The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, VII.
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Revolution francaise, VII.

Author: Adolphe Thiers

Release Date: April 8, 2004 [EBook #11964]

Language: French

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HISTOIRE

DE LA

REVOLUTION

FRANCAISE

PAR M. A. THIERS

NEUVIEME EDITION

TOME SEPTIEME

MDCCCXXXIX




CONVENTION NATIONALE.

CHAPITRE XXVI.

CONTINUATION DE LA GUERRE SUR LE RHIN. PRISE DE NIMEGUE PAR LES
FRANCAIS.--POLITIQUE EXTERIEURE DE LA FRANCE. PLUSIEURS PUISSANCES
DEMANDENT A TRAITER.--DECRET D'AMNISTIE POUR LA VENDEE.--CONQUETE DE LA
HOLLANDE PAR PICHEGRU. PRISE D'UTRECHT, D'AMSTERDAM ET DES PRINCIPALES
VILLES; OCCUPATION DES SEPT PROVINCES-UNIES. NOUVELLE ORGANISATION
POLITIQUE DE LA HOLLANDE.--VICTOIRES AUX PYRENEES.--FIN DE LA CAMPAGNE
DE 1794.--LA PRUSSE ET PLUSIEURS AUTRES PUISSANCES COALISEES DEMANDENT
LA PAIX. PREMIERES NEGOCIATIONS.--ETAT DE LA VENDEE ET DE LA BRETAGNE.
PUISAYE EN ANGLETERRE. MESURES DE HOCHE POUR LA PACIFICATION DE LA
VENDEE. NEGOCIATIONS AVEC LES CHEFS VENDEENS.


Les armees francaises, maitresses de toute la rive gauche du Rhin, et
pretes a deboucher sur la rive droite, menacaient la Hollande et
l'Allemagne: fallait-il les porter en avant ou les faire entrer dans
leurs cantonnemens? telle etait la question qui s'offrait.

Malgre leurs triomphes, malgre leur sejour dans la riche Belgique, elles
etaient dans le plus grand denuement. Le pays qu'elles occupaient, foule
pendant trois ans par d'innombrables legions, etait entierement epuise.
Aux maux de la guerre s'etaient joints ceux de l'administration
francaise, qui avait introduit a sa suite les assignats, le _maximum_ et
les requisitions. Des municipalites provisoires, huit administrations
intermediaires, et une administration centrale etablie a Bruxelles,
gouvernaient la contree en attendant son sort definitif. Quatre-vingts
millions avaient ete frappes sur le clerge, les abbayes, les nobles, les
corporations. Les assignats avaient ete mis en circulation forcee; les
prix de Lille avaient servi a determiner le _maximum_ dans toute la
Belgique. Les denrees, les marchandises utiles aux armees etaient
soumises a la requisition. Ces reglemens n'avaient pas fait cesser la
disette. Les marchands, les fermiers cachaient tout ce qu'ils
possedaient; et tout manquait a l'officier comme au soldat.

Levee en masse l'annee precedente, equipee sur-le-champ, transportee en
hate a Hondschoote, Watignies, Landau, l'armee entiere n'avait plus rien
recu de l'administration que de la poudre et des projectiles. Depuis
long-temps elle ne campait plus sous toile; elle bivouaquait sous des
branches d'arbre, malgre le commencement d'un hiver deja tres rigoureux.
Beaucoup de soldats, manquant de souliers, s'enveloppaient les pieds
avec des tresses de paille, ou se couvraient avec des nattes en place de
capotes. Les officiers, payes en assignats, voyaient leurs appointemens
se reduire quelquefois a huit ou dix francs effectifs par mois; ceux qui
recevaient quelques secours de leurs familles n'en pouvaient guere faire
usage, car tout etait requis d'avance par l'administration francaise.
Ils etaient soumis au regime du soldat, marchant a pied, portant le sac
sur le dos, mangeant le pain de munition, et vivant des hasards de la
guerre.

L'administration semblait epuisee par l'effort extraordinaire qu'elle
avait fait pour lever et armer douze cent mille hommes. La nouvelle
organisation du pouvoir, faible et divisee, n'etait pas propre a lui
rendre le nerf et l'activite necessaires. Ainsi tout aurait commande de
faire entrer l'armee en quartiers d'hiver, et de la recompenser de ses
victoires et de ses vertus militaires par du repos et d'abondantes
fournitures.

Cependant nous etions devant la place de Nimegue, qui, placee sur le
Wahal (c'est le nom du Rhin pres de son embouchure), en commandait les
deux rives, et pouvait servir de tete de pont a l'ennemi pour deboucher
a la campagne suivante sur la rive gauche. Il etait donc important de
s'emparer de cette place avant d'hiverner; mais l'attaque en etait tres
difficile. L'armee anglaise, rangee sur la rive droite, y campait au
nombre de trente-huit mille hommes; un pont de bateaux lui fournissait
le moyen de communiquer avec la place et de la ravitailler. Outre ses
fortifications, Nimegue etait precedee par un camp retranche garni de
troupes. Il aurait donc fallu, pour rendre l'investissement complet,
jeter sur la rive droite une armee qui aurait eu a courir les chances du
passage et d'une bataille, et qui, en cas de defaite, n'aurait eu aucun
moyen de retraite. On ne pouvait donc agir que par la rive gauche, et on
etait reduit a attaquer le camp retranche sans un grand espoir de
succes.

Cependant les generaux francais etaient decides a essayer une de ces
attaques brusques et hardies qui venaient de leur ouvrir en si peu de
temps les places de Maestricht et Venloo. Les coalises, sentant
l'importance de Nimegue, s'etaient reunis a Arnheim pour concerter les
moyens de la defendre. Il avait ete convenu qu'un corps autrichien, sous
les ordres du general Wernek, passerait a la solde anglaise, et
formerait la gauche du duc d'York pour la defense de la Hollande. Tandis
que le duc d'York, avec ses Anglais et ses Hanovriens, resterait sur la
rive droite devant le pont de Nimegue, et renouvellerait les forces de
la place, le general Wernek devait tenter du cote de Wesel, fort
au-dessus de Nimegue, un mouvement singulier, que les militaires
experimentes ont juge l'un des plus absurdes que la coalition ait
imagines pendant toutes ces campagnes. Ce corps, profitant d'une ile que
forme le Rhin vers Buderich, devait passer sur la rive gauche, et
essayer une pointe entre l'armee de Sambre-et-Meuse et celle du Nord.
Ainsi vingt mille hommes allaient etre jetes au-dela d'un grand fleuve
entre deux armees victorieuses, de quatre-vingt a cent mille hommes
chacune, pour voir quel effet ils produiraient sur elles: on devait les
renforcer suivant l'evenement. On concoit que ce mouvement, execute avec
les armees coalisees reunies, put devenir grand et decisif; mais essaye
avec vingt mille hommes, il n'etait qu'une tentative puerile et
peut-etre desastreuse pour le corps qui en serait charge.

Neanmoins, croyant sauver Nimegue par ces moyens, les coalises firent
d'une part avancer le corps de Wernek vers Buderich, et de l'autre
executer des sorties par la garnison de Nimegue. Les Francais
repousserent les sorties, et, comme a Maestricht et Venloo, ouvrirent la
tranchee a une proximite de la place encore inusitee a la guerre. Un
hasard heureux accelera leurs travaux. Les deux extremites de l'arc
qu'ils decrivaient autour de Nimegue aboutissaient au Wahal; ils
essayaient de tirer de ces extremites sur le pont. Quelques-uns de leurs
projectiles atteignirent plusieurs pontons, et mirent en peril les
communications de la garnison avec l'armee anglaise. Les Anglais, qui
etaient dans la place, surpris de cet evenement imprevu, retablirent les
pontons, et se haterent de rejoindre le gros de leur armee sur l'autre
rive, abandonnant a elle-meme la garnison, composee de trois mille
Hollandais. A peine les republicains se furent-ils apercus de
l'evacuation, qu'ils redoublerent le feu. Le gouverneur, epouvante, fit
part au prince d'Orange de sa position, et obtint la permission de se
retirer des qu'il jugerait le peril assez grand. A peine eut-il recu
cette autorisation, qu'il repassa le Wahal de sa personne. Le desordre
se mit dans la garnison; une partie rendit les armes; une autre, ayant
voulu se sauver sur un pont volant, fut arretee par les Francais, qui
couperent les cables, et vint echouer dans une ile ou elle fut faite
prisonniere.

Le 18 brumaire (8 novembre), les Francais entrerent dans Nimegue, et se
trouverent maitres de cette place importante, grace a leur temerite et a
la terreur qu'inspiraient leurs armes. Pendant ce temps, les
Autrichiens, commandes par Wernek, avaient essaye de deboucher de Wesel;
mais l'impetueux Vandamme, fondant sur eux au moment ou ils mettaient
le pied au-dela du Rhin, les avait rejetes sur la rive droite, et ils
etaient fort heureux de n'avoir pas obtenu plus de succes, car ils
auraient couru la chance d'etre detruits, s'ils se fussent avances
davantage.

Le moment etait enfin arrive d'entrer dans les cantonnemens, puisqu'on
etait maitre de tous les points importans sur le Rhin. Sans doute,
conquerir la Hollande, s'assurer ainsi la navigation de trois grands
fleuves, l'Escaut, la Meuse et le Rhin; priver l'Angleterre de sa plus
puissante alliance maritime, menacer l'Allemagne sur ses flancs,
interrompre les communications de nos ennemis du continent avec ceux de
l'Ocean, ou du moins les obliger a faire le long circuit de Hambourg;
nous ouvrir enfin la plus riche contree du monde, et la plus desirable
pour nous dans l'etat ou se trouvait notre commerce, etait un but digne
d'exciter l'ambition de notre gouvernement et de nos armees; mais
comment oser tenter cette conquete de la Hollande, presque impossible en
tout temps, mais surtout inexecutable dans la saison des pluies? Situee
a l'embouchure de plusieurs fleuves, la Hollande ne consiste qu'en
quelques lambeaux de terre jetes entre les eaux de ces fleuves et celles
de l'Ocean. Son sol, partout inferieur au lit de eaux, est sans cesse
menace par la mer, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, et coupe en outre par
de petits bras detaches des fleuves, et par une multitude de canaux
artificiels. Ces bas-fonds si menaces sont couverts de jardins, de
villes manufacturieres et d'arsenaux. A chaque pas que veut y faire une
armee, elle trouve ou de grands fleuves, dont les rives sont des digues
elevees et chargees de canons, ou des bras de rivieres et des canaux,
tous defendus par l'art des fortifications, ou enfin des places qui sont
les plus fortes de l'Europe. Ces grandes manoeuvres, qui souvent
deconcertent la defense methodique en rendant les sieges inutiles, sont
donc impossibles au milieu d'un pays coupe et defendu par des lignes
innombrables. Si une armee parvient cependant a vaincre tant d'obstacles
et a s'avancer en Hollande, ses habitans, par un acte d'heroisme dont
ils donnerent l'exemple sous Louis XIV, n'ont qu'a percer leurs digues,
et peuvent engloutir avec leur pays l'armee assez temeraire pour y
penetrer. Il leur reste leurs vaisseaux, avec lesquels ils peuvent,
comme les Atheniens, s'enfuir avec leurs principales depouilles, et
attendre des temps meilleurs, ou aller dans les Indes habiter un vaste
empire qui leur appartient. Toutes ces difficultes deviennent bien plus
grandes encore dans la saison des inondations, et une alliance maritime
telle que celle de l'Angleterre les rend insurmontables.

Il est vrai que l'esprit d'independance qui travaillait les Hollandais
a cette epoque, leur haine du stathouderat, leur aversion contre
l'Angleterre et la Prusse, la connaissance qu'ils avaient de leurs
interets veritables, leurs ressentimens de la revolution si
malheureusement etouffee en 1787, donnaient la certitude aux armees
francaises d'etre vivement desirees. On devait croire que les Hollandais
s'opposeraient a ce qu'on percat les digues, et qu'on ruinat le pays
pour une cause qu'ils detestaient. Mais l'armee du prince d'Orange,
celle du duc d'York les comprimaient encore, et reunies, elles
suffisaient pour empecher le passage des innombrables lignes qu'il
fallait emporter en leur presence. Si donc une surprise etait temeraire
du temps de Dumouriez, elle etait presque folle a la fin de 1794.

Neanmoins le comite de salut public, excite par les refugies hollandais,
songeait serieusement a pousser une pointe au-dela du Wahal. Pichegru,
presque aussi maltraite que ses soldats, qui etaient couverts de gale et
de vermine, etait alle a Bruxelles se faire guerir d'une maladie
cutanee. Moreau et Regnier l'avaient remplace: tous deux conseillaient
le repos et les quartiers d'hiver. Le general hollandais Daendels,
refugie hollandais, militaire intrepide, proposait avec instance une
premiere tentative sur l'ile de Bommel, sauf a ne pas poursuivre si
cette attaque ne reussissait pas. La Meuse et le Wahal, coulant
parallelement vers la mer, se joignent un moment fort au-dessous de
Nimegue, se separent de nouveau, et se reunissent encore a Wondrichem,
un peu au-dessus de Gorcum. Le terrain compris entre leurs deux bras
forme ce qu'on appelle l'ile de Bommel. Malgre l'avis de Moreau et
Regnier, une attaque fut tentee sur cette ile par trois points
differens: elle ne reussit pas, et fut abandonnee sur-le-champ avec une
grande bonne foi, surtout de la part de Daendels, qui s'empressa d'en
avouer l'impossibilite des qu'il l'eut reconnue.

Alors, c'est-a-dire vers le milieu de frimaire (commencement de
decembre), on donna a l'armee les quartiers d'hiver dont elle avait tant
besoin, et on etablit une partie des cantonnemens autour de Breda pour
en former le blocus. Cette place et celle de Grave ne s'etaient pas
rendues, mais le defaut de communications pendant la duree de l'hiver
devait certainement les obliger a se rendre.

C'est dans cette position que l'armee croyait voir s'achever la saison;
et certes, elle avait assez fait pour etre fiere de sa gloire et de ses
services. Mais un hasard presque miraculeux lui reservait de nouvelles
destinees: le froid, deja tres vif, augmenta bientot au point de faire
esperer que peut-etre les grands fleuves seraient geles. Pichegru quitta
Bruxelles, et n'acheva pas de se faire guerir, afin d'etre pret a
saisir l'occasion de nouvelles conquetes, si la saison la lui offrait.
En effet, l'hiver devint bientot plus rude, et s'annonca comme le plus
rigoureux du siecle. Deja la Meuse et le Wahal charriaient et leurs
bords etaient pris. Le 3 nivose (23 decembre), la Meuse fut entierement
gelee, et de maniere a pouvoir porter du canon. Le general Walmoden, a
qui le duc d'York avait laisse le commandement en partant pour
l'Angleterre, et qu'il avait condamne ainsi a n'essuyer que des
desastres, se vit dans la position la plus difficile. La Meuse etant
glacee, son front se trouvait decouvert; et le Wahal charriant, menacant
meme d'emporter tous les ponts, sa retraite etait compromise. Bientot
meme il apprit que le pont d'Arnheim venait d'etre emporte; il se hata
de faire filer sur ses derrieres ses bagages et sa grosse cavalerie, et
lui-meme dirigea sa retraite sur Deventer, vers les bords de l'Yssel.
Pichegru, profitant de l'occasion que lui offrait la fortune de
surmonter des obstacles ordinairement invincibles, se prepara a franchir
la Meuse sur la glace. Il se disposa a la passer sur trois points, et a
s'emparer de l'ile de Bommel, tandis que la division qui bloquait Breda
attaquerait les lignes qui entouraient cette place. Ces braves Francais,
exposes presque sans vetemens au plus rude hiver du siecle, marchant
avec des souliers auxquels il ne restait que l'empeigne, sortirent
aussitot de leurs quartiers, et renoncerent gaiement au repos dont ils
commencaient a peine a jouir. Le 8 nivose (28 decembre), par un froid de
dix-sept degres, ils se presenterent sur trois points, a Crevecoeur,
Empel et le fort Saint-Andre; ils franchirent la glace avec leur
artillerie, surprirent les Hollandais, presque engourdis par le froid,
et les defirent completement. Tandis qu'ils s'emparaient de l'ile de
Bommel, celle de leurs divisions qui assiegeait Breda en attaqua les
lignes, et les emporta. Les Hollandais, assaillis sur tous les points,
se retirerent en desordre, les uns vers le quartier-general du prince
d'Orange, qui s'etait toujours tenu a Gorcum, les autres a Thiel. Dans
le desordre de leur retraite, ils ne songerent pas meme a defendre les
passages du Wahal, qui n'etait pas entierement gele. Pichegru, maitre de
l'ile de Bommel, dans laquelle il avait penetre en passant sur les
glaces de la Meuse, franchit le Wahal sur differens points, mais n'osa
pas s'aventurer au-dela du fleuve, la glace n'etant pas assez forte pour
porter du canon. Dans cette situation, le sort de la Hollande etait
desespere si la gelee continuait, et tout annoncait que le froid
durerait. Le prince d'Orange avec ses Hollandais decourages a Gorcum,
Walmoden avec ses Anglais en pleine retraite sur Deventer, ne pouvaient
tenir contre un vainqueur formidable, qui leur etait de beaucoup
superieur en forces, et qui venait d'enfoncer le centre de leur ligne.
La situation politique n'etait pas moins alarmante que la situation
militaire. Les Hollandais, pleins d'esperance et de joie en voyant
s'approcher les Francais, commencaient a s'agiter. Le parti orangiste
etait de beaucoup trop faible pour imposer au parti republicain. Partout
les ennemis de la puissance stathouderienne lui reprochaient d'avoir
aboli les libertes du pays, d'avoir enferme ou banni les meilleurs et
les plus genereux patriotes, d'avoir surtout sacrifie la Hollande a
l'Angleterre, en l'entrainant dans une alliance contraire a tous ses
interets commerciaux et maritimes. Ils se reunissaient secretement en
comites revolutionnaires, prets a se soulever au premier signal, a
destituer les autorites, et a en nommer d'autres. La province de Frise,
dont les etats etaient assembles, osa declarer qu'elle voulait se
separer du stathouder; les citoyens d'Amsterdam firent une petition aux
autorites de la province, dans laquelle ils declaraient qu'ils etaient
prets a s'opposer a tout preparatif de defense, et qu'ils ne
souffriraient jamais surtout qu'on voulut percer les digues. Dans cette
situation desesperee, le stathouder songea a negocier, et adressa des
envoyes au quartier-general de Pichegru, pour demander une treve, et
offrir pour conditions de paix la neutralite et une indemnite des frais
de la guerre. Le general francais et les representans refuserent la
treve; et, quant aux offres de paix, en refererent aussitot au comite de
salut public. Deja l'Espagne, menacee par Dugommier, que nous avons
laisse descendant des Pyrenees, et par Moncey, qui, maitre du Guipuscoa,
s'avancait sur Pampelune, avait fait des propositions d'accommodement.
Les representans envoyes en Vendee, pour examiner si une pacification
etait possible, avaient repondu affirmativement et demande un decret
d'amnistie. Quelque secret que soit un gouvernement, toujours les
negociations de ce genre transpirent: elles transpirent meme avec des
ministres absolus, inamovibles; comment seraient-elles restees secretes
avec des comites renouveles par quart tous les mois? On savait dans le
public que la Hollande, l'Espagne, faisaient des propositions; on
ajoutait que la Prusse, revenue de ses illusions, et reconnaissant la
faute qu'elle avait faite de s'allier a la maison d'Autriche, demandait
a traiter; on savait par tous les journaux de l'Europe qu'a la diete de
Ratisbonne plusieurs etats de l'Empire, fatigues d'une guerre qui les
touchait peu, avaient demande l'ouverture d'une negociation: tout
disposait donc les esprits a la paix; et de meme qu'ils etaient revenus
des idees de terreur revolutionnaire a des sentimens de clemence, ils
passaient maintenant des idees de guerre a celles d'une reconciliation
generale avec l'Europe. On recueillait les moindres circonstances pour
en tirer des conjectures. Les malheureux enfans de Louis XVI, prives de
tous leurs parens, et separes l'un de l'autre dans la prison du Temple,
avaient vu leur sort un peu ameliore depuis le 9 thermidor. Le
cordonnier Simon, gardien du jeune prince, avait peri comme complice de
Robespierre. On lui avait substitue trois gardiens, dont un seul
changeait chaque jour, et qui montraient au jeune prince plus
d'humanite. On tirait de ces changemens operes au Temple de vastes
consequences. Le travail projete sur les moyens de retirer les assignats
donnait lieu aussi a de grandes conjectures. Les royalistes, qui se
montraient deja, et dont le nombre s'augmentait de ces incertains qui
abandonnent toujours un parti qui commence a faiblir, disaient avec
malice qu'on allait faire la paix. Ne pouvant plus dire aux
republicains: Vos armees seront battues, ce qui avait ete repete trop
souvent sans succes, et ce qui devenait trop niais, ils leur disaient:
On va les arreter dans la victoire; la paix est signee; on n'aura pas le
Rhin; la condition de la paix sera le retablissement de Louis XVII sur
le trone, la rentree des emigres, l'abolition des assignats, la
restitution des biens nationaux. On concoit combien de tels bruits
devaient irriter les patriotes. Ceux-ci, deja effrayes des poursuites
dirigees contre eux, voyaient avec desespoir le but qu'ils avaient
poursuivi avec tant d'effort, compromis par le gouvernement. A quoi
destinez-vous le jeune Capet? disaient-ils; qu'allez-vous faire des
assignats? Nos armees n'auront-elles verse tant de sang que pour etre
arretees au milieu de leurs victoires? n'auront-elles pas la
satisfaction de donner a leur patrie la ligne du Rhin et des Alpes?
L'Europe a voulu demembrer la France; la juste represaille de la France
victorieuse sur l'Europe doit etre de conquerir les provinces qui
completent son sol. Que va-t-on faire pour la Vendee? Va-t-on pardonner
aux rebelles quand on immole les patriotes? "Il vaudrait mieux, s'ecria
un membre de la Montagne dans un transport d'indignation, etre Charette
que depute a la convention."

On concoit combien tous ces sujets de division, joints a ceux que la
politique interieure fournissait deja, devaient agiter les esprits. Le
comite de salut public, se voyant presse entre les deux partis, se crut
oblige de s'expliquer: il vint declarer a deux reprises differentes, une
premiere fois par l'organe de Carnot, une autre fois par celui de Merlin
(de Douai), que les armees avaient recu ordre de poursuivre leurs
triomphes, et de n'entendre les propositions de paix qu'au milieu des
capitales ennemies.

Les propositions de la Hollande lui parurent en effet trop tardives
pour etre acceptees, et il ne crut pas devoir consentir a negocier a
l'instant ou on allait etre maitre du pays. Abattre la puissance
stathouderienne, relever la republique hollandaise, lui sembla digne de
la republique francaise. On s'exposa, a la verite, a voir toutes les
colonies de la Hollande et meme une partie de sa marine, devenir la
proie des Anglais, qui declareraient s'en emparer au nom du stathouder;
mais les considerations politiques devaient l'emporter. La France ne
pouvait pas ne pas abattre le stathouderat; cette conquete de la
Hollande ajoutait au merveilleux de ses victoires, intimidait davantage
l'Europe, compromettait surtout les flancs de la Prusse, obligeait cette
puissance a traiter sur-le-champ, et par-dessus tout rassurait les
patriotes francais. En consequence Pichegru eut ordre de ne plus
s'arreter. La Prusse, l'Empire, n'avaient encore fait aucune ouverture,
et on n'eut rien a leur repondre. Quant a l'Espagne, qui promettait de
reconnaitre la republique et de lui payer des indemnites, a condition
qu'on ferait vers les Pyrenees un petit etat a Louis XVII, elle fut
ecoutee avec mepris et indignation, et ordre fut donne aux deux generaux
francais de s'avancer sans relache. Quant a la Vendee, un decret
d'amnistie fut rendu: il portait que tous les rebelles, sans distinction
de grade, qui poseraient les armes dans l'intervalle d'un mois, ne
seraient pas poursuivis pour le fait de leur insurrection.

Le general Canclaux, destitue a cause de sa moderation, fut replace a la
tete de l'armee dite de l'Ouest, qui comprenait la Vendee. Le jeune
Hoche, qui avait deja le commandement de l'armee des cotes de Brest,
recut en outre celui de l'armee des cotes de Cherbourg: personne n'etait
plus capable que ces deux generaux de pacifier le pays, par le melange
de la prudence et de l'energie.

Pichegru, qui avait recu ordre de poursuivre sa marche victorieuse,
attendait que la surface du Wahal fut entierement prise. Notre armee
longeait le fleuve; elle etait repandue sur ses bords vers Millingen,
Nimegue, et tout le long de l'ile de Bommel, dont nous etions maitres.
Walmoden, voyant que Pichegru, vers Bommel, n'avait laisse que quelques
avant-postes sur la rive droite, les replia, et commenca un mouvement
offensif. Il proposait au prince d'Orange de se joindre a lui, pour
former de leurs deux armees reunies une masse imposante, qui put arreter
par une bataille l'ennemi qu'on ne pouvait plus contenir maintenant par
la ligne des fleuves. Le prince d'Orange, tenant a ne pas decouvrir la
route d'Amsterdam, ne voulut jamais quitter Gorcum. Walmoden songea a se
placer sur la ligne de retraite, qu'il avait tracee d'avance du Wahal a
la Linge, de la Linge au Leck, du Leck a l'Yssel, par Thiel, Arnheim et
Deventer.

Tandis que les republicains attendaient la gelee avec la plus vive
impatience, la place de Grave, defendue avec un courage heroique par le
commandant Debons, se rendit presque reduite en cendres. C'etait la
principale des places que les Hollandais possedaient au-dela de la
Meuse, et la seule qui n'eut pas cede a l'ascendant de nos armes. Les
Francais y entrerent le 9 nivose (29 decembre). Enfin, le 19 nivose (8
janvier 1795), le Wahal se trouva solidement gele. La division Souham le
franchit vers Bommel; la brigade Dewinther, detachee du corps de
Macdonald, le traversa vers Thiel. A Nimegue et au-dessus, le passage
n'etait pas aussi facile, parce que le Wahal n'etait pas entierement
pris. Neanmoins le 21 (10), la droite des Francais le passa au-dessus de
Nimegue, et Macdonald, appuye par elle, passa a Nimegue meme dans des
bateaux. En voyant ce mouvement general, l'armee de Walmoden se retira.
Une bataille seule aurait pu la sauver; mais dans l'etat de division et
de decouragement ou se trouvaient les coalises, une bataille n'aurait
peut-etre amene qu'un desastre. Walmoden executa un changement de front
en arriere, en se portant sur la ligne de l'Yssel, afin de gagner le
Hanovre par les provinces de la terre ferme. Conformement au plan de
retraite qu'il s'etait trace, il abandonna ainsi les provinces
d'Utrecht et de la Gueldre aux Francais. Le prince d'Orange resta vers
la mer, c'est-a-dire a Gorcum. N'esperant plus rien, il abandonna son
armee, se presenta aux etats reunis a La Haye, leur declara qu'il avait
essaye tout ce qui etait en son pouvoir pour la defense du pays, et
qu'il ne lui restait plus rien a faire. Il engagea les representans a ne
pas resister davantage au vainqueur, pour ne pas amener de plus grands
malheurs. Il s'embarqua aussitot apres pour l'Angleterre.

Des cet instant, les vainqueurs n'avaient plus qu'a se repandre comme un
torrent dans toute la Hollande. Le 28 nivose (17 janvier), la brigade
Salm entra a Utrecht, et le general Vandamme a Arnheim. Les etats de
Hollande deciderent qu'on ne resisterait plus aux Francais, et que des
commissaires iraient leur ouvrir les places dont ils croiraient avoir
besoin pour leur surete. De toutes parts, les comites secrets qui
s'etaient formes manifestaient leur existence, chassaient les autorites
etablies, et en nommaient spontanement de nouvelles. Les Francais
etaient recus a bras ouverts et comme des liberateurs: on leur apportait
les vivres, les vetemens dont ils manquaient. A Amsterdam, ou ils
n'etaient pas entres encore, et ou on les attendait avec impatience, la
plus grande fermentation regnait: La bourgeoisie, irritee contre les
orangistes, voulait que la garnison sortit de la ville, que la regence
se demit de son autorite, et qu'on rendit leurs armes aux citoyens.
Pichegru, qui approchait, envoya un aide-de-camp pour engager les
autorites municipales a maintenir le calme et a empecher les desordres.
Le 1er pluviose enfin (20 janvier), Pichegru, accompagne des
representans Lacoste, Bellegarde et Joubert, fit son entree dans
Amsterdam. Les habitans accoururent a sa rencontre, portant en triomphe
les patriotes persecutes et criant, _vive la republique francaise! vive
Pichegru! vive la liberte!!!_ Ils admiraient ces braves gens, qui, a
moitie nus, venaient de braver un pareil hiver et de remporter tant de
victoires. Les soldats francais donnerent dans cette occasion le plus
bel exemple d'ordre et de discipline. Prives de vivres et de vetemens,
exposes a la glace et a la neige, au milieu de l'une des plus riches
capitales de l'Europe, ils attendirent pendant plusieurs heures, autour
de leurs armes rangees en faisceaux, que les magistrats eussent pourvu a
leurs besoins et a leurs logemens. Tandis que les republicains entraient
d'un cote, les orangistes et les emigres francais fuyaient de l'autre.
La mer etait couverte d'embarcations chargees de fugitifs et de
depouilles de toute espece.

Le meme jour, 1er pluviose, la division Bonnaud, qui venait la veille de
s'emparer de Gertruydemberg, traversa le Biesbos gele, et entra dans la
ville de Dordrecht, ou elle trouva six cents pieces de canon, dix mille
fusils, et des magasins de vivres et des munitions pour une armee de
trente mille hommes. Cette division traversa ensuite Rotterdam pour
entrer a La Haye, ou siegeaient les etats. Ainsi, la droite vers
l'Yssel, le centre vers Amsterdam, la gauche vers La Haye, prenaient
successivement possession de toutes les provinces. Le merveilleux
lui-meme vint s'ajouter a cette operation de guerre deja si
extraordinaire. Une partie de la flotte hollandaise mouillait pres du
Texel. Pichegru, qui ne voulait pas qu'elle eut le temps de se detacher
des glaces et de faire voile vers l'Angleterre, envoya des divisions de
cavalerie et plusieurs batteries d'artillerie legere vers la
Nord-Hollande. Le Zuyderzee etait gele: nos escadrons traverserent au
galop ces plaines de glace, et l'on vit des hussards et des artilleurs a
cheval sommer comme une place forte ces vaisseaux devenus immobiles. Les
vaisseaux hollandais se rendirent a ces assaillans d'une espece si
nouvelle.

A la gauche, il ne restait plus qu'a s'emparer de la province de
Zelande, qui se compose des iles placees a l'embouchure de l'Escaut et
de la Meuse; et a la droite, des provinces de l'Over-Yssel, Drenthe,
Frise et Groningue, qui joignent la Hollande au Hanovre. La province de
Zelande, forte de sa position inaccessible, proposa une capitulation un
peu fiere, par laquelle elle demandait a ne pas recevoir de garnison
dans ses principales places, a ne pas etre soumise a des contributions,
a ne pas recevoir d'assignats, a conserver ses vaisseaux et ses
proprietes publiques et particulieres, en un mot a ne subir aucun des
inconveniens de la guerre. Elle demandait aussi pour les emigres
francais la faculte de se retirer sains et saufs. Les representans
accepterent quelques-uns des articles de la capitulation, ne prirent
aucun engagement quant aux autres, disant qu'il fallait en referer au
comite de salut public; et sans plus d'explications, ils entrerent dans
la province, fort contens d'eviter les dangers d'une attaque de vive
force, et de conserver les escadres, qui auraient pu etre livrees a
l'Angleterre. Tandis que ces choses se passaient a la gauche, la droite
franchissant l'Yssel, chassait les Anglais devant elle, et les rejetait
jusqu'au-dela de l'Ems. Les provinces de Frise, de Drenthe et de
Groningue, se trouverent ainsi conquises, et les sept Provinces-Unies
soumises aux armes victorieuses de la republique.

Cette conquete, due a la saison, a la constance admirable de nos
soldats, a leur heureux temperament pour resister a toutes les
souffrances, beaucoup plus qu'a l'habilete de nos generaux, excita en
Europe un etonnement mele de terreur, et en France un enthousiasme
extraordinaire. Carnot, ayant dirige les operations des armees pendant
la campagne des Pays-Bas, etait le premier et veritable auteur des
succes. Pichegru, et surtout Jourdan, l'avaient seconde a merveille
pendant cette suite sanglante de combats. Mais depuis qu'on avait passe
de la Belgique en Hollande, tout etait du aux soldats et a la saison.
Neanmoins Pichegru, general de l'armee, eut toute la gloire de cette
conquete merveilleuse, et son nom, porte sur les ailes de la renommee,
circula dans toute l'Europe comme celui du premier general francais.

Ce n'etait pas tout d'avoir conquis la Hollande, il fallait s'y conduire
avec prudence et politique. D'abord il importait de ne pas fouler le
pays, pour ne point indisposer les habitans. Apres ce soin, il restait a
imprimer a la Hollande une direction politique, et on allait se trouver
entre deux opinions contraires. Les uns voulaient qu'on rendit cette
conquete utile a la liberte, en revolutionnant la Hollande; les autres
voulaient qu'on n'affichat pas un trop grand esprit de proselytisme,
afin de ne pas alarmer de nouveau l'Europe prete a se reconcilier avec
la France.

Le premier soin des representans fut de publier une proclamation, dans
laquelle ils declaraient qu'ils respecteraient toutes les proprietes
particulieres, excepte cependant celles du stathouder; que ce dernier
etant le seul ennemi de la republique francaise, ses proprietes etaient
dues aux vainqueurs en dedommagement des frais de la guerre; que les
Francais entraient en amis de la nation batave, non point pour lui
imposer ni un culte, ni une forme de gouvernement quelconques, mais pour
l'affranchir de ses oppresseurs, et lui rendre les moyens d'exprimer son
voeu. Cette proclamation, suivie de veritables effets, produisit
l'impression la plus favorable. Partout les autorites furent renouvelees
sous l'influence francaise. On exclut des etats quelques membres qui n'y
avaient ete introduits que par l'influence stathouderienne; on choisit
pour president Petter Paulus, ministre de la marine avant le
renversement du parti republicain en 1787, homme distingue et tres
attache a son pays. Cette assemblee abolit le stathouderat a perpetuite,
et proclama la souverainete du peuple. Elle vint en informer les
representans, et leur faire hommage en quelque sorte de sa resolution.
Elle se mit a travailler ensuite a une constitution, et confia a une
administration provisoire les affaires du pays. Sur les quatre-vingts ou
quatre-vingt-dix vaisseaux composant la marine militaire de Hollande,
cinquante etaient demeures dans les ports et furent conserves a la
republique batave; les autres avaient etes saisis par les Anglais.
L'armee hollandaise, dissoute depuis le depart du prince d'Orange, dut
se reorganiser sur un nouveau pied, et sous les ordres du general
Daendels. Quant a la fameuse banque d'Amsterdam, le mystere de sa caisse
fut enfin devoile. Avait-elle continue a etre banque de depot, ou bien
etait-elle devenue banque, d'escompte en pretant, soit a la compagnie
des Indes, soit au gouvernement, soit aux provinces? Telle etait la
question qu'on s'adressait depuis long-temps, et qui diminuait
singulierement le credit de cette banque celebre. Il fut constate
qu'elle avait prete pour huit a dix millions de florins environ sur les
obligations de la compagnie des Indes, de la chambre des emprunts, de la
province de Frise et de la ville d'Amsterdam. C'etait la une violation
de ses statuts. On pretendit que, du reste, il n'y avait pas de deficit,
parce que ces obligations representaient des valeurs certaines. Mais il
fallait que la compagnie, la chambre des emprunts, le gouvernement,
pussent payer, pour que les obligations acceptees par la banque ne
donnassent pas lieu a deficit.

Cependant, tandis que les Hollandais songeaient a regler l'etat de leur
pays, il fallait pourvoir aux besoins de l'armee francaise, qui manquait
de tout. Les representant firent en draps, en souliers, en vetemens de
toute espece, en vivres et munitions, une requisition au gouvernement
provisoire, a laquelle il se chargea de satisfaire. Cette requisition,
sans etre excessive, etait suffisante pour equiper l'armee et la
nourrir. Le gouvernement hollandais invita les villes a fournir chacune
leur part de cette requisition, leur disant avec raison qu'il fallait se
hater de satisfaire un vainqueur genereux, qui demandait au lieu de
prendre, et qui n'exigeait tout juste que ce que reclamaient ses
besoins. Les villes montrerent le plus grand empressement, et les objets
mis en requisition furent fournis exactement. On fit ensuite un
arrangement pour la circulation des assignats. Les soldats ne recevant
leur solde qu'en papier, il fallait que ce papier eut cours de monnaie
pour qu'ils pussent payer ce qu'ils prenaient. Le gouvernement
hollandais rendit une decision a cet egard. Les boutiquiers et les
petits marchands etaient obliges de recevoir les assignats de la main
des soldats francais, au taux de neuf sous pour franc; ils ne pouvaient
vendre pour plus de dix francs au meme soldat; ils devaient ensuite, a
la fin de chaque semaine, se presenter aux municipalites, qui retiraient
les assignats au taux d'apres lequel ils avaient ete recus. Grace a ces
divers arrangemens, l'armee, qui avait souffert si long-temps, se trouva
enfin dans l'abondance, et commenca a gouter le fruit de ses victoires.

Nos triomphes si surprenans en Hollande n'etaient pas moins eclatans en
Espagne. La, grace au climat, les operations avaient pu continuer.
Dugommier, quittant les Hautes-Pyrenees, s'etait porte en presence de la
ligne ennemie, et avait attaque sur trois points la longue chaine des
positions prises par le general La Union. Le brave Dugommier fut tue
d'un boulet de canon a l'attaque du centre. La gauche n'avait pas ete
heureuse; mais sa droite, grace a la bravoure et a l'energie d'Augereau,
avait obtenu une victoire complete. Le commandement avait ete donne a
Perignon, qui recommenca l'attaque le 30 brumaire (20 novembre), et
remporta un succes decisif. L'ennemi avait fui en desordre, et nous
avait laisse le camp retranche de Figuieres. La terreur meme s'emparant
des Espagnols, le commandant de Figuieres nous avait ouvert la place le
9 frimaire, et nous etions entres ainsi dans l'une des premieres
forteresses de l'Europe. Telle etait notre position en Catalogne. Vers
les Pyrenees occidentales, nous avions pris Fontarabie, Saint-Sebastien,
Tolosa, et nous occupions toute la province de Guipuscoa. Moncey, qui
remplacait le general Muller, avait franchi les montagnes, et s'etait
porte jusqu'aux portes de Pampelune. Cependant, croyant sa position trop
hasardee, il etait revenu sur ses pas, et, appuye sur des positions plus
sures, il attendait le retour de la belle saison pour penetrer dans les
Castilles. L'hiver donc n'avait pu arreter le cours de cette immortelle
campagne, et elle venait de s'achever, au milieu de la saison des neiges
et des frimas, en pluviose, c'est-a-dire en janvier et fevrier. Si la
belle campagne de 93 nous avait sauves de l'invasion par le deblocus de
Dunkerque, de Maubeuge et de Landau, celle de 94 venait de nous ouvrir
la carriere des conquetes, en nous donnant la Belgique, la Hollande, les
pays compris entre Meuse et Rhin, le Palatinat, la ligne des grandes
Alpes, la ligne des Pyrenees, et plusieurs places en Catalogne et en
Biscaye. Plus tard on verra de plus grandes merveilles encore; mais ces
deux campagnes resteront dans l'histoire comme les plus nationales, les
plus legitimes et les plus honorables pour la France.

La coalition ne pouvait resister a tant et de si rudes secousses. Le
cabinet anglais, qui, par les fautes du duc d'York, n'avait perdu que
les etats de ses allies; qui, sous pretexte de les rendre au stathouder,
venait de gagner quarante ou cinquante vaisseaux, et qui allait
s'emparer sous le meme pretexte des colonies hollandaises; le cabinet
anglais pouvait n'etre pas presse de terminer la guerre; il tremblait au
contraire de la voir finir par la dissolution de la coalition; mais la
Prusse, qui apercevait les Francais sur les bords du Rhin et de l'Ems,
et qui voyait le torrent pret a se deborder sur elle, la Prusse n'hesita
plus; elle envoya sur-le-champ au quartier-general de Pichegru un
commissaire pour stipuler une treve, et promettre d'ouvrir immediatement
des negociations de paix. Le lieu choisi pour ces negociations fut Bale,
ou la republique francaise avait un agent qui s'etait attire une grande
consideration aupres des Suisses, par ses lumieres et sa moderation. Le
pretexte employe pour choisir ce lieu fut qu'on pourrait y traiter avec
plus de secret et de repos qu'a Paris meme, ou fermentaient encore trop
de passions, et ou se croisaient une multitude d'intrigues etrangeres;
mais ce n'etait point la le motif veritable. Tout en faisant des avances
de paix a cette republique qu'on s'etait promis d'aneantir par une seule
marche militaire, on voulait dissimuler l'aveu d'une defaite, et on
aimait mieux venir chercher la paix en pays neutre qu'au milieu de
Paris. Le comite de salut public, moins altier que son predecesseur, et
sentant la necessite de detacher la Prusse de la coalition, consentit a
revetir son agent a Bale de pouvoirs suffisans pour traiter. La Prusse
envoya le baron de Goltz, et les pouvoirs furent echanges a Bale le 3
pluviose an III (22 janvier 1795).

L'Empire avait tout autant d'envie de se retirer de la coalition que la
Prusse. La plupart de ses membres, incapables de fournir le quintuple
contingent et les subsides votes sous l'influence de l'Autriche,
s'etaient laisse inutilement presser, pendant toute la campagne, de
tenir leurs engagemens. Excepte ceux qui avaient leurs etats compromis
au-dela du Rhin, et qui voyaient bien que la republique ne les leur
rendrait pas, a moins d'y etre forcee, tous desiraient la paix. La
Baviere, la Suede pour le duche de Holstein, l'electeur de Mayence, et
plusieurs autres etats, avaient dit qu'il etait temps de mettre fin _par
une paix acceptable a une guerre ruineuse_; que l'empire germanique
n'avait eu pour but que le maintien des stipulations de 1648, et n'avait
pris fait et cause que pour ceux de ses etats voisins de l'Alsace et de
la Lorraine; qu'il songeait a sa conservation et non a son
agrandissement; que jamais _son intention n'avait ete ni pu etre de se
meler du gouvernement interieur de la France_; que cette declaration
pacifique devait etre faite au plus tot, pour mettre un terme aux maux
qui affligeaient l'humanite; que la Suede, garante des stipulations de
1648, et heureusement restee neutre au milieu de cette guerre
universelle, pourrait se charger de la mediation. La majorite des votes
avait accueilli cette proposition. L'electeur de Treves, prive de ses
etats, l'envoye imperial pour la Boheme et l'Autriche, avaient declare
seuls que sans doute il fallait rechercher la paix, mais qu'elle n'etait
guere possible avec un pays sans gouvernement. Enfin, le 25 decembre, la
diete avait publie provisoirement un _conclusum_ tendant a la paix,
sauf a decider ensuite par qui la proposition serait faite. Le sens du
_conclusum_ etait que, tout en faisant les preparatifs d'une nouvelle
campagne, on n'en devait pas moins faire des ouvertures de paix; que
sans doute la France, touchee des maux de l'humanite, convaincue qu'on
ne voulait pas se meler de ses affaires interieures, consentirait a des
conditions honorables pour les deux partis.

Ainsi, quiconque avait commis des fautes songeait a les reparer, s'il en
etait temps encore. L'Autriche, quoique epuisee par ses efforts, avait
trop perdu en perdant les Pays-Bas, pour songer a poser les armes.
L'Espagne aurait voulu se retirer; mais, engagee dans les intrigues
anglaises, et retenue par une fausse honte dans la cause de l'emigration
francaise, elle n'osait pas encore demander la paix.

Le decouragement qui s'emparait des ennemis exterieurs de la republique
gagnait aussi ses ennemis interieurs. Les Vendeens, divises, epuises,
n'etaient pas eloignes de la paix; pour les decider, il n'y avait qu'a
la leur proposer adroitement, et la leur faire esperer sincere. Les
forces de Stofflet, Sapinaud et Charette, etaient singulierement
reduites. Ce n'etait plus que par contrainte qu'ils faisaient marcher
leurs paysans. Ceux-ci, fatigues de carnage, et surtout ruines par les
devastations, auraient volontiers abandonne cette horrible guerre. Il
ne restait d'entierement devoues aux chefs que quelques hommes d'un
temperament tout a fait militaire, des contrebandiers, des deserteurs,
des braconniers, pour lesquels les combats et le pillage etaient devenus
un besoin, et qui se seraient ennuyes des travaux agricoles; mais
ceux-la etaient peu nombreux; ils composaient la troupe d'elite,
constamment reunie, mais tres insuffisante pour soutenir les efforts
republicains. Ce n'etait qu'avec la plus grande peine qu'on pouvait, les
jours d'expedition, arracher les paysans a leurs champs. Ainsi les trois
chefs vendeens n'avaient presque plus de forces. Malheureusement pour
eux, ils n'etaient pas meme unis. On a vu que Stofflet, Sapinaud et
Charette, avaient fait a Jalais des conventions qui n'etaient qu'un
ajournement de leurs rivalites. Bientot Stofflet, inspire par
l'ambitieux abbe Bernier, avait voulu organiser son armee a part, et se
donner des finances, une administration, tout ce qui constitue enfin une
puissance reguliere; et, dans ce but, il voulait fabriquer un
papier-monnaie. Charette, jaloux de Stofflet, s'etait vivement oppose a
ses desseins. Seconde de Sapinaud, dont il disposait, il avait somme
Stofflet de renoncer a son projet, et de comparaitre devant le conseil
commun institue par les conventions de Jalais. Stofflet refusa de
repondre. Sur son refus, Charette declara les conventions de Jalais
annulees. C'etait en quelque sorte le depouiller de son commandement,
car c'etait a Jalais qu'ils s'etaient reciproquement reconnu leurs
titres. La brouille etait donc complete, et ne leur permettait pas de
remedier a l'epuisement par le bon accord. Quoique les agens royalistes
de Paris eussent mission de lier correspondance avec Charette, et de lui
faire arriver les lettres du regent, rien n'etait encore parvenu a ce
chef.

La division de Scepeaux, entre la Loire et la Vilaine, presentait le
meme spectacle. En Bretagne, il est vrai, l'energie etait moins
relachee: une longue guerre n'avait point epuise les habitans. La
chouannerie etait un brigandage lucratif, qui ne fatiguait nullement
ceux qui s'y livraient, et d'ailleurs un chef unique, et d'une
perseverance sans egale, etait la pour ranimer l'ardeur prete a
s'eteindre. Mais ce chef, qui, comme on l'a vu, n'attendait pour partir
que d'avoir acheve l'organisation de la Bretagne, venait de se rendre a
Londres, afin d'entrer en communication avec le cabinet anglais et les
princes francais. Puisaye avait laisse, pour le remplacer aupres du
comite central, en qualite de major-general, un sieur Desotteux, se
disant baron de Cormatin. Les emigres, si abondans dans les cours de
l'Europe, etaient fort rares en Vendee, en Bretagne, partout ou l'on
faisait cette penible guerre civile. Ils affectaient un grand mepris
pour ce genre de service, et appelaient cela _chouanner_. Par cette
raison, les sujets manquaient, et Puisaye avait pris cet aventurier qui
venait de se parer du titre de baron de Cormatin, parce que sa femme
avait herite en Bourgogne d'une petite baronnie de ce nom. Il avait ete
tour a tour chaud revolutionnaire, officier de Bouille, puis chevalier
du poignard, et enfin il avait emigre, cherchant partout un role.
C'etait un energumene, parlant et gesticulant avec une grande vivacite,
et capable des plus subits changemens. Tel est l'homme que Puisaye, sans
le connaitre assez, laissa en Bretagne.

Puisaye avait eu soin d'organiser une correspondance par les iles de
Jersey; mais son absence se prolongeait, souvent ses lettres
n'arrivaient pas; Cormatin n'etait nullement capable de suppleer a sa
presence, et de ranimer les courages; les chefs s'impatientaient ou se
decourageaient, et ils voyaient les haines, calmees par la clemence de
la convention, se relacher autour d'eux, et les elemens de la guerre
civile se dissoudre. La presence d'un general comme Hoche etait peu
propre a les encourager; de sorte que la Bretagne, quoique moins epuisee
que la Vendee, etait tout aussi disposee a recevoir une paix adroitement
offerte.

Canclaux et Hoche etaient tous deux fort capables de la faire reussir.
On a deja vu agir Canclaux dans la premiere guerre de la Vendee: il
avait laisse dans le pays une grande reputation de moderation et
d'habilete. L'armee qu'on lui donnait a commander etait considerablement
affaiblie par les renforts continuels envoyes aux Pyrenees et sur le
Rhin, et, de plus, entierement desorganisee par un si long sejour dans
les memes lieux. Par le desordre ordinaire des guerres civiles,
l'indiscipline l'avait gagnee, et il s'en etait suivi le pillage, la
debauche, l'ivrognerie, les maladies. C'etait la seconde rechute de
cette armee depuis le commencement de cette guerre funeste. Sur
quarante-six mille hommes dont elle se composait, quinze ou dix-huit
etaient dans les hopitaux; les trente mille restant etaient mal armes et
la moitie gardait les places: ainsi quinze mille tout au plus etaient
disponibles. Canclaux se fit donner vingt mille hommes, dont quatorze
mille pris a l'armee de Brest, et six a celle de Cherbourg. Avec ce
renfort il doubla tous les postes, fit reprendre le camp de Sorinieres
pres de Nantes, recemment enleve par Charette, et se porta en forces sur
le Layon, qui formait la ligne defensive de Stofflet dans le Haut-Anjou.
Apres avoir pris cette attitude imposante, il repandit en quantite les
decrets et la proclamation de la convention, et envoya des emissaires
dans tout le pays.

Hoche, habitue a la grande guerre, doue de qualites superieures pour la
faire, se voyait avec desespoir condamne a une guerre civile sans
generosite, sans combinaisons, sans gloire. Il avait d'abord demande son
remplacement; mais il s'etait resigne bientot a servir son pays dans un
poste desagreable et trop obscur pour ses talens. Il allait etre
recompense de cette resignation en trouvant, sur le theatre meme qu'il
voulait quitter, l'occasion de deployer les qualites d'un homme d'etat
autant que celles d'un general. Son armee etait entierement affaiblie
par les renforts envoyes a Canclaux; il avait a peine quarante mille
hommes mal organises pour garder un pays coupe, montagneux, boise, et
plus de trois cent cinquante lieues de cotes depuis Cherbourg jusqu'a
Brest. On lui promit douze mille hommes tires du Nord. Il demandait
surtout des soldats habitues a la discipline, et il se mit aussitot a
corriger les siens des habitudes contractees dans la guerre civile. "Il
faut, disait-il, ne mettre en tete de nos colonnes que des hommes
disciplines, qui puissent se montrer aussi vaillans que moderes, et etre
des mediateurs autant que des soldats." Il les avait formes en une
multitude de petits camps, et il leur recommandait de se repandre par
troupes de quarante et cinquante, de chercher a acquerir la connaissance
des lieux, de s'habituer a cette guerre de surprises, de lutter
d'artifice avec les chouans, de parler aux paysans, de se lier avec eux,
de les rassurer, de s'attirer leur amitie et meme leur concours. "Ne
perdons jamais de vue, ecrivait-il a ses officiers, que la politique
doit avoir beaucoup de part a cette guerre. Employons tour a tour
l'humanite, la vertu, la probite, la force, la ruse, et toujours la
dignite qui convient a des republicains." En peu de temps il avait donne
a cette armee un autre aspect et une autre attitude; l'ordre
indispensable a la pacification y etait revenu. C'est lui qui, melant
envers ses soldats l'indulgence a la severite, ecrivait ces paroles
charmantes a l'un de ses lieutenans qui se plaignait trop amerement de
quelques exces d'ivrognerie. "Eh! mon ami, si les soldats etaient
philosophes, ils ne se battraient pas!... Corrigeons cependant les
ivrognes, si l'ivresse les fait manquer a leur devoir." Il avait concu
les idees les plus justes sur le pays, et sur la maniere de le pacifier.
"Il faut des pretres a ces paysans, ecrivait-il, laissons-les-leur,
puisqu'ils en veulent. Beaucoup ont souffert, et soupirent apres leur
retour a la vie agricole; qu'on leur donne quelques secours pour reparer
leurs fermes. Quant a ceux qui ont pris l'habitude de la guerre, les
rejeter dans leur pays est impossible, ils le troubleraient de leur
oisivete et de leur inquietude. Il faut en former des legions et les
enroler dans les armees de la republique. Ils feront d'excellens soldats
d'avant-garde; et leur haine de la coalition, qui ne les a pas secourus,
nous garantit leur fidelite. D'ailleurs que leur importe la cause? il
leur faut la guerre. Souvenez-vous, ajoutait-il, des bandes de
Duguesclin allant detroner Pierre-le-Cruel, et du regiment leve par
Villars dans les Cevennes." Tel etait le jeune general appele a pacifier
ces malheureuses contrees.

Les decrets de la convention repandus a profusion en Vendee et en
Bretagne, l'elargissement des suspects, soit a Nantes, soit a Rennes, la
grace accordee a madame de Bonchamp, qui fut sauvee par un decret de la
mort prononcee contre elle, l'annulation de toutes les condamnations non
executees, la liberte accordee a l'exercice des cultes, la defense de
devaster les eglises, l'elargissement des pretres, la punition de
Carrier et de ses complices, commencerent a produire l'effet qu'on en
attendait dans les deux pays, et disposerent les esprits a profiter de
l'amnistie commune promise aux chefs et aux soldats. Les haines
s'apaisaient, et le courage avec elles. Les representans en mission a
Nantes eurent des entrevues avec la soeur de Charette, et lui firent
parvenir, par son intermediaire, le decret de la convention. Il etait
dans ce moment reduit aux abois. Quoique doue d'une opiniatrete sans
pareille, il ne pouvait pas se passer d'esperance, et il n'en voyait
luire d'aucun cote. La cour de Verone, ou il jouissait de tant
d'admiration, comme on l'a vu plus haut, ne faisait cependant rien pour
lui. Le regent venait de lui ecrire une lettre dans laquelle il le
nommait lieutenant-general, et l'appelait le second fondateur de la
monarchie. Mais, confiee aux agens de Paris, cette lettre, qui aurait pu
du moins alimenter sa vanite, ne lui etait pas encore parvenue. Il
avait, pour la premiere fois, demande des secours a l'Angleterre, et
envoye son jeune aide-de-camp, La Roberie, a Londres; mais il n'en avait
pas de nouvelles. Ainsi pas un mot de recompense ou d'encouragement, ni
de ces princes auxquels il se devouait, ni de ces puissances dont il
secondait la politique. Il consentit donc a une entrevue avec Canclaux
et les representans du peuple.

A Rennes, le rapprochement desire fut encore amene par la soeur de l'un
des chefs. Le nomme Botidoux, l'un des principaux chouans du Morbihan,
avait appris que sa soeur, qui etait a Rennes, venait d'etre enfermee a
cause de lui. On l'engagea a s'y rendre pour obtenir son elargissement.
Le representant Boursault lui rendit sa soeur, le combla de caresses, le
rassura sur l'intention du gouvernement, et parvint a le convaincre de
la sincerite du decret d'amnistie. Botidoux s'engagea a ecrire au nomme
Bois-Hardi, jeune chouan intrepide, qui commandait la division des
Cotes-du-Nord, et qui passait pour le plus redoutable des revoltes.
"Quelles sont vos esperances? lui ecrivit-il. Les armees republicaines
sont maitresses du Rhin. La Prusse demande la paix. Vous ne pouvez
compter sur la parole de l'Angleterre; vous ne pouvez compter sur des
chefs qui ne vous ecrivent que d'outre-mer, ou qui vous ont abandonne
sous pretexte d'aller chercher des secours; vous ne pouvez plus faire
qu'une guerre d'assassinats." Bois-Hardi, embarrasse de cette lettre, et
ne pouvant quitter les Cotes-du-Nord, ou des hostilites encore assez
actives exigeaient sa presence, engagea le comite central a se rendre
aupres de lui, pour repondre a Botidoux. Le comite, a la tete duquel se
trouvait Cormatin, comme major-general de Puisaye, se rendit aupres de
Bois-Hardi. Il y avait dans l'armee republicaine un jeune general,
hardi, brave, plein d'esprit naturel, et surtout de cette finesse qu'on
dit etre particuliere a la profession qu'il avait autrefois exercee,
celle de _maquignon_: c'etait le general Humbert. "Il etait, dit
Puisaye, du nombre de ceux qui n'ont que trop prouve qu'une annee de
pratique a la guerre supplee avantageusement a tous les apprentissages
d'esplanade." Il ecrivit une lettre dont le style et l'orthographe
furent denonces au comite de salut public, mais qui etait telle qu'il le
fallait pour toucher Bois-Hardi et Cormatin. Il y eut une entrevue.
Bois-Hardi montra la facilite d'un jeune militaire courageux, point
haineux, et se battant par caractere plutot que par fanatisme; toutefois
il ne s'engagea a rien, et laissa faire Cormatin. Ce dernier, avec son
inconsequence habituelle, tout flatte d'etre appele a traiter avec les
generaux de la puissante republique francaise, accueillit toutes les
ouvertures de Humbert, et demanda a etre mis en rapport avec les
generaux Hoche et Canclaux, et avec les representans. Des entrevues
furent convenues, le jour et le lieu fixes. Le comite central fit des
reproches a Cormatin pour s'etre trop avance. Celui-ci, joignant la
duplicite a l'inconsequence, assura le comite qu'il ne voulait pas
trahir sa cause; qu'en acceptant une entrevue, il voulait observer de
pres les ennemis communs, juger leurs forces et leurs dispositions. Il
donna surtout deux raisons importantes selon lui: premierement, on
n'avait jamais vu Charette, on ne s'etait jamais concerte avec lui; en
demandant a le voir sous pretexte de rendre la negociation commune a la
Vendee comme a la Bretagne, il pourrait l'entretenir des projets de
Puisaye, et l'engager a y concourir. Secondement, Puisaye, compagnon
d'enfance de Canclaux, lui avait ecrit une lettre capable de le toucher,
et renfermant les offres les plus brillantes pour le gagner a la
monarchie. Sous pretexte d'une entrevue, Cormatin lui remettrait la
lettre, et acheverait l'ouvrage de Puisaye. Affectant ainsi le role de
diplomate habile aupres de ses collegues, Cormatin obtint l'autorisation
d'aller entamer une negociation simulee avec les republicains, pour se
concerter avec Charette et seduire Canclaux. Il ecrivit a Puisaye dans
ce sens, et partit, la tete pleine des idees les plus contraires; tantot
fier de tromper les republicains, de comploter sous leurs yeux, de leur
enlever un general; tantot enorgueilli d'etre le mediateur des insurges
aupres des representans de la republique, et pret, dans cette agitation
d'idees, a etre dupe en voulant faire des dupes. Il vit Hoche; il lui
demanda d'abord une treve provisoire, et exigea ensuite la faculte de
visiter tous les chefs de chouans l'un apres l'autre, pour leur inspirer
des vues pacifiques, de voir Canclaux, et surtout Charette, pour se
concerter avec ce dernier, disant que les Bretons ne pouvaient se
separer des Vendeens. Hoche et les representans lui accorderent ce qu'il
demandait; mais ils lui donnerent Humbert pour l'accompagner et assister
a toutes les entrevues. Cormatin, au comble de ses voeux, ecrivait au
comite central et a Puisaye que ses artifices reussissaient, que les
republicains etaient ses dupes, qu'il allait raffermir les chouans,
donner le mot a Charette, l'engager seulement a temporiser en attendant
la grande expedition, et enfin seduire Canclaux. Il se mit ainsi a
parcourir la Bretagne, voyant partout les chefs, les etonnant par des
paroles de paix et par cette treve singuliere. Tous ne comprenaient pas
ses finesses, et se relachaient de leur courage. La cessation des
hostilites faisait aimer le repos et la paix, et, sans qu'il s'en
doutat, Cormatin avancait la pacification. Lui-meme commencait a y etre
porte; et, tandis qu'il voulait duper les republicains, c'etaient les
republicains qui, sans le vouloir, le trompaient lui-meme. Pendant ce
temps, on avait fixe avec Charette le jour et le lieu de l'entrevue.
C'etait pres de Nantes. Cormatin devait s'y rendre, et la devaient
commencer les negociations. Cormatin, tous les jours plus embarrasse des
engagemens qu'il prenait avec les republicains, commencait a ecrire plus
rarement au comite central, et le comite, voyant la tournure qu'allaient
prendre les choses, ecrivait a Puisaye en nivose: "Hatez-vous d'arriver.
Les courages sont ebranles; les republicains seduisent les chefs. Il
faut venir, ne fut-ce qu'avec douze mille hommes, avec de l'argent, des
pretres et des emigres. Arrivez avant la fin de janvier (pluviose)."
Ainsi, tandis que l'emigration et les puissances fondaient tant
d'esperances sur Charette et sur la Bretagne, une negociation allait
pacifier ces deux contrees. En pluviose (janvier-fevrier), la
republique traitait donc a Bale avec l'une des principales puissances,
et a Nantes avec les royalistes, qui l'avaient jusqu'ici combattue et
meconnue.




CHAPITRE XXVII.


REOUVERTURE DES SALONS, DES SPECTACLES, DES REUNIONS SAVANTES;
ETABLISSEMENT DES ECOLES PRIMAIRES, NORMALE, DE DROIT ET DE MEDECINE;
DECRETS RELATIFS AU COMMERCE, A L'INDUSTRIE, A L'ADMINISTRATION DE LA
JUSTICE ET DES CULTES.--DISETTE DES SUBSISTANCES DANS L'HIVER DE L'AN
III.--DESTRUCTION DES BUSTES DE MARAT.--ABOLITION DU _maximum_ ET DES
REQUISITIONS.--SYSTEMES DIVERS SUR LES MOYENS DE RETIRER LES
ASSIGNATS.--AUGMENTATION DE LA DISETTE A PARIS.--REINTEGRATION DES
DEPUTES GIRONDINS.--SCENES TUMULTUEUSES A L'OCCASION DE LA DISETTE;
AGITATION DES REVOLUTIONNAIRES; INSURRECTION DU 12 GERMINAL; DETAILS DE
CETTE JOURNEE.--DEPORTATION DE BARRERE, BILLAUD-VARENNES ET
COLLOT-D'HERBOIS.--ARRESTATION DE PLUSIEURS DEPUTES
MONTAGNARDS.--TROUBLES DANS LES VILLES.--DESARMEMENT DES PATRIOTES.


Les jacobins etaient disperses, les principaux agens ou chefs du
gouvernement revolutionnaire poursuivis, Carrier mis a mort, plusieurs
autres deputes recherches pour leurs missions; enfin Billaud-Varennes,
Collot-d'Herbois, Barrere et Vadier etaient mis en etat de prevention,
et destines a etre traduits bientot devant le tribunal de leurs
collegues. Mais tandis que la France cherchait ainsi a se venger des
hommes qui avaient exige d'elle des efforts douloureux, et l'avaient
condamnee a un regime terrible, elle revenait avec passion aux
plaisirs, aux douceurs des arts et de la civilisation, dont ces hommes
la priverent un instant. Nous avons deja vu avec quelle ardeur on se
preparait a jouir de cet hiver, avec quel gout singulier et nouveau les
femmes avaient cherche a se parer, avec quel empressement on se rendait
aux concerts de la rue Feydeau. Maintenant tous les spectacles etaient
rouverts. Les acteurs de la Comedie Francaise etaient sortis de prison:
Larive, Saint-Prix, Mole, Dazincourt, Saint-Phal, mesdemoiselles Contat,
Devienne, avaient reparu sur la scene. On se portait aux spectacles avec
fureur. On y applaudissait tous les passages qui pouvaient faire
allusion a la terreur; on y chantait l'air du _Reveil du peuple_; on y
proscrivait la _Marseillaise_. Dans les loges paraissaient les beautes
du temps, femmes ou amies des thermidoriens; dans le parterre, la
jeunesse doree de Freron semblait narguer par ses plaisirs, par sa
parure et par son gout, ces terroristes sanguinaires, grossiers, qui,
disait-on, avaient voulu chasser toute civilisation. Les bals etaient
suivis avec le meme empressement. On en vit un ou il n'etait personne
qui n'eut perdu des parens dans la revolution: on l'appela le bal _des
victimes_. Les lieux publics consacres aux arts etaient aussi rouverts.
La convention, qui avec toutes les passions a eu toutes les grandes
idees, avait ordonne la formation d'un musee, ou l'on reunissait aux
tableaux que possedait deja la France ceux que nous procurait la
conquete. Deja on y avait transporte ceux de l'ecole flamande conquis en
Belgique. Le Lycee, ou La Harpe avait celebre tout recemment la
philosophie et la liberte en bonnet rouge, le Lycee, ferme pendant la
terreur, venait d'etre rendu au public, grace aux bienfaits de la
convention, qui avait fait une partie des frais de l'etablissement, et
qui avait distribue quelques centaines de cartes aux jeunes gens de
chaque section. La, on entendait La Harpe declamer contre l'anarchie, la
terreur, l'avilissement de la langue, le _philosophisme_, et tout ce
qu'il avait vante autrefois, avant que cette liberte, qu'il celebrait
sans la connaitre, eut effraye sa petite ame. La convention avait
accorde des pensions a presque tous les gens de lettres, a tous les
savans, sans aucune distinction d'opinions. Elle venait de decreter les
ecoles primaires, ou le peuple devait apprendre les elemens de la langue
parlee et ecrite, les regles du calcul, les principes de l'arpentage, et
quelques notions pratiques sur les principaux phenomenes de la nature;
les ecoles centrales, destinees aux classes plus elevees, et ou la
jeunesse devait apprendre les mathematiques, la physique, la chimie,
l'histoire naturelle, l'hygiene, les arts et metiers, les arts du
dessin, les belles-lettres, les langues anciennes, les langues vivantes
les plus appropriees aux localites, la grammaire generale, la logique et
l'analyse, l'histoire, l'economie politique, les elemens de legislation,
le tout dans l'ordre le mieux approprie au developpement de l'esprit;
l'ecole normale, ou devaient se former, sous les savans et les
litterateurs les plus celebres, de jeunes professeurs, qui ensuite
iraient repandre dans toute la France l'instruction puisee au foyer des
lumieres; enfin les ecoles speciales de medecine, de droit, d'art
veterinaire. Outre ce vaste systeme d'education destine a repandre, a
propager cette civilisation qu'on accusait si injustement la revolution
d'avoir bannie; la convention vota des encouragemens pour des travaux de
toute espece. L'etablissement de diverses manufactures venait d'etre
ordonne. On avait donne aux Suisses expatries pour cause de troubles,
des domaines nationaux a Besancon, afin d'y former une manufacture
d'horlogerie. La convention avait demande en outre a ses comites des
projets de canaux, des plans de banque, et un systeme d'avances pour
certaines provinces ruinees par la guerre. Elle avait adouci quelques
lois qui pouvaient nuire a l'agriculture et au commerce. Une foule de
cultivateurs et d'ouvriers avaient quitte l'Alsace, lorsqu'elle fut
evacuee par Wurmser, Lyon pendant le siege, et tout le Midi depuis les
rigueurs exercees contre le federalisme. Elle les distingua des
emigres, et rendit une loi par laquelle les laboureurs, les ouvriers
sortis de France depuis le 1er mai 1798, et disposes a y rentrer avant
le 1er germinal, ne seraient pas consideres comme emigres. La loi des
suspects, dont on demandait le rapport, fut maintenue; mais elle n'etait
plus redoutable qu'aux patriotes, qui etaient devenus les suspects du
jour. Le tribunal revolutionnaire venait d'etre entierement recompose,
et ramene a la forme des tribunaux criminels ordinaires: il y avait
juges, jures et defenseurs. On ne pouvait plus juger sur pieces ecrites
et sans entendre les temoins. La loi qui permettait la mise hors des
debats, et qui avait ete rendue contre Danton, etait rapportee. Les
administrations de district devaient cesser d'etre permanentes, excepte
dans les villes au-dessus de cinquante mille ames. Enfin le grand
interet du culte etait regle par une loi nouvelle. Cette loi rappelait
qu'en vertu de la declaration des droits, tous les cultes etaient
libres; mais elle declarait que l'etat n'en salariait plus aucun, et
n'en permettait plus la celebration publique. Chaque secte pouvait
construire, louer des edifices, et se livrer aux pratiques de son culte
dans l'interieur de ces edifices. Enfin, pour remplacer les anciennes
ceremonies de la religion catholique, et celles de la _Raison_, la
convention venait de faire un plan de fetes decadaires. Elle avait
combine la danse, la musique et les exhortations morales, de maniere a
rendre profitables les plaisirs du peuple, et a produire sur son
imagination des impressions a la fois utiles et agreables. Ainsi,
distraite du soin pressant de se defendre, la revolution depouillait ses
formes violentes, et revenait a sa mission veritable, celle de favoriser
les arts, l'industrie, les lumieres et la civilisation.

