The Project Gutenberg EBook of Baccara, by Hector Malot

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Title: Baccara

Author: Hector Malot

Release Date: April 27, 2004 [EBook #12174]

Language: French

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BACCARA

HECTOR MALOT


1886



BACCARA



PREMIRE PARTIE


I

Ouvrez les livres de gographie les plus complets, tudiez les cartes,
mme celle de l'tat-major, et vous y chercherez en vain un petit
affluent de la Seine, qui cependant a t pour la ville qu'il traverse
ce que le Furens a t pour Saint-Etienne et l'eau de Robec pour
Rouen.--Cette rivire est le Puchot. Il est vrai que de sa source  son
embouchure elle n'a que quelques centaines de mtres, mais si peu long
que soit son cours, si peu considrable que soit le dbit de ses eaux,
ils n'en ont pas moins fait la fortune industrielle d'Elbeuf.

Pendant des centaines d'annes, c'est sur ses rives que se sont
entasses les diverses industries de la fabrication du drap qui exigent
l'emploi de l'eau, le lavage des laines en suint, celui des laines
teintes, le dgraissage en pices, et il a fallu l'invention de la
vapeur et des puits artsiens pour que les nouvelles manufactures
l'abandonnent; encore n'est-il pas rare d'entendre dire par les
_Puchotiers_ que la petite rivire n'a pas t remplace, et que si
Elbeuf n'est plus ce qu'il a t si longtemps, c'est parce qu'on a
renonc  se servir des eaux froides et limpides du Puchot, doues de
toutes sortes de vertus spciales qui lui appartenaient en propre.
Mauvaises, les eaux des puits artsiens et de la Seine, aussi mauvaises
que le sont les drogues chimiques qui ont remplac dans la teinture le
noir qu'on obtenait avec le brou des noix d'Orival.

Le Puchot a donc t le berceau d'Elbeuf; c'est aux abords de ses rives
basses et tortueuses, au pied du mont Duve d'o il sort,  quelques pas
du chteau des ducs, rue Saint-Etienne, rue Saint-Auct qui descend de
la fort de la Londe, rue Meleuse, rue Royale, que peu  peu se sont
groups les fabricants de drap; et c'est encore dans ce quartier aux
maisons sombres, aux cours profondes, aux ruelles troites o les
ruisseaux charrient des eaux rouges, bleues, jaunes quelquefois paisses
comme une bouillie laiteuse quand elles sont charges de terre  foulon,
que se trouvent les vieilles fabriques qui ont vcu jusqu' nos jours.

Une d'elles que le Bottin dsigne ainsi: Adeline (Constant), O. *,
mdailles A. 1827 et 1834, O. 1839, 1844, 1849, 1re classe Exposition
universelle de 1855, hors concours 1867, mdaille de progrs Vienne,
_nouveauts pour pantalons, jaquettes et paletots_, occupe, impasse du
Glayeul, une de ces cours troites et noires; et c'est probablement la
plus ancienne d'Elbeuf, car elle remonte authentiquement  la rvocation
de l'dit de Nantes, quand les grands fabricants qui avaient alors
accapar l'industrie du drap en introduisant les faons de Hollande et
d'Angleterre, forcs comme protestants de quitter la France, laissrent
la place libre  leurs ouvriers. Un de ces ouvriers se nommait Adeline;
il tait intelligent, laborieux, entreprenant, dou de cet esprit
d'initiative et de prudence avise qui est le propre du caractre
normand: mais, li par l'engagement que ses matres lui avaient impos,
comme  tous ses camarades, d'ailleurs, de ne jamais s'tablir matre 
son tour, il serait rest ouvrier toute sa vie. Libr par le dpart de
ses patrons, il avait commenc  fabriquer pour son compte des draps
faon de Hollande et d'Angleterre, et il tait devenu ainsi le fondateur
de la maison actuelle; ses fils lui avaient succd; un autre Adeline
tait venu aprs ceux-l; un quatrime aprs le troisime, et ainsi
jusqu' Constant Adeline, que le nom estim de ses pres, au moins
autant que le mrite personnel, avaient fait successivement conseiller
gnral, prsident du tribunal de commerce, chevalier puis officier de
la Lgion d'honneur, et enfin dput.

C'tait petitement que le premier Adeline avait commenc, en ouvrier qui
n'a rien et qui ne sait pas s'il russira, et il avait fallu des succs
rpts pendant des sries d'annes pour que ses successeurs eussent
la pense d'agrandir l'tablissement primitif; peu  peu cependant ils
avaient pris la place de leurs voisins moins heureux qu'eux, rebtissant
en briques leurs bicoques de bois, montant tages sur tages, mais sans
vouloir abandonner l'impasse du Glayeul, si  l'troit qu'ils y fussent.
Il semblait qu'il y et dans cette obstination une religion de famille,
et que le nom d'Adeline formt avec celui du Glayeul une sorte de raison
sociale.

Pour l'habitation personnelle, il en avait t comme pour la fabrique:
c'tait impasse du Glayeul que le premier Adeline avait demeur,
c'tait impasse du Glayeul que ses hritiers continuaient de demeurer;
l'appartement tait bien noir cependant, peu confortable, compos de
grandes pices mal closes, mal claires, mais ils n'avaient besoin
ni du bien-tre ni du luxe que ne comprenaient point leurs ides
bourgeoises. A quoi bon? C'tait dans l'argent amass qu'ils mettaient
leur satisfaction; surtout dans l'importance, dans la considration
commerciale qu'il donne. Vendre, gagner, tre estims, pour eux tout
tait l, et ils n'pargnaient rien pour obtenir ce rsultat, surtout
ils ne s'pargnaient pas eux-mmes: le mari travaillait dans la
fabrique, la femme travaillait au bureau, et quand les fils revenaient
du collge de Rouen, les filles du couvent des Dames de la Visitation,
c'tait pour travailler,--ceux-ci avec le pre, celles-l avec la mre.

Jusqu' la Restauration, ils s'taient contents de cette petite
existence, qui d'ailleurs tait celle de leurs concurrents les plus
riches, mais  cette poque le dernier des ducs d'Elbeuf ayant mis en
vente ce qui lui restait de proprits, ils avaient achet le chteau du
Thuit, aux environs de Bourgtheroulde. A la vrit, ce nom de chteau
les avait un moment arrts et failli empcher leur acquisition; mais de
ce chteau dpendaient une ferme dont les terres taient en bon tat,
des bois qui rejoignaient la fort de la Londe; l'occasion se prsentait
avantageuse, et les bois, la ferme et les terres avaient fait passer
le chteau, que d'ailleurs ils s'taient empresss de dbaptiser et
d'appeler notre maison du Thuit, se gardant soigneusement de tout
ce qui pouvait donner  croire qu'ils voulaient jouer aux chtelains:
petits bourgeois taient leurs pres, petits bourgeois ils voulaient
rester, mettant leur ostentation dans la modestie.

Cependant cette acquisition du Thuit avait ncessairement amen avec
elle de nouvelles habitudes. Jusque-l toutes les distractions de la
famille consistaient en promenades aux environs le dimanche, aux
roches d'Orival, au chne de la Vierge, en parties dans la fort qui,
quelquefois, en t, se prolongeaient par le chteau de Robert-le-Diable
jusqu' la Bouille, pour y manger des douillons et des matelotes. Mais
on ne pouvait pas tous les samedis, par le mauvais comme par le beau
temps, s'en aller au Thuit  pied  la queue leu-leu; il fallait une
voiture; on en avait achet une; une vieille calche d'occasion encore
solide, si elle tait ridicule; et, comme les harnais vendus avec elle
taient plaqus en argent, on les avait rcurs jusqu' ce qu'il ne
restt que le cuivre, qu'on avait laiss se ternir. Tous les samedis,
aprs la paye des ouvriers, la famille s'tait entasse dans le vieux
carrosse charg de provisions, et par la cte de Bourgtheroulde, au trot
pacifique de deux gros chevaux, elle s'en tait alle  la maison du
Thuit, o l'on restait jusqu'au lundi matin; les enfants passant leur
temps  se promener  travers les bois, les parents parcourant les
terres de la ferme, discutant avec les ouvriers les travaux  excuter,
estimant les arbres  abattre, toisant les tas de cailloux extraits dans
la semaine coule.

Cependant ces moeurs qui taient alors celles de la fabrique elbeuvienne
s'taient peu  peu modifies; le bien-tre, le brillant, le luxe, la
vie de plaisir, jusque-l  peu prs inconnus, avaient gagn petit
 petit, et l'on avait vu des fils enrichis abandonner le commerce
paternel, ou ne le continuer que mollement, avec indiffrence, lassitude
ou dgot. A quoi bon se donner de la peine? Ne valait-il pas mieux
jouir de leur fortune dans les terres qu'ils achetaient, ou les chteaux
qu'ils se faisaient construire avec le faste de parvenus?

Mais les Adeline n'avaient pas suivi ce mouvement, et chez eux les
habitudes, les usages, les procds de la vieille maison taient en 1830
ce qu'ils avaient t en 1800, en 1870 ce qu'ils avaient t en 1850.
Quand la vapeur avait rvolutionn l'industrie, ils ne l'avaient point
systmatiquement repousse mais ils ne l'avaient admise que prudemment,
au moment juste o ils auraient dchu en ne l'employant pas; encore,
au lieu de se lancer dans des installations coteuses, s'taient-ils
contents de louer  un voisin la force motrice ncessaire  la marche
de leurs mtiers mcaniques. Bonnes pour leurs concurrents, les
innovations, mauvaises pour eux. Ils taient les plus hauts
reprsentants de la fabrique en chambre, ils voulaient rester ce qu'ils
avaient toujours t. Les manufactures puissantes qui s'taient leves
autour d'eux ne les avaient point tents. Ils n'enviaient point ces
casernes vitres en serres et ces hautes chemines qui, jour et nuit,
vomissaient des tourbillons de fume. C'tait le chiffre d'affaires qui
seul mritait considration, et le leur tait suprieur  ceux de leurs
rivaux. Ils pouvaient donc continuer la vieille industrie elbeuvienne,
celle o les nombreuses oprations de la fabrication du drap, le
dgraissage de la laine en suint, la teinture, le schage, le cardage,
la filature, le bobinage, l'ourdissage, le tissage, le dgraissage en
pices, le foulage, le lainage, le tondage, le dcatissage s'excutent
au dehors dans des ateliers spciaux ou chez l'ouvrier mme, et o la
fabrique ne sert qu' visiter les produits de ces diverses oprations et
 crer la nouveaut au moyen de l'agencement des fils et du coloris.

Ailleurs qu' Elbeuf cette prudence et ces faons de gagne-petit eussent
peut-tre amoindri et dconsidr les Adeline, mais en Normandie on
estime avant tout la prudence et on respecte les gagne-petit. Quand on
disait: Voyez les Adeline, ce n'tait pas avec piti, c'tait avec
envie quelquefois et le plus souvent avec admiration. Avec eux on
crasait les imprudents qui s'taient ruins, aussi bien que les
parvenus fils d'_pinceteuses_ ou de _rentrayeuses_ qui, au lieu de
continuer le commerce de leurs pres, jouaient  la grande vie dans
leurs htels ou leurs chteaux.

Constant Adeline, le chef de la maison actuelle, tait le digne hritier
de ces sages fabricants; d'aucun de ses pres on n'avait pu dire aussi
justement que de lui: Voyez Adeline; et on l'avait dit, on l'avait
rpt  satit,  propos de tout, dans toutes les circonstances:--ds
le collge o il s'tait montr intelligent et studieux, bon camarade,
estim de ses professeurs, le Benjamin de l'aumnier, heureux de trouver
en lui un garon lev chrtiennement et de complexion religieuse, ce
qui tait rare dans la gnration de 1830;--plus tard au tribunal de
Commerce, au conseil gnral et enfin  la Chambre, o il tait un
excellent dput, appliqu au travail, vivant en dehors des intrigues
de couloir, ne parlant que sur ce qu'il connaissait  fond et alors se
faisant couter de tous, votant selon sa conscience tantt pour, tantt
contre le ministre, sans qu'aucune considration de groupe ou d'intrt
particulier pest sur lui.

A un certain moment cependant, ce modle avait inspir des craintes
 ses amis. Aprs avoir travaill quelques annes dans la fabrique
paternelle en sortant du collge, il avait fait un voyage d'tudes en
Allemagne, en Autriche, en Russie, et alors on avait dit,  Elbeuf,
qu'une femme galante l'accompagnait; un acheteur en laines les avait
rencontrs dans des casinos, o Adeline jouait gros jeu.

--Un Adeline! Etait-ce possible? Un garon si sage! La femme galante,
on la lui pardonnait; il faut bien que jeunesse se passe. Mais les
casinos?

pouvant, le pre avait couru en Allemagne, ne s'en rapportant 
personne pour sauver son fils. Celui-ci n'avait fait aucune rsistance,
et, soumis, repentant, il tait revenu  Elbeuf: il s'tait laiss
entraner; comment? il ne le comprenait pas, n'aimant pas le jeu; mais
humili d'avoir perdu son argent, il avait voulu le rattraper.

On l'avait alors mari.

Et depuis cette poque, il avait t, comme ses amis le disaient en
plaisantant, l'exemple des maris, des fabricants, des juges au tribunal
de Commerce, des conseillers gnraux, des jurs d'exposition et et des
dputs.

--Voyez Adeline!

Que lui manquait-il pour tre l'homme le plus heureux du monde?
N'avait-il pas tout,--l'estime, la considration, les honneurs, la
fortune?--et une honnte fortune, loyalement acquise si elle n'tait pas
considrable.


II

C'tait dans le gros public qu'on parlait de la fortune des Adeline, l
o l'on s'en tient aux apparences et o l'on rpte consciencieusement
les phrases toutes faites sans s'inquiter de ce qu'elles valent; il y
avait cent cinquante ans que cette fortune tait monnaie courante de la
conversation  Elbeuf, on continuait  s'en servir.

Mais, parmi ceux qui savent et qui vont au fond des choses, cette
croyance  une fortune, solide et inbranlable, commenait  tre
amoindrie.

A sa mort, le pre de Constant Adeline avait laiss deux fils: Constant,
l'an, chef de la maison d'Elbeuf, et Jean, le cadet, qui, au lieu de
s'associer avec son frre, avait fond  Paris une importante maison de
laines en gros, si importante qu'elle avait des comptoirs de vente
au Havre et  Roubaix, d'achat  Buenos-Ayres,  Moscou,  Odessa, 
Saratoff. Celui-l n'avait que le nom des Adeline; en ralit, c'tait
un ambitieux et un aventureux; la fortune gagne dans le commerce petit
 petit lui paraissait misrable, il lui fallait celle que donne en
quelques coups hardis la spculation. S'il avait vcu, peut-tre
l'et-il ralise. Mais, surpris par la mort, il avait laiss de
grosses, de trs grosses affaires engages qui s'taient liquides par
la ruine complte--la sienne, celle de sa femme, celle de sa mre. A la
vrit, elles pouvaient ne pas payer, mais alors c'tait la faillite.
Elles s'taient sacrifies et l'honneur avait t sauf. Pour acquitter
ce lourd passif, la femme avait abandonn tout ce qu'elle possdait, et
la mre, aprs avoir vendu ses proprits et ses valeurs mobilires,
s'tait encore fait rembourser par son fils an la part qui lui
revenait dans la maison d'Elbeuf. Constant et pu rsister  la demande
de sa mre; en tout cas, il et pu ne donner que la moiti de cette
part; il l'avait donne entire, autant par respect pour la volont
de sa mre que pour l'honneur de son nom qui ne devait pas figurer au
tableau des faillites.

Un commerant ne retire pas douze cent mille francs de ses affaires sans
embarras et sans trouble, cependant Constant Adeline avait pu s'imposer
cette saigne sans compromettre, semblait-il, la solidit de sa maison;
s'il s'en trouvait un peu gn, quelques bonnes annes combleraient ce
trou; il n'avait qu' travailler.

Mais justement  cette poque avait commenc une crise commerciale qui
dure encore, et un changement radical dans la mode qui,  la nouveaut
en tissu foul, fabriqu  Elbeuf depuis trente ou quarante ans avec une
supriorit reconnue, a fait prfrer le tissu fortement serr en chane
et en trame, fabriqu en Angleterre et  Roubaix;--au lieu des bonnes
annes attendues, les mauvaises s'taient enchanes; au lieu de
travailler pour combler le trou creus, il avait fallu travailler pour
qu'il ne s'agrandit pas dmesurment, et encore n'y avait-on pas russi.
Car, pour la nouveaut beaucoup plus que pour les autres industries, les
crises sont une cause de ruine: il en est d'elle comme des primeurs,
elle ne se garde pas. Une pice de drap uni, noir, vert, bleu, reste en
magasin sans autre inconvnient pour le fabricant que la perte d'intrt
de l'argent avanc et du bnfice manqu. Une pice de nouveaut ne peut
pas y rester, le mot mme le dit. Lorsque tout a t dispos par le
fabricant pour faire une toffe neuve: mlange de la matire, laine de
telle espce avec telle autre laine ou avec la soie; teinture de ces
laines et de cette soie; filature selon l'effet cherch; tissage d'aprs
certaines combinaisons dtermines pour le dessin, la force, la faon;
apprt spcial aussi vari dans ses combinaisons que celles de la
teinture, de la filature et du tissage--il faut que cette toffe soit
vendue  son heure prcise et pour la saison en vue de laquelle elle a
t cre, ou la saison suivante elle ne vaut plus rien. Et comment la
vendre quand, par suite d'une raison quelconque, crise commerciale ou
changement de mode, les acheteurs pour lesquels on a travaill ne se
prsentent pas? La mode, le fabricant doit la pressentir, et tant pis
pour lui s'il est sa victime. Mais il n'a pas la responsabilit des
crises commerciales, il n'est ni ministre ni roi, et ce n'est pas lui
qui souffle ou carte les maladies, les flaux et les guerres.

Dput, Constant Adeline ne pouvait plus s'occuper de sa fabrique
comme au temps de sa jeunesse, du matin au soir, mais, pour passer ses
journes au palais Bourbon, il ne l'abandonnait pas cependant. Elbeuf
n'est qu' deux heures et demie de Paris; tous les samedis, aprs la
sance, il prenait le train, et  neuf heures et demie il arrivait chez
lui, o il trouvait les siens qui l'attendaient. Ce jour-l, le dner
retard tait un souper; et tout le monde, mme la vieille madame
Adeline, ge de quatre-vingt-quatre ans, infirme et paralyse des
jambes, qu'on appelait la Maman, mme la jeune Lonie Adeline, fille
de Jean Adeline, qui depuis la mort de sa mre demeurait chez son oncle,
ne se mettait  table qu'aprs que le chef de la famille s'tait assis 
sa place, vide pendant toute la semaine; les visages taient panouis,
et, malgr le retard qui avait dit aiguiser les apptits, on causait
plus qu'on ne mangeait.

--Comment vas-tu, la Maman?

--Bien, mon garon; et toi? Il y a encore eu du tapage  la Chambre
cette semaine, tu as d te brler _les sangs_, c'est vraiment trop
_arkanser_.

La Maman, reste vieille Elbeuvienne, avait conserv, sans se donner la
peine de les modifier en rien, ses usages d'autrefois aussi bien pour la
toilette que pour le langage et le parler: en t ses robes taient en
indienne de Rouen, en hiver en drap d'Elbeuf; ses bonnets de tulle noir
garnis de dentelle taient  la mode de 1840, la dernire  laquelle
elle et fait des concessions; et avec un accent tranant elle lchait
les mots de patois normand et les locutions elbeuviennes avec lesquelles
elle avait t leve, sans s'inquiter des effarements de ses
petites-filles qui, n'osant pas la reprendre en face, insinuaient
adroitement que les _chaircuitiers_ s'appelaient maintenant des
charcutiers, que les _castoroles_ sont devenues des casseroles, et que
ne rien faire de bon vaut mieux qu'_arkanser_, qu'on doit traduire
pour ceux qui n'entendent pas le normand.

Il fallait qu'Adeline expliqut pourquoi on avait _arkans_, car la
Maman, assise du matin au soir dans son fauteuil roulant, lisait
l'_Officiel_ d'un bout  l'autre, et elle ne lui faisait grce d'aucun
dtail, plus au courant de ce qui se passait  la Chambre que bien des
dputs. Quand son fils avait parl, elle discutait les raisons que ses
contradicteurs lui avaient opposes et les pulvrisait, s'indignant
que tout le monde n'et pas vot comme lui. Sur un seul point, elle le
blmait--c'tait sur tout ce qui touchait aux choses religieuses; ne
mettrait-il donc jamais la religion au-dessus de la politique? Quel
chagrin pour elle que dans ces questions il ne vott point comme elle
aurait voulu! il tait si soumis, si pieux, quand il tait petit!

Respectueusement il se dfendait, mais le plus souvent il cherchait 
changer la conversation en faisant signe  sa femme ou  sa fille de
venir  son secours; il en avait assez de la politique, et ce n'tait
point pour reprendre et continuer les discussions de la semaine qu'il
avait hte d'arriver chez lui. C'tait pour se retrouver avec les siens
dans cette maison toute pleine de souvenirs, o il avait t enfant,
o il avait grandi, o son pre tait mort, o il s'tait mari, o sa
fille tait ne, o il n'y avait pas un meuble, pas un coin qui ne lui
parlt au coeur et ne le repost de la vie parisienne vide et fatigante
qu'il menait pendant neuf mois. Comme ces vastes pices un peu noires
d'aspect, comme ces vieux meubles dmods qu'il avait toujours vus,
ces fauteuils de style Empire, ces pendules en bronze dor  sujets
mythologiques, ces fleurs en papier conserves sous des cylindres depuis
la jeunesse de sa mre, lui taient plus doux aux yeux que le mobilier
du petit appartement de garon qu'il occupait dans une maison meuble
de la rue Tronchet. Comme le fumet du pot-au-feu qui lui chatouillait
l'apptit ds qu'il poussait sa porte le disposait mieux  se mettre
 table que les bouffes chaudes qui le frappaient au visage quand il
entrait dans les restaurants parisiens o il mangeait seul! A mesure
qu'il revenait dans son milieu d'autrefois, l'homme d'autrefois
se retrouvait. Des cases de son cerveau s'ouvraient, d'autres se
refermaient. Le Parisien restait  Paris,  Elbeuf il n'y avait plus
que l'Elbeuvien, l'odeur fade des cuves d'indigo l'avait rajeuni; le
commerant remplaait le dput; il n'tait plus que mari et pre de
famille.

Aussi se fchait-il contre la politique qu'il lui dplaisait de
retrouver  Elbeuf: c'tait de paroles affectueuses, de regards tendres
qu'il avait besoin, du laisser-aller de l'intimit, de sorte que
bien souvent, pendant que la Maman continuait ses discussions, ses
approbations ou ses rprimandes, il oubliait de lui rpondre ou ne le
faisait qu'en quelques mots distraits: Oui, maman; non, maman; tu as
raison, certainement, sans aucun doute.

C'tait assez indiffremment qu' son retour d'Allemagne il s'tait
laiss marier par son pre avec une jeune fille ne dans une condition
infrieure  la sienne, au moins pour la fortune, mais depuis vingt ans
il vivait dans une troite communion de sentiment et de pense avec sa
femme, car il s'tait trouv que celle qu'il avait accepte pour la
grce de sa jeunesse tait une femme doue de qualits relles que
chaque jour rvlait: l'intelligence, la fermet de la raison, la
droiture du caractre, la bont indulgente, et, ce qui pour lui tait
inapprciable depuis son entre dans la vie politique--le flair et
le gnie du commerce qui faisaient d'elle une associe  laquelle il
pouvait laisser la direction de la maison aussi bien pour la fabrication
que pour la vente. Pendant qu' Paris il s'occupait des affaires de la
France,  Elbeuf elle dirigeait d'une main aussi habile que ferme celles
de la fabrique; en vraie femme de commerce, comme il n'tait pas rare
d'en rencontrer autrefois derrire les rideaux verts d'un comptoir, mais
comme on n'en voit plus maintenant, trouvant encore le temps d'accomplir
avec un seul commis la besogne du bureau: la correspondance, la
comptabilit, la caisse et la paye qu'elle faisait elle-mme.

Si bon commerant que ft Adeline, ce n'tait cependant pas d'affaires
qu'il avait hte de s'entretenir en arrivant chez lui--ces affaires,
il les connaissait, au moins en gros, par les lettres que sa femme lui
crivait tous les soirs; c'tait sa femme mme, c'tait sa fille qui
occupaient son coeur, et tout en mangeant, tout en rpondant avec plus
ou moins d'-propos  sa mre, ses yeux allaient de l'une  l'autre.
S'il aimait celle-ci tendrement, il adorait celle-l, et il n'tait
pas rare que tout  coup il s'interrompt pour se pencher vers elle et
l'embrasser en la prenant dans ses bras:

--Eh bien, ma petite Berthe, es-tu contente du retour du papa?

Il la regardait, il la contemplait avec un bon sourire, fier de sa
beaut qui lui semblait incomparable; o trouver une fille de dix-huit
ans plus charmante? Elle avait des cheveux d'un blond soyeux qu'il ne
voyait chez aucune autre, une fracheur de carnation, une profondeur,
une tendresse dans le regard vraiment admirables, et avec cela si bonne
de coeur, si facile, si aimable de caractre!

Comme il ne voulait pas faire de jaloux, il avait aussi des mots
affectueux pour la petite Lonie, sa nice, ge de douze ans, dont il
tait le tuteur et qui vivait chez lui, travaillant sous la direction de
matres particuliers, parce qu'elle tait trop faible de sant pour tre
envoye  Rouen au couvent des Dames de la Visitation o toutes les
filles des Adeline avaient t leves.

Le dner se prolongeait; quand il tait fini, l'heure tait avance;
alors il roulait lui-mme sa mre jusqu' la chambre qu'elle occupait
au rez-de-chausse, de plain-pied avec le salon, depuis qu'elle tait
paralyse; puis, aprs avoir embrass Berthe et Lonie, qui montaient
 leurs chambres, il passait avec sa femme dans le bureau, et alors
commenait entre eux la causerie srieuse, celle des affaires, qui, plus
d'une fois, se prolongeait tard dans la nuit.

Ils avaient l sous la main les livres, la correspondance, les carrs
d'chantillons, ils pouvaient discuter srieusement et se mettre
d'accord sur ce qui, pendant la semaine, avait t rserv: elle lui
rendait compte de ce qu'elle avait fait et de ce qu'elle voulait faire;
 son tour, il racontait ses dmarches  Paris dans l'intrt de leur
maison, il disait quels commissionnaires, quels commerants il avait
vus, et, tirant de ses poches les chantillons qu'il avait pu se
procurer chez les marchands de drap et chez les tailleurs, ils les
comparaient  ceux qui avaient t essays chez eux.

Pendant quelques annes, quand ils avaient arrt ces divers points,
leur tche tait faite pour la soire: la semaine finie tait rgle,
celle qui allait commencer tait dcide; mais des temps durs avaient
commenc o les choses ne s'taient plus arranges avec cette facilit:
la consommation se ralentissant, il fallait tre plus accommodant pour
la vente et accepter des acheteurs avec lesquels les petits fabricants
seuls, forcs de courir des aventures, avaient consenti  traiter
jusqu' ce jour; de grosses faillites avaient t le rsultat de ce
nouveau systme; elles s'taient rptes, enchanes, et il tait
arriv un moment o la maison Adeline, autrefois si solide, avait eu de
la peine  combiner ses chances.


III

Un soir qu'on attendait Adeline, la famille tait runie dans le bureau
dont on venait de fermer les volets aprs le dpart des ouvriers et
des employs. Dans son fauteuil, la Maman achevait la lecture de
l'_Officiel_, Berthe tournait les pages d'un livre  images, devant un
pupitre Lonie achevait ses devoirs, et en face d'elle madame Adeline
couvrait de chiffres un cahier form de lettres de faire part qui,
cousues ensemble, servaient de brouillon et conomisaient une main de
papier colier. La cour si bruyante dans la journe tait silencieuse;
au dehors, on n'entendait que les rafales d'un grand vent de novembre,
et dans le bureau que le pole qui ronflait, le gaz qui chantait et la
plume de madame Adeline courant sur la papier. De temps en temps
elle s'interrompait pour consulter un carnet ou un registre, puis le
frlement de sa main descendant le long des colonnes de ses additions,
recommenait. C'tait htivement qu'elle faisait son travail, et le
geste avec lequel elle tirait ses barres trahissait une main agite.

--Est-ce que vous avez une erreur de caisse, ma bru? demanda la Maman.

--Non.

La Maman, relevant ses lunettes, la regarda longuement

--Qu'est-ce qui ne va pas!

--Mais rien.

Autrefois, la Maman ne se serait pas contente de cette rponse, car
videmment, puisqu'il n'y avait pas d'erreur de caisse, quelque chose
proccupait sa bru; mais depuis qu'elle s'tait fait rembourser sa part
de proprit dans la maison de commerce, elle n'avait plus la mme
libert de parole. Ce remboursement ne s'tait pas fait sans rsistance,
sinon chez Adeline soumis  la volont de sa mre, au moins chez madame
Adeline. Qu'une mre avec deux enfants donnt la moiti de sa fortune
 l'un de ses fils, il n'y avait rien  dire, mais qu'elle voult la
donner entire en dpouillant ainsi l'un pour l'autre, ce n'tait
pas juste. Et la bru s'tait explique l-dessus avec la belle-mre
nettement. De ce jour, les relations entre elles avaient chang de
caractre. Quand la Maman possdait la moiti de la maison de commerce,
elle tait une associe, et on lui devait les comptes qu'on rend  un
associ. Sa part rembourse, les inventaires ne lui avaient plus t
communiqus, les comptes ne lui avaient plus t rendus. Qu'et-elle pu
demander? elle n'tait plus rien dans cette maison.  la vrit, son
fils semblait s'entretenir aussi librement avec elle qu'autrefois, mais
le fils et la bru faisaient deux; d'ailleurs, c'tait sur certains
sujets seulement que cette libert se montrait; sur la marche des
affaires, ils taient avec elle aussi rservs l'un que l'autre. Quand
elle insistait prs de Constant, il rpondait invariablement que les
choses allaient aussi bien qu'elles pouvaient aller; mais l'embarras et
mme la rticence se laissait voir dans ses rponses. Et alors, avec
inquitude, avec remords, elle se demandait si, en enlevant douze cent
mille francs  son fils, elle ne l'avait pas mis dans une situation
critique: les affaires allaient si mal, on parlait si souvent de
faillites; les acheteurs qu'elle tait habitue  voir autrefois
venaient maintenant si rarement  Elbeuf. Si encore elle avait pu
rejeter sur sa bru la responsabilit de cette situation, c'et t un
soulagement pour elle. Mais, malgr l'envie qu'elle en avait, cela
ne semblait pas possible. Jamais, il fallait bien le reconnatre, la
fabrique n'avait t dirige avec plus d'intelligence et plus d'ordre;
la surveillance tait de tous les instants du haut jusqu'en bas, aussi
bien pour les grandes que pour les petites choses; et dans tous les
services on trouvait de ces conomies ingnieuses que seules les femmes
savent appliquer sans rien dsorganiser et sans soulever des plaintes.

Elle n'avait pas pu insister, il avait fallu que, se contentant de ce
rien, elle reprt la lecture de son journal: cependant, il tait certain
qu'il se passait quelque chose de grave; jamais elle n'avait vu sa bru
aussi nerveuse, et cela tait caractristique chez une femme calme
d'ordinaire, qui mieux que personne savait se possder, et ne dire comme
ne laisser paratre que ce qu'elle voulait bien.

Cependant, si absorbe qu'elle voult tre dans sa lecture, elle ne
pouvait pas ne pas entendre les coups de plume qui rayaient le papier; 
un certain moment, n'y tenant plus, elle risqua encore une question:

--Est-ce que vous craignez quelque nouvelle faillite?

--MM. Bouteillier frres ont suspendu leurs payements.

Madame Adeline reprit ses comptes en femme qui voudrait n'tre pas
interrompue; mais l'angoisse de la Maman l'emporta.

--Vous tes engage avec eux pour une grosse somme?

--Assez grosse.

--Et elle vous manque pour votre chance?

--Constant doit m'apporter les fonds.

Le soulagement qu'prouva la Maman l'empcha de remarquer le ton de
cette rponse: quand son fils devait faire une chose, il la faisait,
on pouvait tre tranquille. La suspension de payement des frres
Bouteillier suffisait et au del pour expliquer l'tat nerveux de madame
Adeline; ils taient parmi les meilleurs clients de la maison, les plus
anciens, les plus fidles, et leur disparition se traduirait par une
diminution de vente importante. Sans doute cela tait fcheux, mais non
irrmdiable; elle avait foi dans la maison de son fils au mme point
que dans la fortune d'Elbeuf, et n'admettait pas que la crise qu'on
traversait ne dt bientt prendre fin; les beaux jours qu'elle avait
vus reviendraient, il n'y avait qu' attendre. Elle demandait  Dieu de
vivre jusque-l; si aprs avoir sauv l'honneur des Adeline elle pouvait
voir la solidit de leur maison assure, elle serait contente et
mourrait en paix. Depuis soixante-cinq ans elle n'avait pas manqu une
seule fois, except pendant ses couches, la messe de sept heures 
Saint-tienne, o, par sa pit, elle avait fait l'dification de
plusieurs gnrations de dvotes, mais jamais on ne l'avait vue prier
avec autant de ferveur que depuis que les affaires de son fils lui
semblaient en danger. Bien qu'elle ne quittt pas son fauteuil roulant
et ne pt pas se prosterner  genoux, au mouvement de ses lvres et 
l'exaltation de son regard on sentait l'ardeur de sa prire. Ses yeux ne
quittaient pas la verrire o saint Roch, patron des cardeurs, tisse,
avec des ouvriers, du drap sur un mtier des vieux temps et c'tait lui
qu'elle implorait particulirement pour son fils comme pour son pays
natal.

La plume de madame Adeline continuait  courir sur son brouillon quand
dans la cour on entendit un bruit de pas. Qui pouvait venir? Il semblait
qu'il y et deux personnes. Les pas s'arrtrent  la porte du bureau,
o discrtement on frappa quelques coups.

--Ma tante, faut-il ouvrir? demanda Lonie, se levant avec
l'empressement d'un enfant qui saisit toutes les occasions d'interrompre
un travail ennuyeux.

--Mais, sans doute, rpondit madame Adeline, bien qu'un peu surprise
qu' cette heure on frappt  cette porte et non  celle de
l'appartement.

Les verrous furent promptement tirs et la porte s'ouvrit.

-Ah! c'est M. Eck et M. Michel, dit Lonie.

C'tait en effet le chef de la maison Eck et Debs, le pre Eck, comme on
l'appelait  Elbeuf, accompagn d'un de ses neveux.

--_Ponchour, matemoiselle_, dit le pre Eck avec son plus pur accent
alsacien et en entrant dans le bureau, suivi de son neveu.

L'oncle tait un homme de soixante ans environ, rond de corps et rond de
manires, court de jambes et court de bras,  la physionomie ouverte,
gaie et fine, dont les cheveux friss, le nez busqu et le teint mat
trahissaient tout de suite l'origine smitique; le neveu, au contraire,
tait un beau jeune homme lanc, avec des yeux de velours, et des dents
blanches qui avaient l'clat de la nacre entre des lvres sanguines et
une barbe noire frise.

--_Ponchour, mestames Ateline_, continua M. Eck, _Ponchour, matemoiselle
Perthe_.

Ce dernier bonjour fut accompagn d'une rvrence.

-_Gomment_, continua-t-il, M. _Ateline_ n'est _bas_-l, je _groyais_
qu'il _tevait refenir te ponne_ heure; et, en _foyant te_ la lumire au
_pureau_, j'ai _gru_ que c'tait lui qui _trafaillait; foil gomment_
j'ai frapp  cette _borte_; excusez-moi, _mestames_.

Ce fut une affaire de leur trouver des siges, car le bureau tait
meubl avec une simplicit vritablement antique: une table en bois
noir, deux pupitres, des rayons en sapin rgnant tout autour de la pice
pour les registres et la collection des chantillons de toutes les
toffes fabriques par la maison depuis prs de cent ans, quatre chaises
en paille, et c'tait tout; pendant deux cents ans, cela avait suffi 
plus de trois cent millions d'affaires.

C'tait aprs la guerre que les Eck et Debs, tablis jusque-l en
Alsace, avaient quitt leur pays pour venir crer  Elbeuf une grande
manufacture de draps lisses, lasticotines, faonns noirs et
couleurs, comme disaient leurs en-ttes, o s'accomplissaient, sans
le secours d'aucun intermdiaire, toutes les oprations par lesquelles
passe la laine brute pour tre transforme en drap prt  tre livr
 l'acheteur, et tout de suite ils taient entrs en relations avec
Constant Adeline, que son caractre autant que sa position mettaient
au-dessus de l'envie et de la jalousie, et auprs de qui ils avaient
trouv un accueil plus libral qu'auprs de beaucoup d'autres
fabricants. Sans arriver  l'amiti, ces relations s'taient continues,
s'tendant mme aux familles. A la vrit, madame Adeline mre n'avait
point vu madame Eck mre, une vieille femme de quatre-vingts ans, aussi
fervente dans la religion juive qu'elle pouvait l'tre dans la sienne;
mais mesdames Eck et Debs faisaient  madame Constant Adeline des
visites que celle-ci leur rendait, et les enfants, les deux frres Eck
et les trois frres Debs avaient plus d'une fois dans avec Berthe.

Les politesses changes, le pre Eck prit son air bonhomme, et,
regardant le cahier sur lequel madame Adeline faisait ses chiffres:

--_Touchours  l'oufrage, matame Ateline_, dit-il, je _foutrais bien
afoir_ une _embloye gomme fous_ et... au mme _brix_.

Et il partit d'un formidable clat de rire, car il tait toujours le
premier  sonner la fanfare pour ses plaisanteries, sans s'inquiter de
savoir s'il n'tait pas quelquefois le seul  les trouver drles.

Mais ses clats de rire se calmaient comme ils partaient, c'est--dire
instantanment; il prit une figure grave, presque dsole:

--_A brobos, matame Ateline, afez-fous tes noufelles_ de MM. Bouteillier
frres? demanda-t-il.

--J'en ai reu ce matin.

--_Fous safez_ qu'ils _susbendent_ leurs _bayements_?

--C'est ce qu'on m'crit.

--Est-ce que _fous_ tiez engags _afec_ eux?

--Malheureusement. Et vous?

--Nous? Oh! non. Ils auraient _pien foulu_, mais nous n'avons _bas
foulu_, nous. _Tebuis_ trois ans, ils ne _m'insbiraient blus gonfiance_;
c'tait _tes chens_ qui menaient _drop_ de _drain: abbardement_ aux
Champs-lyses, chteau aux _enfirons_ de _Baris, filla_  Trouville,
_schour_  Cannes pendant l'hiver, cela ne _bouvait bas turer_.

Il y eut un silence; le pre Eck paraissait assez gn, et madame
Adeline l'tait aussi jusqu' un certain point, se demandant ce que
pouvait signifier cette visite insolite; elle voulut lui venir en aide:

--Est-ce que vous tes satisfait de vos nouveaux procds de teinture?
demanda-t-elle en portant la conversation sur un sujet de leur mtier,
qui pouvait fournir une inpuisable matire et que d'ailleurs elle tait
bien aise de tirer au clair.

--Oh! _drs satisvait_.

--Et cela vous revient vraiment moins cher que, chez MM. Blay?

Il ouvrit la bouche pour rpondre, puis il la referma, et ce fut
seulement aprs quelques secondes de rflexion qu'il se dcida:

--_Matame Ateline, matame Adeline_, je ne _beux bas fous tire,
l'infentaire_ n'a _bas_ t _vait_.

Cela fut rpondu avec une bonhomie si parfaite qu'on aurait pu croire
 sa sincrit, mais il la compromit malheureusement en se htant de
changer de sujet.

--Quand _fous foutrez fenir_  la maison, _chaurai_ le _blaisir_ de
_fous_ montrer a; mais ce que je _foutrais pien fous_ montrer, c'est
nos nouveaux mtiers-fixes  _filer_; c'est _fraiment_ une _pelle
infention_; seulement _tepuis_ un an que nous les avons installs, tous
les fils cassaient, nous allions faire _bour_ cinquante mille _vrancs_
de _vraille_, quand mon _betit_ Michel a _drouv_ un _bervectionnement_
aussi simple que _barvait_; il faut voir a; je lui ai fait _brendre_ un
_prefet_. Il a vraiment le _chnie_ de la mcanique, ce garon-l.

--Est-ce que M. Michel va directement exploiter son brevet?

--Il le _fentra_; tous les Eck, tous les Debs restent ensemble,
_touchoure_.

--Ce qu'on appelle  Elbeuf les Cocods, dit Michel en riant et en
rptant une plaisanterie qui tait spirituelle  Elbeuf.

Il y eut encore un silence, puis M. Eck se levant, vint auprs de madame
Adeline:

--Est-ce que je _bourrais fous tire_ un mot en _barticulier_?

Passant la premire, madame Adeline le conduisit dans le salon.


IV

--Quelle mauvaise nouvelle lui apportait-on?

Ce fut la question que madame Adeline, trouble, se posa, mais qu'elle
eut la force, cependant, de retenir pour elle.

Bien qu'elle n'et aucune raison de se dfier de M. Eck, qu'elle savait
droit en affaires, brave homme et bonhomme dans les relations de la vie,
elle avait t si souvent, en ces derniers temps, frappe de coups qui
s'abattaient sur elle  l'improviste et tombaient prcisment d'o on
n'aurait pas d les attendre, qu'elle se tenait toujours et avec tous
sur ses gardes, inquite et craintive.

Dans la ville, on disait que les Eck et Debs tentaient depuis longtemps
des essais pour fabriquer la nouveaut mcaniquement et en grand comme
ils fabriquaient le drap lisse: tait-ce l la cause de cette visite
trange? Dans ces Alsaciens ingnieux qui savaient si bien s'outiller et
qui russissaient quand tant d'autres chouaient, allait-elle rencontrer
des concurrents qui rendraient plus difficile encore la marche de ses
affaires!

Etait-ce un danger menaant leur maison ou la situation politique de
son mari qu'il venait lui signaler dans un sentiment de bienveillance
amicale?

De quelque ct que court sa pense, elle ne voyait que le mauvais sans
admettre le bon ou l'heureux; et ce qui augmentait son trouble, c'tait
de voir l'embarras qui se lisait clairement sur cette physionomie
ordinairement ouverte et gaie.

Elle s'tait assise en face de lui, le regardant, l'examinant, et
elle attendait qu'il comment; ce qu'il avait  dire tait donc bien
difficile?

Enfin il se dcida:

--Quand nous nous sommes expatris _pour fenir  Elpeuf_, nous n'_afons
pas drouv_ ici tout le monde bien _tispos_  nous recevoir. On
_tisait_: Qu'est-ce qu'ils _fiennent_ faire; nous n'_afons bas pesoin
t'eux_? M. _Ateline_ n'a _bas_ t parmi ceux-l, au _gontraire_, il
n'a obi qu' un sentiment patriotique pour les exils et aussi pour sa
ville o nous apportions du _trafail_; et cela, _matame_, nous a t
au coeur; _tans_ la position o nous tions, quittant notre pays,
recommenant la vie  un ge o beaucoup ne _bensent blus_ qu'au repos,
nous _afons_ t heureux de _troufer_ une main loyalement _ouferte_.

Ces paroles n'indiquaient rien de mauvais, l'inquitude de madame
Adeline se dtendit.

--Quand l'anne _ternire_, continua M. Eck, nous _afons_ eu le chagrin
de perdre mon _peau_-frre Debs, nous _afons_ encore retrouv M.
_Ateline. Fous safez_ ce qui s'est pass  ce moment et comment des gens
se sont rcuss pour ne pas lui faire des funrailles convenables; on
_tisait_: Quel besoin d'honorer ce _chuif_ qui est _fenu_ nous faire
concurrence? Toutes sortes de mauvais sentiments s'taient levs
contre le _chuif_ autant que contre le fabricant, et ceux-l mmes qui
auraient d se mettre en avant se sont mis en arrire. M. _Ateline_
tait alors  _Baris_, retenu _bar_ les travaux de la Chambre, et il
_bouvait_ trs _pien_ y rester s'il avait _foulu_. Mais, _aferti_ de ce
qui se passait ici,--peut-tre mme est-ce _bar fous, matame_?

--Il est vrai que je lui ai crit.

M. Eck se leva et avec une motion grave il salua respectueusement:

--J'aime  _safoir_, comme je m'en _toutais_, que c'est _fous_. Enfin,
_aferti_, il a quitt _Baris_ et sur cette tombe, lui dput, il n'a pas
craint de _tire_ ce qu'il pensait d'un honnte homme qui avait apport
ici une industrie faisant vivre _blus_ de mille personnes, dans une
ville o il y a tant de misre. Et pour cela il a trouv des paroles qui
retentissent toujours dans notre coeur, le mien et celui de tous les
membres de notre famille.

Il fit une pause, mu bien manifestement par ces souvenirs; puis
reprenant:

--Ne _fous temantez_ pas, _matame_ pourquoi je rappelle cela; _fous_
allez le savoir; c'est pour _fous_ le _tire_ que je _bous_ ai demand
ce moment d'entretien _bartigulier_. Aprs ces _exbligations, fous
gomprenez_ quelle estime nous avons pour M. _Ateline_ et _tans_ quels
termes nous _barlons_ de lui: ma mre, ma soeur, ma femme, mes fils, mes
_nefeux_ et moi-mme; il n'est _bersonne_  _Elpeuf_ pour qui nous avons
autant d'estime et, permettez-moi le mot, autant d'amiti. Ce qui vous
touche nous intresse et _pien_ souvent nous nous sommes _rchouis_
en apprenant une _ponne_ affaire pour _fous_, comme nous nous sommes
affligs en en apprenant une mauvaise:--ainsi celle de ces Bouteillier.

Peu  peu, madame Adeline s'tait rassure: tout cela tait dit avec
une bonhomie et une sympathie si videntes que son inquitude devait se
calmer comme elle s'tait en effet calme; mais  ces derniers mots,
qui semblaient une entre en matire pour une question d'argent, ses
craintes la reprirent. Ces protestations de sympathie et d'amiti qui
se manifestaient avec si peu d'-propos n'allaient-elles aboutir  une
conclusion cruelle, que M. Eck, qui n'tait pas un mchant homme avait
voulu adoucir en la prparant: c'tait le terrible de sa situation de
voir partout le danger.

--Certainement, continua M. Eck, il n'y a _bas psoin_ d'tre dans des
conditions _bartigulires_ pour tre charm en voyant mademoiselle
_Perthe_: c'est une _pien cholie_ personne... qui sera la fille de sa
mre, et un jeune homme, alors mme qu'il ne connat pas sa famille,
ne peut pas ne pas tre sduit par elle, mais combien _blus_ fortement
doit-il l'tre quand il partage les sentiments que je _fiens_ de _fous_
exprimer. C'est _chustement_ le cas de mon _betit_ Michel; je _tis
betit_ parce que je l'ai vu tout _betit_, mais c'est en ralit un sage
garon plein de sens, un travailleur, qui nous rend les _blus_ grands
services dans notre fabrique, et qui est _pien_ le caractre le _blus_
aimable, le _blus_ facile, le _blus_ affectueux, le _blus_ gal que
je _gonaisse_. Enfin _pref_ il aime _matemoiselle Perthe_, et je vous
_temande_ pour lui la main de _fotre_ fille.

Bien des fois et depuis longtemps dj, madame Adeline avait mari
sa fille, choisissant son gendre trs haut, alors que leurs affaires
taient en pleine prosprit, descendant un peu quand cette prosprit
avait dclin, baissant  mesure qu'elles avaient baiss, jamais elle
n'avait eu l'ide de Michel Debs. Un juif!

Sa surprise fut si vive que M. Eck, qui l'observait, en fut frapp.

--_Je fois_, dit-il, que _fous_ pensez  _matame Ateline_ mre, qui est
une personne si rigoureuse dans sa religion. Nous aussi nous _afons_
notre mre qui pour notre religion n'est pas moins rigoureuse que la
vtre. C'est ce que j'ai _tit_  mon _betit_ Michel quand il m'a _barl_
de ce mariage. Et ta grand'mre, et la grand'mre de _mademoiselle
Perthe_, hein!

Justement aprs tre revenue un peu de son tourdissement, c'tait  ces
grand'mres qu'elle pensait,  celle de Berthe et  celle de Michel.

De celle-ci, que personne ne voyait parce qu'elle vivait clotre comme
une femme d'Orient, tout le monde racontait des histoires que le mystre
et l'inconnu rendaient effrayantes.

Que n'exigerait-elle pas de sa bru, cette vieille femme soumise
aux pratiques les plus troites de sa religion? De quel oeil
regarderait-elle une chrtienne  sa table, elle qui ne mangeait que
de la viande pure, c'est--dire saigne par un sacrificateur, ouvrier
alsacien vers dans les rites, qu'elle avait fait venir exprs?

Bien qu'elle n'et ni le temps ni le got d'couter les bavardages
qui couraient la ville, madame Adeline n'avait pas pu ne pas retenir
quelques-unes des bizarreries qu'on attribuait  cette vieille juive et
ne pas en tre frappe.

Avant l'arrive des Eck et des Debs  Elbeuf, on s'occupait peu des
usages des juifs, mais du jour o cette vieille femme s'tait installe
dans sa maison, son rigorisme l'avait impose  la curiosit et aussi
 la critique. C'tait monnaie courante de la conversation de raconter
qu'elle se faisait apporter le gibier vivant pour que son sacrificateur
le saignt;--qu'elle ne mangeait pas des poissons sans cailles;
qu'on faisait traire son lait directement de la vache dans un pot lui
appartenant;--qu'elle avait une vaisselle pour le gras, une autre pour
le maigre;--que le poisson seul pouvait tre arrang au beurre, 
l'huile ou  la graisse;--que, dans les repas o il tait servi de la
viande, elle ne mangeait ni fromage, ni laitage, ni gteaux;--qu'on
prparait sa nourriture le vendredi pour le samedi, et, comme ce jour-l
les Isralites ne doivent pas toucher au feu, on mettait une plaque de
fer sur des braises, et sur cette plaque on plaait le vase contenant
les mets tout cuits, ce vase ne pouvait tre pris que par des mains
juives;--enfin, que ses cheveux coups taient recouverts d'un bandeau
de velours, et qu'elle obligeait sa fille et sa belle-fille  ne pas
laisser pousser leurs cheveux.

Sans doute il y avait dans tout cela des exagrations, mais le
vrai n'indiquait-il pas un rigorisme de pratiques religieuses peu
encourageant? Elle le connaissait, ce rigorisme dans la foi, depuis
vingt ans qu'elle en avait trop souffert auprs de sa belle-mre pour
vouloir y exposer sa fille. Et puis, femme d'un juif! Si bien dgage
qu'elle ft de certains prjugs, elle ne l'tait point encore de
celui-l. Aucune jeune fille de sa connaissance et dans son  monde
n'avait pous un juif: cela ne se faisait pas  Elbeuf.

Mais M. Eck ne lui laissa pas le temps de rflchir, il continuait:

--_Pien_ entendu, Michel n'a jamais entretenu _matemoiselle Perthe_ de
son amour, c'est un honnte homme, un _calant_ homme, croyez-le, _matame
Ateline_. Je ne _tis_ pas que ses yeux n'aient pas _barl_, mais ses
lvres ne se sont pas ouvertes. Peut-tre sait-elle cependant qu'elle
est aime, car les jeunes filles sont bien fines pour _teviner_ ces
choses, mais elle ne le sait pas par des _baroles_ formelles. Michel a
_foulu_ qu'avant tout les familles fussent d'accord, et c'est l ce qui
m'amne chez vous. J'esprais trouver M. _Ateline_; et Michel, qui ne
manque pas les occasions o il peut voir _matemoiselle Perthe_, a tenu 
m'accompagner, _pien_ que cela ne soit peut-tre pas trs convenable.
Le hasard a _foulu_ que M. _Ateline_ ft absent et j'en suis heureux,
puisque j'ai pu _fous_ adresser ma demande: en ces circonstances une
mre vaut mieux qu'un pre. Vous la transmettrez  _M. Ateline_ et, si
_fous_ le jugez _pon_,  _matemoiselle Perthe_. Pour Michel, je _fous_
prie d'insister sur son amour; c'est sincrement, c'est _tentrement_
qu'il aime et _bour_ lui ce n'est pas un mariage de convenance, c'est un
mariage d'inclination. _Bour_ moi, je vous prie d'insister sur l'honneur
que nous attachons  unir notre famille  la vtre. Je veux vous
_barler_ franchement,  coeur ouvert; je n'ai pas _d'ampition_ et ne
recherche pas une alliance avec M. _Ateline_ parce qu'il est dput
et sera un jour ou l'autre ministre; je suis _tcor_ et n'ai rien 
attendre du gouvernement; quant  la situation de nos affaires, elle
est _ponne_; l o d'autres _berdent_ de l'argent, nous en gagnons;
les inventaires vous le _brouferont_, quand nous pourrons vous les
communiquer, vous verrez, vous verrez qu'elle est _ponne_.

Il se frotta les mains:

--Elle est _ponne_, elle est _ponne_; la maison Eck et Debs est
organise pour bien marcher, elle marchera et durera tant qu'il y aura
un Eck, tant qu'il y aura un Debs pour la soutenir. Et je ne crois pas
que la graine en manque de sitt. Donc, ce que nous cherchons uniquement
dans ce mariage, c'est l'honneur d'tre de _fotre_ famille: le pre
Eck ne _fiffra_ pas toujours; les fils, les neveux le remplaceront,
et alors, est-ce que ce serait une mauvaise raison sociale: _Eck et
Debs-Ateline_? La _fieille_ maison continuerait; le _fieil_ arbre
repousserait avec des rameaux nouveaux; les enfants de Michel seraient
des _Ateline_.

Sur ce mot, il se leva.

--Vous n'attendez pas mon mari? demanda madame Adeline.

--Non; je remets notre cause entre vos mains, elle sera mieux _blaide_
que je ne la _blaiderais_ moi-mme.

Ils rentrrent dans le bureau, o ils trouvrent Lonie, la figure
panouie par un clat de rire.

--Je _fois_ qu'on s'est amus, dit le pre Eck, on a taill une _ponne
pafette_.

--C'est M. Michel qui nous fait rire, dit Lonie.

--Il est _pien_ heureux, Michel, de faire rire les _cholies_ filles; et
qu'est-ce donc qu'il vous contait?

--Il nous apprenait pourquoi les Carthaginois mettaient des gants; le
savez-vous, monsieur Eck?

--Ma foi, non, _matemoiselle_; de mon temps, les sciences historiques
n'taient pas aussi avances que maintenant, et nous ne savions pas que
les Carthaginois se _cantaient_.

--Ils se gantaient parce qu'ils craignaient les Romains.

--Ah! vraiment? dit le pre Eck qui n'avait pas compris.

--Pardonnez-moi, madame, dit Michel en s'adressant avec un sourire
d'excuse  madame Adeline, mademoiselle Lonie faisait un devoir sur
Annibal qui ne l'amusait pas beaucoup; j'ai voulu l'gayer. Je crois que
maintenant elle n'oubliera plus Annibal.

--M. Michel sait trouver un mot agrable pour chacun, dit la maman.

Madame Adeline regardait sa fille dans les yeux, et  leur clat il
tait vident que, pour Berthe aussi, Michel avait trouv quelque
chose d'agrable,--mais  coup sr de moins enfantin que pour Lonie.
L'aimait-elle donc?


V

L'oncle et le neveu partis, madame Adeline ne reprit pas son travail;
elle n'avait plus la tte aux chiffres; et, d'ailleurs, le temps avait
march.

On quitta le bureau, Berthe roula sa grand'mre dans la salle  manger,
et madame Adeline, qui, pour diriger la fabrique, n'en surveillait pas
moins la maison, alla voir  la cuisine si tout tait prt pour servir
quand le matre arriverait, puis elle revint dans la salle  manger
attendre.

--Comment va le cartel? demanda la Maman; est-ce qu'il n'avance pas?

--Non, grand'mre, rpondit Berthe, il va comme Saint-tienne.

--Comment ton pre n'est-il pas arriv? aurait-il manqu le train?

Cela fut dit d'une voix qui tremblait, avec une inquitude vidente,
en regardant sa belle-fille, qui, elle aussi, montrait une impatience
extraordinaire.

Tout le monde avait l'oreille aux aguets; on entendit des pas presss
dans la cour, Berthe courut ouvrir la porte du vestibule.

Presque aussitt Adeline entra dans la salle  manger, tenant dans sa
main celle de sa fille; tout de suite il alla  sa mre, qu'il embrassa,
puis, aprs avoir embrass aussi sa femme et Lonie, il se dbarrassa
de son pardessus, qu'il donna  Berthe, et de son chapeau, que lui prit
Lonie.

Alors il s'approcha de la chemine o, sur des vieux landiers en fer
ouvrag, brlaient de belles bches de charme avec une longue flamme
blanche.

--Brrr, il ne fait pas chaud, dit-il en passant ses deux mains largement
ouvertes devant la flamme.

Sa mre et sa femme le regardaient avec une gale anxit, tchant de
lire sur son visage ce qu'elles n'osaient pas lui demander franchement;
ce visage panoui, ces yeux souriants ne trahissaient aucun tourment.

Tout  coup, il se redressa vivement; dboutonnant sa jaquette, il
fouilla dans sa poche de ct et en tira cinq liasses de billets de
banque qu'il tendit  sa femme:

--Serre donc cela, dit-il.

La Maman laissa chapper un soupir de soulagement; madame Adeline ne dit
rien, mais  l'empressement avec lequel elle prit les billets et  la
faon dont elle les pressa entre ses doigts nerveux, on pouvait deviner
son motion et son sentiment de dlivrance.

Aussitt que madame Adeline revint dans la salle  manger; on se mit 
table.

Bien entendu, ce soir-l les affaires personnelles passrent avant la
politique, et la Maman fut la premire  mettre la conversation sur les
frres Bouteillier:

--Comment une maison aussi vieille, aussi honorable, a-t-elle pu en
arriver  cette catastrophe?

--L'anciennet et l'honorabilit ne sauvent pas une maison, rpondit
Adeline, c'est mme quelquefois le contraire qu'elles produisent.

Cela fut dit avec une amertume qui frappa d'autant plus qu'ordinairement
il tait d'une extrme bienveillance, prenant les choses, mme les
mauvaises, avec l'indulgence d'une douce philosophie, en homme qui,
ayant toujours t heureux, ne se fche pas pour un pli de rose,
convaincu que celui qui le gne aujourd'hui sera effac demain.

Il est vrai qu'il n'insista pas et qu'il se hta mme d'attnuer ce
mot qui lui avait chapp: la catastrophe qui frappait les Bouteillier
n'tait pas ce qu'on avait dit tout d'abord: c'tait une suspension de
payement, non une banqueroute avec insolvabilit complte; il paraissait
mme certain que les payements reprendraient bientt et qu'on perdrait
peu de chose avec eux.

Cela ramena la srnit sur les visages et acheva ce que les cinq
liasses de billets de banque avaient commenc; la conversation, d'abord
tendue et sur laquelle pesait un poids d'autant plus lourd qu'on ne
voulait pas s'expliquer franchement, reprit son cours habituel.

--Quoi de nouveau ici? demanda Adeline.

--Nous venons d'avoir la visite de M. Eck et de Michel Debs, rpondit
madame Adeline.

--Et qu'est-ce qu'il voulait, le pre Eck? dit Adeline d'un ton
indiffrent en se versant  boire.

Cette question fit relever la tte  la Maman, qui maintenant qu'elle
tait dbarrasse de l'angoisse de la faillite Bouteillier, se demandait
ce que signifiaient cette visite et ce tte--tte avec sa bru. Pourquoi
le pre Eck n'avait-il pas parl devant elle? A son ge, ce juif
n'aurait-il pas pu avoir le respect de la vieillesse?

--Je te conterai cela aprs dner, dit madame Adeline.

--Si je suis de trop, je puis me retirer dans ma chambre, dit la Maman
avec une dignit blesse.

--Oh! Maman! s'cria Adeline.

--Vous savez bien que vous n'tes jamais de trop, dit madame Adeline
sans s'mouvoir. Je demande qu'au lieu de vous retirer dans votre
chambre aprs le dner, vous assistiez au rcit de cette visite.

Il n'tait pas rare que la Maman, toujours jalouse de son autorit, ft
des algarades de ce genre  sa bru, et alors Adeline, qui ne voulait
pas tre juge entre sa femme et sa mre, sortait d'embarras par une
diversion plus ou moins adroite; il recourut  ce moyen:

--Tu sais, fillette, dit-il  Berthe, que j'ai pens  toi; comme tu me
l'avais recommand, j'ai t me promener dans l'alle des Acacias
mardi et vendredi, mais, quoique j'aie bien regard toutes les femmes
lgantes, je ne peux pas te dire si cette anne les redingotes seront
longues ou courtes: j'en ai vu qui descendaient jusqu'aux bottines et
j'en ai vu qui s'arrtaient un peu plus bas que les hanches; tu peux
donc faire la tienne comme tu voudras.

--Si j'en faisais faire trois, dit Berthe en riant, une longue, une
moyenne et une courte?

--C'est une ide. Je dois dire aussi, pour tre fidle  la vrit, que
j'ai vu peu de foul: ce qui est fcheux pour Elbeuf, mais c'est ainsi.

Aprs sa fille, ce fut le tour de sa nice: il s'tait acquitt de deux
commissions dont elle l'avait charg: il avait achet l'_Atlas_ qu'elle
dsirait et command une bote de pastels telle que la voulait papa
Nourry.

--Je pense qu'il en sera content et te mettra tout de suite  dessiner
ses oiseaux.

--Oh! merci, mon oncle; comme tu es gentil!

Le dner tourna un peu plus court qu' l'ordinaire; le dessert  peine
servi, Berthe se leva de table et fit signe  Lonie de se lever aussi.
Ce n'tait pas la prsence de la Maman qui empchait de parler de la
visite du pre Eck, c'tait la leur; Berthe l'avait compris et ne
voulait pas retarder le moment des explications.

--Viens, dit-elle  sa cousine.

Elles montrent  leur chambre, tandis qu'Adeline poussait le fauteuil
de sa mre dans le bureau, dont madame Adeline fermait la porte.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Eh bien... M. Eck est venu me demander la main de Berthe pour son
neveu Michel.

--Le pre Eck! s'cria Adeline.

--Ce juif! s'cria la Maman en levant au ciel ses mains que
l'indignation rendait tremblantes.

Comme madame Adeline ne rpondait rien, la Maman reprit:

--Ce juif! il ose nous demander notre fille! Un Allemand!

--Il ne faut rien exagrer, dit Adeline, il est plus Franais que nous,
puisqu'il l'est par le choix, et qu'il a pay cet honneur d'une partie
de sa fortune.

--Crois-tu donc que s'il avait trouv son intrt  tre Prussien, il ne
le serait pas?

--Enfin, il ne l'est pas.

--Mais il est juif; tu ne diras pas qu'il n'est pas juif!

--Assurment non.

--Et tu gardes ce calme en le voyant nous faire cette injure!

--Je suis au moins aussi surpris que vous.

--Surpris! C'est surpris que tu es! Tu crois que c'est la surprise qui
me soulve de ce fauteuil o depuis quatre ans je reste inerte.

--Crois-tu donc que M. Eck ait voulu nous faire injure?

--Que m'importe qu'il ait voulu ou qu'il n'ait pas voulu; l'injure n'en
existe pas moins.

--Un homme dans la position de M. Eck ne nous fait pas injure en nous
demandant la main de notre fille.

--Il ne s'agit pas de sa position, il s'agit de sa religion: il est
juif, n'est-ce pas! et son neveu l'est aussi?

--Mon Dieu, Maman, permets-moi de dire que c'est l un prjug d'un
autre ge. Le temps n'est plus o le juif tait un paria, il s'en faut
de tout; il n'y a qu' ouvrir les yeux pour voir quelle place il occupe
aujourd'hui dans notre monde: la finance, la haut commerce, l'industrie.

Puis, comme il voulait enlever  cet entretien la violence passionne
que sa mre y mettait, il prit un ton enjou:

--Si les choses marchent du mme pas, il est facile de prvoir qu'avant
peu ce sera le chrtien qui sera l'esclave du juif: lis le compte rendu
des premires reprsentations: en tte des personnes cites, ce sont des
juifs que tu trouveras.

Mais au lieu de calmer sa mre, il l'exaspra.

--Je suis bien vieille, dit-elle, je suis paralyse, je n'ai plus
d'initiative, je n'ai plus d'autorit, je n'ai plus la fortune qui la
fait respecter, je ne suis plus rien, mais au moins je suis encore ta
mre et jamais je ne te permettrai de plaisanter ma foi. Ah! Constant,
la Chambre t'a perdu! A vivre avec ces avocats et ces journalistes
habitus  discuter le pour et le contre et  trouver qu'il y a autant
de bonnes raisons pour une opinion que pour une autre, tu es devenu ce
qu'ils sont eux-mmes, un incrdule; tu ne sais plus ce qui est bien, tu
ne sais plus ce qui est mal; vous appelez cela de la tolrance; il n'y a
pas de tolrance pour le mal, il doit tre cras.

Elle avait toujours  ct d'elle une forte canne avec laquelle elle
faisait avancer ou reculer son fauteuil, quand elle ne voulait point
appeler pour qu'on le roult; elle la prit, et, d'une main encore
vigoureuse, elle frappa le parquet avec une nergie qui disait celle de
sa volont.

--Il doit tre cras.

Et de plusieurs coups de canne elle sembla vouloir craser un tre
vivant, le pre Eck, sans doute, ou son neveu, plutt qu'une chose
idale--ce mal qui l'enflammait.

Adeline aimait sa vieille mre autant qu'il la respectait; aussi,
lorsqu'elle abordait la question religieuse, tchait-il toujours,
lorsqu'il ne pouvait pas cder, de laisser tomber la conversation ou de
la dtourner. A quoi bon discuter? il savait qu'il ne lui ferait rien
abandonner de ses ides; et d'autre part, il ne voulait pas prendre des
engagements qu'il ne tiendrait pas. Mais en ce moment ce n'tait pas
une discussion plus ou moins thorique qui tait souleve, c'tait une
affaire personnelle, qui pouvait tre la plus grave pour sa fille--celle
de sa vie mme.

--Je t'en prie, Maman, dit-il avec douceur, ne te laisse pas emporter
par ton premier mouvement; avant de juger la demande de M. Eck
injurieuse, sachons dans quelles conditions elle se prsente.

--Toujours les conditions, les circonstances attnuantes.

Sans rpondre  sa mre, il s'adressa  sa femme:

--Hortense, dis-nous ce qui s'est pass dans ton entretien avec M. Eck.

Il fit un signe furtif  sa femme pour qu'elle allonget son rcit
autant qu'elle le pourrait: pendant ce temps, sa mre se calmerait sans
doute.

Madame Adeline comprit ce que son mari voulait et rapporta  peu prs
textuellement les paroles de M. Eck.

Mais la Maman ne la laissa pas aller sans l'interrompre; aux premiers
mots elle lui coupa la parole:

--Tu vois que ces juifs se rendent justice et qu'ils sentirent la
rpulsion qu'ils inspiraient en venant s'tablir ici pour ruiner
d'honntes gens par la concurrence.

--Je t'en prie, Maman, permets qu'Hortense continue, ou nous ne saurons
rien.

Madame Adeline reprit, mais presque tout de suite la Maman interrompit
encore:

--Vois-tu ta main ouverte! qu'avais-tu besoin de leur tendre la main!
tout le mal vient de toi et de ton discours; ah! si tu m'avais cout!

Quand madame Adeline appuya sur l'estime que tous les Eck et tous les
Debs professaient pour Adeline, la Maman secoua la tte en murmurant:

--L'estime de ces gens-l! voil une belle affaire vraiment! il n'y pas
de quoi se rengorger comme tu le fais.

Madame Adeline continua lentement et la Maman fit des efforts pour se
contenir; mais quand sa bru rpta les paroles mme qui avaient t
la conclusion du pre Eck: Est-ce que ce serait une mauvaise raison
sociale: Eck et Debs-Adeline. Le vieil arbre repousserait avec des
rameaux nouveaux, elle poussa un cri d'indignation:

--Et vous n'avez pas vu, vous, que ces juifs veulent s'emparer de notre
maison! la fille, ils en ont bien souci; c'est le nom qu'ils veulent,
c'est la maison qu'il leur faut.

Aprs cette explosion, il y eut un moment de silence: la Maman tenait
les yeux fixs sur le plancher et paraissait suivre sa pense, agitant
ses lvres sans former des mots distincts. Tout  coup elle prit la main
de son fils violemment:

--Constant, la vrit: on me la cache ici, ta femme, toi-mme.
Maintenant il faut parler. Comment vont tes affaires? Tu es donc bien
malade que ces gens pensent pouvoir hriter de toi?

Il hsita un moment en regardant sa femme:

--Ce n'est pas de ta femme qu'il faut prendre conseil, c'est de ton
coeur, de ta conscience; je t'interroge, ne rpondras-tu pas  ta mre?

Il hsita encore.

--C'est vrai ce que je crains? dit-elle doucement, tendrement.

--Oui.


