The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant

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Title: Monsieur Parent
       Et autres histoires courtes

Author: Guy de Maupassant

Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***




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MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)

Par

GUY DE MAUPASSANT




MONSIEUR PARENT

I

Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de
sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis
plantait au sommet une feuille de marronnier.

Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public
rempli de monde.

Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon,
d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes
animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air
avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en
surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.

Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et
portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles,
tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de
terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le
travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.

Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare
et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree,
Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide.

M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses
moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
levres a tous les mouvements de Georges.

Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina
vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa
femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote.

Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se
mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme
de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide.

Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee
tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de
despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses
allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
voix.

Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus
grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier
modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
mari.

Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de
l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter.

Au second etage, il sonna.

Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui
sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:

--Madame est-elle rentree?

La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
Madame rentrer pour six heures et demie?

Il repondit d'un ton gene:

--C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai
tres chaud.

La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle
grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept
heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre
prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on
l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule!

M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est
bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable.
Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien
nettoyer le petit."

Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou
pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue,
maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete
que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser,
reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un
tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse
sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la
maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout
son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier
du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon.

C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les
reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les
miseres quotidiennes de son existence.

Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse
sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle
la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais
Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez.
Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature."

Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait
contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere
parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait
cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui
l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere.

Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps;
et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable,
qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa
femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois
maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.

Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que
j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux."

Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais
aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui
fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de
nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.

La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il
se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec
precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un
evenement d'une importance extreme.

Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter.

Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses
poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges
sur un genou, il lui fit faire "a dada".

L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
ventre, s'amusant plus encore que le petit.

Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il
l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute
la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant
toujours montree seche et reservee.

Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle
annonca d'une voix tremblante d'exasperation:

--Il est sept heures et demie, Monsieur.

Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura:

--En effet, il est sept heures et demie.

--Voila, mon diner est pret, maintenant.

Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter:

--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que
pour huit heures?

--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas
vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca,
pardi, c'est une maniere de parler.

Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures!
Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir
des meres comme ca!

Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la
scene menacante.

--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse.
Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir.

La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et
sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et
vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
silencieux du salon.

Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et,
gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons
pour imiter le bruit de la porte.

Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son
esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le
petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes.

Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le
temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette
d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de
voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des
mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi
qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
son genou.

Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et
froide, plus redoutable encore.

--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour,
je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois
qu'on peut dire que je suis devouee a la famille...

Elle attendit une reponse.

Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie."

Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet
d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais
trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...

--Mais oui, ma bonne Julie.

--Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere
de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est
qu'elle fait des choses abominables.

Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
"Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..."

Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible.

--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin
avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si
Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
comprendrait la chose d'un bout a l'autre...

Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..."

Elle continua:

--Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle
l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit
de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente
d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca...

Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..."
car il ne trouvait rien a repondre.

La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout.

Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se
mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et,
la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait.

La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de
fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper
des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du
petit."

Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face:

--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera
pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...

Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien.

Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere,
pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses
yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....

Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa
force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je
te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...

Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba
sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis,
s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis
qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
paroles terribles:

--Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer
tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
essaye... il verra.

Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne
ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte:

--Tu vas quitter la maison a l'instant meme.

Elle repondit a travers la planche:

--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.

Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne
point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par
terre.

Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il
ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi,
abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se
souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait;
et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur.

Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une
telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par
son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre
Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se
convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir,
des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences
simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres
qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence
entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait
brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout,
des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre
esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait
maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des
soupcons.

Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de
mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un
aiguillon de guepe.

Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur
le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
a pleurer.

Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de
baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?

Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage,
console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela
n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses
infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait:
"Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de
nouveau.

Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne
a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.

Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la
regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se
grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit
Georges!....."

Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!"

Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et
violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles,
hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
de la bouche ou des joues de Limousin.

Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
des ressemblances invraisemblables.

Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc
quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le
front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit!
Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
homme?

Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre;
il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant."

Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve!
sauve!"

Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la
glace la face de son enfant a cote de la sienne.

Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand.

"Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est
pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
Je ne veux plus voir... je deviens fou!..."

Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un
fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il
pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre
gemir son pere, commenca aussitot a hurler.

Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut
traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il
courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de
timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait
partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait
ouvrir? Que faire? Il y alla.

Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la
dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en
quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere.

Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il
encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete
fouettee?

Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour
ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce
bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de
Georges qui criait toujours, dans le salon.

Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une
explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit
tourner la clef et tira le battant.

Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.

Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation:

--C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie?

Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait
de repondre, sans pouvoir prononcer un mot.

Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie.

Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....

Sa femme commencait a se facher:

--Comment, partie? Ou ca? Pourquoi?

Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine
mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.

--Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee...

--Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou....

--Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et
qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant.

--Julie?

--Oui... Julie.

--A propos de quoi a-t-elle ete insolente?

--A propos de toi.

--A propos de moi?

--Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas.

--Elle a dit...?

--Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne
devais pas... que je ne pouvais pas entendre....

--Quelles choses?

--Il est inutile de les repeter.

--Je desire les connaitre.

--Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi,
d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse....

La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
begayant, exasperee:

--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?

Il etait tres pale, tres calme. Il repondit:

--Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de
Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai
mise a la porte justement a cause de ces propos.

Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle
cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.

--Tu as dine? dit-elle.

--Non, j'ai attendu.

Elle haussa les epaules avec impatience.

--C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du
comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des
courses.

Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des
objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle
avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain,
en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer
manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule,
bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine,
avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris
qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir.

Parent repondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
de reproches.

Alors Limousin, reste jusque-la muet, presque cache derriere Henriette,
s'approcha et tendit sa main en murmurant:

--Tu vas bien?

Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, tres
bien.

Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la derniere phrase de son
mari.

--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
as une intention.

Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te repondre que je
ne m'etais pas inquiete de ton retard et que je ne t'en faisais point un
crime.

Elle le prit de haut, cherchant un pretexte a querelle:--De mon
retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
passe la nuit dehors.

--Mais non, ma chere amie. J'ai dit "retard" parce que je n'ai pas
d'autre mot. Tu devais rentrer a six heures et demie, tu rentres a huit
heures et demie. C'est un retard, ca! Je le comprends tres bien;
je ne... ne... ne m'en etonne meme pas... Mais... mais... il m'est
difficile d'employer un autre mot.

--C'est que tu le prononces comme si j'avais decouche...

--Mais non... mais non...

Elle vit qu'il cederait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
quand elle s'apercut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
un visage emu:

--Qu'a donc le petit?

--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraite.

--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?

--Oh! presque rien. Elle l'a pousse et il est tombe.

Elle voulut voir son enfant et s'elanca dans la salle a manger, puis
s'arreta net devant la table couverte de vin repandu, de carafes et de
verres brises, et de salieres renversees.

--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-la?

--C'est Julie qui...

Mais elle lui coupa la parole avec fureur:

--C'est trop fort, a la fin! Julie me traite de devergondee, bat mon
enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
trouves cela tout naturel.

--Mais non... puisque je l'ai renvoyee.

--Vraiment!... Tu l'as renvoyee!... Mais il fallait la faire arreter.
C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-la!

Il balbutia:--Mais... ma chere amie... je ne pouvais pourtant pas... il
n'y avait point de raison... Vraiment, il etait bien difficile...

Elle haussa les epaules avec un infini dedain.

--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
homme sans volonte, sans fermete, sans energie. Ah! elle a du t'en dire
de raides, ta Julie, pour que tu te sois decide a la mettre dehors.
J'aurais voulu etre la une minute, rien qu'une minute.

Ayant ouvert la porte du salon, elle courut a Georges, le releva, le
serra dans ses bras en l'embrassant: "Georget, qu'est-ce que tu as, mon
chat, mon mignon, mon poulet?"

Caresse par sa mere, il se tut. Elle repeta:

--Qu'est-ce que tu as?

Il repondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effraye:

--C'est Zulie qu'a battu papa.

Henriette se retourna vers son mari, stupefaite d'abord. Puis une folle
envie de rire s'eveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
joues fines, releva sa levre, retroussa les ailes de ses narines, et
enfin jaillit de sa bouche en une claire fusee de joie, en une cascade
de gaiete, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle repetait,
avec de petits cris mechants qui passaient entre ses dents blanches et
dechiraient Parent ainsi que des morsures: "Ah!... ah!... ah!... ah!...
elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drole...
que c'est drole... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drole!...

Parent balbutiait:

--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
C'est moi, au contraire, qui l'ai jetee dans la salle a manger, si fort
qu'elle a bouleverse la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
battue!

Henriette disait a son fils:--Repete, mon poulet. C'est Julie qui a
battu papa!

Il repondit:--Oui, c'est Zulie.

Puis, passant soudain a une autre idee, elle reprit:--Mais il n'a pas
dine, cet enfant-la? Tu n'as rien mange, mon cheri?

--Non, maman.

Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dine!

Il s'excusa, egare dans cette scene et dans cette explication, ecrase
sous cet ecroulement de sa vie.

--Mais, ma chere amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas diner sans
toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
revenir d'un moment a l'autre.

Elle lanca dans un fauteuil son chapeau, garde jusque-la sur sa tete,
et, la voix nerveuse:

--Vraiment, c'est intolerable d'avoir affaire a des gens qui ne
comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
eux-memes. Alors, si j'etais rentree a minuit, l'enfant n'aurait rien
mange du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, apres sept
heures et demie passees, que j'avais eu un empechement, un retard, une
entrave!...

Parent tremblait, sentant la colere le gagner; mais Limousin s'interposa
et, se tournant vers la jeune femme:

--Vous etes tout a fait injuste, ma chere amie. Parent ne pouvait pas
deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
puis, comment vouliez-vous qu'il se tirat d'affaire tout seul, apres
avoir renvoye Julie?

Mais Henriette, exasperee, repondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se debrouille!

Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant deja que son fils
n'avait point mange.

Alors Limousin, tout a coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
et enleva les verres brises qui couvraient la table, remit le couvert et
assit l'enfant sur son petit fauteuil a grands pieds, pendant que Parent
allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.

Elle arriva etonnee, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges ou
elle travaillait.

Elle apporta la soupe, un gigot brule, puis des pommes de terre en
puree.

Parent s'etait assis a cote de son enfant, l'esprit en detresse, la
raison emportee dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
essayait de manger lui-meme, coupait la viande, la machait et l'avalait
avec effort, comme si sa gorge eut ete paralysee.

Alors, peu a peu, s'eveilla dans son ame un desir affole de regarder
Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
voulait voir s'il ressemblait a Georges. Mais il n'osait pas lever les
yeux. Il s'y decida pourtant, et considera brusquement cette figure
qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblat ne l'avoir jamais
examinee, tant elle lui parut differente de ce qu'il pensait. De seconde
en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant a
en reconnaitre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
sens; puis, aussitot, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
manger.

Deux mots ronflaient dans son oreille: "Son pere! son pere! son pere!"
Ils bourdonnaient a ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre cote de cette table,
etait peut-etre le pere de son fils, de Georges, de son petit Georges.
Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
lui dechirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
sauverait; ce serait fini.

Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
nuit avec cette pensee vrillee en lui: "Limousin, le pere de Georges!.."
Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
a rien, de parler a personne! Chaque jour, a toute heure, a toute
seconde, il se demanderait cela, il chercherait a savoir, a deviner,
a surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
pourrait plus le voir sans endurer l'epouvantable souffrance de ce
doute, sans se sentir dechire jusqu'aux entrailles, sans etre torture
jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
cette maison, a cote de cet enfant qu'il aimerait et hairait! Oui, il
finirait par le hair assurement. Quel supplice! Oh! s'il etait certain
que Limousin fut le pere, peut-etre arriverait-il a se calmer, a
s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir etait
intolerable!

Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
enfant a tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
levres, l'adorer et penser sans cesse: "Il n'est pas a moi, peut-etre?"
Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
les rues, ou se sauver soi-meme tres loin, si loin, qu'il n'entendrait
plus jamais parler de rien, jamais!

Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.

--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?

Limousin repondit, en hesitant:--Ma foi, moi aussi.

Et elle fit rapporter le gigot.

Parent se demandait: "Ont-ils dine? ou bien se sont-ils mis en retard a
un rendez-vous d'amour?"

Ils mangeaient maintenant de grand appetit, tous les deux. Henriette,
tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'epiait aussi, par regards
brusques, vite detournes. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
dentelles blanches; et sa tete blonde, son cou frais, ses mains grasses
sortaient de ce joli vetement coquet et parfume, comme d'une coquille
bordee d'ecume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
les voyait embrasses, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
cote a cote, en face de lui?

Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait ete leur dupe depuis le
premier jour? Etait-il possible qu'on se jouat ainsi d'un homme, d'un
brave homme, parce que son pere lui avait laisse un peu d'argent!
Comment ne pouvait-on voir ces choses-la dans les ames, comment se
pouvait-il que rien ne revelat aux coeurs droits les fraudes des coeurs
infames, que la voix fut la meme pour mentir que pour adorer, et le
regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincere?

Il les epiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
pensa: "Je vais les surprendre ce soir." Et il dit:

--Ma chere amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
m'occupe, des aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
peut-etre un peu tard.

Elle repondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
compagnie. Nous t'attendrons.

Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.

Parent s'etait leve. Il oscillait sur ses jambes, etourdi, trebuchant.
Il murmura: "A tout a l'heure," et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
car le parquet remuait comme une barque.

Georges etait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
passerent au salon. Des que la porte fut refermee:--Ah, ca! tu es donc
folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?

Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence a trouver violente cette
habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.

Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.

Elle prit une cigarette sur la cheminee, l'alluma, et repondit:--Mais
je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
stupidite... et je le traite comme il le merite.

Limousin reprit, d'une voix impatiente:

--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
pareilles. Comment? voila un excellent garcon, trop bon, stupide de
confiance et de bonte, qui ne nous gene en rien, qui ne nous soupconne
pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrage et pour
gater notre vie.

Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embetes! Toi, tu es lache, comme
tous les hommes! Tu as peur de ce cretin!

Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! ca, je voudrais bien savoir
ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort a la fin de
faire souffrir ce garcon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
en vouloir uniquement parce que tu le trompes.

Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:

--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
tu aies un sale coeur?

Il se defendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chere
amie, je te demande seulement de menager un peu ton mari, parce que
nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
devrais comprendre cela.

Ils etaient tout pres l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garcon content de lui;
elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
mi-bourgeoise, nee dans une arriere-boutique, elevee sur le seuil du
magasin a cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariee, au hasard
de cette cueillette, avec le promeneur naif qui s'est epris d'elle pour
l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
rentrant le soir.

Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
l'execre justement parce qu'il m'a epousee, parce qu'il m'a achetee
enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspere a toute seconde par sa
sottise que tu appelles de la bonte, par sa lourdeur que tu appelles de
la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gene guere. Et
puis?... et puis?... Non, il est trop idiot a la fin de ne se douter de
rien! Je voudrais qu'il fut un peu jaloux au moins. Il y a des moments
ou j'ai envie de lui crier: "Mais tu ne vois donc rien, grosse bete, tu
ne comprends donc pas que Paul est mon amant."

Limousin se mit a rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
ne pas troubler notre existence.

--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbecile-la, il n'y a rien a
craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
il m'est odieux, combien il m'enerve. Toi, tu as toujours l'air de
le cherir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
surprenants parfois.

--Il faut bien savoir dissimuler, ma chere.

--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
suite davantage; nous autres, nous le haissons a partir du moment ou
nous l'avons trompe.

--Je ne vois pas du tout pourquoi on hairait un brave garcon dont on
prend la femme.

--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque a
tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.

Et souriant, avec un doux mepris de rouee, elle posa les deux mains sur
ses epaules en tendant vers lui ses levres; il pencha la tete vers elle
en l'enfermant dans une etreinte, et leurs bouches se rencontrerent. Et
comme ils etaient debout devant la glace de la cheminee, un autre couple
tout pareil a eux s'embrassait derriere la pendule.

Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
Limousin de ses deux bras; et ils apercurent Parent qui les regardait,
livide, les poings fermes, dechausse, et son chapeau sur le front.

Il les regardait, l'un apres l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
sans remuer la tete. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
sur Limousin, le prit a pleins bras comme pour l'etouffer, le culbuta
jusque dans l'angle du salon d'un elan si impetueux, que l'autre,
perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
crane contre la muraille.

Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
amant, se jeta sur Parent, le saisit par le cou, et enfoncant dans la
chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
de femme eperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
mordait l'epaule comme si elle eut voulu le dechirer avec ses dents.
Parent, etrangle, suffoquant, lacha Limousin, pour secouer sa femme
accrochee a son col; et l'ayant empoignee par la taille, il la jeta,
d'une seule poussee, a l'autre bout du salon.

Puis, comme il avait la colere courte dos debonnaires, et la violence
poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
epuise, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'etait
repandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin debouche; et son
energie insolite finissait en essoufflement.

Des qu'il put parler, il balbutia:

--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...

Limousin restait immobile dans son angle, colle contre le mur, trop
effare pour rien comprendre encore, trop effraye pour remuer un doigt.
Henriette, les poings appuyes sur le gueridon, la tete en avant,
decoiffee, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille a une
bete qui va sauter.

Parent reprit d'une voix plus forte:

--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!

Voyant calmee sa premiere exasperation, sa femme s'enhardit, se
redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente deja:

--Tu as donc perdu la tete?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
agression inqualifiable?...

Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
begayant:

--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
miserable!... miserable!... Vous etes deux miserables!...
Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
tuerais!... Allez-vous-en!...

Elle comprit que c'etait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
point innocenter et qu'il fallait ceder. Mais toute son impudence lui
etait revenue et sa haine contre cet nomme, exasperee a present, la
poussait a l'audace, mettait en elle un besoin de defi, un besoin de
bravade.

Elle dit d'une voix claire:

--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.

Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colere nouvelle saisissait,
se mit a crier:

--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... miserables!... ou bien!... ou
bien!...

Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tete.

Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
le bras, l'arracha du mur ou il semblait scelle, et l'entraina vers la
porte en repetant: "Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
bien que cet homme est fou... Tenez donc!..."

Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
coeur, en quittant cette maison. Et une idee lui traversa l'esprit, une
de ces idees venimeuses, mortelles, ou fermente toute la perfidie des
femmes.

Elle dit, resolue:--Je veux emporter mon enfant.

Parent, stupefait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... apres...
apres... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
gueuse!... Va-t'en!...

Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengee deja, et le
bravant, tout pres, face a face:

--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
qu'il n'est pas a toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas a
toi... Il est a Limousin.

Parent, eperdu, cria:--Tu mens... tu mens... miserable!

Mais elle reprit:--Imbecile! Tout le monde le sait, excepte toi. Je te
dis que voila son pere. Mais il suffit de regarder pour le voir...

Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
retourna, saisit une bougie, et s'elanca dans la chambre voisine.

Il revint presque aussitot, portant sur son bras le petit Georges
enveloppe dans les couvertures de son lit. L'enfant, reveille en
sursaut, epouvante, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
l'escalier, ou Limousin attendait par prudence.

Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
verrous. A peine rentre dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
le parquet.


II


Parent vecut seul, tout a fait seul. Pendant les premieres semaines qui
suivirent la separation, l'etonnement de sa vie nouvelle l'empecha de
songer beaucoup. Il avait repris son existence de garcon, ses habitudes
de flanerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
eviter tout scandale, il faisait a sa femme une pension reglee par les
hommes d'affaires. Mais, peu a peu, le souvenir de l'enfant commenca a
hanter sa pensee. Souvent, quand il etait seul, chez lui, le soir,
il s'imaginait tout a coup entendre Georges crier "papa". Son coeur
aussitot commencait a battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bete?

Apres avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
entieres, des jours entiers. Ce n'etait point seulement une obsession
morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
s'exasperait au souvenir enfievrant des caresses passees. Il sentait les
petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
calineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
levres, l'affolait comme le desir d'une femme aimee qui s'est enfuie.

Dans la rue, tout a coup, il se mettait a pleurer en songeant qu'il
pourrait l'avoir, trottinant a son cote avec ses petits pieds, son gros
Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
la tete entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.

Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
"Etait-il ou n'etait-il pas le pere de Georges?" Mais c'etait surtout la
nuit qu'il se livrait sur cette idee a des raisonnements interminables.
A peine couche, il recommencait, chaque soir, la meme serie
d'argumentations desesperees.

Apres le depart de sa femme, il n'avait plus doute tout d'abord:
l'enfant, certes, appartenait a Limousin. Puis, peu a peu, il se remit a
hesiter. Assurement, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
valeur. Elle l'avait brave, en cherchant a le desesperer. En pesant
froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
qu'elle eut menti.

Seul Limousin, peut-etre, aurait pu dire la verite. Mais comment savoir,
comment l'interroger, comment le decider a avouer?

Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, resolu a aller trouver
Limousin, a le prier, a lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
fin a cette abominable angoisse. Puis il se recouchait desespere, ayant
reflechi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait meme
certainement pour empecher le pere veritable de reprendre son enfant.

Alors que faire? Rien!

Et il se desolait d'avoir ainsi brusque les evenements, de n'avoir point
reflechi, patiente, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait du
feindre de ne rien soupconner, et les laisser se trahir tout doucement.
Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pere. Il les aurait
epies derriere les portes! Comment n'avait-il pas songe a cela? Si
Limousin, demeure seul avec Georges, ne l'avait point aussitot saisi,
serre dans ses bras, baise passionnement, s'il l'avait laisse jouer
avec indifference, sans s'occuper de lui, aucune hesitation ne serait
demeuree possible: c'est qu'alors il n'etait pas, il ne se croyait pas,
il ne se sentait pas le pere.

De sorte que lui, Parent, chassant la mere, aurait garde son fils, et il
aurait ete heureux, tout a fait heureux.

Il se retournait dans son lit, suant et torture, et cherchant a se
souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
parole, aucune caresse suspects. Et puis la mere non plus ne s'occupait
guere de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
doute aime davantage.

On l'avait donc separe de son fils par vengeance, par cruaute, pour le
punir de ce qu'il les avait surpris.

Et il se decidai a aller, des l'aurore, requerir les magistrats pour se
faire rendre Georget.

