Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont

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Title: Les Chants de Maldoror

Author: Comte de Lautreamont

Release Date: April 9, 2004 [EBook #12005]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHANTS DE MALDOROR ***




Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe




LES CHANTS DE MALDOROR

par

LE COMTE DE LAUTRAMONT




CHANTS I, II, III, IV, V, VI




[Illustration: ...; il trainait,  travers les dalles de la chambre, sa
peau retourn]

[Illustration: manuscrit d'une lettre.]



_A mon ami_ ALBERT LACROIX.


L'dition actuelle des _Chants de Maldoror_ est la rimpression, revue
et corrige d'aprs le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais
paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautramont
venait de dlivrer les derniers bons  tirer de son livre, et celui-ci
allait tre broch, lorsque l'diteur--continuellement en butte aux
perscutions de l'Empire--en suspendit la mise en vente  cause de
certaines violences de style qui en rendaient la publication prilleuse.
J'ai fait publier un ouvrage de posies chez M. Lacroix. Mais, une fois
qu'il fut imprim, il a refus de le faire paratre, parce que la vie
y tait peinte sous des couleurs trop amres, et qu'il craignait le
procureur gnral.

Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en _fac-simile_ en
tte de ce volume. L'ouvrage de posies dont il est question et qui,
ainsi prsent, atteste la vise lyrique qu'y attachait l'auteur, est
bien celui-ci. M. le comte de Lautramont se refusait  amender les
violences de son texte. Ce n'est qu'aprs s'en tre longtemps dfendu
qu'il consentit aux modifications qui lui taient demandes. Des cartons
destins  remplacer les passages rputs dangereux devaient tre tirs.
Mais en 1870, la guerre clatait. On ne pensa plus aux _Chants de
Maldoror_. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant excut qu'une
partie des revisions auxquelles il avait consenti.

Le texte de la prsente dition est donc conforme  celui de l'dition
originale dont le tirage alla s'garer dans les caves d'un libraire
belge qui, timidement, au bout de quatre annes, fit brocher des
exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques
lettrs seulement connaissent ces exemplaires.

Nous avons cru que la rdition d'une oeuvre aussi intressante serait
bien accueillie. Ses vhmences de style ne peuvent effrayer une poque
aussi littraire que la ntre. Si outres qu'elles soient, elles gardent
une beaut profonde et ne revtent aucun caractre pornographique.

La Critique apprciera, comme il convient, les _Chants de Maldoror_,
pome trange et ingal o, dans un dsordre furieux, se heurtent des
pisodes admirables et d'autres souvent confus. En crivant cette
notice, nous voulons simplement dtruire une lgende forme, on ne sait
trop pourquoi,  l'endroit de la personnalit du comte de Lautramont.
Dernirement encore, M. Lon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste
dcidment  dmolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait
d'accrditer cette lgende dans une longue tude consacre au volume[2]:
il y rpte  satit que l'auteur tait fou et qu'il est mort fou.
--C'est un alin qui parle, le plus dplorable, le plus dchirant
des alins.--La catastrophe qui fit de cet inconnu un alin ...
--... Car c'est un vrai fou, hlas! Un vrai fou qui sent sa folie.
Et plus loin: _L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on
sait de lui_. En crivant cela, M. Lon Bloy a sciemment fait de trs
mauvaise besogne; en effet, il rsulte de l'enqute trs approfondie que
nous avons faite, il rsulte de documents authentiques que nous avons
recueillis, que l'auteur des _Chants de Maldoror_ n'est pas mort fou. Le
comte de Lautramont s'est teint  l'ge de vingt ans, emport en deux
jours par une fivre maligne. Si M. Lon Bloy avait lu les alinistes,
et si la science physiologique l'avait un peu allait, il et apport
plus de rserve dans l'invention d'une fable, intressante seulement au
point de vue de l'effet littraire qu'il dsirait produire. La Science,
en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrmement rares
au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit  Montevideo le 4 avril
1850; son manuscrit fut remis  l'imprimerie en 1868; on peut sans
tmrit prsumer son complet achvement en 1867; les _Chants de
Maldoror_ sortirent donc de l'imagination et du labeur crbral d'un
jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes
de dcs du neuvime arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien
Ducasse--tel est son vritable nom--est dcd le jeudi 24 novembre
1870,  huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7.
Le numro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais t ni un cabanon, ni une
maison de fous.

Nos actives investigations n'ont pas abouti  pntrer, dans son
intgralit, le mystre dont la vie de l'auteur  Paris semble avoir t
entoure. La Prfecture de police s'est refuse  nous seconder dans ces
recherches, parce que nous n'avions aucun caractre officiel pour les
lui demander. Voil, certes, un rigorisme administratif fort
regrettable. Quel inconvnient peut-il y avoir  fournir  un diteur
quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis
vingt ans? Born  nos seules enqutes, nous avons acquis la certitude
que Ducasse tait venu  Paris dans le but d'y suivre les cours de
l'cole Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre
dans un htel situ au numro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires.
Il y tait descendu ds son arrive d'Amrique. C'tait un grand jeune
homme, brun, imberbe, nerveux, rang et travailleur. Il n'crivait que
la nuit, assis  son piano. Il dclamait, il forgeait ses phrases,
plaquant ses prosopopes avec des accords. Cette mthode de composition
faisait le dsespoir des locataires de l'htel, qui, souvent, rveills
en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un tonnant musicien du verbe, un
rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les
rhythmes de son orchestration littraire.

Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour
reconstituer une ressemblance bien dfinitive, ils aideront toutefois
 lucider, pour une petite part, le mystre de cette figure voue 
rester, par presque tous ses cts, obscure. Mais, restituer un caractre
avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences
occultes? Du moins, avons-nous cherch  clairer ce sommaire portrait
en recourant  celle des sciences de ce temps qui, d'aprs un texte,
s'applique  voquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la
Pense. Puisque nous avions cette fortune de possder des manuscrits de
Ducasse, il nous a paru curieux de demander  un graphologiste rudit son
avis sur l'auteur des _Chants de Maldoror_.

--Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est l une expression familire aux
graphologistes lorsque le sujet leur semble intressant); singulier
mlange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'lgance, cette date
rgulire en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction
inattendue qui le fait commencer sa lettre  l'envers en oubliant les
initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de
Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant
_l'enfantillage_ du P de Paris et le G de Grandes Ttes. Quant  la
signature, elle est littralement d'un enfant; comment concilier
l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons
en avoir l'explication en l'analysant. Il a sign: J. Ducasse, sans
parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des
signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il
demandait de l'argent, il a ajout son adresse, et pour runir les deux
choses, par _ordre et logique_, il a entour le tout d'une trs vague
ellipse faite un peu va comme je te pousse et qu'il ne faudrait pas
confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimaon habituel aux
amoureux de la vie familiale. Je vous le rpte, il n'y a pas l de
parafe, et _il ne peut pas y en avoir_, tant donn _la sobrit du
reste_.

Mais, continuons: l'harmonie m'a montr un artiste, et tout  coup je
dcouvre un logicien et un mathmaticien. Les derniers mots: _la bont
de me l'crire_, cela ne ressemble-t-il pas  une formule algbrique,
avec l'abrviation de _bont_, et  un syllogisme, avec cet troit
enchanement des mots; et, il est si troit, cet enchanement, le
scripteur est tellement obsd par la logique qu'il ne met les
apostrophes qu'aprs le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est
admirable, je n'ai peut-tre pas vu cela dix fois sur les milliers de
lettres que j'ai tudies.

Barres scrupuleuses et nergiques avec, quelquefois, un petit harpon
d'gosme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste _la dose ncessaire_
pour n'altrer en rien la bont qui clate dans la rondeur des lettres:
comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez.
Un petit dtail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois
de l'emptement; je ne suis pas fch de cette petite tache (si c'en est
une), car vraiment c'tait trop beau.

Je me rsume: avant tout, quilibre: harmonie ou logique: peut-tre
n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'criture n'a rien d'un
paresseux: si c'est un artiste, il et pu tout aussi bien faire un
savant: si c'est un savant, il et pu tout aussi aisment tre un grand
artiste.

--Mais, alors, il n'est pas fou?

--Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui prcde est vrai, et tout
cela ne me semble gure d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas.

Seulement alors, nous nous dcidions  livrer  notre savant les
quelques dtails de la vie de Ducasse que nous connaissions et que,
volontairement, nous avions diffr de lui communiquer de peur de
l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui
reprochait et par laquelle on semblait vouloir attnuer la conscience
de son talent.

--Mais je m'tonne qu'une pareille lgende ait trouv crdit auprs
d'esprits distingus; vous n'ignorez pas combien les cas de folie  cet
ge sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des
dbiles, des mlancoliques, des crtins, les asiles en sont bonds, mais
un vrai _fou_, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un
cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez mme que ce dtail triste
et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser  un
paralytique gnral avec toute cette succession classique: intelligence
vive,--obscurcissement,--folie des perscutions.--mgalomanie,
--excitation puis dchance complte et disparition de l'individu s'en
allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des
spcialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques
gnreux de vingt ans! Bayle dclare n'en avoir jamais vu avant
vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observ que deux fois avant trente-deux
ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes
de folie suivent  peu prs les mmes lois et sauf exceptions infiniment
rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume
est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort  vingt
ans, voil donc une alination qui aurait volu en un an ... N'est-ce
pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est littrature!

Quoique Montviden, Ducasse tait franais d'origine. Son pre,
chancelier  la lgation franaise  Montevideo, naquit  Tarbes. La
famille devait tre riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec
un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une
pension mensuelle. Grce  l'amabilit de M. Dosseur, successeur de M.
Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la
correspondance du jeune crivain et donner, en tte du prsent volume,
une de ses lettres en _fac-simile_. Cette lettre contient en quelque
sorte une profession de foi littraire et fait allusion aux
circonstances qui s'opposaient  la mise en vente de son livre, ainsi
qu' la prface d'un nouveau volume, que l'diteur Lemerre n'a jamais
reue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien
taient vives ses proccupations littraires.

Dans une lettre, date du 22 mai 1869, nous relevons les passages
suivants, que nous ne reproduisons qu' titre de simple curiosit:


   Monsieur,

   C'est hier mme que j'ai reu votre lettre date du 21 mai; c'tait
   la vtre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser
   passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi:
   parce que, si vous m'aviez annonc l'autre jour, dans l'ignorance de
   ce qui peut arriver de fcheux aux circonstances o ma personne est
   place, que les fonds s'puisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher;
   mais certainement j'aurais prouv autant de joie  ne pas crire ces
   trois lettres que vous en auriez prouv vous-mme  ne pas les lire.
   Vous avez mis en vigueur le dplorable systme de mfiance prescrit
   vaguement par la bizarrerie de mon pre; mais vous avez devin que
   mon mal de tte ne m'empche pas de considrer avec attention la
   difficile situation o vous a plac jusqu'ici une feuille de papier
    lettre venue de l'Amrique du Sud, dont le principal dfaut tait
   le manque de clart; car je ne mets pas en ligne de compte la
   malsonnance de certaines observations mlancoliques qu'on pardonne
   aisment  un vieillard, et qui m'ont paru,  la premire lecture,
   avoir eu l'air de vous imposer,  l'avenir, peut-tre, la ncessit
   de sortir de votre rle strict de banquier, vis--vis d'un monsieur
   qui vient habiter la capitale ...

    ... Pardon, monsieur, j'ai une prire  vous faire: si mon pre
   envoyait d'autres fonds avant le 1er septembre, poque  laquelle mon
   corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez
   la bont de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi  toute
   heure du jour; mais vous n'auriez qu' m'crire un mot, et il est
   probable qu'alors je le recevrai presque aussitt que la demoiselle
   qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le
   vestibule ...

    ... Et tout cela, je le rpte, pour une bagatelle insignifiante
   de formalit! Prsenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle
   affaire: aprs avoir rflchi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru
   remplie d'une notable quantit d'importance nulle ...


L'extrme jeunesse de l'auteur attnuera sans doute la svrit de
certains jugements qui ne manqueront pas d'tre ports sur les _Chants
de Maldoror_. Si Ducasse avait vcu, il et pu devenir l'une des gloires
littraires de la France. Il est mort trop tt, laissant derrire lui
son oeuvre parpille aux quatre vents: et par une concidence curieuse,
ses restes mortels ont subi le mme sort que son livre. Inhum dans une
concession temporaire du cimetire du Nord, le 25 novembre 1870, il en
a t exhum, le 20 janvier 1871, pour tre rinhum dans une autre
concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains
dsaffects et repris par la Ville.

L. G.


Notes:

[1] La couverture et le titre sont ainsi composs: _Les Chants--de
--Maldoror--par--le comte de Lautramont--(Chants I, II, III, IV, V, VI)
--Paris et Bruxelles--En vente chez tous les libraires--1874_. Au dessous
de la couverture, dans le double filet, cette mention: _Tous droits de
traduction et de reproduction rservs_. Au verso du faux-titre:
_Bruxelles--Typ. de E. Wittmann_. Cette dernire indication est fausse,
aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant exist  Bruxelles. Couverture
brun-marron.

En 1869, l'auteur tmoigna le dsir de possder quelques exemplaires
de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces
exemplaires est jaune. Elle porte: _Paris. En vente chez tous les
libraires (1869)_. Au verso du faux-titre et en quatrime page de la
couverture: _Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie,
boulevard de Waterloo, 42_.

[2] _V. la Plume_, 2e anne, no 33.

[3] La photogravure a rtabli le chiffre  sa place. Celui-ci se trouve
en quatrime page de la lettre, barr par un trait de plume.




LES CHANTS DE MALDOROR




CHANT PREMIER


Plt au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanment froce
comme ce qu'il lit, trouve, sans se dsorienter, son chemin abrupt et
sauvage,  travers les marcages dsols de ces pages sombres et pleines
de poison; car,  moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
rigoureuse et une tension d'esprit gale au moins  sa dfiance, les
manations mortelles de ce livre imbiberont son me, comme l'eau le
sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont
suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par
consquent, me timide, avant de pntrer plus loin dans de pareilles
landes inexplores, dirige tes talons en arrire et non en avant. coute
bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrire et non en avant,
comme les yeux d'un fils qui se, dtourne respectueusement de la
contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutt, comme un angle
 perte de vue de grues frileuses mditant beaucoup, qui, pendant
l'hiver, vole puissamment  travers le silence, toutes voiles tendues,
vers un point dtermin de l'horizon, d'o tout  coup part un vent
trange et fort, prcurseur de la tempte. La grue la plus vieille et
qui forme  elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tte comme
une personne raisonnable, consquemment son bec aussi qu'elle fait
claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas 
sa place), tandis que son vieux cou, dgarni de plumes et contemporain
de trois gnrations de grues, se remue en ondulations irrites qui
prsagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Aprs avoir de
sang-froid regard plusieurs fois de tous les cts avec des yeux qui
renferment l'exprience, prudemment, la premire (car, c'est elle qui
a le privilge de montrer les plumes de sa queue aux autres grues
infrieures en intelligence), avec son cri vigilant de mlancolique
sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilit
la pointe de la figure gomtrique (c'est peut-tre un triangle, mais
on ne voit pas le troisime ct que forment dans l'espace ces curieux
oiseaux de passage), soit  bbord, soit  tribord, comme un habile
capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus
grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bte, elle
prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sr.

       *       *       *       *       *

Lecteur, c'est peut-tre la haine que tu veux que j'invoque dans le
commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,
baign dans d'innombrables volupts, tant que tu voudras, avec tes
narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,
pareil  un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais
l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton apptit
lgitime, lentement et majestueusement, les rouges manations? Je
t'assure, elles rjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,
 monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant  respirer trois mille
fois de suite la conscience maudite de l'ternel! Tes narines, qui
seront dmesurment dilates de contentement ineffable, d'extase
immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur  l'espace,
devenu embaum comme de parfums et d'encens; car, elles seront
rassasies d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
magnificence et la paix des agrables cieux.

       *       *       *       *       *

J'tablirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses
premires annes, o il vcut heureux; c'est fait. Il s'aperut ensuite
qu'il tait n mchant: fatalit extraordinaire! Il cacha son caractre
tant qu'il put, pendant un grand nombre d'annes; mais,  la fin, 
cause de cette concentration qui ne lui tait pas naturelle, chaque jour
le sang lui montait  la tte; jusqu' ce que, ne pouvant plus supporter
une pareille vie, il se jeta rsolment dans la carrire du mal ...
atmosphre douce!

       *       *       *       *       *

Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage
rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il
l'aurait fait trs souvent, si Justice, avec son long cortge de
chtiments, ne l'en et chaque fois empch. Il n'tait pas
menteur, il avouait la vrit et disait qu'il tait cruel. Humains,
avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!
Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volont ...
Maldiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la
pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec
le bien. C'est ce que je disais plus haut.

       *       *       *       *       *

Il y en a qui crivent pour rechercher les applaudissements humains, au
moyen de nobles qualits du coeur que l'imagination invente ou qu'ils
peuvent avoir. Moi, je fais servir mon gnie  peindre les dlices de la
cruaut! Dlices non passagres, artificielles; mais, qui ont commenc
avec l'homme, finiront avec lui. Le gnie ne peut-il pas s'allier avec
la cruaut dans les rsolutions secrtes de la Providence? ou, parce
qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du gnie? On en verra la preuve
dans mes paroles; il ne tient qu' vous de m'couter, si vous le voulez
bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'taient dresss sur ma
tte; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement
 les remettre dans leur premire position. Celui qui chante ne prtend
pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se
loue de ce que les penses hautaines et mchantes de son hros soient
dans tous les hommes.

       *       *       *       *       *

J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux
paules troites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs
semblables, et pervertir les mes par tous les moyens. Ils appellent les
motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu
rire comme les autres; mais, cela, trange imitation, tait impossible.
J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acr, et me suis
fendu les chairs aux endroits o se runissent les lvres. Un instant je
crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie
par ma propre volont! C'tait une erreur! Le sang qui coulait avec
abondance des deux blessures empchait d'ailleurs de distinguer si
c'tait l vraiment le rire des autres. Mais, aprs quelques instants
de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas  celui des
humains, c'est--dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes,  la tte
laide et aux yeux terribles enfoncs dans l'orbite obscur, surpasser
la duret du roc, la rigidit de l'acier fondu, la cruaut du requin,
l'insolence de la jeunesse, la fureur insense des criminels, les
trahisons de l'hypocrite, les comdiens les plus extraordinaires, la
puissance de caractre des prtres, et les tres les plus cachs au
dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes
 dcouvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colre implacable
d'en haut. Je les ai vus tous  la fois, tantt le poing le plus robuste
dirig vers le ciel, comme celui d'un enfant dj pervers contre sa
mre, probablement excits par quelque esprit de l'enfer, les yeux
chargs d'un remords cuisant en mme temps que haineux, dans un silence
glacial, n'oser mettre les mditations vastes et ingrates que reclait
leur sein, tant elles taient pleines d'injustice et d'horreur, et
attrister de compassion le Dieu de misricorde; tantt,  chaque moment
du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu' la fin de la
vieillesse, en rpandant des anathmes incroyables, qui n'avaient pas le
sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mmes et contre la
Providence, prostituer les femmes et les enfants, et dshonorer ainsi
les parties du corps consacres  la pudeur. Alors, les mers soulvent
leurs eaux, engloutissent dans leurs abmes les planches; les ouragans,
les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies
diverses dciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en
aperoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, plissant de honte pour
leur conduite sur cette terre; rarement. Temptes, soeurs des ouragans;
firmament bleutre, dont je n'admets pas la beaut; mer hypocrite, image
de mon coeur; terre, au sein mystrieux; habitants des sphres; univers
entier; Dieu, qui l'as cr avec magnificence, c'est toi que j'invoque:
montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grce dcuple mes
forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir
d'tonnement: on meurt  moins.

             *       *       *       *       *

On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il
est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore
sur la lvre suprieure, et, avec les yeux trs ouverts, de faire
semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en
arrire ses beaux cheveux! Puis, tout  coup, au moment o il s'y attend
le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de faon
qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect
de ses misres. Ensuite, on boit le sang en lchant les blessures; et,
pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'ternit dure, l'enfant
pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,
et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amres comme le sel.
Homme, n'as-tu jamais got de ton sang, quand par hasard tu t'es coup
le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun got. En
outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes rflexions
lugubres, port la main, creuse au fond, sur ta ligure maladive mouille
par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement
vers la bouche, qui puisait  longs traits, dans cette coupe, tremblante
comme les dents de l'lve qui regarde obliquement celui qui est n pour
l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles
ont le got du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;
mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit
pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tt
ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que
l'amiti, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;
du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes
larmes ne te dgotent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des
larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu
dchireras ses chairs palpitantes; et, aprs avoir entendu de longues
heures ses cris sublimes, semblables aux rles perants que poussent dans
une bataille les gosiers des blesss agonisants, alors, t'ayant cart
comme une avalanche, tu te prcipiteras de la chambre voisine, et tu feras
semblant d'arriver  son secours. Tu lui dlieras les mains, aux nerfs
et aux veines gonfles, tu rendras la vue  ses yeux gars, en te
remettant  lcher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est
vrai! L'tincelle divine qui est en nous, et parat si rarement, se
montre; trop tard! Comme le coeur dborde de pouvoir consoler l'innocent
 qui l'on a fait du mal: Adolescent, qui venez de souffrir des
douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne
sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous tes! Comme vous devez
souffrir! Et si votre mre savait cela, elle ne serait pas plus prs de
la mort, si abhorre par les coupables, que je ne le suis maintenant.
Hlas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une mme chose par
laquelle nous tmoignons avec rage notre impuissance, et la passion
d'atteindre  l'infini par les moyens mme les plus insenss? Ou bien,
sont-ce deux choses diffrentes? Oui ... que ce soit plutt une mme
chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,
pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacre, qui
a bris tes os et dchir les chairs qui pendent  diffrents endroits
de ton corps. Est-ce un dlire de ma raison malade, est-ce un instinct
secret qui ne dpend pas de mes raisonnements, pareil  celui de l'aigle
dchirant sa proie, qui m'a pouss  commettre ce crime; et pourtant,
autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois
sortis de cette vie passagre, je veux que nous soyons entrelacs
pendant l'ternit; ne former qu'un seul tre, ma bouche colle  ta
bouche. Mme, de cette manire, ma punition ne sera pas complte. Alors,
tu me dchireras, sans jamais t'arrter, avec les dents et les ongles
 la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumes, pour cet
holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'tre
dchir, toi, de me dchirer ... ma bouche colle  ta bouche. O
adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce
que je te conseille? Malgr toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras
heureuse ma conscience. Aprs avoir parl ainsi, en mme temps tu auras
fait du mal  un tre humain, et tu seras aim du mme tre: c'est le
bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras
le mettre  l'hpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On
t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les mdailles d'or
cacheront tes pieds nus, pars sur la grande tombe,  la figure vieille,
O toi, dont je ne veux pas crire le nom sur cette page qui consacre la
saintet du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.
Mais, moi, j'existe encore!

       *       *       *       *       *

J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le dsordre
dans les familles. Je me rappelle la nuit qui prcda cette
dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un
ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: Je vais
t'clairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet
ordre suprme. Une vaste lumire couleur de sang,  l'aspect de
laquelle mes mchoires claqurent et mes bras tombrent inertes,
se rpandit dans les airs jusqu' l'horizon. Je m'appuyai contre
une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: Ci-gt un
adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez
pas pour lui. Beaucoup d'hommes n'auraient peut-tre pas eu
autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue
vint se coucher  mes pieds. Moi,  elle, avec une figure triste:
Tu peux te relever. Je lui tendis la main avec laquelle le
fratricide gorge sa soeur. Le ver luisant,  moi: Toi, prends
une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je. Lui,  moi: Prends
garde  toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.
Celle-ci s'appelle _Prostitution_. Les larmes dans les yeux, la
rage dans le coeur, je sentis natre en moi une force inconnue.
Je pris une grosse pierre; aprs bien des efforts, je la soulevai
avec peine jusqu' la hauteur de ma poitrine; je la mis sur
l'paule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:
de l, j'crasai le ver luisant. Sa tte s'enfona sous le sol
d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu' la hauteur de
six glises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux
s'abaissrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense
cne renvers. Le calme reparut  la surface; la lumire de sang
ne brilla plus. Hlas! hlas! s'cria la belle femme nue;
qu'as-tu fait? Moi,  elle: Je te prfre  lui; parce que j'ai
piti des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice
ternelle t'a cre. Elle,  moi: Un jour, les hommes me
rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi
partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.
Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces
noirs abmes, qui ne me mprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui
m'as aime! Moi,  elle: Adieu! Encore une fois: adieu! Je
t'aimerai toujours!... Ds aujourd'hui, j'abandonne la vertu.
C'est pourquoi,  peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver
gmir sur la mer et prs de ses bords, ou au-dessus des grandes
villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou
 travers les froides rgions polaires, dites: Ce n'est pas
l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la
prostitution, uni avec les gmissements graves du Montviden.
Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de misricorde,
agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,
fassent de longues prires.

       *       *       *       *       *

Au clair de la lune, prs de la mer, dans les endroits isols de la
campagne, l'on voit, plong dans d'amres rflexions, toutes les choses
revtir des formes jaunes, indcises, fantastiques. L'ombre des arbres,
tantt vite, tantt lentement, court, vient, revient, par diverses
formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,
lorsque j'tais emport sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait
rver, me paraissait trange; maintenant, j'y suis habitu. Le vent
gmit  travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante
sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux  ceux qui l'entendent.
Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chanes, s'chappent des
fermes lointaines; ils courent dans la campagne,  et l, en proie  la
folie. Tout  coup, ils s'arrtent, regardent de tous les cts avec une
inquitude farouche, l'oeil en feu; et, de mme que les lphants, avant
de mourir, jettent dans le dsert un dernier regard au ciel, levant
dsesprment leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de mme les
chiens laissent leurs oreilles inertes, lvent la tte, gonflent le cou
terrible, et se mettent  aboyer, tour  tour, soit comme un enfant qui
crie de faim, soit comme un chat bless au ventre au-dessus d'un toit,
soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de
la peste  l'hpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,
contre les toiles au nord, contre les toiles  l'est, contre les toiles
au sud, contre les toiles  l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,
semblables au loin  des roches gantes, gisantes dans l'obscurit; contre
l'air froid qu'ils aspirent  pleins poumons, qui rend l'intrieur de leur
narine, rouge, brlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,
dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille
dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les livres,
qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au
galop de son cheval aprs avoir commis un crime; contre les serpents,
remuant les bruyres, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;
contre leurs propres aboiements, qui leur font peur  eux-mmes; contre les
crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mchoire (pourquoi se sont-ils
loigns du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement
berces, sont autant de mystres qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent
dcouvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignes,
suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se
sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouv de quoi manger pendant la
journe, et qui s'en reviennent au gte l'aile fatigue; contre les rochers
du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mts des navires invisibles;
contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,
montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abme; et contre l'homme
qui les rend esclaves. Aprs quoi, ils se mettent de nouveau  courir dans
la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fosss,
les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpes. On les dirait
atteints de la rage, cherchant un vaste tang pour apaiser leur soif. Leurs
hurlements prolongs pouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!
Les amis des cimetires se jetteront sur lui, le dchireront, le mangeront,
avec leur bouche d'o tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gtes.
Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas
de chair, s'enfuient  perte de vue, tremblants. Aprs quelques heures, les
chiens, harasss de courir  et l, presque morts, la langue en dehors de
la bouche, se prcipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils
font, et se dchirent en mille lambeaux, avec une rapidit incroyable. Ils
n'agissent pas ainsi par cruaut. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mre
me dit: Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements
des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas
en drision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,
comme moi, comme le reste des humains,  la figure ple et longue. Mme,
je te permets de te mettre devant la fentre pour contempler ce spectacle,
qui est assez sublime. Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte.
Moi, comme les chiens, j'prouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je
ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,
d'aprs ce qu'on m'a dit. a m'tonne ... je croyais tre davantage! Au
reste, que m'importe d'o je viens? Moi, si cela avait pu dpendre de ma
volont, j'aurais voulu tre plutt le fils de la femelle du requin, dont
la faim est amie des temptes, et du tigre,  la cruaut reconnue: je ne
serais pas si mchant. Vous, qui me regardez, loignez-vous de moi, car
mon haleine exhale un souffle empoisonn. Nul n'a encore vu les rides
vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux
artes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la
mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand
j'avais sur ma tte des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rde
autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux
ardents, les cheveux flagells par le vent des temptes, isol comme une
pierre au milieu du chemin, je couvre ma face fltrie, avec un morceau
de velours, noir comme la suie qui remplit l'intrieur des chemines: il
ne faut pas que les yeux soient tmoins de la laideur que l'tre suprme,
avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand
le soleil se lve pour les autres, en rpandant la joie et la chaleur
salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en
regardant fixement l'espace plein de tnbres, accroupi vers le fond de
ma caverne aime, dans un dsespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris
de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je
ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le
seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamn qui
essaie ses muscles, en rflchissant sur leur sort, et qui va bientt
monter  l'chafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux ferms, je
tourne lentement mon col de droite  gauche, de gauche  droite, pendant
des heures entires; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,
lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un mme sens, qu'il
s'arrte, pour se remettre  tourner dans un sens oppos, je regarde
subitement l'horizon,  travers les rares interstices laisss par les
broussailles paisses qui recouvrent l'entre: je ne vois rien! Rien ...
si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et
avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble
le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tte, me donne des coups de
barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?

       *       *       *       *       *

Je me propose, sans tre mu, de dclamer  grande voix la strophe
srieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention 
ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pnible qu'elle ne
manquera pas de laisser, comme une fltrissure, dans vos imaginations
troubles. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne
suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas colle  mon
front. cartons en consquence toute ide de comparaison avec le cygne,
au moment o son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un
monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la
figure; mais, moins horrible est-elle que son me. Cependant, je ne suis
pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai
revu la mer, et foul le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont
vivaces comme si je l'avais quitte la veille. Soyez nanmoins, si vous
le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens
dj de vous offrir, et ne rougissez pas  la pense de ce qu'est le
coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'me est
insparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe
terrestre, et qui commandes  un srail de quatre cents ventouses; toi,
en qui sigent noblement, comme dans leur rsidence naturelle, par un
commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et
les grces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure
contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher
du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!

Vieil ocan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement 
ces marques azures que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu
es un immense bleu, appliqu sur le corps de la terre: j'aime cette
comparaison. Ainsi,  ton premier aspect, un souffle prolong de
tristesse, qu'on croirait tre le murmure de ta brise suave, passe, en
laissant des ineffaables traces, sur l'me profondment branle, et
tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours
compte, les rudes commencements de l'homme, o il fait connaissance avec
la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil ocan!

Vieil ocan, ta forme harmonieusement sphrique, qui rjouit la face
grave de la gomtrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de
l'homme, pareils  ceux du sanglier pour la petitesse, et  ceux des
oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,
l'homme s'est cru beau dans tous les sicles. Moi, je suppose plutt que
l'homme ne croit  sa beaut que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas
beau rellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la
figure de son semblable avec tant de mpris? Je te salue, vieil ocan!

Vieil ocan, tu es le symbole de l'identit: toujours gal  toi-mme.
Tu ne varies pas d'une manire essentielle, et, si tes vagues sont
quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont
dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrte
dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui
ne s'arrte pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible
et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je
te salue, vieil ocan!

Vieil ocan, il n'y aurait rien d'impossible  ce que tu caches dans ton
sein de futures utilits pour l'homme. Tu lui as dj donn la baleine.
Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences
naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.
L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil
ocan!

Vieil ocan, les diffrentes espces de poissons que tu nourris n'ont
pas jur fraternit entre elles. Chaque espce vit de son ct. Les
tempraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,
expliquent, d'une manire satisfaisante, ce qui ne parat d'abord qu'une
anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mmes motifs
d'excuse. Un morceau de terre est-il occup par trente millions d'tres
humains, ceux-ci se croient obligs de ne pas se mler de l'existence de
leurs voisins, fixs comme des racines sur le morceau de terre qui suit.
En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans
sa tanire, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi
pareillement dans une autre tanire. La grande famille universelle des
humains est une utopie digne de la logique la plus mdiocre. En outre,
du spectacle de tes mamelles fcondes, se dgage la notion d'ingratitude;
car, on pense aussitt  ces parents nombreux, assez ingrats envers le
Crateur, pour abandonner le fruit de leur misrable union. Je te salue,
vieil ocan!

Vieil ocan, ta grandeur matrielle ne peut se comparer qu' la mesure
qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la
totalit de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour
te contempler, il faut que la vue tourne son tlescope, par un mouvement
continu, vers les quatre points de l'horizon, de mme qu'un
mathmaticien, afin de rsoudre une quation algbrique, est oblig
d'examiner sparment les divers cas possibles, avant de trancher la
difficult. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres
efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paratre gras. Qu'elle se
gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,
elle ne t'galera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,
vieil ocan!

Vieil ocan, tes eaux sont amres. C'est exactement le mme got que le
fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur
tout. Si quelqu'un a du gnie, on le fait passer pour un idiot; si
quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut
que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts
d'ailleurs ne sont dus qu' lui-mme, pour la critiquer ainsi! Je te
salue, vieil ocan!

Vieil ocan, les hommes, malgr l'excellence de leurs mthodes, ne sont
pas encore parvenus, aids par les moyens d'investigation de la science,
 mesurer la profondeur vertigineuse de tes abmes; tu en as que les
sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.
Aux poissons ... a leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis
demand quelle chose tait le plus facile  reconnatre: la profondeur
de l'ocan ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main porte au
front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balanait entre
les mts d'une faon irrgulire, je me suis surpris, faisant
abstraction de tout ce qui n'tait pas le but que je poursuivais,
m'efforant de rsoudre ce difficile problme! Oui, quel est le plus
profond, le plus impntrable des deux: l'ocan ou le coeur humain?
Si trente ans d'exprience de la vie peuvent jusqu' un certain point
pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera
permis de dire que, malgr la profondeur de l'ocan, il ne peut pas se
mettre en lign, quant  la comparaison sur cette proprit, avec la
profondeur du coeur humain. J'ai t en relation avec des hommes qui ont
t vertueux. Ils mouraient  soixante ans, et chacun ne manquait pas de
s'crier: Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est--dire qu'ils ont
pratiqu la charit: voil tout, ce n'est pas malin, chacun peut en
faire autant. Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idoltraient
la veille, pour un mot mal interprt, s'cartent, l'un vers l'orient,
l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la
vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun
drap dans sa fiert solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle
chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra
pourquoi l'on savoure non seulement les disgrces gnrales de ses
semblables, mais encore les particulires de ses amis les plus chers,
tandis que l'on en est afflig en mme temps? Un exemple incontestable
pour clore la srie: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est
pour cela que les marcassins de l'humanit ont tant de confiance les uns
dans les autres et ne sont pas gostes. Il reste  la psychologie
beaucoup de progrs  faire. Je te salue, vieil ocan!

Vieil ocan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris  leurs
propres dpens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur
gnie ... incapables de te dominer. Ils on trouv leur matre. Je dis
qu'ils ont trouv quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose
a un nom. Ce nom est: l'ocan! La peur que tu lui inspires est telle,
qu'ils te respectent. Malgr cela, tu fais valser leurs plus lourdes
machines avec grce, lgance et facilit. Tu leur fais faire des sauts
gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de
tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,
quand tu ne les enveloppes pas dfinitivement dans tes plis bouillonnants,
pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,
comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent
eux-mmes. L'homme dit: Je suis plus intelligent que l'ocan. C'est
possible, c'est mme assez vrai; mais l'ocan lui est plus redoutable
que lui  l'ocan: c'est ce qu'il n'est pas ncessaire de prouver. Ce
patriarche observateur, contemporain des premires poques de notre
globe suspendu, sourit de piti, quand il assiste aux combats navals des
nations. Voil une centaine de lviathans qui sont sortis des mains de
l'humanit. Les ordres emphatiques des suprieurs, les cris des blesss,
les coups de canon, c'est du bruit fait exprs pour anantir quelques
secondes. Il parat que le drame est fini, et que l'ocan a tout mis
dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit tre grande vers le
bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide
comdie, qui n'est pas mme intressante, on voit, au milieu des airs,
quelque cigogne, attarde par la fatigue, qui se met  crier, sans
arrter l'envergure de son vol: Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y
avait en bas des points noirs; j'ai ferm les yeux: ils ont disparu.
Je te salue, vieil ocan!

Vieil ocan,  grand clibataire, quand tu parcours la solitude solennelle
de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis  juste titre de ta
magnificence native, et des loges vrais que je m'empresse de te donner.
Balanc voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,
qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir
t'a gratifi, tu droules, au milieu d'un sombre mystre, sur toute ta
surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta
puissance ternelle. Elles se suivent paralllement, spares par de
courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va  sa rencontre
en grandissant, accompagnes du bruit mlancolique de l'cume qui se fond,
pour nous avertir que tout est cume. (Ainsi, les tres humains, ces
vagues vivantes, meurent l'un aprs l'autre, d'une manire monotone; mais,
sans laisser de bruit cumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles
avec confiance, et se laisse abandonner  leurs mouvements, pleins d'une
grce fire, jusqu' ce que les os de ses ailes aient recouvr leur vigueur
accoutume pour continuer leur plerinage arien. Je voudrais que la
majest humaine ne ft que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande
beaucoup, et ce souhait sincre est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,
image de l'infini, est immense comme la rflexion du philosophe, comme
l'amour de la femme, comme la beaut divine de l'oiseau, comme les
mditations du pote. Tu es plus beau que la nuit. Rponds-moi, ocan,
veux-tu tre mon frre? Remue-toi avec imptuosit ... plus ... plus
encore, si tu veux que je te compare  la vengeance de Dieu; allonge tes
griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.
Droule tes vagues pouvantables, ocan hideux, compris par moi seul, et
devant lequel je tombe, prostern  tes genoux. La majest de l'homme est
emprunte; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la
crte haute et terrible, entour de tes replis tortueux comme d'une cour,
magntiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec
la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de
ta poitrine, comme accabl d'un remords intense que je ne puis pas
dcouvrir, ce sourd mugissement perptuel que les hommes redoutent tant,
mme quand ils te contemplent, en sret, tremblants sur le rivage,
alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire
ton gal. C'est pourquoi, en prsence de ta supriorit, je te donnerais
tout mon amour (et nul ne sait la quantit d'amour que contiennent mes
aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser
 mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,
l'antithse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la cration:
je ne puis pas t'aimer, je te dteste. Pourquoi reviens-je  toi, pour
la millime fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser
mon front brlant, qui voit disparatre la fivre  leur contact! Je ne
connais pas ta destine cache; tout ce qui te concerne m'intresse.
Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des tnbres. Dis-le moi ...
dis-le moi, ocan ( moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont
encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan cre les
temptes qui soulvent tes eaux sales jusqu'aux nuages. Il faut que tu
me le dises, parce que je me rjouirais de savoir l'enfer si prs de
l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernire strophe de mon
invocation. Par consquent, une seule fois encore, je veux te saluer et
te faire mes adieux! Vieil ocan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se
mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;
car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes,  l'aspect
brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,
avec le sentiment du devoir, notre destine sur cette terre. Je te
salue, vieil ocan!

       *       *       *       *       *

On ne me verra pas,  mon heure dernire (j'cris ceci sur mon lit de
mort), entour de prtres. Je veux mourir, berc par la vague de la mer
temptueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je
sais que mon anantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de
grce  esprer. Qui ouvre la porte de ma chambre funraire? J'avais dit
que personne n'entrt. Qui que vous soyez, loignez-vous; mais, si vous
croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage
d'hyne (j'use de cette comparaison, quoique l'hyne soit plus belle que
moi, et plus agrable  voir), soyez dtromp: qu'il s'approche. Nous
sommes dans une nuit d'hiver, alors que les lments s'entrechoquent de
toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent mdite quelque
crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que
le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanit, depuis
que le vent, l'humanit existent, quelques moments avant l'agonie
dernire, me porte sur les os de ses ailes,  travers le monde,
impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples
nombreux de la mchancet humaine (un frre, sans tre vu, aime  voir
les actes de ses frres). L'aigle, le corbeau, l'immortel plican, le
canard sauvage, la grue voyageuse, veills, grelottant de froid, me
verront passer  la lueur des clairs, spectre horrible et content. Ils
ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipre, l'oeil gros du
crapaud, le tigre, l'lphant; dans la mer, la baleine, le requin, le
marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont
quelle est cette drogation  la loi de la nature. L'homme, tremblant,
collera son front contre la terre, au milieu de ses gmissements. Oui,
je vous surpasse tous par ma cruaut inne, cruaut qu'il n'a pas
dpendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez
devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me
voyez parcourir, phnomne nouveau, comme une comte effrayante,
l'espace ensanglant? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,
pareil  un nuage noirtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez
rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait
est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit
volontaire. Vous autres, vous avez march dans votre voie, moi, dans la
mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.
Ncessairement, nous avons d nous rencontrer, dans cette similitude de
caractre; le choc qui en est rsult nous a t rciproquement fatal.
Alors, les hommes relveront peu  peu la tte, en reprenant courage,
pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.
Tout  coup, leur visage brlant, dcompos, montrant les plus terribles
passions, grimacera de telle manire que les loups auront peur. Ils se
dresseront  la fois comme un ressort immense. Quelles imprcations!
quels dchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voil que les animaux
de la terre se runissent aux hommes, font entendre leurs bizarres
clameurs. Plus de haine rciproque; les deux haines sont tournes contre
l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.
Vents, qui me soutenez, levez-moi plus haut; je crains la perfidie.
Oui, disparaissons peu  peu de leurs yeux, tmoin, une fois de plus,
des consquences des passions, complment satisfait ... Je te remercie,
 rhinolophe, de m'avoir rveill avec le mouvement de tes ailes, toi,
dont le nez est surmont d'une crte en forme de fer  cheval: je
m'aperois, en effet, que ce n'tait malheureusement qu'une maladie
passagre, et je me sens avec dgot renatre  la vie. Les uns disent
que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans
mon corps: pourquoi cette hypothse n'est-elle pas la ralit!

       *       *       *       *       *

Une famille entoure une lampe pose sur la table:

--Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placs sur cette chaise.

--Ils n'y sont pas, mre.

--Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette
poque, mon doux matre, o nous faisions des voeux, pour avoir un
enfant, dans lequel nous renatrions une seconde fois, et qui serait le
soutien de notre vieillesse?

--Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucs. Nous n'avons pas  nous
plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bnissons la
Providence de ses bienfaits. Notre douard possde toutes les grces de
sa mre.

--Et les mles qualits de son pre.

--Voici les ciseaux, mre; je les ai enfin trouvs.

Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est prsent  la porte
d'entre, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui
s'offre  ses yeux:

--Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins
heureux que ceux-l. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer
l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est
pas ici.

Il s'est retir!

--Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facults humaines
qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon me est inquite, et sans
savoir pourquoi; l'atmosphre est lourde.

--Femme, je ressens les mmes impressions que toi; je tremble qu'il ne
nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le
suprme espoir.

--Mre, je respire  peine: j'ai mal  la tte.

--Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec
du vinaigre.

--Non, bonne mre ...

Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigu.

--Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.
Maintenant, le moindre objet me contrarie.

--Comme tu es ple! La fin de cette veille ne se passera pas sans que
quelque vnement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du
dsespoir!

J'entends, dans le lointain des cris prolongs de la douleur la plus
poignante.

--Mon fils!

--Ah! mre!... j'ai peur!

--Dis-moi vite si tu souffres.

--Mre, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vrit.

Le pre ne revient pas de son tonnement:

--Voil des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits
sans toiles. Quoique nous entendions ces cris, nanmoins, celui qui les
pousse n'est pas prs d'ici; car, on peut entendre ces gmissements 
trois lieues de distance, transports par le vent d'une cit  une
autre. On m'avait souvent parl de ce phnomne: mais, je n'avais jamais
eu l'occasion de juger par moi-mme de sa vracit. Femme, tu me parlais
de malheur; si malheur plus rel exista dans la longue spirale du temps,
c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses
semblables ...

J'entends dans le lointain des cris prolongs de la douleur la plus
poignante.

--Plt au ciel que sa naissance ne soit pas une calamit pour son pays,
qui l'a repouss de son sein. Il va de contre en contre, abhorr
partout. Les uns disent qu'il est accabl d'une espce de folie
originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une
cruaut extrme et instinctive, dont il a honte lui-mme, et que ses
parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prtendent qu'on l'a
fltri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est rest inconsolable le
reste de son existence, parce que sa dignit blesse voyait l une
preuve flagrante de la mchancet des hommes, qui se montre aux
premires annes, pour augmenter ensuite. Ce surnom tait _le
vampire_!...

J'entends dans le lointain des cris prolongs de la douleur la plus
poignante.

--Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trve ni repos, des
cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les
oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui
jettent  la face, pousss malgr eux par une force inconnue, tantt
d'une voix douce, tantt d'une voix pareille aux rugissements des
combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,
toujours hideux, et qui ne prira qu'avec l'univers. Quelques-uns mme
ont affirm que l'amour l'a rduit en cet tat: ou que ces cris
tmoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son
pass mystrieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable
le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait galer Dieu ...

J'entends dans le lointain des cris prolongs de la douleur la plus
poignante.

--Mon fils, se sont l des confidences exceptionnelles: je plains ton
ge de les avoir entendues, et j'espre que tu n'imiteras jamais cet
homme.

Parle,  mon douard; rponds que tu n'imiteras jamais cet homme.

--O mre bien-aime,  qui je dois le jour, je te promets, si la sainte
promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.

--C'est parfait, mon fils; il faut obir  sa mre, en quoi que ce soit.

On n'entend plus les gmissements.

--Femme, as-tu fini ton travail?

--Il me manque quelques points  cette chemise, quoique nous ayons
prolong la veille bien tard.

--Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commenc. Profitons des
dernires lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et
achevons chacun notre travail ...

L'enfant s'est cri:

--Si Dieu nous laisse vivre!

--Ange radieux, viens  moi: tu te promneras dans la prairie, du matin
jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est
construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes
de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique
cleste, sans faire ta prire. Quand, au matin, le soleil montrera ses
rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,
son cri,  perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,
jusqu' ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus
prcieux; tu seras constamment envelopp dans une atmosphre compose
des essences parfumes des fleurs les plus odorantes.

--Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lve-toi, mre de
famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts
raidis abandonnent l'aiguille du travail exagr. Les extrmes n'ont
rien de bon.

--Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchante;
quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,
dans les contes des fes.

--Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,
de mon ct, j'arrange mes affaires.

--Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparatras tel
que la nature t'a form,  jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et
que j'aspire  faire ton bonheur.

--Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les paules.

--Mon fils, ne t'endors point, berc par les rves de l'enfance: la
prire en commun n'est pas commence et tes habits ne sont pas encore
soigneusement placs sur une chaise ... A genoux! ternel crateur de
l'univers, tu montres la bont inpuisable jusque dans les plus petites
choses.

--Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, o glissent des milliers
de petits poissons rouges, bleus et argents? Tu les prendras avec un
filet si beau, qu'il les attirera de lui-mme, jusqu' ce qu'il soit
rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que
le marbre.

--Mre, vois ces griffes; je me mfie de lui; mais ma conscience est
calme, car je n'ai rien  me reprocher.

--Tu nous vois, prosterns  tes pieds, accabls du sentiment de ta
grandeur. Si quelque pense orgueilleuse s'insinue dans notre
imagination, nous la rejetons aussitt avec la salive du ddain et
nous t'en faisons le sacrifice irrmissible.

--Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs
bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de
roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon
et des cheveux d'une longueur ondule, qui flottent autour de la
gentillesse de leur front.

--Quand mme ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais
pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un
imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire
entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas
moi qui serais fils ingrat. Quant  tes petites filles, elles ne sont
pas si belles que les yeux de ma mre.

--Toute notre vie s'est puise dans les cantiques de ta gloire. Tels
nous avons t jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment o nous
recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.

--Elles t'obiront  ton moindre signe et ne songeront qu' te plaire.
Si tu dsires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.
Si tu dsires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin
d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles
t'apporteraient mme le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a cach
dans la lune, et  la queue duquel sont suspendus, par des liens de
soie, des oiseaux de toute espce. Fais attention  toi ... coute mes
conseils.

--Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prire, pour
appeler au secours. Quoique ton corps s'vapore, quand je veux
l'carter, sache que je ne te crains pas.

--Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhale d'un coeur
pur.

--Rflchis  ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.

--Pre cleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur
notre famille.

--Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?

--Conserve cette pouse chrie, qui m'a consol dans mes dcouragements
...

--Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme
un pendu.

--Et ce fils aimant, dont les chastes lvres s'entr'ouvrent  peine aux
baisers de l'aurore de vie.

--Mre, il m'trangle ... Pre, secourez-moi ... Je ne puis plus
respirer ... Votre bndiction!

Un cri d'ironie immense s'est lev dans les airs. Voyez comme les
aigles, tourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mmes,
littralement foudroys par la colonne d'air.

--Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en mme temps que le
fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est
dfigur ... Mon pouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps
lointain o je fus poux et pre.

Il s'tait dit, devant le tableau qui s'offrit  ses yeux, qu'il ne
supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui
ont accord les esprits infernaux, ou plutt qu'il tire de lui-mme, cet
enfant, avant que la nuit s'coule, ne devait plus tre.

       *       *       *       *       *

Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoul la souffrance
en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwge. Aux les Faero, il
assista  la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses
 pic, et s'tonna que la corde de trois cents mtres, qui retient
l'explorateur au-dessus du prcipice, ft choisie d'une telle solidit.
Il voyait l, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bont humaine,
et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'tait lui qui et d prparer
la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin
qu'elle se coupt, et prcipitt le chasseur dans la mer! Un soir, il se
dirigea vers un cimetire, et les adolescents qui trouvent du plaisir 
violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le
voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau
d'une action qui va se drouler en mme temps.

--N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot
s'lve peu  peu du fond de la mer, et montre sa tte au-dessus des
eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La
curiosit naquit avec l'univers.

