The Project Gutenberg EBook of Contes  mes petites amies, by J. N. Bouilly

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Title: Contes  mes petites amies

Author: J. N. Bouilly

Release Date: May 3, 2004 [EBook #12251]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES  MES PETITES AMIES ***




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J. N. BOUILLY

CONTES

A MES PETITES AMIES

DITION REVUE

PAR E. DU CHATENET.





LE PRE DANIEL


C'est une grande erreur et souvent une grand injustice, que de juger
des personnes qu'on rencontre dans le monde de d'aprs leur extrieur.
L'tre le plus obscur, le plus disgraci de la nature, cache
quelquefois, sous des vtements grossiers et des difformits ridicules,
les qualits les plus rares, que ne possdent pas ceux-l mmes qui
l'accablent de leurs mpris.

Amlie Dorval habitait, une grande partie de l'anne, la jolie terre de
la Plaine, situe  une lieue et demie de la ville de Tours, sur les
dlicieux bords de la Loire. Fille unique de la plus tendre mre occupe
constamment  diriger son ducation, elle en avait dj la grce,
l'amnit. Elle tait bonne, affable pour tout le monde. Jamais elle ne
ddaignait le pauvre qui venait rclamer assistance, ni aucun des
gens attachs  son service. On la voyait jouer avec les enfants des
jardiniers, avec les petits voisins fils d'agriculteurs ou d'honntes
ouvriers, sans jamais leur faire sentir qu'ils taient d'une classe
infrieure  la sienne. Elle avait appris de son excellente mre que
Dieu dispense,  son gr, les faveurs du rang et de la fortune, et que,
tous gaux aux yeux du Crateur, nous ne nous faisons estimer et chrir
que par l'lvation de notre me et la dlicatesse de nos sentiments.

Aussi la jeune Amlie tait-elle aime, considre de tout le petit
peuple qui l'entourait, et pour lequel on la voyait toujours tre la
mme. C'tait  qui lui offrirait les meilleurs fruits des vergers, les
plus belles fleurs des jardins. Dcouvrait-on dans le parc un nid de
chardonnerets, de linottes, de tourterelles, aussitt il lui tait
indiqu. Parvenait-on, en fauchant les fertiles prairies qu'arrose la
Loire,  prendre des cailles, de petits lapins, dj vigoureux  la
course, tout tait offert  la bonne Amlie. Elle avait form une espce
de mnagerie de tous les dons qu'elle avait reus.

Parmi les personnes attaches au service de madame Dorval tait un
pauvre vieillard infirme appel _Daniel_. A force de bcher la terre
depuis quatre-vingts ans, il avait le dos vot; sa tte, o il ne
restait plus que quelques cheveux blancs chapps  l'ardeur du soleil,
tait penche vers ses pieds couverts de durillons, qui ralentissaient
encore sa marche vacillante. Ses pauvres jambes, affaiblies par la
fatigue et par l'ge, supportaient, non sans effort, son corps dcharn,
et ses mains tremblantes soutenaient  peine le bton noueux sur lequel
il s'appuyait. Toutefois il n'avait aucune autre infirmit. On le
rencontrait toujours gai, travaillant autant que ses forces pouvaient le
permettre, et chevrotant la vieille chanson du pays.

Trop fier, quoique pauvre, pour tre  charge  ses matres, il savait
encore se rendre utile, soit en arrachant les herbes parasites qui
croissaient dans le parterre, soit en ratissant les principales alles
des bosquets, mondant les arbrisseaux les plus rares, et portant un
arrosoir  moiti plein, pour rafrachir les rosiers de toutes espces
et les plantes trangres que runissait ce jardin particulier d'Amlie.
C'tait son occupation chrie; il n'tait jamais plus heureux que
lorsqu'il entendait sa jeune matresse, qu'il appelait toujours la
_p'tite mam'zelle_, dire  ceux qui s'tonnaient de l'admirable tenue de
son jardin: C'est l'ouvrage du pre Daniel. On la nommait ainsi dans
toute la contre, o l'on admirait son aptitude au travail, sa gaiet
franche et son heureux naturel. Tous les jeunes ptres le saluaient avec
respect: chacun d'eux ambitionnait un sourire, un serrement de main
du pre Daniel. Tant il est vrai que la vieillesse imprime partout un
respect qui est indpendant des vertus dont elle offre l'exemple.

On conoit que ce digne vieillard avait un grand attachement pour la
p'tite mam'zelle, qu'il avait vue natre, dont il avait servi le pre
et le grand-pre. Jamais il ne passait devant elle sans lui ter son
chapeau rapic, sans lui offrir le bonjour le plus affectueux. Amlie,
de son ct, portait au pre Daniel le plus tendre intrt. Elle
s'informait toujours si rien ne lui manquait, et souvent elle le
conduisait elle-mme  l'office, o elle lui versait une rasade du
meilleur vin, qui le rconfortait; il le buvait de bon coeur, en
invoquant le ciel pour le bonheur et la conservation de celle qui savait
si bien soutenir, honorer sa vieillesse.

Parmi les jeunes personnes du voisinage et de la ville de Tours qui
formaient habituellement la socit d'Amlie, et que sa prvoyante mre
avait admises comme les plus dignes de cultiver avec sa fille les doux
panchements de l'amiti, tait Clestine de Montaran, ne d'une famille
distingue par des services militaires. Elle cachait sous des dehors
aimables un orgueil indomptable, et surtout un ddain outrageant pour
tous les gens qui appartenaient  la classe populaire. Elle s'imaginait
qu'ils taient forms d'une tout autre substance que la sienne, qu'ils
n'avaient ni son me, ni son intelligence, ni ses organes. L'insense!
elle ignorait donc que nous sommes tous faits sur le mme modle, avec
plus ou moins de perfection; que nous sommes tous sujets aux mmes
besoins, aux mmes infirmits, et qu'aprs avoir voyag dans ce
monde, les uns  pied, les autres sur des chars brillants, nous nous
retrouvons, dans l'autre, dpouills de ces hochets de la grandeur et
de l'opulence, tous gaux, tous soumis au jugement de Dieu, qui ne
distinguera que ceux dont la vie aura t sans tache, et qui ne seront
riches alors que du bien qu'ils auront fait....

Mais la vaine Clestine ne connaissait que l'antique origine de ses
anctres, ne calculait que les riches revenus de sa mre, veuve d'un
officier de marine, et dont elle tait l'idole, l'unique espoir. Peu
instruite et seulement remarquable par des talents d'agrment, la jeune
Montaran faisait consister le bonheur dans l'clat et la richesse; et
ses yeux blouis ne regardaient que comme des esclaves faits pour ramper
sur la terre tous ceux que le sort assujtissait  vivre du travail de
leurs mains.

Un jour qu'Amlie et Clestine se promenaient ensemble dans une alle du
parc, devant elles passe le pre Daniel, couvert de pauvres vtements,
et portant sur son dos courb l'instrument avec lequel il avait
l'habitude de parer les jardins. Il salue sa jeune matresse, et lui
dit, avec l'expression du respect et de l'attachement le plus tendre:
Dieu vous conserve, p'tite mam'zelle!--Quoi! dit Clestine  celle-ci,
tu souffres que ce pauvre t'appelle sa petite!--C'est par habitude,
rpond en souriant Amlie: il m'a vue natre; c'est le plus ancien
serviteur de ma mre; et le salut d'un octognaire n'a jamais rien de
dshonorant.--Pour moi, ma chre, je ne laisse point ces sortes de gens
m'aborder, et je leur permets encore moins de m'adresser la parole.
Je les fais assister par ma femme de chambre, et me garde bien de me
compromettre en leur adressant un seul mot.--Mais la pre Daniel n'est
point un tranger pour moi: c'est un ancien jardinier de ma mre, qui,
pour rcompense de ses longs services, lui a accord une retraite qu'il
n'et point accepte, s'il n'et pas cru la mriter: il est trop fier
pour cela; et, tel que tu le vois, Clestine, il ne supporterait pas
la moindre humiliation.--Mais, encore une fois, ma chre, on place
ces gens-l dans quelque hospice, et l'on vite, par ce moyen, leurs
fatigantes familiarits.--Un hospice pour un digne vieillard qui a servi
ma famille pendant un demi-sicle! ce serait l'humilier, lui faire
rompre ses chres habitudes: ce serait lui donner la mort.

Quelque temps s'coula, pendant lequel les deux petites amies
s'entretenaient souvent du pauvre vieillard. Amlie le traitait toujours
comme un bon et fidle serviteur, tandis que Clestine ne cessait de
le regarder comme un tre inutile sur la terre, et de le traiter avec
ddain. Jamais elle ne rpondait  son salut que par un regard plein de
mpris; et, si quelquefois le pre Daniel osait lui adresser la parole,
elle lui tournait le dos et s'loignait sans lui rpondre. Le bon
vieillard souriait de piti, et semblait demander tout bas au ciel de
lui procurer l'occasion de prouver  la jeune orgueilleuse que, malgr
son grand ge, il pouvait tre encore de quelque utilit.

La Providence lui permit de donner  Clestine une leon tout  la fois
forte et touchante, qui levait servir  la convaincre que nous avons
tous besoin les uns des autres, quelle que soit la distance que le sort
semble avoir mise entre nous. On tait au mois de juillet; la chaleur
tait extrme. Les deux jeunes amies avaient coutume d'aller respirer
le frais dans une le charmante, ombrage par des arbres trs-levs,
entoure d'une eau limpide et courante, et dans laquelle est tablie une
grotte solitaire en face d'un moulin dont l'aspect est ravissant. Un
gazon pais y rpand en tout temps une fracheur salutaire; la suave
odeur des arbrisseaux en fleurs, dont les touffes nombreuses caressent
le visage, semble y attirer la douce haleine des zphyrs, et le bruit
des eaux irrites par les roues du moulin, et les diffrentes cascades
dont il est environn, forment un murmure dlicieux qui invite au charme
d'une douce rverie. Amlie et Clestine y venaient ensemble faire des
lectures choisies par leur mre; quelquefois mme elles y rptaient la
leon d'histoire qu'elles avaient reue la veille.

Un jour que Clestine, entrane par le calme du matin, avait devanc
son amie  la grotte solitaire et qu'en l'attendant elle repassait une
leon d'anglais, elle s'endormit sur un banc de mousse, o dj les plus
heureux songes venaient bercer son imagination. Elle n'avait pas aperu
le pre Daniel, qui, plac  quelque distance, raccommodait un treillage
couvert de chvrefeuille, de lilas et d'aubpine.

Mais souvent, au moment mme o nous rvons le bonheur, le plus grand
danger nous menace. Un norme serpent, se glissant sous des roseaux, la
gueule bante et le dard en avant, s'approchait, en longs replis, de la
jeune dormeuse, qu'il avait aperue. Il allait s'lancer sur la figure
de Clestine, et l'infecter du poison mortel qu'il reclait sous sa dent
venimeuse, lorsque le pre Daniel, qui, par un coup de la Providence,
venait couper quelques joncs pour terminer son treillage, pousse un cri
perant qui rveille Clestine. Il s'lance sur l'affreux reptile et
l'attaque avec intrpidit. Le peu de forces qui lui restent semblent
doubler en cet instant, et, au risque d'tre victime de son courage, il
lui casse la tte avec la bche dont il est arm. Aux nouveaux cris de
frayeur qu'il exhale, et  la vue du serpent qui se dbat encore en
expirant, Clestine plit et tombe sans connaissance dans les bras
du courageux vieillard. Celui-ci, effray lui-mme, crie, appelle au
secours. Amlie accourt en ce moment; elle aide Daniel, dj vacillant
sur ses jambes,  soutenir sa jeune amie, qui reprend ses sens et se
trouve appuye sur le dos vot du pauvre jardinier dont elle s'tait
moque tant de fois. Elle le dsigne comme son librateur; elle ne
ddaigne plus ce bon pre Daniel qu'elle croyait n'tre d'aucune utilit
sur la terre; elle ne craint plus de s'abaisser en lui parlant. Avec
quelle ivresse elle presse dans ses mains dlicates et parfumes les
mains noires et durillonnes de son gnreux dfenseur! Elle s'oublia
mme, dans l'effusion de sa reconnaissance, jusqu' poser ses lvres
sur le front chauve et rid de ce fidle serviteur, auquel elle voua
un attachement qui ne se dmentit jamais. Elle se faisait un devoir de
soutenir ce vieillard dans sa marche; elle rptait sans cesse qu'elle
lui devait la vie. A partir de cette poque, elle honora, secourut la
vieillesse, mme dans la classe la plus obscure; et, chaque fois qu'elle
voyait les jeunes personnes de son ge rire d'un agriculteur courb
sous le poids de l'ge, ou repousser avec ddain un vieil indigent qui
implorait leur assistance, elle les blmait  son tour, et se rappelait
le _pre Daniel_.




LA SOURIS BLANCHE.


Laure Melval, ge de dix ans, runissait tout ce qui peut faire
remarquer dans le monde: une ducation soigne, un heureux caractre,
une humeur enjoue, une sensibilit vraie, et surtout un attachement
sans bornes pour sa mre. Jamais la moindre humeur ne venait altrer
ses qualits aimables; et, si quelquefois un mouvement de contrarit
paraissait sur sa figure, il en disparaissait aussitt, comme un nuage
lger qui se glisse passagrement sous un ciel pur et serein.

Cependant,  travers tous ces avantages dont la nature avait pris
plaisir  doter Laure, on apercevait une faiblesse d'esprit qu'elle
portait jusqu'au ridicule: c'tait une frayeur pusillanime, une peur
insurmontable que lui causaient les animaux les plus petits, les
insectes mmes qui, par leur nature autant que par leur petitesse, ne
peuvent faire le moindre mal. Apercevait-elle un papillon de nuit dans
le salon, voltigeant autour de la lampe allume, elle poussait des cris
affreux, et s'imaginait que ce timide insecte, seulement tromp par
l'clat de la lumire, allait la dvorer. Mais c'tait bien pis quand
par hasard une chauve-souris s'introduisait dans son appartement:
quoique le pauvre animal, d'une forme hideuse, il est vrai, ne cherchait
qu'une issue par laquelle il pt se sauver, la jeune peureuse tait
convaincue qu'il n'tait parvenu jusqu' elle que pour la saisir dans
ses serres rousses et velues, et l'emporter dans les airs. C'est en
vain que madame de Melval faisait observer  sa fille que cette
chauve-souris, grosse  peine comme la moiti de sa main, ne pouvait
soulever un poids deux mille fois plus pesant qu'elle. Laure, ple
et tremblante, soutenait que ce monstre affreux tait venu pour lui
arracher les yeux, ou tout au moins les oreilles; et, se couvrant alors
le visage de ses mains, elle se rfugiait dans le sein de sa mre, et
ne relevait sa tte en hsitant que lorsque celle-ci lui avait donn
l'assurance que la chauve-souris avait disparu, en s'envolant par la
croise. Il ne se passait pas de jour que la jeune insense ne ft
quelque scne nouvelle qui donnait aux traits de son visage un mouvement
convulsif,  son regard un vague hbt,  son maintien une attitude
gauche et force, et qui, nuisant au dveloppement de son intelligence
et au progrs de son ducation, causait  madame de Melval un chagrin
profond, une douleureuse inquitude.

Un jour, entre autres, c'tait un beau soir de l't, au moment o Laure
allait se mettre au lit, elle relve l'oreiller sur lequel elle devait
poser sa tte, et tout--coup elle en voit sortir une souris qui grimpe
sur son paule, passe sur son cou, descend sur ses bras et s'enfuit avec
une frayeur qui n'tait rien en comparaison de celle qu'prouvait Laure.
Elle fait entendre des cris dchirants, et prononce ces mots d'une voix
entrecoupe: Au secours!... au meurtre!... je suis perdue... je suis
dvisage... je suis morte!... A ces cris, accourent tous les gens, et
bientt la mre de la jeune peureuse, qu'elle trouve appuye sur le pied
de son lit, la figure enveloppe dans ses draps et son couvre pieds,
suffoquant et respirant  peine. Eh! quel est donc l'horrible assassin
qui en veut  tes jours? lui demande madame de Melval en regardant de
tous cts. Ah! maman ... ne m'interrogez pas ... cet affreux animal
... ce monstre pouvantable....--Eh bien! c'est?--Une souris, maman ...
oui, une souris, dont les yeux taient flamboyants ... sa queue avait
... une aune de long ... elle a effleur mon cou, mes oreilles, mes
bras ... ah! c'est fait de moi! Madame de Melval ne put s'empcher de
pousser un grand clat de rire qui fit relever un peu la tte de Laure.
D'abord elle se tte les oreilles, pour s'assurer que la souris ne lui
en a pas emport au moins une; puis elle porte en tremblant la main 
son cou, qu'elle s'imaginait tre ulcr par la trace qu'y avait laisse
la souris; enfin elle attache ses regards avides sur ses bras, et
ne peut y dcouvrir la moindre rougeur, la moindre altration. Elle
reconnut alors son erreur, et ne put s'empcher de sourire elle-mme de
sa pusillanimit. A son tonnement succda la confusion, et bientt elle
conut le dessein de dompter ces frayeurs enfantines et cette faiblesse
d'esprit, qui l'eussent rendue l'objet des railleries les plus amres,
tout en altrant les aimables qualits qu'elle avait reues de la
nature. Madame de Melval s'occupa, de son ct,  corriger sa fille de
ses frayeurs ridicules,  lui donner cette rflexion si utile sur tout
ce qui nous frappe, cette force de caractre sans laquelle nous nous
aveuglons sur ce qui peut en effet nous tre nuisible, et qui nous met
au-dessus de ces craintes puriles.

Un jour que Laure vint, selon son usage, offrir  sa mre le bonjour du
matin, elle aperut une souris qui courait a et l dans l'appartement.
Un cri de frayeur lui chappe; mais quelle fut sa surprise de voir cette
souris grimper sur les genoux de madame de Melval, de l monter sur ses
paules, sur sa tte, et redescendre avec la vivacit de l'clair, et se
cacher sous sa collerette! Elle avait remarqu que cette souris tait
blanche, qu'elle avait des yeux roses, et portait au cou un petit
collier d'argent sur lequel tait grave une inscription. Ce qui
surtout confondit la jeune peureuse, ce fut d'entendre sa mre appeler:
Zizi!... Zizi!... et aussitt la charmante petite bte, sortant de
l'endroit o elle s'tait rfugie, venait se poser sur la main de sa
matresse, dans l'attitude la plus familire et en mme temps la plus
gracieuse, faisait mille gambades pour gagner un petit morceau de sucre
que celle-ci lui prsentait au bout de ses doigts, et que Zizi prenait
avec une prcaution tout--fait remarquable. Ce ne fut pas seulement
 tout cela que la souris blanche borna son mange accoutum; Laure,
stupfaite, attentive, la vit tour  tour, au commandement de sa mre,
faire la morte, se rveiller tout--coup, et, se redressant sur ses deux
pattes de derrire, saisir avec celles de devant un joli petit balai,
avec lequel elle nettoyait, de la manire la plus adroite et en mme
temps la plus comique, la poussire qui se trouvait sur les vtements de
sa matresse. De l elle remontait sur la tte de celle-ci, passait et
repassait comme un lger zphir dans les boucles de cheveux formes sur
son front; elle caressait ensuite avec sa queue le dessous du menton de
madame de Melval, souriant  cet trange mange, et venait se poser sur
une de ces paules, o elle semblait attendre ses ordres. Quoi! s'cria
Laure involontairement, ces petits animaux que je trouvais si vilains,
et dont j'avais tant de frayeur, seraient susceptibles d'tre aussi bien
apprivoiss?... A ces mots, elle avanait, en tremblant encore, la main
vers Zizi, et la retirait aussitt avec crainte. Oh! si elle n'et pas
t retenue par sa peur insurmontable, avec quel plaisir elle et offert
elle-mme un morceau de sucre  la souris blanche, et et vu cette
charmante petite bte se poser sur sa main, sur ses bras, sur sa tte,
obir  ses ordres!

Ce qui surtout piquait sa curiosit, c'tait de savoir quelle pouvait
tre l'inscription grave sur son collier d'argent; mais les lettres
en taient si petites, et les mouvements de Zizi si prompts et si
frquents, qu'il tait impossible de distinguer la moindre chose. Enfin,
aprs avoir hsit longtemps  s'approcher de la souris blanche,
Laure s'habitua par degrs  ses bonds frquents,  ses gambades, aux
diffrents exercices qu'on lui avait appris: peu  peu elle la vit sans
effroi rder autour d'elle; et, un soir que, ravie de voir la souris
faire la morte, elle laissa malgr elle chapper ces mots: Zizi!...
Zizi! elle la sentit tout--coup monter sur ses genoux, sur sa tte,
redescendre sur son paule, s'y poser, s'y nettoyer le museau avec ses
pattes de devant, puis venir sur sa main y prendre le petit morceau de
sucre accoutum. Ce fut alors que la peureuse, plus d' moiti gurie,
put lire l'inscription grave sur le collier de la souris, et qui
portait ces mots: J'appartiens  Laure.

--Oui, s'cria celle-ci avec une joie involontaire, je sens dj que tu
me plairas autant que d'abord tu m'avais fait de frayeur. Comment ai-je
pu me montrer assez sotte pour trembler, plir et frissonner de tout
mon corps  l'aspect de petits animaux si timides d'eux-mmes, et qui
pourtant, malgr leur petitesse, ne craignent pas de nous approcher, de
se fier  nous?... O ma chre Zizi! ajouta-t-elle en la caressant pour
la premire fois, tu m'as gurie  jamais de la fausse ide que je
m'tais faite des animaux de ton espce, et d'autres bien plus petits
encore dont j'avais la faiblesse de m'effrayer. Je vois que notre
imagination nous aveugle souvent, et nous fait voir des dangers l o il
ne s'en trouve aucun; je vois que les insectes les plus hideux, et mme
les animaux dont l'atteinte est venimeuse, ne nous feraient jamais le
moindre mal si nous ne les excitions pas, soit par nos cris, soit par
nos menaces,  exercer sur nous une lgitime vengeance.

Madame de Melval, enchante d'avoir dtruit dans sa fille un ridicule
qu'elle et conserv toute sa vie, et qui, sans aucun doute, et nui 
son repos et  son bonheur, lui confia qu'elle s'tait adresse  l'un
de ces habiles oiseleurs de Paris, connus pour avoir le secret, ou
plutt la patience d'habituer  l'exercice le plus familier ces souris
blanches, dont l'espce est rare, et qui semble tre doue d'une
intelligence remarquable. Elle lui apprit qu'on instruit ces jolis
petits animaux au point de les faire obir au commandement; qu'il en
est qui dansent sur la corde tendue; que d'autres jouent du tambour de
basque; que celles-ci font une partie des volutions militaires, que
celles-l mettent le feu  un petit canon, dont l'explosion ne leur
cause aucune frayeur.... Tu le vois, chre enfant, dit  Laure madame
de Melval, il n'est rien que ne surmontent l'habitude et l'ducation,
mme chez les animaux les plus dlicats; et tu m'avoueras que lorsqu'une
petite souris a l'adresse de faire la morte, de danser sur la corde,
et surtout a le courage d'entendre, sans broncher, la dtonation de la
poudre  canon, nous sommes vritablement indignes de cette suprmatie
que le Crateur nous a donne sur tous les animaux, et tout--fait
dnus de cette suprme intelligence dont nous sommes si fiers, lorsque,
par une faiblesse ridicule, par une frayeur pusillanime, nous nous
plaons au-dessous de ces mmes animaux sur lesquels nous devrions
rgner.

Laure, convaincue de ces vrits frappantes, s'arma de courage et de
rsignation. On ne la vit plus frissonner et changer de couleur en
apercevant une araigne traverser sa chambre, et mme grimper sur sa
robe. Les papillons de nuit qui venaient le soir voltiger autour de la
lampe, et les souris qu'elle rencontrait, bien qu'elles n'eussent ni la
blancheur ni l'ducation de Zizi, ne lui firent plus pousser des cris
effrayants, appeler  son secours. En un mot, elle s'habitua  voir de
sang-froid les insectes les plus hideux; et, sans s'exposer imprudemment
aux atteintes des animaux malfaisants, elle supporta leur vue, leur
approche, et ne tarda pas  se convaincre que presque toujours la peur
qu'on ressent nous fait seule beaucoup plus de mal que n'en pourrait
faire l'objet mme qui la cause.




LE COMIT DES BERGRES.


C'est une erreur de croire qu' la campagne on peut se livrer impunment
 toutes les extravagances de son esprit,  toutes les imperfections de
son caractre. A la ville, on est plus circonspect; on craint d'tre
observ par des personnes dont on ambitionne le suffrage, et qui
remarqueraient nos dfauts; mais, aux champs, plus d'tiquette, plus
de contrainte: on n'a nul intrt  plaire  des laboureurs,  des
vignerons,  des jardiniers, et l'on s'imagine que ces gens, occups de
leurs travaux, ne sont pas assez clairvoyants pour s'apercevoir du bien
ou du mal que nous faisons.

Telle tait l'opinion de Gabrielle Dostanges, fille unique d'un officier
gnral retir du service. Celui-ci, pour se livrer entirement 
l'agriculture, son occupation chrie, avait achet une terre sur les
bords de l'Indre, qui partage en deux parties gales le beau jardin de
la France: sites ravissants o la nature semble taler avec coquetterie
tout ce qui peut charmer les yeux et intresser le coeur par de
touchants souvenirs.

C'tait dans le joli vallon de Couray que le gnral Dostanges, veuf
depuis quelque temps, avait acquis une terre o il passait la belle
saison. Pendant le reste de l'anne, il habitait Paris, ou sans cesse il
s'occupait de l'ducation de sa fille, qu'il ne quittait jamais.

Gabrielle avait une figure spirituelle; sa taille lance tait pleine
de grces, et son regard pntrant annonait une imagination vive et
le plus heureux naturel; mais, gte par son pre, sur lequel son
espiglerie mme avait le plus grand empire, elle se livrait  une
dissipation continuelle, et souvent  des inconvenances qui diminuaient
le vif intrt qu'inspiraient au premier abord sa gaiet franche et ses
heureuses saillies. Tantt elle coupait brusquement la conversation
des personnes les plus respectables que runissait le gnral, et les
fatiguait bien souvent par mille questions puriles; tantt elle se
servait elle-mme  table, et s'appropriait tout ce qui pouvait flatter
sa friandise ou son caprice.

Mais ce qui paraissait le plus trange, c'tait de voir Gabrielle
s'chapper comme un jeune lvrier sortant de l'attache, courir dans le
parc, sur les bords de la rivire, sans chapeau, sans fichu; s'exposer,
soit  l'ardeur d'un soleil dvorant, soit  la fracheur subite et
dangereuse d'une pluie d'orage, et revenir, haletante et couverte de
sueur, auprs de son pre, qui ne pouvait s'empcher alors de lui
tmoigner la vive inquitude que lui avait cause son absence. Mais
Gabrielle, enhardie par l'inaltrable bont du gnral, lui rpondait
avec sa lgret ordinaire, et, lui sautant au cou: Ne te fche pas,
petit pre!  la campagne tout est permis. Toi-mme tu restes la journe
entire en casquette, en habit de chasse, et tu ne fais plus ta
barbe que tous les quatre ou cinq jours, ce qui ne m'empche pas de
t'embrasser. Il est si doux de se dbarrasser de la contrainte de la
ville! Personne ici ne peut remarquer mes folies, et,  mon ge, on a
besoin de courir, de s'amuser. Le gnral, aussi faible avec sa fille
qu'il tait svre avec le soldat, se laissait aller aux cajoleries
de Gabrielle. Celle-ci gardait encore quelque convenance lorsque des
personnes de la ville ou des chteaux voisins venaient le visiter; mais,
ds qu'elle tait seule avec son pre, elle reprenait ses habitudes et
se livrait  toutes les extravagances que lui suggrait son imagination,
et sur lesquelles l'aveuglait son inexprience.

On tait  l'poque de la fenaison: dj la majeure partie des prairies
fertiles qu'arrose l'Indre dans son cours tortueux tait dpouille de
sa parure, et ds que les foins sont enlevs, l'immense surface de
ce beau tapis vert que la nature tale  nos yeux est couverte d'une
quantit prodigieuse d'animaux de toute espce, qui, retenus dans
leurs tables depuis plusieurs mois, accourent se repatre de l'herbe
nouvelle. Ces vaches, ces chvres, ces moutons, sont ordinairement
surveills par des bergres de tout ge, dont l'usage est de se runir
sous le premier ombrage qu'elles rencontrent; et l, tout en filant la
quenouille ou en tricotant de gros bas de laine, elles forment un comit
qui passe en revue les divers habitants des environs, rappelle les
anecdotes rcentes, approuve ou blme les mariages faits et  faire,
exerce en un mot une critique inexorable envers et contre tous.

Gabrielle n'avait pas de plus grand plaisir que d'aller chaque soir
entendre ce comit; il se tenait le plus souvent au bas du parc du
chteau, sur les bords de la rivire. Cache sous un pais feuillage,
elle pouvait, sans tre vue, prter une oreille attentive  tout ce
qu'on disait. Tantt c'tait le rcit d'une noce  laquelle on s'tait
amus aux dpens des belles dames de la ville; tantt c'tait la
peinture fidle et touchante du bonheur inexprimable de la vieille
Marthe, dont le fils, conscrit, venait d'obtenir son cong de rforme.
Enfin il ne se passait pas dans la contre le moindre vnement qui ne
ft racont, comment, augment par le comit des bergres.

Mais quelle fut un jour la surprise de Gabrielle, lorsqu'elle entendit
qu'elle-mme tait l'objet de la conversation et des rires satiriques
de toutes ces villageoises! Mam'zelle Dostanges, disait l'une, est une
bonne petite enfant; mais elle est ben dissipe, ben familire pour la
fille d'un gnral.--Son pre la laissa faire tout c' qu'el' veut, dit
une autre: aussi la rencontrons-nous partout seule, grimpant sur les
arbres, montant sur nos nes, effarouchant nos moutons, et faisant un
vacarme ni pus ni moins qu' si c'tait un p'tit polisson sortant d'
l'cole.--Je n' sommes que d' simples paysannes, ajoutait une troisime,
mais j'avons plus d' tenue qu' a.--N' faudrait pas, repris une
quatrime, que j' fussions tenir  mon pre tout' les raisons qu'el'
tient au sien: i' me r'lverait d' manire  c' que j' n'y r'vinssions
plus, et a s'rait juste.--Eh ben! dit une autre bergre qui paraissait
la plus maligne de toutes, ces d'moiselles, ces filles d' bourgeois, d'
gnral, a s' croit mieux induques qu' nous; a nous r'garde comme d'z
espces grossires, et pourtant a n' nous vaut pas en fait d' respect
filial ... non, a n' nous vaut pas.

Gabrielle, surprise et confuse, reconnut alors que nos fautes sont
remarques aux champs comme  la ville, et que, chez les bons et
simples agriculteurs, les vertus domestiques sont cultives avec plus
d'exactitude peut-tre que chez les gens favoriss de la fortune et
dans un rang lev. Mais bientt la vivacit de son caractre et son
insouciance habituelle lui firent oublier cette premire leon. Elle
reprit son train de vie, et se livra plus que jamais  toutes ses
consquences.

Le matin d'une des plus belles journes de l'automne, entrane par son
tourderie accoutume, Gabrielle, nu-tte et les cheveux dans le plus
grand dsordre, vtue d'une robe sale et dchire, ses souliers culs
et ses bas sur les talons, jouait au bout de l'avenue du chteau de son
pre, sur le grand chemin, avec plusieurs petits garons de son ge,
fils d'honntes ouvriers des environs, et, parmi les espigleries qui
lui taient passes par la tte, elle avait form, sur des charpentes
qui bordaient la grande route, une balanoire o, juche d'un ct, ses
jupes releves au-dessus des genoux, elle faisait la chouette  deux
jeunes villageois placs  l'autre bout de la pice de bois, et se
livrait avec eux  tout ce que les jeux de l'enfance ont de plus
bruyant, de plus vapor. Un officier, frre d'armes du gnral
Dostanges, n'avait point voulu passer en Touraine sans le voir et
l'embrasser. Il aborde la troupe foltre, et, s'adressant  Gabrielle,
qu'il prend pour une petite fille d'ouvrier  qui la demoiselle du
chteau a donn ses vieilles robes, il lui demande la chemin qui conduit
 l'habitation de son ancien camarade: La premire alle d'arbres sur
votre droite, rpond la jeune espigle;  la grille en face. A ces
mots, elle descend de la balanoire, et, avec son obligeance naturelle,
elle accompagne jusqu' l'avenue l'tranger, qui lui met deux gros sous
dans la main. Gabrielle rougit, et ne doute plus que l'inconnu ait
cru voir en elle l'enfant de quelque pauvre ouvrier. Oh! combien elle
souffrit de cette mprise! combien elle se repentit de s'tre oublie
jusqu' ce point! Mais sa confusion redoubla lorsque, paraissant  table
chez son pre, elle fut reconnue par l'tranger pour la petite fille
qu'il avait assiste. Il raconta, avec la joyeuse franchise d'un
militaire, ce qui s'tait pass. Le gnral, pour la premire fois, ne
put s'empcher de faire  sa fille des reproches srieux. Il exigea
qu'elle porterait pendant un mois, dans un coin de sa bourse, les quatre
sous qu'elle avait reus, afin de se rappeler  quel point elle s'tait
expose sur une balanoire forme  l'improviste avec des bois de
charpente, qui pouvaient l'estropier ou blesser les jeunes villageois
qu'elle associait  ses extravagances.

Gabrielle obit, et obtint de son pre que cette aventure humiliante
resterait inconnue; mais, peu de jours aprs, lorsqu'elle alla de
nouveau entendre le comit des bergres, elle eut la pnible conviction
que tout leur avait t rvl. Quelles plaisanteries mordantes elle
entendit sur son compte! Oh! que les deux gros sous qu'elle tait
condamne  porter sans cesse lui parurent pesants! Eh quoi! se
disait-elle, rien ne peut donc chapper  ce comit des bergres!

Peu de temps aprs elle en eut une preuve plus convaincante encore, et
qui fit sur elle une impression dcisive et salutaire. Aveugle par
l'extrme tendresse de son pre, Gabrielle s'abandonnait plus que jamais
 toutes ses tourderies, et devenait, sans s'en apercevoir, d'une
indocilit dont le gnral Dostanges souffrit quelque temps en silence,
mais sur laquelle il finit par clater avec une vivacit qui effraya sa
fille, et lui fit sentir qu'il est souvent des bornes pour l'indulgence.
M. Dostanges avait les yeux trop clairvoyants, et surtout trop grand
usage du monde, pour ne pas s'apercevoir des dfauts de sa fille.
L'amour-propre, dompt longtemps par l'amour paternel, se livra donc 
toute son explosion.

Gabrielle avait deux serins qu'elle aimait beaucoup; mais, trop lgre
pour les soigner elle-mme, elle les confiait  la garde particulire
d'une femme de charge dont l'obligeance et la bont ne pouvaient tre
compares qu' l'attachement qu'elle portait  sa jeune matresse. Le
couple chri prparait sa couve, et dj deux petits oeufs ornaient le
nid qui leur tait destin. La cage habite par les deux serins tait
suspendue au plafond de la chambre  coucher de Gabrielle, d'o on la
descendait au moyen d'une poulie. La corde  laquelle cette cage tait
attache commenait  s'user, sans qu'on s'en ft aperu. Un matin que
l'excellente femme de charge descend l'habitation des serins pour y
renouveler les graines accoutumes, la corde se rompt, la cage tombe sur
le parquet, et les deux oeufs, objet de la plus tendre esprance, sont
briss, au grand regret de celle qui les soignait avec tant de zle
et d'assiduit. On conoit quel fut le chagrin de Gabrielle: il tait
lgitime; mais ce qui ne le parut pas aux yeux du pre, ce furent les
lamentations outres de sa fille. Elle voulut faire gronder la femme
de charge, bien innocente de ce malheur, et la priver peut-tre de la
confiance dont l'honorait le gnral. Les plaintes de la jeune tourdie
furent si amres, ses reproches  la pauvre femme de charge furent
si accablants, que M. Dostanges, souvent trop indulgent pour mille
extravagances, mais qui tait inexorable pour les vice du coeur,
s'emporta contre Gabrielle avec une telle violence, que celle-ci en fut
terrifie. Il lui fallut fuir la prsence d'un pre qu'elle aimait, et
passer le reste de la journe dans sa chambre, d'o elle ne sortit que
le lendemain, aux sollicitations ritres de l'excellente femme qu'elle
avait traite avec tant d'injustice et de cruaut.