Mais a peine avait-il pris cette resolution qu'il se sentait envahi par
la certitude contraire. Du moment que Limousin avait ete, des le premier
jour, l'amant d'Henriette, l'amant aime, elle avait du se donner a lui
avec cet elan, cet abandon, cette ardeur qui rendent meres les femmes.
La reserve froide qu'elle avait toujours apportee dans ses relations
intimes avec lui, Parent, n'etait-elle pas aussi un obstacle a ce
qu'elle eut ete fecondee par son baiser!

Alors il allait reclamer, prendre avec lui, conserver toujours
et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
l'embrasser, l'entendre dire "papa" sans que cette pensee le frappat,
le dechirat: "Ce n'est point mon fils." Il allait se condamner a ce
supplice de tous les instants, a cette vie de miserable! Non, il valait
mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.

Et chaque jour, chaque nuit recommencaient ces abominables hesitations
et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
surtout l'obscurite du soir qui vient, la tristesse des crepuscules.
C'etait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
de desespoir qui tombait avec les tenebres, le noyait et l'affolait. Il
avait peur de ses pensees comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
devant elles ainsi qu'une bete poursuivie. Il redoutait surtout son
logis vide, si noir, terrible, et les rues desertes aussi ou brille
seulement, de place en place, un bec de gaz, ou le passant isole qu'on
entend de loin semble un rodeur et fait ralentir ou hater le pas selon
qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.

Et Parent, malgre lui, par instinct, allait vers les grandes rues
illuminees et populeuses. La lumiere et la foule l'attiraient,
l'occupaient et l'etourdissaient. Puis, quand il etait las d'errer,
de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
solitude et du silence le poussait vers un grand cafe plein de buveurs
et de clarte. Il y allait comme les mouches vont a la flamme, s'asseyait
devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
lentement, s'inquietant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure ou le garcon, debout
devant lui, prononcerait d'un air furieux: "Allons, Monsieur, on ferme!"

Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
eteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
comptoir. Il regardait d'un oeil navre la caissiere compter son argent
et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pousse dehors par le
personnel qui murmurait: "En voila un empote! On dirait qu'il ne sait
pas ou coucher."

Et des qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommencait a
penser a Georget et a se creuser la tete, a se torturer la pensee pour
decouvrir s'il etait ou s'il n'etait point le pere de son enfant.

Il prit ainsi l'habitude de la brasserie ou le coudoiement continu des
buveurs met pres de vous un public familier et silencieux, ou la grasse
fumee des pipes endort les inquietudes, tandis que la biere epaisse
alourdit l'esprit et calme le coeur.

Il y vecut. A peine leve, il allait chercher la des voisins pour occuper
son regard et sa pensee. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
bientot ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
de marbre, et le garcon apportait vivement une assiette, un verre, une
serviette et le dejeuner du jour. Des qu'il avait fini de manger, il
buvait lentement son cafe, l'oeil fixe sur le carafon d'eau-de-vie qui
lui donnerait bientot une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
d'abord ses levres dans le cognac, comme pour en prendre le gout,
cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
il se le versait dans la bouche, goutte a goutte, en renversant la tete;
promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
sur toute la muqueuse de ses joues, la melant avec la salive claire que
ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce melange, il l'avalait
avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
jusqu'au fond de son estomac.

Apres chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
penchait la tete sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
reveillait vers le milieu de l'apres-midi, et tendait aussitot la main
vers le bock que le garcon avait pose devant lui pendant son sommeil;
puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
blanche apercue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
qu'il avait deja lus le matin.

Il les recommencait, de la premiere ligne a la derniere, y compris les
reclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
des theatres.

Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir a la place
qu'on lui avait conservee et demandait son absinthe.

Alors il causait avec les habitues dont il avait fait la connaissance.
Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
evenements politiques: cela le menait a l'heure du diner. La soiree se
passait comme l'apres-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'etait pour
lui l'instant terrible, l'instant ou il fallait rentrer dans le noir,
dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensees horribles
et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
de ses parents, personne qui put lui rappeler sa vie passee.

Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
chambre dans un grand hotel, une belle chambre d'entresol afin de voir
les passants. Il n'etait plus seul en ce vaste logis public; il sentait
grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derriere les
cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
le long de toutes les portes fermees, en regardant avec tristesse les
souliers accouples devant chacune, les mignonnes bottines de femme
blotties a cote des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
gens-la etaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote a
cote ou embrasses, dans la chaleur de leur couche.

Cinq annees se passerent ainsi; cinq annees mornes, sans autres
evenements que des amours de deux heures, a deux louis, de temps en
temps.

Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
et la rue Drouot, il apercut tout a coup une femme dont la tournure le
frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
trois marchaient devant lui. Il se demandait: "Ou donc ai-je vu ces
personnes-la?" et, tout a coup, il reconnut un geste de la main: c'etait
sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.

Son coeur battait a l'etouffer; il ne s'arreta pas cependant; il voulait
les voir; et il les suivit. On eut dit un menage, un bon menage de bons
bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
en le regardant parfois de cote. Parent la voyait alors de profil,
reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
preoccupait. Comme il etait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
col en boucles frisees. C'etait Georget, ce haut garcon aux jambes nues,
qui allait, ainsi qu'un petit homme, a cote de sa mere.

Comme ils s'etaient arretes devant un magasin, il les vit soudain
tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
contraire, plus fraiche que jamais, avait plutot engraisse; Georges
etait devenu meconnaissable, si different de jadis!

Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devanca
a grands pas pour revenir; et les revoir, de tout pres, en face. Quand
il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
tourna la tete et regarda ce maladroit avec des yeux mecontents. Alors
Parent s'enfuit, frappe, poursuivi, blesse par ce regard. Il s'enfuit
a la facon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir ete vu et
reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'a sa
brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.

Il but trois absinthes, ce soir-la.

Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
pere, mere, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
diner chez eux. Cette vision nouvelle effacait l'ancienne. C'etait autre
chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aime et tant
embrasse jadis, disparaissait dans un passe lointain et fini, et il en
voyait un nouveau, comme un frere du premier, un garconnet aux mollets
nus, qui ne le connaissait pas, celui-la! Il souffrait affreusement de
cette pensee. L'amour du petit etait mort; aucun lien n'existait plus
entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
meme regarde d'un oeil mechant.

Puis, peu a peu, son ame se calma encore; ses tortures mentales
s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
devint indecise, plus rare. Il se remit a vivre a peu pres comme tout le
monde, comme tous les desoeuvres qui boivent des bocks sur des tables
de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rape des
banquettes.

Il vieillit dans la fumee des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
du gaz, considera comme des evenements le bain de chaque semaine, la
taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vetement neuf ou
d'un chapeau. Quand il arrivait a sa brasserie coiffe d'un nouveau
couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
de differentes facons, et demandait enfin a son amie, la dame du
comptoir, qui le regardait avec interet: "Trouvez-vous qu'il me va
bien?"

Deux ou trois fois par an il allait au theatre; et, l'ete, il passait
quelquefois ses soirees dans un cafe-concert des Champs-Elysees. Il en
rapportait dans sa tete des airs qui chantaient au fond de sa memoire
pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait meme en battant la mesure
avec son pied, lorsqu'il etait assis devant son bock.

Les annees se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
etaient vides.

Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait a la mort sans remuer,
sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
grande glace ou il appuyait son crane plus denude chaque jour refletait
les ravages du temps qui passe et fuit en devorant les hommes, les
pauvres hommes.

Il ne pensait plus que rarement, a present, au drame affreux ou avait
sombre sa vie, car vingt ans s'etaient ecoules depuis cette soiree
effroyable.

Mais l'existence qu'il s'etait faite ensuite l'avait use, amolli,
epuise; et souvent le patron de sa brasserie, le sixieme patron depuis
son entree dans cet etablissement, lui disait: "Vous devriez vous
secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller a
la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
mois."

Et quand son client venait de sortir, ce commercant communiquait ses
reflexions a sa caissiere. "Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
ca ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc a aller aux
environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
vous. Voila bientot l'ete, ca le retapera."

Et la caissiere, pleine de pitie et de bienveillance pour ce
consommateur obstine, repetait chaque jour a Parent: "Voyons, Monsieur,
decidez-vous a prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!"

Et elle lui communiquait ses reves, les reves poetiques et simples de
toutes les pauvres filles enfermees d'un bout a l'autre de l'annee
derriere les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
factice et bruyante de la rue, en songeant a la vie calme et douce des
champs, a la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivieres, sur les
vaches couchees dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
blanches, si gentilles, si fraiches, si parfumees, toutes les fleurs
de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
bouquets.

Elle prenait plaisir a lui parler sans cesse de son desir eternel,
irrealise et irrealisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
plaisir a l'ecouter. Il venait s'asseoir maintenant a cote du comptoir
pour causer avec Mlle Zoe et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
peu a peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.

Un matin il demanda:

--Savez-vous ou on peut bien dejeuner aux environs de Paris?

Elle repondit:

--Allez donc a la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!

Il s'y etait promene autrefois au moment de ses fiancailles. Il se
decida a y retourner.

Il choisit un dimanche, sans raison speciale, uniquement parce qu'il est
d'usage de sortir le dimanche, meme quand on ne fait rien en semaine.

Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.

C'etait au commencement de juillet, par un jour eclatant et chaud. Assis
contre la portiere de son wagon, il regardait courir les arbres et les
petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
ennuye d'avoir cede a ce desir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
serait volontiers descendu a chaque station pour s'asseoir au cafe
apercu derriere la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
tres long. Il restait assis des journees entieres pourvu qu'il eut
sous les yeux les memes choses immobiles, mais il trouvait enervant et
fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
tout entier, tandis que lui-meme ne faisait pas un mouvement.

Il s'interessa a la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
le pont de Chatou il apercut des yoles qui passaient enlevees a grands
coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: "Voila des
gaillards qui ne doivent pas s'embeter!"

Le long ruban de riviere deroule des deux cotes du pont du Pecq eveilla,
dans le fond de son coeur, un vague desir de promenade au bord des
berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui precede la gare de
Saint-Germain pour s'arreter bientot au quai d'arrivee.

Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
derriere le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
fer, il s'arreta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'etalait
en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplee de
grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
traversaient ce large pays, des bouts de forets le boisaient par places,
les etangs du Vesinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
brume legere et bleuatre qui les laissait a peine deviner. Le soleil
baignait de sa lumiere abondante et chaude tout le grand paysage un
peu voile par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffee
s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
Seine, qui se deroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
contournait les villages et longeait les collines.

Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des seves, caressait
la peau, penetrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
alleger l'esprit, vivifier le sang.

Parent, surpris, la respirait largement, les yeux eblouis par l'etendue
du paysage; et il murmura: "Tiens, on est bien ici."

Puis il fit quelques pas, et s'arreta de nouveau pour regarder. Il
croyait decouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son ame, des
evenements ignores, des bonheurs entrevus, des joies inexplorees,
tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupconne et qui s'ouvrait
brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitee.

Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminee par la
clarte violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annees de cafe,
mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
aller la-bas, la-bas, chez des peuples etrangers, sur des terres peu
connues, au dela des mers, s'interesser a tout ce qui passionne les
autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
la vie mysterieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
toujours inexplicable et curieuse.

Maintenant il etait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'a la
mort, sans famille, sans amis, sans esperances, sans curiosite pour
rien. Une detresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
engourdissement! Toutes les pensees, tous les reves, tous les desirs qui
dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'etaient reveilles, remues
par ce rayon de soleil sur les plaines.

Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
perdre la tete, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
dejeuner, s'etourdir avec du vin et de l'alcool et parler a quelqu'un,
au moins.

Il prit une petite table dans les bosquets d'ou l'on domine toute la
campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.

D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
sentait mieux; il n'etait plus seul.

Dans une tonnelle, trois personnes dejeunaient. Il les avait regardees
plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifferents.

Tout a coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
tressaillir les moelles.

Elle avait dit, cette voix: "Georges, tu vas decouper le poulet."

Et une autre voix repondit: "Oui, maman."

Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
etaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme etait
toute blanche, tres forte, une vieille dame serieuse et respectable; et
elle mangeait en avancant la tete, par crainte des taches, bien qu'elle
eut recouvert ses seins d'une serviette. Georges etait devenu un homme.
Il avait de la barbe, de cette barbe inegale et presque incolore qui
frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
Parent le regardait, stupefait! C'etait la Georges, son fils?--Non, il
ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les epaules un peu
voutees.

Donc ces trois etres semblaient heureux et contents; ils venaient
dejeuner a la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
chaud et peuple, peuple par tous les riens qui font la vie agreable, par
toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
echange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vecu ainsi, grace a
lui Parent, avec son argent, apres l'avoir trompe, vole, perdu! Ils
l'avaient condamne, lui, l'innocent, le naif, le debonnaire, a toutes
les tristesses de la solitude, a l'abominable vie qu'il avait menee
entre un trottoir et un comptoir, a toutes les tortures morales et a
toutes les miseres physiques! Ils avaient fait de lui un etre inutile,
perdu, egare dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
attentes, qui n'esperait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
etait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derriere aucune porte, la
figure cherchee, cherie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
en vous apercevant. Et cette idee surtout le travaillait, l'idee de la
porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derriere.

Et c'etait la faute de ces trois miserables, cela! la faute de cette
femme indigne, de cet ami infame et de ce grand garcon blond qui prenait
des airs arrogants.

Il en voulait maintenant a l'enfant autant qu'aux deux autres!
N'etait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait garde,
aime, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lache bien vite la
mere et le petit s'il n'avait pas su que le petit etait a lui, bien a
lui? Est-ce qu'on eleve les enfants des autres?

Donc, ils etaient la, tout pres, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
tant fait souffrir.

Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses desespoirs. Il
s'exasperait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tete de
Limousin qu'il voyait, a toute seconde, se baisser vers son assiette et
se relever aussitot.

Et ils continueraient a vivre ainsi, sans soucis, sans inquietudes
d'aucune sorte. Non, non. C'en etait trop a la fin! Il se vengerait; il
allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
comment? Il cherchait, revait des choses effroyables comme il en arrive
dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
laisser echapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
jamais.

Soudain, il eut une idee, une idee terrible; et il cessa de boire pour
la murir. Un sourire plissait ses levres; il murmurait: "Je les tiens.
Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir."

Un garcon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur desire ensuite?

--Rien. Du cafe et du cognac, du meilleur.

Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
sur la terrasse ou dans la foret. Quand ils seraient un peu eloignes,
il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
n'etait pas trop tot d'ailleurs, apres vingt-trois ans de souffrances.
Ah! ils ne soupconnaient guere ce qui allait leur arriver.

Ils achevaient doucement leur dejeuner, en causant avec securite. Parent
ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
La figure de sa femme, surtout, l'exasperait. Elle avait pris un air
hautain, un air de devote grasse, de devote inabordable, cuirassee de
principes, blindee de vertu.

Puis, ils payerent l'addition et se leverent. Alors il vit Limousin. On
eut dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
revers de sa redingote.

Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
l'oreille. Parent, aussitot, les suivit.

Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirerent le paysage avec
placidite, comme admirent les gens repus; puis ils entrerent dans la
foret.

Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
cachant pour ne point eveiller trop tot leur attention.

Ils allaient a petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiede.
Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, a son
cote, en epouse sure et fiere d'elle. Georges abattait des feuilles avec
sa badine, et franchissait parfois les fosses de la route, d'un saut
leger de jeune cheval ardent pret a s'emporter dans le feuillage.

Parent, peu a peu, se rapprochait, haletant d'emotion et de fatigue;
car il ne marchait plus jamais. Bientot il les rejoignit, mais une peur
l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devanca, pour
revenir sur eux et les aborder en face.

Il allait, le coeur battant, les sentant derriere lui maintenant, et il
se repetait: "Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
le moment."

Il se retourna. Ils s'etaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.

Alors il se decida, et il revint a pas rapides. S'etant arrete devant
eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix breve, d'une
voix cassee par l'emotion:

--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?

Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.

Il reprit:

--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
c'etait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
mais non, me voila revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.

Henriette, effaree, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: "Oh!
mon Dieu!"

Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mere, Georges s'etait leve,
pret a le saisir au collet.

Limousin, atterre, regardait avec des yeux effares ce revenant qui,
ayant souffle quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompe, vous
m'avez condamne a une vie de forcat, et vous avez cru que je ne vous
rattraperais pas!

Mais le jeune homme le prit par les epaules, et le repoussant:

--Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
vite ou je vais vous rosser, moi!

Parent repondit:

--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-la.

Mais Georges, exaspere, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:

--Lache-moi donc. Je suis ton pere... Tiens, regarde s'ils me
reconnaissent maintenant, ces miserables!

Effare, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mere.

Parent, libre, s'avanca vers elle:

--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
Parent, et que je suis son pere puisqu'il se nomme Georges Parent,
puisque vous etes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
vous ai chasses de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasses
de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infame,
avec votre amant!

--Dites-lui ce que j'etais, moi, un brave homme, epouse par vous pour ma
fortune, et trompe depuis le premier jour. Dites-lui qui vous etes et
qui je suis...

Il balbutiait, haletait, emporte par la colere.

La femme cria d'une voix dechirante:

--Paul, Paul, empeche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empeche-le,
qu'il ne dise pas cela devant mon fils!

Limousin, a son tour, s'etait leve. Il murmura, d'une voix tres basse:

--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.

Parent reprit avec emportement:

--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.

Puis, se tournant vers Georges, eperdu, qui s'etait appuye contre un
arbre:

--Ecoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pense que ce
n'etait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me desesperer.
Tu etais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporte en me jurant
que je n'etais pas ton pere, mais que ton pere, c'etait lui! A-t-elle
menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.

Il s'avanca tout pres d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
me dire lequel de nous est le pere de ce jeune homme: lui ou moi; votre
mari ou votre amant. Allons, allons, dites!

Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:

--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour ou tu te
sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
ne repond pas, reponds toi-meme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
Dis, es-tu le pere de ce garcon? Allons, allons, parle!

Il revint vers sa femme.

--Si vous ne voulez pas me le dire a moi, dites-le a votre fils au
moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
son pere. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
peux pas te le dire, mon garcon.

Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
comme un epileptique.

--Voila... voila... Repondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
personne... Est-ce qu'on sait ces choses-la?... Tu ne le sauras pas non
plus, mon garcon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
Bonsoir... c'est fini... Si elle se decide a te le dire, tu viendras me
l'apprendre, hotel des Continents, n'est-ce pas?... Ca me fera plaisir
de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrement...

Et il s'en alla en gesticulant, continuant a parler seul, sous les
grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de seves. Il ne
se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
poussee de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporte par
son idee fixe.

Tout a coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
dedans. Durant la route, sa colere s'apaisa, il reprit ses sens et il
rentra dans Paris, stupefait de son audace.

Il se sentait brise comme si on lui eut rompu les os. Il alla cependant
prendre un bock a sa brasserie.

En le voyant entrer, Mlle Zoe, surprise, lui demanda:--Deja revenu?
Est-ce que vous etes fatigue?

Il repondit:--Oui... oui... tres fatigue... tres fatigue.... Vous
comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
retournerai point, a la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
Desormais, je ne bougerai plus.

Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgre l'envie qu'elle
en avait.

Pour la premiere fois de sa vie il se grisa tout a fait, ce soir-la, et
on dut le rapporter chez lui.



LA BETE A MAIT' BELHOMME


La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hotel du Commerce tenu
par Malandain fils.

C'etait une voiture jaune, montee sur des roues jaunes aussi autrefois,
mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
devant etaient toutes petites; celles de derriere, hautes et freles,
portaient le coffre difforme et enfle comme un ventre de bete. Trois
rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les tetes
enormes et les gros genoux ronds, attelees en arbalete, devaient trainer
cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
chevaux semblaient endormis deja devant l'etrange vehicule.

Le cocher Cesaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
d'escalader l'imperiale, la face rougie par le grand air des champs,
les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
clignotants sous les coups de vent et de grele, apparut sur la porte de
l'hotel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
ronds, pleins de volailles effarees, attendaient devant les paysannes
immobiles. Cesaire Horlaville les prit l'un apres l'autre et les posa
sur le toit de sa voiture; puis il y placa plus doucement ceux qui
contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
de grain, de menus paquets enveloppes de mouchoirs, de bouts de toile ou
de papiers. Puis il ouvrit la porte de derriere et, tirant une liste de
sa poche, il lut en appelant:

--Monsieur le cure de Gorgeville.

Le pretre s'avanca, un grand homme puissant, large, gros, violace et
d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.

--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?

L'homme se hata, long, timide, enredingote jusqu'aux genoux; et il
disparut a son tour dans la porte ouverte.

--Mait' Poiret, deux places.

Poiret s'en vint, haut et tortu, courbe par la charrue, maigri par
l'abstinence, osseux, la peau sechee par l'oubli des lavages. Sa femme
le suivait, petite et maigre, pareille a une bique fatiguee, portant a
deux mains un immense parapluie vert.

--Mait' Rabot, deux places.

Rabot hesita, etant de nature perplexe. Il demanda: "C'est ben me
qu't'appelles?"

Le cocher, qu'on avait surnomme "degourdi", allait repondre une facetie,
quand Rabot piqua une tete vers la portiere, lance en avant par une
poussee de sa femme, une gaillarde haute et carree dont le ventre etait
vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.

Et Rabot fila dans la voiture a la facon d'un rat qui rentre dans son
trou.

--Mait' Caniveau.

Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
s'engouffra a son tour dans l'interieur du coffre jaune.

--Mait' Belhomme.

Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
dolente, un mouchoir applique sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
fort mal de dents.

Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulieres
vestes de drap noir ou verdatre, vetements de ceremonie qu'ils
decouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs etaient coiffes
de casquettes de soie, hautes comme des tours, supreme elegance dans la
campagne normande.

Gesaire Horlaville referma la portiere de sa boite, puis monta sur son
siege et fit claquer son fouet.

Les trois chevaux parurent se reveiller et, remuant le cou, firent
entendre un vague murmure de grelots.

Le cocher, alors, hurlant: "Hue!" de toute sa poitrine, fouailla les
betes a tour de bras. Elles s'agiterent, firent un effort, et se mirent
en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derriere elles, la voiture,
secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
chaque ligne de voyageurs, ballottee et balancee par les secousses,
avait des reflux de flots a tous les remous des cahots.