VI

La Maman, si exalte quelques minutes auparavant, avait tendu la main 
son fils, et comme il tait venu s'asseoir prs d'elle, elle tenait la
main qu'il lui avait donne entre les siennes.

--Mon pauvre garon, rptait-elle, mon pauvre garon!

--Tu as raison de te plaindre, dit-il, aprs avoir consult sa femme
d'un rapide coup d'oeil, il est vrai que nous t'avons cach la vrit.

--Ah! pourquoi? Pouvais-tu avoir une meilleure confidente que ta mre,
un autre soutien?

--Je ne voulais pas t'affliger, t'inquiter. Tu as besoin de calme, de
repos, et tu n'es que trop dispose  te donner la fivre. A quoi bon te
tourmenter pour des embarras qui devaient, semblait-il, tre de peu de
dure?

--Si vieille que je sois, je ne suis pas en enfance; je n'avais pas
mrit que tu me fisses injustement ce chagrin; m'loigner de toi, nous
sparer, je ne comprends pas qu'une pareille pense ait pu te venir.

Madame Adeline avait pour principe de ne jamais intervenir entre son
mari et sa belle-mre, mais c'tait  condition que d'une faon directe
ou indirecte elle ne ft pas elle-mme prise  partie: dans ces derniers
mots elle vit une allusion  son influence et ne voulut pas la laisser
passer sans rpondre.

--Permettez-moi, Maman, de vous faire observer qu'il nous tait bien
difficile de nous plaindre de nos embarras, sans paratre en faire
remonter la responsabilit  l'effort que nous nous sommes impos pour
vous rembourser votre part, car c'est  partir de ce moment mme que
notre gne a commenc. Nous avions compt sur de bonnes annes; nous en
avons eu de mauvaises. Fallait-il  chaque perte ou  chaque inventaire
vous dire: Voil la situation! Cela et-il t discret et dlicat?
Nous ne l'avons pens, ni Constant ni moi; je ne l'ai pas plus
influenc qu'il ne m'a influence lui-mme. Cela s'est fait tacitement,
spontanment entre nous. D'ailleurs je pensais comme lui que ce n'tait
vraiment pas la peine de vous tourmenter pour des embarras qui, pour moi
comme pour lui, semblaient ne pas devoir durer.

--Et quand vous avez vu qu'ils duraient?

--Il tait trop tard pour vous porter un si gros coup.

--Enfin, quels sont-ils?

Ce fut Adeline qui, sur un signe de sa femme, reprit la parole:

--Un mot va te rpondre: tu as vu les cinquante mille francs que j'ai
remis  Hortense en arrivant; d'o crois-tu qu'ils viennent?

--De chez un banquier?

--De chez un ami. Encore le mot ami est-il trop fort. En ralit,
de chez une simple connaissance  qui je n'aurais jamais pens 
m'adresser, qui est venue  moi et qui m'a presque fait violence pour
que j'accepte ce prt.

Sa femme le regarda avec une telle surprise qu'il voulut tout de suite
la rassurer.

--C'est le vicomte de Mussidan, de qui je t'ai parl, que je rencontre
chez mon collgue le comte de Cheylus toutes les fois que j'y vais; un
homme du monde, charmant, trs lanc. Je dnais hier chez M. de Cheylus,
et le vicomte de Mussidan comme toujours s'y trouvait. On n'a gure
parl que de la dbcle des Bouteillier, qui tenaient dans le monde
parisien une place gale  celle qu'ils occupaient dans le commerce.
Sans avouer l'embarras dans lequel elle me mettait, je n'ai pas cach
qu'elle tait un coup sensible pour nous et qui se produisait aussi
mal  propos que possible. Quand je suis sorti, M. de Mussidan m'a
accompagn; nous avons caus des Bouteillier, longuement caus: trs
galamment il s'est mis  ma disposition, en me demandant d'user de lui
comme d'un ami; qu'il serait heureux de m'obliger; enfin tout ce que
peut dire un homme aimable. Je l'ai remerci, mais, bien entendu, j'ai
refus. Ce matin, il est venu chez moi et a recommenc ses offres
de services d'une faon si pressante que j'ai fini par accepter ses
cinquante mille francs; il se serait fch si j'avais persist dans mon
refus.

--Voil qui est bien tonnant, dit la Maman.

--Qui serait tonnant de la part de tout autre, mais qui l'est beaucoup
moins de la sienne: c'est, je vous le rpte, le plus charmant homme que
j'aie rencontr, et si je ne suis pas son ami, je crois pouvoir dire
qu'il est le mien; jamais personne ne m'a tmoign autant de sympathie;
s'il connaissait Berthe, je croirais qu'il veut tre mon gendre.

--Peut-tre veut-il tre tout simplement celui de la maison Adeline, dit
la Maman.

--Je crois que la maison Adeline ne dit pas grand'chose  un jeune homme
lanc comme lui et vivant dans un monde o la gloire des maisons de
commerce n'est pas cote. Quoi qu'il en soit, les choses sont ainsi:
c'est lui qui m'a prt ces cinquante mille francs, et il nous rend un
service dont nous devons lui tre reconnaissants.

--En es-tu donc l, mon pauvre enfant, de ne pas pouvoir trouver
cinquante mille francs? s'cria la Maman.

--Non, Dieu merci; mais j'en suis l de savoir gr  celui qui m'pargne
le souci de les chercher. Au lendemain de la dbcle des Bouteillier,
dans laquelle on sait que nous sommes pris, il est bon qu'on ne croie
pas, dans notre monde, que je puis avoir un besoin immdiat de cinquante
mille francs; notre crdit dj bien branl s'en serait mal trouv;
la prt de ce brave garon nous donne le temps de respirer et de nous
retourner: n'est-ce pas, Hortense?

--Assurment, surtout si, comme tu l'espres, les Bouteillier reprennent
leurs payements.

--Mais enfin, demanda la Maman, comment cette situation s'est-elle
cre? comment en est-elle arrive l?

--Ah! comment! comment! dit Adeline en secouant la tte d'un geste
dcourag.

--Pourtant, continua la Maman, il n'y a rien  dire contre Hortense,
elle administre aussi bien que possible.

--Si l'administration seule pouvait faire la fortune d'une maison, la
ntre serait superbe; malheureusement elle ne suffit pas, il faut la
direction, il faut des circonstances, et la direction a t mauvaise,
comme les circonstances depuis quelques annes ont t dsastreuses.

--La direction mauvaise! interrompit la Maman; mais c'est toi le
directeur.

--Eh bien, j'ai t un mauvais directeur: je me suis endormi dans le
succs, comme d'autres que moi se sont endormis  Elbeuf; nous faisions
bien, nous avons cru qu'il n'y avait qu' continuer  bien faire; que
nous aurions toujours l'exportation, et que nous battrions l'importation
parce que nous lui tions suprieurs: l'exportation a diminu  mesure
que l'outillage des pays trangers s'est dvelopp, et l'importation
nous bat, parce qu'en France on aime le nouveau et l'original, et que
les commissionnaires comme les tailleurs ont intrt  vendre au prix
qu'ils veulent des toffes dont on ne connat pas la valeur vraie. Nous
nous sommes spcialiss dans notre supriorit, et au lieu de dvelopper
par la science professionnelle le sens de la transformation et de la
mobilit, nous avons vcu pieusement sur le pass, sur le _foul_, sans
nous apercevoir que le _foul_ ne pouvait pas tre ternel, La mode n'en
veut plus; nous voil  bas. Qu'importe que nous produisions bien, si on
ne veut pas de nos produits et si nous les vendons  perte? C'est l que
ma direction a t mauvaise. Fier de ma supriorit, je me suis conduit
en artiste, non en commerant.

--Tu as t un Adeline, dit la Maman.

--Peut-tre; mais tandis que j'tais un Adeline des temps passs,
d'autres taient des hommes de leur temps, marchant avec lui, au lieu de
rester tranquilles comme moi. On nous oppose souvent Roubaix, et
c'est quelquefois avec raison, surtout pour son flair  imiter et 
perfectionner les tissus,  transformer son outillage pour lui faire
produire l'article du jour. C'est l qu'a t la source de sa fortune
industrielle; c'est la souplesse, c'est l'esprit d'initiative qui lui
ont fait produire l'article de Lyon pour l'ameublement et la soierie
lgre, l'article de Saint-Pierre-les-Calais, en tissant sur des mtiers
mcaniques la dentelle et la robe en laine et en schappe, la rouennerie,
la cotonnade d'Alsace, la draperie anglaise. Qu'il y ait demain de
l'argent  gagner en tissant de l'emballage, et Roubaix se mettra 
l'emballage qu'il tissera aussi bien que les toffes de prix. Le jour o
la mode a dcid que les vtements de femme serait en petite draperie,
Roubaix a fait de la petite draperie. Puis il a pris aux Anglais la
draperie nouveaut pour hommes, et il l'a fabriqu mieux qu'eux et 
meilleur march. C'est ainsi qu'il a commenc sa concurrence contre
nous, aid par les tailleurs qui achtent le Roubaix moins cher que
l'Elbeuf, et le revendent comme anglais au prix qu'il veulent; c'est
vulgaire d'tre habill en Elbeuf, c'est chic de l'tre en anglais... de
Roubaix. Un moment j'ai pens  me lancer dans cette voie.

--Je te l'ai assez demand! interrompit madame Adeline.

La Maman jeta un regard indign  sa bru,  laquelle elle avait plus
d'une fois reproch d'tre une mauvaise Elbeuvienne.

--Il est certain que, pour la nouveaut, il tait possible de faire 
Elbeuf ce qu'a fait Roubaix, et de dvelopper le tissage mcanique;
c'est mme l, sans aucun doute, que sera l'avenir. Mais combien de
difficults dans le prsent qui m'ont inquit! O trouver les ouvriers
en tat de conduire ces mtiers? Comment les rompre, du jour au
lendemain,  ce nouveau systme? Comment affiner la dlicatesse de leur
toucher et de leur vue de manire  passer brusquement de nos fils
d'hier aux fils tnus d'aujourd'hui? Le mtier  la main bat
vingt-cinq coups  la minute, le mtier mcanique en bat de soixante
 soixante-dix; il faut pour suivre la rapidit de ces mtiers, une
lgret de main et une finesse d'oeil que nos ouvriers n'ont pas
prsentement et qui ne s'acquiert pas en un jour.

--Jamais on ne fera de la belle nouveaut sur les mtiers mcaniques,
affirma la Maman avec conviction: du Roubaix, de l'anglais, peut-tre,
de l'Elbeuf, non.

Sans engager une discussion sur ce point avec sa mre, ce qu'il savait
inutile, il continua:

--Une autre raison encore m'a retenu--la mise de fonds dans l'outillage:
pour une production de trois millions par an, il faut cent vingt mtiers
prts  battre et  remplir les ordres; chaque mtier cotant deux mille
cinq cents francs, c'est un ensemble de trois cent mille francs; avec
l'immeuble, la machine  vapeur et les outils accessoires, il faut
compter deux cent mille francs; bien entendu, je laisse de ct la
teinture et la filature qui doivent s'excuter au dehors avec avantage,
mais j'ajoute l'outillage pour le dgraissage, le foulage et les
apprts, qui ne cote pas moins de deux cent mille francs, et j'arrive
ainsi  un chiffre de sept cent mille francs; je ne les avais pas.

Cela fut dit en glissant et  voix basse, de faon  ne pas l'appliquer
directement  la Maman, et tout de suite, pour ne pas laisser le temps 
la rflexion de se produire, il reprit:

--Enfin une dernire raison, qui, pour tre d'un ordre diffrent, n'a
pas t moins forte pour moi, m'a arrt. Ce qu'il y a de bon dans notre
travail elbeuvien, que tu as bien raison d'aimer, Maman, c'est qu'il
s'excute en grande partie chez l'ouvrier qui n'est pas  la _sonnette_,
comme on le dit si justement, qui est chez lui, dans sa maison, 
la ville ou  la campagne, avec sa femme et ses enfants auxquels il
enseigne son mtier par l'exemple. L'individualit existe et avec
elle l'esprit de famille. Au contraire, dans l'usine l'individualit
disparat comme disparat la famille; l'ouvrier perd mme son nom pour
devenir un numro; il faut quitter le village pour la ville o le mari
est spar de sa femme, o les enfants le sont du pre et de la mre;
plus de table commune autour de la soupe prpare par la mre, on va
forcment au cabaret pour manger, on y retourne pour boire. Je n'ai
pas eu le courage d'assumer la responsabilit de cette transformation
sociale. Je sais bien que, pour la terre comme pour l'industrie, tout
nous amne  crer une nouvelle fodalit. Mais, pour moi, je n'ai pas
voulu mettre la main  cette oeuvre. Justement parce que je suis un
Adeline et que deux cents annes de vie commune avec l'ouvrier m'ont
impos certains devoirs, j'ai recul. Sans doute d'autres feront--et
prochainement--ce que je n'ai pas voulu faire, mais je ne serai pas
de ceux-l, et cela suffit  ma conscience. Je n'ai pas la prtention
d'arrter la marche de la fatalit. Voil pourquoi, revenant  notre
point de dpart, je trouve que la demande de M. Eck ne doit pas tre
accueillie par un brutal refus. Ma tche est finie, la leur commence;
ils sont dans le mouvement.

--Dans tout ce que tu viens de me dire, rien ne prouve que tu ne peux
plus marcher, interrompit la Maman; ne le peux-tu plus?

--Je suis entrav, je ne suis pas arrt, voil la stricte vrit.

--Eh bien, marche lentement, petitement, en attendant que la mode change
et que notre nouveaut reprenne: les jeunes gens se lasseront d'tre
habills comme des grooms anglais et de s'exposer  se faire mettre
quarante sous dans la main; ce qui est bon, ce qui est beau revient
toujours.

--Attendre! il y a longtemps que nous attendons; il en est chez nous
comme  Reims, o de pre en fils on s'est enrichi  fabriquer du
mrinos, et o l'on continue  fabriquer du mrinos, alors qu'il ne se
vend plus que difficilement, on attend qu'il reprenne, et on se ruine.

--Eh bien, alors, retire-toi des affaires, et vis avec ce qui te reste,
avec ce que tu sauveras du naufrage; Mieux vaut que la maison Adeline
prisse que de la voir passer entre les mains de ces juifs.

--Et Berthe?

--Mieux vaut qu'elle ne se marie jamais que de devenir la femme d'un
juif!


VII

--Et toi? demanda Adeline  sa femme en entrant dans leur chambre,
dis-tu comme la Maman: mieux vaut que Berthe ne se marie pas que de
devenir la femme d'un juif?

--Veux-tu donc ce mariage?

--Et toi ne le veux-tu point?

--J'avoue que l'ide ne m'en tait jamais venue.

--As-tu quelques griefs contre Michel Debs?

--Aucun.

--Ne le trouves-tu pas beau garon?

--Certainement.

--Intelligent, sage, rang, travailleur!

--Je n'ai jamais rien entendu dire contre lui.

--Et au contraire tu as entendu dire,  moi, aux autres,  tout le
monde, que des enfants Eck et Debs il est celui qui semble tenir la tte
dans cette belle association de frres et de cousins, et que c'est lui
sans aucun doute qui prendra la direction de la maison quand le pre Eck
se retirera.

--C'est vrai.

--Eh bien, alors? qui t'empche d'admettre que sa femme puisse tre
heureuse?

--Je ne dis pas cela; et pourtant....

--Quoi?

--Il est juif.

--Alors ne parlons plus de ce mariage; si Maman et toi vous lui tes
opposes, cela suffit, restons-en l.

--Tu le dsires donc?

--Je n'en sais rien; mais franchement je ne peux pas le repousser par
cela seul que Michel est juif; pour moi, un juif est un homme comme un
autre, bon ou mauvais selon son caractre particulier, mais qui en sa
qualit de juif est souvent plus intelligent, plus soucieux de plaire,
plus aimable dans la vie, plus souple, plus prompt, plus commerant
dans les affaires que beaucoup d'autres; je ne peux donc partager ton
prjug.

--Il s'applique beaucoup plus aux siens qu' lui-mme, ce prjug.

--C'est dj quelque chose.

--Je trouve, comme toi, Michel un aimable garon, et si je le voyais
pour la premire fois, si l'on m'numrait les qualits que je lui
reconnais volontiers, si l'on me disait qu'il dsire pouser ma fille
sans m'apprendre en mme temps qu'il est juif, je serais toute dispose
 le considrer comme un gendre possible... et peut-tre mme dsirable.
Mais il n'est pas seul, il a les siens autour de lui, il a sa
grand-mre, et quand M. Eck m'a prsent sa demande, je t'avoue que je
n'ai vu qu'une chose, la vie de Berthe dans la maison de cette vieille
juive fanatique.

--Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison de madame Eck et sous
la direction de celle-ci? Cela n'est pas du tout oblig, il me semble.
D'ailleurs la vieille madame Eck mne une existence si retire qu'elle
ne doit pas tre une gne pour les siens. Je comprends que, si tout ce
qu'on dit d'elle est vrai, cette existence est bizarre; mais tu sais
comme moi que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont nos
moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que des chrtiens.

--Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline avec un certain effroi.

--Je ne le veux pas plus que je ne le veux point: je ne lui suis pas
hostile et trouve qu'il est faisable, voil la vrit vraie. Il y a
quelqu'un qu'il touche encore de plus prs que nous; c'est Berthe;
aussi, avant de dire: il se fera ou ne se fera point, je trouve que
Berthe doit tre consulte. Pour Maman, ce mariage serait l'abomination
des abominations; pour toi qui es d'un autre ge et que la tolrance
a pntre, il serait inquitant, sans que tu pusses cependant le
repousser par des raisons srieuses et autrement que d'instinct, sans
trop savoir pourquoi. Pour Berthe il peut tre dsirable. C'est  voir.
Si elle l'acceptait, il y aurait l un affaiblissement de prjug tout 
fait curieux, mais qui,  vrai dire, ne m'tonnerait pas.

Madame Adeline avait raviv le feu qui s'teignait; elle fit asseoir son
mari devant la chemine, et s'assit elle-mme  ct de lui.

--Ainsi tu veux consulter Berthe? demanda-t-elle.

--N'est-ce pas la premire chose  faire? Je ne veux pas plus la marier
malgr elle que je ne voudrais qu'elle se marit malgr moi.

--Et ta mre?

--A Berthe d'abord. Si elle ne veut pas de Michel il est inutile de
nous occuper de Maman; au contraire, si elle est dispose  accepter ce
mariage, nous verrons alors ce qu'il y a  faire avec Maman... et avec
toi.

--Oh! moi, je ne voudrai que ce que tu voudras et ce que voudra Berthe:
il est vident que la rpugnance avec laquelle j'ai accueilli la demande
de M. Eck n'tait pas raisonne; je reconnais qu'aucun reproche ne peut
tre adress  Michel et, s'il n'est pas le gendre que j'aurais t
chercher, il est cependant un gendre que je ne repousserai pas; il n'y a
donc pas  s'occuper de moi; mais ta mre? Tu interroges Berthe et elle
te rpond--je le suppose--qu'elle sera heureuse de devenir la femme de
Michel. J'ai peine  croire que, jusqu' prsent, elle ait vu en lui un
futur mari, et qu'elle se soit prise pour lui d'un sentiment tendre.
Mais du jour o tu lui parles de ce mariage, ce sentiment peut natre et
se dvelopper vite, car je conviens sans mauvaise grce que Michel est
beau garon, et qu'il sait mieux que personne tre aimable quand il veut
plaire. Alors qu'arrivera-t-il? Ou tu passes outre, et c'est le malheur
de ta mre que nous faisons;  son ge, avec son despotisme d'ides,
cela est bien grave, et la responsabilit est lourde pour nous. Ou tu
subis le refus de ta mre, et alors nous faisons le malheur de Berthe,
si ce sentiment est n.

--Je passerais outre, et j'ai la conviction que Maman, qui, comme toi, a
t surprise, finirait par entendre raison.

Madame Adeline leva la main par un geste de doute: elle connaissait la
Maman mieux que le fils ne connaissait sa mre, et savait par exprience
qu'on ne lui faisait pas entendre raison.

--J'admets, dit-elle, que tu obtiennes le consentement de ta mre, mais
tout n'est pas fini, il y a un empchement  ce mariage qui vient de
nous, de notre situation, et que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons
lever--c'est la dot. Pouvons-nous dire  M. Eck que nous marions notre
fille sans la doter! Et pouvons-nous faire cet aveu, sans faire en mme
temps celui de notre dtresse? Je ne veux pas revenir sur mon prjug et
dire que c'est parce que Michel est juif qu'il refusera une fille
sans dot, alors surtout qu'il doit s'attendre  une certaine fortune
escompte vraisemblablement  l'avance. Mais il est commerant, et
trouveras-tu beaucoup de commerants dans une situation gale  celle
des Eck et Debs qui pouseront une fille pour ses beaux yeux? Nous
pouvons donc en tre pour la honte de notre confession, et Berthe pour
l'humiliation d'un mariage manqu. Est-il sage de nous exposer  un
pareil chec qui, se ralisant, aurait des consquences dsastreuses,
non seulement pour Berthe, mais encore pour notre crdit. Rflchis 
cela.

Ces derniers mots taient inutiles. A mesure que sa femme parlait et
dduisait les raisons qui s'opposaient  ce mariage, Adeline, qui tout
d'abord l'avait coute en la regardant, se penchait vers le feu,
absorb manifestement dans une mditation douloureuse.

--Tant d'annes de travail, murmura-t-il, tant d'efforts, tant de
luttes, de ta part tant de soins, tant de fatigues, tant d'nergie, pour
en arriver l! Pauvre Berthe! Que ne t'ai-je cout quand il en tait
temps encore!

Elle le regarda, tristement pench sur le feu qui clairait sa tte
grisonnante. Quels changements s'taient faits en lui en ces derniers
temps! Comme il avait vieilli vite, lui qui jusqu' quarante ans tait
rest si jeune! Comme sur son visage au teint color les rides s'taient
profondment incrustes; ses yeux, autrefois doux et le plus souvent
gays par le sourire, avaient pris une expression de tristesse ou
d'inquitude.

--Si encore, dit-il en suivant sa pense et en se parlant plus encore
qu'il ne parlait  sa femme, on pouvait entrevoir quand cela finira et
comment! J'ai t bien imprudent, bien coupable de ne pas t'couter.

Madame Adeline n'tait pas de ces femmes qui mettent la main sur la tte
de leur mari lorsqu'il va se noyer: s'il s'attristait, elle l'gayait;
s'il se dcourageait, elle le rconfortait; de mme que s'il
s'emballait, elle l'enrayait.

--Je n'tais sensible qu' l'intrt immdiat, dit-elle, mais crois bien
que j'ai compris toute la force des raisons qui t'ont retenu. A trente
ans, ayant sa position  faire, on pouvait courir cette aventure, mais 
ton ge et dans ta situation il tait sage et naturel de ne pas oser la
risquer. Ce n'est pas moi qui jamais te reprocherai de t'tre abstenu.

--Tes reproches seraient moins durs que ceux que je m'adresse moi-mme,
car tu n'as vu que les raisons avouables qui m'ont retenu et tu ne sais
pas, toi qui cependant me connais si bien, celles que j'appelais  mon
aide quand je me sentais prt  te cder. Un jour, il y a trois ans,
c'est--dire  un moment o nous avions encore les moyens de transformer
notre fabrication, j'tais dcid. J'avais tout pes et en fin de compte
j'tais arriv  la conclusion vidente, claire comme le soleil, que
c'tait pour nous le salut. J'allais te l'crire et j'avais dj pris
la plume, quand une dernire faiblesse, une sorte d'hypocrisie de
conscience, m'arrta. Au lieu de t'crire  toi, ici  Elbeuf, j'crivis
 Roubaix, pour demander des renseignements sur le prix que nos
concurrents payent le charbon, le gaz, le mtre courant de construction.
La rponse m'arriva le surlendemain; le charbon que nous payons 240
francs le wagon, cote l-bas 120 francs; le gaz, grce aux primes de
consommation, cote 15 centimes le mtre cube; enfin la construction
d'un btiment industriel revient  22 francs le mtre superficiel; tu
vois, sans qu'il soit besoin que je te le rpte, tout ce que je me dis;
et comme je ne cherchais qu'un prtexte et qu'une justification pour
rester dans l'inertie, je ne t'crivis point. Les choses continurent
 aller pendant que je me rptais glorieusement les raisons qui me
paralysaient, et elles finirent par nous amener au point o nous sommes
arrivs.

Il se leva et se mit  marcher par la chambre  grands pas avec
agitation:

--Heureux, s'cria-t-il, ceux qui ne voient qu'un ct des choses, ils
peuvent se dcider et agir, ils ont de l'initiative et de l'lan. Moi,
je suis ce que l'on peut appeler un bon homme, je vous aime tendrement,
toi et Berthe, je n'ai jamais voulu que votre bonheur, et je fais votre
malheur. La faute en est-elle  mon caractre,  mon ducation? Est-ce
le milieu dans lequel j'ai vcu pendant les belles annes de ma vie,
tranquille, heureux sans avoir  prendre des rsolutions entranant avec
elles des responsabilits? toujours est-il que lorsque je suis en face
d'un obstacle, j'y reste, comme si pendant que j'attends il allait
disparatre lui-mme, s'enfoncer ou s'envoler.

--Il n'y a que toi pour te plaindre d'avoir trop de conscience, dit-elle
tendrement; tu es le meilleur des hommes.

--A quoi cette bont a-t-elle servi? Qu'ai-je fait pour vous? Que
je meure demain, quelle sera votre position? Celle que mes parents
m'avaient faite, je ne vous la laisse pas. Tu aurais t seule, tu
aurais t libre, tu l'aurais amliore cette situation; moi, le
meilleur des hommes, comme tu dis, je l'ai perdue, et aujourd'hui j'ai
le chagrin de ne pas pouvoir marier notre fille comme j'aurais voulu.
J'avais fait de si beaux rves quand nous tions encore les Adeline
d'autrefois! C'tait  peine si par le monde je trouvais assez de maris
pour faire mon choix. Et maintenant!

Il fit quelques tours par la chambre; puis revenant  sa femme et
s'arrtant devant elle:

--Eh bien, maintenant, pour le mariage qui se prsente, je ne ferai
point ce que j'ai fait toute ma vie, me disant: Il est bien difficile
de l'accepter, mais, d'autre part, il est bien difficile de le refuser,
attendant que ces difficults disparaissent d'elles-mmes. Pour moi,
j'ai pu me perdre dans ces hsitations malheureuses, je ne les aurai
point pour Berthe. Demain, j'irai avec elle au Thuit, et l, dans la
tranquillit du tte--tte je l'interrogerai.

Cela fut dit avec rsolution, mais aussitt le caractre reprit le
dessus:

--Aprs tout, elle n'en voudra peut-tre pas de ce mariage.


VIII

Dans une famille, la mre n'est pas toujours la confidente de ses
filles; c'est quelquefois le pre qu'elles choisissent; c'tait le cas
chez les Adeline, o Berthe, tout en aimant sa mre tendrement, avait
plus de libert et plus d'expansion avec son pre.

Occupe, affaire, appartenant  tous; madame Adeline n'avait jamais pu
perdre son temps dans les longs bavardages o se plaisent les enfants.
Quand, toute petite, Berthe venait dans le bureau pour embrasser sa
maman et se faire embrasser, celle-ci ne la renvoyait point, mais elle
ne se laissait pas caresser aussi longtemps que l'enfant l'aurait voulu;
elle ne la gardait pas dans ses bras, elle ne la dodelinait pas comme
la petite le demandait, sinon en paroles franches, au moins avec des
regards attendris et ces mouvements enveloppants o les enfants sont si
habiles et si persvrants. Aprs un baiser affectueusement donn, la
mre reprenait la plume et se remettait au travail; ses minutes taient
comptes.

Au contraire, Berthe avait toujours trouv son pre entirement  elle,
sans que jamais il lui rpondit le mot qu'elle tait habitue  entendre
chez sa mre: Laisse-moi travailler. Il n'avait pas  travailler, lui,
lorsqu'elle voulait jouer, et quoi qu'il et  faire, il ne le faisait
que lorsqu'elle lui en laissait la libert; et bien souvent mme il
commenait sans attendre qu'elle vnt  lui. Avec cela s'ingniant  lui
plaire en tout; enfant, lorsqu'elle n'tait qu'une enfant; jeune homme,
lorsqu'elle tait devenue jeune fille. Que de parties de cache-cache
avec elle derrire les pices de drap et dans les armoires! Que de
visites aux quinze ou vingt poupes composant la famille de Berthe, qui
toutes, avaient un nom et une histoire qu'il s'tait donn la peine
d'apprendre sans en rien oublier, et sans jamais confondre entre eux
un seul de ses petits-fils ou une de ses petites-filles. L'ge n'avait
point affaibli cette passion de Berthe pour ses poupes, et, en rentrant
du couvent, elle avait repris avec elles ses jeux d'enfant aussi
srieusement, aussi maternellement que lorsqu'elle n'tait qu'une
gamine, ne se fchant point des moqueries de sa grand'mre et de sa
mre, mais sachant gr  son pre de la prendre au srieux et de la
dfendre.

--Ne la raille point, rptait-il, les petites filles qui aiment le plus
tendrement leurs poupes sont les mmes qui plus tard aiment le plus
tendrement leurs enfants; on est mre  tout ge.

Il ne s'en tenait point aux paroles et quelquefois il voulait bien
encore, comme dix ans auparavant, faire le monsieur qui vient en
visite, le mdecin, et surtout le grand-papa qui revient de Paris
les poches pleines de surprises pour les enfants de sa fille.

Dans ces conditions, il tait donc tout naturel qu'Adeline se charget
de parler  Berthe de la demande de Michel Debs; il avait assez souvent
jou le rle du notaire ou de l'ami de la famille, venant entretenir
la maman de projets de mariage  propos de Toto ou de Popo, pour
remplir ce rle srieusement et faire pour de bon le papa.

Le lendemain matin, le vent de la nuit tait tomb, et quand,  huit
heures, le pre et la fille montrent dans la vieille calche, le ciel
tait clair, sans nuages, avec des teintes roses et vertes du ct du
levant comme on en voit souvent, en novembre, aprs les grandes pluies
d'ouest. Bien que le cocher ft sur son sige, on ne partit pas tout
de suite, parce qu'il fallait arrimer le djeuner dans le coffre de
derrire et c'tait  quoi s'occupait madame Adeline, aide de Lonie.
Il ne restait pas de domestiques au Thuit pendant l'hiver et, lorsqu'on
devait y manger, il fallait emporter les provisions qu'on voulait
ajouter aux oeufs frais de la fermire. Enfin le coffre fut ferm.

--Bon voyage!

--A ce soir!

Et de la rue Saint-Etienne la calche passa dans la rue de l'Hospice
pour gagner la cte du Bourgtheroulde; comme le temps tait doux, les
glaces n'avaient point t fermes; en tournant au coin de la rue du
Thuit-Anger, Adeline aperut Michel Debs qui venait en sens contraire.

--Tiens, qu'est-ce que Michel Debs fait par ici? dit-il.

--Il faut le lui demander, rpondit Berthe en riant.

--Ce n'est pas la peine.

On se salua, et pour la premire fois, Adeline remarqua qu'il y avait
dans le regard de Michel comme dans le mouvement de sa tte et le geste
de son bras quelque chose de particulier qui ne ressemblait en rien au
salut de tout le monde; comment n'avait-il pas vu cela jusqu'alors?

--Est-ce que Michel Debs savait que nous devions aller au Thuit ce
matin? demanda Adeline lorsqu'ils furent passs.

--Comment l'aurait-il su?

--Tu aurais pu le lui dire hier au soir.

Berthe ne rpondit pas.

Puisque le hasard de cette rencontre mettait l'entretien sur Michel,
Adeline se demanda s'il ne devait pas profiter de l'occasion pour le
continuer; mais il ne s'agissait plus de Toto ou de Popo, et il trouva
que dans cette voiture il n'aurait pas toute la libert qu'il lui
fallait: c'tait la vie de sa fille, son bonheur qui allaient se
dcider, l'motion lui serrait le coeur; l'heure prsente tait
si diffrente de celle qu'autrefois, dans ses moments de rveries
ambitieuses, il avait espr!

Comme depuis longtemps dj il gardait le silence, absorb dans ses
penses, Berthe le provoqua  parler.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle; tu ne dis rien; tu n'es donc pas heureux
d'aller au Thuit?

C'tait une ouverture, il voulut la saisir, sinon pour l'entretenir tout
de suite de Michel, au moins pour la prparer  se prononcer sur sa
demande en connaissance de cause; il ne suffisait pas en effet de
lui dire: Michel Debs, l'associ de la maison Eck et Debs, dsire
t'pouser; il fallait aussi qu'elle st  l'avance dans quelles
conditions Michel se prsentait et l'intrt matriel qu'il pouvait y
avoir pour elle  l'accepter; ce n'tait pas du tout la mme chose de
refuser ce mariage alors qu'elle croyait  la fortune de ses parents,
que de le refuser en sachant cette fortune gravement compromise.

--Il a t un temps, dit-il, o je n'avais pas de plus grand plaisir que
d'aller au Thuit. C'est l que j'ai appris  marcher. C'est l que tu
as fait tes premiers pas sur l'herbe. Dans la maison, le jardin, les
terres, il n'y a pas un meuble, pas un buisson, pas un chemin ou un
sentier qui n'ait son souvenir. Depuis dix-huit ans je n'ai pas plant
un arbre, je n'ai pas fait une amlioration, un embellissement sans me
dire que ce serait pour toi. Et maintenant... je me demande si je ne
vais pas tre oblig de le vendre.

--Vendre le Thuit!

--Il faut que tu saches la vrit, si pnible qu'elle puisse tre pour
toi: nos affaires vont mal, trs mal, et si nous ne sommes pas ruins,
il faut avouer que nous sommes gns; la crise que nous traversons et
les faillites nous ont mis dans une situation difficile. J'espre en
sortir, mais il est possible aussi que le contraire arrive. Quant au
Thuit, hypothqu dj lorsque j'ai d rembourser ta grand'maman, il l'a
t depuis pour toute sa valeur, et avec la dprciation qui a frapp
la terre en Normandie, il nous cote aujourd'hui plus qu'il ne nous
rapporte; si la situation s'aggrave, il n'est que trop certain que nous
ne pourrons pas le garder. Voil pourquoi je n'ai plus le mme plaisir
qu'autrefois  aller dans cette terre que j'aimais non seulement pour
moi, mais encore pour toi; o j'arrangeais ta vie avec ton mari, tes
enfants... et nous-mmes devenus vieux. Ne sens-tu pas combien la pense
de m'en sparer m'attriste?

Berthe prit la main de son pre et l'embrassant tendrement:

--Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est  toi.

Ils avaient quitt la grand'route pour prendre un chemin coupant 
travers des sillons de bl qui, nouvellement ensemencs, commenaient 
se couvrir d'une tendre verdure;  une courte distance sur la droite se
dtachait sur le fond sombre d'une futaie la faade blanche et rouge
d'une grande maison: c'tait le chteau du Thuit, qui, par la masse
de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en
ardoises, par ses chemines lances, crasait les btiments de la ferme
groups  l'entour dans une belle cour du Roumois plante de pommiers et
de poiriers puissants comme des chnes.

--C'tait bien vraiment en bon pre de famille que je soignais tout
cela! dit-il en promenant  et l un regard attrist.

Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta l. On avait vu la
voiture venir de loin dans la plaine nue, et le fermier, sa femme et ses
deux enfants taient accourus pour recevoir leur matre.

Berthe, qui tait la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait
quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait comme des poupes, les prit
par la main.

--Ils djeuneront avec nous, dit-elle  la fermire, je leur apporte des
gteaux.

--Faut que je les _dbraude_, dit la mre.

--Je les _dbrauderai_ moi-mme, rpondit Berthe, qui voulait bien
parler normand avec les paysans.

En effet, avant le djeuner, elle les dbarbouilla  fond, les peigna,
les attifa, et  table en plaa un  sa droite et l'autre  sa gauche,
de faon  les bien surveiller--ce qui n'tait pas inutile, car avec
leur gourmandise naturelle que l'ducation n'avait point encore adoucie,
ils voulaient commencer par les gteaux.

Adeline, assis vis--vis de sa fille, la regardait s'occuper de ces deux
gamins, et  voir les prvenances, les attentions qu'elle avait pour
eux en leur disant de douces paroles  l'accent maternel, il
s'attendrissait.

--Si ce mariage avec Michel Debs manquait, trouverait-elle  se marier
plus tard? Ne serait-elle pas prive d'enfants, elle qui les aimait si
tendrement?

A un certain moment, il exprima tout haut cette pense, au moins en
partie:

--Quelle bonne mre tu ferais! dit-il.

Ce fut le mot auquel il revint lorsque, aprs le djeuner, ils sortirent
seuls dans le jardin, et par la futaie gagnrent la fort. Il avait pris
le bras de sa fille, et soulevant de leurs pieds les feuilles tombes
des htres, marchant sur le velours des mousses, ils allaient lentement
cte  cte, lui mu par ce qu'il avait  dire, elle trouble et
angoisse par cette motion qu'elle sentait et qu'elle attribuait, aux
tourments de leur situation.

--Quand je disais tout  l'heure que tu ferais une bonne mre, te
doutes-tu que ce n'tait pas une allusion  un fait en l'air?

Elle le regarda toute surprise, sans comprendre, et cependant en
rougissant.

--As-tu devin pourquoi M. Eck est venu hier soir? continua-t-il.

Elle leva encore les yeux sur lui un court instant, puis vivement les
baissant:

--Fais comme si je l'avais devin, murmura-t-elle.

--Ah! petite fille, petite fille! dit-il en souriant de cette rponse
fminine.

Elle lui serra le bras par un mouvement d'impatience involontaire.

--Eh bien, il est venu demander ta main pour Michel Debs.

--Ah!

--C'est l tout ce que tu dis?

--Qu'est-ce que maman lui a rpondu?

--Qu'elle m'en parlerait.

--Et toi, qu'est-ce que tu as dit  maman?

--Que je t'en parlerais; car avant nous et les raisons de convenance, il
y a toi et les raisons de sentiment; pour que nous rpondions, ta mre
et moi, il faut donc que d'abord tu rpondes toi-mme.

Cependant, aprs un moment de silence, ce ne fut pas une rponse qu'elle
adressa  son pre, ce fut une nouvelle question.

Est-ce que M. Debs sait que nous sommes..., c'est--dire est-ce qu'il
connat la vrit sur la situation de tes affaires?

--Je l'ignore; cependant il est probable que s'il ne sait pas toute la
vrit, il la souponne en partie; dans le monde des affaires, il n'est
personne  Elbeuf qui ne sache que notre situation n'est pas aujourd'hui
ce qu'elle tait il y a quelques annes. Mais quel rapport cela a-t-il
avec la rponse que je te demande?

--Ah! papa!

--C'est naf, ce que je dis?

Elle lui secoua le bras doucement, par un geste de mutinerie caressante.

--Si M. Debs, sachant que tes affaires ne vont pas bien, demande
nanmoins ma main, c'est... qu'il m'aime.

--Ah! j'y suis.

--Dame!

--Et cela te fait plaisir?

--Tu demandes des choses...

--Alors tu ne souponnais pas qu'il t'aimt?

--Je ne souponnais pas... c'est--dire que je voyais bien que M. Debs
tait trs aimable avec moi; partout o j'allais, je le rencontrais;
toujours je trouvais ses yeux fixs sur moi trs... tendrement; il avait
en me parlant des intonations d'une douceur qu'il n'avait pas avec les
autres, ni avec Marie qui est mieux que moi, ni avec Claire qui est dans
une situation de fortune suprieure  la ntre, ni avec Suzanne, ni avec
Madeleine, mais... les choses n'avaient jamais t plus loin.

--Maintenant elles ont march, et il dpend de toi qu'elles en restent
l s'il ne te plat point.

--Je ne dis pas cela.

--Dis-tu qu'il te plat?

--Il est trs bien.

Devant ces rticences il revint  son ide: peut-tre ne voulait-elle
pas de ce mariage, et n'osait-elle pas l'avouer; il fallait lui venir en
aide:

--Il est vrai qu'il est juif.

Elle se mit  rire franchement:

--Et qu'est-ce que tu veux que a me fasse qu'il soit juif?


IX

L'clat de rire tait si naturel et le mot qui l'accompagnait sortait si
spontanment du coeur que la preuve tait faite: l'affaiblissement de
prjug dont Adeline avait parl  sa femme se ralisait: froce chez la
grand'mre, rsistant encore chez la mre, il n'existait plus chez la
fille; il avait si bien disparu qu'elle en riait. Qu'est-ce que tu veux
que a me fasse qu'il soit juif?

--Si cela ne te fait rien qu'il soit juif, dit Adeline aprs un moment
de rflexion, il n'en est pas de mme pour ta grand'mre.

--Elle est oppose  M. Debs, n'est-ce pas? demanda Berthe d'une voix
qui tremblait.

--Peux-tu en douter?

--Et maman?

--Ta mre n'avait jamais pens  ce mariage, mais elle n'y fera pas
d'opposition si de ton ct tu le dsires?

--Et toi, papa?

Cela fut demand d'une voix douce et mue qui remua le coeur du pre.

--Tu sais bien que je ne veux que ce que tu veux.

Elle se serra contre lui.

--C'est justement pour cela qu'il faut que tu t'expliques franchement.
Tu dois comprendre que ce n'est pas pour t'obliger  te confesser que je
te presse; que ce n'est pas pour lire dans ton coeur et pour te forcer,
sans un intrt majeur,  y lire toi-mme. Je sens trs bien que c'est
un sujet dlicat sur lequel une jeune fille  l'me innocente comme
l'est la tienne voudrait ne pas se prononcer et sur lequel un pre,
crois-le bien, voudrait n'avoir pas  appuyer. Mais il le faut.

--Je n'ai rien  te cacher.

--J'en suis certain et c'est ce qui me fait insister: depuis que tu as
commenc  grandir, je t'ai marie dj bien des fois, mais jamais sans
que nous soyons d'accord. C'est pour voir si maintenant cet accord
existe que je te demande de me parler  coeur ouvert. Est-ce donc
impossible?

--Oh! non.

--Qui prendras-tu pour confident, si ce n'est ton pre? O en
trouveras-tu un qui t'coute avec plus de sympathie?

Ils marchrent quelques instants silencieusement et quittrent la futaie
pour entrer dans la fort.

--Eh bien? demanda-t-il, voyant qu'elle ne se dcidait point et voulant
l'encourager.

Mais ce ne fut pas une rponse qu'il obtint, ce fut une nouvelle
question:

--Pour voir si l'accord dont tu parles existe, ne peux-tu me dire ce que
tu penses toi-mme de M. Debs?

--Je n'en pense que du bien; c'est un honnte garon.

--N'est-ce pas?

--Travailleur.

--N'est-ce pas?

--Aimable, doux, sympathique  tous les points de vue.

--Alors il te plat?

--Je t'ai marie en esprance avec des maris qui ne valaient certes pas
celui-l.

Elle regardait son pre avec un visage rayonnant, devinant ses paroles
avant qu'il et achev de les prononcer.

--Je sais bien que dans un mariage il n'y a pas que le mari, il y a le
mariage lui-mme, dit-elle.

--Et ce n'est pas du tout la mme chose.

--Serais-tu aussi favorable au mariage que tu l'es  M. Debs, le mari?

--Tu m'interroges quand c'est  toi de rpondre.

--Oh! je t'en prie, papa, cher petit pre!

Il ne lui avait jamais rsist, mme quand elle demandait l'impossible.

Elle lui sourit tendrement:

--Qui prendras-tu pour confidente, si ce n'est ta fille?

--Gamine!

--Je t'en prie, rponds-moi franchement!

--Eh bien! non! je ne suis pas aussi favorable au mariage qu'au mari.

Evidemment, elle ne s'attendait pas du tout  cette rponse; elle plit
et resta un moment sans trouver une parole.

--Tu as des raisons pour t'y opposer? dit-elle enfin.

--Il y a des raisons qui lui sont contraires.

--Des raisons... graves?

--Malheureusement.

--Qui te sont personnelles?

--Qui viennent de ta grand'mre et de notre situation.

--Mais on peut se marier, dit-elle vivement avec feu, sans abjurer sa
religion; la femme d'un juif ne devient pas juive; un juif qui pouse
une chrtienne ne se fait pas chrtien; chacun garde sa foi.

--C'est  ta grand'mre qu'il faut faire comprendre cela, et ce n'est
pas chose facile; me le dire  moi, c'est prcher un converti; tu sais
comme ta grand'mre est rigoureuse pour tout ce qui touche  sa foi, et,
d'autre part, elle est d'une poque o les juifs taient victimes de
prjugs qui pour elle ont conserv toute leur force.

Ils taient arrivs  un endroit o le chemin bourbeux les obligea  se
sparer; sur le sol plat et argileux, l'eau de la nuit ne s'tait point
coule et elle formait  et l des flaques jaunes qu'il fallait
tourner ou sauter.

--Et quelles sont les raisons qui viennent de notre situation?
demanda-t-elle.

--Tu les as pressenties tout  l'heure en me demandant si Michel Debs
savait la vrit sur nos affaires. S'il connat la vrit et veut
t'pouser, c'est, comme tu le dis trs bien, qu'il t'aime, et qu'avant
la fortune il fait passer la femme. Il t'pouse pour toi, non pour ta
dot; pour ta beaut, pour tes qualits, parce que tu lui plais, enfin
parce qu'il t'aime.

--Cela est possible, n'est-ce pas?

--Assurment; mais le contraire aussi est possible; c'est--dire que,
tout en tant sensible  tes qualits, Michel Debs peut l'tre aussi 
la fortune qui semble devoir te revenir un jour; au lieu d'un mariage
d'amour tel que nous le supposons dans le premier cas, il s'agit alors
simplement d'un mariage de convenance: l'un des associs de la maison
Eck et Debs trouve que c'est une bonne affaire d'pouser la fille de
Constant Adeline et il la demande. Note bien, mon enfant, que je ne dis
pas que cela soit, mais simplement que cela peut tre. Alors que se
passe-t-il quand il apprend que cette affaire, au lieu d'tre bonne,
comme il le croyait, est mdiocre ou mme mauvaise? Il ne la fait point,
n'est-ce pas? et c'est un mariage manqu. Je ne voudrais pas de mariage
manqu pour toi. Et je n'en voudrais pas pour nous. Pour toi ce serait
humiliant; pour nous ce serait dsastreux. C'est quand le crdit d'une
maison est branl qu'il faut de la prudence; et ce ne serait point tre
prudent que de nous exposer  donner un aliment aux bavardages du monde.
N'entends-tu pas ce qu'on ne manquerait pas de dire: Pourquoi Michel
Debs n'a-t-il pas pous Berthe Adeline?--Parce qu'il n'a pas voulu
d'une fille ruine. Parler couramment de la ruine d'une maison dont les
affaires sont embarrasses, c'est la prcipiter. Voil pourquoi, avant
de rpondre  M. Eck, j'ai voulu t'interroger et te demander de me
dire franchement si tu dsires ce mariage. Tu comprends que s'il t'est
indiffrent et que si tu ne vois en Michel Debs qu'un mari comme un
autre, auquel tu n'as pas de raisons particulires pour tenir, il est
sage de rpondre par un refus: nous chappons ainsi  une lutte avec ta
grand'mre; et d'autre part nous vitons les dangers du mariage manqu.
Au contraire, si Michel te plat, si tu vois en lui le mari qui doit
assurer le bonheur de ta vie, il ne s'agit plus de se drober, il faut
aborder la situation en face, si prilleuse qu'elle puisse tre pour toi
comme pour nous, affronter le mcontentement de ta grand'mre, et courir
aussi l'aventure d'un refus de Michel Debs ne trouvant pas la dot sur
laquelle il comptait... peut-tre.

--Qui dit que M. Debs est un homme d'argent?

--Ce n'est pas moi; mais tu conviendras qu'il est possible qu'il le
soit; si tu as des raisons pour croire qu'il ne l'est pas, dis-les; tu
vois que, par la force mme des choses, nous voil ramens au point d'o
nous sommes partis et que tu es oblige de rpondre franchement, puisque
ce sont tes sentiments qui dicteront notre conduite.

Et oui, sans doute, elle voyait que la force des choses les avait
ramens au point d'o ils taient partis, mais la situation n'tait
plus du tout la mme pour elle, agrandie qu'elle tait, rendue plus
solennelle par les paroles de son pre: si un sentiment de retenue
fminine et de pudeur filiale lui avait ferm les lvres, maintenant
elle devait les ouvrir loyalement et sans rticences; elle le devait
pour son pre, elle le devait pour elle-mme.

--Certainement, dit-elle, il ne s'est jamais rien pass entre M. Debs et
moi qui ressemble mme de trs loin  ce que j'ai lu dans les livres;
il ne m'a pas sauv la vie au bord du gave cumeux pendant notre voyage
dans les Pyrnes, o il ne nous accompagnait pas d'ailleurs; il n'est
jamais venu non plus soupirer sous mon balcon, puisque nous n'avons pas
de balcon; il ne m'a pas fait remettre des lettres par des soubrettes
dont on paye le silence  avec de l'or; mais, cependant, il est vrai que,
dans les projets de mariage que moi aussi j'ai faits de mon ct pendant
que du tien tu en faisais d'autres, j'ai pens  lui; tu ne sais
peut-tre pas qu'on se marie beaucoup au couvent, c'est mme  a qu'on
passe son temps, eh bien, quand, dans le grand jardin de la rue du
Maulvrier, je parlais de mon mari  mes amies, il avait les yeux
noirs, la barbe frise, les cheveux onduls de... enfin c'tait Michel.
Pourquoi? Il ne faut pas me le demander; je ne le sais pas, et rien de
la part de Michel ne pouvait me donner  penser qu'il voudrait m'pouser
un jour. Mais moi, j'avais plaisir  me dire que je l'pouserais; on est
trs hardi en imagination et aussi en conversation; quand toutes vos
amies ont des maris  revendre, il faut bien en avoir un aussi, et on le
prend o l'on peut.

--Il ne t'avait jamais rien dit?

--Oh! papa, pense donc que je n'tais qu'une gamine et que lui tait
dj un jeune homme.

--Et quand tu es rentre du couvent?

--Il s'est pass ce que je t'ai dit; j'ai bien vu que je ne lui tais
pas indiffrente... et que je lui plaisais.

Il voulut lui venir en aide:

--Et tu en as t heureuse?

--Dame!

--L'as-tu ou ne l'as-tu pas t?

--Puisque c'tait la continuation de ce que j'avais si souvent combin,
je ne pouvais pas ne pas tre satisfaite.

--Satisfaite seulement?

--Heureuse, si tu veux.

--Et lui as-tu laiss voir ce que tu prouvais?

--Peux-tu croire!

--Enfin, pour qu'il demande ta main, il faut bien qu'il pense que tu ne
le refuseras point.

--Je l'espre, sans cela il ne serait pas du tout le mari que j'ai vu en
lui, ce serait la fille de la maison Adeline qu'il rechercherait, ce ne
serait pas moi, et c'est pour moi que je veux tre pouse. Ce n'est pas
 ta fortune que devaient s'adresser ces yeux tendres.

Ces quelques mots ouvraient  Adeline une esprance sur laquelle il se
jeta:

--De sorte que, pour toi, si Michel ne trouvait pas la dot sur laquelle
il doit compter, il ne se retirerait pas.

Oh! s'il tait seul! Mais il ne l'est pas; il a sa grand'mre, sa mre,
son oncle. Me laisserais-tu pouser un jeune homme qui n'aurait rien...
que ses beaux yeux? Est-ce que c'est tout de suite que tu vas dire que
tu ne peux pas me donner de dot?

--Il le faut bien.

--Alors, demain, Michel peut n'tre plus... qu'un tranger pour moi!

Ce fut d'une voix tremblante qu'elle pronona ces quelques mots, avec un
accent qui remua Adeline.

--Comme tu es mue!

--C'est qu'il n'y a pas que de l'humiliation dans un mariage manqu.

Ce cri de douleur tait l'aveu le plus loquent et le plus formel
qu'elle pt faire.

Traversant le chemin, il vint  elle et, la prenant dans son bras, il
l'embrassa tendrement.

--Eh bien, il ne manquera pas, rassure-toi, ma chrie.

--Comment?

--Cela, je n'en sais rien; mais nous chercherons, nous trouverons.
Est-ce que tu peux tre malheureuse par nous, par moi?

--Il faut rpondre.

--Certainement, certainement.

--Que veux-tu rpondre?

Le Normand se retrouva:

--Il y a rponse et rponse; si je disais ce soir au pre Eck que je
ne peux pas te donner demain une dot, peut-tre arriverions-nous 
une rupture; mais ce qui me serait impossible demain sera sans doute
possible dans un dlai... quelconque: les affaires n'iront pas toujours
aussi mal; nous nous relverons; ta mre a des ides; il n'y a qu'
gagner du temps.

--Oh! je ne suis pas presse de me marier.

--C'est cela mme: tu n'es pas presse; nous gagnerons du temps; avec le
temps tout s'arrange; ton mariage avec Michel se fera, je te le promets.


X

De l'endroit o ils s'taient arrts en plein bois, ils apercevaient
de petites colonnes de fume bleutre qui montaient droit  travers les
branches nues des grands arbres.

--Nous voici arrivs, dit Adeline! je vais voir o en sont les
bcherons, et tout de suite nous rentrerons  Elbeuf, de faon  ce que
je puisse aller ce soir mme chez M. Eck.

Sous bois on entendait des coups de hache et de temps en temps
des clats de branches avec un bruit sourd sur la terre qui
tremblait,--celui d'un grand arbre abattu.

--Il fallait faire de l'argent, dit-il en arrivant dans la vente o les
bcherons travaillaient; malheureusement les bois se vendent si mal
maintenant!

Il eut vite fait d'inspecter le travail des ouvriers et ils revinrent
rapidement au chteau, o tout de suite les chevaux furent attels. Il
n'tait pas trois heures; ils pouvaient tre  Elbeuf avant la nuit.

Pendant tout le chemin, Adeline reprit le bilan qu'il avait fait le
matin en venant; seulement il le reprit dans un sens contraire: en
allant au Thuit, tout tait compromis; en rentrant  Elbeuf, rien
n'tait dsespr, loin de l. Et il entassait preuves sur preuves pour
dmontrer qu'avec du temps il trouverait la dot qu'on offrirait au pre
Eck.

--Elle ne sera peut-tre pas ce qu'il croit, mais enfin elle sera
suffisante pour qu'il ne puisse pas se retirer. Tu verras, ma chrie, tu
verras.

Et il numrait ce qu'elle verrait. Ce n'tait pas seulement la
situation de la maison d'Elbeuf qui devait s'amliorer;  Paris on lui
avait propos d'entrer dans de grandes affaires o ses connaissances
commerciales pouvaient rendre des services, et il avait toujours refus,
parce qu'il voulait se tenir  l'cart de tout ce qui touchait  la
spculation; il accepterait ces propositions; le temps des scrupules
tait pass; ces affaires taient honorables, c'tait par excs de
dlicatesse, c'tait aussi par amour du repos et de l'indpendance qu'il
n'avait point voulu s'y associer; il ne penserait plus  lui; il ne
penserait qu' elle; le premier devoir du pre de famille, c'est
d'assurer le bonheur de ses enfants, et il n'est pas de devoir plus
sacr que celui-l. A plusieurs reprises aussi on avait mis son nom en
avant pour des combinaisons ministrielles, et toujours par amour du
repos et de l'indpendance il s'en tait retir. Maintenant il se
laisserait faire: fille de ministre, c'tait un titre  mettre dans la
corbeille de mariage.

Berthe coutait suspendue aux yeux de son pre, son coeur serr se
dilatait, l'esprance, la foi en l'avenir lui revenaient: il ne pouvait
pas se tromper; ce qu'il disait, il le ferait; ce qu'il promettait se
raliserait. Elle renaissait. tait-elle une femme d'argent, tait-elle
dsintresse? Elle n'en savait rien, n'ayant jamais eu  examiner ces
questions. Mais le coup qui l'avait frappe le matin l'avait anantie,
et 'avait mme t pour ne pas trahir le trouble de ses penses qu'elle
avait tenu  avoir  sa table ses deux filleuls. S'occupant d'eux, elle
pouvait ne point penser  elle.

Lorsque madame Adeline les vit revenir, elle fut surprise de ce retour
si prompt, ne les attendant que pour dner.

--Dj!

Cela ne pouvait qu'augmenter son impatience de savoir ce qui s'tait dit
entre le pre et la fille, mais malgr l'envie qu'elle en avait, il
lui tait impossible d'interroger son mari, la Maman tant l dans son
fauteuil.

--Comme tu es mouill! dit-elle en le regardant; il faut changer de
chaussures, je vais monter avec toi.

Aussitt qu'ils furent dans leur chambre, elle ferma la porte:

--Eh bien?

--Elle l'aime.

--Elle te l'a dit?

--Elle a fait mieux que de me le dire, elle me l'a avou dans un cri de
douleur en voyant qu'elle pouvait ne pas devenir sa femme.

--Est-ce possible! s'cria-t-elle avec stupeur.

--Il faut t'habituer  ne plus voir en elle une enfant, c'est une jeune
fille.

Il rapporta tout ce qui s'tait dit entre Berthe et lui.

--Et maintenant? demanda madame Adeline, bouleverse.

Il expliqua son plan.

--Et aprs? quand nous aurons gagn du temps, le mariage sera-t-il
assur?

--Il sera facilit.

--Je t'en prie, Constant, rflchis avant d'abandonner la vie qui a
t la tienne jusqu' ce jour: tu n'es pas l'homme des affaires de
spculation; tu as trop de droiture, trop de loyaut.

--Crois-tu que je m'aventurerais et ne prendrais pas toutes les
garanties?

--Et toi, crois-tu donc que les coquins ne sont pas plus forts que les
honntes gens? serais-tu le premier qui, malgr son intelligence et sa
prudence, se laisserait tromper et entraner.

--Faut-il donc ne rien faire? Sois bien certaine que je n'accepterai que
des affaires sres.

--Ce ne sont pas les affaires sres qui donnent les gros gains.

--Enfin, je te promets de ne rien entreprendre sans te consulter; j'ai
laiss passer des centaines d'occasions qui nous auraient donn une
fortune considrable, je veux profiter de celles qui se prsenteront
maintenant, voil tout.

--Le temps est pass des belles occasions; tu le sais mieux que moi.

--Je vais chez le pre Eck, dit-il pour couper court  ces observations,
cela n'engage  rien de prendre du temps.

Adeline trouva Berthe dans le vestibule; elle ne lui dit rien, mais en
l'embrassant elle lui serra la main dans une treinte o elle avait mis
toutes ses esprances et aussi l'motion attendrie de sa reconnaissance.

La fabrique des Eck et Debs n'est pas dans le vieil Elbeuf, mais dans
le nouveau, celui qui confine  Caudebec, l, o de vastes espaces
permettaient aprs la guerre, la libre construction d'un tablissement
industriel tel qu'on le comprend aujourd'hui: isol, d'accs commode,
avec des dgagements, un sol stable reposant sur une couche d'eau
facile  atteindre et assez abondante pour le lavage des laines et le
dgraissage ainsi que le foulage des draps en pices. Construite en
briques rouges et blanches, elle occupe entirement un lot de terrain
compris entre quatre rues se coupant  angle droit; sur trois de ces
rues se dressent ses hautes murailles perces de larges chssis vitrs,
et sur la quatrime s'ouvre, entre les bureaux et les magasins surmonts
de l'appartement particulier de M. Eck, la grande porte qui laisse voir
une cour carre au fond de laquelle le balancier de la machine lve et
abaisse ses deux bras.

Quand Adeline arriva  la porte, il faisait nuit noire depuis longtemps
dj, mais par les fentres tombaient des nappes de lumire qui
clairaient la rue au loin; les mtiers battaient, les broches
tournaient, de la cour montait le ronflement des machines en marche,
et dans le ruisseau coulait une petite rivire d'eaux laiteuses qui
fumaient.

Quand Adeline ouvrit la porte du bureau, il aperut le pre Eck
travaillant avec ses deux fils et un de ses neveux autour de lui penchs
sur leurs pupitres.

--Quelle force vraiment que l'association! dit-il en serrant la main au
pre Eck et en saluant les jeunes gens affectueusement.

--Les autres sont _tans_ la fabrique, dit le pre Eck,  leur poste.

Devant les jeunes gens, Adeline voulut donner un prtexte  sa visite:

--Je viens voir vos mtiers fixes, ma femme m'a dit que vous en tiez
satisfait.

--Trs satisfait; je _fais_ appeler Michel pour qu'il _fous_ les montre,
c'est son affaire.

Il pressa le bouton d'une sonnerie lectrique et Michel ne tarda pas 
arriver; en apercevant Adeline, il s'arrta un court instant avec un
mouvement de surprise et d'hsitation.

--C'est M. _Ateline_ qui _fient foir_ nos mtiers fixes, dit le pre
Eck.

Tout en suivant Adeline et son oncle, Michel se demandait si c'tait
vraiment le dsir de voir les mtiers fixes qui tait la cause de cette
visite: ce serait bien trange aprs la demande adresse la veille 
madame Adeline! Mais, si anxieux qu'il ft, il ne pouvait qu'attendre.

Aussi les explications qu'il donna  Adeline sur les perfectionnements
qu'il avait apports  ces mtiers manqurent-elles de clart: son
esprit tait ailleurs.

Heureusement son oncle lui vint en aide:

--_Fous foyez_, mon cher monsieur _Ateline_, avec _teux_ cents broches
ces mtiers _broduisent_ presque autant que les _renfideurs_ avec quatre
cents broches.

Il est vrai que si Michel tait distrait en parlant, Adeline ne l'tait
pas moins en coutant: l'un ne savait pas bien ce qu'il disait, l'autre
ne pensait gure  ce qu'il entendait.

--Il est vraiment trs bien, se disait Adeline en examinant Michel; je
ne l'avais jamais vu si beau garon.

--Il n'a pas du tout l'air mal dispos pour moi, se disait Michel en
regardant le pre de Berthe  la drobe.

Et les broches tournaient toujours avec leur ronflement, tandis que le
pre Eck appuyait sur les _berfectionnements_ de son _betit_ Michel.

Enfin on quitta les mtiers fixes et les renvideurs, Adeline et le pre
Eck marchant cte  cte, tandis que Michel restait en arrire pour se
drober: il tait vident qu'on ne parlerait pas devant lui, le mieux
tait donc qu'il leur laisst la libert du tte--tte.

Comme ils traversaient un atelier, le pre Eck prit une bande de drap
divise en petits carrs de diverses couleurs.

--Que _tites-fous_ de a? demanda-t-il.

a, c'tait une bande d'chantillons que les fabricants de nouveauts
essayent pour chercher le modle qu'ils adopteront.

--Je dis qu'avec cela vous allez me tuer.

Le pre Eck donna un coup de coude  Adeline et, se haussant vers lui en
mettant une main devant sa bouche pour n'tre point entendu des ouvriers
auprs desquels ils passaient:

--_Fous_ tuer, nous, oh non, au _gontraire_.

Ils sortirent dans la cour.

--_Fous afez_  me _barler_, n'est-ce _bas_? demanda le pre Eck.

--Oui.

--Les mtiers, c'tait un _brtexte_; je _fais fous_ conduire dans mon
_pureau_.

Si Adeline tait hsitant pour prendre une rsolution, il ne l'tait
jamais pour l'excuter.

--Ma femme m'a fait part de votre demande, dit-il aussitt qu'ils furent
installs dans le bureau particulier du pre Eck, et nous en sommes fort
honors.

--C'est moi, c'est nous qui serions honors de nous allier  _fotre_
famille, madame _Adeline_ a _t fous tire_ que c'est le _put_ de mon
_ampition_.

--J'aurais voulu vous apporter une rponse catgorique et conforme 
nos sentiments, ceux de ma femme et les miens, qui sont favorables  ce
mariage....

--Ah! mon cher monsieur _Ateline_!

--Malheureusement nous sommes,  cause de ma mre, oblig  de grands
mnagements; vous savez quelle est la svrit de ses principes
religieux.

--Je sais par ma mre ce que _beut_ tre cette sevrit; et je _fous
afoue_ que je ne lui ai _bas_ mme _barl_ de ce mariage, qui pour nous
n'est pas moins difficile que pour vous, car c'est la premire fois que
l'un _te_ nous pense  pouser une chrtienne: il a fallu l'amour de
Michel pour me dcider moi-mme; vous savez le prjug, la tradition, la
fiert!

--Vous comprenez donc que nous hsitions avant d'en parler  ma mre; il
faut des prcautions, des prparations, sans quoi nous nous heurterions
 un refus formel.

--Je _gomprends_.

--Il est bon aussi que les jeunes gens se connaissent mieux; ma fille
n'a que dix-huit ans, et j'ai toujours dsir ne pas la marier trop
jeune.

--Chez nous, _fous safez_, on se marie _cheune_; ma mre s'est marie 
quinze ans.

--Enfin je vous demande du temps.

--Oh! _barfaitement_, nos _cheunes chens beuvent_ attendre; moi j'ai
_pien_ t _vianc_ avec ma femme pendant cinq ans, et quand nous nous
sommes maris j'aurais _pien_ attendu encore.

Il dit cela avec son bon rire.

A ce moment on entendit une main tourner le bouton de la porte du
bureau.

--N'_endrez bas_, n'_endrez bras_! s'cria M. Eck, n'_endrez bas_, hein!

Cependant la porte s'ouvrit devant une petite vieille vtue de noir,
avec un chle sur les paules, le front cach par un bandeau de velours
pos en avant de  son bonnet d'Alsacienne; son visage tout rid avait
un air d'austrit et d'autorit corrig par une expression affable:
c'tait madame Eck.

--J'ai cru que c'tait un _gommis_! s'cria le pre Eck, est se levant
vivement, pour aller au-devant d'elle avec toutes les marques du regret
et du respect.

--C'est bien, dit-elle, il n'y a pas de faute.

Et tout de suite s'adressant  Adeline:

--J'ai appris que vous tiez dans la maison et je suis descendue pour
vous exprimer toute ma reconnaissance au sujet des paroles que vous avez
prononces sur la tombe de mon gendre; j'aurais voulu le faire depuis
longtemps dj, mais vous savez que je ne sors pas. Pardonnez-moi de
vous avoir drang, je vous laisse  vos affaires.

--Et elle sortit, marchant avec raideur, redressant sa petite taille
courbe.

--Ah! _Monsieur Ateline, Monsieur Ateline_, s'cria le pre Eck quand la
porte fut referme, ma mre vient de faire pour _fous_ ce que je ne lui
ai _chamais fu_ faire _bour bersonne_; a _fa pien_, a _fa pien_!



DEUXIME PARTIE


I

En racontant  sa femme qu'il avait rencontr chez son collgue le comte
de Cheylus, ce vicomte de Mussidan, ce charmant homme du monde qui
s'tait trouv l si  propos pour lui prter cinquante mille francs,
Adeline n'avait pas tout  fait dit la vrit.

En ralit, ce n'tait point chez M. de Cheylus qu'il avait fait cette
rencontre, c'tait chez Raphalle, la matresse de ce collgue. Mais ce
petit arrangement tait pour lui sans consquence. A quoi bon parler de
Raphalle  une honnte femme qui ne savait rien de la vie parisienne?
Elle aurait pu se tourmenter, se demander dans quel monde vivait son
mari! Il aurait fallu des explications, des histoires  n'en plus finir.
On ne peut pas demander  une bonne bourgeoise d'Elbeuf des ides qui ne
sont ni de son ducation ni de son milieu. Elle n'aurait jamais compris
qu'un dput invitt ses amis chez sa matresse, et qu'il se trouvt
des amis--alors surtout que c'taient des dputs--pour accepter cette
invitation; la province a sur les matresses et sur les dputs des
opinions qu'il est bon de laisser intactes. Que serait l'existence d'une
femme de dput restant dans sa ville, si elle pouvait supposer que son
mari ne se nourrit pas exclusivement de politique; s'il fait des farces,
ce ne peut tre qu' la buvette, et s'il caquette, ce ne peut tre
qu'avec les amies arrivant de son arrondissement pour lui demander une
bonne place de tribune.

Si Adeline allait parfois chez Raphalle, il ne faisait qu'imiter
plusieurs de ses collgues qui, pas plus que lui, ne se trouvaient
embarrasss  la table d'une ancienne cocotte. Bien au contraire, on
tait l plus  son aise, on faisait meilleure chre, on s'amusait plus
que dans beaucoup d'autres maisons. En somme, qui les invitait? Le
comte. C'tait donc chez le comte qu'ils dnaient. Il ne serait venu 
l'ide d'aucun d'eux que ce n'tait pas le comte qui payait le loyer de
cette aimable maison o ils taient si bien reus, et qui payait aussi
cette bonne chre. Le comte tait veuf, il recevait chez sa matresse,
il aurait fallu un excs de puritanisme pour s'en fcher.

A la vrit, ceux qui connaissaient leur Paris savaient que depuis
longtemps dj le comte de Cheylus n'tait pas en tat d'entretenir le
train de maison d'une femme comme Raphalle, mais tous les dputs qui
connaissent  fond les dessous de la politique franaise et trangre
n'ont pas pntr aussi profondment les dessous de la vie parisienne:
ceux que M. de Cheylus invitait, en les choisissant d'ailleurs avec
soin, voyaient ce qu'on leur montrait une maison agrable, une femme
qui, pour n'tre plus jeune, n'en conservait pas moins d'assez beaux
restes et, ce qui valait mieux encore, une vieille clbrit, et
ils n'en demandaient pas davantage: chez qui irait-on si l'on ne se
contentait pas des apparences?

