The Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes bleus, by Edouard Laboulaye

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Title: Nouveaux contes bleus

Author: Edouard Laboulaye

Release Date: April 23, 2004 [EBook #12120]
[Date last updated: September 27, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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DOUARD LABOULAYE

DE L'INSTITUT


NOUVEAUX CONTES BLEUS


BRIAN LE FOU--PETIT HOMME GRIS--DEUX EXORCISTES--ZERBIN--PACHA
BERGER--PERLINO--SAGESSE DES NATIONS--CHATEAU DE LA VIE


DESSINS PAR YAN' DARGENT


A MON PETIT-FILS

DOUARD DE LABOULAYE

_Mort  Cannes, le 23 Avril 1867_

A L'AGE DE QUATRE ANS

       *       *       *       *       *

  Quand je fouillais mes vieux grimoires,
  Pour te rciter ces histoires
  Que tu suivais d'un air vainqueur,
  O mon fils! ma chre esprance!
  Tu me rendais ma douce enfance,
  Je sentais renatre mon coeur.

  Maintenant l'tre est solitaire,
  Autour de moi tout est mystre,
  On n'entend plus de cris joyeux.
  Malgr les larmes de ta mre,
  Dieu t'a rappel de la terre,
  Mon pauvre ange chapp des cieux!

  La mort a dissip mon rve,
  Et c'est en pleurant que j'achve
  Ce recueil fait pour t'amuser;
  Je ne vois plus ton doux sourire;
  Le soir, tu ne viens plus me dire:
  Grand-pre,--une histoire,--un baiser.

  Que m'importe  prsent la vie,
  Et ces pages que je ddie
  A ton souvenir ador?
  Je n'ai plus de fils qui m'coute
  Et je reste seul sur la route,
  Comme un vieux chne foudroy!

  A vous ce livre, heureuses mres!
  De ces innocentes chimres
  gayez vos fils triomphants!
  Dieu vous pargne la souffrance,
  Et vous laisse au moins l'esprance
  De mourir avant vos enfants!

_Glatigny, 25 mai 1867._




CONTES ISLANDAIS[1]


[Note 1: _Icelandic Legends_, collected by John Arnason, translated by
P.J. Povell and Eirikir Magnusson. Londres, 1866, in-8.]

Je connais des gens d'esprit, de graves et discrtes personnes, pour qui
les contes de fes ne sont qu'une littrature de nourrices et de bonnes
d'enfants. N'en dplaise  leur sagesse, ce ddain ne prouve que leur
ignorance. Depuis que la critique moderne a retrouv les origines de la
civilisation et restitu les titres du genre humain, les contes de fes
ont pris dans l'estime des savants une place considrable. De Dublin
 Bombay, de l'Islande au Sngal, une lgion de curieux recherche
pieusement ces mdailles un peu frustes, mais qui n'ont perdu ni toute
leur beaut ni tout leur prix. Qui ne connat le nom des frres Grimm de
Simrock, de Wuk Stephanovitch, d'Asbjoernsen, de Moe, d'Arnason, de
Hahn et de tant d'autres? Perrault, s'il revenait au monde, serait
bien tonn d'apprendre qu'il n'a jamais t plus rudit que lorsqu'il
oubliait l'Acadmie pour publier les faits et gestes du _Chat bott_.

Aujourd'hui que chaque pays reconstitue son trsor de contes et de
lgendes, il est visible que ces rcits qu'on trouve partout, et qui
partout sont les mmes, remontent  la plus haute antiquit. La pice la
plus curieuse que nous aient livre les papyrus gyptiens, grce  mon
savant confrre, M. de Roug, c'est un conte qui rappelle l'aventure
de Joseph. Qu'est-ce que _l'Odysse_, sinon le recueil des fables qui
charmaient la Grce au berceau? Pourquoi Hrodote est-il  la fois le
plus exact des voyageurs et le moins sr des historiens, sinon parce
qu' l'expos sincre de tout ce qu'il a vu, il mle sans cesse les
merveilles qu'on lui a contes? La louve de Romulus, la fontaine
d'grie, l'enfance de Servius Tullius, les pavots de Tarquin, la folie
de Brutus, autant de lgendes qui ont sduit la crdulit des Romains.
Le monde a eu son enfance, que nous appelons faussement l'antiquit;
c'est alors que l'esprit humain a cr ces rcits qui difiaient les
plus sages et qui, aujourd'hui que l'humanit est vieille, n'amusent
plus que les enfants.

Mais, chose singulire et qu'on ne pouvait prvoir, ces contes ont une
filiation, et, quand on la suit, on est toujours ramen en Orient. Si
quelque curieux veut s'assurer de ce fait, qui aujourd'hui n'est plus
contestable, je le renvoie au savant commentaire du _Pancha-Tantra_, qui
fait tant d'honneur  l'rudition et  la sagacit de M. Benfey. Contes
de fes, lgendes, fables, fabliaux, nouvelles, tout vient de l'Inde;
c'est elle qui fournit la trame de ces rcits gracieux que chaque peuple
brode  son got. C'est toujours l'Orient qui donne le thme primitif;
l'Occident ne tire de son fonds que les variations.

Il y a l un fait considrable pour l'histoire de l'esprit humain.
Il semble que chaque peuple ait reu de Dieu un rle dont il ne peut
sortir. La Grce a eu en partage le sentiment et le culte de la beaut;
les Romains, cette race brutale, ne pour le malheur du monde, ont
cr l'ordre mcanique, l'obissance extrieure et le rgne de
l'administration; l'Inde a eu pour son lot l'imagination: c'est pourquoi
son peuple est toujours rest enfant. C'est l sa faiblesse; mais, en
revanche, elle seule a cr ces pomes du premier ge qui ont sch tant
de larmes et fait battre pour la premire fois tant de coeurs.

Par quel chemin les contes ont-ils pntr en Occident? Se sont-ils
d'abord transforms chez les Persans? Les devons-nous aux Arabes, aux
Juifs, ou simplement aux marins de tous pays qui les ont partout ports
avec eux, comme le Simbad des _Mille et une Nuits_? C'est l une tude
qui commence, et qui donnera quelque jour des rsultats inattendus. En
rapprochant du _Pentamerone_ napolitain les contes grecs que M. de Hahn
a publis il y a deux ans, il est dj visible que la Mditerrane a eu
son cycle de contes, o figurent Cendrillon, le Chat bott et Psych.
Cette dernire fable a joui d'une popularit sans bornes. Depuis le
rcit d'Apule jusqu'au conte de _la Belle et la Bte_, l'histoire de
Psych prend toutes les formes. Le hros s'y cache le plus souvent sous
la peau d'un serpent, quelquefois mme sous celle d'un porc (_Il Re
Porco_ de Straparole, anobli et transfigur par Mme d'Aulnoy en _Prince
Marcassin_), mais le fonds est toujours reconnaissable. Rien n'y manque,
ni les mchantes soeurs que ronge l'envie, ni les agitations de la jeune
femme partage entre la tendresse et la curiosit, ni les rudes preuves
qui attendent la pauvre enfant. Est-ce l un conte oriental? Le nom de
Psych, qui, en grec, veut dire l'_me_, ferait croire  une allgorie
hellnique; mais, ici comme toujours, si  force de grce et de
posie la Grce renouvelle tout ce qu'elle touche, l'invention ne lui
appartient pas. La lgende se trouve en Orient, d'o elle a pass dans
les contes de tous les peuples[1]; souvent mme elle est retourne;
c'est la femme qui se cache sous une peau de singe ou d'oiseau, c'est
l'homme dont la curiosit est punie. Qu'est-ce que _Peau d'ne_, sinon
une variation de cette ternelle histoire avec laquelle depuis tant de
sicles on berce les grands et les petits enfants?

[Note 1: Benfey, _Einleitung_,  92.]

En ai-je dit assez pour faire sentir aux hommes srieux qu'on peut aimer
les contes de fes sans dchoir? Si, pour le botaniste, il n'est pas
d'herbe si vulgaire, de mousse si petite qui n'offre de l'intrt parce
qu'elle explique quelque loi de la nature, pourquoi ddaignerait-on
ces lgendes familires qui ajoutent une page des plus curieuses 
l'histoire de l'esprit humain?

La philosophie y trouve aussi son compte. Nulle part il n'est aussi ais
d'tudier sur le vif le jeu de la plus puissante de nos facults, celle
qui, en nous affranchissant de l'espace et du temps, nous tire de
notre fange et nous ouvre l'infini. C'est dans les contes de fes que
l'imagination rgne sans partage, c'est l qu'elle tablit son idal de
justice, et c'est par l que les contes, quoi qu'on en dise, sont une
lecture morale.--Ils ne sont pas vrais, dit-on.--Sans doute, c'est pour
cela qu'ils sont moraux. Mres qui aimez vos fils, ne les mettez pas
trop tt  l'tude de l'histoire; laissez-les rver quand ils sont
jeunes. Ne fermez pas leur me  ce premier souffle de posie. Rien ne
fait peur comme un enfant raisonnable et qui ne croit qu' ce qu'il
touche. Ces sages de dix ans sont  vingt des sots, ou, ce qui est pis
encore, des gostes. Laissez-les s'indigner contre Barbe-Bleue, pour
qu'un jour il leur reste un peu de haine contre l'injustice et la
violence, alors mme qu'elle ne les atteint pas.

Parmi ces recueils de contes, il en est peu qui, pour l'abondance et la
navet, rivalisent avec ceux de Norwge et d'Islande. On dirait que,
relgues dans un coin du monde, ces vieilles traditions s'y sont
conserves plus pures et plus compltes. Il ne faut pas leur demander
la grce et la mignardise des contes italiens; elles sont rudes et
sauvages, mais par cela mme elles ont mieux gard la saveur de
l'antiquit.

Dans les _Contes islandais_ comme dans l'_Odysse_, ce qu'on admire
par-dessus tout, c'est la force et la ruse, mais la force au service de
la justice, et la ruse employe  tromper les mchants. Ulysse aveuglant
Polyphme et raillant l'impuissance et la fureur du monstre est le
modle de tous ces bannis dont les exploits charment les longues
veilles de la Norwge et de l'Islande. Il n'y a pas moins de faveur
pour ces voleurs adroits qui entrent partout, voient tout, prennent tout
et sont au fond les meilleurs fils du monde. Tout cela est visiblement
d'une poque o la force brutale rgne sur la terre, o l'esprit
reprsente le droit et la libert.

J'ai choisi deux de ces histoires: la premire, qui rappelle de loin
la folie de Brutus, nous reporte  la vengeance du sang, vengeance qui
n'est point particulire aux races germaniques, mais qui, chez elles, a
gard sa forme la plus rude. La lgende de Briam, c'est la loi salique
en action; il est vident que, pour nos aeux, au temps de Clovis, le
fils le plus vertueux et le guerrier le plus admirable, c'est celui qui,
par force ou par ruse, venge son pre assassin. Que Briam ait ou non
vcu, il n'importe gure; son histoire est vraie, puisqu'elle rpond
au sentiment le plus vivace du coeur humain. Le christianisme nous a
enseign le pardon, la scurit des lois modernes nous a habitus 
remettre notre vengeance  l'tat; mais l'homme naturel n'a point
chang: il semble qu'une corde jusque-l muette vibre dans son coeur
quand la magie d'un conte ressuscite ces passions mortes et rveille un
temps vanoui.

       *       *       *       *       *


I

L'HISTOIRE DE BRIAM LE FOU


I


Au bon pays d'Islande, il y avait une fois un roi et une reine qui
gouvernaient un peuple fidle et obissant. La reine tait douce et
bonne; on n'en parlait gure! mais le roi tait avide et cruel: aussi
tous ceux qui en avaient peur clbraient-ils  l'envi ses vertus et sa
bont. Grce  son avarice, le roi avait des chteaux, des fermes, des
bestiaux, des meubles, des bijoux, dont il ne savait pas le compte; mais
plus il en avait, plus il en voulait avoir. Riche ou pauvre, malheur 
qui lui tombait sous la main.

Au bout du parc qui entourait le chteau royal, il y avait une
chaumire, o vivait un vieux paysan avec sa vieille femme. Le ciel leur
avait donn sept enfants; c'tait toute leur richesse. Pour soutenir
cette nombreuse famille, les bonnes gens n'avaient qu'une vache, qu'on
appelait Bukolla. C'tait une bte admirable. Elle tait noire et
blanche, avec de petites cornes et de grands yeux tristes et doux. La
beaut n'tait que son moindre mrite; on la trayait trois fois par
jour, et elle ne donnait jamais moins de quarante pintes de lait. Elle
tait si habitue  ses matres, qu' midi elle revenait d'elle-mme au
logis, tranant ses pis gonfls, et mugissant de loin pour qu'on vnt 
son secours. C'tait la joie de la maison.

Un jour que le roi allait en chasse, il traversa le pturage o
paissaient les vaches du chteau; le hasard voulut que Bukolla se ft
mle au troupeau royal:

--Quel bel animal j'ai l! dit le roi.

--Sire, rpondit le ptre, cette bte n'est point  vous; c'est Bukolla,
la vache du vieux paysan qui vit dans cette masure l-bas.

--Je la veux, rpondit le roi.

Tout le long de la chasse le prince ne parla que de Bukolla. Le soir,
en rentrant, il appela son chef des gardes, qui tait aussi mchant que
lui.

--Va trouver ce paysan, lui dit-il, et amne-moi  l'instant mme la
vache qui me plat.

La reine le pria de n'en rien faire:

--Ces pauvres gens, disait-elle, n'ont que cette bte pour tout bien; la
leur prendre, c'est les faire mourir de faim.

--Il me la faut, dit le roi; par achat, par change ou par force, il
n'importe. Si dans une heure Bukolla n'est pas dans mes tables, malheur
 qui n'aura pas fait son devoir!

Et il frona le sourcil de telle sorte, que la reine n'osa plus ouvrir
la bouche, et que le chef des gardes partit au plus vite avec une bande
d'estafiers.

Le paysan tait devant sa porte, occup  traire sa vache, tandis que
tous les enfants se pressaient autour d'elle et la caressaient. Quand il
eut reu le message du prince, le bonhomme secoua la tte et dit qu'il
ne cderait Bukolla  aucun prix.--Elle est  moi, ajouta-t-il, c'est
mon bien, c'est ma chose, je l'aime mieux que toutes les vaches et que
tout l'or du roi.

Prires ni menaces ne le firent changer d'avis.

L'heure avanait; le chef des gardes craignait le courroux du matre;
il saisit le licou de Bukolla pour l'entraner; le paysan se leva pour
rsister, un coup de hache l'tendit mort par terre. A cette vue, tous
les enfants se mirent  sangloter, hormis Briam, l'an, qui resta en
place, ple et muet.

Le chef des gardes savait qu'en Islande le sang se paye avec le sang, et
que tt ou tard le fils venge le pre. Si l'on ne veut pas que l'arbre
repousse, il faut arracher du sol jusqu'au dernier rejeton. D'une
main furieuse, le brigand saisit un des enfants qui pleuraient:--O
souffres-tu? lui dit-il.--L, rpondit l'enfant en montrant son coeur;
aussitt le sclrat lui enfona un poignard dans le sein. Six fois il
fit la mme question, six fois il reut la mme rponse, et six fois il
jeta le cadavre du fils sur le cadavre du pre.

Et cependant Briam, l'oeil gar, la bouche ouverte, sautait aprs les
mouches qui tournaient en l'air.

--Et toi, drle, o souffres-tu? lui cria le bourreau.

Pour toute rponse, Briam lui tourna le dos, et, se frappant le derrire
avec les deux mains, il chanta:

  C'est l que ma mre, un jour de colre,
  D'un pied courrouc m'a si fort tanc,
  Que j'en suis tomb la face par terre,
  Bless par devant, bless par derrire,
  Les reins tout meurtris et le nez cass!

Le chef des gardes courut aprs l'insolent; mais ses compagnons
l'arrtrent.

--Fi! lui dirent-ils, on gorge le louveteau aprs le loup, mais on ne
tue pas un fou; quel mal peut-il faire?

Et Briam se sauva, en chantant et en dansant.

Le soir, le roi eut le plaisir de caresser Bukolla et ne trouva point
qu'il l'et paye trop cher. Mais, dans la pauvre chaumire, une vieille
femme en pleurs demandait justice  Dieu. Le caprice d'un prince lui
avait enlev en une heure son mari et ses six enfants. De tout ce
qu'elle avait aim, de tout ce qui la faisait vivre, il ne lui restait
plus qu'un misrable idiot.


II


Bientt,  vingt lieues  la ronde, on ne parla plus que de Briam et
de ses extravagances. Un jour il voulait mettre un clou  la roue du
soleil, le lendemain il jetait en l'air son bonnet pour en coiffer la
lune.

Le roi, qui avait de l'ambition, voulut avoir un fou  sa cour, pour
ressembler de loin aux grands princes du continent. On fit venir Briam,
on lui mit un bel habit de toutes couleurs. Une jambe bleue, une jambe
rouge, une manche verte, une manche jaune, un plastron orange; c'est
dans ce costume de perroquet que Briam fut charg d'amuser l'ennui des
courtisans. Caress quelquefois et plus souvent battu, le pauvre insens
souffrait tout sans se plaindre. Il passait des heures entires  causer
avec les oiseaux ou  suivre l'enterrement d'une fourmi. S'il ouvrait la
bouche, c'tait pour dire quelque sottise: grand sujet de joie pour ceux
qui n'en souffraient pas.

Un jour qu'on allait servir le dner, le chef des gardes entra dans la
cuisine du chteau. Briam, arm d'un couperet, hachait des fanes de
carottes en guise de persil. La vue de ce couteau fit peur au meurtrier;
le soupon lui vint au coeur.

--Briam, dit-il, o est ta mre?

--Ma mre? rpondit l'idiot; elle est l qui bout. Et du doigt il
indiqua un norme pot-au-feu, o cuisait, en _olla podrida_, tout le
dner royal.

--Sotte bte! dit le chef des gardes en montrant la marmite, ouvre les
yeux: qu'est-ce que cela?

--C'est ma mre! c'est celle qui me nourrit! cria Briam. Et, jetant son
couperet, il sauta sur le fourneau, prit dans ses bras le pot-au-feu
tout noir de fume, et se sauva dans les bois. On courut aprs lui;
peine perdue. Quand on l'attrapa, tout tait bris, renvers, gt. Ce
soir-l, le roi dna d'un morceau de pain; sa seule consolation fut de
faire fouetter Briam par les marmitons du chteau.

Briam, tout clopp, rentra dans sa chaumire et conta  sa mre ce qui
lui tait arriv.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mre?

--Mon fils, il fallait dire: Voici la marmite que chaque jour emplit la
gnrosit du roi.

--Bien, ma mre, je le dirai demain.

Le lendemain, la cour tait runie. Le roi causait avec son majordome.
C'tait un beau seigneur, fort expert en bonne chre, gros, gras et
rieur. Il avait une grosse tte chauve, un gros cou, un ventre si
norme qu'il ne pouvait croiser les bras, et deux petites jambes qui
soutenaient  grand'peine ce vaste difice.

Tandis que le majordome parlait au roi, Briam lui frappa hardiment sur
le ventre:

--Voici, dit-il, la marmite que tous les jours emplit la gnrosit du
roi.

S'il fut battu, il n'est pas besoin de le dire; le roi tait furieux,
la cour aussi; mais, le soir, dans tout le chteau, on se rptait 
l'oreille que les fous, sans le savoir, disent quelquefois de bonnes
vrits.

Quand Briam, tout clopp, rentra dans sa chaumire, il conta  sa mre
ce qui lui tait arriv.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mre?

--Mon fils, il fallait dire: Voici le plus aimable et le plus fidle des
courtisans.

--Bien, ma mre, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi tenait un grand lever, et, tandis que ministres,
officiers, chambellans, beaux messieurs et belles dames se disputaient
son sourire, il agaait une grosse chienne pagneule qui lui arrachait
des mains un gteau.

Briam alla s'asseoir aux pieds du roi, et, prenant par la peau du cou le
chien qui hurlait en faisant une horrible grimace:

--Voici, cria-t-il, le plus aimable et le plus fidle des courtisans.

Cette folie fit sourire le roi; aussitt les courtisans rirent  gorge
dploye; ce fut  qui montrerait ses dents. Mais, ds que le roi fut
sorti, une pluie de coups de pieds et de coups de poings tomba sur le
pauvre Briam, qui eut grand'peine  se tirer de l'orage.

Quand il eut racont  sa mre ce qui lui tait arriv:

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mre?

--Mon fils, il fallait dire: Voici celle qui mangerait tout si on la
laissait faire.

--Bien, ma mre, je le dirai demain.

Le lendemain tait jour de fte, la reine parut au salon dans ses plus
beaux atours. Elle tait couverte de velours, de dentelles, de bijoux;
son collier seul valait l'impt de vingt villages. Chacun admirait tant
d'clat.

--Voici, cria Briam, celle qui mangerait tout, si on la laissait faire.

C'en tait fait de l'insolent si la reine n'et pris sa dfense.

--Pauvre fou, lui dit-elle, va-t'en, qu'on ne te fasse pas de mal. Si tu
savais combien ces bijoux me psent, tu ne me reprocherais pas de les
porter.

Quand Briam rentra dans sa chaumire, il conta  sa mre ce qui lui
tait arriv.

--Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il
fallait parler.

--Que fallait-il dire, ma mre?

--Mon fils, il fallait dire: Voici l'amour et l'orgueil du roi.

--Bien, ma mre, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi allait  la chasse. On lui amena sa jument
favorite; il tait en selle et disait ngligemment adieu  la reine,
quand Briam se mit  frapper le cheval  l'paule:

--Voici, cria-t-il, l'amour et l'orgueil du roi.

Le prince regarda Briam de travers; sur quoi le fou se sauva  toutes
jambes. Il commenait  sentir de loin l'odeur des coups de bton.

En le voyant rentrer tout haletant:

--Mon fils, dit la pauvre mre, ne retourne pas au chteau; ils te
tueront.

--Patience, ma mre; on ne sait ni qui meurt ni qui vit.

--Hlas! reprit la mre en pleurant, ton pre est heureux d'tre mort;
il ne voit ni ta honte ni la mienne.

--Patience, ma mre; les jours se suivent et ne se ressemblent pas.


III


Il y avait dj prs de trois mois que le pre de Briam reposait dans la
tombe, au milieu de ses six enfants, quand le roi donna un grand festin
aux principaux officiers de la cour. A sa droite il avait le chef des
gardes,  sa gauche tait le gros majordome. La table tait couverte de
fruits, de fleurs et de lumires; on buvait dans des calices d'or les
vins les plus exquis. Les ttes s'chauffaient, on parlait haut, et dj
plus d'une querelle avait commenc. Briam, plus fou que jamais, versait
le vin  la ronde et ne laissait pas un verre vide. Mais, tandis que
d'une main il tenait le flacon dor, de l'autre il clouait deux  deux
les habits des convives, si bien que personne ne pouvait se lever sans
entraner son voisin.

Trois fois il avait recommenc ce mange, quand le roi, anim par la
chaleur et le vin, lui cria:

--Fou, monte sur la table, amuse-nous par tes chansons.

Briam sauta lestement au milieu des fruits et des fleurs, puis d'une
voix sourde il se mit  chanter:

  Tout vient  son tour,
  Le vent et la pluie,
  La nuit et le jour,
  La mort et la vie,
  Tout vient  son tour.

--Qu'est-ce que ce chant lugubre? dit le roi. Allons, fou, fais-moi
rire, ou je te fais pleurer!

Briam regarda le prince avec des yeux farouches, et d'une voix saccade
il reprit:

  Tout vient  son tour,
  Bonne ou male chance,
  Le destin est sourd,
  Outrage et vengeance,
  Tout vient  son tour.

--Drle! dit le roi, je crois que tu me menaces. Je vais te chtier
comme il faut.

Il se leva, et si brusquement qu'il enleva avec lui le chef des gardes.
Surpris, ce dernier, pour se retenir, se pencha en avant et s'accrocha
au bras et au cou du roi.

--Misrable! cria le prince, oses-tu porter la main sur ton matre?

Et, saisissant son poignard, le roi allait en frapper l'officier quand
celui-ci, tout entier  sa dfense, d'une main saisit le bras du roi,
et de l'autre lui enfona sa dague dans le cou. Le sang jaillit  gros
bouillons; le prince tomba, entranant dans ses dernires convulsions
son meurtrier avec lui.

Au milieu des cris et du tumulte, le chef des gardes se releva
promptement, et, tirant son pe:

--Messieurs, dit-il, le tyran est mort. Vive la libert! Je me fais
roi et j'pouse la reine. Si quelqu'un s'y oppose, qu'il parle, je
l'attends.

--_Vive le roi!_ crirent tous les courtisans; il y en eut mme
quelques-uns qui, profitant de l'occasion, tirrent une ptition de leur
poche. La joie tait universelle et touchait au dlire, quand tout
 coup, l'oeil terrible et la hache au poing, Briam parut devant
l'usurpateur.

[Illustration: En ce moment, la reine entra tout effare et se jeta aux
pieds de Briam.]

--Chien, fils de chien, lui dit-il, quand tu as tu les miens, tu n'as
pens ni  Dieu ni aux hommes. A nous deux, maintenant!

Le chef des gardes essaya de se mettre en dfense. D'un coup furieux
Briam lui abattit le bras droit, qui pendit comme une branche coupe.

--Et maintenant, cria Briam, si tu as un fils, dis-lui qu'il te venge,
comme Briam le fou venge aujourd'hui son pre.

Et il lui fendit la tte en deux morceaux.

--_Vive Briam!_ crirent les courtisans; _vive notre librateur!_

En ce moment, la reine entra tout effare et se jeta aux pieds du fou en
l'appelant son vengeur. Briam la releva, et, se mettant auprs d'elle en
brandissant sa hache sanglante, il invita tous les officiers  prter
serment  leur lgitime souveraine.

--_Vive la reine!_ crirent tous les assistants. La joie tait
universelle et touchait au dlire.

La reine voulait retenir Briam  la cour; il demanda  retourner dans
sa chaumire, et ne voulut pour toute rcompense que le pauvre animal,
cause innocente de tant de maux. Arrive  la porte de la maison,
la vache se mit  appeler en mugissant ceux qui ne pouvaient plus
l'entendre. La pauvre femme sortit en pleurant.

--Mre, lui dit Briam, voici Bukolla, et vous tes venge.


IV


Ainsi finit l'histoire. Que devint Briam? Nul ne le sait. Mais dans tout
le pays on montre encore les ruines de la masure o habitaient Briam et
ses frres, et les mres disent aux enfants: C'est l que vivait celui
qui a veng son pre et consol sa mre. Et les enfants rpondent:
Nous ferions comme lui.


V


L'autre histoire est une histoire de voleurs. Aujourd'hui de pareils
rcits ont pour nous quelque chose de choquant, nous avons peu d'estime
pour cette adresse qui mne aux galres. Il n'en tait pas ainsi chez
les peuples primitifs. Hrodote ne se fait faute de nous rciter tout
au long une histoire gyptienne qui se retrouve en Orient et qui n'est
visiblement qu'un conte de fes. Au livre d'Euterpe[1] on peut voir quel
moyen plus que bizarre emploie le roi Rhampsinite pour saisir l'adroit
voleur qui lui a pill son trsor, et comment, trois fois tromp, comme
roi, comme justicier et comme pre, il ne trouve rien de mieux  faire
que de prendre pour gendre ce brigand audacieux et rus. Rhampsinite,
dit l'historien, lui fit un grand accueil et lui donna sa fille,
comme au plus habile de tous les hommes, puisque, les gyptiens tant
suprieurs  tous les autres peuples, il s'tait montr suprieur  tous
les gyptiens. On voit que la vanit nationale est de mme date que les
contes des fes.

[Note 1: Hrodote, liv. II, chap. cxxi.]

Ces histoires de voleurs abondent dans les recueils. Sous le nom
du _Matre voleur_, M. Asbjoernsen a publi un conte norvgien qui
ressemble beaucoup  celui qu'on va lire[1]. Ce qui frappe dans tous ces
rcits, c'est l'admiration nave du conteur pour les exploits de
son hros. L'esprit humain a pass par cette tape depuis longtemps
abandonne. Les Grecs admiraient Ulysse, qui n'tait pas  demi voleur;
les Romains adoraient Mercure. Les Juifs, fuyant l'Egypte, ne se
faisaient faute de suivre le conseil de Mose et d'emprunter aux
gyptiens des vases d'argent, des vases d'or et des habits
qu'ils ne devaient jamais rendre. Or, dit la Bible[2], le
Seigneur rendit les gyptiens favorables  son peuple, afin qu'ils
donnassent aux enfants d'Isral ce qu'ils demandaient. Ainsi ils
dpouillrent les gyptiens. Le procd rvolte notre dlicatesse;
il est probable que les Juifs s'en glorifiaient comme d'une adresse
hroque. Apprenons par l  ne pas toujours mesurer le monde  la
mesure de nos ides d'aujourd'hui. Nos aeux, il y a vingt ou trente
sicles, admiraient les voleurs, nos pres admiraient les Heiduques et
les Klephtes, nous admirons encore les conqurants; qui sait ce que
penseront de nous nos enfants? Un jour peut-tre ils se riront de notre
barbarie, comme nous de celle de nos pres, et ils n'auront pas tort.
Vienne le jour o cette gloire si creuse, et qui cote si cher, ne sera
plus qu'un conte de fes!

[Note 1: Il a t traduit par Dasent, dans ses _Popular Tales from The
Norse_. Edimbourg, 1859.]

[Note 2: Exode, chap. xii, vers. 36.]


II

LE PETIT HOMME GRIS


Au temps jadis (je parle de trois ou quatre cents ans), il y avait
 Skalholt, en Islande, un vieux paysan qui n'tait pas plus riche
d'esprit que d'avoir. Un jour que le bonhomme tait  l'glise, il
entendit un beau sermon sur la charit.--Donnez, mes frres, donnez,
disait le prtre; le Seigneur vous le rendra au centuple. Ces paroles,
souvent rptes, entrrent dans la tte du paysan et y brouillrent le
peu qu'il avait de cervelle. A peine rentr chez lui, il se mit  couper
les arbres de son jardin,  creuser le sol,  charrier des pierres et du
bois, comme s'il allait construire un palais.

--Que fais-tu l, mon pauvre homme? lui demanda sa femme.

--Ne m'appelle plus mon pauvre homme, dit le paysan d'un ton solennel;
nous sommes riches, ma chre femme, ou du moins nous allons l'tre. Dans
quinze jours je vais donner ma vache...

--Notre seule ressource! dit la femme; nous mourrons de faim!

--Tais-toi, ignorante, reprit le paysan; on voit bien que tu n'entends
rien au latin de M. le cur. En donnant notre vache, nous en recevrons
cent comme rcompense; M. le cur l'a dit, c'est parole d'vangile. Je
logerai cinquante btes dans cette table que je construis, et, avec le
prix des cinquante autres, j'achterai assez de pr pour nourrir notre
troupeau en t comme en hiver. Nous serons plus riches que le roi.

Et, sans s'inquiter des prires ni des reproches de sa femme, notre
matre fou se mit  btir son table, au grand tonnement des voisins.

L'oeuvre acheve, le bonhomme passa une corde au cou de sa vache et
la mena tout droit chez le cur. Il le trouva qui causait avec deux
trangers qu'il ne regarda gure, tant il tait press de faire son
cadeau et d'en recevoir le prix. Qui fut tonn de cette charit de
nouvelle espce, ce fut le pasteur. Il fit un long discours  cette
brebis imbcile, pour lui dmontrer que Notre-Seigneur n'avait jamais
parl que de rcompenses spirituelles; peine perdue, le paysan rptait
toujours: Vous l'avez dit, monsieur le cur, vous l'avez dit. Las
enfin de raisonner avec une brute pareille, le pasteur entra dans une
sainte colre et ferma sa porte au nez du paysan, qui resta dans la rue
tout bahi, rptant toujours: Vous l'avez dit, monsieur le cur, vous
l'avez dit.

Il fallut reprendre le chemin du logis; ce n'tait pas chose facile.
On tait au printemps, la glace fondait, le vent soulevait la neige
en tourbillons. A chaque pas l'homme glissait, la vache beuglait et
refusait d'avancer. Au bout d'une heure, le paysan avait perdu son
chemin et craignait de perdre la vie. Il s'arrta tout perplexe,
maudissant sa mauvaise fortune et ne sachant plus que faire de l'animal
qu'il tranait. Tandis qu'il songeait tristement, un homme charg d'un
grand sac s'approcha de lui et lui demanda ce qu'il faisait l avec sa
vache, et par un si mauvais temps.

Quand le paysan lui eut racont sa peine: Mon brave homme, lui dit
l'tranger, si j'ai un conseil  vous donner, c'est de faire un change
avec moi. Je demeure prs d'ici; cdez-moi votre vache que vous ne
ramnerez jamais chez vous, et prenez-moi ce sac; il n'est pas trop
lourd, et tout ce qu'il contient est bon: c'est de la chair et des os.

Le march fait, l'tranger emmena la vache avec lui; le paysan chargea
sur son dos le sac, qu'il trouva terriblement pesant. Une fois rentr au
logis, comme il craignait les reproches et les railleries de sa femme,
il conta tout au long les dangers qu'il avait courus, et comment, en
homme habile, il avait chang une vache qui allait mourir contre un sac
qui contenait des trsors. En coutant cette belle histoire, la femme
commena  montrer les dents; le mari la pria de garder pour elle sa
mauvaise humeur, et de mettre dans l'tre son plus grand pot-au-feu.--Tu
verras ce que je t'apporte, lui rptait-il; attends un peu, tu me
remercieras.

Disant cela, il ouvrit le sac; et voil que de cette profondeur sort un
petit homme tout habill de gris comme une souris.

--Bonjour, braves gens, dit-il avec la fiert d'un prince! Ah a,
j'espre qu'au lieu de me faire bouillir vous allez me servir  manger.
Cette petite course m'a donn un grand apptit.

Le paysan tomba sur son escabeau, comme s'il tait foudroy.

--L, dit la femme, j'en tais sre. Voici une nouvelle folie. Mais d'un
mari que peut-on attendre sinon quelque sottise? Monsieur nous a perdu
la vache qui nous faisait vivre, et maintenant que nous n'avons plus
rien, monsieur nous apporte une bouche de plus  nourrir! Que n'es-tu
rest sous la neige, toi, ton sac et ton trsor!

La bonne dame parlerait encore, si le petit homme gris ne lui avait
remontr par trois fois que les grands mots n'emplissent pas la marmite,
et que le plus sage tait d'aller en chasse et de chercher quelque
gibier.

Il sortit aussitt, malgr la nuit, le vent et la neige, et revint au
bout de quelque temps avec un gros mouton.

--Tenez, dit-il, tuez-moi cette bte, et ne nous laissons pas mourir de
faim.

Le vieillard et sa femme regardrent de travers le petit homme et sa
proie. Cette aubaine, tombe des nues, sentait le vol d'une demi-lieue.
Mais, quand la faim parle, adieu les scrupules! Lgitime ou non, le
mouton fut dvor  belles dents.

Ds ce jour, l'abondance rgna dans la demeure du paysan. Les moutons
succdaient aux moutons, et le bonhomme, plus crdule que jamais, se
demandait s'il n'avait pas gagn au change, quand, au lieu des cent
vaches qu'il attendait, le ciel lui avait envoy un pourvoyeur aussi
habile que le petit homme gris.

Toute mdaille a son revers. Tandis que les moutons se multipliaient
dans la maison du vieillard, ils diminuaient  vue d'oeil dans le
troupeau royal, qui paissait aux environs. Le matre berger, fort
inquiet, prvint le roi que, depuis quelque temps, quoiqu'on redoublt
de surveillance, les plus belles ttes du troupeau disparaissaient l'une
aprs l'autre. Assurment quelque habile voleur tait venu se loger dans
le voisinage. Il ne fallut pas longtemps pour savoir qu'il y avait dans
la cabanne du paysan un nouveau venu, tomb on ne sait d'o et que
personne ne connaissait. Le roi ordonna aussitt qu'on lui ament
l'tranger. Le petit homme gris partit sans sourciller; mais le paysan
et sa femme commencrent  sentir quelques remords en songeant qu'on
pendait  la mme potence les receleurs et les voleurs.

Quand le petit homme gris parut  la cour, le roi lui demanda si par
hasard il n'avait pas entendu dire qu'on avait vol cinq gros moutons au
troupeau royal.

--Oui, Majest, rpondit le petit homme, c'est moi qui les ai pris.

--Et de quel droit? dit le prince.

--Majest, rpondit le petit homme, je les ai pris parce qu'un vieillard
et sa femme souffraient de la faim, tandis que vous, roi, vous nagez
dans l'abondance et ne pouvez mme pas consommer la dme de vos revenus.
Il m'a sembl juste que ces bonnes gens vcussent de votre superflu
plutt que de mourir de misre, tandis que vous ne savez que faire de
votre richesse.

Le roi resta stupfait de tant de hardiesse; puis, regardant le petit
homme d'une faon qui n'annonait rien de bon:

--A ce que je vois, lui dit-il, ton principal talent, c'est le vol.

Le petit homme s'inclina avec une orgueilleuse modestie.

--Fort bien, dit le roi. Tu mriterais d'tre pendu, mais je te
pardonne,  la condition que demain,  pareille heure, tu auras pris 
mes ptres mon taureau noir, que je leur fais soigneusement garder.

--Majest, rpondit le petit homme gris, ce que vous me demandez est
chose impossible. Comment voulez-vous que je trompe une pareille
vigilance?

--Si tu ne le fais, reprit le roi, tu seras pendu.

Et, d'un signe de main, il congdia notre voleur,  qui chacun rptait
tout bas: Pendu! pendu! pendu!