Mais tandis qu'on voyait les lois cruelles disparaitre, les hautes
classes se recomposer et se livrer aux plaisirs, les classes inferieures
souffraient d'une affreuse disette, et d'un froid presque inconnu dans
nos climats. Cet hiver de l'an III, qui nous avait permis de traverser a
pied sec les fleuves et les bras de mer de la Hollande, nous faisait
payer cher cette conquete, en condamnant le peuple des villes et des
campagnes a de rudes souffrances. C'etait sans contredit le plus
rigoureux du siecle: il surpassait encore celui qui preceda l'ouverture
des etats-generaux en 1789. Les subsistances manquaient par differentes
causes. La principale etait l'insuffisance de la recolte. Quoiqu'elle se
fut annoncee tres belle, la secheresse, puis les brouillards, avaient
trompe toutes les esperances. Le battage avait ete neglige, comme dans
les annees precedentes, soit par le defaut de bras, soit par la mauvaise
volonte des fermiers. Les assignats baissant tous les jours, et etant
tombes recemment au dixieme de leur valeur, le _maximum_ etait devenu
plus oppressif, et la repugnance a y obeir, les efforts pour s'y
soustraire plus grands. Les fermiers faisaient partout de fausses
declarations, et etaient aides dans leurs mensonges par les
municipalites qui venaient, comme on sait, d'etre renouvelees. Composees
presque toutes d'hommes moderes, elles secondaient volontiers la
desobeissance aux lois revolutionnaires; enfin tous les ressorts de
l'autorite etant relaches, et le gouvernement ayant cesse de faire peur,
les requisitions pour l'approvisionnement des armees et des grandes
communes n'etaient plus obeies. Ainsi, le systeme extraordinaire des
approvisionnemens, destine a suppleer au commerce, se trouvait
desorganise bien avant que le commerce eut repris son mouvement naturel.
La disette devait etre plus sensible encore dans les grandes communes,
toujours plus difficiles a approvisionner. Paris etait menace d'une
famine plus cruelle qu'aucune de celles dont on avait eu peur dans le
cours de la revolution. Aux causes generales se reunissaient des causes
toutes particulieres. Par la suppression de la commune conspiratrice du
9 thermidor, le soin d'alimenter Paris avait ete transmis de la commune
a la commission de commerce et d'approvisionnement: il etait resulte de
ce changement une interruption dans les services. Les ordres avaient
ete donnes fort tard, et avec une precipitation dangereuse. Les moyens
de transport manquaient; tous les chevaux, comme on l'a vu, avaient ete
creves, et outre la difficulte de reunir des quantites suffisantes de
ble, il y avait encore celle de le transporter a Paris. Les lenteurs,
les pillages sur les routes, tous les accidens ordinaires des disettes,
dejouaient les efforts de la commission. A la disette des subsistances
se joignait celle des bois de chauffage et du charbon. Le canal de
Briare avait ete desseche pendant tout l'ete. Les charbons de terre
n'etant pas arrives, les usines avaient consume tout le charbon de bois.
Les coupes de bois avaient ete tardivement ordonnees, et les
entrepreneurs de flottage, vexes par les autorites locales, etaient
entierement decourages. Les charbons, le bois manquaient donc, et, par
cet affreux hiver, cette disette de combustible etait aussi funeste que
celle des grains.

Ainsi, une souffrance cruelle dans les basses classes contrastait avec
les plaisirs nouveaux auxquels se livraient les classes elevees. Les
revolutionnaires, irrites contre le gouvernement, suivaient l'exemple de
tous les partis battus, et se servaient des maux publics comme d'autant
d'argumens contre les chefs actuels de l'etat. Ils contribuaient meme a
augmenter ces maux, en contrariant les ordres de l'administration.
"N'envoyez pas vos bles a Paris, disaient-ils aux fermiers; le
gouvernement est contre-revolutionnaire, il fait rentrer les emigres, il
ne veut pas mettre en vigueur la constitution, il laisse pourrir les
grains dans les magasins de la commission de commerce; il veut affamer
le peuple pour l'obliger a se jeter dans les bras de la royaute." Ils
engageaient ainsi les possesseurs de grains a les garder. Ils quittaient
leurs communes pour se rendre dans les grandes villes ou ils etaient
inconnus, et hors de la portee de ceux qu'ils avaient persecutes. La,
ils repandaient le trouble. A Marseille, ils venaient de faire de
nouvelles violences aux representans, qu'ils avaient obliges a suspendre
les procedures commencees contre les pretendus complices de la terreur.
Il avait fallu mettre la ville en etat de siege. C'est a Paris surtout
qu'ils s'amassaient en grand nombre, et qu'ils etaient plus turbulens.
Ils revenaient toujours au meme sujet, la souffrance du peuple, et la
mettaient en comparaison avec le luxe des nouveaux meneurs de la
convention. Madame Tallien etait la femme du jour qu'ils accusaient le
plus, car a toutes les epoques on en avait accuse une: c'etait la
perfide enchanteresse a laquelle ils reprochaient, comme autrefois a
madame Rolland, et plus anciennement a Marie-Antoinette, tous les maux
du peuple. Son nom, prononce plusieurs fois a la convention, avait paru
ne pas emouvoir Tallien. Enfin, il prit un jour la parole pour la
venger de tant d'outrages; il la presenta comme un modele de devouement
et de courage, comme une des victimes que Robespierre avait destinees a
l'echafaud, et il declara qu'elle etait devenue son epouse. Barras,
Legendre, Freron, se joignirent a lui, ils s'ecrierent qu'il etait temps
enfin de s'expliquer; ils echangerent des injures avec la Montagne, et
la convention se vit obligee, comme a l'ordinaire, de mettre fin a la
discussion par l'ordre du jour. Une autre fois, Duhem dit au depute
Clausel, membre du comite de surete generale, qu'il l'assassinerait. Le
tumulte fut epouvantable, et l'ordre du jour vint encore terminer cette
nouvelle scene.

L'infatigable Duhem decouvrit un ecrit intitule _le Spectateur de la
Revolution_, dans lequel se trouvait un dialogue sur les deux
gouvernemens monarchique et republicain. Ce dialogue donnait une
preference evidente au gouvernement monarchique, et engageait, meme
d'une maniere assez ouverte, le peuple francais a y revenir. Duhem
denonca cet ecrit avec indignation, comme l'un des symptomes de la
conspiration royaliste. La convention, faisant droit a cette
reclamation, envoya l'auteur au tribunal revolutionnaire; mais Duhem
s'etant permis de dire que le royalisme et l'aristocratie triomphaient,
elle l'envoya lui-meme pour trois jours a l'Abbaye, comme ayant insulte
l'assemblee. Ces scenes avaient emu tout Paris. Dans les sections on
voulait faire des adresses sur ce qui venait d'arriver, et on se battait
pour la redaction, chacun voulant que ces adresses fussent ecrites dans
son sens. Jamais la revolution n'avait presente un spectacle aussi
agite. Jadis les jacobins, tout-puissans, n'avaient trouve aucune
resistance capable de produire une veritable lutte. Ils avaient tout
chasse devant eux, et etaient demeures vainqueurs; vainqueurs bruyans et
coleres, mais uniques. Aujourd'hui un parti puissant venait de s'elever;
et quoiqu'il fut moins violent, il suppleait par la masse a la violence,
et pouvait lutter a chance egale. On fit des adresses en tous sens.
Quelques jacobins, reunis dans les cafes, vers les quartiers populeux de
Saint-Denis, du Temple, de Saint-Antoine, tinrent des propos comme ils
avaient coutume d'en tenir. Ils menacerent d'aller attaquer au
Palais-Royal, aux spectacles, a la convention meme, les nouveaux
conspirateurs. De leur cote, les jeunes gens faisaient un bruit
epouvantable dans le parterre des theatres. Ils se promirent de faire un
outrage sensible aux jacobins. Le buste de Marat etait dans tous les
lieux publics, et particulierement dans les salles de spectacle. Au
theatre Feydeau, des jeunes gens s'elancerent au balcon, et, montant sur
les epaules les uns des autres, renverserent le buste du saint, le
briserent, et le remplacerent aussitot par celui de Rousseau. La police
fit de vains efforts pour empecher cette scene. Des applaudissemens
universels couvrirent l'action de ces jeunes gens. Des couronnes furent
jetees sur le theatre pour en couronner le buste de Rousseau; des vers,
prepares pour cette circonstance, furent debites; on cria: _A bas les
terroristes! a bas Marat! a bas ce monstre sanguinaire qui demandait
trois cent mille tetes! Vive l'auteur d'Emile, du Contrat social, de la
Nouvelle Heloise!_ Cette scene se repeta le lendemain dans les
spectacles et dans tous les lieux publics. On se precipita dans les
halles, on barbouilla de sang le buste de Marat, et on le precipita
ensuite dans la boue. Des enfans firent dans le quartier Montmartre une
procession, et apres avoir porte un buste de Marat jusqu'au bord d'un
egout, l'y precipiterent. L'opinion se prononca avec une violence
extreme; la haine et le degout de Marat etaient dans tous les coeurs,
meme chez la plupart des montagnards; car aucun d'eux n'avait pu suivre
dans ses ecarts la pensee de ce maniaque audacieux. Mais le nom de Marat
etant consacre, le poignard de Corday lui ayant valu une espece de
culte, on craignait de toucher a ses autels comme a ceux de la liberte
elle-meme. On a vu que pendant les dernieres sans-culottides,
c'est-a-dire quatre mois auparavant, il avait ete mis au Pantheon a la
place de Mirabeau. Les comites s'empresserent d'accueillir ce signal, et
proposerent a la convention de decreter qu'aucun individu ne pourrait
etre porte au Pantheon avant un delai de vingt ans, et que le buste ou
portrait d'aucun citoyen ne pourrait etre expose dans les lieux publics.
On ajouta que tout decret contraire etait rapporte. En consequence
Marat, introduit au Pantheon, en fut chasse seulement apres quatre mois.
Telle est l'instabilite des revolutions! on decerne, on retire
l'immortalite; et l'impopularite menace les chefs de parti au-dela meme
de la mort! Des cet instant commenca la longue infamie qui a poursuivi
Marat, et qu'il a partagee avec Robespierre. Tous deux, divinises
naguere par le fanatisme, juges aujourd'hui par la douleur, furent voues
a une longue execration.

Les jacobins, irrites de cet outrage fait a une des plus grandes
renommees revolutionnaires, s'assemblerent au faubourg Saint-Antoine, et
jurerent de venger la memoire de Marat. Ils prirent son buste, le
porterent en triomphe dans tous les quartiers qu'ils dominaient, et,
armes jusqu'aux dents, menacerent d'egorger quiconque viendrait troubler
cette fete sinistre. Les jeunes gens avaient envie de fondre sur ce
cortege; ils s'encourageaient a l'attaquer, et une bataille s'en serait
suivie infailliblement, si les comites n'avaient fait fermer le club
des Quinze-Vingts, defendu les processions de ce genre, et disperse les
attroupemens. A la seance du 20 nivose (9 janvier), les bustes de Marat
et de Lepelletier furent enleves de la convention, ainsi que les deux
belles peintures dans lesquelles David les avait representes mourans.
Les tribunes, qui etaient partagees, firent eclater des cris contraires:
les unes applaudirent, les autres pousserent d'affreux murmures. Dans
ces dernieres se trouvaient de ces femmes qu'on appelait _furies de
guillotine_: on les fit sortir. L'assemblee applaudit, et la Montagne,
morne et silencieuse, en voyant enlever ces celebres tableaux, crut voir
s'aneantir la revolution et la republique.

La convention venait d'enlever aux deux partis une occasion d'en venir
aux mains; mais la lutte n'etait retardee que de quelques jours. Les
ressentimens etaient si profonds, et les souffrances du peuple si
grandes, qu'on devait s'attendre a quelqu'une de ces scenes violentes
qui avaient ensanglante la revolution. Dans l'incertitude de ce qui
allait arriver, on discutait toutes les questions que faisait naitre la
situation commerciale et financiere du pays; questions malheureuses,
qu'on prenait et reprenait a chaque instant, pour les traiter et les
resoudre d'une maniere differente, suivant les changemens qu'avaient
subis les idees.

Deux mois auparavant on avait modifie le _maximum_, en rendant le prix
des grains variable suivant les localites; on avait modifie les
requisitions, en les rendant speciales, limitees, regulieres, et on
avait ajourne les questions relatives au sequestre, au numeraire et aux
assignats. Aujourd'hui tout menagement pour les creations
revolutionnaires avait disparu. Ce n'etait plus une simple modification
qu'on demandait, c'etait l'abolition meme du systeme d'urgence etabli
pendant la terreur. Les adversaires de ce systeme donnaient
d'excellentes raisons. Tout n'etant pas maxime, disaient-ils, le
_maximum_ etait absurde et inique. Le fermier payant 30 francs un soc
qu'il payait jadis 50 sous, 700 francs un domestique qu'il payait 100,
et 10 francs le journalier qu'il payait 50 sous, ne pourrait jamais
donner ses denrees au meme prix qu'autrefois. Les matieres premieres
apportees de l'etranger ayant ete affranchies recemment du _maximum_,
pour rendre quelque activite au commerce, il etait absurde de les y
soumettre ouvrees; car elles seraient payees huit ou dix fois moins qu'a
l'etat brut. Ces exemples n'etaient pas les seuls: on en pouvait citer
mille du meme genre. Le _maximum_ exposant ainsi le marchand, le
manufacturier, le fermier, a des pertes inevitables, ils ne voudraient
jamais le subir; les uns abandonneraient les boutiques ou la
fabrication, les autres enfouiraient leur ble ou le feraient consommer
dans les basses-cours, parce qu'ils trouveraient plus d'avantages a
vendre de la volaille ou des cochons engraisses. De maniere ou d'autre,
il fallait si on voulait que les marches fussent approvisionnes, que les
prix fussent libres; car jamais personne ne voudrait travailler pour
perdre. Du reste, ajoutaient les adversaires du systeme revolutionnaire,
le _maximum_ n'avait jamais ete execute; ceux qui voulaient trouver a
acheter se resignaient a payer d'apres le prix reel, et non d'apres le
prix legal. Toute la question se reduisait donc a ces mots: payer cher
ou n'avoir rien. Vainement voudrait-on suppleer a l'activite spontanee
de l'industrie et du commerce par les requisitions, c'est-a-dire par
l'action du gouvernement. Un gouvernement commercant etait une
monstruosite ridicule. Cette commission des approvisionnemens, qui
faisait tant de bruit de ses operations, sait-on ce qu'elle avait
apporte en France de ble etranger? De quoi nourrir la France pendant
cinq jours. Il fallait donc en revenir a l'activite individuelle,
c'est-a-dire au commerce libre, et ne s'en fier qu'a lui. Lorsque le
_maximum_ serait supprime, et que le negociant pourrait retrouver le
prix du fret, des assurances, de l'interet de ses capitaux, et son
juste benefice, il ferait venir des denrees de tous les points du globe.
Les grandes communes surtout, qui n'etaient pas comme celle de Paris
approvisionnees aux frais de l'etat, ne pouvaient recourir qu'au
commerce, et seraient affamees si on ne lui rendait sa liberte.

En principe ces raisonnemens etaient justes; il n'en etait pas moins
vrai que la transition du commerce force au commerce libre devait etre
dangereuse dans un moment d'aussi grande crise. En attendant que la
liberte des prix eut reveille l'industrie individuelle, et approvisionne
les marches, le rencherissement de toutes choses allait etre
extraordinaire. C'etait un inconvenient tres passager pour toutes les
marchandises qui n'etaient pas de premiere necessite, ce n'etait qu'une
interruption momentanee jusqu'a l'epoque ou la concurrence ferait tomber
les prix; mais pour les subsistances qui n'admettent pas d'interruption,
comment se ferait la transition? En attendant que la faculte de vendre
les bles a prix libre eut fait expedier des vaisseaux en Crimee, en
Pologne, en Afrique, en Amerique, et oblige par la concurrence les
fermiers a livrer leurs grains, comment vivrait le peuple des villes
sans _maximum_ et sans requisitions? Encore valait-il mieux du mauvais
pain, produit avec les penibles efforts de l'administration, avec
d'incroyables tiraillemens, que la disette absolue. Sans doute, il
fallait sortir de ce systeme force le plus tot possible, mais avec de
grands menagemens, et sans un sot emportement.

Quant aux reproches de M. Boissy-d'Anglas a la commission des
approvisionnemens, ils etaient aussi injustes que ridicules. Ses
importations, disait-il, n'auraient pu nourrir la France que pendant
cinq jours. D'abord on niait le calcul; mais peu importait. Ce n'est
jamais que le peu qui manque a un pays, autrement il serait impossible
d'y suppleer; mais n'etait-ce pas un service immense que d'avoir fourni
ce peu? Se figure-t-on le desespoir d'une contree privee de pain pendant
cinq jours? Encore si cette privation eut ete egalement repartie, elle
aurait pu n'etre pas mortelle; mais tandis que les campagnes auraient
regorge de ble, on aurait vu les grandes villes, et surtout la capitale,
en manquer, non pas seulement pendant cinq jours, mais pendant dix,
vingt, cinquante, et un bouleversement s'ensuivre. Du reste, la
commission de commerce et des approvisionnemens, dirigee par Lindet, ne
s'etait pas bornee seulement a tirer des denrees du dehors, mais elle
avait encore fait transporter les grains, les fourrages, les
marchandises qui existaient en France, des campagnes aux frontieres ou
dans les grandes communes; et le commerce, effraye par la guerre et les
fureurs politiques, n'aurait jamais fait cela spontanement. Il avait
fallu y suppleer par la volonte du gouvernement, et cette volonte,
energique, extraordinaire, meritait la reconnaissance et l'admiration de
la France, malgre les cris de ces petits hommes qui, pendant les dangers
de la patrie, n'avaient su que se cacher.

La question fut resolue d'assaut en quelque sorte. On abolit le
_maximum_ et les requisitions d'entrainement, comme on avait rappele les
soixante-treize, comme on avait decrete Billaud, Collot et Barrere.
Cependant on laissa subsister quelques restes du systeme des
requisitions. Celles qui avaient pour but d'approvisionner les grandes
communes devaient avoir leur effet encore un mois. Le gouvernement
conservait le droit de prehension, c'est-a-dire la faculte de prendre
les denrees d'autorite, en les payant au prix des marches. La fameuse
commission perdit une partie de son titre; elle ne s'appela plus
commission de commerce et des approvisionnemens, mais seulement
commission des approvisionnemens. Ses cinq directeurs furent reduits a
trois; ses dix mille employes a quelques centaines. Le systeme de
l'entreprise fut avec raison substitue a celui de la regie; et, en
passant, on s'eleva contre Pache, pour sa creation du comite des
marches. Les charrois furent donnes a des entrepreneurs. La manufacture
d'armes de Paris, qui avait rendu des services couteux, mais immenses,
fut dissoute. On le pouvait alors sans inconvenient. La fabrication des
armes fut remise a l'entreprise. Les ouvriers, qui voyaient bien qu'ils
allaient etre moins payes, pousserent quelques murmures; excites meme
par les jacobins, ils menacaient d'un mouvement; mais ils furent
contenus, et renvoyes dans leurs communes.

La question du sequestre, ajournee precedemment, parce qu'on craignait,
en retablissant la circulation des valeurs, de fournir des alimens a
l'emigration, et de faire renaitre l'agiotage sur le papier etranger,
cette question fut reprise, et cette fois resolue a l'avantage de la
liberte du commerce. Le sequestre fut leve; on restitua aussi aux
negocians etrangers les valeurs sequestrees, au risque de ne pas obtenir
la meme restitution en faveur des Francais. Enfin la libre circulation
du numeraire fut retablie apres une vive discussion. On l'avait
interdite autrefois pour empecher les emigres d'emporter le numeraire de
la France; on la permit de nouveau sur le motif que, les moyens de
retour nous manquant, Lyon ne pouvant plus fournir 60 millions
manufactures, Nimes 20, Sedan 10, le commerce serait impossible si on ne
permettait pas de payer en matieres d'or ou d'argent les achats faits a
l'exterieur. D'ailleurs on pensa que le numeraire etant enfoui, et ne
voulant pas sortir, a cause du papier-monnaie, la faculte de payer a
l'etranger les objets d'importation l'engagerait a se montrer, et lui
rendrait son mouvement. On prit, en outre, des precautions assez
pueriles pour l'empecher d'aller alimenter les emigres. Quiconque
faisait sortir une valeur metallique etait tenu de faire rentrer une
valeur egale en marchandises.

Enfin on s'occupa de la difficile question des assignats. Il y en avait
a peu pres 7 milliards 5 ou 600 millions en circulation reelle; il en
restait dans les caisses 5 ou 600 millions; la somme fabriquee s'elevait
donc a 8 milliards. Le gage restant en biens de premiere et seconde
origine, tels que bois, terres, chateaux, hotels, maisons, mobilier,
s'elevait a plus de 15 milliards, d'apres l'evaluation actuelle en
assignats. Le gage etait donc bien suffisant. Cependant l'assignat
perdait les neuf dixiemes ou les onze douziemes de sa valeur, suivant la
nature des objets contre lesquels on l'echangeait. Ainsi l'etat qui
recevait l'impot en assignats, le rentier, le fonctionnaire public, le
proprietaire de maisons ou de terres, le creancier d'un capital, tous
ceux enfin qui recevaient ou leurs appointemens, ou leurs revenus, ou
leurs salaires, ou leurs remboursemens en papier, faisaient des pertes
toujours plus enormes; le desordre qui en resultait devenait chaque jour
plus grand. Cambon proposa d'augmenter les appointemens des
fonctionnaires publics et le revenu des rentiers. Apres avoir combattu
sa proposition, on se vit oblige de l'adopter pour les fonctionnaires
publics, qui ne pouvaient plus vivre. Mais c'etait la un bien faible
palliatif pour un mal immense; c'etait soulager une classe sur mille.
Pour les soulager toutes, il fallait retablir le juste rapport des
valeurs; mais comment y parvenir?

On aimait a faire encore les reves de l'annee precedente; on recherchait
la cause de la depreciation des assignats, et les moyens de les relever.
D'abord, tout en avouant que leur grande quantite etait une cause
d'avilissement, on cherchait aussi a prouver qu'elle n'etait pas la plus
grande, pour se disculper de l'excessive emission. En preuve, on disait
qu'au moment de la defection de Dumouriez, du soulevement de la Vendee,
et de la prise de Valenciennes, les assignats, circulant en quantite
beaucoup moindre qu'apres le deblocus de Dunkerque, de Maubeuge et de
Landau, perdaient neanmoins davantage; ce qui etait vrai, et ce qui
prouvait que les defaites et les victoires influaient sur le cours du
papier-monnaie; verite sans doute incontestable. Mais aujourd'hui,
ventose an III (mars 1795), la victoire etait complete sur tous les
points, la confiance dans les ventes etait etablie, les biens nationaux
etaient devenus l'objet d'une espece d'agiotage, une foule de
speculateurs achetaient pour profiter sur les reventes ou sur la
division, et cependant le discredit des assignats etait quatre ou cinq
fois plus grand que l'annee precedente. La quantite des emissions etait
donc la cause veritable de la depreciation du papier, et sa rentree le
seul moyen de relever sa valeur.

Le seul moyen de le faire rentrer, c'etait de vendre les biens; mais
quel etait le moyen de les vendre? Questions eternelles, qu'on se
proposait chaque annee. La cause qui avait empeche d'acheter les biens,
les annees precedentes, c'etait la repugnance, le prejuge, surtout le
defaut de confiance dans la solidite des acquisitions. Aujourd'hui c'en
etait une autre. Qu'on se figure comment se font les acquisitions
d'immeubles, dans le cours ordinaire des choses. Le commercant, le
manufacturier, l'agriculteur, le capitaliste, avec des produits ou des
revenus lentement accumules, achetent la terre de l'individu qui s'est
appauvri, ou qui vend pour changer sa propriete contre une autre. Une
terre s'echange ainsi toujours ou contre une autre, ou contre des
capitaux mobiliers accumules par le travail. L'acheteur de la terre
vient se reposer sur son sein; le vendeur va faire valoir les capitaux
mobiliers qu'il en recoit en paiement, et succeder au role laborieux de
celui qui les exploitait. Tel est le roulement insensible de la
propriete immobiliere. Mais qu'on se figure tout un tiers du territoire,
compose de proprietes somptueuses et peu divisees, de parcs, de
chateaux, d'hotels, mis en vente tout a la fois, dans le moment meme ou
les proprietaires et les commercans, les capitalistes les plus riches
etaient disperses, et on comprendra si le paiement en etait possible. Ce
n'etaient pas quelques bourgeois ou fermiers echappes a la proscription
qui pouvaient faire cette acquisition, et surtout la payer. On dira sans
doute que la masse des assignats en circulation etait suffisante pour
solder les biens; mais cette masse etait illusoire, si chaque porteur
d'assignats etait oblige d'en employer huit ou dix fois davantage pour
se procurer les memes objets qu'autrefois.

La difficulte consistait donc a fournir aux acquereurs non pas la
volonte d'acheter, mais la faculte de payer. Aussi tous les moyens
proposes portaient-ils sur une base fausse, car ils supposaient tous
cette faculte. Ces moyens etaient ou forces ou volontaires. Les premiers
consistaient dans la demonetisation et l'emprunt force. La
demonetisation changeait le papier de monnaie en simple delegation sur
les biens. Elle etait tyrannique; car, lorsqu'elle atteignait l'assignat
dans les mains de l'ouvrier ou de l'individu qui avait tout juste de
quoi vivre, elle changeait le morceau de pain en terre, et affamait le
porteur de cet assignat. Le seul bruit, en effet, qu'on demonetiserait
certaine partie du papier les avait fait baisser rapidement, et on fut
oblige de decreter qu'on ne demonetiserait pas. L'emprunt force n'etait
pas moins tyrannique; il consistait aussi a changer forcement l'assignat
de monnaie en valeur sur les terres. La seule difference, c'est que
l'emprunt force portait sur les classes elevees et riches, et n'operait
la conversion que pour elles; mais elles avaient tant souffert, qu'il
etait bien difficile de leur faire acheter des biens-fonds, sans les
mettre dans de cruels embarras. D'ailleurs, depuis la reaction, elles
commencaient a se defendre contre tout retour aux moyens
revolutionnaires.

Il ne restait donc plus que les moyens volontaires. On en proposa de
toute espece. Cambon imagina une loterie: elle devait se composer de
quatre millions de lots, de 1000 francs chaque; ce qui faisait une mise
de quatre milliards de la part du public. L'etat ajoutait 391 millions,
qui servaient a faire de gros lots, de maniere qu'il y avait quatre lots
de 500,000 fr., trente-six de 250,000, trois cent soixante de 100,000.
Les moins heureux retrouvaient leurs lots primitifs de 1,000 francs;
mais les uns et les autres, au lieu d'avoir des assignats, n'avaient
qu'un bon sur les biens nationaux, rapportant trois pour cent d'interet.
Ainsi, on supposait que l'appat d'un lot considerable ferait rechercher
ce placement en bons sur les biens nationaux, et que quatre milliards
d'assignats quitteraient ainsi la qualite de monnaie, pour prendre celle
de contrats sur les terres, moyennant une prime de 391 millions. C'est
supposer toujours qu'on pouvait faire ce placement. Thirion conseilla un
autre moyen, celui d'une tontine. Mais ce moyen, bon pour menager un
petit capital d'economie a quelques survivans, etait beaucoup trop lent
et trop insuffisant par rapport a la masse enorme des assignats.
Johannot proposa une espece de banque territoriale, dans laquelle on
deposerait des assignats, pour avoir des bons rapportant trois pour cent
d'interet, bons qu'on echangerait a volonte pour des assignats. C'etait
toujours le meme plan de changer le papier-monnaie en simples valeurs en
terres. Ici, la seule difference consistait a laisser a ces valeurs la
faculte de reprendre la forme de monnaie circulante. Il est evident que
la veritable difficulte n'etait pas vaincue. Tous les moyens imagines
pour retirer le papier et le relever etaient donc illusoires; il fallait
s'avancer encore long-temps dans cette carriere, emettant des assignats,
qui baisseraient davantage: au terme il y avait une solution forcee.
Malheureusement, on ne sait jamais prevoir les sacrifices necessaires,
et en diminuer l'etendue en les faisant d'avance. Cette prevoyance et
ce courage ont toujours manque aux nations dans les crises financieres.

A ces pretendus moyens de retirer les assignats s'enjoignaient d'autres,
heureusement plus reels, mais fort insuffisans. Le mobilier des emigres,
assez facile a vendre, s'elevait a 200 millions. Les transactions a
l'amiable, pour les interets des emigres dans les societes de commerce,
pouvaient produire 100 millions; la part dans leurs heritages, 500
millions. Mais, dans le premier cas, on retirait des capitaux au
commerce; dans le second, on devait percevoir une partie des valeurs en
terres. On comptait offrir une prime a ceux qui acheveraient leurs
paiemens pour les biens deja acquis, et on esperait faire rentrer ainsi
800 millions. On allait mettre enfin en loterie les grandes maisons
sises a Paris, et non louees. C'etait un milliard encore. Dans le cas
d'un plein succes, tout ce que nous venons d'enumerer aurait pu faire
rentrer deux milliards 600 millions; cependant on eut ete fort heureux
de retirer 1500 millions sur le tout; d'ailleurs, cette somme allait
ressortir par une autre voie. On venait de decreter une mesure fort sage
et fort humaine: c'etait la liquidation des creanciers des emigres. On
avait resolu d'abord de faire une liquidation individuelle pour chaque
emigre. Comme beaucoup d'entre eux etaient insolvables, la republique
n'aurait paye leur passif que jusqu'a concurrence de l'actif. Mais
cette liquidation individuelle presentait des longueurs interminables;
il fallait ouvrir un compte a chaque emigre, y porter ses biens-fonds,
son mobilier, balancer le tout avec ses dettes; et les malheureux
creanciers, presque tous domestiques, ouvriers, marchands, auraient
attendu vingt et trente ans leur paiement. Cambon fit decider que les
creanciers des emigres deviendraient creanciers de l'etat, et seraient
payes sur-le-champ, excepte ceux dont les debiteurs etaient notoirement
insolvables. La republique pouvait perdre ainsi quelques millions; mais
elle soulageait des maux tres grands, et faisait un bien immense. Le
revolutionnaire Cambon etait l'auteur de cette idee si humaine.

Mais, tandis qu'on discutait ces questions si malheureuses, on etait
ramene sans cesse a des soins encore plus pressans, la subsistance de
Paris, qui allait manquer tout a fait. On etait a la fin de ventose
(milieu de mars). L'abolition du _maximum_ n'avait pas encore pu ranimer
le commerce, et les grains n'arrivaient pas. Une foule de deputes
repandus autour de Paris, faisaient des requisitions qui n'etaient pas
obeies. Quoiqu'elles fussent autorisees encore pour l'approvisionnement
des grandes communes, et qu'on les payat au prix des marches, les
fermiers disaient qu'elles etaient abolies, et ne voulaient pas obeir.
Mais ce n'etait pas la le plus grand obstacle. Les rivieres, les canaux
etaient entierement geles; pas un bateau ne pouvait arriver. Les routes,
couvertes de glaces, etaient impraticables; il fallait, pour rendre le
roulage possible, les sabler vingt lieues a la ronde. Pendant le trajet,
les charrettes etaient pillees par le peuple affame, dont les jacobins
excitaient le courroux en disant que le gouvernement etait
contre-revolutionnaire, qu'il laissait pourrir les grains a Paris, et
qu'il voulait retablir la royaute. Pendant que les arrivages
diminuaient, la consommation augmentait, comme il arrive toujours en
pareil cas. La peur de manquer faisait que chacun s'approvisionnait pour
plusieurs jours. On delivrait, comme autrefois, le pain sur la
presentation des cartes; mais chacun exagerait ses besoins. Pour
favoriser leurs laitieres, leurs blanchisseuses, ou des gens de la
campagne qui leur apportaient des legumes et de la volaille, les
habitans de Paris leur donnaient du pain, qui etait prefere a l'argent,
vu la disette qui affligeait les environs autant que Paris meme. Les
boulangers revendaient meme de la pate aux gens de la campagne, et, de
quinze cents sacs, la consommation s'etait ainsi elevee a dix-neuf
cents. L'abolition du _maximum_ avait fait monter le prix de tous les
comestibles a un taux extraordinaire; pour les faire baisser, le
gouvernement avait depose chez les charcutiers, les epiciers, les
boutiquiers, des vivres et des marchandises, afin de les donner a bas
prix, et de ramener un peu le bon marche. Mais les depositaires
abusaient du depot, et vendaient plus cher qu'on n'etait convenu avec
eux.

Les comites etaient chaque jour dans les plus grandes alarmes, et
attendaient avec une vive anxiete les dix-neuf cents sacs de farine
devenus indispensables. Boissy-d'Anglas, charge des subsistances, venait
faire sans cesse de nouveaux rapports, pour tranquilliser le public, et
tacher de lui procurer une securite que le gouvernement n'avait pas
lui-meme. Dans cette situation, on se prodiguait les injures d'usage.
"Voila, disait la Montagne, l'effet de l'abolition du _maximum!_--Voila,
repondait le cote droit, l'effet inevitable de vos mesures
revolutionnaires!" Chacun alors proposait comme remede l'accomplissement
des voeux de son parti, et demandait les mesures souvent les plus
etrangeres au penible sujet dont il s'agissait. "Punissez tous les
coupables, disait le cote droit, reparez toutes les injustices, revisez
toutes les lois tyranniques; rapportez la loi des suspects.--Non,
repondaient les montagnards: renouvelez vos comites de gouvernement,
rendez-leur l'energie revolutionnaire, cessez de poursuivre les
meilleurs patriotes et de relever l'aristocratie." Tels etaient les
moyens proposes pour le soulagement de la misere publique.

Ce sont toujours de pareils momens que les partis choisissent pour en
venir aux mains, et pour faire triompher leurs desirs. Le rapport tant
attendu sur Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrere et Vadier, fut
presente a l'assemblee. La commission des vingt-un conclut a
l'accusation, et demanda l'arrestation provisoire: l'arrestation fut
votee sur-le-champ a une immense majorite. Il fut decrete que les quatre
membres inculpes seraient entendus par l'assemblee, et qu'une discussion
solennelle serait ouverte sur la proposition de les mettre en
accusation. A peine cette decision etait-elle rendue, qu'on proposa de
reintegrer dans le sein de l'assemblee les deputes proscrits, que deux
mois auparavant on avait decharges de toute poursuite, mais auxquels on
avait interdit le retour au milieu de leurs collegues. Sieyes, qui avait
garde un silence de cinq annees, qui depuis les premiers mois de
l'assemblee constituante s'etait cache au centre pour faire oublier sa
reputation et son genie, et auquel la dictature avait pardonne comme a
un caractere insociable, incapable de conspirer, cessant d'etre
dangereux des qu'il cessait d'ecrire, Sieyes sortit de sa longue
nullite, et dit que, puisque le regne des lois paraissait revenir, il
allait reprendre la parole. Tant que l'outrage fait a la representation
nationale n'etait pas repare, le regne des lois, suivant lui, n'etait
pas retabli. "Toute votre histoire, dit-il a la convention, se partage
en deux epoques: depuis le 21 septembre, jour de votre reunion, jusqu'au
31 mai, oppression de la convention par le peuple egare; depuis le 31
mai jusqu'aujourd'hui, oppression du peuple par la convention
tyrannisee. Des ce jour vous prouverez que vous etes devenus libres en
rappelant vos collegues. Une pareille mesure ne peut pas meme etre
discutee; elle est de plein droit." Les montagnards se souleverent a
cette maniere de raisonner. "Tout ce que vous avez fait est donc nul!
s'ecria Cambon. Ces immenses travaux, cette multitude de lois, tous ces
decrets qui composent le gouvernement actuel sont donc nuls! et le salut
de la France, opere par votre courage et vos efforts, tout cela est
nul!" Sieyes dit qu'on l'avait mal compris. On decida neanmoins la
reintegration des deputes qui avaient echappe a l'echafaud. Ces fameux
proscrits Isnard, Henri Lariviere, Louvet, Larevelliere-Lepeaux, Doulcet
de Pontecoulant rentrerent au milieu des applaudissemens. "Pourquoi,
s'ecria Chenier, ne s'est-il pas trouve de caverne assez profonde pour
soustraire aux bourreaux l'eloquence de Vergniaud et le genie de
Condorcet!"

Les montagnards furent indignes. Plusieurs thermidoriens meme,
epouvantes de voir rentrer dans l'assemblee les chefs d'une faction qui
avait oppose au systeme revolutionnaire une resistance si dangereuse,
retournerent a la Montagne. Thuriot, ce thermidorien si ennemi de
Robespierre, qui avait ete soustrait par miracle au sort de Philippeau;
Lesage-Senault, esprit sage, mais ennemi prononce de toute
contre-revolution; Lecointre enfin, l'adversaire si opiniatre de
Billaud, Collot et Barrere, Lecointre qui avait ete declare calomniateur
cinq mois auparavant, pour avoir denonce les sept membres restans des
anciens comites, vinrent se replacer au cote gauche. "Vous ne savez pas
ce que vous faites, dit Thuriot a ses collegues; ces hommes ne vous le
pardonneront jamais." Lecointre proposa une distinction. "Rappelez,
dit-il, les deputes proscrits, mais examinez quels sont ceux qui ont
pris les armes contre leur patrie en soulevant les departemens, et
ceux-la ne les rappelez pas au milieu de vous." Tous, en effet, avaient
pris les armes. Louvet n'hesita pas a en convenir, et proposa de
declarer que les departemens qui s'etaient souleves en juin 93 avaient
bien merite de la patrie. Ici Tallien se leva, effraye de la hardiesse
des girondins, et repoussa les deux propositions de Lecointre et de
Louvet. Elles furent toutes deux mises au neant. Tandis qu'on venait de
reintegrer les girondins proscrits, on defera a l'examen du comite de
surete generale, Pache, Bouchotte et Garat.

De telles resolutions n'etaient pas faites pour calmer les esprits. La
disette croissante obligea enfin de prendre une mesure qu'on differait
depuis plusieurs jours, et qui devait porter l'irritation au comble,
c'etait de mettre les habitans de Paris a la ration. Boissy-d'Anglas se
presenta a l'assemblee le 25 ventose (16 mars), et proposa pour eviter
les gaspillages et pour assurer a chacun une part suffisante de
subsistances, de reduire chaque individu a une certaine quantite de
pain. Le nombre d'individus composant chaque famille devait etre indique
sur la carte, et il ne devait plus etre accorde chaque jour qu'une livre
de pain par tete. A cette condition, on pouvait promettre que la ville
ne manquerait pas de subsistances. Le montagnard Romme proposa de porter
la ration des ouvriers a une livre et demie. Les hautes classes, dit-il,
avaient les moyens de se procurer de la viande, du riz, des legumes;
mais le bas peuple pouvant tout au plus acheter le pain, devait en avoir
davantage. On admit la proposition de Romme, et les thermidoriens
regretterent de ne l'avoir pas faite eux-memes, pour se donner l'appui
du peuple et le retirer a la Montagne.

A peine ce decret etait-il rendu, qu'il excita une extreme fermentation
dans les quartiers populeux de Paris. Les revolutionnaires s'efforcerent
d'en aggraver l'effet, et n'appelerent plus Boissy-d'Anglas que
_Boissy-famine_. Le surlendemain 27 ventose (18 mars), jour ou, pour la
premiere fois, le decret fut mis a execution, il s'eleva un grand
tumulte dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Il avait ete
distribue aux six cent trente-six mille habitans de la capitale dix-huit
cent quatre-vingt-dix-sept sacs de farine. Trois cent vingt-quatre mille
citoyens avaient recu la demi-livre de plus, destinee aux ouvriers
travaillant de leurs mains. Neanmoins il parut si nouveau au peuple des
faubourgs d'etre reduit a la ration, qu'il en murmura. Quelques femmes,
habituees des clubs, et toujours promptes a se soulever, s'ameuterent
dans la section de l'Observatoire. Les agitateurs ordinaires de la
section se joignirent a elles. Ils voulaient aller faire une petition a
la convention; mais il fallait pour cela une assemblee de toute la
section, et il n'etait permis de se reunir que le decadi. Neanmoins on
entoura le comite civil, et on lui demanda avec menaces les clefs de la
salle des seances, et sur son refus on exigea qu'il detachat un de ses
membres pour accompagner le rassemblement jusqu'a la convention. Le
comite y consentit, et donna un de ses membres pour regulariser le
mouvement et empecher des desordres. La meme chose se passait au meme
instant dans la section du Finistere. Un rassemblement s'y etait forme,
et il vint se reunir a celui de l'Observatoire. Les deux se
confondirent, et marcherent ensemble vers la convention. L'un des
meneurs se chargea de porter la parole, et fut introduit avec quelques
petitionnaires a la barre. Le reste du rassemblement demeura aux portes,
faisant un bruit affreux. "Le pain nous manque, dit l'orateur de la
deputation; nous sommes prets a regretter tous les sacrifices que nous
avons faits pour la revolution." A ces mots l'assemblee, remplie
d'indignation, l'interrompit brusquement, et une foule de membres se
leverent pour reprimer l'inconvenance de ce langage. "Du pain! du pain!"
s'ecrierent les petitionnaires en frappant sur la barre. A cette
insolente reponse, l'assemblee voulait qu'on les fit sortir de la salle.
Pourtant le calme se retablit, l'orateur acheva sa harangue, et dit que
jusqu'a ce qu'on eut satisfait aux besoins du peuple, ils ne crieraient
que _Vive la republique!_ Le president Thibaudeau repondit avec fermete
a ce discours seditieux, et sans inviter les petitionnaires a la seance,
les renvoya a leurs travaux. Le comite de surete generale, qui avait
deja reuni quelques bataillons des sections, fit degager les portes de
l'assemblee, et dispersa le rassemblement.

Cette scene produisit une grande impression sur les esprits. Les
menaces journalieres des jacobins repandus dans les sections des
faubourgs; leurs placards incendiaires ou ils annoncaient une
insurrection sous huit jours, si les patriotes n'etaient pas decharges
de toute poursuite, et si la constitution de 93 n'etait pas mise en
vigueur; leurs conciliabules presque publics tenus dans les cafes des
faubourgs; enfin ce dernier essai d'un mouvement, revelerent a la
convention l'intention d'un nouveau 31 mai. Le cote droit, les girondins
rentres, les thermidoriens, tous egalement menaces, songerent a prendre
des mesures pour prevenir une nouvelle attaque contre la representation
nationale. Sieyes, qui venait de reparaitre sur la scene et d'entrer au
comite de salut public, proposa aux comites reunis une espece de loi
martiale, destinee a prevenir de nouvelles violences contre la
convention. Ce projet de loi declarait seditieux tout rassemblement ou
l'on proposerait d'attaquer les proprietes publiques ou particulieres,
de retablir la royaute, de renverser la republique et la constitution de
93, de se rendre au Temple ou a la convention, etc. Tout membre d'un
pareil rassemblement etait passible de la deportation. Si, apres trois
sommations des magistrats, le rassemblement ne se dissipait pas, la
force devait etre employee; toutes les sections voisines, en attendant
la reunion de la force publique, devaient envoyer leurs propres
bataillons. L'insulte faite a un representant du peuple etait punie de
la deportation; l'outrage avec violence, de la peine de mort. Une seule
cloche devait rester dans Paris, et etre placee au pavillon de l'Unite.
Si un rassemblement marchait sur la convention, cette cloche devait
sonner le tocsin sur-le-champ. A ce signal, toutes les sections etaient
tenues de se reunir, et de marcher au secours de la representation
nationale. Si la convention etait dissoute ou genee dans sa liberte, il
etait enjoint a tous les membres qui pourraient s'echapper, de partir
sur-le-champ de Paris, et de se rendre a Chalons-sur-Marne. Tous les
suppleans, tous les deputes en conge et en mission avaient ordre de se
reunir a eux. Les generaux devaient aussitot leur envoyer des troupes de
la frontiere, et la nouvelle convention formee a Chalons, seule
depositaire de l'autorite legitime, devait marcher sur Paris, delivrer
la portion opprimee de la representation nationale, et punir les auteurs
de l'attentat.

Les comites accueillirent ce projet avec empressement. Sieyes fut charge
d'en faire le rapport, et de le presenter le plus tot possible a
l'assemblee. Les revolutionnaires, de leur cote, enhardis par le dernier
mouvement, trouvant dans la disette une occasion des plus favorables,
voyant le danger croitre pour leur parti, et le moment fatal
s'approcher pour Billaud, Collot, Barrere et Vadier, s'agiterent avec
plus de violence, et songerent serieusement a combiner une sedition. Le
club electoral et la societe populaire des Quinze-Vingts avaient ete
dissous. Les revolutionnaires, prives de ce lieu de refuge, s'etaient
repandus dans les assemblees de section, qui se tenaient tous les
decadis: ils occupaient les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau,
les quartiers du Temple et de la Cite. Ils se voyaient dans les cafes
places au centre de ces differens quartiers; ils projetaient un
mouvement, mais sans avoir ni un plan ni des chefs bien avoues. Il se
trouvait parmi eux plusieurs hommes compromis, ou dans les comites
revolutionnaires, ou dans differentes fonctions, qui avaient beaucoup
d'influence sur la multitude; mais aucun d'eux n'avait une superiorite
decidee. Ils se balancaient les uns les autres, s'entendaient assez mal,
et n'avaient surtout aucune communication avec les deputes de la
Montagne.

Les anciens meneurs populaires, toujours allies soit a Danton, soit a
Robespierre, aux chefs du gouvernement, leur avaient servi
d'intermediaires pour donner le mot d'ordre a la populace. Mais les uns
et les autres avaient peri. Les nouveaux meneurs etaient etrangers aux
nouveaux chefs de la Montagne: ils n'avaient de commun avec eux que
leurs dangers et leur attachement a la meme cause. D'ailleurs les
deputes montagnards, restes en minorite dans les assemblees, et accuses
sans cesse de conspirer pour recouvrer le pouvoir, comme il arrive a
tous les partis battus, etaient reduits a se justifier chaque jour, et
obliges de protester qu'ils ne conspiraient pas. Le resultat ordinaire
d'une telle position est d'inspirer le desir de voir conspirer les
autres et la repugnance a conspirer soi-meme. Aussi les montagnards
disaient chaque jour: _Le peuple se soulevera; il faut qu'il se
souleve_; mais ils n'auraient pas ose se concerter avec lui pour amener
ce soulevement. On citait bien des propos imprudens de Duhem et de
Maribon-Montaut dans un cafe; l'un et l'autre avaient assez peu de
reserve et de mesure pour les avoir proferes. On repetait des
declamations de Leonard Bourdon a la societe sectionnaire de la rue du
Vert-Bois: elles etaient vraisemblables de sa part; mais aucun d'eux ne
correspondait avec les patriotes. Quant a Billaud, Collot, Barrere, plus
interesses que d'autres a un mouvement, ils craignaient, en y prenant
part, d'aggraver leur position, deja fort perilleuse.

Les patriotes marchaient donc tout seuls, sans beaucoup d'ensemble,
comme il arrive toujours lorsqu'il n'y a plus de chefs assez marquans.
Ils couraient les uns chez les autres, se donnaient le mot de rue a
rue, de quartier a quartier, et s'avertissaient que telle ou telle
section allait faire une petition ou essayer un mouvement. Au
commencement d'une revolution, lorsqu'un parti est a son debut, qu'il a
tous ses chefs, que le succes et la nouveaute entrainent les masses a sa
suite, qu'il deconcerte ses adversaires par l'audace de ses attaques, il
supplee a l'ensemble, a l'ordre, par l'entrainement: au contraire,
lorsqu'il est une fois reduit a se defendre, qu'il est prive
d'impulsion, connu de ses adversaires, il aurait plus que jamais besoin
de la discipline. Mais cette discipline, presque toujours impossible, le
devient tout a fait lorsque les chefs influens ont disparu. Telle etait
la position du parti patriote en ventose an III (fin mars): ce n'etait
plus le torrent du 14 juillet, des 5 et 6 octobre, du 10 aout, du 31
mai; c'etait la reunion de quelques hommes aguerris par de longues
discordes, serieusement compromis, pleins d'energie et d'opiniatrete,
mais plus capables de combattre avec desespoir que de vaincre.

Suivant l'ancienne coutume de faire preceder tout mouvement par une
petition imperieuse et pourtant mesuree, les sections de Montreuil et
des Quinze-Vingts, compromises dans le faubourg Antoine, en redigerent
une analogue a toutes celles qui avaient ete faites avant les grandes
insurrections. Il fut convenu qu'elle serait presentee le 1er germinal
(21 mars). C'etait ce jour meme que les comites avaient resolu de
proposer la loi de grande police, imaginee par Sieyes. Outre la
deputation qui devait presenter la petition, une reunion de patriotes
avait eu soin de se rendre vers les Tuileries; ils y etaient accourus en
foule, et, comme de coutume, ils formaient des groupes nombreux dont le
cri etait: _Vive la convention! vive les jacobins! a bas les
aristocrates!_ Les jeunes gens a cheveux retrousses, a collet noir,
avaient deborde aussi du Palais-Royal aux Tuileries, et formaient des
groupes opposes criant: _Vive la convention! a bas les terroristes!_ Les
petitionnaires furent introduits a la barre: le langage de leur petition
etait extremement mesure. Ils rappelerent les souffrances du peuple,
sans y mettre aucune amertume; ils combattirent les accusations dirigees
contre les patriotes, sans recriminer contre leurs adversaires. Ils
firent remarquer seulement que, dans ces accusations, on meconnaissait
et les services passes des patriotes, et la position dans laquelle ils
s'etaient trouves; ils avouerent, du reste, que des exces avaient ete
commis, mais en ajoutant que les partis, quels qu'ils fussent, etaient
composes par des hommes, et non par des dieux. "Les sections des
Quinze-Vingts et de Montreuil, dirent-ils, ne viennent donc vous
demander pour mesures generales ni deportation, ni effusion de sang
contre tel ou tel parti, moyens qui confondent la simple erreur avec le
crime; elles ne voient dans les Francais que des freres, diversement
organises, il est vrai, mais tous membres de la meme famille. Elles
viennent vous demander d'user d'un moyen qui est dans vos mains, et qui
est le seul efficace pour terminer nos tempetes politiques: c'est la
constitution de 93. Organisez des aujourd'hui cette constitution
populaire, que le peuple francais a acceptee et jure de defendre. Elle
conciliera tous les interets, calmera tous les esprits, et vous conduira
au terme de vos travaux."

Cette proposition insidieuse renfermait tout ce que les revolutionnaires
desiraient dans le moment. Ils pensaient, en effet, que la constitution,
en expulsant la convention, ramenerait a la legislature, au pouvoir
executif et aux administrations municipales, leurs chefs et eux-memes.
C'etait la une erreur grave; mais ils l'esperaient ainsi, et ils
pensaient que, sans enoncer des voeux dangereux, tels que
l'elargissement des patriotes, la suspension de toutes les procedures,
la formation d'une nouvelle commune a Paris, ils en trouveraient
l'accomplissement dans la seule mise en vigueur de la constitution. Si
la convention se refusait a leur demande, si elle ne s'expliquait pas
nettement, et ne fixait pas une epoque prochaine, elle avouait qu'elle
ne voulait pas la constitution de 93. Le president Thibaudeau leur fit
une reponse tres ferme, qui finissait par ces mots aussi severes que peu
flatteurs: "La convention n'a jamais attribue les petitions insidieuses
qui lui ont ete faites aux robustes et sinceres defenseurs de la liberte
qu'a produits le faubourg Antoine." A peine le president avait-il
acheve, que le depute Chasles se hate de monter a la tribune, pour
demander que la declaration des droits soit exposee dans la salle de la
convention, comme le veut l'un des articles de la constitution. Tallien
le remplace a la tribune. "Je demande, dit-il, a ces hommes qui se
montrent aujourd'hui defenseurs si ardens de la constitution, a ceux qui
semblent avoir adopte le mot de ralliement d'une secte qui s'eleva a la
fin de la constituante, _la constitution, rien que la constitution_; je
leur demande si ce ne sont pas eux qui l'ont renfermee dans une boite?"
Des applaudissemens d'une part, des murmures, des cris de l'autre,
interrompent Tallien; il reprend au milieu du tumulte: "Rien,
continua-t-il, ne m'empechera de dire mon opinion lorsque je suis au
milieu des representans du peuple. Nous voulons tous la constitution
avec un gouvernement ferme, avec le gouvernement qu'elle prescrit; et il
ne faut pas que quelques membres fassent croire au peuple qu'il est dans
cette assemblee des membres qui ne veulent pas la constitution. Il faut
aujourd'hui meme prendre des mesures pour les empecher de calomnier la
majorite respectable et pure de la convention." Oui! oui! s'ecrie-t-on
de toutes parts. "Cette constitution, ajoute Tallien, qu'ils ont fait
suivre, non pas des lois qui devaient la completer et en rendre
l'execution possible, mais du gouvernement revolutionnaire, cette
constitution, il faut la faire marcher et lui donner la vie. Mais nous
n'aurons pas l'imprudence de vouloir l'executer sans lois organiques,
afin de la livrer incomplete et sans defense a tous les ennemis de la
republique. C'est pourquoi je demande qu'il soit fait incessamment un
rapport sur les moyens d'executer la constitution, et qu'il soit
decrete, des a present, qu'il n'y aura aucun intermediaire entre le
gouvernement actuel et le gouvernement definitif." Tallien descend de la
tribune au milieu des marques universelles de satisfaction de
l'assemblee, que sa reponse venait de tirer d'embarras. La confection
des lois organiques etait un pretexte heureux pour differer la
promulgation de la constitution, et pour fournir un moyen de la
modifier. C'etait l'occasion d'une nouvelle revision, comme celle que
l'on fit subir a la constitution de 91. Le depute Miaulle, montagnard
assez modere, approuve l'avis de Tallien, et admet, comme lui, qu'il ne
faut pas precipiter l'execution de la constitution; mais il soutient
qu'il n'y a aucun inconvenient a lui donner de la publicite, et il
demande qu'elle soit gravee sur des tables de marbre, et exposee dans
les lieux publics. Thibaudeau, effraye d'une telle publicite donnee a
une constitution faite dans un moment de delire demagogique, cede le
fauteuil a Clausel, et monte a la tribune. "Legislateurs, s'ecrie-t-il,
nous ne devons pas ressembler a ces pretres de l'antiquite, qui avaient
deux manieres de s'exprimer, l'une secrete, l'autre ostensible. Il faut
avoir le courage de dire ce que nous pensons sur cette constitution; et
dut-elle me frapper de mort, comme elle en a frappe, l'annee derniere,
ceux qui ont voulu faire des observations contre elle, je parlerai."
Apres une longue interruption, produite par des applaudissemens,
Thibaudeau soutient hardiment qu'il y aurait du danger a publier une
constitution qui, certainement, n'est pas connue de ceux qui la vantent
si fort. "Une constitution democratique, dit-il, n'est pas celle ou le
peuple exerce lui-meme tous les pouvoirs...." Non! non! s'ecrient une
foule de voix.... "C'est, reprend Thibaudeau, celle ou, par une sage
distribution de tous les pouvoirs, le peuple jouit de la liberte, de
l'egalite et du repos. Or, je ne vois pas cela dans une constitution
qui, a cote de la representation nationale, placerait une commune
usurpatrice ou des jacobins factieux; qui ne donnerait pas a la
representation nationale la direction de la force armee dans le lieu ou
elle siege, et la priverait ainsi des moyens de se defendre et de
maintenir sa dignite; qui accorderait a une fraction du peuple le droit
d'insurrection partielle, et la faculte de bouleverser l'etat. Vainement
on nous dit qu'une loi organique corrigera tous ces inconveniens. Une
simple loi peut etre changee par la legislature, et des dispositions
aussi importantes que celles qui seront renfermees dans ces lois
organiques doivent etre immuables comme la constitution elle-meme.
D'ailleurs, les lois organiques ne se font pas en quinze jours, meme en
un mois; et, en attendant, je demande qu'il ne soit donne aucune
publicite a la constitution, qu'une grande vigueur soit imprimee au
gouvernement, et que, s'il le faut meme, de nouvelles attributions
soient donnees au comite de salut public." Thibaudeau descend de la
tribune au milieu des applaudissemens decernes a la hardiesse de sa
declaration. On propose aussitot de fermer la discussion; le president
met la cloture aux voix, et l'assemblee presque entiere se leve pour la
prononcer. Les montagnards irrites disent qu'on n'a pas eu le temps
d'entendre les paroles du president, qu'on ne sait ce qui a ete propose:
on ne les ecoute pas; et on passe outre. Legendre demande alors la
formation d'une commission de onze membres, pour s'occuper sans relache
des lois organiques dont la constitution doit etre accompagnee. Cette
idee est aussitot adoptee. Les comites annoncent dans ce moment qu'ils
ont un rapport important a faire, et Sieyes monte a la tribune pour
presenter sa loi de grande police.

Pendant que ces differentes scenes se passaient dans l'interieur de
l'assemblee, le plus grand tumulte regnait au dehors. Les patriotes du
faubourg, qui n'avaient pas pu entrer dans la salle, etaient repandus
sur le Carrousel et dans le jardin des Tuileries; ils attendaient avec
impatience, et en poussant leurs cris accoutumes, que le resultat de la
demarche tentee aupres de la convention fut connu. Quelques-uns d'entre
eux, descendus des tribunes, etaient venus rapporter aux autres ce qui
se passait, et, leur faisant un recit infidele, ils avaient dit que les
petitionnaires avaient ete maltraites. Alors le tumulte s'etait augmente
parmi eux; les uns etaient accourus vers les faubourgs, pour annoncer
que leurs envoyes etaient maltraites a la convention; les autres avaient
parcouru le jardin, repoussant devant eux les jeunes gens qu'ils
rencontraient; ils en avaient meme saisi trois, et les avaient jetes
dans le grand bassin des Tuileries. Le comite de surete generale, en
voyant ces desordres, avait fait battre le rappel pour convoquer les
sections voisines. Cependant le danger etait pressant; il fallait du
temps pour que les sections fussent convoquees et reunies. Le comite
etait entoure d'une foule de jeunes gens, accourus au nombre de mille ou
douze cents, armes de cannes, et disposes a fondre sur les groupes de
patriotes, qui n'avaient pas encore rencontre de resistance. Il accepte
leur secours, et les autorise a faire la police du jardin. Ils se
precipitent alors sur les groupes ou l'on criait _vive les jacobins!_
les dispersent apres une melee assez longue, en refoulent meme une
partie vers la salle de la convention. Quelques-uns des patriotes
remontent dans les tribunes, et y repandent, par leur arrivee
precipitee, une espece de trouble. Dans ce moment, Sieyes achevait son
rapport sur la loi de grande police. On demandait l'ajournement, et on
s'ecriait a la Montagne: "C'est une loi de sang! c'est la loi martiale!
on veut faire partir la convention de Paris." A ces cris se mele le
bruit des fugitifs arrivant du jardin. Il se manifeste alors une grande
agitation. Les royalistes assassinent les patriotes! s'ecrie une voix.
On entend du tumulte aux portes; le president se couvre. Une grande
majorite de l'assemblee dit que le danger prevu par la loi de Sieyes se
realise, qu'il faut la voter sur-le-champ. "Aux voix! aux voix!
s'ecrie-t-on." On met la loi aux voix, et elle est aussitot adoptee par
l'immense majorite, au bruit des plus vifs applaudissemens. Les membres
de l'extremite gauche refusent de prendre part a la deliberation. Enfin
le calme se retablit peu a peu, et on commence a pouvoir entendre les
orateurs. "On a trompe la convention!" s'ecrie Duhem. Clausel, qui
entre, vient, dit-il, rassurer l'assemblee. "Nous n'avons pas besoin
d'etre rassures," repondent plusieurs voix. Clausel continue, et dit que
les bons citoyens sont venus faire un rempart de leurs corps a la
representation nationale. On applaudit. "C'est toi, lui dit Ruamps, qui
as provoque ces rassemblemens pour faire passer une loi atroce." Clausel
veut repliquer, mais il ne peut se faire entendre. On attaque alors la
loi qui venait d'etre votee avec tant de precipitation. "La loi est
rendue, dit le president; on n'y peut plus revenir.--On conspire ici
avec le dehors, dit Tallien; n'importe, il faut rouvrir la discussion
sur le projet, et prouver que la convention sait deliberer meme au
milieu des egorgeurs." On adopte la proposition de Tallien, et on remet
le projet de Sieyes en deliberation. La discussion s'engage alors avec
plus de calme. Tandis qu'on delibere dans l'interieur de la salle, la
tranquillite se retablit au dehors. Les jeunes gens, victorieux des
jacobins, demandent a se presenter a l'assemblee; ils sont introduits
par deputation, et viennent protester de leurs intentions patriotiques
et de leur devouement a la representation nationale. Ils se retirent
apres avoir ete vivement applaudis. La convention, persistant a discuter
la loi de police sans desemparer, la vote article par article, et se
separe enfin a dix heures du soir.

Cette journee laissa les deux partis convaincus de l'approche d'un grand
evenement. Les patriotes, repousses par la cloture dans la convention,
battus a coups de canne dans le jardin des Tuileries, vinrent porter
leur colere dans les faubourgs, et y exciter le peuple a un mouvement.
L'assemblee vit bien qu'elle allait etre attaquee, et songea a faire
usage de la loi tutelaire qu'elle venait de rendre.

Le lendemain devait amener une discussion tout aussi grave que celle du
jour: en effet, Billaud, Collot, Barrere et Vadier, devaient etre
entendus pour la premiere fois devant la convention. Une foule de
patriotes et de femmes etaient accourus de bonne heure pour remplir les
tribunes. Les jeunes gens, plus prompts, les avaient devances, et
avaient empeche les femmes d'entrer. Ils les avaient congediees assez
rudement, et il en etait resulte quelques rixes autour de la salle.
Cependant de nombreuses patrouilles, repandues aux environs, avaient
maintenu la tranquillite publique; les tribunes s'etaient remplies sans
beaucoup de trouble, et depuis huit heures du matin jusqu'a midi, le
temps avait ete employe a chanter des airs patriotiques. D'un cote on
chantait _le Reveil du peuple_, de l'autre _la Marseillaise_, en
attendant que les deputes vinssent prendre leurs places. Enfin le
president se placa au fauteuil, au milieu des cris de _Vive la
convention!, vive la republique!_ Les prevenus vinrent s'asseoir a la
barre, et on attendit la discussion avec le plus grand silence.