Cette aventure avait fait une vive impression sur notre enfant gte.
Elle fut tenue secrte, et Gabrielle esprait bien quelle resterait
dans l'oubli; mais, la premire fois qu'elle se rendit dans le bosquet
solitaire auprs duquel se formait le comit des bergres, elle
les entendit s'gayer en ces mots sur son compte: Voyez-vous c't'
injustice, c't' inhumanit, disait l'une, d' vouloir faire chasser la
femme d' charge du chteau pour un p'tit accident qu'ell' n' pouvait
prvoir!--a s'imagine, disait l'autre, qu'on n' doit jamais broncher,
parc' qu'on est  son service.... Vouloir perdre une brave femme qui
tant d' fois l'a porte sur ses bras; et a pour deux oeufs d'serins!

--J' n'aurais jamais cru a d'elle, ajoutait une troisime: fiez-vous
donc  toutes ces mam'zelles! a vous enjle, a rit avec vous; et puis
a vous plante l pour la plus petite faute.--Quoiqu' a, dit  son tour
une quatrime, je n' suis pas fche d' la chose, puisqu'elle a fait
ouvrir les yeux  c' bon gnral sur les dfauts d' sa fille. I' m'
parait qu'il l'a m'ne vertement, et il a ben fait.--Faut nous en
amuser, dit en riant une cinquime, la plus espigle de la bande: la
premire fois qu'ell' nous abord'ra, j' l'i d'mand'rons si ses s'rins
sont clos, si ell' rcompense ben la brave femme qui les soigne; enfin,
si son pre s'amuse toujours d'ses espigleries.--Oui, oui! s'crient 
la fois toutes les bergres, a nous divertira.... Et aussitt mille
clats de rire suivirent ce complot, qu'autorisait l'extrme familiarit
de Gabrielle avec toutes les jeunes paysannes des environs.

Mais celle-ci sut viter les questions que se proposaient de lui faire
les bergres runies. Elle sentit que si l'on doit traiter avec gard et
bont tous ceux qui travaillent  l'agriculture, on peut en mme temps
garder la dignit qui nous appartient, et savoir se respecter soi-mme.
Il se fit en elle un changement remarquable: plus de disparitions
imprvues, de dmarches vapores, plus de balanoire sur la grande
route, et que rappelaient sans cesse les deux gros sous que Gabrielle
portait encore dans sa bourse; plus de ces criailleries aprs les petits
garons du voisinage; plus de reproches amers  la femme de charge, pour
laquelle on la vit redoubler d'estime et d'gards. Elle soigna elle-mme
ses serins, et bientt ils lui donnrent une seconde couve qui fut
heureuse. A table, elle ne mangea que ce que lui donnait son pre, et ne
se mla qu'avec une extrme rserve aux toasts qu'il lui faisait porter
avec ses anciens frres d'armes. En un mot, Gabrielle devint aussi
sense qu'elle avait t distraite, tourdie; aussi digne, aussi dcente
qu'on l'avait vue familire, vapore; et, si quelquefois il lui
chappait encore quelques fautes lgres, elle s'empressait de les
rparer, certaine qu'elles seraient aussitt divulgues par les gens du
chteau, et qu'elles exciteraient la critique et les rires vengeurs du
comit des bergres.




LA ROBE DE GUINGAMP.


Si l'on calculait bien tous les avantages que produit l'urbanit, tout
le charme qu'elle rpand sur notre vie et surtout les mprises fcheuses
qu'elle nous vite, on se ferait un devoir constant d'tre affable pour
tout le monde, de ne jamais mesurer les gards qu'on doit aux personnes
qui nous abordent sur leur extrieur, sur leur vtement, sur leurs
manires simples et souvent prises  dessein de cacher un grand nom, une
haute clbrit. Il ne suffit pas d'avoir une ducation soigne, des
talents, de l'esprit, d'aimables reparties; tout cela n'est rien si l'on
ne sait pas l'accompagner de cette amnit sans adulation, de ce ton
prvenant et digne qui concilie tous les suffrages, subjugue tous les
coeurs; et, comme le dit une femme clbre dont les crits sont devenus
un modle inimitable: _La dlicatesse est la grce de la bont._

Madame Dastrol, veuve d'un ingnieur en chef des ponts et chausses,
habitait une trs belle maison de campagne, situe aux environs
d'Amboise, prs du chteau de Chanteloup, remarquable par les souvenirs
historiques qu'il retrace, et surtout par cette pagode chinoise  sept
tages du haut de laquelle on dcouvre quatorze villages, et l'on domine
sur l'admirable jardin de la France, arros par la Loire, qu'on suit de
l'oeil pendant vingt-cinq lieues qu'elle parcourt. Ce point de vue,
l'un des plus tendus, l'un des plus riches de toute la contre, attire
ordinairement les trangers qui sjournent dans la Touraine, et
plus d'une fois leur curiosit satisfaite et la beaut du site les
conduisaient jusqu' la belle habitation de madame Dastrol, qui n'en
tait distante que d'une demi-lieue.

Cette dame avait deux filles: Delphine et Eugnie. Autant l'une aimait
le faste et la parure, et dsirait avoir tout ce que la mode peut
inventer, autant l'autre tait simple et peu recherche dans ses
vtements. La robe du moindre prix, les cheveux relevs avec un peigne
d'caille, une collerette de gaze unie, et des brodequins de toile
crue: telle tait la parure ordinaire d'Eugnie. Delphine, au
contraire, portait toujours une robe d'toffe rare et nouvelle, faite 
la dernire mode et surcharge de garnitures, un canezou garni de riches
dentelles; et sur son chapeau d'une forme outre se mlaient blondes,
plumes et rubans. Chaque jour c'tait une nouvelle ceinture  la
grecque,  l'cossaise; un large bracelet, orn de turquoises, couvrait
chacun de ses bras, qu'il serrait au point de gner le mouvement de ses
mains; et des gutres de chez Steiger enlaaient si fort le bas de la
jambe et le pied, qu'elle ne pouvait marcher sans prouver une vive
douleur; mais que ne sacrifierait-on pas  l'empire de la mode?

On conoit facilement que cette diffrence de gots et de penchants qui
existait entre les deux soeurs influait beaucoup sur leur caractre et
sur leurs affections. Delphine ne faisait cas que des personnes dont
la parure et l'extrieur annonaient un haut rang, une grande fortune;
Eugnie ne s'attachait qu'aux qualits du coeur, et ne jugeait des
individus que par l'expression de leur langage et tout ce qui annonait
une me pure, leve. Elle avait moins de jeunes amies que sa soeur;
mais le peu qu'elle possdait lui offrait un juste retour des tendres
panchements de son esprit et de son coeur.

Un jour, c'tait vers la mi-septembre, poque de l'quinoxe, qui attire
assez souvent des pluies abondantes et produit des orages, Delphine et
Eugnie venaient de rentrer, avec leur mre, d'une longue promenade,
et n'avaient eu que le temps d'chapper  une onde, lorsqu'elles
aperurent des croises du salon deux trangres qui traversaient  pied
la grande cour, et se rfugiaient sous une remise, pour s'y mettre 
l'abri de la pluie. L'une paraissait ge d'environ cinquante ans; elle
tait modestement vtue et portait sur la tte un chapeau de paille sans
autre ornement qu'un ruban entourant la forme et venant nouer sous
le menton. Une jeune personne de douze  treize ans, habille plus
simplement encore, l'accompagnait. Sa petite robe de guingamp sans
garnitures tait serre autour de sa taille par un ruban noir; elle
avait pour coiffure une capote de taffetas dont la couleur paraissait un
peu altre par le soleil; un foulard nou  son cou et des souliers de
peau noire: telle tait la toilette de la jeune inconnue.

L'orage devenant plus violent et la pluie continuant  tomber, madame
Dastrol, qui avait une me trop leve pour manquer en ce moment aux
devoirs de l'hospitalit, fit inviter ces deux dames  se rendre au
salon. Elles acceptrent; et tandis que la matresse de la maison
allait au-devant d'elle, ses deux filles tudiaient les trangres,
et principalement la jeune personne, qui paraissait tre de leur ge.
Delphine, ds le premier coup d'oeil, fut convaincue,  l'aspect de
la robe de guingamp et de la capote verte, que celle qui les portait
n'tait ni riche ni d'un rang distingu. Elle ne lui fit en consquence
qu'un accueil froid et rserv. Eugnie, au contraire, ds les premires
paroles que pronona la jeune trangre,  son maintien,  son geste
gracieux, et surtout  la noble expression de sa figure, la jugea digne
du plus vif intrt et de tous ses gards.

Madame Dastrol reut les deux inconnues avec urbanit. Plus habitue que
ses filles  juger des personnes au premier abord, elle tudia de son
ct la dame qui servait de guide  la jeune personne, et fut convaincue
que c'tait une femme de mrite, charge peut-tre de diriger
l'ducation de sa jeune compagne. Nous nous sommes laiss entraner par
le charme de la promenade, dit cette dame en regardant sa jeune lve,
et lui faisant un signe de discrtion, et, quoique seules,  pied,
nous nous sommes cartes de notre demeure beaucoup plus que je ne le
pensais. Ces beaux sites de la Touraine vous entranent malgr vous....
Vous devez tre lasse, chre Isabelle, ajouta-t-elle avec expression,
et, si ces dames veulent bien le permettre, nous nous reposerons ici
quelques instants.--J'ose exiger davantage, reprit madame Dastrol:
la pluie est loin de cesser; il est quatre heures et demie; veuillez
accepter un dner de famille que je vous offre sans crmonie; et,
dans la crainte o vous seriez qu'on ne ft chez vous inquiet de votre
absence, je puis y envoyer un de mes gens.--C'est inutile, Madame,
rpond la jeune personne, notre dner se fait ordinairement  deux
heures; et, ds qu'il est termin, nous sommes dans l'usage, ma bonne
amie et moi, de consacrer le reste de la soire  de longues promenades,
o nous nous plaisons  tudier la nature,  converser avec tous les
bons agriculteurs.

Cette rvlation des deux trangres, de dner tous les jours  deux
heures, fit croire  Delphine qu'elles taient de cette classe moyenne
du peuple qui fait ses quatre repas, et qu'elles appartenaient  quelque
honnte ouvrier,  quelque simple artisan. La jeune Isabelle, de son
ct, tudiait mesdemoiselles Dastrol avec la plus grande simplicit;
elle affectait mme de se ranger dans la classe dont la croyait tre
l'ane des deux soeurs; mais la cadette semblait apercevoir le voile
adroit dont se couvrait la charmante inconnue; et plus celle-ci
cherchait  s'abaisser, plus la bonne et clairvoyante Eugnie redoublait
de prvenances et de soins.

Si le mauvais temps continue, dit la dame, nous resterons auprs
de vous avec un grand plaisir; mais c'est  condition que nous ne
drangerons point l'heure de votre dner, et que vous nous permettrez
d'accepter seulement quelques fruits, lorsqu'on vous servira le
dessert. Tout fut excut ainsi qu'on en tait convenu. Madame
Dastrol, encourage par l'extrme simplicit de ses deux htes, dont la
conversation avait toutefois une aisance, un charme inexprimables, ne
se fit aucun scrupule de se mettre  table avec ses filles. Delphine
ne cessait de traiter avec un ton de protection la jeune Isabelle:
celle-ci, tout en remplissant envers elle les petits devoirs de socit
avec une touchante modestie, adressait le plus souvent la parole 
Eugnie, et cherchait  tablir entre elles cette douce communication de
deux jeunes coeurs qui s'essayent et se conviennent.

Enfin l'on servit le dessert: Eugnie profita de cette occasion pour se
livrer au tendre penchant que lui inspirait la jeune inconnue: elle lui
offrit avec empressement les plus beaux fruits de la saison, du laitage
frais et des gteaux qu'elle-mme avait faits le matin. Elle accompagna
ces offres de tout ce que l'esprit a de plus gracieux, de tout ce que le
coeur a de plus touchant. Delphine riait sous cape de la dfrence de sa
soeur, et se disait tout bas qu'elle tait bien dupe de tmoigner tant
d'gards  une robe de guingamp,  une capote verte fane, et surtout 
de petites gens qui dnent  deux heures.

A peine fut-on sorti de table, que la nuit commenait  couvrir
l'horizon; et la pluie, si frquente dans cette saison, continuait 
tomber. Y a-t-il loin d'ici  votre demeure? dit madame Dastrol 
ses deux convives.--Trois quarts de lieue environ, rpond la plus
ge.--Nous habitons le chteau d'Amboise, rpond navement la plus
jeune,  qui son guide fit un signe de s'observer.--En ce cas, reprend
madame Dastrol, je vais vous faire conduire dans ma calche ferme: vous
ne pourriez, par ce temps affreux, vous rendre  votre destination sans
exposer votre sant. Delphine ne put encore s'empcher de sourire avec
ironie; et, remarquant la satisfaction qu'prouvait la jeune Isabelle 
la proposition de sa mre, elle dit  sa soeur, assez haut pour que la
jeune inconnue put l'entendre: Je gagerais bien que c'est la premire
fois que la robe de guingamp va rouler en calche.

Les ordres de madame Dastrol furent excuts: elle conduisit elle-mme
jusqu' la porte du vestibule les deux trangres, qui lui adressrent
les plus affectueux remerciments. La jeune Isabelle, en montant en
voiture, serra la main d'Eugnie, en lui disant qu'elle esprait
renouveler une entrevue qu'elle devait au plus heureux hasard. Elle fit
un salut de simple politesse  Delphine, qui le lui rendit avec un air
de supriorit dont ne put s'empcher de sourire la jeune inconnue.

Elles sont fort aimables, dit madame Dastrol.--Tout--fait bien pour
de petites gens, dit  son tour Delphine.--De quelque classe que soit
la jeune personne, ajoute Eugnie, je serais heureuse et fire de son
amiti. J'ai remarqu qu' travers sa simplicit modeste rgnait une
certaine dignit qui impose en mme temps qu'elle attache.--Cela ne l'a
pas empche, reprend gaiement Delphine, d'expdier, au dessert, deux
grosses pches, une douzaine de figues, trois gteaux, et la moiti
d'une assiette de chasselas.... Ces petites gens, a dvore.--Et
pourquoi, rpond vivement Eugnie, n'et-elle pas mang avec plaisir
ce qui lui tait offert de si bon coeur? Quand nous parcourons les
environs, et qu'aprs une longue promenade nous entrons chez l'un de nos
fermiers, nous dvorons de mme leurs fruits, leur laitage: et ils en
sont ravis.--Parce que notre prsence les flatte et les honore, ma
soeur; mais je suis loin de croire que les deux trangres soient
dans le mme cas envers nous, et tout me prouve qu'elles ne peuvent
appartenir qu' une classe obscure.

Comme elles discouraient ainsi, la calche se fit entendre dans la cour
d'entre, et bientt le cocher de madame Dastrol vint les instruire qu'
peine avait-il conduit ces dames  deux cents pas de l'habitation, il
avait rencontr deux piqueurs  la livre d'un prince du sang royal,
courant  toute bride, et qui lui avaient demand s'il n'aurait pas
rencontr dans son chemin une dame d'un certain ge, accompagne d'une
jeune personne d'environ douze ans; et que tout--coup, les apercevant
dans la calche, ils s'taient dcouverts avec respect, et leur
avaient racont toute l'inquitude que ressentait l'auguste mre de
Mademoiselle,  cause du temps affreux qui rgnait depuis trois heures;
et les ordres qu'avait donns Son Altesse royale d'aller  leur
rencontre.... A ces mots, ajoute le cocher, arrive une berline 
quatre chevaux, dans laquelle montent la jeune princesse et sa digne
institutrice, en me donnant deux pices d'or et me remerciant, du ton le
plus affable, de la peine que j'avais eue  les conduire.

Quoi! s'crie Eugnie, cette personne si simple et si modeste est une
princesse du sang! je me doutais bien, malgr tout ce que pensait ma
soeur, que c'tait une demoiselle distingue; mais je n'aurais jamais
cru qu'elle ft ne dans un aussi haut rang.--Qui jamais se serait
attendu  cela? dit Delphine, stupfaite de ce qu'elle venait
d'entendre. Mais pourquoi, lorsqu'on est princesse, venir chez les gens
en robe de guingamp, pas trop frache encore, en manches en amadis, et
en capote de taffetas fan?--Cela ne m'tonne point, leur rpond madame
Dastrol. La jeune princesse Isabelle appartient  une mre si parfaite,
si simple dans ses gots, et faisant si peu de cas du faste extrieur!
Son bonheur, son occupation continuelle, est d'lever ses filles dans
cette simplicit de moeurs qui prouve aux princes que c'est moins par
l'clat de la naissance qu'ils se font remarquer que par les qualits
du coeur et par cette heureuse habitude de se confondre, avec une noble
retenue, parmi toutes les classes utiles de la socit.

On apprit en effet, dans tout le pays, que les augustes propritaires du
chteau d'Amboise s'y taient arrts la veille, en revenant de visiter
les Pyrnes, et qu'ils ne devaient y passer que deux jours. Quel
dommage! s'criait Eugnie: je ne verrai plus ma charmante princesse
Isabelle; je n'entendrai plus parler d'elle.... Elle se trompait. Le
lendemain matin, au moment o madame Dastrol djeunait avec ses filles,
et qu'elles s'entretenaient de l'trange aventure qui leur tait
arrive, entre dans la cour de leur habitation un des piqueurs que le
cocher avait rencontrs la veille, portant une corbeille couverte de
taffetas vert. Il entre, et annonce qu'il est envoy par Son Altesse
Royale pour remettre  ces demoiselles un gage de sa reconnaissance. On
s'empresse d'ouvrir la corbeille; elle contient deux billets de la
main de la jeune princesse: l'un est adress  Eugnie,  laquelle
Son Altesse Royale offrait un riche bracelet, orn de son portrait en
costume de princesse, et contenu dans un crin de maroquin rouge. Elle
la remerciait, avec autant de grce que d'affection, des gards qu'elle
lui avait tmoigns, quoiqu'elle ft sous de simples habits. Delphine
s'imagine trouver  son tour un cadeau de la charmante princesse; elle
ouvre avec empressement l'autre billet qui lui est adress, et lit ces
mots: Je suis si confuse, Mademoiselle, d'avoir os me prsenter chez
vous sous des vtements qui vous ont induite en erreur, que j'ai pens
ne pouvoir mieux expier ma faute qu'en lacrant cette robe qui m'a
prive du bonheur de vous intresser et de vous plaire.... Chaque fois
qu'il vous plaira d'y porter les yeux, dites-vous bien: La personne que
j'ai traite avec ddain en a beaucoup ri; elle n'a souffert que de mon
indiffrence.

Delphine ouvre le paquet  son adresse; elle y trouve en effet la
robe coupe en petits morceaux. Elle rougit de confusion, de repentir
peut-tre, et ne put jamais rencontrer dans le monde une jeune personne
en robe de guingamp sans se rappeler la leon qu'elle avait reue, et
qu'elle avait si bien mrite.




LE JEUNE PCHEUR

OU

LES BORDS DE LA LOIRE.


Parmi les sites de la Touraine, si bien nomme le jardin de la France,
les plus riches, les plus riants, sont les rives de la Loire, depuis
Tours jusqu' Saumur. On dirait que le Crateur prit plaisir  y runir
tout ce qui peut charmer les yeux; on dirait que l'histoire voulut y
accumuler les souvenirs les plus varis, les plus intressants. L
s'lve une fameuse tour de Guise, o le _Balafr_, Charles de Lorraine,
expia par une longue dtention la rvolte qu'il avait excite contre son
souverain lgitime. En de, et tout prs de la ville de Tours, sont les
vestiges de ce chteau d'horrible souvenance, de ce _Plessis_ o
Louis XI livrait  l'excuteur ceux qui s'opposaient  ses ides
gouvernementales. Sur l'autre rive, en face, parat sur une minence
cette mmorable butte o se rconcilirent Henri III et le jeune roi
de Navarre, qui dj faisait prsumer quelle serait pour les Franais
l'heureuse influence de son nom et de son pe. Non loin est le chteau
de Luynes, o gisent les restes de ce conntable qui mourut victime
d'une ridicule ambition. Un peu plus bas, et sur la mme cte, on
dcouvre la pile de _Cinq-Mars_, qui rappelle la fin tragique d'un
guerrier fameux, dcapit avec ses quatre fils, et offrant une grande
leon aux crdules favoris des rois. En face, et de l'autre ct du
fleuve, les tourelles du chteau gothique au pied duquel est ne la
clbre madame _Dacier_.... Voil ce que, dans l'espace de quelques
milles, offrent  l'oeil et  l'imagination les admirables bords de la
Loire.

Un pays aussi dlicieux, un sol aussi fertile, qu'embellit presque
toujours un ciel pur et serein et que fconde une douce temprature,
portent dans les sens un charme ravissant, une quitude qu'on prouve
 chaque fois qu'on respire. On n'y a d'autre ide que de couler
paisiblement la vie et de cooprer au bonheur de ses semblables. Nulle
part l'hospitalit n'est exerce avec plus de bonhomie et de franchise;
nulle part on ne ressent plus vivement la jouissance d'une bonne action:
on regarde comme tout naturel de faire participer ses semblables au
bonheur qu'on prouve.

Caroline du Theil, fille d'un riche banquier de Paris, tait venue
passer une partie de l't chez sa jeune amie Pamla de Mricourt, dont
la mre, veuve d'un receveur gnral, possdait un vaste et beau domaine
sur la rive droite de la Loire, entre Luynes et Langeais, presque en
face de l'le Berthenay, si remarquable par sa fertilit, se trouvant 
la jonction du Cher et de la Loire.

Il existait entre ces deux jeunes personnes une parfaite analogie de
gots et de penchants: se faire aimer de tous ceux qui les approchaient,
et particulirement des simples agriculteurs; rpandre dans les familles
ncessiteuses des secours, des consolations, cacher surtout, autant
qu'il tait possible, leurs bienfaits sous le voile du mystre: telles
taient les habitudes, les jouissances des deux petites amies. On
les voyait chaque jour diriger leurs promenades dans les hameaux des
environs, et les habitations couvertes de chaume les attiraient plus
particulirement. Plus d'une fois elles y dposrent ce qu'elles
recevaient de leurs parents, et les privations mmes qu'elles
s'imposaient devenaient pour elles un trsor.

Cette association de bienfaisance leur attirait l'attachement et la
considration de tous les habitants de la contre: c'tait au point
qu'elles ne pouvaient se montrer dans le plus petit hameau sans y
recueillir de touchantes bndictions. On ne parlait partout que des
bonnes petites amies: hommes, femmes, vieillards, enfants, tous les
dsignaient du doigt dans leurs promenades, tous leur souhaitaient 
l'envi le bonheur qu'elles mritaient.

Un jour qu'elles parcouraient les bords de la Loire qui longent les murs
du chteau de madame de Mricourt, elles entendirent des gmissements
sortir d'une humble cabane de pcheur: elles s'arrtent, s'approchent,
prtent une oreille attentive, et ces mots viennent exciter leur
intrt, leur curiosit: Pauvre petit! bientt tu n'auras plus
d'pre.... Il va partir pour aller bien loin, bien loin ... nous ne le
reverrons jamais!... O mon enfant! comment f'rai-je pour te nourrir?...
Ah! pourquoi t'ai-je donn la vie!...

Ces paroles, prononces avec l'accent du dsespoir, murent profondment
Caroline et Pamla. Elles ne purent rsister  l'envie d'entrer dans la
cabane, o elles trouvrent une jeune femme de dix-huit  vingt ans,
d'une figure intressante, noye de larmes, et allaitant un faible
enfant dont l'innocent sourire annonait qu'il ne pouvait encore ni
comprendre ni partager la douleur de sa mre. Celle-ci, presse de
questions par les deux insparables sur la cause de son chagrin, leur
apprit qu'elle tait la femme d'un jeune pcheur nomm Jean-Pierre; que
celui-ci, se croyant sauv de la conscription, d'aprs la visite qu'il
avait subie et qui l'avait dclar trop faible pour le service maritime,
s'tait mari en toute confiance; mais, aprs quinze mois de mnage
et d'union la plus heureuse, au moment enfin o son mtier de pcheur
devenait lucratif, il venait de recevoir l'ordre de se rendre  Brest,
pour servir en qualit de matelot. Eh! comment, dirent les deux petites
amies  la jeune femme, n'avoir pas fait usage de son acte de rforme?
--Impossible de nous l' procurer, mes bonnes demoiselles: les bureaux d'
la marine, alors tablis  Tours, ont t transports dans je n' sais
quelle autr' ville, et mon pauvre Jean-Pierre doit partir aprs-d'main.
Si du moins j' pouvais le suivre!... mais c't enfant qu'il faudrait
porter sur mes bras, et mon vieux pre infirme, qui d'meure  Berthenay,
et dont j' suis l'unique soutien.... Non, non, Dieu l' veut; il faut
nous sparer, nous quitter pour toujours! Pourvu que l'chagrin n'
tarisse pas mon lait, et que j' pussions continuer  nourrir mon pauvre
enfant! a s'rait du moins une consolation....

Ce rcit toucha vivement Caroline et Pamla: elles ne songrent plus
qu'au moyen d'empcher Jean-Pierre de quitter sa femme et son enfant.
Mais comment s'y prendre? de pareils obstacles sont si difficiles 
surmonter! et c'est dans deux jours que doit partir le jeune pcheur....
Le hasard rpondit aux bienfaisantes intentions des deux jeunes amies.
Parmi les personnes de distinction qui venaient visiter  son chteau
madame de Mricourt, tait un officier couvert d'honorables cicatrices,
et qui jouissait dans toute la Touraine de la plus haute considration.
Il joignait aux qualits du vrai brave cette douce urbanit du grand
monde, et, dans plusieurs circonstances, il avait prouv le vif intrt
qu'il portait  tous les tres souffrants. Caroline et Pamla rsolurent
de s'adresser  lui pour le succs de leur entreprise, et la Providence
voulut que le lendemain mme le gnral, qui finissait sa tourne
dpartementale, vint dner au chteau. Oh! de combien d'gards et de
prvenances elles entourrent cet excellent homme! Il ne savait  quoi
attribuer toutes les choses flatteuses que lui adressaient les deux
petites amies, et bientt il devina qu'elles avaient un secret  lui
communiquer. Il se fit donc un devoir d'en provoquer la rvlation, et
promit d'employer tout son crdit pour obtenir la dlivrance du jeune
pcheur. Plusieurs jours s'coulrent sans qu'on pt avoir la moindre
nouvelle, et Jean-Pierre, d'aprs l'autorisation du gnral, tait rest
 sa cabane jusqu' la dtermination qu'on prendrait sur son sort. Que
d'inquitudes, que de tourments prouvrent Caroline et Pamla! Mais ils
n'taient rien en comparaison des angoisses mortelles qu'on ressentait
dans l'humble cabane du pcheur. Il est dans la justice militaire de
ces dlais indispensables, ou plutt de ces prcautions imprieusement
ordonnes, et qu'on ne saurait enfreindre. Enfin, au bout de quinze
jours environ, l'on aperoit, des croises du chteau, le gnral
arriver  toute bride; il tait suivi d'un simple dragon. La gaiet
semblait peinte sur sa figure. Il entre au salon, et, sans profrer une
seule parole, il remet aux deux petites amies le cong de rforme de
leur cher protg. Rien ne pourrait exprimer la joie de Pamla et de
Caroline. Elles s'lancent dans les bras du gnral, l'embrassent comme
un tendre pre, et, sans perdre un seul instant, elles volent  la
cabane du pcheur et lui remettent l'crit prcieux qui lui rend la
libert, le bonheur et la vie. Aussitt le pre et la mre de l'enfant,
en ce moment mme dormant dans son berceau, tombent aux pieds de leurs
jeunes protectrices. L'motion qu'ils prouvent leur coupe la voix; ils
respirent  peine, et, les mains tendues vers le ciel, ils invoquent
Dieu pour la conservation de celles  qui ils sont redevables d'un
vnement aussi inespr.

Je resterai donc auprs de ma femme! s'crie enfin Jean-Pierre avec le
dlire de la joie. Je pourrai travailler pour subvenir aux besoins de
son vieux pre,  la nourriture de notre cher enfant!--Pauvre petit!
dit  son tour la jeune mre, tu ne seras donc pas orphelin; il ne m'
faudra pas aller implorer la piti publique pour lever ton enfance! et
vous, mon pre, vous ne manquerez de rien jusqu' votre dernier
jour.... Jean-Pierre nous est rendu!... Prenant aussitt l'enfant,
qui s'veillait, elle le prsente  ses deux bienfaitrices, auxquelles
l'innocente crature semble offrir en ce moment le doux sourire de la
reconnaissance.

Quelque temps s'coula; les deux amies n'allaient plus aussi souvent 
la cabane du pcheur: c'et t, en quelque sorte, exiger de la part de
cette pauvre famille de nouvelles preuves de gratitude; mais, chaque
fois qu'elles taient rencontres par Jean-Pierre ou par sa femme, elles
ne pouvaient se soustraire  la vive expression des sentiments qu'elles
leur avaient inspirs. La Providence offrit bientt  ces honntes gens
l'occasion de reconnatre ce que Caroline et Pamla avaient fait pour
eux, et ils la saisirent avec un empressement qui mrite d'tre dcrit,
et qui prouvera que toujours une bonne action trouve sa rcompense.

On tait au milieu de l'automne; madame du Theil possdait  l'le de
Berthenay une ferme considrable que souvent elle allait visiter. Il lui
fallait pour cela traverser la Loire dans une espce de bac ou de
bateau public, o chaque jour passaient et repasssient les nombreux
agriculteurs qui se rendaient  leurs travaux avec leurs btes de somme.
Caroline et Pamla reconnurent, dans le trajet, Jean-Pierre, occup 
pcher, et qui leur exprima du geste et de la voix tout le bonheur
qu'il prouvait. Il resta dcouvert, et les suivit des yeux jusqu'
ce qu'elles fussent chappes  sa vue. Les belles rives de la Loire
taient, ce jour-l, couvertes d'un brouillard pais qui en voilait
toute l'tendue et toute la splendeur. La prvoyante mre et pu sans
doute choisir un jour plus serein; mais il y avait  sa ferme un retour
de noces que donnait le fermier, dont le fils an venait d'pouser la
fille d'un riche agriculteur des environs. L'assemble tait nombreuse,
et la prsence de madame du Theil, de Caroline et de Pamla, ne fit
qu'augmenter encore la joie de ces bonnes gens. Le festin fut suivi
d'une danse: elles partagrent si vivement la joie et les plaisirs dont
elles taient environnes, qu'elles y passrent une partie de la nuit.
Il fallut, au retour, rveiller les deux bateliers qui dirigeaient le
bac; et ceux-ci, moiti accabls de fatigue, ngligrent de prendre les
prcautions ncessaires pour la sret du passage. Les eaux du fleuve
avaient prouv une crue considrable. Elles garrent les bateliers,
qui perdirent les courants accoutums. Tout--coup le grand cordage
casse, les avirons des passeurs deviennent trop courts pour atteindre
jusqu'au fond du fleuve; et, malgr tous leurs efforts, le bac est
entran par la force des eaux. Leurs cris de frayeur retentissent
vainement jusqu'au rivage; personne ne vient  leur secours. Le
brouillard, devenu plus pais, augmente encore la dangereuse position o
se trouvent dix  douze personnes qui, les mains tendues vers le ciel,
implorent la cleste misricorde. Madame du Theil tenait presses
contre son sein Caroline et Pamla: celles-ci, pour ne pas l'effrayer,
gardaient un morne silence. Dj le bac, tournant plusieurs fois sur
lui-mme, avait heurt contre plusieurs bancs de sable. Encore quelques
instants, et il allait tre englouti dans un abme qu'il tait
impossible d'apercevoir. Enfin, arrive une petite barque de pcheur que
dirigeaient,  force de rames, un jeune homme et une jeune femme attirs
par les cris lamentables qui se faisaient entendre, et parmi lesquels
ils avaient distingu ceux de madame du Theil. C'tait Jean-Pierre et
sa fidle compagne. A ces cris dchirants d'une mre, rpts par les
personnes dont elle tait environne, et qui avaient retenti jusque dans
la cabane du pcheur, il s'tait rveill en sursaut, et, se rappelant
avoir vu passer ses deux jeunes bienfaitrices, second par sa femme,
aussi empresse que lui de les secourir, il venait les sauver ou
s'engloutir avec elles dans l'abme. Il tait temps; le bac n'en tait
pas  vingt brasses d'eau. Caroline et Pamla reconnaissent Jean-Pierre
et cdent  ses vives instances. Elles passent des bras de madame
de Theil dans ceux du jeune pcheur; et toutes les trois elles sont
transportes au rivage avec plusieurs autres personnes de leur socit.
Tout le reste se sauva  la nage, an moment o le bac fut submerg,
except les deux bateliers: victimes de leurs efforts, de leur audace,
ils ne purent viter la mort qui les menaait.

Quelle ivresse prouvrent le pcheur et sa femme  la vue de
l'honorable famille qu'ils avaient sauve, et surtout de ces deux jeunes
associes de bienfaisance auxquelles ils taient redevables de leur
bonheur! Avec quel empressement ils firent scher leurs vtements, ils
rchauffrent  force de baisers leurs mains glaces par la frayeur,
et leur offrirent un breuvage pour calmer leurs sens agits! La
reconnaissance se prouve encore mieux par les actions que par les
paroles; et les pauvres gens ont une manire de l'exprimer qui touche et
pntre le coeur. Le ciel a donc permis, s'criait Jean-Pierre, que j'
puissions, non pas nous acquitter, c'est impossible, mais du moins vous
donner des preuves d' not' respectueux attachement!--Oh! comme j'avons
tressailli, dit  son tour la jeune femme, en entendant vos cris
plaintifs, ces voix si chres qu' j'avons r'connues sans peine! J'ons 
l'instant mme laiss not' pauvre enfant  la grce de Dieu, pour voler
 vot' secours, bien dcids  vous sauver ou a prir avec vous.

Caroline et Pamla furent vivement touches du dvouement de ces
excellentes gens; elles se flicitrent plus que jamais d'avoir pu leur
tre utiles, et reconnurent que le bien qu'on fait, mme  la classe
la plus obscure du peuple, reste fidlement grav dans sa mmoire, se
propage de bouche en bouche, nous attire la considration publique, et
peut contribuer, dans les vnements de la vie,  notre salut et  notre
conservation.




LA NOCE DE VILLAGE.


Il est de ces anciens usages qu'il faut respecter dans toutes les
classes de la socit. Chaque tat a ses prrogatives, ses vieilles
habitudes; les enfreindre, c'est manquer  la foi jure et transmise de
famille en famille; s'en moquer, c'est insulter aux bonnes gens qui se
font un devoir de les observer; c'est s'exposer  de justes reprsailles
qui nous rendent quelquefois le jouet de ceux que nous avons ddaigns.

Hortense et Cline de Saint-Marc, filles d'un colonel du gnie,
habitaient une terre situe prs de Montbazon,  trois lieues de la
capitale de la Touraine. L'une et l'autre habitues ds leur enfance,
par leur digne pre,  honorer toutes les professions utiles,  porter
une estime sincre  l'agriculteur qui contribue autant  la prosprit
de la patrie en arrosant de sa sueur le champ qu'il cultive, que le
guerrier qui la dfend en versant son sang pour elle, Hortense et Cline
se faisaient remarquer par une amnit nave, par cet accueil touchant
et gracieux qu'elles faisaient indistinctement  tous les habitants de
la contre.