On se tut d'abord, par respect pour le cure, qui genait les
epanchements. Il se mit a parler le premier, etant d'un caractere
loquace et familier.

--Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ca va-t-il comme vous voulez?

L'enorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
liait avec l'ecclesiastique, repondit en souriant:

--Toutd'meme, m'sieu l'cure, toutd'meme, et d'vote part?

--Oh! d'ma part, ca va toujours.

--Et vous, mait'Poiret? demanda l'abbe.

--Oh! me, ca irait, n'etaient les cossards (colzas) qui n'donneront
guere c't'annee; et, vu les affaires, c'est la-dessus qu'on s'rattrape.

--Que voulez-vous, les temps sont durs.

--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
femme de mait'Rabot.

Comme elle etait d'un village voisin, le cure ne la connaissait que de
nom.

--C'est vous, la Blondel? dit-il.

--Oui, c'est me, qu'a epouse Rabot.

Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
grande inclinaison de tete en avant, comme pour dire: "C'est bien moi
Rabot, qu'a epouse la Blondel."

Soudain mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
oreille, se mit a gemir d'une facon lamentable. Il faisait "gniau...
gniau... gniau" en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.

--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cure.

Le paysan cessa un instant de geindre pour repondre:--Non point...
m'sieu le cure.... C'est point des dents... c'est d'l'oreille, du fond
d'l'oreille.

--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un depot?

--J'sais point si c'est un depot, mais j'sais ben qu'c'est eune bete,
un' grosse bete, qui m'a entre d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
l'grenier.

--Un' bete. Vous etes sur?

--Si j'en suis sur? Comme du Paradis, m'sieu le cure, vu qu'a m'grignote
l'fond d'l'oreille. A m'mange la tete, pour sur! a m'mange la tete? Oh!
gniau... gniau... gniau.... Et il se remit a taper du pied.

Un grand interet s'etait eveille dans l'assistance. Chacun donnait son
avis. Poiret voulait que ce fut une araignee, l'instituteur que ce fut
une chenille. Il avait vu ca une fois deja a Campemuret, dans l'Orne, ou
il etait reste six ans; meme la chenille etait entree dans la tete et
sortie parle nez. Mais l'homme etait demeure sourd de cette oreille-la,
puisqu'il avait le tympan creve.

--C'est plutot un ver, declara le cure.

Mait' Belhomme, la tete renversee de cote et appuyee contre la portiere,
car il etait monte le dernier, gemissait toujours.

--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune fremi,
eune grosso fremi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cure... a
galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misere!!...

--T'as point vu l'medecin? demanda Caniveau.

--Pour sur, non.

--D'ou vient ca?

La peur du medecin sembla guerir Belhomme.

Il se redressa, sans toutefois lacher son mouchoir.

--D'ou vient ca! T'as des sous pour eusse, te, pour ces faineants-la? Y
s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ca
fait, deusse ecus de cent sous, deusse ecus, pour sur... Et qu'est-ce
qu'il aurait fait, dis, ca faineant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
Sais-tu, te?

Caniveau riait.

--Non j'sais point? Ousque tu vas, comme ca?

--J'vas t'au Havre ve Chambrelan.

--Que Chambrelan?

--L'guerisseux, donc.

--Que guerisseux?

--L'guerisseux qu'a gueri mon pe.

--Ton pe?

--Oui, mon pe, dans l'temps.

--Que qu'il avait, ton pe?

--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.

--Que qui li a fait ton Chambrelan?

--Il y a manie l'dos comm' pou' fe du pain, avec les deux mains donc! Et
ca y a passe en une couple d'heures!

Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononce des paroles,
mais il n'osait pas dire ca devant le cure.

Caniveau reprit en riant:

--C'est-il point queque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris cu
trou-la pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fe sauver.

Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commenca a imiter les
aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit a rire dans la voiture, meme
l'instituteur qui ne riait jamais.

Cependant, comme Belhomme paraissait fache qu'on se moquat de lui, le
cure detourna la conversation et, s'adressant a la grande femme de
Rabot:

--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?

--Que oui, m'sieu le cure... Que c'est dur a elever!

Rabot opinait de la tete, comme pour dire: "Oh! oui, c'est dur a
elever."

--Combien d'enfants?

Elle declara avec autorite, d'une voix forte et sure:

--Seize enfants, m'sieu l'cure! Quinze de mon homme!

Et Rabot se mit a sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
n'en pouvait point douter. Il en etait fier, parbleu!

De qui le seizieme? Elle ne le dit pas. C'etait le premier, sans doute?
On le savait peut-etre, car on ne s'etonna point. Caniveau lui-meme
demeura impassible.

Mais Belhomme se mit a gemir:

--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
misere!...

La voiture s'arretait au cafe Polyte. Le cure dit: "Si on vous coulait
un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-etre sortir. Voulez-vous
essayer?

--Pour sur! J'veux ben.

Et tout le monde descendit pour assister a l'operation.

Le pretre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
chargea l'instituteur de tenir bien inclinee la tete du patient; puis,
des que le liquide aurait penetre dans le canal, de la renverser
brusquement.

Mais Caniveau, qui regardait deja dans l'oreille de Belhomme pour voir
s'il ne decouvrirait pas la bete a l'oeil nu, s'ecria:

--Cre nom d'un nom, que marmelade! Faut deboucher ca, mon vieux. Jamais
ton lapin sortira dans c'te confiture-la. Il s'y collerait les quat'
pattes.

Le cure examina a son tour le passage et le reconnut trop etroit et trop
embourbe pour tenter l'expulsion de la bete. Ce fut l'instituteur qui
debarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
milieu de l'anxiete generale, le pretre versa, dans ce conduit nettoye,
un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tole sur la
cuvette, comme s'il eut voulu la devisser. Quelques gouttes retomberent
dans le vase blanc. Tous les voyageurs se precipiterent. Aucune bete
n'etait sortie.

Cependant Belhomme declarant: "Je sens pu rien", le
cure, triomphant, s'ecria: "Certainement elle est noyee." Tout le monde
etait content. On remonta dans la voiture.

Mais a peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
terribles. La bete s'etait reveillee et etait devenue furieuse. Il
affirmait meme qu'elle etait entree dans la tete maintenant, qu'elle lui
devorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
de Poiret, le croyant possede du diable, se mit a pleurer en faisant le
signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
mouvements de la bete, semblait la voir, la suivre du regard: "Tenez,
v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... que misere!"

Caniveau s'impatientait: "C'est l'iau qui la rend enragee, c'te bete.
All' est p't-etre ben accoutumee au vin."

On se remit a rire. Il reprit: "Quand j'allons arriver au cafe Bourboux,
donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure."

Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit a crier comme si on
lui arrachait l'ame. Le cure fut oblige de lui soutenir la tete. On pria
Cesaire Horlaville d'arreter a la premiere maison rencontree.

C'etait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporte;
puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'operation.
Caniveau conseillait toujours de meler de l'eau-de-vie a l'eau, afin de
griser et d'endormir la bete, de la tuer peut-etre. Mais le cure prefera
du vinaigre.

On fit couler le melange goutte a goutte, cette fois, afin qu'il
penetrat jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
habite.

Une cuvette ayant ete de nouveau apportee, Belhomme fut retournee tout
d'une piece par le cure et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
vider l'autre.

Cesaire Horlaville, lui-meme, etait entre pour voir, son fouet a la
main.

Et soudain, on apercut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'etait une
puce! Des cris d'etonnement s'eleverent, puis des rires eclatants. Une
puce! Ah! elle etait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
cuisse, Cesaire Horlaville fit claquer son fouet; le cure s'esclaffait a
la facon des anes qui braient, l'instituteur riait comme on eternue,
et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiete pareils au
gloussement des poules.

Belhomme s'etait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colere joyeuse
dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.

Il grogna: "Te v'la, charogne," et cracha dessus.

Le cocher, fou de gaiete, repetait: "Eune puce, eune puce, ah! te v'la,
sacre pucot, sacre pucot, sacre pucot!"

Puis, s'etant un peu calme, il cria: "Allons, en route! V'la assez de
temps perdu."

Et les voyageurs, riant toujours, s'en allerent vers la voiture.

Cependant Belhomme, venu le dernier, declara: "Me, j'm'en r'tourne a
Criquetot. J'ai pu que fe au Havre a cette heure."

Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!

--Je t'en de que la moitie pisque j'ai point passe mi-chemin.

--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.

Et une dispute commenca qui devint bientot une querelle furieuse:
Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Cesaire Horlaville
affirmait qu'il en recevrait quarante.

Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.

Caniveau redescendit.

--D'abord, tu des quarante sous au cure, t'entends, et pi une tournee
a tout le monde, ca fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt a
Cesaire. Ca va-t-il, degourdi?

Le cocher, enchante de voir Belhomme debourser trois francs soixante et
quinze, repondit:--Ca va!

--Allons, paye.

--J'payerai point. L'cure n'est pas medecin d'abord.

--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture a Cesaire et
j't'emporte au Havre.

Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
enfant.

L'autre vit bien qu'il faudrait ceder. Il tira sa bourse, et paya.

Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
retournait a Criquetot, et tous les voyageurs, muets a present,
regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancee sur
ses longues jambes.



A VENDRE


Partir a pied, quand le soleil se leve, et marcher dans la rosee, le
long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!

Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumiere, par la
narine avec l'air leger, par la peau avec les souffles du vent.

Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
delicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontre au
detour d'une route, a l'entree d'un vallon, au bord d'une riviere, ainsi
qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocean breton, vers la pointe
du Finistere. J'allais, sans penser a rien, d'un pas rapide, le long des
flots. C'etait dans les environs de Quimperle, dans cette partie la plus
douce et la plus belle de la Bretagne.

Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
vingt ans, vous refont des esperances et vous redonnent des reves
d'adolescents.

J'allais, par un chemin a peine marque, entre les bles et les vagues.
Les bles ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient a peine. On
sentait bien l'odeur douce des champs murs et l'odeur marine du varech.
J'allais sans penser a rien, devant moi, continuant mon voyage commence
depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les cotes. Je me sentais
fort, agile, heureux et gai. J'allais.

Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
inconsciente, profonde, charnelle, joie de bete qui court dans l'herbe,
ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
des chants pieux. Une procession peut-etre, car c'etait un dimanche.
Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
bateaux de peche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
allant au pardon de Plouneven.

Ils longeaient la rive, doucement, pousses a peine par une brise molle
et essoufflee qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'epuisant
aussitot, les laissait retomber, flasques, le long des mats.

Les lourdes barques glissaient lentement, chargees de monde. Et tout ce
monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffes du grand
chapeau, poussaient leur" notes puissantes, les femmes criaient leurs
notes aigues, et les voix greles des enfants passaient comme des sons de
fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
des cinq bateaux clamaient le meme cantique, dont le rythme monotone
s'elevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derriere
l'autre, tout pres l'un de l'autre.

Ils passerent devant moi, contre moi, et je les vis s'eloigner,
j'entendis s'affaiblir et s'eteindre leur chant.

Et je me mis a rever a des choses delicieuses, comme revent les tout
jeunes gens, d'une facon puerile et charmante.

Comme il fuit vite, cet age de la reverie, le seul age heureux de
l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
morose et desole quand on porte en soi la faculte divine de s'egarer
dans les esperances, des qu'on est seul. Quel pays de fees, celui ou
tout arrive, dans l'hallucination de la pensee qui vagabonde! Comme la
vie est belle sous la poudre d'or des songes!

Helas! c'est fini, cela!

Je me mis a rever. A quoi? A tout ce qu'on attend sans cesse, a tout ce
qu'on desire, a la fortune, a la gloire, a la femme.

Et j'allais, a grands pas rapides, caressant de la main la tete blonde
des bles qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
comme si j'eusse touche des cheveux.

Je contournai un petit promontoire et j'apercus, au fond d'une plage
etroite et ronde, une maison blanche, batie sur trois terrasses qui
descendaient jusqu'a la greve.

Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
croit connaitre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
plaisent a votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
qu'on n'ait point vecu la autrefois? Tout vous seduit, vous enchante,
la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
sable!

Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
fruitiers avaient pousse le long des terrasses qui descendaient vers
l'eau, comme des marches geantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genets d'Espagne en
fleur!

Je m'arretai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aime la
posseder, y vivre, toujours!

Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'apercus, sur
un des piliers de la barriere, un grand ecriteau: "_A vendre_."

J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eut offerte,
comme si on me l'eut donnee, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
n'en sais rien!

"A vendre." Donc elle n'etait presque plus a quelqu'un, elle pouvait
etre a tout le monde, a moi, a moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
d'allegresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
l'acheterais point! Comment l'aurais-je payee? N'importe, elle etait a
vendre. L'oiseau en cage appartient a son maitre, l'oiseau dans l'air
est a moi, n'etant a aucun autre.

Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
superposees, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifies, ses
touffes de genets d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
terrasse.

Quand je fus sur la derniere, je regardai l'horizon. La petite plage
s'etendait a mes pieds, ronde et sablonneuse, separee de la haute mer
par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entree et devaient
briser les vagues aux jours de grosse mer.

Sur la pointe, en face, deux pierres enormes, l'une debout, l'autre
couchee dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils a deux epoux
etranges, immobilises par quelque malefice, semblaient regarder
toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
connaissaient depuis des siecles, cette baie autrefois solitaire, la
petite maison qu'ils verraient s'ecrouler, s'emietter, s'envoler,
disparaitre, la petite maison a vendre!

Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!

Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonne chez moi. Une femme vint
ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vetue de noir, coiffee de
blanc, qui ressemblait a une beguine. Il me sembla que je la connaissais
aussi, cette femme.

Je lui dis:--Vous n'etes pas Bretonne, vous?

Elle repondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
venez pour visiter la maison?

--Eh! oui, parbleu.

Et j'entrai.

Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
m'etonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.

Je penetrai dans le salon, un joli salon tapisse de nattes, et qui
regardait la mer par trois larges fenetres. Sur la cheminee, des
potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
aussitot, persuade que je la reconnaitrais aussi. Et je la reconnus,
bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontree. C'etait elle,
elle-meme, celle que j'attendais, que je desirais, que j'appelais,
dont le visage hantait mes reves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
partout, celle qu'on va voir dans la rue tout a l'heure, qu'on va
trouver sur la route dans la campagne des qu'on apercoit une ombrelle
rouge sur les bles, celle qui doit etre deja arrivee dans l'hotel ou
j'entre en voyage, dans le wagon ou je vais monter, dans le salon dont
la porte s'ouvre devant moi.

C'etait elle, assurement, indubitablement elle! Je la reconnus a ses
yeux qui me regardaient, a ses cheveux roules a l'anglaise, a sa bouche
surtout, a ce sourire que j'avais devine depuis longtemps.

Je demandai aussitot:--Quelle est cette femme?

La bonne a tete de beguine repondit sechement :--C'est Madame.

Je repris:--C'est votre maitresse?

Elle repliqua avec son air devot et dur:

--Oh! non, Monsieur.

Je m'assis et je prononcai:--Contez-moi ca.

Elle demeurait stupefaite, immobile, silencieuse.

J'insistai:--C'est la proprietaire de cette maison, alors!

--Oh! non, Monsieur.

--A qui appartient donc cette maison?

--A mon maitre, monsieur Tournelle.

J'etendis le doigt vers la photographie.

--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?

--C'est Madame.

--La femme de votre maitre?

--Oh! non, Monsieur.

--Sa maitresse alors?

La beguine ne repondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
une colere confuse contre cet homme qui avait trouve cette femme.

--Ou sont-ils maintenant?

La bonne murmura:

--Monsieur est a Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.

Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.

--Non, Monsieur.

Je fus ruse; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrive, je
pourrai peut-etre rendre service a votre maitre. Je connais cette femme,
c'est une mechante!

La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
eut confiance.

--Oh! Monsieur, elle a rendu mon maitre bien malheureux. Il a fait sa
connaissance en Italie et il l'a ramenee avec lui comme s'il l'avait
epousee. Elle chantait tres bien. Il l'aimait, Monsieur, que ca faisait
pitie de le voir. Et ils ont ete en voyage dans ce pays-ci, l'an
dernier. Et ils ont trouve cette maison qui avait ete batie par un fou,
un vrai fou pour s'installer a deux lieues du village. Madame a voulu
l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maitre. Et il a achete
la maison pour lui faire plaisir.

Ils y sont demeures tout l'ete dernier, Monsieur, et presque tout
l'hiver.

Et puis, voila qu'un matin, a l'heure du dejeuner, Monsieur
m'appelle:--Cesarine, est-ce que Madame est rentree?

--Mais non, Monsieur.

On attendit toute la journee. Mon maitre etait comme un furieux. On
chercha partout, on ne la trouva pas. Elle etait partie, Monsieur, on
n'a jamais su ou ni comment.

Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la beguine, de la
prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!

Ah! elle etait partie, elle s'etait sauvee, elle l'avait quitte
fatiguee, degoutee de lui! Comme j'etais heureux!

La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin a mourir, et il est
retourne a Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
en demande vingt mille francs.

Mais je n'ecoutais plus! Je pensais a elle! Et, tout a coup, il me
sembla que je n'avais qu'a repartir pour la trouver, qu'elle avait du
revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
maison, qu'elle aurait tant aimee, sans lui.

Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
photographie, et je m'enfuis en courant et baisant eperdument le doux
visage entre dans le carton.

Je regagnai la route et me remis a marcher, en la regardant, elle!
Quelle joie qu'elle fut libre, qu'elle se fut sauvee! Certes, j'allais
la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
puisqu'elle l'avait quitte! Elle l'avait quitte parce que mon heure
etait venue!

Elle etait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'a la
trouver puisque je la connaissais.

Et je caressais toujours les tetes ployantes des bles murs, je buvais
l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
le visage. J'allais, j'allais eperdu de bonheur, enivre d'espoir.
J'allais, sur de la rencontrer bientot et de la ramener pour habiter a
notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
cette fois!



L'INCONNUE


On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'etranges:
rencontres surprenantes et delicieuses, en wagon, dans un hotel, a
l'etranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
etaient singulierement favorables a l'amour.

Gontran, qui se taisait, fut consulte.

--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
comme du bibelot, nous l'apprecions davantage dans les endroits ou nous
ne nous attendons point a en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
de rares qu'a Paris:

Il se tut quelques secondes, puis reprit:

--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
ont l'air d'eclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
lentes poussees par les marchandes.

Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
legeres qui montrent la peau. On flane, le nez au vent et l'esprit
allume; on flane, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
matins-la!

On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnait a cent pas,
celle qui va nous plaire de tout pres. A la fleur de son chapeau, au
mouvement de sa tete, a sa demarche, on la devine. Elle vient. On se
dit: "Attention, en voila une," et on va au-devant d'elle en la devorant
des yeux.

Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
vient de l'eglise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
dessus? le doigt ou la levre.--Le regard est timide ou hardi, la tete
brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la desire jusqu'au
soir, celle qu'on a rencontree ainsi! Certes, j'ai bien garde le
souvenir d'une vingtaine de creatures vues une fois ou dix fois de cette
facon et dont j'aurais ete follement amoureux si je les avais connues
plus intimement.

Mais voila, celles qu'on cherirait eperdument, on ne les connait jamais.
Avez-vous remarque ca? c'est assez drole! On apercoit, de temps en
temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de desirs. Mais on ne
fait que les apercevoir, celles-la. Moi, quand je pense a tous les etres
adorables que j'ai coudoyes dans les rues de Paris, j'ai des crises de
rage a me pendre. Ou sont-elles? Qui sont-elles? Ou pourrait-on les
retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent a cote du
bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passe plus d'une fois a
cote de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appat de sa chair
fraiche.

Roger des Annettes avait ecoule en souriant. Il repondit:

--Je connais ca aussi bien que toi. Voila meme ce qui m'est arrive, a
moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premiere fois, sur
le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
un effet... mais un effet... etonnant. C'etait une brune, une brune
grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe a l'autre. Un
peu de moustache sur les levres faisait rever... rever... comme on reve
a des bois aimes en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
taille tres cambree, la poitrine tres saillante, presentee comme un
defi, offerte comme une tentation. L'oeil etait pareil a une tache
d'encre sur de l'email blanc. Ce n'etait pas un oeil, mais un trou noir,
un trou profond ouvert dans sa tete, dans cette femme, par ou on voyait
en elle, on entrait en elle. Oh! l'etrange regard opaque et vide, sans
pensee et si beau!

J'imaginai que c'etait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une facon peu gracieuse,
mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
demeurai comme une bete, a cote de l'Obelisque, je demeurai frappe par
la plus forte emotion de desir qui m'eut encore assailli.

J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.

Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
maitresse follement aimee jadis. Je m'arretai pour bien la voir venir.
Quand elle passa pres de moi, a me toucher, il me sembla que j'etais
devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut eloignee, j'eus la
sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-meme.

Elle hanta souvent mes reves. Tu connais ces obsessions-la.

Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
Champs-Elysees.

L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
poussiere d'or, un brouillard de clarte rouge voltigeait, c'etait un de
ces soirs delicieux qui sont les apotheoses de Paris.

Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
lui dire l'emotion qui m'etranglait.

Deux fois je la depassai pour revenir. Deux fois j'eprouvai de nouveau,
en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappe,
rue de la Paix.

Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
Je me decidai alors a interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
comprendre: "Ca doit etre une visite," dit-il.

Et je fus encore huit mois sans la revoir.

Or, un matin de janvier, par un froid de Siberie, je suivais le
boulevard Malesherbes, en courant pour m'echauffer, quand, au coin d'une
rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
paquet.

Je voulus m'excuser. C'etait elle!

Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
l'objet qu'elle tenait a la main, je lui dis brusquement:

--Je suis desole et ravi, Madame, de vous avoir bousculee ainsi. Voila
plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
desir le plus violent de vous etre presente; et je ne puis arriver a
savoir qui vous etes ni ou vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
attribuez-les a une envie passionnee d'etre au nombre de ceux qui ont le
droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
si vous resistez a ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
vous voir.

Elle me regardait fixement, de son oeil etrange et mort, et elle
repondit en souriant:

--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.

Je fus tellement stupefait que je dus le laisser paraitre. Mais je
ne suis jamais longtemps a me remettre de ces surprises-la, et je
m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
geste rapide, d'une main habituee aux lettres escamotees.