--Ami, il m'est impossible d'changer des ides avec toi. Il y a
longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des
tombeaux. C'est l'heure silencieuse o plus d'un tre humain rve qu'il
voit apparatre des femmes enchanes, tranant leurs linceuls, couverts
de taches de sang, comme un ciel noir, d'toiles. Celui qui dort pousse
des gmissements, pareils  ceux d'un condamn  mort, jusqu' ce qu'il
se rveille, et s'aperoive que la ralit est trois fois pire que le
rve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bche infatigable,
afin qu'elle soit prte demain matin. Pour faire un travail srieux, il
ne faut pas faire deux choses  la fois.

--Il croit que creuser une fosse est un travail srieux! Tu crois que
creuser une fosse est un travail srieux?

--Lorsque le sauvage plican se rsout  donner sa poitrine  dvorer 
ses petits, n'ayant pour tmoin que celui qui sut crer un pareil amour,
afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet
acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,
une femme qu'il idoltrait, il se met alors  fumer un cigare; il ne
sort pas de la maison, et se noue d'une amiti indissoluble avec la
douleur; cet acte se comprend. Quand un lve interne, dans un lyce,
est gouvern, pendant des annes, qui sont des sicles, du matin
jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la
civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots
tumultueux d'une haine vivace, monter comme une paisse fume,  son
cerveau, qui lui parat prs d'clater. Depuis le moment o on l'a jet
dans la prison, jusqu' celui, qui s'approche, o il en sortira, une
fivre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse
les yeux. La nuit, il rflchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le
jour, sa pense s'lance au-dessus des murailles de la demeure de
l'abrutissement, jusqu'au moment o il s'chappe, ou qu'on le rejette,
comme un pestifr, de ce clotre ternel; cet acte se comprend. Creuser
une fosse dpasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,
tranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et
puis nous donne un lit commode, prserv du vent de l'hiver soufflant
avec furie dans ces froides contres, lorsque celui qui tient la pioche,
de ses tremblantes mains, aprs avoir toute la journe palp
convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son
royaume, voit, le soir, devant lui, crit en lettres de flammes, sur
chaque croix de bois, l'nonc du problme effrayant que l'humanit n'a
pas encore rsolu: la mortalit ou l'immortalit de l'me. Le crateur
de l'univers, je lui ai toujours conserv mon amour; mais, si, aprs la
mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des
nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les
couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?

--Arrte-toi dans ton travail. L'motion t'enlve tes forces; tu me
parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.
Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi  l'cart; tu me
donneras des conseils, si je ne fais pas bien.

--Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir  le regarder
bcher la terre avec tant de facilit!

--Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pense: toutes ces
tombes, qui sont parses dans un cimetire, comme les fleurs dans une
prairie, comparaison qui manque de vrit, sont dignes d'tre mesures
avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses
peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par
consquent, ne t'tonne pas des visions fantastiques que tes yeux
semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,
interroge ta conscience; elle te dira, avec sret, que le Dieu qui a
cr l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possde une
bont sans limites, et recevra, aprs la mort terrestre, ce chef-
d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces
larmes, pareilles  celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes
sur ce vaisseau dmt pour souffrir. C'est un mrite, pour l'homme, que
Dieu l'ait jug capable de vaincre ses souffrances les plus graves.
Parle, et, puisque, d'aprs tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait
pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idal que chacun s'efforce
d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.

--O suis-je? N'ai-je pas chang de caractre? Je sens un souffle
puissant de consolation effleurer mon front rassrn, comme la brise du
printemps ranime l'esprance des vieillards. Quel est cet homme dont le
langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas
prononces? Quelle beaut de musique dans la mlodie incomparable de sa
voix! Je prfre l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,
plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression
gnrale de ses traits contraste singulirement avec ces paroles que
l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, rid de quelques plis,
est marqu d'un stygmate indlbile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant
l'ge, est-il honorable ou est-il infme? Ses rides doivent-elles tre
regardes avec vnration? Je l'ignore et je crains de le savoir.
Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois nanmoins qu'il a des
raisons pour agir comme il l'a fait, excit par les restes en lambeaux
d'une charit dtruite en lui. Il est absorb dans des mditations qui
me sont inconnues, et il redouble d'activit dans un travail ardu qu'il
n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en
aperoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue
d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'o sors-tu?...
tranger, permets que je touche, et que mes mains, qui treignent
rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.
Quoi qu'il en arrive, je saurais  quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les
plus beaux que j'aie touchs dans ma vie. Qui serait assez audacieux
pour contester que je ne connais pas la qualit des cheveux?

--Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas
qu'on l'agace, quand il se repat. Si tu ne le sais pas, je te
l'apprends. Allons, dpche-toi; accomplis ce que tu dsires.

--Ce qui frissonne  mon contact, en me faisant frissonner moi-mme, est
de la chair,  n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rve pas! Qui
es-tu donc, toi, qui te penches l pour creuser une tombe, tandis que,
comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est
l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos  la science. En tout cas,
nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,
pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le
mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille chemine savent
encore rchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas
comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays
lointain.

--Quoique je ne sois pas fatigu, il est inutile de creuser la fosse
davantage. Maintenant, dshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.

--La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques
instants, est si trange, que je ne sais que te rpondre ... Je crois
qu'il veut rire.

--Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention  ce que
j'ai dit.

Il s'est affaiss, et le fossoyeur s'est empress de le soutenir!

--Qu'as-tu?

--Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'tais fatigu quand j'ai
abandonn la pioche ... c'est la premire fois que j'entreprenais ce
travail ... ne fais plus attention  ce que j'ai dit.

--Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un
qui a des chagrins pouvantables. Que le ciel m'te la pense de
l'interroger. Je prfre rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de
la piti. Puis, il ne voudrait pas me rpondre, cela est certain: c'est
souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet tat anormal.

--Laisse-moi sortir de ce cimetire; je continuerai ma route.

--Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'garerais, pendant que tu
cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas
d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalit ne demandera point la
violation de tes secrets.

--O pou vnrable, toi dont le corps est dpourvu d'lytres, un jour,
tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime
intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-tre avais-tu raison,
puisque je ne sens mme pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal
de Maldoror, o guides-tu ses pas?

--Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la prcaution de
laver sa main droite, avec du savon, aprs avoir commis son forfait, et
facile  reconnatre, par l'inspection de cette main; ou un frre qui a
perdu sa soeur; ou quelque monarque dpossd, fuyant de ses royaumes,
mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas t
construit avec du diamant et des pierres prcieuses, car ce n'est qu'une
pauvre chaumire, mal btie; mais, cette chaumire clbre a un pass
historique que le prsent renouvelle et continue sans cesse. Si elle
pouvait parler, elle t'tonnerait, toi, qui me parais ne t'tonner de
rien. Que de fois, en mme temps qu'elle, j'ai vu dfiler, devant moi,
les bires funraires, contenant des os bientt plus vermoulus que le
revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables
sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire,  des
priodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme
chez les vivants; chacun paie un impt, proportionnel  la richesse de
la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de
dlivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant  sa personne, de faire
comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui
dsireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de
la mort, celui qui fut beau; celui qui, aprs sa vie, n'a pas enlaidi;
l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la
jeunesse, les squelettes des vieillards; le gnie, la folie; la paresse,
son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de
l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronn de fleurs et
l'innocence trahie.

--Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'
ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta
bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des
cits; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!

       *       *       *       *       *

Le frre de la sangsue marchait  pas lents dans la fort. Il s'arrte 
plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois
sa gorge se resserre, et refoule en arrire l'effort avort. Enfin, il
s'crie: Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourn, appuy
contre une cluse qui l'empche de partir, n'aille pas, comme les
autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonfl,
les considrer avec tonnement, ouvrir un couteau, puis en dpecer un
grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce
chien. Quel mystre cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires
de l'ours marin de l'ocan Boral, n'avons pu trouver le problme de la
vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es l depuis le matin. Que
dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave
tes mains, reprends la route qui va o tu dors ... Quel est cet tre,
l-bas,  l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur,  sauts
obliques et tourments; et quelle majest, mle d'une douceur sereine!
Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupires normes jouent avec
la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux
monstrueux, mon corps tremble; c'est la premire fois, depuis que j'ai
suc les sches mamelles de ce qu'on appelle une mre. Il y a comme une
aurole de lumire blouissante autour de lui. Quand il a parl, tout
s'est tu dans la nature, et a prouv un grand frisson. Puisqu'il te
plat de venir  moi, comme attir par un aimant, je ne m'y opposerai
pas. Qu'il est beau! a me fait de la peine de le dire. Tu dois tre
puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,
belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je
prfre voir un serpent, entrelac autour de mon cou depuis le
commencement des sicles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est
toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortun crapaud!... Pardonne!...
pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre o sont les maudits?
Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et ftides, pour
avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre
suprieur, avec la mission de consoler les diverses races d'tres
existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidit du milan, les
ailes non fatigues de cette longue, magnifique course; je te vis!
Pauvre crapaud! Comme alors je pensais  l'infini, en mme temps qu'
ma faiblesse. Un de plus qui est suprieur  ceux de la terre, me
disais-je: cela, par la volont divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi
bon l'injustice, dans les dcrets suprmes? Est-il insens, le Crateur;
cependant le plus fort, dont la colre est terrible! Depuis que tu m'es
apparu, monarque des tangs et des marcages! couvert d'une gloire qui
n'appartient qu' Dieu, tu m'as en partie consol; mais, ma raison
chancelante s'abme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...
oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne
regarde pas en haut, avec des paupires inquites ... Si tu pars,
partons ensemble! Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrire (qui
ressemblent tant  celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les
cloportes et les limaons s'enfuyaient  la vue de leur ennemi mortel,
prit la parole en ces termes: Maldoror, coute-moi. Remarque ma figure,
calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence gale  la
tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai
pas dmenti la confiance que tu m'avais voue. Je ne suis qu'un simple
habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grce  ton propre contact, ne
prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,
et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de
l'abme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frapps de
consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, ple et vot, dans
les thtres, dans les places publiques, dans les glises, ou pressant,
de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,
tandis qu'il porte son matre-fantme, envelopp dans un long manteau
noir. Abandonne ces penses, qui rendent ton coeur vide comme un dsert;
elles sont plus brlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade
que tu ne t'en aperois pas, et que tu crois tre dans ton naturel,
chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insenses, quoique
pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le
jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que
Dieu avait cre avec tant d'amour! Tu n'as engendr que des maldictions
plus affreuses que la vue de panthres affames! Moi, je prfrerais avoir
les paupires colles, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir
assassin un homme, que ne pas tre toi! Parce que je te hais. Pourquoi
avoir ce caractre qui m'tonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,
pour tourner en drision ceux qui l'habitent, pave pourrie, ballotte par
le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphres
d'o tu viens. Un habitant des cits ne doit pas rsider dans les villages,
pareil  un tranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des
sphres plus spacieuses que la ntre, et dont les esprits ont une
intelligence que nous ne pouvons mme pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...
retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as
cache jusqu'ici; et, le plus tt possible, dirige ton vol ascendant vers
ta sphre, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis
pas parvenu  reconnatre si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu
donc; n'espre plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as t la
cause de ma mort. Moi, je pars pour l'ternit, afin d'implorer ton pardon!

       *       *       *       *       *

S'il est quelquefois logique de s'en rapporter  l'apparence des
phnomnes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas svre pour celui
qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si trange!
Cependant, si vous voulez tre impartial, vous reconnatrez dj une
empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant  moi, je vais me
remettre au travail, pour faire paratre un deuxime chant, dans un laps
de temps qui ne soit pas trop retard. La fin du dix-neuvime sicle
verra son pote (cependant, au dbut, il ne doit pas commencer par un
chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est n sur les rives
amricaines,  l'embouchure de la Plata, l o deux peuples, jadis
rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrs matriel
et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se
tendent une main amie,  travers les eaux argentines du grand estuaire.
Mais, la guerre ternelle a plac son empire destructeur sur les
campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,
vieillard, et pense  moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te
dsespre point; car, tu as un ami dans le vampire, malgr ton opinion
contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras
deux amis.


FIN DU PREMIER CHANT




CHANT DEUXIME


O est-il pass ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche,
pleine des feuilles de la belladone, le laissa chapper,  travers les
royaumes de la colre, dans un moment de rflexion? O est pass ce
chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les
vents qui l'ont gard. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne
prsageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un
dfenseur nergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers
les recoins obscurs et les fibres secrtes des consciences. Ce qui est
du moins acquis  la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme,  la
figure de crapaud, ne se reconnat plus lui-mme, et tombe souvent dans
des accs de fureur qui le font ressembler  une bte des bois. Ce n'est
pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupires ployant
sous les rsdas de la modestie, qu'il n'tait compos que de bien et
d'une quantit minime de mal. Brusquement je lui appris, en dcouvrant
au plein jour son coeur et ses trames, qu'au contraire il n'est compos
que de mal, et d'une quantit minime de bien que les lgislateurs ont de
la peine  ne pas laisser vaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas,
moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte ternelle pour mes
amres vrits; mais, la ralisation de ce souhait ne serait pas
conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque  sa
figure tratresse et pleine de boue, et je fais tomber un  un, comme
des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec
lesquels il se trompe lui-mme: il est alors comprhensible qu'il
n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, mme quand la
raison disperse les tnbres de l'orgueil. C'est pourquoi, le hros que
je mets en scne s'est attir une haine irrconciliable, en attaquant
l'humanit, qui se croyait invulnrable, par la brche d'absurdes
tirades philanthropiques; elles sont entasses, comme des grains de
sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la
raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il
l'avait prvu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bont sur le
fronton des parchemins que contiennent les bibliothques. O tre humain!
te voil, maintenant, nu comme un ver, en prsence de mon glaive de
diamant! Abandonne ta mthode: il n'est plus temps de faire
l'orgueilleux: j'lance vers toi ma prire, dans l'attitude de la
prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements
de ta coupable vie; tu es envelopp par les rseaux subtils de sa
perspicacit acharne. Ne te fie pas  lui, quand il tourne les reins;
car, il te regarde; ne te fie pas  lui, quand il ferme les yeux; car,
il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les
ruses et la mchancet, ta redoutable rsolution soit de surpasser
l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des
prcautions, il est possible d'apprendre  celui qui croit l'ignorer
que les loups et les brigands ne se dvorent pas entre eux: ce n'est
peut-tre pas leur coutume. Par consquent, remets sans peur, entre ses
mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une manire qu'il
connat. Ne crois pas  l'intention qu'il fait reluire au soleil de te
corriger; car, tu l'intresses mdiocrement, pour ne pas dire moins;
encore n'approch-je pas, de la vrit totale, la bienveillante mesure
de ma vrification. Mais, c'est qu'il aime  te faire du mal, dans la
lgitime persuasion que tu deviennes aussi mchant que lui, et que tu
l'accompagnes dans le gouffre bant de l'enfer, quand son heure sonnera.
Sa place est depuis longtemps marque,  l'endroit o l'on remarque une
potence en fer,  laquelle sont suspendus des chanes et des carcans.
Quand la destine l'y portera, le funbre entonnoir n'aura jamais got
de proie plus savoureuse, ni lui contempl de demeure plus convenable.
Il me semble que je parle d'une manire intentionnellement paternelle,
et que l'humanit n'a pas le droit de se plaindre.

       *       *       *       *       *

Je saisis la plume qui va construire le deuxime chant ... instrument
arrach aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes
doigts? Les articulations demeurent paralyses, ds que je commence mon
travail. Cependant, j'ai besoin d'crire ... C'est impose cible! Eh bien,
je rpte que j'ai besoin d'crire ma pense: j'ai le droit, comme un
autre, de me soumettre  cette loi naturelle ... Mais non, mais non,
la plume reste inerte!... Tenez, voyez,  travers les campagnes, l'clair
qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut
toujours ... Comme il pleut!... La foudre a clat ... elle s'est abattue
sur ma fentre entr'ouverte, et m'a tendu sur le carreau, frapp au front.
Pauvre jeune homme! ton visage tait dj assez maquill par les rides
prcoces et la difformit de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre,
de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure
est gurie, ce qui n'arrivera pas de sitt.) Pourquoi cet orage, et
pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour
m'empcher d'crire, et de mieux considrer ce  quoi je m'expose, en
distillant la bave de ma bouche carre? Mais, cet orage ne m'a pas caus
la crainte. Que m'importerait une lgion d'orages! Ces agents de la police
cleste accomplissent avec zle leur pnible devoir, si j'en juge
sommairement par mon front bless. Je n'ai pas  remercier le Tout-Puissant
de son adresse remarquable; il a envoy la foudre de manire  couper
prcisment mon visage en deux,  partir du front, endroit o la blessure
a t le plus dangereuse: qu'un autre le flicite! Mais, les orages
attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible ternel,
 la figure de vipre, il a fallu que non-content d'avoir plac mon me
entre les frontires de la folie et les penses de fureur qui tuent d'une
manire lente, tu aies cru, en outre, convenable  ta majest, aprs un
mr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais,
enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au
contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle
cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi
franchement, comme  un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu
montres, dans ta perscution odieuse, un empressement naf, dont aucun de
tes sraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colre
te prend? Sache que, si tu me laissais vivre  l'abri de tes poursuites,
ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,
dbarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon
front tanch a t lav avec de l'eau sale, et j'ai crois des
bandelettes  travers mon visage. Le rsultat n'est pas infini: quatre
chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier
abord, que Maldoror contnt tant de sang dans ses artres; car, sur sa
figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme
a. Peut-tre que c'est  peu prs tout le sang que pt contenir son corps,
et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien
avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne
faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas  vomir. Tu es
convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans
le bonheur; car, tu ne penseras pas  la faim, pendant trois jours
immenses, grce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec
une satisfaction solennellement visible. Toi, Lman, prends un balai: je
voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends,
n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur
fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler,
avec sang-froid, la grande balafre, occasionne par un supplice dj
perdu pour moi dans la nuit des temps passs. Tu iras chercher  la
fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lav, tu mettras ces
linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,
comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu
beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas
qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te
demande d'o vient tout ce sang, tu n'es pas oblig de lui rpondre. Oh!
que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le
porte-plume et le courage de creuser ma pense. Qu'a-t-il rapport au
Crateur de me tracasser, comme si j'tais un enfant, par un orage qui
porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma rsolution d'crire.
Ces bandelettes m'embtent, et l'atmosphre de ma chambre respire le
sang ...

      *       *       *       *       *

Qu'il n'arrive pas le jour o, Lohengrin et moi, nous passerons dans la
rue, l'un  ct de l'autre, sans nous regarder, en nous frlant le
coude, comme deux passants presss! Oh! qu'on me laisse fuir  jamais
loin de cette supposition! L'ternel a cr le monde tel qu'il est: il
montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement
ncessaire pour briser d'un coup de marteau la tte d'une femme, il
oubliait sa majest sidrale, afin de nous rvler les mystres au
milieu desquels notre existence touffe, comme un poisson au fond d'une
barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la
puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes
les hontes rejailliraient jusqu' son visage. Mais ... misrable que tu
es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'arme des
douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait t enfante: le
secret de notre destine en haillons ne nous est pas divulgu. Je le
connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connatre. Si, par
hasard, nous marchons sur le mme sentier, sa vue perante me voit
arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'viter le triple
dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras
plaisir,  Crateur, de me laisser pancher mes sentiments. Maniant les
ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon
coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer  toi, jusqu' la fin
de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je
me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que
tu n'as pas voulu donner  l'homme, parce que tu aurais t jaloux de le
faire gal  toi, et que tu avais effrontment caches dans tes boyaux,
rus bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les
aurais dcouvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enleves, et
les aurais partages avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle,
et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance 
puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace:
je dcouvre ma poitrine et j'attends avec humilit. Apparaissez donc,
envergures drisoires de chtiments ternels!... dploiements
emphatiques d'attributs trop vants! Il a manifest l'incapacit
d'arrter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des
preuves qu'il n'hsite pas d'teindre,  la fleur de l'ge, le souffle
d'autres humains, quand ils ont  peine got les jouissances de la vie.
C'est simplement atroce; mais, seulement, d'aprs la faiblesse de mon
opinion! J'ai vu le Crateur, aiguillonnant sa cruaut inutile, embraser
des incendies o prissaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas
moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force  le faire tourner,
ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui
qui me fournit des accusations contre lui-mme? Ne tarira point ma verve
pouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insenss qui tourmentent
mes insomnies. C'est  cause de Lohengrin que ce qui prcde a t
crit; revenons donc  lui. Dans la crainte qu'il ne devnt plus tard
comme les autres hommes, j'avais d'abord rsolu de le tuer  coups de
couteau, lorsqu'il aurait dpass l'ge d'innocence. Mais, j'ai
rflchi, et j'ai abandonn sagement ma rsolution  temps. Il ne se
doute pas que sa vie a t en pril pendant un quart d'heure. Tout tait
prt, et le couteau avait t achet. Ce stylet tait mignon, car j'aime
la grce et l'lgance jusque dans les appareils de la mort: mais il
tait long et pointu. Une seule blessure au cou, en perant avec soin
une des artres carotides, et je crois que 'aurait suffi. Je suis
content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin,
fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la
vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma
captivit, ou arrache-moi un oeil jusqu' ce qu'il tombe  terre, je ne
te ferai jamais le moindre reproche: je suis  toi, je t'appartiens, je
ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas
comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains
meurtrires, est tremp dans une essence plus divine que celle de ses
semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un tre humain,
et de conserver ainsi l'esprance que tous les hommes ne sont pas
mchants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force,
vers soi, les rpugnances dfiantes de ma sympathie amre!...

       *       *       *       *       *

Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille  la
Madeleine. Je me trompe; en voil un qui apparat subitement, comme s'il
sortait de dessous terre. Les quelques passants attards le regardent
attentivement; car il parat ne ressembler  aucun autre. Sont assis,
 l'impriale, des hommes qui ont l'oeil immobile, comme celui d'un
poisson mort. Ils sont presss les uns contre les autres, et paraissent
avoir perdu la vie; au reste, le nombre rglementaire n'est pas dpass.
Lorsque le cocher donne un coup de fouet  ses chevaux, on dirait que
c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet.
Que doit tre cet assemblage d'tres bizarres et muets? Sont-ce des
habitants de la lune? Il y a des moments o on serait tent de le
croire; mais, ils ressemblent plutt  des cadavres. L'omnibus, press
d'arriver  la dernire station, dvore l'espace et fait craquer le pav
... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement,
sur ses traces, au milieu de la poussire. Arrtez, je vous en supplie;
arrtez ... mes jambes sont gonfles d'avoir march pendant la journe
... je n'ai pas mang depuis hier ... mes parents m'ont abandonn ... je
ne sais plus, que faire ... je suis rsolu de retourner chez moi, et j'y
serais vite arriv, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit
enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ... Il s'enfuit!... Il
s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur
ses traces, au milieu de la poussire. Un de ces hommes,  l'oeil froid,
donne un coup de coude  son voisin, et parat lui exprimer son
mcontentement de ces gmissements, au timbre argentin, qui parviennent
jusqu' son oreille. L'autre baisse la tte d'une manire imperceptible,
en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilit de
son gosme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les
traits des autres voyageurs les mmes sentiments que ceux des deux
premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois
minutes, plus perants de seconde en seconde. L'on voit des fentres
s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effare, une lumire  la main,
aprs avoir jet les yeux sur la chausse, refermer le volet avec
imptuosit, pour ne plus reparatre ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!...
Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au
milieu de la poussire. Seul, un jeune homme, plong dans la rverie, au
milieu de ces personnages de pierre, parat ressentir de la piti pour
le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec
ses petites jambes endolories, il n'ose pas lever la voix; car les
autres hommes lui jettent des regards de mpris et d'autorit, et il
sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuy sur ses
genoux et la tte entre ses mains, il se demande, stupfait, si c'est l
vraiment ce qu'on appelle _la charit humaine_. Il reconnat alors que
ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus mme dans le dictionnaire
de la posie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: En effet,
pourquoi s'intresser  un petit enfant? Laissons-le de ct.
Cependant, une larme brlante a roul sur la joue de cet adolescent, qui
vient de blasphmer. Il passe pniblement la main sur son front, comme
pour en carter un nuage dont l'opacit obscurcit son intelligence. Il
se dmne, mais en vain, dans le sicle o il a t jet; il sent qu'il
n'y est pas  sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison
terrible! Fatalit hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce
jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait
la mme indiffrence que celle des autres voyageurs. L'adolescent se
lve, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas
participer, mme involontairement,  une mauvaise action. Je lui fais un
signe, et il se remet  mon ct ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais
une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au
milieu de la poussire. Les cris cessent subitement, car l'enfant a
touch du pied contre un pav en saillie, et s'est fait une blessure
 la tte, en tombant. L'omnibus a disparu  l'horizon et l'on ne voit
plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une
masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au
milieu de la poussire. Voyez ce chiffonnier qui passe, courb sur sa
lanterne plotte; il y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils
de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sr qu'il le gurira
et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il
s'enfuit!... Mais, de l'endroit o il se trouve, le regard perant du
chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de
la poussire!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire
ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en
repentiras. Ma posie ne consistera qu' attaquer, par tous les moyens,
l'homme, cette bte fauve, et le Crateur, qui n'aurait pas d engendrer
une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'
la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule ide,
toujours prsente  ma conscience!

       *       *       *       *       *

Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue
troite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, 
distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec
des paupires sympathiques et curieuses. Elle tait grande pour son ge
et avait la taille lance. D'abondants cheveux noirs, spars en deux
sur la tte, tombaient en tresses indpendantes sur des paules
marmorennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras
musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le
tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue
fire et muette, et ramena dans la maison cette conscience gare. En
vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre
de sa prsence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour
continuer mon chemin, elle s'arrtait, faisant un violent effort sur
elle-mme, au terme de cette rue troite, immobile comme la statue du
Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu' ce que je
disparusse. Une fois, cette jeune fille me prcda dans la rue, et
embota le pas devant moi. Si j'allais vite pour la dpasser, elle
courait presque pour maintenir la distance gale; mais, si je
ralentissais le pas, pour qu'il y et un intervalle de chemin, assez
grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait
la grce de l'enfance. Arrive au terme de la rue, elle se retourna
lentement, de manire  me barrer le passage. Je n'eus pas le temps
de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux
gonfls et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et
qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement ple comme un
cadavre, elle me demanda: Auriez-vous la bont de me dire quelle heure
est-il? Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'loignai
rapidement. Depuis ce jour, enfant  l'imagination inquite et prcoce,
tu n'as plus revu, dans la rue troite, le jeune homme mystrieux qui
battait pniblement, de sa sandale lourde, le pav des carrefours
tortueux. L'apparition de cette comte enflamme ne reluira plus, comme
un triste sujet de curiosit fanatique, sur la faade de ton observation
due; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-tre toujours, 
celui qui ne paraissait pas s'inquiter des maux, ni des biens de la vie
prsente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte,
les cheveux hrisss, la dmarche chancelante, et les bras nageant
aveuglment dans les eaux ironiques de l'ther comme pour y chercher la
proie sanglante de l'espoir, ballotte continuellement,  travers les
immenses rgions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la
fatalit. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait?
Peut-tre que cette fille n'tait pas ce qu'elle se montrait. Sous une
enveloppe nave, elle cachait peut-tre une immense ruse, le poids de
dix-huit annes, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour
s'expatrier avec gat des les Britanniques, et franchir le dtroit.
Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dors, devant
la lumire parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: Mais
elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans.
En ralit elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits
soient-ils les dtours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui
s'y passe. Je crois que sa mre la frappa parce qu'elle ne faisait pas
son mtier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne ft qu'un
enfant, et alors la mre est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas
croire  cette supposition, qui n'est qu'une hypothse, et je prfre
aimer, dans ce caractre romanesque, une me qui se dvoile trop tt ...
Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage  ne plus reparatre devant mes
yeux, si jamais je repasse dans la rue troite. Il pourrait t'en coter
cher! Dj le sang et la haine me montent vers la tte,  flots
bouillants. Moi, tre assez gnreux pour aimer mes semblables! Non,
non! Je l'ai rsolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas,
eux! On verra les mondes se dtruire, et le granit glisser, comme un
cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infme
d'un tre humain. Arrire ... arrire, cette main!... Jeune fille, tu
n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes.
Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils froncs
et louches. Dans un moment d'garement, je pourrais te prendre les bras,
les tordre comme un linge lav dont on exprime l'eau, ou les casser avec
fracas, comme deux branches sches, et te les faire ensuite manger, en
employant la force. Je pourrais, en prenant ta tte entre mes mains,
d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes
de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux lvres, une
graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie ternelle
de la vie. Je pourrais, cousant tes paupires avec une aiguille, te
priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilit
de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je
pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par
les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer
mes forces en dcrivant la dernire circonfrence, et te lancer contre
la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine,
pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma
mchancet! Ils s'arracheront sans trve des lambeaux et des lambeaux de
chair; mais, la goutte de sang reste ineffaable,  la mme place, et
brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai  une
demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes vnrs de ton
corps, et de les prserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le
corps est rest plaqu sur la muraille, comme une poire mre, et n'est
pas tomb  terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds levs,
si l'on n'y prend garde.

       *       *       *       *       *

Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin,
dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il
ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait
rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais,
ce n'est pas son caractre.

Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il
est gentil! Un homme, m par un dessein cach, vient s'asseoir  ct de
lui, sur le mme banc, avec des allures quivoques. Qui est-ce? Je n'ai
pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnatrez  sa conversation
tortueuse. coutons-les, ne les drangeons pas:

--A quoi pensais-tu, enfant?

--Je pensais au ciel.

--Il n'est pas ncessaire que tu penses au ciel; c'est dj assez de
penser  la terre. Es-tu fatigu de vivre, toi qui viens  peine de
natre?

--Non, mais chacun prfre le ciel  la terre.

--Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a t fait par Dieu, ainsi que
la terre, sois sr que tu y rencontreras les mmes maux qu'ici-bas.
Aprs ta mort, tu ne seras pas rcompens d'aprs tes mrites; car, si
l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'prouveras,
par exprience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans
l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux 
faire, c'est de ne pas penser  Dieu, et de te faire justice toi-mme,
puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que
tu ne serais pas heureux de le tuer?

--Mais, c'est dfendu.

--Ce n'est pas si dfendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se
laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est
la jurisprudence de l'offens qui compte. Si tu dtestais un de tes
camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu' chaque
instant tu aies sa pense devant tes yeux?

--C'est vrai.

--Voil donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta
vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas
moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunment. Il n'y a
donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se dbarrasser
de son ennemi. Voil o je voulais en venir, pour te faire comprendre
sur quelles bases est fonde la socit actuelle. Chacun doit se faire
justice lui-mme, sinon il n'est qu'un imbcile. Celui qui remporte la
victoire sur ses semblables, celui-l est le plus rus et le plus fort.
Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?

--Oui, oui.

--Sois donc le plus fort et le plus rus. Tu es encore trop jeune pour
tre le plus fort; mais, ds aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le
plus bel instrument des hommes de gnie. Lorsque le berger David
atteignait au front le gant Goliath d'une pierre lance par la fronde,
est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par
la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils
s'taient pris  bras-le-corps, le gant l'aurait cras comme une
mouche? Il en est de mme pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras
jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es dsireux d'tendre ta
volont; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu
dsires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu tromp
quand tu m'as affirm ces nobles prtentions?

--Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acqurir ce que
je dsire par d'autres moyens.

--Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne
mnent  rien. Il faut mettre  l'oeuvre des leviers plus nergiques et
des trames plus savantes. Avant que tu deviennes clbre par ta vertu et
que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des
cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carrire avant
toi, de telle manire qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes ides
troites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du
temps prsent. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire
immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se
font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les
engendrer et les dposer aux pieds des conqurants. Sans les cadavres
et les membres pars que tu aperois dans la plaine, o s'est opr
sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il
n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir clbre,
il faut se plonger avec grce dans des fleuves de sang, aliments par
de la chair  canon. Le but excuse le moyen. La premire chose, pour
devenir clbre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il
faudra assassiner pour en acqurir; mais, comme tu n'es pas assez fort
pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres
aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de
faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une
heure le soir. De cette manire, tu pourras essayer le crime, avec un
certain succs, ds l'ge de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'
vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-tre, plus tard, matre
de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as
fait du mal au commencement ...

Maldoror s'aperoit que le sang bouillonne dans la tte de son jeune
interlocuteur; ses narines sont gonfles, et ses lvres rejettent une
lgre cume blanche. Il lui tte le pouls; les pulsations sont
prcipites. La fivre a gagn ce corps dlicat. Il craint les suites de
ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrari de n'avoir pas pu
entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'ge mr,
il est si difficile de matriser les passions, balanc entre le bien et
le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexprience? et quelle
somme d'nergie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera
quitte pour garder le lit trois jours. Plt au ciel que le contact
maternel amne la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe
d'une belle me!

      *       *       *       *       *

L, dans un bosquet entour de fleurs, dort l'hermaphrodite,
profondment assoupi sur le gazon, mouill de ses pleurs. La lune a
dgag son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses ples
rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'nergie
la plus virile, en mme temps que la grce d'une vierge cleste. Rien ne
parat naturel en lui, pas mme les muscles de son corps, qui se fraient
un passage  travers les contours harmonieux de formes fminines. Il a
le bras recourb sur le front, l'autre main appuye contre la poitrine,
comme pour comprimer les battements d'un coeur ferm  toutes les
confidences, et charg du pesant fardeau d'un secret ternel. Fatigu de
la vie, et honteux de marcher parmi des tres qui ne lui ressemblent
pas, le dsespoir a gagn son me, et il s'en va seul, comme le mendiant
de la valle. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des mes
compatissantes veillent de prs sur lui, sans qu'il se doute de cette
surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si rsign!
Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractre sensible,
sans leur toucher la main, et se tient  distance, dans la crainte d'un
danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour
compagne, ses yeux se lvent vers le ciel, et retiennent avec peine une
larme de reproche contre la Providence; mais, il ne rpond pas  cette
question imprudente, qui rpand, dans la neige de ses paupires, la
rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient
inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour
chercher  fuir la prsence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait
de la main un adieu brusque, s'loigne sur les ailes de sa pudeur en
veil, et disparat dans la fort. On le prend gnralement pour un fou.
Un jour, quatre hommes masqus, qui avaient reu des ordres, se jetrent
sur lui et le garrottrent solidement, de manire qu'il ne put remuer
que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanires sur son dos, et ils
lui dirent qu'il se diriget sans dlai vers la route qui mne 
Bictre. Il se mit  sourire en recevant les coups, et leur parla avec
tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines
qu'il avait tudies et qui montraient une grande instruction dans celui
qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les
destines de l'humanit o il dvoila entire la noblesse potique de
son me, que ses gardiens, pouvants jusqu'au sang de l'action qu'ils
avaient commise, dlirent ses membres briss, se tranrent  ses
genoux, en demandant un pardon qui fut accord, et s'loignrent, avec
les marques d'une vnration qui ne s'accorde pas ordinairement aux
hommes. Depuis cet vnement, dont on parla beaucoup, son secret fut
devin par chacun, mais on parat l'ignorer, pour ne pas augmenter ses
souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour
lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans
vrification pralable, dans un hospice d'alins. Lui, il emploie la
moiti de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit
un homme et une femme qui se promnent dans quelque alle de platanes,
il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie
nouvelle aller treindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une
hallucination, et la raison ne tarde pas  reprendre son empire. C'est
pourquoi il ne mle sa prsence, ni parmi les hommes, ni parmi les
femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette ide qu'il
n'est qu'un monstre, l'empche d'accorder sa sympathie brlante  qui
que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les
autres. Son orgueil lui rpte cet axiome: Que chacun reste dans sa
nature. Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa
vie  un homme ou  une femme, on ne lui reproche tt ou tard, comme une
faute norme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche
dans son amour-propre, offens par cette supposition impie qui ne vient
que de lui, et il persvre  rester seul, au milieu des tourments,
et sans consolation. L, dans un bosquet entour de fleurs, dort
l'hermaphrodite, profondment assoupi sur le gazon, mouill de ses pleurs.
Les oiseaux, veills, contemplent avec ravissement cette figure
mlancolique,  travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut
pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste
comme une tombe, par la prsence nocturne de l'hermaphrodite infortun.
O voyageur gar, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton
pre et ta mre, ds l'ge le plus tendre: par les souffrances que la
soif t'a causes, dans le dsert: par ta patrie que tu cherches
peut-tre, aprs avoir longtemps err, proscrit, dans des contres
trangres; par ton coursier, ton fidle ami, qui a support, avec toi,
l'exil et l'intemprie des climats que te faisait parcourir ton humeur
vagabonde; par la dignit que donnent  l'homme les voyages sur les
terres lointaines et les mers inexplores, au milieu des glaons
polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec
ta main, comme avec un frmissement de la brise, ces boucles de cheveux,
rpandues sur le sol, et qui se mlent  l'herbe verte. Ecarte-toi de
plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacre;
c'est l'hermaphrodite lui-mme qui l'a voulu. Il ne veut pas que des
lvres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfums par le
souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet
instant, comme les toiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire
que c'est une toile elle-mme qui est descendue de son orbite, en
traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa
clart de diamant, comme d'une aurole. La nuit, cartant du doigt sa
tristesse, se revt de tous ses charmes pour fter le sommeil de cette
incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des
anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches
penchent sur lui leur lvation touffue, afin de le prserver de la
rose, et la brise, faisant rsonner les cordes de sa harpe mlodieuse,
envoie ses accords joyeux,  travers le silence universel, vers ces
paupires baisses, qui croient assister, immobiles, au concert cadenc
des mondes suspendus. Il rve qu'il est heureux; que sa nature
corporelle a chang: ou que, du moins, il s'est envol sur un nuage
pourpre, vers une autre sphre, habite par des tres de mme nature que
lui. Hlas! que son illusion se prolonge jusqu'au rveil de l'aurore!
Il rve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses
guirlandes folles, et l'imprgnent de leurs parfums suaves, pendant
qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un tre humain d'une
beaut magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crpusculaire que ses bras
entrelacent; et, quand il se rveillera, ses bras ne l'entrelaceront
plus. Ne te rveille pas, hermaphrodite; ne te rveille pas encore, je
t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours.
Que ta poitrine se soulve, en poursuivant l'espoir chimrique du
bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas
tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas tre tmoin de ton
rveil. Peut-tre un jour,  l'aide d'un livre volumineux, dans des
pages mues, raconterai-je ton histoire, pouvant de ce qu'elle
contient, et des enseignements qui s'en dgagent. Jusqu'ici, je ne
l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes
tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce ft de
vieillesse. Mais, je veux avoir  la fin ce courage. Je suis indign
de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'vanouir, comme une
petite fille, chaque fois que je rflchis  ta grande misre. Dors ...
dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque
jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'tait pour
moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!

       *       *       *       *       *

Quand une femme,  la voix de soprano, met ses notes vibrantes et
mlodieuses,  l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se
remplissent d'une flamme latente et lancent des tincelles douloureuses,
tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade.
D'o peut venir cette rpugnance profonde pour tout ce qui tient 
l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'coute
avec volupt ces notes perles qui s'chappent en cadence  travers les
ondes lastiques de l'atmosphre. La perception ne transmet  mon oue
qu'une impression d'une douceur  fondre les nerfs et la pense; un
assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un
voile qui tamise la lumire du jour, la puissance active de mes sens et
les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre
les bras de la surdit! Aux premires poques de mon enfance, je
n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes
difficults, on parvint  m'apprendre  parler, c'tait seulement, aprs
avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un crivait, que je pouvais
communiquer,  mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour
nfaste, je grandissais en beaut et en innocence; et chacun admirait
l'intelligence et la bont du divin adolescent. Beaucoup de consciences
rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides o son me
avait plac son trne. On ne s'approchait de lui qu'avec vnration,
parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je
savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas
fleurir perptuellement, tresses en guirlandes capricieuses, sur son
front modeste et noble, qu'embrassaient avec frnsie toutes les mres.
Il commenait  me sembler que l'univers, avec sa vote toile de
globes impassibles et agaants, n'tait peut-tre pas ce que j'avais
rv de plus grandiose. Un jour, donc, fatigu de talonner du pied le
sentier abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant
comme un homme ivre,  travers les catacombes obscures de la vie, je
soulevai avec lenteur mes yeux spleentiques, cerns d'un grand cercle
bleutre, vers la concavit du firmament, et j'osai pntrer, moi, si
jeune, les mystres du ciel! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je
soulevai la paupire effare plus haut, plus haut encore, jusqu' ce que
j'aperusse un trne, form d'excrments humains et d'or, sur lequel
trnait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait
avec des draps non lavs d'hpital, celui qui s'intitule lui-mme le
Crateur! Il tenait  la main le trne pourri d'un homme mort, et le
portait, alternativement, des yeux au nez et du nez  la bouche; une
fois  la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient
dans une vaste mare de sang en bullition,  la surface duquel
s'levaient tout  coup, comme des tnias  travers le contenu d'un pot
de chambre, deux ou trois ttes prudentes, et qui s'abaissaient
aussitt, avec la rapidit de la flche: un coup de pied, bien appliqu
sur l'os du nez, tait la rcompense connue de la rvolte au rglement,
occasionne par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces
hommes n'taient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient
entre deux eaux dans ce liquide immonde!... jusqu' ce que, n'ayant plus
rien dans la main, le Crateur, avec les deux premires griffes du pied,
saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le
soulevt en l'air, en dehors de la vase rougetre, sauce exquise! Pour
celui-l, il faisait comme pour l'autre. Il lui dvorait d'abord la
tte, les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu' ce
qu'il ne restt plus rien; car, il croquait les os. Ainsi de suite,
durant les autres heures de son ternit. Quelquefois il s'criait: Je
vous ai crs; donc j'ai le droit de faire de vous ce que je veux. Vous
ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais souffrir,
et c'est pour mon plaisir. Et il reprenait son repas cruel, en remuant
sa mchoire infrieure, laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle.
O lecteur, ce dernier dtail ne te fait-il pas venir l'eau  la bouche?
N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute frache
et qui vient d'tre pche il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux
_poissons_. Les membres paralyss, et la gorge muette, je contemplai
quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber  la renverse,
comme un homme qui subit une motion trop forte; trois fois, je parvins
 me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon corps ne restait
immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intrieure d'un volcan.
A la fin, ma poitrine oppresse, ne pouvant chasser avec assez de
vitesse l'air qui donne la vie, les lvres de ma bouche s'entr'ouvrirent,
et je poussai un cri ... un cri si dchirant ... que je l'entendis! Les
entraves de mon oreille se dlirent d'une manire brusque, le tympan
craqua sous le choc de cette masse d'air sonore repousse loin de moi
avec nergie, et il se passa un phnomne nouveau dans l'organe condamn
par la nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquime sens se rvlait
en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu trouver d'une pareille dcouverte?
Dsormais, le son humain n'arriva  mon oreille qu'avec le sentiment de
la douleur qu'engendre la piti pour une grande injustice. Quand quelqu'un
me parlait, je me rappelais ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des
sphres visibles, et la traduction de mes sentiments touffs en un
hurlement imptueux, dont le timbre tait identique  celui de mes
semblables! Je ne pouvais pas lui rpondre; car, les supplices exercs
sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre, passaient
devant mon front en rugissant comme des lphants corchs, et rasaient
de leurs ailes de feu mes cheveux calcins. Plus tard, quand je connus
davantage l'humanit,  ce sentiment de piti se joignit une fureur
intense contre cette tigresse martre, dont les enfants endurcis ne savent
que maudire et faire le mal. Audace du mensonge! ils disent que le mal
n'est chez eux qu' l'tat d'exception!... Maintenant, c'est fini depuis
longtemps; depuis longtemps, je n'adresse la parole  personne. O vous,
qui que vous soyez, quand vous serez  ct de moi, que les cordes de
votre glotte ne laissent chapper aucune intonation; que votre larynx
immobile n'aille pas s'efforcer de surpasser le rossignol; et vous-mme
n'essayez nullement de me faire connatre votre me  l'aide du langage.
Gardez un silence religieux, que rien n'interrompe; croisez humblement
vos mains sur la poitrine, et dirigez vos paupires sur le bas. Je vous
l'ai dit, depuis la vision qui me fit connatre la vrit suprme, assez
de cauchemars ont suc avidement ma gorge, pendant les nuits et les jours,
pour avoir encore le courage de renouveler, mme par la pense, les
souffrances que j'prouvai dans cette heure infernale, qui me poursuit
sans relche de son souvenir. Oh! quand vous entendez l'avalanche de
neige tomber du haut de la froide montagne; la lionne se plaindre, au
dsert aride, de la disparition de ses petits; la tempte accomplir sa
destine; le condamn mugir, dans la prison, la veille de la guillotine;
et le poulpe froce raconter, aux vagues de la mer, ses victoires sur
les nageurs et les naufrags, dites-le, ces voix majestueuses ne
sont-elle pas plus belles que le ricanement de l'homme!

       *       *       *       *       *

Il existe un insecte que les hommes nourrissent  leurs frais. Ils ne
lui doivent rien; mais, ils le craignent. Celui-ci, qui n'aime pas le
vin, mais qui prfre le sang, si on ne satisfaisait pas  ses besoins
lgitimes, serait capable par un pouvoir occulte, de devenir aussi gros
qu'un lphant, d'craser les hommes comme des pis. Aussi faut-il voir
comme on le respecte, comme on l'entoure d'une vnration canine, comme
on le place en haute estime au-dessus des animaux de la cration. On lui
donne la tte pour trne, et lui, accroche ses griffes  la racine des
cheveux, avec dignit. Plus tard, lorsqu'il est gras et qu'il entre dans
un ge avanc, en imitant la coutume d'un peuple ancien, on le tue, afin
de ne pas lui faire sentir les atteintes de la vieillesse. On lui fait
des funrailles grandioses, comme  un hros, et la bire, qui le conduit
directement vers le couvercle de la tombe, est porte, sur les paules,
par les principaux citoyens. Sur la terre humide que le fossoyeur remue
avec sa pelle sagace, on combine des phrases multicolores sur l'immortalit
de l'me, sur le nant de la vie, sur la volont inexplicable de la
Providence, et le marbre se referme,  jamais, sur cette existence,
laborieusement remplie, qui n'est plus qu'un cadavre. La foule se disperse,
et la nuit ne tarde pas  couvrir de ses ombres les murailles du cimetire.

Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille
innombrable, qui s'avance, et dont il vous a libralement gratifi, afin
que votre dsespoir ft moins amer, et comme adouci par la prsence
agrable de ces avortons hargneux, qui deviendront plus tard de
magnifiques poux, orns d'une beaut remarquable, monstres  allure
de sage. Il a couv plusieurs douzaines d'oeufs chris, avec son aile
maternelle, sur vos cheveux, desschs par la succion acharne de ces
trangers redoutables. La priode est promptement venue, o les oeufs
ont clat. Ne craignez rien, ils ne tarderont pas  grandir, ces
adolescents philosophes,  travers cette vie phmre. Ils grandiront
tellement, qu'ils vous le feront sentir, avec leurs griffes et leurs
suoirs.

Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dvorent pas les os de
votre tte, et qu'ils se contentent d'extraire avec leur pompe, la
quintessence de votre sang. Attendez un instant, je vais vous le dire:
c'est parce qu'ils n'en ont pas la force. Soyez certains que, si leur
mchoire tait conforme  la mesure de leurs voeux infinis, la cervelle,
la rtine des yeux, la colonne vertbrale, tout votre corps y passerait.
Comme une goutte d'eau. Sur la tte d'un jeune mendiant des rues,
observez, avec un microscope, un pou qui travaille; vous m'en donnerez
des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la
longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour tre conscrits; car,
ils n'ont pas la taille ncessaire exige par la loi. Ils appartiennent
au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles
n'hsitent pas  les ranger parmi les infiniment petits. Malheur au
cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dvor en un clin
d'oeil, malgr sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller
annoncer la nouvelle. L'lphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne
vous conseille pas de tenter cet essai prilleux. Gare  vous, si votre
main est poilue, ou que seulement elle soit compose d'os et de chair.
C'en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme s'ils taient  la
torture. La peau disparat par un trange enchantement. Les poux sont
incapables de commettre autant de mal que leur imagination en mdite.
Si vous trouvez un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui
lchez pas les papilles de la langue. Il vous arriverait quelque
accident. Cela s'est vu. N'importe, je suis dj content de la quantit
de mal qu'il te fait,  race humaine; seulement, je voudrais qu'il t'en
ft davantage.

Jusqu' quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible  tes
prires et aux offrandes gnreuses que tu lui offres en holocauste
expiatoire? Vois, il n'est pas reconnaissant, ce manitou horrible, des
larges coupes de sang et de cervelle que tu rpands sur ses autels,
pieusement dcors de guirlandes de fleurs. Il n'est pas reconnaissant
... car, les tremblements de terre et les temptes continuent de svir
depuis le commencement des choses. Et, cependant, spectacle digne
d'observation, plus il se montre indiffrent, plus tu l'admires. On voit
que tu te mfies de ses attributs, qu'il cache; et ton raisonnement
s'appuie sur cette considration, qu'une divinit d'une puissance extrme
peut seule montrer tant de mpris envers les fidles qui obissent  sa
religion. C'est pour cela que, dans chaque pays, existent des dieux
divers, ici, le crocodile; l, la vendeuse d'amour; mais, quand il s'agit
du pou,  ce nom sacr, baisant universellement les chanes de leur
esclavage, tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste,
devant le pidestal de l'idole informe et sanguinaire. Le peuple qui
n'obirait pas  ses propres instincts de rampement, et ferait mine de
rvolte, disparatrait tt ou tard de la terre, comme la feuille d'automne,
ananti par la vengeance du dieu inexorable.