Il n'en tait pas ainsi d'Adrienne de Fontenelle, fille unique d'un
directeur gnral des vivres, qui possdait,  une demi-lieue de la
terre du colonel de Saint-Marc, une magnifique habitation o se trouvait
runi tout ce que peuvent dsirer le luxe et l'opulence. Madame de
Fontenelle avait toute la morgue d'une enrichie qui s'imagine que la
fortune tient le premier rang dans la socit, et qu'on n'y jouit jamais
que d'une considration proportionne  la dpense qu'on peut y faire.
On s'attend bien, d'aprs ce portrait fidle,  trouver Adrienne leve
dans des principes entirement contraires  ceux qu'avaient reus les
filles du colonel. Autant celles-ci taient simples dans leur parure,
d'un commerce affable et communicatif, autant leur brillante voisine
paraissait recherche dans sa toilette, ddaigneuse et gourme. Elle se
croyait forme d'une substance toute divine, et n'abaissait que rarement
ses yeux sur les pauvres habitants des campagnes, qu'elle regardait
comme une race brute et dgnre, que la Providence avait jete sur
terre pour y travailler sans relche, servir les personnes riches et
s'humilier devant elles.

Cette diversit d'opinions apportait une grande diffrence dans
l'existence sociale des jeunes voisines. Leurs gots et leurs
occupations n'avaient aucune analogie. Briller, blouir, humilier,
taient la jouissance de l'une; s'instruire, s'amuser gaiement et se
faire aimer, tels taient l'usage et la devise des autres. Les deux
familles toutefois se voyaient assez frquemment. Monsieur et madame
de Fontenelle, en venant dans un lgant quipage chez le colonel de
Saint-Marc, taient forcs de rabattre un peu de leur vanit. Le vrai
brave n'humilie personne; mais il ne supporte jamais qu'on prenne avec
lui le moindre ton de hauteur. Et, lorsque le directeur gnral, dont le
principal mrite tait de connatre le prix des grains des principaux
marchs du dpartement, voulait, dans la conversation, lutter avec un
militaire d'un savoir profond, il prouvait que le vrai mrite est
encore au-dessus de l'or, qui ne peut procurer que des jouissances
phmres lorsqu'on ne l'emploie qu' satisfaire une sotte vanit.

Adrienne se voyait donc,  l'exemple de ses parents, contrainte de
traiter mesdemoiselles de Saint-Marc avec une galit simule, avec
une affection qui ne pouvait partir du coeur; mais Hortense et Cline
n'taient point dupes de ces dehors tudis, de ces panchements forcs
par la ncessit. Spirituelles autant que bonnes, elles s'apercevaient
de l'adroit mange auquel se livrait leur jeune voisine. C'est en
vain que celle-ci se disait leur amie la plus intime; elles savaient
apprcier  leur juste valeur toutes ces protestations d'un orgueil
dguis, toutes ces expressions mielleuses de _ma chre... mon ange...
ma toute belle..._ etc., et souvent elles s'en amusaient en secret.

Un mariage tait projet depuis longtemps entre la premire fille de
basse-cour du chteau de M. de Saint-Marc et le fils d'un des principaux
vignerons du directeur gnral. Ces deux jeunes gens s'aimaient depuis
leur enfance; et, dous l'un et l'autre des qualits analogues  leur
condition, appartenant  d'honntes familles d'agriculteurs devenues
trs-nombreuses, ils taient forcs de runir  leurs noces une quantit
considrable de convives. On avait,  cet effet, tabli le lieu du
festin dans une grange trs-spacieuse appartenant au colonel, qui se fit
un devoir et surtout un grand plaisir d'assister, avec ses deux filles,
 cette fte champtre. Il avait fait prsent  la marie de ses habits
de noce; et les deux soeurs lui offrirent un bonnet garni de dentelle
et un trs-riche fichu brod; sous ces ajustements elle devait tre
conduite  l'glise par M. de Saint-Marc lui-mme: il voulait prouver,
dans cette circonstance, toute la considration qu'il portait aux
agriculteurs.

Adrienne, invite  cette noce ainsi que ses parents, n'offrit rien aux
futurs poux; elle pensait qu'elle ferait assez pour eux en les honorant
de sa prsence. Il arriva, ce jour tant dsir; jamais on n'avait vu de
mariage  la fois plus gai, plus gnralement approuv. L'usage du pays
exigeait qu'au milieu du festin les jeunes filles du village offrissent
 la marie un prsent qui consiste ordinairement dans un petit vase
d'argent ou de porcelaine, rempli de fleurs et couvert de ptisseries,
devant composer une portion du dessert: chez les bons agriculteurs,
leurs plaisirs mmes ont toujours un but d'utilit. Les demoiselles de
noce, ordinairement les plus proches parentes ou les meilleures amies
de la marie, font  cet effet une collecte parmi les jeunes
paysannes invites. Hortense et Cline voulurent y contribuer, mais
proportionnellement avec toutes les jeunes filles, en se faisant un
devoir de descendre  leur niveau. Elles furent aussitt dsignes par
la troupe joyeuse pour tre en tte du cortge. Elles avaient propos
secrtement  la fire Adrienne de les accompagner, mais celle-ci avait
refus de se confondre parmi des villageoises, dont elle prtendait que
l'haleine lui soulevait le coeur, et dont les mouvements grossiers lui
faisaient craindre, disait-elle, d'tre estropie en se mlant parmi
elles. Les deux soeurs n'insistrent pas, et laissrent la bgueule se
tenir  part et garder  son aise toute sa dignit.

L'antique crmonial fut observ. Au son des instruments excutant une
marche du temps du roi Dagobert, s'avancrent plus de trente jeunes
filles vtues de blanc, un bouquet sur le sein, les yeux baisss, et
prouvant, par leur maintien, que la pudeur est de tous les rangs. Le
cortge dfila au milieu des longues tables, que remplissaient plus de
cent cinquante convives. Hortense et Cline portaient chacune un des
coins du voile blanc qui couvrait le prsent. L'offrande fut prcde
d'une chanson connue dans la Touraine de temps immmorial, et dans
laquelle les jeunes filles changent avec la marie des avis pleins
d'une moralit gaie et touchante, et dont mesdemoiselles de Saint-Marc
rptaient joyeusement l'antique et gai refrain avec leurs compagnes,
flattes autant qu'honores de leur gracieuse condescendance. Mais, tout
en adressant aux deux charmantes soeurs les plus tendres hommages, elles
portaient sans cesse leurs regards sur Adrienne, qui, retire dans
un coin et surcharge de la plus riche toilette, disait  sa mre
en souriant avec ddain: Comment se peut-il que mesdemoiselles de
Saint-Marc, filles d'un colonel du gnie, se compromettent au point de
se mler parmi les paysannes, de toucher leurs mains noires et gerces,
de respirer leur haleine qui sent l'ail, de se laisser presser dans ces
gros bras, dont la peau, noircie par le soleil, doit tacher leurs
robes, leurs ceintures?... Pour moi, je ne me compromettrai jamais  ce
point-l: je sais trop ce que je me dois  moi-mme.--Tiens, c' t'aut',
dit une des jeunes filles, qui s' croit compromise avec nous! parc' que
c'est riche, a s'croit d' la premire espce!--a fait rire d' piti,
ajoute une seconde villageoise; vous verrez qu' a nous r'garde comme
des brutes, qui n'ont ni coeur ni sentiment; mais j' li prouverons qu'en
fait d' a j' la valons bien. En un mot, c'tait dans toute la noce un
murmure qui et d ouvrir les yeux de la ddaigneuse, et surtout ceux de
sa mre, qu'aveuglaient sa sotte vanit et son excessive tendresse.

Le mcontentement gnral qu'inspirait Adrienne pendant le festin ne fit
qu'augmenter encore  la danse qui suivit ce joyeux banquet. Vainement
les plus gentils garons dont se composait cette nombreuse runion
vinrent l'inviter  leur accorder l'honneur de danser avec elle; la
bgueule rpondit que cet exercice l'excdait, la fatiguait. Mais,
peu de temps aprs ce refus ritr, plusieurs messieurs de la ville,
attirs par les ris de cette troupe foltre, vinrent se mler parmi
les danseurs, et soudain l'on vit Adrienne, oubliant les invitations
respectueuses des jeunes villageois, accepter la main d'un des trangers
qui portait un ruban rouge  sa boutonnire, et paratre  une
contredanse. Mais que de plaisanteries elle eut  supporter des paysans
dont elle avait ddaign les hommages! J' vois bon, disait l'un, qu'
faut t' dcor pour avoir l'honneur de danser avec mam'zelle. M'est
avis, c'tapendant, que j' n'corcherions pas ses mains blanchettes,
pisque j' sommes gant.--Quand on est aussi fire, ajoutait un des
jeunes garons qu'Adrienne avait refuss, on reste chez soi, et l'on
n' vient pas affronter d' la sorte d'honntes gens qui s'amusent entre
eux.--Elle a beau s' gourmer, dit gaiement un troisime; quand elle est
juche sur les sacs d'cus d' son pre, elle n'est pas plus haut qu'
moi, quand j' sis grimp sur nos meules d' froment. Cette comparaison
prise dans la nature excita les ris de tous les assistants: ils firent
rougir Adrienne, et lui prouvrent, mais trop tard, que ce n'est jamais
impunment qu'on insulte ceux qu'on croit tre au-dessous de soi; que
dans les ftes de village tout le monde est gal, et qu'on ne peut s'y
faire remarquer que par cette urbanit, par cette juste dfrence pour
toute personne estimable, utile; en un mot, par cet heureux systme
d'galit humaine qui nous maintient au rang que nous occupons, par cela
mme que nous n'en mprisons aucun.

Telle tait l'opinion de mesdemoiselles de Saint-Marc, qui, dans ce bal
villageois, n'avaient pas cess de danser avec le petit ptre comme
avec le plus petit fermier: elles se mlaient dans tous les groupes,
se laissaient prendre la main par les danseurs les plus rustiques
et riaient avec eux des lazzi joyeux de tous ces braves gens. Aussi
reurent-elles tant d'invitations, qu'il leur fut impossible de danser
avec les beaux messieurs de la ville, auxquels elles prfraient, ce
jour-l, les bons habitants de la campagne; et tandis que leur
brillante voisine tait en proie  la critique la plus mordante, elles
n'entendaient autour d'elles que des loges flatteurs et les vives
protestations du dvouement le plus respectueux. Elles ne mprisent
pas les petites gens, disait un vieillard encore vert et d'une humeur
enjoue; elles ne craignent pas de s'compromettre en s'amusant avec
nous.--Ell' vous donnent la main, ajoute un jeune garon de la noce, ni
pus ni moins qu' si j'tions leux gaux: aussi j'avons une peur de trop
presser leux p'tits doigts!--On voit ben, s'crie le fils du garde
champtre, qu'ell' sont les filles d'un brave qui chrit, estime tous
les honnt' gens.--Aussi, rptaient  la fois tous les agriculteurs, l'
pre et les filles peuvent compter sur nous ...  la vie, et  la mort!
Si jamais i'zavions besoin d'nous, i'n'ont qu' dire un mot, nos bras,
nos coeurs, tout est  eux.

Quelques mois s'coulrent. Une autre noce eut lieu dans le mme
village; c'tait celle de la soeur d'un jeune fermier de M. de
Fontenelle avec le fils cadet d'un riche meunier. L'an des enfants de
ce dernier, parti comme simple rquisitionnaire, tait parvenu au
grade de lieutenant de chasseurs  cheval, et avait, dans la dernire
campagne, mrit la croix d'honneur par un trait de bravoure
trs-remarquable. Il avait obtenu un cong de deux mois, pour assister
au mariage de son frre Charlot, et s'tait fait un devoir d'y paratre
en grande tenue. Adrienne, malgr toute sa rpugnance  se mler parmi
les villageois, ne put se dispenser de s'y montrer avec ses parents.

Ses deux jeunes voisines y furent invites: elles taient trop chres
aux agriculteurs de tous les environs pour chapper  leur empressement.
Elles se firent encore un plaisir de se runir aux jeunes filles du
village, pour offrir  la marie le prsent d'usage: cela leur attira
de nouveau l'improbation de mademoiselle de Fontenelle. La banquet fut
suivi de la danse, o parut Adrienne, qu'avait invite le frre du
mari, et qui, en qualit de militaire dcor, reut d'elle un accueil
favorable.

Hortense et Cline dansrent, selon leur coutume, la premire
contredanse avec les deux garons de noce, et ne cessaient de recevoir
d'eux les plus respectueux gards. Aprs cette premire danse, le
lieutenant de chasseurs voulut rendre ses devoirs aux filles du colonel;
il dansa plusieurs valses avec les deux soeurs. C'tait la danse
favorite d'Adrienne. Elle y faisait briller une grce, une aisance,
qui ordinairement lui attiraient tous les suffrages. Mais aucun des
agriculteurs ne lui fit une seule invitation; et plus d'une heure
s'coula sans qu'elle bouget de sa chaise, o elle talait en vain sa
robe de tulle brod garnie de fleurs et la plus lgante parure. Ce qui
venait encore ajouter  sa pnible position, c'est qu'elle remarquait
les regards des jeunes garons s'arrter sur elle avec ironie, et
qu'elle entendait par ci, par l, quelques sarcasmes que les villageois
les plus malins lanaient sur elle, et qui prouvaient toute la rancune
que leur avait inspire la conduite de cette ddaigneuse beaut  la
dernire noce o elle avait assist.

Enfin elle vit paratre un jeune homme d'une figure assez commune, mais
enjoue; d'une tournure un peu gauche, mais sans prtention. Il tait
vtu d'un habit court et d'un pantalon pliss. Il tenait d'une main un
chapeau gris, et de l'autre une cravache. Il paraissait avoir au plus
vingt  vingt-deux ans; et un ruban rouge qu'il portait nou  sa
boutonnire annonait qu'il tait un militaire de haute distinction. La
prsomptueuse Adrienne s'imagina voir en lui le proche parent ou l'aide
de camp d'un marchal. Elle s'empressa donc de rpondre  l'invitation
qu'il lui fit de danser; et, satisfaite de sortir de l'humiliante
stagnation o l'avaient laisse tous les jeunes danseurs, elle accepta.

Cependant elle ne tarda pas  s'apercevoir que les mouvements de
l'tranger taient roides,  contre-mesure. Elle crut sentir, sous les
gants de chamois qu'il portait, une main paisse et durillonne qui
serrait la sienne avec une familiarit remarquable. Dans un des circuits
nombreux qu'ils parcoururent ensemble, le valseur, un peu tourdi sans
doute, dchira la robe de tulle brod de sa dame, et faillit mme lui
accrocher la jambe avec son pied gauche, qu'il lanait trop en avant;
mais elle ne dit rien: c'tait un homme dcor. Quelques instants aprs,
il dnoue, par mgarde, sa ceinture  l'cossaise, qui tombe, et sur
laquelle il met le pied. Il la ramasse en souriant, et la remet  sa
danseuse; elle ne dit rien encore: c'tait un homme dcor. Enfin,
lorsqu'ils rencontrent dans leur course rapide plusieurs couples de
danseurs qui les heurtent, Adrienne s'aperoit que son cavalier donne
de grands coups de hanche  tous les villageois, et que ceux-ci les
lui rendent; elle-mme en reoit un qui l'et jete par terre sans la
vigueur de son cavalier, la serrant alors dans ses bras de manire  lui
ter la respiration. Le moyen d'y trouver  redire?... c'tait un homme
dcor.

Mais quelles furent la surprise et l'humiliation de la bgueule,
lorsqu' peine reconduite  sa place par le prtendu aide de camp d'un
marchal de France, elle apprend, au milieu des clats de rire de tous
les assistants, que c'est Jacquot, jeune sabotier du village, qui
s'tait revtu d'un habit de ville du lieutenant de chasseurs, pour
tromper la belle ddaigneuse et obtenir l'honneur de danser avec elle.
Il avait jou son rle avec toute l'intelligence dont il tait capable;
et cependant, malgr toutes ses prcautions, il n'avait pu prserver sa
danseuse des petits accidents qui lui taient arrivs.

Adrienne se retira confuse et blesse jusqu'au fond du coeur. Sa mre,
dont la vanit n'avait point de bornes, touffait de colre. Le colonel
Saint-Marc ne pouvait retenir le rire inextinguible qu'excitait cette
scne plaisante. Hortense et Cline, se trouvant, en ce moment mme,
amplement venges des plaisanteries amres que leur adressait souvent
leur fire voisine, ne purent s'empcher de rire  leur tour de
l'espiglerie du jeune sabotier; et celui-ci, dsignant au lieutenant de
chasseurs le ruban qu'il portait  sa boutonnire, lui dit gaiement, en
lui serrant la main: Excusez, mon brave, si, pour un moment, j' nous
sommes fait,  votre insu, chevalier d'honneur, mais j' voulions venger
celui des bonnes gens qui nous ont fait natre, et prouver  c'te belle
mam'zelle qu' lorsqu'on mprise les agriculteurs et qu'on ose s' montrer
 une noce d' village, on s'expose queuqu'fois  faire rire  ses
dpens.




RESSOURCE EN SOI-MME.


La fortune, capricieuse dans ses dons comme dans ses rigueurs, apporte
souvent des distances parmi les membres d'une mme famille. Cela nous
prouve que nous devons nous rsigner avec courage aux desseins de la
Providence, et ne jamais envier les avantages qu'il accorde  nos
parents,  nos amis. On peut tre heureux dans un tat obscur comme dans
une position brillante, quand on a le contentement de soi-mme et le
pouvoir de suffire  ses besoins, soit par son travail, soit par son
conomie; et l'on rpte alors gaiement ces admirables paroles d'un
ancien pote latin qui avait fait une tude profonde du vrai bonheur:
Que m'importe de voguer dans la vie sur un grand ou sur un petit
vaisseau? Je vogue, et cela me suffit.

Octavie, fille de M. Darmont, riche ngociant  Tours, tait l'idole
de ses parents. Unique objet de leur tendresse, hritire d'une grande
fortune, elle avait t leve dans un oubli total de ce qui concerne
l'intrieur d'une maison, dans une ignorance complte de toutes les
ncessits de la vie. Entoure de nombreux domestiques, ayant  ses
ordres particuliers une femme de chambre, bien qu' peine elle comptt
quatorze printemps, Octavie regardait tous les besoins de son existence
comme prvus d'avance par le destin, qui l'avait si bien favorise.
Assise nonchalamment sur un canap, indcise dans ses gots, elle
bornait ses tudes  relire les _Contes des Fes_, et l'exercice de ses
talents  tracer au crayon un dessin de broderie, ou  s'accompagner
sur la harpe en chantant la romance du jour. Bientt alors l'ennui
s'emparait d'elle, et souvent elle s'endormait jusqu'au moment o l'on
venait l'avertir que le dner tait servi. Se rveillant alors en
sursaut, et s'agitant un peu pour la premire fois de la journe, elle
arrangeait  la hte ses cheveux blonds, passait une robe lgante, et
descendait au salon.

Madame Darmont avait une soeur, veuve d'un ngociant autrefois clbre
dans la ville de Tours, o il faisait exister plus de cinquante
familles; mais, ruin par de fausses spculations, tromp par des
correspondants infidles, il tait mort de chagrin, en laissant une
modique existence  sa femme et  sa fille unique, ge d'environ treize
ans. Fanni du Cange, moins belle que sa cousine Octavie, mais plus vive,
plus gracieuse, avait pour mre une de ces femmes de mrite qui cachent,
sous des principes austres, l'amour maternel le plus vrai, le plus
prvoyant. Madame du Cange, passe de l'opulence  la plus stricte
mdiocrit, avait support ce changement avec un noble courage; mais,
claire par l'exprience, elle prtendait qu'une jeune personne devait
connatre tous les dtails de l'administration d'une maison; que c'tait
le seul moyen de bien conduire un jour la sienne, de ne pas tre tromp
par ses gens, et de se suffire  soi-mme dans les diverses chances de
la fortune, dans tous les vnements de la vie. Aussi, ds l'ge de dix
ans, Fanni savait travailler en linge; et bientt il ne fut aucun objet
composant toute sa toilette qu'elle ne st faire avec autant d'adresse
que de promptitude. Pour amener sa fille  ce prcieux et rare avantage,
madame du Cange avait exig que, chaque anne, le jour de naissance de
Fanni, celle-ci part devant elle vtue entirement du travail de ses
mains: C'est, lui disait cette excellente mre, la plus grande preuve
de tendresse que tu puisses me donner; c'est le moyen le plus sr de me
faire chrir le jour o j'eus le bonheur de te donner la vie.

Quoique l'habitation de M. Darmont ft le rendez-vous des personnes les
plus distingues de la ville, madame du Cange la frquentait souvent.
Le tendre attachement qu'elle portait  sa soeur, dont le caractre
paraissait tout--fait oppos au sien, lui faisait surmonter ces
souffrances secrtes, ces humiliations sans cesse renaissantes que
produit toujours la distance de fortune. Les deux jeunes cousines
s'aimaient de mme, bien qu'elles n'eussent ni les mmes gots ni les
mmes habitudes. On voyait Fanni travailler souvent, dans l'appartement
d'Octavie,  renouveler les rubans d'un chapeau,  changer de forme la
garniture d'une robe,  rparer la dchirure d'une pointe de blonde.
Celle-ci, qui jamais n'avait mani l'aiguille, ignorant mme comment
on faisait une seule reprise, le simple ourlet d'un mouchoir, tait
mollement tendue sur un canap, comme un automate qui attend, pour
remuer, qu'on monte le ressort dont il reoit le mouvement.

C'tait, en un mot, une indolente pour laquelle il fallait, pour ainsi
dire, prparer l'air qu'elle allait respirer, et dont la monotone
existence tait par cela mme  la discrtion de toutes les personnes
qui l'entouraient. Aussi ne se passait-il pas de jour qu'elle n'prouvt
mille contrarits: tantt une femme de chambre inhabile lui avait pass
sa robe de matin dont la garniture bridait par devant: ce qui produisait
un effet dtestable et cachait le plus joli pied du monde; mais
l'adroite et bonne Fanni calmait bientt ce mouvement d'humeur; et, au
moyen de plusieurs points d'aiguille prompts comme l'clair, tout tait
rpar. Tantt c'tait le coiffeur qui avait oubli Octavie, invite 
un djeuner dlicieux o devaient se runir les jeunes personnes les
plus lgantes: impossible de se prsenter devant elles sans tre
coiffe  la dernire mode.... La complaisante Fanni s'emparait aussitt
des beaux cheveux de sa cousine, et en moins d'un quart d'heure l'habile
coiffeur tait remplac. Tantt enfin c'tait un chapeau d'un genre
exquis qu'Octavie avait command pour une promenade en calche; mais, 
surprise!  douleur! ce chapeau se trouve tre d'une forme trop basse,
les rubans bouillonnent mal; les fleurs sont poses horriblement; et il
faut partir dans une heure! O maudite marchande de modes! si jamais on
achte chez vous la moindre chose! Mais heureusement Fanni entre en ce
moment chez sa cousine; et, toujours bonne, attentive, elle prend le
chapeau, juste cause d'un si grand dsespoir, et lui donne une ferme
nouvelle qui sied  ravir  la figure d'Octavie, et lui procure
l'inexprimable jouissance d'aller se montrer aux boulevards si
frquents dont la ville est entoure.

Tant d'adresse, tant de services rendus par Fanni, toujours en riant et
sans la moindre prtention, pntrrent Octavie d'une reconnaissance et
d'une admiration qui lui firent natre le dsir de pouvoir imiter sa
cousine. Elle ne put s'empcher, malgr son indolence insurmontable,
d'envier cette prcieuse activit que souvent elle avait critique,
cette heureuse habitude de se suffire  soi-mme, et avec laquelle on
bravait l'oubli du coiffeur, la ngligence de la marchante de modes.
Mais entrane par le tourbillon du grand monde, effraye d'un laborieux
apprentissage, la jeune indolente resta dans son ignorance absolue, se
rsignant  toutes les contrarits qu'elle prouvait, et qui souvent
aigrissaient son caractre et nuisaient  son heureux naturel.

Un mariage devait avoir lieu dans la famille de mesdames du Cange et
Darmont. La fille d'un de leurs proches parents, propritaire d'une
riche manufacture tablie sur les bords de l'Indre, devait pouser le
fils unique d'un des plus grands propritaires du pays. Ce mariage, que
comblait l'espoir de deux familles honorables runirait les principaux
habitants des petites villes circonvoisines. C'tait un de ces grands
vnements dont on s'entretient  plusieurs lieues  la ronde, et qui
font poque en province. Chacun avait la prtention d'tre invit;
chacun dj se disposait  taler les plus riches parures, les dentelles
d'hritage et les diamants de famille.

M. de Sorlis, pre de la jeune future, tait venu faire  Tours les
emplettes ncessaires au mariage de sa chre Estelle. Il devait emmener
madame du Cange et Fanni dans une berline trs-commode, o l'on pouvait
tenir aisment cinq personnes. M. Darmont avait t oblig de se
rendre, dans sa voiture et avec ses chevaux,  la vente d'une fort
trs-tendue, situe  dix lieues de Tours, et dont il dsirait acqurir
une grande partie. M. de Sorlis s'empressa donc d'offrir  sa parente
de l'emmener avec sa chre Octavie: ce qu'elle accepta. Il fut
en consquence dcid, au grand regret de cette dernire, qu'on
n'emmnerait point de femme de chambre. La tendresse que Fanni portait
 sa tante, son adresse et son aimable prvoyance, dterminrent madame
Darmont  cette privation momentane. Octavie, bien qu'elle comptt
galement sur l'obligeance de sa cousine, sembla pour la premire fois
sortir de son engourdissement, et s'occupa de ce qui devait composer sa
double toilette; car non-seulement elle voulait paratre avec clat  la
clbration du mariage, mais elle projetait encore de tout clipser au
bal qui devait avoir lieu, par une robe de crpe d'Italie, garnie de
volubilis, et qui devait produire un effet merveilleux. Fanni, sans
tre insensible au plaisir d'tre bien vtue, n'avait pas les mmes
prtentions que sa cousine; elle avait fait elle-mme deux robes neuves:
la premire de percale, orne d'une simple broderie, et la seconde de
mousseline-gaze, garnie de roses printanires, ses fleurs favorites,
et qui toutes taient l'ouvrage de ses mains. Elle avouait ingnument
qu'elle se faisait une fte de soutenir la haute ide qu'en se fait dans
les petites villes de l'lgance des dames qui habitent la capitale de
la province, et que, disait-elle en riant, il tait de son devoir de
dignement reprsenter.

Arrive enfin le jour du voyage projet: c'tait la veille du mariage en
question. M. de Sorlis fit conduire ds le matin sa voiture chez madame
Darmont, afin qu'elle pt profiter d'une partie de la bache qui restait
vide, et y faire placer les divers objets composant la toilette de
ces dames. On y mit en effet le linge et tous les vtements qui ne
craignaient pas d'tre chiffonns; mais impossible d'y dposer des robes
garnies de blondes et de fleurs. On ferma donc la bache, sur laquelle on
posa un grand carton contenant les chapeaux, les diffrents chles des
quatre voyageuses; et l'on plaa derrire la voiture une caisse couverte
d'une toile cire, contenant les robes qui exigeaient le plus de
prcautions. Mesdames du Cange et Darmont occuprent le fond de la
berline, M. de Sorlis se plaa sur le devant avec Octavie et Fanni.

On tait  l'quinoxe, au commencement de l'automne; et quoiqu'il ne
fallt  peu prs que sept heures de route  M. de Sorlis pour se rendre
 sa manufacture, situe entre Loches et Chtillon, il dsirait partir
sitt aprs le djeuner, afin de pouvoir faire reposer ses chevaux
 moiti chemin, et tre rendu d'assez bonne heure pour veiller par
lui-mme aux prparatifs de la crmonie du lendemain. Mais le dpart
de quatre femmes peu habitues  voyager, et dont la moiti avait des
prtentions de toilette, est sujet  bien des retards. Ce fut donc en
vain qu' midi prcis M. de Sorlis entra dans sa voiture, attele
du trois vigoureux chevaux conduits par un habile postillon; madame
Darmont, chez laquelle on devait se runir, n'en finissait point de ses
prcautions, de ses prparatifs; et sa chre Octavie craignait tant
d'oublier la moindre chose ncessaire  sa toilette, que, malgr les
instances ritres de M. de Sorlis et la juste impatience qu'il
tmoignait, on ne put partir qu' deux heures; et, par consquent, l'on
n'arriva qu' neuf heures  la manufacture, o nos voyageurs furent
reus avec les dmonstrations de la joie la plus vive.

Mais elle fut bientt trouble par la nouvelle gnralement rpandue
dans cette vaste habitation, que les domestiques, empresss de dcharger
la voiture, n'avaient trouv par derrire que les courroies qui
attachaient la caisse, qu'on avait probablement vole  la faveur
de l'obscurit de la nuit. Les voyageuses furent dsespres de cet
vnement. Madame Darmont y perdait la plus belle parure de dentelle
qu'elle possdt dans toute sa riche garde-robe: ce qui la consolait
cependant, c'est qu'il lui restait les cachemires, qu'elle avait placs
dans le grand carton attach sur la bache, o elle avait heureusement
dpos une robe de velours pingl, sans garniture il est vrai, mais
assez apparente pour se montrer dcemment  la noce. Madame du Cange
n'avait rien plac dans la cassette, elle n'prouvait aucune privation;
mais Octavie et Fanni se voyaient dpouilles de leurs robes garnies; il
ne leur restait plus que de petits vtements du matin, sous lesquels il
leur tait impossible de paratre au mariage, parmi tant de personnes
devant faire assaut de toilette. C'tait en effet dans toute la
manufacture un mouvement, une agitation qui annonaient les grands
prparatifs que faisaient dj tous les gens invits  la noce pour y
briller de tout l'clat qui serait en leur pouvoir. La vanit, dans les
petite villes, est plus ambitieuse encore que dans les capitales. Tout y
est compar, critiqu, dnigr avec une rigueur rciproque dont chacun
s'arme sans piti.

Les deux jeunes cousines n'avaient mme pas la ressource d'emprunter le
moindre vtement  la marie. Outre que celle-ci pouvait avoir le double
de leur ge, elle tait d'une taille ou d'un embonpoint qui ne leur
permettaient pas d'avoir recours  sa garde-robe. On voulut d'abord
envoyer  Tours un domestique  franc trier, chercher de nouveaux
ajustements pour ces dames; mais la poste n'tait que fort mal tablie
sur ces routes de traverse; et le mme cheval n'et pu faire prs de
vingt-cinq lieues dans une seule nuit et revenir le lendemain matin 
onze heures trs-prcises, moment fix pour la bndiction nuptiale. On
voulut ensuite avoir recours aux couturires de Loches ou de Chtillon,
lesquelles, avec quelques aunes de gaze ou de linon, auraient pu, sinon
pour la messe de mariage, du moins pour le grand bal du soir, faire  la
hte deux robes  la taille d'Octavie et de Fanni; mais ces ouvrires
de petites villes ont encore plus de prtentions que celles des grandes
cits; il et fallu se conformer  leur routine, et se voir affubler 
la mode du pays: cette ide tait insupportable.... Enfin la pendule du
salon sonna minuit, et, la fatigue du voyage faisant prouver le besoin
de repos, on remit au lendemain matin  prendre le parti qui paratrait
le plus convenable. Madame Darmont se retira avec sa chre Octavie dans
l'appartement qu'on leur avait prpar; leur indolence accoutume leur
fit braver la contrarit qu'elles prouvaient, et qu'un profond sommeil
loigna bientt de leur pense. Octavie s'endormit la premire, en
rptant ces mots  plusieurs reprises: Deux si jolies robes ...  mes
chers volubilis! je vous ... je vous regretterai longtemps.

Madame du Cange et Fanni furent loges dans un appartement compos de
deux chambres contigus, formant le premier tage d'un pavillon spar
de la grande habitation. La modeste mre n'avait rien  regretter pour
elle-mme; elle s'abandonna promptement  un sommeil profond. Il n'en
fut pas de mme de Fanni. Les ressources que l'on ressent en soi-mme
raniment le courage, veillent l'imagination. Elle descend donc avec
prcaution, et s'adressant  une ancienne femme de chambre qui avait
lev la marie, et qu'elle rencontre fort heureusement dans un
corridor, elle lui demande s'il n'y aurait pas dans la corbeille de sa
cousine Estelle quelques pices de gaze ou de linon, des rubans
blancs et des fleurs artificielles. L'excellente bonne, aussi vive
qu'intelligente, rpond que sa jeune matresse a reu un trousseau
considrable, o se trouvent en abondance tous les objets que dsire
Mademoiselle. Ah! rpond Fanni en se jetant  son cou, si vous tiez
assez bonne pour me seconder, je pourrais rparer la perte que j'ai
faite.--De tout mon coeur, ma charmante demoiselle; vous me paraissez si
adroite, si au fait de tout!... Je suis  vous  l'instant. Elle sort 
ces mots, et rejoint bientt Fanni dans son appartement. Celle-ci, tout
en portant les yeux vers la chambre o reposait sa mre, quitte son
chapeau, sa robe de voyage et sa colerette, relve  la hte ses cheveux
noirs sur le sommet de sa tte, et se dispose  mettre  profit son
savoir-faire. La vielle femme de chambre arrive, portant un grand carton
qui contenait justement une pice de mousseline-gaze et plusieurs
garnitures de fleurs artificielles, parmi lesquelles se trouvaient
heureusement des roses printanires. On approche avec prcaution un
large guridon au milieu de la chambre, et Fanni, les ciseaux  la main,
taille avec autant d'adresse que de vivacit les ls d'une jupe, et
tous les morceaux qui composent le corsage. L'habitude qu'elle avait de
travailler pour elle et le dsir inexprimable de paratre bien vtue au
bal lui firent avancer son travail beaucoup plus qu'elle ne l'esprait;
et, parfaitement seconde par l'ancienne bonne, qui se piquait aussi
d'mulation, elle parvint, en deux heures de temps,  terminer la jupe
de son ajustement. Il n'y eut que la garniture et le corsage  la vierge
qui exigrent un peu plus de temps; mais chaque coup d'aiguille que
donnait Fanni tait aussi prompt que l'clair; et comme, en pareil cas,
il est permis de coudre  grands points, l'habit de bal fut entirement
confectionn vers quatre heures du matin. Fanni, l'attachant alors 
l'un des rideaux de la croise pour lui conserver sa fracheur et sa
forme lgante, remercie la digne femme qui l'avait aide avec tant de
zle, et se jette sur son lit, o elle se livre  un sommeil rparateur.

Ds huit heures du matin, les cours et les jardins de M. de Sorlis
retentirent des cris de joie des nombreux ouvriers de sa manufacture,
du bruit des tambours de la garde nationale, que commandait cet homme
respectable, et bientt aprs des chants mlodieux de toutes les jeunes
vierges du canton, qui venaient offrir  la marie la couronne de
fleurs, que l'usage du pays leur accordait l'honneur de prsenter
elles-mmes. Octavie se rveille  ce bruit, en rptant encore: O mes
charmants volubilis! je vous regrette plus que jamais. Elle se lve
triste et chagrine; et, aprs avoir rempli auprs de son indolente mre
l'office de sa femme de chambre, qu'on n'avait pu amener, elle se rend
chez sa cousine, qui sommeillait encore. A l'aspect de la robe charmante
pendue aux rideaux de la croise, elle s'imagine que la caisse est
retrouve, pousse un cri de joie, de surprise, rveille Fanni, et attire
madame du Cange de la chambre voisine. Celle-ci, jetant les yeux sur
la robe nouvelle, et remarquant toutes les petites rognures de
mousseline-gaze parses sur le guridon, tous ces restes de rubans et de
fleurs artificielles, devine sans peine ce qu'a fait sa fille pendant la
nuit, et, la pressant dans ses bras avec ivresse, elle se flicite
de l'avoir habitue  se suffire  elle-mme. Octavie joint ses
flicitations  celles de sa tante, et ne peut surtout se dfendre
d'envier l'adresse et le bonheur de son aimable cousine.

On passe  l'appartement de madame Darmont, incapable de rien prparer
pour sa toilette. Fanni, tout en remplissant auprs de sa tante les
devoirs les plus empresss, lui raconte l'heureuse inspiration qu'elle
avait eue d'emprunter  la jeune marie de quoi rparer l'accident de la
cassette. Mais moi, dit Octavie, sous quels vtements vais-je paratre
 la bndiction nuptiale?--J'ai plac dans la bache, lui rpond sa
tante, deux robes de percale, brodes simplement: si l'une des deux
peut te convenir, chre amie....--Mais, ma tante, le corsage nous
contiendrait ma cousine et moi.--Laisse-moi faire, dit Fanni: au moyen
de trois ou quatre fortes pinces qui seront caches sous le cachemire
long de ta mre, et de deux bons remplis par le bas, nous sauverons les
apparences.