Robert Lindet demanda aussitot la parole pour une motion d'ordre. On se
doutait que cet homme irreprochable, que l'on n'avait pas ose accuser
avec les autres membres du comite de salut public, allait defendre ses
anciens collegues. Il etait beau a lui de le faire, car il etait encore
plus etranger que Carnot et Prieur (de la Cote-d'Or) aux mesures
politiques de l'ancien comite de salut public. Il n'avait accepte le
soin des approvisionnemens et des transports qu'a la condition de rester
etranger a toutes les operations de ses collegues, de ne jamais
deliberer avec eux, et d'occuper meme avec ses bureaux un autre local.
Il avait refuse la solidarite avant le danger; le danger arrive, il
venait la reclamer genereusement. On pensait bien que Carnot et Prieur
(de la Cote-d'Or) allaient suivre cet exemple: aussi plusieurs voix de
la droite s'eleverent a la fois pour s'opposer a ce que Robert Lindet
fut entendu.--La parole est aux prevenus, s'ecrie-t-on; ils doivent la
prendre avant leurs accusateurs et leurs defenseurs. "Hier, dit Bourdon
(de l'Oise) on a trame un complot pour sauver les accuses; les bons
citoyens l'ont dejoue. Aujourd'hui on a recours a d'autres moyens, on
reveille les scrupules d'hommes honnetes, que l'accusation a separes de
leurs collegues; on veut les engager a s'associer aux coupables pour
retarder la justice par de nouveaux obstacles." Robert Lindet repondit
que c'etait tout le gouvernement qu'on voulait juger, qu'il en avait ete
membre, que par consequent il ne devait pas consentir a etre separe de
ses collegues, et qu'il demandait sa part de responsabilite. On ose
difficilement resister a un acte de courage et de generosite. Robert
Lindet obtint la parole; il retraca fort longuement les immenses travaux
du comite de salut public; il prouva son activite, sa prevoyance, ses
eminens services, et fit sentir que l'excitation de zele produite par la
lutte avait seule cause les exces reproches a certains membres de ce
gouvernement. Ce discours, de six heures, ne fut pas entendu sans
beaucoup d'interruptions. Des ingrats, oubliant deja les services des
hommes aujourd'hui accuses, trouvaient que cette enumeration etait
longue; quelques membres meme eurent l'indecence de dire qu'il fallait
imprimer ce discours aux frais de Lindet, parce qu'il couterait trop a
la republique. Les girondins se souleverent en entendant parler de
l'insurrection federaliste, et des maux qu'elle avait causes. Chaque
parti trouva a se plaindre. Enfin on s'ajourna au lendemain, en se
promettant de ne plus souffrir de ces longues depositions en faveur des
accuses. Cependant Carnot et Prieur (de la Cote-d'Or) voulaient etre
entendus a leur tour; ils voulaient, comme Lindet, preter un secours
genereux a leurs collegues, et se justifier en meme temps d'une foule
d'accusations qui ne pouvaient porter sur Billaud, Collot et Barrere,
sans les atteindre eux-memes. Les signatures de Carnot et de Prieur (de
la Cote-d'Or) se trouvaient en effet sur les ordres les plus reproches
aux accuses. Carnot, dont la reputation etait immense, dont on disait en
France et en Europe qu'il avait _organise la victoire_, dont les luttes
courageuses avec Saint-Just et Robespierre etaient connues, Carnot ne
pouvait etre ecoute qu'avec egard et une sorte de respect. Il obtint la
parole. "Il m'appartient a moi, dit-il, de justifier le comite de salut
public, moi qui osai le premier attaquer en face Robespierre et
Saint-Just;" et il aurait pu ajouter: Moi qui osai les attaquer, lorsque
vous respectiez leurs moindres ordres, et que vous decretiez a leur gre
tous les supplices qu'ils vous demandaient. Il expliqua d'abord comment
sa signature et celle de ses collegues les plus etrangers aux actes
politiques du comite se trouvaient neanmoins au bas des ordres les plus
sanguinaires. "Accables, dit-il, de soins immenses, ayant jusqu'a trois
et quatre cents affaires a regler par jour, n'ayant pas souvent le temps
d'aller manger, nous etions convenus de nous preter les signatures. Nous
signions une multitude de pieces sans les lire. Je signais des mises en
accusation, et mes collegues signaient des ordres de mouvement, des
plans d'attaque, sans que ni les uns ni les autres nous eussions le
temps de nous expliquer. La necessite de cette oeuvre immense avait
exige cette dictature individuelle, qu'on s'etait reciproquement
accordee a chacun. Jamais, sans cela, le travail n'eut ete acheve.
L'ordre d'arreter l'un de mes meilleurs employes a la guerre, ordre pour
lequel j'attaquai Saint-Just et Robespierre, et les denoncai comme des
usurpateurs, cet ordre, je l'avais signe sans le savoir. Ainsi notre
signature ne prouve rien, et ne peut nullement devenir la preuve de
notre participation aux actes reproches a l'ancien gouvernement." Carnot
s'attacha ensuite a justifier ses collegues accuses. Tout en convenant,
sans le dire expressement, qu'ils avaient fait partie des hommes
passionnes et violens du comite, il assura qu'ils s'etaient eleves des
premiers contre le triumvirat, et que l'indomptable caractere de
Billaud-Varennes avait ete le plus grand obstacle que Robespierre eut
rencontre sur ses pas. Prieur (de la Cote-d'Or), qui, dans la
fabrication des munitions et des armes, avait rendu d'aussi grands
services que Carnot, et qui avait donne les memes signatures, et de la
meme maniere, repeta la declaration de Carnot, et demanda, comme lui et
Lindet, a partager la responsabilite qui pesait sur les accuses.

Ici la convention se trouvait replongee dans les embarras d'une
discussion deja entamee plusieurs fois, et qui n'avait jamais abouti
qu'a une affreuse confusion. Cet exemple, donne par trois hommes
jouissant d'une consideration universelle, et venant se declarer
solidaires de l'ancien gouvernement, cet exemple n'etait-il pas un
avertissement pour elle? Ne signifiait-il pas que tout le monde avait
ete plus ou moins complice des anciens comites, et qu'elle devait
elle-meme venir demander des fers, comme Lindet, Carnot et Prieur? En
effet, elle n'avait elle-meme attaque la tyrannie qu'apres les trois
hommes qu'elle voulait punir aujourd'hui comme ses complices; et, quant
a leurs passions, elle les avait toutes partagees; elle etait meme plus
coupable qu'eux si elle ne les avait pas ressenties, car elle en avait
sanctionne tous les exces.

Aussi la discussion devint-elle, pendant les journees des 4, 5 et 6
germinal[1], une melee epouvantable. A chaque instant le nom d'un
nouveau membre se trouvait compromis; il demandait a se justifier, il
recriminait a son tour, et on se jetait, de part et d'autre, dans des
discussions aussi longues que dangereuses. On decreta alors que les
accuses et les membres de la commission auraient seuls la parole pour
discuter les faits, article par article, et il fut defendu a tout depute
de chercher a se justifier si son nom etait prononce. On eut beau rendre
ce decret, a chaque instant la discussion redevint generale, et il n'y
eut pas un acte qu'on ne se rejetat les uns aux autres avec une affreuse
violence. L'emotion qui existait depuis les jours precedens ne fit que
s'accroitre; il n'y avait qu'un mot dans les faubourgs: il faut se
porter a la convention pour demander du pain, la constitution de 93 et
la liberte des patriotes. Par malheur, la quantite de farine necessaire
pour fournir les dix-huit cents sacs n'etant pas arrivee a Paris dans la
journee du 6, on ne distribua, dans la matinee du 7, que la moitie de la
ration, en promettant pour la fin du jour l'autre moitie. Les femmes de
la section des Gravilliers, quartier du Temple, refuserent la
demi-ration qu'on voulait leur donner, et s'assemblerent en tumulte
dans la rue du Vert-Bois. Quelques-unes, qui avaient le mot,
s'efforcerent de former un rassemblement, et, entrainant avec elles
toutes les femmes qu'elles rencontraient, marcherent vers la convention.
Pendant qu'elles prenaient cette route, les meneurs coururent chez le
president de la section, s'emparerent violemment de sa sonnette et des
clefs de la salle des seances, et allerent former une assemblee
illegale. Ils nommerent un president, composerent un bureau, et lurent a
plusieurs reprises l'article de la declaration des droits, qui
proclamait l'insurrection comme un droit et un devoir. Les femmes,
pendant ce temps, avaient continue leur marche vers la convention, et
faisaient un grand bruit a ses portes. Elles voulaient etre introduites
en masse: on n'en laissa entrer que vingt. L'une d'elles prit hardiment
la parole, et se plaignit de ce qu'elles n'avaient recu qu'une
demi-livre de pain. Le president ayant voulu leur repondre, elles
crierent: Du pain! du pain! Elles interrompirent, par les memes cris,
les explications que Boissy-d'Anglas voulait donner sur la distribution
du matin. Enfin on les fit sortir, et on reprit la discussion sur les
accuses. Le comite de surete generale fit ramener ces femmes par des
patrouilles, et envoya l'un de ses membres pour dissoudre l'assemblee
illegalement formee dans la section des Gravilliers. Ceux qui la
composaient refuserent d'abord d'acceder aux invitations du
representant envoye vers eux; mais en voyant la force, ils se
dissiperent. Dans la nuit, les principaux instigateurs furent arretes et
conduits en prison.

[1] 24, 25 et 26 mars.

C'etait la troisieme tentative du mouvement: le 27 ventose on s'etait
agite a cause de la ration, le 1er germinal a cause de la petition des
Quinze-Vingts, et le 7 a cause d'une distribution de pain insuffisante.
On craignit un mouvement general pour le decadi, jour d'oisivete et
d'assemblee dans les sections. Pour prevenir les dangers d'une reunion
de nuit, il fut decide que les assemblees de section se tiendraient de
une heure a quatre. Ce n'etait la qu'une mesure fort insignifiante, et
qui ne pouvait prevenir le combat. On sentait bien que la cause
principale de ces soulevemens etait l'accusation portee contre les
anciens membres du comite de salut public et l'incarceration des
patriotes. Beaucoup de deputes voulaient renoncer a des poursuites qui,
fussent-elles justes, etaient certainement dangereuses. Rouzet imagina
un moyen qui dispensait de rendre un jugement sur les accuses, et qui en
meme temps sauvait leur tete: c'etait l'ostracisme. Quand un citoyen
aurait fait de son nom un sujet de discorde, il proposait de le bannir
pour un temps. Sa proposition ne fut pas ecoutee. Merlin (de
Thionville), thermidorien ardent et citoyen intrepide, commenca
lui-meme a penser qu'il vaudrait peut-etre mieux eviter la lutte. Il
proposa donc de convoquer les assemblees primaires, de mettre
sur-le-champ la constitution en vigueur, et de renvoyer le jugement des
prevenus a la prochaine legislature. Merlin (de Douai) appuya fortement
cet avis. Guyton-Morveau en ouvrit un plus ferme. "La procedure que nous
faisons, dit-il, est un scandale: ou faudra-t-il s'arreter, si on
poursuit tous ceux qui ont fait des motions plus sanguinaires que celles
qu'on reproche aux prevenus? On ne sait, en verite, si nous achevons ou
si nous recommencons la revolution." On fut justement epouvante de
l'idee d'abandonner, dans un moment pareil, l'autorite a une nouvelle
assemblee; on ne voulait pas non plus donner a la France une
constitution aussi absurde que celle de 93; on declara donc qu'il n'y
avait pas lieu a deliberer sur la proposition des deux Merlin. Quant a
la procedure commencee, trop de vengeances en souhaitaient la
continuation, pour qu'elle fut abandonnee; seulement on decida que
l'assemblee, afin de pouvoir vaquer a ses autres soins, ne s'occuperait
de l'audition des prevenus que tous les jours impairs.

Une telle decision n'etait pas faite pour calmer les patriotes. Le jour
de decadi[2] fut employe a s'exciter reciproquement. Les assemblees de
section furent tres tumultueuses; cependant le mouvement redoute n'eut
pas lieu. Dans la section des Quinze-Vingts on fit une nouvelle
petition, plus hardie que la premiere, et qu'on devait presenter le
lendemain. Elle fut lue, en effet, a la barre de la convention.
"Pourquoi, disait-elle, Paris est-il sans municipalite? pourquoi les
societes populaires sont-elles fermees? que sont devenues nos moissons?
pourquoi les assignats sont-ils tous les jours plus avilis? pourquoi les
jeunes gens du Palais-Royal peuvent-ils seuls s'assembler? pourquoi les
patriotes se trouvent-ils seuls dans les prisons? Le peuple enfin veut
etre libre. Il sait que, lorsqu'il est opprime, l'insurrection est le
premier de ses devoirs." La petition fut ecoutee au milieu des murmures
d'une grande partie de l'assemblee, et des applaudissemens de la
Montagne. Le president Pelet (de la Lozere) recut tres rudement les
petitionnaires et les congedia. La seule satisfaction accordee fut
d'envoyer aux sections la liste des patriotes detenus, pour qu'elles
pussent juger s'il y en avait qui meritassent d'etre reclames.

[2] 10 germinal.

Le reste de la journee du 11 se passa en agitations dans les faubourgs.
On se dit de tous cotes qu'il fallait le lendemain se rendre a la
convention, pour lui demander de nouveau tout ce qu'on n'avait pas pu
obtenir encore. Cet avis fut transmis de bouche en bouche dans tous les
quartiers occupes par les patriotes. Les meneurs de chaque section, sans
avoir un but bien determine, voulaient exciter un rassemblement
universel, et pousser vers la convention la masse entiere du peuple. Le
lendemain, en effet, 12 germinal (1er avril), des femmes, des enfans se
souleverent dans la section de la Cite, et se reunirent aux portes des
boulangers, empechant ceux qui s'y trouvaient d'accepter la ration, et
tachant d'entrainer tout le monde vers les Tuileries. Les meneurs
repandirent en meme temps toutes sortes de bruits; ils dirent que la
convention allait partir pour Chalons, et abandonner le peuple de Paris
a sa misere; qu'on avait desarme dans la nuit la section des
Gravilliers; que les jeunes gens etaient rassembles au nombre de trente
mille au Champ-de-Mars, et qu'avec leur secours on allait desarmer les
sections patriotes. Ils forcerent les autorites de la section de la Cite
de donner ses tambours; ils s'en emparerent, et se mirent a battre la
generale dans toutes les rues. L'incendie s'etendit avec rapidite: la
population du Temple et du faubourg Saint-Antoine se leva, et, suivant
les quais et le boulevart, se porta vers les Tuileries. Des femmes, des
enfans, des hommes ivres, composaient ce rassemblement formidable; ces
derniers etaient armes de batons, et portaient ces mots ecrits sur
leurs chapeaux: _Du pain et la constitution de 93._

Dans ce moment la convention ecoutait un rapport de Boissy-d'Anglas sur
les divers systemes adoptes en matiere de subsistances. Elle n'avait
aupres d'elle que sa garde ordinaire; le rassemblement etait parvenu
jusqu'a ses portes; il inondait le Carrousel, les Tuileries, et
obstruait toutes les avenues, de maniere que les nombreuses patrouilles
repandues dans Paris ne pouvaient venir au secours de la representation
nationale. La foule s'introduit dans le salon de la Liberte, qui
precedait la salle des seances, et veut penetrer jusqu'au sein meme de
l'assemblee. Les huissiers et la garde font effort pour l'arreter; des
hommes, armes de batons, se precipitent, dispersent tout ce qui veut
resister, se ruent contre les portes, les enfoncent, et debordent enfin,
comme un torrent, dans le milieu de l'assemblee, en poussant des cris,
en agitant leurs chapeaux, et en soulevant un nuage de poussiere. _Du
pain! du pain! la constitution de 93!_ tels sont les mots vociferes par
cette foule aveugle. Les deputes ne quittent point leurs sieges, et
montrent un calme imposant. Tout a coup l'un d'eux se leve, et crie:
_Vive la republique!_ Tous l'imitent, et la foule pousse aussi le meme
cri, mais elle ajoute: _Du pain! la constitution de 93!_ Les membres
seuls du cote gauche font eclater quelques applaudissemens, et ne
semblent pas attristes de voir la populace au milieu d'eux. Cette
multitude, a laquelle, on n'avait trace aucun plan, dont les meneurs ne
voulaient se servir que pour intimider la convention, se repand parmi
les deputes, va s'asseoir a cote d'eux, mais sans oser se permettre
aucune violence a leur egard. Legendre veut prendre la parole. "Si
jamais, dit-il, la malveillance...." On ne le laisse pas continuer. "A
bas! a bas! s'ecrie la multitude, nous n'avons pas de pain." Merlin (de
Thionville), toujours aussi courageux qu'a Mayence ou dans la Vendee,
quitte sa place, descend au milieu de la populace, parle a plusieurs de
ces hommes, les embrasse, en est embrasse, et les engage a respecter la
convention.... "A ta place! lui crient quelques montagnards.--Ma place,
repond Merlin, est au milieu du peuple. Ces hommes viennent de m'assurer
qu'ils n'ont aucune mauvaise intention; qu'ils ne veulent point imposer
a la convention par leur nombre; que, loin de la, ils la defendront, et
qu'ils ne sont ici que pour lui faire connaitre l'urgence de leurs
besoins.--Oui, oui, s'ecrie-t-on encore dans la foule, nous voulons du
pain."

Dans ce moment, on entend des cris dans le salon de la Liberte: c'est un
nouveau flot populaire qui deborde sur le premier: c'est une seconde
irruption d'hommes, de femmes et d'enfans, criant tous a la fois: Du
pain! du pain!... Legendre veut recommencer ce qu'il allait dire; on
l'interrompt encore en criant: A bas!

Les montagnards sentaient bien que, dans cet etat, la convention,
opprimee, avilie, etouffee, ne pouvait ni ecouter, ni parler, ni
deliberer, et que le but meme de l'insurrection etait manque, puisque
les decrets desires ne pouvaient etre rendus. Gaston et Duroi, tous deux
siegeant a gauche, se levent, et se plaignent de l'etat ou l'on a reduit
l'assemblee. Gaston s'approche du peuple: "Mes amis, dit-il, vous voulez
du pain, la liberte des patriotes et la constitution; mais pour cela il
faut deliberer, et on ne le peut pas si vous restez ici." Le bruit
empeche que Gaston soit entendu. Andre Dumont, qui a remplace le
president au fauteuil, veut en vain donner les memes raisons a la foule;
il n'est pas ecoute. Le montagnard Huguet parvient seul a faire entendre
quelques mots: "Le peuple qui est ici, dit-il, n'est pas en
insurrection; il vient demander une chose juste: c'est l'elargissement
des patriotes. Peuple, n'abandonne pas tes droits." Dans ce moment, un
homme monte a la barre, en traversant la foule qui s'ouvre devant lui;
c'est le nomme Vanec, qui commandait la section de la Cite a l'epoque du
31 mai. "Representans, dit-il, vous voyez devant vous les hommes du 14
juillet, du 10 aout, et encore du 31 mai...." Ici les tribunes, la
populace et la Montagne applaudissent a outrance. "Ces hommes, continue
Vanec, ont jure de vivre libres ou de mourir. Vos divisions dechirent la
patrie, elle ne doit plus souffrir de vos haines. Rendez la liberte aux
patriotes, et le pain au peuple. Faites-nous justice de l'armee de
Freron, et de ces messieurs a batons. Et toi, Montagne sainte, ajoute
l'orateur en se tournant vers les bancs de gauche, toi qui as tant
combattu pour la republique, les hommes du 14 juillet, du 10 aout et du
31 mai te reclament dans ce moment et de crise; tu les trouveras
toujours prets a te soutenir, toujours prets a verser leur sang pour la
patrie!" Des cris, des applaudissemens accompagnent les dernieres
paroles de Vanec. Une voix de l'assemblee semble s'elever contre lui,
mais on la distingue a peine. On demande que celui qui a quelque chose a
dire contre Vanec se fasse entendre. "Oui, oui, s'ecrie Duhem, qu'il le
dise tout haut." Les orateurs de plusieurs sections se succedent a la
barre, et, en termes plus mesures, demandent les memes choses que celle
de la Cite. Le president Dumont repond avec fermete que la convention
s'occupera des voeux et des besoins du peuple aussitot qu'elle pourra
reprendre ses travaux. "Qu'elle le fasse tout de suite, repondent
plusieurs voix; nous avons besoin de pain." Le tumulte dure ainsi
pendant plusieurs heures. Le president est en butte a des
interpellations de toute espece. "Le royalisme est au fauteuil, lui dit
Choudieu.--Nos ennemis excitent l'orage, repond Dumont, ils ignorent que
la foudre va tomber sur leurs tetes.--Oui, replique Ruamps, la foudre
c'est votre jeunesse du Palais-Royal.--Du pain! du pain! repetent des
femmes en furie."

Cependant on entend sonner le tocsin du Pavillon de l'Unite. Les
comites, en effet, executant la loi de grande police, faisaient reunir
les sections. Plusieurs avaient pris les armes, et marchaient sur la
convention. Les montagnards sentaient bien qu'il fallait se hater de
convertir en decrets les voeux des patriotes; mais pour cela il etait
necessaire de degager un peu l'assemblee, et de la laisser respirer.
"President, s'ecrie Duhem, engage donc les bons citoyens a sortir, pour
que nous puissions deliberer." Il s'adresse aussi au peuple. "Le tocsin
a sonne, lui dit-il, la generale a battu dans les sections; si vous ne
nous laissez pas deliberer, la patrie est perdue." Choudieu veut prendre
une femme par le bras pour la faire sortir: "Nous sommes chez nous, lui
repond-elle avec colere." Choudieu interpelle le president, et lui dit
que, s'il ne sait pas remplir son devoir, et faire evacuer la salle, il
n'a qu'a ceder la place a un autre. Il parle, de nouveau a la foule: "On
vous tend un piege, lui dit-il; retirez-vous, pour que nous puissions
accomplir vos voeux." Le peuple, voyant les marques d'impatience donnees
par toute la Montagne, se dispose a se retirer. L'exemple donne, on le
suit peu a peu; la grande affluence diminue dans l'interieur de la
salle, et commence aussi a diminuer au dehors. Les groupes de jeunes
gens n'auraient rien pu aujourd'hui contre ce peuple immense; mais les
bataillons nombreux des sections fideles a la convention arrivaient deja
de toutes parts, et la multitude se retirait devant eux. Vers le soir,
l'interieur et l'exterieur de la salle se trouvent degages, et la
tranquillite est retablie dans la convention.

A peine l'assemblee est-elle delivree, que l'on demande la continuation
du rapport de Boissy-d'Anglas, qui avait ete interrompu par l'irruption
de la populace. L'assemblee n'etait pas encore bien rassuree, et voulait
prouver que, devenue libre, son premier soin etait de s'occuper des
subsistances du peuple. A la suite de son rapport, Boissy propose de
prendre dans les sections de Paris une force armee pour proteger aux
environs l'arrivage des grains. Le decret est rendu. Prieur (de la
Marne) propose de commencer la distribution du pain par les ouvriers;
cette proposition est encore adoptee. La soiree etait deja fort avancee;
une force considerable etait reunie autour de la convention. Quelques
factieux, qui resistaient encore, s'etaient reunis les uns dans la
section des Quinze-Vingts, les autres dans celle de la Cite. Ces
derniers s'etaient empares de l'eglise de Notre-Dame, et s'y etaient
pour ainsi dire retranches. Neanmoins on n'avait plus aucune crainte, et
l'assemblee pouvait punir les attentats du jour.

Isabeau se presente au nom des comites, rapporte les evenemens de la
journee, la maniere dont les rassemblemens s'etaient formes, la
direction qu'ils avaient recue, et les mesures que les comites avaient
prises pour les dissiper, conformement a la loi du 1er germinal. Il
rapporte que le depute Auguis, charge de parcourir differens quartiers
de Paris, a ete arrete par les factieux, et blesse; que Peniere, envoye
pour le degager, a ete atteint d'un coup de feu. A ce recit, on pousse
des cris d'indignation; on demande vengeance. Isabeau propose, 1 deg. de
declarer qu'en ce jour la liberte des seances de la convention a ete
violee; 2 deg. de charger les comites d'instruire contre les auteurs de cet
attentat. A cette proposition, les montagnards, voyant quel avantage on
va tirer contre eux d'une tentative manquee, poussent des murmures. Les
trois quarts de l'assemblee se levent en demandant a aller aux voix. On
dit de tout cote que c'est un 20 juin contre la representation
nationale, qu'aujourd'hui on a envahi la salle de l'assemblee, comme on
envahit au 20 juin le palais du roi, et que, si la convention ne sevit,
on preparera bientot contre elle un 10 aout. Sergent, depute de la
Montagne, veut imputer ce mouvement aux feuillans, aux Lameth, aux
Duport, qui, de Londres, tachent, dit-il, de pousser les patriotes a des
exces imprudens. On lui repond qu'il divague. Thibaudeau, qui, pendant
cette scene, s'etait retire de l'assemblee, indigne qu'il etait de
l'attentat commis contre elle, s'elance a la tribune. "Elle est la,
dit-il en montrant le cote gauche, la minorite qui conspire. Je declare
que je me suis absente pendant quatre heures, parce que je ne voyais
plus ici la representation nationale. J'y reviens maintenant, et
j'appuie le projet de decret. Le temps de la faiblesse est passe: c'est
la faiblesse de la representation nationale qui l'a toujours compromise,
et qui a encourage une faction criminelle. Le salut de la patrie est
aujourd'hui dans vos mains: vous la perdrez si vous etes faibles." On
adopte le decret au milieu des applaudissemens; et ces acces de colere
et de vengeance, qui se reveillent au souvenir des dangers qu'on a
courus, commencent a eclater de toutes parts. Andre Dumont, qui avait
occupe le fauteuil au milieu de cette scene orageuse, s'elance a la
tribune; il se plaint des menaces, des insultes dont il a ete l'objet;
il rappelle que Chasles et Choudieu, en le montrant au peuple, ont dit
que le royalisme etait au fauteuil; que Foussedoire avait propose la
veille, dans un groupe, de desarmer la garde nationale. Foussedoire lui
donne un dementi; une foule de deputes assurent cependant l'avoir
entendu. "Au reste, reprend Dumont, je meprise tous ces ennemis qui ont
voulu diriger les poignards contre moi; ce sont les chefs qu'il faut
frapper. On a voulu sauver aujourd'hui les Billaud, les Collot, les
Barrere; je ne vous proposerai pas de les envoyer a la mort, car ils ne
sont pas juges, et le temps des assassinats est passe, mais de les
bannir du territoire qu'ils infectent et agitent par des seditions. Je
vous propose pour cette nuit meme la deportation des quatre prevenus
dont vous agitez la cause depuis plusieurs jours." Cette proposition est
accueillie par de vifs applaudissemens. Les membres de la Montagne
demandent l'appel nominal, et plusieurs d'entre eux vont au bureau en
signer la demande. "C'est le dernier effort, dit Bourdon, d'une minorite
dont la trahison est confondue. Je vous propose, en outre, l'arrestation
de Choudieu, Chasles et Foussedoire." Les deux propositions sont
decretees. On termine ainsi par la deportation le long proces de
Billaud, Collot, Barrere et Vadier. Choudieu, Chasles et Foussedoire,
sont frappes d'arrestation. On ne se borne pas la; on rappelle que
Huguet a pris la parole pendant l'envahissement de la salle, et s'est
ecrie: _Peuple! n'oublie pas tes droits!_ que Leonard Bourdon presidait
la societe populaire de la rue du Vert-Bois, et qu'il a pousse a
l'insurrection par ses declamations continuelles; que Duhem a encourage
ouvertement les revoltes pendant l'irruption de la populace; que les
jours precedens il a ete vu au cafe Payen, a la section des Invalides,
buvant avec les principaux chefs des terroristes, et les encourageant a
l'insurrection; en consequence on decrete d'arrestation Huguet, Leonard
Bourdon et Duhem. Beaucoup d'autres sont encore denonces; dans le nombre
se trouve Amar, le membre le plus abhorre de l'ancien comite de surete
generale, et repute le plus dangereux des montagnards. La convention
fait encore arreter ce dernier. Pour eloigner de Paris ces pretendus
chefs de la conspiration, on demande qu'ils soient detenus au chateau de
Ham. La proposition est decretee, et il est decide en outre qu'ils y
seront traduits sur-le-champ. On propose ensuite de declarer la capitale
en etat de siege, en attendant que le danger soit entierement passe. Le
general Pichegru etait dans ce moment a Paris, et dans tout l'eclat de
sa gloire. On le nomme general de la force armee pendant tout le temps
que durera le peril; on lui adjoint les deputes Barras et Merlin (de
Thionville). Il etait six heures du matin, 13 germinal (2 avril);
l'assemblee, accablee de fatigue, se separe, se confiant dans les
mesures qu'elle a prises.

Les comites se mirent en mesure de faire executer sans retard les
decrets qui venaient d'etre rendus. Le matin meme on enferma dans des
voitures les quatre deportes, quoique l'un d'eux, Barrere, fut
extremement malade, et on les achemina sur la route d'Orleans, pour les
envoyer a Brest. On mit la meme promptitude a faire partir les sept
deputes condamnes a etre detenus au chateau de Ham. Les voitures
devaient traverser les Champs-Elysees; les patriotes le savaient, et une
foule d'entre eux s'etaient portes sur leur passage pour les arreter.
Quand les voitures arriverent precedees par la gendarmerie, un nombreux
rassemblement se forma autour d'elles. Les uns disaient que c'etait la
convention qui se retirait a Chalons, emportant les fonds de la
tresorerie; les autres disaient au contraire que c'etaient les deputes
patriotes injustement enleves du sein de la convention, et qu'on n'avait
pas le droit d'arracher a leurs fonctions. On dispersa la gendarmerie,
et on conduisit les voitures au comite civil de la section des
Champs-Elysees. Dans le meme instant un autre rassemblement fondit sur
le poste qui gardait la barriere de l'Etoile, s'empara des canons et les
braqua sur l'avenue. Le chef de la gendarmerie voulut en vain
parlementer avec les seditieux; il fut assailli et oblige de s'enfuir.
Il courut au Gros-Caillou demander des secours; mais les canonniers de
la section menacerent de faire feu sur lui s'il ne se retirait. Dans ce
moment, arrivaient plusieurs bataillons des sections et quelques
centaines de jeunes gens commandes par Pichegru, et tout fiers de
marcher sous les ordres d'un general aussi celebre. Les insurges
tirerent deux coups de canon, et firent une fusillade assez vive.
Raffet, qui ce jour-la commandait les sections, recut un coup de feu a
bout portant; Pichegru lui-meme courut de grands dangers, et fut deux
fois couche en joue. Cependant sa presence, et l'assurance qu'il
communiqua a ceux qu'il commandait, deciderent le succes. Les insurges
furent mis en fuite, et les voitures partirent sans obstacle.

Il restait a dissiper le rassemblement de la section des Quinze-Vingts,
auquel s'etait reuni celui qui s'etait forme a l'eglise Notre-Dame. La,
les factieux s'etaient eriges en assemblee permanente, et deliberaient
une nouvelle insurrection. Pichegru s'y rendit, fit evacuer la salle de
la section, et acheva de retablir la tranquillite publique.

Le lendemain il se presenta a la convention et lui declara que les
decrets etaient executes. Des applaudissemens unanimes accueillirent le
conquerant de la Hollande, qui venait, par sa presence a Paris, de
rendre un nouveau service. "Le vainqueur des tyrans, lui repondit le
president, ne pouvait manquer de triompher des factieux." Il recut
l'accolade fraternelle, les honneurs de la seance, et resta expose,
pendant plusieurs heures, aux regards de l'assemblee et du public, qui
se fixaient de toutes parts sur lui seul. On ne recherchait pas la cause
de ses conquetes, on ne faisait pas dans ses exploits la part des
accidens heureux; on etait frappe des resultats, et on admirait une
aussi brillante carriere.

Cette audacieuse tentative des jacobins, qu'on ne pouvait mieux
caracteriser qu'en l'appelant un 20 juin, excita contre eux un
redoublement d'irritation, et provoqua de nouvelles mesures repressives.
Une enquete severe fut ordonnee pour decouvrir tous les fils de la
conspiration qu'on attribuait faussement aux membres de la Montagne.
Ceux-ci etaient sans communication avec les agitateurs populaires, et
leurs relations avec eux se bornaient a quelques rencontres de cafe, a
quelques encouragemens en paroles; neanmoins le comite de surete
generale fut charge de faire un rapport.

On supposait la conspiration d'autant plus etendue qu'il y avait eu
aussi des mouvemens dans tous les pays baignes par le Rhone et la
Mediterranee, a Lyon, Avignon, Marseille et Toulon. Deja on avait
denonce les patriotes comme quittant les communes ou ils s'etaient
signales par des exces, et se reunissant en armes dans les principales
villes, soit pour y fuir les regards de leurs concitoyens, soit pour se
rallier a leurs pareils et y faire corps avec eux. On pretendait qu'ils
parcouraient les bords du Rhone, qu'ils circulaient en bandes nombreuses
dans les environs d'Avignon, de Nimes, d'Arles, dans les plaines de la
Crau, et qu'ils y commettaient des brigandages contre les habitans
reputes royalistes. On leur imputait la mort d'un riche particulier,
magistrat a Avignon, qu'on avait assassine et depouille. A Marseille,
ils etaient a peine contenus par la presence des representans et par les
mesures qu'on avait prises en mettant la ville en etat de siege. A
Toulon, ils s'etaient reunis en grand nombre, et y formaient un
rassemblement de plusieurs mille individus, a peu pres comme avaient
fait les federalistes a l'arrivee du general Carteaux. Ils y dominaient
la ville par leur reunion avec les employes de la marine, qui presque
tous avaient ete choisis par Robespierre le jeune apres la reprise de la
place. Ils avaient beaucoup de partisans dans les ouvriers de l'arsenal,
dont le nombre s'elevait a plus de douze mille; et tous ces hommes
reunis etaient capables des plus grands exces. Dans ce moment
l'escadre, entierement reparee, etait prete a mettre a la voile; le
representant Letourneur se trouvait a bord de l'amiral; des troupes de
debarquement avaient ete mises sur les vaisseaux, et on disait
l'expedition destinee pour la Corse. Les revolutionnaires, profitant du
moment ou il ne restait dans la place qu'une faible garnison peu sure,
et dans laquelle ils comptaient beaucoup de partisans, avaient forme un
soulevement, et, dans les bras meme des trois representans Mariette,
Ritter et Cambon, avaient egorge sept prisonniers prevenus d'emigration.
Dans les derniers jours de ventose (mars), ils renouvelerent les memes
desordres. Vingt prisonniers, faits sur une fregate ennemie, etaient
dans l'un des forts; ils soutenaient que c'etaient des emigres, et qu'on
voulait leur faire grace. Ils souleverent les douze mille ouvriers de
l'arsenal, entourerent les representans, faillirent les egorger, et
furent heureusement contenus par un bataillon qui fut mis a terre par
l'escadre.

Ces faits, coincidant avec ceux de Paris, ajouterent aux craintes du
gouvernement, et redoublerent sa severite. Deja il avait ete enjoint a
tous les membres des administrations municipales, des comites
revolutionnaires, des commissions populaires ou militaires, a tous les
employes enfin destitues depuis le 9 thermidor, de quitter les villes
ou ils s'etaient rendus, et de rentrer dans leurs communes respectives.
Un decret plus severe encore fut porte contre eux. Ils s'etaient empares
des armes distribuees dans les momens de danger; on decreta que tous
ceux qui etaient connus en France pour avoir contribue a la vaste
tyrannie abolie le 9 thermidor, seraient desarmes. C'etait a chaque
assemblee municipale, ou a chaque assemblee de section, qu'appartenait
la designation des complices de cette tyrannie, et le soin de les
desarmer. On concoit a quelles poursuites dangereuses allait les exposer
ce decret, dans un moment ou ils venaient d'exciter une haine si
violente.

On ne s'en tint pas la: on voulut leur enlever les pretendus chefs
qu'ils avaient sur les bancs de la Montagne. Quoique les trois
principaux eussent ete condamnes a la deportation, que sept autres,
savoir: Choudieu, Chasles, Foussedoire, Leonard Bourdon, Huguet, Duhem
et Amar, eussent ete envoyes au chateau de Ham, on crut qu'il en restait
encore d'aussi redoutables. Cambon, le dictateur des finances, et
l'adversaire inexorable des thermidoriens, auxquels il ne pardonnait pas
d'avoir ose attaquer sa probite, parut au moins incommode; on le supposa
meme dangereux. On pretendit que le matin du 12 il avait dit aux commis
de la tresorerie: "Vous etes ici trois cents, et en cas de peril vous
pourrez resister;" paroles qu'il etait capable d'avoir proferees, et
qui prouvaient sa conformite de sentimens, mais non sa complicite avec
les jacobins. Thuriot, autrefois thermidorien, mais redevenu montagnard
depuis la rentree des soixante-treize et des vingt-deux, et depute tres
influent, fut aussi considere comme chef de la faction. On rangea dans
la meme categorie Crassous, qui avait ete l'un des soutiens les plus
energiques des jacobins; Lesage-Senault, qui avait contribue a faire
fermer leur club, mais qui depuis s'etait effraye de la reaction;
Lecointre (de Versailles), adversaire declare de Billaud, Collot et
Barrere, et revenu a la Montagne depuis la rentree des girondins;
Maignet, l'incendiaire du Midi; Hentz, le terrible proconsul de la
Vendee; Levasseur (de la Sarthe), l'un de ceux qui avaient contribue a
la mort de Philippeau; et Granet (de Marseille), accuse d'etre
l'instigateur des revolutionnaires du Midi. C'est Tallien qui les
designa, et qui, apres en avoir fait le choix a la tribune meme de
l'assemblee, demanda qu'ils fussent arretes comme leurs sept collegues,
et envoyes a Ham avec eux. Le voeu de Tallien fut accompli, et ils
furent condamnes a subir cette detention.

Ainsi ce mouvement des patriotes leur valut d'etre poursuivis, desarmes
dans toute la France, renvoyes dans leurs communes, et de perdre une
vingtaine de montagnards, dont les uns furent deportes et les autres
renfermes. Chaque mouvement d'un parti qui n'est pas assez fort pour
vaincre ne fait que hater sa perte.

Apres avoir frappe les individus, les thermidoriens attaquerent les
choses: la commission des sept, chargee de faire un rapport sur les lois
organiques de la constitution, declara, sans aucune retenue, que la
constitution etait si generale, qu'elle etait a refaire. On nomma alors
une commission de onze membres, pour presenter un nouveau plan.
Malheureusement les victoires de leurs adversaires, loin de faire
rentrer les revolutionnaires dans l'ordre, allaient les exciter
davantage, et provoquer de leur part de nouveaux et dangereux efforts.




CHAPITRE XXVIII.


CONTINUATION DES NEGOCIATIONS DE BALE.--TRAITE DE PAIX AVEC LA
HOLLANDE.--CONDITIONS DE CE TRAITE.--AUTRE TRAITE DE PAIX AVEC LA
PRUSSE.--POLITIQUE DE L'AUTRICHE ET DES AUTRES ETATS DE L'EMPIRE.--PAIX
AVEC LA TOSCANE.--NEGOCIATIONS AVEC LA VENDEE ET LA
BRETAGNE.--SOUMISSION DE CHARETTE ET AUTRES CHEFS.--STOFFLET CONTINUE LA
GUERRE.--POLITIQUE DE HOCHE POUR LA PACIFICATION DE L'OUEST.--INTRIGUES
DES AGENS ROYALISTES.--PAIX SIMULEE DES CHEFS INSURGES DANS LA
BRETAGNE.--PREMIERE PACIFICATION DE LA VENDEE.--ETAT DE L'AUTRICHE ET DE
L'ANGLETERRE; PLANS DE PITT, DISCUSSIONS DU PARLEMENT
ANGLAIS.--PREPARATIFS DE LA COALITION POUR UNE NOUVELLE CAMPAGNE.

Pendant ces tristes evenemens, les negociations commencees a Bale
avaient ete interrompues un moment par la mort du baron de Goltz.
Aussitot les bruits les plus facheux se repandirent. Un jour on disait:
Les puissances ne traiteront jamais avec une republique sans cesse
menacee par les factions; elles la laisseront perir dans les convulsions
de l'anarchie, sans la combattre et sans la reconnaitre. Un autre jour
on pretendait tout le contraire: La paix, disait-on, est faite avec
l'Espagne, les armees francaises n'iront pas plus loin; on traite avec
l'Angleterre, on traite avec la Russie, mais aux depens de la Suede et
du Danemark, qui vont etre sacrifies a l'ambition de Pitt et de
Catherine, et qui seront ainsi recompenses de leur amitie pour la
France. On voit que la malveillance, diverse dans ses dires, imaginait
toujours le contraire de ce qui convenait a la republique; elle
supposait des ruptures ou l'on desirait la paix, et la paix ou l'on
desirait des victoires. Une autre fois enfin elle tacha de faire croire
que toute paix etait a jamais impossible, et qu'il y avait a ce sujet
une protestation deposee au comite de salut public par la majorite des
membres de la convention. C'etait une nouvelle saillie de Duhem qui
avait donne lieu a ce bruit. Il pretendait que c'etait une duperie de
traiter avec une seule puissance, et qu'il ne fallait accorder la paix a
aucune, tant qu'elles ne viendraient pas la demander toutes ensemble. Il
avait depose une note sur ce sujet au comite de salut public, et c'est
la ce qui fit supposer une pretendue protestation.

Les patriotes, de leur cote, repandaient des bruits non moins facheux.
Ils disaient que la Prusse trainait les negociations en longueur, pour
faire comprendre la Hollande dans un traite commun avec elle, pour la
conserver ainsi sous son influence, et sauver le stathouderat. Ils se
plaignaient de ce que le sort de cette republique restait si long-temps
incertain, de ce que les Francais n'y jouissaient d'aucun des avantages
de la conquete, de ce que les assignats n'y etaient recus qu'a moitie
prix et seulement des soldats, de ce que les negocians hollandais
avaient ecrit aux negocians belges et francais qu'ils etaient prets a
rentrer en affaires avec eux, mais a condition d'etre payes d'avance et
en valeurs metalliques; de ce que les Hollandais avaient laisse partir
le stathouder emportant tout ce qu'il avait voulu, et envoye a Londres
ou transporte sur les vaisseaux de la compagnie des Indes une partie de
leurs richesses. Beaucoup de difficultes s'etaient elevees en effet en
Hollande, soit a cause des conditions de la paix, soit a cause de
l'exaltation du parti patriote. Le comite de salut public y avait
depeche deux de ses membres, capables par leur influence de terminer
tous les differends. Dans l'interet de la negociation, il avait demande
a la convention la faculte de ne designer ni leur nom ni l'objet de leur
mission. L'assemblee y avait consenti, et ils etaient partis
sur-le-champ.

Il etait naturel que de si grands evenemens, que de si hauts interets
excitassent des esperances, des craintes et des dires si contraires.
Mais, malgre toutes ces rumeurs, les conferences continuaient avec
succes; le comte de Hardenberg avait remplace a Bale le baron de Goltz,
et les conditions allaient etre arretees de part et d'autre.

A peine ces negociations avaient-elles ete entamees que l'empire des
faits s'etait fait sentir, et avait exige des modifications aux pouvoirs
du comite de salut public. Un gouvernement tout ouvert, qui ne pourrait
rien cacher, rien decider par lui-meme, rien faire sans une deliberation
publique, serait incapable de negocier un traite avec aucune puissance,
meme la plus franche. Il faut, pour traiter, signer des suspensions
d'armes, neutraliser des territoires; il faut surtout du secret, car une
puissance negocie quelquefois long-temps avant qu'il lui convienne de
l'avouer; ce n'est pas tout: il y a souvent des articles qui doivent
demeurer ignores. Si une puissance promet, par exemple, d'unir ses
forces a celles d'une autre; si elle stipule ou la jonction d'une armee
ou celle d'une escadre, ou un concours quelconque de moyens, ce secret
devient de la plus grande importance. Comment le comite de salut public,
renouvele par quart chaque mois, oblige de rendre compte de tout, et
n'ayant plus la vigueur et la hardiesse de l'ancien comite qui savait
tout prendre sur lui-meme, comment aurait-il pu negocier, surtout avec
des puissances honteuses de leurs fautes, n'avouant qu'avec peine leur
defaite, et tenant toutes, ou a laisser des conditions cachees ou a ne
publier leur transaction que lorsqu'elle serait signee? La necessite ou
il s'etait trouve d'envoyer deux de ses membres en Hollande, sans faire
connaitre ni leur nom, ni leur mission, etait une premiere preuve du
besoin de secret dans les operations diplomatiques. Il presenta en
consequence un decret qui lui attribuait les pouvoirs indispensablement
necessaires pour traiter, et qui fut la cause de nouvelles rumeurs.

C'est un spectacle curieux, pour la theorie des gouvernemens, que celui
d'une democratie, surmontant son indiscrete curiosite, sa defiance a
l'egard du pouvoir, et subjuguee par la necessite, accordant a quelques
individus la faculte de stipuler meme des conditions secretes. C'est ce
que fit la convention nationale. Elle confera au comite de salut public
le pouvoir de stipuler meme des armistices, de neutraliser des
territoires, de negocier des traites, d'en arreter les conditions, de
les rediger, de les signer meme, et elle ne se reserva que ce qui lui
appartenait veritablement, c'est-a-dire la ratification. Elle fit plus:
elle autorisa le comite a signer des articles secrets, sous la seule
condition que ces articles ne contiendraient rien de derogatoire aux
articles patens, et seraient publies des que l'interet du secret
n'existerait plus. Muni de ces pouvoirs, le comite poursuivit et
conduisit a terme les negociations commencees avec differentes
puissances.

La paix avec la Hollande fut enfin signee sous l'influence de Rewbell,
et surtout de Sieyes, qui etaient les deux membres du comite recemment
envoyes en Hollande. Les patriotes hollandais firent au celebre auteur
de la premiere declaration des droits un accueil brillant, et eurent
pour lui une deference qui termina bien des difficultes. Les conditions
de la paix, signee a La Haye le 27 floreal an III (16 mai), furent les
suivantes: La republique francaise reconnaissait la republique des
Provinces-Unies comme puissance libre et independante, lui garantissait
son independance et l'abolition du stathouderat. Il y avait entre les
deux republiques alliance offensive et defensive pendant toute la duree
de la guerre actuelle. Cette alliance offensive et defensive devait etre
perpetuelle entre les deux republiques dans tous les cas de guerre
contre l'Angleterre. Celle des Provinces-Unies mettait actuellement a la
disposition de la France douze vaisseaux de ligne et dix-huit fregates,
qui devaient etre employes principalement dans les mers d'Allemagne, du
Nord et de la Baltique. Elle donnait en outre pour auxiliaire a la
France la moitie de son armee de terre, qui, a la verite, etait reduite
a presque rien, et devait etre reorganisee en entier. Quant aux
demarcations de territoire, elles etaient fixees comme il suit: la
France gardait toute la Flandre hollandaise, de maniere qu'elle
completait ainsi son territoire du cote de la mer, et l'etendait
jusqu'aux bouches des fleuves; du cote de la Meuse et du Rhin, elle
avait la possession de Venloo et Maestricht, et tous les pays compris
au midi de Venloo, de l'un et de l'autre cote de la Meuse. Ainsi la
republique renoncait sur ce point a s'etendre jusqu'au Rhin, ce qui
etait raisonnable. De ce cote, en effet, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, se
melent tellement, qu'il n'y a plus de limite claire. Lequel de ces bras
d'eau doit-il etre considere comme le Rhin? on ne le sait, et tout est
convention a cet egard. D'ailleurs, de ce cote aucune hostilite ne
menace la France que celle de la Hollande, hostilite fort peu
redoutable, et qui n'exige pas la protection d'une grande limite. Enfin,
le territoire indique par la nature a la Hollande, consistant dans les
terrains d'alluvions transportes a l'embouchure des fleuves, il aurait
fallu que la France, pour s'etendre jusqu'a l'un des principaux cours
d'eau, s'emparat des trois quarts au moins de ces terrains, et reduisit
presque a rien la republique qu'elle venait d'affranchir. Le Rhin ne
devient limite pour la France, a l'egard de l'Allemagne, qu'aux environs
de Wesel, et la possession des deux rives de la Meuse, au sud de Venloo,
laissait cette question intacte. De plus, la republique francaise se
reservait la faculte, en cas de guerre du cote du Rhin ou de la Zelande,
de mettre garnison dans les places de Grave, Bois-le-Duc et
Berg-op-Zoom. Le port de Flessingue demeurait commun. Ainsi toutes les
precautions etaient prises. La navigation du Rhin, de la Meuse, de
l'Escaut, du Hondt et de toutes leurs branches, etait a jamais declaree
libre. Outre ces avantages, une indemnite de 100 millions de florins
etait payee par la Hollande. Pour dedommager cette derniere de ses
sacrifices, la France lui promettait, a la pacification generale, des
indemnites de territoire, prises sur les pays conquis, et dans le site
le plus convenable a la bonne demarcation des limites reciproques.

Ce traite reposait sur les bases les plus raisonnables; le vainqueur s'y
montrait aussi genereux qu'habile. Vainement a-t-on dit qu'en attachant
la Hollande a son alliance, la France l'exposait a perdre la moitie de
ses vaisseaux detenus dans les ports de l'Angleterre, et surtout ses
colonies livrees sans defense a l'ambition de Pitt. La Hollande, laissee
neutre, n'aurait ni recouvre ses vaisseaux, ni conserve ses colonies, et
Pitt aurait trouve encore le pretexte de s'en emparer pour le compte du
stathouder. La conservation seule du stathouderat, sans sauver d'une
maniere certaine ni les vaisseaux, ni les colonies hollandaises, aurait
du moins ote tout pretexte a l'ambition anglaise; mais le maintien du
stathouderat, avec les principes politiques de la France, avec les
promesses faites aux patriotes bataves, avec l'esprit qui les animait,
avec les esperances qu'ils avaient concues en nous ouvrant leurs
portes, etait-il possible, convenable, honorable meme?

Les conditions avec la Prusse etaient plus faciles a regler.
Bischoffverder venait d'etre enferme. Le roi de Prusse, delivre des
mystiques, avait concu une ambition toute nouvelle. Il ne parlait plus
de sauver les principes de l'ordre general; il voulait maintenant se
faire le mediateur de la pacification universelle. Le traite fut signe
avec lui a Bale, le 16 germinal (5 avril 1795). Il fut convenu d'abord
qu'il y aurait paix, amitie et bonne intelligence entre sa majeste le
roi de Prusse et la republique francaise; que les troupes de cette
derniere abandonneraient la partie des etats prussiens qu'elles
occupaient sur la rive droite du Rhin; qu'elles continueraient a occuper
les provinces prussiennes situees sur la rive gauche, et que le sort
definitif de ces provinces ne serait fixe qu'a la pacification generale.
Il etait bien evident, d'apres cette derniere condition, que la
republique, sans s'expliquer encore positivement, songeait a se donner
la limite du Rhin, mais que, jusqu'a de nouvelles victoires sur les
armees de l'Empire et sur l'Autriche, elle ajournait la solution des
difficultes que cette grande determination devait faire naitre. Alors
seulement elle pourrait ou evincer les uns, ou donner des indemnites aux
autres. La republique francaise s'engageait a recevoir la mediation du
roi de Prusse pour sa reconciliation avec les princes et les etats de
l'empire germanique; elle s'engageait meme pendant trois mois a ne pas
traiter en ennemis ceux de ces princes de la rive droite en faveur de
qui sa majeste prussienne s'interesserait. C'etait le moyen assure
d'amener tout l'Empire a demander la paix par l'intermediaire de la
Prusse.

En effet, aussitot que ce traite fut signe, le cabinet de Berlin fit
solennellement annoncer sa determination a l'Empire, et les motifs qui
l'avaient dirige. Il declara a la diete qu'il offrait ses bons offices a
l'Empire s'il desirait la paix, et, si la majorite des etats la
refusait, a ceux d'entre eux qui seraient obliges de traiter isolement
pour leur surete personnelle. De son cote, l'Autriche adressa des
reflexions tres ameres a la diete; elle dit qu'elle desirait la paix
autant que personne, mais qu'elle la croyait impossible; qu'elle
choisirait le moment convenable pour en traiter, et que les etats de
l'Empire trouveraient beaucoup plus d'avantages a se confier a l'antique
foi autrichienne qu'a des puissances parjures qui avaient manque a tous
leurs engagemens. La diete, pour paraitre se preparer a la guerre, tout
en demandant la paix, decreta pour cette campagne le quintuple
contingent, et stipula que les etats qui ne pourraient fournir des
soldats auraient la faculte de s'en dispenser en donnant 240 florins
par homme. En meme temps elle decida que l'Autriche, venant de se lier
avec l'Angleterre pour la continuation de la guerre, ne pouvait etre
mediatrice de la paix, et resolut de confier cette mediation a la
Prusse. Il ne resta plus a determiner que la forme et la composition de
la deputation.

Malgre ce vif desir de traiter, l'Empire ne le pouvait guere en masse;
car il devait exiger, pour ses membres depouilles de leurs etats, des
restitutions que la France n'aurait pu faire sans renoncer a la ligne du
Rhin. Mais il etait evident que, dans cette impossibilite de traiter
collectivement, chaque prince se jetterait dans les bras de la Prusse,
et ferait, par cet intermediaire, sa paix particuliere.

Ainsi, la republique commencait a desarmer ses ennemis, et a les forcer
a la paix. Il n'y avait de bien resolus a la guerre que ceux qui avaient
fait de grandes pertes, et qui n'esperaient pas recouvrer par des
negociations ce qu'ils venaient de perdre par les armes. Telles devaient
etre les dispositions des princes de la rive gauche du Rhin depouilles
de leurs etats, de l'Autriche privee des Pays-Bas, du Piemont evince de
la Savoie et de Nice. Ceux, au contraire, qui avaient eu le bon esprit
de garder la neutralite, s'applaudissaient chaque jour, et de leur
sagesse, et des avantages qu'elle leur valait. La Suede et le Danemark
allaient envoyer des ambassadeurs aupres de la convention. La Suisse,
qui etait devenue l'entrepot du commerce du continent, persistait dans
ses sages intentions, et adressait, par l'organe de M. Ochs, a l'envoye
Barthelemy ces belles paroles: "Il faut une Suisse a la France, et une
France a la Suisse. Il est, en effet, permis de supposer que, sans la
confederation helvetique, les debris des anciens royaumes de Lorraine,
de Bourgogne et d'Arles, n'eussent point ete reunis a la domination
francaise; et il est difficile de croire que, sans la puissante
diversion et l'intervention decidee de la France, on ne fut pas enfin
parvenu a etouffer la liberte helvetique dans son berceau." La
neutralite de la Suisse venait en effet de rendre un service eminent a
la France, et avait contribue a la sauver. A ces pensees M. Ochs en
ajoutait d'autres non moins elevees. "On admirera peut-etre un jour,
disait-il, ce sentiment de justice naturelle qui, nous faisant abhorrer
toute influence etrangere dans le choix de nos formes de gouvernement,
nous interdisait par-la meme de nous eriger en juges du mode
d'administration publique choisi par nos voisins. Nos peres n'ont
censure ni les grands feudataires de l'empire germanique pour avoir
ravale la puissance imperiale, ni l'autorite royale de France pour avoir
comprime les grands feudataires. Ils ont vu successivement les
etats-generaux representer la nation francaise; les Richelieu, les
Mazarin se saisir du pouvoir absolu; Louis XIV deployer a lui seul la
puissance entiere de la nation; et les parlemens pretendre partager, au
nom du peuple, l'autorite publique; mais jamais on ne les entendit,
d'une voix temeraire, s'arroger le droit de rappeler le gouvernement
francais a telle ou telle periode de son histoire. Le bonheur de la
France fut leur voeu, son unite leur espoir, l'integrite de son
territoire leur appui."

Ces principes si eleves et si justes etaient la critique severe de la
politique de l'Europe, et les resultats que la Suisse en recueillait
etaient une assez frappante demonstration de leur sagesse. L'Autriche,
jalouse de son commerce, voulait le gener par un cordon; mais la Suisse
reclama aupres du Wurtemberg et des etats voisins, et obtint justice.

Les puissances italiennes souhaitaient la paix, celles du moins que leur
imprudence pouvait exposer un jour a de facheux resultats. Le Piemont,
quoique epuise, avait assez perdu pour desirer encore de recourir aux
armes. Mais la Toscane, entrainee malgre elle a sortir de sa neutralite,
par l'ambassadeur anglais qui, la menacant d'une escadre, ne lui avait
donne que douze heures pour se decider, la Toscane etait impatiente de
revenir a son role, surtout depuis que les Francais etaient aux portes
de Genes. En consequence, le grand-duc avait ouvert une negociation qui
venait de se terminer par un traite le plus aise de tous a conclure. La
bonne intelligence et l'amitie etaient retablies entre les deux etats;
et le grand-duc restituait a la republique les bles qui, dans ses ports,
avaient ete enleves aux Francais au moment de la declaration de guerre.
Meme avant la negociation, il avait fait cette restitution de son propre
mouvement. Ce traite, avantageux a la France pour le commerce du Midi,
et surtout pour celui des grains, fut conclu le 21 pluviose (9 fevrier).

Venise, qui avait rappele son envoye de France, annonca qu'elle allait
en designer un autre, et le faire partir pour Paris. Le pape, de son
cote, regrettait les outrages faits aux Francais.

La cour de Naples, egaree par les passions d'une reine insensee et les
intrigues de l'Angleterre, etait loin de songer a negocier, et faisait
de ridicules promesses de secours a la coalition.

L'Espagne avait toujours besoin de la paix, et semblait attendre d'y
etre forcee par de nouveaux echecs.

Une negociation, non moins importante peut-etre a cause de l'effet moral
qu'elle devait produire, etait celle qu'on avait entamee a Nantes avec
les provinces insurgees. On a vu comment les chefs de la Vendee,
divises entre eux, presque abandonnes de leurs paysans, suivis a peine
de quelques guerroyeurs determines, presses de toutes parts par les
generaux republicains, reduits a choisir entre une amnistie ou une
destruction complete, avaient ete amenes a traiter de la paix; on a vu
comment Charette avait accepte une entrevue pres de Nantes; comment le
pretendu baron de Cormatin, major-general de Puisaye, s'etait presente
pour etre le mediateur de la Bretagne; comment il voyageait avec
Humbert, balance entre le desir de tromper les republicains, de se
concerter avec Charette, de seduire Canclaux, et l'ambition d'etre le
pacificateur de ces celebres contrees. Le rendez-vous commun etait a
Nantes; les entrevues devaient commencer au chateau de la Jaunaye, a une
lieue de cette ville, le 24 pluviose (12 fevrier).

Cormatin, arrive a Nantes, avait voulu faire parvenir a Canclaux la
lettre de Puisaye; mais cet homme, qui voulait tromper les republicains,
ne sut pas meme leur soustraire la connaissance de cette lettre si
dangereuse. Elle fut connue et publiee, et lui oblige de declarer que la
lettre etait supposee, qu'il n'en etait point le porteur, et qu'il
venait sincerement negocier la paix. Il se trouva par-la plus engage que
jamais. Ce role de diplomate habile, trompant les republicains, donnant
le mot a Charette, et seduisant Canclaux, lui echappait; il ne lui
restait plus que celui de pacificateur. Il vit Charette, et le trouva
reduit, par sa position, a traiter momentanement avec l'ennemi. Des cet
instant, Cormatin n'hesita plus a travailler a la paix. Il fut convenu
que cette paix serait simulee, et qu'en attendant l'execution des
promesses de l'Angleterre, on paraitrait se soumettre a la republique.
Pour le moment, on songea a obtenir les meilleures conditions possibles.
Cormatin et Charette, des que les conferences furent ouvertes, remirent
une note dans laquelle ils demandaient la liberte des cultes, des
pensions alimentaires pour tous les ecclesiastiques de la Vendee,
l'exemption de service militaire et d'impot pendant dix ans, afin de
reparer les maux de la guerre, des indemnites pour toutes les
devastations, l'acquittement des engagemens contractes par les chefs
pour les besoins de leurs armees, le retablissement des anciennes
divisions territoriales du pays et de son ancien mode d'administration,
la formation de gardes territoriales sous les ordres des generaux
actuels, l'eloignement de toutes les armees republicaines, l'exclusion
de tous les habitans de la Vendee qui etaient sortis du pays comme
patriotes, et dont les royalistes avaient pris les biens, enfin une
amnistie commune aux emigres comme aux Vendeens. De pareilles demandes
etaient absurdes, et ne pouvaient etre admises. Les representans
accorderent la liberte des cultes, des indemnites pour ceux dont les
chaumieres avaient ete devastees, l'exemption de service pour les jeunes
gens de la presente requisition, afin de repeupler les campagnes, la
formation des gardes territoriales, sous les ordres des administrations,
au nombre de deux mille hommes seulement; l'acquittement des bons signes
par les generaux, jusqu'a la concurrence de deux millions. Mais ils
refuserent le retablissement des anciennes divisions territoriales et
des anciennes administrations, l'exemption d'impot pendant dix ans,
l'eloignement des armees republicaines, l'amnistie pour les emigres, et
ils exigerent la rentree dans leurs biens des Vendeens patriotes. Ils
stipulerent, de plus, que toutes ces concessions seraient renfermees,
non dans un traite, mais dans des arretes rendus par les representans en
mission; et que, de leur cote, les generaux vendeens signeraient une
declaration par laquelle ils reconnaitraient la republique, et
promettraient de se soumettre a ses lois. Une derniere conference fut
fixee pour le 29 pluviose (17 fevrier), car la treve finissait le 30.

On demanda, avant de conclure la paix, que Stofflet fut appele a ces
conferences. Plusieurs officiers royalistes le desiraient, parce qu'ils
pensaient qu'on ne devait pas traiter sans lui; les representans le
souhaitaient aussi, parce qu'ils auraient voulu comprendre dans une meme
transaction toute la Vendee. Stofflet etait dans ce moment dirige par
l'ambitieux abbe Bernier, lequel etait peu dispose a une paix qui allait
le priver de toute son influence; d'ailleurs Stofflet n'aimait pas a
jouer le second role, et il voyait avec humeur toute cette negociation
commencee et conduite sans lui. Cependant il consentit a se rendre aux
conferences; il vint a la Jaunaye avec un grand nombre de ses officiers.

Le tumulte fut grand, les partisans de la paix et ceux de la guerre
etaient fort echauffes les uns contre les autres. Les premiers se
groupaient autour de Charette; ils alleguaient que ceux qui voulaient
continuer la guerre etaient ceux-la meme qui n'allaient jamais au
combat; que le pays etait ruine et reduit aux abois; que les puissances
n'avaient rien fait, et probablement ne feraient rien pour eux; ils se
disaient aussi tout bas a l'oreille, qu'il fallait du reste attendre,
gagner du temps au moyen d'une paix simulee, et que, si l'Angleterre
tenait jamais ses promesses, on serait tout pret a se lever. Les
partisans de la guerre disaient, au contraire, qu'on ne leur offrait la
paix que pour les desarmer, violer ensuite toutes les promesses et les
immoler impunement; que poser les armes un instant, c'etait amollir les
courages, et rendre impossible toute insurrection a venir; que puisque
la republique traitait, c'etait une preuve qu'elle-meme etait reduite a
la derniere extremite; qu'il suffisait d'attendre, et de deployer encore
un peu de constance, pour voir arriver le moment ou l'on pourrait tenter
de grandes choses avec le secours des puissances; qu'il etait indigne de
chevaliers francais de signer un traite avec l'intention secrete de ne
pas l'executer, et que du reste on n'avait pas le droit de reconnaitre
la republique, car c'etait meconnaitre les droits des princes pour
lesquels on s'etait battu si long-temps. Il y eut plusieurs conferences
fort animees, et dans lesquelles on montra de part et d'autre beaucoup
d'irritation. Un moment meme il y eut des menaces fort vives de la part
des partisans de Charette aux partisans de Stofflet, et on faillit en
venir aux mains. Cormatin n'etait pas le moins ardent des partisans de
la paix; sa faconde, son agitation de corps et d'esprit, sa qualite de
representant de l'armee de Bretagne, avaient attire sur lui l'attention.
Malheureusement pour lui, il etait suivi du nomme Solilhac, que le
comite central de la Bretagne lui avait donne pour l'accompagner.
Solilhac, etonne de voir Cormatin jouer un role si different de celui
dont on l'avait charge, lui fit remarquer qu'il s'eloignait de ses
instructions, et qu'on ne l'avait pas envoye pour traiter de la paix.
Cormatin fut fort embarrasse; Stofflet et les partisans de la guerre
triompherent, en apprenant que la Bretagne songeait plutot a se menager
un delai et a se concerter avec la Vendee qu'a se soumettre; ils
declarerent que jamais ils ne poseraient les armes, puisque la Bretagne
etait decidee a les soutenir.

Le 29 pluviose au matin (17 fevrier), le conseil de l'armee de l'Anjou
se reunit dans une salle particuliere du chateau de la Jaunaye, pour
prendre une determination definitive. Les chefs de division de Stofflet
tirerent leurs sabres, et jurerent _de couper le cou_ au premier qui
parlerait de paix; ils deciderent entre eux la guerre. Charette,
Sapinaud et leurs officiers deciderent la paix dans une autre salle. A
midi on devait se reunir sous une tente elevee dans la plaine, avec les
representans du peuple. Stofflet, n'osant leur declarer en face la
determination qu'il avait prise, leur envoya dire qu'il n'acceptait pas
leurs propositions. Les representans laisserent a une distance convenue
le detachement qui les accompagnait, et se rendirent sous la tente.
Charette laissa ses Vendeens a la meme distance, et ne vint au
rendez-vous qu'avec ses principaux officiers. Pendant ce temps on vit
Stofflet monter a cheval, avec quelques forcenes qui l'accompagnaient,
et partir au galop en agitant son chapeau, et criant _vive le roi!_ Sous
la tente ou Charette et Sapinaud conferaient avec les representans, on
n'avait plus a discuter, car l'ultimatum des representans etait accepte
d'avance. On signa reciproquement les declarations convenues. Charette,
Sapinaud, Cormatin et les autres officiers signerent leur soumission aux
lois de la republique; les representans donnerent les arretes contenant
les conditions accordees aux chefs vendeens. La plus grande politesse
regna de part et d'autre, et tout sembla faire esperer une
reconciliation sincere.

Les representans, qui voulaient donner un grand eclat a la soumission de
Charette, lui preparerent a Nantes une reception magnifique. La joie la
plus vive regnait dans cette ville toute patriote. On se flattait de
toucher enfin au terme de cette affreuse guerre civile; on
s'applaudissait de voir un homme aussi distingue que Charette rentrer
dans le sein de la republique, et peut-etre consacrer son epee a la
servir. Le jour designe pour son entree solennelle, la garde nationale
et l'armee de l'Ouest furent mises sous les armes. Tous les habitans,
pleins de joie et de curiosite, accouraient pour voir et pour feter ce
chef celebre. On le recut aux cris de _vive la republique! vive
Charette!_ Il avait son costume de general vendeen, et portait la
cocarde tricolore. Charette etait dur, defiant, ruse, intrepide; tout
cela se retrouvait dans ses traits et dans sa personne. Une taille
moyenne, un oeil petit et vif, un nez releve a la tartare, une large
bouche, lui donnaient l'expression la plus singuliere et la plus
convenable a son caractere. En accourant au devant de lui, chacun
chercha a deviner ses sentimens. Les royalistes crurent voir l'embarras
et le remords sur son visage. Les republicains le trouverent joyeux et
presque enivre de son triomphe. Il devait l'etre, malgre l'embarras de
sa position; car ses ennemis lui procuraient la plus belle et la
premiere recompense qu'il eut encore recue de ses exploits.

A peine cette paix fut-elle signee, qu'on songea a reduire Stofflet, et
a faire accepter aux chouans les conditions accordees a Charette.
Celui-ci parut sincere dans ses temoignages; il repandit des
proclamations dans le pays, pour faire rentrer tout le monde dans le
devoir. Les habitans furent extremement joyeux de cette paix. Les hommes
tout a fait voues a la guerre furent organises en gardes territoriales,
et on en laissa le commandement a Charette pour faire la police de la
contree. C'etait l'idee de Hoche, qu'on defigura pour satisfaire les
chefs vendeens, qui, ayant a la fois des arriere-pensees et des
defiances, voulaient conserver sous leurs ordres les hommes les plus
aguerris. Charette promit meme son secours contre Stofflet, si celui-ci,
presse dans la Haute-Vendee, venait se replier sur le Marais.

Aussitot le general Canclaux fut envoye a la poursuite de Stofflet. Ne
laissant qu'un corps d'observation autour du pays de Charette, il porta
la plus grande partie de ses troupes sur le Layon. Stofflet, voulant
imposer par un coup d'eclat, fit une tentative sur Chalonne, qui fut
vivement repoussee et se retira sur Saint-Florent. Il declara Charette
traitre a la cause de la royaute, et fit prononcer contre lui une
sentence de mort. Les representans, qui savaient qu'une pareille guerre
devait se terminer, non seulement en employant les armes, mais en
desinteressant les ambitieux, en donnant des secours aux hommes sans
ressources, avaient aussi repandu l'argent. Le comite de salut public
leur avait ouvert un credit sur ses fonds secrets. Ils donnerent 60,000
francs en numeraire et 365,000 en assignats a divers officiers de
Stofflet. Son major-general Trotouin recut 100,000 fr., dont moitie en
argent, moitie en assignats, et se detacha de lui. Il ecrivit une lettre
adressee aux officiers de l'armee d'Anjou, pour les engager a la paix,
en leur donnant les raisons les plus capables de les ebranler.

