The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Monsieur Parent
       Et autres histoires courtes

Author: Guy de Maupassant

Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***




Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
Distributed Proofreaders. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.






MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes)

Par

GUY DE MAUPASSANT




MONSIEUR PARENT

I

Le petit Georges,  quatre pattes dans l'alle, faisait des montagnes de
sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'levait en pyramide, puis
plantait au sommet une feuille de marronnier.

Son pre, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention
concentre et amoureuse, ne voyait que lui dans l'troit jardin public
rempli de monde.

Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant
l'glise de la Trinit pour revenir, aprs avoir contourn le gazon,
d'autres enfants s'occupaient de mme,  leurs petits jeux de jeunes
animaux, tandis que les bonnes indiffrentes regardaient en l'air
avec leurs yeux de brutes, ou que les mres causaient entre elles en
surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant.

Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant
traner derrire elles les longs rubans clatants de leurs bonnets, et
portant dans leurs bras quelque chose de blanc envelopp de dentelles,
tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des
entretiens srieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du
square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches,
faisait sans cesse des dtours pour ne point dmolir des ouvrages de
terre, pour ne point craser des mains, pour ne point dranger le
travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines.

Le soleil allait disparatre derrire les toits de la rue Saint-Lazare
et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et pare,
Les marronniers s'clairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades,
devant le haut portail de l'glise, semblaient en argent liquide.

M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussire: il suivait ses
moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des
lvres  tous les mouvements de Georges.

Mais ayant lev les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se
trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par
le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entrana
vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer aprs sa
femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait  son ct.

Le pre alors le prit en ses bras, et, acclrant encore son allure, se
mit  souffler de peine en montant le trottoir inclin. C'tait un homme
de quarante ans; dj gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un
bon ventre de joyeux garon que les vnements ont rendu timide.

Il avait pous, quelques annes plus tt, une jeune femme aime
tendrement qui le traitait  prsent avec une rudesse et une autorit de
despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il
faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement
ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gots, ses
allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa
voix.

Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il
avait d'elle, Georges, g maintenant de trois ans, devenu la plus
grande joie et la plus grande proccupation de son coeur. Rentier
modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et
sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son
mari.

Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premire marche de
l'escalier, s'essuya le front, et se mit  monter.

Au second tage, il sonna.

Une vieille bonne qui l'avait lev, une de ces servantes matresses qui
sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse:

--Madame est-elle rentre?

La domestique haussa les paules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu
Madame rentrer pour six heures et demie?

Il rpondit d'un ton gn:

--C'est bon, tant mieux, a me donne le temps de me changer, car j'ai
trs chaud.

La servante le regardait avec une piti irrite et mprisante. Elle
grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il
a port le petit peut-tre; et tout a pour attendre Madame jusqu' sept
heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant  tre
prte  l'heure. Je fais mon dner pour huit heures, moi, et quand on
l'attend, tant pis, un rti ne doit pas tre brl!

M. Parent feignait de ne point couter. Il murmura: C'est bon, c'est
bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pts de sable.
Moi, je vais me changer. Recommande  la femme de chambre de bien
nettoyer le petit.

Et il entra dans son appartement. Ds qu'il y fut, il poussa le verrou
pour tre seul, bien seul, tout seul. Il tait tellement habitu,
maintenant,  se voir malmen et rudoy qu'il ne se jugeait en sret
que sous la protection des serrures. Il n'osait mme plus penser,
rflchir, raisonner avec lui-mme, s'il ne se sentait garanti par un
tour de clef contre les regards et les suppositions. S'tant affaiss
sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre,
il songea que Julie commenait  devenir un danger nouveau dans la
maison. Elle hassait sa femme, c'tait visible; elle hassait surtout
son camarade Paul Limousin rest, chose rare, l'ami intime et familier
du mnage, aprs avoir t l'insparable compagnon de sa vie de garon.

C'tait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et
lui, qui le dfendait, mme vivement, mme svrement, contre les
reproches immrits, contre les scnes harcelantes, contre tontes les
misres quotidiennes de son existence.

Mais voil que, depuis bientt six mois, Julie se permettait sans cesse
sur sa matresse des remarques et des apprciations malveillantes. Elle
la jugeait  tout moment, dclarait vingt fois par jour: Si j'tais
Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme a par le nez.
Enfin, enfin... Voil... chacun suivant sa nature.

Un jour mme elle avait t insolente avec Henriette, qui s'tait
contente de dire, le soir,  son mari: Tu sais,  la premire
parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi. Elle semblait
cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et
Parent attribuait cette mansutude  une considration pour la bonne qui
l'avait lev, et qui avait ferm les yeux de sa mre.

Mais c'tait fini, les choses ne pourraient traner plus longtemps;
et il s'pouvantait a l'ide de ce qui allait arriver. Que ferait-il?
Renvoyer Julie lui apparaissait comme une rsolution si redoutable,
qu'il n'osait y arrter sa pense. Lui donner raison contre sa
femme, tait galement impossible; et il ne se passerait pas un mois
maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux.

Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de
tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: Heureusement que
j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux.

Puis l'ide lui vint de consulter Limousin; il s'y rsolut; mais
aussitt le souvenir de l'inimiti ne entre sa bonne et son ami lui
fit craindre que celui-ci ne conseillt l'expulsion; et il demeurait de
nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes.

La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il
n'avait pas encore chang de linge! Alors, effar, essouffl, il
se dvtit, se lava, mit une chemise blanche, et se revtit avec
prcipitation, comme si on l'et attendu dans la pice voisine pour un
vnement d'une importance extrme.

Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien  redouter.

Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint
s'asseoir sur le canap; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra,
nettoy, peign, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa
avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux,
puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il
le fit sauter en l'air, l'levant jusqu'au plafond, au bout de ses
poignets. Puis il s'assit, fatigu par cet effort; et prenant Georges
sur un genou, il lui fit faire  dada.

L'enfant riait enchant, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir,
et le pre aussi riait et criait de contentement, secouant son gros
ventre, s'amusant plus encore que le petit.

Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de rsign, de meurtri. Il
l'aimait avec des lans fous, de grandes caresses emportes, avec toute
la tendresse honteuse cache en lui, qui n'avait jamais pu sortir,
s'pandre, mme aux premires heures de son mariage, sa femme s'tant
toujours montre sche et rserve.

Julie parut sur la porte, le visage ple, l'oeil brillant, et elle
annona d'une voix tremblante d'exaspration:

--Il est sept heures et demie, Monsieur.

Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et rsign, et murmura:

--En effet, il est sept heures et demie.

--Voil, mon dner est prt, maintenant.

Voyant l'orage, il s'effora de l'carter:

--Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentr, que tu ne le ferais que
pour huit heures?

--Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sr! Vous n'allez pas
vouloir faire manger le petit  huit heures maintenant: On dit a,
pardi, c'est une manire de parler.

Mais a dtruirait l'estomac du petit de le faire manger  huit heures!
Oh! s'il n'y avait que sa mre! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah
oui! parlons-en, en voil une mre! Si ce n'est pas une piti de voir
des mres comme a!

Parent, tout frmissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arrter net la
scne menaante.

--Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta matresse.
Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus  l'avenir.

La vieille bonne, suffoque par l'tonnement, tourna les talons et
sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du
lustre tintrent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une lgre et
vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air
silencieux du salon.

Georges, surpris d'abord, se mit  battre des mains avec bonheur, et,
gonflant ses joues, fit un gros boum de toute la force de ses poumons
pour imiter le bruit de la porte.

Alors son pre lui conta des histoires; mais la proccupation de son
esprit lui faisait perdre  tout moment le fil de son rcit; et le
petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux tonns.

Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir
marcher l'aiguille. Il aurait voulu arrter l'heure, faire immobile le
temps jusqu' la rentre de sa femme. Il n'en voulait pas  Henriette
d'tre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de
tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener
une irrparable catastrophe, des explications et des violences qu'il
n'osait mme imaginer. La seule pense de la querelle, des clats de
voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes
face  face se regardant au fond des yeux et se jetant  la tte des
mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui schait la bouche ainsi
qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il
n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur
son genou.

Huit heures sonnrent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle
n'avait plus son air exaspr, mais un air de rsolution mchante et
froide, plus redoutable encore.

--Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu' son dernier jour,
je vous ai lev aussi de votre naissance jusqu' aujourd'hui! Je crois
qu'on peut dire que je suis dvoue  la famille...

Elle attendit une rponse.

Parent balbutia: Mais oui, ma bonne Julie.

Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par intrt
d'argent, mais toujours par intrt pour vous; que je ne vous ai jamais
tromp ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches...

--Mais oui, ma bonne Julie.

--Eh bien, Monsieur, a ne peut pas durer plus longtemps. C'est par
amiti pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans
votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le
quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il
faut que je vous le dise aussi,  la fin, bien que a ne m'aille gure
de rapporter. Si Madame rentre comme a  des heures de fantaisie, c'est
qu'elle fait des choses abominables.

Il demeurait effar, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier:
Tais-toi... Tu sais que je t'ai dfendu...

Elle lui coupa la parole avec une rsolution irrsistible.

--Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a
longtemps que Madame a faut avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus
de vingt fois s'embrasser derrire les portes. Oh, allez! si M. Limousin
avait t riche, a n'est pas M. Parent que Madame aurait pous. Si
Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il
comprendrait la chose d'un bout  l'autre...

Parent s'tait lev, livide, balbutiant: Tais-toi... tais-toi... ou...

Elle continua:

--Non, je vous dirai tout. Madame a pous Monsieur par intrt; et elle
l'a tromp du premier jour. C'tait entendu entre eux, pardi! Il suffit
de rflchir pour comprendre a. Alors comme Madame n'tait pas contente
d'avoir pous Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie
dure, si dure que j'en avais le coeur cass, moi qui voyais a...

Il fit deux pas, les poings ferms, rptant: Tais-toi... tais-toi...
car il ne trouvait rien  rpondre.

La vieille bonne ne recula point; elle semblait rsolue  tout.

Mais Georges, effar d'abord, puis effray par ces voix grondantes, se
mit  pousser des cris aigus. Il restait debout derrire son pre, et,
la face crispe, la bouche ouverte, il hurlait.

La clameur de son fils exaspra Parent, l'emplit de courage et de
fureur. Il se prcipita vers Julie, les deux bras levs, prt  frapper
des deux mains, et criant: Ah misrable! tu vas tourner les sens du
petit.

Il la touchait dj! Elle lui jeta par lu face:

--Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai lev; a n'empchera
pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!...

Il s'arrta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face
d'elle tellement perdu qu'il ne comprenait plus rien.

Elle ajouta:--Il sufft de regarder le petit pour reconnatre le pre,
pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu' regarder ses
yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas....

Mais il l'avait saisie par les paules et il la secouait de toute sa
force, bgayant: Vipre... vipre! Hors d'ici, vipre!... Va-t'en ou je
te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!...

Et d'un effort dsespr il la lana dans la pice voisine. Elle tomba
sur la table servie dont les verres s'abattirent et se cassrent; puis,
s'tant releve, elle mit la table entre elle et son matre, et, tandis
qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des
paroles terribles:

--Monsieur n'a qu' sortir... ce soir... aprs dner... et qu' rentrer
tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur
essaye... il verra.

Elle avait gagn la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut
derrire elle, monta l'escalier de service jusqu' sa chambre de bonne
o elle s'tait enferme, et heurtant la porte:

--Tu vas quitter la maison  l'instant mme.

Elle rpondit  travers la planche:

--Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici.

Alors il redescendit lentement, en se cramponnant  la rampe pour ne
point tomber; et il rentra dans son salon o Georges pleurait, assis par
terre.

Parent s'affaissa sur un sige et regarda l'enfant d'un oeil hbt. Il
ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait tourdi,
abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tte;  peine se
souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis,
peu a peu, sa raison, comme une eau trouble, se calma et s'clairait;
et l'abominable rvlation commena  travailler son coeur.

Julie avait parl si net, avec une telle force, une telle assurance, une
telle sincrit, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait
 douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'tre trompe, aveugle par
son dvouement pour lui, entrane par une haine inconsciente contre
Henriette. Cependant,  mesure qu'il tchait de se rassurer et de se
convaincre, mille petits faits se rveillaient en son souvenir,
des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens
inobservs, presque inaperus, des sorties tardives, des absences
simultanes, et mme des gestes presque insignifiants, mais bizarres
qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant,
prenaient pour lui une importance extrme, tablissaient une connivence
entre eux. Tout ce qui s'tait pass depuis ses fianailles surgissait
brusquement en sa mmoire surexcite par l'angoisse. Il retrouvait tout,
des intonations singulires, des attitudes suspectes; et son pauvre
esprit d'homme calme et bon, harcel par le doute, lui montrait
maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'tre encore que des
soupons.

Il fouillait avec une obstination acharne dans ces cinq annes de
mariage, cherchant  retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et
chaque chose inquitante qu'il dcouvrait le piquait au coeur comme un
aiguillon de gupe.

Il ne pensait plus  Georges, qui se taisait maintenant, le derrire sur
le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit
 pleurer.

Son pre s'lana, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tte de
baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste?

Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulag,
consol, balbutiant: Georges..... mon petit Georges, mon cher petit
Georges..... Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!....
Oui, elle avait dit que son enfant tait  Limousin..... Oh! cela
n'tait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en
pouvait mme douter une seconde. C'tait l une de ces odieuses
infamies qui germent dans les mes ignobles des servantes! Il rptait:
Georges..... mon cher Georges. Le gamin, caress, s'tait tu de
nouveau.

Parent sentait la chaleur de la petite poitrine pntrer dans la sienne
 travers les toffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie;
cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait.

Alors il carta un peu de lui la tte mignonne et frise pour la
regarder avec passion. Il la contemplait avidement, perdument, se
grisant  la voir, et rptant toujours: Oh! mon petit..... mon petit
Georges!.....

Il pensa soudain: S'il ressemblait  Limousin... pourtant!

Ce fut en lui quelque chose d'trange, d'atroce, une poignante et
violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres,
comme si ses os, tout  coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il
ressemblait  Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui
riait maintenant. Il le regardait avec des yeux perdus, troubles,
hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche,
dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez,
de la bouche ou des joues de Limousin.

Sa pense s'garait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son
enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres,
des ressemblances invraisemblables.

Julie avait dit: Un aveugle ne s'y tromperait pas. Il y avait donc
quelque chose de frappant, quoique chose d'indniable! Mais quoi? Le
front? Oui, peut-tre? Cependant Limousin avait le front plus troit!
Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater
les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet
homme?

Parent pensait: Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop
troubl; je ne pourrais rien reconnatre maintenant... Il faut attendre;
il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant.

Puis il songea: Mais s'il me ressemblait,  moi, je serais sauv!
sauv!

Et il traversa le salon en deux enjambes pour aller examiner dans la
glace la face de son enfant  ct de la sienne.

Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent
tout proches, et il parlait haut, tant son garement tait grand.

Oui... nous avons le mme nez... le mme nez... peut-tre... ce n'est
pas sr... et le mme regard.... Mais non, il a les yeux bleus....
Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!...
Je ne veux plus voir... je deviens fou!...

Il se sauva loin de la glace,  l'autre bout du salon, tomba sur un
fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit  pleurer. Il
pleurait par grands sanglots dsesprs. Georges, effar d'entendre
gmir son pre, commena aussitt  hurler.

Le timbre d'entre sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'et
travers. Il dit: La voil... qu'est-ce que je vais faire?... Et il
courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de
s'essuyer les yeux. Mais, aprs quelques secondes, un nouveau coup de
timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie tait
partie sans que la femme de chambre fut prvenue. Donc personne n'irait
ouvrir? Que faire? Il y alla.

Voici que tout d'un coup il se sentait brave, rsolu, prt pour la
dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait mri en
quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une
fureur de timide et une tnacit de dbonnaire exaspr.

Il tremblait cependant! tait-ce de peur? Oui... Peut-tre avait-il
encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lchet
fouette?

Derrire la porte qu'il avait atteinte  pas furtifs, il s'arrta pour
couter. Son coeur battait  coups furieux; il n'entendait que ce
bruit-l: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigu de
Georges qui criait toujours, dans le salon.

Soudain, le son du timbre clatant sur sa tte, le secoua comme une
explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, dfaillant, il fit
tourner la clef et tira le battant.

Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier.

Elle dit, avec un air d'tonnement o apparaissait un peu d'irritation:

--C'est toi qui ouvres, maintenant? O est donc Julie?

Il avait la gorge serre, la respiration prcipite; et il s'efforait
de rpondre, sans pouvoir prononcer un mot.

Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande o est Julie.

Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie....

Sa femme commenait  se fcher:

--Comment, partie? O a? Pourquoi?

Il reprenait son aplomb peu  peu et sentait natre en lui une haine
mordante contre cette femme insolente, debout devant lui.

--Oui, partie pour tout  fait... je l'ai renvoye...

--Tu l'as renvoye?... Julie?... Mais tu es fou....

--Oui, je l'ai renvoye parce qu'elle avait t insolente... et
qu'elle... qu'elle a maltrait l'enfant.

--Julie?

--Oui... Julie.

--A propos de quoi a-t-elle t insolente?

--A propos de toi.

--A propos de moi?

--Oui... parce que son dner tait brl et que tu ne rentrais pas.

--Elle a dit...?

--Elle a dit... des choses dsobligeantes pour toi... et que je ne
devais pas... que je ne pouvais pas entendre....

--Quelles choses?

--Il est inutile de les rpter.

--Je dsire les connatre.

--Elle a dit qu'il tait trs malheureux pour un homme comme moi,
d'pouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins,
mauvaise matresse de maison, mauvaise mre, et mauvaise pouse....

La jeune femme tait entre dans l'antichambre, suivie par Limousin qui
ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement
la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en
bgayant, exaspre:

--Tu dis?... Tu dis?... que je suis...?

Il tait trs ple, trs calme. Il rpondit:

--Je ne dis rien, ma chre amie; je te rpte seulement les propos de
Julie, que tu as voulu connatre; et je te ferai remarquer que je l'ai
mise  la porte justement  cause de ces propos.

Elle frmissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les
joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle
sentait bien la rvolte, quoiqu'elle ne pt rien rpondre; et elle
cherchait  reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.

--Tu as dn? dit-elle.

--Non, j'ai attendu.

Elle haussa les paules avec impatience.

--C'est stupide d'attendre aprs sept heures et demie. Tu aurais d
comprendre que j'avais t retenue, que j'avais eu des affaires, des
courses.

Puis, tout  coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps,
et elle raconta, avec des paroles brves, hautaines, qu'ayant eu des
objets de mobilier  choisir trs loin, trs loin, rue de Rennes, elle
avait rencontr Limousin  sept heures passes, boulevard Saint-Germain,
en revenant, et qu'alors elle lui avait demand son bras pour entrer
manger un morceau dans un restaurant o elle n'osait pntrer seule,
bien qu'elle se sentt dfaillir de faim. Voil comment elle avait dn,
avec Limousin, si on pouvait appeler cela dner; car ils n'avaient pris
qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bte de revenir.

Parent rpondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas
de reproches.

Alors Limousin, rest jusque-l muet, presque cach derrire Henriette,
s'approcha et tendit sa main en murmurant:

--Tu vas bien?

Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, trs
bien.

Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernire phrase de son
mari.

--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu
as une intention.

Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te rpondre que je
ne m'tais pas inquit de ton retard et que je ne t'en faisais point un
crime.

Elle le prit de haut, cherchant un prtexte  querelle:--De mon
retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je
passe la nuit dehors.

--Mais non, ma chre amie. J'ai dit retard parce que je n'ai pas
d'autre mot. Tu devais rentrer  six heures et demie, tu rentres  huit
heures et demie. C'est un retard, a! Je le comprends trs bien;
je ne... ne... ne m'en tonne mme pas... Mais... mais... il m'est
difficile d'employer un autre mot.

--C'est que tu le prononces comme si j'avais dcouch...

--Mais non... mais non...

Elle vit qu'il cderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre,
quand elle s'aperut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec
un visage mu:

--Qu'a donc le petit?

--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltrait.

--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?

--Oh! presque rien. Elle l'a pouss et il est tomb.

Elle voulut voir son enfant et s'lana dans la salle  manger, puis
s'arrta net devant la table couverte de vin rpandu, de carafes et de
verres briss, et de salires renverses.

--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-l?

--C'est Julie qui...

Mais elle lui coupa la parole avec fureur:

--C'est trop fort,  la fin! Julie me traite de dvergonde, bat mon
enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu
trouves cela tout naturel.

--Mais non... puisque je l'ai renvoye.

--Vraiment!... Tu l'as renvoye!... Mais il fallait la faire arrter.
C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-l!

Il balbutia:--Mais... ma chre amie... je ne pouvais pourtant pas... il
n'y avait point de raison... Vraiment, il tait bien difficile...

Elle haussa les paules avec un infini ddain.

--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre
homme sans volont, sans fermet, sans nergie. Ah! elle a d t'en dire
de raides, ta Julie, pour que tu te sois dcid  la mettre dehors.
J'aurais voulu tre l une minute, rien qu'une minute.

Ayant ouvert la porte du salon, elle courut  Georges, le releva, le
serra dans ses bras en l'embrassant: Georget, qu'est-ce que tu as, mon
chat, mon mignon, mon poulet?

Caress par sa mre, il se tut. Elle rpta:

--Qu'est-ce que tu as?

Il rpondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effray:

--C'est Zulie qu'a battu papa.

Henriette se retourna vers son mari, stupfaite d'abord. Puis une folle
envie de rire s'veilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses
joues fines, releva sa lvre, retroussa les ailes de ses narines, et
enfin jaillit de sa bouche en une claire fuse de joie, en une cascade
de gaiet, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle rptait,
avec de petits cris mchants qui passaient entre ses dents blanches et
dchiraient Parent ainsi que des morsures: Ah!... ah!... ah!... ah!...
elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drle...
que c'est drle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu...
Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drle!...

Parent balbutiait:

--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai...
C'est moi, au contraire, qui l'ai jete dans la salle  manger, si fort
qu'elle a boulevers la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai
battue!

Henriette disait  son fils:--Rpte, mon poulet. C'est Julie qui a
battu papa!

Il rpondit:--Oui, c'est Zulie.

Puis, passant soudain  une autre ide, elle reprit:--Mais il n'a pas
dn, cet enfant-l? Tu n'as rien mang, mon chri?

--Non, maman.

Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou,
archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dn!

Il s'excusa, gar dans cette scne et dans cette explication, cras
sous cet croulement de sa vie.

--Mais, ma chre amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dner sans
toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais
revenir d'un moment  l'autre.

Elle lana dans un fauteuil son chapeau, gard jusque-l sur sa tte,
et, la voix nerveuse:

--Vraiment, c'est intolrable d'avoir affaire  des gens qui ne
comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par
eux-mmes. Alors, si j'tais rentre  minuit, l'enfant n'aurait rien
mang du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, aprs sept
heures et demie passes, que j'avais eu un empchement, un retard, une
entrave!...

Parent tremblait, sentant la colre le gagner; mais Limousin s'interposa
et, se tournant vers la jeune femme:

--Vous tes tout  fait injuste, ma chre amie. Parent ne pouvait pas
deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et
puis, comment vouliez-vous qu'il se tirt d'affaire tout seul, aprs
avoir renvoy Julie?

Mais Henriette, exaspre, rpondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se
tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se dbrouille!

Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant dj que son fils
n'avait point mang.

Alors Limousin, tout  coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa
et enleva les verres briss qui couvraient la table, remit le couvert et
assit l'enfant sur son petit fauteuil  grands pieds, pendant que Parent
allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.

Elle arriva tonne, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges o
elle travaillait.

Elle apporta la soupe, un gigot brl, puis des pommes de terre en
pure.

Parent s'tait assis  ct de son enfant, l'esprit en dtresse, la
raison emporte dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit,
essayait de manger lui-mme, coupait la viande, la mchait et l'avalait
avec effort, comme si sa gorge et t paralyse.

Alors, peu  peu, s'veilla dans son me un dsir affol de regarder
Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il
voulait voir s'il ressemblait  Georges. Mais il n'osait pas lever les
yeux. Il s'y dcida pourtant, et considra brusquement cette figure
qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblt ne l'avoir jamais
examine, tant elle lui parut diffrente de ce qu'il pensait. De seconde
en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant 
en reconnatre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres
sens; puis, aussitt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire
manger.

Deux mots ronflaient dans son oreille: Son pre! son pre! son pre!
Ils bourdonnaient  ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui,
cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre ct de cette table,
tait peut-tre le pre de son fils, de Georges, de son petit Georges.
Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de
ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles,
lui dchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son
couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le
sauverait; ce serait fini.

Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin,
manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la
nuit avec cette pense vrille en lui: Limousin, le pre de Georges!..
Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser
 rien, de parler  personne! Chaque jour,  toute heure,  toute
seconde, il se demanderait cela, il chercherait  savoir,  deviner,
 surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne
pourrait plus le voir sans endurer l'pouvantable souffrance de ce
doute, sans se sentir dchir jusqu'aux entrailles, sans tre tortur
jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans
cette maison,  ct de cet enfant qu'il aimerait et harait! Oui, il
finirait par le har assurment. Quel supplice! Oh! s'il tait certain
que Limousin ft le pre, peut-tre arriverait-il  se calmer, 
s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir tait
intolrable!

Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet
enfant  tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville,
le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les
lvres, l'adorer et penser sans cesse: Il n'est pas  moi, peut-tre?
Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans
les rues, ou se sauver soi-mme trs loin, si loin, qu'il n'entendrait
plus jamais parler de rien, jamais!

Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.

--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?

Limousin rpondit, en hsitant:--Ma foi, moi aussi.

Et elle fit rapporter le gigot.

Parent se demandait: Ont-ils dn? ou bien se sont-ils mis en retard 
un rendez-vous d'amour?

Ils mangeaient maintenant de grand apptit, tous les deux. Henriette,
tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'piait aussi, par regards
brusques, vite dtourns. Elle avait une robe de chambre rose garnie de
dentelles blanches; et sa tte blonde, son cou frais, ses mains grasses
sortaient de ce joli vtement coquet et parfum, comme d'une coquille
borde d'cume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent
les voyait embrasss, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne
pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi
cte  cte, en face de lui?

Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait t leur dupe depuis le
premier jour? tait-il possible qu'on se jout ainsi d'un homme, d'un
brave homme, parce que son pre lui avait laiss un peu d'argent!
Comment ne pouvait-on voir ces choses-l dans les mes, comment se
pouvait-il que rien ne rvlt aux coeurs droits les fraudes des coeurs
infmes, que la voix ft la mme pour mentir que pour adorer, et le
regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincre?

Il les piait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il
pensa: Je vais les surprendre ce soir. Et il dit:

--Ma chre amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je
m'occupe, ds aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de
suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai
peut-tre un peu tard.

Elle rpondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra
compagnie. Nous t'attendrons.

Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher
Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.

Parent s'tait lev. Il oscillait sur ses jambes, tourdi, trbuchant.
Il murmura: A tout  l'heure, et gagna la sortie en s'appuyant au mur,
car le parquet remuait comme une barque.

Georges tait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin
passrent au salon. Ds que la porte fut referme:--Ah, ! tu es donc
folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?

Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence  trouver violente cette
habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.

Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le
pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est
ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.