Je balbutiai, redevenu hardi:

--Quand vous verrai-je?

Elle hesita, comme si elle eut fait un calcul complique, cherchant sans
doute a se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?

--Je crois bien que je veux.

Et elle s'en alla, apres m'avoir devisage, juge, pese, analyse de ce
regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
peau, une sorte de glu, comme s'il eut projete sur les gens un de ces
liquides epais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
endormir leurs proies.

Je me livrai, jusqu'au dimanche, a un terrible travail d'esprit pour
deviner ce qu'elle etait et pour me fixer une regle de conduite avec
elle.

Devais-je la payer? Comment?

Je me decidai a acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
dans son ecrin, sur la cheminee.

Et je l'attendis, apres avoir mal dormi.

Elle arriva, vers dix heures, tres calme, tres tranquille, et elle me
tendit la main comme si elle m'eut connu beaucoup. Je la fis asseoir,
je la debarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
manchon. Puis je commencai, avec un certain embarras, a me montrer plus
galant, car je n'avais point de temps a perdre.

Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas echange
vingt paroles que je commencais a la devetir. Elle continua toute seule
cette besogne malaisee que je ne reussis jamais a achever. Je me pique
aux epingles, je serre les cordons en des noeuds indeliables au lieu de
les demeler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
perds la tete.

Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus delicieux que
ceux-la, quand on regarde, d'un peu loin, par discretion, pour ne point
effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
depouille, pour vous, de toutes ses etoffes bruissantes tombant en rond
a ses pieds, l'une apres l'autre?

Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour detacher ces doux
vetements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'etre
frappes de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
la chair, des bras nus et de la gorge apres la chute du corsage, et
combien troublante la ligne, du corps devinee sous le dernier voile!

Mais voila que, tout a coup, j'apercus une chose surprenante, une tache
noire, entre les epaules; car elle me tournait le dos; une grande tache
en relief, tres noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.

Qu'etait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait du me preparer a cette
surprise.

Je fus stupefait cependant, et hante brusquement par des visions, et
des reminiscences singulieres. Il me sembla que je voyais une des
magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces etres dangereux et
perfides qui ont pour mission d'entrainer les hommes en des abimes
inconnus. Je pensai a Salomon faisant passer sur une glace la reine de
Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.

Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je decouvris
que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'etonna d'abord et
se facha ensuite absolument, car elle prononca, en se rhabillant avec
vivacite:

--Il etait bien inutile de me deranger.

Je voulus lui faire accepter la bague achetee pour elle, mais elle
articula avec tant de hauteur: "Pour qui me prenez-vous, Monsieur?" que
je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
elle partit sans ajouter un mot.

Or voila toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.

Je ne puis plus voir une femme sans penser a elle. Toutes les autres me
repugnent, me degoutent, a moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
poser un baiser sur une joue sans voir sa joue a elle a cote de celle
que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du desir inapaise qui me
torture.

Elle assiste a tous mes rendez-vous, a toutes mes caresses qu'elle me
gate, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours la, habillee ou nue,
comme ma vraie maitresse; elle est la, tout pres de l'autre, debout ou
couchee, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'etait
bien une femme ensorcelee, qui portait entre ses epaules un talisman
mysterieux.

Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontree de nouveau
deux fois. Je l'ai saluee. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
feint de ne me point connaitre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-etre?
Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idee que
c'est une juive? Mais pourquoi? Voila! Pourquoi? Je ne sais pas!



LA CONFIDENCE


La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agite, le
corsage un peu fripe, le chapeau un peu tourne, et elle tomba sur une
chaise, en disant:

--Ouf! c'est fait!

Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'etait redressee
fort surprise. Elle demanda:

--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?

La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
a marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
longue ou reposait son amie, et, lui prenant les mains:

--Ecoute, cherie, jure-moi de ne jamais repeter ce que je vais t'avouer!

--Je te le jure.

--Sur ton salut eternel?

--Sur mon salut eternel.

--Eh bien! je viens de me venger de Simon.

L'autre s'ecria:--Oh! que tu as bien fait!

--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il etait devenu plus
insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
je l'ai epouse, je savais bien qu'il etait laid, mais je le croyais bon.
Comme je m'etais trompee! Il avait pense, sans doute, que je l'aimais
pour lui-meme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit a
roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ca me faisait rire,
c'est de la que je l'ai appele: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
droles d'idees sur eux-memes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
que de l'amitie, il est devenu soupconneux, il a commence a me dire des
choses aigres, a me traiter de coquette, de rouee, de je ne sais quoi.
Et puis, c'est devenu plus grave a la suite de... de... c'est fort
difficile a dire ca... Enfin, il etait tres amoureux de moi... tres
amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chere,
en voila un supplice que d'etre... aimee par un homme grotesque... Non,
vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ca, bien pis! Enfin
figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de tres vilain, de tres
ridicule, de tres repugnant, avec un gros ventre,--c'est ca qui est
affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
figure-toi encore que ce quelqu'un-la est ton mari... et que... tous
les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ca me
donnait des nausees, de vraies nausees... des nausees dans ma cuvette.
Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour proteger les
femmes dans ces cas-la.--Mais figure-toi ca, tous les soirs... Pouah!
que c'est sale!

Ce n'est pas que j'aie reve des amours poetiques, non, jamais. On n'en
trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
les femmes, c'est a la facon des chevaux, pour les montrer dans leur
salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.

Vivons donc en femmes pratiques et indifferentes. Les relations meme ne
sont plus que des rencontres regulieres, ou on repete chaque fois les
memes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en general que
des mannequins corrects a qui manquent toute intelligence et toute
delicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
dans le desert, nous appelons pres de nous des artistes; et nous voyons
arriver des poseurs insupportables ou des bohemes mal eleves. Moi je
cherche un homme, comme Diogene, un seul homme dans toute la societe
parisienne; mais je suis deja bien certaine de ne pas le trouver et je
ne tarderai pas a souffler ma lanterne. Pour en revenir a mon mari,
comme ca me faisait une vraie revolution de le voir entrer chez moi en
chemise et en calecon, j'ai employe tous les moyens, tous, tu entends
bien, pour l'eloigner et pour... le degouter de moi. Il a d'abord ete
furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagine que je le
trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient a la
maison; et puis la persecution a commence. Il m'a suivie, partout. Il a
employe des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
laissee causer avec personne. Dans les bals, il restait plante derriere
moi, allongeant sa grosse tete de chien courant aussitot que je disais
un mot. Il me poursuivait au buffet, me defendait de danser avec
celui-ci ou avec celui-la, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
alors que j'ai cesse d'aller dans le monde.

Dans l'intimite, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce miserable-la
me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!

Ma chere!... il me disait le soir: "Avec qui as-tu couche aujourd'hui?"
Moi, je pleurais et il etait enchante.

Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena diner aux
Champs-Elysees. Le hasard voulut que Baubignac fut a la table voisine.
Alors voila Simon qui se met a m'ecraser les pieds avec fureur et qui me
grogne, par-dessus le melon: "Tu lui as donne rendez-vous, sale bete;
attends un peu." Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
chere: il a ote tout doucement l'epingle de mon chapeau et il me l'a
enfoncee dans le bras. Moi j'ai pousse un grand cri. Tout le monde est
accouru. Alors il a joue une affreuse comedie de chagrin. Tu comprends.

A ce moment-la, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?

--Oh! je me serais vengee!

--Eh bien! ca y est.

--Comment?

--Quoi? tu ne comprends pas?

--Mais, ma chere... cependant... Eh bien, oui...

--Oui, quoi?

--Voyons, pense a sa tete. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
chien.

--Oui.

--Pense, avec ca, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.

--Oui.

--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'a toi, par
exemple. Pense a sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
est...

--Quoi... tu l'as...

--Oh! ma cherie, surtout ne le dis a personne, jure-le-moi encore!...
Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout change
depuis ce moment-la!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
donc a sa tete...!!!

La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait a la gorge
lui jaillit entre les dents; elle se mit a rire, mais a rire comme si
elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
figure crispee, la respiration coupee, elle se penchait en avant comme
pour tomber sur le nez.

Alors la petite marquise partit a son tour en suffoquant. Elle repetait,
entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drole?...
dis... pense a sa tete!... pense a ses favoris!... a son nez!... pense
donc... est-ce drole?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
dis pas... jamais!...

Elles demeuraient presque suffoquees, incapables de parler, pleurant de
vraies larmes dans ce delire de gaiete.

La baronne se calma la premiere; et toute palpitante encore:--Oh!...
raconte-moi comment tu as fait ca... raconte-moi... c'est si drole... si
drole!...

Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:

--Quand j'ai eu pris ma resolution... je me suis dit... Allons...
vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
aujourd'hui...

--Aujourd'hui!...

--Oui... tout a l'heure... et j'ai dit a Simon de venir me chercher chez
toi pour nous amuser... Il va venir... tout a l'heure!... Il va venir!..
Pense... pense... pense a sa tete en le regardant...

La baronne, un peu apaisee, soufflait comme apres une course. Elle
reprit:

--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...

--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
bien! ce sera Baubignac. Il est bete comme ses pieds, mais tres honnete;
incapable de rien dire. Alors j'ai ete chez lui, apres dejeuner.

--Tu as ete chez lui? Sous quel pretexte?

--Une quete... pour les orphelins...

--Raconte... vite... raconte...

--Il a ete si etonne en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
il m'a donne deux louis pour ma quete; et puis comme je me levais pour
m'en aller, il m'a demande des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconte tout ce que
j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
Alors Baubignac s'est emu, il a cherche des moyens de me venir en
aide... et moi j'ai commence a pleurer... mais comme on pleure... quand
on veut... Il m'a consolee... il m'a fait asseoir... et puis comme je
ne me calmais pas, il m'a embrassee... Moi, je disais:"Oh! mon pauvre
ami... mon pauvre ami!" Il repetait: "Ma pauvre amie... ma pauvre
amie!"--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
Voila.

Apres ca, moi j'ai eu une grande crise de desespoir et de
reproches.--Oh! je l'ai traite, traite comme le dernier des derniers...
Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais a Simon, a sa tete, a
ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ca y est!... Quoiqu'il
arrive maintenant, ca y est! Et lui qui avait tant peur de ca! Il peut
y avoir des guerres, des tremblements de terre, des epidemies, nous
pouvons tous mourir... ca y est!!! Rien ne peut plus empecher ca!!!
pense a sa tete... et dis-toi... ca y est!!!!!

La baronne qui s'etranglait demanda:

--Reverras-tu Baubignac...?

--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
que mon mari...

Et elles recommencerent a rire toutes les deux avec tant de violence
qu'elles avaient des secousses d'epileptiques.

Un coup de timbre arreta leur gaite.

La marquise murmura:"C'est lui... regarde-le..."

La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
rouge, a la levre epaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
irrites.

Les deux jeunes femmes le regarderent une seconde, puis elles
s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel delire de
rire qu'elles gemissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.

Et lui, repetait d'une voix sourde: "Eh bien, etes-vous folles?...
etes-vous folles?... etes-vous folles...?"



LE BAPTEME


--Allons, docteur, un peu de cognac.

--Volontiers.

Et le vieux medecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dores.

Puis il l'eleva a la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarte de
la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
sur sa langue et sur la chair humide et delicate du palais, puis il dit:

--Oh! le charmant poison! Ou, plutot, le seduisant meurtrier! le
delicieux destructeur depeuples!

Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
admirable livre qu'on nomme l'_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
de negres, l'alcool apporte par tonnelets rondelets que debarquaient
d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.

Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien etrange
et bien saisissant, et tout pres d'ici, en Bretagne, dans un petit
village aux environs de Pont-l'Abbe.

J'habitais alors, pendant un conge d'un an, une maison de campagne que
m'avait laissee mon pere. Vous connaissez cette cote plate ou le vent
siffle dans les ajoncs, jour et nuit, ou l'on voit par places, debout
ou couchees, ces enormes pierres qui furent des dieux et qui ont garde
quelque chose d'inquietant dans leur posture, dans leur allure, dans
leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
pierre, vers le paradis des Druides.

La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'ecueils
aux tetes noires, toujours entoures d'une bave d'ecume, pareils a des
chiens qui attendraient les pecheurs.

Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
leurs barques d'une secousse de son dos verdatre et les avale comme des
pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. "Quand la
bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'ecueil; mais quand elle est
vide, on ne le voit plus."

Entrez dans ces chaumieres. Jamais vous ne trouverez le pere. Et si vous
demandez a la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
Il est reste dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aine
aussi. Elle a encore quatre garcons, quatre grands gars blonds et forts.
A bientot leur tour.

J'habitais donc une maison de campagne pres de Pont-l'Abbe. J'etais la,
seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
qui gardait la propriete en mon absence. Elle se composait de trois
personnes, deux soeurs et un homme qui avait epouse l'une d'elles, et
qui cultivait mon jardin.

Or, cette annee-la, vers la Noel, la compagne de mon jardinier accoucha
d'un garcon.

Le mari vint me demander d'etre parrain. Je ne pouvais guere refuser, et
il m'emprunta dix francs pour les frais d'eglise, disait-il.

La ceremonie fut fixee au deux janvier. Depuis huit jours la terre etait
couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
illimite sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
derriere la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
rouler ses vagues, comme si elle eut voulu se jeter sur sa pale voisine,
qui avait l'air d'etre morte, elle si calme, si morne, si froide.

A neuf heures du matin, le pere Kerandec arriva devant ma porte avec sa
belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roule
dans une couverture.

Et nous voila partis vers l'eglise. Il faisait un froid a fendre les
dolmens, un de ces froids dechirants qui cassent la peau et font
souffrir horriblement de leur brulure de glace. Moi je pensais au pauvre
petit etre qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
bretonne etait de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
des leur naissance, de supporter de pareilles promenades.

Nous arrivames devant l'eglise, mais la porte en demeurait fermee. M. le
cure etait en retard.

Alors la garde, s'etant assise sur une des bornes, pres du seuil, se mit
a devetir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouille ses linges, mais
je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le miserable, tout nu, dans l'air
gele. Je m'avancai, revolte d'une telle imprudence.

--Mais vous etes folle! Vous allez le tuer!

La femme repondit placidement: "Oh non, m'sieu not' maitre, faut qu'il
attende l'bon Dieu tout nu."

Le pere et la tante regardaient cela avec tranquillite. C'etait l'usage.
Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrive malheur au petit.

Je me fachai, j'injuriai l'homme, je menacai de m'en aller, je voulus
couvrir de force la frele creature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
violet.

J'allais quitter ces brutes quand j'apercus le cure arrivant par la
campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.

Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
ne fut point surpris, il ne hata pas sa marche, il ne pressa point ses
mouvements. Il repondit:

--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
pouvons empecher ca.

--Mais au moins, depechez-vous, criai-je.

Il reprit:

--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'eglise ou je
souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
morsure du froid.

La porte enfin s'ouvrit. Nous entrames. Mais l'enfant devait rester nu
pendant toute la ceremonie.

Elle fut interminable. Le pretre anonnait les syllabes latines qui
tombaient de sa bouche, scandees a contresens. Il marchait avec lenteur,
avec une lenteur de tortue sacree; et son surplis blanc me glacait
le coeur, comme une autre neige dont il se fut enveloppe pour faire
souffrir, au nom d'un Dieu inclement et barbare, cette larve humaine que
torturait le froid.

Le bapteme enfin fut acheve selon les rites, et je vis la garde rouler
de nouveau dans la longue couverture l'enfant glace qui gemissait d'une
voix aigue et douloureuse.

Le cure me dit: "Voulez-vous venir signer le registre?"

Je me tournai vers mon jardinier: "Rentrez bien vite, maintenant, et
rechauffez-moi cet enfant-la tout de suite." Et je lui donnai quelques
conseils pour eviter, s'il en etait temps encore, une fluxion de
poitrine.

L'homme promit d'executer mes recommandations, et il s'en alla avec sa
belle-soeur et la garde. Je suivis le pretre dans la sacristie.

Quand j'eus signe, il me reclama cinq francs pour les frais.

Ayant donne dix francs au pere, je refusai de payer de nouveau. Le cure
menaca de dechirer la feuille et d'annuler la ceremonie. Je le menacai a
mon tour du Procureur de la Republique.

La querelle fut longue, je finis par payer.

A peine rentre chez moi, je voulus savoir si rien de facheux n'etait
survenu. Je courus chez Kerandec, mais le pere, la belle-soeur et la
garde n'etaient pas encore revenus.

L'accouchee, restee toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
elle avait faim, n'ayant rien mange depuis la veille.

--Ou diable sont-ils partis? demandai-je. Elle repondit sans s'etonner,
sans s'irriter: "Ils auront ete be pour feter." C'etait l'usage. Alors,
je pensai a mes dix francs qui devaient payer l'eglise et qui payeraient
l'alcool, sans doute.

J'envoyai du bouillon a la mere et j'ordonnai qu'on fit bon feu dans sa
cheminee. J'etais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le miserable
mioche.

A six heures du soir, ils n'etaient pas revenus.

J'ordonnai a mon domestique de les attendre, et je me couchai.

Je m'endormis bientot, car je dors comme un vrai matelot.

Je fus reveille, des l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
chaude pour ma barbe.

Des que j'eus les yeux ouverts, je demandai: "Et Kerandec?"

L'homme hesitait, puis il balbutia: "Oh! il est rentre, Monsieur, a
minuit passe, et soul a ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fosse, de
sorte que le p'tit etait mort, qu'ils s'en sont pas meme apercus."

Je me levai d'un bond, criant:

--L'enfant est mort!

--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporte a la mere Kerandec. Quand elle a
vu ca, elle s'a mise a pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
consoler.

--Comment, ils l'ont fait boire?

--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ca seulement au matin, tout a l'heure.
Comme Kerandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnee; et ils ont bu ca tous
les quatre, tant qu'il en est reste dans le litre. Meme que la Kerandec
est bien malade.

J'avais passe mes vetements a la hate, et saisissant une canne, avec la
resolution de taper sur toutes ces betes humaines, je courus chez mon
jardinier.

L'accouchee agonisait soule d'essence minerale, a cote du cadavre bleu
de son enfant.

Kerandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.

Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.

Le vieux medecin s'etait tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir a travers la liqueur
blonde la lumiere des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
chaud.



IMPRUDENCE


Avant le mariage, ils s'etaient aimes chastement, dans les etoiles. Ca
avait ete d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Ocean. Il
l'avait trouvee delicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
ombrelles claires et ses toilettes fraiches, sur le grand horizon marin.
Il l'avait aimee, blonde et frele, dans ce cadre de flots bleus et de
ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme a
peine eclose faisait naitre en lui, avec l'emotion vague et puissante
qu'eveillait dans son ame, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
et sale, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.

Elle l'avait aime, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il etait
jeune, assez riche, gentil et delicat. Elle l'avait aime parce qu'il est
naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
paroles tendres.

Alors, pendant trois mois, ils avaient vecu cote a cote, les yeux dans
les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils echangeaient, le
matin, avant le bain, dans la fraicheur du jour nouveau, et l'adieu du
soir, sur le sable, sous les etoiles, dans la tiedeur de la nuit calme,
murmures tout bas, tout bas, avaient deja un gout de baisers, bien que
leurs levres ne se fussent jamais rencontrees.

Ils revaient l'un de l'autre aussitot endormis, pensaient l'un a l'autre
aussitot eveilles, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
desiraient de toute leur ame et de tout leur corps.

Apres le mariage, ils s'etaient adores sur la terre. Ca avait ete
d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
exaltee faite de poesie palpable, de caresses deja raffinees,
d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
intimite des nuits.

Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-etre, ils
commencaient a se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
mais ils n'avaient plus rien a se reveler, plus rien a faire qu'ils
n'eussent fait souvent, plus rien a apprendre l'un par l'autre, pas meme
un mot d'amour nouveau, un elan imprevu, une intonation qui fit plus
brulant le verbe connu, si souvent repete.

Ils s'efforcaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
premieres etreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
des gamineries naives ou compliquees, toute une suite de tentatives
desesperees pour faire renaitre dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.

De temps en temps, a force de fouetter leur desir, ils retrouvaient une
heure d'affolement factice que suivait aussitot une lassitude degoutee.

Ils avaient essaye des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
dans la douceur des soirs, de la poesie des berges baignees de brume, de
l'excitation des fetes publiques.

Or, un matin, Henriette dit a Paul:

--Veux-tu m'emmener diner au cabaret?

--Mais oui, ma cherie.

--Dans un cabaret tres connu.

--Mais oui.

Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait a
quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.

Elle reprit:

--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ca?... dans un cabaret
galant... dans un cabaret ou on se donne des rendez-vous?

Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
cafe?

--C'est ca. Mais d'un grand cafe ou tu sois connu, ou tu aies deja
soupe... non... dine... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
n'oserai jamais dire ca?

--Dis-le, ma cherie; entre nous, qu'est-ce que ca fait? Nous n'en sommes
pas aux petits secrets.

--Non, je n'oserai pas.

--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?

--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais etre prise pour ta
maitresse... na... et que les garcons, qui ne savent pas que tu es
marie, me regardent comme ta maitresse, et toi aussi... que tu me croies
ta maitresse, une heure, dans cet endroit-la, ou tu dois avoir
des souvenirs... Voila!... Et je croirai moi-meme que je suis ta
maitresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
toi... Voila!... C'est tres vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme ca
me... me... troublerait de diner comme ca avec toi, dans un endroit
pas comme il faut... dans un cabinet particulier ou on s'aime tous les
soirs... tous les soirs.... C'est tres vilain.... Je suis rouge comme
une pivoine. Ne me regarde pas....

Il riait, tres amuse, et repondit:

--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit tres chic ou je suis connu.

Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand cafe du
boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voilee, ravie.
Des qu'ils furent entres dans un cabinet meuble de quatre fauteuils et
d'un large canape de velours rouge, le maitre d'hotel, en habit noir,
entra et presenta la carte. Paul la tendit a sa femme.

--Qu'est-ce que tu veux manger?

--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.

Alors il lut la litanie des plats tout en otant son pardessus qu'il
remit aux mains du valet. Puis il dit:

--Menu corse--potage bisque--poulet a la diable, rable de lievre, homard
a l'americaine, salade de legumes bien epicee et dessert.--Nous boirons
du champagne.

