsi du dbouch de
la Carinthie. Il voulait de sa personne marcher avec trois divisions,
fortes de vingt-cinq mille hommes, sur la Piave et le Tagliamento,
pousser devant lui l'archiduc dans la Carniole, se rabattre ensuite vers
la chausse de la Carinthie, joindre Massna au col de Tarwis, franchir
les Alpes  ce col, descendre dans la valle de la Drave et de la Muer,
recueillir Joubert, et marcher sur Vienne. Il comptait sur l'imptuosit
et l'audace de ses attaques, et sur l'impression que laissaient
ordinairement ses coups prompts et terribles.

Avant de se mettre en marche, il donna au gnral Kilmaine le
commandement de la Haute-Italie. La division Victor, chelonne dans les
tats du pape, en attendant le paiement des 30 millions, devait revenir
sous peu de jours sur l'Adige, et y former avec les Lombards le corps
d'observation. Une fermentation extraordinaire rgnait dans les
provinces vnitiennes. Les paysans et les montagnards dvous
aux prtres et  l'aristocratie, les villes agites par l'esprit
rvolutionnaire, taient prs d'en venir aux mains. Bonaparte commanda
au gnral Kilmaine d'observer la plus exacte neutralit, et se mit en
marche pour excuter ses vastes projets. Il publia, suivant son usage,
une proclamation nergique et capable d'augmenter encore l'exaltation de
ses soldats, si elle avait pu l'tre. Le 20 ventse an V (10 mars 1797),
par un froid rigoureux et plusieurs pieds de neige sur les montagnes, il
mit toute sa ligne en mouvement. Massna commena son opration sur
le corps du centre, le poussa sur Feltre, Bellune, Cadore, lui fit un
millier de prisonniers, au nombre desquels tait encore le gnral
Lusignan, se rabattit sur Spilimbergo, et s'engagea dans les gorges de
Ponteba, qui prcdent le col de Tarwis. Bonaparte s'avana avec trois
divisions sur la Piave: la division Serrurier qui s'tait illustre
devant Mantoue, la division Augereau, actuellement confie au gnral
Guyeux, en l'absence d'Augereau qui tait all porter des drapeaux
 Paris, et la division Bernadotte arrive du Rhin. Cette dernire
contrastait, par sa simplicit et sa tenue svre, avec la vieille arme
d'Italie, enrichie dans les belles plaines qu'elle avait conquises, et
compose de mridionaux braves, fougueux et intemprans. Les soldats
d'Italie, fiers de leurs victoires, se moquaient des soldats venus du
Rhin, et les appelaient _le contingent_, par allusion aux contingens
des cercles, qui dans les armes de l'empereur faisaient mollement leur
devoir. Les soldats du Rhin, vieillis sous les armes, taient impatiens
de prouver leur valeur  leurs rivaux de gloire. Dj quelques coups
de sabre avaient t changs  cause de ces railleries, et on tait
impatient de faire ses preuves devant l'ennemi.

Le 23 (13 mars), les trois divisions passrent la Piave sans accident,
et faillirent seulement perdre un homme, qui allait se noyer, lorsqu'une
cantinire le sauva en se jetant  la nage. Bonaparte donna  cette
femme un collier d'or. Les avant-gardes ennemies se replirent, et
vinrent chercher un refuge derrire le Tagliamento. Toutes les troupes
du prince Charles rpandues dans le Frioul y taient runies pour en
disputer le passage. Les deux jeunes adversaires allaient se trouver en
prsence. L'un, en sauvant l'Allemagne par une pense heureuse, s'tait
acquis l'anne prcdente une grande rputation. Il tait brave, point
engag dans les routines allemandes, mais fort incertain du succs,
et trs alarm pour sa gloire. L'autre avait tonn l'Europe par la
fcondit et l'audace de ses combinaisons, il ne craignait rien au
monde. Modeste jusqu' Lodi, il ne croyait maintenant aucun gnie gal
au sien, et aucun soldat gal au soldat franais. Le 26 ventse (16
mars) au matin, Bonaparte dirigea ses trois divisions par Valvasone, sur
les bords du Tagliamento. Ce fleuve, dont le lit est mal trac, roule
des Alpes sur des graviers, et se divise en une multitude de bras, tous
guables. L'arme autrichienne tait dploye sur l'autre rive, couvrant
les grves du fleuve de ses boulets, et tenant sa belle cavalerie
dploye sur ses ailes, pour en profiter sur ces plaines si favorables
aux volutions.

Bonaparte laissa la division Serrurier en rserve  Valvasone, et porta
les deux divisions Guyeux et Bernadotte, la premire  gauche, faisant
face au village de Gradisca o tait log l'ennemi; la seconde  droite,
en face de Godropo. La canonnade commena, et il y eut quelques
escarmouches de cavalerie sur les graviers. Bonaparte, trouvant l'ennemi
trop prpar, feignit de donner du repos  ses troupes, fit cesser le
feu, et ordonna de commencer la soupe. L'ennemi tromp crut que les
divisions ayant march toute la nuit allaient faire une halte et prendre
du repos. Mais  midi, Bonaparte fait tout  coup reprendre les armes.
La division Guyeux se dploie  gauche, la division Bernadotte  droite.
On forme les bataillons de grenadiers. En tte de chaque division, se
place l'infanterie lgre, prte  se disperser en tirailleurs, puis les
grenadiers qui doivent charger, et les dragons qui doivent les appuyer.
Les deux divisions sont dployes en arrire de ces deux avant-gardes.
Chaque demi-brigade a son premier bataillon dploy en ligne, et les
deux autres ploys en colonne serre sur les ailes du premier. La
cavalerie est destine  voltiger sur les ailes. L'arme s'avance ainsi
vers les bords du fleuve, et marche au combat avec le mme ordre et la
mme tranquillit que dans une parade.

Le gnral Dammartin  gauche, le gnral Lespinasse  droite, font
approcher leur artillerie. L'infanterie lgre se disperse, et couvre
les bords du Tagliamento d'une nue de tirailleurs. Alors Bonaparte
donne le signal. Les grenadiers des deux divisions entrent dans l'eau,
appuys par des escadrons de cavalerie, et s'avancent sur l'autre rive.
Soldats du Rhin, s'crie Bernadotte, l'arme d'Italie vous regarde!
Des deux cts on s'lance avec la mme bravoure. On fond sur l'arme
ennemie, et on la repousse de toutes parts. Cependant le prince Charles
avait plac un gros d'infanterie  Gradisca, vers notre gauche, et
tenait sa cavalerie vers notre aile droite, pour nous dborder et nous
charger  la faveur de la plaine. Le gnral Guyeux  la tte de sa
division attaque Gradisca avec furie, et l'enlve. Bonaparte dispose
sa rserve de cavalerie vers notre aile menace, et la lance, sous les
ordres du gnral Dugua et de l'adjudant-gnral Kellermann, sur
la cavalerie autrichienne. Nos escadrons chargent avec adresse et
imptuosit, font prisonnier le gnral de la cavalerie ennemie, et
la mettent en droute. Sur toute la ligne le Tagliamento est franchi,
l'ennemi est en fuite. Nous avons quatre  cinq cents prisonniers; le
terrain tout ouvert ne permettait pas d'en prendre davantage.

Telle fut la journe du 29 ventse (16 mars), dite bataille du
Tagliamento. Pendant qu'elle avait lieu, Massna, sur la chausse
du centre, attaquait Osopo, s'emparait des gorges de la Ponteba, et
poussait sur Tarwis les dbris des divisions Lusignan et Orkscay.

L'archiduc Charles sentait que, pour garder la chausse de la Carniole
et couvrir Trieste, il allait perdre la chausse de la Carinthie, qui
tait la plus directe et la plus courte, et celle que Bonaparte voulait
suivre pour marcher sur Vienne. La chausse de la Carniole communique
avec celle de la Carinthie et le col de Tarwis par une route
transversale qui suit la valle de l'Izonzo. L'archiduc Charles dirige
la division Bayalitsch par cette communication sur le col de Tarwis,
pour prvenir Massna, s'il est possible. Il se retire ensuite avec
le reste de ses forces sur le Frioul, afin de disputer le passage du
Bas-Izonzo.

Bonaparte le suit et s'empare de Palma-Nova, place vnitienne que
l'archiduc avait occupe, et qui renfermait des magasins immenses. Il
marche ensuite sur Gradisca, ville situe en avant de l'Izonzo. Il y
arrive le 29 ventse (19 mars). La division Bernadotte s'avance vers
Gradisca, qui tait faiblement retranche, mais garde par trois mille
hommes. Pendant ce temps, Bonaparte dirige la division Serrurier un peu
au-dessous de Gradisca, pour y passer l'Izonzo et couper la retraite 
la garnison. Bernadotte, sans attendre le rsultat de cette manoeuvre,
somme la place de se rendre. Le commandant s'y refuse. Les soldats du
Rhin demandent l'assaut, pour entrer dans la place avant les soldats
d'Italie. Ils fondent sur les retranchemens, mais une grle de balles et
de mitraille en abat plus de cinq cents. Heureusement la manoeuvre de
Serrurier fait cesser le combat. Les trois mille hommes de Gradisca
mettent bas les armes, et livrent des drapeaux et du canon.

Pendant ce temps, Massna tait enfin arriv au col de Tarwis, et, aprs
un combat assez vif, s'tait empar de ce passage des Alpes. La division
Bayalitsch, achemine  travers les sources de l'Izonzo pour prvenir
Massna  Tarwis, allait donc trouver l'issue ferme. L'archiduc
Charles, prvoyant ce rsultat, laisse le reste de son arme sur la
route du Frioul et de la Carniole, avec ordre de venir le rejoindre
derrire les Alpes  Klagenfurth; il vole ensuite de sa personne 
Villach, o arrivaient de nombreux dtachements du Rhin, pour attaquer
Tarwis, en chasser Massna, et rouvrir la route  la division
Bayalitsch. Bonaparte de son ct laisse la division Bernadotte  la
poursuite des corps qui se retiraient dans la Carniole, et avec les
divisions Guyeux et Serrurier, se met  harceler par derrire la
division Bayalitsch  travers la valle d'Izonzo.

Le prince Charles, aprs avoir ralli derrire les Alpes les dbris de
Lusignan et d'Orkscay, qui avaient perdu le col de Tarwis, les renforce
de six mille grenadiers, les plus beaux et les plus braves soldats de
l'empereur, et rattaque le col de Tarwis, o Massna avait  peine
laiss un dtachement. Il parvient  le recouvrer, et s'y tablit avec
les corps de Lusignan, d'Orkscay et les six mille grenadiers. Massna
runit toute sa division pour l'emporter de nouveau. Les deux gnraux
sentaient tous deux l'importance de ce point. Tarwis enlev, l'arme
franaise tait matresse des Alpes, et prenait la division Bayalitsch
tout entire. Massna fond tte baisse avec sa brave infanterie, et,
suivant son usage, paie de sa personne. Le prince Charles ne se prodigue
pas moins que le gnral rpublicain, et s'expose plusieurs fois  tre
pris par les tirailleurs franais. Le col de Tarwis est le plus lev
des Alpes Noriques, il domine l'Allemagne. On se battait au-dessus des
nuages, au milieu de la neige et sur des plaines de glace. Des lignes
entires de cavalerie taient renverses et brises sur cet affreux
champ de bataille. Enfin, aprs avoir fait donner jusqu' son dernier
bataillon, l'archiduc Charles abandonne Tarwis  son opinitre
adversaire, et se voit oblig de sacrifier la division Bayalitsch.
Massna, rest matre de Tarwis, se rabat sur la division Bayalitsch qui
arrivait, et l'attaque en tte, tandis qu'elle est presse en queue par
les divisions Guyeux et Serrurier runies sous les ordres de Bonaparte.
Cette division n'a d'autre ressource que de se rendre prisonnire. Une
foule de soldats, natifs de la Carniole et de la Croatie, se sauvent 
travers les montagnes en jetant bas leurs armes; mais il en reste
cinq mille au pouvoir des Franais, avec tous les bagages, avec les
administrations et les parcs de l'arme autrichienne, qui avaient suivi
cette route. Ainsi Bonaparte tait arriv en quinze jours au sommet des
Alpes, et sur le point o il commandait il avait entirement ralis son
but.

Dans le Tyrol, Joubert justifiait sa confiance en livrant des combats de
gans. Les deux gnraux Laudon et Kerpen occupaient les deux rives de
l'Adige. Joubert les avait attaqus et battus  Saint-Michel, leur avait
tu deux mille hommes et pris trois mille. Les poursuivant sans relche
sur Neumark et Tramin, et leur enlevant encore deux mille hommes, il
avait rejet Laudon  la gauche de l'Adige, dans la valle de la Meran,
et Kerpen  droite, au pied du Brenner. Kerpen, renforc  Clausen de
l'une des deux divisions venant du Rhin, s'tait fait battre encore. Il
s'tait renforc de nouveau,  Mittenwald, de la seconde division du
Rhin, avait t battu une dernire fois, et s'tait retir enfin au-del
du Brenner. Joubert, aprs avoir ainsi dblay le Tyrol, avait fait un
 droite, et il marchait  travers le Putersthal pour rejoindre son
gnral en chef. On tait au 12 germinal (1er avril), et dj Bonaparte
tait matre du sommet des Alpes; il avait prs de vingt mille
prisonniers; il allait runir Joubert et Massna  son corps principal,
et marcher avec cinquante mille hommes sur Vienne. Son adversaire rompu
faisait effort pour rallier ses dbris, et les runir aux troupes qui
arrivaient du Rhin. Tel tait le rsultat de cette marche prompte et
audacieuse.

Mais tandis que Bonaparte obtenait ces rsultats si rapides, tout ce
qu'il avait prvu et apprhend sur ses derrires se ralisait. Les
provinces vnitiennes, travailles par l'esprit rvolutionnaire,
s'taient souleves. Elles avaient ainsi fourni au gouvernement vnitien
un prtexte pour dployer des forces considrables, et pour se mettre en
mesure d'accabler l'arme franaise, en cas de revers. Les provinces
de la rive droite du Mincio taient les plus atteints de l'esprit
rvolutionnaire, par l'effet du voisinage de la Lombardie. Dans les
villes de Bergame, Brescia, Salo, Crme, se trouvaient une multitude de
grandes familles, auxquelles le joug de la noblesse du Livre d'Or tait
insupportable, et qui, appuyes par une bourgeoisie nombreuse, formaient
des partis puissans. En suivant les conseils de Bonaparte, en ouvrant
les pages du livre d'or, en apportant quelques modifications 
l'ancienne constitution, le gouvernement de Venise aurait dsarm le
parti redoutable qui s'tait form dans toutes les provinces de la
terre-ferme; mais l'aveuglement ordinaire  toutes les aristocraties
avait empch cette transaction, et rendu une rvolution invitable.
La part que prirent les Franais dans cette rvolution est facile 
dterminer, malgr toutes les absurdits inventes par la haine
et rptes par la sottise. L'arme d'Italie tait compose de
rvolutionnaires mridionaux, c'est--dire de rvolutionnaires ardens.
Dans tous leurs rapports avec les sujets vnitiens, il n'tait pas
possible qu'ils ne communiquassent leur esprit, et qu'ils n'excitassent
la rvolte contre la plus odieuse des aristocraties europennes; mais
cela tait invitable, et il n'tait au pouvoir ni du gouvernement ni
des gnraux franais de l'empcher. Quant aux intentions du directoire
et de Bonaparte, elles taient claires. Le directoire souhaitait la
chute naturelle de tous les gouvernemens italiens, mais il tait
dcid  n'y prendre aucune part active, et du reste il s'en reposait
entirement sur Bonaparte de la conduite des oprations politiques et
militaires en Italie. Quant  Bonaparte lui-mme, il avait trop besoin
d'union, de repos et d'amis sur ses derrires pour vouloir rvolutionner
Venise. Une transaction entre les deux partis lui convenait bien
davantage. Cette transaction et notre alliance tant refuses, il se
proposait d'exiger  son retour ce qu'il n'avait pu obtenir par la voie
de la douceur; mais pour le moment il ne voulait rien essayer;
ses intentions  cet gard taient positivement exprimes  son,
gouvernement, et il avait donn au gnral Kilmaine l'ordre le plus
formel de ne prendre aucune part aux vnemens politiques, et de
maintenir le calme le plus qu'il pourrait.

Les villes de Bergame et de Brescia, les plus agites de la terre-ferme,
taient fort en communication avec Milan. Partout se formaient des
comits rvolutionnaires secrets pour correspondre avec les patriotes
milanais. On leur demandait du secours pour secouer le joug de
Venise. Les victoires des Franais ne laissaient plus aucun doute sur
l'expulsion dfinitive des Autrichiens. Les patrons de l'aristocratie
taient donc vaincus; et quoique les Franais affectassent la
neutralit, il tait clair qu'ils n'emploieraient pas leurs armes 
faire rentrer sous le joug les peuples qui l'auraient secou. Tous ceux
donc qui s'insurgeaient paraissaient devoir rester libres. Telle tait
la manire de raisonner des Italiens. Les habitans de Bergame, plus
rapprochs de Milan, firent demander secrtement aux chefs milanais
s'ils pouvaient compter sur leur appui, et sur le secours de la lgion
lombarde commande par Lahoz. Le Podestat de Bergame, Ottolini, celui
qui, fidle agent des inquisiteurs d'tat, donnait de l'argent et des
armes aux paysans et aux montagnards, avait des espions parmi les
patriotes milanais; il connut le projet qui se tramait, et obtint le nom
des principaux habitans de Bergame, agens de la rvolte. Il se hta de
dpcher un courrier  Venise, pour porter leurs noms aux inquisiteurs
d'tat, et provoquer leur arrestation. Les habitans de Bergame, avertis
du pril, firent courir aprs le porteur de la dpche, le firent
arrter, et publirent les noms de ceux d'entre eux qui taient
compromis. Cet vnement dcida l'explosion. Le 11 mars, au moment mme
o Bonaparte marchait sur la Piave, le tumulte commena dans Bergame.
Le podestat Ottolini fit des menaces qui ne furent pas coutes. Le
commandant franais que Bonaparte avait plac dans le chteau avec une
garnison, pour veiller aux mouvemens des montagnards du Bergamasque,
redoubla de vigilance et renfora tous ses postes. De part et d'autre on
invoqua son appui; il rpondit qu'il ne pouvait entrer dans les dmls
des sujets vnitiens avec leur gouvernement, et il dit que le doublement
de ses postes n'tait qu'une prcaution pour la sret de la place qui
lui tait confie. En excutant ses ordres, et en restant neutre, il
faisait bien assez pour les Bergamasques. Ceux-ci s'assemblrent le
lendemain 12 mars, formrent une municipalit provisoire, dclarrent
la ville de Bergame libre, et chassrent le podestat Ottolini, qui se
retira avec les troupes vnitiennes. Sur-le-champ, ils envoyrent une
adresse  Milan, pour obtenir l'appui des Lombards. L'incendie devait se
communiquer rapidement  Brescia, et  toutes les villes voisines. Les
habitans de Bergame,  peine affranchis, envoyrent une dputation 
Brescia. La prsence des Bergamasques souleva les Brescians. C'tait
Battaglia, ce Vnitien qui avait soutenu de si sages avis dans les
dlibrations du snat, qui tait podestat  Brescia. Il ne crut pas
pouvoir rsister, et il se retira. La rvolution de cette ville s'opra
le 15 mars. L'incendie continua de se rpandre, en longeant le pied des
montagnes. Il se communiqua  Salo, o la rvolution se fit de mme
par l'arrive des Bergamasques et des Brescians, par la retraite des
autorits vnitiennes, et en prsence des garnisons franaises, qui
restaient neutres, mais dont l'aspect, quoique silencieux, remplissait
les rvolts d'esprance. Ce soulvement du parti patriote dans
les villes devait naturellement dterminer le soulvement du parti
contraire, qui tait dans les montagnes et les campagnes. Les
montagnards et les paysans, arms de longue main par Ottolini, reurent
le signal des capucins et des moines qui vinrent prcher dans les
hameaux: ils se prparrent  venir saccager les villes insurges, et,
s'ils le pouvaient,  assassiner les Franais. Ds cet instant, les
gnraux franais ne pouvaient plus demeurer inactifs, tout en voulant
rester neutres. Ils connaissaient trop bien les intentions des
montagnards et des paysans, pour souffrir qu'ils prissent les armes; et
sans vouloir donner de l'appui  aucun parti, ils se voyaient obligs
d'intervenir, et de comprimer celui qui avait et qui annonait contre
eux des intentions hostiles. Kilmaine ordonna sur-le-champ au gnral
Lahoz, commandant la lgion lombarde, de marcher vers les montagnes pour
s'opposer  leur armement. Il ne voulait ni ne devait mettre obstacle
aux oprations des troupes vnitiennes rgulires, si elles venaient
agir contre les villes insurges, mais il ne voulait pas souffrir un
soulvement dont le rsultat tait incalculable, dans le cas d'une
dfaite en Autriche. Il envoya sur-le-champ des courriers  Bonaparte,
et fit hter la marche de la division Victor, qui revenait des tats du
pape.

Le gouvernement de Venise, comme il arrive toujours aux gouvernements
aveugls, qui ne veulent pas prvenir le danger en accordant ce qui est
indispensable, fut pouvant de ces vnemens, comme s'ils avaient t
imprvus. Il fit marcher sur-le-champ les troupes qu'il runissait
depuis long-temps, et les achemina sur les villes de la rive droite du
Mincio. En mme temps, persuad que les Franais taient l'influence
secrte qu'il fallait conjurer, il s'adressa au ministre de France
Lallemant, pour savoir si, dans ce pril extrme, la rpublique de
Venise pouvait compter sur l'amiti du directoire. La rponse du
ministre Lallemant fut simple, et dicte par sa position. Il dclara
qu'il n'avait aucune instruction de son gouvernement pour ce cas, ce
qui tait vrai; mais il ajouta que si le gouvernement vnitien voulait
apporter  sa constitution les modifications rclames par le besoin du
temps, il pensait que la France l'appuierait volontiers. Lallemant ne
pouvait pas faire d'autre rponse; car si la France avait offert son
alliance  Venise contre les autres puissances, elle ne la lui offrit
jamais contre ses propres sujets, et elle ne pouvait la lui offrir
contre eux, qu' condition que le gouvernement adopterait des principes
sages et raisonnables. Le grand-conseil de Venise dlibra sur la
rponse de Lallemant. Il y avait plusieurs sicles que la proposition
d'un changement de constitution n'avait t faite publiquement. Sur
deux cents voix, elle n'en obtint que cinq. Une cinquantaine de voix
se dclarrent pour l'adoption d'un parti nergique; mais cent
quatre-vingts se prononcrent pour une rforme lente, successive,
renvoye  des temps plus calmes, c'est--dire, pour une dtermination
vasive. On rsolut d'envoyer sur-le-champ deux dputs  Bonaparte,
pour sonder ses intentions, et invoquer son appui. On choisit l'un des
sages de terre-ferme, J.-B. Cornaro, et le fameux procurateur Pezaro,
qu'on a dj vu si souvent en prsence du gnral.

Les courriers de Kilmaine et les envoys vnitiens atteignirent
Bonaparte au moment o ses manoeuvres hardies lui avaient assur la
ligne des Alpes et ouvert les tats hrditaires. Il tait  Gorice,
occup  rgler la capitulation de Trieste. Il apprit avec une vritable
peine les vnemens qui se passaient sur ses derrires, et on le croira
facilement si on rflchit combien il y avait d'audace et de danger dans
sa marche sur Vienne. Du reste, ses dpches au directoire font foi de
la peine qu'il prouvait; et ceux qui ont dit qu'il n'exprimait pas sa
vritable pense dans ces dpches ont montr peu de jugement, car il ne
fait aucune difficult d'y avouer ses ruses les moins franches contre
les gouvernemens italiens. Cependant que pouvait-il faire au milieu de
pareilles circonstances? Il n'tait pas gnreux  lui de comprimer
par la force le parti qui proclamait nos principes, qui caressait,
accueillait nos armes, et d'assurer le triomphe  celui qui tait prt,
en cas de revers,  anantir nos principes et nos armes. Il rsolut de
profiter encore de cette circonstance pour obtenir des envoys de Venise
les concessions et les secours qu'il n'avait pu leur arracher. Il reut
les deux envoys poliment, et leur donna audience le 5 germinal (25
mars). Que je m'arme, leur dit-il, contre mes amis, contre ceux qui
nous accueillent et veulent nous dfendre, en faveur de mes ennemis, en
faveur de ceux qui nous dtestent et veulent nous gorger, c'est l une
chose impossible. Cette lche politique est aussi loin de mon coeur que
de mes intrts. Jamais je ne prterai mon secours contre des principes
pour lesquels la France a fait sa rvolution, et auxquels je dois en
partie le succs de mes armes. Mais je vous offre encore une fois
mon amiti et mes conseils. Alliez-vous franchement  la France,
rapprochez-vous de ses principes, faites des modifications
indispensables  votre constitution; alors je rponds de tout, et sans
employer une violence qui est impossible de ma part, j'obtiendrai par
mon influence sur le peuple italien, et par l'assurance d'un rgime plus
raisonnable, le retour  l'ordre et  la paix. Ce rsultat vous convient
 vous autant qu' moi. Ce langage, qui tait sincre, et dont la
sagesse n'a pas besoin d'tre dmontre, ne convenait point aux envoys
vnitiens, surtout  Pezaro. Ce n'tait point l ce qu'ils voulaient;
ils dsiraient que Bonaparte leur restitut les forteresses qu'il avait
occupes par prcaution, dans Bergame, Brescia, Vrone; qu'il souffrt
l'armement du parti fanatique contre le parti patriote, et qu'il permt
qu'on lui prpart ainsi une Vende sur ses derrires. Ce n'tait pas l
un moyen de s'entendre. Bonaparte, dont l'humeur tait prompte, traita
fort mal les deux envoys, et leur rappelant les procds des Vnitiens
envers l'arme franaise, leur dclara qu'il connaissait leurs
dispositions secrtes et leurs projets; mais qu'il tait en mesure, et
qu'il y avait une arme en Lombardie pour veiller sur eux. La confrence
devint aigre. On passa de ces questions  celles des approvisionnemens.
Jusqu'ici Venise avait fourni des vivres  l'arme franaise, et elle
avait autoris Bonaparte  les exiger d'elle, en nourrissant l'arme
autrichienne. Les Vnitiens voulaient que Bonaparte, transport dans les
tats hrditaires, cesst de se nourrir  leurs dpens. Ce n'tait pas
du tout son intention, car il ne voulait rien demander aux habitans
de l'Autriche, afin de se les concilier. Les fournisseurs secrtement
chargs par le gouvernement vnitien de nourrir l'arme avaient cess
ces fournitures. On avait t rduit  faire des rquisitions dans
les tats vnitiens. Ce moyen est vicieux, dit Bonaparte; il vexe
l'habitant, il donne lieu  d'affreuses dilapidations; donnez-moi un
million par mois pendant que durera encore cette campagne qui ne peut
pas tre longue; la rpublique franaise comptera ensuite avec vous,
et vous saura plus de gr de ce million que de tous les maux que vous
endurez par les rquisitions. D'ailleurs vous avez nourri tous mes
ennemis, vous leur avez donn asile, vous me devez la rciprocit. Les
deux envoys rpondirent en disant que le trsor tait ruin, S'il est
ruin, rpliqua Bonaparte, prenez de l'argent dans le trsor du duc de
Modne, que vous avez recel au dtriment de mes allis les Modnois;
prenez-en dans les proprits des Anglais, des Russes, des Autrichiens,
de tous mes ennemis, que vous gardez en dpt. On se spara avec
humeur. Une entrevue nouvelle eut lieu le lendemain. Bonaparte, calm,
renouvela toutes ses propositions; mais Pezaro ne fit rien pour le
satisfaire, et promit seulement d'informer le snat de toutes ses
demandes. Alors Bonaparte, dont l'irritation commenait  ne plus
se contenir, prit Pezaro par le bras et lui dit: Au reste, je vous
observe, je vous devine; je sais ce que vous me prparez; mais prenez-y
garde! si, pendant que je serai engag dans une entreprise lointaine,
vous assassiniez mes malades, vous attaquiez mes dpts, vous menaciez
ma retraite, vous auriez dcid votre ruine. Ce que je pourrais
pardonner pendant que je suis en Italie, serait un crime irrmissible
pendant que je serai engag en Autriche. Si vous prenez les armes, vous
dcidez ou ma perte ou la vtre. Songez-y donc, et n'exposez pas le lion
valtudinaire de Saint-Marc contre la fortune d'une arme qui trouverait
dans ses dpts et ses hpitaux de quoi franchir vos lagunes et vous
dtruire. Ce langage nergique effraya, sans les convaincre, les
envoys vnitiens, qui crivirent sur-le-champ le rsultat de cette
confrence. Bonaparte crivit aussitt  Kilmaine pour lui ordonner de
redoubler de vigilance, de punir les commandans franais s'ils sortaient
des limites de la neutralit, et de dsarmer tous les montagnards et les
paysans.

Les vnemens taient tellement avancs, qu'il tait impossible qu'ils
s'arrtassent. L'insurrection de Bergame avait eu lieu le 22 ventse (12
mars); celle de Brescia le 27 (17 mars); celle de Salo le 4 germinal (24
mars). Le 8 germinal (28 mars), la ville de Crme fit sa rvolution, et
les troupes franaises s'y trouvrent forcment engages. Un dtachement
qui prcdait la division Victor, de retour en Lombardie, se prsenta
aux portes de Crme. C'tait dans un moment de fermentation. La vue
des troupes franaises ne pouvait qu'accrotre les esprances et la
hardiesse des patriotes. Le podestat vnitien, qui tait dans l'effroi,
refusa d'abord l'entre aux Franais; puis il en introduisit quarante,
lesquels s'emparrent des portes de la ville, elles ouvrirent aux
troupes franaises qui suivaient. Les habitans profitrent de
l'occasion, s'insurgrent, et renvoyrent le podestat vnitien. Les
Franais n'avaient pris ce parti que pour s'ouvrir passage; les
patriotes en profitrent pour se soulever. Quand il existe de
pareilles dispositions, tout devient cause, et les vnemens les plus
involontaires ont des rsultats qui font supposer la complicit l o il
n'en existe point. Telle fut la situation des Franais, qui, sans
aucun doute, souhaitaient individuellement la rvolution, mais qui
officiellement observaient la neutralit.

Les montagnards et les paysans, excits par les agens de Venise et par
les prdications des capucins, inondaient les campagnes. Les rgimens
esclavons, dbarqus des lagunes sur la terre-ferme, s'avanaient
sur les villes insurges. Kilmaine avait donn ses ordres, et mis en
mouvement la lgion lombarde pour dsarmer les paysans. Dj plusieurs
escarmouches avaient eu lieu; des villages avaient t incendis, des
paysans saisis et dsarms. Mais ceux-ci, de leur ct, menaaient de
saccager les villes et d'gorger les Franais, qu'ils dsignaient sous
le nom de jacobins. Dj mme ils assassinaient d'une manire
horrible tous ceux qu'ils trouvaient isols. Ils firent d'abord la
contre-rvolution  Salo; aussitt une troupe des habitans de Bergame
et de Brescia, appuye par un dtachement des Polonais de la lgion
lombarde, marcha sur Salo, pour en chasser les montagnards. Quelques
individus envoys pour parlementer furent attirs dans la ville et
gorgs; le dtachement fut envelopp et battu, deux cents Polonais
furent faits prisonniers, et envoys  Venise. On saisit  Salo, 
Vrone, dans toutes les villes vnitiennes, les partisans connus des
Franais; on les envoya sous les plombs, et les inquisiteurs d'tat,
encourags par ce misrable succs, se montrrent disposs  de cruelles
vengeances. On prtend qu'il fut dfendu de nettoyer le canal Orfano,
qui tait destin, comme on sait,  l'horrible usage de noyer les
prisonniers d'tat. Cependant le gouvernement de Venise, tandis qu'il
se prparait  dployer les plus grandes rigueurs, cherchait  tromper
Bonaparte par des actes de condescendance apparente, et il accorda le
million par mois qui avait t demand. L'assassinat des Franais ne
continua pas moins partout o ils furent rencontrs. La situation
devenait extrmement grave, et Kilmaine envoya de nouveaux courriers
 Bonaparte. Celui-ci, en apprenant les combats livrs par les
montagnards, l'vnement de Salo, o deux cents Polonais avaient t
faits prisonniers, l'emprisonnement de tous les partisans de la France,
et les assassinats commis sur les Franais, fut saisi de colre.
Sur-le-champ il envoya une lettre foudroyante au snat, dans laquelle
il rcapitulait tous ses griefs, et demandait le dsarmement des
montagnards, l'largissement des prisonniers polonais et des sujets
vnitiens jets sous les plombs. Il chargea Junot de porter cette
lettre, de la lire au snat; et ordonna au ministre Lallemant de
sortir sur-le-champ de Venise, en dclarant la guerre, si toutes les
satisfactions exiges n'taient pas accordes.

Pendant ce temps, il descendait  pas de gant du haut des Alpes
Noriques, dans la valle de la Mur. Sa principale esprance dans cette
marche tmraire tait la prompte entre en campagne des armes du Rhin,
et leur prochaine arrive sur le Danube. Mais il reut une dpche
du directoire qui lui ta tout espoir  cet gard. La dtresse de la
trsorerie tait si grande, qu'elle ne pouvait fournir au gnral Moreau
les quelques cent mille francs indispensables pour se procurer un
quipage de pont et passer le Rhin. L'arme de Hoche, qui occupait
Deux-Ponts et tait toute prte, demandait  marcher, mais on n'osait
pas la hasarder seule au-del du Rhin, tandis que Moreau resterait
en-de. Carnot exagrait encore dans sa dpche les retards que devait
subir l'entre en campagne des armes d'Allemagne, et ne laissait 
Bonaparte aucun espoir d'tre appuy. Celui-ci fut trs dconcert par
cette lettre; il avait l'imagination vive, et il passait de l'extrme
confiance  l'extrme dfiance. Il s'imagina ou que le directoire
voulait perdre l'arme d'Italie et son gnral, ou que les autres
gnraux ne voulaient pas le seconder. Il crivit une lettre amre sur
la conduite des armes du Rhin. Il dit qu'une ligne d'eau n'tait jamais
un obstacle, et que sa conduite en tait la preuve; que lorsqu'on
voulait franchir un fleuve, on le pouvait toujours; qu'en ne voulant
jamais exposer sa gloire, on la perdait quelquefois; qu'il avait franchi
les Alpes sur trois pieds de neige et de glace, et que, s'il avait
calcul comme ses collgues, il ne l'aurait jamais os; que si les
soldats du Rhin laissaient l'arme d'Italie seule expose en Allemagne,
il fallait _qu'ils n'eussent pas de sang dans les veines_; que du reste
cette brave arme, si on l'abandonnait, se replierait, et que l'Europe
serait juge entre elle et les autres armes de la rpublique. Comme tous
les hommes passionns et orgueilleux, Bonaparte aimait  se plaindre et
 exagrer le sujet de ses plaintes. Quoi qu'il dit, il ne songeait ni 
se retirer, ni mme  s'arrter, mais  frapper l'Autriche d'pouvante
par une marche rapide, et  lui imposer la paix. Beaucoup de
circonstances favorisaient ce projet. La terreur tait dans Vienne;
la cour tait porte  transiger; le prince Charles le conseillait
fortement; le ministre seul, dvou  l'Angleterre, rsistait encore.
Les conditions fixes  Clarke, avant les victoires d'Arcole et de
Rivoli, taient si modres, qu'on pouvait facilement obtenir l'adhsion
de l'Autriche  ces conditions, et mme  beaucoup mieux. Runi 
Joubert et  Massna, Bonaparte allait avoir quarante-cinq ou cinquante
mille hommes sous la main; et avec une masse aussi forte, il ne
craignait point une bataille gnrale, quelle que ft la puissance de
l'ennemi. Par toutes ces raisons, il rsolut de faire une ouverture
au prince Charles, et s'il n'y rpondait pas, de fondre sur lui avec
imptuosit, et de frapper un coup si prompt et si fort, qu'on ne
rsistt plus  ses offres. Quelle gloire pour lui, si, seul, sans
appui, transport en Autriche par une route si extraordinaire, il
imposait la paix  l'empereur!

Il tait  Klagenfurth, capitale de la Carinthie, le 11 germinal
(31 mars). Joubert  sa gauche achevait son mouvement et allait le
rejoindre. Bernadotte, qu'il avait dtach pour traverser la chausse de
la Carniole, s'tait empar de Trieste, des riches mines d'Idria, des
magasins autrichiens, et allait arriver par Laybach et Klagenfurth. Il
crivit au prince Charles, le mme jour 11 (31), une lettre mmorable.
Monsieur le gnral en chef, lui dit-il, les braves militaires font la
guerre et dsirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six
ans? avons-nous assez tu de monde, et caus assez de maux  la triste
humanit? Elle rclame de tous cts. L'Europe, qui avait pris les armes
contre la rpublique franaise, les a poses. Votre nation reste seule,
et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixime campagne
s'annonce par des prsages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous
tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra
bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, mme les
passions haineuses.

Le directoire excutif de la rpublique franaise avait fait connatre
 sa majest l'empereur le dsir de mettre fin  la guerre qui dsole
les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est oppose.
N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les
intrts et les passions d'une nation trangre aux maux de la guerre,
que nous continuions  nous entr'gorger? Vous, monsieur le gnral
en chef, qui par votre naissance approchez si prs du trne, et tes
au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les
ministres et les gouvernemens, tes-vous dcid  mriter le titre de
bienfaiteur de l'humanit entire, et de vrai sauveur de l'Allemagne?
Ne croyez pas, monsieur le gnral en chef, que j'entende par l qu'il
n'est pas possible de la sauver par la force des armes; mais dans la
supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables,
l'Allemagne n'en sera pas moins ravage. Quant  moi, monsieur le
gnral en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut
sauver la vie  un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne
civique que je me trouverai avoir mrite, que de la triste gloire qui
peut revenir des succs militaires.

L'archiduc Charles ne pouvait accueillir cette ouverture, car la
dtermination du conseil aulique n'tait pas encore prise. On embarquait
 Vienne les meubles de la couronne et les papiers prcieux sur le
Danube, et on envoyait les jeunes archiducs et archiduchesses en
Hongrie. La cour se prparait, dans un cas extrme,  vacuer la
capitale. L'archiduc rpondit au gnral Bonaparte qu'il dsirait la
paix autant que lui, mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour en traiter,
et qu'il fallait s'adresser directement  Vienne. Bonaparte s'avana
rapidement  travers les montagnes de la Carinthie, et, le 12 germinal
au matin (1er avril), poursuivit l'arrire-garde ennemie sur Saint-Weith
et Freisach, et la culbuta. Dans l'aprs-midi du mme jour, il rencontra
l'archiduc, qui avait pris position en avant des gorges troites
de Neumark, avec les restes de son arme du Frioul, et avec quatre
divisions venues du Rhin, celles de Kaim, de Mercantin, du prince
d'Orange, et la rserve des grenadiers. Un combat furieux s'engagea dans
ces gorges. Massna en eut encore tout l'honneur. Les soldats du
Rhin dfirent les vieux soldats de l'arme d'Italie. C'tait  qui
s'avancerait plus vite et plus loin. Aprs une action acharne, dans
laquelle l'archiduc perdit trois mille hommes sur le champ de bataille
et douze cents prisonniers, tout fut enlev  la baonnette, et les
gorges emportes. Bonaparte marcha sans relche le lendemain, de Neumark
sur Unzmark. C'tait entre ces deux points qu'aboutissait la route
transversale, qui unissait la grande chausse du Tyrol  la grande
chausse de la Carinthie. C'tait par cette route qu'arrivait Kerpen
poursuivi par Joubert. L'archiduc, voulant avoir le temps de rallier
Kerpen  lui, proposa une suspension d'armes pour prendre, disait-il,
en considration la lettre du 11 (31 mars). Bonaparte rpondit qu'on
pouvait ngocier et se battre, et continua sa marche. Le lendemain 14
germinal (3 avril), il livra encore un violent combat  Unzmark, o il
fit quinze cents prisonniers, entra  Knitelfeld, et ne trouva plus
d'obstacle jusqu' Loben. L'avant-garde y entra le 18 germinal (7
avril). Kerpen avait fait un grand dtour pour rejoindre l'archiduc, et
Joubert avait donn la main  l'arme principale.

Le jour mme o Bonaparte entrait  Loben, le lieutenant-gnral
Bellegarde, chef d'tat-major du prince Charles, et le gnral major
Merfeld, arrivrent au quartier-gnral au nom de l'empereur, que la
marche rapide des Franais avait intimid, et qui voulait une suspension
d'armes. Ils la demandaient de dix jours. Bonaparte sentait qu'une
suspension d'armes de dix jours donnait  l'archiduc le temps de
recevoir ses derniers renforts du Rhin, de remettre ensemble toutes les
parties de son arme, et de reprendre haleine. Mais lui-mme en avait
grand besoin, et il gagnait de son ct l'avantage de rallier Bernadotte
et Joubert; d'ailleurs il croyait au dsir sincre de traiter, et
il accorda cinq jours de suspension d'armes, pour donner  des
plnipotentiaires le temps d'arriver, et de signer des prliminaires.
La convention fut signe le 18 (7 avril), et dut se prolonger seulement
jusqu'au 23 (12 avril). Il tablit son quartier-gnral  Loben, et
porta l'avant-garde de Massna sur le Simmering, dernire hauteur des
Alpes Noriques, qui est  vingt-cinq lieues de Vienne, et d'o l'on peut
voir les clochers de cette capitale. Il employa ces cinq jours  reposer
et  rallier ses colonnes. Il fit une proclamation aux habitans pour les
rassurer sur ses intentions, et il joignit les effets aux paroles, car
rien ne fut pris sans tre pay par l'arme.

Bonaparte attendit l'expiration des cinq jours, prt  frapper un
nouveau coup pour ajouter  la terreur de la cour impriale, si elle
n'tait pas encore assez pouvante. Mais tout se disposait  Vienne
pour mettre fin  cette longue et cruelle lutte, qui durait depuis six
annes, et qui avait fait rpandre des torrens de sang. Le parti anglais
dans le ministre tait entirement discrdit; Thugut tait prt 
tomber en disgrce. Les Viennois demandaient la paix  grands cris:
l'archiduc Charles lui-mme, le hros de l'Autriche, la conseillait,
et dclarait que l'Empire ne pouvait plus tre sauv par les armes.
L'empereur penchait pour cet avis. On se dcida enfin, et on fit partir
sur-le-champ pour Loben le comte de Merfeld, et le marquis de Gallo,
ambassadeur de Naples  Vienne. Ce dernier fut choisi par l'influence de
l'impratrice, qui tait fille de la reine de Naples, et qui se mlait
beaucoup des affaires. Leurs instructions taient de signer des
prliminaires qui serviraient de base pour traiter plus tard de la
paix dfinitive. Ils arrivrent le 24 germinal (13 avril au matin), 
l'instant o la trve tant acheve, Bonaparte allait faire attaquer les
avant-postes. Ils dclarrent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour
arrter les bases de la paix. On neutralisa un jardin dans les environs
de Loben, et on traita au milieu des bivouacs de l'arme franaise.
Le jeune gnral, devenu tout  coup ngociateur, n'avait jamais fait
d'apprentissage diplomatique; mais depuis une anne il avait eu 
traiter les plus grandes affaires qui se puissent traiter sur la terre;
il avait une gloire qui en faisait l'homme le plus imposant de son
sicle, et il avait un langage aussi imposant que sa personne. Il
reprsentait donc glorieusement la rpublique franaise. Il n'avait
pas mission pour ngocier; c'est Clarke qui tait revtu de tous les
pouvoirs  cet gard, et Clarke, qu'il avait mand, n'tait point encore
arriv au quartier-gnral. Mais il pouvait considrer les prliminaires
de la paix comme un armistice, ce qui tait dans les attributions des
gnraux; d'ailleurs il tait certain que Clarke signerait tout ce qu'il
aurait fait, et il entra sur-le-champ en pourparler. Le plus grand souci
de l'empereur et de ses envoys tait le rglement de l'tiquette.
D'aprs un ancien usage, l'empereur avait sur les rois de France
l'honneur de l'initiative; il tait toujours nomm le premier dans
le protocole des traits, et ses ambassadeurs avaient le pas sur les
ambassadeurs franais. C'tait le seul souverain auquel cet honneur ft
concd par la France. Les deux envoys de l'empereur consentaient
 reconnatre sur-le-champ la rpublique franaise, si l'ancienne
tiquette tait conserve.

La rpublique franaise, rpondit firement Bonaparte, n'a pas besoin
d'tre reconnue; elle est en Europe comme le soleil sur l'horizon; tant
pis pour les aveugles qui ne savent ni le voir ni en profiter. Il
refusa l'article de la reconnaissance. Quant  l'tiquette, il dclara
que ces questions taient fort indiffrentes  la rpublique franaise,
qu'on pourrait s'entendre  cet gard avec le directoire, et qu'il ne
serait probablement pas loign de sacrifier de semblables intrts 
des avantages rels; que, pour le moment, on traiterait sur le pied
de l'galit, et que la France et l'empereur auraient alternativement
l'initiative.

On aborda ensuite les questions essentielles. Le premier et le plus
important article tait la cession des provinces belgiques  la France.
Il ne pouvait plus entrer dans l'intention de l'Autriche de les refuser.
Il fut convenu d'abord que l'empereur abandonnerait  la France toutes
ses provinces belgiques; qu'en outre il consentirait, comme membre de
l'empire germanique,  ce que la France tendt sa limite jusqu'au Rhin.
Il s'agissait de trouver des indemnits, et l'empereur avait exig qu'on
lui en procurt de suffisantes, soit en Allemagne, soit en Italie. Il
y avait deux moyens de lui en procurer en Allemagne, lui donner la
Bavire, ou sculariser divers tats ecclsiastiques de l'Empire. La
premire ide avait plus d'une fois occup la diplomatie europenne. La
seconde tait due  Rewbell, qui avait imagin ce moyen comme le plus
convenable et le plus conforme  l'esprit de la rvolution. Ce n'tait
plus le temps, en effet, o des vques devaient tre souverains
temporels, et il tait ingnieux de faire payer  la puissance
ecclsiastique les agrandissemens que recevait la rpublique franaise.
Mais les agrandissemens de l'empereur en Allemagne ne pouvaient que
difficilement obtenir l'assentiment de la Prusse. D'ailleurs, si on
donnait la Bavire, il fallait trouver des indemnits pour le prince
qui la possdait. Enfin les tats d'Allemagne tant sous l'influence
immdiate de l'empereur, il ne gagnait pas beaucoup  les acqurir, et
il aimait beaucoup mieux des agrandissemens en Italie, qui ajoutaient
vritablement de nouveaux territoires  sa puissance. Il fallait donc
songer  chercher des indemnits en Italie.

Si on avait consenti  rendre sur-le-champ  l'empereur la Lombardie;
si on avait pris l'engagement de conserver dans son tat actuel la
rpublique de Venise, et de ne pas faire arriver la dmocratie jusqu'aux
frontires des Alpes, il aurait consenti sur-le-champ  la paix, et
aurait reconnu la rpublique cispadane, compose du duch de Modne, des
deux lgations et de la Romagne. Mais replacer la Lombardie sous le joug
de l'Autriche, la Lombardie qui nous avait montr tant d'attachement,
qui avait fait pour nous tant d'efforts et de sacrifices, et dont les
principaux habitans s'taient si fort compromis, tait un acte odieux et
une faiblesse; car notre situation nous permettait d'exiger davantage.
Il fallait donc assurer l'indpendance de la Lombardie, et chercher en
Italie des indemnits qui ddommageassent l'Autriche de la double perte
de la Belgique et de la Lombardie. Il y avait un arrangement tout
simple, qui s'tait prsent plus d'une fois  l'esprit des diplomates
europens, qui plus d'une fois avait t un sujet d'esprance pour
l'Autriche et de crainte pour Venise, c'tait d'indemniser l'Autriche
avec les tats vnitiens. Les provinces illyriennes, l'Istrie et toute
la Haute-Italie, depuis l'Izonzo jusqu' l'Oglio, formaient de riches
possessions, et pouvaient fournir d'amples ddommagemens  l'Autriche.
La manire dont l'aristocratie vnitienne s'tait conduite avec la
France, ses refus constans de s'allier avec elle, ses armemens secrets
dont le but vident tait de tomber sur les Franais en cas de revers,
le soulvement rcent des montagnards et des paysans, l'assassinat
des Franais, avaient rempli Bonaparte d'indignation. D'ailleurs, si
l'empereur, pour qui Venise s'tait secrtement arme, acceptait ses
dpouilles, Bonaparte, contre qui elle avait fait ces armemens, ne
pouvait avoir aucun scrupule  les cder. Du reste, il y avait des
ddommagemens  offrir  Venise. On avait la Lombardie, le duch de
Modne, les lgations de Bologne et de Ferrare, la Romagne, provinces
riches et considrables, dont une partie formait la rpublique
cispadane. On pouvait indemniser Venise avec quelques-unes de ces
provinces. Cet arrangement parut le plus convenable, et l, pour la
premire fois, fut arrt le principe de ddommager l'Autriche avec les
provinces de la terre-ferme de Venise, sauf  ddommager celle-ci avec
d'autres provinces italiennes.

On en rfra  Vienne, dont on tait  peine loign de vingt-cinq
lieues. Ce genre d'indemnit fut agr; les prliminaires de la paix
furent aussitt fixs, et rdigs en articles, qui durent servir de base
 une ngociation dfinitive. L'empereur abandonnait  la France toutes
ses possessions des Pays-Bas, et consentait, comme membre de l'Empire, 
ce que la rpublique acqut la limite du Rhin. Il renonait en outre 
la Lombardie. En ddommagement de tous ces sacrifices, il recevait
les tats vnitiens de la terre-ferme, l'Illyrie, l'Istrie et la
Haute-Italie jusqu' l'Oglio. Venise restait indpendante, conservait
les les Ioniennes, et devait recevoir des ddommagemens pris sur
les provinces qui taient  la disposition de la France. L'empereur
reconnaissait les rpubliques qui allaient tre fondes en Italie.
L'arme franaise devait se retirer des tats autrichiens, et cantonner
sur la frontire de ces tats, c'est--dire, vacuer la Carinthie et la
Carniole, et se placer sur l'Izonzo et aux dbouchs du Tyrol. Tous
les arrangemens relatifs aux provinces et au gouvernement de Venise,
devaient tre faits d'un commun accord avec l'Autriche. Deux congrs
devaient s'ouvrir, l'un  Berne pour la paix particulire avec
l'empereur, l'autre dans une ville d'Allemagne pour la paix avec
l'Empire. La paix avec l'empereur devait tre conclue dans trois mois,
sous peine de la nullit des prliminaires. L'Autriche avait de plus une
raison puissante de hter la conclusion du trait dfinitif, c'tait
d'entrer au plus tt en possession des provinces vnitiennes, afin
que les Franais n'eussent pas le temps d'y rpandre les ides
rvolutionnaires.

Le projet de Bonaparte tait de dmembrer la rpublique cispadane,
compose du duch de Modne, des deux lgations et de la Romagne; de
runir le duch de Modne  la Lombardie, et d'en composer une seule
rpublique, dont la capitale serait Milan, et dont le nom serait
_Cisalpine_,  cause de sa situation par rapport aux Alpes. Il voulait
ensuite donner les deux lgations et la Romagne  Venise, en ayant soin
de soumettre son aristocratie et de modifier sa constitution. De cette
manire, il existerait en Italie deux rpubliques, allies de la France,
lui devant leur existence, et disposes  concourir  tous ses plans.
La Cisalpine aurait pour frontire l'Oglio, qu'il serait facile de
retrancher. Elle n'avait pas Mantoue, qui restait avec le Mantouan 
l'empereur; mais on pouvait faire de Pizzighitone sur l'Adda une place
de premier ordre; on pouvait relever les murs de Bergame et de Crme. La
rpublique de Venise avec ses les, avec le Dogado et la Polsine qu'on
tcherait de lui conserver, avec les deux lgations et la Romagne, qu'on
lui donnerait, avec la province de Massa-Carrara, et le golfe de la
Spezia, qu'on y ajouterait dans la Mditerrane, serait une puissance
maritime touchant  la fois aux deux mers.

On se demande pourquoi Bonaparte ne profitait pas de sa position pour
rejeter tout--fait les Autrichiens hors de l'Italie; pourquoi surtout
il les indemnisait aux dpens d'une puissance neutre, et par un attentat
semblable  celui du partage de la Pologne. D'abord, tait-il possible
d'affranchir entirement l'Italie? Ne fallait-il pas bouleverser encore
l'Europe, pour la faire consentir au renversement du pape, du roi de
Pimont, du grand-duc de Toscane, des Bourbons de Naples, et du prince
de Parme? La rpublique franaise tait-elle capable des efforts qu'une
telle entreprise aurait encore exigs? N'tait-ce pas beaucoup de
jeter dans cette campagne les germes de la libert, en instituant deux
rpubliques, d'o elle ne manquerait pas de s'tendre bientt jusqu'au
fond de la pninsule? Le partage des tats vnitiens n'avait rien qui
ressemblt  l'attentat clbre qu'on a si souvent reproch  l'Europe.
La Pologne fut partage par les puissances mmes qui l'avaient souleve,
et qui lui avaient promis solennellement leurs secours. Venise,  qui
les Franais avaient sincrement offert leur amiti, l'avait refuse, et
se prparait  les trahir, et  les surprendre dans un moment de pril.
Si elle avait  se plaindre de quelqu'un, c'tait des Autrichiens, au
profit de qui elle voulait trahir les Franais. La Pologne tait un tat
dont les limites taient clairement traces sur la carte de l'Europe,
dont l'indpendance tait, pour ainsi dire, commande par la nature,
et importait au repos de l'Occident; dont la constitution, quoique
vicieuse, tait gnreuse; dont les citoyens, indignement trahis,
avaient dploy un beau courage, et mrit l'intrt des nations
civilises. Venise, au contraire, n'avait de territoire naturel que ses
lagunes, car sa puissance n'avait jamais rsid dans ses possessions
de terre-ferme; elle n'tait pas dtruite parce que certaines de ses
provinces taient changes contre d'autres; sa constitution tait la
plus inique de l'Europe; son gouvernement tait abhorr de ses sujets;
sa perfidie et sa lchet ne lui donnaient aucun droit ni  l'intrt,
ni  l'existence. Rien donc dans le partage des tats vnitiens ne
pouvait tre compar au partage de la Pologne, si ce n'est le procd
particulier de l'Autriche.

D'ailleurs, pour se dispenser de donner de pareilles indemnits aux
Autrichiens, il fallait les chasser de l'Italie, et on ne le pouvait
qu'en traitant dans Vienne mme. Mais il aurait fallu pour cela le
concours des armes du Rhin, et on avait crit  Bonaparte qu'elles ne
pourraient entrer en campagne avant un mois. Il ne lui restait, dans
cette situation, qu' rtrograder, pour attendre leur entre en
campagne, ce qui exposait  bien des inconvniens; car il et donn par
l  l'archiduc le temps de prparer une arme formidable contre lui, et
 la Hongrie de se lever en masse pour se jeter sur ses flancs. De plus,
il fallait rtrograder, et presque avouer la tmrit de sa marche. En
acceptant les prliminaires, il avait l'honneur d'arracher seul la
paix; il recueillait le fruit de sa marche si hardie; il obtenait des
conditions qui, dans la situation de l'Europe, taient fort brillantes
et qui taient surtout beaucoup plus avantageuses que celles qui avaient
t fixes  Clarke, puisqu'elles stipulaient la ligne du Rhin et des
Alpes, et une rpublique en Italie. Ainsi, moiti par des raisons
politiques et militaires, moiti par des considrations personnelles, il
se dcida  signer les prliminaires. Clarke n'tait pas encore arriv
au quartier-gnral. Avec sa hardiesse accoutume et l'assurance que lui
donnaient sa gloire, son nom, et le voeu gnral pour la paix, Bonaparte
passa outre, et signa les prliminaires, comme s'il et t question
d'un simple armistice. La signature fut donne  Loben le 29 germinal
an V (18 avril 1797).

Si dans le moment il et connu ce qui se passait sur le Rhin, il ne se
serait pas tant ht de signer les prliminaires de Loben; mais il
ne savait que ce qu'on lui avait mand, et on lui avait mand que
l'inaction serait longue. Il fit partir sur-le-champ Massna pour porter
 Paris le trait des prliminaires. Ce brave gnral tait le seul qui
n'et pas t dput pour porter des drapeaux et recevoir  son tour les
honneurs du triomphe. Bonaparte jugea que l'occasion de l'envoyer tait
belle, et digne des grands services qu'il avait rendus. Il expdia des
courriers pour les armes du Rhin et de Sambre-et-Meuse, qui passrent
par l'Allemagne, afin d'arriver beaucoup plus vite, et de faire cesser
toutes les hostilits, si elles taient commences.

Elles l'taient, en effet,  l'instant mme de la signature des
prliminaires. Hoche, impatient depuis long-temps d'entrer en action, ne
cessait de demander les hostilits. Moreau tait accouru  Paris pour
solliciter les fonds ncessaires  l'achat d'un quipage de pont. Enfin
l'ordre fut donn. Hoche,  la tte de sa belle arme, dboucha par
Neuwied, tandis que Championnet, avec l'aile droite, dbouchait par
Dusseldorf, et marchait sur Uckerath et Altenkirchen. Hoche attaqua
les Autrichiens  Heddersdoff, o ils avaient lev des retranchemens
considrables, leur tua beaucoup de monde, et leur fit cinq mille
prisonniers. Aprs cette belle action, il s'avana rapidement sur
Francfort, battant toujours Kray, et cherchant  lui couper la retraite.
Il allait l'envelopper par une manoeuvre habile et l'enlever peut-tre,
lorsqu'arriva le courrier de Bonaparte, qui annonait la signature des
prliminaires. Cette circonstance arrta Hoche au milieu de sa marche
victorieuse, et lui causa un vif chagrin, car il se voyait encore
une fois arrt dans sa carrire. Si du moins on et fait passer les
courriers par Paris, il aurait eu le temps d'enlever Kray tout entier,
ce qui aurait ajout un beau fait d'armes  sa vie, et aurait eu
l'influence la plus grande sur la suite des ngociations. Tandis que
Hoche se portait si rapidement sur la Nidda, Desaix, qui avait reu de
Moreau l'autorisation de franchir le Rhin, tentait une des actions les
plus hardies dont l'histoire de la guerre fasse mention. Il avait choisi
pour passer le Rhin un point fort au-dessous de Strasbourg. Aprs avoir
chou avec ses troupes sur une le de gravier, il avait enfin abord la
rive oppose; il tait rest l pendant vingt-quatre heures, expos
 tre jet dans le Rhin, et oblig de lutter contre toute l'arme
autrichienne pour se maintenir dans des taillis, des marcages, en
attendant que le pont ft jet sur le fleuve. Enfin le passage s'tait
opr; on avait poursuivi les Autrichiens dans les Montagnes-Noires,
et on s'tait empar d'une partie de leurs administrations. Ici encore
l'arme fut arrte au milieu de ses succs par le courrier parti
de Loben, et on dut regretter que les faux avis donns  Bonaparte
l'eussent engag  signer si tt.

Les courriers arrivrent ensuite  Paris, o ils causrent une grande
joie  ceux qui souhaitaient la paix, mais non au directoire, qui
jugeant notre situation formidable, voyait avec peine qu'on n'en et pas
tir un parti plus avantageux. Larvellire et Rewbell dsiraient en
philosophes l'affranchissement entier de l'Italie; Barras souhaitait,
en fougueux rvolutionnaire, que la rpublique humilit les puissances;
Carnot, qui affectait la modration depuis quelque temps, qui appuyait
assez gnralement les voeux de l'opposition, approuvait la paix, et
prtendait que, pour l'obtenir durable, il ne fallait pas trop humilier
l'empereur. Il y eut de vives discussions au directoire sur les
prliminaires; cependant, pour ne pas trop indisposer l'opinion, et
ne point paratre dsirer une guerre ternelle, il fut dcid qu'on
approuverait les bases poses  Loben.

Tandis que ces choses se passaient sur le Rhin et en France, des
vnemens importans clataient en Italie. On a vu que Bonaparte, averti
des troubles qui agitaient les tats vnitiens, du soulvement des
montagnards contre les villes, de l'chec des Brescians devant Salo, de
la capture de deux cents Polonais, de l'assassinat d'une grande quantit
de Franais, de l'emprisonnement de tous leurs partisans, avait crit de
Loben une lettre foudroyante au snat de Venise. Il avait charg son
aide-de-camp Junot de la lire lui-mme au snat, de demander ensuite
l'largissement de tous les prisonniers, la recherche et l'extradition
des assassins, et il lui avait prescrit de sortir de suite de Venise, en
faisant afficher une dclaration de guerre, si une pleine satisfaction
n'tait accorde. Junot fut prsent au snat le 26 germinal (15 avril).
Il lut la lettre menaante de son gnral, et se comporta avec toute la
rudesse d'un soldat, et d'un soldat victorieux. On lui rpondit que les
armemens qui avaient t faits n'avaient pour but que de maintenir la
subordination dans les tats de la rpublique; que, si des assassinats
avaient t commis, c'tait un malheur involontaire qui serait rpar.
Junot ne voulait pas se payer de vaines paroles, et menaait de
faire afficher la dclaration de guerre si on n'largissait pas les
prisonniers d'tat et les Polonais, si on ne donnait pas l'ordre de
dsarmer les montagnards et de poursuivre les auteurs de tous les
assassinats. Cependant on parvint  le calmer, et il fut arrt avec
lui et le ministre franais Lallemant qu'on allait crire au gnral
Bonaparte, et lui envoyer deux dputs pour convenir des satisfactions
qu'il avait  exiger. Les deux dputs choisis furent Franois Donat et
Lonard Justiniani.