O pou,  la prunelle recroqueville; tant que les fleuves rpandront la
pente de leurs eaux dans les abmes de la mer; tant que les astres
graviteront sur le sentier de leur orbite; tant que le vide muet n'aura
pas d'horizon; tant que l'humanit dchirera ses propres flancs par des
guerres funestes; tant que la justice divine prcipitera ses foudres
vengeresses sur ce globe goste; tant que l'homme mconnatra son
crateur, et se narguera de lui, non sans raison, en y mlant du mpris,
ton rgne sera assur sur l'univers, et ta dynastie tendra ses anneaux
de sicle en sicle. Je te salue, soleil levant, librateur cleste,
toi, l'ennemi invisible de l'homme. Continue de dire  la salet de
s'unir avec lui dans des embrassements impurs, et de lui jurer, par des
serments, non crits dans la poudre, qu'elle restera son amante fidle
jusqu' l'ternit. Baise de temps en temps la robe de cette grande
impudique, en mmoire des services importants qu'elle ne manque pas de
te rendre. Si elle ne sduisait pas l'homme, avec ses mamelles lascives,
il est probable que tu ne pourrais pas exister, toi, le produit de cet
accouplement raisonnable et consquent. O fils de la salet! dis  ta
mre que si elle dlaisse la couche de l'homme, marchant  travers des
routes solitaires, seule et sans appui, elle verra son existence
compromise. Que ses entrailles, qui t'ont port neuf mois dans leurs
parois parfumes, s'meuvent un instant  la pense des dangers que
courrait, par suite, leur tendre fruit, si gentil et si tranquille, mais
dj froid et froce. Salet, reine des empires, conserve aux yeux de
ma haine le spectacle de l'accroissement insensible des muscles de ta
progniture affame. Pour atteindre ce but, tu sais que tu n'as qu' te
coller plus troitement contre les flancs de l'homme. Tu peux le faire,
sans inconvnient pour la pudeur, puisque, tous les deux, vous tes
maris depuis longtemps.

Pour moi, s'il m'est permis d'ajouter quelques mots  cet hymne de
glorification, je dirai que j'ai fait construire une fosse, de quarante
lieues carres, et d'une profondeur relative. C'est l que gt, dans sa
virginit immonde, une mine vivante de poux. Elle remplit les bas-fonds
de la fosse, et serpente ensuite, en larges veines denses, dans toutes
les directions. Voici comment j'ai construit cette mine artificielle.
J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanit. On m'a vu se
coucher avec lui pendant trois nuits conscutives, et je le jetai dans
la fosse. La fcondation humaine, qui aurait t nulle dans d'autres
cas pareils, fut accepte, cette fois, par la fatalit; et, au bout de
quelques jours, des milliers de monstres, grouillant dans un noeud
compacte de matire, naquirent  la lumire. Ce noeud hideux devint,
par le temps, de plus en plus immense, tout en acqurant la proprit
liquide du mercure, et se ramifia en plusieurs branches, qui se
nourrissent, actuellement, en se dvorant elles-mmes (la naissance est
plus grande que la mortalit), toutes les fois que je ne leur jette pas
en pture un btard qui vient de natre, et dont la mre dsirait la
mort, ou un bras que je vais couper  quelque jeune fille, pendant la
nuit, grce au chloroforme. Tous les quinze ans, les gnrations de
poux, qui se nourrissent de l'homme, diminuent d'une manire notable,
et prdisent elles-mmes, infailliblement, l'poque prochaine de leur
complte destruction. Car, l'homme, plus intelligent que son ennemi,
parvient  le vaincre. Alors, avec une pelle infernale qui accrot mes
forces, j'extrais de cette mine inpuisable des blocs de poux, grands
comme des montagnes, je les brise  coups de hache, et je les
transporte, pendant les nuits profondes, dans les artres des cits.
L, au contact de la temprature humaine, ils se dissolvent comme aux
premiers jours de leur formation dans les galeries tortueuses de la mine
souterraine, se creusent un lit dans le gravier, et se rpandent en
ruisseaux dans les habitations, comme des esprits nuisibles. Le gardien
de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une lgion d'tres
inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du
sommeil. Peut-tre n'tes-vous pas, sans avoir entendu, au moins, une
fois dans votre vie, ces sortes d'aboiements douloureux et prolongs.
Avec ses yeux impuissants, il tche de percer l'obscurit de la nuit;
car, son cerveau de chien ne comprend pas cela. Ce bourdonnement
l'irrite, et il sent qu'il est trahi. Des millions d'ennemis s'abattent
ainsi, sur chaque cit, comme des nuages de sauterelles. En voil pour
quinze ans. Ils combattront l'homme, en lui faisant des blessures
cuisantes. Aprs ce laps de temps, j'en enverrai d'autres. Quand je
concasse les blocs de matire anime, il peut arriver qu'un fragment
soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de sparer
leur agglomration pour aller tourmenter l'humanit; mais, la cohsion
rsiste dans sa duret. Par une suprme convulsion, ils engendrent un
tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes
vivants, s'lance elle-mme jusqu'au haut des airs comme par un effet de
la poudre, et retombe, en s'enfonant solidement sous le sol. Parfois,
le paysan rveur aperoit un arolithe fendre verticalement l'espace, en
se dirigeant, du ct du bas, vers un champ de mas. Il ne sait d'o
vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication
du phnomne.

Si la terre tait couverte de poux, comme de grains de sable le rivage
de la mer, la race humaine serait anantie, en proie  des douleurs
terribles. Quel spectacle! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les
airs, pour le contempler!

      *       *       *       *       *

O mathmatiques svres, je ne vous ai pas oublies, depuis que vos
savantes leons, plus douces que le miel, filtrrent dans mon coeur,
comme une onde rafrachissante. J'aspirais instinctivement, ds le
berceau,  boire  votre source, plus ancienne que le soleil, et je
continue encore de fouler le parvis sacr de votre temple solennel, moi,
le plus fidle de vos initis. Il y avait du vague dans mon esprit,
un je ne sais quoi pais comme de la fume; mais, je sus franchir
religieusement les degrs qui mnent  votre autel, et vous avez chass
ce voile obscur, comme le vent chasse le damier. Vous avez mis,  la
place, une froideur excessive, une prudence consomme et une logique
implacable. A l'aide de votre lait fortifiant, mon intelligence s'est
rapidement dveloppe, et a pris des proportions immenses, au milieu de
cette clart ravissante dont vous faites prsent, avec prodigalit,
 ceux qui vous aiment d'un sincre amour. Arithmtique! algbre!
gomtrie! trinit grandiose! triangle lumineux! Celui qui ne vous a
pas connues est un insens! Il mriterait l'preuve des plus grands
supplices; car, il y a du mpris aveugle dans son insouciance ignorante;
mais, celui qui vous connat et vous apprcie ne veut plus rien des
biens de la terre; se contente de vos jouissances magiques; et, port
sur vos ailes sombres, ne dsire plus que de s'lever, d'un vol lger,
en construisant une hlice ascendante, vers la vote sphrique des
cieux. La terre ne lui montre que des illusions et des fantasmagories
morales: mais vous,  mathmatiques concises, par l'enchanement
rigoureux de vos propositions tenaces et la constance de vos lois de
fer, vous faites luire, aux yeux blouis, un reflet puissant de cette
vrit suprme dont on remarque l'empreinte dans l'ordre de l'univers.
Mais, l'ordre qui vous entoure, reprsent surtout par la rgularit
parfaite du carr, l'ami de Pythagore, est encore plus grand; car, le
Tout-Puissant s'est rvl compltement, lui et ses attributs, dans ce
travail mmorable qui consista  faire sortir, des entrailles du chaos,
vos trsors de thormes et vos magnifiques splendeurs. Aux poques
antiques et dans les temps modernes, plus d'une grande imagination
humaine vit son gnie, pouvant,  la contemplation de vos figures
symboliques traces sur le papier brlant, comme autant de signes
mystrieux, vivants d'une haleine latente, que ne comprend pas le
vulgaire profane et qui n'taient que la rvlation clatante d'axiomes
et d'hiroglyphes ternels, qui ont exist avant l'univers et qui se
maintiendront aprs lui. Elle se demande, penche vers le prcipice d'un
point d'interrogation fatal, comment se fait-il que les mathmatiques
contiennent tant d'imposante grandeur et tant de vrit incontestable,
tandis que, si elle les compare  l'homme, elle ne trouve en ce dernier
que faux orgueil et mensonge. Alors, cet esprit suprieur, attrist,
auquel la familiarit noble de vos conseils fait sentir davantage la
petitesse de l'humanit et son incomparable folie, plonge sa tte,
blanchie, sur une main dcharne et reste absorb dans des mditations
surnaturelles. Il incline ses genoux devant vous, et sa vnration rend
hommage  votre visage divin, comme  la propre image du Tout-Puissant.
Pendant mon enfance, vous m'appartes, une nuit de mai, aux rayons de la
lune, sur une prairie verdoyante, aux bords d'un ruisseau limpide, tout
les trois gales en grce et en pudeur, toutes les trois pleines de
majest comme des reines. Vous ftes quelques pas vers moi, avec votre
longue robe, flottante comme une vapeur, et vous m'attirtes vers vos
frres mamelles, comme un fils bni. Alors, j'accourus avec
empressement, mes mains crispes sur votre blanche gorge. Je me suis
nourri, avec reconnaissance, de votre manne fconde, et j'ai senti que
l'humanit grandissait en moi et devenait meilleure. Depuis ce temps, 
desses rivales, je ne vous ai pas abandonnes. Depuis ce temps, que de
projets nergiques, que de sympathies, que je croyais avoir graves sur
les pages de mon coeur, comme sur du marbre, n'ont-elles pas effac
lentement, de ma raison dsabuse, leurs lignes configuratives, comme
l'aube naissante efface les ombres de la nuit! Depuis ce temps, j'ai vu
la mort, dans l'intention, visible  l'oeil nu, de peupler les tombeaux,
ravager les champs de bataille, engraisss par le sang humain et faire
pousser des fleurs matinales par-dessus les funbres ossements. Depuis
ce temps, j'ai assist aux rvolutions de notre globe; les tremblements
de terre, les volcans, avec leur lave embrase, le simoun du dsert
et les naufrages de la tempte ont eu ma prsence pour spectateur
impassible. Depuis ce temps, j'ai vu plusieurs gnrations humaines
lever, le matin, ses ailes et ses yeux, vers l'espace, avec la joie
inexpriente de la chrysalide qui salue sa dernire mtamorphose, et
mourir, le soir, avant le coucher du soleil, la tte courbe, comme des
fleurs fanes que balance le sifflement plaintif du vent. Mais, vous,
vous restez toujours les mmes. Aucun changement, aucun air empest
n'effleure les rocs escarps et les valles immenses de votre identit.
Vos pyramides modestes dureront davantage que les pyramides d'Egypte,
fourmilires leves par la stupidit et l'esclavage. La fin des sicles
verra encore, debout sur les ruines du temps, vos chiffres cabalistiques,
vos quations laconiques et vos lignes sculpturales siger  la droite
vengeresse du Tout-Puissant, tandis que les toiles s'enfonceront, avec
dsespoir, comme des trombes, dans l'ternit d'une nuit horrible et
universelle, et que l'humanit, grimaante, songera  faire ses comptes
avec le jugement dernier. Merci, pour les services innombrables que vous
m'avez rendus. Merci, pour les qualits trangres dont vous avez enrichi
mon intelligence. Sans vous, dans ma lutte contre l'homme, j'aurai
peut-tre t vaincu. Sans vous, il m'aurait fait rouler dans le sable et
embrasser la poussire de ses pieds. Sans vous, avec une griffe perfide,
il aurait labour ma chair et mes os. Mais, je me suis tenu sur mes gardes,
comme un athlte expriment. Vous me donntes la froideur qui surgit de
vos conceptions sublimes, exemptes de passion. Je m'en servis pour rejeter
avec ddain les jouissances phmres de mon court voyage et pour renvoyer
de ma porte les offres sympathiques, mais trompeuses, de mes semblables.
Vous me donntes la prudence opinitre qu'on dchiffre  chaque pas dans
vos mthodes admirables de l'analyse, de la synthse et de la dduction.
Je m'en servis pour drouter les ruses pernicieuses de mon ennemi mortel,
pour l'attaquer,  mon tour, avec adresse, et plonger, dans les viscres
de l'homme, un poignard aigu qui restera  jamais enfonc dans son corps;
car, c'est une blessure dont il ne se relvera pas. Vous me donntes la
logique, qui est comme l'me elle-mme de vos enseignements, pleine de
sagesse; avec ses syllogismes, dont le labyrinthe compliqu n'en est que
plus comprhensible, mon intelligence sentit s'accrotre du double ses
forces audacieuses. A l'aide de cet auxiliaire terrible, je dcouvris,
dans l'humanit, en nageant vers les bas-fonds, en face de l'cueil de
la haine, la mchancet noire et hideuse, qui croupissait au milieu de
miasmes dltres, en s'admirant le nombril. Le premier, je dcouvris,
dans les tnbres de ses entrailles, ce vice nfaste, le mal! suprieur
en lui au bien. Avec cette arme empoisonne que vous me prttes, je
fis descendre, de son pidestal, construit par la lchet de l'homme,
le Crateur lui-mme! Il grina des dents et subit cette injure
ignominieuse; car, il avait pour adversaire quelqu'un de plus fort que
lui. Mais, je le laisserai de ct, comme un paquet de ficelles, afin
d'abaisser mon vol ... Le penseur Descartes faisait, une fois, cette
rflexion que rien de solide n'avait t bti sur vous. C'tait une
manire ingnieuse de faire comprendre que le premier venu ne pouvait
pas sur le coup dcouvrir votre valeur inestimable. En effet, quoi
de plus solide que les trois qualits principales dj nommes qui
s'lvent, entrelaces comme une couronne unique, sur le sommet auguste
de votre architecture colossale? Monument qui grandit sans cesse de
dcouvertes quotidiennes, dans vos mines de diamant, et d'explorations
scientifiques, dans vos superbes domaines. O mathmatiques saintes,
puissiez-vous, par votre commerce perptuel, consoler le reste de mes
jours de la mchancet de l'homme et de l'injustice du Grand-Tout!

       *       *       *       *       *

O lampe au bec d'argent, mes yeux t'aperoivent dans les airs, compagne
de la vote des cathdrales, et cherchent la raison de cette suspension.
On dit que tes lueurs clairent, pendant la nuit, la tourbe de ceux qui
viennent adorer le Tout-Puissant et que tu montres aux repentis le
chemin qui mne  l'autel. Ecoute, c'est fort possible; mais ... est-ce
que tu as besoin de rendre de pareils services  ceux auxquels tu ne
dois rien? Laisse, plonges dans les tnbres, les colonnes des
basiliques; et, lorsqu'une bouffe de la tempte sur laquelle le dmon
tourbillonne, emport dans l'espace, pntrera, avec lui, dans le saint
lieu, en y rpandant l'effroi, au lieu de lutter, courageusement, contre
la rafale empeste du prince du mal, teins-toi subitement, sous son
souffle fivreux, pour qu'il puisse, sans qu'on le voie, choisir ses
victimes parmi les croyants agenouills. Si tu fais cela, tu peux dire
que je te devrai tout mon bonheur. Quand tu reluis ainsi, en rpandant
tes clarts indcises, mais suffisantes, je n'ose pas me livrer aux
suggestions de mon caractre, et je reste, sous le portique sacr, en
regardant par le portail entr'ouvert, ceux qui chappent  ma vengeance,
dans le sein du Seigneur. O lampe potique! toi qui serais mon amie
si tu pouvais me comprendre, quand mes pieds foulent le basalte des
glises, dans les heures nocturnes, pourquoi te mets-tu  briller d'une
manire qui, je l'avoue, me parat extraordinaire? Tes reflets se
colorent, alors; des nuances blanches de la lumire lectrique; l'oeil
ne peut pas te fixer; et tu claires d'une flamme nouvelle et puissante
les moindres dtails du chenil du Crateur, comme si tu tais en proie
 une sainte colre. Et, quand je me retire aprs avoir blasphm, tu
redeviens inaperue, modeste et ple, sre d'avoir accompli un acte de
justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les dtours
de mon coeur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparatre o tu veilles, tu
t'empresses de dsigner ma prsence pernicieuse et de porter l'attention
des adorateurs vers le ct o vient de se montrer l'ennemi des hommes?
Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence  te
connatre; et je sais qui tu es, vieille sorcire, qui veille si bien
sur les mosques sacres, o se pavane, comme la crte d'un coq, ton
matre curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donn une mission folle.
Je t'avertis; la premire fois que tu me dsigneras  la prudence de mes
semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes, comme je
n'aime pas ce phnomne d'optique, qui n'est mentionn, du reste, dans
aucun livre de physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en
accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque teigneuse, et je te
jette dans la Seine. Je ne prtends pas que, lorsque je ne te fais rien,
tu te comportes sciemment d'une manire qui me soit nuisible. L, je te
permettrai de briller autant qu'il me sera agrable; l, tu me nargueras
avec un sourire inextinguible; l, convaincue de l'incapacit de ton
huile criminelle, tu l'urineras avec amertume. Aprs avoir parl ainsi,
Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux fixs sur la lampe du
saint lieu ... Il croit voir une espce de provocation, dans l'attitude
de cette lampe, qui l'irrite au plus haut degr, par sa prsence
inopportune. Il se dit que, si quelque me est renferme dans cette
lampe, elle est lche de ne pas rpondre,  une attaque loyale, par la
sincrit. Il bat l'air de ses bras nerveux et souhaiterait que la lampe
se transformt en homme; il lui ferait passer un mauvais quart d'heure,
il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce
n'est pas naturel. Il ne se rsigne pas, et va chercher, sur le parvis
de la misrable pagode, un caillou plat,  tranchant effil. Il le lance
en l'air avec force ... la chane est coupe, par le milieu, comme
l'herbe par la faux, et l'instrument du culte tombe  terre, en
rpandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter
dehors, mais elle rsiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur
ses flancs, et la partie suprieure revt la forme d'un buste d'ange. Le
tout veut s'lever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient
d'une main ferme. Une lampe et un ange qui forment un mme corps, voil
ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnat la forme de la lampe; il
reconnat la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son
esprit; en effet, dans la ralit, elles sont colles l'une dans
l'autre, et ne forment qu'un corps indpendant et libre; mais, lui croit
que quelque nuage a voil ses yeux, et lui a fait perdre un peu de
l'excellence de sa vue. Nanmoins, il se prpare  la lutte avec courage,
car son adversaire n'a pas peur. Les gens nafs racontent,  ceux qui
veulent les croire, que le portail sacr se referma de lui-mme, en
roulant sur ses gonds affligs, pour que personne ne pt assister  cette
lutte impie, dont les pripties allaient se drouler dans l'enceinte du
sanctuaire viol. L'homme au manteau, pendant qu'il reoit des blessures
cruelles avec un glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche
la figure de l'ange; il ne pense qu' cela, et tous ses efforts se portent
vers ce but. Celui-ci perd son nergie, et parat pressentir sa destine.
Il ne lutte plus que faiblement, et l'on voit le moment o son adversaire
pourra l'embrasser  son aise, si c'est ce qu'il veut faire. Eh bien, le
moment est venu. Avec ses muscles, il trangle la gorge de l'ange, qui ne
peut plus respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa
poitrine odieuse. Il est un instant touch du sort qui attend cet tre
cleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est
l'envoy du Seigneur, et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est
fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du temps! Il se
penche, et porte la langue, imbibe de salive, sur cette joue anglique,
qui jette des regards suppliants. Il promne quelque temps sa langue sur
cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue blanche et rose est
devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est
la gangrne; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'tend sur
toute la figure, et de l, exerce ses furies sur les parties basses;
bientt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-mme,
pouvant (car, il ne croyait pas que sa langue contnt un poison d'une
telle violence), il ramasse la lampe et s'enfuit de l'glise. Une fois
dehors, il aperoit dans les airs une forme noirtre, aux ailes brles,
qui dirige pniblement son vol vers les rgions du ciel. Ils se regardent
tous les deux, pendant que l'ange monte vers les hauteurs sereines du
bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abms
vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanit a pens
depuis soixante sicles, et ce qu'elle pensera encore, pendant les
sicles suivants, pourrait y contenir aisment, tant de choses se
dirent-ils, dans cet adieu suprme! Mais, on comprend que c'taient des
penses plus leves que celles qui jaillissent de l'intelligence
humaine; d'abord,  cause des deux personnages, et puis,  cause de la
circonstance. Ce regard les noua d'une amiti ternelle. Il s'tonne
que le Crateur puisse avoir des missionnaires d'une me si noble. Un
instant, il croit s'tre tromp, et se demande s'il aurait d suivre la
route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est pass; il persvre dans
sa rsolution; et il est glorieux, d'aprs lui, de vaincre tt ou tard
le Grand-Tout, afin de rgner  sa place sur l'univers entier, et sur
des lgions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans
parler, qu'il reprendra sa forme primitive,  mesure qu'il montera vers
le ciel; laisse tomber une larme, qui rafrachit le front de celui qui
lui a donn la gangrne; et disparat peu  peu, comme un vautour, en
s'levant au milieu des nuages. Le coupable regarde la lampe, cause de
ce qui prcde. Il court comme un insens  travers les rues, se dirige
vers la Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle
tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce dfinitivement dans
les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, ds la tombe de la
nuit, l'on voit une lampe brillante qui surgit et se maintient,
gracieusement, sur la surface du fleuve,  la hauteur du pont Napolon,
en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance
lentement, sur les eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du
pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux, sur la Seine,
jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec
facilit le cours de la rivire, et revient au bout de quatre heures 
son point de dpart. Ainsi de suite, pendant toute la nuit. _Ses lueurs,
blanches comme la lumire lectrique_, effacent les becs de gaz qui
longent les deux rives, et, entre lesquels, elle s'avance comme une
reine, solitaire, impntrable, _avec un sourire inextinguible, sans que
son huile se rpande avec amertume_. Au commencement, les bateaux lui
faisaient la chasse; mais, elle djouait ces vains efforts, chappait
 toutes les poursuites, en plongeant, comme une coquette, et
reparaissait, plus loin,  une grande distance. Maintenant, les marins
superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction oppose,
et retiennent leurs chansons. Quand vous passez sur un pont, pendant la
nuit, faites bien attention: vous tes sr de voir briller la lampe, ici
ou l; mais, on dit qu'elle ne se montre pas  tout le monde. Quand il
passe sur les ponts un tre humain qui a quelque chose sur la conscience,
elle teint subitement ses reflets, et le passant, pouvant, fouille en
vain, d'un regard dsespr, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce
que cela signifie. Il voudrait croire qu'il a vu la cleste lueur; mais,
il se dit que la lumire venait du devant des bateaux ou de la rflexion
des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est
lui qui en est la cause; et, plong dans de tristes rflexions, il hte
le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparat
 la surface, et poursuit sa marche,  travers des arabesques lgantes
et capricieuses.

       *       *       *       *       *

coutez les penses de mon enfance, quand je me rveillais, humains,
 la verge rouge: Je viens de me rveiller; mais, ma pense est encore
engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tte. Il est rare
que je trouve le repos dans la nuit; car, des rves affreux me
tourmentent, quand je parviens  m'endormir. Le jour, ma pense se
fatigue dans des mditations bizarres, pendant que mes yeux errent au
hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il
alors que je dorme? Cependant la nature a besoin de rclamer ses droits.
Comme je la ddaigne, elle rend ma figure ple et fait luire mes yeux
avec la flamme aigre de la fivre. Au reste, je ne demanderais pas mieux
que de ne pas puiser mon esprit  rflchir continuellement; mais,
quand mme je ne le voudrais pas, mes sentiments consterns m'entranent
invinciblement vers cette pente. Je me suis aperu que les autres
enfants sont comme moi; mais, ils sont plus ples encores, et leurs
sourcils sont froncs, comme ceux des hommes, nos frres ans. O
Crateur de l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
l'encens de ma prire enfantine. Quelquefois je l'oublie, et j'ai
remarqu que, ces jours-l, je me sens plus heureux qu' l'ordinaire;
ma poitrine s'panouit, libre de toute contrainte, et je respire, plus
 l'aise, l'air embaum des champs; tandis que, lorsque j'accomplis le
pnible devoir, ordonn par mes parents, de t'adresser quotidiennement
un cantique de louanges, accompagn de l'ennui insparable que me cause
sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrit, le reste de la
journe, parce qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire ce que
je ne pense pas, et je recherche le recul des immenses solitudes. Si je
leur demande l'explication de cet tat trange de mon me, elles ne me
rpondent pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais, tu es trop
puissant, et il y a de la crainte dans mes hymnes. Si, par une seule
manifestation de ta pense, tu peux dtruire ou crer des mondes, mes
faibles prires ne te seront pas utiles; si, quand il te plat, tu
envoies le cholra ravager les cits, ou la mort emporter dans ses
serres, sans aucune distinction, les quatre ges de la vie, je ne veux
pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le
fil de mes raisonnements; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre
haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et devenir
immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements
quivoques ne sont pas  ma porte, et j'en serais probablement la
premire victime. Tu es le Tout-Puissant; je ne te conteste pas ce
titre, puisque, toi seul, as le droit de le porter, et que tes dsirs,
aux consquences funestes ou heureuses, n'ont de terme que toi-mme.
Voil prcisment pourquoi il me serait douloureux de marcher  ct de
ta cruelle tunique de saphir, non pas comme ton esclave, mais pouvant
l'tre d'un moment  l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends en
toi-mme, pour scruter ta conduite souveraine, si le fantme d'une
injustice passe, commise envers cette malheureuse humanit, qui t'a
toujours obi, comme ton ami le plus fidle, dresse, devant toi, les
vertbres immobiles d'une pine dorsale vengeresse, ton oeil hagard
laisse tomber la larme pouvante du remords tardif, et qu'alors, les
cheveux hrisss, tu crois, toi-mme, prendre, sincrement, la
rsolution de suspendre,  jamais, aux broussailles du nant, les jeux
inconcevables de ton imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
n'tait pas lamentable; mais, je sais aussi que la constance n'a pas
fix, dans tes os, comme une moelle tenace, le harpon de sa demeure
ternelle, et que tu retombes assez souvent, toi et tes penses,
recouvertes de la lpre noire de l'erreur, dans le lac funbre des
sombres maldictions. Je veux croire que celles-ci sont inconscientes
(quoiqu'elles n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que le mal
et le bien, unis ensemble, se rpandent en bonds imptueux de ta royale
poitrine gangrene, comme le torrent du rocher, par le charme secret
d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la preuve. J'ai vu, trop
souvent, tes dents immondes claquer de rage, et ton auguste face,
recouverte de la mousse des temps, rougir, comme un charbon ardent, 
cause de quelque futilit microscopique que les hommes avaient commise,
pour pouvoir m'arrter, plus longtemps, devant le poteau indicateur de
cette hypothse bonasse. Chaque jour, les mains jointes, j'lverai vers
toi les accents de mon humble prire, puisqu'il le faut: mais, je t'en
supplie, que ta providence ne pense pas  moi; laisse-moi de ct, comme
le vermisseau qui rampe sous la terre. Sache que je prfrerais me
nourrir avidement des plantes marines d'les inconnues et sauvages, que
les vagues tropicales entranent, au milieu de ces parages, dans leur
sein cumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma
conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de te rvler la totalit
de mes penses, et j'espre que ta prudence applaudira facilement au bon
sens dont elles gardent l'ineffaable empreinte. A part ces rserves
faites sur le genre de relations plus ou moins intimes que je dois
garder avec toi, ma bouche est prte,  n'importe quelle heure du jour,
 exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges que ta
gloriole exige svrement de chaque humain, ds que l'aurore s'lve
bleutre, cherchant la lumire dans les replis de satin du crpuscule,
comme, moi, je recherche la bont, excit par l'amour du bien. Mes
annes ne sont pas nombreuses, et, cependant, je sens dj que la bont
n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne l'ai trouve nulle
part. Tu laisses trop percer ton caractre; il faudrait le cacher avec
plus d'adresse. Au reste, peut-tre que je me trompe et que tu fais
exprs; car, tu sais mieux qu'un autre comment te conduire. Les hommes,
eux, mettent leur gloire  t'imiter; c'est pourquoi la bont sainte ne
reconnat pas son tabernacle dans leurs yeux farouches: tel pre, tel
fils. Quoi qu'on doive penser de ton intelligence, je n'en parle que
comme un critique impartial. Je ne demande pas mieux que d'avoir t
induit en erreur. Je ne dsire pas te montrer la haine que je te porte
et que je couve avec amour, comme une fille chrie; car, il vaut mieux
la cacher  tes yeux et prendre seulement, devant toi, l'aspect d'un
censeur svre, charg de contrler tes actes impurs. Tu cesseras
ainsi tout commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu dtruiras
compltement cette punaise avide qui ronge ton foie. Je prfre plutt
te faire entendre des paroles de rverie et de douceur ... Oui, c'est
toi qui as cr le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
Aucune vertu ne te manque. Tu es trs puissant, chacun le sait. Que
l'univers entier entonne,  chaque heure du temps, ton cantique ternel!
Les oiseaux te bnissent, en prenant leur essor dans la campagne. Les
toiles t'appartiennent ... Ainsi soit-il! Aprs ces commencements,
tonnez-vous de me trouver tel que je suis!

       *       *       *       *       *

Je cherchais une me qui me ressemblt, et je ne pouvais pas la trouver.
Je fouillais tous les recoins de la terre; ma persvrance tait
inutile. Cependant, je ne pouvais pas rester seul. Il fallait quelqu'un
qui approuvt mon caractre; il fallait quelqu'un qui et les mmes
ides que moi. C'tait le matin: le soleil se leva  l'horizon dans
toute sa magnificence, et voil qu' mes yeux se lve aussi un jeune
homme, dont la prsence engendrait des fleurs sur son passage. Il
s'approcha de moi, et, me tendant la main: Je suis venu vers toi, toi,
qui me cherches. Bnissons ce jour heureux. Mais, moi: Va-t-en; je ne
t'ai pas appel: je n'ai pas besoin de ton amiti ... C'tait le soir;
la nuit commenait  tendre la noirceur de son voile sur la nature. Une
belle femme, que je ne faisais que distinguer, tendait aussi sur moi
son influence enchanteresse, et me regardait avec compassion; cependant,
elle n'osait me parler. Je dis: Approche-toi de moi, afin que je
distingue nettement les traits de ton visage; car, la lumire des
toiles n'est pas assez forte, pour les clairer  cette distance.
Alors, avec une dmarche modeste, et les yeux baisss, elle foula
l'herbe du gazon, en se dirigeant de mon ct. Ds que je la vis: Je
vois que la bont et la justice ont fait rsidence dans ton coeur: nous
ne pourrions pas vivre ensemble. Maintenant, tu admires ma beaut, qui
a boulevers plus d'une; mais, tt ou tard, tu te repentirais de m'avoir
consacr ton amour; car tu ne connais pas mon me. Non que je te sois
jamais infidle: celle qui se livre  moi avec tant d'abandon et de
confiance, avec autant de confiance et d'abandon, je me livre  elle;
mais, mets-te le dans la tte, pour ne jamais l'oublier: les loups et
les agneaux ne se regardent pas avec des yeux doux. Que me fallait-il
donc,  moi, qui rejetais, avec tant de dgot, ce qu'il y avait de plus
beau dans l'humanit! ce qu'il me fallait, je n'aurais pas su le dire.
Je n'tais pas encore habitu  me rendre un compte rigoureux des
phnomnes de mon esprit, au moyen des mthodes que recommande la
philosophie. Je m'assis sur un roc, prs de la mer. Un navire venait
de mettre toutes voiles dehors pour s'loigner de ce parage: un point
imperceptible venait de paratre  l'horizon, et s'approchait peu  peu,
pouss par la rafale, en grandissant avec rapidit. La tempte allait
commencer ses attaques, et dj le ciel s'obscurcissait, en devenant
d'un noir presque aussi hideux que le coeur de l'homme. Le navire, qui
tait un grand vaisseau de guerre, venait de jeter toutes ses ancres,
pour ne pas tre balay sur les rochers de la cte. Le vent sifflait
avec fureur des quatre points cardinaux, et mettait les voiles en
charpie. Les coups de tonnerre clataient au milieu des clairs, et ne
pouvaient surpasser le bruit des lamentations qui s'entendaient sur la
maison sans bases, spulcre mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses
n'tait pas parvenu  rompre les chanes des ancres; mais, leurs
secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire.
Brche norme; car, les pompes ne suffisent pas  rejeter les paquets
d'eau sale qui viennent, en cumant, s'abattre sur le pont, comme des
montagnes. Le navire en dtresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
il sombre avec lenteur ... avec majest. Celui qui n'a pas vu un
vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des clairs
et de l'obscurit la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont
accabls de ce dsespoir que vous savez, celui-l ne connat pas les
accidents de la vie. Enfin, il s'chappe un cri universel de douleur
immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses
attaques redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des
forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le manteau de la rsignation,
et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau
de moutons. Le navire en dtresse tire des coups de canon d'alarme;
mais, il sombre avec lenteur ... avec majest. Ils ont fait jouer les
pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue,
paisse, implacable, pour mettre le comble  ce spectacle gracieux.
Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne pourra plus respirer; car,
d'aussi loin qu'il fait revenir sa mmoire, il ne se reconnat aucun
poisson pour anctre: mais, il s'exhorte  retenir son souffle le plus
longtemps possible, afin de prolonger sa vie de deux ou trois secondes;
c'est l l'ironie vengeresse qu'il veut adresser  la mort ... Le navire
en dtresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec
lenteur ... avec majest. Il ne sait pas que le vaisseau, en s'enfonant,
occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mmes;
que le limon bourbeux s'est ml aux eaux troubles, et qu'une force qui
vient de dessous, contrecoup de la tempte qui exerce ses ravages en haut,
imprime  l'lment des mouvements saccads et nerveux. Ainsi, malgr la
provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noy, aprs
rflexion plus ample, devra se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans
les tourbillons de l'abme, de la moiti d'une respiration ordinaire, afin
de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son
suprme voeu. Le navire en dtresse tire des coups de canon d'alarme; mais,
il sombre avec lenteur ... avec majest. C'est une erreur. Il ne tire plus
des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffre
compltement. O ciel! comment peut-on vivre, aprs avoir prouv tant de
volupts! Il venait de m'tre donn d'tre tmoin des agonies de mort de
plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais les pripties
de leurs angoisses. Tantt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle
de peur, faisait prime sur le march. Tantt, le seul glapissement d'un
enfant en mamelles empchait d'entendre le commandement des manoeuvres.
Le vaisseau tait trop loin pour percevoir distinctement les gmissements
que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volont, et
l'illusion d'optique tait complte. Chaque quart d'heure, quand un coup
de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents lugubres  travers
le cri des ptrels effars, disloquait le navire dans un craquement
longitudinal, et augmentait les plaintes de ceux qui allaient tre offerts
en holocauste  la mort, je m'enfonais dans la joue la pointe aigu d'un
fer, et je pensais secrtement: Ils souffrent davantage! J'avais au
moins, ainsi, un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais,
en leur lanant des imprcations et des menaces. Il me semblait qu'ils
devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,
franchissant la distance, anantissaient les lois physiques du son, et
parvenaient, distinctes,  leurs oreilles, assourdies par les mugissements
de l'ocan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser  moi, et
exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps  autre, je jetais
les yeux vers les cits, endormies sur la terre ferme; et, voyant que
personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer,  quelques milles
du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un pidestal de gants
aquatiques, au ventre vide, je reprenais courage, et l'esprance me
revenait: j'tais donc sr de leur perte! Ils ne pouvaient chapper! Par
surcrot de prcaution, j'avais t chercher mon fusil  deux coups, afin
que, si quelque naufrag tait tent d'aborder les rochers  la nage, pour
chapper  une mort imminente, une balle sur l'paule lui fracasst le
bras, et l'empcht d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux de
la tempte, je vis, surnageant sur les eaux, avec des efforts dsesprs,
une tte nergique, aux cheveux hrisss. Il avalait des litres d'eau, et
s'enfonait dans l'abme, ballott comme un lige. Mais, bientt, il
apparaissait de nouveau, les cheveux ruisselants: et, fixant l'oeil sur
le rivage, il semblait dfier la mort. Il tait admirable de sang-froid.
Une large blessure sanglante, occasionne par quelque pointe d'cueil
cach, balafrait son visage intrpide et noble. Il ne devait pas avoir
plus de seize ans; car,  peine,  travers les clairs qui illuminaient
la nuit, le duvet de la pche s'apercevait sur sa lvre. Et maintenant,
il n'tait plus qu' deux cents mtres de la falaise; et je le dvisageais
facilement. Quel courage! Quel esprit indomptable! Comme la fixit de sa
tte semblait narguer le destin, tout en fendant avec vigueur l'onde, dont
les sillons s'ouvraient difficilement devant lui!... Je l'avais dcid
d'avance. Je me devais  moi-mme de tenir ma promesse: l'heure dernire
avait sonn pour tous, aucun ne devait en chapper. Voil ma rsolution;
rien ne la changerait ... Un son sec s'entendit, et la tte aussitt
s'enfona, pour ne plus reparatre. Je ne pris pas  ce meurtre autant de
plaisir qu'on pourrait le croire; et c'tait, prcisment, parce que
j'tais rassasi de toujours tuer, que je le faisais dornavant par simple
habitude, dont on ne peut se passer, mais, qui ne procure qu'une jouissance
lgre. Le sens est mouss, endurci. Quelle volupt ressentir  la mort
de cet tre humain, quand il y en avait plus d'une centaine, qui allaient
s'offrir  moi, en spectacle, dans leur lutte dernire contre les flots,
une fois le navire submerg? A cette mort, je n'avais mme pas l'attrait
du danger; car, la justice humaine, berce par l'ouragan de cette nuit
affreuse, sommeillait dans les maisons,  quelques pas de moi. Aujourd'hui
que les annes psent sur mon corps, je le dis avec sincrit, comme une
vrit suprme et solennelle: je n'tais pas aussi cruel qu'on l'a racont
ensuite, parmi les hommes; mais, des fois, leur mchancet exerait ses
ravages persvrants pendant des annes entires. Alors, je ne connaissais
plus de borne  ma fureur; il me prenait des accs de cruaut, et je
devenais terrible pour celui qui s'approchait de mes yeux hagards, si
toutefois il appartenait  ma race. Si c'tait un cheval ou un chien,
je le laissais passer: avez-vous entendu ce que je viens de dire?
Malheureusement, la nuit de cette tempte, j'tais dans un de ces accs,
ma raison s'tait envole (car, ordinairement, j'tais aussi cruel, mais
plus prudent); et tout ce qui tomberait, cette fois-l, entre mes mains,
devait prir: je ne prtends pas m'excuser de mes torts. La faute n'en
est pas toute  mes semblables. Je ne fais que constater ce qui est, en
attendant le jugement dernier qui me fait gratter la nuque d'avance ...
Que m'importe le jugement dernier! Ma raison ne s'envole jamais, comme je
le disais pour vous tromper. Et, quand je commets un crime, je sais ce que
je fais: je ne voulais pas faire autre chose! Debout sur le rocher, pendant
que l'ouragan fouettait mes cheveux et mon manteau, j'piais dans l'extase
cette force de la tempte, s'acharnant sur un navire, sous un ciel sans
toiles. Je suivis, dans une attitude triomphante, toutes les pripties
de ce drame, depuis l'instant o le vaisseau jeta ses ancres, jusqu'au
moment o il s'engloutit, habit fatal qui entrana, dans les boyaux de la
mer, ceux qui s'en taient revtus comme d'un manteau. Mais, l'instant
s'approchait, o j'allais, moi-mme, me mler comme acteur  ces scnes
de la nature bouleverse. Quand la place o le vaisseau avait soutenu le
combat montra clairement que celui-ci avait t passer le reste de ses
jours au rez-de-chausse de la mer, alors, ceux qui avaient t emports
avec les flots reparurent en partie  la surface. Ils se prirent 
bras-le-corps, deux par deux, trois par trois; c'tait le moyen de ne pas
sauver leur vie; car, leurs mouvements devenaient embarrasss, et ils
coulaient bas comme des cruches perces ... Quelle est cette arme de
monstres marins qui fend les flots avec vitesse? Ils sont six; leurs
nageoires sont vigoureuses, et s'ouvrent un passage,  travers les vagues
souleves. De tous ces tres humains, qui remuent les quatre membres dans
ce continent peu ferme, les requins ne font bientt qu'une omelette sans
oeufs, et se la partagent d'aprs la loi du plus fort. Le sang se mle aux
eaux, et les eaux se mlent au sang. Leurs yeux froces clairent
suffisamment la scne du carnage ... Mais, quel est encore ce tumulte des
eaux, l-bas,  l'horizon? On dirait une trombe qui s'approche. Quels
coups de rame! J'aperois ce que c'est. Une norme femelle de requin vient
prendre part au pt de foie de canard, et manger du bouilli froid. Elle
est furieuse; car, elle arrive affame. Une lutte s'engage entre elle et
les requins, pour se disputer les quelques membres palpitants qui flottent
par-ci, par-l, sans rien dire, sur la surface de la crme rouge. A droite,
 gauche, elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures
mortelles. Mais, trois requins vivants l'entourent encore, et elle est
oblige de tourner en tous sens, pour djouer leurs manoeuvres. Avec une
motion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, plac sur le
rivage, suit cette bataille navale d'un nouveau genre. Il a les yeux fixs
sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hsite
plus, il paule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa
deuxime balle dans l'oue d'un des requins, au moment o il se montrait
au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en tmoignent qu'un
acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme  la salive saumtre,
se jette  la mer, et nage vers le tapis agrablement color, en tenant
 la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais. Dsormais, chaque
requin a affaire  un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigu, et,
prenant son temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aigu. La citadelle
mobile se dbarrasse facilement du dernier adversaire ... Se trouvent en
prsence le nageur et la femelle de requin, sauve par lui. Ils se
regardrent entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'tonna
de trouver tant de frocit dans les regards de l'autre. Ils tournent en
rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent  part soi: Je
me suis tromp jusqu'ici; en voil un qui est plus mchant. Alors, d'un
commun accord, entre deux eaux, ils glissrent l'un vers l'autre, avec
une admiration mutuelle, la femelle de requin cartant l'eau de ses
nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur
souffle, dans une vnration profonde, chacun dsireux de contempler,
pour la premire fois, son portrait vivant. Arrivs  trois mtres de
distance, sans faire aucun effort, ils tombrent brusquement l'un contre
l'autre, comme deux aimants, et s'embrassrent avec dignit et
reconnaissance, dans, une treinte aussi tendre que celle d'un frre ou
d'une soeur. Les dsirs charnels suivirent de prs cette dmonstration
d'amiti. Deux cuisses nerveuses se collrent troitement  la peau
visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires
entrelacs autour du corps de l'objet aim qu'ils entourrent avec amour,
tandis que leurs gorges et leurs poitrines ne faisaient bientt plus
qu'une masse glauque aux exhalaisons de gomon; au milieu de la tempte
qui continuait de svir;  la lueur des clairs; ayant pour lit d'hymne
la vague cumeuse, emports par un courant sous-marin comme dans un
berceau, et roulant sur eux-mmes, vers les profondeurs de l'abme, ils
se runirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je
venais de trouver quelqu'un qui me ressemblt!... Dsormais, je n'tais
plus seul dans la vie!... Elle avait les mmes ides que moi!... J'tais
en face de mon premier amour!

       *       *       *       *       *

La Seine entrane un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend
des allures solennelles. Le cadavre gonfl se soutient sur les eaux; il
disparat sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparatre
de nouveau, tournant lentement sur lui-mme, comme une roue de moulin,
et s'enfonant par intervalles. Un matre de bateau,  l'aide d'une
perche, l'accroche au passage, et le ramne  terre. Avant de
transporter le corps  la Morgue, on le laisse quelque temps sur la
berge, pour le ramener  la vie. La foule compacte se rassemble autour
du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrire,
poussent, tant qu'ils peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: Ce
n'est pas moi qui me serais noy. On plaint le jeune homme qui s'est
suicid; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a
trouv trs naturel de se donner la mort, ne jugeant rien sur la terre
capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est distingue,
et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune!
La foule paralyse continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il
se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun n'ose renverser le
noy, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de
passer pour sensible, et aucun n'a boug, retranch dans le col de sa
chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une tyrolienne absurde;
l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcel par
sa pense sombre, Maldoror, sur son cheval, passe prs de cet endroit,
avec la vitesse de l'clair. Il aperoit le noy; cela suffit. Aussitt,
il a arrt son coursier, et est descendu de l'trier. Il soulve le
jeune homme sans dgot, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la
pense que ce corps inerte pourrait revivre sous sa main, il sent son
coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage.
Vains efforts! Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste
inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les tempes; il
frictionne ce membre-ci, ce membre-l: il souffle pendant une heure, dans
la bouche, en pressant ses lvres contre les lvres de l'inconnu. Il lui
semble enfin sentir sous sa main, applique contre la poitrine, un lger
battement. Le noy vit! A ce moment suprme, on put remarquer que
plusieurs rides disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de
dix ans. Mais, hlas! les rides reviendront, peut-tre demain, peut-tre
aussitt qu'il se sera loign des bords de la Seine. En attendant, le
noy ouvre des yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son
bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire aucun mouvement.
Sauver la vie  quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachte
de fautes! L'homme aux lvres de bronze, occup jusque-l  l'arracher
de la mort, regarde le jeune homme avec plus d'attention, et ses traits
ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxi, aux cheveux
blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de diffrence. Les voyez-vous
comme ils s'embrassent avec effusion! N'importe! L'homme  la prunelle
de jaspe tient  conserver l'apparence d'un rle svre. Sans rien dire,
il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'loigne au galop.
O toi, Holzer, qui te croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu,
par ton exemple mme, comme il est difficile, dans un accs de dsespoir,
de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espre que tu ne me
causeras plus un pareil chagrin, et moi, de mon cte, je t'ai promis de ne
jamais attenter  ma vie.