Elle prit une cigarette sur la chemine, l'alluma, et rpondit:--Mais
je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa
stupidit... et je le traite comme il le mrite.

Limousin reprit, d'une voix impatiente:

--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont
pareilles. Comment? voil un excellent garon, trop bon, stupide de
confiance et de bont, qui ne nous gne en rien, qui ne nous souponne
pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous
voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrag et pour
gter notre vie.

Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embtes! Toi, tu es lche, comme
tous les hommes! Tu as peur de ce crtin!

Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! , je voudrais bien savoir
ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il
malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort  la fin de
faire souffrir ce garon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui
en vouloir uniquement parce que tu le trompes.

Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:

--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que
tu aies un sale coeur?

Il se dfendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chre
amie, je te demande seulement de mnager un peu ton mari, parce que
nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu
devrais comprendre cela.

Ils taient tout prs l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris
tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garon content de lui;
elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et
mi-bourgeoise, ne dans une arrire-boutique, leve sur le seuil du
magasin  cueillir les passants d'un coup d'oeil, et marie, au hasard
de cette cueillette, avec le promeneur naf qui s'est pris d'elle pour
l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en
rentrant le soir.

Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je
l'excre justement parce qu'il m'a pouse, parce qu'il m'a achete
enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il
pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspre  toute seconde par sa
sottise que tu appelles de la bont, par sa lourdeur que tu appelles de
la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu
de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gne gure. Et
puis?... et puis?... Non, il est trop idiot  la fin de ne se douter de
rien! Je voudrais qu'il ft un peu jaloux au moins. Il y a des moments
o j'ai envie de lui crier: Mais tu ne vois donc rien, grosse bte, tu
ne comprends donc pas que Paul est mon amant.

Limousin se mit  rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de
ne pas troubler notre existence.

--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbcile-l, il n'y a rien 
craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien
il m'est odieux, combien il m'nerve. Toi, tu as toujours l'air de
le chrir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont
surprenants parfois.

--Il faut bien savoir dissimuler, ma chre.

--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous
autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de
suite davantage; nous autres, nous le hassons  partir du moment o
nous l'avons tromp.

--Je ne vois pas du tout pourquoi on harait un brave garon dont on
prend la femme.

--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque 
tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut
pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais
point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.

Et souriant, avec un doux mpris de roue, elle posa les deux mains sur
ses paules en tendant vers lui ses lvres; il pencha la tte vers elle
en l'enfermant dans une treinte, et leurs bouches se rencontrrent. Et
comme ils taient debout devant la glace de la chemine, un autre couple
tout pareil  eux s'embrassait derrire la pendule.

Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de
la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta
Limousin de ses deux bras; et ils aperurent Parent qui les regardait,
livide, les poings ferms, dchauss, et son chapeau sur le front.

Il les regardait, l'un aprs l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil,
sans remuer la tte. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua
sur Limousin, le prit  pleins bras comme pour l'touffer, le culbuta
jusque dans l'angle du salon d'un lan si imptueux, que l'autre,
perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son
crne contre la muraille.

Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son
amant, se jeta sur Parent, le saist par le cou, et enfonant dans la
chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs
de femme perdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui
mordait l'paule comme si elle et voulu le dchirer avec ses dents.
Parent, trangl, suffoquant, lcha Limousin, pour secouer sa femme
accroche  son col; et l'ayant empoigne par la taille, il la jeta,
d'une seule pousse,  l'autre bout du salon.

Puis, comme il avait la colre courte dos dbonnaires, et la violence
poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant,
puis, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'tait
rpandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin dbouch; et son
nergie insolite finissait en essoufflement.

Ds qu'il put parler, il balbutia:

--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...

Limousin restait immobile dans son angle, coll contre le mur, trop
effar pour rien comprendre encore, trop effray pour remuer un doigt.
Henriette, les poings appuys sur le guridon, la tte en avant,
dcoiffe, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille  une
bte qui va sauter.

Parent reprit d'une voix plus forte:

--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!

Voyant calme sa premire exaspration, sa femme s'enhardit, se
redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente dj:

--Tu as donc perdu la tte?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette
agression inqualifiable?...

Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et
bgayant:

--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai...
j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!...
misrable!... misrable!... Vous tes deux misrables!...
Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous
tuerais!... Allez-vous-en!...

Elle comprit que c'tait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait
point innocenter et qu'il fallait cder. Mais toute son impudence lui
tait revenue et sa haine contre cet nomme, exaspre a prsent, la
poussait  l'audace, mettait en elle un besoin de dfi, un besoin de
bravade.

Elle dit d'une voix claire:

--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.

Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colre nouvelle saisissait,
se mit  crier:

--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misrables!... ou bien!... ou
bien!...

Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tte.

Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par
le bras, l'arracha du mur o il semblait scell, et l'entrana vers la
porte en rptant: Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez
bien que cet homme est fou... Tenez donc!...

Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce
qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au
coeur, en quittant cette maison. Et une ide lui traversa l'esprit, une
de ces ides venimeuses, mortelles, o fermente toute la perfidie des
femmes.

Elle dit, rsolue:--Je veux emporter mon enfant.

Parent, stupfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler
de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... aprs...
aprs... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc,
gueuse!... Va-t'en!...

Elle revint vers lui, presque souriante, presque venge dj, et le
bravant, tout prs, face  face:

--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce
qu'il n'est pas  toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas 
toi... Il est  Limousin.

Parent, perdu, cria:--Tu mens... tu mens... misrable!

Mais elle reprit:--Imbcile! Tout le monde le sait, except toi. Je te
dis que voil son pre. Mais il suffit de regarder pour le voir...

Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se
retourna, saisit une bougie, et s'lana dans la chambre voisine.

Il revint presque aussitt, portant sur son bras le petit Georges
envelopp dans les couvertures de son lit. L'enfant, rveill en
sursaut, pouvant, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme,
puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers
l'escalier, o Limousin attendait par prudence.

Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les
verrous. A peine rentr dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur
le parquet.


II


Parent vcut seul, tout  fait seul. Pendant les premires semaines qui
suivirent la sparation, l'tonnement de sa vie nouvelle l'empcha de
songer beaucoup. Il avait repris son existence de garon, ses habitudes
de flnerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu
viter tout scandale, il faisait  sa femme une pension rgle par les
hommes d'affaires. Mais, peu  peu, le souvenir de l'enfant commena 
hanter sa pense. Souvent, quand il tait seul, chez lui, le soir,
il s'imaginait tout  coup entendre Georges crier papa. Son coeur
aussitt commenait  battre et il se levait bien vite pour ouvrir la
porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas
revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les
pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bte?

Aprs avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son
fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures
entires, des jours entiers. Ce n'tait point seulement une obsession
morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin
sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir
sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il
s'exasprait au souvenir enfivrant des caresses passes. Il sentait les
petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur
sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces
clineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux
lvres, l'affolait comme le dsir d'une femme aime qui s'est enfuie.

Dans la rue, tout  coup, il se mettait  pleurer en songeant qu'il
pourrait l'avoir, trottinant  son ct avec ses petits pieds, son gros
Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et,
la tte entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.

Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question:
tait-il ou n'tait-il pas le pre de Georges? Mais c'tait surtout la
nuit qu'il se livrait sur cette ide  des raisonnements interminables.
A peine couch, il recommenait, chaque soir, la mme srie
d'argumentations dsespres.

Aprs le dpart de sa femme, il n'avait plus dout tout d'abord:
l'enfant, certes, appartenait  Limousin. Puis, peu  peu, il se remit 
hsiter. Assurment, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune
valeur. Elle l'avait brav, en cherchant  le dsesprer. En pesant
froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour
qu'elle et menti.

Seul Limousin, peut-tre, aurait pu dire la vrit. Mais comment savoir,
comment l'interroger, comment le dcider  avouer?

Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, rsolu  aller trouver
Limousin,  le prier,  lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre
fin  cette abominable angoisse. Puis il se recouchait dsespr, ayant
rflchi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait mme
certainement pour empcher le pre vritable de reprendre son enfant.

Alors que faire? Rien!

Et il se dsolait d'avoir ainsi brusqu les vnements, de n'avoir point
rflchi, patient, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un
mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait d
feindre de ne rien souponner, et les laisser se trahir tout doucement.
Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner,
pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pre. Il les aurait
pis derrire les portes! Comment n'avait-il pas song  cela? Si
Limousin, demeur seul avec Georges, ne l'avait point aussitt saisi,
serr dans ses bras, bais passionnment, s'il l'avait laiss jouer
avec indiffrence, sans s'occuper de lui, aucune hsitation ne serait
demeure possible: c'est qu'alors il n'tait pas, il ne se croyait pas,
il ne se sentait pas le pre.

De sorte que lui, Parent, chassant la mre, aurait gard son fils, et il
aurait t heureux, tout  fait heureux.

Il se retournait dans son lit, suant et tortur, et cherchant  se
souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se
rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune
parole, aucune caresse suspects. Et puis la mre non plus ne s'occupait
gure de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans
doute aim davantage.

On l'avait donc spar de son fils par vengeance, par cruaut, pour le
punir de ce qu'il les avait surpris.

Et il se dcidai  aller, ds l'aurore, requrir les magistrats pour se
faire rendre Georget.

Mais  peine avait-il pris cette rsolution qu'il se sentait envahi par
la certitude contraire. Du moment que Limousin avait t, ds le premier
jour, l'amant d'Henriette, l'amant aim, elle avait d se donner  lui
avec cet lan, cet abandon, cette ardeur qui rendent mres les femmes.
La rserve froide qu'elle avait toujours apporte dans ses relations
intimes avec lui, Parent, n'tait-elle pas aussi un obstacle  ce
qu'elle et t fconde par son baiser!

Alors il allait rclamer, prendre avec lui, conserver toujours
et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder,
l'embrasser, l'entendre dire papa sans que cette pense le frappt,
le dchirt: Ce n'est point mon fils. Il allait se condamner  ce
supplice de tous les instants,  cette vie de misrable! Non, il valait
mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul.

Et chaque jour, chaque nuit recommenaient ces abominables hsitations
et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait
surtout l'obscurit du soir qui vient, la tristesse des crpuscules.
C'tait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation
de dsespoir qui tombait avec les tnbres, le noyait et l'affolait. Il
avait peur de ses penses comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait
devant elles ainsi qu'une bte poursuivie. Il redoutait surtout son
logis vide, si noir, terrible, et les rues dsertes aussi o brille
seulement, de place en place, un bec de gaz, o le passant isol qu'on
entend de loin semble un rdeur et fait ralentir ou hter le pas selon
qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit.

Et Parent, malgr lui, par instinct, allait vers les grandes rues
illumines et populeuses. La lumire et la foule l'attiraient,
l'occupaient et l'tourdissaient. Puis, quand il tait las d'errer,
de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants
devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la
solitude et du silence le poussait vers un grand caf plein de buveurs
et de clart. Il y allait comme les mouches vont  la flamme, s'asseyait
devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait
lentement, s'inquitant chaque fois qu'un consommateur se levait pour
s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier
de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure o le garon, debout
devant lui, prononcerait d'un air furieux: Allons, Monsieur, on ferme!

Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables,
teindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du
comptoir. Il regardait d'un oeil navr la caissire compter son argent
et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pouss dehors par le
personnel qui murmurait: En voil un empot! On dirait qu'il ne sait
pas o coucher.

Et ds qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommenait 
penser  Georget et  se creuser la tte,  se torturer la pense pour
dcouvrir s'il tait ou s'il n'tait point le pre de son enfant.

Il prit ainsi l'habitude de la brasserie o le coudoiement continu des
buveurs met prs de vous un public familier et silencieux, o la grasse
fume des pipes endort les inquitudes, tandis que la bire paisse
alourdit l'esprit et calme le coeur.

Il y vcut. A peine lev, il allait chercher l des voisins pour occuper
son regard et sa pense. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit
bientt ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table
de marbre, et le garon apportait vivement une assiette, un verre, une
serviette et le djeuner du jour. Ds qu'il avait fini de manger, il
buvait lentement son caf, l'oeil fix sur le carafon d'eau-de-vie qui
lui donnerait bientt une bonne heure d'abrutissement. Il trempait
d'abord ses lvres dans le cognac, comme pour en prendre le got,
cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis
il se le versait dans la bouche, goutte  goutte, en renversant la tte;
promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives,
sur toute la muqueuse de ses joues, la mlant avec la salive claire que
ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce mlange, il l'avalait
avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge,
jusqu'au fond de son estomac.

Aprs chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois
ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il
penchait la tte sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se
rveillait vers le milieu de l'aprs-midi, et tendait aussitt la main
vers le bock que le garon avait pos devant lui pendant son sommeil;
puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge,
relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne
blanche aperue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait
les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux
qu'il avait dj lus le matin.

Il les recommenait, de la premire ligne  la dernire, y compris les
rclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes
des thtres.

Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards,
pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir  la place
qu'on lui avait conserve et demandait son absinthe.

Alors il causait avec les habitus dont il avait fait la connaissance.
Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les
vnements politiques: cela le menait  l'heure du dner. La soire se
passait comme l'aprs-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'tait pour
lui l'instant terrible, l'instant o il fallait rentrer dans le noir,
dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de penses horribles
et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne
de ses parents, personne qui pt lui rappeler sa vie passe.

Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une
chambre dans un grand htel, une belle chambre d'entresol afin de voir
les passants. Il n'tait plus seul en ce vaste logis public; il sentait
grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derrire les
cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop
cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il
sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire,
le long de toutes les portes fermes, en regardant avec tristesse les
souliers accoupls devant chacune, les mignonnes bottines de femme
blotties  ct des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces
gens-l taient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote 
cte ou embrasss, dans la chaleur de leur couche.

Cinq annes se passrent ainsi; cinq annes mornes, sans autres
vnements que des amours de deux heures,  deux louis, de temps en
temps.

Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine
et la rue Drouot, il aperut tout  coup une femme dont la tournure le
frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les
trois marchaient devant lui. Il se demandait: O donc ai-je vu ces
personnes-l? et, tout  coup, il reconnut un geste de la main: c'tait
sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges.

Son coeur battait  l'touffer; il ne s'arrta pas cependant; il voulait
les voir; et il les suivit. On et dit un mnage, un bon mnage de bons
bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement
en le regardant parfois de ct. Parent la voyait alors de profil,
reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa
bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le
proccupait. Comme il tait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir
la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le
col en boucles frises. C'tait Georget, ce haut garon aux jambes nues,
qui allait, ainsi qu'un petit homme,  ct de sa mre.

Comme ils s'taient arrts devant un magasin, il les vit soudain
tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au
contraire, plus frache que jamais, avait plutt engraiss; Georges
tait devenu mconnaissable, si diffrent de jadis!

Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devana
 grands pas pour revenir; et les revoir, de tout prs, en face. Quand
il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir
dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit
tourna la tte et regarda ce maladroit avec des yeux mcontents. Alors
Parent s'enfuit, frapp, poursuivi, bless par ce regard. Il s'enfuit
 la faon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir t vu et
reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu' sa
brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise.

Il but trois absinthes, ce soir-l.

Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre.
Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles,
pre, mre, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer
dner chez eux. Cette vision nouvelle effaait l'ancienne. C'tait autre
chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur.
Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aim et tant
embrass jadis, disparaissait dans un pass lointain et fini, et il en
voyait un nouveau, comme un frre du premier, un garonnet aux mollets
nus, qui ne le connaissait pas, celui-l! Il souffrait affreusement de
cette pense. L'amour du petit tait mort; aucun lien n'existait plus
entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait
mme regard d'un oeil mchant.

Puis, peu  peu, son me se calma encore; ses tortures mentales
s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits
devint indcise, plus rare. Il se remit  vivre  peu prs comme tout le
monde, comme tous les dsoeuvrs qui boivent des bocks sur des tables
de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rp des
banquettes.

Il vieillit dans la fume des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme
du gaz, considra comme des vnements le bain de chaque semaine, la
taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vtement neuf ou
d'un chapeau. Quand il arrivait  sa brasserie coiff d'un nouveau
couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de
s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait
de diffrentes faons, et demandait enfin  son amie, la dame du
comptoir, qui le regardait avec intrt: Trouvez-vous qu'il me va
bien?

Deux ou trois fois par an il allait au thtre; et, l't, il passait
quelquefois ses soires dans un caf-concert des Champs-Elyses. Il en
rapportait dans sa tte des airs qui chantaient au fond de sa mmoire
pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait mme en battant la mesure
avec son pied, lorsqu'il tait assis devant son bock.

Les annes se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles
taient vides.

Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait  la mort sans remuer,
sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la
grande glace o il appuyait son crne plus dnud chaque jour refltait
les ravages du temps qui passe et fuit en dvorant les hommes, les
pauvres hommes.

Il ne pensait plus que rarement,  prsent, au drame affreux o avait
sombr sa vie, car vingt ans s'taient couls depuis cette soire
effroyable.

Mais l'existence qu'il s'tait faite ensuite l'avait us, amolli,
puis; et souvent le patron de sa brasserie, le sixime patron depuis
son entre dans cet tablissement, lui disait: Vous devriez vous
secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller 
la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques
mois.

Et quand son client venait de sortir, ce commerant communiquait ses
rflexions  sa caissire. Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton,
a ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc  aller aux
environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en
vous. Voil bientt l't, a le retapera.

Et la caissire, pleine de piti et de bienveillance pour ce
consommateur obstin, rptait chaque jour  Parent: Voyons, Monsieur,
dcidez-vous  prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait
beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!

Et elle lui communiquait ses rves, les rves potiques et simples de
toutes les pauvres filles enfermes d'un bout  l'autre de l'anne
derrire les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie
factice et bruyante de la rue, en songeant  la vie calme et douce des
champs,  la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur
les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivires, sur les
vaches couches dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes
les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses,
blanches, si gentilles, si fraches, si parfumes, toutes les fleurs
de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros
bouquets.

Elle prenait plaisir  lui parler sans cesse de son dsir ternel,
irralis et irralisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait
plaisir  l'couter. Il venait s'asseoir maintenant  ct du comptoir
pour causer avec Mlle Zo et discuter sur la campagne avec elle. Alors,
peu  peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait
vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville.

Un matin il demanda:

--Savez-vous o on peut bien djeuner aux environs de Paris?

Elle rpondit:

--Allez donc  la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli!

Il s'y tait promen autrefois au moment de ses fianailles. Il se
dcida  y retourner.

Il choisit un dimanche, sans raison spciale, uniquement parce qu'il est
d'usage de sortir le dimanche, mme quand on ne fait rien en semaine.

Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain.

C'tait au commencement de juillet, par un jour clatant et chaud. Assis
contre la portire de son wagon, il regardait courir les arbres et les
petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste,
ennuy d'avoir cd  ce dsir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le
paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il
serait volontiers descendu  chaque station pour s'asseoir au caf
aperu derrire la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier
train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long,
trs long. Il restait assis des journes entires pourvu qu'il et
sous les yeux les mmes choses immobiles, mais il trouvait nervant et
fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays
tout entier, tandis que lui-mme ne faisait pas un mouvement.

Il s'intressa  la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous
le pont de Chatou il aperut des yoles qui passaient enleves  grands
coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: Voil des
gaillards qui ne doivent pas s'embter!

Le long ruban de rivire droul des deux cts du pont du Pecq veilla,
dans le fond de son coeur, un vague dsir de promenade au bord des
berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui prcde la gare de
Saint-Germain pour s'arrter bientt au quai d'arrive.

Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains
derrire le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de
fer, il s'arrta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'talait
en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuple de
grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches
traversaient ce large pays, des bouts de forts le boisaient par places,
les tangs du Vsinet brillaient comme des plaques d'argent, et les
coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une
brume lgre et bleutre qui les laissait  peine deviner. Le soleil
baignait de sa lumire abondante et chaude tout le grand paysage un
peu voil par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffe
s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la
Seine, qui se droulait comme un serpent sans fin a travers les plaines,
contournait les villages et longeait les collines.

Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des sves, caressait
la peau, pntrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur,
allger l'esprit, vivifier le sang.

Parent, surpris, la respirait largement, les yeux blouis par l'tendue
du paysage; et il murmura: Tiens, on est bien ici.

Puis il fit quelques pas, et s'arrta de nouveau pour regarder. Il
croyait dcouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les
choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son me, des
vnements ignors, des bonheurs entrevus, des joies inexplores,
tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais souponn et qui s'ouvrait
brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimite.

Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illumine par la
clart violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annes de caf,
mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en
aller l-bas, l-bas, chez des peuples trangers, sur des terres peu
connues, au del des mers, s'intresser  tout ce qui passionne les
autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes,
la vie mystrieuse, charmante ou poignante, toujours changeante,
toujours inexplicable et curieuse.

Maintenant il tait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu' la
mort, sans famille, sans amis, sans esprances, sans curiosit pour
rien. Une dtresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de
se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son
engourdissement! Toutes les penses, tous les rves, tous les dsirs qui
dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'taient rveills, remus
par ce rayon de soleil sur les plaines.

Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait
perdre la tte, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour
djeuner, s'tourdir avec du vin et de l'alcool et parler  quelqu'un,
au moins.

Il prit une petite table dans les bosquets d'o l'on domine toute la
campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite.

D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se
sentait mieux; il n'tait plus seul.

Dans une tonnelle, trois personnes djeunaient. Il les avait regardes
plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indiffrents.

Tout  coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font
tressaillir les moelles.

Elle avait dit, cette voix: Georges, tu vas dcouper le poulet.

Et une autre voix rpondit: Oui, maman.

Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels
taient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme tait
toute blanche, trs forte, une vieille dame srieuse et respectable; et
elle mangeait en avanant la tte, par crainte des taches, bien qu'elle
et recouvert ses seins d'une serviette. Georges tait devenu un homme.
Il avait de la barbe, de cette barbe ingale et presque incolore qui
frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute
forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute.
Parent le regardait, stupfait! C'tait l Georges, son fils?--Non, il
ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun
entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les paules un peu
votes.

Donc ces trois tres semblaient heureux et contents; ils venaient
djeuner  la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une
existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis
chaud et peupl, peupl par tous les riens qui font la vie agrable, par
toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on
change sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vcu ainsi, grce 
lui Parent, avec son argent, aprs l'avoir tromp, vol, perdu! Ils
l'avaient condamn, lui, l'innocent, le naf, le dbonnaire,  toutes
les tristesses de la solitude,  l'abominable vie qu'il avait mene
entre un trottoir et un comptoir,  toutes les tortures morales et 
toutes les misres physiques! Ils avaient fait de lui un tre inutile,
perdu, gar dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans
attentes, qui n'esprait rien de rien et de personne. Pour lui la terre
tait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir
les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris,
ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derrire aucune porte, la
figure cherche, chrie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit
en vous apercevant. Et cette ide surtout le travaillait, l'ide de la
porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derrire.

Et c'tait la faute de ces trois misrables, cela! la faute de cette
femme indigne, de cet ami infme et de ce grand garon blond qui prenait
des airs arrogants.

Il en voulait maintenant  l'enfant autant qu'aux deux autres!
N'tait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gard,
aim, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lch bien vite la
mre et le petit s'il n'avait pas su que le petit tait  lui, bien 
lui? Est-ce qu'on lve les enfants des autres?

Donc, ils taient l, tout prs, ces trois malfaiteurs qui l'avaient
tant fait souffrir.

Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes
ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses dsespoirs. Il
s'exasprait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de
les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tte de
Limousin qu'il voyait,  toute seconde, se baisser vers son assiette et
se relever aussitt.

Et ils continueraient  vivre ainsi, sans soucis, sans inquitudes
d'aucune sorte. Non, non. C'en tait trop  la fin! Il se vengerait; il
allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais
comment? Il cherchait, rvait des choses effroyables comme il en arrive
dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait,
coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas
laisser chapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute
jamais.

Soudain, il eut une ide, une ide terrible; et il cessa de boire pour
la mrir. Un sourire plissait ses lvres; il murmurait: Je les tiens.
Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.

Un garon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur dsire ensuite?

--Rien. Du caf et du cognac, du meilleur.

Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop
de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il
attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement
sur la terrasse ou dans la fort. Quand ils seraient un peu loigns,
il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il
n'tait pas trop tt d'ailleurs, aprs vingt-trois ans de souffrances.
Ah! ils ne souponnaient gure ce qui allait leur arriver.

Ils achevaient doucement leur djeuner, en causant avec scurit. Parent
ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes.
La figure de sa femme, surtout, l'exasprait. Elle avait pris un air
hautain, un air de dvote grasse, de dvote inabordable, cuirasse de
principes, blinde de vertu.

Puis, ils payrent l'addition et se levrent. Alors il vit Limousin. On
et dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses
beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les
revers de sa redingote.

Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur
l'oreille. Parent, aussitt, les suivit.

Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirrent le paysage avec
placidit, comme admirent les gens repus; puis ils entrrent dans la
fort.

Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se
cachant pour ne point veiller trop tt leur attention.

Ils allaient  petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tide.
Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite,  son
ct, en pouse sre et fire d'elle. Georges abattait des feuilles avec
sa badine, et franchissait parfois les fosss de la route, d'un saut
lger de jeune cheval ardent prt  s'emporter dans le feuillage.

Parent, peu  peu, se rapprochait, haletant d'motion et de fatigue;
car il ne marchait plus jamais. Bientt il les rejoignit, mais une peur
l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devana, pour
revenir sur eux et les aborder en face.

Il allait, le coeur battant, les sentant derrire lui maintenant, et il
se rptait: Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est
le moment.

Il se retourna. Ils s'taient assis, tous les trois, sur l'herbe, au
pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.

Alors il se dcida, et il revint  pas rapides. S'tant arrt devant
eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brve, d'une
voix casse par l'motion:

--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?

Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.

Il reprit:

--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis
Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que
c'tait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah!
mais non, me voil revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.

Henriette, effare, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: Oh!
mon Dieu!

Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mre, Georges s'tait lev,
prt  le saisir au collet.

Limousin, atterr, regardait avec des yeux effars ce revenant qui,
ayant souffl quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous
expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez tromp, vous
m'avez condamn  une vie de forat, et vous avez cru que je ne vous
rattraperais pas!

Mais le jeune homme le prit par les paules, et le repoussant:

--tes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien
vite ou je vais vous rosser, moi!

Parent rpondit:

--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-l.

Mais Georges, exaspr, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:

--Lche-moi donc. Je suis ton pre... Tiens, regarde s'ils me
reconnaissent maintenant, ces misrables!

Effar, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mre.

Parent, libre, s'avana vers elle:

--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri
Parent, et que je suis son pre puisqu'il se nomme Georges Parent,
puisque vous tes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon
argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je
vous ai chasss de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasss
de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infme,
avec votre amant!

--Dites-lui ce que j'tais, moi, un brave homme, pous par vous pour ma
fortune, et tromp depuis le premier jour. Dites-lui qui vous tes et
qui je suis...

Il balbutiait, haletait, emport par la colre.

La femme cria d'une voix dchirante:

--Paul, Paul, empche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empche-le,
qu'il ne dise pas cela devant mon fils!

Limousin,  son tour, s'tait lev. Il murmura, d'une voix trs basse:

--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.

Parent reprit avec emportement:

--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose
que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.