Mais, pendant ce temps, l'agitation continuait dans les tats vnitiens.
Les villes taient toujours en hostilit avec la population des
campagnes et des montagnes. Les agens du parti aristocratique et monacal
rpandaient les bruits les plus faux sur le sort de l'arme franaise en
Autriche. Ils prtendaient qu'elle avait t enveloppe et dtruite, et
ils s'appuyaient sur deux faits pour autoriser leurs fausses nouvelles.
Bonaparte, en attirant  lui les deux corps de Joubert et de Bernadotte,
qu'il avait fait passer, l'un par le Tyrol, l'autre par la Carniole,
avait dcouvert ses ailes. Joubert avait battu et rejet Kerpen au-del
des Alpes, mais il avait laiss Laudon dans une partie du Tyrol, d'o
celui-ci avait bientt reparu, soulevant toute la population fidle
de ces montagnes, et descendant l'Adige pour se porter sur Vrone. Le
gnral Servier, laiss avec douze cents hommes  la garde du Tyrol,
se retirait pied  pied sur Vrone, pour venir se rfugier auprs des
troupes franaises laisses dans la Haute-Italie. En mme temps un corps
de mme force, laiss dans la Carniole, se retirait devant les Croates,
insurgs comme les Tyroliens, et se repliait sur Palma-Nova. C'taient
l des faits insignifians, et le ministre de France, Lallemant,
s'efforait de dmontrer au gouvernement de Venise leur peu
d'importance, pour lui pargner de nouvelles imprudences; mais tous ses
raisonnemens taient inutiles; et tandis que Bonaparte obligeait
les plnipotentiaires autrichiens  venir traiter au milieu de son
quartier-gnral, on rpandait dans les tats de Venise qu'il tait
battu, dbord, et qu'il allait prir dans sa folle entreprise. Le parti
ennemi des Franais et de la rvolution,  la tte duquel taient la
plupart des membres du gouvernement vnitien, sans que le gouvernement
part y tre lui-mme, se montrait plus exalt que jamais. C'est 
Vrone surtout que l'agitation tait grande. Cette ville, la plus
importante des tats vnitiens, tait la premire expose  la contagion
rvolutionnaire, car elle venait immdiatement aprs Salo sur la ligne
des villes insurges. Les Vnitiens tenaient  la sauver et  en chasser
les Franais. Tout les y encourageait, tant les dispositions des
habitans, que l'affluence des montagnards et l'approche du gnral
Laudon. Dj il s'y trouvait des troupes italiennes et esclavonnes, au
service de Venise. On en fit approcher de nouvelles, et bientt toutes
les communications furent interceptes avec les villes voisines. Le
gnral Balland, qui commandait  Vrone la garnison franaise, se vit
spar des autres commandans placs dans les environs. Plus de vingt
mille montagnards inondaient la campagne. Les dtachemens franais
taient attaqus sur les routes, des capucins prchaient la populace
dans les rues, et on vit paratre un faux manifeste du podestat de
Vrone, qui encourageait au massacre des Franais. Ce manifeste tait
suppos, et le nom de Battaglia, dont on l'avait sign, suffisait pour
en prouver la fausset; mais il n'en devait pas moins contribuer 
chauffer les ttes. Enfin un avis man des chefs du parti dans Vrone,
annonait au gnral Laudon qu'il pouvait s'avancer, et qu'on allait lui
livrer la place. C'tait dans les journes des 26 et 27 germinal (15
et 16 avril) que tout ceci se passait. On n'avait aucune nouvelle de
Loben, et le moment paraissait en effet des mieux choisis pour une
explosion.

Le gnral Balland se tenait sur ses gardes. Il avait donn  toutes
ses troupes l'ordre de se retirer dans les forts au premier signal. Il
rclama auprs des autorits vnitiennes contre les traitemens exercs
 l'gard des Franais, et surtout contre les prparatifs qu'il
voyait faire. Mais il n'obtint que des paroles vasives et point de
satisfaction relle. Il crivit  Mantoue,  Milan, pour demander des
secours, et il se tint prt  s'enfermer dans les forts. Le 28
germinal (17 avril), jour de la seconde fte de Pques, une agitation
extraordinaire se manifesta dans Vrone; des bandes de paysans y
entrrent en criant: Mort aux jacobins! Balland fit retirer ses troupes
dans les forts, ne laissa que des dtachemens aux portes, et signifia
qu'au premier acte de violence, il foudroyerait la ville. Mais vers le
milieu du jour, des coups de sifflet furent entendus dans les rues;
on se prcipita sur les Franais, des bandes armes assaillirent les
dtachemens laisss  la garde des portes, et massacrrent ceux qui
n'eurent pas le temps de rejoindre les forts. De froces assassins
couraient sur les Franais dsarms que leurs fonctions retenaient
dans Vrone, les poignardaient et les jetaient dans l'Adige. Ils ne
respectaient pas mme les hpitaux, et se souillrent du sang d'une
partie des malades. Cependant tous ceux qui pouvaient s'chapper, et
qui n'avaient pas le temps de courir vers les forts, se jetaient dans
l'htel du gouvernement, o les autorits vnitiennes leur donnrent
asile, pour que le massacre ne part pas leur ouvrage. Dj plus
de quatre cents malheureux avaient pri, et la garnison franaise
frmissait de rage en voyant les Franais gorgs et leurs cadavres
flottant au loin sur l'Adige. Le gnral Balland ordonna aussitt le
feu, et couvrit la ville de boulets. Il pouvait la mettre en cendres.
Mais si les montagnards qui avaient dbord s'en inquitaient peu, les
habitans et les magistrats vnitiens effrays voulurent parlementer pour
sauver leur ville. Ils envoyrent un parlementaire au gnral Balland
pour s'entendre avec lui et arrter le dsastre. Le gnral Balland
consentit  entendre les pourparlers, afin de sauver les malheureux
qui s'taient rfugis au palais du gouvernement, et sur lesquels on
menaait de venger tout le mal fait  la ville. Il y avait l des
femmes, des enfans appartenant aux employs des administrations, des
malades chapps aux hpitaux, et il importait de les tirer du pril.
Balland demandait qu'on les lui livrt sur-le-champ, qu'on ft sortir
les montagnards et les rgimens esclavons, qu'on dsarmt la populace,
et qu'on lui donnt des otages pris dans les magistrats vnitiens pour
garans de la soumission de la ville. Les parlementaires demandaient
qu'un officier vnt traiter au palais du gouvernement. Le brave chef de
brigade Beaupoil eut le courage d'accepter cette mission. Il traversa
les flots d'une populace furieuse, qui voulait le mettre en pices, et
parvint enfin auprs des autorits vnitiennes. Toute la nuit se passa
en vaines discussions avec le provditeur et le podestat, sans pouvoir
s'entendre. On ne voulait pas dsarmer, on ne voulait pas donner
d'otages, on voulait des garanties contre les vengeances que le gnral
Bonaparte ne manquerait pas de tirer de la ville rebelle. Mais pendant
ces pourparlers, la convention de ne pas tirer dans l'intervalle des
confrences n'tait pas excute par les hordes furieuses qui avaient
envahi Vrone; on se fusillait avec les forts, et nos troupes faisaient
des sorties. Le lendemain matin, 29 germinal (18 avril), le chef de
brigade Beaupoil rentra dans les forts, au milieu des plus grands
prils, sans avoir rien obtenu. On apprit que les magistrats vnitiens
ne pouvant gouverner cette multitude furieuse, avaient disparu. Les
coups de fusil recommencrent contre le fort. Alors le gnral Balland
fit de nouveau mettre le feu  ses pices, et tira sur la ville  toute
outrance. Le feu clata dans plusieurs quartiers. Quelques-uns des
principaux habitans se runirent au palais du gouvernement pour prendre
la direction de la ville en l'absence des autorits. On parlementa de
nouveau, on convint de ne plus tirer; mais la convention n'en fut pas
mieux excute par les insurgs, qui ne cessrent de tirer sur les
forts. Les froces paysans qui couvraient la campagne se jetrent sur la
garnison du fort de la Chiusa, plac sur l'Adige, et l'gorgrent. Ils
en firent de mme  l'gard des Franais rpandus dans les villages
autour de Vrone.

Mais l'instant de la vengeance approchait. Des courriers partis de
tous cts taient alls prvenir le gnral Kilmaine. Des troupes
accouraient de toutes parts. Le gnral Kilmaine avait ordonn au
gnral Chabran de marcher sur-le-champ avec douze cents hommes; au chef
de la lgion lombarde, Lahoz, de s'avancer avec huit cents; aux gnraux
Victor et Baraguay-d'Hilliers, de marcher avec leurs divisions. Pendant
que ces mouvemens de troupes s'excutaient, le gnral Laudon venait
de recevoir la nouvelle de la signature des prliminaires, et s'tait
arrt sur l'Adige. Aprs un combat sanglant que le gnral Chabran eut
 livrer aux troupes vnitiennes, la ville de Vrone fut entoure de
toutes parts, et alors les furieux qui avaient massacr les Franais
passrent de la plus atroce violence au plus grand abattement. On
n'avait cess de parlementer et de tirer pendant les journes du 1er au
5 floral (du 20 au 24 avril). Les magistrats vnitiens avaient reparu;
ils voulaient encore des garanties contre les vengeances qui les
menaaient; on leur avait donn vingt-quatre heures pour se dcider; ils
disparurent de nouveau. Une municipalit provisoire les remplaa; et,
en voyant les troupes franaises matresses de la ville et prtes  la
rduire en cendres, elle se rendit sans conditions. Le gnral Kilmaine
fit ce qu'il put pour empcher le pillage; mais il ne put sauver le
Mont-de-Pit, qui fut en partie dpouill. Il fit fusiller quelques-uns
des chefs connus de l'insurrection, pris les armes  la main; il imposa
pour la solde de l'arme une contribution de onze cent mille francs  la
ville, et lana sa cavalerie sur les routes pour dsarmer les paysans,
et sabrer ceux qui rsisteraient. Il s'effora ensuite de rtablir
l'ordre, et fit sur-le-champ un rapport au gnral en chef, pour
attendre sa dcision  l'gard de la ville rebelle. Tels furent les
massacres connus sous le nom de _Pques vronaises_.

Pendant que cet vnement se passait  Vrone, il se commettait 
Venise mme un acte plus odieux encore, s'il est possible. Un rglement
dfendait aux vaisseaux arms des puissances belligrantes d'entrer dans
le port du Lido. Un lougre command par le capitaine Laugier, faisant
partie de la flottille franaise dans l'Adriatique, chass par des
frgates autrichiennes, s'tait sauv sous les batteries du Lido, et
les avait salues de neuf coups de canon. On lui signifia de s'loigner
malgr le temps et malgr les vaisseaux ennemis qui le poursuivaient. Il
allait obir, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large,
les batteries font feu sur le malheureux vaisseau, et le criblent sans
piti. Le capitaine Laugier, se comportant avec un gnreux dvouement,
fait descendre son quipage  fond de cale, et monte sur le pont avec un
porte-voix pour se faire entendre, et rpter qu'il se retire. Mais il
tombe mort sur le pont avec deux hommes de son quipage. Dans le mme
moment, des chaloupes vnitiennes, montes par des Esclavons, abordent
le lougre, fondent sur le pont et massacrent l'quipage,  l'exception
de deux ou trois malheureux qui sont conduits  Venise. Ce dplorable
vnement eut lieu le 4 floral (23 avril).

Dans ce moment, on apprenait avec les massacres de Vrone, la prise
de cette ville, et la signature des prliminaires. Le gouvernement se
voyait tout--fait compromis, et ne pouvait plus compter sur la ruine
du gnral Bonaparte, qui, loin d'tre envelopp et battu, tait au
contraire victorieux, et venait d'imposer la paix  l'Autriche. Il
allait se trouver maintenant en prsence de ce gnral tout-puissant
dont il avait refus l'alliance, et dont il venait de massacrer
les soldats. Il tait plong dans la terreur. Qu'il et ordonn
officiellement, et les massacres de Vrone, et les cruauts commises au
port du Lido, ce n'tait pas vraisemblable; et on ne connatrait pas la
marche des gouvernemens domins par les factions, si on le supposait.
Les gouvernemens qui sont dans cette situation n'ont pas besoin de
donner les ordres dont ils souhaitent l'excution; ils n'ont qu'
laisser agir la faction dont ils partagent les voeux. Ils lui livrent
leurs moyens, et font par elle tout ce qu'ils n'oseraient pas faire
eux-mmes. Les insurgs de Vrone avaient des canons; ils taient
appuys par les rgimens rguliers vnitiens; le podestat de Bergame,
Ottolini, avait reu de longue main tout ce qui tait ncessaire pour
armer les paysans; ainsi, aprs avoir fourni les moyens, le gouvernement
n'avait qu' laisser faire; et c'est ainsi qu'il se conduisit. Dans le
premier instant cependant, il commit une imprudence: ce fut de dcerner
une rcompense au commandant du Lido, pour avoir fait respecter, dit-il,
les lois vnitiennes. Il ne pouvait donc se flatter d'offrir des excuses
valables au gnral Bonaparte. Il envoya de nouvelles instructions aux
deux dputs Donat et Justiniani, qui n'taient chargs d'abord que de
rpondre aux sommations faites par Junot le 26 germinal (15 avril).
Alors les vnemens de Vrone et du Lido n'taient pas connus; mais
maintenant les deux dputs avaient une bien autre tche  remplir, et
bien d'autres vnemens  expliquer. Ils s'avancrent au milieu des
cris d'allgresse excits par la nouvelle de la paix, et ils comprirent
bientt qu'eux seuls auraient sujet d'tre tristes, au milieu de ces
grands vnemens. Ils apprirent en route que Bonaparte, pour les punir
du refus de son alliance, de leurs rigueurs contre ses partisans, et
de quelques assassinats isols commis sur les Franais, avait cd
une partie de leurs provinces  l'Autriche. Que serait-ce quand il
connatrait les odieux vnemens qui avaient suivi!

Bonaparte revenait dj de Loben, et, suivant la teneur des
prliminaires, repliait son arme sur les Alpes et l'Izonzo. Ils le
trouvrent  Gratz, et lui furent prsents le 6 floral (25 avril). Il
ne connaissait encore dans ce moment que les massacres de Vrone, qui
avaient commenc le 28 germinal (17 avril), et point encore ceux du
Lido, qui avaient eu lieu le 4 floral (23 avril). Ils s'taient munis
d'une lettre d'un frre du gnral, pour tre plus gracieusement
accueillis. Ils abordrent en tremblant cet homme _vraiment
extraordinaire_, dirent-ils, _par la vivacit de son imagination, la
promptitude de son esprit, et la force invincible de ses sentimens_[5].
Il les accueillit avec politesse, et, contenant son courroux, leur
permit de s'expliquer longuement; puis, rompant le silence: Mes
prisonniers, leur dit-il, sont-ils dlivrs? Les assassins sont-ils
poursuivis? Les paysans sont-ils dsarms? Je ne veux plus de vaines
paroles: mes soldats ont t massacrs, il faut une vengeance
clatante! Les deux envoys voulurent revenir sur les circonstances
qui les avaient obligs de se prmunir contre l'insurrection, sur les
dsordres insparables de pareils vnemens, sur la difficult de saisir
les vrais assassins. Un gouvernement, reprit vivement Bonaparte, aussi
bien servi par ses espions que le vtre, devrait connatre les vrais
instigateurs de ces assassinats. Au reste, je sais bien qu'il est aussi
mpris que mprisable, qu'il ne peut plus dsarmer ceux qu'il a arms;
mais je les dsarmerai pour lui. J'ai fait la paix, j'ai quatre-vingt
mille hommes; j'irai briser vos plombs, je serai un second Attila pour
Venise. Je ne veux plus ni inquisition, ni Livre d'or; ce sont des
institutions des sicles de barbarie. Votre gouvernement est trop vieux,
il faut qu'il s'croule. Quand j'tais  Gorice, j'offris  M.
Pezaro mon alliance et des conseils raisonnables. Il me refusa. Vous
m'attendiez  mon retour pour me couper la retraite; eh bien! me voici.
Je ne veux plus traiter, je veux faire la loi. Si vous n'avez pas autre
chose  me dire, je vous dclare que vous pouvez vous retirer.

[Note 5: Veramente originale, ma forse non pi che per vivacit
d'imaginazione, robustezza invincibile di sentimento, ed agilit nel
Ravvisarlo esternamento.]

Ces paroles, prononces avec courroux, atterrrent les envoys
vnitiens. Ils sollicitrent une seconde entrevue, mais ils ne purent
pas obtenir d'autres paroles du gnral, qui persista toujours dans les
mmes intentions, et dont la volont vidente tait de faire la loi 
Venise, et de dtruire par la force une aristocratie qu'il n'avait pu
engager  s'amender par ses conseils. Mais bientt ils eurent de bien
autres sujets de crainte, en apprenant avec dtail les massacres de
Vrone, et surtout l'odieuse cruaut commise au port du Lido. N'osant se
prsenter  Bonaparte, ils hasardrent de lui crire une lettre des
plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pourrait
dsirer. Je ne puis, leur rpondit-il, vous recevoir tout couverts de
sang franais; je vous couterai quand vous m'aurez livr les trois
inquisiteurs d'tat, le commandant du Lido et l'officier charg de la
police de Venise. Cependant, comme ils avaient reu un dernier courrier
relatif  l'vnement du Lido, il consentit  les voir, mais il refusa
d'couter aucune proposition avant qu'on lui et livr les ttes qu'il
avait demandes. Les deux Vnitiens cherchant alors  user d'une
puissance dont la rpublique avait souvent tir un utile parti,
essayrent de lui proposer une rparation d'un autre genre. Non, non,
rpliqua le gnral irrit, quand vous couvririez cette plage d'or, tous
vos trsors, tous ceux du Prou, ne pourraient payer le sang d'un seul
de mes soldats.

Bonaparte les congdia. C'tait le 13 floral (2 mai); il publia
sur-le-champ un manifeste de guerre contre Venise. La constitution
franaise ne permettait ni au directoire, ni aux gnraux de dclarer la
guerre, mais elle les autorisait  repousser les hostilits commences.
Bonaparte, s'tayant sur cette disposition et sur les vnemens de
Vrone et du Lido, dclara les hostilits commences, somma le ministre
Lallemant de sortir de Venise, fit abattre le lion de Saint-Marc dans
toutes les provinces de la terre-ferme, municipaliser les villes,
proclamer partout le renversement du gouvernement vnitien, et, en
attendant la marche de ses troupes qui revenaient de l'Autriche, ordonna
au gnral Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d'Hilliers et
Victor sur le bord des lagunes. Ses dterminations, aussi promptes que
son courroux, s'excutrent sur-le-champ. En un clin d'oeil on vit
disparatre l'antique lion de Saint-Marc des bords de l'Izonzo jusqu'
ceux du Mincio, et partout il fut remplac par l'arbre de la libert.
Des troupes s'avancrent de toutes parts, et le canon franais retentit
sur ces rivages, qui depuis si long-temps n'avaient pas entendu le canon
ennemi.

L'antique ville de Venise, place au milieu de ses lagunes, pouvait
prsenter encore des difficults presque invincibles, mme au gnral
qui venait d'humilier l'Autriche. Toutes les lagunes taient armes.
Elle avait trente-sept galres, cent soixante-huit barques canonnires,
portant sept cent cinquante bouches  feu, et huit mille cinq cents
matelots ou canonniers. Elle avait pour garnison trois mille cinq cents
Italiens, et onze mille Esclavons, des vivres pour huit mois, de l'eau
douce pour deux, et les moyens de renouveler ces provisions. Nous
n'tions pas matres de la mer; nous n'avions point de barques
canonnires, pour traverser les lagunes; il fallait s'avancer la sonde
 la main, le long de ces canaux inconnus pour nous, et sous le feu
d'innombrables batteries. Quelque braves et audacieux que fussent les
vainqueurs de l'Italie, ils pouvaient tre arrts par de pareils
obstacles, et condamns  un sige de plusieurs mois. Et que d'vnemens
aurait pu amener un dlai de plusieurs mois! L'Autriche repousse
pouvait rejeter les prliminaires, rentrer dans la lice, ou faire natre
de nouvelles chances.

Mais si la situation militaire de Venise prsentait ces ressources, son
tat intrieur ne permettait pas qu'on en fit un usage nergique. Comme
tous les corps uss, cette aristocratie tait divise; elle n'avait
ni les mmes intrts, ni les mmes passions. La haute aristocratie,
matresse des places, des honneurs, et disposant de grandes richesses,
avait moins d'ignorance, de prjugs et de passions, que la noblesse
infrieure; elle avait surtout l'ambition du pouvoir. La masse de la
noblesse, exclue des emplois, vivant de secours, ignorante et furieuse,
avait les vritables prjugs aristocratiques. Unie aux prtres, elle
excitait le peuple qui lui appartenait, comme il arrive dans tous
les tats o la classe moyenne n'est pas encore assez puissante pour
l'attirer  elle. Ce peuple, compos de marins et d'artisans, dur,
superstitieux, et  demi sauvage, tait prt  se livrer  toutes les
fureurs. La classe moyenne, compose de bourgeois, de commerans, de
gens de loi, de mdecins, etc., souhaitant comme partout l'tablissement
de l'galit civile, se rjouissait de l'approche des Franais, mais
n'osait pas laisser clater sa joie, en voyant un peuple qu'on pouvait
pousser aux plus grands excs, avant qu'une rvolution ft opre.
Enfin,  tous ces lmens de division, se joignait une circonstance
non moins dangereuse. Le gouvernement vnitien tait servi par des
Esclavons. Cette soldatesque barbare, trangre au peuple vnitien,
et souvent en hostilit avec lui, n'attendait qu'une occasion pour se
livrer au pillage, sans le projet de servir aucun parti.

Telle tait la situation intrieure de Venise. Ce corps us tait prt
 se disloquer. Les grands, en possession du gouvernement, taient
effrays de lutter contre un guerrier comme Bonaparte; quoique Venise
pt trs bien rsister  une attaque, ils n'envisageaient qu'avec
pouvante les horreurs d'un sige, les fureurs auxquelles deux partis
irrits ne manqueraient pas de se livrer, les excs de la soldatesque
esclavonne, les dangers auxquels seraient exposs Venise et ses
tablissemens maritimes et commerciaux; ils redoutaient surtout de voir
leurs proprits, toutes situes sur la terre-ferme, squestres par
Bonaparte, et menaces de confiscation. Ils craignaient mme pour les
pensions dont vivait la petite noblesse, et qui seraient perdues si, en
poussant la lutte  l'extrmit, on s'exposait  une rvolution.
Ils pensaient qu'en traitant ils pourraient sauver les anciennes
institutions de Venise par des modifications; conserver le pouvoir
qui est toujours assur aux hommes habitus  le manier; sauver leurs
terres, les pensions de la petite noblesse, et viter  la ville les
horreurs du sac et du pillage. En consquence, ces hommes qui n'avaient
ni l'nergie de leurs anctres, ni les passions de la masse nobiliaire,
songrent  traiter. Les principaux membres du gouvernement se runirent
chez le doge. C'taient les six conseillers du doge, les trois prsidens
de la garantie criminelle, les six sages-grands, les cinq sages de
terre-ferme, les cinq sages des ordres, les onze sages sortis du
conseil, les trois chefs du conseil des dix, les trois avogadori. Cette
assemble extraordinaire, et contraire mme aux usages, avait pour
but de pourvoir au salut de Venise. L'pouvante y rgnait. Le doge,
vieillard affaibli par l'ge, avait les yeux remplis de larmes. Il dit
qu'on n'tait pas assur cette nuit mme de dormir tranquillement dans
son lit. Chacun fit diffrentes propositions. Un membre proposait de
se servir du banquier Haller pour gagner Bonaparte. On trouva la
proposition ridicule et vaine. D'ailleurs l'ambassadeur Quirini avait
ordre de faire  Paris tout ce qu'il pourrait, et d'acheter mme des
voix au directoire, s'il tait possible. D'autres proposrent de se
dfendre. On trouva la proposition imprudente, et digne de ttes folles
et jeunes. Enfin on s'arrta  l'ide de proposer au grand conseil une
modification  la constitution, afin d'apaiser Bonaparte par ce moyen.
Le grand conseil, compos ordinairement de toute la noblesse, et
reprsentant la nation vnitienne, fut convoqu. Six cent dix-neuf
membres, c'est--dire un peu plus de la moiti, furent prsens. La
proposition fut faite au milieu d'un morne silence. Dj cette question
avait t agite, sur une communication du ministre Lallemant au snat;
et on avait dcid alors de renvoyer les modifications  d'autres temps.
Mais cette fois on sentit qu'il n'tait plus possible de recourir  des
moyens dilatoires. La proposition du doge fut adopte par cinq cent
quatre-vingt-dix-huit voix. Elle portait que deux commissaires envoys
par le snat, seraient autoriss  ngocier avec le gnral Bonaparte,
et  traiter mme des objets qui taient de la comptence du grand
conseil, c'est--dire des objets constitutionnels, sauf ratification.

Les deux commissaires partirent sur-le-champ et trouvrent Bonaparte sur
le bord des lagunes, au pont de Marghera. Il disposait ses troupes,
et les artilleurs franais changeaient dj des boulets avec les
canonnires vnitiennes. Les deux commissaires lui remirent la
dlibration du grand conseil. Un instant il parut frapp de cette
dtermination; puis, reprenant un ton brusque, il leur dit: Et les
trois inquisiteurs d'tat, et le commandant du Lido, sont-ils arrts?
Il me faut leurs ttes. Point de trait jusqu' ce que le sang franais
soit veng. Vos lagunes ne m'effraient pas; je les trouve telles que je
l'avais prvu. Dans quinze jours je serai  Venise. Vos nobles ne se
droberont  la mort qu'en allant comme les migrs franais traner
leur misre par toute la terre. Les deux commissaires firent tous leurs
efforts pour obtenir un dlai de quelques jours, afin de convenir des
satisfactions qu'il dsirait. Il ne voulait accorder que vingt-quatre
heures. Cependant il consentit  accorder six jours de suspension
d'armes, pour donner aux commissaires vnitiens le temps de venir le
rejoindre  Mantoue, avec l'adhsion du grand conseil  toutes les
conditions imposes.

Bonaparte, satisfait d'avoir jet l'pouvante chez les Vnitiens, ne
voulait pas en venir  des hostilits relles, parce qu'il apprciait la
difficult d'emporter les lagunes, et qu'il prvoyait une intervention
de l'Autriche. Un article des prliminaires portait que tout ce
qui tait relatif  Venise serait rgl d'accord avec la France et
l'Autriche. S'il y entrait de vive force, on se plaindrait  Vienne de
la violation des prliminaires, et de toutes manires il lui convenait
mieux de les amener  se soumettre. Satisfait de les avoir effrays, il
partit pour Mantoue et Milan, ne doutant pas qu'ils ne vinssent bientt
faire leur soumission pleine et entire.

L'assemble de tous les membres du gouvernement, qui s'tait dj
forme chez le doge, se runit de nouveau pour entendre le rapport des
commissaires. Il n'y avait plus moyen de rsister aux exigences du
gnral; il fallait consentir  tout, car le pril devenait chaque
jour plus imminent. On disait que la bourgeoisie conspirait et voulait
gorger la noblesse, que les Esclavons allaient profiter de l'occasion
pour piller la ville. On convint de faire une nouvelle proposition au
grand conseil, tendante  accorder tout ce que demandait le gnral
Bonaparte. Le 15 floral (4 mai), le grand conseil fut assembl de
nouveau. A la majorit de sept cent quatre voix contre dix, il dcida
que les commissaires seraient autoriss  traiter  toutes conditions
avec le gnral Bonaparte, et qu'une procdure serait commence
sur-le-champ contre les trois inquisiteurs d'tat et le commandant du
Lido.

Les commissaires, munis de ces nouveaux pouvoirs, suivirent Bonaparte
 Milan pour aller mettre l'orgueilleuse constitution vnitienne  ses
pieds. Mais six jours ne suffisaient pas, et la trve devait expirer
avant qu'ils eussent pu s'entendre avec le gnral. Pendant ce temps
la terreur allait croissant dans Venise. Un instant on fut tellement
pouvant, qu'on autorisa le commandant des lagunes  capituler avec les
gnraux franais, chargs du commandement en l'absence de Bonaparte. On
lui recommanda seulement l'indpendance de la rpublique, la religion,
la sret des personnes et des ambassadeurs trangers, les proprits
publiques et particulires, la monnaie, la banque, l'arsenal, les
archives. Cependant on obtint des gnraux franais une prolongation de
la trve, pour donner aux envoys vnitiens le temps de ngocier avec
Bonaparte.

L'arrestation des trois inquisiteurs d'tat avait dsorganis la police
de Venise. Les plus influens personnages de la bourgeoisie s'agitaient,
et manifestaient ouvertement l'intention d'agir, pour hter la chute
de l'aristocratie. Ils entouraient le charg d'affaires de France,
Villetard, qui tait rest  Venise aprs le dpart du ministre
Lallemant, et qui tait un ardent patriote. Ils cherchaient et
espraient en lui un soutien pour leurs projets. En mme temps les
Esclavons se livraient  l'indiscipline et faisaient craindre les plus
horribles excs. Ils avaient eu des rixes avec le peuple de Venise, et
la bourgeoisie semblait elle-mme exciter ces rixes, qui amenaient la
division dans les forces du parti aristocratique. Le 20 floral (9 mai),
la terreur fut porte  son comble. Deux membres trs influens du parti
rvolutionnaire, les nomms Spada et Zorzi, entrrent en communication
avec quelques-uns des personnages qui composaient la runion
extraordinaire forme chez le doge. Ils insinurent qu'il fallait
s'adresser au charg d'affaires de France, et s'entendre avec lui pour
prserver Venise des malheurs qui la menaaient. Donat et Battaglia,
deux patriciens qu'on a dj vus figurer, s'adressrent  Villetard le
9 mai. Ils lui demandrent quels seraient, dans le pril actuel, les
moyens les plus propres  sauver Venise. Celui-ci rpondit qu'il n'tait
nullement autoris  traiter par le gnral en chef, mais que si on lui
demandait son avis personnel, il conseillait les mesures suivantes:
l'embarquement et le renvoi des Esclavons; l'institution d'une garde
bourgeoise; l'introduction de quatre mille Franais dans Venise, et
l'occupation par eux de tous les points fortifis; l'abolition de
l'ancien gouvernement; son remplacement par une municipalit de
trente-six membres choisis dans toutes les classes et ayant le doge
actuel pour maire; l'largissement de tous les prisonniers pour cause
d'opinion. Villetard ajouta que sans doute  ce prix le gnral
Bonaparte accorderait la grce des trois inquisiteurs d'tat et du
commandant du Lido.

Ces propositions furent portes au conseil runi chez le doge. Elles
taient bien graves, puisqu'elles entranaient une entire rvolution
dans Venise. Mais les chefs du gouvernement craignaient une rvolution
ensanglante par les projets du parti rformateur, par les fureurs
populaires et par la cupidit des Esclavons. Deux d'entre eux firent une
vive rsistance. Pezaro dit qu'ils devaient se retirer en Suisse avant
de consommer eux-mmes la ruine de l'antique gouvernement vnitien.
Cependant les rsistances furent cartes, et il fut rsolu que ces
propositions seraient prsentes au grand conseil. La convocation fut
fixe au 23 floral (12 mai). En attendant, on paya aux Esclavons la
solde arrire, et on les embarqua pour les renvoyer en Dalmatie. Mais
le vent contraire les retint dans le port, et leur prsence dans les
eaux de Venise ne fit qu'entretenir le trouble et la terreur.

Le 23 floral (12 mai), le grand conseil fut runi avec appareil pour
voter l'abolition de cette antique aristocratie. Un peuple immense tait
runi. D'une part, on apercevait la bourgeoisie joyeuse enfin de voir le
pouvoir de ses matres renvers; et d'autre part, le peuple excit par
la noblesse, prt  se prcipiter sur ceux qu'il regardait comme les
instigateurs de cette rvolution. Le doge prit la parole en versant des
larmes, et proposa au grand conseil d'abdiquer sa souverainet. Tandis
qu'on allait dlibrer, on entendit tirer des coups de fusil. La
noblesse se crut menace d'un massacre. Aux voix! aux voix!
s'cria-t-on de toutes parts. Cinq cent douze suffrages votrent
l'abolition de l'ancien gouvernement. D'aprs les statuts, il en aurait
fallu six cents. Il y eut douze suffrages contraires, et cinq nuls.
Le grand conseil rendit la souverainet  la nation vnitienne tout
entire; il vota l'institution d'une municipalit, et l'tablissement
d'un gouvernement provisoire, compos de dputs de tous les tats
vnitiens; il consolida la dette publique, les pensions accordes aux
nobles pauvres, et dcrta l'introduction des troupes franaises dans
Venise. A peine cette dlibration fut-elle prise, qu'un pavillon fut
hiss  une fentre du palais. A cette vue, la bourgeoisie fut dans la
joie; mais le peuple furieux, portant l'image de Saint-Marc, parcourant
les rues de Venise, attaqua les maisons des habitans accuss d'avoir
arrach cette dtermination  la noblesse vnitienne. Les maisons de
Spada et de Zorzi furent pilles et saccages; le dsordre fut port au
comble, et on craignit un horrible bouleversement. Cependant un certain
nombre d'habitans intresss  la tranquillit publique se runirent,
mirent  leur tte un vieux gnral maltais nomm Salembeni, qui avait
t long-temps perscut par l'inquisition d'tat, et fondirent sur les
perturbateurs. Aprs un combat au pont de Rialto, ils les dispersrent,
et rtablirent l'ordre et la tranquillit.

Les Esclavons furent enfin embarqus et renvoys aprs de grands
excs commis dans les villages du Lido et de Malamocco. La nouvelle
municipalit fut institue; et, le 27 floral (16 mai), la flottille
alla chercher une division de quatre mille Franais, qui s'tablit
paisiblement dans Venise.

Tandis que ces choses se passaient  Venise, Bonaparte signait  Milan,
et le mme jour, avec les plnipotentiaires vnitiens, un trait
conforme en tout  la rvolution qui venait de s'oprer. Il stipulait
l'abdication de l'aristocratie, l'institution d'un gouvernement
provisoire, l'introduction d'une division franaise  titre de
protection, la punition des trois inquisiteurs d'tat et du commandant
du Lido. Des articles secrets stipulaient en outre des changes de
territoire, une contribution de 3 millions en argent, de 3 millions en
munitions navales, et l'abandon  la France de trois vaisseaux de guerre
et de deux frgates. Ce trait devait tre ratifi par le gouvernement
de Venise; mais la ratification devenait impossible, puisque
l'abdication avait dj eu lieu, et elle tait inutile, puisque tous les
articles du trait taient dj excuts. La municipalit provisoire ne
crut pas moins devoir ratifier le trait.

Bonaparte, sans se compromettre avec l'Autriche, sans se donner les
horribles embarras d'un sige, en tait donc venu  ses fins. Il avait
renvers l'aristocratie absurde qui l'avait trahi, il avait plac Venise
dans la mme situation que la Lombardie, le Modnois, le Bolonais, le
Ferrarais; maintenant il pouvait, sans aucun embarras, faire tous les
arrangemens de territoire qui lui paratraient convenables. En cdant 
l'empereur toute la terre-ferme qui s'tend de l'Izonzo  l'Oglio, il
avait le moyen d'indemniser Venise, en lui donnant Bologne, Ferrare
et la Romagne, qui faisaient actuellement partie de la Cispadane. Ce
n'tait pas replacer ces provinces sous le joug que de les donner
 Venise rvolutionne. Restaient ensuite le duch de Modne et la
Lombardie, dont il tait facile de composer une seconde rpublique,
allie de la premire. Il y avait encore mieux  faire, c'tait, si
on pouvait faire cesser les rivalits locales, de runir toutes les
provinces affranchies par les armes franaises, et de composer avec
la Lombardie, le Modnois, le Bolonais, le Ferrarais, la Romagne, la
Polsine, Venise et les les de la Grce, une puissante rpublique, qui
dominerait  la fois le continent et les mers de l'Italie.

Les articles secrets relatifs aux 3 millions en munitions navales, et
aux trois vaisseaux et deux frgates, taient un moyen de mettre la main
sur toute la marine vnitienne. Le vaste esprit de Bonaparte, dont la
prvoyance se portait sur tous les objets  la fois, ne voulait pas
qu'il nous arrivt avec les Vnitiens ce qui nous tait arriv avec
les Hollandais, c'est--dire que les officiers de la marine, ou les
commandans des les, mcontens de la rvolution, livrassent aux Anglais
les vaisseaux et les les qui taient sous leur commandement. Il tenait
surtout beaucoup aux importantes les vnitiennes de la Grce, Corfou,
Zante, Cphalonie, Sainte-Maure, Crigo. Sur-le-champ il donna des
ordres pour les faire occuper. Il crivit  Toulon pour qu'on lui
envoyt par terre un certain nombre de marins, promettant de les
dfrayer et de les quiper  leur arrive  Venise. Il demanda au
directoire des ordres pour que l'amiral Brueys appareillt sur-le-champ
avec six vaisseaux, afin de venir rallier toute la marine vnitienne, et
d'aller s'emparer des les de la Grce. Il fit partir de son chef deux
millions pour Toulon, afin que l'ordonnateur de la marine ne ft pas
arrt par le dfaut de fonds. Il passa encore ici par dessus les
rglemens de la trsorerie, pour ne pas subir de dlai. Cependant,
craignant que Brueys n'arrivt trop tard, il runit la petite flottille
qu'il avait dans l'Adriatique aux vaisseaux trouvs dans Venise, mla
les quipages vnitiens aux quipages franais, plaa  bord deux mille
hommes de troupes, et les fit partir sur-le-champ pour s'emparer des
les. Il s'assurait ainsi la possession des postes les plus importans
dans le Levant et l'Adriatique, et prenait une position qui, devenant
tous les jours plus imposante, devait influer singulirement sur les
ngociations dfinitives avec l'Autriche.

La rvolution faisait tous les jours de nouveaux progrs, depuis que la
signature des prliminaires de Loben avait fix le sort de l'Italie, et
y avait assur l'influence franaise. Il tait certain maintenant que la
plus grande partie de la Haute-Italie serait constitue en rpublique
dmocratique. C'tait un exemple sduisant, et qui agitait le Pimont,
le duch de Parme, la Toscane, les tats du pape. Le gnral franais
n'excitait personne, mais semblait prt  accueillir ceux qui se
jetteraient dans ses bras. A Gnes, les ttes taient fort exaltes
contre l'aristocratie, moins absurde et moins affaiblie que celle de
Venise, mais plus obstine encore, s'il tait possible. La France, comme
on a vu, avait trait avec elle pour assurer ses derrires, et s'tait
borne  exiger 2 millions d'indemnits, 2 millions en prt, et le
rappel des familles exiles pour leur attachement  la France. Mais le
parti patriote ne garda plus de mesure ds que Bonaparte eut impos la
paix  l'Autriche. Il se runissait chez un nomm Morandi, et y avait
form un club extrmement violent. Une ptition y fut rdige et
prsente au doge, pour demander des modifications  la constitution.
Le doge fit former une commission pour examiner cette proposition. Dans
l'intervalle, on s'agita. Les bourgeois de Gnes et les jeunes gens, 
tte ardente se concertrent, et se tinrent prts  une prise d'armes.
De leur ct, les nobles, aids par les prtres, excitrent le
menu-peuple, et armrent les charbonniers et les porte-faix. Le ministre
de France, homme doux et modr, contenait plutt qu'il n'excitait le
parti patriote. Mais le 22 mai, quand les vnemens de Venise furent
connus, les _Morandistes_, comme on les appelait, se montrrent en
armes, et voulurent s'emparer des postes principaux de la ville. Un
combat des plus violens s'engagea. Les patriotes, qui avaient  faire 
tout le peuple, furent battus et souffrirent de cruelles violences. Le
peuple victorieux se porta  beaucoup d'excs, et ne mnagea pas les
familles franaises, dont beaucoup furent maltraites. Le ministre de
France ne fut lui-mme respect que parce que le doge eut soin de lui
envoyer une garde. Ds que Bonaparte apprit ces vnemens, il vit qu'il
ne pouvait plus diffrer d'intervenir. Il envoya son aide-de-camp
Lavalette pour rclamer les Franais dtenus, pour demander des
rparations  leur gard, et surtout pour exiger l'arrestation des trois
inquisiteurs d'tat, accuss d'avoir mis les armes aux mains du peuple.
Le parti patriote, soutenu par cette influence puissante, se rallia,
reprit le dessus, et obligea l'aristocratie gnoise  abdiquer, comme
avait fait celle de Venise. Un gouvernement provisoire fut install,
et une commission envoye  Bonaparte, pour s'entendre avec lui sur la
constitution qu'il convenait de donner  la rpublique de Gnes.

Ainsi, aprs avoir en deux mois soumis le pape, pass les Alpes
Juliennes, impos la paix  l'Autriche, repass les Alpes et puni
Venise, Bonaparte tait  Milan, exerant une autorit suprme sur
toute l'Italie, attendant, sans la presser, la marche de la rvolution,
faisant travailler  la constitution des provinces affranchies, se
crant une marine dans l'Adriatique, et rendant sa situation toujours
plus imposante pour l'Autriche. Les prliminaires de Loben avaient t
approuvs  Paris et  Vienne; l'change des ratifications avait t
fait entre Bonaparte et M. de Gallo, et on attendait incessamment
l'ouverture des confrences pour la paix dfinitive. Bonaparte  Milan,
simple gnral de la rpublique, tait plus influent que tous les
potentats de l'Europe. Des courriers arrivant et partant sans cesse,
annonaient que c'tait l que les destines du monde venaient aboutir.
Les Italiens enthousiastes attendaient des heures entires pour voir
le gnral sortir du palais Serbelloni. De jeunes et belles femmes
entouraient madame Bonaparte, et lui composaient une cour brillante.
Dj commenait cette existence extraordinaire qui a bloui et domin le
monde.


CHAPITRE IX.

SITUATION EMBARRASSANTE DE L'ANGLETERRE APRS LES PRLIMINAIRES DE
PAIX AVEC L'AUTRICHE; NOUVELLES PROPOSITIONS DE PAIX; CONFRENCES
DE LILLE.--LECTIONS DE L'AN V.--PROGRS DE LA RACTION
CONTRE-RVOLUTIONNAIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE
DIRECTOIRE.--LECTION DE BARTHLEMY AU DIRECTOIRE, EN REMPLACEMENT DE
LETOURNEUR, DIRECTEUR SORTANT.--NOUVEAUX DTAILS SUR LES FINANCES DE
L'AN V.--MODIFICATIONS DANS LEUR ADMINISTRATION PROPOSES PAR
L'OPPOSITION.--RENTRE DES PRTRES ET DES MIGRS.--INTRIGUES ET COMPLOT
DE LA FACTION ROYALISTE.--DIVISION ET FORCES DES PARTIS.--DISPOSITIONS
POLITIQUES DES ARMES.


La conduite de Bonaparte  l'gard de Venise tait hardie, mais
renferme nanmoins dans la limite des lois. Il avait motiv le
manifeste de Palma-Nova sur la ncessit de repousser les hostilits
commences; et avant que les hostilits se changeassent en une guerre
dclare, il avait conclu un trait qui dispensait le directoire de
soumettre la dclaration de guerre aux deux conseils. De cette manire,
la rpublique de Venise avait t attaque, dtruite et efface de
l'Europe, sans que le gnral et presque consult le directoire, et le
directoire les conseils. Il ne restait plus qu' notifier le trait.
Gnes avait de mme t rvolutionne, sans que le gouvernement part
consult; et tous ces faits, qu'on attribuait au gnral Bonaparte
beaucoup plus qu'ils ne lui appartenaient rellement, donnaient de
sa puissance en Italie, et du pouvoir qu'il s'arrogeait, une ide
extraordinaire. Le directoire jugeait en effet que le gnral Bonaparte
avait tranch beaucoup de questions; cependant il ne pouvait lui
reprocher d'avoir outre-pass matriellement ses pouvoirs; il tait
oblig de reconnatre l'utilit et l'-propos de toutes ses oprations,
et il n'aurait pas os dsapprouver un gnral victorieux, et revtu
d'une si grande autorit sur les esprits. L'ambassadeur de Venise 
Paris, M. Quirini, avait employ tous les moyens possibles auprs du
directoire pour gagner des voix en faveur de sa patrie. Il se servit
d'un Dalmate, intrigant adroit, qui s'tait li avec Barras, pour gagner
ce directeur. Il parat qu'une somme de 600,000 francs en billets fut
donne,  la condition de dfendre Venise dans le directoire. Mais
Bonaparte, instruit de l'intrigue, la dnona. Venise ne fut pas sauve,
et le paiement des billets fut refus. Ces faits, connus du directoire,
y amenrent des explications, et mme un commencement d'instruction;
mais on finit par les touffer. La conduite de Bonaparte en Italie
fut approuve, et les premiers jours qui suivirent la nouvelle des
prliminaires de Loben furent consacrs  la joie la plus vive. Les
ennemis de la rvolution et du directoire, qui avaient tant invoqu la
paix, pour avoir un prtexte d'accuser le gouvernement, furent trs
fchs au fond d'en voir signer les prliminaires. Les rpublicains
furent au comble de leur joie. Ils auraient dsir sans doute l'entier
affranchissement de l'Italie; mais ils taient charms de voir la
rpublique reconnue par l'empereur, et en quelque sorte consacre par
lui. La grande masse de la population se rjouissait de voir finir les
horreurs de la guerre, et s'attendait  une rduction dans les charges
publiques. La sance o les conseils reurent la notification des
prliminaires fut une scne d'enthousiasme. On dclara que les armes
d'Italie, du Rhin et de Sambre-et-Meuse, avaient bien mrit de la
patrie et de l'humanit, en conqurant la paix par leurs victoires. Tous
les partis prodigurent au gnral Bonaparte les expressions du plus vif
enthousiasme, et on proposa de lui donner le surnom d'_Italique_, comme
 Rome on avait donn  Scipion celui d'_africain_.

Avec l'Autriche, le continent tait soumis. Il ne restait plus que
l'Angleterre  combattre; et, rduite  elle-mme, elle courait de
vritables prils. Hoche, arrt  Francfort au moment des plus beaux
triomphes, tait impatient de s'ouvrir une nouvelle carrire. L'Irlande
l'occupait toujours, il n'avait nullement renonc  son projet de
l'anne prcdente. Il avait prs de quatre-vingt mille hommes entre le
Rhin et la Nidda; il en avait laiss environ quarante mille dans les
environs de Brest; l'escadre arme dans ce port tait encore toute prte
 mettre  la voile. Une flotte espagnole runie  Cadix n'attendait
qu'un coup de vent, qui obliget l'amiral anglais Jewis  s'loigner,
pour sortir de la rade, et venir dans la Manche combiner ses efforts
avec ceux de la marine franaise. Les Hollandais taient enfin parvenus
aussi  runir une escadre, et  rorganiser une partie de leur arme.
Hoche pouvait donc disposer de moyens immenses pour soulever l'Irlande.
Il se proposait de dtacher vingt mille hommes de l'arme de
Sambre-et-Meuse, et de les acheminer vers Brest, pour y tre embarqus
de nouveau. Il avait choisi ses meilleures troupes pour cette grande
opration, but de toutes ses penses. Il se rendit aussi en Hollande en
gardant le plus grand incognito, et en faisant rpandre le bruit qu'il
tait all passer quelques jours dans sa famille. L, il veilla de ses
yeux  tous les prparatifs. Dix-sept mille Hollandais d'excellentes
troupes furent embarqus sur une flotte, et n'attendaient qu'un signal
pour venir se runir  l'expdition prpare  Brest. Si  ces moyens
venaient se joindre ceux des Espagnols, l'Angleterre tait menace,
comme on le voit, de dangers incalculables.

Pitt tait dans la plus grande pouvante. La dfection de l'Autriche,
les prparatifs faits au Texel et  Brest, l'escadre runie  Cadix, et
qu'un coup de vent pouvait dbloquer, toutes ces circonstances taient
alarmantes. L'Espagne et la France travaillaient auprs du Portugal,
pour le contraindre  la paix, et on avait encore  craindre la
dfection de cet ancien alli. Ces vnemens avaient sensiblement
affect le crdit, et amen une crise longtemps prvue, et souvent
prdite. Le gouvernement anglais avait toujours eu recours  la banque,
et en avait tir des avances normes, soit en lui faisant acheter des
rentes, soit en lui faisant escompter les bons de l'chiquier. Elle
n'avait pu fournir  ces avances que par d'abondantes missions de
billets. L'pouvante s'emparant des esprits, et le bruit s'tant rpandu
que la banque avait fait au gouvernement des prts considrables, tout
le monde courut pour convertir ses billets en argent. Aussi, ds le mois
de mars, au moment o Bonaparte s'avanait sur Vienne, la banque se
vit-elle oblige de demander la facult de suspendre ses paiemens.
Cette facult lui fut accorde, et elle fut dispense de remplir une
obligation devenue inexcutable, mais son crdit et son existence
n'taient pas sauvs pour cela. Sur-le-champ on publia le compte de son
actif et de son passif. L'actif tait de 17,597,280 livres sterling; le
passif de 13,770,390 livres sterling. Il y avait donc un surplus dans
son actif de 3,826,890 livres sterling. Mais on ne disait pas combien
dans cet actif il entrait de crances sur l'tat. Tout ce qui consistait
ou en lingots ou en lettres de change de commerce tait fort sr; mais
les rentes, les bons de l'chiquier, qui faisaient la plus grande partie
de l'actif, avaient perdu crdit avec la politique du gouvernement. Les
billets perdirent sur-le-champ plus de quinze pour cent. Les banquiers
demandrent  leur tour la facult de payer en billets, sous peine
d'tre obligs de suspendre leurs paiemens. Il tait naturel qu'on leur
accordt la mme faveur qu' la banque, et il y avait mme justice  le
faire, car c'tait la banque qui, en refusant de remplir ses engagemens
en argent, les mettait dans l'impossibilit d'acquitter les leurs de
cette manire. Mais ds lors on donnait aux billets cours forc de
monnaie. Pour viter cet inconvnient, les principaux commerans de
Londres se runirent, et donnrent une preuve remarquable d'esprit
public et d'intelligence. Comprenant que le refus d'admettre en paiement
les billets de la banque amnerait une catastrophe invitable, dans
laquelle toutes les fortunes auraient galement  souffrir, ils
rsolurent de la prvenir, et ils convinrent d'un commun accord de
recevoir les billets en paiement. Ds cet instant, l'Angleterre entra
dans la voie du papier-monnaie. Il est vrai que ce papier-monnaie, au
lieu d'tre forc, tait volontaire; mais il n'avait que la solidit du
papier, et il dpendait minemment de la conduite politique du cabinet.
Pour le rendre plus propre au service de monnaie, on le divisa en
petites sommes. On autorisa la banque dont les moindres billets taient
de 5 livres sterling (98 ou 100 francs),  en mettre de 20 et 40
schellings (24 et 48 francs). C'tait un moyen de les faire servir au
paiement des ouvriers.

Quoique le bon esprit du commerce anglais et rendu cette catastrophe
moins funeste qu'elle aurait pu l'tre, cependant la situation n'en
tait pas moins trs prilleuse; et, pour qu'elle ne devnt pas tout 
fait dsastreuse, il fallait dsarmer la France, et empcher que les
escadres espagnole, franaise et hollandaise, ne vinssent allumer un
incendie en Irlande. La famille royale tait toujours aussi ennemie de
la rvolution et de la paix; mais Pitt, qui n'avait d'autre vue que
l'intrt de l'Angleterre, regardait, dans le moment, un rpit comme
indispensable. Que la paix ft ou non dfinitive, il fallait un instant
de repos. Entirement d'accord sur ce point avec lord Grenville, il
dcida le cabinet  entamer une ngociation sincre, qui procurt
deux ou trois ans de relche aux ressorts trop tendus de la puissance
anglaise. Il ne pouvait plus tre question de disputer les Pays-Bas,
aujourd'hui cds par l'Autriche; il ne s'agissait plus que de disputer
sur les colonies, et ds lors il y avait moyen et espoir de s'entendre.
Non-seulement la situation indiquait l'intention de traiter, mais le
choix du ngociateur la prouvait aussi. Lord Malmesbury tait encore
dsign cette fois, et,  son ge, on ne l'aurait pas employ deux fois
de suite dans une vaine reprsentation. Lord Malmesbury, clbre par sa
longue carrire diplomatique, et par sa dextrit comme ngociateur,
tait fatigu des affaires, et voulait s'en retirer, mais aprs une
ngociation heureuse et brillante. Aucune ne pouvait tre plus belle
que la pacification avec la France aprs cette horrible lutte; et, s'il
n'avait eu la certitude que son cabinet voulait la paix, il n'aurait
pas consenti  jouer un rle de parade, qui devenait ridicule en se
rptant. Il avait reu, en effet, des instructions secrtes qui ne lui
laissaient aucun doute. Le cabinet anglais fit demander des passe-ports
pour son ngociateur; et, d'un commun accord, le lieu des confrences
fut fix non  Paris, mais  Lille. Le directoire aimait mieux recevoir
le ministre anglais dans une ville de province, parce qu'il craignait
moins ses intrigues. Le ministre anglais, de son ct, dsirait n'tre
pas en prsence d'un gouvernement dont les formes avaient quelque
rudesse, et prfrait traiter par l'intermdiaire de ses ngociateurs.
Lille fut donc le lieu choisi, et de part et d'autre on prpara une
lgation solennelle. Hoche n'en dut pas moins continuer ses prparatifs
avec vigueur, pour donner plus d'autorit aux ngociateurs franais.

Ainsi la France, victorieuse de toutes parts, tait en ngociation avec
les deux grandes puissances europennes, et touchait  la paix gnrale.
Des vnemens aussi heureux et aussi brillans auraient d ne laisser
place qu' la joie dans tous les coeurs; mais les lections de l'an
V venaient de donner  l'opposition des forces dangereuses. On a vu
combien les adversaires du directoire s'agitaient  l'approche des
lections. La faction royaliste avait beaucoup influ sur leur rsultat.
Elle avait perdu trois de ses agens principaux, par l'arrestation de
Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle; mais c'tait un petit
dommage, car la confusion tait si grande chez elle, que la perte de ses
chefs n'y pouvait gure ajouter. Il existait toujours deux associations,
l'une compose des hommes dvous et capables de prendre les armes,
l'autre des hommes douteux, propres seulement  voter dans les
lections. L'agence de Lyon tait reste intacte. Pichegru, conspirant
 part, correspondait toujours avec le ministre anglais Wickam et le
prince de Cond. Les lections, influences par ces intrigans de toute
espce, et surtout par l'esprit de raction, eurent le rsultat qu'on
avait prvu. La presque totalit du second tiers fut forme, comme le
premier, d'hommes qui taient ennemis du directoire, ou par dvouement
 la royaut, ou par haine de la terreur. Les partisans de la royaut
taient, il est vrai, fort peu nombreux; mais ils allaient se servir,
suivant l'usage, des passions des autres. Pichegru fut nomm dput
dans le Jura. A Colmar on choisit le nomm Chembl, employ  la
correspondance avec Wickam;  Lyon, Imbert-Coloms, l'un des membres
de l'agence royaliste dans le Midi, et Camille Jordan, jeune homme qui
avait de bons sentimens, une imagination vive, et une ridicule colre
contre le directoire;  Marseille, le gnral Willot, qui avait t
tir de l'arme de l'Ocan pour aller commander dans le dpartement des
Bouches-du-Rhne, et qui, loin de contenir les partis, s'tait laiss
gagner, peut-tre  son insu, par la faction royaliste;  Versailles, le
nomm Vauvilliers, compromis par la conspiration de Brottier, et destin
par l'agence  devenir administrateur des subsistances;  Brest,
l'amiral Villaret-Joyeuse, brouill avec Hoche, et par suite avec le
gouvernement,  l'occasion de l'expdition d'Irlande. On fit encore une
foule d'autres choix, tout autant significatifs que ceux-l. Cependant
tous n'taient pas aussi alarmans pour le directoire et pour la
rpublique. Le gnral Jourdan, qui avait quitt le commandement
de l'arme de Sambre-et-Meuse, aprs les malheurs de la campagne
prcdente, fut nomm dput par son dpartement. Il tait digne de
reprsenter l'arme au corps lgislatif, et de la venger du dshonneur
qu'allait lui imprimer la trahison de Pichegru. Par une singularit
assez remarquable, Barrre fut lu par le dpartement des
Hautes-Pyrnes.

Les nouveaux lus se htrent d'arriver  Paris. En attendant le 1er
prairial, poque de leur installation, on les entranait  la runion
de Clichy, qui tous les jours devenait plus violente. Les conseils
eux-mmes ne gardaient plus leur ancienne mesure. En voyant approcher
le moment o ils allaient tre renforcs, les membres du premier
tiers commenaient  sortir de la rserve dans laquelle ils s'taient
renferms pendant quinze mois. Ils avaient march jusqu'ici  la suite
des constitutionnels, c'est--dire des dputs qui prtendaient n'tre
ni amis ni ennemis du directoire, et qui affectaient de ne tenir qu'
la constitution seule, et de ne combattre le gouvernement que lorsqu'il
s'en cartait. Cette direction avait surtout domin dans le conseil
des anciens. Mais  mesure que le jour de la jonction s'approchait,
l'opposition dans les cinq-cents commenait  prendre un langage plus
menaant. On entendait dire que les anciens avaient trop long-temps men
les cinq-cents, et que ceux-ci devaient sortir de tutelle. Ainsi, dans
le club de Clichy comme dans le corps lgislatif, le parti qui allait
acqurir la majorit laissait clater sa joie et son audace.

Les constitutionnels abuss, comme tous les hommes qui depuis la
rvolution s'taient laisss engager dans l'opposition, croyaient qu'ils
allaient devenir les matres du mouvement, et que les nouveaux arrivs
ne seraient qu'un renfort pour eux. Carnot tait  leur tte. Toujours
entran davantage dans la fausse direction qu'il avait prise, il
n'avait cess d'appuyer au directoire l'avis de la majorit lgislative.
Particulirement dans la discussion des prliminaires de Loben, il
avait laiss clater une animosit contenue jusque-l dans les bornes
des convenances, et appuy avec un zle qu'on ne devait pas attendre de
sa vie passe, les concessions faites  l'Autriche. Carnot, aveugl par
son amour-propre, croyait mener  son gr le parti constitutionnel,
soit dans les cinq-cents, soit dans les anciens, et ne voyait dans les
nouveaux lus que des partisans de plus. Dans son zle  rapprocher les
lmens d'un parti dont il esprait tre le chef, il cherchait  se
lier avec les plus marquans des nouveaux dputs. Il avait mme devanc
Pichegru, qui n'avait pour tous les membres du directoire que des
procds malhonntes, et tait all le voir. Pichegru, rpondant assez
mal  ses prvenances, ne lui avait montr que de l'loignement et
presque du ddain. Carnot s'tait li avec beaucoup d'autres dputs du
premier et du second tiers. Son logement au Luxembourg tait devenu
le rendez-vous de tous les membres de la nouvelle opposition; et
ses collgues voyaient chaque jour arriver chez lui leurs plus
irrconciliables ennemis.

La grande question tait celle du choix d'un nouveau directeur. C'tait
le sort qui devait dsigner le membre sortant. Si le sort dsignait
Larvellire-Lpaux, Rewbell ou Barras, la marche du gouvernement tait
change; car le directeur nomm par la nouvelle majorit ne pouvait
manquer de voter avec Carnot et Letourneur.

On disait que les cinq directeurs s'taient entendus pour dsigner celui
d'entre eux qui sortirait; que Letourneur avait consenti  rsigner ses
fonctions, et que le scrutin ne devait tre que simul. C'tait l une
supposition absurde, comme toutes celles que font ordinairement les
partis. Les cinq directeurs, Larvellire seul except, tenaient
beaucoup  leur place. D'ailleurs Carnot et Letourneur, esprant devenir
les matres du gouvernement, si le sort faisait sortir l'un de leurs
trois collgues, ne pouvaient consentir  abandonner volontairement
la partie. Une circonstance avait pu autoriser ce bruit. Les cinq
directeurs avaient stipul entre eux, que le membre sortant recevrait
de chacun de ses collgues une indemnit de 10,000 francs, c'est--dire
40,000 fr. en tout, ce qui empcherait que les directeurs pauvres
ne passassent tout  coup de la pompe du pouvoir  l'indigence. Cet
arrangement fit croire que, pour dcider Letourneur, ses collgues
taient convenus de lui abandonner une partie de leurs appointemens. Il
n'en tait rien cependant. On disait encore que l'on tait convenu
de lui faire donner sa dmission avant le 1er prairial, pour que la
nomination du nouveau directeur se fit avant l'entre du second tiers
dans les conseils; combinaison impossible encore avec la prsence de
Carnot.

La socit de Clichy s'agitait beaucoup pour prvenir les arrangemens
dont on parlait. Elle imagina de faire prsenter une proposition aux
cinq-cents, tendante  obliger les directeurs  faire publiquement le
tirage au sort. Cette proposition tait inconstitutionnelle, car la
constitution ne rglait pas le mode du tirage, et s'en reposait, quant
 sa rgularit, sur l'intrt de chacun des directeurs; cependant
elle passa dans les conseils. Le directeur Larvellire-Lpaux, peu
ambitieux, mais ferme, reprsenta  ses collgues que cette mesure
tait un empitement sur leurs attributions, et les engagea  n'en pas
reconnatre la lgalit. Le directoire rpondit, en effet, qu'il ne
l'excuterait pas, vu qu'elle tait inconstitutionnelle. Les conseils
lui rpliqurent qu'il n'avait pas  juger une dcision du corps
lgislatif. Le directoire allait insister, et rpondre que la
constitution tait mise par un article fondamental sous la sauvegarde de
chacun des pouvoirs, et que le pouvoir excutif avait l'obligation de ne
pas excuter une mesure inconstitutionnelle; mais Carnot et Letourneur
abandonnrent leurs collgues. Barras, qui tait violent, mais peu
ferme, engagea Rewbell et Larvellire  cder, et on ne disputa plus
sur le mode du tirage.

La turbulente runion de Clichy imagina de nouvelles propositions 
faire aux conseils avant le 1er prairial. La plus importante  ses yeux
tait le rapport de la fameuse loi du 3 brumaire, qui excluait les
parens d'migrs des fonctions publiques, et qui fermait l'entre du
corps lgislatif  plusieurs membres du premier et du second tiers. La
proposition fut faite, en effet, aux cinq-cents, quelques jours avant le
1er prairial, et adopte au milieu d'une orageuse discussion. Ce
succs inespr, mme avant la jonction du second tiers, prouvait
l'entranement que commenait  exercer l'opposition sur le corps
lgislatif, quoique compos encore de deux tiers conventionnels.
Cependant, le parti qui se disait constitutionnel tait plus fort aux
anciens. Il tait bless de la fougue des dputs, qui jusque-l avaient
paru recevoir sa direction, et il refusa de rapporter la loi du 3
brumaire.