Le petit homme gris retourna dans la cabane, o il fut tendrement reu
par le vieillard et sa femme. Mais il ne leur dit rien, sinon qu'il
avait besoin d'une corde et qu'il partirait le lendemain au point du
jour. On lui donna l'ancien licou de la vache; sur quoi il alla se
coucher et dormit en paix.

Aux premires lueurs de l'aurore, le petit homme gris partit avec sa
corde. Il alla dans la fort, sur le chemin o devaient passer les
ptres du roi, et, choisissant un gros chne bien en vue, il se pendit
par le cou  la plus grosse branche. Il avait eu grand soin de ne pas
faire un noeud coulant.

Bientt aprs, deux ptres arrivrent, escortant le taureau noir.

--Ah! dit l'un d'eux, voil notre fripon qui a reu sa rcompense. Cette
fois, du moins, il n'a pas vol son licou. Adieu, mon drle, ce n'est
pas toi qui prendras le taureau du roi.

Ds que les ptres furent hors de vue, le petit homme gris descendit de
l'arbre, prit un chemin de traverse et s'accrocha de nouveau  un gros
chne prs duquel passait la route. Qui fut surpris  l'aspect de ce
pendu? ce furent les ptres du roi.

--Qu'est-ce l? dit l'un d'eux; ai-je la berlue? Voil le pendu de
l-bas qui se trouve ici!

--Que tu es bte! dit l'autre. Comment veux-tu qu'un homme soit pendu en
deux places  la fois? C'est un second voleur, voil tout.

--Je te dis que c'est le mme, reprit le premier berger; je le reconnais
 son habit et  sa grimace.

--Et moi, reprit le second, qui tait un esprit fort, je te parie que
c'en est un autre.

La gageure accepte, les deux ptres attachrent le taureau du roi  un
arbre et coururent au premier chne. Mais, tandis qu'ils couraient, le
petit homme gris sauta  bas de son gibet et mena tout doucement le
taureau chez le paysan. Grande joie dans la maison; on mit la bte 
l'table en attendant qu'on la vendt.

Quand les deux ptres rentrrent, le soir, au chteau, ils avaient
l'oreille si basse et l'air si dconfit, que le roi vit de suite qu'on
s'tait jou de lui. Il envoya chercher le petit homme gris, qui se
prsenta avec la srnit d'un grand coeur.

--C'est toi qui m'as vol mon taureau, dit le roi.

--Majest, rpondit le petit homme, je ne l'ai fait que pour vous obir.

--Fort bien, dit le roi; voici dix cus d'or pour le rachat de mon
taureau; mais, si dans deux jours tu n'as pas vol les draps de mon lit
tandis que j'y couche, tu seras pendu.

[Illustration: Voil le pendu de l-bas qui se trouve ici!]

--Majest, dit le petit homme, ne me demandez pas une pareille chose.
Vous tes trop bien gard pour qu'un pauvre homme tel que moi puisse
seulement approcher du chteau.

--Si tu ne le fais pas, dit le roi, j'aurai le plaisir de te voir pendu.

Le soir venu, le petit homme gris, qui tait rentr dans la chaumire,
prit une longue corde et un panier. Dans ce panier garni de mousse, il
plaa avec toute sa niche une chatte qui venait d'avoir ses petits;
puis, marchant au milieu de la plus sombre des nuits, il se glissa dans
le chteau et monta sur le toit sans que personne l'apert.

Entrer dans un grenier, scier proprement le plancher, et, par cette
lucarne, descendre dans la chambre du roi, fut pour notre habile homme
l'affaire de peu de temps. Une fois l, il ouvrit dlicatement la couche
royale et y plaa la chatte et ses petits; puis, il borda le lit avec
soin, et, s'accrochant  la corde, il s'assit sur le baldaquin. C'est de
ce poste lev qu'il attendit les vnements.

Onze heures sonnaient  l'horloge du palais, quand le roi et la reine
entrrent dans leur appartement. Une fois dshabills, tous deux se
mirent  genoux et firent leur prire, puis le roi teignit la lampe, la
reine entra dans le lit.

Tout d'un coup elle poussa un cri et se jeta au milieu de la chambre.

--tes-vous folle? dit le roi. Allez-vous donner l'alarme au chteau?

--Mon ami, dit la reine, n'entrez pas dans ce lit; j'ai senti une
chaleur brlante, et mon pied a touch quelque chose de velu.

--Pourquoi ne pas dire de suite que le diable est dans mon lit? reprit
le roi en riant de piti. Toutes les femmes ont un coeur de livre et
une tte de linotte.

Sur quoi, en vritable hros, il s'enfona bravement sous la couverture
et sauta aussitt en hurlant comme un damn, tranant aprs lui la
chatte qui lui avait enfonc ses quatre griffes dans le mollet.

Aux cris du roi, la sentinelle s'approcha de la porte et frappa trois
coups de sa hallebarde, comme pour demander si on avait besoin de
secours.

--Silence! dit le prince honteux de sa faiblesse, et qui ne voulait pas
se laisser prendre en flagrant dlit de peur.

Il battit le briquet, ralluma la lampe et vit au milieu du lit la
chatte, qui s'tait remise  sa place et qui lchait tendrement ses
petits.

--C'est trop fort! s'cria-t-il; sans respect pour notre couronne, cet
insolent animal se permet de choisir notre couche royale pour y dposer
ses ordures et ses chats! Attends, drlesse, je vais te traiter comme tu
le mrites!

--Elle va vous mordre, dit la reine; elle peut tre enrage.

--Ne craignez rien, chre amie, dit le bon prince; et, relevant les
coins du drap de dessous, il enveloppa toute la niche, puis il roula ce
paquet dans la couverture et le drap de dessus, en fit une boule norme,
et la jeta par la fentre.

--Maintenant, dit-il  la reine, passons dans votre chambre, et, puisque
nous voil vengs, dormons en paix.

Dors,  roi! et que des songes heureux bercent ton sommeil; mais, tandis
que tu reposes, un homme grimpe sur le toit, y attache une corde et
se laisse glisser jusque dans la cour. Il cherche  ttons un objet
invisible, il le charge sur son dos, le voil qui franchit le mur et
qui court dans la neige. Si l'on en croit les sentinelles, un fantme a
pass devant elles, et elles ont entendu les gmissements d'un enfant
nouveau-n.

Le lendemain, quand le roi s'veilla, il rassembla ses ides et se mit 
rflchir pour la premire fois. Il souponna qu'il avait t victime de
quelque tricherie et que l'auteur du crime pourrait bien tre le petit
homme gris. Il l'envoya chercher aussitt.

Le petit homme arriva, portant sur l'paule les draps frachement
repasss; il mit un genou  terre devant la reine, et lui dit d'un ton
respectueux:

--Votre Majest sait que tout ce que j'ai fait n'a t que pour obir au
roi; j'espre qu'elle sera assez bonne pour me pardonner.

--Soit, dit la reine, mais n'y revenez plus. J'en mourrais de frayeur.

--Et, moi, je ne pardonne pas, dit le roi, fort vex que la reine
se permt d'tre clmente sans consulter son seigneur et matre.
coute-moi, triple fripon. Si, demain soir, tu n'as pas vol la reine
elle-mme, dans son chteau, demain soir tu seras pendu.

--Majest, s'crie le petit homme, faites-moi pendre tout de suite, vous
m'pargnerez vingt-quatre heures d'angoisses. Comment voulez-vous que je
vienne  bout d'une pareille entreprise? Il serait plus ais de prendre
la lune avec les dents.

--C'est ton affaire et non la mienne, reprit le roi. En attendant, je
vais faire dresser le gibet.

Le petit homme sortit dsespr: il cachait sa tte dans ses deux mains
et sanglotait  fendre le coeur; le roi riait pour la premire fois.

Vers la brume, un saint homme de capucin, le chapelet  la main, la
besace sur le dos, vint, suivant l'usage, quter au chteau pour son
couvent. Quand la reine lui eut donn son aumne:

--Madame, dit le capucin, Dieu reconnatra tant de charit. Demain, vous
le savez, on pendra dans le chteau un malheureux bien coupable sans
doute.

--Hlas! dit la reine, je lui pardonne de grand coeur, et j'aurais voulu
lui sauver la vie.

--Cela ne se peut pas, dit le moine; mais cet homme, qui est une espce
de sorcier, peut vous faire un grand cadeau avant de mourir. Je sais
qu'il possde trois secrets merveilleux dont un seul vaut un royaume. De
ces trois secrets il peut en lguer un  celle qui a eu piti de lui.

--Quels sont ces secrets? demanda la reine.

--En vertu du premier, rpondit le capucin, une femme fait faire  son
mari tout ce qu'elle veut.

--Ah! dit la princesse en faisant la moue, ce n'est point une recette
merveilleuse. Depuis ve, de sainte mmoire, ce mystre est connu de
mre en fille. Quel est le deuxime secret?

--Le second secret donne la sagesse et la bont.

--Fort bien, dit la reine d'un ton distrait, et le troisime?

--Le troisime, dit le capucin, assure  la femme qui le possde une
beaut sans gale et le don de plaire jusqu' son dernier jour.

--Mon Pre, c'est ce secret-l que je veux.

--Rien n'est plus ais, dit le moine. Il faut seulement qu'avant de
mourir, et tandis qu'il est encore en pleine libert, le sorcier vous
prenne les deux mains et vous souffle trois fois dans les cheveux.

--Qu'il vienne, dit la reine. Mon Pre, allez le chercher.

--Cela ne se peut pas, dit le capucin, le roi a donn les ordres les
plus svres pour que cet homme ne puisse entrer au chteau. S'il met
les pieds dans cette enceinte, il est mort. Ne lui enviez pas les
quelques heures qui lui restent.

--Et moi, mon Pre, le roi m'a dfendu de sortir jusqu' demain soir.

--Cela est fcheux, dit le moine. Je vois qu'il vous faut renoncer  ce
trsor sans pareil. Il serait doux cependant de ne pas vieillir et de
rester toujours jeune, belle et, surtout, aime.

--Hlas! mon Pre, vous avez bien raison; la dfense du roi est une
suprme injustice. Mais, quand je voudrais sortir, les gardes s'y
opposeraient. N'ayez pas l'air tonn; voil de quelle faon le roi me
traite dans ses caprices. Je suis la plus malheureuse des femmes.

--J'en ai le coeur navr, dit le capucin. Quelle tyrannie! Quelle
barbarie! Pauvre femme! Eh bien! non, Madame, vous ne devez pas cder 
de pareilles exigences; votre devoir est de faire votre volont.

--Et le moyen? dit la reine.

--Il en est un si vous avez le sentiment de vos droits. Entrez dans
ce sac; je vous ferai sortir du chteau, au risque de ma vie. Et
dans cinquante ans quand vous serez aussi belle et aussi frache
qu'aujourd'hui, vous vous applaudirez encore d'avoir brav votre tyran.

--Soit! dit la reine, mais ce n'est point un pige que l'on me tend?

--Madame, dit le saint homme en levant les bras et en se frappant la
poitrine, aussi vrai que je suis un moine, vous n'avez rien  craindre
de ce ct. D'ailleurs, tant que ce malheureux sera prs de vous, j'y
resterai.

--Et vous me ramnerez au chteau?

--Je le jure.

--Et avec le secret? ajouta la reine.

--Avec le secret, reprit le moine. Mais, enfin, si Votre Majest a
quelque scrupule, restons-en l, et que la recette meure avec celui qui
l'a trouve, s'il n'aime mieux la donner  quelque femme plus confiante.

Pour toute rponse, la reine entra bravement dans le sac; le capucin
tira les cordons, chargea le fardeau sur son paule et traversa la cour
 pas compts.

Chemin faisant, il rencontra le roi, qui faisait sa ronde.

--La qute est bonne,  ce que je vois? dit le prince.

--Sire, rpondit le moine, la charit de Votre Majest est inpuisable;
je crains d'en avoir abus. Peut-tre ferais-je mieux de laisser ici ce
sac et ce qu'il contient.

--Non, non, dit le roi. Emportez tout, mon Pre, et bon dbarras! Je
n'imagine pas que tout ce que vous avez l-dedans vaille grand'chose.
Vous ferez un maigre festin.

--Je souhaite  Votre Majest de souper d'aussi bon apptit, reprit le
moine d'un ton paterne, et il s'loigna en marmottant des paroles qu'on
n'entendit pas, quelques _oremus_, sans doute.

La cloche sonna le souper; le roi entra dans la salle en se frottant les
mains. Il tait content de lui et il esprait se venger, double raison
pour avoir grand apptit.

--La reine n'est pas descendue? dit-il d'une voix ironique; cela ne
m'tonne gure. L'inexactitude est la vertu des femmes.

Il allait se mettre  table, quand trois soldats, croisant la
hallebarde, poussrent dans la salle le petit homme gris.

--Sire, dit un des gardes, ce drle a eu l'audace d'entrer dans la cour
du chteau, malgr la dfense royale. Nous l'aurions pendu de suite pour
ne pas troubler le souper de Votre Majest, mais il prtend qu'il a un
message de la reine, et qu'il est porteur d'un secret d'tat.

--La reine! s'cria le roi tout bahi, o est-elle? Misrable, qu'en
as-tu fait?

--Je l'ai vole, dit froidement le petit homme.

--Et comment cela? dit le roi.

--Sire, le capucin qui avait un si gros sac sur le dos et  qui Votre
Majest a daign dire: Emporte tout, et bon dbarras!...

--C'tait toi! dit le prince; mais alors, misrable, il n'y a plus de
sret pour moi. Un de ces jours tu me prendras, moi et mon royaume
par-dessus le march.

--Sire, je viens vous demander davantage.

--Tu me fais peur, dit le roi. Qui donc es-tu? Un sorcier ou le diable
en personne?

--Non, sire, je suis simplement le prince de Holar. Vous avez une fille
 marier, je venais vous demander sa main, quand le mauvais temps m'a
forc de me rfugier, avec mon grand-cuyer, chez le cur de Skalholt.
C'est l que le hasard a jet sur ma route un paysan imbcile et m'a
fait jouer le rle que vous savez. Du reste, tout ce que j'ai fait n'a
t que pour obir et plaire  Votre Majest.

--Fort bien! dit le roi. Je comprends, ou plutt je ne comprends pas; il
n'importe! Prince de Holar, j'aime mieux vous avoir pour gendre que pour
voisin. Ds que la reine sera venue...

--Sire, elle est ici. Mon grand-cuyer s'est charg de la reconduire en
son palais.

La reine entra bientt, un peu confuse de sa simplicit, mais aisment
console en songeant qu'elle avait pour gendre un si habile homme.

--Et le fameux secret, dit-elle tout bas au prince de Holar, vous me le
devez?

--Le secret d'tre toujours belle, dit le prince, c'est d'tre toujours
aime.

--Et le moyen d'tre toujours aime? demanda la reine.

--C'est d'tre bonne et simple, et de faire la volont de son mari.

--Il ose dire qu'il est sorcier! s'cria la reine indigne en levant les
bras au ciel.

--Finissons ces mystres, dit le roi, qui dj prenait peur. Prince de
Holar, quand vous serez notre gendre, vous aurez plus de temps que vous
ne voudrez pour causer avec votre belle-mre. Le souper se refroidit:
 table! Donnons toute la soire au plaisir; amusez-vous, mon gendre,
demain vous serez mari.

A ce mot, qu'il trouva piquant, le roi regarde la reine; mais elle fit
une telle mine qu' l'instant mme il se frotta le menton et admira les
mouches qui volaient au plafond.

Ici finissent les aventures du prince de Holar; les jours heureux n'ont
pas d'histoire. Nous savons cependant qu'il succda  son beau-pre et
qu'il fut un grand roi. Un peu menteur, un peu voleur, audacieux et
rus, il avait les vertus d'un conqurant. Il prit  ses voisins plus
de mille arpents de neige, qu'il perdit et reconquit trois fois en
sacrifiant six armes. Aussi son nom figure-t-il glorieusement dans les
clbres annales de Skalholt et de Holar. C'est  ces monuments fameux
que nous renvoyons le lecteur.


III


Encore une petite histoire pour mon neveu le collgien, qui, d'une
ardeur sans gale, se dbat entre _rosa_ et _dominus_, et croit qu'il
serait moins difficile de faire marcher ensemble les rois d'Europe que
d'accorder l'adjectif et le substantif, qui se gourment toujours, en
genre, en nombre et en cas.


IV

LES DEUX EXORCISTES


Au temps jadis, il y avait dans un petit village d'Islande un prtre qui
savait autant de latin qu'un poisson. Un jour qu'on lui apportait au
baptme un enfant nouveau-n, au lieu de regarder dans son livre, il se
mit  rciter de travers la formule de l'exorcisme.

--_Abi_, dit-il, _abi, male spirite_.

Mais le diable, qui a invent la grammaire (grammaire et grimoire, c'est
tout un), n'tait pas d'humeur  se laisser chasser par un solcisme.

--_Pessime grammatice_, s'cria-t-il  la grande terreur des assistants.

Le prtre, sentant qu'il s'tait tromp et prenant son courage  deux
mains, dit d'une voix tremblante:

--_Abi, male spiritu_.

A quoi le diable, qu'on ne prend pas en dfaut, rpondit:

--_Male prius, nunc pejus_.

Le prtre, furieux, reprit: _Abi, male spiritus_.

--_Sic debuisti dicere prius_, rpondit le diable, et il sortit
tranquillement.

L'histoire n'est pas mauvaise; on en conte une autre en Allemagne qui
peut-tre vaut mieux.

--_Exi tu ex corpo_, dit firement le prtre.

--_Nolvo_, rpond le diable.

--_Cur tu nolvis_?

--_Quia_, rpond insolemment le diable, _quia tu male linguis_.

--_Hoc est aliud rem_, dit majestueusement le prtre, et il se retire
avec dignit, laissant tout camus ce pdant solennel.

Que de folies, dira-t-on, et chez un homme que son tat et son ge
condamnent au srieux  perptuit.

--Hol! graves censeurs, laissez-moi rire, avec vos enfants. Vous aussi,
vous me faites rire, et souvent, mais ce rire-l attriste mon coeur.
Grands hommes d'aujourd'hui, j'ai toute l'anne pour admirer votre
tonnante sagesse; laissez-moi vous oublier un jour et jouer avec ces
mes innocentes qui, grce  Dieu, ne savent pas encore ce que vous
savez.




ZERBIN LE FAROUCHE

CONTE NAPOLITAIN


I

Il y avait une fois  Salerne un jeune bcheron qui s'appelait Zerbin.
Orphelin et pauvre, il n'avait point d'amis; sauvage et taciturne, il ne
parlait  personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se mlait
point des affaires d'autrui, chacun le tenait pour un sot. On l'avait
surnomm _le farouche_; jamais titre ne fut mieux mrit. Le matin,
quand tout dormait encore dans la ville, il s'en allait  la montagne,
la veste et la cogne sur l'paule; il vivait seul dans les bois, tout
le long du jour, et ne rentrait qu' la brume, tranant aprs lui
quelque mchant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait
devant la fontaine o tous les soirs, les jeunes filles du quartier
allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de cette
sombre figure et se moquait du pauvre bcheron. Ni la barbe noire ni les
yeux brillants de Zerbin n'effrayaient cette troupe effronte; c'tait 
qui provoquerait l'innocent.

--Zerbin de mon me, criait l'une, dis un mot, je te donne mon coeur.

--Plaisir de mes yeux, reprenait l'autre, montre-moi la couleur de tes
paroles, je suis  toi.

--Zerbin, Zerbin, rptaient en choeur toutes ces ttes folles, qui de
nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu?

--La plus bavarde, rpondait le bcheron, en leur montrant le poing.

Et chacune de crier aussitt:

--Merci! mon bon Zerbin, merci!

Poursuivi par les clats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui
avec la grce d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa
porte ferme, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau,
s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait
sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans dsirs, il
s'endormait vite et ne rvait gure. Si le bonheur est de ne rien
sentir, le plus heureux des hommes, c'tait Zerbin.

II

Un jour qu'il s'tait fatigu  branler un vieux buis aussi dur que la
pierre, Zerbin voulut faire la sieste prs d'un tang tout entour de
beaux arbres. A sa grande surprise, il aperut, tendue sur le gazon,
une jeune femme, d'une merveilleuse beaut, et dont la robe tait faite
de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un rve pnible: son
visage tait crisp, ses mains s'agitaient; on et dit qu'elle essayait
en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait.

--S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir  midi avec le soleil sur
la figure! Toutes les femmes sont folles.

Il enlaa quelques branches pour en ombrager la tte de l'trangre, et
sur ce berceau il plaa comme un voile sa veste de travail.

Il finissait de tresser le feuillage, quand il aperut dans l'herbe, 
deux pas de l'inconnue, une vipre qui approchait en dardant sa langue
empoisonne.

--Ah! dit Zerbin, si petite et dj si mchante!

Et en deux coups de sa cogne il fit du serpent trois morceaux.
Les tronons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre
l'trangre, le bcheron les poussa du pied dans l'tang; ils y
tombrent en frmissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau.

A ce bruit, la fe s'veilla, et, se levant, les yeux brillants de joie:

--Zerbin! s'cria-t-elle, Zerbin!

--C'est mon nom, je le connais, rpondit le bcheron, il n'y a pas
besoin de crier si fort.

--Quoi! mon ami, dit la fe, tu ne veux pas que je te remercie du
service que tu m'as rendu? Tu m'as sauv plus que la vie.

--Je ne vous ai rien sauv du tout, dit Zerbin, avec sa grce ordinaire.
Une autre fois, ne vous couchez pas sur l'herbe sans voir s'il y a des
serpents. Voil le conseil que je vous donne. Maintenant, bonsoir;
laissez-moi dormir, je n'ai pas de temps  perdre.

Il s'tendit tout de son long sur l'herbe et ferma les yeux.

--Zerbin, dit la fe, tu ne me demandes rien?

--Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu'on veut, on
est heureux. Bonsoir.

Et le vilain se mit  ronfler.

--Pauvre garon, dit la fe, ton me est endormie; mais, quoi que tu
fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j'allais tomber dans les mains
d'un gnie, mon ennemi cruel; sans toi j'aurais t cent ans couleuvre;
je te dois cent ans de jeunesse et de beaut. Comment te payer? J'y
suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu'on veut, on est heureux, c'est toi
qui l'as dit. Eh bien! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce
que tu souhaiteras, tu l'auras. Bientt, je l'espre, tu bniras la fe
des eaux.

Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier; puis, elle
entra dans l'tang d'un pas si lger, que l'onde mme n'en fut pas
ride. A l'approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs
aigrettes, les nnuphars panouissaient leurs fleurs les plus fraches;
les arbres, le jour, le vent mme, tout souriait  la fe, tout semblait
s'associer  son bonheur. Une dernire fois elle leva sa baguette;
aussitt, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s'ouvrirent en
s'illuminant. On et dit qu'un rayon de soleil perait jusqu'au fond de
l'abme. Puis tout rentra dans l'ombre et le silence; on n'entendit plus
rien que Zerbin qui ronflait toujours.

III

Le soleil commenait  baisser quand le bcheron se rveilla. Il
retourna tranquillement  sa besogne, et d'un bras vigoureux il attaqua
le tronc de l'arbre qu'il avait brch le matin. La cogne rsonnait
sur le bois, mais elle ne l'entamait gure; Zerbin suait  grosses
gouttes et frappait en vain cet arbre maudit, qui dfiait tous ses
efforts.

--Ah! dit-il en regardant sa cogne tout brche, quel malheur qu'on
n'ait pas invent un outil qui coupt le bois comme du beurre! J'en
voudrais un comme a.

[Illustration: Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de
coudrier.]

Il recula de deux pas, fit tourner la cogne sur sa tte et la lana
d'une telle force qu'il alla tomber  dix pieds, les bras en avant, le
nez par terre.

--_Per Baccho!_ s'cria-t-il, j'ai la berlue; j'ai frapp  ct.

Zerbin fut bientt rassur, car au mme instant l'arbre tomba, et si
prs de lui que peu s'en fallut que le pauvre garon ne ft cras.

--Voil un beau coup! s'cria-t-il, et qui avance ma journe. Comme
c'est tranch! on dirait d'un trait de scie. Il n'y a pas deux bcherons
pour travailler comme le fils de ma mre.

Sur ce, il rassembla toutes les branches qu'il avait abattues le matin;
puis, dliant une corde qu'il avait roule autour de sa ceinture, il se
mit  cheval sur le fagot pour le serrer davantage, et il l'attacha avec
un noeud coulant.

--A prsent, dit-il, il faut traner cela  la ville. Il est facheux que
les fagots n'aient pas quatre jambes comme les chevaux! Je m'en irais
firement  Salerne et j'y entrerais en caracolant,  la faon d'un beau
cavalier qui se promne sans rien faire. Je voudrais me voir comme a.

A l'instant, voici le fagot qui se soulve et qui se met  trotter d'un
pas allong. Sans s'tonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter
par cette monture d'espce nouvelle, et tout le long du chemin il
prenait en piti ces pauvres petites gens qui marchaient  pied, faute
d'un fagot.

IV

Au temps dont nous parlons il y avait une grande place au milieu de
Salerne, et sur cette place tait le palais du roi. Ce roi, personne ne
l'ignore, c'tait le fameux Mouchamiel, dont l'histoire a immortalis le
nom.

Chaque aprs-midi, on voyait tristement assise au balcon la fille du
roi, la princesse Alli. C'est en vain que ses esclaves essayaient de
la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries; Alli
n'coutait que sa pense. Depuis trois ans, le roi son pre voulait la
marier  tous les barons du voisinage; depuis trois ans, la princesse
refusait tous les prtendants. Salerne tait sa dot, et elle sentait que
c'tait sa dot seule qu'on voulait pouser. Srieuse et tendre, Alli
n'avait pas d'ambition, elle n'tait pas coquette, elle ne riait pas
pour montrer ses dents, elle savait couter et ne parlait jamais pour ne
rien dire; cette maladie, si rare chez les femmes, faisait le dsespoir
des mdecins.

Alli tait encore plus rveuse que de coutume, quand tout d'un coup
dboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majest d'un
Csar empanach. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent
prises d'un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main,
elles se mirent  en jeter au cavalier, et de faon si adroite, qu'il en
reut deux en plein visage.

--Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous
rire  vous user les dents jusqu'aux gencives. Voil ce que vous
souhaite Zerbin.

Et voici les deux femmes qui rient  se tordre, sans que rien les
arrte, ni les menaces du bcheron ni les ordres de la princesse, qui
prenait en piti le pauvre bcheron.

--Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Alli, et si douce et si
triste! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te
fera rire, et l'pouser par-dessus le march!

Sur ce, il prit sa mche de cheveux, et salua la princesse de la faon
la plus gracieuse.

Rgle gnrale: quand on est  cheval sur un fagot, il ne faut saluer
personne, ft-ce une reine; Zerbin l'oublia, et mal lui en prit. Pour
saluer la princesse, il avait lch la corde qui retenait les branches
en faisceau; voici le fagot qui s'ouvre et le bon Zerbin qui tombe en
arrire, les jambes en l'air, de la faon la plus grotesque et la plus
ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la
moiti du feuillage, et, couronn comme un dieu sylvain, il s'en alla
rouler dix pas plus loin.

Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on? Je
l'ignore; c'est un mystre que la philosophie n'a pas encore expliqu.
Ce que je sais, c'est que tout le monde rit et que la princesse Alli
fit comme tout le monde. Mais aussitt elle se leva, regarda Zerbin avec
des yeux tranges, mit la main sur son coeur, la porta  sa tte et
rentra dans le palais, tout agite d'un trouble inconnu.

Cependant Zerbin rassemblait les branches parses et rentrait chez lui 
pied, comme un simple fagotier. La prosprit ne l'avait point bloui,
la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journe tait bonne,
c'tait assez pour lui. Il acheta un beau fromage de buffle, blanc et
dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dna du meilleur
apptit. L'innocent ne se doutait gure du mal qu'il avait fait et du
dsordre qu'il laissait aprs lui.

V

Tandis que ces graves vnements se passaient, quatre heures sonnaient 
la tour de Salerne. La journe tait brlante, le silence rgnait dans
les rues. Retir dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit,
le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple: il dormait.

Tout  coup il s'veilla en sursaut: deux bras lui serraient le cou, des
larmes brlantes lui mouillaient le visage; c'tait la belle Alli qui
embrassait son pre, dans un accs de tendresse.

--Qu'est cela? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu
m'embrasses et tu pleures? Ah! fille de ta mre, tu veux me faire faire
ta volont?

--Tout au contraire, mon bon pre, dit Alli; c'est une fille obissante
qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai
trouv. Pour vous faire plaisir, je suis prte  lui donner ma main.

--Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui pousons-nous?
le prince de la Cava? Non. C'est donc le comte de Capri? le marquis de
Sorrente? Non. Qui est-ce donc?

--Je ne le connais pas, mon bon pre.

--Comment, tu ne le connais pas? tu l'as vu cependant?

--Oui, tout  l'heure, sur la place du chteau.

--Et il t'a parl?

--Non, mon pre. Est-il besoin de parler quand les coeurs s'entendent?

Mouchamiel fit la grimace, se gratta l'oreille, et regardant sa fille
entre les deux yeux:

--Au moins, dit-il, c'est un prince?

--Je ne sais pas, mon pre, mais qu'importe?

--Il importe beaucoup, ma fille, et tu n'entends rien  la politique.
Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c'est 
merveille. Comme roi et comme pre, je ne gnerai jamais ta volont
quand cette volont sera la mienne. Mais autrement j'ai des devoirs 
remplir envers ma famille et mes sujets, et j'entends qu'on fasse ce que
je veux. O se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t'a pas
parl et qui t'adore?

--Je l'ignore, dit Alli.

--Voil qui est trop fort, s'cria Mouchamiel. C'est pour me conter de
pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent 
mon peuple! Hol! chambellans, qu'on appelle les femmes de la princesse
et qu'on la reconduise dans ses appartements.

En entendant ces mots, Alli leva les bras au ciel et se mit  fondre
en larmes. Puis, elle tomba aux genoux du roi en sanglotant. Au mme
moment, les deux femmes entrrent, toujours riant aux clats.

--Silence, misrables, silence! s'cria Mouchamiel, indign de ce manque
de respect.

Mais plus le roi criait: Silence! et plus les deux femmes riaient, sans
souci de l'tiquette.

--Gardes, dit le prince hors de lui, qu'on saisisse ces insolentes, et
qu'on leur tranche la tte. Je leur apprendrai qu'il n'y a rien de moins
plaisant qu'un roi.

--Sire, dit Alli, enjoignant les mains, rappelez-vous que vous avez
illustr votre rgne en abolissant la peine de mort.

--Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civiliss. Qu'on pargne
ces femmes, et qu'on se contente de les traiter  la russe, avec tous
les mnagements voulus. Btonnez-les jusqu' ce qu'elles meurent
naturellement.

--Grce! mon pre, dit Alli; c'est moi, c'est votre fille qui vous en
supplie.

--Pour Dieu! qu'elles ne rient plus, et qu'on m'en dbarrasse, dit le
bon Mouchamiel. Emmenez ces pcores, je leur pardonne; qu'on les enferme
dans une cellule jusqu' ce qu'elles y crvent de silence et d'ennui.

--Ah! mon pre, sanglota la pauvre Alli.

--Allons, dit le roi, qu'on les marie, et que a finisse!

--Grce, Sire, nous ne rirons plus, crirent les deux femmes en tombant
 genoux et en ouvrant une bouche o il n'y avait que des gencives. Que
Votre Majest nous pardonne, et qu'elle nous venge. Nous sommes victimes
d'un art infernal; un sclrat nous a ensorceles.

--Un sorcier dans mes tats! dit le roi qui tait un esprit fort; c'est
impossible! Il n'y en a point, puisque je n'y crois pas.

--Sire, dit l'une des femmes, est-il naturel qu'un fagot trotte comme un
cheval de mange et caracole sous la main d'un bcheron? Voil ce que
nous venons de voir sur la place du chteau.

--Un fagot! reprit le roi; cela sent le sorcier. Gardes, qu'on saisisse
l'homme et son fagot, et que, l'un portant l'autre, on les brle tous
les deux. Aprs cela, j'espre qu'on me laissera dormir.

--Brler mon bien-aim! s'cria la princesse, en remuant les bras comme
une illumine. Sire, ce noble chevalier, c'est mon poux, c'est mon
bien, c'est ma vie. Si l'on touche  un seul de ses cheveux, je meurs.

--L'enfer est dans ma maison, dit le pauvre Mouchamiel. A quoi me
sert-il d'tre roi pour ne pouvoir pas mme dormir la grasse matine?
Mais je suis bon de me tourmenter. Qu'on appelle Mistigris. Puisque j'ai
un ministre, c'est bien le moins qu'il me dise ce que je pense, et qu'il
sache ce que je veux.


VI


On annona le seigneur Mistigris. C'tait un petit homme, gros, court,
rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui
regardaient de tous les cts  la fois, un front bas, un nez crochu, de
grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du clbre ministre
qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il
entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le
pouvoir et ses ennuis.

--Enfin, vous voil! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe
des choses inoues dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le
dernier averti?

--Tout est dans l'ordre accoutum, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai
l dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix
rgnent dans l'tat, comme toujours.

Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit:

Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas vol  la douane plus
que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau;
cinq entres  l'hpital. Rien de nouveau.

Ville haute. Octroi doubl; prosprit et moralit toujours
croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposs; trois
maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris;
trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau.

--Voil donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irrite.
Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le mtier de connatre les
affaires d'tat, j'en sais davantage. Un homme  cheval sur un fagot a
pass sur la place du chteau, et il a ensorcel ma fille. La voici qui
veut l'pouser.

--Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce dtail; un ministre sait
tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majest de ces niaiseries? On pendra
l'homme et tout sera dit.

--Et vous pouvez me dire o est ce misrable?

--Sans doute, Sire, rpondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend
tout, est partout.

--Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drle n'est
pas ici, vous laisserez le ministre  des gens qui ne se contentent pas
de voir, mais qui agissent. Allez!

Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la
salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui touffe, et fut
oblig de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'tait le
prfet de la ville qu'un hasard heureux amenait prs de lui. Mistigris
recula de deux pas et prit le magistrat au collet.

--Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix
minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promne dans Salerne 
cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!

Tout tourdi de cette menace, le prfet courut chez le chef de la
police.

--O est l'homme qui se promne sur un fagot? lui dit-il.

--Quel homme? demanda le chef de la police.

--Ne raisonnez pas avec votre suprieur; je ne le souffrirai point. En
n'arrtant pas ce sclrat, vous avez manqu  tous vos devoirs. Si dans
cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez!

Le chef de la police courut au poste du chteau; il y trouva ses gens
qui veillaient  la tranquillit publique en jouant aux ds.

--Drles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas
l'homme qui se promne  cheval sur un fagot, je vous fais btonner
comme des galriens. Courez, et pas un mot.

La troupe sortit en blasphmant, tandis que l'habile et sage Mistigris,
confiant dans les miracles de la hirarchie, rentrait tranquillement
dans la chambre du roi et remettait sur ses lvres ce sourire perptuel
qui fait partie de la profession.


VII


Deux mots dits par le ministre  l'oreille du roi charmrent Mouchamiel.
L'ide de brler un sorcier ne lui dplaisait pas. C'tait un joli petit
vnement qui honorerait son rgne, une preuve de sagesse qui tonnerait
la postrit.

Une seule chose gnait le roi, c'tait la pauvre Alli noye dans
les larmes et que ses femmes essayaient en vain d'entraner dans ses
appartements.

Mistigris regarda le roi en clignant de l'oeil; puis, s'approchant de la
princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde:

--Madame, il va venir, il ne faut pas qu'il vous voie pleurer. Au
contraire, parez-vous; soyez deux fois belle, et que votre vue seule
l'assure de son bonheur.

--Je vous entends, bon Mistigris, s'cria Alli. Merci, mon pre, merci,
ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu'elle couvrit de
baisers. Soyez bni, mille et mille fois bni!

Elle sortit ivre de joie, la tte haute, les yeux brillants, et si
heureuse, si heureuse qu'elle arrta au passage le premier chambellan
pour lui annoncer elle-mme son mariage.

--Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-mme les
honneurs du palais et soyez sr que vous n'obligerez pas des ingrats.

Rest seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d'un air furieux.

--tes-vous fou! lui dit-il. Quoi! sans me consulter, vous engagez ma
parole? Vous croyez-vous le matre de mon empire pour disposer de ma
fille et de moi sans mon aveu?

--Bah! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse;
c'tait le plus press. En politique on ne s'occupe jamais du lendemain.
A chaque jour suffit sa peine.

--Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la
retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent
qui m'a vol le coeur de mon enfant.

--Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole; mais il y a
plusieurs faons de la tenir.

--Qu'entendez-vous par l? dit Mouchamiel.

--Votre Majest, reprit le ministre, vient de promettre  ma fille de la
marier; nous la marierons. Aprs quoi nous prendrons la loi qui dit:

Si un noble qui n'a pas rang de baron ose prtendre  l'amour d'une
princesse de sang royal, il sera trait comme noble, c'est--dire
dcapit.

Si le prtendant est un bourgeois, il sera trait comme un bourgeois,
c'est--dire pendu.

Si c'est un vilain, il sera noy comme un chien.

--Vous voyez, Sire, que rien n'est plus ais que d'accorder votre amour
paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois  Salerne,
qu'il y a toujours moyen de s'accommoder avec elles.

--Mistigris, dit le roi, vous tes un coquin.

--Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis
qu'un politique. On m'a enseign qu'il y a une grande morale pour les
princes et une petite pour les petites gens. J'ai profit de la leon.
C'est ce discernement qui fait le gnie des hommes d'tat, l'admiration
des habiles et le scandale des sots.

--Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous tes
fatigant comme un loge acadmique. Je ne vous demande pas de mots, mais
des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en.