Puis, se tournant vers Georges, perdu, qui s'tait appuy contre un
arbre:

--coute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pens que ce
n'tait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me dsesprer.
Tu tais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emport en me jurant
que je n'tais pas ton pre, mais que ton pre, c'tait lui! A-t-elle
menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.

Il s'avana tout prs d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main
dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de
me dire lequel de nous est le pre de ce jeune homme: lui ou moi; votre
mari ou votre amant. Allons, allons, dites!

Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:

--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour o tu te
sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle
ne rpond pas, rponds toi-mme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle.
Dis, es-tu le pre de ce garon? Allons, allons, parle!

Il revint vers sa femme.

--Si vous ne voulez pas me le dire  moi, dites-le  votre fils au
moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est
son pre. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne
peux pas te le dire, mon garon.

Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras
comme un pileptique.

--Voil... voil... Rpondez donc... Elle ne sait pas... Je parie
qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle
couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait...
personne... Est-ce qu'on sait ces choses-l?... Tu ne le sauras pas non
plus, mon garon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais...
Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas...
Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait...
Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis...
Bonsoir... c'est fini... Si elle se dcide  te le dire, tu viendras me
l'apprendre, htel des Continents, n'est-ce pas?... a me fera plaisir
de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrment...

Et il s'en alla en gesticulant, continuant  parler seul, sous les
grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sves. Il ne
se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une
pousse de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emport par
son ide fixe.

Tout  coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta
dedans. Durant la route, sa colre s'apaisa, il reprit ses sens et il
rentra dans Paris, stupfait de son audace.

Il se sentait bris comme si on lui et rompu les os. Il alla cependant
prendre un bock  sa brasserie.

En le voyant entrer, Mlle Zo, surprise, lui demanda:--Dj revenu?
Est-ce que vous tes fatigu?

Il rpondit:--Oui... oui... trs fatigu... trs fatigu.... Vous
comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y
retournerai point,  la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici.
Dsormais, je ne bougerai plus.

Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgr l'envie qu'elle
en avait.

Pour la premire fois de sa vie il se grisa tout  fait, ce soir-l, et
on dut le rapporter chez lui.



LA BTE  MAT' BELHOMME


La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs
attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'htel du Commerce tenu
par Malandain fils.

C'tait une voiture jaune, monte sur des roues jaunes aussi autrefois,
mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de
devant taient toutes petites; celles de derrire, hautes et frles,
portaient le coffre difforme et enfl comme un ventre de bte. Trois
rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les ttes
normes et les gros genoux ronds, atteles en arbalte, devaient traner
cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les
chevaux semblaient endormis dj devant l'trange vhicule.

Le cocher Csaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple
cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et
d'escalader l'impriale, la face rougie par le grand air des champs,
les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus
clignotants sous les coups de vent et de grle, apparut sur la porte de
l'htel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers
ronds, pleins de volailles effares, attendaient devant les paysannes
immobiles. Csaire Horlaville les prit l'un aprs l'autre et les posa
sur le toit de sa voiture; puis il y plaa plus doucement ceux qui
contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs
de grain, de menus paquets envelopps de mouchoirs, de bouts de toile ou
de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrire et, tirant une liste de
sa poche, il lut en appelant:

--Monsieur le cur de Gorgeville.

Le prtre s'avana, un grand homme puissant, large, gros, violac et
d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les
femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.

--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?

L'homme se hta, long, timide, enredingot jusqu'aux genoux; et il
disparut  son tour dans la porte ouverte.

--Mat' Poiret, deux places.

Poiret s'en vint, haut et tortu, courb par la charrue, maigri par
l'abstinence, osseux, la peau sche par l'oubli des lavages. Sa femme
le suivait, petite et maigre, pareille  une bique fatigue, portant 
deux mains un immense parapluie vert.

--Mat' Rabot, deux places.

Rabot hsita, tant de nature perplexe. Il demanda: C'est ben m
qu't'appelles?

Le cocher, qu'on avait surnomm dgourdi, allait rpondre une factie,
quand Rabot piqua une tte vers la portire, lanc en avant par une
pousse de sa femme, une gaillarde haute et carre dont le ventre tait
vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.

Et Rabot fila dans la voiture  la faon d'un rat qui rentre dans son
trou.

--Mat' Caniveau.

Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et
s'engouffra  son tour dans l'intrieur du coffre jaune.

--Mat' Belhomme.

Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face
dolente, un mouchoir appliqu sur l'oreille comme s'il souffrait d'un
fort mal de dents.

Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulires
vestes de drap noir ou verdtre, vtements de crmonie qu'ils
dcouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs taient coiffs
de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprme lgance dans la
campagne normande.

Gsaire Horlaville referma la portire de sa bote, puis monta sur son
sige et fit claquer son fouet.

Les trois chevaux parurent se rveiller et, remuant le cou, firent
entendre un vague murmure de grelots.

Le cocher, alors, hurlant: Hue! de toute sa poitrine, fouailla les
btes  tour de bras. Elles s'agitrent, firent un effort, et se mirent
en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrire elles, la voiture,
secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts,
faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que
chaque ligne de voyageurs, ballotte et balance par les secousses,
avait des reflux de flots  tous les remous des cahots.

On se tut d'abord, par respect pour le cur, qui gnait les
panchements. Il se mit  parler le premier, tant d'un caractre
loquace et familier.

--Eh bien, mat' Caniveau, dit-il, a va-t-il comme vous voulez?

L'norme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre
liait avec l'ecclsiastique, rpondit en souriant:

--Toutd'mme, m'sieu l'cur, toutd'mme, et d'vote part?

--Oh! d'ma part, a va toujours.

--Et vous, mat'Poiret? demanda l'abb.

--Oh! m, a irait, n'taient les cossards (colzas) qui n'donneront
gure c't'anne; et, vu les affaires, c'est l-dessus qu'on s'rattrape.

--Que voulez-vous, les temps sont durs.

--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande
femme de mat'Rabot.

Comme elle tait d'un village voisin, le cur ne la connaissait que de
nom.

--C'est vous, la Blondel? dit-il.

--Oui, c'est m, qu'a pous Rabot.

Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une
grande inclinaison de tte en avant, comme pour dire: C'est bien moi
Rabot, qu'a pous la Blondel.

Soudain mat Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son
oreille, se mit  gmir d'une faon lamentable. Il faisait gniau...
gniau... gniau en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.

--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cur.

Le paysan cessa un instant de geindre pour rpondre:--Non point...
m'sieu le cur.... C'est point des dents... c'est dloreille, du fond
dloreille.

--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dpt?

--J'sais point si c'est un dpt, mais j'sais ben qu'c'est eune bte,
un' grosse bte, qui m'a entr d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans
l'grenier.

--Un' bte. Vous tes sr?

--Si j'en suis sr? Comme du Paradis, m'sieu le cur, vu qu'a m'grignote
l'fond dloreille. A m'mange la tte, pour sr! a m'mange la tte? Oh!
gniau... gniau... gniau.... Et il se remit  taper du pied.

Un grand intrt s'tait veill dans l'assistance. Chacun donnait son
avis. Poiret voulait que ce ft une araigne, l'instituteur que ce ft
une chenille. Il avait vu a une fois dj  Campemuret, dans l'Orne, o
il tait rest six ans; mme la chenille tait entre dans la tte et
sortie parle nez. Mais l'homme tait demeur sourd de cette oreille-l,
puisqu'il avait le tympan crev.

--C'est plutt un ver, dclara le cur.

Mat' Belhomme, la tte renverse de ct et appuye contre la portire,
car il tait mont le dernier, gmissait toujours.

--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frmi,
eune grosso frmi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cur... a
galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misre!!...

--T'as point vu l'mdecin? demanda Caniveau.

--Pour sr, non.

--D'o vient a?

La peur du mdecin sembla gurir Belhomme.

Il se redressa, sans toutefois lcher son mouchoir.

--D'o vient a! T'as des sous pour eusse, t, pour ces fainants-l? Y
s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! a
fait, deusse cus de cent sous, deusse cus, pour sur... Et qu'est-ce
qu'il aurait fait, dis, a fainant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait?
Sais-tu, t?

Caniveau riait.

--Non j'sais point? Ousqu tu vas, comme a?

--J'vas t'au Havre v Chambrelan.

--Qu Chambrelan?

--L'gurisseux, donc.

--Qu gurisseux?

--L'gurisseux qu'a guri mon p.

--Ton p?

--Oui, mon p, dans l'temps.

--Que qu'il avait, ton p?

--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.

--Qu qui li a fait ton Chambrelan?

--Il y a mani l'dos comm' pou' f du pain, avec les deux mains donc! Et
a y a pass en une couple d'heures!

Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononc des paroles,
mais il n'osait pas dire a devant le cur.

Caniveau reprit en riant:

--C'est-il point quque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris u
trou-l pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'f sauver.

Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commena  imiter les
aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait,
piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit  rire dans la voiture, mme
l'instituteur qui ne riait jamais.

Cependant, comme Belhomme paraissait fch qu'on se moqut de lui, le
cur dtourna la conversation et, s'adressant  la grande femme de
Rabot:

--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?

--Que oui, m'sieu le cur... Que c'est dur  lever!

Rabot opinait de la tte, comme pour dire: Oh! oui, c'est dur 
lever.

--Combien d'enfants?

Elle dclara avec autorit, d'une voix forte et sre:

--Seize enfants, m'sieu l'cur! Quinze de mon homme!

Et Rabot se mit  sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait
fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on
n'en pouvait point douter. Il en tait fier, parbleu!

De qui le seizime? Elle ne le dit pas. C'tait le premier, sans doute?
On le savait peut-tre, car on ne s'tonna point. Caniveau lui-mme
demeura impassible.

Mais Belhomme se mit  gmir:

--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh!
misre!...

La voiture s'arrtait au caf Polyte. Le cur dit: Si on vous coulait
un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-tre sortir. Voulez-vous
essayer?

--Pour sr! J'veux ben.

Et tout le monde descendit pour assister  l'opration.

Le prtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il
chargea l'instituteur de tenir bien incline la tte du patient; puis,
ds que le liquide aurait pntr dans le canal, de la renverser
brusquement.

Mais Caniveau, qui regardait dj dans l'oreille de Belhomme pour voir
s'il ne dcouvrirait pas la bte  l'oeil nu, s'cria:

--Cr nom d'un nom, qu marmelade! Faut dboucher a, mon vieux. Jamais
ton lapin sortira dans c'te confiture-l. Il s'y collerait les quat'
pattes.

Le cur examina  son tour le passage et le reconnut trop troit et trop
embourb pour tenter l'expulsion de la bte. Ce fut l'instituteur qui
dbarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au
milieu de l'anxit gnrale, le prtre versa, dans ce conduit nettoy,
un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans
le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tle sur la
cuvette, comme s'il eut voulu la dvisser. Quelques gouttes retombrent
dans le vase blanc. Tous les voyageurs se prcipitrent. Aucune bte
n'tait sortie.

Cependant Belhomme dclarant: Je sens pu rien, le
cur, triomphant, s'cria: Certainement elle est noye. Tout le monde
tait content. On remonta dans la voiture.

Mais  peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris
terribles. La bte s'tait rveille et tait devenue furieuse. Il
affirmait mme qu'elle tait entre dans la tte maintenant, qu'elle lui
dvorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme
de Poiret, le croyant possd du diable, se mit  pleurer en faisant le
signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta
qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les
mouvements de la bte, semblait la voir, la suivre du regard: Tenez,
v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qu misre!

Caniveau s'impatientait: C'est l'iau qui la rend enrage, c'te bte.
All' est p't-tre ben accoutume au vin.

On se remit  rire. Il reprit: Quand j'allons arriver au caf Bourboux,
donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.

Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit  crier comme si on
lui arrachait l'me. Le cur fut oblig de lui soutenir la tte. On pria
Csaire Horlaville d'arrter  la premire maison rencontre.

C'tait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transport;
puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opration.
Caniveau conseillait toujours de mler de l'eau-de-vie  l'eau, afin de
griser et d'endormir la bte, de la tuer peut-tre. Mais le cur prfra
du vinaigre.

On fit couler le mlange goutte  goutte, cette fois, afin qu'il
pntrt jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe
habit.

Une cuvette ayant t de nouveau apporte, Belhomme fut retourne tout
d'une pice par le cur et Caniveau, ces deux colosses, tandis que
l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien
vider l'autre.

Csaire Horlaville, lui-mme, tait entr pour voir, son fouet  la
main.

Et soudain, on aperut au fond de la cuvette un petit point brun, pas
plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'tait une
puce! Des cris d'tonnement s'levrent, puis des rires clatants. Une
puce! Ah! elle tait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la
cuisse, Csaire Horlaville fit claquer son fouet; le cur s'esclaffait 
la faon des nes qui braient, l'instituteur riait comme on ternue,
et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiet pareils au
gloussement des poules.

Belhomme s'tait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la
cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colre joyeuse
dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.

Il grogna: Te v'l, charogne, et cracha dessus.

Le cocher, fou de gaiet, rptait: Eune puce, eune puce, ah! te v'l,
sacr puot, sacr puot, sacr puot!

Puis, s'tant un peu calm, il cria: Allons, en route! V'l assez de
temps perdu.

Et les voyageurs, riant toujours, s'en allrent vers la voiture.

Cependant Belhomme, venu le dernier, dclara: M, j'm'en r'tourne 
Criquetot. J'ai pu que f au Havre  cette heure.

Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!

--Je t'en d que la moiti pisque j'ai point pass mi-chemin.

--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.

Et une dispute commena qui devint bientt une querelle furieuse:
Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Csaire Horlaville
affirmait qu'il en recevrait quarante.

Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.

Caniveau redescendit.

--D'abord, tu ds quarante sous au cur, t'entends, et pi une tourne
 tout le monde, a fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt 
Csaire. a va-t-il, dgourdi?

Le cocher, enchant de voir Belhomme dbourser trois francs soixante et
quinze, rpondit:--a va!

--Allons, paye.

--J'payerai point. L'cur n'est pas mdecin d'abord.

--Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture  Csaire et
j't'emporte au Havre.

Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un
enfant.

L'autre vit bien qu'il faudrait cder. Il tira sa bourse, et paya.

Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme
retournait  Criquetot, et tous les voyageurs, muets  prsent,
regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balance sur
ses longues jambes.



A VENDRE


Partir  pied, quand le soleil se lve, et marcher dans la rose, le
long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!

Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumire, par la
narine avec l'air lger, par la peau avec les souffles du vent.

Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de
certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation
dlicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontr au
dtour d'une route,  l'entre d'un vallon, au bord d'une rivire, ainsi
qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un
jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocan breton, vers la pointe
du Finistre. J'allais, sans penser  rien, d'un pas rapide, le long des
flots. C'tait dans les environs de Quimperl, dans cette partie la plus
douce et la plus belle de la Bretagne.

Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de
vingt ans, vous refont des esprances et vous redonnent des rves
d'adolescents.

J'allais, par un chemin  peine marqu, entre les bls et les vagues.
Les bls ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient  peine. On
sentait bien l'odeur douce des champs mrs et l'odeur marine du varech.
J'allais sans penser  rien, devant moi, continuant mon voyage commenc
depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les ctes. Je me sentais
fort, agile, heureux et gai. J'allais.

Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie
inconsciente, profonde, charnelle, joie de bte qui court dans l'herbe,
ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin
des chants pieux. Une procession peut-tre, car c'tait un dimanche.
Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros
bateaux de pche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants,
allant au pardon de Plouneven.

Ils longeaient la rive, doucement, pousss  peine par une brise molle
et essouffle qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'puisant
aussitt, les laissait retomber, flasques, le long des mts.

Les lourdes barques glissaient lentement, charges de monde. Et tout ce
monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffs du grand
chapeau, poussaient leur notes puissantes, les femmes criaient leurs
notes aigus, et les voix grles des enfants passaient comme des sons de
fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers
des cinq bateaux clamaient le mme cantique, dont le rythme monotone
s'levait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrire
l'autre, tout prs l'un de l'autre.

Ils passrent devant moi, contre moi, et je les vis s'loigner,
j'entendis s'affaiblir et s'teindre leur chant.

Et je me mis  rver  des choses dlicieuses, comme rvent les tout
jeunes gens, d'une faon purile et charmante.

Comme il fuit vite, cet ge de la rverie, le seul ge heureux de
l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais
morose et dsol quand on porte en soi la facult divine de s'garer
dans les esprances, ds qu'on est seul. Quel pays de fes, celui o
tout arrive, dans l'hallucination de la pense qui vagabonde! Comme la
vie est belle sous la poudre d'or des songes!

Hlas! c'est fini, cela!

Je me mis  rver. A quoi?  tout ce qu'on attend sans cesse,  tout ce
qu'on dsire,  la fortune,  la gloire,  la femme.

Et j'allais,  grands pas rapides, caressant de la main la tte blonde
des bls qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau
comme si j'eusse touch des cheveux.

Je contournai un petit promontoire et j'aperus, au fond d'une plage
troite et ronde, une maison blanche, btie sur trois terrasses qui
descendaient jusqu' la grve.

Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le
sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on
croit connatre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils
plaisent  votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus?
qu'on n'ait point vcu l autrefois? Tout vous sduit, vous enchante,
la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du
sable!

Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres
fruitiers avaient pouss le long des terrasses qui descendaient vers
l'eau, comme des marches gantes. Et chacune portait, ainsi qu'une
couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de gents d'Espagne en
fleur!

Je m'arrtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aim la
possder, y vivre, toujours!

Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperus, sur
un des piliers de la barrire, un grand criteau: _A vendre_.

J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'et offerte,
comme si on me l'et donne, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je
n'en sais rien!

A vendre. Donc elle n'tait presque plus  quelqu'un, elle pouvait
tre  tout le monde,  moi,  moi! Pourquoi cette joie, cette sensation
d'allgresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne
l'achterais point! Comment l'aurais-je paye? N'importe, elle tait 
vendre. L'oiseau en cage appartient  son matre, l'oiseau dans l'air
est  moi, n'tant  aucun autre.

Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades
superposes, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifis, ses
touffes de gents d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque
terrasse.

Quand je fus sur la dernire, je regardai l'horizon. La petite plage
s'tendait  mes pieds, ronde et sablonneuse, spare de la haute mer
par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entre et devaient
briser les vagues aux jours de grosse mer.

Sur la pointe, en face, deux pierres normes, l'une debout, l'autre
couche dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils  deux poux
tranges, immobiliss par quelque malfice, semblaient regarder
toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui
connaissaient depuis des sicles, cette baie autrefois solitaire, la
petite maison qu'ils verraient s'crouler, s'mietter, s'envoler,
disparatre, la petite maison  vendre!

Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!

Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonn chez moi. Une femme vint
ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vtue de noir, coiffe de
blanc, qui ressemblait  une bguine. Il me sembla que je la connaissais
aussi, cette femme.

Je lui dis:--Vous n'tes pas Bretonne, vous?

Elle rpondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous
venez pour visiter la maison?

--Eh! oui, parbleu.

Et j'entrai.

Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je
m'tonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.

Je pntrai dans le salon, un joli salon tapiss de nattes, et qui
regardait la mer par trois larges fentres. Sur la chemine, des
potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle
aussitt, persuad que je la reconnatrais aussi. Et je la reconnus,
bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontre. C'tait elle,
elle-mme, celle que j'attendais, que je dsirais, que j'appelais,
dont le visage hantait mes rves. Elle, celle qu'on cherche toujours,
partout, celle qu'on va voir dans la rue tout  l'heure, qu'on va
trouver sur la route dans la campagne ds qu'on aperoit une ombrelle
rouge sur les bls, celle qui doit tre dj arrive dans l'htel o
j'entre en voyage, dans le wagon o je vais monter, dans le salon dont
la porte s'ouvre devant moi.

C'tait elle, assurment, indubitablement elle! Je la reconnus  ses
yeux qui me regardaient,  ses cheveux rouls  l'anglaise,  sa bouche
surtout,  ce sourire que j'avais devin depuis longtemps.

Je demandai aussitt:--Quelle est cette femme?

La bonne  tte de bguine rpondit schement :--C'est Madame.

Je repris:--C'est votre matresse?

Elle rpliqua avec son air dvot et dur:

--Oh! non, Monsieur.

Je m'assis et je prononai:--Contez-moi a.

Elle demeurait stupfaite, immobile, silencieuse.

J'insistai:--C'est la propritaire de cette maison, alors!

--Oh! non, Monsieur.

--A qui appartient donc cette maison?

--A mon matre, monsieur Tournelle.

J'tendis le doigt vers la photographie.

--Et cette femme, qu'est-ce que c'est?

--C'est Madame.

--La femme de votre matre?

--Oh! non, Monsieur.

--Sa matresse alors?

La bguine ne rpondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par
une colre confuse contre cet homme qui avait trouv cette femme.

--O sont-ils maintenant?

La bonne murmura:

--Monsieur est  Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.

Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble.

--Non, Monsieur.

Je fus rus; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arriv, je
pourrai peut-tre rendre service  votre matre. Je connais cette femme,
c'est une mchante!

La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle
eut confiance.

--Oh! Monsieur, elle a rendu mon matre bien malheureux. Il a fait sa
connaissance en Italie et il l'a ramene avec lui comme s'il l'avait
pouse. Elle chantait trs bien. Il l'aimait, Monsieur, que a faisait
piti de le voir. Et ils ont t en voyage dans ce pays-ci, l'an
dernier. Et ils ont trouv cette maison qui avait t btie par un fou,
un vrai fou pour s'installer  deux lieues du village. Madame a voulu
l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon matre. Et il a achet
la maison pour lui faire plaisir.

Ils y sont demeurs tout l't dernier, Monsieur, et presque tout
l'hiver.

Et puis, voil qu'un matin,  l'heure du djeuner, Monsieur
m'appelle:--Csarine, est-ce que Madame est rentre?

--Mais non, Monsieur.

On attendit toute la journe. Mon matre tait comme un furieux. On
chercha partout, on ne la trouva pas. Elle tait partie, Monsieur, on
n'a jamais su o ni comment.

Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la bguine, de la
prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!

Ah! elle tait partie, elle s'tait sauve, elle l'avait quitt
fatigue, dgote de lui! Comme j'tais heureux!

La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin  mourir, et il est
retourn  Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On
en demande vingt mille francs.

Mais je n'coutais plus! Je pensais  elle! Et, tout  coup, il me
sembla que je n'avais qu' repartir pour la trouver, qu'elle avait d
revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille
maison, qu'elle aurait tant aime, sans lui.

Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la
photographie, et je m'enfuis en courant et baisant perdument le doux
visage entr dans le carton.

Je regagnai la route et me remis  marcher, en la regardant, elle!
Quelle joie qu'elle ft libre, qu'elle se ft sauve! Certes, j'allais
la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante,
puisqu'elle l'avait quitt! Elle l'avait quitt parce que mon heure
tait venue!

Elle tait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu' la
trouver puisque je la connaissais.

Et je caressais toujours les ttes ployantes des bls mrs, je buvais
l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser
le visage. J'allais, j'allais perdu de bonheur, enivr d'espoir.
J'allais, sr de la rencontrer bientt et de la ramener pour habiter 
notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait,
cette fois!



L'INCONNUE


On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'tranges:
rencontres surprenantes et dlicieuses, en wagon, dans un htel, 
l'tranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes,
taient singulirement favorables  l'amour.

Gontran, qui se taisait, fut consult.

--C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme
comme du bibelot, nous l'apprcions davantage dans les endroits o nous
ne nous attendons point  en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment
de rares qu' Paris:

Il se tut quelques secondes, puis reprit:

--Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles
ont l'air d'clore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent
le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la
violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures
lentes pousses par les marchandes.

Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi,
comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes
lgres qui montrent la peau. On flne, le nez au vent et l'esprit
allum; on flne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces
matins-l!

On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnat  cent pas,
celle qui va nous plaire de tout prs. A la fleur de son chapeau, au
mouvement de sa tte,  sa dmarche, on la devine. Elle vient. On se
dit: Attention, en voil une, et on va au-devant d'elle en la dvorant
des yeux.

Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui
vient de l'glise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est
ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt
dessus? le doigt ou la lvre.--Le regard est timide ou hardi, la tte
brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte
vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la dsire jusqu'au
soir, celle qu'on a rencontre ainsi! Certes, j'ai bien gard le
souvenir d'une vingtaine de cratures vues une fois ou dix fois de cette
faon et dont j'aurais t follement amoureux si je les avais connues
plus intimement.

Mais voil, celles qu'on chrirait perdument, on ne les connat jamais.
Avez-vous remarqu a? c'est assez drle! On aperoit, de temps en
temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de dsirs. Mais on ne
fait que les apercevoir, celles-l. Moi, quand je pense  tous les tres
adorables que j'ai coudoys dans les rues de Paris, j'ai des crises de
rage  me pendre. O sont-elles? Qui sont-elles? O pourrait-on les
retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent  ct du
bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai pass plus d'une fois 
ct de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appt de sa chair
frache.

Roger des Annettes avait coul en souriant. Il rpondit:

--Je connais a aussi bien que toi. Voil mme ce qui m'est arriv, 
moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premire fois, sur
le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit
un effet... mais un effet... tonnant. C'tait une brune, une brune
grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils
liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe  l'autre. Un
peu de moustache sur les lvres faisait rver... rver... comme on rve
 des bois aims en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la
taille trs cambre, la poitrine trs saillante, prsente comme un
dfi, offerte comme une tentation. L'oeil tait pareil  une tache
d'encre sur de l'mail blanc. Ce n'tait pas un oeil, mais un trou noir,
un trou profond ouvert dans sa tte, dans cette femme, par o on voyait
en elle, on entrait en elle. Oh! l'trange regard opaque et vide, sans
pense et si beau!

J'imaginai que c'tait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se
retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une faon peu gracieuse,
mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je
demeurai comme une bte,  ct de l'Oblisque, je demeurai frapp par
la plus forte motion de dsir qui m'et encore assailli.

J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.

Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en
l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une
matresse follement aime jadis. Je m'arrtai pour bien la voir venir.
Quand elle passa prs de moi,  me toucher, il me sembla que j'tais
devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut loigne, j'eus la
sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis
pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-mme.

Elle hanta souvent mes rves. Tu connais ces obsessions-l.

Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil,
vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des
Champs-Elyses.

L'arc de l'toile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une
poussire d'or, un brouillard de clart rouge voltigeait, c'tait un de
ces soirs dlicieux qui sont les apothoses de Paris.

Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de
lui dire l'motion qui m'tranglait.

Deux fois je la dpassai pour revenir. Deux fois j'prouvai de nouveau,
en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frapp,
rue de la Paix.

Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de
Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas.
Je me dcidai alors  interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me
comprendre: a doit tre une visite, dit-il.

Et je fus encore huit mois sans la revoir.

Or, un matin de janvier, par un froid de Sibrie, je suivais le
boulevard Malesherbes, en courant pour m'chauffer, quand, au coin d'une
rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit
paquet.

Je voulus m'excuser. C'tait elle!

Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu
l'objet qu'elle tenait  la main, je lui dis brusquement:

--Je suis dsol et ravi, Madame, de vous avoir bouscule ainsi. Voil
plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le
dsir le plus violent de vous tre prsent; et je ne puis arriver 
savoir qui vous tes ni o vous demeurez. Excusez de semblables paroles,
attribuez-les  une envie passionne d'tre au nombre de ceux qui ont le
droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce
pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des
Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant,
si vous rsistez  ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment
malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de
vous voir.