Le 1er prairial arriv, les deux cent cinquante nouveaux lus se
rendirent au corps lgislatif, et remplacrent deux cent cinquante
conventionnels. Sur les sept cent cinquante membres des deux conseils,
il n'en resta donc plus que deux cent cinquante appartenant  la grande
assemble qui avait consomm et dfendu la rvolution. Quand Pichegru
parut aux cinq-cents, la plus grande partie de l'assemble, qui ne
savait pas qu'elle avait un tratre dans son sein, et qui ne voyait en
lui qu'un gnral illustre, disgraci par le gouvernement, se leva par
un mouvement de curiosit. Sur quatre cent quarante-quatre voix, il en
obtint trois cent quatre-vingt-sept pour la prsidence. Le parti modr
et constitutionnel aurait voulu appeler au bureau le gnral Jourdan,
afin de lui prparer les voies au fauteuil, et de l'y porter aprs
Pichegru; mais la nouvelle majorit, fire de sa force, et oubliant dj
toute espce de mnagement, repoussa Jourdan. Les membres du bureau
nomms furent MM. Simon, Vaublanc, Henri La Rivire, Parisot.
L'exclusion de Jourdan tait maladroite, et ne pouvait que blesser
profondment les armes. Sance tenante, on abolit l'lection des
Hautes-Pyrnes, qui avait port Barrre au corps lgislatif. On apprit
le rsultat du tirage au sort fait au directoire. Par une singularit du
hasard, le sort tait tomb sur Letourneur, ce qui confirma davantage
l'opinion qui s'tait rpandue d'un accord volontaire entre les
directeurs[6]. Sur-le-champ on songea  le remplacer. Le choix qu'on
allait faire avait beaucoup moins d'importance depuis qu'il ne pouvait
plus changer la majorit directoriale; mais c'tait toujours l'appui
d'une voix  donner  Carnot; et d'ailleurs, comme on ne connaissait pas
bien la pense de Larvellire-Lpaux, comme on le savait modr, et
qu'il tait un des proscrits de 1793, on se flattait qu'il pourrait,
dans certains cas, se rattacher  Carnot, et changer la majorit. Les
constitutionnels, qui avaient le dsir et l'espoir de modifier la marche
du gouvernement sans le dtruire, auraient voulu nommer un homme attach
au rgime actuel, mais prononc contre le directoire, et prt  se
rallier  Carnot. Ils proposaient Cochon, le ministre de la police, et
l'ami de Carnot. Ils songeaient aussi  Beurnonville; mais, dans le club
de Clichy, on tait mal dispos pour Cochon, bien qu'on lui et accord
d'abord beaucoup de faveur  cause de son nergie contre les jacobins.
On lui en voulait maintenant de l'arrestation de Brottier, Duverne
de Presle et Laville-Heurnois, mais surtout de ses circulaires aux
lecteurs. On repoussa Cochon et mme Beurnonville. On proposa
Barthlemy, notre ambassadeur en Suisse, et le ngociateur des traits
de paix avec la Prusse et l'Espagne. Ce n'tait certainement pas le
diplomate pacificateur qu'on voulait honorer en lui, mais le complice
suppos du prtendant et des migrs. Cependant les royalistes, qui
espraient, et les rpublicains, qui craignaient de trouver en lui un
tratre se trompaient galement. Barthlmy n'tait qu'un homme faible,
mdiocre, fidle au pouvoir rgnant, et n'ayant pas mme la hardiesse
ncessaire pour le trahir. Pour dcider son lection, qui rencontrait
des obstacles, on rpandit qu'il n'accepterait pas, et que sa nomination
serait un hommage  l'homme qui avait commenc la rconciliation de la
France avec l'Europe. Cette fable contribua au succs. Il obtint aux
cinq-cents trois cent neuf suffrages, et Cochon deux cent trente. On vit
figurer sur la liste des candidats prsents aux anciens, Massna, port
par cent quatre-vingt-sept suffrages; Klber, par cent soixante-treize;
Augereau, par cent trente-neuf. Un nombre de dputs voulaient appeler
au gouvernement l'un des gnraux divisionnaires les plus distingus
dans les armes.

[Note 6: On lit dans une foule d'histoires que Letourneur sortit par
un arrangement volontaire. Le directeur Larvellire-Lpaux, dans des
mmoires prcieux et indits, assure le contraire. Pour qui a connu ce
vertueux citoyen, incapable de mentir, son assertion est une preuve
suffisante. Mais on n'a plus aucun doute en lisant le mmoire de Carnot,
crit aprs le 18 fructidor. Dans ce mmoire plein de fiel, et qui est 
dplorer pour la gloire de Carnot, il assure que tous ces arrangemens
ne sont qu'une vaine supposition. Il n'avait certes aucun intrt
 justifier ses collgues, contre lesquels il tait plein de
ressentiment.]

Barthlmy fut lu par les anciens; et, malgr la fable invente pour
lui gagner des voix, il rpondit de suite qu'il acceptait les fonctions
de directeur. Son introduction au directoire  la place de Letourneur
n'y changeait nullement les influences. Barthlemy n'tait pas plus
capable d'agir sur ses collgues que Letourneur; il allait voter de
la mme manire, et faire par position ce que Letourneur faisait par
dvouement  la personne de Carnot.

Les membres de la socit de Clichy, _les clichyens_, comme on les
appelait, se mirent  l'oeuvre ds le 1er prairial, et annoncrent
les intentions les plus violentes. Peu d'entre eux taient dans la
confidence des agens royalistes. Lemerer, Mersan, Imbert-Coloms,
Pichegru, et peut-tre Willot, taient seuls dans le secret. Pichegru,
d'abord en correspondance avec Cond et Wickam, venait d'tre mis en
relation directe avec le prtendant. Il reut de grands encouragemens,
de superbes promesses, et de nouveaux fonds, qu'il accepta encore, sans
tre plus certain qu'auparavant de l'usage qu'il en pourrait faire.
Il promit beaucoup, et dit qu'il fallait, avant de prendre un parti,
observer la nouvelle marche des choses. Froid et taciturne, il affectait
avec ses complices, et avec tout le monde, le mystre d'un esprit
profond et le recueillement d'un grand caractre. Moins il parlait, plus
on lui supposait de combinaisons et de moyens. Le plus grand nombre
des clichyens ignoraient sa mission secrte. Le gouvernement lui-mme
l'ignorait, car Duverne de Presle n'en avait pas le secret, et n'avait
pu le lui communiquer.

Parmi les clichyens, les uns taient mus par l'ambition, les autres par
un penchant naturel pour l'tat monarchique, le plus grand nombre par
les souvenirs de la terreur et par la crainte de la voir renatre.
Runis par des motifs divers, ils taient entrans, comme il arrive
toujours aux hommes assembls, par les plus ardens d'entre eux. Ds le
1er prairial, ils formrent les projets les plus fous. Le premier tait
de mettre les conseils en permanence. Ils voulaient ensuite demander
l'loignement des troupes qui taient  Paris; ils voulaient s'arroger
la police de la capitale, en interprtant l'article de la constitution
qui donnait au corps lgislatif la police du lieu de ses sances, et en
traduisant le mot _lieu_ par le mot _ville_; ils voulaient mettre les
directeurs en accusation, en nommer d'autres, abroger en masse les lois
dites rvolutionnaires, c'est--dire, abroger,  la faveur de ce mot, la
rvolution tout entire. Ainsi, Paris soumis  leur pouvoir, les chefs
du gouvernement renverss, l'autorit remise entre leurs mains pour
en disposer  leur gr, ils pouvaient tout hasarder, mme la royaut.
Cependant ces propositions de quelques esprits emports furent cartes.
Des hommes plus mesurs, voyant qu'elles quivalaient  une attaque
de vive force contre le directoire, les combattirent, et en firent
prvaloir d'autres. Il fut convenu qu'on se servirait d'abord de la
majorit, pour changer toutes les commissions, pour rformer certaines
lois, et pour contrarier la marche actuelle du directoire. La tactique
lgislative fut donc prfre, pour le moment, aux attaques de vive
force.

Ce plan arrt, on le mit sur-le-champ  excution. Aprs avoir annul
l'lection de Barrre, on rappela cinq membres du premier tiers, qui
avaient t exclus l'anne prcdente en vertu de la loi du 3 brumaire.
Le refus fait par les anciens de rapporter cette loi ne fut pas un
obstacle. Les dputs repousss du corps lgislatif furent rappels
comme inconstitutionnellement exclus. C'taient les nomms
Ferrand-Vaillant, Gault, Polissart, Job Aym (de la Drme), et Marsan,
l'un des agens du royalisme. On imagina ensuite une nouvelle manire
de rapporter la loi du 3 brumaire. Le rapport de cette loi ayant t
propos quelques jours auparavant, et rejet par les anciens, ne pouvait
plus tre propos avant une anne. On employa une nouvelle forme, et
on dcida que la loi du 3 brumaire tait rapporte, dans ce qui tait
relatif  l'exclusion des fonctions publiques. C'tait presque toute la
loi. Les anciens adoptrent la rsolution sous cette forme. Les membres
du nouveau tiers, exclus comme parens d'migrs, ou comme amnistis pour
dlits rvolutionnaires, purent tre introduits. M. Imbert-Coloms de
Lyon dut  cette rsolution l'avantage d'entrer au corps lgislatif.
Elle profita aussi  Salicetti, qui avait t compromis dans les
vnemens de prairial, et amnisti avec plusieurs membres de la
convention. Nomm en Corse, son lection fut confirme. Par une
apparence d'impartialit, les meneurs des cinq-cents firent rapporter
une loi du 21 floral, qui loignait de Paris les conventionnels non
revtus de fonctions publiques. C'tait afin de paratre abroger
toutes les lois rvolutionnaires. Ils s'occuprent immdiatement de la
vrification des lections; et, comme il tait naturel de s'y attendre,
ils annulaient toutes les lections douteuses quand il s'agissait d'un
dput rpublicain, et les confirmaient quand il s'agissait d'un ennemi
de la rvolution. Ils firent renouveler toutes les commissions; et,
prtendant que tout devait dater du jour de leur introduction au corps
lgislatif, ils demandrent des comptes de finances jusqu'au 1er
prairial. Ils tablirent ensuite des commissions spciales, pour
examiner les lois relatives aux migrs, aux prtres, au culte, 
l'instruction publique, aux colonies, etc. L'intention de porter la main
sur toute chose tait assez vidente.

Deux exceptions avaient t faites aux lois qui bannissaient les
migrs  perptuit: l'une en faveur des ouvriers et cultivateurs que
Saint-Just et Lebas avaient fait fuir du Haut-Rhin, pendant leur mission
en 1793; l'autre en faveur des individus compromis, et obligs de fuir
par suite des vnemens du 31 mai. Les rfugis de Toulon, qui avaient
livr cette place, et qui s'taient sauvs sur les escadres anglaises,
taient seuls privs du bnfice de cette seconde exception. A la faveur
de ces deux dispositions, une multitude d'migrs taient dj rentrs.
Les uns se faisaient passer pour ouvriers ou cultivateurs du Haut-Rhin,
les autres pour proscrits du 31 mai. Les clichyens firent adopter une
prorogation du dlai accord aux fugitifs du Haut-Rhin, et prolonger
ce dlai de six mois. Ils firent dcider en outre que les fugitifs
toulonnais profiteraient de l'exception accorde aux proscrits du 31
mai. Quoique cette faveur ft mrite pour beaucoup de mridionaux, qui
ne s'taient rfugis  Toulon, et de Toulon sur les escadres anglaises,
que pour se soustraire  la proscription encourue par les fdralistes,
nanmoins elle rappelait et semblait amnistier l'attentat le plus
criminel de la faction contre-rvolutionnaire, et devait indigner les
patriotes. La discussion sur les colonies, et sur la conduite des agens
du directoire  Saint-Domingue, amena un clat violent. La commission
charge de cet objet, et compose de Tarb, Villaret-Joyeuse, Vaublanc,
Bourdon (de l'Oise), fit un rapport o la convention tait traite
avec la plus grande amertume. Le conventionnel Marec y tait accus de
n'avoir pas rsist _ la tyrannie avec l'nergie de la vertu_. A ces
mots, qui annonaient l'intention souvent manifeste d'outrager les
membres de la convention, tous ceux qui sigeaient encore dans les
cinq-cents s'lancrent  la tribune, et demandrent un rapport rdig
d'une manire plus digne du corps lgislatif. La scne fut des plus
violentes. Les conventionnels, appuys des dputs modrs, obtinrent
que le rapport ft renvoy  la commission. Carnot influa sur la
commission par le moyen de Bourdon (de l'Oise), et les dispositions du
dcret projet furent modifies. D'abord on avait propos d'interdire
au directoire la facult d'envoyer des agens dans les colonies; on lui
laissa cette facult, en limitant le nombre des agens  trois, et la
dure de leur mission  dix-huit mois. Santhonax fut rappel. Les
constitutionnels, voyant qu'ils avaient pu, en se runissant aux
conventionnels, arrter la fougue des clichyens, crurent qu'ils allaient
devenir les modrateurs du corps lgislatif. Mais les sances suivantes
allaient bientt les dtromper.

Au nombre des objets les plus importans dont les nouveaux lus de
proposaient de s'occuper, taient le culte et les lois sur les prtres.
La commission charge de cette grave matire, nomma pour son rapporteur
le jeune Camille Jordan, dont l'imagination s'tait exalte aux horreurs
du sige de Lyon, et dont la sensibilit, quoique sincre, n'tait pas
sans prtentions. Le rapporteur fit une dissertation fort longue et fort
ampoule sur la libert des cultes. Il ne suffisait pas, disait-il, de
permettre chacun l'exercice de son culte, mais il fallait, pour que la
libert ft relle, ne rien exiger qui ft en contradiction avec les
croyances. Ainsi, par exemple, le serment exig des prtres, quoique ne
blessant en rien les croyances, ayant t nanmoins mal interprt par
eux, et regard comme contraire aux doctrines de l'glise catholique, ne
devait pas leur tre impos. C'tait une tyrannie dont le rsultat tait
de crer une classe de proscrits, et de proscrits dangereux, parce
qu'ils avaient une grande influence sur les esprits, et que, drobs
avec empressement aux recherches de l'autorit par le zle pieux des
peuples, ils travaillaient dans l'ombre  exciter la rvolte. Quant
aux crmonies du culte, il ne suffisait pas de les permettre dans des
temples ferms, il fallait, tout en dfendant les pompes extrieures qui
pouvaient devenir un sujet de trouble, permettre certaines pratiques
indispensables. Ainsi les cloches taient indispensables pour runir
les catholiques  certaines heures; elles taient partie ncessaire du
culte; les dfendre, c'tait en gner la libert. D'ailleurs le peuple
tait accoutum  ces sons, il les aimait, il n'avait pas encore
consenti  s'en passer; et, dans les campagnes, la loi contre les
cloches n'avait jamais t excute. Les permettre, c'tait donc
satisfaire  un besoin innocent, et faire cesser le scandale d'une loi
inexcute. Il en tait de mme pour les cimetires. Tout en interdisant
les pompes publiques  tous les cultes, il fallait cependant permettre
 chacun d'avoir des lieux ferms, consacrs aux spultures, et dans
l'enceinte desquels on pourrait placer les signes propres  chaque
religion. En vertu de ces principes, Camille Jordan proposait
l'abolition des sermens, l'annulation des lois rpressives qui en
avaient t la consquence, la permission d'employer les cloches, et
d'avoir des cimetires dans l'enceinte desquels chaque culte pourrait
placer  volont ses signes religieux sur les tombeaux. Les principes de
ce rapport, quoique exposs avec une emphase dangereuse, taient
justes. Il est vrai qu'il n'existe qu'un moyen de dtruire les vieilles
superstitions, c'est l'indiffrence et la disette. En souffrant tous
les cultes, et n'en salariant aucun, les gouvernemens hteraient
singulirement leur fin. La convention avait dj rendu aux catholiques
les temples qui leur servaient d'glises; le directoire aurait bien
fait de leur permettre les cloches, les croix dans les cimetires,
et d'abolir l'usage du serment et les lois contre les prtres qui le
refusaient. Mais employait-on les vritables formes, choisissait-on le
vritable moment, pour prsenter de semblables rclamations? Si au lieu
d'en faire l'un des griefs du grand procs intent au directoire, on et
attendu un moment plus convenable, donn aux passions le temps de se
calmer, au gouvernement celui de se rassurer, on aurait infailliblement
obtenu les concessions dsires. Mais par cela seul que les
contre-rvolutionnaires en faisaient une condition, les patriotes s'y
opposaient; car on veut toujours le contraire de ce que veut un ennemi.
En entendant le bruit des cloches, ils auraient cru entendre le tocsin
de la contre-rvolution. Chaque parti veut que l'on comprenne et
satisfasse ses passions, et ne veut ni comprendre ni admettre celles
du parti contraire. Les patriotes avaient leurs passions composes
d'erreurs, de craintes, de haines, qu'il fallait aussi comprendre et
mnager. Ce rapport fit une sensation extraordinaire, car il touchait
aux ressentimens les plus vifs et les plus profonds. Il fut l'acte le
plus frappant et le plus dangereux des clichyens, quoique au fond le
plus fond. Les patriotes y rpondirent mal, en disant qu'on proposait
de rcompenser la violation des lois, par l'abrogation des lois violes.
Il faut en effet abroger les lois inexcutables.

A toutes ces exigences, les clichyens ajoutrent des vexations de toute
espce contre le directoire, au sujet des finances. C'tait l l'objet
important, au moyen duquel ils se proposaient de le tourmenter et de le
paralyser. Nous avons expos dj (tome VIII), en donnant l'aperu des
ressources financires pour l'an V (1797), quelles taient les recettes
et les dpenses prsumes de cette anne. On avait  suffire  450
millions de dpenses ordinaires au moyen des 250 millions de la
contribution foncire, des 50 millions de la contribution personnelle,
et des 150 millions du timbre, de l'enregistrement, des patentes, des
postes et des douanes. On devait pourvoir aux 550 millions de la dpense
extraordinaire, avec le dernier quart du prix des biens nationaux
soumissionns l'anne prcdente, s'levant  100 millions, et exig
en billets de la part des acqureurs, avec le produit des bois et
du fermage des biens nationaux, l'arrir des contributions, les
rescriptions bataves, la vente du mobilier national, diffrents produits
accessoires, enfin avec l'ternelle ressource des biens restant 
vendre. Mais tous ces moyens taient insuffisans, et trs au-dessous
de leur valeur prsume. Les recettes et dpenses de l'anne n'tant
rgles que provisoirement, on avait ordonn la perception sur les
rles provisoires, de trois cinquimes de la contribution foncire et
personnelle. Mais les rles, comme on l'a dj dit, mal faits par les
administrations locales,  caus de la variation continuelle des lois
fiscales, et surchargs d'margemens, donnaient lieu  des difficults
sans nombre. La mauvaise volont des contribuables ajoutait encore  ces
difficults, et la recette tait lente. Outre l'inconvnient d'arriver
tard elle tait fort au-dessous de ce qu'on l'avait imagine. La
contribution foncire faisait prvoir tout au plus 200 millions de
produit, au lieu de 250. Les diffrens revenus, tels que timbre,
enregistrement, patentes, douanes et postes, ne faisaient esprer que
100 millions au lieu de 150. Tel tait le dficit dans les revenus
ordinaires, destins  faire face  la dpense ordinaire. Il n'tait pas
moindre dans l'extraordinaire. On avait ngoci les bons des acqureurs
nationaux pour le prix du dernier quart, avec grand dsavantage. Pour ne
pas faire les mmes pertes sur les rescriptions bataves, on les avait
engages pour une somme trs infrieure  leur valeur. Les biens se
vendaient trs lentement, aussi la dtresse tait-elle extrme. L'arme
d'Italie avait vcu avec les contributions qu'elle levait; mais les
armes du Rhin, de Sambre-et-Meuse, de l'intrieur, les troupes de
la marine, avaient horriblement souffert. Plusieurs fois les troupes
s'taient montres prtes  se rvolter. Les tablissemens publics et
les hpitaux taient dans une horrible pnurie. Les fonctionnaires
publics ne touchaient pas.

Il avait fallu recourir  des expdiens de toute espce. Ainsi, comme
nous l'avons rapport (t. VIII), on recourut  des dlais, pour
l'accomplissement de certaines obligations. On ne payait les rentiers
qu'un quart en numraire, et trois quarts en bons acquittables en biens
nationaux, appels _bons des trois quarts_. Le service de la dette
consolide, de la dette viagre et des pensions, s'levait  248
millions; par consquent ce n'tait gure que 62 millions  payer, et la
dpense ordinaire se trouvait ainsi rduite de 186 millions. Mais malgr
cette rduction, la dpense n'en tait pas moins au-dessus des recettes.
Quoiqu'on et tabli une distinction entre la dpense ordinaire
et extraordinaire, on ne l'observait pas dans les paiemens de la
trsorerie. On fournissait  la dpense extraordinaire avec les
ressources destines  la dpense ordinaire; c'est--dire, qu'
dfaut d'argent pour payer les troupes, ou les fournisseurs qui les
nourrissaient, on prenait sur les sommes destines aux appointemens
des fonctionnaires publics, juges, administrateurs de toute espce.
Non-seulement on confondait ces deux sortes de fonds, mais on anticipait
sur les rentres, et on dlivrait des assignations sur tel ou tel
receveur, acquittables avec les premiers fonds qui devaient lui arriver.
On donnait aux fournisseurs des ordonnances sur la trsorerie, dont le
ministre rglait l'ordre d'acquittement, suivant l'urgence des besoins;
ce qui donnait quelquefois lieu  des abus, mais ce qui procurait le
moyen de pourvoir au plus press, et d'empcher souvent tel entrepreneur
de se dcourager et d'abandonner son service. Enfin,  dfaut de toute
autre ressource, on dlivrait des bons sur les biens nationaux, papier
qu'on ngociait aux acheteurs. C'tait l le moyen employ, depuis la
destruction du papier-monnaie, pour anticiper sur les ventes. De cet
tat des finances, il rsultait que les fournisseurs de la plus mauvaise
espce, c'est--dire les fournisseurs aventureux, entouraient seuls le
gouvernement, et lui faisaient subir les marchs les plus onreux. Ils
n'acceptaient qu' un taux fort bas les papiers qu'on leur donnait, et
ils levaient le prix des denres  proportion des chances ou des dlais
du paiement. On tait souvent oblig de faire les arrangemens les plus
singuliers pour suffire  certains besoins. Ainsi le ministre de la
marine avait achet des farines pour les escadres,  condition que le
fournisseur, en livrant les farines  Brest, en donnerait une partie
en argent, pour payer la solde aux marins prts  se rvolter. Le
ddommagement de cette avance de numraire se trouvait naturellement
dans le haut prix des farines. Toutes ces pertes taient invitables
et rsultaient de la situation. Les imputer au gouvernement tait
une injustice. Malheureusement la conduite scandaleuse de l'un des
directeurs, qui avait une part secrte dans les profits extraordinaires
des fournisseurs, et qui ne cachait ni ses prodigalits, ni les progrs
de sa fortune, fournissait un prtexte  toutes les calomnies. Ce
n'taient pas certainement les bnfices honteux d'un individu qui
mettaient l'tat dans la dtresse, mais on en prenait occasion pour
accuser le directoire de ruiner les finances.

Il y avait l, pour une opposition violente et de mauvaise foi, une
ample matire  dclamations et  mauvais projets. Elle en forma en
effet de trs dangereux. Elle avait compos la commission des finances
d'hommes de son choix, et fort mal disposs pour le gouvernement. Le
premier soin de cette commission fut de prsenter aux cinq-cents, par
l'organe du rapporteur Gilbert-Desmolires, un tat inexact de la
recette et de la dpense. Elle exagra l'une, et diminua fortement
l'autre. Oblige de reconnatre l'insuffisance des ressources
ordinaires, telles que la contribution foncire, l'enregistrement, le
timbre, les patentes, les postes, les douanes, elle refusa cependant
tous les impts imagins pour y suppler. Depuis le commencement de la
rvolution, on n'avait pas pu rtablir encore les impts indirects. On
proposait un impt sur le sel et le tabac, la commission prtendit qu'il
effrayait le peuple; on proposait une loterie, elle la repoussa comme
immorale; on proposait un droit de passe sur les routes, elle le trouva
sujet  de grandes difficults. Tout cela tait plus ou moins juste,
mais il fallait chercher et trouver des ressources. Pour toute
ressource, la commission annona qu'elle allait s'occuper de discuter un
droit de greffe. Quant au dficit des recettes extraordinaires, loin d'y
pourvoir, elle chercha  l'aggraver, en interdisant au directoire les
expdiens au moyen desquels il tait parvenu  vivre au jour le jour.
Voici comme elle s'y prit.

La constitution avait dtach la trsorerie du directoire, et en avait
fait un tablissement  part, qui tait dirig par des commissaires
indpendans, nomms par les conseils, et n'ayant d'autre soin que celui
de recevoir le revenu, et de payer la dpense. De cette manire le
directoire n'avait pas le maniement des fonds de l'tat; il dlivrait
des ordonnances sur la trsorerie, qu'elle acquittait jusqu'
concurrence des crdits ouverts par les conseils. Rien n'tait plus
funeste que cette institution, car le maniement des fonds est une
affaire d'excution, qui doit appartenir au gouvernement, comme la
direction des oprations militaires, et dans laquelle les corps
dlibrans ne peuvent pas plus intervenir que dans l'ordonnance d'une
campagne. C'est mme souvent par un maniement adroit et habile qu'un
ministre parvient  crer des ressources temporaires, dans un cas
pressant. Aussi les deux conseils avaient-ils, l'anne prcdente,
autoris la trsorerie  faire toutes les ngociations commandes par le
directoire. La nouvelle commission rsolut de couper court aux expdiens
qui faisaient vivre le directoire, en lui enlevant tout pouvoir sur la
trsorerie. D'abord elle voulait qu'il n'et plus la facult d'ordonner
les ngociations de valeurs. Quand il y aurait des valeurs non
circulantes  raliser, les commissaires de la trsorerie devaient les
ngocier eux-mmes, sous leur responsabilit personnelle. Elle imagina
ensuite d'enlever au directoire le droit de rgler l'ordre dans lequel
devaient tre acquittes les ordonnances de paiement. Elle proposa aussi
de lui interdire des anticipations sur les fonds qui devaient rentrer
dans les caisses des dpartemens. Elle voulait mme que toutes les
assignations dj dlivres sur les fonds non rentrs, fussent
rapportes  la trsorerie, vrifies, et payes  leur tour; ce qui
interrompait et annulait toutes les oprations dj faites. Elle proposa
en outre de rendre obligatoire la distinction tablie entre les deux
natures de dpenses et de recettes, et d'exiger que la dpense ordinaire
ft solde sur la recette ordinaire, et la dpense extraordinaire sur
la recette extraordinaire; mesure funeste, dans un moment o il fallait
fournir  chaque besoin pressant par les premiers fonds disponibles. A
toutes ces propositions, elle en ajouta une dernire, plus dangereuse
encore que les prcdentes. Nous venons de dire que, les biens se
vendant lentement, on anticipait sur leur vente, en dlivrant des bons
qui taient recevables en paiement de leur valeur. Les fournisseurs se
contentaient de ces bons, qu'ils ngociaient ensuite aux acqureurs.
Ce papier rivalisait, il est vrai, avec les _bons des trois quarts_
dlivrs aux rentiers, et en diminuait la valeur par la concurrence.
Sous prtexte de protger les malheureux rentiers contre l'avidit des
fournisseurs, la commission proposa de ne plus permettre que les biens
nationaux pussent tre pays avec les bons dlivrs aux fournisseurs.

Toutes ces propositions furent adoptes par les cinq-cents, dont la
majorit aveuglment entrane n'observait plus aucune mesure. Elles
taient dsastreuses, et menaaient d'interruption tous les services.
Le directoire, en effet, ne pouvant plus ngocier  son gr les valeurs
qu'il avait dans les mains, ne pouvant plus fixer l'ordre des paiemens
suivant l'urgence des services, anticiper dans un cas pressant sur les
fonds non rentrs, prendre sur l'ordinaire pour l'extraordinaire, et
enfin mettre un papier volontaire acquittable en biens nationaux, tait
priv de tous les moyens qui l'avaient fait vivre jusqu'ici, et lui
avaient permis, dans l'impossibilit de satisfaire  tous les besoins,
de pourvoir au moins aux plus pressans. Les mesures adoptes, fort
bonnes pour tablir l'ordre dans un temps calme, taient effrayantes
dans la situation o l'on se trouvait. Les constitutionnels firent de
vains efforts, dans les cinq-cents, pour les combattre. Elles passrent;
et il ne resta plus d'espoir que dans le conseil des anciens.

Les constitutionnels, ennemis modrs du directoire, voyaient avec la
plus grande peine la marche imprime au conseil des cinq cents. Ils
avaient espr que l'adjonction d'un nouveau tiers leur serait plutt
utile que nuisible, qu'elle aurait pour unique effet de changer la
majorit, et qu'ils deviendraient les matres du corps lgislatif. Leur
chef, Carnot, avait conu les mmes illusions; mais les uns et les
autres se voyaient entrans bien au-del du but, et pouvaient
s'apercevoir dans cette occasion, comme dans toutes les autres, que
derrire chaque opposition se cachait la contre-rvolution avec ses
mauvaises penses. Ils avaient beaucoup plus d'influence chez les
anciens que chez les cinq-cents, et ils s'efforcrent de provoquer le
rejet des rsolutions relatives aux finances. Carnot y avait un ami
dvou dans le dput Lacue; il avait aussi des liaisons avec Dumas,
ancien membre de la lgislative. Il pouvait compter sur l'influence de
Portalis, Tronon-Ducoudray, Lebrun, Barb-Marbois, tous adversaires
modrs du directoire, et blmant les emportemens du parti clichyen.
Grce aux efforts runis de ces dputs, et aux dispositions du conseil
des anciens, les premires propositions de Gilbert-Desmolires,
qui interdisaient au directoire de diriger les ngociations de la
trsorerie, de fixer l'ordre des paiemens, et de confondre l'ordinaire
avec l'extraordinaire, furent rejetes. Ce rejet causa une grande
satisfaction aux constitutionnels, et en gnral  tous les hommes
modrs qui redoutaient une lutte. Carnot en fut extrmement joyeux. Il
espra de nouveau qu'on pourrait contenir les clichyens par le conseil
des anciens, et que la direction des affaires resterait  ses amis et 
lui.

Mais ce n'tait l qu'un mdiocre palliatif. Le club de Clichy retentit
des plus violentes dclamations contre les anciens, et de nouveaux
projets d'accusation contre le directoire. Gilbert-Desmolires reprit
ses premires propositions rejetes par les anciens, dans l'espoir de
les faire agrer  une seconde dlibration, en les prsentant sous une
autre forme. Les rsolutions de toute espce contre le gouvernement se
succdrent dans les cinq-cents. On interdit aux dputs de recevoir des
places un an avant leur sortie du corps lgislatif. Imbert-Coloms, qui
correspondait avec la cour de Blankembourg, proposa d'ter au directoire
la facult qu'il tenait d'une loi, d'examiner les lettres venant de
l'tranger. Aubry, le mme qui, aprs le 9 thermidor, opra une raction
dans l'arme, qui, en 1795, destitua Bonaparte, Aubry proposa d'enlever
au directoire le droit de destituer les officiers, ce qui le privait
de l'une de ses plus importantes prrogatives constitutionnelles. Il
proposa aussi d'ajouter aux douze cents grenadiers composant la garde du
corps lgislatif, une compagnie d'artillerie et un escadron de dragons,
et de donner le commandement de toute cette garde aux inspecteurs de la
salle du corps lgislatif, proposition ridicule et qui semblait
annoncer des prparatifs de guerre. On dnona l'envoi d'un million 
l'ordonnateur de la marine de Toulon, envoi que Bonaparte avait fait
directement, sans prendre l'intermdiaire de la trsorerie, pour hter
le dpart de l'escadre dont il avait besoin dans l'Adriatique. Ce
million fut saisi par la trsorerie, et transport  Paris. On parla de
semblables envois, faits de la mme manire, de l'arme d'Italie aux
armes des Alpes, du Rhin et de Sambre-et-Meuse. On fit un long rapport
sur nos relations avec les tats-Unis; et, quelque raison qu'et le
directoire dans les diffrends levs avec cette puissance, on le
censura avec amertume. Enfin la fureur de dnoncer et d'accuser toutes
les oprations du gouvernement entrana les clichyens  une dernire
dmarche, qui fut de leur part une funeste imprudence.

Les vnemens de Venise avaient retenti dans toute l'Europe. Depuis le
manifeste de Palma-Nova, cette rpublique avait t anantie, et celle
de Gnes rvolutionne, sans que le directoire et donn un seul mot
d'avis aux conseils. La raison de ce silence tait, comme on l'a vu,
dans la rapidit des oprations, rapidit telle, que Venise n'tait plus
avant qu'on pt mettre la guerre en dlibration au corps lgislatif. Le
trait intervenu depuis n'avait pas encore t soumis  la discussion,
et devait l'tre sous quelques jours. Au reste, c'tait moins du silence
du directoire qu'on tait fch, que de la chute des gouvernemens
aristocratiques, et des progrs de la rvolution en Italie. Dumolard,
cet orateur diffus, qui depuis prs de deux ans ne cessait de combattre
le directoire dans les cinq-cents, rsolut de faire une motion
relativement aux vnemens de Venise et de Gnes. La tentative tait
hardie; car on ne pouvait attaquer le directoire sans attaquer le
gnral Bonaparte. Il fallait braver pour cela l'admiration universelle,
et une influence devenue colossale depuis que le gnral avait oblig
l'Autriche  la paix, et que, ngociateur et guerrier, il semblait
rgler  Milan les destines de l'Europe. Tous les clichyens qui avaient
conserv quelque raison, firent leurs efforts pour dissuader Dumolard de
son projet; mais il persista, et dans la sance du 5 messidor (23 juin),
il fit une motion d'ordre sur les vnemens de Venise. La renomme,
dit-il, dont on ne peut comprimer l'essor, a sem partout le bruit de
nos conqutes sur les Vnitiens, et de la rvolution tonnante qui les
a couronnes. Nos troupes sont dans leur capitale; leur marine nous est
livre; le plus ancien gouvernement de l'Europe est ananti; il reparat
en un clin d'oeil sous des formes dmocratiques; nos soldats enfin
bravent les flots de la mer Adriatique, et sont transports  Corfou
pour achever la rvolution nouvelle.... Admettez ces vnemens pour
certains, il suit que le directoire a fait en termes dguiss la guerre,
la paix, et sous quelques rapports, un trait d'alliance avec Venise, et
tout cela sans votre concours.... Ne sommes-nous donc plus ce peuple
qui a proclam en principe, et soutenu par la force des armes, qu'il
n'appartient, sous aucun prtexte,  des puissances trangres de
s'immiscer dans la forme du gouvernement d'un autre tat? Outrags par
les Vnitiens, tait-ce  leurs institutions politiques que nous
avions le droit de dclarer la guerre? Vainqueurs et conqurans,
nous appartenait-il de prendre une part active  leur rvolution, en
apparence inopine? Je ne rechercherai point ici quel est le sort que
l'on rserve  Venise, et surtout  ses provinces de terre-ferme. Je
n'examinerai point si leur envahissement, mdit peut-tre avant les
attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destin  figurer dans
l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. Je veux bien
arrter ces rflexions, et je demande, l'acte constitutionnel  la main,
comment le directoire peut justifier l'ignorance absolue dans laquelle
il cherche  laisser le corps lgislatif sur cette foule d'vnemens
extraordinaires. Aprs s'tre occup des vnemens de Venise, Dumolard
parle ensuite de ceux de Gnes, qui prsentaient, disait-il, le mme
caractre, et faisaient supposer l'intervention de l'arme franaise
et de ses chefs. Il parla aussi de la Suisse, avec laquelle on tait,
disait-il, en contestation pour un droit de navigation, et il demanda
si on voulait dmocratiser tous les tats allis de la France. Louant
souvent les hros d'Italie, il ne parla pas une seule fois du gnral en
chef, qu'alors aucune bouche ne ngligeait l'occasion de prononcer en
l'accompagnant d'loges extraordinaires. Dumolard finit par proposer
un message au directoire, pour lui demander des explications sur les
vnemens de Venise et de Gnes, et sur les rapports de la France avec
la Suisse.

Cette motion causa un tonnement gnral, et prouva l'audace des
clichyens. Elle devait bientt leur coter cher. En attendant qu'ils
en essuyassent les tristes consquences, ils se montraient pleins
d'arrogance, affichaient hautement les plus grandes esprances, et
semblaient devoir tre sous peu les matres du gouvernement. C'tait
partout la mme confiance et la mme imprudence qu'en vendmiaire. Les
migrs rentraient en foule. On envoyait de Paris une quantit de faux
passe-ports et de faux certificats de rsidence dans toutes les
parties de l'Europe. On en faisait commerce  Hambourg. Les migrs
s'introduisaient sur le territoire par la Hollande, par l'Alsace, la
Suisse et le Pimont. Ramens par le got qu'ont les Franais pour
leur belle patrie, et par les souffrances et les dgots essuys 
l'tranger, n'ayant d'ailleurs plus rien  esprer de la guerre, depuis
les ngociations entames avec l'Autriche, ayant mme  craindre le
licenciement du corps de Cond, ils venaient essayer, par la paix et par
les intrigues de l'intrieur, la contre-rvolution qu'ils n'avaient pu
oprer par le concours des puissances europennes. Du reste,  dfaut
d'une contre-rvolution, ils voulaient revoir au moins leur patrie, et
recouvrer une partie de leurs biens. Grce en effet  l'intrt qu'ils
rencontraient partout, ils avaient mille facilits pour les racheter.
L'agiotage sur les diffrens papiers admis en paiement des biens
nationaux, et la facilit de se procurer ces papiers  vil prix,
la faveur des administrations locales pour les anciennes familles
proscrites, la complaisance des enchrisseurs, qui se retiraient ds
qu'un ancien propritaire faisait acheter ses terres sous des noms
supposs, permettaient aux migrs de rentrer dans leur patrimoine avec
de trs faibles sommes. Les prtres surtout revenaient en foule. Ils
taient recueillis par toutes les dvotes de France, qui les logeaient,
les nourrissaient, leur levaient des chapelles dans leurs maisons, et
les entretenaient d'argent au moyen des qutes. L'ancienne hirarchie
ecclsiastique tait clandestinement rtablie. Aucune des nouvelles
circonscriptions de la constitution civile du clerg n'tait reconnue.
Les anciens diocses existaient encore; des vques et des archevques
les administraient secrtement, et correspondaient avec Rome. C'tait
par eux et par leur ministre que s'exeraient toutes les pratiques du
culte catholique; ils confessaient, baptisaient, mariaient les personnes
restes fidles  l'ancienne religion. Tous les chouans oisifs
accouraient  Paris et s'y runissaient aux migrs, qui s'y trouvaient,
disait-on, au nombre de plus de cinq mille. En voyant la conduite des
cinq-cents et les prils du directoire, ils croyaient qu'il suffisait de
quelques jours pour amener la catastrophe depuis si long-temps dsire.
Ils remplissaient leur correspondance avec l'tranger de leurs
esprances. Auprs du prince de Cond, dont le corps se retirait en
Pologne, auprs du prtendant qui tait  Blankembourg, auprs du comte
d'Artois qui tait en Ecosse, on montrait la plus grande joie. Avec
cette mme ivresse qu'on avait eue  Coblentz, lorsqu'on croyait rentrer
dans quinze jours  la suite du roi de Prusse, on faisait de nouveau
aujourd'hui des projets de retour; on en parlait, on en plaisantait
comme d'un vnement trs prochain. Les villes voisines des frontires
se remplissaient de gens qui attendaient avec impatience le moment de
revoir la France. A tous ces indices il faut joindre enfin le langage
forcen des journaux royalistes, dont la fureur augmentait avec la
tmrit et les esprances du parti.

Le directoire tait instruit par sa police de tous ces mouvemens. La
conduite des migrs, la marche des cinq-cents, s'accordaient avec
la dclaration de Duverne de Presle pour dmontrer l'existence d'un
vritable complot. Duverne de Presle avait dnonc, sans les nommer,
cent quatre-vingts dputs comme complices. Il n'avait dsign
nominativement que Lemerer et Mersan, et avait dit que les autres
taient tous les socitaires de Clichy. En cela, il s'tait tromp,
comme on a vu. La plupart des clichyens, sauf cinq ou six peut-tre,
agissaient par entranement d'opinion, et non par complicit. Mais le
directoire, tromp par les apparences et la dclaration de Duverne de
Presle, les croyait sciemment engags dans le complot, et ne voyait en
eux que des conjurs. Une dcouverte faite par Bonaparte en Italie vint
lui rvler un secret important, et ajouter encore  ses craintes. Le
Comte d'Entraigues, agent du prtendant, son intermdiaire avec
les intrigans de France, et le confident de tous les secrets de
l'migration, s'tait rfugi  Venise. Quand les Franais y entrrent,
il fut saisi et livr  Bonaparte. Celui-ci pouvait l'envoyer en France
pour y tre fusill comme migr et comme conspirateur; cependant il se
laissa toucher, et prfra se servir de lui et de ses indiscrtions,
au lieu de le dvouer  la mort. Il lui assigna la ville de Milan pour
prison, lui donna quelques secours d'argent, et se fit raconter tous les
secrets du prtendant. Il connut alors l'histoire entire de la trahison
de Pichegru, qui tait reste cache du gouvernement, et dont Rewbell
seul avait eu quelques soupons, mal accueillis de ses collgues.
D'Entraigues raconta  Bonaparte tout ce qu'il savait, et le mit au fait
de toutes les intrigues de l'migration. Outre ces rvlations verbales,
on obtint des renseignemens curieux par la saisie des papiers trouvs 
Venise, dans le portefeuille de d'Entraigues. Entre autres pices, il
en tait une fort importante, contenant une longue conversation de
d'Entraigues avec le comte de Montgaillard, dans laquelle celui-ci
racontait la premire ngociation entame avec Pichegru, et reste
infructueuse par l'obstination du prince de Cond. D'Entraigues
avait crit cette conversation[7], qui fut trouve dans ses papiers.
Sur-le-champ Berthier, Clarke et Bonaparte la signrent pour en attester
l'authenticit, et l'envoyrent  Paris.

[Note 7: M. de Montgaillard, dans son ouvrage, plein de calomnies et
d'erreurs, a soutenu que cette pice contenait des faits vrais, mais
qu'elle tait fausse, et avait t fabrique par Bonaparte, Berthier et
Clarke. Le contraire est constant, et on conoit l'intrt que M. de
Montgaillard avait  justifier son frre de la conversation qu'on lui
attribue dans cette pice. Mais il est difficile d'abord de supposer que
trois personnages aussi importans osassent faire un faux. Ces actes-l
sont aussi rares de nos jours que les empoisonnemens. Clarke a t
destitu  la suite de fructidor, et il tait dans le parti Carnot. Il
est peu probable qu'il se prtt  fabriquer des pices pour appuyer
fructidor. Ensuite la pice tait fort insuffisante pour l'usage auquel
on la destinait; et  faire un faux on l'aurait fait suffisant. Tout
prouve donc le mensonge de M. de Montgaillard.]

Le directoire la tint secrte, comme la dclaration de Duverne de
Presle, attendant l'occasion de s'en servir utilement. Mais il n'eut
plus de doute alors sur le rle de Pichegru dans le conseil des
cinq-cents; il s'expliqua ses dfaites, sa conduite bizarre, ses mauvais
procds, son refus d'aller  Stockholm, et son influence sur les
Clichyens. Il supposa qu' la tte de cent quatre-vingts dputs ses
complices, il prparait la contre-rvolution.

Les cinq directeurs taient diviss depuis la nouvelle direction que
Carnot avait prise, et qui tait suivie par Barthlmy. Il ne restait
de dvous au systme du gouvernement que Barras, Rewbell et
Larvellire-Lpaux. Ces trois directeurs n'taient point eux-mmes
fort unis, car Rewbell, conventionnel modr, hassait dans Barras un
partisan de Danton, et avait en outre la plus grande aversion pour ses
moeurs et son caractre. Larvellire avait quelques liaisons avec
Rewbell, mais peu de rapports avec Barras. Les trois directeurs
n'taient rapprochs que par la conformit habituelle de leur vote.
Tous trois taient fort irrits et fort prononcs contre la faction de
Clichy. Barras, quoiqu'il ret chez lui les migrs par suite de sa
facilit de moeurs, ne cessait de dire qu'il monterait  cheval, qu'il
mettrait le sabre  la main, et,  la tte des faubourgs, irait sabrer
tous les contre-rvolutionnaires des cinq-cents. Rewbell ne s'exprimait
pas de la sorte; il voyait tout perdu; et, quoique rsolu  faire son
devoir, il croyait que ses collgues et lui n'auraient bientt plus
d'autre ressource que la fuite. Larvellire-Lpaux, dou d'autant de
courage que de probit, pensait qu'il fallait faire tte  l'orage, et
tout tenter pour sauver la rpublique. Le coeur exempt de haine, il
pouvait servir de lien entre Barras et Rewbell, et il avait rsolu de
devenir leur intermdiaire. Il s'adressa d'abord  Rewbell, dont il
estimait profondment la probit et les lumires, et lui expliquant ses
intentions, lui demanda s'il voulait concourir  sauver la rvolution.
Rewbell accueillit chaudement ses ouvertures, et lui promit le plus
entier dvouement. Il s'agissait de s'assurer de Barras, dont le langage
nergique ne suffisait pas pour rassurer ses collgues. Ne lui supposant
ni probit, ni principes, le voyant entour de tous les partis, ils le
croyaient aussi capable de se vendre  l'migration que de se mettre un
jour  la tte des faubourgs, et de faire un horrible coup de main. Ils
craignaient l'une de ces choses autant que l'autre. Ils voulaient sauver
la rpublique par un acte d'nergie, mais ne pas la compromettre par
de nouveaux meurtres. Effarouchs par les moeurs de Barras, ils se
dfiaient trop de lui. Larvellire se chargea de l'entretenir. Barras,
charm de se coaliser avec ses deux collgues, et de s'assurer leur
appui, flatt surtout de leur alliance, adhra entirement  leurs
projets, et parut se prter  toutes leurs vues. Ds cet instant,
ils furent assurs de former une majorit compacte, et d'annuler
entirement, par leurs trois votes runis, l'influence de Carnot et de
Barthlmy. Il s'agissait de savoir quels moyens ils emploieraient
pour djouer la conspiration,  laquelle ils supposaient de si grandes
ramifications dans les deux conseils. Employer les voies judiciaires,
dnoncer Pichegru et ses complices, demander leur acte d'accusation aux
cinq-cents, et les faire juger ensuite, tait tout  fait impossible.
D'abord on n'avait que le nom de Pichegru, de Lemerer et de Mersan; on
croyait bien reconnatre les autres  leurs liaisons,  leurs intrigues,
 leurs violentes propositions dans le club de Clichy et dans les
cinq-cents, mais ils n'taient nomms nulle part. Faire condamner
Pichegru et deux ou trois dputs, ce n'tait pas dtruire la
conspiration. D'ailleurs on n'avait pas mme les moyens de faire
condamner Pichegru, Lemerer et Mersan; car les preuves existant contre
eux, quoique emportant la conviction morale, ne suffisaient pas pour que
des juges prononassent une condamnation. Les dclarations de Duverne de
Presle, celle de d'Entraigues, taient insuffisantes sans le secours des
dpositions orales. Mais ce n'tait pas l encore la difficult la plus
grande: aurait-on possd contre Pichegru et ses complices toutes les
pices qu'on n'avait pas, il fallait arracher l'acte d'accusation aux
cinq-cents; et, les preuves eussent-elles t plus claires que le jour,
la majorit actuelle n'y eut jamais adhr; car c'tait dfrer le
coupable  ses propres complices. Ces raisons taient si videntes,
que malgr leur got pour la lgalit, Larvellire et Rewbell furent
obligs de renoncer  toute ide d'un jugement rgulier, et durent se
rsoudre  un coup d'tat; triste et dplorable ressource, mais qui,
dans leur situation et avec leurs alarmes, tait la seule possible.
Dcids  des moyens extrmes, ils ne voulaient cependant pas de moyens
sanglans, et cherchaient  contenir les gots rvolutionnaires
de Barras. Sans tre d'accord encore sur le mode et le moment de
l'excution, ils s'arrtrent  l'ide de faire arrter Pichegru et
ses cent quatre-vingts complices supposs, de les dnoncer au corps
lgislatif pur, et de lui demander une loi extraordinaire, qui
dcrtt leur bannissement sans jugement. Dans leur extrme dfiance,
ils se mprenaient sur Carnot; ils oubliaient sa vie passe, ses
principes rigides, son enttement, et le croyaient presque un tratre.
Ils craignaient que, runi  Barthlmy, il ne ft dans le complot de
Pichegru. Ses soins pour grouper l'opposition autour de lui, et s'en
faire le chef, taient  leurs yeux prvenus comme autant de preuves
d'une complicit criminelle. Cependant ils n'taient pas convaincus
encore; mais dcids  un coup hardi, ils ne voulaient pas agir  demi,
et ils taient prts  frapper les coupables mme  leurs cts, et dans
le sein du directoire.

Ils convinrent de tout prparer pour l'excution de leur projet, et
d'pier soigneusement leurs ennemis, afin de saisir le moment o il
deviendrait urgent de les atteindre. Rsolus  un acte aussi hardi, ils
avaient besoin d'appui. Le parti patriote, qui pouvait seul leur en
fournir, se divisait comme autrefois en deux classes; les uns, toujours
furieux depuis le 9 thermidor, n'avaient pas dcolr depuis trois
ans, ne comprenaient aucunement la marche force de la rvolution,
considraient le rgime lgal comme une concession faite aux
contre-rvolutionnaires, et ne voulaient que vengeance et proscriptions.
Quoique le directoire les et frapps dans la personne de Baboeuf, ils
taient prts, avec leur dvouement ordinaire,  voler  son secours.
Mais ils taient trop dangereux  employer, et on pouvait tout au plus,
en un jour de pril extrme, les enrgimenter, comme on avait fait au 13
vendmiaire, et compter sur le sacrifice de leur vie. Ils avaient assez
prouv  ct de Bonaparte, et sur les degrs de l'glise Saint-Roch, de
quoi ils taient capables un jour de danger. Outre ces ardens patriotes,
presque tous compromis par leur zle ou leur participation active  la
rvolution, il y avait les patriotes modrs, d'une classe suprieure,
qui, approuvant plus ou moins la marche du directoire, voulaient
nanmoins la rpublique appuye sur les lois, et voyaient le pril
imminent auquel elle tait expose par la raction. Ceux-l rpondaient
parfaitement aux intentions de Rewbell et Larvellire, et pouvaient
donner un secours, sinon de force, au moins d'opinion au directoire. On
les voyait alternativement dans les salons de Barras, qui reprsentait
pour ses collgues, ou dans ceux de madame de Stal, qui n'avait point
quitt Paris, et qui, par le charme de son esprit, runissait toujours
autour d'elle ce qu'il y avait de plus brillant en France. Benjamin
Constant y occupait le premier rang par son esprit, et par les crits
qu'il avait publis en faveur du directoire. On y voyait aussi M. de
Talleyrand, qui, ray de la liste des migrs, vers les derniers temps
de la convention, tait  Paris avec le dsir de rentrer dans la
carrire des grands emplois diplomatiques. Ces hommes distingus,
composant la socit du gouvernement, avaient rsolu de former une
runion qui contre-balant l'influence de Clichy, et qui discutt dans
un sens contraire les questions politiques. Elle fut appele cercle
constitutionnel. Elle runit bientt tous les hommes que nous venons de
dsigner, et les membres des conseils qui votaient avec le directoire,
c'est--dire presque tout le dernier tiers conventionnel. Les membres du
corps lgislatif, qui s'intitulaient constitutionnels, auraient d se
rendre aussi dans le nouveau cercle, car leur opinion tait la mme;
mais brouills d'amour-propre avec le directoire, par leurs discussions
dans le corps lgislatif, ils persistaient  rester  part, entre le
cercle constitutionnel et Clichy,  la suite des directeurs Carnot et
Barthlemy, des dputs Tronon-Ducoudray, Portalis, Lacue, Dumas,
Doulcet-Pontcoulant, Simon, Thibaudeau. Benjamin Constant parla
plusieurs fois dans le cercle constitutionnel. On y entendit aussi M.
de Talleyrand. Cet exemple fut imit, et des cercles du mme genre,
composs, il est vrai, d'hommes moins levs et de patriotes moins
mesurs, se formrent de toutes parts. Le cercle constitutionnel s'tait
ouvert le 1er messidor an V, un mois aprs le 1er prairial. En trs peu
de temps il y en eut de pareils dans toute la France; les patriotes les
plus chauds s'y runirent, et par une raction toute naturelle, on vit
presque se recomposer le parti jacobin.

Mais c'tait l un moyen us et peu utile. Les clubs taient
dconsidrs en France, et privs par la constitution des moyens de
redevenir efficaces. Le directoire avait heureusement un autre appui;
c'tait celui des armes, chez lesquelles semblaient s'tre rfugis
les principes rpublicains, depuis que les souffrances de la rvolution
avaient amen dans l'intrieur une raction si violente et si gnrale.
Toute arme est attache au gouvernement qui l'organise, l'entretient,
la rcompense; mais les soldats rpublicains voyaient dans le directoire
non seulement les chefs du gouvernement, mais les chefs d'une cause pour
laquelle ils s'taient levs en masse en 93, pour laquelle ils avaient
combattu et vaincu pendant six annes. Nulle part l'attachement  la
rvolution n'tait plus grand qu' l'arme d'Italie. Elle tait compose
de ces rvolutionnaires du Midi, aussi imptueux dans leurs opinions
que dans leur bravoure. Gnraux, officiers et soldats, taient combls
d'honneurs, gorgs d'argent, repus de plaisirs. Ils avaient conu de
leurs victoires un orgueil extraordinaire. Ils taient instruits de ce
qui se passait dans l'intrieur, par les journaux qu'on leur faisait
lire, et ils ne parlaient que de repasser les Alpes, pour aller sabrer
les aristocrates de Paris. Le repos dont ils jouissaient depuis la
signature des prliminaires, contribuait  augmenter leur effervescence
par l'oisivet. Massna, Joubert, et Augereau surtout, leur donnaient
l'exemple du rpublicanisme le plus ardent. Les troupes venues du Rhin,
sans tre moins rpublicaines, taient cependant plus froides, plus
mesures, et avaient contract sous Moreau plus de sobrit et de
discipline. C'tait Bernadotte qui les commandait; il affectait une
ducation soigne, et cherchait  se distinguer de ses collgues par
des manires plus polies. Dans sa division on faisait usage de la
qualification de _monsieur_, tandis que dans toute l'ancienne arme
d'Italie, on ne voulait souffrir que le titre de _citoyen_. Les
vieux soldats d'Italie, libertins, insolens, querelleurs comme des
mridionaux, et des enfans gts par la victoire, taient dj en
rivalit de bravoure avec les soldats du Rhin; et maintenant ils
commenaient  tre en rivalit, non pas d'opinion, mais d'habitudes et
d'usages. Ils ne voulaient pas des qualifications de _monsieur_, et
pour ce motif ils changeaient souvent des coups de sabre avec leurs
camarades du Rhin. La division Augereau surtout, qui se distinguait
comme son gnral par son exaltation rvolutionnaire, tait la plus
agite; il fallut une proclamation nergique de son chef pour la
contenir, et pour faire trve aux duels. La qualification de _citoyen_
fut seule autorise.

Le gnral Bonaparte voyait avec plaisir l'esprit de l'arme, et en
favorisait l'essor. Ses premiers succs avaient tous t remports
contre la faction royaliste, soit devant Toulon, soit au 13 vendmiaire.
Il tait donc brouill d'origine avec elle. Depuis, elle s'tait
attache  rabaisser ses triomphes parce que l'clat en rejaillissait
sur la rvolution. Ses dernires attaques surtout remplirent le gnral
de colre. Il ne se contenait plus en lisant la motion du Dumolard, et
en apprenant que la trsorerie avait arrt le million envoy  Toulon.
Mais outre ces raisons particulires de dtester la faction royaliste,
il en avait encore une plus gnrale et plus profonde; elle tait dans
sa gloire et dans la grandeur de son rle. Que pouvait faire un roi
pour sa destine? Si haut qu'il pt l'lever, ce roi et t toujours
au-dessus de lui. Sous la rpublique, au contraire, aucune tte ne
dominait la sienne. Qu'il ne rvt pas encore sa destine inoue, du
moins il prvoyait dans la rpublique une audace et une immensit
d'entreprises, qui convenaient  l'audace et  l'immensit de son gnie;
tandis qu'avec un roi la France et t ramene  une existence obscure
et borne. Quoi qu'il ft donc de cette rpublique, qu'il la servt ou
l'opprimt, Bonaparte ne pouvait tre grand qu'avec elle, et par elle,
et devait la chrir comme son propre avenir. Qu'un Pichegru se laisst
allcher par un chteau, un titre et quelques millions, on le conoit;
 l'ardente imagination du conqurant de l'Italie, il fallait une autre
perspective; il fallait celle d'un monde nouveau, rvolutionn par ses
mains.

Il crivit donc au directoire qu'il tait prt, lui et l'arme,  voler
 son secours, pour faire rentrer les contre-rvolutionnaires dans le
nant. Il ne craignit pas de donner des conseils, et engagea hautement
le directoire  sacrifier quelques tratres et  briser quelques
presses.

Dans l'arme du Rhin, les dispositions taient plus calmes. Il y avait
quelques mauvais officiers placs dans les rangs par Pichegru. Cependant
la masse de l'arme tait rpublicaine, mais tranquille, discipline,
pauvre, et moins enivre de succs que celle d'Italie. Une arme est
toujours faite  l'image du gnral. Son esprit passe  ses officiers,
et de ses officiers se communique  ses soldats. L'arme du Rhin tait
modele sur Moreau. Moreau, flatt par la faction royaliste, qui voulait
mettre sa sage retraite au-dessus des merveilleux exploits d'Italie,
avait moins de haine contre elle que Bonaparte. Il tait d'ailleurs
insouciant, model, froid, et n'avait pour la politique qu'un got gal
 sa capacit; aussi se tenait-il en arrire, ne cherchant point  se
prononcer. Cependant il tait rpublicain, et point tratre comme on l'a
dit. Il avait dans ce moment la preuve de la trahison de Pichegru, et
aurait pu rendre au gouvernement un immense service. Nous avons dj
dit qu'il venait de saisir un fourgon du gnral Kinglin, renfermant
beaucoup de papiers. Ces papiers contenaient toute la correspondance
chiffre de Pichegru avec Wickam, le prince de Cond, etc. Moreau
pouvait donc fournir la preuve de la trahison, et rendre plus
praticables les moyens judiciaires. Mais Pichegru avait t son
gnral en chef et son ami, il ne voulait pas le trahir, et il faisait
travailler au dchiffrement de cette correspondance, sans la dclarer
au gouvernement. Du reste, elle renfermait la preuve de la fidlit
de Moreau lui-mme  la rpublique. Pichegru, aprs avoir donn sa
dmission, n'avait qu'un moyen de se conserver de l'importance, c'tait
de dire qu'il disposait de Moreau, et que, se reposant sur lui de la
direction de l'arme, il allait conduire les intrigues de l'intrieur.
Eh bien! Pichegru ne cessa de dire qu'il ne fallait pas s'adresser 
Moreau, parce qu'il n'accueillerait aucune ouverture[8]. Moreau tait
donc froid, mais fidle. Son arme tait une des plus belles et des plus
braves que jamais la rpublique et possdes.

[Note 8: Si M. de Montgaillard avait lu la correspondance de Kinglin,
il n'aurait pas avanc, sur la foi d'une parole du roi Louis XVIII, que
Moreau trahissait la France ds l'anne 1797.]

Tout tait diffrent  l'arme de Sambre-et-Meuse: c'tait, comme nous
l'avons dit ailleurs, l'arme de Fleurus, de l'Ourthe et de la Ror,
arme brave et rpublicaine, comme son ancien gnral. Son ardeur
s'tait encore augmente lorsque le jeune Hoche, appel  la commander,
tait venu y rpandre tout le feu de son me. Ce jeune homme, devenu en
une campagne, de sergent aux gardes franaises, gnral en chef, aimait
la rpublique comme sa bienfaitrice et sa mre. Dans les cachots du
comit de salut public, ses sentimens ne s'taient point attidis; dans
la Vende, ils s'taient renforcs en luttant avec les royalistes. En
vendmiaire, il tait tout prt  voler au secours de la convention, et
il avait dj mis vingt mille hommes en mouvement, lorsque la vigueur
de Bonaparte, dans la journe du 13, le dispensa de marcher plus avant.
Ayant dans sa capacit politique une raison de se mler des affaires
que Moreau n'avait pas, ne jalousant pas Bonaparte, mais impatient de
l'atteindre dans la carrire de la gloire, il tait dvou de coeur  la
rpublique, et prt  la servir de toutes les manires, sur le champ de
bataille ou au milieu des orages politiques. Dj nous avons eu occasion
de dire qu' une prudence consomme il joignait une ardeur et une
impatience de caractre extraordinaires. Prompt  se jeter dans les
vnemens, il offrit son bras et sa vie au directoire. Ainsi la force
matrielle ne manquait pas au gouvernement; mais il fallait l'employer
avec prudence et surtout avec -propos.

De tous les gnraux, Hoche tait celui qu'il convenait le plus au
directoire d'employer. Si la gloire et le caractre de Bonaparte
pouvaient inspirer quelque ombrage, il n'en tait pas de mme de Hoche.
Ses victoires de Wissembourg en 1793, sa belle pacification de la
Vende, sa rcente victoire  Neuwied, lui donnaient une belle gloire,
et une gloire varie, o l'estime pour l'homme d'tat se mlait 
l'estime pour le guerrier; mais cette gloire n'avait rien qui pt
effrayer la libert. A faire intervenir un gnral dans les troubles de
l'tat, il valait mieux s'adresser  lui qu'au gant qui dominait en
Italie. C'tait le gnral chri des rpublicains, celui sur lequel ils
reposaient leur pense sans aucune crainte. D'ailleurs, son arme tait
la plus rapproche de Paris. Vingt mille hommes pouvaient, au besoin, se
trouver, en quelques marches, dans la capitale, et y seconder de leur
prsence le coup de vigueur que le directoire avait rsolu de frapper.

C'est  Hoche que songrent les trois directeurs Barras, Rewbell et
Larvellire. Cependant Barras, qui tait fort agissant, fort habile 
l'intrigue, et qui voulait, dans cette nouvelle crise, se charger de
l'honneur de l'excution, Barras crivit,  l'insu de ses collgues, 
Hoche, avec lequel il tait en relation, et lui demanda son intervention
dans les vnemens qui se prparaient. Hoche n'hsita pas. L'occasion la
plus commode s'offrait de diriger des troupes sur Paris. Il travaillait
en ce moment avec la plus grande ardeur  prparer sa nouvelle
expdition d'Irlande; il tait all en Hollande pour surveiller les
prparatifs qui se faisaient au Texel. Il avait rsolu de dtacher vingt
mille hommes de l'arme de Sambre-et-Meuse, et de les diriger sur Brest.
Dans leur route,  travers l'intrieur, il tait facile de les arrter
 la hauteur de Paris, et de les employer au service du directoire. Il
offrit plus encore: il fallait de l'argent, soit pour la colonne en
route, soit pour un coup de main; il s'en assura par un moyen fort
adroit. On a vu que les provinces entre Meuse et Rhin n'avaient qu'une
existence incertaine jusqu' la paix avec l'Empire. Elles n'avaient pas
t, comme la Belgique, divises en dpartemens et runies  la France;
elles taient administres militairement et avec beaucoup de prudence
par Hoche, qui voulait les rpublicaniser, et, dans le cas o on ne
pourrait pas obtenir leur runion expresse  la France, en faire une
rpublique cis-rhnane, qui serait attache  la rpublique comme
une fille  sa mre. Il avait tabli une commission  Bonn, charge
d'administrer le pays, et de recevoir les contributions frappes tant
en-de qu'au-del du Rhin. Deux millions et quelques cent mille francs
se trouvaient dans la caisse de cette commission. Hoche lui dfendit de
les verser dans la caisse du payeur de l'arme, parce qu'ils seraient
tombs sous l'autorit de la trsorerie, et distraits peut-tre pour des
projets mme trangers  l'arme. Il fit payer la solde de la colonne
qu'il allait mettre en mouvement, et garder en rserve prs de deux
millions, soit pour les offrir au directoire, soit pour les employer
 l'expdition d'Irlande. C'tait par zle politique qu'il commettait
cette infraction aux rgles de la comptabilit; car ce jeune gnral,
qui, plus qu'aucun autre, avait pu s'enrichir tait fort pauvre. En
faisant tout cela, Hoche croyait excuter les ordres, non-seulement de
Barras, mais de Larvellire-Lpaux, et de Rewbell.