D'ailleurs on ne refusait pas le comte de Cheylus, qui tait l'homme le
plus aimable du monde et n'avait pas d'autre souci que de plaire  tous,
amis comme adversaires, et mme  ses adversaires plus encore qu'
ses amis peut-tre. Prfet sous l'empire, il avait administr les
dpartements par o il avait successivement pass avec de bonnes
paroles, des sourires, des promesses, des compliments, des poignes de
main et des banquets  toute occasion. Et quand, aprs vingt annes de
ce rgime, la chute de son gouvernement l'avait mis  bas, il s'tait
trouv un de ces arrondissements o les maires, les conseillers
municipaux, les curs, les pompiers, les orphonistes, les fanfaristes,
tous ceux enfin qui l'avaient approch, tant rests ses amis, l'avaient
envoy  la Chambre en dehors de toute opinion politique? Que leur
importait  lui et  eux la politique, il les avait convertis  son
systme: Il n'y a pas d'opinion, il n'y a que des intrts. A la
Chambre il avait continu ses sourires, ses amabilits, ses bonnes
paroles; bien avec son parti, trs bien avec ses ennemis, ce n'tait pas
lui qui faisait du boucan ou qui se laissait emporter par la passion: la
main toujours tendue; et mon cher collgue plein la bouche, mme avec
ceux qui essayaient de le regarder du haut de leur austrit ou de leur
mpris et qu'il finissait par adoucir.

Mon cher collgue, soyez donc assez aimable pour venir dner avec moi
lundi prochain.

Comment supposer qu'avec moi ne voulait pas dire chez moi, alors qu'on
arrivait de province, et que jusqu'au jour bienheureux o les lecteurs
vous avaient envoy  Paris, on avait t l'honneur du barreau de
Carpentras ou la gloire de la fabrique elbeuvienne? On savait que depuis
longtemps le comte de Cheylus tait ruin, mais puisqu'il donnait de
bons dners, c'est qu'il avait le moyen de les payer. On se disait qu'il
y a ruine et ruine. Et la conclusion qu'on faisait pour les dners, on
la faisait pour la matresse.

Quelle surprise si un Parisien de Paris avait rvl la vrit, toute la
vrit  ces honntes convives.

C'tait vingt ans auparavant que le comte de Cheylus avait fait la
connaissance de Raphalle, alors dans toute sa splendeur, et au
mieux avec le duc de Naurouse, le prince Savine, Poupardin, de la
_Participation Poupardin, Allen et Cie_, le prince de Kappel, en un mot
avec toute la bohme tapageuse de cette poque; pour lui il n'tait pas
moins brillant, riche, bien en cour, en passe de devenir un personnage
dans l'tat. Lorsqu'ils s'taient retrouvs, le comte avait dissip
toute sa fortune et il n'tait plus qu'un simple dput, sans aucune
influence mme dans son parti, o personne ne le prenait au srieux;
quant  Raphalle, si elle n'tait pas ruine, au moins avait-elle
laiss dvorer par des spculations aventureuses la plus grosse part de
ce que son pret clbre dans le monde de la galanterie lui avait fait
gagner, et sur elle plus encore que sur le comte ces vingt ans avaient
lourdement marqu leur passage: la maigriotte Parisienne s'tait
alourdie et paissie, ses yeux rieurs s'taient durcis, sa physionomie
gaie et expressive toujours ouverte, toujours en mouvement, s'tait
immobilise, les teintures avaient dessch les cheveux, les blancs, les
rouges, les bleus avaient tann la peau.

Mais en fait de beaut fminine les yeux sont esclaves des oreilles, et
la tradition les rend aveugles  la ralit: quand pendant dix ans on
a t la belle madame X... ou la charmante mademoiselle Z... pour
les journaux et le monde, on a bien des chances pour l'tre pendant
vingt-cinq ou trente; il n'y a pas de raisons pour que a finisse; il
faut des catastrophes pour casser les lunettes qu'on s'est laiss mettre
sur le nez. Cela s'tait produit pour Raphalle, en qui M. de Cheylus
n'avait vu que la charmante Raphalle d'autrefois. Elle comptait
encore dans tout Paris; on parlait d'elle; les journaux citaient son
nom dans les soires thtrales, on pouvait se montrer avec elle alors
surtout qu'on n'avait pas d'autre fortune que la maigre allocation d'un
dput. Assurment, si elle lui revenait, ce n'tait point par intrt,
et cette conviction ne pouvait que chatouiller la vanit d'un vieux
beau: une femme comme elle acceptant un amant de soixante-huit ans,
sans le sou, montrait qu'elle se connaissait en hommes, voil tout; et
vraiment il ne pouvait que lui tre reconnaissant de cette preuve de
got.

--Amant de coeur  soixante-huit ans, h! h! il n'tait donc pas si
dplum!

Son ennui tait de ne pouvoir pas le crier sur les toits; mais l'orgueil
de l'homme ruin l'emportait sur la fatuit du triomphateur; de l sa
formule d'invitation  ses chers collgues--avec moi.

Elle tait rellement une providence pour lui, cette bonne fille, et
prs d'elle il retrouvait dans son dsastre un peu des satisfactions de
son ancienne existence: un intrieur  la mode, une table bien servie et
une femme, une matresse aussi lgante que celles qu'il avait aimes
autrefois.

Et ce qu'il y avait d'admirable dans cette femme dont la rputation
d'pret au gain s'tait cependant tablie sur tant de ruines, c'est
qu'elle ne voulait rien accepter de lui. Deux ou trois fois il avait
essay d'employer en cadeaux les quelques louis que les chances d'un
cart heureux avaient mis dans sa poche, et elle les avait toujours
refuss.

--Non, mon ami, je veux qu'entre nous il n'y ait mme pas l'apparence
de l'intrt: une fleur quand vous voudrez, tant que vous voudrez, mais
rien qu'une fleur.

Et il avait d'autant mieux cru  la fleur qu'une fois elle lui avait
demand quelque chose, encore ne s'agissait-il que d'une dmarche, d'un
acte de complaisance et de bonne amiti.

L'affaire tait des plus simples et telle qu'on ne pouvait pas la
refuser  son influence: elle consistait  obtenir du prfet de police
l'autorisation d'ouvrir un nouveau cercle, dont le besoin se faisait
vraiment sentir; il serait facile de le dmontrer.

Bien entendu, ce n'tait pas pour elle qu'elle demandait cette
autorisation. Qu'en ferait-elle? Dieu merci, il lui restait assez
pour vivre, et elle ne tenait pas  gagner de l'argent;  quoi bon le
superflu, quand on a le ncessaire? Elle tait revenue de ses ambitions
d'autrefois, car c'est le propre des bonnes natures de s'amliorer en
vieillissant.

C'tait pour un jeune homme, un fils de grande famille, le vicomte
Frdric de Mussidan, dont la soeur avait pous Ernest Far, l'auteur
dramatique. Dans cette demande il n'y avait pas que du dsintressement,
il y avait aussi un intrt personnel qui la faisait insister: si elle
obtenait cette autorisation, Far, reconnaissant du service qu'elle
aurait rendu  son beau-frre pauvre, lui donnerait un rle dans sa
pice nouvelle; elle rentrerait au thtre par une cration importante,
et aurait ainsi la joie de voir ses anciennes amies crever d'envie.
Quant  lui, comte de Cheylus, pourquoi n'accepterait-il pas la
prsidence de ce cercle qui serait administr avec la plus rigoureuse
dlicatesse? cela lui vaudrait une vingtaine de mille francs bons 
prendre.

Elle n'et point parl de ces vingt mille francs qu'il et fait la
dmarche qui lui tait demande, il lui devait bien a,  la bonne
fille; mais les vingt mille francs donnrent  sa parole une conviction
et une chaleur qui ordinairement lui manquaient ce n'tait plus le
sceptique qui se moquait de lui-mme et accompagnait des discours les
plus pathtiques d'un sourire railleur: Vous savez qu'au fond tout cela
m'est bien gal, qu'il ne faut pas le prendre au srieux plus que moi,
et que vous n'en ferez que ce que vous voudrez.

Jamais il n'avait t aussi loquent, aussi persuasif, aussi entranant
que lorsqu'il prsenta la demande  son ami le prfet de police,  son
cher prfet.

--Un cercle dont vous seriez le prsident, mon cher dput,
n'auriez-vous pas peur que votre bienveillance et votre indulgence le
laissassent bien vite tourner au tripot?

--Pas plus que les autres.

--C'est qu'il y en a dj bien assez, de ces autres.

Malgr ses instances, son loquence, sa diplomatie, malgr ses retours,
il n'avait rien pu obtenir.

C'tait alors que les sentiments de Raphalle s'taient affirms dans
toute leur beaut, et que son dsintressement avait clat--aux yeux
de M. de Cheylus. Il s'attendait  des reproches ou tout au moins  du
mcontentement; non seulement elle n'avait pas formul le plus lger
reproche, non seulement elle n'avait pas montr de mcontentement,
mais encore c'tait ce jour-l mme qu'elle l'avait pri d'inviter
quelques-uns de ses amis  venir dner le lundi chez elle.

--Ici n'tes-vous pas chez vous?

C'est qu'il n'tait pas dans le caractre de Raphalle de se laisser
jamais emporter par la colre ou la fcherie, ni de compromettre ses
intrts.

Or, il y avait intrt pour elle--un intrt capital-- obtenir cette
autorisation, et l o le comte de Cheylus, sur qui elle avait eu
la simplicit de compter, chouait, d'autres russiraient,--il lui
amnerait ces autres, et, en les tudiant  sa table, elle choisirait
celui qui serait en situation d'enlever de haute main cette autorisation
sans craindre de se la voir refuser.

L'anne prcdente,  Biarritz, dans un cercle qu'elle dirigeait avec un
ancien lutteur appel Barthelasse, elle avait fait la connaissance du
vicomte de Mussidan, que le malheur des temps et l'injustice du sort
avaient fait chouer l comme croupier. Il tait jeune, il tait beau,
il tait noble, elle l'avait aim, et elle s'tait laiss affoler par
l'envie de se faire pouser.

Vicomtesse de Mussidan! Quel rve, quand de son vrai nom on s'appelle
Franoise Hurpin, et qu'on a donn une notorit vraiment trop tapageuse
 celui de Raphalle! Deux de ses anciennes amies enrichies avaient
pous vieilles des jeunes gens, mais aucune n'avait pu se payer un
vicomte. Elle avait eu des princes, des ducs, un fils de roi pour
amants, mais ils ne lui avaient pas donn leur nom.

Dans l'tat de dtresse o se trouvait le vicomte de Mussidan, il
semblait qu'il dt se laisser pouser par une femme qui le tirerait
de la misre; mais quand elle avait adroitement abord la question du
mariage, il avait commenc par ne pas comprendre; puis, quand elle avait
prcis de faon  ce qu'il lui ft impossible de s'chapper, il avait
nettement rpondu par la question de fortune.

--Qu'apportait-elle en mariage?

Tout compte fait, il s'tait trouv que cette fortune ne suffirait pas 
la vie qu'il entendait mener.

Elle s'tait dsespre, et, comme il tait bon prince, il l'avait
console.

--Il n'y avait qu' la doubler, qu' la tripler, cette fortune; le moyen
tait en somme, assez facile: elle avait des relations; qu'elle
obtint pour lui l'autorisation d'ouvrir un cercle  Paris, et ils ne
tarderaient pas, associs elle et lui, tous deux dans la coulisse,
 gagner ce qui leur manquait. Alors ils se marieraient comme deux
honntes fiancs qui ont travaill pour leur dot.


II

C'tait dans les dners auxquels l'invitait son cher collgue
qu'Adeline avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, l'homme
du monde le plus affable et le plus aimable qu'il et jamais rencontr,
Comment, dans ce jeune homme lgant et distingu, d'une politesse
exquise, de grandes manires, reconnatre Frdric, l'ancien croupier
de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'ide, alors mme qu'on
l'aurait entendu prononcer les mots sacramentels: Messieurs, faites
votre jeu; le jeu est fait, qui d'ailleurs ne lui chappaient point,
car on ne jouait pas chez Raphalle.

Ils taient fort agrables, ces dners, o,  l'exception du vicomte de
Mussidan et du pre de la matresse de la maison, un ancien militaire
de belle prestance et dcor, on ne rencontrait que des collgues avec
lesquels on continuait les conversations commences au Palais-Bourbon;
aussi tait-il rare que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas
acceptes avec empressement: c'tait avenue d'Antin,  deux pas de la
Chambre, que demeurait Raphalle; en sortant aprs la sance, on tait
tout de suite chez elle; et le soir, aprs le dner, une promenade sous
les arbres des Champs-Elyses, avant de rentrer chez soi, aidait la
digestion des bonnes choses qu'on avait manges et des bons vins qu'on
avait bus.

Car on mangeait de bonnes choses dans cette maison hospitalire, et mme
on n'y mangeait que de trs bonnes choses. Pendant qu'il tait prfet
de la Gironde, M. de Cheylus s'tait fait de nombreux amis dans son
dpartement, et ceux-ci se rappelaient de temps en temps  son souvenir
par l'envoi d'une caisse de ces vins de propritaire qu'on ne trouve
pas dans le commerce. De son ct, Raphalle qui pendant son passage 
travers la haute noce avait appris  apprcier la bonne chre, savait
quelle lassitude prouvent ceux que les invitations accablent, en
s'asseyant tous les soirs devant le mme dner--celui qui sort des
quatre ou cinq grandes cuisines o un certain monde fait ses
commandes, comme un autre fait les siennes au Bon March ou  la Belle
Jardinire--et ce n'tait point ce menu banal qu'elle offrait  ses
convives. Pendant huit jours  l'avance, quand elle avait dcid de
donner un dner, elle faisait essayer par son cordon bleu, qui tait une
femme de mrite, les mets qu'elle voulait servir  ses htes; et ceux-l
seuls qui taient suprieurement russis paraissaient sur sa table.

Que demander encore?

Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait sa satisfaction 
son compagnon de route, par un mot qui bien souvent avait t rpt:

--Dcidment on dne bien chez les gueuses.

Et comme il n'tait pas rare que celui qui s'exprimait ainsi ft un bon
provincial, c'tait avec une pointe de vanit libertine qu'il lchait
son mot;  Carpentras on ne faisait pas de ces petites dbauches mme
quand on tait l'honneur du barreau de cette ville clbre, et  Elbeuf
non plus, quand mme on tait la gloire de la fabrique elbeuvienne.

Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique insinuait que M.
Hurpin, le pre de la matresse de maison, qui se carrait  table
avec une si belle prestance, tait bien vulgaire, et que sa manie de
prsenter son paule gauche dcore du ruban rouge, quand on parlait
d'honneur, tait insupportable; que ses observations, lorsqu'il en
lchait, ce qui d'ailleurs tait rare, car il n'ouvrait gure la bouche
que pour manger, taient stupides ou grossires, mais ces critiques ne
portaient pas.

--Vous avez beau dire, mon cher, on dne trs bien chez les gueuses; et
ce coquin de Cheylus est bien heureux!

Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un mot sur son compte:
Charmant! Il tait la joie et la jeunesse de ces dners. Il en tait le
champagne--le mot avait t dit par l'honneur du barreau de Carpentras,
qui se connaissait en esprit. Si le comte de Cheylus avait un
inpuisable rpertoire d'anecdotes curieuses et sales sur le monde du
second Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait tous
les jours sur le monde actuel; il savait tout, il disait tout, et vous
rvlait un Paris qu'on ne souponnait mme pas. Avec cela bon enfant,
discret, modeste, ne se vantant jamais de sa fortune ni de ses aeux. Si
quelquefois le hasard de la conversation amenait le nom d'Ernest Far,
l'auteur dramatique qui tait son beau-frre, il ne s'en parait point
davantage, malgr les brillants succs que celui-ci avait obtenus en
ces dernires annes; tout au contraire, il laissait entendre, mais 
demi-mot et discrtement, qu'il avait espr un autre mariage pour sa
soeur, hritire d'une des belles fortunes du Midi.

videmment, si ces convives avaient connu la bohme parisienne, ils
auraient su que ce vieux militaire, qui tenait si bellement sa place 
la table de sa fille, tait simplement un ancien garde municipal, dcor
 l'anciennet, et non officier, comme ils l'avaient entendu dire; de
mme ils auraient su que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons
que la modestie et la discrtion pour ne point parler de sa fortune;
mais ils ne la connaissaient point, cette bohme, et s'en tenaient 
ce qu'ils voyaient,  ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intrt
 chercher s'il se cachait quelque choses de mystrieux sous les
apparences.

--On dne bien chez les gueuses.

Il y avait l un fait, et il tait inutile d'aller au del: de quoi se
seraient-ils inquits? Si quelquefois on se demandait qu'elle tait la
situation vraie du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan dans la
maison, on traitait la question en riant comme en un pareil sujet il
convient  des gens qui voient clair.

--Pauvre comte de Cheylus!

--Dame, mon cher, que voulez-vous?  son ge!

Et l'on se faisait un plaisir de demander au cher collgue des
nouvelles du jeune vicomte.

Le soir o le jeune vicomte avait reconduit Adeline rue Tronchet, en
parlant de la faillite des frres Bouteillier, il tait revenu vivement
avenue d'Antin, aprs avoir mis le dput chez lui, et il avait trouv
Raphalle l'attendant devant le feu.

--Comme tu as t longtemps! s'cria-t-elle en venant  lui. Est-ce
fini, au moins?

--Non.

--Parce que?

--Ah! parce que!

--Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?

--Exactement.

--Eh bien, alors?

--Il s'est dfendu.

--L'imbcile!

--C'tait gros.

--Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela que je t'ai tout de
suite lch sur lui.

--Sans doute, mais peut-tre aurait-elle gagn  tre prpare.

--C'est quand j'ai compris,  son air plus encore qu' ses paroles,
combien cette faillite l'atteignait gravement, que l'ide m'en est
venue. Si nous attendions, il pouvait se tourner d'un autre ct et nous
trouvions la place prise.

--Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en tait pas moins
dlicate.

--Enfin, comment la chose s'est-elle passe? Que lui as-tu dit? Que
t'a-t-il rpondu?

Il s'tait approch du feu et il prsentait un pied  la flamme.

--Comme tu es mouill! dit-elle.

--Il fait un temps  ne pas mettre un chien dehors, et pourtant je l'ai
accompagn comme si j'avais conduit un aveugle; j'ai eu toutes les
peines du monde  l'empcher de prendre une voiture.

--Je vais te donner tes pantoufles.

Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps penche, cherchant.

--Ne te trompe pas, dit-il.

Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on prend au thtre pour
traduire la dignit outrage:

--Crois-tu qu'il a les siennes ici? rpliqua-telle.

--Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce prfet dplum.

--Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps quand nous n'aurons plus
besoin de lui.

Elle avait trouv les pantoufles, elle revint  lui, et l'ayant fait
asseoir, elle s'agenouilla pour le dchausser.

--Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre lui sur une petite
chaise basse.

--En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation sur les faillites,
et  ce propos, je lui ai dit les choses les plus loquentes sur
l'infamie des commerants qui font faillite tranquillement pour ne pas
payer leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous nous brlons la
cervelle. Le sujet prtait, j'ai dmanch l-dessus.

--Et notre homme?

--Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a rpondu: il s'est mis 
m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite tranquillement, qu'il n'y
avait pas de plus grande douleur pour un commerant, etc., etc. Alors
voyant a, je me suis retourn et j'ai dit comme lui,--le contraire de
ce que je disais.

--Es-tu gentil?

Elle lui baisa la main.

--J'ai compris cette douleur, je l'ai partage. Quel drame que celui
qui se joue dans le crne d'un commerant faisant ses additions! Quelle
situation! J'avais mon pont. Une faillite en entrane dix autres, et,
par le fait d'un seul commerant, dix autres sont menacs, alors mme
qu'ils sont les plus solides. Tu vois la scne sans que je te la file.
C'est  ce moment que j'ai mis  profit les leons de Barthelasse et que
je me suis rappel l'exemple de ce vieux coquin, qui, sans avoir jamais
prt un sou  personne, a pass sa vie  offrir tout ce qu'il possde 
tout le monde. Je n'ai pas offert tout ce que je possde  notre homme,
c'et t trop.

--Tu es adorable.

--...Mais j'ai t heureux de mettre  sa disposition une cinquantaine
de mille francs... et mme plus s'il en avait besoin.

--Et il a refus?

--Parfaitement.

--Tu n'as pas insist?

--Tant que j'ai pu; je me suis mme fch; ce refus tait une offense 
ma sympathie,  mon amiti, enfin tout ce qu'on peut dire.

--Il n'en a donc pas besoin?

--Crois-tu que mon enqute  Elbeuf a t mal mene? il est gn, trs
gn; s'il marche encore, il ne peut pas tarder  s'arrter. Tandis
que ses concurrents, les fabricants moins haut placs que lui, se
sont conforms aux exigences du commerce et ont produit ce qu'on leur
demandait, il s'est entt  fabriquer le genre de sa maison, et on n'en
veut plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut continuer 
bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est sublime, seulement a l'a
men o il est arriv.

--Alors comment n'a-t-il pas accept ton offre?

--Affaire de dignit; un homme comme lui n'accepte pas un prt qu'il n'a
pas demand: il aurait fallu qu' mon loquence s'ajoutt la musique des
_fafiots_.

Elle rflchit un moment:

--Il faut recommencer.

--Toi?

--Non, toi.

--J'en arrive.

--Tu y retourneras, et ds demain matin; seulement cette fois tu pourras
jouer du _fafiot_. Je vais te signer un chque de cinquante mille
francs; tu iras le toucher demain matin,  l'ouverture des bureaux, et
aussitt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que tu as pens  lui
toute la nuit et que tu lui apportes les cinquante mille francs que tu
lui as proposs, que c'est te fcher de les refuser, enfin tout ce qui
te passera par la tte.

--Il aura de la dfiance.

--De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien demand; quand plus tard
il verra qu'on lui demande quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne
pourra plus se dptrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique des
_fafiots_; tu l'auras;  toi d'en jouer de manire  russir. Le moment
est dcisif, profitons-en. Jamais nous ne retrouverons un homme comme
ce brave provincial qui, tout naf qu'il soit, n'en a pas moins de
l'influence  la Chambre et, ce qui vaut mieux, auprs des gens du
gouvernement. Ce n'est pas  lui qu'on pourra rpondre comme  ce pauvre
Cheylus.

--Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-l?

--On se sert de qui on peut; j'avais celui-l, je l'ai pris. Nous avons
Adeline, ne le laissons pas nous chapper des mains. O retrouver son
pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connat pas la vie parisienne,
il n'a que des relations politiques; il a des amis  la Chambre; on le
croit riche; tout le monde l'estime; il a de l'honorabilit  revendre
et  couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait
qu'il se trouve dans une position embarrasse, o nous pouvons l'aider.
Prenons-le de force. Fais-moi un reu de cinquante mille francs, je
signe le chque.

Il ne se montra pas offusqu de cette demande de reu, et tout de suite
il l'crivit sur une petite table volante qu'elle lui apporta pour qu'il
n'et pas  se dranger.

--Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te
rveiller  temps.

En effet, le lendemain, elle le rveilla  huit heures, et, aprs s'tre
habill, il partit pour aller toucher les 50,000 francs au Crdit
lyonnais, o, depuis un certain temps dj, ils attendaient l'occasion
d'tre employs.

Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute diffrente de
celle de la veille, disait qu'il avait russi.

Elle lui prit les deux mains follement:

--Alors, nous pouvons danser le pas des fianailles; nous le tenons.

Et elle l'entrana.


III

Pour tre risque, la combinaison de Raphalle n'en tait pas moins
assez simple: Adeline, embarrass dans ses affaires, aurait de la peine
 rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement
sa situation.

Mais pour que cette exploitation ft possible, il fallait qu'elle ft
mene d'une main lgre, sans quoi il regimberait, et, en voyant o
on voulait le conduire, il se droberait. Pour le prt on avait pu le
prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui avait russi une fois,
chouerait infailliblement si on l'employait de nouveau: ce serait folie
de vouloir encore jouer le mme jeu; sans la faillite Bouteillier, qui
lui avait forc la main, elle n'et assurment pas procd de cette
faon; cela n'tait pas dans sa manire; quand elle avait russi une
affaire, 'avait toujours t par la douceur, par l'enveloppement, en
prenant son temps, ses prcautions et ses distances, et ceux dont elle
avait triomph taient plus forts que ce bon bourgeois. Il est vrai
qu'alors elle oprait elle-mme; tandis que maintenant elle tait bien
force de s'en remettre aux autres qui, eux, n'avaient point une main de
femme: on serait vraiment bien venu de proposer  cet honnte provincial
une association avec une ex-comdienne! Il fallait qu'elle se tnt dans
la coulisse et que Frdric seul part en scne. Heureusement, elle
pouvait lui faire rpter son rle et au besoin le souffler; il tait
intelligent; ce qui valait mieux encore, il tait fminin, flin; il
irait.

Depuis que Frdric lui avait mis en tte cette ide de fonder un cercle
 Paris, ils n'avaient pas laiss passer un jour sans travailler  son
organisation. L'appartement mme o ils l'installeraient tait choisi
et dans des conditions  assurer le succs de l'entreprise, comme
s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un magasin quelconque: avenue de
l'Opra, en plein Paris, de faon qu'on n'et que quelques pas  faire,
lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa
dernire chance; superbe avec ses vingt fentres de faade au premier
tage sur l'avenue; luxueux  blouir un tranger, et en mme temps
assez svre pour disposer  la confiance le naf qui monterait son
escalier sonore. Il importait de ne pas laisser chapper cette occasion
unique, car, malgr son dsir de louer  un cercle, c'est--dire  un
locataire qui ne marchande pas, le propritaire se lasserait d'attendre
et de sacrifier  un avenir douteux un prsent certain. Ils avaient bien
essay sur lui le systme de la participation mis en oeuvre par eux
avec tous ceux qui devaient prendre part  leur affaire: tapissiers,
marchands de tableaux, cuisiniers, marchands de vins; c'est--dire qu'en
plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux
bnfices de la cagnotte; mais ce mirage irrsistible pour des
fournisseurs plus ou moins gns avait chou avec ce bourgeois de Paris
assez riche pour ne pas spculer sur la chance et assez dfiant pour
n'avoir pas une foi aveugle dans la probit de ceux qui gardent les
clefs de cette cagnotte.

Il fallait donc se hter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une
heure.

A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouv chez lui un billet du
charmant vicomte le prvenant que, le lendemain, aurait lieu aux
Franais une premire reprsentation qui serait une des grandes
premires de la saison, celle d'une comdie de son beau-frre Far, et
que, pour cette reprsentation, il tait heureux de mettre un fauteuil
d'orchestre  sa disposition.

Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, que j'ai eu de la
peine  obtenir ce billet, si courus qu'ils soient. J'aurais voulu me
donner le plaisir de vaincre des difficults pour vous; mais la vrit
m'oblige  dclarer que je ne les ai point rencontres. Au premier mot
que j'ai adress,  mon beau-frre pour le prier d'ajouter un fauteuil 
celui qu'il me donnait, il a cependant rpondu nettement par un refus,
mais quand j'ai prononc votre nom, ce refus s'est chang en la plus
gracieuse des offres.--Dites bien  M. Adeline--ce sont les propres
paroles de mon beau-frre que je vous rapporte--que je considrerai
comme un honneur qu'il veuille bien assister  ma pice; avec un public
compos d'hommes comme lui, on aurait de l'originalit et l'on oserait
aller jusqu'au bout de son originalit.

Adeline n'tait point un habitu des premires, et s'il voyait une pice
c'tait ordinairement lorsque le chiffre de la centime lui permettait
de s'aventurer sans trop de risques, de mme que, s'il allait au
Salon de peinture, c'tait aprs que les mdailles taient donnes et
affiches; mais comment refuser cette invitation qui, faite dans cette
forme, tait vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique.
Si les thtres, au lieu de se laisser envahir par les filles,
composaient mieux leur salle de premire reprsentation, le niveau de
l'art ne tarderait pas  s'lever,--c'tait une observation qu'il avait
prsente lui-mme plus d'une fois  la commission du budget lors de
la discussion de la subvention des thtres, et il lui plaisait de la
retrouver dans la lettre du cher vicomte,--qui, bien videmment,
rptait les paroles mmes de Par.

La salle tait brillante, c'tait bien une grande premire, comme
l'avait annonc Frdric, qui, plac  ct d'Adeline, lui nomma le
Tout-Paris qu'ils avaient devant les yeux. Le dput n'tait pas assez
provincial pour ne pas connatre les noms que Frdric dvidait comme un
montreur de figures de cire, mais c'tait la premire fois qu'il voyait
la plupart de ces clbrits, vraies ou fausses, et qu'il entendait les
histoires qu'on racontait sur elles  demi-mot. Tous ces noms et toutes
ces histoires dfilaient sur les lvres de Frdric, lgrement; pour
deux seulement il insista: sa soeur, madame Far, cache au fond d'une
baignoire, et le colonel Chamberlain, le riche Amricain, qui occupait
une avant-scne avec sa femme.

Bien qu'on apert difficilement madame Far, Adeline cependant la vit
assez pour remarquer la grce et le charme de sa physionomie; il en fit
compliment  Frdric, qui rpondit aussitt:

--Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne peut la voir sans se
laisser gagner par elle; ma soeur est rellement une charmeuse, et je
le sais mieux que personne, puisque l'exprience en a t faite  mes
dpens. Mon frre et moi, nous tions les hritiers d'une tante que
nous avons dans le Midi,  Cordes, et qui devait nous laisser  chacun
quelque chose comme deux millions; sans que nous ayons rien fait pour
lui dplaire et sans que notre petite soeur ait rien fait de son ct
pour nous nuire, ma tante a, par contrat de mariage, fait donation
de toute sa fortune...  sa nice, simplement parce que celle-ci l'a
charme. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce qui l'est bien plus encore,
c'est que ni mon frre ni moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais
sentiment contre notre soeur, l'aimant aprs comme nous l'aimions
auparavant. Il est vrai que dans notre famille nous avons le malheur
de ne jamais nous inquiter des choses d'argent. Pour moi, ce que je
regrette dans cet hritage, c'est une vieille maison, construite par
notre aeul Guillaume de Puylaurens, qui fut ministre du dernier comte
de Toulouse; laquelle maison, par un miracle, est reste telle qu'elle
tait du temps de notre aeul; j'avoue que j'aurais aim  passer un
mois de villgiature dans une maison du treizime sicle, meuble de
meubles de l'poque.

Adeline avait dj entendu quelques allusions  cet hritage perdu, mais
c'tait la premire fois qu'on lui en faisait l'histoire complte, et la
prsence de l'hrone la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte
tait bon enfant de n'en avoir pas voulu  sa soeur, et aussi bien
dsintress: il fallait, comme il le disait, que les choses d'argent
eussent peu d'intrt pour lui, et comme son frre tait dans le mme
cas, il y avait l sans doute une disposition hrditaire.

L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte suivant, mais
celle-l ne touchait en rien Frdric, et s'il la raconta, ce fut
videmment pour le plaisir de conter et pour amuser son voisin.

--Vous ne savez peut-tre pas que c'est chez Raphalle que ce colonel,
maintenant si connu, a fait pour la premire fois parler de lui  Paris.
C'tait il y a quelques annes.

Il se garda de prciser l'anne--1867--ce qui et un peu trop vieilli
Raphalle.

--C'tait il y a quelques annes, Raphalle, qui tait dj une
comdienne de grand talent, donnait une soire. Le colonel, qui arrivait
d'Amrique, fut conduit chez elle, o il se rencontra avec un joueur
dont vous avez srement entendu parler: Amenzaga, clbre pour avoir
fait sauter les banques du Rhin.

Quand Amenzaga tait quelque part, on jouait, qu'on en et ou qu'on n'en
et pas envie. On joua donc, et en quelques minutes le colonel avait
perdu trois cent mille francs, ou plutt Amenzaga lui avait vol trois
cent mille francs. Naturellement le colonel ne s'tait aperu de rien,
mais un curieux avait vu le tour d'Amenzaga, qui oprait au moyen de
portes ou de squences, c'est--dire de cartes prpares  l'avance
et ajoutes au talon. On se jeta sur Amenzaga, on lui dchira ses
vtements, et on lui reprit l'argent qu'il avait vol; enfin un scandale
pouvantable. Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphalle, car, en
femme d'exprience, elle sait que partout o il y a des joueurs il peut
se glisser des filous, si svre qu'on soit sur les invitations. Le soir
o ce scandale est arriv, elle avait,  l'exception d'Amenzaga, l'lite
du monde parisien, la fine fleur du panier, et cependant... l'histoire
du colonel. Je n'en sais pas de plus instructive et qui prouve mieux
l'urgence qu'il y a  rtablir les jeux, ou tout au moins  ouvrir des
cercles dans lesquels les joueurs puissent jouer avec une scurit
complte. Si j'tais dput, ce serait une question qui m'occuperait.

--Rtablir les jeux! c'est bien grave!

--C'est plus grave encore de les interdire. Je comprends que l'entre
des maisons de jeu ne soit pas libre, et l-dessus je suis d'accord avec
vous. Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut pas plus
supprimer que les autres passions, je voudrais qu'on offrt  ceux qui
en sont affligs d'honntes lieux de runion o ils seraient assurs de
n'tre pas vols. C'est une question de moralit, de salubrit publique.
Songez donc que dans les cercles autoriss ou tolrs la police n'a rien
 voir et ne pntre pas, de sorte que, si les directeurs de ces cercles
ne sont pas honntes, les joueurs y sont vols comme dans un bois,
sans que personne vienne  leur secours. Or, ces directeurs sont-ils
honntes?

Le rideau en se levant coupa court  ce discours, qui ne recommena pas
ce soir-l, car Adeline s'tait laiss prendre  l'intrt de la pice,
et il se donnait  elle tout entier, heureux d'applaudir au succs du
beau-frre de son ami. Quand de longs applaudissements salurent le nom
de Far, il se passa cela de caractristique dans le coeur d'Adeline que
sa sympathie et son amiti pour Frdric de Mussidan s'en trouvrent
augments.

Deux jours aprs, comme Adeline sortait de chez lui un soir pour faire
une courte promenade avant de se coucher, il se trouva face  face avec
Frdric, qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant aussi, et
tous deux bras dessus bras dessous, ils s'en allrent flner sur les
boulevards: le temps tait doux, les passants se montraient assez rares,
on pouvait causer librement.

Cette raret des passants fournit  Frdric le point de dpart pour ce
qu'il voulait dire:

--N'tes-vous point frapp, mon cher dput, de la transformation qui
s'opre  Paris? Il n'est pas dix heures, et nous avons dj vu je ne
sais combien de magasins qui ont ferm leur devanture et teint leur
gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs, mais vous voyez
qu'on n'est plus coudoy et bouscul comme autrefois. Il y a l un
changement qui, me semble-t-il, doit inquiter un homme de gouvernement
comme vous.

--Que voulez-vous que le gouvernement fasse  cela?

--Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait, n'est-ce pas, que Paris
perd de son lgance, de son mouvement, de son bruit, et qu'il n'est
plus l'auberge du monde qu'il a t? On ne s'amuse plus. Il n'y a
plus personne pour donner le ton, et dans notre monde de plus en plus
bourgeois, il n'y a plus que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement
et qui ennuient les autres. Cela est grave, trs grave, pour la
prosprit du pays et pour la fortune publique, car c'est une des causes
de la crise commerciale dont tout le monde souffre, les riches comme les
pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie, les explications
ne vous manquent point, n'est-ce pas? c'est le remde que vous n'avez
point. Eh bien, un des remdes  ce mal serait de rendre  Paris son
animation d'autrefois. Que se passait-il quand des quatre parties du
monde les trangers affluaient  Paris pour s'y amuser et y faire la
fte? c'est que pendant leur sjour ici ils achetaient tous les objets
de luxe dont ils avaient besoin chez eux: leurs meubles, leurs bijoux,
leurs vtements. C'tait du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient
pour ces vtements, c'tait avec des soieries et des velours de Lyon que
nos couturires habillaient leurs femmes. Rentrs dans leurs pays, ils
y exhibaient firement leurs achats, et, pour les imiter, leurs
compatriotes demandaient  la France des produits franais. D'o la
fortune d'Elbeuf, de Lyon et des autres villes de fabrique. Voil
pourquoi il faut ramener les trangers  Paris; et pour cela il n'y a
qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir, o chacun trouve
 s'amuser selon ses gots plus que partout ailleurs,--afin de ne pas
aller ailleurs. Pour moi, j'ai des ides l-dessus, dont je vous ferai
part un jour ou l'autre, quand elles seront mres. Assurment mon nom,
ma famille, mes anctres, mon ducation, mes convictions, mes
principes devraient m'empcher de travailler  la consolidation du
gouvernement,--mais l'intrt de la France avant tout.


IV

En rentrant d'Elbeuf  Paris, Adeline avait tout de suite visit
quelques-uns de ceux qui autrefois lui avaient propos des affaires;
mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur,
surtout si l'on entend se rserver la libert de choisir. Nagure, on
tait venu le chercher, le prier; quand  son tour il s'tait offert, on
l'avait cout avec une certaine dfiance. Que signifiait ce changement?
Il n'tait donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors? L'occasion manque,
il fallait laisser au temps d'en amener de nouvelles et les attendre.

Cela tait trop conforme  la logique des choses pour qu'Adeline s'en
tonnt; il n'avait jamais eu la navet de s'imaginer qu'il n'aurait
qu' se prsenter pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui et
pour que ceux qui taient  table fussent heureux de lui faire sa part
au gteau. Ce n'tait pas  date fixe que devait se faire le mariage
de Berthe, et quelques mois, quelques semaines de plus ou de moins
n'avaient pas d'importance; le mot du pre Eck, qu'il ne se rappelait
qu'en riant, tait l pour le rassurer: J'ai t fianc avec ma femme
pendant quatre ans, et quand nous nous sommes maris j'aurais bien
attendu encore.

Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient dbarrass des chances
pressantes qui menaaient sa maison; avant qu'il en revint d'autres il
avait le temps de se retourner, et d'ici l la probabilit tait, et
mme la certitude, pour que l'affaire Bouteillier s'arranget. Alors il
rembourserait ces cinquante mille francs, car le payement d'une dette de
cette espce ne devait pas traner. Assurment cet argent ne lui pesait
pas, tant il avait t galamment offert, mais cependant, par une
bizarrerie d'impression qu'il ne s'expliquait pas lui-mme, il
prouverait du soulagement  ne plus le devoir.

Malheureusement, de ce ct, les choses ne marchrent point comme
il l'avait espr: l'affaire Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au
contraire, et, aprs plusieurs runions, qui se succdrent de plus
en plus orageuses, la faillite fut prononce  la requte de quelques
cranciers que le luxe des Bouteillier avait trop longtemps humilis.

Le coup avait t cruel pour Adeline, qui, mieux que personne,
connaissait la procdure des faillites: de combien serait le premier
dividende et quand le toucherait-on?

Il fallait donc se retourner d'un autre ct, ce qui, dans sa position,
tait difficile, car, bien que le vicomte n'et jamais fait la plus
lgre allusion  son prt, il tait vident que ce prt ne pouvait pas
tre considr comme un placement  chance plus ou moins longue dans
lequel le crancier aussi bien que le dbiteur trouvent un gal intrt;
c'tait un service rendu, et rien que cela.

Comme il se demandait par quel moyen il sortirait  bref dlai de cet
embarras, il crut remarquer que le vicomte tait moins  l'aise avec
lui, moins libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce changement
n'tait que trop facile  deviner: il s'tonnait de n'tre pas encore
rembours, et il s'en fchait.

Quand on a tout jeune lutt contre la misre, on a appris  ne pas
s'inquiter des dettes et  manoeuvrer avec les cranciers de faon
 les payer, quand l'argent manque, en bonnes paroles qui les font
patienter. Mais ce n'tait pas le cas d'Adeline, qui, entr dans la vie
avec de la fortune, tait arriv  prs de cinquante ans sans devoir un
sou  personne. Si le vicomte tait gn avec lui, de son ct il tait
confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance tenir, ne trouvant
pas un mot  dire, honteux de son silence mme. N'aurait-il donc pas la
force d'aborder nettement la question et de s'expliquer franchement: Ne
croyez pas que je vous oublie, seulement les rentres sur lesquelles je
comptais ne s'effectuent pas, mais bientt... C'tait ce bientt qui
lui fermait les lvres. Il n'avait jamais pris un engagement sans le
tenir, comme il n'avait jamais fait une promesse qui ne ft sincre.
Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse pouvait-il donner
quand il ne savait pas lui-mme  quelle poque il serait en tat de
payer ces cinquante mille francs; bientt sans doute, d'un jour 
l'autre peut-tre; mais ce bientt, il ne pouvait pas encore le traduire
par une date prcise.

Il en tait l quand un soir, en sortant de dner chez Raphalle, le
vicomte lui prit le bras, et, comme le jour o il lui avait offert ces
cinquante mille francs, il voulut le reconduire rue Tronchet.

--Ne vous dtournez pas de votre chemin, dit Adeline qui aurait voulu
chapper  l'entretien dont il se sentait menac; il fait froid ce soir.

--J'ai affaire par l.

--Alors, marchons vite, dit Adeline.

Puis, voulant donner une explication  ce mot qui tait sorti de ses
lvres sans qu'il et le temps de le retenir:

--Nous nous rchaufferons.

Le vicomte marchait prs d'Adeline, la tte basse, silencieux, dans
l'attitude d'un amoureux qui n'ose pas risquer sa dclaration, ou plutt
d'un fils respectueux qui a une confession dlicate  faire  son pre.

Enfin, il se dcida:

--Vous me voyez bien embarrass, mon cher dput.

Il fallait bien qu'Adeline rpondt quelque chose:

--Avec moi?

--Prcisment parce que c'est  vous que je m'adresse. Ah! si c'tait un
autre! Mais avec vous, pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amiti,
permettez-moi le mot, je suis tout confus.

--Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher ami.

Cependant, malgr cet encouragement, il y eut encore un silence:

--Pardonnez  ma fiert, dit-il; c'est elle qui souffre, honteuse de
risquer une chose qui n'est pas correcte, et rien n'est moins correct
que de rappeler un service qu'on a eu le plaisir de rendre  un ami. En
un mot, il s'agit des cinquante mille francs que vous avez bien voulu
me faire l'honneur d'accepter il y a quelque temps et dont j'aurais
besoin....

Il y eut une pause:

--Oh! pas ce soir, se hta-t-il d'ajouter en riant, pas demain, mais
dans un dlai que vous fixerez vous-mme, si toutefois cela ne vous gne
point.

L'embarras et l'humiliation d'Adeline taient cruels, et bien qu'il et
souvent pens au moment o cette question se poserait, il n'avait point
imagin qu'il serait aussi pnible.

--C'est  vous de me pardonner, dit-il; j'aurais d, depuis longtemps,
vous rendre cet argent, mais certaines circonstances se sont
prsentes... j'ai compt sur des affaires qui ne se sont point
ralises... sur des rentres qui ne se sont point effectues; bref,
j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....

Le vicomte lui coupa la parole:

--Je ne serais pas sincre, je ne serais pas digne de votre amiti si je
ne vous disais pas comment ce besoin se produit,--c'est mon excuse, si
tant est que je puisse en avoir une.

--Je vous en prie.

--C'est moi qui vous prie de m'couter; vous savez combien je suis peu
homme d'argent, cela tient peut-tre  ce que je n'ai pas de fortune, ce
qui s'appelle une fortune assise; mon pre en a dvor trois ou quatre,
et moi-mme j'ai fortement entam celle qui m'est venue de ma mre. Je
comptais sur celle de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle
est passe  ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il m'arrive assez
souvent de me trouver  court; ce qui est mon cas prsentement. Dans
ces conditions, je serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme
justement une occasion se prsente, en mettant quelques fonds dans une
affaire excellente, de le tripler, de le quadrupler, l'ide m'est venue
de m'adresser  vous.

--Demain vous aurez vos fonds, rpondit Adeline dcid  se procurer ces
cinquante mille francs  quelque prix que ce ft.

--Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain? Croyez-vous que je sois
homme  user de pareils procds? L'affaire dont je vous parle n'est pas
faite, elle n'est qu' l'tude, et il me suffit de savoir qu' une date
prcise, celle que vous prendrez, j'aurai mes fonds. C'est l tout ce
que je vous demande. Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je
n'aurais demand davantage.

Adeline respira.

--Je vais tudier mes chances, demain je vous donnerai cette date, ou,
ce qui est mieux, je vous enverrai un billet.

Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que dans son monde on
faisait des billets? un simple mot, cela suffisait; puis, tout  coup,
s'arrtant et changeant de sujet:

--Une ide me vient, s'cria-t-il: pourquoi ne feriez-vous pas vous-mme
cette affaire?

--Quelle affaire?

--La mienne.

--Je n'ai pas de fonds libres.

--Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de fonds, au contraire.

--Je n'y suis pas du tout.

--Je vous ai entretenu plusieurs fois de la ncessit de fonder un
nouveau cercle, et je vous ai dmontr de quelle utilit sera cette
fondation  tous les points de vue; cette ide ne m'est pas personnelle:
elle est dans l'air, et bien d'autres que moi, l'ont eue, comme il
arrive toujours pour les choses  point. Mais c'est une si grosse
affaire que la fondation d'un cercle  Paris, que je ne pouvais pas
l'entreprendre tout seul. D'abord, il faut une autorisation, et je ne
veux rien demander au gouvernement. Ensuite, il faut un gros capital que
je n'ai pas. Vous imaginez-vous un peu quelle doit tre l'importance de
ce capital?

--Pas du tout; vous savez que je ne connais rien  ces choses.

--Eh bien, il faut prs d'un million; savez-vous que le Jockey a 130,000
francs de loyer, le Cercle agricole 90,000 francs, le Cercle imprial
200,000 francs, la Crmerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au
Jockey, les gages du personnel cotent 60,000 francs, aux Ganaches
50,000 francs; au Jockey, la perte sur la table se chiffre par 40,000
francs,  l'Union par 15,000 francs. Les frais de premier tablissement
ne reviennent pas  moins de 300,000 francs; et cette somme ne suffit
pas en caisse, car il faut que cette caisse ait un capital respectable
sur lequel on puisse prter aux joueurs; le succs est l. Un joueur
qui a 500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne tire pas un
billet de mille francs de sa poche pour jouer; il emprunte  la caisse
du Cercle; il ne faut donc pas que cette caisse reste jamais  sec, ou
la partie ne marche pas; et on ne va que l o elle marche... follement.
J'avoue sans honte que je n'ai pas ce million. Alors j'apportais  ceux
qui veulent faire l'affaire et qui ne l'ont pas non plus, ce million,
les fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je vous ai
adress ma demande. Mais maintenant je la retire, et je la remplace par
une autre: prenez la direction de la fondation du Cercle tel que je le
comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour sa part rendre 
Paris sa vie brillante, prsentez la demande d'autorisation qui ne peut
pas tre refuse  un homme tel que vous, soyez son prsident.

--Moi!

--Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu par son honorabilit et la
haute position qu'il occupe dans l'industrie, dans le commerce, dans la
politique, et vous groupez autour de votre nom cinq cents personnes...
(il hsita un moment cherchant son mot...) fires de votre initiative.
Vous parliez l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez
entreprendre, par le seul fait de votre prsidence elles viennent 
vous, et vous n'avez pas  aller  elles. Dans la politique vous tes un
centre; et on doit compter avec votre influence.

--Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour prsider un cercle parisien,
moi, le plus provincial des provinciaux.

--C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant la premire
qualit qu'il faut pour prsider un cercle  Paris.

--Laquelle?

--L'honntet. Ce qui carte bien des gens des cercles, c'est la crainte
d'tre vol; quand on se met  une table de jeu pour son plaisir, on
n'aime pas  faire le mtier d'agent de police et  surveiller ses
voisins; avec un prsident comme vous  la tte d'un cercle, on aurait
toute scurit, et par cela seul le succs de ce cercle serait assur;
au jeu, on ne vole gure que l o l'on trouve des complices.

--Si j'ai celle-l, il me manquerait toutes les autres; quand ce ne
serait que le temps.

--Il est certain que cette prsidence vous prendrait un certain temps,
mais pas autant que vous pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous
demandait quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir des
avantages en change: ces fonctions sont rmunres: il y a des
prsidents qui touchent trois mille francs par mois, c'est quelque
chose.

Ils taient arrivs devant la maison d'Adeline.

--Adieu! dit celui-ci.

Mais le vicomte ne lui permit pas de se dgager:

--Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la proposition, je vous
assure, mrite d'tre examine srieusement.


V

Ils revinrent sur la place de la Madeleine.

--Ce n'est pas  vous qu'il est besoin de dire, reprit le vicomte, que
tout avantage se paye. Un cercle est une affaire comme une autre; elle
donne des produits qui doivent servir, avant tout  rmunrer ceux
qui les procurent. Quand vous apportez  une socit une concession
quelconque que vous avez obtenue par votre intelligence ou votre
influence, cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et je suis
certain que l'autorisation qui donnerait naissance  notre cercle ne
serait pas compte pour moins de soixante  soixante-quinze mille
francs; c'est le prix courant; de sorte que les rles seraient changs:
vous ne seriez plus mon dbiteur, c'est--dire que la socit serait le
vtre.

La scne que le vicomte jouait avec Adeline avait t longuement rpte
avec Raphalle, et il avait t convenu qu'en cet endroit il se ferait
un silence de faon  laisser  la rflexion le temps d'agir. Ils
connaissaient la situation d'Adeline comme il la connaissait lui-mme,
et savaient quel soulagement serait pour lui la perspective de n'avoir
pas  payer  cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient
trs bien prvu que l'offre d'un traitement de trois mille francs ne
suffirait pas, par cette raison qu'elle tait  terme, tandis que
le non-payement des cinquante mille francs, qui donnait un rsultat
immdiat, serait ce qu'on appelle au thtre un effet sr.

Les choses s'excutrent comme elles avaient t rgles, et ce fut
seulement aprs un moment de silence que Frdric reprit:

--Je vais au-devant d'une objection que je vois sur vos lvres: vous ne
voulez pas, vous ne pouvez pas administrer un cercle.

--Et cela pour beaucoup de raisons dont une seule suffit: on ne peut
administrer que ce que l'on connat, et je ne connais rien aux affaires
d'un cercle.

--Aussi n'est-il jamais entr dans mon ide de vous donner cette
administration: vous tes prsident de notre cercle, comme le comte de
Mortemart l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du Jockey, le
duc de la Trmoille, du cercle de la rue Royale, mais vous n'tes
que prsident, c'est--dire quelque chose comme un prsident de la
Rpublique ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle,  qui
vous assurez la stabilit, vous rgnez, mais vous ne gouvernez pas; 
ct de vous, sous vous, il y a des ministres; autrement dit la gestion
financire du cercle s'exerce par une socit en commandite reprsente
par un grant responsable. Vous et votre comit, compos de hautes
notabilits, vous avez la direction du cercle et seul vous votez sur les
admissions--ce qui est une garantie absolue de choix irrprochables. Les
questions financires ne vous regardent en rien et n'entranent pour
vous aucune responsabilit--ce qui est le grand point; vous touchez,
vous ne payez pas.

Pour ce couplet, Raphalle ne s'en tait pas plus rapporte 
l'improvisation de Frdric que pour le prcdent; il avait t rpt
aussi, car il importait qu'il ft dbit rapidement, enlev avec feu,
de faon  tourdir Adeline et  empcher toute objection. Si son
assimilation aux prsidents des grands cercles devait agir sur lui,--et
ils n'en doutaient pas,--c'tait  condition qu'on ne lui laisst pas le
temps de rflchir et de comprendre par consquent qu'il n'y avait aucun
rapport entre ces grands cercles s'administrant eux-mmes, ne faisant
pas de bnfices, n'ayant pas de prsidents pays, et celui qu'on lui
proposait de fonder, qui vivrait de sa cagnotte, en enrichissant ses
grants avec l'argent prlev sur les joueurs. Pour quelqu'un qui aurait
connu les cercles, cette assimilation aurait t grossire et ridicule,
mais pour ce provincial elle pouvait passer; c'tait un argument comme
ceux qu'emploient les avocats, au hasard. Il y avait des chances pour
que sa vanit bourgeoise se laisst griser par ces grands noms qu'il se
rpterait.

--Pour vous rassurer compltement, continua Frdric, et pour que vous
dormiez sur vos deux oreilles, j'accepterais la gestion administrative;
mais pas en mon nom; vous comprenez que je ne veuille pas le mettre en
avant dans les affaires, non seulement par respect pour moi-mme, mais
aussi pour mon pre, pour ma famille; et puis il y a encore une autre
raison... politique celle-l, et sur laquelle il est inutile d'insister.

Comme Adeline ne rpondait rien, et ne paraissait point enlev par cette
offre cependant si tentante, Frdric lana son dernier argument, celui
qui devait briser les dernires rsistances.

--Il est bien certain que vous ne rencontrerez pas les objections qui
ont t opposes  M. de Cheylus.

--Ah! Cheylus s'est occup de cette cration?

--Il devait demander l'autorisation de notre cercle dont il serait le
prsident, et il l'a demande en effet; mais on la lui a refuse--vous
devinez pour quelles raisons, affaires de parti tout simplement; on n'a
pas voulu le laisser crer un centre de runion qui devait lui donner
une influence dangereuse. Tout d'abord, j'avoue que nous avons t
irrits de ce refus, car, pour l'amabilit, le charme des manires,
l'esprit, l'entrain, nous ne pouvions pas souhaiter un meilleur
prsident que le comte. Mais, en rflchissant, cette irritation s'est
calme, et j'avoue--mais tout bas entre nous--que je suis bien aise
aujourd'hui que M. de Cheylus n'aie pas russi. Toute chose a sa
contre-partie: l'amabilit du comte et dgnr en faiblesse, il
n'aurait rien su refuser, et notre cercle et perdu le caractre de
respectabilit svre qu'il gardera avec vous.

Ils taient revenus rue Tronchet, devant la porte d'Adeline. Sur ce
dernier mot, et sans rien ajouter, le vicomte se spara de son cher
dput.

--Ouf! se dit-il en retournant avenue d'Autin, si l'affaire n'est pas
dans le sac, j'y renonce; voil un bonhomme qui certainement dormira
moins bien que moi.

En cela, il avait raison, car Adeline ne dormit gure, tandis que
lui-mme fut berc par le bon et calme sommeil que donne le travail
accompli.

De tout le flot de paroles qui l'avait envelopp, un fait se dgageait
pour Adeline, si menaant qu'il ne voyait que lui: l'chance immdiate
de ces cinquante mille francs. Elle avait enfin sonn, cette heure qui,
tant de fois, avait tint  ses oreilles; ce n'tait plus: J'aurai 
payer qu'il se disait, c'tait: J'ai  payer.

Comment?

Depuis deux ans il avait plus d'une fois accompli le tour de force des
commerants aux abois, de trouver vingt ou vingt-cinq mille francs du
jour au lendemain pour ses chances; et c'tait l ce qui prcisment
le rendait difficile  recommencer; les sources o il avait puis
s'taient taries; il ne pourrait leur demander quelque chose qu'en
compromettant plus encore son crdit dj si branl, et encore sans
tre certain  l'avance d'obtenir les cinquante mille francs qu'il lui
fallait.

Assurment, si le vicomte ne lui avait pas parl de la fondation de
son cercle, il n'aurait pens qu'aux moyens de trouver cette somme; il
fallait payer, et  n'importe quel prix il s'excutait.

Mais Raphalle avait calcul juste en comptant que le mirage de cette
fondation produirait une diversion favorable; tant de difficults d'un
ct pour se procurer de l'argent, de l'autre tant de facilits pour en
gagner!

Un mot  dire, un oui, et c'tait tout; non seulement il s'acquittait,
non seulement il gagnait un traitement de trente-six mille francs par
an; mais encore il se trouvait en position de raliser son plan, de
faire des affaires qui viendraient  lui sans qu'il et  prendre la
peine d'aller les chercher.

En dehors de ceux qui vivent de la vie des clubs, on ne sait gure
quelle diffrence il y a entre le cercle qui s'administre lui-mme et
celui dont la gestion financire s'exerce par un grant; entre celui
qui n'a pas d'autre but que l'agrment de ses membres, et celui, au
contraire, qui n'a pas d'autre raison d'tre que de gagner de l'argent
par la cagnotte; entre celui qui est une association d'amis, et celui
qui est une exploitation industrielle. Mais pour le gros public ce sont
l des nuances; rien de plus: un cercle est un cercle pour lui, tous se
valent ou  peu prs.

L-dessus Adeline tait gros public, comme il l'tait d'ailleurs pour
bien d'autres points de la vie parisienne, et Raphalle avait devin
juste en pensant qu'on pouvait effrontment lui citer quelques grands
noms qui l'blouiraient.

--Si ceux qui portaient de grands noms acceptaient d'tre prsidents,
pourquoi, lui, refuserait-il?

Ce qui pour lui faisait l'honorabilit d'un cercle, c'tait celle de ses
membres et aussi celle de son prsident: puisque les admissions seraient
prononces par lui et par le comit qu'il aurait compos, il n'avait
rien  craindre, il saurait leur garder le caractre de respectabilit
svre dont parlait le vicomte: entre honntes gens il ne se passe rien
que d'honnte; il n'y aurait donc, pas  redouter que son cercle--il
disait dj _son_ cercle--devnt un tripot comme ceux dont il avait
vaguement entendu parler.

Les arguments dont le vicomte l'avait en ces derniers temps accabl, lui
rebattant les oreilles jusqu' l'en tourdir, se reprsentaient 
son esprit, prenant, par cela seul qu'ils devenaient personnels, une
importance qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors.

Comme c'tait vrai, ce que le vicomte lui avait dit du rle que Paris
jouait dans la crise commerciale, et comme il serait patriotique de
s'associer  tout ce qui pourrait faire cesser cette crise! Sans doute
ce serait navet de s'imaginer que la fondation de _son_ cercle pt
produire  elle seule ce rsultat; mais si une hirondelle ne fait pas le
printemps, au moins l'annonce-t-elle; d'autres efforts se joindraient au
sien; l'exemple serait donn; il en aurait l'honneur.

Les tapes de Raphalle  travers la vie lui avaient appris  la
connatre pratiquement, et elle savait que le meilleur moyen d'entraner
les gens dans une faiblesse ou une faute est de leur montrer au del
un but noble ou dsintress. Adeline ne se ft peut-tre pas laiss
prendre par le non-payement des 50,000 francs qu'il devait et par
l'appt du traitement de 36,000, mais il devait tre enlev par
l'argument commercial. Quand on est fier de la btise qu'on fait,
avait-elle dit  Frdric, on la pousse jusqu'au bout, alors mme qu'on
voit que c'est une btise.

Cependant, malgr la fiert qu'il prouvait et toutes les raisons
personnelles qui s'ajoutaient  ce sentiment, Adeline ne s'tait point
dcid  accepter les propositions du vicomte, pas plus d'ailleurs qu'
les refuser; il fallait voir, attendre, s'clairer, prendre avis de ceux
qui savaient ce que lui-mme ignorait.

De ceux qu'il pouvait consulter  ce sujet, personne n'tait plus
autoris pour lui rpondre que son collgue le comte de Cheylus, si bien
au courant de la vie parisienne. Puisque la prsidence de ce cercle lui
avait t propose, il connaissait l'affaire et l'avait pese avec ses
bons et ses mauvais cts. Il fallait donc l'interroger; ce qu'il fit le
lendemain mme.

--Et vous hsitez? s'cria M. de Cheylus, quand il lui eut rapport la
proposition du vicomte. J'avoue que je n'ai pas eu vos scrupules, et
que, quand l'affaire m'a t propose, j'ai tout de suite demand
l'autorisation au prfet de police... qui tout de suite me l'a refuse.

--Est-il indiscret de vous demander les raisons qu'il vous a donnes
pour expliquer son refus?

--Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour prsident, ce cercle
deviendrait en quelques mois un tripot; que j'tais trop faible, trop
indulgent, trop aimable: que je serais tromp, dbord, en un mot tout
ce qu'on peut trouver quand on ne veut pas donner les raisons vraies
d'un refus.

--Et ces raisons vraies?

--Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas donner un moyen
d'influence  un adversaire; et, d'autre part, on ne voulait pas se
faire accuser d'accorder  un ennemi une faveur qu'on refusait  des
amis.

--Alors?

--Si vous voulez me prendre dans votre comit, j'accepte. Que vous dire
de plus?

Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus, c'est que, sans tre
jaloux de Frdric,--il n'avait jamais eu la navet d'tre jaloux,--il
commenait  trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de place dans
la maison de Raphalle, et que le meilleur moyen de se dbarrasser de
lui tait de lui faire avoir un cercle o il passerait ses journes
et... ses nuits.


VI

C'tait un grand point pour Raphalle et Frdric d'avoir un prsident
en situation d'obtenir du prfet de police l'autorisation d'ouvrir
leur cercle, mais ce n'tait pas tout: il fallait que la demande qu'on
adresserait au prfet ft signe par vingt membres fondateurs, et il
tait de leur intrt de ne pas laisser le choix de ces membres 
Adeline, qui ne saurait o les chercher, et qui, les trouvt-il, les
choisirait mal. A la vrit, il devait avoir la haute direction dans la
composition du cercle, mais, en manoeuvrant adroitement, on lui ferait
prendre, sans qu'il se doutt de rien, ceux-l mmes qu'on voudrait
qu'il prt.

Raphalle voulait des noms chics.

Frdric voulait des noms srieux.

Mais, malgr cette divergence, ils ne se querellaient point l-dessus;
en bons associs qu'ils taient, ils se faisaient des concessions.

--Mlons les noms chics aux noms srieux.

Et constamment ils faisaient cette salade, mais en l'pluchant
svrement: on n'tait jamais assez chic pour Frdric, et pour
Raphalle on n'tait jamais assez srieux,--au moins en thorie, car
dans la pratique, c'est--dire au moment o s'agitait la question de
savoir s'ils pourraient avoir rellement ces noms sur leur liste,
ils taient bien obligs d'abaisser leurs prtentions et de se faire
mutuellement des concessions.

--Il est vrai qu'il n'est pas trs chic, mais  la rigueur il peut
passer.

--Je t'accorde qu'il n'est pas trop srieux, mais, si nous sommes trop
difficiles, nous finirons par n'avoir personne.

Chez Raphalle, cette composition de sa liste tait une vritable
obsession, elle en rvait, et plus d'une fois le matin elle avait
rveill Frdric pour l'entretenir des ides qui lui taient venues
dans la nuit.

--Tu ne dors pas, chri?

--Si, je dors.

-Non, tu ne dors pas. Ecoute un peu... coute donc.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

--Nous n'avons pas de duc.

--Pourquoi faire un duc?

--Pour notre liste; il nous en faut au moins deux; le _Jockey_ en a
trente-six.

--Les _Ganaches_ n'en ont pas.

--La _Crmerie_ en a bien un.

--Eh bien, cherche-les, laisse-moi dormir; en mme temps tche de
trouver un lord, a serait plus srieux: on en a bien abus, des ducs;
d'ailleurs si tu y tiens tant, je t'en fournirai un; seulement il est
espagnol: le duc d'Arcala, un ami de mon pre.

Si Raphalle avait pu chercher dans son ancien monde, elle se serait
compos un petit Gotha; malheureusement, ses relations avec ceux dont
elle s'tait spare ou qui plutt s'taient spars d'elle ne lui
permettaient point de s'adresser  eux; elle et t bien accueillie
vraiment! et cependant il y en avait qui pour elle avaient fait les
folies les plus extravagantes, qui s'taient ruins, dshonors, avaient
t jusqu'au crime; mais ces temps taient loin, et le souvenir qu'ils
en avaient conserv n'tait ni doux ni attendri.

En ne se montrant pas trop difficiles dans leur choix, ils avaient fini
par former une liste dont les noms de tte ne manquaient pas d'une
certaine apparence dcorative.

Le comte de Cheylus d'abord, ancien conseiller d'Etat en service
extraordinaire, ancien prfet, dput, commandeur de Lgion d'honneur,
grand-croix de cinq ou six ordres trangers;--un gnral qu' Nice et 
Cannes on avait surnomm le gnral Epaminondas, ce qui, dans le monde
des grecs, tait caractristique;--un commodore amricain;--un musicien
et un statuaire affams de notorit, toujours en qute de relations,
comme si chaque relation nouvelle allait donner des commandes  l'un et
faire jouer les cinq ou six opras que l'autre gardait en portefeuille
depuis vingt ans; un journaliste qui exerait autant d'influence dans
la presse que dans le gouvernement, disait-il, et par l devenait un
personnage utile, avec qui il tait prudent de prendre les devants.

Ce n'tait pas seulement parmi les gens en vue, sur lesquels ils avaient
des raisons personnelles de compter, qu'ils recrutaient leur troupe,
c'tait encore parmi les connaissances de leurs amis. Ainsi Barthelasse,
autrefois directeur de cercles  Biarritz,  Pau et en Provence, o il
avait gagn une fortune de deux  trois millions et chez qui Frdric
avait t croupier, avait offert un ancien ambassadeur qu'on pourrait
exhiber tous les soirs dans les salons du cercle, moyennant le _suif_,
c'est--dire le dner de la table de l'hte, et un jeton d'un louis
qu'il perdrait d'ailleurs consciencieusement:  la vrit, Barthelasse
avait, pendant plusieurs annes, promen cet ancien ambassadeur dans le
Midi, mais ces reprsentations en province ne l'avaient pas encore tout
 fait us, et  Paris, o son nom seul tait connu, il ferait encore
assez bonne figure.

Quand Raphalle aurait son duc, on laisserait  Adeline le soin de
trouver les autres comparses ncessaires  la reprsentation parmi les
gros commerants parisiens avec lesquels il faisait des affaires et
aussi parmi ses collgues. Plusieurs de ceux qui avaient honor de leur
prsence les dners de l'avenue d'Antin seraient suffisants pour cet
emploi, et particulirement l'un d'entre eux qu'ils caressaient pour
tre prsident au moment mme o la faillite des frres Bouteillier
leur avait livr Adeline. Ce Nivernais, plus provincial encore que
l'Elbeuvien, tait  coup sr le plus travailleur des dputs, et il n'y
avait gure de projet de loi d'intrt local qui ne ft rapport
par lui: L'ordre du jour appelle la discussion du rapport de M.
Bunou-Bunou. Il tait si souvent imprim dans les journaux, ce nom de
Bunou-Bunou, qu'il tait connu de la France entire, et que par l aux
yeux de Raphalle il avait une certaine valeur, celle de la notorit.
Il est vrai que cette notorit, il la devait pour beaucoup au rapport
fameux dans lequel il avait trait de la vaine pture et de la
divagation des animaux domestiques dans les rues de Paris, qui pendant
six mois avait fait la joie des journaux; mais cela importait peu; car,
en fait de notorit, ce qui compte, c'est la notorit mme, et,
la dt-on au ridicule, ce qui reste au bout d'un an ce n'est pas le
ridicule, c'est le bruit qu'il a fait autour d'un nom que le public
n'oublie plus; Bunou-Bunou connu, trs connu; oublie la vaine pture.
D'ailleurs le meilleur et le plus honnte homme du monde, toujours  son
banc o il crivait, crivait, crivait, penchant sa tte blanche sur
son pupitre, ne s'interrompant que pour voter. Au cercle il continuerait
ses critures, mieux clair et chauff que dans sa chambre d'htel o,
comme il le disait lui-mme, le bois cotait diantrement plus cher qu'
Chteau-Chinon.

Ainsi prpars, il n'y avait qu' presser Adeline; ce fut ce que
Raphalle demanda, exigea mme, tandis que Frdric se montrait dispos
 laisser  la rflexion le temps d'agir.

--C'est un irrsolu, ton Normand: dcid aujourd'hui, il ne le sera
plus demain; il pse le pour et le contre comme un pharmacien pse ses
drogues.

--Avoue que la pilule est dure  avaler.

--Qu'est-ce que a nous fait? ce n'est pas nous qui l'avalons;
d'ailleurs il n'y a qu' la lui dorer, et c'est ton affaire.

--Je suis  bout.

--Alors c'est bien vrai? tu ne vois plus rien  dire et tu ne vois plus
rien  faire?

Il haussa les paules.

--Ne te fche pas contre ta petite femme, si elle te montre qu'il y a
encore  dire et  faire; coute-la, et souviens-toi plus tard, quand
nous serons maris, que tu as eu intrt  la consulter, alors que tu
restais  bout dans une affaire d'o dpendait notre fortune, et qu'elle
est bonne  quelque chose.

--Je t'coute.

--Ce qu'il faut, n'est-ce pas, c'est pousser notre homme?

--Sans doute, rpondit-il avec une certaine impatience.

Il s'agaait de la voir tant insister pour lui dmontrer qu'elle tait
bonne  quelque chose, quand lui n'tait bon  rien; trop souvent elle
avait insist sur la supriorit de sa finesse et l'ingniosit de ses
ressources, croyant ainsi se faire valoir, tandis qu'en ralit elle se
faisait plutt prendre en grippe: elle n'avait jamais eu la main douce
avec ses amants, et ne savait pas que les hommes se laissent d'autant
plus facilement conduire qu'ils ne sentent pas les ficelles qui les
tiennent.