Elle me regardait fixement, de son oeil trange et mort, et elle
rpondit en souriant:

--Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.

Je fus tellement stupfait que je dus le laisser paratre. Mais je
ne suis jamais longtemps  me remettre de ces surprises-l, et je
m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un
geste rapide, d'une main habitue aux lettres escamotes.

Je balbutiai, redevenu hardi:

--Quand vous verrai-je?

Elle hsita, comme si elle et fait un calcul compliqu, cherchant sans
doute  se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle
murmura:--Dimanche matin, voulez-vous?

--Je crois bien que je veux.

Et elle s'en alla, aprs m'avoir dvisag, jug, pes, analys de ce
regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la
peau, une sorte de glu, comme s'il et projet sur les gens un de ces
liquides pais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et
endormir leurs proies.

Je me livrai, jusqu'au dimanche,  un terrible travail d'esprit pour
deviner ce qu'elle tait et pour me fixer une rgle de conduite avec
elle.

Devais-je la payer? Comment?

Je me dcidai  acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai,
dans son crin, sur la chemine.

Et je l'attendis, aprs avoir mal dormi.

Elle arriva, vers dix heures, trs calme, trs tranquille, et elle me
tendit la main comme si elle m'et connu beaucoup. Je la fis asseoir,
je la dbarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son
manchon. Puis je commenai, avec un certain embarras,  me montrer plus
galant, car je n'avais point de temps  perdre.

Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas chang
vingt paroles que je commenais  la dvtir. Elle continua toute seule
cette besogne malaise que je ne russis jamais  achever. Je me pique
aux pingles, je serre les cordons en des noeuds indliables au lieu de
les dmler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je
perds la tte.

Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus dlicieux que
ceux-l, quand on regarde, d'un peu loin, par discrtion, pour ne point
effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se
dpouille, pour vous, de toutes ses toffes bruissantes tombant en rond
 ses pieds, l'une aprs l'autre?

Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour dtacher ces doux
vtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'tre
frapps de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de
la chair, des bras nus et de la gorge aprs la chute du corsage, et
combien troublante la ligne, du corps devine sous le dernier voile!

Mais voil que, tout  coup, j'aperus une chose surprenante, une tache
noire, entre les paules; car elle me tournait le dos; une grande tache
en relief, trs noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.

Qu'tait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la
moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de
cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait d me prparer  cette
surprise.

Je fus stupfait cependant, et hant brusquement par des visions, et
des rminiscences singulires. Il me sembla que je voyais une des
magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces tres dangereux et
perfides qui ont pour mission d'entraner les hommes en des abmes
inconnus. Je pensai  Salomon faisant passer sur une glace la reine de
Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.

Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je dcouvris
que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon,
j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'tonna d'abord et
se fcha ensuite absolument, car elle pronona, en se rhabillant avec
vivacit:

--Il tait bien inutile de me dranger.

Je voulus lui faire accepter la bague achete pour elle, mais elle
articula avec tant de hauteur: Pour qui me prenez-vous, Monsieur? que
je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et
elle partit sans ajouter un mot.

Or voil toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que,
maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.

Je ne puis plus voir une femme sans penser  elle. Toutes les autres me
rpugnent, me dgotent,  moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis
poser un baiser sur une joue sans voir sa joue  elle  ct de celle
que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du dsir inapais qui me
torture.

Elle assiste  tous mes rendez-vous,  toutes mes caresses qu'elle me
gte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours l, habille ou nue,
comme ma vraie matresse; elle est l, tout prs de l'autre, debout ou
couche, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'tait
bien une femme ensorcele, qui portait entre ses paules un talisman
mystrieux.

Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontre de nouveau
deux fois. Je l'ai salue. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a
feint de ne me point connatre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-tre?
Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'ide que
c'est une juive? Mais pourquoi? Voil! Pourquoi? Je ne sais pas!



LA CONFIDENCE


La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand
la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agit, le
corsage un peu frip, le chapeau un peu tourn, et elle tomba sur une
chaise, en disant:

--Ouf! c'est fait!

Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'tait redresse
fort surprise. Elle demanda:

--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?

La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit
 marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise
longue o reposait son amie, et, lui prenant les mains:

--coute, chrie, jure-moi de ne jamais rpter ce que je vais t'avouer!

--Je te le jure.

--Sur ton salut ternel?

--Sur mon salut ternel.

--Eh bien! je viens de me venger de Simon.

L'autre s'cria:--Oh! que tu as bien fait!

--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il tait devenu plus
insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand
je l'ai pous, je savais bien qu'il tait laid, mais je le croyais bon.
Comme je m'tais trompe! Il avait pens, sans doute, que je l'aimais
pour lui-mme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit 
roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, a me faisait rire,
c'est de l que je l'ai appel: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de
drles d'ides sur eux-mmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui
que de l'amiti, il est devenu souponneux, il a commenc  me dire des
choses aigres,  me traiter de coquette, de roue, de je ne sais quoi.
Et puis, c'est devenu plus grave  la suite de... de... c'est fort
difficile  dire a... Enfin, il tait trs amoureux de moi... trs
amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chre,
en voil un supplice que d'tre... aime par un homme grotesque... Non,
vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous
arrachait une dent tous les soirs... bien pis que a, bien pis! Enfin
figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de trs vilain, de trs
ridicule, de trs rpugnant, avec un gros ventre,--c'est a qui est
affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien,
figure-toi encore que ce quelqu'un-l est ton mari... et que... tous
les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, a me
donnait des nauses, de vraies nauses... des nauses dans ma cuvette.
Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protger les
femmes dans ces cas-l.--Mais figure-toi a, tous les soirs... Pouah!
que c'est sale!

Ce n'est pas que j'aie rv des amours potiques, non, jamais. On n'en
trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou
des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment
les femmes, c'est  la faon des chevaux, pour les montrer dans leur
salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie
est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.

Vivons donc en femmes pratiques et indiffrentes. Les relations mme ne
sont plus que des rencontres rgulires, o on rpte chaque fois les
mmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection
ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en gnral que
des mannequins corrects  qui manquent toute intelligence et toute
dlicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau
dans le dsert, nous appelons prs de nous des artistes; et nous voyons
arriver des poseurs insupportables ou des bohmes mal levs. Moi je
cherche un homme, comme Diogne, un seul homme dans toute la socit
parisienne; mais je suis dj bien certaine de ne pas le trouver et je
ne tarderai pas  souffler ma lanterne. Pour en revenir  mon mari,
comme a me faisait une vraie rvolution de le voir entrer chez moi en
chemise et en caleon, j'ai employ tous les moyens, tous, tu entends
bien, pour l'loigner et pour... le dgoter de moi. Il a d'abord t
furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagin que je le
trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller
Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient  la
maison; et puis la perscution a commenc. Il m'a suivie, partout. Il a
employ des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus
laisse causer avec personne. Dans les bals, il restait plant derrire
moi, allongeant sa grosse tte de chien courant aussitt que je disais
un mot. Il me poursuivait au buffet, me dfendait de danser avec
celui-ci ou avec celui-l, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait
stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est
alors que j'ai cess d'aller dans le monde.

Dans l'intimit, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misrable-l
me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!

Ma chre!... il me disait le soir: Avec qui as-tu couch aujourd'hui?
Moi, je pleurais et il tait enchant.

Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dner aux
Champs-lyses. Le hasard voulut que Baubignac ft  la table voisine.
Alors voil Simon qui se met  m'craser les pieds avec fureur et qui me
grogne, par-dessus le melon: Tu lui as donn rendez-vous, sale bte;
attends un peu. Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma
chre: il a t tout doucement l'pingle de mon chapeau et il me l'a
enfonce dans le bras. Moi j'ai pouss un grand cri. Tout le monde est
accouru. Alors il a jou une affreuse comdie de chagrin. Tu comprends.

 ce moment-l, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore.
Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?

--Oh! je me serais venge!

--Eh bien! a y est.

--Comment?

--Quoi? tu ne comprends pas?

--Mais, ma chre... cependant... Eh bien, oui...

--Oui, quoi?

--Voyons, pense  sa tte. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse
figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de
chien.

--Oui.

--Pense, avec a, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.

--Oui.

--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et
pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu' toi, par
exemple. Pense  sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il
est...

--Quoi... tu l'as...

--Oh! ma chrie, surtout ne le dis  personne, jure-le-moi encore!...
Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout chang
depuis ce moment-l!... et je ris toute seule... toute seule... Pense
donc  sa tte...!!!

La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait  la gorge
lui jaillit entre les dents; elle se mit  rire, mais  rire comme si
elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la
figure crispe, la respiration coupe, elle se penchait en avant comme
pour tomber sur le nez.

Alors la petite marquise partit  son tour en suffoquant. Elle rptait,
entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drle?...
dis... pense  sa tte!... pense  ses favoris!...  son nez!... pense
donc... est-ce drle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le...
dis pas... jamais!...

Elles demeuraient presque suffoques, incapables de parler, pleurant de
vraies larmes dans ce dlire de gaiet.

La baronne se calma la premire; et toute palpitante encore:--Oh!...
raconte-moi comment tu as fait a... raconte-moi... c'est si drle... si
drle!...

Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:

--Quand j'ai eu pris ma rsolution... je me suis dit... Allons...
vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait...
aujourd'hui...

--Aujourd'hui!...

--Oui... tout  l'heure... et j'ai dit  Simon de venir me chercher chez
toi pour nous amuser... Il va venir... tout  l'heure!... Il va venir!..
Pense... pense... pense  sa tte en le regardant...

La baronne, un peu apaise, soufflait comme aprs une course. Elle
reprit:

--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...

--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh
bien! ce sera Baubignac. Il est bte comme ses pieds, mais trs honnte;
incapable de rien dire. Alors j'ai t chez lui, aprs djeuner.

--Tu as t chez lui? Sous quel prtexte?

--Une qute... pour les orphelins...

--Raconte... vite... raconte...

--Il a t si tonn en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis
il m'a donn deux louis pour ma qute; et puis comme je me levais pour
m'en aller, il m'a demand des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait
semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai racont tout ce que
j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!...
Alors Baubignac s'est mu, il a cherch des moyens de me venir en
aide... et moi j'ai commenc  pleurer... mais comme on pleure... quand
on veut... Il m'a console... il m'a fait asseoir... et puis comme je
ne me calmais pas, il m'a embrasse... Moi, je disais:Oh! mon pauvre
ami... mon pauvre ami! Il rptait: Ma pauvre amie... ma pauvre
amie!--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout.
Voil.

Aprs a, moi j'ai eu une grande crise de dsespoir et de
reproches.--Oh! je l'ai trait, trait comme le dernier des derniers...
Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais  Simon,  sa tte, 
ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi,
je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... a y est!... Quoiqu'il
arrive maintenant, a y est! Et lui qui avait tant peur de a! Il peut
y avoir des guerres, des tremblements de terre, des pidmies, nous
pouvons tous mourir... a y est!!! Rien ne peut plus empcher a!!!
pense  sa tte... et dis-toi... a y est!!!!!

La baronne qui s'tranglait demanda:

--Reverras-tu Baubignac...?

--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux
que mon mari...

Et elles recommencrent  rire toutes les deux avec tant de violence
qu'elles avaient des secousses d'pileptiques.

Un coup de timbre arrta leur gat.

La marquise murmura:C'est lui... regarde-le...

La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint
rouge,  la lvre paisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux
irrits.

Les deux jeunes femmes le regardrent une seconde, puis elles
s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel dlire de
rire qu'elles gmissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.

Et lui, rptait d'une voix sourde: Eh bien, tes-vous folles?...
tes-vous folles?... tes-vous folles...?



LE BAPTME


--Allons, docteur, un peu de cognac.

--Volontiers.

Et le vieux mdecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda
monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dors.

Puis il l'leva  la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clart de
la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps
sur sa langue et sur la chair humide et dlicate du palais, puis il dit:

--Oh! le charmant poison! Ou, plutt, le sduisant meurtrier! le
dlicieux destructeur dpeuples!

Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet
admirable livre qu'on nomme l_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu,
comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume
de ngres, l'alcool apport par tonnelets rondelets que dbarquaient
d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.

Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien trange
et bien saisissant, et tout prs d'ici, en Bretagne, dans un petit
village aux environs de Pont-l'Abb.

J'habitais alors, pendant un cong d'un an, une maison de campagne que
m'avait laisse mon pre. Vous connaissez cette cte plate o le vent
siffle dans les ajoncs, jour et nuit, o l'on voit par places, debout
ou couches, ces normes pierres qui furent des dieux et qui ont gard
quelque chose d'inquitant dans leur posture, dans leur allure, dans
leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais
les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de
colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de
pierre, vers le paradis des Druides.

La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'cueils
aux ttes noires, toujours entours d'une bave d'cume, pareils  des
chiens qui attendraient les pcheurs.

Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne
leurs barques d'une secousse de son dos verdtre et les avale comme des
pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit,
hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. Quand la
bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'cueil; mais quand elle est
vide, on ne le voit plus.

Entrez dans ces chaumires. Jamais vous ne trouverez le pre. Et si vous
demandez  la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur
la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage.
Il est rest dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils an
aussi. Elle a encore quatre garons, quatre grands gars blonds et forts.
A bientt leur tour.

J'habitais donc une maison de campagne prs de Pont-l'Abb. J'tais l,
seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne
qui gardait la proprit en mon absence. Elle se composait de trois
personnes, deux soeurs et un homme qui avait pous l'une d'elles, et
qui cultivait mon jardin.

Or, cette anne-l, vers la Nol, la compagne de mon jardinier accoucha
d'un garon.

Le mari vint me demander d'tre parrain. Je ne pouvais gure refuser, et
il m'emprunta dix francs pour les frais d'glise, disait-il.

La crmonie fut fixe au deux janvier. Depuis huit jours la terre tait
couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait
illimit sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin
derrire la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos,
rouler ses vagues, comme si elle et voulu se jeter sur sa ple voisine,
qui avait l'air d'tre morte, elle si calme, si morne, si froide.

A neuf heures du matin, le pre Kerandec arriva devant ma porte avec sa
belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roul
dans une couverture.

Et nous voil partis vers l'glise. Il faisait un froid  fendre les
dolmens, un de ces froids dchirants qui cassent la peau et font
souffrir horriblement de leur brlure de glace. Moi je pensais au pauvre
petit tre qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race
bretonne tait de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables,
ds leur naissance, de supporter de pareilles promenades.

Nous arrivmes devant l'glise, mais la porte en demeurait ferme. M. le
cur tait en retard.

Alors la garde, s'tant assise sur une des bornes, prs du seuil, se mit
 dvtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouill ses linges, mais
je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misrable, tout nu, dans l'air
gel. Je m'avanai, rvolt d'une telle imprudence.

--Mais vous tes folle! Vous allez le tuer!

La femme rpondit placidement: Oh non, m'sieu not' matre, faut qu'il
attende l'bon Dieu tout nu.

Le pre et la tante regardaient cela avec tranquillit. C'tait l'usage.
Si on ne l'avait pas suivi, il serait arriv malheur au petit.

Je me fchai, j'injuriai l'homme, je menaai de m'en aller, je voulus
couvrir de force la frle crature. Ce fut en vain. La garde se sauvait
devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait
violet.

J'allais quitter ces brutes quand j'aperus le cur arrivant par la
campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.

Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il
ne fut point surpris, il ne hta pas sa marche, il ne pressa point ses
mouvements. Il rpondit:

--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne
pouvons empcher a.

--Mais au moins, dpchez-vous, criai-je.

Il reprit:

--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la
sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'glise o je
souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la
morsure du froid.

La porte enfin s'ouvrit. Nous entrmes. Mais l'enfant devait rester nu
pendant toute la crmonie.

Elle fut interminable. Le prtre nonnait les syllabes latines qui
tombaient de sa bouche, scandes  contresens. Il marchait avec lenteur,
avec une lenteur de tortue sacre; et son surplis blanc me glaait
le coeur, comme une autre neige dont il se ft envelopp pour faire
souffrir, au nom d'un Dieu inclment et barbare, cette larve humaine que
torturait le froid.

Le baptme enfin fut achev selon les rites, et je vis la garde rouler
de nouveau dans la longue couverture l'enfant glac qui gmissait d'une
voix aigu et douloureuse.

Le cur me dit: Voulez-vous venir signer le registre?

Je me tournai vers mon jardinier: Rentrez bien vite, maintenant, et
rchauffez-moi cet enfant-l tout de suite. Et je lui donnai quelques
conseils pour viter, s'il en tait temps encore, une fluxion de
poitrine.

L'homme promit d'excuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa
belle-soeur et la garde. Je suivis le prtre dans la sacristie.

Quand j'eus sign, il me rclama cinq francs pour les frais.

Ayant donn dix francs au pre, je refusai de payer de nouveau. Le cur
menaa de dchirer la feuille et d'annuler la crmonie. Je le menaai 
mon tour du Procureur de la Rpublique.

La querelle fut longue, je finis par payer.

A peine rentr chez moi, je voulus savoir si rien de fcheux n'tait
survenu. Je courus chez Krandec, mais le pre, la belle-soeur et la
garde n'taient pas encore revenus.

L'accouche, reste toute seule, grelottait de froid dans son lit, et
elle avait faim, n'ayant rien mang depuis la veille.

--O diable sont-ils partis? demandai-je. Elle rpondit sans s'tonner,
sans s'irriter: Ils auront t b pour fter. C'tait l'usage. Alors,
je pensai  mes dix francs qui devaient payer l'glise et qui payeraient
l'alcool, sans doute.

J'envoyai du bouillon  la mre et j'ordonnai qu'on ft bon feu dans sa
chemine. J'tais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces
brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misrable
mioche.

A six heures du soir, ils n'taient pas revenus.

J'ordonnai  mon domestique de les attendre, et je me couchai.

Je m'endormis bientt, car je dors comme un vrai matelot.

Je fus rveill, ds l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau
chaude pour ma barbe.

Ds que j'eus les yeux ouverts, je demandai: Et Krandec?

L'homme hsitait, puis il balbutia: Oh! il est rentr, Monsieur, 
minuit pass, et sol  ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et
la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un foss, de
sorte que le p'tit tait mort, qu'ils s'en sont pas mme aperus.

Je me levai d'un bond, criant:

--L'enfant est mort!

--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapport  la mre Krandec. Quand elle a
vu a, elle s'a mise  pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la
consoler.

--Comment, ils l'ont fait boire?

--Oui, Monsieur. Mais j'ai su a seulement au matin, tout  l'heure.
Comme Krandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris
l'essence de la lampe que Monsieur lui a donne; et ils ont bu a tous
les quatre, tant qu'il en est rest dans le litre. Mme que la Krandec
est bien malade.

J'avais pass mes vtements  la hte, et saisissant une canne, avec la
rsolution de taper sur toutes ces btes humaines, je courus chez mon
jardinier.

L'accouche agonisait sole d'essence minrale,  ct du cadavre bleu
de son enfant.

Krandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.

Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.

Le vieux mdecin s'tait tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en
versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir  travers la liqueur
blonde la lumire des lampes qui semblait mettre en son verre un jus
clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et
chaud.



IMPRUDENCE


Avant le mariage, ils s'taient aims chastement, dans les toiles. a
avait t d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Ocan. Il
l'avait trouve dlicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses
ombrelles claires et ses toilettes fraches, sur le grand horizon marin.
Il l'avait aime, blonde et frle, dans ce cadre de flots bleus et de
ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme 
peine close faisait natre en lui, avec l'motion vague et puissante
qu'veillait dans son me, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif
et sal, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.

Elle l'avait aim, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il tait
jeune, assez riche, gentil et dlicat. Elle l'avait aim parce qu'il est
naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des
paroles tendres.

Alors, pendant trois mois, ils avaient vcu cte  cte, les yeux dans
les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils changeaient, le
matin, avant le bain, dans la fracheur du jour nouveau, et l'adieu du
soir, sur le sable, sous les toiles, dans la tideur de la nuit calme,
murmurs tout bas, tout bas, avaient dj un got de baisers, bien que
leurs lvres ne se fussent jamais rencontres.

Ils rvaient l'un de l'autre aussitt endormis, pensaient l'un  l'autre
aussitt veills, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se
dsiraient de toute leur me et de tout leur corps.

Aprs le mariage, ils s'taient adors sur la terre. a avait t
d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse
exalte faite de posie palpable, de caresses dj raffines,
d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient
quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude
intimit des nuits.

Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-tre, ils
commenaient  se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant;
mais ils n'avaient plus rien  se rvler, plus rien  faire qu'ils
n'eussent fait souvent, plus rien  apprendre l'un par l'autre, pas mme
un mot d'amour nouveau, un lan imprvu, une intonation qui fit plus
brlant le verbe connu, si souvent rpt.

Ils s'efforaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des
premires treintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres,
des gamineries naves ou compliques, toute une suite de tentatives
dsespres pour faire renatre dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable
des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.

De temps en temps,  force de fouetter leur dsir, ils retrouvaient une
heure d'affolement factice que suivait aussitt une lassitude dgote.

Ils avaient essay des clairs de lune, des promenades sous les feuilles
dans la douceur des soirs, de la posie des berges baignes de brume, de
l'excitation des ftes publiques.

Or, un matin, Henriette dit  Paul:

--Veux-tu m'emmener dner au cabaret?

--Mais oui, ma chrie.

--Dans un cabaret trs connu.

--Mais oui.

Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait 
quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.

Elle reprit:

--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer a?... dans un cabaret
galant... dans un cabaret o on se donne des rendez-vous?

Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand
caf?

--C'est a. Mais d'un grand caf o tu sois connu, o tu aies dj
soup... non... dn... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je
n'oserai jamais dire a?

--Dis-le, ma chrie; entre nous, qu'est-ce que a fait? Nous n'en sommes
pas aux petits secrets.

--Non, je n'oserai pas.

--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?

--Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais tre prise pour ta
matresse... na... et que les garons, qui ne savent pas que tu es
mari, me regardent comme ta matresse, et toi aussi... que tu me croies
ta matresse, une heure, dans cet endroit-l, o tu dois avoir
des souvenirs... Voil!... Et je croirai moi-mme que je suis ta
matresse.... Je commettrai une grosse faute.... Je te tromperai... avec
toi... Voil!... C'est trs vilain.... Mais je voudrais.... Ne me fais
pas rougir.... Je sens que je rougis.... Tu ne te figures pas comme a
me... me... troublerait de dner comme a avec toi, dans un endroit
pas comme il faut... dans un cabinet particulier o on s'aime tous les
soirs... tous les soirs.... C'est trs vilain.... Je suis rouge comme
une pivoine. Ne me regarde pas....

Il riait, trs amus, et rpondit:

--Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit trs chic o je suis connu.

Ils montaient, vers sept heures, l'escalier d'un grand caf du
boulevard, lui, souriant, l'air vainqueur, elle, timide, voile, ravie.
Ds qu'ils furent entrs dans un cabinet meubl de quatre fauteuils et
d'un large canap de velours rouge, le matre d'htel, en habit noir,
entra et prsenta la carte. Paul la tendit  sa femme.

--Qu'est-ce que tu veux manger?

--Mais je ne sais pas, moi, ce qu'on mange ici.

Alors il lut la litanie des plats tout en tant son pardessus qu'il
remit aux mains du valet. Puis il dit:

--Menu cors--potage bisque--poulet  la diable, rble de livre, homard
 l'amricaine, salade de lgumes bien pice et dessert.--Nous boirons
du champagne.

Le matre d'htel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la
carte en murmurant:

--Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?

--Du champagne, trs sec.

Henriette fut heureuse d'entendre que cet homme savait le nom de son
mari.

Ils s'assirent, cte  cte, sur le canap et commencrent  manger.

Dix bougies les clairaient, refltes dans une grande glace ternie par
des milliers de noms tracs au diamant, et qui jetaient sur le cristal
clair une sorte d'immense toile d'araigne.

Henriette buvait coup sur coup pour s'animer, bien qu'elle se sentt
tourdie ds les premiers verres. Paul, excit par des souvenirs,
baisait  tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.

Elle se sentait trangement mue par ce lieu suspect, agite, contente,
un peu souille mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitus 
tout voir et  tout oublier,  n'entrer qu'aux instants ncessaires,
et  sortir aux minutes d'panchement, allaient et venaient vite et
doucement.

Vers le milieu du dner, Henriette tait grise, tout  fait grise, et
Paul, en gaiet, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait
maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noy.

--Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais, je voudrais tout savoir?

--Quoi donc, ma chrie?

--Je n'ose pas te dire.

--Dis toujours....

--As-tu eu des matresses... beaucoup... avant moi?

Il hsitait, un peu perplexe, ne sachant s'il devait cacher ses bonnes
fortunes ou s'en vanter.

Elle reprit:

--Oh! je t'en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?

--Mais quelques-unes?

--Combien?

--Je ne sais pas, moi.... Est-ce qu'on sait ces choses-l?

--Tu ne les as pas comptes?...

--Mais non.

--Oh! alors, tu en as eu beaucoup?

--Mais oui.

--Combien  peu prs... seulement  peu prs.

--Mais je ne sais pas du tout, ma chrie. Il y a des annes o j'en ai
eu beaucoup, et des annes o j'en ai eu bien moins.

--Combien par an, dis?

--Tantt vingt ou trente, tantt quatre ou cinq seulement.

--Oh! a fait plus de cent femmes en tout.

--Mais oui,  peu prs.

--Oh! que c'est dgotant!

--Pourquoi a, dgotant?

--Mais parce que c'est dgotant, quand on y pense... toutes ces
femmes... nues... et toujours... toujours la mme chose.... Oh! que
c'est dgotant tout de mme, plus de cent femmes!

Il fut choqu qu'elle juget cela dgotant, et rpondit de cet air
suprieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes
qu'elles disent une sottise:

--Voil qui est drle, par exemple! s'il est dgotant d'avoir cent
femmes, il est dgotant galement d'en avoir une.

--Oh non, pas du tout!

--Pourquoi non?

--Parce que, une femme, c'est une liaison, c'est un amour qui vous
attache  elle, tandis que cent femmes c'est de la salet, de
l'inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter 
toutes ces filles qui sont sales....

--Mais non, elles sont trs propres.

--On ne peut pas tre propre en faisant le mtier qu'elles font.

--Mais, au contraire, c'est  cause de leur mtier qu'elles sont
propres.

--Oh! fi! Quand on songe que la veille elles faisaient a avec un autre!
C'est ignoble!

--Ce n'est pas plus ignoble que de boire dans ce verre o a bu je ne
sais qui, ce matin, et qu'on a bien moins lav, sois-en certaine,
que....

--Oh! tais-toi, tu me rvoltes....

--Mais alors pourquoi me demandes-tu si j'ai eu des matresses?

--Dis donc, tes matresses, c'taient des filles, toutes?... Toutes les
cent?...

--Mais non, mais non....

--Qu'est-ce que c'tait alors?

--Mais des actrices... des... des petites ouvrires... et des...
quelques femmes du monde....

--Combien de femmes du monde?

--Six.

--Seulement six?

--Oui.

--Elles taient jolies?

--Mais oui.

--Plus jolies que les filles?

--Non.

--Lesquelles est-ce que tu prfrais, des filles ou des femmes du monde?