Deux mois s'taient couls depuis le 1er prairial, c'est--dire depuis
l'ouverture de la nouvelle session: on tait  la fin de messidor
(mi-juillet). Les propositions arrtes  Clichy, et portes aux
cinq-cents, n'avaient pas cess de se succder. Il s'en prparait une
nouvelle,  laquelle la faction royaliste attachait beaucoup de prix.
L'organisation des gardes nationales n'tait pas encore dcrte;
le principe n'en tait que pos dans la constitution. Les clichyens
voulaient se mnager une force  opposer aux armes, et remettre sous
les armes cette jeunesse qu'on avait souleve en vendmiaire contre
la convention. Ils venaient de faire nommer une commission dans les
cinq-cents pour prsenter un projet d'organisation; Pichegru en tait
prsident et rapporteur. Outre cette importante mesure, la commission
des finances avait repris en sous-oeuvre les propositions rejetes par
les anciens, et cherchait  les prsenter d'une autre manire, pour les
faire adopter sous une nouvelle forme. Ces propositions des cinq-cents,
toutes redoutables qu'elles taient, effrayaient moins cependant les
trois directeurs coaliss, que la conspiration  la tte de laquelle
ils voyaient un gnral clbre, et  laquelle ils supposaient dans les
conseils des ramifications fort tendues. Dcids  agir, ils voulaient
d'abord oprer dans le ministre certains changemens qu'ils croyaient
ncessaires, pour donner plus d'homognit  l'administration de
l'tat, et pour prononcer d'une manire ferme et dcide la marche du
gouvernement.

Le ministre de la police, Cochon, quoique un peu disgraci auprs des
royalistes depuis la poursuite des trois agens du prtendant et les
circulaires relatives aux lections, n'en tait pas moins tout dvou 
Carnot. Le directoire, avec les projets qu'il nourrissait, ne pouvait
pas laisser la police dans les mains de Cochon. Le ministre de la guerre
Ptiet tait en renom chez les royalistes; il tait la crature dvoue
de Carnot. Il fallait encore l'exclure, pour qu'il n'y et pas, entre
les armes et la majorit directoriale, un ennemi pour intermdiaire. Le
ministre de l'intrieur, Bnzech, administrateur excellent, courtisan
docile, n'tait  craindre pour aucun parti; mais on le suspectait 
cause de ses gots connus et de l'indulgence des journaux royalistes
 son gard. On voulait le changer aussi, ne ft-ce que pour avoir un
homme plus sr. On avait une entire confiance dans Truguet, ministre
de la marine, et Charles Delacroix, ministre des relations extrieures;
mais des raisons, puises dans l'intrt du service, portaient les
directeurs  dsirer leur changement. Truguet tait en butte  toutes
les attaques de la faction royaliste, et il en mritait une partie par
son caractre hautain et violent. C'tait un homme loyal et  grands
moyens, mais n'ayant pas pour les personnes les mnagemens ncessaires
 la tte d'une grande administration. D'ailleurs on pouvait l'employer
avec avantage dans la carrire diplomatique; lui-mme dsirait aller
remplacer en Espagne le gnral Prignon, pour faire concourir cette
puissance  ses grands desseins sur les Indes. Quant  Delacroix, il a
prouv depuis qu'il pouvait bien administrer un dpartement; mais il
n'avait ni la dignit, ni l'instruction ncessaire pour reprsenter la
rpublique auprs des puissances de l'Europe. D'ailleurs les directeurs
avaient un vif dsir de voir arriver aux affaires trangres un autre
personnage: c'tait M. de Talleyrand. L'esprit enthousiaste de madame de
Stal s'tait enflamm pour l'esprit froid, piquant et profond de M. de
Talleyrand. Elle l'avait mis en communication avec Benjamin Constant, et
Benjamin Constant avait t charg de le mettre en rapport avec Barras.
M. de Talleyrand sut gagner Barras et en aurait gagn de plus fins.
Aprs s'tre fait prsenter par madame de Stal  Benjamin Constant,
par Benjamin Constant  Barras, il se fit prsenter par Barras 
Larvellire, et il sut gagner l'honnte homme comme il avait gagn le
mauvais sujet. Il leur parut  tous un homme fort  plaindre, odieux 
l'migration comme partisan de la rvolution, mconnu par les patriotes
 cause de sa qualit de grand seigneur, et victime  la fois de ses
opinions et de sa naissance. Il fut convenu qu'on en ferait un ministre
des affaires extrieures. La vanit des directeurs tait flatte de se
rattacher  un si grand personnage; et ils taient assurs d'ailleurs
de confier les affaires trangres  un homme instruit, habile, et
personnellement li avec toute la diplomatie europenne.

Restaient Ramel, ministre des finances, et Merlin (de Douai), ministre
de la justice, qui taient odieux aux royalistes, plus que tous les
autres ensemble, mais qui remplissaient avec autant de zle que
d'aptitude les devoirs de leur ministre. Les trois directeurs ne
voulaient les remplacer  aucun prix. Ainsi les trois directeurs
devaient, sur les sept ministres, changer Cochon, Ptiet, et Bnzech,
pour cause d'opinion; Truguet et Delacroix, pour l'intrt du service,
et garder Merlin et Ramel. Dans tout tat dont les institutions sont
reprsentatives, monarchie ou rpublique, c'est par le choix des
ministres que le gouvernement prononce son esprit et sa marche. C'est
aussi pour le choix des ministres que les partis s'agitent, et ils
veulent influer sur le choix, autant dans l'intrt de leur opinion que
dans celui de leur ambition. Mais si, dans les partis, il en est un qui
souhaite plus qu'une simple modification dans la marche du gouvernement
et qui aspire  renverser le rgime existant, celui-l, redoutant les
rconciliations, veut autre chose qu'un changement de ministre, ne s'en
mle pas, ou s'en mle pour l'empcher. Pichegru et les clichyens,
qui taient dans la confidence du complot, mettaient peu d'intrt au
changement du ministre. Cependant ils s'taient approchs de Carnot
pour s'entretenir avec lui; mais c'tait plutt un prtexte pour le
sonder et dcouvrir ses intentions secrtes, que pour arriver  un
rsultat qui tait fort insignifiant  leurs yeux. Carnot s'tait
prononc avec eux franchement et par crit, en rpondant aux membres qui
lui avaient fait des ouvertures. Il avait dclar qu'_il prirait plutt
que de laisser entamer la constitution ou dshonorer les pouvoirs
qu'elle avait institus_ (expressions textuelles de l'une de ses
lettres). Il avait ainsi rduit ceux qui venaient le sonder  ne parler
que de projets constitutionnels, tels qu'un changement de ministre.
Quant aux constitutionnels et  ceux des clichyens qui taient moins
engags dans la faction, ils voulaient sincrement obtenir une
rvolution ministrielle et s'en tenir l. Ceux-ci se grouprent donc
autour de Carnot. Les membres des anciens et des cinq-cents, qu'on a
dj dsigns, Portalis, Tronon-Ducoudray, Lacue, Dumas, Thibaudeau,
Doulcet-Pontcoulant, Simon, Emery et autres, s'entretinrent avec
Carnot et Barthlemy, et discutrent les changemens  faire dans
le ministre. Les deux ministres dont ils demandaient surtout le
remplacement, taient Merlin, ministre de la justice, et Ramel, ministre
des finances. Ayant attaqu particulirement le systme financier, ils
taient plus anims contre le ministre des finances que contre aucun
autre. Ils demandaient aussi le renvoi de Truguet et de Charles
Delacroix. Naturellement ils voulaient garder Cochon, Ptiet et
Bnzech. Les deux directeurs Barthlemy et Carnot n'taient pas
difficiles  persuader. Le faible Barthlemy n'avait pas d'avis
personnel; Carnot voyait tous ses amis dans les ministres conservs,
tous ses ennemis dans les ministres rejets. Mais le projet, commode
 former dans les coteries des constitutionnels, n'tait pas facile 
faire agrer aux trois autres directeurs, qui, ayant un parti pris,
voulaient justement renvoyer ceux que les constitutionnels tenaient 
conserver.

Carnot, qui ne connaissait pas l'union forme entre ses trois collgues,
Rewbell, Larvellire et Barras, et qui ne savait pas que Larvellire
tait le lien des deux autres, espra qu'il serait plus facile 
dtacher. Il conseilla donc aux constitutionnels de s'adresser 
lui, pour tcher de l'amener  leurs vues. Ils se rendirent chez
Larvellire, et trouvrent sous sa modration une fermet invincible.
Larvellire, peu habitu, comme tous les hommes de ce temps,  la
tactique des gouvernemens reprsentatifs, ne pensait pas qu'on pt
ngocier pour des choix de ministres. Faites votre rle, disait-il aux
dputs, c'est--dire faites des lois; laissez-nous le ntre, celui de
choisir les fonctionnaires publics. Nous devons diriger notre choix
d'aprs notre conscience et l'opinion que nous avons du mrite des
individus, non d'aprs l'exigence des partis. Il ne savait pas
encore, et personne ne savait alors, qu'il faut composer un ministre
d'influences, et que ces influences il faut les prendre dans les partis
existants; que le choix de tel ou tel ministre, tant une garantie de
la direction qu'on va suivre, peut devenir un objet de ngociation.
Larvellire avait encore d'autres raisons de repousser une transaction;
il avait la conscience que lui et son ami Rewbell n'avaient jamais voulu
et vot que le bien; il tait assur que la majorit directoriale,
quelles que fussent les vues personnelles des directeurs, n'avait
jamais vot autrement; qu'en finances, sans pouvoir empcher toutes les
malversations subalternes, elle avait du moins administr loyalement,
et le moins mal possible dans les circonstances; qu'en politique elle
n'avait jamais eu d'ambition personnelle, et n'avait rien fait pour
tendre ses prrogatives; que, dans la direction de la guerre, elle
n'avait aspir qu' une paix prompte, mais honorable et glorieuse.
Larvellire ne pouvait donc comprendre et admettre les reproches
adresss au directoire. Sa bonne conscience les lui rendait
inintelligibles. Il ne voyait plus dans les clichyens que des
conspirateurs perfides, et dans les constitutionnels que des
amours-propres froisss. Avec tout le monde encore, il ignorait qu'il
faut admettre l'humeur bien ou mal fonde des partis comme un fait,
et compter avec toutes les prtentions, mme celles de l'amour-propre
bless. D'ailleurs, ce qu'offraient les constitutionnels n'avait rien
de trs-engageant. Les trois directeurs coaliss voulaient se donner
un ministre homogne, afin de frapper la faction royaliste; les
constitutionnels, au contraire, exigeaient un ministre tout oppos 
celui dont les directeurs croyaient avoir besoin dans le danger actuel,
et ils n'avaient  offrir en retour que leurs voix, qui taient peu
nombreuses, et que du reste ils n'engageaient sur aucune question. Leur
alliance n'avait donc rien d'assez rassurant pour dcider le directoire
 les couter, et  se dsister de ses projets. Larvellire ne leur
donna aucune satisfaction. Ils se servirent auprs de lui du gologue
Faujas de Saint-Fond, avec lequel il tait li par la conformit des
gots et des tudes; tout fut inutile. Il finit par rpondre: Le jour
o vous nous attaquerez, vous nous trouverez prts. Nous vous tuerons,
mais politiquement. Vous voulez notre sang, mais le vtre ne coulera
pas. Vous serez rduits seulement  l'impossibilit de nuire.

Cette fermet fit dsesprer de Larvellire. Carnot conseilla alors de
s'adresser  Barras, en doutant toutefois du succs, car il connaissait
sa haine. L'amiral Villaret-Joyeuse, un des membres ardens de
l'opposition, et que son got pour les plaisirs avait souvent rapproch
de Barras, fut charg de lui parler. Le facile Barras, qui promettait 
tout le monde, quoique ses sentimens fussent au fond assez dcids,
fut en apparence moins dsesprant que Larvellire. Sur les quatre
ministres dont les constitutionnels demandaient le changement, Merlin,
Ramel, Truguet et Delacroix, il consentit  en changer deux, Truguet
et Delacroix. C'tait ainsi convenu avec Rewbell et Larvellire. Il
pouvait donc s'engager pour ces deux-l, et il promit leur renvoi.
Cependant, soit qu'avec sa facilit ordinaire, il promt plus qu'il ne
pouvait tenir, soit qu'il voult tromper Carnot et l'engager  demander
lui-mme le changement des ministres, soit qu'on interprtt trop
favorablement son langage ordinairement ambigu, les constitutionnels
vinrent annoncer  Carnot que Barras consentait  tout, et voterait avec
lui sur chacun des ministres. Les constitutionnels demandaient que le
changement se ft sur-le-champ. Carnot et Barthlmy, doutant de Barras,
hsitaient  prendre l'initiative. On pressait Barras de la prendre, et
il rpondait que, les journaux tant fort dchans dans ce moment, le
directoire paratrait cder  leur violence. On essaya de faire taire
les journaux; mais pendant ce temps, Rewbell et Larvellire, trangers
 ces intrigues, prirent eux-mmes l'initiative. Le 28 messidor, Rewbell
dclara, dans la sance du directoire, qu'il tait temps d'en finir,
qu'il fallait faire cesser les fluctuations du gouvernement, et
s'occuper du changement des ministres. Il demanda qu'on procdt
sur-le-champ au scrutin. Le scrutin fut secret. Truguet et Delacroix,
que tout le monde tait d'accord de remplacer, furent exclus 
l'unanimit. Quant  Ramel et  Merlin, que les constitutionnels seuls
voulaient remplacer, ils n'eurent contre eux que les deux voix de
Carnot et de Barthlmy, et ils furent maintenus par celles de Rewbell,
Larvellire et Barras. Cochon, Ptiet et Bnzech furent destitus par
les trois voix qui avaient soutenu Merlin et Ramel. Ainsi le plan de
rforme, adopt par la majorit directoriale, tait accompli. Carnot, se
voyant jou, voulait diffrer au moins la nomination des successeurs, en
disant qu'il n'tait pas prt  faire un choix. On lui rpondit durement
qu'un directeur devait toujours tre prpar, et qu'il ne devait pas
destituer un fonctionnaire sans avoir dj fix ses ides sur le
remplaant. On l'obligea  voter sur-le-champ. Les cinq successeurs
furent nommes par la grande majorit. On avait conserv Ramel aux
finances, Merlin  la justice; on nomma aux affaires trangres M.
de Talleyrand;  la marine un vieux et brave marin, administrateur
excellent, Plville Le Peley;  l'intrieur un homme de lettres assez
distingu, mais plus disert que capable, Franois (de Neuf-Chteau); 
la police Lenoir-Laroche, homme sage et clair, qui crivait dans _le
Moniteur_ de bons articles politiques; enfin  la guerre le jeune
et brillant gnral sur lequel on avait rsolu de s'appuyer, Hoche.
Celui-ci n'avait pas l'ge requis par la constitution, c'est--dire
trente ans. On le savait, mais Larvellire avait propos  ses deux
collgues, Rewbell et Barras, de le nommer, sauf  le remplacer dans
deux jours, afin de se l'attacher, et de donner un tmoignage flatteur
aux armes. Ainsi tout le monde concourut  ce changement, qui devint
dcisif, comme on va le voir. Il est assez ordinaire de voir les partis
contribuer  un mme vnement, qu'ils croient devoir leur profiter. Ils
concourent tous  le produire; mais le plus fort dcide le rsultat en
sa faveur.

N'aurait-il pas eu l'orgueil le plus irritable, Carnot devait tre
indign, et se croire jou par Barras. Les membres du corps lgislatif
qui s'taient entremis dans la ngociation coururent chez lui,
recueillirent tous les dtails de la sance qui avait eu lieu au
directoire, se dchanrent contre Barras, l'appelrent un fourbe,
et firent clater la plus grande indignation. Mais un vnement vint
augmenter l'effervescence, et la porter au comble. Hoche, sur l'avis
de Barras, avait mis ses troupes en mouvement, dans l'intention de les
diriger effectivement sur Brest, mais de les arrter quelques jours
dans les environs de la capitale. Il avait choisi la lgion des Francs,
commande par Hubert; la division d'infanterie Lemoine; la division des
chasseurs  cheval, commande par Richepanse; un rgiment d'artillerie;
en tout quatorze  quinze mille hommes. La division des chasseurs de
Richepanse tait dj arrive  la Fert-Alais,  onze lieues de Paris.
C'tait une imprudence, car le rayon constitutionnel tait de douze
lieues, et, en attendant le moment d'agir, il ne fallait pas franchir la
limite lgale. Cette imprudence tait due  l'erreur d'un commissaire
des guerres, qui avait transgress la loi sans la connatre. A cette
circonstance fcheuse s'en joignaient d'autres. Les troupes, en voyant
la direction qu'on leur faisait prendre, et sachant ce qui se passait
dans l'intrieur, ne doutaient pas qu'on ne les ft marcher sur les
conseils. Les officiers et les soldats disaient en route qu'ils allaient
mettre  la raison les aristocrates de Paris. Hoche s'tait content
d'avertir le ministre de la guerre d'un mouvement gnral de troupes sur
Brest, pour l'expdition d'Irlande.

Toutes ces circonstances indiquaient aux divers partis qu'on touchait 
quelque vnement dcisif. L'opposition et les ennemis du gouvernement
redoublrent d'activit pour parer le coup qui les menaait; et le
directoire, de son ct, ne ngligea plus rien pour hter l'excution
de ses projets et s'assurer la victoire; et on verra ci-aprs qu'il y
russit pleinement.


CHAPITRE X.

CONCENTRATION DE TROUPES AUTOUR DE PARIS.--CHANGEMENS DANS LE
MINISTRE.--PRPARATIFS DE L'OPPOSITION ET DES CLICHYENS CONTRE LE
DIRECTOIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET DE LOI
SUR LA GARDE NATIONALE.--LOI CONTRE LES SOCITS POLITIQUES.--FTE A
L'ARME D'ITALIE.--MANIFESTATIONS POLITIQUES.--AUGEREAU EST MIS A
LA TTE DES FORCES DE PARIS.--NGOCIATIONS POUR LA PAIX AVEC
L'EMPEREUR.--CONFRENCES DE LILLE AVEC L'ANGLETERRE.--PLAINTES DES
CONSEILS SUR LA MARCHE DES TROUPES.--MESSAGE NERGIQUE DU DIRECTOIRE A
CE SUJET.--DIVISIONS DANS LE PARTI DE L'OPPOSITION.--INFLUENCE DE
MADAME DE STAL; TENTATIVE INFRUCTUEUSE DE RCONCILIATION.--RPONSE DES
CONSEILS AU MESSAGE DU DIRECTOIRE.--PLAN DFINITIF DU DIRECTOIRE CONTRE
LA MAJORIT DES CONSEILS.--COUP D'TAT DU 18 FRUCTIDOR.--ENVAHISSEMENT
DES DEUX CONSEILS PAR LA FORCE ARME.--DPORTATION DE CINQUANTE-TROIS
DPUTS ET DE DEUX DIRECTEURS, ET AUTRES CITOYENS.--DIVERSES LOIS
RVOLUTIONNAIRES SONT REMISES EN VIGUEUR.--CONSQUENCE DE CETTE
RVOLUTION.


La nouvelle de l'arrive des chasseurs de Richepanse, les dtails de
leur marche et de leurs propos, parvinrent au ministre Ptiet le 28
messidor, jour mme o le changement de ministre avait lieu. Ptiet en
instruisit Carnot; et,  l'instant o les dputs taient accourus en
foule pour exhaler leurs ressentimens contre la majorit directoriale,
et exprimer leurs regrets aux ministres disgracis, ils apprirent en
mme temps la marche des troupes. Carnot dit que le directoire n'avait,
 sa connaissance, donn aucun ordre; que peut-tre les trois autres
directeurs avaient pris une dlibration particulire, mais qu'alors
elle devait tre sur le registre secret; qu'il allait s'en assurer, et
qu'il ne fallait pas dvoiler l'vnement, avant qu'il et vrifi
s'il existait des ordres. Mais on tait trop irrit pour garder aucune
mesure.

Le renvoi des ministres, la marche des troupes, la nomination de Hoche
 la place de Ptiet, ne laissrent plus de doute sur les intentions du
directoire. On dclara qu'videmment le directoire voulait attenter 
l'inviolabilit des conseils, faire un nouveau 31 mai, et proscrire les
dputs fidles  la constitution. On se runit chez Tronon-Ducoudray,
qui tait, dans les anciens, l'un des personnages les plus influens. Les
clichyens, suivant la coutume ordinaire des partis extrmes, avaient vu
avec plaisir les modrs, c'est--dire les constitutionnels, dus dans
leurs esprances, et tromps dans leur projet de composer un ministre
 leur gr. Ils les considraient comme dups par Barras, et se
rjouissaient de la duperie. Mais le danger cependant leur parut grave,
quand ils virent s'avancer des troupes. Leurs deux gnraux, Pichegru et
Willot, sachant que l'on courait chez Tronon-Ducoudray, pour confrer
sur les vnemens, s'y rendirent, quoique la runion ft compose
d'hommes qui ne suivaient pas la mme direction. Pichegru n'avait
encore sous la main aucun moyen rel; sa seule ressource tait dans les
passions des partis, et il fallait courir l o elles clataient, soit
pour observer, soit pour agir. Il y avait dans cette runion Portalis,
Tronon-Ducoudray, Lacue, Dumas, Simon, Doulcet-Pontcoulant,
Thibaudeau, Villaret-Joyeuse, Willot et Pichegru. On s'anima beaucoup,
comme il tait naturel; on parla des projets du directoire; on cita des
propos de Rewbell, de Larvellire, de Barras, qui annonaient un parti
pris, et on conclut du changement de ministre et de la marche des
troupes, que ce parti tait un coup d'tat contre le corps lgislatif.
On proposa les rsolutions les plus violentes, comme de suspendre le
directoire et de le mettre en accusation, ou mme de le mettre hors la
loi. Mais pour excuter toutes ces rsolutions, il fallait une force, et
Thibaudeau, ne partageant pas l'entranement gnral, demandait o on la
prendrait. On rpondait  cela qu'on avait les douze cents grenadiers du
corps lgislatif, une partie du 21e rgiment de dragons, command par
Malo, et la garde nationale de Paris; qu'en attendant la rorganisation
de cette garde, on pourrait envoyer dans chaque arrondissement de la
capitale des pelotons de grenadier, pour rallier autour d'eux les
citoyens qui s'taient arms en vendmiaire. On parla beaucoup sans
parvenir  s'entendre, comme il arrive toujours quand les moyens ne sont
pas rels. Pichegru, froid et concentr comme  son ordinaire, fit sur
l'insuffisance et le danger des moyens proposs, quelques observations,
dont le calme contrastait avec l'emportement gnral. On se spara, on
retourna chez Carnot, chez les ministres disgracis. Carnot dsapprouva
tous les projets proposs contre le directoire. On se runit une seconde
fois chez Tronon-Ducoudray; mais Pichegru et Willot n'y taient plus.
On divagua encore, et, n'osant recourir aux moyens violens, on finit par
se retrancher dans les moyens constitutionnels. On se promit de demander
la loi sur la responsabilit des ministres, et la prompte organisation
de la garde nationale.

A Clichy, on dclamait comme ailleurs, et on ne faisait pas mieux, car
si les passions taient plus violentes, les moyens n'taient pas plus
grands. On regrettait surtout la police, qui venait d'tre enleve 
Cochon, et on revenait  l'un des projets favoris de la faction, celui
d'ter la police de Paris au directoire, et de la donner au corps
lgislatif, en forant le sens d'un article de la constitution. On
se proposait en mme temps de confier la direction de cette police 
Cochon; mais la proposition tait si hardie, qu'on n'osa pas la mettre
en projet. On s'arrta  l'ide de chicaner sur l'ge de Barras, qui,
disait-on, n'avait pas quarante ans lors de sa nomination au directoire,
et de demander l'organisation instantane de la garde nationale.

Le 30 messidor (18 juillet) en effet, il y eut grand tumulte aux
cinq-cents. Le dput Delahaye dnona la marche des troupes, et
demanda que le rapport sur la garde nationale ft fait sur-le-champ.
On s'emporta contre la conduite du directoire; on peignait avec effroi
l'tat de Paris, l'arrive d'une multitude de rvolutionnaires connus,
la nouvelle formation des clubs, et on demanda qu'une discussion
s'ouvrt sur les socits politiques. On dcida que le rapport sur la
garde nationale serait fait le surlendemain, et qu'immdiatement aprs
s'ouvrirait la discussion sur les clubs. Le surlendemain, 2 thermidor
(20 juillet), on avait de nouveaux dtails sur la marche des troupes,
sur leur nombre, et on savait qu' la Fert-Alais, il se trouvait dj
quatre rgimens de cavalerie.

Pichegru fit le rapport sur l'organisation de la garde nationale. Son
projet tait conu de la manire la plus perfide. Tous les Franais
jouissant de la qualit de citoyen devaient tre inscrits sur les rles
de la garde nationale, mais tous ne devaient pas composer l'effectif
de cette garde. Les gardes nationaux faisant le service devaient tre
choisis par les autres, c'est--dire lus par la masse. De cette manire
la garde nationale tait forme, comme les conseils, par les assembles
lectorales, et le rsultat des lections indiquait assez quelle espce
de garde on obtiendrait par ce moyen. Elle devait se composer d'un
bataillon par canton; dans chaque bataillon il devait y avoir une
compagnie de grenadiers et de chasseurs, ce qui rtablissait ces
compagnies d'lite, o se groupaient toujours les hommes le plus
prononcs, et dont les partis se servaient ordinairement pour
l'excution de leurs vues. On voulait voter le projet sur-le-champ. Le
fougueux Henri Larivire prtendit que tout annonait un 31 mai. Allons
donc! allons donc! lui crirent, en l'interrompant, quelques voix de la
gauche. Oui, reprit-il, mais je me rassure en songeant que nous sommes
au 2 thermidor, et que nous approchons du 9, jour fatal aux tyrans. Il
voulait qu'on vott le projet  l'instant, et qu'on envoyt un message
aux anciens, pour les engager  rester en sance, afin qu'ils pussent
aussi voter sans dsemparer. On combattit cette proposition. Thibaudeau,
chef du parti constitutionnel, fit remarquer avec raison que, quelque
diligence qu'on dployt, la garde nationale ne serait pas organise
avant un mois; que la prcipitation  voter un projet important serait
donc inutile pour garantir le corps lgislatif des dangers dont on le
menaait; que la reprsentation nationale devait se renfermer dans
ses droits et sa dignit, et ne pas chercher sa force dans des moyens
actuellement impuissans. Il proposa une discussion rflchie. On adopta
l'ajournement  vingt-quatre heures, pour l'examen du projet, en
dcrtant cependant tout de suite le principe de la rorganisation. Dans
le moment, arriva un message du directoire, qui donnait des explications
sur la marche des troupes. Ce message disait que, diriges vers une
destination loigne, les troupes avaient d passer prs de Paris, que
par l'inadvertance d'un commissaire des guerres elles avaient franchi la
limite constitutionnelle, que l'erreur de ce commissaire tait la seule
cause de cette infraction aux lois, que du reste les troupes avaient
reu l'ordre de rtrograder sur-le-champ. On ne se contenta pas de cette
explication; on dclama de nouveau avec une extrme vhmence, et on
nomma une commission pour examiner ce message, et faire un rapport sur
l'tat de Paris et la marche des troupes. Le lendemain on commena
 discuter le projet de Pichegru, et on en vota quatre articles. On
s'occupa ensuite des clubs, qui se renouvelaient de toutes parts, et
semblaient annoncer un ralliement du parti jacobin. On voulait les
interdire absolument, parce que les lois qui les limitaient taient
toujours ludes. On dcrta qu'aucune assemble politique ne serait
permise  l'avenir. Ainsi la socit de Clichy commit sur elle-mme
une espce de suicide, et consentit  ne plus exister,  condition de
dtruire le cercle constitutionnel et les autres clubs subalternes qui
se formaient de toutes parts. Les chefs de Clichy n'avaient pas besoin,
en effet, de cette tumultueuse runion pour s'entendre, et ils pouvaient
la sacrifier, sans se priver d'une grande ressource. Willot dnona
ensuite Barras, comme n'ayant pas l'ge requis par la constitution,
 l'poque o il avait t nomm directeur. Mais les registres de la
guerre compulss prouvrent que c'tait une vaine chicane. Pendant
ce temps, d'autres troupes taient arrives  Reims; on s'alarma de
nouveau. Le directoire ayant rpt les mmes explications, on les
dclara encore insuffisantes, et la commission dj nomme resta charge
d'une enqute et d'un rapport.

Hoche tait arriv  Paris, car il devait y passer, soit qu'il dt aller
 Brest, soit qu'il et  excuter un coup d'tat. Il se prsenta sans
crainte au directoire, certain qu'en faisant marcher ses divisions, il
avait obi  la majorit directoriale. Mais Carnot, qui tait dans ce
moment prsident du directoire, chercha  l'intimider; il lui demanda en
vertu de quel ordre il avait agi, et le menaa d'une accusation, pour
avoir franchi les limites constitutionnelles. Malheureusement Rewbell et
Larvellire, qui n'avaient pas t informs de l'ordre donn  Hoche,
ne pouvaient pas venir  son secours. Barras, qui avait donn cet
ordre, n'avait pas os prendre la parole, et Hoche restait expos aux
pressantes questions de Carnot. Il rpondait qu'il ne pouvait aller
 Brest sans troupes;  quoi Carnot rpliquait qu'il y avait encore
quarante-trois mille hommes en Bretagne, nombre suffisant pour
l'expdition. Cependant Larvellire, voyant l'embarras de Hoche, vint
enfin  son secours, lui exprima au nom de la majorit du directoire
l'estime et la confiance qu'avaient mrites ses services, l'assura
qu'il n'tait pas question d'accusation contre lui, et fit lever la
sance. Hoche courut chez Larvellire pour le remercier; il apprit l
que Barras n'avait inform ni Rewbell ni Larvellire du mouvement des
troupes, qu'il avait donn les ordres  leur insu; et il fut indign
contre Barras, qui, aprs l'avoir compromis, n'avait pas le courage de
le dfendre. Il tait vident que Barras, en agissant  part, sans en
prvenir ses deux collgues, avait voulu avoir seul dans sa main
les moyens d'excution. Hoche indign traita Barras avec sa hauteur
ordinaire, et voua  Rewbell et  Larvellire toute son estime. Rien
n'tait encore prt pour l'excution du projet que mditaient les trois
directeurs, et Barras, en appelant Hoche, l'avait inutilement compromis.
Hoche retourna sur-le-champ  son quartier-gnral, qui tait  Wetzlar,
et fit cantonner les troupes qu'il avait amenes dans les environs de
Reims et de Sedan, o elles taient  porte encore de marcher sur
Paris. Il tait fort dgot par la conduite de Barras  son gard, mais
il tait prt  se dvouer encore, si Larvellire et Rewbell lui en
donnaient le signal. Il tait trs compromis; on parlait de l'accuser;
mais il attendait avec fermet au milieu de son quartier-gnral ce que
la majorit des cinq-cents dchane contre lui pourrait entreprendre.
Son ge ne lui ayant pas permis d'accepter le ministre de la guerre,
Schrer y fut appel  sa place.

L'clat qui venait d'avoir lieu, ne permettait plus d'employer Hoche 
l'excution des projets du directoire. D'ailleurs l'importance qu'une
telle participation allait lui donner, pouvait exciter la jalousie des
autres gnraux. Il n'tait pas impossible que Bonaparte trouvt mauvais
qu'on s'adresst  d'autres qu' lui. On pensa qu'il vaudrait mieux
ne pas se servir de l'un des gnraux en chef, et prendre l'un des
divisionnaires les plus distingus. On imagina de demander  Bonaparte
un de ces gnraux devenus si clbres sous ses ordres; ce qui aurait
l'avantage de le satisfaire personnellement, et de ne blesser en
mme temps aucun des gnraux en chef. Mais tandis qu'on songeait
 s'adresser  lui, il intervenait dans la querelle, d'une manire
foudroyante pour les contre-rvolutionnaires, et au moins embarrassante
pour le directoire. Il choisit l'anniversaire du 14 juillet, rpondant
au 26 messidor, pour donner une fte aux armes, et faire rdiger des
adresses sur les vnemens qui se prparaient. Il fit lever  Milan
une pyramide portant des trophes, et le nom de tous les soldats et
officiers morts pendant la campagne d'Italie. C'est autour de cette
pyramide que fut clbre la fte; elle fut magnifique. Bonaparte y
assista de sa personne, et adressa  ses soldats une proclamation
menaante. Soldats, dit-il, c'est aujourd'hui l'anniversaire du 14
juillet. Vous voyez devant vous les noms de nos compagnons d'armes morts
au champ d'honneur, pour la libert de la patrie. Ils vous ont donn
l'exemple. Vous vous devez tout entiers  la rpublique; vous vous devez
tout entiers au bonheur de trente millions de Franais; vous vous devez
tout entiers  la gloire de ce nom qui a reu un nouvel clat par vos
victoires.

Soldats! je sais que vous tes profondment affects des malheurs qui
menacent la patrie. Mais la patrie ne peut courir de dangers rels. Les
mmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalise, sont l.
Des montagnes nous sparent de la France; vous les franchiriez avec la
rapidit de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution,
dfendre la libert, et protger les rpublicains.

Soldats! le gouvernement veille sur le dpt des lois qui lui est
confi. Les royalistes, ds l'instant qu'ils se montreront, auront vcu.
Soyez sans inquitude, et jurons par les mnes des hros qui sont
morts  ct de nous pour la libert, jurons sur nos drapeaux, guerre
implacable aux ennemis de la rpublique et de la constitution de l'an
III!

Il y eut ensuite un banquet o les toasts les plus nergiques furent
ports par les gnraux et les officiers. Le gnral en chef porta
un premier toast aux braves Stengel, Laharpe, Dubois, morts au champ
d'honneur. Puissent leurs mnes, dit-il, veiller autour de nous, et
nous garantir des embches de nos ennemis! Des toasts furent ensuite
ports  la constitution de l'an III, au directoire, au conseil des
anciens, aux Franais assassins dans Vrone,  la _rmigration des
migrs_,  l'union des rpublicains franais,  la destruction du club
de Clichy. On sonna le pas de charge  ce dernier toast. Des ftes
semblables eurent lieu dans toutes les villes o se trouvaient les
divisions de l'arme, et elles furent clbres avec le mme appareil.
Ensuite on rdigea, dans chaque division, des adresses, encore plus
significatives que ne l'tait la proclamation du gnral en chef. Il
avait observ dans son langage une certaine dignit; mais tout le style
jacobin de 93 fut tal dans les adresses des diffrentes divisions de
l'arme. Les divisions Massna, Joubert, Augereau, se signalrent.
Celle d'Augereau surtout dpassa toutes les bornes: _O conspirateurs_,
disait-elle, _tremblez! de l'Adige et du Rhin  la Seine, il n'y a qu'un
pas. Tremblez! vos iniquits sont comptes, et le prix en est au bout de
nos baonnettes!_

Ces adresses furent couvertes de milliers de signatures, et envoyes au
gnral en chef. Il les runit, et les envoya au directoire, avec sa
proclamation, pour qu'elles fussent imprimes et publies dans les
journaux. Une pareille dmarche signifiait assez clairement qu'il tait
prt  marcher pour combattre la faction forme dans les conseils, et
prter son secours  l'excution d'un coup d'tat. En mme temps, comme
il savait le directoire divis, qu'il voyait la scne se compliquer, et
qu'il voulait tre instruit de tout, il choisit un de ces aides-de-camp,
M. de Lavalette, qui jouissait de toute sa confiance, et qui avait la
pntration ncessaire pour bien juger les vnemens; il le fit partir
pour Paris avec ordre de tout observer, et de tout recueillir; il fit en
mme temps offrir des fonds au directoire, au cas qu'il en et besoin,
s'il avait quelque acte de vigueur  tenter.

Quand le directoire reut ces adresses, il fut extrmement embarrass.
Elles taient en quelque sorte illgales, car les armes ne pouvaient
pas dlibrer. Les accueillir, les publier, c'tait autoriser les armes
 intervenir dans le gouvernement de l'tat, et livrer la rpublique
 la puissance militaire. Mais pouvait-on se sauver de ce pril? En
s'adressant  Hoche, en lui demandant des troupes, en demandant un
gnral  Bonaparte, le gouvernement n'avait-il pas lui-mme provoqu
cette intervention? Oblig de recourir  la force, de violer la
lgalit, pouvait-il s'adresser  d'autres soutiens que les armes?
Recevoir ces adresses n'tait que la consquence de ce qu'on avait fait,
de ce qu'on avait t oblig de faire. Telle tait la destine de notre
malheureuse rpublique, que pour se soustraire  ses ennemis, elle
tait oblige de se livrer aux armes. C'est la crainte de la
contre-rvolution qui, en 1793, avait jet la rpublique dans les excs
et les fureurs dont on a vu la triste histoire; c'est la crainte de la
contre-rvolution qui, aujourd'hui, l'obligeait de se jeter dans les
bras des militaires; en un mot, c'tait toujours pour fuir le mme
danger, que tantt elle avait recours aux passions, tantt aux
baonnettes.

Le directoire et bien voulu cacher ces adresses, et ne pas les publier
 cause du mauvais exemple; mais il aurait horriblement bless le
gnral, et l'et peut-tre rejet vers les ennemis de la rpublique. Il
fut donc contraint de les imprimer et de les rpandre. Elles jetrent
l'effroi dans le parti clichyen, et lui firent sentir combien avait
t grande son imprudence, quand il avait attaqu, par la motion de
Dumolard, la conduite du gnral Bonaparte  Venise. Elles donnrent
lieu  de nouvelles plaintes dans les conseils: on s'leva contre cette
intervention des armes, on dit qu'elles ne devaient pas dlibrer, et
on vit l une nouvelle preuve des projets imputs au directoire.

Bonaparte causa un nouvel embarras au gouvernement, par le gnral
divisionnaire qu'il lui envoya. Augereau excitait dans l'arme une
espce de trouble, par la violence de ses opinions, tout  fait dignes
du faubourg Saint-Antoine. Il tait toujours prt  entrer en querelle
avec quiconque n'tait pas aussi violent que lui; et Bonaparte craignait
une rixe entre les gnraux. Pour s'en dbarrasser, il l'envoya au
directoire, pensant qu'il serait trs-bon pour l'usage auquel on le
destinait, et qu'il serait mieux  Paris qu'au quartier-gnral, o
l'oisivet le rendait dangereux. Augereau ne demandait pas mieux; car il
aimait autant les agitations des clubs que les champs de bataille, et il
n'tait pas insensible  l'attrait du pouvoir. Il partit sur-le-champ,
et arriva  Paris dans le milieu de thermidor. Bonaparte crivit  son
aide-de-camp, Lavalette, qu'il envoyait Augereau parce qu'il ne pouvait
plus le garder en Italie; il lui recommanda de s'en dfier, et de
continuer ses observations, en se tenant toujours  part. Il lui
recommanda aussi d'avoir les meilleurs procds envers Carnot; car en
se prononant hautement pour le directoire, contre la faction
contre-rvolutionnaire, il ne voulait entrer pour rien dans la querelle
personnelle des directeurs.

Le directoire fut trs-peu satisfait de voir arriver Augereau. Ce
gnral convenait bien  Barras, qui s'entourait volontiers des jacobins
et des patriotes des faubourgs, et qui parlait toujours de monter 
cheval; mais il convenait peu  Rewbell,  Larvellire, qui auraient
voulu un gnral sage, mesur, et qui pt, au besoin, faire cause
commune avec eux contre les projets de Barras. Augereau tait on ne
peut pas plus satisfait de se voir  Paris, pour une mission pareille.
C'tait un brave homme, excellent soldat, et coeur gnreux, mais
trs-vantard et trs-mauvaise tte. Il allait dans Paris recevant des
ftes, jouissant de la clbrit que lui valaient ses beaux faits
d'armes, mais s'attribuant une partie des oprations de l'arme
d'Italie, laissant croire volontiers qu'il avait inspir au gnral en
chef ses plus belles rsolutions, et rptant  tout propos qu'il
venait mettre les aristocrates  la raison. Larvellire et Rewbell,
trs-fchs de cette conduite, rsolurent de l'entourer, et, en
s'adressant  sa vanit, de le ramener  un peu plus de mesure.
Larvellire le caressa beaucoup, et russit  le subjuguer, moiti par
des flatteries adroites, moiti par le respect qu'il sut lui inspirer.
Il lui fit sentir qu'il ne fallait pas se dshonorer par une journe
sanglante, mais acqurir le titre de sauveur de la rpublique, par un
acte nergique et sage, qui dsarmt les factieux sans rpandre de sang.
Il calma Augereau, et parvint  le rendre plus raisonnable. On lui donna
sur-le-champ le commandement de la dix-septime division militaire, qui
comprenait Paris. Ce nouveau fait indiquait assez les intentions du
directoire. Elles taient arrtes. Les troupes de Hoche se trouvaient
 quelques marches; on n'avait qu'un signal  donner pour les faire
arriver. On attendait les fonds que Bonaparte avait promis, et qu'on
ne voulait pas prendre dans les caisses, pour ne pas compromettre le
ministre Ramel, si exactement surveill par la commission des finances.
Ces fonds taient en partie destins  gagner les grenadiers du
corps lgislatif, alors au nombre de douze cents, et qui, sans tre
redoutables, pouvaient, s'ils rsistaient, amener un combat; ce que l'on
tenait par-dessus tout  viter. Barras, toujours fcond en intrigues,
s'tait charg de ce soin, et c'tait le motif qui faisait diffrer le
coup d'tat.

Les vnemens de l'intrieur avaient la plus funeste influence sur
les ngociations si importantes, entames entre la rpublique et les
puissances de l'Europe. L'implacable faction, conjure contre la libert
et le repos de la France, allait ajouter  tous ses torts, celui de
compromettre la paix, depuis si long-temps attendue. Lord Malmesbury
tait arriv  Lille, et les ministres autrichiens s'taient abouchs
 Montebello avec Bonaparte et Clarke, qui taient les deux
plnipotentiaires chargs de reprsenter la France. Les prliminaires
de Loben, signs le 29 germinal (18 avril), portaient que deux congrs
seraient ouverts, l'un gnral  Berne, pour la paix avec l'empereur et
ses allis; l'autre particulier  Rastadt, pour la paix avec l'Empire;
que la paix avec l'empereur serait conclue avant trois mois, sous peine
de nullit des prliminaires; que rien ne serait fait dans les tats
vnitiens que de concert avec l'Autriche, mais que les provinces
vnitiennes ne seraient occupes par l'empereur qu'aprs la conclusion
de la paix. Les vnemens de Venise semblaient droger un peu  ces
conditions, et l'Autriche s'tait hte d'y droger plus formellement de
son ct, en faisant occuper les provinces vnitiennes de l'Istrie et
de la Dalmatie. Bonaparte ferma les yeux sur cette infraction aux
prliminaires, pour s'pargner les rcriminations  l'gard de ce qu'il
avait fait  Venise, et de ce qu'il allait faire dans les les du
Levant. L'change des ratifications eut lieu  Montebello, prs de
Milan, le 5 prairial (24 mai). Le marquis de Gallo, ministre de Naples 
Vienne, tait l'envoy de l'empereur. Aprs l'change des ratifications,
Bonaparte confra avec M. de Gallo, dans l'intention de le faire
renoncer  l'ide d'un congrs  Berne, et de l'engager  traiter
isolment en Italie, sans appeler les autres puissances. Les raisons
qu'il avait  donner, dans l'intrt mme de l'Autriche, taient
excellentes. Comment la Russie et l'Angleterre si elles taient
appeles  ce congrs, pourraient-elles consentir  ce que l'Autriche
s'indemnist aux dpens de Venise, dont elles-mmes convoitaient les
possessions? C'tait impossible, et l'intrt mme de l'Autriche,
autant que celui d'une prompte conclusion, exigeait que l'on confrt
sur-le-champ, et en Italie. M. de Gallo, homme spirituel et sage,
sentait la force de ces raisons. Pour le dcider, et entraner le
cabinet autrichien, Bonaparte fit une concession d'tiquette  laquelle
le cabinet de Vienne attachait une grande importance. L'empereur
craignait toujours que la rpublique ne voult rejeter l'ancien
crmonial des rois de France, et n'exiget l'alternative dans le
protocole des traits. L'empereur voulait toujours tre nomm le
premier, et conserver  ses ambassadeurs le pas sur les ambassadeurs de
la France. Bonaparte, qui s'tait fait autoriser par le directoire 
cder sur ces misres, accorda ce que demandait M. de Gallo. La joie
fut si grande, que sur-le-champ M. de Gallo adopta le principe d'une
ngociation spare  Montebello, et crivit  Vienne pour obtenir des
pouvoirs en consquence. Mais le vieux Thugut, fatigu, humoriste, tout
attach au systme anglais, et offrant  chaque instant sa dmission,
depuis que la cour, influence par l'archiduc Charles, semblait abonder
dans un systme contraire, Thugut avait d'autres vues. Il voyait la
paix avec peine; les troubles intrieurs de la France lui donnaient des
esprances auxquelles il aimait encore  se livrer, quoiqu'elles eussent
t si souvent trompeuses. Bien qu'il en et cot  l'Autriche beaucoup
d'argent, beaucoup de fausses dmarches, et une guerre dsastreuse,
pour avoir cru les migrs, la nouvelle conspiration de Pichegru fit
concevoir  Thugut l'ide de diffrer la conclusion de la paix.
Il rsolut d'opposer des lenteurs calcules aux instances des
plnipotentiaires franais. Il fit dsavouer le marquis de Gallo, et fit
partir un nouveau ngociateur, le gnral-major, comte de Meeweld, pour
Montebello. Ce ngociateur arriva le 1er messidor (19 juin), et demanda
l'excution des prliminaires, c'est--dire, la runion du congrs de
Berne. Bonaparte, indign de ce changement de systme, fit une
rplique des plus vives. Il rpta tout ce qu'il avait dj dit sur
l'impossibilit d'obtenir de la Russie et de l'Angleterre l'adhsion
aux arrangemens dont on avait pos les bases  Loben; il ajouta qu'un
congrs entranerait de nouvelles lenteurs; que deux mois s'taient
dj couls depuis les prliminaires de Loben; que d'aprs ces
prliminaires, la paix devait tre conclue en trois mois, et qu'il
serait impossible de la conclure dans ce dlai, si on appelait toutes
les puissances. Ces raisons laissrent encore les plnipotentiaires
autrichiens sans rponse. La cour de Vienne parut cder, et fixa les
confrences  Udine, dans les provinces vnitiennes, afin que le lieu de
la ngociation ft plus rapproch de Vienne. Elles durent recommencer
le 13 messidor (1er juillet). Bonaparte, que des soins d'une haute
importance retenaient  Milan, au milieu des nouvelles rpubliques qu'on
allait fonder, et qui d'ailleurs tenait  veiller de plus prs aux
vnemens de Paris, ne voulait pas se laisser attirer inutilement 
Udine, pour y tre jou par Thugut. Il y envoya Clarke, et dclara qu'il
ne s'y rendrait de sa personne que lorsqu'il serait convaincu par la
nature des pouvoirs donns aux deux ngociateurs, et par leur conduite
dans la ngociation, de la bonne foi de la cour de Vienne. En effet, il
ne se trompait pas. Le cabinet de Vienne, plus abus que jamais par les
misrables agens de la faction royaliste, se flattait qu'il allait tre
dispens par une rvolution de traiter avec le directoire, et il fit
remettre des notes tranges dans l'tat de la ngociation. Ces notes,
 la date du 30 messidor (18 juillet), portaient que la cour de Vienne
voulait s'en tenir rigoureusement aux prliminaires, et par consquent
traiter de la paix gnrale  Berne; que le dlai de trois mois, fix
par les prliminaires, pour la conclusion de la paix, ne pouvait
s'entendre qu' partir de la runion du congrs, car autrement il aurait
t trop insuffisant pour tre stipul; qu'en consquence, la cour de
Vienne, persistant  se renfermer dans la teneur des prliminaires,
demandait un congrs gnral de toutes les puissances. Ces notes
renfermaient en outre des plaintes amres sur les vnemens de Venise
et de Gnes; elles soutenaient que ces vnemens taient une infraction
grave aux prliminaires de Loben, et que la France devait en donner
satisfaction.

En recevant ces notes si tranges, Bonaparte fut rempli de colre.
Sa premire ide fut de runir sur-le-champ toutes les divisions de
l'arme, de reprendre l'offensive, et de s'avancer encore sur Vienne,
pour exiger cette fois des conditions moins modres qu' Loben. Mais
l'tat intrieur de la France, les confrences  Lille, l'arrtrent,
et il pensa qu'il fallait, dans ces graves conjonctures, laisser au
directoire, qui tait plac au centre de toutes les oprations, le soin
de dcider la conduite  tenir. Il se contenta de faire rdiger par
Clarke une note vigoureuse. Cette note portait en substance qu'il
n'tait plus temps de demander un congrs, dont les plnipotentiaires
autrichiens avaient reconnu l'impossibilit, et auquel la cour de Vienne
avait mme renonc, en fixant les confrences  Udine; que ce congrs
tait aujourd'hui sans motif, puisque les allis de l'Autriche se
sparaient d'elle, et montraient l'intention de traiter isolment, ce
qui tait prouv par les confrences de Lille; que le dlai de trois
mois ne pouvait s'entendre qu' partir du jour de la signature de
Loben, car autrement, en diffrant l'ouverture du congrs, les lenteurs
pourraient devenir ternelles, ce que la France avait voulu empcher en
fixant un terme positif; qu'enfin les prliminaires n'avaient point t
viols dans la conduite tenue  l'gard de Venise et de Gnes; que ces
deux pays avaient pu changer leur gouvernement sans que personne et
 le trouver mauvais, et que, du reste, en envahissant l'Istrie et la
Dalmatie contre toutes les conventions crites, l'Autriche avait bien
autrement viol les prliminaires. Aprs avoir ainsi rpondu d'une
manire ferme et digne, Bonaparte rfra du tout au directoire, et
attendit ses ordres, lui recommandant de se dcider au plus tt, parce
qu'il importait de ne pas attendre la mauvaise saison pour reprendre les
hostilits, si cette dtermination devenait ncessaire.

A Lille, la ngociation ouverte se conduisait avec plus de bonne foi,
ce qui doit paratre singulier, puisque c'tait avec Pitt que
les ngociateurs franais avaient  s'entendre. Mais Pitt tait
vritablement effray de la situation de l'Angleterre, ne comptait plus
du tout sur l'Autriche, n'avait aucune confiance dans les menteries des
agens royalistes, et voulait traiter avec la France, avant que la paix
avec l'empereur la rendit plus forte et plus exigeante. Si donc, l'anne
dernire, il n'avait voulu qu'luder, pour satisfaire l'opinion et pour
prvenir un arrangement  l'gard des Pays-Bas, cette anne il voulait
sincrement traiter, sauf  ne faire de cette paix qu'un repos de deux
ou trois ans. Ce pur Anglais ne pouvait, en effet, consentir  laisser
dfinitivement les Pays-Bas  la France.

Tout prouvait sa sincrit, comme nous l'avons dit, et le choix de
lord Malmesbury, et la nature des instructions secrtes donnes  ce
ngociateur. Suivant l'usage de la diplomatie anglaise, tout tait
arrang pour qu'il y et  la fois deux ngociations, l'une officielle
et apparente, l'autre secrte et relle. M. Ellis avait t donn  lord
Malmesbury, pour conduire avec son assentiment la ngociation secrte,
et correspondre directement avec Pitt. Cet usage de la diplomatie
anglaise est forc dans un gouvernement reprsentatif. Dans la
ngociation officielle, on dit ce qui peut tre rpt dans les
chambres, et on rserve pour la ngociation secrte ce qui ne peut tre
publi. Dans le cas surtout o le ministre est divis sur la question
de la paix, on communique les confrences secrtes  la partie du
ministre qui autorise et dirige la ngociation. La lgation anglaise
arriva avec une nombreuse suite et un grand appareil  Lille, le 16
messidor (4 juillet).

Les ngociateurs chargs de reprsenter la France taient Letourneur,
sorti rcemment du directoire, Plville Le Peley, qui ne resta  Lille
que peu de jours  cause de sa nomination au ministre de la marine, et
Hugues Maret, depuis duc de Bassano. De ces trois ministres, le dernier
tait le seul capable de remplir un rle utile dans la ngociation.
Jeune, vers de bonne heure dans le monde diplomatique, il runissait 
beaucoup d'esprit des formes qui taient devenues rares en France
depuis la rvolution. Il devait son entre dans les affaires  M. de
Talleyrand, et maintenant encore il s'tait concert avec lui, pour que
l'un des deux et le ministre des affaires trangres, et l'autre la
mission  Lille. M. Maret avait t envoy deux fois  Londres dans les
premiers temps de la rvolution; il avait t bien reu par Pitt, et
avait acquis une, grande connaissance du cabinet anglais. Il tait donc
trs-propre  reprsenter la France  Lille. Il s'y rendit avec ses deux
collgues, et ils y arrivrent en mme temps que la lgation anglaise.
Ce n'est pas ordinairement dans les confrences publiques que se font
rellement les affaires diplomatiques. Les ngociateurs anglais,
pleins de dextrit et de tact, auraient voulu voir familirement les
ngociateurs franais, et avaient trop d'esprit pour prouver aucun
loignement. Au contraire, Letourneur et Plville Le Peley, honntes
gens, mais peu habitus  la diplomatie, avaient la sauvagerie
rvolutionnaire: ils considraient les deux Anglais comme des hommes
dangereux, toujours prts  intriguer et  tromper, et contre
lesquels il fallait tre en dfiance. Ils ne voulaient les voir
qu'officiellement, et craignaient de se compromettre par toute autre
espce de communication. Ce n'tait pas ainsi qu'on pouvait s'entendre.

Lord Malmesbury signifia ses pouvoirs, o les conditions du trait
taient laisses en blanc, et demanda quelles taient les conditions de
la France. Les trois ngociateurs franais exhibrent les conditions,
qui taient, comme on pense bien, un _maximum_ fort lev. Ils
demandaient que le roi d'Angleterre renont au titre de roi de France,
qu'il continuait de prendre par un de ces ridicules usages conservs
en Angleterre; qu'il rendt tous les vaisseaux pris  Toulon; qu'il
restitut  la France,  l'Espagne et  la Hollande, toutes les colonies
qui leur avaient t enleves. En change de tout cela, la France,
l'Espagne et la Hollande, n'offraient que la paix, car elles n'avaient
rien pris  l'Angleterre. Il est vrai que la France tait assez
imposante pour exiger beaucoup; mais tout demander pour elle et
ses allis, et ne rien donner, c'tait renoncer  s'entendre; Lord
Malmesbury, qui voulait arriver  des rsultats rels, vit bien que la
ngociation officielle n'aboutirait  rien, et chercha  amener des
rapprochemens plus intimes. M. Maret, plus habitu que ses collgues
aux usages diplomatiques, s'y prta volontiers; mais il fallut ngocier
auprs de Letourneur et de Plville Le Peley, pour amener des rencontres
au spectacle. Les jeunes gens des deux ambassades se rapprochrent les
premiers, et bientt les communications furent plus amicales. La France
avait tellement rompu avec le pass depuis la rvolution, qu'il fallait
beaucoup de peine pour la replacer dans ses anciens rapports avec
les autres puissances. On n'avait rien eu de pareil  faire l'anne
prcdente, parce qu'alors la ngociation n'tant pas sincre, on
n'avait gure qu' luder; mais cette anne il fallait en venir  des
communications efficaces et bienveillantes. Lord Malmesbury fit sonder
M. Maret pour l'engager  une ngociation particulire. Avant d'y
consentir, M. Maret crivit  Paris pour tre autoris par le ministre
franais. Il le fut sans difficult, et sur-le-champ il entra en
pourparlers avec les ngociateurs anglais. Il n'tait plus question de
contester les Pays-Bas ni de discuter sur la nouvelle position dans
laquelle la Hollande se trouvait par rapport  la France; mais
l'Angleterre voulait garder quelques-unes des principales colonies
qu'elle avait conquises, pour s'indemniser, soit des frais de la guerre,
soit des concessions qu'elle nous faisait. Elle consentait  nous rendre
toutes nos colonies, elle consentait mme  renoncer  toute prtention
sur Saint-Domingue, et  nous aider  y tablir notre domination; mais
elle prtendait s'indemniser aux dpens de la Hollande et de l'Espagne.
Ainsi elle ne voulait pas rendre  l'Espagne l'le de la Trinit, dont
elle s'tait empare, et qui tait une colonie fort importante par sa
position  l'entre de la mer des Antilles; elle voulait, parmi les
possessions enleves aux Hollandais, garder le cap de Bonne-Esprance,
qui commande la navigation des deux Ocans, et Trinquemale, principal
port de l'le de Ceylan; elle voulait changer la ville de Negapatnam,
sur la cte de Coromandel, contre la ville et le fort de Cochin sur
la cte de Malabar, tablissement prcieux pour elle. Quant  la
renonciation au titre de roi de France, les ngociateurs anglais
rsistaient  cause de la famille royale, qui tait peu dispose  la
paix, et dont il fallait mnager la vanit. Relativement aux vaisseaux
enlevs  Toulon, et qui dj avaient t quips et arms  l'anglaise,
ils trouvaient trop ignominieux de les rendre, et offraient une
indemnit en argent de 12 millions. Malmesbury donnait pour raison  M.
Maret, qu'il ne pouvait rentrer  Londres aprs avoir tout rendu, et
n'avoir conserv au peuple anglais aucune des conqutes payes de son
sang et de ses trsors. Pour prouver d'ailleurs sa sincrit, il montra
toutes les instructions secrtes remises  M. Ellis, et qui contenaient
la preuve du dsir que Pitt avait d'obtenir la paix. Ces conditions
mritaient d'tre dbattues.

Une circonstance survenue tout  coup donna beaucoup d'avantages
aux ngociateurs franais. Outre la runion des flottes espagnole,
hollandaise et franaise  Brest, runion qui dpendait du premier coup
de vent qui loignerait l'amiral Jewis de Cadix, l'Angleterre avait
 redouter un autre danger. Le Portugal, effray par l'Espagne et la
France, venait d'abandonner son antique alli, et de traiter avec la
France. La condition principale du trait lui interdisait de recevoir
 la fois plus de six vaisseaux arms, appartenant aux puissances
belligrantes. L'Angleterre perdait donc ainsi sa prcieuse station dans
le Tage. Ce trait inattendu livra un peu les ngociateurs anglais  M.
Maret. On se mit  dbattre les conditions dfinitives. On ne put pas
arracher la Trinit; quant au cap de Bonne-Esprance, qui tait l'objet
le plus important, il fut enfin convenu qu'il serait restitu  la
Hollande, mais  une condition expresse, c'est que jamais la France ne
profiterait de son ascendant sur la Hollande pour s'en emparer. C'est l
ce que l'Angleterre redoutait le plus. Elle voulait moins l'avoir que
nous l'enlever, et la restitution en fut dcide,  la condition que
nous ne l'aurions jamais nous-mmes. Quant  Trinquemale, qui entranait
la possession du Ceylan, il devait tre gard par les Anglais, toutefois
avec l'apparence de l'alternative. Une garnison hollandaise devait
alterner avec une garnison anglaise; mais il tait convenu que ce
serait l une formalit purement illusoire, et que ce port resterait
effectivement aux Anglais. Quant  l'change de Cochin contre
Negapatnam, les Anglais y tenaient encore, sans en faire pourtant une
condition _sine qua non_. Les 12 millions taient accepts pour les
vaisseaux pris  Toulon. Quant au titre de roi de France, il tait
convenu que, sans l'abdiquer formellement, le roi d'Angleterre cesserait
de le prendre.

Tel tait le point o s'taient arrtes les prtentions rciproques des
ngociateurs. Letourneur, qui tait rest seul avec M. Maret depuis le
dpart de Plville Le Peley, appel au ministre de la marine, tait
dans une complte ignorance de la ngociation secrte. M. Maret le
ddommageait de sa nullit, en lui cdant tous les honneurs extrieurs,
toutes les choses de reprsentation, auxquels cet homme honnte et
facile tenait beaucoup. M. Maret avait fait part de tous les dtails
de la ngociation au directoire, et attendait ses dcisions. Jamais la
France et l'Angleterre n'avaient t plus prs de se concilier. Il tait
vident que la ngociation de Lille tait entirement dtache de celle
d'Udine, et que l'Angleterre agissait de son ct sans chercher 
s'entendre avec l'Autriche.

La dcision  prendre sur ces ngociations devait agiter le directoire
plus que toute autre question. La faction royaliste demandait la
paix avec fureur sans la dsirer; les constitutionnels la voulaient
sincrement, mme au prix de quelques sacrifices; les rpublicains la
voulaient sans sacrifices, et souhaitaient par dessus tout la gloire de
la rpublique. Ils auraient voulu l'affranchissement entier de l'Italie,
et la restitution des colonies de nos allis, mme au prix d'une
nouvelle campagne. Les opinions des cinq directeurs taient dictes par
leur position. Carnot et Barthlemy votaient pour qu'on acceptt les
conditions de l'Autriche et de l'Angleterre; les trois autres directeurs
soutenaient l'opinion contraire. Ces questions achevrent de brouiller
les deux parties du directoire. Barras reprocha amrement  Carnot
les prliminaires de Loben, dont celui-ci avait fortement appuy la
ratification, et employa  son gard les expressions les moins mesures.
Carnot, de son ct, dit,  propos de ces expressions, _qu'il ne fallait
pas opprimer l'Autriche_; ce qui signifiait que, pour que la paix ft
durable, les conditions devaient en tre modres. Mais ses collgues
prirent fort mal ces expressions, et Rewbell lui demanda s'il tait
ministre de l'Autriche ou magistrat de la rpublique franaise. Les
trois directeurs, en recevant les dpches de Bonaparte, voulaient qu'on
rompt sur-le-champ, et qu'on reprt les hostilits. Cependant, l'tat
de la rpublique, la crainte de donner de nouvelles armes aux ennemis
du gouvernement, et de leur fournir le prtexte de dire que jamais le
directoire ne ferait la paix, dcidrent les directeurs  temporiser
encore. Ils crivirent  Bonaparte qu'il fallait combler la mesure de
la patience, et attendre encore jusqu' ce que la mauvaise foi de
l'Autriche ft prouve d'une manire vidente, et que la reprise des
hostilits pt tre impute  elle seule.