Ce parti tait le seul proposable en cet instant, il fallut bien s'y
arrter. Fanni, l'infatigable Fanni, aprs avoir aid sa tante  faire
une riche toilette, et Octavie  cacher, le mieux possible, le ridicule
de la sienne, alla se revtir de la robe qu'elle avait faite, et se
rendit avec sa mre au salon, o dj se trouvaient runies toutes les
dames des environs, surcharges de parures. Madame Darmont blouit par
la richesse de sa robe moderne et par l'clat de ses diamants. Fanni
runit tous les suffrages. Octavie parut gauche et maussade. Empaquete
dans le cachemire de sa mre, elle n'osait faire un seul mouvement, dans
la crainte de dcouvrir son risible corsage. Elle ne cessa donc d'tre
l'objet de critiques les plus amres. Quel maintien roide et guind!
disait la femme du sous-prfet: c'est une poupe qui ne remue qu'au
moyen de quelque ressort cach.--Ne voyez-vous pas, ajoutait la femme du
maire, qu'il y a dfaut de taille, et qu'on voudrait le drober 
nos regards; mais on y voit clair  la campagne tout aussi bien qu'
Tours.... Octavie tait au supplice; dj mme elle se proposait de
prtexter une indisposition et de remonter  son appartement, lorsqu'un
jeune garon de noce vint lui offrir la main pour la conduire  l'glise
avec tout le cortge. L, nouveaux sarcasmes, nouveaux caquets.
Entends-tu, disait Octavie  Fanni, comme on me traite? Oh! que tu es
heureuse de pouvoir te suffire  toi-mme!--Prends courage, ma pauvre
cousine; il me vient une ide qui pourra te rendre tous tes avantages et
te venger des plus injustes prventions.

En effet, au retour de l'glise, Fanni choisit parmi les jeunes filles
qui avaient offert la couronne de fleurs  la marie celles dont la
couture tait l'tat habituel, et qui pouvaient la seconder dans son
projet. Elle les conduit  son appartement, taille sur la pice de
mousseline-gaze une robe pareille qu'elle avait faite pendant la nuit,
et s'tablit au milieu des jeunes ouvrires, qui n'avaient qu' coudre
ce qu'elle leur indiquait. Octavie les rejoint bientt, portant une
riche garniture, non de volubilis, mais de fleurs blanches que la marie
lui avait prte sur sa corbeille. Elle veut essayer d'aider les jeunes
ouvrires, et de coudre elle-mme pour abrger le temps; mais elle se
pique les doigts et tache plusieurs morceaux de la robe. Laisse-nous,
lui dit Fanni: chaque mtier exige un apprentissage. L'atelier de
couture dirig par celle-ci produisit des merveilles, et, au bout de
deux heures  peine, elle eut la jouissance de revtir Octavie de sa
robe charmante, et de l'accompagner au banquet, o chacun admira la
dignit de son maintien et l'lgance de sa taille. Elles rduisirent au
silence les critiques les plus austres. Octavie, sortant tout--coup de
son indolence accoutume, parut presque aussi spirituelle, aussi aimable
que Fanni: on ne parla que des deux cousines; on les cita comme des
modles parfaits de grce, de candeur et de bon ton.

Mais, si l'une tait ravie de s'tre montre avec tous ses avantages,
l'amie tait bien plus heureuse d'avoir pu, par son adresse et son
travail, viter un chagrin  l'amie de son enfance. Fanni devenait en ce
moment la plus riche; et sa cousine, en se jetant dans ses bras, lui dit
avec l'expression d'une vive reconnaissance: Je te dois beaucoup, chre
amie: je veux te devoir plus encore. Apprends-moi, de grce,  faire
moi-mme tout ce qui compose la toilette d'une femme; fais que je puisse
aussi, le jour de ma naissance, paratre vtue entirement du travail
de mes mains! tu trouveras en moi l'apprentie la plus soumise, la plus
zle. Ah! tu m'as fait connatre une vrit qui jamais ne s'effacera
de mon souvenir. Oui, quels que soient le rang et la fortune que l'on
possde dans le monde, quelles que soient les faveurs dont la nature ait
voulu nous combler, le plus grand bonheur en tous temps, en tous lieux,
 tout ge ... c'est d'avoir une ressource en soi-mme.




LE LAIT D'ANESSE.


Souvent un moment de gaiet, la plus simple plaisanterie, peuvent avoir
des suites fcheuses et nous causer des regrets que la rflexion seule
nous et pargns. Cela nous prouve que nous devons ne jamais rien
faire sans songer  l'effet qui doit tre produit, et ne jamais nous
abandonner tourdiment  tout ce qui peut nous amuser.

La vieille Marthe, veuve d'un pauvre vigneron, tait sans famille, sans
aucun appui sur la terre. Elle n'avait pour tout bien qu'une masure
et un petit jardin, ce qui ne pouvait suffire  son existence. Pour
subvenir  ses besoins, elle faisait les commissions des divers
habitants de son village, parmi lesquels taient plusieurs propritaires
de domaines importants, entre autres celui de l'ancienne abbaye de
Vallire,  deux lieues de Tours, sur la route de Nantes. Cette
dlicieuse habitation, remarquable par sa position, d'o l'on suit 
perte de vue la Loire et le Cher dans leur cours, appartenait  madame
de Courcelles, veuve d'un intendant militaire qui, tout en se faisant
estimer des officiers gnraux et chrir du soldat, avait acquis une
fortune suffisante pour laisser en mourant une honnte aisance  sa
femme et  sa chre Zlia, unique fruit de l'union la plus heureuse.

Madame de Courcelles, remarquable par le bien qu'elle faisait dans le
pays, ainsi que par les hautes qualits qui la distinguaient, tait
d'une gaiet franche, communicative, et d'un enjouement inaltrable.
Elle devait  ces heureux dons de la nature la rsignation qu'elle avait
montre en perdant un poux qu'elle aimait; et sa fille, dont elle seule
dirigeait l'ducation, semblait avoir le mme caractre. Doue d'une
imagination vive, souvent mme irrflchie, Zlia cdait trop facilement
 toutes les impressions qu'elle recevait, et commettait de frquentes
tourderies, des fautes graves, dont la faisaient bientt repentir
son coeur aimant et son heureux naturel. Il ne se passait pas de jour
qu'elle ne fit,  tous les gens de l'habitation de sa mre, quelques
niches dont ils riaient d'abord, mais qui finissaient quelquefois
par leur dplaire et les fatiguer. Il n'est rien, en effet, de plus
assommant, que cette manie de jouer des tours  tout le monde, de
badiner sur les choses srieuses, de tourner tout en plaisanterie.
L'excs de gaiet devient quelquefois pire que la tristesse mme; et
l'on fuit tous ces rieurs de profession, qui d'abord nous amusent
quelques instants, et produisent tout--coup la plus insupportable
satit.

Zlia avait jou plus d'un tour  la vieille Marthe, qui demeurait 
l'entre de l'avenue de l'abbaye. On la voyait courir chez elle dans ses
moments de rcration, pour lui faire chanter quelques vieilles chansons
du pays, ou rciter de ces anciens contes de sorciers et de revenants,
dont Zlia riait aux clats, et s'amusait en jeune personne instruite,
et par cela mme, exempte de tous faux prjugs.

Mais les excursions que Zlia faisait chez la bonne Marthe devinrent
encore plus frquentes par l'arrive de Rosine Brard, son amie de
coeur, et pour le moins aussi espigle que notre tourdie. Elle avait
t amene de Paris par sa mre, qui, tant alle prendre les eaux de
Barges, avait pri madame de Courcelles de se charger de sa fille; ce
que celle-ci avait fait avec empressement, dsirant obliger une des
femmes qu'elle chrissait, qu'elle estimait le plus, et procurer en mme
temps  sa chre Zlia une digne compagne de toutes ses folies.

Oh! combien alors la pauvre Marthe eut  supporter d'espigleries de
la part des deux insparables! Il est vrai qu'elle en tait amplement
ddommage par mille petits cadeaux et par les nombreuses commissions
que lui donnaient  faire Zlia et Rosine, et dont elle tait toujours
bien paye; mais ce qui lui plaisait le plus, c'tait le caquet
brillant, l'inpuisable gaiet et les prouesses en tout genre des deux
petites amies: elles lui rappelaient si dlicieusement l'heureuse poque
de sa jeunesse!

Marthe, pour aller chaque matin faire  la ville de Tours les
commissions dont elle tait charge, possdait une nesse qui, docile
 ses moindres volonts, la secondait dans ses travaux et l'aidait 
gagner la confiance de tous les habitants. Margot semblait connatre de
quelle utilit elle tait  sa pauvre matresse: jamais elle ne faisait
un faux pas, se contentait d'une modique nourriture, et revenait chaque
jour de la ville, charge d'normes paquets, s'arrtant  la porte
de chaque habitation o elle savait qu'il y avait des commissions 
remplir, et s'approchait ensuite, avec docilit, du premier montoir qui
se prsentait, pour se charger de la pauvre vieille accable de fatigue:
aussi Marthe aimait sa fidle nesse comme une compagne, comme une amie.
C'tait le seul tre au monde  qui elle et le droit de commander. Mais
Margot fit un bel non noir, et fut contrainte de rester deux semaines
entires  l'table. Cet vnement priva la vieille Marthe de gagner,
pendant ce temps-l, ce qui tait ncessaire  sa subsistance; et, sans
quelques restes des cuisines de l'abbaye, que Rosine et Zlia, aussi
bonnes qu'elles taient tourdies, eurent soin de porter elles-mmes 
la pauvre Marthe, elle n'aurait pu supporter un manque de travail aussi
long. Mais bientt Margot, allaitant avec abondance son bel non, fut en
tat de reprendre son service, et l'tonnante activit de sa matresse,
son exactitude  remplir fidlement les diffrentes commissions qu'on
lui confiait, rparrent aisment le temps perdu.

Un vnement imprvu vint encore augmenter la satisfaction de Marthe, et
ajouter un peu d'aisance  son sort. Madame d'Harneville, proche parente
de madame de Courcelles, femme d'un avocat clbre  la cour royale
de Paris, venait d'essuyer une maladie de poitrine qui avait failli
l'enlever  sa famille. Elle tait venue, d'aprs l'ordre de son
mdecin, passer l't  la campagne, afin d'y prendre le lait d'nesse,
qui seul pouvait achever de rtablir sa sant. A peine arrive  la
terre de madame de Courcelles, o dj elle savourait l'air pur et
dlicieux de la Touraine, elle prit des informations ncessaires pour se
procurer le breuvage rparateur dont elle avait besoin, et l'nesse de
la vieille Marthe lui fut indique, comme frache laitire, et pouvant
remplir toutes les conditions ncessaires. On fit donc venir la pauvre
femme, et il fut convenu qu'on lui achterait un ne pour faire ses
commissions, auxquelles rien n'et pu la faire renoncer; et que, pour le
loyer de son nesse, qui serait nourrie au chteau, ainsi que son non,
elle recevrait de madame d'Harneville trente francs par mois, avec
l'espoir d'une rcompense particulire, dans le cas o le lait de son
nesse achverait de rtablir la sant de la convalescente, si chre 
ses nombreux amis par les rares qualits qu'elle runissait.

Ah! quelle bonne fortune pour Marthe! trente francs par mois outre ses
commissions, et un ne de plus  ses ordres! mais il fallait se sparer
momentanment de Margot, si complaisante et si douce. Cette ide
tourmentait la bonne Marthe; elle ne s'y rsolut que par la certitude et
le besoin de faire quelques conomies pour l'hiver. Pendant les beaux
jours, elle ne manquait ni de travail ni de commissions; mais, sitt que
les premiers frimas venaient dpouiller les arbres de leur feuillage et
attrister la nature, presque tous les riches propritaires regagnaient
la ville; il ne restait plus  la campagne que les agriculteurs, qui ne
pouvaient procurer  la vieille commissionnaire de quoi gagner sa vie.
Oh! combien son nesse lui devenait chre par le prix inespr qu'on
mettait  son lait! Je ne serai donc point oblige, se disait Marthe,
d'implorer, pendant la rigoureuse saison, les secours de mes voisins,
les aumnes du pasteur! je pourrai faire ma petite provision de bois et
de farine, garnir mon saloir, et peut-tre m'acheter un nouveau jupon
de laine, pour remplacer l'ancien, si rp, si rapic!... Aussi, ds
qu'elle tait revenue de la ville et que ses commissions lui laissaient
un instant de repos, elle accourait  l'abbaye visiter sa chre Margot,
qui se mettait  braire en la voyant, et semblait lui exprimer tout le
plaisir que lui faisait prouver sa prsence. La pauvre bte, par son
braiment ritr, demandait en mme temps  Marthe de lui procurer la
vue et l'approche de son cher non, dont elle tait spare une grande
partie du jour, pour conserver son lait: et l'excellente femme, touche
de cet instinct naturel qui s'exprime si vivement, mme chez les
animaux, allait dtacher l'non, qui accourait aussitt se repatre du
lait nourricier que lui destinait la nature; mais  peine en avait-il
suc quelques gorges et reu les tendres caresses de sa mre, qu'il
tait impitoyablement reconduit  son table spare, o, pour le
ddommager du larcin qu'on lui faisait prouver, il trouvait en
abondance du son mouill, du lait caill et des herbes fraches. On ne
ngligeait rien pour que ce jeune animal souffrit le moins possible des
privations qu'il tait indispensable de lui imposer.

L'nesse remplit donc les souhaits ardents de sa pauvre matresse: son
lait, aussi pur qu'abondant, port matin et soir  madame d'Harneville,
rtablit sa sant comme par enchantement. Deux mois s'taient couls,
et Marthe avait dj reu trois pices d'or, qu'elle conservait comme un
avare qui veille sur son trsor. Jamais elle n'avait possd une
somme aussi forte; et le troisime mois allait s'couler, lorsqu'une
espiglerie de Zlia et de Rosine, dont elles taient loin de sentir
toute l'importance, faillit priver la malheureuse femme du juste fruit
de ses sacrifices et d'une rtribution si ncessaire  ses besoins.

Il tait indispensable, comme on vient de le voir, de sparer Margot de
son non, qu'on ne relchait de l'endroit o il tait retenu qu'aprs
avoir rempli le vase de lait destin  madame d'Harneville. Ce n'tait
que vers le milieu du jour que la pauvre bte pouvait allaiter celui
qu'elle avait fait natre, et goter les inexprimables douceurs de
l'amour maternel, sentiment aussi vif mme dans une nesse, et aussi
fortement exprim par elle que parmi les tres les mieux organiss. Un
soir que Margot, si bien soigne, avait ptur comme  l'ordinaire,
Marthe se dispose  tirer le lait qu'elle-mme avait l'honneur de porter
 la gnreuse convalescente; mais quel est son tonnement d'en obtenir
 peine quelques gouttes! Sa surprise redouble lorsque, voulant faire
une nouvelle preuve, l'nesse, ordinairement et si facile et si douce,
s'agite et l'vite brusquement: c'est en vain que la pauvre femme veut
amadouer Margot, sa chre Margot; c'est en vain qu'elle lui prsente
dans un panier de l'avoine mle avec du son, lui passe sur le dos sa
main caressante; aussitt qu'elle veut la traire, celle-ci se met 
ruer, et la menace de ses yeux flamboyants de colre. Pour la premire
fois depuis deux mois entiers, madame d'Harneville fut,  son grand
regret, prive du breuvage devenu sa principale nourriture. Sans doute,
se dit-elle, ce n'est qu'un caprice, qu'un moment d'obstination de
l'nesse  ne pus livrer son lait; il faut bien s'y rsigner.

En effet, le lendemain matin elle reut, rempli jusqu'au bord, son vase
accoutum; mais, le soir, nouvelle privation: l'nesse fut tout aussi
strile que la veille. Marthe s'inquite de cet trange vnement, dont
elle tait loin de deviner la cause. Elle ne pouvait penser que c'tait
l'espigle Zlia qui, seconde par Rosine Brard, s'amusait, ds que
l'nesse tait de retour des champs et que les filles de basse-cour
vaquaient aux travaux qu'on leur avait imposs,  dlivrer l'non de
l'table o il tait enferm, et  lui faire tter sa mre  l'insu de
tout le monde. Les deux jeunes tourdies s'amusaient beaucoup de la
surprise et de l'embarras qu'prouvait la vieille Marthe lorsqu'elle
arrivait, le vase de porcelaine en main, pour traire son nesse, dont
elle ne recevait que des ruades. Caches dans un coin de la basse-cour,
elles riaient sous cape et s'applaudissaient en secret du bon tour
qu'elles jouaient  la pauvre vieille, sans songer  tout le chagrin
qu'elle prouverait de la perte irrparable qu'elles lui feraient
supporter. Il est de ces imaginations ardentes, inconsidres, qui
n'envisagent que ce qui flatte au premier abord, et que le premier
succs d'un projet aveugle sur toutes les suites qu'il peut avoir. Tant
il est vrai qu'il faut toujours songer  ce que le plaisir du moment ne
soit pas pay cher par le chagrin de l'avenir.

En effet, madame d'Harneville, oblige, pour sa sant, de prendre le
lait deux fois par jour, s'occupa sans relche  se procurer une autre
nesse. L'affliction de Marthe fut profonde; elle se voyait prive d'une
rtribution qui devait lui donner une aisance tant dsire. Dj mme,
croyant que Margot devenait strile et d'un accs difficile, elle se
disposait  la vendre  bas prix; mais aurait-elle alors le moyen
d'acheter un autre ne pour faire ses commissions? et, si elle ne
pouvait plus les faire, la voil donc rduite  demander l'aumne, 
finir ses jours dans un hpital.... Oh! que de maux produits souvent par
la plus simple cause!

Rosine et Zlia sentirent alors toute l'importance de la faute qu'elles
avaient commise: elles ne purent supporter l'ide de causer la ruine
et le malheur de la pauvre femme qu'elles aimaient tant. La honte
momentane d'un aveu n'tait rien en comparaison des regrets cuisants
qu'elles se prparaient par un coupable silence. Elles rvlrent donc
leur secret, et dcouvrirent le mange qu'elles avaient invent pour
tromper Marthe, sans rflchir  tout le mal que pouvait produire leur
tourderie. Elles reurent de leurs mres une vive remontrance: madame
de Courcelles surtout, qui tait aussi svre, aussi inexorable pour les
fautes du coeur, qu'elle tait indulgente pour de simples espigleries,
fit connatre  Zlia combien elle tait bless du tour perfide qu'elle
avait os jouer  la vieille Marthe. Elle ne lui pardonna qu' condition
qu'elle remettrait  cette pauvre femme un quartier de la pension
qu'elle recevait pour ses menus plaisirs. Madame Brard, qui tait
revenue des eaux de Barges, imposa la mme rparation  Rosine. Ds
le soir mme, l'nesse, dont le lait n'avait pas t tari secrtement,
procura  Marthe la jouissance d'offrir  madame d'Harneville le vase
accoutum. La sant de cette dame fut entirement rtablie, et Marthe
reut, outre les trente francs par mois, cinq pices d'or, qui, avec
ses conomies, et les amendes auxquelles Zlia et Rosine avaient t
condamnes par leurs mres, composrent  la bonne vieille un petit
capital et une aisance dont avait failli la priver une simple
tourderie. Aussi, lorsque les deux jeunes espigles, entranes par
leur naturel et leur ardente imagination, jouaient quelques tours aux
gens du chteau, aux habitants du voisinage, elles rflchissaient
toujours sur les effets qu'ils pourraient produire, et se disaient, mme
en foltrant: N'oublions pas le lait d'nesse.




LE BATEAU DE SAINT-CYR


OU

LE GROS CHIEN DE FERME.


A une demi-lieue de la ville de Tours, sur la riante leve qui conduit
 Saumur, est un village adoss aux riches coteaux de la Loire, appel
_Saint-Cyr_, sjour remarquable par les dlicieuses habitations qu'il
renferme, par la beaut de ses fruits et l'exquise qualit de ses vins.

Au bas de ce coteau fertile et trs-renomm, vis--vis la belle
manufacture de tapis tablie  Sainte-Anne, sur l'autre rive du fleuve,
existe de temps immmorial un bateau qui passe et repasse les nombreux
habitants de la ville et de la campagne. Il est ordinairement dirig
par un seul batelier, qui ne se sert que d'avirons plus ou moins longs,
selon la hauteur des eaux de la Loire. Comme ce trajet, ordinairement
assez prompt, vite beaucoup de chemin aux personnes qui se rendent dans
la partie occidentale de la ville, ce bateau, pendant toutes les saisons
de l'anne, et surtout dans les beaux jours, est trs-frquent.

Agathine Bertrand, orpheline et sans fortune, existait des bienfaits de
son oncle maternel, propritaire d'une manufacture de carreaux en terre
cuite, situe prs le pont de la Mothe, sur le bord de la rivire. Cet
excellent homme, veuf et sans enfants, avait runi toutes ses affections
sur Agathine, sa filleule, et, dsirant l'tablir d'une manire
convenable  l'honnte fortune qu'il amassait par son industrie et son
travail, il avait plac la jeune orpheline dans une des meilleures
pensions de la ville, o elle se faisait distinguer par son aptitude
et ses rares dispositions. Aussi adroite au travail de l'aiguille
qu'instruite dans la langue, dans l'histoire et la gographie, Agathine,
ge  peine de treize ans, venait de remporter, dans le concours de
l'anne, le prix de couture, et surtout celui d'estime, qui toujours
annonce un heureux caractre et l'heureux don de se faire aimer. Ce
double succs avait vivement touch son oncle: il voulait absolument lui
en prouver sa satisfaction. C'tait l'poque d'une des brillantes foires
tablies dans la ville de Tours; le mois d'aot tait arriv. Agathine,
conduite par son pre adoptif aux plus belles boutiques qui garnissaient
les terrasses adosses aux murs de la ville, reoit pour rcompense de
l'honorable prix qu'elle a obtenu la permission de choisir ce qui lui
plairait le plus; la jeune pensionnaire, aussi simple dans ses gots que
modeste par caractre, tait en ce moment vtue d'une robe de percale
blanche sans garniture, d'un chapeau de paille orn d'un ruban rose, et
portait sur le cou un petit madras  carreaux bleus et blancs. Son oncle
s'attendait  ce qu'elle choisirait quelque objet de prix, et suivait le
mouvement et l'expression de ses yeux, pour y lire ce qui pourrait lui
plaire. Aucune toffe moderne, aucune broderie, aucun bijou ne put
attirer les regards de la jeune personne; mais, en passant devant un
magasin de nouveauts, o flottaient au gr du vent plusieurs charpes
de couleurs nuances, Agathine s'arrte et s'crie: Oh! que c'est
joli!... on dirait l'arc-en-ciel qui luit aprs l'orage. A l'instant
mme l'excellent oncle fait emplette de la brillante charpe, dont il
entoure la nouvelle Iris. Celle-ci, d'abord, rougit de plaisir, puis
de modestie. Elle prtendit que cette parure ne cadrait point avec
la simplicit de ses vtements, et qu'elle n'aimait pas  paratre
au-dessus de son tat; mais son oncle persista dans son offre, et
soutint que sa fille d'adoption, qui venait de remporter le prix
d'estime, devait tre distingue de ses rivales. C'est justement, cher
oncle, rpondit l'aimable Agathine, pour me montrer digne de ce prix si
flatteur, que je dois paratre toujours simple dans ma parure: si
je vous en croyais, je prendrais le ton et le costume des premires
demoiselles de la ville, et je me ferais moquer de moi. J'ai retenu,
parmi les principes que j'ai reus, qu'on ne doit jamais prendre que ce
qui appartient  la classe qu'on occupe dans le monde.--Mais j'ai de
l'aisance, mon enfant; je n'ai que toi pour mon hritire; aprs tout,
ma profession de manufacturier ne me place ni au-dessus ni au-dessous
de personne; et l'ducation que tu as reue te donne bien le droit de
porter une charpe. Elle te va si bien! et j'ai tant de plaisir  t'en
voir pare! Il fallut cder  d'aussi tendres instances; et, bien
que la modeste Agathine ft dans tout son ajustement d'une grande
simplicit, elle ne put tre insensible au plaisir de porter l'lgante
charpe, qui lui rappelait et son prix d'estime et la gnreuse bont de
son oncle.

Chaque fois que celui-ci runissait quelques amis  sa manufacture, et
principalement le dimanche, il envoyait chercher Agathine  sa pension,
par une ancienne bonne qui l'avait vue natre; et toutes deux, aprs
avoir parcouru les quais plants d'arbres, dont est embellie la partie
septentrionale de la ville de Tours, elles gagnaient le bateau de
Saint-Cyr et dbarquaient sur la rive en face,  peu de distance de la
manufacture. La jeune pensionnaire ne manquait jamais, quand il faisait
beau temps, de se parer de l'charpe qu'elle avait reue de son oncle,
et qu' ce titre elle conservait avec le plus grand soin.

Un dimanche, au commencement de septembre, lorsqu'elle traversait la
Loire avec sa bonne, dans le bateau de Saint-Cyr, on entend les cris
de plusieurs petits villageois qui, longeant le bord de l'eau, se
repaissaient du cruel spectacle d'un gros chien de ferme au cou duquel
on avait attach une pierre, et qui, malgr tous ses efforts, cdant
au cours du fleuve, tait  moiti noy. Quelquefois, cependant, il
soulevait encore avec peine sa tte au-dessus de l'eau, et paraissait
viter la mort dont il tait menac. Il passait  peu de distance du
bateau, vers lequel il portait un regard presque teint, et qui semblait
appeler  son secours. Le batelier, s'imaginant abrger l'agonie du
pauvre animal, lve en l'air son grand aviron, et se dispose  lui en
assner un coup sur la tte: Arrtez! s'crie Agathine; eh! quel mal
vous a fait cette pauvre bte?... Elle dtache aussitt son charpe qui
lui est si chre, en jette un bout sur le chien: celui-ci le saisit dans
sa gueule avec le peu de forces qui lui reste; de l'autre bout, Agathine
l'attire au bord du bateau; on coupe la corde qui attache  son cou la
pierre sous le poids de laquelle il succombait; et  l'aide de plusieurs
passagers et du batelier lui-mme, touch du gnreux lan de la jeune
personne, le pauvre animal est tendu dans le bateau, o il reste
d'abord quelques instants hors d'haleine et comme ananti; mais, peu 
peu se ranimant, il se trane vers sa jeune libratrice et lui lche les
pieds. Elle veut prserver sa robe de percale: le chien lui lche la
main; et appuyant son norme tte sur un de ses genoux, il la regarde
avec une expression qui semble lui dire: Je vous rends grce de m'avoir
sauv la vie. Le bateau atteint l'autre rive du fleuve; Agathine en
sort avec sa gouvernante et s'aperoit que le gros chien la suit  la
trace: elle s'arrte et lui fait signe d'aller rejoindre son matre; le
pauvre animal se couche  plat ventre et la regarde d'un air qui
disait clairement: Je me donne  vous. Il fut en effet impossible
de l'empcher de suivre Agathine jusque chez son oncle,  qui elle
s'empressa de raconter son aventure. Mon charpe est un peu dchire,
lui dit-elle; mais le chien existe encore. A ces mots, celui-ci remue
la queue en signe de joie, et revient de nouveau lcher les mains de
sa libratrice. Mais peut-tre, lui dit son oncle, est-ce un chien
malade.--Oh! non, rpondit Agathine, il est trop caressant, il est trop
expressif: voyez le calme et la bont de son regard; d'ailleurs, on peut
s'en assurer. On offre aussitt un morceau de pain  l'animal, qui
le dvore: bientt il reprend sa vivacit naturelle, fait mille bonds
joyeux, aboie d'une voix sonore, retentissante, et revient toujours se
coucher aux pieds d'Agathine, dont il est impossible de la sparer. Il
la suit partout; il a les yeux constamment attachs sur les siens, pour
obir au moindre signe qu'elle lui fait; et pendant la nuit entire
qu'elle passa  la manufacture, il se coucha le long de la porte de sa
chambre, grinant des dents  ceux qui voulaient le faire retirer, et
prenant possession du terrain, o il paraissait s'tablir en sentinelle
vigilante. Le lendemain matin, ds qu'Agathine ouvre sa porte, il vient
humblement lui lcher les mains, puis il sort et va l'attendre dans la
cour, o il met  la raison les chiens de la manufacture qui veulent le
troubler dans son service, et le contrarier dans la ferme rsolution
qu'il a prise. Agathine se spare de son oncle et regagne le bateau de
Saint-Cyr; le chien la suit. Le batelier s'oppose  ce qu'il accompagne
sa nouvelle matresse; il se jette  la nage et la rejoint sur l'autre
rive, l'accompagne jusqu' sa pension, o il n'ose entrer; mais il
reste couch sur le seuil de la porte, d'o personne ne peut le faire
dguerpir. Agathine, qui s'en aperoit, lui fait donner  manger. Il ne
quitte pas l'entre de la pension, et, profitant enfin du porteur d'eau
qui vient faire la provision d'usage, il entre furtivement derrire lui,
pntre dans la grande classe o se trouve Agathine, vient en tremblant
lcher ses chaussures, et se couche devant elle. Le moyen de rsister 
de si touchantes marques d'attachement et de reconnaissance? Agathine
ne peut s'empcher d'adopter cet excellent animal, et lui fait signe de
gagner la cour du pensionnat, et de se retirer dans un bcher, o elle
se fait prparer pour lui de la paille; il obit et ne revient plus
importuner sa jeune matresse que lorsqu'elle l'appelle. Ensuite, le
dimanche suivant, elle retourne chez son oncle; le chien la suit,
traverse de nouveau la Loire  la nage, tandis qu'elle la passe dans le
bateau de Saint-Cyr, et l'accompagne  la manufacture, o il fait mille
nouveaux traits de dvouement et de fidlit.

On prend des informations, et l'on dcouvre que cet animal appartient
 un riche fermier des environs de Tours; conduit dans une auberge, il
avait voulu dfendre le porte-manteau de son matre, attach sur la
croupe de son cheval; des garons d'curie, qu'il avait mordus pour
remplir son devoir de gardien fidle, l'avaient garrott, et, aprs lui
avoir attach une norme pierre au cou, taient alls le jeter  la
rivire, d'o l'avait sauv la jeune pensionnaire, qu'il ne voulait plus
quitter. En effet, c'tait en vain que le fermier venait le chercher 
la manufacture et l'emmenait attach  la queue de son cheval; ds que
la pauvre bte tait libre, elle revenait, soit au pont de la Mothe,
soit  la pension d'Agathine, auprs de laquelle il trouvait toujours
les moyens de pntrer. Il finit enfin par tablir entre elle et son
oncle une correspondance aussi touchante que remarquable. Celui-ci fit
une maladie qui sans mettre ses jours en danger, le retint longtemps au
lit. Agathine brlait du dsir d'avoir chaque jour des nouvelles de son
pre adoptif; et l'infatigable Dragon, c'est ainsi que l'appelait le
fermier qu'il allait visiter souvent, l'infatigable Dragon s'tablit
l'missaire entre l'oncle et la nice. Au moyen d'un petit sac de cuir
qu'on avait ajout  son collier, il allait de la manufacture  la
ville, porter les nouvelles du cher malade, qui traait quelques mots de
sa main pour sa chre Agathine, dont il recevait, une demi-heure aprs,
la rponse et les remerciements. Quelquefois, cependant, Dragon mettait
un peu de temps  remplir son message, car lorsque le bateau de
Saint-Cyr, o maintenant le batelier le recevait gratis, tait de
l'autre ct du fleuve, le chien prenait sa course le long du rivage,
gagnait le pont de Tours, l'un des plus beaux de l'Europe, et en vingt
minutes il tait  la pension, o toujours il recevait un gros morceau
de pain et lchait la main gnreuse qui le lui prsentait.

Mais, quand revinrent les beaux jours, Dragon redoubla de zle et
d'activit. Devenu cher  l'oncle d'Agathine, il portait chaque matin
 cette dernire, dans un petit panier couvert, dont l'anse garnie de
linge ne pouvait lui blesser la gueule, les fleurs les plus fraches,
les fruits les plus nouveaux. Dragon n'attendait plus  la porte de
la pension, o il avait acquis ses grandes entres; c'tait  qui
l'introduirait, ds qu'il aboyait dans la rue. Reprenant alors son
panier entre ses dents, il venait le dposer, en remuant la queue,
devant sa jeune matresse, et lui offrait de quoi augmenter son
djeuner et celui de ses plus chres compagnes. Le chien revenait  la
manufacture, mais sans se presser: sa commission tait faite. Aussi le
voyait-on souvent attendre sur les bords de la Loire que le bateau de
Saint-Cyr revint de son ct, pour le passer et lui viter le grand
tour.

Tant d'instinct, de zle et de services varis rendirent Dragon fameux
dans tout le pays: on le citait comme le modle de la plus rare
intelligence. Agathine, en appuyant tendrement sa main sur sa grosse
tte velue qu'il baissait humblement, se flicitait sans cesse de
lui avoir sauv la vie, et son oncle n'appelait plus Dragon que _son
fidle_. Mais ce titre devint encore plus digne de cet animal par un
vnement inattendu dont je suis heureux de faire ici le rcit.

Agathine tait sortie de pension; elle habitait chez son oncle, qu'elle
ne devait plus quitter, et dont elle se faisait un devoir, autant qu'un
plaisir, de gouverner la maison. Elle aimait  faire des promenades dans
ces riantes prairies qu'arrose la petite rivire de la _Choisille_,
vallon dlicieux qui offre en quelque sorte la ralit de ces
Champs-Elyses dcrits dans la mythologie. Dragon l'y accompagnait
toujours, car elle ne pouvait faire un pas sans que cette excellente
bte ne court sur ses traces,  moins que d'un seul coup d'oeil sa
matresse ne lui dfendit de la suivre; il obissait alors, en attachant
sur elle ses regards attrists jusqu' ce qu'il l'et perdue de vue.
Dragon tait devenu d'une force prodigieuse; rien ne pouvait chapper
aux atteintes cruelles de ses dents quand il tait excit; mais rarement
il en avait l'occasion: son sort tait si doux  la manufacture, o
chacun l'aimait, le caressait, ou tous les autres chiens le redoutaient
et lui paraissaient soumis! On tait  la fin du mois d'aot, poque o
les bestiaux de toute espce viennent dans les prairies patre l'herbe
nouvelle. Agathine, accompagne de son oncle et suivie du chien fidle,
longe les bords de la petite rivire et remonte jusqu'au moulin de
_Charcenay_. Elle tait simplement vtue, et portait sur ses paules un
ample chle de mrinos rouge, afin de se prserver de la rose du soir,
ordinairement trs-abondante  la fin de l't. Tout--coup elle entend
les ptres crier: Garde  vous, mamzelle!... garde  vous!... Elle se
retourne et aperoit un jeune taureau que la couleur de son fichu
avait effarouch, et qui courait sur elle en poussant d'horribles
mugissements: l'oncle d'Agathine veut avec sa canne la soustraire 
cette attaque dangereuse; mais il est renvers d'un coup de corne, qui
ne lui fait heureusement qu'une lgre blessure au bras. Agathine fuit
perdue  travers la prairie, et le taureau, plus furieux que jamais,
est au moment de l'atteindre, lorsque Dragon, le poil hriss et les
yeux flamboyants de colre, s'lance au flanc du froce animal et lui
fait une norme blessure qui l'arrte dans sa course. Celui-ci redouble
de mugissements et de rage; le chien, dont les lans sont prompts comme
l'clair, vite ses ruades, lui saute  la gorge, se roule et s'enlace
avec lui sur la poussire, o aprs mille bonds et les plus grands
efforts, il l'tend sans mouvement et sans vie. Il rejoint aussitt sa
jeune matresse vanouie dans les bras de son oncle et des ptres, lui
lche les pieds, les mains, le front, et semble, par ses caresses,
tmoigner la joie qu'il prouve.