--Les filles.

--Oh! que tu es sale! Pourquoi a?

--Parce que je n'aime gure les talents d'amateur.

--Oh! l'horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et a t'amusait de
passer comme a de l'une  l'autre?

--Mais oui.

--Beaucoup?

--Beaucoup.

--Qu'est-ce qui t'amusait? Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas?

--Mais non.

--Ah! les femmes ne se ressemblent pas.

--Pas du tout.

--En rien?

--En rien.

--Que c'est drle! Qu'est-ce qu'elles ont de diffrent?

--Mais, tout.

--Le corps?

--Mais oui, le corps.

--Le corps tout entier?

--Le corps tout entier.

--Et quoi encore?

--Mais, la manire de... d'embrasser, de parler, de dire les moindres
choses.

--Ah! Et c'est trs amusant de changer?

--Mais oui.

--Et les hommes aussi sont diffrents?

--a, je ne sais pas.

--Tu ne sais pas?

--Non.

--Ils doivent tre diffrents.

--Oui... sans doute....

Elle resta pensive, son verre de champagne  la main. Il tait plein,
elle le but d'un trait; puis, le reposant sur la table, elle jeta ses
deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:

--Oh! mon chri, comme je t'aime!...

Il la saisit d'une treinte emporte.... Un garon qui entrait recula en
refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes
environ.

Quand le matre d'htel reparut, l'air grave et digne, apportant les
fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses
doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme
pour y voir des choses inconnues et rves, elle murmurait d'une voix
songeuse:

--Oh! oui! a doit tre amusant tout de Mme!



UN FOU


Il tait mort chef d'un haut tribunal, magistrat intgre dont la vie
irrprochable tait cite dans toutes les cours de France. Les avocats,
les jeunes conseillers, les juges saluaient en s'inclinant trs bas,
par marque d'un profond respect, sa grande figure blanche et maigre
qu'clairaient deux yeux brillants et profonds.

Il avait pass sa vie  poursuivre le crime et  protger les faibles.
Les escrocs et les meurtriers n'avaient point eu d'ennemi plus
redoutable, car il semblait lire, an fond de leurs mes, leurs penses
secrtes, et dmler, d'un coup d'oeil, tous les mystres de leurs
intentions.

Il tait donc mort,  l'ge de quatre-vingt-deux ans, entour d'hommages
et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte
rouge l'avaient escort jusqu' sa tombe, et des hommes en cravate
blanche avaient rpandu sur son cercueil des paroles dsoles et des
larmes qui semblaient vraies.

Or, voici l'trange papier que le notaire, perdu, dcouvrit dans
le secrtaire o il avait coutume de serrer les dossiers des grands
criminels.

Cela portait pour titre:

POURQUOI?

_20 juin 1851_.--Je sors de la sance. J'ai fait condamner Blondel 
mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tu ses cinq enfants? Pourquoi?
Souvent, on rencontre de ces gens chez qui dtruire la vie est une
volupt. Oui, oui, ce doit tre une volupt, la plus grande de toutes
peut-tre; car tuer n'est-il pas ce qui ressemble le plus  crer? Faire
et dtruire! Ces deux mots enferment l'histoire des univers, toute
l'histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant
de tuer?

_25 Juin_.--Songer qu'un tre est l qui vit, qui marche, qui court....
Un tre? Qu'est-ce qu'un tre? Cette chose anime, qui porte en elle le
principe du mouvement et une volont rglant ce mouvement! Elle ne tient
 rien, cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C'est un
grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne
sais d'o, on peut le dtruire comme on veut. Alors rien, plus rien. a
pourrit, c'est fini.

_26 juin_.--Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C'est,
au contraire, la loi de la nature. Tout tre a pour mission de tuer: il
tue pour vivre et il tue pour tuer.--Tuer est dans notre temprament; il
faut tuer! La bte tue sans cesse, tout le jour,  tout instant de son
existence.--L'homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a
besoin de tuer aussi, par volupt, il a invent la chasse! L'enfant tue
les insectes qu'il trouve, les petits oiseaux, tous les petits
animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas 
l'irrsistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n'est point assez
de tuer la bte; nous avons besoin aussi de tuer l'homme. Autrefois,
on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd'hui, la
ncessit de vivre en socit a fait du meurtre un crime. On condamne et
on punit l'assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer
 cet instinct naturel et imprieux de mort, nous nous soulageons, de
temps en temps, par des guerres o un peuple entier gorge un autre
peuple. C'est alors une dbauche de sang, une dbauche o s'affolent
les armes et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et
les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le rcit exalt des
massacres.

Et on pourrait croire qu'on mprise ceux destins  accomplir ces
boucheries d'hommes! Non. On les accable d'honneurs! On les habille avec
de l'or et des draps clatants; ils portent des plumes sur la tte, des
ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des rcompenses,
des titres de toute nature. Ils sont fiers, respects, aims des femmes,
acclams par la foule, uniquement parce qu'ils ont pour mission de
rpandre le sang humain! Ils tranent par les rues leurs instruments de
mort que le passant vtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la
grande loi jete par la nature au coeur de l'tre! Il n'est rien de plus
beau et de plus honorable que de tuer!

_30 juin_.--Tuer est la loi; parce que la nature aime l'ternelle
jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: Vite!
vite! vite! Plus elle dtruit, plus elle se renouvelle.

_2 juillet_.--L'tre--qu'est-ce que l'tre? Tout et rien. Parla pense,
il est le reflet de tout. Par la mmoire et la science, il est un abrg
du monde, dont il porte l'histoire en lui. Miroir des choses et miroir
des faits, chaque tre humain devient un petit univers dans l'univers!

Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l'homme n'est plus rien!
plus rien, rien! Montez en barque, loignez-vous du rivage couvert
de foule, et vous n'apercevez bientt plus rien que la cte. L'tre
imperceptible disparat, tant il est petit, insignifiant. Traversez
l'Europe dans un train rapide, et regardez par la portire. Des hommes,
des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent
dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides
sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout
juste faire la soupe du mle et enfanter. Allez aux Indes, allez
en Chine, et vous verrez encore s'agiter des milliards d'tres qui
naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi
crase sur les routes. Allez aux pays des noirs, gts en des cases
de boue; aux pays des Arabes blancs, abrits sous une toile brune qui
flotte au vent, et vous comprendrez que l'tre isol, dtermin, n'est
rien, rien. La race est tout? Qu'est-ce que l'tre, l'tre quelconque
d'une tribu errante du dsert? Et ces gens, qui sont des sages, ne
s'inquitent pas de la mort. L'homme ne compte point chez eux. On tue
son ennemi: c'est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir 
manoir, de province  province.

Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables
et inconnus. Inconnus? Ah! voil le mot du problme! Tuer est un crime
parce que nous avons numrot les tres! Quand ils naissent, on les
inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voil! L'tre
qui n'est point enregistr ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans
le dsert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu'importe! La
nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!

Ce qui est sacr, par exemple, c'est l'tat civil. Voil! C'est lui qui
dfend l'homme.

L'tre est sacr parce qu'il est inscrit  l'tat civil! Respect 
l'tat civil, le Dieu lgal. A genoux!

L'tat peut tuer, lui, parce qu'il a le droit de modifier l'tat civil.
Quand il a fait gorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les
raye sur son tat civil, il les supprime par la main de ses greffiers.
C'est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les critures des
mairies, nous devons respecter la vie. tat civil, glorieuse Divinit
qui rgnes dans les temples des municipalits, je te salue. Tu es plus
fort que la Nature. Ah! ah!

_3 juillet_.--Ce doit tre un trange et savoureux plaisir que de tuer,
d'avoir l, devant soi, l'tre vivant, pensant; de faire dedans un petit
trou, rien qu'un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est
le sang, qui fait la vie, et de n'avoir plus, devant soi, qu'un tas de
chair molle, froide, inerte, vide de pense!

_5 aot_.--Moi qui ai pass mon existence  juger,  condamner,  tuer
par des paroles prononces,  tuer par la guillotine ceux qui avaient
tu par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que
j'ai frapps, moi! moi! qui le saurait?

_10 aot._--Qui le saurait jamais? Me souponnerait-on, moi, moi,
surtout si je choisis un tre que je n'ai aucun intrt  supprimer?

_15 aot._--La tentation! La tentation, elle est entre en moi comme
un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promne dans mon corps
entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu' ceci: tuer; dans mes
yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes
oreilles, o passe sans cesse quelque chose d'inconnu, d'horrible,
de dchirant et d'affolant, comme le dernier cri d'un tre; dans mes
jambes, o frissonne le dsir d'aller, d'aller  l'endroit o la chose
aura lieu; dans mes mains, qui frmissent du besoin de tuer. Comme cela
doit tre bon, rare, digne d'un homme libre, au-dessus des autres,
matre de son coeur et qui cherche des sensations raffines!

_22 aot.--_ Je ne pouvais plus rsister. J'ai tu une petite bte pour
essayer, pour commencer.

Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue  la
fentre de l'office. Je l'ai envoy faire une course, et j'ai pris le
petit oiseau dans ma main, dans ma main o je sentais battre son coeur.
Il avait chaud. Je suis mont dans ma chambre. De temps en temps, je
le serrais plus fort; son coeur battait plus vite; c'tait atroce et
dlicieux. J'ai failli l'touffer. Mais je n'aurais pas vu le sang.

Alors j'ai pris des ciseaux, de courts ciseaux  ongles, et je lui ai
coup la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il
s'efforait de m'chapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j'aurais
tenu un dogue enrag et j'ai vu le sang couler. Comme c'est beau, rouge,
luisant, clair, du sang! J'avais envie de le boire. J'y ai tremp le
bout de ma langue! C'est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit
oiseau! Je n'ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j'aurais
voulu. Ce doit tre superbe de voir saigner un taureau.

Et puis j'ai fait comme les assassins, comme les vrais. J'ai lav les
ciseaux, je me suis lav les mains, j'ai jet l'eau et j'ai port le
corps, le cadavre, dans le jardin pour l'enterrer. Je l'ai enfoui sous
un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une
fraise  cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on
sait!

Mon domestique a pleur; il croit son oiseau parti. Comment me
souponnerait-il! Ah! ah!

_25 aot_.--Il faut que je tue un homme! Il le faut.

_30 aot_.--C'est fait. Comme c'est peu de chose!

J'tais all me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais  rien,
non,  rien. Voil un enfant dans le chemin, un petit garon qui
mangeait une tartine de beurre.

Il s'arrte pour me voir passer et dit: Bonjour, m'sieu le prsident.

Et la pense m'entre dans la tte: Si je le tuais?

Je rponds:--Tu es tout seul, mon garon?

--Oui, M'sieu.

--Tout seul dans le bois?

--Oui, M'sieu.

L'envie de le tuer me grisait comme de l'alcool. Je m'approchai tout
doucement, persuad qu'il allait s'enfuir. Et voil que je le saisis 
la gorge.... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m'a regard
avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides,
terribles! Je n'ai jamais prouv une motion si brutale... mais si
courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se
tordait ainsi qu'une plume sur le feu. Puis il n'a plus remu.

Mon coeur battait, ah! le coeur de l'oiseau! J'ai jet le corps dans le
foss, puis de l'herbe par-dessus.

Je suis rentr, j'ai bien dn. Comme c'est peu de chose! Le soir,
j'tais trs gai, lger, rajeuni, j'ai pass la soire chez le prfet.
On m'a trouv spirituel.

Mais je n'ai pas vu le sang! Je suis tranquille.

_30 aot_.--On a dcouvert le cadavre. On cherche l'assassin. Ah! ah!

_1er septembre_.--On a arrt deux rdeurs. Les preuves manquent.

_2 septembre_.--Les parents sont venus me voir. Ils ont pleur! Ah! ah!

_6 octobre_.--On n'a rien dcouvert. Quelque vagabond errant aura fait
le coup. Ah! ah! Si j'avais vu le sang couler, il me semble que je
serais tranquille  prsent!

_10 octobre_.--L'envie de tuer me court dans les moelles. Cela est
comparable aux rages d'amour qui vous torturent  vingt ans.

_20 octobre_.--Encore un. J'allais le long du fleuve, aprs djeuner. Et
j'aperus, sous un saule, un pcheur endormi. Il tait midi. Une bche
semblait, tout exprs, plante dans un champ de pommes de terre voisin.

Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d'un seul
coup, par le tranchant, je fendis la tte du pcheur. Oh! il a saign,
celui-l! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l'eau, tout
doucement. Et je suis parti d'un pas grave. Si on m'avait vu! Ah! ah!
j'aurais fait un excellent assassin.

_28 octobre_.--L'affaire du pcheur soulve un grand bruit. On accuse du
meurtre son neveu, qui pchait avec lui.

_26 octobre_.--Le juge d'instruction affirme que le neveu est coupable.
Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!

_27 octobre_.--Le neveu se dfend bien mal. Il tait parti au village
acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu'on a tu son
oncle pendant son absence! Qui le croirait?

_28 octobre_.--Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la
tte! Ah! ah! La justice!

_15 novembre_.--On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait
hriter de son oncle. Je prsiderai les assises.

_25 janvier_.--A mort!  mort!  mort! Je l'ai fait condamner  mort!
Ah! ah! L'avocat gnral a parl comme un ange! Ah! ah! Encore un.
J'irai le voir excuter!

_10 mars_.--C'est fini. On l'a guillotin ce matin. Il est trs bien
mort! trs bien! Cela m'a fait plaisir! Comme c'est beau de voir
trancher la tte d'un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme
un flot! Oh! si j'avais pu, j'aurais voulu me baigner dedans. Quelle
ivresse de me coucher l-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux
et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on
savait!

Maintenant j'attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose
pour me laisser surprendre.

Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun
crime nouveau.

Les mdecins alinistes  qui on l'a confi, affirment qu'il existe dans
le monde beaucoup de fous ignors, aussi adroits et aussi redoutables
que ce monstrueux dment.



TRIBUNAUX RUSTIQUES


La salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui
attendent, immobiles le long des murs, l'ouverture de la sance.

Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui
ont l'air taills dans une souche de pommiers. Ils ont pos par terre
leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, proccups par
leur affaire. Ils ont apport avec eux des odeurs d'table et de sueur,
de lait, aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sons le plafond
blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.

Sur une sorte d'estrade s'tend une longue table couverte d'un tapis
vert. Un vieux homme rid crit, assis  l'extrmit gauche. Un
gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l'air  l'extrmit droite.
Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose
douloureuse, semble offrir encore sa souffrance ternelle pour la cause
de ces brutes aux senteurs de btes.

M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, color, et il secoue,
dans son pas rapide de gros homme press, sa grande robe noire
de magistrat; il s'assied, pose sa toque sur la table et regarde
l'assistance avec un air de profond mpris.

C'est un lettr de province et un bel esprit d'arrondissement, un de
ceux qui traduisent Horace, gotent les petits vers de Voltaire et
savent par coeur Vert-Vert ainsi que les posies grivoises de Parny.

Il prononce:

--Allons, Monsieur Potel, appelez les affaires.

Puis souriant, il murmure:

  _Quidquid tentabam dicere versus erat._

Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d'une voix
inintelligible: Madame Victoire Bascule contre Isidore Paturon.

Une norme femme s'avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu
de canton, avec un chapeau  rubans, une chane de montre en feston sur
le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d'oreilles luisantes
comme des chandelles allumes.

Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance o perce une
raillerie, et dit:

--Madame Bascule, articulez vos griefs.

La partie adverse se tient de l'autre ct. Elle est reprsente par
trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu
comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme
toute jeune, maigre, petite, pareille  une poule cayenne, avec une tte
mince et plate que coiffe, comme une crte, un bonnet rose. Elle a
un oeil rond, tonn et colre, qui regarde de ct comme celui des
volailles. A la gauche du garon se tient son pre, vieux homme courb,
dont le corps tordu disparat dans sa blouse empese, comme sous une
cloche.

Mme Bascule s'explique:

--Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce
garon. Je l'ai lev et aim comme une mre, j'ai tout fait pour lui,
j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait jur de ne pas me
quitter, il m'en a mme fait un acte, moyennant lequel je lui ai donn
un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille.
Or, voil qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite
morveuse....

LE JUGE DE PAIX.--Modrez-vous, madame Bascule.

MADAME BASCULE.--Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourn
la tte, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en
va l'pouser ce sot, ce grand bte, et il lui porte mon bien en mariage,
mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un
papier, le voil.... Qu'il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un
acte de notaire pour le bien et un acte de papier priv pour l'amiti.
L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?

Elle tend au juge de paix un papier timbr grand ouvert.

ISIDORE PATURON.--C'est pas vrai.

LE JUGE DE PAIX.--Taisez-vous. Vous parlerez  votre tour. (Il lit.)

Je soussign, Isidore Paturon, promets par la prsente  Mme Bascule,
ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir
avec dvouement.

Gorgeville, le 8 aot 1883.

LE JUGE DE PAIX.--Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc
pas crire?

ISIDORE.--Non, J'sais point.

LE JUGE.--C'est vous qui l'avez faite, cette croix?

ISIDORE.--Non, c'est point m.

LE JUGE.--Qu'est-ce qui l'a faite, alors?

ISIDORE.--C'est elle.

LE JUGE.--Vous tes prt  jurer que vous n'avez pas fait cette croix?

ISIDORE, avec prcipitation.--Sur la tte d'mon p, d'ma m, d'mon
grand-p, de ma grand'-m, et du bon Dieu qui m'entend, je jure que
c'est point m. (Il lve la main et crache de ct pour appuyer son
serment.)

LE JUGE DE PAIX, riant.--Quels ont donc t vos rapports avec Mme
Bascule, ici prsente?

ISIDORE.--A ma servi de trane. (Rires dans l'auditoire.)

LE JUGE.--Modrez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations
n'ont pas t aussi pures qu'elle le prtend.

LE PRE PATURON, prenant la parole.--Il n'avait point quinze ans, point
quinze ans, m'sieu l'juge, quant a m'a dbouch....

LE JUGE.--Vous voulez dire dbauch?

LE PRE.--Je sais ti m? I n'avait point quinze ans. Y en avait dj ben
quatre qu'a l'levait en brochette, qu'a l'nourrissait comme un poulet
gras,  l'faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand
l'temps fut v'nu qui lui sembla prt, qu'a l'a dtrav....

LE JUGE.--Dprav.... Et vous avez laiss faire?...

LE PRE.--Celle-l ou ben une autre, fallait ben qu'a arrive!...

LE JUGE.--Alors de quoi vous plaignez-vous?

LE PRE.--De rien! Oh! me plains de rien m, de rien, seulement qu'i
n'en veut pu, li, qu'il est ben libre. J demande protection  la loi.

Mme BASCULE.--Ces gens m'accablent de mensonges, monsieur le juge. J'en
ai fait un homme.

LE JUGE.--Parbleu.

Mme BASCULE.--Et il me renie, il m'abandonne, il me vole mon bien....

--C'est pas vrai, M'sieu l'juge. J'voulus la quitter, v'l cinq ans,
vu qu'elle avait grossi d'excs, et que a m'allait point. a me
dplaisait, quoi? Je li dis donc que j'vas partir? Alors v'l qu'a
pleure comme une gouttire et qu'a me promet son bien du Bec-de-Mortin
pour rester quque z'annes, rien que quatre ou cinq. M, je dis oui
pardi! Quque vous auriez fait, vous?

Je suis donc rest cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J'tais
quitte. Chacun son d. a valait ben a! (La femme d'Isidore, muette
jusque-l, crie avec une voix perante de perruche:)

--Mais gutez-la, gutez-la, m'sieu l'juge, c'te meule, et dites-m que
a valait bien a?

LE PRE hoche la tte d'un air convaincu et rpte:

--Pardi, oui, a valait ben a. (Mme Bascule s'affaisse sur le banc
derrire elle, et se met  pleurer.)

LE JUGE DE PAIX, paternel.--Que voulez-vous; chre dame, je n'y peux
rien. Vous lui avez donn votre terre du Bec-de-Mortin par acte
parfaitement rgulier. C'est  lui, bien  lui. Il avait le droit
incontestable de faire ce qu'il a fait et de l'apporter en dot 
sa femme. Je n'ai pas  entrer dans les questions de... de...
dlicatesse.... Je ne peux envisager les faits qu'au point de vue de la
loi. Je n'y peux rien.

LE PRE PATURON, d'une voix fire.--J'pourrais ti r'tourner cheuz nous?

LE JUGE.--Parfaitement. (Ils s'en vont sous les regards sympathiques des
paysans, comme des gens dont la cause est gagne. Mme Bascule sanglote
sur son banc.)

LE JUGE DE PAIX, souriant.--Remettez-vous, chre dame. Voyons, voyons,
remettez-vous... et... si j'ai un conseil  vous donner, c'est de
chercher un autre... un autre lve....

Mme BASCULE,  travers ses larmes.--Je n'en trouverai pas... pas....

LE JUGE.--Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un
regard dsespr vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis
elle se lve et s'en va,  petits pas, avec des hoquets de chagrin,
cachant sa figure dans son mouchoir.)

LE JUGE DE PAIX se tourne vers son greffier, et, d'une voix
goguenarde.--Calypso ne pouvait se consoler du dpart d'Ulysse. (Puis
d'une voix grave:)

Appelez les affaires suivantes.

LE GREFFIER bredouille.--Clestin Polyte Lecacheur.--Prosper Magloire
Dieulafait....



L'PINGLE


Je ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l'homme. C'tait loin, bien
loin d'ici, sur une cte fertile et brlante. Nous suivions, depuis le
matin, le rivage couvert de rcoltes et la mer bleue couverte de soleil.
Des fleurs poussaient tout prs des vagues, des vagues lgres, si
douces, endormantes. Il faisait chaud; c'tait une molle chaleur
parfume de terre grasse, humide et fconde; on croyait respirer des
germes.

On m'avait dit que, ce soir-l, je trouverais l'hospitalit dans la
maison du Franais qui habitait au bout d'un promontoire, dans un bois
d'orangers. Qui tait-il? Je l'ignorais encore. Il tait arriv un
matin, dix ans plus tt; il avait achet de la terre, plant des vignes,
sem des grains; il avait travaill, cet homme, avec passion, avec
fureur. Puis de mois en mois, d'anne en anne, agrandissant son
domaine, fcondant sans arrt le sol puissant et vierge, il avait ainsi
amass une fortune par son labeur infatigable.

Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Lev ds l'aurore,
parcourant ses champs jusqu' la nuit, surveillant sans cesse, il
semblait harcel par une ide fixe, tortur par l'insatiable dsir de
l'argent, que rien n'endort, que rien n'apaise.

Maintenant, il semblait trs riche.

Le soleil baissait quand j'atteignis sa demeure. Elle se dressait en
effet au bout d'un cap au milieu des orangers. C'tait une large maison
carre toute simple et dominant la mer.

Comme j'approchais, un homme  grande barbe parut sur la porte. L'ayant
salu, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en
souriant.

--Entrez, Monsieur, vous tes chez vous.

Il me conduisit dans une chambre, mit  mes ordres un serviteur, avec
une aisance parfaite et une bonne grce familire d'homme du monde; puis
il me quitta en disant:

--Nous dnerons lorsque vous voudrez bien descendre.

Nous dnmes, en effet, en tte  tte, sur une terrasse en face de la
mer. Je lui parlai d'abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu!
Il souriait, rpondant avec distraction:

--Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plat loin de celle
qu'on aime.

--Vous regrettez la France?

--Je regrette Paris.

--Pourquoi n'y retournez-vous pas?

--Oh! j'y reviendrai.

Et, tout doucement, nous nous mmes  parler du monde franais, des
boulevards et des choses de Paris. Il m'interrogeait en homme qui a
connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir
du Vaudeville.

--Qui voit-on chez Tortoni aujourd'hui?

--Toujours les mmes, sauf les morts.

Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes,
j'avais vu cette tte-l quelque part! Mais o? mais quand? Il semblait
fatigu, bien que vigoureux, triste, bien que rsolu. Sa grande barbe
blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait prs du menton
et, la serrant dans sa main referme, l'y faisait glisser jusqu'au bout.
Un peu chauve, il avait des sourcils pais et une forte moustache qui se
mlait aux poils des joues.

Derrire nous, le soleil s'enfonait dans la mer, jetant sur la cte un
brouillard de feu. Les orangers en fleur exhalaient dans l'air du soir
leur arme violent et dlicieux. Lui ne voyait rien que moi, et, le
regard fixe, il semblait apercevoir dans mes yeux, apercevoir au fond de
mon me l'image lointaine, aime et connue du large trottoir ombrag,
qui va de la Madeleine  la rue Drouet.

--Connaissez-vous Boutrelle?

--Oui, certes.

--Est-il bien chang?

--Oui, tout blanc.

--Et La Ridamie?

--Toujours le mme.

--Et les femmes? Parlez-moi des femmes. Voyons. Connaissez-vous Suzanne
Verner?

--Oui, trs forte, finie.

--Ah! Et Sophie Astier?

--Morte.

--Pauvre fille! Est-ce que.... Connaissez-vous....

Mais il se tut brusquement. Puis, la voix change, la figure plie
soudain, il reprit:

--Non, il vaut mieux que je ne parle plus de cela, a me ravage.

Puis, comme pour changer la marche de son esprit, il se leva.

--Voulez-vous rentrer?

--Je veux bien.

Et il me prcda dans sa maison.

Les pices du bas taient normes, nues, tristes, semblaient
abandonnes. Des assiettes et des verres tranaient sur des tables,
laisss l par les serviteurs  peau basane qui rdaient sans cesse
dans cette vaste demeure. Deux fusils pendaient  deux clous sur le mur;
et, dans les encoignures, on voyait des bches, des lignes de pche, des
feuilles de palmier sches, des objets de toute espce poss au hasard
des rentres et qui se trouvaient  porte de la main pour le hasard des
sorties et des besognes.

Mon hte sourit:

--C'est le logis, ou plutt le taudis d'un exil, dit-il, mais ma
chambre est plus propre. Allons-y.

Je crus, en y entrant, pntrer dans le magasin d'un brocanteur, tant
elle tait remplie de choses, de ces choses disparates, bizarres et
varies qu'on sent tre des souvenirs. Sur les murs deux jolis dessins
de peintres connus, des toffes, des armes, pes et pistolets, puis,
juste au milieu du panneau principal, un carr de satin blanc encadr
d'or.

Surpris, je m'approchai pour voir, et j'aperus une pingle  cheveux
pique au centre de l'toffe brillante.

Mon hte posa sa main sur mon paule:

--Voil, dit-il en souriant, la seule chose que je regarde ici, et la
seule que je voie depuis dix ans. M. Prudhomme proclamait: Ce sabre
est le plus beau jour de ma vie, moi, je puis dire: Cette pingle est
toute ma vie.

Je cherchais une phrase banale; je finis par prononcer:

--Vous avez souffert par une femme?

Il reprit brusquement:

--Dites que je souffre comme un misrable... Mais venez sur mon balcon.
Un nom m'est venu tout  l'heure sur les lvres que je n'ai point os
prononcer, car si vous m'aviez rpondu morte, comme vous avez fait
pour Sophie Astier, je me serais brl la cervelle, aujourd'hui mme.

Nous tions sortis sur le large balcon d'o l'on voyait deux golfes,
l'un  droite, et l'autre  gauche, enferms par de hautes montagnes
grises. C'tait l'heure crpusculaire o le soleil disparu n'claire
plus la terre que par les reflets du ciel.