Relativement aux confrences de Lille, la question n'tait pas moins
embarrassante. Pour la France, la dcision tait facile, puisqu'on lui
rendait tout, mais pour l'Espagne, qui restait prive de la Trinit,
pour la Hollande, qui perdait Trinquemale, la question tait difficile 
rsoudre. Carnot, que sa nouvelle position obligeait  opiner toujours
pour la paix, votait pour l'adoption de ces conditions, quoique peu
gnreuses  l'gard de nos allis. Comme on tait trs-mcontent de la
Hollande et des partis qui la divisaient, il conseillait de l'abandonner
 elle-mme, et de ne plus se mler de son sort; conseil tout aussi peu
gnreux que celui de sacrifier ses colonies. Rewbell s'emporta fort sur
cette question. Passionn pour les intrts de la France, mme jusqu'
l'injustice, il voulait que, loin d'abandonner la Hollande, on se rendt
tout-puissant chez elle, qu'on en ft une province de la rpublique; et
surtout il s'opposait de toutes ses forces  l'adoption de l'article par
lequel la France renonait  possder jamais le cap de Bonne-Esprance.
Il soutenait, au contraire, que cette colonie et plusieurs autres
devaient nous revenir un jour, pour prix de nos services. Il dfendait
comme on voit, les intrts des allis, pour nous, beaucoup plus encore
que pour eux. Larvellire, qui par quit prenait leurs intrts en
grande considration, repoussait les conditions proposes, par des
raisons toutes diffrentes. Il regardait comme honteux de sacrifier
l'Espagne, qu'on avait engage dans une lutte qui lui tait pour ainsi
dire trangre, et qu'on obligeait, pour prix de son alliance, 
sacrifier une importante colonie. Il regardait comme tout aussi honteux
de sacrifier la Hollande, qu'on avait entrane dans la carrire des
rvolutions, du sort de laquelle on s'tait charg, et qu'on allait 
la fois priver de ses plus riches possessions, et livrer  une affreuse
anarchie. Si la France, en effet, lui retirait sa main, elle allait
tomber dans les plus funestes dsordres. Larvellire disait qu'on
serait responsable de tout le sang qui coulerait. Cette politique
tait gnreuse; peut-tre n'tait-elle pas assez calcule. Nos allis
faisaient des pertes; la question tait de savoir s'ils n'en feraient
pas de plus grandes en continuant la guerre. L'avenir l'a prouv. Mais
les triomphes de la France sur le continent faisaient esprer alors que,
dlivre de l'Autriche, elle en obtiendrait d'aussi grands sur les
mers. L'abandon de nos allis parut honteux; on prit un autre parti. On
rsolut de s'adresser  l'Espagne et  la Hollande, pour s'enqurir de
leurs intentions. Elles devaient dclarer si elles voulaient la paix,
au prix des sacrifices exigs par l'Angleterre, et dans le cas o elles
prfreraient la continuation de la guerre, elles devaient dclarer en
outre quelles forces elles se proposaient de runir pour la dfense des
intrts communs. On crivit  Lille que la rponse aux propositions
de l'Angleterre ne pouvait pas tre donne avant d'avoir consult les
allis.

Ces discussions achevrent de brouiller compltement les directeurs. Le
moment de la catastrophe approchait; les deux partis poursuivaient leur
marche, et s'irritaient tous les jours davantage. La commission des
finances dans les cinq-cents avait retouch ses mesures, pour les
faire agrer aux anciens avec quelques modifications. Les dispositions
relatives  la trsorerie avaient t lgrement changes. Le directoire
devait toujours rester tranger aux ngociations des valeurs; et
sans confirmer ni abroger la distinction de l'ordinaire et de
l'extraordinaire, il tait dcid que les dpenses relatives  la solde
des armes auraient toujours la prfrence. Les anticipations taient
dfendues pour l'avenir, mais les anticipations dj faites n'taient
pas rvoques. Enfin, les nouvelles dispositions sur la vente des biens
nationaux taient reproduites, mais avec une modification importante;
c'est que les ordonnances des ministres et les bons des fournisseurs
devaient tre pris en paiement des biens, comme _les bons des trois
quarts_. Ces mesures, ainsi modifies, avaient t adoptes; elles
taient moins subversives des moyens du trsor, mais trs dangereuses
encore. Toutes les lois pnales contre les prtres taient abolies; le
serment tait chang en une simple dclaration, par laquelle les prtres
dclaraient se soumettre aux lois de la rpublique. Il n'avait pas
encore t question des formes du culte, ni des cloches. Les successions
des migrs n'taient plus ouvertes en faveur de l'tat, mais en faveur
des parens. Les familles, qui dj avaient t obliges de compter 
la rpublique la part patrimoniale d'un fils ou d'un parent migr,
allaient recevoir une indemnit en biens nationaux. La vente des
presbytres tait suspendue. Enfin la plus importante de toutes les
mesures, l'institution de la garde nationale, avait t vote en
quelques jours, sur les bases exposes plus haut. La composition de
cette garde devait se faire par voie d'lection. C'tait sur cette
mesure que Pichegru et les siens comptaient le plus pour l'excution de
leurs projets. Aussi avaient-ils fait ajouter un article, par lequel
le travail de cette organisation devait commencer dix jours aprs la
publication de la loi. Ils taient ainsi assurs d'avoir bientt runi
la garde parisienne, et avec elle tous les insurgs de vendmiaire.

Le directoire, de son ct, convaincu de l'imminence du pril, et
supposant toujours une conspiration prte  clater, avait pris
l'attitude la plus menaante. Augereau n'tait pas seul  Paris. Les
armes tant dans l'inaction, une foule de gnraux taient accourus. On
y voyait le chef d'tat-major de Hoche, Cherin, les gnraux Lemoine,
Humbert, qui commandaient les divisions qui avaient march sur Paris;
Klber et Lefebvre, qui taient en cong; enfin Bernadette, que
Bonaparte avait envoy pour porter les drapeaux qui restaient 
prsenter au directoire. Outre ces officiers suprieurs, des officiers
de tout grade, rforms depuis la rduction des cadres, et aspirant 
tre placs, se rpandaient en foule dans Paris, tenant les propos les
plus menaans contre les conseils. Quantit de rvolutionnaires taient
accourus des provinces, comme ils faisaient toujours ds qu'ils
espraient un mouvement. Outre tous ces symptmes, la direction et la
destination des troupes ne pouvaient plus gure laisser de doute. Elles
taient toujours cantonnes aux environs de Reims. On se disait que si
elles avaient t destines uniquement pour l'expdition d'Irlande,
elles auraient continu leur marche sur Brest, et n'auraient pas
sjourn dans les dpartemens voisins de Paris; que Hoche ne serait pas
retourn  son quartier-gnral; qu'enfin on n'aurait point runi autant
de cavalerie pour une expdition maritime. Une commission tait reste
charge, comme on a vu, d'une enqute et d'un rapport sur tous
ces faits. Le directoire n'avait donn  cette commission que des
explications trs-vagues. Les troupes avaient t achemines, disait-il,
vers une destination loigne par un ordre du gnral Hoche, qui
tenait cet ordre du directoire, et elles n'avaient franchi le rayon
constitutionnel que par l'erreur d'un commissaire des guerres. Mais les
conseils avaient rpondu, par l'organe de Pichegru, que les troupes ne
pouvaient pas tre transportes d'une arme  une autre, sur un simple
ordre d'un gnral en chef; que le gnral devait tenir ses ordres
de plus haut; qu'il ne pouvait les recevoir du directoire que par
l'intermdiaire du ministre de la guerre; que le ministre de la guerre
Ptiet n'avait point contresign cet ordre; que, par consquent, le
gnral Hoche avait agi sans une autorisation en forme; qu'enfin, si les
troupes avaient reu une destination loigne, elles devaient poursuivre
leur marche, et ne pas s'agglomrer autour de Paris. Ces observations
taient fondes, et le directoire avait de bonnes raisons pour n'y pas
rpondre. Les conseils dcrtrent,  la suite de ces observations,
qu'un cercle serait trac autour de Paris, en prenant un rayon de
douze lieues, que des colonnes indiqueraient sur toutes les routes la
circonfrence de ce cercle, et que les officiers des troupes qui le
franchiraient seraient considrs comme coupables de haute trahison.

Mais bientt de nouveaux faits vinrent augmenter les alarmes. Hoche
avait runi ses troupes dans les dpartemens du Nord, autour de Sedan
et de Reims,  quelques marches de Paris, et il en avait achemin de
nouvelles dans la mme direction. Ces mouvemens, les propos que tenaient
les soldats, l'agitation qui rgnait dans Paris, les rixes des officiers
rforms avec les jeunes gens qui portaient les costumes de la jeunesse
dore, fournirent  Willot le sujet d'une seconde dnonciation. Il monta
 la tribune, parla d'une marche de troupes, de l'esprit qui clatait
dans leurs rangs, de la fureur dont on les animait contre les conseils,
et,  ce sujet, il s'leva contre les adresses des armes d'Italie, et
contre la publicit que leur avait donne le directoire. En consquence,
il demandait qu'on charget les inspecteurs de la salle de prendre de
nouvelles informations, et de faire un nouveau rapport. Les dputs,
dits inspecteurs de la salle, taient chargs de la police des conseils,
et par consquent tenus de veiller  leur sret. La proposition
de Willot fut adopte, et sur la proposition de la commission des
inspecteurs, on adressa le 17 thermidor (4 aot) au directoire plusieurs
questions embarrassantes. On revenait sur la nature des ordres en vertu
desquels avait agi le gnral Hoche. Pouvait-on enfin expliquer la
nature de ces ordres? Avait-on pris des moyens de faire excuter
l'article constitutionnel qui dfendait aux troupes de dlibrer?

Le directoire rsolut de rpliquer par un message nergique aux
nouvelles questions qui lui taient adresses, sans accorder cependant
les explications qu'il ne lui convenait pas de donner. Larvellire
en fut le rdacteur; Carnot et Barthlemy refusrent de le signer. Ce
message fut prsent le 23 thermidor (10 aot). Il ne contenait rien de
nouveau sur le mouvement des troupes. Les divisionnaires qui avaient
march sur Paris, disait le directoire, avaient reu les ordres du
gnral Hoche, et le gnral Hoche ceux du directoire. L'intermdiaire
qui les avait transmis n'tait pas dsign. Quant aux adresses, le
directoire disait que le sens du mot _dlibrer_ tait trop vague pour
qu'on pt dterminer si les armes s'taient mises en faute en les
prsentant; qu'il reconnaissait le danger de faire exprimer un avis aux
armes, et qu'il allait arrter les nouvelles publications de cette
nature; mais que, du reste, avant d'incriminer la dmarche que s'taient
permise les soldats de la rpublique, il fallait remonter aux causes qui
l'avaient provoque; que cette cause tait dans l'inquitude gnrale,
qui depuis quelques mois s'tait empare de tous les esprits; dans
l'insuffisance des revenus publics, qui laissait toutes les parties
de l'administration dans la situation la plus dplorable, et privait
souvent de leur solde des hommes qui depuis des annes avaient vers
leur sang et ruin leurs forces pour servir la rpublique; dans les
perscutions et les assassinats exercs sur les acqureurs de biens
nationaux, sur les fonctionnaires publics, sur les dfenseurs de la
patrie; dans l'impunit du crime et la partialit de certains tribunaux;
dans l'insolence des migrs et des prtres rfractaires, qui, rappels
et favoriss ouvertement, dbordaient de toutes parts, soufflaient le
feu de la discorde, inspiraient le mpris des lois; dans cette foule de
journaux qui inondaient les armes et l'intrieur, et n'y prchaient que
la royaut et le renversement de la rpublique; dans l'intrt toujours
mal dissimul et souvent manifest hautement pour la gloire de
l'Autriche et de l'Angleterre; dans les efforts qu'on faisait pour
attnuer la juste renomme de nos guerriers; dans les calomnies
rpandues contre deux illustres gnraux, qui avaient, l'un dans
l'Ouest, l'autre en Italie, joint  leurs exploits l'immortel honneur
de la plus belle conduite politique; enfin, dans les sinistres projets
qu'annonaient des hommes plus ou moins influens sur le sort de l'tat.
Le directoire ajoutait que, du reste, il avait la rsolution ferme, et
l'esprance fonde, de sauver la France des nouveaux bouleversemens dont
on la menaait. Ainsi, loin d'expliquer sa conduite et de l'excuser, le
directoire rcriminait au contraire, et manifestait hautement le projet
de poursuivre la lutte, et l'esprance d'en sortir victorieux. Ce
message fut pris pour un vrai manifeste, et causa une extrme sensation.
Sur-le-champ les cinq-cents nommrent une commission pour examiner le
message et y rpondre.

Les constitutionnels commenaient  tre pouvants de la situation des
choses. Ils voyaient, d'une part, le directoire prt  s'appuyer sur
les armes; de l'autre, les clichyens prts  runir la milice de
vendmiaire, sous prtexte d'organiser la garde nationale. Ceux
qui taient sincrement rpublicains aimaient mieux la victoire du
directoire, mais ils auraient tous prfr qu'il n'y et pas de combat;
et ils pouvaient s'apercevoir maintenant combien leur opposition, en
effrayant le directoire, et en encourageant les racteurs, avait t
funeste. Ils ne s'avouaient pas leurs torts, mais ils dploraient la
situation, en l'imputant comme d'usage  leurs adversaires. Ceux des
clichyens qui n'taient pas dans le secret de la contre-rvolution, qui
ne la souhaitaient mme pas, qui n'taient mus que par une imprudente
haine contre les excs de la rvolution, commenaient  tre effrays,
et craignaient, par leur contradiction, d'avoir rveill tous les
penchans rvolutionnaires du directoire. Leur ardeur tait ralentie.
Les clichyens tout  fait royalistes taient fort presss d'agir, et
craignaient d'tre prvenus. Ils entouraient Pichegru, et le poussaient
vivement. Celui-ci, avec son flegme accoutum, promettait aux agens du
prtendant, et temporisait toujours. Il n'avait du reste encore aucun
moyen rel; car quelques migrs, quelques chouans dans Paris, ne
constituaient pas une force suffisante; et jusqu' ce qu'il et dans sa
main la garde nationale, il ne pouvait faire aucune tentative srieuse.
Froid et prudent, il voyait cette situation avec assez de justesse, et
rpondait  toutes les instances qu'il fallait attendre. On lui disait
que le directoire allait frapper, il rpondait que le directoire ne
l'oserait pas. Du reste, ne croyant pas  l'audace du directoire,
trouvant ses moyens encore insuffisans, jouissant d'un grand rle, et
disposant de beaucoup d'argent, il tait naturel qu'il ne ft pas press
d'agir.

Dans cette situation, les esprits sages dsiraient sincrement qu'on
vitt une lutte. Ils auraient souhait un rapprochement, qui, en
ramenant les constitutionnels et les clichyens modrs au directoire,
lui pt rendre une majorit qu'il avait perdue, et le dispenser de
recourir  de violens moyens de salut. Madame de Stal tait en position
de dsirer et d'essayer un pareil rapprochement. Elle tait le centre
de cette socit claire et brillante, qui, tout en trouvant le
gouvernement et ses chefs un peu vulgaires, aimait la rpublique et y
tenait. Madame de Stal aimait cette forme de gouvernement, comme la
plus belle lice pour l'esprit humain; elle avait dj plac dans un
poste lev l'un de ses amis, elle esprait les placer tous, et devenir
leur grie. Elle voyait les prils auxquels tait expos cet ordre de
choses, qui lui tait devenu cher; elle recevait les hommes de tous les
partis, elle les entendait, et pouvait prvoir un choc prochain. Elle
tait gnreuse, active; elle ne pouvait rester trangre aux vnemens,
et il tait naturel qu'elle chercht  user de son influence pour runir
des hommes qu'aucun dissentiment profond n'loignait. Elle runissait
dans son salon les rpublicains, les constitutionnels, les clichyens;
elle tchait d'adoucir la violence des discussions, en s'interposant
entre les amours-propres, avec le tact d'une femme bonne et suprieure.
Mais elle n'tait pas plus heureuse qu'on ne l'est ordinairement 
oprer des rconciliations de partis, et les hommes les plus opposs
commenaient  s'loigner de sa maison. Elle chercha  voir les membres
des deux commissions nommes pour rpondre au dernier message du
directoire. Quelques-uns taient constitutionnels, tels que Thibaudeau,
mery, Simon, Tronon-Ducoudray, Portalis; on pouvait par eux influer
sur la rdaction des deux rapports, et ces rapports avaient une grande
importance, car ils taient la rponse au cartel du directoire. Madame
de Stal se donna beaucoup de mouvement par elle et ses amis. Les
constitutionnels dsiraient un rapprochement, car ils sentaient le
danger; mais ce rapprochement exigeait de leur part des sacrifices qu'il
tait difficile de leur arracher. Si le directoire avait eu des torts
rels, avait pris des mesures coupables, on aurait pu ngocier la
rvocation de certaines mesures, et faire un trait avec des sacrifices
rciproques; mais, sauf la mauvaise conduite prive de Barras,
le directoire s'tait conduit en majorit, avec autant de zle,
d'attachement  la constitution, qu'il tait possible de le dsirer.
On ne pouvait lui imputer aucun acte arbitraire, aucune usurpation
de pouvoir. L'administration des finances, tant incrimine, tait le
rsultat forc des circonstances. Le changement des ministres,
le mouvement des troupes, les adresses des armes, la nomination
d'Augereau, taient les seuls faits qu'on pt citer comme annonant
des intentions redoutables. Mais c'taient des prcautions devenues
indispensables par le danger; et il fallait faire disparatre
entirement le danger, en rendant la majorit au directoire, pour avoir
droit d'exiger qu'il renont  ces prcautions. Les constitutionnels,
au contraire, avaient appuy les nouveaux lus, dans toutes leurs
attaques ou injustes, ou indiscrtes, et avaient seuls  revenir. On
ne pouvait donc rien exiger du directoire, et beaucoup des
constitutionnels; ce qui rendait l'change des sacrifices impossible, et
les amours-propres inconciliables.

Madame de Stal chercha, par elle et ses amis,  faire entendre que le
directoire tait prt  tout oser, que les constitutionnels seraient
victimes de leur obstination, et que la rpublique serait perdue avec
eux. Mais ceux-ci ne voulaient pas revenir, refusaient toute espce de
concessions, et demandaient que le directoire allt  eux. On parla 
Rewbell et  Larvellire. Celui-ci, ne repoussant pas la discussion,
fit une longue numration des actes du directoire, demandant toujours,
 chacun de ces actes, lequel tait reprochable. Les interlocuteurs
taient sans rponse. Quant au renvoi d'Augereau, et  la rvocation
de toutes les mesures qui annonaient une rsolution prochaine,
Larvellire et Rewbell furent inbranlables, ne voulurent rien
accorder, et prouvrent, par leur fermet froide, qu'il y avait une
grande dtermination prise.

Madame de Stal et ceux qui la secondaient dans sa louable mais
inutile entreprise, insistrent beaucoup auprs des membres des deux
commissions, pour obtenir qu'ils ne proposassent pas de mesures
lgislatives trop violentes, mais surtout qu'en rpondant aux griefs
noncs dans le message du directoire, ils ne se livrassent pas 
des rcriminations dangereuses et irritantes. Tous ces soins taient
inutiles, car il n'y a pas d'exemple qu'un parti ait jamais suivi des
conseils. Dans les deux commissions, il y avait des clichyens qui
souhaitaient, comme de raison, les mesures les plus violentes. Ils
voulaient d'abord attribuer spcialement au jury criminel de Paris la
connaissance des attentats commis contre la sret du corps lgislatif
et exiger la sortie de toutes les troupes du cercle constitutionnel; ils
demandaient surtout que le cercle constitutionnel ne fit partie d'aucune
division militaire. Cette dernire mesure avait pour but d'enlever
le commandement de Paris  Augereau, et de faire par dcret ce qu'on
n'avait pu obtenir par voie de ngociation. Ces mesures furent adoptes
par les deux commissions. Mais Thibaudeau et Tronon-Ducoudray,
chargs de faire le rapport l'un aux cinq-cents, l'autre aux anciens,
refusrent, avec autant de sagesse que de fermet, de prsenter la
dernire proposition. On y renona alors, et on se contenta des deux
premires. Tronon-Ducoudray fit son rapport le 3 fructidor (20 aot),
Thibaudeau le 4. Ils rpondirent indirectement aux reproches du
directoire, et Tronon-Ducoudray, s'adressant aux anciens, les invita
 interposer leur sagesse et leur dignit entre la vivacit des jeunes
lgislateurs des cinq-cents et la susceptibilit des chefs du pouvoir
excutif. Thibaudeau s'attacha  justifier les conseils,  prouver
qu'ils n'avaient voulu ni attaquer le gouvernement, ni calomnier les
armes. Il revint sur la motion de Dumolard  l'gard de Venise. Il
assura qu'on n'avait point voulu attaquer les hros d'Italie; mais il
soutint que leurs crations ne seraient durables qu'autant qu'elles
auraient la sanction des deux conseils. Les deux mesures insignifiantes
qui taient proposes, furent adoptes, et ces deux rapports, tant
attendus, ne firent aucun effet. Ils exprimaient bien l'impuissance 
laquelle s'taient rduits les constitutionnels, par leur situation
ambigu entre la faction royaliste et le directoire, ne voulant pas
conspirer avec l'une, ni faire des concessions  l'autre.

Les clichyens se plaignaient beaucoup de l'insignifiance de ces
rapports, et dclamrent contre la faiblesse des constitutionnels. Les
plus ardens voulaient le combat, et surtout les moyens de le livrer,
et demandaient ce que faisait le directoire pour organiser la garde
nationale. C'tait justement ce que le directoire ne voulait pas faire,
et il tait bien rsolu  ne pas s'en occuper.

Carnot tait dans une position encore plus singulire que le parti
constitutionnel. Il s'tait franchement brouill avec les clichyens en
voyant leur marche; il tait inutile aux constitutionnels, et n'avait
pris aucune part  leurs tentatives de rapprochement, car il tait trop
irritable pour se rconcilier avec ses collgues. Il tait seul,
sans appui, au milieu du vide, n'ayant plus aucun but, car le but
d'amour-propre qu'il avait d'abord eu, tait manqu, et la nouvelle
majorit qu'il avait rve tait impossible. Cependant, par une ridicule
persvrance  soutenir les voeux de l'opposition dans le directoire, il
demanda formellement l'organisation de la garde nationale. Sa prsidence
au directoire allait finir, et il profita du temps qui lui restait pour
mettre cette matire en discussion. Larvellire se leva alors avec
fermet, et n'ayant jamais eu aucune querelle personnelle avec lui,
voulut l'interpeller une dernire fois, pour le ramener, s'il tait
possible,  ses collgues; lui parlant avec assurance et douceur, il
lui adressa quelques questions: Carnot, lui dit-il, nous as-tu jamais
entendus faire une proposition qui tendt  diminuer les attributions
des conseils,  augmenter les ntres,  compromettre la constitution de
la rpublique?--Non, rpondit Carnot avec embarras.--Nous as-tu, reprit
Larvellire, jamais entendus, en matire de finances, de guerre, de
diplomatie, proposer une mesure qui ne ft conforme  l'intrt public?
Quant  ce qui t'est personnel, nous as-tu jamais entendus, ou diminuer
ton mrite, ou nier tes services? Depuis que tu t'es spar de nous,
as-tu pu nous accuser de manquer d'gards pour ta personne? Ton avis
en a-t-il t moins cout, quand il nous a paru utile et sincrement
propos? Pour moi, ajouta Larvellire, quoique tu aies appartenu  une
faction qui m'a perscut, moi et ma famille, t'ai-je jamais montr la
moindre haine?--Non, non, rpondit Carnot  toutes ces questions.--Eh
bien! ajouta Larvellire, comment peux-tu te dtacher de nous, pour
te rattacher  une faction qui t'abuse, qui veut se servir de toi pour
perdre la rpublique, qui veut te perdre aprs s'tre servi de toi, et
qui te dshonorera en te perdant? Larvellire employa les expressions
les plus amicales et les plus pressantes, pour dmontrer  Carnot
l'erreur et le danger de sa conduite. Rewbell et Barras mme firent
violence  leur haine. Rewbell par devoir, Barras par facilit, lui
parlrent presque en amis. Mais les dmonstrations amicales ne font
qu'irriter certains orgueils: Carnot resta froid, et, aprs tous les
discours de ses collgues, renouvela schement sa proposition de mettre
en dlibration l'organisation de la garde nationale. Les directeurs
levrent alors la sance, et se retirrent convaincus, comme on l'est
si facilement dans ces occasions, que leur collgue les trahissait, et
tait d'accord avec les ennemis du gouvernement.

Il fut arrt que le coup d'tat porterait sur lui et sur Barthlmy,
comme sur les principaux membres des conseils. Voici le plan auquel on
s'arrta dfinitivement. Les trois directeurs croyaient toujours que les
dputs de Clichy avaient le secret de la conspiration. Ils n'avaient
acquis ni contre eux, ni contre Pichegru, aucune preuve nouvelle qui
permt les voies judiciaires. Il fallait donc employer la voie d'un
coup d'tat. Ils avaient dans les deux conseils une minorit dcide,
 laquelle se rattacheraient tous les hommes incertains, que la
demi-nergie irrite et loigne, que la grande nergie soumet et ramne.
Ils se proposaient de faire fermer les salles dans lesquelles se
runissaient les anciens et les cinq-cents, de fixer ailleurs le lieu
des sances, d'y appeler tous les dputs sur lesquels on pouvait
compter, de composer une liste portant les deux directeurs et cent
quatre-vingts dputs choisis parmi les plus suspects, et de proposer
leur dportation sans discussion judiciaire, et par voie lgislative
extraordinaire. Ils ne voulaient la mort de personne, mais l'loignement
forc de tous les hommes dangereux. Beaucoup de gens ont pens que ce
coup d'tat tait devenu inutile, parce que les conseils intimids par
la rsolution vidente du directoire, paraissaient se ralentir. Mais
cette impression tait passagre. Pour qui connat la marche des partis,
et leur vive imagination, il est vident que les clichyens, en voyant le
directoire ne pas agir, se seraient ranims. S'ils s'taient contenus
jusqu' une nouvelle lection, ils auraient redoubl d'ardeur 
l'arrive du troisime tiers, et auraient alors dploy une fougue
irrsistible. Le directoire n'aurait pas mme trouv alors la minorit
conventionnelle qui restait dans les conseils, pour l'appuyer, et pour
donner une espce de lgalit aux mesures extraordinaires qu'il voulait
employer. Enfin, sans mme prendre en considration ce rsultat
invitable d'une nouvelle lection, le directoire, en n'agissant pas,
tait oblig d'excuter les lois, et de rorganiser la garde nationale,
c'est--dire de donner  la contre-rvolution l'arme de vendmiaire,
ce qui aurait amen une guerre civile pouvantable entre les gardes
nationales et les troupes de ligne. En effet, tant que Pichegru et
quelques intrigans n'avaient pour moyens que des motions aux cinq-cents,
et quelques migrs ou chouans dans Paris, leurs projets taient peu
 redouter; mais, appuys de la garde nationale, ils pouvaient livrer
combat, et commencer la guerre civile.

En consquence Rewbell et Larvellire arrtrent qu'il fallait agir
sans dlai, et ne pas prolonger plus long-temps l'incertitude. Barras
seul diffrait encore, et donnait de l'inquitude  ses deux collgues.
Ils craignaient toujours qu'il ne s'entendt soit avec la faction
royaliste, soit avec le parti jacobin, pour faire une journe. Ils
le surveillaient attentivement, et s'efforaient toujours de capter
Augereau, en s'adressant  sa vanit, et en tchant de le rendre
sensible  l'estime des honntes gens. Cependant il fallait encore
quelques prparatifs, soit pour gagner les grenadiers du corps
lgislatif, soit pour disposer les troupes, soit pour se procurer des
fonds. On diffra donc de quelques jours. On ne voulait pas demander de
l'argent au ministre Ramel, pour ne pas le compromettre; et on attendait
celui que Bonaparte avait offert, et qui n'arrivait pas.

Bonaparte, comme on l'a vu, avait envoy son aide-de-camp Lavalette 
Paris, pour tre tenu au courant de toutes les intrigues. Le spectacle
de Paris avait assez mal dispos M. de Lavalette, et il avait communiqu
ses impressions  Bonaparte. Tant de ressentimens personnels se mlent
aux haines politiques, qu' voir de prs le spectacle des partis, il
en devient repoussant. Souvent mme, si on se laisse proccuper par ce
qu'il y a de personnel dans les discordes politiques, on peut tre tent
de croire qu'il n'y a rien de gnreux, de sincre, de patriotique, dans
les motifs qui divisent les hommes. C'tait assez l'effet que pouvaient
produire les luttes des trois directeurs Barras, Larvellire, Rewbell,
contre Barthlmy et Carnot, des conventionnels contre les clichyens;
c'tait une mle pouvantable o l'amour-propre et l'intrt bless
pouvaient paratre, au premier aspect, jouer le plus grand rle. Les
militaires prsens  Paris ajoutaient leurs prtentions  toutes celles
qui taient dj en lutte. Quoique irrits contre la faction de Clichy,
ils n'taient pas trs ports pour le directoire. Il est d'usage de
devenir exigeant et susceptible, quand on se croit ncessaire. Groups
autour du ministre Schrer, les militaires taient disposs  se
plaindre, comme si le gouvernement n'avait pas assez fait pour eux.
Klber, le plus noble, mais le plus intraitable des caractres, et qu'on
a peint trs bien en disant qu'il ne voulait tre ni le premier ni le
second, Klber avait dit au directoire dans son langage original: _Je
tirerai sur vos ennemis s'ils vous attaquent; mais en leur faisant face
 eux, je vous tournerai le dos  vous_. Lefebvre, Bernadotte et tous
les autres s'exprimaient de mme. Frapp de ce chaos, M. de Lavalette
crivit  Bonaparte de manire  l'engager  rester indpendant. Ds
lors celui-ci, satisfait d'avoir donn l'impulsion, ne voulut point
s'engager davantage, et rsolut d'attendre le rsultat. Il n'crivit
plus. Le directoire s'adressa au brave Hoche, qui, ayant seul le droit
d'tre mcontent, envoya 50,000 fr., formant la plus grande partie de la
dot de sa femme.

On tait dans les premiers jours de fructidor; Larvellire venait de
remplacer Carnot  la prsidence du directoire; il tait charg de
recevoir l'envoy de la rpublique cisalpine, Visconti, et le gnral
Bernadotte, porteur de quelques drapeaux que l'arme d'Italie n'avait
pas encore envoys au directoire. Il rsolut de se prononcer de la
manire la plus hardie, et de forcer ainsi Barras  se dcider. Il fit
deux discours vhmens, dans lesquels il rpondait, sans les dsigner,
aux deux rapports de Thibaudeau et de Tronon-Ducoudray. En parlant de
Venise et des peuples italiens rcemment affranchis, Thibaudeau avait
dit que leur sort ne serait pas fix, tant que le corps lgislatif de
la France n'aurait pas t consult. Faisant allusion  ces paroles,
Larvellire dit  Visconti, que les peuples italiens avaient voulu la
libert, avaient eu le droit de se la donner, et n'avaient eu besoin
pour cela d'aucun consentement au monde. Cette libert, disait-il,
qu'on voudrait vous ter,  vous et  nous, nous la dfendrons tous
ensemble, et nous saurons la conserver. Le ton menaant des deux
discours ne laissait aucun doute sur les dispositions du directoire:
des hommes qui parlaient de la sorte devaient avoir leurs forces toutes
prpares. C'tait le 10 fructidor; les clichyens furent dans les plus
grandes alarmes. Dans leurs fureurs, ils revinrent  leur projet de
mettre en accusation le directoire. Les constitutionnels craignaient un
tel projet, parce qu'ils sentaient que ce serait pour le directoire
un motif d'clater, et ils dclarrent qu' leur tour ils allaient se
procurer la preuve de la trahison de certains dputs, et demander leur
accusation. Cette menace arrta les clichyens, et empcha la rdaction
d'un acte d'accusation contre les cinq directeurs.

Depuis longtemps les clichyens avaient voulu faire adjoindre  la
commission des inspecteurs Pichegru et Willot, qui taient regards
comme les deux gnraux du parti. Mais cette adjonction de deux nouveaux
membres, portant le nombre  sept, tait contraire au rglement.
On attendit le renouvellement de la commission, qui avait lieu au
commencement de chaque mois, et on y porta Pichegru, Vaublanc, Delarue,
Thibaudeau et mery. La commission des inspecteurs tait charge de la
police de la salle; elle donnait des ordres aux grenadiers du corps
lgislatif, et elle tait en quelque sorte le pouvoir excutif des
conseils. Les anciens avaient une semblable commission: elle s'tait
runie  celle des cinq-cents, et toutes deux veillaient ensemble  la
sret commune. Une foule de dputs s'y rendaient, sans avoir le droit
d'y siger; ce qui en avait fait un nouveau club de Clichy, o l'on
faisait les motions les plus violentes et les plus inutiles. D'abord on
proposa d'y organiser une police, pour se tenir au courant des projets
du directoire. On la confia  un nomm Dossonville. Comme on n'avait
point de fonds, chacun contribua pour sa part; mais on ne runit
qu'une mdiocre somme. Pourvu comme il l'avait t, Pichegru aurait pu
contribuer pour une forte part, mais il ne parat pas qu'il employt
dans cette circonstance les fonds reus de Wickam. Ces agens de police
allaient recueillir partout de faux bruits, et venaient alarmer ensuite
les commissions.

Chaque jour ils disaient: C'est aujourd'hui, c'est cette nuit mme,
que le directoire doit faire arrter deux cents dputs, et les faire
gorger par les faubourgs. Ces bruits jetaient l'alarme dans les
commissions, et cette alarme faisait natre les propositions les plus
indiscrtes. Le directoire recevait par ses espions le rapport exagr
de toutes ces propositions, et concevait  son tour les plus grandes
craintes. On disait alors, dans les salons du directoire, qu'il tait
temps de frapper, si on ne voulait pas tre prvenu; on faisait des
menaces qui, rptes  leur tour, allaient rendre effroi pour effroi.

Isols au milieu des deux partis, les constitutionnels sentaient chaque
jour davantage leurs fautes et leurs prils. Ils taient livrs aux plus
grandes terreurs. Carnot, encore plus isol qu'eux, brouill avec les
clichyens, odieux aux patriotes, suspect mme aux rpublicains modrs,
calomni, mconnu, recevait chaque jour les plus sinistres avis. On lui
disait qu'il allait tre gorg par ordre de ses collgues. Barthlemy,
menac et averti comme lui, tait dans l'pouvante.

Du reste, les mmes avis taient donns  tout le monde. Larvellire
avait t inform, de manire  ne pas lui laisser de doute, que des
chouans taient pays pour l'assassiner. Le trouvant le plus ferme des
trois membres de la majorit, c'tait lui qu'on voulait frapper pour la
dissoudre. Il est certain que sa mort aurait tout chang, car le nouveau
directeur nomm par les conseils et vot certainement avec Carnot et
Barthlemy. L'utilit du crime, et les dtails donns  Larvellire,
devaient l'engager  se tenir en garde. Cependant il ne s'mut pas,
et continua ses promenades du soir au Jardin des Plantes. On le fit
insulter par Malo, le chef d'escadron du 21e de dragons, qui avait sabr
les jacobins au camp de Grenelle, et qui avait ensuite dnonc Brottier
et ses complices. Ce Malo tait la crature de Carnot et de Cochon, et
il avait, sans le vouloir, inspir aux clichyens des esprances qui
le rendirent suspect. Destitu par le directoire, il attribua sa
destitution  Larvellire, et vint le menacer au Luxembourg.
L'intrpide magistrat fut peu effray de la prsence d'un officier de
cavalerie, et le poussa par les paules hors de chez lui.

Rewbell, quoique trs attach  la cause commune, tait plus violent,
mais moins ferme. On vint lui dire que Barras traitait avec un envoy du
prtendant, et tait prt  trahir la rpublique. Les liaisons de Barras
avec tous les partis pouvaient inspirer tous les genres de craintes.
Nous sommes perdus, dit Rewbell; Barras nous livre, nous allons tre
gorgs; il ne nous reste qu' fuir, car nous ne pouvons plus sauver la
rpublique.  Larvellire, plus calme, rpondit  Rewbell, que, loin de
cder, il fallait aller chez Barras, lui parler avec vigueur, l'obliger
 s'expliquer, et lui imposer par une grande fermet. Ils allrent tous
deux chez Barras, l'interrogrent avec autorit, et lui demandrent
pourquoi il diffrait encore. Barras, occup  tout prparer avec
Augereau, demanda encore trois ou quatre jours, et promit de ne plus
diffrer. C'tait le 13 ou le 14 fructidor, Rewbell fut rassur, et
consentit  attendre.

Barras et Augereau, en effet, avaient tout prpar pour l'excution du
coup d'tat mdit depuis si long-temps. Les troupes de Hoche taient
disposes autour de la limite constitutionnelle, prtes  la franchir,
et  se rendre dans quelques heures  Paris. On avait gagn une grande
partie des grenadiers du corps lgislatif, en se servant du commandant
en second, Blanchard, et de plusieurs autres officiers, qui taient
dvous au directoire. On s'tait ainsi assur d'un assez grand nombre
de dfections dans les rangs des grenadiers, pour prvenir un combat. Le
commandant en chef Ramel tait rest fidle aux conseils,  cause de ses
liaisons avec Cochon et Carnot; mais son influence tait peu redoutable.
On avait, par prcaution, ordonn de grands exercices  feu aux troupes
de la garnison de Paris, et mme aux grenadiers du corps lgislatif. Ces
mouvemens de troupes, ce fracas d'armes, taient un moyen de tromper sur
le vritable jour de l'excution.

Chaque jour on s'attendait  voir l'vnement clater; on croyait que ce
serait pour le 15 fructidor, puis pour le 16, mais le 16 rpondait au
2 septembre, et le directoire n'aurait pas choisi ce jour de terrible
mmoire. Cependant l'pouvante des clichyens fut extrme. La police
des inspecteurs, trompe par de faux indices, leur avait persuad que
l'vnement tait fix pour la nuit mme du 15 au 16. Ils se runirent
le soir en tumulte, dans la salle des deux commissions. Rovre, le
fougueux racteur, l'un des membres de la commission des anciens, lut
un rapport de police, d'aprs lequel deux cents dputs allaient tre
arrts dans la nuit. D'autres, courant  perte d'haleine, vinrent
annoncer que les barrires taient fermes, que quatre colonnes de
troupes entraient dans Paris, et que le comit dirigeant tait runi
au directoire. Ils disaient aussi que l'htel du ministre de la police
tait tout clair. Le tumulte fut au comble. Les membres des deux
commissions, qui auraient d n'tre que dix, et qui taient une
cinquantaine, se plaignaient de ne pouvoir pas dlibrer. Enfin on
envoya vrifier, soit aux barrires, soit  l'htel de la police, les
rapports des agens, et il fut reconnu que le plus grand calme rgnait
partout. On dclara que les agens de la police ne pourraient pas tre
pays le lendemain, faute de fonds; chacun vida ses poches pour fournir
la somme ncessaire. On se retira. Les clichyens entourrent Pichegru
pour le dcider  agir; ils voulaient d'abord mettre les conseils en
permanence, puis runir les migrs et les chouans qu'ils avaient
dans Paris, y adjoindre quelques jeunes gens, marcher avec eux sur le
directoire, et enlever les trois directeurs. Pichegru dclara tous ces
projets ridicules et inexcutables, et rpta encore qu'il n'y avait
rien  faire. Les ttes folles du parti n'en rsolurent pas moins de
commencer le lendemain par faire dclarer la permanence.

Le directoire fut averti par sa police du trouble des clichyens, et de
leurs projets dsesprs. Barras, qui avait dans sa main tous les moyens
d'excution, rsolut d'en faire usage dans la nuit mme. Tout tait
dispos pour que les troupes pussent franchir en quelques heures
le cercle constitutionnel. La garnison de Paris devait suffire en
attendant. Un grand exercice  feu fut command pour le lendemain, afin
de se mnager un prtexte. Personne ne fut averti du moment, ni les
ministres, ni les deux directeurs Rewbell et Larvellire, de manire
que tout le monde ignorait que l'vnement allait avoir lieu. Cette
journe du 17 (3 septembre) se passa avec assez de calme; aucune
proposition ne fut faite aux conseils. Beaucoup de dputs
s'absentaient, afin de se soustraire  la catastrophe qu'ils avaient
si imprudemment provoque. La sance du directoire eut lieu comme 
l'ordinaire. Les cinq directeurs taient prsens. A quatre heures de
l'aprs-midi, au moment o la sance tait finie, Barras prit Rewbell
et Larvellire  part, et leur dit qu'il fallait frapper la nuit mme,
pour prvenir l'ennemi. Il leur avait demand quatre jours encore, mais
il devanait ce terme pour n'tre pas surpris. Les trois directeurs
se rendirent alors chez Rewbell, o ils s'tablirent. Il fut convenu
d'appeler tous les ministres chez Rewbell, de s'enfermer l, jusqu' ce
que l'vnement ft consomm, et de ne permettre  personne d'en
sortir. On ne devait communiquer avec le dehors que par Augereau et ses
aides-de-camp. Ce projet arrt, les ministres furent convoqus pour la
soire. Runis tous ensemble avec les trois directeurs, ils se mirent
 rdiger les ordres et les proclamations ncessaires. Le projet tait
d'entourer le palais du corps lgislatif, d'enlever aux grenadiers les
postes qu'ils occupaient, de dissoudre les commissions des inspecteurs,
de fermer les salles des deux conseils, de fixer un autre lieu de
runion, d'y appeler les dputs sur lesquels on pouvait compter, et de
leur faire rendre une loi contre les dputs dont on voulait se dfaire.
On comptait bien que ceux qui taient ennemis du directoire n'oseraient
pas se rendre au nouveau lieu de runion. En consquence, on rdigea des
proclamations annonant qu'un grand complot avait t form contre
la rpublique, que les principaux auteurs taient membres des deux
commissions des inspecteurs; que c'tait de ces deux commissions que
devaient partir les conjurs; que, pour prvenir leur attentat, le
directoire faisait fermer les salles du corps lgislatif, et indiquait
un autre local, pour y runir les dputs fidles  la rpublique. Les
cinq-cents devaient se runir au thtre de l'Odon, et les anciens 
l'amphithtre de l'cole de Mdecine. Un rcit de la conspiration,
appuy de la dclaration de Duverne de Presle, et de la pice trouve
dans le portefeuille de d'Entraigues, tait ajout  ces proclamations.
Le tout fut imprim sur-le-champ, et dut tre affich dans la nuit sur
les murs de Paris. Les ministres et les trois directeurs restrent
renferms chez Rewbell, et Augereau partit avec ses aides-de-camp pour
faire excuter le projet convenu.

Carnot et Barthlmy, retirs dans leur logement du Luxembourg,
ignoraient ce qui se prparait. Les clichyens, toujours fort agits,
encombraient la salle des commissions. Mais Barthlemy tromp fit dire
que ce ne serait pas pour cette nuit. Pichegru, de son ct, venait de
quitter Schrer, et il assura que rien n'tait encore prpar. Quelques
mouvemens de troupes avaient t aperus, mais c'tait, disait-on, 
caus d'un exercice  feu, et on n'en conut aucune alarme. Chacun
rassur se retira chez soi. Rovre seul resta dans la salle des
inspecteurs, et se coucha dans un lit qui tait destin pour celui des
membres qui devait veiller.

Vers minuit, Augereau disposa toutes les troupes de la garnison autour
du palais, et fit approcher une nombreuse artillerie. Le plus grand
calme rgnait dans Paris, o l'on n'entendait que le pas des soldats
et le roulement des canons. Il fallait, sans coup frir, enlever aux
grenadiers du corps lgislatif les postes qu'ils occupaient. Ordre fut
signifi au commandant Ramel, vers une heure du matin, de se rendre chez
le ministre de la guerre. Il refusa, devinant de quoi il s'agissait,
courut rveiller l'inspecteur Rovre, qui ne voulut pas croire encore
au danger, et se hta ensuite d'aller dans la caserne de ses grenadiers
pour faire prendre les armes  la rserve. Quatre cents hommes  peu
prs occupaient les diffrens postes des Tuileries; la rserve tait
de huit cents. Elle fut sur-le-champ mise sous les armes, et range en
bataille dans le jardin des Tuileries. Le plus grand ordre et le plus
grand silence rgnaient dans les rangs.

Dix mille hommes  peu prs de troupes de ligne occupaient les environs
du chteau, et se disposaient  l'envahir. Un coup de canon  poudre,
tir vers trois heures du matin, servit de signal. Les commandans des
colonnes se prsentrent aux diffrens postes. Un officier vint de la
part d'Augereau ordonner  Ramel de livrer le poste du Pont-Tournant,
qui communiquait entre le jardin et la place Louis XV; mais Ramel
refusa. Quinze cents hommes s'tant prsents  ce poste, les
grenadiers, dont la plupart taient gagns, le livrrent. La mme chose
se passa aux autres postes. Toutes les issues du jardin et du Carrousel
furent livres, et de toutes parts le palais se trouva envahi par des
troupes nombreuses d'infanterie et de cavalerie. Douze pices de canon
tout atteles furent braques sur le chteau. Il ne restait plus que la
rserve des grenadiers, forte de huit cents hommes, range en bataille,
et ayant son commandant Ramel en tte. Une partie des grenadiers tait
dispose  faire son devoir; les autres, travaills par les agens
de Barras, taient disposs au contraire  se runir aux troupes du
directoire. Des murmures s'levrent dans les rangs. Nous ne sommes
pas des Suisses, s'crirent quelques voix.--J'ai t bless au 12
vendmiaire par les royalistes, dit un officier, je ne veux pas me
battre pour eux le 18 fructidor.

La dfection s'introduisit alors dans cette troupe. Le commandant
en second, Blanchard, l'excitait de ses paroles et de sa prsence.
Cependant le commandant Ramel voulait encore faire son devoir, lorsqu'il
reut un ordre, parti de la salle des inspecteurs, dfendant de
faire feu. Au mme instant, Augereau arriva  la tte d'un nombreux
tat-major. Commandant Ramel, dit-il, me reconnaissez-vous pour le chef
de la 17e division militaire?--Oui, rpondit Ramel.--Eh bien! en qualit
de votre suprieur, je vous ordonne de vous rendre aux arrts. Ramel
obit; mais il reut de mauvais traitemens de quelques jacobins furieux,
mls dans l'tat-major d'Augereau. Celui-ci le dgagea, et le fit
conduire au Temple. Le bruit du canon et l'investissement du chteau
avaient donn l'veil  tout le monde. Il tait cinq heures du matin.
Les membres des commissions taient accourus  leur poste, et s'taient
rendus dans leur salle. Ils taient entours, et ne pouvaient plus
douter du pril. Une compagnie de soldats place  leur porte avait
ordre de laisser entrer tous ceux qui se prsenteraient avec la mdaille
de dputs, et de n'en laisser sortir aucun. Ils virent arriver leur
collgue Dumas, qui se rendait  son poste; mais ils lui jetrent un
billet par la fentre, pour l'avertir du pril et l'engager  se sauver.
Augereau se fit remettre l'pe de Pichegru et de Willot, et les envoya
tous deux, au Temple, ainsi que plusieurs autres dputs, saisis dans la
salle des inspecteurs.

Tandis que cette opration s'excutait contre les conseils, le
directoire avait charg un officier de se mettre  la tte d'un
dtachement, et d'aller s'emparer de Carnot et de Barthlemy. Carnot,
averti  temps, s'tait sauv de son appartement, et il tait parvenu 
s'vader par une petite porte du jardin du Luxembourg dont il avait
la cl. Quant  Barthlemy, on l'avait trouv chez lui, et on l'avait
arrt. Cette arrestation tait embarrassante pour le directoire. Barras
except, les directeurs taient charms de la fuite de Carnot; ils
dsiraient vivement que Barthlemy en ft autant. Ils lui firent
proposer de s'enfuir. Barthlemy rpondit qu'il y consentait, si on le
faisait transporter ostensiblement, et sous son nom,  Hambourg. Les
directeurs ne pouvaient s'engager  une pareille dmarche. Se proposant
de dporter plusieurs membres du corps lgislatif, ils ne pouvaient pas
traiter avec tant de faveur l'un de leurs collgues. Barthlemy fut
conduit au Temple; il y arriva en mme temps que Pichegru, Willot, et
les autres dputs pris dans la commission des inspecteurs.

Il tait huit heures du matin: beaucoup de dputs, avertis, voulurent
courageusement se rendre  leur poste. Le prsident des cinq-cents,
Simon, et celui des anciens, Lafond-Ladebat, parvinrent jusqu' leurs
salles respectives, qui n'taient pas encore fermes, et purent occuper
le fauteuil en prsence de quelques dputs. Mais des officiers vinrent
leur intimer l'ordre de se retirer. Ils n'eurent que le temps de
dclarer que la reprsentation nationale tait dissoute. Ils se
retirrent chez l'un d'eux, o les plus courageux mditrent une
nouvelle tentative. Ils rsolurent de se runir une seconde fois, de
traverser Paris  pied, et de se prsenter, ayant leurs prsidens en
tte, aux portes du Palais-Lgislatif. Il tait prs de onze heures du
matin. Tout Paris tait averti de l'vnement; le calme de cette
grande cit n'en tait pas troubl. Ce n'taient plus les passions qui
produisaient un soulvement; c'tait un acte mthodique de l'autorit
contre quelques reprsentans. Une foule de curieux encombraient les rues
et les places publiques, sans mot dire. Seulement des groupes dtachs
des faubourgs, et composs de jacobins, parcouraient les rues en criant:
_Vive la rpublique!  bas les aristocrates!_ Ils ne trouvaient ni cho
ni rsistance dans la masse de la population. C'tait surtout autour du
Luxembourg que leurs groupes s'taient amasss. L, ils criaient: _Vive
le directoire!_ et quelques-uns, _vive Barras!_

Le groupe des dputs traversa en silence la foule amasse sur le
Carrousel, et se prsenta aux portes des Tuileries. On leur en refusa
l'entre; ils insistrent; alors un dtachement les repoussa, et les
poursuivit jusqu' ce qu'ils fussent disperss: triste et dplorable
spectacle, qui prsageait la prochaine et invitable domination des
prtoriens! Pourquoi fallait-il qu'une faction perfide et oblig
la rvolution  invoquer l'appui des baonnettes? Les dputs ainsi
poursuivis se retirrent, les uns chez le prsident Lafond-Ladebat,
les autres dans une maison voisine. Ils y dlibraient en tumulte, et
s'occupaient  faire une protestation, lorsqu'un officier vint leur
signifier l'ordre de se sparer. Un certain nombre d'entre eux furent
arrts; c'taient Lafond-Ladebat, Barb-Marbois, Tronon-Ducoudray,
Bourdon (de l'Oise), Goupil de Prfeln, et quelques autres. Ils furent
conduits au Temple, o dj les avaient prcds les membres des deux
commissions.

Pendant ce temps, les dputs directoriaux s'taient rendus au nouveau
lieu assign pour la runion du corps lgislatif. Les cinq-cents
allaient  l'Odon, les anciens  l'cole de Mdecine. Il tait midi
 peu prs, et ils taient encore peu nombreux; mais le nombre s'en
augmentait  chaque instant, soit parce que l'avis de cette convocation
extraordinaire se communiquait de proche en proche, soit parce que tous
les incertains, craignant de se dclarer en dissidence, s'empressaient
de se rendre au nouveau corps lgislatif. De momens en momens, on
comptait les membres prsens; et enfin, lorsque les anciens furent au
nombre de cent vingt-six, et les cinq cents au nombre de deux cent
cinquante-un, moiti plus un pour les deux conseils, ils commencrent
 dlibrer. Il y avait quelque embarras dans les deux assembles, car
l'acte qu'il s'agissait de lgaliser tait un coup d'tat manifeste. Le
premier soin des deux conseils fut de se dclarer en permanence, et
de s'avertir rciproquement qu'ils taient constitus. Le dput
Poulain-Grandpr, membre des cinq-cents, prit le premier la parole. Les
mesures qui ont t prises, dit-il, le local que nous occupons, tout
annonce que la patrie a couru de grands dangers, et qu'elle en court
encore. Rendons grces au directoire: c'est  lui que nous devons le
salut de la patrie. Mais ce n'est pas assez que le directoire veille; il
est aussi de notre devoir de prendre des mesures capables d'assurer le
salut public et la constitution de l'an III. A cet effet, je demande la
formation d'une commission de cinq membres.

Cette proposition fut adopte, et la commission compose de dputs
dvous au systme du directoire. C'taient Sieys, Poulain-Grandpr,
Villers, Chazal et Boulay (de la Meurthe). On annona pour six heures du
soir un message du directoire aux deux conseils. Ce message contenait le
rcit de la conspiration, telle qu'elle tait connue du directoire, les
deux pices fameuses dont nous avons dj parl, et des fragmens de
lettres trouves dans les papiers des agens royalistes. Ces pices ne
contenaient que les preuves acquises; elles prouvaient que Pichegru
tait en ngociation avec le prtendant, qu'Imbert-Coloms correspondait
avec Blanckembourg, que Mersan et Lemerer taient les aboutissans de la
conspiration auprs des dputs de Clichy, et qu'une vaste association
de royalistes s'tendait sur toute la France. Il n'y avait pas d'autres
noms que ceux qui ont dj t cits. Ces pices firent nanmoins
un grand effet. En apportant la conviction morale, elles prouvaient
l'impossibilit d'employer les voies judiciaires, par l'insuffisance des
tmoignages directs et positifs. La commission des cinq eut aussitt
la parole sur ce message. Le directoire n'ayant pas l'initiative des
propositions, c'tait  la commission des cinq  la prendre; mais
cette commission avait le secret du directoire, et allait proposer la
lgalisation du coup d'tat convenu d'avance. Boulay (de la Meurthe),
charg de prendre la parole au nom de la commission, donna les raisons
dont on accompagne habituellement les mesures extraordinaires, raisons
qui, dans la circonstance, taient malheureusement trop fondes. Aprs
avoir dit qu'on se trouvait plac sur un champ de bataille, qu'il
fallait prendre une mesure prompte et dcisive, et, sans verser une
goutte de sang, rduire les conspirateurs  l'impossibilit de nuire, il
fit les propositions projetes. Les principales consistaient  annuler
les oprations lectorales de quarante-huit dpartemens,  dlivrer
ainsi le corps lgislatif de dputs vous  une faction, et  choisir
dans le nombre les plus dangereux pour les dporter. Le conseil n'avait
presque pas le choix  l'gard des mesures  prendre; la circonstance
n'en admettait pas d'autres que celles qu'on lui proposait, et le
directoire d'ailleurs avait pris une telle attitude, qu'on n'aurait pas
os les lui refuser. La partie flottante et incertaine d'une assemble,
que l'nergie soumet toujours, tait range du ct des directoriaux,
et prte  voter tout ce qu'ils voudraient. Le dput Chollet demandait
cependant un dlai de douze heures pour examiner ces propositions; le
cri _aux voix!_ lui imposa silence. On se borna  retrancher quelques
individus de la liste de dportation, tels que Thibaudeau, Doulcet de
Pontcoulant, Tarb, Crcy, Detorcy, Normand, Dupont (de Nemours),
Remusat, Bailly, les uns comme bons patriotes, malgr leur opposition,
les autres comme trop insignifians pour tre dangereux. Aprs ces
retranchemens, on vota surle-champ les rsolutions proposes. Les
oprations lectorales de quarante-huit dpartemens furent casses. Ces
dpartemens taient les suivans: Ain, Ardche, Arige, Aube, Aveyron,
Bouches-du-Rhne, Calvados, Charente, Cher, Cte-d'Or, Ctes-du-Nord,
Dordogne, Eure, Eure-et-Loir, Gironde, Hrault, Ille-et-Vilaine,
Indre-et-Loire, Loiret, Manche, Marne, Mayenne, Mont-Blanc, Morbihan,
Moselle, Deux-Nthes, Nord, Oise, Orne, Pas-de-Calais, Puy-de-Dme,
Bas-Rhin, Haut-Rhin, Rhne, Haute-Sane, Sane-et-Loire, Sarthe, Seine,
Seine-Infrieure, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Somme, Tarn, Var,
Vaucluse, Yonne. Les dputs nomms par ces dpartemens taient exclus
du corps lgislatif. Tous les fonctionnaires, tels que juges ou
administrateurs municipaux, lus par ces dpartemens, taient exclus
aussi de leurs fonctions. taient condamns  la dportation, dans un
lieu choisi par le directoire, les individus suivans: dans le conseil
des cinq-cents, Aubry, Job Aim, Bayard, Blain, Boissy-d'Anglas, Borne,
Bourdon (de l'Oise), Cadroi, Couchery, Delahaye, Delarue, Doumre,
Dumolard, Duplantier, Duprat, Gilbert-Desmolires, Henri Larivire,
Imbert-Coloms, Camille-Jordan, Jourdan (des Bouches-du-Rhne), Gau,
Lacarrire, Lemarchant-Gomicourt, Lemerer, Mersan, Madier, Maillard,
Noailles, Andr, Mac-Curtain, Pave, Pastoret, Pichegru, Polissart,
Praire-Montaud, Quatremre-Quincy, Saladin, Simon, Vauvilliers,
Vaublanc, Villaret-Joyeuse, Willot: dans le conseil des anciens,
Barb-Marbois, Dumas, Ferraut-Vaillant, Lafond-Ladebat, Laumont,
Muraire, Murinais, Paradis, Portalis, Rovre, Tronon-Ducoudray.

Les deux directeurs Carnot et Barthlemy, l'ex-ministre de la police
Cochon, son employ Dossonville, le commandant de la garde du corps
lgislatif Ramel, les trois agens royalistes Brottier, Laville-Heurnois,
Duverne de Presle, taient condamns aussi  la dportation. On ne s'en
tint pas l: les journalistes n'avaient pas t moins dangereux que les
dputs, et on n'avait pas plus de moyens de les frapper judiciairement.
On rsolut d'agir rvolutionnairement  leur gard, comme  l'gard
des membres du corps lgislatif. On condamna  la dportation les
propritaires, diteurs et rdacteurs de quarante-deux journaux; car
aucunes conditions n'tant alors imposes aux journaux politiques,
le nombre en tait immense. Dans les quarante-deux figurait _la
Quotidienne_. A ces dispositions contre les individus, on en ajouta
d'autres, pour renforcer l'autorit du directoire, et rtablir les lois
rvolutionnaires que les cinq-cents avaient abolies ou modifies. Ainsi
le directoire avait la nomination de tous les juges et magistrats
municipaux, dont l'lection tait annule dans quarante-huit
dpartemens. Quant aux places de dputs, elles restaient vacantes. Les
articles de la fameuse loi du 3 brumaire, qui avaient t rapports,
taient remis en vigueur, et mme tendus. Les parens d'migrs, exclus
par cette loi des fonctions publiques jusqu' la paix, en taient
exclus, par la loi nouvelle, jusqu'au terme de quatre ans aprs la paix;
ils taient privs en outre des fonctions lectorales. Les migrs,
rentrs sous prtexte de demander leur radiation, devaient sortir sous
vingt-quatre heures des communes dans lesquelles ils se trouvaient, et
sous quinze jours du territoire. Ceux d'entre eux qui seraient saisis en
contravention devaient subir l'application des lois sous vingt-quatre
heures. Les lois qui rappelaient les prtres dports, qui les
dispensaient du serment et les obligeaient  une simple dclaration,
taient rapportes. Toutes les lois sur la police des cultes taient
rtablies. Le directoire avait la facult de dporter, sur un simple
arrt, les prtres qu'il saurait se mal conduire. Quant aux journaux,
il avait  l'avenir la facult de supprimer ceux qui lui paratraient
dangereux. Les socits politiques, c'est--dire les clubs, taient
rtablies; mais le directoire tait arm contre eux de la mme puissance
qu'on lui donnait contre les journaux; il pouvait les fermer 
volont. Enfin, ce qui n'tait pas moins important que tout le reste,
l'organisation de la garde nationale tait suspendue, et renvoye 
d'autres temps.

Aucune de ces dispositions n'tait sanguinaire, car le temps de
l'effusion du sang tait pass; mais elles rendaient au directoire une
puissance toute rvolutionnaire. Elles furent votes le 18 fructidor an
V (4 septembre) au soir, dans les cinq-cents. Aucune voix ne s'leva
contre leur adoption; quelques dputs applaudirent, la majorit fut
silencieuse et soumise. La rsolution qui les contenait fut porte de
suite aux anciens, qui taient en permanence comme les cinq-cents, et
qui attendaient qu'on leur fournt un sujet de dlibration. La simple
lecture de la rsolution et du rapport les occupa jusqu'au matin du
19. Fatigus d'une sance trop longue, ils s'ajournrent pour quelques
heures. Le directoire, qui tait impatient d'obtenir la sanction des
anciens, et de pouvoir appuyer d'une loi le coup d'tat qu'il avait
frapp, envoya un message au corps lgislatif. Le directoire, disait ce
message, s'est dvou pour sauver la libert, mais il compte sur vous
pour l'appuyer. C'est aujourd'hui le 19, et vous n'avez encore rien
fait pour le seconder. La rsolution fut aussitt approuve en loi, et
envoye au directoire.

A peine fut-il muni de cette loi, qu'il se hta d'en user, voulant
excuter son plan avec promptitude, et aussitt aprs faire rentrer
toutes choses dans l'ordre. Un grand nombre de condamns  la
dportation s'tait enfuis. Carnot s'tait secrtement dirig vers
la Suisse. Le directoire aurait voulu faire vader Barthlemy, qui
s'obstina par les raisons qui ont t rapportes plus haut. Il choisit
sur la liste des dports quinze individus, jugs ou plus dangereux ou
plus coupables, et les destina  une dportation, qui pour quelques-uns
fut aussi funeste que la mort. On les fit partir le jour mme, dans des
chariots grills, pour Rochefort, d'o ils durent tre transports sur
une frgate  la Guyane. C'taient Barthlemy, Pichegru, Willot, ainsi
traits  cause ou de leur importance ou de leur culpabilit; Rovre, 
cause de ses intelligences connues avec la faction royaliste; Aubry,
 cause de son rle dans la raction; Bourdon (de l'Oise), Murinais,
Delarue,  cause de leur conduite dans les cinq-cents; Ramel,  cause de
sa conduite  la tte des grenadiers; Dossonville,  cause des
fonctions qu'il avait remplies auprs de la commission des inspecteurs;
Tronon-Ducoudray, Barb-Marbois, Lafond-Ladebat,  cause, non de leur
culpabilit, car ils taient sincrement attachs  la rpublique,
mais de leur influence dans le conseil des anciens; enfin Brottier et
Laville-Heurnois,  cause de leur conspiration. Leur complice Duverne de
Presle fut mnag en considration de ses rvlations. La haine eut sans
doute sa part ordinaire dans le choix des victimes, car il n'y avait que
Pichegru de rellement dangereux parmi ces quinze individus. Le nombre
en fut port  seize, par le dvoment du nomm Letellier, domestique
de Barthlemy, qui demanda  suivre son matre. On les fit partir sans
dlai, et ils furent exposs, comme il arrive toujours,  la brutalit
des subalternes. Cependant le directoire ayant appris que le gnral
Dutertre, chef de l'escorte, se conduisait mal envers les prisonniers,
le remplaa sur-le-champ. Ces dports pour cause de royalisme
allaient se retrouver  Sinamari,  ct de Billaud-Varennes et de
Collot-d'Herbois. Les autres dports furent destins  l'le d'Oleron.