Comme il parlait ainsi, la princesse Alli entra dans la chambre royale.
Elle tait si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bon
Mouchamiel soupira et se prit  dsirer que le cavalier du fagot ft un
prince, afin qu'on ne le pendt pas.


VIII


C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses dsagrments. Adieu
le plaisir d'tre inconnu et de dfier la sotte curiosit de la foule.
L'entre triomphale de Zerbin n'tait pas acheve, qu'il n'y avait pas
un enfant dans Salerne qui ne connt la personne, la vie et la demeure
du bcheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand'peine  trouver
l'homme qu'ils cherchaient.

Zerbin tait  deux genoux dans sa cour, tout occup  affiler sa
fameuse cogne; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce,
quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort
vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades
dans le dos le poussrent dans la rue; c'est de cette faon qu'il apprit
qu'un ministre s'intressait  sa personne, et que le roi lui-mme
daignait l'appeler au palais.

Zerbin tait un sage, et le sage ne s'tonne de rien. Il enfona
ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop
s'mouvoir de la grle qui tombait sur lui. Cependant, pour tre sage,
on n'est pas un saint. Un coup de pied reu dans le mollet lassa la
patience du bcheron.

--Doucement, dit-il, un peu de piti pour le pauvre monde.

--Je crois que le drle raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient.
Monsieur est douillet: on va prendre des gants pour le mener par la
main.

--Je voudrais vous voir  ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous
ririez.

--Te tairas-tu, drle! dit le chef de la bande en lui dcochant un coup
de poing  dcorner un boeuf.

Le coup tait mal port sans doute, car, au lieu d'atteindre Zerbin, il
alla droit dans l'oeil d'un estafier. Furieux et  moiti aveugle,
le bless se jeta sur le maladroit qui l'avait frapp et le prit aux
cheveux. Les voil qui se battent; on veut les sparer: les coups de
poing pleuvent  droite,  gauche, en haut, en bas; c'tait une mle
gnrale: rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes
qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une
patrouille pour rtablir l'ordre, en arrtant les battants, les battus
et les curieux.

Zerbin, toujours impassible, s'en allait au chteau en se promenant,
quand, sur la grande place, il fut abord par une longue file de beaux
messieurs en habits brods et en culottes courtes. C'taient les valets
du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan
lui-mme, venaient au-devant du fianc qu'attendait la princesse. Comme
ils avaient reu l'ordre d'tre polis, chacun d'eux avait le chapeau 
la main et le sourire sur les lvres. Ils salurent Zerbin; le bcheron,
en homme bien lev, leur rendit leur salut. Nouvelles rvrences de la
livre, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite
avec une gravit parfaite. Zerbin se fatigua le premier: n'tant pas
n dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui
manquait:

--Assez, s'cria-t-il, assez; et comme dit la chanson:

  Aprs trois refus,
    La chance;
  Aprs trois saluts,
    La danse.

Vous ne m'avez pas trop salu, dansez maintenant.

Aussitt, voici les valets qui se mettent  danser en saluant,  saluer
en dansant, et qui tous, prcdant Zerbin dans un ordre admirable, lui
font au chteau une entre digne d'un roi.


IX


Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement
le bout de son nez; Alli soupirait, Mistigris taillait des plumes comme
un diplomate qui cherche une ide, les courtisans immobiles et muets
avaient l'air de rflchir. Enfin, la grande porte du salon s'ouvrit.
Majordome et valets entrrent en cadence, dansant une sarabande qui
surprit fort la cour. Derrire eux marchait le bcheron, aussi peu mu
des splendeurs royales que s'il tait n dans un palais. Cependant,  la
vue du roi, il s'arrta, ta son chapeau qu'il tint  deux mains sur sa
poitrine, salua trois fois en tirant la jambe droite; puis, il remit son
chapeau sur sa tte, s'assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser
le bout de son pied.

--Mon pre, s'cria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici
l'poux que vous m'avez donn. Qu'il est beau! qu'il est noble! N'est-ce
pas que vous l'aimerez?

--Mistigris, murmura Mouchamiel  demi trangl, interrogez cet homme
avec les plus grands mnagements. Songez au repos de ma fille et
au mien. Quelle aventure! Ah! que les pres seraient heureux s'ils
n'avaient pas d'enfants!

--Que Votre Majest se rassure, rpondit Mistigris; l'humanit est mon
devoir et mon plaisir.

--Lve-toi, coquin! dit-il  Zerbin d'un ton brusque; rponds vite, si
tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince dguis? Tu te tais, misrable!
Tu es un sorcier!

--Pas plus sorcier que toi, mon gros, rpondit Zerbin sans quitter son
fauteuil.

--Ah! brigand! s'cria le ministre; cette dngation prouve ton crime;
te voil confondu par ton silence, triple sclrat!

[Illustration: Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle
chanson plaintive.]

--Si j'avouais, je serais donc innocent? dit Zerbin.

--Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l'loquence, faites
justice; purgez vos tats, purgez la terre de ce monstre. La mort est
trop douce pour un pareil sacripant.

--Va toujours, dit Zerbin; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas.

--Sire, cria Mistigris en soufflant, votre justice et votre humanit
sont en prsence. _Oua, oua, oua._ L'humanit vous ordonne de protger
vos sujets en les dlivrant de ce sorcier, _oua, oua, oua_. La justice
veut qu'on le pende ou qu'on le brle, _oua, oua, oua_. Vous tes pre,
_oua, oua_, mais vous tes roi, _oua, oua_, et le roi, _oua, oua_,
doit effacer le pre, _oua, oua, oua_.

--Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic
insupportable. Pas tant d'affectation. Concluez.

--Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. _Oua, oua, oua._

Tandis que le roi soupirait, Alli, quittant brusquement son pre, alla
se mettre auprs de Zerbin.

--Ordonnez, Sire, dit-elle; voici mon poux; son sort sera le mien.

A ce scandale, toutes les dames de la cour se couvrirent la figure.
Mistigris lui-mme se crut oblig de rougir.

--Malheureuse! dit le roi furieux, en te dshonorant tu as prononc ta
condamnation. Gardes! arrtez ces deux cratures; qu'on les marie sance
tenante; aprs cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans
le port, jetez-y ces coupables, et qu'on les abandonne  la fureur des
flots.

--Ah! Sire, s'cria Mistigris, tandis qu'on entranait la princesse
et Zerbin, vous tes le plus grand roi du monde. Votre bont, votre
douceur, votre indulgence seront l'exemple et l'tonnement de la
postrit. Que ne dira pas demain le _Journal officiel_! Pour nous,
confondus par tant de magnanimit, il ne nous reste qu' nous taire et 
admirer.

--Ma pauvre fille, s'cria le roi, que va-t-elle devenir sans son pre!
Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera
pour moi une consolation que de savoir cet habile homme auprs de
ma chre Alli. Et puis, changer de ministre, ce sera toujours une
distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon
Mistigris.

Mistigris tait rest la bouche ouverte; il allait reprendre haleine
pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l'emporta hors du
palais. Malgr ses cris, ses menaces, ses prires et ses pleurs, on le
jeta sur la barque, et bientt les trois amis se trouvrent seuls au
milieu des flots.

Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s'enferma dans la
chambre basse pour achever une sieste si dsagrablement interrompue.


X


La nuit tait belle et calme; la lune clairait de sa blanche clart la
mer et ses sillons tremblants; le vent soufflait de terre et emportait
au loin la barque; dj on apercevait Capri qui se dressait au milieu
des flots comme une corbeille de fleurs. Zerbin tenait la barre et
murmurait je ne sais quelle chanson, plaintive, chant de bcheron ou
de matelot. A ses pieds tait assise Alli, silencieuse, mais non
pas triste; elle coutait son bien-aim. Le pass, elle l'oubliait;
l'avenir, elle n'y songeait gure; rester auprs de Zerbin, c'tait
toute sa vie.

Mistigris, moins tendre, tait moins philosophe. Inquiet et furieux,
il s'agitait comme un ours dans sa cage et faisait  Zerbin de beaux
discours que le bcheron n'coutait pas. Insensible comme toujours,
Zerbin penchait la tte. Peu habitu aux harangues officielles, les
discours du ministre l'endormaient.

--Qu'allons-nous devenir? criait Mistigris. Voyons affreux sorcier, si
tu as quelque vertu montre-le; tire-nous d'ici. Fais-toi prince ou roi
quelque part, et nomme-moi ton premier ministre. Il me faut quelque
chose  gouverner. A quoi te sert ta puissance, si tu ne fais pas la
fortune de tes amis?

--J'ai faim, dit Zerbin en ouvrant la moiti d'un oeil.

Alli se leva aussitt et chercha autour d'elle.

--Mon ami, dit-elle, que voulez-vous?

--Je veux des figues et du raisin, dit le bcheron.

Mistigris poussa un cri; un baril de figues et de raisins secs venait de
sortir entre ses jambes et l'avait jet par terre.

--Ah! pensa-t-il en se relevant, j'ai ton secret, maudit sorcier. Si tu
as ce que tu souhaites, ma fortune est faite: je n'ai pas t ministre
pour rien, beau prince; je te ferai vouloir ce que je voudrai.

Tandis que Zerbin mangeait ses figues, Mistigris s'approcha de lui, le
dos courb, la face souriante.

--Seigneur Zerbin, dit-il, je viens demander  Votre Excellence son
incomparable amiti. Peut-tre Votre Altesse n'a-t-elle pas bien compris
tout ce que je cachais de dvouement sous la svrit affecte de mes
paroles; mais je puis l'assurer que tout tait calcul pour brusquer son
bonheur. C'est moi seul qui ai ht son heureux mariage.

--J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.

--Voici, seigneur, dit Mistigris avec toute la grce d'un courtisan.
J'espre que Son Excellence sera satisfaite de mes petits services et
qu'elle me mettra souvent  mme de lui tmoigner tout mon zle.

--Triple brute, murmura-t-il tout bas, tu ne m'entends point. Il faut
absolument que je mette Alli dans mes intrts. Plaire aux dames, c'est
le grand secret de la politique.

--A propos, seigneur Zerbin, reprit-il en souriant, vous oubliez que
vous tes mari de ce soir. Ne serait-il pas convenable de faire un
cadeau de noces  votre royale fiance?

--Toi, mon gros, tu m'ennuies, dit Zerbin. Un cadeau de noces, o
veux-tu que je le pche? au fond de la mer? Va le demander aux poissons,
tu me le rapporteras.

A l'instant mme, comme si une main invisible l'et lanc, Mistigris
sauta par-dessus le bord et disparut sous les flots.

Zerbin se remit  plucher et  croquer ses raisins, tandis qu'Alli ne
se lassait pas de le regarder.

--voil un marsouin qui sort de l'eau, dit Zerbin.

Ce n'tait pas un marsouin, c'tait l'heureux messager qui, remont sur
les vagues, se dbattait au milieu de l'cume; Zerbin prit Mistigris par
les cheveux et l'en tira par-dessus bord. Chose trange, le gros homme
avait dans les dents une escarboucle qui brillait comme une toile au
milieu de la nuit.

Ds qu'il put respirer:

--Voil, dit-il, le cadeau que le roi des poissons offre  la charmante
Alli. Vous voyez, seigneur Zerbin, que vous avez en moi le plus fidle
et le plus dvou des esclaves. Si vous avez jamais un petit ministre 
confier...

--J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.

--Seigneur, reprit Mistigris, ne ferez-vous rien pour la princesse votre
femme? Cette barque expose  toutes les injures de l'air n'est pas un
sjour digne de sa naissance et de sa beaut.

--Assez! Mistigris, dit Alli; je suis bien ici, je ne demande rien.

--Rappelez-vous, Madame, dit l'officieux ministre que, lorsque le prince
de Capri vous offrit sa main, il avait envoy  Salerne un splendide
navire en acajou, o l'or et l'ivoire brillaient de toutes parts. Et ces
matelots vtus de velours, et ces cordages de soie et ces salons tout
orns de glaces! voil ce qu'un petit prince faisait pour vous. Le
seigneur Zerbin ne voudra pas rester en arrire, lui, si noble, si
puissant et si bon.

--Il est sot, ce bonhomme-l! dit Zerbin; il parle toujours. Je voudrais
avoir un bateau comme a, rien que pour te clore le bec, bavard! aprs
cela tu te tairais.

A ce moment, Alli poussa un cri de surprise et de joie qui fit
tressaillir le bcheron.

O tait-il? Sur un magnifique navire qui fendait les vagues avec la
grce d'un cygne aux ailes gonfles. Une tente claire par des lampes
d'albtre formait sur le pont un salon richement meubl; Alli, toujours
assise aux pieds de son poux, le regardait toujours; Mistigris courait
aprs l'quipage et voulait donner des ordres aux matelots. Mais sur
cet trange vaisseau personne ne parlait; Mistigris en tait pour son
loquence, et ne pouvait mme trouver un mousse  gouverner.

Zerbin se leva pour regarder le sillage; Mistigris accourut aussitt,
toujours souriant.

--Votre Seigneurie, dit-il, est-elle satisfaite de mes efforts et de mon
zle?

--Tais-toi, bavard, dit le bcheron. Je te dfends de parler jusqu'
demain matin. Je rve, laisse-moi dormir.

Mistigris resta bouche bante, en faisant les gestes les plus
respectueux; puis de dsespoir il descendit  la salle  manger et se
mit  souper sans rien dire. Il but durant quatre heures sans pouvoir
se consoler, et finit par tomber sous la table. Pendant ce temps Zerbin
rvait tout  son aise; Alli, seule, ne dormait pas.


XI


On se lasse de tout, mme du bonheur, dit un proverbe;  plus forte
raison se lasse-t-on d'aller en mer sur un navire o personne ne parle,
et qui va je ne sais o.

Aussi, ds que Mistigris eut repris ses sens et recouvr la parole,
n'eut-il d'autre ide que d'amener Zerbin  souhaiter d'tre  terre.
La chose tait difficile; l'adroit courtisan craignait toujours quelque
voeu indiscret qui le renverrait chez les poissons: il tremblait
par-dessus tout que Zerbin ne regrettt ses bois et sa cogne. Devenez
donc le ministre d'un bcheron!

Par bonheur Zerbin s'tait rveill dans une humeur charmante; il
s'habituait  la princesse, et, si brute qu'il ft, cette aimable figure
l'gayait. Mistigris voulut saisir l'occasion; mais, hlas! les femmes
sont si peu raisonnables, quand par hasard elles aiment! Alli disait 
Zerbin combien il serait doux de vivre ensemble, seuls, loin du monde et
du bruit, dans quelque chaumire tranquille, au milieu d'un verger, au
bord d'un ruisseau. Sans rien comprendre  cette posie, le bon Zerbin
coutait avec plaisir ces douces paroles qui le beraient.

--Une chaumire, avec des vaches et des poules, disait-il, ce serait
joli. Si...

Mistigris se sentit perdu et frappa un grand coup.

--Ah! seigneur! s'cria-t-il, regardez donc l-bas en face de vous. Que
c'est beau!

--Quoi donc? dit la princesse, je ne vois rien.

--Ni moi non plus, dit Zerbin en se frottant les yeux.

--Est-ce possible? reprit Mistigris d'un air tonn. Quoi! vous ne voyez
pas ce palais de marbre qui brille au soleil, et ce grand escalier, tout
garni d'orangers, qui par cent marches descend majestueusement au bord
de la mer?

--Un palais? dit Alli. Pour tre entoure de courtisans, d'gostes et
de valets, je n'en veux pas. Fuyons.

--Oui, dit Zerbin, une chaumire vaut mieux; on y est plus tranquille.

--Ce palais-l ne ressemble  aucun autre, s'cria Mistigris, chez qui
la peur excitait l'imagination. Dans cette demeure ferique il n'y a ni
courtisans ni valets; on est servi de faon invisible; on est tout  la
fois seul et entour! Les meubles ont des mains, les murs ont des
oreilles.

--Ont-ils une langue? dit Zerbin.

--Oui, reprit Mistigris; ils parlent et disent tout, mais ils se taisent
quand on veut.

--Eh bien! dit le bcheron, ils ont plus d'esprit que toi. Je voudrais
bien avoir un chteau comme a. O est-il donc, ce beau palais? Je ne le
vois pas.

--Il est l devant vous, mon ami, dit la princesse.

Le vaisseau avait couru vers la terre, et dj on jetait l'ancre dans
un port o l'eau tait assez profonde pour qu'on pt aborder  quai.
Le port tait  demi entour par un grand escalier en fer  cheval;
au-dessus de l'escalier, sur une plate-forme immense et qui dominait la
mer, s'levait le plus riant palais qu'on ait jamais rv.

Les trois amis montrent gaiement; Mistigris allait en tte, tout en
soufflant  chaque marche. Arriv  la grille du chteau, il voulut
sonner; pas de cloche; il appela: ce fut la Grille elle-mme qui
rpondit.

--Que veux-tu, tranger? demanda-t-elle.

--Parler au matre de ce logis, dit Mistigris, un peu intrigu de causer
pour la premire fois avec du fer battu.

--Le matre de ce palais est le seigneur Zerbin, rpondit la Grille.
Quand il approchera, j'ouvrirai.

Zerbin arrivait, donnant le bras  la belle Alli; la Grille s'carta
avec respect et laissa passer les deux poux, suivis de Mistigris.

Une fois sur la terrasse, Alli regarda le spectacle splendide qu'elle
avait sous les yeux: la mer, la mer immense, toute brillante au soleil
du matin.

--Qu'il fait bon ici! dit-elle, et qu'on serait bien, assis sous cette
galerie, toute garnie de lauriers en fleur!

--Oui, dit Zerbin, mettons-nous par terre.

--Il n'y a donc pas de fauteuils, ici? s'cria Mistigris.

--Nous voici, nous voici, crirent les fauteuils; et ils arrivrent
tous, courant l'un aprs l'autre, aussi vite que leurs quatre pieds le
permettaient.

--On djeunerait bien ici, dit Mistigris.

--Oui, dit Zerbin; mais o est la table?

--Me voil, me voil, rpondit une voix de contralto.

Et une belle table d'acajou, marchant avec la gravit d'une matrone,
vint se placer devant les convives.

--C'est charmant, dit la princesse, mais o sont les plats?

--Nous voici, nous voici, crirent des petites voix sches: et trente
plats, suivis des assiettes, leurs soeurs, et des couverts, leurs
cousins, sans oublier leurs tantes, les salires, se rangrent en un
instant dans un ordre admirable sur la table, qui se couvrit de gibier,
de fruits et de fleurs.

--Seigneur Zerbin, dit Mistigris, vous voyez ce que je fais pour vous.
Tout ceci est mon oeuvre.

--Tu mens! cria une voix.

Mistigris se retourna et ne vit personne; c'tait une colonne de la
galerie qui avait parl.

--Seigneur, dit-il, je crois que personne ne peut m'accuser d'imposture;
j'ai toujours dit la vrit.

--Tu mens! dit la voix.

--Ce palais est odieux, pensa Mistigris. Si les murs y disent la vrit,
on n'y tablira jamais la cour, et je ne serai jamais ministre. Il faut
changer cela.

--Seigneur Zerbin, reprit-il, au lieu de vivre ici solitaire,
n'aimeriez-vous pas mieux avoir un bon peuple qui payerait de bons
petits impts, qui fournirait de bons petits soldats, et qui vous
entourerait d'amour et de tendresse?

--Roi! dit Zerbin, pour quoi faire?

--Mon ami, ne l'coutez pas, dit la bonne Alli. Restons ici, nous y
sommes si bien tous les deux.

--Tous les trois, dit Mistigris; je suis ici le plus heureux des hommes,
et prs de vous je ne dsire rien.

--Tu mens! dit la voix.

--Quoi! seigneur, y a-t-il ici quelqu'un qui ose douter de mon
dvouement?

--Tu mens! reprit l'cho.

--Seigneur, ne l'coutez pas, s'cria Mistigris. Je vous honore et je
vous aime; croyez  mes serments.

--Tu mens! reprit la voix impitoyable.

--Ah! si tu mens toujours, va-t-en dans la lune, dit Zerbin; c'est le
pays des menteurs.

Parole imprudente, car aussitt Mistigris partit en l'air comme une
flche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur
la terre? on l'ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu'il y a
reparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a
jamais revu dans un palais o les murs mmes disaient la vrit.


XII


Rests seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu'Alli
se laissait aller aux plus douces penses. Vivre dans une solitude
enchante, auprs de ce qu'on aime, n'est-ce pas ce qu'on rve dans ses
plus beaux jours? Pour connatre son nouveau domaine, elle prit le bras
de Zerbin. De droite et de gauche, le palais tait entour de belles
prairies arroses d'eaux jaillissantes. Des chnes verts, des htres
pourpres, des mlzes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles
oranges allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du
feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le
repos. Alli mit la main sur son coeur, et regardant Zerbin:

--Mon ami, lui dit-elle, tes-vous heureux ici et n'avez-vous plus rien
 dsirer?

--Je n'ai jamais rien dsir, dit Zerbin. Qu'ai-je  demander? Demain je
prendrai ma cogne et je travaillerai ferme; il y a l de beaux bois 
abattre; on en peut tirer plus d'un cent de fagots.

--Ah! dit Alli en soupirant, vous ne m'aimez pas!

--Vous aimer! dit Zerbin, qu'est-ce que c'est que a? Je ne vous veux
pas de mal, assurment, bien au contraire; voil un chteau qui nous
vient des nues, il est  vous; crivez  votre pre, faites-le venir, a
me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, a n'est pas ma faute:
je n'y suis pour rien. Bcheron je suis n, bcheron je veux mourir. a,
c'est mon mtier, et je sais me tenir  ma place. Ne pleurez pas, je ne
veux rien dire qui vous afflige.

--Ah! Zerbin, s'cria la pauvre Alli, que vous ai-je fait pour me
traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien mchante pour que
vous ne vouliez pas m'aimer?

--Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas.
a ne sert  rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons,
bon! voil de nouvelles larmes! eh bien! oui, si a vous fait plaisir,
je veux bien vous aimer; je vous aime, Alli, je vous aime.

La pauvre Alli, tout plore, leva les yeux: Zerbin tait transform.
Il y avait dans son regard la tendresse d'un poux, le dvouement d'un
homme qui donne  tout jamais son coeur et sa vie. A cette vue, Alli se
mit  pleurer de plus belle; mais, en pleurant, elle souriait  Zerbin,
qui, de son ct, pour la premire fois, se mit  fondre en larmes.
Pleurer sans savoir pourquoi, n'est-ce pas le plus grand plaisir de la
vie?

Et alors parut la fe des eaux, tenant par la main le sage Mouchamiel.
Le bon roi tait bien malheureux depuis qu'il n'avait plus sa fille
et son ministre. Il embrassa tendrement ses enfants, leur donna sa
bndiction et leur dit adieu le mme jour pour mnager son motion, sa
sensibilit et sa sant. La fe des eaux resta la protectrice des deux
poux, qui vcurent longtemps dans leur beau palais, heureux d'oublier
le monde, plus heureux d'en tre oublis.

  Zerbin resta-t-il sot, comme l'tait son pre?
  Son me s'ouvrit-elle  la clart des cieux?
  On pouvait d'un seul mot lui dessiller les yeux;
  Ce mot, le lui dit-on tout bas? C'est un mystre;
    Je l'ignore et je dois me taire.

  Mais qu'importe, aprs tout? Zerbin tait heureux.
  On l'aimait, c'est la grande affaire;
  Lui donner de l'esprit n'tait pas ncessaire;
    Qu'elle soit princesse ou bergre,
  Toute femme en mnage a de l'esprit pour deux.




LE PACHA BERGER


CONTE TURC


Il y avait une fois  Bagdad un pacha fort aim du sultan, fort redout
de ses sujets. Ali (c'tait le nom de notre homme) tait un vrai
musulman, un Turc de la vieille roche. Ds que l'aube du jour permettait
de distinguer un fil blanc d'un fil noir, il tendait un tapis  terre,
et, le visage tourn vers la Mecque, il faisait pieusement ses ablutions
et ses prires. Ses dvotions acheves, deux esclaves noirs, vtus
d'carlate, lui apportaient la pipe et le caf. Ali s'installait sur un
divan, les jambes croises, et restait ainsi tout le long du jour. Boire
 petits coups du caf d'Arabie, noir, amer, brlant, fumer lentement du
tabac de Smyrne dans un long _narghil_, dormir, ne rien faire et penser
moins encore, c'tait l sa faon de gouverner. Chaque mois, il est
vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au trsor
imprial un million de piastres, l'impt du pachalick; ce jour-l, le
bon Ali, sortant de sa quitude ordinaire, appelait devant lui les plus
riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de
piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient
la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils
n'avaient pas un _para_[1]; ils imploraient la piti du pacha, la
misricorde du sultan. Sur quoi, Ali, sans cesser de prendre son caf,
les faisait btonner sur la plante des pieds jusqu' ce qu'on lui
apportt cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par
trouver quelque part. La somme compte, le fidle administrateur en
envoyait la moiti au sultan et jetait l'autre moiti dans ses coffres;
puis, il se remettait  fumer. Quelquefois, malgr sa patience, il se
plaignait, ce jour-l, des soucis de la grandeur et des fatigues du
pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant,
il levait l'impt avec le mme calme et le mme dsintressement.
C'tait le modle des pachas.

[Note 1: Le para vaut quelques centimes.]

Aprs la pipe, le caf et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'tait
sa fille, _Charme-des-Yeux_. Il avait raison de l'aimer, car dans sa
fille, comme dans un vivant miroir, Ali se revoyait avec toutes ses
vertus. Aussi nonchalante que belle, _Charme-des-Yeux_ ne pouvait faire
un pas sans avoir auprs d'elle trois femmes toujours prtes  la
servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette,
une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'ventait, une esclave noire
l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque
matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot tran par des
boeufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en
visites, occupe  manger des confitures de roses,  boire des sorbets 
la grenade,  regarder des danseuses,  se moquer de ses bonnes amies.
Aprs une journe si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait
son pre et dormait sans rver. Lire, rflchir, broder, faire de la
musique, ce sont l des fatigues que _Charme-des-Yeux_ avait soin de
laisser  ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de
pacha, on est ne pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de
plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les
Turcs; mais combien de chrtiens qui sont Turcs  cet endroit!

Il n'y a point ici-bas de bonheur sans mlange; autrement la terre
ferait oublier le ciel. Ali en fit l'exprience. Un jour d'impt, le
vigilant pacha, moins veill que de coutume, fit btonner par mgarde
un _raya_ grec, protg de l'Angleterre. Le battu cria: c'tait son
droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que
le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le
consul. On hurla dans les journaux, on vocifra au parlement, on montra
le poing  Constantinople. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le
sultan, et, ne pouvant se dbarrasser de sa fidle allie, dont il avait
peur, il voulut au moins se dbarrasser du pacha, cause innocente de
tout ce vacarme. La premire ide de Sa Hautesse fut de faire trangler
son ancien ami; mais Elle rflchit que le supplice d'un musulman
donnerait trop d'orgueil et trop de joie  ces chiens de chrtiens qui
aboient toujours. Aussi, dans son inpuisable clmence, le Commandeur
des Croyants se contenta-t-il d'ordonner qu'on jett le pacha sur
quelque plage dserte, et qu'on l'y laisst mourir de faim.

Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge tait un vieux pacha,
chez qui l'ge temprait le zle, et qui savait par exprience que la
volont des sultans n'est immuable que dans l'almanach. Il se dit qu'un
jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui
saurait gr d'une clmence qui ne lui cotait rien. Il se fit amener
en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques
piastres, et les prvint que, si le lendemain on les retrouvait dans le
pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait
trangler ou dcapiter,  leur choix. Ali le remercia de tant de bont;
une heure aprs, il tait parti avec une caravane qui gagnait la Syrie.
Ds le soir on proclama dans les rues de Bagdad la chute et l'exil du
pacha; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on clbrait la
justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours l'oeil ouvert sur
les misres de ses enfants. Aussi, le mois suivant, quand le nouveau
pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda deux millions et demi de
piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux
d'avoir enfin chapp aux serres du brigand qui, durant tant d'annes,
l'avait pill impunment.

Sauver sa tte est une bonne chose, mais ce n'est pas tout: il faut
vivre, et c'est une besogne assez difficile pour un homme habitu 
compter sur le travail et l'argent d'autrui. En arrivant  Damas, Ali se
trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de
faim, et, douleur plus grande pour un pre! il voyait sa fille plir et
dprir auprs de lui. Que faire en cette extrmit? Tendre la main?
Cela tait indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un
peuple  ses genoux. Travailler? Ali avait toujours vcu noblement, il
ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent,
c'tait de faire btonner les gens; mais, pour exercer en paix cette
industrie respectable, il faut tre pacha et avoir un privilge du
sultan. Faire ce mtier en amateur,  ses risques et prils, c'tait
s'exposer  tre pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment
pas la concurrence, Ali en savait quelque chose: la plus belle action de
sa vie, c'tait d'avoir fait trangler de temps  autre quelque petit
larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands.

Un jour qu'il n'avait pas mang, et que _Charme-des-Yeux_, puise par
le jene, n'avait pu quitter la natte o elle tait couche, Ali, rdant
par les rues de Damas, comme un loup affam, aperut des hommes qui
chargeaient des cruches d'huile sur leur tte et les portaient  un
magasin peu loign. A l'entre du magasin tait un commis, qui payait
 chaque porteur un _para_ par voyage. La vue de cette petite pice de
cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit  la file, et, montant
un troit escalier, reut en charge une norme jarre, qu'il avait
grand'peine  tenir en quilibre sur sa tte, mme en y portant les deux
mains.

Le cou ramass, les paules releves, le front tendu, Ali descendait pas
 pas, quand,  la troisime marche, il sentit que son fardeau penchait
en avant. Il se rejette en arrire, le pied lui glisse, il roule
jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brise en clats et des
flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait tout honteux, quand il se
sentit pris au collet par le commis de la maison.

--Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour
rparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un mtier, on ne
s'en mle pas.

--Cinquante piastres! dit Ali en souriant avec amertume. O voulez-vous
que je les prenne? Je n'ai pas un _para_.

--Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau, reprit le
commis sans sourciller.

Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux,
fut jet  terre, ses pieds passs entre deux cordes, et l, dans une
attitude o il n'avait que trop souvent mis les autres, il reut sur la
plante des pieds cinquante coups de bton aussi vertement appliqus que
si un pacha et prsid  l'excution.

Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds
de quelques haillons et se trana vers sa maison en soupirant.

--Dieu est grand, murmurait-il; il est juste que je souffre ce que j'ai
fait souffrir. Mais les marchands de Bagdad que je faisais btonner
taient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour
eux, et, moi, je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de bton.

Il se trompait: une bonne femme qui, par hasard ou par curiosit, avait
vu sa msaventure, le prit en piti. Elle lui donna de l'huile pour
panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignes de
lupins pour vivre en attendant la gurison, et, ce soir-l mme, pour
la premire fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquiter du
lendemain.

Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa
retraite force, Ali eut une ide lumineuse: J'ai t un sot,
pensa-t-il, de prendre le mtier de portefaix: un pacha n'a pas la tte
forte; c'est aux boeufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue
les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la lgret des mains;
j'tais un chasseur sans pareil; de plus, je sais comment l'on flatte
et l'on ment; je m'y connais, j'tais pacha: choisissons un tat o
je puisse tonner le monde par ces brillantes qualits et conqurir
rapidement une honnte fortune.

Sur ces rflexions, Ali se fit barbier.

Les premiers jours tout alla bien: le patron du nouveau barbier lui
faisait tirer de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger
les ustensiles, servir le caf et les pipes aux habitus. Ali se tirait
 merveille de ces fonctions dlicates. Si, par hasard, on lui confiait
la tte de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir donn de
travers passait inaperu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent
pas qu'ils sont faits pour tre corchs; un peu plus, un peu moins,
cela ne les change gure et n'meut en rien leur stupidit.

Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la boutique un grand
personnage dont la vue seule tait faite pour intimider le pauvre Ali.
C'tait le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tte
en citrouille, avec les longue pattes velues, l'oeil inquiet et les
dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le crne les flots d'une
mousse odorante, le bouffon, renvers sur son sige, s'amusait  pincer
le nouveau barbier,  lui rire au nez,  lui tirer la langue. Deux fois,
il lui fit tomber des mains le bassin de savon, ce qui deux fois le mit
en telle joie qu'il lui jeta quatre _paras_. Cependant le prudent Ali ne
perdait rien de son srieux; tout entier au soin d'une tte si chre,
il faisait marcher son rasoir avec une rgularit, avec une lgret
admirables, quand tout  coup le bossu fit une grimace si hideuse et
poussa un tel cri, que le barbier, effray, retira brusquement la main,
emportant au bout de son rasoir la moiti d'une oreille, et ce n'tait
pas la sienne.

Les bouffons aiment  rire, mais c'est aux dpens d'autrui. Il n'y a pas
de gens qui aient l'piderme plus sensible que ceux qui daubent sur la
peau de leurs voisins. Tomber  coups de poing sur Ali et l'trangler,
tout en criant  l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un
instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille tait si forte, qu'il fallut
bien que le bless songet  son oreille, d'o jaillissait un flot de
sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit  fuir dans les ruelles
de Damas avec la lgret d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est
pris, il est pendu.

Aprs mille dtours, il se cacha dans une cave ruine et n'osa regagner
sa demeure qu'au milieu des tnbres et du silence de la nuit. Rester 
Damas aprs un tel accident, c'tait une mort certaine; Ali n'eut pas de
peine  convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure.
Leur bagage ne les gnait gure; avant l'aurore ils avaient gagn la
montagne. Trois jours durant, ils marchrent sans s'arrter, n'ayant
pour vivres que quelques figues drobes aux arbres du chemin, avec un
peu d'eau trouve  grand'peine au fond des ravines dessches. Mais
toute misre  sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leurs
splendeurs jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mang de meilleur
apptit.

A leur dernire tape, les fugitifs furent accueillis par un brave
paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalit. Aprs
souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit
de le prendre pour berger. Conduire  la montagne une vingtaine de
chvres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'tait pas un mtier
difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort de la besogne; on
ne courait pas risque d'tre battu pour sa maladresse, on avait 
discrtion le lait et le fromage, et, si le fermier ne donnait pas un
_para_, du moins il permettait  _Charme-des-Yeux_ de prendre autant
de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son pre et les
siens. Ali, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'tre pendu,
se dcida, sans trop de peine,  mener la vie des patriarches. Ds le
lendemain, il s'enfona dans la montagne avec sa fille, ses chiens et
son troupeau.

[Illustration: Elle songeait  Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait
point oublier les doux loisirs d'autrefois.]

Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couch sur le
dos et fumant sa pipe, il passait le temps  regarder les oiseaux
qui tournaient dans le ciel. La pauvre _Charme-des-Yeux_ tait moins
patiente: elle songeait  Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point
oublier les doux loisirs d'autrefois.

--Mon pre, disait-elle souvent,  quoi bon la vie quand elle n'est
qu'une perptuelle misre? N'aurait-il pas mieux valu en finir tout d'un
coup que de mourir  petit feu?

--Dieu est grand, ma fille, rpondait le sage berger, ce qu'il fait est
bien fait. J'ai le repos;  mon ge, c'est le premier des biens; aussi,
tu le vois, je me rsigne. Ah! si seulement j'avais appris un mtier!
Toi, tu as la jeunesse et l'esprance, tu peux attendre un retour de
fortune. Que de raisons pour te consoler!

--Je me rsigne, mon bon pre, disait _Charme-des-Yeux_ en soupirant.

Et elle se rsignait d'autant moins qu'elle esprait davantage.

Il y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heureuse vie dans la
solitude quand, un matin, le fils du pacha de Damas alla chasser dans
la montagne. En poursuivant un oiseau bless, il s'tait gar; seul et
loin de sa suite, il cherchait  retrouver son chemin en descendant le
cours d'un ruisseau, quand, au dtour d'un rocher, il aperut en face
de lui une jeune fille qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau,
tressait sa longue chevelure. A la vue de cette belle crature, Yousouf
poussa un cri. _Charme-des-Yeux_ leva la tte. Effraye de voir un
tranger, elle s'enfuit auprs de son pre et disparut aux regards du
prince tonn.

--Qu'est cela? pensa Yousouf. La fleur de la montagne est plus frache
que la rose de nos jardins; cette fille du dsert est plus belle que nos
sultanes. Voici la femme que j'ai rve.

Il courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient
les pierres qui glissaient sous ses pieds. Il trouva enfin
_Charme-des-Yeux_ occupe  traire les brebis, tandis qu'Ali appelait 
lui les chiens, dont les aboiements furieux dnonaient l'approche
d'un tranger. Yousouf se plaignit d'tre gar et de mourir de soif.
_Charme-des-Yeux_ lui apporta aussitt du lait dans un grand vase de
terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le pre et la
fille; puis, enfin, il se dcida  demander son chemin. Ali, suivi de
ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne, et
revint tremblant. L'inconnu lui avait donn une pice d'or: c'tait donc
un officier du sultan, un pacha peut-tre? Pour Ali, qui jugeait avec
ses propres souvenirs, un pacha tait un homme qui ne pouvait que faire
le mal, et dont l'amiti n'tait pas moins redoutable que la haine.

En arrivant  Damas, Yousouf courut se jeter au cou de sa mre; il lui
rpta qu'elle tait belle comme  seize ans, brillante comme la lune
dans son plein, qu'elle tait sa seule amie, qu'il n'aimait qu'elle au
monde, et, disant cela, il lui baisait mille et mille fois les mains.

La mre se mit  sourire: Mon enfant, lui dit-elle, tu as un secret 
me confier: parle vite. Je ne sais pas si je suis aussi belle que tu le
dis; mais ce dont je suis sre, c'est que jamais tu n'auras de meilleure
amie que moi.

Yousouf ne se fit pas prier; il brlait de raconter ce qu'il avait vu
dans la montagne; il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue,
dclara qu'il ne pouvait vivre sans elle, et qu'il voulait l'pouser ds
le lendemain.