Il reprit:

--Est-ce que Jeanne de Limours vit encore?

Son oeil s'tait fix sur le mien, plein d'une angoisse frmissante.

Je souris:--Parbleu... et plus jolie que jamais.

--Vous la connaissez?

--Oui.

Il hsitait:--Tout  fait...?

--Non.

Il me prit la main:--Parlez-moi d'elle.

--Mais je n'ai rien  en dire; c'est une des femmes, ou plutt une des
filles les plus charmantes et les plus cotes de Paris. Elle mne une
existence agrable et princire, voil tout.

Il murmura: Je l'aime comme s'il et dit: Je vais mourir. Puis,
brusquement:

--Ah! pendant trois ans ce fut une existence effroyable et dlicieuse
que la ntre. J'ai failli la tuer cinq ou six fois; elle a tent de
me crever les yeux avec cette pingle que vous venez de voir. Tenez,
regardez ce petit point blanc sous mon oeil gauche. Nous nous aimions!
Comment pourrais-je expliquer cette passion-l? Vous ne la comprendriez
point.

Il doit exister un amour simple, fait du double lan de deux coeurs et
de deux mes; mais il existe assurment un amour atroce, cruellement
torturant, fait de l'invincible enlacement de deux tres disparates qui
se dtestent en s'adorant.

Cette fille m'a ruin en trois ans. Je possdais quatre millions qu'elle
a mangs de son air calme, tranquillement, qu'elle a croqus avec un
sourire doux qui semblait tomber de ses yeux sur ses lvres.

Vous la connaissez? Elle a en elle quelque chose d'irrsistible! Quoi?
Je ne sais pas. Sont-ce ces yeux gris dont le regard entre comme une
vrille et reste en vous comme le crochet d'une flche? C'est plutt ce
sourire doux, indiffrent et sduisant, qui reste sur sa face  la faon
d'un masque. Sa grce lente pntre peu  peu, se dgage d'elle comme un
parfum, de sa taille longue,  peine balance quand elle passe, car elle
semble glisser plutt que marcher, de sa voix un peu tranante, jolie,
et qui semble tre la musique de son sourire, de son geste aussi, de son
geste toujours modr, toujours juste et qui grise l'oeil tant il est
harmonieux. Pendant trois ans, je n'ai vu qu'elle sur la terre! Comme
j'ai souffert! Car elle me trompait avec tout le monde! Pourquoi? Pour
rien, pour tromper. Et quand je l'avais appris, quand je la traitais de
fille et de gueuse, elle avouait tranquillement: Est-ce que nous sommes
maris? disait-elle.

Depuis que je suis ici, j'ai tant song  elle que j'ai fini par la
comprendre: cette fille-l, c'est Manon Lescaut revenue. C'est Manon qui
ne pourrait pas aimer sans tromper, Manon pour qui l'amour, le plaisir
et l'argent ne font qu'un. Il se tut. Puis, aprs quelques minutes:
--Quand j'eus mang mon dernier sou pour elle, elle m'a dit simplement:
Vous comprenez, mon cher, que je ne peux pas vivre de l'air et du
temps. Je vous aime beaucoup, je vous aime plus que personne, mais il
faut vivre. La misre et moi ne ferons jamais bon mnage.

--Et si je vous disais, pourtant, quelle vie atroce j'ai mene  ct
d'elle! Quand je la regardais, j'avais autant envie de la tuer que de
l'embrasser. Quand je la regardais... je sentais un besoin furieux
d'ouvrir les bras, de l'treindre et de l'trangler. Il y avait en elle,
derrire ses yeux, quelque chose de perfide et d'insaisissable qui me
faisait l'excrer; et c'est peut-tre  cause de cela que je l'aimais
tant. En elle, le Fminin, l'odieux et affolant Fminin tait plus
puissant qu'en aucune autre femme. Elle en tait charge, surcharge
comme d'un fluide grisant et vnneux. Elle tait Femme, plus qu'on ne
l'a jamais t.

--Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous
les hommes d'une telle faon, qu'elle semblait se donner  chacun,
d'un seul regard. Cela m'exasprait et m'attachait  elle davantage,
cependant. Cette crature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait 
tout le monde, malgr moi, malgr elle, par le fait de sa nature mme,
bien qu'elle et l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?

Et quel supplice! Au thtre, au restaurant, il me semblait qu'on la
possdait sous mes yeux. Et ds que je la laissais seule, d'autres, en
effet, la possdaient.

Voil dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!

La nuit s'tait rpandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers
flottait dans l'air.

Je lui dis:

--La reverrez-vous?

Il rpondit:

--Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept  huit
cent mille francs. Quand le million sera complet, je vendrai tout et je
partirai. J'en ai pour un an avec elle--une bonne anne entire.--Et
puis adieu, ma vie sera close.

Je demandai:--Mais ensuite?

--Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-tre de
me prendre comme valet de chambre.



LES BCASSES


Ma chre amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas  Paris; vous
vous tonnez, et vous vous fchez presque. La raison que je vais vous
donner va, sans doute, vous rvolter: Est-ce qu'un chasseur rentre 
Paris au moment du passage des bcasses?

Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la
chambre au trottoir; mais je prfre la vie libre, la rude vie d'automne
du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car
les rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans
plafond. Est-on  l'air, entre deux murs, les pieds sur des pavs de
bois ou de pierre, le regard born partout par des btiments, sans aucun
horizon de verdure, de plaines ou de bois? Ds milliers de voisins vous
coudoient, vous poussent, vous saluent et vous parlent; et le fait de
recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas  me
donner l'impression, la sensation de l'espace.

Ici, je perois bien nettement, et dlicieusement la diffrence du
dedans et du dehors... Mais ce n'est pas de cela que je veux vous
parler...

Donc les bcasses passent.

Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une
valle, auprs d'une petite rivire, et que je chasse presque tous les
jours.

Les autres jours, je lis; je lis mme des choses que les hommes de
Paris n'ont pas le temps de connatre, des choses trs srieuses, trs
profondes, trs curieuses, crites par un brave savant de gnie, un
tranger qui a pass toute sa vie  tudier la mme question et a
observ les mmes faits relatifs  l'influence du fonctionnement de nos
organes sur notre intelligence.

Mais je veux vous parler des bcasses. Donc mes deux amis, les frres
d'Orgemol et moi, nous restons ici pendant la saison de chasse, en
attendant les premiers froids. Puis, ds qu'il gle, nous partons pour
leur ferme de Cannetot prs de Fcamp, parce qu'il y a l un petit bois
dlicieux, un petit bois divin, o viennent loger toutes les bcasses
qui passent.

Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux gants, ces deux Normands des
premiers temps, ces deux mles de la vieille et puissante race de
conqurants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'tablit
sur toutes les ctes du vieux monde, leva des villes partout, passa
comme un flot sur la Sicile en y crant un art admirable, battit tous
les rois, pilla les plus fires cits, roula les papes dans leurs ruses
de prtres et les joua, plus madrs que ces pontifes italiens, et
surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre. Les d'Orgemol
sont deux Normands timbrs au meilleur titre, ils ont tout des Normands,
la voix, l'accent, l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de
la mer.

Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons,
agissons en Normands, nous devenons des Normands terriens plus paysans
que nos fermiers.

Or, depuis quinze jours, nous attendions les bcasses.

Chaque matin l'an, Simon, me disait: H, v'l l'vent qui passe 
l'est, y va geler. Dans deux jours, elles viendront.

Le cadet Gaspard, plus prcis, attendait que la gele ft venue pour
l'annoncer.

Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre ds l'aurore en criant:

--a y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme a et nous
allons  Connelot.

Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes,
vous auriez ri en nous voyant. Nous nous dplaons dans une trange
voiture de chasse que mon pre fit construire autrefois. Construire est
le seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur,
ou plutt de ce tremblement de terre roulant. Il y a de tout l dedans:
caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les
malles, caisses  claire-voie pour les chiens. Tout y est  l'abri,
except les hommes, perchs sur des banquettes  balustrades, hautes
comme un troisime tage et portes par quatre roues gigantesques. On
parvient l-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et
mme des dents  l'occasion, car aucun marchepied ne donne accs sur cet
difice.

Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des
accoutrements de Lapons. Nous sommes vtus de peaux de mouton, nous
portons des bas de laine normes par-dessus nos pantalons, et des
gutres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en
fourrure noire et des gants en fourrure blanche. Quand nous sommes
installs, Jean, mon domestique, nous jette nos trois bassets, Pif, Paf
et Moustache. Pif appartient  Simon, Paf  Gaspard et Moustache  moi.
On dirait trois petits crocodiles  poil. Ils sont longs, bas, crochus,
avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont l'air de
broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs
sourcils, et leurs crocs blancs sous leurs barbes. Jamais on ne les
enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le
sien sous ses pieds pour avoir chaud.

Et nous voil partis, secous abominablement. Il gelait, il gelait
ferme. Nous tions contents. Vers cinq heures nous arrivions. Le
fermier, matre Picot, nous attendait devant la porte. C'est aussi un
gaillard, pas grand, mais rond, trapu, vigoureux comme un dogue, rus
comme un renard, toujours souriant, toujours content et sachant faire
argent de tout.

C'est grande fte pour lui, au moment des bcasses.

La ferme est vaste, un vieux btiment dans une cour  pommiers, entoure
de quatre rangs de htres qui bataillent toute l'anne contre le vent de
mer.

Nous entrons dans la cuisine o flambe un beau feu en notre honneur.

Notre table est mise tout contre la haute chemine o tourne et cuit,
devant la flamme claire, un gros poulet dont le jus coule dans un plat
de terre.

La fermire alors nous salue, une grande femme muette, trs polie,
tout occupe des soins de la maison, la tte pleine d'affaires et de
chiffres, prix des grains, des volailles, des moutons, des boeufs.
C'est une femme d'ordre, range et svre, connue  sa valeur dans les
environs.

Au fond de la cuisine s'tend la grande table o viendront s'asseoir
tout  l'heure les valets de tout ordre, charretiers, laboureurs,
goujats, filles de ferme, bergers; et tous ces gens mangeront en silence
sous l'oeil actif de la matresse, en nous regardant dner avec matre
Picot, qui dira des blagues pour rire. Puis, quand tout son personnel
sera repu, madame Picot prendra, seule, son repas rapide et frugal sur
un coin de table, en surveillant la servante.

Aux jours ordinaires elle dne avec tout son monde.

Nous couchons tous les trois, les d'Orgemol et moi, dans une chambre
blanche, toute nue, peinte  la chaux, et qui contient seulement nos
trois lits, trois chaises et trois cuvettes.

Gaspard s'veille toujours le premier, et sonne une diane retentissante.
En une demi-heure tout le monde est prt et on part avec matre Picot
qui chasse avec nous.

Matre Picot me prfre  ses matres. Pourquoi? sans doute parce que
je ne suis pas son matre. Donc nous voil tous les deux qui gagnons
le bois par la droite, tandis que les deux frres vont attaquer par la
gauche. Simon a la direction des chiens qu'il trane, tous les trois
attachs au bout d'une corde.

Car nous ne chassons pas la bcasse, mais le lapin. Nous sommes
convaincus qu'il ne faut pas chercher la bcasse, mais la trouver.
On tombe dessus et on la tue, voil. Quand on veut spcialement en
rencontrer, on ne les pince jamais. C'est vraiment une chose belle et
curieuse que d'entendre dans l'air frais du matin, la dtonation brve
du fusil, puis la voix formidable de Gaspard emplir l'horizon et hurler:
Bcasse.--Elle y est. Moi je suis sournois. Quand j'ai tu une
bcasse, je crie: Lapin! Et je triomphe avec excs lorsqu'on sort les
pices du carnier, au djeuner de midi.

Donc nous voil, matre Picot et moi, dans le petit bois dont les
feuilles tombent avec un murmure doux et continu, un murmure sec, un peu
triste, elles sont mortes. Il fait froid, un froid lger qui pique les
yeux, le nez, et les oreilles et qui a poudr d'une fine mousse blanche
le bout des herbes et la terre brune des labours. Mais on a chaud tout
le long des membres, sous la grosse peau de mouton. Le soleil est gai
dans l'air bleu, il ne chauffe gure, mais il est gai. Il fait bon
chasser au bois par les frais matins d'hiver.

L-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix
frle. Puis, plus rien. Voil un autre cri, puis un autre; et Paf 
son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voil qui
piaule comme une poule qu'on trangle! Ils ont lev un lapin. Attention,
matre Picot!

Ils s'loignent, se rapprochent, s'cartent encore, puis reviennent;
nous suivons leurs alles imprvues, en courant dans les petits chemins,
l'esprit en veil, le doigt sur la gchette du fusil.

Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache
grise, une ombre traverse le sentier. J'paule et je tire.

La fume lgre s'envole dans l'air bleu; et j'aperois sur l'herbe
une pince de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force:
Lapin, lapin.--Il y est! Et je le montre aux trois chiens, aux trois
crocodiles velus qui me flicitent en remuant la queue; puis s'en vont
en chercher un autre.

Matre Picot m'avait rejoint. Moustache se remit  japper. Le fermier
dit: a pourrait bien tre un livre, allons au bord de la plaine.

Mais au moment o je sortais du bois, j'aperus, debout,  dix pas de
moi, envelopp dans son immense manteau jauntre, coiff d'un bonnet de
laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous,
le ptre de matre Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage:
Bonjour, pasteur. Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'et
pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lvres.

Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le
voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps
immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme
une meute, semblait obir  son oeil. Matre Picot me serra le bras:
--Vous savez que le berger a tu sa femme. Je fus stupfait:--Gargan? Le
sourd-muet?

--Oui, cet hiver, et il a t jug  Rouen. Je vas vous conter a.

Et il m'entrana dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les
mots sur la bouche de son matre comme s'il les et entendus. Il ne
comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'tait plus sourd; et le
matre, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de
la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses
joues et les reflets de ses yeux.

Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux
champs, quelquefois.

Gargan tait fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans
les marnires pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et
fondante, qu'on sme sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait
lev  garder des vaches le long des fosss des routes.

Puis, recueilli par le pre de Picot, il tait devenu berger de la
ferme. C'tait un excellent berger, dvou, probe, et qui savait
replacer les membres dmis, bien que personne ne lui et jamais rien
appris.

Quand Picot prit la ferme  son tour, Gargan avait trente ans et en
paraissait quarante. Il tait haut, maigre et barbu, barbu comme un
patriarche.

Or, vers cette poque, une bonne femme du pays, trs pauvre, la Martel,
mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte 
cause de son amour immodr pour l'eau-de-vie.

Picot recueillit cette guenilleuse et l'employa  de menues besognes, la
nourrissant sans la payer, en change de son travail. Elle couchait
sous la grange, dans l'table ou dans l'curie, sur la paille ou sur le
fumier, quelque part, n'importe o, car on ne donne pas un lit  ces
va-nu-pieds. Elle couchait donc n'importe o, avec n'importe qui,
peut-tre avec le charretier ou le goujat. Mais il arriva que, bientt,
elle s'adonna avec le sourd et s'accoupla avec lui d'une faon continue.
Comment s'unirent ces deux misres? Comment se comprirent-elles?
Avait-il jamais connu une femme avant cette rdeuse de granges, lui qui
n'avait jamais caus avec personne? Est-ce elle qui le fut trouver dans
sa hutte roulante, et qui le sduisit, ve d'ornire, au bord d'un
chemin? On ne sait pas. On sut seulement, un jour, qu'ils vivaient
ensemble comme mari et femme.

Personne ne s'en tonna. Et Picot trouva mme cet accouplement naturel.

Mais voil que le cur apprit cette union sans messe et se fcha. Il
fit des reproches  madame Picot, inquita sa conscience, la menaa de
chtiments mystrieux. Que faire?

C'tait bien simple. On allait les marier  l'glise et  la mairie. Ils
n'avaient rien ni l'un ni l'autre: lui, pas une culotte entire; elle,
pas un jupon d'une seule pice. Donc, rien ne s'opposait  ce que la loi
et la religion fussent satisfaites. On les unit, en une heure, devant
maire et cur, et on crut tout rgl pour le mieux.

Mais voil que, bientt, ce fut un jeu dans le pays (pardon pour ce
vilain mot!) de faire cocu ce pauvre Gargan. Avant qu'il ft mari,
personne ne songeait  coucher avec la Goutte; et, maintenant, chacun
voulait son tour, histoire de rire. Tout le monde y passait pour un
petit verre, derrire le dos du mari. L'aventure fit mme tant de bruit
aux environs qu'il vint des messieurs de Goderville pour voir a.

Moyennant un demi-litre, la Goutte leur donnait le spectacle avec
n'importe qui, dans un foss, derrire un mur, tandis qu'on apercevait,
en mme temps, la silhouette immobile de Gargan, tricotant un bas  cent
pas de l et suivi de son troupeau blant. Et on riait  s'en rendre
malade dans tous les cafs de la contre; on ne parlait que de a, le
soir, devant le feu; on s'abordait sur les routes en se demandant:
As-tu pay la goutte  la Goutte? On savait ce que cela voulait dire.

Le berger ne semblait rien voir. Mais voil qu'un jour, le gars Poirot,
de Sasseville, appela d'un signe la femme  Gargan derrire une meule
en lui faisant voir une bouteille pleine. Elle comprit et accourut en
riant; or,  peine taient-ils occups  leur besogne criminelle que le
ptre tomba sur eux comme s'il ft sorti d'un nuage. Poirot s'enfuit,
 cloche-pied, la culotte sur les talons, tandis que le muet, avec des
cris de bte, serrait la gorge de sa femme.

Des gens accoururent qui travaillaient dans la plaine. Il tait trop
tard; elle avait la langue noire, les yeux sortis de la tte; du sang
lui coulait par le nez. Elle tait morte.

Le berger fut jug par le tribunal de Rouen. Comme il tait muet, Picot
lui servait d'interprte. Les dtails de l'affaire amusrent beaucoup
l'auditoire. Mais le fermier n'avait qu'une ide: c'tait de faire
acquitter son pasteur, et il s'y prenait en matin.

Il raconta d'abord toute l'histoire du sourd et celle de son mariage;
puis, quand il en vint au crime, il interrogea lui-mme l'assassin.

Toute l'assistance tait silencieuse.

Picot prononait avec lenteur: Savais-tu qu'elle te trompait? Et, en
mme temps, il mimait sa question avec les yeux.

L'autre fit non de la tte.

--T'tais couch dans la meule quand tu l'as surpris? Et il faisait le
geste d'un homme qui aperoit une chose dgotante.

L'autre fit oui de la tte.

Alors, le fermier, imitant les signes du maire qui marie, et du prtre
qui unit au nom de Dieu, demanda  son serviteur s'il avait tu sa femme
parce qu'elle tait lie  lui devant les hommes et devant le ciel.

Le berger fit oui de la tte.

Picot lui dit: Allons, montre comment c'est arriv?

Alors, le sourd mima lui-mme toute la scne. Il montra qu'il dormait
dans la meule; qu'il s'tait rveill en sentant remuer la paille, qu'il
avait regard tout doucement, et qu'il avait vu la chose.

Il s'tait dress, entre les deux gendarmes, et, brusquement, il imita
le mouvement obscne du couple criminel enlac devant lui.

Un rire tumultueux s'leva dans la salle, puis s'arrta net; car le
berger, les yeux hagards, remuant sa mchoire et sa grande barbe comme
s'il et mordu quelque chose, les bras tendus, la tte en avant,
rptait l'action terrible du meurtrier qui trangle un tre.

Et il hurlait affreusement, tellement affol de colre qu'il croyait
la tenir encore et que les gendarmes furent obligs de le saisir et de
l'asseoir de force pour le calmer.

Un grand frisson d'angoisse courut dans l'assistance. Alors matre
Picot, posant la main sur l'paule de son serviteur, dit simplement: Il
a de l'honneur, cet homme-l.

Et le berger fut acquitt.

Quant a moi, ma chre amie, j'coutais, fort mu, la fin de cette
aventure que je vous ai raconte en termes bien grossiers, pour ne rien
changer au rcit du fermier, quand un coup de fusil clata au milieu du
bois; et la vois formidable de Gaspard gronda dans le vent comme un coup
de canon.

--Bcasse. Elle y est.

Et voil comment j'emploie mon temps  guetter des bcasses qui passent
tandis que vous allez aussi voir passer au bois les premires toilettes
d'hiver.



EN WAGON


Le soleil allait disparatre derrire la grande chane dont le puy de
Dme est le gant, et l'ombre des cimes s'tendait dans la profonde
valle de Royat.

Quelques personnes se promenaient dans le parc, autour du kiosque de la
musique. D'autres demeuraient encore assises, par groupes, malgr la
fracheur du soir.

Dans un de ces groupes on causait avec animation, car il tait question
d'une grave affaire qui tourmentait beaucoup mesdames de Sarcagnes, de
Vaulacelles et de Bridoie.

Dans quelques jours allaient commencer les vacances, et il s'agissait de
faire venir leurs fils levs chez les Jsuites et chez les Dominicains.

Or ces dames n'avaient point envie d'entreprendre elles-mmes le voyage
pour ramener leurs descendants, et elles ne connaissaient justement
personne qu'elles pussent charger de ce soin dlicat. On touchait aux
derniers jours de juillet. Paris tait vide. Elles cherchaient, sans
trouver, un nom qui leur offrt les garanties dsires.

Leur embarras s'augmentait de ce qu'une vilaine affaire de moeurs
avait eu lieu quelques jours auparavant dans un wagon. Et ces dames
demeuraient persuades que toutes les filles de la capitale passaient
leur existence dans les rapides, entre l'Auvergne et la gare de Lyon.
Les chos de _Gil Blas_, d'ailleurs, au dire M. de Bridoie, signalaient
la prsence  Vichy, au Mont-Dore et  la Bourboule, de toutes les
horizontales connues et inconnues. Pour y tre, elles avaient d y venir
en wagon; et elles s'en retournaient indubitablement encore en wagon;
elles devaient mme s'en retourner sans cesse pour revenir tous les
jours. C'tait donc un va-et-vient continu d'impures sur cette maudite
ligne. Ces dames se dsolaient que l'accs des gares ne ft pas interdit
aux femmes suspectes.

Or, Roger de Sarcagnes avait quinze ans, Gontran de Vaulacelles treize
ans et Roland de Bridoie onze ans. Que faire? Elles ne pouvaient
pas, cependant, exposer leurs chers enfants au contact de pareilles
cratures. Que pouvaient-ils entendre, que pouvaient-ils voir, que
pouvaient-ils apprendre, s'ils passaient une journe entire, ou une
nuit, dans un compartiment qui enfermerait, peut-tre, une ou deux de
ces drlesses avec un ou deux de leurs compagnons?

La situation semblait sans issue, quand madame de Martinsec vint 
passer. Elle s'arrta pour dire bonjour  ses amies qui lui racontrent
leurs angoisses.

--Mais c'est bien simple, s'cria-t-elle, je vais vous prter l'abb. Je
peux trs bien m'en passer pendant quarante-huit heures. L'ducation de
Rodolphe ne sera pas compromise pour si peu. Il ira chercher vos enfants
et vous les ramnera.

Il fut donc convenu que l'abb Lecuir, un jeune prtre, fort instruit,
prcepteur de Rodolphe de Martinsec, irait  Paris, la semaine suivante,
chercher les trois jeunes gens.

L'abb partit donc le vendredi; et il se trouvait  la gare de Lyon le
dimanche matin pour prendre, avec ses trois gamins, le rapide de
huit heures, le nouveau rapide-direct organis depuis quelques jours
seulement, sur la rclamation gnrale de tous les baigneurs de
l'Auvergne.

Il se promenait sur le quai de dpart, suivi de ses collgiens, comme
une poule de ses poussins, et il cherchait un compartiment vide ou
occup par des gens d'aspect respectable, car il avait l'esprit hant
par toutes les recommandations minutieuses que lui avaient faites
mesdames de Sarcagnes, de Vaulacelles et de Bridoie.

Or il aperut tout  coup devant une portire un vieux monsieur et
une vieille dame  cheveux blancs qui causaient avec une autre dame
installe dans l'intrieur du wagon. Le vieux monsieur tait officier de
la Lgion d'honneur; et ces gens avaient l'aspect le plus comme il faut.
Voici mon affaire, pensa l'abb. Il fit monter les trois lves et les
suivit.

La vieille dame disait:

--Surtout soigne-toi bien, mon enfant.

La jeune rpondit:

--Oh! oui, maman, ne crains rien.

--Appelle le mdecin aussitt que tu te sentiras souffrante.

--Oui, oui, maman.

--Allons, adieu, ma fille.

--Adieu, maman.

Il y eut une longue embrassade, puis un employ ferma les portires et
le train se mit en route.

Ils taient seuls. L'abb, ravi, se flicitait de son adresse, et il se
mit  causer avec les jeunes gens qui lui taient confis. Il avait t
convenu, le jour de son dpart, que madame de Martinsec l'autoriserait 
donner des rptitions pendant toutes les vacances  ces trois garons,
et il voulait sonder un peu l'intelligence et le caractre de ses
nouveaux lves.

Roger de Sarcagnes, le plus grand, tait un de ces hauts collgiens
pousss trop vite, maigres et ples, et dont les articulations ne
semblent pas tout  fait soudes. Il parlait lentement, d'une faon
nave.

Gontran de Vaulacelles, au contraire, demeurait tout petit, trapu, et il
tait malin, sournois, mauvais et drle. Il se moquait toujours de tout
le monde, avait des mots de grande personne, des rpliques  double sens
qui inquitaient ses parents.

Le plus jeune, Roland de Bridoie, ne paraissait montrer aucune aptitude
pour rien: C'tait une bonne petite bte qui ressemblerait  son papa.

L'abb les avait prvenus qu'ils seraient sous ses ordres pendant ces
deux mois d't: et il leur fit un sermon bien senti sur leurs devoirs
envers lui, sur la faon dont il entendait les gouverner, sur la mthode
qu'il emploierait envers eux.

C'tait un abb d'me droite et simple, un peu phraseur et plein de
systmes.

Son discours fut interrompu par un profond soupir que poussa leur
voisine. Il tourna la tte vers elle. Elle demeurait assise dans son
coin, les yeux fixes, les joues un peu ples. L'abb revint  ses
disciples.

Le train roulait  toute vitesse, traversait des plaines, des bois,
passait sous des ponts et sur des ponts, secouait de sa trpidation
frmissante le chapelet de voyageurs enferms dans les wagons.

Gontran de Vaulacelles, maintenant, interrogeait l'abb Lecuir sur
Royat, sur les amusements du pays. Y avait-il une rivire? Pouvait-on
pcher? Aurait-il un cheval, comme l'autre anne? etc.

La jeune femme, tout  coup, jeta une sorte de cri, un ah! de
souffrance vite rprim.

Le prtre, inquiet, lui demanda:

--Vous sentez-vous indispose, madame?

--Elle rpondit:--Non, non, monsieur l'abb, ce n'est rien, une lgre
douleur, ce n'est rien. Je suis un peu malade depuis quelque temps, et
le mouvement du train me fatigue. Sa figure tait devenue livide, en
effet.

Il insista:--Si je puis quelque chose pour vous, madame?...

--Oh! non,--rien du tout,--monsieur l'abb. Je vous remercie.

Le prtre reprit sa causerie avec ses lves, les prparant  son
enseignement et  sa direction.