Tandis qu'on employait ces moyens sur l'armee d'Anjou, les representans
pacificateurs de la Vendee s'etaient rendus en Bretagne, pour amener les
chouans a une semblable transaction. Cormatin les avait suivis; il etait
maintenant tout a fait engage dans le systeme de la paix; et il avait
l'ambition de faire, a Rennes, l'entree triomphale que Charette avait
faite a Nantes. Malgre la treve, beaucoup d'actes de brigandage avaient
ete commis par les chouans. Ceux-ci n'etant pour la plupart que des
bandits sans attachement a aucune cause, se souciant fort peu des vues
politiques qui engageaient leurs chefs a signer une suspension d'armes,
ne prenaient aucun soin de l'observer, et ne songeaient qu'a butiner.
Quelques representans, voyant la conduite des Bretons, commencaient a se
defier de leurs intentions, et pensaient deja qu'il fallait renoncer a
la paix. Boursault etait le plus prononce dans ce sens. Le representant
Bollet, au contraire, zele pacificateur, croyait que, malgre quelques
actes d'hostilite, un accommodement etait possible, et qu'il ne fallait
employer que la douceur. Hoche, courant de cantonnemens en cantonnemens,
a des distances de quatre-vingts lieues, n'ayant jamais aucun moment de
repos, place entre les representans qui voulaient la guerre et ceux qui
voulaient la paix, entre les jacobins des villes, qui l'accusaient de
faiblesse et de trahison, et les royalistes, qui l'accusaient de
barbarie, Hoche etait abreuve de degouts sans se refroidir neanmoins
dans son zele. "Vous me souhaitez encore une campagne des Vosges,
ecrivait-il a un de ses amis; comment voulez-vous faire une pareille
campagne contre des chouans, et presque sans armee?" Ce jeune capitaine
voyait ses talens consumes dans une guerre ingrate, tandis que des
generaux, tous inferieurs a lui, s'immortalisaient en Hollande, sur le
Rhin, a la tete des plus belles armees de la republique. Cependant il
continuait sa tache avec ardeur et une profonde connaissance des hommes
et de sa situation. On a vu qu'il avait deja donne les conseils les plus
sages, par exemple, d'indemniser les insurges restes paysans, et
d'enroler ceux que la guerre avait faits soldats. Une plus grande
habitude du pays lui avait fait decouvrir les veritables moyens d'en
apaiser les habitans, et de les rattacher a la republique. "Il faut,
disait-il, continuer de traiter avec les chefs des chouans; leur bonne
foi est fort douteuse, mais il faut en avoir avec eux. On gagnera, ainsi
par la confiance ceux qui ne demandent qu'a etre rassures. Il faudra
gagner par des grades ceux qui sont ambitieux; par de l'argent ceux qui
ont des besoins; on les divisera ainsi entre eux, et on chargera de la
police ceux dont on sera sur, en leur confiant les gardes territoriales,
dont on vient de souffrir l'institution. Du reste, il faudra distribuer
vingt-cinq mille hommes en plusieurs camps, pour surveiller tout le
pays; placer autour des cotes un service de chaloupes canonnieres qui
seront dans un mouvement continuel; faire transporter les arsenaux, les
armes et les munitions, des villes ouvertes, dans les forts et les
places defendues. Quant aux habitans, il faudra se servir aupres d'eux
des pretres, et donner quelques secours aux plus indigens. Si l'on
parvient a repandre la confiance par le moyen des pretres, la
chouannerie tombera sur-le-champ.--Repandez, ecrivait il a ses
officiers-generaux, le 27 ventose, repandez la loi salutaire que la
convention vient de rendre sur la liberte des cultes; prechez vous-memes
la tolerance religieuse. Les pretres, certains qu'on ne les troublera
plus dans l'exercice de leur ministere, deviendront vos amis, ne fut-ce
que pour etre tranquilles. Leur caractere les porte a la paix;
voyez-les, dites-leur que la continuation de la guerre les exposera a
etre chagrines, non par les republicains, qui respectent les opinions
religieuses, mais par les chouans, qui ne reconnaissent ni Dieu ni loi,
et veulent dominer et piller sans cesse. Il en est parmi eux de pauvres,
et en general ils sont tres interesses; ne negligez pas de leur offrir
quelques secours, mais sans ostentation, et avec toute la delicatesse
dont vous etes capables. Par eux vous connaitrez toutes les manoeuvres
de leur parti, et vous obtiendrez qu'ils retiennent leurs paysans dans
leurs campagnes, et les empechent de se battre. Vous sentez qu'il faut,
pour parvenir a ce but, la douceur, l'amenite, la franchise. Engagez
quelques officiers et soldats a assister respectueusement a
quelques-unes de leurs ceremonies, mais en ayant soin de ne jamais les
troubler. La patrie attend de vous le plus grand devouement; tous les
moyens sont bons pour la servir, lorsqu'ils s'accordent avec les lois,
l'honneur et la dignite republicaine." Hoche ajoutait a ces avis celui
de ne rien prendre dans le pays pour la nourriture des armees, pendant
quelque temps au moins. Quant aux projets des Anglais, il voulait pour
les prevenir, qu'on s'emparat de Jersey et de Guernesey, et qu'on
etablit une chouannerie en Angleterre pour les occuper chez eux. Il
songeait aussi a l'Irlande; mais il ecrivait qu'il s'en expliquerait
verbalement avec le comite de salut public.

Ces moyens choisis avec un grand sens, et employes en plus d'un endroit
avec beaucoup d'adresse, avaient deja parfaitement reussi. La Bretagne
etait tout a fait divisee; tous les chouans qui s'etaient montres a
Rennes avaient ete caresses, payes, rassures, et decides a deposer les
armes. Les autres, plus opiniatres, comptant sur Stofflet et sur
Puisaye, voulaient persister a faire la guerre. Cormatin continuait de
courir des uns aux autres pour les amener a La Prevalaye, et les engager
a traiter. Malgre l'ardeur que cet aventurier montrait a pacifier le
pays, Hoche, qui avait entrevu son caractere et sa vanite, se defiait de
lui, et se doutait qu'il manquerait de parole aux republicains comme il
avait fait aux royalistes. Il l'observait avec grande attention pour
s'assurer s'il travaillait sincerement et sans arriere-pensee a l'oeuvre
d'une reconciliation.

De singulieres intrigues vinrent se combiner avec toutes ces
circonstances, pour amener la pacification tant desiree par les
republicains. On a vu precedemment Puisaye a Londres, tachant de faire
concourir le cabinet anglais a ses projets; on a vu les trois princes
francais sur le continent, l'un attendant un role a Arnheim, l'autre se
battant sur le Rhin; le troisieme, en sa qualite de regent,
correspondant de Verone avec tous les cabinets, et entretenant une
agence secrete a Paris. Puisaye avait conduit ses projets en homme aussi
actif qu'habile. Sans passer par l'intermediaire du vieux duc
d'Harcourt, inutile ambassadeur du regent a Londres, il s'adressa
directement aux ministres anglais. Pitt, invisible d'ordinaire pour
cette emigration qui pullulait dans les rues de Londres, et l'assiegeait
de projets et de demandes de secours, accueillit sur-le-champ
l'organisateur de la Bretagne, l'aboucha avec le ministre de la guerre
Vindham, qui etait un ardent ami de la monarchie et voulait la maintenir
ou la retablir partout. Les projets de Puisaye, murement examines,
furent adoptes en entier. L'Angleterre promit une armee, une escadre, de
l'argent, des armes, des munitions immenses, pour descendre sur les
cotes de France; mais on exigea de Puisaye le secret a l'egard de ses
compatriotes, et surtout du vieux duc d'Harcourt, envoye du regent.
Puisaye ne demandait pas mieux que de tout faire a lui seul; il fut
impenetrable pour le duc d'Harcourt, pour tous les autres agens des
princes a Londres, et surtout pour les agens de Paris, qui
correspondaient avec le secretaire meme du duc d'Harcourt. Puisaye
ecrivit seulement au comte d'Artois pour lui demander des pouvoirs
extraordinaires, et lui offrir de venir se mettre a la tete de
l'expedition. Le prince envoya les pouvoirs, et promit de venir
commander de sa personne. Bientot les projets de Puisaye furent
soupconnes, malgre ses efforts pour les cacher. Tous les emigres
repousses par Pitt, et econduits par Puisaye, furent unanimes. Puisaye,
suivant eux, etait un intrigant vendu au perfide Pitt, et meditant des
projets fort suspects. Cette opinion, repandue a Londres, s'etablit
bientot a Verone chez les conseillers du regent. Deja, dans cette petite
cour, l'on se defiait beaucoup de l'Angleterre depuis l'affaire de
Toulon; on concevait surtout des inquietudes des qu'elle voulait se
servir de l'un des princes. Cette fois on ne manqua pas de demander
avec une espece d'anxiete ce qu'elle voulait faire de M. le comte
d'Artois, pourquoi le nom de Monsieur n'etait pas compris dans ses
projets, si elle croyait pouvoir se passer de lui, etc. Les agens de
Paris, qui tenaient leur mission du regent, et partageaient ses idees
sur l'Angleterre, n'ayant pu obtenir aucune communication de Puisaye,
repeterent les memes propos sur l'entreprise qui se preparait a Londres.
Un autre motif les engageait surtout a la desapprouver. Le regent
songeait a recourir a l'Espagne, et voulait s'y faire transporter, pour
etre plus voisin de la Vendee et de Charette, qui etait son heros. De
leur cote, les agens de Paris s'etaient mis en rapport avec un emissaire
de l'Espagne, qui les avait engages a se servir de cette puissance, et
leur avait promis qu'elle ferait pour Monsieur et pour Charette ce que
l'Angleterre projetait pour le comte d'Artois et pour Puisaye. Mais il
fallait attendre qu'on put transporter Monsieur des Alpes aux Pyrenees,
par la Mediterranee, et preparer une expedition considerable. Les
intrigans de Paris etaient donc tout a fait portes pour l'Espagne. Ils
pretendaient qu'elle effarouchait moins les Francais que l'Angleterre,
parce qu'elle avait des interets moins opposes; que d'ailleurs elle
avait deja gagne Tallien, par sa femme, fille du banquier espagnol
Cabarrus; ils osaient meme dire qu'on etait sur de Hoche, tant
l'imposture leur coutait peu pour donner de l'importance a leurs
projets! Mais l'Espagne, ses vaisseaux, ses troupes, n'etaient rien
suivant eux au prix des beaux plans qu'ils pretendaient nouer dans
l'interieur. Places au sein de la capitale, ils voyaient se manifester
un mouvement d'indignation prononce contre le systeme revolutionnaire.
Il fallait, disaient-ils, exciter ce mouvement, et tacher de le faire
tourner au profit du royalisme; mais pour cela les royalistes devaient
se montrer le moins redoutables possible, car la Montagne se fortifiait
de toutes les craints qu'inspirait la contre-revolution. Il suffirait
d'une victoire de Charette, d'une descente des emigres en Bretagne, pour
rendre au parti revolutionnaire la force qu'il avait perdue, et
depopulariser les thermidoriens dont on avait besoin. Charette venait de
faire la paix; mais il fallait qu'il se tint pret a reprendre les armes;
il fallait que l'Anjou, que la Bretagne, parussent ainsi se soumettre
pour un temps; que pendant ce temps on seduisit les chefs du
gouvernement et les generaux, qu'on laissat les armees passer le Rhin,
et s'engager en Allemagne, puis, que tout a coup on surprit la
convention endormie, et qu'on proclamat la royaute dans la Vendee, dans
la Bretagne, a Paris meme. Une expedition de l'Espagne, portant le
regent, et concourant avec ces mouvemens simultanes, pourrait alors
decider la victoire de la royaute. Quant a l'Angleterre, on ne devait
lui demander que son argent (car il en fallait a ces messieurs), et la
tromper ensuite. Ainsi, chacun des mille agens employes pour la
contre-revolution revait a sa maniere, imaginant des moyens suivant sa
position, et voulait etre le restaurateur principal de la monarchie. Le
mensonge, l'intrigue, etaient les seules ressources de la plupart, et
l'argent leur principale pretention.

Avec de telles idees, l'agence de Paris, du genre de celle que Puisaye
preparait en Angleterre, devait chercher a ecarter pour le moment toute
entreprise, a pacifier les provinces insurgees, et a y faire signer une
paix simulee. A la faveur de la treve accordee aux chouans, Lemaitre,
Brottier et Laville-Heurnois venaient de se menager des communications
avec les provinces insurgees. Le regent les avait charges de faire
parvenir des lettres a Charette; ils les confierent a un ancien officier
de marine, Duverne de Presle, prive de son etat et cherchant un emploi.
Ils lui donnerent en meme temps la commission de contribuer a la
pacification, en conseillant aux insurges de temporiser, d'attendre des
secours de l'Espagne, et un mouvement de l'interieur. Cet envoye se
rendit a Rennes, d'ou il fit parvenir les lettres du regent a Charette,
et conseilla ensuite a tout le monde une soumission momentanee. D'autres
encore furent charges du meme soin par les agens de Paris, et bientot
les idees de paix, deja tres repandues en Bretagne, se propagerent
encore davantage. On dit partout qu'il fallait poser les armes, que
l'Angleterre trompait les royalistes; que l'on devait tout attendre de
la convention, qu'elle allait retablir elle-meme la monarchie, et que,
dans le traite signe avec Charette, se trouvaient des articles secrets
portant la condition de reconnaitre bientot pour roi le jeune orphelin
du Temple, Louis XVII. Cormatin, dont la position etait devenue fort
embarrassante, qui avait manque aux ordres de Puisaye et du comite
central, trouva, dans le systeme des agens de Paris, une excuse et un
encouragement pour sa conduite. Il parait meme qu'on lui fit esperer le
commandement de la Bretagne a la place de Puisaye. A force de soin il
parvint a reunir les principaux chouans a La Prevalaye, et les
conferences commencerent.

Dans cet intervalle, MM. de Tinteniac et de La Roberie venaient d'etre
envoyes de Londres par Puisaye, le premier pour apporter aux chouans de
la poudre, de l'argent, et la nouvelle d'une prochaine expedition, le
second pour faire parvenir a son oncle Charette l'invitation de se tenir
pret a seconder la descente en Bretagne, et enfin tous deux pour faire
rompre les negociations. Ils avaient cherche a debarquer avec quelques
emigres vers les cotes du nord; les chouans avertis, etant accourus a
leur rencontre, avaient eu un engagement avec les republicains, et
avaient ete battus. MM. de La Roberie et de Tinteniac s'etaient sauves
par miracle; mais la treve etait compromise, et Hoche, qui commencait a
se mefier des chouans, qui soupconnait la bonne foi de Cormatin, voulait
le faire arreter. Cormatin protesta de sa bonne foi aupres des
representans, et obtint que la treve ne serait pas rompue. Les
conferences continuerent a La Prevalaye. Un agent de Stofflet vint y
prendre part. Stofflet, battu, poursuivi, reduit a l'extremite, prive de
toutes ses ressources par la decouverte du petit arsenal qu'il avait
dans un bois, demandait enfin a etre admis a traiter, et venait
d'envoyer un representant a La Prevalaye. C'etait le general Beauvais.
Les conferences furent extremement vives, comme elles l'avaient ete a la
Jaunaye. Le general Beauvais y soutint encore le systeme de la guerre,
malgre la triste position du chef qui l'envoyait, et pretendit que
Cormatin, ayant signe la paix de la Jaunaye, et reconnu la republique,
avait perdu le commandement dont Puisaye l'avait revetu, et ne pouvait
plus deliberer. M. de Tinteniac, parvenu malgre tous les dangers au lieu
des conferences, voulut les rompre au nom de Puisaye, et retourner
aussitot a Londres; mais Cormatin et les partisans de la paix l'en
empecherent. Cormatin decida enfin la majorite a une transaction, en
lui donnant pour raison qu'on gagnerait du temps par une soumission
apparente, et qu'on endormirait la surveillance des republicains. Les
conditions etaient les memes que celles accordees a Charette: liberte
des cultes, indemnites a ceux dont les proprietes avaient ete devastees,
exemption de la requisition, institution des gardes territoriales. Il y
avait une condition de plus dans le traite actuel: c'etait un million et
demi pour les principaux chefs, dont Cormatin devait avoir sa part. Pour
ne pas cesser un instant, dit le general Beauvais, de faire acte de
mauvaise foi, Cormatin, au moment de signer, mit le sabre a la main,
jura de reprendre les armes a la premiere occasion, et recommanda a
chacun de conserver jusqu'a nouvel ordre l'organisation etablie, et le
respect du a tous les chefs.

Les chefs royalistes se transporterent ensuite a La Mabilaye, a une
lieue de Rennes, pour signer le traite dans une reunion solennelle avec
les representans. Beaucoup d'entre eux ne voulaient pas s'y rendre; mais
Cormatin les y entraina. La reunion eut lieu avec les memes formalites
qu'a la Jaunaye. Les chouans avaient demande que Hoche ne s'y trouvat
pas, a cause de son extreme defiance: on y consentit. Le 1er floreal (20
avril), les representans donnerent les memes arretes qu'a la Jaunaye, et
les chouans signerent une declaration par laquelle ils reconnaissaient
la republique et se soumettaient a ses lois.

Le lendemain, Cormatin fit son entree a Rennes, comme Charette a Nantes.
Le mouvement qu'il s'etait donne, l'importance qu'il s'etait arrogee, le
faisaient considerer comme le chef des royalistes bretons. On lui
attribuait tout, et les exploits de cette foule de chouans inconnus, qui
avaient mysterieusement parcouru la Bretagne, et cette paix qu'on
desirait depuis si long-temps. Il recut une espece de triomphe. Applaudi
par les habitans, caresse par les femmes, pourvu d'une forte somme
d'assignats, il recueillait tous les profits et tous les honneurs de la
guerre, comme s'il l'avait long-temps soutenue. Il n'etait cependant
debarque en Bretagne que pour jouer ce singulier role. Neanmoins il
n'osait plus ecrire a Puisaye; il ne se hasardait pas a sortir de
Rennes, ni a s'enfoncer dans le pays, de peur d'y etre fusille par les
mecontens. Les principaux chefs retournerent dans leurs divisions,
ecrivirent a Puisaye qu'on les avait trompes, qu'il n'avait qu'a venir,
et qu'au premier signal ils se leveraient pour voler a sa rencontre.
Quelques jours apres, Stofflet, se voyant abandonne, signa la paix a
Saint-Florent, aux memes conditions.

Tandis que les deux Vendees et la Bretagne se soumettaient, Charette
venait enfin de recevoir pour la premiere fois une lettre du regent;
elle etait datee du 1er fevrier. Ce prince l'appelait le second
fondateur de la monarchie, lui parlait de sa reconnaissance, de son
admiration, de son desir de le rejoindre, et le nommait
lieutenant-general. Ces temoignages arrivaient un peu tard. Charette,
tout emu, repondit aussitot au regent que la lettre dont il venait
d'etre honore transportait son ame de joie; que son devouement et sa
fidelite seraient toujours les memes; que la necessite seule l'avait
oblige de ceder, mais que sa soumission n'etait qu'apparente; que,
_lorsque les parties seraient mieux liees_, il reprendrait les armes, et
serait pret a mourir sous les yeux de son prince, et pour la plus belle
des causes.

Telle fut cette premiere pacification des provinces insurgees. Comme
l'avait devine Hoche, elle n'etait qu'apparente; mais, comme il l'avait
senti aussi, on pouvait la rendre funeste aux chefs vendeens, en
habituant le pays au repos, aux lois de la republique, et en calmant ou
occupant d'une autre maniere cette ardeur de combattre qui animait
quelques hommes. Malgre les assurances de Charette au regent, et des
chouans a Puisaye, toute ardeur devait s'eteindre dans les ames apres
quelques mois de calme. Ces menees n'etaient plus que des actes de
mauvaise foi, excusables sans doute dans l'aveuglement des guerres
civiles, mais qui otent a ceux qui se les permettent le droit de se
plaindre des severites de leurs adversaires. Les representans et les
generaux republicains mirent le plus grand scrupule a faire executer les
conditions accordees. Il est sans doute inutile de montrer l'absurdite
du bruit repandu alors, et meme repete depuis, que les traites signes
renfermaient des articles secrets, portant la promesse de mettre Louis
XVII sur le trone; comme si des representans avaient pu etre assez fous
pour prendre de tels engagemens! comme s'il eut ete possible qu'on
voulut sacrifier a quelques partisans une republique qu'on persistait a
maintenir contre toute l'Europe! Du reste, aucun des chefs, en ecrivant
aux princes ou aux divers agens royalistes, n'a jamais ose avancer une
telle absurdite. Charette mis plus tard en jugement pour avoir viole les
conditions faites avec lui, n'osa pas non plus faire valoir cette excuse
puissante de la non-execution d'un article secret. Puisaye, dans ses
memoires, a juge l'assertion aussi niaise que fausse; et on ne la
rappellerait point ici, si elle n'avait ete reproduite dans une foule de
Memoires.

Cette paix n'avait pas seulement pour resultat d'amener le desarmement
de la contree; concourant avec celle de la Prusse, de la Hollande et de
la Toscane, et avec les intentions manifestees par plusieurs autres
etats, elle eut encore l'avantage de produire un effet moral tres grand.
On vit la republique reconnue a la fois par ses ennemis du dedans et du
dehors, par la coalition et par le parti royaliste lui-meme.

Il ne restait plus, parmi les ennemis decides de la France, que
l'Autriche et l'Angleterre. La Russie etait trop eloignee pour etre
dangereuse; l'Empire etait pret a se desunir, et incapable de soutenir
la guerre; le Piemont etait epuise; l'Espagne, partageant peu les
chimeriques esperances des intrigans royalistes, soupirait apres la
paix; et la colere de la cour de Naples etait aussi impuissante que
ridicule. Pitt, malgre les triomphes inouis de la republique francaise,
malgre une campagne sans exemple dans les annales de la guerre, n'etait
point ebranle; et sa ferme intelligence avait compris que tant de
victoires, funestes au continent, n'etaient nullement dommageables pour
l'Angleterre. Le stathouder, les princes d'Allemagne, l'Autriche, le
Piemont, l'Espagne, avaient perdu a cette guerre une partie de leurs
etats; mais l'Angleterre avait acquis sur les mers une superiorite
incontestable; elle dominait la Mediterranee et l'Ocean; elle avait
saisi une moitie des flottes hollandaises; elle forcait la marine de
l'Espagne a s'epuiser contre celle de la France; elle travaillait a
s'emparer de nos colonies, elle allait occuper toutes celles des
Hollandais, et assurer a jamais son empire dans l'Inde. Il lui fallait
pour cela encore quelque temps de guerre et d'aberrations politiques
chez les puissances du continent. Il lui importait donc d'exciter les
hostilites en donnant des secours a l'Autriche, en reveillant le zele de
l'Espagne, en preparant de nouveaux desordres dans les provinces
meridionales de la France. Tant pis pour les puissances belligerantes,
si elles etaient battues dans une nouvelle campagne: l'Angleterre
n'avait rien a craindre; elle continuait ses progres sur les mers, dans
l'Inde et l'Amerique. Si, au contraire, les puissances etaient
victorieuses, elle y gagnait de replacer dans les mains de l'Autriche
les Pays-Bas qu'elle craignait surtout de voir dans les mains de la
France. Tels etaient les calculs meurtriers, mais profonds, du ministre
anglais.

Malgre les pertes que l'Angleterre avait essuyees, soit par les prises,
soit par les defaites du duc d'York, soit par les depenses enormes
qu'elle avait faites pour fournir de l'argent a la Prusse et au Piemont,
elle possedait encore des ressources plus grandes que ne le croyaient et
les Anglais et Pitt lui-meme. Il est vrai qu'elle se plaignait amerement
des prises nombreuses, de la disette et de la cherte de tous les objets
de consommation. Les navires de commerce anglais, ayant seuls continue a
circuler sur les mers, etaient naturellement plus exposes a etre pris
par les corsaires que ceux des autres nations. Les assurances, qui
etaient devenues alors un grand objet de speculation, les rendaient
temeraires, et souvent ils n'attendaient pas d'etre convoyes: c'est la
ce qui procurait tant d'avantages a nos corsaires. Quant a la disette,
elle etait generale dans toute l'Europe. Sur le Rhin, autour de
Francfort, le boisseau de seigle coutait 15 florins. L'enorme
consommation des armees, la multitude des bras enleves a l'agriculture,
les desordres de la malheureuse Pologne, qui n'avait presque pas fourni
de grains cette annee, avaient amene cette disette extraordinaire.
D'ailleurs les transports par la Baltique en Angleterre etaient devenus
presque impossibles, depuis que les Francais etaient maitres de la
Hollande. C'est dans le Nouveau-Monde que l'Europe avait ete obligee
d'aller s'approvisionner; elle vivait en ce moment de la surabondance
des produits de ces terres vierges que les Americains du nord venaient
de livrer a l'agriculture. Mais les transports etaient couteux, et le
prix du pain etait monte en Angleterre a un taux excessif. Celui de la
viande n'etait pas moins eleve. Les laines d'Espagne n'arrivaient plus
depuis que les Francais occupaient les ports de la Biscaye, et la
fabrication des draps allait etre interrompue. Aussi, pendant qu'elle
etait en travail de sa grandeur future, l'Angleterre souffrait
cruellement. Les ouvriers se revoltaient dans toutes les villes
manufacturieres, le peuple demandait la paix a grands cris, et il
arrivait au parlement des petitions couvertes de milliers de signatures,
implorant la fin de cette guerre desastreuse. L'Irlande, agitee pour
des concessions qu'on venait de lui retirer, allait ajouter de nouveaux
embarras a ceux dont le gouvernement etait deja charge.

A travers ces circonstances penibles, Pitt voyait des motifs et des
moyens de continuer la guerre. D'abord elle flattait les passions de sa
cour, elle flattait meme celles du peuple anglais, qui avait contre la
France un fonds de haine qu'on pouvait toujours ranimer au milieu des
plus cruelles souffrances. Ensuite, malgre les pertes du commerce,
pertes qui prouvaient d'ailleurs que les Anglais continuaient seuls a
parcourir les mers, Pitt voyait ce commerce augmente, depuis deux ans,
de la jouissance exclusive de tous les debouches de l'Inde et de
l'Amerique. Il avait reconnu que les exportations s'etaient
singulierement accrues depuis le commencement de la guerre; et il
pouvait entrevoir deja l'avenir de sa nation. Il trouvait, dans les
emprunts, des ressources dont la fecondite l'etonnait lui-meme. Les
fonds ne baissaient pas; la perte de la Hollande les avait peu affectes,
parce que, l'evenement etant prevu, une enorme quantite de capitaux
s'etait portee d'Amsterdam a Londres. Le commerce hollandais, quoique
patriote, se defiait neanmoins des evenemens, et avait cherche a mettre
ses richesses en surete, en les transportant en Angleterre. Pitt avait
parle d'un nouvel emprunt considerable, et, malgre la guerre, il avait
vu les offres se multiplier. L'experience a prouve depuis, que la
guerre, interdisant les speculations commerciales, et ne permettant plus
que les speculations sur les fonds publics, facilite les emprunts, loin
de les rendre plus difficiles. Cela doit arriver encore plus
naturellement dans un pays qui, n'ayant pas de frontieres, ne voit
jamais dans la guerre une question d'existence, mais seulement une
question de commerce et de debouches. Pitt resolut donc, au moyen des
riches capitaux de sa nation, de fournir des fonds a l'Autriche,
d'augmenter sa marine, de reorganiser son armee de terre pour la porter
dans l'Inde ou l'Amerique, et de donner aux insurges francais des
secours considerables. Il fit avec l'Autriche un traite de subsides,
semblable a celui qu'il avait fait l'annee precedente avec la Prusse.
Cette puissance avait des soldats, et elle promettait de tenir au moins
deux cent mille hommes effectifs sur pied; mais elle manquait d'argent;
elle ne pouvait plus ouvrir d'emprunts ni en Suisse, ni a Francfort, ni
en Hollande. L'Angleterre s'engagea, non pas a lui fournir des fonds,
mais a garantir l'emprunt qu'elle allait ouvrir a Londres. Garantir les
dettes d'une puissance comme l'Autriche, c'etait presque s'engager a les
payer; mais l'operation, sous cette forme, etait plus aisee a justifier
devant le parlement. L'emprunt etait de 4 millions 600,000 livres
sterling (115 millions de francs), l'interet a 5 pour 100. Pitt ouvrit
en meme temps un emprunt de 18 millions sterling pour le compte de
l'Angleterre, a 4 pour 100. L'empressement des capitalistes fut extreme,
et comme l'emprunt autrichien etait garanti par le gouvernement anglais,
et qu'il portait un plus haut interet, ils exigerent que, pour deux
tiers pris dans l'emprunt anglais, on leur donnat un tiers dans
l'emprunt autrichien. Pitt, apres s'etre ainsi assure de l'Autriche,
chercha a reveiller le zele de l'Espagne, mais il le trouva eteint. Il
prit a sa solde les regimens emigres de Conde, et il dit a Puisaye que,
la pacification de la Vendee diminuant la confiance qu'inspiraient les
provinces insurgees, il lui donnerait une escadre, le materiel d'une
armee, et les emigres enregimentes, mais point de soldats anglais; et
que si, comme on l'ecrivait de Bretagne, les dispositions des royalistes
n'etaient pas changees, et si l'expedition reussissait, il tacherait de
la rendre decisive, en y envoyant une armee. Il resolut ensuite de
porter sa marine de quatre-vingt mille marins a cent mille. Il imagina
pour cela une espece de conscription. Chaque vaisseau marchand etait
tenu de fournir un matelot par sept hommes d'equipage: c'etait une dette
que le commerce devait acquitter pour la protection qu'il recevait de la
marine militaire. L'agriculture et l'industrie manufacturiere devaient
egalement des secours a la marine, qui leur assurait des debouches; en
consequence chaque paroisse etait obligee de fournir aussi un matelot.
Pitt s'assura ainsi le moyen de donner a la marine anglaise un
developpement extraordinaire. Les vaisseaux anglais etaient tres
inferieurs pour la construction aux vaisseaux francais; mais l'immense
superiorite du nombre, l'excellence des equipages, et l'habilete des
officiers de mer, ne rendaient pas la rivalite possible.

Avec tous ces moyens reunis, Pitt se presenta au parlement. L'opposition
etait augmentee cette annee de vingt membres a peu pres. Les partisans
de la paix et de la revolution francaise etaient plus animes que jamais,
et ils avaient des faits puissans a opposer au ministre. Le langage que
Pitt preta a la couronne, et qu'il tint lui-meme pendant cette session,
l'une des plus memorables du parlement anglais par l'importance des
questions et par l'eloquence de Fox et de Sheridan, fut infiniment
adroit. Il convint que la France avait obtenu des triomphes inouis; mais
ces triomphes, loin de decourager ses ennemis, disait-il, devaient au
contraire leur donner plus d'opiniatrete et de constance. C'etait
toujours a l'Angleterre que la France en voulait; c'etait sa
constitution, sa prosperite qu'elle cherchait a detruire; il etait a la
fois peu prudent et peu honorable de ceder devant une haine aussi
redoutable. Dans le moment surtout, deposer les armes serait, disait-il,
une faiblesse desastreuse. La France, n'ayant plus que l'Autriche et
l'Empire a combattre, les accablerait; fidele alors a sa haine, elle
reviendrait, libre de ses ennemis du continent, se jeter sur
l'Angleterre, qui seule desormais dans cette lutte aurait a soutenir un
choc terrible. On devait donc profiter du moment ou plusieurs puissances
luttaient encore, pour attaquer de concert l'ennemi commun, pour faire
rentrer la France dans ses limites, pour lui enlever les Pays-Bas et la
Hollande, pour refouler dans son sein et ses armees, et son commerce, et
ses principes funestes. Du reste, il ne fallait plus qu'un effort, un
seul pour l'accabler. Elle avait vaincu, sans doute, mais en s'epuisant,
en employant des moyens barbares, qui s'etaient uses par leur violence
meme. Le _maximum_, les _requisitions_, les _assignats_, la terreur,
s'etaient uses dans les mains des chefs de la France. Tous ces chefs
etaient tombes pour avoir voulu vaincre a ce prix. Ainsi, ajoutait-il,
encore une campagne, et l'Europe, l'Angleterre, etaient vengees et
preservees d'une revolution sanglante. D'ailleurs, quand meme on ne
voudrait pas se rendre a ces raisons d'honneur, de surete, de politique,
et faire la paix, cette paix ne serait pas plus possible. Les demagogues
francais la repousseraient avec cet orgueil feroce qu'ils avaient
montre, meme avant d'etre victorieux. Et pour traiter avec eux, ou les
trouverait-on? ou chercher le gouvernement, a travers ces factions
sanglantes, se poussant les unes les autres au pouvoir, et en
disparaissant aussi vite qu'elles y etaient arrivees? Comment esperer
des conditions solides en stipulant avec ces depositaires si fugitifs
d'une autorite toujours disputee? Il etait donc peu honorable,
imprudent, impossible, de negocier. L'Angleterre avait encore d'immenses
ressources; ses exportations etaient singulierement augmentees; son
commerce essuyait des prises qui prouvaient sa hardiesse et son
activite; sa marine devenait formidable, et ses riches capitaux venaient
s'offrir d'eux-memes en abondance au gouvernement, pour continuer cette
guerre _juste et necessaire_.

C'etait la le nom que Pitt avait donne a cette guerre des l'origine, et
qu'il affectait de lui conserver. On voit qu'au milieu de ces raisons de
tribune, il ne pouvait pas donner les veritables, qu'il ne pouvait pas
dire a travers quelles voies machiaveliques il voulait conduire
l'Angleterre au plus haut point de puissance. On n'avoue pas a la face
du monde une telle ambition.

Aussi l'opposition repondait-elle victorieusement. On ne nous demandait,
disaient Fox et Sheridan, qu'une campagne, a la session derniere; on
avait deja plusieurs places fortes; on devait en partir au printemps
pour aneantir la France. Cependant voyez quels resultats! Les Francais
ont conquis la Flandre, la Hollande, toute la rive gauche du Rhin,
excepte Mayence, une partie du Piemont, la plus grande partie de la
Catalogne, toute la Navarre. Qu'on cherche une semblable campagne dans
les annales de l'Europe! On convient qu'ils ont pris quelques places,
montrez-nous donc une guerre ou autant de places aient ete emportees en
une seule campagne! Si les Francais, luttant contre l'Europe entiere,
ont eu de pareils succes, quels avantages n'auront-ils pas contre
l'Autriche et l'Angleterre presque seules? car les autres puissances, ou
ne peuvent plus nous seconder, ou viennent de traiter. On dit qu'ils
sont epuises, que les assignats, leur seule ressource, ont perdu toute
leur valeur, que leur gouvernement aujourd'hui a cesse d'avoir son
ancienne energie. Mais les Americains avaient vu leur papier-monnaie
tomber a quatre-vingt-dix pour cent de perte, et ils n'ont pas succombe.
Mais ce gouvernement, quand il etait energique, on nous le disait
barbare; aujourd'hui qu'il est devenu humain et modere, on le trouve
sans force. On nous parle de nos ressources, de nos riches capitaux;
mais le peuple perit de misere et ne peut payer ni la viande ni le pain;
il demande la paix a grands cris. Ces richesses merveilleuses qu'on
semble creer par enchantement sont-elles reelles? Cree-t-on des tresors
avec du papier? Tous ces systemes de finance cachent quelque affreuse
erreur, quelque vide immense qui apparaitra tout a coup. Nous allons
donnant nos richesses aux puissances de l'Europe: deja nous les avons
prodiguees au Piemont, a la Prusse; nous allons encore les livrer a
l'Autriche. Qui nous garantit que cette puissance sera plus fidele a ses
engagemens que la Prusse? Qui nous garantit qu'elle ne sera point
parjure a ses promesses, et ne traitera pas apres avoir recu notre or?
Nous excitons une guerre civile infame; nous armons des Francais contre
leur patrie, et cependant, a notre honte, ces Francais, reconnaissant
leur erreur et la sagesse de leur nouveau gouvernement, viennent de
mettre bas les armes. Irons-nous rallumer les cendres eteintes de la
Vendee, pour y reveiller un affreux incendie? On nous parle des
principes barbares de la France; ces principes ont-ils rien de plus
antisocial que notre conduite a l'egard des provinces insurgees? Tous
les moyens de la guerre sont donc ou douteux ou coupables ... La paix,
dit-on, est impossible; la France hait l'Angleterre; mais quand la
violence des Francais contre nous s'est-elle declaree? N'est-ce pas
lorsque nous avons montre la coupable intention de leur ravir leur
liberte, d'intervenir dans le choix de leur gouvernement, d'exciter la
guerre civile chez eux? La paix, dit-on, repandrait la contagion de
leurs principes. Mais la Suisse, la Suede, le Danemark, les Etats-Unis,
sont en paix avec eux; leur constitution est-elle detruite? La paix,
ajoute-t-on encore, est impossible avec un gouvernement chancelant et
toujours renouvele. Mais la Prusse, la Toscane, ont trouve avec qui
traiter; la Suisse, la Suede, le Danemark, les Etats-Unis, savent avec
qui s'entendre dans leurs rapports avec la France, et nous ne pourrions
pas negocier avec elle! Il fallait donc qu'on nous dit en commencant la
guerre, que nous ne ferions pas la paix avant qu'une certaine forme de
gouvernement fut retablie chez nos ennemis, avant que la republique fut
abolie chez eux, avant qu'ils eussent subi les institutions qu'il nous
plaisait de leur donner.

A travers ce choc de raison et d'eloquence, Pitt, poursuivant sa marche,
sans jamais donner ses veritables motifs, obtint ce qu'il voulut:
emprunts, conscription maritime, suspension de l'_habeas corpus_. Avec
ses tresors, sa marine, les 200 mille hommes de l'Autriche, et le
courage desespere des insurges francais, il resolut de faire cette annee
une nouvelle campagne, certain de dominer au moins sur les mers, si la
victoire sur le continent restait a la nation enthousiaste qu'il
combattait.

Ces negociations, ces conflits d'opinions en Europe, ces preparatifs de
guerre, prouvent de quelle importance notre patrie etait alors dans le
monde. A cette epoque on vit arriver tous a la fois les ambassadeurs de
Suede, de Danemark, de Hollande, de Prusse, de Toscane, de Venise et
d'Amerique. A leur arrivee a Paris, ils allaient visiter le president de
la convention, qu'ils trouvaient loge quelquefois a un troisieme ou
quatrieme etage, et dont l'accueil simple et poli avait remplace les
anciennes receptions de cour. Ils etaient ensuite introduits dans cette
salle fameuse, ou siegeait sur de simples banquettes, et dans le costume
le plus modeste, cette assemblee qui, par sa puissance et la grandeur de
ses passions, ne paraissait plus ridicule, mais terrible. Ils avaient un
fauteuil vis-a-vis celui du president; ils parlaient assis; le president
leur repondait de meme, en les appelant par les titres contenus dans
leurs pouvoirs. Il leur donnait ensuite l'accolade fraternelle, et les
proclamait representans de la puissance qui les envoyait. Ils pouvaient,
dans une tribune reservee, assister a ces discussions orageuses, qui
inspiraient autant de curiosite que d'effroi aux etrangers. Tel etait le
ceremonial employe a l'egard des ambassadeurs des puissances. La
simplicite convenait a une republique recevant sans faste, mais avec
decence et avec egards, les envoyes des rois vaincus par elle. Le nom
de Francais etait beau alors, il etait ennobli par les plus belles
victoires et les plus pures de toutes, celles qu'un peuple remporte pour
defendre son existence et sa liberte.




CHAPITRE XXIX.


REDOUBLEMENT DE HAINE ET DE VIOLENCE DES PARTIS APRES LE 12
GERMINAL.--CONSPIRATION NOUVELLE DES PATRIOTES.--MASSACRE DANS LES
PRISONS, A LYON, PAR LES REACTEURS.--DECRETS NOUVEAUX CONTRE LES EMIGRES
ET SUR L'EXERCICE DU CULTE.--MODIFICATION DANS LES ATTRIBUTIONS DES
COMITES.--QUESTIONS FINANCIERES.--BAISSE CROISSANTE DU
PAPIER-MONNAIE.--AGIOTAGE.--DIVERS PROJETS ET DISCUSSIONS SUR LA
REDUCTION DES ASSIGNATS.--MESURE IMPORTANTE DECRETEE POUR FACILITER LA
VENTE DES BIENS NATIONAUX.--INSURRECTION DES REVOLUTIONNAIRES DU 1er
PRAIRIAL AN III.--ENVAHISSEMENT DE LA CONVENTION.--ASSASSINAT DU
REPRESENTANT FERAUD.--PRINCIPAUX EVENEMENS DE CETTE JOURNEE ET DES JOURS
SUIVANS.--SUITE DE LA JOURNEE DE PRAIRIAL.--ARRESTATION DE DIVERS
MEMBRES DES ANCIENS COMITES, CONDAMNATION ET SUPPLICE DES REPRESENTANS
ROMME, GOUJON, DUQUESNOY, DUROI, SOUBRANY, BOURBOTTE ET AUTRES,
COMPROMIS DANS L'INSURRECTION.--DESARMEMENT DES PATRIOTES ET DESTRUCTION
DE CE PARTI.--NOUVELLES DISCUSSIONS SUR LA VENTE DES BIENS
NATIONAUX.--ECHELLE DE REDUCTION ADOPTEE POUR LES ASSIGNATS.

Les evenemens de germinal avaient eu pour les deux partis qui divisaient
la France la consequence ordinaire d'une action incertaine: ces deux
partis en etaient devenus plus violens et plus acharnes a se detruire.
Dans tout le Midi, et particulierement a Avignon, Marseille et Toulon,
les revolutionnaires, plus menacans et plus audacieux que jamais,
echappant a tous les efforts qu'on faisait pour les desarmer ou les
ramener dans leurs communes, continuaient a demander la liberte des
patriotes, la mort de tous les emigres rentres, et la constitution de
93. Ils correspondaient avec les partisans qu'ils avaient dans toutes
les provinces; ils les appelaient a eux, et les engageaient a se reunir
sur deux points principaux, Toulon, pour le Midi, Paris pour le Nord.
Quand ils seraient assez en force a Toulon, ils souleveraient,
disaient-ils, les departemens, et s'avanceraient pour se joindre a leurs
freres du Nord. C'etait absolument le projet des federalistes en 93.

Leurs adversaires, soit royalistes, soit girondins, etaient aussi
devenus plus hardis depuis que le gouvernement, attaque en germinal,
avait donne le signal des persecutions. Maitres des administrations, ils
faisaient un terrible usage des decrets rendus contre les patriotes. Ils
les enfermaient comme complices de Robespierre, ou comme ayant manie les
deniers publics sans en avoir rendu compte; ils les desarmaient comme
ayant participe a la tyrannie abolie le 9 thermidor, ou bien enfin ils
les pourchassaient de lieu en lieu comme ayant quitte leurs communes.
C'etait dans le Midi surtout que les hostilites contre ces malheureux
patriotes etaient le plus actives, car la violence provoque toujours une
violence egale. Dans le departement du Rhone, la reaction se preparait
terrible. Les royalistes, obliges de fuir la cruelle energie de 93,
revenaient a travers la Suisse, passaient la frontiere, rentraient dans
Lyon avec de faux passeports, y parlaient du roi, de la religion, de la
prosperite passee, et se servaient du souvenir des mitraillades pour
ramener a la monarchie une cite toute republicaine. Ainsi, les
royalistes s'appuyaient a Lyon comme les patriotes a Toulon. On disait
Precy revenu et cache dans la ville, dont il avait, par sa vaillance,
cause tous les malheurs. Une foule d'emigres, accourus a Bale, a Berne,
a Lausanne, se montraient plus presomptueux que jamais. Ils parlaient de
leur rentree prochaine, ils disaient que leurs amis gouvernaient; que
bientot on allait remettre sur le trone le fils de Louis XVI, les
rappeler eux-memes, et leur rendre leurs biens; que du reste, excepte
quelques terroristes et quelques chefs militaires qu'il faudrait punir,
tout le monde contribuerait avec empressement a cette restauration. A
Lausanne, ou toute la jeunesse etait enthousiaste de la revolution
francaise, on les molestait et on les forcait a se taire. Ailleurs on
les laissait dire; on dedaignait leurs vanteries, auxquelles on etait
assez habitue depuis six ans; mais on se mefiait de quelques-uns d'entre
eux, qui etaient pensionnes par la police autrichienne pour epier dans
les auberges les propos imprudens des voyageurs. C'est encore de ce
cote, c'est-a-dire vers Lyon, que s'etaient formees des compagnies qui,
sous les noms de _compagnies du Soleil_, et _compagnies de Jesus_,
devaient parcourir les campagnes, ou penetrer dans les villes, et
egorger les patriotes retires dans leurs terres ou detenus dans les
prisons. Les pretres deportes rentraient aussi par cette frontiere, et
s'etaient deja repandus dans toutes les provinces de l'Est; ils
declaraient nul tout ce qu'avaient fait les pretres assermentes; ils
rebaptisaient les enfans, remariaient les epoux, et inspiraient au
peuple la haine et le mepris du gouvernement. Ils avaient soin cependant
de se tenir pres de la frontiere, afin de la repasser au premier signal.
Ceux qui n'avaient pas ete frappes de deportation, et qui jouissaient en
France d'une pension alimentaire, et de la permission d'exercer leur
culte, n'abusaient pas moins que les pretres deportes de la tolerance du
gouvernement. Mecontens de dire la messe dans des maisons ou louees ou
pretees, ils ameutaient le peuple, et le portaient a s'emparer des
eglises, qui etaient devenues la propriete des communes. Une foule de
scenes facheuses avaient eu lieu pour ce sujet, et il avait fallu
employer la force pour faire respecter les decrets. A Paris, les
journalistes vendus au royalisme, et pousses par Lemaitre, ecrivaient
avec plus de hardiesse que jamais contre la revolution, et prechaient
presque ouvertement la monarchie. L'auteur du _Spectateur_, Lacroix,
avait ete acquitte des poursuites dirigees contre lui, et depuis, la
tourbe des libellistes ne craignait plus le tribunal revolutionnaire.

Ainsi, les deux partis etaient en presence, tout prets a un engagement
decisif. Les revolutionnaires, resolus a porter le coup dont le 12
germinal n'avait ete que la menace, conspiraient ouvertement. Ils
tramaient des complots dans chaque quartier, depuis qu'ils avaient perdu
les chefs principaux, qui seuls meditaient des desseins pour tout le
parti. Il se forma une reunion chez un nomme Lagrelet, rue de Bretagne:
on y agitait le projet d'exciter plusieurs rassemblemens, a la tete
desquels on mettrait Cambon, Maribon-Montaut et Thuriot; de diriger les
uns sur les prisons pour delivrer les patriotes, les autres sur les
comites pour les enlever, d'autres, enfin sur la convention pour lui
arracher des decrets. Une fois maitres de la convention, les
conspirateurs voulaient lui faire reintegrer les deputes detenus,
annuler la condamnation portee contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois
et Barrere; exclure les soixante-treize, et proclamer sur-le-champ la
constitution de 93. Tout etait deja prepare, jusqu'aux pinces pour
ouvrir les prisons, aux cartes de ralliement pour reconnaitre les
conjures, a une piece d'etoffe pour pendre a la fenetre de la maison
d'ou partiraient tous les ordres. On saisit une lettre cachee dans un
pain, et adressee a un prisonnier, dans laquelle on lui disait: "Le jour
ou vous recevrez des oeufs moitie blancs moitie rouges, vous vous
tiendrez prets." Le jour fixe etait le 1er floreal. L'un des conjures
trahit le secret, et livra les details du projet au comite de surete
generale. Ce comite fit arreter aussitot tous les chefs designes, ce qui
malheureusement ne desorganisait pas les projets des patriotes; car tout
le monde etait chef aujourd'hui chez eux, et on conspirait en mille
endroits a la fois. Rovere, digne autrefois du nom de terroriste sous
l'ancien comite de salut public, et aujourd'hui forcene reacteur, vint
faire sur ce complot un rapport a la convention, et chargea beaucoup les
deputes qui devaient etre mis a la tete des rassemblemens. Ces deputes
etaient etrangers au complot, et on avait dispose de leurs noms a leur
insu, parce qu'on en avait besoin, et que l'on comptait sur leurs
dispositions. Deja condamnes par un decret a etre detenus a Ham, ils
n'avaient pas obei, et s'etaient soustraits a leur condamnation. Rovere
fit decider par l'assemblee que, s'ils ne se constituaient pas
prisonniers sur-le-champ, ils seraient deportes par le fait seul de leur
desobeissance. Ce projet avorte indiquait assez un prochain evenement.

Des que les journaux eurent fait connaitre ce nouveau complot des
patriotes, une grande agitation se manifesta a Lyon, et il y eut contre
eux un redoublement de fureur. On jugeait dans ce moment a Lyon un
fameux denonciateur terroriste, poursuivi en vertu du decret rendu
contre les complices de Robespierre. Les journaux venaient d'arriver et
de faire connaitre le rapport de Rovere sur le complot du 29 germinal.
Les Lyonnais commencerent a s'agiter; la plupart avaient a deplorer ou
la ruine de leur fortune ou la mort de leurs parens. Ils s'ameuterent
autour de la salle du tribunal. Le representant Boisset monta a cheval;
on l'entoura, et chacun se mit a lui enumerer ses griefs contre l'homme
en jugement. Les promoteurs de desordre, les membres des compagnies du
Soleil et de Jesus profiterent de cette emotion, fomenterent le tumulte,
se porterent aux prisons, les envahirent, et egorgerent soixante-dix ou
quatre-vingts prisonniers, reputes terroristes, et jeterent leurs
cadavres dans le Rhone. La garde nationale fit quelques efforts pour
empecher ce massacre, mais ne montra peut-etre pas le zele qu'elle eut
deploye si moins de ressentimens l'avaient animee contre les victimes de
cette journee.

Ainsi, a peine le complot jacobin du 29 germinal avait ete connu, que
les contre-revolutionnaires y avaient repondu par le massacre du 5
floreal (24 avril) a Lyon. Les republicains sinceres, tout en blamant
les projets des terroristes, furent cependant alarmes de ceux des
contre-revolutionnaires. Jusqu'ici ils n'avaient ete occupes qu'a
empecher une nouvelle terreur, et ne s'etaient point effrayes du
royalisme: le royalisme, en effet, paraissait si eloigne apres les
executions du tribunal revolutionnaire et les victoires de nos armees!
Mais quand ils le virent, chasse en quelque sorte de la Vendee, rentrer
par Lyon, former des compagnies d'assassins, pousser des pretres
perturbateurs jusqu'au milieu de la France, et dicter a Paris meme des
ecrits tout pleins des fureurs de l'emigration, ils se raviserent, et
crurent qu'aux mesures rigoureuses prises contre les suppots de la
terreur, il fallait en ajouter d'autres contre les partisans de la
royaute. D'abord, pour laisser sans pretexte ceux qui avaient souffert
des exces commis, et qui en exigeaient la vengeance, ils firent
enjoindre aux tribunaux de mettre plus d'activite a poursuivre les
individus prevenus de dilapidations, d'abus d'autorite, d'actes
oppressifs. Ils chercherent ensuite les mesures les plus capables de
reprimer les royalistes. Chenier, connu par ses talens litteraires et
ses opinions franchement republicaines, fut charge d'un rapport sur ce
sujet. Il traca un tableau energique de la France, des deux partis qui
s'en disputaient l'empire, et surtout des menees ourdies par
l'emigration et le clerge, et il proposa de faire traduire sur-le-champ
tout emigre rentre devant les tribunaux, pour lui appliquer la loi; de
considerer comme emigre tout deporte qui, etant rentre en France, y
serait encore dans un mois; de punir de six mois de prison quiconque
violerait la loi sur les cultes et voudrait s'emparer de force des
eglises; de condamner au bannissement tout ecrivain qui provoquerait a
l'avilissement de la representation nationale ou au retour de la
royaute; enfin, d'obliger toutes les autorites chargees du desarmement
des terroristes, de donner les motifs de desarmement. Toutes ces mesures
furent accueillies, excepte deux qui susciterent quelques observations.
Thibaudeau trouva imprudent de punir de six mois de prison les
infracteurs de la loi sur les cultes; il dit avec raison que les eglises
n'etaient bonnes qu'a un seul usage, celui des ceremonies religieuses;
que le peuple, assez devot pour assister a la messe dans des reunions
particulieres, se verrait toujours prive avec un violent regret des
edifices ou elle etait celebree autrefois; qu'en declarant le
gouvernement etranger pour jamais aux frais de tous les cultes, on
aurait pu rendre les eglises aux catholiques, pour eviter des plaintes,
des emeutes, et peut-etre une Vendee generale. Les observations de
Thibaudeau ne furent pas accueillies; car en rendant les eglises aux
catholiques, meme a la charge par eux de les entretenir, on craignait
de rendre a l'ancien clerge des pompes qui etaient une partie de sa
puissance. Tallien, qui etait devenu journaliste avec Freron, et qui,
soit par cette raison, soit par une affectation de justice, voulait
proteger l'independance de la presse, s'opposa au bannissement des
ecrivains. Il soutint que la disposition etait arbitraire, et laissait
une latitude trop grande aux severites contre la presse. Il avait
raison; mais, dans cet etat de guerre ouverte avec le royalisme, il
importait peut-etre que la convention se declarat fortement contre ces
libellistes, qui s'empressaient de ramener sitot la France aux idees
monarchiques. Louvet, ce girondin si fougueux, dont les mefiances
avaient fait tant de mal a son parti, mais qui etait un des hommes les
plus sinceres de l'assemblee, se hata de repondre a Tallien, et conjura
tous les amis de la republique d'oublier leurs dissidences et leurs
griefs reciproques, et de s'unir contre l'ennemi le plus ancien, le seul
veritable qu'ils eussent tous, c'est-a-dire la royaute. Le temoignage de
Louvet en faveur des mesures violentes etait le moins suspect de tous,
car il avait brave la plus cruelle proscription pour combattre le
systeme des moyens revolutionnaires. Toute l'assemblee applaudit a sa
noble et franche declaration, vota l'impression et l'envoi de son
discours a toute France, et adopta l'article, a la grande confusion de
Tallien, qui avait si mal pris le moment pour soutenir une maxime juste
et vraie.

Ainsi, tandis que la convention avait ordonne la poursuite, le
desarmement des patriotes, et leur retour dans leurs communes, elle
venait en meme temps de renouveler les lois contre les emigres et les
pretres deportes, d'instituer des peines contre l'ouverture des eglises
et contre les pamphlets royalistes; mais des lois penales sont de
faibles garanties contre des partis prets a fondre l'un sur l'autre. Le
depute Thibaudeau pensa que l'organisation des comites de gouvernement
depuis le 9 thermidor etait trop faible et trop relachee. Cette
organisation, etablie au moment ou la dictature venait d'etre renversee,
n'avait ete imaginee que dans la peur d'une nouvelle tyrannie. Aussi a
une tension excessive de tous les ressorts avait succede un relachement
extreme. On avait restitue a chaque comite son influence particuliere,
pour detruire l'influence trop dominante du comite de salut public, et
il etait resulte de cet etat de choses des tiraillemens, des lenteurs,
et un affaiblissement complet du gouvernement. En effet, si des troubles
survenaient dans un departement, la hierarchie voulait qu'on ecrivit au
comite de surete generale; celui-ci appelait le comite de salut public,
et dans certains cas celui de legislation; il fallait attendre que ces
comites fussent complets pour se reunir, et ensuite qu'ils eussent le
temps de conferer. Les reunions devenaient ainsi presque impossibles, et
trop nombreuses pour agir. Fallait-il envoyer seulement vingt hommes de
garde, le comite de surete generale, charge de la police, etait oblige
de s'adresser au comite militaire. On sentait maintenant quel tort on
avait eu de s'effrayer si fort de la tyrannie de l'ancien comite de
salut public, et de se precautionner contre un danger desormais
chimerique. Un gouvernement ainsi organise ne pouvait que
tres-faiblement resister aux factions, et ne leur opposer qu'une
autorite impuissante. Le depute Thibaudeau proposa donc une
simplification du gouvernement; il demanda que les attributions de tous
les comites fussent reduites a la simple proposition des lois, et que
les mesures d'execution appartinssent exclusivement au comite de salut
public; que celui-ci reunit la police a ses autres fonctions; que par
consequent le comite de surete generale fut aboli; qu'enfin le comite de
salut public, charge ainsi de tout le gouvernement, fut porte a
vingt-quatre membres pour suffire a l'etendue de sa nouvelle tache. Les
poltrons de l'assemblee, toujours prompts a s'armer contre les dangers
impossibles, se recrierent contre ce projet, et dirent qu'il renouvelait
l'ancienne dictature. La carriere ouverte aux esprits, chacun fit sa
proposition. Ceux qui avaient la manie de revenir aux voies
constitutionnelles, a la division des pouvoirs, proposerent de creer un
pouvoir executif hors de l'assemblee, pour separer l'execution de la loi
de son vote; d'autres imaginerent de prendre les membres de ce pouvoir
dans l'assemblee meme, mais de leur interdire, pendant la duree de leurs
fonctions, le vote legislatif. Apres de longues divagations, l'assemblee
sentit que, n'ayant plus que deux ou trois mois a exister, c'est-a-dire
a peine le temps necessaire pour achever la constitution, il etait
ridicule de perdre ses momens a faire une constitution provisoire, et
surtout de renoncer a la dictature dans un instant ou on avait plus
besoin de force que jamais. En consequence on rejeta toutes les
propositions tendantes a la division des pouvoirs; mais on avait trop
peur du projet de Thibaudeau pour l'adopter: on se contenta de degager
un peu plus la marche des comites. On decida qu'ils seraient reduits a
la simple proposition des lois; que le comite de salut public aurait
seul les mesures d'execution, mais que la police resterait au comite de
surete generale; que les reunions de comites n'auraient lieu que par
envoi de commissaires; et enfin, pour se garantir toujours davantage de
ce redoutable comite de salut public qui faisait tant de peur, on decida
qu'il serait prive de l'initiative des lois, et qu'il ne pourrait
jamais faire de propositions tendantes a proceder contre un depute.

Pendant qu'on prenait ces moyens pour rendre un peu d'energie au
gouvernement, on continuait a s'occuper des questions financieres, dont
la discussion avait ete interrompue par les evenemens du mois de
germinal. L'abolition du _maximum_, des requisitions, du sequestre, de
tout l'appareil des moyens forces, en rendant les choses a leur
mouvement naturel, avait rendu encore plus rapide la chute des
assignats. Les ventes n'etant plus forcees, les prix etant redevenus
libres, les marchandises avaient rencheri d'une maniere extraordinaire,
et par consequent l'assignat avait baisse a proportion. Les
communications au dehors etant retablies, l'assignat etait entre de
nouveau en comparaison avec les valeurs etrangeres, et son inferiorite
s'etait rapidement manifestee par la baisse toujours croissante du
change. Ainsi la chute du papier-monnaie etait complete sous tous les
rapports, et, suivant la loi ordinaire des vitesses, la rapidite de
cette chute s'augmentait de sa rapidite meme. Tout changement trop
brusque dans les valeurs amene les speculations hasardeuses,
c'est-a-dire l'agiotage; et comme ce changement n'a jamais lieu que par
l'effet d'un desordre ou politique ou financier, que par consequent la
production souffre, que l'industrie et le commerce sont ralentis, ce
genre de speculations est presque le seul qui reste; alors, au lieu de
fabriquer ou de transporter de nouvelles marchandises, on se hate de
speculer sur les variations de prix de celles qui existent. Au lieu de
produire, on parie sur ce qui est produit. L'agiotage, qui etait devenu
si grand aux mois d'avril, mai et juin 1793, lorsque la defection de
Dumouriez, le soulevement de la Vendee et la coalition federaliste
determinerent une baisse si considerable dans les assignats, venait de
reparaitre plus actif que jamais en germinal, floreal et prairial an III
(avril et mai 95). Ainsi, aux horreurs de la disette se joignait le
scandale d'un jeu effrene, qui contribuait encore a augmenter le
rencherissement des marchandises et la depreciation du papier. Le
procede des joueurs etait le meme qu'en 93, le meme qu'il est toujours.
Ils achetaient des marchandises qui, haussant par rapport a l'assignat
avec une rapidite singuliere, augmentaient de prix dans leurs mains, et
leur procuraient en peu d'instans des profits considerables. Tous les
voeux et tous les efforts tendaient ainsi a la chute du papier. Il y
avait des objets qui etaient vendus et revendus des milliers de fois,
sans changer de place. On speculait meme, suivant l'usage, sur ce qu'on
n'avait pas. On achetait une marchandise d'un vendeur qui ne la
possedait point, mais qui devait la livrer a un terme fixe: au terme
echu, le vendeur ne la livrait pas, mais il payait la difference du prix
d'achat au prix du jour, si la marchandise avait hausse; il recevait
cette difference si la marchandise avait baisse. C'est au Palais-Royal,
deja si coupable aux yeux du peuple comme renfermant la jeunesse doree,
que se rassemblaient les agioteurs. On ne pouvait le traverser sans etre
poursuivi par des marchands qui portaient a la main des etoffes, des
tabatieres d'or, des vases d'argent, de riches quincailleries. C'est au
cafe de Chartres que se reunissaient tous les speculateurs sur les
matieres metalliques. Quoique l'or et l'argent ne fussent plus
consideres comme marchandise, et que depuis 93 il y eut defense, sous
des peines tres-severes, de les vendre contre des assignats, le commerce
ne s'en faisait pas moins d'une maniere presque ouverte. Le louis se
vendait 160 livres en papier, et dans l'espace d'une heure on le faisait
varier de 160 a 200, et meme 210 livres.

Ainsi une disette affreuse de pain, un manque absolu de moyens de
chauffage par un froid qui etait rigoureux encore au milieu du
printemps, un rencherissement excessif de toutes les marchandises,
l'impossibilite d'y atteindre avec un papier qui perdait tous les jours;
au milieu de ces maux un agiotage effrene, accelerant la depreciation
des assignats par ses speculations, et donnant le spectacle d'un jeu
scandaleux, et quelquefois de fortunes subites a cote de la misere
generale, tel etait le vaste sujet de griefs offert aux patriotes pour
soulever le peuple. Il importait, et pour soulager les malheurs publics,
et pour empecher un soulevement, de faire disparaitre de tels griefs;
mais c'etait la l'eternelle difficulte.

Le moyen juge indispensable, comme on l'a vu, etait de relever les
assignats en les retirant; mais pour les retirer il fallait vendre les
biens, et on ne voulait pas s'apercevoir du veritable obstacle, la
difficulte de fournir aux acquereurs la faculte de payer un tiers du
territoire. On avait rejete les moyens violens, c'est-a-dire la
demonetisation et l'emprunt force; on hesitait entre les deux moyens
volontaires, c'est-a-dire, entre une loterie et une banque. La
proscription de Cambon decida la preference en faveur du projet
Johannot, qui avait propose la banque. Mais en attendant qu'on put faire
reussir ce moyen chimerique, qui, meme en reussissant, ne pouvait jamais
ramener les assignats au pair de l'argent, le plus grand mal, celui
d'une difference entre la valeur nominale et la valeur reelle, existait
toujours. Ainsi le creancier de l'etat ou des particuliers recevait
l'assignat au pair, et ne pouvait le placer que pour un dixieme tout au
plus. Les proprietaires qui avaient afferme leurs terres ne recevaient
que le dixieme du fermage. On avait vu des fermiers acquitter le prix de
leur bail avec un sac de ble, un cochon engraisse, ou un cheval. Le
tresor surtout faisait une perte qui contribuait a la ruine des
finances, et par suite, du papier lui-meme. Il recevait du contribuable
l'assignat a sa valeur nominale, et touchait par mois une cinquantaine
de millions, qui en valaient cinq tout au plus. Pour suppleer a ce
deficit, et pour couvrir les depenses extraordinaires de la guerre, il
etait oblige d'emettre jusqu'a huit cents millions d'assignats par mois,
a cause de leur grande depreciation. La premiere chose a faire en
attendant l'effet des pretendues mesures qui devaient les retirer et les
relever, c'etait de retablir le rapport entre leur valeur nominale et
leur valeur reelle, de maniere que la republique, le creancier de
l'etat, le proprietaire des terres, les capitalistes, tous les individus
enfin payes en papier, ne fussent pas ruines. Johannot proposa de
revenir aux metaux pour mesure des valeurs. On devait constater, jour
par jour, le taux des assignats par rapport a l'or ou a l'argent, et ne
les plus recevoir qu'a ce taux. Celui auquel il etait du 1,000 francs
recevait 10,000 francs en assignats, si les assignats ne valaient plus
que le dixieme des metaux. L'impot, les fermages, les revenus de toute
espece, la propriete des biens nationaux, seraient payes en argent ou
en assignats au cours. On s'opposa a ce choix de l'argent pour terme
commun de toutes les valeurs, d'abord par une ancienne haine pour les
metaux, qu'on accusait d'avoir tue le papier, ensuite parce que les
Anglais en ayant beaucoup, pourraient, disait-on, les faire varier a
leur gre, et seraient ainsi maitres du cours des assignats. Ces raisons
etaient fort miserables; mais elles deciderent la convention a rejeter
les metaux pour mesure des valeurs. Alors Jean-Bon-Saint-Andre proposa
d'adopter le ble, qui etait chez tous les peuples la valeur essentielle
a laquelle toutes les autres devaient se rapporter. Ainsi, on
calculerait la quantite de ble que pouvait procurer la somme due, a
l'epoque ou la transaction avait eu lieu, et on paierait en assignats la
valeur suffisante pour acheter aujourd'hui la meme quantite de ble.
Ainsi, celui qui devait ou une rente, ou un fermage, ou une contribution
de 1,000 francs a une epoque ou 1,000 francs representaient cent
quintaux de ble, donnerait la valeur actuelle de cent quintaux de ble en
assignats. Mais on fit une objection. Les malheurs de la guerre et les
pertes de l'agriculture avaient fait hausser considerablement le ble par
rapport a toutes les autres denrees ou marchandises, il valait quatre
fois davantage. Il aurait du, d'apres le cours actuel des assignats, ne
couter que dix fois le prix de 1790, c'est-a-dire 100 fr. le quintal;
et il en coutait cependant 400. Celui qui devait 1,000 francs en 1790,
devrait aujourd'hui 10,000 francs d'assignats en payant d'apres le taux
de l'argent, et 40,000 francs en payant d'apres le taux du ble; il
donnerait ainsi une valeur quatre fois trop grande. On ne savait donc
pas quelle mesure adopter pour les valeurs. Le depute Raffron proposa, a
partir du 30 du mois, de faire baisser les assignats d'un pour cent par
jour. On se recria sur-le-champ que c'etait une banqueroute, comme si ce
n'en etait pas une que de reduire les assignats au cours de l'argent ou
du ble, c'est-a-dire de leur faire perdre tout a coup quatre-vingt-dix
pour cent. Bourdon, qui parlait sans cesse de finances sans les
entendre, fit decreter qu'on refuserait d'ecouter toute proposition
tendante a la banqueroute.