--Un peu de patience, mon fils, lui rptait sa mre; laisse-nous savoir
quel est ce miracle de beaut; aprs cela, nous dciderons ton pre, et
nous le ferons consentir  cette heureuse union.

Quand le pacha connut la passion de son fils, il commena par se rcrier
et finit par se mettre en colre. Manquait-il  Damas des filles riches
et bien faites, pour qu'il ft ncessaire d'aller chercher au dsert
une gardeuse de moutons? Jamais il ne donnerait les mains  ce triste
mariage, jamais!

_Jamais_ est un mot qu'un homme prudent ne doit point prononcer dans son
mnage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours n'taient
pas couls que le pacha, mu par les larmes de la mre, par la pleur
et le silence du fils, en arrivait de guerre lasse  cder. Mais, en
homme fort et qui s'estime  son juste prix, il dclara hautement qu'il
faisait une sottise et qu'il le savait.

--Soit! que mon fils pouse une bergre et que sa folie retombe sur sa
tte; je m'en lave les mains. Mais, pour que rien ne manque  cette
union ridicule, qu'on appelle mon bouffon. C'est  lui seul qu'il
appartient d'obtenir et d'amener ici cette misrable chevrire qui a
jet un sort sur ma maison.

Une heure aprs, le bossu, mont sur un ne, gagnait la montagne,
maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Y avait-il du
bon sens d'envoyer en ambassade  un berger, par la poussire et le
soleil, un homme dlicat, n pour vivre sous les lambris d'un palais,
et qui charmait les princes et les grands par la finesse du son esprit?
Mais, hlas! la fortune est aveugle: elle met les sots au pinacle, et
rduit au mtier de bouffon le gnie qui ne veut pas mourir de faim.

Trois jours de fatigue n'avaient pas adouci l'humeur du bossu, quand il
aperut Ali, couch  l'ombre d'un caroubier, et plus occup de sa pipe
que de ses brebis. Le bouffon piqua son ne et s'avana vers le berger
avec la majest d'un vizir.

--Drle, lui dit-il, tu as ensorcel le fils du pacha: il te fait
l'honneur d'pouser ta fille. Dcrasse au plus vite cette perle de
la montagne, il faut que je l'emmne  Damas. Quant  toi, le pacha
t'envoie cette bourse et t'ordonne de vider au plus tt le pays.

Ali laissa tomber la bourse qu'on lui jetait, et, sans retourner la
tte, demanda au bossu ce qu'il voulait.

--Bte brute, reprit ce dernier, ne m'as-tu pas entendu? Le fils du
pacha prend ta fille en mariage.

--Qu'est-ce que fait le fils du pacha? dit Ali.

--Ce qu'il fait? s'cria le bouffon, en clatant de rire. Double pcore
que tu es, t'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton
espce? Ne sais-tu pas que le pacha partage avec le sultan la dme de la
province, et que, sur les quarante brebis que tu gardes si mal, il y
en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut
prendre  sa volont?

--Je ne te parle point du pacha, reprit tranquillement Ali. Que Dieu
protge Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il
armurier?

--Non, imbcile.

--Forgeron?

--Encore moins.

--Charpentier?

--Non.

--Chaufournier?

--Non, non. C'est un grand seigneur. Entends-tu, triple sot! il n'y a
que les gueux qui travaillent. Le fils du pacha est un noble personnage,
ce qui veut dire qu'il a les mains blanches et qu'il ne fait rien.

--Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger: un mnage cote
cher, je ne donnerai jamais mon enfant  un mari qui ne peut pas nourrir
sa femme. Mais peut-tre le fils du pacha a-t-il quelque mtier moins
rude. N'est-il point brodeur?

--Non, dit le bouffon, en haussant les paules.

--Tailleur?

--Non.

--Potier?

--Non.

--Vannier?

--Non.

--Il est donc barbier?

--Non, dit le bossu, rouge de colre. Finis cette sotte plaisanterie, ou
je te fais rouer de coups. Appelle ta fille; je suis press.

--Ma fille ne partira pas, rpondit le berger.

Il siffla ses chiens, qui vinrent se ranger auprs de lui en grognant et
en montrant des crocs qui ne parurent charmer que mdiocrement l'envoy
du pacha.

Il retourna sa monture, et menaant du poing Ali qui retenait ses dogues
au poil hriss:

--Misrable! lui cria-t-il, tu auras bientt de mes nouvelles; tu sauras
ce qu'il en cote pour avoir une autre volont que celle du pacha, ton
matre et le mien.

Le bouffon rentra dans Damas avec sa moiti d'oreille plus basse que
de coutume. Heureusement pour lui, le pacha prit la chose du bon ct.
C'tait un petit chec pour sa femme et son fils; pour lui, c'tait un
triomphe: double succs qui chatouillait agrablement son orgueil.

--Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais
rassure-toi, Yousouf, un pacha n'a que sa parole. Je vais envoyer dans
la montagne quatre cavaliers qui m'amneront la fille; quant au pre, ne
t'en embarrasse pas, je lui rserve un argument dcisif.

Et, disant cela, il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait
devant lui quelque chose qui le gnait.

Sur un signe de sa mre, Yousouf se leva et supplia son pre de lui
laisser l'ennui de mener  fin cette petite aventure. Sans doute le
moyen propos tait irrsistible. Mais _Charme-des-Yeux_ avait peut-tre
la faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne
voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage. Yousouf
esprait qu'avec un peu de douceur il viendrait facilement  bout d'une
rsistance qui ne lui semblait pas srieuse.

--Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton pre;
c'est l'usage des fils. Va donc, et fais ce que tu voudras; mais je te
prviens qu' compter d'aujourd'hui je ne me mle plus de tes affaires.
Si ce vieux fou de berger te refuse, tu en seras pour ta honte. Je
donnerais mille piastres pour te voir revenir aussi sot que le bossu.

Yousouf sourit, il tait sr de russir. Comment _Charme-des-Yeux_ ne
l'aimerait-elle pas? Il l'adorait. Et d'ailleurs  vingt ans doute-t-on
de soi-mme et de la fortune? Le doute est fait pour ceux que la vie a
tromps, non pour ceux qu'elle enivre de ses premires illusions.

Ali reut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au fils du pacha; il
le remercia, et en bons termes, de son honorable proposition; mais sur
le fond des choses il fut inexorable. Point de mtier, point de
mariage; c'tait  prendre ou  laisser. Le jeune homme comptait que
_Charme-des-Yeux_ viendrait  son secours; mais _Charme-des-Yeux_ tait
invisible; et il y avait une grande raison pour qu'elle ne dsobit pas
 son pre: c'est que le prudent Ali ne lui avait pas dit un mot de
mariage. Depuis la visite du bouffon il la tenait soigneusement enferme
au logis.

Le fils du pacha descendit de la montagne la tte basse. Que faire?
Rentrer  Damas, pour y tre en butte aux railleries de son pre, jamais
Yousouf ne s'y rsignerait. Perdre _Charme-des-Yeux_? plutt la mort.
Faire changer d'avis  cet entt de vieux berger? Yousouf ne pouvait
l'esprer; et il en venait presque  regretter de s'tre perdu par trop
de bont!

Au milieu de ces tristes rflexions, il s'aperut que son cheval,
abandonn  lui-mme, l'avait gar. Yousouf se trouvait sur la lisire
d'un bois d'oliviers. Dans le lointain tait un village; la fume
bleutre montait au-dessus des toits; on entendait l'aboiement des
chiens, le chant des ouvriers, le bruit de l'enclume et du marteau.

Une ide saisit Yousouf. Qui l'empchait d'apprendre un mtier? tait-ce
si difficile? _Charme-des-Yeux_ ne valait-elle pas tous les sacrifices?
Le jeune homme attacha  un olivier son cheval, ses armes, sa veste
brode, son turban. A la premire maison il se plaignit d'avoir t
dpouill par les Bdouins, acheta un habit grossier, et, ainsi dguis,
il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti.

Yousouf avait si bonne mine que chacun l'accueillit  merveille; mais
les conditions qu'on lui fit l'effrayrent. Le forgeron lui demanda deux
ans pour l'instruire, le potier un an, le maon six mois; c'tait
un sicle! Le fils du pacha ne pouvait se rsigner  cette longue
servitude, quand une voix glapissante l'appela:

--Hola, mon fils, lui criait-on, si tu es press et si tu n'as pas
d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie.

Yousouf leva la tte. A quelques pas devant lui, tait assis sur un
banc, les jambes croises, un gros petit homme au ventre rebondi,  la
face rjouie: c'tait un vannier. Il tait entour de brins de paille et
de joncs, teints en toutes couleurs; d'une main agile il tressait des
nattes, qu'il cousait ensuite pour en faire des paniers, des corbeilles,
des tapis, des chapeaux varis de nuances et de dessin. C'tait un
spectacle qui charmait les yeux.

--Vous tes mon matre, dit Yousouf, en prenant la main du vannier. Et,
si vous pouvez m'apprendre votre mtier en deux jours, je vous paierai
largement votre peine. Voici mes arrhes.

Disant cela, il jeta deux pices d'or  l'ouvrier bahi.

Un apprenti qui sme l'or  pleines mains, cela ne se voit pas tous
les jours; le vannier ne douta point qu'il n'et affaire  un prince
dguis; aussi fit-il merveille. Et, comme son lve ne manquait ni
d'intelligence ni de bonne volont, avant le soir il lui avait appris
tous les secrets du mtier.

--Mon fils, lui dit-il, ton ducation est faite, tu vas juger toi-mme
si ton matre a gagn son argent. Voici le soleil qui se couche; c'est
l'heure o chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends
cette natte que tu as tresse et cousue de tes mains, offre-la aux
acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en avoir quatre _paras_.
Pour un dbut, c'est un joli denier.

Le vannier ne se trompait pas: le premier acheteur offrit trois _paras_,
on lui en demanda _cinq_, et il ne fallut pas plus d'une heure de dbats
et de cris pour qu'il se dcidt  en donner quatre. Il tira sa longue
bourse, regarda plusieurs fois la natte, en fit la critique, et enfin se
dcida  compter ses quatre pices de cuivre, l'une aprs l'autre.
Mais, au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une pice d'or
 l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, s'emparant de son
chef-d'oeuvre, il sortit du village en courant comme un fou. Arriv prs
de son cheval, il tendit la natte  terre, s'enveloppa la tte dans son
burnous et dormit du sommeil le plus agit, et cependant le plus doux
qu'il et got de sa vie.

Au point du jour, quand Ali arriva au pturage avec ses brebis, il fut
fort tonn de voir Yousouf install avant lui sous le vieux caroubier.
Ds qu'il aperut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte
sur laquelle il tait couch:

--Mon pre, lui dit-il, vous m'avez demand d'apprendre un mtier; je me
suis fait instruire; voici mon travail, examinez-le.

--C'est un joli morceau, dit Ali; si ce n'est pas encore trs bien
tress, c'est honntement cousu. Qu'est-ce qu'on peut gagner  faire par
jour une natte comme celle-l?

--Quatre _paras_, dit Yousouf, et avec un peu d'habitude j'en ferai deux
au moins dans une journe.

--Soyons modeste, reprit Ali; la modestie convient au talent qui
commence. Quatre _paras_ par jour, ce n'est pas beaucoup; mais quatre
_paras_ aujourd'hui et quatre _paras_ demain, cela fait huit _paras_, et
quatre _paras_ aprs-demain, cela fait douze _paras_. Enfin, c'est un
tat qui fait vivre son homme, et, si j'avais eu l'esprit de l'apprendre
quand j'tais pacha, je n'aurais pas t rduit  me faire berger.

Qui fut tonn de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui conta toute
son histoire; c'tait risquer sa tte, mais il faut pardonner un
peu d'orgueil  un pre. En mariant sa fille, Ali n'tait pas fch
d'apprendre  son gendre que _Charme-des-Yeux_ n'tait pas indigne de la
main d'un fils de pacha.

Ce jour-l on rentra les brebis avant l'heure. Yousouf voulut remercier
lui-mme l'honnte fermier qui avait reu le pauvre Ali et sa fille; il
lui donna une bourse pleine d'or pour le rcompenser de sa charit. Rien
n'est libral comme un homme heureux. _Charme-des-Yeux_, prsente au
chasseur de la montagne, et prvenue des projets de Yousouf, dclara que
le premier devoir d'une fille tait d'obir  son pre. En pareil cas,
dit-on, les filles sont toujours obissantes en Turquie.

Le soir mme,  la fracheur de la nuit tombante, on se mit en route
pour Damas. Les chevaux taient lgers, les coeurs plus lgers encore,
on allait comme le vent; avant la fin du second jour on tait arriv.
Yousouf voulut prsenter sa fiance  sa mre. Quelle fut la joie de la
sultane, il n'est besoin de le dire. Aprs les premires caresses, elle
ne put rsister au plaisir de montrer  son poux qu'elle avait plus
d'esprit que lui, et se fit une joie de lui rvler la naissance de la
belle _Charme-des-Yeux_.

--Par Allah! s'cria le pacha, en caressant sa longue barbe afin de se
donner une contenance et de cacher son trouble, vous imaginez-vous,
Madame, qu'on puisse surprendre un homme d'tat tel que moi! Aurais-je
consenti  cette union, si je n'avais connu ce secret qui vous tonne?
Sachez qu'un pacha sait tout?

Et sur l'heure il rentra dans son cabinet pour crire au sultan, afin
qu'il ordonnt du sort d'Ali. Il ne se souciait point de dplaire  Sa
Hautesse pour les beaux yeux d'une famille proscrite. La jeunesse aime
le roman dans la vie, mais le pacha tait un homme srieux, qui tenait 
vivre et  mourir pacha.

Tous les sultans aiment les histoires, si l'on en croit _les Mille et
une nuits_. Le protecteur d'Ali n'avait pas dgnr de ses anctres;
il envoya tout exprs un navire en Syrie pour qu'on lui ament 
Constantinople l'ancien gouverneur de Bagdad. Ali, revtu de ses
haillons, et sa houlette  la main, fut conduit au srail, et, devant
une nombreuse audience, il eut la gloire d'amuser son matre toute une
aprs-dne.

Quand Ali eut termin son rcit, le sultan lui fit revtir une pelisse
d'honneur. D'un pacha Sa Hautesse avait fait un berger; elle
voulait maintenant tonner le monde par un nouveau miracle de sa
toute-puissance, et d'un berger elle refaisait un pacha.

A cet clatant tmoignage de faveur, toute la cour applaudit. Ali se
jeta aux pieds du sultan pour dcliner un honneur qui ne le sduisait
plus. Il ne voulait pas, disait-il, courir le risque de dplaire
une seconde fois au Matre du monde, et demandait  vieillir dans
l'obscurit, en bnissant la main gnreuse qui le retirait de l'abme
o il tait justement tomb.

La hardiesse d'Ali effraya l'assistance, mais le sultan sourit:

--Dieu est grand, s'cria-t-il, et nous garde chaque jour une surprise
nouvelle. Depuis vingt ans que je rgne, voici la premire fois qu'un
de mes sujets me demande  n'tre rien. Pour la raret du fait, Ali, je
t'accorde ta prire; tout ce que j'exige, c'est que tu acceptes un don
de mille bourses[1]. Personne ne doit me quitter les mains vides.

[Note 1: A peu prs trois cent mille francs.]

De retour  Damas, Ali acheta un beau jardin, tout rempli d'oranges, de
citrons, d'abricots, de prunes, de raisins. Bcher, sarcler, greffer,
tailler, arroser, c'tait l son plaisir; tous les soirs, il se couchait
le corps fatigu, l'me tranquille; tous les matins, il se levait le
corps dispos, le coeur lger.

_Charme-des-Yeux_ eut trois fils, tous plus beaux que leur mre. Ce
fut le vieil Ali qui se chargea de les lever. A tous il enseigna le
jardinage;  chacun d'eux il fit apprendre un mtier diffrent. Pour
graver dans leur coeur la vrit qu'il n'avait comprise que dans l'exil,
Ali avait fait mouler sur les murs de sa maison et de son jardin les
plus beaux passages du Coran, et au-dessous il avait plac ces maximes
de sagesse que le Prophte lui-mme n'eut pas dsavoues: _Le travail
est le seul trsor qui ne manque jamais. Use tes mains au travail, tu ne
les tendras jamais  l'aumne. Quand tu sauras ce qu'il en cote pour
gagner un para, tu respecteras le bien et la peine d'autrui. Le travail
donne sant, sagesse et joie. Travail et ennui n'ont jamais habit sous
le mme toit_.

C'est au milieu de ces sages enseignements que grandirent les trois fils
de _Charme-des-Yeux_. Tous trois furent pachas. Profitrent-ils des
conseils de leur aeul? J'aime  le croire, quoique les annales des
Turcs n'en disent rien. On n'oublie pas ces premires leons de
l'enfance; c'est  l'ducation que nous devons les trois quarts de nos
vices et la moiti de nos vertus. Hommes de bien, souvenez-vous de ce
que vous devez  vos pres et dites-vous que, la plupart du temps, les
mchants et les pachas ne sont que des enfants mal levs.




PERLINO


CONTE NAPOLITAIN

  --Mre-grand, pourquoi riez-vous si fort?
  --Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant.
  (_Le Petit Chaperon rouge_, version bulgare.)


I

LA SIGNORA PALOMBA


Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais o, qu'en toute sa vie il s'tait
repenti de trois choses: la premire, c'tait d'avoir confi son secret
 une femme; la seconde, d'avoir pass un jour entier sans rien faire;
la troisime, d'tre all par mer quand il pouvait prendre un chemin
plus solide et plus sr. Les deux premiers regrets de Caton, je les
laisse  qui veut s'en charger: il n'est jamais prudent de se mettre
mal avec la plus doue moiti du genre humain, et mdire de la paresse
n'appartient pas  tout le monde; mais la troisime maxime, on devrait
l'crire en lettres d'or sur le pont de tous les navires, comme un
avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarqu;
l'exprience d'autrui ne nous sert pas plus que la ntre. Mais,  peine
sorti du port, la mmoire me revenait aussitt; et que de fois, en mer
comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'tais pas un
Caton!

Un jour, surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice 
la sagesse du vieux Romain. J'tais parti de Salerne par un soleil
admirable; mais,  peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous
poussa vers Amalfi avec une rapidit que nous ne souhaitions gure. En
un instant je vis l'quipage plir, gesticuler, crier, jurer, pleurer,
prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouill
jusqu'aux os, j'tais tendu au fond de la barque, les yeux ferms, le
coeur malade, oubliant tout  fait que je voyageais pour mon plaisir,
quand, une brusque secousse me rappelant  moi-mme, je me sentis saisi
par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les paules,
tait le patron, l'air rjoui, le regard enflamm. Du courage,
Excellence, me criait-il en me remettant sur pied, la barque est 
terre; nous sommes  Amalfi. Debout! un bon dner vous remettra le
coeur; l'orage est pass, ce soir nous irons  Sorrente!

  Le temps, la mer, le fou, la forante et la fortune
  Tournent comme le vent, changent comme la lune.

Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse aprs son naufrage, et,
comme lui, trs dispos  baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi
taient les quatre matelots, la rame sur l'paule, prts  m'escorter en
triomphe jusqu' l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur.
Ses murs blanchis  la chaux brillaient aux feux du jour, comme la neige
sur les montagnes. Je suivis mon cortge, mais non pas avec la fiert
d'un vainqueur; je montai tristement et lentement un escalier qui n'en
finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme
furieuses de nous avoir lchs. J'entrai, enfin, dans l'_osteria_, il
tait midi: tout dormait, la cuisine mme tait dserte; il n'y avait,
pour me recevoir, qu'une couve de poulets maigres qui,  mon approche,
se prit  crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande
effraye pour me rfugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de
soleil; l, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes
bras et ma tte sur le dossier, je me mis, non pas  rflchir, mais 
me scher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux
eux-mmes continuaient  danser autour de moi.

Je me perdais dans mes rveries, quand la patronne de l'osteria s'avana
vers moi, tranant ses pantoufles avec une noblesse de reine. Qui a
visit Amalfi n'oubliera jamais l'norme et majestueuse Palomba.

--Que dsire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de
coutume; et faisant elle-mme la demande et la rponse: Dner, c'est
impossible; les pcheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur, il
n'y a pas de poisson.

--Signora, lui rpondis-je sans lever la tte, donnez-moi ce que vous
voudrez: une soupe, un macaroni, peu importe! j'ai plus besoin de soleil
que de dner.

La digne Palomba me regarda avec un tonnement ml de piti.

--Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre
poche, je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui
dit tout, a recommand le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui
veuille dner autrement que ce papier ne lui ordonne. Mais, puisque vous
entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez
seulement un peu de patience.

[Illustration: L'norme et majestueuse Palomba.]

Et aussitt l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets
qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps
de m'opposer  cet assassinat dont j'tais complice; puis s'asseyant
prs de moi, elle se mit  plumer les deux victimes avec le sang-froid
d'un grand coeur.

--Signore, dit-elle au bout d'un instant, la cathdrale est ouverte;
tous les trangers vont l'admirer avant dner.

Pour toute rponse, je soupirai.

--Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je gnais dans ses
prparatifs culinaires, vous n'avez pas visit la route nouvelle qui
conduit  Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les les.

--Hlas! pensai-je, c'est ce matin, et en voiture, qu'il fallait prendre
cette route; et je ne rpondis pas.

--Excellence, dit d'une voix plus forte la patronne trs dcide  se
dbarrasser de moi, le march se tient aujourd'hui. Beau spectacle,
beaux costumes! Et des marchands qui ont la langue si bien pendue! et
des oranges! on en a douze pour un carlin!

Peine perdue: je ne me serais pas lev pour la reine de Naples en
personne!

--H donc! s'cria l'htesse,  qui la patience chappait, vous voil
plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable!

--Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil
languissant.

--Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et,
quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connt ses
aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut
les ignorer?

--Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino,
excellente Palomba, je vous coute avec le plus vif intrt.

La bonne femme commena avec la gravit d'une matrone romaine.
L'histoire tait belle; peut-tre la chronologie laissait-elle un peu
 dsirer, mais dans ce rcit touchant la sage Palomba faisait preuve
d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu  peu
je levai la tte, et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait
plus, j'coutai avec attention ce qui suit.


II

VIOLETTE


Si l'on en croyait les anciens, Paestum n'aurait pas toujours t ce
qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pcheurs, que
trois vieilles ruines o l'on ne trouve que la fivre, des buffles et
des Anglais; autrefois c'tait une grande ville, habite par un peuple
nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au sicle des
patriarches, quand tout le pays tait aux mains des paens grecs, que
d'autres nomment Sarrasins.

En ce temps-l, il y avait  Paestum un marchand bon comme le pain, doux
comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il tait veuf
et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit. Violette,
c'tait le nom de cette enfant chrie, tait blanche comme du lait et
rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus
bleus que le ciel, une joue veloute comme l'aile d'un papillon, et un
grain de beaut juste au coin de la lvre. Joignez  cela l'esprit d'un
dmon, la grce d'une Madeline, la taille de Vnus et des doigts de
fe, vous comprendrez qu' premire vue jeunes et vieux ne pouvaient se
dfendre de l'aimer.

Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea  la marier. C'tait pour
lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir
qui la cueillera, un pre met au monde une fille, et pendant de longues
annes la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un
inconnu lui vole son trsor, sans mme le remercier. O trouver un poux
digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui
lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre,
si elle s'en mlait.

Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage  sa
fille; autant et valu jeter ses discours  la mer. Ds qu'il touchait
cette corde, Violette baissait la tte et se plaignait d'avoir la
migraine; le pauvre pre, plus troubl qu'un moine qui perd la mmoire
au milieu de son sermon, changeait aussitt de conversation et tirait
de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en rserve. C'tait une
bague, un chapelet, un d d'or; Violette l'embrassait, et le sourire
revenait comme le soleil aprs la pluie.

Un jour cependant que Cecco, plus avis que de coutume, avait commenc
par o il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains
un si beau collier qu'il lui tait difficile de s'affliger, le bonhomme
revint  la charge. O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la
caressant, bton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne
verrai-je jamais l'heure o l'on m'appellera grand-pre? Ne sens-tu pas
que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est
temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes
les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un
oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mre vivait
encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleur pour faire sa volont;
elle a toujours t reine et impratrice au logis. Je n'osais souffler
devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma
libert.

--Pre, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le matre, c'est 
toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-mme. Je me marierai
quand tu voudras, et  qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule
chose.

--Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'cria Cecco, charm d'une
sagesse  laquelle on ne l'avait pas habitu.

--Eh bien, mon bon pre, tout ce que je dsire, c'est que le mari que tu
me donneras n'ait pas l'air d'un chien.

--Voil une ide de petite fille! s'cria le marchand rayonnant de joie.
On a raison de dire que beaut et folie vont souvent de compagnie. Si tu
n'avais pas tout l'esprit de ta mre, dirais-tu de pareilles sottises?
Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche
marchand de Poestum sera assez niais pour accepter un gendre  face de
chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutt tu te choisiras, le
plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallt-il un prince, je suis
assez riche pour te l'acheter.

A quelques jours de l, il y eut un grand dner chez Cecco; il avait
invit la fleur de la jeunesse  vingt lieues  la ronde. Le repas tait
magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit  l'aise
et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert,
Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses
genoux:

--Ma chre enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme
aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tte. Crois-tu qu'une
femme serait malheureuse avec un pareil chrubin?

--Vous n'y pensez pas, mon pre, dit Violette en riant, il a l'air d'une
levrette.

--C'est vrai, s'cria le bon Cecco, une vraie tte de levrette! O
avais-je les yeux pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le
front ras, le cou serr, les yeux  fleur de tte, la poitrine bombe,
c'est un homme celui-l, qu'en dis-tu?

--Mon pre, il ressemble  un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me
mordt.

--Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, rpondit Cecco en
soupirant. N'en parlons plus. Peut-tre aimeras-tu mieux un personnage
plus grave et plus mr. Si les femmes savaient choisir, elles ne
prendraient jamais un mari qui eut moins de quarante ans. Jusque-l
les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer, ce n'est
vraiment qu'aprs quarante ans qu'un homme est mr pour aimer et pour
obir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et
qui s'coute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe? Avec des
cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs.

--Pre, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges
et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a
la mine d'un caniche.

De tous les convives il en fut de mme, pas un n'chappa  la langue de
Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait  un chien
turc; celui-l, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants,
avait la figure d'un pagneul; personne ne fut pargn. On dit, en
effet, que parmi vous autres hommes il n'en est pas un qui n'ait l'air
d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la
bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui tes
tous des savants, car on dit que, si vous venez remuer les pierres de
notre Italie, c'est pour demander  nos morts la sagesse qui,  mon
avis, ne doit pas tre une marchandise commune dans votre pays.

--Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais  bout
par la raison. Sur quoi il entra dans une colre blanche; il l'appela
ingrate, tte de bois, fille de sot, et finit en la menaant de la
mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta
 ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne plus jamais lui
parler de rien. Le lendemain, il se leva sans avoir dormi, embrassa sa
fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le
vent qui tourne les girouettes soufflt du ct de sa maison.

Cette fois il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses
en une heure qu'en dix ans avec les hommes; ce n'est jamais pour elles
qu'il est crit: _On ne passe pas par ce chemin_.


III

NAISSANCE ET FIANAILLES DE PERLINO


Un jour qu'il y avait fte aux environs, Cecco demanda  sa fille ce
qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir.

--Pre, dit-elle, si tu m'aimes, achte-moi un demi-_cantaro_ de sucre
de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles
d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles,
deux saphirs, une poigne de grenats et de rubis; apporte-moi aussi
vingt cheveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une pice de
soie cerise, et surtout n'oublie pas une auge et une truelle d'argent.

Qui fut tonn de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait t trop
bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obir
que de raisonner; il rentra, le soir,  la maison avec une mule toute
charge. Que n'et-il pas fait pour un sourire de son enfant?

Aussitt que Violette eut reu tous ces prsents, elle monta dans sa
chambre, et se mit  faire une pte de sucre et d'amandes, en l'arrosant
d'eau de rose et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle
ptrit cette pte avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau
petit jeune homme qu'on ait jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec
des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles,
la langue et les lvres avec des rubis. Aprs quoi elle l'habilla de
velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il tait blanc et
rose comme la perle.

Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait plac sur une
table, Violette battit des mains et se mit  danser autour de Perlino;
elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles
les plus douces, elle lui envoyait des baisers  chauffer un marbre:
peine perdue, la poupe ne bougeait pas. Violette en pleurait de dpit,
quand elle se souvint  propos qu'elle avait une fe pour marraine.
Quelle marraine, surtout quand elle est fe, rejette le premier voeu
qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant que sa
marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut piti. Elle souffla;
il n'en faut pas davantage aux fes pour faire un miracle.

Tout  coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tte 
droite,  gauche; puis, il ternue comme une personne naturelle; puis,
tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voil mon Perlino qui
marche sur la table, gravement,  petits pas, comme une douairire qui
revient de l'glise ou un bailli qui monte au tribunal.

Plus joyeuse que si elle et gagn le royaume de France  la loterie,
Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues,
le plaa doucement  terre; puis, prenant sa robe  deux mains, elle se
mit  danser autour de lui, en chantant:

      Danse, danse avec moi,
    Cher Perlino de mon me;
      Danse, danse avec moi,
    Si tu veux m'avoir pour femme;
      Danse, danse avec moi,
  Je serai la Reine, et tu seras le Roi.

  Nous sommes tous deux  la fleur de l'ge.
  Plaisir de mes yeux, entrons en mnage.
          Courir et sauter,
          Danser et chanter,
          Voil toute la vie!
  Si tu fais toujours tout ce que je veux,
  Mon petit mari, tu seras heureux
          A donner envie
            Aux dieux
            Des cieux.

      Danse, danse avec moi,
    Cher Perlino de mon me;
      Danse, danse avec moi,
    Si tu veux m'avoir pour femme;
      Danse, danse avec moi,
  Je serai la Reine et tu seras le Roi.

Cecco, qui refaisait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui
semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'anne, entendit
de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tte: _Per
Baccho!_ s'cria-t-il, il se passe l-haut quelque chose d'trange; il
me semble qu'on se querelle.

Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En
face de sa fille, rouge de plaisir, tait l'Amour en personne, l'Amour
en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa
petite matresse, Perlino, sautant des deux pieds  la fois, dansait,
dansait, comme s'il ne devait jamais s'arrter.

Aussitt que Violette aperut l'auteur de ses jours, elle lui fit une
humble rvrence, et lui prsentant son bien-aim:

--Mon seigneur et pre, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu
dsirais me voir marie. Pour t'obir et te plaire, j'ai choisi un mari
suivant mon coeur.

--Tu as bien fait, mon enfant, rpondit Cecco, qui devina le mystre;
toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus
d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit,
pour se fabriquer un mari  son got, un petit mari tout confit de
sucre et de fleur d'orange. Donne-leur ton secret, tu scheras bien des
larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent, et dans deux mille
ans elles se plaindront encore d'tre incomprises et sacrifies. Sur
quoi il embrassa son gendre, le fiana sur l'heure, et demanda deux
jours pour prparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous
les amis  la ronde et dresser un dner qui ne ft pas indigne du plus
riche marchand de Paestum.


IV

L'ENLVEMENT DE PERLINO


Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de
la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, mme d'Ischia et de Pouzzoles. Riches
ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulait connatre
Perlino. Par malheur, il ne s'est jamais fait de noce sans que le diable
s'en mle; la marraine de Violette n'avait pas prvu ce qui devait
arriver.

Parmi les invits, on attendait une personne considrable: c'tait une
marquise des environs qui s'appelait la dame des cus-Sonnants. Elle
tait aussi mchante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau
jaune et ride, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le
menton pointu; mais elle tait si riche, si riche, que chacun l'adorait
au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la
salua jusqu' terre et la fit asseoir  sa droite, heureux et fier de
prsenter sa fille et son gendre  une femme qui, ayant plus de cent
millions, lui faisait la grce de manger son dner.

Tout le long du repas, la dame des cus-Sonnants ne fit que regarder
Perlino; la convoitise lui brlait le coeur. La marquise habitait un
chteau digne des fes; les pierres en taient d'or, et les pavs
d'argent. Dans ce chteau, il y avait une galerie o l'on avait
rassembl toutes les curiosits de la terre: une pendule qui sonnait
toujours l'heure qu'on dsirait, un lixir qui gurissait la goutte et
la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une flche de
l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un
mdecin, une sirne empaille, trois cornes de licorne, la conscience
d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'_Orlando_,
toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part;
mais  ce trsor il manquait un rubis: c'tait ce chrubin de Perlino.

On n'tait pas au dessert que la dame avait rsolu de s'emparer de lui.
Elle tait fort avare; mais ce qu'elle dsirait, il le lui fallait sur
l'heure, et  tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et mme ce
qui ne se vend pas; le reste, elle le volait, bien certaine qu' Naples
la justice n'est faite que pour les petites gens. De mdecin ignorant,
de mule rechigne et de femme mchante, _libera nos, Domine_, dit le
proverbe. Ds qu'on se fut lev de table, la dame s'approcha de Perlino,
qui, n depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la
malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de
riche dans le chteau des cus-Sonnants: Viens avec moi, cher petit
ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu
voudras: choisis; te plat-il d'tre page avec des habits d'or et de
soie, chambellan avec une clef en diamants au milieu du dos, suisse
avec une hallebarde d'argent et un large beaudrier d'or qui te fera une
poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est  toi.

Le pauvre innocent tait tout bloui; mais, si peu qu'il et respir
l'air natal, il tait dj Napolitain, c'est--dire le contraire d'une
bte.

--Madame, rpondit-il navement, on dit que travailler, c'est le mtier
des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais
un tat o il n'y et rien  faire et beaucoup  gagner, comme font les
chanoines de Saint-Janvier.

--Quoi! dit la dame des cus-Sonnants,  ton ge veux-tu dj tre
snateur?

--Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutt deux fois qu'une,
pour avoir double traitement.

--Qu' cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te
montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris. Et elle
l'entrana vers le perron.

--Et Violette? dit faiblement Perlino.

--Violette nous suit, rpondit la dame en tirant l'imprudent, qui se
laissait faire. Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux
qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsems de
clochettes d'or; puis, elle le fit monter dans la voiture pour essayer
les coussins et se mirer dans les glaces. Tout d'un coup elle ferme
la portire; fouette, cocher! les voil partis pour le chteau des
cus-Sonnants.

Violette cependant recevait avec une grce parfaite les compliments de
l'assemble; bientt, tonne de ne plus voir son fianc, qui ne la
quittait gure plus que son ombre, elle court dans toutes les salles:
personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino
n'y avait pas t chercher le frais: personne. Dans le lointain on
apercevait un nuage de poussire, et un carrosse qui s'enfuyait vers les
montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute: on enlevait Perlino.
A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitt, sans penser
qu'elle tait nu-tte, en coiffure de marie, en robe de dentelle, en
souliers de satin, elle sortit de la maison de son pre et se mit 
courir aprs la voiture, appelant  grands cris Perlino et lui tendant
les bras.

Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat tait tout entier aux
paroles mielleuses de sa nouvelle matresse; il jouait avec les bagues
qu'elle portait aux doigts, et croyait dj que le lendemain il se
rveillerait prince et seigneur. Hlas! il y en a de plus vieux que lui
qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bont et beaut
valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a
plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains.


V

LA NUIT ET LE JOUR


La pauvre Violette courut tout le jour: fosss, ruisseaux, halliers,
ronces, pines, rien ne l'arrtait; qui souffre pour l'amour ne sent
pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre,
accable de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang.
La frayeur la prit: elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui
semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la
suivaient en la menaant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre,
appelant  voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu.

Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'-peur qu'elle n'osait
respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux.
C'est le privilge de l'innocence, qu'elle comprend toutes les cratures
de Dieu.

--Voisin, disait un caroubier  un olivier qui n'avait plus que
l'corce, voil une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher
 terre. Dans une heure, les loups sortiront de leur tanire; s'ils
l'pargnent, la rose et le froid du matin lui donneront une telle
fivre qu'elle ne se relvera pas. Que ne monte-t-elle dans mes
branches; elle y pourrait dormir en paix, et je lui offrirais volontiers
quelques-unes de mes gousses pour ranimer ses forces puises.

--Vous avez raison, voisin, rpondait l'olivier. L'enfant ferait mieux
encore si, avant de se coucher, elle enfonait son bras dans mon corce.
On y a cach les habits et le zampogne[1] d'un _pifferaro_. Quand on
brave la fracheur des nuits, une peau de bique n'est pas  ddaigner;
et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume lger qu'une
robe de dentelle et des souliers de satin.

[Note 1: Espce de cornemuse.]

Qui fut rassur? Ce fut Violette. Quand elle eut cherch  ttons la
veste de bure, le manteau de peau de chvre, la zampogne et le chapeau
pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea des
fruits sucrs, but la rose du soir, et, aprs s'tre bien enveloppe,
elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre
l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la
couvrirent de feuilles, le vent la berait comme un enfant, et elle
s'endormit en songeant  son bien-aim.

En s'veillant le lendemain, elle eut peur. Le temps tait calme et
beau; mais dans le silence des bois la pauvre enfant sentait mieux sa
solitude. Tout vivait, tout s'aimait autour d'elle; qui songeait  la
pauvre dlaisse? Aussi se mit-elle  chanter pour appeler  son secours
tout ce qui passait auprs d'elle sans la regarder.

  O vent, qui souffles de l'aurore,
  N'as-tu pas vu mon bien-aim,
  Parmi les fleurs qu'a fait clore
  La nuit au silence embaum?
  A-t-il pleur de mon absence?
  A-t-il pri pour mon retour?
  Rends-moi la joie et l'esprance,
  Dis-moi sa peine et son amour.