Les heures passaient. Le convoi s'arrtait de temps en temps, puis
repartait. La jeune femme, maintenant, paraissait dormir et elle ne
bougeait plus, enfonce en son coin. Bien que le jour ft plus qu'
moiti coul, elle n'avait encore rien mang. L'abb pensait:

Cette personne doit tre bien souffrante.

Il ne restait plus que deux heures de route pour atteindre
Clermont-Ferrand, quand la voyageuse se mit brusquement  gmir. Elle
s'tait laisse presque tomber de sa banquette et, appuye sur les
mains, les yeux hagards, les traits crisps, elle rptait: Oh! mon
Dieu! oh! mon Dieu!

L'abb s'lana:

--Madame... madame... madame, qu'avez-vous?

Elle balbutia:--Je... je... crois que... que... que je vais accoucher.
Et elle commena aussitt  crier d'une effroyable faon. Elle poussait
une longue clameur affole qui semblait dchirer sa gorge au passage,
une clameur aigu, affreuse, dont l'intonation sinistre disait
l'angoisse de son me et la torture de son corps.

Le pauvre prtre perdu, debout devant elle, ne savait que faire, que
dire, que tenter, et il murmurait: Mon Dieu, si je savais... Mon Dieu,
si je savais! Il tait rouge jusqu'au blanc des yeux; et ses trois
lves regardaient avec stupeur cette femme tendue qui criait.

Tout  coup, elle se tordit, levant ses bras sur sa tte, et son flanc
eut une secousse trange, une convulsion qui la parcourut.

L'abb pensa qu'elle allait mourir, mourir devant lui prive de secours
et de soins, par sa faute. Alors il dit d'une vois rsolue:--Je vais
vous aider, madame. Je ne sais pas... mais je vous aiderai comme je
pourrai. Je dois mon assistance  toute crature qui souffre.

Puis, s'tant retourn vers les trois gamins, il cria:

--Vous--vous allez passer vos ttes  la portire; et si un de vous se
retourne, il me copiera mille vers de Virgile.

Il abaissa lui-mme les trois glaces, y plaa les trois ttes, ramena
contre le cou les rideaux bleus, et il rpta:

--Si vous faites seulement un mouvement, vous serez privs d'excursions
pendant toutes les vacances. Et n'oubliez point que je ne pardonne
jamais, moi.

Et il revint vers la jeune femme, en relevant les manches de sa soutane.

Elle gmissait toujours, et, par moments, hurlait. L'abb, la face
cramoisie, l'assistait, l'exhortait, la rconfortait, et, sans cesse, il
levait les yeux vers les trois gamins qui coulaient des regards furtifs,
vite dtourns, vers la mystrieuse besogne accomplie par leur nouveau
prcepteur.

--Monsieur de Vaulacelles, vous me copierez vingt fois le verbe
dsobir!--criait-il.

--Monsieur de Bridoie, vous serez priv de dessert pendant un mois.

Soudain la jeune femme cessa sa plainte persistante, et presque
aussitt un cri bizarre et lger qui ressemblait  un aboiement et  un
miaulement fit retourner, d'un seul lan, les trois collgiens persuads
qu'ils venaient d'entendre un chien nouveau n.

L'abb tenait dans ses mains un petit enfant tout nu. Il le regardait
avec des yeux effars; il semblait content et dsol, prt  rire et
prt  pleurer; on l'aurait cru fou, tant sa figure exprimait de choses
par le jeu rapide des yeux, des lvres et des joues.

Il dclara, comme s'il et annonc  ses lves une grande nouvelle:

--C'est un garon.

Puis aussitt il reprit:

--Monsieur de Sarcagnes, passez-moi la bouteille d'eau qui est dans le
filet.--Bien.--Dbouchez-la.--Trs bien.--Versez-m'en quelques gouttes
dans la main, seulement quelques gouttes.--Parfait.

Et il rpandit cette eau sur le front nu du petit tre qu'il portait, en
prononant:

Je te baptise, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi
soit-il.

Le train entrait en gare de Clermont. La figure de madame de Bridoie
apparut  la portire. Alors l'abb, perdant la tte, lui prsenta la
frle bte humaine qu'il venait de cueillir, en murmurant: C'est madame
qui vient d'avoir un petit accident en route.

Il avait l'air d'avoir ramass cet enfant dans un gout; et, les cheveux
mouills de sueur, le rabat sur l'paule, la robe macule, il rptait:
Ils n'ont rien vu--rien du tout,--j'en rponds.--Ils regardaient tous
trois par la portire.--J'en rponds,--ils n'ont rien vu.

Et il descendit du compartiment avec quatre garons au lieu de
trois qu'il tait all chercher, tandis que mesdames de Bridoie, de
Vaulacelles et de Sarcagnes, livides, changeaient des regards perdus,
sans trouver un seul mot  dire.

Le soir, les trois familles dnaient ensemble pour fter l'arrive
des collgiens. Mais on ne parlait gure; les pres, les mres et les
enfants eux-mmes semblaient proccups.

Tout  coup, le plus jeune, Roland de Bridoie, demanda:

--Dis, maman, o l'abb l'a-t-il trouv, ce petit garon?

La mre ne rpondit pas directement.

--Allons, dne, et laisse-nous tranquilles avec tes questions.

Il se tut quelques minutes, puis reprit:

--Il n'y avait personne que cette dame qui avait mal au ventre. C'est
donc que l'abb est prestidigitateur, comme Robert Houdin qui fait venir
un bocal de poissons sous un tapis.

--Tais-toi, voyons. C'est le bon Dieu qui l'a envoy.

--Mais o l'avait-il mis, le bon Dieu? Je n'ai rien vu, moi. Est-il
entr par la portire, dis?

Madame de Bridoie, impatiente, rpliqua:--Voyons, c'est fini,
tais-toi. Il est venu sous un chou comme tous les petits enfants. Tu le
sais bien.

--Mais il n'y avait pas de chou dans le wagon?

Alors Gontran de Vaulacelles, qui coutait avec un air sournois, sourit
et dit:

--Si, il y avait un chou. Mais il n'y a que monsieur l'abb qui l'a vu.



A IRA


J'tais descendu  Barviller uniquement parce que j'avais lu dans un
guide (je ne sais plus lequel): Beau muse, deux Rubens, un Tniers, un
Ribera.

Donc je pensais: Allons voir a. Je dnerai  l'htel de l'Europe, que
le guide affirme excellent, et je repartirai le lendemain.

Le muse tait ferm: on ne l'ouvre que sur la demande des voyageurs;
il fut donc ouvert  ma requte, et je pus contempler quelques crotes
attribues par un conservateur fantaisiste aux premiers matres de la
peinture.

Puis je me trouvai tout seul, et n'ayant absolument rien  faire, dans
une longue rue de petite ville inconnue, btie au milieu de plaines
interminables, je parcourus cette _artre_, j'examinai quelques pauvres
magasins; puis, comme il tait quatre heures, je fus saisi par un de ces
dcouragements qui rendent fous les plus nergiques.

Que faire? Mon Dieu, que faire? J'aurais pay cinq cents francs l'ide
d'une distraction quelconque! Me trouvant  sec d'inventions, je me
dcidai, tout simplement,  fumer un bon cigare et je cherchai le bureau
de tabac. Je le reconnus bientt  sa lanterne rouge, j'entrai. La
marchande me tendit plusieurs boites au choix; ayant regard les
cigares, que je jugeai dtestables, je considrai, par hasard, la
patronne.

C'tait une femme de quarante-cinq ans environ, forte et grisonnante.
Elle avait une figure grasse, respectable, en qui il me sembla trouver
quelque chose de familier. Pourtant je ne connaissais point cette dame?
Non, je ne la connaissais pas assurment? Mais ne se pouvait-il faire
que je l'eusse rencontre? Oui, c'tait possible! Ce visage-l devait
tre une connaissance de mon oeil, une vieille connaissance perdue de
vue, et change, engraisse normment sans doute?

Je murmurai:

--Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me semble que je
vous connais depuis longtemps.

Elle rpondit en rougissant:

--C'est drle... Moi aussi.

Je poussai un cri:--Ah! a ira!

Elle leva ses deux mains avec un dsespoir comique, pouvante de ce mot
et balbutiant:

--Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'cria  son
tour:--Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle regarda avec frayeur si on
ne l'avait point coute. Mais nous tions seuls, bien seuls!

a ira. Comment avais-je pu reconnatre _a ira_, la pauvre _a
ira_, la maigre _a ira_, la dsole _a ira_, dans cette tranquille et
grasse fonctionnaire du gouvernement?

_a ira_! Que de souvenirs s'veillrent brusquement en moi: Bougival,
La Grenouillre, Chatou, le restaurant Fournaise, les longues journes
en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passs dans ce coin de
pays, sur ce dlicieux bout de rivire.

Nous tions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois,
 Chatou, et vivant l d'une drle de faon, toujours  moiti nus et 
moiti gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien chang. Ces
messieurs portent des monocles.

Or notre bande possdait une vingtaine de canotires, rgulires et
irrgulires. Dans certains dimanches, nous en avions quatre; dans
certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes taient l, pour
ainsi dire,  demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de
mieux  faire. Cinq ou six vivaient sur le commun, sur les hommes sans
femmes, et, parmi celles-l, _a ira_. C'tait une pauvre fille maigre
et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle tait
timide, gauche, maladroite en tout ce qu'elle faisait. Elle s'accrochait
avec crainte, au plus humble, au plus inaperu, au moins riche de
nous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment
s'tait-elle trouve parmi nous, personne ne le savait plus. L'avait-on
rencontre, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmene dans
une de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous
invite  djeuner, en la voyant seule, assise  une petite table, dans
un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de
la bande.

Nous l'avions baptise _a ira_, parce qu'elle se plaignait toujours de
la destine, de sa malechance, de ses dboires. On lui disait chaque
dimanche: Eh bien, _a ira_, a va-t-il? Et elle rpondait toujours:
Non, pas trop, mais faut esprer que a ira mieux un jour.

Comment ce pauvre tre disgracieux et gauche tait-il arriv  faire le
mtier qui demande le plus de grce, d'adresse, de ruse et de beaut?
Mystre. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides 
dgoter un gendarme.

Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs
fois, elle nous avait dit qu'elle travaillait? A quoi? nous l'ignorions,
indiffrents  son existence.

Et puis, je l'avais  peu prs perdue de vue. Notre groupe s'tait
miett peu  peu, laissant la place  une autre gnration,  qui
nous avions aussi laiss _a ira_. Je l'appris en allant djeuner chez
Fournaise de temps en temps.

Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptise ainsi, avaient
cru  un nom d'Orientale et la nommaient Zara; puis ils avaient cd 
leur tour leurs canots et quelques canotires  l gnration suivante.
(Une gnration de canotiers vit, en gnral, trois ans sur l'eau, puis
quitte la Seine pour entrer dans la magistrature, la mdecine ou la
politique).

Zara tait alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s'tait encore
modifi en Sarah. On la crut alors isralite.

Les tout derniers, ceux  monocle, l'appelaient donc tout simplement La
Juive.

Puis elle disparut.

Et voil que je la retrouvais marchande de tabac  Barviller.

Je lui dis:

--Eh bien, a va donc,  prsent?

Elle rpondit: Un peu mieux.

Une curiosit me saisit de connatre la vie de cette femme. Autrefois
je n'y aurais point song; aujourd'hui, je me sentais intrigu, attir,
tout  fait intress. Je lui demandai:

--Comment as-tu fait pour avoir de la chance?

--Je ne sais pas. a m'est arriv comme je m'y attendais le moins.

--Est-ce  Chatou que tu l'as rencontre?

--Oh non!

--O a donc?

--A Paris, dans l'htel que j'habitais.

--Ah! Est-ce que tu n'avais pas une place  Paris.

--Oui, j'tais chez madame Ravelet.

--Qui a, madame Ravelet?

--Tu ne connais pas madame Ravelet? Oh!

--Mais non.

--La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.

Et la voil qui se met  me raconter mille choses de sa vie ancienne,
mille choses secrtes de la vie parisienne, l'intrieur d'une maison de
modes, l'existence de ces demoiselles, leurs aventures, leurs ides,
toute l'histoire d'un coeur d'ouvrire, cet pervier de trottoir qui
chasse par les rues, le matin, en allant au magasin, le midi, en
flnant, nu-tte, aprs le repas, et le soir en montant chez elle.

Elle disait, heureuse de parler de l'autrefois:

--Si tu savais comme on est canaille... et comme on en fait de roides.
Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque des hommes, tu
sais!

Moi, la premire rosserie que j'ai faite, c'est au sujet d'un parapluie.
J'en avais un vieux, en alpaga, un parapluie  en tre honteuse. Comme
je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voil la grande Louise qui
me dit:--Comment! tu oses sortir avec a!

--Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.

Ils taient toujours bas, les fonds!

Elle me rpond:--Vas en chercher un  la Madeleine.

Moi, a m'tonne.

Elle reprend:--C'est l que nous les prenons, toutes; on en a autant
qu'on veut. Et elle m'explique la chose. C'est bien simple.

Donc, je m'en allai avec Irma  la Madeleine. Nous trouvons le
sacristain et nous lui expliquons comment nous avons oubli un parapluie
la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son
manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate.
Il nous introduit dans une chambre o il y avait plus de cinquante
parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons pas le
mien; mais moi j'en choisis un beau, un trs beau,  manche d'ivoire
sculpt. Louise est alle le rclamer quelques jours aprs. Elle l'a
dcrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donn sans mfiance.

Pour faire a, on s'habillait trs chic.

Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle  charnires
de la grande bote  tabac.

Elle reprit:--Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drles.
Tiens, nous tions cinq  l'atelier, quatre ordinaires et une trs bien,
Irma, la belle Irma. Elle tait trs distingue, et elle avait un
amant au conseil d'tat. a ne l'empchait pas de lui en faire porter
joliment. Voil qu'un hiver elle nous dit: Vous ne savez pas, nous
allons en faire une bien bonne. Et elle nous conta son ide.

Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tte de tous les
hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leur faisaient venir
l'eau  la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs
 chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que
voici:

Tu sais que je n'tais pas riche,  ce moment-l, les autres non plus;
a n'allait gure, nous gagnions cent francs par mois au magasin, rien
de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux
ou trois amants habitus qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la
promenade de midi, il arrivait quelquefois qu'on amorait un monsieur
qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et puis on
cdait. Mais ces hommes-l, a ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou,
c'tait pour le plaisir. Oh! si tu savais les ruses que nous avions;
vrai, c'tait  mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa de nous
faire gagner cent francs, nous voil toutes allumes. C'est trs vilain
ce que je vais te raconter, mais a ne fait rien; tu connais la vie,
toi, et puis quand on est rest quatre ans  Chatou....

Donc elle nous dit: Nous allons lever au bal de l'Opra ce qu'il y a de
mieux  Paris comme hommes, les plus distingus et les plus riches. Moi,
je les connais.

Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'tait vrai; parce que ces hommes-l
ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non.
Oh! elle tait d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions coutume
de dire  l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait
certainement pouse.

Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle
nous dit: Vous, vous n'entrerez pas au bal, vous allez rester chacune
dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui montera
dans votre voiture. Ds qu'il sera entr, vous l'embrasserez le plus
gentiment que vous pourrez; et puis vous pousserez un grand cri pour
montrer que vous vous tes trompe, que vous en attendiez un autre. a
allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra
rester par force; vous rsisterez, vous ferez les cent coups pour le
chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous devra
un bon ddommagement.

Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle
fit, la rosse.

Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des
voitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nous
plaa dans des rues voisines de l'Opra. Alors, elle alla au bal,
toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus
marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leurs femmes, elle
en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les
sortes, car elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emball,
elle ta son loup, et il fut pris comme dans un filet. Donc il voulut
l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une
demi-heure, dans une voilure en face du n 20 de la rue Taitbout.
C'tait moi, dans cette voiture-l? J'tais bien enveloppe et la figure
voile. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tte  la portire,
et il dit: C'est vous?

Je rponds tout bas: Oui, c'est moi, montez vite.

Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je
l'embrasse  lui couper la respiration; puis je reprends:

--Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!

Et, tout d'un coup, je crie:

--Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets 
pleurer.

Tu juges si voil un homme embarrass! Il cherche d'abord  me consoler;
il s'excuse, proteste qu'il s'est tromp aussi!

Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros
soupirs. Alors il me dit des choses trs douces. C'tait un homme tout 
fait comme il faut; et puis a l'amusait maintenant de me voir pleurer
de moins en moins.

Bref, de fil en aiguille, il m'a propos d'aller souper. Moi, j'ai
refus; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a retenue par la taille;
et puis embrasse; comme j'avais fait  son entre.

Et puis... et puis... nous avons... soup... tu comprends... et il m'a
donn... devine... voyons, devine... il m'a donn cinq cents francs!...
crois-tu qu'il y en a des hommes gnreux.

Enfin, la chose a russi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le
moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai, elle tait
trop maigre!

La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses
souvenirs amasss depuis si longtemps dans son coeur ferm de dbitante
officielle. Tout l'autrefois pauvre et drle remuait son me. Elle
regrettait cette vie galante et bohme du trottoir parisien, faite de
privations et de caresses payes, de rire et de misre, de ruses et
d'amour vrai par moments.

Je lui dis:--Mais comment as-tu obtenu ton dbit de tabac?

Elle sourit:--Oh! c'est toute une histoire. Figure-toi que j'avais dans
mon htel, porte  porte, un tudiant en droit, mais, tu sais, un de ces
tudiants qui ne font rien. Celui-l, il vivait au caf, du matin au
soir; et il aimait le billard, comme je n'ai jamais vu aimer personne.

Quand j'tais seule, nous passions la soire ensemble quelquefois. C'est
de lui que j'ai eu Roger.

--Qui a, Roger?

--Mon fils.

--Ah!

--Il me donna une petite pension pour lever le gosse, mais je pensais
bien que ce garon-l ne me rapporterait rien, d'autant plus que je n'ai
jamais vu un homme aussi fainant, mais l, jamais. Au bout de dix ans,
il en tait encore  son premier examen. Quand sa famille vit qu'on n'en
pourrait rien tirer, elle le rappela chez elle en province; mais
nous tions demeurs en correspondance  cause de l'enfant. Et puis,
figure-toi qu'aux dernires lections, il y a deux ans, j'apprends qu'il
a t nomm dput dans son pays. Et puis il a fait des discours  la
Chambre. Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit.... Mais, pour
finir, j'ai t le trouver et il m'a fait obtenir, tout de suite, un
bureau de tabac comme fille de dport.... C'est vrai que mon pre a
t dport, mais je n'avais jamais pens non plus que a pourrait me
servir. Bref.... Tiens, voil Roger.

Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.

Il embrassa sur le front sa mre, qui me dit:

--Tenez, Monsieur, c'est mon fils, chef de bureau  la mairie.... Vous
savez... c'est un futur sous-prfet.

Je saluai dignement ce fontionnaire, et je sortis pour gagner l'htel,
aprs avoir serr, avec gravit, la main tendue de _a ira_.



DCOUVERTE


Le bateau tait couvert de monde. La traverse s'annonant fort belle,
les Havraises allaient faire un tour  Trouville.

On dtacha les amarres; un dernier coup de sifflet annona le dpart,
et, aussitt, un frmissement secoua le corps entier du navire, tandis
qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remue.

Les roues tournrent quelques secondes, s'arrtrent, repartirent
doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant cri
par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: En
route! elles se mirent  battre la mer avec rapidit.

Nous filions le long de la jete, couverte de monde. Des gens sur le
bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amrique,
et les amis rests  terre rpondaient de la mme faon.

Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les
toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Ocan  peine remu par
des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit btiment fit une
courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la cte lointaine entrevue 
travers la brume matinale.

A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt
kilomtres. De place en place les grosses boues indiquaient les bancs
de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du
fleuve qui, ne se mlant point  l'eau sale, dessinaient de grands
rubans jaunes  travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.

J'prouve, aussitt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de
long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais
rien. Donc je me mis  circuler sur le pont  travers la foule des
voyageurs.

Tout  coup, on m'appela. Je me retournai. C'tait un de mes vieux amis,
Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.

Aprs nous tre serr les mains, nous recommenmes ensemble, en parlant
de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais
tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux
lignes de voyageurs assis sur les deux cts du pont.

Tout  coup Sidoine pronona avec une vritable expression de rage:

--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!

C'tait plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient
l'horizon d'un air important qui semblait dire: C'est nous, les
Anglais, qui sommes les matres de la mer! Boum, boum! nous voil!

Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs
avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.

Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les
constructions navales de leur patrie, serrant en des chles multicolores
leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux
paysage. Leurs petites ttes, pousses au bout de ces longs corps,
portaient des chapeaux anglais d'une forme trange, et, derrire leurs
crnes leurs maigres chevelures enroules ressemblaient  des couleuvres
lofes.

Et les vieilles misses, encore plus grles, ouvrant au vent leur
mchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes
et dmesures.

On sentait, en passant prs d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau
dentifrice. Sidoine rpta, avec une colre grandissante:

--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empcher de venir en France?

Je demandai en souriant:

--Pourquoi leur on veux-tu? Quant  moi, ils me sont parfaitement
indiffrents.

Il pronona:

--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai pous une Anglaise. Voil.

Je m'arrtai pour lui rire au nez.

--Ah! diable. Conte-moi a. Et elle te rend donc trs malheureux?

Il haussa les paules:

--Non, pas prcisment.

--Alors... elle te... elle te... trompe?

--Malheureusement non. a me ferait une cause de divorce et j'en serais
dbarrass.

--Alors je ne comprends pas!

--Tu ne comprends pas? a ne m'tonne point. Eh bien, elle a tout
simplement appris le franais, pas autre chose! coute:

Je n'avais pas le moindre dsir de me marier, quand je vins passer l't
 trelat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux.
On ne se figure pas combien les fillettes y sont  leur avantage. Paris
sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.

Les promenades  nes, les bains du matin, les djeuners sur l'herbe,
autant de piges  mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil
qu'une enfant de dix-huit ans qui court  travers un champ ou qui
ramasse des fleurs le long d'un chemin.

Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au mme htel
que moi. Le pre ressemblait aux hommes que tu vois l, et la mre 
toutes les Anglaises.

Il y avait deux fils, de ces garons tout en os, qui jouent du matin au
soir  des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes;
puis deux filles, l'ane, une sche, encore une Anglaise de bote 
conserves; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutt une blondine
avec une tte venue du ciel. Quand elles se mettent  tre jolies, les
gredines, elles sont divines. Celle-l avait des yeux bleus, de ces
yeux bleus qui semblent contenir toute la posie, tout le rve, toute
l'esprance, tout le bonheur du monde!

Quel horizon a vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme
comme ceux-l! Comme a rpond bien  l'attente ternelle et confuse de
notre coeur!

Il faut dire aussi que, nous autres Franais, nous adorons les
trangres. Aussitt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une
Sudoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons
amoureux instantanment. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme,
drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et... femmes. Nous avons
tort, cependant.

Mais je crois que ce qui nous sduit le plus dans les exotiques, c'est
leur dfaut de prononciation. Aussitt qu'une femme parle mal notre
langue, elle est charmante; si elle fait une faute de franais par
mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une faon tout  fait
inintelligible, elle devient irrsistible.

Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire  une mignonne
bouche ros: J'aim bcoup la gigotte.

Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y
comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots
inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et
gai.

Tous les termes estropis, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lvres
un charme dlicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino,
de longues conversations qui ressemblaient  des nigmes parles.

Je l'pousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rve. Car les
vrais amants n'adorent jamais qu'un rve qui a pris une forme de femme.

Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:

  Tu n'as jamais t, dans tes jours les plus rares,
  Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
  Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares.
  J'ai fait chanter mon rve au vide de ton coeur.

Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, 'a t de donner  ma
femme un professeur de franais.

Tant qu'elle a martyris le dictionnaire et supplici la grammaire, je
l'ai chrie.

Nos causeries taient simples. Elles me rvlaient la grce surprenante
de son tre, l'lgance incomparable de son geste; elles me la
montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupe de chair faite
pour le baiser, sachant numrer  peu prs ce qu'elle aimait, pousser
parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une faon coquette,
 force d'tre incomprhensible et imprvue, des motions ou des
sensations peu compliques.

Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent papa et maman, en
prononant--Baba--et Bamban.

Aurais-je pu croire que...

Elle parie,  prsent.... Elle parle... mal... trs mal.... Elle fait
tout autant de fautes.... Mais on la comprend... oui, je la comprends...
je sais... je la connais....

J'ai ouvert ma poupe pour regarder dedans... j'ai vu. Et il faut
causer, mon cher!

Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les ides, les thories
d'une jeune Anglaise bien leve,  laquelle je ne peux rien reprocher,
et qui me rpte, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire
de la conversation  l'usage des pensionnats de jeunes personnes.

Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dors qui
renferment d'excrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai dchire. J'ai
voulu manger le dedans et suis rest tellement dgot que j'ai des
haut-le-coeur,  prsent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.

J'ai pous un perroquet  qui une vieille institutrice anglaise aurait
enseign le franais: comprends-tu?

Le port de Trouville montrait maintenant ses jetes de bois couvertes de
monde.

Je dis:

--O est ta femme?

Il pronona:

--Je l'ai ramene  tretat.

--Et toi, o vas-tu?

--Moi? moi je vais me distraire  Trouville

Puis, aprs un silence, il ajouta:

--Tu ne te figures pas comme a peut tre bte quelquefois, une femme.



SOLITUDE


C'tait aprs un dner d'hommes. On avait t fort gai. Un d'eux, un
vieil ami, me dit:

--Veux-tu remonter  pied l'avenue des Champs-Elyses?

Et nous voil partis, suivant  pas lents la longue promenade, sous les
arbres  peine vtus de feuilles encore. Aucun bruit, que cette rumeur
confuse et continue que fait Paris. Un vent frais nous passait sur le
visage, et la lgion des toiles semait sur le ciel noir une poudre
d'or.

Mon compagnon me dit:

--Je ne sais pourquoi, je respire mieux ici, la nuit, que partout
ailleurs. Il me semble quo ma pense s'y largit. J'ai, par moments, ces
espces de lueurs dans l'esprit qui font croire, pendant une seconde,
qu'on va dcouvrir le divin secret des choses. Puis la fentre se
referme. C'est fini.

De temps en temps, nous voyions glisser deux ombres le long des massifs;
nous passions devant un banc o deux tres, assis cte  cte, ne
faisaient qu'une tache noire.

Mou voisin murmura:

--Pauvres gens! Ce n'est pas du dgot qu'ils m'inspirent, mais une
immense piti. Parmi tous les mystres de la vie humaine, il en est un
que j'ai pntr: notre grand tourment dans l'existence vient de ce que
nous sommes ternellement seuls, et tous nos efforts, tous nos actes ne
tendent qu' fuir cette solitude. Ceux-l, ces amoureux des bancs en
plein air, cherchent, comme nous, comme toutes les cratures,  faire
cesser leur isolement, rien que pendant une minute au moins; mais ils
demeurent, ils demeureront toujours seuls; et nous aussi.

On s'en aperoit plus ou moins, voil tout.

Depuis quelque temps j'endure cet abominable supplice d'avoir compris,
d'avoir dcouvert l'affreuse solitude o je vis, et je sais que rien ne
peut la faire cesser, rien, entends-tu! Quoi que nous tentions, quoi que
nous fassions, quels que soient l'lan de nos coeurs, l'appel de nos
lvres et l'treinte de nos bras, nous sommes toujours seuls.