Pendant ces deux jours, Paris demeura parfaitement calme. Les patriotes
des faubourgs trouvaient la peine de la dportation trop douce; ils
taient habitus  des mesures rvolutionnaires d'une autre espce.
Se confiant dans Barras et Augereau, ils s'attendaient  mieux. Ils
formrent des groupes, et vinrent sous les fentres du directoire crier:
_Vive la Rpublique! vive le Directoire! vive Barras!_ Ils attribuaient
la mesure  Barras, et dsiraient qu'on s'en remt  lui, pendant
quelques jours, de la rpression des aristocrates. Cependant ces
groupes peu nombreux ne troublrent aucunement le repos de Paris. Les
sectionnaires de vendmiaire, qu'on aurait vus bientt, sans la loi du
19, rorganiss en garde nationale, n'avaient plus assez d'nergie pour
prendre spontanment les armes. Ils laissrent excuter le coup
d'tat sans opposition. Du reste, l'opinion restait incertaine. Les
rpublicains sincres voyaient bien que la faction royaliste avait rendu
invitable une mesure nergique, mais ils dploraient la violation des
lois et l'intervention du pouvoir militaire. Ils doutaient presque de la
culpabilit des conspirateurs, en voyant un homme comme Carnot confondu
dans leurs rangs. Ils craignaient que la haine n'et trop influ sur la
dtermination du directoire. Enfin, mme en jugeant ses dterminations
comme ncessaires, ils taient tristes, et ils avaient raison; car il
devenait vident que cette constitution, dans laquelle ils avaient
mis tout leur espoir, n'tait pas le terme de nos troubles et de nos
discordes. La masse de la population se soumit, et se dtacha beaucoup
en ce jour des vnemens politiques. On l'avait vue, le 9 thermidor,
passer de la haine contre l'ancien rgime  la haine contre la terreur.
Depuis, elle n'avait voulu intervenir dans les affaires que pour ragir
contre le directoire, qu'elle confondait avec la convention et le comit
de salut public. Effraye aujourd'hui de l'nergie de ce directoire,
elle vit dans le 18 fructidor l'avis de demeurer trangre aux
vnemens. Aussi vit-on, depuis ce jour, s'attidir le zle politique.

Telles devaient tre les consquences du coup d'tat du 18 fructidor. On
a dit qu'il tait devenu inutile  l'instant o il fut excut; que le
directoire en effrayant la faction royaliste avait dj russi  lui
imposer, qu'en s'obstinant  faire le coup d'tat, il avait prpar
l'usurpation militaire, par l'exemple de la violation des lois. Mais,
comme nous l'avons dj dit, la faction royaliste n'tait intimide
que pour un moment;  l'arrive du prochain tiers elle aurait
infailliblement tout renvers, et emport le directoire. La guerre
civile et alors t tablie entre elle et les armes. Le directoire en
prvenant ce mouvement et en le rprimant  propos, empcha la guerre
civile; et, s'il se mit par l sous l'gide de la puissance militaire,
il subit une triste mais invitable ncessit. La lgalit tait une
illusion  la suite d'une rvolution comme la ntre. Ce n'est pas 
l'abri de la puissance lgale que tous les partis pouvaient venir se
soumettre et se reposer; il fallait une puissance plus forte pour les
rprimer, les rapprocher, les fondre, et pour les protger tous contre
l'Europe en armes: et cette puissance, c'tait la puissance militaire.
Le directoire, par le 18 fructidor, prvint donc la guerre civile, et
lui substitua un coup d'tat, excut avec force, mais avec tout le
calme et la modration possibles dans les temps de rvolution.


CHAPITRE XI.

CONSQUENCES DU 18 FRUCTIDOR.--NOMINATION DE MERLIN (DE DOUAI) ET
DE FRANOIS (DE NEUFCHATEAU) EN REMPLACEMENT DES DEUX DIRECTEURS
DPORTS.--RVLATIONS TARDIVES ET DISGRACE DE MOREAU.--MORT DE
HOCHE.--REMBOURSEMENT DES DEUX TIERS DE LA DETTE.--LOI CONTRE
LES CI-DEVANT NOBLES.--RUPTURE DES CONFRENCES DE LILLE AVEC
L'ANGLETERRE.--CONFRENCES D'UDINE.--TRAVAUX DE BONAPARTE EN ITALIE;
FONDATION DE LA RPUBLIQUE CISALPINE; ARBITRAGE ENTRE LA VALTELINE
ET LES GRISONS; CONSTITUTION LIGURIENNE; TABLISSEMENT DANS LA
MDITERRANE.--TRAIT DE CAMPO-FORMIO.--RETOUR DE BONAPARTE A PARIS;
FTE TRIOMPHALE.


Le 18 fructidor jeta la terreur dans les rangs des royalistes. Les
prtres et les migrs, dj rentrs en grand nombre, quittrent Paris
et les grandes villes pour regagner les frontires. Ceux qui taient
prts  rentrer, s'enfoncrent de nouveau en Allemagne et en Suisse. Le
directoire venait d'tre rarm de toute la puissance rvolutionnaire
par la loi du 19, et personne ne voulait plus le braver. Il commena
par rformer les administrations, ainsi qu'il arrive toujours  chaque
changement de systme, et appela des patriotes prononcs  la plupart
des places. Il avait  nommer  toutes les fonctions lectives dans
quarante-huit dpartemens, et il pouvait ainsi tendre beaucoup son
influence et multiplier ses partisans. Son premier soin devait tre
de remplacer les deux directeurs Carnot et Barthlemy. Rewbell et
Larvellire, dont le dernier vnement avait singulirement augment
l'influence, ne voulaient pas qu'on pt les accuser d'avoir exclu deux
de leurs collgues, pour rester matres du gouvernement. Ils exigrent
donc que l'on demandt sur-le-champ au corps lgislatif la nomination de
deux nouveaux directeurs. Ce n'tait point l'avis de Barras, et encore
moins d'Augereau, Ce gnral tait enchant de la journe du 18
fructidor, et tout fier de l'avoir si bien conduite. En se mlant aux
vnemens, il avait pris got  la politique et au pouvoir, et avait
conu l'ambition de siger au directoire. Il voulait que les trois
directeurs, sans demander des collgues au corps lgislatif,
l'appelassent  siger auprs d'eux. On ne satisfit point  cette
prtention, et il ne lui resta d'autre moyen pour devenir directeur que
d'obtenir la majorit dans les conseils. Mais il fut encore du dans
cet espoir. Merlin (de Douai), ministre de la justice, et Franois (de
Neufchteau), ministre de l'intrieur, l'emportrent d'un assez grand
nombre de voix sur leurs concurrens. Massna et Augereau furent, aprs
eux, les deux candidats qui runirent le plus de suffrages. Massna
en eut quelques-uns de plus qu'Augereau. Les deux nouveaux directeurs
furent installs avec l'appareil accoutum. Ils taient rpublicains,
plutt  la manire de Rewbell et de Larvellire, qu' la manire de
Barras; ils avaient d'ailleurs d'autres habitudes et d'autres moeurs.
Merlin tait un jurisconsulte; Franois (de Neufchteau) un homme
de lettres. Tous deux avaient une manire de vivre analogue 
leur profession, et taient faits pour s'entendre avec Rewbell et
Larvellire. Peut-tre et-il t  dsirer, pour l'influence et la
considration du directoire auprs de nos armes, que l'un de nos
gnraux clbres y ft appel.

Le directoire remplaa les deux ministres appels au directoire, par
deux administrateurs excellens pris dans la province. Il esprait ainsi
composer le gouvernement d'hommes plus trangers aux intrigues de Paris,
et moins accessibles  la faveur. Il appela  la justice Lambrechts, qui
tait commissaire prs l'administration centrale du dpartement de la
Dyle, c'est--dire prfet; c'tait un magistrat intgre. Il plaa 
l'intrieur Letourneur, commissaire prs l'administration centrale de
la Loire-Infrieure, administrateur capable, actif et probe, mais trop
tranger  la capitale et  ses usages, pour n'tre pas quelquefois
ridicule  la tte d'une grande administration.

Le directoire avait lieu de s'applaudir de la manire dont les vnemens
s'taient passs. Il tait seulement inquiet du silence du gnral
Bonaparte, qui n'avait plus crit depuis long-temps, et qui n'avait
point envoy les fonds promis. L'aide-de-camp Lavalette n'avait point
paru au Luxembourg pendant l'vnement, et on souponna qu'il avait
indispos son gnral contre le directoire, et lui avait donn de faux
renseignemens sur l'tat des choses. M. de Lavalette, en effet n'avait
cess de conseiller  Bonaparte de se tenir  part, de rester tranger
au coup d'tat, et de se borner au secours qu'il avait donn au
directoire par ses proclamations. Barras et Augereau mandrent M. de
Lavalette, lui firent des menaces, en lui disant qu'il avait sans doute
tromp Bonaparte, et lui dclarrent qu'ils l'auraient fait arrter,
sans les gards dus  son gnral. M. de Lavalette partit sur-le-champ
pour l'Italie. Augereau se hta d'crire au gnral Bonaparte et  ses
amis de l'arme, pour peindre l'vnement sous les couleurs les plus
favorables.

Le directoire, mcontent de Moreau, avait rsolu de le rappeler, mais il
reut de lui une lettre qui fit la plus grande sensation. Moreau avait
saisi lors du passage du Rhin les papiers du gnral Kinglin, et y avait
trouv toute la correspondance de Pichegru avec le prince de Cond. Il
avait tenu cette correspondance secrte; mais il se dcida  la faire
connatre au gouvernement au moment du 18 fructidor. Il prtendit s'tre
dcid avant la connaissance des vnemens du 18, et afin de fournir au
directoire la preuve dont il avait besoin pour confondre des ennemis
redoutables. Mais on assure que Moreau avait reu par le tlgraphe la
nouvelle des vnemens dans la journe mme du 18, qu'alors il s'tait
ht d'crire, pour faire une dnonciation qui ne compromettait pas
Pichegru plus qu'il ne l'tait, et qui le dchargeait lui-mme
d'une grande responsabilit. Quoi qu'il en soit de ces diffrentes
suppositions, il est clair que Moreau avait gard longtemps un secret
important, et ne s'tait dcid  le rvler qu'au moment mme de la
catastrophe. Tout le monde dit que, n'tant pas assez rpublicain pour
dnoncer son ami, il n'avait pas t cependant ami assez fidle pour
garder le secret jusqu'au bout. Son caractre politique parut l ce
qu'il tait, c'est--dire faible, vacillant et incertain. Le directoire
l'appela  Paris pour rendre compte de sa conduite. En examinant cette
correspondance, il y trouva la confirmation de tout ce qu'il avait
appris sur Pichegru, et dut regretter de n'en avoir pas eu connaissance
plus tt. Il trouva aussi dans ces papiers la preuve de la fidlit de
Moreau  la rpublique; mais il le punit de sa tideur et de son silence
en lui tant son commandement, et en le laissant sans emploi  Paris,
Hoche, toujours  la tte de son arme de Sambre-et-Meuse, venait de
passer un mois entier dans les plus cruelles angoisses. Il tait  son
quartier-gnral de Wetzlar, ayant une voiture toute prte pour
s'enfuir en Allemagne avec sa jeune femme, si le parti des cinq-cents
l'emportait. C'est cette circonstance seule qui, pour la premire fois,
le fit songer  ses intrts, et  runir une somme d'argent pour
suffire  ses besoins pendant son loignement; on a vu dj qu'il avait
prt au directoire la plus grande partie de la dot de sa femme. La
nouvelle du 18 fructidor le combla de joie, et le dlivra de toute
crainte pour lui-mme. Le directoire, pour rcompenser son dvoment,
runit les deux grandes armes de Sambre-et-Meuse et du Rhin en une
seule, sous le nom d'arme d'Allemagne, et lui en donna le commandement.
C'tait le plus vaste commandement de la rpublique. Malheureusement
la sant du jeune gnral ne lui permit gure de jouir du triomphe des
patriotes et du tmoignage de confiance du gouvernement. Depuis quelque
temps une toux sche et frquente, des convulsions nerveuses, alarmaient
ses amis et ses mdecins. Un mal inconnu consumait ce jeune homme,
nagure plein de sant, et qui joignait  ses talens l'avantage de la
beaut et de la vigueur la plus mle. Malgr son tat, il s'occupait
d'organiser en une seule les deux armes, dont il venait de recevoir le
commandement, et il songeait toujours  son expdition d'Irlande, dont
le directoire voulait faire un moyen d'pouvant contre l'Angleterre.
Mais sa toux devint plus violente vers les derniers jours de fructidor,
et il commena  souffrir des douleurs insupportables. On souhaitait
qu'il suspendt ses travaux, mais il ne le voulut pas. Il appela son
mdecin et lui dit: _Donnez-moi un remde pour la fatigue, mais que ce
remde ne soit pas le repos_. Vaincu par le mal, il se mit au lit le
premier jour complmentaire de l'an V (17 septembre), et expira le
lendemain, au milieu des douleurs les plus vives. L'arme fut dans la
consternation, car elle adorait son jeune gnral. Cette nouvelle se
rpandit avec rapidit, et vint affliger tous les rpublicains, qui
comptaient sur les talens et sur le patriotisme de Hoche. Le bruit
d'empoisonnement se rpandit sur-le-champ; on ne pouvait pas croire que
tant de jeunesse, de force, de sant, succombassent par un accident
naturel. L'autopsie fut faite; l'estomac et les intestins furent
examins par la Facult, qui les trouva remplis de taches noires, et
qui, sans dclarer les traces du poison, parut du moins y croire. On
attribua l'empoisonnement au directoire, ce qui tait absurde, car
personne au directoire n'tait capable de ce crime, tranger  nos
moeurs, et personne surtout n'avait intrt  le commettre. Hoche, en
effet, tait l'appui le plus solide du directoire, soit contre les
royalistes, soit contre l'ambitieux vainqueur de l'Italie. On supposa
avec plus de vraisemblance qu'il avait t empoisonn dans l'Ouest. Son
mdecin crut se souvenir que l'altration de sa sant datait de son
dernier sjour en Bretagne, lorsqu'il alla s'y embarquer pour l'Irlande.
On imagina, du reste sans preuve, que le jeune gnral avait t
empoisonn dans un repas qu'il avait donn  des personnes de tous les
partis, pour les rapprocher.

Le directoire fit prparer des obsques magnifiques; elles eurent lieu
au Champ-de-Mars, en prsence de tous les corps de l'tat, et au milieu
d'un concours immense de peuple. Une arme considrable suivait le
convoi; le vieux pre du gnral conduisait le deuil. Cette pompe
fit une impression profonde, et fut une des plus belles de nos temps
hroques.

Ainsi finit l'une des plus belles et des plus intressantes vies de la
rvolution. Cette fois du moins ce ne fut pas par l'chafaud. Hoche
avait vingt-neuf ans. Soldat aux gardes-franaises, il avait fait son
ducation en quelques mois. Au courage physique du soldat il joignait
un caractre nergique, une intelligence suprieure, une grande
connaissance des hommes, l'entente des vnemens politiques, et enfin
le mobile tout-puissant des passions. Les siennes taient ardentes,
et furent peut-tre la seule cause de sa mort. Une circonstance
particulire ajoutait  l'intrt qu'inspiraient toutes ses qualits;
toujours il avait vu sa fortune interrompue par des accidens imprvus;
vainqueur  Wissembourg, et prt  entrer dans la plus belle carrire,
il fut tout  coup jet dans les cachots: sorti des cachots pour aller
se consumer en Vende, il y remplit le plus beau rle politique, et,
 l'instant o il allait excuter un grand projet sur l'Irlande, une
tempte et des msintelligences l'arrtrent encore: transport 
l'arme de Sambre-et-Meuse, il y remporta une belle victoire, et vit sa
marche suspendue par les prliminaires de Loben: enfin, tandis qu' la
tte de l'arme d'Allemagne et avec les dispositions de l'Europe, il
avait encore un avenir immense, il fut frapp tout  coup au milieu
de sa carrire, et enlev par une maladie de quarante-huit heures.
Du reste, si un beau souvenir ddommage de la perte de la vie, il ne
pouvait tre mieux ddommag de perdre sitt la sienne. Des victoires,
une grande pacification, l'universalit des talens, une probit sans
tache, l'ide rpandue chez tous les rpublicains qu'il aurait lutt
seul contre le vainqueur de Rivoli et des Pyramides, que son ambition
serait reste rpublicaine et et t un obstacle invincible pour la
grande ambition qui prtendait au trne, en un mot, des hauts faits,
de nobles conjectures, et vingt-neuf ans, voil de quoi se compose sa
mmoire. Certes, elle est assez belle! ne le plaignons pas d'tre mort
jeune: il vaudra toujours mieux pour la gloire de Hoche, Klber, Desaix,
de n'tre pas devenus des marchaux. Ils ont eu l'honneur de mourir
citoyens et libres, sans tre rduits comme Moreau  chercher un asile
dans les armes trangres.

Le gouvernement donna l'arme d'Allemagne  Augereau, et se dbarrassa
ainsi de sa turbulence, qui commenait  devenir incommode  Paris.

Le directoire avait fait en quelques jours tous les arrangemens
qu'exigeaient les circonstances; mais il lui restait  s'occuper des
finances. La loi du 19 fructidor, en le dlivrant de ses adversaires les
plus redoutables, en rtablissant la loi du 3 brumaire, en lui donnant
de nouveaux moyens de svrit contre les migrs et les prtres, en
l'armant de la facult de supprimer les journaux, et de fermer les
socits politiques dont l'esprit ne lui conviendrait pas, en lui
permettant de remplir toutes les places vacantes aprs l'annulation
des lections, en ajournant indfiniment la rorganisation des gardes
nationales, la loi du 19 fructidor lui avait rendu tout ce qu'avaient
voulu lui ravir les deux conseils, et y avait mme ajout une espce de
toute-puissance rvolutionnaire. Mais le directoire avait des avantages
tout aussi importans  recouvrer en matire de finances; car on n'avait
pas moins voulu le rduire sous ce rapport que sous tous les autres. Un
vaste projet fut prsent pour les dpenses et les recettes de l'an VI.
Le premier soin devait tre de rendre au directoire les attributions
qu'on avait voulu lui ter, relativement aux ngociations de la
trsorerie,  l'ordre des paiemens; en un mot,  la manipulation des
fonds. Tous les articles adopts  cet gard par les conseils, avant le
18 fructidor, furent rapports. Il fallait songer ensuite  la cration
de nouveaux impts, pour soulager la proprit foncire trop charge, et
porter la recette au niveau de la dpense. L'tablissement d'une loterie
fut autoris; il fut tabli un droit sur les chemins et un autre sur
les hypothques. Les droits de l'enregistrement furent rgulariss de
manire  en accrotre considrablement le produit; les droits sur
les tabacs trangers furent augments. Grce  ces nouveaux moyens de
recette, on put rduire la contribution foncire  228 millions, et la
contribution personnelle  50, et porter cependant la somme totale
des revenus pour l'an VI  616 millions. Dans cette somme, les ventes
supposes de biens nationaux n'taient values que pour 20 millions.

La recette se trouvant leve  616 millions par ces diffrens moyens,
il fallait rduire la dpense  la mme somme. La guerre n'tait
suppose devoir coter cette anne, mme dans le cas d'une nouvelle
campagne, que 283 millions. Les autres services gnraux taient valus
 247 millions, ce qui faisait en tout 530 millions. Le service de
la dette s'levait  lui seul  258 millions: et si on l'et fait
intgralement, la dpense se ft leve  un taux fort suprieur
aux moyens de la rpublique. On proposa de n'en payer que le tiers,
c'est--dire 86 millions. De cette manire, la guerre, les services
gnraux et la dette ne portaient la dpense qu' 616 millions, montant
de la recette. Mais pour se renfermer dans ces bornes, il fallait
prendre un parti dcisif  l'gard de la dette. Depuis l'abolition
du papier-monnaie et le retour du numraire, le service des intrts
n'avait pu se faire exactement. On avait pay un quart en numraire, et
trois quarts en bons sur les biens nationaux, appels _bons des trois
quarts_. C'tait, en quelque sorte, comme si on et pay un quart en
argent et trois quarts en assignats. La dette n'avait donc gure t
servie jusqu'ici qu'avec les ressources provenant des biens nationaux,
et il devenait urgent de prendre un parti  cet gard, dans l'intrt de
l'tat et des cranciers. Une dette dont la charge annuelle montait
 258 millions, tait vritablement norme pour cette poque. On ne
connaissait point encore les ressources du crdit et la puissance de
l'amortissement. Les revenus taient bien moins considrables qu'ils ne
le sont devenus, car on n'avait pas eu le temps de recueillir encore les
bienfaits de la rvolution; et la France, qui a pu produire depuis un
milliard de contributions gnrales, pouvait  peine alors donner 616
millions. Ainsi la dette tait accablante, et l'tat se trouvait dans la
situation d'un particulier en faillite. On rsolut donc de continuer 
servir une partie de la dette en numraire, et, au lieu de servir le
reste en bons sur les biens nationaux, d'en rembourser le capital mme
avec ces biens. On voulait en conserver un tiers seulement: le tiers
conserv devait s'appeler _tiers consolid_, et demeurer sur le
grand-livre avec qualit de rente perptuelle. Les deux autres tiers
devaient tre rembourss au capital de vingt fois la rente, et en bons
recevables en paiement des biens nationaux. Il est vrai que ces bons
tombaient dans le commerce  moins du sixime de leur valeur; et que,
pour ceux qui ne voulaient pas acheter des terres, c'tait une vritable
banqueroute.

Malgr le calme et la docilit des conseils depuis le 18 fructidor,
cette mesure excita une vive opposition. Les adversaires du
remboursement soutenaient que c'tait une vraie banqueroute; que la
dette,  l'origine de la rvolution, avait t mise sous la sauvegarde
de l'honneur national, et que c'tait dshonorer la rpublique, que de
rembourser les deux tiers; que les cranciers qui n'achteraient pas
des biens perdraient les neuf diximes en ngociant leurs bons,
car l'mission d'une aussi grande quantit de papier en avilirait
considrablement la valeur; que mme, sans avoir des prjugs contre
l'origine des biens, les cranciers de l'tat taient pour la plupart
trop pauvres pour acheter des terrs; que les associations pour acqurir
en commun taient impossibles; que par consquent, la perte des neuf
diximes du capital tait relle pour la plupart; que le tiers prtendu
consolid, et  l'abri de rduction pour l'avenir, n'tait que promis;
qu'un tiers promis valait moins que trois tiers promis; qu'enfin si la
rpublique ne pouvait pas, dans le moment, suffire  tout le service de
la dette, il valait mieux pour les cranciers attendre comme ils avaient
fait jusqu'ici, mais attendre avec l'espoir de voir leur sort amlior,
qu'tre dpouills sur-le-champ de leur crance. Il y avait mme
beaucoup de gens qui auraient voulu qu'on distingut entre les
diffrentes espces de rentes inscrites au grand-livre, et qu'on ne
soumt au remboursement que celles qui avaient t acquises  vil prix.
Il s'en tait vendu en effet  10 et 15 fr., et ceux qui les avaient
achetes gagnaient encore beaucoup malgr la rduction au tiers. Les
partisans du projet du directoire rpondaient qu'un tat avait le droit,
comme tout particulier, d'abandonner son avoir  ses cranciers, quand
il ne pouvait plus les payer; que la dette surpassait de beaucoup les
moyens de la rpublique, et que dans cet tat, elle avait le droit de
leur abandonner le gage mme de cette dette, c'est--dire les biens;
qu'en achetant des terres ils perdraient fort peu; que ces terres
s'lveraient rapidement dans leurs mains, pour remonter  leur ancienne
valeur, et qu'ils retrouveraient ainsi ce qu'ils avaient perdu; qu'il
restait 1,300 millions de biens (le milliard promis aux armes tant
transport aux cranciers de l'tat), que la paix tait prochaine, qu'
la paix, les bons de remboursement devaient seuls tre reus en
paiement des biens nationaux; que, par consquent, la partie du capital
rembourse, s'levant  environ 3 milliards, trouverait  acqurir 1,300
millions de biens, et perdrait tout au plus les deux tiers au lieu des
neuf diximes; que du reste les cranciers n'avaient pas t traits
autrement jusqu'ici; que toujours on les avait pays en biens, soit
qu'on leur donnt des assignats, ou des _bons de trois quarts_; que la
rpublique tait oblige de leur donner ce qu'elle avait; qu'ils ne
gagneraient rien  attendre, car jamais elle ne pourrait servir toute
la dette; qu'en les liquidant, leur sort tait fix; que le paiement
du tiers consolid commenait sur-le-champ, car les moyens de faire le
service existaient, et que la rpublique de son ct tait dlivre
d'un fardeau norme; qu'elle entrait par l dans des voies rgulires;
qu'elle se prsentait  l'Europe avec une dette devenue lgre, et
qu'elle allait en devenir plus imposante et plus forte pour obtenir la
paix; qu'enfin on ne pouvait pas distinguer entre les diffrentes rentes
suivant le prix d'acquisition, et qu'il fallait les traiter toutes
galement.

Cette mesure tait invitable. La rpublique faisait ici comme elle
avait toujours fait: tous les engagemens au-dessus de ses forces, elle
les avait remplis avec des terres, au prix o elles taient tombes.
C'est en assignats qu'elle avait acquitt les anciennes charges, ainsi
que toutes les dpenses de la rvolution, et c'est avec des terres
qu'elle avait acquitt les assignats. C'est en assignats, c'est--dire
encore avec des terres, qu'elle avait servi les intrts de la dette,
et c'est avec des terres qu'elle finissait par en acquitter le capital
lui-mme. En un mot, elle donnait ce qu'elle possdait. On n'avait pas
autrement liquid la dette aux tats-Unis. Les cranciers avaient reu
pour tout paiement les rives du Mississipi. Les mesures de cette nature
causent, comme les rvolutions, beaucoup de froissemens particuliers;
mais il faut savoir les subir, quand elles sont devenues invitables. La
mesure fut adopte. Ainsi, au moyen des nouveaux impts, qui portaient
la recette  616 millions, et grce  la rduction de la dette, qui
permettait de restreindre la dpense  cette somme, la balance se trouva
rtablie dans nos finances, et on put esprer un peu moins d'embarras
pour l'an VI (de septembre 1797  septembre 1798).

A toutes ces mesures, rsultats de la victoire, le parti rpublicain
en voulait ajouter une dernire. Il disait que la rpublique serait
toujours en pril, tant qu'une caste ennemie, celle des ci-devant
nobles, serait soufferte dans son sein; il voulait qu'on exilt de
France toutes les familles qui autrefois avaient t nobles, ou
s'taient fait passer pour nobles; qu'on leur donnt la valeur de
leurs biens en marchandises franaises, et qu'on les obliget  porter
ailleurs leurs prjugs, leurs passions et leur existence. Ce projet
tait fort appuy par Sieys, Boulay (de la Meurthe), Chazal, tous
rpublicains prononcs, mais trs combattu par Tallien et les amis de
Barras. Barras tait noble; le gnral de l'arme d'Italie tait n
gentilhomme; beaucoup des amis qui partageaient les plaisirs de Barras,
et qui remplissaient ses salons, taient d'anciens nobles aussi; et
quoiqu'une exception ft faite en faveur de ceux qui avaient servi
utilement la rpublique, les salons du directeur taient fort irrits
contre la loi propose. Mme, sans toutes ces raisons personnelles, il
tait ais de dmontrer le danger et la rigueur de cette loi. Elle
fut prsente cependant aux deux conseils, et excita une espce de
soulvement, qui obligea  la retirer, pour lui faire subir de grandes
modifications. On la reproduisit sous une autre forme. Les ci-devant
nobles n'taient plus condamns  l'exil; mais ils taient considrs
comme trangers, et obligs, pour recouvrer la qualit de citoyen, de
remplir les formalits, et de subir les preuves de la naturalisation.
Une exception fut faite en faveur des hommes qui avaient servi utilement
la rpublique, ou dans les armes ou dans les assembles. Barras, ses
amis, et le vainqueur d'Italie, dont on affectait de rappeler toujours
la naissance, furent ainsi affranchis des consquences de cette mesure.

Le gouvernement avait repris une nergie toute rvolutionnaire.
L'opposition qui, dans le directoire et les conseils, affectait de
demander la paix, tant carte, le gouvernement se montra plus ferme
et plus exigeant dans les ngociations de Lille et d'Udine. Il ordonna
sur-le-champ  tous les soldats qui avaient obtenu des congs, de
rentrer dans les rangs; il remit tout sur le pied de guerre, et il
envoya de nouvelles instructions  ses ngociateurs. Maret,  Lille,
tait parvenu  concilier, comme on l'a vu, les prtentions des
puissances maritimes. La paix tait convenue, pourvu que l'Espagne
sacrifit la Trinit, et la Hollande Trinquemale, et que la France
promit de ne jamais prendre le Cap de Bonne-Esprance pour elle-mme. Il
ne s'agissait donc plus que d'avoir le consentement de l'Espagne et de
la Hollande. Le directoire trouva Maret trop facile, et rsolut de le
rappeler: il envoya Bonnier et Treilhard  Lille, avec de nouvelles
instructions. D'aprs ces instructions, la France exigeait la
restitution pure et simple, non seulement de ses colonies, mais encore
de celles de ses allis. Quant aux ngociations d'Udine, le directoire
ne se montra pas moins tranchant et moins positif. Il ne consentait plus
 s'en tenir aux prliminaires de Loben, qui donnaient  l'Autriche
la limite de l'Oglio en Italie; il voulait maintenant que l'Italie ft
affranchie tout entire jusqu' l'Izonzo, et que l'Autriche se contentt
pour indemnit de la scularisation de divers tats ecclsiastiques en
Allemagne. Il rappela Clarke, qui avait t choisi et envoy par Carnot,
et qui avait, dans sa correspondance, fort peu mnag les gnraux de
l'arme d'Italie rputs les plus rpublicains. Bonaparte demeura charg
des pouvoirs de la rpublique pour traiter avec l'Autriche.

L'ultimatum que le directoire faisait signifier  Lille par les nouveaux
ngociateurs, Bonnier et Treilhard, vint rompre une ngociation presque
acheve. Lord Malmesbury en fut singulirement dconcert, car il
dsirait la paix, soit pour finir glorieusement sa carrire, soit pour
procurer  son gouvernement un moment de rpit. Il tmoigna les plus
vifs regrets; mais il tait impossible que l'Angleterre renont 
toutes ses conqutes maritimes, et ne ret rien en change. Lord
Malmesbury tait si sincre dans son dsir de traiter, qu'il engagea
M. Maret  chercher  Paris, si on ne pourrait pas influer sur la
dtermination du directoire, et offrit mme plusieurs millions pour
acheter la voix de l'un des directeurs. M. Maret refusa de se charger
d'aucune ngociation de cette espce, et quitta Lille. Lord Malmesbury
et M. Ellis partirent sur-le-champ, et ne revinrent pas. Quoiqu'on pt
reprocher dans cette circonstance au directoire d'avoir repouss une
paix certaine et avantageuse pour la France, son motif tait cependant
honorable. Il et t peu loyal  nous d'abandonner nos allis, et de
leur imposer des sacrifices pour prix de leur dvoment  notre cause.
Le directoire, se flattant d'avoir sous peu la paix avec l'Autriche,
ou du moins de la lui imposer par un mouvement de nos armes, avait
l'espoir d'tre bientt dlivr de ses ennemis du continent, et de
pouvoir tourner toutes ses forces contre l'Angleterre.

L'ultimatum signifi  Bonaparte lui dplut singulirement, car il
n'esprait pas pouvoir le faire accepter. Il tait difficile, en effet,
de forcer l'Autriche  renoncer tout  fait l'Italie, et  se contenter
de la scularisation de quelques tats ecclsiastiques en Allemagne, 
moins de marcher sur Vienne. Or, Bonaparte ne pouvait plus prtendre 
cet honneur, car il avait toutes les forces de la monarchie autrichienne
sur les bras, et c'tait l'arme d'Allemagne qui devait avoir l'avantage
de percer la premire, et de pntrer dans les tats hrditaires. A
ce sujet de mcontentement s'en joignit un autre, lorsqu'il apprit les
dfiances qu'on avait conues contre lui  Paris. Augereau avait envoy
un de ses aides-de-camp avec des lettres pour beaucoup d'officiers et de
gnraux de l'arme d'Italie. Cet aide-de-camp paraissait remplir une
espce de mission, et tre charg de redresser l'opinion de l'arme sur
le 18 fructidor. Bonaparte vit bien qu'on se dfiait de lui. Il se hta
de jouer l'offens, de se plaindre avec la vivacit et l'amertume d'un
homme qui se sent indispensable; il dit que le gouvernement le traitait
avec une horrible ingratitude, qu'il se conduisait envers lui comme
envers Pichegru aprs vendmiaire, et il demanda sa dmission. Cet
homme, d'un esprit si grand et si ferme, qui savait se donner une si
noble attitude, se livra ici  l'humeur d'un enfant imptueux et mutin.
Le directoire ne rpondit pas  la demande de sa dmission, et se
contenta d'assurer qu'il n'tait pour rien dans ces lettres et dans
l'envoi d'un aide-de-camp. Bonaparte se calma, mais demanda encore
 tre remplac dans les fonctions de ngociateur, et dans celles
d'organisateur des rpubliques italiennes. Il rptait sans cesse qu'il
tait malade, qu'il ne pouvait plus supporter la fatigue du cheval, et
qu'il lui tait impossible de faire une nouvelle campagne. Cependant,
quoique  la vrit il ft malade, et accabl des travaux normes
auxquels il s'tait livr depuis deux ans, il ne voulait tre remplac
dans aucun de ses emplois, et au besoin il tait assur de trouver dans
son me les forces qui semblaient manquer  son corps.

Il rsolut, en effet, de poursuivre la ngociation, et d'ajouter 
la gloire de premier capitaine du sicle, celle de pacificateur.
L'ultimatum du directoire le gnait; mais il n'tait pas plus dcid
dans cette circonstance que dans une foule d'autres,  obir aveuglment
 son gouvernement. Ses travaux, dans ce moment, taient immenses. Il
organisait les rpubliques italiennes, il se crait une marine dans
l'Adriatique, il formait de grands projets sur la Mditerrane, et il
traitait avec les plnipotentiaires de l'Autriche.

Il avait commenc  organiser en deux tats spars les provinces qu'il
avait affranchies dans la Haute-Italie. Il avait rig depuis long-temps
en rpublique cispadane le duch de Modne, les lgations de Bologne
et de Ferrare. Son projet tait de runir ce petit tat  Venise
rvolutionne, et de la ddommager ainsi de la perte de ses provinces de
terre-ferme. Il voulait organiser  part la Lombardie, sous le titre de
rpublique transpadane. Mais bientt ses ides avaient chang, et il
prfrait former un seul tat des provinces affranchies. L'esprit de
localit, qui s'opposait d'abord  la runion de la Lombardie avec les
autres provinces, conseillait maintenant au contraire de les runir. La
Romagne, par exemple, ne voulait pas se runir aux lgations et au duch
de Modne, mais consentait  dpendre d'un gouvernement central tabli 
Milan. Bonaparte vit bientt que chacun dtestant son voisin, il serait
plus facile de soumettre tout le monde  une autorit unique. Enfin,
la difficult de dcider la suprmatie entre Venise et Milan, et de
prfrer l'une des deux pour en faire le sige du gouvernement, cette
difficult n'en tait plus une pour lui. Il avait rsolu de sacrifier
Venise. Il n'aimait pas les Vnitiens; il voyait que le changement du
gouvernement n'avait pas amen chez eux un changement dans les esprits.
La grande noblesse, la petite, le peuple taient ennemis des Franais et
de la rvolution, et faisaient toujours des voeux pour les Autrichiens.
A peine un petit nombre de bourgeois aiss approuvaient-ils le nouvel
tat de choses. La municipalit dmocratique montrait la plus mauvaise
volont  l'gard des Franais. Presque tout le monde  Venise semblait
dsirer qu'un retour de fortune permt  l'Autriche de rtablir l'ancien
gouvernement. De plus, les Vnitiens n'inspiraient aucune estime 
Bonaparte sous un rapport important  ses yeux, la puissance. Leurs
canaux et leurs ports taient presque combls, leur marine tait dans le
plus triste tat; ils taient eux-mmes abtardis par les plaisirs,
et incapables d'nergie. _C'est un peuple mou, effmin et lche_,
crivait-il, _sans terre ni eau, et nous n'en avons que faire_. Il
songeait donc  livrer Venise  l'Autriche,  condition que l'Autriche,
renonant  la limite de l'Oglio, stipule par les prliminaires
de Loben, rtrograderait jusqu' l'Adige. Ce fleuve, qui est une
excellente limite, sparait alors l'Autriche de la rpublique nouvelle.
L'importante place de Mantoue, qui, d'aprs les prliminaires, devait
tre rendue  l'Autriche, resterait  la rpublique italienne, et Milan
deviendrait capitale sans aucune contestation. Bonaparte aimait donc
beaucoup mieux former un seul tat, dont Milan serait la capitale, et
donner  cet tat la frontire de l'Adige et Mantoue, que de garder
Venise; et en cela il avait raison, dans l'intrt mme de la libert
italienne. A ne pas affranchir toute l'Italie jusqu' l'Izonzo, mieux
valait sacrifier Venise que la frontire de l'Adige et Mantoue.
Bonaparte avait vu, en s'entretenant avec les ngociateurs autrichiens,
que le nouvel arrangement pourrait tre accept. En consquence, il
forma de la Lombardie, des duchs de Modne et de Reggio, des lgations
de Bologne et de Ferrare, de la Romagne, du Bergamasque, du Brescian
et du Mantouan, un tat qui s'tendait jusqu' l'Adige, qui avait
d'excellentes places, telles que Pizzighitone et Mantoue, une population
de trois millions six cent mille habitans, un sol admirable, des
fleuves, des canaux et des ports.

Sur-le-champ il se mit  l'organiser en rpublique. Il aurait voulu une
autre constitution que celle donne  la France. Il trouvait dans cette
constitution le pouvoir excutif trop faible, et, mme sans avoir encore
aucun penchant dcid pour telle ou telle forme de gouvernement, m par
le seul besoin de composer un tat fort et capable de lutter avec
les aristocraties voisines, il aurait souhait une organisation plus
concentre et plus nergique. Il demandait qu'on lui envoyt Sieys,
pour s'entendre avec lui  cet gard; mais le directoire n'adopta point
ses ides, et insista pour qu'on donnt  la nouvelle rpublique la
constitution franaise. Il fut obi, et sur-le-champ notre constitution
fut adapte  l'Italie. La nouvelle rpublique fut appele Cisalpine. On
voulait  Paris l'appeler Transalpine: mais c'tait placer en quelque
sorte le centre  Paris, et les Italiens le voulaient  Rome, parce que
tous les voeux tendaient  l'affranchissement de leur patrie,  son
unit, et au rtablissement de l'antique mtropole. Le mot Cisalpine
tait donc celui qui lui convenait le mieux. On crut prudent de ne
pas abandonner au choix des Italiens la premire composition du
gouvernement. Pour cette premire fois, Bonaparte nomma lui-mme les
cinq directeurs et les membres des deux conseils. Il s'attacha  faire
les meilleurs choix, autant du moins que sa position le permettait. Il
nomma directeur Serbelloni, l'un des plus grands seigneurs de l'Italie;
il fit partout organiser des gardes nationales, et en runit trente
mille  Milan pour la fdration du 14 juillet. La prsence de l'arme
franaise en Italie, ses hauts faits, sa gloire, avaient commenc 
rpandre l'enthousiasme militaire dans ce pays, trop peu habitu aux
armes. Bonaparte tcha de l'y exciter de toutes les manires. Il ne se
dissimulait pas combien la nouvelle rpublique tait faible sous le
rapport militaire; il n'estimait en Italie que l'arme pimontaise,
parce que la cour de Pimont avait seule fait la guerre pendant le cours
du sicle. Il crivait  Paris qu'un seul rgiment du roi de Sardaigne
renverserait la rpublique cisalpine, qu'il fallait donner par
consquent  cette rpublique des moeurs guerrires, qu'elle serait
alors une puissance importante en Italie, mais que pour cela il fallait
du temps, et que de pareilles rvolutions ne se faisaient pas en
quelques jours. Cependant il commenait  y russir, car il avait au
plus haut degr l'art de communiquer aux autres le plus vif de ses
gots, celui des armes. Personne ne savait mieux se servir de sa gloire,
pour faire des succs militaires une mode, pour y diriger toutes les
vanits et toutes les ambitions. Ds ce jour, les moeurs commencrent
 changer en Italie. La soutane, qui tait l'habit  la mode pour les
jeunes gens, fut remplace par l'uniforme. Au lieu de passer leur vie
aux pieds des femmes, les jeunes Italiens frquentaient les manges, les
salles d'armes, les champs d'exercice. Les enfans ne jouaient plus  la
chapelle; ils avaient des rgimens de fer-blanc, et imitaient dans leurs
jeux les vnemens de la guerre. Dans les comdies, dans les farces
des rues, on avait toujours reprsent un Italien bien lche, quoique
spirituel, et une espce de gros capitan, quelquefois franais, et plus
souvent allemand, bien fort, bien brave, bien brutal, finissant
par administrer quelques coups de bton  l'Italien, aux grands
applaudissemens des spectateurs. Le peuple ne souffrit plus de pareilles
allusions; les auteurs mirent sur la scne,  la satisfaction du public,
des Italiens braves, faisant fuir des trangers pour soutenir leur
honneur et leurs droits. L'esprit national se formait. L'Italie
avait ses chansons  la fois patriotiques et guerrires. Les femmes
repoussaient avec mpris les hommages des hommes qui, pour leur plaire,
affectaient des moeurs effmines[9].

[Note 9: _Mmoires de Napolon_, publis par le comte de Monthelon, tome
IV, page 196.]

Cependant cette rvolution commenait  peine; la Cisalpine ne pouvait
tre forte encore que des secours de la France. Le projet tait d'y
laisser, comme en Hollande, une partie de l'arme, qui se reposerait l
de ses fatigues, jouirait paisiblement de sa gloire, et animerait de
son feu guerrier toute la contre. Bonaparte, avec cette prvoyance qui
s'tendait  tout, avait form pour la Cisalpine un vaste et magnifique
plan. Cette rpublique tait pour la France un avant-poste; il fallait
que nos armes pussent y arriver rapidement. Bonaparte avait form
le projet d'une route, qui de France arriverait  Genve, de Genve
traverserait le Valais, percerait le Simplon, et descendrait en
Lombardie. Il traitait dj avec la Suisse pour cet objet. Il avait
envoy des ingnieurs pour faire le devis de la dpense, et il arrtait
tous les dtails d'excution, avec cette prcision qu'il mettait dans
les projets mme les plus vastes et les plus chimriques en apparence.
Il voulait que cette grande route, la premire qui percerait
directement les Alpes, ft large, sre et magnifique, qu'elle devnt un
chef-d'oeuvre de la libert et un monument de la puissance franaise.

Tandis qu'il s'occupait ainsi d'une rpublique qui lui devait
l'existence, il rendait la justice aussi et tait pris pour arbitre
entre deux peuples. La Valteline s'tait rvolte contre la souverainet
des ligues grises. La Valteline se compose de trois valles, qui
appartiennent  l'Italie, car elles versent leurs eaux vers l'Adda.
Elles taient soumises au joug des Grisons, joug insupportable, car il
n'y en a pas de plus pesant que celui qu'un peuple impose  un autre
peuple. Il y avait plus d'une tyrannie de ce genre en Suisse. Celle de
Berne sur le pays de Vaud tait clbre. Les Valtelins se soulevrent et
demandrent  faire partie de la rpublique cisalpine. Ils invoqurent
la protection de Bonaparte, et se fondrent, pour l'obtenir, sur
d'anciens traits, qui mettaient la Valteline sous la protection des
souverains de Milan. Les Grisons et les Valtelins convinrent de s'en
rfrer au tribunal de Bonaparte. Il accepta la mdiation avec la
permission du directoire. Il fit conseiller aux Grisons de reconnatre
les droits des Valtelins, et de se les associer comme une nouvelle
ligue grise. Ils s'y refusrent, et voulurent plaider la cause de leur
tyrannie. Bonaparte leur fixa une poque pour comparatre. Le terme
venu, les Grisons,  l'instigation de l'Autriche, refusrent de se
prsenter. Bonaparte alors, se fondant sur l'acceptation de l'arbitrage
et sur les anciens traits, condamna les Grisons par dfaut, dclara
les Valtelins libres, et leur permit de se runir  la Cisalpine. Cette
sentence fonde en droit et en quit, fit une vive sensation en Europe.
Elle pouvanta l'aristocratie de Berne, rjouit les vaudois, et ajouta 
la Cisalpine une population riche, brave et nombreuse.

Gnes le prenait en mme temps pour son conseiller dans le choix d'une
constitution. Gnes n'tant point conquise, pouvait se choisir ses lois,
et ne dpendait pas du directoire sous ce rapport. Les deux partis
aristocratique et dmocratique taient l aux prises. Une premire
rvolte avait clat, comme on l'a vu, au mois de mai; il y en eut
une seconde plus gnrale dans la valle de la Polcevera, qui faillit
devenir fatale  Gnes. Elle tait excite par les prtres contre la
constitution nouvelle. Le gnral franais Duphot, qui se trouvait l
avec quelques troupes, rtablit l'ordre. Les Gnois s'adressrent 
Bonaparte, qui leur rpondit une lettre svre, pleine de conseils fort
sages, et dans laquelle il rprimait leur fougue dmocratique. Il fit
des changemens dans leur constitution; au lieu de cinq magistrats
chargs du pouvoir excutif, il n'en laissa que trois; les membres des
conseils furent moins nombreux; le gouvernement fut organis d'une
manire moins populaire, mais plus forte. Bonaparte fit accorder plus
d'avantages aux nobles et aux prtres, pour les rconcilier avec
le nouvel ordre de choses; et comme on avait voulu les exclure des
fonctions publiques, il blma cette pense. _Vous feriez_, crivait-il
aux Gnois, _ce qu'ils ont fait eux-mmes_. Il publia avec intention la
lettre o tait renferme cette phrase. C'tait un blme dirig contre
ce qui se faisait  Paris  l'gard des nobles. Il tait charm
d'intervenir ainsi d'une manire indirecte dans la politique, de donner
un avis, de le donner contraire au directoire, et surtout de se
dtacher sur-le-champ du parti victorieux; car il affectait de rester
indpendant, de n'approuver, de ne servir aucune faction, de les
mpriser, de les dominer toutes.

Tandis qu'il tait ainsi lgislateur, arbitre, conseiller des peuples
italiens, il s'occupait d'autres soins non moins vastes, et qui
dcelaient une prvoyance bien autrement profonde. Il s'tait empar de
la marine de Venise, et avait mand l'amiral Brueys dans l'Adriatique,
pour prendre possession des les vnitiennes de la Grce. Il avait t
amen ainsi  rflchir sur la Mditerrane, sur son importance et sur
le rle que nous pouvions y jouer. Il avait conclu que si, dans l'Ocan,
nous devions rencontrer des matres, nous n'en devions pas avoir dans la
Mditerrane. Que l'Italie ft affranchie en entier ou ne le ft pas,
que Venise ft ou non cde  l'Autriche, il voulait que la France
gardt les les Ioniennes, Corfou, Zante, Sainte-Maure, Crigo,
Cphalonie. Les peuples de ces les demandaient  devenir nos sujets.
Malte, le poste le plus important de la Mditerrane, appartenait  un
ordre us, et qui devait disparatre devant l'influence de la rvolution
franaise. Malte, d'ailleurs, devait tomber bientt au pouvoir des
Anglais, si la France ne s'en emparait pas. Bonaparte avait fait saisir
les proprits des chevaliers en Italie, pour achever de les ruiner. Il
avait pratiqu des intrigues  Malte mme, qui n'tait garde que par
quelques chevaliers et une faible garnison; et il se proposait d'y
envoyer sa petite marine et de s'en emparer. De ces diffrens postes,
crivait-il au directoire, nous dominerons la Mditerrane, nous
veillerons sur l'empire ottoman, qui croule de toutes parts, et nous
serons en mesure ou de le soutenir ou d'en prendre notre part. Nous
pourrons davantage, ajoutait Bonaparte, nous pourrons rendre presque
inutile aux Anglais la domination de l'Ocan. Ils nous ont contest 
Lille le Cap de Bonne-Esprance; nous pouvons nous en passer. Occupons
l'gypte; nous aurons la route directe de l'Inde, et il nous sera facile
d'y tablir une des plus belles colonies du globe.

C'est donc en Italie, et en promenant sa pense sur le Levant, qu'il
conut la premire ide de l'expdition clbre qui fut tente
l'anne suivante. C'est en gypte, crivait-il, qu'il faut attaquer
l'Angleterre. (Lettre du 16 aot 1797--29 thermidor an V.)

Pour arriver  ces fins, il avait fait venir l'amiral Brueys dans
l'Adriatique avec six vaisseaux, quelques frgates et quelques
corvettes. Il s'tait mnag en outre un moyen de s'emparer de la marine
vnitienne. D'aprs le trait conclu, on devait lui payer trois millions
en matriel de marine. Il prit sous ce prtexte tous les chanvres, fers,
etc., qui formaient du reste la seule richesse de l'arsenal vnitien.
Aprs s'tre empar du matriel sous le prtexte des trois millions,
Bonaparte s'empara des vaisseaux, sous prtexte d'aller occuper les les
pour le compte de Venise dmocratique. Il fit achever ceux qui taient
en construction, et parvint ainsi  armer six vaisseaux de guerre, six
frgates et plusieurs corvettes, qu'il runit  l'escadre que Brueys
avait amene de Toulon. Il remplaa le million que la trsorerie avait
arrt, donna  Brueys des fonds pour enrler d'excellens matelots en
Albanie et sur les ctes de la Grce, et lui cra ainsi une marine
capable d'imposer  toute la Mditerrane. Il en fixa le principal
tablissement  Corfou, par des raisons excellentes, et qui furent
approuves du gouvernement. De Corfou, cette escadre pouvait se porter
dans l'Adriatique, et se concerter avec l'arme d'Italie en cas de
nouvelles hostilits; elle pouvait aller  Malte, elle imposait  la
cour de Naples, et il lui tait facile, si on la dsirait dans l'Ocan,
pour la faire concourir  quelque projet, de voler vers le dtroit plus
promptement que si elle et t  Toulon. Enfin  Corfou, l'escadre
apprenait  devenir manoeuvrire, et se formait mieux qu' Toulon, o
elle tait ordinairement immobile. Vous n'aurez jamais de marins,
crivait Bonaparte, en les laissant dans vos ports.

Telle tait la manire dont Bonaparte occupait son temps pendant les
lenteurs calcules que lui faisait essuyer l'Autriche. Il songeait aussi
 sa position militaire  l'gard de cette puissance. Elle avait fait
des prparatifs immenses, depuis la signature des prliminaires de
Loben. Elle avait transport la plus grande partie de ses forces dans
la Carinthie, pour protger Vienne et se mettre  couvert contre la
fougue de Bonaparte. Elle avait fait lever la Hongrie en masse. Dix-huit
mille cavaliers hongrois s'exeraient depuis trois mois sur les bords du
Danube. Elle avait donc les moyens d'appuyer les ngociations d'Udine.
Bonaparte n'avait gure plus de soixante-dix mille hommes de troupes,
dont une trs petite partie en cavalerie. Il demandait des renforts
au directoire pour faire face  l'ennemi, et il pressait surtout la
ratification du trait d'alliance avec le Pimont pour obtenir dix
mille de ces soldats pimontais dont il faisait si grand cas. Mais
le directoire ne voulait pas lui envoyer de renforts, parce que le
dplacement des troupes aurait amen de nombreuses dsertions; il aimait
mieux, en acclrant la marche de l'arme d'Allemagne, dgager l'arme
d'Italie, que la renforcer; il hsitait encore  signer une alliance
avec le Pimont, parce qu'il ne voulait pas garantir un trne dont il
esprait et souhaitait la chute naturelle. Il avait envoy seulement
quelques cavaliers  pied. On avait en Italie de quoi les monter et les
quiper.

Priv des ressources sur lesquelles il avait compt, Bonaparte se voyait
donc expos  un orage du ct des Alpes Juliennes. Il avait tch de
suppler de toutes les manires aux moyens qu'on lui refusait. Il avait
arm et fortifi Palma-Nova, avec une activit extraordinaire, et en
avait fait une place de premier ordre, qui,  elle seule, devait exiger
un long sige. Cette circonstance seule changeait singulirement sa
position. Il avait fait jeter des ponts sur l'Izonzo, et construire
des ttes de pont, pour tre prt  dboucher avec sa promptitude
accoutume. Si la rupture avait lieu avant la chute des neiges, il
esprait surprendre les Autrichiens, les jeter dans le dsordre, et
malgr la supriorit de leurs forces, se trouver bientt aux portes
de Vienne. Mais si la rupture n'avait lieu qu'aprs les neiges, il ne
pouvait plus prvenir les Autrichiens, il tait oblig de les recevoir
dans les plaines de l'Italie, o la saison leur permettait de dboucher
en tout temps, et alors le dsavantage du nombre n'tait plus balanc
par celui de l'offensive. Dans ce cas, il se considrait comme en
danger.

Bonaparte dsirait donc que les ngociations se terminassent
promptement. Aprs la ridicule note du 18 juillet, o les
plnipotentiaires avaient insist de nouveau pour le congrs de Berne,
et rclam contre ce qui s'tait fait  Venise, Bonaparte avait fait
rpondre d'une manire vigoureuse, et qui prouvait  l'Autriche qu'il
tait prt  fondre de nouveau sur Vienne. MM. de Gallo, de Meerweldt et
un troisime ngociateur, M. Degelmann, taient arrivs le 31 aot (14
fructidor), et les confrences avaient commenc sur-le-champ. Mais
videmment le but tait de traner encore les choses en longueur, car,
tout en acceptant une ngociation spare  Udine, ils se rservaient
toujours de revenir  un congrs gnral  Berne. Ils annonaient que
le congrs de Rastadt, pour la paix de l'Empire, allait s'ouvrir
sur-le-champ, que les ngociations en seraient conduites en mme temps
que celles d'Udine, ce qui devait compliquer singulirement les intrts
et faire natre autant de difficults qu'un congrs gnral  Berne.
Bonaparte fit observer que la paix de l'Empire ne devait se traiter
qu'aprs la paix avec l'empereur; il dclara que si le congrs
s'ouvrait, la France n'y enverrait pas; il ajouta que, si au 1er octobre
la paix avec l'empereur n'tait pas conclue, les prliminaires de Loben
seraient regards comme nuls. Les choses en taient  ce point, lorsque
le 18 fructidor (4 septembre) djoua toutes les fausses esprances de
l'Autriche. Sur-le-champ M. de Cobentzel accourut de Vienne  Udine.
Bonaparte se rendit  Passeriano, fort belle maison de campagne, 
quelque distance d'Udine, et tout annona que cette fois le dsir de
traiter tait sincre. Les confrences avaient lieu alternativement 
Udine, chez M. de Cobentzel, et  Passeriano, chez Bonaparte. M. de
Cobentzel tait un esprit subtil, abondant, mais peu logique: il tait
hautain et amer. Les trois autres ngociateurs gardaient le silence.
Bonaparte reprsentait seul pour la France, depuis la destitution de
Clarke. Il avait assez d'arrogance, la parole assez prompte et assez
tranchante pour rpondre au ngociateur autrichien. Quoiqu'il ft
visible que M. de Cobentzel avait l'intention relle de traiter, il n'en
afficha pas moins les prtentions les plus extravagantes. C'tait tout
au plus si l'Autriche cdait les Pays-Bas, mais elle ne se chargeait pas
de nous assurer la limite du Rhin, disant que c'tait  l'Empire 
nous faire cette concession. En ddommagement des riches et populeuses
provinces de la Belgique, l'Autriche voulait des possessions, non pas
en Allemagne, mais en Italie. Les prliminaires de Loben lui avaient
assign les tats vnitiens jusqu' l'Oglio, c'est--dire la Dalmatie,
l'Istrie, le Frioul, le Brescian, le Bergamasque et le Mantouan, avec
la place de Mantoue; mais ces provinces ne la ddommageaient pas de la
moiti de ce qu'elle perdait en cdant la Belgique et la Lombardie. Ce
n'tait pas trop, disait M. de Cobentzel, de lui laisser non-seulement
la Lombardie, mais de lui donner encore Venise et les lgations, et de
rtablir le duc de Modne dans son duch.

A toute la faconde de M. de Cobentzel, Bonaparte ne rpondait que par
un imperturbable silence; et  ses prtentions folles, que par des
prtentions aussi excessives, nonces d'un ton ferme et tranchant. Il
demandait la ligne du Rhin pour la France, Mayence comprise, et la ligne
de l'Izonzo pour l'Italie. Entre ces prtentions opposes il fallait
prendre un milieu. Bonaparte, comme nous l'avons dj dit, avait cru
entrevoir qu'en cdant Venise  l'Autriche (concession qui n'tait pas
comprise dans les prliminaires de Loben, parce qu'on ne songeait pas
alors  dtruire cette rpublique), il pourrait obtenir que l'empereur
recult sa limite de l'Oglio  l'Adige, que le Mantouan, le Bergamasque
et le Brescian fussent donns  la Cisalpine, qui aurait ainsi la
frontire de l'Adige et Mantoue; que de plus l'empereur reconnt 
la France la limite du Rhin, et lui livrt mme Mayence; qu'enfin il
consentt  lui laisser les les Ioniennes. Bonaparte rsolut de traiter
 ces conditions. Il y voyait beaucoup d'avantages rels, et tous ceux
que la France pouvait obtenir dans le moment. L'empereur, en prenant
Venise, se compromettait dans l'opinion de l'Europe, car c'tait pour
lui que Venise avait trahi la France. En abandonnant l'Adige et Mantoue,
l'empereur donnait  la nouvelle rpublique italienne une grande
consistance; en nous laissant les les Ioniennes, il nous prparait
l'empire de la Mditerrane; en nous reconnaissant la limite du Rhin,
il laissait l'Empire sans force pour nous la refuser; en nous livrant
Mayence, il nous mettait vritablement en possession de cette limite, et
se compromettait encore avec l'Empire de la manire la plus grave, en
nous livrant une place appartenant  l'un des princes germaniques.
Il est vrai qu'en faisant une nouvelle campagne, on tait assur de
dtruire la monarchie autrichienne, ou de l'obliger du moins  renoncer
 l'Italie. Mais Bonaparte avait plus d'une raison personnelle d'viter
une nouvelle campagne. On tait en octobre, et il tait tard pour percer
en Autriche. L'arme d'Allemagne, commande aujourd'hui par Augereau,
devait avoir tout l'avantage, car elle n'avait personne devant elle.
L'arme d'Italie avait sur les bras toutes les forces autrichiennes;
elle ne pouvait pas avoir le rle brillant, tant rduite  la
dfensive; elle ne pouvait pas tre la premire  Vienne. Enfin
Bonaparte tait fatigu, il voulait jouir un peu de son immense gloire.
Une bataille de plus n'ajoutait rien aux merveilles de ces deux
campagnes, et en signant la paix il se couronnait d'une double gloire.
A celle de guerrier il ajouterait celle de ngociateur, et il serait le
seul gnral de la rpublique qui aurait runi les deux, car il n'en
tait encore aucun qui et sign des traits. Il satisferait  l'un des
voeux les plus ardens de la France, et rentrerait dans son sein
avec tous les genres d'illustration. Il est vrai qu'il y avait une
dsobissance formelle  signer un trait sur ces bases, car le
directoire exigeait l'entier affranchissement de l'Italie; mais
Bonaparte sentait que le directoire n'oserait pas refuser la
ratification du trait, car ce serait se mettre en opposition avec
l'opinion de la France. Le directoire l'avait choque dj en rompant 
Lille, il la choquerait bien plus en rompant  Udine, et il justifierait
tous les reproches de la faction royaliste, qui l'accusait de vouloir
une guerre ternelle. Bonaparte sentait donc bien qu'en signant le
trait, il obligeait le directoire  le ratifier.

Il donna donc hardiment son ultimatum  M. de Cobentzel: c'tait Venise
pour l'Autriche, mais l'Adige et Mantoue pour la Cisalpine, le Rhin et
Mayence pour la France, avec les les Ioniennes en sus. Le 16 octobre
(25 vendmiaire an VI), la dernire confrence eut lieu  Udine chez M.
de Cobentzel. De part et d'autre on dclarait qu'on allait rompre; et M.
de Cobentzel annonait que ses voitures tait prpares. On tait
assis autour d'une longue table rectangulaire; les quatre ngociateurs
autrichiens taient placs d'un ct; Bonaparte tait seul de l'autre.
M. de Cobentzel rcapitula tout ce qu'il avait dit, soutint que
l'empereur, en abandonnant les clefs de Mayence, devait recevoir celles
de Mantoue; qu'il ne pouvait faire autrement sans se dshonorer; que, du
reste, jamais la France n'avait fait un trait plus beau; qu'elle n'en
dsirait certainement pas un plus avantageux; qu'elle voulait avant
tout la paix, et qu'elle saurait juger la conduite du ngociateur qui
sacrifiait l'intrt et le repos de son pays  son ambition militaire.
Bonaparte, demeurant calme et impassible pendant cette insultante
apostrophe, laissa M. de Cobentzel achever son discours; puis, se
dirigeant vers un guridon qui portait un cabaret de porcelaine, donn
par la grande Catherine  M. de Cobentzel et tal comme un objet
prcieux, il s'en saisit et le brisa sur le parquet, en prononant ces
paroles: La guerre est dclare; mais souvenez-vous qu'avant trois mois
je briserai votre monarchie, comme je brise cette porcelaine. Cet acte
et ces paroles frapprent d'tonnement les ngociateurs autrichiens. Il
les salua, sortit, et, montant sur-le-champ en voiture, ordonna  un
officier d'aller annoncer  l'archiduc Charles que les hostilits
recommenceraient sous vingt-quatre heures. M. de Cobentzel, effray,
envoya sur-le-champ l'ultimatum sign  Passeriano. L'une des conditions
du trait tait l'largissement de M. de Lafayette, qui, depuis cinq
ans, supportait hroquement sa dtention  Olmutz.

Le lendemain, 17 octobre (26 vendmiaire), on signa le trait 
Passeriano; on le data d'un petit village situ entre les deux armes,
mais dans lequel on ne se rendit pas, parce qu'il n'y avait pas de local
convenable pour recevoir les ngociateurs. Ce village tait celui de
_Campo-Formio_. Il donna son nom  ce trait clbre, le premier conclu
entre l'empereur et la rpublique franaise.