  Gai papillon, lgre abeille,
  Poursuivez l'ingrat qui me fuit!
  La grenade la plus merveille,
  Le jasmin le plus frais, c'est lui!
  Il est plus pur que la verveine,
  Son front est blanc comme le lis;
  La violette a son haleine;
  Ses yeux sont bleus comme l'iris.

  Cherche-le-moi, bonne hirondelle,
  Cherchez-le-moi, petits oiseaux,
  Parmi le thym et l'asphodle,
  Au fond des bois, au bord des eaux.
  Loin de lui je souffre et je pleure,
  Je tremble de crainte et d'moi;
  Si vous ne voulez que je meure,
  O chers amis, rendez-le-moi!

Le vent passa en murmurant, l'abeille partit pour chercher son butin,
l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux, les oiseaux
criant et chantant s'agacrent dans la feuille, personne ne s'inquita
de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant, et marcha tout
droit devant elle, se fiant  son coeur pour retrouver Perlino.


VI

LES TROIS RENCONTRES


Il y avait un torrent qui tombait de la montagne, son lit tait  demi
sch; ce fut le chemin que prit Violette. Dj les lauriers-roses
sortaient du fond de l'eau leurs ttes couvertes de fleurs; la fille
de Cecco s'enfona dans cette verdure, suivie par les papillons qui
voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle
marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur
tait lourde: vers midi, il lui fallut s'arrter.

En approchant d'une flaque d'eau pour y rafrachir ses pieds brlants,
elle aperut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit
pied; la bestiole y monta. Une fois  sec, l'abeille resta quelque
temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes
mouilles; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines
qu'un fil de soie, elle se scha, se lissa, et, prenant son vol, vint
bourdonner autour de celle qui lui avait sauv la vie.

--Violette, lui dit-elle, tu n'as pas oblig une ingrate. Je sais o tu
vas, laisse-moi t'accompagner.

Quand je serai fatigue, je me poserai sur ta tte. Si jamais tu as
besoin de moi, dis seulement: _Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut
mieux que l'or_; peut-tre pourrai-je te servir.

--Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: _Nabuchodonosor_...

--Que veux-tu? demanda l'abeille.

--Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'auprs
de Perlino.

Elle se remit en route, le coeur plus lger; au bout d'un quart d'heure,
elle entendit un petit cri: c'tait une souris blanche qu'un hrisson
avait blesse et qui ne s'tait sauve de son ennemi que tout en sang et
 demi morte. Violette eut piti de la pauvre bte. Si presse qu'elle
ft, elle s'arrta pour lui laver ses blessures et lui donner une des
caroubes qu'elle avait gardes pour son djeuner.

--Violette, lui dit la souris, tu n'as pas oblig une ingrate. Je sais
o tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si
jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Tricch varlacch, habits
dors, coeurs de laquais_; peut-tre pourrai-je te servir.

Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y pt grignoter
tout  l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brume, elle
approchait de la montagne, quand, tout  coup, du haut d'un grand chne,
tomba  ses pieds un cureuil, poursuivi par un horrible chat-huant.
La fille de Cecco n'tait pas peureuse, elle frappa le hibou avec sa
zampogne, et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'cureuil, plus
tourdi que bless de sa chute;  force de soins, elle le ranima.

--Violette, lui dit l'cureuil, tu n'as pas oblig un ingrat: je sais o
tu vas. Mets-moi sur ton paule, et cueille-moi des noisettes pour que
je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi,
dis seulement: _Patati, patata, regarde bien et tu verras_; peut-tre
pourrai-je te servir.

Violette fut un peu tonne de ces trois rencontres; elle ne comptait
gure sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle
de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le
bien. Advienne que pourra: j'ai eu piti des malheureux.

A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumire claira le
vieux chteau des cus-Sonnants.


VII

LE CHATEAU DES CUS-SONNANTS


La vue du chteau n'tait pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une
montagne, qui n'tait qu'un amas de roches boules, on apercevait des
crneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis,
mais entours de grands fosss pleins d'une eau verdtre, mais dfendus
par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'normes barreaux et des
meurtrires d'o sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la
guerre et du meurtre. Le beau palais n'tait qu'une prison. Violette
grimpa pniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin par un
passage troit devant une grille de fer arme d'une norme serrure.
Elle appela: point de rponse; elle tira une cloche: aussitt parut une
espce de gelier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.

--Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme!

La pauvret ne gte point ici. Au chteau des cus-Sonnants on ne fait
l'aumne qu' ceux qui n'ont besoin de rien.

La pauvre Violette s'loigna tout en pleurs.

--Du courage! lui dit l'cureuil, tout en cassant une noisette; joue de
la zampogne.

--Je n'en ai jamais jou, rpondit la fille de Cecco.

--Raison de plus, dit l'cureuil; tant qu'on n'a pas essay d'une chose,
on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours Violette se mit 
souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans
l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle
 faire danser les morts. A ce bruit, l'cureuil saute  terre, la
souris ne reste pas en arrire; les voil qui dansent et sautent comme
de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en
bourdonnant. C'tait un spectacle  payer sa place un carlin, et sans
regret.

Au bruit de cette agrable musique, on vit bientt s'ouvrir les noirs
volets du chteau. La dame des cus-Sonnants avait auprs d'elle des
filles d'honneur, qui n'taient pas fches de regarder de temps en
temps si les mouches volaient toujours de la mme faon. On a beau
n'tre pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une
tarentelle joue par un ptre aussi joli que Violette.

--Petit, disait l'une, viens par ici!

--Berger, criait l'autre, viens de mon ct!

Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait ferme.

--Damoiselles, dit Violette en tant son chapeau, soyez aussi bonnes que
vous tes belles. La nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gte
ni souper.

Un coin dans l'curie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous
amuseront toute la soire.

Au chteau des cus-Sonnants, la consigne est svre. On y craint
tellement les voleurs que, pass la brume, on n'ouvre  personne. Ces
demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnte maison, il y a
toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fentre. En
un instant, Violette fut hisse dans une grande chambre avec toute sa
mnagerie. L, il lui fallut souffler pendant de longues heures, et
danser, et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour
demander o tait Perlino.

N'importe! elle tait heureuse de se sentir sous le mme toit; il lui
semblait qu' ce moment le coeur de son bien-aim devait battre comme
battait le sien. C'tait une innocente: elle croyait qu'il suffit
d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux rves elle fit cette
nuit-l!


VIII

NABUCHODONOSOR


Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couche au grenier,
monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir
de tous cts, elle ne vit que des tours grilles et des jardins
dserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois
petits amis pour la consoler.

Dans la cour, toute pave d'argent, elle trouva les filles d'honneur,
assises en rond et filant des toupes d'or et de soie.

--Va-t-en, lui crirent-elles; si madame voyait tes haillons, elle nous
chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne, et ne reviens jamais,
 moins que tu ne sois prince ou banquier.

--Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous
servir; je serai si doux, si obissant, que vous ne regretterez jamais
de m'avoir gard prs de vous.

Pour toute rponse, la premire demoiselle se leva: c'tait une grande
fille, maigre, sche, jaune, pointue: d'un geste elle montra la porte au
petit ptre, et appela le gelier, qui s'avana en fronant le sourcil
et en brandissant sa hallebarde.

--Je suis perdue, s'cria la pauvre fille; je ne reverrai jamais mon
Perlino!

--Violette, dit gravement l'cureuil, on prouve l'or dans la fournaise
et les amis dans l'infortune.

--Tu as raison, s'cria la fille de Cecco: _Nabuchodonosor, la paix du
coeur vaut mieux que l'or_.

Aussitt l'abeille s'envole, et voil qu'au milieu de la cour il entre,
je ne sais par o, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis
et des roues d'meraude. L'quipage tait tir par quatre chiens noirs,
gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands
scarabes monts en jockeys conduisaient d'une main lgre cet attelage
mignon. Au fond du carrosse, mollement couche sur des carreaux de satin
bleu, s'tendait une jeune bcasse coiffe d'un petit chapeau rose et
vtue d'une robe de taffetas si ample, qu'elle dbordait sur les deux
roues. D'une patte la dame tenait un ventail, de l'autre un flacon
ainsi qu'un mouchoir brod  ses armes et garni d'une large dentelle.
Auprs d'elle,  demi enseveli sous les flots de taffetas, tait un
hibou, l'air ennuy, l'oeil mort, la tte pele, si vieux que son bec
croisait comme des ciseaux ouverts. C'taient de jeunes maris qui
faisaient leurs visites de noces, un mnage  la mode, tel que les aime
la dame des cus-Sonnants.

A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration veilla
tous les chos du palais. D'tonnement, le gelier en laissa choir sa
pipe, tandis que les demoiselles couraient aprs le carrosse qui fuyait
au galop de ses quatre pagneuls, comme s'il emportait l'empereur des
Turcs ou le diable en personne. Ce bruit trange inquita la dame des
cus-Sonnants, qui craignait toujours d'tre pille; elle accourut,
furieuse, et rsolue de mettre toutes ses filles d'honneur  la porte.
Elle payait pour tre respecte, et voulait en avoir pour son argent.

Mais, quand elle aperut l'quipage, quand le hibou l'eut salue d'un
signe de bec et que la bcasse eut trois fois remu son mouchoir avec
une adorable nonchalance, la colre de la dame s'vanouit en fume.

--Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?

La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui
donnait du coeur; elle rpondit que, si pauvre qu'elle ft, elle aimait
mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait  son carrosse, et
ne le vendrait pas pour le chteau des cus-Sonnants.

--Sotte vanit des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les
riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prts  tout
faire pour un cu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menaant;
cote que cote, je l'aurai.

--Madame, reprit Violette fort mue, il est vrai que je ne veux pas la
vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don  Votre Seigneurie,
si elle voulait m'honorer d'une faveur.

--Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle  Violette, que
demandes-tu?

--Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un muse o
toutes les curiosits de la terre sont runies; montrez-le-moi; s'il y
a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trsor est 
vous.

Pour toute rponse, la dame des cus-Sonnants haussa les paules et mena
Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui
fit regarder toutes ses richesses: une toile tombe du ciel, un collier
fait avec un rayon de la lune, natt et tress de trois rangs, des lis
noirs, des roses vertes, un amour ternel, du feu qui ne brlait pas,
et d'autres rarets; mais elle ne montra pas la seule chose qui toucht
Violette: Perlino n'tait pas l.

La marquise cherchait dans les yeux du petit ptre l'admiration et
l'tonnement; elle fut surprise de n'y voir que de l'indiffrence.

--Eh bien! dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes
quatre toutous: le carrosse est  moi.

--Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon quipage est
vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux  mon
hibou et  ma bcasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble
qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien auprs de la
vie.

--N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme
fait de sucre et de pte d'amande, qui chante comme un rossignol et
raisonne comme un acadmicien.

--Perlino! s'cria Violette.

--Ah! dit la dame des cus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parl.
Elle regarda le joueur de zampogne avec l'instinct de la peur.--Toute
rflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici; je ne veux plus de tes
jouets d'enfants.

--Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce
miracle de Perlino, et prenez le carrosse.

--Non, dit la marquise, va-t-en et emporte les btes avec toi.

--Laissez-moi seulement voir Perlino.

--Non! non! rpondit la dame.

--Seulement coucher une nuit  sa porte, rpondit Violette tout en
larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle en mettant un genou
en terre et en prsentant la voiture  la dame des cus-Sonnants.

--A cette vue, la marquise hsita, puis elle sourit; en un instant
elle avait trouv le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce
qu'elle convoitait.

--March conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce
soir  la porte de Perlino, et mme tu le verras; mais je te dfends de
lui parler.

Le soir venu, la dame des cus-Sonnants appela Perlino pour souper avec
elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui tait ais
avec un garon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de
Capri dans une coupe de vermeil, et, tirant de sa poche une botte
de cristal, elle y prit une poudre rougetre qu'elle jeta dans le
vin.--Bois cela, mon enfant, dit-elle  Perlino, et donne-moi ton got.

Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un
seul trait.

--Pouah! s'cria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de
boue et de sang; c'est du poison!

--Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en
boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le
premier.

La dame avait raison:  peine l'enfant eut-il vid la coupe, qu'il fut
pris d'une soif ardente.--Encore! disait-il, encore! Il ne voulait
plus quitter la table. Pour le dcider  se coucher, il fallut que la
marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse qu'il mit
soigneusement dans sa poche, comme un remde  tous les maux.

Pauvre Perlino! c'tait bien un poison qu'il avait pris, et le plus
terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que
le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connat plus rien, on n'aime
plus rien, ni pre, ni mre, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on
ne songe plus qu' soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout
le sang de la terre sans calmer une soif que rien ne peut tancher.

Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au
pauvre un jour sans pain. Aussi, ds que la nuit eut mis son masque
noir pour ouvrir le bal des toiles, Violette courut-elle  la porte de
Perlino, bien sre qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras.
Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! Quel chagrin quand
l'ingrat passa devant elle sans mme la regarder!

La porte ferme  double tour et la clef retire, Violette se jeta sur
une natte qu'on lui avait donne par piti; la elle se mit  fondre en
larmes, se fermant la bouche avec les mains pour touffer ses sanglots.
Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chasst; mais, quand
vint l'heure o les toiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta
doucement  la porte et chanta  demi-voix:

  Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te dlivre,
       Ouvre-moi!
   Viens vite, je t'attends, ami, je ne puis vivre
       Loin de toi.
     Ouvre-moi! mon coeur te dsire;
     Je brle, j'ai froid, je soupire;
       Tout le jour
       C'est d'amour,
       Et la nuit
       C'est d'ennui.

Hlas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino
ronflait comme un mari de dix ans, et ne rvait qu' sa poudre d'or. Les
heures se trainrent lentement, sans apporter d'esprance. Si longue et
si douloureuse que ft la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame
des cus-Sonnants arriva ds le point du jour.

--Te voil content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin
sourire, le carrosse est pay au prix que tu m'as demand.

--Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie!
murmura la pauvre Violette, j'ai passa une si mauvaise nuit que je ne
l'oublierai de si tt.


IX

TRICCH VARLACCH


La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait
retourner chez son pre, et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle
traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur qui la raillaient
de sa simplicit. Arrive prs de la grille, elle se retourna comme
si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le courage
l'abandonna, elle fondit en larmes et cacha sa tte dans ses mains.

--Sors donc, misrable gueux! lui cria le gelier en saisissant Violette
au collet et en la secouant d'importance.

--Sortir! dit Violette, jamais! _Tricch varlacch!_ cria-t-elle:
_habits dors, coeurs de laquais!_

Et voil la souris qui se jette au nez du gelier et le mord jusqu'au
sang; puis, devant la grille mme, s'lve une volire grande comme
un pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de
diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichet,
des ducats enfils dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de
cette cage magnifique, sur un bton en chelle qui tourne  tous les
vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et
de tout pays: colibris, perroquets cardinaux, merles, linottes, serins,
et le reste; tout ce monde emplum sifflait le mme air, chacun dans son
jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des
plantes, couta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson
aux filles d'honneur, bien tonnes de trouver une si rare prudence
chez les perroquets et les serins. Voici ce que chantait le choeur des
oiseaux:

        Fi de la libert!
        Vive la cage!
        Quand on est sage,
  On est ici bien nourri, bien trait,
        Bien rent,
  Au chaud en hiver, au frais en t:
        On paye en ramage
        L'hospitalit.
          Vive la cage!
        Fi de la libert!

Aprs ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet
rouge et vert,  l'air grave et srieux, leva la patte, et, tout en
tournant, chanta d'un ton nasillard, ou plutt croassa ce qui suit:

  Le rossignol est un monsieur vtu de noir,
           Fort dplaisant  voir,
           Qui ne sort que le soir.
           Pour chanter  la lune;
             C'est un orgueilleux
             Qui vit comme un gueux
             Et se dit heureux;
           Sa voix nous importune.
           On devrait, entre nous,
           Clouer  quatre clous,
             Comme des hibous,
                Ces fous
         Qui n'adorent pas la fortune.

Et tous les oiseaux, ravis de cette loquence, se mirent  siffler d'une
voix perante:

  Fi de la libert!
    Vive la cage! etc., etc.

Pendant qu'on entourait la volire magique, la dame des cus-Sonnants
tait accourue. Comme on le pense bien, elle ne fut pas la dernire 
convoiter cette merveille.

--Petit, dit-elle au joueur de zampogne, me vends-tu cette cage au mme
prix que le carrosse?

--Volontiers, Madame, rpondit Violette, qui n'avait pas d'autre dsir.

--March conclu! dit la dame; il n'y a que les gueux pour se permettre
de pareilles folies.

Le soir, tout se passa comme la veille. Perlino, ivre d'or potable,
entra dans sa chambre sans mme lever les yeux; Violette se jeta sur sa
natte, plus misrable que jamais.

Elle chanta comme le premier jour; elle pleura  fendre les pierres:
peine inutile. Perlino dormait comme un roi dtrn; les sanglots de sa
matresse le beraient comme et fait le bruit de la mer et du vent.
Vers minuit, les trois amis de Violette, affligs de son chagrin,
tinrent conseil: Il n'est pas naturel que cet enfant dorme de la sorte,
disait mon compre l'cureuil.--Il faut entrer et l'veiller, disait
la souris.--Comment entrer? demandait l'abeille, qui avait inutilement
cherch une fente tout le long du mur.--C'est mon affaire, dit la
souris. Et vite, et vite elle ronge un petit coin de la porte; ce fut
assez pour que l'abeille se glisst dans la chambre de Perlino.

Il tait l tranquillement endormi sur le dos, ronflant avec la
rgularit d'un chanoine qui fait la sieste. Ce calme irrita l'abeille,
elle piqua Perlino sur la lvre; Perlino soupira et se donna un soufflet
sur la joue, mais il ne s'veilla point.

--On a endormi l'enfant, dit l'abeille revenue auprs de Violette pour
la consoler. Il y a de la magie. Que faire?

--Attendez, dit la souris, qui n'avait pas laiss rouiller ses dents, je
vais entrer  mon tour; je l'veillerai, duss-je lui manger le coeur.

--Non, non, dit Violette; je ne veux pas qu'on fasse du mal  mon
Perlino.

La souris tait dj dans la chambre. Sauter sur le lit, s'insinuer sous
la couverture, ce fut un jeu pour la cousine des rats. Elle alla droit
 la poitrine de Perlino; mais, avant d'y faire un trou, elle couta:
coeur ne battait pas: plus de doute! Perlino tait enchant.

Comme elle rapportait cette nouvelle, l'aurore clairait dj le ciel;
la mchante dame arriva, toujours souriante. Violette, furieuse d'avoir
t joue, et qui de colre se mangeait les mains, n'en fit pas moins
une belle rvrence  la marquise, en disant tout bas: A demain.


X

PATATI PATATA


Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui
revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la
cour, toujours filant leurs toupes.

--Allons, beau joueur de zampogne, lui crirent-elles en riant,
fais-nous encore un tour de ton mtier!

--Pour vous plaire, belles demoiselles, rpondit Violette: _Patati,
patata_, dit-elle, _regarde bien et tu verras_.

A l'instant, compre l'cureuil jette  terre une de ses noisettes;
aussitt on voit paratre un thtre de marionnettes. Le rideau se tire:
la scne reprsente une chambre de justice: l'audience de Rominagrobis.
Au fond, sur un trne tendu de velours rouge, et tout toil de griffes
d'or, est le bailli, un gros chat  face respectable, quoiqu'il y ait
un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en
lui-mme, les mains croises dans ses longues manches, les yeux ferms,
on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des
chats.

De ct est un banc de bois o sont enchanes trois souris, auxquelles
par prcaution on a rogn les dents et coup les oreilles. Elles sont
souponnes, ce qui,  Naples, veut dire convaincues d'avoir regard de
trop prs une couenne de vieux lard. En face des coupables est un dais
de drap noir, au front duquel on a inscrit, en lettres d'or, cette
sentence du grand pote et magicien Virgile:

  crase les souris, mais mnage les chats

Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front
fuyant, aux yeux rouges,  la langue pointue; elle a la main sur son
coeur et fait une belle harangue pour demander  la loi d'trangler les
souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si
tendre, si pntrante que la bonne dame implore et sollicite la mort
de ces affreuses petites btes, qu'en vrit on s'indigne de leur
endurcissement. Il semble qu'elles manquent  tous leurs devoirs en
n'offrant pas elles-mmes leurs ttes criminelles pour calmer l'motion
et scher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes
dans le gosier.

Quand le fiscal eut fini son oraison funbre, un jeune rat,  peine
sevr, se leva pour dfendre les coupables. Dj il avait assur ses
lunettes, t son bonnet et secou ses manches, quand, par respect pour
la libre dfense et dans l'intrt des accuss, le chat lui interdit la
parole. Alors et d'une voix solennelle, matre Rominagrobis gourmanda
les accuss, les tmoins, la socit, le ciel, la terre et les rats;
puis, se couvrant, il fulmina un arrt vengeur et condamna ces
btes criminelles  tre pendues et corches sance tenante, avec
confiscation des biens, abolition de la mmoire et condamnation en tous
les frais, la contrainte par corps limite toutefois  cinq annes; car
il faut tre humain, mme avec les sclrats.

La farce joue, la toile se ferma.

--Comme cela est vivant! s'cria la dame des cus-Sonnants. C'est la
justice des chats prise sur le fait. Ptre ou sorcier, qui que tu sois,
vends-moi ta Chambre toile.

--Toujours au mme prix, Madame, rpondit Violette.

--A ce soir donc! reprit la marquise.

--A ce soir! dit Violette.

Et elle ajouta tout bas:

--Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!

Pendant qu'on donnait la comdie dans la cour, l'cureuil n'avait pas
perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par
dcouvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit,
matre cureuil avait saut sur un arbre, de l'arbre sur un buisson.
Toujours dgringolant, il arriva jusqu' Perlino qui jouait  la
_morra_[1] avec son ombre, moyen sr de toujours gagner.

[Note 1: Dans le jeu de la _morra_ chacun des joueurs ouvre un ou
plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire
doit deviner.]

L'cureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravit
d'un notaire.

--Ami, lui dit-il, la solitude a ses charmes, mais tu n'as pas l'air de
beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une
partie.

--Peuh! dit Perlino en billant, tu as les doigts trop courts, et tu
n'es qu'une bte.

--Des doigts courts ne sont pas toujours un dfaut, reprit l'cureuil;
j'en ai vu pendre plus d'un, dont tout le crime tait d'avoir les doigts
trop longs; et, si je suis une bte, seigneur Perlino, au moins suis-je
une bte veille. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de
dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe  ma porte pendant la
nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir.

--Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi
quelque chose d'trange. J'ai la tte lourde et le coeur chagrin; je
fais de mauvais rves. D'o cela vient-il?

--Cherche! dit l'cureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors
pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!

Sur ce, l'cureuil grimpa sur une branche et disparut.

Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien
ne rend mchant comme de s'ennuyer  deux, rien ne rend sage comme de
s'ennuyer tout seul. Au souper, il tudia la figure et le sourire de la
dame des cus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais
chaque fois qu'on lui prsenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la
fentre pour admirer la beaut du soir, et chaque fois il jeta l'or
potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs
qui peraient la terre; c'est depuis ce temps-l que les hannetons sont
dors.


XI

LA RECONNAISSANCE


En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui
le regardait tristement, mais il ne fit point de question; il avait hte
d'tre seul pour voir si le bonheur frapperait  sa porte et sous quelle
figure il entrerait. Son inquitude ne fut pas de longue dure. Il
n'tait pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive:
c'tait Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait
comment elle l'avait fait et ptri de ses propres mains, comment c'tait
 ses prires qu'il devait la vie; et, pourtant, il s'tait laiss
sduire et enlever, tandis qu'elle avait couru aprs lui avec une peine
que Dieu veuille pargner  tout le monde. Violette lui disait encore,
avec un accent plus douloureux et plus pntrant, comment depuis deux
nuits elle veillait  sa porte; comment, pour obtenir cette faveur, elle
avait donn des trsors dignes de rois sans tirer de lui un seul mot,
comment cette dernire nuit tait la fin de ses esprances et le terme
de sa vie.

En coutant ces paroles qui lui peraient l'me, il semblait  Perlino
qu'on le tirait d'un rve: c'tait un nuage qu'on dchirait devant ses
yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans
ses bras en sanglotant. Il voulait parler: elle lui ferma la bouche; on
croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants o l'on est si
heureux, qu'on n'a pas besoin de pleurer.

--Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit.

--Partir n'est pas ais, seigneur Perlino, rpondit l'cureuil: la dame
des cus-Sonnants ne lche pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous
veiller, nous avons us tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous
sauver.

--Peut-tre ai-je un moyen, dit Perlino,  qui l'esprit venait comme la
sve aux arbres du printemps.

Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'curie,
suivi de Violette et des trois amis. L, il sella le meilleur cheval,
et, marchant tout doucement, il arriva jusqu' la loge o dormait le
gelier, les clefs  la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'veilla et
voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or
potable, au risque de l'touffer; mais, loin de se plaindre, le gelier
se mit  sourire et retomba sur sa chaise en fermant les yeux et en
tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la refermer
 triple tour, et jeter dans l'abme ces clefs de perdition pour
enfermer  jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino
l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compt sans le trou de
la serrure: il n'en faut pas plus  la convoitise pour s'chapper de sa
retraite et envahir le coeur humain.

Enfin, les voil en route, tous deux sur le mme cheval: Perlino en
avant, Violette en croupe. Elle avait pass les bras autour du cou de
son bien-aim, et le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui
battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tte pour revoir la
figure de sa chre matresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait
toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'cureuil
n'avait plus d'une fois tir la bride pour empcher le cheval de butter
ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore
en chemin?

Je laisse  penser la joie que ressentit ce bon Cecco en retrouvant sa
fille et son gendre. C'tait le plus jeune de la maison; il riait tout
le long du jour sans savoir pourquoi, il voulait danser avec tout le
monde; il avait tellement perdu la tte qu'il doubla les appointements
de ses commis et fit une pension  son caissier, qui ne le servait que
depuis trente-six ans.

Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut belle, mais cette fois on
eut soin de trier les amis. De vingt lieues  la ronde, il vint des
abeilles qui apportrent un beau gteau de miel; le bal finit par
une tarentelle de souris et un saltarello d'cureuils dont on parla
longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les invits, Violette et
Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les arrter. Cecco, qui tait
plus sage, leur fit un beau sermon pour leur prouver qu'ils n'taient
plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour s'amuser; ils se jetrent
dans ses bras en riant. Un pre a toujours le coeur faible: il les prit
par la main et se mit  danser avec eux jusqu'au soir.


XII

LA MORALE


--Voil l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en
se levant ma grosse htesse, tout mue des aventures qu'elle venait de
conter.

--Et la dame des cus-Sonnants, m'criai-je, qu'est-elle devenue?

--Qui le sait? rpondit Palomba. Qu'elle ait pleur ou qu'elle se soit
arrach un ct de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit toujours
par se prendre  son propre pige; c'est bien fait. La farine du diable
s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant mieux pour
les honntes gens!

--Et la morale?

--Quelle morale! dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre
Excellence veut de la morale, il est deux heures, il y a un Pre capucin
qui prche  vpres, et vous voyez d'ici la cathdrale.

--C'est la morale du conte que je vous demande.

--Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est
servie, le poulet frit, le macaroni cuit, N, I, ni, mon histoire est
finie. On berce les enfants avec des chansons, et les hommes avec des
contes: que voulez-vous de plus?

Je me mis  table, mais je n'tais pas satisfait. Tout en brchant mon
couteau sur un blanc de poulet, je dis  mon htesse:

--Votre histoire est touchante, et voil un macaroni qui a un fumet
admirable; mais, quand je raconterai aux enfants de mon pays les
aventures de Perlino, je ne leur servirai pas  dner en mme temps; ils
rclameront une morale.

--Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces dlicats qui n'osent
pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent goter 
mon macaroni. Adressez-les  Amalfi, et qu'ils demandent la Lune. Nous
leur servirons dans une assiette plus de morale que n'en fournirait tout
Paris.

A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se lve,
les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommode comme ce
matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! le mal
pass n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne
nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout  l'heure.

--Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouv ce que je cherchais. Un
moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du
vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voil ce que donnent les
contes et les rves. Bien fou qui leur en demande davantage! _Ecco la
moralit!_




LA SAGESSE DES NATIONS ou LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN


I

LE CAPITAINE JEAN


Quand j'tais enfant (il y a bien longtemps de cela), j'habitais chez
mon grand-pre, dans une belle campagne au bord de la Seine. Je me
souviens que nous avions pour voisin un personnage singulier qu'on
appelait le capitaine Jean. C'tait, disait-on, un ancien marin qui
avait fait cinq ou six fois le tour du monde.

Je le vois encore. C'tait un gros homme court et trapu; sa figure tait
jaune et ride; il avait un nez crochu comme le bec d'un aigle, des
moustaches blanches et de grandes boucles d'oreilles d'or. Il tait
toujours habill de la mme faon: l't, tout en blanc, depuis les
pieds jusqu' la tte, avec un large chapeau de paille; l'hiver, tout en
bleu, avec un chapeau cir, des souliers  boucles et des bas chins. Il
habitait seul, sans autre compagnie qu'un gros chien noir, et ne parlait
 personne. Aussi le regardait-on comme une espce de Croquemitaine.
Quand je n'tais pas sage, ma bonne ne manquait jamais de me menacer du
terrible voisin, menace qui me rendait aussitt obissant.

Malgr tout, je me sentais attir vers le capitaine.

[Illustration: Il tait l, immobile et guettant ses goujons.]

Je n'osais le regarder en face, il me semblait qu'il sortait une flamme
de ses petits yeux, cachs par d'pais sourcils, plus blancs que ses
moustaches; mais je le suivais en arrire, et, sans savoir comment, je
me trouvais toujours sur son chemin. C'est que le marin n'tait pas un
homme comme les autres. Tous les matins, il tait dans une prairie de
mon grand-pre, assis au bord de l'eau, pchant  la ligne avec un
bonheur qui ne se dmentait jamais. Tandis qu'il tait l, immobile et
guettant ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi  qui on
dfendait d'approcher de la rivire. Et quelle joie quand le capitaine
appelait son chien, lui mettait une allumette enflamme dans la gueule,
et bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effraye de
Fidle. C'tait l un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment.

A dix ans, on ne cache gure ce qu'on prouve; le capitaine s'aperut de
mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour
que, hiss sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'paule du
pcheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il
promenait sur l'eau:

--Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit  mon
oreille comme un coup de canon; vous tes un amateur,  ce que je vois.
Si vous tes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes,
prenez cette ligne qui est l  ct de moi.

Voyons comment vous vous en tirerez.

Dire ce qui se passa dans mon me serait chose difficile; j'ai eu
quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une motion aussi forte. Je
rougis, les larmes me vinrent aux yeux; et me voil assis sur l'herbe,
tenant la ligne qu'avait lance le marin, plus immobile que Fidle, et
ne regardant pas son matre avec moins de reconnaissance. L'hameon
jet, le lige trembla: Attention! jeune homme, me dit tout bas
le capitaine, il y a quelque chose. Rendez la main, ramenez  vous
doucement, allongez, et maintenant tirez lentement  vous; fatiguez-moi
ce drle-l.

J'obis et bientt j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches
aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour
glorieux, aucun succs ne t'a effac de mon souvenir! Tu es rest ma
plus grande et ma plus douce victoire!

Depuis cette heure fortune, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain,
il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot.
Nous tions insparables; on l'aurait plutt vu sans son chien que sans
moi. Ma mre s'aperut de cette passion naissante. Comme le marin tait
un brave homme, elle tira bon parti de mon amiti. Quand ma lecture
tait manque, quand il y avait dans ma dicte une orthographe de
fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain
(ce qui tait plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon
absence. Dieu sait de quelle faon il jurait aprs moi! Grce  cette
terreur salutaire, je fis des progrs rapides. Si je ne fais pas trop
de fautes quand j'cris, je le dois  l'excellent homme qui, en fait
d'orthographe, en savait un peu moins long que moi.

Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine la permission de le
rejoindre, et que j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais
reus:

--Capitaine, lui dis-je, quand donc lis-tu? quand donc cris-tu?

--Vraiment, rpondit-il, cela me serait difficile; je ne sais ni lire
ni crire.

--Tu es bien heureux! m'criai-je. Tu n'as pas de matres, toi, tu
t'amuses toujours, tu sais tout sans l'avoir appris.

--Sans l'avoir appris? reprit-il, ne le crois pas; ce que je sais me
cote cher, tu ne voudrais pas de mon savoir au prix qu'il m'a fallu le
payer.

--Comment cela, capitaine? On ne t'a jamais grond, tu as toujours fait
ce que tu as voulu.

--C'est ce qui te trompe, mon enfant, me dit-il en adoucissant en
grosse voix et en me regardant d'un air de honte; j'ai fait ce qu'ont
voulu les autres, et j'ai eu une terrible matresse qui ne donne pas ses
leons pour rien: on la nomme l'exprience. Elle ne vaut pas ta mre, je
t'en rponds.

--C'est l'exprience qui t'a rendu savant, capitaine?

--Savant, non; mais elle m'a enseign le peu que je sais. Toi, mon
enfant, quand tu lis un livre, tu profites de l'exprience des autres;
moi, j'ai tout appris  la sueur de mon corps. Je ne lis pas, c'est
vrai, malheureusement pour moi; mais j'ai une bibliothque qui en vaut
bien une autre. Elle est l, ajouta-t-il en se frappant le front.

Qu'est-ce qu'il y a dans ta bibliothque?

Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la mdecine, des
proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a
souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires
romaines. C'est la sagesse des nations qui les a invents. Grands ou
petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit.

--Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme
toi.

--Volontiers, reprit le marin; mais je te prviens que je ne suis pas
un diseur de belles paroles; je te rciterai mes contes comme on me les
a rcits; je te dirai  quelle occasion et quel profil j'en ai tir.
coute donc l'histoire de mon premier voyage.


II

PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN


J'avais douze ans, et j'tais  Marseille, ma ville natale, quand on
m'embarqua comme mousse  bord d'un brick de commerce qu'on nommait _la
Belle-milie._ Nous allions au Sngal porter de ces toiles bleues qu'on
appelle des guines, nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents
d'lphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le
voyage n'eut rien d'intressant; je ne me souviens gure que des coups
de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le
caractre et me donner de l'esprit, disait-on. Vers la troisime
semaine, le brick approcha des ctes d'Andalousie, et, un soir, on jeta
l'ancre  quelque distance d'Almria. La nuit venue, le second du navire
prt son fusil, et s'amusait tirer des hirondelles, que je ne voyais
pas, car le soleil tait couch depuis longtemps.

Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstins qui se
promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur
invisible gibier. Tout  coup on met la chaloupe  la mer, on m'y jette
plus qu'on ne m'y descend; me voil occup  recevoir et  ranger des
ballots qu'on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se
dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas  quoi
pouvait servir cette promenade par une nuit sans toiles; mais un mousse
ne raisonne gure; il obit sans rien dire; sinon, gare les coups.

La chaloupe aborda sur une plage dserte, loin du port d'Almria. Le
second, qui nous commandait, se mit  siffler; on lui rpondit, bientt
j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On dbarqua des ballots, on
les chargea sur des chevaux, des nes, des mulets, qui se trouvaient la
fort  propos; puis, le second, ayant dit aux matelots de l'attendre
jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre. On me hisse
sur une mule, entre deux paniers; nous voil en route pour aller je ne
sais o.

Au bout d'une heure, on aperut une petite lumire, vers laquelle on
se dirigea. Une voix cria: _Qui vive!_ on rpondit: _Les anciens_. Une
porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habite par des gens qui
n'avaient pas la mine de trs bons chrtiens. C'taient, je l'appris
bientt, des bohmiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce
dfendu, qui nous exposait aux galres. On ne m'avait pas demand mon
avis.

Le capitaine entra, avec les bohmiens, dans une salle basse dont on
ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui prparait
le souper: c'tait la plus laide sorcire que j'aie vue de ma vie. Elle
me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais
malgr moi. Quand elle m'eut bien examin, la vieille me parla. Je
fus tout tonn d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de
Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit
asseoir auprs d'elle, les jambes croises sur une natte de jonc et, me
jetant un poulet, m'ordonna de le plumer.

Un mousse doit tout savoir, sous peine d'tre battu: je me mis 
arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille,
qui, de son ct, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour
m'encourager, elle me souriait de faon agrable, en me montrant chaque
fois trois grandes dents jaunes tout brches, seul trsor qui lui
restt dans la bouche. Les poulets plums, il fallut hacher des oignons,
plucher de l'ail, prparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux,
autant par peur de la vieille que par amiti.

--Eh bien, la mre, tes-vous contente? lui dis-je quand tous nos
prparatifs furent achevs.

--Oui, mon fils, me dit-elle, tu es un bon garon, je veux te
rcompenser. Donne-moi ta main.

Elle me prit la main, la retourna, et se mit  en suivre toutes les
lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.

--Assez, la mre! lui dis-je en retirant ma main, je suis chrtien, je
ne crois pas  tout cela.

--Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et
si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres
gitanos, nous entendons des voix qui vous chappent; nous parlons avec
les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.

--Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de
ce poulet que j'ai plum?

--Non, dit la vieille, je ne me suis pas soucie de l'couter; mais, si
tu veux, je te conterai l'histoire de son frre; tu y verras que tt ou
tard on est puni par o on a pch, et que jamais un ingrat n'chappe au
chtiment.

Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre, que je tressaillis;
puis elle commena le conte que voici.