Cependant la reduction de l'assignat au cours avait un inconvenient des
plus graves. Si dans tous les paiemens, soit de l'impot, soit des
fermages, soit des creances echues, soit des biens nationaux, on ne
prenait plus l'assignat qu'aux taux ou il descendait chaque jour, la
baisse n'avait plus de terme, car plus rien ne l'arretait. Dans l'etat
actuel, en effet, l'assignat pouvant servir encore par sa valeur
nominale au paiement de l'impot, des fermages, de toutes les sommes
echues, avait un emploi qui donnait encore une certaine realite a sa
valeur; mais si partout il n'etait recu qu'au taux du jour, il devait
baisser indefiniment et sans mesure. L'assignat emis aujourd'hui pour
1,000 fr. pouvait ne plus valoir le lendemain que 100 francs, qu'un
franc, qu'un centime; il ne ruinerait plus personne, il est vrai, ni les
particuliers ni l'etat; car tous ne le prendraient que pour ce qu'il
vaudrait; mais sa valeur, n'etant forcee nulle part, allait s'abimer
sur-le-champ. Il n'y avait pas de raison pour qu'un milliard nominal ne
tombat pas a un franc reel, et alors la ressource du papier-monnaie,
indispensable encore au gouvernement, allait lui manquer tout a fait.

Dubois-Crance, trouvant tous ces projets dangereux, s'opposa a la
reduction des assignats au cours, et negligeant les souffrances de ceux
qui etaient ruines par le paiement en papier, proposa seulement d'exiger
l'impot foncier en nature. L'etat pouvait s'assurer ainsi le moyen de
nourrir les armees et les grandes communes, et s'eviter une emission de
3 a 4 milliards de papier, qu'il depensait pour se procurer des denrees.
Ce projet, qui parut seduisant d'abord, fut ecarte ensuite apres un mur
examen: il fallut en chercher un autre.

Mais dans l'intervalle, le mal s'accroissait chaque jour; des revoltes
eclataient de toutes parts a cause de la disette des subsistances et du
bois de chauffage; on voyait au Palais-Royal du pain mis en vente a 22
francs la livre; des mariniers, a l'un des passages de la Seine, avaient
voulu faire payer jusqu'a 40 mille francs un service qui se payait
autrefois cent francs. Une espece de desespoir s'empara des esprits; on
se recria qu'il fallait sortir de cet etat, et trouver des mesures a
tout prix. Dans cette situation cruelle, Bourdon (de l'Oise), financier
fort ignorant, qui traitait toutes ces questions en energumene, trouva,
sans doute par hasard, le seul moyen convenable pour sortir d'embarras.
Reduire les assignats au cours etait difficile, comme on a vu, car on ne
savait s'il fallait prendre l'argent ou le ble pour mesure, et
d'ailleurs c'etait leur enlever sur-le-champ toute valeur, et les
exposer a une depreciation sans terme. Les relever en les absorbant
etait tout aussi difficile, car il fallait vendre les biens, et le
placement d'une aussi grande quantite de proprietes immobilieres etait
presque impossible.

Cependant il y avait un moyen de vendre les biens, c'etait de les mettre
a la portee des acheteurs, en n'exigeant d'eux que la valeur qu'on
pouvait en donner dans l'etat de la fortune publique. Les biens se
vendaient actuellement aux encheres; il en resultait que les offres se
proportionnaient a la depreciation du papier, et qu'il fallait donner en
assignats cinq a six fois le prix de 1790. Ce n'etait encore, il est
vrai, que la moitie de la valeur des terres a cette epoque; mais c'etait
encore beaucoup trop pour aujourd'hui, car la terre ne valait en realite
pas la moitie, pas le quart de ce qu'elle avait valu en 1790. Il n'y a
rien d'absolu dans la valeur. En Amerique, dans les vastes continens,
les terres valent peu, parce que leur masse est de beaucoup superieure a
celle des capitaux mobiliers. Il en etait pour ainsi dire de meme en
France en 1795. Il fallait donc ne pas s'en tenir a la valeur fictive de
1790, mais a celle que l'on pouvait en trouver en 1795, car une chose ne
vaut reellement que ce qu'elle peut etre payee.

En consequence, Bourdon (de l'Oise) proposa d'adjuger les biens, sans
encheres et par simple proces-verbal, a celui qui en offrirait trois
fois en assignats l'estimation de 1790. Entre deux concurrens, la
preference devait etre accordee a celui qui s'etait presente le premier.
Ainsi un bien estime 100,000 francs, en 1790, devait etre paye 300,000
francs en assignats. Les assignats etant tombes au quinzieme de leur
valeur, 300,000 francs ne representaient en realite que 20,000 francs
effectifs; on payait donc avec 20,000 francs un bien qui, en 1790, en
valait 100,000. Ce n'etait pas perdre les quatre cinquiemes, puisque
veritablement il etait impossible d'obtenir plus. D'ailleurs le
sacrifice eut-il ete reel, on ne devait pas hesiter, car les avantages
etaient immenses.

D'abord on evitait l'inconvenient de la reduction au cours, qui
detruisait le papier. On a vu, en effet, que l'assignat reduit au cours
dans le paiement de toutes choses, meme des biens, n'avait plus de
valeur fixee nulle part, et qu'il tombait dans le neant. Mais en lui
conservant la faculte de payer les biens, il avait une valeur fixe, car
il representait une certaine quantite de terre; pouvant toujours la
procurer, il en aurait toujours la valeur, et ne perirait pas plus
qu'elle. On evitait donc l'aneantissement du papier. Mais il y a mieux:
il est constant, et ce qui arriva deux mois apres le prouva, que tous
les biens auraient pu etre achetes sur-le-champ, a la condition de les
payer trois fois la valeur de 1790. Tous les assignats ou presque tous
auraient donc pu rentrer; ceux qui seraient restes dehors auraient
recouvre leur valeur; l'etat aurait pu en emettre encore, et faire un
nouvel usage de cette ressource. Il est vrai qu'en n'exigeant que trois
fois l'estimation de 1790, il etait oblige de donner bien plus de terre
pour retirer la masse circulante du papier; mais il devait lui en rester
encore pour suffire a de nouveaux besoins extraordinaires. D'ailleurs,
l'impot, reduit maintenant a rien parce qu'il etait paye en assignats
avilis, recouvrait sa valeur si l'assignat etait ou absorbe ou releve.
Les biens, livres sur-le-champ a l'industrie individuelle, allaient
commencer a produire pour les particuliers et pour le tresor; enfin, la
plus epouvantable catastrophe etait finie, car le juste rapport des
valeurs se trouvait retabli.

Le projet de Bourdon (de l'Oise) fut adopte, et on se prepara
sur-le-champ a le mettre a execution; mais l'orage forme depuis
long-temps, et dont le 12 germinal n'avait ete qu'un avant-coureur,
etait devenu plus menacant que jamais; il etait arrete sur l'horizon, et
allait eclater. Les deux partis aux prises agissaient chacun a leur
maniere. Les contre-revolutionnaires, dominant dans certaines sections,
faisaient rediger des petitions contre les mesures dont Chenier avait
ete le rapporteur, et particulierement contre la disposition qui
punissait du bannissement l'abus que les royalistes faisaient de la
presse. De leur cote les patriotes, reduits aux abois, meditaient un
projet desespere. Le supplice de Fouquier-Tinville, condamne avec
plusieurs jures du tribunal revolutionnaire, pour la maniere dont il
avait exerce ses fonctions, avait pousse leur irritation au comble.
Quoique decouverts dans leur projet du 29 germinal, et dejoues recemment
dans une seconde tentative qu'ils firent pour mettre toutes les
sections en permanence, sous le pretexte de la disette, ils n'en
conspiraient pas moins dans les differens quartiers populeux. Ils
avaient fini par former un comite central d'insurrection, qui residait
entre les quartiers Saint-Denis et Montmartre, dans la rue Mauconseil.
Il etait compose d'anciens membres des comites revolutionnaires, et de
divers individus de la meme espece, presque tous inconnus hors de leur
quartier. Le plan d'insurrection etait suffisamment indique par tous les
evenemens du meme genre: mettre les femmes en avant, les faire suivre
par un rassemblement immense, entourer la convention d'une telle
multitude qu'elle ne put etre secourue, l'obliger de rejeter les
soixante-treize, de rappeler Billaud, Collot et Barrere, d'elargir les
deputes detenus a Ham, et tous les patriotes renfermes, de mettre la
constitution de 93 en vigueur, et de donner une nouvelle commune a
Paris, de recourir de nouveau a tous les moyens revolutionnaires, au
_maximum_, aux requisitions, etc..., tel etait le plan des patriotes.
Ils le redigerent en un manifeste compose de onze articles, et publie
_au nom du peuple souverain rentre dans ses droits_. Ils le firent
imprimer le 30 floreal au soir (19 mai), et repandre dans Paris. Il
etait enjoint aux habitans de la capitale de se rendre en masse a la
convention, en portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain et la
constitution de 93_. Toute la nuit du 30 floreal au 1er prairial (20
mai) se passa en agitations, en cris, en menaces. Les femmes couraient
les rues en disant qu'il fallait marcher le lendemain sur la convention,
qu'elle n'avait tue Robespierre que pour se mettre a sa place, qu'elle
affamait le peuple, protegeait les marchands qui sucaient le sang du
pauvre, et envoyait a la mort tous les patriotes. Elles s'encourageaient
a marcher les premieres, parce que, disaient-elles, la force armee
n'oserait pas tirer sur des femmes.

Des le lendemain[3], en effet, a la pointe du jour, le tumulte etait
general dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, dans le
quartier du Temple, dans les rues Saint-Denis, Saint-Martin, et surtout
dans la Cite. Les patriotes faisaient retentir toutes les cloches dont
ils pouvaient disposer, ils battaient la generale, et tiraient le canon.
Dans le meme instant le tocsin sonnait au pavillon de l'Unite, par ordre
du comite de surete generale, et les sections se reunissaient; mais
celles qui se trouvaient dans le complot s'etaient formees de grand
matin, et marchaient deja en armes, bien avant que les autres eussent
ete averties. Le rassemblement, grossissant toujours s'avancait peu a
peu vers les Tuileries. Une foule de femmes, melees a des hommes ivres,
et criant: _Du pain et la constitution de 93!_ des troupes de bandits
armes de piques, de sabres et d'armes de toute espece, des flots de la
plus vile populace, enfin quelques bataillons des sections regulierement
armes, formaient ce rassemblement, et marchaient sans ordre vers le but
indique a tous, la convention. Vers les dix heures, ils etaient arrives
aux Tuileries, ils assiegeaient la salle de l'assemblee, et en fermaient
toutes les issues.

[3] 1er prairial an III (mercredi 20 mai).

Les deputes, accourus en toute hate, etaient a leur poste. Les membres
de la Montagne, qui etaient sans communication avec cet obscur comite
d'insurrection, n'avaient pas ete avertis, et, comme leurs collegues, ne
connaissaient le mouvement que par les cris de la populace et les
retentissemens du tocsin. Ils etaient meme en defiance, craignant que le
comite de surete generale n'eut tendu un piege aux patriotes, et ne les
eut souleves pour avoir occasion de sevir contre eux. L'assemblee a
peine reunie, le depute Isambeau vint lui lire le manifeste de
l'insurrection. Les tribunes, occupees de grand matin par les patriotes,
retentirent aussitot de bruyans applaudissemens. En voyant la convention
ainsi entouree, un membre s'ecria qu'elle saurait mourir a son poste.
Aussitot tous les deputes se leverent en repetant: _Oui! oui!_ Une
tribune, mieux composee que les autres, applaudit cette declaration.
Dans ce moment, on entendait croitre le bruit, on entendait gronder les
flots de la populace; les deputes se succedaient a la tribune, et
presentaient differentes reflexions. Tout a coup on voit fondre un
essaim de femmes dans les tribunes; elles s'y precipitent en foulant aux
pieds ceux qui les occupent, et en criant: _Du pain! du pain!_ Le
president Vernier se couvre, et leur commande le silence; mais elles
continuent a crier: _Du pain! du pain!_ Les unes montrent le poing a
l'assemblee, les autres rient de sa detresse. Une foule de membres se
levent pour prendre la parole: ils ne peuvent se faire entendre. Ils
demandent que le president fasse respecter la convention; le president
ne peut y reussir. Andre Dumont, qui avait preside avec fermete le 12
germinal, succede a Vernier, et occupe le fauteuil. Le tumulte continue;
les cris _du pain! du pain!_ sont repetes par les femmes qui ont fait
irruption dans les tribunes. Andre Dumont declare qu'il va les faire
sortir: on le couvre de huees d'un cote, d'applaudissemens de l'autre.
Dans ce moment, on entend des coups violens donnes dans la porte qui est
a la gauche du bureau, et le bruit d'une multitude qui fait effort pour
l'enfoncer. Les ais de la porte crient, et des platras tombent. Le
president, dans cette situation perilleuse, s'adresse a un general qui
s'etait presente a la barre avec une troupe de jeunes gens, pour faire,
au nom de la section de Bon-Conseil, une petition fort sage: "General,
lui dit-il, je vous somme de veiller sur la representation nationale, et
je vous nomme commandant provisoire de la force armee." L'assemblee
confirme cette nomination par ses applaudissemens. Le general declare
qu'il mourra a son poste, et sort pour se rendre au lieu du combat. Dans
ce moment, le bruit qui se faisait a l'une des portes cesse; un peu de
calme se retablit. Andre Dumont, s'adressant aux tribunes, enjoint a
tous les bons citoyens qui les occupent d'en sortir, et declare qu'on va
employer la force pour les faire evacuer. Beaucoup de citoyens sortent;
mais les femmes restent, en poussant les memes cris. Quelques instans
apres, le general, charge par le president de veiller sur la convention,
rentre avec une escorte de fusiliers et plusieurs jeunes gens qui
s'etaient munis de fouets de poste. Ils escaladent les tribunes, et en
font sortir les femmes en les chassant a coups de fouet. Elles fuient en
poussant des cris epouvantables, et aux grands applaudissemens d'une
partie des assistans.

A peine les tribunes sont-elles evacuees, que le bruit a la porte de
gauche redouble. La foule est revenue a la charge; elle attaque de
nouveau la porte, qui cede a la violence, eclate et se brise. Les
membres de la convention se retirent sur les bancs superieurs; la
gendarmerie forme une haie autour d'eux pour les proteger. Aussitot des
citoyens armes des sections accourent dans la salle par la porte de
droite, pour chasser la populace. Ils la refoulent d'abord, et
s'emparent de quelques femmes; mais ils sont bientot ramenes a leur tour
par la populace victorieuse. Heureusement la section de Grenelle,
accourue la premiere au secours de la convention, arrive dans ce moment,
et vient fournir un utile renfort. Le depute Auguis est a sa tete, le
sabre a la main. En avant! s'ecrie-t-il.... On se serre, on avance, on
croise les baionnettes, et on repousse sans blessures la multitude des
assaillans qui cede a la vue du fer. On saisit par le collet l'un des
revoltes, on le traine au pied du bureau, on le fouille, et on lui
trouve les poches pleines de pain. Il etait deux heures. Un peu de calme
se retablit dans l'assemblee; on declare que la section de Grenelle a
bien merite de la patrie. Tous les ambassadeurs des puissances s'etaient
rendus a la tribune qui leur etait reservee, et assistaient a cette
scene, comme pour partager en quelque sorte les dangers de la
convention. On decrete qu'il sera fait mention au bulletin de leur
courageux devouement.

Cependant la foule augmentait autour de la salle. A peine deux ou trois
sections avaient-elles eu le temps d'accourir, et de se jeter dans le
Palais-National; mais elles ne pouvaient resister a la masse toujours
croissante des assaillans. D'autres venaient d'arriver; mais elles ne
pouvaient penetrer dans l'interieur; elles etaient sans communication
avec les comites; elles n'avaient pas d'ordre, et ne savaient quel usage
faire de leurs armes. En cet instant la foule fait un nouvel effort sur
le salon de la Liberte, et penetre jusqu'a la porte brisee. Les cris
_aux armes!_ se renouvellent; la force armee qui se trouvait dans
l'interieur de la salle accourt vers la porte menacee; le president se
couvre, l'assemblee demeure calme. Alors des deux cotes on se joint; le
combat s'engage devant la porte meme; les defenseurs de la convention
croisent la baionnette; de leur cote les assaillans font feu, et les
balles viennent frapper les murs de la salle. Les deputes se levent en
criant: _Vive la republique!_ De nouveaux detachemens accourent,
traversent de droite a gauche, et viennent soutenir l'attaque. Les coups
de feu redoublent: on charge, on se mele, on sabre. Mais une foule
immense, placee derriere les assaillans, les pousse, les porte malgre
eux sur les baionnettes, renverse tous les obstacles qu'on lui oppose,
et fait irruption dans l'assemblee. Un jeune depute, plein de courage et
de devouement, Feraud, recemment arrive de l'armee du Rhin, et courant
depuis quinze jours autour de Paris pour hater l'arrivage des
subsistances, vole au-devant de la foule, et la conjure de ne pas
penetrer plus avant. "Tuez-moi, s'ecrie-t-il en decouvrant sa poitrine;
vous n'entrerez qu'apres avoir passe sur mon corps." En effet, il se
couche a terre pour essayer de les arreter; mais ces furieux, sans
l'ecouter, passent sur son corps et courent vers le bureau. Il etait
trois heures. Des femmes ivres, des hommes armes de sabres, de piques,
de fusils, portant sur leurs chapeaux ces mots: _Du pain, la
constitution de 93_, remplissent la salle; les uns vont occuper les
banquettes inferieures, abandonnees par les deputes, les autres
remplissent le parquet, quelques-uns se placent devant le bureau, ou
montent par les petits escaliers qui conduisent au fauteuil du
president. Un jeune officier des sections, nomme Mally, place sur les
degres du bureau, arrache a l'un de ces hommes l'ecriteau qu'il portait
sur son chapeau. On tire aussitot sur lui, et il tombe blesse de
plusieurs coups de feu. Dans ce moment, toutes les baionnettes, toutes
les piques se dirigent sur le president; on enferme sa tete dans une
haie de fer. C'est Boissy-d'Anglas, qui a succede a Andre Dumont; il
demeure immobile et calme. Feraud, qui s'etait releve, accourt au pied
de la tribune, s'arrache les cheveux, se frappe la poitrine de douleur,
et, en voyant le danger du president, s'elance pour aller le couvrir de
son corps. L'un des hommes a piques veut le retenir par l'habit; un
officier, pour degager Feraud, assene un coup de poing a l'homme qui le
retenait; ce dernier repond au coup de poing par un coup de pistolet qui
atteint Feraud a l'epaule. L'infortune jeune homme tombe, on l'entraine,
on le foule aux pieds, on l'emporte hors de la salle, et on livre son
cadavre a la populace.

Boissy-d'Anglas demeure calme et impassible au milieu de cette
epouvantable scene; les baionnettes et les piques environnent encore sa
tete. Alors commence une scene de confusion impossible a decrire. Chacun
veut parler, et crie en vain pour se faire entendre. Les tambours
battent pour retablir le silence; mais la foule, s'amusant de ce chaos,
vocifere, frappe des pieds, trepigne de plaisir en voyant l'etat auquel
est reduite cette assemblee souveraine. Ce n'est point ainsi que s'etait
fait le 31 mai, lorsque le parti revolutionnaire, ayant a sa tete la
commune, l'etat-major des sections, et un grand nombre de deputes, pour
recevoir et donner le mot d'ordre, entoura la convention d'une foule
muette et armee, et, l'enfermant sans l'envahir, lui fit rendre, avec
une dignite apparente, les decrets qu'il desirait obtenir. Ici, pas
moyen de se faire entendre, ni d'arracher au moins la sanction apparente
des voeux des patriotes. Un canonnier, entoure de fusiliers, monte a la
tribune pour lire le plan d'insurrection. La lecture est a chaque
instant interrompue par des cris, des injures, et par le roulement du
tambour. Un homme veut prendre la parole, et s'adresser a la multitude.
"Mes amis, dit-il, nous sommes tous ici pour la meme cause. Le danger
presse, il faut des decrets: laissez vos representans les rendre." A
bas! a bas! lui crie-t-on pour toute reponse. Le depute Rhul, vieillard
d'un aspect venerable, et montagnard zele, veut dire quelques mots de sa
place, pour essayer d'obtenir du silence, mais on l'interrompt par de
nouvelles vociferations. Romme, homme austere, etranger a
l'insurrection, comme toute la Montagne, mais desirant que les mesures
demandees par le peuple fussent adoptees, et voyant avec peine que cette
epouvantable confusion allait etre sans resultat comme celle du 12
germinal, Romme demande la parole; Duroi la demande aussi pour le meme
motif: ni l'un ni l'autre ne peuvent l'obtenir. Le tumulte recommence,
et dure encore plus d'une heure. Pendant cette scene on apporte une tete
au bout d'une baionnette: on la regarde avec effroi, on ne peut la
reconnaitre. Les uns disent que c'est celle de Freron, d'autres disent
que c'est celle de Feraud. C'etait celle de Feraud, en effet, que des
brigands avaient coupee, et qu'ils avaient placee au bout d'une
baionnette. Ils la promenent dans la salle, au milieu des hurlemens de
la multitude. La fureur contre le president Boissy-d'Anglas recommence;
il est de nouveau en peril; on entoure sa tete de baionnettes, on le
couche en joue de tous cotes, mille morts le menacent.

Il etait deja sept heures du soir; on tremblait dans l'assemblee, on
craignait que cette foule, ou se trouvaient des scelerats, ne se portat
aux dernieres extremites, et n'egorgeat les representans du peuple, au
milieu de l'obscurite de la nuit. Plusieurs membres du centre
engageaient certains montagnards a parler pour exhorter la multitude a
se dissiper. Vernier essaie de dire aux revoltes qu'il est tard, qu'ils
doivent songer a se retirer, qu'ils vont exposer le peuple a manquer de
pain, en troublant les arrivages. "C'est de la tactique, repond la
foule; il y a trois mois que vous nous dites cela." Alors plusieurs voix
s'elevent successivement du sein de la multitude: celle-ci demande la
liberte des patriotes et des deputes arretes; celle-la, la constitution
de 93; une troisieme, l'arrestation de tous les emigres; une foule
d'autres, la permanence des sections, le retablissement de la commune,
un commandant de la force armee parisienne, des visites domiciliaires
pour rechercher les subsistances cachees, les assignats au pair, etc.
L'un de ces hommes, qui parvient a se faire entendre quelques instans,
veut qu'on nomme sur-le-champ le commandant de la force armee
parisienne, et qu'on choisisse Soubrany. Enfin, un dernier, ne sachant
que demander, s'ecrie: _L'arrestation des coquins et des laches!_ et,
pendant une demi-heure, il repete par intervalles: _L'arrestation des
coquins et des laches!_

L'un des meneurs, sentant enfin la necessite de decider quelque chose,
propose de faire descendre les deputes des hautes banquettes, ou ils
sont places, pour les reunir au milieu de la salle et les faire
deliberer. Aussitot on adopte la proposition, on les pousse hors de
leurs sieges, on les fait descendre, on les parque, comme un troupeau,
dans l'espace qui separe la tribune des banquettes inferieures. Des
hommes les entourent, et les enferment en faisant la chaine avec leurs
piques. Vernier remplace au fauteuil Boissy-d'Anglas, accable de
fatigues apres six heures d'une presidence aussi perilleuse. Il est neuf
heures. Une espece de deliberation s'organise; on convient que le peuple
restera couvert, et que les deputes seuls leveront leurs chapeaux en
signe d'approbation ou d'improbation. Les montagnards commencent a
esperer qu'on pourra rendre les decrets, et se disposent a prendre la
parole. Romme, qui l'avait deja prise une fois, demande qu'on ordonne
par un decret l'elargissement des patriotes. Duroi dit que, depuis le 9
thermidor, les ennemis de la patrie ont exerce une reaction funeste;
que les deputes arretes au 12 germinal l'ont ete illegalement, et qu'il
faut prononcer leur rappel. On oblige le president a mettre ces
differentes propositions aux voix; on leve les chapeaux, on crie:
_Adopte, adopte_, au milieu d'un bruit epouvantable, sans qu'on puisse
distinguer si les deputes ont reellement donne leur vote. Goujon succede
a Romme et Duroi, et dit qu'il faut assurer l'execution des decrets; que
les comites ne paraissent point, qu'il importe de savoir ce qu'ils font,
qu'il faut les appeler pour leur demander compte de leurs operations, et
les remplacer par une commission extraordinaire. C'etait la en effet
qu'etait le peril de la journee. Si les comites etaient restes libres
d'agir, ils pouvaient venir delivrer la convention de ses oppresseurs.
Albitte aine trouve que l'on ne met pas assez d'ordre dans la
deliberation, que le bureau n'est pas forme, qu'il en faut former un. On
le compose aussitot. Bourbotte demande l'arrestation des journalistes.
Une voix inconnue s'eleve, et dit que, pour prouver que les patriotes ne
sont pas des cannibales, il faut abolir la peine de mort. "Oui, oui,
s'ecrie-t-on, excepte pour les emigres et les fabricateurs de faux
assignats." On adopte cette proposition dans la meme forme que les
precedentes. Duquesnoy revient a la proposition de Goujon, redemande la
suspension des comites et la nomination d'une commission extraordinaire
de quatre membres. On designe sur-le-champ Bourbotte, Prieur (de la
Marne), Duroi et Duquesnoy lui-meme. Ces quatre deputes acceptent les
fonctions qui leur sont confiees. Quelque perilleuses qu'elles soient,
ils sauront, disent-ils, les remplir, et mourir a leur poste. Ils
sortent pour se rendre aupres des comites, et s'emparer de tous les
pouvoirs. C'etait la le difficile, et toute la journee dependait du
resultat de cette operation.

Il etait neuf heures; ni le comite insurrecteur, ni les comites du
gouvernement ne paraissaient avoir agi pendant cette longue et terrible
journee. Tout ce qu'avait su faire le comite insurrecteur, c'etait de
lancer le peuple sur la convention; mais, comme nous l'avons dit, des
chefs obscurs, tels qu'il en reste aux derniers jours d'un parti,
n'ayant a leur disposition ni la commune, ni l'etat-major des sections,
ni un commandant de la force armee, ni des deputes, n'avaient pu diriger
l'insurrection avec la mesure et la vigueur qui pouvaient la faire
reussir. Ils avaient lance des furieux, qui avaient commis des exces
affreux, mais qui n'avaient rien fait de ce qu'il fallait faire. Aucun
detachement ne fut envoye pour suspendre et paralyser les comites, pour
ouvrir les prisons, et delivrer les hommes energiques dont le secours
eut ete si precieux. On s'etait empare seulement de l'arsenal, que la
gendarmerie des tribunaux, toute composee de la milice de
Fouquier-Tinville, livra aux premiers venus. Pendant ce temps, au
contraire, les comites du gouvernement, entoures et defendus par la
jeunesse doree, avaient employe tous leurs efforts a reunir les
sections. Ce n'etait pas facile avec le tumulte qui regnait, avec
l'effroi qui s'etait empare de beaucoup d'entre elles, et la mauvaise
volonte que manifestaient meme quelques-unes. D'abord ils en avaient
reuni deux ou trois, dont l'effort, comme on l'a vu, avait ete repousse
par les assaillans. Ils etaient parvenus ensuite a en convoquer un plus
grand nombre, grace au zele de la section Lepelletier, autrefois des
Filles-Saint-Thomas, et ils se disposaient vers la nuit a saisir le
moment ou le peuple, fatigue, commencerait a devenir moins nombreux,
pour fondre sur les revoltes et delivrer la convention. Prevoyant bien
que, pendant cette longue oppression, on lui aurait arrache les decrets
qu'elle ne voulait pas rendre, ils avaient pris un arrete par lequel ils
ne reconnaissaient pas pour authentiques les decrets rendus pendant
cette journee. Ces dispositions faites, Legendre, Auguis, Chenier,
Delecloi, Bergoeng et Kervelegan s'etaient rendus a la tete de forts
detachemens, aupres de la convention. Arrives la, ils etaient convenus
de laisser les portes ouvertes, afin que le peuple, presse d'un cote,
put sortir de l'autre. Legendre et Delecloi s'etaient charges ensuite
de penetrer dans la salle, de monter a la tribune au milieu de tous les
dangers, et de sommer les revoltes de se retirer. "S'ils ne cedent pas,
dirent-ils a leurs collegues, chargez, et ne craignez rien pour nous.
Dussions-nous perir dans la melee, avancez toujours."

Legendre et Delecloi penetrerent en effet dans la salle, a l'instant ou
les quatre deputes nommes pour former la commission extraordinaire
allaient sortir. Legendre monte a la tribune, a travers les insultes et
les coups, et prend la parole au milieu des huees: "J'invite
l'assemblee, dit-il, a rester ferme, et les citoyens qui sont ici a
sortir.--A bas! a bas!" s'ecrie-t-on. Legendre et Delecloi sont obliges
de se retirer. Duquesnoy s'adresse alors a ses collegues de la
commission extraordinaire, et les engage a le suivre, afin de suspendre
les comites qui, comme on le voit, dit-il, sont contraires aux
operations de l'assemblee. Soubrany les invite aussi a se hater. Ils
sortent alors tous les quatre, mais ils rencontrent le detachement a la
tete duquel marchent les representans Legendre, Kervelegan et Auguis, et
le commandant de la garde nationale, Raffet. Prieur (de la Marne)
demande a Raffet s'il a recu du president l'ordre d'entrer. "Je ne te
dois aucun compte," lui repond Raffet, et il avance. On somme alors la
multitude de se retirer; le president l'y invite au nom de la loi: elle
repond par des huees. Aussitot on baisse les baionnettes, et on entre;
la foule desarmee cede, mais des hommes armes qui s'y trouvaient meles
resistent un moment; ils sont repousses, et fuient en criant: "A nous
sans-culottes!" Une partie des patriotes revient a ce cri, et charge
avec violence le detachement qui avait penetre. Ils ont un instant
l'avantage; le depute Kervelegan est blesse a la main; les montagnards
Bourbotte, Peyssard, Gaston, crient victoire. Mais le pas de charge
retentit dans la salle exterieure; un renfort considerable arrive, fond
de nouveau sur les insurges, les repousse, les sabre, les poursuit a
coups de baionnettes. Ils fuient, se pressent aux portes, ou escaladent
les tribunes et se sauvent par les fenetres. La salle est enfin evacuee:
il etait minuit.

La convention, delivree des assaillans qui ont porte la violence et la
mort dans son sein, met quelques instans a se remettre. Le calme se
retablit enfin. "Il est donc vrai, s'ecrie un membre, que cette
assemblee, berceau de la republique, a manque encore une fois d'en
devenir le tombeau! Heureusement le crime des conspirateurs est encore
avorte. Mais, representans, vous ne seriez pas dignes de la nation, si
vous ne la vengiez d'une maniere eclatante." On applaudit de toutes
parts, et, comme au 12 germinal, la nuit est employee a punir les
attentats du jour; mais des faits autrement graves appellent des mesures
bien autrement severes. Le premier soin est de rapporter les decrets
proposes et rendus par les revoltes. "Rapporter n'est pas le mot, dit-on
a Legendre qui avait fait cette proposition. La convention n'a pas vote,
n'a pas pu voter, tandis qu'on egorgeait l'un de ses membres. Tout ce
qui a ete fait n'est pas a elle, mais aux brigands qui l'opprimaient, et
a quelques representans coupables qui s'etaient rendus leurs complices."
On declare donc tout ce qui s'est fait comme non avenu. Les secretaires
brulent les minutes des decrets portes par les seditieux. On cherche
ensuite des yeux les deputes qui ont pris la parole pendant cette seance
terrible; on les montre au doigt, on les interpelle avec vehemence. "Il
n'y a plus, s'ecrie Thibaudeau, il n'y a plus d'espoir de conciliation
entre nous et une minorite factieuse. Puisque le glaive est tire, il
faut la combattre, et profiter des circonstances pour ramener a jamais
la paix et la securite dans le sein de cette assemblee. Je demande que
vous decretiez sur-le-champ l'arrestation de ces deputes qui, trahissant
tous leurs devoirs, ont voulu realiser les voeux de la revolte, et les
ont rediges en lois. Je demande que les comites proposent sur-le-champ
les mesures les plus severes contre ces mandataires infideles a leur
patrie et a leurs sermens."

Alors on les designe: c'est Rhul, Romme et Duroi, qui ont demande du
silence pour faire ouvrir la deliberation; c'est Albitte, qui a fait
nommer un bureau; c'est Goujon et Duquesnoy, qui ont demande la
suspension des comites, et la formation d'une commission extraordinaire
de quatre membres; c'est Bourbotte et Prieur (de la Marne), qui ont
accepte, avec Duroi et Duquesnoy, d'etre les membres de cette
commission; c'est Soubrany, que les rebelles ont nomme commandant de
l'armee parisienne; c'est Peyssard, qui a crie victoire pendant
l'action. Duroi, Goujon, veulent parler: on les en empeche, on les
traite d'assassins, on les decrete sur-le-champ, et on demande qu'ils ne
puissent pas s'enfuir, comme la plupart de ceux qui ont ete decretes le
12 germinal. Le president les fait entourer par la gendarmerie, et
conduire a la barre. On cherche Romme, qui tarde a se montrer; Bourdon
le signale du doigt; il est traine a la barre avec ses collegues. Les
vengeances ne s'arretent pas la; on veut atteindre encore tous les
montagnards qui se sont signales par des missions extraordinaires dans
les departemens. "Je demande, s'ecrie une voix, l'arrestation de
Lecarpentier, bourreau de la Manche.... De Pinet aine, s'ecrie une autre
voix, bourreau des habitans de la Biscaye.... De Borie, s'ecrie une
troisieme, devastateur du Midi, et de Fayau, l'un des exterminateurs de
la Vendee." Ces propositions sont decretees aux cris de _vive la
convention! vive la republique!_ "Il ne faut plus de demi-mesures, dit
Tallien. Le but du mouvement d'aujourd'hui etait de retablir les
jacobins et surtout la commune; il faut detruire ce qui en reste; il
faut arreter et Pache et Bouchotte. Ce n'est la que le prelude des
mesures que le comite vous proposera. Vengeance, citoyens, vengeance
contre les assassins de leurs collegues et de la representation
nationale! Profitons de la maladresse de ces hommes qui se croient les
egaux de ceux qui ont abattu le trone, et cherchent a rivaliser avec
eux; de ces hommes qui veulent faire des revolutions, et ne savent faire
que des revoltes. Profitons de leur maladresse, hatons-nous de les
frapper et de mettre ainsi un terme a la revolution." On applaudit, on
adopte la proposition de Tallien. Dans cet entrainement de la vengeance,
des voix denoncent Robert Lindet, que ses vertus et ses services ont
jusqu'ici protege contre les fureurs de la reaction. Lehardi demande
l'arrestation de _ce monstre_; mais tant de voix contraires se font
entendre pour vanter la douceur de Lindet, pour rappeler qu'il a sauve
des communes et des departemens entiers, que l'ordre du jour est adopte.
Apres ces mesures, on ordonne de nouveau le desarmement des terroristes;
on decrete que le quintidi prochain (dimanche 24 mai), les sections
s'assembleront et procederont sur-le-champ _au desarmement des
assassins, des buveurs de sang, des voleurs et des agens de la tyrannie
qui preceda le 9 thermidor_; on les autorise meme a faire arreter ceux
qu'elles croiront devoir traduire devant les tribunaux. On decide en
meme temps que, jusqu'a nouvel ordre, les femmes ne seront plus admises
dans les tribunes. Il etait trois heures du matin. Les comites faisant
annoncer que tout est tranquille dans Paris, on suspend la seance
jusqu'a dix heures.

Telle avait ete cette revolte du 1er prairial. Aucune journee de la
revolution n'avait presente un spectacle si terrible. Si, au 31 mai et
au 9 thermidor, des canons furent braques sur la convention, cependant
le lieu de ses seances n'avait pas encore ete envahi, ensanglante par un
combat, traverse par les balles, et souille par l'assassinat d'un
representant du peuple. Les revolutionnaires, cette fois, avaient agi
avec la maladresse et la violence d'un parti battu depuis longtemps,
sans complices dans le gouvernement dont il est exclu, prive de ses
chefs, et dirige par des hommes obscurs, compromis et desesperes. Sans
savoir se servir de la Montagne, sans l'avertir meme du mouvement, ils
avaient compromis et expose a l'echafaud des deputes integres, etrangers
aux exces de la terreur, attaches aux patriotes par effroi de la
reaction, et n'ayant pris la parole que pour empecher de plus grands
malheurs, et pour hater l'accomplissement de quelques voeux qu'ils
partageaient.

Cependant les revoltes, voyant le sort qui les attendait tous, et
habitues d'ailleurs aux luttes revolutionnaires, n'etaient pas gens a se
disperser tout d'un coup. Ils se reunirent le lendemain a la commune,
s'y proclamerent en insurrection permanente, et tacherent de rassembler
autour d'eux les sections qui leur etaient devouees. Cependant, pensant
que la commune n'etait pas un bon poste, quoiqu'elle fut placee entre le
quartier du Temple et la Cite, ils prefererent etablir le centre de
l'insurrection dans le faubourg Saint-Antoine. Ils s'y transporterent
dans le milieu du jour, et se preparerent a renouveler la tentative de
la veille. Cette fois, ils tacherent d'agir avec plus d'ordre et de
mesure. Ils firent partir trois bataillons parfaitement armes et
organises: c'etaient ceux des sections des Quinze-Vingts, de Montreuil
et de Popincourt, tous trois composes d'ouvriers robustes, et diriges
par des chefs intrepides. Ces bataillons s'avancerent seuls, sans le
concours de peuple qui les accompagnait la veille, rencontrerent des
sections fideles a la convention, mais qui n'etaient pas en force pour
les arreter, et vinrent, dans l'apres-midi, se ranger avec leurs canons
devant le Palais-National. Aussitot les sections Lepelletier, la
Butte-des-Moulins et autres se placerent en face pour proteger la
convention. Cependant si le combat venait a s'engager, il etait douteux,
d'apres l'etat des choses, que la victoire restat aux defenseurs de la
representation nationale. Par surcroit de malheur, les canonniers, qui
dans toutes les sections etaient des ouvriers et de chauds
revolutionnaires, abandonnerent les sections rangees devant le palais,
et allerent se joindre avec leurs pieces aux canonniers de Popincourt,
de Montreuil et des Quinze-Vingts. Le cri _aux armes!_ se fit entendre,
on chargea les fusils de part et d'autre, et tout sembla se preparer
pour un combat sanglant. Le roulement sourd des canons retentit jusque
dans l'assemblee. Beaucoup de membres se leverent pour parler.
"Representans, s'ecrie Legendre, soyez calmes et demeurez a votre poste.
La nature nous a tous condamnes a mort: un peu plus tot, un peu plus
tard, peu importe. De bons citoyens sont prets a vous defendre. En
attendant, la plus belle motion est de garder le silence." L'assemblee
se replaca tout entiere sur ses sieges, et montra ce calme imposant
qu'elle avait deploye au 9 thermidor, et tant d'autres fois dans le
cours de son orageuse session. Pendant ce temps, les deux troupes
opposees etaient en presence, dans l'attitude la plus menacante. Avant
d'en venir aux mains, quelques individus s'ecrierent qu'il etait affreux
a de bons citoyens de s'egorger les uns les autres, qu'il fallait au
moins s'expliquer et essayer de s'entendre. On sortit des rangs, on
exposa ses griefs. Des membres des comites, qui etaient presens,
s'introduisirent dans les bataillons des sections ennemies, leur
parlerent; et voyant qu'on pouvait obtenir beaucoup par les moyens de
conciliation, ils firent demander a l'assemblee douze de ses membres,
pour venir fraterniser. L'assemblee, qui voyait une espece de faiblesse
dans cette demarche, etait peu disposee a y consentir; cependant on lui
dit que ses comites la croyaient utile pour empecher l'effusion du sang.
Les douze membres furent envoyes et se presenterent aux trois sections.
Bientot on rompit les rangs de part et d'autre; on se mela. L'homme peu
cultive et d'une classe inferieure est toujours sensible aux
demonstrations amicales de l'homme que son costume, son langage, ses
manieres, placent au-dessus de lui. Les soldats des trois bataillons
ennemis furent touches, et declarerent qu'ils ne voulaient ni verser le
sang de leurs concitoyens, ni manquer aux egards dus a la convention
nationale. Cependant les meneurs insisterent pour faire entendre leur
petition. Le general Dubois, commandant la cavalerie des sections, et
les douze representans envoyes pour fraterniser, consentirent a
introduire a la barre une deputation des trois bataillons.

Ils la presenterent en effet, et demanderent la parole pour les
petitionnaires. Quelques deputes voulaient la leur refuser; on la leur
accorda cependant. "Nous sommes charges de vous demander, dit l'orateur
de la troupe, la constitution de 93 et la liberte des patriotes." A ces
mots, les tribunes se mirent a huer, et a crier: a bas les jacobins! Le
president imposa silence aux interrupteurs. L'orateur continua, et dit
que les citoyens reunis devant la convention etaient prets a se retirer
dans le sein de leurs familles, mais qu'ils mourraient plutot que
d'abandonner leur poste, si les reclamations du peuple n'etaient pas
ecoutees. Le president repondit avec fermete aux petitionnaires, que la
convention venait de rendre un decret sur les subsistances, et qu'il
allait le leur lire. Il le lut en effet; il ajouta ensuite qu'elle
examinerait leurs propositions, et jugerait dans sa sagesse ce qu'elle
devait decider. Il les invita ensuite aux honneurs de la seance.

Pendant ce temps, les trois sections ennemies etaient toujours
confondues avec les autres. On leur dit que leurs petitionnaires
venaient d'etre recus, que leurs propositions seraient examinees, qu'il
fallait attendre la decision de la convention. Il etait onze heures;
les trois bataillons se voyaient entoures de l'immense majorite des
habitans de la capitale; l'heure d'ailleurs etait fort avancee, surtout
pour des ouvriers, et ils prirent le parti de se retirer dans leurs
faubourgs.

Cette seconde tentative n'avait donc pas mieux reussi aux patriotes; ils
n'en resterent pas moins rassembles dans les faubourgs, conservant leur
attitude hostile, et ne se desistant point encore des demandes qu'ils
avaient faites. La convention, des le 3 au matin, rendit plusieurs
decrets que reclamait la circonstance. Pour mettre plus d'unite et
d'energie dans l'emploi de ces moyens, elle donna la direction de la
force armee a trois representans, Gilet, Aubry et Delmas, et les
autorisa a employer la voie des armes pour assurer la tranquillite
publique; elle punit de six mois de prison quiconque battrait le tambour
sans ordre, et de mort quiconque battrait la generale sans y etre
autorise par les representans du peuple. Elle ordonna la formation d'une
commission militaire, pour juger et faire executer sur-le-champ tous les
prisonniers faits aux rebelles pendant la journee du 1er prairial. Elle
convertit en decret d'accusation le decret d'arrestation rendu contre
Duquesnoy, Duroi, Bourbotte, Prieur (de la Marne), Romme, Soubrany,
Goujon, Albitte aine, Peyssard, Lecarpentier (de la Manche), Pinet aine,
Borie et Fayau. Elle rendit la meme decision a l'egard des deputes
arretes les 12 et 16 germinal, et enjoignit a ses comites de lui
presenter un rapport sur le tribunal qui devrait juger les uns et les
autres.

Les trois representans se haterent de reunir a Paris les troupes qui
etaient repandues dans les environs pour proteger l'arrivage des grains;
ils firent rester sous les armes les sections devouees a la convention,
et s'entourerent des nombreux jeunes gens qui n'avaient pas quitte les
comites pendant toute l'insurrection. La commission militaire entra en
exercice le jour meme; le premier individu qu'elle jugea fut l'assassin
de Feraud, qui avait ete arrete la veille; elle le condamna a mort, et
ordonna son execution pour l'apres-midi meme du 3. On conduisit en effet
le condamne a l'echafaud: mais les patriotes etaient avertis;
quelques-uns des plus determines s'etaient reunis autour du lieu du
supplice, ils fondirent sur l'echafaud, disperserent la gendarmerie,
delivrerent le patient, et le conduisirent dans le faubourg. Des la nuit
meme, ils appelerent a eux tous les patriotes qui etaient dans Paris, et
se preparerent a se retrancher dans le faubourg Saint-Antoine. Ils se
mirent sous les armes, braquerent leurs canons sur la place de la
Bastille, et attendirent ainsi les consequences de cette action
audacieuse.

Aussitot que cet evenement fut connu de la convention, elle decreta que
le faubourg Antoine serait somme de remettre le condamne, de rendre ses
armes et ses canons, et, qu'en cas de refus, il serait aussitot
bombarde. Dans ce moment, en effet, les forces qui etaient reunies
permettaient a la convention de prendre un langage plus imperieux. Les
trois representans etaient parvenus a rassembler trois ou quatre mille
hommes de troupes de ligne; ils avaient plus de vingt mille hommes des
sections armees, a qui la crainte de voir renaitre la terreur donnait
beaucoup de courage, et enfin la troupe devouee des jeunes gens.
Sur-le-champ ils confierent au general Menou le commandement de ces
forces reunies, et se preparerent a marcher sur le faubourg. Ce jour
meme, 4 prairial (23 mai), tandis que les representans s'avancaient, la
jeunesse doree avait voulu faire une bravade, et s'etait portee la
premiere vers la rue Saint-Antoine. Mille ou douze cents individus
composaient cette troupe temeraire. Les patriotes les laisserent
s'engager sans leur opposer de resistance, et les envelopperent ensuite
de toutes parts. Bientot ces jeunes gens virent sur leurs derrieres les
redoutables bataillons du faubourg, ils apercurent aux fenetres une
multitude de femmes irritees, pretes a faire pleuvoir sur eux une grele
de pierres, et ils crurent qu'ils allaient payer cher leur imprudente
bravade. Heureusement pour eux, la force armee s'approchait; d'ailleurs
les habitans du faubourg ne voulurent pas les egorger; ils les
laisserent sortir de leur quartier, apres en avoir chatie quelques-uns.
Dans ce moment, le general Menou s'avanca avec vingt mille hommes; il
fit occuper toutes les issues du faubourg, et surtout celles qui
communiquaient avec les sections patriotes. Il fit braquer les canons et
sommer les revoltes. Une deputation se presenta, et vint recevoir son
ultimatum, qui consistait a exiger la remise des armes et de l'assassin
de Feraud. Les manufacturiers et tous les gens paisibles et riches du
faubourg, craignant un bombardement, s'empresserent d'user de leur
influence sur la population, et deciderent les trois sections a rendre
leurs armes. En effet, celles de Popincourt, des Quinze-Vingts et de
Montreuil remirent leurs canons, et promirent de chercher le coupable,
qui avait ete enleve. Le general Menou revint triomphant avec les canons
du faubourg, et des cet instant la convention n'eut plus rien a craindre
du parti patriote. Abattu pour toujours, il ne figure plus desormais que
pour essuyer des vengeances.

La commission militaire commenca sur-le-champ a juger tous les
prisonniers qu'on avait pu saisir; elle condamna a mort des gendarmes
qui s'etaient ranges avec les rebelles, des ouvriers, des marchands,
membres des comites revolutionnaires, saisis en flagrant delit le 1er
prairial. Dans toutes les sections, le desarmement des patriotes et
l'arrestation des individus les plus signales commencerent; et, comme un
jour ne suffisait pas pour cette operation, la permanence fut accordee
aux sections pour la continuer.

Mais ce n'etait pas seulement a Paris que le desespoir des patriotes
faisait explosion. Il eclatait dans le Midi par des evenemens non moins
malheureux. On les a vus refugies a Toulon au nombre de sept a huit
mille, entourer plusieurs fois les representans, leur arracher des
prisonniers accuses d'emigration, et tacher d'entrainer dans leur
revolte les ouvriers de l'arsenal, la garnison et les equipages des
vaisseaux. L'escadre etait prete a mettre a la voile, et ils voulaient
l'en empecher. Les equipages des vaisseaux arrives de Brest, et reunis a
la division de Toulon pour l'expedition qu'on meditait, leur etaient
tout a fait opposes; mais ils pouvaient compter sur les marins
appartenant au port de Toulon. Ils choisirent pour agir a peu pres les
memes epoques que les patriotes de Paris. Le representant Charbonnier,
qui avait demande un conge, etait accuse de les diriger secretement. Ils
s'insurgerent le 25 floreal (14 mai), marcherent sur la commune de
Soulies, s'emparerent de quinze emigres prisonniers, revinrent
triomphans a Toulon, et consentirent cependant a les rendre aux
representans. Mais, les jours suivans, ils se revolterent de nouveau,
souleverent les ouvriers de l'arsenal, s'emparerent des armes qu'il
renfermait, et entourerent le representant Brunel, pour lui faire
ordonner l'elargissement des patriotes. Le representant Nion, qui etait
sur la flotte, accourut; mais la sedition etait victorieuse. Les deux
representans furent obliges de signer l'ordre d'elargissement. Brunel,
desespere d'avoir cede, se brula la cervelle; Nion se refugia sur la
flotte. Alors les revoltes songerent a marcher sur Marseille, pour
soulever, disaient-ils, tout le Midi. Mais les representans en mission a
Marseille firent placer une compagnie d'artillerie sur la route, et
prirent toutes les precautions pour empecher l'execution de leurs
projets. Le 1er prairial ils etaient maitres dans Toulon, sans pouvoir,
il est vrai, s'etendre plus loin, et tachaient de gagner les equipages
de l'escadre, dont une partie resistait, tandis que l'autre, toute
composee de marins provencaux, paraissait decidee a se reunir a eux.

Le rapport de ces evenemens fut fait a la convention le 8 prairial; il
ne pouvait manquer de provoquer un nouveau dechainement contre les
montagnards et les patriotes. On dit que les evenemens de Toulon et de
Paris etaient concertes; on accusa les deputes montagnards d'en etre les
organisateurs secrets, et on se livra contre eux a de nouvelles
fureurs. Sur-le-champ on ordonna l'arrestation de Charbonnier, Escudier,
Ricord et Salicetti, accuses tous quatre d'agiter le Midi. Les deputes
mis en accusation le 1er prairial, et dont les juges n'etaient pas
encore choisis, furent en butte a un nouveau redoublement de severite.
Sans aucun egard pour leur qualite de representans du peuple, on les
defera a la commission militaire chargee de juger les fauteurs et
complices de l'insurrection du 1er prairial. Il n'y eut d'excepte que le
vieux Rhul, dont plusieurs membres attesterent la sagesse et les vertus.
On envoya au tribunal d'Eure-et-Loir l'ex-maire Pache, son gendre
Audouin, l'ancien ministre Bouchotte, ses adjoints Daubigny et
Hassenfratz; enfin les trois agens principaux de la police de
Robespierre, Heron, Marchand et Clemence. Il semblait que la deportation
prononcee contre Billaud, Collot et Barrere, eut acquis force de chose
jugee; point du tout. Dans ces jours de rigueur on trouva la peine trop
douce: on decida qu'il fallait les juger de nouveau et les envoyer
devant le tribunal de la Charente-Inferieure, pour leur faire subir la
mort, destinee a tous les chefs de la revolution. Jusqu'ici les membres
restans des anciens comites paraissaient pardonnes; les eclatans
services de Carnot, de Robert Lindet et de Prieur (de la Cote-d'Or),
avaient semble les proteger contre leurs ennemis: ils furent denonces
avec une affreuse violence par le girondin Henri Lariviere. Robert
Lindet, quoique defendu par une foule de membres qui connaissaient et
son merite et ses services, fut neanmoins frappe d'arrestation. Carnot a
_organise la victoire_, s'ecrierent une foule de voix; les reacteurs
furieux n'oserent pas decreter le vainqueur de la coalition. On ne dit
rien sur Prieur (de la Cote-d'Or). Quant aux membres de l'ancien comite
de surete generale, qui n'etaient pas encore arretes, ils le furent
tous. David, que son genie avait fait absoudre, fut arrete avec Jagot,
Elie Lacoste, Lavicomterie, Dubarran et Bernard (de Saintes). On ne fit
d'exception que pour Louis (du Bas-Rhin), dont l'humanite etait trop
connue. Enfin le rapport deja ordonne contre tous ceux qui avaient
rempli des missions, et qu'on appelait les proconsuls, fut demande
sur-le-champ. On commenca a proceder contre d'Artigoyte, Mallarme,
Javognes, Sergent, Monestier, Lejeune, Allard, Lacoste et Baudot. On se
preparait a passer successivement en revue tous ceux qui avaient ete
charges de missions quelconques. Ainsi aucun des chefs de ce
gouvernement qui avait sauve la France n'etait pardonne: membres des
comites, deputes en mission, subissaient la loi commune. On epargnait le
seul Carnot, que l'estime des armees commandait de menager; mais on
frappait Lindet, citoyen tout aussi utile et plus genereux, mais que
des victoires ne protegeaient pas contre la lachete des reacteurs.

Certes, il n'etait pas besoin de tels sacrifices pour satisfaire les
manes du jeune Feraud; il suffisait des honneurs touchans rendus a sa
memoire. La convention decreta pour lui une seance funebre. La salle fut
decoree en noir; tous les representans s'y rendirent en grand costume et
en deuil. Une musique douce et lugubre ouvrit la seance; Louvet prononca
ensuite l'eloge du jeune representant, si devoue, si courageux, si tot
enleve a son pays. Un monument fut vote pour immortaliser son heroisme.
On profita de cette occasion pour ordonner une fete commemorative en
l'honneur des girondins. Rien n'etait plus juste. Des victimes aussi
illustres, quoiqu'elles eussent compromis leur pays, meritaient des
hommages; mais il suffisait de jeter des fleurs sur leurs tombes, il n'y
fallait pas du sang. Cependant on en repandit des flots; car aucun
parti, meme celui qui prend l'humanite pour devise, n'est sage dans sa
vengeance. Il semblait en effet que, non contente de ses pertes, la
convention voulut elle-meme y en ajouter de nouvelles. Les deputes
accuses, traduits d'abord au chateau du Taureau pour prevenir toute
tentative en leur faveur, furent amenes a Paris, et leur proces instruit
avec la plus grande activite. Le vieux Rhul, qu'on avait seul excepte du
decret d'accusation, ne voulait pas de ce pardon; il croyait la liberte
perdue, et il se donna la mort d'un coup de poignard. Emus par tant de
scenes funebres, Louvet, Legendre, Freron, demanderent le renvoi a leurs
juges naturels des deputes traduits devant la commission; mais Revere,
ancien terroriste, devenu royaliste fougueux, Bourdon (de l'Oise),
implacable comme un homme qui avait eu peur, insisterent pour le decret,
et le firent maintenir.

Les deputes furent traduits devant la commission le 29 prairial (17
juin). Malgre les recherches les plus soigneuses, on n'avait decouvert
aucun fait qui prouvat leur connivence secrete avec les revoltes. Il
etait difficile en effet qu'on en decouvrit, car ils ignoraient le
mouvement; ils ne se connaissaient meme pas les uns les autres;
Bourbotte seul connaissait Goujon, pour l'avoir rencontre dans une
mission aux armees. Il etait prouve seulement que, l'insurrection
accomplie, ils avaient voulu faire legaliser quelques-uns des voeux du
peuple. Ils furent neanmoins condamnes, car une commission militaire, a
laquelle un gouvernement envoie des accuses importans, ne sait jamais
les lui renvoyer absous. Il n'y eut d'acquitte que Forestier. On l'avait
joint aux condamnes, quoiqu'il n'eut pas fait une seule motion pendant
la fameuse seance. Peyssard, qui avait seulement pousse un cri pendant
le combat, fut condamne a la deportation. Romme, Goujon, Duquesnoy,
Duroi, Bourbotte, Soubrany, furent condamnes a mort. Romme etait un
homme simple et austere; Goujon etait jeune, beau, et doue de qualites
heureuses; Bourbotte, aussi jeune que Goujon, joignait a un rare courage
l'education la plus soignee; Soubrany etait un ancien noble, sincerement
devoue a la cause de la revolution. A l'instant ou on leur prononca leur
arret, ils remirent au greffier des lettres, des cachets et des
portraits destines a leurs familles. On les fit retirer ensuite pour les
deposer dans une salle particuliere avant de les conduire a l'echafaud.
Ils s'etaient promis de n'y pas arriver. Il ne leur restait qu'un
couteau et une paire de ciseaux, qu'ils avaient caches dans la doublure
de leurs vetemens. En descendant l'escalier, Romme se frappe le premier,
et craignant de se manquer, se frappe plusieurs fois encore, au coeur,
au cou, au visage. Il transmet le couteau a Goujon, qui, d'une main
assuree, se porte un coup mortel, et tombe sans vie. Des mains de
Goujon, l'arme liberatrice passe a celles de Duquesnoy, Duroi, Bourbotte
et Soubrany. Malheureusement Duroi, Bourbotte, Soubrany, ne reussissent
pas a se porter des atteintes mortelles; ils sont traines tout sanglans
a l'echafaud. Soubrany, noye dans son sang, conservait neanmoins, malgre
ses douleurs, le calme et l'attitude fiere qu'on avait toujours
remarques en lui. Duroi etait desespere de s'etre manque: "Jouissez,
s'ecriait-il, jouissez de votre triomphe, messieurs les royalistes."
Bourbotte avait conserve toute la serenite de la jeunesse; il parlait
avec une imperturbable tranquillite au peuple. A l'instant ou il allait
recevoir le coup fatal, on s'apercut que le couteau n'avait pas ete
remonte; il fallut disposer l'instrument: il employa ce temps a proferer
encore quelques paroles. Il assurait que nul ne mourait plus devoue a
son pays, plus attache a son bonheur et a sa liberte. Il y avait peu de
spectateurs a cette execution: le temps du fanatisme politique etait
passe; on ne tuait plus avec cette fureur qui autrefois rendait
insensible. Tous les coeurs furent souleves en apprenant les details de
ce supplice, et les thermidoriens en recueillirent une honte meritee.
Ainsi, dans cette longue succession d'idees contraires, toutes eurent
leurs victimes; les idees meme de clemence, d'humanite, de
reconciliation, eurent leurs holocaustes; car, dans les revolutions,
aucune ne peut rester pure de sang humain.

Le parti montagnard se trouvait ainsi entierement detruit. Les patriotes
venaient d'etre vaincus a Toulon. Apres un combat assez sanglant, livre
sur la route de Marseille, ils avaient ete obliges de rendre les armes,
et de livrer la place sur laquelle ils esperaient s'appuyer pour
soulever la France. Ils n'etaient donc plus un obstacle, et, comme
d'usage, leur chute amena encore celle de quelques institutions
revolutionnaires. Le celebre tribunal, presque reduit, depuis la loi du
8 nivose, a un tribunal ordinaire, fut definitivement aboli. Tous les
accuses furent rendus aux tribunaux criminels jugeant d'apres la
procedure de 1791; les conspirateurs seuls devaient etre juges d'apres
la procedure du 8 nivose, et sans recours en cassation. Le mot
revolutionnaire, applique aux institutions et aux etablissemens, fut
supprime. Les gardes nationales furent reorganisees sur l'ancien pied;
les ouvriers, les domestiques, les citoyens peu aises, le peuple enfin,
en furent exclus; et le soin de la tranquillite publique se trouva ainsi
confie de nouveau a la classe qui avait le plus d'interet a la
maintenir. A Paris, la garde nationale, organisee par bataillons, par
brigades, et commandee alternativement par chaque chef de brigade, fut
mise sous les ordres du comite militaire. Enfin la concession la plus
desiree par les catholiques, la restitution des eglises, leur fut
accordee; on les leur rendit, a la charge par eux de les entretenir a
leurs frais. Du reste, cette mesure, quoiqu'elle fut un resultat de la
reaction, etait appuyee par les esprits les plus sages. On la regardait
comme propre a calmer les catholiques, qui ne croiraient pas avoir
recouvre la liberte du culte tant qu'ils n'auraient pas leurs anciens
edifices pour en celebrer les ceremonies.

Les discussions de finance, interrompues par les evenemens de prairial,
etaient toujours les plus urgentes et les plus penibles. L'assemblee y
etait revenue aussitot que le calme avait ete retabli; elle avait de
nouveau decrete qu'il n'y aurait qu'un seul pain, afin d'oter au peuple
l'occasion d'accuser le luxe des riches; elle avait ordonne des
recensemens de grains, pour assurer le superflu de chaque departement a
l'approvisionnement des armees et des grandes communes; enfin elle avait
rapporte le decret qui permettait le libre commerce de l'or et de
l'argent. Ainsi l'urgence des circonstances l'avait ramenee a
quelques-unes de ces mesures revolutionnaires contre lesquelles on etait
si fort dechaine. L'agiotage avait ete porte au dernier degre de fureur.
Il n'y avait plus de boulangers, de bouchers, d'epiciers en titre; tout
le monde achetait et revendait du pain, de la viande, des epices, des
huiles, etc. Les greniers et les caves etaient remplis de marchandises
et de comestibles, sur lesquels tout le monde speculait. On vendait, au
Palais-Royal, du pain blanc a 25 ou 30 francs la livre. Les regrattiers
se precipitaient sur les marches, et achetaient les fruits et les
legumes qu'apportaient les gens de la campagne, pour les faire rencherir
sur-le-champ. On allait acheter d'avance les recoltes en vert et pendant
par racine, ou les troupeaux de bestiaux, pour speculer ensuite sur
l'augmentation des prix. La convention defendit aux marchands
regrattiers de se presenter dans les marches avant une certaine heure.
Elle fut obligee de decreter que les bouchers patentes pourraient seuls
acheter des bestiaux; que les recoltes ne pourraient etre achetees avant
la moisson. Ainsi tout etait bouleverse; tous les individus, meme les
plus etrangers aux speculations de commerce, etaient a l'affut de chaque
variation de l'assignat pour faire subir la perte a autrui, et
recueillir eux-memes la plus-value d'une denree ou d'une marchandise.

On a vu qu'entre les deux projets de reduire l'assignat au cours, ou de
percevoir l'impot en nature, la convention avait prefere celui qui
consistait a vendre les biens sans encheres, et trois fois la valeur de
1790. C'etait, comme on a dit, le seul moyen de les vendre, car
l'enchere faisait toujours monter les biens a proportion de la baisse de
l'assignat, c'est-a-dire a un prix auquel le public ne pouvait pas
atteindre. Aussitot la loi rendue, la quantite des soumissions fut
extraordinaire. Des qu'on sut qu'il suffisait de se presenter le premier
pour ne payer les biens que trois fois la valeur de 1790, en assignats,
on accourut de toutes parts. Pour certains biens on vit jusqu'a
plusieurs centaines de soumissions; a Charenton, il en fut fait trois
cent soixante pour un domaine provenant des Peres de la Merci; il en
fut fait jusqu'a cinq cents pour un autre. On encombrait les hotels des
districts. De simples commis, des gens sans fortune, mais dans les mains
desquels se trouvaient momentanement des sommes d'assignats, couraient
soumissionner les biens. Comme ils n'etaient tenus de payer sur-le-champ
qu'un sixieme, et le reste dans plusieurs mois, ils achetaient avec des
sommes minimes des biens considerables, pour les revendre avec benefice
a ceux qui s'etaient moins hates. Grace a cet empressement, des domaines
que les administrateurs ne savaient pas etre devenus proprietes
nationales, etaient signales comme tels. Le plan de Bourdon (de l'Oise)
avait donc un plein succes, et on pouvait esperer que bientot une grande
partie des biens serait vendue, et que les assignats seraient ou retires
ou releves. Il est vrai que la republique faisait, sur ces ventes, des
pertes qui, a les calculer numeriquement, etaient considerables.
L'estimation de 1790, fondee sur le revenu apparent, etait souvent
inexacte, car les biens du clerge et tous ceux de l'ordre de Malte
etaient loues a tres bas prix; les fermiers payaient le surplus du prix
en pots-de-vin, qui s'elevaient souvent a quatre fois le prix du bail.
Une terre affermee ostensiblement 1,000 francs en rapportait en realite
4,000; d'apres l'estimation de 1790, cette terre etait portee a 25,000
francs de valeur, elle devait etre payee 75,000 fr. en assignats, qui ne
valaient en realite que 7,500 fr. A Honfleur, des magasins a sel, dont
la construction avait coute plus de 400,000 livres, allaient se vendre
en realite 22,500 livres. D'apres ce calcul, la perte etait grande; mais
il fallait s'y resigner, sauf a la rendre moindre en exigeant quatre ou
cinq fois la valeur de 1790, au lieu de trois fois seulement.

Rewbell et une foule de deputes ne comprirent pas cela; ils ne virent
que la perte apparente. Ils pretendirent qu'on gaspillait les tresors de
la republique, et qu'on la privait de ses ressources. Il s'eleva des
cris de toutes parts. Ceux qui n'entendaient pas la question, et ceux
qui voyaient disparaitre avec peine les biens des emigres, se
coaliserent pour faire suspendre le decret. Balland et Bourdon (de
l'Oise) le defendirent avec chaleur; ils ne surent pas donner la raison
essentielle, c'est qu'il ne fallait pas demander des biens plus que les
acheteurs n'en pouvaient donner, mais ils dirent, ce qui etait vrai, que
la perte numerique n'etait pas aussi grande qu'elle le paraissait en
effet; que 75,000 francs en assignats ne valaient que 7,500 francs en
numeraire, mais que le numeraire avait deux fois plus de valeur
qu'autrefois, et que 7,500 francs representaient certainement 15 ou
20,000 francs de 1790; ils dirent que la perte actuelle etait balancee
par l'avantage qu'on avait de terminer sur-le-champ cette catastrophe
financiere, de retirer ou de relever les assignats, de faire cesser
l'agiotage sur les marchandises en appelant le papier sur les terres, de
livrer immediatement la masse des biens nationaux a l'industrie
individuelle, et enfin d'oter toute esperance aux emigres.

On suspendit neanmoins le decret. On ordonna aux administrations de
continuer a recevoir les soumissions, pour que tous les biens nationaux
fussent ainsi denonces par l'interet individuel, et que l'on put en
dresser un etat plus exact. Quelques jours apres, on rapporta
tout-a-fait le decret, et on decida que les biens continueraient a etre
vendus aux encheres.