Agathine, ayant repris ses sens, caresse et remercie l'intrpide Dragon;
mais, en passant la main sur sa tte couverte d'cume et de poussire,
elle s'aperoit que le chien fait un mouvement douloureux; elle dcouvre
une profonde blessure qu'il avait reue dans le combat: un coup de corne
du taureau l'avait atteint derrire l'oreille, et le sang coulait en
abondance. Avec quel empressement et quel zle elle panse elle-mme
cette prcieuse blessure! elle la lave d'abord  la rivire, la couvre
de son mouchoir dont elle fait une compresse, et l'enveloppe de ce fichu
rouge qui a failli causer sa mort! Regagnant ensuite avec son oncle la
manufacture, l'on y redouble de soins pour le librateur de la jeune
personne. Le mdecin vtrinaire consult dclare que la blessure du
chien, quoique profonde, n'est pas mortelle; et chaque fois qu'Agathine
en renouvelait elle-mme l'appareil, elle lui rptait avec motion:
Bon Dragon, je te dois la vie. Et,  la honte de tant d'ingrats qui
comptent parmi les hommes, le chien fidle la regardait avec des yeux o
brillait la joie la plus vive, et semblait lui rpondre: Je n'ai fait
que m'acquitter envers vous.




LE TABLEAU DE FNELON

OU

LA FORT DE VILLANDRY.


Rien ne reste grav plus profondment dans notre mmoire qu'un fait
historique offert  nos yeux par la peinture. Nous voyons le lieu de la
scne; nous nous identifions avec les personnages; nous prenons part
 l'action. On ne saurait donc apporter trop de soins au choix des
tableaux ou des gravures qu'on offre aux regards de la jeunesse; ils
influent plus qu'on ne le pense sur ses gots, sur ses penchants.

M. Germont, l'un des avocats les plus distingus de la Touraine, homme
aussi modeste qu'clair, avait deux filles, Thonie et Clara, nes 
un an de distance l'une de l'autre, et se faisant remarquer, quoique 
peine ges de douze  treize ans, par leur instruction, leurs manires
 la fois simples et distingues, et surtout par ce gnreux lan du
coeur, qui cherche partout  faire quelque bien. Elles avaient puis
celle heureuse habitude dans les modles que leur offraient leurs dignes
parents, et dans les vives impressions que leur faisaient prouver les
diffrentes images que sans cesse elles avaient sous les yeux dans la
maison paternelle: toutes offraient les traits les plus touchants de la
bienfaisance et de la charit. L, saint Vincent de Paul ramasse dans
son manteau un enfant naissant et presque nu, qu'il trouve expos sur un
tas de paille, dans une rue de Paris,  l'entre de la nuit, pendant
un hiver rigoureux. Ici, _Sophie d'Isenbourg_, princesse de Souabe,
prsente son sein  l'enfant d'une pauvre veuve dont la misre et la
faim avaient tari le lait nourricier. Plus loin, Henri IV laisse passer
des vivres aux habitants de Paris, qu'il assigeait pour conqurir sa
couronne. Enfin, parmi plusieurs sujets du mme genre, sont appendues
les deux belles gravures dont l'une reprsente Fnelon lors de la
bataille de Malplaquet, pansant lui-mme les soldats blesss qu'il
recueillait dans son palais, transform par ses soins pieux en hpital
militaire; et l'autre retrace ce beau trait de charit, si connu parmi
le peuple, celui o l'illustre auteur de _Tlmaque_, dont l'inpuisable
bont ne pouvait tre compare qu' son immortel gnie, ramne lui-mme
une vache gare qu'il avait trouve dans une de ses promenades
solitaires, et qu'il s'empresse de restituer  une famille de ptres
dont elle tait l'unique soutien.

Ce trait de bienfaisance et d'humilit chrtienne tait, de tous les
sujets historiques prsents aux regards des deux jeunes soeurs, celui
qui les touchait le plus vivement, et remplissait leurs mes de la plus
respectueuse admiration. Quoi! se disait Thonie, il se peut qu'un
archevque s'abaisse au point de conduire lui-mme une vache gare; de
l'escorter  pas lents, la corde  la main!--Loin de s'abaisser en
cela, lui rpondait M. Germont, Fnelon ne fut jamais plus grand, et ne
s'acquit jamais autant de droits  l'immortalit.--Oh! dit  son tour
Clara, combien ces bons ptres durent tre ravis, tonns, en voyant
leur archevque accompagner la pauvre bte qu'ils regrettaient
tant!--Leur joie fut grande, sans doute, lui rpliqua son pre; mais pas
plus que celle du vertueux prlat. Celui qui fait du bien jouit encore
plus que celui mme qui le reoit. Mais jugez, mes enfants, dans quelle
inquitude on tait  Cambrai! un grand nombre des habitants se mirent 
la recherche de leur illustre pasteur, que bientt ils aperurent port
sur les bras des villageois qu'il avait tirs de peine. Fnelon avait
march si longtemps, que ses chaussures taient dchires, et qu'il
tait accabl de fatigue. Quelle leon de charit! quel attendrissement
pour tous ses diocsains, qui le chrissaient comme un pre!--Ah! nous
ne sommes plus tonnes, reprirent les deux soeurs, qu'on en parle avec
tant de vnration; et nous ne rencontrerons jamais dans nos promenades
une vache gare, sans songer  Fnelon.

Elles allaient ordinairement passer avec leur pre une partie de
l'automne dans une habitation commode et sans aucun luxe, mais
importante par le produit du sol, et place dans un site ravissant, prs
de la fort de Villandry, sur la grande route qui conduit de Tours 
Chinon. L, parmi les bonnes lectures que leur permettait M. Germont,
elles lisaient avec dlices les _Aventures de Tlmaque_ et des rois.

Le temps de l'automne est celui des grandes chasses: elles offrent, en
Touraine, une chance heureuse  ceux qui recherchent cet exercice. A
quelque distance de l'humble habitation de M. Germont, tait le chteau
de Villandry, l'un des plus heureusement situs de la Touraine,
puisqu'il se trouve  l'embouchure de l'Indre et du Cher, qui, tout prs
de l, se jettent dans la Loire. Rien de plus pittoresque, de plus riche
et de plus dlicieux que la runion de ces trois rivires, que l'aspect
des les riantes et nombreuses qu'elles entourent. Nulle part on ne peut
mieux que dans ce beau sjour admirer le chef-d'oeuvre de la cration.
Le propritaire de ce chteau magnifique, l'un des banquiers les plus
renomms de la capitale, y talait un grand luxe: il y avait tabli
surtout un train de chasse qui pouvait le disputer  celui d'un prince,
d'un souverain mme. Nomm louvetier du dpartement, il faisait souvent,
autant par devoir que par plaisir, des battues dans la belle fort de
Villandry; et, de concert avec les grands propritaires des environs, il
devait poursuivre plusieurs loups qui, depuis quelque temps, faisaient
dans le pays un ravage effrayant. Thonie et Clara obtinrent de leur
pre la permission d'aller, avec Germain, le vieux domestique, voir
dfiler sur la route de Chinon ce cortge de chasseurs runis. Elles se
faisaient une fte d'entendre le bruit des cors, les cris des piqueurs,
l'aboiement d'une meute nombreuse; de voir ce mouvement continuel
d'hommes, de chevaux et de chiens parcourant toutes les sinuosits d'un
bois immense, pour se retrouver ensuite au lieu indiqu o la halte
devait avoir lieu. Le vieux serviteur accompagna donc les deux jeunes
soeurs, et jouit avec elles de ce spectacle enchanteur. On dtruisit, ce
jour-l, cinq loups normes, qui jetaient la terreur dans les bergeries
des environs. Jamais _hallali_ ne fut plus joyeux; jamais halte ne fut
plus brillante.

Mais dj la nuit, qui  cette poque tait aussi longue que le
jour, commenait  paratre sur l'horizon; bientt les chasseurs se
dispersrent et regagnrent leurs habitations respectives. Le fidle
Germain retournait  celle de M. Germont, avec ses deux jeunes
matresses, lorsqu'en approchant des limites de la fort ils entendirent
des cris plaintifs; ils avancent, et soudain ils aperoivent, sur le
bord de la grande route, une vieille villageoise assise, le visage cach
dans ses mains; des larmes coulaient en abondance le long de ses doigts
dcharns; et, au milieu de ses sanglots, elle invoquait le ciel, qui
venait en ce moment mme  son secours, en faisant passer devant elle
ces deux anges de bont. Qui vous fait pleurer de la sorte? lui
demandrent  la fois Thonie et Clara--Hlas! mes bonnes demoiselles,
j'ai perdu tout ce que je possdais au monde. Les deux soeurs
l'invitent  s'expliquer; et la vieille, enhardie par leurs voix si
compatissantes, et elle-mme naturellement enclin  babiller, leur
apprend d'abord qu'elle est une pauvre veuve sans enfants, et par
consquent prive de tout soutien; elle raconte ensuite qu'aprs avoir
conomis pendant plusieurs annes et prlev sur les besoins de sa vie
une modique somme, elle avait achet deux beaux chevreaux blancs, qui,
par ses soins et ses sacrifices, taient devenus les plus belles chvres
du canton. Je les avais amenes, ajoute-t-elle, patre dans les
broussailles qui bordent la fort, et m'occupais  filer ma quenouille,
quand tout--coup, effrayes par c'te chasse aux loups qui vient d'avoir
lieu, poursuivies par ces vilains grands chiens d' meute, qui n'en
auraient fait qu'une bouche, elles ont pris la fuite  travers le bois:
j' les avons suivies tant qu' j'ons eu d'forces, les app'lant  grands
cris; mais j' les avons perdues d' vue; et j' croyons ben qu' je n' les
r'verrons jamais.--Pourquoi cela? rplique vivement l'ane des deux
soeurs: Fnelon a bien su retrouver la vache des ptres; nous saurons,
de mme, vous ramener vos deux chvres.--L'une s'appelle Gogo et l'autre
Baby; elles viennent  vous ds qu'on les appelle, et mangent dans la
main; et puis la plus forte porte au cou un grelot, qui fait qu'on peut
l'entendre d'loin dans la fort. Ah! si vous pouviez m' les ram'ner,
comme j' prierais l' bon Dieu pour vous!... mais el' sont si loin, si
loin! p't-tre mme qu' c' moment les chiens les ont dvores.... A
peine la pauvre veuve achevait ces mots, que les deux soeurs avaient
disparu dans l'paisseur du bois, avec le vieux Germain, qui dj
murmurait de la course qu'on lui faisait faire. En effet, Thonie et
Clara parcoururent un long espace et de nombreux circuits, tantt
prtant une oreille attentive, tantt appelant  pleine voix: Gogo!...
Baby!... Rien ne rpondait  leurs cris, rien ne les encourageait dans
leur pnible dmarche. Elles voulaient s'enfoncer plus avant encore dans
la partie du bois la moins frquente; mais leur fidle serviteur les
en empcha, en leur faisant observer que, si elles prenaient
indistinctement  travers les arbres, elles s'gareraient  coup sr et
ne pourraient de toute la nuit peut-tre sortir de la fort.

Cependant l'obscurit commenait par degrs  se rpandre; il ne restait
plus qu'un faible crpuscule qui permettait  peine de distinguer les
objets. La vieille, toujours  la mme place, coutait avec toute
l'attention dont elle tait capable: elle n'entendait que le monotone
frmissement des feuilles et les cris lugubres des oiseaux de nuit,
sortant alors de leur repaire. Tantt la pauvre chevrire s'agenouille
et prie pour ses jeunes bienfaitrices; tantt elle s'imagine ... on est
si dfiant dans le malheur! que ces deux demoiselles veulent s'amuser
 ses dpens et lui font croquer le marmot, tandis que peut-tre elles
sont retournes  leur demeure, o elles rient de la crdulit de la
pauvre femme qui les attend. Dj mme elle murmure entre ses dents et
se dispose  gagner sa cabane, lorsqu'elle aperoit un homme  cheval
qui l'aborde, inquiet, agit, et lui demande si elle n'aurait pas vu
passer deux jeunes personnes de douze  treize ans, simplement vtues et
accompagnes d'un vieux domestique. Oui, rpond la veuve, elles m'ont
fait accroire qu'el'z'allaient chercher mes chvres dans la fort; mais
j'vois bien qu'el'se sont gausses d'moi, et qu'el'voulaient m'faire
passer la nuit  la belle toile.--Elles en sont incapables, dit
l'inconnu (c'tait M. Germent lui-mme). Jamais les infortuns ne leur
ont inspir que le dsir de leur tre utiles. Il fait alors plusieurs
questions  la vieille, qui lui raconte navement tout ce qui s'tait
pass. Je vois bien, se dit tout bas M. Germent, que l'imagination
frappe du trait touchant de Fnelon ... mais elles se seront sans doute
gares dans ces bois; profitons du crpuscule qui luit encore pour
aller  leur secours. Il entre aussitt dans une grande alle de la
fort qu'il parcourt  bride abattue, et disparat  son tour.

Bientt la vieille chevrire croit entendre des cris de joie que
rptent les chos dans le lointain, et qui s'approchent par degrs.
Bientt elle croit reconnatre la voix d'une des deux inconnues,
s'criant: Les voil!... les voil!... Enfin elle entend
trs-distinctement le grelot que Gogo portait  son cou, et dont le son
fait vibrer de saisissement le coeur oppress de la pauvre femme. Je
n' m'tais donc point trompe, se dit-elle, et ces deux d'moiselles m'
ramnent mes excellentes btes? A ces mots reparaissent  la lisire du
bois Thonie et Clara, couvertes de sueur et tenant chacune une chvre
avec un mouchoir fortement attach  ses cornes. Leurs vtements taient
dchirs par les pines et les branches d'arbres, leurs chaussures ne
leur tenaient qu' peine aux pieds; mais leur figure tait rayonnante de
cette inexprimable ivresse que produit une bonne action. Derrire elles
marchait le vieux Germain, se tranant avec effort, et touchant les
deux animaux avec une baguette de coudrier qu'il avait cueillie dans
la fort. Il voudrait bien gronder ses jeunes matresses de leur
imprudence, de l'inquitude qu'elles doivent donner  leur digne pre
en rentrant aussi tard; mais le succs de leur entreprise lui ferme la
bouche.

Comment exprimer la joie de la vieille femme en revoyant ses deux
chvres, unique soutien de son existence? Elle leur touche la tte, pour
bien s'assurer que ce sont elles; et les pauvres btes blent de joie
en la revoyant, et lchent les mains qui leur avaient prodigu tant de
soins. Celles de Thonie et de Clara furent mouilles des larmes de la
reconnaissance. Les ptres, en recevant leur vache des mains de leur
archevque, ne rendirent pas plus de grces  Dieu que ne lui en rendait
en ce moment la chevrire pour les deux anges qui l'avaient secourue
avec tant de dvouement et de courage. M. Germont, attir lui-mme par
les cris joyeux qu'il avait entendus, revint sur ses pas, et ne put
s'empcher d'tre vivement touch du tableau qui s'offrait  ses
regards; il voulut, de son ct, contribuer au bien-tre de la
chevrire; il lui offrit d'tre la surveillante de sa basse-cour,
ordinairement trs-peuple de toutes sortes d'animaux domestiques. La
bonne vieille accepta cet emploi, qui convenait si bien  ses habitudes
et lui assurait le bonheur pour tout le temps qu'elle avait  vivre.
Thonie et Clara se flicitrent plus encore de ce qu'elles avaient fait
pour cette pauvre femme; et, depuis cet heureux jour, elles ne cessrent
d'prouver l'influence de la peinture sur les moeurs, et conservrent
toute leur vie le touchant souvenir du tableau de Fnelon.




LE CHATEAU DE CHENONCEAUX

OU

LES PORTRAITS HISTORIQUES.


De toutes les belles habitations qu'on remarque dans la Touraine, et qui
nous offrent des souvenirs attachants, il n'en est point de comparable
au chteau de Chenonceaux. Qu'on se figure un vaste btiment tout  la
fois gothique et moderne, s'levant sur un pont construit au-dessus du
Cher! qu'on se reprsente une salle de bains et des offices pratiqus
dans les piles qui sparent les arches, une bibliothque et un salon,
sous le parquet desquels passent les nombreux bateaux allant  dix
lieues de l se jeter dans la Loire! En un mot, qu'on invente dans son
imagination tout ce que la nature et la ferie mme pourraient former de
plus ravissant, de plus romantique, de plus vari dans ses dtails; ce
rve enchanteur est, pour ainsi dire, ralis dans ce lieu de dlices
qu'ont chant tour  tour les potes les plus clbres, que citent dans
leurs crits un grand nombre d'historiens, et que chaque jour encore
retracent sous leurs pinceaux les peintres avides de la belle nature.

Qu'on ajoute  ce prestige irrsistible celui non moins puissant des
grands noms que rappelle cette ancienne demeure des rois, et qu'on se
dise: C'tait l que Franois 1er s'entretenait avec Bayard du bonheur
et de la gloire de la France.... C'tait dans ce parloir que le monarque
ami des lettres recevait dans son intimit Ronsard et Clment Marot....
Ce fut sous ces ombrages que Marie Stuart et Anne de Boulen, alors
brillantes de jeunesse et de beaut, promenrent leurs tristes
rveries.... C'est dans ce mystrieux oratoire qu'a pri tant de fois
Claude de France, fille de Louis XII. Les voil, ces souterrains o,
lors de la conjuration d'Amboise, Diane de Poitiers droba l'lite des
chevaliers franais  la rage de Catherine de Mdicis.... Enfin, c'est
sur ces belles rives du Cher que Delille crivit des fragments de son
pome des Jardins; Thomas, quelques-uns de ses loges historiques;
Barthlemy, l'introduction de son Anacharsis; etc.

Aussi n'est-il aucun habitant de la Touraine qui n'aille saluer
ce monument de tant de clbrits; n'est-il aucun tranger qui ne
s'empresse d'aller y chercher de nobles inspirations. Ce qui surtout
augmenta, pendant longtemps, le nombre des visiteurs de ce beau sjour,
c'tait l'accueil qu'on y recevait de la femme si distingue  laquelle
il appartenait. Madame Dupin semblait tre la lgataire de Diane de
Poitiers; elle savait rpandre  Chenonceaux tout ce que la grce,
l'esprit et la bont ont de touchant, de brillant et d'enchanteur.
Elle y attirait les personnes qui s'taient fait un grand nom dans les
lettres, dans les arts, et celles qui honoraient le plus la France
par leurs hauts faits d'armes et la gloire de leurs anctres. Elle y
faisait, pour ainsi dire, revivre cette brillante cour de Franois 1er,
dont on retrouve encore  chaque pas les traces, les chiffres et les
armes. On se croyait report au commencement du seizime sicle.
Jamais le beau jardin de la France, qui donna le jour  tant de femmes
clbres, n'en possda de plus aimable et de plus digne d'loges que
madame Dupin. J'tais jeune encore lorsque j'eus l'honneur de lui tre
prsent; et le charme de son regard, le son de sa voix pntrante, la
grce rpandue dans toute sa personne, sont rests dans mon souvenir.
Elle me donna de son sexe une ide qui m'blouit, remplit mon coeur
d'un sentiment profond; et peut-tre suis-je redevable  cette premire
impression de l'attachement respectueux, inaltrable, que j'ai vou aux
femmes,  qui je dois mes succs les plus flatteurs.

Cet hommage, qu'il m'est si doux de pouvoir rendre  la mmoire
d'une personne longtemps l'ornement de ma belle patrie, me conduit
naturellement  celui que mrite aujourd'hui la femme qui lui succde,
et dont la gracieuse urbanit accueille indistinctement tous les
trangers qui vont visiter Chenonceaux.

Pour donner plus de charme encore  tous les souvenirs qu'offre ce lieu
ravissant, madame la comtesse de V***, dont le got gale l'instruction,
s'est occupe  runir, dans une grande salle du chteau, les portraits
des personnages les plus marquants sous le rgne de Franois 1er. Cette
galerie historique, classe avec le plus grand soin, produit un effet
magique dans ce mme endroit o le Pre des lettres prouvait chaque
jour qu'elles taient un des plus beaux fleurons de sa couronne. Il
semble, en effet, qu' l'aspect de ces images fidles de ces clbrits
du temps, on soit admis  la cour du vainqueur de Marignan, et qu'on
participe aux plaisirs,  l'clat dont il environnait son trne.

Mais, pour tre admis dans ce musum du seizime sicle, il faut crire
son nom, son pays et sa profession sur un registre que prsente le
concierge; et c'est aprs qu'ils ont t communiqus  la dame du
chteau qu'on est reu dans les appartements. Un beau jour du mois de
mai, poque o la nature est revtue de toute sa parure, plusieurs
voitures entrrent dans l'avenue plante d'arbres antiques, et bientt
une trentaine d'trangers, dont l'extrieur annonait l'opulence et
mme un rang lev, furent introduits dans la salle d'armes du
rez-de-chausse, de l dans la chapelle, parfaitement conserve, et
enfin dans l'immense galerie qui traverse le Cher, et sur les murs de
laquelle sont un grand nombre d'inscriptions en diffrentes langues. Le
concierge, suivant l'usage, fait crire  chaque individu les indices
exigs, qu'il va mettre sous les yeux de la comtesse. Celle-ci, voyant
les noms des plus honorables familles des environs, entre autres celui
d'un lieutenant-gnral des armes, qu'accompagnaient ses deux filles,
renvoie le concierge inviter les personnes qui visitaient la galerie 
passer dans le salon bleu, dont les draperies sont ornes du chiffre de
Franois 1er, dans lequel sont runis les portraits des plus illustres
contemporains du monarque.

Parmi les visiteurs qui lisaient avec intrt et curiosit les
inscriptions traces dans la galerie, taient plusieurs habitants de la
petite ville de Blr, situe  une lieue de Chenonceaux. Toujours bien
reus par la comtesse, ils avaient amen deux jeunes filles, modestement
vtues, et dont l'extrieur annonait une honnte obscurit. Elles
prenaient au crayon des notes, et semblaient recueillir quelques
renseignements historiques. Elles avaient sign sur le registre: Ccile
et Suzanne de La Tour, filles de militaire et natives de Nancy. Le
gnral et ses enfants avaient pass plusieurs fois devant elles sans
les remarquer. Leur extrieur tait si mince, et leurs yeux baisss,
leur maintien gn, timide, annonaient qu'elles avaient si peu
d'usage!... Elles suivirent toutefois les visiteurs, et furent admises
dans le salon bleu, qu'elles n'taient pas moins impatientes que les
autres de connatre et d'tudier. Humblement retires dans un coin,
et restant debout, elles contemplaient avec un intrt dvorant les
portraits offerts  leurs regards, et prtaient une oreille attentive 
tout ce que disaient les diffrentes personnes admises comme elles
dans ce riche salon. Elles ne tardrent pas  s'apercevoir que les deux
filles du gnral parlaient avec prtention sur les personnages les plus
clbres composant cette imposante runion, et qu'elles affectaient
d'taler un grand savoir. Plus d'une fois mme, en parlant avec une
volubilit qui prouvait combien elles taient peu verses dans la
science de l'histoire, elles portaient sur Ccile et Suzanne un regard
qui semblait dire: Pauvres petites, vous ne pouvez pas nous comprendre,
et tout votre mrite se borne sans doute au travail de l'aiguille. Les
deux jeunes soeurs baissaient alors leurs grands yeux observateurs, et
leur rougeur confirmait, en apparence, tout ce que pensaient d'elles les
deux demoiselles si vaines de leur rudition.

Mais quelques anachronismes qui chapprent  celles-ci, quelques
erreurs sur le caractre et les hauts faits des grands personnages
contemporains de Franois 1er amenrent une scne trs-remarquable, et
prouvrent que l'on s'expose  d'tranges dconvenues lorsqu'on a la
manie de citer  tort et  travers, et de montrer son savoir, le vrai
mrite s'enveloppant toujours du voile de la modestie.

Un des portraits les plus remarquables tait celui de Franois 1er, par
Le Titien. A cette belle figure franche, ouverte,  ce sourire gracieux,
chacun avoue que la couronne de France ne fut jamais pose sur une plus
belle tte. Celui-ci prtend que Louis XII ne pouvait avoir un plus
digne successeur; celui-l, moins instruit en chronologie, s'imagine que
Franois tait le fils du Pre du peuple: aussitt la fille ane du
gnral redresse cette erreur en soutenant qu'il tait fils de Charles
d'Orlans, comte d'Angoulme; et que, lors des tats tenus  Tours,
il avait t fianc avec la fille de Louis XII, nomme ... Claude de
France, fille d'Anne de Bretagne, dit en baissant les yeux, et comme
malgr elle, Suzanne de La Tour, sur laquelle tous les regards se
portrent. Parmi les portraits de femmes tait celui de cette belle
Valentine de Milan qui mourut de douleur sur la tombe de son mari. On
dirait,  la voir, s'cria la fille cadette du gnral, qu'elle prononce
encore ces mots si touchants: Plus rien ne m'est; rien ne m'est
plus.--Son petit-fils, ajoute la soeur ane, tait loin de s'attendre 
monter sur le trne, car entre elle et lui, c'est--dire depuis
Charles VI jusqu' son rgne, il y a eu, je crois ... trois rois de
France.--Quatre, si je ne me trompe, Mademoiselle: Charles VII, Louis
XI, Charles VIII et Louis XII, dit Ccile de La Tour.--Vous avez raison,
Mademoiselle, reprend la savante prtentieuse, en rougissant de son
erreur. Enfin tous les yeux s'arrtrent sur deux grands portraits en
pied, placs l'un  ct de l'autre, et qui faisaient prouver aux
spectateurs des sentiments divers. L'un reprsentait le chevalier
Bayard, sans reproche et sans peur; et l'autre, le conntable de
Bourbon, qui avait trahi son roi pour servir Charles-Quint, dont il
dsirait pouser la soeur. Quel contraste! disait-on: l tout ce que
l'hrosme et la fidlit peuvent inspirer de vnration; ici tous les
remords de l'ambition due.--N'est-ce pas  la bataille de Marignan,
dit la fille ane du gnral, que fut tu Bayard?--Non, ma chre, lui
rpond sa soeur, c'est au sige de Pampelune.--Ce fut, je crois, en
Italie, reprend avec timidit Suzanne de La Tour.--Oui, sans doute,
ajoute Ccile; ce fut  la retraite de Romaguagno qu'il tomba d'un coup
de mousquet, et qu'on baisant la croix du son pe il demanda qu'on le
mt sous un arbre, le visage tourn vers l'ennemi: parce que, dit-il,
ne lui ayant jamais tourn le dos, il ne voulait pas commencer  ses
derniers moments.--Ce fut alors, reprit Suzanne, que se prsenta devant
lui le conntable de Bourbon, lui tmoignant combien il le plaignait.
Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, reprit Bayard, mais vous qui
portes les armes contre votre roi, votre patrie et votre serment. Ce
furent les dernires paroles de ce grand homme.

Tous les assistants, et principalement les filles du gnral, ne purent
s'empcher de tmoigner leur admiration pour deux jeunes personnes qui
cachaient tant de savoir sous un extrieur si modeste, et s'exprimaient
surtout avec tant de facilit. Mais l'tonnement fut au comble lorsque
Ccile et Suzanne, excites par les nombreuses questions qu'on leur
adressait, et, pour ainsi dire, forces  laisser paratre leur
instruction, prouvrent qu'elles taient verses non-seulement dans
l'histoire de leur pays, mais dans celle de toutes les puissances
trangres. Parcourant donc la nombreuse galerie des portraits qu'elles
avaient sous les yeux, elles firent tour  tour l'loge historique du
pape Lon X, surnomm le _Pre des Muscs_, d'Emmanuel, dont le rgne fut
appel le _Sicle d'or du Portugal_, de Gustave Vasa, qui, aprs avoir
conquis son royaume  la pointe de l'pe, affermit la puissance de la
Sude. Variant ensuite leurs couleurs, elles peignirent fidlement ce
Charles-Quint, basant sa puissance sur la ruse de Henri VIII, dont le
fanatisme, l'orgueil et les cruauts firent le malheur et la honte de
l'Angleterre; ce Christian II, surnomm le _Tyran du Nord_, qui, chass
par ses sujets, termina ses jours odieux dans les fers. Passant ensuite
 des noms chers aux lettres, aux arts,  la magistrature, elles
analysrent avec autant de fidlit que de charme la gloire immortelle
de Copernic, de Thomas Morus, de Raphal, et des plus grands hommes
contemporains de Franois 1er. On remarquait surtout la vive impression
qui se peignait sur la figure des deux soeurs lorsqu'elles parlaient des
guerriers morts pour leur pays. Se regardant alors, les yeux mouills de
larmes et se serrant la main, elles laissaient percer sur leurs traits
une noble fiert, et semblaient se rsigner aux coups du sort. Eh! qui
donc tes-vous, Mesdemoiselles? leur demande le gnral, vivement touch
de tout ce qu'il venait d'entendre.--Les filles d'un militaire, rpond
l'ane, qui ne nous a laiss en mourant qu'un peu de gloire acquise au
champ d'honneur, et l'instruction qu'il nous donna lui-mme; il fut seul
notre instituteur.--Et dans quel corps servait votre digne pre?--Dans
l'artillerie lgre, rpond Suzanne en soupirant.--Quel grade
avait-il?--Il tait capitaine.--Et son nom?--De La Tour.--De la
Tour!... Il avait le poignet gauche fracass par un clat
d'obus?--Prcisment.--Cinq coups de sabre sur la tte?--Dont un surtout
lui avait fendu le visage depuis le front jusqu'au menton.--Il le reut
en me sauvant la vie, s'crie le gnral. Chers et nobles enfants de mon
librateur, que je rends grce au ciel de pouvoir vous connatre et vous
presser dans mes bras!... Oui, je commandais l'artillerie au combat
donn sous les murs de La Fre: dans une sortie que je fis pour
conserver la place, je fus environne d'un escadron hongrois, et
j'allais succomber au nombre; tout--coup l'intrpide La Tour perce les
rangs ennemis  la tte de sa compagnie, me dlivre; je le perds de vue
dans la mle, je prends des informations, et l'on m'assure qu'il est
rest sur le champ de bataille. Il fut en effet laiss mort pendant cinq
heures, dit Ccile; mais, reprenant ses sens et profitant de l'obscurit
de la nuit, il gagna, non sans effort, une chaumire o de pauvres
agriculteurs l'accueillirent avec empressement, ranimrent ses forces
puises, se rduisirent  coucher sur la dure afin de lui procurer un
lit commode; firent, du peu de linge qu'ils avaient, des bandelettes et
des compresses pour panser ses blessures; et, au bout de six semaines,
notre malheureux pre vint nous rejoindre  Nancy. L, rduit  la
pension la plus modique, et venant de perdre notre excellente mre, que
le bruit de sa mort avait conduite au tombeau, il fit ressource de ses
talents. Il donna des leons de mathmatiques et de fortification:
estim, chri de tous les habitants de la ville, il tait parvenu  se
faire un tat honorable, indpendant. Ma soeur et moi, quoique bien
jeunes encore, nous vaquions aux soins du mnage. Le travail et
l'conomie nous avaient procur quelque aisance, et notre excellent
pre ne ngligea rien alors pour nous donner une ducation qui pt nous
mettre  l'abri des rigueurs du sort. Tout prosprait autour de nous,
tout souriait  notre esprance, lorsqu'une blessure, que le capitaine
avait reue  la poitrine, se rouvrit tout--coup et nous priva du seul
appui qui nous restait sur la terre.--Il vous en reste un dans celui 
qui votre pre sauva la vie, reprend le gnral avec cet lan d'une me
franche et gnreuse. J'avais deux filles! eh bien! maintenant, j'en ai
quatre. Venez  la terre que je possde sur les bords de la Loire: vous
serez les institutrices de vos nouvelles soeurs, car vous en savez bien
plus qu'elles, et vous achverez de leur prouver que le savoir et
le vrai mrite n'ont jamais plus d'clat que sous les dehors de la
modestie. Venez, charmantes cratures, je vous adopte, et ce jour
devient un des plus heureux de ma vie.--Et de la ntre, ajoutent les
filles du gnral, en serrant affectueusement la main de Ccile et de
Suzanne. Mais celle-ci, dsignant une vieille femme ple qui paraissait
tremblante de frayeur qu'elles n'acceptassent, rpondirent qu'elles ne
quitteraient jamais leur tante, chez laquelle elles taient venues
se rfugier  la mort du capitaine: Nous sommes pntres de
reconnaissance, dit Suzanne, de l'offre et de l'honneur que vous daignez
nous faire; mais nous ne pouvons nous sparer de notre mre adoptive,
qui, depuis deux ans, partage avec nous le peu qu'elle possde.--Nous
commenons, dit  son tour Ccile,  mettre  profit les leons que nous
donna notre pre: dj les principaux habitants de la petite ville
de Blr nous confient la premire ducation de leurs filles; encore
quelque temps, et nous formerons une institution qui peut-tre nous
mritera l'estime publique, nous procurera ce que nous a tant recommand
celui que nous pleurons, le bonheur de n'appartenir qu' soi, de
ne devoir qu' son travail une honnte existence.... Nous nous en
rapportons  vous, gnral: pouvons-nous oublier ce qu'en mourant nous
ordonna celui qui eut l'honneur de s'exposer pour vous; et, lorsque
dj tout sourit  nos efforts, ne serait-ce pas troubler sa cendre
et manquer de respect  sa mmoire que d'oublier ses dernires
paroles?--Vous avez raison, rpondit la gnral en attachant sur les
deux orphelines des regards pleins d'admiration; oui, vous devez rester
dignes du brave qui vous fit natre; poursuivez donc votre carrire,
qui, aprs tout, a ses jouissances. Croyez que je porterai  votre
tablissement tout l'intrt que vous mritez.... Mais, si je suis
priv du bonheur inexprimable de vous possder au chteau que j'habite,
j'espre que vous ne refuserez pas de venir quelquefois visiter celui
que secourut si vaillamment votre digne pre. Ccile et Suzanne
promirent de rpondre  ces vives instances, et s'en montrrent dignes:
elles allrent  la terre du gnral, o toujours on les recevait avec
distinction, quels que fussent leurs vtements. Les filles du gnral
les accueillaient comme des soeurs, et gagnrent beaucoup  cette
intimit. Non-seulement elles acquirent encore plus d'instruction, et
se perfectionnrent dans la science chronologique; mais elles furent
guries pour jamais de cette insupportable habitude de citer  tout
moment tel ou tel grand crivain, de cette ridicule mania d'taler ce
qu'on sait, et bien souvent ce que l'on croit savoir. Elles conservrent
dans le monde cette modeste retenue qui donne le droit d'observer sans
paratre, de profiter de tout sans rien hasarder de ce qu'on possde,
cette modestie enfin qui prserve de ce pdantisme assommant, flau de
la socit, et dont une seule erreur et la moindre mprise font rire 
nos dpens ceux-l mmes que nous voulions humilier.




LES DEUX ORPHELINES

OU

LA DISCRTION.


M. de Saintne, magistrat respectable, prouvait chaque jour, par son
mrite et la noble austrit de son caractre, qu'il appartenait  la
famille de Lamoignon de Malesherbes. Il n'avait pas eu d'enfants de son
mariage avec la femme qui, depuis vingt ans, embellissait ses destines.
Ils rsolurent d'adopter chacun une jeune orpheline appartenant  leurs
familles respectives, et d'en faire l'appui de leurs vieux jours. Madame
le Saintne choisit Isaure Belval, ge de dix ans, ne  Amboise,
d'honntes ngociants, mais sans fortune, et tout parut lgitimer
ce choix: on n'tait pas plus sense, plus aimante, et surtout plus
discrte que ne l'tait Isaure. Jamais elle ne s'occupait des autres
que pour leur complaire; jamais elle n'ouvrait la bouche que dans
l'intention de prvenir un reproche, de calmer une dispute, et toujours
elle savait viter avec soin le moindre caquetage: aussi tait-elle
l'enfant bien-aime de madame de Saintne, qui l'appelait son ange.

Le choix qu'avait fait le prsident, quoique sduisant au premier
aperu, n'tait pas aussi parfait. Clina Martel, ge de onze ans,
leve dans la petite ville de Beaulieu, prs Loches, et ne d'un
fabricant de draperies mort depuis six mois, tait doue d'un naturel
enjou, d'un esprit vif et souvent orn de piquantes saillies; mais
curieuse, inconsquente, elle reportait sans rflexion tout ce qu'elle
entendait dire, et se livrait quelquefois, dans ses rcits,  des
variantes infidles, sans en prvoir le danger. Son pre adoptif, dont
elle seule avait le droit de drider le front svre, l'aimait beaucoup,
et l'appelait son lutin.