       *       *       *       *       *

Il y a des heures dans la vie o l'homme,  la chevelure pouilleuse,
jette, l'oeil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de
l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques hues
d'un fantme. Il chancelle et courbe la tte: ce qu'il a entendu, c'est
la voix de la conscience. Alors, il s'lance de la maison, avec la
vitesse d'un fou, prend la premire direction qui s'offre  sa stupeur,
et dvore les plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantme jaune
ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une gale vitesse.
Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des lgions de poulpes
ails, ressemblant de loin  des corbeaux, planent au-dessus des nuages,
en se dirigeant d'une rame raide vers les cits des humains, avec la
mission de les avertir de changer de conduite, le caillou,  l'oeil
sombre, voit deux tres passer  la lueur de l'clair, l'un derrire
l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule de sa
paupire glace, il s'crie: Certes, il le mrite; et ce n'est que
justice. Aprs avoir dit cela, il se replace dans son attitude
farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la
chasse  l'homme, et les grandes lvres du vagin d'ombre, d'o
dcoulent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozodes
tnbreux qui prennent leur essor dans l'ther lugubre, en cachant, avec
le vaste dploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entire,
et les lgions solitaires de poulpes, devenues mornes  l'aspect de ces
fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le
steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le
fantme lance par sa bouche des torrents de feu sur le dos calcin de
l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre
en chemin la piti qui veut lui barrer le passage, il cde avec
rpugnance  ses supplications, et laisse l'homme s'chapper. Le fantme
fait claquer sa langue, comme pour se dire  lui-mme qu'il va cesser la
poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu' nouvel ordre. Sa voix de
condamn s'entend jusque dans les couches les plus lointaines de l'espace;
et, lorsque son hurlement pouvantable pntre dans le coeur humain,
celui-ci prfrerait avoir, dit-on, la mort pour mre que le remords pour
fils. Il enfonce la tte jusqu'aux paules dans les complications terreuses
d'un trou; mais, la conscience volatilise cette ruse d'autruche.
L'excavation s'vapore, goutte d'ther; la lumire apparat, avec son
cortge de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes; et
l'homme se retrouve en face de lui-mme, les yeux ouverts et blmes. Je
l'ai vu se diriger du ct de la mer, monter sur un promontoire dchiquet
et battu par le sourcil de l'cume; et, comme une flche, se prcipiter
dans les vagues. Voici le miracle: le cadavre reparaissait, le lendemain,
sur la surface de l'ocan, qui reportait au rivage cette pave de chair.
L'homme se dgageait du moule que son corps avait creus dans le sable,
exprimait l'eau de ses cheveux mouills, et reprenait, le front muet et
pench, le chemin de la vie. La conscience juge svrement nos penses et
nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent
impuissante  prvenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un
renard, surtout pendant l'obscurit. Des yeux vengeurs, que la science
ignorante appelle _mtores_, rpandent une flamme livide, passent en
roulant sur eux-mmes, et articulent des paroles de mystre ... qu'il
comprend! Alors, son chevet est broy par les secousses de son corps,
accabl sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration
des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-mme, mortellement
atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tche, et remonte
vers les cieux. Eh bien, je me prsente pour dfendre l'homme, cette fois;
moi, le contempteur de toutes les vertus; moi, celui que n'a pu oublier le
Crateur, depuis le jour glorieux o, renversant de leur socle les annales
du ciel, o, par je ne sais quel tripotage infme, taient consignes _sa_
puissance et _son_ ternit, j'appliquai mes quatre cents ventouses sur le
dessous de son aisselle, et lui fis pousser des cris terribles ... Ils se
changrent en vipres, en sortant par sa bouche, et allrent se cacher dans
les broussailles, les murailles en ruine, aux aguets le jour, aux aguets
la nuit. Ces cris, devenus rampants, et dous d'anneaux innombrables, avec
une tte petite et aplatie, des yeux perfides, ont jur d'tre en arrt
devant l'innocence humaine; et, quand celle-ci se promne dans les
enchevtrements des maquis, ou au revers des talus ou sur les sables
des dunes, elle ne tarde pas  changer d'ide. Si, cependant, il en est
temps encore; car, des fois, l'homme aperoit le poison s'introduire
dans les veines de sa jambe, par une morsure presque imperceptible,
avant qu'il ait eu le temps de rebrousser chemin, et de gagner le large.
C'est ainsi que le Crateur, conservant un sang-froid admirable, jusque
dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de leur propre
sein, des germes nuisibles aux habitants de la terre. Quel ne fut pas
son tonnement, quand il vit Maldoror, chang en poulpe, avancer contre
son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanire solide,
aurait pu embrasser facilement la circonfrence d'une plante! Pris au
dpourvu, il se dbattit, quelques instants, contre cette treinte
visqueuse, qui se resserrait de plus en plus ... je craignais quelque
mauvais coup de sa part; aprs m'tre nourri abondamment des globules de
ce sang sacr, je me dtachai brusquement de son corps majestueux, et je
me cachai dans une caverne, qui, depuis lors, resta ma demeure. Aprs
des recherches infructueuses, il ne put m'y trouver. Il y a longtemps de
a; mais, je crois que maintenant il sait o est ma demeure; il se garde
d'y rentrer; nous vivons, tous les deux, comme deux monarques voisins,
qui connaissent leurs forces respectives, ne peuvent se vaincre l'un
l'autre, et sont fatigus des batailles inutiles du pass. Il me craint,
et je le crains; chacun, sans tre vaincu, a prouv les rudes coups
de son adversaire, et nous en restons l. Cependant, je suis prt 
recommencer la lutte, quand il le voudra. Mais, qu'il n'attende pas
quelque moment favorable  ses desseins cachs. Je me tiendrai toujours
sur mes gardes, en ayant l'oeil sur lui. Qu'il n'envoie plus sur la
terre la conscience et ses tortures. J'ai enseign aux hommes les armes
avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. Ils ne sont pas
encore familiariss avec elle; mais, tu sais que, pour moi, elle est
comme la paille qu'emporte le vent. J'en fais autant de cas. Si je
voulais profiter de l'occasion, qui se prsente, de subtiliser ces
discussions potiques, j'ajouterais que je fais mme plus de cas de la
paille que de la conscience; car, la paille est utile pour le boeuf qui
la rumine, tandis que la conscience ne sait montrer que ses griffes
d'acier. Elles subirent un pnible chec, le jour o elles se placrent
devant moi. Comme la conscience avait t envoye par le Crateur, je
crus convenable de ne pas me laisser barrer le passage par elle. Si elle
s'tait prsente avec la modestie et l'humilit propres  son rang, et
dont elle n'aurait jamais d se dpartir, je l'aurais coute. Je
n'aimais pas son orgueil. J'tendis une main, et sous mes doigts broyai
les griffes; elles tombrent en poussire, sous la pression croissante
de ce mortier de nouvelle espce. J'tendis l'autre main, et lui
arrachai la tte. Je chassai ensuite, hors de ma maison, cette femme, 
coups de fouet, et je ne la revis plus. J'ai gard sa tte en souvenir
de ma victoire ... Une tte  la main, dont je rongeais le crne, je me
suis tenu sur un pied, comme le hron, au bord du prcipice creus dans
les flancs de la montagne. On m'a vu descendre dans la valle, pendant
que la peau de ma poitrine tait immobile et calme, comme le couvercle
d'une tombe! Une tte  la main, dont je rongeais le crne, j'ai nag
dans les gouffres les plus dangereux, long les cueils mortels, et
plong plus bas que les courants, pour assister, comme un tranger, aux
combats des monstres marins; je me suis cart du rivage, jusqu' le
perdre de ma vue perante; et, les crampes hideuses, avec leur magntisme
paralysant, rdaient autour de mes membres, qui fendaient les vagues avec
des mouvements robustes, sans oser approcher. On m'a vu revenir, sain et
sauf, dans la plage, pendant que la peau de ma poitrine tait immobile et
calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tte  la main, dont je
rongeais le crne, j'ai franchi les marches ascendantes d'une tour leve.
Je suis parvenu, les jambes lasses, sur la plate-forme vertigineuse. J'ai
regard la campagne, la mer; j'ai regard le soleil, le firmament;
repoussant du pied le granit qui ne recula pas, j'ai dfi la mort et la
vengeance divine par une hue suprme, et me suis prcipit, comme un pav,
dans la bouche de l'espace. Les hommes entendirent le choc douloureux et
retentissant qui rsulta de la rencontre du sol avec la tte de la
conscience, que j'avais abandonne dans ma chute. On me vit descendre,
avec la lenteur de l'oiseau, port par un nuage invisible, et ramasser
la tte, pour la forcer  tre tmoin d'un triple crime, que je devais
commettre le jour mme, pendant que la peau de ma poitrine tait immobile
et calme, comme le couvercle d'une tombe! Une tte  la main, dont je
rongeais le crne, je me suis dirig vers l'endroit o s'lvent les
poteaux qui soutiennent la guillotine. J'ai plac la grce suave des cous
de trois jeunes filles sous le couperet. Excuteur des hautes-oeuvres, je
lchai le cordon avec l'exprience apparente d'une vie entire; et, le fer
triangulaire, s'abattant obliquement, trancha trois ttes qui me
regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant,
et le bourreau prpara l'accomplissement de son devoir. Trois fois, le
couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois
fois, ma carcasse matrielle, surtout au sige du cou, fut remue jusqu'en
ses fondements, comme lorsqu'on se figure en rve tre cras par une
maison qui s'effondre. Le peuple stupfait me laissa passer, pour m'carter
de la place funbre; il m'a vu ouvrir avec mes coudes ses flots
ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avanant devant moi, la tte
droite, pendant que la peau de ma poitrine tait immobile et calme, comme
le couvercle d'une tombe! J'avais dit que je voulais dfendre l'homme,
cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la
vrit: et, par consquent, je prfre me taire. C'est avec reconnaissance
que l'humanit applaudira  cette mesure!

       *       *       *       *       *

Il est temps de serrer les freins  mon inspiration, et de m'arrter, un
instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme; il est
bon d'examiner la carrire parcourue, et de s'lancer, ensuite, les
membres reposs, d'un bond imptueux. Fournir une traite d'une seule
haleine n'est pas facile; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un
vol lev, sans esprance et sans remords. Non ... ne conduisons pas
plus profondment la meute hagarde des pioches et des fouilles, 
travers les mines explosibles de ce chant impie! Le crocodile ne
changera pas un mot au vomissement sorti de dessous son crne. Tant pis,
si quelque ombre furtive, excite par le but louable de venger l'humanit,
injustement attaque par moi, ouvre subrepticement la porte de ma chambre
en frlant la muraille comme l'aile d'un goland, et enfonce un poignard,
dans les ctes du pilleur d'paves clestes! Autant vaut que l'argile
dissolve ses atomes, de cette manire que d'une autre.


FIN DU DEUXIME CHANT




CHANT TROISIME


Rappelons les noms de ces tres imaginaires,  la nature d'ange, que ma
plume, pendant le deuxime chant, a tirs d'un cerveau, brillant d'une
lueur mane d'eux-mmes. Ils meurent, ds leur naissance, comme ces
tincelles dont l'oeil a de la peine  suivre l'effacement rapide, sur
du papier brl. Lman!... Lohengrin!... Lombano!... Holzer!... un
instant, vous appartes, recouverts des insignes de la jeunesse,  mon
horizon charm; comme des cloches de plongeur. Vous n'en sortirez plus.
Il me suffit que j'aie gard votre souvenir; vous devez cder la place 
d'autres substances, peut-tre moins belles, qu'enfantera le dbordement
orageux d'un amour qui a rsolu de ne pas apaiser sa soif auprs de la
race humaine. Amour affam, qui se dvorerait lui-mme, s'il ne
cherchait sa nourriture dans des fictions clestes: crant,  la longue,
une pyramide de sraphins, plus nombreux que les insectes qui
fourmillent dans une goutte d'eau, il les entrelacera dans une ellipse
qu'il fera tourbillonner autour de lui. Pendant ce temps, le voyageur,
arrt contre l'aspect d'une cataracte, s'il relve le visage, verra,
dans le lointain, un tre humain, emport vers la cave de l'enfer par
une guirlande de camlias vivants! Mais ... silence! l'image flottante
du cinquime idal se dessine lentement, comme les replis indcis d'une
aurore borale, sur le plan vaporeux de mon intelligence, et prend de
plus en plus une consistance dtermine ... Mario et moi nous longions
la grve. Nos chevaux, le cou tendu, fendaient les membranes de
l'espace, et arrachaient des tincelles aux galets de la plage. La bise,
qui nous frappait en plein visage, s'engouffrait dans nos manteaux, et
faisait voltiger en arrire les cheveux de nos ttes jumelles. La
mouette, par ses cris et ses mouvements d'aile, s'efforait en vain de
nous avertir de la proximit possible de la tempte, et s'criait: O
s'en vont-ils, de ce galop insens? Nous ne disions rien; plongs dans
la rverie, nous nous laissions emporter sur les ailes de cette course
furieuse; le pcheur, nous voyant passer, rapides comme l'albatros, et
croyant apercevoir, fuyant devant lui, _les deux frres mystrieux_,
comme on les avait ainsi appels, parce qu'ils taient toujours
ensemble, s'empressait de faire le signe de la croix, et se cachait,
avec son chien paralys, sous quelque roche profonde. Les habitants
de la cte avaient entendu raconter des choses tranges sur ces deux
personnages, qui apparaissaient sur la terre, au milieu des nuages,
aux grandes poques de calamit, quand une guerre affreuse menaait
de planter son harpon sur la poitrine de deux pays ennemis, ou que le
cholra s'apprtait  lancer, avec sa fronde, la pourriture et la mort
dans des cits entires. Les plus vieux pilleurs d'paves fronaient le
sourcil, d'un air grave, affirmant que les deux fantmes, dont chacun
avait remarqu la vaste envergure des ailes noires, pendant les
ouragans, au-dessus des bancs de sable et des cueils, taient le gnie
de la terre et le gnie de la mer, qui promenaient leur majest, au
milieu des airs, pendant les grandes rvolutions de la nature, unis
ensemble par une amiti ternelle, dont la raret et la gloire ont
enfant l'tonnement du cble indfini des gnrations. On disait que,
volant cte  cte comme deux condors des Andes, ils aimaient  planer,
en cercles concentriques, parmi les couches d'atmosphres qui avoisinent
le soleil; qu'ils se nourrissaient, dans ces parages, des plus pures
essences de la lumire; mais, qu'ils ne se dcidaient qu'avec peine 
rabattre l'inclinaison de leur vol vertical, vers l'orbite pouvant o
tourne le globe humain en dlire, habit par des esprits cruels qui se
massacrent entre eux dans les champs o rugit la bataille (quand ils ne
se tuent pas perfidement, en secret, dans le centre des villes, avec le
poignard de la haine ou de l'ambition), et qui se nourrissent d'tres
pleins de vie comme eux et placs quelques degrs plus bas dans
l'chelle des existences. Ou bien, quand ils prenaient la ferme
rsolution, afin d'exciter les hommes au repentir par les strophes de
leurs prophties, de nager, en se dirigeant  grandes brasses, vers les
rgions sidrales o une plante se mouvait au milieu des exhalaisons
paisses d'avarice, d'orgueil, d'imprcation et de ricanement qui se
dgageaient, comme des vapeurs pestilentielles, de sa surface hideuse et
paraissait petite comme une boule, tant presque invisible,  cause de
la distance, ils ne manquaient pas de trouver des occasions o ils se
repentaient amrement de leur bienveillance, mconnue et conspue, et
allaient se cacher au fond des volcans, pour converser avec le feu
vivace qui bouillonne dans les cuves des souterrains centraux, ou au
fond de la mer, pour reposer agrablement leur vue dsillusionne sur
les monstres les plus froces de l'abme, qui leur paraissaient des
modles de douceur, en comparaison des btards de l'humanit. La nuit
venue, avec son obscurit propice, ils s'lanaient des cratres,  la
crte de porphyre, des courants sous-marins et laissaient, bien loin
derrire eux, le pot de chambre rocailleux o se dmne l'anus constip
des kakatos humains, jusqu' ce qu'ils ne pussent plus distinguer la
silhouette suspendue de la plante immonde. Alors, chagrins de leur
tentative infructueuse, au milieu des toiles qui compatissaient  leur
douleur et sous l'oeil de Dieu, s'embrassaient, en pleurant, l'ange de
la terre et l'ange de la mer!... Mario et celui qui galopait auprs de
lui n'ignoraient pas les bruits vagues et superstitieux que racontaient,
dans les veilles, les pcheurs de la cte, en chuchotant autour de
l'tre, portes et fentres fermes; pendant que le vent de la nuit, qui
dsire se rchauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane
de paille, et branle, par sa vigueur, ces frles murailles, entoures 
la base de fragments de coquillage, apports par les replis mourants des
vagues. Nous ne parlions pas. Que se disent deux coeurs qui s'aiment?
Rien. Mais nos yeux exprimaient tout. Je l'avertis de serrer davantage
son manteau autour de lui, et lui me fait observer que mon cheval
s'loigne trop du sien; chacun prend autant d'intrt  la vie de
l'autre qu' sa propre vie; nous ne rions pas. Il s'efforce de me
sourire; mais, j'aperois que son visage porte le poids des terribles
impressions qu'y a graves la rflexion, constamment penche sur les
sphynx qui droutent, avec un oeil oblique, les grandes angoisses de
l'intelligence des mortels. Voyant ses manoeuvres inutiles, il dtourne
les yeux, mord son frein terrestre avec la bave de la rage, et regarde
l'horizon, qui s'enfuit  notre approche. A mon tour, je m'efforce de
lui rappeler sa jeunesse dore, qui ne demande qu' s'avancer dans les
palais des plaisirs, comme une reine; mais, il remarque que mes paroles
sortent difficilement de ma bouche amaigrie, et que les annes de mon
propre printemps ont pass, tristes et glaciales, comme un rve
implacable qui promne sur les tables des banquets, et sur les lits de
satin, o sommeille la ple prtresse d'amour, paye avec les
miroitements de l'or, les volupts amres du dsenchantement, les rides
pestilentielles de la vieillesse, les effarements de la solitude et les
flambeaux de la douleur. Voyant mes manoeuvres inutiles, je ne m'tonne
pas ne pas pouvoir le rendre heureux; le Tout-Puissant m'apparat revtu
de ses instruments de torture, dans toute l'aurole resplendissante de
son horreur; je dtourne les yeux et regarde l'horizon qui s'enfuit 
notre approche ... Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils
fuyaient l'oeil humain ... Mario est plus jeune que moi; l'humidit du
temps et l'cume sale qui rejaillit jusqu' nous amnent le contact du
froid sur ses lvres. Je lui dis: Prends garde!... prends garde!...
ferme tes lvres, les unes contre les autres; ne vois-tu pas les griffes
aigus de la gerure, qui sillonne ta peau de blessures cuisantes? Il
fixe mon front, et me rplique, avec les mouvements de sa langue: Oui,
je les vois, ces griffes vertes; mais, je ne drangerai pas la situation
naturelle de ma bouche pour les faire fuir. Regarde, si je mens.
Puisqu'il parat que c'est la volont de la Providence, je veux m'y
conformer. Sa volont aurait pu tre meilleure. Et moi, je m'criai:
J'admire cette vengeance noble. Je voulus m'arracher les cheveux;
mais, il me le dfendit avec un regard svre, et je lui obis avec
respect. Il se faisait tard, et l'aigle regagnait son nid, creus dans
les anfractuosits de la roche. Il me dit: Je vais te prter mon
manteau, pour te garantir du froid; je n'en ai pas besoin. Je lui
rpliquai: Malheur  toi, si tu fais ce que tu dis. Je ne veux pas
qu'un autre souffre  ma place, et surtout toi. Il ne rpondit pas,
parce que j'avais raison; mais, moi, je me mis  le consoler,  cause de
l'accent trop imptueux de mes paroles ... Nos chevaux galopaient le
long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil humain ... Je relevai la
tte, comme la proue d'un vaisseau souleve par une vague norme, et je
lui dis: Est-ce que tu pleures? Je te le demande, roi des neiges et des
brouillards. Je ne vois pas des larmes sur ton visage, beau comme la
fleur du cactus, et tes paupires sont sches, comme le lit du torrent;
mais, je distingue, au fond de tes yeux, une cuve pleine de sang, o
bout ton innocence mordue au cou par un scorpion de la grande espce. Un
vent violent s'abat sur le feu qui rchauffe la chaudire, et en rpand
les flammes obscures jusqu'en dehors de ton orbite sacr. J'ai approch
mes cheveux de ton front ros, et j'ai senti une odeur de roussi, parce
qu'ils se brlrent. Ferme tes yeux; car, sinon, ton visage, calcin
comme la lave du volcan, tombera en cendres sur le creux de ma main.
Et, lui, se retournait vers moi, sans faire attention aux rnes qu'il
tenait dans la main, et me contemplait avec attendrissement, tandis que
lentement il baissait et relevait ses paupires de lis, comme le flux et
le reflux de la mer. Il voulut bien rpondre  ma question audacieuse,
et voici comme il le fit: Ne fais pas attention  moi. De mme que les
vapeurs des fleuves rampent le long des flancs de la colline, et, une
fois arrives au sommet, s'lancent dans l'atmosphre, en formant des
nuages; de mme, tes inquitudes sur mon compte se sont insensiblement
accrues, sans motif raisonnable, et forment au-dessus de ton
imagination, le corps trompeur d'un mirage dsol. Je t'assure qu'il n'y
a pas de feu dans mes yeux, quoique j'y ressente la mme impression que
si mon crne tait plong dans un casque de charbons ardents. Comment
veux-tu que les chairs de mon innocence bouillent dans la cuve, puisque
je n'entends que des cris trs faibles et confus, qui, pour moi, ne sont
que les gmissements du vent qui passe au-dessus de nos ttes? Il est
impossible qu'un scorpion ait fix sa rsidence et ses pinces aigus au
fond de mon orbite hach; je crois plutt que ce sont des tenailles
vigoureuses qui broient les nerfs optiques. Cependant, je suis d'avis,
avec toi, que le sang, qui remplit la cuve, a t extrait de mes veines
par un bourreau invisible, pendant le sommeil de la dernire nuit. Je
t'ai attendu longtemps, fils aim de l'ocan; et mes bras assoupis ont
engag un vain combat avec Celui qui s'tait introduit dans le vestibule
de ma maison ... Oui, je sens que mon me est cadenasse dans le verrou
de mon corps, et qu'elle ne peut se dgager, pour fuir loin des rivages
que frappe la mer humaine, et n'tre plus tmoin du spectacle de la
meute livide des malheurs, poursuivant sans relche,  travers les
fondrires et les gouffres de l'abattement immense, les isards humains.
Mais, je ne me plaindrai pas. J'ai reu la vie comme une blessure, et
j'ai dfendu au suicide de gurir la cicatrice. Je veux que le Crateur
en contemple,  chaque heure de son ternit, la crevasse bante. C'est
le chtiment que je lui inflige. Nos coursiers ralentissent la vitesse
de leurs pieds d'airain; leurs corps tremblent, comme le chasseur
surpris par un troupeau de peccaris. Il ne faut pas qu'ils se mettent
 couter ce que nous disons. A force d'attention, leur intelligence
grandirait, et ils pourraient peut-tre nous comprendre. Malheur  eux;
car, ils souffriraient davantage! En effet, ne pense qu'aux marcassins
de l'humanit: le degr d'intelligence qui les spare des autres tres
de la cration ne semble-t-il pas ne leur tre accord qu'au prix
irrmdiable de souffrances incalculables? Imite mon exemple, et que ton
peron d'argent s'enfonce dans les flancs de ton coursier ... Nos
chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'oeil
humain.

       *       *       *       *       *

Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu'elle se rappelle
vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent  coups de pierre,
comme si c'tait un merle. Elle brandit un bton et fait mine de les
poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laiss un soulier en chemin,
et ne s'en aperoit pas. De longues pattes d'araigne circulent sur sa
nuque; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble
plus au visage humain, et elle lance des clats de rire comme l'hyne.
Elle laisse chapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les
recousant, trs peu trouveraient une signification claire. Sa robe,
perce en plus d'un endroit, excute des mouvements saccads autour de
ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la
feuille du peuplier, emporte, elle, sa jeunesse, ses illusions et son
bonheur pass, qu'elle revoit  travers les brumes d'une intelligence
dtruite, par le tourbillon des facults inconscientes. Elle a perdu sa
grce et sa beaut primitives; sa dmarche est ignoble, et son haleine
respire l'eau-de-vie. Si les hommes taient heureux sur cette terre,
c'est alors qu'il faudrait s'tonner. La folle ne fait aucun reproche,
elle est trop fire pour se plaindre, et mourra, sans avoir rvl son
secret  ceux qui s'intressent  elle, mais auxquels elle a dfendu de
ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent  coups de
pierre, comme si c'tait un merle. Elle a laiss tomber de son sein un
rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la
nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit: Aprs bien des
annes striles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours,
je m'agenouillai dans les glises, et ne cessai de remercier le grand
nom de Celui qui avait enfin exauc mes voeux. Je nourrissais de mon
propre lait celle qui tait plus que ma vie et que je voyais grandir
rapidement, doue de toutes les qualits de l'me et du corps. Elle me
disait: Je voudrais avoir une petite soeur pour m'amuser avec elle;
recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le rcompenser,
j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et
de graniums. Pour toute rponse, je l'enlevais sur mon sein et
l'embrassais avec amour. Elle savait dj s'intresser aux animaux, et
me demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les
chaumires humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt
sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave
question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les
lments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son
imagination enfantine; et, je m'empressais de dtourner la conversation
de ce sujet, pnible  traiter pour tout tre appartenant  la race qui
a tendu une domination injuste sur les autres animaux de la cration.
Quand elle me parlait des tombes du cimetire, en me disant qu'on
respirait dans cette atmosphre les agrables parfums des cyprs et des
immortelles, je me gardai de la contredire; mais, je lui disais que
c'tait la ville des oiseaux, que, l, ils chantaient depuis l'aurore
jusqu'au crpuscule du soir, et que les tombes taient leurs nids, o
ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous
les mignons vtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais cousus,
ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je rservais pour le
dimanche. L'hiver, elle avait sa place lgitime autour de la grande
chemine; car elle se croyait une personne srieuse, et, pendant l't,
la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle
s'aventurait, avec son filet de soie, attach au bout d'un jonc, aprs
les colibris, pleins d'indpendance, et les papillons, aux zigzags
agaants. Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis
une heure, avec la cuillre qui s'impatiente? Mais, elle s'criait, en
me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle
s'chappait de nouveau,  travers les marguerites et les rsdas; parmi
les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes phmres; ne
connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel;
heureuse d'tre plus grande que la msange; se moquant de la fauvette,
qui ne chante pas si bien que le rossignol; tirant sournoisement la
langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse
comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa prsence;
le temps s'approchait, o elle devait, d'une manire inattendue, faire
ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours
la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les
babillements de la tulipe et de l'anmone, les conseils des herbes
du marcage, l'esprit incisif des grenouilles et la fracheur des
ruisseaux. On me raconta ce qui s'tait pass; car, moi, je ne fus pas
prsente  l'vnement qui eut pour consquence la mort de ma fille.
Si je l'avais t, j'aurais dfendu cet ange au prix de mon sang ...
Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort
 l'ombre d'un platane, il la prend d'abord pour une rose ... On ne peut
dire qui s'leva le plus tt dans son esprit, ou la vue de cette enfant,
ou la rsolution qui en fut la suite. Il se dshabille rapidement, comme
un homme qui sait ce qu'il va faire. Nu comme une pierre, il s'est jet
sur le corps de la jeune fille, et lui a lev la robe pour commettre un
attentat  la pudeur ...  la clart du soleil! Il ne se gnera pas,
allez!... N'insistons pas sur cette action impure. L'esprit mcontent,
il se rhabille avec prcipitation, jette un regard de prudence sur la
route poudreuse, o personne ne chemine, et ordonne au bouledogue
d'trangler avec le mouvement de ses mchoires, la jeune fille
ensanglante. Il indique au chien de la montagne la place o respire et
hurle la victime souffrante, et se retire  l'cart, pour ne pas tre
tmoin de la rentre des dents pointues dans les veines roses.
L'accomplissement de cet ordre put paratre svre au bouledogue. Il
crut qu'on lui demanda ce qui avait t dj fait, et se contenta, ce
loup, au mufle monstrueux, de violer  son tour la virginit de cette
enfant dlicate. De son ventre dchir, le sang coule de nouveau le long
de ses jambes,  travers la prairie. Ses gmissements se joignent aux
pleurs de l'animal. La jeune fille lui prsente la croix d'or qui ornait
son cou, afin qu'il l'pargne; elle n'avait pas os la prsenter aux
yeux farouches de celui qui, d'abord, avait eu la pense de profiter
de la faiblesse de son ge. Mais le chien n'ignorait pas que, s'il
dsobissait  son matre, un couteau lanc de dessous une manche,
ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme
ce nom rpugne  prononcer!) entendait les agonies de la douleur, et
s'tonnait que la victime et la vie si dure, pour ne pas tre encore
morte. Il s'approche de l'autel sacrificatoire, et voit la conduite
de son bouledogue, livr  de bas penchants, et qui levait sa tte
au-dessus de la jeune fille, comme un naufrag lve la sienne au-dessus
des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un
oeil. Le bouledogue, en colre, s'enfuit dans la campagne, entranant
aprs lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long pour
si court qu'il ft, le corps de la jeune fille suspendue, qui n'a t
dgag que grce aux mouvements saccads de la fuite; mais, il craint
d'attaquer son matre, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche
un canif amricain, compos de dix  douze lames qui servent  divers
usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d'acier; et, muni
d'un pareil scalpel, voyant que le gazon n'avait pas encore disparu sous
la couleur de tant de sang vers, s'apprte, sans plir,  fouiller
courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou largi, il
retire successivement les organes intrieurs; les boyaux, les poumons,
le foie et enfin le coeur lui-mme sont arrachs de leurs fondements
et entrans  la lumire du jour, par l'ouverture pouvantable. Le
sacrificateur s'aperoit que la jeune fille, poulet vid, est morte
depuis longtemps; il cesse la persvrance croissante de ses ravages,
et laisse le cadavre redormir  l'ombre du platane. On ramassa le canif,
abandonn  quelques pas. Un berger, tmoin du crime, dont on n'avait
pas dcouvert l'auteur, ne le raconta que longtemps aprs, quand il se
fut assur que le criminel avait gagn en sret les frontires, et
qu'il n'avait plus  redouter la vengeance certaine profre contre lui,
en cas de rvlation. Je plaignis l'insens qui avait commis ce forfait,
que le lgislateur n'avait pas prvu, et qui n'avait pas eu de
prcdents. Je le plaignis, parce qu'il est probable qu'il n'avait pas
gard l'usage de la raison, quand il mania le poignard  la lame quatre
fois triple, labourant de fond en comble les parois des viscres. Je le
plaignis, parce que, s'il n'tait pas fou, sa conduite honteuse devait
couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s'acharner
ainsi sur les chairs et les artres d'un enfant inoffensif, qui fut ma
fille. J'assistai  l'enterrement de ces dcombres humains, avec une
rsignation muette; et chaque jour, je viens prier sur une tombe.
A la fin de cette lecture, l'inconnu ne peut plus garder ses forces et
s'vanouit. Il reprend ses sens, et brle le manuscrit. Il avait oubli
ce souvenir de sa jeunesse, l'habitude mousse la mmoire; et aprs
vingt ans d'absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n'achtera pas
de bouledogue!... Il ne conversera pas avec les bergers!... Il n'ira pas
dormir  l'ombre des platanes!... Les enfants la poursuivent  coups de
pierre, comme si c'tait un merle.

       *       *       *       *       *

Tremdall a touch la main pour la dernire fois,  celui qui s'absente
volontairement, toujours fuyant devant lui, toujours l'image de l'homme
le poursuivant. Le juif errant se dit que, si le sceptre de la terre
appartenait  la race des crocodiles, il ne fuirait pas ainsi. Tremdall,
debout sur la valle, a mis une main devant ses yeux, pour concentrer
les rayons solaires, et rendre sa vue plus perante, tandis que l'autre
palpe le sein de l'espace, avec le bras horizontal et immobile. Pench
en avant, statue de l'amiti, il regarde, avec des yeux mystrieux comme
la mer, grimper sur la pente de la cte, les gutres du voyageur, aid
de son bton ferr. La terre semble manquer  ses pieds, et quand mme
il le voudrait, il ne pourrait retenir ses larmes et ses sentiments:

Il est loin; je vois sa silhouette cheminer sur un troit sentier. O
s'en va-t-il, de ce pas pesant? Il ne le sait lui-mme ... Cependant, je
suis persuad que je ne dors pas; qu'est-ce qui s'approche, et va  la
rencontre de Maldoror? Comme il est grand, le dragon ... plus qu'un
chne! On dirait que ses ailes blanchtres, noues par de fortes
attaches, ont des nerfs d'acier, tant elles fendent l'air avec aisance.
Son corps commence par un buste de tigre, et se termine par une longue
queue de serpent. Je n'tais pas habitu  voir ces choses. Qu'a-t-il
donc sur le front? J'y vois crit, dans une langue symbolique, un mot
que je ne puis dchiffrer. D'un dernier coup d'aile, il s'est transport
auprs de celui dont je connais le timbre de voix. Il lui a dit: Je
t'attendais, et toi aussi. L'heure est arrive; me voil. Lis, sur mon
front, mon nom crit en signes hiroglyphiques. Mais lui,  peine
a-t-il vu venir l'ennemi, s'est chang en aigle immense, et se prpare
au combat, en faisant claquer de contentement son bec recourb, voulant
dire par l qu'il se charge,  lui seul, de manger la partie postrieure
du dragon. Les voil qui tracent des cercles dont la concentricit
diminue, espionnant leurs moyens rciproques, avant de combattre; ils
font bien. Le dragon me parat plus fort; je voudrais qu'il remportt
la victoire sur l'aigle. Je vais prouver de grandes motions,  ce
spectacle o une partie de mon tre est engage. Puissant dragon, je
t'exciterai de mes cris, s'il est ncessaire; car, il est de l'intrt
de l'aigle qu'il soit vaincu. Qu'attendent-ils pour s'attaquer? Je suis
dans des transes mortelles. Voyons, dragon, commence, toi, le premier,
l'attaque. Tu viens de lui donner un coup de griffe sec: ce n'est pas
trop mal. Je t'assure que l'aigle l'aura senti; le vent emporte la
beaut de ses plumes, taches de sang. Ah! l'aigle t'arrache un oeil
avec son bec, et, toi, tu ne lui avais arrach que la peau; il fallait
faire attention  cela. Bravo, prends ta revanche, et casse-lui une
aile; il n'y a pas  dire, tes dents de tigres sont trs bonnes. Si tu
pouvais approcher de l'aigle, pendant qu'il tournoie dans l'espace,
lanc en bas vers la campagne! Je le remarque, cet aigle t'inspire de
la retenue, mme quand il tombe. Il est par terre, il ne pourra pas se
relever. L'aspect de toutes ces blessures bantes m'enivre. Vole  fleur
de terre autour de lui, et, avec les coups de ta queue caille de
serpent, achve-le, si tu peux. Courage, beau dragon; enfonce-lui tes
griffes vigoureuses, et que le sang se mle au sang, pour former des
ruisseaux o il n'y ait pas d'eau. C'est facile  dire, mais non 
faire. L'aigle vient de combiner un nouveau plan stratgique de dfense,
occasionn par les chances malencontreuses de cette lutte mmorable; il
est prudent. Il s'est assis solidement, dans une position inbranlable,
sur l'aile restante, sur ses deux cuisses, et sur sa queue, qui lui
servait auparavant de gouvernail. Il dfie des efforts plus
extraordinaires que ceux qu'on lui a opposs jusqu'ici. Tantt, il
tourne aussi vite que le tigre, et n'a pas l'air de se fatiguer; tantt,
il se couche sur le dos, avec ses deux fortes pattes en l'air, et, avec
sang-froid, regarde ironiquement son adversaire. Il faudra,  bout de
compte, que je sache qui sera le vainqueur; le combat ne peut pas
s'terniser. Je songe aux consquences qu'il en rsultera! L'aigle est
terrible, et fait des sauts normes qui branlent la terre, comme s'il
allait prendre son vol; cependant, il sait que cela lui est impossible.
Le dragon ne s'y fie pas; il croit qu' chaque instant l'aigle va
l'attaquer par le ct o il manque d'oeil ... Malheureux que je suis!
C'est ce qui arrive. Comment le dragon s'est laiss prendre  la
poitrine? Il a beau user de la ruse et de la force; je m'aperois que
l'aigle, coll  lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce
de plus en plus son bec, malgr de nouvelles blessures qu'il reoit,
jusqu' la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que
le corps. Il parat tre  l'aise; il ne se presse pas d'en sortir. Il
cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon,  la tte de
tigre, pousse des beuglements qui rveillent les forts. Voil l'aigle,
qui sort de cette caverne. Aigle, comme tu es horrible! Tu es plus rouge
qu'une mare de sang! Quoique tu tiennes dans ton bec nerveux un coeur
palpitant, tu es si couvert de blessures, que tu peux  peine te
soutenir sur tes pattes emplumes; et que tu chancelles, sans desserrer
le bec,  ct du dragon qui meurt dans d'effroyables agonies. La
victoire a t difficile; n'importe, tu l'as remporte: il faut, au
moins, dire la vrit ... Tu agis d'aprs les rgles de la raison, en te
dpouillant de la forme d'aigle, pendant que tu t'loignes du cadavre du
dragon. Ainsi donc, Maldoror, tu as t vainqueur! Ainsi donc, Maldoror,
tu as vaincu l'_Esprance_! Dsormais, le dsespoir se nourrira de ta
substance la plus pure! Dsormais. tu rentres,  pas dlibrs, dans la
carrire du mal! Malgr que je sois, pour ainsi dire, blas sur la
souffrance, le dernier coup que tu as port au dragon n'a pas manqu de
se faire sentir en moi. Juge toi-mme si je souffre! Mais tu me fais
peur. Voyez, voyez, dans le lointain, cet homme qui s'enfuit. Sur lui,
terre excellente, la maldiction a pouss son feuillage touffu; il est
maudit et il maudit. O portes-tu tes sandales? O t'en vas-tu, hsitant
comme un somnambule, au-dessus d'un toit? Que ta destine perverse
s'accomplisse! Maldoror, adieu! Adieu, jusqu' l'ternit, o nous ne
nous retrouverons pas ensemble!

       *       *       *       *       *

C'tait une journe de printemps. Les oiseaux rpandaient leurs
cantiques en gazouillements, et les humains, rendus  leurs diffrents
devoirs, se baignaient dans la saintet de la fatigue. Tout travaillait
 sa destine: les arbres, les plantes, les squales. Tout, except le
Crateur! Il tait tendu sur la route, les habits dchirs. Sa lvre
infrieure pendait comme un cble somnifre: ses dents n'taient pas
laves, et la poussire se mlait aux ondes blondes de ses cheveux.
Engourdi par un assoupissement pesant, broy contre les cailloux, son
corps faisait des efforts inutiles pour se relever. Ses forces l'avaient
abandonn, et il gisait, l, faible comme le ver de terre, impassible
comme l'corce. Des flots de vin remplissaient les ornires, creuses
par les soubresauts nerveux de ses paules. L'abrutissement, au groin
de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait un regard
amoureux. Ses jambes, aux muscles dtendus, balayaient le sol, comme
deux mts aveugles. Le sang coulait de ses narines: dans sa chute, sa
figure avait frapp contre un poteau ... Il tait sol! Horriblement
sol! Sol comme une punaise qui a mch pendant la nuit trois tonneaux
de sang! Il remplissait l'cho de paroles incohrentes, que je me
garderai de rpter ici; si l'ivrogne suprme ne se respecte pas, moi,
je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Crateur ... se solt!
Piti pour cette lvre, souille dans les coupes de l'orgie! Le
hrisson, qui passait, lui enfona ses pointes dans le dos, et dit: a,
pour toi. Le soleil est  la moiti de sa course: travaille, fainant,
et ne mange pas le pain des autres. Attends un peu, et tu vas voir, si
j'appelle le kakatos, au bec crochu. Le pivert et la chouette, qui
passaient, lui enfoncrent le bec entier dans le ventre, et dirent: a,
pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre? Est-ce pour offrir cette
lugubre comdie aux animaux? Mais, ni la taupe ni le casoar, ni le
flammant ne t'imiteront, je te le jure. L'ne, qui passait, lui donna
un coup de pied sur la tempe, et dit: a, pour toi. Que t'avais-je fait
pour me donner des oreilles si longues? Il n'y a pas jusqu'au grillon
qui ne me mprise. Le crapaud, qui passait, lana un jet de bave sur
son front, et dit: a, pour toi. Si tu ne m'avais fait l'oeil si gros,
et que je t'eusse aperu dans l'tat o je te vois, j'aurais chastement
cach la beaut de tes membres sous une pluie de renoncules, de myosotis
et de camlias, afin que nul ne te vt. Le lion, qui passait, inclina
sa face royale, et dit: Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur
nous paraisse pour le moment clipse. Vous autres, qui faites les
orgueilleux, et n'tes que des lches, puisque vous l'avez attaqu quand
il dormait, seriez-vous contents, si, mis  sa place, vous supportiez,
de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas
pargnes? L'homme, qui passait, s'arrta devant le Crateur mconnu;
et, aux applaudissements du morpion et de la vipre, fienta, pendant
trois jours, sur son visage auguste! Malheur  l'homme,  cause de cette
injure; car, il n'a pas respect l'ennemi, tendu dans le mlange de
boue, de sang et de vin; sans dfense et presque inanim!... Alors, le
Dieu souverain, rveill enfin, par toutes ces insultes mesquines, se
releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les
bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire; et jeta un
regard vitreux, sans flamme, sur la nature entire, qui lui appartenait.
O humains, vous tes les enfants terribles; mais, je vous en supplie,
pargnons cette grande existence, qui n'a pas encore fini de cuver la
liqueur immonde, et, n'ayant pas conserv assez de force pour se tenir
droite, est retombe, lourdement, sur cette roche, o elle s'est assise,
comme un voyageur. Faites attention  ce mendiant qui passe; il a vu que
le derviche tendait un bras affam, et, sans savoir  qui il faisait
l'aumne, il a jet un morceau de pain dans cette main qui implore
la misricorde. Le Crateur lui a exprim sa reconnaissance par un
mouvement de tte. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
les rnes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte
quelquefois  la tte, quand on s'applique  tirer du nant une dernire
comte, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence, trop remue de
fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans
la vie, dans les garements dont vous avez t tmoins!

       *       *       *       *       *

Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue  l'extrmit d'une
tringle, balanait sa carcasse au fouet des quatre vents, au-dessus
d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la
cuisse humaine, donnait sur un prau, o cherchaient leur pture des
coqs et des poules, plus maigres que leurs ailes. Sur la muraille qui
servait d'enceinte au prau, et situe du ct de l'ouest, taient
parcimonieusement pratiques diverses ouvertures, fermes par un guichet
grill. La mousse recouvrait ce corps de logis, qui sans doute, avait
t un couvent et servait,  l'heure actuelle, avec le reste du
btiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque
jour,  ceux qui entraient, l'intrieur de leur vagin, en change d'un
peu d'or. J'tais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau
fangeuse d'un foss de ceinture. De sa surface leve, je contemplais
dans la campagne cette construction penche sur sa vieillesse et les
moindres dtails de son architecture intrieure. Quelquefois, la grille
d'un guichet s'levait sur elle-mme en grinant, comme par l'impulsion
ascendante d'une main qui violentait la nature du fer; un homme
prsentait sa tte  l'ouverture dgage  moiti, avanait ses paules,
sur lesquelles tombait le pltre caill, faisant suivre, dans cette
extraction laborieuse, son corps couvert de toiles d'araignes. Mettant
ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes
qui pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe
engage dans les torsions de la grille, il reprenait ainsi sa posture
naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau
savonne avait vu s'lever, tomber des gnrations entires, et
s'loignait ensuite, le plus vite possible, de ces ruelles faubouriennes,
pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le
client tait sorti, une femme toute nue se portait au dehors, de la mme
manire, et se dirigeait vers le mme baquet. Alors, les coqs et les
poules accouraient en foule des divers points du prau, attirs par
l'odeur sminale, la renversaient par terre, malgr ses efforts vigoureux,
trpignaient la surface de son corps comme un fumier, et dchiquetaient,
 coups de bec, jusqu' ce qu'il sortit du sang, les lvres flasques de
son vagin gonfl. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasi,
retournaient gratter l'herbe du prau; la femme, devenue propre, se
relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'veille
aprs un cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait
apport pour essuyer ses jambes; n'ayant plus besoin du baquet commun,
elle retournait dans sa tanire, comme elle en tait sortie, pour
attendre une autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus
pntrer dans cette maison! J'allais descendre du pont, quand je vis,
sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caractres hbreux:
Vous qui passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y sjourne avec
le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un jeune homme qui avait
franchi la porte fatale. La curiosit l'emporta sur la crainte; au bout
de quelques instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille
possdait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient troitement. Je
voulus regarder dans l'intrieur,  travers ce tamis pais. D'abord,
je ne pus rien voir; mais, je ne tardai pas  distinguer les objets
qui taient dans la chambre obscure, grce aux rayons du soleil qui
diminuait sa lumire et allait bientt disparatre  l'horizon. La
premire et la seule chose qui frappa ma vue fut un bton blond, compos
de cornets, s'enfonant les uns dans les autres. Ce bton se mouvait!
Il marchait dans la chambre! Ses secousses taient si fortes que le
plancher chancelait; avec ses deux bouts, il faisait des brches normes
dans la muraille et paraissait un blier qu'on branle contre la porte
d'une ville assige. Ses efforts taient inutiles; les murs taient
construits avec de la pierre de taille, et, quand il choquait la paroi,
je le voyais se recourber en lame d'acier et rebondir comme une balle
lastique. Ce bton n'tait donc pas fait en bois! Je remarquai,
ensuite, qu'il se roulait et se droulait avec facilit comme une
anguille. Quoique haut comme un homme, il ne se tenait pas droit.
Quelquefois, il l'essayait, et montrait un de ses bouts, devant le
grillage du guichet. Il faisait des bonds imptueux, retombait  terre
et ne pouvait dfoncer l'obstacle. Je me mis  le regarder de plus en
plus attentivement et je vis que c'tait un cheveu! Aprs une grande
lutte, avec la matire qui l'entourait comme une prison, il alla
s'appuyer contre le lit qui tait dans cette chambre, la racine reposant
sur un tapis et la pointe adosse au chevet. Aprs quelques instants de
silence, pendant lesquels j'entendis des sanglots entrecoups, il leva
la voix et parla ainsi: Mon matre m'a oubli dans cette chambre; il ne
vient pas me chercher. Il s'est lev de ce lit, o je suis appuy, il
a peign sa chevelure parfume et n'a pas song qu'auparavant j'tais
tomb  terre. Cependant, s'il m'avait ramass, je n'aurais pas trouv
tonnant cet acte de simple justice. Il m'abandonne, dans cette chambre
claquemure, aprs s'tre envelopp dans les bras d'une femme. Et quelle
femme! Les draps sont encore moites de leur contact attidi et portent,
dans leur dsordre, l'empreinte d'une nuit passe dans l'amour ... Et
je me demandais qui pouvait tre son matre! Et mon oeil se recollait
 la grille avec plus d'nergie!... Pendant que la nature entire
sommeillait dans sa chastet, lui, il s'est accoupl avec une femme
dgrade, dans des embrassements lascifs et impurs. Il s'est abaiss
jusqu' laisser approcher, de sa face auguste, des joues mprisables par
leur impudence habituelle, fltries dans leur sve. Il ne rougissait
pas, mais, moi, je rougissais pour lui. Il est certain qu'il se sentait
heureux de dormir avec une telle pouse d'une nuit. La femme, tonne
de l'aspect majestueux de cet hte, semblait prouver des volupts
incomparables, lui embrassait le cou avec frnsie. Et je me demandais
qui pouvait tre son matre! Et mon oeil se recollait  la grille avec
plus d'nergie!... Moi, pendant ce temps, je sentais des pustules
envenimes qui croissaient plus nombreuses, en raison de son ardeur
inaccoutume pour les jouissances de la chair, entourer ma racine
de leur fiel mortel, absorber, avec leurs ventouses, la substance
gnratrice de ma vie. Plus ils s'oubliaient, dans leurs mouvements
insenss, plus je sentais mes forces dcrotre. Au moment o les dsirs
corporels atteignaient au paroxysme de la fureur, je m'aperus que ma
racine s'affaissait sur elle-mme, comme un soldat bless par une balle.
Le flambeau de la vie s'tant teint en moi, je me dtachai, de sa tte
illustre, comme une branche morte; je tombai  terre, sans courage, sans
force, sans vitalit; mais, avec une profonde piti pour celui auquel
j'appartenais; mais, avec une ternelle douleur pour son garement
volontaire!... Et je me demandais qui pouvait tre son matre! Et mon
oeil se recollait  la grille avec plus d'nergie!... S'il avait, au
moins, entour de son me le sein innocent d'une vierge. Elle aurait t
plus digne de lui et la dgradation aurait t moins grande. Il
embrasse, avec ses lvres, ce front couvert de boue, sur lequel les
hommes ont march avec le talon, plein de poussire!... Il aspire, avec
des narines effrontes, les manations de ces deux aisselles humides!...
J'ai vu la membrane des dernires se contracter de honte, pendant que,
de leur ct, les narines se refusaient  cette respiration infme. Mais
lui, ni elle, ne faisaient aucune attention aux avertissements solennels
des aisselles,  la rpulsion morne et blme des narines. Elle levait
davantage ses bras, et lui, avec une pousse plus forte, enfonait son
visage dans leur creux. J'tais oblig d'tre le complice de cette
profanation. J'tais oblig d'tre le spectateur de ce dhanchement
inou; d'assister  l'alliage forc de ces deux tres, dont un abme
incommensurable sparait les natures diverses ... Et je me demandais
qui pouvait tre son matre! Et mon oeil se recollait  la grille avec
plus d'nergie!... Quand il fut rassasi de respirer cette femme, il
voulut lui arracher ses muscles un par un; mais, comme c'tait une
femme, il lui pardonna et prfra faire souffrir un tre de son sexe. Il
appela, dans la cellule voisine, un jeune homme qui tait venu dans
cette maison pour passer quelques moments d'insouciance avec une de ces
femmes, et lui enjoignit de venir se placer  un pas de ses yeux. Il y
avait longtemps que je gisais sur le sol. N'ayant pas la force de me
lever sur ma racine brlante, je ne pus voir ce qu'ils firent. Ce que je
sais, c'est qu' peine le jeune homme fut  porte de sa main, que des
lambeaux de chair tombrent aux pieds du lit et vinrent se placer  mes
cts. Ils me racontaient tout bas que les griffes de mon matre les
avaient dtachs des paules de l'adolescent. Celui-ci, au bout de
quelques heures, pendant lesquelles il avait lutt contre une force plus
grande, se leva du lit et se retira majestueusement. Il tait
littralement corch des pieds jusqu' la tte; il tranait,  travers
les dalles del chambre, sa peau retourne. Il se disait que son
caractre tait plein de bont; qu'il aimait  croire ses semblables
bons aussi; que pour cela il avait acquiesc au souhait de l'tranger
distingu qui l'avait appel auprs de lui; mais que, jamais, au grand
jamais, il ne se serait attendu  tre tortur par un bourreau. Par un
pareil bourreau, ajoutait-il aprs une pause. Enfin, il se dirigea vers
le guichet, qui se fendit avec piti jusqu'au nivellement du sol, en
prsence de ce corps dpourvu d'piderme. Sans abandonner sa peau, qui
pouvait encore lui servir, ne serait-ce que comme manteau, il essaya de
disparatre de ce coupe-gorge; une fois loign de la chambre, je ne pus
voir s'il avait eu la force de regagner la porte de sortie. Oh! comme
les poules et les coqs s'loignaient avec respect, malgr leur faim, de
cette longue trane de sang, sur la terre imbibe! Et je me demandais
qui pouvait tre son matre! Et mes yeux se recollaient  la grille avec
plus d'nergie!... Alors, celui qui aurait d penser davantage  sa
dignit et  sa justice, se releva, pniblement, sur son coude fatigu.
Seul, sombre, dgot et hideux!... Il s'habilla lentement. Les nonnes,
ensevelies depuis des sicles dans les catacombes du couvent, aprs
avoir t rveilles en sursaut par les bruits de cette nuit horrible,
qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule situe au-dessus des
caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funbre
autour de lui. Pendant qu'il recherchait les dcombres de son ancienne
splendeur; qu'il lavait ses mains avec du crachat en les essuyant
ensuite sur ses cheveux (il valait mieux les laver avec du crachat, que
de ne pas les laver du tout, aprs le temps d'une nuit entire passe
dans le vice et le crime), elles entonnrent les prires lamentables
pour les morts, quand quelqu'un est descendu dans la tombe. En effet, le
jeune homme ne devait pas survivre  ce supplice, exerc sur lui par une
main divine, et ses agonies se terminrent pendant le chant des nonnes
... Je me rappelai l'inscription du pilier; je compris ce qu'tait
devenu le rveur pubre que ses amis attendaient encore chaque jour
depuis le moment de sa disparition ... Et je me demandais qui pouvait
tre son matre! Et mes yeux se recollaient  la grille avec plus
d'nergie!... Les murailles s'cartrent pour le laisser passer; les
nonnes, le voyant prendre son essor, dans les airs, avec des ailes qu'il
avait caches jusque-l dans sa robe d'meraude, se replacrent en
silence dessous le couvercle de la tombe. Il est parti dans sa demeure
cleste, en me laissant ici; cela n'est pas juste. Les autres cheveux
sont rests sur sa tte; et, moi, je gis, dans cette chambre lugubre,
sur le parquet couvert de sang caill, de lambeaux de viande sche;
cette chambre est devenue damne, depuis qu'il s'y est introduit;
personne n'y entre; cependant, j'y suis enferm. C'en est donc fait! Je
ne verrai plus les lgions des anges marcher en phalanges paisses, ni
les astres se promener dans les jardins de l'harmonie. Eh bien, soit ...
je saurai supporter mon malheur avec rsignation. Mais, je ne manquerai
pas de dire aux hommes ce qui s'est pass dans cette cellule. Je leur
donnerai la permission de rejeter leur dignit, comme un vtement
inutile, puisqu'ils ont l'exemple de mon matre; je leur conseillerai de
sucer la verge du crime, puisqu'_un autre_ l'a dj fait ... Le cheveu
se tut ... Et je me demandais qui pouvait tre son matre! Et mes yeux
se recollaient  la grille avec plus d'nergie!... Aussitt le tonnerre
clata; une lueur phosphorique pntra dans la chambre. Je reculai,
malgr moi, par je ne sais quel instinct d'avertissement; quoique je
fusse loign du guichet, j'entendis une autre voix, mais, celle-ci
rampante et douce, de crainte de se faire entendre: Ne fais pas de
pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! je te
replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil se
coucher  l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... je ne t'ai pas
oubli; mais, on t'aurait vu sortir, et j'aurais t compromis. Oh! si
tu savais comme j'ai souffert depuis ce moment! Revenu au ciel, mes
archanges m'ont entour avec curiosit; ils n'ont pas voulu me demander
le motif de mon absence. Eux, qui n'avaient jamais os lever leur vue
sur moi, jetaient, s'efforant de deviner l'nigme, des regards
stupfaits sur ma face abattue, quoiqu'ils n'aperussent pas le fond de
ce mystre, et se communiquaient tout bas des penses qui redoutaient
en moi quelque changement inaccoutum. Ils pleuraient des larmes
silencieuses; ils sentaient vaguement que je n'tais plus le mme,
devenu infrieur  mon identit. Ils auraient voulu connatre quelle
funeste rsolution m'avait fait franchir les frontires du ciel, pour
venir m'abattre sur la terre, et goter des volupts phmres,
qu'eux-mmes mprisent profondment. Ils remarqurent sur mon front une
goutte de sperme, une goutte de sang. La premire avait jailli des
cuisses de la courtisane! La deuxime s'tait lance des veines du
martyr! Stigmates odieux! Rosaces inbranlables! Mes archanges ont
retrouv, pendus aux halliers de l'espace, les dbris flamboyants de ma
tunique d'opale, qui flottaient sur les peuples bants. Ils n'ont pas pu
la reconstruire, et mon corps reste nu devant leur innocence; chtiment
mmorable de la vertu abandonne. Vois les sillons qui se sont trac un
lit sur mes joues dcolores: c'est la goutte de sperme et la goutte de
sang, qui filtrent lentement le long de mes rides sches. Arrives  la
lvre suprieure, elles font un effort immense, et pntrent dans le
sanctuaire de ma bouche, attires, comme un aimant, par le gosier
irrsistible. Elles m'touffent, ces deux gouttes implacables. Moi,
jusqu'ici, je m'tais cru le Tout-Puissant; mais, non; je dois abaisser
le cou devant le remords qui me crie: Tu n'es qu'un misrable! Ne fais
pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait!
je te replacerai parmi les autres cheveux; mais, laisse d'abord le soleil
se coucher  l'horizon, afin que la nuit couvre tes pas ... J'ai vu Satan,
le grand ennemi, redresser les enchevtrements osseux de la charpente,
au-dessus de son engourdissement de larve, et, debout, triomphant, sublime,
haranguer ses troupes rassembles; comme je le mrite, me tourner en
drision. Il a dit qu'il s'tonnait beaucoup que son orgueilleux rival,
pris en flagrant dlit par le succs, enfin ralis, d'un espionnage
perptuel, pt ainsi s'abaisser jusqu' baiser la robe de la dbauche
humaine, par un voyage de long cours  travers les rcifs de l'ther, et
faire prir, dans les souffrances, un membre de l'humanit. Il a dit que
ce jeune homme, broy dans l'engrenage de mes supplices raffins, aurait
peut-tre pu devenir une intelligence de gnie; consoler les hommes, sur
cette terre, par des chants admirables de posie, de courage, contre les
coups de l'infortune. Il a dit que les nonnes du couvent-lupanar ne
retrouvent plus leur sommeil; rdent dans le prau, gesticulant comme
des automates, crasant avec le pied les renoncules et les lilas;
devenues folles d'indignation, mais, non assez, pour ne pas se rappeler
la cause qui engendra cette maladie dans leur cerveau ... (Les voici qui
s'avancent, revtues de leur linceul blanc; elles ne se parlent pas;
elles se tiennent par la main. Leurs cheveux tombent en dsordre sur
leurs paules nues; un bouquet de fleurs noires est pench sur leur
sein. Nonnes, retournez dans vos caveaux; la nuit n'est pas encore
compltement arrive; ce n'est que le crpuscule du soir ... O cheveu,
tu le vois toi-mme; de tous les cts, je suis assailli par le
sentiment dchan de ma dpravation!) Il a dit que le Crateur, qui se
vante d'tre la Providence de tout ce qui existe, s'est conduit avec
beaucoup de lgret, pour ne pas dire plus, en offrant un pareil
spectacle aux mondes toils; car, il a affirm clairement le dessein
qu'il avait d'aller rapporter dans les plantes orbiculaires comment
je maintiens, par mon propre exemple, la vertu et la bont dans la
vastitude de mes royaumes. Il a dit que la grande estime, qu'il avait
pour un ennemi si noble, s'tait envole de son imagination, et qu'il
prfrait porter la main sur le sein d'une jeune fille, quoique cela
soit un acte de mchancet excrable, que de cracher sur ma figure,
recouverte de trois couches de sang et de sperme mls, afin de ne pas
salir son crachat baveux. Il a dit qu'il se croyait,  juste titre,
suprieur  moi, non par le vice, mais par la vertu et la pudeur; non
par le crime, mais par la justice. Il a dit qu'il fallait m'attacher 
une claie,  cause de mes fautes innombrables; me faire brler  petit
feu dans un brasier ardent, pour me jeter ensuite dans la mer, si
toutefois la mer voudrait me recevoir. Que, puisque je me vantais d'tre
juste, moi, qui l'avais condamn aux peines ternelles pour une rvolte
lgre qui n'avait pas eu de suites graves, je devais donc faire justice
svre sur moi-mme, et juger impartialement ma conscience, charge
d'iniquits ... Ne fais pas de pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ...
si quelqu'un t'entendait! je te replacerai parmi les autres cheveux;
mais, laisse d'abord le soleil se coucher  l'horizon, afin que la nuit
couvre tes pas. Il s'arrta un instant; quoique je ne le visse point,
je compris, par ce temps d'arrt ncessaire, que la houle de l'motion
soulevait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulve une famille de
baleines. Poitrine divine, souille, un jour, par l'amer contact des
ttons d'une femme sans pudeur! Ame royale, livre, dans un moment
d'oubli, au crabe de la dbauche, au poulpe de la faiblesse de
caractre, au requin de l'abjection individuelle, au boa de la morale
absente, et au colimaon monstrueux de l'idiotisme! Le cheveu et son
matre s'embrassrent troitement, comme deux amis qui se revoient aprs
une longue absence. Le Crateur continua, accus reparaissant devant son
propre tribunal: Et les hommes, que penseront-ils de moi, dont ils
avaient une opinion si leve, quand ils apprendront les errements de ma
conduite, la marche hsitante de ma sandale, dans les labyrinthes boueux
de la matire, et la direction de ma route tnbreuse  travers les eaux
stagnantes et les humides joncs de la mare o, recouvert de brouillards,
bleuit et mugit le crime,  la patte sombre!... Je m'aperois qu'il faut
que je travaille beaucoup  ma rhabilitation, dans l'avenir, afin de
reconqurir leur estime. Je suis le Grand-Tout: et cependant, par un
ct, je reste infrieur aux hommes, que j'ai crs avec un peu de
sable! Raconte-leur un mensonge audacieux, et dis-leur que je ne suis
jamais sorti du ciel, constamment enferm, avec les soucis du trne,
entre les marbres, les statues et les mosaques de mes palais. Je me
suis prsent devant les clestes fils de l'humanit; je leur ai dit:
Chassez le mal de vos chaumires, et laissez entrer au foyer le manteau
du bien. Celui qui portera la main sur un de ses semblables, en lui
faisant au sein une blessure mortelle, avec le fer homicide, qu'il
n'espre point les effets de ma misricorde, et qu'il redoute les
balances de la justice. Il ira cacher sa tristesse dans les bois; mais,
le bruissement des feuilles,  travers les clairires, chantera  ses
oreilles la ballade du remords; et il s'enfuira de ces parages, piqu
 la hanche par le buisson, le houx et le chardon bleu, ses pas rapides
entrelacs par la souplesse des lianes et les morsures des scorpions.
Il se dirigera vers les galets de la plage; mais, la mare montante,
avec ses embruns et son approche dangereuse, lui raconteront qu'ils
n'ignorent pas son pass; et il prcipitera sa course aveugle vers le
couronnement de la falaise, tandis que les vents stridents d'quinoxe,
en s'enfonant dans les grottes naturelles du golfe et les carrires
pratiques sous la muraille des rochers retentissants, beugleront comme
les troupeaux immenses des buffles des pampas. Les phares de la cte
le poursuivront, jusqu'aux limites du septentrion, de leurs reflets
sarcastiques, et les feux follets des maremmes, simples vapeurs en
combustion, dans leurs danses fantastiques, feront frissonner les poils
de ses pores, et verdir l'iris de ses yeux. Que la pudeur se plaise dans
vos cabanes, et soit en sret  l'ombre de vos champs. C'est ainsi que
vos fils deviendront beaux, et s'inclineront devant leurs parents avec
reconnaissance; sinon, malingres, et rabougris comme le parchemin des
bibliothques, ils s'avanceront  grands pas, conduits par la rvolte,
contre le jour de leur naissance et le clitoris de leur mre impure.
Comment les hommes voudront-ils obir  ces lois svres, si le
lgislateur lui-mme se refuse le premier  s'y astreindre?... Et ma
honte est immense comme l'ternit! J'entendis le cheveu qui lui
pardonnait, avec humilit, sa squestration, puisque son matre avait
agi par prudence et non par lgret; et le ple dernier rayon de soleil
qui clairait mes paupires se retira des ravins de la montagne. Tourn
vers lui, je le vis se replier ainsi qu'un linceul ... Ne fais pas de
pareils bonds! Tais-toi ... tais-toi ... si quelqu'un t'entendait! Il te
replacera parmi les autres cheveux. Et, maintenant que le soleil est
couch  l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les
deux, vers l'loignement du lupanar, pendant que la nuit, tendant son
ombre sur le couvent, couvre l'allongement de vos pas furtifs dans la
plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derrire un promontoire,
me dit, en hrissant ses griffes: Que penses-tu de cela? Mais, moi, je
ne voulus pas lui rpliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont.
J'effaai l'inscription primordiale, je la remplaai par celle-ci:
Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son
coeur; mais, je jure de ne jamais rvler ce dont j'ai t tmoin, quand
je pntrai, pour la premire fois, dans ce donjon terrible. Je jetai,
par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi  graver les lettres;
et, faisant quelques rapides rflexions sur le caractre du Crateur en
enfance, qui devait encore, hlas! pendant bien de temps, faire souffrir
l'humanit (l'ternit est longue), soit par les cruauts exerces, soit
par le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je
fermai les yeux, comme un homme ivre,  la pense d'avoir un tel tre
pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin  travers les
ddales des rues.