Ainsi, apres avoir entrevu le moyen de faire, cesser la crise, on
l'abandonna, et on retomba dans l'epouvantable detresse d'ou on aurait
pu sortir. Cependant, puisqu'on ne faisait rien pour relever les
assignats, on ne pouvait pas rester dans l'affreux mensonge de la valeur
nominale, qui ruinait la republique et les particuliers payes en papier.
Il fallait revenir a la proposition, deja faite, de reduire les
assignats. On avait rejete la proposition de les reduire au cours de
l'argent, parce que les Anglais, disait-on, regorgeant de numeraire,
seraient maitres du cours; on n'avait pas voulu les reduire au cours du
ble, parce que le prix des grains avait considerablement augmente; on
avait refuse de prendre le temps pour echelle, et de reduire chaque mois
le papier d'une certaine valeur, parce que c'etait, disait-on, le
demonetiser et faire banqueroute. Toutes ces raisons etaient frivoles;
car, soit qu'on choisit l'argent, le ble, ou le temps, pour determiner
la reduction du papier, on le demonetisait egalement. La banqueroute ne
consistait pas a reduire la valeur de l'assignat entre particuliers, car
cette reduction avait deja eu lieu de fait, et la reconnaitre, ce
n'etait qu'empecher les vols; la banqueroute eut consiste plutot dans le
retablissement de la vente des biens aux encheres. Ce que la republique
avait promis, en effet, ce n'etait pas que les assignats valussent telle
ou telle somme entre particuliers (cela ne dependait pas d'elle), mais
qu'ils procurassent telle quantite de biens; or, en etablissant
l'enchere, l'assignat ne procurait plus une certaine quantite de biens;
il devenait impuissant a l'egard des biens comme a l'egard des denrees;
il subissait la meme baisse par l'effet de la concurrence.

On chercha une autre mesure que l'argent, le ble ou le temps, pour
reduire l'assignat; on choisit la quantite des emissions. Il est vrai,
en principe, que l'augmentation du numeraire en circulation fait
augmenter proportionnellement le prix de tous les objets. Or, si un
objet avait valu un franc, lorsqu'il y avait deux milliards de
numeraire en circulation, il devait valoir deux francs lorsqu'il y avait
quatre milliards de numeraire, trois lorsqu'il y en avait six, quatre
lorsqu'il y en avait huit, cinq lorsqu'il y en avait dix. En supposant
que la circulation actuelle des assignats s'elevat a dix milliards, il
fallait payer aujourd'hui cinq fois plus que lorsqu'il n'y avait que 2
milliards. On etablit une echelle de proportion, a partir de l'epoque ou
il n'y avait que 2 milliards d'assignats en circulation, et on decida
que, dans tout paiement fait en assignats, on ajouterait un quart en sus
par chaque 500 millions ajoutes a la circulation. Ainsi, une somme de
2,000 francs stipulee lorsqu'il y avait 2 milliards en circulation,
serait payee, lorsqu'il y en avait 2 milliards 500 millions, 2,500
francs; lorsqu'il y en avait 3 milliards, elle serait payee 3,000
francs; aujourd'hui enfin qu'il y en avait 10 milliards, elle devrait
etre payee 10,000 francs.

Ceux qui regardaient la demonetisation comme une banqueroute n'auraient
pas du etre rassures par cette mesure, car, au lieu de demonetiser dans
la proportion de l'argent, du ble ou du temps, on demonetisait dans
celle des emissions, ce qui revenait au meme, a un inconvenient pres qui
se trouvait de plus ici. Grace a la nouvelle echelle, chaque emission
allait diminuer d'une quantite certaine et connue la valeur de
l'assignat. En emettant 500 millions, l'etat allait enlever au porteur
de l'assignat un quart, un cinquieme, un sixieme, etc., de ce qu'il
possedait.

Cependant cette echelle, qui avait ses inconveniens aussi bien que
toutes les autres reductions au cours de l'argent ou du ble, aurait du
etre au moins appliquee a toutes les transactions; mais on ne l'osa pas:
on l'appliqua d'abord a l'impot et a son arriere. On promit de
l'appliquer aux fonctionnaires publics, quand le nombre en aurait ete
reduit, et aux rentiers de l'etat, quand les premieres rentrees de
l'impot, d'apres la nouvelle echelle, permettraient de les payer sur le
meme pied. On n'osa pas faire profiter de l'echelle les creanciers de
toute espece, les proprietaires de maisons de ville ou de campagne, les
proprietaires d'usines, etc. Il n'y eut de favorises que les
proprietaires de fonds territoriaux. Les fermiers, faisant sur les
denrees des profits excessifs, et ne payant, au moyen des assignats, que
le dixieme ou le douzieme du prix de leur bail, furent contraints
d'acquitter leur fermage d'apres l'echelle nouvelle. Ils devaient
fournir une quantite d'assignats proportionnee a la quantite emise
depuis le moment ou leur bail avait ete passe.

Telles furent les mesures par lesquelles on essaya de diminuer
l'agiotage, et de faire cesser le desordre des valeurs. Elles
consisterent, comme on voit, a defendre aux speculateurs de devancer
les consommateurs dans l'achat des comestibles et des denrees, et a
proportionner les paiemens en assignats a la quantite de papier en
circulation.

La cloture des Jacobins en brumaire avait commence la ruine des
patriotes, l'evenement du 12 germinal l'avait avancee, mais celui de
prairial l'acheva. La masse des citoyens qui leur etaient opposes, non
par royalisme, mais par crainte d'une nouvelle terreur, etaient plus
dechaines que jamais, et les poursuivaient avec la derniere rigueur. On
enfermait, on desarmait tous les hommes qui avaient servi chaudement la
revolution. On exercait, a leur egard, des actes aussi arbitraires
qu'envers les anciens suspects. Les prisons se remplissaient comme avant
le 9 thermidor, mais elles se remplissaient de revolutionnaires. Le
nombre des detenus ne s'elevait pas, comme alors, a pres de cent mille
individus, mais a vingt ou vingt-cinq mille. Les royalistes
triomphaient. Le desarmement ou l'emprisonnement des patriotes, le
supplice des deputes montagnards, la procedure commencee contre une
foule d'autres, la suppression du tribunal revolutionnaire, la
restitution des eglises au culte catholique, la recomposition des gardes
nationales, etaient autant de mesures qui les remplissaient de joie et
d'esperance. Ils se flattaient que bientot ils obligeraient la
revolution a se detruire elle-meme, et qu'on verrait la republique
enfermer ou mettre a mort tous les hommes qui l'avaient fondee. Pour
accelerer ce mouvement, ils intriguaient dans les sections, ils les
excitaient contre les revolutionnaires, et les portaient aux derniers
exces. Une foule d'emigres rentraient, ou avec de faux passeports, ou
sous pretexte de demander leur radiation. Les administrations locales,
renouvelees depuis le 9 thermidor, et remplies d'hommes ou faibles ou
ennemis de la republique, se pretaient a tous les mensonges officieux
qu'on exigeait d'elles; tout ce qui tendait a adoucir le sort de ce
qu'on appelait les victimes de la terreur leur semblait permis, et elles
fournissaient ainsi a une foule d'ennemis de leur pays le moyen d'y
rentrer pour le dechirer. A Lyon et dans tout le Midi, les agens
royalistes continuaient a reparaitre secretement; les compagnies de
Jesus et du Soleil avaient commis de nouveaux massacres. Dix mille
fusils, destines a l'armee des Alpes, avaient ete inutilement distribues
a la garde nationale de Lyon; elle ne s'en etait pas servie, et avait
laisse egorger, le 25 prairial (13 juin), une foule de patriotes. La
Saone et le Rhone avaient de nouveau roule des cadavres. A Nimes,
Avignon, Marseille, les memes massacres eurent lieu. Dans cette derniere
ville on s'etait porte au fort Saint-Jean, et on y avait renouvele les
horreurs de septembre contre les prisonniers.

Le parti dominant de la convention, compose des thermidoriens et des
girondins, tout en se defendant contre les revolutionnaires, suivait de
l'oeil les royalistes, et sentait la necessite de les comprimer. Il fit
decreter sur-le-champ que la ville de Lyon serait desarmee par un
detachement de l'armee des Alpes, et que les autorites, qui avaient
laisse massacrer les patriotes, seraient destituees. Il fut enjoint en
meme temps aux comites civils des sections, de reviser les listes de
detention, et d'ordonner l'elargissement de ceux qui etaient enfermes
sans des motifs suffisans. Aussitot les sections, excitees par les
intrigans royalistes, se souleverent; elles vinrent adresser des
petitions menacantes a la convention, et dirent que le comite de surete
generale elargissait les terroristes, et leur rendait des armes. Les
sections de Lepelletier et du Theatre-Francais (Odeon), toujours les
plus ardentes contre les revolutionnaires, demanderent si on voulait
relever la faction abattue, et si c'etait pour faire oublier le
terrorisme qu'on venait parler de royalisme a la France.

A ces petitions, souvent peu respectueuses, les interesses au desordre
ajoutaient les bruits les plus capables d'agiter les esprits. C'etait
Toulon qui avait ete livre aux Anglais; c'etaient le prince de Conde et
les Autrichiens qui allaient entrer par la Franche-Comte, tandis que les
Anglais penetreraient par l'Ouest; c'etait Pichegru qui etait mort;
c'etaient les subsistances qui allaient manquer parce qu'on voulait les
rendre au commerce libre; c'etait enfin une reunion des comites qui,
effrayes des dangers publics, avaient delibere de retablir le regime de
la terreur. Les journaux voues au royalisme excitaient, fomentaient tous
ces bruits; et, au milieu de cette agitation generale, on pouvait dire
veritablement que le regne de l'anarchie etait venu. Les thermidoriens
et les contre-revolutionnaires se trompaient quand ils appelaient
anarchie le regime qui avait precede le 9 thermidor: ce regime avait ete
une dictature epouvantable; mais l'anarchie avait commence depuis que
deux factions, a peu pres egales en forces, se combattaient sans que le
gouvernement fut assez fort pour les vaincre.




CHAPITRE XXX.


SITUATION DES ARMEES AU NORD ET SUR LE RHIN, AUX ALPES ET AUX PYRENEES
VERS LE MILIEU DE L'AN III.--PREMIERS PROJETS DE TRAHISON DE
PICHEGRU.--ETAT DE LA VENDEE ET DE LA BRETAGNE.--INTRIGUES ET PLANS DES
ROYALISTES.--RENOUVELLEMENT DES HOSTILITES SUR QUELQUES POINTS DES PAYS
PACIFIES.--EXPEDITION DE QUIBERON.--DESTRUCTION DE L'ARMEE ROYALISTE PAR
HOCHE.--CAUSE DU PEU DE SUCCES DE CETTE TENTATIVE.--PAIX AVEC
L'ESPAGNE.--PASSAGE DU RHIN PAR LES ARMEES FRANCAISES.

La situation des armees avait peu change, et quoique une moitie de la
belle saison fut ecoulee, il ne s'etait passe aucun evenement important.
Moreau avait recu le commandement de l'armee du Nord, campee en
Hollande; Jourdan, celui de l'armee de Sambre-et-Meuse, placee sur le
Rhin, vers Cologne; Pichegru, celui de l'armee du Rhin, cantonnee depuis
Mayence jusqu'a Strasbourg. Les troupes etaient dans une penurie qui
n'avait fait que s'augmenter par le relachement de tous les ressorts du
gouvernement, et par la ruine du papier-monnaie. Jourdan n'avait pas un
equipage de pont pour passer le Rhin, ni un cheval pour trainer son
artillerie et ses bagages. Kleber, devant Mayence, n'avait pas le quart
du materiel necessaire pour assieger cette place. Les soldats
desertaient tous a l'interieur. La plupart croyaient avoir assez fait
pour la republique, en portant ses drapeaux victorieux jusqu'au Rhin. Le
gouvernement ne savait pas les nourrir; il ne savait ni occuper ni
rechauffer leur ardeur par de grandes operations. Il n'osait pas ramener
par la force ceux qui desertaient leurs drapeaux. On savait que les
jeunes gens de la premiere requisition, rentres dans l'interieur,
n'etaient ni recherches ni punis; a Paris meme ils etaient dans la
faveur des comites, dont ils formaient souvent la milice volontaire.
Aussi le nombre des desertions etait considerable; les armees avaient
perdu le quart de leur effectif, et on sentait partout ce relachement
general qui detache le soldat du service, mecontente les chefs, et met
leur fidelite en peril. Le depute Aubry, charge, au comite de salut
public, du personnel de l'armee, y avait opere une veritable reaction
contre tous les officiers patriotes, en faveur de ceux qui n'avaient pas
servi dans les deux grandes annees de 93 et 94.

Si les Autrichiens n'avaient pas ete si demoralises, c'eut ete le moment
pour eux de se venger de leurs revers; mais ils se reorganisaient
lentement au-dela du Rhin, et ils n'osaient rien faire pour empecher
les deux seules operations tentees par les armees francaises, le siege
de Luxembourg et celui de Mayence. Ces deux places etaient les seuls
points que la coalition conservat sur la rive gauche du Rhin. La chute
de Luxembourg achevait la conquete des Pays-Bas, et la rendait
definitive; celle de Mayence privait les imperiaux d'une tete de pont,
qui leur permettait toujours de franchir le Rhin en surete. Luxembourg,
bloque pendant tout l'hiver et le printemps, se rendit par famine, le 6
messidor (24 juin). Mayence ne pouvait tomber que par un siege, mais le
materiel manquait; il fallait investir la place sur les deux rives, et,
pour cela, il etait necessaire que Jourdan ou Pichegru franchissent le
Rhin; operation difficile en presence des Autrichiens, et impossible
sans des equipages de pont. Ainsi, nos armees, quoique victorieuses,
etaient arretees par le Rhin, qu'elles ne pouvaient traverser faute de
moyens, et se ressentaient, comme toutes les parties du gouvernement, de
la faiblesse de l'administration actuelle.

Sur la frontiere des Alpes, notre situation etait moins satisfaisante
encore. Sur le Rhin, du moins, nous avions fait l'importante conquete du
Luxembourg; tandis que du cote de la frontiere d'Italie nous avions
recule. Kellermann commandait les deux armees des Alpes; elles etaient
dans le meme etat de penurie que toutes les autres; et, outre la
desertion, elles avaient encore ete affaiblies par divers detachemens.
Le gouvernement avait imagine un coup de main ridicule sur Rome. Voulant
venger l'assassinat de Basseville, il avait mis dix mille hommes sur
l'escadre de Toulon, reparee entierement par les soins de l'ancien
comite de salut public; il voulait les envoyer a l'embouchure du Tibre,
pour aller frapper une contribution sur la cite papale, et revenir
promptement ensuite sur leurs vaisseaux. Heureusement un combat naval
livre contre lord Hotam, apres lequel les deux escadres s'etaient
retirees egalement maltraitees, empecha l'execution de ce projet. On
rendit a l'armee d'Italie la division qu'on en avait tiree; mais il
fallait en meme temps envoyer un corps a Toulon, pour combattre les
terroristes, un autre a Lyon, pour desarmer la garde nationale, qui
avait laisse egorger les patriotes. De cette maniere, les deux armees
des Alpes se trouvaient privees d'une partie de leurs forces en presence
des Piemontais et des Autrichiens, renforces de dix mille hommes venus
du Tyrol. Le general Devins, profitant du moment ou Kellermann venait de
detacher une de ses divisions sur Toulon, avait attaque sa droite vers
Genes. Kellermann, ne pouvant resister a un effort superieur, avait ete
oblige de se replier. Occupant toujours avec son centre le col de Tende,
sur les Alpes, il avait cesse de s'etendre par sa droite jusqu'a Genes,
et avait pris position derriere la ligne de Borghetto. On devait
craindre de ne pouvoir bientot plus communiquer avec Genes, dont le
commerce des grains allait rencontrer de grands obstacles des que la
riviere du Ponant serait occupee par l'ennemi.

En Espagne, rien de decisif n'avait ete execute. Notre armee des
Pyrenees orientales occupait toujours la Catalogne jusqu'aux bords de la
Fluvia. D'inutiles combats avaient ete livres sur les bords de cette
riviere, sans pouvoir prendre position au-dela. Aux Pyrenees
occidentales, Moncey organisait son armee devoree de maladies, pour
rentrer dans le Guipuscoa et s'avancer en Navarre.

Quoique nos armees n'eussent rien perdu, excepte en Italie, qu'elles
eussent meme conquis l'une des premieres places de l'Europe, elles
etaient, comme on voit, mal administrees, faiblement conduites, et se
ressentaient de l'anarchie generale qui regnait dans toutes les parties
de l'administration.

C'etait donc un moment favorable, non pour les vaincre, car le peril
leur eut rendu leur energie, mais pour faire des tentatives sur leur
fidelite, et pour essayer des projets de contre-revolution. On a vu les
royalistes et les cabinets etrangers concerter diverses entreprises sur
les provinces insurgees; on a vu Puisaye et l'Angleterre s'occuper d'un
plan de descente en Bretagne; l'agence de Paris et l'Espagne projeter
une expedition dans la Vendee. L'emigration songeait en meme temps a
penetrer en France par un autre point. Elle voulait nous attaquer par
l'Est, tandis que les expeditions tentees par l'Espagne et l'Angleterre
s'effectueraient dans l'Ouest. Le prince de Conde avait son
quartier-general sur le Rhin, ou il commandait un corps de deux mille
cinq cents fantassins et de quinze cents cavaliers. Il devait etre
ordonne a tous les emigres courant sur le continent de se reunir a lui,
sous peine de n'etre pas soufferts par les puissances sur leur
territoire; son corps se trouverait ainsi augmente de tous les emigres
restes inutiles; et laissant les Autrichiens occupes sur le Rhin a
contenir les armees republicaines, il tacherait de penetrer par la
Franche-Comte, et de marcher sur Paris, tandis que le comte d'Artois,
avec les insurges de l'Ouest, s'en approcherait de son cote. Si on ne
reussissait pas, on avait l'espoir d'obtenir au moins une capitulation
comme celle des Vendeens; on avait les memes raisons pour la demander.
"Nous sommes, diraient les emigres qui auraient concouru a cette
expedition, des Francais qui avons eu recours a la guerre civile, mais
en France, et sans meler des etrangers dans nos rangs." C'etait meme,
disaient les partisans de ce projet, le seul moyen pour les emigres de
rentrer en France, soit par la contre-revolution, soit par une
amnistie.

Le gouvernement anglais, qui avait pris le corps de Conde a sa solde, et
qui desirait fort une diversion vers l'Est, tandis qu'il opererait par
l'Ouest, insistait pour que le prince de Conde fit une tentative,
n'importe laquelle. Il lui faisait promettre, par son ambassadeur en
Suisse, Wickam, des secours en argent, et les moyens necessaires pour
former de nouveaux regimens. Le prince intrepide ne demandait pas mieux
que d'avoir une entreprise a tenter; il etait tout a fait incapable de
diriger une affaire, ou une bataille, mais il etait pret a marcher tete
baissee sur le danger, des qu'on le lui aurait indique.

On lui suggera l'idee de faire une tentative de seduction aupres de
Pichegru, qui commandait l'armee du Rhin. Le terrible comite de salut
public n'effrayait plus les generaux, et n'avait plus l'oeil ouvert et
la main levee sur eux: la republique, payant ses officiers en assignats,
leur donnait a peine de quoi satisfaire a leurs besoins les plus
pressans: les desordres eleves dans son sein mettaient son existence en
doute, et alarmaient les ambitieux qui craignaient de perdre par sa
chute les hautes dignites qu'ils avaient acquises. On savait que
Pichegru aimait les femmes et la debauche; que les 4,000 francs qu'il
recevait par mois, en assignats, valant a peine 200 francs sur la
frontiere, ne pouvaient lui suffire, et qu'il etait degoute de servir un
gouvernement chancelant. On se souvenait qu'en germinal il avait prete
main-forte contre les patriotes, aux Champs-Elysees. Toutes ces
circonstances firent penser que Pichegru serait peut-etre accessible a
des offres brillantes. En consequence, le prince s'adressa pour
l'execution de ce projet a M. de Montgaillard, et celui-ci a un libraire
de Neuchatel, M. Fauche-Borel, qui, sujet d'une republique sage et
heureuse, allait se faire le serviteur obscur d'une dynastie sous
laquelle il n'etait pas ne. Ce M. Fauche-Borel se rendit a Altkirch, ou
etait le quartier-general de Pichegru. Apres l'avoir suivi dans
plusieurs revues, il finit par attirer son attention a force de
s'attacher a ses pas; enfin il osa l'aborder dans un corridor: il lui
parla d'abord d'un manuscrit qu'il voulait lui dedier, et Pichegru ayant
en quelque sorte provoque ses confidences, il finit par s'expliquer.
Pichegru lui demanda une lettre du prince de Conde lui-meme, pour savoir
a qui il avait affaire. Fauche-Borel retourna aupres de M. de
Montgaillard, celui-ci aupres du prince. Il fallut passer une nuit
entiere pour faire ecrire au prince une lettre de huit lignes. Tantot il
ne voulait pas qualifier Pichegru de general, car il craignait de
reconnaitre la republique; tantot il ne voulait pas mettre ses armes
sur l'enveloppe. Enfin la lettre ecrite, Fauche-Borel retourna aupres de
Pichegru, qui, ayant vu l'ecriture du prince, entra aussitot en
pourparlers. On lui offrait, pour lui, le grade de marechal, le
gouvernement de l'Alsace, un million en argent, le chateau et le parc de
Chambord en propriete, avec douze pieces de canon prises sur les
Autrichiens, une pension de 200,000 francs de rente, reversible a sa
femme et a ses enfans. On lui offrait, pour son armee, la conservation
de tous les grades, une pension pour les commandans de place qui se
rendraient, et l'exemption d'impot, pendant quinze ans, pour les villes
qui ouvriraient leurs portes. Mais on demandait que Pichegru arborat le
drapeau blanc, qu'il livrat la place d'Huningue au prince de Conde, et
qu'il marchat avec lui sur Paris. Pichegru etait trop fin pour
accueillir de pareilles propositions. Il ne voulait pas livrer Huningue
et arborer le drapeau blanc dans son armee: c'etait beaucoup trop
s'engager et se compromettre. Il demandait qu'on lui laissat passer le
Rhin avec un corps d'elite; la il promettait d'arborer le drapeau blanc;
de prendre avec lui le corps de Conde, et de marcher ensuite sur Paris.
On ne voit pas ce que son projet pouvait y gagner; car il etait aussi
difficile de seduire l'armee au-dela qu'en-deca du Rhin; mais il ne
courait pas le danger de livrer une place, d'etre surpris en la
livrant, et de n'avoir aucune excuse a donner a sa trahison. Au
contraire, en se transportant au-dela du Rhin, il etait encore maitre de
ne pas consommer la trahison, s'il ne s'entendait pas avec le prince et
les Autrichiens; ou, s'il etait decouvert trop tot, il pouvait profiter
du passage obtenu pour executer les operations que lui commandait son
gouvernement, et dire ensuite qu'il n'avait ecoute les propositions de
l'ennemi que pour en profiter contre lui. Dans l'un et l'autre cas, il
se reservait le moyen de trahir ou la republique ou le prince avec
lequel il traitait. Fauche-Borel retourna aupres de ceux qui
l'envoyaient; mais on le renvoya de nouveau pour qu'il insistat sur les
memes propositions; il alla et revint ainsi plusieurs fois, sans pouvoir
terminer le differend, qui consistait toujours en ce que le prince
voulait obtenir Huningue, et Pichegru le passage du Rhin. Ni l'un ni
l'autre ne voulait faire l'avance d'un si grand avantage. Le motif qui
empechait surtout le prince de consentir a ce qu'on lui demandait,
c'etait la necessite de recourir aux Autrichiens pour obtenir
l'autorisation de livrer le passage; il desirait agir sans leur
concours, et avoir a lui seul l'honneur de la contre-revolution.
Cependant il parait qu'il fut oblige d'en referer au conseil aulique; et
dans cet intervalle, Pichegru, surveille par les representans, fut
oblige de suspendre ses correspondances et sa trahison.

Pendant que ceci se passait a l'armee, les agens de l'interieur,
Lemaitre, Brottier, Despomelles, Laville-Heurnois, Duverne de Presle et
autres, continuaient leurs intrigues. Le jeune prince, fils de Louis
XVI, etait mort d'une tumeur au genou, provenant d'un vice scrofuleux.
Les agens royalistes avaient dit qu'il etait mort empoisonne, et
s'etaient empresses de rechercher les ouvrages sur le ceremonial du
sacre, pour les envoyer a Verone. Le regent etait devenu roi pour eux,
et s'appelait Louis XVIII. Le comte d'Artois etait devenu Monsieur.

La pacification n'avait ete qu'apparente dans les pays insurges. Les
habitans, qui commencaient a jouir d'un peu de repos et de securite,
etaient, il est vrai, disposes a demeurer en paix, mais les chefs et les
hommes aguerris qui les entouraient n'attendaient que l'occasion de
reprendre les armes. Charette, ayant a sa disposition ces gardes
territoriales ou s'etaient reunis tous ceux qui avaient le gout decide
de la guerre, ne songeait, sous pretexte de faire la police du pays,
qu'a preparer un noyau d'armee pour rentrer en campagne. Il ne quittait
plus son camp de Belleville, et y recevait continuellement les envoyes
royalistes. L'agence de Paris lui avait fait parvenir une lettre de
Verone, en reponse a la lettre ou il cherchait a excuser la
pacification. Le pretendant le dispensait d'excuses, lui continuait sa
confiance et sa faveur, le nommait lieutenant-general, et lui annoncait
les prochains secours de l'Espagne. Les agens de Paris, encherissant sur
les expressions du prince, flattaient l'ambition de Charette de la plus
grande perspective: ils lui promettaient le commandement de tous les
pays royalistes, et une expedition considerable qui devait partir des
ports de l'Espagne, apporter des secours et les princes francais. Quant
a celle qui se preparait en Angleterre, ils paraissaient n'y pas croire.
Les Anglais, disaient-ils, avaient toujours promis et toujours trompe;
il fallait du reste se servir de leurs moyens si on pouvait, mais s'en
servir dans un tout autre but que celui qu'ils se proposaient; il
fallait faire aborder en Vendee les secours destines a la Bretagne, et
soumettre cette contree a Charette, qui avait seul la confiance du roi
actuel. De telles idees devaient flatter a la fois et l'ambition de
Charette, et sa haine contre Stofflet, et sa jalousie contre
l'importance recente de Puisaye, et son ressentiment contre
l'Angleterre, qu'il accusait de n'avoir jamais rien fait pour lui.

Quant a Stofflet, il avait moins de disposition que Charette a reprendre
les armes, quoiqu'il eut montre beaucoup plus de repugnance a les
deposer. Son pays etait plus sensible que les autres aux avantages de la
paix, et montrait un grand eloignement pour la guerre. Lui-meme etait
profondement blesse des preferences donnees a Charette. Il avait tout
autant merite ce grade de lieutenant-general qu'on donnait a son rival,
et il etait fort degoute par l'injustice dont il se croyait l'objet.

La Bretagne, organisee comme auparavant, etait toute disposee a un
soulevement. Les chefs de chouans avaient obtenu, comme les chefs
vendeens, l'organisation de leurs meilleurs soldats en compagnies
regulieres, sous le pretexte d'assurer la police du pays. Chacun des
chefs s'etait forme une compagnie de chasseurs, portant l'habit et le
pantalon verts, le gilet rouge, et composee des chouans les plus
intrepides. Cormatin, continuant son role, se donnait une importance
ridicule. Il avait etabli a La Prevalaye ce qu'il appelait son
quartier-general; il envoyait publiquement des ordres, dates de ce
quartier, a tous les chefs de chouans; il se transportait de divisions
en divisions pour organiser les compagnies de chasseurs; il affectait de
reprimer les infractions a la treve, quand il y en avait de commises, et
semblait etre veritablement le gouverneur de la Bretagne. Il venait
souvent a Rennes avec son uniforme de chouan, qui etait devenu a la
mode: la, il recueillait dans les cercles les temoignages de la
consideration des habitans et les caresses des femmes, qui croyaient
voir en lui un personnage important et le chef du parti royaliste.

Secretement, il continuait de disposer les chouans a la guerre, et de
correspondre avec les agens royalistes. Son role, a l'egard de Puisaye,
etait embarrassant; il lui avait desobei, il avait trompe sa confiance,
et des lors il ne lui etait reste d'autre ressource que de se jeter dans
les bras des agens de Paris, qui lui faisaient esperer le commandement
de la Bretagne, et l'avaient mis dans leurs projets avec l'Espagne.
Cette puissance promettait 1,500,000 francs par mois, a condition qu'on
agirait sans l'Angleterre. Rien ne convenait mieux a Cormatin qu'un plan
qui le ferait rompre avec l'Angleterre et Puisaye. Deux autres
officiers, que Puisaye avait envoyes de Londres en Bretagne, MM. de la
Vieuville et Dandigne, etaient entres aussi dans le systeme des agens de
Paris et s'etaient persuade que l'Angleterre voulait tromper, comme a
Toulon, se servir des royalistes pour avoir un port, faire combattre des
Francais contre des Francais, mais ne donner aucun secours reel, capable
de relever le parti des princes et d'assurer leur triomphe. Tandis
qu'une partie des chefs bretons abondait dans ces idees, ceux du
Morbihan, du Finistere, des Cotes-du-Nord, lies depuis long-temps a
Puisaye, habitues a servir sous lui, organises par ses soins, et
etrangers aux intrigans de Paris, lui etaient demeures attaches,
appelaient Cormatin un traitre, et ecrivaient a Londres qu'ils etaient
prets a reprendre les armes. Ils faisaient des preparatifs, achetaient
des munitions et de l'etoffe pour se faire des collets noirs,
embauchaient les soldats republicains, et les entrainaient a deserter.
Ils y reussissaient, parce que, maitres du pays, ils avaient des
subsistances en abondance, et que les soldats republicains, mal nourris
et n'ayant que des assignats pour suppleer a la ration, etaient obliges
pour vivre d'abandonner leurs drapeaux. D'ailleurs, on avait eu
l'imprudence de laisser beaucoup de Bretons dans les regimens qui
servaient contre les pays royalistes, et il etait tout naturel qu'ils se
missent dans les rangs de leurs compatriotes.

Hoche, toujours vigilant, observait avec attention l'etat du pays; il
voyait les patriotes poursuivis sous le pretexte de la loi du
desarmement, les royalistes pleins de jactance, les subsistances
resserrees par les fermiers, les routes peu sures, les voitures
publiques obligees de partir en convois pour se faire escorter, les
chouans formant des conciliabules secrets, des communications se
renouvelant frequemment avec les iles Jersey, et il avait ecrit au
comite et aux representans que la pacification etait une insigne
duperie, que la republique etait jouee, que tout annoncait une reprise
d'armes prochaine. Il avait employe le temps a former des colonnes
mobiles, et a les distribuer dans tout le pays, pour y assurer la
tranquillite, et fondre sur le premier rassemblement qui se formerait.
Mais le nombre de ses troupes etait insuffisant pour la surface de la
contree et l'immense etendue des cotes. A chaque instant la crainte d'un
mouvement dans une partie du pays, ou l'apparition des flottes anglaises
sur les cotes, exigeait la presence de ses colonnes, et les epuisait en
courses continuelles. Pour suffire a un pareil service, il fallait de sa
part et de celle de l'armee une resignation plus meritoire cent fois que
le courage de braver la mort. Malheureusement ses soldats se
dedommageaient de leurs fatigues par des exces; il en etait desole, et
il avait autant de peine a les reprimer qu'a surveiller l'ennemi.

Bientot il eut occasion de saisir Cormatin en flagrant delit. On
intercepta des depeches de lui a divers chefs de chouans, et on acquit
la preuve materielle de ses secretes menees. Instruit qu'il devait se
trouver un jour de foire a Rennes avec une foule de chouans deguises, et
craignant qu'il ne voulut faire une tentative sur l'arsenal, Hoche le
fit arreter le 6 prairial au soir, et mit ainsi un terme a son role.
Les differens chefs se recrierent aussitot, et se plaignirent de ce
qu'on violait la treve. Hoche fit imprimer en reponse les lettres de
Cormatin, et l'envoya avec ses complices dans les prisons de Cherbourg;
en meme temps il tint toutes ses colonnes pretes a fondre sur les
premiers rebelles qui se montreraient. Dans le Morbihan, le chevalier
Desilz, s'etant souleve, fut attaque aussitot par le general Josnet, qui
lui detruisit trois cents hommes, et le mit en deroute complete; ce chef
perit dans l'action. Dans les Cotes-du-Nord, Bois-Hardi se souleva
aussi; son corps fut disperse, lui-meme fut pris et tue. Les soldats,
furieux contre la mauvaise foi de ce jeune chef, qui etait le plus
redoutable du pays, lui couperent la tete et la porterent au bout d'une
baionnette. Hoche, indigne de ce defaut de generosite, ecrivit la lettre
la plus noble a ses soldats, et fit rechercher les coupables pour les
punir. Cette destruction si prompte des deux chefs qui avaient voulu se
soulever en imposa aux autres, ils resterent immobiles, attendant avec
impatience l'arrivee de cette expedition qu'on leur annoncait depuis si
long-temps. Leur cri etait: _Vive le roi, l'Angleterre et Bonchamps!_

Dans ce moment, de grands preparatifs se faisaient a Londres. Puisaye
s'etait parfaitement entendu avec les ministres anglais. On ne lui
accordait plus tout ce qu'on lui avait promis d'abord, parce que la
pacification diminuait la confiance; mais on lui accordait les regimens
emigres, et un materiel considerable pour tenter le debarquement; on lui
promettait de plus toutes les ressources de la monarchie, si
l'expedition avait un commencement de succes. L'interet seul de
l'Angleterre devait faire croire a ces promesses; car, chassee du
continent depuis la conquete de la Hollande, elle recouvrait un champ de
bataille, elle transportait ce champ de bataille au coeur meme de la
France, et composait ses armees avec des Francais. Voici les moyens
qu'on donnait a Puisaye. Les regimens emigres du continent etaient,
depuis la campagne presente, passes au service de l'Angleterre; ceux qui
formaient le corps de Conde devaient, comme on l'a vu, rester sur le
Rhin; les autres, qui n'etaient plus que des debris, devaient
s'embarquer aux bouches de l'Elbe, et se transporter en Bretagne. Outre
ces anciens regimens qui portaient la cocarde noire, et qui etaient fort
degoutes du service infructueux et meurtrier auquel ils avaient ete
employes par les puissances, l'Angleterre avait consenti a former neuf
regimens nouveaux qui seraient a sa solde, mais qui porteraient la
cocarde blanche, afin que leur destination parut plus francaise. La
difficulte consistait a les recruter; car si dans le premier moment de
ferveur les emigres avaient consenti a servir comme soldats, ils ne le
voulaient plus aujourd'hui. On songea a prendre sur le continent des
deserteurs ou des prisonniers francais. Des deserteurs, on n'en trouva
pas, car le vainqueur ne deserte pas au vaincu: on se replia sur les
prisonniers francais. Le comte d'Hervilly ayant trouve a Londres des
refugies toulonnais qui avaient forme un regiment, les enrola dans le
sien, et parvint ainsi a le porter a onze ou douze cents hommes,
c'est-a-dire a plus des deux tiers du complet. Le comte d'Hector composa
le sien de marins qui avaient emigre, et le porta a six cents hommes. Le
comte du Dresnay trouva dans les prisons des Bretons enroles malgre eux
lors de la premiere requisition, et faits prisonniers pendant la guerre:
il en recueillit quatre ou cinq cents. Mais ce fut la tout ce qu'on put
reunir de Francais pour servir dans ces regimens a cocarde blanche.
Ainsi, sur les neuf, trois seulement etaient formes, dont un aux deux
tiers du complet, et deux au tiers seulement. Il y avait encore a
Londres le lieutenant-colonel Rothalier, qui commandait quatre cents
canonniers toulonnais. On en forma un regiment d'artillerie: on y
joignit quelques ingenieurs francais, dont on composa un corps du genie.
Quant a la foule des emigres, qui ne voulaient plus servir que dans
leurs anciens grades, et qui ne trouvaient pas de soldats pour se
composer des regimens, on resolut d'en former des cadres qu'on
remplirait en Bretagne avec les insurges. La, les hommes ne manquant
pas, et les officiers instruits etant rares, ils devaient trouver leur
emploi naturel. On les envoya a Jersey pour les y organiser et les tenir
prets a suivre la descente. En meme temps qu'il se formait des troupes,
Puisaye cherchait a se donner des finances. L'Angleterre lui promit
d'abord du numeraire en assez grande quantite; mais il voulut se
procurer des assignats. En consequence, il se fit autoriser par les
princes a en fabriquer trois milliards de faux; il y employa les
ecclesiastiques oisifs qui n'etaient pas bons a porter l'epee. L'eveque
de Lyon, jugeant cette mesure autrement que ne faisaient Puisaye et les
princes, defendit aux ecclesiastiques d'y prendre part. Puisaye eut
recours alors a d'autres employes, et fabriqua la somme qu'il avait le
projet d'emporter. Il voulait aussi un eveque qui remplit le role du
legat de pape aupres des pays catholiques. Il se souvenait qu'un
intrigant, le pretendu eveque d'Agra, en se donnant ce titre usurpe dans
la premiere Vendee, avait eu sur l'esprit des paysans une influence
extraordinaire; il prit en consequence avec lui l'eveque de Dol, qui
avait une commission de Rome. Il se fit donner ensuite par le comte
d'Artois les pouvoirs necessaires pour commander l'expedition et nommer
a tous les grades en attendant son arrivee. Le ministere anglais, de
son cote, lui confia la direction de l'expedition; mais, se defiant de
sa temerite et de son extreme ardeur a toucher terre, il chargea le
comte d'Hervilly de commander les regimens emigres jusqu'au moment ou la
descente serait operee.

Toutes les dispositions etant faites, on embarqua sur une escadre le
regiment d'Hervilly, les deux regimens d'Hector et du Dresnay, portant
tous la cocarde blanche, les quatre cents artilleurs toulonnais,
commandes par Rothalier, et un regiment emigre d'ancienne formation,
celui de La Chatre, connu sous le nom de Loyal-Emigrant, et reduit, par
la guerre sur le continent, a quatre cents hommes. On reservait ce
valeureux reste pour les actions decisives. On placa sur cette escadre
des vivres pour une armee de six mille hommes pendant trois mois, cent
chevaux de selle et de trait, dix-sept mille uniformes complets
d'infanterie, quatre mille de cavalerie, vingt-sept mille fusils, dix
pieces de campagne, six cents barils de poudre. On donna a Puisaye dix
mille louis en or et des lettres de credit sur l'Angleterre, pour
ajouter a ses faux assignats des moyens de finance plus assures.
L'escadre qui portait cette expedition se composait de trois vaisseaux
de ligne de 74 canons, de deux fregates de 44, de quatre vaisseaux de 30
a 36, de plusieurs chaloupes canonnieres et vaisseaux de transport.
Elle etait commandee par le commodore Waren, l'un des officiers les plus
distingues et les plus braves de la marine anglaise. C'etait la premiere
division. Il etait convenu qu'aussitot apres son depart, une autre
division navale irait prendre a Jersey les emigres organises en cadres;
qu'elle croiserait quelque temps devant Saint-Malo, ou Puisaye avait
pratique des intelligences et que des traitres avaient promis de lui
livrer; et qu'apres cette croisiere, si Saint-Malo n'etait pas livre,
elle viendrait rejoindre Puisaye et lui amener les cadres. En meme temps
des vaisseaux de transport devaient aller a l'embouchure de l'Elbe
prendre les regimens emigres a cocarde noire, pour les transporter
aupres de Puisaye. On pensait que ces divers detachemens arriveraient
presque en meme temps que lui. Si tout ce qu'il avait dit se realisait,
si le debarquement s'operait sans difficulte, si une partie de la
Bretagne accourait au-devant de lui, s'il pouvait prendre une position
solide sur les cotes de France, soit qu'on lui livrat Saint-Malo,
Lorient, le Port-Louis, ou un port quelconque, alors une nouvelle
expedition, portant une armee anglaise, de nouveaux secours en materiel,
et le comte d'Artois, devait sur-le-champ mettre a la voile. Lord Moira
etait parti en effet pour aller chercher le prince sur le continent.

Il n'y avait qu'un reproche a faire a ces dispositions, c'etait de
diviser l'expedition en plusieurs detachemens, mais surtout de ne pas
mettre le prince francais a la tete du premier.

L'expedition mit a la voile vers la fin de prairial (mi-juin). Puisaye
emmenait avec lui l'eveque de Dol, un clerge nombreux, et quarante
gentilshommes portant tous un nom illustre, et servant comme simples
volontaires. Le point de debarquement etait un mystere, excepte pour
Puisaye, le commodore Waren, et MM. de Tinteniac et d'Allegre, que
Puisaye avait expedies pour annoncer son arrivee.

Apres avoir longuement delibere, on avait prefere le Sud de la Bretagne
au nord, et on s'etait decide pour la baie de Quiberon, qui etait une
des meilleures et des plus sures du continent, et que les Anglais
connaissaient a merveille, parce qu'ils y avaient mouille tres
long-temps. Tandis que l'expedition faisait voile, Sidney Smith, lord
Cornwalis, faisaient des menaces sur toutes les cotes, pour tromper les
armees republicaines sur le veritable point de debarquement; et lord
Bridport, avec l'escadre qui etait en station aux iles d'Ouessant,
protegeait le convoi. La marine francaise de l'Ocean etait peu
redoutable depuis la malheureuse croisiere du dernier hiver, pendant
laquelle la flotte de Brest avait horriblement souffert du mauvais
temps. Cependant Villaret-Joyeuse avait recu ordre de sortir avec neuf
vaisseaux de ligne mouilles a Brest, pour aller rallier une division
bloquee a Belle-Isle. Il partit, et, apres avoir rallie cette division,
et donne la chasse a quelques vaisseaux anglais, il revenait vers Brest,
lorqu'il essuya un coup de vent qui dispersa son escadre. Il perdit du
temps a la reunir de nouveau, et, dans cet intervalle, il rencontra
l'expedition destinee pour les cotes de France. Il etait superieur en
nombre, et il pouvait l'enlever tout entiere; mais le Commodore Waren,
apercevant le danger, se couvrit de toutes ses voiles, et placa son
convoi au loin, de maniere a figurer une seconde ligne; en meme temps il
envoya deux cotres a la recherche de la grande escadre de lord Bridport.
Villaret, ne croyant pas pouvoir combattre avec avantage, reprit sa
marche sur Brest, suivant les instructions qu'il avait recues. Mais lord
Bridport arriva dans cet instant, et attaqua aussitot la flotte
republicaine. C'etait le 5 messidor (23 juin). Villaret, voulant se
former sur _l'Alexandre_, qui etait un mauvais marcheur, perdit un temps
irreparable a manoeuvrer. La confusion se mit dans sa ligne: il perdit
trois vaisseaux, _l'Alexandre, le Formidable_ et _le Tigre_, et, sans
pouvoir regagner Brest, fut oblige de se jeter dans Lorient.

L'expedition ayant ainsi signale son debut par une victoire navale, fit
voile vers la baie de Quiberon. Une division de l'escadre alla sommer
la garnison de Belle-Isle, au nom du roi de France; mais elle ne recut
du general Boucret qu'une reponse energique et des coups de canon. Le
convoi vint mouiller dans la baie meme de Quiberon, le 7 messidor (25
juin). Puisaye, d'apres les renseignemens qu'il s'etait procures, savait
qu'il y avait peu de troupes sur la cote; il voulait, dans son ardeur,
descendre sur-le-champ a terre. Le comte d'Hervilly, qui etait brave,
capable de bien discipliner un regiment, mais incapable de bien diriger
une operation, et surtout fort chatouilleux en fait d'autorite et de
devoir, dit qu'il commandait les troupes, qu'il repondait de leur salut
au gouvernement anglais, et qu'il ne les hasarderait pas sur une cote
ennemie et inconnue, avant d'avoir fait une reconnaissance. Il perdit un
jour entier a promener une lunette sur la cote; et, quoiqu'il n'eut pas
apercu un soldat, il refusa cependant de mettre les troupes a terre.
Puisaye et le commodore Waren ayant decide la descente, d'Hervilly y
consentit enfin, et, le 9 messidor (27 juin), ces Francais imprudens et
aveugles descendirent pleins de joie sur cette terre ou ils apportaient
la guerre civile, et ou ils devaient trouver un si triste sort.

La baie dans laquelle ils avaient aborde est formee, d'un cote, par le
rivage de la Bretagne, de l'autre par une presqu'ile, large de pres
d'une lieue, et longue de deux: c'est la fameuse presqu'ile de Quiberon.
Elle se joint a la terre par une langue de sable etroite, longue d'une
lieue, et nommee la Falaise. Le fort Penthievre, place entre la
presqu'ile et la Falaise, defend l'approche du cote de la terre. Il y
avait dans ce fort sept cents hommes de garnison. La baie, formee par
cette presqu'ile et la cote, offre aux vaisseaux l'une des rades les
plus sures et les mieux abritees du continent.

L'expedition avait debarque dans le fond de la baie, au village de
Carnac. A l'instant ou elle arrivait, divers chefs, Dubois-Berthelot,
d'Allegre, George Cadoudal, Mercier, avertis par Tinteniac, accoururent
avec leurs troupes, disperserent quelques detachemens qui gardaient la
cote, les replierent dans l'interieur, et se rendirent au rivage. Ils
amenaient quatre ou cinq mille hommes aguerris, mais mal armes, mal
vetus, n'allant point en rang, et ressemblant plutot a des pillards qu'a
des soldats. A ces chouans s'etaient reunis les paysans du voisinage,
criant _vive le roi!_ et apportant des oeufs, des volailles, des vivres
de toute espece, a cette armee liberatrice qui venait leur rendre leur
prince et leur religion. Puisaye, plein de joie a cet aspect, comptait
deja que toute la Bretagne allait s'insurger. Les emigres qui
l'accompagnaient eprouvaient d'autres impressions. Ayant vecu dans les
cours, ou servi dans les plus belles armees de l'Europe, ils voyaient
avec degout, et avec peu de confiance, les soldats qu'on allait leur
donner a commander. Deja les railleries, les plaintes commencaient a
circuler. On apporta des caisses de fusils et d'habits; les chouans
fondirent dessus; des sergens du regiment d'Hervilly voulurent retablir
l'ordre; une rixe s'engagea, et, sans Puisaye, elle aurait pu avoir des
suites funestes. Ces premieres circonstances etaient peu propres a
etablir la confiance entre les insurges et les troupes regulieres, qui,
venant d'Angleterre et appartenant a cette puissance, etaient a ce titre
un peu suspectes aux chouans. Cependant on arma les bandes qui
arrivaient, et dont le nombre s'eleva a dix mille hommes en deux jours.
On leur livra des habits rouges et des fusils, et Puisaye voulut ensuite
leur donner des chefs. Il manquait d'officiers, car les quarante
gentilshommes volontaires qui l'avaient suivi etaient fort insuffisans;
il n'avait pas encore les cadres a sa disposition, car, suivant le plan
convenu, ils croisaient encore devant Saint-Malo; il voulait donc
prendre quelques officiers dans les regimens, ou ils etaient en grand
nombre, les distribuer parmi les chouans, marcher ensuite rapidement sur
Vannes et sur Rennes, ne pas donner le temps aux republicains de se
reconnaitre, soulever toute la contree, et venir prendre position
derriere l'importante ligne de Mayenne. La, maitre de quarante lieues de
pays, ayant souleve toute la population, Puisaye pensait qu'il serait
temps d'organiser les troupes irregulieres. D'Hervilly, brave, mais
vetilleux, methodiste, et meprisant ces chouans irreguliers, refusa ces
officiers. Au lieu de les donner aux chouans, il voulait choisir parmi
ceux-ci des hommes pour completer les regimens, et puis, s'avancer en
faisant des reconnaissances et en choisissant des positions. Ce n'etait
pas la le plan de Puisaye. Il essaya de se servir de son autorite;
d'Hervilly la nia, en disant que le commandement des troupes regulieres
lui appartenait, qu'il repondait de leur salut au gouvernement anglais,
et qu'il ne devait pas les compromettre. Puisaye lui representa qu'il
n'avait ce commandement que pendant la traversee, mais qu'arrive sur le
sol de la Bretagne, lui, Puisaye, etait le chef supreme, et le maitre
des operations. Il envoya sur-le-champ un cotre a Londres, pour faire
expliquer les pouvoirs; et, en attendant, il conjura d'Hervilly de ne
pas faire manquer l'entreprise par des divisions funestes. D'Hervilly
etait brave et plein de bonne foi, mais il etait peu propre a la guerre
civile, et il avait une repugnance prononcee pour ces insurges
deguenilles. Tous les emigres, du reste, pensaient avec lui qu'ils
n'etaient pas faits pour _chouanner_; que Puisaye les compromettait en
les amenant en Bretagne; que c'etait en Vendee qu'il aurait fallu
descendre, et que la ils auraient trouve l'illustre Charette, et sans
doute d'autres soldats.

Plusieurs jours s'etaient perdus en demeles de ce genre. On distribua
les chouans en trois corps, pour leur faire prendre des positions
avancees, de maniere a occuper les routes de Lorient a Hennebon et a
Aurai. Tinteniac, avec un corps de deux mille cinq cents chouans, fut
place a gauche a Landevant; Dubois-Berthelot, a droite vers Aurai, avec
une force a peu pres egale. Le comte de Vauban, l'un des quarante
gentilshommes volontaires qui avaient suivi Puisaye, et l'un de ceux que
leur reputation, leur merite, placaient au premier rang, fut charge
d'occuper une position centrale a Mendon, avec quatre mille chouans, de
maniere a pouvoir secourir Tinteniac ou Dubois-Berthelot. Il avait le
commandement de toute cette ligne, defendue par neuf a dix mille hommes,
et avancee a quatre ou cinq lieues dans l'interieur. Les chouans, qui se
virent places la, demanderent aussitot pourquoi on ne mettait pas des
troupes de ligne avec eux; ils comptaient beaucoup plus sur ces troupes
que sur eux-memes; ils etaient venus pour se ranger autour d'elles, les
suivre, les appuyer, mais ils comptaient qu'elles s'avanceraient les
premieres pour recevoir le redoutable choc des republicains. Vauban
demanda seulement quatre cents hommes, soit pour resister, en cas de
besoin, a une premiere attaque, soit pour rassurer ses chouans, leur
donner l'exemple, et leur prouver qu'on ne voulait pas les exposer
seuls. D'Hervilly refusa d'abord, puis fit attendre, et enfin envoya ce
detachement.

On etait debarque depuis cinq jours, et on ne s'etait avance qu'a trois
ou quatre lieues dans les terres. Puisaye etait fort mecontent;
cependant il devorait ces contrarietes, esperant vaincre les lenteurs et
les obstacles que lui opposaient ses compagnons d'armes. Pensant qu'a
tout evenement il fallait s'assurer un point d'appui, il proposa a
d'Hervilly de s'emparer de la presqu'ile, en surprenant le fort
Penthievre. Une fois maitres de ce fort, qui fermait la presqu'ile du
cote de la terre, appuyes des deux cotes par les escadres anglaises, ils
avaient une position inexpugnable; et cette presqu'ile, large d'une
lieue, longue de deux, devenait alors un pied a terre aussi sur et plus
commode que celui de Saint-Malo, Brest ou Lorient. Les Anglais
pourraient y deposer tout ce qu'ils avaient promis en hommes et en
munitions. Cette mesure de surete etait de nature a plaire a d'Hervilly;
il y consentit, mais il voulait une attaque reguliere sur le fort
Penthievre. Puisaye ne l'ecouta pas, et projeta une attaque de vive
force; le commodore Waren, plein de zele, offrit de la seconder de tous
les feux de son escadre. On commenca a canonner, le 1er juillet (13
messidor), et on fixa l'attaque decisive pour le 3 (15 messidor).
Pendant qu'on en faisait les preparatifs, Puisaye envoya des emissaires
par toute la Bretagne, afin d'aller reveiller Scepeaux, Charette,
Stofflet, et tous les chefs des provinces insurgees.

La nouvelle du debarquement s'etait repandue avec une singuliere
rapidite; elle parcourut en deux jours toute la Bretagne, et en quelques
jours toute la France. Les royalistes pleins de joie, les
revolutionnaires de courroux, croyaient voir deja les emigres a Paris.
La convention envoya sur-le-champ deux commissaires extraordinaires
aupres de Hoche; elle fit choix de Blad et de Tallien. La presence de ce
dernier sur le point menace devait prouver que les thermidoriens etaient
aussi opposes au royalisme qu'a la terreur. Hoche, plein de calme et
d'energie, ecrivit sur-le-champ au comite de salut public, pour le
rassurer. "Du calme, lui dit-il, de l'activite, des vivres dont nous
manquons, et les douze mille hommes que vous m'avez promis depuis si
long-temps." Aussitot il donna des ordres a son chef d'etat-major; il
fit placer le general Chabot entre Brest et Lorient, avec un corps de
quatre mille hommes, pour voler au secours de celui de ces deux ports
qui serait menace: "Veillez surtout, lui dit-il, veillez sur Brest; au
besoin, enfermez-vous dans la place, et defendez-vous jusqu'a la mort."
Il ecrivit a Aubert-Dubayet, qui commandait les cotes de Cherbourg, de
faire filer des troupes sur le nord de la Bretagne, afin de garder
Saint-Malo et la cote. Pour garantir le midi, il pria Canclaux, qui
veillait toujours sur Charette et Stofflet, de lui envoyer par Nantes et
Vannes le general Lemoine avec des secours. Il fit ensuite rassembler
toutes ses troupes sur Rennes, Ploermel et Vannes, et les echelonna sur
ces trois points pour garder ses derrieres. Enfin il s'avanca lui-meme
sur Aurai avec tout ce qu'il put reunir sous sa main. Le 14 messidor (2
juillet), il etait deja de sa personne a Aurai, avec trois a quatre
mille hommes.

La Bretagne etait ainsi enveloppee tout entiere. Ici devaient se
dissiper les illusions que la premiere insurrection de la Vendee avait
fait naitre. Parce qu'en 93 les paysans de la Vendee, ne rencontrant
devant eux que des gardes nationales composees de bourgeois qui ne
savaient pas manier un fusil, avaient pu s'emparer de tout le Poitou et
de l'Anjou, et former ensuite dans leurs ravins et leurs bruyeres un
etablissement difficile a detruire, on s'imagina que la Bretagne se
souleverait au premier signal de l'Angleterre. Mais les Bretons etaient
loin d'avoir l'ardeur des premiers Vendeens; quelques bandits
seulement, sous le nom de chouans, etaient fortement resolus a la
guerre, ou, pour mieux dire, au pillage; et de plus, un jeune capitaine,
dont la vivacite egalait le genie, disposant de troupes aguerries,
contenait toute une population d'une main ferme et assuree. La Bretagne
pouvait-elle se soulever au milieu de pareilles circonstances, a moins
que l'armee qui venait la soutenir ne s'avancat rapidement, au lieu de
tatonner sur le rivage de l'Ocean?

Ce n'etait pas tout: une partie des chouans qui etaient sous l'influence
des agens royalistes de Paris, attendaient pour se reunir a Puisaye
qu'un prince parut avec lui. Le cri de ces agens et de tous ceux qui
partageaient leurs intrigues fut que l'expedition etait insuffisante et
fallacieuse, et que l'Angleterre venait en Bretagne repeter les
evenemens de Toulon. On ne disait plus qu'elle voulait donner la
couronne au comte d'Artois, puisqu'il n'y etait pas, mais au duc d'York;
on ecrivit qu'il ne fallait pas seconder l'expedition, mais l'obliger a
se rembarquer pour aller descendre aupres de Charette. Celui-ci ne
demandait pas mieux. Il repondit aux instances des agens de Puisaye,
qu'il avait envoye M. de Scepeaux a Paris, pour reclamer l'execution
d'un des articles de son traite; qu'il lui fallait donc attendre le
retour de cet officier pour ne pas l'exposer a etre arrete en reprenant
les armes. Quant a Stofflet, qui etait bien mieux dispose pour Puisaye,
il fit repondre que si on lui assurait le grade de lieutenant-general,
il allait marcher sur-le-champ, et faire une diversion sur les derrieres
des republicains.

Ainsi tout se reunissait contre Puisaye, et des vues opposees aux
siennes chez les royalistes de l'interieur, et des jalousies entre les
chefs vendeens, et enfin un adversaire habile, disposant de forces bien
organisees, et suffisantes pour contenir ce que les Bretons avaient de
zele royaliste.

C'etait le 15 messidor (3 juillet) que Puisaye avait resolu d'attaquer
le fort Penthievre. Les soldats qui le gardaient manquaient de pain
depuis trois jours. Menaces d'un assaut de vive force, foudroyes par le
feu des vaisseaux, mal commandes, ils se rendirent, et livrerent le fort
a Puisaye. Mais dans ce meme moment, Hoche, etabli a Aurai, faisait
attaquer tous les postes avances des chouans, pour retablir la
communication d'Aurai a Hennebon et Lorient. Il avait ordonne une
attaque simultanee sur Landevant et vers le poste d'Aurai. Les chouans
de Tinteniac, vigoureusement abordes par les republicains, ne tinrent
pas contre des troupes de ligne. Vauban, qui etait place
intermediairement a Mendon, accourut avec une partie de sa reserve au
secours de Tinteniac; mais il trouva la bande de celui-ci dispersee, et
celle qu'il amenait se rompit en voyant la deroute; il fut oblige de
s'enfuir, et de traverser meme a la nage deux petits bras de mer, pour
venir rejoindre le reste de ses chouans a Mendon. A sa droite,
Dubois-Berthelot avait ete repousse: il voyait ainsi les republicains
s'avancer a sa droite et a sa gauche, et il allait se trouver en fleche
au milieu d'eux. C'est dans ce moment que les quatre cents hommes de
ligne qu'il avait demandes lui auraient ete d'une grande utilite pour
soutenir ses chouans et les ramener au combat; mais d'Hervilly venait de
les rappeler pour l'attaque du fort. Cependant il rendit un peu de
courage a ses soldats, et les decida a profiter de l'occasion pour
tomber sur les derrieres des republicains, qui s'engageaient tres avant
a la poursuite des fuyards. Il se rejeta alors sur sa gauche, et fondit
sur un village ou les republicains venaient d'entrer en courant apres
les chouans. Ils ne s'attendaient pas a cette brusque attaque, et furent
obliges de se replier. Vauban se reporta ensuite vers sa position de
Mendon; mais il s'y trouva seul, tout avait fui autour de lui, et il fut
oblige de se retirer aussi, mais avec ordre, et apres un acte de vigueur
qui avait modere la rapidite de l'ennemi.

Les chouans etaient indignes d'avoir ete exposes seuls aux coups des
republicains; ils se plaignaient amerement de ce qu'on leur avait
enleve les quatre cents hommes de ligne. Puisaye en fit des reproches a
d'Hervilly; celui-ci repondit qu'il les avait rappeles pour l'attaque du
fort. Ces plaintes reciproques ne reparerent rien, et on resta de part
et d'autre fort irrite. Cependant on etait maitre du Fort Penthievre.
Puisaye fit debarquer dans la presqu'ile tout le materiel envoye par les
Anglais; il y fixa son quartier-general, y transporta toutes les
troupes, et resolut de s'y etablir solidement. Il donna des ordres aux
ingenieurs pour perfectionner la defense du fort, et y ajouter des
travaux avances. On y arbora le drapeau blanc a cote du drapeau anglais,
en signe d'alliance entre les rois de France et d'Angleterre. Enfin on
decida que chaque regiment fournirait a la garnison un detachement
proportionne a sa force. D'Hervilly, qui etait fort jaloux de completer
le sien, et de le completer avec de bonnes troupes, proposa aux
republicains qu'on avait fait prisonniers de passer a son service, et de
former un troisieme bataillon dans son regiment. L'argent, les vivres
dont ils avaient manque, la repugnance a rester prisonniers, l'esperance
de pouvoir repasser bientot du cote de Hoche, les deciderent, et ils
furent enroles dans le corps de d'Hervilly.

Puisaye, qui songeait toujours a marcher en avant, et qui ne s'etait
arrete a prendre la presqu'ile que pour s'assurer une position sur les
cotes, parla vivement a d'Hervilly, lui donna les meilleures raisons
pour l'engager a seconder ses vues, le menaca meme de demander son
remplacement s'il persistait a s'y refuser. D'Hervilly parut un moment
se preter a ses projets. Les chouans, selon Puisaye, n'avaient besoin
que d'etre soutenus pour deployer de la bravoure; il fallait distribuer
les troupes de ligne sur leur front et sur leurs derrieres, les placer
ainsi au milieu, et avec douze ou treize mille hommes, dont trois mille
a peu pres de ligne, on pourrait passer sur le corps de Hoche, qui
n'avait guere plus de cinq a six mille hommes dans le moment. D'Hervilly
consentit a ce plan. Dans cet instant, Vauban, qui sentait sa position
tres hasardee, ayant perdu celle qu'il occupait d'abord, demandait des
ordres et des secours. D'Hervilly lui envoya un ordre redige de la
maniere la plus pedantesque, dans lequel il lui enjoignait de se replier
sur Carnac, et lui prescrivait des mouvemens tels qu'on n'aurait pu les
faire executer par les troupes les plus manoeuvrieres de l'Europe.

Le 5 juillet (17 messidor), Puisaye sortit de la presqu'ile pour passer
une revue des chouans, et d'Hervilly en sortit aussi avec son regiment,
pour se preparer a executer le projet, forme la veille, de marcher en
avant. Puisaye ne trouva que la tristesse, le decouragement et l'humeur
chez ces hommes qui, quelques jours auparavant, etaient pleins
d'enthousiasme. Ils disaient qu'on voulait les exposer seuls, et les
sacrifier aux troupes de ligne. Puisaye les apaisa le mieux qu'il put,
et tacha de leur rendre quelque courage. D'Hervilly, de son cote, en
voyant ces soldats vetus de rouge, et qui portaient si maladroitement
l'uniforme et le fusil a baionnette, dit qu'il n'y avait rien a faire
avec de pareilles troupes, et fit rentrer son regiment. Puisaye le
rencontra dans cet instant, et lui demanda si c'etait ainsi qu'il
executait le plan convenu. D'Hervilly repondit que jamais il ne se
hasarderait a marcher avec de pareils soldats; qu'il n'y avait plus qu'a
se rembarquer ou a s'enfermer dans la presqu'ile, pour y attendre de
nouveaux ordres de Londres; ce qui, dans sa pensee, signifiait l'ordre
de descendre en Vendee.

Le lendemain, 6 juillet (18 messidor), Vauban fut secretement averti
qu'il serait attaque sur toute sa ligne par les republicains. Il se
voyait dans une situation des plus dangereuses. Sa gauche s'appuyait a
un poste dit de Sainte-Barbe, qui communiquait avec la presqu'ile; mais
son centre et sa droite longeaient la cote de Carnac, et n'avaient que
la mer pour retraite. Ainsi, s'il etait vivement attaque, sa droite et
son centre pouvaient etre jetes a la mer; sa gauche seule se sauvait par
Sainte-Barbe a Quiberon. Ses chouans, decourages, etaient incapables de
tenir; il n'avait donc d'autre parti a prendre que de replier son centre
et sa droite sur sa gauche, et de filer par la Falaise dans la
presqu'ile. Mais il s'enfermait alors dans cette langue de terre sans
pouvoir en sortir; car le poste de Sainte-Barbe, qu'on abandonnait, sans
defense du cote de la terre, etait inexpugnable du cote de la Falaise,
et la dominait tout entiere. Ainsi, ce projet de retraite n'etait rien
moins que la determination de se renfermer dans la presqu'ile de
Quiberon. Vauban demanda donc des secours pour n'etre pas reduit a se
retirer. D'Hervilly lui envoya un nouvel ordre, redige dans tout
l'appareil du style militaire, et contenant l'injonction de tenir a
Carnac jusqu'a la derniere extremite. Puisaye somma aussitot d'Hervilly
d'envoyer des troupes; ce qu'il promit.

Le lendemain 7 juillet (19 messidor), a la pointe du jour, les
republicains s'avancent en colonnes profondes, et viennent attaquer les
dix mille chouans sur toute la ligne. Ceux-ci regardent sur la Falaise
et ne voient pas arriver les troupes regulieres. Alors ils entrent en
fureur contre les emigres qui ne viennent pas a leur secours. Le jeune
George Cadoudal, dont les soldats refusent de se battre, les supplie de
ne pas se debander; mais ils ne veulent pas l'entendre. George, furieux
a son tour, s'ecrie que ces scelerats d'Anglais et d'emigres ne sont
venus que pour perdre la Bretagne, et que la mer aurait du les aneantir
avant de les transporter sur la cote. Vauban ordonne alors a sa droite
et a son centre de se replier sur sa gauche, pour les sauver par la
Falaise dans la presqu'ile. Les chouans s'y precipitent aveuglement; la
plupart sont suivis de leurs familles, qui fuient la vengeance des
republicains. Des femmes, des enfans, des vieillards, emportant leurs
depouilles, et meles a plusieurs mille chouans en habit rouge, couvrent
cette langue de sable etroite et longue, baignee des deux cotes par les
flots, et deja labouree par les balles et les boulets. Vauban,
s'entourant alors de tous les chefs, s'efforce de reunir les hommes les
plus braves, les engage a ne pas se perdre par une fuite precipitee, et
les conjure, pour leur salut et pour leur honneur, de faire une retraite
en bon ordre. Ils feront rougir, leur dit-il, cette troupe de ligne qui
les laisse seuls exposes a tout le peril. Peu a peu il les rassure, et
les decide a tourner la face a l'ennemi, a supporter son feu et a y
repondre. Alors, grace a la fermete des chefs, la retraite commence a se
faire avec calme; on dispute le terrain pied a pied. Cependant on n'est
pas sur encore de resister a une charge vigoureuse, et de n'etre pas
jete dans la mer; mais heureusement le brave commodore Waren,
s'embossant avec ses vaisseaux et ses chaloupes canonnieres, vient
foudroyer les republicains des deux cotes de la Falaise, et les empeche
pour ce jour-la de pousser plus loin leurs avantages.

Les fugitifs se pressent pour entrer dans le fort, mais on leur en
dispute un moment l'entree; ils se precipitent alors sur les palissades,
les arrachent, et fondent pele-mele dans la presqu'ile. Dans cet
instant, d'Hervilly arrivait enfin avec son regiment; Vauban le
rencontre, et dans un mouvement de colere, lui dit qu'il lui demandera
compte de sa conduite devant un conseil de guerre. Les chouans se
repandent dans l'etendue de la presqu'ile, ou se trouvaient plusieurs
villages et quelques hameaux. Tous les logemens etaient pris par les
regimens; il s'engage des rixes; enfin les chouans se couchent a terre;
on leur donne une demi-ration de riz, qu'ils mangent en nature, n'ayant
rien pour la faire cuire.

Ainsi cette expedition, qui devait bientot porter le drapeau des
Bourbons et des Anglais jusqu'aux bords de la Mayenne, etait maintenant
resserree dans cette presqu'ile, longue de deux lieues. On avait douze
ou quinze mille bouches de plus a nourrir, et on n'avait a leur donner
ni logement, ni bois a bruler, ni ustensiles pour preparer leurs
alimens. Cette presqu'ile, defendue par un fort a son extremite, bordee
des deux cotes par les escadres anglaises, pouvait opposer une
resistance invincible; mais elle devenait tout a coup tres faible par
le defaut de vivres. On n'en avait apporte, en effet, que pour nourrir
six mille hommes pendant trois mois, et on en avait dix-huit ou vingt
mille a faire vivre. Sortir de cette position par une attaque subite sur
Sainte-Barbe, n'etait guere possible; car les republicains, pleins
d'ardeur, retranchaient ce poste de maniere a le rendre inexpugnable du
cote de la presqu'ile. Tandis que la confusion, les haines et
l'abattement regnaient dans cet informe rassemblement de chouans et
d'emigres, dans le camp de Hoche, au contraire, soldats et officiers
travaillaient avec zele a elever des retranchemens. "Je voyais, dit
Puisaye, les officiers eux-memes, en chemise, et distingues seulement
par leur hausse-col, manier la pioche, et hater les travaux de leurs
soldats."