Il tait convenu que l'empereur, comme souverain des Pays-Bas, et comme
membre de l'Empire, reconnatrait  la France la limite du Rhin, qu'il
livrerait Mayence  nos troupes, et que les les Ioniennes resteraient
en notre possession; que la rpublique Cisalpine aurait la Romagne,
les lgations, le duch de Modne, la Lombardie, la Valteline, le
Bergamasque, le Brescian et le Mantouan, avec la limite de l'Adige et
Mantoue. L'empereur souscrivait de plus  diverses conditions rsultant
de ce trait et des traits antrieurs qui liaient la rpublique.
D'abord il s'engageait  donner le Brisgaw au duc de Modne, en
ddommagement de son duch. Il s'engageait ensuite  prter son
influence pour faire obtenir en Allemagne un ddommagement au
stathouder, pour la perte de la Hollande, et un ddommagement au roi de
Prusse, pour la perte du petit territoire qu'il nous avait cd sur la
gauche du Rhin. En vertu de ces engagemens, la voix de l'empereur tait
assure au congrs de Rastadt, pour la solution de toutes les questions
qui intressaient le plus la France. L'empereur recevait en retour de
tout ce qu'il accordait, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie et les bouches
du Cattaro.

La France n'avait jamais fait une paix aussi belle. Elle avait enfin
obtenu ses limites naturelles, et elle les obtenait du consentement du
continent. Une grande rvolution tait opre dans la Haute-Italie, Il
y avait l un ancien tat dtruit, et un nouvel tat fond. Mais l'tat
dtruit tait une aristocratie despotique, ennemie irrconciliable de la
libert. L'tat fond tait une rpublique libralement constitue,
et qui pouvait communiquer la libert  toute l'Italie. On pouvait
regretter, il est vrai, que les Autrichiens ne fussent pas rejets
au-del de l'Izonzo, que toute la Haute-Italie, et la ville de Venise
elle-mme, ne fussent pas runies  la Cisalpine: avec une campagne
de plus, ce rsultat et t obtenu. Des considrations particulires
avaient empch le jeune vainqueur de faire cette campagne. L'intrt
personnel commenait  altrer les calculs du grand homme, et  imprimer
une tache sur le premier et peut-tre le plus bel acte de sa vie.

Bonaparte ne pouvait gure douter de la ratification du trait;
cependant il n'tait pas sans inquitude, car ce trait tait une
contravention formelle aux instructions du directoire. Il le fit
porter par son fidle et complaisant chef d'tat-major, Berthier qu'il
affectionnait beaucoup, et qu'il n'avait point encore envoy en France
pour jouir des applaudissemens des Parisiens. Avec son tact ordinaire,
il adjoignit un savant au militaire: c'tait Monge, qui avait fait
partie de la commission charge de choisir les objets d'art en Italie,
et qui, malgr son ardent dmagogisme et son esprit gomtrique, avait
t sduit, comme tant d'autres, par le gnie, la grce et la gloire.

Monge et Berthier furent rendus  Paris en quelques jours. Ils y
arrivrent au milieu de la nuit, et arrachrent de son lit le prsident
du directoire, Larvellire-Lpaux. Tout en apportant un trait de paix,
les deux envoys taient loin d'avoir la joie et la confiance ordinaires
dans ces circonstances; ils taient embarrasss comme des gens qui
doivent commencer par un aveu pnible: il fallait dire, en effet, qu'on
avait dsobi au gouvernement. Ils employrent de grandes prcautions
oratoires pour annoncer la teneur du trait et excuser le gnral.
Larvellire les reut avec tous les gards que mritaient deux
personnages aussi distingus, dont l'un surtout tait un savant
illustre; mais il ne s'expliqua pas sur le trait, et rpondit
simplement que le directoire en dciderait. Il le prsenta le lendemain
matin au directoire. La nouvelle de la paix s'tait dj rpandue
dans tout Paris; la joie tait au comble; on ne connaissait pas les
conditions, mais, quelles qu'elles fussent, on tait certain qu'elles
devaient tre brillantes. On exaltait Bonaparte et sa double gloire.
Comme il l'avait prvu, on tait enthousiasm de trouver en lui le
pacificateur et le guerrier; et une paix qu'il n'avait signe qu'avec
gosme tait vante comme un acte de dsintressement militaire. Le
jeune gnral, disait-on, s'est refus la gloire d'une nouvelle campagne
pour donner la paix  sa patrie.

L'envahissement de la joie fut si prompt, qu'il et t bien difficile
au directoire de la tromper, en rejetant le trait de Campo-Formio. Ce
trait tait la suite d'une dsobissance formelle: ainsi le directoire
ne manquait pas d'excellentes raisons pour refuser sa ratification; et
il et t fort important de donner une leon svre au jeune audacieux
qui avait enfreint des ordres prcis. Mais comment tromper l'attente
gnrale? comment oser refuser une seconde fois la paix, aprs l'avoir
refuse  Lille? On voulait donc justifier tous les reproches des
victimes de fructidor, et mcontenter gravement l'opinion? Il y avait
un autre danger non moins grand  la braver. En effet, en rejetant le
trait, Bonaparte donnait sa dmission, et des revers allaient
suivre invitablement la reprise des hostilits en Italie. De quelle
responsabilit ne se chargeait-on pas, dans ce cas-l? D'ailleurs le
trait avait d'immenses avantages: il ouvrait un superbe avenir; il
donnait, de plus que celui de Loben, Mayence et Mantoue; enfin il
laissait libres toutes les forces de la France, pour en accabler
l'Angleterre.

Le directoire approuva donc le trait: la joie n'en fut que plus vive et
plus profonde. Sur-le-champ, par un calcul habile, le directoire songea
 tourner tous les esprits contre l'Angleterre: le hros d'Italie et ses
invincibles compagnons durent voler d'un ennemi  l'autre, et, le jour
mme o l'on publiait le trait, un arrt nomma Bonaparte gnral en
chef de l'arme d'Angleterre.

Bonaparte se disposa  quitter l'Italie, pour venir enfin goter
quelques instans de repos, et jouir d'une gloire, la plus grande connue
dans les temps modernes. Il tait nomm plnipotentiaire  Rastadt, avec
Bonnier et Treilhard, pour y traiter de la paix avec l'Empire. Il tait
convenu aussi qu'il trouverait  Rastadt M. de Cobentzel, avec qui il
changerait les ratifications du trait de Campo-Formio. Il devait en
mme temps veiller  l'excution des conditions relatives  l'occupation
de Mayence. Avec sa prvoyance ordinaire, il avait eu soin de stipuler
que les troupes autrichiennes n'entreraient dans Palma-Nova qu'aprs que
les siennes seraient entres dans Mayence.

Avant de partir pour Rastadt, il voulut mettre la dernire main aux
affaires d'Italie. Il fit les nominations qui lui restaient  faire dans
la Cisalpine; il rgla les conditions du sjour des troupes franaises
en Italie, et leurs rapports avec la nouvelle rpublique. Ces troupes
devaient tre commandes par Berthier, et former un corps de trente
mille hommes, entretenus aux frais de la Cisalpine; elles devaient y
demeurer jusqu' la paix gnrale de l'Europe. Il retira le corps
qu'il avait  Venise, et livra cette ville  un corps autrichien. Les
patriotes vnitiens, en se voyant donns  l'Autriche, furent indigns.
Bonaparte leur avait fait assurer un asile dans la Cisalpine, et il
avait stipul avec le gouvernement autrichien la facult, pour eux,
de vendre leurs biens. Ils ne furent point sensibles  ces soins, et
vomirent contre le vainqueur qui les sacrifiait, des imprcations
vhmentes, et fort naturelles. Villetard, qui avait sembl s'engager
pour le gouvernement franais  leur gard, crivit  Bonaparte, et en
fut trait avec une duret remarquable. Du reste, ce ne furent pas
les patriotes seuls qui montrrent une grande douleur dans cette
circonstance; les nobles et le peuple, qui prfraient nagure
l'Autriche  la France, parce qu'ils aimaient les principes de l'une et
abhorraient ceux de l'autre, sentirent se rveiller tous leurs sentimens
nationaux, et montrrent un attachement pour leur antique patrie, qui
les rendit dignes d'un intrt qu'ils n'avaient pas inspir encore. Le
dsespoir fut gnral; on vit une noble dame s'empoisonner, et l'ancien
doge tomber sans mouvement aux pieds de l'officier autrichien, dans les
mains duquel il prtait le serment d'obissance.

Bonaparte adressa une proclamation aux Italiens, dans laquelle il leur
faisait ses adieux et leur donnait ses derniers conseils. Elle respirait
ce ton noble, ferme, et toujours un peu oratoire, qu'il savait donner
 son langage public. Nous vous avons donn la libert, dit-il aux
Cisalpins, sachez la conserver...; pour tre dignes de votre destine,
ne faites que des lois sages et modres; faites-les excuter avec force
et nergie; favorisez la propagation des lumires, et respectez la
religion. Composez vos bataillons, non pas de gens sans aveu, mais de
citoyens qui se nourrissent des principes de la rpublique, et soient
immdiatement attachs  sa prosprit. Vous avez en gnral besoin de
vous pntrer du sentiment de votre force et de la dignit qui convient
 l'homme libre: diviss et plis depuis des sicles  la tyrannie,
vous n'eussiez pas conquis votre libert; mais sous peu d'annes,
fussiez-vous abandonns  vous-mmes, aucune puissance de la terre ne
sera assez forte pour vous l'ter. Jusqu'alors la grande nation vous
protgera contre les attaques de vos voisins; son systme politique sera
uni au vtre.... Je vous quitte sous peu de jours. Les ordres de mon
gouvernement et un danger imminent de la rpublique Cisalpine me
rappelleront seuls au milieu de vous.

Cette dernire phrase tait une rponse  ceux qui disaient qu'il
voulait se faire roi de la Lombardie. Il n'tait rien qu'il prfrt au
titre et au rle de premier gnral de la rpublique franaise. L'un des
ngociateurs autrichiens lui avait offert de la part de l'empereur un
tat en Allemagne; il avait rpondu qu'il ne voulait devoir sa fortune
qu' la reconnaissance du peuple franais. Entrevoyait-il son avenir?
Non, sans doute; mais ne ft-il que premier citoyen de la rpublique, on
comprend qu'il le prfrt en ce moment. Les Italiens l'accompagnrent
de leurs regrets et virent avec peine s'vanouir cette brillante
apparition. Bonaparte traversa rapidement le Pimont pour se rendre par
la Suisse  Rastadt. Des ftes magnifiques, des prsens pour lui et
sa femme, taient prpars sur la route. Les princes et les peuples
voulaient voir ce guerrier si clbre, cet arbitre de tant de destines.
A Turin, le roi avait fait prparer des prsens, afin de lui tmoigner
sa reconnaissance pour l'appui qu'il en avait reu auprs du directoire,
En Suisse, l'enthousiasme des Vaudois fut extrme pour le librateur
de la Valteline. Des jeunes filles, habilles aux trois couleurs, lui
prsentrent des couronnes. Partout tait inscrite cette maxime si chre
aux Vaudois: _Un peuple ne peut tre sujet d'un autre peuple_. Bonaparte
voulait voir l'ossuaire de Morat; il y trouva une foule de curieux
empresss de le suivre partout. Le canon tirait dans les villes o il
passait. Le gouvernement de Berne, qui voyait avec dpit l'enthousiasme
qu'inspirait le librateur de la Valteline, fit dfendre  ses officiers
de tirer le canon; on lui dsobit. Arriv  Rastadt, Bonaparte trouva
tous les princes allemands impatiens de le voir. Il fit sur-le-champ
prendre aux ngociateurs franais l'attitude qui convenait  leur
mission et  leur rle. Il refusa de recevoir M. de Fersen, que la Sude
avait choisi pour la reprsenter au congrs de l'Empire, et que ses
liaisons avec l'ancienne cour de France rendaient peu propre  traiter
avec la rpublique franaise. Ce refus fit une vive sensation, et
prouvait le soin constant que Bonaparte mettait  relever la _grande
nation_, comme il l'appelait dans toutes ses harangues. Aprs avoir
chang les ratifications du trait de Campo-Formio, et fait les
arrangemens ncessaires  la remise de Mayence, il rsolut de partir
pour Paris. Il ne voyait rien de grand  discuter  Rastadt, et surtout
il prvoyait des longueurs interminables, pour mettre d'accord tous
ces petits princes allemands. Un pareil rle n'tait pas de son got;
d'ailleurs il tait fatigu; et un peu d'impatience d'arriver  Paris,
et de monter au capitale de la Rome moderne, tait bien naturel.

Il partit de Rastadt, traversa la France incognito, et arriva  Paris le
15 frimaire an VI au soir (5 dcembre 1797). Il alla se cacher dans
une maison fort modeste, qu'il avait fait acheter rue Chantereine. Cet
homme, chez lequel l'orgueil tait immense, avait toute l'adresse d'une
femme  le cacher. Lors de la reddition de Mantoue, il s'tait soustrait
 l'honneur de voir dfiler Wurmser;  Paris il voulut se cacher dans
la demeure la plus obscure. Il affectait dans son langage, dans son
costume, dans toutes ses habitudes, une simplicit qui surprenait
l'imagination des hommes, et la touchait plus profondment par l'effet
du contraste. Tout Paris, averti de son arrive, tait dans une
impatience de le voir qui tait bien naturelle, surtout  des Franais.
Le ministre des affaires trangres, M. de Talleyrand, pour lequel il
s'tait pris de loin d'un got fort vif, voulut l'aller visiter le soir
mme. Bonaparte demanda la permission de ne pas le recevoir, et le
prvint le lendemain matin. Le salon des affaires trangres tait plein
de grands personnages, empresss de voir le hros. Silencieux pour tout
le monde, il aperut Bougainville, et alla droit  lui pour lui dire de
ces paroles qui, tombant de sa bouche, devaient produire des impressions
profondes. Dj il affectait le got d'un souverain pour l'homme utile
et clbre. M. de Talleyrand le prsenta au directoire. Quoiqu'il y et
bien des motifs de mcontentement entre le gnral et les directeurs,
cependant l'entrevue fut pleine d'effusion. Il convenait au directoire
d'affecter la satisfaction, et au gnral la dfrence. Du reste
les services taient si grands, la gloire si blouissante, que
l'entranement devait faire place au mcontentement. Le directoire
prpara une fte triomphale pour la remise du trait de Campo-Formio.
Elle n'eut point lieu dans la salle des audiences du directoire, mais
dans la grande cour du Luxembourg. Tout fut dispos pour rendre cette
solemnit l'une des plus imposantes de la rvolution. Les directeurs
taient rangs au fond de la cour, sur une estrade, au pied de l'autel
de la patrie, et revtus du costume romain. Autour d'eux, les ministres,
les ambassadeurs, les membres des deux conseils, la magistrature, les
chefs des administrations, taient placs sur des siges rangs en
amphithtre. Des trophes magnifiques forms par les innombrables
drapeaux pris sur l'ennemi, s'levaient de distance en distance, tout
autour de la cour; de belles tentures tricolores en ornaient les
murailles; des galeries portaient la plus brillante socit de la
capitale, des corps de musiciens taient disposs dans l'enceinte; une
nombreuse artillerie tait place autour du palais, pour ajouter ses
dtonations aux sons de la musique et au bruit des acclamations. Chnier
avait compos pour ce jour-l l'une de ses plus belles hymnes.

C'tait le 20 frimaire an VI (10 dcembre 1797). Le directoire, les
fonctionnaires publics, les assistans taient rangs  leur place,
attendant avec impatience l'homme illustre que peu d'entre eux avaient
vu. Il parut accompagn de M. de Talleyrand, qui tait charg de le
prsenter; car c'tait le ngociateur qu'on flicitait dans le moment.
Tous les contemporains, frapps de cette taille grle et ce visage
ple et romain, de cet oeil ardent, nous parlent chaque jour encore
de l'effet qu'il produisait, de l'impression indfinissable de gnie,
d'autorit, qu'il laissait dans les imaginations. La sensation fut
extrme. Des acclamations unanimes clatrent  la vue du personnage
si simple qu'environnait une telle renomme. _Vive la rpublique! vive
Bonaparte!_ furent les cris qui clatrent de toutes parts. M. de
Talleyrand prit ensuite la parole, et dans un discours fin et concis,
s'effora de rapporter la gloire du gnral, non  lui, mais  la
rvolution, aux armes et  la _grande nation_. Il sembla se faire en
cela le complaisant de la modestie de Bonaparte, et avec son esprit
accoutum, deviner comment le hros voulait qu'on parlt de lui, devant
lui. M. de Talleyrand parla ensuite _de ce qu'on pouvait_, disait-il,
_appeler son ambition_; mais en songeant  son got antique pour la
simplicit,  son amour pour les sciences abstraites,  ses lectures
favorites,  ce sublime Ossian, avec lequel il apprenait  se dtacher
de la terre, M. de Talleyrand dit qu'il faudrait le solliciter peut-tre
pour l'arracher un jour  sa studieuse retraite. Ce que venait de dire
M. de Talleyrand tait dans toutes les bouches, et allait se retrouver
dans tous les discours prononcs dans cette grande solennit. Tout le
monde disait et rptait que le jeune gnral tait sans ambition, tant
on avait peur qu'il en et. Bonaparte parla aprs M. de Talleyrand, et
pronona d'un ton ferme les phrases haches que voici:

CITOYENS,

Le peuple franais, pour tre libre, avait les rois  combattre.

Pour obtenir une constitution fonde sur la raison, il avait dix-huit
sicles de prjugs  vaincre.

La constitution de l'an III et vous, avez triomph de tous ces
obstacles.

La religion, la fodalit, le royalisme, ont successivement, depuis
vingt sicles, gouvern l'Europe; mais de la paix que vous venez de
conclure, date l're des gouvernemens reprsentatifs.

Vous tes parvenus  organiser la grande nation dont le vaste
territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a pos elle-mme
les limites.

Vous avez fait plus. Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis
si clbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles
furent le berceau, voient avec les plus grandes esprances le gnie de
la libert sortir du tombeau de leurs anctres.

Ce sont deux pidestaux sur lesquels les destines vont placer deux
puissantes nations.

J'ai l'honneur de vous remettre le trait sign  Campo-Formio, et
ratifi par sa majest l'empereur.

La paix assure la libert, la prosprit et la gloire de la rpublique.

Lorsque le bonheur du peuple franais sera assis sur de meilleures lois
organiques, l'Europe entire deviendra libre.

Ce discours tait  peine achev, que les acclamations retentirent de
nouveau. Barras, prsident du directoire, rpondit  Bonaparte. Son
discours tait long, diffus, peu convenable, et exaltait beaucoup la
modestie et la simplicit du hros; il renfermait un hommage adroit
pour Hoche, le rival suppos du vainqueur de l'Italie. Pourquoi Hoche
n'est-il point ici, disait le prsident du directoire pour voir, pour
embrasser son ami? Hoche, en effet, avait dfendu Bonaparte l'anne
prcdente avec une gnreuse chaleur. Suivant la nouvelle direction
imprime  tous les esprits, Barras proposait de nouveaux lauriers au
hros, et l'invitait  les aller cueillir en Angleterre. Aprs ces
trois discours, l'hymne de Chnier fut chante en choeur, et avec
l'accompagnement d'un magnifique orchestre. Deux gnraux s'approchrent
ensuite, accompagns par le ministre de la guerre: c'taient le brave
Joubert, le hros du Tyrol, et Androssy, l'un des officiers les plus
distingus de l'artillerie. Ils s'avanaient en portant un drapeau
admirable: c'tait celui que le directoire venait de donner,  la fin
de la campagne,  l'arme d'Italie, c'tait la nouvelle oriflamme de
la rpublique. Il tait charg d'innombrables caractres d'or, et ces
caractres taient les suivans: _L'arme d'Italie a fait cent cinquante
mille prisonniers, elle a pris cent soixante-dix drapeaux, cinq cent
cinquante pices d'artillerie de sige, six cents pices de campagne,
cinq quipages de pont, neuf vaisseaux, douze frgates, douze corvettes,
dix-huit galres.--Armistices avec les rois de Sardaigne, de Naples,
le pape, les ducs de Parme, de Modne.--Prliminaires de
Loben.--Convention de Montebello avec la rpublique de Gnes.--Traits
de paix de Tolentino, de Campo-Formio.--Donn la libert aux peuples de
Bologne, de Ferrare, de Modne, de Massa-Carrara, de la Romagne, de la
Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crmone, d'une partie
du Vronais, de Chiavenna, de Bormio et de la Valteline, aux peuples de
Gnes, aux fiefs impriaux, aux peuples des dpartemens de Corcyre,
de la mer Ege et d'Ithaque.--Envoy  Paris les chefs-d'oeuvre _de
Michel-Ange, du Guerchin, du Titien, de Paul Vronse, du Corrge, de
l'Albane, des Carraches, de Raphal, de Lonard de Vinci, etc.--Triomph
en dix-huit batailles ranges_, MONTENOTTE, MILLESIMO, MONDOVI, LODI,
BORGHETTO, LONATO, CASTIGLIONE, ROVEREDO, BASSANO, SAINT-GEORGES,
FONTANA-NIVA, CALDIERO, ARCOLE, RIVOLI, LA FAVORITE, LE TAGLIAMENTO,
TARWIS, NEUMARCKT.--_Livr soixante-sept combats_.

Joubert et Androssy parlrent  leur tour, et reurent une rponse
flatteuse du prsident du directoire. Aprs toutes ces harangues, les
gnraux allrent recevoir l'accolade du prsident du directoire. A
l'instant o Bonaparte la reut de Barras, les quatre directeurs se
jetrent, comme par un entranement involontaire, dans les bras du
gnral. Des acclamations unanimes remplissaient l'air; le peuple amass
dans les rues voisines y joignait ses cris, le canon y joignait ses
roulemens; toutes les ttes cdaient  l'ivresse. Voil comment la
France se jeta dans les bras d'un homme extraordinaire! N'accusons pas
la faiblesse de nos pres; cette gloire n'arrive  nous qu' travers les
nuages du temps et des malheurs, et elle nous transporte! Rptons avec
Eschyle: _Que serait-ce si nous avions vu le monstre lui-mme!_


CHAPITRE XII.

LE GNRAL BONAPARTE A PARIS; SES RAPPORTS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET
D'UNE DESCENTE EN ANGLETERRE.--RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LE
CONTINENT.--CONGRS DE RASTADT. CAUSE DE LA DIFFICULT DES
NGOCIATIONS.--RVOLUTION EN HOLLANDE, A ROME ET EN SUISSE.--SITUATION
INTRIEURE DE LA FRANCE; LECTIONS DE L'AN VI; SCISSIONS LECTORALES.
NOMINATION DE TREILHARD AU DIRECTOIRE.--EXPDITION EN GYPTE, SUBSTITUE
PAR BONAPARTE AU PROJECT DE DESCENTE; PRPARATIFS DE CETTE EXPDITION.


La rception triomphale que le directoire avait faite au gnral
Bonaparte fut suivie de ftes brillantes, que lui donnrent
individuellement les directeurs, les membres des conseils et les
ministres. Chacun chercha  se surpasser en magnificence. Le hros
de ces ftes fut frapp du got que dploya pour lui le ministre des
affaires trangres, et sentit un vif attrait pour l'ancienne lgance
franaise. Au milieu de ces pompes, il se montrait simple, affable, mais
svre, presque insensible au plaisir, cherchant dans la foule l'homme
utile et clbre, pour aller s'entretenir avec lui de l'art ou de la
science dans lesquels il s'tait illustr. Les plus grandes renommes se
trouvaient honores d'avoir t distingues par le gnral Bonaparte.

L'instruction du jeune gnral n'tait que celle d'un officier sorti
rcemment des coles militaires. Mais grce  l'instinct du gnie, il
savait s'entretenir des sujets qui lui taient le plus trangers, et
jeter quelques-unes de ces vues hasardes, mais originales, qui ne sont
souvent que des impertinences de l'ignorance, mais qui, de la part des
hommes suprieurs, et exprimes avec leur style, font illusion, et
sduisent mme les hommes spciaux. On remarquait avec surprise cette
facilit  traiter tous les sujets. Les journaux, qui s'occupaient
des moindres dtails relatifs  la personne du gnral Bonaparte, qui
rapportaient chez quel personnage il avait dn, quel visage il avait
montr, s'il tait gai ou triste, les journaux disaient qu'en dnant
chez Franois (de Neufchteau), il avait parl de mathmatiques avec
Lagrange et Laplace, de mtaphysique avec Sieys, de posie avec
Chnier, de lgislation et de droit public avec Daunou. En gnral, on
osait peu le questionner quand on tait en sa prsence, mais on dsirait
vivement l'amener  parler de ses campagnes. S'il lui arrivait de le
faire, il ne parlait jamais de lui, mais de son arme, de ses soldats,
de la bravoure rpublicaine; il peignait le mouvement, le fracas des
batailles, il en faisait sentir vivement le moment dcisif, la manire
dont il fallait le saisir, et transportait tous ceux qui l'coutaient
par ses rcits clairs, frappans et dramatiques. Si ses exploits avaient
annonc un grand capitaine, ses entretiens rvlaient un esprit
original, fcond, tour  tour vaste ou prcis, et toujours entranant,
quand il voulait se livrer. Il avait conquis les masses par sa gloire;
par ses entretiens il commenait  conqurir, un  un, les premiers
hommes de France. L'engouement, dj trs grand, le devenait davantage
quand on l'avait vu. Il n'y avait pas jusqu' ces traces d'une origine
trangre, que le temps n'avait pas encore effaces en lui, qui ne
contribuassent  l'effet. La singularit ajoute toujours au prestige du
gnie, surtout en France, o, avec la plus grande uniformit de moeurs,
on aime l'tranget avec passion. Bonaparte affectait de fuir la foule
et de se cacher aux regards. Quelquefois mme il accueillait mal les
marques trop vives d'enthousiasme. Madame de Stal, qui aimait et avait
droit d'aimer la grandeur, le gnie et la gloire, tait impatiente de
voir Bonaparte, et de lui exprimer son admiration. En homme imprieux,
qui veut que tout le monde soit  sa place, il lui sut mauvais gr
de sortir quelquefois de la sienne; il lui trouva trop d'esprit,
d'exaltation; il pressentit mme son indpendance  travers son
admiration, il fut froid, dur, injuste. Elle lui demanda un jour avec
trop peu d'adresse, quelle tait,  ses yeux, la premire des femmes;
il lui rpondit schement: _Celle qui a fait le plus d'enfans_. Ds cet
instant commena cette antipathie rciproque, qui lui valut  elle des
tourmens si peu mrits, et qui lui fit commettre  lui des actes d'une
tyrannie petite et brutale. Il sortait peu, vivait dans sa petite maison
de la rue Chantereine, qui avait chang de nom, et que le dpartement de
Paris avait fait appeler rue _de la Victoire_. Il ne voyait que quelques
savans, Monge, Lagrange, Laplace, Bertholet; quelques gnraux, Desaix,
Klber, Caffarelli; quelques artistes, et particulirement le clbre
acteur que la France vient de perdre, Talma, pour lequel il avait ds
lors un got particulier. Il sortait ordinairement dans une voiture fort
simple, n'allait au spectacle que dans une loge grille, et semblait ne
partager aucun des gots si dissips de sa femme. Il montrait pour elle
une extrme affection; il tait domin par cette grce particulire
qui, dans la vie prive comme sur le trne, n'a jamais abandonn madame
Beauharnais, et qui chez elle supplait  la beaut.

Une place venant  vaquer  l'Institut par la dportation de Carnot, on
se hta de la lui offrir. Il l'accepta avec empressement, vint s'asseoir
le jour de la sance de rception entre Lagrange et Laplace, et ne cessa
plus de porter dans les crmonies le costume de membre de l'Institut,
affectant de cacher ainsi le guerrier sous l'habit du savant.

Tant de gloire devait porter ombrage aux chefs du gouvernement, qui
n'ayant pour eux ni l'anciennet du rang, ni la grandeur personnelle,
taient entirement clipss par le guerrier pacificateur. Cependant
ils lui tmoignaient les plus grands gards, et il y rpondait par de
grandes marques de dfrence. Le sentiment qui proccupe le plus est
d'ordinaire celui dont on parle le moins. Le directoire tait loin de
tmoigner aucune de ses craintes. Il recevait de nombreux rapports de
ses espions qui allaient dans les casernes et dans les lieux publics
couter les propos dont Bonaparte tait l'objet. Bonaparte devait
bientt, disait-on, se mettre  la tte des affaires, renverser un
gouvernement affaibli, et sauver ainsi la France des royalistes et
des jacobins. Le directoire feignant la franchise, lui montrait ces
rapports, et affectait de les traiter avec mpris, comme s'il avait
cru le gnral incapable d'ambition. Le gnral, non moins dissimul,
recevait ces tmoignages avec reconnaissance, assurant qu'il tait digne
de la confiance qu'on lui accordait. Mais de part et d'autre la dfiance
tait extrme. Si les espions de la police parlaient au directoire de
projets d'usurpation, les officiers qui entouraient le gnral lui
parlaient de projets d'empoisonnement. La mort de Hoche avait fait
natre d'absurdes soupons, et le gnral qui, quoique exempt de
craintes puriles, tait prudent nanmoins, prenait des prcautions
extrmes quand il dnait chez certain directeur. Il mangeait peu, et ne
gotait que des viandes dont il avait vu manger le directeur lui-mme,
et du vin dont il l'avait vu boire.

Barras aimait  faire croire qu'il tait l'auteur de la fortune de
Bonaparte, et que n'tant plus son protecteur, il tait rest son ami.
Il montrait en particulier un grand dvouement pour sa personne;
il cherchait, avec sa souplesse ordinaire,  le convaincre de son
attachement, il lui livrait volontiers ses collgues, et affectait de
se mettre  part. Bonaparte accueillait peu les tmoignages de ce
directeur, dont il ne faisait aucun cas, et ne le payait de sa servilit
par aucune espce de confiance.

On consultait souvent Bonaparte dans certaines questions. On lui
envoyait un ministre pour l'appeler au directoire; il s'y rendait,
prenait place  ct des directeurs, et donnait son avis avec
cette supriorit de tact qui le distinguait dans les matires
d'administration et de gouvernement comme dans celles de guerre. Il
affectait en politique une direction d'ides qui tenait  la position
qu'il avait prise. Le lendemain du 18 fructidor, on l'a vu, une fois
l'impulsion donne, et la chute de la faction royaliste assure,
s'arrter tout--coup, et ne vouloir prter au gouvernement que l'appui
exactement ncessaire pour empcher le retour de la monarchie. Ce point
obtenu, il ne voulait pas paratre s'attacher au directoire; il voulait
rester en dehors, en vue  tous les partis, sans tre li ni brouill
avec aucun. L'attitude d'un censeur tait la position qui convenait 
son ambition. Ce rle est facile  l'gard d'un gouvernement tiraill en
sens contraire par les factions, et toujours expos  faillir; il est
avantageux, parce qu'il rattache tous les mcontens, c'est--dire tous
les partis, qui sont bientt universellement dgots du gouvernement
qui veut les rprimer, sans avoir assez de force pour les craser. Les
proclamations de Bonaparte aux Cisalpins et aux Gnois sur les lois
qu'on avait voulu rendre contre les nobles, avaient suffi pour indiquer
sa direction d'esprit actuelle. On voyait, et ses discours le montraient
assez, qu'il blmait la conduite que le gouvernement avait tenue  la
suite du 18 fructidor. Les patriotes avaient d naturellement reprendre
un peu le dessus depuis cet vnement. Le directoire tait, non pas
domin, mais lgrement pouss par eux. On le voyait  ses choix,  ses
mesures,  son esprit. Bonaparte, tout en gardant cependant une grande
rserve, laissait voir du blme pour la direction que suivait le
gouvernement; il paraissait le regarder comme faible, incapable, se
laissant battre par une faction aprs avoir t battu par une autre. Il
tait visible, en un mot, qu'il ne voulait pas tre de son avis. Il se
conduisit mme de manire  prouver qu'en voulant s'opposer au retour
de la royaut, il ne voulait cependant pas accepter la solidarit de la
rvolution et de ses actes. L'anniversaire du 21 janvier approchait,
il fallut ngocier pour l'engager  paratre  la fte qu'on allait
clbrer pour la cinquime fois. Il tait arriv  Paris en dcembre
1797. L'anne 1798 s'ouvrait (nivse et pluvise an VI). Il ne voulait
pas se rendre  la crmonie, comme s'il et dsapprouv l'acte qu'on
clbrait, ou qu'il et voulu faire quelque chose pour les hommes que
ses proclamations du 18 fructidor et la mitraillade du 13 vendmiaire
lui avaient alins. On voulait qu'il y figurt  tous les titres.
Nagure gnral en chef de l'arme d'Italie et plnipotentiaire de la
France  Campo-Formio, il tait aujourd'hui l'un des plnipotentiaires
du congrs de Rastadt et gnral de l'arme d'Angleterre; il devait donc
assister aux solennits de son gouvernement. Il disait que ce n'taient
pas l des qualits qui l'obligeassent  figurer, et que ds lors sa
prsence tant volontaire, paratrait un assentiment qu'il ne voulait
pas donner. On transigea. L'Institut devait assister en corps  la
crmonie; il se mla dans ses rangs, et parut remplir un devoir de
corps. Entre toutes les qualits accumules dj sur sa tte, celle de
membre de l'Institut tait certainement la plus commode, et il savait
s'en servir  propos.

La puissance naissante est bientt devine. Une foule d'officiers et de
flatteurs entouraient dj Bonaparte; ils lui demandaient s'il allait
toujours se borner  commander les armes, et s'il ne prendrait pas
enfin au gouvernement des affaires la part que lui assuraient son
ascendant et son gnie politique. Sans savoir encore ce qu'il pouvait et
devait tre, il voyait bien qu'il tait le premier homme de son temps.
En voyant l'influence de Pichegru aux cinq-cents, celle de Barras au
directoire, il lui tait permis de croire qu'il pourrait avoir un grand
rle politique; mais il n'en avait dans ce moment aucun  jouer. Il
tait trop jeune pour tre directeur; il fallait avoir quarante ans, et
il n'en avait pas trente. On parlait bien d'une dispense d'ge, mais
c'tait une concession  obtenir, qui alarmerait les rpublicains, qui
leur ferait jeter les hauts cris, et qui ne vaudrait pas certainement
les dsagrmens qu'elle lui causerait. tre associ, lui cinquime, au
gouvernement, n'avoir que sa voix au directoire, s'user en luttant avec
des conseils indpendans encore, c'tait un rle dont il ne voulait pas;
et ce n'tait pas la peine de provoquer une illgalit pour un pareil
rsultat. La France avait encore un puissant ennemi  combattre,
l'Angleterre; et, bien que Bonaparte ft couvert de gloire, il lui
valait mieux cueillir de nouveaux lauriers, et laisser le gouvernement
s'user davantage dans sa pnible lutte contre les partis.

On a vu que le jour mme o la signature du trait de Campo-Formio
fut connue  Paris, le directoire, voulant tourner les esprits contre
l'Angleterre, cra sur-le-champ une arme dite d'_Angleterre_, et en
donna le commandement au gnral Bonaparte. Le gouvernement songeait
franchement et sincrement  prendre la voie la plus courte pour
attaquer l'Angleterre, et voulait y faire une descente. L'audace des
esprits,  cette poque, portait  regarder cette entreprise comme trs
excutable. L'expdition dj tente en Irlande prouvait qu'on pouvait
passer  la faveur des brumes ou d'un coup de vent. On ne croyait pas
qu'avec tout son patriotisme, la nation anglaise, qui alors ne s'tait
pas fait une arme de terre, pt rsister aux admirables soldats de
l'Italie et du Rhin, et surtout au gnie du vainqueur de Castiglione,
d'Arcole et de Rivoli. Le gouvernement ne voulait laisser que vingt-cinq
mille hommes en Italie, il ramenait tout le reste dans l'intrieur.
Quant  la grande arme d'Allemagne, compose des deux armes du Rhin
et de Sambre-et-Meuse, il allait la rduire  la force ncessaire pour
imposer  l'Empire pendant le congrs de Rastadt, et il voulait faire
refluer le reste vers les ctes de l'Ocan. On donnait la mme direction
 toutes les troupes disponibles. Les gnraux du gnie parcouraient
les ctes pour choisir les meilleurs points de dbarquement; des ordres
taient donns pour runir dans les ports des flottilles considrables;
une activit extrme rgnait dans la marine. On esprait toujours qu'un
coup de vent finirait par carter l'escadre anglaise qui bloquait
la rade de Cadix, et qu'alors la marine espagnole pourrait venir se
coaliser avec la marine franaise. Quant  la marine hollandaise, qu'on
se flattait aussi de runir  la ntre, elle venait d'essuyer un rude
chec  la vue du Texel, et il n'en tait rentr que des dbris dans les
ports de la Hollande. Mais la marine espagnole et franaise suffisait
pour couvrir le passage d'une flottille et s'assurer le transport de
soixante ou quatre-vingt mille hommes en Angleterre. Pour seconder tous
ces prparatifs, on avait song  se procurer de nouveaux moyens de
finances. Le budget, fix, comme on l'a vu,  616 millions pour l'an
VI, ne suffisait pas  un armement extraordinaire. On voulait faire
concourir le commerce  une entreprise qui tait toute dans ses
intrts, et on proposa un emprunt volontaire de quatre-vingts millions.
Il devait tre hypothqu sur l'tat. Une partie des bnfices de
l'expdition devait tre change en primes, qui seraient tires au sort
entre les prteurs. Le directoire se fit demander, par les principaux
ngocians, l'ouverture de cet emprunt. Le projet en fut soumis au corps
lgislatif, et, ds les premiers jours, il parut obtenir faveur. On
reut pour quinze ou vingt millions de souscriptions. Le directoire
dirigeait non seulement tous ses efforts contre l'Angleterre, mais aussi
toutes ses svrits. Une loi interdisait l'entre des marchandises
anglaises, il se fit autoriser  employer les visites domiciliaires pour
les dcouvrir, et les fit excuter dans toute la France, le mme jour,
et  la mme heure[10].

[Note 10: Le 15 nivse an VI (4 janvier).]

Bonaparte semblait seconder ce grand mouvement et s'y prter; mais au
fond il penchait peu pour ce projet. Marcher sur Londres, y entrer,
jeter soixante mille hommes en Angleterre, ne lui paraissait pas le plus
difficile. Mais il sentait que conqurir le pays, s'y tablir, serait
impossible; qu'on pourrait seulement le ravager, lui enlever une partie
de ses richesses, le reculer, l'annuler pour un demi-sicle; mais qu'il
faudrait y sacrifier l'arme qu'on y aurait amene, et revenir presque
seul, aprs une espce d'incursion barbare. Plus tard, avec une
puissance plus vaste, une plus grande exprience de ses moyens, une
irritation toute personnelle contre l'Angleterre, il songea srieusement
 lutter corps  corps avec elle, et  risquer sa fortune contre la
sienne; mais aujourd'hui il avait d'autres ides et d'autres projets.
Une raison le dtournait surtout de cette entreprise. Les prparatifs
exigeaient encore plusieurs mois; la belle saison allait arriver, et il
fallait attendre les brumes et les vents de l'hiver prochain pour tenter
la descente. Or, il ne voulait pas rester une anne oisif  Paris,
n'ajoutant rien  ses hauts-faits, et descendant dans l'opinion, par
cela seul qu'il ne s'y levait pas. Il songeait donc  un projet
d'une autre espce, projet tout aussi gigantesque que la descente en
Angleterre, mais plus singulier, plus vaste dans ses consquences, plus
conforme  son imagination, et surtout plus prochain. On a vu qu'en
Italie il s'occupait beaucoup de la Mditerrane, qu'il avait cr une
espce de marine, que, dans le partage des tats vnitiens, il avait eu
soin de rserver  la France les les de la Grce, qu'il avait nou des
intrigues avec Malte, dans l'espoir de l'enlever aux chevaliers et aux
Anglais; enfin, qu'il avait souvent port les yeux sur l'gypte, comme
le point intermdiaire que la France devait occuper entre l'Europe et
l'Asie, pour s'assurer du commerce du Levant ou de celui de l'Inde.
Cette ide avait envahi son imagination, et le proccupait violemment.
Il existait au ministre des affaires trangres de prcieux documens
sur l'Egypte, sur son importance coloniale, maritime et militaire; il
se les fit transmettre par M. de Talleyrand, et se mit  les dvorer.
Oblig de parcourir les ctes de l'Ocan pour l'excution du projet
sur l'Angleterre, il remplit sa voiture de voyages et de mmoires sur
l'Egypte. Ainsi, tout en paraissant obir aux voeux du directoire, il
songeait  une autre entreprise; il tait de sa personne sur les grves
et sous le ciel de l'ancienne Batavie, mais son imagination errait sur
les rivages de l'Orient. Il entrevoyait un avenir confus et immense.
S'enfoncer dans ces contres de la lumire et de la gloire, o Alexandre
et Mahomet avaient vaincu et fond des empires, y faire retentir son nom
et le renvoyer en France, rpt par les chos de l'Asie, tait pour lui
une perspective enivrante.

Il se mit donc  parcourir les ctes de l'Ocan pendant les mois de
pluvise et de ventse (janvier et fvrier 1798), donnant une excellente
direction aux prparatifs de descente, mais en proie  d'autres penses
et  d'autres projets.

Tandis que la rpublique dirigeait toutes ses forces contre
l'Angleterre, elle avait encore d'importans intrts  rgler sur le
continent. Sa tche politique y tait immense. Elle avait  traiter 
Rastadt avec l'Empire, c'est--dire avec la fodalit elle-mme; elle
avait  diriger dans les voies nouvelles trois rpubliques ses filles,
les rpubliques batave, cisalpine et ligurienne. Place  la tte du
systme dmocratique, et en prsence du systme fodal, elle devait
empcher les chocs entre ces systmes, pour n'avoir pas  recommencer la
lutte qu'elle venait de terminer avec tant de gloire, mais qui lui avait
cot de si horribles efforts. Telle tait sa tche, et elle n'offrait
pas moins de difficults que celle d'attaquer et de ruiner l'Angleterre.

Le Congrs de Rastadt tait runi depuis deux mois; Bonnier, homme de
beaucoup d'esprit, Treillard, homme probe, mais rude, y reprsentaient
la France. Bonaparte, dans le peu de jours qu'il avait passs au
congrs, tait convenu secrtement avec l'Autriche des arrangemens
ncessaires pour l'occupation de Mayence et de la tte de pont
de Manheim. Il avait t dcid que les troupes autrichiennes se
retireraient  l'approche des troupes franaises, et abandonneraient les
milices de l'Empire; alors les troupes franaises devaient s'emparer de
Mayence et de la tte de pont de Manheim, soit en intimidant les milices
de l'Empire, rduites  elles-mmes, soit en brusquant l'assaut. C'est
ce qui fut excut. Les troupes de l'lecteur, en se voyant abandonnes
des Autrichiens, livrrent Mayence. Celles qui taient  la tte de
pont de Manheim voulurent rsister, mais furent obliges de cder. On y
sacrifia cependant quelques cents hommes. Il tait vident, d'aprs ces
vnemens, que, par les articles secrets du trait de Campo-Formio,
l'Autriche avait reconnu  la rpublique la ligne du Rhin, puisqu'elle
consentait  lui en assurer les points les plus importans. Il fut
convenu, de plus, que l'arme franaise, pendant les ngociations,
quitterait la rive droite du Rhin et rentrerait sur la rive gauche,
depuis Ble jusqu' Mayence; qu' cette hauteur elle pourrait continuer
 occuper la rive droite, mais en longeant le Mein et sans franchir ses
rives. Quant aux armes autrichiennes, elles devaient se retirer au-del
du Danube et jusqu'au Lech, vacuer les places fortes d'Ulm, Ingolstadt
et Philipsbourg. Leur position devenait, par rapport  l'Empire,  peu
prs semblable  celle des armes franaises. La dputation de l'Empire
allait ainsi dlibrer au milieu d'une double haie de soldats.
L'Autriche n'excuta pas franchement les articles secrets, car,  la
faveur d'une simulation, elle laissa des garnisons dans Philipsbourg,
Ulm et Ingolstadt. La France ferma les yeux sur cette infraction du
trait, pour ne pas troubler la bonne intelligence. Il fut question
ensuite de l'envoi rciproque d'ambassadeurs. L'Autriche rpondit que,
pour le moment, on se contenterait de correspondre par les ministres
que les deux puissances avaient au congrs de Rastadt. Ce n'tait pas
montrer un grand empressement  commencer avec la France des relations
amicales; mais, aprs ses dfaites et ses humiliations, on concevait et
on pardonnait ce reste d'humeur de la part de l'Autriche.

Les premires explications entre la dputation de l'Empire et les
ministres de l'Autriche furent amres. Les tats de l'Empire se
plaignaient, en effet, que l'Autriche contribut  les dpouiller, en
reconnaissant la ligne du Rhin  la rpublique, et en livrant d'une
manire perfide Mayence et la tte de pont de Manheim; ils se
plaignaient que l'Autriche, aprs avoir entran l'Empire dans sa
lutte, l'abandonnt, et livrt ses provinces pour avoir en change des
possessions en Italie. Les ministres de l'empereur rpondaient qu'il
avait t entran  la guerre pour les intrts de l'Empire, et pour
la dfense des princes possessionns en Alsace; qu'aprs avoir pris
les armes dans leur intrt, il avait fait des efforts extraordinaires
pendant six annes conscutives; qu'il s'tait vu abandonn
successivement par tous les tats de la confdration; qu'il avait
soutenu presque  lui seul le fardeau de la guerre; qu'il avait perdu
dans cette lutte une partie de ses tats, et notamment les riches
provinces de la Belgique et de la Lombardie; et qu'il n'avait, aprs de
tels efforts si chrement pays, que de la reconnaissance  attendre, et
point de plaintes  essuyer. La vrit tait que l'empereur avait pris
le prtexte des princes possessionns en Alsace, pour faire la guerre;
qu'il l'avait soutenue pour sa seule ambition; qu'il y avait entran la
confdration germanique malgr elle, et que maintenant il la trahissait
pour s'indemniser  ses dpens. Aprs de vives explications, qui
n'aboutirent  rien, il fallut passer outre, et s'occuper de la base
des ngociations. Les Franais voulaient la rive gauche du Rhin, et
proposaient, pour indemniser les princes dpossds de leurs tats, le
moyen des scularisations. L'Autriche, qui, non contente d'avoir acquis
la plus grande partie du territoire vnitien, voulait s'indemniser
encore avec quelques vchs, et qui d'ailleurs avait des conventions
secrtes avec la France; la Prusse, qui tait convenue avec la France de
s'indemniser, sur la rive droite, du duch de Clves qu'elle avait perdu
sur la rive gauche; les princes dpossds, qui aimaient mieux acqurir
des tats sur la rive droite,  l'abri du voisinage des Franais, que
de recouvrer leurs anciennes principauts; l'Autriche, la Prusse, les
princes dpossds, tous votaient galement pour qu'on cdt la ligne
du Rhin, et que les scularisations fussent employes comme moyen
d'indemnit. L'Empire pouvait donc difficilement se dfendre contre
un pareil concours de volonts. Cependant les pouvoirs donns  la
dputation, faisant une condition expresse de l'intgrit de l'empire
germanique, les plnipotentiaires franais dclarrent ces pouvoirs
borns et insuffisans, et en exigrent d'autres. La dputation s'en
fit donner de nouveaux par la dite; mais, quoique ayant dsormais la
facult de concder la ligne du Rhin, et de renoncer  la rive gauche,
elle persista nanmoins  la dfendre. Elle donnait beaucoup de raisons,
car les raisons ne manquent jamais. L'empire germanique, disait la
dputation, n'avait point t le premier  dclarer la guerre. Bien
avant que la dite de Ratisbonne en et fait la dclaration, Custine
avait surpris Mayence et envahi la Franconie. Il n'avait donc fait que
se dfendre. La privation d'une partie de son territoire bouleversait
sa constitution, et compromettait son existence, qui importait  toute
l'Europe. Les provinces de la rive gauche, qu'on voulait lui enlever,
taient d'une modique importance pour un tat devenu aussi vaste que la
rpublique franaise. La ligne du Rhin pouvait tre remplace par une
autre ligne militaire, la Moselle par exemple. La rpublique, enfin,
renonait pour de trs misrables avantages,  la gloire si belle, si
pure, et si utile pour elle, de la modration politique. En consquence,
la dputation proposait d'abandonner tout ce que l'Empire avait possd
au-del de la Moselle, et de prendre cette rivire pour limite. A ces
raisons la France en avait d'excellentes  opposer. Sans doute, elle
avait pris l'offensive, et commenc la guerre de fait; mais la guerre
vritable, celle d'intention, de machinations, de prparatifs, avait t
commence par l'Empire. C'tait  Trves,  Coblentz, qu'avaient t
recueillis et organiss les migrs; c'taient de l que devaient partir
les phalanges charges d'humilier, d'abrutir, de dmembrer la France. La
France, au lieu d'tre vaincue, tait victorieuse; elle en profitait,
non pour rendre le mal qu'on avait voulu lui faire, mais pour
s'indemniser de la guerre qu'on lui avait faite, en exigeant sa
vritable limite naturelle, la limite du Rhin.

On disputait donc, car les concessions, mme les plus invitables, sont
toujours contestes. Mais il tait vident que la dputation allait
cder la rive gauche, et ne faisait cette rsistance que pour obtenir de
meilleures conditions sur d'autres points en litige. Tel tait l'tat
des ngociations de Rastadt, au mois de pluvise an VI (fvrier 1798).

Augereau, auquel le directoire avait donn, pour s'en dbarrasser, le
commandement de l'arme d'Allemagne, s'tait entour des jacobins
les plus forcens. Il ne pouvait que porter ombrage  l'Empire, qui
redoutait surtout la contagion des nouveaux principes, et qui se
plaignait d'crits incendiaires rpandus en Allemagne. Tant de ttes
fermentaient en Europe, qu'il n'tait pas ncessaire de supposer
l'intervention franaise pour expliquer la circulation d'crits
rvolutionnaires. Mais il importait au directoire de s'viter toute
plainte; d'ailleurs il tait mcontent de la conduite turbulente
d'Augereau; il lui ta son commandement, et l'envoya  Perpignan, sous
prtexte d'y runir une arme, qui tait destine, disait-on,  agir
contre le Portugal. Cette cour,  l'instigation de Pitt, n'avait pas
ratifi le trait fait avec la rpublique, et on menaait d'aller
frapper en elle une allie de l'Angleterre. Du reste, ce n'tait l
qu'une vaine dmonstration, et la commission donne  Augereau tait une
disgrce dguise.

La France, outre les rapports directs qu'elle commenait  renouer avec
les puissances de l'Europe, avait  diriger, comme nous l'avons dit, les
rpubliques nouvelles. Elles taient naturellement agites de partis
contraires. Le devoir de la France tait de leur pargner les
convulsions qui l'avaient dchire elle-mme. D'ailleurs, elle tait
appele et paye pour cela. Elle avait des armes en Hollande, dans la
Cisalpine et la Ligurie, entretenues aux frais de ces rpubliques. Si,
pour ne point paratre attenter  leur indpendance, elle les livrait 
elles-mmes, il y avait danger de voir, ou une contre-rvolution, ou
un dchanement de jacobinisme. Dans un cas, il y avait pril pour le
systme rpublicain; dans l'autre, pour le maintien de la paix gnrale.
Les jacobins, devenus les matres en Hollande, taient capables
d'indisposer la Prusse et l'Allemagne; devenus les matres dans la
Ligurie et la Cisalpine, ils taient capables de bouleverser l'Italie,
et de rappeler l'Autriche en lice. Il fallait donc modrer la marche
de ces rpubliques; mais en la modrant, on s'exposait  un autre
inconvnient. L'Europe se plaignait que la France et fait, des
Hollandais, des Cisalpins, des Gnois, des sujets plutt que des allis,
et lui reprochait de viser  une domination universelle. Il fallait donc
choisir des agens qui eussent exactement la nuance d'opinion convenable
au pays o ils devaient rsider, et assez de tact pour faire sentir la
main de la France, sans la laisser apercevoir. Il y avait, comme on
le voit, des difficults de toute espce  vaincre, pour maintenir en
prsence, et y maintenir sans choc, les deux systmes qui en Europe
venaient d'tre opposs l'un  l'autre. On les a vus en guerre pendant
six ans. On va les voir pendant une anne en ngociation, et cette anne
va prouver mieux que la guerre encore, leur incompatibilit naturelle.

Nous avons dj dsign les diffrens partis qui divisaient la Hollande.
Le parti modr et sage, qui voulait une constitution unitaire et
tempre, avait  combattre les orangistes, cratures du stathouder, les
fdralistes, partisans des anciennes divisions provinciales, aspirant
 dominer dans leurs provinces, et  ne souffrir qu'un faible lien
fdral; enfin, les dmocrates ou jacobins, voulant l'unit et la
dmocratie pure. Le directoire devait naturellement appuyer le premier
parti, oppos aux trois autres, parce qu'il voulait, sans aucune des
exagrations contraires, concilier l'ancien systme fdratif avec
une suffisante concentration du gouvernement. On a beaucoup accus le
directoire de vouloir partout la rpublique _une et indivisible_, et
on a fort mal raisonn en gnral sur son systme  cet gard. La
rpublique _une et indivisible_, imagine en 93, et t toujours une
pense profonde, si elle n'avait t d'abord le fruit d'un instinct
puissant. Un tat aussi homogne, aussi bien fondu que la France, ne
pouvait admettre le systme fdral. Un tat aussi menac que la France
et t perdu en l'admettant. Il ne convenait ni  sa configuration
gographique, ni  sa situation politique. Sans doute, vouloir partout
_l'unit et l'indivisibilit_ au mme degr qu'en France, et t
absurde; mais le directoire, plac  la tte d'un nouveau systme,
oblig de lui crer des allis puissans, devait chercher  donner de la
force et de la consistance  ses nouveaux allis; et il n'y a ni force
ni consistance sans un certain degr de concentration et d'unit. Telle
tait la pense, ou pour mieux dire l'instinct, qui dirigeait, et devait
diriger presque  leur insu les chefs de la rpublique franaise.

La Hollande, avec son ancien systme fdratif et t rduite  une
complte impuissance. Son assemble nationale n'avait pu lui donner
encore une constitution. Elle tait astreinte  tous les rglemens des
anciens tats de Hollande; le fdralisme y dominait; les partisans de
l'unit et d'une constitution modre demandaient l'abolition de ces
rglemens et le prompt tablissement d'une constitution. L'envoy
Nol tait accus de favoriser les fdralistes. La France ne pouvait
diffrer de prendre un parti: elle envoya Joubert commander l'arme de
Hollande, Joubert, l'un des lieutenans de Bonaparte en Italie, clbre
depuis sa march en Tyrol, modeste, dsintress, brave, et patriote
chaleureux. Elle remplaa Nol par Delacroix, l'ancien ministre des
affaires trangres; elle et pu faire un meilleur choix. Le directoire
manquait malheureusement de sujets pour la diplomatie. Il y avait
beaucoup d'hommes instruits et distingus parmi les membres des
assembles actuelles ou passes; mais ces hommes n'avaient pas
l'habitude des formes diplomatiques; ils avaient du dogmatisme et de la
morgue; il tait difficile d'en trouver qui conciliassent la fermet des
principes avec la souplesse des formes, ce qu'il aurait fallu cependant
chez nos envoys  l'tranger, pour qu'ils sussent  la fois faire
respecter nos doctrines et mnager les prjugs de la vieille Europe.
Delacroix, en arrivant en Hollande, assista  un festin donn par le
comit diplomatique. Tous les ministres trangers y taient invits.
Aprs avoir tenu en leur prsence le langage le plus dmagogique,
Delacroix s'cria le verre  la main: _Pourquoi n'y a-t-il pas un Batave
qui ose poignarder le rglement sur l'autel de la patrie!_ On conoit
aisment l'effet que devaient produire sur les trangers de pareilles
boutades. Le rglement, en effet, fut bientt poignard. Quarante-trois
dputs avaient dj protest contre les oprations de l'assemble
nationale. Ils se runirent le 3 pluvise (22 janvier 1798)  l'htel de
Harlem, et l, soutenus par nos troupes, ils procdrent comme on avait
fait  Paris, quatre mois auparavant, au 18 fructidor. Ils exclurent de
l'assemble nationale un certain nombre de dputs suspects, en
firent enfermer quelques-uns, cassrent le rglement, et organisrent
l'assemble en une espce de convention. En peu de jours, une
constitution  peu prs semblable  celle de la France fut rdige et
mise en vigueur. Voulant imiter la convention, les nouveaux dirigeans
composrent le gouvernement des membres de l'assemble actuelle, et se
constiturent eux-mmes en directoire et corps lgislatif. Les hommes
qui se prsentent pour oprer ces sortes de mouvemens sont toujours
les plus prononcs de leur parti. Il tait  craindre que le nouveau
gouvernement batave ne ft fort empreint de dmocratie, et que, sous
l'influence d'un ambassadeur comme Delacroix, il ne dpasst la ligne
que le directoire franais aurait voulu lui tracer. Cette espce de
18 fructidor en Hollande ne manqua pas de faire dire  la diplomatie
europenne, surtout  la diplomatie prussienne, que la France gouvernait
la Hollande, et s'tendait de fait jusqu'au Texel.

La rpublique ligurienne tait dans une assez bonne voie, quoique
secrtement travaille, comme tous les nouveaux tats, par deux partis
galement exagrs. Quant  la Cisalpine, elle tait en proie aux
passions les plus vhmentes. L'esprit de localit divisait les
Cisalpins, qui appartenaient  d'anciens tats successivement dmembrs
par Bonaparte. Outre l'esprit de localit, les agens de l'Autriche, les
nobles, les prtres et les dmocrates emports agitaient violemment la
nouvelle rpublique. Mais les dmocrates taient les plus dangereux,
parce qu'ils avaient un puissant appui dans l'arme d'Italie, compose,
comme on le sait, des plus chauds patriotes de France. Le directoire
avait autant de peine  diriger l'esprit de ses armes en pays tranger,
que celui de ses ministres, et avait, sous ce rapport, autant de
difficults  vaincre que sous tous les autres. Il n'avait pas encore de
ministre auprs de la nouvelle rpublique. C'tait Berthier qui, en
sa qualit de gnral en chef, reprsentait encore le gouvernement
franais. Il s'agissait de rgler, par un trait d'alliance, les
rapports de la nouvelle rpublique avec la rpublique mre. Ce trait
fut rdig  Paris, et envoy  la ratification des conseils. Les deux
rpubliques contractaient alliance offensive et dfensive pour tous les
cas; et en attendant que la Cisalpine et un tat militaire, la France
lui accordait un secours de vingt-cinq mille hommes aux conditions
suivantes. La Cisalpine devait donner le local pour le casernement,
les magasins, les hpitaux, et 10 millions par an pour l'entretien des
vingt-cinq mille hommes. Dans le cas de guerre, elle devait fournir un
subside extraordinaire. La France abandonnait  la Cisalpine une grande
partie de l'artillerie prise  l'ennemi, afin d'armer ses places. Ces
conditions n'avaient rien d'excessif; cependant beaucoup de dputs
cisalpins dans le conseil des anciens, mal disposs pour le rgime
rpublicain et pour la France, prtendirent que ce trait tait trop
onreux, que l'on abusait de la dpendance dans laquelle le nouvel tat
tait plac, et ils rejetrent le trait. Il y avait l une malveillance
vidente. Bonaparte, oblig de choisir lui-mme les individus composant
les conseils et le gouvernement, n'avait pu s'assurer de la nature de
tous ses choix, et il devenait ncessaire de les modifier. Les
conseils actuels, nomms militairement par Bonaparte, furent modifis
militairement par Berthier. Celui-ci loigna quelques-uns des membres
les plus obstins, et fit prsenter le trait, qui fut aussitt accept.
Il tait fcheux que la France ft encore oblige de laisser voir sa
main, car l'Autriche prtendit sur-le-champ que, malgr toutes les
promesses faites  Campo-Formio, la Cisalpine n'tait pas une rpublique
indpendante, et qu'elle tait videmment une province franaise. Elle
fit des difficults pour l'admission du ministre Marescalchi, accrdit
auprs d'elle par la Cisalpine.

Le territoire form par la France et les nouvelles rpubliques
s'engrenait avec l'Europe, encore fodale, de la manire la plus
dangereuse pour la paix des deux systmes. La Suisse, toute fodale
encore quoique rpublicaine, tait englobe entre la France, la Savoie,
devenue province franaise, et la Cisalpine. Le Pimont, avec lequel la
France avait contract une alliance, tait envelopp par la France,
la Savoie, la Cisalpine et la Ligurie. La Cisalpine et la Ligurie
enveloppaient le Parmesan et la Toscane, et pouvaient communiquer leur
fivre  Rome et  Naples. Le directoire avait recommand  ses agens la
plus grande rserve, et leur avait dfendu de donner aucune esprance
aux dmocrates: Gingun en Pimont, Cacault en Toscane, Joseph
Bonaparte  Rome, Trouv  Naples, avaient ordre prcis de tmoigner
les dispositions les plus amicales aux princes auprs desquels ils
rsidaient. Ils devaient assurer que les intentions du directoire
n'taient nullement de propager les principes rvolutionnaires, qu'il se
contenterait de maintenir le systme rpublicain l o il tait tabli,
mais qu'il ne ferait rien pour l'tendre chez les puissances qui se
conduiraient loyalement avec la France. Les intentions du directoire
taient sincres et sages. Il souhaitait sans doute les progrs de la
rvolution; mais il ne devait pas les propager plus long-temps par les
armes. Il fallait, si la rvolution clatait dans de nouveaux tats,
qu'on ne pt reprocher  la France une participation active. D'ailleurs
l'Italie tait remplie de princes, parens ou allis des grandes
puissances, auxquels on ne pouvait nuire sans s'exposer  de hautes
hostilits. L'Autriche ne manquerait pas d'intervenir pour la Toscane,
pour Naples et peut-tre pour le Pimont; l'Espagne interviendrait
certainement pour le prince de Parme. Il fallait donc s'attacher, si
de nouveaux vnemens venaient  clater,  n'en pas avoir la
responsabilit.

Telles taient les instructions du directoire; mais on ne gouverne pas
les passions, et surtout celle de la libert. La France pouvait-elle
empcher que les dmocrates franais, liguriens et cisalpins, ne
correspondissent avec les dmocrates pimontais, toscans, romains et
napolitains, ne leur soufflassent le feu de leurs opinions, de leurs
encouragemens et de leurs esprances? Ils leur disaient que la politique
empchait le gouvernement franais d'intervenir ostensiblement dans les
rvolutions qui se prparaient partout, mais qu'il les protgerait une
fois faites; qu'il fallait avoir le courage de les essayer, et que
sur-le-champ arriveraient des secours.

L'agitation rgnait dans tous les tats Italiens. On y multipliait
les arrestations, et nos ministres accrdits se bornaient  rclamer
quelquefois les individus injustement poursuivis. En Pimont, les
arrestations taient nombreuses; mais l'intercession de la France tait
souvent coute. En Toscane il rgnait assez de modration. A Naples, il
y avait une classe d'hommes qui partageait les opinions nouvelles; mais
une cour aussi mchante qu'insense luttait contre ces opinions par
les fers et les supplices. Notre ambassadeur Trouv tait abreuv
d'humiliations. Il tait squestr comme un pestifr. Dfense tait
faite aux Napolitains de le voir. Il avait eu de la peine  se procurer
un mdecin. On jetait dans les cachots ceux qui taient accuss d'avoir
eu des communications avec la lgation franaise, ou qui portaient les
cheveux coups et sans poudre. Les lettres de l'ambassadeur taient
saisies, dcachetes, et gardes par la police napolitaine pendant
dix ou douze jours. Des Franais avaient t assassins. Mme quand
Bonaparte tait en Italie, il avait eu de la peine  contenir les
fureurs de la cour de Naples, et maintenant qu'il n'y tait plus, on
juge de quoi elle devait tre capable. Le gouvernement franais avait
assez de force pour la punir cruellement de ses fautes; mais pour ne pas
troubler la paix gnrale, il avait recommand  son ministre Trouv de
garder la plus grande mesure, de s'en tenir  des reprsentations, et de
tcher de la ramener  la raison.