C'tait principalement pour les domestiques de la maison que notre jeune
espigle devenait chaque jour plus redoutable. Elle les brouillait entre
eux, en reportant  ceux-ci ce qu'avaient fait ceux-l: tout ce qu'ils
disaient sur leurs matres, souvent par simple rflexion, tait aussitt
report, comment par la bavarde intarissable. De l, des rprimandes
svres  d'anciens serviteurs qui, de leur ct, fidlement instruits
par la gazette ambulante des plaintes de leurs matres, ralentissaient
leur zle pour ceux dont ils n'avaient reu jusqu'alors que des preuves
d'estime et de satisfaction.

Un jour, entre autres, le valet de chambre du prsident se plaignit 
son matre de ce qu'on paraissait mcontent de son service, et lui en
demanda la cause avec cette franchise d'un honnte homme qui se croit
irrprochable. M. de Saintne lui proteste que jamais il n'avait mis la
moindre plainte sur son compte. Le vieillard cite mademoiselle Clina,
qui lui avait rapport tel et tel fait.

Le prsident, toujours empress de faire clater la justice, appelle
devant lui la jeune indiscrte; celle-ci rougit, balbutie, et avoue
qu'en reportant  sa mre adoptive quelques mots qu'elle avait entendus,
elle en avait peut-tre mal exprim l'intention.... Que ce soit la
dernire fois! lui dit M. de Saintne d'une voix forte, et rprimant,
non sans effort, un mouvement de colre: j'ai cru dj m'apercevoir que
vous tiez sujette  cette vile et dangereuse manie de reporter aux uns
ce que vous entendez dire aux autres. C'est un mtier mprisable. Jugez
de l'opinion qu'il donnerait de vous dans le monde: on vous y fuirait
comme ces animaux malfaisants qui vont rdant partout, pour y jeter
le dsordre et l'effroi. Bientt je me verrais moi-mme forc de vous
renvoyer  ceux qui levrent votre enfance; alors, sans parents, sans
appui sur la terre, quel serait votre sort? rflchissez-y bien; et, en
attendant, faites vos excuses  ce digne vieillard, que vous avez si
injustement tourment. Je suis indulgent pour les espigleries de votre
ge, souvent mme je m'en amuse; mais les vils penchants qui dgradent
le coeur, jamais je ne les tolre.... L'austre prsident sort  ces
mots, laissant Clina stupfaite, noye de larmes, et se proposant bien
de ne plus se livrer  cette funeste manie qui lui attirait de pareils
chagrins, d'aussi grandes humiliations.

L'espigle Clina ft peut-tre retombe dans ses funestes habitudes,
sans un vnement qui frappa sa jeune imagination, et lui prouva de quel
dvouement la discrtion rend capable un noble coeur sentant bien toute
sa dignit.

Les deux orphelines, traites par monsieur et madame de Saintne comme
leurs enfants, prouvrent mutuellement ce tendre attachement qui unit
les tres forms du mme sang. Clina aimait Isaure avec toutes les
dmonstrations de l'me la plus vivement inspire; et son attachement
tait ml d'une sorte d'admiration pour son anglique douceur, pour cet
esprit prvenant, ce tact dlicat des convenances qu'elle possdait dj
si bien.

Isaure, moins expressive peut-tre, mais sentant aussi vivement,
rpondait au tendre attachement de sa soeur adoptive par ces douces
prvenances, par ces soins de tous les instants, et ces avis qui jamais
ne blessent lorsqu'on les reoit, parce qu'ils prouvent combien on
s'intresse au bonheur de ceux auxquels on les donne. Elles taient
devenues insparables; travaux, rcrations, peines, plaisirs, tout
entre elles deux tait une association continuelle. Clina s'en trouvait
bien, et, depuis longtemps, aucun propos inconsidr, aucun rapport
nuisible, n'taient venus troubler son repos, ni porter atteinte 
l'attachement particulier que lui portait le prsident de Saintne.

Celui-ci joignait  son austrit connue l'habitude de ne point laisser
pntrer le fond de sa pense. Il avait interdit aux deux jeunes
orphelines l'entre de son cabinet de travail, o ses fonctions
l'obligeaient souvent  taler sur son bureau des papiers de famille
de la plus haute importance. Cette prcaution, indispensable pour le
magistrat dpositaire de grands secrets, n'avait fait qu'irriter la
curiosit inne de Clina. Elle avait appris par le vieux valet de
chambre du prsident, le seul de tous les gens qui et le droit d'entrer
dans le mystrieux cabinet en l'absence de son matre, qu'il renfermait
plusieurs tableaux de prix, les portraits des magistrats les plus
clbres de la France, et surtout un buste en stuc, d'une ressemblance
admirable, de l'illustre Lamoignon de Malesherbes. Cent fois Clina
avait t sur le point de se glisser furtivement dans ce petit musum,
et cent fois elle avait t retenue par la crainte de dsobir  son
pre adoptif, inexorable quand on osait enfreindre ses ordres.

Mais un matin que celui-ci tait au Palais-de-Justice et que le vieux
valet de chambre faisait des courses dans la ville, Clina, en jouant au
volant dans un corridor, aperoit la porte du cabinet entr'ouverte: cela
n'arrivait presque jamais. Elle ne peut rsister  la curiosit qui la
pousse, et pntre dans l'endroit dfendu. Bientt sa vue est rassasie
des divers objets qui la frappent; et, entrane par son tourderie
naturelle, elle lance son volant dans ce beau rduit, dont le plafond
est lev, et dont les rideaux cramoisis rpandent partout une
lueur rose dont ses yeux sont charms. Mais,  douleur!  malheur
irrparable! la jeune tourdie, en voulant empcher le volant de tomber
sur l'encrier du bureau de travail, tend sa raquette avec imprudence,
et renverse le beau buste de Lamoignon de Malesherbes, qui roule en
mille morceaux sur le parquet.

Aux cris que pousse l'infortune, accourt sa soeur adoptive, qui passait
par hasard dans le corridor. A l'aspect de ces dbris d'un objet si
prcieux, elle cherche vainement  consoler,  rassurer la coupable.
Celle-ci ne cesse de rpter: Je suis perdue!... jamais, non jamais il
ne me pardonnera! O funeste curiosit! que tu me coteras cher!... Mais
ces justes craintes redoublent lorsque,  travers les carreaux d'une
fentre, Clina, respirant  peine, aperoit le prsident qui rentre.
Va-t'en, et laisse-moi faire, lui dit Isaure vivement et d'un air
inspir. Tout ce que je te demande, c'est de garder le plus profond
silence. Clina se sauve et laisse sa soeur adoptive ramassant les
morceaux du buste pars a et l.

Celle-ci entend avec effroi M. de Saintne ouvrir la grande porte
d'entre de son cabinet; et, connaissant toute sa svrit, calculant
les dangers auxquels l'expose le projet qu'elle a conu, elle devient
ple, tremblante. Le prsident,  l'aspect d'Isaure, dont la posture
est suppliante, et dont la voix altre ne peut prononcer que ces mots:
Grce!... grce, mon pre!... est convaincu que c'est elle qui l'a
priv de l'objet le plus prcieux, de ce buste que, jeune encore, il
avait reu des mains du clbre Lamoignon, son parent: cdant alors 
son dpit,  sa colre, il ne peut  son tour profrer que ces mots
d'une voix horrible et d'un geste menaant: Sortez, malheureuse!...
sortez!... ne reparaissez jamais devant moi!... Isaure obit en jetant
sur lui un dernier regard plein d'expression, et se soumet sans se
plaindre au chtiment qui lui est impos.

Pendant cinq jours entiers, l'exile subit l'arrt qu'avait prononc M.
de Saintne. Elle resta dans son appartement, o l'on prsume sans
peine que Clina lui rendait les plus tendres soins. Qu'on se figure
l'embarras et l'motion de cette dernire, chaque fois que leur mre
adoptive venait auprs de sa chre Isaure, dont elle ne pouvait
concevoir la dsobissance et surtout l'tourderie. Oh! combien de fois
elle fut tente de tout rvler, et de reprendre le pesant fardeau dont
son admirable soeur se laissait accabler pour elle! Ce qui confondait
le plus madame de Saintne c'tait l'hroque rsignation d'Isaure,
qui n'implorait aucunement son assistance pour flchir le prsident.
Celui-ci ne s'tonnait pas moins du silence de la prtendue coupable; et
peut-tre accusait-il dj d'ingratitude et de froideur le coeur le plus
aimant, le plus gnreux. Isaure, en effet, trouvait ne pas payer trop
cher le bonheur d'empcher Clina d'tre replonge dans l'tat obscur
d'o elle tait sortie, et de renoncer au sort brillant qui lui tait
assur.

Mais, en mme temps, quelle forte et touchante leon pour notre
tourdie, de voir ce que souffrait sa soeur, rduite  rester dans sa
chambre,  ne point paratre  table, au salon, ni mme dans le jardin;
 passer aux yeux de tous les gens de la maison pour une curieuse
indiscrte, elle qui, de sa vie, n'avait commis aucune faute de ce
genre.... On esprait enfin que le prsident se laisserait toucher; et 
la vue de son valet de chambre qui entre furtivement chez Clina, Isaure
prsume qu'enfin son tourment va finir; mais quel est l'tonnement des
deux orphelines, en apprenant que M. de Saintne, bless de ce que
l'exile n'avait fait faire aucune tentative pour obtenir sa grce, et
prsumant, d'aprs cette trange conduite, qu'elle n'en conservait aucun
repentir, exigeait qu'elle ft encore une semaine entire sans paratre
devant lui.

Je ne le souffrirai pas! s'cria Clina; et aussitt elle s'lance
dans le cabinet du prsident, tombe  ses pieds, et lui rvle toute la
vrit. C'est moi, lui dit-elle, fondant en larmes, c'est moi qui fus
assez malheureuse pour briser ce buste si prcieux, et qui vous tait
si cher. Isaure, voulant me sauver du juste chtiment que je mritais,
Isaure vous a laiss croire qu'elle tait l'auteur de ce funeste
accident.... Je sais bien que je m'expose  perdre pour jamais votre
appui, votre amiti qui m'est chre; mais je ne puis supporter plus
longtemps que ma soeur adoptive soit victime de son dvouement et de
son admirable discrtion.... Chassez-moi, Monsieur, rejetez-moi dans
l'obscurit d'o vous m'avez fait sortir; mais restituez votre tendresse
et votre estime  celle qui la mrite si bien, et dont la rend plus
digne encore ce qu'elle a fait pour moi.

Le prsident, surpris et vivement mu, vole  l'appartement d'Isaure,
auprs de qui madame de Saintne se trouvait, et cherchant en vain 
dcouvrir son secret, il presse dans ses bras l'exile, en lui disant:
Eh! j'ai pu te croire coupable ... interprter si mal ton gnreux
silence!--Ah! si vous saviez, lui rpond Isaure, devinant,  la vue de
Clina, qu'elle a tout rvl; si vous saviez combien il m'en a cot
d'tre cinq jours entiers sans vous voir!... mais je vous en fais
l'aveu, plus ma rsignation me causait de sacrifices, plus je trouvais
de forces pour la supporter.--Et moi, dit Clina, plus j'prouvais de
remords et de tourments.--Eh bien! reprend M. de Saintne, en jetant sur
elle un regard qui lui annonce son pardon, compare ce que dj t'ont
fait souffrir les tourderies, avec la rcompense qu'obtient en ce
moment ta soeur adoptive; et juge par toi-mme de quelle importance est
la discrtion.... N'oublie jamais, ma fille, qu'elle est un devoir pour
toute personne dpositaire d'un secret; mais qu'elle devient une vertu,
source de toutes les jouissances, lorsqu'on s'expose  des dangers pour
tre utile  ses semblables.




LE PRODUIT D'UNE GERBE.


Le baron de Brevanne, savant naturaliste et membre de plusieurs
acadmies, partageait son temps et ses affections entre l'tude et les
soins qu'il donnait  Lontine, sa fille unique, dont il dirigeait
l'ducation. Malheureusement, tout ce que faisait cet excellent pre
tait dtruit par madame de Brevanne, qui se moquait de la science et ne
concevait pas comment on pouvait tenir un livre en main dix minutes sans
dormir, ft-ce le _Journal des Modes_ ou mme un roman de Walter Scott.
C'tait une de ces grosses rieuses de profession, qui ne songent qu'
bien vivre,  s'amuser, et  couler la vie sans calcul pour le prsent
comme sans prvoyance pour l'avenir. Elle avait apport beaucoup de
fortune au baron, et n'entendait tre gne en rien, le laissant, de
son ct, libre de se livrer  tous ses gots agricoles,  toutes ses
expriences chimiques, physiques, agronomiques; mais lui portant,
toutefois, l'attachement de la meilleure des femmes.

Ils avaient acquis, depuis quelques annes, une terre charmante en
Touraine, sur les bords du Cher, si remarquables par leur fertilit
et la varit de leurs productions. Le baron venait y passer la belle
saison; et l il s'abandonnait  ses spculations rurales,  tous
ses rves de bonheur. Lontine, qui partageait les gots de sa mre,
s'amusait souvent avec elle des essais, quelquefois infructueux, que
faisait le baron; elle avait pris insensiblement un ddain remarquable
pour tout ce qui tient aux productions de la terre. Vainement son pre
cherchait-il  vaincre cette ignorance totale de tout ce qui peut tre
bon, utile, indispensable aux besoins de la vie; la jeune incrdule
riait de toutes ces remarques, et s'imaginait qu'on tait bien dupe
de tant s'agiter, de tant travailler aux choses qui venaient tout
naturellement. Elle tait convaincue que l'agriculture n'est utile
qu' employer un grand nombre de malheureux, et que partout on trouve
l'abondance avec de l'or.

La terre du baron n'tait qu' une demi-lieue du chteau de Grammont,
bti en face de l'avenue qui conduit  la ville de Tours, cette superbe
avenue qui traverse le Cher, d'immenses prairies et les champs fertiles,
appele les _Varennes_, o l'agriculture est porte au plus haut degr
de perfection. Ce chteau de Grammont, dont la situation est ravissante
et domine sur le beau jardin de la France, avait de tout temps t
possd par les personnages les plus marquants de la contre; et les
propritaires du jour y attirent, pendant l't, de nombreux visiteurs.

Il y avait une grande runion dans ce sjour enchanteur, et le baron de
Brevanne y tait invit avec sa femme et sa fille. Toutes les deux se
faisaient une fte d'y assister; mais la baronne s'tait donn une
entorse dans son parc, et il fut convenu que son mari se rendrait avec
Lontine au chteau de Grammont.

Celle-ci prpare, en consquence, une toilette recherche, s'imaginant
faire le trajet en calche; mais c'tait le soir d'une belle journe
du mois d'aot, et M. de Brevanne tait avide de traverser, en se
promenant, ces champs couverts de moissons, que l'on commenait 
rcolter; il ne trouvait rien de comparable  ce tableau ravissant de
tous les agriculteurs qui recueillent le fruit de leurs travaux. Il
propose donc  Lontine de se rendre  leur destination en se promenant,
afin de mieux respirer la fracheur du soir, et de prendre un exercice
salutaire. La jeune ddaigneuse accepte,  condition toutefois qu'un
domestique les suivra, pour lui porter des chaussures fraches, et que
la calche viendra les reprendre  minuit pour les ramener  leur terre;
ce qui fut excut.

Ils taient  peu prs aux trois quarts de leur course, et n'avaient
plus que cinq cents pas  faire pour atteindre le chteau de Grammont,
lorsque le baron propose  sa fille de se reposer quelques instants sous
l'un des beaux arbres qui bordent la grande route. Lontine s'assied
avec son pre sur un tertre, et couvre ses paules d'un ancien cachemire
de sa mre, que celle-ci l'avait force de prendre, pour se prserver de
la rose du soir et s'envelopper, la nuit, en revenant dans la voiture.
A peine avaient-ils pris place, qu'ils voient passer une jeune glaneuse
rptant gaiement une chansonnette, et cherchant  s'allger d'une
gerbe assez forte, compose des glanes qu'elle avait faites, pendant la
journe, dans les riches varennes de Saint-Sauveur. Elle va s'appuyer en
effet sur une borne militaire portant le numro 121, et, se soulageant
momentanment de son fardeau, elle essuie avec le coin de son tablier la
sueur qui coule du ses grosses joues brunies par l'ardeur du soleil. La
figure de cette jeune fille annonait la franchise et la bont.

Il parait, dit M. de Brevanne, l'examinant, que cette glaneuse a bien
employ son temps; aussi parat-elle contente de sa journe.--Bon!
rpond Lontine; ce sont de ces automates que je ne crois susceptibles
ni de peine ni de plaisir.--Tu veux dire, ma fille, qu'ils sont moins
sensibles que nous  la peine, parce qu'ils y sont accoutums; mais, en
revanche, ils sentent plus vivement les plaisirs de la vie, parce qu'ils
en ont moins que nous l'habitude. Regarde cette villageoise: examine le
sourire qui erre sur ses lvres; elle est peut-tre plus heureuse et
plus fire de la gerbe qu'elle porte sur son dos que tu ne l'es du
cachemire qui te couvre.--Quoi! vous pourriez comparer ce cachemire,
tout vieux qu'il est,  de misrables pis!--Ma fille, tout ce qui se
reproduit dans la nature, quelque petit qu'il puisse tre, vaut mieux
que ce qu'invente l'opulence, et qui chaque jour perd de son prix. Avec
du temps, de la patience, je pourrais te prouver que le trsor de la
glaneuse est plus prcieux que le tien.

--Si j'osais tous en dfier, mon pre!

--Mais c'est  condition que tu me seconderas toi-mme dans mon projet.

--Je vous en fais la promesse.

--En ce cas, nous allons commencer.

Il se lve  ces mots, aborde la glaneuse et lui dit: Combien
croyez-vous que peut contenir de bl cette norme gerbe que vous portez
l?

--Ma fine, rpond navement la jeune fille, d' la faon dont a pse
sur mes paules, j' crois ben que j' tenons au moins deux boisseaux de
froment; c' n'est pas sans besoin, quand on n'a qu' ses bras et une
pauvre mre infirme.... Heureusement j'ons d' la force et du courage.

--Comment vous nommez-vous?

--Marguerite Lefranc, du hameau des Coudriers,  cent pas d' vot'
chteau. Oh! j' vous connaissons ben, monsieur l' baron.

--Voulez-vous me vendre votre gerbe? je vous en donne vingt francs.

--Monsieu l' baron veut s' moquer d'moi.

--Du tout, prenez cette pice d'or: tous remettrez vos glanes  mon
concierge, et lui recommanderez de les dposer dans mon cabinet
de travail.--Oui, monsieu l' baron!--Adieu! soignez bien votre
mre....--Elle va prier Dieu pour vous, j' vous en rponds.--Et, quand
vous ne trouverez plus  glaner, venez me demander du travail au
chteau.--J' n'y manquerai pas, monsieu l' baron. Elle s'loigne 
ces mots, en portant sur le pre et la fille des regards pleins
d'expression, et gagne l'habitation de M. de Brevanne, o l'on excuta
ponctuellement les ordres qu'il avait donns.

Lontine, pendant le chemin qu'ils avaient encore  parcourir, ne cessa
de plaisanter son pre sur le march qu'il avait fait; mais, arrive au
chteau de Grammont, elle oublia bientt, au milieu de la runion la
plus brillante, et la rencontre de la glaneuse et le dfi qu'elle avait
os donner au savant naturaliste. Elle ne revint qu' une heure du
matin, et ritra pendant la course les plaisanteries les plus folles,
auxquelles la baron ne rpondit que par ces mots: Je te le rpte, ma
fille, tout ce qui se reproduit est d'une valeur incalculable.

Le lendemain, ds que Lontine fut veille, elle s'empressa d'aller
conter  sa mre l'aventure de la glaneuse, l'achat de la gerbe; et
toutes les deux, en clatant de rire, se rendent au cabinet de travail
du baron, qui dj s'occupait  grener lui-mme la gerbe de Marguerite,
afin de n'en pas perdre un seul grain. Elle produisit environ deux
mesures de froment, qu'il renferma dans un sac, sur l'ouverture duquel
il mit trois cachots  l'empreinte d'une pierre antique attache au
rseau d'or qui soutenait les cheveux de Lontine.

Bientt arrivrent les semailles: le baron, se promenant un soir avec sa
famille, rencontre le fils an de Richard, l'un de ses fermiers, qui
revenait du labourage, et lui demande combien il fallait de terrain pour
ensemencer deux boisseaux de bl. Mais, m'sieu l' baron, seize chanes
environ: douze mesures  l'arpent, c'est la rgle.--Eh bien! tu diras 
ton pre que je le prie de me laisser disposer de pareille quantit de
terrain dans le champ qu'il croira le plus fertile, et que toi-mme tu
ensemenceras en ma prsence. Je suis curieux de savoir ce que mes deux
boisseaux de bl me produiront  la moisson prochaine.--C'est facile 
vous dire: si l'anne est bonne, vous pouvez compter sur dix fois la
semence.--Dix fois! s'cria Lontine avec tonnement.--Oui, mam'zelle,
et mme douze; a dpend de l'engrais et du labour.--Bon Charles, je te
recommande de ne rien ngliger pour faire prosprer mon essai rural, et
je saurai te rcompenser de tes soins.

En effet, Charles prpara la portion de champ ncessaire, et lorsqu'elle
fut entoure de palissades par le jardinier du chteau, pour la
distinguer des autres portions de terre et en dfendre l'entre, M.
de Brevanne vint avec sa fille voir semer le produit de la gerbe de
Marguerite, et celle-ci, de son ct, fut charge de veiller  ce petit
enclos, d'en arracher les herbes parasites. Le baron, en lui remettant
la clef du treillage, lui recommanda particulirement cet essai, lui
assurant qu'il pourrait leur tre utile  tous les deux.

L'automne touchait  sa fin: la famille de Brevanne regagna Paris.
Pendant tout l'hiver, il ne se passait pas un seul jour que le
naturaliste ne songet  sa petite rserve, sur laquelle il formait de
grands projets, il entrevoyait de grandes jouissances. Quant  Lontine,
distraite par le tourbillon du grand monde o la conduisait sa mre,
elle oublia tout--fait et le champ de bl et la glane, et mme la
pauvre Marguerite.

Le printemps reparut, et le premier de mai ramena le baron et ces dames
 leur terre. La rserve revint alors  la pense de Lontine; malgr
les plaisanteries de sa mre, elle fut curieuse de savoir comment elle
prosprait. Ds le lendemain de son arrive, elle s'y laissa conduire
par son pre: ils y trouvent Marguerite occupe  dtruire les plantes
nuisibles. Elle vient  leur rencontre, et avec cette gaiet franche qui
la caractrise, elle leur dit que Dieu semblait avoir bni ses glanes,
et que jamais on n'avait vu, dans le pays, de plus beaux pis. Il est
vrai, ajoute-t-elle, qu'il n' s' passe pas de jour que je n' venions y
donner un coup d' main, et j' perds mon nom d'honnte fille si l'on
peut y trouver un seul brin d'ivraie, ou mme un pied d' chardon.--Oh!
j'tais bien sr, lui dit M. de Brevanne, que mon essai rural tait en
bonnes mains.... Comment va votre mre?--Plus impotente qu' jamais,
monsieu l'baron: ell' ne peut plus s' servir d' ses pieds ni d' ses
bras; i' n' lui reste qu' les miens, qui, grce  Dieu, sont solides, et
n' l'i manqueront jamais. Lontine laisse tomber sur cette excellente
fille un premier regard d'intrt, qui n'chappe point  l'oeil vigilant
de son pre.

Pendant tout l't, il ne se passa pas un seul jour sans que M. de
Brevanne et sa fille n'allassent visiter le petit champ clos, et lorsque
la moisson fut arrive, on convint du jour o l'on runirait en gerbes
le produit de celle de la glaneuse. Ce fut Charles qui fit cette rcolte
en prsence de la famille de Brevanne. Elle passa toute esprance; car
les gerbes, transportes sous les yeux des assistants et dposes
dans la serre, ayant t battues quelques jours aprs, produisirent
vingt-cinq mesures du plus beau froment. Il est vrai que Marguerite
voulut y joindre le peu de glanes qu'elle avait faites derrire Charles,
tant elle s'intressa au produit de la gerbe.

Ces vingt-cinq mesures furent galement renfermes dans deux grands
sacs, sur l'ouverture desquels M. de Brevanne fit apposer par Lontine
l'empreinte de sa pierre antique. Elles couvrirent, peu de temps aprs,
deux arpents et demi de terre faisant partie de la rserve du baron,
et autour desquels il fit poser des bornes, afin de bien reconnatre
l'tendue du terrain  la moisson suivante.

Si deux mesures de bl, disait Lontine, en ont produit vingt-cinq,
celle-ci en donneront....

--A peu prs trois cents, lui rpondit son pre; mais je t'ai prvenue
qu'il fallait du travail et de la patience; je ne te demande plus qu'un
an, ma fille, et tu connatras tout mon projet. Lontine rflchit
beaucoup sur ce produit d'une seule gerbe. On ne l'entendait plus se
rpandre en plaisanteries sur l'agriculture, et pendant tout
l'hiver qu'elle passa dans Paris, elle s'informait avec un intrt
trs-remarquable si les bls de la rserve promettaient d'tre beaux, si
Marguerite leur donnait toujours ses soins. Enfin,  l'approche de mai,
Lontine n'exprima plus tout haut les regrets de quitter la capitale
pour aller s'enterrer  la campagne pendant tout un t. Elle avouait
que le sjour des champs a ses attraits, ses jouissances, et qu'on
pouvait y trouver le bonheur. Elle fut la premire  parler du jour du
dpart, et parmi les livres dont elle composait ordinairement sa petite
bibliothque de campagne, le baron fut aussi surpris que ravi de trouver
les _tudes de la nature et la Maison rustique_.

En arrivant en Touraine, Lontine n'alla point s'enfermer dans le
boudoir de sa mre, ainsi qu'elle l'avait fait aux voyages prcdents.
Elle accompagna son pre dans ses promenades, parcourut avec lui les
diffrentes fermes et les cabanes des pauvres gens qu'elle assistait;
elle voulut mme aller visiter celle de Marguerite, et trouva cette
excellente fille roulant dans un vieux fauteuil sa mre devenue
tout--fait paralytique, pour la rchauffer aux rayons du soleil. Ce
tableau touchant mut vivement la jeune incrdule, et lui prouva que les
vertus habitent sous la chaume comme sous les lambris dors.

Mais ce qui ne charma pas moins la nouvelle initie aux prodiges de la
nature, ce fut cette nappe d'pis encore verts qui couvrait la rserve.
Avec quelle impatience elle en attendait la rcolte! Quel pouvait tre
le projet de son pre? Bientt arriva l'poque de cette rvlation
tant dsire. Lontine voulut assister avec son pre  la moisson que
devaient produire les deux arpents et demi qui renfermaient le premier
produit de la gerbe: ce qui les retint l'un et l'autre une journe
entire.

Ils dnrent sur le gazon,  l'ombre d'un vieux chne, environns des
moissonneurs et des glaneuses, qui ne cessaient d'exprimer par leurs
cris de joie le plaisir et l'honneur de se voir, pour ainsi dire, admis
 la table du baron de Brevanne, si chri, si respect de tous les
agriculteurs. Lontine avouait que ce repas champtre tait le plus
dlicieux qu'elle et fait de sa vie.

Enfin l'on charge sur des chariots les nombreuses gerbes recolles dans
la rserve, et que Lontine compte elle-mme; elles sont dposes dans
l'orangerie du chteau, et, battues pendant plusieurs jours de suite,
elles produisent au-del de trois cents mesures de froment, qu'on
renferme dans trente sacs, sur lesquels on pose de nouveau le sceau dont
on avait fait usage. Quoi! se disait Lontine, ces trente sacs de bl
proviennent de ces glanes que je mprisais tant?--Encore un an, lui
rpondit son pre, et ces trois cents mesures de bl pourraient en
produire trois mille: voyons maintenant ce que pourra valoir,  cette
poque, le cachemire que tu portais lorsque nous rencontrmes la jeune
glaneuse au bas du chteau de Grammont. Us presque  moiti  cette
poque, il a t mis en robe par ta mre; sous quelques mois il passera
 sa femme de chambre, qui bientt l'aura vendu sept  huit pices
d'or.... Mais moi, avec le produit de ma gerbe, je vais ensemencer ma
rserve entire, dont la rcolte pourra nourrir tous les indigents du
canton. Considre maintenant l'immensit des richesses agricoles; admire
avec moi les prodiges de la reproduction, et avoue, ma fille, qu'un sage
a bien eu raison de dire qu'il n'y a pas de riens dans la nature, et que
le Crateur,  ct des maux qu'il a dverss sur les mortels pour les
prouver, a mis tous les biens qui peuvent leur faire oublier les maux
et les leur convertir en biens.--O mon pre! lui rpond Lontine en se
jetant dans ses bras, que je te remercie de cette admirable leon! je
te dois la vie, je vais te devoir plus encore, puisque mes gots vont
devenir les tiens.

Ds que la rserve du baron fut ensemence, il dit  sa fille de
l'accompagner chez Richard,  l'heure o le dner runissait la famille
du fermier, ainsi que les ouvriers qu'il employait, et au nombre
desquels tait Marguerite, qui travaillait  la basse-cour. Richard,
dit M. de Bravanne, vous m'avez tmoign l'intention de cder  Charles
votre ferme: j'y suis bien dispos. Mais, avant tout, il faut le marier,
et je viens vous proposer un parti que je crois avantageux.--Prsente
par vous, monsieu l' baron, la future est accepte de grand coeur.--Elle
runit tout ce qui fait une femme de bien, de la force, de la sant,
l'habitude du travail, et le plus heureux caractre. Pleine d'gards
pour ses parents, elle en aura pour ceux de son mari. En un mot,
elle est chrie et estime de tous ceux qui la connaissent, et cette
prtendue-l ... c'est Marguerite.--Moi! s'cria celle-ci tout en
rougissant: monsieu l' baron veut s'amuser. Mat' Richard est trop bon
pre pour marier Charles  une pauvre fille qui n'a rien.--Elle a la
rcolte de trente arpents de bl, rplique vivement le baron, et le
montant de la premire anne de fermage, dont je la dote.--Elle a six
cents francs de trousseau, ajoute Lontine, que nous lui donnons, ma
mre et moi.--S'rait-il ben possible! reprend Marguerite les yeux
mouills et respirant  peine.--En ce cas, dit Richard, j' vous
acceptons pour ma bru ... si tout'fois vous plaisez  mon fils.--Je
n' voyons pas, dit  son tour Charles, o j' pourrions en trouver une
meilleure et pus av'nante. Vot' main, bonne Marguerite, et j' vous
fiance.--Non, non, reprend celle-ci d'une vois qu'altraient la surprise
et l'motion, je n' pouvons pas nous marier tant qu'existera ma pauv'
mre; elle est si infirme!--Eh bien! dit Richard, vous l'amnerez  la
ferme, et j' la soign'rons. Est-ce que vous r'fuseriez Charles, si
par malheur j'tais paralytique? Est-ce qu'une fois sa femme, vous
l'empcheriez d' soigner mes vieux jours?--Oh! ben l' contraire; vous
n' trouveriez en moi qu'une fille d' plus, mat' Richard.--Allons, dit'
donc: Mon pre ... et qu'on m'embrasse....

A ces mots, l'heureuse Marguerite se jette dans les bras du fermier, qui
s'empresse d'unir sa main  celle de son fils. Les garons de ferme et
tous les ouvriers flicitent Charles de choisir Marguerite, la bonne
Marguerite, que les filles de Richard nomment dj leur soeur. De tous
cts, ce sont des cris d'allgresse, des baisers donns et rendus; tous
les yeux sont noys de larmes, ceux mme de Lontine. Le baron la presse
sur son coeur, et lui dit, en dsignant tous ces braves gens qui les
entouraient et leur exprimaient  l'envi leur reconnaissance: Voila
pourtant, ma fille ... voil le produit d'une gerbe!...




UNE MRE.


Qui nous a fait natre? Une mre.... Qui bien souvent court risque de
perdre l'existence en nous la donnant? Une mre.... Qui est-ce qui
veille sans cesse  nos premiers besoins, soutient nos pas chancelants,
supporte tous les caprices, adoucit tous les maux de notre enfance? Une
mre.... Qui nous prserve des dangers de l'inexprience, nous donne
les premires impressions du bien, dirige nos penchants, forme notre
caractre et prpare notre avenir? Une mre, toujours une mre.

Si nous consultons l'histoire, c'est une mre qui ramne Coriolan au
devoir sacr qu'impose la patrie; c'est une mre qui claire la justice
de Salomon; c'est une mre qui sauve Mose de la barbarie d'un roi
d'gypte; c'est une mre qui, pour conserver les jours d'Astyanax, se
dvoue  un hymen prcurseur de la mort; c'est une mre qui prserve
Iphignie de la perfidie de Calchas et de l'orgueil d'Agamemnon.

Comment, d'aprs toutes ces vrits, ces exemples et ces faits
historiques, ne pas rpondre  la tendresse de celle qui nous a donn
le jour, par toutes les affections de notre me et l'lan de notre
pense?... Oh! qu'elle est coupable, qu'elle est  plaindre surtout la
jeune fille qui nglige de rendre  sa mre cette affection profonde,
cette prvenance de tous les instants, ce retour toujours insuffisant
de l'amour maternel! C'est en vain qu'on est dou des qualits les plus
aimables, des dispositions les plus rares, des avantages qui font chrir
et rechercher dans le monde; tout cela n'est rien sans l'amour tendre,
respectueux, inaltrable, que l'on doit  sa mre.

A l'entre du grand chemin qui conduit de la route de Nantes au village
de Fondettes, est une habitation charmante appele _les Tourelles_. Elle
domine sur la plus belle partie du jardin de la France, et pendant
prs de quinze lieues, on y suit de l'oeil le Cher et la Loire, qui
serpentent dlicieusement  travers d'immenses prairies, des vallons et
des les de toutes dimensions et d'une varit ravissante. C'est surtout
 l'poque du printemps et de l'automne, lorsque l'quinoxe agite
les vents et rend la navigation favorable, que cette habitation
trs-renomme offre un spectacle enchanteur. On aperoit au fond de
l'horizon, sur chaque rivire, une quantit prodigieuse de voiles qui
remontent les produits du commerce maritime, forment des espces de
flottes qu'on voit, qu'on perd de vue, et qu'on retrouve  travers les
arbres touffus dont sont couvertes les diffrentes les.

Cette belle habitation, dont le propritaire est un habile et riche
spculateur qui fait  Paris le plus noble emploi de sa fortune,
tait occupe par une famille trangre, venue en Touraine pour se
perfectionner dans la langue franaise, y goter ce charme inexprimable,
y respirer cet air si suave et si pntrant qu'on ne trouve que dans
ces beaux climats. Le chef de cette famille, M. Kistenn, homme aimable,
instruit et bienfaisant, attirait dans sa charmante retraite les
personnes des environs qu'il jugeait dignes de former sa socit
habituelle. Sa femme lui avait donn trois enfants, deux garons qu'il
faisait lever au collge de Vendme, et une fille nomme Erliska, dont
il tait idoltre, et qui comptait  peine quatorze ans. Sa mre seule
dirigeait son ducation, dont elle s'occupait sans cesse; et tout
annonait dans madame Kistenn un esprit orn, des talents remarquables,
et surtout une intarissable bont.

Erliska, d'une figure agrable et d'une vivacit ptulante, avait t
trop bien leve pour mconnatre les devoirs sacrs de l'amour filial.
Elle portait  son excellente mre un attachement sans bornes; elle ne
pouvait se sparer d'elle; et plus elle tudiait le monde, plus elle
dcouvrait de qualits dans celle qui l'avait fait natre, plus elle se
trouvait heureuse et fire de lui appartenir. Cependant, soit vivacit
naturelle, soit oubli des convenances, elle prenait,  tout moment et
sans y songer, la funeste habitude de faire rpter plusieurs fois  sa
mre les ordres que celle-ci lui donnait, et de lui rpondre d'un ton
qui annonait clairement qu'elle n'obissait qu'avec contrainte.
Madame Kistenn la conduisait-elle au piano, sur lequel on la voyait se
complaire  guider son inexprience, Erliska murmurait toujours, ne
prenait place qu'avec humeur, et les premires lignes de musique qu'elle
parcourait taient excutes tout de travers.