--C'est  l'intrt d'Adeline que nous nous sommes adresss, dit-elle,
 son orgueil,  sa gloriole, et tout ce que tu lui as dit, il le roule
dans son esprit, parce que c'est  son esprit seul que tu as parl.

Il la regarda sans comprendre o elle voulait arriver.

--Eh bien, maintenant, c'est par les yeux qu'il faut le prendre, c'est 
ses yeux qu'il faut parler.

--Les yeux? Quoi, les yeux?

--Tu le conduiras avenue de l'Opra et tu lui feras visiter le local en
dtail. Ce n'est pas difficile, a.

--J'y suis; il sera bloui.

--Je te crois. Te mets-tu  la place de ce bon bourgeois se promenant
dans ces salons qui vont lui jeter toute leur poudre d'or aux yeux et
qui va se mirer en se rengorgeant dans ces marbres imposants? crois-tu
qu'il ne va pas se sentir fier en se disant qu'il sera le matre dans ce
palais?

--Es-tu canaille!

--En sortant, tu le conduiras chez Lobel et tu lui feras montrer le
mobilier, surtout les tapis et les tentures; il doit tre sensible
aux couleurs, ce fabricant de drap; les ouvrages en laine, c'est son
affaire. Je ne dis pas que a le fichera les quatre fers en l'air comme
les salons, mais a lui inspirera confiance: srieuse, l'impression du
mobilier; tu le conduiras aussi chez le tailleur pour qu'il voie la
livre; si en revenant tu ne me dis pas que l'affaire est enleve,
j'avoue comme toi que je suis  bout.

Frdric n'apporta qu'un changement  l'excution de ce programme; il en
intervertit l'ordre au lieu de finir par le tailleur, il commena par
l: il y aurait progression.

Aux premiers mots, Adeline se dfendit:

--Il sera temps si je me dcide, mais je vous avoue que je balance: je
vous assure que je ne suis pas du tout celui qu'il vous faut; un bon
bourgeois comme moi serait dplac dans ce rle de prsident, je n'en ai
aucune des qualits, et j'y serais l'homme le plus emprunt du monde; je
compromettrais le succs de l'entreprise; on se moquerait de moi... et,
ce qui est plus grave, de vous.

Frdric protesta poliment, mais sans se lancer pourtant dans une
rfutation en rgle:

--Nous reviendrons plus tard  la question de savoir si vous acceptez ou
si vous n'acceptez point, dit-il; pour le moment, ce que je vous demande
simplement, c'est vos conseils dans le choix de notre livre; nous ne
fondons pas une oeuvre d'un jour, et nous ne prenons pas cette livre
pour qu'elle dure un mois ou deux; pour moi, grant de l'affaire, il
faut qu'elle soit solide; c'est au fabricant de drap que je demande de
m'assister.

Evidemment! Adeline ne pouvait pas refuser ses conseils  son ami. Il se
laissa donc conduire chez le tailleur, o il choisit un drap solide,
un bon drap franais, comme le demandait Frdric, qui devait durer
longtemps.

Puis il se laissa aussi mener chez le tapissier Lobel; dans tout ce qui
tait travail de la laine, il avait des connaissances spciales qu'il ne
pouvait pas ne pas mettre  la disposition de son ami: l, il n'eut qu'
admirer les tapis de Smyrne, de Perse et de l'Inde qu'on lui montra et
qui taient vraiment superbes, les portires magnifiques; il passa plus
de deux heures  se griser de l'enchantement de leurs couleurs.

Mais o il se ficha les quatre fers en l'air, comme disait Raphalle,
ce fut en visitant les salons de l'avenue de l'Opra.

--Comment trouvez-vous a? demandait Frdric dans chaque place.

Et partout il faisait la mme rponse:

--C'est beau, c'est grandiose; c'est vraiment digne de Paris.

--Pour quatre-vingt mille francs, il faut bien nous donner quelque
chose.

Comme ils redescendaient l'escalier tout en marbres de couleur o leurs
pas sonnaient comme sous la vote d'une glise, Adeline eut un mot qui
trahit le travail de son esprit et la progression des sentiments par
lesquels il avait pass.

Ils s'taient arrts devant une niche ouverte sur le palier et faisant
face  la porte d'entre.

--Nous mettrons l un buste de la Rpublique, dit-il, comme s'il se
parlait  lui-mme.

--Nous! Oui, vous, si vous voulez, mon cher prsident, car vous serez
matre chez vous; mais si c'est moi qui suis matre ici, je ne mettrai
point ce buste, car, en dehors de certaines raisons personnelles qui me
retiendraient, j'estime qu'un cercle est un terrain neutre o tout le
monde doit pouvoir se rencontrer.

Adeline hsita un moment:

--Alors, nous le mettrons ensemble, dit-il.


VII

C'tait la premire fois qu'Adeline avait quelque chose  demander pour
lui-mme.

Comme tous les dputs, il avait pass bien des heures de sa vie dans
les antichambres des ministres et us de nombreuses paires de bottines
sur le carreau poussireux des corridors des bureaux  la Guerre, aux
Finances,  la Justice,  la Marine, au Commerce,  l'Agriculture, aux
Travaux publics,  l'Instruction publique, aux Affaires trangres, aux
Postes,  l'Intrieur,  la Prfecture de la Seine,  la Prfecture de
police, aux ambassades, aux consulats, partout o il y a  solliciter et
 faire sortir des cartons les paperasses qui s'obstinent  y rester,
mais toujours 'avait t dans l'intrt des villes ou des communes de
sa circonscription, pour les affaires de ses lecteurs, jamais dans le
sien et pour les siennes; le gouvernement ne pouvait rien pour lui,
il n'avait pas de parents  placer, pas de combinaisons financires 
appuyer, pas de concessions  obtenir; quand on l'avait dcor, on tait
venu  lui et il n'avait eu qu' accepter ce qu'on lui offrait.

Maintenant, il ne s'agissait plus de rester tranquillement chez soi en
attendant, il fallait demander.

De l son embarras.

A la vrit, s'il se faisait demandeur, c'tait dans un intrt gnral,
suprieur  toutes considrations personnelles: mais enfin il n'en
devait pas moins rsulter pour lui certains avantages qui gnaient sa
libert; il se ft senti plus allgre, il et port la tte plus haut
s'il avait t dgag de toute attache.

Il s'y prit  trois fois avant d'aborder le prfet de police, comme s'il
n'osait point sauter le pas.

Aux premiers mots, le prfet de police, qui, depuis qu'il tait en
fonctions, avait cependant appris  couter en se faisant une tte de
circonstance, laissa chapper un mouvement de surprise:

--Vous, mon cher dput!

Ce n'tait pas sans que la leon lui et t faite  l'avance par
Frdric, qu'Adeline s'adressait  son cher prfet. Il savait que sa
demande pouvait provoquer une certaine surprise, et mme il en attendait
la manifestation: Vous comprenez que le prfet ne sera pas sans
prouver un certain tonnement en vous entendant lui demander une
autorisation pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vcu en
dehors des cercles. Et puis,  son tonnement se mlera probablement une
certaine contrarit: le nombre de ces autorisations n'est pas illimit;
il en est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme ruin a encore
dans sa poche: quand il en dpense un, il compte ceux qui lui restent
et fait le calcul qu'il sera bientt  sec. Et personne n'aime  tre
 sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent tre une monnaie
commode pour payer certains services. Je ne dis pas que votre prfet
se serve de cette monnaie, mais il a eu des prdcesseurs qui l'ont
employe. Et Frdric avait racont l'histoire d'un prfet aimable et
vert-galant qui avait pay les dpenses d'une liaison demi-mondaine avec
une de ces autorisations; que celle  qui il l'avait donne l'avait tout
de suite vendue cent vingt mille francs, en plus d'un tant pour cent sur
les produits de la cagnotte. Puis,  cette histoire, il en avait ajout
d'autres, afin qu'Adeline et un dossier bien prpar et ne restt pas
court. Si on avait accord ces autorisations  des gens plus ou moins
vreux, comment en refuser une  un honnte homme, entour de l'estime
publique, dont le nom seul tait une garantie?

Ce dossier et ces histoires avaient donn  Adeline une assurance que,
sans eux, il n'et certes pas eue:

--Et pourquoi pas, mon cher prfet?

C'tait un homme fin que cet prfet, et peut-tre mme trop fin, car
bien souvent, dans son besoin de tout comprendre et de tout deviner,
il allait au del de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'aprs
lui-mme.

Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.

--Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison de vous tonner de
ma surprise, qui n'a pas d'autre cause, croyez-le bien, que l'ide o
j'tais que vous viviez en dehors des cercles,--en bon pre de famille.

--C'est  Elbeuf que je suis pre de famille. A Paris, je n'ai pas ma
famille; je suis seul; les soires sont longues. Et elles ne le sont
pas seulement pour moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de
mes collgues, qui, comme moi, seraient heureux d'avoir un centre de
runion, o nous aurions plaisir et intrt mme  nous retrouver dans
l'intimit, sans avoir  craindre une promiscuit gnante.

--Et c'est un cercle s'administrant lui-mme que vous voulez fonder?

--Oh! non; nous avons  ct de nous, derrire nous, une socit
reprsente par un grant qui aura la responsabilit de la question
financire; sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas accept
les fonctions de prsident.

Cette fois le prfet ne laissa chapper aucune exclamation de surprise,
mais il regarda Adeline en homme qui se demande si on se moque de lui.

Adeline n'tait-il pas le bon provincial qu'il avait cru jusqu' ce
jour? tait-il au contraire un roublard qui s'enveloppait de bonhomie?
ou bien encore tait-il plus profondment provincial qu'on ne pouvait
dcemment l'imaginer pour un collgue?

Il fallait voir.

--Et quel est ce grant?

--Un ancien notaire de province.

--Il se nomme?

--Maurin.

C'tait l un nom qui n'apprenait rien au prfet, il y a tant de gens
qui s'appellent Morin ou Maurin?

--J'ai eu les meilleurs renseignements sur lui, dit Adeline, allant
au-devant d'une nouvelle question.

--Je n'en doute pas; sans quoi vous ne l'auriez pas accept, car ce
n'est pas  un homme comme vous qu'il est utile de faire remarquer qu'un
grant... un mauvais grant, peut entraner loin et mme trs loin le
prsident et les administrateurs d'un cercle; vous savez cela comme moi.

Cela ne fut pas dit sur le ton d'une leon, ni comme un avertissement
direct; mais, cependant, il y avait dans l'accent une gravit qui devait
donner  rflchir.

--Nous n'aurons rien  craindre de ce ct, dit Adeline en pensant  son
ami le vicomte, qui serait le vritable grant sous le nom de Maurin,
beaucoup plus qu' l'ancien notaire, qu'il connaissait  peine.

videmment, s'il avait pu nommer le vicomte de Mussidan, le prfet
aurait gard son observation pour lui, ou plutt elle ne lui serait pas
venue  l'esprit, mais c'et t une indiscrtion: le vicomte avait des
raisons respectables pour vouloir rester dans la coulisse, il convenait
de l'y laisser.

--Et quels sont avec vous les membres fondateurs? demanda le prfet.

--Voici les noms de ceux qui ont sign la demande avec moi, rpondit
Adeline en tirant une feuille de papier de sa poche.

Le prfet lut les noms:

--Duc d'Arcala, comte de Cheylus, Bunou-Bunou, gnral Castagnde...

A ce nom, il fit une pause, car ce gnral tait celui-l mme qu'on
appelait le gnral Epaminondas dans le Midi, et il le connaissait.

Il en fit une aussi au nom de l'ancien ambassadeur, dont l'existence
besoigneuse ne lui tait pas inconnue.

Mais pour les autres, Bagarry, le compositeur de musique, Fastou, le
statuaire, il lut couramment, de mme pour les notables commerants dont
Adeline avait obtenu lui-mme les signatures.

A l'exception du gnral Epaminondas et de l'ancien ambassadeur, il n'y
avait rien  dire sur ces noms; encore ce qu'on aurait pu opposer  ceux
qui n'taient pas nets manquait-il de prcision: on accusait le gnral
de tricher, mais il n'avait jamais t chass d'aucun cercle; l'ancien
ambassadeur vivait dans les tripots, cela tait certain, mais en
vivait-il rellement comme on le racontait? Barthelasse et les
directeurs de casinos qui l'avaient employ s'taient bien gards de
publier leurs mmoires avec pices justificatives  l'appui; combien
d'autres aussi haut placs que lui taient comme lui des dclasss!

--Vous voyez, dit Adeline, qui tait fier de sa liste, que je ne vous
prsente que des noms en qui on doit avoir pleine confiance.

--videmment.

--Et je crois que plus d'une fois on a accord des autorisations  des
gens qui ne prsentaient pas les garanties que nous offrons.

--Malheureusement; mais c'est qu'alors nous avons t tromps. Nous ne
sommes pas infaillibles. Il est arriv, j'en conviens, qu'on nous a
prsent des listes de noms aussi honorables que ceux de la vtre, avec
un grant offrant toutes les garanties de moralit, de solvabilit, et
que cependant le cercle que nous avons autoris s'est chang, au bout
de quelques mois, en un tripot et un coupe-gorge, avec _bourrage_ de la
cagnotte et _touffage_ des jetons. Mais est-ce notre faute? N'est-ce
pas plutt celle des fondateurs qui se sont laiss tromper et par qui
nous avons t tromps nous-mmes? Voil ce qu'il faut examiner et le
point sur lequel j'appelle toute votre attention, en insistant, si vous
le permettez, sur l'estime que vous m'inspirez.

Si Adeline tait un naf et un ignorant qui se laissait duper par des
coquins assez adroits pour se cacher, il y avait dans cette tirade de
quoi lui ouvrir les yeux et lui donner  rflchir.

Mais ce n'tait pas seulement en son ami le vicomte qu'Adeline avait
foi, c'tait aussi en lui-mme, en son honntet, en sa clairvoyance; il
ne serait pas un prsident qui laisserait aller les choses au hasard;
il lui donnerait son temps,  son cercle, il le surveillerait, il le
gouvernerait d'une main ferme.

--Si ces cercles sont devenus des tripots, dit-il, c'est que leurs
administrateurs ne les ont point administrs, c'est que leurs prsidents
ne les ont point prsids; pour moi, je puis vous donner ma parole
que je serai un prsident srieux et que le tableau que vous venez de
m'esquisser ne se ralisera point pour nous.

tait-il rellement sourd, ou bien ne voulait-il pas entendre? Le prfet
voulut faire une dernire tentative; affectueusement il lui prit le bras
et le passant sous le sien:

--Voyons, mon cher dput, franchement est-ce que vous croyez que la
fondation d'un nouveau cercle est bien urgente, et que vous et vos amis
vous ne trouveriez pas dans un des cercles dj existants le centre de
runion intime que vous voulez? n'y a-t-il pas dj assez de cercles?

--Non, mon cher prfet, et, puisque l'occasion s'en prsente,
laissez-moi vous dire que le gouvernement ne favorise pas assez le
dveloppement de la vie mondaine  Paris. Quand le luxe va  Paris, la
fabrication va en province.

Et, presque dans les mmes termes que Frdric, Adeline rpta ce thme
qui lui avait t souffl, sans avoir conscience qu'il tait un cho.

--videmment c'est un point de vue, dit le prfet, quand Adeline fut
arriv au bout de son morceau.

Et il en resta l. A quoi bon aller plus loin? il avait dit ce qu'il
avait pu pour clairer cet aveugle inconscient ou conscient, il n'tait
ni prudent ni politique d'insister davantage. Qui pouvait savoir ce
qu'il adviendrait de ce collgue? Pour tre prfet de police, on n'est
pas professeur de morale. Et il n'tait pas du tout dans son caractre
de mettre les points sur les i.

--Je ferai faire l'enqute d'usage, dit-il en terminant l'entretien.

Elle fut confie  un agent de la brigade des jeux qui, aprs avoir
visit le local de l'avenue de l'Opra et constat qu'il n'avait pas
deux escaliers, ce qui est le grand point dans ce genre de recherches,
se rendit chez les vingt membres fondateurs qui avaient sign la
demande, se bornant  une seule question: celle de savoir si la
signature mise au bas de cette demande tait bien la leur, puis il fit
son rapport, qu'il transmit  son chef, lequel  son tour en fit un
second corroborant le premier, qu'il transmit au chef de la police
municipale, qui en fit un troisime corroborant le second.

Tout tait en rgle: le prfet n'avait qu' donner ou  refuser
l'autorisation.

Pouvait-il la refuser quand elle tait demande par un homme dans la
position d'Adeline?

Il la donna.

--Aprs tout, on verra bien.

Il en avait assez dit pour se garder: si Adeline sombrait, il l'avait
averti; si, au lieu de faire naufrage, il arrivait un jour au ministre,
ce service rendu lui donnerait droit  son bon souvenir.


VIII

L'autorisation obtenue, le cercle ne pouvait pas ouvrir ses salons ds
le lendemain, malgr l'envie qu'en avaient Raphalle et Frdric: si le
personnel tait engag  l'avance, si le mobilier tait prt, il fallait
laisser le temps aux tapissiers de clouer les tapis et de poser les
tentures, aux sommeliers de meubler la cave, au tabletier de bien graver
sur les jetons et les plaques la marque du nouveau cercle, de faon  ce
que la caisse n'en ait pas trop de faux  rembourser aux joueurs qui
se servent de cette monnaie, plus facile, plus productive et moins
dangereuse  contrefaire que les billets de banque. Il y a en effet
des plaques en nacre qui valent dix mille francs, et si l'un de ces
industriels est pinc au moment o il tche d'en couler quelques-unes,
il est aussi simplement que discrtement expuls du cercle, sans
encourir les travaux forcs que la vignette des billets de banque promet
aux contrefacteurs.

D'ailleurs,  ct des travaux matriels  accomplir pour la parfaite
organisation du cercle, il y en avait d'un autre genre qui devaient
tout autant et plus encore que ceux-l, peut-tre concourir  sa
prosprit--c'taient ceux de la publicit: un cercle de ce genre ne
pouvait pas ouvrir ses portes sans tambour ni trompette, et il y avait
longtemps que Raphalle avait engag son orchestre.

Il avait commenc: _pianissimo_, il tait vaguement question d'un
nouveau cercle;--_piano_, il ne ressemblerait en rien  ceux qui avaient
exist jusqu' ce jour;--_adagio_, on y trouverait un luxe et un confort
inconnus en France, en mme temps qu'une scurit absolue contre les
tricheries;  l'avance les joueurs seraient certains de n'avoir pas 
se surveiller les uns les autres, ce qui supprime tout le plaisir du
jeu;--_andante_, ses salons seraient avenue de l'Opra, dans la
plus belle maison que Paris ait vu construire en ces dernires
annes;--l'attention tant alors suffisamment veille, les trompettes
avaient enfin donn son nom: _maestoso ma non troppo_, c'tait le Grand
international;--_largo_, il avait pour fondateurs l'lite du monde
de la diplomatie (l'ancien ambassadeur aux gages de Barthelasse), de
l'arme (le gnral paminondas), de la politique (le comte de Cheylus,
Adeline, Bunou-Bunou), de l'aristocratie (le duc d'Arcala), des arts
(Bagarry et Fastou), de l'industrie, de la finance, du commerce
parisien, reprsents par une kyrielle de noms srieux bien faits pour
inspirer confiance;--_fortissimo_, ce n'tait pas une spculation louche
comme tant d'autres; _con calore_, c'tait une affaire nationale, _con
fuoco_, qui dans l'esprit de ses fondateurs devait concourir, _tempo di
marcia_, au relvement de la fortune publique.

Pendant que se jouait cette symphonie Adeline, dont la prsence  Paris
n'tait pas utile, puisque l'amnagement du cercle ne le regardait en
rien, avait t passer quelques jours  Elbeuf.

Comme toujours il tait arriv le soir, et il avait trouv sa famille
dans la salle  manger, l'attendant devant le couvert mis.

Comme toujours il vint  sa mre, qu'il embrassa respectueusement.

--Comment vas-tu la Maman?

--Bien, mon garon, et toi? Sais-tu que je commenais  tre inquite de
toi?

--Pourquoi donc?

--Tu es marqu parmi ceux qui se sont abstenus  la Chambre, et depuis
plusieurs jours tu n'as pas dit un mot, pas mme une interruption.

--Tu sais bien que je n'interromps jamais.

--Tu as tort; quand on a son mot  dire, on le dit: a fait plaisir aux
lecteurs, qui voient que leur dput est  son banc.

--J'tais pris par le travail des commissions.

En ralit, 'avait t par le travail de la fondation de son cercle
qu'Adeline avait t pris; mais il ne pouvait pas le dire  sa mre,
puisqu'il n'en avait pas encore parl  sa femme, attendant, pour le
faire, qu'il et obtenu son autorisation: ce serait ce soir-l qu'il lui
annoncerait cette grande nouvelle.

Mais il ne put pas aborder ce sujet tout de suite aprs le souper; car
en quittant la table, la Maman, au lieu de se retirer dans sa chambre
comme tous les soirs, lui demanda de la rouler dans le bureau,--ce qui
ne se faisait que dans les circonstances extraordinaires.

Que voulait-elle donc? Qu'avait-elle  dire?

Avec elle il n'y avait jamais longtemps  attendre; les paroles ne se
figeaient point sur ses lvres, et ce qu'elle avait dans le coeur ou
dans l'esprit elle s'en dbarrassait au plus vite; aussitt que Berthe
et Lonie se furent retires, elle commena:

--Mon fils, il se passe ici d'tranges choses.

Adeline regarda sa femme avec inquitude, s'imaginant qu'une difficult
ou une querelle s'tait leve entre sa mre et elle, ce qu'il redoutait
le plus au monde.

--Je m'en suis plainte  ma bru, continua la Maman, mais comme elle n'a
pas tenu compte de mes observations, il faut bien que je te les fasse
 toi-mme, quoiqu'il m'en cote d'_affaiter_ ton retour de querelles,
quand tu rentres chez toi pour te reposer.

Madame Adeline voulut pargner  son mari l'impatience de chercher o
tendait ce discours.

--Il s'agit de Michel Debs, dit-elle doucement.

--Justement, il s'agit de ce Michel Debs qui ne dmarre pas d'ici.

--Oh! Maman! interrompit madame Adeline.

--Je suis _fiable_ peut-tre; quand je dis quelque chose on peut me
croire: bien sr que ce _clampin_ ne reste pas ici du matin au soir, je
ne prtends pas a, mais il cherche toutes les occasions pour y venir et
pour voir Berthe. Qu'est-ce que cela signifie?

--Tu sais bien qu'il aime Berthe; il est tout naturel qu'il cherche  la
rencontrer.

--Alors tu autorises ces visites?

Ce n'est pas pour rien qu'on est Normand.

--Je ne trouve pas mauvais que Berthe connaisse mieux ce garon; il me
semble que c'est toujours ainsi qu'on devrait procder dans un mariage.

--Et s'il lui plat?

--Dame!

--Tu l'accepterais pour gendre?

--Voudrais-tu faire le malheur de ta petite-fille?

--C'est justement pour n'avoir pas  faire son malheur que j'ai demand
 ta femme de fermer notre porte  ce garon; elle ne m'a pas coute;
il a continu  venir et on a continu  lui faire bonne figure; je me
suis tenue  quatre pour ne pas le mettre moi-mme  la porte; c'est un
scandale, une abomination; tout Elbeuf sait qu'il vient chez nous pour
Berthe;  la messe on me regarde.

Il tait vrai que tout Elbeuf s'occupait du mariage de Michel Debs avec
Berthe Adeline. Des discussions s'taient engages sur ce sujet. On
ne parlait que de cela. Et comme ni les Eck et Debs, ni les Adeline
n'avaient fait de confidence  personne, on se demandait si c'tait
possible. Pour tcher de deviner quelque chose, les dvotes de
Saint-Etienne dvisageaient la vieille madame Adeline, et devant ces
regards elle s'exasprait, elle s'indignait, non pas tant parce qu'elle
tait un objet de curiosit que parce qu'elle devinait les hsitations
de celles qui l'examinaient: comment pouvaient-elles la croire capable
d'accepter un pareil mariage!

--Maintenant, reprit-elle, tu vas me rpondre franchement et dcider
entre ta femme et moi: autorises-tu ces visites? Parle.

Si Normand que ft Adeline, il lui tait difficile de ne pas rpondre 
une question pose en ces termes et avec cette solennit; cependant il
l'essaya.

--Je fai dit que c'tait une sorte d'preuve.

--Alors tu les autorises?

--Mais....

--Oui ou non, les autorises-tu? Autrement consens-tu  ce que je fasse
comprendre  ce jeune homme... poliment qu'il ne doit plus se prsenter
ici?

Cette fois, il n'y avait plus moyen de reculer.

--C'est impossible, dit-il.

Il allait expliquer et justifier cette impossibilit, elle lui coupa la
parole.

--Roule-moi dans ma chambre.

--Mais, Maman.

--Je te demande de me rouler dans ma chambre. Si je pouvais me servir de
mes jambes, je serais dj sortie. Je t'ai dj dit ce que je pensais de
ce mariage: mieux vaut que Berthe ne se marie jamais que de devenir la
femme d'un juif. Je te le rpte. Je sais bien que tu n'as pas besoin de
mon consentement pour faire ce mariage, mais rflchis  ce que je te
dis: il n'aura jamais ma bndiction.

--Mais, Maman....

--Roule-moi dans ma chambre.

Il n'y avait pas  discuter, il fit ce qu'elle demandait, et,
tristement, il revint auprs de sa femme.

--Tu vois, dit celle-ci.

--Et justement au moment o j'apportais de bonnes nouvelles, o je
croyais qu'un pas dcisif tait fait pour assurer ce mariage.

--Quelle bonne nouvelle? demanda-t-elle avec plus d'apprhension que
d'esprance, comme ceux que le sort a frapps injustement et qui n'osent
plus croire  rien de bon.

Il raconta comment par son ami le vicomte de Mussidan, qui l'avait si
gracieusement oblig au moment de la crise provoque par la faillite
Bouteillier, il avait t amen  s'occuper de la fondation d'un cercle,
dont le but tait le relvement de la fortune publique, il expliqua
la situation qu'on lui faisait, situation honorifique et situation
matrielle; enfin, il dit avec quel empressement on lui avait accord
l'autorisation qu'il demandait.

--Et tu ne m'avais parl de rien! s'cria-t-elle.

--Tout tait subordonn  l'autorisation administrative, c'est
d'avant-hier que je l'ai.

Ce n'tait pas la joie que donne une bonne nouvelle qui se peignait sur
le visage de madame Adeline, tout au contraire.

--Comme tu accueilles cela! dit-il. Dans notre position ce n'est donc
rien qu'un gain de soixante-quinze mille francs et un traitement de
trente-six mille?

--C'est parce que c'est beaucoup que j'ai peur.

--De quoi?

--Je ne sais pas.

--Eh bien, alors?

--Je n'entends rien  ces choses, tu n'y entends rien toi-mme; comment
me rassurerais-tu? Ce que je comprends, c'est qu'il s'agit de jeu, et
que c'est sur les produits du jeu que votre cercle doit marcher.

--Comme tous les cercles: un joueur joue chez nous, il nous paye pour
jouer comme un spculateur paye un agent de change pour jouer  la
Bourse.

--Crois-tu? Moi je n'aime pas cet argent. La source o on le prend me...
(elle allait dire: me dgote, elle se reprit:)... me rpugne.

--C'est celle o puisent tous les cercles; sois sre qu'il n'y a que les
joueurs qui trouvent immoral de payer un tant pour cent sur les sommes
qu'ils risquent; le public serait plutt dispos  trouver que ce tant
pour cent n'est pas assez lev.

--Mais si tu allais devenir joueur toi-mme! A vivre avec les gens, on
prend leurs dfauts.

--Moi, joueur!  mon ge! dit-il en riant. Quand je n'ai qu'un souci,
celui de vous gagner de l'argent, j'irais m'exposer  en perdre! Tu ne
crois pas ce que tu dis.

--Enfin, si tu tais tromp par ces gens: tout ce monde qui vit par le
jeu n'a pas bonne rputation.

--Crois-tu que je n'aurai pas les yeux ouverts? Je ne suis pas prsident
 vie: le jour o je verrais la plus petite irrgularit compromettante,
si petite qu'elle ft, je me retirerais!

--Et si tu ne la vois pas?

--As-tu le moyen de me donner cinquante mille francs demain pour
rembourser le vicomte? Non, n'est-ce pas? As-tu, d'autre part, le moyen
de me faire gagner trente-six mille francs par an, que nous pouvons
mettre de ct? Non, n'est-ce pas? Eh bien! alors, ne repoussons pas
l'occasion qui se prsente, mme si elle nous expose  un risque. Tu
conviendras, au moins, que ce risque est bien petit. A nous deux, nous
nous en garerons bien.

Que dire de plus? C'tait son instinct qui protestait, et encore
vaguement, sans avoir rien de prcis  opposer aux rponses de son mari.
Elle ne pouvait que subir le fait accompli,--au moins pour le moment.
Mais s'il promettait d'ouvrir les yeux, elle, de son ct, se promettait
de les ouvrir aussi.

Auprs de Berthe, sa bonne nouvelle reut, le lendemain matin, un
meilleur accueil.

--Alors, cela assure notre mariage! s'cria-t-elle quand il lui eut
expliqu la situation.

--Au moins cela l'avance-t-il.

--Si tu savais comme je suis heureuse! Je peux bien te dire maintenant
que, depuis notre promenade dans les bois du Thuit, je ne vis pas;
plus je trouvais Michel aimable et charmant, plus je reconnaissais de
qualits en lui, plus il me plaisait, plus je... l'aimais, plus je me
tourmentais, me dsesprais, en me disant que peut-tre il faudrait
renoncer  lui. Alors, maintenant, nous allons nous voir librement,
n'est-ce pas?

--Pas encore. Il faut mnager ta grand'mre et la sienne. Mais voici
une ide qui me vient et qui va te consoler. Nous donnons une fte pour
l'ouverture de mon cercle. Tout Paris y sera. Tu y viendras avec ta
mre, et j'inviterai Michel.

--Dcidment, tu es le roi des pres!

--Comme les rois doivent offrir des toilettes royales  leurs filles, tu
vas me dire quelle robe je dois commander  madame Dupont.

--Ce n'est pas la peine d'en commander une; j'ai ma robe de tulle rose
que je n'ai mise qu'une fois: elle me va trs bien, elle suffira,
puisque Michel ne la connat pas et... que ce sera pour lui que je
m'habillerai.


IX

'avait t une grosse affaire de dresser le programme de la fte que
le _Grand International_, ou le _Grand I_, comme on disait dj en
abrgeant son nom, devait donner pour son ouverture.

Il fallait quelque chose d'original, de neuf, de brillant, surtout de
tapageur qui frappt l'attention. Et en un pareil sujet le neuf est
difficile  trouver. On a tant fait d'ouvertures de n'importe quoi, qui
devaient tre tapageuses, que toutes les combinaisons, mme absurdes,
ont t puises; il est terriblement blas sur ce genre de ftes, le
public parisien et surtout le public boulevardier.

Bagarry avait propos un acte indit de sa composition, mondain, lger
et piquant; Fastou avait suggr l'ide d'exposer quelques-unes de ses
dernires oeuvres; des pianistes avaient assig Frdric, Raphalle, M.
de Cheylus et mme Adeline; des guitaristes espagnols s'taient offerts;
un Amricain clbre dans son pays pour jouer des airs varis en faisant
craquer ses bottes s'tait mis  la disposition de Frdric, qui avait
refus avec autant d'indignation que de mpris: son cercle servir  de
pareilles exhibitions! C'tait quelque chose d'artistique, de distingu,
de noble qu'il lui fallait, en un mot, un programme caractristique qui
montrt bien  tous dans quelle maison on se trouvait.

Un moment il avait eu la pense d'obtenir de son beau-frre Far
un petit acte indit, dont la reprsentation et t un vnement
parisien; mais le beau-frre avait obstinment refus, et ce qui tait
plus indigne encore (le mot tait de Raphalle), la soeur elle-mme
n'avait pas voulu s'interposer entre son frre et son mari pour
amener celui-ci  donner cet acte. Il avait eu beau prier, supplier,
s'indigner, se fcher, invoquer la solidarit de la famille, elle avait
rsist aux prires comme aux reproches et aux menaces:

--De l'argent s'il t'en faut, oui, encore comme autrefois; le nom de mon
mari, jamais.

--Ton mari ne peut-il pas m'aider, quand une occasion se prsente?

--Non, quand elle se prsente mal.

--On dirait vraiment que M. Far nous a fait un honneur en entrant dans
notre famille.

--Au moins ferait-il honneur  votre maison de jeu en lui donnant son
nom, et c'est pour cela que je ne le lui demanderai point.

--Nous nous en passerons.

Ils s'en passrent en effet, mais, si le programme manqua de cette
attraction, il en eut d'autres: d'abord un dner pour les invits
srieux, ceux qui devaient largement le payer en services rendus; puis
une soire runissant une lite de comdiens et de chanteurs comme
on n'en voit que dans les grandes reprsentations  bnfices, et 
laquelle des femmes seraient invites, ce qui serait une originalit,
une innovation que l'influence du prsident ferait tolrer,--pour une
fois; enfin un souper. Quand les nappes blanches auraient t remplaces
par des tapis verts et qu'il ne resterait plus que des joueurs dans les
salons, la vraie fte commencerait. Adeline aurait voulu qu'on ne jout
point ce jour-l, mais il avait d cder aux rclamations de son comit:
tout le monde s'tait mis contre lui, mme les honntes commerants ses
amis qui jusqu' ce jour n'avaient fait parti d'aucun cercle; et c'tait
prcisment ceux-l qui avaient montr le plus d'empressement  jouir
des plaisirs qu'ils pouvaient enfin s'offrir en toute scurit: ce ne
serait pas chez eux qu'il y aurait  observer son voisin pour voir s'il
ne triche pas.

Le dner tait pour huit heures; ds sept heures et demie les invits
commenaient  monter le grand escalier, si bien rempli de plantes
vertes et de camlias que le buste de la Rpublique, plac dans sa
niche, disparaissait sous le feuillage et qu'il tait impossible de
distinguer si on avait devant les yeux une tte de saint ou d'empereur
romain. Dans le vestibule, qui, par les dimensions, tait un vritable
hall, se tenaient les valets de pied en grande livre: souliers 
boucles d'argent, bas de soie, habit  la franaise fleur de pcher,
galonn d'argent. A tous les invits, le secrtaire remettait le
programme, et pour quelques-uns,  ce programme il ajoutait discrtement
une petite enveloppe contenant quelques jetons de nacre: c'tait une
attention dlicate dont Raphalle avait suggr l'ide; avec quelques
milliers de francs, on pouvait donner de la gaiet au dner... et, plus
tard, de l'animation au jeu.

Dans le salon, les membres du comit recevaient leurs htes, qu'ils
ne connaissaient pas pour la plupart; Adeline, adoss  la chemine,
souriant et accueillant, avait prs de lui le comte de Cheylus, le
gnral Epaminondas et l'ancien ambassadeur qui, pour cette solennit,
avaient cru devoir sortir toutes leurs dcorations: M. de Cheylus en
tait si haut cravat, qu'il se tenait raide comme s'il souffrait d'un
torticolis ou d'un lumbago.

Le plus souvent, les dners d'inauguration sont coeurants par leur
banalit, mais celui du _Grand I_ tait exquis, ayant t prpar dans
les cuisines mmes du cercle par un chef de talent. Il importait, en
effet, au succs de l'entreprise, qu'on parlt de la cuisine du _Grand
I_ et qu'on st dans Paris qu'elle tait suprieure, de beaucoup
suprieure,  celle que pour le mme prix on pouvait trouver ailleurs.
Au premier abord, une spculation consistant  donner pour deux francs
cinquante, avec le vin, un djeuner qui en vaut cinq, et pour quatre
francs un dner qui en vaut huit, peut paratre dtestable; cependant
elle est en ralit excellente, bien qu'elle se traduise par une
allocation de vingt ou trente mille francs au cuisinier. Parmi les gens
qui frquentent les cercles, il en est qui savent compter, et qui se
disent que deux francs cinquante d'conomie sur le djeuner, quatre
francs sur le dner, donnent deux cents francs par mois, soit deux mille
quatre cents francs par an, ce qui en vaut vraiment la peine. Il est
vrai qu'ils pourraient se dire aussi qu'il n'est peut-tre pas trs
dlicat de faire ce bnfice; mais sans doute ils n'y pensent pas: la
cagnotte payera a. Et en effet elle le paye sans murmurer, car cette
perte de vingt ou trente mille francs sur la table est une bonne affaire
pour elle: c'est par le dner que bien des joueurs sont attirs et
retenus; et c'est par  le djeuner que plus d'une cagnotte a t sauve
des justes svrits de la police. Si bien fondes que soient les
plaintes contre un cercle, l'administration y regarde  deux fois avant
de le fermer, quand son djeuner est frquent par des gens ayant un nom
honorable: des commerants, des artistes, des mdecins, des avocats qui
levs avant midi pour s'asseoir  la table du restaurant ne  sont pas
des joueurs de profession; ceux-l font du cercle ce qu'il doit tre, un
lieu de runion; et ce paratonnerre vaut plus qu'il ne cote.

La bonne chre d'un ct, de l'autre l'attention de Raphalle, combinant
leurs effets, le dner fut trs gai, et l'on arriva  l'heure des toasts
sans avoir conscience du temps coul.

Ce fut Adeline qui se leva le premier et porta la sant des
reprsentants de l'arme, de la diplomatie, de la politique, des
lettres, des arts, du commerce et de l'industrie qu'il avait la fire
satisfaction de voir runis autour de lui dans un but patriotique.

A ce mot, plus d'un convive avait ouvert les oreilles, ne se doutant
gure qu'en mangeant ce bon dner, dans cette salle luxueuse, au
milieu de ces belles tentures et de ces fleurs, il concourait  un but
patriotique et accomplissait un devoir: vraiment doux, le devoir du
cimier de chevreuil, et aussi celui du Chteau-yquem.

Mais Adeline tait trop absorb dans son discours, qu'il disait et ne
lisait pas, pour rien voir; il continuait et dveloppait la pense sur
laquelle il vivait depuis qu'il s'tait dcid  demander l'autorisation
de son cercle, et sur ses lvres voltigeaient les grands mots de
Paris-lumire, de ville de toutes les lgances et de tous les gnies,
de relvement de la fortune publique par le luxe, de travail franais,
de production nationale.

Si les convives  l'intelligence alerte avaient t un peu surpris
d'entendre parler du devoir patriotique qu'ils accomplissaient  cette
table, ils ne le furent pas moins quand ils comprirent que l'ouverture
de ce cercle n'avait pas d'autre but que de travailler au relvement de
la fortune publique.

--En voil une bonne! murmura l'un d'eux.

Mais les commentaires ne purent pas s'changer; Bunou-Bunou venait de se
lever pour rpondre au prsident, et aussitt le silence avait succd
aux applaudissements: c'tait un rgal qu'un toast de Bunou-Bunou, qui
dpensait des trsors de lyrisme dans ses rapports pour riger une
commune en chef-lieu de canton, et dont le choix d'adjectifs tonnants
tait affich dans les bureaux des journaux.

--Je parie deux louis que nous allons entendre la fameuse phrase:
J'ignore si je m'abuse, dit un journaliste parlementaire; qui tient
mes deux louis?

Mais personne ne lui rpondit, et ce fut avec raison, car le premier mot
qui sortit de la bouche inspire du dput fut prcisment la fameuse
phrase qui planait sous la coupole du palais Bourbon:

--Messieurs, j'ignore si je m'abuse....

Le rire touffa la reconnaissance de l'estomac, et parmi ceux qui
avaient dj entendu cette phrase clbre, il y en eut plus d'un qui se
cacha la figure dans sa serviette; d'autres se fchrent et dclarrent
qu'au lieu de les obliger  couter ces jolies choses, on ferait bien
mieux d'en tailler une petite.

Heureusement les discours tournrent court; il fallait enlever les
tables pour la soire, et il n'y avait pas de temps  perdre.

En sortant de la salle  manger, Adeline se rendit dans son cabinet, o
il trouva sa femme et Berthe qui venaient d'arriver avec Michel Debs.

Ils taient venus d'Elbeuf dans l'aprs-midi,--ce qui avait donn 
Michel et  Berthe la joie de se trouver pendant trois heures dans le
mme compartiment en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux,--et
ils n'avaient pas encore visit les salons du cercle.

--Voulez-vous offrir votre bras  ma fille? dit Adeline  Michel; en
attendant que la soire commence, nous ferons un tour dans les salons;
il faut que je vous montre _mon_ cercle.

C'tait de la meilleure foi du monde qu'il disait mon cercle:
n'tait-ce pas lui qui avait obtenu l'autorisation de l'ouvrir, n'en
tait-il pas le prsident, ne dcidait-il pas des admissions, tout le
monde n'tait-il pas chapeau bas devant lui: Frdric se tenait si
discrtement  l'cart qu'il n'avait pas paru au dner; il se montrerait
seulement  la soire, comme bien d'autres.

Ils avaient commenc leur tour, Adeline donnant le bras  sa femme,
Michel conduisant Berthe;  mesure qu'ils avanaient, l'impression
n'tait pas la mme chez la mre que chez la fille: madame Adeline se
montrait effraye du luxe qu'elle voyait, Berthe en tait merveille;
quant  Michel, il n'avait d'yeux que pour Berthe, et s'il ne pouvait
tre toujours tourn vers elle, il la regardait venir dans les glaces,
et par cela seul qu'il la voyait s'appuyer sur son bras, il la sentait
plus  lui:  la douceur du contact de la main s'ajoutait le ravissement
des yeux: qu'elle tait charmante dans sa toilette rose!

Ils arrivrent  la salle de baccara, dont Adeline ouvrit la porte, et
ils se trouvrent dans une grande pice, plus longue que large et trs
haute, puisque de deux tages on en avait fait un seul en supprimant le
plancher; le plafond tait  caissons dors et les murs taient tendus
de belles tapisseries tombant sur des boiseries sombres.

--Comment trouvez-vous a? demanda Adeline avec fiert.

--On dirait une chapelle, rpondit Berthe.

En rentrant dans le grand salon, M. de Cheylus et Frdric vinrent
au-devant d'eux, et les prsentations eurent lieu:

--Mon cher prsident, on vous rclame, dit Frdric; si ces dames
veulent bien m'accepter  votre place, je vais les installer; je
resterai avec elles pour leur nommer vos invits; il faut bien qu'elles
les connaissent, puisqu'elles sont les matresses de la maison.

Et ce fut rellement en matresses de la maison qu'il les traita: on
ne pouvait tre plus respectueux, plus aimable, plus Mussidan; madame
Adeline, qui avait pour lui une rpulsion instinctive, fut gagne.
C'tait vraiment l'homme que si souvent son mari lui avait dpeint.

Les salons s'emplirent _et la fte commena_. Comme le programme en
avait t trs habilement compos, ce fut au milieu des applaudissements
qu'il s'excuta; de tous cts partaient des exclamations enthousiastes,
et les compliments accablaient Adeline, qui ne savait  qui rpondre, un
peu gris de ce triomphe.

Cependant tout le monde n'applaudissait point, et dans les coins se
manifestaient de sourdes protestations et des impatiences.

--a ne finira donc jamais, leur bte de fte?

--On n'en taillera donc pas une petite?

Si Raphalle avait t prsente, elle aurait vu que, parmi ces
mcontents se trouvaient quelques-uns de ceux  qui elle avait eu la
prvenance de faire remettre des jetons de nacre.

Enfin la fte s'acheva, et le souper, bien que tranant un peu en
longueur, se termina aussi: les invits peu  peu se retirrent, au
moins ceux qui taient venus avec leurs femmes.

Quand il ne resta plus que des hommes, on envahit la salle de baccara,
et, quoiqu'elle ft vaste, on s'y entassa si bien que ce fut  peine si
ceux qui s'taient assis  la table purent remuer les coudes.

--Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait; rien ne va plus.

Le lendemain, les journaux racontaient cette fte, mais, ce qui valait
mieux, le bruit se rpandait dans Paris, se colportait, se rptait
qu'il y avait une caisse srieuse au nouveau cercle et qu'elle s'ouvrait
facilement.

Le _Grand I_ tait fond.




TROISIME PARTIE


I

Le _Grand I_ n'tait ouvert que depuis quelques mois et dj Adeline
se demandait comment, pendant tant d'annes il avait pu vivre  Paris
ailleurs que dans un cercle.

Elles avaient t si longues pour lui, si vides, si mortellement
ennuyeuses, les soires qu'il passait  tourner dans son petit
appartement de la rue Tronchet, ou  se promener mlancoliquement tout
seul autour de la Madeleine, allant du boulevard  la gare Saint-Lazare
et de la gare au boulevard en gagnant ainsi l'heure de se coucher! Que
de fois, en entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la
tentation de monter l'escalier de la ligne de Rouen et de s'asseoir dans
le wagon qui l'emmnerait jusqu' Elbeuf! Il manquerait la sance du
lendemain, eh bien! tant pis, il se trouverait au moins, parmi les
siens; il embrasserait sa fille  son rveil; quelle joie dans la
vieille maison de l'impasse du Glayeul! L taient la libert, la
gaiet, le repos; Paris n'tait qu'une prison o il faisait son temps,
et ce temps tait si dur, si morne, que, plus d'une fois, il avait pens
 se retirer de la politique pour vivre tranquille  Elbeuf, dans sa
famille, avec ses amis, pendant la semaine surveillant sa fabrique,
taillant ses rosiers du Thuit le dimanche, heureux, l'esprit occup, le
coeur rempli, entour, envelopp d'affection et de tendresse, comme il
avait besoin de l'tre.

Mais du jour o le _Grand I_ avait t ouvert, cette existence monotone
du provincial perdu dans Paris avait chang: plus de soires vides, plus
de dners mlancoliques en tte  tte avec son verre, plus de djeuners
hts au hasard des courses et des rendez-vous d'affaires; il avait un
chez lui, un nid chaud,  capitonn, luxueux, joyeux,--_son_ cercle, o
toutes les mains se tendaient pour serrer la sienne, o les sourires
les plus engageants accueillaient son entre, o il tait, pour tous
Monsieur le prsident.

A _sa_ table, qui ne ressemblait en rien  celle des restaurants
mdiocres qu'il avait jusque-l frquents avec la prudente conomie
d'un provincial, il tait un vrai matre de maison; on l'coutait, on le
consultait, on le traitait avec une dfrence dont les premiers jours il
avait t un peu gn, mais  laquelle il n'avait pas tard  si bien
s'habituer que ce n'tait plus seulement pour les valets, empresss
 lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il tait monsieur le
prsident, il l'tait devenu pour lui-mme, croyant  son titre, le
prenant au srieux, s'imaginant que c'tait arriv; prsident! ne le
ft-on que de la Socit des bons drilles, on est toujours Monsieur le
prsident pour quelqu'un et consquemment pour soi.

Mais bien plus encore que les satisfactions de la vanit, celles de la
camaraderie et de l'amiti l'avaient attach  son cercle. En sortant de
la Chambre il n'tait plus seul sur le pav de Paris, comme pendant
si longtemps il l'avait t, il ne s'arrtait plus sur le pont de la
Concorde pour regarder l'eau couler en se demandant de quel ct il
allait aller,  droite,  gauche, sans but, au hasard.

Il tait rare que maintenant il sortt seul de la Chambre, presque tous
les soirs Bunou-Bunou l'accompagnait, charg d'un portefeuille bourr de
paperasses, et toujours rgulirement M. de Cheylus, qui, mis  la porte
par Raphalle le jour mme o elle n'avait plus eu besoin de lui, tait
heureux de trouver au cercle un bon dner qui ne lui cotait rien,--le
_suif_.

D'autres collgues aussi se joignaient  eux quelquefois, invits par
Adeline, ou bien s'invitant eux-mmes, quand ils taient en disposition
de s'offrir un dner meilleur et moins cher que dans n'importe quel
restaurant.

--Je vais dner avec vous.

On partait en troupe, et par les Tuileries quand il faisait beau, par
les arcades de la rue de Rivoli quand il pleuvait, on gagnait l'avenue
de l'Opra, en causant amicalement. Lorsqu' travers les glaces de la
porte  deux battants, le valet de service dans le vestibule avait vu
qui arrivait, il se htait d'ouvrir en saluant bas, et par le grand
escalier dcor de fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses
invits devant lui; si quelqu'un, par dfrence d'ge ou pour autre
raison, voulait lui cder le pas, il n'acceptait jamais:

--Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.

C'tait chez lui qu'il recevait ses amis; c'tait  lui les valets qui
dans le hall s'empressaient autour de ses invits;  lui ces vitraux
chauds aux yeux, ces tableaux signs de noms clbres.

A vivre sous ces corniches dores,  marcher sur ces tapis doux aux
pieds,  s'engourdir dans des fauteuils savamment tudis,  n'avoir
qu'un signe  faire pour tre compris et obi, il s'tait vite laiss
gagner par le besoin de la vie facile et confortable qui exerce un
attrait si puissant sur certains habitus des cercles qu'ils se trouvent
mal  leur aise partout ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette
attraction avait t d'autant plus envahissante qu'il avait toujours
vcu au milieu d'une simplicit patriarcale: point de tapis, point de
vitraux  Elbeuf, et des domestiques qui ne comprenaient pas  demi-mot.

Mais ce qu'il n'avait jamais eu  Elbeuf, et ce qu'il avait trouv dans
son cercle, c'tait la conversation facile et lgre de _ses_ dners
qui, en une heure, lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses
scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses drleries ou ses
douleurs. Bien qu'habitu aux propos graves et lourds de la province,
qui partent de rien pour arriver  rien, il aimait cependant la
raillerie fine et le mot vif, et quand il avait  sa table--ce qui
d'ailleurs, arrivait souvent--des gens d'esprit  la langue aiguise ou
 la dent dure, aussi capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point
que de bien dire ce qu'ils rptaient, c'tait pour lui un rgal de les
couter. Un jour celui-ci, le lendemain celui-l, tous venaient lui
donner leur reprsentation sans qu'il et  se dranger; il n'avait qu'
leur sourire, qu' les applaudir, ce qu'il faisait du reste avec une
amabilit pleine de bonhomie.

Comme la nature l'avait dou de l'esprit de justice en mme temps que
d'une me reconnaissante, il ne pouvait pas jouir de cette existence
agrable sans se dire que c'tait  Frdric qu'il la devait.

Parfait le vicomte. Il avait rencontr en lui le collaborateur le plus
zl en mme temps que le plus discret, deux qualits qui ordinairement
s'excluent l'une l'autre.

Bien qu'il surveillt tout, bien qu'il ft tout, et ne quittt gure
le cercle, jamais Frdric ne se mettait en avant: Maurin, qui avait
toujours le titre de grant, tait, il est vrai, bien effac, mais ce
qui importait  Adeline, c'tait que lui, prsident, ne le ft point;
c'tait que la gestion financire n'empitt point sur la direction
morale, et, aprs dix mois d'exercice, il se sentait aussi matre de
cette direction qu'au jour o, pour la premire fois, il avait pris la
prsidence.

Pour les admissions, lui et son comit taient rests les matres
absolus, et jamais le grant n'avait essay de leur faire admettre des
membres douteux, comme il arrive dans tant de cercles, o le souci de
faire marcher la partie passe avant tout; et, comme il devait arriver
au _Grand I_, lui avait-on prdit charitablement en l'avertissant de se
bien tenir de ce ct; mais ces cercles avaient pour grant un Maurin,
non un vicomte de Mussidan!

D'autre part, jamais il ne lui tait venu  lui ni  son comit des
plaintes, ou simplement des rclamations, tant la machine administrative
fonctionnait avec rgularit.

C'tait bien le cercle modle dont le vicomte avait parl dans leurs
entretiens du soir sur les boulevards, et que, grce  la svrit de sa
surveillance, ils avaient pu raliser.

--O diable a-t-il appris l'administration? demandait parfois Adeline en
faisant son loge aux membres du comit.

A quoi M. de Cheylus, feignant d'ignorer les liens qui attachaient
Raphalle  Frdric et aussi la part que celui-ci avait prise  son
expulsion, rpondait qu'on ne fait bien que ce qu'on n'a pas appris 
faire; mais cette rponse, il l'accompagnait d'un sourire railleur qui
dmentait ses paroles. Venant de tout autre, ce sourire nigmatique
et inquit Adeline: chez M. de Cheylus il n'avait aucune importance;
c'tait simplement la vengeance d'un... battu.

Et quand M. de Cheylus tait absent, Adeline riait avec les autres
membres du comit de cette petite tratrise.

--Il n'en prend pas son parti, le comte.

--Dame! il y a de quoi!

--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble qu' la place de M. de
Cheylus, au lieu d'en vouloir au vicomte, je lui en saurais gr.
Peut-tre trouverez-vous que ce que je dis l a l'air d'une navet; je
vous affirme que c'est profond.

Cependant, devant la persistance du sourire de M. de Cheylus, Adeline,
par excs de conscience plutt que par curiosit, avait voulu savoir ce
qu'il cachait, mais inutilement; M. de Cheylus n'avait rien rpondu aux
questions les plus pressantes; il n'avait rien voulu dire de plus que ce
qu'il avait dit; il ne savait rien de plus sur le compte de ce jeune
homme que ce que tout le monde savait.

Adeline et eu le plus lger soupon sur Frdric qu'il et cherch, au
del de ces sourires et de ces propos vagues, mais comment pouvait-il en
avoir quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la preuve que le
_Grand I_ tait le modle des cercles?

On sait que l't fait le vide dans les cercles comme dans les thtres:
avec la chaleur, la vie mondaine de Paris s'endort: on est  Trouville,
 Dieppe, en dplacement de sport ou de villgiature; plus tard on
chasse, on ne va pas  son cercle, et plus ce cercle est d'un rang
lev, plus il est abandonn par ses membres. Cependant tous ces membres
ne restent pas sans venir  Paris pendant cinq ou six mois, et ceux
qui n'y sont pas ramens pour une raison quelconque de sentiment ou
d'affaires, le traversent en se rendant du nord dans le midi, ou de
l'est dans l'ouest. O passer ses soires? au thtre? ils sont ferms;
 son cercle! la partie y est morte faute de combattants. Ne pourrait-on
donc pas en tailler une? Il y a longtemps qu'on n'a pas jou; les doigts
vous dmangent. Si alors on entend parler d'un cercle o la partie a
gard un peu d'entrain, on y court; qu'il soit de second ou de troisime
ordre, qu'importe, puisqu'on n'y entre qu'en passant? deux parrains vous
prsentent, et l'on s'assied  la table du baccara.

C'tait ainsi que, pendant la belle saison, alors que les autres cercles
chmaient, Adeline avait eu la satisfaction de voir venir au _Grand I_
les membres les plus connus des grands cercles. Frdric ne manquait
pas d'en faire la remarque, sans y insister plus qu'il ne fallait,
d'ailleurs.

--Vous voyez comme on vient  nous.

Adeline tait bloui par les noms des ducs, des princes, des marquis qui
dfilaient sur les lvres de son grant, et quand il allait  Elbeuf il
ne manquait pas de les rpter  sa femme.

--Tu vois comme on vient chez nous: nous sommes un centre, un terrain
neutre, celui de la fusion, le trait d'union entre la France qui
travaille et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie rpublicaine et
le monde lgant.

Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce qu'elle voyait de plus
clair, c'est que son mari venait moins souvent  Elbeuf; c'est que,
quand il tait chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible
qu'autrefois aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques, boudant sa
cuisine, blaguant son vieux mobilier qui, pour la premire fois depuis
quarante ans, lui semblait aussi peu confortable que ridicule.


II

Si grande que ft la satisfaction d'Adeline, elle n'tait pourtant pas
sans mlange.

Quand il se disait que Son Altesse le prince de... le duc de..., le
marquis de..., taient venus perdre quelques milliers de francs chez
lui, il prouvait un sentiment de vanit dont il ne pouvait se dfendre;
et quand il se disait aussi que le cercle qu'il prsidait servait de
trait d'union entre la bourgeoisie rpublicaine et le monde lgant,
c'tait un sentiment de juste fiert qui le portait et auquel il pouvait
s'abandonner franchement, avec la conscience du devoir accompli.

Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait prs de cinquante
mille francs  la caisse de _son_ cercle, qui n'tait pas _sa_ caisse,
par malheur, c'tait un sentiment de honte qui l'anantissait.

Comment avait-il pu se laisser entraner  jouer?

C'tait avec bonne foi, avec conviction qu'il avait rassur sa femme
lorsqu'elle avait manifest la crainte qu'il ne devnt joueur.

--Moi, joueur!

Il se croyait alors d'autant plus srement  l'abri, qu'il avait jou
dans sa jeunesse et que par exprience il connaissait les dangers du
jeu.

Ce n'est pas quand on a t entran une premire fois et qu'on a eu la
chance de se sauver, qu'on se laisse prendre une seconde. A vingt ans
on a une faiblesse et une ignorance, des emportements et des vaillances
qu'on n'a plus  cinquante aprs avoir appris la vie.

Qu'il et jou et perdu de grosses sommes en voyageant en Allemagne,
il y avait eu alors toutes sortes de raisons et mme d'excuses  sa
faiblesse: sa matresse tait joueuse; les casinos taient devant lui
avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; l'argent qu'il risquait
et qu'il n'avait point eu la peine de gagner ne lui cotait rien, pas
mme un regret bien profond s'il le perdait, puisque cette perte tait
lgre pour la fortune de ses parents.

Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute tait simplement celle
d'un jeune homme riche, d'un fils de famille qui s'amuse, sans faire
grand mal  personne, ni  sa famille, ni  lui-mme; 'avait t une
preuve salutaire; s'il tait entr dans la fournaise, il s'y tait
bronz, et si compltement que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus
jou. Pourquoi et-il jou? Il n'avait jamais eu le got des cartes;
s'asseoir pendant des heures devant un tapis vert, sous la lumire d'une
lampe, rester immobile, ne pas parler, l'ennuyait; il tait assez riche
pour que l'argent gagn au jeu ne lui donnt aucun plaisir, et il ne
l'tait pas assez pour que celui perdu ne lui ft pas une cause de
regret et de remords. Pendant vingt ans il n'avait cess de rpter
cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait jouer:

--Que faites-vous l, jeunes fous? Voulez-vous bien vous sauver?
Amusez-vous tant que vous voudrez, ne jouez pas.

Et voil que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait aux autres.

Comme il tait sincre, pourtant, dans ses remontrances; comme il les
trouvait misrables, ceux qui succombaient  la passion du jeu!

Encore ceux-l taient-ils jusqu' un point excusables, puisqu'ils
taient des passionns, c'est--dire des tres inconscients et par l
des irresponsables; mais lui, quand pour la premire fois il s'tait
assis  la table de baccara de son cercle, il n'avait pas t pouss par
la main irrsistible de la passion.

C'tait mme cette absence de passion pour le jeu, cette certitude que
les cartes l'ennuyaient acquise dans sa premire jeunesse, et confirme
pendant plus de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui lui
avaient inspir une complte scurit lorsqu'il avait discut dans sa
conscience la question de savoir s'il accepterait ou s'il refuserait les
propositions de Frdric.

Qu'il se dcidt, et il tait assur  l'avance de n'avoir rien 
craindre pour lui-mme: on ne devient pas joueur parce qu'on vit au
milieu des joueurs et qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie
contagieuse qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on plaint ou
qu'on mprise ceux qui ont le malheur d'en tre infects.

Comme ces fivreux et ces agits lui paraissaient ridicules ou
pitoyables: sur leurs visages convulss, rouges ou ples, selon le
temprament, dans leurs mouvements saccads, dans leurs regards ivres de
joie ou navrs de douleur, dans leur exaltation ou leur anantissement,
il s'amusait  suivre les sensations par lesquelles ils passaient.

Et avec la satisfaction goste de celui qui, du rivage, jouit de
l'horreur d'une tempte, il se disait qu'heureusement pour lui il tait
 l'abri de ce danger.

--Qu'irait-il faire dans cette galre?

Mais comme l'gosme justement ne faisait pas du tout le fond de sa
nature, comme il tait au contraire bonhomme, et compatissait d'un coeur
sensible  la douleur et au malheur, plus d'une fois il avait cru devoir
adresser des avertissements  quelques-uns de ceux qui, pour une raison
ou pour une autre, l'intressaient plus particulirement.

Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement, en leur prenant
le bras et en le passant sous le sien comme on fait avec un camarade,
il leur avait dit ce qu'il croyait propre  leur ouvrir les yeux, les
grondant, les chapitrant. Quelquefois mme, dans des cas graves, il
les avait fait comparatre dans son cabinet de prsident, et l, entre
quatre yeux, il les avait srieusement avertis: Vous jouez trop gros
jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de vous le dire, un jeu qui n'est
pas en rapport avec vos ressources.

Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour reconnatre que ses
discours les plus affectueux taient aussi peu efficaces que les
semonces les plus vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient
aucun effet.

Alors il avait renonc aux discours, avec regret il est vrai, mais enfin
il y avait renonc, n'tant point homme  persister dans une tche dont
il reconnaissait lui-mme l'inutilit.

--Ils sont trop btes! s'tait-il dit.

Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait pas  faire le
prsident: c'tait lui qui avait la charge de l'honneur de son cercle,
et l'honneur du _Grand I_ tait que le jeu y ft contenu dans des
limites raisonnables.

Il veillerait  cela; il protgerait les joueurs malgr eux et contre
eux: son cercle ne deviendrait pas un tripot.

Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois mme y passer
la plus grande partie de la nuit: continuellement il circulait dans les
salons, rdant autour des tables, regardant le jeu comme s'il avait
eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait endormi dans un
fauteuil, surpris par la fatigue; mais, aussitt qu'il s'veillait, il
reprenait ses promenades en cherchant  savoir ce qui s'tait pass
pendant qu'il sommeillait.

Plus d'une fois il tait arriv que pendant qu'il se tenait debout, les
mains dans ses poches  ct de la table de baccara, un joueur lui avait
dit:

--Et vous, mon prsident, n'en taillez-vous donc pas une?

Et alors il avait rpondu en haussant les paules

--Le baccara! mais c'est  peine si je sais les rgles de ce jeu, si
simples cependant.

--C'est si facile.

--Plus facile qu'amusant: il y a des prsidents dont c'est la force de
ne pas toucher une carte... et je suis de ceux-l.

Jusqu'alors Frdric, qui avait assist aux tentatives que son prsident
faisait pour dtourner du jeu quelques jeunes joueurs, n'tait jamais
intervenu entre eux et lui, bien que cette campagne ne ft pas du tout
pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait  rien moins qu' diminuer les
produits de la cagnotte: il importait de le mnager, et d'ailleurs les
probabilits n'taient pas pour qu'il russt dans ces tentatives. Qui a
jamais empch un joueur de jouer? c'tait ce qu'il avait pu rpondre 
Raphalle furieuse contre Adeline.--Laissons-le faire, laissons le dire;
cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela peut nous tre
utile; il est bon qu'on sache dans Paris que le prsident du _Grand I_
loigne les joueurs au lieu de les attirer; a vous pose bien.--Et s'il
les dtourne?--Je te promets qu'il n'en dtournera pas un seul, tandis
qu'il dtournera peut-tre quelqu'un que nous avons intrt  loigner
de chez nous.--Le prfet de police?--C'est toi qui l'as nomm; comment
veux-tu qu'on prenne jamais un arrt de fermeture contre un cercle
o le jeu est combattu par son prsident?--Ce n'est pas en discourant
contre le jeu qu'il arrivera  jouer lui-mme, et tu sais bien que nous
ne le tiendrons que quand il sera endett  la caisse; jusque-l
j'ai peur qu'il ne nous manque dans la main; qui mettrions-nous  sa
place?--Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera... peut-tre plus
que tu ne voudras.--Pousse-le.

Le jour o Adeline s'tait flicit de ne pas toucher aux cartes,
Frdric, cdant comme toujours  l'impulsion de Raphalle, avait relev
ce mot:

--Croyez-vous, mon cher prsident, dit-il de son ton le plus doux et
avec ses manires les plus insinuantes, que l'homme qui a le plus
d'influence sur un joueur soit celui qui ne joue pas lui-mme?
Savez-vous ce que j'ai entendu dire  un de ceux que vous avez
dernirement catchiss--je vous demande la permission de ne pas le
nommer--c'est que vous n'entendez rien au jeu.

--C'est parfaitement vrai.

--Trs bien; mais vous comprenez que cela enlve beaucoup d'autorit
 vos paroles; on ne voit dans votre intervention qu'une opposition
systmatique; ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez parti,
c'est contre le jeu lui-mme; c'est de la thorie, ce n'est pas de la
sympathie.

--J'ai jou autrefois.

--Alors il est bien tonnant que vous ne vous soyez pas remis au jeu;
qui a jou jouera....

--Jamais de la vie.

--... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. Enfin je n'insiste pas;
je dis seulement que vos paroles auraient plus d'influence si on voyait
en vous un ami au lieu de voir un adversaire.

En effet, il n'insista pas, laissant au temps et  la rflexion le soin
d'achever ce qu'il avait commenc: il connaissait son Adeline et savait
avec quelle sret germait le grain qu'on semait en lui.

Avec l'exprience qu'il avait du monde et des choses du jeu, il savait
combien sont rares les gurisons radicales chez les joueurs, et combien,
au contraire, sont frquentes les rechutes: que d'anciens joueurs qui
taient rests dix ans, vingt ans sans jouer, retournaient au jeu dans
leur ge mur, alors que toute passion semblait morte en eux et que
celle-l se rveillait d'autant plus forte qu'elle tait seule
dsormais!


III

Autrefois Adeline et ri de cet axiome: qui a jou jouera, comme de
tant d'autres qu'on rpte sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont
monnaie courante, par habitude, sans y attacher la moindre importance,
mais  cette heure il en tait jusqu' un certain point frapp.

Qui avait formul ce proverbe? l'exprience videmment, et comme les
proverbes vont rarement seuls, il lui en tait venu un autre qui
s'imposait, dans les circonstances particulires o il se trouvait,
et celui-l c'tait qu'il n'y a pas de fume sans feu; pour que
l'exprience populaire se ft formule en cette petite phrase: qui a
jou jouera, il fallait que bien des faits lui eussent donn naissance.

Il avait fait son examen de conscience bravement, loyalement, en homme
qui veut lire en soi, et il avait vu que, depuis quelque temps, il
suivait le jeu avec une curiosit qu'il n'avait pas aux premiers jours
de l'ouverture de son cercle.

S'ils taient encore coupables, les joueurs, ils n'taient plus
ridicules: il les comprenait, et admettait maintenant qu'on se
passionnt pour ces luttes  coups de cartes, qui se passent en quelques
minutes, et peuvent avoir pour rsultat la ruine ou la fortune. Il en
avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, et il en avait suivi
les phases avec motion--avec cette sympathie dont parlait Frdric.

C'tait un symptme, cela.

En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intressait maintenant au jeu,
il allait prendre les cartes lui-mme.

Il ne le croyait pas, il se dfendait de le croire, mais enfin il n'en
tait pas moins vrai qu'il y avait l quelque chose de caractristique,
ce serait mensonge et hypocrisie de ne pas en convenir.

Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons et leurs plaques  la
caisse contre cent ou cent cinquante mille francs de billets de banque,
il n'avait pas pu se dfendre contre un certain sentiment d'envie et ne
pas se dire que c'tait de l'argent facilement, agrablement gagn en
quelques heures.

De l  se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, elle serait la
bienvenue, il n'y avait pas loin, et ce petit pas il l'avait franchi.

Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent particulier pour y
russir, un long apprentissage, au moins dans le baccara, le gain comme
la perte sont affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des gens
qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui ne l'ont pas, et
ils perdent, voil tout. Quand il tait tout jeune, et qu'il jouait des
billes  pair ou non avec ses camarades, il avait une chance constante,
cela tait un fait. Plus tard, pendant son voyage en Allemagne,
lorsqu'il tait entr  Bade dans la salle de la roulette, il avait mis
un louis sur le 24, qui tait le chiffre de son ge, et le 24 tait
sorti. A Hombourg, il avait en riant avec sa matresse recommenc la
mme exprience, et le 24 tait sorti encore. Deux numros pleins
sortant ainsi exprs pour lui,  son appel pour ainsi dire, cela
n'tait-il pas particulier et ne constituait-il pas une chance
personnelle? A la vrit, elle n'avait pas continu, et il avait perdu
 la roulette et au trente et quarante plus, beaucoup plus que les
soixante-douze louis qu'il avait tout d'abord gagns. Mais cette perte
n'tait pas, semblait-il, caractristique, comme son gain, et elle ne
prouvait nullement qu' un moment donn il n'avait pas eu la chance--une
chance providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on l'a
gare, ne revient-elle pas? C'taient l des questions qu'il n'avait
pas song  examiner, puisqu'il avait renonc au jeu pendant de longues
annes, mais qui maintenant lui revenaient.

Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques coups de cartes,
il gagnait deux cent mille francs: quelle joie pour Berthe, car ils
seraient pour elle; et s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est
aux jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui rglerait cette
partie qu'il ne jouerait pas pour lui-mme? En somme, il y a une justice
suprieure qui dirige les choses et les destines en ce monde, et cette
justice ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille comme
Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien, ft malheureuse.