Cependant Puisaye decida pour la nuit meme une sortie, afin
d'interrompre les travaux; mais l'obscurite, le canon de l'ennemi,
jeterent la confusion dans les rangs; il fallut rentrer. Les chouans,
desesperes, se plaignaient d'avoir ete trompes; ils regrettaient leur
ancien genre de guerre, et demandaient qu'on les rendit a leurs forets.
Ils mouraient de faim. D'Hervilly, pour les forcer a s'enroler dans les
regimens, avait ordonne qu'on ne distribuat que demi-ration aux troupes
irregulieres: ils se revolterent. Puisaye, a l'insu duquel l'ordre
avait ete rendu, le fit revoquer, et la ration entiere fut accordee.

Ce qui distinguait Puisaye, outre son esprit, c'etait une perseverance a
toute epreuve; il ne se decouragea pas. Il eut l'idee de choisir l'elite
des chouans; de les debarquer en deux troupes, pour parcourir le pays
sur les derrieres de Hoche, pour soulever les chefs dont on n'avait pas
de nouvelles, et les porter en masse sur le camp de Sainte-Barbe, de
maniere a le prendre a revers, tandis que les troupes de la presqu'ile
l'attaqueraient de front. Il se delivrait ainsi de six a huit mille
bouches, les employait utilement, reveillait le zele singulierement
amorti des chefs bretons, et preparait une attaque sur les derrieres du
camp de Sainte-Barbe. Le projet arrete, il fit le meilleur choix
possible dans les chouans, en donna quatre mille a Tinteniac, avec trois
intrepides chefs, George, Mercier et d'Allegre, et trois mille a MM.
Jean-Jean et Lantivy. Tinteniac devait etre debarque a Sarzeau, pres de
l'embouchure de la Vilaine; Jean-Jean et Lantivy, pres de Quimper. Tous
deux devaient, apres un circuit assez long, se reunir a Baud le 14
juillet (26 messidor), et marcher, le 16 au matin, sur les derrieres du
camp de Sainte-Barbe. A l'instant ou ils allaient partir, les chefs des
chouans vinrent trouver Puisaye, et supplier leur ancien chef de partir
avec eux, lui disant que ces traitres d'Anglais allaient le perdre: il
n'etait pas possible que Puisaye acceptat. Ils partirent, et furent
debarques heureusement. Puisaye ecrivit aussitot a Londres, pour dire
que tout pouvait etre repare, mais qu'il fallait sur-le-champ envoyer
des vivres, des munitions, des troupes, et le prince francais.

Pendant que ces evenemens se passaient dans la presqu'ile, Hoche avait
deja reuni de huit a dix mille hommes a Sainte-Barbe. Aubert-Dubayet lui
faisait arriver, des cotes de Cherbourg, des troupes pour garder le nord
de la Bretagne; Canclaux lui avait envoye de Nantes un renfort
considerable, sous les ordres du general Lemoine. Les representans
avaient dejoue toutes les menees qui tendaient a livrer Lorient et
Saint-Malo. Les affaires des republicains s'amelioraient donc chaque
jour. Pendant ce temps, Lemaitre et Brothier, par leurs intrigues,
contribuaient encore de toutes leurs forces a contrarier l'expedition.
Ils avaient ecrit sur-le-champ en Bretagne pour la desapprouver.
L'expedition, suivant eux, avait un but dangereux, puisque le prince n'y
etait pas, et personne ne devait la seconder. En consequence, des agens
s'etaient repandus, et avaient signifie l'ordre, au nom du roi, de ne
faire aucun mouvement; ils avaient averti Charette de persister dans son
inaction. D'apres leur ancien systeme de profiter des secours de
l'Angleterre et de la tromper, ils avaient improvise sur les lieux
memes un plan. Meles dans l'intrigue qui devait livrer Saint-Malo a
Puisaye, ils voulaient appeler dans cette place les cadres emigres qui
croisaient sur la flotte anglaise, et prendre possession du port, au nom
de Louis XVIII, tandis que Puisaye agissait a Quiberon, peut-etre,
disaient-ils, pour le duc d'York. L'intrigue de Saint-Malo ayant manque,
ils se replierent sur Saint-Brieuc, retinrent devant cette cote
l'escadre qui portait les cadres emigres, et envoyerent sur-le-champ des
emissaires a Tinteniac et a Lantivy, qu'ils savaient debarques, pour
leur enjoindre de se porter sur Saint-Brieuc. Leur but etait ainsi de
former dans le nord de la Bretagne une contre-expedition, plus sure,
suivant eux, que celle de Puisaye dans le midi.

Tinteniac avait debarque heureusement, et apres avoir enleve plusieurs
postes republicains, etait arrive a Elven. La il trouva l'injonction, au
nom du roi, de se rendre a Coetlogon, afin d'y recevoir de nouveaux
ordres. Il objecta en vain la commission de Puisaye, la necessite de ne
pas faire manquer son plan, en s'eloignant du lieu marque. Cependant il
ceda, esperant, au moyen d'une marche forcee, se retrouver sur les
derrieres de Sainte-Barbe le 16. Jean-Jean et Lantivy, debarques aussi
heureusement, se disposaient a marcher vers Baud, lorsqu'ils trouverent
de leur cote l'ordre de marcher sur Saint-Brieuc.

Dans cet intervalle, Hoche, inquiete sur ses derrieres, fut oblige de
faire de nouveaux detachemens pour arreter les bandes dont il avait
appris la marche; mais il laissa dans Sainte-Barbe une force suffisante
pour resister a une attaque de vive force. Il etait fort inquiete par
les chaloupes canonnieres anglaises, qui foudroyaient ses troupes des
qu'elles paraissaient sur la Falaise, et ne comptait guere que sur la
famine pour reduire les emigres.

Puisaye, de son cote, se preparait a la journee du 16 (28 messidor). Le
15, une nouvelle division navale arriva dans la baie; c'etait celle qui
etait allee chercher aux bouches de l'Elbe les regimens emigres passes a
la solde de l'Angleterre, et connus sous le nom de regimens a cocarde
noire. Elle apportait les legions de Salm, Damas, Beon et Perigord,
reduites en tout a onze cents hommes par les pertes de la campagne, et
commandees par un officier distingue, M. de Sombreuil. Cette escadre
apportait de nouveaux secours en vivres et munitions; elle annoncait
trois mille Anglais amenes par lord Graham, et la prochaine arrivee du
comte d'Artois avec des forces plus considerables. Une lettre du
ministere anglais disait a Puisaye que les cadres etaient retenus sur
la cote du nord par les agens royalistes de l'interieur, qui voulaient,
disaient-ils, lui livrer un port. Une autre depeche, arrivee en meme
temps, terminait le differend eleve entre d'Hervilly et Puisaye, donnait
a ce dernier le commandement absolu de l'expedition, et lui conferait,
de plus, le titre de lieutenant-general au service de l'Angleterre.

Puisaye, libre de commander, prepara tout pour la journee du lendemain.
Il aurait bien voulu differer l'attaque projetee, pour donner a la
division de Sombreuil le temps de debarquer; mais, tout etant fixe pour
le 16, et ce jour ayant ete indique a Tinteniac, il ne pouvait pas
retarder. Le 15 au soir, il ordonna a Vauban d'aller debarquer a Carnac
avec douze cents chouans, pour faire une diversion sur l'extremite du
camp de Sainte-Barbe, et pour se lier aux chouans qui allaient
l'attaquer par derriere. Les bateaux furent prepares fort tard, et
Vauban ne put s'embarquer que dans le milieu de la nuit. Il avait ordre
de tirer une fusee s'il parvenait a debarquer, et d'en tirer une seconde
s'il ne reussissait pas a tenir le rivage.

Le 16 juillet (28 messidor), a la pointe du jour, Puisaye sortit de la
presqu'ile avec tout ce qu'il avait de troupes. Il marchait en colonnes.
Le brave regiment de Loyal-Emigrant etait en tete avec les artilleurs de
Rothalier; sur la droite s'avancaient les regimens de Royal-Marine et
de du Dresnay, avec six cents chouans commandes par le duc de Levis. Le
regiment d'Hervilly, et mille chouans commandes par le chevalier de
Saint-Pierre, occupaient la gauche. Ces corps reunis formaient a peu
pres quatre mille hommes. Tandis qu'ils s'avancaient sur la Falaise, ils
apercurent une premiere fusee lancee par le comte de Vauban; ils n'en
virent pas une seconde, et ils crurent que Vauban avait reussi. Ils
continuerent leur marche; on entendit alors comme un bruit lointain de
mousqueterie: "C'est Tinteniac, s'ecrie Puisaye; en avant!" Alors on
sonne la charge, et on marche sur les retranchemens des republicains.
L'avant-garde de Hoche, commandee par Humbert, etait placee devant les
hauteurs de Sainte-Barbe. A l'approche de l'ennemi, elle se replie, et
rentre dans les lignes. Les assaillans s'avancent pleins de joie, tout a
coup un corps de cavalerie qui etait reste deploye fait un mouvement, et
demasque des batteries formidables. Un feu de mousqueterie et
d'artillerie accueille les emigres; la mitraille, les boulets et les
obus pleuvent sur eux. A la droite, les regimens de Royal-Marine et de
du Dresnay perdent des rangs entiers sans s'ebranler; le duc de Levis
est blesse grievement a la tete de ses chouans; a gauche, le regiment
d'Hervilly s'avance bravement sous le feu. Cependant cette fusillade
qu'on avait cru entendre sur les derrieres et sur les cotes a cesse de
retentir. Tinteniac ni Vauban n'ont donc pas attaque, et il n'y a pas
d'espoir d'enlever le camp. Dans ce moment, l'armee republicaine,
infanterie et cavalerie, sort de ses retranchemens; Puisaye, voyant
qu'il n'y a plus qu'a se faire egorger, prescrit a d'Hervilly de donner
a droite l'ordre de la retraite, tandis que lui-meme la fera executer a
gauche. Dans ce moment, d'Hervilly, qui bravait le feu avec le plus
grand courage, recoit un biscaien au milieu de la poitrine. Il charge un
aide-de-camp de porter l'ordre de la retraite; l'aide-de-camp est
emporte par un boulet de canon: n'etant pas avertis, le regiment de
d'Hervilly et les mille chouans du chevalier de Saint-Pierre continuent
de s'avancer sous ce feu epouvantable. Tandis qu'on sonne la retraite a
gauche, on sonne la charge a droite. La confusion et le carnage sont
epouvantables. Alors la cavalerie republicaine fond sur l'armee emigree,
et la ramene en desordre sur la Falaise. Les canons de Rothalier,
engages dans le sable, sont enleves. Apres avoir fait des prodiges de
courage, toute l'armee fuit vers le fort Penthievre; les republicains la
poursuivent en toute hate, et vont entrer dans le fort avec elle; mais
un secours inespere la soustrait a la poursuite des vainqueurs. Vauban,
qui devait etre a Carnac, est a l'extremite de la Falaise avec ses
chouans; le commodore Waren est avec lui. Tous deux, montes sur les
chaloupes canonnieres, et dirigeant sur la Falaise un feu violent,
arretent les republicains et sauvent encore une fois la malheureuse
armee de Quiberon.

Ainsi Tinteniac n'avait pas paru; Vauban, debarque trop tard, n'avait pu
surprendre les republicains, avait ete ensuite mal seconde par ses
chouans, qui trempaient leurs fusils dans l'eau pour ne pas se battre,
et s'etait replie pres du fort; sa seconde fusee, lancee en plein jour,
n'avait pas ete apercue; et c'est ainsi que Puisaye, trompe dans toutes
ses combinaisons, venait d'essuyer cette desastreuse defaite. Tous les
regimens avaient fait d'affreuses pertes: celui de Royal-Marine, sur
soixante-douze officiers, en avait perdu cinquante-trois; les autres
avaient fait des pertes a proportion.

Il faut convenir que Puisaye avait mis beaucoup de precipitation a
attaquer le camp. Quatre mille hommes allant en attaquer dix mille
solidement retranches, devaient s'assurer, d'une maniere certaine, que
toutes les attaques preparees sur les derrieres et sur les flancs
etaient pretes a s'effectuer. Il ne suffisait pas d'un rendez-vous donne
a des corps qui avaient tant d'obstacles a vaincre, pour croire qu'ils
seraient arrives au point et a l'heure indiques; il fallait convenir
d'un signal, d'un moyen quelconque de s'assurer de l'execution du plan.
En cela, Puisaye, quoique trompe par le bruit d'une mousqueterie
lointaine, n'avait pas agi avec assez de precaution. Du reste, il avait
paye de sa personne, et suffisamment repondu a ceux qui affectaient de
suspecter sa bravoure parce qu'ils ne pouvaient pas nier son esprit.

Il est facile de comprendre pourquoi Tinteniac n'avait point paru. Il
avait trouve a Elven l'ordre de se rendre a Coetlogon; il avait cede a
cet ordre etrange, dans l'espoir de regagner le temps perdu par une
marche force. A Coetlogon, il avait trouve des femmes chargees de lui
transmettre l'ordre de marcher sur Saint-Brieuc. C'etaient les agens
opposes a Puisaye, qui, usant du nom du roi, au nom duquel ils parlaient
toujours, voulaient faire concourir les corps detaches par Puisaye a la
contre-expedition qu'ils meditaient sur Saint-Malo ou sur Saint-Brieuc.
Tandis que l'on conferait sur cet ordre, le chateau de Coetlogon etait
attaque par les detachemens que Hoche avait lances a la poursuite de
Tinteniac; celui-ci etait accouru, et etait tombe mort, frappe d'une
balle au front. Son successeur au commandement avait consenti a marcher
sur Saint-Brieuc. De leur cote, MM. de Lantivy et Jean-Jean, debarques
aux environs de Quimper, avaient trouve des ordres semblables; les chefs
s'etaient divises, et, voyant ce conflit d'ordres et de projets, leurs
soldats, deja mecontens, s'etaient disperses. C'est ainsi qu'aucun des
corps envoyes par Puisaye, pour faire diversion, n'etait arrive au
rendez-vous. L'agence de Paris, avec ses projets, avait aussi prive
Puisaye des cadres qu'elle retenait sur la cote du nord, des deux
detachemens qu'elle avait empeches de se rendre a Baud le 14, et enfin
du concours de tous les chefs auxquels elle avait signifie l'ordre de ne
faire aucun mouvement.

Renferme dans Quiberon, Puisaye n'avait donc plus aucun espoir d'en
sortir pour marcher en avant; il ne lui restait qu'a se rembarquer,
avant d'y etre force par la famine, pour aller essayer une descente plus
heureuse sur une autre partie de la cote, c'est-a-dire en Vendee. La
plupart des emigres ne demandaient pas mieux; le nom de Charette leur
faisait esperer en Vendee un grand general a la tete d'une belle armee.
Ils etaient charmes d'ailleurs de voir la contre-revolution operee par
tout autre que Puisaye.

Pendant ce temps, Hoche examinait cette presqu'ile, et cherchait le
moyen d'y penetrer. Elle etait defendue en tete par le fort Penthievre,
et sur les bords par les escadres anglaises. Il ne fallait pas songer a
y debarquer dans des bateaux; prendre le fort au moyen d'un siege
regulier etait tout aussi impossible, car on ne pouvait y arriver que
par la Falaise, toujours balayee par le feu des chaloupes canonnieres.
Les republicains, en effet, n'y pouvaient pas faire une reconnaissance
sans etre mitrailles. Il n'y avait qu'une surprise de nuit ou la famine
qui pussent donner la presqu'ile a Hoche. Une circonstance le determina
a tenter une surprise, quelque perilleuse qu'elle fut. Les prisonniers,
qu'on avait enroles presque malgre eux dans les regimens emigres,
auraient pu etre retenus tout au plus par le succes; mais leur interet
le plus pressant, a defaut de patriotisme, les engageait a passer du
cote d'un ennemi victorieux, qui allait les traiter comme deserteurs
s'il les prenait les armes a la main. Ils se rendaient en foule au camp
de Hoche, pendant la nuit, disant qu'ils ne s'etaient enroles que pour
sortir des prisons, ou pour n'y pas etre envoyes. Ils lui indiquerent un
moyen de penetrer dans la presqu'ile. Un rocher etait place a la gauche
du fort Penthievre; on pouvait, en entrant dans l'eau jusqu'a la
poitrine, faire le circuit de ce rocher; on trouvait ensuite un sentier
qui conduisait au sommet du fort. Les transfuges avaient assure, au nom
de leurs camarades composant la garnison, qu'ils aideraient a en ouvrir
les portes.

Hoche n'hesita pas malgre le danger d'une pareille tentative. Il forma
son plan d'apres les indications qu'il avait obtenues, et resolut de
s'emparer de la presqu'ile, pour enlever toute l'expedition avant
qu'elle eut le temps de remonter sur ses vaisseaux. Le 20 juillet au
soir (2 thermidor), le ciel etait sombre; Puisaye et Vauban avaient
ordonne des patrouilles pour se garantir d'une attaque nocturne. "Avec
un temps pareil, dirent-ils aux officiers, faites-vous tirer des coups
de fusil par les sentinelles ennemies." Tout leur paraissant tranquille,
ils allerent se coucher en pleine securite.

Les preparatifs etaient faits dans le camp republicain. A peu pres vers
minuit, Hoche s'ebranle avec son armee. Le ciel etait charge de nuages;
un vent tres-violent soulevait les vagues et couvrait de sourds
mugissemens le bruit des armes et des soldats. Hoche dispose ses troupes
en colonnes sur la Falaise; il donne ensuite trois cents grenadiers a
l'adjudant-general Menage, jeune republicain d'un courage heroique. Il
lui ordonne de filer a sa droite, d'entrer dans l'eau avec ses
grenadiers, de tourner le rocher sur lequel s'appuient les murs, de
gravir le sentier, et de tacher de s'introduire ainsi dans le fort. Ces
dispositions faites, on marche dans le plus grand silence; des
patrouilles auxquelles on avait donne des uniformes rouges enleves sur
les morts dans la journee du 16, et ayant le mot d'ordre, trompent les
sentinelles avancees. On approche sans etre reconnu. Menage entre dans
la mer avec ses trois cents grenadiers; le bruit du vent couvre celui
qu'ils font en agitant les eaux. Quelques-uns tombent et se relevent,
d'autres sont engloutis dans les abimes. Enfin, de rochers en rochers,
ils arrivent a la suite de leur intrepide chef, et parviennent a gravir
le sentier qui conduit au fort. Pendant ce temps, Hoche est arrive
jusque sous les murs avec ses colonnes. Mais tout a coup les sentinelles
reconnaissent une des fausses patrouilles; elles apercoivent dans
l'obscurite une ombre longue et mouvante; sur-le-champ elles font feu;
l'alarme est donnee. Les canonniers toulonnais accourent a leurs pieces,
et font pleuvoir la mitraille sur les troupes de Hoche; le desordre s'y
met, elles se confondent, et sont pretes a s'enfuir. Mais dans ce moment
Menage arrive au sommet du fort; les soldats complices des assaillans
accourent sur les creneaux, presentent la crosse de leurs fusils aux
republicains, et les introduisent. Tous ensemble fondent alors sur le
reste de la garnison, egorgent ceux qui resistent, et arborent aussitot
le pavillon tricolore. Hoche, au milieu du desordre que les batteries
ennemies ont jete dans ses colonnes, ne s'ebranle pas un instant; il
court a chaque chef, le ramene a son poste, fait rentrer chacun a son
rang, et rallie son armee sous cette epouvantable pluie de feu.
L'obscurite commencant a devenir moins epaisse, il apercoit le pavillon
republicain sur le sommet du fort: "Quoi? dit-il a ses soldats, vous
reculerez lorsque deja vos camarades ont place leur drapeau sur les murs
ennemis!" Il les entraine sur les ouvrages avances ou campaient une
partie des chouans; on y penetre de toutes parts, et on se rend enfin
maitre du fort.

Dans ce moment, Vauban, Puisaye, eveilles par le feu, accouraient au
lieu du desastre; mais il n'etait plus temps. Ils voient fuir pele-mele
les chouans, les officiers abandonnes par leurs soldats, et les restes
de la garnison demeures fideles. Hoche ne s'arrete pas a la prise du
fort; il rallie une partie de ses colonnes, et s'avance dans la
presqu'ile avant que l'armee d'expedition puisse se rembarquer. Puisaye,
Vauban, tous les chefs, se retirent vers l'interieur, ou restaient
encore le regiment d'Hervilly, les debris des regimens de du Dresnay, de
Royal-Marine, de Loyal-Emigrant, et la legion de Sombreuil, debarquee
depuis deux jours, et forte de onze cents hommes. En prenant une bonne
position, et il y en avait plus d'une dans la presqu'ile, en l'occupant
avec les trois mille hommes de troupes reglees qu'on avait encore, on
pouvait donner a l'escadre le temps de recueillir les malheureux
emigres. Le feu des chaloupes canonnieres aurait protege l'embarquement;
mais le desordre regnait dans les esprits; les chouans se precipitaient
dans la mer avec leurs familles, pour entrer dans quelques bateaux de
pecheurs qui etaient sur la rive, et gagner l'escadre que le mauvais
temps tenait fort eloignee. Les troupes, eparpillees dans la presqu'ile,
couraient ca et la, ne sachant ou se rallier. D'Hervilly, capable de
defendre vigoureusement une position, et connaissant tres bien les
lieux, etait mortellement blesse; Sombreuil, qui lui avait succede, ne
connaissait pas le terrain, ne savait ou s'appuyer, ou se retirer, et,
quoique brave, paraissait, dans cette circonstance, avoir perdu la
presence d'esprit necessaire. Puisaye, arrive aupres de Sombreuil, lui
indique une position. Sombreuil lui demande s'il a envoye a l'escadre
pour la faire approcher; Puisaye repond qu'il a envoye un pilote habile
et devoue; mais le temps est mauvais, le pilote n'arrive pas assez vite
au gre des malheureux menaces d'etre jetes a la mer. Les colonnes
republicaines approchent; Sombreuil insiste de nouveau. "L'escadre
est-elle avertie?" demande-t-il a Puisaye. Ce dernier accepte alors la
commission de voler a bord pour faire approcher le commodore, commission
qu'il convenait mieux de donner a un autre, car il devait etre le
dernier a se tirer du peril. Une raison le decida, la necessite
d'enlever sa correspondance, qui aurait compromis toute la Bretagne si
elle etait tombee dans les mains des republicains. Il etait sans doute
aussi pressant de la sauver que de sauver l'armee elle-meme; mais
Puisaye pouvait la faire porter a bord sans y aller lui-meme. Il part,
et arrive au bord du commodore en meme temps que le pilote qu'il avait
envoye. L'eloignement, l'obscurite, le mauvais temps, avaient empeche
qu'on put, de l'escadre, apercevoir le desastre. Le brave amiral Waren,
qui pendant l'expedition avait seconde les emigres de tous ses moyens,
fait force de voiles, arrive enfin avec ses vaisseaux a la portee du
canon, a l'instant ou Hoche, a la tete de sept cents grenadiers,
pressait la legion de Sombreuil, et allait lui faire perdre terre. Quel
spectacle presentait en cet instant cette cote malheureuse! La mer
agitee permettait a peine aux embarcations d'approcher du rivage; une
multitude de chouans, de soldats fugitifs, entraient dans l'eau jusqu'a
la hauteur du cou pour joindre les embarcations, et se noyaient pour y
arriver plus tot; un millier de malheureux emigres, places entre la mer
et les baionnettes des republicains, etaient reduits a se jeter ou dans
les flots ou sur le fer ennemi, et souffraient autant du feu de
l'escadre anglaise que les republicains eux-memes. Quelques embarcations
etaient arrivees, mais sur un autre point. De ce cote, il n'y avait
qu'une goelette qui faisait un feu epouvantable, et qui suspendit un
instant la marche des republicains. Quelques grenadiers crierent,
dit-on, aux emigres: "Rendez-vous, on ne vous fera rien." Ce mot courut
de rangs en rangs. Sombreuil voulut s'approcher pour parlementer avec le
general Humbert; mais le feu empechait de s'avancer. Aussitot un
officier emigre se jeta a la nage pour aller faire cesser le feu. Hoche
ne voulait pas une capitulation; il connaissait trop bien les lois
contre les emigres pour oser s'engager, et il etait incapable de
promettre ce qu'il ne pouvait pas tenir. Il a assure, dans une lettre
publiee dans toute l'Europe, qu'il n'entendit aucune des promesses
attribuees au general Humbert, et qu'il ne les aurait pas autorisees.
Quelques-uns de ses soldats purent crier: _Rendez-vous!_ mais il
n'offrit rien, ne promit rien. Il s'avanca, et les emigres, n'ayant plus
d'autre ressource que de se rendre ou de se faire tuer, eurent l'espoir
qu'on les traiterait peut-etre comme les Vendeens. Ils mirent bas les
armes. Aucune capitulation, meme verbale, n'eut lieu avec Hoche. Vauban,
qui etait present, avoue qu'il n'y eut aucune convention faite, et il
conseilla meme a Sombreuil de ne pas se rendre sur la vague esperance
qu'inspiraient les cris de quelques soldats.

Beaucoup d'emigres se percerent de leurs epees; d'autres se jeterent
dans les flots pour rejoindre les embarcations. Le commodore Waren fit
tous ses efforts pour vaincre les obstacles que presentait la mer, et
pour sauver le plus grand nombre possible de ces malheureux. Il y en
avait une foule qui, en voyant approcher les chaloupes, etaient entres
dans l'eau jusqu'au cou; du rivage on tirait sur leurs tetes.
Quelquefois ils s'elancaient sur ces chaloupes deja surchargees, et ceux
qui etaient dedans, craignant d'etre submerges, leur coupaient les mains
a coups de sabre.

Il faut quitter ces scenes d'horreur, ou des malheurs affreux
punissaient de grandes fautes. Plus d'une cause avait contribue a
empecher le succes de cette expedition. D'abord, on avait trop presume
de la Bretagne. Un peuple vraiment dispose a s'insurger eclate, comme
firent les Vendeens en mai 1793, va chercher des chefs, les supplie, les
force de se mettre a sa tete, mais n'attend pas qu'on l'organise, ne
souffre pas deux ans d'oppression pour se soulever quand l'oppression
est finie. Serait-il dans les meilleures dispositions, un surveillant
comme Hoche l'empecherait de les manifester. Il y avait donc beaucoup
d'illusions dans Puisaye. Cependant on aurait pu tirer parti de ce
peuple, et trouver dans son sein beaucoup d'hommes disposes a combattre,
si une expedition considerable s'etait avancee jusqu'a Rennes, et eut
chasse devant elle l'armee qui comprimait le pays. Pour cela, il aurait
fallu que les chefs des insurges fussent d'accord avec Puisaye, Puisaye
avec l'agence de Paris; que les instructions les plus contraires ne
fussent pas envoyees aux chefs des chouans; que les uns ne recussent pas
l'ordre de demeurer immobiles, que les autres ne fussent pas diriges sur
des points opposes a ceux que designait Puisaye; que les emigres
comprissent mieux la guerre qu'ils allaient faire, et meprisassent un
peu moins ces paysans qui se devouaient a leur cause; il aurait fallu
que les Anglais se mefiassent moins de Puisaye, ne lui adjoignissent pas
un second chef, lui eussent donne a la fois tous les moyens qu'ils lui
destinaient, et tente cette expedition avec toutes leurs forces reunies;
il fallait surtout un grand prince a la tete de l'expedition; il ne le
fallait pas meme grand, il fallait seulement qu'il fut le premier a
mettre le pied sur le rivage. A son aspect, tous les obstacles
s'evanouissaient. Cette division des chefs vendeens entre eux, des chefs
vendeens avec le chef breton, du chef breton avec les agens de Paris,
des chouans avec les emigres, de l'Espagne avec l'Angleterre, cette
division de tous les elemens de l'entreprise cessait a l'instant meme. A
l'aspect du prince, tout l'enthousiasme de la contree se reveillait,
tout le monde se soumettait a ses ordres, et concourait a l'entreprise.
Hoche pouvait etre enveloppe, et, malgre ses talens et sa vigueur, il
eut ete oblige de reculer devant une influence toute-puissante dans ces
pays. Sans doute il restait derriere lui ces vaillantes armees qui
avaient vaincu l'Europe; mais l'Autriche pouvait les occuper sur le
Rhin, et les empecher de faire de grands detachemens; le gouvernement
n'avait plus l'energie du grand comite, et la revolution eut couru de
grands perils. Depossedee vingt ans plus tot, ses bienfaits n'auraient
pas eu le temps de se consolider; des efforts inouis, des victoires
immortelles, des torrens de sang, tout restait sans fruit pour la
France; ou si du moins il n'etait pas donne a une poignee de fugitifs de
soumettre a leur joug une brave nation, ils auraient mis sa regeneration
en peril, et quant a eux, ils n'auraient pas perdu leur cause sans la
defendre, et ils auraient honore leur pretention par leur energie.

Tout fut impute a Puisaye et a l'Angleterre par les brouillons qui
composaient le parti royaliste. Puisaye etait, a les entendre, un
traitre vendu a Pitt pour renouveler les scenes de Toulon. Cependant il
etait constant que Puisaye avait fait ce qu'il avait pu. Il etait
absurde de supposer que l'Angleterre ne voulut pas reussir; ses propres
precautions a l'egard de Puisaye, le choix qu'elle fit elle-meme de
d'Hervilly pour empecher que les corps emigres ne fussent trop
compromis, et enfin le zele que le commodore Waren mit a sauver les
malheureux restes dans la presqu'ile, prouvent que, malgre son genie
politique, elle n'avait pas medite le crime hideux et lache qu'on lui
attribuait. Justice a tous, meme aux implacables ennemis de notre
revolution et de notre patrie!

Le commodore Waren alla debarquer a l'ile d'Houat les malheureux restes
de l'expedition; il attendit la de nouveaux ordres de Londres et
l'arrivee du comte d'Artois, qui etait abord du _Lord Moira_, pour
savoir ce qu'il faudrait faire. Le desespoir regnait dans cette petite
ile: les emigres, les chouans dans la plus grande misere, et atteints
d'une maladie contagieuse, se livraient aux recriminations, et
accusaient amerement Puisaye. Le desespoir etait bien plus grand encore
a Aurai et a Vannes, ou avaient ete transportes les mille emigres pris
les armes a la main. Hoche, apres les avoir vaincus, s'etait soustrait a
ce spectacle douloureux, pour courir a la poursuite de la bande de
Tinteniac, appelee l'armee rouge. Le sort des prisonniers ne le
regardait plus: que pouvait-il pour eux? Les lois existaient, il ne
pouvait les annuler. Il en refera au comite de salut public et a
Tallien. Tallien partit sur-le-champ, et arriva a Paris la veille de
l'anniversaire du 9 thermidor. Le lendemain on celebrait, suivant le
nouveau mode adopte, une fete dans le sein meme de l'assemblee, en
commemoration de la chute de Robespierre. Tous les representans
siegeaient en costume; un nombreux orchestre executait des airs
patriotiques; des choeurs chantaient les hymnes de Chenier. Courtois lut
un rapport sur la journee du 9 thermidor. Tallien lut ensuite un autre
rapport sur l'affaire de Quiberon. On remarqua chez lui l'intention de
se procurer un double triomphe; neanmoins on applaudit vivement ses
services de l'annee derniere et ceux qu'il venait de rendre dans le
moment. Sa presence, en effet, n'avait pas ete inutile a Hoche. Il y
eut, le meme jour, un banquet chez Tallien; les principaux girondins s'y
etaient reunis aux thermidoriens; Louvet, Lanjuinais y assistaient.
Lanjuinais porta un toast au 9 thermidor, et aux deputes courageux qui
avaient abattu la tyrannie; Tallien en porta un second aux
soixante-treize, aux vingt-deux, aux deputes victimes de la terreur;
Louvet ajouta ces mots: _Et a leur union intime avec les hommes du 9
thermidor._

Ils avaient grand besoin, en effet, de se reunir pour combattre, a
efforts communs, les adversaires de toute espece souleves contre la
republique. La joie fut grande, surtout en songeant au danger qu'on
aurait couru si l'expedition de l'Ouest avait pu concourir avec celle
que le prince de Conde avait preparee vers l'Est.

Il fallait decider du sort des prisonniers. Beaucoup de sollicitations
furent adressees aux comites; mais, dans la situation presente, les
sauver etait impossible. Les republicains disaient que le gouvernement
voulait rappeler les emigres, leur rendre leurs biens, et consequemment
retablir la royaute; les royalistes, toujours presomptueux, soutenaient
la meme chose; ils disaient que leurs amis gouvernaient, et ils
devenaient d'autant plus audacieux qu'ils esperaient davantage.
Temoigner la moindre indulgence dans cette occasion, c'etait justifier
les craintes des uns, les folles esperances des autres; c'etait mettre
les republicains au desespoir, et encourager les royalistes aux plus
hardies tentatives. Le comite de salut public ordonna l'application des
lois, et certes il n'y avait pas de montagnards dans son sein; mais il
sentait l'impossibilite de faire autrement. Une commission, reunie a
Vannes, fut chargee de distinguer les prisonniers enroles malgre eux des
veritables emigres. Ces derniers furent fusilles. Les soldats en firent
echapper le plus qu'ils purent. Beaucoup de braves gens perirent; mais
ils ne devaient pas etre etonnes de leur sort, apres avoir porte la
guerre dans leur pays, et avoir ete pris les armes a la main. Moins
menacee par des ennemis de toute espece, et surtout par leurs propres
complices, la republique aurait pu leur faire grace: elle ne le pouvait
pas dans les circonstances presentes. M. de Sombreuil, quoique brave
officier, ceda au moment de la mort a un mouvement peu digne de son
courage. Il ecrivit une lettre au commodore Waren, ou il accusait
Puisaye avec la violence du desespoir. Il chargea Hoche de la faire
parvenir au commodore. Quoiqu'elle renfermat une assertion fausse,
Hoche, respectant la volonte d'un mourant, l'adressa au commodore; mais
il repondit par une lettre a l'assertion de Sombreuil, et la dementit:
"J'etais, dit-il, a la tete des sept cents grenadiers de Humbert, et
j'assure qu'il n'a ete fait aucune capitulation." Tous les contemporains
auxquels le caractere du jeune general a ete connu l'ont juge incapable
de mentir. Des temoins oculaires confirment d'ailleurs son assertion. La
lettre de Sombreuil nuisit singulierement a l'emigration et a Puisaye,
et on l'a trouvee meme si peu honorable pour la memoire de son auteur,
qu'on a pretendu que c'etaient les republicains qui l'avaient supposee;
imputation tout a fait digne des miserables contes qu'on faisait chez
les emigres.

Pendant que le parti royaliste venait d'essuyer a Quiberon un si rude
echec, il s'en preparait un autre pour lui en Espagne. Moncey etait
rentre de nouveau dans la Biscaye, avait pris Bilbao et Vittoria, et
serrait de pres Pampelune. Le favori qui gouvernait la cour, apres
n'avoir pas voulu d'abord d'une ouverture de paix faite par le
gouvernement au commencement de la campagne, parce qu'il n'en fut pas
l'intermediaire, se decida a negocier, et envoya a Bale le chevalier
d'Yriarte. La paix fut signee a Bale avec l'envoye de la republique,
Barthelemy, le 24 messidor (12 juillet), au moment meme des desastres de
Quiberon. Les conditions etaient la restitution de toutes les conquetes
que la France avait faites sur l'Espagne, et en equivalent la cession en
notre faveur de la partie espagnole de Saint-Domingue. La France faisait
ici de grandes concessions pour un avantage bien illusoire, car
Saint-Domingue n'etait deja plus a personne; mais ces concessions
etaient dictees par la plus sage politique. La France ne pouvait rien
desirer au dela des Pyrenees; elle n'avait aucun interet a affaiblir
l'Espagne: elle aurait du, au contraire, s'il eut ete possible, rendre a
cette puissance les forces qu'elle avait perdues dans une entreprise a
contresens des interets des deux nations.

Cette paix fut accueillie avec la joie la plus vive par tout ce qui
aimait la France et la republique. C'etait encore une puissance detachee
de la coalition, c'etait un Bourbon qui reconnaissait la republique, et
c'etaient deux armees disponibles a transporter sur les Alpes, dans
l'Ouest et sur le Rhin. Les royalistes furent au desespoir. Les agens de
Paris surtout craignaient qu'on ne divulguat leurs intrigues, ils
redoutaient une communication de leurs lettres ecrites en Espagne.
L'Angleterre y aurait vu tout ce qu'ils disaient d'elle; et, quoique
cette puissance fut hautement decriee pour l'affaire de Quiberon,
c'etait la seule desormais qui put donner de l'argent: il fallait la
menager, sauf a la tromper ensuite, si c'etait possible[4].

Un autre succes non moins important fut remporte par les armees de
Jourdan et de Pichegru. Apres bien des lenteurs, il avait ete enfin
decide qu'on passerait le Rhin. Les armees francaise et autrichienne se
trouvaient en presence sur les deux rives du fleuve, depuis Bale jusqu'a
Dusseldorf. La position defensive des Autrichiens devenait excellente
sur le Rhin. Les forteresses de Dusseldorf et d'Ehrenbreitstein
couvraient leur droite; Mayence, Manheim, Philisbourg leur centre et
leur gauche; le Necker et le Mein, prenant leur source non loin du
Danube, et coulant presque parallelement vers le Rhin, formaient deux
importantes lignes de communication entre les etats hereditaires,
apportaient les subsistances en quantite, et couvraient les deux flancs
de l'armee qui voudrait agir concentriquement vers Mayence. Le plan a
suivre sur ce champ de bataille est le meme pour les Autrichiens et pour
les Francais: les uns et les autres (de l'avis d'un grand capitaine et
d'un celebre critique) doivent tendre a agir concentriquement entre le
Mein et le Necker. Les armees francaises de Jourdan et de Pichegru
auraient du s'efforcer de passer le Rhin vers Mayence, a peu de distance
l'une de l'autre, se reunir ensuite dans la vallee du Mein, separer
Clerfayt de Wurmser, et remonter entre le Necker et le Mein, en tachant
de battre alternativement les deux generaux autrichiens. De meme les
generaux autrichiens devaient chercher a se concentrer pour deboucher
par Mayence sur la rive gauche, et tomber ou sur Jourdan ou sur
Pichegru. S'ils etaient prevenus, si le Rhin etait passe sur un point,
ils devaient se concentrer entre le Necker et le Mein, empecher la
reunion des deux armees francaises, et profiter d'un moment pour tomber
sur l'une ou sur l'autre. Les generaux autrichiens avaient tout
l'avantage pour prendre l'initiative, car ils occupaient Mayence et
pouvaient deboucher, quand il leur plairait, sur la rive gauche.

[4] Le tome V de Puisaye contient la preuve de tout cela.

Les Francais prirent l'initiative. Apres bien des lenteurs, les barques
hollandaises etaient enfin arrivees a la hauteur de Dusseldorf, et
Jourdan se prepara a franchir le Rhin. Le 20 fructidor (6 septembre), il
passa a Eichelcamp, Dusseldorf et Neuwied, par une manoeuvre tres
hardie; il s'avanca par la route de Dusseldorf a Francfort, entre la
ligne de la neutralite prussienne et le Rhin, et arriva vers la Lahn le
quatrieme jour complementaire (20 septembre). Au meme instant, Pichegru
avait ordre d'essayer le passage sur le Haut-Rhin, et de sommer
Manheim. Cette ville florissante, menacee d'un bombardement, se rendit
contre toute attente le quatrieme jour complementaire (20 septembre).
Des cet instant tous les avantages etaient pour les Francais. Pichegru,
base sur Manheim, devait y attirer toute son armee, et se joindre a
Jourdan dans la vallee du Mein. On pouvait alors separer les deux
generaux autrichiens, et agir concentriquement entre le Mein et le
Necker. Il importait surtout de tirer Jourdan de sa position entre la
ligne de neutralite et le Rhin, car son armee, n'ayant pas les moyens de
transport necessaires pour ses vivres, et ne pouvant traiter le pays en
ennemi, allait bientot manquer du necessaire si elle ne marchait pas en
avant.

Ainsi, dans ce moment, tout etait succes pour la republique. Paix avec
l'Espagne, destruction de l'expedition faite par l'Angleterre sur les
cotes de Bretagne, passage du Rhin, et offensive heureuse en Allemagne,
elle avait tous les avantages a la fois. C'etait a ses generaux et a son
gouvernement a profiter de tant d'evenemens heureux.




CHAPITRE XXXI.

MENEES DU PARTI ROYALISTE DANS LES SECTIONS.--RENTREE DES EMIGRES,
PERSECUTION DES PATRIOTES.--CONSTITUTION DIRECTORIALE, DITE DE L'AN III,
ET DECRETS DES 5 ET 13 FRUCTIDOR.--ACCEPTATION DE LA CONSTITUTION ET DES
DECRETS PAR LES ASSEMBLEES PRIMAIRES DE LA FRANCE.--REVOLTE DES SECTIONS
DE PARIS CONTRE LES DECRETS DE FRUCTIDOR ET CONTRE LA CONVENTION.
JOURNEE DU 13 VENDEMIAIRE. DEFAITE DES SECTIONS INSURGEES.--CLOTURE DE
LA CONVENTION NATIONALE.


Battu sur les frontieres, et abandonne par la cour d'Espagne, sur
laquelle il comptait le plus, le parti royaliste fut reduit a intriguer
dans l'interieur; et il faut convenir que, dans le moment, Paris offrait
un champ vaste a ses intrigues. L'oeuvre de la constitution avancait; le
moment ou la convention deposerait ses pouvoirs, ou la France se
reunirait pour elire de nouveaux representans, ou une assemblee toute
neuve remplacerait celle qui avait regne si long-temps, etait plus
favorable qu'aucun autre aux menees contre-revolutionnaires.

Les passions les plus vives fermentaient dans les sections de Paris. On
n'y etait pas royaliste, mais on servait le royalisme sans s'en douter.
On s'etait attache a combattre les terroristes; on s'etait anime par la
lutte, on voulait persecuter aussi, et on s'irritait contre la
convention, qui ne voulait pas laisser pousser la persecution trop loin.
On etait toujours pret a se souvenir que la terreur etait sortie de son
sein; on lui demandait une constitution et des lois, et la fin de sa
longue dictature. La plupart des hommes qui reclamaient tout cela ne
songeaient guere aux Bourbons. C'etait le riche tiers-etat de 89,
c'etaient des negocians, des marchands, des proprietaires, des avocats,
des ecrivains, qui voulaient enfin l'etablissement des lois et la
jouissance de leurs droits; c'etaient des jeunes gens sincerement
republicains, mais aveugles par leur ardeur contre le systeme
revolutionnaire; c'etaient beaucoup d'ambitieux, ecrivains de journaux
ou orateurs de sections, qui, pour prendre aussi leur place, desiraient
que la convention se retirat devant eux; les royalistes se cachaient
derriere cette masse. On comptait parmi ceux-ci quelques emigres,
quelques pretres rentres, quelques creatures de l'ancienne cour, qui
avaient perdu des places, et beaucoup d'indifferens et de poltrons qui
redoutaient une liberte orageuse. Ces derniers n'allaient pas dans les
sections; mais les premiers y etaient assidus, et employaient tous les
moyens pour les agiter. L'instruction donnee par les agens royalistes a
leurs affides etait de prendre le langage des sectionnaires, de reclamer
les memes choses, de demander comme eux la punition des terroristes,
l'achevement de la constitution, le proces des deputes montagnards; mais
a demander tout cela avec plus de violence, de maniere a compromettre
les sections avec la convention, et a provoquer de nouveaux mouvemens;
car tout mouvement etait une chance, et pouvait du moins degouter d'une
republique si tumultueuse.

De telles menees n'etaient heureusement possibles qu'a Paris, car c'est
toujours la ville de France la plus agitee; c'est celle ou l'on discute
le plus chaudement sur les interets publics, ou l'on a le gout et la
pretention d'influer sur le gouvernement, et ou commence toujours
l'opposition. Excepte Lyon, Marseille et Toulon, ou l'on s'egorgeait, le
reste de la France prenait a ces agitations politiques infiniment moins
de part que les sections de Paris.

A tout ce qu'ils disaient ou faisaient dire dans les sections, les
intrigans au service du royalisme ajoutaient des pamphlets et des
articles de journaux. Ils mentaient ensuite selon leur usage, se
donnaient une importance qu'ils n'avaient pas, et ecrivaient a
l'etranger qu'ils avaient seduit les principaux chefs du gouvernement.
C'est avec ces mensonges qu'ils se procuraient de l'argent, et qu'ils
venaient d'obtenir quelques mille livres sterling de l'Angleterre. Il
est constant neanmoins que, s'ils n'avaient gagne ni Tallien, ni Hoche,
comme ils le disaient, ils avaient reussi pourtant aupres de quelques
conventionnels, deux ou trois, peut-etre. On nommait Rovere et Saladin,
deux fougueux revolutionnaires, devenus maintenant de fougueux
reacteurs. On croit aussi qu'ils avaient touche, par des moyens plus
delicats, quelques-uns de ces deputes d'opinion moyenne, qui se
sentaient quelque penchant pour une monarchie representative,
c'est-a-dire pour un Bourbon, soi-disant lie par des lois a l'anglaise.
A Pichegru, on avait offert un chateau, des canons et de l'argent; a
quelques legislateurs ou membres des comites, on avait pu dire: "La
France est trop grande pour etre republique; elle serait bien plus
heureuse avec un roi, des ministres responsables, des pairs hereditaires
et des deputes." Cette idee, sans etre suggeree, devait naturellement
venir a plus d'un personnage, surtout a ceux qui etaient propres a
remplir les fonctions de deputes ou de pairs hereditaires. On regardait
alors comme royalistes secrets MM. Lanjuinais et Boissy-d'Anglas, Henri
Lariviere, Lesage (d'Eure-et-Loir).

On voit que les moyens de l'agence n'etaient pas tres-puissans; mais ils
suffisaient pour troubler la tranquillite publique, pour inquieter les
esprits, pour rappeler surtout a la memoire des Francais, ces Bourbons,
les seuls ennemis qu'eut encore la republique, et que ses armes
n'eussent pu vaincre, car on ne detruit pas les souvenirs avec des
baionnettes.

Parmi les soixante-treize, il y avait plus d'un monarchien; mais en
general ils etaient republicains; les girondins l'etaient tous, ou
presque tous. Cependant les journaux de la contre-revolution les
louaient avec affectation, et avaient ainsi reussi a les rendre suspects
aux thermidoriens. Pour se defendre de ces eloges, les soixante-treize
et les vingt-deux protestaient de leur attachement a la republique; car
personne alors n'eut ose parler froidement de cette republique. Quelle
affreuse contradiction, en effet, si on ne l'eut pas aimee, que d'avoir
sacrifie tant de tresors, tant de sang a son etablissement! que d'avoir
immole des milliers de Francais soit dans la guerre civile, soit dans la
guerre etrangere! Il fallait donc bien l'aimer, ou du moins le dire!
Cependant, malgre ces protestations, les thermidoriens etaient en
defiance; ils ne comptaient que sur M. Daunou, dont on connaissait la
probite et les principes severes, et sur Louvet, dont l'ame ardente
etait restee republicaine. Celui-ci, en effet, apres avoir perdu tant
d'illustres amis, couru tant de dangers, ne comprenait pas que ce put
etre en vain; il ne comprenait pas que tant de belles vies eussent ete
detruites pour aboutir a la royaute; il s'etait tout a fait rattache aux
thermidoriens. Les thermidoriens se rattachaient eux-memes de jour en
jour aux montagnards, a cette masse de republicains inebranlables, dont
ils avaient sacrifie un assez grand nombre.

Ils voulaient provoquer d'abord des mesures contre la rentree des
emigres, qui continuaient de reparaitre en foule, les uns avec de faux
passeports et sous des noms supposes, les autres sous le pretexte de
venir demander leur radiation. Presque tous presentaient de faux
certificats de residence, disaient n'etre pas sortis de France, et
s'etre seulement caches, ou n'avoir ete poursuivis qu'a l'occasion des
evenemens du 31 mai. Sous le pretexte de solliciter aupres du comite de
surete generale, ils remplissaient Paris, et quelques-uns contribuaient
aux agitations des sections. Parmi les personnages les plus marquans
rentres a Paris, etait madame de Stael, qui venait de reparaitre en
France a la suite de son mari, ambassadeur de Suede. Elle avait ouvert
son salon, ou elle satisfaisait le besoin de deployer ses facultes
brillantes. Une republique etait loin de deplaire a la hardiesse de son
esprit, mais elle ne l'eut acceptee qu'a condition d'y voir briller ses
amis proscrits, a condition de n'y plus voir ces revolutionnaires qui
passaient sans doute pour des hommes energiques, mais grossiers et
depourvus d'esprit. On voulait bien en effet recevoir de leurs mains la
republique sauvee, mais en les excluant bien vite de la tribune et du
gouvernement. Des etrangers de distinction, tous les ambassadeurs des
puissances, les gens de lettres les plus renommes par leur esprit, se
reunissaient chez madame de Stael. Ce n'etait plus le salon de madame
Tallien, c'etait le sien qui maintenant attirait toute l'attention, et
on pouvait mesurer par la le changement que la societe francaise avait
subi depuis six mois. On disait que madame de Stael intercedait pour des
emigres; on pretendait qu'elle voulait faire rappeler Narbonne, Jaucourt
et plusieurs autres. Legendre la denonca formellement a la tribune. On
se plaignit dans les journaux, de l'influence que voulaient exercer les
coteries formees autour des ambassadeurs etrangers, enfin on demanda la
suspension des radiations. Les thermidoriens firent decreter de plus,
que tout emigre rentre pour demander sa radiation, serait tenu de
retourner dans sa commune, et d'y attendre la decision du comite de
surete generale[5]. On esperait, par ce moyen, delivrer la capitale
d'une foule d'intrigans qui contribuaient a l'agiter.

[5] Decret du 18 aout.

Les thermidoriens voulaient en meme temps arreter les persecutions dont
les patriotes etaient l'objet; ils avaient fait elargir par le comite de
surete generale, Pache, Bourbotte, le fameux Heron, et un grand nombre
d'autres. Il faut convenir qu'ils auraient pu mieux choisir que ce
dernier pour rendre justice aux patriotes. Des sections avaient deja
fait des petitions, comme on l'a vu, au sujet de ces elargissemens;
elles en firent de nouvelles. Les comites repondirent qu'il faudrait
enfin juger les patriotes renfermes, et ne pas les detenir plus
long-temps s'ils etaient innocens. Proposer leur jugement, c'etait
proposer leur elargissement, car leurs delits etaient pour la plupart de
ces delits politiques, insaisissables de leur nature. Excepte quelques
membres des comites revolutionnaires, signales par des exces atroces, la
plupart ne pouvaient etre legalement condamnes. Plusieurs sections
vinrent demander qu'on leur accordat quelques jours de permanence, pour
motiver l'arrestation et le desarmement de ceux qu'elles avaient
enfermes; elles dirent que dans le premier moment elles n'avaient pu ni
rechercher les preuves, ni donner des motifs; mais elles offraient de
les fournir. On n'ecouta pas ces propositions, qui cachaient le desir de
s'assembler et d'obtenir la permanence; et on demanda aux comites un
projet pour mettre en jugement les patriotes detenus.

Une violente dispute s'eleva sur ce projet. Les uns voulaient envoyer
les patriotes par devant les tribunaux des departemens; les autres, se
defiant des passions locales, s'opposaient a ce mode de jugement, et
voulaient qu'on choisit dans la convention une commission de douze
membres, pour faire le triage des detenus, pour elargir ceux contre
lesquels ne s'elevaient pas des charges suffisantes, et traduire les
autres devant les tribunaux criminels. Ils disaient que cette
commission, etrangere aux haines qui fermentaient dans les departemens,
ferait meilleure justice, et ne confondrait pas les patriotes compromis
par l'ardeur de leur zele, avec les hommes coupables qui avaient pris
part aux cruautes de la tyrannie decemvirale. Tous les ennemis
opiniatres des patriotes se souleverent a l'idee de cette commission,
qui allait agir comme le comite de surete generale renouvele apres le 9
thermidor, c'est-a-dire elargir en masse. Ils demanderent comment cette
commission de douze membres pourrait juger vingt ou vingt-cinq mille
affaires. On repondit tout simplement qu'elle ferait comme le comite de
surete generale, qui en avait juge quatre-vingt ou cent mille, lors de
l'ouverture des prisons. Mais c'etait justement de cette maniere de
juger qu'on ne voulait pas. Apres plusieurs jours de debats, entremeles
de petitions plus hardies les unes que les autres, on decida enfin que
les patriotes seraient juges par les tribunaux des departemens, et on
renvoya le decret aux comites pour en modifier certaines dispositions
secondaires. Il fallut consentir aussi a la continuation du rapport sur
les deputes compromis dans leurs missions. On decreta d'arrestation[6]
Lequinio, Lanot, Lefiot, Dupin, Bo, Piorry, Maxieu, Chaudron-Rousseau,
Laplanche, Fouche; et on commenca le proces de Lebon. Dans cet instant,
la convention avait autant de ses membres en prison qu'au temps de la
terreur. Ainsi les partisans de la clemence n'avaient rien a regretter,
et avaient rendu le mal pour le mal.

La constitution avait ete presentee par la commission des onze; elle fut
discutee pendant les trois mois de messidor, thermidor et fructidor an
III, et fut successivement decretee avec peu de changemens. Ses auteurs
etaient Lesage, Daunou, Boissy-d'Anglas, Creuze-Latouche, Berlier,
Louvet, Larevelliere-Lepeaux, Lanjuinais, Durand-Maillane, Baudin (des
Ardennes) et Thibaudeau. Sieyes n'avait pas voulu faire partie de cette
commission; car en fait de constitution, il etait encore plus absolu
que sur tout le reste. Les constitutions etaient l'objet des reflexions
de toute sa vie; elles etaient sa vocation particuliere. Il en avait une
toute prete dans sa tete; et il n'etait pas homme a en faire le
sacrifice. Il vint la proposer en son nom et sans l'intermediaire de la
commission. L'assemblee, par egard pour son genie, voulut bien
l'ecouter, mais n'adopta pas son projet. On la verra reparaitre plus
tard, et il sera temps alors de faire connaitre cette conception,
remarquable dans l'histoire de l'esprit humain. Celle qui fut adoptee
etait analogue aux progres qu'avaient faits les esprits. En 91, on etait
a la fois si novice et si bienveillant, qu'on n'avait pas pu concevoir
l'existence d'un corps aristocratique controlant les volontes de la
representation nationale, et on avait cependant admis, conserve avec
respect, et presque avec amour, le pouvoir royal. Pourtant, en y
reflechissant mieux, on aurait vu qu'un corps aristocratique est de tous
les pays, et meme qu'il convient plus particulierement aux republiques;
qu'un grand etat se passe tres-bien d'un roi, mais jamais d'un senat. En
1795, on venait de voir a quels desordres est exposee une assemblee
unique, on consentit a l'etablissement d'un corps legislatif partage en
deux assemblees. On etait alors moins irrite contre l'aristocratie que
contre la royaute, parce qu'en effet on redoutait davantage la derniere.
Aussi mit-on plus de soin a s'en defendre dans la composition d'un
pouvoir executif. Il y avait dans la commission un parti monarchique,
compose de Lesage, Lanjuinais, Durand-Maillane et Boissy-d'Anglas. Ce
parti proposait un president; on n'en voulut pas. "Peut-etre un jour,
dit Louvet, on vous nommerait un Bourbon." Baudin (des Ardennes) et
Daunou proposaient deux consuls; d'autres en demandaient trois. On
prefera cinq directeurs deliberant a la majorite. On ne donna a ce
pouvoir executif aucun des attributs essentiels de la royaute, comme
l'inviolabilite, la sanction des lois, le pouvoir judiciaire, le droit
de paix et de guerre. Il avait la simple inviolabilite des deputes, la
promulgation et l'execution des lois, la direction, mais non le vote de
la guerre, la negociation, mais non la ratification des traites.

[6] Decrets des 8 et 9 aout.

Telles furent les bases sur lesquelles reposa la constitution
directoriale. En consequence on decreta:

Un conseil, dit _des Cinq-Cents_, compose de cinq cents membres, ages de
trente ans au moins, ayant seuls la proposition des lois, se renouvelant
par tiers tous les ans;

Un conseil, dit _des Anciens_, compose de deux cent cinquante membres,
ages de quarante ans au moins, tous ou veufs ou maries, ayant la
sanction des lois, se renouvelant aussi par tiers;

Enfin un directoire executif, compose de cinq membres, deliberant a la
majorite, se renouvelant tous les ans par cinquieme, ayant des ministres
responsables, promulgant les lois et les faisant executer, ayant la
disposition des forces de terre et de mer, les relations exterieures, la
faculte de repousser les premieres hostilites, mais ne pouvant faire la
guerre sans le consentement du corps legislatif; negociant les traites
et les soumettant a la ratification du corps legislatif, sauf les
articles secrets qu'il avait la faculte de stipuler s'ils n'etaient pas
destructifs des articles patens.

Tous ces pouvoirs etaient nommes de la maniere suivante:

Tous les citoyens ages de vingt-un ans se reunissaient de droit en
assemblee primaire tous les premiers du mois de prairial, et nommaient
des assemblees electorales. Ces assemblees electorales se reunissaient
tous les 20 de prairial, et nommaient les deux conseils. Les deux
conseils nommaient le directoire. On avait pense que le pouvoir
executif, etant nomme par le pouvoir legislatif, en serait plus
dependant; on fut determine aussi par une raison tiree des
circonstances. La republique n'etant pas encore dans les habitudes de la
France, et etant plutot une opinion des hommes eclaires ou compromis
dans la revolution qu'un sentiment general, on ne voulut pas confier la
composition du pouvoir executif aux masses. On pensait donc que, dans
les premieres annees surtout, les auteurs de la revolution, devant
dominer naturellement dans le corps legislatif, choisiraient des
directeurs capables de defendre leur ouvrage.

Le pouvoir judiciaire fut confie a des juges electifs. On institua des
juges de paix. On etablit un tribunal civil par departement, jugeant en
premiere instance les causes du departement, et en appel celles des
departemens voisins. On ajouta une cour criminelle composee de cinq
membres et d'un jury.

On n'admit point d'assemblees communales, mais des administrations
municipales et departementales composees de trois ou cinq membres et
davantage, suivant la population; elles devaient etre formees par la
voie d'election. L'experience fit adopter des dispositions accessoires
et d'une grande importance. Ainsi le corps legislatif designait lui-meme
sa residence, et pouvait se transporter dans la commune qu'il lui
plaisait de choisir. Aucune loi ne pouvait etre discutee sans trois
lectures prealables, a moins qu'elle ne fut qualifiee de mesure
d'urgence, et reconnue telle par le conseil des anciens. C'etait un
moyen de prevenir ces resolutions si rapides et si tot rapportees, que
la convention avait prises si souvent. Enfin, toute societe se
qualifiant de populaire, tenant des seances publiques, ayant un bureau,
des tribunes, des affiliations, etait interdite. La presse etait
entierement libre. Les emigres etaient expulses a jamais du territoire
de la republique; les biens nationaux irrevocablement acquis aux
acheteurs. Tous les cultes furent declares libres, quoique non reconnus,
ni salaries par l'etat.

Telle fut la constitution par laquelle on esperait maintenir la France
en republique. Il se presentait une question importante: la
constituante, par ostentation de desinteressement, s'etait exclue du
corps legislatif qui la remplaca; la convention ferait-elle de meme? Il
faut en convenir, une pareille determination eut ete une grande
imprudence. Chez un peuple mobile, qui, apres avoir vecu quatorze
siecles sous la monarchie, l'avait renversee dans un moment
d'enthousiasme, la republique n'etait pas tellement dans les moeurs,
qu'on put en abandonner l'etablissement au seul cours des choses. La
revolution ne pouvait etre bien defendue que par ses auteurs. La
convention etait composee en grande partie de constituants et de membres
de la legislative; elle reunissait les hommes qui avaient aboli
l'ancienne constitution feodale le 14 juillet et le 4 aout 1789, qui
avaient renverse le trone au 10 aout, qui avaient, le 21 janvier,
immole le chef de la dynastie des Bourbons, et qui, pendant trois ans,
avaient fait contre l'Europe des efforts inouis pour soutenir leur
ouvrage; eux seuls etaient capables de bien defendre la revolution,
consacree dans la constitution directoriale. Aussi, ne se targuant pas
d'un vain desinteressement, ils decreterent, le 5 fructidor (22 aout),
que le nouveau corps legislatif se composerait des deux tiers de la
convention, et qu'il ne serait nomme qu'un nouveau tiers. La question
etait de savoir si la convention designerait elle-meme les deux tiers a
conserver, ou si elle laisserait ce soin aux assemblees electorales.
Apres une dispute epouvantable, il fut convenu, le 13 fructidor (30
aout), que les assemblees electorales seraient chargees de ce choix. On
decida que les assemblees primaires se reuniraient le 20 fructidor (6
septembre) pour accepter la constitution et les deux decrets des 5 et 13
fructidor. On decreta, en outre, qu'apres avoir emis leur vote sur la
constitution et les decrets, les assemblees primaires se reuniraient de
nouveau, et feraient actuellement, c'est-a-dire en l'an III (1795), les
elections du 1er prairial de l'annee suivante. La convention annoncait
par la qu'elle allait deposer la dictature, et mettre la constitution en
activite. Elle decreta aussi que les armees, quoique privees
ordinairement du droit de deliberer, se reuniraient cependant sur le
champ de bataille qu'elles occuperaient dans le moment, pour voter la
constitution. Il fallait, disait-on, que ceux qui devaient la defendre
pussent la consentir. C'etait interesser les armees a la revolution par
leur vote meme.

A peine ces resolutions furent-elles prises, que les ennemis si nombreux
et si divers de la convention s'en montrerent desoles. Peu importait la
constitution a la plupart d'entre eux. Toute constitution leur
convenait, pourvu qu'elle donnat lieu a un renouvellement general de
tous les membres du gouvernement. Les royalistes voulaient ce
renouvellement pour amener du trouble, pour reunir le plus grand nombre
possible d'hommes de leur choix, et pour se servir de la republique meme
au profit de la royaute; ils le voulaient surtout pour ecarter les
conventionnels, si interesses a combattre la contre-revolution, et pour
appeler des hommes nouveaux, inexperimentes, non compromis, et plus
aises a seduire. Beaucoup de gens de lettres, d'ecrivains, d'hommes
inconnus, empresses de s'elancer dans la carriere politique, non par
esprit de contre-revolution, mais par ambition personnelle, desiraient
aussi ce renouvellement complet, pour avoir un plus grand nombre de
places a occuper. Les uns et les autres se repandirent dans les
sections, et les exciterent contre les decrets. La convention,
disaient-ils, voulait se perpetuer au pouvoir; elle parlait des droits
du peuple, et cependant elle en ajournait indefiniment l'exercice; elle
lui commandait ses choix, elle ne lui permettait pas de preferer les
hommes qui etaient restes purs de crimes; elle voulait conserver
forcement une majorite composee d'hommes qui avaient couvert la France
d'echafauds. Ainsi, ajoutaient-ils, la nouvelle legislature ne serait
pas purgee de tous les terroristes; ainsi la France ne serait pas
entierement rassuree sur son avenir, et n'aurait pas la certitude de ne
jamais voir renaitre un regime affreux. Ces declamations agissaient sur
un grand nombre d'esprits: toute la bourgeoisie des sections, qui
voulait bien les nouvelles institutions telles qu'on les lui donnait,
mais qui avait une peur excessive du retour de la terreur; des hommes
sinceres, mais irreflechis, qui revaient une republique sans tache, et
qui souhaitaient placer au pouvoir une generation nouvelle et pure; des
jeunes gens, epris de ces memes chimeres, beaucoup d'imaginations avides
de nouveaute, voyaient avec le plus vif regret la convention se
perpetuer ainsi pendant deux ou trois ans. La cohue des journalistes se
souleva. Une foule d'hommes, qui avaient rang dans la litterature, ou
qui avaient figure dans les anciennes assemblees, parurent aux tribunes
des sections. MM. Suard, Morellet, Lacretelle jeune, Fievee, Vaublaric,
Pastoret, Dupont de Nemours, Quatremere de Quincy, Delalot, le fougueux
converti La Harpe, le general Miranda, echappe des prisons ou l'avait
fait enfermer sa conduite a Nerwinde, l'espagnol Marchenna, soustrait a
la proscription de ses amis les girondins, le chef de l'agence royaliste
Lemaitre, se signalerent par des pamphlets ou des discours vehemens dans
les sections: le dechainement fut universel.

Le plan a suivre etait tout simple, c'etait d'accepter la constitution
et de rejeter les decrets. C'est ce qu'on proposa de faire a Paris, et
ce qu'on engagea toutes les sections de la France a faire aussi. Mais
les intrigans qui agitaient les sections, et qui voulaient pousser
l'opposition jusqu'a l'insurrection, desiraient un plan plus etendu. Ils
voulaient que les assemblees primaires, apres avoir accepte la
constitution et rejete les decrets des 5 et 13 fructidor, se
constituassent en permanence; qu'elles declarassent les pouvoirs de la
convention expires, et les assemblees electorales libres de choisir
leurs deputes partout ou il leur plairait de les prendre; enfin,
qu'elles ne consentissent a se separer qu'apres l'installation du
nouveau corps legislatif. Les agens de Lemaitre firent parvenir ce plan
dans les environs de Paris; ils ecrivirent en Normandie, ou l'on
intriguait beaucoup pour le regime de 91; en Bretagne, dans la Gironde,
partout ou ils avaient des relations. L'une de leurs lettres fut
saisie, et publiee a la tribune. La convention vit sans effroi les
preparatifs qu'on faisait contre elle, et attendit avec calme la
decision des assemblees primaires de toute la France, certaine que la
majorite se prononcerait en sa faveur. Cependant, soupconnant
l'intention d'une nouvelle journee, elle fit avancer quelques troupes,
et les reunit dans le camp des Sablons, sous Paris.

La section Lepelletier, autrefois Saint-Thomas, ne pouvait manquer de se
distinguer ici; elle vint, avec celles du Mail, de la Butte-des-Moulins,
des Champs-Elysees, du Theatre-Francais (l'Odeon), adresser des
petitions a l'assemblee. Elles s'accordaient toutes a demander si les
Parisiens avaient demerite, si on se defiait d'eux, puisqu'on appelait
des troupes; elles se plaignaient de la pretendue violence faite a leurs
choix, et se servaient de ces expressions insolentes: "Meritez nos
choix, et ne les commandez pas." La convention repondit d'une maniere
ferme a toutes ces adresses, et se borna a dire qu'elle attendait avec
respect la manifestation de la volonte nationale, qu'elle s'y
soumettrait des qu'elle serait connue, et qu'elle obligerait tout le
monde a s'y soumettre.