Le gouvernement le plus prs de sa ruine tait le gouvernement papal.
Ce n'tait pas faute de se dfendre; il faisait aussi des arrestations;
mais un vieux pape dont l'orgueil tait abattu, de vieux cardinaux
inhabiles, pouvaient difficilement soutenir un tat chancelant de toutes
parts. Dj, par les suggestions des Cisalpins, la Marche d'Ancne
s'tait rvolte, et s'tait constitue en rpublique anconitaine. De
l, les dmocrates soufflaient la rvolte dans tout l'tat romain. Ils
n'y comptaient pas un grand nombre de partisans, mais ils taient assez
seconds par le mcontentement public. Le gouvernement papal avait perdu
son clat imposant aux yeux du peuple, depuis que les contributions
imposes  Tolentino l'avaient oblig de donner jusqu'aux meubles
prcieux et aux pierreries du Saint-Sige. Les taxes nouvelles, la
cration d'un papier-monnaie qui perdait plus de deux tiers de sa
valeur, l'alination du cinquime des biens du clerg, avaient
mcontent toutes les classes, jusqu'aux ecclsiastiques eux-mmes. Les
grands de Rome, qui avaient reu quelques-unes des lumires rpandues
en Europe pendant le dix-huitime sicle, murmuraient assez hautement
contre un gouvernement faible, inepte, et disaient qu'il tait temps
que le gouvernement temporel des tats romains passt de clibataires
ignorans, incapables, trangers  la connaissance des choses humaines,
aux vritables citoyens verss dans la pratique et l'habitude du monde.
Ainsi les dispositions du peuple romain taient peu favorables au pape.
Cependant les dmocrates taient peu nombreux; ils inspiraient des
prventions sous le rapport de la religion, dont on les croyait ennemis.
Les artistes franais qui taient  Rome les excitaient beaucoup;
mais Joseph Bonaparte tchait de les contenir, en leur disant qu'ils
n'avaient pas assez de force pour tenter un mouvement dcisif, qu'ils
se perdraient et compromettraient inutilement la France; que, du reste,
elle ne les soutiendrait pas, et les laisserait exposs aux suites de
leur imprudence.

Le 6 nivse (26 dcembre 1797), ils vinrent l'avertir qu'il y aurait un
mouvement. Il les congdia, en les engageant  rester tranquilles;
mais ils n'en crurent pas le ministre franais. Le systme de tous les
entrepreneurs de rvolution tait qu'il fallait oser, et engager
la France malgr elle. En effet, ils se runirent le 8 nivse (28
dcembre), pour tenter un mouvement. Disperss par les dragons du pape,
ils se rfugirent dans la juridiction de l'ambassadeur franais, et
sous les arcades du palais Corsini, qu'il habitait. Joseph accourut avec
quelques militaires franais, et le gnral Duphot, jeune officier trs
distingu de l'arme d'Italie. Il voulait s'interposer entre les troupes
papales et les insurgs, pour viter un massacre. Mais les troupes
papales, sans respect pour l'ambassadeur, firent feu, et turent  ses
cts l'infortun Duphot. Ce jeune homme allait pouser une belle-soeur
de Joseph. Sa mort produisit une commotion extraordinaire. Plusieurs
ambassadeurs trangers coururent chez Joseph, particulirement le
ministre d'Espagne, d'Azara. Le gouvernement romain, seul, demeura
quatorze heures sans envoyer chez le ministre de France, quoique
celui-ci n'et cess de lui crire pendant la journe. Joseph, indign,
demanda sur-le-champ ses passeports; on les lui donna, et il partit
aussitt pour la Toscane.

Cet vnement produisit une vive sensation. Il tait visible que le
gouvernement romain aurait pu prvenir cette scne, car elle tait
prvue  Rome deux jours d'avance, mais qu'il avait voulu la laisser
clater, pour infliger aux dmocrates une correction svre, et que
dans le tumulte il n'avait pas su prendre ses prcautions, de manire
 prvenir une violation du droit des gens et un attentat contre la
lgation franaise. Aussitt une grande indignation se manifesta dans la
Cisalpine, et parmi tous les patriotes italiens, contre le gouvernement
romain. L'arme d'Italie demandait  grands cris  marcher sur Rome.

Le directoire tait fort embarrass: il voyait dans le pape le chef
spirituel du parti ennemi de la rvolution. Dtruire le pontife de cette
vieille et tyrannique religion chrtienne le tentait fort, malgr le
danger de blesser les puissances et de provoquer leur intervention.
Cependant, quels que fussent les inconvniens d'une dtermination
hostile, les passions rvolutionnaires l'emportrent ici, et le
directoire ordonna au gnral Berthier, qui commandait en Italie, de
marcher sur Rome. Il esprait que le pape n'tant le parent ni l'alli
d'aucune cour, sa chute ne provoquerait aucune intervention puissante.

La joie fut grande chez tous les rpublicains et les partisans de la
philosophie. Berthier arriva le 22 pluvise (10 fvrier 1798) en vue de
l'ancienne capitale du monde, que les armes rpublicaines n'avaient pas
encore visite. Nos soldats s'arrtrent un instant, pour contempler la
vieille et magnifique cit. Le ministre d'Azara, le mdiateur ordinaire
de toutes les puissances italiennes auprs de la France, accourut au
quartier-gnral, pour ngocier une convention. Le chteau Saint-Ange
fut livr aux Franais,  la condition, naturelle entre peuples
civiliss, de respecter le culte, les tablissemens publics, les
personnes et les proprits. Le pape fut laiss au Vatican, et Berthier,
introduit par la porte du Peuple, fut conduit au Capitole, comme les
anciens triomphateurs romains. Les dmocrates, au comble de leurs voeux,
se runirent au Campo-Vaccino, o se voient les vestiges de l'ancien
Forum, et, entours d'un peuple insens, prt  applaudir  tous les
vnemens nouveaux, proclamrent la rpublique romaine. Un notaire
rdigea un acte par lequel le peuple, qui s'intitulait peuple romain,
dclarait rentrer dans sa souverainet et se constituer en rpublique.
Le pape avait t laiss seul au Vatican. On alla lui demander
l'abdication de sa souverainet temporelle, car on n'entendait pas se
mler de son autorit spirituelle. Il rpondit, du reste, avec dignit,
qu'il ne pouvait se dpouiller d'une proprit qui n'tait point  lui,
mais  la succession des aptres, et qui n'tait qu'en dpt dans ses
mains. Cette thologie toucha peu nos gnraux rpublicains. Le pape,
trait avec les gards dus  son ge, fut extrait du Vatican pendant
la nuit, et conduit en Toscane, o il reut asile dans un couvent. Le
peuple de Rome parut peu regretter ce souverain qui avait cependant
rgn plus de vingt annes.

Malheureusement des excs, non contre les personnes, mais contre les
proprits, souillrent l'entre des Franais dans l'ancienne capitale
du monde. Il n'y avait plus  la tte de l'arme ce chef svre et
inflexible, qui, moins par vertu que par horreur du dsordre, avait
poursuivi si svrement les pillards. Bonaparte seul aurait pu imposer
un frein  l'avidit dans une contre aussi riche. Berthier venait de
partir pour Paris; Massna lui avait succd. Ce hros auquel la France
devra une ternelle reconnaissance pour l'avoir sauve  Zurich d'une
ruine invitable, fut accus d'avoir donn le premier exemple. Il fut
bientt imit. On se mit  dpouiller les palais, les couvens, les
riches collections. Des juifs  la suite de l'arme achetaient  vil
prix les magnifiques objets que leur livraient les dprdateurs.
Le gaspillage fut rvoltant. Il faut le dire: ce n'taient pas les
officiers subalternes ni les soldats qui se livraient  ces dsordres,
c'taient les officiers suprieurs. Tous les objets qu'on enlevait,
et sur lesquels on avait les droits de la conqute, auraient d tre
dposs dans une caisse, et vendus au profit de l'arme, qui n'avait
pas reu de solde depuis cinq mois. Elle sortait de la Cisalpine, o le
dfaut d'organisation financire avait empch d'acquitter le subside
convenu par notre trait. Les soldats et les officiers subalternes
taient dans le plus horrible dnment; ils taient indigns de voir
leurs chefs se gorger de dpouilles, et compromettre la gloire du nom
franais, sans aucun profit pour l'arme. Il y eut une rvolte contre
Massna: les officiers se runirent dans une glise, et dclarrent
qu'ils ne voulaient pas servir sous lui. Une partie du peuple, qui tait
mal dispose pour les Franais, se prparait  saisir le moment de cette
msintelligence pour tenter un mouvement. Massna fit sortir l'arme de
Rome, en laissant une garnison dans le chteau Saint-Ange. Le danger fit
cesser la sdition; mais les officiers persistrent  demeurer runis,
et  demander la poursuite des pillards et le rappel de Massna.

On voit qu' la difficult de modrer la marche des nouvelles
rpubliques, de choisir et de diriger nos agens, se joignait celle de
contenir les armes, et tout cela  des distances immenses pour les
communications administratives. Le directoire rappela Massna et
envoya une commission  Rome, compose de quatre personnages probes
et clairs, pour organiser la nouvelle rpublique: c'taient Daunou,
Monge, Florent et Faypoult. Ce dernier, administrateur habile et
honnte, tait charg de tout ce qui tait relatif aux finances. L'arme
d'Italie fut divise en deux; on appela arme de Rome celle qui venait
de dtrner le pape.

Il s'agissait de motiver auprs des puissances la nouvelle rvolution.
L'Espagne, dont on aurait pu redouter la pit, mais qui tait sous
l'influence franaise, ne dit cependant rien. Mais l'intrt est plus
intraitable que le zle religieux. Aussi les deux cours les plus
mcontentes furent celles de Vienne et de Naples. Celle de Vienne voyait
avec peine s'tendre l'influence franaise en Italie. Pour ne pas
ajouter  ses griefs, on ne voulut point confondre la rpublique
nouvelle avec la Cisalpine: elle fut constitue  part. Les runir
toutes deux aurait trop rveill l'ide de l'unit italienne, et fait
croire au projet de dmocratiser toute l'Italie. Quoique l'empereur
n'et point de ministre  Paris, on lui envoya Bernadotte pour lui
donner des explications et rsider  Vienne. Quant  la cour de Naples,
sa fureur tait extrme de voir la rvolution  ses portes. Elle
n'exigeait rien moins que deux ou trois des provinces romaines pour
s'apaiser. Elle voulait surtout le duch de Bnvent et le territoire
de Ponte-Corvo, qui taient tout--fait  sa convenance. On lui envoya
Garat pour s'entendre avec elle: on destina Trouv  la Cisalpine.

La rvolution faisait donc des progrs invitables, et beaucoup plus
rapides que ne l'aurait voulu le directoire. Nous avons dj nomm un
pays o elle menaait de s'introduire, c'est la Suisse. Il semble que
la Suisse, cette antique patrie de la libert, des moeurs simples et
pastorales, n'avait rien  recevoir de la France, et seule n'avait pas
de rvolution  subir; cependant, de ce que les treize cantons taient
gouverns avec des formes rpublicaines, il n'en rsultait pas que
l'quit rgnt dans les rapports de ces petites rpubliques entre
elles, et surtout dans leurs rapports avec leurs sujets. La fodalit,
qui n'est que la hirarchie militaire, existait entre ces rpubliques,
et il y avait des peuples dpendans d'autres peuples, comme un vassal de
son suzerain, et gmissant sous un joug de fer. L'Argovie, le canton
de Vaud, dpendaient de l'aristocratie de Berne; le Bas-Valais du
Haut-Valais; les bailliages italiens, c'est--dire les valles pendant
du ct de l'Italie, de divers cantons. Il y avait en outre une foule de
communes dpendantes de certaines villes. Le canton de Saint-Gall tait
gouvern fodalement par un couvent. Presque tous les pays sujets ne
l'taient devenus qu' des conditions contenues dans des chartes mises
en oubli, et qu'il tait dfendu de remettre en lumire. Les campagnes
relevaient presque partout des villes, et taient soumises aux plus
rvoltans monopoles; nulle part la tyrannie des corps de mtier n'tait
aussi grande. Dans tous les gouvernemens, l'aristocratie s'tait
lentement empare de l'universalit des pouvoirs. A Berne, le premier de
ces petits tats, quelques familles s'taient empares de l'autorit et
en avaient  jamais exclu toutes les autres: elles avaient leur livre
d'or, o taient inscrites toutes les familles gouvernantes. Souvent
les moeurs adoucissent les lois, mais il n'en tait rien ici. Ces
aristocraties se vengeaient avec la vivacit d'humeur propre aux
petits tats. Berne, Zurich, Genve, avaient dploy souvent, et trs
rcemment, l'appareil des supplices. Dans toute l'Europe il y avait des
Suisses, bannis forcment de leur pays, ou qui s'taient soustraits par
l'exil aux vengeances aristocratiques. Du reste, mal unis, mal attachs
les uns aux autres, les treize cantons n'avaient plus aucune force;
ils taient rduits  l'impuissance de dfendre leur libert. Par ce
penchant de mauvais frres, si commun dans les tats fdratifs, presque
tous avaient recours dans leurs dmls aux puissances voisines, et
avaient des traits particuliers, les uns avec l'Autriche, les autres
avec le Pimont, les autres avec la France. La Suisse n'tait donc
plus qu'un beau souvenir et un admirable sol; politiquement, elle ne
prsentait qu'une chane de petites et humiliantes tyrannies.

On conoit ds lors quel effet avait d produire dans son sein l'exemple
de la rvolution franaise. On s'tait agit  Zurich,  Ble,  Genve.
Dans cette dernire ville, surtout, les troubles avaient t sanglans.
Dans toute la partie franaise, et particulirement dans le pays de
Vaud, les ides rvolutionnaires avaient fait de grands progrs. De leur
ct, les aristocrates suisses n'avaient rien oubli pour desservir la
France, et s'taient tudis  lui dplaire autant qu'ils le pouvaient
sans provoquer sa toute-puissance. Messieurs de Berne avaient accueilli
les migrs et leur avaient rendu le plus de services possible. C'est
en Suisse que s'taient machines toutes les trames ourdies contre la
rpublique. On se souvient que c'est de Ble que l'agent anglais Wickam
conduisait tous les fils de la contre-rvolution. Le directoire devait
donc tre fort mcontent. Il avait un moyen de se venger de la Suisse,
fort ais. Les Vaudois, perscuts par messieurs de Berne, invoquaient
l'intervention de la France. Lorsque le duc de Savoie les avait cds 
Berne, la France s'tait rendue garante de leurs droits, par un trait 
la date de 1565; ce trait avait t plusieurs fois invoqu et excut
par la France. Il n'y avait donc rien d'trange dans l'intervention du
directoire, aujourd'hui rclame par les Vaudois. D'ailleurs, plusieurs
de ces petits peuples dpendans avaient des protecteurs trangers.

On a vu avec quel enthousiasme les Vaudois avaient reu le librateur
de la Valteline, quand il passa de Milan  Rastadt, en traversant la
Suisse. Les Vaudois, pleins d'esprance, avaient envoy des dputs 
Paris, et insistaient vivement pour obtenir la protection franaise.
Leur compatriote, le brave et malheureux Laharpe, tait mort pour nous
en Italie,  la tte de l'une de nos divisions; ils taient horriblement
tyranniss, et,  dfaut mme de toute raison politique, la simple
humanit suffisait pour engager la France  intervenir. Il n'et pas
t concevable qu'avec ses nouveaux principes, la France se refust 
l'excution des traits conservateurs de la libert d'un peuple voisin,
et excuts mme par l'ancienne monarchie. La politique seule aurait
pu l'en empcher, car c'tait donner une nouvelle alarme  l'Europe,
surtout  l'instant mme o le trne pontifical s'croulait  Rome. Mais
la France, qui mnageait l'Allemagne, le Pimont, Parme, la Toscane,
Naples, ne croyait pas devoir les mmes mnagemens  la Suisse, et
tenait surtout beaucoup  tablir un gouvernement analogue au sien, dans
un pays qui passait pour la clef militaire de toute l'Europe. Ici, comme
 l'gard de Rome, le directoire fut entran hors de sa politique
expectante par un intrt majeur. Replacer les Alpes dans des mains
amies fut un motif aussi entranant que celui de renverser la papaut.

En consquence, le 8 nivse (28 dcembre 1797), il dclara qu'il prenait
les Vaudois sous sa protection, et que les membres des gouvernemens de
Berne et de Fribourg rpondraient de la sret de leurs proprits et de
leurs personnes. Sur-le-champ le gnral Mnard,  la tte de l'ancienne
division Massna, repassa les Alpes et vint camper  Carouge, en vue du
lac de Genve. Le gnral Schawembourg remonta le Rhin avec une division
de l'arme d'Allemagne, et vint se placer dans l'Erguel, aux environs de
Ble. A ce signal, la joie clata dans le pays de Vaud, dans l'vch
de Ble, dans les campagnes de Zurich. Les Vaudois demandrent aussitt
leurs anciens tats. Berne rpondit qu'on recevrait des ptitions
individuelles, mais qu'il n'y aurait pas de runion d'tats, et
exigea le renouvellement du serment de fidlit. Ce fut le signal de
l'insurrection pour les Vaudois. Les baillifs, dont la tyrannie tait
odieuse, furent chasss, du reste sans mauvais traitemens; des arbres de
libert furent plants partout, et en quelques jours le pays de Vaud
se constitua en _rpublique lmanique_. Le directoire la reconnut, et
autorisa le gnral Mnard  l'occuper, en signifiant au canton de Berne
que son indpendance tait garantie par la France. Pendant ce temps,
une rvolution se faisait  Ble. Le tribun Ochs, homme d'esprit, trs
prononc pour la rvolution, et en grande liaison avec le gouvernement
franais, en tait le moteur principal. Les campagnards avaient t
admis avec les bourgeois  composer une espce de convention nationale
pour rdiger une constitution. Ochs en fut l'auteur; elle tait  peu
prs semblable  celle de France, qui servait alors de modle  toute
l'Europe rpublicaine. Elle fut traduite dans les trois langues
franaise, allemande et italienne, et rpandue dans tous les cantons
pour exciter leur zle. Mengaud, qui tait l'agent franais auprs des
cantons, et qui rsidait  Ble, continuait  donner l'impulsion. A
Zurich, les campagnes taient rvoltes, et demandaient  rentrer dans
leurs droits.

Pendant ce temps, les messieurs de Berne avaient runi une arme et fait
convoquer une dite gnrale  Arau, pour aviser  l'tat de la Suisse,
et pour demander  chaque canton le contingent fdral. Ils faisaient
rpandre chez leurs sujets allemands, que la partie franaise de la
Suisse voulait se dtacher de la confdration, et se runir  la
France; que la religion tait menace, et que les athes de Paris
voulaient la dtruire. Ils firent ainsi descendre des montagnes de
l'Oberland un peuple simple, ignorant, fanatique, persuad qu'on voulait
attenter  son ancien culte. Ils runirent  peu prs vingt mille
hommes, partags en trois corps, qui furent placs  Fribourg, Morat,
Buren et Soleure, gardant la ligne de l'Aar, et observant les Franais.
Pendant ce temps, c'est--dire en pluvise (fvrier), la dite runie
 Arau tait embarrasse, et ne savait quel parti prendre. Sa prsence
n'empcha pas les habitans d'Arau de se soulever, de planter l'arbre
de la libert, et de se dclarer affranchis. Les troupes bernoises
entrrent dans Arau, couprent l'arbre de la libert, et y commirent
quelques dsordres. L'agent Mengaud dclara que le peuple d'Arau tait
sous la protection franaise.

On tait ainsi en prsence, sans tre encore en guerre ouverte. La
France, appele par le peuple dont elle tait garante, le couvrait de
ses troupes, et menaait d'employer la force si on commettait contre lui
la moindre violence. De son ct, l'aristocratie bernoise rclamait ses
droits de souverainet, et dclarait qu'elle voulait vivre en paix avec
la France, mais rentrer dans ses possessions. Malheureusement pour elle,
tous les vieux gouvernemens tombaient  l'entour, ou volontairement ou
violemment. Ble affranchissait, pour sa part, les bailliages italiens;
le Haut-Valais affranchissait le Bas-Valais. Fribourg, Soleure,
Saint-Gall, taient en rvolution. L'aristocratie bernoise, se voyant
presse de toutes parts, se rsigna  quelques concessions, et admit,
en partage des attributions rserves aux seules familles gouvernantes,
cinquante individus pris dans les campagnes; mais elle ajourna toute
modification de constitution  une anne. Ce n'tait l qu'une vaine
concession qui ne pouvait rien rparer. Un parlementaire franais avait
t envoy aux troupes bernoises places sur la frontire du pays de
Vaud, pour leur signifier qu'on allait les attaquer si elles avanaient.
Ce parlementaire fut assailli, et deux cavaliers de son escorte furent
assassins. Cet vnement dcida de la guerre. Brune, charg du
commandement, eut quelques confrences  Payerne, mais elles
furent inutiles, et le 12 ventse (2 mars) les troupes franaises
s'branlrent. Le gnral Schawembourg, avec la division venue du Rhin,
et place dans le territoire de Ble, s'empara de Soleure et du cours de
l'Aar. Brune, avec la division venue d'Italie, s'empara de Fribourg. Le
gnral d'Erlach, qui commandait les troupes bernoises, se retira dans
les positions de Fraubrunnen, Guminen, Laupen et Neueneck. Ces positions
couvrent Berne dans tous les sens, soit que l'ennemi dbouche de Soleure
ou de Fribourg. Ce mouvement de retraite produisit parmi les
troupes bernoises l'effet ordinaire chez les bandes fanatiques et
indisciplines. Elles se dirent trahies, et massacrrent leurs
officiers. Une partie se dbanda. Cependant il resta auprs d'Erlach
quelques-uns de ces bataillons, distingus dans toutes les armes de
l'Europe par leur discipline et leur bravoure, et un certain nombre de
paysans dtermins. Le 15 ventse (5 mars), Brune, qui tait sur la
route de Fribourg, et Schawembourg sur celle de Soleure, attaqurent
simultanment les positions de l'arme suisse. Le gnral Pigeon, qui
formait l'avant-garde de Brune, aborda la position de Neueneck. Les
Suisses firent une rsistance hroque, et favoriss par l'avantage du
terrain, barrrent le chemin  nos vieilles bandes d'Italie. Mais au
mme instant Schawembourg, parti de Soleure, enleva  d'Erlach la
position de Fraubrunnen, et la ville de Berne se trouva dcouverte par
un ct. La retraite des Suisses se trouva force, et ils se replirent
en dsordre sur Berne. Les Franais trouvrent en avant de la ville
une multitude de montagnards fanatiques et dsesprs. Des femmes, des
vieillards, venaient se prcipiter sur leurs baonnettes. Il fallut
immoler  regret ces malheureux qui venaient chercher une mort inutile.
On entra dans Berne. Le peuple des montagnes suisses soutenait son
antique rputation de bravoure; mais il se montrait aussi froce et
aussi aveugle que la multitude espagnole. Il massacra de nouveau ses
officiers, et assassina l'infortun d'Erlach. Le clbre avoyer de
Berne, Steiger, le chef de l'aristocratie bernoise, chappa avec peine
 la fureur des fanatiques, et se sauva  travers les montagnes de
l'Oberland, dans les petits cantons, et des petits cantons en Bavire.

La prise de Berne dcida la soumission de tous les grands cantons
suisses. Brune appel, comme l'avaient t si souvent nos gnraux,
 tre fondateur d'une rpublique, songeait  composer de la partie
franaise de la Suisse, du lac de Genve, du pays de Vaud, d'une
partie du canton de Berne, du Valais, une rpublique qu'on appellerait
Rhodanique. Mais les patriotes suisses n'avaient souhait la rvolution
dans leur patrie que dans l'esprance d'obtenir deux grands avantages:
l'abolition de toutes les dpendances de peuple  peuple et l'unit
helvtique. Ils voulaient voir disparatre toutes les tyrannies
intrieures, et se former une force commune, par l'tablissement d'un
gouvernement central. Ils obtinrent qu'une seule rpublique ft compose
de toutes les parties de la Suisse. Une runion fut convoque  Arau,
pour y proposer la constitution imagine  Ble. Le directoire envoya
l'ex-conventionnel Lecarlier pour concilier les vues des Suisses, et
s'entendre avec eux sur l'tablissement d'une constitution qui les
satisft. Des restes de rsistance se prparaient dans les petits
cantons montagneux d'Uri, Glaris, Schwitz et Zug. Les prtres et les
aristocrates battus persuadaient  ces malheureux montagnards qu'on
venait porter atteinte  leur culte et  leur indpendance. On rpandait
entre autres bruits absurdes, que la France ayant besoin de soldats
pour combattre les Anglais, voulait s'emparer des robustes enfans de
la Suisse, pour les embarquer, et les jeter sur les rivages de la
Grande-Bretagne.

Les Franais en entrant  Berne s'emparrent des caisses du
gouvernement, ce qui est la consquence ordinaire et la moins conteste
du droit de guerre. Toutes les proprits publiques du gouvernement
vaincu appartiennent au gouvernement vainqueur. Dans tous ces petits
tats, conomes et avares, il y avait d'anciennes pargnes. Berne avait
un petit trsor, qui a fourni  tous les ennemis de la France un ample
sujet de calomnies. On l'a port  trente millions, il tait de huit.
On a dit que la France n'avait fait la guerre que pour s'en emparer,
et pour le consacrer  l'expdition d'Egypte, comme si elle avait d
supposer que les autorits de Berne auraient la maladresse de ne pas le
soustraire; comme s'il tait possible qu'elle ft une guerre et bravt
les consquences d'une pareille invasion, pour gagner huit millions.
Ces absurdits ne soutiennent pas le moindre examen[11]. On frappa une
contribution pour fournir  la solde et  l'entretien des troupes, sur
les membres des anciennes aristocraties de Berne, Fribourg, Soleure et
Zurich.

[Note 11: On les trouve rptes par madame de Stal et une foule
d'crivains.]

On touchait  la fin de l'hiver de 1798 (an VI); cinq mois s'taient 
peine couls depuis le trait de Campo-Formio, et dj la situation de
l'Europe tait singulirement altre. Le systme rpublicain devenait
tous les jours plus envahissant; aux trois rpubliques dj fondes par
la France, il fallait en ajouter deux nouvelles, cres en deux mois.
L'Europe entendait retentir de toutes parts les noms de _rpublique
batave, rpublique helvtique, rpublique cisalpine, rpublique
ligurienne, rpublique romaine_. Au lieu de trois tats, la France en
avait cinq  diriger. C'tait une nouvelle complication de soins, et
de nouvelles explications  donner aux puissances. Le directoire se
trouvait ainsi entran insensiblement. Il n'y a rien de plus ambitieux
qu'un systme: il conquiert presque tout seul, et souvent mme malgr
ses auteurs.

Tandis qu'il avait  s'occuper des soins extrieurs, le directoire avait
aussi  s'inquiter des lections. Depuis le 18 fructidor, il n'tait
rest dans les conseils que les dputs que le directoire y avait
volontairement laisss, et sur lesquels il pouvait compter. C'taient
tous ceux qui avaient ou voulu, ou souffert le coup d'tat. Six mois de
calme assez grand entre le pouvoir excutif et les conseils s'taient
couls, et le directoire les avait employs, comme on l'a vu, en
ngociations, en projets maritimes, en cration de nouveaux tats.
Quoiqu'il et rgn beaucoup de calme, ce n'est pas  dire que l'union
ft parfaite: deux pouvoirs opposs dans leur rle ne peuvent pas tre
dans un accord parfait, pendant un aussi long temps.

Une nouvelle opposition se formait, compose non plus de royalistes,
mais de patriotes. On a pu remarquer dj qu'aprs qu'un parti avait t
vaincu, le gouvernement s'tait vu oblig d'entrer en lutte avec celui
qui l'avait aid  vaincre, parce que ce dernier devenait trop exigeant,
et commenait  se rvolter  son tour. Depuis le 9 thermidor, poque
o les factions, devenues gales en forces, avaient commenc  avoir
l'alternative des dfaites et des victoires, les patriotes avaient ragi
en germinal et prairial, et, immdiatement aprs eux, les royalistes
en vendmiaire. Depuis vendmiaire et l'institution du directoire, les
patriotes avaient eu leur tour, et s'taient montrs les plus audacieux
jusqu' l'chauffoure du camp de Grenelle. A partir de ce jour les
royalistes avaient repris le dessus, l'avaient perdu au 18 fructidor, et
c'tait maintenant aux patriotes  lever la tte. On avait imagin,
pour caractriser cette marche des choses, un mot qu'on a vu reparatre
depuis, celui de _bascule_. On nommait _systme de bascule_, cette
politique consistant  relever alternativement chaque parti. On
reprochait au directoire de l'employer, et d'tre ainsi tour  tour
l'esclave de la faction dont il s'tait aid. Ce reproche tait injuste;
car,  moins d'arriver  la tte des affaires avec une pe victorieuse,
aucun gouvernement ne peut immoler tous les partis  la fois, et
gouverner sans eux et malgr eux. A chaque changement de systme, on
est oblig de faire des changemens d'administration, d'y appeler
naturellement ceux qui ont montr des opinions conformes au systme qui
a triomph. Tous les membres du parti vainqueur, remplis d'esprances,
se prsentent en foule, viennent assaillir le gouvernement, et sont
disposs  l'attaquer s'il ne fait pas ce qu'ils dsirent. Tous les
patriotes taient debout, se faisaient appuyer par les dputs qui
avaient vot avec le directoire dans les conseils. Le directoire avait
rsist  beaucoup d'exigences, mais avait t forc d'en satisfaire
quelques-unes. Il avait nomm commissaires dans les dpartemens
(prfets), beaucoup de patriotes. Une foule d'autres se prparaient 
profiter des lections pour parvenir au corps lgislatif. Les autorits
rcemment nommes taient un vritable avantage pour eux.

Outre la nouvelle opposition forme de tous les patriotes qui voulaient
abuser du 18 fructidor, il y en avait une autre, c'tait celle qui
s'tait intitule constitutionnelle. Elle reparaissait de nouveau; elle
prtendait ne pencher ni vers les royalistes, ni vers les patriotes;
elle affectait l'indpendance, la modration, l'attachement  la loi
crite; elle tait compose des hommes qui, sans tre entrans dans
aucun parti, avaient des mcontentemens personnels. Les uns n'avaient
pas pu obtenir une ambassade, un grade, un march de fournitures pour
un parent; les autres avaient manqu la place vacante au directoire de
quelques voix. Rien n'est plus commun que ce genre de mcontentement
sous un gouvernement nouveau, tabli depuis peu, compos d'hommes qui
taient la veille dans les rangs des simples citoyens. On dit que
l'hrdit est un frein  l'ambition, et on a raison, si on la restreint
 certaines fonctions. Rien n'est comparable  l'exigence qu'on dploie
 l'gard d'hommes qui taient la veille vos gaux. On a contribu  les
nommer, ou bien on ne les sent au-dessus de soi que par le hasard de
quelques voix; il semble donc qu'on a le droit de leur tout demander, et
d'en tout obtenir. Le directoire, sans le vouloir, avait fait une foule
de mcontens parmi les dputs qui taient autrefois qualifis de
directoriaux, et que leurs services en fructidor avaient rendus
extrmement difficiles  satisfaire. L'un des frres de Bonaparte,
Lucien, nomm par la Corse aux cinq-cents, s'tait rang dans
cette opposition constitutionnelle, non qu'il et aucun sujet de
mcontentement personnel, mais il imitait son frre et prenait le rle
de censeur du gouvernement. C'tait l'attitude qui convenait  une
famille qui voulait se faire sa place  part. Lucien tait spirituel,
dou d'un assez remarquable talent de tribune. Il y produisait de
l'effet, tout entour surtout qu'il tait par la gloire de son frre.
Joseph s'tait rendu  Paris depuis sa sortie de Rome; il y tenait un
grand tat de maison, recevait beaucoup de gnraux, de dputs et
d'hommes marquans. Les deux frres, Joseph et Lucien, pouvaient ainsi
faire beaucoup de choses que les convenances et sa grande rserve
interdisaient au gnral.

Cependant, si on voyait ainsi se nuancer une opinion qui avait t
presque unanime depuis six mois, on n'apercevait encore aucune
diffrence tranche. La mesure, les gards, rgnaient dans les
conseils, et une immense majorit approuvait toutes les propositions du
directoire.

Tout annonait que les lections de l'an VI seraient faites dans le sens
des patriotes. Ils dominaient en France et dans toutes les nouvelles
rpubliques. Le directoire tait dcid  employer tous les moyens
lgaux pour n'tre pas dbord par eux. Ses commissaires faisaient des
circulaires modres qui renfermaient des exhortations, mais point de
menaces. Il n'avait du reste  sa disposition aucune des influences
ni des infmes escroqueries imagines de nos jours pour diriger les
lections au gr du pouvoir. Dans les lections de l'an V, quelques
assembles s'taient partages, et pour viter la violence, une partie
des lecteurs taient alls voter  part. Cet exemple fut propos dans
les assembles lectorales de cette anne; presque partout les scissions
eurent lieu; presque partout les lecteurs en minorit prirent le
prtexte d'une infraction  la loi, ou d'une violence exerce  leur
gard, pour se runir  part, et faire leur choix particulier. Il
est vrai de dire que dans beaucoup de dpartemens, les patriotes se
comportrent avec leur turbulence accoutume, et lgitimrent la
retraite de leurs adversaires. Dans quelques assembles, ce furent les
patriotes qui se trouvrent en minorit, et qui firent scission; mais
presque partout ils taient en majorit, parce que la masse de la
population qui leur tait oppose, et qui tait accourue aux deux
prcdentes lections de l'an V et de l'an VI, intimide maintenant
par le 18 fructidor, s'tait pour ainsi dire dtache des affaires, et
n'osait plus y prendre part. A Paris l'agitation fut trs vive; il y eut
deux assembles, l'une  l'Oratoire, toute compose des patriotes, et
renfermant six cents lecteurs au moins; l'autre  l'Institut, compose
des rpublicains modrs, et forte  peine de deux cent vingt-huit
lecteurs. Celle-ci fit d'excellens choix.

En gnral les lections avaient t doubles. Dj les mcontens,
les amateurs du nouveau, les gens qui, par toutes sortes de motifs,
voulaient modifier l'ordre de choses existant, disaient: _a ne peut
plus aller: aprs avoir fait un 18 fructidor contre les royalistes,
on est expos  en faire encore un contre les patriotes_. Dj ils
rpandaient qu'on allait changer la constitution; on en fit mme la
proposition au directoire, qui la repoussa fortement.

Diffrens partis taient  prendre  l'gard des lections. En agissant
d'aprs les principes rigoureux, les conseils devaient sanctionner les
choix faits par les majorits; car autrement il en serait rsult que
les minorits, en se dtachant, auraient eu la facult de prvaloir, et
d'emporter les nominations. Les violences, les illgalits pouvaient
tre une raison d'annuler le choix fait par les majorits, mais non
d'adopter le choix des minorits. Les patriotes des conseils insistaient
fortement pour cet avis, parce que, leur parti ayant t en plus grand
nombre dans presque toutes les assembles, ils auraient eu alors gain de
cause. Mais la masse des deux conseils ne voulait pas leur faire
gagner leur cause, et on proposa deux moyens: ou de choisir entre les
nominations faites par les assembles scissionnaires, ou de faire un
nouveau 18 fructidor. Ce dernier moyen tait inadmissible; le premier
tait bien plus doux, et bien plus naturel. Il fut adopt. Presque
partout les lections des patriotes furent annules, et celles de leurs
adversaires confirmes. Les choix faits  Paris dans l'assemble de
l'Institut, quoiqu'elle ne renfermt que deux cent vingt-huit lecteurs,
et que celle de l'Oratoire en renfermt six cents, furent approuvs.
Nanmoins, le nouveau tiers, malgr ce systme, apportait un vritable
renfort dans les conseils au parti patriote. Ce parti fut trs irrit du
moyen adopt pour exclure les hommes de son choix, et en devint un peu
plus vif contre le directoire.

Il fallait choisir un nouveau directeur. Le sort dsigna Franois (de
Neufchteau) comme membre sortant. Il fut remplac par Treilhard, qui
tait un de nos plnipotentiaires  Rastadt. Treilhard avait absolument
les opinions de Larvellire, Rewbell et Merlin. Il n'apportait aucun
changement  l'esprit du directoire. C'tait un honnte homme, assez
habitu aux affaires. Il y avait donc dans le gouvernement quatre
rpublicains sincres, votant d'une manire absolument conforme, et
runissant les lumires  la probit. Treilhard fut remplac  Rastadt
par Jean Debry, ancien membre de la lgislative et de la convention
nationale.

Depuis que les partis, par l'institution de la constitution de l'an III,
taient obligs de lutter dans l'espace troit d'une constitution,
les scnes de l'intrieur avaient moins d'clat. Surtout depuis le 18
fructidor, la tribune avait beaucoup perdu de son importance. On avait
les yeux fixs sur le dehors. La grande influence de la rpublique en
Europe, ses relations singulires et multiplies avec les puissances,
son cortge de rpubliques, les rvolutions qu'elle faisait partout, ses
projets contre l'Angleterre, attiraient toute l'attention. Comment la
France s'y prendrait-elle pour attaquer sa rivale, et assner sur elle
les coups terribles qu'elle avait dj ports  l'Autriche? Telle tait
la question qu'on s'adressait. On tait habitu  tant d'audace et de
prodiges, que le trajet de la Manche n'avait rien d'tonnant. Amis
ou ennemis de l'Angleterre la croyaient en grand pril. Elle-mme se
croyait trs menace, et faisait d'extraordinaires efforts pour se
dfendre. Le monde entier avait les yeux sur le dtroit de Calais.

Bonaparte, qui pensait  l'Egypte comme il avait pens deux ans
auparavant  l'Italie, comme il pensait  tout, c'est--dire avec une
irrsistible violence, avait propos son projet au directoire, qui le
discutait en ce moment. Les grands gnies qui ont regard la carte du
monde ont tous pens  l'Egypte. On en peut citer trois: Albuquerque,
Leibnitz, Bonaparte. Albuquerque avait senti que les Portugais, qui
venaient d'ouvrir la route de l'Inde par le cap de Bonne-Esprance,
pourraient tre dpouills de ce grand commerce si on se servait du Nil
et de la mer Rouge. Aussi avait-il eu l'ide gigantesque de dtourner le
cours du Nil et de le jeter dans la mer Rouge, pour rendre  jamais la
voie impraticable, et assurer ternellement aux Portugais le commerce de
l'Inde. Vaines prvoyances du gnie, qui veut terniser toutes choses,
dans un monde mobile et changeant! Si le projet d'Albuquerque et
russi, c'est pour les Hollandais, et plus tard pour les Anglais,
qu'il et travaill. Sous Louis XIV, le grand Leibnitz, dont l'esprit
embrassait toutes choses, adressa au monarque franais un mmoire, qui
est un des plus beaux monumens de raison et d'loquence politiques.
Louis XIV voulait, pour quelques mdailles, envahir la Hollande. Sire,
lui dit Leibnitz, ce n'est pas chez eux que vous pourrez vaincre ces
rpublicains; vous ne franchirez pas leurs digues, et vous rangerez
toute l'Europe de leur ct. C'est en Egypte qu'il faut les frapper. L,
vous trouverez la vritable route du commerce de l'Inde; vous enlverez
ce commerce aux Hollandais, vous assurerez l'ternelle domination de
la France dans le Levant, vous rjouirez toute la chrtient, vous
remplirez le monde d'tonnement et d'admiration: l'Europe vous
applaudira, loin de se liguer contre vous.

Ce sont ces vastes penses, ngliges par Louis XIV, qui remplissaient
la tte du jeune gnral rpublicain.

Tout rcemment encore on venait de songer  l'Egypte. M. de Choiseul
avait eu l'ide de l'occuper, lorsque toutes les colonies d'Amrique
furent en pril. On y songea encore lorsque Joseph II et Catherine
menaaient l'empire ottoman. Rcemment le consul franais au Caire, M.
Magallon, homme distingu et trs au fait de l'tat de l'gypte et de
l'Orient, avait adress des mmoires au gouvernement, soit pour dnoncer
les avanies que les Mamelucks faisaient subir au commerce franais, soit
pour faire sentir les avantages qu'on retirerait de la vengeance exerce
contre eux. Bonaparte s'tait entour de tous ces documens, et avait
form son plan d'aprs leur contenu. L'gypte tait, selon lui, le
vritable point intermdiaire entre l'Europe et l'Inde; c'est l qu'il
fallait s'tablir pour ruiner l'Angleterre; de l on devait dominer 
jamais la Mditerrane, en faire, suivant une de ses expressions, un
_lac franais_; assurer l'existence de l'empire turc, ou prendre la
meilleure part de ses dpouilles. Une fois qu'on se serait tabli en
gypte, on pouvait faire deux choses: ou crer une marine dans la mer
Rouge et aller dtruire les tablissemens dans la grande pninsule
indienne, ou bien faire de l'Egypte une colonie et un entrept. Le
commerce de l'Inde ne pouvait manquer de s'y transporter bientt pour
abandonner le cap de Bonne-Esprance. Toutes les caravanes de la Syrie,
de l'Arabie, de l'Afrique, se croisaient dj au Caire. Le commerce seul
de ces contres pouvait devenir immense. L'Egypte tait la contre la
plus fertile de la terre. Outre la grande abondance des crales,
elle pouvait fournir tous les produits de l'Amrique, et la remplacer
entirement. Ainsi, soit qu'on ft de l'Egypte un point de dpart pour
aller attaquer les tablissemens des Anglais, soit qu'on en ft un
simple entrept, on tait assur de ramener le grand commerce dans ses
vritables voies, et de faire aboutir ces voies en France.

Cette entreprise audacieuse avait ensuite, aux yeux de Bonaparte, des
avantages d'-propos. D'aprs les lumineux rapports du consul Magallon,
c'tait le moment de partir pour l'Egypte. On pouvait, en activant les
prparatifs et le trajet, arriver aux premiers jours de l't. On devait
trouver alors la rcolte acheve et recueillie, et des vents favorables
pour remonter le Nil. Bonaparte soutenait qu'avant l'hiver il tait
impossible de dbarquer en Angleterre; que d'ailleurs elle tait trop
avertie; que l'entreprise d'Egypte, au contraire, tant tout 
fait imprvue, ne rencontrerait pas d'obstacles; que quelques mois
suffiraient pour l'tablissement des Franais; qu'il reviendrait de sa
personne en automne pour excuter la descente en Angleterre; que le
temps serait alors favorable; que l'Angleterre aurait envoy dans l'Inde
une partie de ses flottes, et qu'on rencontrerait bien moins d'obstacles
pour aborder sur ses rivages. Outre tous ces motifs, Bonaparte en avait
de personnels: l'oisivet de Paris lui tait insupportable; il ne voyait
rien  tenter en politique, il craignait de s'user; il voulait se
grandir encore. Il avait dit: _Les grands noms ne se font qu'en Orient_.

Le directoire, qu'on a accus d'avoir voulu se dbarrasser de Bonaparte
en l'envoyant en gypte, faisait au contraire de grandes objections
contre ce projet. Larvellire-Lpaux surtout tait un des plus obstins
 le combattre. Il disait qu'on allait exposer trente ou quarante mille
des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d'une
bataille navale, se priver du meilleur gnral, de celui que l'Autriche
redoutait le plus, dans un moment o le continent n'tait rien moins que
pacifi, et o la cration des rpubliques nouvelles avait excit de
violens ressentimens; que de plus, on allait peut-tre exciter la Porte
 prendre les armes, en envahissant une de ses provinces. Bonaparte
trouvait rponse  tout. Il disait que rien n'tait plus facile que
d'chapper aux Anglais, en les laissant dans l'ignorance du projet; que
la France, avec trois ou quatre cent mille soldats, n'en tait pas 
dpendre de trente ou quarante mille hommes de plus; que pour lui il
reviendrait bientt; que la Porte avait perdu l'gypte depuis long-temps
par l'usurpation des Mameluks; qu'elle verrait avec plaisir la France
les punir; qu'on pourrait s'entendre avec elle; que le continent
n'claterait pas de si tt, etc., etc. Il parlait aussi de Malte, qu'il
enlverait en passant aux chevaliers, et qu'il assurerait  la France.
Les discussions furent trs vives, et amenrent une scne qu'on a
toujours fort mal raconte. Bonaparte, dans un mouvement d'impatience,
pronona le mot de dmission. Je suis loin de vouloir qu'on vous la
donne, s'cria Larvellire avec fermet; mais si vous l'offrez, je suis
d'avis qu'on l'accepte[12]. Depuis cet instant, Bonaparte ne pronona
plus le mot de dmission.

[Note 12: On a tour  tour attribu ce mot  Rewbell ou  Barras. On a
donn  cette discussion une toute autre cause que la vritable. C'est
 propos de l'expdition d'gypte et avec Larvellire que la scne eut
lieu.]

Vaincu enfin par les instances et les raisons de Bonaparte, le
directoire consentit  l'expdition propose. Il fut sduit par la
grandeur de l'entreprise, par ses avantages commerciaux, par la promesse
que fit Bonaparte d'tre de retour  l'hiver, et de tenter alors la
descente en Angleterre. Le secret fut convenu, et, pour qu'il ft
mieux gard, on ne se servit pas de la plume des secrtaires. Merlin,
prsident du directoire, crivit l'ordre de sa main, et l'ordre lui-mme
ne dsignait pas la nature de l'entreprise. Il fut convenu que Bonaparte
pourrait emmener trente-six mille hommes de l'ancienne arme d'Italie,
un certain nombre d'officiers et de gnraux  son choix, des savans,
des ingnieurs, des gographes, des ouvriers de toute espce, et
l'escadre de Brueys, renforce d'une partie des vaisseaux rests 
Toulon. Ordre fut donn  la trsorerie de lui dlivrer un million et
demi par dcade. On lui permit de prendre trois millions sur les huit
du trsor de Berne. On a dit que c'tait pour pouvoir envahir l'gypte
qu'on avait envahi la Suisse. On peut juger maintenant ce qu'il y a de
vrai dans cette supposition.

Bonaparte forma sur-le-champ une commission charge de parcourir les
ports de la Mditerrane, et d'y prparer tous les moyens de transport.
Cette commission fut intitule commission _pour l'armement des ctes de
la Mditerrane_. Elle ignorait avec tout le monde le but de l'armement.
Le secret tait renferm entre Bonaparte et les cinq directeurs. Comme
de grands prparatifs se faisaient dans tous les ports  la fois, on
supposait que l'armement de la Mditerrane n'tait que la consquence
de celui qui se faisait dans l'Ocan. L'arme runie dans la
Mditerrane s'appelait aile gauche de l'arme d'Angleterre.

Bonaparte se mit  l'oeuvre avec cette activit extraordinaire qu'il
apportait  l'excution de tous ses projets. Courant alternativement
chez les ministres de la guerre, de la marine, des finances, de chez
ces ministres  la trsorerie, s'assurant par ses propres yeux de
l'excution des ordres, usant de son ascendant pour hter leur
expdition, correspondant avec tous les ports, avec la Suisse, avec
l'Italie, il fit tout prparer avec une incroyable rapidit. Il fixa
quatre points pour la runion des convois et des troupes: le principal
convoi devait partir de Toulon, le second de Gnes, le troisime
d'Ajaccio, le quatrime de Civita-Vecchia. Il fit diriger vers Toulon et
Gnes les dtachemens de l'arme d'Italie qui rentraient en France, et
vers Civita-Vecchia l'une des divisions qui avaient march sur Rome.
Il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux
marchands, et se procura ainsi dans les ports qui devaient servir
de points de dpart quatre cents navires. Il runit une nombreuse
artillerie; il choisit deux mille cinq cents cavaliers, des meilleurs,
les fit embarquer sans chevaux, parce qu'il se proposait de les quiper
aux dpens des Arabes. Il ne voulut emporter que des selles et des
harnais, et ne fit mettre  bord que trois cents chevaux, pour avoir
en arrivant quelques cavaliers monts, et quelques pices atteles.
Il runit des ouvriers de toute espce. Il fit prendre  Rome
les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, et une troupe
d'imprimeurs; il forma une collection complte d'instrumens de physique
et de mathmatiques. Les savans, les artistes, les ingnieurs, les
dessinateurs, les gographes qu'il emmenait, s'levaient  une centaine
d'individus. Les noms les plus illustres s'associaient  son entreprise;
Monge, Bertholet, Fourier, Dolomieux, taient de l'expdition;
Desgenettes, Larrey, Dubois, en taient aussi. Tout le monde voulait
s'attacher  la fortune du jeune gnral. On ne savait o l'on irait
aborder; mais on tait prt  le suivre partout. Desaix tait all,
pendant les ngociations d'Udine, visiter les champs de bataille
devenus si clbres en Italie. Depuis lors il s'tait li d'amiti avec
Bonaparte, et il voulut le suivre. Klber tait  Chaillot, boudant,
selon son usage, le gouvernement, et ne voulant pas demander du
service. Il allait voir souvent le grand matre dans l'art qu'il aimait
passionnment. Bonaparte lui proposa de le suivre: Klber accepta avec
joie; mais les _avocats_, dit-il, le voudront-ils? C'est ainsi qu'il
nommait les directeurs. Bonaparte se chargea de lever tous les
obstacles. H bien! lui dit Klber qui croyait qu'on allait en
Angleterre, si vous jetez un brlot dans la Tamise, mettez-y Klber, et
vous verrez ce qu'il sait faire. A ces deux gnraux du premier
ordre Bonaparte ajouta Reynier, Dugua, Vaubois, Bon, Menou,
Baraguay-d'Hilliers, Lannes, Murat, Belliard, Dammartin, qui l'avaient
dj si bien second en Italie. Le brave et savant Caffarelli-Dufalga,
qui avait perdu une jambe sur le Rhin, commandait le gnie. Le faible,
mais commode Berthier, devait tre le chef d'tat-major. Retenu par une
passion, il faillit abandonner le gnral qui avait fait sa fortune; il
fut honteux, s'excusa, et courut s'embarquer  Toulon. Brueys commandait
l'escadre; Villeneuve, Blanquet-Duchayla, Decrs, en taient les
contre-amiraux. Gantheaume tait le chef de l'tat-major de la marine.
Ainsi, tout ce que la France avait de plus illustre dans la guerre, les
sciences, les arts, allait, sous la foi du jeune gnral, s'embarquer
pour une destination inconnue.

La France et l'Europe retentissaient du bruit des prparatifs qui se
faisaient dans la Mditerrane. On formait des conjectures de toute
espce. O va Bonaparte? se demandait-on. O vont ces braves, ces
savans, cette arme? Ils vont, disaient les uns, dans la mer Noire,
rendre la Crime  la Porte. Ils vont dans l'Inde, disaient les autres,
secourir le sultan Tipoo-Sab. Quelques-uns, qui approchaient du but,
soutenaient qu'on allait percer l'isthme de Suez, ou bien dbarquer sur
les bords de l'isthme, et se rembarquer dans la mer Rouge pour aller
dans l'Inde. D'autres touchaient le but mme, et disaient qu'on allait
en gypte. Un mmoire lu  l'Institut l'anne prcdente autorisait
cette dernire conjecture. Les plus habiles, enfin, supposaient une
combinaison plus profonde. Tout cet appareil, qui semblait annoncer un
projet de colonie, n'tait suivant eux qu'une feinte. Bonaparte voulait
seulement, avec l'escadre de la Mditerrane, venir traverser le dtroit
de Gibraltar, attaquer le lord Saint-Vincent qui bloquait Cadix, le
repousser, dbloquer l'escadre espagnole, et la conduire  Brest, o
aurait lieu la jonction si dsire de toutes les marines du continent.
C'est pourquoi l'expdition de la Mditerrane s'appelait aile gauche de
l'arme d'Angleterre.

Cette dernire conjecture fut justement celle qui domina dans la pense
du cabinet anglais. Il tait depuis six mois dans l'pouvante, et ne
savait de quel ct viendrait clater l'orage qui se formait depuis si
long-temps. Dans cette anxit, l'opposition s'tait un moment runie au
ministre, et avait fait cause commune avec lui. Sheridan avait tourn
son loquence contre l'ambition, la turbulence envahissante du peuple
franais, et sauf la suspension de l'_habeas corpus_, avait, sur tous
les points, adhr aux propositions du ministre. Pitt fit sur-le-champ
armer une seconde escadre. On fit pour la mettre  la mer des efforts
extraordinaires, et on renfora de dix grands vaisseaux l'escadre du
lord Saint-Vincent, pour le mettre en mesure de bien fermer le dtroit,
vers lequel on supposait qu'allait se diriger Bonaparte. Nelson fut
dtach avec trois vaisseaux par lord Saint-Vincent, pour courir la
Mditerrane, et observer la marche des Franais.

Tout tait dispos pour l'embarquement. Bonaparte allait partir
pour Toulon, lorsqu'une scne arrive  Vienne, et les dispositions
manifestes par divers cabinets, faillirent le retenir en Europe. La
fondation de deux nouvelles rpubliques avait excit au plus haut point
la crainte de la contagion rvolutionnaire. L'Angleterre, voulant
fomenter cette crainte, avait rempli toutes les cours de ses missaires.
Elle pressait le nouveau roi de Prusse de sortir de sa neutralit, pour
prserver l'Allemagne du torrent; elle faisait travailler l'esprit faux
et violent de l'empereur Paul; elle cherchait  alarmer l'Autriche sur
l'occupation de la chane des Alpes par les Franais, et lui offrait des
subsides pour recommencer la guerre; elle excitait les passions folles
de la reine de Naples et d'Acton. Cette dernire cour tait plus irrite
que jamais. Elle voulait que la France vacut Rome, ou lui cdt
une partie des provinces romaines. Le nouvel ambassadeur Garat avait
vainement dploy une extrme modration; il ne tenait plus aux mauvais
traitemens du cabinet napolitain. L'tat du continent inspirait donc
de trs justes craintes, et un incident vint encore les aggraver.
Bernadotte avait t envoy  Vienne, pour donner des explications au
cabinet autrichien; et il devait y rsider, quoique aucun ambassadeur
n'et encore t envoy  Paris. Ce gnral, d'un esprit inquiet et
susceptible, tait peu propre au rle qu'il tait destin  remplir.
Le 14 avril (25 germinal) on voulait clbrer  Vienne l'armement des
volontaires impriaux. On se souvient du zle que ces volontaires
avaient montr l'anne prcdente, et du sort qu'ils avaient eu  Rivoli
et  la Favorite. Bernadotte eut le tort de vouloir s'opposer  cette
fte, disant que c'tait une insulte pour la France. L'empereur rpondit
avec raison qu'il tait matre dans ses tats, que la France tait libre
de clbrer ses victoires, mais qu'il tait libre aussi de clbrer le
dvouement de ses sujets. Bernadotte voulut rpondre  une fte par une
autre; il fit clbrer dans son htel l'une des victoires de l'arme
d'Italie, dont c'tait l'anniversaire, et arbora  sa porte le drapeau
tricolore, avec les mots _galit, libert_. La populace de Vienne,
excite, dit-on, par des missaires de l'ambassadeur anglais, se
prcipita sur l'htel de l'ambassadeur de France, en brisa les vitres,
et y commit quelques dsordres. Le ministre autrichien se hta
d'envoyer des secours  Bernadotte, et se conduisit  son gard
autrement que le gouvernement romain  l'gard de Joseph Bonaparte.
Bernadotte, dont l'imprudence avait provoqu cet vnement, se retira de
Vienne, et se rendit  Rastadt.

Le cabinet de Vienne fut extrmement fch de cet vnement. Il tait
clair que ce cabinet, mme en le supposant dispos  reprendre les
armes, n'aurait pas commenc par insulter notre ambassadeur, et par
provoquer des hostilits auxquelles il n'tait pas prpar. Il est
constant, au contraire, que, trs mcontent de la France et de ses
derniers envahissemens, pressentant qu'il faudrait rentrer un jour en
lutte avec elle, il n'y tait cependant pas encore dispos, et qu'il
jugeait ses peuples trop fatigus, et ses moyens trop faibles, pour
attaquer de nouveau le colosse rpublicain. Il s'empressa de publier une
dsapprobation de l'vnement, et d'crire  Bernadotte pour l'apaiser.

Le directoire crut voir dans l'vnement de Vienne une rupture. Il donna
sur-le-champ contre-ordre  Bonaparte, et il voulait mme qu'il partt
pour Rastadt, afin d'imposer  l'empereur, et de le forcer, ou  donner
des satisfactions, ou  recevoir la guerre. Bonaparte, fort mcontent
du retard apport  ses projets, ne voulut point aller  Rastadt, et
jugeant mieux la situation que le directoire, affirma que l'vnement
n'avait pas la gravit qu'on lui supposait. En effet, l'Autriche crivit
aussitt qu'elle allait envoyer enfin un ministre  Paris, M. de
Degelmann; elle parut congdier le ministre dirigeant Thugut; elle
annona que M. de Cobentzel se rendrait dans un lieu fix par le
directoire, pour s'expliquer avec un envoy de la France sur l'vnement
de Vienne et sur les changemens survenus en Europe depuis le trait de
Campo-Formio. L'orage paraissait donc dissip. De plus, les ngociations
de Rastadt avaient fait un progrs important. Aprs avoir disput la
rive gauche du Rhin pied  pied, aprs avoir voulu se rserver le
terrain compris entre la Moselle et le Rhin, puis un petit territoire
entre la Ror et le Rhin, la dputation de l'Empire avait enfin concd
toute la rive gauche. La ligne du Rhin nous tait enfin reconnue comme
limite naturelle. Un autre principe, non moins important, avait t
admis, celui de l'indemnisation des princes dpossds, au moyen des
scularisations. Mais il restait  discuter des points non moins
difficiles: le partage des les du Rhin, la conservation des postes
fortifis, des ponts et ttes de pont, le sort des monastres, et de la
noblesse immdiate sur la rive gauche, l'acquittement des dettes
des pays cds  la France, la manire d'y appliquer les lois de
l'migration, etc., etc. C'taient l des questions difficiles 
rsoudre, surtout avec la lenteur allemande.

Tel tait l'tat du continent. L'horizon paraissant un peu clairci,
Bonaparte obtint enfin l'autorisation de partir pour Toulon. Il fut
convenu que M. de Talleyrand partirait immdiatement aprs lui pour
Constantinople, afin de faire agrer  la Porte l'expdition d'gypte.



FIN DU TOME NEUVIME.



TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME NEUVIME.



CHAPITRE VII

Situation du gouvernement dans l'hiver de l'an V(1797).--Caractres et
divisions des cinq directeurs, Barras, Carnot, Rewbell, Letourneur
et Larvellire-Lpaux.--tat de l'opinion publique. Club de Clichy.
--Intrigues de la faction royaliste. Complot dcouvert de Brottier,
Laville-Heurnois et Duverne de Presle.--lections de l'an V.--Coup
d'oeil sur la situation des puissances trangres  l'ouverture de la
campagne de 1797.


CHAPITRE VIII

tat de nos armes  l'ouverture de la campagne de 1797.--Marche de
Bonaparte contre les tats romains.--Trait de Tolentino avec le pape.
--Nouvelle campagne contre les Autrichiens.--Passage du Tagliamento.
Combat de Tarwis.--Rvolution dans les villes de Bergame, Brescia et
autres villes des tats de Venise.--Passage des Alpes Juliennes par
Bonaparte. Marche sur Vienne. Prliminaires de paix avec l'Autriche
signs  Loben.--Passage du Rhin  Neuwied et  Dirsheim.--Perfidie des
Vnitiens. Massacre de Vrone. Chute de la Rpublique de Venise.


CHAPITRE IX.

Situation embarrassante de l'Angleterre aprs les prliminaires de paix
avec l'Autriche; nouvelles propositions de paix; confrences de Lille.
--lections de l'an V.--Progrs de la raction contre-rvolutionnaire.
--Lutte des conseils avec le directoire.--lection de Barthlemy au
directoire, en remplacement de Letourneur, directeur sortant.
--Nouveaux dtail sur les finances de l'an V.--Modifications dans leur
administration proposes par l'opposition.--Rentre des prtres et des
migrs.--Intrigues et complot de la faction royaliste.--Division et
forces des partis.--Dispositions politiques des armes.


CHAPITRE X.

Concentration de troupes autour de Paris.--Changemens dans le ministre.
--Prparatifs de l'opposition et des clichyens contre le directoire.
--Lutte des conseils avec le directoire.--Projet de loi sur la garde
Nationale.--Loi contre les socits politiques.--Fte  l'arme
d'Italie.--Manifestations politiques.--Augereau est mis  la tte
des forces de Paris.--Ngociations pour la paix avec l'empereur.
--Confrences de Lille avec l'Angleterre.--Plaintes des conseils sur
la marche des troupes.--Message nergique du directoire  ce sujet.
--Divisions dans le parti de l'opposition.--Influence de Mme de Stal;
tentative infructueuse de rconciliation.--Rponse des conseils au
message du directoire.--Plan dfinitif du directoire contre la majorit
des conseils.--Coup d'tat du 18 fructidor.--Envahissement des deux
conseils par la force arme.--Dportation de cinquante-trois dputs et
de deux directeurs, et autres citoyens.--Diverses lois rvolutionnaires
sont remises en vigueur.--Consquences de cette rvolution.


CHAPITRE XI.

Consquences du 18 fructidor.--Nomination de Merlin (de Douai ) et de
Franois (de Neufchteau) en remplacement des deux directeurs
Dports.--Rvlations tardives et disgrce de Moreau.--Mort de Hoche.
--Remboursement des deux tiers de la dette.--Loi contre les ci-devant
Nobles.--Rupture des confrences de Lille avec l'Angleterre.
--Confrences d'Udine.--Travaux de Bonaparte en Italie; fondation de
la rpublique cisalpine; arbitrage entre la Valteline et les Grisons;
constitution ligurienne; tablissemens dans la Mditerrane.--Trait de
Campo-Formio.--Retour de Bonaparte  Paris. Fte triomphale.


CHAPITRE XII.

Le gnral Bonaparte  Paris; ses rapports avec le directoire.--Projet
d'une descente en Angleterre.--Rapports de la France avec le continent.
--Congrs de Rastadt. Causes de la difficult des ngociations.
--Rvolution en Hollande,  Rome et en Suisse.--Situation intrieure de
la France; lections de l'an VI; scissions lectorales. Nomination de
Treilhard au directoire.--Expdition en gypte, substitue par Bonaparte
au projet de descente; prparatifs de cette expdition.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise,
IX., by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RVOLUTION ***

***** This file should be named 12258-8.txt or 12258-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/2/5/12258/

Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.,


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