FIN DU TROISIME CHANT




CHANT QUATRIME


C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrime
chant. Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation
de dgot; mais quand on effleure,  peine, le corps humain, avec la
main, la peau des doigts se fend, comme les cailles d'un bloc de mica
qu'on brise  coups de marteau; et, de mme que le coeur d'un requin,
mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalit
tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps
aprs l'attouchement. Tant l'homme inspire de l'horreur  son propre
semblable! Peut-tre que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais:
peut-tre qu'aussi je dis vrai. Je connais, je conois une maladie plus
terrible que les yeux gonfls par les longues mditations sur le
caractre trange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai
pas pu la trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et,
cependant, qui oserait affirmer que j'ai russi dans mes investigations?
Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est
situ  une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des
phalanges innombrables de gupes se sont empares des rigoles et des
corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes paisses
d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent
l'entre des vestibules, comme un droit hrditaire. Je compare le
bourdonnement de leurs ailes mtalliques, au choc incessant des glaons,
prcipits les uns contre les autres, pendant la dbcle des mers
polaires. Mais, si je considre la conduite de celui auquel la
providence donna le trne sur cette terre, les trois ailerons de ma
douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comte, pendant
la nuit, apparat subitement dans une rgion du ciel, aprs quatre-vingts
ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux grillons sa
queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce
long voyage; il n'en est pas ainsi de moi: accoud sur le chevet de mon
lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne s'lvent en
vigueur sur le fond de mon me, je m'absorbe dans les rves de la
compassion et je rougis pour l'homme! Coup en deux par la bise, le
matelot, aprs avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son
hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'ide que
je suis tomb volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai
le droit moins qu'un autre de prononcer des plaintes, sur notre sort, qui
reste enchan  la crote durcie d'une plante, et sur l'essence de notre
me perverse, me pntre comme un clou de forge. On a vu des explosions de
feu grisou anantir des familles entires; mais, elles connurent l'agonie
peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des dcombres
et des gaz dltres: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au
milieu, comme au commencement de la vie, les anges se ressemblent 
eux-mmes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me ressemble plus! L'homme
et moi, claquemurs dans les limites de notre intelligence, comme souvent
un lac dans une ceinture d'les de corail, au lieu d'unir nos forces
respectives pour nous dfendre contre le hasard et l'infortune, nous
nous cartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes
opposes, comme si nous nous tions rciproquement blesss avec la
pointe d'une dague! On dirait que l'un comprend le mpris qu'il inspire
 l'autre; pousss par le mobile d'une dignit relative, nous nous
empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste
de son ct et n'ignore pas que la paix proclame serait impossible 
conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'ternise,
puisque chacun reconnat dans l'autre sa propre dgradation ... puisque
les deux sont ennemis mortels. Que je doive remporter une victoire
dsastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre
l'humanit. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou
le fer; je repousserai du pied les couches de minraux extraites de la
terre: la sonorit puissante et sraphique de la harpe deviendra, sous
mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme,
ce singe sublime, a dj perc ma poitrine de sa lance de porphyre: un
soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles soient.
Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis
qui cherchent obstinment  se dtruire, quel drame!

       *       *       *       *       *

Deux piliers, qu'il n'tait pas difficile et encore moins possible de
prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la valle, plus grands que
deux pingles. En effet, c'taient deux tours normes. Et, quoique deux
baobabs, au premier coup d'oeil, ne ressemblent pas  deux pingles, ni
mme  deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de
la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort (car, si cette
affirmation tait accompagne d'une seule parcelle de crainte, ce ne
serait plus une affirmation; quoiqu'un mme nom exprime ces deux
phnomnes de l'me qui prsentent des caractres assez tranchs pour
ne pas tre confondus lgrement) qu'un baobab ne diffre pas tellement
d'un pilier, que la comparaison soit dfendue entre ces formes
architecturales ... ou gomtriques ... ou l'une et l'autre ... ou ni
l'une ni l'autre ... ou plutt formes leves et massives. Je viens de
trouver, je n'ai pas la prtention de dire le contraire, les pithtes
propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien que ce
n'est pas, sans une joie mle d'orgueil, que j'en fais la remarque 
ceux qui, aprs avoir relev leurs paupires, ont pris la trs louable
rsolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brle, si c'est
la nuit, pendant que le soleil claire, si c'est le jour. Et encore,
quand mme une puissance suprieure nous ordonnerait, dans les termes
le plus clairement prcis, de rejeter, dans les abmes du chaos, la
comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec
impunit, mme alors, et surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet
axiome principal, les habitudes contractes par les ans, les livres, le
contact de ses semblables, et le caractre inhrent  chacun qui se
dveloppe dans une efflorescence rapide, imposeraient,  l'esprit
humain, l'irrparable stigmate de la rcidive, dans l'emploi criminel
(criminel, en se plaant momentanment et spontanment au point de vue
de la puissance suprieure) d'une figure de rhtorique que plusieurs
mprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette
phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende
pas de ma part  des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les
rendre plus graves par ma lchet. Mes raisonnements se choqueront
quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence srieuse de ce
qui n'est en somme que grotesque (quoique, d'aprs certains philosophes,
il soit assez difficile de distinguer le bouffon du mlancolique, la vie
elle-mme tant un drame comique ou une comdie dramatique); cependant,
il est permis  chacun de tuer des mouches et mme des rhinocros, afin
de se reposer de temps en temps d'un travail trop escarp. Pour tuer des
mouches, voici la manire la plus expditive, quoique ce ne soit pas la
meilleure: on les crase entre les deux premiers doigts de la main. La
plupart des crivains qui ont trait ce sujet  fond ont calcul, avec
beaucoup de vraisemblance, qu'il est prfrable, dans plusieurs cas,
de leur couper la tte. Si quelqu'un me reproche de parler d'pingles,
comme d'un sujet radicalement frivole, qu'il remarque sans parti pris,
que les plus grands effets ont t souvent produits par les plus petites
causes. Et, pour ne pas m'loigner davantage du cadre de cette feuille
de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de littrature que
je suis  composer, depuis le commencement de cette strophe, serait
peut-tre moins got, s'il prenait son point d'appui dans une question
pineuse de chimie ou de pathologie interne? Au reste, tous les gots
sont dans la nature; et, quand au commencement j'ai compar les piliers
aux pingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu'on
viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis bas sur les lois de
l'optique, qui ont tabli que, plus le rayon visuel est loign d'un
objet, plus l'image se reflte  diminution dans la rtine.

C'est ainsi que ce que l'inclinaison de notre esprit  la farce prend
pour un misrable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la
pense de l'auteur, qu'une vrit importante, proclame avec majest!
Oh! ce philosophe insens qui clata de rire, en voyant un ne manger
une figue! Je n'invente rien: les livres antiques ont racont, avec les
plus amples dtails, ce volontaire et honteux dpouillement de la
noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n'ai jamais pu rire,
quoique plusieurs fois j'aie essay de le faire. C'est trs difficile
d'apprendre  rire. Ou, plutt, je crois qu'un sentiment de rpugnance
 cette monstruosit forme une marque essentielle de mon caractre. Eh
bien, j'ai t tmoin de quelque chose de plus fort: j'ai vu une figue
manger un ne! Et, cependant, je n'ai pas ri; franchement, aucune partie
buccale n'a remu. Le besoin de pleurer s'empara de moi si fortement,
que mes yeux laissrent tomber une larme. Nature! nature! m'criai-je
en sanglotant, l'pervier dchire le moineau, la figue mange l'ne et
le tnia dvore l'homme! Sans prendre la rsolution d'aller plus loin,
je me demande en moi-mme si j'ai parl de la manire dont on tue les
mouches. Oui, n'est-ce pas? Il n'en est pas moins vrai que je n'avais
pas parl de la destruction des rhinocros! Si certains amis me
prtendaient le contraire, je ne les couterais pas et je me
rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierre
d'achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que
possible, je ne puis m'empcher de faire remarquer que cette
dissertation sur le rhinocros m'entranerait hors des frontires de la
patience et du sang-froid, et, de son ct, dcouragerait probablement
(ayons, mme, la hardiesse de dire certainement) les gnrations
prsentes. N'avoir pas parl du rhinocros aprs la mouche! Au moins,
pour excuse passable, aurai-je d mentionner avec promptitude (et je ne
l'ai pas fait!) cette omission non prmdite, qui n'tonnera pas ceux
qui ont tudi  fond les contradictions relles et inexplicables qui
habitent les lobes du cerveau humain. Rien n'est indigne pour une
intelligence grande et simple; le moindre phnomne de la nature, s'il
y a mystre en lui, deviendra, pour le sage, inpuisable matire 
rflexion. Si quelqu'un voit un ne manger une figue ou une figue manger
un ne (ces deux circonstances ne se prsentent pas souvent,  moins que
ce ne soit en posie), soyez certain qu'aprs avoir rflchi deux ou
trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le
sentier de la vertu et se mettra  rire comme un coq! Encore, n'est-il
pas exactement prouv que les coqs ouvrent exprs leur bec pour imiter
l'homme et faire une grimace tourmente. J'appelle grimace dans les
oiseaux ce qui porte le mme nom dans l'humanit! Le coq ne sort pas de
sa nature, moins par incapacit que par orgueil. Apprenez-leur  lire,
ils se rvoltent. Ce n'est pas un perroquet qui s'extasierait ainsi
devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable! Oh! avilissement
excrable! comme on ressemble  une chvre quand on rit! Le calme du
front a disparu pour faire place  deux normes yeux de poissons qui
(n'est-ce pas dplorable?) ... qui ... qui se mettent  briller comme
des phares! Souvent, il m'arrivera d'noncer, avec solennit, les
propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne
un motif premptoirement suffisant pour largir la bouche! Je ne puis
m'empcher de rire, me rpondrez-vous; j'accepte cette explication
absurde, mais, alors, que ce soit un rire mlancolique. Riez, mais
pleurez en mme temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux,
pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez; mais, j'avertis
qu'un liquide quelconque est ici ncessaire, pour attnuer la scheresse
que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrire.
Quant  moi, je ne me laisserai pas dcontenancer par les gloussements
cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours
quelque chose  redire dans un caractre qui ne ressemble pas au leur,
parce qu'il est une des innombrables modifications intellectuelles
que Dieu, sans sortir d'un type primordial, cra pour gouverner les
charpentes osseuses. Jusqu' nos temps, la posie fit une route fausse;
s'levant jusqu'au ciel ou rampant jusqu' terre, elle a mconnu les
principes de son existence, et a t, non sans raison, constamment
bafoue par les honntes gens. Elle n'a pas t modeste ... qualit
la plus belle qui doive exister dans un tre imparfait! Moi, je veux
montrer mes qualits; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher
mes vices! Le rire, le mal, l'orgueil, la folie, paratront, tour 
tour, entre la sensibilit et l'amour de la justice, et serviront
d'exemple  la stupfaction humaine; chacun s'y reconnatra, non pas
tel qu'il devrait tre, mais tel qu'il est. Et, peut-tre que ce simple
idal, conu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la
posie a trouv jusqu'ici de plus grandiose et de plus sacr. Car, si je
laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux
vertus que j'y fais resplendir, et dont je placerai l'aurole si haut
que les plus grands gnies de l'avenir tmoigneront, pour moi, une
sincre reconnaissance. Ainsi donc, l'hypocrisie sera chasse carrment
de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de
puissance, pour mpriser ainsi les opinions reues. Il chante pour lui
seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son
inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempte, il est venu
chouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volont! Il
ne craint rien, si ce n'est lui-mme! Dans ses combats surnaturels, il
attaquera l'homme et le Crateur, avec avantage, comme quand l'espadon
enfonce son pe dans le ventre de la baleine: qu'il soit maudit, par
ses enfants et par ma main dcharne, celui qui persiste  ne pas
comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la
caricature!... Deux tours normes s'apercevaient dans la valle; je l'ai
dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit tait quatre
... mais je ne distinguai pas trs bien la ncessit de cette opration
d'arithmtique. Je continuai ma route, avec la fivre au visage, et je
m'criai sans cesse: Non ... non ... je ne distingue pas trs bien la
ncessit de cette opration d'arithmtique! J'avais entendu des
craquements de chanes, et des gmissements douloureux. Que personne ne
trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les
tours par deux, afin que le produit soit quatre! Quelques-uns souponnent
que j'aime l'humanit comme si j'tais sa propre mre, et que je l'eusse
porte, neuf mois, dans mes flancs parfums; c'est pourquoi, je ne repasse
plus dans la valle o s'lvent les deux units du multiplicande!

       *       *       *       *       *

Une potence s'levait sur le sol;  un mtre de celui-ci, tait suspendu
par les cheveux un homme, dont les bras taient attachs par derrire.
Ses jambes avaient t laisses libres, pour accrotre ses tortures, et
lui faire dsirer davantage n'importe quoi de contraire  l'enlacement
de ses bras. La peau du front tait tellement tendue par le poids de la
pendaison, que son visage, condamn par la circonstance  l'absence de
l'expression naturelle, ressemblait  la concrtion pierreuse d'un
stalagtite. Depuis trois jours, il subissait ce supplice. Il s'criait:
Qui me dnouera les bras? qui me dnouera les cheveux? Je me disloque
dans des mouvements qui ne font que sparer davantage de ma tte la
racine des cheveux; la soif et la faim ne sont pas les causes
principales qui m'empchent de dormir. Il est impossible que mon
existence enfonce son prolongement au del des bornes d'une heure.
Quelqu'un pour m'ouvrir la gorge, avec un caillou acr! Chaque mot
tait prcd, suivi de hurlements intenses. Je m'lanai du buisson
derrire lequel j'tais abrit, et je me dirigeai vers le pantin ou
morceau de lard attach au plafond. Mais, voici que, du ct oppos,
arrivrent en dansant deux femmes ivres. L'une tenait un sac, et deux
fouets, aux cordes de plomb, l'autre, un baril plein de goudron et deux
pinceaux. Les cheveux grisonnants de la plus vieille flottaient au vent,
comme les lambeaux d'une voile dchire, et les chevilles de l'autre
claquaient entre elles, comme les coups de queue d'un thon sur la
dunette d'un vaisseau. Leurs yeux brillaient d'une flamme si noire et si
forte, que je ne crus pas d'abord que ces deux femmes appartinssent 
mon espce. Elles riaient avec un aplomb tellement goste, et leurs
traits inspiraient tant de rpugnance, que je ne doutai pas un seul
instant que je n'eusse devant les yeux les deux spcimens les plus
hideux de la race humaine. Je me recachai derrire le buisson, et je me
tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la
tte en dehors de son nid. Elles approchaient avec la vitesse de la
mare; appliquant l'oreille sur le sol, le son, distinctement peru,
m'apportait l'branlement lyrique de leur marche. Lorsque les deux
femelles d'orang-outang furent arrives sous la potence, elles
reniflrent l'air pendant quelques secondes; elles montrrent, par leurs
gestes saugrenus, la quantit vraiment remarquable de stupfaction qui
rsulta de leur exprience, quand elles s'aperurent que rien n'tait
chang dans ces lieux: le dnoment de la mort, conforme  leurs voeux,
n'tait pas survenu. Elles n'avaient pas daign lever la tte, pour
savoir si la mortadelle tait encore  la mme place. L'une dit: Est-ce
possible que tu sois encore respirant? Tu as la vie dure, mon mari
bien-aim. Comme quand deux chantres, dans une cathdrale, entonnent
alternativement les versets d'un psaume, la deuxime rpondit: Tu ne
veux donc pas mourir,  mon gracieux fils? Dis-moi donc comment tu as
fait (srement c'est par quelque malfice) pour pouvanter les vautours?
En effet, ta carcasse est devenue si maigre! Le zphyr la balance comme
une lanterne. Chacune prit un pinceau et goudronna le corps du pendu
... chacune prit un fouet et leva les bras ... J'admirais (il tait
absolument impossible de ne pas faire comme moi) avec quelle exactitude
nergique les lames de mtal, au lieu de glisser  la surface, comme
quand on se bat contre un ngre et qu'on fait des efforts inutiles,
propres au cauchemar, pour l'empoigner aux cheveux, s'appliquaient,
grce au goudron, jusqu' l'intrieur des chairs, marques par des
sillons aussi creux que l'empchement des os pouvait raisonnablement le
permettre. Je me suis prserv de la tentation de trouver de la volupt
dans ce spectacle excessivement curieux, mais moins profondment comique
qu'on n'tait en droit de l'attendre. Et, cependant, malgr les bonnes
rsolutions prises d'avance, comment ne pas reconnatre la force de ces
femmes, les muscles de leur bras? Leur adresse, qui consistait  frapper
sur les parties les plus sensibles, comme le visage et le bas-ventre, ne
sera mentionne par moi, que si j'aspire  l'ambition de raconter la
totale vrit! A moins que, appliquant mes lvres, l'une contre l'autre,
surtout dans la direction horizontale (mais, chacun n'ignore pas que
c'est la manire la plus ordinaire d'engendrer cette pression), je ne
prfre garder un silence gonfl de larmes et de mystres, dont la
manifestation pnible sera impuissante  cacher, non seulement aussi
bien mais encore mieux que mes paroles (car, je ne crois pas me tromper,
quoiqu'il ne faille pas certainement nier en principe, sous peine de
manquer aux rgles les plus lmentaires de l'habilet, les possibilits
hypothtiques d'erreur) les rsultats funestes occasionns par la fureur
qui met en oeuvre les mtacarpes secs et les articulations robustes;
quand mme on ne se mettrait pas au point de vue de l'observateur
impartial et du moraliste expriment (il est presque assez important
que j'apprenne que je n'admets pas, au moins entirement, cette
restriction plus ou moins fallacieuse), le doute,  cet gard, n'aurait
pas la facult d'tendre ses racines; car, je ne le suppose pas, pour
l'instant, entre les mains d'une puissance surnaturelle, et prirait
immanquablement, pas subitement peut-tre, faute d'une sve remplissant
les conditions simultanes de nutrition et d'absence de matires
vnneuses. Il est entendu, sinon ne me lisez pas, que je ne mets en
scne que la timide personnalit de mon opinion: loin de moi, cependant,
la pense de renoncer  des droits qui sont incontestables! Certes, mon
intention n'est pas de combattre cette affirmation, o brille le
critrium de la certitude, qu'il est un moyen plus simple de s'entendre;
il consisterait, je le traduis avec quelques mots seulement, mais, qui
en valent plus de mille,  ne pas discuter: il est plus difficile 
mettre en pratique que ne le veut bien penser gnralement le commun des
mortels. Discuter est le mot grammatical, et beaucoup de personnes
trouveront qu'il ne faudrait pas contredire, sans un volumineux dossier
de preuves, ce que je viens de coucher sur le papier; mais, la chose
diffre notablement, s'il est permis d'accorder  son propre instinct
qu'il emploie une rare sagacit au service de sa circonspection, quand
il formule des jugements qui paratraient autrement, soyez-en persuad,
d'une hardiesse qui longe les rivages de la fanfaronnade. Pour clore ce
petit incident, qui s'est lui-mme dpouill de sa gangue par une
lgret aussi irrmdiablement dplorable que fatalement pleine
d'intrt (ce que chacun n'aura pas manqu de vrifier,  la condition
qu'il ait auscult ses souvenirs les plus rcents), il est bon, si l'on
possde des facults en quilibre parfait, ou mieux, si la balance de
l'idiotisme ne l'emporte pas de beaucoup sur le plateau dans lequel
reposent les nobles et magnifiques attributs de la raison, c'est--dire,
afin d'tre plus clair (car, jusqu'ici je n'ai t que concis, ce que
mme plusieurs n'admettront pas,  cause de mes longueurs, qui ne sont
qu'imaginaires, puisqu'elles remplissent leur but, de traquer, avec le
scalpel de l'analyse, les fugitives apparitions de la vrit, jusqu'en
leurs derniers retranchements), si l'intelligence prdomine suffisamment
sur les dfauts sous le poids desquels l'ont touffe en partie
l'habitude, la nature et l'ducation, il est bon, rpt-je pour la
deuxime et la dernire fois, car,  force de rpter, on finirait,
le plus souvent ce n'est pas faux, par ne plus s'entendre, de revenir
la queue basse (si mme, il est vrai que j'aie une queue) au sujet
dramatique ciment dans cette strophe. Il est utile de boire un verre
d'eau, avant d'entreprendre la suite de mon travail. Je prfre en boire
deux, plutt que de m'en passer. Ainsi, dans une chasse contre un ngre
marron,  travers la fort,  un moment convenu, chaque membre de la
troupe suspend son fusil aux lianes, et l'on se runit en commun, 
l'ombre d'un massif, pour tancher la soif et apaiser la faim. Mais,
la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec
acharnement et le hallali ne tarde pas  rsonner. Et, de mme que
l'oxygne est reconnaissable  la proprit qu'il possde, sans orgueil,
de rallumer une allumette prsentant quelques points en ignition, ainsi,
l'on reconnatra l'accomplissement de mon devoir  l'empressement que
je montre  revenir  la question. Lorsque les femelles se virent dans
l'impossibilit de retenir le fouet, que la fatigue laissa tomber de
leurs mains, elles mirent judicieusement fin au travail gymnastique
qu'elles avaient entrepris pendant prs de deux heures, et se
retirrent, avec une joie qui n'tait pas dpourvue de menaces pour
l'avenir. Je me dirigeai vers celui qui m'appelait au secours, avec
un oeil glacial (car, la perte de son sang tait si grande, que la
faiblesse l'empchait de parler, et que mon opinion tait, quoique je
ne fusse pas mdecin, que l'hmorragie s'tait dclare au visage et au
bas-ventre), et je coupai ses cheveux avec une paire de ciseaux, aprs
avoir dgag ses bras. Il me raconta que sa mre l'avait, un soir,
appel dans sa chambre, et lui avait ordonn de se dshabiller, pour
passer la nuit avec elle dans un lit, et que, sans attendre aucune
rponse, la maternit s'tait dpouille de tous ses vtements, en
entre-croisant, devant lui, les gestes les plus impudiques. Qu'alors il
s'tait retir. En outre, par ses refus perptuels, il s'tait attir la
colre de sa femme, qui s'tait berce de l'espoir d'une rcompense, si
elle et pu russir  engager son mari  ce qu'il prtt son corps aux
passions de la vieille. Elles rsolurent, par un complot, de le suspendre
 une potence, prpare d'avance dans quelque parage non frquent, et de
le laisser prir insensiblement, expos  toutes les misres et  tous
les dangers. Ce n'tait pas sans de trs mres et de nombreuses rflexions,
pleines de difficults presque insurmontables, qu'elles taient enfin
parvenues  guider leur choix sur le supplice raffin qui n'avait trouv
la disparition de son terme que dans le secours inespr de mon
intervention. Les marques les plus vives de la reconnaissance soulignaient
chaque expression, et ne donnaient pas  ses confidences leur moindre
valeur. Je le portai dans la chaumire la plus voisine; car, il venait de
s'vanouir, et je ne quittai les laboureurs que lorsque je leur eu laiss
ma bourse, pour donner des soins au bless, et que je leur eusse fait
promettre qu'ils prodigueraient au malheureux, comme  leur propre fils,
les marques d'une sympathie persvrante. A mon tour, je leur racontai
l'vnement, et je m'approchai de la porte, pour remettre le pied sur le
sentier; mais, voil qu'aprs avoir fait une centaine de mtres, je revins
machinalement sur mes pas, j'entrai de nouveau dans la chaumire et,
m'adressant  leurs propritaires nafs, je m'criai: Non, non ... ne
croyez pas que cela m'tonne! Cette fois-ci, je m'loignai
dfinitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser d'une
manire sre: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne
passe plus sous la potence qu'levrent, un jour de printemps, les mains
entrelaces d'une pouse et d'une mre, comme quand il faisait prendre,
 son imagination charme, le chemin d'un repas illusoire. Quand il
voit,  l'horizon, cette chevelure noire, balance par le vent, il
n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une vitesse
incomparable! Faut-il voir, dans ce phnomne psychologique, une
intelligence suprieure  l'ordinaire instinct des mammifres? Sans rien
certifier et mme sans rien prvoir, il me semble que l'animal a compris
ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des
tres humains, eux-mmes, ont rejet, jusqu' ce point indescriptible,
l'empire de la raison, pour ne laisser subsister,  la place de cette
reine dtrne, qu'une vengeance farouche!

       *       *       *       *       *

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent,
vomissent. Les crotes et les escarres de la lpre ont caill ma peau,
couverte de pus jauntre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni la
rose des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un norme
champignon, aux pdoncules ombellifres. Assis sur un meuble informe,
je n'ai pas boug mes membres depuis quatre sicles. Mes pieds ont pris
racine dans le sol et composent, jusqu' mon ventre, une sorte de
vgtation vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne drive pas
encore de la plante, et qui n'est plus de la chair. Cependant mon coeur
bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de
mon cadavre (je n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment?
Sous mon aisselle gauche, une famille de crapauds a pris rsidence et,
quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il
ne s'en chappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de
votre oreille: il serait ensuite capable d'entrer dans votre cerveau.
Sous mon aisselle droite, il y a un camlon qui leur fait une chasse
perptuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive.
Mais quand un parti djoue compltement les ruses de l'autre, ils ne
trouvent rien de mieux que de ne pas se gner, et sucent la graisse
dlicate qui couvre mes ctes: j'y suis habitu. Une vipre mchante
a dvor ma verge et a pris sa place: elle m'a rendu eunuque, cette
infme. Oh! si j'avais pu me dfendre avec mes bras paralyss; mais, je
crois plutt qu'ils se sont changs en bches. Quoi qu'il en soit, il
importe de constater que le sang ne vient plus y promener sa rougeur.
Deux petits hrissons, qui ne croissent plus, ont jet  un chien, qui
n'a pas refus, l'intrieur de mes testicules: l'piderme soigneusement
lav, ils ont log dedans. L'anus a t intercept par un crabe;
encourag par mon inertie, il garde l'entre avec ses pinces, et me fait
beaucoup de mal! Deux mduses ont franchi les mers, immdiatement
allches par un espoir qui ne fut pas tromp. Elles ont regard avec
attention les deux parties charnues qui forment le derrire humain, et,
se cramponnant  leur galbe convexe, elles les ont tellement crases
par une pression constante, que les deux morceaux de chair ont disparu,
tandis qu'il est rest deux monstres, sortis du royaume de la viscosit,
gaux par la couleur, la forme et la frocit. Ne parlez pas de ma
colonne vertbrale, puisque c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais
pas attention ... votre demande est juste. Vous dsirez savoir, n'est-ce
pas, comment il se trouve implant verticalement dans mes reins?
Moi-mme, je ne me le rappelle pas trs clairement; cependant, si je me
dcide  prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-tre qu'un rve,
sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait voeu de vivre avec
la maladie et l'immobilit jusqu' ce que j'eusse vaincu le Crateur,
marcha, derrire moi, sur la pointe des pieds, mais, non pas si
doucement, que je ne l'entendisse. Je ne perus plus rien, pendant un
instant qui ne fut pas long. Ce poignard aigu s'enfona jusqu'au manche,
entre les deux paules du taureau des ftes, et son ossature frissonna,
comme un tremblement de terre. La lame adhre si fortement au corps, que
personne, jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athltes, les mcaniciens,
les philosophes, les mdecins ont essay, tour  tour, les moyens les
plus divers. Ils ne savaient pas que le mal qu'a fait l'homme ne peut
plus se dfaire! J'ai pardonn  la profondeur de leur ignorance native,
et je les ai salus des paupires de mes yeux. Voyageur, quand tu
passeras prs de moi, ne m'adresse pas, je t'en supplie, le moindre mot
de consolation: tu affaiblirais mon courage. Laisse-moi rchauffer ma
tnacit  la flamme du martyre volontaire. Va-t'en ... que je ne
t'inspire aucune piti. La haine est plus bizarre que tu ne le penses;
sa conduite est inexplicable, comme l'apparence brise d'un bton
enfonc dans l'eau. Tel que tu me vois, je puis encore faire des
excursions jusqu'aux murailles du ciel,  la tte d'une lgion
d'assassins, et revenir prendre cette posture, pour mditer, de nouveau,
sur les nobles projets de la vengeance. Adieu, je ne te retarderai pas
davantage; et, pour t'instruire et te prserver, rflchis au sort fatal
qui m'a conduit  la rvolte, quand peut-tre j'tais n bon! Tu
raconteras  ton fils ce que tu as vu; et, le prenant par la main,
fais-lui admirer la beaut des toiles et les merveilles de l'univers,
le nid du rouge-gorge et les temples du Seigneur. Tu seras tonn de le
voir si docile aux conseils de la paternit, et tu le rcompenseras par
un sourire. Mais, quand il apprendra qu'il n'est pas observ, jette les
yeux sur lui, et tu le verras cracher sa bave sur la vertu; il t'a
tromp, celui qui est descendu de la race humaine, mais il ne te
trompera plus: tu sauras dsormais ce qu'il deviendra. O pre infortun,
prpare, pour accompagner les pas de ta vieillesse, l'chafaud
ineffaable qui tranchera la tte d'un criminel prcoce, et la douleur
qui te montrera le chemin qui conduit  la tombe.

      *       *       *       *       *

Sur le mur de ma chambre, quelle ombre dessine, avec une puissance
incomparable, la fantasmagorique projection de sa silhouette racornie?
Quand je place sur mon coeur cette interrogation dlirante et muette,
c'est moins pour la majest de la forme, pour le tableau de la ralit,
que la sobrit du style se conduit de la sorte. Qui que tu sois,
dfends-toi; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible
accusation: ces yeux ne t'appartiennent pas ... o les as-tu pris? Un
jour, je vis passer devant moi une femme blonde; elle les avait pareils
aux tiens: tu les lui as arrachs. Je vois que tu veux faire croire  ta
beaut; mais, personne ne s'y trompe; et moi, moins qu'un autre. Je te
le dis, afin que tu ne me prennes pas pour un sot. Toute une srie
d'oiseaux rapaces, amateurs de la viande d'autrui et dfenseurs de
l'utilit de la poursuite, beaux comme des squelettes qui effeuillent
des panoccos de l'Arkansas, voltigent autour de ton front, comme des
serviteurs soumis et agrs. Mais, est-ce un front? Il n'est pas
difficile de mettre beaucoup d'hsitation  le croire. Il est si bas,
qu'il est impossible de vrifier les preuves, numriquement exigus, de
son existence quivoque. Ce n'est pas pour m'amuser que je te dis cela.
Peut-tre que tu n'as pas de front, toi, qui promnes, sur la muraille,
comme le symbole mal rflchi d'une danse fantastique, le fivreux
ballottement de tes vertbres lombaires. Qui donc alors t'a scalp? si
c'est un tre humain, parce que tu l'as enferm, pendant vingt ans, dans
une prison, et qui s'est chapp pour prparer une vengeance digne de
ses reprsailles, il a fait comme il devait, et je l'applaudis;
seulement, il y a un seulement, il ne fut pas assez svre. Maintenant,
tu ressembles  un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le
pralablement) par le manque expressif de chevelure. Non pas qu'elle ne
puisse repousser, puisque les physiologistes ont dcouvert que mme les
cerveaux enlevs reparaissent  la longue, chez les animaux; mais, ma
pense, s'arrtant  une simple constatation, qui n'est pas dpourvue,
d'aprs le peu que j'en aperois, d'une volupt norme, ne va pas, mme
dans ses consquences les plus hardies, jusqu'aux frontires d'un voeu
pour ta gurison, et reste, au contraire, fonde, par la mise en oeuvre
de sa neutralit plus que suspecte,  regarder (ou du moins 
souhaiter), comme le prsage de malheurs plus grands, ce qui ne peut
tre pour toi qu'une privation momentane de la peau qui recouvre le
dessus de ta tte. J'espre que tu m'as compris. Et mme, si le hasard
te permettait, par un miracle absurde, mais non pas, quelquefois,
raisonnable, de retrouver cette peau prcieuse qu'a garde la religieuse
vigilance de ton ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il
est presque extrmement possible que, quand mme on n'aurait tudi la
loi des probabilits que sous le rapport des mathmatiques (or, on sait
que l'analogie transporte facilement l'application de cette loi dans les
autres domaines de l'intelligence), ta crainte lgitime, mais un peu
exagre, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas
l'occasion importante, et mme unique, qui se prsenterait d'une manire
si opportune, quoique brusque, de prserver les diverses parties de ta
cervelle du contact de l'atmosphre, surtout pendant l'hiver, par une
coiffure qui,  bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et
qu'il te serait permis, en outre (il serait incomprhensible que tu le
niasses), de garder constamment sur la tte, sans courir les risques
toujours dsagrables, d'enfreindre les rgles les plus simples d'une
convenance lmentaire. N'est-il pas vrai que tu m'coutes avec
attention? Si tu m'coutes davantage, ta tristesse sera loin de se
dtacher de l'intrieur de tes narines rouges. Mais, comme je suis trs
impartial, et que je ne te dteste pas autant que je le devrais (si je
me trompe, dis-le moi), tu prtes, malgr toi, l'oreille  mes discours,
comme pouss par une force suprieure. Je ne suis pas si mchant que
toi: voil pourquoi tort gnie s'incline de lui-mme devant le mien ...
En effet, je ne suis pas si mchant que toi! Tu viens de jeter un regard
sur la cit btie sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que
vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de l'orgueil comme un
autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-tre davantage.
Eh bien, coute ... coute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle
avoir vcu un demi-sicle sous la forme de requin dans les courants
sous-marins qui longent les ctes de l'Afrique, t'intresse assez
vivement pour lui prter ton attention, sinon avec amertume, du moins
sans la faute irrparable de montrer le dgot que je t'inspire. Je ne
jetterai pas  tes pieds le masque de la vertu, pour paratre  tes yeux
tel que je suis; car, je ne l'ai jamais port (si, toutefois, c'est l
une excuse); et, ds les premiers instants, si tu remarques mes traits
avec attention, tu me reconnatras comme ton disciple respectueux dans
la perversit, mais, non pas, comme ton rival redoutable. Puisque je ne
te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le fasse: il
devrait s'galer auparavant  moi, ce qui n'est pas facile ... coute,
 moins que tu ne sois la faible condensation d'un brouillard (tu caches
ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un matin, que je
vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus
rose, elle affermit ses pas, avec une exprience prcoce; elle se
penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrrent mon regard (il est
vrai que, de mon ct, ce n'tait pas sans prmditation). Aussitt,
elle chancela comme le tourbillon qu'engendre la mare autour d'un roc,
ses jambes flchirent, et chose merveilleuse  voir, phnomne qui
s'accomplit avec autant de vracit que je cause avec toi, elle tomba
jusqu'au fond du lac: consquence trange, elle ne cueillit plus aucune
nymphace. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis pas inform.
Sans doute, sa volont, qui s'est range sous le drapeau de la
dlivrance, livre des combats acharns contre la pourriture! Mais toi,
 mon matre, sous ton regard, les habitants des cits sont subitement
dtruits, comme un tertre de fourmis qu'crase le talon de l'lphant.
Ne viens-je pas d'tre tmoin d'un exemple dmonstrateur? Vois ... la
montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isole comme un vieillard.
C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe
d'affirmer,  voix basse, que tu ne pourrais en dire autant de ceux qui
n'y existent plus. Dj, les manations des cadavres viennent jusqu'
moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que
nous nous loignions, pour commencer ce repas gant; il en vient un
nuage perptuel des quatre coins de l'horizon. Hlas! ils taient dj
venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le
monument des spirales, comme pour t'exciter de hter le crime. Ton
odorat ne reoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur n'est pas
autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin branls par la
perception d'atomes aromatiques: ceux-ci s'lvent de la cit anantie,
quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser
tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur.
Cherchons ce corps introuvable, que cependant mes yeux aperoivent: il
mrite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration
sincre. Le fantme se moque de moi: il m'aide  chercher son propre
corps. Si je lui fais signe de rester  sa place, voil qu'il me renvoie
le mme signe ... Le secret est dcouvert; mais, ce n'est pas, je le dis
avec franchise,  ma plus grande satisfaction. Tout est expliqu, les
grands comme les petits dtails; ceux-ci sont indiffrents  remettre
devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux  la femme
blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi
aussi, j'avais t scalp, quoique ce ne ft que pendant cinq ans (le
nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enferm un tre
humain dans une prison, pour tre tmoin du spectacle de ses souffrances,
parce qu'il m'avait refus,  juste titre, une amiti qui ne s'accorde
pas  des tres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que mon
regard peut donner la mort, mme aux plantes qui tournent dans l'espace,
il n'aura pas tort, celui qui prtendra que je ne possde pas la facult
des souvenirs. Ce qui me reste  faire, c'est de briser cette glace, en
clats,  l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la premire fois que le
cauchemar de la perte momentane de la mmoire tablit sa demeure dans
mon imagination, quand, par les inflexibles lois de l'optique, il m'arrive
d'tre plac devant la mconnaissance de ma propre image!

       *       *       *       *       *

Je m'tais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a
poursuivi l'autruche  travers le dsert, sans pouvoir l'atteindre, n'a
pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si
c'est lui qui me lit, il est capable de deviner,  la rigueur, quel
sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempte a pouss
verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la
mer; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'quipage qu'un seul
homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espce; si la
lame le ballotte, comme une pave, pendant des heures plus prolonges
que la vie d'homme; et, si, une frgate, qui sillonne plus tard ces
parages de dsolation d'une carne fendue, aperoit le malheureux qui
promne sur l'ocan sa carcasse dcharne, et lui porte un secours qui
a failli tre tardif, je crois que ce naufrag devinera mieux encore 
quel degr fut port l'assoupissement de mes sens. Le magntisme et le
chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois
engendrer pareillement de ces catalepsies lthargiques. Elles n'ont
aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le
dire. Mais arrivons tout de suite au rve, afin que les impatients,
affams de ces sortes de lectures, ne se mettent pas  rugir, comme
un banc de cachalots macrocphales qui se battent entre eux pour une
femelle enceinte. Je rvais que j'tais entr dans le corps d'un
pourceau, qu'il ne m'tait pas facile d'en sortir, et que je vautrais
mes poils dans les marcages les plus fangeux. tait-ce comme une
rcompense? Objet de mes voeux, je n'appartenais plus  l'humanit! Pour
moi, j'entendis l'interprtation ainsi, et j'en prouvai une joie plus
que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu
j'avais accompli pour mriter, de la part de la Providence, cette
insigne faveur. Maintenant que j'ai repass dans ma mmoire les diverses
phases de cet aplatissement pouvantable contre le ventre du granit,
pendant lequel la mare, sans que je m'en aperusse, passa, deux fois,
sur ce mlange irrductible de matire morte et de chair vivante, il
n'est peut-tre pas sans utilit de proclamer que cette dgradation
n'tait probablement qu'une punition, ralise sur moi par la justice
divine. Mais, qui connat ses besoins intimes ou la cause de ses joies
pestilentielles? La mtamorphose ne parut jamais  mes yeux que comme le
haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais
depuis longtemps. Il tait enfin venu, le jour o je fus un pourceau!
J'essayais mes dents sur l'corce des arbres; mon groin, je le
contemplais avec dlice. Il ne restait plus la moindre parcelle de
divinit: je sus lever mon me jusqu' l'excessive hauteur de cette
volupt ineffable. coutez-moi donc, et ne rougissez pas, inpuisables
caricatures du beau, qui prenez au srieux le braiement risible de votre
me, souverainement mprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le
Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui,
certainement, ne dpasse pas les grandes lois gnrales du grotesque,
prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une plante par des
tres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle _humains_, et dont la
matire ressemble  celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de
rougir, os et graisse, mais coutez-moi. Je n'invoque pas votre
intelligence; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous
tmoigne: oubliez-la, et soyez consquents avec vous-mmes ... L, plus
de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais; cela, mme, m'arrivait
souvent, et personne ne m'en empchait. Les lois humaines me
poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la
race que j'avais abandonne si tranquillement; mais ma conscience ne me
faisait aucun reproche. Pendant la journe, je me battais avec mes
nouveaux semblables, et le sol tait parsem de nombreuses couches de
sang caill. J'tais le plus fort, et je remportais toutes les victoires.
Des blessures cuisantes couvraient mon corps; je faisais semblant de ne
pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'loignaient de moi, et je
restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon
tonnement, quand, aprs avoir travers un fleuve  la nage, pour
m'loigner des contres que ma rage avait dpeuples, et gagner d'autres
campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai
de marcher sur cette rive fleurie! Mes pieds taient paralyss; aucun
mouvement ne venait trahir la vrit de cette immobilit force. Au milieu
d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me
rveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me
faisait ainsi comprendre, d'une manire qui n'est pas inexplicable, qu'elle
ne voulait pas que, mme en rve, mes projets sublimes s'accomplissent.
Revenir  ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que,
pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouills,
comme s'ils avaient t passs dans l'eau, et, chaque jour, je les fais
changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir; vous contrlerez, par
votre propre exprience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la
vrit mme de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passe
 la belle toile, sur une falaise, ne me suis-je pas ml  des troupeaux
de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma mtamorphose dtruite! Il
est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, aprs leur
suite, que la ple voie lacte des regrets ternels.