III

HISTOIRE DE COQUERICO[1]


[Note 1: Cette histoire, fort populaire en Espagne, est raconte avec
beaucoup d'esprit dans un des plus jolis romans de Fernand Caballero,
_la Gaviotta ou la Mouette._]

Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la
basse-cour d'un riche fermier; elle tait entoure d'une nombreuse
famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne
lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme
et estropi. C'tait justement celui que la mre aimait le mieux; ainsi
sont faites toutes les mres; leurs prfrs sont les plus laids. Cet
avorton n'avait d'entier qu'un oeil, une patte et une aile; on et dit
que Salomon et excut sa sentence mmorable sur Coquerico (c'tait le
nom de ce chtif individu) et qu'il l'et coup en deux du fil de sa
fameuse pe. Quand on est borgne, boiteux et manchot, c'est une belle
occasion d'tre modeste; notre gueux de Castille tait plus fier que son
pre, le coq le mieux peronn, le plus lgant, le plus brave et le
plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos  Madrid. Il se croyait un
phnix de grce et de beaut, il passait les plus belles heures du jour
 se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frres le heurtait par hasard,
il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au
combat le seul oeil qui lui restt; si les poules gloussaient  sa vue,
il disait que c'tait pour cacher leur dpit, parce qu'il ne daignait
mme pas les regarder.

Un jour, que sa vanit lui montait  la tte plus que de coutume, il dit
 sa mre:

--coutez-moi, madame ma mre: l'Espagne m'ennuie, je vais  Rome; je
veux voir le pape et les cardinaux.

--Y penses-tu, mon enfant? s'cria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la
cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti
de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race; nous pouvons
montrer notre gnalogie. O trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci,
des mriers pour t'abriter, un poulailler blanchi  la chaux, un fumier
magnifique, des vers et des grains partout, des frres qui t'aiment, et
trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu' Rome mme tu ne
regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?

Coquerico haussa son aile manchote en signe de ddain. Ma mre, dit-il,
vous tes une bonne femme; tout est beau  qui n'a jamais quitt son
fumier; mais j'ai dj assez d'esprit pour voir que mes frres n'ont pas
d'ides, et que mes cousins sont des rustres. Mon gnie touffe dans ce
trou, je veux courir le monde et faire fortune.

--Mais, mon fils, reprit la pauvre mre poule, t'es-tu jamais regard
dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et
une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes
d'araigne et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici tu es perdu.

--Ma mre, rpondt Coquerico, quand une poule couve un canard, elle
s'effraye toujours de le voir courir  l'eau. Vous ne me connaissez pas
davantage. Ma nature  moi, c'est de russir par mes talents et mon
esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agrments de
ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.

Quand la poule vit que tous les sermons taient inutiles, elle dit 
Coquerico:

--Mon fils, coute au moins les derniers conseils de ta mre. Si tu vas
 Rome, vite de passer devant l'glise de Saint-Pierre; le saint,  ce
qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent.
Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons: tu
les reconnatras  leur bonnet blanc,  leur tablier retrouss et  la
gaine qu'ils portent au ct. Ce sont des assassins patents qui nous
traquent sans piti, ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps
de dire _miserere!_ Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant
la patte, reois ma bndiction et que saint Jacques te protge; c'est
le patron des plerins.

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans
l'oeil de sa mre, il ne s'inquita pas davantage de son pre, qui
cependant dressait sa crte au vent et semblait l'appeler. Sans se
soucier de ceux qu'il laissait derrire lui, l'ingrat se glissa par la
porte entrouverte;  peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois
fois pour clbrer sa libert: _Coquerico, coquerico, coquerico!_

Comme il courait  travers champs, moiti volant, moiti sautant, il
arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis  sec. Cependant, au
milieu du sable on voyait encore un filet d'eau, mais si mince que deux
feuilles tombes l'arrtaient au passage.

Quand le ruisseau aperut notre voyageur, il lui dit:

--Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai mme pas la force d'emporter
ces feuilles qui me barrent le chemin, encore moins de faire un dtour,
car je suis extnu. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je
ne suis pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma
reconnaissance au premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura
rendu mes forces.

--Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de
ruisseau? Adresse-toi  gens de ton espce, ajouta-t-il; et de sa bonne
patte il sauta par-dessus le filet d'eau.

--Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins! murmura l'eau,
mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin, notre matre coq aperut le vent tout abattu et tout
essouffl.

--Cher Coquerico, lui dit-il, viens  mon aide; ici-bas on a besoin les
uns des autres. Tu vois o m'a rduit la chaleur du jour. Moi qui, en
d'autres temps, dracine les oliviers et soulve les mers, me voil tu
par la canicule. Je me suis laiss endormir par le parfum de ces roses
avec lesquelles je jouais, et me voici par terre presque vanoui. Si tu
voulais me lever  deux pouces du sol avec ton bec, et m'venter un peu
avec ton aile, j'aurais la force de m'lever jusqu' ces nuages blancs
que j'aperois l-haut, pousss par un de mes frres, et je recevrais de
ma famille quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu' ce que
j'hrite du premier ouragan.

--Monseigneur, rpondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est
amuse plus d'une fois  me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit
jours encore que, se glissant en tratre derrire moi, Votre Seigneurie
s'est divertie  m'ouvrir la queue en ventail, et m'a couvert de
confusion  la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les
railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pnitence et
d'apprendre  respecter certains personnages qui, par leur naissance,
leur beaut et leur esprit, devraient tre  l'abri des plaisanteries
d'un sot.

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit  chanter trois fois de sa voix
la plus rauque: _Coquerico, coquerico, coquerico!_ et il passa firement
son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonn o les laboureurs avaient amass de
mauvaises herbes frachement arraches, la fume sortait d'un monceau
d'ivraie et de glaieul. Coquerico s'approcha pour picorer et vit une
petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les
allumer.

--Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens  propos pour me
sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais o s'amuse mon
cousin le vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques
brins de paille sche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu
obligeras.

--Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mrites,
insolente qui oses t'adresser  moi! Et voil le poulet qui saute sur
le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on
n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus
de fume. Sur quoi, matre Coquerico, suivant son habitude, se mit 
chanter trois fois: _Coquerico, coquerico, coquerico!_ puis, il battit
de l'aile comme s'il avait achev les exploits d'Amadis.

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver 
Rome; c'est l que mnent tous les chemins. A peine dans la ville, il
courut droit  la grande glise de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y
songeait gure; il se plaa en face de la porte principale, et, quoique
au milieu de la colonnade il ne part pas plus gros qu'une mouche, il
se hissa sur son ergot et se mit  chanter: _Coquerico, coquerico,
coquerico!_ rien que pour faire enrager le saint, et dsobir  sa mre.

Il n'avait pas fini qu'un suisse de la garde du saint-pre, qui
l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour
en faire son souper.

--Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico  sa mnagre, donne-moi
vite de l'eau bouillante pour plumer ce pnitent-l.

--Grce! grce, madame l'Eau! s'cria Coquerico. Eau si douce, si bonne,
la plus belle et la meilleure chose du monde, par piti, ne m'chaude
pas!

--As-tu donc eu piti de moi quand je t'ai implor, ingrat? rpondit
l'eau qui bouillait de colre. D'un seul coup elle l'inonda du haut
jusqu'en bas, et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

--Le suisse prit le malheureux poulet et le mit sur le gril.

--Feu, ne me broie pas! cria Coquerico. Pre de la lumire, frre du
soleil, cousin du diamant, pargne un misrable, contiens ton ardeur,
adoucis ta flamme, ne me rtis pas.

--As-tu eu piti de moi quand je t'implorais, ingrat? rpondit le feu
qui ptillait de colre; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un
charbon.

Quand le suisse aperut son rti dans ce triste tat, il tira le poulet
par la patte et le jeta par la fentre. Le vent l'emporta sur un tas de
fumier.

--O vent! murmura Coquerico qui respirait encore, zphir bienfaisant,
souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi
reposer sur le fumier paternel.

--Te reposer! rugit le vent. Attends, je vais t'apprendre comme je
traite les ingrats. Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que
Coquerico, en retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

--C'est l que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint
cloua Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore
aux voyageurs. Si haut plac qu'il soit, chacun le mprise parce qu'il
tourne au moindre vent. Il est noir, sec, dplum, battu par la pluie;
il ne s'appelle plus Coquerico, mais Girouette; c'est ainsi qu'il paye
et payera ternellement sa dsobissance  sa mre, sa vanit, son
insolence, et surtout sa mchancet.


IV

LA BOHMIENNE


Quand la vieille eut achev son conte, elle porta le souper au second et
 ses amis; je l'aidai dans cette besogne, et pour ma part je plaai sur
la table deux grandes peaux de chvre toutes pleines de vin; aprs quoi,
je retournai  la cuisine avec la bohmienne, ce fut notre tour de
manger.

Il y avait dj quelque temps que notre repas tait achev, je causais
amicalement avec ma vieille htesse, quand tout  coup on entendit du
bruit, des imprcations, des jurements dans la salle du souper. Le
second sortit bientt; il avait  la main la hache qu'il portait
d'ordinaire  la ceinture, il en menaait ses compagnons de table, qui
tous tenaient leur couteau  demi cach dans la main. On se querellait
pour les comptes, car un des contrebandiers tenait un sac plein de
piastres qu'il refusait de livrer; l'intrt et l'ivresse empchaient
qu'on ne s'entendt.

Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on venait chercher la vieille pour
trancher la question. Elle avait sur ces hommes une grande autorit
qu'elle devait sans doute  sa rputation de sorcire; on la mprisait,
mais on en avait peur. La bohmienne couta tous ces cris qui se
croisaient, puis elle compta sur ses doigts ballots et piastres, et
enfin donna tort au second.

--Misrable! s'cria celui-ci, c'est toi qui payeras pour ce tas de
voleurs. Il leva sa hache; je me jetai en avant pour lui arrter le
bras, et je reus un coup qui m'estropia le pouce pour le reste de mes
jours. Premire leon que me vendait l'exprience, et qui m'a donn
l'horreur de l'ivresse pour le reste de mes jours.

Furieux d'avoir manqu la victime, le second me renverse  terre d'un
coup de pied; il se jetait de nouveau sur la vieille, quand, soudain,
je le vois s'arrter, porter ses mains  son ventre, en retirer un long
couteau tout sanglant, s'crier qu'il est un homme mort, et tomber.

Cette horrible scne ne dura pas le temps que je prends pour la conter.

On fit silence autour du cadavre; puis bientt les cris recommencrent,
mais cette fois on parlait une langue que je n'entendais pas, la langue
des bohmiens. Un des contrebandiers montrait le sac d'argent, un autre
me secouait par le collet comme s'il voulait m'trangler, un troisime
me prenait par le bras et me tirait  lui. Au milieu de ce vacarme, la
vieille allait de l'un  l'autre, criant plus fort que toute la bande,
portant les mains  sa tte, puis prenant mon bras et montrant mon pouce
ensanglant et presque dtach; je commenais  comprendre. videmment
il y avait des contrebandiers qui pensaient  profiter de l'occasion, et
qui, pour avoir  bon march tout ce que nous apportions, proposaient de
se dbarrasser de moi et de garder l'argent. J'allais payer de ma vie la
faute de me trouver, malgr moi, en mauvaise compagnie; c'est encore une
leon qui m'a cot cher, mais qui m'a servi.

Heureusement pour moi, la vieille l'emporta; un grand coquin que sa
figure pendable et fait reconnatre au milieu de tous ces honntes gens
se fit mon dfenseur; il me mit prs de lui avec la bohmienne,
et, tenant  la main la hache du second, il fit un discours que je
n'entendis pas, mais dont je ne perdis pas un mot; j'aurais pu le
traduire ainsi: Cet enfant a sauv ma mre; je le prends sous ma garde;
le premier qui y touche, je l'abats.

[Illustration: Cet enfant a sauv ma mre, je le prends sous ma garde;
le premier qui y touche, je l'abats.]

C'tait la seule loquence qui pouvait me sauver; un quart d'heure
aprs tout ce bruit, ma blessure tait panse avec de la poudre et de
l'eau-de-vie; on m'avait mont sur une mule; dans un des paniers tait
le paquet de piastres,  ct de moi, en travers, on avait plac
un grand sac qui pendait des deux cts. Le bohmien mon sauveur
m'accompagnait seul, un pistolet  chaque poing.

Arrivs  la plage, mon conducteur appela le capitaine qui se
trouvait dans la chaloupe, il eut avec lui  terre une longue et vive
conversation. Aprs quoi il m'embrassa, me remit l'argent et me dit: Un
_roumi_[1] paye le bien par le bien, et le mal par le mal. Pas un mot de
ce que tu as vu, ou tu es mort.

[Note 1: C'est le nom que se donnent entre eux les bohmiens.]

--J'entrai alors dans la chaloupe avec le capitaine, qui fit jeter dans
un coin le sac, port par deux matelots. Une fois  bord, on m'envoya
coucher, j'eus grand'peine  m'endormir, mais la fatigue l'emporta sur
l'agitation; quand je m'veillai, il tait midi. Je craignais d'tre
battu; mais j'appris qu'on n'avait pas lev l'ancre: un malheur arriv
 bord en tait la cause, le second, me dit-on, tait mort subitement
d'une attaque d'apoplexie pour avoir trop bu d'eau-de-vie; le matin mme
on l'avait jet  la mer, cousu dans un sac, un boulet aux pieds. Sa
mort n'attristait personne; il tait fort mchant, et on profitait de sa
part dans l'expdition. Une heure aprs ces funrailles, on mettait  la
voile, nous marchions sur Malaga et Gibraltar.


V

CONTES NOIRS


Le reste du voyage se passa sans accident. Une fois sr de ma
discrtion, le capitaine me prit en amiti; quand nous descendmes 
terre,  Saint-Louis du Sngal, il me garda  son service, et me fit
demeurer avec lui.

Pendant le temps que je restai dans ce pays nouveau, je ne voulus rien
ngliger de ce qui pouvait m'instruire. Les ngres qui nous entouraient
de tous cts parlaient une langue que personne ne voulait se donner la
peine d'apprendre: Ce sont des sauvages, rptait mon capitaine; aprs
cela tout tait dit.

Pour moi qui rdais dans la ville, je me fis bientt des amis parmi ces
pauvres ngres, si affectueux et si bons. Moiti patois, moiti signes,
nous finissions toujours par nous entendre; je causai si souvent avec
eux de choses et d'autres, que j'en vins  parler leur langue, comme si
le bon Dieu m'avait fait natre avec une peau de taupe.--Qui s'embarque
sans savoir la langue du pays o il va, dit un proverbe, ne va pas
en voyage, il va  l'cole.--Le proverbe avait raison, j'appris par
exprience que les ngres n'taient ni moins intelligents ni moins fins
que nous.

Parmi ceux que je voyais le plus souvent, tait un tailleur qui aimait
beaucoup  causer; il ne perdait jamais une occasion de me prouver, dans
sa langue, que les noirs avaient plus d'esprit que les blancs.

--Sais-tu, me dit-il un jour, comment je me suis mari?

--Non, lui dis-je, je sais que tu as une femme qui est une des ouvrires
les plus habiles de Saint-Louis, mais tu ne m'as pas dit comment tu l'as
choisie.

--C'est elle qui a choisi et non pas moi, me dit-il; cela seul te prouve
combien nos femmes ont d'intelligence et de sens. coute mon rcit, il
t'intressera.

L'HISTOIRE DU TAILLEUR

Il y avait une fois un tailleur (c'tait mon futur beau-pre) qui avait
une fort belle fille  marier; tous les jeunes gens la recherchaient 
cause de sa beaut. Deux rivaux (tu en connais un) vinrent trouver la
belle et lui dirent:

--C'est pour toi que nous sommes ici.

--Que me voulez-vous? rpondit-elle en souriant.

--Nous t'aimons, reprirent les deux jeunes gens, chacun de nous dsire
t'pouser.

La belle tait une fille bien leve, elle appela son pre qui couta
les deux prtendants et leur dit:

--Il se fait tard, retirez-vous et revenez demain; vous saurez alors qui
des deux aura ma fille.

Le lendemain, au point du jour, les deux jeunes gens taient de retour.

--Nous voici, crirent-ils au tailleur; rappelez-vous ce que vous nous
avez promis hier.

--Attendez, rpondit-il, je vais au march acheter une pice de drap;
quand je l'aurai rapporte  la maison, vous saurez ce que j'attends de
vous.

Quand le tailleur revint du march, il appela sa fille, et, lorsqu'elle
fut venue, il dit aux jeunes gens:

--Mes fils, vous tes deux, et je n'ai qu'une fille. A qui faut-il que
je la donne?  qui faut-il que je la refuse? Voyez cette pice de drap:
j'y taillerai deux vtements pareils; chacun de vous en coudra un, celui
qui le premier aura fini sera mon gendre.

Chacun des deux rivaux prit sa tche et se prpara  coudre sous les
yeux du matre. Le pre appela sa fille et lui dit:

--Voici du fil, tu le prpareras pour ces deux ouvriers.

La fille obit  son pre, elle prit le peloton et s'assit prs des deux
jeunes gens.

Mais la belle tait fine; le pre ne savait pas qui elle aimait, les
jeunes gens ne le savaient pas davantage; mais la jeune fille le savait
dj. Le tailleur sortit; la jeune fille prpara le fil, les jeunes gens
prirent leurs aiguilles et commencrent  coudre. Mais  celui qu'elle
aimait (tu m'entends) la belle donnait des aiguilles courtes, tandis
qu'elle donnait des aiguilles longues  celui qu'elle n'aimait pas.
Chacun cousait, cousait avec une ardeur extrme,  onze heures l'oeuvre
tait  peine  moiti; mais  trois heures de l'aprs-midi, mon ami, le
jeune homme aux courtes aiguilles, avait achev sa tche, tandis que
l'autre tait loin d'avoir fini.

Quand le tailleur rentra, le vainqueur lui porta le vtement termin;
son rival cousait toujours.

--Mes enfants, dit le pre, je n'ai voulu favoriser ni l'un ni l'autre
d'entre vous, c'est pourquoi j'ai partag cette pice de drap en deux
portions gales, et je vous ai dit: Celui qui finira le premier sera mon
gendre. Avez-vous bien compris cela?

--Pre, rpondirent les deux jeunes gens, nous avons compris ta parole
et accept l'preuve; ce qui est fait est bien fait.

Le tailleur avait raisonn ainsi: Celui qui finira le premier sera
l'ouvrier le plus habile, par consquent ce sera celui qui soutiendra
le mieux son mnage; il n'avait pas devin que sa fille ferait des
aiguilles longues pour celui dont elle ne voulait pas. C'tait l'esprit
qui dcidait l'preuve, c'tait la belle qui se choisissait elle-mme
son mari.

       *       *       *       *       *

Et maintenant, avant de conter mon histoire aux belles dames d'Europe,
demande-leur ce qu'elles auraient fait  la place de la ngresse, tu
verras si la plus fine n'est pas embarrasse.

Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme tait entre et
travaillait sans rien dire, comme si ce rcit ne la concernait pas.

--Les filles de votre pays ne sont pas btes, lui dis-je en riant; il me
semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.

--C'est que nous avons reu de nos mres une bonne ducation, me
rpondit-elle. On nous a toutes exerces avec l'histoire de la Belette.

--Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai en Europe,
pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.

--Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici:

LA BELETTE ET SON MARI

Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:

--Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.

Le mari couta les paroles de sa femme et lui dit:

--Quels sont les langes que tu aimes?

Et la Belette rpondit:

--Je veux la peau d'un lphant.

Le pauvre mari resta stupfait de cette exigence, et demanda  sa chre
moiti si par hasard elle n'aurait point perdu la tte; pour toute
rponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitt.
Elle alla trouver le Ver de terre et lui dit:

--Compre, ma terre est pleine de gazon, aide-moi  la remuer.

Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:

--Commre, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons
besoin de votre secours.

La Poule courut aussitt, mangea le Ver et se mit  gratter le sol.

Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:

--Compre, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon
absence, vous devriez faire un tour de ce ct.

Un instant aprs, le Chat avait mang la Poule.

Tandis que le Chat se rgalait de la sorte, la Belette dit au Chien:
Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine? Le chien
furieux courut trangler le Chat, ne voulant pas qu'il y et en ce pays
d'autre matre que lui.

Le lion passant par l, la Belette le salua avec respect: Monseigneur,
lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien, sur
quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dvora.

Ce fut le tour de l'lphant: la Belette lui demanda son appui contre
le Lion; l'lphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui
l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui
avait creus un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'lphant
tomba dans le pige et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de
l'lphant, se sauva dans la fort.

La Belette alors prit la peau de l'lphant et la montra  son mari, en
lui disant:

--Je t'ai demand la peau de l'lphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai
eue, et je te l'apporte.

Le mari de la Belette n'avait pas devin que sa femme tait plus fine
que toutes les btes de la terre; encore moins avait-il pens que la
dame tait plus fine que lui. Il le comprit alors, et voil pourquoi
nous disons aujourd'hui: il est aussi fin que la Belette.

L'histoire est finie.

       *       *       *       *       *

Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les ngres;
je connus bientt leur faon de faire le commerce, leurs ides, leurs
habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur
sagesse.

Par exemple, ces bonnes gens, qui ainsi que moi ne savent ni lire ni
crire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une faon de graver les
choses dans la mmoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des
nigmes; il y en a qui valent un gros livre par l'enseignement qu'elles
renferment.

--Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tte, ce qui
tait son grand signe d'amiti, devine-moi celle-ci:

--Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et qui fait toujours ce qui me
plat.

--C'est ton chien, capitaine, tu as regard Fidle en parlant.

--Bravo, mon matelot. Continuons:

--Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait
toujours ce qui te plat.

Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mre, mon petit homme; tu
ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'exprience
t'apprendra que ce n'est jamais  elle qu'elle pense quand il s'agit de
toi.

Dis-moi celle que ton pre aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui
fait faire tout ce qui lui plat.

--On ne fait jamais faire  papa ce qu'il ne veut pas, capitaine;
maman le rpte tous les jours. Mais ma soeur est mal leve, elle rit
toujours quand maman dit cela.

--C'est que ta soeur a devin le mot de l'nigme, mon matelot. Ah! si
j'avais eu une fille, je l'aurais bien force  me commander son caprice
du matin au soir.

Reste encore une nigme:-Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui
vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire
tout ce qui lui plat?

--Je ne sais pas, capitaine.

--Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir  ton papa.

Je ne manquai pas  la recommandation du marin; je racontai  table
tout ce que j'avais appris dans la journe; les contes ngres amusrent
beaucoup ma mre; les nigmes eurent un succs complet, mais, quand j'en
vins  la dernire, mon pre se mit  rire.

--Ce n'est pas difficile  deviner, mon garon, je vais te le dire...

Sur quoi ma mre regarda mon pre; je ne sais pas ce qu'il lut dans ses
yeux, mais il resta court.

--Dis-le-moi donc, papa, je veux le savoir.

--Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mre et d'un ton
svre, je vous envoie au jardin sans dessert.

--Ah! dit mon pre.

Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table:
Mais parle donc, papa!

Ma mre fit mine de se lever; mon pre la prvint: en un instant je me
trouvai dans le jardin, tout en larmes, avec une grande tartine de pain
sec  la main.

Voil comment je n'ai jamais su le mot de la dernire nigme. S'il y en
a de plus habiles que moi qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au
Sngal; peut-tre la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret
que ma mre ne m'a jamais dit.


VI

LE SECOND VOVAGE DU CAPITAINE JEAN


Mes causeries avec les ngres avaient fait de moi un interprte et un
courtier; le capitaine avait en mon zle une pleine confiance; malgr
mon jeune ge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La
cargaison fut bientt faite  des conditions excellentes, et,  mon
retour  Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau des
armateurs. Ma rputation commenait, et, aprs quelques voyages dans la
Mditerrane, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrcargue d'un
brick de la plus belle taille: je n'avais pas vingt ans.

Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout o j'avais
abord, j'avais fait connaissance avec les matelots de tout pays: grecs,
levantins, dalmates, russes, italiens, et je parlais un peu la langue
de tous ces gens-l. Le navire allait chercher des grains dans la mer
Noire,  l'embouchure du Danube: il fallait un homme qui baragouint
tous les patois; on m'avait trouv sous la main, et, quoique je n'eusse
gure de barbe au menton, on m'avait pris.

Me voil donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce
loyal et n'tant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais
de la peine pour dfendre l'intrt de mes armateurs! En arrivant 
Constantinople, je trouvai moyen de placer notre cargaison d'articles
divers  des conditions avantageuses, et tous nous partmes pour Galatz,
bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant
dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue
et de toute nation. L'un des plus singuliers tait un Dalmate qui
retournait chez lui par le Danube. Il tait tout le jour assis 
l'avant, tenant entre ses jambes un long violon qui n'avait qu'une
corde, c'est ce que les Serbes nomment la _guzla_; il grattait cette
corde avec un archet et chantait d'un ton plaintif et dans une langue
douce et sonore les chansons de son pays: celles-ci, par exemple, qu'il
rcitait tous les soirs  la clart des toiles, et que je n'ai pas
oublies:

LE CHANT DU SOLDAT

--Je suis un jeune soldat, toujours, toujours  l'tranger.

--Quand j'ai quitt mon bon pre, la lune brillait au ciel.

--La lune brille au ciel, j'entends mon pre qui me pleure.

--Quand j'ai quitt ma bonne mre, le soleil brillait au ciel.

--Le soleil brille au ciel, j'entends ma mre qui me pleure.

--Quand j'ai quitt mes frres chris, les toiles brillaient au ciel.

--Les toiles brillent au ciel, j'entends mes frres qui me pleurent.

--Quand j'ai quitt mes soeurs chries, les pivoines taient en fleur.

--Voici la pivoine qui fleurit, j'entends mes soeurs qui me pleurent.

--Quand j'ai quitt ma bien-aime, les lis fleurissaient au jardin.

--Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aime qui me pleure.

--Il faut que ces larmes schent, demain je veux partir d'ici.

--Je suis un jeune soldat, toujours, toujours  l'tranger.

LE CHANT DU FIANC

--Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'lve au plus haut ds cieux. Si
je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!

--Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.

--Volontiers, mais je ne dirai rien d'heureux. Avec un autre s'est
fiance ta bien-aime.

--Valet, selle mon alezan; moi aussi, je veux tre l.

Quand elle est entre dans l'glise, c'tait encore une simple fille;
maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.

--Vois-tu la lune qui s'lve entre deux petites toiles? C'est ma
bien-aime entre ses deux belles-soeurs.

Quand elle va pour se fiancer, je l'arrte au passage.--Chre enfant,
rends-moi l'anneau que j'ai achet.

--Va maintenant, va, mon enfant, et point de reproche: oui, c'est mon
pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.

       *       *       *       *       *

La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai travers plus d'une fois
les deux Ocans, je connais leurs temptes; mais je crains moins leurs
longues vagues qui dferlent contre le navire que ces petits flots
presss qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout  coup,
s'entr'ouvrent comme un abme. Depuis deux jours et deux nuits nous
tions en perdition, personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon
Dalmate, qui s'tait attach  un des bancs par la ceinture, et qui,
tout mouill qu'il tait, chantait toujours les airs de son pays.

--Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment o le vent et la mer nous
laissaient un peu respirer, je vois que vous tes un brave, vous n'avez
pas peur du naufrage.

--Qui peut empcher sa destine? me dit-il en raclant son violon; le
plus sage est de s'y rsigner.

--Voil parler comme un Turc, lui rpondis-je; un chrtien n'est pas si
patient.

--Pourquoi ne serait-on pas chrtien et rsign  la volont divine?
reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes
honntes gens; il ne nous a jamais promis la sant, la richesse, le
salut en mer et autres choses passagres. Tout cela est abandonn  une
puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont
vue la nomment _le Destin_.

--Comment, m'criai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?

--Pourquoi non? me rpondit-il tranquillement. Si vous en doutez,
coutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore au Cattare;
ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.


VII

LE DESTIN


Il y avait une fois deux frres qui vivaient ensemble au mme mnage;
l'un faisait tout, tandis que l'autre tait un indolent, qui ne
s'occupait que de boire et de manger. Les rcoltes taient toujours
magnifiques, ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs,
abeilles et le reste.

L'an, qui faisait tout, se dit un jour: Pourquoi travailler pour cet
indolent? Mieux vaut nous sparer; je travaillerai pour moi seul, et il
fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc  son frre.

--Mon frre, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne
veux m'aider en rien et ne penses qu' boire et  manger; il faut nous
sparer.

L'autre essaya de le dtourner de ce projet en lui disant:

--Frre, ne fais pas cela; nous sommes si bien. Tu as tout entre les
mains, aussi bien ce qui est  toi que ce qui est  moi, et tu sais que
je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.

Mais l'an persista dans sa rsolution, si bien que le cadet dut cder,
et lui dit:

--Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le
partage comme il te plaira.

Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour
ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un
chevrier pour ses chvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour
ses abeilles, et leur dit  tous:

--Je vous confie mon bien, que Dieu vous surveille!

Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.

L'an, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait
pour le bien commun: il garda lui-mme ses troupeaux, ayant l'oeil 
tout; malgr cela, il ne trouva partout que mauvais succs et dommage.
De jour en jour tout lui tournait  mal, jusqu' ce qu'enfin il devint
si pauvre, qu'il n'avait mme plus une paire d'opanques[1], et qu'il
allait nu-pieds. Alors il se dit:

[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanires
de cuir.]

--J'irai chez mon frre voir comment les choses vont chez lui.

Son chemin le menait dans une prairie o paissait un troupeau de brebis,
et, quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de
berger. Prs d'elles seulement tait assise une belle jeune fille qui
filait un fil d'or.

Aprs avoir salu la fille d'un Dieu te protge! il lui demanda  qui
tait ce troupeau; elle lui rpondit:

--A qui j'appartiens appartiennent aussi ces brebis.

--Et qui es-tu? continua-t-il.

--Je suis la fortune de ton frre, rpondit-elle.

Alors il fut pris de colre et d'envie, et s'cria:

--Et ma fortune,  moi, o est-elle?

La fille lui rpondit:

--Ah! elle est bien loin de toi.

--Puis-je la trouver? demanda-t-il.

Elle lui rpondit:--Tu le peux, seulement cherche-la.

Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frre
taient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne
voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla
droit  son frre. Ds que celui-ci l'aperut, il en eut piti et lui
dit en fondant en larmes:

--O donc as-tu t depuis si longtemps?

Et, le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques
et quelque argent.

Aprs tre rest trois jours chez son frre, le pauvre partit pour
retourner chez lui; mais, une fois  la maison, il jeta un sac sur ses
paules, y mit un morceau de pain, prit un bton  la main, et s'en alla
ainsi par le monde pour y chercher sa fortune. Ayant march quelque
temps, il se trouva dans une grande fort, et rencontra une abominable
vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit  fouiller la terre avec
son bton, et, pour veiller la vieille, il lui donna un coup dans le
dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu' demi
ses yeux chassieux, elle lui dit:

--Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais t veille,
tu n'aurais pas ces opanques.

Alors il lui dit:--Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empch d'avoir ces
opanques?

La vieille lui dit:--Je suis ta fortune.

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en criant:

--Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui
donc t'a donne  moi?

Et la vieille lui dit:

--C'est le Destin.

--O est le Destin? demanda-t-il.

--Va et cherche-le, lui rpondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin.

[Illustration: La vieille lui dit: Je suis ta Fortune.]

Aprs un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et dans
ce bois il trouva un ermite  qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir
des nouvelles du Destin; l'ermite lui dit:

--Va sur la montagne, tu arriveras droit  son chteau; mais, quand tu
seras prs du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout
ce que tu lui verras faire jusqu' ce qu'il t'interroge.

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et,
quand il fut arriv dans le chteau du Destin, c'est l qu'il vit de
belles choses! C'tait un luxe royal, il y avait une foule de valets et
de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour
le Destin, il tait assis  une table servie et il soupait. Quand
l'tranger vit cela, il se mit aussi  table et mangea avec le matre du
logis. Aprs le souper, le Destin se coucha, l'autre en fit autant. Vers
minuit, voici que dans le chteau il se fait un bruit terrible, et au
milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

--Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'mes qui sont venues
au monde: donne-leur quelque chose  ton bon plaisir!

Et voil le Destin qui se lve; il ouvre un coffre dor et sme dans la
chambre des ducats tout brillants en disant:

--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour, le beau chteau s'vanouit, et  sa place il y eut
une maison ordinaire, mais o rien ne manquait. Quand vint le soir, le
Destin se remit  souper, son hte en fit autant; personne ne dit mot.

Aprs souper tous deux allrent se coucher. Vers minuit, voici que
dans le chteau recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on
entendait une voix qui criait:

--Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'mes qui ont vu la
lumire, donne-leur quelque chose  ton bon plaisir!

Et voil le Destin qui se lve, il ouvre un coffre d'argent; mais cette
fois il n'y avait pas de ducats, ce n'tait que des monnaies d'argent
mles par-ci par-l de quelques pices d'or. Le destin sema cet argent
sur la terre en disant:

--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!

Au point du jour la maison avait disparu, et  sa place il y en avait
une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque matin la
maison diminuait, jusqu' ce qu'enfin il n'y eut plus qu'une misrable
cabane; le Destin prit une bche et se mit  fouiller la terre; son hte
en fit autant, et ils bchrent tout le jour. Quand vint le soir, le
Destin prit une crote de pain dur, en cassa la moiti et la donna  son
compagnon. Ce fut tout leur souper: quand ils l'eurent mang, ils se
couchrent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du
bruit on distinguait une voix qui disait:

--Destin, Destin, tant et tant d'mes sont venues au monde cette nuit:
donne-leur quelque chose  ton bon plaisir.

Et voil le Destin qui se lve; il ouvre un coffre et se met  semer
des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et, ce
faisant, il disait:

--Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie.

Quand le matin reparut, la cabane s'tait change en un grand palais
comme au premier jour. Alors pour la premire fois le Destin parla  son
hte et lui dit:

--Pourquoi es-tu venu?

Celui-ci conta en dtail sa misre; et comment il tait venu pour
demander au Destin lui-mme pourquoi il lui avait donn une si mauvaise
fortune. Le Destin lui rpondit:

--Tu as vu comment la premire nuit j'ai sem des ducats, et ce qui a
suivi. Tel je suis la nuit o nat un homme, tel cet homme sera toute
sa vie. Tu es n dans une nuit de pauvret, tu resteras pauvre toute ta
vie. Ton frre, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit.
Il restera heureux jusqu' la fin. Mais, puisque tu as pris tant de
peine pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frre
a une fille du nom de Miliza, qui est aussi fortune que son pre.
Prends-la pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu
acquerras, aie soin de dire que cela est  ta femme.

L'hte remercia le Destin bien des fois et partit. Quand il fut de
retour au pays, il alla droit chez son frre, et lui dit:

--Frre, donne-moi Miliza, tu vois que sans elle je suis seul au monde!

Et le frre rpondit:

--Cela me plat; Miliza est  toi.

Le nouveau mari emmena dans sa maison la fille de son frre, et il
devint trs riche, mais il disait toujours:

--Tout ce que j'ai est  Miliza.

Un jour, il alla aux champs pour voir ses bls, qui taient si beaux
qu'on ne pouvait trouver rien de plus beau. voil qu'un voyageur vint 
passer sur le chemin et lui demanda:

--A qui ces bls?

Et lui, sans y penser, rpondit:

--Ils sont  moi.

Mais  peine avait-il parl que voil les bls qui s'enflamment et le
champ qui est tout en feu. Vite il court aprs le voyageur, et lui crie:

--Arrte, mon frre; ces bls ne m'appartiennent pas, ils sont  Miliza,
la fille de mon frre.

Le feu cessa aussitt, et ds lors notre homme fut heureux, grce 
Miliza.

       *       *       *       *       *

--Seigneur Dalmate, dis-je,  mon conteur, votre histoire est jolie,
quoiqu'elle sente terriblement le turc. En mon pays, nous avons d'autres
ides: loin de nous en remettre  la fortune, nous comptons sur
nous-mmes, sur notre esprit plus encore que sur notre bras, sur notre
prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on
cher un bon conseil.

--Ainsi fait-on chez moi, me rpondit le Dalmate en rajustant son bonnet
de peau qui lui tombait sur les yeux; coutez ce qui est arriv, l'an
dernier,  un de mes voisins.


VIII

LE FERMIER PRUDENT


Il y avait prs de Raguse un fermier qui se mlait aussi de commerce. Un
jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin
de faire quelques achats. En arrivant  un carrefour, il demanda  un
vieillard qui se trouvait l quelle route il lui fallait prendre.

--Je te le dirai si tu me donnes cent cus, rpondit l'tranger; je ne
parle pas  moins; chacun de mes avis vaut cent cus.

--Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'tranger, qui avait
l'air d'un renard, qu'est-ce que peut tre un avis qui vaut cent cus?
Ce doit tre quelque chose de bien rare, car, en gnral, on vous donne
pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage.
Allons, dit-il  l'homme, parle, voil tes cent cus.

--coute donc, reprit l'tranger; cette route qui va tout droit, c'est
la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de
demain. J'ai encore un avis  te donner, continua-t-il; mais il faut
aussi me le payer cent cus.

Le fermier rflchit longtemps, puis il se dcida.

--Puisque j'ai pay le premier conseil, je puis bien payer le second.

Et il donna encore cent cus.

--coute donc, lui dit l'tranger: Quand tu seras en voyage et que tu
entreras dans une htellerie, si l'hte est vieux et si le vin est
jeune, va-t-en au plus vite si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur.
Donne-moi encore cent cus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose  te
dire.

Le fermier se mit  rflchir.

--Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah! puisque j'en ai achet deux,
je peux bien payer le troisime.

Et il donna ses derniers cent cus.

--coute donc, lui dit l'tranger: si jamais tu te mets en colre, garde
la moiti de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute ta colre
en un jour.

Le fermier reprit le chemin de sa maison, o il arriva les mains vides.

--Qu'as-tu achet? lui demanda sa femme.