Il avait alors t frapp d'une remarque qui, jusqu' ce jour, ne
s'tait pas prsente  son esprit. C'est que celui qui a de la fortune
ou qui gagne largement, srement, ce qui est ncessaire  ses besoins,
ne considre pas le jeu au mme point de vue que celui qui est gn et
qui, quoi qu'il fasse, se retrouve toujours devant un trou. Les gains du
jeu eussent t de peu d'intrt pour lui quand il possdait sa fortune
hrditaire qu'augmentaient tous les ans les bnfices de sa maison de
commerce, tandis que maintenant que cette fortune avait disparu et que
sa maison ne donnait plus de bnfices, ces gains arriveraient bien 
propos pour combler le trou qu'il voyait sans cesse devant lui.

Et de temps en temps, pendant que ce travail se faisait en lui,
retentissait  son oreille la phrase qu'il tait habitu  entendre:

--Eh bien, mon prsident, vous ne jouez jamais!--Quel beau banquier vous
feriez!

Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa physionomie riante, ses
gestes dsordonns, ses clats de voix insultent au malheur des pontes,
et qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas  tudier longuement son
point pour torturer  l'avance ceux que dans quelques secondes il va
saigner  blanc.

Et, bien qu'il ne ft pas vaniteux, Adeline tait flatt qu'on ne crt
pas, que, s'il jouait, il serait un de ces pauvres diables de pontes
qui viennent misrablement au cercle pour jouer la _matrielle_,
c'est--dire tcher de gagner quelques louis qu'il leur faut pour la vie
au jour le jour; recommenant le lendemain ce qu'ils ont fait la veille,
attels  ce labeur aussi dur que n'importe quel travail et qui, en
usant les nerfs par une tension constante, conduit au gtisme ceux qui
le continuent longtemps.--Banquier et beau banquier mme, certainement
il le serait... s'il voulait, mais il ne voulait pas l'tre, pas plus
que ponte d'ailleurs.

Quand Raphalle avait fond _son_ cercle, car dans l'intimit elle
disait _son_ cercle, comme Frdric et Adeline le disaient eux-mmes,
elle aurait voulu tre la seule  mettre de l'argent dans l'affaire, de
manire  toucher seule les bnfices. Malheureusement cela lui avait
t impossible, et elle avait d accepter de ses amis ce qui lui
manquait, ou plutt d'un ami de Frdric, son ancien patron, le vieux
Barthelasse. Brl partout, aussi bien comme joueur; que comme directeur
de cercle, Barthelasse en tait rduit dans sa vieillesse, ce qui tait
un grand chagrin pour lui-- faire valoir par les mains des autres la
fortune que quarante annes de travail lui avaient acquise--c'tait lui
qui disait travail. Au lieu d'apporter son argent  Raphalle, il aurait
voulu, lui, tre le chef de partie du cercle, c'est--dire le caissier
prteur auquel le joueur dcav fait des emprunts pour continuer de
jouer. Mais Raphalle n'avait pas t assez nave pour accepter cette
combinaison, qui met dans la poche du chef de partie, le plus net des
bnfices qu'on peut faire dans un cercle. C'tait elle qui voulait
tre chef de partie, et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne
consentait  accorder  celui-ci qu'une part proportionnelle  son
apport. Ils s'taient fortement querells sur ce point, ils s'taient
non moins fortement injuris, puis ils avaient fini par s'entendre et
s'associer; un homme leur appartenant remplirait ce rle de chef de
partie en prtant non son argent, mais le leur  elle et  lui, et  eux
deux ils se partageraient les bnfices.

Pour surveiller cette opration des plus dlicates, puisqu'il s'agit
d'accorder ou de refuser de grosses sommes par oui ou par non, et
instantanment, sans avoir le temps d'tudier la solvabilit et
l'honntet de l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle tant
qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait rouler ses larges
paules d'ancien lutteur. Que faisait-il l, on n'en savait trop rien;
il semblait tre un surveillant aux fonctions assez mal dfinies. Mais
qu'un emprunteur s'adresst  Auguste, le chef de partie, Barthelasse
survenait, et,  distance, sans en avoir l'air, d'un signe convenu, il
disait lui-mme le oui ou le non, que le chef de partie rptait.

Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline--car, en public, il ne se
permettait pas de lui adresser la parole--il lui avait dit le mot que
tout le monde rptait: Vous ne jouez pas, monsieur le prsident? mais
sans jamais insister; un jour, cependant, qu'Adeline rpondit  cette
invite par un sourire, il alla plus loin:

--Mais un _prsidint_ qui ne touche jamais aux cartes dans son cercle,
dit-il avec son accent provenal le plus pur, c'est un ptissier qui
ne mange jamais de ses gteaux.--Et pourquoi? se dit-on.--Je vous
le demande? Alors il s'en trouve qui disent: C'est qu'ils sont
empoisonns. D'autres: C'est qu'ils sont faits _malpropremint_.

Adeline se rpta ce malproprement plus d'une fois. Etait-il possible
qu'on crt dans le monde qu' son cercle il se passait des choses
malpropres? Evidemment son abstention systmatique pouvait tre mal
interprte. De mme pouvaient tre mal interprts aussi ses discours
contre le jeu; ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas
lui-mme, et s'il cherchait  dtourner du jeu ceux  qui il
s'intressait, c'tait parce qu'il savait que dans _son_ cercle on ne
jouait pas loyalement?

Mais alors?

Justement cette intervention de Barthelasse avait eu lieu au moment o
il venait d'tre fortement branl par une partie qui s'tait joue sous
ses yeux: un commerant de ses amis, qu'il savait gn dans ses affaires
et plus prs de la faillite que de la fortune, avait gagn deux cent
mille francs qui le sauvaient. Et en prsence de cette veine heureuse
Adeline s'tait tout naturellement demand si elle n'aurait pas pu tre
pour lui. Qu'il prt la banque  la place de son ami, et il gagnait
ces deux cent mille francs. Puisque la fortune avait eu des yeux cette
nuit-l, elle aurait aussi bien pu en avoir pour lui que pour son ami.

Mais tait-ce bien la fortune? Si l'on voit la main de la fatalit dans
un injuste malheur, ne peut-on pas voir celle de la Providence dans un
bonheur mrit?

On va vite sur cette pente: de l  se dire qu'il tait vraiment trop
timide en ne tentant pas la chance, il n'y avait pas loin.

Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en voyait tant, qui ne
vivaient que par le jeu et pour le jeu.

Il s'agissait simplement de tenter la chance une fois.

Il ne serait pas ruin parce qu'il aurait perdu quelques milliers de
francs; avec le calme et la raison qui taient son caractre mme, il
n'y avait pas  craindre qu'il se laisst entraner au del du chiffre
qu' l'avance il se serait dcid de risquer;  la vrit ce serait une
perte, mais enfin elle n'irait pas loin.

Tandis que, si la chance le favorisait comme cela pouvait arriver,
comme il lui semblait juste que cela arrivt, son gain pouvait tre
considrable.

Et, gain ou perte, il s'en tiendrait l: un homme comme lui ne s'emballe
pas; il se connaissait bien.

Il jouerait donc,--une fois, rien qu'une fois, et aprs ce serait fini:
on n'est pas joueur parce qu'on prend un billet de loterie.

Cependant, cette rsolution arrte, il ne la mit pas tout de suite 
excution, et il passa bien des heures autour de la table de baccara,
se disant que ce serait pour ce soir-l, sans que ce ft jamais pour ce
soir-l.

Enfin, un soir que la partie languissait en attendant la sortie des
thtres et que le croupier venait de prononcer la phrase sacramentelle:

--Qui prend la banque?

Il se dcida  quitter la place o il semblait clou, et, s'avanant
vers la table:

--Moi, dit-il.


IV

--Le prsident prend la banque!

C'tait le cri qui instantanment avait couru dans tout le cercle.

Mme dans les salons des jeux de commerce, les joueurs de whist et
d'cart, les joueurs de billard aussi, de tric-trac, mme d'checs,
avaient quitt leur partie pour voir cette curiosit: le prsident
taillant une banque; veills par ce brouhaha, ceux qui sommeillaient
dans le salon de lecture ou  et l dans les coins sombres, avaient
suivi le courant qui se dirigeait vers la salle de baccara:

--Auguste, six mille.

A cette demande de son prsident, Auguste, le chef de partie, sans mme
consulter Barthelasse du regard, ce qui ne lui tait jamais arriv,
s'tait empress d'apporter en jetons et en plaques sur un plateau
les six mille francs, et respectueusement, religieusement, avec une
gnuflexion de sacristain devant l'autel, il les avait dposs sur la
table.

C'tait chose tellement extraordinaire, tellement stupfiante de voir
M. le prsident tailler une banque, que Julien le croupier oubliait
de presser la marche de la partie. Il attendait qu'autour de la table
chacun et trouv sa place, ce qui tait difficile, car ceux qui
occupaient dj des siges n'avaient eu garde de les abandonner.

Dans cette salle ordinairement silencieuse o sous ce haut plafond
rgnait toujours une sorte de recueillement comme dans une glise ou un
tribunal, s'tait lev un brouhaha tout  fait insolite.

Cependant Adeline s'tait assis sur sa chaise de banquier, un peu
surpris de se trouver si lev au-dessus des pontes assis autour de la
table; son coeur battait fort, et il regardait autour de lui vaguement,
sans trop voir, car c'tait au del de cette table qu'taient son esprit
et sa pense.

En attendant que le jeu comment, un de ceux qui se tenaient  ct de
sa chaise se pencha sur son paule, et d'une voix moqueuse:

--Tenez-vous bien, mon prsident, la lutte sera terrible: Frimaux
revient de l'Odon.

Un clat de rire courut autour de la table et tous les yeux s'arrtrent
sur un joueur assis  ct du croupier et qui n'tait autre que Frimaux,
le plus grand fticheur du cercle. Au thtre, o il avait fait
reprsenter quelques pices avec des fortunes diverses, des chutes
crasantes ou de solides succs, selon les hasards de la collaboration,
Frimaux n'avait qu'un souci: donner ses premires un vendredi ou tout au
moins un 13. Au cercle, o rgulirement il passait quatre heures par
jour, du 1er janvier au 31 dcembre, pour gagner sa pauvre existence 
la sueur de son front, comme il le disait lui-mme, c'est--dire les
quatre ou cinq louis ncessaires  sa vie--la matrielle--il ne jouait
que dans certaines circonstances particulires qui devaient lui donner
la veine: pendant trois mois il avait t convaincu qu'il ne pouvait
gagner que s'il tournait le dos  l'avenue de l'Opra: toutes les
fois qu'il lui faisait face, il tirait des _bches_, c'tait fatal;
maintenant il ne gagnait que quand il revenait de l'Odon; aussi tous
les soirs aprs son dner descendait-il des hauteurs des Batignolles o
il demeurait pour s'en aller  l'Odon, dont il faisait sept fois le
tour en monologuant comme un personnage de l'ancien rpertoire: J'aurai
la veine ce soir; puis il revenait au _Grand I_, o pendant quatre
heures il restait inbranlable dans sa foi, malgr la dveine qui
souvent s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les plus
srieuses pour se l'expliquer sans jamais branler sa confiance en son
ftiche, aussi solide que les pierres mmes de l'Odon. Pour tout le
reste parfaitement incrdule d'ailleurs, sans foi ni loi, se moquant de
Dieu comme du diable, et ne croyant mme pas  sa paternit, bien que
madame Frimaux ft la plus honnte femme du monde.

--Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il n'aimait pas qu'on se
moqut de lui.

--Vous n'avez pas besoin de le dire, a se voit.

En effet, Frimaux, qui pour son pieux plerinage ne prenait jamais de
voiture--le fiacre n'est pas mascotte--tait crott comme un chien.

Cependant peu  peu l'ordre s'tait fait parmi ceux qui se pressaient
autour de la table:

--Messieurs, faites votre jeu....

Du haut de son sige, Adeline voyait tous les yeux ramasss sur lui et
particulirement ceux de Frdric, plac en face de lui, derrire trois
rangs de joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait de
dpasser.

--Rien ne va plus?

Adeline, qui avait us son motion d'avance, tait maintenant assez
calme: ce fut bellement, en beau banquier, qu'il donna les cartes aux
deux tableaux et se donna les siennes, et comme il avait un abatage,
c'est--dire une figure et un neuf (le plus haut point pour gagner),
ce fut aussi en beau banquier, sans faire languir la galerie et sans
empressement de mauvais got, qu'il mit ses cartes sur la table.

Il n'y eut qu'un cri:

--Et il ne voulait pas jouer!

Bien qu'Adeline s'effort de se contenir, il exultait, car sa joie
allait au del du coup gagn, qui par lui-mme ne donnait rellement
qu'un rsultat peu important: il avait la chance; maintenant la preuve
tait faite, et elle confirmait ses pressentiments bass sur les
esprances de sa jeunesse: quelle faute il et commise de ne point
tenter l'aventure!

Ce fut avec une parfaite srnit qu'il donna les cartes pour le second
coup; jamais on n'avait vu un banquier aussi tranquille; c'tait 
croire que le gain comme la perte lui taient indiffrents; les vieux
joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux taient dmonts par son
assurance:

--Qui aurait cru cela de lui?

Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, il avait t admis
jusqu' ce moment que, s'il ne jouait pas, c'tait tout simplement
parce qu'il n'tait pas en situation de supporter une perte de quelque
importance.

Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit au tableau de droite
et gagna au tableau de gauche; le troisime, le quatrime furent
pour lui, quand il arriva  sa dernire taille, il tait en bnfice
d'environ une vingtaine de mille francs.

Alors sa srnit s'envola et de nouveau l'motion lui treignit le
coeur, des gouttes de sueur lui coulrent dans le cou: sans doute ce
n'tait point une fortune, celle dont il avait rv quand il balanait
la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait point, mais c'tait
une somme, et le dernier coup qui lui restait pouvait la doubler ou la
rduire  rien; enfin, ce dernier coup allait dcider si oui ou non il
avait la chance,--ce qui tait le grand point.

Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il donna les cartes; il
semblait qu'elles ne pouvaient se dtacher de ses doigts, comme s'il
esprait, en les gardant dans ses mains, leur donner le temps de devenir
ce qu'il dsirait qu'elles fussent: lentement, il releva les siennes,
n'osant pas les regarder.

Il avait cinq.

La situation tait critique; qu'allaient faire ses adversaires? Ils ne
demandrent de cartes ni l'un ni l'autre.

Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les oreilles rebattues par
les discussions sur le tirage  cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer?
Mais de tout ce qu'il avait entendu sur ce point dlicat, il ne lui
tait pas rest grand'chose de prcis dans l'esprit, et il n'tait pas
en tat en ce moment de se rappeler la thorie et de la raisonner.

Ce qui fait l'intensit des angoisses du jeu, c'est la rapidit avec
laquelle les rsolutions doivent se prendre: avait-il intrt  s'en
tenir  cinq ou  se donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois
ou un quatre, il amliorait son point et le rapprochait de neuf; mais
s'il se donnait un cinq, un six, un sept, il avait dix, onze ou douze et
perdait. Un vieux joueur aurait instantanment rsolu thoriquement la
question; mais il n'tait pas un vieux joueur, il s'en fallait de tout,
et il n'avait qu'une ou deux secondes pour la dcider.

Jamais appel  la chance ne s'tait prsent dans des conditions plus
caractristiques: il devait donc prendre une carte, ce serait elle qui
rendrait l'arrt.

Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le tableau de droite
avait cinq, celui de gauche sept; les quarante mille francs taient 
lui.

Dcidment la preuve tait faite, l'arrt tait rendu: il avait la
chance.

Ce fut d'ailleurs le cri de tous.

Parmi ceux qui s'empressaient  le fliciter, Frdric ne fut pas le
dernier, et il sut le faire plus intelligemment (pour lui) que les
autres.

Quand Adeline lui rpta que c'tait la premire fois qu'il jouait, il
ne fut pas assez sot pour douter de cette affirmation, voyant tout de
suite le parti qu'il en pouvait tirer:

--La faon dont vous avez jou prouve une chose, qui est que vous avez
le gnie du jeu; et votre gain en prouve une autre, qui est que vous
avez la chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut vraiment que
vous mprisiez bien la fortune pour ne pas jouer.

Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut pas  rpondre qu'aux
complimenteurs; les emprunteurs s'abattirent aussi sur lui, M. de
Cheylus en tte, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six autres,
et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq louis qu'il avait perdus.

Adeline n'avait pas l'esprit tourn  la raillerie, et ce soir-l moins
que jamais; cependant il ne put pas s'empcher de lancer une lgre
allusion  l'Odon.

--L'Odon! s'cria Frimaux, ils l'ont gratt! alors, vous comprenez!

Le lendemain,  la Chambre, les flicitations recommencrent. Les amis
d'Adeline ne parlaient que de sa chance; ce n'tait pas quarante mille
francs qu'il avait gagns, c'tait deux cent mille, trois cent mille.

De peur de se laisser entraner  risquer ses quarante mille francs ou
ce qui lui en restait, c'est--dire trente-cinq mille francs, Adeline,
en homme sage qui veut faire la part du feu, les envoya  Elbeuf, o ils
seraient plus en sret qu'entre ses mains. Seulement, il se garda bien
de dire  sa femme d'o ils venaient; pour qu'elle ne s'inquitt point,
il lui inventa une histoire vraisemblable: ils avaient subi assez de
faillites en ces derniers temps et d'assez grosses pour qu'il ft tout
naturel d'admettre que dans l'une d'elles s'tait trouve cette somme:
les dbiteurs qui payent intgralement ce qu'ils doivent pour obtenir
leur rhabilitation sont rares, mais enfin on en trouve.

Quand Adeline arriva  son cercle, ceux qu'il avait battus la veille
l'entourrent:

--Vous allez nous donner notre revanche, mon cher prsident.

--Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent que vous nous avez
enlev hier si joliment.

Il rpondit en riant que cela tait impossible, attendu que cet argent
roulait vers Elbeuf; puis srieusement il expliqua qu'il n'tait pas
joueur et ne voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille
 tailler une banque qu'en cdant aux sollicitations de ceux qui le
tourmentaient, non pour lui, mais pour eux, pour leur tre agrable,
pour le plaisir du cercle.

--Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous? ne nous devez-vous
rien?

Aprs tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne pas en profiter? Il
ne mprisait pas la fortune comme le croyait Frdric,--loin de l.

Mais ce soir-l il ne retrouva point la chance, sa chance, celle qui
lui appartenait et lui tait personnelle; elle l'abandonna au moins en
partie; c'est--dire qu'aprs des hauts et des bas, sa banque se termina
par une perte de six mille francs.

Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit  la caisse qu'il
payerait le lendemain.

--La caisse n'acceptera pas votre argent, mon cher prsident, dit
Frdric, ce n'est pas pour vous que vous avez jou aujourd'hui, c'est
pour le cercle. C'est vous mme qui l'avez dit; je vous rapporte vos
propres paroles: le jour o vous vous serez refait, si vous tenez 
rembourser ces six mille francs, nous ne pourrons pas les refuser:
mais, jusque-l, la caisse vous est ferme... pour recevoir, avec votre
chance, avec votre gnie du jeu, votre revanche sera facile: vous
rattraperez vos six mille francs, et bien d'autres avec.

C'tait ainsi qu'il avait t pris,--en se laissant incorporer dans la
troupe des joueurs la plus nombreuse, celle qui court aprs son argent.


V

Si le fticheur trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer comment
son ftiche, infaillible hier, ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur
n'en trouve pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se prouver 
lui-mme  grand renfort de si qu'elle pouvait tre vite.

Cela tait arriv pour Adeline: quand il avait gagn, il avait bien
jou; au contraire, il avait mal jou quand il avait perdu.

--Si....

Quand on reconnat ses torts, on est bien prs de les rparer;
videmment il avait la chance; seulement, que peut la chance si elle
est contrarie? et il avait contrari la sienne par son ignorance plus
encore que par la maladresse; mais cette ignorance n'tait-elle pas
toute naturelle chez quelqu'un qui jouait pour la seconde fois? Ce n'est
pas la thorie qui enseigne  bien jouer, c'est la pratique; ce n'est
pas la thorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid et la dcision,
c'est la pratique.

Cette pratique, ce mtier, il aurait pu les apprendre en prenant place
tout simplement devant l'un ou l'autre des deux tableaux, et en pontant
sagement quelques louis risqus avec prudence, ce qui ne l'et ni
appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taill que deux banques, il n'en
avait pas moins gagn une maladie d'un genre spcial, que le contact
seul du cuir sur lequel s'assied le banquier communique  tant de
joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine complte, puisse dsormais
les en gurir--celle qui consiste  vouloir toujours et toujours tre
banquier.

A remplir ce rle, les esprits les plus fermes se laissent blouir, les
natures les plus calmes se laissent fasciner. C'est la bataille avec
l'affolement de la mle, non celle o l'on fait le coup de fusil en
soldat, mais celle o l'on commande et o, sous le panache, on ressent
toutes les angoisses orgueilleuses de la responsabilit. Du haut du
fauteuil o il trne, le banquier tient tte  l'assaut et brave les
regards braqus sur lui de trente ou quarante joueurs qui veulent le
dvorer: dix manants contre un gentilhomme.

Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin dans Adeline, pas plus
qu'il n'y avait sur sa tte le moindre panache; cependant, comme tant
d'autres qui n'ont point eu le dgot de s'asseoir sur ce cuir chaud, il
avait subi ces blouissements et ces fascinations: banquier toujours,
ponte jamais.

Et il avait taill; malheureusement sa chance ne lui avait pas t
fidle constamment, et plus d'une fois elle avait pass du ct des
manants, si bien que, de petites sommes en petites sommes, par trois,
par cinq mille francs, il en tait arriv  devoir cinquante mille
francs  son cercle.

Quand il avait perdu, Frdric se trouvait l  point pour le
rconforter:

--Vous vous rattraperez.

Et quand il avait gagn se trouvaient l non moins  point quelques
besoigneux pour lui faire une saigne:

--Mon cher prsident...

La voix tait si dolente, l'histoire si touchante qu'il ne pouvait pas
refuser, bien qu'il et vu plus d'une fois les quelques louis qu'il
venait de prter changs aussitt en jetons et tomber sur le tapis vert:
eux aussi, les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en
blmer?

Et le matin, ple, les yeux bouffis, on le voyait  moiti endormi
descendre le noble escalier de son cercle, dont les marches
s'enfonaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le
secouait, le rveillait, et honteux, fch contre les autres, il
regagnait son petit logement de la rue Tronchet, o il avait si
tranquillement dormi autrefois, et o maintenant il n'avait  passer
avant la Chambre que quelques heures agites.

Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont
celles o la voix de la conscience prend le plus de force, il s'tait
dit qu'il devait renoncer  son cercle et donner sa dmission,--seul
moyen sr de ne pas cder  la tentation. Mais il fallait commencer par
rembourser ce qu'il devait  la caisse, et il n'avait pas cet argent.

Et puis la dveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle
vraiment qu'il avait perdu sa chance? S'il avait gagn quarante mille
francs le jour o, pour la premire fois, il avait taill une banque
alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il
pas cinquante mille, cent mille, maintenant qu'il connaissait toutes les
combinaisons du baccara? En ralit, il ne s'tait endett que d'une
quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoy trente-cinq mille
 Elbeuf qui, Dieu merci, taient intacts. Pour quinze mille francs
aventurs, devait-il renoncer  toutes ses esprances? Que fallait-il
pour qu'elles pussent se raliser, au del mme de ce qu'il avait promis
 Berthe? Quelques minutes de veine! tait-il fou de croire qu'elles ne
se reprsenteraient pas pour lui!

Et puis, d'autre part, sa prsence, sa prsidence taient indispensables
 son cercle qu'il aimait.

Si sa direction et sa surveillance avaient t utiles dans les premiers
temps, elles l'taient maintenant encore et mme plus que jamais. Son
cercle, c'tait lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: Allons au
Grand International ou simplement comme les boulevardiers. Allons au
_Grand I_, ils disaient familirement: Allons chez Adeline; cela lui
crait des devoirs en mme temps qu'une responsabilit.

Dj le _Grand I_ n'tait plus ce qu'on l'avait vu  l'ouverture et des
changements s'taient faits, inapprciables sans doute pour tout le
monde, mais qui n'chappaient pas  ses yeux de pre toujours attentif.

A sa table d'hte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y
montraient pas autrefois et qui l'tonnaient; corrects, ils l'taient
trop; dcors, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est
dcent d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux
faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve dans la ralit.

D'o venaient ces gens-l? Quand il avait fait des recherches, il
avait trouv qu'ils taient le plus souvent prsents par des parrains
suffisants, ou membres rguliers de plusieurs cercles. A la vrit, il
surveillait toujours avec la mme svrit les admissions des membres
permanents, et sous sa direction les votes avaient toujours t srieux.
Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les
cercles, un membre permanent pouvait amener un invit; et cette petite
porte entr'ouverte, qui n'a l'air de rien et qui est en ralit plus
frquente que la grand'porte, avait laiss passer plus d'un nouveau
venu qui l'inquitait.

Il ne les et vus qu'une fois  sa table qu'il ne s'en serait pas
autrement tourment, des invits sans doute; mais au contraire ils
venaient rgulirement et ils amenaient avec eux des invits  l'air
gnralement honnte et simple, des braves gens ceux-l  coup sr, qui
ne faisaient pas long feu au cercle: ils dnaient une fois ou deux,
jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il
avait essay d'obtenir des explications de Frdric, mais inutilement:
malgr sa connaissance du monde parisien, Frdric n'en savait pas plus
que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects
et si dcors n'taient pas des _rameneurs_ comme on aurait pu le
supposer dans un autre cercle que le _Grand I_, c'est--dire des
racoleurs chargs d'amener des _pigeons_ que le baccara planterait. Au
_Grand I_ ces moeurs n'taient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait
pas croire tout ce qu'on racontait des voleries qui se passaient dans
les cercles; c'taient l des histoires de journaux; pour lui qui avait
beaucoup vcu dans les cercles  Paris, il n'avait jamais vu une vraie
volerie...

Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles taient
en contradiction avec les histoires qu'il lui avait racontes autrefois,
Frdric s'tait rejet sur la province:

A Nice,  Biarritz, dans les villes d'eaux, l o on ne se connat pas,
tout est possible; mais  Paris! dans un cercle comme le _Grand I_, o
il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!

Ce qui tourmentait Adeline, c'tait que prcisment le _Grand I_ ne ft
pas exclusivement compos, comme il l'avait espr, sinon d'amis, au
moins de membres ayant entre eux des relations d'intimit qui crent une
sorte de solidarit et de responsabilit collective. Il aurait voulu
qu'on n'y vnt que pour s'y runir, pour s'y grouper en un noyau de gens
ayant tous un mme but, et ce qu'il voyait chaque jour lui donnait 
craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passs dans son
cercle lui en avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs
annes  la Chambre; Il voyait maintenant quelle place considrable
le jeu tient dans un certain monde o la gne est la rgle  peu prs
commune, o l'on dpense chaque mois plus qu'on n'a, et o l'on ne
compte que sur une bonne chance pour combler le dficit qui, de jour en
jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le _Grand I_ ft le lieu
de rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en tait un
lui-mme, il ne voulait pas que les autres trouvassent chez lui les
occasions et les facilits qui l'avaient perdu.

Au lieu d'tre un sujet de contentement pour lui, les bnfices de la
cagnotte en taient un de contrarit: il et voulu qu'elle donnt
moins, puisque les produits taient en proportion du jeu: un louis pour
une banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un
matin qu'il assistait  l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait
t stupfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: prs de
dix mille francs. Dix mille francs de bnfices pour une nuit de jeu!

Son tonnement avait t si grand qu'il l'avait franchement montr 
Frdric, occup  compter les jetons et les plaques: le cercle tait
vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que
lui, Frdric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employs.

--Dix mille francs! est-ce possible?

Frdric l'avait regard d'une faon trange, sans rpondre, avec un
sourire nigmatique.

A la fin, il s'tait dcid:

--Vous voyez, mon cher prsident.

De nouveau ils s'taient regards, et Adeline avait baiss les yeux,
n'osant pas insister: n'tait-ce pas avouer qu'il croyait possible le
_bourrage_ de la cagnotte, ce fameux _bourrage_ dont il avait plus d'une
fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et
de plaques par le croupier au dtriment des joueurs; mais, pour que
ce bourrage puisse se faire, il faut la complicit du grant et des
croupiers, et rien ne lui permettait de souponner Frdric d'une
pareille infamie.

--Faut-il les refuser? demanda Frdric en plaisantant.

--Puisqu'ils y sont! rpondit Adeline.

--Je suis heureux de voir, acheva Frdric, que nous sommes d'accord.

D'accord! d'accord! Ils ne l'taient plus toujours comme au
commencement.

Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un commerant de Bordeaux,
avec qui il avait eu autrefois des relations: celui-ci vint  lui en
souriant, les mains tendues:

--Vous tes bien aimable de m'avoir invit  dner, ce soir,  votre
cercle, dit le commerant.

--Je vous ai invit? dit Adeline stupfait, pour ce soir?

--Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?

C'tait une invitation lithographie avec lgance et sur beau bristol,
signe: le prsident Adeline.

Seule l'adresse tait manuscrite.

J'ai t bien surpris quand le garon de l'htel m'a remis cette lettre,
car je ne suis arriv que d'hier dans la nuit.

--A ce soir, dit Adeline qui avait hte d'chapper  des explications
plus qu'embarrassantes.

Ces explications, c'tait  Frdric de les lui donner: comment, les
garons d'htel distribuaient des invitations signes de son nom: le
prsident Adeline!

--Mais, mon cher prsident, rpondit Frdric en essayant de rire, ce
qui vous tonne se fait partout.

--Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans mon cercle.

--Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec quoi voulez-vous que
nous payions nos frais si la partie ne marche pas? Pour qu'elle marche,
il faut des joueurs.

--Mon nom ne servira pas  les attirer.


VI

L'histoire de la cagnotte avait jet l'inquitude dans l'association
Mussidan, Raphalle, Barthelasse et Cie; qu'allait devenir l'affaire si
ce prsident s'avisait de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait
pas?

L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le dsarroi quand Frdric
raconta l'algarade qui venait de lui tre faite.

--Qu'as-tu rpondu? demanda Raphalle.

--Rien.

Vous ne lui avez pas cass les _rinss_? s'cria Barthelasse, dont le
premier mouvement tait toujours de revenir  son ancien mtier de
lutteur, malgr les efforts que de bonne foi il faisait pour se contenir
et se calmer...  _Pariss_....

Raphalle haussa les paules:

--On ne casse pas les reins aux gens dont on a besoin.

--C'est selon. Moi, quand les gens levaient trop la voix, je n'avais
qu' faire a:--il plia les jarrets, se ramassa sur lui-mme, enfona
son cou court dans ses larges paules en tendant ses deux bras en avant
dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque de son adversaire dans
l'arne;--et tout de suite c'tait fini; on lui permet trop de faire
ce qui lui plat,  ce dput. Pourquoi est-ce que nous lui donnons
trente-six mille francs? Est-ce pour nous embter? Je vous le demande.
Hein!

--C'est  lui qu'il faut le demander, rpliqua Frdric impatient.

--Je suis prt quand vous voudrez, mon bon; si vous croyez que j'en ai
peur.

--Il ne s'agit pas de a, interrompit Raphalle schement, nous avons
besoin de lui, il faut manoeuvrer en consquence.

--Je vous l'ai dj dit et je vous le rpte, continua Barthelasse, on
ne sera sr de lui que quand on l'aura _affranchi_; le jour o il filera
la carte, il sera  nous.

--Et vous croyez qu'il acceptera vos leons?

--Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les ont demandes, et je
puis dire sans me vanter qu'ils s'en sont bien trouvs.

Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu entre eux  ce sujet,
car du jour o Adeline avait accept la prsidence du cercle, ils
s'taient demand comment ils le garderaient  la tte de leur affaire.
Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous de la vie des cercles, ils
pouvaient tre tranquilles. Mais  mesure que ses yeux s'ouvriraient, et
il n'tait pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon tout  coup,
au moins peu  peu, la situation changerait.

--Nous l'_affranchirons_, avait dit Barthelasse, se servant de ce mot
de l'argot de la philosophie qui vient sans doute d'une allusion aux
prjugs dont sont encombrs les imbciles et dont les grecs sont
affranchis.

--Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir? avait rpondu
Raphalle qui, mieux que Barthelasse, connaissait la nature de son
prsident.

Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait mme pas qu'il en
pt tre autrement. De quoi s'agissait-il? De gagner  coup sr et sans
danger, en oprant soi-mme, sans complice, avec une scurit gale 
celle de l'acrobate sur la corde raide, qui a appris  travailler. Alors
pourquoi refuserait-il? Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il
n'y a rien de plus doux et de plus agrable que l'argent gagn par le
travail.

Mais Raphalle et Frdric, qui, sans tre au fond beaucoup plus
embarrasss de prjugs que Barthelasse, ne croyaient pas que tout le
monde en ft arriv comme eux  envisager la vie avec cette philosophie
pratique qui enseigne  ne voir que l'argent gagn sans se soucier de la
faon dont on le gagne, taient certains du refus d'Adeline et mme de
son indignation, si on lui proposait tout simplement de lui apprendre 
travailler pour jouer  coup sr. Ce n'tait point ainsi qu'il fallait
procder avec celui que d'un air de mpris ils appelaient _Puchotier_
depuis qu'Adeline, se dfendant un jour de ses ignorances parisiennes,
s'tait lui-mme donn ce nom en disant qu' Elbeuf les _Puchotiers_
sont les encrots de la ville, ceux qui repoussent tout progrs en ne
jurant que par leur vieux Puchot. Quelle chance de se faire couter si
on lui parlait franchement?

Il fallait vraiment tre _Puchotier_ pour avoir la navet de croire
qu'avec des cotisations de cent francs et les produits d'une honnte
cagnotte on pouvait payer quatre-vingt mille francs de loyer,
d'assurances, vingt mille francs d'impts, vingt-cinq mille francs
d'clairage et de chauffage, soixante mille francs de gages au
personnel, trente-six mille francs de traitement au prsident, trente
mille francs pour perte sur la table et tous les autres frais pour
abonnements aux journaux, impressions, concerts, ftes, c'est--dire
d'une dpense annuelle de plus de trois cent mille francs. Pour couvrir
ces dpenses et pour donner un bnfice suffisant  ceux qui avaient
fond l'affaire, grant, tapissiers, marchands de vin, fournisseurs de
comestibles, croupiers, bailleurs de fonds, protecteurs plus ou moins
influents ou, comme on dit dans ce monde, _mangeurs_, qui se font payer
leur protection en un tant pour cent, il fallait que la partie marcht,
et non simplement, tranquillement, mais follement au contraire, avec
tous les avantages qu'une administration habile peut en tirer.--Il
serait souvent monotone, le dner de plus d'un cercle, si on ne s'tait
pas procur des convives en lanant, partout o l'on a chance de
rencontrer un naf, des invitations comme celle qui avait indign
Adeline. Encore ces invitations ne suffisent-elles pas et faut-il
entretenir un personnel de _rameneurs_ qui, membres rguliers du cercle,
gentlemen en apparence, besoigneux en ralit, rpandus dans le monde ou
plutt dans un certain monde, ont pour mission de racoler au hasard de
leurs connaissances ou d'une heureuse rencontre ceux qui, bien nourris
 la table d'hte, seront une heure aprs dvors  celle du baccara et
apporteront  la cagnotte un aliment plus srieux que les seigneurs
des choeurs qui font la tapisserie, et jouent avec des jetons prts,
prenant des attitudes de comdiens; ivres de joie quand ils gagnent,
 deux pas du suicide quand ils ont perdu. Et cette cagnotte
donnerait-elle des bnfices suffisants si dans le feu de la partie
les croupiers aux doigts lgers--l'pithte est du plus grand des
grecs--ne _bourraient_ pas son coffre capitonn de jetons d'ivoire et
de nacre qui tombent l sans bruit? Et le change de la monnaie, que
donnerait-il si le croupier ne le faisait pas avec des doigts de plus en
plus lgers: Adolphe, vingt-cinq louis de monnaie; et tandis que le
valet de pied apporte ces vingt-cinq louis au croupier, qui n'a pas
quitt la table, celui-ci, par-dessus son paule, lui passe deux plaques
au lieu d'une. Ce sont ces moyens et bien d'autres qui font un cercle
prospre--sinon modle.

Mais pour les employer sans qu'Adeline les dcouvrit, il avait fallu
toute la dextrit de Frdric et toute sa souplesse de caractre.

Et voil que le truc de la cagnotte semblait gravement compromis et que
celui des invitations devait tre abandonn.

Au moins ce fut le conseil de Raphalle, qui n'tait pas pour qu'on
attaqut jamais de front les difficults.

--Cde, dit-elle  Frdric.

--Comment, cder! s'cria Barthelasse.

--Il faut renoncer  ces invitations, ou nous auront un clat, peut-tre
une rupture.

--Et comment comptez-vous rabattre le gibier? dites un peu, mon bon!
Comptez-vous qu'il va vous tomber tout rti sur votre table, hein? Je
vous le dis et je vous le rpte, vous prenez trop de prcautions avec
ce prsident; vous le gtez. Voyons, croyez-vous qu'il ne savait pas
comment les 10,000 francs taient venus dans la cagnotte. Je vous le
demande, hein? Il vous l'a faite au prsident qui ne veut rien voir, qui
ne veut rien savoir. Oh, mon Dieu, je le comprends, il est dput, il
est dcor, il est considr, il faut bien qu'il mnage sa rputation...
pour lui-mme. Mais au fond du coeur il en sait autant que nous.
Autrement! Il a bien aval la cagnotte--il n'en reparle plus, de la
cagnotte,--il avalera bien les invitations. a se passera tacitement; a
lui est plus commode  cet homme, c'est son genre: il faut le prendre
comme il est ou s'en passer; il n'y a qu' continuer, puisque vous ne
voulez pas qu'on l'affranchisse, ce qui pour nous serait bien plus
facile.

Cependant, malgr le plaidoyer de Barthelasse, ce fut comme toujours
d'ailleurs, l'avis de Raphalle qui l'emporta: on cderait.

Le lendemain, Frdric, qui tait toujours le porte-parole de la
participation, fit ses excuses  son cher prsident.

--Pardonnez-moi la faon un peu vive dont je vous ai rpondu hier. J'ai
eu tort. J'ai rflchi, je le reconnais. Ce qui m'avait entran, c'est
que la chose dont vous vous plaignez se fait partout, et que bien
d'autres prsidents signent ces lettres. Mais vous n'tes pas de
ces prsidents-l, j'en conviens. Votre haute situation, votre
respectabilit, votre nom si honor rendent lgitimes toutes les
susceptibilits.

Il tait entr dans le cabinet de son prsident en tenant dans sa main
gauche un paquet de papier:

--Voici ce qui nous reste de ces lettres, dit-il. Il les jeta dans la
chemine, o brlait un feu de bois.

Adeline avait cout le commencement de ce petit discours avec une
attitude raide, en homme fch,--et il l'tait en effet;--il fut
attendri.

On ne pouvait pas reconnatre ses torts plus galamment: tous les griefs
qu'il avait entasss contre le vicomte s'vanouirent.

--Vous savez bien que je ne veux que l'honneur de notre cercle, dit-il
en tendant la main  Frdric.

--Et moi donc! s'cria celui-ci.

Adeline eut une pense de prvoyance pour Frdric,  laquelle se mlait
un vague sentiment d'inquitude:

--Vous me disiez hier que vous fermeriez la porte.

--Vous savez comme le premier mouvement court aux extrmes. Il est
certain, cependant, que nous allons nous trouver dans un certain
embarras, mais enfin, avec votre aide, nous pouvons encore en sortir...
au moins je l'espre.

--Que puis-je pour vous?

--Vous en rapporter  moi, et ne pas vous inquiter quand quelque chose
se prsente mal. Soyez sr que vous n'avez qu'un mot  dire pour qu'il y
soit port remde. Comme vous, mon cher prsident, je mets au-dessus
de tout honneur de notre cercle, et, si j'osais le dire: avant vous,
puisque, pour ceux qui savent, je suis le grant responsable. Mais, 
ct de l'honneur, de la respectabilit dont vous avez la garde, il
y des intrts respectables dont je me trouve charg par ma grance
effective. On me les a confis, ces intrts.--A l'argent que j'ai mis
dans cette affaire s'est ajout l'argent qui m'a t confi,--et dont
je suis responsable. Eh bien, laissez-moi l'administrer de faon  ce
qu'il donne les produits lgitimes qu'on est en droit d'attendre.

--Mais que puis-je?

--Vous ne voulez pas ma ruine; vous ne voulez pas celle des personnes
qui ont eu confiance en moi?

--Certes, non.

--Soyez sr qu'il ne sera jamais rien fait sous ma direction qui puisse
nous compromettre ou mme nous inquiter.

--Que voulez-vous donc de moi?

--Simplement ce qui se fait dans tous les cercles? que vous laissiez
marcher la partie.


VII

Un matin qu'Adeline rentrait tard chez lui, dans cet tat de
demi-somnolence du joueur qui a pass la nuit, le corps bris de
fatigue, le sang enfivr, l'esprit abattu, honteux de lui-mme, furieux
contre les autres, rejouant dans sa tte trouble les coups importants
qu'il venait de perdre et qui avaient augment sa dette d'une dizaine de
mille francs, on lui dit qu'une jeune dame l'attendait dans le salon de
l'htel.

Il n'tait gure en disposition de donner des audiences et d'couter des
solliciteurs: il fallait qu'avant la sance de la Chambre, o devait
venir en discussion un projet de loi dont il tait rapporteur, il se
rafrachit, et dans un peu de repos se retrouvt.

--Vous direz  cette dame que je ne peux pas recevoir, rpondit-il.

Et il continua son chemin pour monter  son appartement.

Mais, dans son mouvement de mauvaise humeur, il n'avait pas parl assez
bas, la porte du salon s'ouvrit vivement, et il se trouva en face d'une
jeune femme de tournure lgante qui lui barra le passage.

--Monsieur Adeline?

--C'est moi, madame, mais je ne puis pas vous recevoir en ce moment, je
suis trs press; crivez-moi.

--Je vous en prie, monsieur, coutez-moi, je vous en supplie.

L'accent tait si mu, si tremblant, le regard tait si troubl, si
dsol, qu'Adeline se laissa attendrir.

La prcdant, il l'introduisit dans le petit salon banal des
appartements meubls qui se trouvait avant sa chambre? En entrant dans
cette pice froide, qui n'tait plus habite que quelques instants, le
matin, un frisson le secoua de la tte aux pieds; alors, frottant une
allumette, il la mit sous le bois prpar dans la chemine, puis,
attirant un fauteuil, il s'assit en face de sa visiteuse qui attendait
dans une attitude embarrasse et confuse.

--Madame, je vous coute.

Comme elle ne commenait pas, il voulut lui venir en aide: elle tait
fort jolie et la tristesse, l'angoisse de sa physionomie ne pouvaient
pas ne pas inspirer la sympathie.

--Madame? demanda-t-il.

--Madame Paul Combaz.

--La femme du peintre?

--Oui, monsieur.

Cela fut dit avec plus de tristesse que de fiert.

La sympathie un peu vague d'Adeline devint de l'intrt: il oublia ses
fatigues et ses motions de la nuit pour regarder cette jeune femme
qui se tenait devant lui dans une attitude dsole. Non seulement il
connaissait le nom de Paul Combaz comme celui d'un peintre de talent,
trs apprci dans le monde parisien, mais encore il connaissait l'homme
lui-mme, un des plus fidles habitus du _Grand I_, depuis quelque
temps.

--Pardonnez-moi mon embarras, dit-elle enfin; c'est une situation si
douloureuse que celle d'une femme qui vient se plaindre de son mari...
qu'elle aime, que je ne sais comment m'expliquer... bien que depuis plus
d'un mois j'aie prpar cent fois par jour ce que je dois vous dire.

Adeline fit un signe pour la rassurer.

--Vous connaissez mon mari? demanda-t-elle en le regardant avec crainte.

--J'ai autant de sympathie pour l'homme que d'estime pour l'artiste.

Elle laissa chapper un soupir de soulagement, et ses yeux navrs
s'clairrent d'une flamme de tendresse et de fiert.

--Soyez certain qu'il les mrite; c'est le coeur le plus loyal, le
caractre le plus droit: et ce n'est pas  vous que j'ai  dire qu'il
est un grand artiste, ses succs sont l pour l'affirmer; je serais la
plus heureuse et la plus fire des femmes si... s'il ne jouait pas; et
c'est parce qu'il joue...  votre cercle que je viens vous demander de
nous sauver, mes enfants et moi.

--Mais je n'ai pas le pouvoir d'empcher les gens de jouer! s'cria-t-il
bless de cet appel  son intervention, qui semblait le rendre
responsable des pertes au jeu de Paul Combaz; vous vous mprenez
trangement sur l'autorit d'un prsident de cercle.

Elle le regarda, le visage boulevers, les lvres tremblantes.

--Oh! monsieur, je vous en prie, ne me repoussez pas. Si ce n'est pas
pour moi que vous m'coutez, et je le comprends, puisque vous ne me
connaissez pas, que ce soit pour mes enfants, pour mes trois petites
filles, qui dans un mois, peut-tre dans huit jours, seront jetes dans
la rue, mourant de faim, de froid, si vous n'intervenez pas. Vous avez
une fille que vous aimez, c'est au pre que je m'adresse.

--Vous me connaissez, vous connaissez ma fille?

--Non, monsieur, je ne connais pas mademoiselle Adeline, mais je sais
que vous avez une fille, et c'est en pensant  elle que l'esprance
s'est prsente  moi que vous nous viendrez en aide. Dsespre par les
pertes au jeu de mon mari, j'ai cherch, comme une affole que je
suis,  qui je pourrais demander protection, et l'ide m'est venue,
l'inspiration, que si je n'avais pas pu empcher mon mari d'aller au
cercle o il s'est ruin, le prsident de ce cercle pourrait lui en
fermer les portes. Mais ce prsident tait-il homme  m'entendre? ou
bien me repousserait-il parce qu'il profitait lui-mme de la ruine des
joueurs... comme il y en a, m'a-t-on dit? Par mon mari que j'avais
interrog, je savais quel homme politique vous tes, la situation
que vous occupez, l'estime dont vous tes entour; c'tait beaucoup;
pourtant ce n'tait pas assez; dans l'homme politique y avait-il un
homme de coeur capable de se laisser attendrir par le dsespoir d'une
mre? J'ai une amie de couvent marie  Rouen, je lui ai crit pour
qu'elle tche d'apprendre quel homme tait M. Constant Adeline. Sa
rponse, vous la connaissez sans que je vous la dise. C'est alors, quand
j'ai su quel pre vous tes pour votre fille, que la foi en vous m'est
venue, et que j'ai eu le courage d'entreprendre cette dmarche.

Peu  peu il s'tait laiss gagner: cette voix vibrante, ces beaux yeux
qui plusieurs fois s'taient noys de larmes, cet lan, et en mme temps
cette discrtion dans les paroles, surtout cette vocation de Berthe lui
troublaient le coeur.

--Que puis-je pour vous? Ce qui me sera possible, je vous promets de le
faire.

--Je sentais que je ne m'adresserais pas  vous en vain, et de tout
coeur je vous remercie de vos paroles: quand je vous aurai expliqu
notre situation, vous verrez, et beaucoup mieux que je ne le vois
moi-mme, comment vous pouvez nous sauver,  et de quelle faon vous
pouvez agir sur mon mari.

Adeline sonna, et au garon qui ouvrit la porte, il recommanda qu'on ne
laisst monter personne.

--Il y a sept ans que je sais marie, dit-elle, j'ai apport une dot de
cent mille francs  mon mari, et un an aprs,  la mort de mon pre,
deux cent mille francs. Quand mon mari m'a pouse, il n'avait pas
de fortune, mais il avait son talent et son nom qui lui rapportaient
cinquante ou soixante mille francs. Nous vivions largement dans un petit
htel de la rue Jouffroy que mon mari avait fait construire, et que nous
avions pay, ainsi que son ameublement, avec ma dot et l'hritage de mon
pre. Ce n'tait point l une prodigalit, car vous savez que le peintre
qui n'a pas son htel n'a gure de prestige sur le marchand de tableaux
et encore moins sur l'amateur; c'est une ncessit professionnelle,
quelque chose comme un outillage. Nous tions trs heureux, j'tais trs
heureuse: aime de mon mari, l'aimant, vivant de sa vie, prs de lui,
fire de le voir travailler, fire de le voir se retourner vers moi pour
me demander mon sentiment d'un geste ou d'un coup d'oeil je ne quittais
pas l'atelier, et en six annes, les seules heures que je n'aie point
passes  ses cts sont celles o je promenais mes filles au parc
Monceau. La crise que traverse la peinture nous avait cependant
atteints, et des soixante mille francs que gagnait mon mari pendant les
premires annes de notre mariage, il tait tomb  quelques milliers de
francs seulement, les marchands n'achetant plus, comme vous le savez.
Il avait fallu restreindre nos dpenses. J'avais t la premire  le
demander, et j'avais pu organiser une nouvelle existence... suffisante
au moins pour moi, et qui pouvait trs bien se prolonger jusqu' des
temps meilleurs. Les choses allaient ainsi lorsqu'il y a trois mois, il
y aura dimanche trois mois, pour mon malheur, je ne sais la date que
trop bien, M. Fastou...

Adeline laissa chapper un mouvement.

--... Le statuaire, celui qui fait partie de votre cercle, vint voir mon
mari. Naturellement, on parla du krach. Fastou gronda mon mari, lui dit
qu'il tait trop loup, que, puisque les marchands n'achetaient plus, il
fallait vendre aux amateurs; mais que, pour les trouver, on devait aller
les chercher; que, pour les rencontrer dans des conditions favorables,
les cercles, terrain neutre, taient un bon endroit; que, pour lui,
c'tait  son cercle qu'il avait obtenu la commande des douze ou quinze
bustes dont il vivait; et il termina en proposant  mon mari de le faire
recevoir membre du _Grand I_. Je suppliai si bien mon mari qu'il refusa;
mais il accompagna M. Fastou quelquefois... pour rencontrer ces amateurs
qui devaient nous acheter des tableaux.

--Et alors? demanda Adeline anxieusement, car bien souvent il avait vu
Combaz  la table de baccara.

--Aujourd'hui, notre htel est hypothqu pour 80,000 francs,
c'est--dire  peu prs pour sa valeur actuelle; tous les tableaux que
mon mari avait dans son atelier ont t emports, et une partie de
l'ameublement, ce qui tait de vente sre et facile, a suivi les
tableaux.

--Mais la caisse du cercle ne prend pas des hypothques, s'cria
Adeline, elle n'achte pas des tableaux!

--La caisse, non, mais le caissier, ou le chef de partie, je ne sais
comment vous l'appelez, celui qui prte aux joueurs: Auguste.

--C'est impossible, interrompit Adeline qui croyait savoir qu'Auguste
n'tait qu'un petit employ.

--Vous croyez, monsieur, moi je sais; en tout cas, si ce n'est pas 
son profit qu'Auguste a prt les sommes perdues par mon mari, c'est
au profit de ceux qui l'emploient, et pour nous le rsultat est le
mme,--c'est la ruine; encore quelques meubles, quelques tentures et
quelques tapis vendus, et il ne nous restera rien, car l'htel ne
tardera pas  tre vendu, lui aussi, puisque nous ne pourrons pas payer
les intrts de la somme pour laquelle il est hypothqu. Vous voyez
notre situation: en trois mois tout a t englouti; mon mari ne
travaille plus, il est le plus malheureux homme du monde, la fivre le
dvore; il ne dort plus, il ne mange plus; j'ai peur que le dsespoir
de nous avoir perdus ne le pousse au suicide. Dj il n'ose plus me
regarder et, quand il embrasse ses filles, c'est avec des lans qui
m'pouvantent. Vous comprenez maintenant comment j'ai eu le courage de
m'adresser  vous. Que mon mari ne puisse plus jouer dans votre cercle,
il ne trouvera pas  jouer ailleurs, puisqu'il est ruin, et il me
reviendra, je le consolerai, je le soutiendrai, il se remettra au
travail, quand ce ne serait qu' des illustrations; vous l'aurez guri;
vous nous aurez sauvs.

Adeline secoua la tte, et se parlant  lui-mme plus encore peut-tre
qu' madame Combaz, il murmura:

--Gurit-on les joueurs?

Croyant que c'tait  elle que cette exclamation s'adressait, vivement
elle rpondit:

--Oui, on les gurit, et mon mari en est un exemple vivant: nous avons
fait notre voyage de noces dans les Pyrnes; en arrivant  Luchon, mon
mari s'est mis  jouer et  passer toutes ses nuits au Casino; je l'ai
accompagn, et comme on ne laisse pas les femmes entrer dans les salles
de jeu, je l'ai attendu dans un petit salon, toute seule, me dsolant,
me dsesprant, interrogeant de temps en temps les garons, pour savoir
o en tait la partie, et si elle n'allait pas finir. Bien que j'aie t
leve honntement, j'en tais arrive  me faire assez familire avec
eux pour qu'ils voulussent bien me rpondre. Et non seulement ils me
rpondaient, mais encore ils voulaient bien dire  mon mari que j'tais
l. Il s'est laiss toucher. Le sixime soir, j'ai obtenu de lui qu'il
n'irait pas au jeu, et depuis il n'y est jamais retourn.

--A Luchon?

--Ni ailleurs.

--Mais  Paris?

--Aprs sept ans! Vous voyez que la gurison a dur longtemps et qu'elle
est possible.

Adeline ne rpondit rien de ce qui lui montait aux lvres.

--Vous avez eu raison de vous adresser  moi, dit-il, je vous promets
que tout ce que je pourrai pour sauver votre mari, je le ferai.

--Surtout qu'il ne sache pas ma dmarche.

--Soyez tranquille; c'est en mon nom que je lui parlerai.


VIII

Gurit-on les joueurs?

C'tait ce qu'Adeline se demandait. Son projet n'tait-il pas ridicule
de vouloir gurir les autres quand il ne pouvait pas se gurir lui-mme?

Pourtant il fallait qu'il tnt sa promesse; cette pauvre petite femme
tait trop touchante dans son dsespoir pour qu'il refust de lui venir
en aide.

Que de ruines, que de dsastres seraient vits si les joueurs ne
trouvaient pas ces facilits  emprunter, qui, s'offrant  eux, les
entranent et les perdent? Et-il jamais jou lui-mme s'il avait d
tirer de sa poche, o ils n'taient pas d'ailleurs, les premiers billets
de mille francs qu'il avait risqus au baccara? Auguste, six mille,
dix mille cela n'tait pas bien douloureux  dire, alors surtout qu'on
comptait sur une bonne srie, et l'on tait pris pour jamais;--mieux que
personne il le savait.

Combaz travaillant toute la journe dans son atelier auprs de sa femme,
c'tait le soir seulement qu'il venait au cercle, aprs avoir embrass
ses trois petites filles  moiti endormies dans leurs lits blancs.
Adeline avait donc la certitude de ne pas le manquer: en se tenant dans
la salle de baccara, il le prendrait  l'arrive.

En effet, le soir mme, un peu aprs dix heures, Adeline, qui, depuis
quelques instants dj, tait  son poste, le vit entrer d'un air
en apparence indiffrent, mais sous lequel se lisait facilement la
proccupation; ses yeux vagues avaient le regard en dedans de l'homme
qui suit sa pense, insensible  tout ce qui vient du dehors.

Il alla au-devant de lui:

--Je dsirerais vous dire un mot.

--Mais, quand vous voudrez, rpondit Combaz, sans attacher aucun sens 
ses paroles, bien videmment.

Arriv dans son cabinet, Adeline en ferma la porte et, poussant un
fauteuil au peintre, il s'assit vis--vis de lui, en le regardant.

Bien que Combaz n'et pas depuis quelques mois l'esprit dispos  la
plaisanterie, il tait trop rest en lui du rapin et du gamin de sa
jeunesse pour qu'il manifestt sa surprise autrement que par la blague:

--C'est devant monsieur le juge d'instruction, que j'ai l'agrment de
comparoir? dit-il.

--Non devant le juge d'instruction, rpondit Adeline, l'instruction
est faite, mais devant le juge, ou, si vous le prfrez, devant le
prsident, ou, ce qui est le plus vrai encore, devant un admirateur de
votre talent, devant un ami, si vous me permettez le mot.

Combaz restait raide, dans l'attitude d'un homme qui se tient sur ses
gardes parce qu'il sent qu'il peut tre facilement attaqu.

--Je vous remercie, cher monsieur, de ce que vous voulez bien me dire.

Et il enfila une phrase de politesse  laquelle il n'attachait en
ralit aucun sens.

--Vous ne vous blesserez donc pas, commena Adeline, si je vous dis que
vous jouez trop gros jeu.

Au contraire, Combaz se fcha et, relevant la tte:

--Permettez, monsieur!

Adeline ne se laissa pas couper la parole:

--C'est  moi qu'il faut que vous permettiez, car je n'ai pas fini, je
n'ai mme pas commenc ce que j'ai  vous dire. Je suis le prsident
de ce cercle, c'est en quelque sorte chez moi que vous jouez, et vous
admettrez bien que j'ai le droit de vous adresser mes observations,
alors surtout qu'elles sont dictes par votre intrt...

--Mais, monsieur...

--Par celui de votre jeune femme si charmante, par celui de vos trois
petites filles que vous venez d'embrasser dans leur lit pour accourir
ici, et qui demain peut-tre seront dans la rue, sans lit, sans pain.

Combaz tendit la main pour protester; Adeline la lui prit et
chaleureusement il la lui serra:

--Vous voyez que je sais tout: votre htel hypothqu pour quatre-vingt
mille francs, vos tableaux vendus  Auguste, vos objets d'art, vos
tentures emports.

--Qui vous a dit?

--Etait-il possible que je visse un artiste perdre plus de deux cent
mille francs ici, sans m'inquiter de savoir quelles taient ses
ressources, si c'tait sa fortune ou le pain de ses enfants qu'il
jouait; c'est le pain de ses enfants; je ne le permettrai point. Si
c'est le prsident qui vous parle, c'est aussi l'ami qui pense  votre
avenir gch, c'est le pre qui pense  vos petites filles, parce
qu'il aime la sienne et que, par sympathie, il s'intresse aux vtres.
Allez-vous les sacrifier  votre passion, vous, un artiste qui avez dans
le coeur et dans la tte des motions plus hautes que celle que peut
donner le jeu?

Combaz tait dans une situation o la sympathie, mme alors qu'elle
est accompagne de reproches, touche les plus endurcis, et il n'tait
nullement endurci.

--Et vous croyez, dit-il d'un accent amer, que c'est la passion qui me
fait jouer? Passionn, oui, je l'ai t: quand j'tais plus jeune, tout
jeune, j'ai pass des nuits au jeu pour le jeu lui-mme et les secousses
qu'il donne; mais ce temps est loin de moi.

--Alors, pourquoi jouez-vous?

Il secoua la tte; puis, aprs un assez long intervalle de silence, en
homme qui prend son parti:

--Vous demandez pourquoi je joue, pourquoi je me suis remis  jouer
aprs tre rest sept annes sans toucher aux cartes: simplement par
calcul, sans aucune passion, pour que le jeu donne aux miens ce que mon
travail tait insuffisant  leur continuer, notre vie ordinaire, rien
de plus. Je gagnais soixante mille francs environ bon an mal an. J'ai
voulu, quand je n'ai presque plus rien gagn, parce que ma peinture ne
se vendait plus, que la transition d'une vie large  une vie troite ne
ft pas trop dure, et j'ai demand au jeu d'quilibrer notre budget; il
l'a culbut. Que d'autres, gns comme moi, ont fait comme moi!

--Et comme vous se sont ruins! s'cria Adeline avec un accent d'une
violence qui surprit Combaz, et ont ruin leur famille. Il manque deux,
trois, dix mille francs, pour se remettre en tat, on les demande au
jeu; et le jeu vous en prend dix mille, cent mille, tout ce qu'on a.

--A moins qu'il ne vous les rende: on ne perd pas toujours.

Cet argument de tous les joueurs ne pouvait pas ne pas toucher Adeline.

Sans doute, dit-il, on a des bonnes et des mauvaises sries; mais depuis
trois mois que vous jouez, vous tes dans une mauvaise; ne vous obstinez
point. Peut-tre, si vous aviez quelques centaines de mille francs
derrire vous, pourriez-vous continuer et attendre la veine; mais vous
ne les avez pas. Ne risquez pas le peu qui vous reste, puisque, ce reste
perdu, vous seriez rduit  la misre. Vous, ce n'est rien: un homme se
tire toujours d'affaires. Mais les vtres, votre femme, vos filles! Vous
ne vouliez pas que leur vie ft amoindrie; que sera-t-elle quand on
les mettra  la porte de l'htel o elles sont nes, et que, bris ou
affol, vous serez incapable de vous remettre au travail, pensez donc
que par votre fait elles peuvent mourir de faim, ou, ce qui est pire,
traner une jeunesse de misre. Il en est temps encore, arrtez-vous.
Vous serez gns, cela est certain, mais la gne n'est pas la honte,
n'est pas la misre; vous attendrez; des temps meilleurs reviendront.

Evidemment Combaz tait touch;  l'examiner, il tait facile de
comprendre que ce qu'Adeline disait, il se l'tait dit  lui-mme bien
des fois; mais par cette rptition, ces paroles avaient pris une force
que la conscience seule ne leur donnait pas.

Adeline essaya de profiter de l'avantage qu'il avait obtenu:

--Vous venez pour jouer?

--Je sens que je vais avoir une srie, c'est ce qui m'a dcid une
dernire fois.

--Combien croyez-vous qu'on prtera?

--Rien.

--Alors?

--J'ai pu me procurer trois mille francs.

--Eh bien, ne les risquez pas; avec trois mille francs vous pouvez
faire vivre votre famille pendant plusieurs mois; rentrez chez vous et
remettez cet argent  votre femme, qui se dsespre en ce moment, qui
pleure auprs de ses filles, en sachant que vous tes ici; la joie que
vous lui donnerez ce soir sera si grande, que si vous vouliez revenir
demain, son souvenir vous retiendra.

Ce mot qu'Adeline avait trouv dans son coeur de pre et de mari arracha
Combaz  ses hsitations.

Avec un lan d'panchement, il lui prit la main et la serra longuement.

--Je rentre chez moi, dit-il.

--Eh bien, nous ferons route ensemble; j'ai justement affaire place
Malesherbes.

--Vous ne vous fiez pas  moi? dit Combaz en riant.

Adeline changea la conversation, car s'il tait vrai qu'il ne se fit
point  cette bonne rsolution d'un joueur, il trouvait imprudent
de laisser voir ses doutes; et jusqu' la place Malesherbes ils
s'entretinrent de choses et d'autres amicalement, sans qu'une seule fois
il ft question de jeu.

--Vous voici  deux pas de chez vous, dit Adeline en arrivant  la
place, bonsoir!

--Je vous porterai les remerciements de ma femme, dit Combaz en lui
serrant les deux mains avec effusion, et je vous conduirai mes deux
anes pour qu'elles vous embrassent.

--J'irai chercher chez vous les remerciements de madame Combaz, dit
Adeline, et les embrassements de vos chres petites; il ne faut pas que
vous repassiez la porte du cercle.

--N'ayez donc pas peur, dit Combaz en riant.

Adeline s'en revint  pied, lentement, marchant allgrement, la
conscience satisfaite: il avait sauv un brave garon. Sans doute dans
ce sauvetage, il y avait eu bien des choses cruelles pour lui, bien des
points de contact douloureux entre cette situation et la sienne, mais
enfin la satisfaction du devoir accompli le portait: il avait fait son
devoir.

En passant place de la Madeleine, il hsita s'il rentrerait chez lui se
coucher o s'il irait faire un tour au cercle; sr de ne pas se laisser
entraner au jeu ce soir-l, alors qu'il tait encore tout frmissant de
ses propres paroles, il se dcida pour le cercle.

Quand il entra dans la salle de baccara, le croupier prononait les
mots qui, si souvent, retentissent dans une nuit: Le jeu est fait.
Machinalement il regarda qui taillait: un cri de surprise lui monta aux
lvres, c'tait Combaz; alors il s'approcha de la table et regarda les
enjeux: environ une vingtaine de mille francs et Combaz n'avait plus
que quelques cartes dans la main gauche, le reste de sa taille, que ses
doigts serraient nerveusement, tandis que sur son visage ple glissaient
des filets de sueur.

--Rien ne va plus?

 ce moment les yeux de Combaz rencontrrent ceux d'Adeline et vivement
il les dtourna, puis il donna les cartes.

Le tableau de droite et le tableau de gauche, ayant demand des cartes,
reurent l'un un dix, l'autre une figure; alors une hsitation manifeste
se traduisit sur le visage de Combaz et ses yeux vinrent chercher une
inspiration dans ceux d'Adeline. Devait-il ou ne devait-il pas tirer?
Si furieux que ft Adeline, il tait encore plus anxieux. Le joueur
l'emporta sur le prsident, et ses yeux dirent ce qu'il et fait
lui-mme. Combaz ne tira point et gagna.

--Je vous disais bien que j'allais avoir une srie! s'cria Combaz en
venant vivement  Adeline, c'est cette certitude qui m'a empch de
rentrer, j'ai pris une voiture, et vous voyez que j'ai eu raison.

--Au moins allez-vous vous sauver maintenant.

--Au plus vite.

Tandis que Combaz changeait ses jetons et ses plaques contre vingt-cinq
beaux billets de mille francs, Adeline s'approcha de Frdric.

--Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit plus prt d'argent  M.
Combaz.

--Et pourquoi donc, mon cher prsident?

--Il est ruin.

--Il vaut au moins vingt-cinq mille francs, puisqu'il les empoche.

--Je dsire qu'il les garde.

--Et la partie, qui la fera marcher, si nous cartons les joueurs? Vous
savez bien que ce ne sont pas l nos conventions; les recettes baissent;
intressant, le peintre Combaz, sympathique, je le dis avec vous, mais
si nous loignons les sympathiques, qui nous fera vivre puisque les
coquins ne viennent pas ici?


IX

Bien souvent Adeline avait invit le pre Eck  venir dner  son
cercle, dans un de ses voyages  Paris; mais les voyages du pre Eck 
Paris taient rares; il aimait mieux rester  Elbeuf  surveiller sa
fabrique.

Tandis que le fabricant de nouveauts est oblig de venir  Paris deux
fois par an et d'y passer chaque fois quinze jours ou trois semaines
pour faire accepter par les acheteurs les chantillons de la saison
prochaine, tranant chez les quarante ou cinquante ngociants en draps
qui sont ses clients sa _marmotte_, c'est--dire la caisse dans laquelle
sont rangs ses chantillons,--le fabricant de draps lisses n'a pas 
supporter ces ennuis et cette grosse dpense de prparer  l'avance,
pour la saison d'hiver et la saison d't, cinq ou six cents
chantillons dont il lui faudra discuter, avec les acheteurs, chaque
fil, chaque nuance, la force, l'apprt; sa gamme de fabrication est
beaucoup plus limite, et d'un coup d'oeil, d'un mot, ses commandes sont
faites ou refuses; pour les recevoir, il n'est pas ncessaire que le
chef de la maison se drange lui-mme.

Le pre Eck ne se drangeait donc que bien rarement; que serait-il venu
faire  Paris? Ce n'tait pas  Paris qu'taient ses plaisirs, c'tait 
Elbeuf, dans sa fabrique dont il montait les escaliers du matin au soir
comme le plus alerte de ses fils; c'tait dans son bureau  consulter
ses livres; c'tait surtout le jour des inventaires qu'il clturait tout
seul quand il faisait comparatre devant lui ses fils et ses neveux
et qu'il leur disait en deux mots: Voil ta part, Samuel; la tienne,
David, la tienne, Nathaniel, la tienne, Nephtali, la tienne, Michel;
maintenant, allez travailler.

Cependant, un jour qu'une affaire importante rclamait sa prsence 
Paris, il s'tait dcid  partir; par la mme occasion il verrait
Adeline, et ce fameux cercle dont Michel parlait si souvent. Vers six
heures, il alla attendre Adeline  la sortie de la Chambre.

--Je _fiens tiner_ avec _fous_  _fotre_ cercle.

Bunou-Bunou, charg de son portefeuille qu'il tranait  bout de bras,
accompagnait Adeline; la prsentation eut lieu en rgle, et le pre Eck
exprima toute la satisfaction qu'il prouvait  connatre un dput
dont il avait lu si souvent le nom dans les journaux. Ordinairement ce
n'tait pas un bon moyen pour mettre en belle humeur Bunou-Bunou que
de lui parler des journaux, tant ils s'taient moqus de lui, mais la
physionomie ouverte du pre Eck et son air bonhomme effacrent vite la
mauvaise impression que ce mot journaux avait commenc  produire..

Ce fut en s'entretenant de choses et d'autres qu'ils gagnrent l'avenue
de l'Opra. Quand, en montant le grand escalier, Adeline vit les regards
tonns que le pre Eck promenait autour de lui, sur les revtements de
marbre aussi bien que sur la livre fleur de pcher des valets de pied,
il sourit intrieurement, comme si ce luxe lui tait personnel et devait
blouir le futur oncle de Berthe.