La trop complaisante mre ne disait rien; elle attendait avec une
patience admirable que le nuage se ft dissip. Conduisait-elle sa
fille  son bureau de travail, o elle lui faisait faire des analyses
prcieuses de grammaire, de gographie et d'histoire, Erliska abondait
en observations puriles, propres  dtourner l'attention de son guide
et  l'impatienter; mais la tendre mre attendait encore que le calme
succdt  l'orage. Enfin,  tout ce que disait l'enfant gt pour se
soustraire  une tude indispensable, madame Kistenn ne rpondait jamais
que par l'accent irrsistible de la raison; et souvent alors, dsirant
viter avec sa fille le moindre dbat, on la vit se relcher de son
autorit.

Cet excs d'amour maternel donnait des armes  Erliska, qui, presque
toujours, on abusait. Ce fut au point qu'elle ne recevait pas la plus
simple observation de son aimable guide sans y rpondre avec aigreur;
quelquefois mme elle se servait d'expressions hasardes qui pouvaient
faire penser qu'elle ne portait  la meilleure des mres qu'un
attachement de calcul et d'gosme. Tant il est vrai que, lorsque nos
lvres obissent aux ordres de nos caprices, elles ne sont pas toujours
les fidles interprtes de notre coeur.

Erliska, parvenue  l'ge o l'me a besoin de s'pancher, avait
remarqu, parmi les jeunes personnes de son ge reues chez son pre,
celle que tout semblait lui dsigner comme digne de son premier
attachement. C'tait la fille d'un homme de lettres connu par de
nombreux ouvrages. Elle tait ge de quatorze ans, se nommait Virginie
Saint-Ange, et runissait ensemble les heureux dons de la nature et les
avantages d'une parfaite ducation, mais, leve par une mre  la fois
tendre et svre, elle tait habitue, ds son enfance,  excuter les
ordres qu'elle recevait, sans jamais profrer la moindre observation,
sans jamais faire entendre le moindre murmure. Virginie, convaincue que
sa mre avait bien plus d'exprience qu'elle et n'tait occupe que de
son bonheur, lui obissait aveuglement; il lui suffisait d'un geste,
d'un seul coup d'oeil, pour comprendre ce qu'elle excutait  l'instant
mme; aussi n'prouvait-elle aucune souffrance, aucune contradiction.
Moins on rsiste  obir, plus douce est la soumission; elle devient
mme insensible, comme la roue d'une grande mcanique qui suit le
mouvement imperceptible qu'elle reoit d'une force suprieure.

Erliska et Virginie s'unirent d'une amiti intime: elles ne laissrent
pas s'couler un seul jour sans sa voir, sans confrer ensemble sur
leurs plans d'tude, leurs projets de socit, leurs lectures chries.
Partout on les rencontrait changeant une fleur, un bijou, lisant le
mme livre et se faisant une mutuelle communication de leurs penses,
de leurs rflexions. Erliska trouvait dans ce doux commerce un grand
charme, un grand profit. Virginie, dirige par son pre, tait d'une
instruction profonde, d'un sens exquis et d'une raison imperturbable;
mais elle se gardait bien de faire sentir  son amie l'avantage qu'elle
avait sur elle, et savait descendre  son niveau, de faon que la
dlicatesse n'et point  s'en plaindre, et que l'amour-propre n'et
jamais  souffrir.

Cependant Erliska crut s'apercevoir que sa jeune amie n'avait plus
la mme confiance, les mmes panchements. C'tait bien encore cette
amnit qui la rendait si charmante; mais ce n'tait plus le mme lan
de l'me: une certaine contrainte, un secret embarras, se faisaient
remarquer dans la geste, dans la voix de Virginie; ses yeux ne
s'attachaient plus aussi fixement sur ceux d'Erliska. Celle-ci, dont la
susceptibilit rpondait  la ptulance de son imagination, pensa que sa
jeune compagne avait rencontr dans le monde quelque personne plus digne
de son amiti, et, ddaignant de s'en expliquer franchement, elle
rompit tout--fait, et chercha  former une autre intimit qui pt la
ddommager de celle dont elle avait t si fire.

Elle distingua, parmi les jeunes demoiselles qu'on recevait dans la
maison de son pre, la fille d'un riche capitaliste, qui possdait un
vaste domaine  peu de distance des Tourelles; et les affinits du
voisinage, la possibilit de se voir tous les jours, firent pencher
Erliska vers la jeune Eudoxie de Frneuil. Ses parents taient bien
plus riches que ceux de Virginie; et cet talage de luxe et d'opulence
blouit d'abord les yeux, mais il ne satisfait pas toujours les besoins
du coeur. Erliska en fit l'exprience: elle ne trouva dans Eudoxie qu'un
esprit tranchant et sardonique, elle ne dcouvrit en elle que cette
jactance des enrichis, qui ne mesurent le mrite des gens qu' la figure
qu'ils font dans le monde. Ce n'tait pas cette touchante pudeur, ces
panchements de l'me la plus dlicate et la plus aimante, que rendaient
l'intimit si dlicieuse avec la timide et modeste Virginie. La plus
froide indiffrence ne tarda pas  natre entre les nouvelles amies;
et la brillant Eudoxie fut abandonne sans regret, comme on s'y tait
attach sans rflexion.

Cependant on ne voulait pas paratre isole dans le monde, surtout aux
yeux de Virginie, qu'on y rencontrait encore: elle aurait pu croire
qu'elle tait la seule avec laquelle l'amiti pt avoir des charmes.
Erliska se sentit donc une secrte prdilection pour la fille unique du
comte de Saint-Far; il tenait un des premiers rangs dans la noblesse de
la province.

La jeune Palmire avait prs de quinze ans, et tout annonait en elle une
me leve, un esprit orn. Son maintien tait gracieux, imposant; elle
portait la tte haute, et son regard parcourait avec une noble assurance
tout ce qui paraissait tre  son niveau; mais, lorsqu'elle daignait
abaisser ses yeux sur les personnes qu'elle savait ne pas tre titres,
on remarquait sur ses lvres un mouvement ddaigneux, et sur ses traits
une contraction qui indiquait clairement que chez elle le sentiment
dominant tait l'orgueil de la naissance. Comme la famille Kistenn tait
trangre, Palmire ne crut pas drager en voyant assidment Erliska; et
celle-ci, flatte de cette condescendance, s'imagina qu'elle avait enfin
trouv l'amie que dsirait son coeur.

Mais qu'elle eut  souffrir de cette nouvelle liaison! Palmire ne
parlait que de ses anctres, de l'antiquit de sa race, qui remontait,
selon elle, jusqu'au temps de Charlemagne. Les sciences, les lettres
et les arts n'taient rien  ses yeux auprs d'un quartier de noblesse
qu'on avait de plus que telle ou telle grande maison; les bienfaiteurs
mme de l'humanit, les laborieux auteurs des plus belles dcouvertes
ncessaires  la prosprit de l'Etat, n'inspiraient  Palmire aucune
considration. Erliska, habitue depuis son enfance  respecter les
grands noms, mais en mme temps  honorer le vrai mrite et les services
en tout genre rendus  la patrie, ne put se courber longtemps sous
l'excessive fiert de sa troisime amie; et, s'apercevant qu'elle-mme
se refroidissait chaque jour  son gard, elle rompit ainsi qu'elle
l'avait fait avec les deux premires.

Elle chercha donc  se lier avec des filles de magistrats, de
financiers, de ngociants, parmi lesquelles son coeur, tourmenta du
besoin l'aimer, rencontra plusieurs personnes dignes de son estime et
de son amiti. Elle ferma successivement des liens qu'elle croyait
durables; mais  peine s'attachait-elle srieusement  celles que lui
offraient le plus sr gage d'une heureuse rciprocit, qu'elle voyait
ses nouvelles amies se refroidir et se sparer d'elle. Ce fut au point
que dans les grandes runions o la prsentait sa mre, elle ne recevait
plus des jeunes personnes de son ge que de ces gards forcs, de ces
politesses d'usage, mais pas un mot affectueux, pas un coup d'oeil
d'intrt, pas le moindre serrement de main.

Qu'ai-je donc fait? se disait alors Erliska, et qui peut m'attirer
cette espce de rprobation dont je suis accable? Pourtant mon me
est pure, aimante; jamais la moindre mdisance n'a souill mes lvres;
jamais je n'ai rompu la premire avec celles qui m'ont si cruellement
abandonne.... Virginie aurait-elle donc rpandu sur moi des bruits
calomnieux? non, non, elle en est incapable.... Mais pourquoi s'est-elle
loigne de moi? Elle est si bonne, si modeste, et me tmoignait un
attachement si tendre!... Il faut absolument que je m'explique avec
elle, et que je sorte de cette incertitude qui me fait tant souffrir.

Le hasard servit Erliska. Un matin qu'elle sortait de son appartement,
et qu'elle remontait les bosquets qui conduisent de l'habitation des
Tourelles  la butte de Henri IV, si renomme dans le pays, elle
aperoit Virginie, un livre  la main, accompagne d'une ancienne
gouvernante, et gagnant, tout en lisant, le sommet de cette butte
couronne d'ormes antiques, d'o l'on domine sur la ville de Tours et
ses environs, qui forment un des plus admirables points de vue de la
France et peut-tre de l'Europe entire. A peine Virginie et sa fidle
compagne sont-elles assises sur un banc de verdure, qu'Erliska les
aborde en tremblant, et, s'adressant  sa premire amie, elle lui dit
d'une voix altre par la vive motion qu'elle prouvait: Excusez-moi,
Mademoiselle, si j'ose vous interrompre dans votre lecture; mais mon me
est trop vivement oppresse ... et je vous ai vue si souvent secourir
les tres souffrants, que j'ai pens que vous ne rejetteriez pas ma
prire.--Parlez, chre Erliska, rpondit Virginie d'un ton plein de
bont. La faisant placer auprs d'elle, et prenant une de ses mains
qu'elle presse, elle ajoute; Je devine votre tourment, et vous me
confirmez dans l'ide que je m'tais faite: vous ignores, je le vois, la
cause du cruel isolement que vous prouvez.... Ne l'attribuez qu' vous
seule.--A moi! dites-vous; je ne puis vous comprendre.--C'est la douceur
anglique de votre mre, c'est sa trop grande indulgence qui vous
rend si coupable aux yeux du monde.--Coupable! et de quoi?--D'tre
indiffrente pour celle qui vous donna le jour.--Moi! ne pas aimer ma
mre! Ah! je donnerais pour elle mon sang, ma vie....--Et pourquoi donc
la traitez-vous avec aussi peu d'gards? pourquoi n'obir  ses ordres
qu'en murmurant ou les luder avec une inconvenance remarquable? Elle
feint, par excs de tendresse, de ne pas en tre blesse; mais les
personnes qui vous approchent sont fondes  croire que vous ne la
regardez que comme une simple surveillante, que vous ne lui portez que
des sentiments froids et calculs sur le besoin que vous avez d'elle.
Voil ce qui vous a prive des diffrentes liaisons que vous avez voulu
former; voil ce qui vous  fait perdre la confiance et la considration
de vos jeunes compagnes. On a craint de s'attacher  celle qui
ngligeait  ce point les droits sacrs du sang; et moi, toute la
premire, je me suis loigne de vous en me disant: Comment compter sur
un coeur qui rsiste  la voix de la nature? l'indiffrente fille de la
plus tendre mre ne peut jamais tre une vritable amie.

Cette rvlation produisit sur Erliska l'effet le plus terrible et en
mme temps le plus salutaire. Noye de larmes, elle gmit de son erreur,
avoua sa coupable habitude,  laquelle on la vit renoncer pour jamais.
Avide d'estime et d'attachement, elle montra pour sa mre une soumission
respectueuse, des soins assidus, une tendresse inaltrable. Peu  peu
elle regagna ce qu'elle avait perdu: le contentement de soi-mme et les
faveurs de l'opinion publique. Mais le premier de tous ces biens, le
trsor qu'elle ambitionnait le plus, ce fut l'amiti de Virginie. Elle
l'avait ramene  ses devoirs; chaque jour elle lui faisait prouver
le charme de la pit filiale; chaque jour elle levait son me en lui
faisant honorer la source de son tre; en un mot, elle lui avait appris
ce que vaut ... _une mre_.




LA CHAUMIRE DE LA VEUVE.


Sur les rives charmantes du Cher est le village le _Saint-Avertin_,
renomm par la fertilit du vignoble, la beaut des sites et le nombre
considrable d'habitations dlicieuses qu'il runit. La plus belle est
le chteau de _Cang_, bti au sommet du coteau mridional de la rivire
qui baigne ses bas jardins et ses vastes prairies. On ne saurait trouver
dans la Touraine un point de vue  la fois plus riche et plus vari que
celui dont on jouit dans cet admirable sjour. On dirait que la nature
voulut y rassembler tout ce qui peut donner une ide de sa magnificence.
A droite, on dcouvre la ville d'Amboise, et, sur la ligne horizontale,
le chteau de Blois;  gauche, la ville de Tours; plus bas, celles de
Luynes, de Langeais, et, huit lieues plus loin, les tourelles de la
forteresse de Saumur. En face s'lvent les riches coteaux de la Loire,
qui coule  une demi-lieue des rives du Cher, arrosant ensemble une
immense valle de prs de trente lieues de long, de la plus belle
agriculture, et couverte de quatre-vingts villages qu'on distingue
aisment  l'aide du tlescope. Aussi Barthlmy, qui y fut conduit
un jour, s'cria-t-il  cet aspect ravissant: Ah! c'est une seconde
cration!

Ce chteau appartient aujourd'hui  l'un des plus riches fabricants de
scieries de la ville de Tours, alli de ma famille; et l'accueil qu'il
fait aux trangers qui vont visiter cette belle demeure ajoute encore 
tout ce que la nature y runit. Je ne vais jamais revoir le pays qui me
vit natre sans attacher mes regards sur ce chteau de Cang, o je
fus souvent accueilli dans ma jeunesse par l'honorable famille du
_Svelinges_, dont le pays conserve encore le souvenir.

Lors du dernier voyage qui m'y conduisit, j'eus le bonheur d'embrasser
le vieux pasteur du lieu, nomm _Nivet_, jadis mon professeur de
troisime au collge royal de Tours, et je recueillis de sa bouche une
anecdote qui doit, si je ne me trompe, intresser vivement mes petites
amies.

Au bas du coteau de Saint-Michel, attenant au village de Saint-Avertin,
est une humble chaumire occupe par une veuve infirme dont le mari et
les deux fils sont morts dans la funeste campagne de Moscou. Seule, sans
parents, sans appui, cette pauvre femme, qu'on appelait la mre Durand,
existait du travail de ses mains: elle employait tout son temps 
dvider de la soie pour les fabricants de la ville de Tours, ce qui, en
s'occupant depuis cinq heures du matin jusqu' huit heures du soir, peut
produire  l'ouvrire environ dix  douze sous par jour. Naturellement
gaie et rsigne aux coups du sort, la mre Durand trouvait le moyen de
cultiver elle-mme son jardin; et du produit de ses veilles elle faisait
bcher et entretenir un petit clos de vignes qu'elle possdait au sommet
du coteau de Saint-Michel, et qui produit le meilleur vin du canton.

Mais bientt l'excs de travail et l'isolement pnible o se trouvait
cette malheureuse veuve diminurent ses forces, altrrent sa sant.
Paralyse du bras gauche, elle ne fut plus en tat de pourvoir  son
existence; et les principaux habitants du village s'occuprent  la
placer dans un hospice. Mais c'et t lui donner la mort: l'ide seule
de quitter sa chaumire, o elle tait ne, o elle avait eu le bonheur
d'tre pouse et mre, o, depuis soixante ans, elle jouissait d'une
douce indpendance, cette ide la dsesprait; et sans cesse elle
rptait  ses voisins que le jour o elle serait force de quitter son
humble demeure serait le dernier de son existence.

Le chteau de Cang tait,  cette poque, habit par une famille
opulente, qui, aprs avoir couru les chances les plus favorables du
commerce, dans les quatre parties du monde, tait venue s'tablir et se
dlasser de ses longs travaux dans le beau jardin de la France, si digne
de sa clbrit. Un des chefs de cette famille honorable tait capitaine
de vaisseau et l'heureux pre de deux jeunes filles, nommes Cline
et Louisa: l'ane avait douze ans, et la cadette ne comptait qu'un
printemps de moins que sa soeur. Le hasard les conduisit  la chaumire
de la veuve, qui leur raconta ses malheurs, et la ncessit cruelle o
elle se trouvait d'aller mourir dans un hospice.

Eh quoi! dit Cline, la veuve et la mre de trois militaires morts au
champ d'honneur serait force de quitter son paisible foyer! Nous ne le
souffrirons pas.--Non, non, dit  son tour Louisa; nous conserverons
 cette respectable infirme sa chaumire et ses chres habitudes.
Promettons-nous de diriger nos promenades du matin de ce ct, et
l'excellente bonne qui nous a leves nous secondera dans le projet que
je conois. Prenez courage, mre Durand, nous ne vous abandonnerons pas;
et, ds demain, nous commencerons notre service auprs de vous.--Vot'
service, mes bonnes demoiselles! ah! c'est moi qui s'rais heureuse
d'tre au vtre, si j'avais assez d' forces pour a; mais faut ben se
soumettre aux volonts du ciel, et respecter jusqu'aux rigueurs dont il
nous accable: faut toujours croire, comme nous l' dit not' bon pasteur,
qu' les maux dont il nous frappe sont une expiation d' nos fautes, et
l'assurance d'un meilleur sort dans l'autre monde.

Les deux jeunes soeurs furent touches de la pieuse rsignation de la
veuve; et, aprs l'avoir aide aux soins de son petit mnage, elles
s'loignrent en regardant  plusieurs reprises la vnrable infirme,
qui suivit de ses yeux reconnaissants les deux anges que le ciel avait
envoys  son secours, jusqu' ce qu'elle les et tout--fait perdus de
vue.

Le lendemain matin, pendant que leur famille reposait encore au chteau,
Cline et Louisa, escortes de leur fidle gouvernante, se rendirent 
la chaumire de la veuve, qu'elles trouvrent leve et faisant sa prire
 Dieu, comme si elle et t comble de ses bndictions. Pendant
que la gouvernante fait le lit de la mre Durand, les deux jeunes
demoiselles s'empressent d'aider cette dernire  se vtir, et lui
prparent un djeuner frugal, mais stomachique, avec du vin vieux,
du sucre et un petit pain qu'elles avaient apport. On et dit la
respectable aeule des deux charmantes cratures dont elle tait
entoure. L'une frotte avec un liniment salutaire le bras de la vieille,
qui s'imagine que son sang circule de nouveau sous la main douce et
bienfaisante qui la caresse; l'autre allume du feu avec deux vieux
tisons qui, par hasard, se trouvaient encore dans la chemine, et
chauffe un morceau de flanelle dont elle fait une friction, qui, peu
 peu, fait pntrer dans le membre engourdi de la malade une chaleur
vivifiante, et lui permet de remuer un peu les doigts, ce qu'elle
n'avait pu faire depuis longtemps. Enfin, tous ces devoirs de la charit
tant remplis, on s'occupe  dvider quelques cheveaux de soie que
plusieurs fabricants de la ville confiaient encore  cette pauvre veuve.
Cline, Louisa et leur gouvernante, chacune un dvidoir devant elles,
agitent vivement une bobine qui se remplit de soie, et se font diriger
dans cet essai par la mre Durand, souriant au zle de ses trois
apprenties.

Le plus grand secret avait t recommand  la bonne vieille, et,
pendant tout le mois de juin et la moiti de juillet, eut lieu, ds le
lever du soleil, ce pieux plerinage  la chaumire de la veuve, dont on
fermait la porte avec soin. Ce n'tait que vers dix heures, au moment o
la cloche du chteau sonnait le djeuner, qu'on y remontait  la hte,
et qu'on paraissait avoir fait la promenade la plus dlicieuse.

Les voisins de la mre Durand ne revenaient pas de la gaiet qui
renaissait sur ses traits fltris par le malheur. Ils ne pouvaient
concevoir comment, ne pouvant agir que du bras droit, elle vaquait 
ses travaux et subvenait  ses besoins. Bon, leur disait-elle, n'
savez-vous pas qu' Dieu n'abandonne jamais ceux qui croyent  sa justice
et s' confient  sa bont? Chaque jour ma paralysie s' dissipe, et
d'puis six semaines surtout, j' ons us d'un certain r'mde qui bientt
m' rendra tout--fait libre d' mes pauvres membres, et m' sauvera du
malheur d' quitter ma chaumire.

Cependant le pre de Cline et de Louisa s'tait aperu de l'absence
qu'elles faisaient chaque matin, et, remarquant dans leur conduite un
mystre, il rsolut de l'claircir. Vainement il avait fait,  cet
gard, plusieurs questions  leur discrte gouvernante; celle-ci, tout
en le rassurant sur les motifs des secrtes promenades de ses filles,
avait dclar que rien ne pourrait lui faire divulguer le secret
qu'elles lui avaient confi.

Le capitaine voulut toutefois s'assurer par lui-mme de ce que faisaient
ses enfants. Un matin, avant le lever du soleil, il les devance au
hameau de Saint-Michel, les suit dans leur plerinage accoutum, et les
voit entrer dans une chaumire situe sur les rives du Cher. Cline
portait un petit panier de jonc paraissant contenir quelques provisions,
Louisa tenait  la main un paquet de linge, et la bonne qui les
accompagnait avait sous le bras une vingtaine de bobines remplies de
soie, qu'elle avait runies par un cordon. Le brave marin se douta sans
peine qu'il s'agissait de quelque bonne oeuvre, et bientt il en eut la
conviction. A peine s'tait-il gliss le long de la chaumire, du ct
du jardin, qu'il aperut,  travers une petite croise  moiti vitre,
le tableau touchant que je vais essayer de dcrire.

Cline tenait le bras gauche de la veuve, elle y versait une eau
spiritueuse dont Louisa formait une friction avec un morceau de flanelle
que la gouvernante renouvelait de temps en temps par un morceau
semblable chauff  la chemine: et la mre Durand, les yeux levs vers
le ciel, semblait lui demander de rpandre ses bndictions sur les deux
jeunes soeurs. Bientt la conversation qui s'tablit entre elles
apprit au capitaine que, depuis prs de six semaines, ses deux filles
prodiguaient leurs soins  cette digne femme; et que, ne se bornant pas
 lui procurer tout ce qui pouvait adoucir sa cruelle position, elles
rparaient la cessation de travail  laquelle tait rduite la pauvre
infirme en dvidant avec leur gouvernante, dans leur appartement au
chteau, la soie confie  la mre Durand, travail fastidieux, mais
devenu son unique ressource. mu de ce gnreux dvouement, qui lui
donnait l'explication des promenades du matin, et de l'espce de
retraite  laquelle Cline et Louisa paraissaient vouloir se condamner,
l'officier de marine confia ce trait de bienfaisance au digne pasteur,
qui me l'a rapport, et dont la pieuse sollicitude rsolut de profiter
pour attirer sur la malheureuse veuve l'intrt et la considration de
tous les habitants du pays.

La fte patronale du village avait rassembl beaucoup de monde au
chteau de Cang. La mre Durand, dj plus qu' moiti gurie de
son infirmit, s'y tait rendue sur l'invitation de ses deux jeunes
bienfaitrices, qui croyaient que leur secret restait ignor, la bonne
vieille leur ayant promis de ne jamais le rvler. Elle fut aborde,
dans la foule, par quelques fabricants de soieries qui lui donnaient de
l'ouvrage, et s'tonnaient qu'avec un bras en charpe elle pt rpondre
 leur confiance avec autant d'exactitude. La pauvre femme rougit
et balbutia. Ses regards, en ce moment ports sur Cline et Louisa,
semblaient leur dire: Ne craignez rien, je n' vous trahirai pas. Mais
le vnrable pasteur, qui saisissait toutes les occasions d'exciter la
charit chrtienne, dsigne  ceux qui l'entourent les deux charmantes
soeurs comme les anges tutlaires de la mre Durand, et divulgue tout ce
qu'elles avaient fait pour la secourir.

Cette rvlation produisit l'effet qu'en attendait le digne vieillard.
Les jeunes villageoises des environs, en applaudissant au trait de
bienfaisance des deux demoiselles du chteau, se reprochrent de s'tre
laiss prvenir, et se promirent de profiter de l'exemple qu'elles leur
donnaient. Elles arrtrent que deux d'entre elles feraient tour  tour
le service de la semaine auprs de la respectable veuve et l'aideraient
dans ses travaux. Chaque dimanche,  la sortie de la messe, toutes les
jeunes filles tiraient au sort, et celles qu'il dsignait allaient
s'tablir  la chaumire de la veuve, et la soignaient comme une tendre
mre. Jamais le dvidage de la soie n'avait t aussi productif. Mais
ce qui vint mettre le comble au bonheur de la pauvre femme, entirement
rtablie de son infirmit, c'est que les jeunes vignerons du pays
voulurent  leur tour prouver leur dvouement  la femme,  la digne
mre de ceux qui avaient vers leur sang pour la patrie. Ils convinrent
galement que, tous les mois, deux d'entre eux, choisis par le sort,
seraient chargs tour  tour de cultiver le jardin de la veuve, et
surtout son clos de vignes, en friche depuis deux ans. Ce pacte, excut
avec autant de zle que d'assiduit, procura, ds la mme anne,  la
mre Durand, une rcolte d'excellent vin, dont la vente lui rendit
l'aisance et la scurit de l'avenir. Elle ne rougissait point de
recevoir les services de cette brillante jeunesse qu'elle avait vue
natre, et se disait que lorsque son mari et ses enfants taient morts
au champ d'honneur, il tait juste que l'humble champ qu'elle possdait
ft cultiv par ceux qu'ils avaient reprsents sous les drapeaux
franais. Le sang des uns tait, en quelque sorte, expi par la sueur
des autres, et cet change civique prouvait que le guerrier qui tombe
dans les combats ne meurt pas tout entier, et laisse un souvenir
honorable qui, tt ou tard, rejaillit sur sa famille.

La mre Durand existe encore, soigne, honore par tout les habitants
de son village. Elle n'a point quitt le lieu de sa naissance; elle
s'occupe quelquefois  dvider de la soie  l'entre de sa demeure, d'o
ses regards attendris se portent sur le chteau de Cang; et tous
les trangers qui vont visiter ce beau sjour, instruits de ce fait
historique si digne des bons agriculteurs du jardin de la France, se
font dsigner avec empressement la _chaumire de la veuve_.




LES DEVOIRS DE L'HOSPITALIT.


Dans les sicles les plus reculs, chez toutes les nations, au palais
des rois comme  la cabane du ptre, l'hospitalit fut un devoir, une
espce de culte qu'on observait avec respect. Les saintes critures, les
potes de l'antiquit, les historiens de tous les temps, de tous les
lieux, dcrivent avec fidlit ce touchant accueil qu'on fit constamment
 l'amiti, au malheur,  de hautes vertus, au seul titre d'hommes. On a
vu, dans nos troubles civils, des proscrits trouver un asile chez
ceux dont ils exposaient la vie; et, lorsque la victoire se lassa de
favoriser nos armes, un grand nombre de nos braves dfenseurs durent
l'allgement de leurs maux, souvent mme la conservation de leurs jours,
 ce noble et antique usage d'admettre  son foyer l'tranger qui s'est
gar dans sa route, l'infortun dont la souffrance ou la fatigue ont
puis les forces.

Estelle Mornand, ge de quinze ans, et Mlanie Valcour, qui n'en
comptait qu'environ quatorze, leves dans le mme pensionnat,
prouvaient un mutuel attachement qui les ddommageait de l'absence de
leurs parents. Estelle tait fille d'un chef d'escadron que de graves
blessures avaient forc de se retirer du service. Mlanie tait l'unique
enfant d'un riche habitant de la ville de Tours, qui possdait une des
plus agrables terres du jardin de la France, situe sur les bords de
la Vienne, dans les environs de Chinon. Les deux jeunes pensionnaires,
lies par cette douce sympathie de gots, de penchants qui toujours a
tant d'empire sur les mes neuves, ne pouvaient exister spares l'une
de l'autre. Lorsque Mlanie allait  la terre de ses parents, c'tait
une correspondance qui, chaque jour, exprimait le tourment de l'absence;
et, lorsqu'Estelle se trouvait force de rester prs de son pre, devenu
veuf, et dont les blessures exigeaient des soins assidus, Mlanie
obtenait de sa mre la permission d'aller passer auprs de sa chre
compagne tout le temps qu'elle pouvait drober  ses tudes. En un mot,
on citait partout les deux jeunes pensionnaires comme un modle de la
plus parfaite amiti.

Toutefois la diffrence de fortune produisait chez les deux insparables
plus ou moins d'application au travail. Mlanie, unique hritire d'un
pre opulent, dont elle tait aime, et d'une mre chez qui l'indulgence
galait la tendresse, n'obtenait pas dans ses tudes le mme succs que
sa jeune amie. La premire, certaine de runir tous les avantages de
l'opulence et d'tre recherche par les familles les plus distingues,
ne possdait que ces demi-talents de socit, que cette instruction
suffisante pour se prsenter dans le monde. La seconde, qui n'avait pour
ressource que la pension de retraite dont jouissait son pre et quelques
modiques conomies qu'il avait pu faire, se livrait avec ardeur aux
leons en tout genre qu'elle recevait dans l'honorable maison o s'tait
coule son enfance. Elle joignait  l'instruction la plus tendue des
talents qu'elle portait jusqu' la perfection. Elle peignait le paysage
avec une facilit remarquable et l'animait de figures poses avec
une vrit frappante. Doue d'une voix flexible et pntrante, elle
accompagnait sur le piano; dj mme elle excutait,  livre ouvert,
tout ce que les grands matres composaient de plus savant. Aussi
avait-elle remport les premiers prix de musique et de peinture, tandis
que sa jeune compagne n'avait pu mriter qu'un second accessit, et
cela parce que l'aimable Estelle l'excitait sans cesse  vaincre son
indolence et lui faisait faire des tudes particulires avec tout le
zle d'une soeur ane, avec ce noble dsir d'lever jusqu' elle
l'objet de ses plus tendres affections.

Tant que cette supriorit en tout genre n'eut lieu qu' la pension,
l'amour-propre de Mlanie n'en souffrit aucunement. Elle trouvait mme
une espce de triomphe  se dire l'insparable de la charmante Estelle,
qui runissait tous les suffrages et recueillait toutes les couronnes.
La premire amiti, ce sentiment  la fois si vif et si doux, est une
association dlicieuse, o tout est nivel par le coeur, o l'on ne
connat aucune prrogative, aucune suprmatie. Le succs de celle qu'on
aime devient en quelque sorte personnel, et l'on s'identifie avec elle
jusqu' se croire de moiti dans les loges qu'elle mrite, dans les
rcompenses qu'elle obtient. Mais en est-il toujours de mme dans le
monde? C'est ce que nous dmontrera l'anecdote dont je fus le tmoin,
et que je me fais un devoir de raconter  mes petites amies, pour les
prmunir contre ces atteintes de l'amour-propre qui nous aveuglent et
nous dtachent par degrs de ce que nous aimions le plus.

Le temps des vacances tait arriv. Monsieur et madame Valcour se
disposaient  conduire Mlanie  la terre qu'ils possdaient sur les
bords de la Vienne; mais celle-ci, plus attache que jamais  sa chre
Estelle, pria son pre et sa mre de permettre qu'elle emment son amie,
dont la sant tait altre par excs de travail, et qui, tout en se
rtablissant, lui procurerait la socit la plus agrable et la plus
utile. Mlanie n'eut pas de peine  obtenir de ses parents la permission
qu'elle rclamait; et le brave Mornand, forc d'aller prendre les
eaux pour achever de cicatriser ses blessures, fut ravi que, dans son
absence, sa fille allt respirer l'air de la campagne sous les auspices
de l'amiti.

Voil donc nos deux jeunes pensionnaires tablies dans un trs-beau
chteau, au milieu de vastes jardins, de bois dlicieux, et sur les
bords d'une rivire qui rpandait partout la fracheur et la fcondit.
Oh! que de promenades sur l'eau! que de courses en char--bancs! que de
joyeuses parties dans les environs! Ce qui charmait surtout nos deux
pensionnaires, c'tait le voisinage de la ville de Chinon et d'un grand
nombre de belles habitations, dont les propritaires formaient une
socit choisie. Chaque jour se renouvelait une runion nombreuse, et
souvent, au sein de cette heureuse libert qu'autorise le sjour des
champs, on retrouvait le charme et les avantages d'une grande ville.
Tantt c'tait un concert compos  l'improviste, et qui, par cela mme,
n'en devenait que plus attrayant; tantt on jouait un proverbe, o la
gaiet dcente et l'esprit sans prtention faisaient natre des scnes
comiques, inspiraient d'heureuses saillies; tantt enfin c'tait une
fte de village o les riches propritaires, confondus parmi les bons et
joyeux agriculteurs, prouvaient que le plaisir ne connat ni les rangs
ni les distances.

On conoit que, dans ces diverses runions, nos deux jeunes amies ne
tardrent pas  se faire distinguer. Mlanie dansait  ravir, mais avec
prtention; Estelle avait une danse plus simple: son maintien, tous
ses mouvements, offraient une grce naturelle. La premire excitait
la curiosit; elle attirait les hommages. La seconde, par son aimable
enjouement, par cette communication dcente qui sduit, se voyait
environne d'une foule nombreux. Faisait-on de la musique, Mlanie
tonnait tous ses auditeurs par un chant rempli de difficults, de
roulades et de fioritures, que sa jeune compagne lui avait fait rpter;
mais celle-ci, dans un air plein d'expression, pntrait tous les
coeurs, excitait un vritable enthousiasme. Ce qui surtout donnait 
la jeune Estelle un grand avantage sur Mlanie, c'est qu'elle
s'accompagnait sur le piano avec une assurance, un aplomb qui faisaient
ressortir encore les heureux dons qu'elle avait reus de la nature, et
que le travail le plus constant avait perfectionns.

Mais c'tait surtout dans les proverbes improviss que l'ingnieuse
Estelle montrait tout ce que l'esprit et l'instruction peuvent avoir de
sduisant. Elle ne recherchait point les premiers rles, mais ceux qui,
tout en faisant briller les autres, exigeaient de la suite dans les
ides, un tact fin, dlicat, une heureuse imagination. Reprsentait-elle
une jeune villageoise gauche et timide, une servante d'auberge active et
gaie, une servante adroite et ruse, elle prenait si bien le masque, le
langage et le maintien de ces divers personnages, qu'on s'imaginait les
voir et les entendre. Aussi, ds qu'elle entrait en scne, recevait-elle
de tous les spectateurs un accueil et des applaudissements qui la
dsignaient comme l'un des premiers sujets de la troupe. Mlanie
obtenait aussi quelques suffrages par sa tenue imposante et le ton
recherch qu'elle savait prendre dans les rles de dame de maison; mais
elle tait loin d'avoir la verve, la prcision, et surtout les heureuses
reparties de sa jeune compagne.... Bientt l'envie, ce reptile venimeux
qui se glisse imperceptiblement jusque dans le paisible sjour de
l'amiti, vint rpandre ses poisons sur les deux amies, dont elle et
rompu les liens sacrs, si la prvoyante Estelle n'et pas mis en usage
ce qu'en pareil cas lui dictaient la dlicatesse et son inaltrable
attachement pour Mlanie. Elle s'tudia donc adonner par degrs moins
d'expression  tout ce qu'elle disait,  retenir sur ses lvres les
mots heureux qui lui venaient  la pense. Elle porta sa gnreuse
rsignation jusqu' montrer moins de supriorit dans les divers talents
qu'elle possdait. Le piano, sous ses doigts magiques, n'avait plus
autant d'harmonie; l'air qu'elle chantait semblait ne plus aller  sa
voix, qui, chaque jour, perdait de son clat et de sa fracheur. Les
paysages qu'elle peignait n'offraient plus ce reflet de la nature, cette
varit de dtails qu'on admirait dans ses ouvrages prcdents. Enfin,
dans les proverbes o elle paraissait encore, elle ne montrait qu'une
intelligence ordinaire, et se bornait aux utilits.