       *       *       *       *       *

Il n'est pas impossible d'tre tmoin d'une dviation anormale dans le
fonctionnement latent ou visible des lois de la nature. Effectivement,
si chacun se donne la peine ingnieuse d'interroger les diverses phases
de son existence (sans en oublier une seule, car c'tait peut-tre
celle-l qui tait destine  fournir la preuve de ce que j'avance),
il ne se souviendra pas, sans un certain tonnement, qui serait comique
en d'autres circonstances, que, tel jour, pour parler premirement de
choses objectives, il fut tmoin de quelque phnomne qui semblait
dpasser et dpassait positivement les notions connues fournies par
l'observation et l'exprience, comme, par exemple, les pluies de
crapauds, dont le magique spectacle dut ne pas tre d'abord compris par
les savants. Et que, tel autre jour, pour parler en deuxime et dernier
lieu de choses subjectives, son me prsenta au regard investigateur de
la psychologie, je ne vais pas jusqu' dire une aberration de la raison
(qui cependant, n'en serait pas moins curieuse; au contraire, elle le
serait davantage), mais, du moins, pour ne pas faire le difficile auprs
de certaines personnes froides, qui ne me pardonneraient jamais les
lucubrations flagrantes de mon exagration, un tat inaccoutum, assez
souvent trs grave, qui marque que la limite accorde par le bon sens 
l'imagination est quelquefois, malgr le pacte phmre conclu entre ces
deux puissances, malheureusement dpasse par la pression nergique de
la volont, mais, la plupart du temps aussi, par l'absence de sa
collaboration effective: donnons  l'appui quelques exemples, dont il
n'est pas difficile d'apprcier l'opportunit; si, toutefois, l'on prend
pour compagne une attentive modration. J'en prsente deux: les
emportements de la colre et les maladies de l'orgueil. J'avertis celui
qui me lit qu'il prenne garde  ce qu'il ne se fasse pas une ide vague,
et,  plus forte raison fausse, des beauts de littrature que
j'effeuille, dans le dveloppement excessivement rapide de mes phrases.
Hlas! je voudrais dvelopper mes raisonnements et mes comparaisons
lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son
temps?), pour que chacun comprenne davantage, sinon mon pouvante, du
moins ma stupfaction, quand, un soir d't, comme le soleil semblait
s'abaisser  l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes
de canard  la place des extrmits des jambes et des bras, porteur
d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi longue et aussi
effile que celle des dauphins, un tre humain, aux muscles vigoureux,
et que des bancs nombreux de poissons (je vis, dans ce cortge, entre
autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak gronlandais et la
scorpne-horrible) suivaient avec les marques trs ostensibles de la
plus grande admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux
reparaissait presque aussitt,  deux cents mtres de distance. Les
marsouins, qui n'ont pas vol, d'aprs mon opinion, la rputation de
bons nageurs, pouvaient  peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle
espce. Je ne crois pas que le lecteur ait lieu de se repentir, s'il
prte  ma narration, moins le nuisible obstacle d'une crdulit
stupide, que le suprme service d'une confiance profonde, qui discute
lgalement, avec une secrte sympathie, les mystres potiques, trop peu
nombreux,  son propre avis, que je me charge de lui rvler, quand,
chaque fois, l'occasion s'en prsente, comme elle s'est inopinment
aujourd'hui prsente, intimement pntre des toniques senteurs des
plantes aquatiques, que la brise frachissante transporte dans cette
strophe, qui contient un monstre, qui s'est appropri les marques
distinctives de la famille des palmipdes. Qui parle ici
d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple
et complexe, n'ignore pas les moyens d'en largir encore les frontires;
il vit dans l'eau, comme l'hippocampe;  travers les couches suprieures
de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte
et la sublimit du vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins
concise (mais plus, que moins), l'exact critrium de la consolation
extrmement fortifiante que je m'efforais de faire natre dans mon
esprit, quand je songeais que l'tre humain que j'apercevais  une
grande distance nager des quatre membres,  la surface des vagues, comme
jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-tre, acquis le
nouveau changement des extrmits de ses bras et de ses jambes, que
comme l'expiatoire chtiment de quelque crime inconnu. Il n'tait pas
ncessaire que je me tourmentasse la tte pour fabriquer d'avance les
mlancoliques pilules de la piti; car, je ne savais pas que cet homme,
dont les bras frappaient alternativement l'onde amre, tandis que ses
jambes, avec une force pareille  celle que possdent les dfenses en
spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne
s'tait pas plus volontairement appropri ces extraordinaires formes,
qu'elles ne lui avaient t imposes comme supplice. D'aprs ce que
j'appris plus tard, voici la simple vrit: la prolongation de
l'existence, dans cet lment fluide, avait insensiblement amen, dans
l'tre humain qui s'tait lui-mme exil des continents rocailleux, les
changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarqus,
dans l'objet qu'un regard passablement confus m'avait fait prendre,
ds les moments primordiaux de son apparition (par une inqualifiable
lgret, dont les carts engendrent le sentiment si pnible que
comprendront facilement les psychologistes et les amants de la prudence)
pour un poisson,  forme trange, non encore dcrit dans les
classifications des naturalistes; mais, peut-tre, dans leurs ouvrages
posthumes, quoique je n'eusse pas l'excusable prtention de pencher vers
cette dernire supposition, imagine dans de trop hypothtiques
conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on
puisse affirmer le contraire) n'tait visible que pour moi seul,
abstraction faite des poissons et des ctacs; car, je m'aperus que
quelques paysans, qui s'taient arrts  contempler mon visage, troubl
par ce phnomne surnaturel, et qui cherchaient inutilement  s'expliquer
pourquoi mes yeux taient constamment fixs, avec une persvrance qui
paraissait invincible, et qui ne l'tait pas en ralit, sur un endroit
de la mer o ils ne distinguaient, eux, qu'une quantit apprciable et
limite de bancs de poissons de toutes les espces, distendaient
l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-tre autant qu'une baleine.
Cela les faisait sourire, mais non, comme  moi, plir, disaient-ils
dans leur pittoresque langage; et ils n'taient pas assez btes pour
ne pas remarquer que, prcisment, je ne regardais pas les volutions
champtres des poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus,
en avant. De telle manire que, quant  ce qui me concerne, tournant
machinalement les yeux du ct de l'envergure remarquable de ces
puissantes bouches, je me disais, en moi-mme, qu' moins qu'on ne
trouvt dans la totalit de l'univers un plican, grand comme une
montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la
finesse de la restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec
d'oiseau de proie ou mchoire d'animal sauvage ne serait jamais capable
de surpasser, ni mme d'galer, chacun de ces cratres bants, mais
trop lugubres. Et, cependant, quoique je rserve une bonne part au
sympathique emploi de la mtaphore (cette figure de rthorique rend
beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne
s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de
prjugs ou d'ides fausses, ce qui est la mme chose), il n'en est pas
moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large
pour avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pense,
soyons srieux, et contentons-nous de trois petits lphants qui
viennent  peine de natre. D'une seule brasse, l'amphibie laissait
aprs lui un kilomtre de sillon cumeux. Pendant le trs court moment
o le bras tendu en avant reste suspendu dans l'air, avant qu'il
s'enfonce de nouveau, ses doigts carts, runis  l'aide d'un repli de
la peau,  forme de membrane, semblaient s'lancer vers les hauteurs de
l'espace, et prendre les toiles. Debout sur le roc, je me servis de mes
mains comme d'un porte-voix, et je m'criai, pendant que les crabes
et les crevisses s'enfuyaient vers l'obscurit des plus secrtes
crevasses: O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des longues
ailes de la frgate, si tu comprends encore la signification des grands
clats de voix que, comme fidle interprtation de sa pense intime,
lance avec force l'humanit, daigne t'arrter, un instant, dans ta
marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta vridique
histoire. Mais, je t'avertis que tu n'as pas besoin de m'adresser la
parole, si ton dessein audacieux est de faire natre en moi l'amiti
et la vnration que je sentis pour toi, ds que je te vis, pour la
premire fois, accomplissant, avec la grce et la force du requin, ton
plerinage indomptable et rectiligne. Un soupir, qui me glaa les os,
et qui fit chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds
( moins que ce ne ft moi-mme qui chancelai, par la rude pntration
des ondes sonores, qui portaient  mon oreille un tel cri de dsespoir),
s'tendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongrent sous
les vagues, avec le bruit de l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop
s'avancer jusqu'au rivage; mais, ds qu'il se fut assur que sa voix
parvenait assez distinctement jusqu' mon tympan, il rduisit le
mouvement de ses membres palms, de manire  soutenir son buste,
couvert de gomons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner
son front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante
des souvenirs. Je n'osais pas l'interrompre dans cette occupation,
saintement archologique: plong dans le pass, il ressemblait  un
cueil. Il prit enfin la parole en ces termes: Le scolopendre ne manque
pas d'ennemis; la beaut fantastique de ses pattes innombrables, au lieu
de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-tre, pour eux, que
le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas
tonn d'apprendre que cet insecte est en butte aux haines les plus
intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas 
mon rcit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe  mon
devoir. Mon pre et ma mre (que Dieu leur pardonne!), aprs un an
d'attente, virent le ciel exaucer leurs voeux: deux jumeaux, mon frre
et moi, parurent  la lumire. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut
pas ainsi que je parle. Parce que j'tais le plus beau des deux, et le
plus intelligent, mon frre me prit en haine, et ne se donna pas la
peine de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon pre et ma mre
firent rejaillir sur moi la plus grande partie de leur amour, tandis
que, par mon amiti sincre et constante, j'efforai d'apaiser une me,
qui n'avait pas le droit de se rvolter, contre celui qui avait t tir
de la mme chair. Alors, mon frre ne connut plus de bornes  sa fureur,
et me perdit, dans le coeur de nos parents communs, par les calomnies
les plus invraisemblables. J'ai vcu, pendant quinze ans, dans un
cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour toute nourriture.
Je ne te raconterai pas en dtail les tourments inous que j'ai prouvs,
dans cette longue squestration injuste. Quelquefois, dans un moment de
la journe, un des trois bourreaux,  tour de rle, entrait brusquement,
charg de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les
cris que m'arrachaient les tortures les laissaient inbranlables: la
perte abondante de mon sang les faisait sourire. O mon frre, je t'ai
pardonn, toi la cause premire de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage
aveugle ne puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup
de rflexions, dans ma prison ternelle. Quelle devint ma haine gnrale
contre l'humanit, tu le devines. L'tiolement progressif, la solitude
du corps et de l'me ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma
raison, au point de garder du ressentiment contre ceux que je n'avais
cess d'aimer: triple carcan dont j'tais l'esclave. Je parvins, par la
ruse,  recouvrer ma libert! Dgot des habitants du continent, qui,
quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne paraissaient pas jusqu'ici
me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse,
pourquoi me faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les
galets de la plage, fermement rsolu  me donner la mort, si la mer
devait m'offrir les rminiscences antrieures d'une existence fatalement
vcue. En croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis
de la maison paternelle, je ne me plains pas autant que tu le penses
d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le
vois, m'a donn en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec
les poissons, et ils me procurent la nourriture dont j'ai besoin, comme
si j'tais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier,
pourvu que cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont
reparatre. Il arriva comme il le prdit. Il reprit sa royale natation,
entour de son cortge de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques
secondes, il et compltement disparu  mes yeux, avec une longue-vue,
je pus encore le distinguer, aux dernires limites de l'horizon. Il
nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait
injects de sang la contrainte terrible de s'tre approch de la terre
ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument
rvlateur contre l'escarpement  pic; il bondit de roche en roche, et
ses fragments pars, ce sont les vagues qui le reurent: tels furent la
dernire dmonstration et le suprme adieu par lesquels je m'inclinai,
comme dans un rve, devant une noble et infortune intelligence!
Cependant, tout tait rel dans ce qui s'tait pass, pendant ce soir
d't.

       *       *       *       *       *

Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mmoire
agonisante, j'voquais le souvenir de Falmer ... chaque nuit. Ses
cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux taient encore
empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses
cheveux blonds. loignez, loignez donc cette tte sans chevelure, polie
comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais
qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle
me dnoncer? Mais c'est moi-mme qui parle. Me servant de ma propre
langue pour mettre ma pense, je m'aperois que mes lvres remuent,
et que c'est moi-mme qui parle. Et, c'est moi-mme qui, racontant une
histoire de ma jeunesse, et sentant le remords pntrer dans mon coeur
... c'est moi-mme,  moins que je ne me trompe ... c'est moi-mme qui
parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais
allusion? C'est un ami que je possdais dans les temps passs, je crois.
Oui, oui, j'ai dj dit comment il s'appelle ... je ne veux pas peler
de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de
rpter que j'avais un an de plus. Qui le sait? Rptons-le, cependant,
mais, avec un pnible murmure: je n'avais qu'un an de plus. Mme alors,
la prminence de ma force physique tait plutt un motif de soutenir, 
travers le rude sentier de ma vie, celui qui s'tait donn  moi, que de
maltraiter un tre visiblement plus faible. Or, je crois en effet qu'il
tait plus faible ... Mme alors. C'est un ami que je possdais dans les
temps passs, je crois. La prminence de ma force physique ... chaque
nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus d'un tre humain qui
a vu des ttes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois
ensemble ou prises sparment) expliquent ce phnomne ngatif d'une
manire satisfaisante. Telle est, du moins, la rponse que me ferait un
savant, si je l'interrogeais l-dessus. La vieillesse, la maladie, la
douleur. Mais je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour,
parce qu'il m'avait arrt la main, au moment o je levais mon poignard
pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un
bras de fer, et le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que
la chevelure me resta dans la main, et que son corps, lanc par la force
centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chne ... Je n'ignore pas
qu'un jour sa chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis
savant. Oui, oui, j'ai dj dit comment il s'appelle. Je n'ignore pas
qu'un jour j'accomplis un acte infme, tandis que son corps tait lanc
par la force centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accs
d'alination mentale, je cours  travers les champs, en tenant, presse
sur mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps,
comme une relique vnre, les petits enfants qui me poursuivent ...
les petits enfants et les vieilles femmes qui me poursuivent  coups de
pierre, poussent ces gmissements lamentables: Voil la chevelure de
Falmer. loignez, loignez donc cette tte chauve, polie comme la
carapace de la tortue. Une chose sanglante. Mais c'est moi-mme qui
parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois en effet
qu'il tait plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or,
je crois en effet ... qu'est-ce que je voulais dire?... or, je crois en
effet qu'il tait plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc
l'a-t-il tu? Ses os ont-ils t briss contre l'arbre ...
irrparablement? L'a-t-il tu, ce choc engendr par la vigueur d'un
athlte? A-t-il conserv la vie, quoique ses os se soient
irrparablement briss ... irrparablement? Ce choc l'a-t-il tu? Je
crains de savoir ce dont mes yeux ferms ne furent pas tmoins. En effet
... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une
conscience dsormais implacable. Il avait quatorze ans. Avec une
conscience dsormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un jeune homme, qui
aspire  la gloire, dans un cinquime tage, pench sur sa table de
travail,  l'heure silencieuse de minuit, peroit un bruissement qu'il
ne sait  quoi attribuer, il tourne, de tous les cts, sa tte,
alourdie par la mditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun
indice surpris ne lui rvle la cause de ce qu'il entend si faiblement,
quoique cependant il l'entende. Il s'aperoit, enfin, que la fume de sa
bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne,  travers l'air
ambiant, les vibrations presque imperceptibles d'une feuille de papier
accroche  un clou fig contre la muraille. Dans un cinquime tage. De
mme qu'un jeune homme, qui aspire  la gloire, entend un bruissement
qu'il ne sait  quoi attribuer, ainsi j'entends une voix mlodieuse qui
prononce  mon oreille: Maldoror! Mais, avant de mettre fin  sa
mprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... pench sur
sa table de travail. Cependant, je ne rve pas; qu'importe que je sois
tendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la perspicace
remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos
roses et des bals masqus. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle
ne fit entendre ces accents sraphiques, en prononant, avec tant de
douloureuse lgance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique
... Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonn? Son corps
alla cogner contre le tronc d'un chne ... Maldoror!



FIN DU QUATRIME CHANT




CHANT CINQUIME


Que le lecteur ne se fche pas contre moi, si ma prose n'a pas le
bonheur de lui plaire. Tu soutiens que mes ides sont au moins
singulires. Ce que tu dis l, homme respectable, est la vrit; mais,
une vrit partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de
mprises n'est pas toute vrit partiale! Les bandes d'tourneaux ont
une manire de voler qui leur est propre, et semble soumise  une
tactique uniforme et rgulire, telle que serait celle d'une troupe
discipline, obissant avec prcision  la voix d'un seul chef. C'est 
la voix de l'instinct que les tourneaux obissent, et leur instinct les
porte  se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la
rapidit de leur vol les emporte sans cesse au del; en sorte que cette
multitude d'oiseaux, ainsi runis par une tendance commune vers le mme
point aimant, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en
tous sens, forme une espce de tourbillon fort agit, dont la masse
entire, sans suivre de direction bien certaine, parat avoir un
mouvement gnral d'volution sur elle-mme, rsultant des mouvements
particuliers de circulation propre  chacune de ses parties, et dans
lequel le centre, tendant perptuellement  se dvelopper, mais sans
cesse press, repouss par l'effort contraire des lignes environnantes
qui psent sur lui, est constamment plus serr qu'aucune de ces lignes,
lesquelles le sont elles-mmes d'autant plus, qu'elles sont plus
voisines du centre. Malgr cette singulire manire de tourbillonner,
les tourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air
ambiant, et gagnent sensiblement,  chaque seconde, un terrain prcieux
pour le terme de leurs fatigues, et le but de leur plerinage. Toi, de
mme, ne fais pas attention  la manire bizarre dont je chante chacune
de ces strophes. Mais, sois persuad que les accents fondamentaux de
la posie n'en conservent pas moins leur intrinsque droit sur mon
intelligence. Ne gnralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande
pas mieux: cependant mon caractre est dans l'ordre des choses
possibles. Sans doute, entre les deux termes extrmes de la littrature,
telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinit
d'intermdiaires et il serait facile de multiplier les divisions; mais,
il n'y aurait nulle utilit, et il y aurait le danger de donner quelque
chose d'troit et de faux  une conception minemment philosophique, qui
cesse d'tre rationnelle, ds qu'elle n'est plus comprise comme elle a
t imagine, c'est--dire avec ampleur. Tu sais allier l'enthousiasme
et le froid intrieur, observateur d'une humeur concentre; enfin, pour
moi, je te trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu
n'es pas en bonne sant, suis mon conseil (c'est le meilleur que je
possde  ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne.
Triste compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens
me trouver: tes sens seront plus reposs. Ne pleure plus; je ne voulais
pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu' un
certain point, ta sympathie est acquise  mes chants? Or, qui t'empche
de franchir les autres degrs? La frontire entre ton got et le mien
est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette
frontire elle-mme n'existe pas. Rflchis donc qu'alors (je ne fais
ici qu'effleurer la question) il ne serait pas impossible que tu eusses
sign un trait d'alliance avec l'obstination, cette agrable fille du
mulet, source si riche d'intolrance. Si je ne savais pas que tu n'tais
pas un sot, je ne te ferais pas un semblable reproche. Il n'est pas
utile pour toi que tu t'encrotes dans la cartilagineuse carapace d'un
axiome que tu crois inbranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont
inbranlables, et qui marchent paralllement avec le tien. Si tu as un
penchant marqu pour le caramel (admirable farce de la nature), personne
ne le concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus
nergique et capable de plus grandes choses, prfre le poivre et
l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir
l'intention d'imposer leur pacifique domination  ceux qui tremblent de
peur devant une musaraigne ou l'expression parlante des surfaces d'un
cube. Je parle par exprience, sans venir jouer ici le rle de
provocateur. Et, de mme que les rotifres et les tardigrades peuvent
tre chauffs  une temprature voisine de l'bullition, sans perdre
ncessairement leur vitalit, il en sera de mme pour toi, si tu sais
t'assimiler, avec prcaution, l'cre srosit suppurative qui se dgage
avec lenteur de l'agacement que causent mes intressantes lucubrations.
Eh! quoi, n'est-on pas parvenu  greffer sur le dos d'un rat vivant la
queue dtache du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de
transporter dans ton imagination les diverses modifications de ma raison
cadavrique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'cris, de nouveaux
frissons parcourent l'atmosphre intellectuelle: il ne s'agit que
d'avoir le courage de les regarder en face. Pourquoi fais-tu cette
grimace? Et mme tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter
qu'aprs un long apprentissage. Sois persuad que l'habitude est
ncessaire en tout; et, puisque la rpulsion instinctive, qui s'tait
dclare ds les premires pages, a notablement diminu de profondeur,
en raison inverse de l'application  la lecture, comme un furoncle qu'on
incise, il faut esprer, quoique ta tte soit encore malade, que ta
gurison ne tardera certainement pas  rentrer dans sa dernire priode.
Pour moi, il est indubitable que tu vogues dj en pleine convalescence;
cependant ta figure est reste bien maigre, hlas! Mais ... courage! il
y a en toi un esprit peu commun, je t'aime, et je ne dsespre pas de
ta complte dlivrance, pourvu que tu absorbes quelques substances
mdicamenteuses, qui ne feront que hter la disparition des derniers
symptmes du mal. Comme nourriture astringente et tonique, tu arracheras
d'abord les bras de ta mre (si elle existe encore), tu les dpceras en
petits morceaux, et tu les mangeras ensuite, en un seul jour, sans
qu'aucun trait de ta figure ne trahisse ton motion. Si ta mre tait
trop vieille, choisis un autre sujet chirurgique, plus jeune et plus
frais, sur lequel la rugine aura prise, et dont les os tarsiens, quand
il marche, prennent aisment un point d'appui pour faire la bascule: ta
soeur, par exemple. Je ne puis m'empcher de plaindre son sort, et je
ne suis pas de ceux dans lesquels un enthousiasme trs froid ne fait
qu'affecter la bont. Toi et moi, nous verserons pour elle, pour cette
vierge aime (mais, je n'ai pas de preuves pour tablir qu'elle soit
vierge), deux larmes incoercibles, deux larmes de plomb. Ce sera tout.
La potion la plus lnitive, que je te conseille, est un bassin, plein
d'un pus blennorragique  noyaux, dans lequel on aura pralablement
dissous un kyste pileux de l'ovaire, un chancre folliculaire, un prpuce
enflamm, renvers en arrire du gland par une paraphimosis, trois
limaces rouges. Si tu suis mes ordonnances, ma posie te recevra  bras
ouverts, comme un pou rsque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu.

       *       *       *       *       *

Je voyais, devant moi, un objet debout sur un tertre. Je ne distinguais
pas clairement sa tte; mais, dj, je devinais qu'elle n'tait pas
d'une forme ordinaire, sans, nanmoins, prciser la proportion exacte
de ses contours. Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile; et,
quand mme j'aurais eu  ma disposition les pattes ambulatoires de plus
de trois mille crabes (je ne parle mme pas de celles qui servent  la
prhension et  la mastication des aliments), je serais encore rest 
la mme place, si un vnement, trs futile par lui-mme, n'et prlev
un lourd tribut sur ma curiosit, qui faisait craquer ses digues. Un
scarabe, roulant, sur le sol, avec ses mandibules et ses antennes,
une boule, dont les principaux lments taient composs de matires
excrmentielles, s'avanait d'un pas rapide, vers le tertre dsign,
s'appliquant  bien mettre en vidence la volont qu'il avait de prendre
cette direction. Cet animal articul n'tait pas de beaucoup plus grand
qu'une vache! Si l'on doute de ce que je dis, que l'on vienne  moi, et
je satisferai les plus incrdules par le tmoignage de bons tmoins.
Je le suivis de loin, ostensiblement intrigu. Que voulait-il faire de
cette grosse boule noire? O lecteur, toi qui te vantes sans cesse de ta
perspicacit (et non  tort), serais-tu capable de me le dire? Mais, je
ne veux pas soumettre  une rude preuve ta passion connue pour les
nigmes. Qu'il te suffise de savoir que la plus douce punition que je
puisse t'infliger, est encore de te faire observer que ce mystre ne te
sera rvl (il te sera rvl) que plus tard,  la fin de ta vie, quand
tu entameras des discussions philosophiques avec l'agonie sur le bord de
ton chevet ... et peut-tre mme  la fin de cette strophe. Le scarabe
tait arriv au bas du tertre. J'avais embot mon pas sur ses traces,
et j'tais encore  une grande distance du lieu de la scne; car, de
mme que les stercoraires, oiseaux inquiets comme s'ils taient toujours
affams, se plaisent dans les mers qui baignent les deux ples, et
n'avancent qu'accidentellement dans les zones tempres, ainsi je
n'tais pas tranquille, et je portais mes jambes en avant avec beaucoup
de lenteur. Mais qu'tait-ce donc que la substance corporelle vers
laquelle j'avanais? Je savais que la famille des plcanins comprend
quatre genres distincts: le fou, le plican, le cormoran, la frgate. La
forme gristre qui m'apparaissait n'tait pas un fou. Le bloc plastique
que j'apercevais n'tait pas une frgate. La chair cristallise que
j'observais n'tait pas un cormoran. Je le voyais maintenant, l'homme
 l'encphale dpourvu de protubrance annulaire! Je recherchais
vaguement, dans les replis de ma mmoire, dans quelle contre torride
ou glace, j'avais dj remarqu ce bec trs long, large, convexe, en
vote,  arte marque, onguicule, renfle et trs crochue  son
extrmit; ces bords dentels, droits; cette mandibule infrieure, 
branches spares jusqu'auprs de la pointe; cet intervalle rempli par
une peau membraneuse; cette large poche, jaune et sacciforme, occupant
toute la gorge et pouvant se distendre considrablement: et ces narines
trs troites, longitudinales, presque imperceptibles, creuses dans un
sillon bazal! Si cet tre vivant,  respiration pulmonaire et simple, 
corps garni de poils, avait t un oiseau entier jusqu' la plante des
pieds, et non plus seulement jusqu'aux paules, il ne m'aurait pas alors
t si difficile de le reconnatre: chose trs facile  faire, comme
vous allez le voir vous-mme. Seulement, cette fois, je m'en dispense;
pour la clart de ma dmonstration, j'aurais besoin qu'un de ces oiseaux
ft plac sur ma table de travail, quand mme il ne serait qu'empaill.
Or, je ne suis pas assez riche pour m'en procurer. Suivant pas  pas une
hypothse antrieure, j'aurais de suite assign sa vritable nature et
trouv une place, dans les cadres d'histoire naturelle,  celui dont
j'admirais la noblesse dans sa pose maladive. Avec quelle satisfaction
de n'tre pas tout  fait ignorant sur les secrets de son double
organisme, et quelle avidit d'en savoir davantage, je le contemplais
dans sa mtamorphose durable! Quoiqu'il ne possdt pas un visage
humain, il me paraissait beau comme les deux longs filaments
tentaculiformes d'un insecte; ou plutt, comme une inhumation
prcipite; ou encore, comme la loi de la reconstitution des organes
mutils; et surtout, comme un liquide minemment putrescible! Mais, ne
prtant aucune attention  ce qui se passait aux alentours, l'tranger
regardait toujours devant lui, avec sa tte de plican! Un autre jour,
je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma
narration avec un morne empressement; car, si, de votre ct, il vous
tarde de savoir o mon imagination veut en venir (plt au ciel qu'en
effet, ce ne ft l que de l'imagination!), du mien, j'ai pris la
rsolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que
j'avais  vous dire, quoique cependant personne n'ait le droit de
m'accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en prsence
de pareilles circonstances, plus d'un sent battre contre la paume de sa
main les pulsations de son coeur. Il vient de mourir, presque inconnu,
dans un petit port de Bretagne, un matre caboteur, vieux marin, qui
fut le hros d'une terrible histoire. Il tait alors capitaine au long
cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, aprs une
absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment o sa
femme, encore alite, venait de lui donner un hritier,  la
reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine
ne fit rien paratre de sa surprise et de sa colre; il pria froidement
sa femme de s'habiller, et de l'accompagner  une promenade, sur les
remparts de la ville. On tait en janvier. Les remparts de Saint-Malo
sont levs, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrpides
reculent. La malheureuse obit, calme et rsigne; en rentrant, elle
dlira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n'tait qu'une femme. Tandis
que moi, qui suis un homme, en prsence d'un drame non moins grand,
je ne sais si je conservai assez d'empire sur moi-mme, pour que les
muscles de ma figure restassent immobiles! Ds que le scarabe fut
arriv au bas du tertre, l'homme leva son bras vers l'ouest
(prcisment, dans cette direction, un vautour des agneaux et un
grand-duc de Virginie avaient engag un combat dans les airs), essuya
sur son bec une longue larme qui prsentait un systme de coloration
diamante, et dit au scarabe: Malheureuse boule! ne l'as-tu pas fait
rouler assez longtemps? Ta vengeance n'est pas encore assouvie; et,
dj, cette femme, dont tu avais attach, avec des colliers de perles,
les jambes et les bras, de manire  raliser un polydre amorphe, afin
de la traner, avec tes tarses,  travers les valles et les chemins,
sur les ronces et les pierres (laisse-moi m'approcher pourvoir si c'est
encore elle!), a vu ses os se creuser de blessures, ses membres se polir
par la loi mcanique du frottement rotatoire, se confondre dans l'unit
de la coagulation, et son corps prsenter, au lieu des linaments
primordiaux et des courbes naturelles, l'apparence monotone d'un seul
tout homogne qui ne ressemble que trop, par la confusion de ses divers
lments broys,  la masse d'une sphre! Il y a longtemps qu'elle est
morte; laisse ces dpouilles  la terre, et prends garde d'augmenter,
dans d'irrparables proportions, la rage qui te consume: ce n'est plus
de la justice: car, l'gosme, cach dans les tguments de ton front,
soulve lentement, comme un fantme, la draperie qui le recouvre. Le
vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, ports insensiblement,
par les pripties de leur lutte, s'taient rapprochs de nous. Le
scarabe trembla devant ces paroles inattendues, et, ce qui, dans une
autre occasion, aurait t un mouvement insignifiant, devint, cette
fois, la marque distinctive d'une fureur qui ne connaissait plus de
bornes; car, il frotta redoutablement ses cuisses postrieures contre le
bord des lytres, en faisant entendre un bruit aigu: Qui es-tu, donc,
toi, tre pusillanime? Il parat que tu as oubli certains
dveloppements tranges des temps passs; tu ne les retiens pas dans ta
mmoire, mon frre. Cette femme nous a trahis, l'un aprs l'autre. Toi
le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas
(ne doit pas!) disparatre du souvenir si facilement. Si facilement! Toi,
ta nature magnanime te permet de pardonner. Mais, sais-tu si, malgr la
situation anormale des atomes de cette femme, rduite  pte de ptrin
(il n'est pas maintenant question de savoir si l'on ne croirait pas, 
la premire investigation, que ce corps ait t augment d'une quantit
notable de densit plutt par l'engrenage de deux fortes roues que par
les effets de ma passion fougueuse), elle n'existe pas encore? Tais-toi,
et permets que je me venge. Il reprit son mange, et s'loigna, la
boule pousse devant lui. Quand il se fut loign, le plican s'cria:
Cette femme, par son pouvoir magique, m'a donn une tte de palmipde,
et a chang mon frre en scarabe: peut-tre qu'elle mrite mme de
pires traitements que ceux que je viens d'numrer. Et moi, qui n'tais
pas certain de ne pas rver, devinant, par ce que j'avais entendu, la
nature des relations hostiles qui unissaient, au-dessus de moi, dans un
combat sanglant, le vautour des agneaux et le grand-duc de Virginie, je
rejetai, comme un capuchon, ma tte en arrire, afin de donner au jeu de
mes poumons, l'aisance et l'lasticit susceptibles, et je leur criai,
en dirigeant mes yeux vers le haut: Vous autres, cessez votre discorde.
Vous avez raison tous les deux; car,  chacun elle avait promis son
amour; par consquent, elle vous a tromps ensemble. Mais, vous n'tes
pas les seuls. En outre, elle vous dpouilla de votre forme humaine, se
faisant un jeu cruel de vos plus saintes douleurs. Et, vous hsiteriez 
me croire! D'ailleurs elle est morte; et le scarabe lui a fait subir un
chtiment d'ineffaable empreinte, malgr la piti du premier trahi. A
ces mots, ils mirent fin  leur querelle, et ne s'arrachrent plus les
plumes, ni les lambeaux de chair: ils avaient raison d'agir ainsi. Le
grand-duc de Virginie, beau comme un mmoire sur la courbe que dcrit
un chien en courant aprs son matre, s'enfona dans les crevasses d'un
couvent en ruines. Le vautour des agneaux, beau comme la loi de l'arrt
de dveloppement de la poitrine chez les adultes dont la propension  la
croissance n'est pas en rapport avec la quantit de molcules que leur
organisme s'assimile, se perdit dans les hautes couches de l'atmosphre.
Le plican, dont le gnreux pardon m'avait caus beaucoup d'impression,
parce que je ne le trouvais pas naturel, reprenant sur son tertre
l'impassibilit majestueuse d'un phare, comme pour avertir les
navigateurs humains de faire attention  son exemple, et de prserver
leur sort de l'amour des magiciennes sombres, regardait toujours devant
lui. Le scarabe, beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme,
disparaissait  l'horizon. Quatre existences de plus que l'on pouvait
rayer du livre de vie. Je m'arrachai un muscle entier dans le bras
gauche, car je ne savais plus ce que je faisais, tant je me trouvais mu
devant cette quadruple infortune. Et, moi, qui croyais que c'taient des
matires excrmentielles. Grande bte que je suis, va.

       *       *       *       *       *

L'anantissement intermittent des facults humaines: quoi que votre
pense pencht  supposer, ce ne sont pas l des mots. Du moins, ce
ne sont pas des mots comme les autres. Qu'il lve la main, celui qui
croirait accomplir un acte juste, en priant quelque bourreau de
l'corcher vivant. Qu'il redresse la tte, avec la volupt du sourire,
celui qui, volontairement, offrirait sa poitrine aux balles de la mort.
Mes yeux chercheront la marque des cicatrices; mes dix doigts
concentreront la totalit de leur attention  palper soigneusement la
chair de cet excentrique; je vrifierai que les claboussures de la
cervelle ont rejailli sur le satin de mon front. N'est-ce pas qu'un
homme, amant d'un pareil martyre, ne se trouverait pas dans l'univers
entier? Je ne connais pas ce que c'est que le rire, c'est vrai, ne
l'ayant jamais prouv par moi-mme. Cependant, quelle imprudence n'y
aurait-il pas  soutenir que mes lvres ne s'largiraient pas, s'il
m'tait donn de voir celui qui prtendrait que, quelque part, cet
homme-l existe? Ce qu'aucun ne souhaiterait pour sa propre existence,
m'a t chu par un lot ingal. Ce n'est pas que mon corps nage dans
le lac de la douleur; passe alors. Mais, l'esprit se dessche par une
rflexion condense et continuellement tendue; il hurle comme les
grenouilles d'un marcage, quand une troupe de flamants voraces et de
hrons affams vient s'abattre sur les joncs de ses bords. Heureux celui
qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arraches  la poitrine de
l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-mme. Voil plus de trente
ans que je n'ai pas encore dormi. Depuis l'imprononable jour de ma
naissance, j'ai vou aux planches somnifres une haine irrconciliable.
C'est moi qui l'ai voulu; que nul ne soit accus. Vite, que l'on se
dpouille du soupon avort. Distinguez-vous, sur mon front, cette ple
couronne? Celle qui la tressa de ses doigts maigres fut la tnacit.
Tant qu'un reste de sve brlante coulera dans mes os, comme un torrent
de mtal fondu, je ne dormirai point. Chaque nuit, je force mon oeil
livide  fixer les toiles,  travers les carreaux de ma fentre. Pour
tre plus sr de moi-mme, un clat de bois spare mes paupires
gonfles. Lorsque l'aurore apparat, elle me retrouve dans la mme
position, le corps appuy verticalement, et debout contre le pltre de
la muraille froide. Cependant, il m'arrive quelquefois de rver, mais
sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalit et la
libre facult de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans
les angles phosphoriques de l'ombre, la fivre qui palpe mon visage avec
son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh
bien, c'est ma volont qui, pour donner un aliment stable  son activit
perptuelle, les fait tourner en rond. En effet, atome qui se venge en
son extrme faiblesse, le libre arbitre ne craint pas d'affirmer, avec
une autorit puissante, qu'il ne compte pas l'abrutissement parmi le
nombre de ses fils: celui qui dort, est moins qu'un animal chtr la
veille. Quoique l'insomnie entrane, vers les profondeurs de la fosse,
ces muscles qui dj rpandent une odeur de cyprs, jamais la blanche
catacombe de mon intelligence n'ouvrira ses sanctuaires aux yeux du
Crateur. Une secrte et noble justice, vers les bras tendus de laquelle
je me lance par instinct, m'ordonne de traquer sans trve cet ignoble
chtiment. Ennemi redoutable de mon me imprudente,  l'heure o l'on
allume un falot sur la cte, je dfends  mes reins infortuns de se
coucher sur la rose de gazon. Vainqueur, je repousse les embches de
l'hypocrite pavot. Il est en consquence certain que, par cette lutte
trange, mon coeur a mur ses desseins, affam qui se mange lui-mme.
Impntrable comme les gants, moi, j'ai vcu sans cesse avec
l'envergure des yeux bante. Au moins, il est avr que, pendant le
jour, chacun peut opposer une rsistance utile contre le Grand Objet
Extrieur (qui ne sait pas son nom?); car, alors, la volont veille 
sa propre dfense avec un remarquable acharnement. Mais aussitt que le
voile des vapeurs nocturnes s'tend, mme sur les condamns que l'on va
pendre, oh! voir son intellect entre les sacrilges mains d'un tranger.
Un implacable scalpel en scrute les broussailles paisses. La conscience
exhale un long rle de maldiction; car, le voile de sa pudeur reoit de
cruelles dchirures. Humiliation! notre porte est ouverte  la curiosit
farouche du Cleste Bandit. Je n'ai pas mrit ce supplice infme, toi,
le hideux espion de ma causalit! Si j'existe, je ne suis pas un autre.
Je n'admets pas en moi cette quivoque pluralit. Je veux rsider seul
dans mon intime raisonnement. L'autonomie ... ou bien qu'on me change en
hippopotame. Abme-toi sous terre,  anonyme stygmate, et ne reparais
plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivit et le Crateur,
c'est trop pour un cerveau. Quand la nuit obscurcit le cours des heures,
quel est celui qui n'a pas combattu contre l'influence du sommeil, dans
sa couche mouille d'une glaciale sueur? Ce lit, attirant contre son
sein les facults mourantes, n'est qu'un tombeau compos de planches de
sapin quarri. La volont se retire insensiblement, comme en prsence
d'une force invisible. Une poix visqueuse paissit le cristallin des
yeux. Les paupires se recherchent comme deux amis. Le corps n'est plus
qu'un cadavre qui respire. Enfin, quatre normes pieux clouent sur le
matelas la totalit des membres. Et remarquez, je vous prie, qu'en somme
les draps ne sont que des linceuls. Voici la cassolette o brle
l'encens des religions. L'ternit mugit, ainsi qu'une mer lointaine,
et s'approche  grands pas. L'appartement a disparu: prosternez-vous,
humains, dans la chapelle ardente! Quelquefois, s'efforant inutilement
de vaincre les imperfections de l'organisme, au milieu du sommeil le
plus lourd, le sens magntis s'aperoit avec tonnement qu'il n'est
plus qu'un bloc de spulture, et raisonne admirablement, appuy sur une
subtilit incomparable: Sortir de cette couche est un problme plus
difficile qu'on ne le pense. Assis sur la charrette, l'on m'entrane
vers la binarit des poteaux de la guillotine. Chose curieuse, mon bras
inerte s'est assimil savamment la raideur de la souche. C'est trs
mauvais de rver qu'on marche  l'chafaud. Le sang coule  large flots
 travers la figure. La poitrine effectue des soubresauts rpts, et se
gonfle  des sifflements. Le poids d'un oblisque touffe l'expansion de
la rage. Le rel a dtruit les rves de la somnolence! Qui ne sait pas
que, lorsque la lutte se prolonge entre le moi, plein de fiert, et
l'accroissement terrible de la catalepsie, l'esprit hallucin perd le
jugement? Rong par le dsespoir, il se complat dans son mal, jusqu'
ce qu'il ait vaincu la nature, et que le sommeil, voyant sa proie lui
chapper, s'enfuie sans retour loin de son coeur, d'une aile irrite et
honteuse. Jetez un peu de cendre sur mon orbite en feu. Ne fixez pas mon
oeil qui ne se ferme jamais. Comprenez-vous les souffrances que
j'endure? (cependant, l'orgueil est satisfait). Ds que la nuit exhorte
les humains au repos, un homme, que je connais, marche  grands pas dans
la campagne. Je crains que ma rsolution ne succombe aux atteintes de la
vieillesse. Qu'il arrive, ce jour fatal o je m'endormirai! Au rveil
mon rasoir, se frayant un passage  travers le cou, prouvera que rien
n'tait, en effet, plus rel.

       *       *       *       *       *

--Mais qui donc!... mais qui donc ose, ici, comme un conspirateur,
traner les anneaux de son corps vers ma poitrine noire? Qui que tu
sois, excentrique python, par quel prtexte excuses-tu ta prsence
ridicule? Est-ce un vaste remords qui te tourmente? Car, vois-tu, boa,
ta sauvage majest n'a pas, je le suppose, l'exorbitante prtention
de se soustraire  la comparaison que j'en fais avec les traits du
criminel. Cette bave cumeuse et blanchtre est, pour moi, le signe de
la rage. Ecoute-moi: sais-tu que ton oeil est loin de boire un rayon
cleste? N'oublie pas que si ta prsomptueuse cervelle m'a cru capable
de t'offrir quelques paroles de consolation, ce ne peut tre que par
le motif d'une ignorance totalement dpourvue de connaissances
physiognomoniques. Pendant un temps, bien entendu, suffisant, dirige la
lueur de tes yeux vers ce que j'ai le droit, comme un autre, d'appeler
mon visage! Ne vois-tu pas comme il pleure? Tu t'es tromp, basilic. Il
est ncessaire que tu cherches ailleurs la triste ration de soulagement,
que mon impuissance radicale te retranche, malgr les nombreuses
protestations de ma bonne volont. Oh! quelle force, en phrases
exprimables, fatalement t'entrana vers ta perte? Il est presque
impossible que je m'habitue  ce raisonnement que tu ne comprennes pas
que, plaquant sur le gazon rougi, d'un coup de mon talon, les courbes
fuyantes de ta tte triangulaire, je pourrais ptrir un innommable
mastic avec l'herbe de la savane et la chair de l'cras.

--Disparais le plus tt possible loin de moi, coupable  la face blme!
Le mirage fallacieux de l'pouvantement t'a montr ton propre spectre!
Dissipe tes injurieux soupons, si tu ne veux pas que je t'accuse  mon
tour, et que je ne porte contre toi une rcrimination qui serait
certainement approuve par le jugement du serpentaire reptilivore.
Quelle monstrueuse aberration de l'imagination t'empche de me
reconnatre! Tu ne te rappelles donc pas les services importants que je
t'ai rendus, par la gratification d'une existence que je fis merger du
chaos, et, de ton cot, le voeu,  jamais inoubliable, de ne pas
dserter mon drapeau, afin de me rester fidle jusqu' la mort? Quand tu
tais enfant (ton intelligence tait alors dans sa plus belle phase), le
premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'isard, pour
saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de
l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de ton larynx
sonore, comme des perles diamantines, et rsolvaient leurs collectives
personnalits, dans l'agrgation vibrante d'un long hymne d'adoration.
Maintenant, tu rejettes  tes pieds, comme un haillon souill de boue,
la longanimit dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance a
vu ses racines se desscher, comme le lit d'une mare; mais,  sa place,
l'ambition a cr dans des proportions qu'il me serait pnible de
qualifier. Quel est-il, celui qui m'coute, pour avoir une telle
confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?

--Et qui es-tu, toi-mme, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me
trompe pas; et, malgr les mtamorphoses multiples auxquelles tu as
recours, toujours ta tte de serpent reluira devant mes yeux comme un
phare d'ternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu
prendre les rnes du commandement, mais il ne sait pas rgner! Il a
voulu devenir un objet d'horreur pour tous les tres de la cration,
et il a russi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de
l'univers, et c'est en cela qu'il s'est tromp. O misrable! as-tu
attendu jusqu' cette heure pour entendre les murmures et les complots
qui, s'levant simultanment de la surface des sphres, viennent raser
d'une aile farouche les rebords papillacs de ton destructible tympan?
Il n'est pas loin, le jour, o mon bras te renversera dans la poussire,
empoisonne par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une
nuisible vie, laissera sur le chemin ton cadavre, cribl de contorsions,
pour apprendre au voyageur constern, que cette chair palpitante, qui
frappe sa vue d'tonnement, et cloue dans son palais sa langue muette,
ne doit plus tre compare, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc
pourri d'un chne, qui tomba de vtust! Quelle pense de piti me
retient devant ta prsence? Toi-mme, recule plutt devant moi, te
dis-je, et va laver ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant
qui vient de natre: voil quelles sont tes habitudes. Elles sont dignes
de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne  devenir
errant. Je te condamne  rester seul et sans famille. Chemine
constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse
les sables des dserts jusqu' ce que la fin du monde engloutisse les
toiles dans le nant. Lorsque tu passeras prs de la tanire du tigre,
il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder, comme dans un miroir, son
caractre exhauss sur le socle de la perversit idale. Mais, quand la
fatigue imprieuse t'ordonnera d'arrter ta marche devant les dalles de
mon palais, recouvertes de ronces et de chardons, fais attention  tes
sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'lgance
des vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais
veiller ma jeune pouse et mon fils en bas ge, couchs dans les
caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique chteau. Si tu
ne prenais tes prcautions d'avance, ils pourraient te faire plir par
leurs hurlements souterrains. Quand ton impntrable volont leur ta
l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et
n'avaient aucun doute  cet gard; mais, ils ne s'attendaient point (et
leurs adieux suprmes me confirmrent leur croyance) que ta Providence
se serait montre  ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse
rapidement ces salles abandonnes et silencieuses, aux lambris
d'meraude, mais aux armoiries fanes, o reposent les glorieuses
statues de mes anctres. Ces corps de marbre sont irrits contre toi;
vite leurs regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de
leur unique et dernier descendant. Regarde comme leur bras est lev dans
l'attitude de la dfense provocatrice, la tte firement renverse en
arrire. Srement ils ont devin le mal que tu m'as fait; et, si tu
passes  porte des pidestaux glacs qui soutiennent ces blocs
sculpts, la vengeance t'y attend. Si ta dfense a besoin de m'objecter
quelque chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il
fallait pleurer dans des moments plus convenables, quand l'occasion
tait propice. Si tes yeux sont enfin dessills, juge toi-mme quelles
ont t les consquences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la
brise des falaises; car, mes poumons,  moiti touffs, demandent 
grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!