--Rien que trois avis, rpondit-il, qui m'ont cot chacun cent cus.

--Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.

--Ma chre femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon
argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payes.

Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les
paules et l'appela un fou qui ruinait sa maison et mettait ses enfants
sur la paille.

Quelque temps aprs, un marchand s'arrta devant la porte du fermier,
avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un
associ, et offrit au fermier cinquante cus, s'il voulait se charger
d'une des voitures et venir avec lui  la ville.

--J'espre, dit  son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas;
cette fois, du moins, tu gagneras quelque chose.

On partit; le marchand conduisait la premire voiture, le fermier menait
la seconde. Le temps tait mauvais, les chemins rompus, on n'avanait
qu' grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda
celle qu'il fallait prendre.

--C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle
est plus sre.

Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.

--Quand vous me donneriez cent cus, dit le fermier, je n'irais pas par
ce chemin.

On se spara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue,
arriva nanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eut
souffert. Le marchand n'arriva qu' la nuit; sa voiture tait tombe
dans un marais, tout le chargement tait endommag, et le matre tait
bless, par-dessus le march.

Dans la premire auberge o on descendit, il y avait un vieil htelier;
une branche de sapin annonait qu'on y vendait du vin nouveau. Le
marchand voulut s'arrter l pour y passer la nuit.

--Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent cus! s'cria le
fermier.

Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.

Vers le soir, quelques jeunes dsoeuvrs qui avaient trop got au
vin nouveau se querellrent  propos d'une cause futile. On tira les
couteaux; l'hte, alourdi par les annes, n'eut pas la force de sparer
ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tu, et, comme on
craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.

Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand
matin pour atteler ses chevaux. Effray de trouver un mort sur son
chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas tre ml dans un
procs fcheux; mais il avait compt sans la police autrichienne; on
courut aprs lui. En attendant que la justice claircit l'affaire, on
jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.

Quand le fermier apprit ce qui tait arriv  son compagnon, il voulut,
au moins, mettre en sret sa voiture, et reprit le chemin de sa maison.
Comme il approchait du jardin, il aperut  la brume un jeune soldat
mont sur un de ses plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement
la rcolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le
voleur; mais il rflchit.

--J'ai pay cent cus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas
dpenser toute sa colre en un jour. Attendons  demain, mon voleur
reviendra. Il prit un dtour pour entrer dans la maison par un autre
ct, et, comme il frappait  la porte, voil le jeune soldat qui se
jette dans ses bras en criant:

--Mon pre, j'ai profit de mon cong pour vous surprendre et vous
embrasser.

Le fermier dit alors  sa femme:

--coute maintenant ce qui m'est arriv, tu verras si j'ai pay trop
cher mes trois avis.

Il lui conta toute l'histoire; et, comme le pauvre marchand fut pendu,
quoi qu'il pt faire, le fermier se trouva l'hritier de cet imprudent.
Devenu riche, il rptait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher
un bon conseil, et, pour la premire fois, sa femme tait de son avis.


IX

LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE


--Seigneur Dalmate, lui dis-je quand il eut fini son histoire, voil
sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la
fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second
rcit dtruit le premier, et fort heureusement, car il serait triste
que les paresseux fissent fortune, et que les gens actifs qui sment le
grain ne rcoltassent que le vent.

--Les paresseux russissent quelquefois, me rpondit-il gravement; j'en
sais an exemple que je puis vous conter.

--Vous avez donc des contes sur toutes choses? m'criai-je.

--Contes et chansons, c'est toute la vie, me rpondit-il froidement.

LA PARESSEUSE

Il y avait une fois une mre qui avait une fille trs paresseuse et qui
n'avait de got pour aucune espce de travail. Elle la conduisit dans un
bois, auprs d'un carrefour, se mit  la battre de toutes ses forces.
Prs de l passait par hasard un seigneur qui demanda  la mre pourquoi
ce rude chtiment.

--Mon cher seigneur, rpondit-elle, c'est que ma fille est une
travailleuse insupportable: elle nous file jusqu' la mousse qui garnit
les murs.

--Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute
son envie.

--Prenez-la, dit la mre, prenez-la, je n'en veux plus.

Et le seigneur l'emmne  sa maison, ravi de cette belle acquisition.

Le soir mme, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre o
tait un grand tonneau plein de chanvre. C'est l qu'elle se trouva dans
une grande peine.

--Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!

Mais, vers la nuit, voici trois vieilles sorcires qui frappent  la
fentre, et la fille les fait entrer bien vite.

--Si tu veux nous inviter  tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons
 filer ce soir.

--Filez, Mesdames, rpondit-elle bien vite, je vous invite  mon
mariage.

Et voil les trois sorcires qui filent et filent tout ce qu'il y avait
dans le tonneau, tandis que la paresseuse dormait  loisir.

Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur
garni de fil, et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe
du pied et dfendit que personne entrt dans la chambre, afin que la
fileuse pt se reposer d'un si grand travail. Cela n'empcha pas que, le
jour mme, il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre, mais
les sorcires revinrent  l'heure dite, et tout se passa comme le
premier jour.

[Illustration: Quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur,
il dit  sa fiance: Tes tantes ne sont pas belles.]

Le seigneur fut merveill, et, comme il n'y avait plus rien  filer
dans la maison, il dit  la jeune fille:

--Je veux t'pouser, car tu es la reine des filandires.

La veille du mariage, la prtendue fileuse dit  son mari:

--Il faut que j'invite mes tantes.

Et le seigneur rpondit qu'elles seraient les bienvenues.

Une fois entres, les trois sorcires se mirent auprs du pole; elles
taient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur
laideur, il dit  sa fiance:

--Tes tantes ne sont pas belles.

Puis, s'approchant de la premire sorcire, il lui demanda pourquoi elle
avait un si long nez.

--Mon cher neveu, rpondit-elle, c'est  force de filer. Quand on file
toujours, et que toute la journe on branle la tte, le nez s'allonge
insensiblement.

Le seigneur passa  la seconde, et lui demanda pourquoi elle avait de si
grosses lvres.

--Mon cher neveu, rpondit-elle, c'est  force de filer. Quand on
file toujours, et que toute la journe on mouille son fil, les lvres
grossissent insensiblement.

Alors il demanda  la troisime pourquoi elle tait bossue.

--Mon cher neveu, dit-elle, c'est  force de filer. Quand on est assise
et courbe toute la journe, le dos se plie insensiblement.

Et alors le seigneur eut grand'peur qu' force de filer sa femme ne
devint aussi horrible que ces trois Parques, il jeta au feu quenouille
et fuseau. Si la paresseuse en fut fche, je le laisse  deviner 
celles qui lui ressemblent.

--Mon conte est fini.

--Je vois avec plaisir, dis-je  mon Dalmate, qu'en votre heureux pays
les femmes russissent sans peine et sans esprit.

--Pas du tout, s'cria mon insupportable conteur, il n'y a pas d'endroit
au monde o les femmes soient tout  la fois plus fines et plus sages.
Ne savez-vous pas comment la fille d'un mendiant pousa l'empereur
d'Allemagne, et, tout empereur qu'il ft, se montra plus habile et
meilleure que lui?

--Encore un conte! m'criai-je.

--Non, pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez
dans tous les livres qui disent la vrit.

DE LA DEMOISELLE QUI TAIT PLUS AVISE QUE L'EMPEREUR

Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane: il
n'avait avec lui qu'une fille, mais elle tait trs avise. Elle allait
partout chercher des aumnes et apprenait aussi  son pre  parler avec
sagesse et  obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que le
pauvre homme alla vers l'Empereur, et le pria de lui donner quelque
chose.

L'Empereur, surpris de la faon dont parlait ce mendiant, lui demanda
qui il tait et qui lui avait appris  s'exprimer de la sorte.

--C'est ma fille, rpondit-il.

--Et ta fille, qui donc l'a instruite? demanda l'Empereur;  quoi le
pauvre homme rpondit:

--C'est Dieu qui l'a instruite, ainsi que notre extrme misre.

Alors l'Empereur lui donna trente oeufs et lui dit:

--Porte ces oeufs  ta fille, et dis-lui qu'elle m'en fasse clore des
poulets; si elle ne les fait pas clore, mal lui en adviendra.

Le pauvre homme rentra tout pleurant dans sa cabane et conta la chose 
sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs taient cuits; mais
elle dit  son pre d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout.
Le pre suivit le conseil de sa fille et se mit  dormir; pour elle,
prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fves et la mit sur le
feu; le lendemain, quand les fves furent bouillies, elle appela son
pre, lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller labourer
le long de la route o devait passer l'Empereur:

--Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'Empereur, prends des fves,
sme-les et dis bien haut: Allons, mes boeufs, que Dieu me protge 
fasse pousser mes fves bouillies! Et si l'Empereur te demande comment
il est possible de faire pousser des fves bouillies, rponds-lui:--Cela
est aussi ais que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.

Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura, et,
quand il vit l'Empereur, il se mit  crier:

--Allons, mes boeufs, que Dieu me protge et fasse pousser mes fves
bouillies!

Ds que l'Empereur entendit ces mots, il s'arrta sur la route et dit
aussitt:

--Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fves
bouillies?

Et le pauvre homme rpondit:

--Gracieux Empereur, cela est aussi ais que de faire sortir un poulet
d'un oeuf dur.

L'Empereur devina que c'tait la fille qui avait pouss le pre  agir
de la sorte; il dit  ses valets de prendre le pauvre homme et de
l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et
dit:

--Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont
on a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tte.

Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout
en larmes vers sa fille  laquelle il conta ce qui s'tait pass; sa
fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait
tout. Le lendemain, elle prit un morceau de bois, veilla son pre et
lui dit:

--Prends cette allumette et porte-la  l'Empereur; qu'il m'y taille un
fuseau, une navette et un mtier, aprs cela je lui ferai ce qu'il a
demand.

Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla
trouver l'Empereur, et lui rcita tout ce qu'on lui avait appris.

Quand l'Empereur entendit cela, il fut tonn, et chercha ce qu'il
pourrait faire; puis, prenant un verre  boire, il le donna au pauvre en
disant:

--Prends ce verre, porte-le  ta fille, afin qu'elle m'puise la mer et
qu'elle en fasse un champ  labourer.

Le pauvre homme obit en pleurant, et porta le verre  sa fille en lui
redisant mot pour mot les paroles de l'Empereur. Et sa fille lui dit
qu'il attendt au lendemain, et qu'elle arrangerait toute chose. Le
lendemain matin elle appela son pre, lui donna une livre d'toupes, et
lui dit:

--Porte ceci  l'Empereur pour qu'il toupe toutes les sources et toutes
les embouchures de tous les fleuves de la terre, aprs cela je lui
desscherai la mer.

Et le pauvre homme alla tout redire  l'Empereur.

Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il
ordonna qu'on la fit venir, et, quand le pre eut amen sa fille, et que
tous deux eurent salu l'Empereur, ce dernier dit:

--Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin. Et la demoiselle
rpondit:

--Gracieux Empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et
le mensonge.

Alors l'Empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses
conseillers:

--Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe.

Et, quand ils l'eurent tous estime, l'un plus et l'autre moins, la
demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait devin, et elle
dit:

--La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la scheresse
de l't.

L'Empereur fut ravi, et dit:

--C'est elle qui a le mieux devin.

Et il lui demanda si elle voulait tre sa femme, ajoutant qu'il ne la
lcherait pas qu'elle n'et consenti. La demoiselle s'inclina et dit:

[Illustration: La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans
la scheresse de l't.]

--Gracieux Empereur, que ta volont soit faite! Je te demande seulement
d'crire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour
tu deviens mchant pour moi, et que tu veuilles m'loigner de toi et
me renvoyer de ce chteau, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aimerai le mieux.

L'Empereur y consentit, et lui en donna un crit cachet de cire rouge
et timbr du grand sceau de l'Empire.

Aprs quelque temps il arriva en effet que l'Empereur devint si mchant
pour sa femme, qu'il lui dit:

--Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon chteau, et va o tu
voudras.

L'Impratrice rpondit:

--Illustre Empereur, je t'obirai; permets-moi seulement de passer
encore une nuit ici; demain je partirai.

L'Empereur lui accorda cette demande, et alors l'Impratrice, avant de
souper, mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis
elle engagea l'Empereur  boire en lui disant:

--Bois, Empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et,
crois-moi, je serai plus gaie que le jour o je me suis marie.

L'Empereur n'eut pas plutt bu ce breuvage qu'il s'endormt; alors
l'Impratrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait toute
prte, et elle l'emmena dans une grotte taille dans le rocher. Quand
l'Empereur se rveilla dans cette grotte et vit o il se trouvait, il
s'cria:

--Qui m'a conduit ici?

A quoi l'Impratrice rpondit:

--C'est moi qui t'ai conduit ici.

Et l'Empereur lui dit:

--Pourquoi as-tu fait cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'tais plus ma
femme?

Mais alors elle lui tendit la papier en disant:

--Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accord
par ce papier. En te quittant, j'ai le droit d'emporter avec moi ce que
j'aime le mieux dans ton chteau.

Quand l'Empereur entendit cela, il l'embrassa et retourna dans son
chteau avec elle pour ne plus la quitter.

--A merveille, monsieur le conteur, lui dis-je; je retire ce que j'avais
dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux bords de
l'Adriatique comme au Sngal et peut-tre ailleurs, ce sont les femmes
qui sont matresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses celles qui
exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent gouverner!

--Pas du tout, reprit mon Dalmate toujours prt  me donner un dmenti;
chez nous, ce sont les hommes qui sont matres  la maison; nous dnons
seuls  table, et notre femme, debout, derrire nous, est l pour nous
servir.

--Ceci ne prouve rien, rpondis-je; il y a plus d'un homme qui, mari ou
non, obit  qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte
la chane.

--S'il vous faut une preuve, s'cria mon incorrigible Dalmate, coutez
ce que mon pre m'a cont. J'ai toujours souponn que l'excellent homme
tait le hros de cette histoire.

--Encore un conte! repris-je avec impatience.

--Seigneur, me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en
vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous
revoir ici-bas. coutez donc avec patience une dernire leon.

LE LANGAGE DES ANIMAUX

Il y avait une fois un berger qui depuis de longues annes servait son
matre avec autant de zle que de fidlit. Un jour qu'il gardait ses
moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce
que c'tait, il entra dans la fort, suivant le bruit pour en connatre
la cause. En approchant, il vit que l'herbe sche et les feuilles
tombes avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il aperut
un serpent qui sifflait. Le berger s'arrta pour voir ce que ferait
le serpent, car autour de l'animal tout tait en flammes, et le feu
approchait de plus en plus.

Ds que le serpent aperut le berger, il lui cria: Au nom de Dieu,
berger, sauve-moi de ce feu! Le berger lui tendit son bton par-dessus
la flamme; le serpent s'enroula autour du bton et monta jusqu' la
main du berger; de la main il glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un
collier. Quand le berger vit cela, il eut peur et dit au serpent:

--Malheur  moi! t'ai-je donc sauv pour ma perte?

L'animal lui rpondit:

--Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon pre, le roi des serpents.

Le berger commena de s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses
moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:

--Ne l'inquite en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de
mal; va seulement aussi vite que tu pourras.

Le berger se mit  courir dans le bois avec le serpent au cou, jusqu'
ce qu'enfin il arriva  une porte qui tait faite de couleuvres
entrelaces. Le serpent siffla, aussitt les couleuvres se sparrent,
puis il dit au berger:

--Quand nous serons au chteau, mon pre t'offrira tout ce que tu peux
dsirer: argent, or, bijoux, et tout ce qu'il y a de prcieux sur la
terre; n'accepte rien de tout cela; demande-lui de comprendre le langage
des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais  la fin il te
l'accordera.

Tout en parlant, ils arrivrent au chteau, et le pre du serpent lui
dit en pleurant:

--Au nom de Dieu, mon enfant, o tais-tu?

Le serpent lui raconta comment il avait t entour par le feu, et
comment le berger l'avait sauv. Le roi des serpents se tourna alors
vers le berger et lui dit:

--Que veux-tu que je te donne pour avoir sauv mon enfant?

--Apprends-moi la langue des animaux, rpondit le berger, je veux
causer, comme toi, avec toute la terre.

Le roi lui dit:

--Cela ne vaut rien pour toi, car, si je te donnais d'entendre ce
langage, et que tu en dises rien  personne, tu mourrais aussitt;
demande-moi quelque autre chose qui te serve davantage, je te la
donnerai.

Mais le berger lui rpondit:

--Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon, adieu
et que le ciel te protge: je ne veux pas autre chose.

Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:

--Arrte, et viens ici, puisque tu le veux absolument. Ouvre la bouche.

Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:

--Maintenant souffle  ton tour dans la mienne.

Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents
lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et, quand ils eurent ainsi
souffl chacun par trois fois, le roi lui dit:

--Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne;
mais, si tu tiens  la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car,
si tu en dis un mot  personne, tu mourras  l'instant.

Le berger s'en retourna. Comme il passait dans le bois, il entendit ce
que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre.
En arrivant  son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il
se coucha par terre pour dormir. A peine tait-il tendu, que voici deux
corbeaux qui viennent se poser sur un arbre, et qui se mettent  dire
dans leur langage:

--Si ce berger savait qu' l'endroit o est cet agneau noir il y a sous
la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!

Aussitt que le berger entendit cela, il alla trouver son matre, prit
une voiture avec lui, et en creusant ils trouvrent la porte du caveau,
et ils emportrent le trsor.

Le matre tait un honnte homme, il laissa tout au berger en lui
disant:

--Mon fils, ce trsor est  toi, car c'est Dieu qui te l'a donn.

Le berger prit le trsor, btit une maison, et, s'tant mari, il
vcut joyeux et content: il fut bientt le plus riche non seulement du
village, mais des environs.

A dix lieues  la ronde, on n'en et pas trouv un second  lui
comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de boeufs, de chevaux,
et chaque troupeau avait son pasteur; il avait, en outre, beaucoup de
terres et de grandes richesses. Un jour, justement la veille de Nol, il
dit  sa femme:

--Prpare le vin et l'eau-de-vie et tout ce qu'il faut; demain nous
irons  la ferme, et nous porterons tout cela aux bergers pour qu'ils se
divertissent.

La femme suivit cet ordre et prpara tout ce qu'on avait command.
Le lendemain, quand ils furent  la ferme, le matre dit le soir aux
bergers:

--Amis, rassemblez-vous, mangez, buvez, amusez-vous: je veillerai cette
nuit pour garder les troupeaux  votre place.

Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit,
les loups se mirent  hurler et les chiens  aboyer; les loups disaient
dans leur langue:

--Laissez-nous venir et faire un dommage; il y aura de la viande pour
vous.

Et les chiens rpondaient dans leur langue:

--Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.

Mais parmi ces chiens il y avait un vieux dogue qui n'avait plus que
deux crocs dans la gueule, celui-l disait aux loups:

--Tant qu'il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas
de tort  mon matre.

Le pre de famille avait entendu et compris tous ces discours. Quand
vint le matin, il ordonna de tuer tous les chiens et de ne laisser en
vie que le vieux dogue. Les valets tonns disaient:

--Matre, c'est grand dommage.

Mais le pre de famille rpondait:

--Faites ce que je dis.

Il se disposa  retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent
en route; le mari mont sur un beau cheval gris, la femme assise sur
une haquene qu'elle couvrait tout entire des longs plis de sa robe.
Pendant qu'ils marchaient, il arriva que le mari prit de l'avance, et
que la femme resta en arrire. Le cheval se retourna et dit  la jument:

--En avant! plus vite! pourquoi ralentir?

La haquene lui rpondit:

--Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le matre; mais, moi,
avec ma matresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et
des jupons, des clefs et des sacs  n'en plus finir. Il faudrait quatre
boeufs pour traner tout cet attirail de femme.

Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque,
poussa la jument et, aprs avoir rejoint son poux, lui demanda pourquoi
il avait ri.

--Mais pour rien; une folie qui m'a pass par l'esprit.

La femme ne trouva pas la rponse bonne, elle pressa son mari pour lui
dire pourquoi il avait ri. Mais il rsista, et lui dit:

--Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne
sais pas moi-mme pourquoi j'ai ri.

Plus il se dfendait, plus elle insistait pour connatre la cause de sa
gaiet. A la fin, il lui dit:

--Sache donc que, si je rvlais ce qui m'a fait rire, je mourrais 
l'instant mme.

Mais cela n'arrta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari
pour qu'il parlt.

Il arrivrent  la maison. En descendant de cheval, le mari commanda
qu'on lui fit une bire; quand elle fut prte, il la mit devant la
maison et dit  sa femme:

--Vois, je vais entrer dans cette bire, je te dirai alors ce qui m'a
fait rire; mais aussitt que j'aurai parl, je serai un homme mort.

Et alors il se mit dans la bire, et, comme il regardait une dernire
fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de
son matre et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa
femme et lui dit:

--Apporte un morceau de pain et donne-le au chien.

La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda mme pas.
Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain, et le
chien lui dit:

--Misrable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le matre va
mourir!

Et le coq lui rpondit:

--Qu'il meure, puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes;
je les appelle toutes quand je trouve le moindre grain, et aussitt
qu'elles arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui
s'avist de le trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui,
qui n'a qu'une femme, il n'a pas l'esprit de la mettre  la raison!

Sitt que le mari entend cela, il saute  bas de la bire, il prend un
bton et appelle sa femme dans la chambre:

--Viens, je le dirai ce que tu as si grande envie de savoir.

Et alors il la raisonne  coups de bton en disant:

--Voil, ma femme, voil!

C'est de cette faon qu'il lui rpondit, et jamais, depuis, la dame n'a
demand  son poux pourquoi il avait ri.

CONCLUSION

Telle fut la dernire histoire du Dalmate; ce fut aussi la dernire de
celles que, ce jour-l, me conta le capitaine. Le lendemain, il y en eut
d'autres, et d'autres encore le surlendemain. Le marin avait raison, sa
bibliothque tait inpuisable, sa mmoire ne se troublait jamais, sa
parole ne s'arrtait pas; mais  toujours conter on ennuie le lecteur,
d'ailleurs il faut garder quelque chose pour l'anne prochaine.
Peut-tre alors, retrouverons-nous le capitaine, et demanderons-nous des
leons  sa douce sagesse.

En attendant, chers lecteurs, je me spare de vous avec les adieux que
m'adressait chaque jour l'excellent marin: Mon ami, sois sage, obis
 ta mre, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette
d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'aprs la peine: celui-l
seul s'amuse qui a bien travaill. Et maintenant, ajoutait-il en me
prenant la main, je te recommande  Dieu.

Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres, adieu, amies
lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour
rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son pre; aussi
doux et aussi aimable que sa mre; c'est le dernier voeu de votre vieil
ami.




LE CHATEAU DE LA VIE


I


Il y a quelques annes que, me trouvant  Capri, la plus charmante des
les du golfe de Naples, par une de ces belles journes d'automne, qui
sont pleines de calme et de lumire, j'eus le dsir de me rendre en
bateau  Paestum, en m'arrtant  Amalfi et  Salerne. La chose tait
aise; il y avait sur la plage des pcheurs qui retournaient  terre et
ne demandaient pas mieux que de prendre avec eux l'tranger. En entrant
dans la barque, j'y trouvai quatre marins de bonne mine, bras nerveux,
visages bronzs par le soleil, et au milieu d'eux une petite fille de
huit ou dix ans,  la taille forte et cambre,  la figure colore, aux
yeux noirs et vifs, qui tour  tour commandait ou priait l'quipage avec
la majest d'une Italienne ou la grce d'un enfant. C'tait la fille du
patron; je n'en pus douter au fier sourire avec lequel il me la montra
quand j'entrai dans le bateau. Une fois en mer, et chacun  la rame,
comme je me trouvais seul  ne rien faire dans la barque, je pris
l'enfant sur mes genoux pour causer avec elle et entendre de ses lvres
mignonnes ce patois napolitain qui sonne si doucement  l'oreille.

--Parlez-lui, Excellence, me cria le patron d'un air triomphant; ne
craignez pas non plus d'couter la _marchesina_; si petite qu'elle soit,
elle est dj savante comme un chanoine. Quand vous voudrez, elle vous
dira l'histoire du roi de Starza Longa, qui marie sa fille  un serpent,
ou celle de Vardiello,  qui sa sottise procure la fortune. Aimez-vous
mieux la Biche enchante, ou l'Ogre qui donne  Antuono de Maregliano le
bton qui fait son devoir, ou le Chteau de la Vie...?

--Va pour le Chteau de la Vie! m'criai-je, afin d'interrompre un
dfil de contes aussi nombreux que les grains d'un chapelet.

--Nunziata, mon enfant, dit le pcheur d'un ton solennel, conte  Son
Excellence l'histoire du Chteau de la Vie, telle que ta mre te l'a
rcite tant de fois; et vous, ajouta-t-il en s'adressant aux rameurs,
tchez de ne pas trop battre l'eau, afin que nous puissions entendre.

C'est ainsi que, durant plus d'une heure, tandis que la barque glissait
sans bruit sur l'onde immobile, et qu'un doux soleil d'octobre
empourprait les montagnes et faisait scintiller la mer, tous les cinq,
attentifs et silencieux, nous coutions l'enfant qui nous parlait de
ferie, au milieu d'une nature enchante.


II

LE CHATEAU DE LA VIE


Il y avait une fois, commena gravement Nunziata, il y avait une fois 
Salerne une bonne vieille, pcheuse de profession, qui n'avait pour
tout bien et pour tout appui qu'un garon de douze ans, son petit-fils,
pauvre orphelin dont le pre avait t noy dans un jour d'orage,
et dont la mre tait morte de chagrin. Gracieux, c'tait le nom de
l'enfant, n'aimait au monde que sa grand'mre: il la suivait tous les
matins avant l'aube pour ramasser les coquillages, ou pour tirer le
filet  la rive, en attendant qu'il ft assez fort pour aller lui-mme
 la pche, et braver ces flots qui lui avaient tu tous les siens. Il
tait si beau, si bien fait, si avenant que, ds qu'il entrait dans la
ville, avec sa corbeille de poissons sur la tte, chacun courait aprs
lui; il avait vendu sa part avant mme que d'arriver au march.

Par malheur la grand'mre tait bien vieille; elle n'avait plus qu'une
dent au milieu de la bouche, sa tte branlait, ses yeux taient si
rouges, qu'elle n'y voyait plus. Chaque matin elle avait plus de peine
 se lever que la veille, elle sentait qu'elle n'irait pas loin. Aussi,
tous les soirs, avant que Gracieux s'enveloppt dans sa couverture pour
dormir  terre, elle lui donnait de bons conseils pour le jour o il
serait seul; elle lui disait quels pcheurs il fallait voir et quels il
fallait viter; comment, en tant toujours doux et laborieux, prudent et
rsolu, il ferait son chemin dans le monde, et finirait par avoir  lui
sa barque et ses filets; le pauvre garon n'coutait gure toute cette
sagesse; ds que la vieille commenait  prendre le ton srieux:

--Mre-grand, s'criait l'enfant, mre-grand, ne me quitte pas. J'ai des
bras, je suis fort, bientt je pourrai travailler pour deux; mais si, en
revenant de la mer, je ne te retrouve pas  la maison, comment veux-tu
que je vive?

Et il l'embrassait en pleurant.

--Mon enfant, lui dit un jour la vieille, je ne te laisserai pas aussi
seul que tu crains; aprs moi, tu auras deux protectrices que plus d'un
prince t'envierait. Il y a dj longtemps que j'ai oblig deux grandes
dames qui ne t'oublieront pas quand l'heure sera venue de les appeler,
et ce sera bientt.

--Quelles sont ces deux dames? demanda Gracieux, qui n'avait jamais vu
dans la cabane que des femmes de pcheurs.

--Ce sont deux fes, rpondit la grand'mre, deux grandes fes: la fe
des eaux et la fe des bois. coute-moi bien, mon enfant; c'est un
secret qu'il faut que je te confie, un secret que tu garderas comme je
l'ai fait, et qui te donnera la fortune et le bonheur. Il y a dix ans,
l'anne mme o mourut ton pre, o ta mre aussi nous laissa, j'tais
sortie avant le point du jour, pour surprendre les crabes endormis dans
le sable; j'tais penche  terre et cache par un rocher, quand je vis
un alcyon qui voguait doucement vers la plage. C'est un oiseau sacr
qu'il faut toujours mnager; je le laissai donc aborder et ne remuai
pas, de crainte de l'effaroucher. En mme temps, d'une fente de la
montagne je vis sortir et ramper sur le sable une belle couleuvre verte
qui allongeait ses grands anneaux pour approcher de l'oiseau. Quand ils
furent prs l'un de l'autre, sans qu'aucun d'eux parut surpris de la
rencontre, la couleuvre s'enroula autour du cou de l'alcyon, comme si
elle l'et embrass tendrement; ils restrent ainsi enlacs quelques
minutes; puis ils se sparrent brusquement, le serpent pour rentrer
dans la pierre, l'oiseau pour se plonger dans la vague, qui l'emporta.

Fort tonne de ce que j'avais vu, je revins le lendemain  la mme
heure, et  la mme heure aussi l'alcyon arriva sur le sable, la
couleuvre sortit de sa retraite. C'taient des fes, il n'tait pas
permis d'en douter, peut-tre des fes enchantes  qui je pouvais
rendre service. Mais que faire? Me montrer, c'tait leur dplaire et
m'exposer beaucoup; il valait mieux attendre une occasion favorable que
le hasard amnerait sans doute. Pendant un mois je me tins en embuscade,
assistant tous les matins au mme spectacle, quand un jour j'aperus un
gros chat noir qui arrivait le premier au rendez-vous, et qui se cachait
derrire le rocher, presque sous ma main. Un chat noir ne pouvait tre
qu'un enchanteur, d'aprs ce qu'on m'avait appris dans ma jeunesse:
je me promis de le surveiller. Et, en effet,  peine l'alcyon et la
couleuvre s'taient-ils embrasss, que voici le chat qui se ramasse, se
gonfle et s'lance sur ces innocents. Ce fut mon tour de me jeter sur le
brigand, qui tenait dj ses victimes entre ses griffes meurtrires; je
le saisis malgr toutes ses convulsions, quoiqu'il me mit les mains
en sang, et l, sans piti, sachant  qui j'avais affaire, je pris le
couteau qui me servait  ouvrir les chtaignes de mer, et je coupai au
monstre la tte, les pattes et la queue, attendant avec confiance le
succs de mon dvouement.

Je n'attendis pas longtemps; ds que j'eus jet  la mer le corps de
la bte, je vis devant moi deux belles dames, l'une toute couronne de
plumes blanches, l'autre qui avait pour charpe une peau de serpent;
c'taient, je te l'ai dj dit, la fe des eaux et la fe des bois.
Enchantes par un misrable gnie qui avait surpris leur secret, il leur
fallait rester alcyon et couleuvre jusqu' ce qu'une main gnreuse les
affranchit; c'est  moi qu'elles devaient la libert et la puissance.

Demande-nous ce que tu voudras, me dirent-elles, tes voeux seront
exaucs.

Je rflchis que j'tais vieille et que j'avais assez souffert de la
vie pour ne pas la recommencer, tandis que toi, mon enfant, un jour
viendrait o rien ne serait trop beau pour ton dsir, o tu voudrais
tre riche, noble, gnral, marquis, prince peut-tre. Ce jour-l, me
dis-je, je pourrai tout lui donner, un seul moment d'un pareil bonheur
me payera quatre-vingts ans de peine et de misre. Je remerciai donc
les fes et les priai de me garder leur bon vouloir pour l'heure o j'en
aurais besoin. La fe des eaux ta une petite plume de sa couronne; la
fe des bois dtacha une caille de la peau du serpent.

Bonne femme, me dirent-elles, quand tu voudras de nous, place
cette plume et cette caille dans un vase d'eau pure, en mme temps
appelle-nous en formant un voeu; fussions-nous au bout du monde, en
un instant tu nous verras devant toi, prtes  payer la dette
d'aujourd'hui.

Je baissai la tte en signe de reconnaissance; quand je la relevai,
tout avait disparu; mme il n'y avait plus ni blessures ni sang  mes
bras; j'aurais cru qu'un rve m'avait trompe, si je n'avais eu dans la
main l'caille de la couleuvre et la plume de l'alcyon.

--Et ces trsors, dit Gracieux, o sont-ils, grand'-mre?

--Mon enfant, rpondit la vieille, je les ai cachs avec soin, ne
voulant te les montrer que le jour o tu serais un homme et en tat de
t'en servir; mais, puisque la mort va nous sparer, le moment est venu
de te remettre ces prcieux talismans. Tu trouveras au fond de la huche
un coffret de bois cach sous des chiffons; dans ce coffret est une
petite bote de carton enveloppe d'toupe; ouvre cette bote, tu
trouveras l'caille et la plume soigneusement entoures de coton.
Garde-toi de les briser, prends-les avec respect, je te dirai ce qui te
reste  faire.

Gracieux apporta la bote  la pauvre femme, qui ne pouvait plus quitter
son grabat; ce fut elle-mme qui prit les deux objets.

--Maintenant, dit-elle  son fils en les lui remettant, place au milieu
de la chambre une assiette pleine d'eau; au milieu de l'eau, dpose
l'caille et la plume, puis forme un voeu; demande la fortune, la
noblesse, l'esprit, la puissance, tout ce que tu voudras, mon fils;
seulement, comme je sens que je meurs, embrasse-moi, mon enfant, avant
d'exprimer ce voeu qui nous sparera pour jamais, et reois une dernire
fois ma bndiction. Ce sera un talisman de plus pour te porter bonheur.

Mais,  la surprise de la vieille, Gracieux ne vint ni l'embrasser ni
lui demander sa bndiction; il mit bien vite l'assiette pleine d'eau
an milieu de la chambre, jeta la plume et l'caille au milieu de
l'assiette, et cria du fond du coeur: Je veux que mre-grand vive
toujours: parais, fe des eaux; je veux que mre-grand vive toujours:
parais, fe des bois!

Et alors voil l'eau qui bouillonne, bouillonne, l'assiette devient un
grand bassin que les murs de la chaumire ont peine  contenir, et du
fond du bassin Gracieux voit sortir deux belles jeunes femmes, qu' leur
baguette il reconnut de suite pour des fes. L'une avait une couronne de
feuilles de houx mles de grains rouges, avec des pendants d'oreilles
en diamants qui ressemblaient  des glands dans leur coupe; elle tait
vtue d'une robe verte comme la feuille d'olive, et par-dessus elle
avait une peau tigre qui se nouait en charpe sur l'paule droite:
c'tait la fe des bois. Quant  la fe des eaux, elle avait une
coiffure de roseaux, avec une robe blanche toute borde de plumes de
grbes, et une charpe bleue qui par moments se relevait sur sa tte
et se gonflait comme la voile d'un navire. Si grandes dames qu'elles
fussent, toutes deux regardrent en souriant Gracieux, qui s'tait
rfugi dans les bras de sa grand'mre, et qui tremblait de peur et
d'admiration.

[Illustration: Du fond du bassin Gracieux vit sortir deux belles jeunes
femmes, qu' leur baguette il reconnut pour des fes.]

Nous voici, mon enfant, dit la fe des eaux, qui prit la parole comme
la plus ge; nous avons entendu ce que tu disais; le voeu que tu as
form te fait honneur; mais, si nous pouvons t'aider dans le projet que
tu as conu, toi seul tu peux l'excuter. Nous pouvons bien prolonger
de quelque temps l'existence de ta grand'mre; mais, pour qu'elle vive
toujours, il te faut aller au Chteau de la Vie,  quatre grandes
journes d'ici, du ct de la Sicile. L se trouve la fontaine
d'immortalit. Si tu peux accomplir chacune de ces quatre journes sans
te dtourner de ton chemin, si, arriv au chteau, tu peux rpondre aux
trois questions que t'adressera une voix invisible, tu trouveras l-bas
ce que tu dsires; mais, mon enfant, rflchis bien avant de prendre ce
parti, car il y a plus d'un danger sur la route. Si une seule fois tu
manques d'atteindre le but de ta journe, non seulement tu n'obtiendras
pas ce que tu souhaites, mais tu ne sortiras jamais de ce pays, d'o nul
n'est revenu.

--Je pars, Madame, rpondit Gracieux.

--Mais, dit la fe des bois, tu es bien jeune, mon enfant, et tu ne
connais pas mme le chemin.

--N'importe! reprit Gracieux; vous ne m'abandonnerez pas, belles dames,
et, pour sauver ma grand'mre, j'irais au bout du monde.

--Attends, dit la fe des bois; et, dtachant le plomb d'une vitre
brise, elle le mit dans le creux de sa main.

Et voici le plomb qui se met  fondre et  bouillir sans que la fe
paraisse incommode de la chaleur, puis elle jette sur le foyer le
mtal, qui s'y fige en mille formes varies.

--Que vois-tu dans tout cela? dit la fe  Gracieux.

--Madame, rpondit-il, aprs avoir regard avec attention, il me semble
que j'aperois un chien pagneul avec une grande queue et de grandes
oreilles.

--Appelle-le, dit la fe?

Aussitt voil qu'on entend aboyer, et que du milieu du mtal sort un
chien noir et couleur de feu, qui se met  gambader et  sauter autour
de Gracieux.

--Ce sera ton compagnon, dit la fe; tu le nommeras Fidle; il te
montrera la route, mais je te prviens que c'est  toi de le conduire,
et non pas  lui de te mener. Si tu le fais obir, il te servira; si tu
lui obis, il te perdra.

--Et moi, dit la fe des eaux, ne te donnerai-je rien, mon pauvre
Gracieux?