--Voulez-vous que je vous montre nos salons? dit-il en entrant dans le
hall.

--Je n'avais aucune ide de ce qu'est un cercle, c'est trs _peau_.

Dans chaque salon, le pre Eck aprs avoir promen partout un regard
curieux, et tt le tapis du pied, en homme qui connat la qualit de la
laine, rptait  mi-voix pour ne pas troubler l'auguste silence de ces
vastes pices:

--C'est trs _peau_.

En attendant le dner, ils se retirrent dans le cabinet d'Adeline avec
Bunou-Bunou et quelques commerants qui connaissaient le pre Eck. Comme
ils taient l  causer, M. de Cheylus entra, et s'arrta  la porte
pour couter le pre Eck qui lui tournait le dos, et soutenait une
discussion contre Bunou-Bunou.

--Ah! ah! dit M. de Cheylus s'avanant, il me semble reconnatre
l'accent de mon ancien dpartement.

--M. le comte de Cheylus, ancien prfet de Strasbourg, dit Adeline; M.
Eck, de la maison Eck et Debs.

Mais le pre Eck n'aimait pas qu'on le plaisantt sur son accent:

--Oui, monsieur, dit-il en venant  M. de Cheylus, je suis Alsacien,
ou si je ne le suis _blus_ ce n'est _bas_ ma faute, c'est celle de
certaines _bersonnes_; je suis fier de mon accent et je voudrais en
_afoir_ davantage pour hisser haut le drapeau de mon pays.

Puis s'adoucissant en voyant M. de Cheylus un peu effar:

--Malheureusement l'habitude de _fifre_ toujours maintenant avec des
Normands l'a _peaucoup_ attnu, comme vous pouvez le _foir_, et je le
regrette: l'accent, mais c'est le fumet du _pon_ vin; voudriez-vous des
pts de Strasbourg qui ne sentissent rien?

--Certes non, dit M. de Cheylus, qui ne se fchait jamais de rien ni
contre personne.

 table, le pre Eck rpta son mme mot, en ne lui faisant subir qu'une
lgre variante:

--C'est trs _pon_; vraiment, pour le prix, c'est trs _pon_.

Et comme il ne souponnait pas les mystres de la cagnotte,  un certain
moment il ajouta:

--C'est vraiment une _pelle_ chose que l'association! Quels miracles
elle produit! Je n'aurais jamais cru que, moyennant une cotisation de
cent francs par an, on pouvait _chouir_ de ces _peaux_ salons et de
cette _ponne_ table, avec des domestiques aussi _pien_ dresss, et de
tout ce luxe.

Mais quand le soir il vit dans la salle de baccara les sommes qui se
jouaient en deux ou trois minutes, il commena  changer d'avis sur les
cercles.

--C'est vrai, demanda-t-il  Adeline, que ces plaques de nacre valent
5,000 francs et 10,000 francs?

--Parfaitement.

--Mais c'est une abomination; si les joueurs mettaient 10,000 _vrancs_
en or sur le tapis vert, ils y regarderaient  deux fois,  dix fois;
ces plaques, a glisse des doigts comme les haricots de ceux des
enfants. Et je vois des commerants  cette table, des gens qui savent
ce que c'est que l'argent gagn. C'est une honte!

Adeline, qui jusque-l avait t ravi des merveillements du pre Eck,
voulut changer la conversation qui menaait de prendre une mauvaise voie
et de conduire  un rsultat compltement oppos  celui qu'il avait
espr au commencement de cette visite.

Mais on ne changeait pas le cours des ides du pre Eck, pas plus qu'on
ne le faisait taire quand il voulait parler; il continua:

--Je _tis_ que le jeu ainsi compris est une honte; c'est une
spculation, non une distraction; ils jouent _bour_ gagner, non pour
s'amuser entre honntes gens. Et voyez quelles vilaines figures ils ont,
comme ils sont ples ou rouges, comme ils grimacent: tous les mauvais
instincts de la bte se marquent sur leurs visages. Allons-nous-en!

Mais Adeline ne voulut pas le laisser partir sur cette mauvaise
impression; s'il fut bien aise de quitter la salle de baccara o cette
indignation d'un _Puchotier_, beaucoup plus _Puchotier_ que lui encore,
tait ne, il manoeuvra pour que le pre Eck ne quittt pas le cercle
dans cet tat violent, et, aprs lui avoir fait traverser les salons
des jeux de commerce o quelques membres jouaient tranquillement,
silencieusement, en automates, au whist et  l'cart, il le conduisit
dans son cabinet, o Bunou-Bunou, bien chauff et bien clair,
rpondait scrupuleusement, comme tous les soirs il le faisait, aux vingt
ou trente lettres de solliciteurs qu'il avait reues dans la journe.

--Et c'est _bour_ cela qu'on fonde des cercles? dit le pre Eck, en
s'asseyant devant la chemine.

--Mais non, mais non, mon cher ami; le jeu n'est qu'un accessoire,
qu'un accident, et ce soir, particulirement, la partie a pris un
dveloppement insolite.

Et Adeline expliqua dans quel but autrement plus lev leur cercle avait
t fond; malheureusement il fut interrompu, dans sa dmonstration que
le pre Eck coutait sans paratre bien touch, par M. de Cheylus, qui
entra en riant:

--Il se joue en ce moment une comdie qui aurait bien amus M. Eck s'il
en avait t tmoin, dit-il.

--Quelle comdie?

--Le comte de Sermizelles vient de perdre 12,000 fr.; o les avait-il
eus? me direz-vous. Je n'en sais rien, mais enfin il se les tait
procurs, puisqu'il les a perdus. Alors, convaincu qu'il va rencontrer
une srie, il cherche cinq louis seulement pour l'entamer.  la caisse,
brl. Auprs d'Auguste, brl. Auprs de tous les garons, brl,
archi-brl, et si bien brl qu'il ne trouve mme pas un louis. Ou bien
on ne lui rpond pas, ou bien on ne le fait qu'avec les refus les plus
humiliants. Il ne se rebute pas; tout le personnel y passe. Il
fallait voir ses grces, ses sourires, ses chatteries, et, devant les
humiliations, son impassibilit. Averti par Auguste, je suivais son
mange. C'est la comdie que j'aurais voulu que vt M. Eck. J'en ris
encore. Enfin il tombe sur une bonne me ou sur un mauvais plaisant
qui lui dit que le chef a de l'argent. Et voil mon comte qui, par
l'escalier de service, se prcipite  la cuisine. Il y est en ce moment.

--Est-ce _bossible!_ s'cria le pre Eck en levant les bras au ciel.

--Vous ne connaissez pas le comte; le jeu est dans son sang comme dans
celui de toute sa famille. Son frre, qui d'ailleurs ne s'est pas
ruin, tait si foncirement joueur qu'il ne prenait mme pas la peine
d'administrer sa fortune.  sa mort on a trouv chez lui des tas de
titres d'obligations de chemins de fer, d'emprunts, avec tous leurs
coupons. Pourquoi se donner le mal de dtacher ces coupons avec des
ciseaux quand on fait des diffrences de trente ou quarante mille francs
toutes les nuits? Vous comprenez si la race est joueuse. Enfin, pour le
moment, le comte est aux prises avec le chef et tche de l'amadouer.
Venez voir sa rentre, qu'il ait ou n'ait pas obtenu d'argent, elle sera
curieuse.

Quand ils entrrent dans la salle, le comte n'y tait pas, mais presque
aussitt il arriva allgrement, gaiement, et il courut  la caisse: sur
la tablette, il dposa un tas de pices de cinq francs, de deux francs,
de cinquante centimes et mme une poigne de gros sous.

--Il y a cent francs, dit-il, donnez-moi un jeton de cinq louis.

Et vivement il courut  la table o le croupier annonait justement une
nouvelle taille: Messieurs, faites votre jeu. Sans hsitation, en
homme qui poursuit une ide, le comte plaa son jeton  gauche: il
tait radieux, sr de gagner. Et, en effet, il gagna. Il laissa sa mise
double et gagna encore. Puis encore une troisime fois.

Mais cela n'avait plus d'intrt pour le pre Eck, qui n'avait nulle
envie de passer la nuit  regarder jouer. Il en avait assez; il en avait
trop. Adeline le reconduisit  son htel, rue de la Michodire, et
promit de venir le prendre le lendemain matin pour une course qu'ils
avaient  faire ensemble.

Adeline fut exact et il trouva le pre Eck sous la porte, l'attendant.

Comme c'tait au Palais-Royal qu'ils allaient, ils descendirent l'avenue
de l'Opra, et, en passant devant son cercle, Adeline voulut entrer pour
donner un ordre. Ds la porte cochre, ils entendirent un brouhaha de
voix qui partait de l'escalier du cercle, et  travers les glaces de la
porte contre laquelle il tait adoss ils virent un homme en veste et en
calotte blanche, un cuisinier videmment, qui prorait avec de grands
mouvements de bras, barrant le passage au comte de Sermizelles, dfait,
extnu, qui voulait sortir.

Que signifiait cela?

Ce fut ce qu'Adeline se demanda; mais il n'y avait pas plus moyen
d'entrer que de sortir, le cuisinier obstruait solidement le passage et
d'ailleurs il ne voyait pas son prsident,  qui il tournait le dos.
Autour de lui et du comte, il y avait une confusion de gens qui criaient
ou qui riaient, des membres du cercle, des croupiers, des domestiques.

 ce moment, dans la cour parut Auguste, qui tait descendu par
l'escalier de service.

--Que se passe-t-il donc? demanda Adeline en allant  lui vivement.

--M. le comte de Sermizelles avait emprunt hier cent francs au chef; il
a gagn cent vingt-cinq mille francs avec; mais il a tout perdu et il
ne lui reste pas un sou pour rembourser Flicien, qui ne veut pas le
laisser partir.

--Vous m'avez donn votre parole d'honneur de me rendre mon argent ce
matin, hurlait Flicien, et vous voulez filer. Vous ne passerez pas!

Adeline frappa  la glace de faon  se faire ouvrir, et, mettant cinq
louis dans la main du cuisinier:

--Laissez sortir M. le comte, dit-il, et vous-mme quittez le cercle 
l'instant.

Quand il reprit sa route avec le pre Eck, ils marchrent cte  cte
assez longtemps sans rien dire.  la fin, le pre Eck prit le bras
d'Adeline:

--Mon cher monsieur _Ateline_, je sais qu'on n'aime pas les conseils
qu'on ne demande pas, _bourtant_ je vous en donnerai un: croyez-moi,
laissez ces gens-l  leurs plaisirs, ce n'est _bas_ la place d'un brave
homme comme vous. Vous serez mieux dans _fotre_ famille. Si nous avons
un peu russi dans la vie, c'est par les liens de la famille: c'est en
tant unis, c'est en nous serrant. Et ce n'est _bas_ seulement pour la
fortune que la famille est _ponne_.


X

Quand ils se furent spars, Adeline resta sous l'impression de ces
conseils, sans pouvoir la secouer: Laissez ces gens-l  leurs
plaisirs. Est-ce que c'tait pour le sien qu'il restait avec eux?

Mais dans la journe il lui vint un second avertissement qui le
bouleversa plus profondment encore.

Comme il allait entrer dans la salle des sances, le prfet de
police--celui-l mme qui lui avait accord l'autorisation d'ouvrir le
_Grand I_,--l'arrta au passage.

--Eh bien, mon cher dput, tes-vous content de votre cercle?

Adeline, croyant que c'tait une allusion  la scne du matin,
s'empressa de la raconter et de l'expliquer, tout en se disant que la
prfecture tait bien rapidement renseigne.

Mais le prfet se mit  rire:

--Je ne peux pas partager votre colre contre votre cuisinier, et
mme je trouve qu'il serait dsirable que les joueurs eussent  payer
quelquefois leurs emprunts  ce prix, ils emprunteraient moins. Ce
n'tait donc pas de cela que je voulais parler. Je vous demandais si
vous tiez content de votre cercle.

--Pourquoi ne le serais-je point? Le nombre de nos membres augmente tous
les jours; nos ftes sont trs russies; notre situation financire
est bonne; je n'ai que des remerciements  vous renouveler pour
l'autorisation que vous m'avez accorde avec tant de bonne grce.

Puis tout de suite il entama une apologie des cercles bien tenus et
svrement surveills, qui n'tait  peu de chose prs que la rptition
de ce que Frdric lui avait dit et rpt plus de cinquante fois, sur
tous les tons et avec toutes sortes de variantes, c'est--dire que si
les tricheries sont jusqu' un certain point possibles dans un cercle
ferm, o, par cela mme que tous les membres ne font en quelque sorte
qu'une mme famille, personne ne surveille son voisin, il n'en est pas
de mme dans les cercles ouverts, o, au contraire, la dfiance et la
surveillance sont la rgle ordinaire, comme si on tait dans une runion
de voleurs connus.

Mais le prfet l'interrompit en riant:

--Laissez-moi vous dire que les cercles ferms ne m'inspirent pas plus
une confiance absolue que les cercles ouverts, attendu que partout o
l'on joue on peut tricher, dans le cercle le plus lev quelquefois,
comme dans le _claquedents_ souvent, qu'on ait cent mille francs de
rente, ou qu'on crve de faim. Je sais bien que lorsqu'on interroge un
grant de cercle ouvert sur les tricheries, il vous rpond que par suite
de sa surveillance elles sont si difficiles chez lui, qu'elles sont
absolument impossibles; s'il s'en commet, c'est chez son voisin. Il
est vrai que lorsqu'on passe  ce voisin, il nous dit qu'il a si bien
dcourag les philosophes qu'ils n'en parat jamais un seul chez lui,
tandis qu'ils vont tous  ct, o il se passe des choses abominables,
et l'on est tout tonn, la premire fois, de voir que le rcit de ces
choses abominables est le mme dans les deux bouches; ce qui se fait ici
se fait l, et ce qui se fait l se fait ici. C'est par ce simple rle
de confident, aux oreilles complaisantes que j'ai appris, quand j'tais
jeune, les procds de cette aimable philosophie qui enseigne l'art de
s'approprier le bien d'autrui; et c'est pour cela que je rsiste tant
que je peux aux demandes qu'on m'adresse afin d'ouvrir de nouveaux
cercles.

--Croyez-vous qu'on vole maintenant autant qu'il y a quelques annes,
quand le jeu tait peu connu? demanda Adeline persistant dans les ides
qu'il avait reues.

--Autant, oui, et mme davantage; seulement les procds se sont
perfectionns, ils sont moins gros et par l plus difficiles 
dcouvrir; parce que de nos jours on vole peu  main arme, s'ensuit-il
qu'on vole moins qu'autrefois? Pas du tout; le voleur a chang
de manire tout simplement, il en a adopt une nouvelle, moins
dangereuse... pour lui: c'est ce qui explique votre rponse de tout
 l'heure; quand vous vous tes demand, bien plus que vous ne me le
demandiez  moi-mme, pourquoi vous ne seriez pas content de votre
cercle.

--Que se passe-t-il donc? Parlez, je vous en prie.

--On triche chez vous.

--C'est impossible.

--Si vous me rpondez avec cette certitude, je n'ai rien  ajouter.

--Mais, qui triche?

--Cela est plus dlicat; nous avons des soupons, mais, comme il arrive
le plus souvent, les preuves manquent; tandis que mes agents peuvent
protger le pauvre diable  qui l'on vole cent sous, ils ne peuvent rien
pour le monsieur  qui l'on vole cent mille francs, puisqu'ils n'entrent
pas dans vos cercles. Enfin, j'ai des rapports srieux qui ne permettent
pas le doute; on triche chez vous; il est vrai qu'on triche aussi
ailleurs; mais ce qui se passe ailleurs ne vous regarde pas, tandis que
vous avez intrt  savoir ce qui se passe chez vous, afin d'viter un
clat: voil pourquoi je vous avertis.

Bien que boulevers par cette rvlation, Adeline trouva de chaudes
paroles de remerciement, puis il expliqua les mesures qu'il allait
prendre avec son grant et son commissaire des jeux pour dcouvrir les
voleurs.

Mais aux premiers mots le prfet l'arrta:

--Croyez-moi, ne prenez des mesures avec personne; prenez-les avec
vous-mme. Vous avez confiance dans votre grant, c'est parfait; mais
enfin il n'en est pas moins vrai qu'en cette occasion il est dans son
tort puisqu'il n'a rien vu; ou s'il a vu sans vous prvenir, il y est
encore bien plus gravement; et c'est toujours un mauvais moyen de
recourir  ceux qui sont en faute. Oprez vous-mme. Ne vous fiez qu'
vous. Il ne vous est pas difficile de surveiller vos gros joueurs.

--Notre plus gros joueur est le prince de Heinick.

--Surveillez le prince de Heinick comme les autres: il n'y a pas de
prince devant le tapis vert, il n'y a que des joueurs, et la faon dont
un joueur surveille un autre joueur vous montre quelle confiance on
s'inspire mutuellement dans cette corporation.

--Faut-il donc souponner tout le monde?

--H, h!

--Mais alors ce serait  quitter la socit.

--Au moins une certaine socit.

Sur ce mot le prfet voulut s'loigner, mais Adeline le retint: il tait
pouvant de la responsabilit qui lui tombait sur les paules, et il
ne l'tait pas moins de son incapacit qu'il avoua franchement. Comment
dcouvrir les nouvelles tricheries, quand il connaissait  peine les
anciennes? Il lui faudrait quelqu'un pour l'clairer, le guider. Il
termina en demandant au prfet de lui donner ce quelqu'un:

--Il y a des inspecteurs de la brigade des jeux; donnez m'en un.

--Si les inspecteurs connaissent les grecs, les grecs connaissent
encore mieux les inspecteurs; que je vous en donne un, et que vous
l'introduisiez dans votre cercle, les choses, tant qu'il sera l se
passeront avec une correction parfaite.

Adeline se montra si dsappoint que le prfet ne voulut pas le laisser
sur cette rponse dcourageante.

--Je vais m'informer si on peut vous donner quelqu'un qui exerce une
surveillance sans danger d'tre reconnu, et aussi sans provoquer
l'attention: mes agents ne se recrutent pas dans le monde de la
diplomatie, malheureusement, et il y en a plus d'un dont la tournure
et la tenue seraient dplaces dans votre cercle. Demain vous aurez ma
rponse.

Cette nuit-l, Adeline la passa au cercle  surveiller les joueurs,
rdant autour des tables, cherchant, examinant, mais ne voyant rien
d'irrgulier.  la vrit, le prince de Heinick eut une banque
exceptionnellement heureuse, mais sans que rien pt veiller les
soupons dans sa manire de tailler, qui tait la plus correcte au
contraire, la plus lgante qu'on et encore vue au _Grand I_. C'tait
presque du bonheur; en tout cas, pour plus d'un ponte, c'tait presque
un honneur de se faire gagner son argent par un si noble banquier,
numrot dans l'_Almanach de Gotha_, et apparent  des Altesses: J'ai
attrap hier avec le prince Heinick une culotte qui peut compter! a
pose de se faire culotter par un prince.

Le lendemain, Adeline attendait le prfet avec une impatience nerveuse.

--J'ai votre homme, mon cher dput, rassurez-vous. Un ancien agent
politique vers dans la brigade des jeux. Il parat qu'il a t
_affranchi_ par les grecs et qu'il n'a pas voulu travailler avec eux ni
pour eux. On me dit qu'il opre d'une faon surprenante. En tout cas, il
connat tous les tours de ces messieurs, et si celui qui s'excute chez
vous est neuf, il est assez intelligent pour le dcouvrir. J'oubliais de
vous dire qu'il est assez bien pour passer inaperu dans votre cercle et
partout; en plus dcor, d'un ordre tranger, pour services politiques.
Il sera demain matin chez vous, si vous voulez.  quelle heure?

--Dix heures.

Comme dix heures sonnaient le lendemain, on frappa  la porte d'Adeline,
et dans son petit salon entra un homme de quarante-cinq ans, de tournure
militaire, correctement habill comme tout le monde et avec aisance, les
mains gantes; la tte tait nergique, le visage montrait des traits
dtendus et fatigus comme ceux des comdiens qui ont exprim toute la
gamme des passions, mais ce qui frappait plus encore chez lui, c'tait
de beaux yeux noirs brillants qui semblaient devoir embrasser, sans
mouvements apparents, un rayon visuel plus considrable qu'il n'est
donn  une vue ordinaire.

--Je viens de la part de M. le prfet de police.

En quelques mots, Adeline expliqua ce qu'il attendait de lui.

--Trs bien, monsieur; vous voudrez bien me prsenter comme... une
personne de votre connaissance.

--Assurment; votre nom?

--Nous dirons Dantin, si vous voulez bien; c'est un nom commode, noble
ou bourgeois, selon les dispositions de celui qui l'entend et lui met ou
ne lui met pas d'apostrophe.

Dantin allait se retirer; Adeline le retint.

--M. le prfet m'a dit que vous connaissiez toutes les tricheries des
grecs.

--Toutes, non; car on en invente tous les jours, qu'on apporte toutes
neuves dans les cercles, mais je connais  peu prs toutes celles qui
ont servi; quant aux indites, une certaine exprience me permet de les
deviner quelquefois!

--M. le prfet m'a dit que vous opriez vous-mme d'une faon
surprenante.

--M. le prfet est trop bon; j'ai acquis un certain doigt. Au reste, je
me mets  votre disposition, et si vous voulez que je vous donne une...
sance, je suis prt. Vous avez des cartes.

Mais Adeline n'avait pas de cartes, il fallait en envoyer chercher.

Quand on les apporta, Dantin, qui s'tait assis devant le bureau
d'Adeline, les prit, les mla, et, tout en causant, parut les examiner
assez lgrement.

--Elles sont bien minces, mais enfin elles seront suffisantes, je
l'espre.

Il les tala sur le bureau et les remua  deux mains avec de grands
mouvements des paules et des coudes; puis, les ayant rassembles, il
les posa en tas devant Adeline.

--Si vous voulez couper: bas, haut, comme vous voudrez. Maintenant si
vous voulez bien me dsigner le neuf que vous dsirerez, je vais vous le
donner; vous voyez que ni la carte de dessus ni celle de dessous ne sont
des neuf.

Adeline demanda le neuf de pique et ne quitta pas des yeux les doigts de
Dantin.

--Le voici, dit celui-ci; en voulez-vous un autre?

--Oui, le neuf de trfle, dit Adeline, se promettant bien de voir
comment Dantin oprait.

Mais il ne vit rien, ni pour le neuf de trfle, ni pour ceux de coeur et
de carreau qu'il lui servit ensuite, et il resta bahi.

--Ainsi vous ne m'avez pas vu, dit Dantin, et vous ne m'avez pas
davantage entendu.

--Pas du tout.

--Comme vous le savez, c'est l la grande difficult du filage,
l'oreille peroit ce qui chappe aux yeux; heureusement, j'ai travaill
une heure ce matin, car, pour filer il faut faire ses gammes comme le
musicien; si je restais un jour sans travailler, vous ne m'entendriez
peut-tre pas, mais moi je m'entendrais. Maintenant, comme je n'ai pas
de prtention au rle de sorcier, au contraire, regardez ces cartes;
pendant que j'occupais votre attention en vous disant qu'elles taient
mauvaises, je les ai marques de quelques coups d'ongles,  peine
perceptibles pour l'oeil, mais sensibles pour mes doigts. Puis, au lieu
de battre les cartes comme tout le monde, j'ai fait ce qu'on appelle la
_salade_; et je vous ai donn  couper; mais, au moyen de cette carte
lgrement bombe, j'ai fait un petit _pont_, dans lequel vous avez
coup. Et voil. Quant au filage, c'est affaire de travail, d'habitude
et d'adresse.


XI

 neuf heures, Dantin arriva au _Grand I_, et par un valet de pied fit
passer son nom au prsident, qui  ce moment causait avec son grant.

--Dantin, fit Adeline avec un mouvement de surprise assez bien jou,
faites-le monter.

Puis s'adressant  Frdric:

--Un ami de Nantes.

Vivement il alla au-devant de cet ami, qui, prsent de cette faon,
devait passer inaperu, ou tout au moins ne provoquer aucune curiosit:
ce n'tait point le premier provincial d'Elbeuf, de Rouen ou d'ailleurs
 qui Adeline faisait les honneurs de son cercle: le malheur tait que
ces provinciaux, peu intelligents, se laissaient rarement sduire par
les charmes du baccara, ou, s'ils se risquaient quelquefois  ponter un
louis au tableau de droite ou de gauche, ils allaient rarement plus loin
quand ils l'avaient perdu: les louis n'ayant pas du tout la mme valeur
 Elbeuf ou  Rouen qu' Paris.

 cette heure, il n'y avait presque personne au cercle: quelques vieux
bien sages qui jouaient tranquillement au whist ou  l'cart; mais le
baccara chmait; si Dantin tait venu si tt, c'est qu'il voulait passer
l'inspection des lieux avant celle des joueurs.

Ce fut ce qu'il fit avec Adeline en jouant le provincial  la
perfection, c'est--dire avec une discrtion qui n'allait pas jusqu'aux
gros effets du paysan, mais en homme de sa tenue qui, pour la premire
fois, pntre dans un cercle parisien et naturellement regarde autour de
lui avec curiosit, parce que ce qu'il voit l'amuse et aussi le surprend
un peu.

Cependant, il fallait passer le temps, la promenade dans les salons ne
pouvait se recommencer indfiniment, et, d'autre part, deux amis qui se
retrouvent aprs une longue sparation ne peuvent pas se mettre  lire
les journaux en face l'un de l'autre.

--Verriez-vous un inconvnient  ce que nous fissions quelques
carambolages? demanda Dantin; il importe de gagner l'heure sans
provoquer l'attention.

Adeline eut un mouvement d'hsitation, mais il fut court.

--Aprs tout! se dit-il.

Ils se mirent  un billard jusqu' ce que l'arrive des joueurs permt
de commencer la partie; alors ils passrent dans la salle de baccara;
mais les joueurs assis  la table n'taient gure srieux, et la galerie
autour d'eux tait peu nombreuse; encore Dantin ne se laissa-t-il pas
tromper sur la qualit de ces joueurs, qui, pour lui, n'taient que des
_allumeurs_ chargs de lancer la partie avec quelques modestes jetons de
cinq francs qu'on leur remet  la caisse; quant au banquier, c'tait
non moins certainement un autre allumeur qui avait pris la banque avec
quinze louis avancs par la caisse; si la partie avait march pour de
bon, le croupier l'aurait mene d'une autre allure.

Entre la premire et la seconde banque, Frdric s'approcha de l'ami du
prsident, et les prsentations se firent.

--M. d'Antin.

--M. le vicomte de Mussidan.

--Monsieur ne joue pas? demanda Frdric, qui ne ddaignait pas
d'allumer lui-mme la partie, mme au dtriment des amis de son
prsident.

--Pour jouer il faut savoir, rpondit Dantin avec franchise et
simplicit, et je vous avoue qu' Nantes nous ne cultivons pas encore le
baccara.

--Cependant...

--Au moins dans ma socit; c'est mme la premire fois que je vois
jouer ce jeu.

--Il est bien facile.

--Il me semble; je ne dis pas que je ne me risquerai pas demain, mais
aujourd'hui je regarde; il y a des choses que je ne comprends pas.
Ainsi, pourquoi le banquier ne paye-t-il pas et ne reoit-il pas?

--C'est le croupier qui paie et qui reoit pour le banquier.

--Ah! c'est le croupier, le fameux croupier qui est assis en face du
banquier; je croyais qu'il n'y en avait pas dans les cercles.

Frdric s'loigna en se disant que son prsident avait des amis
vraiment bien nafs,--ce qui d'ailleurs ne l'tonna pas.

--Vous n'aviez pas besoin de si bien jouer l'ignorance, dit Adeline,
quand Frdric fut pass dans une autre salle, le vicomte de Mussidan
est le vrai grant du cercle, et c'est un autre moi-mme.

--Pardon, je ne savais pas.

Et Dantin se promit d'tre circonspect: si le grant et le prsident ne
faisaient qu'un, il fallait tre attentif  veiller sur sa langue. Il
avait reu l'ordre de se mettre  la disposition de M. Constant Adeline,
dput, prsident du _Grand I_, afin d'aider celui-ci  dcouvrir des
vols, qui se commettaient dans son cercle. Mais quels taient ces vols,
quels taient les voleurs, il n'en savait rien; c'tait  lui de
les trouver. O les chercher? Justement parce qu'il connaissait les
tricheries des grecs, il tait dispos  voir des voleurs dans tous ceux
qui vivent du jeu: joueurs de profession, croupiers, grants. C'est l
d'ailleurs une disposition commune aux policiers et qui fait leur force;
s'ils taient moins souponneux, ils ne dcouvriraient rien. Tel qu'il
avait vu Adeline la veille, il le jugeait le plus honnte homme du
monde, un brave et digne prsident, comme aprs tout il peut en exister.
Mais si ce brave prsident ne faisait qu'un avec son grant, et un
grant vicomte, c'est--dire un dclass, la situation se trouvait
autre qu'il l'avait juge tout d'abord, et il tait prudent de ne pas
s'aventurer avec lui. Un dput est un personnage influent et c'est
niaiserie d'agir de faon  s'en faire un ennemi, surtout quand on n'a
que sa place pour vivre et qu'on dsire la garder, ce qui tait le cas
de Dantin. Dans sa jeunesse il avait volontiers jou les Don Quichotte,
ce qui l'avait men  tre simple inspecteur de la brigade des jeux 
quarante-cinq ans; il ne voulait pas descendre plus bas.

Cependant, la partie continuait et Dantin la suivait avec la franche
curiosit du provincial qui voit jouer le baccara pour la premire fois;
de temps en temps il adressait  Adeline discrtement une question,
que ses voisins pouvaient entendre en prtant un peu l'oreille; elles
taient tellement naves, ces questions, qu'elles ne pouvaient venir que
d'un provincial renforc.

Mais pour changer quelques paroles avec Adeline de temps en temps, il
n'en tait pas moins attentif  ce qui se passait  la table, qu'il ne
quittait pas des yeux, allant du banquier aux pontes et du croupier aux
valets de service.

Peu  peu la partie s'tait anime, les joueurs taient arrivs, et la
misrable petite banque de quinze louis du dbut tait monte  cent, 
deux cents,  cinq cents louis.

Il avait t convenu entre Adeline et lui que quoi qu'il vt il ne
lui dirait rien, car Adeline voulait avant tout viter un clat, qui,
colport le lendemain dans le Paris des cercles et peut-tre mme dans
tout Paris, compromettrait le _Grand I_ en mme temps que la rputation
de son prsident.

Cependant, bien que Dantin se ft conform  cette instruction, plus
d'une fois il avait regard Adeline pour appeler son attention sur la
table de jeu, mais Adeline n'avait pas paru comprendre, non en homme qui
ne veut pas, mais parce qu'il ne voit pas ce qu'on lui montre, et que
par cela il est dans l'impossibilit d'entendre ce qu'on lui insinue.
Alors Dantin l'avait examin, se demandant s'il avait affaire  un
aveugle volontaire ou non, et si vraiment le prsident et le grant ne
faisaient qu'un.

Il s'loigna un peu de la table, et tout bas il dit  Adeline qu'il
voudrait bien l'entretenir pendant deux ou trois minutes.

--Vous avez vu quelque chose? demanda Adeline anxieux.

Dantin fit un signe affirmatif.

Ils passrent dans le cabinet du prsident, et Adeline referma la porte
avec soin.

--Qu'avez-vous vu? parlez bas.

--J'ai vu que le croupier a _touff_ de quarante-cinq  cinquante
louis, rien que dans les trois dernires banques, rpondit Dantin en
sifflant ses paroles du bout des lvres.

--Que voulez-vous dire? murmura Adeline; je n'ai rien vu.

--Je vais vous reconstituer les tours, et quand nous rentrerons dans la
salle, comme vous serez prvenu, vous les verrez se rpter si c'est
toujours le mme croupier, car il les russit trop bien pour ne pas les
recommencer.

--Mais c'est Julien!

Cela fut dit d'un ton de surprise indigne qui signifiait clairement
que Julien tait la dernire personne qu'Adeline aurait crue capable
d'touffer le plus petit louis.

--Vous avez donn l'habit  vos croupiers, continua Dantin, et c'est
une sage prcaution qui prouve que celui qui leur a impos ce vtement
connat les habitudes de ces messieurs, et sait comment, avec l'argent
qui leur passe par les mains, il leur est facile de laisser tomber un
jeton dans la poche de leur jaquette ou de leur veston, mais on aurait
d en mme temps leur imposer une cravate serre au cou.

--Pourquoi donc?

--Pour les empcher de faire glisser des jetons dans leur chemise.
Rappelez-vous le col de Julien, il est trs lche, n'est-ce pas? et la
cravate est lche aussi; alors qu'arrive-t-il? c'est que Julien, qui
respire difficilement, parat-il, surtout au moment o il paye ou quand
il rend de la monnaie, passe sa main dans son col pour l'largir, et
laisse alors glisser dans cette ouverture un jeton qui s'arrte  sa
ceinture. Il a fait ce geste trois fois, ci, trois louis. Comptez-les.
De mme qu'il prouve le besoin de respirer, il prouve aussi celui
de se moucher: deux fois il a tir son mouchoir, mais deux mouchoirs
diffrents, et chaque fois il a fait passer un jeton de sa main gauche,
o il le cachait, dans le mouchoir qu'il a repli et remis dans sa
poche; ci, deux louis.

--Et personne n'a rien vu, s'cria Adeline, ni le grant, ni le
commissaire des jeux!

C'tait le moment pour Dantin de ne pas s'aventurer.

--Je dois dire que tout cela tait fait trs proprement, avec adresse.
Voyez-vous les tours d'un bon prestidigitateur?

--Continuez.

--Deux fois il a demand de la monnaie: la premire, le change a t
fait loyalement, on lui a rendu la somme qu'il donnait; mais la seconde,
quand il a tendu une plaque de vingt-cinq louis par-dessus son paule,
il en tenait deux dans sa main, et c'est seulement la monnaie d'une
qu'on lui a rendue, ci, vingt-cinq louis.

--Mais alors Thodore serait son complice?

--Dame, a se voit tous les jours. Maintenant passons  la dernire
opration. Vous avez d remarquer un ponte  sa droite, un monsieur 
barbe rousse. Eh bien, il l'a pay deux fois: la premire, en commenant
par lui, il lui a pay sa mise de cinq louis, puis, en finissant, il
est revenu au monsieur roux, et alors il lui a pay les dix louis que
celui-ci avait laisss sur le tapis, ci quinze louis. Vous voyez que mon
compte est exact; au moins le compte de ce que j'ai vu.

Adeline tait atterr:

--Dans mon cercle, murmurait-il, dans mon cercle, chez moi, de pareils
misrables!

Dantin se dit que si ce prsident ne valait pas mieux que d'autres
qu'il avait connus, en tout cas c'tait un habile comdien qui jouait
admirablement la douleur indigne; aussi, que cette douleur ft ou ne
ft pas sincre, tait-il prudent de paratre la prendre au srieux.

--Mon Dieu, monsieur le prsident, permettez-moi de vous dire que ce
qui arrive chez vous se passe dans bien d'autres cercles. Je ne dis
pas qu'il n'y ait pas des croupiers honntes, c'est trs possible,
seulement, comme dans notre profession ce n'est pas les honntes gens
que nous voyons, j'en connais plus d'un qui vaut le vtre. C'est qu'il
est mauvais de manier sans contrle possible de grosses sommes qui
semblent,  un moment donn, n'appartenir  personne: pourquoi celui qui
les distribue n'en garderait-il pas une part pour lui? C'est comme cela
que tant de croupiers font en deux ou trois ans des fortunes tonnantes,
que ne justifient ni leurs appointements plus que modestes, ni le tant
pour cent qu'ils touchent sur la cagnotte, ni les gros pourboires de
vingt, vingt-cinq louis que certains banquiers leur donnent, on ne sait
pourquoi, si ce n'est peut-tre pour les remercier de les avoir vols
proprement. Ils sont partis de bas, garons de caf pour la plupart,
valets de pied; ils ont vu le jeu et l'ont appris avec ses adresses, un
jour qu'un croupier manque, ils le remplacent et font comme ils ont vu
faire leurs prdcesseurs. En deux ou trois ans, ils sont riches; 
moins qu'ils ne soient joueurs eux-mmes.  Pau,  Biarritz, quand vous
voyez une charrette anglaise brler le pav tire par un cheval de
prix et chercher  accrocher toutes les voitures qu'elle rencontre, ne
demandez pas  qui; c'est  un croupier: les plus belles villas,
aux croupiers; les plus belles matresses, aux croupiers.  Paris,
voulez-vous que je vous en nomme qui lavaient la vaisselle, il y a cinq
ans et qui ont aujourd'hui des galeries de tableaux de cinq ou six cent
mille francs. a ne se gagne pas honntement en quelques annes, ces
fortunes, alors surtout qu'on a autour de soi des _mangeurs_ qui vous
en dvorent une grosse part, car on n'opre pas ces voleries sans que
d'habiles gens vous voient, et il faut partager avec eux; le monsieur
roux pay deux fois tait un mangeur; et si j'allais dire  votre
croupier ce que j'ai vu, soyez sr qu'il m'offrirait une part de ce
qu'il a gagn pour me fermer la bouche. C'est ainsi que les croupiers
ont autour d'eux toute une bohme qui vit d'eux tranquillement, sans
danger, sans rien faire. Allez un jour dans le caf o se runissent les
croupiers  ct de Saint-Roch, et si vous les entendez se plaindre,
vous verrez comme on les fait chanter.

Adeline restait accabl.

--Est-ce tout ce que vous avez vu? demanda-t-il enfin.

Dantin hsita un moment:

--N'est-ce pas assez? dit-il sans rpondre franchement.

--Eh bien, retournez dans le salon du baccara et reprenez votre
surveillance, je vous rejoindrai tout  l'heure.


XII

Si Dantin avait hsit un moment pour rpondre  la question d'Adeline,
c'est que le tout qu'il disait n'tait pas le tout qu'il avait vu.

En plus de l'_touffage_ des jetons, il y avait eu le _bourrage_ de la
cagnotte, et, pendant ses quelques secondes de rflexion, il s'tait
demand s'il devait parler de ce _bourrage_.

Il n'tait pas dans un cercle ferm, et, bien qu'il ne st rien de la
situation qui avait t faite au prsident du cercle dans lequel il
oprait, il devait croire que ce prsident comme tant d'autres touchait
un traitement; or ce traitement c'tait, toujours comme chez les autres,
la cagnotte qui le payait; comment dans ces conditions parler du
_bourrage_ de cette cagnotte  un prsident qui en vivait? n'tait-ce
pas lui dire en face: On vous paye avec de l'argent vol; cela n'est
agrable  dire  personne; et, d'autre part, quand on n'est qu'un
pauvre diable d'employ de la prfecture de police, ce serait plus
que de l'imprudence de dire  un ami du prfet Vous n'tes qu'un
_mangeur_.

C'tait dj bien assez gros d'avertir ce prsident de cercle que son
croupier touffait les jetons, mais enfin c'tait possible: le croupier
pouvait oprer pour lui-mme et sans autre partage que celui qu'il
aurait  faire avec ses complices. Mais la cagnotte, ce n'tait pas le
croupier qui en avait la clef, c'tait le grant, et s'il la _bourrait_,
ce ne pouvait tre que par ordre du grant; or, si Dantin s'en tenait au
mot d'Adeline Mon grant est un autre moi-mme, il fallait y regarder
 deux fois avant de dnoncer ce _bourrage_.

De l son hsitation, et de l aussi sa rponse ambigu qui n'accusait
personne, mais qui laissait la porte ouverte aux questions.

Que le prsident le pousst, en homme qui rellement veut tout savoir,
il rpondrait aux questions nettement poses.

Qu'on ne le pousst point, il n'en dirait pas davantage, surtout 
propos de choses qu'on ne lui demandait pas.

Non seulement on ne l'avait pas pouss, mais encore on l'avait envoy
reprendre sa surveillance; il se l'tait tenu pour dit: on n'a pas t
fonctionnaire de la prfecture pendant de longues annes sans apprendre
 retenir sa langue.

Et, obissant  la consigne, il avait repris sa surveillance en
continuant  se donner l'air provincial.

--Eh bien, monsieur, lui demanda Frdric, commencez-vous  connatre le
jeu?

--a vient, mais l'embarras, c'est pour prendre des cartes; je ne
pourrais jamais me dcider.

--Alors vous ne jouez pas?

--Demain.

--Quel imbcile! se dit Frdric en s'loignant.

L'imbcile continua de regarder le jeu; mais comme, pendant le temps
qu'il avait pass dans le cabinet du prsident, le nombre des joueurs
avait augment, il ne se trouvait plus qu'au troisime rang, derrire
les joueurs qui se penchaient sur la table pour surveiller leur mise: le
tapis vert tait encombr de jetons rouges et blancs et de plaques de
nacre au milieu desquels clatait  et l l'or de quelques louis
jets par des joueurs fivreux qui n'avaient pas eu la patience de les
changer. Comme les filouteries du croupier ne l'intressaient plus
puisqu'il les connaissait, c'tait aux joueurs et au banquier qu'il
donnait toute son attention. Mais  l'exception d'une pauvre petite
_poussette_, c'est--dire d'une plaque de vingt-cinq louis  cheval et
qu'un ponte avait adroitement pousse quand son tableau avait gagn,
il ne vit rien que de rgulier; tous ces joueurs, ponte en banquier,
jouaient correctement.

Mais il en est du policier comme du chasseur  l'afft, il n'a qu'
attendre; il attendit donc.

Tout  coup il se fit un brouhaha, et il vit un groupe entrer dans la
salle, vers lequel tous les yeux se tournrent: au milieu de ce groupe
s'avanait un grand jeune homme blond  lunettes, qui semblait marcher
assez gauchement, un peu  l'aventure, le prince de Heinick,  qui l'on
faisait une entre, comme il arrive souvent pour les gros joueurs.
Dantin, qui ne le connaissait pas, remarqua qu'il regardait en-dessus ou
en dessous de ses lunettes qu'il portait assez bas sur le nez.

Tout de suite le prince vint  la table, et, deux joueurs s'tant
carts avec l'empressement de courtisans, il plaa sur le tapis une
plaque de vingt-cinq louis qu'il perdit; il en avana une seconde qu'il
perdit encore.

--C'est assez, dit-il, je n'ai pas la veine; nous verrons si je serai
aussi malheureux en banque.

Et aux regards qu'on fixa sur lui, il fut facile de comprendre que plus
d'un joueur se promettait de profiter de cette dveine, quand il serait
en banque: il avait assez gagn, l'heure de la restitution allait
sonner.

Sans suivre le jeu pour voir d'o soufflait le vent, le prince alla
s'asseoir dans un coin, et resta l d'un air indiffrent et ennuy
jusqu'au moment o la banque lui fut adjuge. Alors tout le monde se
pressa autour de la table, et l'on vit apparatre le premier croupier,
un Barnais appel Camy, qui avait longtemps opr  Pau,  Biarritz, 
Luchon, et qui ne travaillait que pour les banques importantes ou pour
les joueurs de qualit.

Le prince de Heinick, assis  son fauteuil, avait demand des cartes
neuves; et le garon d'appel avait apport trois jeux au croupier. En
poussant, en se faufilant adroitement, Dantin avait fini par arriver au
second rang derrire les pontes assis, et il n'tait qu' trois pas du
banquier, dans les meilleures conditions pour le bien voir; au quatrime
rang, Adeline se tenait derrire lui. Quand on posa les cartes sur le
tapis, il les examina et constata que les bandes timbres paraissaient
intactes. Le croupier dchira les enveloppes, battit les cartes et les
passa  un ponte qui les battit  son tour.

--Encore un peu, monsieur, si vous voulez bien, dit le prince avec un
aimable sourire; je suis fticheur.

videmment, ce n'tait pas des jeux squencs; Dantin pouvait tre
tranquille de ce ct; il n'avait plus qu' surveiller les mains de cet
aimable banquier pour voir si, en approchant son fauteuil de la table,
il ne ferait pas passer de sa main droite dans sa main gauche une porte
prpare  l'avance--un _cataplasme_, si cette porte tait paisse; un
_rigolo_, si elle tait mince; mais tout se passa avec une rgularit
parfaite, il n'y eut aucune applique.

Les jetons, les plaques, les louis et mme quelques billets de banque
s'taient abattus sur le tapis.

--Combien y a-t-il? demanda le prince, affirmant ainsi mauvaise vue.

--Vingt-huit mille francs, rpondit le croupier, qui, d'un coup d'oeil
exerc, avait fait son compte.

--Rien ne va plus, dit le prince.

--Messieurs, rien ne va plus, rpta Camy.

Le prince donna les cartes avec lenteur, sans les quitter des yeux; les
deux tableaux prirent des cartes; pour lui, il ne s'en donna pas, et,
quand il montra son point, un murmure de surprise s'leva: il s'tait
tenu  4, et il gagnait; le tableau de droite avait 3, le tableau de
gauche baccara.

--Quelle veine!

Cette veine calma l'ardeur des pontes; l'heure de la restitution
ne paraissait gure arrive: aussi quand le prince fit sa question
ordinaire: Combien, je vous prie? le croupier n'annona-t-il que sept
mille francs; les prudents se rservaient; il fallait voir.

Ils virent qu'ils avaient eu tort de s'abstenir, car le banquier perdit
cette taille en tirant une bche qui laissa le mme, son point de trois.

Alors l'esprance revint aux joueurs, et le croupier annona qu'il y
avait vingt mille francs, mais cette fois ils eurent tort encore, car
ce fut le banquier qui gagna; et ce qu'il y eut de remarquable dans ce
coup, c'est qu'il fut aussi audacieux que l'avait t le premier: le
prince tira  six et amena un 2; ses adversaires avaient l'un 6, l'autre
7.

Si les pontes furent consterns, Dantin fut tonn, c'tait trop beau,
trop sr pour lui; il y avait l quelque volerie, mais laquelle? Il n'y
voyait rien; il avait beau prter l'oreille, il n'entendait pas le plus
lger bruit de filage dans cette pice silencieuse o l'anxit arrtait
les respirations. Devenait-il sourd? Il couta s'il entendait le
battement de sa montre dans la poche de son gilet, et il l'entendit.

La banque continua en suivant  peu prs la mme marche, sur quatre
coups le banquier en gagnait trois, et presque toujours avec une sret
de tirage extraordinaire. Quand, la banque finie, on apporta devant le
prince la corbeille dans laquelle il devait emporter son gain, elle se
trouva presque remplie de jetons et de plaques; c'tait un dsastre.

Pendant que le prince changeait toute cette mitraille d'ivoire et de
nacre contre de vrais billets de banque, il voulut bien, toujours avec
son aimable sourire, promettre  quelques joueurs qu'il reviendrait le
lendemain et leur offrirait leur revanche.

C'en tait assez pour ce soir-l; le cercle se vida presque
compltement; bien certainement il ne se passerait plus rien de srieux.

Adeline emmena Dantin dans son cabinet.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Le prince est un filou.

--Vous avez vu?

--Rien.

--Alors, comment pouvez-vous porter une pareille accusation contre un
homme dans sa situation et que nous a prsent un membre des grands
cercles?

--Vous me demandez mon impression, je vous la donne; si vous voulez que
je ne dise rien, je me tais.

--Mais qui vous fait croire...?

Dantin expliqua ce qui lui faisait croire que le prince tait un filou,
en insistant principalement sur la sret de son tirage:

--Il n'y a pas de squences, dit-il en concluant, il n'y a trs
probablement pas de filage, mais il y a quelque chose, et ce quelque
chose je le chercherai, j'espre mme que je le trouverai, seulement
il faudrait avant que j'eusse les cartes avec lesquelles le prince a
taill.

--Elles taient neuves.

Dantin ne rpliqua pas, mais il insista pour examiner ces cartes, et
comme ce soir-l il tait impossible de retrouver avec certitude dans la
corbeille celles qui avaient servi au prince  tailler, il fut convenu
que cet examen serait remis au lendemain. Ce retard contraria Adeline,
qui aurait voulu ce soir mme expulser de son cercle le croupier Julien,
ainsi que le garon de jeu Thodore; mais il fallait bien attendre et
laisser le prince prendre encore une banque sans veiller les soupons
de personne, alors mme que cette banque du lendemain devait tre aussi
dsastreuse que celle qui venait de finir.

Elle le fut; les choses se passrent exactement comme la veille: mme
faon de jouer et de tirer, mme gain, mme impossibilit pour Dantin de
rien voir.

Comme cela avait t convenu, aussitt que la banque fut finie, il
se rendit dans le cabinet du prsident, o celui-ci arriva presque
aussitt, accompagn de Bunou-Bunou, mis dans le secret, afin de donner
plus de solennit  l'examen. Ils apportaient les cartes de la dernire
banque. Vivement Dantin les prit, les palpa, les examina; toutes
passrent par ses doigts et sous ses yeux.

--Je ne trouve rien, dit-il enfin.

--Vous voyez, monsieur, avec quelle lgret vous avez souponn le
prince, dit Adeline svrement; par bonheur, personne n'en saura rien.

--Je jure que c'est un grec, s'cria Dantin.

--Il ne faut pas accuser sans preuve, dit Bunou-Bunou sentencieusement
et avec non moins de svrit qu'Adeline; si nous n'avions pas agi avec
prudence, dans quelle situation nous mettiez-vous?

Comme Adeline, Bunou-Bunou s'tait rvolt  l'ide que le prince de
Heinick pouvait tre un filou, et, comme Adeline, il regardait l'agent
avec une piti mprisante:

--Ces policiers!

Ce n'tait pas seulement des soupons de Dantin sur le prince qu'Adeline
avait entretenu son collgue, c'tait aussi des accusations portes
contre Julien et Thodore; aussi, en voyant le dcouragement de l'agent,
tous deux se demandaient-ils si accusations et soupons ne se valaient
pas.

Dantin tait trop fin pour ne pas deviner ce qui se passait en eux, mais
que dire? le mot de Bunou-Bunou lui fermait la bouche: On n'accuse pas
sans preuve; et cette preuve, il ne l'avait pas.

--Votre surveillance n'ayant pas produit de rsultat, au moins pour les
joueurs, dit Adeline, je pense qu'il est inutile de la continuer; vous
pouvez ne pas revenir demain.

--Trs bien, monsieur, dit Dantin, je ferai mon rapport.

Il se dirigea vers la porte; comme il allait l'ouvrir, il revint
vivement, en se frappant le front:

--Les lunettes! s'cria-t-il, les lunettes!

Adeline et Bunou-Bunou le regardrent en se demandant s'il tait pris
d'un accs de folie.

--Ce n'est pas pour rien qu'on a de pareilles lunettes. Il y a sur ces
cartes des signes que nous ne voyons pas avec nos yeux, mais que lui
voit avec ses lunettes. Avez-vous une loupe?

--Nous n'en portons pas sur nous, dit Bunou-Bunou, d'un air goguenard.

--Les opticiens sont ferms  cette heure; mais, heureusement, j'en
ai une chez moi, je vais la chercher; dans vingt minutes, je serai de
retour; je vous en prie, messieurs, donnez-moi vingt minutes.

--Nous ne vous les refuserons pas, dit Adeline avec condescendance.


XIII

--Voil un particulier qui a failli nous mettre dans de beaux draps, dit
Bunou-Bunou quand Dantin eut referm la porte.

--C'est le rle d'un policier de voir partout des coquins.

--Cependant vous conviendrez que monter jusqu'au prince de Heinick,
c'est vif.

--Je me demande s'il n'a pas cru voir ce qu'il dit avoir vu des
manoeuvres de Thodore et de Julien.

--Je me le demande aussi.

--Nous voyez-vous expulsant ces pauvres garons, les accusant!

--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que dans ces fonctions
d'agent de police on doit prendre bien souvent le rve pour la ralit.

--C'est ainsi que courent de par le monde tant de lgendes sur les
tricheries dans les cercles: personne n'a vu voler, mais on connat des
gens qui ont vu, et alors...

--Et alors?

--Et le prfet de police, avec ses airs mystrieux et discrets: Mon
cher dput, on triche chez vous; ah! ah! ah!

--Ah! ah! ah!

--Et notez que c'est le meilleur agent de la brigade des jeux!

 ce moment on frappa  la porte. Adeline n'eut que le temps de jeter un
journal sur les cartes qui couvraient son bureau; c'tait Frdric
qui venait aux renseignements; en voyant ces alles et venues, ces
conciliabules, il n'tait pas sans inquitude; que signifiait tout cela?
Mais en trouvant son prsident et Bunou-Bunou riant aux clats, il se
rassura; videmment il ne se passait rien de grave; et aprs quelques
mots pour justifier tant bien que mal son entre, il se retira se disant
qu' coup sr ils se moquaient du commerant de Nantes.

--J'ignore si je m'abuse, mais il me semble que c'est de la dmence
toute pure de prtendre qu'il peut se trouver des signes quelconques sur
des cartes neuves enfermes dans des enveloppes scelles du timbre
de l'tat. Vous qui connaissez le jeu mieux que moi, voulez-vous
m'expliquer ce qu'il a voulu dire?

--Je n'en sais vraiment rien.

--Et c'est le meilleur agent de la brigade des jeux.

--Et nous restons l  l'attendre au lieu d'aller nous coucher.

Ils n'attendirent pas longtemps; avant que les vingt minutes fussent
coules, Dantin arriva.

--Voulez-vous me permettre de fermer la porte, dit-il d'une voix
haletante.

--Si vous voulez.

L'examen de Dantin, arm de sa loupe, ne fut pas long:

--Le voil, le signe! s'cria-t-il; tenez, messieurs, regardez
vous-mmes, l.

Et donnant la loupe et la carte  Adeline, il lui montra du doigt o il
fallait regarder.

Les cartes avec lesquelles on jouait au _Grand I_ et qu'on fabriquait
exprs pour lui, au lieu d'tre unies, taient tarotes en losanges
roses et blancs, et la marque qui se voyait avec la loupe tait une
toute petite tache imperceptible, faite sur un des losanges qui
rpondait au point mme de la carte, sur le premier pour l'as, sur le
troisime pour le 3, sur le neuvime, sur le douzime (afin de laisser
un cart facilement apprciable) pour le 10 et les figures; de sorte
qu'en voyant cette petite marque on savait la carte comme si on la
regardait  dcouvert.

--Comment a-t-on fait ces taches? dit Dantin, je n'en sais rien puisque
je n'y tais pas, mais je jurerais que c'est avec une pointe d'aiguille
rougie, approche des cartes, qui a terni le vernis. En tout cas, c'est
du bel ouvrage, propre, original... et trouv.

--Mais ces cartes taient dans des enveloppes scelles par la rgie! dit
Bunou-Bunou.

--Il en est des bandes de la rgie comme des enveloppes gommes de la
poste, on les ouvre sans les dchirer en les exposant  la vapeur de
l'eau bouillante; on retire alors les cartes une  une par le bout
ouvert; on les marque; quand elles sont sches, on les replace une 
une; on gomme la bande; et le tour est jou: voil des cartes neuves
qui doivent inspirer toute confiance; celui qui n'a pas une loupe ou de
fortes lunettes n'y voit rien: ce sont de trs habiles opticiens que
messieurs les Allemands.

--Mais il faut un complice, dit Adeline.

--Aussi, y en a-t-il un... ou deux; en tout cas, le garon d'appel qui
apporte les jeux, et qui substitue  ceux qu'on lui a remis ceux qui ont
t prpars.

--Est-ce possible? murmura Bunou-Bunou.

--Vous allez le voir quand vous interrogerez ce garon; mais, en
attendant, laissez-moi, je vous en prie, vous prouver qu'avec ces cartes
on joue  jeu dcouvert, et vous montrer comment le prince opre. Tout 
l'heure, vous avez dout de moi, je m'en suis bien aperu; laissez-moi
me rhabiliter et vous convaincre que je ne suis pas le fou... que vous
avez cru.

Ils taient trop confus de leur incrdulit pour lui refuser ce qu'il
demandait: il prit place au milieu du bureau en faisant asseoir Adeline
 sa droite et Bunou-Bunou  sa gauche, comme s'ils taient  une table
de baccara o il serait banquier; puis, tenant sa loupe de sa main
gauche, de la droite il donna les cartes.

--Maintenant, dit-il, avant que vous releviez vos cartes je vais vous
dire vos points:  droite, il y a une figure et un 6,  gauche un as et
un 7; moi j'ai une figure et un 5; je dois donc tirer, et je le fais
d'autant plus srement que je sais que la carte que je vais retourner
est un 4.

Disant cela, il la retourna: c'tait bien un 4, comme les points qu'il
avait annoncs taient bien ce qu'il avait dit.

Adeline et Bunou-Bunou se regardaient consterns; la dmonstration tait
plus que faite.

--Me permettrez-vous de vous demander, dit Dantin, ce que vous voulez
faire?

La mme rponse sortit instantanment de leurs deux bouches:

--Pas de scandale; il faut touffer l'affaire.

Cette rponse tait trop conforme  la tradition pour que Dantin s'en
tonnt: pas de scandale, c'est la mot de tous les prsidents de cercle
lorsqu'un scandale clate chez eux; dans la rue o il y a tout le monde,
on crie au voleur; dans un cercle o il n'y a qu'un monde choisi,
on ne crie rien du tout; on expulse poliment le voleur sans prvenir
personne, de faon  lui laisser toutes les facilits d'aller voler chez
le voisin.

Si Adeline voulait viter un scandale auquel son nom serait ml et qui
compromettrait le _Grand I_, il ne voulait pas cependant que le prince
allt continuer son industrie dans les autres cercles de Paris.

--Il est bien entendu, dit-il, que nous n'accorderons pas l'impunit au
prince de Heinick, et que nous ne nous contenterons pas de lui crire
une lettre banale pour lui interdire l'entre de notre cercle; il faut
qu'il quitte Paris et la France.

--Qu'il aille exercer son industrie dans son pays, dit Bunou-Bunou, je
n'y vois pas d'inconvnient, au contraire.

--Et le garon de jeu? demanda Dantin.

--Je vais le chasser.

--Ne livrant pas l'auteur principal  la justice, dit Bunou-Bunou, nous
ne pouvons pas lui livrer le complice.

--Ne dsirez-vous pas savoir comment cette complicit s'est tablie?

--Certainement.

--Nous allons l'interroger.

Et Adeline, ayant sonn, dit au domestique qui se prsenta d'aller lui
chercher Lon.

--Si vous voulez bien le permettre, dit Dantin, je l'interrogerai
moi-mme; j'obtiendrai peut-tre des aveux plus vite, en mme temps que
je le forcerai  ne pas bruiter l'affaire.

--Faites.

Lon entra, l'air embarrass et inquiet, regardant autour de lui.

--Rpondez  tout ce que monsieur vous demandera, dit Adeline en
dsignant de la main Dantin, adoss  la chemine.

--Comment t'appelles-tu? dit celui-ci d'un ton rude.

--Mais... Lon.

--Ce n'est pas un nom, tu en as un autre?

--Chemin.

--Tu es Normand?

--C'est vrai.

--D'o?

--D'Arques.

--C'est au Casino de Dieppe que tu as appris le mtier?

--Oui.

--Tu es mari?

Il fit un signe affirmatif.

--O est ta femme; que fait-elle?

--Elle tient un caf  Arques.

--Eh bien, tu prendras ce matin le train de six heures quarante-cinq
pour Dieppe, et tu resteras auprs de ta femme,  tenir ton caf avec
elle; si tu reviens  Paris, la police correctionnelle et aprs Poissy.
Mais avant de partir tu vas dire  ces messieurs ce que le prince de
Heinick te donne pour que tu lui apportes des cartes prpares, et
comment l'affaire s'est arrange entre vous.

--Des cartes prpares!

Dantin enleva le journal qui recouvrait les trois jeux.

--Les voici.

Lon tait dj  moiti ananti, cette faon brutale de l'interroger en
affirmant lui avait fait perdre la tte; la vue des cartes l'acheva.

--Je n'ai jamais parl au prince, je vous le jure, balbutia-t-il.

--Eh bien, qui est-ce qui te remet les jeux?

--Je ne sais pas son nom: un petit homme jaune, grl, que j'ai connu au
caf o je vais; il m'a dit que le prince ne pouvait jouer qu'avec ses
cartes, des cartes neuves faites exprs pour lui, un ftiche, quoi.

--Bien sr.

--Sans a, et si les cartes n'avaient pas eu leur bande, je n'aurais
jamais consenti. On peut prendre des renseignements, tout le monde dira
que je suis un honnte homme: j'ai quatre enfants.

--a vaut cher, un ftiche comme celui-l, car il est fameux.

Lon hsita un moment.

--Ne fais pas le malin, dit Dantin rudement.

--Mille francs.

Maintenant tu vas prendre tes hardes et filer sans dire mot  personne:
si tu causes, au lieu d'aller jusqu' Arques, o tu seras heureux comme
le poisson dans l'eau, tu t'arrteras  Poissy, o on ne s'amuse pas.

Lon ne se le fit pas dire deux fois; peu  peu il avait recul vers la
porte, il l'entr'ouvrit et se faufila dehors.

--Voil! dit Dantin, mille francs, offerts pour substituer un jeu de
cartes  un autre et la tte tourne.

Adeline et Bunou-Bunou tinrent conseil pour savoir comment ils
procderaient avec le prince, et il fut dcid qu'on attendrait son
arrive le lendemain, et qu'au lieu de le laisser entrer dans la salle
du baccara, on le prierait de passer dans le cabinet du prsident.

--Vous vous trouverez l, dit Adeline  Dantin, et vous prciserez la
tricherie, si le prince essaye de la contester.

Dantin allait se retirer, Adeline le retint:

--Nous vous devons des remerciements, dit-il, pour le service que vous
nous avez rendu; nous vous devons aussi des excuses, car, je l'avoue 
un certain moment nous avons dout de vous. Le prfet saura combien vous
nous avez t utile en cette misrable affaire.

Quand Dantin arriva le soir  onze heures au _Grand I_, il remarqua
qu'on le regardait d'une faon bizarre et qui lui parut souponneuse. En
effet, les conciliabules dans le bureau du prsident, la disparition
des cartes qui avaient servi  la banque du prince de Heinick, enfin
l'absence inexplique de Lon avaient fait travailler les langues:
ce n'est pas dans un cercle qu'on attend les coups du sort avec
l'impassibilit d'une conscience tranquille. Cependant personne ne lui
adressa la parole, pas mme Frdric qui causait avec Barthelasse, car
Adeline vint au-devant de lui.

--Voulez-vous m'attendre dans mon cabinet? dit celui-ci, vous y
trouverez M. Bunou-Bunou; je vous rejoins tout  l'heure.

En effet, Adeline ne tarda pas  arriver, accompagn du prince, qu'il
fit passer devant lui poliment.

--Vous dsirez me parler? demanda le prince avec une hauteur
ddaigneuse.

--Oui, monsieur, nous avons  vous demander des explications sur votre
faon de jouer.

-- moi!

Ce moi fut dit avec la fiert la plus superbe.

--Et nous vous prions de nous les donner devant monsieur, continua
Adeline en dsignant Dantin.

Celui-ci s'avana:

--Dantin, inspecteur de la brigade des jeux.

--Qu'est-ce  dire?

--C'est--dire que vous trichez, prince.

--Misrable!

--Vous trichez avec ces cartes--il prsenta les cartes--que vous remet
le garon de jeu,  qui vous donnez mille francs.

Le prince hsita un moment en jetant autour de lui des regards froces;
puis tout  coup, laissant tomber sa tte sur sa poitrine, les jambes
flageolantes, comme s'il allait dfaillir:

--Messieurs, ne me perdez pas... pour l'honneur de mon nom... un moment
d'garement, je vous expliquerai.

--Vous n'avez rien  expliquer, dit Dantin, vous avez  prendre demain
matin le train de sept heures trente pour Cologne, et  ne jamais
revenir en France.

--C'est impossible demain; la princesse...

--La princesse vous rejoindra.--Cologne, ou la police correctionnelle.

--Je partirai.

Le lendemain,  sept heures quinze, Dantin, de surveillance  la gare du
Nord, vit le prince en costume de voyage et sans lunettes descendre de
voiture et se diriger vers le guichet. Il le suivit de loin, mais en se
tenant en dehors des barrires au lieu de passer dedans et en dtournant
la tte pour que le prince ne le reconnt pas.

--Compigne, demanda le prince en posant un billet de banque sur la
tablette du guichet.

Dantin lui prit le bras:

--Compigne est en France; c'est Cologne que vous voulez dire?

--Cologne.


XIV

Quand le prince de Heinick fut en route pour Cologne, Adeline put enfin
s'expliquer avec Frdric et lui demander l'expulsion du croupier Julien
et du garon de jeu qui changeait si bien la monnaie,--ce qu'il fit
franchement, svrement.

Aux premiers mots, l'moi de Frdric fut vif: un agent au cercle!
qu'avait-il vu? qu'avait-il dit? que savait le prsident?

Aussi coutait-il sans interrompre une seule fois; avant de se lancer,
il fallait tre renseign.

Ce fut seulement quand Adeline fut arriv au bout de son rquisitoire
qu'il prit la parole--d'un air constern, et aussi outrag.

--D'abord je dois vous dire qu'avant une heure Julien et Thodore seront
chasss du cercle; ce sont des misrables qui mritent d'autant moins de
piti que nous avions plus de confiance en eux; j'avoue que de ce ct
je suis en faute; j'ai pch par trop de confiance prcisment; je ne
les ai point surveills avec les yeux du soupon; je suis dans mon tort,
je le reconnais.

Il avait dbit ce petit couplet la tte basse, humblement; mais il la
releva et reprit sa fiert, son air Mussidan:

--Maintenant, permettez-moi d'ajouter que je suis... plus que surpris,
plus que pein, en un mot, profondment bless, que tout ce qui vient
de se passer se soit fait en dehors de moi, par-dessus ma tte, en
me tenant  l'cart, comme si je n'avais pas la responsabilit de
l'administration de ce cercle; vous comprendrez donc que je vous demande
les raisons pour lesquelles vous avez agi de cette faon.

Cette susceptibilit tait trop lgitime pour qu'Adeline s'en fcht; il
en attendait mme l'explosion, et il n'et pas compris que chez un homme
comme le vicomte elle n'clatt point; aussi sa rponse tait-elle
prte:

--J'ai d me conformer aux dsirs du prfet; le service qu'il m'a rendu,
qu'il nous a rendu, tait assez grand pour que je n'eusse qu' accepter
les conditions qu'il mettait  son concours.

Il fallait accepter cette explication ou se fcher: Frdric ne se
fcha point. Il avait mieux  faire, c'tait d'amener Adeline  parler
longuement de cet agent, afin de savoir au juste jusqu'o celui-ci avait
t dans ses dcouvertes.

Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se rpter.

Alors Frdric expliqua son insistance; il voulait savoir; il cherchait
 profiter des observations de cet agent, non pour le pass, mais
pour l'avenir: il ne fallait pas que ce qui venait d'arriver pt se
reproduire, non seulement avec les croupiers et les garons de jeu,
mais encore avec les grecs comme le prince de Heinick; la tricherie de
celui-ci avait t si originale, si audacieuse qu'elle l'avait
tromp; malgr les soupons que cette sret de tirage et cette
veine invraisemblable provoquaient, il n'avait pu la dcouvrir; mais
dornavant des prcautions seraient prises qui empcheraient toute
fraude; on ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait
avec trois jeux de couleurs diffrentes, blancs, roses, chamois, ce qui
couperait radicalement le filage; tous les soirs, les cartes ayant servi
seraient brles devant les joueurs;  la vrit, ce serait une perte de
cinq ou six mille francs par an que produisait la revente de ces cartes,
mais la scurit absolue ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs,
cette leon donne aux autres cercles qui, malgr les prohibitions
lgales, vendent leurs cartes, serait productive: elle prouverait une
fois de plus que, bien dcidment, le _Grand I_ tait un cercle modle.

Que le _Grand I_ dt devenir, dans un temps donn, plus cercle modle
qu'il ne l'tait dj, cela ne pouvait pas changer les rsolutions
d'Adeline.

Depuis que le prfet lui avait dit: On triche chez vous, il avait vcu
sous le poids crasant d'une obsession qui ne le lchait ni jour ni
nuit: il se voyait devant le tribunal oblig de rpondre comme
tmoin aux questions du prsident, et d'couter la tte basse ses
admonestations; que de demandes mortifiantes pour son caractre,
blessantes pour son honneur ne lui adresserait-on point?

Et tout en entendant les questions svres ou bienveillantes du
prsident, tout en voyant son sourire narquois ou ddaigneux, il se
rptait les paroles du pre Eck:

Laissez ces gens-l  leurs plaisirs; ce n'est pas seulement pour la
fortune que la famille est bonne.

Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait fait un voeu comme le
marin au milieu de la tempte: s'il chappait au danger qui le menaait,
il renoncerait  cette existence si peu faite pour lui, et, suivant
le conseil du pre Eck, il laisserait ces gens  leurs plaisirs, qui
n'taient pas du tout les siens.