Je t'ai entran ce soir,  cette promenade, pour ne pas rentrer chez
moi, parce que je souffre horriblement, maintenant, de la solitude de
mon logement. A quoi cela me servira-t-il? Je te parle, tu m'coutes, et
nous sommes seuls tous deux, cte  cte, mais seuls. Me comprends-tu?

Bienheureux les simples d'esprit, dit l'criture. Ils ont l'illusion
du bonheur. Ils ne sentent pas, ceux-l, notre misre solitaire, ils
n'errent pas, comme moi, dans la vie, sans autre contact que celui des
coudes, sans autre joie que l'goste satisfaction de comprendre, de
voir, de deviner et de souffrir sans fin de la connaissance de notre
ternel isolement.

Tu me trouves un peu fou, n'est-ce pas?

coute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon tre, il me semble
que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont
je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a
point de bout, peut-tre! J'y vais sans personne avec moi, sans personne
autour de moi, sans personne de vivant faisant cette mme route
tnbreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits,
des voix, des cris... je m'avance  ttons vers ces rumeurs confuses.
Mais je ne sais jamais au juste d'o elles parlent; je ne rencontre
jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui
m'entoure. Me comprends-tu?

Quelques hommes ont parfois devin cette souffrance atroce.

Musset s'est cri:

  Qui vient? Qui m'appelle? Personne.
  Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne,
  O solitude!--O pauvret!

Mais, chez lui, ce n'tait l qu'un doute passager, et non pas une
certitude dfinitive, comme chez moi. Il tait pote; il peuplait la vie
de fantmes, de rves. Il n'tait jamais vraiment seul.--Moi, je suis
seul!

Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il
tait un des grands lucides, n'crivit-il pas  une amie cette phrase
dsesprante: Nous sommes tous dans un dsert. Personne ne comprend
personne.

Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise,
quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces toiles
que voil, jetes comme une graine de feu  travers l'espace, si loin
que nous apercevons seulement la clart de quelques-unes, alors que
l'innombrable arme des autres est perdue dans l'infini, si proches
qu'elles forment peut-tre un tout, comme les molcules d'un corps?

Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre
homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isols
surtout, parce que la pense est insondable.

Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frlement des
tres que nous ne pouvons pntrer! Nous nous aimons les uns les autres
comme si nous tions enchans, tout prs, les bras tendus, sans
parvenir  nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille,
mais tous nos efforts restent striles, nos abandons inutiles, nos
confidences infructueuses, nos treintes impuissantes, nos caresses
vaines. Quand nous voulons nous mler, nos lans de l'un vers l'autre ne
font que nous heurter l'un  l'autre.

Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur  quelque
ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle.
Il est l, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son me,
derrire eux, je ne la connais point. Il m'coute. Que pense-t-il? Oui,
que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-tre?
ou me mprise? ou se moque de moi? Il rflchit  ce que je dis, il me
juge, il me raille, il me condamne, m'estime mdiocre ou sot. Comment
savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et
ce qui s'agite dans cette petite tte ronde? Quel mystre que la pense
inconnue d'un tre, la pense cache et libre, que nous ne pouvons ni
connatre, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!

Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les
portes de mon me, je ne parviens point  me livrer. Je garde au fond,
tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ o personne ne pntre. Personne ne
peut le dcouvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce
que personne ne comprend personne.

Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu
m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: Qu'est-ce qu'il a, ce
soir? Mais si tu parviens  saisir un jour,  bien deviner mon horrible
et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_!
et tu me rendras heureux, une seconde, peut-tre.

Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.

Misre! misre! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont
donn souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'tre pas seul!

Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'largit. Une flicit
surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'o vient cette
sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine
n'tre plus seul. L'isolement, l'abandon de l'tre humain parat cesser.
Quelle erreur! Plus tourmente encore que nous par cet ternel besoin
d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge
du Rve.

Tu connais ces heures dlicieuses passes face  face avec cet tre 
longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel
dlire gare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!

Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout  l'heure, semble-t-il?
Mais ce tout  l'heure n'arrive jamais, et, aprs des semaines
d'attente, d'esprance et de joie trompeuse, je me retrouve tout  coup,
un jour, plus seul que je ne l'avais encore t.

Aprs chaque baiser, aprs chaque treinte, l'isolement s'agrandit. Et
comme il est navrant, pouvantable!

Un pote, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas crit:

  Les caresses ne sont que d'inquiets transports,
  Infructueux essais du pauvre amour qui tente
  L'impossible union des mes par les corps....

Et puis, adieu. C'est fini. C'est  peine si on reconnat cette femme
qui a t tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous
n'avons jamais connu la pense intime et banale sans doute!

Aux heures mmes o il semblait que, dans un accord mystrieux
des tres, dans un complet emmlement des dsirs et de toutes les
aspirations, on tait descendu jusqu'au profond de son me, un mot, un
seul mot, parfois, nous rvlait notre erreur, nous montrait, comme un
clair dans la nuit, le trou noir entre nous.

Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer
un soir auprs d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque
compltement par la seule sensation de sa prsence. Ne demandons pas
plus, car jamais deux tres ne se mlent.

Quant  moi, maintenant, j'ai ferm mon me. Je ne dis plus  personne
ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamn
 l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais mettre mon
avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs,
les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis
dsintress de tout. Ma pense, invisible, demeure inexplore. J'ai des
phrases banales pour rpondre aux interrogations de chaque jour, et un
sourire qui dit: oui, quand je ne veux mme pas prendre la peine de
parler.

Me comprends-tu?

Nous avions remont la longue avenue jusqu' l'arc de triomphe de
l'toile, puis nous tions redescendus jusqu' la place de la Concorde,
car il avait nonc tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup
d'autres choses dont je ne me souviens plus.

Il s'arrta et, brusquement, tendant le bras vers le haut oblisque
de granit, debout sur le pav de Paris et qui perdait, au milieu des
toiles, son long profil gyptien, monument exil, portant au flanc
l'histoire de son pays crite en signes tranges, mon ami s'cria:

--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.

Puis il me quitta sans ajouter un mot.

tait-il gris? tait-il fou? tait-il sage? Je ne le sais encore.
Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il
avait perdu l'esprit.



AU BORD DU LIT


_Un grand feu flambait dans l'tre. Sur la table japonaise, deux tasses
 th se faisaient face, tandis que la thire fumait  ct contre le
sucrier flanqu du carafon de rhum._

_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur
une chaise, tandis que la comtesse, dbarrasse de sa sortie de
bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait
aimablement  elle-mme en tapotant, du bout de ses doigts fins et
luisants de bagues, les cheveux friss des tempes. Puis elle se tourna
vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait
hsiter comme si une pense intime l'et Gn. Enfin il dit_:

--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?

_Elle le considra dans les yeux, le regard allum d'une flamme de
triomphe et de dfi, et rpondit:_

--Je l'espre bien!

_Puis elle s'assit  sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en
cassant une brioche._

--C'en tait presque ridicule... pour moi?

_Elle demanda_:--Est-ce une scne? avez-vous l'intention de me faire des
reproches?

--Non, ma chre amie, je dis seulement que ce M. Burel a t presque
inconvenant auprs de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je
me serais fch.

--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous
pensiez l'an dernier, voil tout. Quand j'ai su que vous aviez une
matresse, une matresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez gure
si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon
chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon
ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine
et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous rpondu? Oh! vous m'avez
parfaitement laiss entendre que j'tais libre, que le mariage, entre
gens intelligents, n'tait qu'une association d'intrts, un lien
social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laiss
comprendre que votre matresse tait infiniment mieux que moi, plus
sduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela tait
entour, bien entendu, de mnagements d'homme bien lev, envelopp de
compliments, nonc avec une dlicatesse  laquelle je rends hommage. Je
n'en ai pas moins parfaitement compris.

Il a t convenu que nous vivrions dsormais ensemble, mais compltement
spars. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.

Vous m'avez presque laiss deviner que vous ne teniez qu'aux apparences,
que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette
liaison restt secrte. Vous avez longuement dissert, et fort bien, sur
la finesse des femmes, sur leur habilet pour mnager les convenances,
etc., etc.

J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup,
beaucoup madame de Servy, et ma tendresse lgitime, ma tendresse lgale
vous gnait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens.
Nous avons, depuis lors, vcu spars. Nous allons dans le monde
ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez
nous.

Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux.
Qu'est-ce que cela veut dire?

--Ma chre amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir
vous compromettre. Vous tes jeune, vive, aventureuse...

--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande  faire la balance
entre nous.

--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en
ami srieux. Quant  tout ce que vous venez de dire, c'est fortement
exagr.

--Pas du tout. Vous avez avou, vous m'avez avou votre liaison, ce qui
quivalait  me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas
fait....

--Permettez....

--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant,
et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne
trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est
un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.

--Ma chre, toutes ces plaisanteries sont absolument dplaces.

--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parl du
dix-huitime sicle, vous m'avez laiss entendre que vous tiez rgence.
Je n'ai rien oubli. Le jour o il me conviendra de cesser d'tre ce que
je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans mme
vous en douter... cocu comme d'autres.

--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?

--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de
Gers a dclar que M. de Servy avait l'air d'un cocu  la recherche de
ses cornes.

--Ce qui peut paratre drle dans la bouche de madame de Gers devient
inconvenant dans la vtre.

--Pas du tout. Mais vous trouvez trs plaisant le mot cocu quand il
s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit
de vous. Tout dpend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas  ce
mot, je ne l'ai prononc que pour voir si vous tes mr.

--Mr... Pour quoi?

--Mais pour l'tre. Quand un homme se fche en entendant dire cette
parole, c'est qu'il... brle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier
si je parle d'un... coiff. Alors... oui... quand on l'est, on ne le
sent pas.

--Vous tes, ce soir, tout  fait mal leve. Je ne vous ai jamais vue
ainsi.

--Ah! voil... j'ai chang... en mal. C'est votre faute.

--Voyons, ma chre, parlons srieusement. Je vous prie, je vous supplie
de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites
inconvenantes de M. Burel.

--Vous tes jaloux. Je le disais bien.

--Mais non, non. Seulement je dsire n'tre pas ridicule. Je ne veux
pas tre ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les...
paules, ou plutt entre les seins...

--Il cherchait un porte-voix.

--Je... je lui tirerai les oreilles.

--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?

--On le pourrait tre de femmes moins jolies.

--Tiens, comme vous voil! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous,
moi!

_Le comte s'est lev. Il fait le tour de la petite table, et, passant
derrire sa femme, lui dpose vivement un baiser sur la nuque. Elle se
dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_

--Plus de ces plaisanteries-l, entre nous, s'il vous plat. Nous vivons
spars. C'est fini.

--Voyons, ne vous fchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque
temps.

--Alors... alors... c'est que j'ai gagn. Vous aussi... vous me
trouvez... mre.

--Je vous trouve ravissante, ma chre; vous avez des bras, un teint, des
paules...

--Qui plairaient  M. Burel.

--Vous tes froce. Mais l... vrai... je ne connais pas de femme aussi
sduisante que vous.

--Vous tes  jeun.

--Hein?

--Je dis: Vous tes  jeun.

--Comment a?

--Quand on est  jeun, on a faim, et quand on a faim, on se dcide 
manger des choses qu'on n'aimerait point  un autre moment. Je suis le
plat... nglig jadis que vous ne seriez pas fch de vous mettre sous
la dent... ce soir.

--Oh! Marguerite! Qui vous a appris  parler comme a?

--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez
eu,  ma connaissance, quatre matresses, des cocottes celles-l, des
artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique
autrement que par un jene momentan vos... vellits de ce soir.

--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de
vous. Pour de vrai, trs fort. Voil.

--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?

--Oui, Madame.

--Ce soir!

--Oh! Marguerite!

--Bon. Vous voil encore scandalis. Mon cher, entendons-nous. Nous ne
sommes plus rien l'un  l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme,
c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un
autre ct, vous me demandez la prfrence. Je vous la donnerai... 
prix gal.

--Je ne comprends pas.

--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.

--Mille fois mieux.

--Mieux que la mieux?

--Mille fois.

--Eh bien, combien vous a-t-elle cot, la mieux, en trois mois?

--Je n'y suis plus.

--Je dis: combien vous a cot, en trois mois, la plus charmante de vos
matresses, en argent, bijoux, soupers, dners, thtre, etc., entretien
complet, enfin?

--Est-ce que je sais, moi?

--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modr. Cinq mille francs par
mois: est-ce a peu prs juste?

--Oui...  peu prs.

--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je
suis  vous pour un mois,  compter de ce soir.

--Vous tes folle.

--Vous le prenez ainsi; bonsoir.

_La comtesse sort, et entre dans sa chambre  coucher. Le lit est
entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprgne les tentures_.

_Le comte apparaissant  la porte:_

--a sent trs bon, ici.

--Vraiment?... a n'a pourtant pas chang. Je me sers toujours de peau
d'Espagne.

--Tiens, c'est tonnant... a sent trs bon.

--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce
que je vais me coucher.

--Marguerite!

--Allez-vous-en!

_Il entre tout  fait et s'assied dans un fauteuil._

_La comtesse_:--Ah! c'est comme a. Eh bien, tant pis pour vous.

_Elle te son corsage de bal lentement, dgageant ses bras nus et
blancs. Elle les lve au-dessus de sa tte pour se dcoiffer devant la
glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de ros apparat
au bord du corset de soie noire._

_Le comte se lve vivement et vient vers elle._

_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fche!...

_Il la saisit  pleins bras et cherche ses lvres._

_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre
d'eau parfume pour sa bouche, et, par-dessus l'paule, le lance en
plein visage de son mari._

_Il se relve, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_

--C'est stupide.

--a se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.

--Mais ce serait idiot!...

--Pourquoi a!

--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...

--Oh!... quels vilains mots vous employez!

--C'est possible. Je rpte que ce serait idiot de payer sa femme, sa
femme lgitime.

--Il est bien plus bte, quand on a une femme lgitime, d'aller payer
des cocottes.

--Soit, mais je ne veux pas tre ridicule.

_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement
ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort
de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._

_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_

--Quelle drle d'ide vous avez l?

--Quelle ide?

--De me demander cinq mille francs.

--Rien de plus naturel. Nous sommes trangers l'un  l'autre, n'est-ce
pas? Or vous me dsirez. Vous ne pouvez pas m'pouser puisque nous
somms maris. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-tre qu'une
autre.

Or, rflchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en
ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre mnage. Et
puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant,
de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en
amour illgitime, que ce qui cote cher, trs cher. Vous donnez  notre
amour... lgitime, un prix nouveau, une saveur de dbauche, un ragot
de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour cot. Est-ce pas
vrai?

_Elle s'est leve presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._

--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.

_Le comte debout, perplexe, mcontent, la regarde, et, brusquement, lui
jetant  la tte son portefeuille:_

--Tiens, gredine, en voil six mille...Mais tu sais?...

_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_

--Quoi?

--Ne t'y accoutume pas.

_Elle clate de rire, et allant vers lui:_

--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie  vos
cocottes. Et mme si...si vous tes content...je vous demanderai de
l'augmentation.



PETIT SOLDAT


Chaque dimanche, sitt qu'ils taient libres, les deux petits soldats se
mettaient en marche.

Ils tournaient  droite en sortant de la caserne, traversaient
Courbevoie  grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade
militaire; puis, ds qu'ils avaient quitt les maisons, ils suivaient,
d'une allure plus calme, la grand'route poussireuse et nue qui mne 
Bezons.

Ils taient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop
longue, dont les manches couvraient leurs mains, gns par la culotte
rouge, trop vaste, qui les forait  carter les jambes pour aller vite.
Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de
figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naves, d'une navet
presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.

Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la
mme ide en tte, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient
trouv,  l'entre du petit bois des Champioux, un endroit leur
rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que l.

Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait
sous les arbres, ils taient leur coiffure qui leur crasait la tte, et
ils s'essuyaient le front.

Ils s'arrtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder
la Seine. Ils demeuraient l, deux ou trois minutes, courbs en deux,
penchs sur le parapet; ou bien ils considraient le grand bassin
d'Argenteuil o couraient les voiles blanches et inclines des clippers,
qui, peut-tre, leur remmoraient la mer bretonne, le port de Vannes
dont ils taient voisins, et les bateaux pcheurs s'en allant  travers
le Morbihan, vers le large.

Ds qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions
chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un
morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu
constituaient leurs vivres emports dans leurs mouchoirs. Mais, aussitt
sortis du village, ils n'avanaient plus qu' pas trs lents et ils se
mettaient  parler.

Devant eux, une plaine maigre, seme de bouquets d'arbres, conduisait
au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler  celui de
Kermarivan. Les bls et les avoines bordaient l'troit chemin perdu dans
la jeune verdure des rcoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois  Luc
Le Ganidec:

--C'est tout comme auprs de Pleunivon.

--Oui, c'est tout comme.

Ils s'en allaient, cte  cte, l'esprit plein de vagues souvenirs du
pays, plein d'images rveilles, d'images naves comme les feuilles
colories d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout
de lande, un carrefour, une croix de granit.

Chaque fois aussi, ils s'arrtaient auprs d'une pierre qui bornait une
proprit, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.

En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous
les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait 
arracher tout doucement l'corce en pensant aux gens de l-bas.

Jean Kerderen portait les provisions.

De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance,
en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps  songer. Et le
pays, le cher pays lointain les repossdait peu  peu, les envahissait,
leur envoyait,  travers la distance, ses formes, ses bruits, ses
horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte o courait l'air
marin.

Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont
engraisses les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris
que cueille et qu'emporte la brise sale du large. Et les voiles des
canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des
caboteurs, aperues derrire la longue plaine qui s'en allait de chez
eux jusqu'au bord des flots.

Ils marchaient  petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents
et tristes, hants par un chagrin doux, un chagrin lent et pntrant de
bte en cage, qui se souvient.

Et quand Luc avait fini de dpouiller la mince baguette de son corce,
ils arrivaient au coin du bois o ils djeunaient tous les dimanches.

Ils retrouvaient les deux briques caches par eux dans un taillis, et
ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la
pointe de leur couteau.

Et quand ils avaient djeun, mang leur pain jusqu' la dernire
miette, et bu leur vin jusqu' la dernire goutte, ils demeuraient
assis dans l'herbe, cte  cte, sans rien dire, les yeux au loin, les
paupires lourdes, les doigts croiss comme  la messe, leurs jambes
rouges allonges  ct des coquelicots du champ; et le cuir de leurs
shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent,
faisaient s'arrter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs
ttes.

Vers midi, ils commenaient  tourner leurs regards de temps en temps du
ct du village de Bezons, car la fille  la vache allait venir.

Elle passait devant eux tous les dimanches pour aller traire et remiser
sa vache, la seule vache du pays qui ft  l'herbe, et qui pturait une
troite prairie sur la lisire du bois, plus loin.

Ils apercevaient bientt la servante, seul tre humain marchant 
travers la campagne, et ils se sentaient rjouis par les reflets
brillants que jetait le seau de fer blanc sous la flamme du soleil.
Jamais ils ne parlaient d'elle. Ils taient seulement contents de la
voir, sans comprendre pourquoi.

C'tait une grande fille vigoureuse, rousse et brle par l'ardeur des
jours clairs, une grande fille hardie de la campagne parisienne.

Une fois, en les revoyant assis  la mme place, elle leur dit:

--Bonjour... vous v'nez donc toujours ici?

Luc Le Ganidec, plus osant, balbutia:

--Oui, nous v'nons au repos.

Ce fut tout. Mais, le dimanche suivant, elle rit en les apercevant, elle
rit avec une bienveillance protectrice de femme dgourdie qui sentait
leur timidit, et elle demanda:

--Que qu'vous faites comme a? C'est-il qu'vous r'gardez pousser
l'herbe?

Luc gay sourit aussi: P'tte ben.

Elle reprit: Hein! a va pas vite.

Il rpliqua, riant toujours:--Pour a, non.

Elle passa. Mais en revenant avec son seau plein de lait, elle s'arrta
encore devant eux, et leur dit:

En voulez-vous une goutte? a vous rappellera l'pays.

Avec son instinct d'tre de mme race, loin de chez elle aussi
peut-tre, elle avait devin et touch juste.

Ils furent mus tous les deux. Alors elle fit couler un peu de lait, non
sans peine, dans le goulot du litre de verre o ils apportaient leur
vin; et Luc but le premier,  petites gorges, en s'arrtant  tout
moment pour regarder s'il ne dpassait point sa part. Puis il donna la
bouteille  Jean.

Elle demeurait debout devant eux, les mains sur ses hanches, son seau
par terre  ses pieds, contente du plaisir qu'elle leur faisait.

Puis elle s'en alla, en criant:--Allons, adieu;  dimanche!

Et ils suivirent des yeux, aussi longtemps qu'ils purent la voir, sa
haute silhouette qui s'en allait, qui diminuait, qui semblait s'enfoncer
dans la verdure des terres.

Quand ils quitteront la caserne, la semaine d'aprs, Jean dit a Luc:

--Faut-il pas li acheter qu que chose de bon?

Et ils demeurrent fort embarrasss devant le problme d'une friandise 
choisir pour la fille  la vache.

Luc opinait pour un morceau d'andouille, mais Jean prfrait des
berlingots, car il aimait les sucreries. Son avis l'emporta et ils
prirent, chez un picier, pour doux sous de bonbons blancs et rouges.

Ils djeunrent plus vite que de coutume, agits par l'attente.

Jean l'aperut le premier: La v'l, dit-il. Luc reprit: Oui. La
v'l.

Elle riait de loin en les voyant, elle cria:

--a va-t-il comme vous voulez? Ils rpondirent ensemble:

--Et de vot' part? Alors elle causa, elle parla de choses simples qui
les intressaient, du temps, de la rcolte, de ses matres.

Ils n'osaient point offrir leurs bonbons qui fondaient doucement dans la
poche de Jean.

Luc enfin s'enhardit et murmura:

--Nous vous avons apport quelque chose.

Elle demanda:--Qu'que c'est donc?

Alors Jean, rouge jusqu'aux oreilles, atteignit le mince cornet de
papier et le lui tendit.

Elle se mit  manger les petits morceaux de sucre qu'elle roulait d'une
joue  l'autre et qui faisaient des bosses sous la chair. Les deux
soldats, assis devant elle, la regardaient, mus et ravis.

Puis elle alla traire sa vache, et elle leur donna encore du lait en
revenant.

Ils pensrent  elle toute la semaine, et ils en parlrent plusieurs
fois. Le dimanche suivant, elle s'assit  ct d'eux pour deviser plus
longtemps, et tous les trois, cte  cte, les yeux perdus au loin, les
genoux enferms dans leurs mains croises, ils racontrent des menus
faits et des menus dtails des villages o ils taient ns, tandis que
la vache, l-bas, voyant arrte en route la servante, tendait vers
elle sa lourde tte aux naseaux humides, et mugissait longuement pour
l'appeler.

La fille accepta bientt de manger un morceau avec eux et de boire un
petit coup de vin. Souvent, elle leur apportait des prunes dans sa
poche; car la saison des prunes tait venue. Sa prsence dgourdissait
les deux petits soldats bretons qui bavardaient comme deux oiseaux.

Or, un mardi, Luc Le Ganidec demanda une permission, ce qui ne lui
arrivait jamais, et il ne rentra qu' dix heures du soir.

Jean, inquiet, cherchait en sa tte pour quelle raison son camarade
avait bien pu sortir ainsi.

Le vendredi suivant, Luc, ayant emprunt dix sous  son voisin de lit,
demanda encore et obtint l'autorisation de quitter pendant quelques
heures.

Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il
avait l'air tout drle, tout remu, tout chang. Kerderen ne comprenait
pas, mais il souponnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que a
pouvait tre.

Ils ne dirent pas un mot jusqu' leur place habituelle, dont ils avaient
us l'herbe  force de s'asseoir au mme endroit; et ils djeunrent
lentement. Ils n'avaient faim ni l'un ni l'autre.

Bientt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient
tous les dimanches. Quand elle fut tout prs, Luc se leva et fit deux
pas. Elle posa son seau par terre, et l'embrassa. Elle l'embrassa
fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s'occuper de Jean,
sans songer qu'il tait l, sans le voir.

Et il demeurait perdu, lui, le pauvre Jean, si perdu qu'il ne
comprenait pas, l'me bouleverse, le coeur crev, sans se rendre compte
encore.

Puis, la fille s'assit  ct de Luc, et ils se mirent  bavarder.

Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade
tait sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un
chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce dchirement que font les
trahisons.

Luc et la fille se levrent pour aller ensemble remiser la vache.

Jean les suivit des yeux. Il les vit s'loigner cte  cte. La culotte
rouge de son camarade faisait une tache clatante dans le chemin. Ce fut
Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bte.

La fille se baissa pour la traire, tandis qu'il caressait d'une main
distraite l'chine coupante de l'animal. Puis ils laissrent le seau
dans l'herbe et ils s'enfoncrent sous le bois.

Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles o ils taient entrs;
et il se sentait si troubl que, s'il avait essay de se lever, il
serait tomb sur place assurment. Il demeurait immobile, abruti
d'tonnement et de souffrance, d'une souffrance nave et profonde. Il
avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir
personne jamais.

Tout  coup, il les aperut qui sortaient du taillis. Ils revinrent
doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les
villages. C'tait Luc qui portait le seau.

Ils s'embrassrent encore avant de se quitter, et la fille s'en alla
aprs avoir jet  Jean un bonsoir amical et un sourire d'intelligence.
Elle ne pensa point  lui offrir du lait ce jour-l.

Les deux petits soldats demeurrent cte  cte, immobiles comme
toujours, silencieux et calmes, sans que la placidit de leur visage
montrt rien de ce qui troublait leur coeur. Le soleil tombait sur eux.
La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.

A l'heure ordinaire, ils se levrent pour revenir.

Luc pluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le dposa
chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s'engagrent sur le pont,
et, comme chaque dimanche, ils s'arrtrent au milieu, afin de regarder
couler l'eau quelques instants.

Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer,
comme s'il avait vu dans le courant quelque chose qui l'attirait. Luc
lui dit: C'est-il que tu veux y boire un coup? Comme il prononait
le dernier mot, la tte de Jean emporta le reste, les jambes enleves
dcrivirent un cercle en l'air, et le petit soldat bleu et rouge tomba
d'un bloc, entra et disparut dans l'eau.

Luc, la gorge paralyse d'angoisse, essayait en vain de crier. Il vit
plus loin quelque chose remuer; puis la tte de son camarade surgit  la
surface du fleuve, pour y rentrer aussitt.

Plus loin encore, il aperut, de nouveau, une main, une seule main
qui sortit de la rivire, et y replongea. Ce fut tout. Les mariniers
accourus ne retrouvrent point le corps ce jour-l.

Luc revint seul  la caserne, en courant, la tte affole, et il raconta
l'accident, les yeux et la voix pleins de larmes, et se mouchant coup
sur coup: Il se pencha... il se... il se pencha... si bien... si
bien que la tte fit culbute... et... et... le v'l qui tombe... qui
tombe...

Il ne put en dire plus long, tant l'motion l'tranglait.--S'il avait
su...





End of the Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT ***

***** This file should be named 12011-8.txt or 12011-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/0/1/12011/

Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG
Distributed Proofreaders. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year. For example:

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