Et, regardant autour d'elle, la dame vit  terre un morceau de papier
que de son pied mignon elle poussa dans le foyer. Le papier prit feu;
quand la flamme fut passe, on vit des milliers de petites tincelles
qui couraient l'une aprs l'autre, comme des nonnes qui  la nuit de
Nol se rendent  la chapelle, ayant chacune un cierge en main. La fe
suivit d'un oeil curieux toutes ces tincelles; quand la dernire fut
prs de s'teindre, elle souffla sur le papier; soudain on entendit un
petit cri d'oiseau; une hirondelle sortit tout effraye, alla se heurter
 tous les coins de la chambre et finit par s'abattre sur l'paule de
Gracieux.

--Ce sera ta compagne, dit la fe des eaux, tu la nommeras Pensive;
elle te montrera la route, mais je te prviens que c'est  toi de la
conduire, et non pas  elle de te mener. Si tu la fais obir, elle te
servira; si tu lui obis, elle te perdra.

--Remue cette cendre noire, ajouta la bonne fe des eaux, peut-tre y
trouveras-tu quelque chose.

Gracieux obit; sous la cendre du papier, il prit un flacon de cristal
de roche qui brillait comme du diamant; c'est l-dedans, lui dit la fe,
qu'il devait recueillir l'eau d'immortalit: elle et bris tout vase
fait de la main des hommes. A ct du flacon, Gracieux trouva un
poignard  lame triangulaire. C'tait bien autre chose que le stylet de
son pre le pcheur auquel on lui dfendait de toucher; avec cette arme
on pouvait braver le plus fier ennemi.

--Ma soeur, vous ne serez pas plus gnreuse que moi, dit l'autre fe;
et, prenant une paille de la seule chaise qu'il y eut dans la maison,
elle souffla dessus. La paille se gonfla aussitt, et, en moins de
temps qu'il n'en faut pour le dire, forma une carabine admirable, tout
incruste de nacre et d'or; une seconde paille donna une cartouchire
que Gracieux se mit autour du corps et qui lui allait  merveille: on
et dit d'un prince qui partait en chasse. Il tait si beau que sa
grand'mre en pleurait de joie et d'attendrissement.

Les deux fes disparues, Gracieux embrassa la bonne vieille, en lui
recommandant bien de l'attendre, et il se mit  deux genoux pour lui
demander sa bndiction. L'aeule lui fit un beau sermon pour lui
recommander d'tre patient, juste, charitable, et surtout de ne jamais
s'carter du droit chemin, non pas pour moi, ajouta la vieille, qui
accepte la mort de grand coeur, et qui regrette le voeu que tu as form,
mais pour toi, mon enfant, pour que tu reviennes; je ne veux pas mourir
sans que tu me fermes les jeux.

Il tait tard; Gracieux se coucha par terre, trop agit,  ce qu'il
croyait, pour s'assoupir. Mais le sommeil l'et bientt surpris; il
dormit toute la nuit, tandis que la pauvre grand'mre regardait la
figure de son cher enfant claire par la lueur vacillante de la lampe,
et ne pouvait se lasser de l'admirer en soupirant.


III


De grand matin, quand l'aube pointait  peine, l'hirondelle se mit 
gazouiller et Fidle  tirer la couverture: Partons, matre, partons,
disaient les deux compagnons dans leur langage que Gracieux entendait
par le don des fes; dj la mer blanchit  la plage, l'oiseau chante,
la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est temps.

Gracieux embrassa une dernire fois sa vieille amie et prit le chemin
qui mne  Paestum; Pensive voltigeait de droite et de gauche en
chassant les moucherons; Fidle caressait son jeune matre ou courait
devant lui.

Ils n'taient pas encore  deux lieues de la ville, que Gracieux
vit Fidle qui causait avec les fourmis. Elles marchaient en bandes
rgulires, tranant avec elles toutes leurs provisions.

--O allez-vous? leur demanda Gracieux; et elles rpondirent:

--Au Chteau de la Vie.

Un peu plus loin, Pensive rencontra les cigales, qui s'taient mises
aussi en voyage, avec les abeilles et les papillons; tous allaient au
Chteau de la Vie, pour boire  la fontaine d'immortalit. On marcha
de compagnie, comme gens qui suivent la mme route. Pensive prsenta 
Gracieux un jeune papillon qui bavardait avec agrment. L'amiti vient
vite dans la jeunesse; au bout d'une heure, les doux compagnons taient
insparables.

Aller tout droit n'est pas le got des papillons; aussi l'ami de
Gracieux se perdait-il sans cesse au milieu des herbes; Gracieux, qui
de sa vie n'avait t libre, et qui n'avait jamais vu tant de fleurs ni
tant de soleil, suivait tous les zigzags du papillon, il ne s'inquitait
pas plus de la journe que si elle ne devait jamais finir. Mais au bout
de quelques lieues son nouvel ami se sentit fatigu.

--N'allons pas plus loin, disait-il  Gracieux; vois comme cette nature
est belle; que ces fleurs sentent bon! comme ces champs embaument!
restons ici; c'est ici qu'est la vie.

--Marchons, disait Fidle, la journe est longue et nous ne sommes qu'au
dbut.

--Marchons, disait Pensive, le ciel est pur, l'horizon infini; allons
toujours en avant.

Gracieux, rentr en lui-mme, fit de sages raisonnements au papillon qui
voltigeait toujours de droite et de gauche, ce fut en vain.

--Que m'importe? disait l'insecte; hier j'tais chenille, ce soir je ne
serai rien, je veux jouir aujourd'hui. Et il s'abattit sur une rose de
Paestum toute grande ouverte.

Le parfum tait si fort que le pauvre papillon en fut asphyxi; Gracieux
essaya en vain de le rappeler  la vie, et, aprs l'avoir pleur, il le
mit avec une pingle  son chapeau comme une cocarde.

Vers midi, ce fut le tour des cigales de s'arrter.

--Chantons, disaient-elles; la chaleur va nous accabler, si nous luttons
contre la force du jour. Il est si bon de vivre dans un doux repos!
Viens, Gracieux, nous t'gayerons, et tu chanteras avec nous.

--coutons-les, disait Pensive, elles chantent si bien!

Mais Fidle ne voulait pas s'arrter; il avait du feu dans les veines,
il jappa tant et tant, que Gracieux oublia les cigales pour courir aprs
l'importun.

Le soir venu, Gracieux rencontra la mouche  miel toute charge de
butin.

--O vas-tu? lui dit-il.

--Je retourne chez moi, rpondit l'abeille, et ne veux pas quitter ma
ruche.

--Eh quoi! reprit Gracieux, laborieuse comme tu es, vas-tu faire comme
la cigale et renoncer  ta part d'immortalit?

--Ton Chteau est trop loin, rpondit l'abeille, je n'ai pas ton
ambition. Mon oeuvre de chaque jour me suffit, je ne comprends rien 
tes voyages; pour moi, le travail, c'est la vie.

Gracieux fut un peu mu d'avoir perdu ds le premier jour tant de
compagnons de route; mais, en pensant avec quelle facilit il avait
fourni la premire tape, son coeur fut plein de joie; il caressa
Fidle, attrapa des mouches que Pensive lui prenait dans la main, et
s'endormit plein d'espoir en rvant  sa grand'mre et aux deux fes.


IV


Le lendemain, ds l'aurore, Pensive avertit son jeune matre.

--Partons, disait-elle. Dj la mer blanchit  la plage, l'oiseau
chante, la mouche bourdonne, la fleur s'ouvre au soleil; partons, il est
temps.

--Un moment, rpondait Fidle; la journe n'est pas longue; avant midi
nous verrons les temples de Paestum, o nous devons nous arrter ce
soir.

--Les fourmis sont dj en route, reprenait Pensive: le chemin est plus
difficile qu'hier et le temps plus lourd; partons.

Gracieux avait vu en songe sa grand'mre qui lui souriait; aussi se
mit-il en marche avec une ardeur plus vive que la veille. Le jour tait
splendide:  droite, la mer qui poussait doucement ses vagues bleutres
et les droulait sur le sable en murmurant;  gauche, dans le lointain,
des montagnes bordes d'une teinte rose; dans la plaine, de grandes
herbes toutes parsemes de fleurs, un chemin plant d'alos, de
jujubiers et d'acanthes; en face, un horizon sans nuages. Gracieux, ravi
de plaisir et d'esprance, se croyait dj au but du voyage. Fidle
bondissait au milieu des champs et mettait en fuite les perdrix
effrayes; Pensive se perdait dans le ciel et jouait avec la lumire.
Tout  coup, au milieu des roseaux, Gracieux aperut une belle chevrette
qui le regardait avec des yeux languissants, comme si elle l'appelait.
L'enfant s'approcha; la chevrette bondit, mais sans s'loigner de
beaucoup. Trois fois elle recommena le mme mange, comme si elle
agaait Gracieux.

--Suivons-la, dit Fidle; je lui couperai le chemin, nous l'aurons
bientt prise.

--O est Pensive? dit l'enfant.

--Qu'importe, matre? reprit Fidle; c'est l'affaire d'un instant.
Fiez-vous  moi, je suis n pour la chasse; la chevrette est  nous.

Gracieux ne se le fit pas dire deux fois; tandis que Fidle faisait un
dtour, il courut aprs la chevrette, qui s'arrtait entre les arbres,
comme pour se laisser prendre, et bondissait ds que la main du chasseur
l'effleurait. Courage, matre! cria Fidle en dbusquant; mais d'un
coup de tte chevrette lana le chien en l'air et s'enfuit plus vite que
le vent.

Gracieux s'lana  sa poursuite; Fidle, les yeux et la gueule
enflamms, courait et jappait comme un furieux; ils franchissaient
fosss, sillons, branchages, sans que rien arrtt leur audace. La
chevrette fatigue perdait du terrain; Gracieux redoublait d'ardeur,
dj il tendait la main pour saisir sa proie, quand tout  coup, le sol
lui manquant sous les pieds, il roula avec son imprudent compagnon dans
un pige qu'on avait couvert de feuillages.

Il n'tait pas remis de sa chute, que la chevrette s'approchant du bord
leur cria:

--Vous tes trahis; je suis la femme du roi des loups qui vous mangera
tous les deux.

Disant cela, elle disparut.

--Matre, dit Fidle, la fe avait raison en vous recommandant de ne pas
me suivre; nous avons fait une sottise, c'est moi qui vous ai perdu.

--Au moins, dit Gracieux, nous dfendrons notre vie.

Et, prenant sa carabine, il y mit double charge pour attendre le roi des
loups.

Plus calme alors, il regarda la fosse profonde o il tait tomb; elle
tait trop haute pour qu'il en pt sortir, c'est dans ce trou qu'il lui
fallait recevoir la mort. Fidle comprit les regards de son ami.

--Matre, dit-il, si vous me preniez dans vos bras et si vous me lanciez
de toutes vos forces, peut-tre arriverais-je au bord; une fois dehors
je vous aiderais.

Gracieux n'avait pas grand espoir. Trois fois il essaya de pousser
Fidle, trois fois le pauvre animal retomba; enfin, au quatrime effort,
le chien attrapa quelques racines, et s'aida si bien de la gueule et des
pattes, qu'il sortit de ce tombeau. Aussitt il poussa dans la fosse des
branches coupes qui se trouvaient au bord:

--Matre, dit-il, fichez ces branches dans la terre et faites-vous
une chelle. Pressez-vous, pressez-vous, ajouta-t-il, j'entends les
hurlements du roi des loups.

Gracieux tait adroit et agile. La colre doubla ses forces; en moins
d'un instant il fut dehors. L, il assura son poignard dans sa ceinture,
changea la capsule de sa carabine, et, se plaant derrire un arbre, il
attendit de pied ferme l'ennemi.

Soudain il entendit un cri effroyable: une bte horrible, avec des crocs
grands comme les dfenses d'un sanglier, accourait sur lui par bonds
normes; Gracieux l'ajusta d'une main mue, et tira. Le coup avait
port, l'animal tourna sur lui-mme en hurlant; mais aussitt il reprit
son lan, Rechargez votre carabine, pressez-vous, matre, cria Fidle,
qui se jeta courageusement  la face du monstre, et le prit au cou 
belles dents.

Le loup n'eut qu' secouer la tte pour jeter  terre le pauvre chien,
il l'et aval d'une bouche, si Fidle ne lui et gliss dans la gueule
en y laissant une oreille. Ce fut le tour de Gracieux de sauver son
compagnon; il s'avana hardiment et lira son second coup, en visant 
l'paule. Le loup tomba; mais, se relevant par un effort suprme, il
se jeta sur le chasseur, qu'il renversa sous lui. En recevant ce choc
terrible, Gracieux se crut perdu; mais, sans perdre courage, et appelant
les bonnes fes  son aide, il prit son poignard et l'enfona dans le
coeur de l'animal, qui, prt  dvorer son ennemi, tout  coup tendit
les membres et mourut.

Couvert de sang et d'cume, Gracieux se releva tout tremblant et s'assit
sur un arbre renvers. Fidle se trana prs de lui sans oser le
caresser, car il sentait combien il tait coupable.

--Matre, disait-il, qu'allons-nous devenir? La nuit approche, et nous
sommes si loin de Paestum!

--Il faut partir, s'cria l'enfant; et il se leva; mais il tait si
faible qu'il fut oblig de se rasseoir.

Une soif brlante le dvorait; il avait la fivre, tout tournait autour
de lui. Alors, songeant  sa grand'mre, il se mit  pleurer. Avoir
oubli sitt de si belles promesses et mourir dans ce pays d'o l'on
ne revient pas, tout cela pour les beaux yeux d'une chevrette: quels
remords avait le pauvre Gracieux! Comme elle finissait tristement, cette
journe si bien commence!

Bientt on entendit des hurlements sinistres; c'taient les frres
du roi des loups qui l'appelaient et qui accouraient  son secours.
Gracieux embrassa Fidle, c'tait son seul ami; il lui pardonna une
imprudence qu'ils allaient tous deux payer de la vie; puis il coula un
lingot dans sa carabine, fit sa prire aux bonnes fes, leur recommanda
sa grand'mre et se disposa  mourir.

--Gracieux! Gracieux! o tes-vous? cria une petite voix qui ne pouvait
tre que celle de Pensive.

Et l'hirondelle vint, en voltigeant, se poser sur la tte de son matre.

--Du courage! disait-elle; les loups sont encore loin. Il y a tout prs
d'ici une source pour tancher votre soif et arrter le sang de vos
blessures, et j'ai vu dans les herbes un sentier cach qui peut nous
conduire  Paestum.

Gracieux et Fidle se tranrent jusqu'au ruisseau, tremblants de
crainte et d'esprance; puis ils s'engagrent dans le chemin couvert,
un peu ranims par le doux gazouillement de Pensive. Le soleil tait
couch; on marcha dans l'ombre pendant quelques heures, et, quand la
lune se leva, on tait hors de danger. Restait une route pnible et
dangereuse pour qui n'avait plus l'ardeur du matin: des marais 
traverser, des fosss  franchir, des fourrs o l'on se dchirait la
figure et les mains; mais, en songeant qu'il pouvait rparer sa faute et
sauver sa grand'mre. Gracieux avait le coeur si lger, qu' chaque pas
ses forces redoublaient avec son espoir. Enfin, aprs mille fatigues, on
arriva  Paestum comme les toiles allaient marquer minuit.

Gracieux se jeta sur une dalle du temple de Neptune, et, aprs avoir
remerci Pensive, il s'endormit ayant  ses pieds Fidle, meurtri,
sanglant et silencieux.


V


Le sommeil ne fut pas long; Gracieux tait debout avant le jour, qui
se faisait attendre. En descendant les marches du temple, il vit les
fourmis qui avaient lev un monceau de sable, et qui y enterraient les
grains de la moisson nouvelle. Toute la rpublique tait en mouvement.
Chaque fourmi allait, venait, parlait  sa voisine, recevait ou donnait
des ordres; on tranait des brins de paille, on voiturait de petits
morceaux de bois, on emportait des mouches mortes, on entassait des
provisions: c'tait tout un tablissement pour l'hiver.

--Eh quoi! dit Gracieux aux fourmis, n'allez-vous plus au Chteau de la
Vie? Renoncez-vous  l'immortalit?

--Nous avons assez travaill, lui rpondit une des ouvrires; le jour de
la rcolte est venu. La route est longue, l'avenir incertain, et nous
sommes riches. C'est aux fous  compter sur le lendemain, le sage use de
l'heure prsente; quand on a honntement amass, la vraie philosophie,
c'est de jouir.

Fidle trouva que la fourmi avait raison; mais, comme il n'osait plus
donner de conseils, il se contenta de secouer la tte en partant;
Pensive, au contraire, dit que la fourmi n'tait qu'une goste; s'il
n'y avait qu' jouir dans la vie, le papillon tait plus sage qu'elle.
En mme temps, et plus vive que jamais, Pensive s'envola  tire-d'aile
pour clairer le chemin.

Gracieux marchait en silence. Honteux des folies de la veille, quoiqu'il
regrettt un peu la chevrette, il se promettait que, le troisime jour,
rien ne le dtournerait de sa route. Fidle, l'oreille dchire, suivait
en boitant son jeune matre, et ne semblait pas moins rveur que lui.
Vers midi on chercha un lieu favorable pour s'arrter quelques instants.
Le temps tait moins brlant que la veille, il semblait qu'on et chang
de pays et de saison. La route traversait des prs rcemment fauchs
pour la seconde fois, ou de beaux vignobles chargs de raisin; elle
tait borde de grands figuiers tout couverts de fruits o bourdonnaient
des milliers d'insectes; il y avait  l'horizon des vapeurs dores,
l'air tait doux et tide; tout invitait au repos.

Dans la plus belle des prairies, auprs d'un ruisseau qui rpandait
au loin la fracheur,  l'ombre des platanes et des frnes, Gracieux
aperut un troupeau de buffles qui ruminaient. Mollement couchs 
terre, ils faisaient cercle autour d'un vieux taureau qui semblait leur
chef et leur roi. Gracieux s'en approcha civilement et fut reu avec
politesse. D'un signe de tte on l'invita  s'asseoir, on lui montra de
grandes jattes pleines de fromages et de lait. Notre voyageur admirait
le calme et la gravit de ces paisibles et puissants animaux. On et dit
autant de snateurs romains sur leurs chaises curules. L'anneau d'or
qu'ils portaient au nez ajoutait encore  la majest de leur aspect.
Gracieux, qui se sentait plus calme et plus rassis que la veille,
songeait malgr lui qu'il serait bon de vivre au sein de cette paix et
de cette abondance; si le bonheur tait quelque part, c'tait l sans
doute qu'il fallait le chercher.

Fidle partageait l'avis de son matre. On tait au moment o les
cailles passent en Afrique; la terre tait couverte d'oiseaux fatigus
qui reprenaient des forces avant de traverser la mer. Fidle n'eut qu'
se baisser pour faire une chasse de prince; repu de gibier, il se coucha
aux pieds de Gracieux, et se mit  ronfler.

Quand les buffles eurent fini de ruminer, Gracieux, qui jusque-l avait
craint d'tre indiscret, engagea la conversation avec le taureau, qui
montrait un esprit cultiv et qui avait une grande exprience.

--tes-vous, lui demanda-t-il, les matres de ce riche domaine?

--Non, rpondit le vieux buffle; nous appartenons, comme tout le reste,
 la fe Crapaudine, reine des Tours Vermeilles, la plus riche de toutes
les fes.

--Qu'exige-t-elle de vous? reprit Gracieux.

--Rien que de porter cet anneau d'or au nez, et de lui payer une
redevance de laitage, reprit le taureau; tout au plus de lui donner de
temps en temps quelqu'un de nos enfants pour rgaler ses htes. A ce
prix nous jouissons de notre abondance dans une parfaite scurit; aussi
n'avons-nous rien  envier sur la terre; il n'est personne de plus
heureux que nous.

--N'avez-vous jamais entendu parler du Chteau de la Vie et de la
Fontaine d'immortalit? dit timidement Gracieux, qui, sans savoir
pourquoi, rougissait de faire cette question.

--Chez nos pres, rpondit le taureau, il y avait quelques anciens qui
parlaient encore de ces chimres; plus sages que nos aeux, nous savons
aujourd'hui qu'il n'y a d'autre bonheur que de ruminer et de dormir.

Gracieux se leva tristement pour se remettre en chemin et demanda ce que
c'tait que ces tours carres et rougetres qu'il apercevait dans le
lointain.

--Ce sont les Tours Vermeilles, rpondit le taureau; elles ferment la
route; il vous faut passer par le chteau de Crapaudine pour continuer
votre voyage. Vous verrez la fe, mon jeune ami, elle vous offrira
l'hospitalit et la fortune. Faites comme vos devanciers, croyez-moi;
tous ont accept les bienfaits de notre matresse, tous se sont bien
trouvs de renoncer  leurs rves pour vivre heureux.

--Et que sont-ils devenus? demanda Gracieux.

--Ils sont devenus buffles comme nous, reprit tranquillement le taureau,
qui, n'ayant pas achev sa sieste, baissa la tte et s'endormit.

Gracieux tressaillit et rveilla Fidle, qui ne se leva qu'en
grommelant. Il appela Pensive; Pensive ne rpondt pas: elle causait
avec une araigne qui avait tendu entre deux branches de frne une
grande toile qui brillait au soleil et qui tait pleine de moucherons.

--Pourquoi, disait l'araigne  l'hirondelle, pourquoi ce long voyage?
 quoi bon changer de climat et attendre ta vie du soleil, du temps ou
d'un matre? Regarde-moi, je ne dpends de personne et tire tout de
moi-mme. Je suis ma matresse, je jouis de mon art et de mon gnie:
c'est  moi que je ramne le monde, rien ne peut troubler ni mes calculs
ni un bonheur que je ne dois qu' moi seule.

[Illustration: Crapaudine tendit ses quatre doigts au pauvre garon,
qui, par respect, fut oblig de les porter  ses lvres en s'inclinant.]

Trois fois Gracieux appela Pensive qui ne l'entendait pas; elle tait en
admiration devant sa nouvelle amie. A chaque instant quelque moucheron
tourdi se jetait dans la toile, et chaque fois l'araigne, en htesse
attentive, offrait la proie nouvelle  sa compagne tonne, quand tout 
coup un souffle passa, un souffle si lger que la plume de l'hirondelle
n'en fut pas mme effleure. Pensive chercha l'araigne; la toile tait
jete aux vents, et la pauvre bestiole pendait par une patte  son
dernier fil, quand un oiseau l'emporta en passant.


VI


Remis en marche, on arriva en silence au palais de Crapaudine; Gracieux
fut introduit en grande crmonie par deux beaux lvriers caparaonns
de pourpre et portant au cou de larges colliers tincelants de rubis.
Aprs avoir travers un grand nombre de salles toutes pleines de
tableaux, de statues, d'toffes d'or et de soie, de coffres o l'argent
et les bijoux dbordaient, Gracieux et ses compagnons entrrent dans un
temple rond qui tait le salon de Crapaudine. Les murs en taient de
lapis; la vote, d'mail azur, tait soutenue par douze colonnes
canneles en or massif, qui portaient pour chapiteaux des feuilles
d'acanthe en mail blanc bordes d'or. Sur un large fauteuil de velours
tait plac un crapaud gros comme un lapin: c'tait la desse du lieu.
Drape dans un grand manteau d'carlate tout bord de paillettes
clatantes, l'aimable Crapaudine avait sur la tte un diadme de rubis
dont l'clat animait un peu ses grosses joues marbres de jaune et de
vert. Sitt qu'elle aperut Gracieux, elle lui tendit ses quatre doigts
tout couverts de bagues; le pauvre garon fut oblig, par respect, de
les portera  ses lvres en s'inclinant.

--Mon ami, lui dit la fe avec une voix rauque qu'elle essayait
d'adoucir, je t'attendais, je ne veux pas tre moins gnreuse pour toi
que ne l'ont t mes soeurs. En venant jusqu' moi, tu as vu une faible
part de mes richesses. Ce palais avec ses tableaux, ses statues, ses
coffres pleins d'or, ces domaines immenses, ces troupeaux innombrables,
tout cela est  toi, si tu veux; il ne tient qu' toi d'tre le plus
riche et le plus heureux des hommes.

--Que faut-il faire pour cela? demanda Gracieux tout mu.

--Moins que rien, rpondit la fe: me hacher en cinquante morceaux et me
manger  belles dents. Ce n'est pas l chose effrayante, ajouta-t-elle
avec un sourire; et, regardant Gracieux avec des yeux encore plus rouges
que de coutume, Crapaudine se mit  baver agrablement.

--Peut-on au moins vous assaisonner? dit Pensive, qui n'avait pu
regarder sans envie les beaux jardins de la fe.

--Non, dit Crapaudine, il faut me manger toute crue; mais on peut se
promener dans mon palais, regarder et toucher tous mes trsors, et se
dire qu'en me donnant cette preuve de dvouement on aura tout.

--Matre, soupira Fidle d'une voix suppliante, un peu de courage, nous
sommes si bien ici!

Pensive ne disait rien, mais son silence tait un aveu. Quant 
Gracieux, qui songeait aux buffles et  l'anneau d'or, il se dfiait de
la fe; Crapaudine le devina.

--Ne crois pas, lui dit-elle, que je veuille te tromper, mon cher
Gracieux. En t'offrant tout ce que je possde, je te demande aussi un
service que je veux dignement rcompenser. Quand tu auras accompli
l'oeuvre que je te propose, je deviendrai une jeune fille, belle comme
Vnus, sinon qu'il me restera mes mains et mes pieds de crapaud. C'est
peu de chose quand on est riche. Dj dix princes, vingt marquis, trente
comtes me supplient de les pouser telle que je suis; devenue femme,
c'est  toi que je donnerai la prfrence, nous jouirons ensemble de mon
immense fortune. Ne rougis pas de ta pauvret, tu as sur toi un trsor
qui vaut tous les miens: c'est le flacon que t'a donn ma soeur; et elle
tendit ses doigts visqueux pour saisir le talisman.

--Jamais, cria Gracieux en reculant, jamais! Je ne veux ni du repos ni
de la fortune; je veux sortir d'ici et aller au Chteau de la Vie.

--Tu n'iras jamais, misrable! s'cria la fe en furie.

Tout aussitt le temple disparut; un cercle de flammes entoura Gracieux,
une horloge invisible commena de sonner minuit.

Au premier coup, le voyageur tressaillit; au second, et sans hsiter, il
se jeta  corps perdu au milieu des flammes. Mourir pour sa grand'mre,
n'tait-ce pas pour Gracieux le seul moyen de lui tmoigner son repentir
et son amour?


VII


A la surprise de Gracieux, le feu s'carta sans le toucher; il se trouva
tout  coup dans un pays nouveau avec ses deux compagnons auprs de lui.

Ce pays, ce n'tait plus l'Italie; c'tait une Russie, c'tait la fin
de la terre. Gracieux tait gar sur une montagne couverte de neige.
Autour de lui il ne voyait que de grands arbres couverts de frimas et
qui gouttaient l'eau de toutes leurs branches; un brouillard humide et
pntrant le glaait jusqu'aux os; la terre dtrempe s'enfonait sous
ses pieds; pour comble de misre, il lui fallait descendre une pente
rapide au bas de laquelle on entendait un torrent qui se brisait avec
fracas sur les rochers. Gracieux prit son poignard et coupa une branche
d'arbre pour soutenir ses pas incertains. Fidle, la queue entre les
jambes, jappait faiblement; Pensive ne quittait pas l'paule de son
matre, ses plumes hrisses se couvraient de petits glaons. La pauvre
bte tait  demi morte, mais elle encourageait Gracieux et ne se
plaignait pas.

Quand, aprs des peines infinies, on fut arriv au bas de la montagne,
Gracieux trouva un fleuve couvert de glaons normes qui se heurtaient
les uns contre les autres et tournoyaient dans le courant. Ce fleuve, il
fallait le passer, sans pont, sans barque, sans secours.

--Matre, dit Fidle, je n'irai pas plus loin. Que maudite soit la fe
qui m'a mis  votre service et tir du nant!

Ayant dit cela, il se coucha par terre et ne bougea plus; Gracieux
essaya en vain de lui rendre du courage, et l'appela son compagnon et
son ami. Tout ce que put faire le pauvre chien, ce fut de rpondre une
dernire fois aux caresses de son matre en remuant la queue, en lui
lchant les mains; puis ses membres se raidirent, il expira.

Gracieux chargea Fidle sur son dos pour l'emporter au Chteau de la
Vie, et monta rsolument sur un glaon, toujours suivi de Pensive. Avec
son bton il poussa ce frle radeau jusqu'au milieu du courant, qui
l'emporta avec une effroyable rapidit.

--Matre, disait Pensive, entendez-vous le bruit de la mer? Nous allons
 l'abme qui va nous dvorer! Donnez-moi une dernire caresse, et
adieu!

--Non, disait Gracieux; pourquoi les fes m'auraient-elles tromp?
Peut-tre le rivage est-il prs d'ici; peut-tre au-dessus du nuage y
a-t-il le soleil. Monte, monte, ma bonne Pensive, peut-tre au-dessus du
brouillard trouveras-tu la lumire et verras-tu le Chteau de la Vie.

Pensive dploya ses ailes  demi geles, et courageusement elle s'leva
au milieu du froid et de la brume. Gracieux suivit un instant le bruit
de son vol; puis le silence se fit, tandis que le glaon continuait sa
course furieuse au travers de la nuit. Longtemps Gracieux attendit;
mais, enfin, quand il se sentit seul, l'espoir l'abandonna; il se coucha
pour attendre la mort sur le glaon qui vacillait. Parfois un clair
livide traversait le nuage; on entendait d'horribles coups de tonnerre:
on et dit la fin du monde et du temps. Tout  coup, dans son dsespoir
et son abandon, Gracieux entendit le cri de l'hirondelle: Pensive tomba
 ses pieds.

--Matre, matre, dit-elle, vous aviez raison; j'ai vu la rive, l'aurore
est l-haut: courage!

Disant cela, elle ouvrit convulsivement ses ailes puises et resta sans
mouvement et sans vie.

Gracieux, qui s'tait relev en sursaut, mit sur son coeur le pauvre
oiseau qui s'tait sacrifi pour lui, et, avec une ardeur surhumaine,
il poussa le glaon en avant pour trouver enfin le salut ou la perte.
Soudain il reconnut le bruit de la mer qui accourait en grondant. Il
tomba  genoux et ferma les yeux en attendant la mort.

Une vague haute comme une montagne lui fondit sur la tte, et le jeta
tout vanoui sur le rivage o nul vivant n'avait abord avant lui.

[Illustration: Pensive ouvrit convulsivement ses ailes puises, et
resta sans mouvement et sans vie.]


VIII


Quand Gracieux reprit ses sens, il n'y avait plus ni glaces, ni nuages,
ni tnbres: il avait chou sur le sable dans un pays riant, o les
arbres baignaient dans une lumire pure. En face de lui tait un beau
chteau d'o s'chappait une source jaillissante qui se jetait  gros
bouillons dans une mer bleue, calme, transparente, comme le ciel.
Gracieux regarda autour de lui; il tait seul, seul avec les restes de
ses deux amis, que le flot avait ports au rivage. Fatigu de tant
de souffrances et d'motions, il se trana jusqu'au ruisseau, et, se
penchant sur l'onde pour y rafrachir ses lvres dessches, il recula
d'effroi. Ce n'tait pas sa figure qu'il avait vue dans l'eau, c'tait
celle d'un vieillard en cheveux blancs qui lui ressemblait. Il se
retourna... derrire lui il n'y avait personne... Il se rapprocha de
la fontaine: il revit le vieillard, ou, plutt, nul doute, le vieillard
c'tait lui. Grandes fes, s'cria-t-il, je vous comprends; c'est ma
vie que vous avez voulue pour celle de ma grand'mre, j'accepte avec
joie le sacrifice! Et, sans plus s'inquiter de sa vieillesse et de ses
rides, il plongea la tte dans l'onde et but avidement.

En se relevant, il fut tout tonn de se revoir tel que le jour o il
avait quitt la maison paternelle: plus jeune, les cheveux plus noirs,
les yeux plus vifs que jamais. Il prit son chapeau tomb prs de la
source et qu'une goutte d'eau avait touch par hasard. O surprise!
le papillon qu'il y avait attach battait des ailes et cherchait 
s'envoler. Gracieux courut  la plage pour y prendre Fidle et Pensive;
il les plongea dans la bienheureuse fontaine. Pensive s'chappa en
poussant un cri de joie, et alla se perdre dans les combles du chteau.
Fidle, secouant l'eau de ses deux oreilles, courut aux curies du
palais, d'o sortirent de magnifiques chiens de garde qui, au lieu
d'aboyer et de sauter aprs le nouveau venu, lui firent fte et
l'accueillirent comme un vieil ami. C'tait la fontaine d'immortalit
qu'avait enfin trouve Gracieux, ou plutt c'tait le ruisseau qui s'en
chappait, ruisseau dj trs affaibli, et qui donnait tout au plus deux
ou trois cents ans de vie  ceux qui y buvaient; mais rien n'empchait
de recommencer.

Gracieux emplit son flacon de cette eau bienfaisante et s'approcha du
palais. Le coeur lui battait, car il lui restait une dernire preuve;
si prs de russir, on craint bien plus d'chouer. Il monta le perron
du chteau; tout tait ferm et silencieux; il n'y avait personne pour
recevoir le voyageur. Quand il fut  la dernire marche, prs de frapper
 la porte, une voix plutt douce que svre l'arrta.

--As-tu aim? disait la voix invisible.

--Oui, rpondit Gracieux; j'ai aim ma grand-mre plus que tout au
monde.

La porte s'ouvrit de faon qu'on y et pass la main.

--As-tu souffert pour celle que tu as aime? reprit la voix.

--J'ai souffert, dit Gracieux, beaucoup par ma faute sans doute, mais un
peu pour celle que je veux sauver.

La porte s'ouvrit  moiti, l'enfant aperut une perspective infinie:
des bois, des eaux, un ciel plus beau que tout ce qu'il avait rv.

--As-tu toujours fait ton devoir? reprit la voix d'un ton plus dur.

--Hlas! non, reprit Gracieux en tombant  genoux; mais, quand j'y ai
manqu, j'ai t puni par mes remords plus encore que par les rudes
preuves que j'ai traverses. Pardonnez-moi, et, si je n'ai pas encore
expi toutes mes fautes, chtiez-moi comme je le mrite; mais sauvez ce
que j'aime, gardez-moi ma grand'mre.

Aussitt la porte s'ouvrit  deux battants sans que Gracieux vit
personne. Ivre de joie, il entra dans une cour entoure d'arcades
garnies de feuillage; au milieu tait un jet d'eau qui sortait d'une
touffe de fleurs plus belles, plus grandes, plus odorantes que celles
de la terre. Prs de la source tait une femme vtue de blanc, de noble
tournure, et qui ne semblait pas avoir plus de quarante ans; elle marcha
au-devant de Gracieux et le reut avec un sourire si doux, que l'enfant
se sentit touch jusqu'au fond du coeur et que les larmes lui vinrent
aux yeux.

--Ne me reconnais-tu pas? dit la dame  Gracieux.

--O mre-grand, est-ce vous? s'cria-t-il: comment tes-vous au Chteau
de la Vie?

--Mon enfant, lui dit-elle en le serrant contre son sein, celle qui m'a
porte ici est une fe plus puissante que les fes des eaux et des bois.
Je ne retournerai plus  Salerne; je reois ici la rcompense du peu de
bien que j'ai fait, en gotant un bonheur que le temps ne tarira pas.

--Et moi, grand'mre, s'cria Gracieux, que vais-je devenir? Aprs vous
avoir vu ici, comment retourner l-bas dans la solitude?

--Cher fils, rpondit-elle, on ne peut plus vivre sur la terre quand on
a entrevu les clestes dlices de cette demeure. Tu as vcu, mon bon
Gracieux; la vie n'a plus rien  t'apprendre. Plus heureux que moi, tu
as travers en quatre jours ce dsert o j'ai langui quatre-vingts ans:
dsormais rien ne peut plus nous sparer.

La porte se referma; depuis lors on n'a jamais entendu parler ni de
Gracieux ni de sa grand'mre. C'est en vain que dans la Calabre le roi
de Naples a fait rechercher le palais et la fontaine enchants; on ne
les a jamais retrouvs sur la terre. Mais, si nous entendions le langage
des toiles, si nous sentions ce qu'elles nous disent, chaque soir, en
nous versant leur doux rayon, il y a longtemps qu'elles nous auraient
appris o est le Chteau de la Vie et la Fontaine d'immortalit.


IX


Nunziata avait achev son rcit que je l'coutais encore; j'admirais ces
yeux o clatait une foi nave dans les merveilles que sa mre lui
avait rcites; je suivais le geste de ces petites mains qui semblaient
peindre les hommes et les choses.

--Eh bien! Excellence, me cria le pcheur, vous ne dites rien? La
marchesina vous a charm comme elle en a charm tant d'autres. C'est
qu'aussi ce ne sont pas l des contes; nous vous montrerons  Salerne la
maison de Gracieux.

--C'est bien, patron, lui rpondis-je un peu honteux de m'tre amus de
pareilles fables. L'enfant conte agrablement, et, pour l'en remercier,
ds que nous serons  terre, je veux lui acheter un chapelet d'ivoire
avec de gros grains d'argent.

Elle rougit de plaisir, je l'embrassai, ce qui la rendit plus rouge
encore, tandis que le pre me regardait et tournait vers ses compagnons
des yeux brillants de joie.

--Demain, dit-il, demain, si vous le permettez, Excellence, elle vous
rcitera une histoire plus belle encore, et qui vous fera rire et
pleurer.

Le lendemain, nous allions d'Almalfi  Salerne, et Nunziata... Mais
ceci est un secret que je garde pour l'an prochain, si le conte de
Gracieux n'a pas trop ennuy le lecteur.




TABLE

Contes islandais
Zerbin le farouche
Le pacha berger
Perlino
La sagesse des nations ou Les voyages du capitaine Jean
Le chteau de la vie





End of Project Gutenberg's Nouveaux contes bleus, by Edouard Laboulaye

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