Jamais il n'avait fait son examen de conscience avec cette anxit et
cette intensit de pense: que lui avait-elle donn, cette existence
qu'il n'avait accepte qu'en vue de rsultats que l'imagination lui
montrait si superbes et que la ralit s'obstinait  tenir aussi
loigns qu'au premier jour? Quelles affaires bonnes pour ses intrts
personnels lui avait apportes cette prsidence qui devait lui crer
tant de relations utiles? Aucune. Si, laissant de ct son intrt
personnel, il ne prenait souci que de l'intrt gnral, il tait bien
forc de s'avouer aussi que cette fondation de son cercle, qui devait
concourir au dveloppement de la vie brillante  Paris, avait tout
simplement concouru au dveloppement du jeu: o taient-ils, les
commerants que le cercle avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis
qu'il ne voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou ruins--lui
tout le premier. Car le plus clair de cette misrable aventure, c'tait
sa dette  la caisse du cercle, les soixante mille francs qui,  cette
heure, en formaient le chiffre.

Cependant, malgr cette dette, il fallait qu'il accomplt son voeu, et
qu'en donnant sa dmission il reprt sa libert, sa dignit. Il n'y
avait pas  hsiter, pas  balancer; le repos, l'honneur peut-tre
taient  ce prix. Ce qu'il avait vu pendant ces quelques jours, ce
qu'il avait appris l'pouvantait. Eh quoi, c'taient l les moeurs de ce
monde, le vol, partout le vol, en haut comme en bas, pas une main nette;
et toutes ces hontes, il les couvrait de son nom: Allons chez Adeline;
c'tait chez Adeline que les croupiers _touffaient_ les jetons; chez
Adeline que le prince de Heinick volait au jeu; deux sicles de travail
et de probit aboutissaient  ce rsultat.

Son parti tait pris; cote que cote, il fallait qu'il sortt de cet
enfer, qui ne dvorait pas seulement sa fortune et son honneur, mais qui
le dvorait lui-mme, du moins ce qu'il y avait de bon en lui, pour n'y
laisser que ce qui s'y trouvait de mauvais: s'il est des passions qui
lvent le coeur et l'esprit, ce n'est pas prcisment celle du jeu;
depuis qu'il tait  son cercle, tous les genres de joueurs lui avaient
pass devant les yeux et dans des conditions o la bte humaine se livre
le plus franchement; il ne voulait pas leur ressembler.

 la vrit, c'tait renoncer aux esprances qu'il avait caresses pour
Berthe, mais pouvait-il payer de son honneur la dot qu'il avait cru lui
gagner? elle serait la premire  ne pas le vouloir.

Lorsque Frdric le quitta pour aller congdier Julien et Thodore,
il n'hsita pas une minute, contrairement  ce qui arrivait toujours
lorsqu'il avait une rsolution difficile  prendre, il quitta le _Grand
I_ et partit pour Elbeuf, car, avant de donner sa dmission, il
fallait qu'il s'acquittt  la caisse,--ce qui n'tait possible qu'en
redemandant  sa femme les trente-cinq mille francs qu'il lui avait
envoys quand il avait jou pour la premire fois, et en arrangeant avec
elle une combinaison pour se procurer les vingt-cinq mille autres.

Quelle douleur pour la pauvre femme; pour lui quelle humiliation!

L'affaire du prince l'avait empch d'aller  Elbeuf comme 
l'ordinaire; il envoya une dpche  sa femme pour lui annoncer son
arrive, et, quand il entra dans la salle  manger, il trouva tout son
monde l'attendant devant la table mise: la Maman dans son fauteuil, sa
femme, Berthe et Lonie.

--Comme tu es gentil de nous rendre le samedi que tu ne nous avais pas
donn, dit Berthe en l'embrassant.

--Alors, la politique chauffe? dit la Maman.

Depuis que la Maman s'tait explique sur le mariage de Berthe avec
Michel, elle ne parlait plus que de politique quand il venait passer un
jour  Elbeuf; c'tait sa manire de protester contre ce mariage; elle
ne boudait pas, mais elle vitait les sujets o il aurait pu tre
question d'intrts de famille. Comme de leur ct, Adeline et madame
Adeline ne tenaient pas moins  ce que ces sujets ne fussent pas
abords, et comme, du sien, Berthe veillait  ne pas offrir  sa
grand'mre la plus lgre occasion de manifester franchement ou par des
allusions son hostilit, c'taient des conversations politiques sans fin
auxquelles tout le monde prenait part.

Mais ce soir-l la politique elle-mme languit et plus d'une fois
Adeline proccup laissa tomber l'entretien sans continuer avec sa mre
la discussion commence.

--Irons-nous, demain au Thuit? demanda Berthe toujours dsireuse de ces
promenades avec son pre.

--Non, je repars demain matin pour Paris.

Aussitt aprs le souper, Adeline roula sa mre chez elle; puis, ayant
embrass sa fille et Lonie, il passa dans le bureau avec sa femme:

--Qu'as-tu? demanda celle-ci, quand la porte fut referme; comme tu es
proccup ce soir!

--Une chose grave, qui va te causer un grand chagrin... et qui me cause,
 moi, une cruelle humiliation.

Elle le regarda, effraye; il dtourna les yeux.

Alors elle vint  lui et, lui passant le bras autour du cou par un geste
maternel, elle se pencha  son oreille:

--Tu as jou! dit-elle  voix basse, sans le regarder.

--Oui.

--Mon pauvre Constant!

--J'ai t entran, une fatalit.

--Je pense bien.

Le premier coup port, elle s'tait remise un peu, bien que le plus dur
ne ft pas dit.

--Combien? demanda-t-elle.

--Il me faut vingt-cinq mille francs.

Bien que dans leur situation la somme ft trs grosse, elle avait craint
le malheur plus grand encore.

--Nous les trouverons, ne t'inquite pas, dit-elle. Puis, voulant le
relever:

--C'est un accident, dit-elle, une faillite: justement, nous n'en avons
pas eu cette anne.

--Chre femme, murmura-t-il, quelle bont en toi, quelle indulgence!

--Veux-tu bien te taire! dit-elle, en essayant de sourire pour ne pas
pleurer; est-ce qu'il doit tre question d'indulgence entre nous?

--Plus que jamais, car je ne t'ai pas tout dit.

--Mon Dieu!

En effet, le hasard de l'entretien, et aussi la confusion, l'embarras,
la proccupation d'amoindrir la force du coup qu'il allait porter 
sa femme, avaient chang la marche qu'Adeline voulait suivre: c'tait
vingt-cinq mille francs ajouts aux trente-cinq mille mis de ct sur
son gain qu'il lui fallait.

--Tu sais les trente-cinq mille francs de la faillite Beaujour?

--Ils ne provenaient pas de la faillite Beaujour.

--Qui t'a dit?... s'cria-t-il.

--Tu les avais gagns au jeu.

Il la regarda interdit.

--Est-ce que tu sais mentir? Crois-tu qu'on peut vivre pendant vingt-six
ans unis de coeur et de penses sans se connatre et sans lire l'un dans
l'autre? Quand tu m'as parl de ces trente-cinq mille francs, j'ai bien
vu d'o ils venaient. Et c'est l ce qui, depuis, a fait mon tourment;
puisque tu avais jou, tu pouvais jouer encore; je tremblais; que
de fois j'ai voulu te le dire, et puis j'attendais pour te laisser
commencer. J'tais si bien certaine que ces trente-cinq mille francs
provenaient du jeu, et que tu me les redemanderais un jour, que je n'ai
jamais voulu les employer; ils sont  ta disposition, il n'y a qu' les
prendre.

Il la serra dans ses bras.

--Nous aurions toujours t heureux que je ne te connatrais pas!
s'cria-t-il avec effusion.

--C'est donc soixante mille francs que tu dois? interrompit-elle.

--Oui.

--Eh bien, je trouve comme un soulagement  le savoir; j'ai l'esprit
ainsi fait d'aller toujours au pire; J'ai craint plus que a bien
souvent; j'ai vu tout perdu. Que de fois je me suis rveille ruine,
dans la rue, sans rien; tu vois ce qu'a t ma vie depuis que ces
trente-cinq mille francs maudits me sont arrivs; et puis si tu te
dcides  payer ces soixante mille francs, c'est que tu renonces,
n'est-ce pas,  les rattraper par le jeu?

--Ce n'est pas seulement  les rattraper que je renonce, c'est aussi 
la prsidence du cercle.

--Ah! Constant! s'cria-t-elle.

--Comme c'est  la caisse que je dois cette somme, je ne peux pas
me retirer sans la payer; aussitt que j'aurai pay, je donnerai ma
dmission.

--Tu la payeras ds demain! s'cria-t-elle, ce n'est pas acheter notre
repos trop cher. Tout de suite ouvrant la caisse, elle chercha dans
son portefeuille les valeurs avec lesquelles elle pouvait faire ces
vingt-cinq mille francs.

--Nous nous en tirons encore  peu prs, dit-elle; tout pouvait y
rester.

--Mme l'honneur.

Et il lui raconta comment il s'tait rsolu  donner sa dmission.


XV

Pendant qu'Adeline roulait vers Elbeuf, Frdric, Barthelasse et
Raphalle tenaient conseil chez celle-ci.

Depuis que le _Grand I_ tait ouvert, jamais il ne s'tait trouv dans
des conditions aussi critiques; si l'avertissement du prfet: On triche
chez vous, n'annonait rien de bon, puisqu'il rvlait des plaintes
certaines, la surveillance de l'agent et les prcautions prises pour
qu'elle pt s'exercer en cachette faisaient toucher du doigt les dangers
de la situation.

Raphalle, qui n'allait pas au cercle, et par l ne pouvait avoir aucune
responsabilit pour ce qu'il s'y passait, tait furieuse contre ses
associs, qu'elle accablait de ses reproches et de ses injures: Frdric
comme Barthelasse, et Barthelasse comme Frdric, passant de l'un 
l'autre, quand elle ne les runissait pas dans le mme sac pour les
secouer en les cognant l'un contre l'autre.

--Non, vraiment, c'est trop bte; qu'est-ce que vous fichez dans le
cercle, je vous le demande; il semble que pour vous--cela s'adressait 
Barthelasse--tout soit dit quand vous avez empch un prt douteux de
cinq cents louis, et que pour toi--ceci s'adressait  Frdric--tu n'as
qu' dormir tranquillement dans un fauteuil quand tu as pass la revue
de ton personnel, et que tu l'as trouv correct. Et vous tes du mtier!

Elle haussa les paules en les toisant avec piti; puis se tournant vers
Barthelasse:

--Vous dites que vous tes le malin des malins--imitant son accent--oui,
mon bon, vous le dites; tous les tours qui ont pu se faire, vous les
connaissez, et quand un particulier  lunettes opre sous vos yeux, tire
 six, ne tire pas  quatre, gagne honteusement vous trouvez a tout
naturel.

Insolent et fanfaron avec les hommes, Barthelasse, taill en taureau, se
laissait facilement intimider par les femmes qui lui tenaient tte, et
par Raphalle plus que par toute autre, si moucheron qu'elle ft,
comme il disait d'elle.

--Je n'ai pas trouv a naturel du tout, rpliqua-t-il.

--Non; seulement, au lieu de chercher o il fallait, vous avez remch
toutes les vieilleries de votre honorable carrire, les tlgraphistes
que vous n'avez pas vus, par cette bonne raison qu'il n'y en avait pas,
le filage que vous n'avez pas entendu, puisqu'il ne filait pas, enfin
tout votre rpertoire, au lieu de chercher dans le neuf; a n'tait pas
bien difficile  inventer, cette petite marque d'aiguille  tricoter
donnant juste le point de la carte, et a n'tait pas bien difficile non
plus  dcouvrir, puisque ce policier l'a dcouverte.

Ce qui redoublait la confusion de Barthelasse, c'est que ce que
Raphalle lui reprochait tait ce qu'il se reprochait lui-mme: Comment
n'avait-il pas eu l'ide de se servir d'une loupe? car il les avait
examines, les cartes avec lesquelles le prince jouait, et comme Dantin,
tout d'abord, il n'avait rien vu; au toucher, il n'avait rien senti.

Elle l'abandonna pour se jeter sur Frdric.

--Et toi, tu parles  ce policier, et tu ne vois pas ce qu'il est:
ngociant  Nantes!

--J'ai eu des soupons.

--Et tu les as gards pour toi; tu ne pouvais donc pas l'interroger sur
Nantes? il n'y a peut-tre jamais mis les pieds, il t'aurait rpondu des
btises.

--Tu conviendras que ce n'est pas de la chance de tomber sur un agent
que personne ne connat.

--Il vous aurait fallu un commissaire avec son charpe; vous auriez
ouvert l'oeil; tandis que c'est l'agent qui l'a ouvert.

--Qu'a-t-il vu, interrompit Barthelasse, c'est l qu'est la question
intressante.

--C'est clair, ce qu'il a vu.

--Et la cagnotte? continua Barthelasse.

--Il ne t'a rien dit de la cagnotte, ton prsident? demanda Raphalle.

--Rien.

--Il n'y a pas fait d'allusion?

--Aucune.

--Alors c'est que l'agent n'a rien vu de ce ct, dit Raphalle.

--Pourquoi aurait-il tout vu des autres cts, et rien de celui-l?
demanda Barthelasse; il a de bons yeux, le coquin!

--Puisqu'il n'a rien dit.

--C'est le prsident qui n'a rien dit  Frdric, mais l'agent
savons-nous ce qu'il a dit au prsident?

--Puisque le prsident n'a parl de rien, rpta Raphalle avec colre.

--Parce qu'on ne parle pas d'une chose, cela prouve-t-il qu'on ne la
connat pas?

--S'est-il gn pour parler de Julien et de Thodore, et pour exiger
leur renvoi immdiat? s'est-il gn pour renvoyer lui-mme Lon?

--Julien, Thodore, Lon, qu'est-ce que a lui fait? je vous le demande,
hein! s'cria Barthelasse; tandis que la cagnotte, qu'est-ce qu'elle
lui rapporte? trente-six beaux mille francs; et vous croyez qu'il va se
fcher avec elle; il ignore, on ne lui a rien dit, l'agent n'a rien vu;
c'est son genre,  cet homme, d'ignorer ce qu'il ne veut pas savoir; ce
n'est pas d'aujourd'hui que je vous le dis; et il n'est pas le seul;
j'en ai connu plus d'un comme a.

--Il ne s'agit pas des gens que vous avez connus, interrompit Raphalle,
agace par les histoires de Barthelasse, il s'agit de notre prsident.

--Eh bien, le ntre a eu les yeux ouverts par l'agent, et s'il ne parle
pas de la cagnotte, c'est qu'il ne lui convient pas d'en parler, il
accepte tacitement; il laisse aller les choses, puisqu'il ne sait rien.

--Il accepte?

--Il a accept, il me semble; la caisse est l pour le dire.

--Oui, mais acceptera-t-il maintenant?

--Que veux-tu dire? demanda Raphalle effraye.

--Que j'ai peur.

--De quoi?

--Qu'il ne nous quitte.

--Il doit soixante mille francs, s'cria Barthelasse, nous le tenons!

--Il peut les payer; alors comment le tenons-nous, par quoi?

--Qu'a-t-il donc dit?

--Rien, rpondit Frdric; mais son air a parl pour lui; ce brave homme
n'tait pas plus fait pour tre prsident de cercle que moi je ne le
suis pour tre vque; c'est de force que nous l'avons fourr l-dedans;
je sais le mal que j'ai eu; il ne pense qu' s'en aller; et s'il n'est
pas encore parti, c'est parce que nous lui faisions certains avantages
qui dans sa position lui taient agrables, et aussi parce qu'il en
esprait d'autres qui ne se sont nullement raliss; mais ce qui s'est
ralis, ce sont des ennuis et des tourments qui l'pouvantent. Il a
peur d'tre compromis, et ce qui vient de se passer l'a tout  fait
affol. C'est une terreur qui s'est empare de lui, et qui lui fera
commettre toutes les btises. Je ne serais pas du tout surpris qu'en ce
moment il n'et pas d'autre ide que de se procurer les soixante
mille francs qu'il nous doit, pour nous planter l. Alors que
deviendrons-nous?

Les trois associs se regardrent avec stupeur.

--Personne mieux que moi ne sait combien il est embtant, continua
Frdric, combien on a de difficults  manoeuvrer avec lui, combien il
est gnant; mais tout cela n'empche pas qu'il ait du bon et que si
nous le perdons nous ne retrouverons jamais son pareil: c'est un
paratonnerre; estim de tout le monde et de tous les mondes, ami du
prfet, tant qu'il nous couvrait nous n'avions rien  craindre, ni le
cercle, ni nous; l'aventure du prince le prouve bien. Il faut convenir
qu'en l'inventant Raphalle a eu la main heureuse; elle l'et fabriqu
elle-mme qu'elle ne l'et pas mieux russi.

--En tout cas je l'aurais fait plus solide, de faon  ce qu'il durt
plus longtemps.

--Que ne dira-t-on pas s'il nous lche? On cherchera pour quelles
raisons il se retire, sans compter qu'il les dira peut-tre lui-mme,
ses raisons. Alors nous voil livrs aux _mangeurs_; si nous refusons
leurs services, ils nous poursuivront; si nous les acceptons il faudra
les payer, et d'un prix combien plus cher que les trente-six mille
francs que nous donnions au _Puchotier!_ Avec lui nous tions
tranquilles et c'tait crnement que je rpondais que nous n'avions
besoin de personne: Merci, nous avons notre prsident.

--Peut-tre vous exagrez-vous les choses, dit Barthelasse; trente-six
mille francs, c'est bon  garder.

--Mon cher, si vous aviez assist  notre entretien, vous verriez que je
n'exagre rien et vous seriez aussi inquiet que moi. Aprs le premier
moment de surprise, quand il m'a racont l'histoire du prince de Heinick
et qu'il a exig l'expulsion de Julien, de Thodore, svrement, comme
un juge qui s'adresse  un coupable, je me suis vite remis et tout de
suite je lui ai longuement expliqu toutes les prcautions que nous
prendrions, tous les sacrifices que nous nous imposerions pour que de
pareilles choses ne puissent pas se renouveler, c'tait  peine s'il
m'coutait; lui qui autrefois et voulu explications sur explications,
il avait l'air de me dire: Vous savez que tout cela m'est indiffrent,
ce n'est pas pour moi; et c'est ce qui a commenc  me donner l'veil.
Si son intention avait t de rester avec nous, il m'et interrog au
lieu de me fermer la bouche.

--Mais alors pourquoi exiger le renvoi de Julien et de Thodore? demanda
Barthelasse.

--Pour faire justice avant de partir; d'ailleurs vous devez bien penser
qu'au premier mot je ne lui ai pas laiss le temps d'exiger, j'ai pris
les devants.

--Mes pressentiments sont les mmes que ceux de Frdric, dit Raphalle;
il doit vouloir se retirer. Que deviendrons-nous?

Il y eut un moment de silence et ils se regardrent comme pour chercher,
dans les yeux des uns des autres, les ides qu'ils ne trouvaient pas en
eux.

--Je vais vous dire, s'cria Barthelasse, cet homme a trop perdu; s'il
avait gagn, il ne demanderait qu' continuer; mais toujours perdre, je
m'imagine que a dgote.

--Il n'a pas assez perdu, rpliqua Raphalle; s'il nous devait deux cent
mille francs, nous le tiendrions.

--S'il joue encore, on pourrait les lui faire perdre, dit Frdric.

--Moi, je suis pour qu'on les lui fasse gagner, continua Barthelasse.
D'abord a n'appauvrira pas la caisse, qui n'a t que trop soulage par
cette canaille de prince, et puis il n'y a rien qui attache les gens
comme le succs, c'est la leon de la morale.

Raphalle et Frdric n'taient pas en situation de plaisanter,
cependant cette leon de la morale invoque par ce vieux crocodile de
Barthelasse, comme ils l'appelaient entre eux, les fit rire:

--Riez, riez, continua Barthelasse: je sais ce que je dis, j'ai des
exemples: il y a sept ans,  Luchon, M. Jules Ramot me devait cinquante
mille francs et je commenais  comprendre que j'aurais bien du mal 
les rattraper jamais. Alors, qu'est-ce que j'ai fait? je lui ai pass
des squences sans rien lui dire, avec lesquelles il a gagn prs de
nonante mille francs. L'anne d'aprs il est revenu; l'anne suivante
aussi; il ne voulait plus tailler que chez moi; et pourtant il ne
s'tait rien dit entre nous, mais entre galantes gens on s'entend 
demi-mot. Ainsi de notre homme, j'en suis sr. Demain, aprs-demain, un
peu avant qu'il prenne la banque....

--Prendra-t-il jamais la banque chez nous maintenant?

--Laissez-moi supposer qu'il la prendra. Il est donc dispos  la
prendre. Alors je m'approche, et je lui dis sans avoir l'air de rien:
Mon _prsidint_, vous n'avez pas assez le respect de la veine, ne vous
mettez donc en banque qu'avec Camy pour croupier, il fait gagner les
banquiers; et mon Camy, qui n'a pas son pareil, lui passe une belle
squence que j'ai prpare moi-mme et qui lui donne sept ou huit coups
srs: comme il est reconnu que notre _prsidint_ est le plus honnte
homme du monde, personne n'ose le souponner, et il empoche une belle
somme qui lui inspire le got de la chose; s'il n'a pas parl du
_bourrage_ de la cagnotte, il acceptera encore bien mieux les squences
qui lui profiteront personnellement, tandis que la plus grosse part de
la cagnotte lui passe devant le nez.

Raphalle haussa les paules par un geste de son enfance faubourienne
qui lui tait rest.

--Savez-vous ce que produira votre discours au _prsidint_,
rpondit-elle, c'est qu'il aura de la dfiance et ne voudra pas prendre
la banque; ou bien, s'il ne se dfie pas, il la prendra navement,
btement, et battra les cartes, les fera couper; voil votre belle
squence brouille, et... il perd.

Barthelasse ne se fcha pas de ces objections.

--Je ne dis pas qu'il ne serait pas plus commode de lui mettre tout
simplement la squence dans la main en lui disant de jouer les cartes
dans l'ordre o elles sont ranges; mais il ne serait pas le premier 
qui l'on imposerait une squence sans qu'il se doute de rien, quitte 
le prvenir dlicatement une fois la chose faite,  seule fin de lui
inspirer de la reconnaissance.

--Et comment? demanda Raphalle, qui pour le jeu n'avait ni la science
ni les roueries de Barthelasse.

--Tout simplement en lui faisant prendre une suite: nous mettons en
banque le baron ou Salzman et nous leur passons la squence; ils ne la
brouilleront pas, eux, n'est-ce pas; mais aprs deux ou trois coups ils
l'abandonneront, et nous manoeuvrerons pour que le prsident prenne leur
suite. C'est lui qui joue les cartes que le baron ou Salzman viennent
de laisser, et, sans que personne puisse souponner un homme dans sa
position, il fait une rafle qui nous le livre.

--Pour cela il faut qu'il taille encore chez nous, dit Frdric. Et
taillera-t-il? L est la question.


XVI

C'tait avec des valeurs  escompter et des factures  recevoir que
madame Adeline avait fait les vingt-cinq mille francs, qui ajouts aux
trente-cinq mille provenant du jeu, devaient payer les soixante mille
dus  la caisse du cercle.

En arrivant  Paris, Adeline remit ces valeurs  son banquier, et
s'occupa ensuite de toucher les factures dont l'une, s'levant  trois
mille et quelques cents francs, tait due par un marchand de draperie de
la rue des Deux-cus, un vieux, trs vieux client de la maison, qui ne
faisait pas un gros chiffre d'affaires, mais qui tait aussi sr que la
Banque de France.

Adeline savait si bien qu'il n'avait qu' se prsenter pour tre pay,
qu'il l'avait gard pour le dernier; il la connaissait, la formule du
vieux drapier: Ah! voil M. Adeline; nous allons rgler notre petit
compte. Et ce compte, on le rglait dans la salle  manger, en buvant
un verre de cassis, tandis que, par un chssis vitr, on voyait les
commis dans le magasin visiter les pices qui arrivaient de chez le
fabricant, ou vendre le mtrage d'un pantalon  un petit tailleur. Le
seul ennui de ces visites tait dans l'exhibition oblige des coupons o
se trouvaient un dfaut, qui avaient t soigneusement conservs et qui
permettaient une autre phrase non moins traditionnelle que celle
du petit compte: Ah! monsieur Adeline, on ne travaille plus comme
autrefois. Ce qu'Adeline, reconnaissait sans trop se faire prier.

Quand il tourna le coin de la rue Jean-Jacques-Rousseau, le soir
tombait, mais la nuit n'tait pas encore faite; dans la demi-obscurit
de la rue troite, il lui semblait vaguement que les choses n'taient
pas comme il les voyait depuis vingt-cinq ans aux abords du magasin de
son vieux client. O donc tait l'talage avec ses pices de drap de
toutes les couleurs? Quelques pas de plus lui montrrent que le magasin
tait ferm, et que, sur les volets, quatre pains  cacheter fixaient
une bande de papier: Ferm pour cause de dcs. Comme la rue des
Deux-cus est en grande partie occupe par des drapiers, il entra chez
un autre de ses clients qui le mit au courant: Mort ce matin d'une
attaque d'apoplexie, le pre Huet, et ses neveux, qui se jalousent, ont
fait tout de suite apposer les scells.

La dception tait contrariante pour Adeline, car elle renversait tout
son plan:  cette heure de la soire, les maisons o il aurait pu se
procurer la somme qui lui manquait taient fermes, et par l il se
trouvait dans l'impossibilit d'aller au _Grand I_ pour payer sa dette
et pour y signer sa dmission sur son bureau qu'il ouvrirait une
dernire fois.

Il resta un moment dans la rue, ne sachant de quel ct tourner.

A la vrit il devait se dire que c'tait l un retard insignifiant, et
qu'il serait encore parfaitement temps de dmissionner le lendemain;
mais cependant il tait mcontent, agac, comme lorsqu'on est arrt par
un incident qu'on n'a pas prvu. Il avait prpar sa lettre, prpar
aussi sa phrase d'adieu  Frdric; il tait ennuy de les garder.

Justement parce qu'il pensait  son cercle, ses pas le portrent
machinalement avenue de l'Opra; et arriv devant sa porte il monta:
aprs tout, autant dner l qu'ailleurs.

Quand Frdric et Barthelasse le virent entrer, ils changrent un
sourire de soulagement. Ce n'tait pas une lettre, la lettre de
dmission qu'ils attendaient presque, c'tait lui; puisqu'il revenait,
rien n'tait perdu.

Frdric l'accapara pour lui raconter l'expulsion de Julien et de
Thodore.

--J'ai profit de l'occasion pour inspirer une sainte frayeur  tout le
personnel: Je vous promets que l'exemple sera salutaire. Vous verrez.

Mais ce fut  peine si Adeline l'couta. Que lui importait ce qui se
passerait au _Grand I_ dans quelques jours?

Frdric se retira donc assez dconfit et alla faire part de cette
mauvaise rception  Barthelasse.

--Toujours dans les mmes dispositions, dit-il; il doit avoir sa
dmission dans sa poche.

--Il faut l'appuyer si bien avec des billets de banque qu'elle ne puisse
pas en sortir: je vais prparer la squence.

--Taillera-t-il?

--En le poussant.

--Envoyez chercher le baron et Salzman.

A table, Adeline oublia sa dception et se drida: justement c'tait le
jour des invitations et elles avaient amen de nombreux convives. A ct
d'trangers qu'il n'avait jamais vus se trouvaient des habitus, des
amis. Le menu tait russi; on racontait des histoires drles; il se
laissa d'autant plus facilement aller que c'tait la dernire fois qu'il
faisait fonction de prsident, et peu  peu il retrouva les agrables
sensations de ses premiers mois de prsidence, quand il voyait tout
en beau et se demandait comment il avait pu, jusqu' ce jour, vivre
ailleurs que dans un cercle.

Ce fut seulement quand le jeu commena qu'il devint nerveux et
impatient.

--Vous n'en taillez pas une ce soir, mon prsident?

Chaque fois qu'on lui adressait cette question, d'un ton engageant
et avec sympathie, il s'exasprait. C'tait dj bien assez pour lui
d'entendre la musique du jeu: le bruit des jetons, le flic-flac des
cartes, le murmure touff des joueurs, que dominait de temps en temps
l'ternel: Le jeu est fait. Rien ne va plus?, sans qu'on vnt encore
le tenter et le pousser.

Jamais il n'tait venu  son cercle avec 50,000 fr., dans ses poches,
et,  chaque mouvement qu'il faisait, il prouvait un singulier
sentiment qu'il ne s'expliquait pas bien, en frlant la grosseur
produite par ces liasses. Combien d'autres  sa place n'auraient pas pu
rsister  la tentation de tter la chance, car tout joueur sait que ce
n'est pas du tout la mme chose d'oprer avec une petite mise qu'avec
une grosse; avec une petite, trangl dans ses mouvements, on est  peu
prs sr de la perdre; au contraire, avec une grosse qui vous donne
toute libert de manoeuvrer, on est  peu prs certain de gagner; c'est
une affaire de tactique.

--Comment, mon prsident, vous n'en taillez pas une ce soir?

Il semblait qu'on se ft donn le mot pour le pousser.

Non, certes, il n'en taillerait pas une; il le rpondait nettement.

Et cependant?

S'il est vrai que la fortune sourit presque toujours  ceux qui jouent
pour la premire fois, n'est-ce pas vrai galement pour ceux qui
jouent leur dernire partie? C'est quand on la tracasse et on l'obsde
continuellement qu'elle vous abandonne  la dveine.

Et cette partie, s'il la jouait, ce serait bien certainement la
dernire.

Mais quand ces penses traversaient son esprit, il les rejetait loin de
lui, en se disant que ce sont les sophismes ordinaires aux joueurs, qui
pendant trente ans, cinquante ans, jouent aujourd'hui leur dernire
partie qu'ils recommenceront le lendemain... mais qui, cette fois, sera
bien dcidment la dernire.

Pourtant, il y avait un point qui le troublait: c'tait la mort de son
client de la rue des Deux-cus; pourquoi le pre Huet tait-il mort
juste au moment de le payer et de parfaire les soixante mille francs
dus  la caisse? N'y avait-il pas l quelque chose de providentiel; une
impossibilit qui tait un avertissement? On n'est pas joueur sans tre
superstitieux, et bien qu'on soit le premier trs souvent  se moquer
de ses superstitions, on les accepte quand elles ne contrarient pas la
manie dont on est obsd Aussi, tout en se disant qu'il serait absurde
de croire que le pre Huet tait mort exprs pour le pousser au jeu, il
se disait en mme temps que cette mort pouvait bien signifier quelque
chose.

Pourquoi ne pas voir quoi?

Il y avait un moyen facile de faire cette exprience, c'tait de tter
la chance, non avec ces cinquante-six mille francs, non pas mme avec
quelques-uns des billets qui composaient cette somme, mais simplement
avec cinq louis ou dix louis de son argent de poche.

Cette combinaison avait cela d'excellent que, tout en respectant
l'argent que sa femme lui avait remis, il ne laissait point passer la
veine sans mettre la main dessus, si rellement elle s'offrait  lui.
Ce n'est point tant les audacieux que la fortune favorise, que ceux qui
savent l'arrter quand elle passe  leur porte.

Depuis qu'il balanait ainsi le pour et le contre, il errait par
les diffrentes pices du cercle, s'arrtant devant le billard pour
applaudir quelques carambolages, dans un autre salon pour conseiller un
ami qui jouait  l'cart, dans la salle de lecture pour lire un journal
du soir dont il ne suivait pas deux lignes, malgr son application, mais
quand cette ide de la mort du pre Huet eut travers son esprit,
il rentra dans la salle de baccara et, tirant cinq louis de son
porte-monnaie, il les posa sur le tableau qui se trouva devant
lui,--celui de gauche.

Le banquier donna les cartes et perdit  droite comme  gauche.

Sans doute, c'tait bien peu de chose que ce gain pour Adeline,
cependant il en fut aussi heureux que si, au lieu de 100 francs, il
avait gagn 1,000 louis, car, s'il tait insignifiant en soi, quelle
importance ne prenait-il pas comme indication de la veine.

Il laissa ces cent francs et, gagna encore.

Dcidment, la mort du pre Huet semblait bien tre providentielle.

Il voulut s'en assurer: quittant le tableau de gauche il passa  droite,
o il ponta les 300 francs qu'il venait de gagner: le tableau de gauche
perdit, le tableau de droite gagna.

Frdric, qui le suivait de prs, s'approcha de, lui

--Quelle veine, mon prsident!

Adeline laissa ses 600 francs et la chance fut encore pour lui.

--N'est-ce pas merveilleux! s'cria Frdric.

--Moi, si j'tais  la place du prsident, dit Barthelasse, je n'userais
pas ma veine dans ces niaiseries, je la garderais pour ma banque.

Ceux-l seuls qui n'ont jamais jou ne comprendront pas l'motion
d'Adeline: quatre fois coup sur coup il avait interrog l'oracle, et
quatre fois l'oracle lui avait rpondit par une affirmation contre
laquelle toute discussion tait impossible.

--Je pense que vous allez prendre la banque, dit M. de Cheylus
survenant.

--Je vais inscrire le prsident, dit Barthelasse.

Cependant Adeline n'tait pas dcid  se mettre en banque, mais ces
excitations tombant sur lui de diffrents cts firent pencher sa
rsolution chancelante.

Mais il ne voulut pas cder; la vision de sa femme le retint: il fit une
nouvelle tourne dans les salons et de nouveau il tcha de s'intresser
aux carambolages,  l'cart et aux checs; puis malgr lui,
inconsciemment, il revint  la salle de baccara, o, pendant son
absence, quelques gros coups avaient imprim  la partie une allure plus
anime.

C'tait un des habitus du cercle, un Amricain appel Salzman, qui
venait prendre la banque, et on avait apport trois jeux de cartes que
Camy tait en train de mler.

--Messieurs, faites votre jeu.

Mais les mises furent mdiocres; sans qu'on et rien de prcis 
reprocher  Salzman, on le tenait vaguement en dfiance, et puis c'tait
un vilain banquier; ceux qui le connaissaient s'abstinrent, et il n'y
eut gure que les trangers qui pontrent.

Il gagna: aussi pour son second coup les mises furent-elles plus faibles
encore, et cependant il semblait vouloir rassurer les joueurs les plus
souponneux: au lieu de tailler en prenant un paquet de cartes dans
la main gauche pour les distribuer de la main droite, il _taillait au
talon_, c'est--dire en prenant les cartes une  une devant lui, sous
les yeux de tous, ce qui rend absolument impossible le _filage_, le
_miroir_, et autres tours de prestidigitation: cette fois il perdit 
droite et gagna  gauche; alors il se leva:

--Messieurs, il y a une suite.

--Qu'est-ce qui voit la suite? demanda le croupier.

C'tait le moment dcisif: Adeline se tenait  ct de la table ayant
Frdric  sa gauche et M. de Cheylus  sa droite.

--C'est  vous, mon prsident, dit Frdric.

--Allez donc, dit M. de Cheylus.

Adeline ne s'tonna pas de cette insistance de son collgue; il savait
par exprience l'intrt que celui-ci avait  le voir gagner, d'ailleurs
ce ne fut pas tant cette insistance qui le poussa que celle de l'oracle.

Il s'assit au fauteuil.

--Messieurs, faites votre jeu.

Il n'en fut pas de cet appel comme de celui de Salzman: Adeline tait
un beau banquier: les plaques, les billets de banque tombrent sur le
tapis.

--Le jeu est fait, rien ne va plus, dit Camy de sa voix monotone.

Adeline continuant Salzman le continua aussi dans la manire de tailler;
une  une il prit les cartes au talon pour les donner aux tableaux et se
les donner  lui-mme.

Le tableau de gauche prit une carte et le banquier s'en donna une, un 9,
comme il avait deux bches il gagna sur la droite qui avait 1 et 6 et
sur la gauche qui avait 4, 6 et 5.

--Continuation de la veine, murmura M. de Cheylus.

Il fallait se rattraper, jetons, plaques, billets tombrent de plus en
plus dru.

--Combien y a-t-il? demanda Adeline.

--Dix-sept mille francs.

Adeline donna les cartes et fit un abatage, un 9 et une bche.

Il y et un mouvement d'hsitation chez les pontes; plus que jamais il
fallait se rattraper: le vent allait tourner.

Mais il ne tourna point; le coup suivant le banquier gagna avec 8, le
quatrime coup avec 9, le cinquime avec un nouvel abatage, le sixime,
au milieu de la stupfaction gnrale et de la consternation d'un
certain nombre de pontes, encore avec un 8.

Quand,  la caisse on apporta les corbeilles o s'tait entass son gain
dont on fit le compte, on trouva 87,000 francs.


XVII

Si solide que ft l'honorabilit d'Adeline, cette partie l'branla.

Dans la folie du jeu, on s'tait bien un peu tonn de cette persistance
de la veine, mais on n'avait pas eu le temps de rflchir, il fallait se
rattraper: ce n'est pas dans le feu de la bataille qu'on examine comment
sont donns les coups qu'on reoit, on tche de les rendre; aprs, on
verra.

Aprs on avait vu que cette veine tait vraiment bien extraordinaire, et
telle qu'il n'y avait pas d'honorabilit, si solide qu'elle ft, qui pt
la mettre  l'abri du soupon.

Autour d'une table de baccara il n'y a pas que des joueurs affols
par l'motion de la lutte ou paralyss par l'angoisse, incapables
par consquent de voir autre chose que ce qui leur est troitement
personnel: le point de leur tableau et celui du banquier; en plus de ces
acteurs il y a les spectateurs, les curieux; il y a ceux qui piquent
la carte et notent tous les coups dans l'esprance de saisir une veine
qu'ils poursuivent pendant des heures, quelquefois jusqu' l'aurore; il
y a aussi les grecs de profession qui exercent une terrible surveillance
non en vue d'empcher les tricheries, mais simplement en vue de prendre
une part dans celles qu'ils surprennent, et qu'ils peuvent dnoncer;
enfin il y a encore le personnel du cercle, trs expert aux choses de
jeu, qui ouvre toujours les yeux et quelquefois les lvres quand ce
qu'il a remarqu sort de l'ordinaire.

Les tailles d'Adeline avaient t notes et, faisant suite  celles de
Salzman, elles constituaient un ensemble rvlateur: 1. 4. 0. 6. 6. 0.
5. 0.--0. 8. 0. 7. 6. 9.--3. 2. 0 .3. 2. 0. 8.--0. 3. 0. 1. 3. 7. 0.
2.--0. 8. 0. 7. 6. 9....

Cette srie de chiffres qui se continuait tait absolument
incomprhensible pour un profane, mais, pour un _affranchi_, elle
ressemblait terriblement  une squence: ce n'tait ni la _surprenante_,
ni la _foudroyante_, ni l'_invincible_, ni la _douceur_, ni les _quatre
fers en l'air_, ni la _Toulousaine_, ni la _Marseillaise_, ni aucune de
celles qui sont classiques dans le monde de la grecquerie et qui par l
sont trop uses pour qu'on ose s'en servir dans un monde un peu propre;
mais elle sentait cependant la prparation d'une main plus complaisante
que ne l'est ordinairement la main de la Fortune, un peu lourde,
peut-tre, et qui avait prodigu les sept, les huit et les neuf au
banquier plus qu'il n'tait adroit de le faire, si elle n'avait pas t
inspire par l'ide d'empcher les hsitations de tirage.

Pour ceux qui admettaient la squence, la question tait de savoir si un
homme du caractre et de l'honorabilit d'Adeline avait pu consentir 
jouer avec des cartes squences.

C'tait l-dessus que la discussion s'tait engage quand, aprs le
premier moment de surprise, on avait commenc  discuter la victoire
du prsident du _Grand I_ et les moyens par lesquels elle avait t
obtenue.

Aux premiers mots de squence, tous ceux qui connaissaient Adeline
s'taient rcris:--Allons donc!  son ge! dans sa position! Et puis, 
quels signes certains reconnat-on une squence? Toutes les fois qu'un
banquier gagne plus que les pontes ne voudraient, il passe donc des
squences.--Mais  ces objections, les rpliques n'avaient pas manqu,
et ceux qui parlaient de squence n'taient pas rests court:--Ce n'est
gnralement pas  vingt ans qu'on triche: c'est plus tard, quand on y
est peu  peu amen et qu'on n'a plus que cette ressource. La position
d'Adeline tait-elle assez bonne pour qu'il n'et pas besoin de gagner
quatre-vingt mille francs? Si oui, comment avait-il accept d'tre
prsident d'un cercle, avec un traitement pay par la cagnotte?

D'ailleurs, tous ceux qui parlaient de cette partie ne connaissaient
pas Adeline et n'avaient pas ds lors de raisons pour le dfendre.
Un prsident de cercle qui avait trich, c'tait vrai. Une squence,
c'tait vrai. Il y a tant de joueurs qui ont t corchs vifs par ce
genre de vol contre lequel la dfense est  peu prs impossible qu'ils
voient des squences partout et plus souvent encore que dans la ralit,
o cependant elles se rencontrent si frquemment. Et puis ce prsident
n'tait pas le premier venu; il avait un nom; il tait dput; on lisait
ce nom dans les journaux, et ds lors les accusations devenaient plus
vraisemblables; c'tait drle; il y aurait du scandale.

Une rumeur s'tait leve qui avait instantanment couru le tout-Paris
des cercles et du boulevard:

--Le prsident du _Grand I_ a pass une squence  son cercle.

--Est-ce qu'il n'est pas dput?

--Justement.

--Ah! elle est bien bonne!

--Si les prsidents s'en mlent!

C'tait cette double qualit de dput et de prsident qui donnait du
piquant  la chose: pas intressantes pour le boulevard, les histoires
de gens que personne ne connat. Il arrive assez souvent qu'il se gagne
des sommes importantes, et d'une faon tonnante sans qu'on s'en occupe
en dehors des cercles o ces parties ont t joues, mais c'est qu'alors
ceux qui ont opr ne comptent pas pour le boulevard, n'existent pas
pour lui, ils ne sont nulle part, comme disent les Anglais; Adeline
tait quelque part, au palais Bourbon, dans les journaux, et ds lors
elle tait bien bonne; ceux-l mmes qui auraient hauss les paules,
si on leur avait parl d'une squence passe dans un des cercles les
plus connus de Paris, sous les yeux de cent personnes, par un tranger
du Prou ou des Indes, devenaient attentifs quand on ajoutait que
le coupable tait un dput, un homme en vue, c'tait un vnement
parisien, et tout de suite, sans autre examen, ils se disaient: C'est
bien possible! et cette possibilit, ils la faisaient partager aux
autres en leur racontant cette histoire: Un dput, elle est bien
bonne.

A ct de ceux qui parlaient de cette histoire parce qu'elle tait
drle, il y avait tout une catgorie de gens qui s'en occupaient, parce
qu'elle les intressait personnellement--celle qui vit du jeu et des
joueurs, depuis les gros _mangeurs_, qui protgent les cercles et
sont pour eux ce que les souteneurs sont pour les filles, jusqu'aux
_rameneurs_, aux _dneurs_, aux _allumeurs-tapissiers_: Ah! le dput
Adeline en tait l; cela tait bon  savoir; on pourrait en tirer parti
du dput et en _manger_ quelques morceaux! On pourrait le mettre en
avant pour arracher des autorisations d'ouverture de cercles dans les
villes d'eaux quand les prfets se montraient rcalcitrants; de mme,
on pourrait aussi l'employer pour prvenir des arrts de fermeture que
prendraient ces prfets; au dput influent,  l'ami des ministres, les
prfets n'oseraient rien refuser; et lui-mme le dput n'oserait rien
refuser  ceux qui le feraient chanter, puisqu'il en tait. C'est
surtout dans ce monde qu'on se mange les uns les autres.

Cependant tout ce tapage scandaleux passait au-dessus de celui qui
l'avait soulev, sans qu'il en entendt rien et se doutt mme qu'on
pouvait s'occuper de lui autrement que pour le fliciter, et aussi pour
lui faire quelques emprunts, comme cela tait arriv la premire fois
qu'il avait gagn une somme importante.

De ce ct, ces prvisions s'taient ralises, et la ralit avait mme
t au del de ce qu'il imaginait.

Aprs sa banque, il n'avait pas quitt le cercle tout de suite pour
aller se coucher tranquillement  quoi bon se coucher? Il tait bien
trop surexcit, trop troubl, trop emball pour s'endormir, car, sans
tre un passionn du jeu, il jouait nanmoins en passionn, le coeur
arrt ou bondissant, les nerfs crisps, et il n'y avait aucun point de
ressemblance entre lui et ces joueurs  l'estomac solide qui, aprs une
nuit o ils ont t ballotts de la fortune  la ruine et de la ruine 
la fortune, reprennent au matin leurs occupations ordinaires comme s'ils
avaient simplement rv. Dbarrass des complimenteurs qui tout d'abord
l'avaient envelopp, il avait repris sa promenade  travers le cercle,
en tchant de calmer son irritation et de se retrouver. Mais on ne
l'avait pas longtemps laiss libre; c'taient les dsintresss qui
tout d'abord s'taient jets en troupe sur lui, ceux qui vont au succs
spontanment comme les mouches vont au rayon de soleil; d'autres,
toujours  l'afft des bonnes occasions, avaient attendu qu'il ft seul
pour l'aborder:

--Mon cher prsident....

Ils ne sont pas rares dans les cercles, les mendiants qui vivent l sans
autres ressources que celle d'un adroit emprunt de temps en temps ou
d'un jeton lgrement cueilli au passage. Pourvu qu'ils aient en poche
le prix du djeuner ou du dner, ils ne quittent pas le cercle. Tout
ce que l'on peut consommer pour le prix fixe, ils l'absorbent ou le
dvorent, mais sans jamais se permettre la prodigalit d'un extra, mme
quand il ne cote que quelques sous. A peine osent-ils plier le pied
en marchant, de peur que leurs semelles uses ne quittent tout  fait
l'empeigne de leurs bottines, mais ils n'en sont pas moins les plus
exigeants  se faire passer leur pardessus par les valets de pied:
Valet de pied, ils sont fiers d'entendre cet appel dans leur bouche,
et n'ont pas honte du sourire de mpris avec lequel on les sert.

--Mon cher prsident....

Adeline connaissait trop bien cette ritournelle pour ne pas deviner la
chanson qu'elle allait amener: Vingt-cinq louis, dix louis, un louis,
mon cher prsident. Il tait difficile de refuser ces pauvres diables
dont plusieurs portaient des noms autrefois honorables et que le jeu
avait rouls dans ces bas-fonds.

Mais si ces demandes qu'il attendait jusqu' un certain point ne
l'avaient pas surpris, il y en avait une qui l'avait rellement
stupfi.

Comme, vers trois heures du matin, il se disposait enfin  rentrer chez
lui, il avait trouv, dans le hall Salzman, qui se disposait aussi 
partir.

Ils avaient endoss leurs pardessus en mme temps, et, en mme temps
aussi, ils avaient descendu l'escalier.

--Vous rentrez chez vous, mon prsident? demanda Salzman.

--Sans doute.

--Eh bien, si vous le voulez, nous irons ensemble jusqu' la place de
l'Opra.

Ordinairement, Adeline rentrait  pied chez lui; aprs avoir jou, la
marche le calmait et rafrachissait son sang; quelquefois mme, pour
mieux se remettre, il prenait le chemin le plus long; mais c'tait lger
d'argent qu'il faisait cette promenade nocturne et les voleurs qui
l'eussent arrt auraient perdu leur temps; tandis que ce matin-l, il
avait plus de quatre vingt mille francs en billets de banque dans ses
poches.

--Je vais prendre une voiture, rpondit-il.

--Alors, avant de nous sparer, je vous demande un moment d'entretien,
deux minutes.

L'heure tait trangement choisie, alors surtout que quelques instants
auparavant cet entretien pouvait avoir lieu plus commodment pour tous
les deux; cependant Adeline ne refusa pas ces deux minutes.

--Volontiers.

Ils taient arrivs sur le trottoir de l'avenue en ce moment
compltement dsert, tandis que sur la chausse quelques coups du
cercle attendaient la sortie des joueurs.

--Vous conviendrez, mon cher prsident, dit Salzman, que celui qui vous
a donn cette banque a la main heureuse.

--Cela, c'est vrai.

--Et vous conviendrez aussi, je pense, que l'inspiration que j'ai eue
de vous laisser ma suite n'a pas t moins heureuse que la main... pour
vous au moins.

Adeline, qui ne prvoyait gure la tournure qu'allait prendre cet
entretien bizarre, devint attentif  ce mot.

--Mais si elle a t heureuse pour vous, continua Salzman, elle ne
l'a gure t pour moi, car si j'avais taill jusqu'au bout, les
quatre-vingt-dix mille francs qui sont dans votre poche seraient dans la
mienne... et franchement, ils y arriveraient  propos.

--Chacun taille  sa manire, rpliqua Adeline, qui voulait prendre ses
prcautions.

--Sans doute, mais on ne peut tailler que ce qu'il y a dans les cartes,
et dans ma suite il y avait une jolie srie. Cependant, rassurez-vous,
je ne viens pas vous proposer de partager, bien que j'en connaisse plus
d'un qui,  ma place, n'aurait pas ma discrtion; Je viens seulement
vous demander cinq cents louis, non comme partage, mais comme prt,
parce que j'en ai besoin, un extrme besoin.

Sans avoir aucun grief contre Salzman et sans rien savoir de mauvais sur
son compte, Adeline ne l'aimait point, cette faon de demander ces cinq
cents louis, en s'adressant  lui comme  un associ, acheva ce que les
prventions avaient commenc.

--Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que vous dsirez, dit-il
schement, mais cela m'est tout  fait impossible.

--Cependant....

--Tout  fait impossible.

Et Adeline se dirigea vers un des coups dont il ouvrit la portire.

A ce moment, plusieurs joueurs descendant du cercle arrivaient sur le
trottoir.

--Rue Tronchet, dit Adeline en refermant la portire.

Le coup partit, laissant Salzman bahi; sous les yeux des joueurs qu'il
sentait sur lui, il n'avait pu ni rien ajouter, ni retenir Adeline.


XVIII

Cette faon de demander en faisant valoir des droits au partage avait
exaspr Adeline. Vraiment ce Salzman tait trop impudent: pourquoi dix
mille francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui Adeline avait
perdu au lieu de gagner, Salzman serait venu lui proposer de prendre une
part dans sa perte?

D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois il avait rpondu
comme il fallait  ce drle.

Heureusement il serait bientt dbarrass de celui-l et des autres ses
pareils, car s'il n'avait pas donn sa dmission ce soir-l, aprs avoir
pay sa dette  la caisse, il n'en tait pas moins dcid  maintenir
cette dmission et  abandonner la _Grand I_ aussitt qu'il pourrait le
faire dcemment, sans paratre se sauver comme en ce moment: ce n'tait
plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de cette nuit serait
vite oublie; alors il sortirait du _Grand I_ pour ne jamais remonter
son escalier, ni celui-l, ni aucun escalier de cercle: l'exprience
qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus  aucune carte.

Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait vite cette partie: le
lendemain,  la Chambre, on ne lui parla que de sa veine extraordinaire;
il y eut mme un de ses collgues qui lui demanda srieusement s'il
tait vrai, comme on le racontait, qu'il et gagn cinq cent mille
francs. Adeline se rcria.

--On ne parle que de a!

Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit qu'on s'occupait en
effet de lui beaucoup plus qu'il n'aurait voulu: on chuchotait; on se
taisait quand il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop 
l'tat de phnomne; la premire fois qu'il avait fait un gros gain, ses
amis l'en avaient plaisant; maintenant, semblait-il, ce n'tait plus de
la plaisanterie, c'tait de l'tonnement.

Qu'y avait-il d'tonnant  ce qu'il et gagn prs de quatre-vingt-dix
mille francs? tait-ce un de ces gains extraordinaires qui peuvent
provoquer la surprise?

Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupfaction de voir
celui-ci l'aborder comme s'il ne s'tait rien pass entre eux dans la
nuit.

--Je ne vous en veux pas, mon cher prsident, dit l'Amricain, j'avoue
mme qu' votre place j'aurais probablement rpondu comme vous;
seulement, il est bien entendu que si je vous repasse jamais une suite
du mme genre, nous ferons nos conditions avant, n'est-ce pas?

Si ces paroles taient bizarres, le ton, qui tait celui de la bonhomie
et de la drlerie, leur enlevait toute signification douteuse; Adeline
ne chercha donc pas autre chose que ce qu'il avait compris: l'intention
chez l'Amricain de tourner en plaisanterie ce qui avait commenc par
tre srieux, et n'avait pas russi sous cette forme. Mais trois jours
aprs se prsenta un incident qui lui fit se demander s'il ne s'tait
pas tromp.

C'tait le soir, la partie tait assez anime, et Salzman venait de
prendre la banque; on avait apport des cartes que Camy avait battues
pendant que Salzman rptait d'un voix indiffrente:

--Messieurs, faites votre jeu.

Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant pas disposs 
aventurer de grosses sommes avec ce nouveau banquier.

Au montent o le croupier prsentait les cartes  un joueur pour les
faire couper, un autre joueur avana la main et les prit.

--Permettez, dit-il.

A ce moment mme Adeline arrivait auprs de la table, et il vit le
joueur qui avait pris les cartes se prparer  les battre srieusement.

--Qu'est-ce  dire? demanda Salzman, qui avait eu un court instant
d'hsitation, en homme qui se demande s'il va se fcher de cette marque
de dfiance, ou s'il va ne pas la relever.

Bien que cette question et t faite sur le ton de la provocation, ce
fut avec calme et sans lever la voix que le joueur rpondit:

--Rien autre chose que ce que je fais.

Et avec le mme calme, il continua  battre les cartes, qui claquaient
entre ses doigts.

Salzman tait un grand gaillard d'Amricain maigre, comme s'il tait
dessch dans l'alcool, qui, du haut de son fauteuil de banquier,
paraissait plus grand encore; il essaya d'assner  cet insolent un
regard de dfi, mais l'insolent, bien que tout petit et chtif; ne se
laissa pas intimider, il soutint ce regard et lui rpondit.

--Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda Salzman.

--Est-ce chercher une querelle que d'user de son droit?

--Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant vivement.

--Ne craignez rien, mon cher prsident, dit Salzman, je cde la place 
monsieur.

D'un air de dignit hautaine qui n'tait pas prcisment en accord avec
ses paroles, il se leva de son fauteuil.

--Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le joueur, qui
dcidment ne perdait pas la tte.

Tout  l'algarade qui venait de se produire et  laquelle il avait coup
court par son intervention, Adeline ne pensa pas immdiatement  ce
dernier mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et l'examina.

L'affaire n'aura pas de suite.

Que voulait dire cela?--tait-ce simplement le cri de triomphe d'un
grincheux, constatant qu'on n'osait pas lui tenir tte? Ou bien
n'tait-ce pas une allusion  la suite que, lui, Adeline, avait prise
quand Salzman avait abandonn sa banque?

Cette supposition le jeta dans un trouble profond.

Si elle tait fonde, il y avait derrire elle une accusation qui
s'adressait  lui.

Il resta tourdi sous le coup dont cette pense le frappa: L'affaire
n'aura pas de suite! On croyait donc que, comme il avait pris la suite
de Salzman, il allait la prendre encore, et de nouveau gagner comme il
avait gagn ce soir-l; c'est--dire que l'injure faite  Salzman en lui
battant les cartes rejaillissait sur lui.

Il ne dormit pas cette nuit-l, et jusqu'au jour il tourna et retourna
cette ide dans sa tte affole.

Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les oreilles rebattues
d'histoires de tricheries, et vingt fois, cent fois il avait vu les
soupons s'attaquer aux gens qui  ses yeux taient les plus honorables;
cependant jamais l'ide ne lui tait venue qu'un jour on pourrait le
souponner lui-mme.

Bien qu'il et toujours t d'humeur pacifique et que l'ge n'et
fait que confirmer ses dispositions naturelles, il n'tait pas homme
cependant  rpondre  ce soupon qui montait jusqu' lui, comme l'avait
fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment, et aussitt que l'heure
fut arrive o il avait chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pt
lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne connaissait point,
il partit pour l'avenue de l'Opra. Mais justement il ne rencontra
personne pour lui rpondre: tous ceux qui avaient assist  la scne de
la nuit taient encore chez eux  dormir, et le personnel de service 
cette heure matinale ne savait rien: un garon croyait que ce joueur
tait un crole, mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il t
prsent ou amen? il l'ignorait; sans doute M. de Mussidan, M. Maurin,
M. Barthelasse ou Camy le connaissaient.

Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier qui arriva fut Maurin;
mais comme  l'ordinaire il ne savait rien, car dans ce cercle dont il
tait grant en nom, tout lui passait par-dessus la tte et Frdric
l'avait si bien annihil, si bien terroris, qu'il avait pris la
prudente habitude de ne rien voir, pas mme ce qui lui crevait les yeux;
comme cela il ne risquait pas de se compromettre: Je chercherai, je
rflchirai, comptez sur moi, taient les trois seules rponses qu'il
se permt, lorsqu'on lui demandait quelque chose, et il n'en dmordait
pas. C'tait auprs de Frdric qu'il cherchait, et ce que celui-ci
voulait qu'il dt, il le rptait consciencieusement, sans y rien
ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut ainsi qu'il se tira d'affaire
avec Adeline: Je chercherai, comptez sur moi, monsieur le prsident.

Enfin Frdric arriva, mais lui aussi ignorait le nom de ce joueur, et
ne savait pas qui l'avait prsent.

Alors Adeline se fcha:

--Comment! c'tait ainsi qu'on entrait au _Grand I_. Alors,  quoi
servait le comit? A quoi servait le prsident? S'il ne servait  rien,
il n'avait qu' se retirer. Un cercle ainsi administr n'tait qu'une
simple maison de jeu ouverte  tous; il ne la couvrirait pas de son
nom... plus longtemps.

Frdric, qui devait tant redouter cette dmission, commenait justement
 se rassurer et  croire que la squence, ou plutt le gain produit
par elle, leur avait livr Adeline pour toujours: il avait si navement
laiss paratre sa joie, le _Puchotier_, qu'il devait tre pris, et bien
pris; voil que prcisment cette menace de dmission clatait quand il
s'imaginait qu'il n'en serait plus jamais question!

Heureusement il n'tait pas homme  se laisser dmonter, et tout de
suite il se dfendit: on le prenait  l'improviste, il n'avait pu
interroger personne, ni faire aucune recherche; mais il promettait le
nom de ce joueur et de ses parrains, pour le soir mme; ce n'tait pas
dans un cercle comme le _Grand I_ qu'il se passait rien d'irrgulier; il
tait de son honneur d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas
particulier comme pour tout.

Si belle que ft l'occasion pour se retirer, Adeline ne poussa pas les
choses  l'extrme cependant, car il voulait voir ce qu'il y avait sous
cette allusion  la suite, et en donnant sa dmission il s'enlevait
tout moyen de recherches.

--Alors  ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me faut ce nom.

Comme l'heure d'aller  la Chambre approchait, il ne poussa pas son
enqute plus loin pour le moment, et se rendit au Palais-Bourbon.

Si les jours prcdents, il avait t frapp de la faon dont on le
regardait, il le fut bien plus vivement encore dans les dispositions o
il se trouvait et avec les inquitudes qui l'angoissaient.

Pourquoi cette curiosit?

Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas mme  ses meilleurs amis;
et par cela seul il se trouva singulirement embarrass, confus, comme
s'il se sentait coupable.

Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment de soulagement, il
entra tout de suite dans la salle des sances, bien que le prsident
ne ft pas encore mont  son fauteuil, et gagna son banc, o il avait
Bunou-Bunou pour voisin.

Comme tous les jours, celui-ci tait pench sur son pupitre, crivant,
car c'tait son habitude d'arriver une heure au moins avant l'ouverture
de la sance et de se mettre  sa correspondance; de sorte qu'il tait
un sujet de rcration et de conversation pour le public des tribunes
qui occupait les longues minutes de l'attente  regarder dans le vaste
hmicycle dsert o ne circulaient que de rares huissiers, ce vieux
bonhomme  la tte blanche qui, coll sur son papier, crivait,
crivait, crivait.

--Justement, je vous crivais, dit Bunou-Bunou, quand Adeline, aprs lui
avoir serr la main, s'assit auprs de lui.

--Comment? quand nous devions nous voir?

--C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez voir de quoi il est
question.

--Votre dmission de membre du comit du _Grand I_, dit Adeline trs
mu, et pourquoi?

Bunou-Bunou se montra embarrass.

--Je vous en prie, insista Adeline.

--Je suis fatigu le soir, j'ai besoin de me coucher de bonne heure;
alors vous comprenez.

Adeline avait peur de comprendre, cependant il eut le courage
d'insister; si cruelle que pt tre la vrit, il devait la demander.

--Ce n'est pas l votre raison, dit-il, le coeur serr, votre raison
vraie; je fais appel  votre amiti; parlez-moi franchement, comme 
un... ami.

--Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves, trs graves.

Adeline plit.

--Vous savez mieux que moi qu' Paris il est d'usage de donner des
surnoms aux cercles: ainsi la _Crmerie_, les _Mirlitons_, le _Grand I_.
Mais ces surnoms sont quelquefois accompagns d'autres qui sont
des... qualificatifs. Ainsi il parat qu'il y en a un qui s'appelle
l'_Attique_, un autre qu'on appelle la _Botie_, et ces appellations
empruntes  la Grce sont significatives. Eh bien, ce n'est pas tout;
il parait que le _Grand I_ s'appelle l'_pire_ ou, dans la langue du
boulevard, _Le Pire_. Alors j'aime mieux me retirer. Je ne sais si
je m'abuse, mais il me semble qu'en restant je compromettrais ma
rlection. Que ferais-je si je cessais d'tre dput? je ne suis plus
bon  rien.

Bien que la chose ft grave, comme le disait Bunou-Bunou, elle l'tait
cependant moins qu'Adeline n'avait craint; il respira.

--Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si compltement que moi
aussi je vais me retirer.

--Vous feriez cela?

--Nous avons runion du comit mercredi, venez-y, nous donnerons nos
deux dmissions en mme temps.

--Ah! mon cher ami, s'cria Bunou-Bunou, quel plaisir vous me faites!

Et les tribunes tonnes virent le dput aux cheveux blancs serrer les
mains de son voisin dans un transport d'effusion; mais on n'eut pas le
temps de s'adresser des questions sur cette scne pathtique; un flot de
dputs envahissait la salle, et, au dehors, on entendait les tambours
battre aux champs.


XIX

Frdric ne s'tait pas mpris sur le semblant de concession que lui
avait fait Adeline en ne donnant pas immdiatement sa dmission: ce
n'tait pas parce qu'il renonait  son ide que le prsident retardait
cette dmission, c'tait parce qu'il voulait obtenir auparavant le nom
de ce joueur. Pour qui le connaissait, le doute n'tait pas possible, et
Frdric commenait  bien le connatre.

Le danger tait donc menaant.

Comment l'empcher d'clater?

La question tait assez grave pour qu'il ne voult pas prendre la
responsabilit de l'examiner et de la trancher tout seul; c'tait entre
associs qu'elle devait se dcider.

Au lieu de s'occuper du joueur, aussitt qu'Adeline ft parti, il alla
prendre Barthelasse chez lui et le conduisit chez Raphalle: le joueur,
on verrait plus tard.

Mais le conseil ne put pas s'ouvrir tout de suite, Raphalle recevant
en ce moment mme la visite de M. de Cheylus. Elle se prolongea
cette visite, et plus d'une fois Barthelasse crut que Frdric, dont
l'impatience et le mcontentement taient visibles, allait le quitter
pour rompre ce tte--tte. A la fin, M. de Cheylus voulut bien partir,
et Raphalle entra dans le petit salon o ils attendaient.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, inquite de les voir.

Ce fut Frdric qui expliqua ce qu'il y avait et ce qui les amenait.

Dans leur association, Raphalle jouait le rle de l'associ qui rend
les autres responsables de tout ce qui va mal, et porte  son avoir tout
ce qui va bien.

--Il est joli, le rsultat de votre squence, dit-elle en se tournant
vers Barthelasse.

--Ce n'est pas la squence qui le fait donner sa dmission, puisqu'il a
attendu jusqu' maintenant.

--Je n'en sais rien, mais, en tout cas, elle ne l'a pas retenu, vous le
voyez; et pour moi, il n'est pas du tout prouv que ce n'est pas votre
squence qui dcide la dmission qu'il balanait, et qu'il aurait, sans
doute, balance longtemps encore. Pourquoi aussi lui avez-vous fourni
des coups si gros, des huit, des neuf; ne pouvait-il pas gagner avec des
points moins forts, qui n'auraient pas provoqu la surprise?

--J'ai voulu empcher des hsitations de tirage, ce qui, avec lui, tait
possible, puisqu'il taillait sans savoir qu'il devait gagner: quand on
est d'accord avec le banquier, on fait ce qu'on veut, mais ce n'tait
pas le _cass_, et puis il me semblait qu'il n'tait pas mauvais qu'il se
sentt un peu compromis.

--Et voil le rsultat; il s'est si bien senti compromis qu'il s'en va.

Barthelasse secoua la tte par un geste nergique.

-C'est justement parce qu'il ne s'est pas senti assez compromis qu'il
s'en _vatt_, s'cria-t-il; s'il avait vu qu'il ne pouvait aller nulle
part, il serait rest avec nous.

--a, c'est une ide.

--Et une bonne, encore.

--Enfin, il s'en va, dit Frdric pour prvenir une discussion inutile.

--Eh bien, zut, s'cria Raphalle, il nous embtait,  la fin!

--C'est comme a que tu le prends? fit Frdric tonn.

--Faut-il s'en faire mourir? Il tait devenu si hargneux qu'on ne
pouvait plus vivre avec lui.

--Ce n'est pas l la question, fit Frdric; il s'agit de savoir si nous
pourrons vivre sans lui.

--Et comment? dit Barthelasse.

--Nous le remplacerons par un autre, dit Raphalle; il n'y a pas qu'un
prsident au monde; j'y ai pens.

--Il n'y en a pas beaucoup d'aussi bons que celui-l, dit Barthelasse.

--Et o vois-tu cet autre? demanda Frdric.

--A la Chambre.

--Ce n'est pas M. de Cheylus?

--Au contraire, c'est lui, et c'est pour cela que je l'ai fait venir; je
lui ai invent une belle histoire, et il accepte si Adeline se retire.

--On va nous tomber sur le dos, et il ne pourra pas nous dfendre.

--Pourquoi ne le pourrait-il pas? On se montre souvent plus complaisant
pour ses adversaires que pour ses amis. C'est la raison qui m'a
fait penser  M. de Cheylus, quand j'ai vu qu'un jour ou l'autre le
_Puchotier_ nous manquerait, et voil pourquoi je l'ai fait venir.
J'ajoute, pour vous mettre de belle humeur, qu'il se contentera de douze
mille francs au lieu des trente-six mille que nous cote le _Puchotier_;
je lui ai dit que c'tait parce que nous ne pouvions plus payer cette
somme qu'Adeline se retirait.

--J'aime mieux Adeline  trente-six mille francs que Cheylus  douze
mille, dit Barthelasse.

--Il ne s'agit pas de ce que vous aimez mieux, il s'agt de ce qui est
possible; Adeline est mort, vive Cheylus!

--tes-vous sr qu'il soit si mort que a? interrompit Barthelasse.

--Malheureusement, rpondit Frdric.

--Voulez-vous me laisser essayer de le faire vivre encore? demanda
Barthelasse.

--Ne dites donc pas de btises, rpliqua Raphalle.

--Enfin, voulez-vous que j'essaye? Pour vous il est perdu, n'est-ce pas?

--Assurment.

--Et cela vous tourmente; vous seriez tous les deux bien aises qu'il
restt notre prsident?

--Parbleu.

--Eh bien, laissez-moi faire.

--Quoi?

--Vous verrez. Puisqu'il est perdu, il n'y a rien  craindre, n'est-ce
pas? Si je russis, il reste. Si au contraire j'choue, il ne s'en ira
pas deux fois.

Une discussion s'engagea entre eux: Raphalle tait agace de voir
Barthelasse qu'elle considrait comme un parfait imbcile, faire
l'important; et de plus sa curiosit s'exasprait qu'il ne voult pas
dire par quel moyen il comptait amener Adeline  ne pas donner sa
dmission.

--Ce que vous allez faire de btises! dit-elle au moment o il partait.

--C'est bon, nous verrons.

Il ne voulut pas davantage s'expliquer avec Frdric en revenant au
cercle.

--Puisque nous ne risquons rien, laissez-moi faire.

Dans ces conditions, Frdric n'avait qu' chercher le nom qu'Adeline
lui avait demand, mais ce fut inutilement; ce joueur tait-il venu avec
une lettre d'invitation, car ces lettres continuaient  tre largement
distribues un peu partout? avait-il t amen par quelqu'un qui s'tait
dispens de la formalit du registre? toujours est-il qu'on ne
trouva rien. Aussi, quand Adeline arriva vers une heure, Frdric se
contenta-t-il de rpondre simplement qu'il comptait avoir ce nom dans la
soire.

Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adeline tait dans son cabinet quand
Barthelasse frappa  la porte et entra:

--Puis-je vous dire quelques mots, monsieur le prsident?

Adeline voulut rpondre qu'il tait occup, puis il se rsigna, se
disant qu'il aurait plus tt fait d'couter que d'conduire Barthelasse,
dont il connaissait la tnacit.

--Monsieur le prsident, dit Barthelasse en s'asseyant, me
permettrez-vous de vous demander si un bruit qu'on m'a rapport est
fond? Est-il vrai que vous seriez dans l'intention de donner votre
dmission?

--Oui, cela est vrai.

Et pourquoi, je vous le demande... si vous le permettez?

--Parce qu'il se passe ici des choses qui ne peuvent pas convenir  un
honnte homme.