       *       *       *       *       *

O pdrastes incomprhensibles, ce n'est pas moi qui lancerai des
injures  votre grande dgradation; ce n'est pas moi qui viendrai jeter
le mpris sur votre anus infundibuliforme. Il suffit que les maladies
honteuses, et presque incurables, qui vous assigent, portent avec elles
leur immanquable chtiment. Lgislateurs d'institutions stupides,
inventeurs d'une morale troite, loignez-vous de moi, car je suis une
me impartiale. Et vous, jeunes adolescents ou plutt jeunes filles,
expliquez-moi comment et pourquoi (mais, tenez-vous  une convenable
distance, car, moi non plus, je ne sais pas rsister  mes passions)
la vengeance a germ dans vos coeurs, pour avoir attach au flanc de
l'humanit une pareille couronne de blessures. Vous la faites rougir de
ses fils par votre conduite (que, moi, je vnre!); votre prostitution,
s'offrant au premier venu, exerce la logique des penseurs les plus
profonds, tandis que votre sensibilit exagre comble la mesure de la
stupfaction de la femme elle-mme. tes-vous d'une nature moins ou plus
terrestre que celle de vos semblables? Possdez-vous un sixime sens qui
nous manque? Ne mentez pas, et dites ce que vous pensez. Ce n'est pas
une interrogation que je vous pose; car, depuis que je frquente en
observateur la sublimit de vos intelligences grandioses, je sais  quoi
m'en tenir. Soyez bnis par ma main gauche, soyez sanctifis par ma main
droite, anges protgs par mon amour universel. Je baise votre visage,
je baise votre poitrine, je baise, avec mes lvres suaves, les diverses
parties de votre corps harmonieux et parfum. Que ne m'aviez-vous dit
tout de suite ce que vous tiez, cristallisations d'une beaut morale
suprieure? Il a fallu que je devinasse par moi-mme les innombrables
trsors de tendresse et de chastet que reclaient les battements de
votre coeur oppress. Poitrine orne de guirlandes de roses et de
vtyver. Il a fallu que j'entr'ouvrisse vos jambes pour vous connatre
et que ma bouche se suspendit aux insignes de votre pudeur. Mais (chose
importante  reprsenter) n'oubliez pas chaque jour de laver la peau de
vos parties, avec de l'eau chaude, car, sinon, des chancres vnriens
pousseraient infailliblement sur les commissures fendues de mes lvres
inassouvies. Oh! si au lieu d'tre un enfer, l'univers n'avait t qu'un
cleste anus immense, regardez le geste que je fais du ct de mon
bas-ventre: oui, j'aurais enfonc ma verge  travers son sphyncter
sanglant, fracassant, par mes mouvements imptueux, les propres parois
de son bassin! Le malheur n'aurait pas alors souffl, sur mes yeux
aveugls, des dunes entires de sable mouvant; j'aurais dcouvert
l'endroit souterrain o gt la vrit endormie, et les fleuves de mon
sperme visqueux auraient trouv de la sorte un ocan o se prcipiter!
Mais, pourquoi me surprends-je  regretter un tat de choses imaginaire
et qui ne recevra jamais le cachet de son accomplissement ultrieur? Ne
nous donnons pas la peine de construire de fugitives hypothses. En
attendant, que celui qui brle de l'ardeur de partager mon lit vienne me
trouver; mais, je mets une condition rigoureuse  mon hospitalit: il
faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. Qu'il ne croie pas de son ct
que j'en ai trente; qu'est-ce que cela y fait? L'ge ne diminue pas
l'intensit des sentiments, loin de l; et, quoique mes cheveux soient
devenus blancs comme la neige, ce n'est pas  cause de la vieillesse:
c'est, au contraire, pour le motif que vous savez. Moi, je n'aime pas
les femmes! Ni mme les hermaphrodites! Il me faut des tres qui me
ressemblent, sur le front desquels la noblesse humaine soit marque en
caractres plus tranchs et ineffaables! tes-vous certain que celles
qui portent de longs cheveux, soient de la mme nature que la mienne?
Je ne le crois pas, et je ne dserterai pas mon opinion. Une salive
saumtre coule de ma bouche, je ne sais pas pourquoi. Qui veut me la
sucer, afin que j'en sois dbarrass? Elle monte ... elle monte
toujours! Je sais ce que c'est. J'ai remarqu que, lorsque je bois  la
gorge le sang de ceux qui se couchent  ct de moi (c'est  tort que
l'on me suppose vampire, puisqu'on appelle ainsi des morts qui sortent
de leur tombeau; or, moi, je suis un vivant), j'en rejette le lendemain
une partie par la bouche: voil l'explication de la salive infecte. Que
voulez-vous que j'y fasse, si les organes, affaiblis par le vice, se
refusent  l'accomplissement des fonctions de la nutrition? Mais, ne
rvlez mes confidences  personne. Ce n'est pas pour moi que je vous
dis cela; c'est pour vous-mme et les autres, afin que le prestige du
secret retienne dans les limites du devoir et de la vertu ceux qui,
aimants par l'lectricit de l'inconnu, seraient tents de m'imiter.
Ayez ma bont de regarder ma bouche (pour le moment, je n'ai pas le
temps d'employer une formule plus longue de politesse); elle vous frappe
au premier abord par l'apparence de sa structure, sans mettre le serpent
dans vos comparaisons; c'est que j'en contracte le tissu jusqu' la
dernire rduction, afin de faire croire que je possde un caractre
froid. Vous n'ignorez pas qu'il est diamtralement oppos. Que ne
puis-je regarder  travers ces pages sraphiques le visage de celui qui
me lit. S'il n'a pas dpass la pubert, qu'il s'approche. Serre-moi
contre toi, et ne crains pas de me faire du mal; rtrcissons
progressivement les liens de nos muscles. Davantage. Je sens qu'il est
inutile d'insister; l'opacit, remarquable  plus d'un titre, de cette
feuille de papier, est un empchement des plus considrables 
l'opration de notre complte jonction. Moi, j'ai toujours prouv un
caprice infme pour la ple jeunesse des collges, et les enfants
tiols des manufactures! Mes paroles ne sont pas les rminiscences d'un
rve, et j'aurais trop de souvenirs  dbrouiller, si l'obligation
m'tait impose de faire passer devant vos yeux les vnements qui
pourraient affermir de leur tmoignage la vracit de ma douloureuse
affirmation. La justice humaine ne m'a pas encore surpris en flagrant
dlit, malgr l'incontestable habilet de ses agents. J'ai mme
assassin (il n'y a pas longtemps!) un pdraste qui ne se prtait pas
suffisamment  ma passion; j'ai jet son cadavre dans un puits
abandonn, et l'on n'a pas de preuves dcisives contre moi. Pourquoi
frmissez-vous de peur, adolescent qui me lisez? Croyez-vous que je
veuille en faire autant envers vous? Vous vous montrez souverainement
injuste ... Vous avez raison: mfiez-vous de moi, surtout si vous tes
beau. Mes parties offrent ternellement le spectacle lugubre de la
turgescence; nul ne peut soutenir (et combien ne s'en ont-ils pas
approchs!) qu'il les a vues  l'tat de tranquillit normale, pas mme
le dcrotteur qui m'y porta un coup de couteau dans un moment de dlire.
L'ingrat! Je change de vtements deux fois par semaine, la propret
n'tant pas le principal motif de ma dtermination. Si je n'agissais pas
ainsi, les membres de l'humanit disparatraient au bout de quelques
jours, dans des combats prolongs. En effet, dans quelque contre que je
me trouve, ils me harclent continuellement de leur prsence et viennent
lcher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possdent-elles
donc, mes gouttes sminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire
par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils
traversent les valles qu'arrose le Gange, ils abandonnent le lichen
polaire, pour accomplir de longs voyages  ma recherche, et demander aux
cits immobiles, si elles n'ont pas vu passer, un instant, le long de
leurs remparts, celui dont le sperme sacr embaume les montagnes, les
lacs, les bruyres, les forts, les promontoires et la vastitude des
mers! Le dsespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache
secrtement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d'alimenter
leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent
trois cent mille de chaque ct, et les mugissements des canons servent
de prlude  la bataille. Toutes les ailes s'branlent  la fois, comme
un seul guerrier. Les carrs se forment et tombent aussitt pour ne plus
se relever. Les chevaux effars s'enfuient dans toutes les directions.
Les boulets labourent le sol, comme des mtores implacables. Le thtre
du combat n'est plus qu'un vaste champ de carnage, quand la nuit rvle
sa prsence et que la lune silencieuse apparat entre les dchirures
d'un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert
de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m'ordonne de prendre un
instant, comme le sujet de mditatives rflexions, les consquences
funestes qu'entrane, aprs lui, l'inexplicable talisman enchanteur que
la Providence m'accorda. Malheureusement que de sicles ne faudra-t-il
pas encore, avant que la race humaine prisse entirement par mon pige
perfide! C'est ainsi qu'un esprit habile, et qui ne se vante pas,
emploie, pour atteindre  ses fins, les moyens mmes qui paratraient
d'abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence
s'lve vers cette imposante question, et vous tes tmoin vous-mme
qu'il ne m'est plus possible de rester dans le sujet modeste qu'au
commencement j'avais le dessein de traiter. Un dernier mot ... c'tait
une nuit d'hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le
Crateur ouvrit sa porte au milieu des tnbres et fit entrer un
pdraste.

      *       *       *       *       *

Silence! il passe un cortge funraire  ct de vous. Inclinez la
binarit de vos rotules vers la terre et entonnez un chant
d'outre-tombe. (Si vous considrez mes paroles plutt comme une simple
forme imprative, que comme un ordre formel qui n'est pas  sa place,
vous montrerez de l'esprit et du meilleur.) Il est possible que vous
parveniez de la sorte  rjouir extrmement l'me du mort, qui va se
reposer de la vie dans une fosse. Mme le fait est, pour moi, certain.
Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu' un
certain point tre contraire  la mienne; mais, ce qu'il importe avant
tout, c'est de possder des notions justes sur les bases de la morale,
de telle manire que chacun doive se pntrer du principe qui commande
de faire  autrui ce que l'on voudrait peut-tre qui ft fait 
soi-mme. Le prtre des religions ouvre le premier la marche, en tenant
 la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l'autre un emblme
d'or qui reprsente les parties de l'homme et de la femme, comme pour
indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction
faite de toute mtaphore, des instruments trs dangereux entre les mains
de ceux qui s'en servent, quand ils les manipulent aveuglment pour des
buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d'engendrer une
opportune raction contre la passion connue qui cause presque tous nos
maux. Au bas de son dos est attache (artificiellement, bien entendu)
une queue de cheval, aux crins pais, qui balaie la poussire du sol.
Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite
au rang des animaux. Le cercueil connat sa route et marche aprs la
tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du dfunt, par
la manifestation de leur position, ont rsolu de fermer la marche du
cortge. Celui-ci s'avance avec majest, comme un vaisseau qui fend la
pleine mer, et ne craint pas le phnomne de l'enfoncement; car, au
moment actuel, les temptes et les cueils ne se font pas remarquer par
quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et
les crapauds suivent  quelques pas la fte mortuaire; eux, aussi,
n'ignorent pas que leur modeste prsence aux funrailles de quiconque
leur sera un jour compte. Ils s'entretiennent  voix basse dans leur
pittoresque langage (ne soyez pas assez prsomptueux, permettez-moi de
vous donner ce conseil non intress, pour croire que vous seul possdez
la prcieuse facult de traduire les sentiments de votre pense) de
celui qu'ils regardrent plus d'une fois courir  travers les prairies
verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleutres
vagues des golfes arnacs. D'abord, la vie parut lui sourire sans
arrire-pense, et, magnifiquement, le couronna de fleurs; mais, puisque
votre intelligence elle-mme s'aperoit ou plutt devine qu'il s'est
arrt aux limites de l'enfance, je n'ai pas besoin, jusqu' l'apparition
d'une rtractation vritablement ncessaire, de continuer les prolgomnes
de ma rigoureuse dmonstration. Dix ans. Nombre exactement calqu,  s'y
mprendre, sur celui des doigts de la main. C'est peu et c'est beaucoup
Dans le cas qui nous proccupe, cependant, je m'appuierai sur votre amour
envers la vrit, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une
seconde de plus, que c'est peu. Et, quand je rflchis sommairement  ces
tnbreux mystres, par lesquels un tre humain disparat de la terre,
aussi facilement qu'une mouche ou une libellule, sans conserver l'esprance
d'y revenir, je me surprends  couver le vif regret de ne pas probablement
pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n'ai pas
la prtention de comprendre moi-mme. Mais, puisqu'il est prouv que, par
un hasard extraordinaire, je n'ai pas encore perdu la vie depuis ce
temps lointain o je commenai, plein de terreur, la phrase prcdente,
je calcule mentalement qu'il ne sera pas inutile ici, de construire
l'aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s'agit surtout,
comme  prsent, de cette imposante et inabordable question. C'est,
gnralement parlant, une chose singulire que la tendance attractive
qui nous porte  rechercher (pour ensuite les exprimer) les
ressemblances et et les diffrences que reclent, dans leurs naturelles
proprits, les objets les plus opposs entre eux, et quelquefois les
moins aptes, en apparence,  se prter  ce genre de combinaisons
sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d'honneur, donnent
gracieusement au style de l'crivain, qui se paie cette personnelle
satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou srieux
jusqu' l'ternit. Suivons en consquence le courant qui nous entrane.
Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les
buses, et le vol bien plus ais: aussi passe-t-il sa vie dans l'air.
Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces
immenses; et ce grand mouvement n'est point un exercice de chasse, ni
poursuite de proie, ni mme de dcouverte; car, il ne chasse pas; mais,
il semble que le vol soit son tat naturel, sa favorite situation. L'on
ne peut s'empcher d'admirer la manire dont il l'excute. Ses ailes
longues et troites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit
diriger toutes les volutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit
sans cesse. Il s'lve sans effort; il s'abaisse comme s'il glissait sur
un plan inclin; il semble plutt nager que voler; il prcipite sa
course, il la ralentit, s'arrte, et reste comme suspendu ou fix  la
mme place, pendant des heures entires. L'on ne peut s'apercevoir
d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte
d'un four, que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de
confesser sans difficult (quoique avec un peu de mauvaise grce) qu'il
ne s'aperoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit,
que je signale entre la beaut du vol du milan royal, et celle de la
figure de l'enfant, s'levant doucement, au-dessus du cercueil
dcouvert, comme un nnuphar qui perce la surface des eaux; et voil
prcisment en quoi consiste l'impardonnable faute qu'entrane
l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant l'ignorance
volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majest entre
les deux termes de ma narquoise comparaison n'est dj que trop commun,
et d'un symbole assez comprhensible, pour que je m'tonne davantage de
ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce mme caractre de
vulgarit qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est
atteint, un profond sentiment d'indiffrence injuste. Comme si ce qui se
voit quotidiennement n'en devrait pas moins rveiller l'attention de
notre admiration! Arriv  l'entre du cimetire, le cortge s'empresse
de s'arrter; son intention n'est pas d'aller plus loin. Le fossoyeur
achve le creusement de la fosse; l'on y dpose le cercueil avec toutes
les prcautions prises en pareil cas; quelques pelletes de terre
inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le prtre des
religions, au milieu de l'assistance mue, prononce quelques paroles
pour bien enterrer le mort, davantage, dans l'imagination des
assistants. Il dit qu'il s'tonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi
tant de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il
craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu'il prtend, lui, tre un
incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu
sympathique dans sa navet, il aurait renonc  son mandat, pour ne pas
augmenter la lgitime douleur des nombreux parents et amis du dfunt;
mais, une secrte voix l'avertit de leur donner quelques consolations,
qui ne seront pas inutiles, ne ft-ce que celle qui ferait entrevoir
l'espoir d'une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut
et ceux qui survcurent. Maldoror s'enfuyait au grand galop, en
paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetire. Les sabots
de son coursier levaient autour de son matre une fausse couronne de
poussire paisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce
cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa
figure de platine commenait  devenir perceptible, quoique le bas en
ft entirement envelopp d'un manteau que le lecteur s'est gard d'ter
de sa mmoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de
son discours, le prtre des religions devient subitement ple, car son
oreille reconnat le galop irrgulier de ce clbr cheval blanc qui
n'abandonna jamais son matre. Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma
confiance est grande dans cette prochaine rencontre; alors, on
comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher  la
sparation temporaire de l'me et du corps. Tel qui croit vivre sur
cette terre se berce d'une illusion dont il importerait d'acclrer
l'vaporation. Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et,
comme le cavalier, treignant la ligne d'horizon, paraissait en vue,
dans le champ d'optique qu'embrassait le portail du cimetire, rapide
comme un cyclone giratoire, le prtre des religions plus gravement
reprit: Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie
fora de ne connatre que les premires phases de la vie, et que la
fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais,
sachez au moins que celui-l, dont vous apercevez la silhouette
quivoque emporte par un cheval nerveux, et sur lequel je vous
conseille de fixer le plus tt possible les yeux, car il n'est plus
qu'un point, et va bientt disparatre dans la bruyre, quoiqu'il ait
beaucoup vcu, est le seul vritable mort.

       *       *       *       *       *

Chaque nuit,  l'heure o le sommeil est parvenu  son plus grand degr
d'intensit, une vieille araigne de la grande espce sort lentement sa
tte d'un trou plac sur le sol,  l'une des intersections des angles
de la chambre. Elle coute attentivement si quelque bruissement remue
encore ses mandibules dans l'atmosphre. Vu sa conformation d'insecte,
elle ne peut pas faire moins, si elle prtend augmenter de brillantes
personnifications les trsors de la littrature, que d'attribuer des
mandibules au bruissement. Quand elle s'est assure que le silence rgne
aux alentours, elle retire successivement, des profondeurs de son nid,
sans le secours de la mditation, les diverses parties de son corps, et
s'avance  pas compts vers ma couche. Chose remarquable! moi qui fais
reculer le sommeil et les cauchemars, je me sens paralys dans la
totalit de mon corps, quand elle grimpe le long des pieds d'bne de
mon lit de satin. Elle m'treint la gorge avec les pattes, et me suce le
sang avec son ventre. Tout simplement! Combien de litres d'une liqueur
pourpre, dont vous n'ignorez pas le nom, n'a-t-elle pas bus, depuis
qu'elle accomplit le mme mange avec une persistance digne d'une
meilleure cause! Je ne sais pas ce que je lui ait fait, pour qu'elle se
conduise de la sorte  mon gard. Lui ai-je broy une patte par
inattention? Lui ai-je enlev ses petits? Ces deux hypothses, sujettes
 caution, ne sont pas capables de soutenir un srieux examen; elles
n'ont mme pas de la peine  provoquer un haussement dans mes paules et
un sourire sur mes lvres, quoique l'on ne doive se moquer de personne.
Prends garde  toi, tarentule noire; si ta conduite n'a pas pour excuse
un irrfutable syllogisme, une nuit je me rveillerai en sursaut, par un
dernier effort de ma volont agonisante, je romprai le charme avec
lequel tu retiens mes membres dans l'immobilit, et je t'craserai entre
les os de mes doigts, comme un morceau de matire mollasse. Cependant,
je me rappelle vaguement que je t'ai donn la permission de laisser tes
pattes grimper sur l'closion de la poitrine, et de l jusqu' la peau
qui recouvre mon visage; que par consquent, je n'ai pas le droit de te
contraindre. Oh! qui dmlera mes souvenirs confus! Je lui donne pour
rcompense ce qui reste de mon sang: en comptant la dernire goutte
inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moiti d'une coupe
d'orgie. Il parle, et il ne cesse de se dshabiller. Il appuie une
jambe sur le matelas, et de l'autre, pressant le parquet de saphir afin
de s'enlever, il se trouve tendu dans une position horizontale. Il a
rsolu de ne pas fermer les yeux, afin d'attendre son ennemi de pied
ferme. Mais, chaque fois, ne prend-il pas la mme rsolution, et
n'est-elle pas toujours dtruite par l'inexplicable image de sa promesse
fatale? Il ne dit plus rien, et se rsigne avec douleur; car, pour lui
le serment est sacr. Il s'enveloppe majestueusement dans les replis de
la soie, ddaigne d'entrelacer les glands d'or de ses rideaux, et,
appuyant les boucles ondules de ses longs cheveux noirs sur les franges
du coussin de velours, il tte, avec la main, la large blessure de son
cou, dans laquelle la tarentule a pris l'habitude de se loger, comme
dans un deuxime nid, tandis que son visage respire la satisfaction. Il
espre que cette nuit actuelle (esprez avec lui!) verra la dernire
reprsentation de la succion immense; car, son unique voeu serait que
le bourreau en finit avec son existence: la mort, et il sera content.
Regardez cette vieille araigne de la grande espce, qui sort lentement
sa tte d'un trou plac sur le sol,  l'une des intersections des angles
de la chambre. Nous ne sommes plus dans la narration. Elle coute
attentivement si quelque bruissement remue encore ses mandibules dans
l'atmosphre. Hlas! nous sommes maintenant arrivs dans le rel, quant
 ce qui regarde la tarentule, et, quoique l'on pourrait mettre un point
d'exclamation  la fin de chaque phrase, ce n'est peut-tre pas une
raison pour s'en dispenser! Elle s'est assure que le silence rgne aux
alentours; la voil qui retire successivement des profondeurs de son
nid, sans le secours de la mditation, les diverses parties de son
corps, et s'avance  pas compts vers la couche de l'homme solitaire. Un
instant elle s'arrte; mais il est court, ce moment d'hsitation. Elle
se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de torturer, et qu'il faut
auparavant donner au condamn les plausibles raisons qui dterminrent
la perptualit du supplice. Elle a grimp  ct de l'oreille de
l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une seule parole de ce qu'elle
va dire, faites abstraction des occupations trangres qui obstruent le
portique de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'intrt
que je vous porte, en faisant assister votre prsence aux scnes
thtrale qui me paraissent dignes d'exciter une vritable attention
de votre part; car, qui m'empcherait de garder, pour moi seul, les
vnements que je raconte? Rveille-toi, flamme amoureuse des anciens
jours, squelette dcharn. Le temps est venu d'arrter la main de la
justice. Nous ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu
souhaites. Tu nous coutes, n'est-ce pas? Mais ne remue pas tes membres;
tu es encore aujourd'hui sous notre magntique pouvoir, et l'atonie
encphalique persiste: c'est pour la dernire fois. Quelle impression la
figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination? Tu l'as oubli! Et ce
Rginald,  la dmarche fire, as-tu grav ses traits dans ton cerveau
fidle? Regarde-le cach dans les replis des rideaux; sa bouche est
penche vers ton front; mais il n'ose te parler, car il est plus timide
que moi. Je vais te raconter un pisode de ta jeunesse, et te remettre
dans le chemin de la mmoire ... Il y avait longtemps que l'araigne
avait ouvert son ventre, d'o s'taient lancs deux adolescents,  la
robe bleue, chacun un glaive flamboyant  la main, et qui avaient pris
place aux cts du lit, comme pour garder dsormais le sanctuaire du
sommeil. Celui-ci, qui n'a pas encore cess de te regarder, car il
t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour.
Mais tu le fis souvent souffrir par les brusqueries de ton caractre.
Lui, il ne cessait d'employer ses efforts  n'engendrer de ta part aucun
sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas russi. Tu lui
demandas, un jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage
de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous vous lantes en mme
temps d'une roche  pic. Plongeurs minents, vous glisstes dans la
masse aqueuse, les bras tendus entre la tte et se runissant aux
mains. Pendant quelques minutes, vous nagetes entre deux courants. Vous
repartes  une grande distance, vos cheveux entremls entre eux, et
ruisselants du liquide sal. Mais quel mystre s'tait donc pass sous
l'eau, pour qu'une longue trace de sang s'apert  travers les vagues?
Revenus  la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais
semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon.
Il perdait rapidement ses forces, et tu n'en poussais pas moins tes
larges brasses vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le
bless poussa des cris de dtresse, et tu fis le sourd. Rginald frappa
trois fois l'cho des syllabes de ton nom, et trois fois tu rpondis par
un cri de volupt. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir,
et s'efforait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de
t'atteindre, et reposer un instant sa main sur ton paule. La chasse
ngative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et,
toi, sentant crotre les tiennes. Dsesprant d'galer ta vitesse, il
fit une courte prire au Seigneur pour lui recommander son me, se plaa
sur le dos comme quand on fait la planche, de telle manire qu'on
apercevait le coeur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que
la mort arrivt, afin de ne plus attendre. En cet instant, tes membres
vigoureux taient  perte de vue, et s'loignaient encore, rapides comme
une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses
filets au large, passa dans ces parages. Les pcheurs prirent Rginald
pour un naufrag, et le halrent, vanoui, dans leur embarcation. On
constata la prsence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots
expriments mit l'opinion qu'aucune pointe d'cueil ou fragment de
rocher n'tait susceptible de percer un trou si microscopique et en mme
temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus
aigus, pouvait seule s'arroger des droits  la paternit d'une si fine
blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases du plongeon,
 travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a gard jusqu'
prsent. Des larmes coulent maintenant sur ses joues un peu dcolores,
et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus amer que la
chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la piti: ce serait te montrer
trop d'estime. Ne roule pas dans leur orbite ces yeux furibonds. Reste
calme plutt. Tu sais que tu ne peux pas bouger. D'ailleurs, je n'ai pas
termin mon rcit.--Relve ton glaive, Rginald, et n'oublie pas si
facilement la vengeance. Qui sait? peut-tre un jour elle viendrait te
faire des reproches.--Plus tard, tu conus des remords dont l'existence
devait tre phmre; tu rsolus de racheter ta faute par le choix d'un
autre ami, afin de le bnir et de l'honorer. Par ce moyen expiatoire, tu
effaais les taches du pass, et tu faisais retomber sur celui qui devint
la deuxime victime, la sympathie que tu n'avais pas su montrer  l'autre.
Vain espoir; le caractre ne se modifie pas d'un jour  l'autre, et ta
volont resta pareille  elle-mme. Moi, Elseneur, je te vis pour la
premire fois, et, ds ce moment, je ne pus t'oublier. Nous nous regardmes
pendant quelques instants, et tu te mis  sourire. Je baissais les yeux,
parce que je vis dans les tiens une flamme surnaturelle. Je me demandais
si,  l'aide d'une nuit obscure, tu t'tais laiss choir secrtement
jusqu' nous de la surface de quelque toile; car, je le confesse,
aujourd'hui qu'il n'est pas ncessaire de feindre, tu ne ressemblais pas
aux marcassins de l'humanit; mais une aurole de rayons tincelants
enveloppait la priphrie de ton front. J'aurais dsir lier des
relations intimes avec toi; ma prsence n'osait approcher devant la
frappante nouveaut de cette trange noblesse, et une tenace terreur
rdait autour de moi. Pourquoi n'ai-je pas cout ces avertissements de
la conscience? Pressentiments fonds. Remarquant mon hsitation, tu
rougis  ton tour, et tu avanas le bras. Je mis courageusement ma main
dans la tienne, et, aprs cette action, je me sentis plus fort;
dsormais un souffle de ton intelligence tait pass dans moi. Les
cheveux au vent et respirant les haleines des brises, nous marchmes
quelques instants devant nous,  travers des bosquets touffus de
lentisques, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, dont les senteurs
nous enivraient. Un sanglier frla nos habits  toute course, et une
larme tomba de son oeil, quand il me vit avec toi: je ne m'expliquais
pas sa conduite. Nous arrivmes  la tombe de la nuit devant les portes
d'une cit populeuse. Les profils des dmes, les flches des minarets et
les boules de marbre des belvdres dcoupaient vigoureusement leurs
dentelures,  travers les tnbres, sur le bleu intense du ciel. Mais tu
ne voulus pas te reposer en cet endroit, quoique nous fussions accabls
de fatigue. Nous longemes le bas des fortifications externes, comme
des chacals nocturnes; nous vitmes la rencontre des sentinelles aux
aguets; et nous parvnmes  nous loigner, par la porte oppose, de
cette runion solennelle d'animaux raisonnables, civiliss comme les
castors. Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes
sches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain
accompagnaient l'obscurit de notre marche incertaine,  travers la
campagne. Quels taient donc tes valables motifs pour fuir les ruches
humaines? Je me posais cette question avec un certain trouble; mes
jambes d'ailleurs commenaient  me refuser un service trop longtemps
prolong. Nous atteignmes enfin la lisire d'un bois pais, dont les
arbres taient entrelacs entre eux par un fouillis de hautes lianes
inextricables, de plantes parasites, et de cactus  pines monstrueuses.
Tu t'arrtas devant un bouleau. Tu me dis de m'agenouiller pour me
prparer  mourir; tu m'accordais un quart d'heure pour sortir de cette
terre. Quelques regards furtifs, pendant notre longue course, jets  la
drobe sur moi, quand je ne t'observais pas, certains gestes dont j'avais
remarqu l'irrgularit de mesure et de mouvement se prsentrent aussitt
 ma mmoire, comme les pages ouvertes d'un livre. Mes soupons taient
confirms. Trop faible pour lutter contre toi, tu me renversas  terre,
comme l'ouragan abat la feuille du tremble. Un de tes genoux sur ma
poitrine, et l'autre appuy sur l'herbe humide, tandis qu'une de tes mains
arrtait la binarit de mes bras dans son tau, je vis l'autre sortir un
couteau, de la gane appendue  ta ceinture. Ma rsistance tait presque
nulle, et je fermai les yeux: les trpignements d'un troupeau de boeufs
s'entendirent  quelque distance, apports par le vent. Il s'avanait
comme une locomotive, harcel par le bton d'un ptre et les mchoires
d'un chien. Il n'y avait pas de temps  perdre, et c'est ce que tu compris;
craignant de ne pas parvenir  tes fins, car l'approche d'un secours
inespr avait doubl ma puissance musculaire, et t'apercevant que tu ne
pouvais rendre immobile qu'un de mes bras  la fois, tu te contentas, par
un rapide mouvement imprim  la lame d'acier, de me couper le poignet
droit. Le morceau, exactement dtach, tomba par terre. Tu pris la fuite,
pendant que j'tais tourdi par la douleur. Je ne te raconterai pas comment
le ptre vint  mon secours, ni combien de temps devint ncessaire  ma
gurison. Qu'il te suffise de savoir que cette trahison,  laquelle je ne
m'attendais pas, me donna l'envie de rechercher la mort. Je portai ma
prsence dans les combats, afin d'offrir ma poitrine aux coups. J'acquis
de la gloire dans les champs de bataille; mon nom tait devenu redoutable
mme aux plus intrpides, tant mon artificielle main de fer rpandait le
carnage et la destruction dans les rangs ennemis. Cependant, un jour que
les obus tonnaient beaucoup plus fort qu' l'ordinaire, et que les
escadrons, enlevs de leur base, tourbillonnaient, comme des pailles, sous
l'influence du cyclone de la mort, un cavalier,  la dmarche hardie,
s'avana devant moi, pour me disputer la palme de la victoire. Les deux
armes s'arrtrent, immobiles, pour nous contempler en silence. Nous
combattmes longtemps, cribls de blessures, et les casques briss. D'un
commun accord, nous cessmes la lutte, afin de nous reposer, et la
reprendre ensuite avec plus d'nergie. Plein d'admiration pour son
adversaire, chacun lve sa propre visire: Elseneur!..., Rginald!...,
telles furent les simples paroles que nos gorges haletantes prononcrent
en mme temps. Ce dernier, tomb dans le dsespoir d'une tristesse
inconsolable, avait pris, comme moi, la carrire des armes, et les
balles l'avaient pargn. Dans quelles circonstances nous nous
retrouvions! Mais ton nom ne fut pas prononc! Lui et moi, nous nous
jurmes une amiti ternelle; mais, certes, diffrente des deux
premires dans lesquelles tu avais t le principal acteur. Un archange,
descendu du ciel et messager du Seigneur, nous ordonna de nous changer
en une araigne unique, et de venir chaque nuit te sucer la gorge,
jusqu' ce qu'un commandement venu d'en haut arrtt le cours du
chtiment. Pendant prs de dix ans, nous avons hant ta couche. Ds
aujourd'hui, tu es dlivr de notre perscution. La promesse vague dont
tu parlais, ce n'est pas  nous que tu la fis, mais bien  l'tre qui
est plus fort que toi: tu comprenais toi-mme qu'il valait mieux se
soumettre  ce dcret irrvocable. Rveille-toi, Maldoror! Le charme
magntique qui a pes sur ton systme crbro-spinal, pendant les nuits
de deux lustres, s'vapore. Il se rveille comme il lui a t ordonn,
et voit deux formes clestes disparatre dans les airs, les bras
entrelacs. Il n'essaie pas de se rendormir. Il sort lentement, l'un
aprs l'autre, ses membres hors de sa couche. Il va rchauffer sa peau
glace aux tisons rallums de la chemine gothique. Sa chemise seule
recouvre son corps. Il cherche des yeux la carafe de cristal afin
d'humecter son palais dessch. Il ouvre les contrevents de la fentre.
Il s'appuie sur le rebord. Il contemple la lune qui verse, sur sa
poitrine, un cne de rayons extatiques, o palpitent, comme des phalnes,
des atomes d'argent d'une douceur ineffable. Il attend que le crpuscule
du matin vienne apporter, par le changement de dcors, un drisoire
soulagement  son coeur boulevers.


FIN DU CINQUIME CHANT




CHANT SIXIME


Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d'embellir le
facis, ne croyez pas qu'il s'agisse encore de pousser, dans des
strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu'un lve de quatrime,
des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements
sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu'on serait capable
de l'imaginer, pour peu qu'on s'en donnt la peine; mais il est
prfrable de prouver par des faits les propositions que l'on avance.
Prtendriez-vous donc que, parce que j'aurais insult, comme en me
jouant, l'homme, le Crateur et moi-mme, dans mes explicables
hyperboles, ma mission ft complte? Non: la partie la plus importante
de mon travail n'en subsiste pas moins, comme tche qui reste  faire.
Dsormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nomms
plus haut: il leur sera ainsi communiqu une puissance moins abstraite.
La vitalit se rpandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil
circulatoire, et vous verrez comme vous serez tonn vous-mme de
rencontrer, l o d'abord vous n'aviez cru voir que des entits vagues
appartenant au domaine de la spculation pure, d'une part, l'organisme
corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de
l'autre, le principe spirituel qui prside aux fonctions physiologiques
de la chair. Ce sont des tres dous d'une nergique vie qui, les bras
croiss et la poitrine en arrt, poseront prosaquement (mais, je suis
certain que l'effet sera trs potique) devant votre visage, placs
seulement  quelques pas de vous, de manire que les rayons solaires,
frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des chemines,
viendront ensuite se reflter, visiblement sur leurs cheveux terrestres
et matriels. Mais, ce ne seront plus des anathmes, possesseurs de la
spcialit de provoquer le rire; des personnalits fictives qui auraient
bien fait de rester dans la cervelle de l'auteur; ou des cauchemars
placs trop au-dessus de l'existence ordinaire. Remarquez que, par cela
mme, ma posie n'en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains
des branches ascendantes d'aorte et des capsules surrnales; et puis des
sentiments! Les cinq premiers rcits n'ont pas t inutiles; ils taient
le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction,
l'explication pralable de ma potique future: et je devais  moi-mme,
avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contres de
l'imagination, d'avertir les sincres amateurs de la littrature, par
l'bauche rapide d'une gnralisation claire et prcise, du but que
j'avais rsolu de poursuivre. En consquence, mon opinion est que,
maintenant, la partie synthtique de mon oeuvre est complte et
suffisamment paraphrase. C'est par elle que vous avez appris que je me
suis propos d'attaquer l'homme et Celui qui le cra. Pour le moment et
pour plus tard, vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage! Des
considrations, nouvelles me paraissent superflues, car elles ne
feraient que rpter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai,
mais identique, l'nonc de la thse dont la fin de ce jour verra le
premier dveloppement. Il rsulte, des observations qui prcdent, que
mon intention est d'entreprendre, dsormais, la partie analytique; cela
est si vrai qu'il n'y a que quelques minutes seulement, que j'exprimai
le voeu ardent que vous fussiez emprisonn dans les glandes sudoripares
de ma peau, pour vrifier la loyaut de ce que j'affirme, en
connaissance de cause. Il faut, je le sais, tayer d'un grand nombre de
preuves l'argumentation qui se trouve comprise dans mon thorme; eh
bien, ces preuves existent, et vous savez que je n'attaque personne,
sans avoir des motifs srieux! Je ris  gorge dploye, quand je songe
que vous me reprochez de rpandre d'amres accusations contre
l'humanit, dont je suis un des membres (cette seule remarque me
donnerait raison!) et contre la Providence: je ne rtracterai pas mes
paroles; mais, racontant ce que j'aurai vu, il ne me sera pas difficile,
sans autre ambition que la vrit, de les justifier. Aujourd'hui, je
vais fabriquer un petit roman de trente pages; cette mesure restera dans
la suite  peu prs stationnaire. Esprant voir promptement, un jour ou
l'autre, la conscration de mes thories accepte par telle ou telle
forme littraire, je crois avoir enfin trouv, aprs quelques
ttonnements, ma formule dfinitive. C'est la meilleure: puisque c'est
le roman! Cette prface hybride a t expose d'une manire qui ne
paratra peut-tre pas assez naturelle, en ce sens qu'elle surprend,
pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas trs bien o l'on veut
d'abord le conduire; mais, ce sentiment de remarquable stupfaction,
auquel on doit gnralement chercher  soustraire ceux qui passent leur
temps  lire des livres ou des brochures, j'ai fait tous mes efforts
pour le produire. En effet, il m'tait impossible de faire moins, malgr
ma bonne volont: ce n'est que plus tard, lorsque quelques romans auront
paru, que vous comprendrez mieux la prface du rengat,  la figure
fuligineuse.

       *       *       *       *       *

Avant d'entrer en matire, je trouve stupide qu'il soit ncessaire (je
pense que chacun ne sera pas de mon avis, si je me trompe) que je place
 ct de moi un encrier ouvert, et quelques feuillets de papier non
mch. De cette manire, il me sera possible de commencer, avec amour,
par ce sixime chant, la srie des pomes instructifs qu'il me tarde de
produire. Dramatiques pisodes d'une implacable utilit! Notre hros
s'aperut qu'en frquentant les cavernes, et prenant pour refuge les
endroits inaccessibles, il transgressait les rgles de la logique, et
commettait un cercle vicieux. Car, si d'un ct, il favorisait ainsi sa
rpugnance pour les hommes, par le ddommagement de la solitude et de
l'loignement, et circonscrivait passivement son horizon born, parmi
des arbustes rabougris, des ronces et des lambrusques, de l'autre, son
activit ne trouvait plus aucun aliment pour nourrir le minotaure de
ses instincts pervers. En consquence, il rsolut de se rapprocher des
agglomrations humaines, persuad que parmi tant de victimes toutes
prpares, ses passions diverses trouveraient amplement de quoi se
satisfaire. Il savait que la police, ce bouclier de la civilisation,
le recherchait avec persvrance, depuis nombre d'annes, et qu'une
vritable arme d'agents et d'espions tait continuellement  ses
trousses. Sans, cependant, parvenir  le rencontrer. Tant son habilet
renversante droutait, avec un suprme chic, les ruses les plus
indiscutables au point de vue de leur succs, et l'ordonnance de la
plus savante mditation. Il avait une facult spciale pour prendre des
formes mconnaissables aux yeux exercs. Dguisements suprieurs, si je
parle en artiste! Accoutrements d'un effet rellement mdiocre, quand
je songe  la morale. Par ce point, il touchait presqu'au gnie.
N'avez-vous pas remarqu la gracilit d'un joli grillon, aux mouvements
alertes, dans les gouts de Paris? Il n'y a que celui-l: c'tait
Maldoror! Magntisant les florissantes capitales, avec un fluide
pernicieux, il les amne dans un tat lthargique o elles sont
incapables de se surveiller comme il le faudrait. tat d'autant plus
dangereux qu'il n'est pas souponn. Aujourd'hui il est  Madrid; demain
il sera  Saint-Ptersbourg; hier il se trouvait  Pkin. Mais, affirmer
exactement l'endroit actuel que remplissent de terreur les exploits de
ce potique Rocambole, est un travail au-dessus des forces possibles de
mon paisse ratiocination. Ce bandit est, peut-tre,  sept cents lieues
de ce pays; peut-tre, il est  quelques pas de vous. Il n'est pas
facile de faire prir entirement les hommes, et les lois sont l; mais,
on peut, avec de la patience, exterminer, une par une, les fourmis
humanitaires. Or, depuis les jours de ma naissance, o je vivais avec
les premiers aeuls de notre race, encore inexpriment dans la tension
de mes embches; depuis les temps reculs, placs, au del de
l'histoire, o, dans de subtiles mtamorphoses, je ravageais,  diverses
poques, les contres du globe par les conqutes et le carnage, et
rpandais la guerre civile au milieu des citoyens, n'ai-je pas dj
cras sous mes talons, membre par membre ou collectivement, des
gnrations entires, dont il ne serait pas difficile de concevoir le
chiffre innombrable? Le pass radieux a fait de brillantes promesses 
l'avenir: il les tiendra. Pour le ratissage de mes phrases, j'emploierai
forcment la mthode naturelle, en rtrogradant jusque chez les
sauvages, afin qu'ils me donnent des leons. Gentlemen simples et
majestueux, leur bouche gracieuse ennoblit tout ce qui dcoule de leurs
lvres tatoues. Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette
plante. Plante cocasse, mais superbe. M'emparant d'un style que
quelques-uns trouveront naf (quand il est si profond), je le ferai
servir  interprter des ides qui, malheureusement, ne paratront
peut-tre pas grandioses! Par cela mme, me dpouillant des allures
lgres et sceptiques de l'ordinaire conversation, et, assez prudent
pour ne pas poser ... je ne sais plus ce que j'avais l'intention de
dire, car, je ne me rappelle pas le commencement de la phrase. Mais,
sachez que la posie se trouve partout o n'est pas le sourire,
stupidement railleur, de l'homme,  la figure de canard. Je vais d'abord
me moucher, parce que j'en ai besoin; et ensuite, puissamment aid par
ma main, je reprendrai le porte-plume que mes doigts avaient laiss
tomber. Comment le pont du Carrousel put-il garder la constance de sa
neutralit, lorsqu'il entendit les cris dchirants que semblait pousser
le sac!

       *       *       *       *       *

I


Les magasins de la rue Vivienne talent leurs richesses aux yeux
merveills. clairs par de nombreux becs de gaz, les coffrets d'acajou
et les montres en or rpandent  travers les vitrines des gerbes de
lumire blouissante. Huit heures ont sonn  l'horloge de la Bourse:
ce n'est pas tard! A peine le dernier coup de marteau s'est-il fait
entendre, que la rue, dont le nom a t cit, se met  trembler, et
secoue ses fondements depuis la place Royale jusqu'au boulevard
Montmartre. Les promeneurs htent le pas, et se retirent pensifs dans
leurs maisons. Une femme s'vanouit et tombe sur l'asphalte. Personne ne
la relve: il tarde  chacun de s'loigner de ce parage. Les volets se
referment avec imptuosit, et les habitants s'enfoncent dans leurs
couvertures. On dirait que la peste asiatique a rvl sa prsence.
Ainsi, pendant que la plus grande partie de la ville se prpare  nager
dans les rjouissances des ftes nocturnes, la rue Vivienne se trouve
subitement glace par une sorte de ptrification. Comme un coeur qui
cesse d'aimer, elle a sa vie teinte. Mais, bientt, la nouvelle du
phnomne se rpand dans les autres couches de la population, et un
silence morne plane sur l'auguste capitale. O sont-ils passs, les becs
de gaz? Que sont-elles devenues, les vendeuses d'amour? Rien ... la
solitude et l'obscurit! Une chouette, volant dans une direction
rectiligne, et dont la patte est casse, passe au-dessus de la
Madeleine, et prend son essor vers la barrire du Trne, en s'criant:
Un malheur se prpare. Or, dans cet endroit que ma plume (ce vritable
ami qui me sert de compre) vient de rendre mystrieux, si vous regardez
du ct par o la rue Colbert s'engage dans la rue de Vivienne, vous
verrez,  l'angle form par le croisement de ces deux voies, un
personnage montrer sa silhouette, et diriger sa marche lgre vers les
boulevards. Mais, si l'on s'approche davantage, de manire  ne pas
amener sur soi-mme l'attention de ce passant, on s'aperoit, avec un
agrable tonnement, qu'il est jeune! De loin on l'aurait pris en effet
pour un homme mr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit
d'apprcier la capacit intellectuelle d'une figure srieuse. Je me
connais  lire l'ge dans les lignes physiognomoniques du front: il a
seize ans et quatre mois! Il est beau comme la rtractilit des serres
des oiseaux rapaces; ou encore, comme l'incertitude des mouvements
musculaires dans les plaies des parties molles de la rgion cervicale
postrieure; ou plutt, comme ce pige  rats perptuel, toujours
retendu par l'animal pris, qui peut prendre seul des rongeurs
indfiniment, et fonctionner mme cach sous la paille; et surtout,
comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine 
coudre et d'un parapluie! Mervyn, ce fils de la blonde Angleterre, vient
de prendre chez son professeur une leon d'escrime, et, envelopp dans
son tartan cossais, il retourne chez ses parents. C'est huit heures et
demie, et il espre arriver chez lui  neuf heures: de sa part, c'est
une grande prsomption que de feindre d'tre certain de connatre
l'avenir. Quelque obstacle imprvu ne peut-il l'embarrasser dans sa
route? Et cette circonstance, serait-elle si peu frquente, qu'il dt
prendre sur lui de la considrer comme une exception? Que ne
considre-t-il plutt, comme un fait anormal, la possibilit qu'il a eue
jusqu'ici de se sentir dpourvu d'inquitude et pour ainsi dire heureux?
De quel droit en effet prtendrait-il gagner indemne sa demeure, lorsque
quelqu'un le guette et le suit par derrire comme sa future proie? (Ce
serait bien peu connatre sa profession d'crivain  sensation, que de
ne pas, au moins, mettre en avant, les restrictives interrogations aprs
lesquelles arrive immdiatement la phrase que je suis sur le point de
terminer.) Vous avez reconnu le hros imaginaire qui, depuis un long
temps, brise par la pression de son individualit ma malheureuse
intelligence! Tantt Maldoror se rapproche de Mervyn, pour graver dans
sa mmoire les traits de cet adolescent; tantt, le corps rejet en
arrire, il recule sur lui-mme comme le boomerang d'Australie, dans la
deuxime priode de son trajet, ou plutt, comme une machine infernale.
Indcis sur ce qu'il doit faire. Mais, sa conscience n'prouve aucun
symptme d'une motion la plus embryognique, comme  tort vous le
supposeriez. Je le vis s'loigner un instant dans une direction oppose:
tait-il accabl par le remords? Mais, il revint sur ses pas avec un
nouvel acharnement. Mervyn ne sait pas pourquoi ses artres temporales
battent avec force, et il presse le pas, obsd par une frayeur dont lui
et vous cherchent vainement la cause. Il faut lui tenir compte de son
application  dcouvrir l'nigme. Pourquoi ne se retourne-t-il pas? Il
comprendrait tout. Songe-t-on jamais aux moyens les plus simples de
faire cesser un tat alarmant? Quand un rdeur de barrires traverse un
faubourg de la banlieue, un saladier de vin blanc dans le gosier et la
blouse en lambeaux, si, dans le coin d'une borne, il aperoit un vieux
chat musculeux, contemporain des rvolutions auxquelles ont assist nos
pres, contemplant mlancoliquement les rayons de la lune, qui
s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une
ligne courbe, et fait signe  un chien cagneux, qui se prcipite. Le
noble animal de la race fline attend son adversaire avec courage, et
dispute chrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achtera une peau
lectrisable. Que ne fuyait-il donc? C'tait si facile. Mais, dans le
cas qui nous proccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger
par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement
rares, il est vrai, dont je ne m'arrterai pas  dmontrer le vague qui
les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la ralit. Il
n'est pas prophte, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnat
pas la facult de l'tre. Arriv sur la grande artre, il tourne 
droite et traverse le boulevard Poissonnire et le boulevard
Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du
Faubourg-Saint-Denis, laisse derrire lui l'embarcadre du chemin de fer
de Strasbourg, et s'arrte devant un portail lev, avant d'avoir
atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque
vous me conseillez de terminer en cet endroit la premire strophe, je
veux bien, pour cette fois, obtemprer  votre dsir. Savez-vous que,
lorsque je songe  l'anneau de fer cach sous la pierre par la main d'un
maniaque, un invincible frisson me passe par les cheveux?