La famille Valcour et toute la socit qu'elle runissait attriburent
ce changement trange au dfaut de travail,  cette dissipation qu'on se
permet  la campagne, et qui fait perdre insensiblement les fruits d'une
ducation soigne. On ignorait que ce changement dans Estelle tait un
calcul de l'esprit le plus pntrant et de l'me la plus leve pour
mnager l'amour-propre bless d'une rivale et se soustraire aux
souffrances secrtes que cette dernire faisait prouver depuis quelque
temps  sa premire amie,  sa compagne de pension.

En effet, Mlanie n'avait plus pour Estelle que des gards mesurs et
contraints. Rarement ses yeux s'arrtaient sur les siens; elle ne lui
rpondait que par un srieux qu'elle s'efforait de rendre le plus
digne qu'il lui fut possible. Estelle, en serrant la main de sa chre
compagne, ne rencontrait que des doigts lches, immobiles;  cet lan
de deux coeurs habitus  s'pancher,  ces confidences de tous les
instants,  ce tutoiement dont l'habitude, entre pensionnaires, est
consacr pour la vie, Mlanie avait fait succder une politesse tudie,
une rserve continuelle, souvent mme un _vous_ dsesprant, que
l'expression de _mademoiselle_ rendait plus outrageant encore. Oh!
combien eut  souffrir notre aimable orpheline! que les matines qu'elle
passait toute seule dans son appartement lui parurent longues et
pnibles! De quels coups son noble coeur tait dchir chaque fois
qu'elle retrouvait au salon son indiffrente compagne! Avec quel
empressement elle et fui de ce chteau, o tout pour elle devenait
contrainte, souffrance, humiliation!... Mais son pre tait absent; il
l'avait confie aux tendres soins de madame Valcour, qui lui tenait lieu
de mre. Rvler  cette dame si distingue tout le mal que sa fille
lui faisait endurer, c'et t faire retomber sur celle-ci de justes
reproches, c'et t rompre avec elle pour jamais. Estelle aimait encore
Mlanie; elle ne dsesprait pas de regagner son coeur et de la faire
repentir d'avoir mconnu  ce point les devoirs sacrs de l'hospitalit.
Elle s'arma donc de nouvelles forces; elle rsolut de sacrifier ce
qu'elle avait de plus cher, ce qui, dans sa position sociale, pouvait
peut-tre devenir son unique ressource, c'est--dire ce droit si
flatteur et si lgitime de briller par son savoir et ses talents, de se
faire distinguer par les qualits de l'esprit et du coeur. Elle prtexta
d'abord un drangement dans sa sant, s'isola constamment au milieu
des cercles nombreux dont, chaque jour, elle tait entoure, et laissa
bientt l'ambitieuse Mlanie taler  son aise tous les avantages
qu'elle runissait, et recueillir les applaudissements d'un cercle
nombreux et choisi.

Plusieurs mois s'coulrent sans que la gnreuse Estelle vit diminuer
son chagrin. Mlanie, qui ne pouvait souponner un sacrifice dont jamais
elle n'et t capable, profita de l'espce d'inertie o paraissait
tre tombe sa rivale pour l'clipser tout--fait. Elle s'imaginait la
ddommager amplement en la tutoyant encore quelquefois, en lui faisant
quelques prvenances tudis, que son amie recevait toujours avec
empressement, esprant encore la ramener  des sentiments dont son noble
coeur avait besoin.

Le brave Mornand revint des eaux, guri presque entirement de ses
blessures. Il s'empressa de se rendre  la terre de la famille Valcour
et de rejoindre sa chre Estelle, qu'il n'avait pas vue depuis
longtemps. Malgr la joie qu'prouva cette tendre fille  la vue de son
pre, malgr tous les efforts qu'elle faisait pour dissiper les nuages
empreints sur sa figure, celui-ci remarqua facilement qu'une peine
secrte la tourmentait. Mais ce fut en vain qu'il la pressa de questions
 cet gard, elle ne fit aucun aveu de son tourment secret, et
n'attribua l'altration qui rgnait sur ses traits qu'au chagrin
insurmontable d'tre spare du meilleur des pres.

Quelques jours aprs eut lieu la runion forme par les propritaires
des environs au chteau de monsieur et madame Valcour. Le pre d'Estelle
remarqua d'abord, non sans quelque surprise, l'extrme simplicit de
la toilette de sa fille. Bien qu'elle n'et jamais montr la moindre
vanit, elle avait coutume de se faire distinguer par une lgance sans
faste et par un got parfait. On fit de la musique. Estelle tint le
piano avec son assurance ordinaire; mais il n'y eut rien de remarquable
dans son jeu, nagure si expressif. Enfin, force de chanter un air
 son choix, elle excuta presque  demi-voix un simple nocturne, et
n'obtint que de ces applaudissements qu'on accorde par complaisance,
elle qui jetait autrefois tous ses auditeurs en extase et faisait vibrer
les cordes du coeur par la puissance et l'tendue de ses moyens. Le chef
d'escadron tait dsespr, et, n'attribuant un aussi grand changement
qu'au chagrin que sa fille avait prouv de son absence, il se promit
bien de ne jamais s'en sparer.

Enfin l'on joua quelques proverbes. Notre brave militaire s'attendait
 ce que sa chre Estelle prendrait sa revanche par ce jeu franc et
naturel, par ces piquantes saillies qui l'avaient charm tant de fois;
mais quel fut encore son dsappointement en voyant sa fille ne remplir
que des utilits par complaisance, se borner  donner quelques rpliques
 ses interlocuteurs, et ne s'occuper qu' les faire briller! M. Mornand
crut rver, et lui-mme tomba dans une sombre tristesse dont s'aperut
Estelle. Il lui en cotait sans doute de faire souffrir le plus tendre
des pres; mais sa rsolution tait prise: elle prfrait, en quelque
sorte, s'anantir  reprendre des avantages qui n'eussent fait que lui
fermer pour jamais le coeur de sa jeune amie. Celle-ci, toutefois,
profitait amplement du champ libre que lui laissait sa rivale, et
saisissait avec avidit toutes les occasions de l'clipser. Le chef
d'escadron, dont l'amour-propre tait bless, crut avoir enfin devin le
secret motif qu'avait sa fille de se rduire  cette trange nullit,
de se condamner  cette abngation d'elle-mme qui le faisait tant
souffrir. La pit filiale ne put rsister aux vives instances, 
l'autorit d'un pre. Estelle avoua donc le sacrifice qu'elle avait
fait dans l'espoir de conserver le coeur de son amie. Tu l'espres
vainement, lui dit Mornand; l'envie et le sot orgueil ont tari dans son
me tout sentiment gnreux; tu serais dupe dans une liaison devenue
aussi mal assortie: il faut y renoncer. Je ne veux point cependant que
tu te spares de cette fausse ami, de cette envieuse goste, sans
reprendre tous tes droits et lui donner la leon qu'elle mrite.
J'espre donc que tu suivras de point en point le plan de conduite que
je vais te tracer pendant le peu de jours que nous resterons dans ce
chteau. Estelle promit d'obir; mais on lisait sur sa figure combien
il en coterait  son coeur aimant et gnreux.

Ds le lendemain, Estelle mit plus de soin  sa toilette; le sourire
revint sur ses lvres silencieuses; elle reparut au salon avec sa grce
nave, son aimable enjouement. La prsence et la gurison de son pre
semblaient autoriser cet heureux changement. Peu de jours aprs eut lieu
le runion d'usage. Estelle, plus recherche encore dans sa parure, fit
briller tous ses avantages; elle ravit au dner les divers convives par
de piquantes saillies, par cet ascendant irrsistible d'une me leve
et d'un esprit cultiv. Le soir, on fit de la musique: elle enleva tous
les suffrages en accompagnant sur le piano sa voix tendue, expressive.
Ce qui surtout produisit une vive impression, ce fut une romance o
l'amiti tait peinte dans toute sa puret. Elle chanta avec une
expression si pntrante, que Mlanie elle-mme en fut trouble et crut
remarquer dans les tendres regards d'Estelle un reproche mrit. Mais,
ranime par son insatiable ambition, elle essaya d'entrer en lice avec
elle, et lui proposa de chanter ensemble un duo. Estelle hsite et n'ose
commencer une lutte o tout lui promet la victoire; mais un regard de
son pre lui ordonne d'accepter le dfi de la prsomptueuse et de la
traiter sans nul mnagement. Elle paralyse bientt les brillantes
roulades de sa rivale par la puissance de sa voix et le charme
entranant de son excution. Mlanie, force de cder  la supriorit
d'un talent qu'elle croyait affaibli, essaya de balbutier quelques
loges qu'Estelle sut luder avec adresse. Tout le reste de la soire
fut un triomphe pour celle-ci: jamais on ne l'avait vue aussi brillante,
aussi spirituelle. Dans toute autre circonstance on et critiqu sans
doute cet talage de savoir et de talent, toujours blmable dans une
jeune personne; mais les regards qu'Estelle portait sans cesse sur
Mlanie indiquaient assez que c'tait  regret qu'elle l'accablait de sa
supriorit sur elle, et qu'en ressaisissant la victoire elle ne faisait
qu'obir aux ordres imprieux d'un pre.

Mlanie sentit alors qu'elle avait bless le coeur le plus tendre.
Interprtant sans peine la nullit gnreuse  laquelle s'tait
condamne sa jeune compagne, elle comprit tout ce qu'elle avait d
souffrir. Le lendemain, ds qu'elle fut veille, elle rsolut d'aller
avouer ses torts  sa chre Estelle, bien sre d'en obtenir aisment
l'oubli; mais il n'tait plus temps. Mornand et sa fille taient partis
ds l'aube du jour, laissant une lettre pour monsieur et madame Valcour,
qu'ils remerciaient de toutes leurs bonts. Lorsque Mlanie, certaine de
regagner le coeur de son amie d'enfance, entre dans l'appartement que
cette dernire occupait, elle trouve sur un chevalet un nouveau paysage
qu'Estelle avait peint secrtement pendant sa solitude. Il reprsentait
les abords de la Vienne et l'un des sites les plus dlicieux au bas de
la belle habitation de la famille Valcour, que l'on voyait  mi-cte.
Sur le second plan, on dcouvrait un chef d'escadron emmenant une jeune
personne dont les regards se portaient vers le chteau, et semblaient
adresser un dernier adieu  celle qu'elle avait tant aime. C'tait
Estelle elle-mme obissant  l'autorit paternelle, et rompant, non
sans un grand dchirement de coeur, les liens si doux de son enfance. Au
bas de ce paysage, d'une vrit frappante, le pre d'Estelle avait crit
ces mots: Ma fille ne peut plus tre l'amie de celle qui ne sut pas
respecter les devoirs de l'hospitalit.




MISS TOUCHE-TOUT.


Rien ne prouve autant la petitesse d'esprit et le dfaut d'ducation que
cette ridicule manie qu'ont certaines jeunes personnes de toucher 
tout ce qui se trouve sous leurs mains,  tout ce qui s'offre  leurs
regards. C'est une inquisition qui fatigue; c'est une indiscrtion qui
blesse. Il n'est pas de dfaut plus commun, et qui peut-tre expose 
plus d'humiliations et de responsabilit. J'en ai vu plusieurs exemples
frappants que je me fais un devoir d'offrir  mes petites amies, pour
les prserver des suites fcheuses de cette habitude,  laquelle on se
livre sans y songer, et pour les maintenir dans cette prudence de tous
les instants, dans cette publique retenue que la nature impose  leur
sexe, et sans lesquelles une jeune fille, quelque bien ne, quelque
intressante qu'elle puisse tre, perd ce qu'elle avait de plus prcieux
au monde, ses droits  la considration publique.

Mlina de Montbreuil avait t prive, ds l'ge le plus tendre, de
la femme de bien dont elle reut le jour. Son pre, d'une tendresse
aveugle, et que ses hautes fonctions dans la magistrature retenaient
souvent spar de sa fille, la confiait aux soins et  la surveillance
d'une vieille institutrice trop indulgente, et dont l'lve avait
contract plusieurs habitudes que rprouvent les convenances sociales,
celle entre autres de porter une main indiscrte  tout ce qui frappait
sa vue, excitait sa curiosit. Entrait-elle dans un appartement, elle
soulevait les vases d'albtre ou de porcelaine placs sur des consoles,
sur la chemine; elle posait le doigt sur les aiguilles d'une pendule,
sans songer qu'elle en arrtait le mouvement; elle dbouchait des
flacons poss  et l, en exprimant son got ou son aversion pour les
diffrentes odeurs qu'ils renfermaient. Se trouvait-elle devant une
bibliothque, elle prenait tour  tour les livres dont la reliure la
flattait le plus, et en lisait le titre, en examinait les gravures, et
les jetait ensuite au hasard, sur diffrents rayons o ils n'avaient
plus le rang qui leur tait assign: ce qui forait  remettre tout en
ordre. Apercevait-elle sur un mtier  broder quelque ouvrage, fruit
d'une longue patience, elle essayait de faire plusieurs points, que la
brodeuse tait oblige de recommencer. Une dame de sa connaissance,
une de ses jeunes amies, paraissait-elle avec un nouveau collier de
pierreries, elle y portait souvent ses doigts couverts de poussire, et
 l'instant mme elle en ternissait tout l'clat. A table, elle touchait
 tous les mets qu'elle pouvait atteindre, et, sous prtexte de choisir
un fruit, elle dflorait par ses attouchements indiscrets tous ceux que
contenait la corbeille, et, par cette inconvenance, elle en dgotait
ses voisins. Entrait-elle dans un magasin de modes ou d'objets d'art
pour faire quelques emplettes, elle bouleversait tout, et, plus
d'une fois, son irrsistible manie lui avait fait altrer plusieurs
marchandises importantes dont elle s'tait vue force de restituer le
prix. Aussi, dans les cercles qu'elle frquentait, dans toutes les
maisons ou elle tait admise, lui avait-on donn le nom de miss
Touche-Tout, titre en parfaite analogie avec l'habitude qu'elle ne
pouvait vaincre et la prtention qu'elle avait de parler souvent
la langue anglaise, bien que jamais elle n'et pu en saisir la
prononciation.

M. de Montbreuil n'tait pas plus  l'abri que tout autre des
indiscrtions de miss Touche-Tout. Tantt elle s'emparait de la
chevelure de son pre, sous prtexte de lui donner une forme plus
analogue  sa figure vnrable; tantt elle talait son jabot, afin de
mieux en prononcer les plis; elle renouait sa cravate, dsirant en faire
disparatre le double noeud gothique, et l'enlacer  l'anglaise; tantt,
enfin, elle substituait  la chane de sa montre un noeud de ruban
qu'elle renouvelait tous les mois, mais auquel plus d'une fois elle
oublia d'attacher la clef, que son pre cherchait vainement le soir, et
qui se trouvait gare. Le clbre magistrat supportait avec patience
toutes ces familiarits et les contrarits qu'elles lui faisaient
prouver: il attribuait  l'amour filial ce qui chez Mlina n'tait
qu'une indomptable manie.

Mais, quelle que ft son indulgence, il ne pouvait douter que sa fille
ne devint chaque jour plus insupportable, dans les diffrentes runions
o il la prsentait. Sans cesse il entendait rpter: Miss Touche-Tout
vient de dchirer le voile d'Angleterre de madame une telle.--Elle
a cass la bonbonnire de celle-ci, laiss tomber la lorgnette de
celui-l.--Miss Touche-Tout vient d'effacer un oeil du portrait en
miniature de mademoiselle une telle, en y portant son doigt rempli de
noir d'ivoire.--Miss Touche-Tout a laiss tomber un cornet d'encre sur
un morceau de musique crit de la main de Boeldieu: la jeune Anas, 
qui elle appartenait, en pleure de dpit.... Enfin, il n'tait aucun
dsappointement, aucun vnement fcheux, que ne caust l'habitude
funeste de la jeune de Montbreuil. On redoutait  tel point son arrive
ou sa prsence dans un cercle, que toutes les jeunes demoiselles qui
portaient un chle de prix, un chapeau frais, une charpe nouvelle,
les quittaient aussitt que miss Touche-Tout paraissait, afin de les
soustraire  ses atteintes malencontreuses. Mais elle s'en vengeait sur
la ceinture de celle-ci, sur les anneaux de celle-l, sur le peigne
 l'espagnole d'une troisime, sur les bracelets  la grecque d'une
quatrime; il n'tait, en un mot, aucune personne qui pt se soustraire
 l'obsession de Mlina.

M. de Montbreuil rsolut donc de mettre un terme  ce dfaut, qui
devenait, en quelque sorte, une calamit publique. Malgr l'importance
de ses fonctions et l'austrit de son caractre, il conut le projet de
faire tourner contre elle-mme l'habitude fcheuse de sa fille, et de
la rendre,  son tour, victime de cette ridicule manie qui devait
ncessairement la conduire  quelque maladresse.

Il s'tait aperu que Mlina, pendant son absence, venait souvent
exercer son inquisition dans son cabinet de travail, et, sous prtexte
d'y mettre elle-mme tout en ordre, portait sa main avide sur les
objets les plus prcieux. Il substitua d'abord un mlange d'alcali et
d'assa-foetida  l'eau de Portugal que contenait un des flacons de
cristal poss sur sa chemine, et que Mlina ne manquait jamais de
dboucher lorsqu'elle venait souhaiter  son pre le bonjour du matin.
Il esprait que cette premire preuve ferait quelque impression sur
sa fille, et l'empcherait de toucher dornavant  tous les vases
ou cristaux qui se trouveraient sous sa main. En effet, la maniaque
incurable entre dans le cabinet de son pre, l'embrasse avec l'effusion
de la tendresse filiale, touche  tous les bronzes,  tous les marbres
qui couvrent son bureau de travail, prend l'une aprs l'autre cinq  six
plumes qu'elle essaye machinalement sur un papier de rebut, et se
tache les doigts d'encre, verse  plusieurs reprises le sable bleu
que renferme la poudrire, et dont elle laisse tomber une partie
dans l'encrier; de l, gagne la chemine, dbouche un premier flacon
contenant de l'eau de Cologne qu'elle respire avec dlices; dbouche
enfin le second flacon, et, croyant aspirer l'eau du Portugal, elle
prouve une suffocation subite qui lui soulve le coeur. Cependant elle
garde le silence, et ne se plaint aucunement de ce changement d'odeur,
qu'elle attribue  l'usage qu'avait son pre d'employer des spiritueux
pour se dlasser de la tension d'esprit qu'exigeaient ses hautes
fonctions. Celui-ci, de son ct, feignit de ne point s'apercevoir de
la msaventure de sa fille, et se promit de la mettre  une seconde
preuve.

Mlina montrait pour les araignes la plus grande aversion. Elle
avait la folie de regarder ces animaux, d'un instinct remarquable et
susceptible d'tre apprivoiss au degr le plus tonnant, comme des
monstres infects d'un poison mortel, et dont la piqre tait incurable.
Il ne se passait pas de jour qu'elle ne jett des cris affreux en voyant
cet ingnieux insecte tendre ses toiles pour prendre les vermisseaux
dont il fait sa nourriture ordinaire, ou descendre du plafond au bout
d'un fil qu'il dvide entre ses pattes avec une adresse et une vivacit
qu'il est impossible de dcrire, et s'en servir avec la mme clrit
pour remonter  sa retraite. Vainement M. de Montbreuil avait essay
de prouver  Mlina que ces insectes, loin de faire aucun mal, sont
susceptibles d'un attachement fidle et d'une sensibilit profonde. Il
lui citait  ce sujet l'exemple d'un malheureux prisonnier d'tat mort
de chagrin de ce que le gelier, en entrant dans son cachot, avait
cras une grosse araigne qui, depuis plusieurs annes, tait l'unique
socit, la consolation de cet infortun, venait  sa voix sur son
paule, sur ses genoux, et prenait de sa main les miettes de pain
que, pour elle, il avait prleves sur ses modiques aliments. M. de
Montbreuil ajoutait  ce fait historique ceux rapports par plusieurs
autres naturalistes, qui, souvent, avaient attir un grand nombre
d'araignes par les doux sons d'un instrument sur lequel on les voyait
descendre, tressaillir, et tomber en quelque sorte dans une extase qui
les mettait sans force et sans dfense. Mais, quelque intressants que
fussent ces rcits fidles, Mlina n'avait pu surmonter son antipathie;
et son pre, dsirant  la fois l'en gurir et faire enfin cesser cette
insupportable manie qui la rendait la fable de sa socit habituelle,
renferma dans une tabatire d'caille qu'il avait auprs de lui, sur
son bureau de travail, la plus grosse araigne qu'il put se procurer.
Mlina, selon son habitude, aprs avoir soulev les marbres qui couvrent
divers papiers sur la bureau de son pre, aprs avoir lu les titres
de plusieurs gros livres qui l'entourent, ouvre par distraction la
tabatire, et pousse un cri perant  la vue de l'insecte qui s'enfuit,
aussi effray qu'elle. M. de Montbreuil feint de ne rien entendre, et
continua l'examen des pices d'un procs soumis  son jugement, et pour
lequel son immuable impartialit lui prescrivait de prendre tous les
renseignements qui pouvaient clairer sa justice. Ce silence affect
du plus tendre des pres convainquit sans peine miss Touche-Tout qu'il
avait lui-mme dirig cette nouvelle preuve, et que, las de lui faire
des remontrances sur son insatiable manie, il avait projet de l'en
gurir par des motions fortes qui resteraient graves dans son
souvenir. Loin de profrer la moindre plainte sur la frayeur qu'elle
vient d'prouver, elle se jette dans les bras de M. de Montbreuil,
fond en larmes, et lui exprime, par le regard le plus expressif, la
rsolution qu'elle a prise de se corriger.

En effet,  partir de cette preuve, Mlina parut avoir renonc pour
jamais  ce besoin si fcheux de toucher  tout ce qui se trouvait  sa
porte. C'tait surtout pour les tabatires et les flacons de cristal
qu'elle avait conu une aversion invincible. On remarquait dj qu'elle
tait moins indiscrte qu' l'ordinaire, et que souvent, entrane
par cette habitude d'enfance qu'il est si difficile de vaincre, elle
s'arrtait tout--coup, et parvenait, non sans efforts,  la rprimer.
Son pre tait ravi de cette cure, qu'il croyait radicale; et, bien
qu'il lui en et cot d'exposer aux regards de sa fille l'insecte qui
l'effrayait le plus, et de lui avoir caus une suffocation par l'change
opr dans le flacon d'eau de Portugal, il s'applaudit de ses essais, et
jouit pendant quelque temps du succs qu'il avait obtenu.

Mais un penchant enracin ds l'enfance est comme une plante vnneuse
qui repousse imperceptiblement sous les fleurs qui la couvrent. Cela
nous apprend que nous ne saurions extirper de trop bonne heure les
germes de nos mauvais penchants, et que plus nous tardons, plus ils sont
invtrs dans nos coeurs, dont alors nous ne pouvons les arracher
que par des secousses violentes qui souvent influent sur toute notre
existence.

Mlina, fille unique d'un excellent pre, d'un magistrat justement
honor, Mlina, seule hritire d'une honnte fortune, doue de qualits
aimables, et n'ayant qu'un seul dfaut dont tout annonait qu'elle tait
corrige, voyait luire pour elle le plus brillant avenir, et l'assurance
d'tre place dans le monde d'une manire analogue  ses gots. Encore
quelques annes, et son sort serait uni  celui de quelque jeune
magistrat ou de quelque avocat clbre qui la placerait dans cette
classe sociale o l'on jouit des avantages de l'aisance et d'une
considration distingue. Mais, hlas! Il faut si peu de chose pour
faire tourner la roue de la Fortune, et les fautes les plus simples en
apparence ont quelquefois des rsultats si fcheux!

Mlina, quoique gurie  l'extrieur de cette habitude qui lui
avait attir le pnible surnom de miss Touche-Tout, s'y abandonnait
quelquefois encore dans la vie prive. M. de Montbreuil s'tait aperu
depuis quelque temps qu'on avait drang les papiers qui couvraient son
bureau de travail. Il lui semblait aussi que les pastilles de menthe,
que renfermait sa bonbonnire, taient singulirement diminues. En un
mot, il fut convaincu que sa fille, parvenue  rprimer aux yeux du
monde sa ridicule manie, s'y livrait encore en secret, et qu'elle tait
loin d'tre gurie. Il me faudra donc, se disait ce tendre pre,
employer de fortes preuves, frapper les sens de Mlina par de vives
motions. Oh! que cela me rpugne, me dsespre! et que je me repens de
n'avoir pas svi de bonne heure contre ce penchant, devenu peut-tre
incurable! Ah! je le sens, mais trop tard, l'excs d'indulgence est une
faute grave, et les parents sont responsables du mal que font leurs
enfants, et dont ils n'ont pas eu la force de dtruire le premier germe.

Un procs d'une haute importance fut soumis  la dcision du tribunal
que prsidait M. de Montbreuil. Il s'agissait d'une somme de cent
soixante mille francs qu'un faiseur d'affaires trs-renomm prtendait
avoir paye  un de ses clients, honnte ngociant, pre de famille,
et dont c'tait presque toute la fortune. Celui-ci niait avoir reu
la somme, bien qu'un acquit, d'une forme assez quivoque, et qu'il
prtendait lui avoir t surpris par son adversaire, semblt militer en
faveur de ce dernier. Les avocats les plus renomms avaient montr, dans
ce dbat clbre, tout ce que le savoir et le talent ont de persuasif;
et les juges qui devaient prononcer taient partags d'opinions. Les
uns, entrans par la rputation de probit dont n'avait cess de jouir
le ngociant, voulaient le faire triompher et se contenter de son
serment qu'il n'avait point reu la somme; les autres, rigoureux
observateurs de la loi, prtendaient que l'acquit prsent par l'homme
d'affaires, n'tant point argu de faux, devait faire pencher la balance
de la justice en faveur de ce dernier. Dans cette occurrence, la voix
du prsident devait dcider la question, et M. de Montbreuil, voulant
apporter dans cette cause les lumires de l'impartialit qui la
caractrisait, ordonna, pour prononcer l'arrt dfinitif, un dlai de
quinzaine.

Pendant ce temps, un heureux hasard permit que l'avocat du ngociant
dcouvrit un crit particulier, de la main de l'homme d'affaires, qui
prouvait videmment l'impossibilit o il s'tait trouv jusqu'alors
d'acquitter les cent soixante mille francs. Cette pice importante
fut confie  M. de Montbreuil, qui devait faire un nouveau rsum du
procs, et qu'il s'tait charg de prsenter lui-mme aux juges pour
clairer leur conscience.

On tait alors au milieu de l'hiver. Le digne magistrat, la veille du
jour ou devait tre prononc l'arrt, avait examin de nouveau les
pices qui lui avaient t communiques, et dont la premire sur le
dossier tait l'crit qui, selon lui, devait jeter un grand jour sur
cette cause.

Aprs avoir pris toutes les notes ncessaires pour appuyer son opinion
et s'tre bien pntr des moyens respectifs des deux adversaires, il
pose sur son bureau ce dossier assez volumineux, et met dessus un bronze
reprsentant le buste de d'Aguesseau, dont il avait depuis peu de jours
fait l'emplette.

Mlina, selon son usage, entre et vient offrir  son pre le salut du
matin: le buste frappe ses regards, et, cdant  son ridicule penchant,
elle le prend, en admire le travail. Dans ce moment mme, un domestique
ouvre brusquement la porte d'entre; le vent, qui souffle avec violence,
fait voler en l'air plusieurs papiers, et l'crit important, lanc vers
la chemine, est soudain rduit en cendres. Qu'as-tu fait, malheureuse!
s'crie M. de Montbreuil  sa fille, qui tient encore le buste, qu'elle
examine.--Quoi donc, mon pre?--Ton indomptable manie est cause d'une
perte irrparable qui va peut-tre causer la ruine d'une honnte
famille. Il lui explique,  ces mots, ce que contenait le papier que le
feu vient de consumer, et s'abandonne  tous les regrets que lui fait
prouver ce fatal vnement.

C'est en vain que Mlina cherche  s'excuser sur l'entre inattendue du
domestique et sur le courant d'air qu'elle a produit: elle est force
d'avouer que c'est cette maudite habitude de porter la main  tout ce
qui frappe ses regards qui lui a fait soulever le buste de d'Aguesseau,
dont l'ombre tutlaire semblait prendre encore la dfense de l'opprim.
Elle reconnat enfin qu'elle a mis son pre dans la position la plus
critique o puisse se trouver un premier magistral. Elle veut toutefois
partager la souffrance qu'il prouve; mais un signe impratif lui
ordonne de se retirer. Elle rentre chez elle, inquite, gare, et se
livre  toutes les rflexions que faisait natre une aussi pnible
circonstance.

Il lui fut impossible d'aborder son pre pendant toute la journe. Le
lendemain matin, elle voulut aller lui offrir ses devoirs accoutums;
l'entre du cabinet lui fut interdite. Elle apprit par le mme
domestique, complice innocent du malheur arriv la veille, que M. de
Montbreuil avait pass la nuit dans la plus vive agitation, et que ces
paroles s'chappaient  tout moment de ses lvres tremblantes: Ne
pouvoir plus rendre le dpt qui m'tait confi!... Causer la ruine, le
dsespoir d'une honnte famille!... Mlina!... Mlina!... que tu me fais
de mal! Ces mots, fidlement rapports pas le domestique, jetrent miss
Touche-Tout dans un douloureux abattement. Oh! quel retour elle fit sur
elle-mme! Avec quelle rsolution elle se promit de rompre pour jamais
avec cette manie qui mettait son pre dans un embarras si cruel! Mais
il n'tait plus temps: le mal qu'elle avait fait allait retomber sur
elle-mme.

Cependant l'audience solennelle va avoir lieu. Un nombreux concours
de monde s'est form de bonne heure au palais de justice. L'honnte
ngociant, plac derrire son avocat, fait remarquer sur sa figure la
scurit de la bonne foi, la certitude de triompher. Son adversaire
est plus inquiet, plus agit. Tous les regards se portent sur l'un
et l'autre; mais c'est sur le premier que semblent s'arrter ceux de
l'intrt public. Il est toujours, dans les causes importantes, une
espce de jugement prcurseur qui venge l'innocence opprime; et c'est
pour cela qu'on a dit: _La voix du peuple est la voix de Dieu._

Aprs une longue dlibration, dans laquelle avait eu lieu un violent
choc d'opinions, les juges reviennent prendre leurs places. M. de
Montbreuil est ple, son regard semble gar. Il se fait un grand
silence, et ce magistrat, si universellement honor, prononce d'une voix
faible et tremblante l'arrt qui condamne le ngociant, et dcharge
le faiseur d'affaires du payement des cent soixante mille francs. Un
murmure sourd et improbateur se fait entendre dans le prtoire. Ce qui
surprend et confond l'avocat du condamn, c'est que le prsident, dans
les divers considrants sur lesquels l'arrt est bas, n'ait point parl
de l'crit important qui lui avait t confi, et qui devait tre d'un
si grand poids dans la balance de la justice. Le ngociant ne sait
lui-mme  quoi attribuer un pareil silence; et, comme le malheur
rend dfiant et souponneux, il allait accuser tout haut l'honorable
magistrat, lorsqu'un huissier vient lui annoncer que M. le prsident
l'attend dans son cabinet avec son avocat. Ils s'y rendent tous les
deux. A leur aspect, M. de Montbreuil dit au condamn, dont il serre la
main avec l'expression du regret et d'une profonde estime: Monsieur, je
viens de remplir le devoir sacr d'un magistrat soumis  l'empire de la
loi; il m'en reste un autre non moins important que la probit m'impose:
je vous attends chez moi demain matin  dix heures avec votre digne
dfenseur, comme vous sans doute tonn de ma conduite; peut-tre ne la
blmerez-vous plus lorsque vous en connatrez les motifs.

M. de Montbreuil se rend chez lui, tout occup de son projet. Vainement
Mlina lui fait des questions sur le sort de l'honnte ngociant, il ne
lui rpond que par un soupir douloureux et des regards de commisration.
Au dner, il ne peut prendre la moindre nourriture, s'absente toute la
soire et ne rentre que fort tard. Sa fille l'attendait avec impatience,
inquitude; elle le trouve moins sombre; elle sent mme qu'il lui presse
la main; enfin il lui dit d'une voix pntrante et d'un ton paternel:
Demain matin,  dix heures, tu sauras tout le mystre.

Elle se rendit  l'heure indique au cabinet de son pre, dont elle
reut un baiser en change de celui qu'elle dposa sur son front
vnrable. Bientt fut introduit le condamn de la veille, accompagn
de son avocat. Ce magistrat les fait asseoir et ordonne  sa fille
de raconter elle-mme avec fidlit l'effet de sa fatale imprudence.
Mlina, d'une voix altre et d'un air confus, apprend au ngociant par
quel vnement trange l'crit important qui, seul, pouvait le faire
triompher, tait devenu la proie des flammes; et le magistrat ajoute
alors avec dignit: Que pouvais-je faire, Messieurs, en pareille
circonstance? Rvler l'indiscrtion de ma fille et l'anantissement
de l'crit, c'et t me donner un ridicule sans oprer une conviction
lgale; un titre, en justice, ne peut tre combattu que par un autre
titre. J'ai donc prfr m'en tenir  l'austrit de la loi, et j'ai eu
le douloureux courage de condamner un homme de bonne foi.... Mais,
comme l'crit incendi vous et ramen sans doute un grand nombre de
suffrages, et que ce titre unique se trouve ananti par ma faute ou
par celle de ma fille, je vous restitue, Monsieur, la somme qui vous
appartient. Voici cent soixante billets de caisse et deux de plus pour
les frais du procs auquel vous avez t condamn. Le refuser, ce serait
faire le malheur de ma vie, ce serait mconnatre le caractre d'un
magistrat qui deviendrait indigne de rprimer les torts de ses
justiciables, s'il ne savait pas lui-mme rparer les siens.

L'avocat et son client se retirrent, aprs avoir exprim leur
reconnaissance et leur admiration au respectable prsident. Celui-ci,
rest seul avec sa fille, reut d'elle la plus vive approbation du
sacrifice qu'il venait de faire. Mais elle n'en mesurait pas encore
toute l'tendue. En effet, ces cent soixante mille francs absorbaient
la fortune entire de M. de Montbreuil; il ne restait plus  Mlina
que celle de sa mre, devenue trs-modiqe par des pertes imprvues. Il
fallut donc s'imposer de pnibles privations. M. de Montbreuil, pour
soutenir son rang de premier magistrat, fut forc de faire de grandes
rformes dans sa maison. Mlina n'eut plus de femme de chambre, et se
vit oblige de vaquer elle-mme  l'entretien du linge,  tout ce qui
composait sa toilette. Plus de matre d'anglais, de harpe et de dessin;
plus de riche parure et de voiture  ses ordres. Il lui fallut aller
 pied et paratre simplement vtue dans les cercles nombreux o
jusqu'alors elle s'tait montre si brillante. Blesse de la froideur
des uns, pique des plaisanteries mordantes des autres, elle se retira
tout--fait du monde, et se vit rduite  un isolement dont son
amour-propre eut beaucoup  souffrir.

Ce fut alors qu'elle connut toute l'normit de sa faute; ce fut alors
qu'elle sentit combien peut devenir dangereux et funeste un dfaut
qui nous parat lger en apparence, et dont nous ngligeons de nous
corriger. Jeune fille, qui ne croyez pas que la manie la plus simple
puisse avoir de fcheux rsultats, et qui riez de piti lorsqu'on vous
en avertit, voyez la pauvre Mlina, bonne au fond et seulement tourdie,
presque ruine, possdant  peine le strict ncessaire  la mort de
l'auteur de ses jours, isole, ronge de remords sans consolations
peut-tre.... N'oubliez pas miss Touche-Tout.




FIN.




TABLE.


Le pre Dante.

La Souris blanche.

Le comit des Bergres.

La Robe de guingamp.

Le jeune Pcheur.

La Noce de village.

Ressource en soi-mme.

Le Lait d'nesse.

Le bateau de Saint-Cyr.

Le tableau de Fnelon.

Le chteau de Chenonceaux.

Les deux Orphelines.

Le produit d'une Gerbe.

Une Mre.

La chaumire de la Veuve.

Les Devoirs de l'hospitalit.

Miss Touche-Tout.


FIN DE LA TABLE.








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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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