Barthelasse prit son ton le plus bonhomme, le plus insinuant:

--J'ai beaucoup voyag, monsieur le prsident, et dans mes voyages j'ai
entendu un mot qui m'a frapp c'est que la conscience est une mchante
bte qui arme l'homme contre lui-mme; ne seriez-vous pas mordu par
cette vilaine bte? je vous le demande.

Le premier mouvement d'Adeline fut de mettre Barthelasse  la porte,
mais il rflchit qu'un entretien qui commenait de la sorte pouvait lui
apprendre des choses qu'il avait intrt  connatre, et il se retint,
dcid  couter jusqu'au bout.

--Voyez-vous, monsieur le prsident, continua Barthelasse, on a les plus
fausses ides sur le jeu. Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une
affaire d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent, ceux
qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi, si je n'avais pas t adroit,
est-ce que j'aurais gagn les deux millions qui composent ma petite
fortune, je vous le demande? Qu'est-ce que j'tais dans ma jeunesse? un
pauvre diable de lutteur sans autre avenir que de me faire casser une
cte de temps en temps ou les _reinss_ un beau jour, et de mourir sur la
paille. J'ai regard autour de moi pour chercher si je ne pourrais pas
trouver mieux. J'allais beaucoup au caf et dans les petits cercles, la
profession veut a. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants au
jeu taient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient filer la carte,
pour dire les choses. Alors je me suis demand ce que c'tait qu'un
voleur, et aprs avoir rflchi, je me suis rpondu que l'homme qui
gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans tude, tait un voleur
et qu'il mritait ce nom justement; mais que celui, au contraire, qui
gagnait cet argent par son adresse, son industrie et son art, ne pouvait
jamais tre un voleur.

Barthelasse fit une pause et tudia sur le visage de son prsident
l'effet qu'avait pu produire ce dbut.

--Continuez, dit Adeline.

Se voyant encourag, Barthelasse qui, jusque-l, avait cherch ses mots,
s'exprima plus librement et plus vite:

--Sr de ne pas me tromper, je me suis mis au travail. Tout en
continuant mon mtier de lutteur, tous les soirs je me faisais les
doigts sur une meule d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez
bien, les doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite chambre,
je m'essayais  filer la carte, et sans lumire encore, car ce qui est
difficile c'est d'oprer sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit
pas filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurit je ne pouvais pas
me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient. Pendant deux ans
je n'ai pas dormi quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a
rcompens ma persvrance: je ne m'entendais plus. C'tait au moment de
la guerre de Crime; j'avais amass un peu d'argent je me suis embarqu
 Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui portait des officiers.
Nous n'tions pas en mer depuis douze heures qu'on s'ennuyait ferme.
On a jou pour se distraire. C'tait mon dbut; je puis dire, sans me
vanter qu'il a t heureux. Les officiers avaient la bourse garnie pour
la campagne. A Constantinople, je gagnais dix mille francs. Aussitt je
me suis rembarqu pour la France; il y avait aussi des officiers  bord
qui rentraient en convalescence, et s'ils avaient moins d'argent que
leurs camarades, ils en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent.
J'ai fait ainsi dix voyages et a a t le commencement de mon petit
avoir.

--O voulez-vous en venir? murmura Adeline qui se tenait  quatre pour
ne pas clater.

--A ceci: je suppose que vous jouez cent mille francs, toute votre
fortune, vous en perdrez nonante mille; il vous en reste dix mille, vous
allez les jouer c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est
votre honneur. Vous tes bien mu, n'est-ce pas? autrement vous ne
seriez pas un bon pre, et vous en tes un. A ce moment une petite
fe se penche  votre oreille et vous dit: Tu vas te piquer avec une
pingle et te faire un peu de mal; mais tu vas gagner ces dix mille
francs et les nonante mille que tu as perdus, et ainsi tu vas sauver
ta famille, ton honneur, tu vas tre un bon pre. Qu'est-ce que vous
feriez?

Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui ferma la bouche avec
son meilleur sourire:

--Ne me rpondez pas: vous vous feriez un peu de mal; vous vous
piqueriez; eh bien, souffrez cette petite piqre, dsagrable, j'en
conviens, et laissez la petite fe, qui est moi, agir. Dans six mois,
vous aurez gagn trois ou quatre cent mille francs et, dans un an, vous
aurez votre petit million, avec lequel vous assurerez le bonheur de
votre fille qui est une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?

Adeline touffait d'indignation:

--Vous avez dj commenc votre rle de fe? dit-il.

--Une simple petite politesse, une prvenance, pour vous montrer ce
qu'on peut faire dans ce genre, mais ce n'est vraiment pas la peine d'en
parler; vous verrez mieux que cela.

--Et c'est d'accord avec M. de Mussidan?

--Il ne fait rien sans moi; je ne fais rien sans lui.

--Ah!

Ce cri troubla Barthelasse qui, jusque-l, avait pris l'indignation
d'Adeline pour l'embarras d'un homme qui n'aime pas qu'on lui parle en
face de certaines choses, aussi avait-il vit de le regarder pendant la
fin de son discours. Que signifiait ce cri? Est-ce qu'il se fchait, le
prsident?

--Envoyez-moi M. de Mussidan, dit Adeline, c'est  lui que je rpondrai.

--Mais...

--Envoyez-moi M. de Mussidan.

Barthelasse sortit, assez inquiet. Frdric n'tait pas loin.

--Eh bien?

--Je ne sais pas trop: a a bien commenc, et puis a parat se fcher;
il est incomprhensible, cet homme; au reste, il va s'expliquer avec
vous, il vous demande.

Frdric entra dans le cabinet et trouva Adeline le visage convuls.

--Le misrable a tout dit, s'cria Adeline les poings levs, vous, vous
un Mussidan, vous avez fait de moi un voleur!...

Frdric resta un moment dcontenanc, puis se remettant:

--Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y a des voleurs!



QUATRIME PARTIE


I

Voleur!

C'tait le mot qu'Adeline se rptait en suivant l'avenue de l'Opra
pour rentrer rue Tronchet; il rasait les maisons et marchait vite, son
chapeau bas sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne le
reconnt et qu'on ne lui jett le mot qu'il se rptait:

--Voleur!

Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. Pour se cacher. Parce
qu'il avait besoin d'tre seul. Pour qu'on ne le vt point; pour qu'on
ne lui parlt point.

Tout le monde ne savait-il pas qu'il tait un voleur? L'allusion de ce
joueur  la suite le prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait
pas immdiatement releve, il avait pass condamnation, exactement comme
ce Salzman qui sous le coup de cette injure avait si piteusement courb
le front.

Comment prouver qu'au lieu d'tre complice de ce vol il en tait
lui-mme victime? O trouverait-il quelqu'un, mme parmi ceux qui le
connaissaient, mme parmi ses amis, pour accepter une justification
aussi invraisemblable? Qui le connatrait maintenant, ou plutt qui le
reconnatrait? Qui aurait le courage de continuer  rester son ami?

Arriv chez lui, il n'alluma pas de lumire, mais, se laissant tomber
dans un fauteuil, il resta l ananti; un flot de larmes jaillit de ses
yeux; comme un enfant qui vient de perdre sa mre, comme un amant
de vingt ans abandonn par sa matresse, il pleurait misrablement,
dsesprment, abm dans sa faiblesse: c'taient sa fiert, sa dignit,
son honneur, sa vie qui taient perdus  jamais, c'taient la vie, la
dignit, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un voleur!

Ce moment de dfaillance et d'affolement ne dura pas; la honte le
prit de se trouver si faible; ce n'tait pas en s'abandonnant qu'il
rachterait sa faute, si elle pouvait tre rachete.

Il avait gagn, il avait vol quatre-vingt-sept mille francs; avant
tout, il devait les rendre  ceux qu'il avait dpouills; aprs, il
verrait  se dfendre contre ceux qui l'accuseraient.

Mais tout de suite il se heurtait  une difficult; o trouver, o
chercher ceux qui avaient perdu ces quatre-vingt-sept mille francs?
Trente, quarante, cinquante personnes peut-tre avaient jou contre lui
dans cette banque. Quelles taient-elles? Et  l'exception de cinq ou
six qu'il avait remarques, il ne savait pas le nom des autres, il ne
se rappelait pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait mme pas
regards dans son agitation, et qu'il avait  peine vus  travers un
brouillard; il retrouvait bien quelques figures; des yeux qui s'taient
fixs sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des convulsions
de physionomie quand il avait gagn de gros coups; mais tout cela se
brouillait dans sa mmoire? Qui avait perdu les gros coups, qui avait
perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs;  qui devait-il deux
louis?

Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept mille francs.

Entre quelles mains les payer?

Si le _Grand I_ avait t le cercle qu'il avait cru fonder, il ne serait
pas impossible de retrouver ces mains: il n'aurait jou que contre des
membres de ce cercle, c'est--dire contre des gens qu'il connatrait;
mais combien d'inconnus avait-il vus dfiler qui s'taient montrs une
fois, deux fois, huit jours, et qui n'taient jamais revenus! sans doute
ceux qu'il avait dpouills taient de ces passants.

Et cependant il fallait qu'il leur restitut ce qu'il leur avait pris.

Comment?

Il eut beau tourner et retourner cette question, il ne lui trouva pas de
rponse.

Parmi ces joueurs il y avait, cela tait bien certain, des trangers qui
avaient dj quitt la France: o les chercher? en Russie, en Amrique?
l'impossible. Pour ceux qui taient encore  Paris, comment les
prvenir? Il ne pouvait pas cependant publier un avis dans les journaux
pour avertir les personnes qui avaient jou contre lui qu'elles
pouvaient se prsenter rue Tronchet, o il rembourserait  vue ce
qu'elles avaient perdu; combien s'en prsenterait-il, et ce ne serait
pas les moins exigeantes, qui n'auraient rien perdu du tout? Pour
quatre-vingt-sept mille francs qu'il tait prt  restituer, combien de
millions ne lui demanderait-on pas!

Cependant il voulut tenter quelque chose, et comme il ne pouvait pas
retourner au _Grand I_, le lendemain il irait chez Camy, et avec lui il
reconstituerait autant que possible sa partie; quand il connatrait les
noms de ses cranciers, il les chercherait et leur rendrait ce qu'il
leur devait.

Cette ide le calma un peu; si son honneur tait perdu, au moins sa
conscience serait dcharge du poids qui l'crasait.

Mais quand, dans le calme de la nuit, au rveil du matin il examina
cette ide qui tout d'abord lui avait paru ralisable, il n'en vit
plus que l'absurdit. Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette
restitution? La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier mot la honte
l'toufferait.

Peut-tre un caractre plus ferme et plus digne que lui accepterait
cette expiation, mais il s'en sentait incapable: jamais il n'aurait la
force de s'infliger cette humiliation.

Comme l'ide de restitution entre dans son esprit et dans son coeur ne
le lchait plus, il chercha quelque autre moyen de la satisfaire, et
aprs bien des angoisses il s'arrta  porter cet argent au directeur de
l'Assistance publique; sans doute ce ne serait pas le rendre  ceux 
qui il appartenait, mais au moins les pauvres en profiteraient et il ne
salirait plus ses mains. Un autre  sa place trouverait peut-tre mieux,
mais il tait si boulevers qu'il ne pouvait pas sagement peser le pour
et le contre de sa rsolution; et telle tait sa situation qu'il ne
pouvait prendre conseil de personne.

En se levant il crivit au prsident de la Chambre pour demander un
cong de quinze jours, puis, quand l'heure de l'ouverture des bureaux
fut arrive, il se rendit  l'Assistance publique, emportant ce que les
emprunteurs lui avaient laiss sur les quatre-vingt-sept mille francs,
c'est--dire prs de quatre-vingt-cinq mille francs.

Aussitt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reu par le directeur,
mais avec la prudente rserve d'un fonctionnaire qui va avoir  dfendre
son administration contre les sollicitations d'un dput.

--Je suis charg, dit Adeline en ouvrant sa serviette d'o il tira
huit paquets de dix mille francs, de vous verser une somme de
quatre-vingt-quatre mille sept cents francs, qui devront tre employs
en secours  domicile; la personne dont je suis l'intermdiaire entend
n'tre pas connue, elle dsire seulement que l'insertion de ce versement
figure au _Journal officiel_.

L'attitude du directeur s'tait modifie, passant de la rserve 
l'panouissement; mais Adeline n'avait pas de remerciements  recevoir,
il se retira, pour aller prendre tout de suite le train  la gare
Saint-Lazare; ce serait seulement  Elbeuf, entour des siens, qu'il
respirerait.

Depuis qu'il tait dput et qu'il faisait si souvent cette route,
il avait toujours quitt Paris avec allgement, comme si l'air qu'il
respirait aprs les fortifications tait plus pur, plus lger et plus
sain, mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait t aussi vif que
lorsque par la glace de son wagon il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper
dans les brumes du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu d'aller
en augmentant comme d'ordinaire  mesure qu'il s'loignait de Paris,
alla en diminuant; il n'avait pas laiss  Paris le souvenir de cette
terrible nuit, il l'avait emport avec lui, et de nouveau il pesait de
tout son poids sur sa conscience:

--Voleur!

Avant de quitter Paris, il avait annonc son arrive par une dpche.
Quand il descendit de wagon, il aperut Berthe, qui tait venue
au-devant de lui toute seule dans la charrette anglaise qu'elle
conduisait elle-mme.

--Te voil!

--Maman a bien voulu me laisser venir.

L'treinte dans laquelle il la serra fut longue et passionne, jamais il
ne l'avait embrasse avec cet lan, avec cette motion.

--Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.

--Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je donc l'air malade?

--Je te trouve ple.

Il fallait expliquer cette pleur.

--Je suis fatigu, dit-il; pour me remettre je vais passer une quinzaine
avec vous; j'ai pris un cong.

--Quel bonheur!

Et ce fut elle  son tour qui l'embrassa tendrement. Ils montrent en
voiture, et Berthe prit les guides.

--Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espre qu'on me regardera un
peu moins au retour, puisque je ne serai pas seule.

En effet, 'avait t un vnement pour Elbeuf de voir mademoiselle
Adeline traverser la ville toute seule dans sa charrette.

Il y a deux gares  Elbeuf, l'une dans la ville mme, l'autre o
descendent les voyageurs qui viennent de Paris,  une assez grande
distance, au milieu d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine
de Saint-Aubin  traverser, c'est--dire un bon bout de chemin o ils
pouvaient causer librement.

--Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant de moi, dit Adeline.

--Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.

--Qu'est-ce qu'il y a?

Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage souriant et heureux
qu'il venait de voir s'tait rembruni et attrist.

--J'ai peur, dit-elle.

--Michel?

--Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus aimable, plus tendre
que jamais; c'est M. Eck, c'est madame Eck, la grand'maman.

--Que se passe-t-il?

--Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa grand'mre s'adoucissait
et qu'elle semblait dispose  consentir  notre mariage, m'a prvenu
hier en deux mots, les seuls que nous ayons pu changer, qu'il y avait
un revirement et que madame Eck paraissait fche contre lui et contre
moi.

Adeline aussi eut peur: savait-on dj quelque chose  Elbeuf? En se
perdant, avait-il perdu sa fille avec lui?

Berthe continuait:

--Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser madame Eck et par l
changer ses dispositions  mon gard; quant  Michel, il n'a rien fait
qui puisse dplaire  sa grand'mre, cela est bien certain.

--Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son petit-fils qu'elle
est fche.

--Contre qui l'est-elle alors?

--Contre moi.

--Pourquoi le serait-elle contre toi.

Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas rpondre  cette question; il
n'osait mme pas l'examiner.

--A cause de notre situation embarrasse.

--J'ai bien pens  cela, et j'ai questionn maman, qui m'a dit que
les affaires seraient meilleures cette anne qu'elles ne l'avaient t
l'anne dernire. Madame Eck doit le savoir.

--Peut-tre ne le sait-elle pas.

--Sois tranquille de ce ct, Michel l'en aura avertie.

--Alors, que veux-tu que je te dise?

--Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se passe.

Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-mme.

--Peut-tre ta grand'mre aura-t-elle dit quelque chose qui aura t
rapport  madame Eck.

-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis comme si j'tais morte ou
encore au maillot; je n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.

Ce qu'elle disait l, Adeline le savait comme elle; il fallait donc
renoncer  cette explication.

Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur l'autre rive, se
montrait Elbeuf avec sa confusion de maisons et de hautes chemines qui
vomissaient des nuages de fume noire que le vent d'est chassait vers la
fort de la Lande o ils se dchiraient aux branches des arbres avant
d'avoir pu s'lever au-dessus de la colline; encore quelques minutes et
ils allaient entrer dans la ville.

--Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline, et tu continueras
seule jusqu' la maison.

--Et maman?

--Tu diras  ta mre que je suis chez M. Eck.

Berthe laissa chapper une exclamation de joie.

--Ah! papa.

--Je ne veux pas te laisser dans l'inquitude, je ne veux pas y rester
moi-mme; le mieux est donc d'avoir tout de suite une explication avec
M. Eck.

--Que vas-tu lui dire.

--C'est lui qui doit avoir  me dire, et il est trop loyal pour ne pas
s'expliquer franchement.

Ils avaient travers la Seine, ils allaient entrer dans la ville neuve;
Berthe arrta son cheval.

--Il me semblait que quand tu serais l j'aurais moins peur, dit-elle,
et voil que mon angoisse n'a jamais t plus forte.

Il descendit de voiture.

--Sois certaine que je la ferai durer le moins longtemps qu'il me sera
possible. A tout  l'heure.

Tandis qu'elle tournait  droite pour entrer dans la vieille ville, il
suivait droit son chemin pour gagner la ville neuve.


II

Si l'angoisse de Berthe tait forte, celle d'Adeline ne l'tait pas
moins, car il ne prvoyait que trop srement ce qui se dirait dans cet
entretien: averti de ce qui s'tait pass au cercle, le pre Eck ne
voulait pas que son neveu poust la fille d'un voleur.

C'tait cette rponse qu'il allait chercher lui-mme, sinon dans ces
termes au moins concluant  ce rsultat: le mariage de Berthe manqu.

Et il avait quitt Paris pour fuir cette accusation.

Sa main tremblait quand il frappa  la porte du bureau du pre Eck.

--_Endrez._

Il entra:

--Ah! monsieur _Ateline_!

Il y avait plus de surprise que de contentement dans cette exclamation.

--J'allais justement faire demander  madame _Ateline_ quand vous deviez
venir  _Elpeuf_.

--Vous avez  me parler?

Le pre Eck hsita un moment

--_Voui_.

L'heure avait sonn pour Adeline.

--C'est de nos projets que je voulais vous entretenir, dit le pre Eck.
Depuis le jour o je vous ai _temand_ la main de mademoiselle _Perthe_,
je n'ai cess de peser sur ma mre pour la dcider  ce mariage, tantt
directement, tantt par des moyens dtourns. Et c'tait difficile, trs
difficile, car c'est la premire fois que dans notre famille l'un de
nous veut pouser une chrtienne. Et puis il y avait l'ducation, les
prjugs, si vous voulez, enfin, ce qui est plus respectable, il y avait
la foi religieuse chez ma mre, vous le _safez_ trs vive, et telle
qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi ardente. Enfin,
tous les jours j'agissais, et je _tois_ dire que l'estime que vous lui
_afiez_ inspire m'tait d'un puissant secours. Ah! s'il avait t
question d'un autre que de M. _Ateline_, elle m'aurait ferm la
bouche au premier mot et de telle sorte qu'il m'aurait t dfendu de
l'_oufrir_. Mais sans vous montrer, sans agir, par cela seul que vous
tiez _fous_, _fous_ agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel
voulait pouser n'tait plus une chrtienne, elle tait mademoiselle
_Ateline_, la fille de Constant _Ateline_; et en faveur de votre nom
les principes de ma mre flchissaient. Les choses en taient l, et je
n'avais _blus_ qu'une dfense  emporter ou plutt qu'un engagement 
obtenir de _fous_, lorsqu'une indiscrtion, un propos fcheux est venu
tout rompre.

Bien qu'il ft prpar, Adeline sentit le rouge lui monter au visage et
ce ne fut plus que dans une sorte de brouillard qu'il vit le pre Eck.

--Vous vous rappelez peut-tre, continua celui-ci, que, lors de mon
voyage  Paris, je vous ai conseill d'abandonner votre cercle, de
laisser ces gens-l  leurs plaisirs qui n'taient pas les vtres, et
que j'ai insist autant que les convenances le permettaient; vous vous
le rappelez, n'est-ce _bas_?

--Parfaitement.

--Eh _pien_, j'avais mes raisons; ce n'tait pas seulement en mon nom
que je parlais. Depuis mon retour, ma mre a vu des amis de Paris qui
lui ont parl de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez dans votre
cercle.

Le pre Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait baiss les yeux et
les tenait attachs sur une feuille du parquet, n'osa pas les relever
pour regarder ce qu'il y avait sous ce silence.

--On a rapport beaucoup de choses  ma mre, continua le pre Eck;
beaucoup trop de choses.

Il dit cela tristement, avec embarras.

--Et alors ma mre a chang de sentiment sur ce mariage, vous comprenez?

Adeline ne rpondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs? la honte le
serrait  la gorge et l'touffait.

--Je suis _tsespr_ de vous parler ainsi, mon cher monsieur _Ateline_,
mais que voulez-vous, je vous le demande, hein, que voulez-vous?

--Rien, murmura Adeline accabl.

--Comment rpondre  ma mre et la combattre, quand... j'ai le chagrin
de le dire... je pense comme elle? C'tait un grand effort que ma mre
faisait en donnant son consentement  ce mariage, mais elle s'y dcidait
par estime pour _fous, monsieur Ateline_ tandis qu'il est au-dessus de
ses forces de se rsigner  ce que son petit-fils entre dans une famille
dont le chef....

Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa chaise.

--... Dont le chef joue; et tant que vous serez prsident de ce cercle,
vous jouerez, cela est fatal.

--Prsident du cercle, murmura Adeline, c'est la prsidence du cercle
que madame Eck me reproche?

--Et que _foulez-vous_ que ce soit? C'est assez, hlas!

--Mais je ne le suis plus.

--_Fous_ n'tes plus prsident du _Grand I_?

--J'ai donn ma dmission; et je ne rentrerai jamais dans ce cercle...
ni dans aucun autre.

--Jamais?

--Je le jure.

Le pre Eck fit un bond et venant  Adeline les deux mains tendues:

--Votre main, que je la serre, mon cher ami. Ah! quel soulagement!

Ce n'tait pas seulement le pre Eck qui tait soulag. Adeline
renaissait; de l'abme au fond duquel il se noyait, il remontait  la
lumire.

--Dites  madame Eck que jamais je ne toucherai une carte, s'cria
Adeline, et que le jeu me fait horreur, vous entendez, horreur!

--Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments d'il y a quelques
jours seront ceux de _temain_: le mariage est fait. Obtenez le
consentement de la Maman, et _tans_ un mois nos enfants seront maris,
je vous le promets. Si ma mre a cd, il me semble que la vtre cdera
bien aussi: les conditions ne sont-elles _bas_ les mmes? Je dois vous
_tire_ que ma mre tient  ce consentement, et qu'elle retirerait le
sien si madame _Ateline_ persistait dans son hostilit: elle veut
l'union des familles, et cela est trop _chuste_ pour que nous ne
respections pas sa volont. Quant aux affaires, nous les arrangerons
ensemble.

Dans son trouble de joie, Adeline avait oubli cette terrible question
des affaires; ce mot le rejeta durement dans la ralit.

--Je dois vous dire....

Mais le pre Eck lui ferma la bouche:

--Un seul mot: Avez-_fous_ d'autres dettes que celles qui grvent la
proprit du Thuit; des dettes personnelles, par exemple?

--Non.

--Eh _pien_, les affaires s'arrangeront. Je sais que vous ne pouvez pas
donner de dot  mademoiselle _Perthe_ en ce moment. Je connais _fotre_
situation. Nous nous en passerons. Mademoiselle _Perthe_ est une fille
qui vaut encore six cent mille francs, en mettant les choses au pire;
c'est assez, si vous voulez bien donner votre concours  Michel pour la
fabrique que nous allons tablir, et qui remplacera la vieille
fabrique en chambre _Ateline_, par la fabrique industrielle Eck et
Debs-_Ateline_. Dans six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour
soixante-quinze mille francs les btiments de l'tablissement Vincent,
qui en ont cot quatre cent mille il y a six ans; nous y installons nos
mtiers; nos essais sont faits; nos chantillons sont prts; dans
six mois, je _fous_ le _tis_, nous filons et nous battons; pas de
ttonnements, pas de coteuses expriences. Nous ferons venir de Roubaix
les ouvriers qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont migr d'_Elpeuf_
 Roubaix, pour que nous fassions revenir quelques-uns de ces pauvres
migrs; cela sera _trle_.

Il se mit  rire, enchant de ce bon tour de concurrence commerciale.

--L'engouement du peign commence  se calmer, on s'aperoit que deux
toiles appliques l'une contre l'autre sans que la laine soit mlange
se coupent vite  l'usage; on s'aperoit aussi que les couleurs vives
qui plaisent chez le tailleur virent et passent exposes  l'air, et
_betit_  _betit_ on revient au foul; le _chour_ o l'volution sera
complte, nous serons l monsieur _Ateline_, et nous livrerons conforme.
Ah! ah!

Il parlait en marchant de long en large dans son bureau, alerte, lger
comme s'il avait trente ans et commenait la vie avec l'lan de la
jeunesse: Ah! ah! cela serait drle! Peut-tre ne pensait-il gure 
Berthe et  Michel, en ce moment, mais  coup sr, il voyait les broches
de son nouvel tablissement tourner et il entendait ses mtiers battre.

--Il faudra reprendre la _marmotte_, monsieur _Ateline_, et avec votre
gendre visiter la clientle parisienne: Eck et Debs-_Ateline_; nous
livrons conforme; la vieille maison _Ateline_ revit, et il faut croire
qu'elle ne s'teindra pas de sitt; maintenant cela dpend de _fous_;
allez trouver _fotre_ mre. A bientt, mon cher ami; mes amitis 
mademoiselle _Perthe_.

Quel revirement! Adeline tait entr le dsespoir au coeur et la honte
au front; il sortit relev, rayonnant; sa vie finie recommenait avec sa
fille et par son gendre.

S'il avait os, il aurait couru pour tre plus tt auprs de Berthe,
mais qu'et dit Elbeuf s'il avait vu courir son dput?

Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour ne pas se laisser
retenir par les gens qui voulaient l'aborder, saluant  droite et 
gauche, sans se donner le temps de reconnatre ceux  qui il distribuait
ses coups de chapeau.

Certes, oui, il reprendrait la _marmotte_ et avec joie. Berthe marie,
marie  l'homme qu'elle aimait, quel apaisement, quelle tranquillit!
il la verrait heureuse; les broches de la nouvelle fabrique tournaient
aussi devant ses yeux, et les mtiers battaient  ses oreilles: la
langue que le pre Eck venait de lui parler l'avait rajeuni de vingt
ans; comme elle sonnait mieux que l'ternel: Messieurs, faites votre
jeu; le jeu est fait, rien ne va plus?

Sous prtexte de faire nettoyer la charrette devant elle, Berthe tait
reste dans la cour; quand elle aperut son pre, elle courut  lui.

Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de son pre que c'tait
une bonne nouvelle qu'il apportait.

En deux mots il lui raconta ce qui s'tait pass: le consentement
donn par madame Eck, la cration de la fabrique nouvelle dans les
tablissements Vincent.

--Dans un mois tu peux tre marie, avant six mois la fabrique peut
marcher.

Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue treinte.

--Mais il nous faut maintenant le consentement de ta grand'mre.

--Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.

--Puisque madame Eck a donn le sien, il me semble impossible qu'elle le
refuse.

Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline quand il lui exprima
cette esprance.

--Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin, dit-il.

--On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux gens, quand on est
convaincu que c'est dans leur intrt qu'on agit et pour leur bien,--et
cette conviction est celle de ta mre. Au reste elle t'attend dans sa
chambre; va tout de suite lui parler.

--Bonjour, mon garon, dit la Maman en le voyant entrer. Berthe m'a
annonc que tu venais passer quinze jours avec nous, cela va nous faire
du bon temps  tous; je suis bien heureuse de cela.

Elle l'attira et l'embrassa.

--Quand on est jeune, on peut rester spar de ceux qu'on aime,
dit-elle, qu'importe? on a devant soi de beaux jours pour se rattraper;
mais  mon ge, quand les heures sont comptes, celles de l'absence sont
bien longues.

--Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore, dit-il.

--Moi, mon garon, et comment?

Il expliqua comment: aux premiers mots, la Maman voulut lui couper la
parole:

--Il ne devait jamais tre question de ce mariage entre nous, dit-elle
vivement.

--Il n'en a pas t question tant que les conditions ont t les mmes,
mais aujourd'hui elles sont changes.

Et il dit quels taient les changements qu'apportaient  ces conditions
le consentement donn par madame Eck et l'acquisition des tablissements
Vincent.

--Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive, s'cria la Maman,
voil vraiment un beau sacrifice.

--Elle peut tre aussi attache  sa religion que tu l'es  la tienne.

--Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle tait attache  sa
religion, comme tu dis, elle ne cderait pas plus que je peux cder
moi-mme. Il ne manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me le
demander?

--Je te demande de faire le bonheur de Berthe et le mien, rien autre
chose, et c'est cela seul que tu dois considrer.

--Et mon salut, et l'honneur des Adeline. Est-ce quand on sent la main
de la mort suspendue sur sa tte qu'on se damne? Ne la vois-tu pas,
cette main? Attends qu'elle m'ait frappe, tu feras aprs ce que tu
voudras, je ne serai plus l; veux-tu empoisonner mes derniers jours?

--Je veux faire le bonheur de Berthe et assurer notre repos  tous: elle
aime Michel Debs....

--La malheureuse!

--Le mariage qui se prsente est plus beau que dans notre situation nous
ne pouvons l'esprer, voil pourquoi je te demande ton consentement,
pourquoi je te prie, je te supplie de ne pas persister dans ton refus
qui nous dsesprerait tous.

--Constant, je donnerais ma vie pour toi avec joie, je le jure sur ta
tte; mais c'est mon salut que tu me demandes; je ne peux pas te le
donner; ne me parle donc plus de ce mariage, jamais, tu entends, jamais!


III

--Eh bien? demanda madame Adeline aussitt que son mari revint dans le
bureau o elle tait seule avec Berthe.

--Elle rsiste.

--Tu vois! s'crirent la mre et la fille.

--Aviez-vous donc pens qu'elle cderait au premier mot?

Certes non, elles ne l'avaient point pens.

--Il faut qu'elle s'accoutume  cette ide, continua Adeline, nous
reviendrons  la charge, moi de mon ct, toi du tien, Hortense, toi
aussi, Berthe; pour ne rien ngliger, je vais voir M. l'abb Garut ce
soir mme et lui demander de nous aider; il me semble qu'il ne peut pas
nous refuser son concours.

--En es-tu sr? demanda madame Adeline.

--C'est  essayer; en attendant je vais envoyer un mot  Michel pour
qu'il vienne dner avec nous demain: ce sera son entre officielle dans
la maison en qualit de fianc, et je crois que cela produira un certain
effet sur Maman; si elle a la preuve que son opposition n'empche rien,
elle comprendra qu'il est inutile de persister dans son refus, qui n'a
d'autre rsultat que de nous rendre tous malheureux, elle et nous; et
puis, il est bon qu'elle connaisse mieux Michel: c'est un charmeur; il
est bien capable de prendre le coeur de la grand'maman comme il a pris
celui de la petite-fille.

Berthe vint  son pre et l'embrassa en restant penche sur lui un peu
plus longtemps peut-tre qu'il n'en fallait pour un simple baiser.

--Nous avons quinze jours  nous, dit Adeline, employons-les bien; et,
pour commencer, soyez avec Maman comme  l'ordinaire, ne paraissez pas
vouloir la flchir par trop de soumission, ni l'loigner par trop de
raideur.

Mais ce fut la Maman qui ne se montra pas ce qu'elle tait d'ordinaire,
quand le lendemain son fils lui annona que Michel Debs dnerait le soir
avec eux.

--Un juif  notre table! s'cria-t-elle dans un premier mouvement de
surprise et d'indignation.

Mais aussitt elle se calma:

--Tu es le matre, dit-elle.

--Nous faisons chacun ce que nous croyons devoir faire; moi, pour ne pas
dsesprer ma fille; toi... pour ne pas blesser ta conscience.

Adeline n'tait pas sans inquitude quand il se demandait comment se
passerait ce dner, et quel accueil la Maman ferait  Michel: il fallait
qu'elle sentt qu'il tait vraiment le matre, comme elle le disait, et
qu'elle crt que par son opposition elle n'empcherait pas le mariage de
sa petite-fille; ces deux preuves faites pour elle, il semblait probable
qu'elle ne persisterait pas dans un refus dont elle reconnatrait
elle-mme l'inutilit.

Mais ses craintes ne se ralisrent pas: si la Maman n'accueillit pas
Michel en ami et encore moins en petit-fils, au moins ne lui fit-elle
aucune algarade; quand il lui adressa la parole, elle voulut bien lui
rpondre, et elle le fit sans mauvaise humeur apparente, comme s'il
tait un inconnu ou un indiffrent qu'elle ne devait jamais revoir.
Quand, aprs le dner, Michel, qui avait une trs jolie voix de tnor,
chanta avec Berthe le duo de _Faust_: Laisse-moi, laisse-moi contempler
ton visage, elle ne quitta pas le salon, et sa seule manifestation de
mcontentement fut de dire  sa belle-fille:

--Si j'avais eu une fille, je ne lui aurais jamais laiss chanter de
pareilles polissonneries avec un jeune homme.

Madame Adeline voulut marcher dans le mme sens que son mari:

--Quand ce jeune homme est un fianc? dit-elle.

La Maman resta interdite.

Aprs que Michel fut parti et que la Maman fut rentre dans sa chambre,
Adeline, madame Adeline et Berthe tinrent conseil sur ce qui venait de
se passer:

--Vous voyez! dit Adeline.

--J'ai trembl tant qu'a dur le dner, dit madame Adeline.

--Et moi donc! murmura Berthe.

--Le premier pas est fait, dit Adeline comme conclusion, il n'y a qu'
continuer, demain, aprs-demain; ne pensons qu' cela, ne nous occupons
que de cela; Maman nous aime trop pour ne pas cder; il faudra, ma
petite Berthe, lui savoir d'autant plus grand gr de son sacrifice qu'il
aura t plus douloureux pour elle.

Mais le lendemain il ne put pas, comme il le voulait, ne s'occuper que
du mariage de sa fille.

Il avait donn ordre rue Tronchet qu'on lui envoyt sa correspondance 
Elbeuf; quand on la lui remit, il trouva au milieu des lettres et des
journaux une grande enveloppe cachete  la cire et portant la mention:
Personnelle; son contenu paraissait assez lourd. Ce fut elle qu'il
ouvrit tout d'abord, et en tira trois journaux. Il allait les rejeter
pour prendre les autres lettres, lorsque ses yeux furent attirs par une
annotation  l'encre rouge Voyez page 3. Il alla tout de suite  cette
page, et un encadrement au crayon rouge lui dsigna ce qu'il devait
lire:

On sait que le dput Adeline tait prsident d'un des cercles o,
depuis quelques mois, se joue la plus grosse partie; il vient de donner
sa dmission.

Pourquoi?

Nous allons tcher de le dcouvrir.

Si nous l'apprenons, nous le dirons  nos lecteurs.

Si nos lecteurs le savent, qu'ils nous le disent.

C'est en publiant les scandales qu'on en arrte le renouvellement: nous
ne manquerons pas au devoir que notre titre nous impose.

Adeline retourna la feuille pour voir le titre: _Le Franois 1er_ avec
le mot clbre bien en vedette:

Tout est perdu, fors l'honneur.

Ce premier journal en disait trop pour qu'il n'et pas hte de voir le
second:

_Le Redresseur de torts_:

Nous recevons des nouvelles de la Grce: il parait que le dsarroi
rgne dans l'_pire_: on sait que cette province, o les affaires
marchaient trs bien pour les Grecs, tait administre par le dput
Adelinos, l'excellent agorte des Elheuviens; celui-ci vient de se
retirer dans sa tente, auprs de sa fabrique noire; et l'on ne voit plus
ses doigts lgers courir sur le tapis vert; on se demande quels vont
tre les rsultats de cette colre dsastreuse, qui menace de prcipiter
chez Aids tant de fortes mes de hros criant la faim.

Le troisime journal avait pour titre: l'_Honnte homme_; c'tait en
tte de la premire page que se trouvait le trait  l'encre rouge:

Sous ce titre:

UNE USINE A BACCARA

Nous commencerons prochainement une curieuse tude du jeu  Paris, prise
dans le vif de la ralit, avec des portraits de personnages en vue que
tout le monde reconnatra.

Elle montrera comment se montent les cercles qui ne sont que des
entreprises financires, comment ils fonctionnent et les rsultats
qu'ils produisent sur la ruine publique.

Le sommaire des chapitres dira quel est l'intrt de cette tude:

1er chap.--Association du demi-monde et de la gentilhommerie;

2e chap.--O l'on trouve un prsident en situation d'obtenir une
autorisation pour ouvrir un nouveau cercle;

3e chap.--Les jeux et les joueurs: tricheries des grecs et des
croupiers; les ressources de la cagnotte;

4e chap.--Les squences  l'usage de tout le monde;

5e chap.--_Mangeurs et mangs_.

Adeline fut atterr: il n'y avait pas  se mprendre sur l'envoi de ces
journaux: on voulait l'intimider, le faire chanter, le _manger_.

C'tait dans le bureau qu'il lisait ces journaux, en face de sa femme;
le voyant troubl par cette lecture, elle lui demanda ce qu'il avait et
si ces journaux lui apprenaient quelque mauvaise nouvelle.

Pouvait-il rpondre franchement et confesser toute la vrit  sa femme?
La honte lui ferma la bouche. Que pourrait-elle pour lui? Rien. Elle se
tourmenterait de son impuissance.

--Des nouvelles agaantes de la Chambre, oui, dit-il; mais pour nous,
non. Les journaux, Dieu merci, ne s'occupent pas de mes affaires.

Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua la lecture de son
courrier, mais sans savoir ce qu'il lisait; quand il fut tant bien que
mal arriv au bout, il se leva et sortit: il avait besoin de rflchir
et de se reconnatre; surtout il avait besoin de n'tre plus sous le
regard de sa femme.

Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne et, tournant  gauche
au lieu de la continuer tout droit, il avait pris la vieille rue
Saint-Auct, qui par une rude monte tortueuse escalade la colline au
haut de laquelle commence la fort de la Londe. Il allait lentement, les
reins courbs, la tte basse, comme dans cette mme cte son pre le lui
avait appris quand il tait enfant, pour ne pas se mettre trop vite
hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrtant, il se retournait
et regardait en soufflant la ville  ses pieds. Puis il reprenait sa
monte, distrait de ses rflexions par les bonjours qu'il avait 
rendre aux femmes assises devant leurs portes et aux gamins qui le
poursuivaient de leurs cris: Bonjour monsieur Adeline; bonjour monsieur
Adeline, fiers de parler  leur dput.

Il arriva au Chne de la Vierge, qui est le point dominant du plateau,
et, n'ayant plus personne autour de lui, il s'assit, se rptant tout
haut le mot que, depuis qu'il tait sorti, il rptait tout bas:

--Que faire?

Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur rpondre?

Mais la question ainsi pose l'tait mal; il s'agissait en effet non de
savoir s'il pouvait laisser passer ces attaques en les ddaignant, mais
bien de trouver les moyens de se dfendre contre elles, car, voultil
faire le mort, ceux qui avaient commenc cette campagne dans les
journaux ne s'en tiendraient pas l; le sommaire de l'tude sur le jeu
le disait: _Mangeurs et Mangs_; ils allaient s'abattre sur lui;
comment les repousser?

Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitt Paris pour Elbeuf,
il allait trouver auprs des siens l'oubli et la tranquillit!

Ne serait-il donc qu'un objet de mpris pour cette ville, qui s'talait
sous lui, et o, jusqu' ce jour, son nom n'avait t prononc qu'avec
respect. Qu'il remontt cette cte dans quelques jours, et personne ne
se lverait plus sur son passage; on dtournerait la tte, et si les
gamins lui faisaient encore cortge, ce ne serait plus pour lui crier:
Bonjour, monsieur Adeline.

Et c'tait avec un brouillard devant les yeux, le coeur serr, les nerfs
crisps, l'esprit chancelant, qui il regardait ce panorama qu'il n'avait
jamais vu qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays natal, comme
il tait fier de lui-mme:--la ville avec sa confusion de maisons, de
fabriques et de chemines qui vomissaient des tourbillons de fume
noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, le ronflement de ses
machines qui montaient jusqu' lui; et au loin, se droulant jusqu'
l'horizon bleu, la plaine enferme dans la longue courbe de la Seine,
avec son cadre vert form par les masses sombres des forts.

Il resta l longtemps, regardant alternativement autour de lui et en
lui. Alors, peu  peu, tout son pass lui revint, d'autant plus amer 
cette heure d'examen qu'il avait t plus doux pendant qu'il le vivait.
En suivant des yeux l'agrandissement de sa ville, il se revit grandir
d'anne en anne. Elle aussi, elle avait subi comme lui une crise et
l'on avait pu croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait
prte  se relever et  reprendre sa marche, il se voyait prcipit,
sans lutte, sans secours possible, dans une catastrophe qui devait
l'craser.

Car il ne pouvait pas plus se dfendre que cder.

Pour se dfendre, il fallait commencer par avouer qu'il avait jou  son
insu avec des cartes prpares par des gens qui voulaient le perdre, et
les explications ne pourraient venir qu'ensuite: l'aveu, le monde le
saisirait au bond; les explications, qui les couterait?

S'il cdait, si une fois il accordait aux _mangeurs_ ce qu'ils lui
demanderaient, ne faudrait-il pas cder toujours, tant que ceux qui
voulaient l'exploiter lui verraient une ressource?

Il relut les journaux, pesant chaque mot, et il se rendit mieux compte
de l'enveloppement qui se faisait autour de lui: ce n'tait qu'une
prparation, mais combien menaante s'annonait-elle!

Pour que sa femme ne les trouvt pas, il les dchira en petits morceaux
qu'il jeta au vent; mais une rafale de l'ouest les prit en tourbillon et
les emporta vers la ville; alors un frisson le secoua comme si chaque
lambeau tait un journal complet qu'Elbeuf allait lire.

Quand il rentra, sa femme lui dit qu'on tait venu le demander;
quelqu'un qui n'tait pas un acheteur et qui devait revenir.

Jamais il ne s'tait inquit des gens qui avaient affaire  lui; il
verrait bien; mais il n'tait plus au temps o il pouvait se dire
tranquillement qu'il verrait bien; il avait peur de voir.


IV

Il y avait  peine un quart d'heure qu'Adeline avait repris sa place
en face de sa femme, quand la porte du bureau s'ouvrit, pousse par un
homme de trente  trente-cinq ans, portant sous son bras une serviette
d'avocat bourre de papiers: videmment c'tait l'ennemi.

--M. Adeline.

--C'est moi, monsieur.

--Pourrais-je vous entretenir quelques instants... en particulier?

Disant cela, il tendit sa carte  Adeline:

LEPARGNEUX,

Directeur de l'_Honnte Homme_.

Adeline fit un signe  sa femme pour qu'elle ne le dranget point, et,
passant le premier, il introduisit le directeur de l'_Honnte Homme_
dans le salon.

--Je ne sais, dit Lepargneux, en fouillant dans sa serviette qu'il
venait d'ouvrir, si vous connaissez le journal dont je suis le
directeur; nous n'avons pas encore une longue dure, et il a pu vous
chapper, malgr l'importance considrable qu'il a vite conquise dans le
monde parisien.

Il importait pour Adeline de ne pas se laisser emporter et de voir
venir.

--Mon journal, continua Lepargneux, a rcemment annonc la publication
d'une tude sur le jeu  Paris, intitule: _Une Usine  Baccara_; la
voici:

--J'ai vu cette annonce, rpondit Adeline en refusant de prendre le
journal que Lepargneux lui tendait.

--Et vous l'avez lue? demanda celui-ci.

Adeline fit un signe affirmatif, car s'il ne voulait pas aller au-devant
des questions de ce singulier personnage, il ne trouvait ni digne ni
adroit de chercher  se drober.

--Je dois vous dire, continua Lepargneux, un peu dconcert par le calme
d'Adeline, que si je suis le directeur de l'_Honnte Homme_, je ne suis
pas en mme temps rdacteur en chef; il y a mme entre ce rdacteur en
chef et moi hostilit dclare. Cela vous fait comprendre que je ne l'ai
pas commande cette tude sur le jeu; je ne l'ai connue que par
cette annonce. Mais envoyant qu'elle devait donner des portraits
de personnages en vue, que tout le monde reconnatrait, je me suis
inquit; je me suis demand quels taient ces personnages, et parmi les
noms qu'on m'a cits se trouve le vtre comme prsident de l'_pire_....

Mais il s'interrompit, et avec toutes les marques de la confusion:

--Pardonnez-moi, s'cria-t-il, je veux dire du _Grand I_.

Puis, reprenant son rcit:

--Je dois encore ajouter, si vous le permettez, que j'ai pour vous la
plus haute estime, non seulement pour le dput dont je partage les
opinions, mais encore pour l'industriel et le commerant, tant
commerant moi-mme: Lepargneux, ponges en gros, rue Sainte-Croix de la
Bretonnerie. Dans ces conditions, vous comprenez que je ne pouvais pas
permettre que vous figuriez de faon  tre reconnu par tout le monde,
dans une tude sur le jeu... ou bien des choses scandaleuses seront
jetes au vent de la publicit. C'est pour empcher cela que je me suis
dcid  venir  Elbeuf afin de m'entendre avec vous.

--Vous entendre avec moi?

--Je comprends votre surprise. Vous vous dites, n'est-ce pas, qu'tant
directeur de l'_Honnte Homme_ je n'ai besoin de m'entendre avec
personne pour empcher la publication dans mon journal de ce qui me
dplat. Eh bien, c'est une erreur. A ct de moi, directeur, il y a un
rdacteur en chef qui fait le journal, et, comme nous sommes en guerre,
il n'y met que ce qui prcisment me dplat. Il y a de ces antagonismes
dans les journaux que le public ne souponne pas.

--En quoi tout cela me regarde-t-il? demanda Adeline, qui commenait 
perdre patience.

--Vous allez le voir. Si j'tais seul matre dans mon journal,
j'empcherais la publication de tout ce qui vous touche. Mais je ne puis
l'tre qu'en mettant mon rdacteur en chef  la porte, ce qui ne m'est
possible que si vous m'accordez votre concours.

Rien n'tait plus simple, plus honnte que le concours qu'il venait
demander  Adeline,--de commerant  commerant, car il tait commerant
avant tout, marchand d'ponges par vocation et journaliste seulement
par occasion, parce qu'il avait eu la chance de rencontrer une affaire
superbe qui devait lui donner une belle fortune en peu de temps: celle
de l'_Honnte Homme_. Malheureusement, le rdacteur en chef  qui
il avait confi son journal tait un coquin dont il ne pouvait se
dbarrasser qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il ne les
avait pas... en ce moment, et il venait les demander  Adeline, qui
tait intress plus que personne au renvoi de ce coquin. Mais cette
demande, il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en change,
c'est--dire une part de proprit dans l'_Honnte Homme_, qui tait
en train de prendre une place considrable dans le journalisme
franais--celle rserve  l'honntet impeccable, et fonde sur la
reconnaissance publique. Il tait vident qu'une campagne s'organisait
en ce moment dans certains journaux contre le prsident du _Grand I_; en
achetant un certain nombre d'actions de l'_Honnte Homme_ avec l'argent
qu'il avait gagn dans cette partie qu'on lui reprochait, c'est--dire
avec de l'argent trouv, Adeline obtenait des avantages importants:
1 il faisait disparatre la plus dangereuse des attaques qui se
machinaient contre lui; 2 disposant d'un journal, il pouvait imposer
silence  ses adversaires qui le redouteraient; 3 il employait son
journal non seulement dans cette circonstance particulire, mais encore
dans toutes celles o son ambition politique tait en jeu; 4 enfin, il
participait  la grosse fortune que l'_Honnte Homme_ devait apporter 
ses propritaires dans un dlai trs court.

Arriv  ce point de son discours, Lepargneux posa sa serviette sur une
table et en tira diffrents papiers:

--Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du ton d'un camelot qui
fait son boniment; ce que j'avance, je le prouve: voici des pices
authentiques qui vont vous renseigner sur la solidit de l'affaire,
voyez, regardez.

C'tait difficilement qu'Adeline s'tait contenu jusque-l. Il se leva,
mais, au lieu de venir  la table sur laquelle Lepargneux talait ses
pices authentiques, il alla  la porte, et, la montrant par un geste
nergique:

--Sortez! dit-il.

Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:

--Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le portrait qu'on veut
publier dans cette tude doit vous dshonorer, vous perdre  la Chambre
et vous perdre ici, tuer le dput, ruiner le commerant, empcher le
mariage de votre fille, que je ne savais pas, mais que j'ai appris en
vous attendant; je vous offre le moyen de vous sauver, et vous hsitez?

--Je n'hsite pas, je vous mets  la porte, dit Adeline d'une voix
sourde, car il ne fallait pas que sa femme l'entendit.

--Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, rflchissez. Si vous n'avez
pas les fonds en ce moment, nous prendrons des arrangements.

--Sortez, sortez!

--Je peux faire un effort pour vous, et si les quatre-vingt-sept mille
francs vous gnent, nous dirons soixante mille.

Adeline montra la porte.

--Nous dirons cinquante mille.

Adeline revint vers la chemine o un cordon de sonnette pendait le long
de la glace.

--Faut-il que je sonne pour qu'on vous jette dehors?

Lepargneux ramassa ses papiers, mais sans se presser.

--Je n'aurais jamais imagin, dit-il, tout en les fourrant dans sa
serviette, que ce serait ainsi que vous me remercieriez de mon voyage,
entrepris dans votre seul intrt. Mais quoi qu'il en soit, je veux
croire que vous rflchirez et que vous comprendrez que j'ai voulu
uniquement vous sauver. La publication de cette tude ne commencera pas
avant quelques jours: vous avez encore le temps d'couter la voix de
la raison. Quand elle aura parl, et elle parlera, j'en suis sr,
crivez-moi aux bureaux de l'_Honnte Homme_; Dieu merci, je n'ai pas de
rancune. Et sur ce mot magnanime, il sortit enfin.

--Quel est ce monsieur? demanda madame Adeline quand son mari entra dans
le bureau.

--Un directeur de journal qui voulait me demander de prendre des parts
dans son affaire.

--Il tombait bien!

--J'ai eu toutes les peines du monde  le mettre dehors, dit Adeline
pour expliquer ses clats de voix s'ils taient venus jusque dans le
bureau.

Dbarrass de Lepargneux, Adeline se demanda s'il n'aurait pas da
rpondre autrement  cette menace! Mais quelle autre rponse possible
sans se dshonorer? car telle tait la situation que, quoi qu'il ft,
c'tait toujours le dshonneur qui se trouvait au dnouement: par
lui-mme s'il cdait, par ces misrables s'il rsistait. Et quand
il cderait, quand il donnerait ces quatre-vingt-sept mille francs,
s'arrteraient-ils l? ne le dvoreraient-ils pas jusqu'aux os tant
qu'il y aurait un morceau  manger? Et, bien qu'il se dit qu'il ne
pouvait faire que cette rponse,  chaque instant il se rptait la
conclusion de Lepargneux: Vous n'avez donc pas compris que cette tude
doit vous perdre  la Chambre, vous perdre  Elbeuf, tuer le dput,
ruiner le commerant, empcher le mariage de votre fille?

Le mariage de sa fille, comment s'en occuper maintenant? O trouver
assez de calme pour agir continuellement sur l'esprit de la Maman?

Trois jours aprs, en dpouillant son courrier, ce qu'il ne faisait plus
qu'en tremblant et autant que possible en cachette de sa femme, de peur
de se trahir devant elle, il trouva une lettre dont l'criture tait
visiblement dguise:

Monsieur,

Il se prpare contre vous une machination pour vous faire chanter en
vous menaant de dvoiler certains procds de jeu qui vous auraient
fait gagner de grosses sommes. J'ai le moyen d'empcher ces machinations
s'il vous convient d'entrer en arrangement avec moi. Vous pouvez me
rpondre: poste restante A.G. 913.

Bien entendu, il ne rpondit pas, et ne chercha mme pas  imaginer quel
pouvait tre ce protecteur qui offrait contre arrangement d'arrter
ces machinations.

Un autre jour, il reut, toujours sous enveloppe, un second numro du
_Franois 1er_ qui annonait que l'enqute qu'il avait commence sur
certains joueurs touchait  sa fin, et qu'il en publierait prochainement
le rsultat... tonnant.

Ainsi l'attaque se resserrait de plus en plus autour de lui; un jour
ou l'autre le scandale claterait sans qu'il et pu rien faire pour le
prvenir.

A la vrit, il y avait des heures o il se disait que ceux qui le
connaissaient n'ajouteraient pas foi  ces accusations, et qu' la
Chambre pas plus qu' Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire
qu'il avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le connaissait pas,
et d'ailleurs il y avait le gain des 87,000 francs qui, quoi qu'il fit,
quoi qu'il dit, laisserait toujours dans les esprits, mme de ceux qui
lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il les avait gagns,
ces 87,000 francs, cela tait un fait certain, il les avait vols;
comment faire croire qu'il n'tait pas d'accord avec ceux qui lui
avaient fourni les moyens de les gagner? Toutes les explications
qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient pas moins
invraisemblables pour ses amis, et pour les indiffrents absurde.

Cependant le temps de son cong touchait  sa fin, et il fallait qu'il
rentrt  Paris; mais Paris maintenant tait-il plus dangereux pour
lui qu'Elbeuf o il avait cru trouver le repos et o il avait t si
rudement poursuivi?

Il pouvait d'autant moins prolonger son absence qu'avec l'expiration
de son cong concidait une lection pour lui d'une grande importance:
celle du prsident du groupe de l'_Industrie nationale_; ses amis le
portaient  cette prsidence, son lection semblait assure, il ne
pouvait pas se dispenser de faire acte de prsence.

Il partit donc en promettant  Berthe de revenir dans quelques jours
et de reprendre auprs de la Maman ses instances qui, pour n'avoir pas
encore abouti, ne devaient cependant pas tre abandonnes.

Sans s'attendre  une rentre triomphale  la Chambre, il s'imaginait
que ses amis, qu'il n'avait pas vus depuis quinze jours, allaient
lui faire un accueil affectueux,--celui auquel il tait habitu. Au
contraire, cet accueil fut manifestement glacial; on s'loignait de lui;
pour un peu on lui et tourn le dos.

Comme il allait entrer dans le bureau o devait se faire l'lection, on
lui remit une dpche qu'il ouvrit: Envoyons premier numro de l'tude
 Elbeuf, particulirement et personnellement  M. Eck; il est temps
encore.

L'lection out lieu; trois voix seulement se portrent sur lui; il ne
s'tait pas donn la sienne, croyant avoir l'unanimit.

--J'ai vot pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais que voulez-vous, ce
qu'on raconte de l'_pire_ vous fait le plus grand mal.

Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit du Palais-Bourbon la
tte perdue; il ne lui restait qu' se jeter  l'eau; mort, on ne le
poursuivrait plus; l'honneur et les siens seraient sauvs.

Traversant le pont, il descendit sur le quai pour prendre un
bateau-omnibus; en route il lui serait facile de tomber dans la Seine
par accident.

Mais, en voyant arriver le bateau sur lequel il devait s'embarquer, sa
femme, sa fille se dressrent devant ses yeux; pouvait-il les abandonner
sans avoir assur le mariage de sa fille?


V

Avant de quitter Paris, il envoya une dpche  sa femme.

Je rentre  Elbeuf; partez pour le Thuit; invite Michel  passer la
journe de demain avec nous.

Telles qu'taient les habitudes de la maison, une dpche de ce genre
voulait dire qu'aprs la paye, la famille montait dans la vieille
calche et s'en allait au Thuit; pour lui, il trouvait la charrette 
la gare,  l'arrive du train de Paris, et rejoignait les siens; par
ce moyen, la Maman ne se couchait pas trop tard, et le lendemain on
s'veillait au chant des oiseaux, avec de la verdure devant les yeux, en
pleine campagne, ce qui tait plus gai que l'impasse du Glayeul o, s'il
y avait eu des glaeuls autrefois, ainsi que le nom l'indiquait, on n'y
trouvait plus depuis longtemps, en fait de couleurs gaies, que celles de
l'indigo, et en fait de parfums que sa senteur doucetre.

Les choses s'excutrent comme il l'avait demand:  sept heures, la
Maman, madame Adeline, Berthe et Lonie partirent pour le Thuit, et
quand il descendit  neuf heures et demie  la gare, il trouva la
charrette qui l'attendait: une heure aprs il arrivait au Thuit, et 
la lueur d'une lanterne il voyait sa femme, sa fille et sa nice venir
au-devant de lui.

--Quelle bonne surprise! dit madame Adeline.

--Il n'y aura pas sance lundi; j'ai pu revenir, dit-il pour expliquer
ce retour sans que sa femme s'en tonnt.

--Comme tu es gentil d'avoir pens  inviter Michel pour demain! dit
Berthe en se serrant contre lui.

--Tu es contente?

--Oh! cher papa!

--Eh bien, moi, je suis heureux de te voir heureuse.

--Si elle est contente? dit Lonie qui tenait  placer son mot, elle a
saut de joie quand ma tante a lu ta dpche.

--Veux-tu bien te taire, petite peste! s'cria Berthe.

Comme  l'ordinaire, on lui avait servi un souper froid dans la salle 
manger o le feu avait t allum, bien qu'on ft dj en avril, mais il
ne voult pas se mettre  table: il avait dn avant de quitter Paris;
au moins le dit-il.

Quand il arrivait au Thuit  cette heure, il n'entrait jamais dans la
chambre de sa mre, car la Maman s'endormait aussitt qu'elle se mettait
au lit, et il l'et rveille; c'tait le lendemain seulement qu'il
allait lui dire un bonjour matinal.

Il en fut ce soir-l comme il en tait toujours, et le lendemain matin,
quand tout le monde dormait encore dans le chteau, il frappa  la porte
de la chambre que sa mre occupait au rez-de-chausse. Justement parce
qu'elle s'endormait aussitt qu'elle se couchait, la Maman se rveillait
tt, et il n'y avait pas  craindre de troubler son sommeil:

--Entre, dit-elle.

Aprs qu'il l'eut embrasse dans son lit; elle lui demanda d'ouvrir les
volets.

--Que je te voie, dit-elle.

Il fit ce qu'elle dsirait, et les rayons obliques du soleil levant
emplirent la chambre de leur claire lumire rose.

Il revint s'asseoir auprs du lit en faisant face  sa mre.

--Comment vas-tu? demanda-t-elle en le regardant.

--Je vais comme toujours.

Elle l'examina longuement.

--Tire donc les rideaux, dit-elle, et laisse la fentre ouverte; je ne
te vois pas bien.

--Ne vas-tu pas avoir froid?

--Il fait un temps superbe.

--L'air est vif.

--Va donc.

Il obit et revint prendre sa place, dcid  aborder l'entretien
dcisif qui devait assurer le mariage de Berthe.

--Comme tu es ple! dit-elle en le regardant de nouveau; comme tes
traits sont contracts! Tu n'es pas bien, mon garon.

--Mais si.

--Il ne faut pas me dmentir; j'ai encore de bons yeux quand il s'agit
de toi; quand tu tais petit et que tu devais tre malade, je le voyais
avant tout le monde, avant ton pre, avant le mdecin; je leur disais:
Constant va avoir quelque chose; je ne me suis jamais trompe: les
mres ont des yeux pour lire dans leurs enfants. Qu'est-ce que tu as? Ce
n'est pas d'aujourd'hui que a ne va pas. Pendant les quinze jours que
tu viens de passer avec nous, j'ai bien des fois remarqu que tu tais
tantt ple, tantt rouge, sans raison; il n'y avait des instants o tu
touffais, d'autres o tu n'entendais pas ce qu'on te disait.

A mesure que sa mre parlait, une ide s'veillait dans son esprit, qui,
lui semblait-il, devait assurer le mariage de Berthe.

--Il est vrai, rpondit-il, que je suis trs tourment.

--Par tes affaires?

--Par l'tat de ma sant et par le mariage de Berthe.

--Qu'est-ce que tu as, mon garon? demanda-t-elle d'un accent attendri,
 qui parleras-tu, si ce n'est  ta mre.

--J'aurai voulu t'viter un grand chagrin: demain, dans une heure, je
peux tre mort.

--Qu'est-ce que tu me dis-l! Toi, mon Constant!

--La vrit; et la pense que je peux partir sans que la vie de Berthe
soit fixe, sans que son bonheur soit assur m'est une angoisse....

--Mon pauvre enfant? Est-ce possible! Mourir! A ton ge!

--Si je n'tais pas sr de ce que je dis, t'en parlerais-je?

--Mais qu'est-ce que tu as?

Il hsita un moment:

--Un anvrisme.

--Mais on vit avec un anvrisme; le pre Osfrey, qui en avait un, est
mort  quatre-vingts ans passs.

--Il y a anvrisme et anvrisme; ce que je sais, c'est que demain je
peux tre mort; tu penses bien que je ne te le dirais pas si je n'en
tais pas sr.

-Oh! mon Dieu! murmura-t-elle en sanglotant, mon fils, mon cher enfant!

L'motion d'Adeline tait poignante, et la douleur de sa pauvre vieille
mre lui brisait le coeur, mais ne fallait-il pas qu'il parlt ainsi;
cependant il faiblit et se penchant sur elle:

--Sans doute, je peux vivre, dit-il, mais je serais plus tranquille, je
me trouverais dans de meilleures conditions si je n'tais pas tourment
par cette pense du mariage de Berthe qui m'enfivre.

--Tu serais plus tranquille, murmura-t-elle comme si elle se parlait 
elle-mme, tu serais dans de meilleures conditions?

--Tu sais que pour cette maladie les motions sont mauvaises, et que les
chagrins aggravent le mal.

De la main elle lui fit signe de ne pas parler, et, se tournant  demi
vers une image de la Vierge fixe au mur contre lequel son lit tait
appuy, elle parut lui adresser une ardente prire; puis revenant vers
son fils:

--Ta tranquillit, ta vie avant tout, dit-elle, fais ce mariage.

Il la prit dans ses bras, et resta longtemps sans trouver autre chose
que des mots entrecoups.

--Une mre donne sa vie pour son enfant, dit-elle, elle doit peut-tre
aussi donner son salut; mais ce n'est pas  moi que je dois penser,
c'est  toi; tu seras plus tranquille; allons, regarde-moi, et que je ne
te voie plus ces yeux inquiets.

Elle voulut qu'il parlt de sa maladie, mais, comme il se montrait mal 
l'aise, elle n'insista pas, pour ne pas le tourmenter.

--Va te promener dans le jardin, dit-elle, l'air te fera du bien et te
calmera: maintenant tu vas tre tranquille.

Comme sa mre le lui disait, il se promena dans le jardin; mais se
calmer, le pouvait-il, quand  chaque pas, il se rptait qu'il fallait
qu'avant le soir, il en et fini avec la vie... qui aurait pu reprendre
un cours si heureux? En lui, autour de lui, tout protestait contre
cette ide de mort: le bonheur de sa fille qu'il ne verrait pas; et
le printemps qui dans ce jardin s'panouissait plein de fleurs et de
parfums sous le joyeux soleil du matin.

Et lui, il fallait qu'il mourt: sa fille, il allait l'embrasser pour la
dernire fois, et aussi sa pauvre mre et sa chre femme; cette maison
qu'il s'tait plu  embellir pour finir l ses jours tranquillement; ces
arbres qu'il avait plants, ces champs qu'il avait amliors et qu'il
aimait, c'tait pour la dernire fois qu'il les voyait: tout, ces
quenouilles blanches de fleurs, ces arbustes bourgeonnants, ces boutons
verts qui dplissaient leurs feuilles  la lumire, ces oiseaux qui
chantaient, cette odeur de sve parlaient de renouveau, de force, de
joie, de vie, et lui ne pouvait pas dtacher ses yeux de la mort, rsolu
 ne pas la fuir, mais cependant secou d'horreur.

Il y avait longtemps qu'il tournait sur lui-mme quand Berthe vint le
rejoindre, toute frache, toute pimpante dans sa toilette printanire.

--Comment me trouvera-t-il? demanda-t-elle, aprs l'avoir embrass.

--Tu seras encore bien plus jolie tout  l'heure: ta grand'mre consent
 votre mariage.

Elle se jeta dans ses bras:

--Comment as-tu fait? demanda-t-elle aprs ce premier lan de joie;
qu'as-tu dit? Et moi qui, malgr tout, doutais de toi!

--C'tait de ta grand'mre qu'il fallait ne pas douter; n'oublie jamais
le sacrifice qu'elle a fait  ton bonheur.

Elle voulut qu'il lui promt d'aller avec elle au-devant de Michel, qui
devait venir  pied par la Londe et le chemin de la fort; et quand
l'heure fut arrive o ils avaient chance de le rencontrer, ils
partirent.

Il aurait voulu s'associer  la joie dbordante de Berthe, rire comme
elle, lui rpondre, mais il y avait des moments o, malgr ses efforts,
il restait silencieux et sombre, ne l'entendant pas, ne la voyant mme
plus.

Ils n'allrent pas bien loin dans la fort; comme ils approchaient d'un
carrefour o se croisaient plusieurs chemins, ils aperurent Michel
assis sur un tronc d'arbre couch dans l'herbe.

--C'est comme cela que vous vous dpchez, lui cria Berthe.

--C'est justement parce que je me suis trop dpch que j'attendais
qu'il ft l'heure d'arriver convenablement, rpondit Michel en venant
vivement au-devant d'eux.

--Si vous aviez su?... dit Berthe.

Michel la regarda surpris; alors Adeline lui prenant la main la mit dans
celle de Berthe.

--La Maman donne son consentement, dit-il; dans un mois, vous pouvez
tre maris; mais, aujourd'hui mme, vous l'tes pour moi et par moi;
embrassez-vous, mes enfants.

Il voulut que Berthe donnt le bras  son mari, et il les fit marcher
devant lui en les regardant.

Et  se dire qu'elle serait heureuse, il se sentait plus courageux; pour
elle au moins sa tche tait accomplie.

Lonie avait pass sa matine  cueillir des fleurs et la table en tait
couverte, mais ces fleurs, pas plus que les sourires de sa fille, la
joie de Michel, le bonheur de sa femme ne pouvaient soutenir Adeline,
qui  chaque instant restait immobile  regarder les minutes fuir sur le
cadran de la pendule; alors la Maman se disait:

--Le bonheur mme de sa fille ne peut pas l'arracher  la pense de sa
maladie.

Et pour essayer de le distraire, elle racontait des histoires de
jeunesse, de mariage; elle se faisait aimable avec Michel.

Dans les sauts de la conversation, Michel demanda  Adeline ce que
c'tait un journal appel l'_Honnte Homme_.

--Mon oncle, mes cousins et moi, nous en avons reu chacun un
exemplaire; il annonce une tude sur les cercles, avec des portraits
que chacun reconnatra; vous me mettrez les noms sous ces portraits,
n'est-ce pas?

Adeline avait pli, et, en sentant les yeux de sa femme poss sur lui,
il n'avait pas tout de suite trouv une rponse.

--Je pense que c'est un journal de scandale et de chantage, dit-il
enfin, et je ne crois pas que ses portraits aient de l'intrt.

Michel n'insista pas: au fait, que lui importait l'_Honnte Homme_? il
n'en avait parl que par hasard.

Aprs le djeuner, Adeline voulut montrer les btiments de la ferme 
Michel, et, en causant d'un air indiffrent, il demanda au fermier s'il
avait toujours  se plaindre des lapins:

--Les lapins! n'en parlez pas, monsieur Adeline, ils me mangent tout mon
_cossard_; si on ne les panneaute pas, ils n'en laisseront pas.

--Eh bien, vous les panneauterez la semaine prochaine; aujourd'hui je
vais vous en tuer quelques-uns  coup de fusil.

--Oh! papa, dit Berthe.

--Pendant que vous vous promnerez; vous me prendrez au retour.

Il alla chercher son fusil, et tandis que la Maman, madame Adeline et
Lonie restaient au chteau, il prit avec Berthe et Michel le chemin du
parc.

Ils ne tardrent pas  arriver  la pice de colza ou de _cossard_,
comme disait le fermier.

--Je reste l, dit-il, promenez-vous et n'ayez pas peur des coups de
fusil.

Comme ils allaient s'loigner, il rappela Berthe:

--Embrasse-moi donc, dit-il.



Le lendemain, les journaux de Rouen annonaient en termes mus et
respectueux la mort de M. Constant Adeline, l'minent dput de la
Seine-Infrieure, le grand industriel elbeuvien: en chassant les lapins
dans son parc, il avait commis l'imprudence de prendre son fusil par le
canon en sautant un foss, et le coup qui l'avait frapp  bout portant
 la tte l'avait tu raide.


FIN







End of the Project Gutenberg EBook of Baccara, by Hector Malot

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BACCARA ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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