II


Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'htel moderne tourne sur
ses gonds. Il arpente la cour, parseme de sable fin, et franchit les
huit degrs du perron. Les deux statues, places  droite et  gauche
comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le
passage. Celui qui a tout reni, pre, mre, Providence, amour, idal,
afin de ne plus penser qu' lui seul, s'est bien gard de ne pas suivre
les pas qui prcdaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du
rez-de-chausse, aux boiseries de cornaline. Le fils de famille se jette
sur un sofa, et l'motion l'empche de parler. Sa mre,  la robe longue
et tranante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses
frres, moins gs que lui, se groupent autour du meuble, charg d'un
fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une manire suffisante, pour se
faire une ide nette de la scne qui se passe. Enfin, le pre lve sa
canne, et abaisse sur les assistants un regard plein d'autorit.
Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'loigne de son sige
ordinaire, et s'avance, avec inquitude, quoique affaibli par les ans,
vers le corps immobile de son premier-n. Il parle dans une langue
trangre, et chacun l'coute dans un recueillement respectueux: Qui a
mis le garon dans cet tat? La Tamise brumeuse charriera encore une
quantit notable de limon avant que mes forces soient compltement
puises. Des lois prservatrices n'ont pas l'air d'exister dans cette
contre inhospitalire. Il prouverait la vigueur de mon bras, si je
connaissais le coupable. Quoique j'aie pris ma retraite, dans
l'loignement des combats maritimes, mon pe de commodore, suspendue 
la muraille, n'est pas encore rouille. D'ailleurs, il est facile d'en
repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je donnerai des ordres  mes
domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, dsormais, je
chercherai, pour le faire prir de ma propre main. Femme, te toi de l,
et va t'accroupir dans un coin; tes yeux m'attendrissent, et tu ferais
mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je
t'en supplie, rveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton pre
qui te parle ... La mre se tient  l'cart, et, pour obir aux ordres
de son matre, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de
demeurer tranquille, en prsence du danger que court celui que sa
matrice enfanta.  ... Enfants, allez vous amuser dans le parc, et
prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans
la pice d'eau ... Les frres, les mains pendantes, restent muets;
tous, la toque surmonte d'une plume arrache  l'aile de l'engoulevent
de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arrtant aux genoux, et
les bas de soie rouge, se prennent par la main et se retirent du salon,
ayant soin de ne presser le parquet d'bne que de la pointe des pieds.
Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promneront avec
gravit dans les alles de platanes. Leur intelligence est prcoce. Tant
mieux pour eux.  ... Soins inutiles, je te berce dans mes bras, et tu
es insensible  mes supplications. Voudrais-tu relever la tte?
J'embrasserai tes genoux, s'il le faut. Mais non ... elle retombe
inerte.--Mon doux matre, si tu le permets  ton esclave, je vais
chercher dans mon appartement un flacon rempli d'essence de
trbenthine, et dont je me sers habituellement quand la migraine
envahit mes tempes, aprs tre revenue du thtre, ou lorsque la lecture
d'une narration mouvante, consigne dans les annales britanniques de la
chevaleresque histoire de nos anctres, jette ma pense rveuse dans les
tourbires de l'assoupissement.--Femme, je ne t'avais pas donn la
parole, et tu n'avais pas le droit de la prendre. Depuis notre lgitime
union, aucun nuage n'est venu s'interposer entre nous. Je suis content
de toi, je n'ai jamais eu de reproches  te faire: et rciproquement.
Va chercher dans ton appartement un flacon rempli d'essence de
trbenthine. Je sais qu'il s'en trouve un dans les tiroirs de ta
commode, et tu ne viendras pas me l'apprendre. Dpche-toi de franchir
les degrs de l'escalier en spirale, et reviens me trouver avec un
visage content. Mais la sensible Londonienne est  peine arrive aux
premires marches (elle ne court pas aussi promptement qu'une personne
des classes infrieures) que dj une de ses demoiselles d'atour
redescend du premier tage, les joues empourpres de sueur, avec le
flacon qui, peut-tre, contient la liqueur de vie dans ses parois de
cristal. La demoiselle s'incline avec grce en prsentant son offre, et
la mre, avec sa dmarche royale, s'est avance vers les franges qui
bordent le sofa, seul objet qui proccupe sa tendresse. Le commodore,
avec un geste fier, mais bienveillant, accepte le flacon des mains de
son pouse. Un foulard d'Inde y est tremp, et l'on entoure la tte de
Mervyn avec les mandres orbiculaires de la soie. Il respire des sels;
il remue un bras. La circulation se ranime, et l'on entend les cris
joyeux d'un kakatos des Philippines, perch sur l'embrasure de la
fentre. Qui va l?... Ne m'arrtez point ... O suis-je? Est-ce une
tombe qui supporte mes membres alourdis? Les planches m'en paraissent
douces ... Le mdaillon qui contient le portrait de ma mre, est-il
encore attach  mon cou?... Arrire, malfaiteur,  la tte chevele.
Il n'a pu m'atteindre, et j'ai laiss entre ses doigts un pan de mon
pourpoint. Dtachez les chanes des bouledogues, car, cette nuit, un
voleur reconnaissable peut s'introduire chez nous avec effraction,
tandis que nous serons plongs dans le sommeil. Mon pre et ma mre, je
vous reconnais, et je vous remercie de vos soins. Appelez mes petits
frres. C'est pour eux que j'avais achet des pralines, et je veux les
embrasser. A ces mots, il tombe dans un profond tat lthargique. Le
mdecin, qu'on a mand en toute hte, se frotte les mains et s'crie:
La crise est passe. Tout va bien. Demain votre fils se rveillera
dispos. Tous, allez-vous-en dans vos couches respectives, je l'ordonne,
afin que je reste seul  ct du malade, jusqu' l'apparition de
l'aurore et du chant du rossignol. Maldoror, cach derrire la porte,
n'a perdu aucune parole. Maintenant, il connat le caractre des
habitants de l'htel, et agira en consquence. Il sait o demeure
Mervyn, et ne dsire pas en savoir davantage. Il a inscrit dans un
calepin le nom de la rue et le numro du btiment. C'est le principal.
Il est sr de ne pas les oublier. Il s'avance, comme une hyne, sans
tre vu, et longe les cts de la cour. Il escalade la grille avec
agilit, et s'embarrasse un instant dans les pointes de fer; d'un bond,
il est sur la chausse. Il s'loigne  pas de loup. Il me prenait pour
un malfaiteur, s'crie-t-il: lui, c'est un imbcile. Je voudrais trouver
un homme exempt de l'accusation que le malade a porte contre moi. Je ne
lui ai pas enlev un pan de son pourpoint, comme il l'a dit. Simple
hallucination hypnagogique cause par la frayeur. Mon intention n'tait
pas aujourd'hui de m'emparer de lui; car, j'ai d'autres projets
ultrieurs sur cet adolescent timide. Dirigez-vous du ct o se trouve
le lac des cygnes; et, je vous dirai plus tard pourquoi il s'en trouve
un de compltement noir parmi la troupe, et dont le corps, supportant
une enclume, surmonte du cadavre en putrfaction d'un crabe tourteau,
inspire  bon droit de la mfiance  ses autres aquatiques camarades.




III


Mervyn est dans sa chambre; il a reu une missive. Qui donc lui crit
une lettre? Son trouble l'a empch de remercier l'agent postal.
L'enveloppe a les bordures noires, et les mots sont tracs d'une
criture htive. Ira-t-il porter cette lettre  son pre? Et si le
signataire le lui dfend expressment? Plein d'angoisse, il ouvre sa
fentre pour respirer les senteurs de l'atmosphre; les rayons du soleil
refltent leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et
les rideaux de damas. Il jette la missive de ct, parmi les livres 
tranche dore et les albums  couverture de nacre, parsems sur le cuir
repouss qui recouvre la surface de son pupitre d'colier. Il ouvre son
piano, et fait courir ses doigts effils sur les touches d'ivoire. Les
cordes de laiton ne rsonnent point. Cet avertissement indirect l'engage
 reprendre le papier vlin; mais celui-ci recula, comme s'il avait t
offens de l'hsitation du destinataire. Prise  ce pige, la curiosit
de Mervyn s'accrot et il ouvre le morceau de chiffon prpar. Il
n'avait vu jusqu' ce moment que sa propre criture. Jeune homme, je
m'intresse  vous: je veux faire votre bonheur. Je vous prendrai pour
compagnon, et nous accomplirons de longues prgrinations dans les les
de l'Ocanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te
le prouver. Tu m'accorderas ton amiti, j'en suis persuad. Quand tu me
connatras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu
m'auras tmoigne. Je te prserverai des prils que courra ton
inexprience. Je serai pour toi un frre, et les bons conseils ne te
manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi,
aprs-demain matin,  cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne
suis pas arriv, attends-moi; mais, j'espre tre rendu  l'heure juste.
Toi, fais de mme. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de
voir clair dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et  bientt.
Ne montre cette lettre  personne.--Trois toiles au lieu d'une
signature, s'crie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page! Des
larmes abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont
dvores, et qui ouvrent  son esprit le champ illimit des horizons
incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture
qu'il vient de terminer) que son pre est un peu svre et sa mre trop
majestueuse. Il possde des raisons qui ne sont pas parvenues  ma
connaissance et que, par consquent, je ne pourrais vous transmettre,
pour insinuer que ses frres ne lui conviennent pas non plus. Il cache
cette lettre dans sa poitrine. Ses professeurs ont observ que, ce
jour-l, il n'a pas ressembl  lui-mme; ses yeux se sont assombris
dmesurment, et le voile de la rflexion excessive s'est abaiss sur la
rgion pri-orbitaire. Chaque professeur a rougi, de crainte de ne pas
se trouver  la hauteur intellectuelle de son lve, et, cependant,
celui-ci, pour la premire fois, a nglig ses devoirs et n'a pas
travaill. Le soir, la famille s'est runie dans la salle  manger,
dcore de portraits antiques. Mervyn admire les plats chargs de
viandes succulentes et les fruits odorifrants, mais, il ne mange pas;
les polychromes ruissellements des vins du Rhin et le rubis mousseux du
Champagne s'enchssent dans les troites et hautes coupes de pierre de
Bohme, et laissent mme sa vue indiffrente. Il appuie son coude sur
la table, et reste absorb dans ses penses comme un somnambule. Le
commodore, au visage boucan par l'cume de la mer, se penche 
l'oreille de son pouse: L'an a chang de caractre, depuis le jour
de la crise; il n'tait dj que trop port aux ides absurdes;
aujourd'hui il rvasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'tais
pas comme cela, moi, lorsque j'avais son ge. Fais semblant de ne
t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remde efficace, matriel ou
moral, trouverait aisment son emploi. Mervyn, toi qui gotes la lecture
des livres de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un rcit
qui ne te dplaira pas. Qu'on m'coute avec attention; chacun y trouvera
son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par
l'attention que vous saurez prter  mes paroles,  perfectionner le
dessin de votre style, et  vous rendre compte des moindres intentions
d'un auteur. Comme si cette niche d'adorables moutards aurait pu
comprendre ce que c'tait que la rhtorique! Il dit, et, sur un geste de
sa main, un des frres se dirige vers la bibliothque paternelle, et en
revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et
l'argenterie sont enlevs, et le pre prend le livre. A ce nom
lectrisant de voyages, Mervyn a relev la tte, et s'est efforc de
mettre un terme  ses mditations hors de propos. Le livre est ouvert
vers le milieu, et la voix mtallique du commodore prouve qu'il est
rest capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse, de
commander  la fureur des hommes et des temptes. Bien avant la fin de
la lecture, Mervyn est retomb sur son coude, dans l'impossibilit de
suivre plus longtemps le raisonn dveloppement des phrases passes  la
filire et la saponification des obligatoires mtaphores. Le pre s'crie:
Ce n'est pas cela qui l'intresse: lisons autre chose. Lis, femme; tu
seras plus heureuse que moi, pour chasser le chagrin des jours de notre
fils. La mre ne conserve plus d'espoir; cependant, elle s'est empare
d'un autre livre, et le timbre de sa voix de soprano retentit
mlodieusement aux oreilles du produit de sa conception. Mais, aprs
quelques paroles, le dcouragement l'envahit, et elle cesse d'elle-mme
l'interprtation de l'oeuvre littraire. Le premier-n s'crie: Je vais
me coucher. Il se retire, les yeux baisss avec une fixit froide, et
sans rien ajouter. Le chien se met  pousser un lugubre aboiement, car
il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors,
s'engouffrant ingalement dans la fissure longitudinale de la fentre,
fait vaciller la flamme rabattue par deux coupoles de cristal ros, de
la lampe de bronze. La mre appuie ses mains sur son front, et le pre
relve les yeux vers le ciel. Les enfants jettent des regards effars
sur le vieux marin. Mervyn ferme la porte de sa chambre  double tour,
et sa main court rapidement sur le papier: J'ai reu votre lettre 
midi, et vous me pardonnerez si je vous ai fait attendre la rponse. Je
n'ai pas l'honneur de vous connatre personnellement, et je ne savais
pas si je devais vous crire. Mais, comme l'impolitesse ne loge pas dans
notre maison, j'ai rsolu, de prendre la plume, et de vous remercier
chaleureusement de l'intrt que vous prenez pour un inconnu. Dieu me
garde de ne pas montrer de la reconnaissance pour la sympathie dont vous
me comblez. Je connais mes imperfections, et je ne m'en montre pas plus
fier. Mais, s'il est convenable d'accepter l'amiti d'une personne ge,
il l'est aussi de lui faire comprendre que nos caractres ne sont pas
les mmes. En effet, vous paraissez tre plus g que moi, puisque vous
m'appelez jeune homme, et cependant je conserve des doutes sur votre ge
vritable. Car, comment concilier la froideur de vos syllogismes avec la
passion qui s'en dgage? Il est certain que je n'abandonnerai pas le
lieu qui m'a vu natre, pour vous accompagner dans les contres
lointaines; ce qui ne serait possible qu' la condition de demander
auparavant aux auteurs de mes jours, une permission impatiemment
attendue. Mais, comme vous m'avez enjoint de garder le secret (dans le
sens du mot cubique) sur cette affaire spirituellement tnbreuse, je
m'empresserai d'obir  votre sagesse incontestable. A ce qu'il parat,
elle n'affronterait pas avec plaisir la clart de la lumire. Puisque
vous paraissez souhaiter que j'aie de la confiance en votre propre
personne (voeu qui n'est pas dplac, je me plais  le confesser), ayez
la bont, je vous prie, de tmoigner,  mon gard, une confiance
analogue, et de ne pas avoir la prtention de croire que je serais
tellement loign de votre avis, qu'aprs-demain matin,  l'heure
indique, je ne serais pas exact au rendez-vous. Je franchirai le mur de
clture du parc, car la grille sera ferme, et personne ne sera tmoin
de mon dpart. A parler avec franchise, que ne ferais-je pas pour vous,
dont l'inexplicable attachement a su promptement se rvler  mes yeux
blouis, surtout tonns d'une telle preuve de bont,  laquelle je me
suis assur que je ne me serais pas attendu. Puisque je ne ne vous
connaissais pas. Maintenant je vous connais. N'oubliez pas la promesse
que vous m'avez faite de vous promener sur le pont du Carrousel. Dans le
cas que j'y passe, j'ai une certitude  nulle autre pareille, de vous
y rencontrer et de vous toucher la main, pourvu que cette innocente
manifestation d'un adolescent qui, hier encore, s'inclinait devant
l'autel de la pudeur, ne doive pas vous offenser par sa respectueuse
familiarit. Or, la familiarit n'est-elle pas avouable dans le cas
d'une forte et ardente intimit, lorsque la perdition est srieuse et
convaincue? Et quel mal y aurait-il aprs tout, je vous le demande
 vous-mme,  ce que je vous dise adieu tout en passant, lorsque
aprs-demain, qu'il pleuve ou non, cinq heures auront sonn? Vous
apprcierez vous-mme, gentleman, le tact avec lequel j'ai conu ma
lettre; car, je ne me permets pas dans une feuille volante, apte 
s'garer, de vous en dire davantage. Votre adresse au bas de la page
est un rbus. Il m'a fallu prs d'un quart d'heure pour la dchiffrer.
Je crois que vous avez bien fait d'en tracer les mots d'une manire
microscopique. Je me dispense de signer et en cela je vous imite: nous
vivons dans un temps trop excentrique, pour s'tonner un instant de ce
qui pourrait arriver. Je serais curieux de savoir comment vous avez
appris l'endroit ou demeure mon immobilit glaciale, entoure d'une
longue range de salles dsertes, immondes charniers de mes heures
d'ennui. Comment dire cela? Quand je pense  vous, ma poitrine s'agite,
retentissante comme l'croulement d'un empire en dcadence; car, l'ombre
de votre amour accuse un sourire qui, peut-tre, n'existe pas: elle est
si vague, et remue ses cailles si tortueusement! Entre vos mains,
j'abandonne mes sentiments imptueux, tables de marbre toutes neuves, et
vierges encore d'un contact mortel. Prenons patience jusqu'aux premires
lueurs du crpuscule matinal, et, dans l'attente du moment qui me
jettera dans l'entrelacement hideux de vos bras pestifrs, je m'incline
humblement  vos genoux, que je presse. Aprs avoir crit cette lettre
coupable, Mervyn la porte  la poste et revient se mettre au lit. Ne
comptez pas y trouver son ange gardien. La queue de poisson ne volera
que pendant trois jours, c'est vrai; mais, hlas! la poutre n'en sera
pas moins brle; et une balle cylindro-conique percera la peau du
rhinocros, malgr la fille de neige et le mendiant! C'est que le fou
couronn aura dit la vrit sur la fidlit des quatorze poignards.




VI


Je me suis aperu que je n'avais qu'un oeil au milieu du front! O
miroirs d'argent, incrusts dans les panneaux des vestibules, combien de
services ne m'avez-vous pas rendus par votre pouvoir rflecteur! Depuis
le jour o un chat angora me rongea, pendant une heure, la bosse
paritale, comme un trpan qui perfore le crne, en s'lanant
brusquement sur mon dos, parce que j'avais fait bouillir ses petits dans
une cuve remplie d'alcool, je n'ai pas cess de lancer contre moi-mme
la flche des tourments. Aujourd'hui, sous l'impression des blessures
que mon corps a reues dans diverses circonstances, soit par la fatalit
de ma naissance, soit par le fait de ma propre faute; accabl par les
consquences de ma chute morale (quelques-unes ont t accomplies; qui
prvoira les autres?); spectateur impassible des monstruosits acquises
ou naturelles, qui dcorent les aponvroses et l'intellect de celui qui
parle, je jette un long regard de satisfaction sur la dualit qui me
compose ... et je me trouve beau! Beau comme le vice de conformation
congnital des organes sexuels de l'homme, consistant dans la brivet
relative du canal de l'urtre et la division ou l'absence de sa paroi
infrieure, de telle sorte que ce canal s'ouvre  une distance variable
du gland et au-dessous du pnis; ou encore, comme la caroncule charnue,
de forme conique, sillonne par des rides transversales assez profondes,
qui s'lve sur la base du bec suprieur du dindon; ou plutt, comme
la vrit qui suit: Le systme des gammes, des modes et de leur
enchanement harmonique ne repose pas sur des lois naturelles
invariables, mais il est, au contraire, la consquence de principes
esthtiques qui ont vari avec le dveloppement progressif de
l'humanit, et qui varieront encore; et surtout, comme une corvette
cuirasse  tourelles! Oui, je maintiens l'exactitude de mon assertion.
Je n'ai pas d'illusion prsomptueuse, je m'en vante, et je ne trouverais
aucun profit dans le mensonge; donc, ce que j'ai dit, vous ne devez
mettre aucune hsitation  le croire. Car, pourquoi m'inspirerais-je 
moi-mme de l'horreur, devant les tmoignages logieux qui partent de ma
conscience? Je n'envie rien au Crateur; mais, qu'il me laisse descendre
le fleuve de ma destine,  travers une srie croissante de crimes
glorieux. Sinon, levant  la hauteur de son front un regard irrit de
tout obstacle, je lui ferai comprendre qu'il n'est pas le seul matre
de l'univers; que plusieurs phnomnes qui relvent directement d'une
connaissance plus approfondie de la nature des choses, dposent en
faveur de l'opinion contraire, et opposent un formel dmenti  la
viabilit de l'unit de la puissance. C'est que nous sommes deux  nous
contempler les cils des paupires, vois-tu ... et tu sais, que plus
d'une fois a retenti, dans ma bouche sans lvres, le clairon de la
victoire. Adieu, guerrier illustre; ton courage dans le malheur inspire
de l'estime  ton ennemi le plus acharn; mais Maldoror te retrouvera
bientt pour te disputer la proie qui s'appelle Mervyn. Ainsi, sera
ralise la prophtie du coq, quand il entrevit l'avenir au fond du
candlabre. Plt au ciel que le crabe tourteau rejoigne  temps la
caravane des plerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du
chiffonnier de Clignancourt!




V


Sur un banc du Palais-Royal, du ct gauche et non loin de la pice
d'eau, un individu, dbouchant de la rue de Rivoli, est venu s'asseoir.
Il a les cheveux en dsordre, et ses habits dvoilent l'action corrosive
d'un dnment prolong. Il a creus un trou dans le sol avec un morceau
de bois pointu, et a rempli de terre le creux de sa main. Il a port
cette nourriture  la bouche et l'a rejete avec prcipitation. Il s'est
relev, et, appliquant sa tte contre le banc, il a dirig ses jambes
vers le haut. Mais, comme cette situation funambulesque est en dehors
des lois de la pesanteur qui rgissent le centre de gravit, il est
retomb lourdement sur la planche, les bras pendants, la casquette lui
cachant la moiti de la figure, et les jambes battant le gravier dans
une situation d'quilibre instable, de moins en moins rassurante. Il
reste longtemps dans cette position. Vers l'entre mitoyenne du nord,
 ct de la rotonde qui contient une salle de caf, le bras de notre
hros est appuy contre la grille. Sa vue parcourt la superficie du
rectangle, de manire  ne laisser chapper aucune perspective. Ses yeux
reviennent sur eux-mmes, aprs l'achvement de l'investigation, et il
aperoit, au milieu du jardin, un homme qui fait de la gymnastique
titubante avec un banc sur lequel il s'efforce de s'affermir, en
accomplissant des miracles de force et d'adresse. Mais, que peut la
meilleure intention, apporte au service d'une cause juste, contre les
drglements de l'alination mentale? Il s'est avanc vers le fou, l'a
aid avec bienveillance  replacer sa dignit dans une position normale,
lui a tendu la main, et s'est assis  ct de lui. Il remarque que la
folie n'est qu'intermittente; l'accs a disparu; son interlocuteur
rpond logiquement  toutes les questions. Est-il ncessaire de
rapporter le sens de ses paroles? Pourquoi rouvrir,  une page
quelconque, avec un empressement blasphmatoire, l'in-folio des misres
humaines? Rien n'est d'un enseignement plus fcond. Quand mme je
n'aurais aucun vnement de vrai  vous faire entendre, j'inventerais
des rcits imaginaires pour les transvaser dans votre cerveau. Mais, le
malade ne l'est pas devenu pour son propre plaisir; et la sincrit de
ses rapports s'allie  merveille avec la crdulit du lecteur. Mon pre
tait un charpentier de la rue de la Verrerie ... Que la mort des trois
Marguerite retombe sur sa tte, et que le bec du canari lui ronge
ternellement l'axe du bulbe oculaire! Il avait contract l'habitude de
s'enivrer; dans ces moments-l, quand il revenait  la maison, aprs
avoir couru les comptoirs des cabarets, sa fureur devenait presque
incommensurable, et il frappait indistinctement les objets qui se
prsentaient  sa vue. Mais, bientt, devant les reproches de ses amis,
il se corrigea compltement, et devint d'une humeur taciturne. Personne
ne pouvait l'approcher, pas mme notre mre. Il conservait un secret
ressentiment contre l'ide du devoir qui l'empchait de se conduire  sa
guise. J'avais achet un serin pour mes trois soeurs; c'tait pour mes
trois soeurs que j'avais achet un serin. Elles l'avaient enferm dans
une cage, au-dessus de la porte, et les passants s'arrtaient, chaque
fois, pour couter les chants de l'oiseau, admirer sa grce fugitive et
tudier ses formes savantes. Plus d'une fois, mon pre avait donn
l'ordre de faire disparatre la cage et son contenu, car il se figurait
que le serin se moquait de sa personne, en lui jetant le bouquet des
cavatines ariennes de son talent de vocaliste. Il alla dtacher la cage
du clou, et glissa de la chaise, aveugl par la colre. Une lgre
excoriation au genou fut le trophe de son entreprise. Aprs tre rest
quelques secondes  presser la partie gonfle avec un copeau, il
rabaissa son pantalon, les sourcils froncs, prit mieux ses prcautions,
mit la cage sous son bras et se dirigea vers le fond de son atelier.
L, malgr les cris et les supplications de sa famille (nous tenions
beaucoup  cet oiseau, qui tait, pour nous, comme le gnie de la
maison) il crasa de ses talons ferrs la bote d'osier, pendant qu'une
varlope, tournoyant autour de sa tte, tenait  distance les assistants.
Le hasard fit que le serin ne mourut pas sur le coup; ce flocon de
plumes vivait encore, malgr la maculation sanguine. Le charpentier
s'loigna, et referma la porte avec bruit. Ma mre et moi, nous nous
efformes de retenir la vie de l'oiseau, prte  s'chapper; il
atteignait  sa fin, et le mouvement de ses ailes ne s'offrait plus  la
vue, que comme le miroir de la suprme convulsion d'agonie. Pendant ce
temps, les trois Marguerite, quand elles s'aperurent que tout espoir
allait tre perdu, se prirent par la main, d'un commun accord, et la
chane vivante alla s'accroupir, aprs avoir repouss  quelques pas un
baril de graisse, derrire l'escalier,  ct du chenil de notre
chienne. Ma mre ne discontinuait pas sa tche, et tenait le serin entre
ses doigts, pour le rchauffer de son haleine. Moi, je courais perdu
par toutes les chambres, me cognant aux meubles et aux instruments. De
temps  autre, une de mes soeurs montrait sa tte devant le bas de
l'escalier pour se renseigner sur le sort du malheureux oiseau, et la
retirait avec tristesse. La chienne tait sortie de son chenil, et,
comme si elle avait compris l'tendue de notre perte, elle lchait avec
la langue de la strile consolation la robe des trois Marguerite. Le
serin n'avait plus que quelques instants  vivre. Une de mes soeurs,
 son tour (c'tait la plus jeune) prsenta sa tte dans la pnombre
forme par la rarfaction de lumire. Elle vit ma mre plir, et
l'oiseau, aprs avoir, pendant un clair, relev le cou, par la dernire
manifestation de son systme nerveux, retomber entre ses doigts, inerte
 jamais. Elle annona la nouvelle  ses soeurs. Elles ne firent
entendre le bruissement d'aucune plainte, d'aucun murmure. Le silence
rgnait dans l'atelier. L'on ne distinguait que le craquement saccad
des fragments de la cage qui, en vertu de l'lasticit du bois,
reprenaient en partie la position primordiale de leur construction. Les
trois Marguerite ne laissaient couler aucune larme, et leur visage ne
perdait point sa fracheur pourpre; non ... elles restaient seulement
immobiles. Elles se tranrent jusqu' l'intrieur du chenil, et
s'tendirent sur la paille, l'une  ct de l'autre, pendant que la
chienne, tmoin passif de leur manoeuvre, les regardait faire avec
tonnement. A plusieurs reprises, ma mre les appela; telles ne
rendirent le son d'aucune rponse. Fatigues par les motions
prcdentes, elles dormaient, probablement! Elle fouilla tous les coins
de la maison sans les apercevoir. Elle suivit la chienne, qui la tirait
par la robe, vers le chenil. Cette femme s'abaissa et plaa sa tte 
l'entre. Le spectacle dont elle eut la possibilit d'tre tmoin, mises
 part les exagrations malsaines de la peur maternelle, ne pouvait tre
que navrant, d'aprs les calculs de mon esprit. J'allumai une chandelle
et la lui prsentai; de cette manire, aucun dtail ne lui chappa. Elle
ramena sa tte, couverte de brins de paille, de la tombe prmature, et
me dit: Les trois Marguerite sont mortes. Comme nous ne pouvions les
sortir de cet endroit, car, retenez bien ceci, elles taient troitement
entrelaces ensemble, j'allai chercher dans l'atelier un marteau, pour
briser la demeure canine. Je me mis, sur-le-champ,  l'oeuvre de
dmolition, et les passants purent croire, pour peu qu'ils eussent de
l'imagination, que le travail ne chmait pas chez nous. Ma mre,
impatiente de ces retards qui, cependant, taient indispensables,
brisait ses ongles contre les planches. Enfin, l'opration de la
dlivrance ngative se termina; le chenil fendu s'entr'ouvrit de tous
les cts; et nous retirmes, des dcombres, l'une aprs l'autre, aprs
les avoir spares difficilement, les filles du charpentier. Ma mre
quitta le pays. Je n'ai plus revu mon pre. Quant  moi, l'on dit que je
suis fou, et j'implore la charit publique. Ce que je sais, c'est que le
canari ne chante plus. L'auditeur approuve dans son intrieur ce nouvel
exemple apport  l'appui de ses dgotantes thories. Comme si,  cause
d'un homme, jadis pris de vin, l'on tait en droit d'accuser l'entire
humanit. Telle est du moins la rflexion paradoxale qu'il cherche 
introduire dans son esprit; mais elle ne peut en chasser les
enseignements importants de la grave exprience. Il console le fou avec
une compassion feinte, et essuie ses larmes avec son propre mouchoir.
Il l'amne dans un restaurant, et ils mangent  la mme table. Ils s'en
vont chez un tailleur de la fashion et le protg est habill comme un
prince. Ils frappent chez le concierge d'une grande maison de la rue
Saint-Honor, et le fou est install dans un riche appartement du
troisime tage. Le bandit le force  accepter sa bourse, et, prenant le
vase de nuit au-dessous du lit, il le met sur la tte d'Aghone. Je te
couronne roi des intelligences, s'crie-t-il avec une emphase
prmdite:  ton moindre appel j'accourrai; puise  pleines mains dans
mes coffres; de corps et d'me je t'appartiens. La nuit, tu rapporteras
la couronne d'albtre  sa place ordinaire, avec la permission de t'en
servir; mais, le jour, ds que l'aurore illuminera les cits, remets-la
sur ton front, comme le symbole de ta puissance. Les trois Marguerite
revivront en moi, sans compter que je serai ta mre. Alors le fou
recula de quelques pas, comme s'il tait la proie d'un insultant
cauchemar; les lignes du bonheur se peignirent sur son visage, rid par
les chagrins; il s'agenouilla, plein d'humiliation, aux pieds de son
protecteur. La reconnaissance tait entre, comme un poison, dans le
coeur du fou couronn! Il voulut parler, et sa langue s'arrta. Il
pencha son corps en avant, et il retomba sur le carreau. L'homme aux
lvres de bronze se retire. Quel tait son but? Acqurir un ami  toute
preuve, assez naf pour obir au moindre de ses commandements. Il ne
pouvait mieux rencontrer et le hasard l'avait favoris. Celui qu'il a
trouv, couch sur le banc, ne sait plus, depuis un vnement de sa
jeunesse, reconnatre le bien du mal. C'est Aghone mme qu'il lui faut.




VI


Le Tout-Puissant avait envoy sur la terre un de ses archanges, afin de
sauver l'adolescent d'une mort certaine. Il sera forc de descendre
lui-mme! Mais, nous ne sommes point encore arrivs  cette partie de
notre rcit, et je me vois dans l'obligation de fermer ma bouche, parce
que je ne puis pas tout dire  la fois: chaque truc  effet paratra
dans son lieu, lorsque la trame de cette fiction n'y verra point
d'inconvnient. Pour ne pas tre reconnu, l'archange avait pris la forme
d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe
d'un cueil, au milieu de la mer, et attendait le favorable moment de
la mare pour oprer sa descente sur le rivage. L'homme aux lvres de
jaspe, cach derrire une sinuosit de la plage, piait l'animal, un
bton  la main. Qui aurait dsir lire dans la pense de ces deux
tres? Le premier ne se cachait pas qu'il avait une mission difficile
 accomplir: Et comment russir, s'criait-il, pendant que les vagues
grossissantes battaient son refuge temporaire, l o mon matre a vu
plus d'une fois chouer sa force et son courage? Moi, je ne suis qu'une
substance limite, tandis que l'autre, personne ne sait d'o il vient
et quel est son but final. A son nom, les armes clestes tremblent;
et plus d'un raconte, dans les rgions que j'ai quittes, que Satan
lui-mme, Satan, l'incarnation du mal, n'est pas si redoutable. Le
second faisait les rflexions suivantes: elles trouvrent un cho,
jusque dans la coupole azure qu'elles souillrent: Il a l'air plein
d'inexprience; je lui rglerai son compte avec promptitude. Il vient
sans doute d'en haut, envoy par celui qui craint tant de venir
lui-mme! Nous verrons,  l'oeuvre, s'il est aussi imprieux qu'il en a
l'air; ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre; il trahit son
origine sraphique par ses yeux errants et indcis. Le crabe tourteau,
qui, depuis quelque temps, promenait sa vue sur un espace dlimit de la
cte, aperut notre hros (celui-ci alors, se releva de toute la hauteur
de sa taille herculenne), et l'apostropha dans les termes qui vont
suivre: N'essaie pas la lutte et rends-toi. Je suis envoy par
quelqu'un qui est suprieur  nous deux, afin de te charger de chanes,
et mettre les deux membres complices de ta pense dans l'impossibilit
de remuer. Serrer des couteaux et des poignards entre tes doigts, il
faut que dsormais cela te soit dfendu, crois-m'en; aussi bien dans ton
intrt que dans celui des autres. Mort ou vif, je t'aurai; j'ai l'ordre
de t'amener vivant. Ne me mets pas dans l'obligation de recourir au
pouvoir qui m'a t prt. Je me conduirai avec dlicatesse; de ton
ct, ne m'oppose aucune rsistance. C'est ainsi que je reconnatrai,
avec empressement et allgresse, que tu auras fait un premier pas vers
le repentir. Quand notre hros entendit cette harangue, empreinte d'un
sel si profondment comique, il eut de la peine  conserver le srieux
sur la rudesse de ses traits hls. Mais, enfin, chacun ne sera pas
tonn si j'ajoute qu'il finit par clater de rire. C'tait plus fort
que lui! Il n'y mettait pas de la mauvaise intention! Il ne voulait
certes pas s'attirer les reproches du crabe tourteau! Que d'efforts ne
fit-il pas pour chasser l'hilarit! Que de fois ne serra-t-il point ses
lvres l'une contre l'autre, afin de ne pas avoir l'air d'offenser son
interlocuteur pat! Malheureusement son caractre participait de la
nature de l'humanit, et il riait ainsi que font les brebis! Enfin il
s'arrta! Il tait temps! Il avait failli s'touffer! Le vent porta
cette rponse  l'archange de l'cueil: Lorsque ton matre ne m'enverra
plus des escargots et des crevisses pour rgler ses affaires, et qu'il
daignera parlementer personnellement avec moi, l'on trouvera, j'en suis
sr, le moyen de s'arranger, puisque je suis infrieur  celui qui
t'envoya, comme tu l'as dit avec tant de justesse. Jusque l, les ides
de rconciliation m'apparaissent prmatures, et aptes  produire
seulement un chimrique rsultat. Je suis trs loin de mconnatre
ce qu'il y a de cens dans chacune de tes syllabes; et, comme nous
pourrions fatiguer inutilement notre voix, afin de lui faire parcourir
trois kilomtres de distance, il me semble que tu agirais avec sagesse,
si tu descendais de ta forteresse inexpugnable, et gagnais la terre
ferme  la nage: nous discuterons plus commodment les conditions d'une
reddition qui, pour si lgitime qu'elle soit, n'en est pas moins
finalement, pour moi, d'une perspective dsagrable. L'archange, qui
ne s'attendait pas  cette bonne volont, sortit des profondeurs de la
crevasse sa tte d'un cran, et rpondit: O Maldoror, est-il enfin
arriv le jour o tes abominables instincts verront s'teindre le
flambeau d'injustifiable orgueil qui les conduit  l'ternelle
damnation! Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable
changement aux phalanges des chrubins, heureux de retrouver un des
leurs. Tu sais toi-mme et tu n'as pas oubli qu'une poque existait
o tu avais la premire place parmi nous. Ton nom volait de bouche en
bouche; tu es actuellement le sujet de nos solitaires conversations.
Viens donc ... viens faire une paix durable avec ton ancien matre; il
te recevra comme un fils gar, et ne s'apercevra point de l'norme
quantit de culpabilit que tu as, comme une montagne de cornes d'lan
leve par les Indiens, amoncele sur ton coeur. Il dit, et il retire
toutes les parties de son corps du fond de l'ouverture obscure. Il se
montre, radieux, sur la surface de l'cueil; ainsi un prtre des
religions quand il a la certitude de ramener une brebis gare. Il va
faire un bond sur l'eau, pour se diriger  la nage vers le pardonn.
Mais, l'homme aux lvres de saphir a calcul longtemps  l'avance un
perfide coup. Son bton est lanc avec force; aprs maints ricochets sur
les vagues, il va frapper  la tte l'archange bienfaiteur. Le crabe,
mortellement atteint, tombe dans l'eau. La mare porte sur le rivage
l'pave flottante. Il attendait la mare pour oprer plus facilement sa
descente. Eh bien, la mare est venue; elle l'a berc de ses chants, et
l'a mollement dpos sur la plage: le crabe n'est-il pas content? Que
lui faut-il de plus? Et Maldoror, pench sur le sable des grves, reoit
dans ses bras deux amis, insparablement runis par les hasards de la
lame: le cadavre du crabe tourteau et le bton homicide! Je n'ai pas
encore perdu mon adresse, s'crie-t-il; elle ne demande qu' s'exercer;
mon bras conserve sa force et mon oeil sa justesse. Il regarde l'animal
inanim. Il craint qu'on ne lui demande compte du sang vers. O
cachera-t-il l'archange? Et, en mme temps, il se demande si la mort n'a
pas t instantane. Il a mis sur son dos une enclume et un cadavre; il
s'achemine vers une vaste pice d'eau, dont toutes les rives sont
couvertes et comme mures par un inextricable fouillis de grands joncs.
Il voulait d'abord prendre un marteau, mais c'est un instrument trop
lger, tandis qu'avec un objet plus lourd, si le cadavre donne signe de
vie, il le posera sur le sol et le mettra en poussire  coups
d'enclume. Ce n'est pas la vigueur qui manque  son bras, allez; c'est
le moindre de ses embarras. Arriv en vue du lac, il le voit peupl de
cygnes. Il se dit que c'est une retraite sre pour lui;  l'aide d'une
mtamorphose, sans abandonner sa charge, il se mle  la bande des
autres oiseaux. Remarquez la main de la Providence l o l'on tait
tent de la trouver absente, et faites votre profit du miracle dont je
vais vous parler. Noir comme l'aile d'un corbeau, trois fois il nagea
parmi le groupe de palmipdes,  la blancheur clatante; trois fois,
il conserva cette couleur distinctive qui l'assimilait  un bloc de
charbon. C'est que Dieu, dans sa justice, ne permit point que son astuce
pt tromper mme une bande de cygnes. De telle manire qu'il resta
ostensiblement dans l'intrieur du lac; mais, chacun se tint  l'cart,
et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir
compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie
carte,  l'extrmit de la pice d'eau, seul parmi les habitants de
l'air, comme il l'tait parmi les hommes! C'est ainsi qu'il prludait 
l'incroyable vnement de la place Vendme!




VII


Le corsaire aux cheveux d'or, a reu la rponse de Mervyn. Il suit dans
cette page singulire la trace des troubles intellectuels de celui qui
l'crivit, abandonn aux faibles forces de sa propres suggestion.
Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de
rpondre  l'amiti de l'inconnu. Aucun bnfice ne rsultera pour lui
de se mler, comme principal acteur,  cette quivoque intrigue. Mais,
enfin, il l'a voulu. A l'heure indique, Mervyn, de la porte de sa
maison, est all droit devant lui, en suivant le boulevard Sbastopol,
jusqu' la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins
et traverse le quai Conti; au moment o il passe sur le quai Malaquais,
il voit marcher sur le quai du Louvre, paralllement  sa propre
direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui parat
l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipes.
Les deux passants dbouchent en mme temps de chaque ct du pont du
Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent!
Vrai, c'tait touchant de voir ces deux tres, spars par l'ge,
rapprocher leurs mes par la grandeur des sentiments. Du moins, c'et
t l'opinion de ceux qui se seraient arrts devant ce spectacle, que
plus d'un, mme avec un esprit mathmatique, aurait trouv mouvant.
Mervyn, le visage en pleurs, rflchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
dire  l'entre de la vie, un soutien prcieux dans les futures
adversits. Soyez persuad que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il
fit: il dplia le sac qu'il portait, dgagea l'ouverture, et, saisissant
l'adolescent par la tte, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe
de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extrmit qui servait
d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac,
ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa,  plusieurs reprises, le
parapet du pont. Alors, le patient, s'tant aperu du craquement de ses
os, se tut. Scne unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher
passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court  lui,
l'engage  s'arrter, et lui dit: Voici un chien, enferm dans ce sac;
il a la gale: abattez-le au plus vite. L'interpell se montre
complaisant. L'interrupteur, en s'loignant, aperoit une jeune fille en
haillons qui lui tend la main. Jusqu'o va donc le comble de l'audace et
de l'impit? Il lui donne l'aumne! Dites-moi si vous voulez que je
vous introduise, quelques heures plus tard,  la porte d'un abattoir
recul. Le boucher est revenu, et a dit  ses camarades, en jetant 
terre un fardeau: Dpchons-nous de tuer ce chien galeux. Ils sont
quatre, et chacun saisit le marteau accoutum. Et, cependant, ils
hsitaient, parce que le sac remuait avec force. Quelle motion
s'empare de moi? cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras.
Ce chien pousse, comme un enfant, des gmissements de douleur, dit
un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend. C'est leur
habitude, rpondit un troisime; mme quand il ne sont pas malades,
comme c'est le cas ici, il suffit que leur matre reste quelques jours
absent du logis, pour qu'ils se mettent  faire entendre des hurlements
qui, vritablement, sont pnibles  supporter. Arrtez!... arrtez!...
cria le quatrime, avant que tous les bras se fussent levs en cadence
pour frapper rsolument, cette fois, sur le sac. Arrtez, vous dis-je;
il y a ici un fait qui nous chappe. Qui vous dit que cette toile
renferme un chien? Je veux m'en assurer. Alors, malgr les railleries
de ses compagnons, il dnoua le paquet et en retira l'un aprs l'autre
les membres de Mervyn! Il tait presque touff par la gne de cette
position. Il s'vanouit en revoyant la lumire. Quelques moments aprs,
il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: Apprenez,
une autre fois,  mettre de la prudence jusque dans votre mtier. Vous
avez failli remarquer, par vous-mmes, qu'il ne sert de rien de
pratiquer l'inobservance de cette loi. Les bouchers s'enfuirent.
Mervyn, le coeur serr et plein de pressentiments funestes, rentre chez
soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette
strophe? Eh! qui n'en dplorera les vnements consomms! Attendons la
fin pour porter un jugement encore plus svre. Le dnoment va se
prcipiter; et, dans ces sortes de rcits, o une passion, de quelque
genre qu'elle soit, tant donne, celle-ci ne craint aucun obstacle pour
se frayer un passage, il n'y a pas lieu de dlayer dans un godet la
gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut tre dit dans une
demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.




VIII


Pour construire mcaniquement la cervelle d'un conte somnifre, il ne
suffit pas de dissquer des btises et abrutir puissamment  doses
renouveles l'intelligence du lecteur, de manire  rendre ses facults
paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la
fatigue; il faut, en outre, avec du bon fluide magntique, le mettre
ingnieusement dans l'impossibilit somnambulique de se mouvoir, en le
forant  obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixit des
vtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais
seulement pour dvelopper ma pense qui intresse et agace en mme temps
par une harmonie des plus pntrantes, que je ne crois pas qu'il soit
ncessaire, pour arriver au but que l'on se propose, d'inventer une
posie tout  fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et
dont le souffle pernicieux semble bouleverser mme les vrits absolues;
mais, amener un pareil rsultat (conforme, du reste, aux rgles de
l'esthtique, si l'on y rflchit bien), cela n'est pas aussi facile
qu'on le pense: voil ce que je voulais dire. C'est pourquoi je ferai
tous mes efforts pour y parvenir! Si la mort arrte la maigreur
fantastique des deux bras longs de mes paules, employs  l'crasement
lugubre de mon gypse littraire, je veux au moins que le lecteur en
deuil puisse se dire: Il faut lui rendre justice. Il m'a beaucoup
crtinis. Que n'aurait-t-il pas fait, s'il et pu vivre davantage!
c'est le meilleur professeur d'hypnotisme que je connaisse! On gravera
ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mnes
seront satisfaits!--Je continue! Il y avait une queue de poisson qui
remuait au fond d'un trou,  ct d'une botte cule. Il n'tait pas
naturel de se demander: O est le poisson? Je ne vois que la queue qui
remue. Car, puisque, prcisment, on avouait implicitement ne pas
apercevoir le poisson, c'est qu'en ralit il n'y tait pas. La pluie
avait laiss quelques gouttes d'eau au fond de cet entonnoir, creus
dans le sable. Quant  la botte cule, quelques-uns ont pens depuis
qu'elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par
la puissance divine, devait renatre de ses atomes rsolus. Il tira du
puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher  son corps
perdu, si elle annonait au Crateur l'impuissance de son mandataire 
dominer les vagues en fureur de mer maldororienne. Il lui prta deux
ailes d'albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle
s'envola vers la demeure du rengat, pour lui raconter ce qui se passait
et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l'espion, et,
avant que le troisime jour ft parvenu  sa fin, il pera la queue du
poisson d'une flche envenime. Le gosier de l'espion poussa une faible
exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre.
Alors, une poutre sculaire, place sur le comble d'un chteau, se
releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-mme, et demanda
vengeance  grands cris. Mais le Tout-Puissant, chang en rhinocros,
lui apprit que cette mort tait mrite. La poutre s'apaisa, alla se
placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les
araignes effarouches, afin qu'elles continuassent, comme par le pass,
 tisser leur toile  ses coins. L'homme aux lvres de soufre apprit la
faiblesse de son allie; c'est pourquoi, il commanda au fou couronn de
brler la poutre et de la rduire en cendres. Aghone excuta cet ordre
svre. Puisque, d'aprs vous, le moment est venu, s'cria-t-il, j'ai
t reprendre l'anneau que j'avais enterr sous la pierre, et je l'ai
attach  un des bouts du cble. Voici le paquet. Et il prsenta une
corde paisse, enroule sur elle-mme, de soixante mtres de longueur.
Son matre lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il
rpondit qu'ils restaient fidles et se tenaient prts  tout vnement,
si c'tait ncessaire. Le forat inclina sa tte en signe de
satisfaction. Il montra de la surprise, et mme de l'inquitude, quand
Aghone ajouta qu'il avait vu un coq fendre avec son bec un candlabre en
deux, plonger tour  tour le regard dans chacune des parties, et
s'crier, en battant ses ailes d'un mouvement frntique: Il n'y a pas
si loin qu'on le pense depuis la rue de la Paix jusqu' la place du
Panthon. Bientt, on en verra la preuve lamentable! Le crabe tourteau,
mont sur un cheval fougueux, courait  toute bride vers la direction de
l'cueil, le tmoin du lancement du bton par un bras tatou, l'asile du
premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de plerins tait
en marche pour visiter cet endroit, dsormais consacr par une mort
auguste. Il esprait l'atteindre, pour lui demander des secours
pressants contre la trame qui se prparait, et dont il avait eu
connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin,  l'aide de mon
silence glacial, qu'il n'arriva pas  temps, pour leur raconter ce que
lui avait rapport un chiffonnier, cach derrire l'chafaudage voisin
d'une maison en construction, le jour o le pont du Carrousel, encore
empreint de l'humide rose de la nuit, aperut avec horreur l'horizon de
sa pense s'largir confusment en cercles concentriques,  l'apparition
matinale du rythmyque ptrissage d'un sac icosadre, contre son parapet
calcaire! Avant qu'il stimule leur compassion, par le souvenir de cet
pisode, ils feront bien de dtruire en eux la semence de l'espoir ...
Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d'une bonne
volont, marchez  ct de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tte
surmonte d'un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main arme d'un
bton, celui que vous auriez de la peine  reconnatre, si je ne prenais
soin de vous avertir, et de rappeler  votre oreille le mot qui se
prononce Mervyn. Comme il est chang! Les mains lies derrire le dos,
il marche devant lui, comme s'il allait  l'chafaud, et, cependant, il
n'est coupable d'aucun forfait. Ils sont arrivs dans l'enceinte
circulaire de la place Vendme. Sur l'entablement de la colonne massive,
appuy contre la balustrade carre,  plus de cinquante mtres de
hauteur du sol, un homme a lanc et droul un cble, qui tombe jusqu'
terre,  quelques pas d'Aghone. Avec de l'habitude, on fait vite une
chose; mais, je puis dire que celui-ci n'employa pas beaucoup de temps
pour attacher les pieds de Mervyn  l'extrmit de la corde. Le
rhinocros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il
apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n'eut mme pas la
satisfaction d'entreprendre le combat. L'individu, qui examinait les
alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et
pressa la dtente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour
o avait commenc ce qu'il croyait tre la folie de son fils et la mre,
qu'on avait appele _la fille de neige_,  cause de son extrme pleur,
portrent en avant leur poitrine pour protger le rhinocros. Inutile
soin. La balle troua sa peau, comme une vrille; l'on aurait pu croire,
avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement
apparatre. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s'tait
introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S'il
n'tait pas bien prouv qu'il ne ft trop bon pour une de ses cratures,
je plaindrais l'homme de la colonne! Celui-ci, d'un coup sec de poignet,
ramne  soi la corde ainsi leste. Place hors de la normale, ses
oscillations balancent Mervyn, dont la tte regarde le bas. Il saisit
vivement, avec ses mains, une longue guirlande d'immortelles, qui runit
deux angles conscutifs de la base, contre laquelle il cogne son front.
Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n'tait pas un point fixe.
Aprs avoir amoncel  ses pieds, sous forme d'ellipses superposes, une
grande partie du cble, de manire que Mervyn reste suspendu  moiti
hauteur de l'oblisque de bronze, le forat vad fait prendre, de la
main droite,  l'adolescent, un mouvement acclr de rotation uniforme,
dans un plan parallle de l'axe de la colonne, et ramasse, de la main
gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent  ses pieds.
La fronde siffle dans l'espace; le corps de Mervyn la suit partout,
toujours loign du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa
position mobile et quidistante, dans une circonfrence arienne,
indpendante de la matire. Le sauvage civilis lche peu  peu, jusqu'
l'autre bout, qu'il retient avec un mtacarpe ferme, ce qui ressemble 
tort  une barre d'acier. Il se met  courir autour de la balustrade, en
se tenant  la rampe par une main. Cette manoeuvre a pour effet de
changer le plan primitif de la rvolution du cble, et d'augmenter sa
force de tension, dj si considrable. Dornavant, il tourne
majestueusement dans un plan horizontal, aprs avoir successivement
pass, par une marche insensible,  travers plusieurs plans obliques.
L'angle droit form par la colonne et le fil vgtal a ses cts gaux!
Le bras du rengat et l'instrument meurtrier sont confondus dans l'unit
linaire, comme les lments atomistiques d'un rayon de lumire
pntrant dans la chambre noire. Les thormes de la mcanique me
permettent de parler ainsi; hlas! on sait qu'une force, ajoute  une
autre force, engendre une rsultante compose des deux forces
primitives! Qui oserait prtendre que le cordage linaire se serait dj
rompu, sans la vigueur de l'athlte, sans la bonne qualit du chanvre?
Le corsaire au cheveux d'or, brusquement et en mme temps, arrte sa
vitesse acquise, ouvre la main et lche le cble. Le contre-coup de
cette opration, si contraire aux prcdentes, fait craquer la
balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble  une
comte tranant aprs elle sa queue flamboyante. L'anneau de fer du
noeud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage  complter
soi-mme l'illusion. Dans le parcours de sa parabole, le damn  mort
fend l'atmosphre jusqu' la rive gauche, la dpasse en vertu de la
force d'impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le
dme du Panthon, tandis que la corde treint, en partie, de ses replis,
la paroi suprieure de l'immense coupole. C'est sur sa superficie
sphrique et convexe, qui ne ressemble  une orange que pour la forme,
qu'on voit  toute heure du jour, un squelette dessch, rest suspendu.
Quand le vent le balance, l'on raconte que les tudiants du quartier
Latin, dans la crainte d'un pareil sort, font une courte prire: ce sont
des bruits insignifiants auxquels on n'est point tenu de croire, et
propres seulement  faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses
mains crispes, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il
faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgr
l'attestation de sa bonne vue, que ce soient l, rellement, ces
immortelles dont je vous ai parl, et qu'une lutte ingale, engage prs
du nouvel Opra, vit dtacher d'un pidestal grandiose. Il n'en est pas
moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n'y reoivent
plus l'expression de leur symtrie dfinitive dans le nombre quaternaire:
allez-y voir vous-mme, si vous ne voulez pas me croire.


FIN DU SIXIME CHANT.








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even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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