Le maitre d'hotel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
carte en murmurant:

--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?

--Du champagne, tres sec.

Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
mari.

Ils s'assirent, cote a cote, sur le canape et commencerent a manger.

Dix bougies les eclairaient, refletees dans une grande glace ternie par
des milliers de noms traces au diamant, et qui jetaient sur le cristal
clair une sorte d'immense toile d'araignee.

Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentit
etourdie des les premiers verres. Paul, excite par des souvenirs,
baisait a tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.

Elle se sentait etrangement emue par ce lieu suspect, agitee, contente,
un peu souillee mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitues a
tout voir et a tout oublier, a n'entrer qu'aux instants necessaires,
et a sortir aux minutes d'epanchement, allaient et venaient vite et
doucement.

Vers le milieu du diner, Henriette etait grise, tout a fait grise, et
Paul, en gaiete, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noye.

--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?

--Quoi donc, ma cherie?

--Je n'ose pas te dire.

--Dis toujours....

--As-tu eu des maitresses... beaucoup... avant moi?

Il hesitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
fortunes ou s'en vanter.

Elle reprit:

--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?

--Mais quelques-unes?

--Combien?

--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-la?

--Tu ne les as pas comptees?...

--Mais non.

--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?

--Mais oui.

--Combien a peu pres... seulement a peu pres.

--Mais je ne sais pas du tout, ma cherie. Il y a des annees ou j'en ai
eu beaucoup, et des annees ou j'en ai eu bien moins.

--Combien par an, dis?

--Tantot vingt ou trente, tantot quatre ou cinq seulement.

--Oh! ca fait plus de cent femmes en tout.

--Mais oui, a peu pres.

--Oh! que c'est degoutant!

--Pourquoi ca, degoutant?

--Mais parce que c'est degoutant, quand on y pense... toutes ces
femmes... nues... et toujours... toujours la meme chose.... Oh! que
c'est degoutant tout de meme, plus de cent femmes!

Il fut choque qu'elle jugeat cela degoutant, et repondit de cet air
superieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
qu'elles disent une sottise:

--Voila qui est drole, par exemple! s'il est degoutant d'avoir cent
femmes, il est degoutant egalement d'en avoir une.

--Oh non, pas du tout!

--Pourquoi non?

--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
attache a elle, tandis que cent femmes c'est de la salete, de
l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter a
toutes ces filles qui sont sales....

--Mais non, elles sont tres propres.

--On ne peut pas etre propre en faisant le metier qu'elles font.

--Mais, au contraire, c'est a cause de leur metier qu'elles sont
propres.

--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient ca avec un autre!
C'est ignoble!

--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre ou a bu je ne
sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lave, sois-en certaine,
que....

--Oh! tais-toi, tu me revoltes....

--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des maitresses?

--Dis donc, tes maitresses, c'etaient des filles, toutes?... Toutes les
cent?...

--Mais non, mais non....

--Qu'est-ce que c'etait alors?

--Mais des actrices... des... des petites ouvrieres... et des...
quelques femmes du monde....

--Combien de femmes du monde?

--Six.

--Seulement six?

--Oui.

--Elles etaient jolies?

--Mais oui.

--Plus jolies que les filles?

--Non.

--Lesquelles est-ce que tu preferais, des filles ou des femmes du monde?

--Les filles.

--Oh! que tu es sale! Pourquoi ca?

--Parce que je n'aime guere les talents d'amateur.

--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ca t'amusait de
passer comme ca de l'une a l'autre?

--Mais oui.

--Beaucoup?

--Beaucoup.

--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?

--Mais non.

--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.

--Pas du tout.

--En rien?

--En rien.

--Que c'est drole! Qu'est-ce qu'elles ont de different?

--Mais, tout.

--Le corps?

--Mais oui, le corps.

--Le corps tout entier?

--Le corps tout entier.

--Et quoi encore?

--Mais, la maniere de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
choses.

--Ah! Et c'est tres amusant de changer?

--Mais oui.

--Et les hommes aussi sont differents?

--Ca, je ne sais pas.

--Tu ne sais pas?

--Non.

--Ils doivent etre differents.

--Oui... sans doute....

Elle resta pensive, son verre de champagne a la main. Il etait plein,
elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:

--Oh! mon cheri, comme je t'aime!...

Il la saisit d'une etreinte emportee.... Un garcon qui entrait recula en
refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
environ.

Quand le maitre d'hotel reparut, l'air grave et digne, apportant les
fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
pour y voir des choses inconnues et revees, elle murmurait d'une voix
songeuse:

--Oh! oui! ca doit etre amusant tout de Meme!



UN FOU


Il etait mort chef d'un haut tribunal, magistrat integre dont la vie
irreprochable etait citee dans toutes les cours de France. Les avocats,
les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant tres bas,
par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
qu'eclairaient deux yeux brillants et profonds.

Il avait passe sa vie a poursuivre le crime et a proteger les faibles.
Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs ames, leurs pensees
secretes, et demeler, d'un coup d'oeil, tous les mysteres de leurs
intentions.

Il etait donc mort, a l'age de quatre-vingt-deux ans, entoure d'hommages
et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
rouge l'avaient escorte jusqu'a sa tombe, et des hommes en cravate
blanche avaient repandu sur son cercueil des paroles desolees et des
larmes qui semblaient vraies.

Or, voici l'etrange papier que le notaire, eperdu, decouvrit dans
le secretaire ou il avait coutume de serrer les dossiers des grands
criminels.

Cela portait pour titre:

POURQUOI?

_20 juin 1851_.--Je sors de la seance. J'ai fait condamner Blondel a
mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tue ses cinq enfants? Pourquoi?
Souvent, on rencontre de ces gens chez qui detruire la vie est une
volupte. Oui, oui, ce doit etre une volupte, la plus grande de toutes
peut-etre; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus a creer? Faire
et detruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
de tuer?

_25 Juin_.--Songer qu'un etre est la qui vit, qui marche, qui court....
Un etre? Qu'est-ce qu'un etre? Cette chose animee, qui porte en elle le
principe du mouvement et une volonte reglant ce mouvement! Elle ne tient
a rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
sais d'ou, on peut le detruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ca
pourrit, c'est fini.

_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
au contraire, la loi de la nature. Tout etre a pour mission de tuer: il
tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre temperament; il
faut tuer! La bete tue sans cesse, tout le jour, a tout instant de son
existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
besoin de tuer aussi, par volupte, il a invente la chasse! L'enfant tue
les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas a
l'irresistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
de tuer la bete; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
necessite de vivre en societe a fait du meurtre un crime. On condamne et
on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
a cet instinct naturel et imperieux de mort, nous nous soulageons, de
temps en temps, par des guerres ou un peuple entier egorge un autre
peuple. C'est alors une debauche de sang, une debauche ou s'affolent
les armees et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le recit exalte des
massacres.

Et on pourrait croire qu'on meprise ceux destines a accomplir ces
boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
de l'or et des draps eclatants; ils portent des plumes sur la tete, des
ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des recompenses,
des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectes, aimes des femmes,
acclames par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
repandre le sang humain! Ils trainent par les rues leurs instruments de
mort que le passant vetu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
grande loi jetee par la nature au coeur de l'etre! Il n'est rien de plus
beau et de plus honorable que de tuer!

_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'eternelle
jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: "Vite!
vite! vite!" Plus elle detruit, plus elle se renouvelle.

_2 juillet_.--L'etre--qu'est-ce que l'etre? Tout et rien. Parla pensee,
il est le reflet de tout. Par la memoire et la science, il est un abrege
du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
des faits, chaque etre humain devient un petit univers dans l'univers!

Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
plus rien, rien! Montez en barque, eloignez-vous du rivage couvert
de foule, et vous n'apercevez bientot plus rien que la cote. L'etre
imperceptible disparait, tant il est petit, insignifiant. Traversez
l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portiere. Des hommes,
des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
juste faire la soupe du male et enfanter. Allez aux Indes, allez
en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'etres qui
naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
ecrasee sur les routes. Allez aux pays des noirs, gites en des cases
de boue; aux pays des Arabes blancs, abrites sous une toile brune qui
flotte au vent, et vous comprendrez que l'etre isole, determine, n'est
rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'etre, l'etre quelconque
d'une tribu errante du desert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
s'inquietent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir a
manoir, de province a province.

Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
et inconnus. Inconnus? Ah! voila le mot du probleme! Tuer est un crime
parce que nous avons numerote les etres! Quand ils naissent, on les
inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voila! L'etre
qui n'est point enregistre ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
le desert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!

Ce qui est sacre, par exemple, c'est l'etat civil. Voila! C'est lui qui
defend l'homme.

L'etre est sacre parce qu'il est inscrit a l'etat civil! Respect a
l'etat civil, le Dieu legal. A genoux!

L'Etat peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'etat civil.
Quand il a fait egorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
raye sur son etat civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les ecritures des
mairies, nous devons respecter la vie. Etat civil, glorieuse Divinite
qui regnes dans les temples des municipalites, je te salue. Tu es plus
fort que la Nature. Ah! ah!

_3 juillet_.--Ce doit etre un etrange et savoureux plaisir que de tuer,
d'avoir la, devant soi, l'etre vivant, pensant; de faire dedans un petit
trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
chair molle, froide, inerte, vide de pensee!

_5 aout_.--Moi qui ai passe mon existence a juger, a condamner, a tuer
par des paroles prononcees, a tuer par la guillotine ceux qui avaient
tue par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
j'ai frappes, moi! moi! qui le saurait?

_10 aout._--Qui le saurait jamais? Me soupconnerait-on, moi, moi,
surtout si je choisis un etre que je n'ai aucun interet a supprimer?

_15 aout._--La tentation! La tentation, elle est entree en moi comme
un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promene dans mon corps
entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu'a ceci: tuer; dans mes
yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
oreilles, ou passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
de dechirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un etre; dans mes
jambes, ou frissonne le desir d'aller, d'aller a l'endroit ou la chose
aura lieu; dans mes mains, qui fremissent du besoin de tuer. Comme cela
doit etre bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
maitre de son coeur et qui cherche des sensations raffinees!

_22 aout.--_ Je ne pouvais plus resister. J'ai tue une petite bete pour
essayer, pour commencer.

Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue a la
fenetre de l'office. Je l'ai envoye faire une course, et j'ai pris le
petit oiseau dans ma main, dans ma main ou je sentais battre son coeur.
Il avait chaud. Je suis monte dans ma chambre. De temps en temps, je
le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'etait atroce et
delicieux. J'ai failli l'etouffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.

Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux a ongles, et je lui ai
coupe la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
s'efforcait de m'echapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
tenu un dogue enrage et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai trempe le
bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
voulu. Ce doit etre superbe de voir saigner un taureau.

Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lave les
ciseaux, je me suis lave les mains, j'ai jete l'eau et j'ai porte le
corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
fraise a cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
sait!

Mon domestique a pleure; il croit son oiseau parti. Comment me
soupconnerait-il! Ah! ah!

_25 aout_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.

_30 aout_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!

J'etais alle me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais a rien,
non, a rien. Voila un enfant dans le chemin, un petit garcon qui
mangeait une tartine de beurre.

Il s'arrete pour me voir passer et dit: "Bonjour, m'sieu le president."

Et la pensee m'entre dans la tete: "Si je le tuais?"

Je reponds:--Tu es tout seul, mon garcon?

--Oui, M'sieu.

--Tout seul dans le bois?

--Oui, M'sieu.

L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
doucement, persuade qu'il allait s'enfuir. Et voila que je le saisis a
la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regarde
avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
terribles! Je n'ai jamais eprouve une emotion si brutale... mais si
courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remue.

Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jete le corps dans le
fosse, puis de l'herbe par-dessus.

Je suis rentre, j'ai bien dine. Comme c'est peu de chose! Le soir,
j'etais tres gai, leger, rajeuni, j'ai passe la soiree chez le prefet.
On m'a trouve spirituel.

Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.

_30 aout_.--On a decouvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!

_1er septembre_.--On a arrete deux rodeurs. Les preuves manquent.

_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleure! Ah! ah!

_6 octobre_.--On n'a rien decouvert. Quelque vagabond errant aura fait
le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
serais tranquille a present!

_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
comparable aux rages d'amour qui vous torturent a vingt ans.

_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, apres dejeuner. Et
j'apercus, sous un saule, un pecheur endormi. Il etait midi. Une beche
semblait, tout expres, plantee dans un champ de pommes de terre voisin.

Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
coup, par le tranchant, je fendis la tete du pecheur. Oh! il a saigne,
celui-la! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
j'aurais fait un excellent assassin.

_28 octobre_.--L'affaire du pecheur souleve un grand bruit. On accuse du
meurtre son neveu, qui pechait avec lui.

_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!

_27 octobre_.--Le neveu se defend bien mal. Il etait parti au village
acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tue son
oncle pendant son absence! Qui le croirait?

_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
tete! Ah! ah! La justice!

_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
heriter de son oncle. Je presiderai les assises.

_25 janvier_.--A mort! a mort! a mort! Je l'ai fait condamner a mort!
Ah! ah! L'avocat general a parle comme un ange! Ah! ah! Encore un.
J'irai le voir executer!

_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotine ce matin. Il est tres bien
mort! tres bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
trancher la tete d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
ivresse de me coucher la-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
savait!

Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
pour me laisser surprendre.

Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
crime nouveau.

Les medecins alienistes a qui on l'a confie, affirment qu'il existe dans
le monde beaucoup de fous ignores, aussi adroits et aussi redoutables
que ce monstrueux dement.



TRIBUNAUX RUSTIQUES


La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la seance.

Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
ont l'air tailles dans une souche de pommiers. Ils ont pose par terre
leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, preoccupes par
leur affaire. Ils ont apporte avec eux des odeurs d'etable et de sueur,
de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.

Sur une sorte d'estrade s'etend une longue table couverte d'un tapis
vert. Un vieux homme ride ecrit, assis a l'extremite gauche. Un
gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air a l'extremite droite.
Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
douloureuse, semble offrir encore sa souffrance eternelle pour la cause
de ces brutes aux senteurs de betes.

M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, colore, et il secoue,
dans son pas rapide de gros homme presse, sa grande robe noire
de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
l'assistance avec un air de profond mepris.

C'est un lettre de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
ceux qui traduisent Horace, goutent les petits vers de Voltaire et
savent par coeur Vert-Vert ainsi que les poesies grivoises de Parny.

Il prononce:

--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.

Puis souriant, il murmure:

  _Quidquid tentabam dicere versus erat._

Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
inintelligible: "Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon".

Une enorme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
de canton, avec un chapeau a rubans, une chaine de montre en feston sur
le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
comme des chandelles allumees.

Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance ou perce une
raillerie, et dit:

--Madame Bascule, articulez vos griefs.

La partie adverse se tient de l'autre cote. Elle est representee par
trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
toute jeune, maigre, petite, pareille a une poule cayenne, avec une tete
mince et plate que coiffe, comme une crete, un bonnet rose. Elle a
un oeil rond, etonne et colere, qui regarde de cote comme celui des
volailles. A la gauche du garcon se tient son pere, vieux homme courbe,
dont le corps tordu disparait dans sa blouse empesee, comme sous une
cloche.

Mme Bascule s'explique:

--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
garcon. Je l'ai eleve et aime comme une mere, j'ai tout fait pour lui,
j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait jure de ne pas me
quitter, il m'en a meme fait un acte, moyennant lequel je lui ai donne
un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
Or, voila qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
morveuse....

LE JUGE DE PAIX.--Moderez-vous, madame Bascule.

MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourne
la tete, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
va l'epouser ce sot, ce grand bete, et il lui porte mon bien en mariage,
mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
papier, le voila.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
acte de notaire pour le bien et un acte de papier prive pour l'amitie.
L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?

Elle tend au juge de paix un papier timbre grand ouvert.

ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.

LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez a votre tour. (Il lit.)

"Je soussigne, Isidore Paturon, promets par la presente a Mme Bascule,
ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
avec devouement.

Gorgeville, le 8 aout 1883."

LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
pas ecrire?

ISIDORE.--Non, J'sais point.

LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?

ISIDORE.--Non, c'est point me.

LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?

ISIDORE.--C'est elle.

LE JUGE.--Vous etes pret a jurer que vous n'avez pas fait cette croix?

ISIDORE, avec precipitation.--Sur la tete d'mon pe, d'ma me, d'mon
grand-pe, de ma grand'-me, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
c'est point me. (Il leve la main et crache de cote pour appuyer son
serment.)

LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc ete vos rapports avec Mme
Bascule, ici presente?

ISIDORE.--A ma servi de trainee. (Rires dans l'auditoire.)

LE JUGE.--Moderez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
n'ont pas ete aussi pures qu'elle le pretend.

LE PERE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a debouche....

LE JUGE.--Vous voulez dire debauche?

LE PERE.--Je sais ti me? I n'avait point quinze ans. Y en avait deja ben
quatre qu'a l'elevait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
gras, a l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
l'temps fut v'nu qui lui sembla pret, qu'a l'a detrave....

LE JUGE.--Deprave.... Et vous avez laisse faire?...

LE PERE.--Celle-la ou ben une autre, fallait ben qu'ca arrive!...

LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?

LE PERE.--De rien! Oh! me plains de rien me, de rien, seulement qu'i
n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. Je demande protection a la loi.

Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
ai fait un homme.

LE JUGE.--Parbleu.

Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....

--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'la cinq ans,
vu qu'elle avait grossi d'exces, et que ca m'allait point. Ca me
deplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'la qu'a
pleure comme une gouttiere et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
pour rester queque z'annees, rien que quatre ou cinq. Me, je dis "oui"
pardi! Queque vous auriez fait, vous?

Je suis donc reste cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'etais
quitte. Chacun son du. Ca valait ben ca! (La femme d'Isidore, muette
jusque-la, crie avec une voix percante de perruche:)

--Mais guetez-la, guetez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-me que
ca valait bien ca?

LE PERE hoche la tete d'un air convaincu et repete:

--Pardi, oui, ca valait ben ca. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
derriere elle, et se met a pleurer.)

LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chere dame, je n'y peux
rien. Vous lui avez donne votre terre du Bec-de-Mortin par acte
parfaitement regulier. C'est a lui, bien a lui. Il avait le droit
incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot a
sa femme. Je n'ai pas a entrer dans les questions de... de...
delicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
loi. Je n'y peux rien.

LE PERE PATURON, d'une voix fiere.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?

LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
paysans, comme des gens dont la cause est gagnee. Mme Bascule sanglote
sur son banc.)

LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chere dame. Voyons, voyons,
remettez-vous... et... si j'ai un conseil a vous donner, c'est de
chercher un autre... un autre eleve....

Mme BASCULE, a travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....

LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
regard desespere vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
elle se leve et s'en va, a petits pas, avec des hoquets de chagrin,
cachant sa figure dans son mouchoir.)

LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du depart d'Ulysse. (Puis
d'une voix grave:)

Appelez les affaires suivantes.

LE GREFFIER bredouille.--Celestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
Dieulafait....



L'EPINGLE


Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'etait loin, bien
loin d'ici, sur une cote fertile et brulante. Nous suivions, depuis le
matin, le rivage couvert de recoltes et la mer bleue couverte de soleil.
Des fleurs poussaient tout pres des vagues, des vagues legeres, si
douces, endormantes. Il faisait chaud; c'etait une molle chaleur
parfumee de terre grasse, humide et feconde; on croyait respirer des
germes.

On m'avait dit que, ce soir-la, je trouverais l'hospitalite dans la
maison du Francais qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
d'orangers. Qui etait-il? Je l'ignorais encore. Il etait arrive un
matin, dix ans plus tot; il avait achete de la terre, plante des vignes,
seme des grains; il avait travaille, cet homme, avec passion, avec
fureur. Puis de mois en mois, d'annee en annee, agrandissant son
domaine, fecondant sans arret le sol puissant et vierge, il avait ainsi
amasse une fortune par son labeur infatigable.

Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Leve des l'aurore,
parcourant ses champs jusqu'a la nuit, surveillant sans cesse, il
semblait harcele par une idee fixe, torture par l'insatiable desir de
l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.

Maintenant, il semblait tres riche.

Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'etait une large maison
carree toute simple et dominant la mer.

Comme j'approchais, un homme a grande barbe parut sur la porte. L'ayant
salue, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
souriant.

--Entrez, Monsieur, vous etes chez vous.

Il me conduisit dans une chambre, mit a mes ordres un serviteur, avec
une aisance parfaite et une bonne grace familiere d'homme du monde; puis
il me quitta en disant:

--Nous dinerons lorsque vous voudrez bien descendre.

Nous dinames, en effet, en tete a tete, sur une terrasse en face de la
mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
Il souriait, repondant avec distraction:

--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plait loin de celle
qu'on aime.

--Vous regrettez la France?

--Je regrette Paris.

--Pourquoi n'y retournez-vous pas?

--Oh! j'y reviendrai.

Et, tout doucement, nous nous mimes a parler du monde francais, des
boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
du Vaudeville.

--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?

--Toujours les memes, sauf les morts.

Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
j'avais vu cette tete-la quelque part! Mais ou? mais quand? Il semblait
fatigue, bien que vigoureux, triste, bien que resolu. Sa grande barbe
blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait pres du menton
et, la serrant dans sa main refermee, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
Un peu chauve, il avait des sourcils epais et une forte moustache qui se
melait aux poils des joues.

Derriere nous, le soleil s'enfoncait dans la mer, jetant sur la cote un
brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
leur arome violent et delicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
mon ame l'image lointaine, aimee et connue du large trottoir ombrage,
qui va de la Madeleine a la rue Drouet.

--Connaissez-vous Boutrelle?

--Oui, certes.

--Est-il bien change?

--Oui, tout blanc.

--Et La Ridamie?

--Toujours le meme.

--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
Verner?

--Oui, tres forte, finie.

--Ah! Et Sophie Astier?

--Morte.

--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....

Mais il se tut brusquement. Puis, la voix changee, la figure palie
soudain, il reprit:

--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, ca me ravage.

Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.

--Voulez-vous rentrer?

--Je veux bien.

Et il me preceda dans sa maison.

Les pieces du bas etaient enormes, nues, tristes, semblaient
abandonnees. Des assiettes et des verres trainaient sur des tables,
laisses la par les serviteurs a peau basanee qui rodaient sans cesse
dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient a deux clous sur le mur;
et, dans les encoignures, on voyait des beches, des lignes de peche, des
feuilles de palmier sechees, des objets de toute espece poses au hasard
des rentrees et qui se trouvaient a portee de la main pour le hasard des
sorties et des besognes.

Mon hote sourit:

--C'est le logis, ou plutot le taudis d'un exile, dit-il, mais ma
chambre est plus propre. Allons-y.

Je crus, en y entrant, penetrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
elle etait remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
variees qu'on sent etre des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
de peintres connus, des etoffes, des armes, epees et pistolets, puis,
juste au milieu du panneau principal, un carre de satin blanc encadre
d'or.

Surpris, je m'approchai pour voir, et j'apercus une epingle a cheveux
piquee au centre de l'etoffe brillante.

Mon hote posa sa main sur mon epaule:

--Voila, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: "Ce sabre
est le plus beau jour de ma vie", moi, je puis dire: "Cette epingle est
toute ma vie."

Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:

--Vous avez souffert par une femme?

Il reprit brusquement:

--Dites que je souffre comme un miserable... Mais venez sur mon balcon.
Un nom m'est venu tout a l'heure sur les levres que je n'ai point ose
prononcer, car si vous m'aviez repondu "morte", comme vous avez fait
pour Sophie Astier, je me serais brule la cervelle, aujourd'hui meme.

Nous etions sortis sur le large balcon d'ou l'on voyait deux golfes,
l'un a droite, et l'autre a gauche, enfermes par de hautes montagnes
grises. C'etait l'heure crepusculaire ou le soleil disparu n'eclaire
plus la terre que par les reflets du ciel.

Il reprit:

--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?

Son oeil s'etait fixe sur le mien, plein d'une angoisse fremissante.

Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.

--Vous la connaissez?

--Oui.

Il hesitait:--Tout a fait...?

--Non.

Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.

--Mais je n'ai rien a en dire; c'est une des femmes, ou plutot une des
filles les plus charmantes et les plus cotees de Paris. Elle mene une
existence agreable et princiere, voila tout.

Il murmura: "Je l'aime" comme s'il eut dit: "Je vais mourir." Puis,
brusquement:

--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et delicieuse
que la notre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tente de
me crever les yeux avec cette epingle que vous venez de voir. Tenez,
regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
Comment pourrais-je expliquer cette passion-la? Vous ne la comprendriez
point.

Il doit exister un amour simple, fait du double elan de deux coeurs et
de deux ames; mais il existe assurement un amour atroce, cruellement
torturant, fait de l'invincible enlacement de deux etres disparates qui
se detestent en s'adorant.

Cette fille m'a ruine en trois ans. Je possedais quatre millions qu'elle
a manges de son air calme, tranquillement, qu'elle a croques avec un
sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses levres.

Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irresistible! Quoi?
Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
vrille et reste en vous comme le crochet d'une fleche? C'est plutot ce
sourire doux, indifferent et seduisant, qui reste sur sa face a la facon
d'un masque. Sa grace lente penetre peu a peu, se degage d'elle comme un
parfum, de sa taille longue, a peine balancee quand elle passe, car elle
semble glisser plutot que marcher, de sa voix un peu trainante, jolie,
et qui semble etre la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
geste toujours modere, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: "Est-ce que nous sommes
maries?" disait-elle.

Depuis que je suis ici, j'ai tant songe a elle que j'ai fini par la
comprendre: cette fille-la, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, apres quelques minutes:
--Quand j'eus mange mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
"Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
"temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
"faut vivre. La misere et moi ne ferons jamais bon menage."

--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai menee a cote
d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
d'ouvrir les bras, de l'etreindre et de l'etrangler. Il y avait en elle,
derriere ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
faisait l'execrer; et c'est peut-etre a cause de cela que je l'aimais
tant. En elle, le Feminin, l'odieux et affolant Feminin etait plus
puissant qu'en aucune autre femme. Elle en etait chargee, surchargee
comme d'un fluide grisant et veneneux. Elle etait Femme, plus qu'on ne
l'a jamais ete.

--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
les hommes d'une telle facon, qu'elle semblait se donner a chacun,
d'un seul regard. Cela m'exasperait et m'attachait a elle davantage,
cependant. Cette creature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait a
tout le monde, malgre moi, malgre elle, par le fait de sa nature meme,
bien qu'elle eut l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?

Et quel supplice! Au theatre, au restaurant, il me semblait qu'on la
possedait sous mes yeux. Et des que je la laissais seule, d'autres, en
effet, la possedaient.

Voila dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!

La nuit s'etait repandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
flottait dans l'air.

Je lui dis:

--La reverrez-vous?

Il repondit:

--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept a huit
cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne annee entiere.--Et
puis adieu, ma vie sera close.

Je demandai:--Mais ensuite?

--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-etre de
me prendre comme valet de chambre.



LES BECASSES


Ma chere amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas a Paris; vous
vous etonnez, et vous vous fachez presque. La raison que je vais vous
donner va, sans doute, vous revolter: Est-ce qu'un chasseur rentre a
Paris au moment du passage des becasses?

Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
chambre au trottoir; mais je prefere la vie libre, la rude vie d'automne
du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
plafond. Est-on a l'air, entre deux murs, les pieds sur des paves de
bois ou de pierre, le regard borne partout par des batiments, sans aucun
horizon de verdure, de plaines ou de bois? Des milliers de voisins vous
coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas a me
donner l'impression, la sensation de l'espace.

Ici, je percois bien nettement, et delicieusement la difference du
dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
parler...

Donc les becasses passent.

Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
vallee, aupres d'une petite riviere, et que je chasse presque tous les
jours.

Les autres jours, je lis; je lis meme des choses que les hommes de
Paris n'ont pas le temps de connaitre, des choses tres serieuses, tres
profondes, tres curieuses, ecrites par un brave savant de genie, un
etranger qui a passe toute sa vie a etudier la meme question et a
observe les memes faits relatifs a l'influence du fonctionnement de nos
organes sur notre intelligence.

Mais je veux vous parler des becasses. Donc mes deux amis, les freres
d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
attendant les premiers froids. Puis, des qu'il gele, nous partons pour
leur ferme de Cannetot pres de Fecamp, parce qu'il y a la un petit bois
delicieux, un petit bois divin, ou viennent loger toutes les becasses
qui passent.

Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux geants, ces deux Normands des
premiers temps, ces deux males de la vieille et puissante race de
conquerants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'etablit
sur toutes les cotes du vieux monde, eleva des villes partout, passa
comme un flot sur la Sicile en y creant un art admirable, battit tous
les rois, pilla les plus fieres cites, roula les papes dans leurs ruses
de pretres et les joua, plus madres que ces pontifes italiens, et
surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
sont deux Normands timbres au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
la mer.

Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
que nos fermiers.

Or, depuis quinze jours, nous attendions les becasses.

Chaque matin l'aine, Simon, me disait: "He, v'la l'vent qui passe a
l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront."

Le cadet Gaspard, plus precis, attendait que la gelee fut venue pour
l'annoncer.

Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre des l'aurore en criant:

--Ca y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ca et nous
allons a Connelot.

Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
vous auriez ri en nous voyant. Nous nous deplacons dans une etrange
voiture de chasse que mon pere fit construire autrefois. Construire est
le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
ou plutot de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout la dedans:
caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
malles, caisses a claire-voie pour les chiens. Tout y est a l'abri,
excepte les hommes, perches sur des banquettes a balustrades, hautes
comme un troisieme etage et portees par quatre roues gigantesques. On
parvient la-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
meme des dents a l'occasion, car aucun marchepied ne donne acces sur cet
edifice.

Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
accoutrements de Lapons. Nous sommes vetus de peaux de mouton, nous
portons des bas de laine enormes par-dessus nos pantalons, et des
guetres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
installes, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
et Moustache. Pif appartient a Simon, Paf a Gaspard et Moustache a moi.
On dirait trois petits crocodiles a poil. Ils sont longs, bas, crochus,
avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
sien sous ses pieds pour avoir chaud.

Et nous voila partis, secoues abominablement. Il gelait, il gelait
ferme. Nous etions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
fermier, maitre Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, ruse
comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
argent de tout.

C'est grande fete pour lui, au moment des becasses.

La ferme est vaste, un vieux batiment dans une cour a pommiers, entouree
de quatre rangs de hetres qui bataillent toute l'annee contre le vent de
mer.

Nous entrons dans la cuisine ou flambe un beau feu en notre honneur.

Notre table est mise tout contre la haute cheminee ou tourne et cuit,
devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
de terre.

La fermiere alors nous salue, une grande femme muette, tres polie,
tout occupee des soins de la maison, la tete pleine d'affaires et de
chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
C'est une femme d'ordre, rangee et severe, connue a sa valeur dans les
environs.

Au fond de la cuisine s'etend la grande table ou viendront s'asseoir
tout a l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
sous l'oeil actif de la maitresse, en nous regardant diner avec maitre
Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
un coin de table, en surveillant la servante.

Aux jours ordinaires elle dine avec tout son monde.

Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
blanche, toute nue, peinte a la chaux, et qui contient seulement nos
trois lits, trois chaises et trois cuvettes.

Gaspard s'eveille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
En une demi-heure tout le monde est pret et on part avec maitre Picot
qui chasse avec nous.

Maitre Picot me prefere a ses maitres. Pourquoi? sans doute parce que
je ne suis pas son maitre. Donc nous voila tous les deux qui gagnons
le bois par la droite, tandis que les deux freres vont attaquer par la
gauche. Simon a la direction des chiens qu'il traine, tous les trois
attaches au bout d'une corde.

Car nous ne chassons pas la becasse, mais le lapin. Nous sommes
convaincus qu'il ne faut pas chercher la becasse, mais la trouver.
On tombe dessus et on la tue, voila. Quand on veut specialement en
rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la detonation breve
du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
"Becasse.--Elle y est." Moi je suis sournois. Quand j'ai tue une
becasse, je crie: "Lapin!" Et je triomphe avec exces lorsqu'on sort les
pieces du carnier, au dejeuner de midi.

Donc nous voila, maitre Picot et moi, dans le petit bois dont les
feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid leger qui pique les
yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudre d'une fine mousse blanche
le bout des herbes et la terre brune des laboures. Mais on a chaud tout
le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
dans l'air bleu, il ne chauffe guere, mais il est gai. Il fait bon
chasser au bois par les frais matins d'hiver.

La-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
frele. Puis, plus rien. Voila un autre cri, puis un autre; et Paf a
son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voila qui
piaule comme une poule qu'on etrangle! Ils ont leve un lapin. Attention,
maitre Picot!

Ils s'eloignent, se rapprochent, s'ecartent encore, puis reviennent;
nous suivons leurs allees imprevues, en courant dans les petits chemins,
l'esprit en eveil, le doigt sur la gachette du fusil.

Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
grise, une ombre traverse le sentier. J'epaule et je tire.

La fumee legere s'envole dans l'air bleu; et j'apercois sur l'herbe
une pincee de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
"Lapin, lapin.--Il y est!" Et je le montre aux trois chiens, aux trois
crocodiles velus qui me felicitent en remuant la queue; puis s'en vont
en chercher un autre.

Maitre Picot m'avait rejoint. Moustache se remit a japper. Le fermier
dit: "Ca pourrait bien etre un lievre, allons au bord de la plaine."

Mais au moment ou je sortais du bois, j'apercus, debout, a dix pas de
moi, enveloppe dans son immense manteau jaunatre, coiffe d'un bonnet de
laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
le patre de maitre Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
"Bonjour, pasteur." Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eut
pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes levres.

Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
une meute, semblait obeir a son oeil. Maitre Picot me serra le bras:
--Vous savez que le berger a tue sa femme. Je fus stupefait:--Gargan? Le
sourd-muet?

--Oui, cet hiver, et il a ete juge a Rouen. Je vas vous conter ca.

Et il m'entraina dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
mots sur la bouche de son maitre comme s'il les eut entendus. Il ne
comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'etait plus sourd; et le
maitre, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
joues et les reflets de ses yeux.

Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
champs, quelquefois.

Gargan etait fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
les marnieres pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
fondante, qu'on seme sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
eleve a garder des vaches le long des fosses des routes.

Puis, recueilli par le pere de Picot, il etait devenu berger de la
ferme. C'etait un excellent berger, devoue, probe, et qui savait
replacer les membres demis, bien que personne ne lui eut jamais rien
appris.

Quand Picot prit la ferme a son tour, Gargan avait trente ans et en
paraissait quarante. Il etait haut, maigre et barbu, barbu comme un
patriarche.

Or, vers cette epoque, une bonne femme du pays, tres pauvre, la Martel,
mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte a
cause de son amour immodere pour l'eau-de-vie.

Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa a de menues besognes, la
nourrissant sans la payer, en echange de son travail. Elle couchait
sous la grange, dans l'etable ou dans l'ecurie, sur la paille ou sur le
fumier, quelque part, n'importe ou, car on ne donne pas un lit a ces
va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe ou, avec n'importe qui,
peut-etre avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientot,
elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une facon continue.
Comment s'unirent ces deux miseres? Comment se comprirent-elles?
Avait-il jamais connu une femme avant cette rodeuse de granges, lui qui
n'avait jamais cause avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
sa hutte roulante, et qui le seduisit, Eve d'orniere, au bord d'un
chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
ensemble comme mari et femme.

Personne ne s'en etonna. Et Picot trouva meme cet accouplement naturel.

Mais voila que le cure apprit cette union sans messe et se facha. Il
fit des reproches a madame Picot, inquieta sa conscience, la menaca de
chatiments mysterieux. Que faire?

C'etait bien simple. On allait les marier a l'eglise et a la mairie. Ils
n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entiere; elle,
pas un jupon d'une seule piece. Donc, rien ne s'opposait a ce que la loi
et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
maire et cure, et on crut tout regle pour le mieux.

Mais voila que, bientot, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il fut marie,
personne ne songeait a coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
petit verre, derriere le dos du mari. L'aventure fit meme tant de bruit
aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir ca.

Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
n'importe qui, dans un fosse, derriere un mur, tandis qu'on apercevait,
en meme temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas a cent
pas de la et suivi de son troupeau belant. Et on riait a s'en rendre
malade dans tous les cafes de la contree; on ne parlait que de ca, le
soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
"As-tu paye la goutte a la Goutte?" On savait ce que cela voulait dire.

Le berger ne semblait rien voir. Mais voila qu'un jour, le gars Poirot,
de Sasseville, appela d'un signe la femme a Gargan derriere une meule
en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
riant; or, a peine etaient-ils occupes a leur besogne criminelle que le
patre tomba sur eux comme s'il fut sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
a cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
cris de bete, serrait la gorge de sa femme.

Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il etait trop
tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tete; du sang
lui coulait par le nez. Elle etait morte.

Le berger fut juge par le tribunal de Rouen. Comme il etait muet, Picot
lui servait d'interprete. Les details de l'affaire amuserent beaucoup
l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une idee: c'etait de faire
acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.

Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-meme l'assassin.

Toute l'assistance etait silencieuse.

Picot prononcait avec lenteur: "Savais-tu qu'elle te trompait?" Et, en
meme temps, il mimait sa question avec les yeux.

L'autre fit "non" de la tete.

--"T'etais couche dans la meule quand tu l'as surpris?" Et il faisait le
geste d'un homme qui apercoit une chose degoutante.

L'autre fit "oui" de la tete.

Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du pretre
qui unit au nom de Dieu, demanda a son serviteur s'il avait tue sa femme
parce qu'elle etait liee a lui devant les hommes et devant le ciel.

Le berger fit "oui" de la tete.

Picot lui dit: "Allons, montre comment c'est arrive?"

Alors, le sourd mima lui-meme toute la scene. Il montra qu'il dormait
dans la meule; qu'il s'etait reveille en sentant remuer la paille, qu'il
avait regarde tout doucement, et qu'il avait vu la chose.

Il s'etait dresse, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
le mouvement obscene du couple criminel enlace devant lui.

Un rire tumultueux s'eleva dans la salle, puis s'arreta net; car le
berger, les yeux hagards, remuant sa machoire et sa grande barbe comme
s'il eut mordu quelque chose, les bras tendus, la tete en avant,
repetait l'action terrible du meurtrier qui etrangle un etre.

Et il hurlait affreusement, tellement affole de colere qu'il croyait
la tenir encore et que les gendarmes furent obliges de le saisir et de
l'asseoir de force pour le calmer.

Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors maitre
Picot, posant la main sur l'epaule de son serviteur, dit simplement: "Il
a de l'honneur, cet homme-la."

Et le berger fut acquitte.

Quant a moi, ma chere amie, j'ecoutais, fort emu, la fin de cette
aventure que je vous ai racontee en termes bien grossiers, pour ne rien
changer au recit du fermier, quand un coup de fusil eclata au milieu du
bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
de canon.

--Becasse. Elle y est.

Et voila comment j'emploie mon temps a guetter des becasses qui passent
tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premieres toilettes
d'hiver.



EN WAGON


Le soleil allait disparaitre derriere la grande chaine dont le puy de
Dome est le geant, et l'ombre des cimes s'etendait dans la profonde
vallee de Royat.

Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgre la
fraicheur du soir.

Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il etait question
d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
Vaulacelles et de Bridoie.

Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
faire venir leurs fils eleves chez les Jesuites et chez les Dominicains.

Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-memes le voyage
pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
personne qu'elles pussent charger de ce soin delicat. On touchait aux
derniers jours de juillet. Paris etait vide. Elles cherchaient, sans
trouver, un nom qui leur offrit les garanties desirees.

Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
demeuraient persuadees que toutes les filles de la capitale passaient
leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
Les echos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
la presence a Vichy, au Mont-Dore et a la Bourboule, de toutes les
horizontales connues et inconnues. Pour y etre, elles avaient du y venir
en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
elles devaient meme s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
jours. C'etait donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
ligne. Ces dames se desolaient que l'acces des gares ne fut pas interdit
aux femmes suspectes.

Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
creatures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journee entiere, ou une
nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-etre, une ou deux de
ces drolesses avec un ou deux de leurs compagnons?

La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint a
passer. Elle s'arreta pour dire bonjour a ses amies qui lui raconterent
leurs angoisses.

--Mais c'est bien simple, s'ecria-t-elle, je vais vous preter l'abbe. Je
peux tres bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'education de
Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
et vous les ramenera.

Il fut donc convenu que l'abbe Lecuir, un jeune pretre, fort instruit,
precepteur de Rodolphe de Martinsec, irait a Paris, la semaine suivante,
chercher les trois jeunes gens.

L'abbe partit donc le vendredi; et il se trouvait a la gare de Lyon le
dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
huit heures, le nouveau rapide-direct organise depuis quelques jours
seulement, sur la reclamation generale de tous les baigneurs de
l'Auvergne.

Il se promenait sur le quai de depart, suivi de ses collegiens, comme
une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
occupe par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hante
par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.

Or il apercut tout a coup devant une portiere un vieux monsieur et
une vieille dame a cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
installee dans l'interieur du wagon. Le vieux monsieur etait officier de
la Legion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
"Voici mon affaire," pensa l'abbe. Il fit monter les trois eleves et les
suivit.

La vieille dame disait:

--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.

La jeune repondit:

--Oh! oui, maman, ne crains rien.

--Appelle le medecin aussitot que tu te sentiras souffrante.

--Oui, oui, maman.

--Allons, adieu, ma fille.

--Adieu, maman.

Il y eut une longue embrassade, puis un employe ferma les portieres et
le train se mit en route.

Ils etaient seuls. L'abbe, ravi, se felicitait de son adresse, et il se
mit a causer avec les jeunes gens qui lui etaient confies. Il avait ete
convenu, le jour de son depart, que madame de Martinsec l'autoriserait a
donner des repetitions pendant toutes les vacances a ces trois garcons,
et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractere de ses
nouveaux eleves.

Roger de Sarcagnes, le plus grand, etait un de ces hauts collegiens
pousses trop vite, maigres et pales, et dont les articulations ne
semblent pas tout a fait soudees. Il parlait lentement, d'une facon
naive.

Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
etait malin, sournois, mauvais et drole. Il se moquait toujours de tout
le monde, avait des mots de grande personne, des repliques a double sens
qui inquietaient ses parents.

Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
pour rien: C'etait une bonne petite bete qui ressemblerait a son papa.

L'abbe les avait prevenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
deux mois d'ete: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
envers lui, sur la facon dont il entendait les gouverner, sur la methode
qu'il emploierait envers eux.

C'etait un abbe d'ame droite et simple, un peu phraseur et plein de
systemes.

Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
voisine. Il tourna la tete vers elle. Elle demeurait assise dans son
coin, les yeux fixes, les joues un peu pales. L'abbe revint a ses
disciples.

Le train roulait a toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trepidation
fremissante le chapelet de voyageurs enfermes dans les wagons.

Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abbe Lecuir sur
Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une riviere? Pouvait-on
pecher? Aurait-il un cheval, comme l'autre annee? etc.

La jeune femme, tout a coup, jeta une sorte de cri, un "ah!" de
souffrance vite reprime.

Le pretre, inquiet, lui demanda:

--Vous sentez-vous indisposee, madame?

--Elle repondit:--Non, non, monsieur l'abbe, ce n'est rien, une legere
douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
le mouvement du train me fatigue. Sa figure etait devenue livide, en
effet.

Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...

--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abbe. Je vous remercie.

Le pretre reprit sa causerie avec ses eleves, les preparant a son
enseignement et a sa direction.

Les heures passaient. Le convoi s'arretait de temps en temps, puis
repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
bougeait plus, enfoncee en son coin. Bien que le jour fut plus qu'a
moitie ecoule, elle n'avait encore rien mange. L'abbe pensait:

"Cette personne doit etre bien souffrante.

Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement a gemir. Elle
s'etait laissee presque tomber de sa banquette et, appuyee sur les
mains, les yeux hagards, les traits crispes, elle repetait: "Oh! mon
Dieu! oh! mon Dieu!"

L'abbe s'elanca:

--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?

Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
Et elle commenca aussitot a crier d'une effroyable facon. Elle poussait
une longue clameur affolee qui semblait dechirer sa gorge au passage,
une clameur aigue, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
l'angoisse de son ame et la torture de son corps.

Le pauvre pretre eperdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
dire, que tenter, et il murmurait: "Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
si je savais!" Il etait rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
eleves regardaient avec stupeur cette femme etendue qui criait.

Tout a coup, elle se tordit, elevant ses bras sur sa tete, et son flanc
eut une secousse etrange, une convulsion qui la parcourut.

L'abbe pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui privee de secours
et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois resolue:--Je vais
vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
pourrai. Je dois mon assistance a toute creature qui souffre.

Puis, s'etant retourne vers les trois gamins, il cria:

--Vous--vous allez passer vos tetes a la portiere; et si un de vous se
retourne, il me copiera mille vers de Virgile.

Il abaissa lui-meme les trois glaces, y placa les trois tetes, ramena
contre le cou les rideaux bleus, et il repeta:

--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez prives d'excursions
pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
jamais, moi.

Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.

Elle gemissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abbe, la face
cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la reconfortait, et, sans cesse, il
levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
vite detournes, vers la mysterieuse besogne accomplie par leur nouveau
precepteur.

--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
"desobeir"!--criait-il.

--Monsieur de Bridoie, vous serez prive de dessert pendant un mois.

Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
aussitot un cri bizarre et leger qui ressemblait a un aboiement et a un
miaulement fit retourner, d'un seul elan, les trois collegiens persuades
qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau ne.

L'abbe tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
avec des yeux effares; il semblait content et desole, pret a rire et
pret a pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
par le jeu rapide des yeux, des levres et des joues.

Il declara, comme s'il eut annonce a ses eleves une grande nouvelle:

--C'est un garcon.

Puis aussitot il reprit:

--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
filet.--Bien.--Debouchez-la.--Tres bien.--Versez-m'en quelques gouttes
dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.

Et il repandit cette eau sur le front nu du petit etre qu'il portait, en
prononcant:

"Je te baptise, au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
soit-il."

Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
apparut a la portiere. Alors l'abbe, perdant la tete, lui presenta la
frele bete humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: "C'est madame
qui vient d'avoir un petit accident en route."

Il avait l'air d'avoir ramasse cet enfant dans un egout; et, les cheveux
mouilles de sueur, le rabat sur l'epaule, la robe maculee, il repetait:
"Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en reponds.--Ils regardaient tous
trois par la portiere.--J'en reponds,--ils n'ont rien vu."

Et il descendit du compartiment avec quatre garcons au lieu de
trois qu'il etait alle chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, echangeaient des regards eperdus,
sans trouver un seul mot a dire.

Le soir, les trois familles dinaient ensemble pour feter l'arrivee
des collegiens. Mais on ne parlait guere; les peres, les meres et les
enfants eux-memes semblaient preoccupes.

Tout a coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:

--Dis, maman, ou l'abbe l'a-t-il trouve, ce petit garcon?

La mere ne repondit pas directement.

--Allons, dine, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.

Il se tut quelques minutes, puis reprit:

--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
donc que l'abbe est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
un bocal de poissons sous un tapis.

--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoye.

--Mais ou l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
entre par la portiere, dis?

Madame de Bridoie, impatientee, repliqua:--Voyons, c'est fini,
tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
sais bien.

--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?

Alors Gontran de Vaulacelles, qui ecoutait avec un air sournois, sourit
et dit:

--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abbe qui l'a vu.



CA IRA


J'etais descendu a Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
guide (je ne sais plus lequel): Beau musee, deux Rubens, un Teniers, un
Ribera.

Donc je pensais: Allons voir ca. Je dinerai a l'hotel de l'Europe, que
le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.

Le musee etait ferme: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
il fut donc ouvert a ma requete, et je pus contempler quelques croutes
attribuees par un conservateur fantaisiste aux premiers maitres de la
peinture.

Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien a faire, dans
une longue rue de petite ville inconnue, batie au milieu de plaines
interminables, je parcourus cette _artere_, j'examinai quelques pauvres
magasins; puis, comme il etait quatre heures, je fus saisi par un de ces
decouragements qui rendent fous les plus energiques.

Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais paye cinq cents francs l'idee
d'une distraction quelconque! Me trouvant a sec d'inventions, je me
decidai, tout simplement, a fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
de tabac. Je le reconnus bientot a sa lanterne rouge, j'entrai. La
marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regarde les
cigares, que je jugeai detestables, je considerai, par hasard, la
patronne.

C'etait une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
Non, je ne la connaissais pas assurement? Mais ne se pouvait-il faire
que je l'eusse rencontree? Oui, c'etait possible! Ce visage-la devait
etre une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
vue, et changee, engraissee enormement sans doute?

Je murmurai:

--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
vous connais depuis longtemps.

Elle repondit en rougissant:

--C'est drole... Moi aussi.

Je poussai un cri:--Ah! Ca ira!

Elle leva ses deux mains avec un desespoir comique, epouvantee de ce mot
et balbutiant:

--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'ecria a son
tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
ne l'avait point ecoutee. Mais nous etions seuls, bien seuls!

"Ca ira." Comment avais-je pu reconnaitre "_Ca ira_", la pauvre _Ca
ira_, la maigre _Ca ira_, la desolee _Ca ira_, dans cette tranquille et
grasse fonctionnaire du gouvernement?

_Ca ira_! Que de souvenirs s'eveillerent brusquement en moi: Bougival,
La Grenouillere, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journees
en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passes dans ce coin de
pays, sur ce delicieux bout de riviere.

Nous etions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
a Chatou, et vivant la d'une drole de facon, toujours a moitie nus et a
moitie gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien change. Ces
messieurs portent des monocles.

Or notre bande possedait une vingtaine de canotieres, regulieres et
irregulieres. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes etaient la, pour
ainsi dire, a demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
mieux a faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
femmes, et, parmi celles-la, _Ca ira_. C'etait une pauvre fille maigre
et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle etait
timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
avec crainte, au plus humble, au plus inapercu, au moins riche de
nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
s'etait-elle trouvee parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
rencontree, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenee dans
une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
invitee a dejeuner, en la voyant seule, assise a une petite table, dans
un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
la bande.

Nous l'avions baptisee _Ca ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
la destinee, de sa malechance, de ses deboires. On lui disait chaque
dimanche: "Eh bien, _Ca ira_, ca va-t-il?" Et elle repondait toujours:
"Non, pas trop, mais faut esperer que ca ira mieux un jour."

Comment ce pauvre etre disgracieux et gauche etait-il arrive a faire le
metier qui demande le plus de grace, d'adresse, de ruse et de beaute?
Mystere. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides a
degouter un gendarme.

Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
indifferents a son existence.

Et puis, je l'avais a peu pres perdue de vue. Notre groupe s'etait
emiette peu a peu, laissant la place a une autre generation, a qui
nous avions aussi laisse _Ca ira_. Je l'appris en allant dejeuner chez
Fournaise de temps en temps.

Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisee ainsi, avaient
cru a un nom d'Orientale et la nommaient Zaira; puis ils avaient cede a
leur tour leurs canots et quelques canotieres a la generation suivante.
(Une generation de canotiers vit, en general, trois ans sur l'eau, puis
quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la medecine ou la
politique).

Zaira etait alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'etait encore
modifie en Sarah. On la crut alors israelite.

Les tout derniers, ceux a monocle, l'appelaient donc tout simplement "La
Juive".

Puis elle disparut.

Et voila que je la retrouvais marchande de tabac a Barviller.

Je lui dis:

--Eh bien, ca va donc, a present?

Elle repondit: Un peu mieux.

Une curiosite me saisit de connaitre la vie de cette femme. Autrefois
je n'y aurais point songe; aujourd'hui, je me sentais intrigue, attire,
tout a fait interesse. Je lui demandai:

--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?

--Je ne sais pas. Ca m'est arrive comme je m'y attendais le moins.

--Est-ce a Chatou que tu l'as rencontree?

--Oh non!

--Ou ca donc?

--A Paris, dans l'hotel que j'habitais.

--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place a Paris.

--Oui, j'etais chez madame Ravelet.

--Qui ca, madame Ravelet?

--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!

--Mais non.

--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.

Et la voila qui se met a me raconter mille choses de sa vie ancienne,
mille choses secretes de la vie parisienne, l'interieur d'une maison de
modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs idees,
toute l'histoire d'un coeur d'ouvriere, cet epervier de trottoir qui
chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
flanant, nu-tete, apres le repas, et le soir en montant chez elle.

Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:

--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
sais!

Moi, la premiere rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie a en etre honteuse. Comme
je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voila la grande Louise qui
me dit:--Comment! tu oses sortir avec ca!

--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.

Ils etaient toujours bas, les fonds!

Elle me repond:--Vas en chercher un a la Madeleine.

Moi, ca m'etonne.

Elle reprend:--C'est la que nous les prenons, toutes; on en a autant
qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.

Donc, je m'en allai avec Irma a la Madeleine. Nous trouvons le
sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublie un parapluie
la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
Il nous introduit dans une chambre ou il y avait plus de cinquante
parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
mien; mais moi j'en choisis un beau, un tres beau, a manche d'ivoire
sculpte. Louise est allee le reclamer quelques jours apres. Elle l'a
decrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donne sans mefiance.

Pour faire ca, on s'habillait tres chic."

Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle a charnieres
de la grande boite a tabac.

Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si droles.
Tiens, nous etions cinq a l'atelier, quatre ordinaires et une tres bien,
Irma, la belle Irma. Elle etait tres distinguee, et elle avait un
amant au conseil d'Etat. Ca ne l'empechait pas de lui en faire porter
joliment. Voila qu'un hiver elle nous dit: "Vous ne savez pas, nous
allons en faire une bien bonne." Et elle nous conta son idee.

Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tete de tous les
hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
l'eau a la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
a chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
voici:

Tu sais que je n'etais pas riche, a ce moment-la, les autres non plus;
ca n'allait guere, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
ou trois amants habitues qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorcait un monsieur
qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
cedait. Mais ces hommes-la, ca ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
c'etait pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
vrai, c'etait a mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
faire gagner cent francs, nous voila toutes allumees. C'est tres vilain
ce que je vais te raconter, mais ca ne fait rien; tu connais la vie,
toi, et puis quand on est reste quatre ans a Chatou....

Donc elle nous dit: "Nous allons lever au bal de l'Opera ce qu'il y a de
mieux a Paris comme hommes, les plus distingues et les plus riches. Moi,
je les connais."

Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'etait vrai; parce que ces hommes-la
ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
Oh! elle etait d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
de dire a l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
certainement epousee.

Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
nous dit: "Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
dans votre voiture. Des qu'il sera entre, vous l'embrasserez le plus
gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
montrer que vous vous etes trompee, que vous en attendiez un autre. Ca
allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
rester par force; vous resisterez, vous ferez les cent coups pour le
chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
un bon dedommagement."

Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
fit, la rosse.

Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
placa dans des rues voisines de l'Opera. Alors, elle alla au bal,
toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballe,
elle ota son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
demi-heure, dans une voilure en face du n deg. 20 de la rue Taitbout.
C'etait moi, dans cette voiture-la? J'etais bien enveloppee et la figure
voilee. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tete a la portiere,
et il dit: "C'est vous?"

Je reponds tout bas: "Oui, c'est moi, montez vite."

Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
l'embrasse a lui couper la respiration; puis je reprends:

--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!

Et, tout d'un coup, je crie:

--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets a
pleurer.

Tu juges si voila un homme embarrasse! Il cherche d'abord a me consoler;
il s'excuse, proteste qu'il s'est trompe aussi!

Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
soupirs. Alors il me dit des choses tres douces. C'etait un homme tout a
fait comme il faut; et puis ca l'amusait maintenant de me voir pleurer
de moins en moins.

Bref, de fil en aiguille, il m'a propose d'aller souper. Moi, j'ai
refuse; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
et puis embrassee; comme j'avais fait a son entree.

Et puis... et puis... nous avons... soupe... tu comprends... et il m'a
donne... devine... voyons, devine... il m'a donne cinq cents francs!...
crois-tu qu'il y en a des hommes genereux.

Enfin, la chose a reussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle etait
trop maigre!

La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
souvenirs amasses depuis si longtemps dans son coeur ferme de debitante
officielle. Tout l'autrefois pauvre et drole remuait son ame. Elle
regrettait cette vie galante et boheme du trottoir parisien, faite de
privations et de caresses payees, de rire et de misere, de ruses et
d'amour vrai par moments.

Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton debit de tabac?

Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
mon hotel, porte a porte, un etudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
etudiants qui ne font rien. Celui-la, il vivait au cafe, du matin au
soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.

Quand j'etais seule, nous passions la soiree ensemble quelquefois. C'est
de lui que j'ai eu Roger.

--Qui ca, Roger?

--Mon fils.

--Ah!

--Il me donna une petite pension pour elever le gosse, mais je pensais
bien que ce garcon-la ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
jamais vu un homme aussi faineant, mais la, jamais. Au bout de dix ans,
il en etait encore a son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
nous etions demeures en correspondance a cause de l'enfant. Et puis,
figure-toi qu'aux dernieres elections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
a ete nomme depute dans son pays. Et puis il a fait des discours a la
Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
finir, j'ai ete le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
bureau de tabac comme fille de deporte.... C'est vrai que mon pere a
ete deporte, mais je n'avais jamais pense non plus que ca pourrait me
servir. Bref.... Tiens, voila Roger.

Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.

Il embrassa sur le front sa mere, qui me dit:

--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau a la mairie.... Vous
savez... c'est un futur sous-prefet.

Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'hotel,
apres avoir serre, avec gravite, la main tendue de _Ca ira_.



DECOUVERTE


Le bateau etait couvert de monde. La traversee s'annoncant fort belle,
les Havraises allaient faire un tour a Trouville.

On detacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonca le depart,
et, aussitot, un fremissement secoua le corps entier du navire, tandis
qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuee.

Les roues tournerent quelques secondes, s'arreterent, repartirent
doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crie
par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: "En
route!" elles se mirent a battre la mer avec rapidite.

Nous filions le long de la jetee, couverte de monde. Des gens sur le
bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amerique,
et les amis restes a terre repondaient de la meme facon.

Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocean a peine remue par
des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit batiment fit une
courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cote lointaine entrevue a
travers la brume matinale.

A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
kilometres. De place en place les grosses bouees indiquaient les bancs
de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
fleuve qui, ne se melant point a l'eau salee, dessinaient de grands
rubans jaunes a travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.

J'eprouve, aussitot que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
rien. Donc je me mis a circuler sur le pont a travers la foule des
voyageurs.

Tout a coup, on m'appela. Je me retournai. C'etait un de mes vieux amis,
Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.

Apres nous etre serre les mains, nous recommencames ensemble, en parlant
de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
lignes de voyageurs assis sur les deux cotes du pont.

Tout a coup Sidoine prononca avec une veritable expression de rage:

--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!

C'etait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
l'horizon d'un air important qui semblait dire: "C'est nous, les
Anglais, qui sommes les maitres de la mer! Boum, boum! nous voila!"

Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.

Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
constructions navales de leur patrie, serrant en des chales multicolores
leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
paysage. Leurs petites tetes, poussees au bout de ces longs corps,
portaient des chapeaux anglais d'une forme etrange, et, derriere leurs
cranes leurs maigres chevelures enroulees ressemblaient a des couleuvres
lofees.

Et les vieilles misses, encore plus greles, ouvrant au vent leur
machoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
et demesurees.

On sentait, en passant pres d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
dentifrice. Sidoine repeta, avec une colere grandissante:

--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empecher de venir en France?

Je demandai en souriant:

--Pourquoi leur on veux-tu? Quant a moi, ils me sont parfaitement
indifferents.

Il prononca:

--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai epouse une Anglaise. Voila.

Je m'arretai pour lui rire au nez.

--Ah! diable. Conte-moi ca. Et elle te rend donc tres malheureux?

Il haussa les epaules:

--Non, pas precisement.

--Alors... elle te... elle te... trompe?

--Malheureusement non. Ca me ferait une cause de divorce et j'en serais
debarrasse.

--Alors je ne comprends pas!

--Tu ne comprends pas? Ca ne m'etonne point. Eh bien, elle a tout
simplement appris le francais, pas autre chose! Ecoute:

Je n'avais pas le moindre desir de me marier, quand je vins passer l'ete
a Etrelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
On ne se figure pas combien les fillettes y sont a leur avantage. Paris
sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.

Les promenades a anes, les bains du matin, les dejeuners sur l'herbe,
autant de pieges a mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
qu'une enfant de dix-huit ans qui court a travers un champ ou qui
ramasse des fleurs le long d'un chemin.

Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au meme hotel
que moi. Le pere ressemblait aux hommes que tu vois la, et la mere a
toutes les Anglaises.

Il y avait deux fils, de ces garcons tout en os, qui jouent du matin au
soir a des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
puis deux filles, l'ainee, une seche, encore une Anglaise de boite a
conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutot une blondine
avec une tete venue du ciel. Quand elles se mettent a etre jolies, les
gredines, elles sont divines. Celle-la avait des yeux bleus, de ces
yeux bleus qui semblent contenir toute la poesie, tout le reve, toute
l'esperance, tout le bonheur du monde!

Quel horizon ca vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
comme ceux-la! Comme ca repond bien a l'attente eternelle et confuse de
notre coeur!

Il faut dire aussi que, nous autres Francais, nous adorons les
etrangeres. Aussitot que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
Suedoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
amoureux instantanement. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
tort, cependant.

Mais je crois que ce qui nous seduit le plus dans les exotiques, c'est
leur defaut de prononciation. Aussitot qu'une femme parle mal notre
langue, elle est charmante; si elle fait une faute de francais par
mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une facon tout a fait
inintelligible, elle devient irresistible.

Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire a une mignonne
bouche rose: "J'aime bocoup la gigotte."

Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
gai.

Tous les termes estropies, bizarres, ridicules, prenaient sur ses levres
un charme delicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
de longues conversations qui ressemblaient a des enigmes parlees.

Je l'epousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Reve. Car les
vrais amants n'adorent jamais qu'un reve qui a pris une forme de femme.

Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:

  Tu n'as jamais ete, dans tes jours les plus rares,
  Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
  Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
  J'ai fait chanter mon reve au vide de ton coeur.

Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, c'a ete de donner a ma
femme un professeur de francais.

Tant qu'elle a martyrise le dictionnaire et supplicie la grammaire, je
l'ai cherie.

Nos causeries etaient simples. Elles me revelaient la grace surprenante
de son etre, l'elegance incomparable de son geste; elles me la
montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupee de chair faite
pour le baiser, sachant enumerer a peu pres ce qu'elle aimait, pousser
parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une facon coquette,
a force d'etre incomprehensible et imprevue, des emotions ou des
sensations peu compliquees.

Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent "papa" et "maman", en
prononcant--Baaba--et Baamban.

Aurais-je pu croire que...

Elle parie, a present.... Elle parle... mal... tres mal.... Elle fait
tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
je sais... je la connais....

J'ai ouvert ma poupee pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
causer, mon cher!

Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idees, les theories
d'une jeune Anglaise bien elevee, a laquelle je ne peux rien reprocher,
et qui me repete, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
de la conversation a l'usage des pensionnats de jeunes personnes.

Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dores qui
renferment d'execrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dechiree. J'ai
voulu manger le dedans et suis reste tellement degoute que j'ai des
haut-le-coeur, a present, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.

J'ai epouse un perroquet a qui une vieille institutrice anglaise aurait
enseigne le francais: comprends-tu?

Le port de Trouville montrait maintenant ses jetees de bois couvertes de
monde.

Je dis:

--Ou est ta femme?

Il prononca:

--Je l'ai ramenee a Etretat.

--Et toi, ou vas-tu?

--Moi? moi je vais me distraire a Trouville

Puis, apres un silence, il ajouta:

--Tu ne te figures pas comme ca peut etre bete quelquefois, une femme.



SOLITUDE


C'etait apres un diner d'hommes. On avait ete fort gai. Un d'eux, un
vieil ami, me dit:

--Veux-tu remonter a pied l'avenue des Champs-Elysees?

Et nous voila partis, suivant a pas lents la longue promenade, sous les
arbres a peine vetus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
visage, et la legion des etoiles semait sur le ciel noir une poudre
d'or.

Mon compagnon me dit:

--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
ailleurs. Il me semble quo ma pensee s'y elargit. J'ai, par moments, ces
especes de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
qu'on va decouvrir le divin secret des choses. Puis la fenetre se
referme. C'est fini.

De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
nous passions devant un banc ou deux etres, assis cote a cote, ne
faisaient qu'une tache noire.

Mou voisin murmura:

--Pauvres gens! Ce n'est pas du degout qu'ils m'inspirent, mais une
immense pitie. Parmi tous les mysteres de la vie humaine, il en est un
que j'ai penetre: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
nous sommes eternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
tendent qu'a fuir cette solitude. Ceux-la, ces amoureux des bancs en
plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les creatures, a faire
cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.

On s'en apercoit plus ou moins, voila tout.

Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
d'avoir decouvert l'affreuse solitude ou je vis, et je sais que rien ne
peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
nous fassions, quels que soient l'elan de nos coeurs, l'appel de nos
levres et l'etreinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.

Je t'ai entraine ce soir, a cette promenade, pour ne pas rentrer chez
moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'ecoutes, et
nous sommes seuls tous deux, cote a cote, mais seuls. Me comprends-tu?

Bienheureux les simples d'esprit, dit l'Ecriture. Ils ont l'illusion
du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-la, notre misere solitaire, ils
n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
coudes, sans autre joie que l'egoiste satisfaction de comprendre, de
voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
eternel isolement.

Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?

Ecoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon etre, il me semble
que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
point de bout, peut-etre! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
autour de moi, sans personne de vivant faisant cette meme route
tenebreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
des voix, des cris... je m'avance a tatons vers ces rumeurs confuses.
Mais je ne sais jamais au juste d'ou elles parlent; je ne rencontre
jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
m'entoure. Me comprends-tu?

Quelques hommes ont parfois devine cette souffrance atroce.

Musset s'est ecrie:

  Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
  Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
  O solitude!--O pauvrete!

Mais, chez lui, ce n'etait la qu'un doute passager, et non pas une
certitude definitive, comme chez moi. Il etait poete; il peuplait la vie
de fantomes, de reves. Il n'etait jamais vraiment seul.--Moi, je suis
seul!

Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
etait un des grands lucides, n'ecrivit-il pas a une amie cette phrase
desesperante: "Nous sommes tous dans un desert. Personne ne comprend
personne."

Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces etoiles
que voila, jetees comme une graine de feu a travers l'espace, si loin
que nous apercevons seulement la clarte de quelques-unes, alors que
l'innombrable armee des autres est perdue dans l'infini, si proches
qu'elles forment peut-etre un tout, comme les molecules d'un corps?

Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isoles
surtout, parce que la pensee est insondable.

Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frolement des
etres que nous ne pouvons penetrer! Nous nous aimons les uns les autres
comme si nous etions enchaines, tout pres, les bras tendus, sans
parvenir a nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
mais tous nos efforts restent steriles, nos abandons inutiles, nos
confidences infructueuses, nos etreintes impuissantes, nos caresses
vaines. Quand nous voulons nous meler, nos elans de l'un vers l'autre ne
font que nous heurter l'un a l'autre.

Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur a quelque
ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
Il est la, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son ame,
derriere eux, je ne la connais point. Il m'ecoute. Que pense-t-il? Oui,
que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-etre?
ou me meprise? ou se moque de moi? Il reflechit a ce que je dis, il me
juge, il me raille, il me condamne, m'estime mediocre ou sot. Comment
savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
ce qui s'agite dans cette petite tete ronde? Quel mystere que la pensee
inconnue d'un etre, la pensee cachee et libre, que nous ne pouvons ni
connaitre, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!

Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
portes de mon ame, je ne parviens point a me livrer. Je garde au fond,
tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ ou personne ne penetre. Personne ne
peut le decouvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
que personne ne comprend personne.

Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: "Qu'est-ce qu'il a, ce
soir?" Mais si tu parviens a saisir un jour, a bien deviner mon horrible
et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
et tu me rendras heureux, une seconde, peut-etre.

Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.

Misere! misere! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
donne souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'etre pas seul!

Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'elargit. Une felicite
surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'ou vient cette
sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
n'etre plus seul. L'isolement, l'abandon de l'etre humain parait cesser.
Quelle erreur! Plus tourmentee encore que nous par cet eternel besoin
d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
du Reve.

Tu connais ces heures delicieuses passees face a face avec cet etre a
longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
delire egare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!

Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout a l'heure, semble-t-il?
Mais ce tout a l'heure n'arrive jamais, et, apres des semaines
d'attente, d'esperance et de joie trompeuse, je me retrouve tout a coup,
un jour, plus seul que je ne l'avais encore ete.

Apres chaque baiser, apres chaque etreinte, l'isolement s'agrandit. Et
comme il est navrant, epouvantable!

Un poete, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas ecrit:

  Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
  Infructueux essais du pauvre amour qui tente
  L'impossible union des ames par les corps....

Et puis, adieu. C'est fini. C'est a peine si on reconnait cette femme
qui a ete tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
n'avons jamais connu la pensee intime et banale sans doute!

Aux heures memes ou il semblait que, dans un accord mysterieux
des etres, dans un complet emmelement des desirs et de toutes les
aspirations, on etait descendu jusqu'au profond de son ame, un mot, un
seul mot, parfois, nous revelait notre erreur, nous montrait, comme un
eclair dans la nuit, le trou noir entre nous.

Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
un soir aupres d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
completement par la seule sensation de sa presence. Ne demandons pas
plus, car jamais deux etres ne se melent.

Quant a moi, maintenant, j'ai ferme mon ame. Je ne dis plus a personne
ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamne
a l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais emettre mon
avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
desinteresse de tout. Ma pensee, invisible, demeure inexploree. J'ai des
phrases banales pour repondre aux interrogations de chaque jour, et un
sourire qui dit: "oui", quand je ne veux meme pas prendre la peine de
parler.

Me comprends-tu?

Nous avions remonte la longue avenue jusqu'a l'arc de triomphe de
l'Etoile, puis nous etions redescendus jusqu'a la place de la Concorde,
car il avait enonce tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
d'autres choses dont je ne me souviens plus.

Il s'arreta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obelisque
de granit, debout sur le pave de Paris et qui perdait, au milieu des
etoiles, son long profil egyptien, monument exile, portant au flanc
l'histoire de son pays ecrite en signes etranges, mon ami s'ecria:

--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.

Puis il me quitta sans ajouter un mot.

Etait-il gris? Etait-il fou? Etait-il sage? Je ne le sais encore.
Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
avait perdu l'esprit.



AU BORD DU LIT


_Un grand feu flambait dans l'atre. Sur la table japonaise, deux tasses
a the se faisaient face, tandis que la theiere fumait a cote contre le
sucrier flanque du carafon de rhum._

_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
une chaise, tandis que la comtesse, debarrassee de sa sortie de
bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
aimablement a elle-meme en tapotant, du bout de ses doigts fins et
luisants de bagues, les cheveux frises des tempes. Puis elle se tourna
vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
hesiter comme si une pensee intime l'eut Gene. Enfin il dit_:

--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?

_Elle le considera dans les yeux, le regard allume d'une flamme de
triomphe et de defi, et repondit:_

--Je l'espere bien!

_Puis elle s'assit a sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
cassant une brioche._

--C'en etait presque ridicule... pour moi?

_Elle demanda_:--Est-ce une scene? avez-vous l'intention de me faire des
reproches?

--Non, ma chere amie, je dis seulement que ce M. Burel a ete presque
inconvenant aupres de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
me serais fache.

--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
pensiez l'an dernier, voila tout. Quand j'ai su que vous aviez une
maitresse, une maitresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guere
si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous repondu? Oh! vous m'avez
parfaitement laisse entendre que j'etais libre, que le mariage, entre
gens intelligents, n'etait qu'une association d'interets, un lien
social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laisse
comprendre que votre maitresse etait infiniment mieux que moi, plus
seduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela etait
entoure, bien entendu, de menagements d'homme bien eleve, enveloppe de
compliments, enonce avec une delicatesse a laquelle je rends hommage. Je
n'en ai pas moins parfaitement compris.

Il a ete convenu que nous vivrions desormais ensemble, mais completement
separes. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.

Vous m'avez presque laisse deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
liaison restat secrete. Vous avez longuement disserte, et fort bien, sur
la finesse des femmes, sur leur habilete pour menager les convenances,
etc., etc.

J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
beaucoup madame de Servy, et ma tendresse legitime, ma tendresse legale
vous genait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
Nous avons, depuis lors, vecu separes. Nous allons dans le monde
ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
nous.

Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
Qu'est-ce que cela veut dire?

--Ma chere amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
vous compromettre. Vous etes jeune, vive, aventureuse...

--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande a faire la balance
entre nous.

--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
ami serieux. Quant a tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
exagere.

--Pas du tout. Vous avez avoue, vous m'avez avoue votre liaison, ce qui
equivalait a me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
fait....

--Permettez....

--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.

--Ma chere, toutes ces plaisanteries sont absolument deplacees.

--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parle du
dix-huitieme siecle, vous m'avez laisse entendre que vous etiez regence.
Je n'ai rien oublie. Le jour ou il me conviendra de cesser d'etre ce que
je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans meme
vous en douter... cocu comme d'autres.

--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?

--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
Gers a declare que M. de Servy avait l'air d'un cocu a la recherche de
ses cornes.

--Ce qui peut paraitre drole dans la bouche de madame de Gers devient
inconvenant dans la votre.

--Pas du tout. Mais vous trouvez tres plaisant le mot cocu quand il
s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
de vous. Tout depend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas a ce
mot, je ne l'ai prononce que pour voir si vous etes mur.

--Mur... Pour quoi?

--Mais pour l'etre. Quand un homme se fache en entendant dire cette
parole, c'est qu'il... brule. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
si je parle d'un... coiffe. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
sent pas.

--Vous etes, ce soir, tout a fait mal elevee. Je ne vous ai jamais vue
ainsi.

--Ah! voila... j'ai change... en mal. C'est votre faute.

--Voyons, ma chere, parlons serieusement. Je vous prie, je vous supplie
de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
inconvenantes de M. Burel.

--Vous etes jaloux. Je le disais bien.

--Mais non, non. Seulement je desire n'etre pas ridicule. Je ne veux
pas etre ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
epaules, ou plutot entre les seins...

--Il cherchait un porte-voix.

--Je... je lui tirerai les oreilles.

--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?

--On le pourrait etre de femmes moins jolies.

--Tiens, comme vous voila! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
moi!

_Le comte s'est leve. Il fait le tour de la petite table, et, passant
derriere sa femme, lui depose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_

--Plus de ces plaisanteries-la, entre nous, s'il vous plait. Nous vivons
separes. C'est fini.

--Voyons, ne vous fachez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
temps.

--Alors... alors... c'est que j'ai gagne. Vous aussi... vous me
trouvez... mure.

--Je vous trouve ravissante, ma chere; vous avez des bras, un teint, des
epaules...

--Qui plairaient a M. Burel.

--Vous etes feroce. Mais la... vrai... je ne connais pas de femme aussi
seduisante que vous.

--Vous etes a jeun.

--Hein?

--Je dis: Vous etes a jeun.

--Comment ca?

--Quand on est a jeun, on a faim, et quand on a faim, on se decide a
manger des choses qu'on n'aimerait point a un autre moment. Je suis le
plat... neglige jadis que vous ne seriez pas fache de vous mettre sous
la dent... ce soir.

--Oh! Marguerite! Qui vous a appris a parler comme ca?

--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
eu, a ma connaissance, quatre maitresses, des cocottes celles-la, des
artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
autrement que par un jeune momentane vos... velleites de ce soir.

--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
vous. Pour de vrai, tres fort. Voila.

--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?

--Oui, Madame.

--Ce soir!

--Oh! Marguerite!

--Bon. Vous voila encore scandalise. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
sommes plus rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
autre cote, vous me demandez la preference. Je vous la donnerai... a
prix egal.

--Je ne comprends pas.

--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.

--Mille fois mieux.

--Mieux que la mieux?

--Mille fois.

--Eh bien, combien vous a-t-elle coute, la mieux, en trois mois?

--Je n'y suis plus.

--Je dis: combien vous a coute, en trois mois, la plus charmante de vos
maitresses, en argent, bijoux, soupers, diners, theatre, etc., entretien
complet, enfin?

--Est-ce que je sais, moi?

--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modere. Cinq mille francs par
mois: est-ce a peu pres juste?

--Oui... a peu pres.

--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
suis a vous pour un mois, a compter de ce soir.

--Vous etes folle.

--Vous le prenez ainsi; bonsoir.

_La comtesse sort, et entre dans sa chambre a coucher. Le lit est
entr'ouvert. Un vague parfum flotte, impregne les tentures_.

_Le comte apparaissant a la porte:_

--Ca sent tres bon, ici.

--Vraiment?... Ca n'a pourtant pas change. Je me sers toujours de peau
d'Espagne.

--Tiens, c'est etonnant... ca sent tres bon.

--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
que je vais me coucher.

--Marguerite!

--Allez-vous-en!

_Il entre tout a fait et s'assied dans un fauteuil._

_La comtesse_:--Ah! c'est comme ca. Eh bien, tant pis pour vous.

_Elle ote son corsage de bal lentement, degageant ses bras nus et
blancs. Elle les leve au-dessus de sa tete pour se decoiffer devant la
glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparait
au bord du corset de soie noire._

_Le comte se leve vivement et vient vers elle._

_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fache!...

_Il la saisit a pleins bras et cherche ses levres._

_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
d'eau parfumee pour sa bouche, et, par-dessus l'epaule, le lance en
plein visage de son mari._

_Il se releve, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_

--C'est stupide.

--Ca se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.

--Mais ce serait idiot!...

--Pourquoi ca!

--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...

--Oh!... quels vilains mots vous employez!

--C'est possible. Je repete que ce serait idiot de payer sa femme, sa
femme legitime.

--Il est bien plus bete, quand on a une femme legitime, d'aller payer
des cocottes.

--Soit, mais je ne veux pas etre ridicule.

_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._

_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_

--Quelle drole d'idee vous avez la?

--Quelle idee?

--De me demander cinq mille francs.

--Rien de plus naturel. Nous sommes etrangers l'un a l'autre, n'est-ce
pas? Or vous me desirez. Vous ne pouvez pas m'epouser puisque nous
sommes maries. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-etre qu'une
autre.

Or, reflechissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre menage. Et
puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
amour illegitime, que ce qui coute cher, tres cher. Vous donnez a notre
amour... legitime, un prix nouveau, une saveur de debauche, un ragout
de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour cote. Est-ce pas
vrai?

_Elle s'est levee presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._

--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.

_Le comte debout, perplexe, mecontent, la regarde, et, brusquement, lui
jetant a la tete son portefeuille:_

--Tiens, gredine, en voila six mille...Mais tu sais?...

_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_

--Quoi?

--Ne t'y accoutume pas.

_Elle eclate de rire, et allant vers lui:_

--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie a vos
cocottes. Et meme si...si vous etes content...je vous demanderai de
l'augmentation.



PETIT SOLDAT


Chaque dimanche, sitot qu'ils etaient libres, les deux petits soldats se
mettaient en marche.

Ils tournaient a droite en sortant de la caserne, traversaient
Courbevoie a grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
militaire; puis, des qu'ils avaient quitte les maisons, ils suivaient,
d'une allure plus calme, la grand'route poussiereuse et nue qui mene a
Bezons.

Ils etaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
longue, dont les manches couvraient leurs mains, genes par la culotte
rouge, trop vaste, qui les forcait a ecarter les jambes pour aller vite.
Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naives, d'une naivete
presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.

Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
meme idee en tete, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
trouve, a l'entree du petit bois des Champioux, un endroit leur
rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que la.

Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
sous les arbres, ils otaient leur coiffure qui leur ecrasait la tete, et
ils s'essuyaient le front.

Ils s'arretaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
la Seine. Ils demeuraient la, deux ou trois minutes, courbes en deux,
penches sur le parapet; ou bien ils consideraient le grand bassin
d'Argenteuil ou couraient les voiles blanches et inclinees des clippers,
qui, peut-etre, leur rememoraient la mer bretonne, le port de Vannes
dont ils etaient voisins, et les bateaux pecheurs s'en allant a travers
le Morbihan, vers le large.

Des qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
constituaient leurs vivres emportes dans leurs mouchoirs. Mais, aussitot
sortis du village, ils n'avancaient plus qu'a pas tres lents et ils se
mettaient a parler.

Devant eux, une plaine maigre, semee de bouquets d'arbres, conduisait
au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler a celui de
Kermarivan. Les bles et les avoines bordaient l'etroit chemin perdu dans
la jeune verdure des recoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois a Luc
Le Ganidec:

--C'est tout comme aupres de Pleunivon.

--Oui, c'est tout comme.

Ils s'en allaient, cote a cote, l'esprit plein de vagues souvenirs du
pays, plein d'images reveillees, d'images naives comme les feuilles
coloriees d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
de lande, un carrefour, une croix de granit.

Chaque fois aussi, ils s'arretaient aupres d'une pierre qui bornait une
propriete, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.

En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait a
arracher tout doucement l'ecorce en pensant aux gens de la-bas.

Jean Kerderen portait les provisions.

De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps a songer. Et le
pays, le cher pays lointain les repossedait peu a peu, les envahissait,
leur envoyait, a travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte ou courait l'air
marin.

Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
engraissees les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
que cueille et qu'emporte la brise salee du large. Et les voiles des
canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
caboteurs, apercues derriere la longue plaine qui s'en allait de chez
eux jusqu'au bord des flots.

Ils marchaient a petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
et tristes, hantes par un chagrin doux, un chagrin lent et penetrant de
bete en cage, qui se souvient.

Et quand Luc avait fini de depouiller la mince baguette de son ecorce,
ils arrivaient au coin du bois ou ils dejeunaient tous les dimanches.

Ils retrouvaient les deux briques cachees par eux dans un taillis, et
ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
pointe de leur couteau.

Et quand ils avaient dejeune, mange leur pain jusqu'a la derniere
miette, et bu leur vin jusqu'a la derniere goutte, ils demeuraient
assis dans l'herbe, cote a cote, sans rien dire, les yeux au loin, les
paupieres lourdes, les doigts croises comme a la messe, leurs jambes
rouges allongees a cote des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
faisaient s'arreter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
tetes.

Vers midi, ils commencaient a tourner leurs regards de temps en temps du
cote du village de Bezons, car la fille a la vache allait venir.

Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
sa vache, la seule vache du pays qui fut a l'herbe, et qui paturait une
etroite prairie sur la lisiere du bois, plus loin.

Ils apercevaient bientot la servante, seul etre humain marchant a
travers la campagne, et ils se sentaient rejouis par les reflets
brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils etaient seulement contents de la
voir, sans comprendre pourquoi.

C'etait une grande fille vigoureuse, rousse et brulee par l'ardeur des
jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.

Une fois, en les revoyant assis a la meme place, elle leur dit:

--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?

Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:

--Oui, nous v'nons au repos.

Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
rit avec une bienveillance protectrice de femme degourdie qui sentait
leur timidite, et elle demanda:

--Que qu'vous faites comme ca? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
l'herbe?

Luc egaye sourit aussi: P'tete ben.

Elle reprit: Hein! Ca va pas vite.

Il repliqua, riant toujours:--Pour ca, non.

Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arreta
encore devant eux, et leur dit:

En voulez-vous une goutte? Ca vous rappellera l'pays.

Avec son instinct d'etre de meme race, loin de chez elle aussi
peut-etre, elle avait devine et touche juste.

Ils furent emus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
sans peine, dans le goulot du litre de verre ou ils apportaient leur
vin; et Luc but le premier, a petites gorgees, en s'arretant a tout
moment pour regarder s'il ne depassait point sa part. Puis il donna la
bouteille a Jean.

Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
par terre a ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.

Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu; a dimanche!

Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
dans la verdure des terres.

Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'apres, Jean dit a Luc:

--Faut-il pas li acheter que que chose de bon?

Et ils demeurerent fort embarrasses devant le probleme d'une friandise a
choisir pour la fille a la vache.

Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean preferait des
berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
prirent, chez un epicier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.

Ils dejeunerent plus vite que de coutume, agites par l'attente.

Jean l'apercut le premier: "La v'la," dit-il. Luc reprit: "Oui. La
v'la."

Elle riait de loin en les voyant, elle cria:

--Ca va-t-il comme vous voulez? Ils repondirent ensemble:

--Et de vot' part?" Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
les interessaient, du temps, de la recolte, de ses maitres.

Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
poche de Jean.

Luc enfin s'enhardit et murmura:

--Nous vous avons apporte quelque chose.

Elle demanda:--Que'que c'est donc?

Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
papier et le lui tendit.

Elle se mit a manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
joue a l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
soldats, assis devant elle, la regardaient, emus et ravis.

Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
revenant.

Ils penserent a elle toute la semaine, et ils en parlerent plusieurs
fois. Le dimanche suivant, elle s'assit a cote d'eux pour deviser plus
longtemps, et tous les trois, cote a cote, les yeux perdus au loin, les
genoux enfermes dans leurs mains croisees, ils raconterent des menus
faits et des menus details des villages ou ils etaient nes, tandis que
la vache, la-bas, voyant arretee en route la servante, tendait vers
elle sa lourde tete aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
l'appeler.

La fille accepta bientot de manger un morceau avec eux et de boire un
petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
poche; car la saison des prunes etait venue. Sa presence degourdissait
les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.

Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
arrivait jamais, et il ne rentra qu'a dix heures du soir.

Jean, inquiet, cherchait en sa tete pour quelle raison son camarade
avait bien pu sortir ainsi.

Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunte dix sous a son voisin de lit,
demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
heures.

Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
avait l'air tout drole, tout remue, tout change. Kerderen ne comprenait
pas, mais il soupconnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ca
pouvait etre.

Ils ne dirent pas un mot jusqu'a leur place habituelle, dont ils avaient
use l'herbe a force de s'asseoir au meme endroit; et ils dejeunerent
lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.

Bientot la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
tous les dimanches. Quand elle fut tout pres, Luc se leva et fit deux
pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
sans songer qu'il etait la, sans le voir.

Et il demeurait eperdu, lui, le pauvre Jean, si eperdu qu'il ne
comprenait pas, l'ame bouleversee, le coeur creve, sans se rendre compte
encore.

Puis, la fille s'assit a cote de Luc, et ils se mirent a bavarder.

Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
etait sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce dechirement que font les
trahisons.

Luc et la fille se leverent pour aller ensemble remiser la vache.

Jean les suivit des yeux. Il les vit s'eloigner cote a cote. La culotte
rouge de son camarade faisait une tache eclatante dans le chemin. Ce fut
Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bete.

La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
distraite l'echine coupante de l'animal. Puis ils laisserent le seau
dans l'herbe et ils s'enfoncerent sous le bois.

Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles ou ils etaient entres;
et il se sentait si trouble que, s'il avait essaye de se lever, il
serait tombe sur place assurement. Il demeurait immobile, abruti
d'etonnement et de souffrance, d'une souffrance naive et profonde. Il
avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
personne jamais.

Tout a coup, il les apercut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
villages. C'etait Luc qui portait le seau.

Ils s'embrasserent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
apres avoir jete a Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
Elle ne pensa point a lui offrir du lait ce jour-la.

Les deux petits soldats demeurerent cote a cote, immobiles comme
toujours, silencieux et calmes, sans que la placidite de leur visage
montrat rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.

A l'heure ordinaire, ils se leverent pour revenir.

Luc epluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le deposa
chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagerent sur le pont,
et, comme chaque dimanche, ils s'arreterent au milieu, afin de regarder
couler l'eau quelques instants.

Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
lui dit: "C'est-il que tu veux y boire un coup?" Comme il prononcait
le dernier mot, la tete de Jean emporta le reste, les jambes enlevees
decrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.

Luc, la gorge paralysee d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
plus loin quelque chose remuer; puis la tete de son camarade surgit a la
surface du fleuve, pour y rentrer aussitot.

Plus loin encore, il apercut, de nouveau, une main, une seule main
qui sortit de la riviere, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
accourus ne retrouverent point le corps ce jour-la.

Luc revint seul a la caserne, en courant, la tete affolee, et il raconta
l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
sur coup: "Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
bien que la tete fit culbute... et... et... le v'la qui tombe... qui
tombe..."

Il ne put en dire plus long, tant l'emotion l'etranglait.--S'il avait
su...





End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant

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