Ce qu'on voulait surtout, c'etait etablir un point central pour
communiquer avec toutes les sections, pour leur donner une impulsion
commune, et pour organiser ainsi la revolte. On avait eu assez
d'exemples sous les yeux, pour savoir que c'etait la le premier besoin.
La section Lepelletier s'institua centre; elle avait droit a cet
honneur, car elle avait toujours ete la plus ardente. Elle commenca par
publier un acte de garantie aussi maladroit qu'inutile. Les pouvoirs du
corps constituant, disait-elle, cessaient en presence du peuple
souverain; les assemblees primaires representaient le peuple souverain;
elles avaient le droit d'exprimer une opinion quelconque sur la
constitution et sur les decrets; elles etaient sous la sauvegarde les
unes des autres; elles se devaient la garantie reciproque de leur
independance. Personne ne niait cela, sauf une modification qu'il
fallait ajouter a ces maximes; c'est que le corps constituant conservait
ses pouvoirs jusqu'a ce que la decision de la majorite fut connue. Du
reste, ces vaines generalites n'etaient qu'un moyen pour arriver a une
autre mesure. La section Lepelletier proposa aux quarante-huit sections
de Paris de designer chacune un commissaire, pour exprimer les sentimens
des citoyens de la capitale sur la constitution et les decrets. Ici
commencait l'infraction aux lois; car il etait defendu aux assemblees
primaires de communiquer entre elles, de s'envoyer des commissaires ou
des adresses. La convention cassa l'arrete, et declara qu'elle
considererait son execution comme un attentat a la surete publique.

Les sections n'etant pas encore assez enhardies cederent, et se mirent a
recueillir les votes sur la constitution et les decrets. Elles
commencerent par chasser, sans aucune forme legale, les patriotes qui
venaient voter dans leur sein. Dans les unes, on les mit tout simplement
a la porte de la salle; dans les autres, on leur signifia, par des
placards, qu'ils eussent a rester chez eux, car s'ils paraissaient a la
section on les en chasserait ignominieusement. Les individus prives
ainsi d'exercer leurs droits etaient fort nombreux; ils accoururent a la
convention pour reclamer contre la violence qui leur etait faite. La
convention desapprouva la conduite des sections, mais refusa
d'intervenir, pour ne point paraitre recruter des votes, et pour que
l'abus meme prouvat la liberte de la deliberation. Les patriotes,
chasses de leurs sections, s'etaient refugies dans les tribunes de la
convention; ils les occupaient en grand nombre, et tous les jours ils
demandaient aux comites de leur rendre leurs armes, assurant qu'ils
etaient prets a les employer a la defense de la republique.

Toutes les sections de Paris, excepte celle des Quinze-Vingts,
accepterent la constitution, et rejeterent les decrets. Il n'en fut
point de meme dans le reste de la France. L'opposition, comme il arrive
toujours, etait moins ardente dans les provinces que dans la capitale.
Les royalistes, les intrigans, les ambitieux, qui avaient interet a
presser le renouvellement du corps legislatif et du gouvernement,
n'etaient nombreux qu'a Paris; aussi, dans les provinces, les assemblees
furent-elles calmes, quoique parfaitement libres; elles adopterent la
constitution a la presque unanimite, et les decrets a une grande
majorite. Quant aux armees, elles recurent la constitution avec
enthousiasme dans la Bretagne et la Vendee, aux Alpes et sur le Rhin.
Les camps, changes en assemblees primaires, retentirent d'acclamations.
Ils etaient pleins d'hommes devoues a la revolution, et qui lui etaient
attaches par les sacrifices memes qu'ils avaient faits pour elle. Ce
dechainement qu'on montrait a Paris contre le gouvernement
revolutionnaire etait tout a fait inconnu dans les armees. Les
requisitionnaires de 1793, dont elles etaient remplies, conservaient le
plus grand souvenir de ce fameux comite, qui les avait bien mieux
conduits et nourris que le nouveau gouvernement. Arraches a la vie
privee, habitues a braver les fatigues et la mort, nourris de gloire et
d'illusions, ils avaient encore cet enthousiasme qui, dans l'interieur
de la France, commencait a se dissiper; ils etaient fiers de se dire
soldats d'une republique defendue par eux contre tous les rois de
l'Europe, et qui, en quelque sorte, etait leur ouvrage. Ils juraient
avec sincerite de ne pas la laisser perir. L'armee de Sambre-et-Meuse,
que commandait Jourdan, partageait les nobles sentimens de son brave
chef. C'etait elle qui avait vaincu a Watignies et debloque Maubeuge;
c'etait elle qui avait vaincu a Fleurus et donne la Belgique a la
France; c'etait elle enfin, qui, par les victoires de l'Ourthe et de la
Roer, venait de lui assurer la ligne du Rhin. Cette armee, qui avait le
mieux merite de la republique, lui etait aussi le plus attachee. Elle
venait de passer le Rhin; elle s'arreta sur le champ de bataille, et on
vit soixante mille hommes accepter a la fois la nouvelle constitution
republicaine.

Ces nouvelles, arrivant successivement a Paris, rejouissaient la
convention et attristaient fort les sectionnaires. Chaque jour, ils
venaient presenter des adresses, ou ils declaraient le vote de leur
assemblee, et annoncaient avec une joie insultante que la constitution
etait acceptee et les decrets rejetes. Les patriotes amasses dans les
tribunes murmuraient; mais dans le meme instant on lisait des
proces-verbaux envoyes des departemens, qui, presque tous, annoncaient
l'acceptation et de la constitution et des decrets. Alors les patriotes
eclataient en applaudissemens furibonds, et narguaient de leurs eclats
de joie les petitionnaires des sections assis a la barre. Les derniers
jours de fructidor se passerent en scenes de ce genre. Enfin le 1er
vendemiaire de l'an IV (23 septembre 1795), le resultat general des
votes fut proclame.

La constitution etait acceptee a la presque unanimite des votans, et les
decrets a une immense majorite. Quelques mille voix cependant s'etaient
prononcees contre les decrets, et ca et la quelques-unes avaient ose
demander un roi: c'etait une preuve suffisante que la plus parfaite
liberte avait regne dans les assemblees primaires. Ce meme jour, la
constitution et les decrets furent solennellement declares par la
convention lois de l'etat. Cette declaration fut suivie
d'applaudissemens prolonges. La convention decreta ensuite que les
assemblees primaires qui n'avaient pas encore nomme leurs electeurs,
devraient achever cette nomination avant le 10 vendemiaire (2 octobre);
que les assemblees electorales se formeraient le 20, et devraient finir
leurs operations au plus tard le 29 (21 octobre); qu'enfin le nouveau
corps legislatif se reunirait le 15 brumaire (6 novembre).

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour les sectionnaires. Ils avaient
espere jusqu'au dernier moment que la France donnerait un vote semblable
a celui de Paris, et qu'ils seraient delivres de ce qu'ils appelaient
les deux tiers; mais le dernier decret ne leur permettait plus aucun
espoir. Affectant de ne pas croire a une loyale supputation des votes,
ils envoyerent des commissaires au comite des decrets, pour verifier les
proces-verbaux. Cette injurieuse demarche ne fut point mal accueillie.
On consentit a leur montrer les proces-verbaux et a leur laisser faire
le compte des votes; ils le trouverent exact. Des lors ils n'eurent plus
meme cette malheureuse objection d'une erreur de calcul ou d'un
mensonge; il ne leur resta plus que l'insurrection. Mais c'etait un
parti violent, et il n'etait pas aise de s'y resoudre. Les ambitieux qui
desiraient eloigner les hommes de la revolution, pour prendre leur place
dans le gouvernement republicain; les jeunes gens qui voulaient etaler
leur courage, et qui avaient meme servi pour la plupart; les royalistes
enfin qui n'avaient d'autre ressource qu'une attaque de vive force,
pouvaient s'exposer volontiers a la chance d'un combat; mais cette masse
d'hommes paisibles, entraines a figurer dans les sections par peur des
terroristes plutot que par courage politique, n'etaient pas faciles a
decider. D'abord l'insurrection ne convenait pas a leurs principes;
comment, en effet, des ennemis de l'anarchie pouvaient-ils attaquer le
pouvoir etabli et reconnu? Les partis, il est vrai, craignent peu les
contradictions: mais comment des bourgeois, qui n'etaient jamais sortis
de leurs comptoirs ou de leurs maisons, oseraient-ils attaquer des
troupes de ligne, armees de canons? Cependant les intrigans royalistes,
les ambitieux, se jeterent dans les sections, parlerent d'interet public
et d'honneur; ils dirent qu'il n'y avait pas de surete a etre gouverne
encore par des conventionnels; qu'on resterait toujours expose au
terrorisme, que du reste il etait honteux de reculer et de se laisser
soumettre. On s'adressa a la vanite. Les jeunes gens qui revenaient des
armees firent grand bruit, entrainerent les timides, les empecherent de
manifester leurs craintes, et tout se prepara pour un coup d'eclat. Des
groupes de jeunes gens parcouraient les rues en criant: _A bas les deux
tiers!_ Lorsque les soldats de la convention voulaient les disperser et
les empecher de proferer des cris seditieux, ils ripostaient a coups de
fusil. Il y eut differentes emeutes, le plusieurs coups de feu au milieu
meme du Palais-Royal.

Lemaitre et ses collegues, voyant le succes de leurs projets, avaient
fait venir a Paris plusieurs chefs de chouans et un certain nombre
d'emigres; ils les tenaient caches, et n'attendaient que le premier
signal pour les faire paraitre. Ils avaient reussi a provoquer des
mouvemens a Orleans, a Chartres, a Dreux, a Verneuil et a Nonancourt. A
Chartres, un representant, Letellier, n'ayant pu empecher une emeute,
s'etait brule la cervelle. Quoique ces mouvemens eussent ete reprimes,
un succes a Paris pouvait entrainer un mouvement general. Rien ne fut
oublie pour le fomenter, et bientot le succes des conspirateurs parut
complet.

Le projet de l'insurrection n'etait pas encore resolu; mais les honnetes
bourgeois de Paris se laissaient peu a peu entrainer par des jeunes gens
et des intrigans. Bientot ils allaient, de bravades en bravades, se
trouver engages irrevocablement. La section Lepelletier etait toujours
la plus agitee. Ce qu'il fallait, avant de songer a aucune tentative,
c'etait, comme nous l'avons dit, etablir une direction centrale. On en
cherchait depuis longtemps le moyen. On pensa que l'assemblee des
electeurs, nommee par toutes les assemblees primaires de Paris, pourrait
devenir cette autorite centrale; mais, d'apres le dernier decret, cette
assemblee ne devait pas se reunir avant le 20; et on ne voulait pas
attendre aussi longtemps. La section Lepelletier imagina alors un
arrete, fonde sur un motif assez singulier. La constitution,
disait-elle, ne mettait que vingt jours d'intervalle entre la reunion
des assemblees primaires et celle des assemblees electorales. Les
assemblees primaires s'etaient reunies cette fois le 20 fructidor, les
assemblees electorales devaient donc se reunir le 10 vendemiaire. La
convention n'avait fixe cette reunion que pour le 20; mais c'etait
evidemment pour retarder encore la mise en activite de la constitution
et le partage du pouvoir avec le nouveau tiers. En consequence, pour
sauvegarder les droits de citoyens, la section Lepelletier arretait que
les electeurs deja nommes se reuniraient sur-le-champ; elle communiqua
l'arrete aux autres sections pour le leur faire approuver. Il le fut par
plusieurs d'entre elles. La reunion fut fixee pour le 11, au
Theatre-Francais (salle de l'Odeon).

Le 11 vendemiaire (3 octobre), une partie des electeurs se rassembla
dans la salle du theatre, sous la protection de quelques bataillons de
la garde nationale. Une multitude de curieux accoururent sur la place de
l'Odeon, et formerent bientot un rassemblement considerable. Les comites
de surete generale et de salut public, les trois representans qui depuis
le 4 prairial avaient conserve la direction de la force armee, etaient
toujours reunis dans les occasions importantes. Ils coururent a la
convention lui denoncer cette premiere demarche, qui denotait evidemment
un projet d'insurrection. La convention etait assemblee pour celebrer
une fete funebre dans la salle de ses seances, en l'honneur des
malheureux girondins. On voulait remettre la fete; Tallien s'y opposa;
il dit qu'il ne serait pas digne de l'assemblee de l'interrompre, et
qu'elle devait vaquer a ses travaux accoutumes, au milieu de tous les
perils. On rendit un decret portant l'ordre de se separer, a toute
reunion d'electeurs, formee ou d'une maniere illegale, ou avant le
terme prescrit, ou pour un objet etranger a ses fonctions electorales.
Pour ouvrir une issue a ceux qui auraient envie de reculer, on ajouta au
decret que tous ceux qui, entraines a des demarches illegales,
rentreraient immediatement dans le devoir, seraient exempts de
poursuites. Sur-le-champ des officiers de police, escortes seulement de
six dragons, furent envoyes sur la place de l'Odeon pour faire la
proclamation du decret. Les comites voulaient autant que possible eviter
l'emploi de la force. La foule s'etait augmentee a l'Odeon, surtout vers
la nuit. L'interieur du theatre etait mal eclaire; une multitude de
sectionnaires occupaient les loges; ceux qui prenaient une part active a
l'evenement se promenaient sur le theatre avec agitation. On n'osait
rien deliberer, rien decider. En apprenant l'arrivee des officiers de
police charges de lire le decret, on courut sur la place de l'Odeon.
Deja la foule les avait entoures; on se precipita sur eux, on eteignit
les torches qu'ils portaient, et on obligea les dragons a s'enfuir. On
rentra alors dans la salle du theatre, en s'applaudissant de ce succes;
on fit des discours, on se promit avec serment de resister a la
tyrannie; mais aucune mesure ne fut prise pour appuyer la demarche
decisive qu'on venait de faire. La nuit s'avancait: beaucoup de curieux
et de sectionnaires se retiraient; la salle commenca a se degarnir, et
finit par etre abandonnee tout a fait a l'approche de la force armee,
qui arriva bientot. En effet, les comites avaient ordonne au general
Menou, nomme, depuis le 4 prairial, general de l'armee de l'interieur,
de faire avancer une colonne du camp des Sablons. La colonne arriva avec
deux pieces de canon, et ne trouva plus personne ni sur la place, ni
dans la salle de l'Odeon.

Cette scene, quoique sans resultat, causa neanmoins une grande emotion.
Les sectionnaires venaient d'essayer leurs forces, et avaient pris
quelque courage, comme il arrive toujours apres une premiere incartade.
La convention et ses partisans avaient vu avec effroi les evenemens de
cette journee, et, plus prompts a croire aux resolutions de leurs
adversaires, que leurs adversaires a les former, ils n'avaient plus
doute de l'insurrection. Les patriotes, mecontens de la convention, qui
les avait si rudement traites, mais pleins de leur ardeur accoutumee,
sentirent qu'il fallait immoler leurs ressentimens a leur cause; et,
dans la nuit meme, ils accoururent en foule aupres des comites pour
offrir leurs bras et demander des armes. Les uns etaient sortis la
veille des prisons, les autres venaient d'etre exclus des assemblees
primaires: tous avaient les plus grands motifs de zele. A eux se
joignaient une foule d'officiers, rayes des roles de l'armee par le
reacteur Aubry. Les thermidoriens, dominant toujours dans les comites,
et entierement revenus a la Montagne, n'hesiterent pas a accueillir les
offres des patriotes, et leur avis fut appuye par plus d'un girondin.
Louvet, dans des reunions qui avaient lieu chez un ami commun des
girondins et des thermidoriens, avait deja propose de rearmer les
faubourgs, de rouvrir meme les jacobins, sauf a les fermer ensuite si
cela devenait encore necessaire. On n'hesita donc pas a delivrer des
armes a tous les citoyens qui se presenterent; on leur donna pour
officiers les militaires qui etaient a Paris sans emploi. Le vieux et
brave general Berruyer fut charge de les commander. Cet armement se fit
dans la matinee meme du 12. Le bruit s'en repandit sur-le-champ dans
tous les quartiers. Ce fut un excellent pretexte pour les agitateurs des
sections, qui cherchaient a compromettre les paisibles citoyens de
Paris. La convention voulait, disaient-ils, recommencer la terreur; elle
venait de rearmer les terroristes; elle allait les lancer sur les
honnetes gens; les proprietes, les personnes, n'etaient plus en surete;
il fallait courir aux armes pour se defendre. En effet, les sections de
Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
Theatre-Francais, du Luxembourg, de la rue Poissonniere, de Brutus, du
Temple, se declarerent en rebellion, firent battre la generale dans
leurs quartiers, et enjoignirent a tous les citoyens de la garde
nationale de se rendre a leurs bataillons, pour veiller a la surete
publique, menacee par les terroristes. La section Lepelletier se
constitua aussitot en permanence, et devint le centre de toutes les
intrigues contre-revolutionnaires. Les tambours et les proclamateurs des
sections se repandirent dans Paris avec une singuliere audace, et
donnerent le signal du soulevement. Les citoyens, ainsi excites par les
bruits qu'on repandait, se rendirent en armes a leurs sections, prets a
ceder a toutes les suggestions d'une jeunesse imprudente et d'une
faction perfide.

La convention se declara aussitot en permanence, et somma ses comites de
veiller a la surete publique et a l'execution de ses decrets. Elle
rapporta la loi qui ordonnait le desarmement des patriotes, et legalisa
ainsi les mesures prises par ses comites; mais elle fit en meme temps
une proclamation pour calmer les habitans de Paris, et pour les rassurer
sur les intentions et le patriotisme des hommes auxquels on venait de
rendre leurs armes.

Les comites, voyant que la section Lepelletier devenait le foyer de
toutes les intrigues, et serait peut-etre bientot le quartier-general
des rebelles, arreterent que la section serait entouree et desarmee le
jour meme. Menou recut de nouveau l'ordre de quitter les Sablons avec
un corps de troupes et des canons. Ce general Menou, bon officier,
citoyen doux et modere, avait eu pendant la revolution l'existence la
plus penible et la plus agitee. Charge de combattre dans la Vendee, il
avait ete en butte a toutes les vexations du parti Ronsin. Traduit a
Paris, menace d'un jugement, il n'avait du la vie qu'au 9 thermidor.
Nomme general de l'armee de l'interieur au 4 prairial, et charge de
marcher sur les faubourgs, il avait eu alors a combattre des hommes qui
etaient ses ennemis naturels, qui etaient d'ailleurs poursuivis par
l'opinion, qui enfin, dans leur energie, menageaient trop peu la vie des
autres pour qu'on se fit scrupule de sacrifier la leur; mais aujourd'hui
c'etait la brillante population de la capitale, c'etait la jeunesse des
meilleures familles, c'etait la classe enfin qui faisait l'opinion,
qu'il lui fallait mitrailler si elle persistait dans son imprudence. Il
etait donc dans une cruelle perplexite, comme il arrive toujours a
l'homme faible, qui ne sait ni renoncer a sa place, ni se resoudre a une
commission rigoureuse. Il fit marcher ses colonnes fort tard; il laissa
les sections proclamer tout ce qu'elles voulurent pendant la journee du
12; il se mit ensuite a parlementer secretement avec quelques-uns de
leurs chefs, au lieu d'agir; il declara meme aux trois representans
charges de diriger la force armee, qu'il ne voulait pas avoir sous ses
ordres le bataillon des patriotes. Les representans lui repondirent que
ce bataillon etait sous les ordres du general Berruyer seul. Ils le
presserent d'agir, sans denoncer encore aux deux comites ses hesitations
et sa mollesse. Ils virent d'ailleurs la meme repugnance chez plus d'un
officier, et entre autres chez les deux generaux de brigade Despierre et
Debar, qui, pretextant une maladie, ne se trouvaient pas a leur poste.
Enfin, vers la nuit, Menou s'avanca avec le representant Laporte sur la
section Lepelletier. Elle siegeait au couvent des Filles-Saint-Thomas,
qui a ete remplace depuis par le bel edifice de la Bourse. On s'y
rendait par la rue Vivienne. Menou entassa son infanterie, sa cavalerie,
ses canons, dans cette rue, et se mit dans une position ou il aurait
combattu avec peine, enveloppe par la multitude des sectionnaires qui
fermaient toutes les issues, et qui remplissaient les fenetres des
maisons. Menou fit rouler ses canons jusqu'a la porte du couvent, et
entra avec le representant Laporte et un bataillon dans la salle meme de
la section. Les membres de la section, au lieu d'etre formes en
assemblee deliberante, etaient armes, ranges en ligne, ayant leur
president en tete: c'etait M. Delalot. Le general et le representant les
sommerent de rendre leurs armes; ils s'y refuserent. Le president
Delalot, voyant l'hesitation avec laquelle on faisait cette sommation,
y repondit avec chaleur, parla aux soldats de Menou avec a-propos et
presence d'esprit, et declara qu'il faudrait en venir aux dernieres
extremites pour arracher les armes a la section. Combattre dans cet
espace etroit, ou se retirer pour foudroyer la salle a coups de canon,
etait une alternative douloureuse. Cependant, si Menou eut parle avec
fermete, et braque son artillerie, il est douteux que la resolution des
sectionnaires se fut maintenue jusqu'au bout. Menou et Laporte aimerent
mieux une capitulation; ils promirent de faire retirer les troupes
conventionnelles, a condition que la section se separerait sur-le-champ;
elle promit ou feignit de le promettre. Une partie du bataillon defila
comme pour se retirer. Menou, de son cote, sortit avec sa troupe, et fit
rebrousser chemin a ses colonnes qui eurent peine a traverser la foule
amassee dans les quartiers environnans. Tandis qu'il avait la faiblesse
de ceder devant la fermete de la section Lepelletier, celle-ci etait
rentree dans le lieu de ses seances, et, fiere d'avoir resiste,
s'enhardissait davantage dans sa rebellion. Le bruit se repandit
sur-le-champ que les decrets n'etaient pas executes, que l'insurrection
restait victorieuse; que les troupes revenaient sans avoir fait
triompher l'autorite de la convention. Une foule de temoins de cette
scene coururent aux tribunes de l'assemblee, qui etait en permanence,
avertirent les deputes, et on entendit crier de tous cotes: _Nous sommes
trahis! nous sommes trahis! a la barre le general Menou!_ On somma les
comites de venir donner des explications.

Dans ce moment, les comites, avertis de ce qui venait de se passer,
etaient dans la plus grande agitation. On voulait arreter Menou, et le
juger sur-le-champ. Cependant cela ne remediait a rien; il fallait
suppleer a ce qu'il n'avait pas fait. Mais quarante membres, discutant
des mesures d'execution, etaient peu propres a s'entendre et a agir avec
la vigueur et la precision necessaires. Trois representans, charges de
diriger la force armee, n'etaient pas non plus une autorite assez
energique. On songea a nommer un chef comme dans toutes les occasions
decisives; et dans cet instant, qui rappelait tous les dangers de
thermidor, on songea au depute Barras, qui, en sa qualite de general de
brigade, avait recu le commandement dans cette journee fameuse, et s'en
etait acquitte avec toute l'energie desirable. Le depute Barras avait
une grande taille, une voix forte; il ne pouvait pas faire de longs
discours, mais il excellait a improviser quelques phrases energiques et
vehementes, qui donnaient de lui l'idee d'un homme resolu et devoue. On
le nomma general de l'armee de l'interieur, et on lui donna comme
adjoints les trois representans charges avant lui de diriger la force
armee. Une circonstance rendait ce choix fort heureux. Barras avait
aupres de lui un officier tres capable de commander, et il n'aurait pas
eu la petitesse d'esprit de vouloir ecarter un homme plus habile que
lui. Tous les deputes, envoyes en mission a l'armee d'Italie,
connaissaient le jeune officier d'artillerie qui avait decide la prise
de Toulon, et fait tomber Saorgio et les lignes de la Roya. Ce jeune
officier, devenu general de brigade, avait ete destitue par Aubry, et se
trouvait a Paris en non-activite, reduit presque a l'indigence. Il avait
ete introduit chez madame Tallien, qui l'accueillit avec sa bonte
accoutumee, et qui meme sollicitait pour lui. Sa taille etait grele et
peu elevee, ses joues caves et livides; mais ses beaux traits, ses yeux
fixes et percans, son langage ferme et original, attiraient l'attention.
Souvent il parlait d'un theatre de guerre decisif, ou la republique
trouverait des victoires et la paix: c'etait l'Italie. Il y revenait
constamment. Aussi, lorsque les lignes de l'Apennin furent perdues sous
Kellermann, on l'appela au comite pour lui demander son avis. On lui
confia des lors la redaction des depeches, et il demeura attache a la
direction des operations militaires. Barras songea a lui le 12
vendemiaire dans la nuit; il le demanda pour commandant en second, ce
qui fut accorde.

Les deux choix, soumis a la convention dans la nuit meme, furent
approuves sur-le-champ. Barras confia le soin des dispositions
militaires au jeune general, qui a l'instant se chargea de tout, et se
mit a donner des ordres avec une extreme activite. La generale avait
continue de battre dans tous les quartiers. Des emissaires etaient alles
de tous cotes vanter la resistance et le succes de la section
Lepelletier, exagerer ses dangers, persuader que ces dangers etaient
communs a toutes les sections, les piquer d'honneur, les exciter a egaler
les grenadiers du quartier Saint-Thomas. On etait accouru de toutes
parts, et un comite central et militaire s'etait forme enfin dans la
section Lepelletier, sous la presidence du journaliste Richer-Serizy. Le
projet d'une insurrection etait arrete: les bataillons se formaient,
tous les hommes irresolus etaient entraines, et la bourgeoisie tout
entiere de Paris, egaree par un faux point d'honneur, allait jouer un
role qui convenait peu a ses habitudes et a ses interets.

Il n'etait plus temps de songer a marcher sur la section Lepelletier
pour etouffer l'insurrection dans sa naissance. La convention avait
environ cinq mille hommes de troupes de ligne. Si toutes les sections
deployaient le meme zele, elles pouvaient reunir quarante mille hommes,
bien armes et bien organises; et ce n'etait pas avec cinq mille hommes
que la convention pouvait marcher contre quarante mille, a travers les
rues d'une grande capitale. On pouvait tout au plus esperer de defendre
la convention, et d'en faire un camp bien retranche. C'est a quoi songea
le general Bonaparte. Les sections etaient sans canons; elles les
avaient toutes deposes lors du 4 prairial; et les plus ardentes
aujourd'hui furent alors les premieres a donner cet exemple, pour
assurer le desarmement du faubourg Saint-Antoine. C'etait un grand
avantage pour la convention. Le parc entier se trouvait au camp des
Sablons. Bonaparte ordonna sur-le-champ au chef d'escadron Murat d'aller
le chercher a la tete de trois cents chevaux. Ce chef d'escadron arriva
au moment meme ou un bataillon de la section Lepelletier venait pour
s'emparer du parc; il devanca ce bataillon, fit atteler les pieces, et
les amena aux Tuileries. Bonaparte s'occupa ensuite d'armer toutes les
issues. Il avait cinq mille soldats de ligne, une troupe de patriotes
qui, depuis la veille, s'etait elevee a environ quinze cents, quelques
gendarmes des tribunaux, desarmes en prairial et rearmes dans cette
occasion, enfin la legion de police et quelques invalides, le tout
faisant a peu pres huit mille hommes. Il distribua son artillerie et ses
troupes dans des rues cul-de-sac Dauphin, l'Echelle, Rohan,
Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, Pont-Royal, Pont-Louis XVI, sur les places
Louis XV et Vendome, sur tous les points enfin ou la convention etait
accessible. Il placa son corps de cavalerie et une partie de son
infanterie en reserve au Carrousel et dans le jardin des Tuileries. Il
ordonna que tous les vivres qui etaient dans Paris fussent transportes
aux Tuileries, qu'il y fut etabli un depot de munitions et une ambulance
pour les blesses; il envoya un detachement s'emparer du depot de Meudon,
et en occuper les hauteurs, pour s'y retirer avec la convention en cas
d'echec; il fit intercepter la route de Saint-Germain, pour empecher
qu'on n'amenat des canons aux revoltes, et transporter des caisses
d'armes au faubourg Saint-Antoine, pour armer la section des
Quinze-Vingts, qui avait seule vote pour les decrets, et dont Freron
etait alle reveiller le zele. Ces dispositions etaient achevees dans la
matinee du 13. Ordre fut donne aux troupes republicaines d'attendre
l'agression et de ne pas la provoquer.

Dans cet intervalle de temps, le comite d'insurrection etabli a la
section Lepelletier avait fait aussi ses dispositions. Il avait mis les
comites de gouvernement hors la loi, et cree une espece de tribunal pour
juger ceux qui resisteraient a la souverainete des sections. Plusieurs
generaux etaient venus lui offrir leurs services: un Vendeen connu sous
le nom de comte de Maulevrier, et un jeune emigre, appele Lafond,
sortirent de leur retraite pour diriger le mouvement. Les generaux
Duhoux et Danican, qui avaient commande les armees republicaines en
Vendee, s'etaient joints a eux. Danican etait un esprit inquiet, plus
propre a declamer dans un club qu'a commander une armee; il avait ete
ami de Hoche, qui le gourmandait souvent pour ses inconsequences.
Destitue, il etait a Paris, fort mecontent du gouvernement, et pret a
entrer dans les plus mauvais projets; il fut fait general en chef des
sections. Le parti etant pris de se battre, tous les citoyens se
trouvant engages malgre eux, on forma une espece de plan. Les sections
du faubourg Saint-Germain, sous les ordres du comte de Maulevrier,
devaient partir de l'Odeon pour attaquer les Tuileries par les ponts;
les sections de la rive droite devaient attaquer par la rue Saint-Honore
et par toutes les rues transversales qui aboutissent de la rue
Saint-Honore aux Tuileries. Un detachement, sous les ordres du jeune
Lafond, devait s'emparer du Pont-Neuf, afin de mettre en communication
les deux divisions de l'armee sectionnaire. On placa en tete des
colonnes les jeunes gens qui avaient servi dans les armees, et qui
etaient les plus capables de braver le feu. Sur les quarante mille
hommes de la garde nationale, vingt ou vingt-sept mille hommes au plus
etaient presens sous les armes. Il y avait une manoeuvre beaucoup plus
sure que celle de se presenter en colonnes profondes au feu des
batteries; c'etait de faire des barricades dans les rues, d'enfermer
ainsi l'assemblee et ses troupes dans les Tuileries, de s'emparer des
maisons environnantes, de diriger de la un feu meurtrier, de tuer un a
un les defenseurs de la convention, et de les reduire bientot ainsi par
la faim et les balles. Mais les sectionnaires ne songeaient qu'a un coup
de main, et croyaient, par une seule charge, arriver jusqu'au palais et
s'en faire ouvrir les portes.

Dans la matinee meme, la section Poissonniere arreta les chevaux de
l'artillerie et les armes, dirigees vers la section des Quinze-Vingts;
celle du Mont-Blanc enleva les subsistances destinees aux Tuileries; un
detachement de la section Lepelletier s'empara de la tresorerie. Le
jeune Lafond, a la tete de plusieurs compagnies, se porta vers le
Pont-Neuf, tandis que d'autres bataillons venaient par la rue Dauphine.
Le general Carteaux etait charge de garder ce pont avec quatre cents
hommes et quatre pieces de canon. Ne voulant pas engager le combat, il
se retira sur le quai du Louvre. Les bataillons des sections vinrent
partout se ranger a quelques pas des postes de la convention, et assez
pres pour s'entretenir avec les sentinelles.

Les troupes de la convention auraient eu un grand avantage a prendre
l'initiative, et probablement, en faisant une attaque brusque, elles
auraient mis le desordre parmi les assaillans; mais il avait ete
recommande aux generaux d'attendre l'agression. En consequence, malgre
les actes d'hostilite deja commis, malgre l'enlevement des chevaux de
l'artillerie, malgre la saisie des subsistances destinees a la
convention, et des armes envoyees aux Quinze-Vingts, malgre la mort d'un
hussard d'ordonnance, tue dans la rue Saint-Honore, on persista encore a
ne pas attaquer.

La matinee s'etait ecoulee en preparatifs de la part des sections, en
attente de la part de l'armee conventionnelle, lorsque Danican, avant de
commencer le combat, crut devoir envoyer un parlementaire aux comites
pour leur offrir des conditions. Barras et Bonaparte parcouraient les
postes, lorsque le parlementaire leur fut amene les yeux bandes, comme
dans une place de guerre. Ils le firent conduire devant les comites. Le
parlementaire s'exprima d'une maniere fort menacante, et offrit la paix,
a condition qu'on desarmerait les patriotes, et que les decrets des 5 et
13 fructidor seraient rapportes. De telles conditions n'etaient pas
acceptables, et d'ailleurs il n'y en avait point a ecouter. Cependant
les comites, tout en deliberant de ne pas repondre, resolurent de nommer
vingt-quatre deputes pour aller fraterniser avec les sections, moyen qui
avait souvent reussi, car la parole touche beaucoup lorsqu'on est pret
a en venir aux mains, et on se prete volontiers a un arrangement qui
dispense de s'egorger. Cependant Danican, ne recevant pas de reponse,
ordonna l'attaque. On entendit des coups de feu; Bonaparte fit apporter
huit cents fusils et gibernes dans une des salles de la convention, pour
en armer les representans eux-memes, qui serviraient, en cas de besoin,
comme un corps de reserve. Cette precaution fit sentir toute l'etendue
du peril. Chaque depute courut prendre sa place, et, suivant l'usage
dans les momens de danger, l'assemblee attendit dans le plus profond
silence le resultat de ce combat, le premier combat en regle qu'elle eut
encore livre contre les factions revoltees.

Il etait quatre heures et demie; Bonaparte, accompagne de Barras, monte
a cheval dans la cour des Tuileries, et court au poste du cul-de-sac
Dauphin, faisant face a l'eglise Saint-Roch. Les bataillons
sectionnaires remplissaient la rue Saint-Honore, et venaient aboutir
jusqu'a l'entree du cul-de-sac. Un de leurs meilleurs bataillons s'etait
poste sur les degres de l'eglise Saint-Roch, et il etait place la d'une
maniere avantageuse pour tirailler sur les canonniere conventionnels.
Bonaparte, qui savait apprecier la puissance des premiers coups, fait
sur-le-champ avancer ses pieces, et ordonne une premiere decharge. Les
sectionnaires repondent par un feu de mousqueterie tres-vif; mais
Bonaparte, les couvrant de mitraille, les oblige a se replier sur les
degres de l'eglise Saint-Roch; il debouche sur-le-champ dans la rue
Saint-Honore, et lance sur l'eglise meme une troupe de patriotes qui se
battaient a ses cotes avec la plus grande valeur, et qui avaient de
cruelles injures a venger. Les sectionnaires, apres une vive resistance,
sont deloges. Bonaparte, tournant aussitot ses pieces a droite et a
gauche, fait tirer dans toute la longueur de la rue Saint-Honore. Les
assaillans fuient aussitot de toutes parts, et se retirent dans le plus
grand desordre. Bonaparte laisse alors a un officier le soin de
continuer le feu et d'achever la defaite; il remonte vers le Carrousel,
et court aux autres postes. Partout il fait tirer a mitraille, et voit
partout fuir ces malheureux sectionnaires imprudemment exposes en
colonnes profondes aux effets de l'artillerie. Les sectionnaires,
quoique ayant en tete de leurs colonnes des hommes fort braves, fuient
en toute hate vers le quartier-general des Filles-Saint-Thomas. Danican
et les chefs reconnaissent alors la faute qu'ils ont faite en marchant
sur les pieces, au lieu de se barricader et de se loger dans les maisons
voisines des Tuileries. Cependant ils ne perdent pas courage, et se
decident a un nouvel effort. Ils imaginent de se joindre aux colonnes
qui viennent du faubourg Saint-Germain, pour faire une attaque commune
sur les ponts. En effet, ils rallient six a huit mille hommes, les
dirigent vers le Pont-Neuf, ou etait poste Lafond avec sa troupe, et se
reunissent aux bataillons venant de la rue Dauphine, sous le
commandement du comte Maulevrier. Tous ensemble s'avancent en colonne
serree, du Pont-Neuf sur le Pont-Royal, en suivant le quai Voltaire.
Bonaparte, present partout ou le danger l'exige, est accouru sur les
lieux. Il place plusieurs batteries sur le quai des Tuileries, qui est
parallele au quai Voltaire; il fait avancer les canons places a la tete
du Pont-Royal, et les fait pointer de maniere a enfiler le quai par
lequel arrivent les assaillans. Ces mesures prises, il laisse approcher
les sectionnaires; puis tout-a-coup il ordonne le feu. La mitraille part
du pont, et prend les sectionnaires de front; elle part en meme temps du
quai des Tuileries, et les prend en echarpe; elle porte la terreur et la
mort dans leurs rangs. Le jeune Lafond, plein de bravoure, rallie autour
de lui ses hommes les plus fermes, et marche de nouveau sur le pont,
pour s'emparer des pieces. Un feu redouble emporte sa colonne. Il veut
en vain la ramener une derniere fois, elle fuit et se disperse sous les
coups d'une artillerie bien dirigee.

A six heures, le combat, commence a quatre heures et demie, etait
acheve. Bonaparte alors, qui avait mis une impitoyable energie dans
l'action, et qui avait tire sur la population de la capitale comme sur
des bataillons autrichiens, ordonne de charger les canons a poudre, pour
achever de chasser la revolte devant lui. Quelques sectionnaires
s'etaient retranches a la place Vendome, dans l'eglise Saint-Roch et
dans le Palais-Royal; il fait deboucher ses troupes par toutes les
issues de la rue Saint-Honore, et detache un corps qui, partant de la
place Louis XV, traverse la rue Royale et longe les boulevarts. Il
balaie ainsi la place Vendome, degage l'eglise Saint-Roch, investit le
Palais-Royal, et le bloque pour eviter un combat de nuit.

Le lendemain matin, quelques coups de fusil suffirent pour faire evacuer
le Palais-Royal et la section Lepelletier, ou les rebelles avaient forme
le projet de se retrancher. Bonaparte fit enlever quelques barricades
formees pres de la barriere des Sergens, et arreter un detachement qui
venait de Saint-Germain amener des canons aux sectionnaires. La
tranquillite fut entierement retablie dans la journee du 14. Les morts
furent enleves sur-le-champ pour faire disparaitre toutes les traces de
ce combat. Il y avait eu, de part et d'autre, trois a quatre cents morts
ou blesses.

Cette victoire causa une grande joie a tous les amis sinceres de la
republique, qui n'avaient pu s'empecher de reconnaitre dans ce mouvement
l'influence du royalisme; elle rendit a la convention menacee,
c'est-a-dire a la revolution et a ses auteurs, l'autorite dont ils
avaient besoin pour l'etablissement des institutions nouvelles.
Cependant l'avis unanime fut de ne point user severement de la victoire.
Un reproche etait tout pret contre la convention; on allait dire qu'elle
n'avait combattu qu'au profit du terrorisme, et pour le retablir. Il
importait qu'on ne put pas lui imputer le projet de verser du sang.
D'ailleurs les sectionnaires prouvaient qu'ils etaient de mediocres
conspirateurs, et qu'ils etaient loin d'avoir l'energie des patriotes;
ils s'etaient hates de rentrer dans leurs maisons, satisfaits d'en etre
quittes a si bon marche, et tout fiers d'avoir brave un instant ces
canons qui avaient si souvent rompu les lignes de Brunswick et de
Cobourg. Pourvu qu'on les laissat s'applaudir chez eux de leur courage,
ils n'etaient plus guere dangereux. En consequence, la convention se
contenta de destituer l'etat-major de la garde nationale, de dissoudre
les compagnies de grenadiers et de chasseurs, qui etaient les mieux
organisees et qui renfermaient presque tous les jeunes gens a
cadenettes, de mettre a l'avenir la garde nationale sous les ordres du
general commandant l'armee de l'interieur, d'ordonner le desarmement de
la section Lepelletier et de celle du Theatre-Francais, et de former
trois commissions pour juger les chefs de la rebellion, qui, du reste,
avaient presque tous disparu.

Les compagnies de grenadiers et de chasseurs se laisserent dissoudre;
les deux sections Lepelletier et du Theatre-Francais remirent leurs
armes sans resistance; chacun se soumit. Les comites, entrant dans ces
vues de clemence, laisserent s'evader tous les coupables, ou souffrirent
qu'ils restassent dans Paris, ou ils se cachaient a peine. Les
commissions ne prononcerent que des jugemens par contumace. Un seul des
chefs fut arrete: c'etait le jeune Lafond. Il avait inspire quelque
interet par son courage; on voulait le sauver, mais il s'obstina a
declarer sa qualite d'emigre, a avouer sa rebellion, et on ne put lui
faire grace. La tolerance fut telle, que l'un des membres de la
commission formee a la section Lepelletier, M. de Castellane,
rencontrant la nuit une patrouille qui lui criait _qui vive!_ repondit:
_Castellane, contumace!_ Les suites du 13 vendemiaire ne furent donc
point sanglantes, et la capitale n'en fut nullement attristee. Les
coupables se retiraient ou se promenaient librement, et les salons
n'etaient occupes que du recit des exploits qu'ils osaient avouer. Sans
punir ceux qui l'avaient attaquee, la convention se contentait de
recompenser ceux qui l'avaient defendue; elle declara qu'ils avaient
bien merite de la patrie; elle leur vota des secours, et fit un accueil
brillant a Barras et a Bonaparte. Barras, deja celebre depuis le 9
thermidor, le devint beaucoup plus encore par la journee de vendemiaire;
on lui attribua le salut de la convention. Cependant il ne craignit pas
de faire part d'une portion de sa gloire a son jeune lieutenant. "C'est
le general Bonaparte, dit-il, dont les dispositions promptes et savantes
ont sauve cette enceinte." On applaudit ces paroles. Le commandement de
l'armee de l'interieur fut confirme a Barras, et le commandement en
second a Bonaparte.

Les intrigans royalistes eprouverent un singulier mecompte en voyant
l'issue de l'insurrection du 13. Ils se haterent d'ecrire a Verone
qu'ils avaient ete trompes par tout le monde; que l'argent avait manque;
que _la ou il fallait de l'or, on avait a peine du vieux linge; que les
deputes monarchiens, ceux desquels ils avaient des promesses, les
avaient trompes, et avaient joue un jeu infame_; que _c'etait une race
jacobinaire_ a laquelle il ne fallait pas se fier; que malheureusement
on n'avait pas assez _compromis_ et _engage_ ceux qui voulaient servir
la cause; que _les royalistes de Paris a collet noir, a collet vert et a
cadenettes, qui etalaient leurs fanfaronnades aux foyers des spectacles,
etaient alles, au premier coup de fusil, se cacher sous le lit des
femmes qui les souffraient_.

Lemaitre, leur chef, venait d'etre arrete avec d'autres instigateurs de
la section Lepelletier. On avait saisi chez lui une quantite de papiers:
les royalistes craignaient que ces papiers ne trahissent le secret du
complot, et surtout que Lemaitre ne parlat lui-meme. Cependant ils ne
perdirent pas courage; leurs affides continuerent d'agir aupres des
sectionnaires. L'espece d'impunite dont ceux-ci jouissaient les avait
enhardis. Puisque la convention, quoique victorieuse, n'osait pas les
frapper, elle reconnaissait donc que l'opinion etait pour eux; elle
n'etait donc pas sure de la justice de sa cause, puisqu'elle hesitait.
Quoique vaincus, ils etaient plus fiers et plus hauts qu'elle, et ils
reparurent dans les assemblees electorales, pour y faire des elections
conformes a leurs voeux. Les assemblees devaient se former le 20
vendemiaire, et durer jusqu'au 30; le nouveau corps legislatif devait
etre reuni le 5 brumaire. A Paris, les agens royalistes firent nommer le
conventionnel Saladin, qu'ils avaient deja gagne. Dans quelques
departemens, ils provoquerent des rixes; on vit des assemblees
electorales faire scission, et se partager en deux.

Ces menees, ce retour de hardiesse contribuerent a irriter beaucoup les
patriotes qui avaient vu, dans la journee du 13, se realiser tous leurs
pronostics; ils etaient fiers a la fois d'avoir devine juste, et d'avoir
vaincu par leur courage le danger qu'ils avaient si bien prevu. Ils
voulaient que la victoire ne fut pas inutile pour eux, qu'elle amenat
des severites contre leurs adversaires, et des reparations pour leurs
amis detenus dans les prisons; ils firent des petitions, dans lesquelles
ils demandaient l'elargissement des detenus, la destitution des
officiers nommes par Aubry, le retablissement dans leurs grades de ceux
qui avaient ete destitues, le jugement des deputes enfermes, et leur
reintegration sur les listes electorales, s'ils etaient innocens. La
Montagne, appuyee par les tribunes toutes remplies de patriotes,
applaudissait a ces demandes, et reclamait avec energie leur adoption.
Tallien, qui s'etait rapproche d'elle, et qui etait le chef civil du
parti dominant, comme Barras en etait le chef militaire, Tallien tachait
de la contenir; il fit ecarter la derniere demande relative a la
reintegration sur les listes des deputes detenus, comme contraire aux
decrets des 5 et 13 fructidor. Ces decrets, en effet, declaraient
ineligibles les deputes actuellement suspendus de leurs fonctions.
Cependant la Montagne n'etait pas plus facile a contenir que les
sectionnaires; et les derniers jours de cette assemblee, qui n'avait
plus qu'une decade a sieger, semblaient ne pouvoir pas se passer sans
orage.

Les nouvelles des frontieres contribuaient aussi a augmenter
l'agitation, en excitant les defiances des patriotes et les esperances
inextinguibles des royalistes. On a vu que Jourdan avait passe le Rhin a
Dusseldorf, et s'etait avance sur la Sieg; que Pichegru etait entre dans
Manheim, et avait jete une division au-dela du Rhin. Des evenemens aussi
heureux n'avaient inspire aucune grande pensee a ce Pichegru tant vante,
et il avait prouve ici ou sa perfidie ou son incapacite. D'apres les
analogies ordinaires, c'est a son incapacite qu'il faudrait attribuer
ses fautes; car, meme avec le desir de trahir, on ne refuse jamais
l'occasion de grandes victoires; elles servent toujours a se mettre a
plus haut prix. Cependant des contemporains dignes de foi ont pense
qu'il fallait attribuer ses fausses manoeuvres a sa trahison; il est
ainsi le seul general connu dans l'histoire qui se soit fait battre
volontairement. Ce n'est pas un corps seulement qu'il devait jeter
au-dela de Manheim, mais toute son armee, pour s'emparer d'Heidelberg,
qui est le point essentiel ou se croisent les routes pour aller du
Haut-Rhin dans les vallees du Necker et du Mein. C'etait s'emparer ainsi
du point par lequel Wurmser aurait pu se joindre a Clerfayt; c'etait
separer pour jamais ces deux generaux; c'etait s'assurer la position par
laquelle on pouvait se joindre a Jourdan, et former avec lui une masse
qui aurait accable successivement Clerfayt et Wurmser. Clerfayt, sentant
le danger, quitta les bords du Mein pour courir a Heidelberg; mais son
lieutenant Kwasdanovich, aide de Wurmser, etait parvenu a deloger
d'Heidelberg la division que Pichegru y avait laissee. Pichegru etait
renferme dans Manheim; et Clerfayt, ne craignant plus pour ses
communications avec Wurmser, avait marche aussitot sur Jourdan.
Celui-ci, serre entre le Rhin et la ligne de neutralite, ne pouvant pas
y vivre comme en pays ennemi, et n'ayant aucun service organise pour
tirer ses ressources des Pays-Bas, se trouvait, des qu'il ne pouvait ni
marcher en avant, ni se reunir a Pichegru, dans une position des plus
critiques. Clerfayt d'ailleurs, ne respectant pas la neutralite, s'etait
place de maniere a tourner sa gauche et a le jeter dans le Rhin. Jourdan
ne pouvait donc pas tenir la. Il fut resolu par les representans, et de
l'avis de tous les generaux, qu'il se replierait sur Mayence pour en
faire le blocus sur la rive droite. Mais cette position ne valait pas
mieux que la precedente; elle le laissait dans la meme penurie; elle
l'exposait aux coups de Clerfayt dans une situation desavantageuse; elle
le mettait dans le cas de perdre sa route vers Dusseldorf; en
consequence on finit par decider qu'il battrait en retraite pour
regagner le Bas-Rhin, ce qu'il fit en bon ordre, et sans etre inquiete
par Clerfayt, qui, nourrissant un grand projet, revint sur le Mein pour
s'approcher de Mayence.

A cette nouvelle de la marche retrograde de l'armee de Sambre-et-Meuse,
se joignaient des bruits facheux sur l'armee d'Italie. Scherer y etait
arrive avec deux belles divisions des Pyrenees orientales, devenues
disponibles par la paix avec l'Espagne: neanmoins on disait que ce
general ne se croyait pas sur de sa position, et qu'il demandait en
materiel et en approvisionnemens des secours qu'on ne pouvait lui
fournir, et sans lesquels il menacait de faire un mouvement retrograde.
Enfin on parlait d'une seconde expedition anglaise qui portait le comte
d'Artois et de nouvelles troupes de debarquement.

Ces nouvelles, qui sans doute n'avaient rien de menacant pour
l'existence de la republique, qui etait toujours maitresse du cours du
Rhin, qui avait deux armees de plus a envoyer, l'une en Italie, l'autre
en Vendee, qui venait d'apprendre par l'evenement de Quiberon a compter
sur Hoche, et a ne pas craindre les expeditions des emigres; ces
nouvelles n'en contribuerent pas moins a reveiller les royalistes
terrifies par vendemiaire, et a irriter les patriotes peu satisfaits de
la maniere dont on avait use de la victoire. La decouverte de la
correspondance de Lemaitre produisit surtout le plus facheux effet. On
y vit tout entier le complot que l'on soupconnait depuis long-temps; on
y acquit la certitude de l'existence d'une agence secrete
etablie a Paris, communiquant avec Verone, avec la Vendee, avec
toutes les provinces de la France, y excitant des mouvemens
contre-revolutionnaires, et ayant des intelligences avec plusieurs
membres de la convention et des comites. La vanterie meme de ces
miserables agens, qui se flattaient d'avoir gagne tantot des generaux,
tantot des deputes, qui disaient avoir eu des liaisons avec les
monarchiens et les thermidoriens, contribua a exciter davantage les
soupcons, et a les faire planer sur la tete des deputes du cote droit.

Deja on designait Rovere et Saladin, et on s'etait procure contre eux
des preuves convaincantes. Ce dernier avait publie une brochure contre
les decrets des 5 et 13 fructidor, et venait d'en etre recompense par
les suffrages des electeurs parisiens. On signalait encore comme
complices secrets de l'agence royaliste, Lesage (d'Eure-et-Loir), La
Riviere, Boissy-d'Anglas et Lanjuinais. Leur silence dans les journees
des 11, 12 et 13 vendemiaire les avait fort compromis. Les journaux
contre-revolutionnaires, en les louant avec affectation, contribuaient a
les compromettre davantage encore. Ces memes journaux, qui louaient si
fort les soixante-treize, accablaient d'outrages les thermidoriens. Il
etait difficile qu'une rupture ne s'ensuivit pas. Les soixante-treize et
les thermidoriens continuaient toujours de se reunir chez un ami commun,
mais il y avait entre eux de l'humeur et peu de confiance. Vers les
derniers jours de la session, on parla, dans cette reunion, des
nouvelles elections, des intrigues du royalisme pour les corrompre, et
du silence de Boissy, Lanjuinais, La Riviere et Lesage, pendant les
scenes de vendemiaire. Legendre, avec sa petulance ordinaire, reprocha
ce silence aux quatre deputes qui etaient presents. Ceux-ci essayerent
de se justifier. Lanjuinais laissa echapper le mot fort etrange de
_massacre du 13 vendemiaire_, et prouva ainsi ou un grand desordre
d'idees ou des sentimens bien peu republicains. Tallien, a ce mot, entra
dans une violente colere, et voulut sortir, en disant qu'il ne pouvait
pas rester plus long-temps avec des royalistes, et qu'il allait les
denoncer a la convention. On l'entoura, on le calma, et on tacha de
pallier le mot de Lanjuinais. Neanmoins on se separa tout-a-fait
brouille.

Cependant l'agitation allait croissant dans Paris, les mefiances
s'augmentaient de toutes parts, les soupcons de royalisme s'etendaient
sur tout le monde. Tallien demanda que la convention se format en comite
secret, et il denonca formellement Lesage, La Riviere, Boissy-d'Anglas
et Lanjuinais. Ses preuves n'etaient pas suffisantes, elles ne
reposaient que sur des inductions plus ou moins probables, et
l'accusation ne fut point appuyee. Louvet quoique attache aux
thermidoriens, n'appuya pas cependant l'accusation contre les quatre
deputes, qui etaient ses amis; mais il accusa Rovere et Saladin, et
peignit a grands traits leur conduite. Il retraca leurs variations du
plus fougueux terrorisme au plus fougueux royalisme, et fit decreter
leur arrestation. On arreta aussi Lhomond, compromis par Lemaitre, et
Aubry, auteur de la reaction militaire.

Les adversaires de Tallien demanderent en represaille la publication
d'une lettre du pretendant au duc d'Harcourt, ou, parlant de ce qu'on
lui mandait de Paris, il disait: _Je ne puis croire que Tallien soit un
royaliste de la bonne espece_. On doit se souvenir que les agens de
Paris se flattaient d'avoir gagne Tallien et Hoche. Leurs vanteries
habituelles, et leurs calomnies a l'egard de Hoche, suffisent pour
justifier Tallien. Cette lettre fit peu d'effet, car Tallien, depuis
Quiberon, et depuis sa conduite en vendemiaire, loin de passer pour
royaliste, etait considere comme un terroriste sanguinaire. Ainsi, des
hommes qui auraient du s'entendre pour sauver a efforts communs une
revolution qui etait leur ouvrage, se defiaient les uns des autres, et
se laissaient compromettre, sinon gagner par le royalisme. Grace aux
calomnies des royalistes, les derniers jours de cette illustre assemblee
finissaient comme ils avaient commence, dans le trouble et les orages.

Tallien demanda enfin la nomination d'une commission de cinq membres,
chargee de proposer des mesures efficaces pour sauver la revolution
pendant la transition d'un gouvernement a l'autre. La convention nomma
Tallien, Dubois-Crance, Florent Guyot, Roux (de la Marne), et Pons (de
Verdun). Le but de cette commission etait de prevenir les manoeuvres des
royalistes dans les elections, et de rassurer les republicains sur la
composition du nouveau gouvernement. La Montagne, pleine d'ardeur, et
s'imaginant que cette commission allait realiser tous ses voeux, crut un
instant et repandit le bruit qu'on allait annuler toutes les elections,
et suspendre pour quelque temps encore la mise en activite de la
constitution. Elle s'etait persuade, en effet, que le moment n'etait pas
venu d'abandonner la republique a elle-meme, que les royalistes
n'etaient pas assez abattus, et qu'il fallait continuer quelque temps
encore le gouvernement revolutionnaire pour les abattre. Les
contre-revolutionnaires affecterent de repandre les memes bruits. Le
depute Thibaudeau, qui jusque-la n'avait marche ni avec la Montagne, ni
avec les thermidoriens, ni avec les monarchiens, mais qui avait paru
neanmoins un republicain sincere, et sur lequel trente-deux departemens
venaient de fixer leur choix, car on avait l'avantage en le nommant de
ne se declarer pour aucun parti, le depute Thibaudeau ne devait pas
naturellement se defier de l'etat des esprits autant que les
thermidoriens. Il croyait que Tallien et son parti calomniaient la
nation en voulant prendre tant de precautions contre elle; il supposa
meme que Tallien avait des projets personnels, qu'il voulait se placer a
la tete de la Montagne, et se donner une dictature, sous le pretexte de
preserver la republique des royalistes. Il denonca d'une maniere
virulente et amere ce pretendu projet de dictature, et fit contre
Tallien une sortie imprevue, dont tous les republicains furent surpris,
car ils n'en comprenaient pas le motif. Cette sortie meme compromit
Thibaudeau dans l'esprit des plus defians, et lui fit supposer des
intentions qu'il n'avait pas. Quoiqu'il rappelat qu'il etait regicide,
on savait bien par les lettres saisies[7], que la mort de Louis XVI
pouvait etre rachetee par de grands services rendus a ses heritiers, et
cette qualite ne paraissait plus une garantie complete. Aussi, quoique
ferme republicain, sa sortie contre Tallien lui nuisit dans l'esprit des
patriotes, et lui valut de la part des royalistes, des eloges
extraordinaires. On l'appela _Barre-de-fer_.

[7] _Moniteur_ de l'an IV, pag. 150, lettre de d'Entraigues a Lemaitre,
datee du 10 octobre 1795.

La convention passa a l'ordre du jour, et attendit le rapport de Tallien
au nom de la commission des cinq. Le resultat des travaux de cette
commission fut un projet de decret qui contenait les mesures suivantes:

Exclusion de toutes fonctions civiles, municipales, legislatives,
judiciaires et militaires, des emigres et parens d'emigres, jusqu'a la
paix generale;

Permission de quitter la France, en emportant leurs biens, a tous ceux
qui ne voudraient pas vivre sous les lois de la republique;

Destitution de tous les officiers qui n'avaient pas servi pendant le
regime revolutionnaire, c'est-a-dire depuis le 10 aout, et qui avaient
ete remplaces depuis le 15 germinal, c'est-a-dire depuis le travail
d'Aubry.

Ces dispositions furent adoptees.

La convention decreta ensuite d'une maniere solennelle la reunion de la
Belgique a la France, et sa division en departemens. Enfin le 4
brumaire, au moment de se separer, elle voulut terminer par un grand
acte de clemence sa longue et orageuse carriere. Elle decreta que la
peine de mort serait abolie dans la republique francaise, a dater de la
paix generale; elle changea le nom de la place de la _Revolution_ en
celui de place de la _Concorde_; enfin elle prononca une amnistie pour
tous les faits relatifs a la revolution, excepte pour la revolte du 13
vendemiaire. C'etait mettre en liberte les hommes de tous les partis,
excepte Lemaitre, qui etait le seul des conspirateurs de vendemiaire
contre lequel il existat des preuves suffisantes. La deportation
prononcee contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrere, qui
avait ete revoquee pour les faire juger de nouveau, c'est-a-dire pour
les faire condamner a mort, fut confirmee. Barrere, qui seul n'etait pas
encore embarque, dut l'etre. Toutes les prisons durent s'ouvrir. Il
etait deux heures et demie, 4 brumaire an IV (26 octobre 1795); le
president de la convention prononca ces mots: "La convention nationale
declare que sa mission est remplie, et que sa session est terminee." Les
cris mille fois repetes de _Vive la republique!_ accompagnerent ces
dernieres paroles.

Ainsi se termina la longue et memorable session de la convention
nationale. L'assemblee constituante avait eu l'ancienne organisation
feodale a detruire, et une organisation nouvelle a fonder: l'assemblee
legislative avait eu cette organisation a essayer, en presence du roi
laisse dans la constitution. Apres un essai de quelques mois, elle
reconnut et declara l'incompatibilite du roi avec les institutions
nouvelles, et sa complicite avec l'Europe conjuree; elle suspendit le
roi et la constitution, et se demit. La convention trouva donc un roi
detrone, une constitution annulee, la guerre declaree a l'Europe, et
pour toute ressource, une administration entierement detruite, un papier
monnaie discredite, de vieux cadres de regimens uses et vides. Ainsi, ce
n'etait point la liberte qu'elle avait a proclamer en presence d'un
trone affaibli et meprise, c'etait la liberte qu'elle avait a defendre
contre l'Europe entiere, et cette tache etait bien autre! Sans
s'epouvanter un instant, elle proclama la republique a la face des
armees ennemies; puis elle immola le roi pour se fermer toute retraite;
elle s'empara ensuite de tous les pouvoirs, et se constitua en
dictature. Des voix s'eleverent dans son sein, qui parlaient d'humanite
quand elle ne voulait entendre parler que d'energie, elle les etouffa.
Bientot cette dictature qu'elle s'etait arrogee sur la France par le
besoin de la conservation commune, douze membres se l'arrogerent sur
elle, par la meme raison et par le meme besoin. Des Alpes a la mer, des
Pyrenees au Rhin, ces douze dictateurs s'emparerent de tout, hommes et
choses, et commencerent avec les nations de l'Europe la lutte la plus
terrible et la plus grande dont l'histoire fasse mention. Pour rester
directeurs supremes de cette oeuvre immense, ils immolerent
alternativement tous les partis; et, suivant la condition humaine, ils
eurent les exces de leurs qualites. Ces qualites etaient la force et
l'energie, l'exces fut la cruaute. Ils verserent des torrens de sang,
jusqu'a ce que, devenus inutiles par la victoire, et odieux par l'abus
de la force, ils succomberent. La convention reprit alors pour elle la
dictature, et commenca peu a peu a relacher les ressorts de son
administration terrible. Rassuree par la victoire, elle ecouta
l'humanite, et se livra a son esprit de regeneration. Tout ce qu'il y a
de bon et de grand, elle le souhaita, et l'essaya pendant une annee;
mais les partis, ecrases sous une autorite impitoyable, renaquirent sous
une autorite clemente. Deux factions, dans lesquelles se confondaient,
sous des nuances infinies, les amis et les ennemis de la revolution,
l'attaquerent tour a tour. Elle vainquit les uns en germinal et
prairial, les autres en vendemiaire, et jusqu'au dernier jour se montra
heroique au milieu des dangers. Elle redigea enfin une constitution
republicaine, et, apres trois ans de lutte avec l'Europe, avec les
factions, avec elle-meme, sanglante et mutilee, elle se demit, et
transmit la France au directoire.

Son souvenir est demeure terrible; mais pour elle il n'y a qu'un fait a
alleguer, un seul, et tous les reproches tombent devant ce fait immense:
elle nous a sauves de l'invasion etrangere! Les precedentes assemblees
lui avaient legue la France compromise, elle legua la France sauvee au
directoire et a l'empire. Si en 1793 l'emigration fut rentree en France,
il ne restait pas trace des oeuvres de la constituante et des bienfaits
de la revolution; au lieu de ces admirables institutions civiles, de ces
magnifiques exploits qui signalerent la constituante, la convention, le
directoire, le consulat et l'empire, nous avions l'anarchie sanglante et
basse que nous voyons aujourd'hui au-dela des Pyrenees. En repoussant
l'invasion des rois conjures contre notre republique, la convention a
assure a la revolution une action non interrompue de trente annees sur
le sol de la France, et a donne a ses oeuvres le temps de se consolider,
et d'acquerir cette force qui leur fait braver l'impuissante colere des
ennemis de l'humanite.

Aux hommes qui s'appellent avec orgueil patriotes de 89, la convention
pourra toujours dire: "Vous aviez provoque la lutte, c'est moi qui l'ai
soutenue et terminee."

FIN DU TOME SEPTIEME.




TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SEPTIEME.


CHAPITRE XXVI.

Continuation de la guerre sur le Rhin. Prise de Nimegue par les
Francais.--Politique exterieure de la France. Plusieurs puissances
demandent a traiter.--Decrets d'amnistie pour la Vendee.--Conquete de la
Hollande par Pichegru. Prise d'Utrecht, d'Amsterdam et des principales
villes; occupation des sept Provinces-Unies. Nouvelle organisation
politique de la Hollande.--Victoires aux Pyrenees.--Fin de la campagne
de 1794.--La Prusse et plusieurs autres puissances coalisees demandent
la paix. Premieres negociations.--Etat de la Vendee et de la Bretagne.
Puisaye en Angleterre.--Mesures de Hoche pour la pacification de la
Vendee. Negociations avec les chefs vendeens.


CHAPITRE XXVII.

Reouverture des salons, des spectacles, des reunions savantes;
etablissement des ecoles primaires, normale, de droit et de medecine;
decrets relatifs au commerce, a l'industrie, a l'administration de la
justice et des cultes.--Disette des subsistances dans l'hiver de l'an
III.--Destruction des bustes de Marat.--Abolition du _maximum_ et des
requisitions.--Systemes divers sur les moyens de retirer les
assignats.--Augmentation de la disette a Paris.--Reintegration des
deputes girondins.--Scenes tumultueuses a l'occasion de la disette;
agitation des revolutionnaires; insurrection du 12 germinal; details de
cette journee.--Deportation de Barrere, Billaud-Varennes et
Collot-d'Herbois.--Arrestation de plusieurs deputes
montagnards--Troubles dans les villes.--Desarmement des patriotes


CHAPITRE XXVIII.

Continuation des negociations de Bale.--Traite de paix avec la
Hollande.--Condition de ce traite.--Autre traite de paix avec la
Prusse.--Politique de l'Autriche et des autres etats de l'Empire.--Paix
avec la Toscane.--Negociations avec la Vendee et la
Bretagne.--Soumission de Charette et autres chefs.--Stofflet continue la
guerre.--Politique de Hoche pour la pacification de l'ouest.--Intrigues
des agens royalistes.--Paix simulee des chefs insurges dans la Bretagne.
Premiere pacification de la Vendee.--Etat de l'Autriche et de
l'Angleterre; plans de Pitt, discussions du parlement
anglais.--Preparatifs de la coalition pour une nouvelle campagne


CHAPITRE XXIX.

Redoublement de haine et de violence des partis apres le 12
germinal.--Conspiration nouvelle des patriotes.--Massacre dans les
prisons, a Lyon, par les reacteurs.--Decrets nouveaux contre les emigres
et sur l'exercice du culte. Modifications dans les attributions des
comites.--Questions financieres. Baisse croissante du papier-monnaie.
Agiotage. Divers projets et discussions sur la reduction des assignats.
Mesure importante decretee pour faciliter la vente des biens
nationaux.--Insurrection des revolutionnaires du 1er prairial an III.
Envahissement de la convention. Assassinat du representant Feraud.
Principaux evenemens de cette journee et des jours suivans.--Suites de
la journee de prairial. Arrestation de divers membres des anciens
comites. Condamnation et supplice des representans Romme, Goujon,
Duquesnoy, Duroi, Soubrany, Bourbotte, et autres compromis dans
l'insurrection.--Desarmement des patriotes et destruction de ce
parti.--Nouvelles discussions sur la vente des biens nationaux. Echelle
de reduction adoptee pour les assignats


CHAPITRE XXX.

Situation des armees au nord et sur le Rhin, aux Alpes et aux Pyrenees
vers le milieu de l'an III.--Premiers projets de trahison de
Pichegru.--Etat de la Vendee et de la Bretagne. Intrigues et plans des
royalistes. Renouvellement des hostilites sur quelques points des pays
pacifies.--Expedition de Quiberon. Destruction de l'armee royaliste par
Hoche. Cause du peu de succes de cette tentative.--Paix avec
l'Espagne.--Passage du Rhin par les armees francaises


CHAPITRE XXXI.

Menees du parti royaliste dans les sections.--Rentree des emigres.
Persecutions des patriotes.--Constitution directoriale, dite de l'an
III, et decrets des 5 et 13 fructidor.--Acceptation de la constitution
et des decrets par les assemblees primaires de la France.--Revolte des
sections de Paris contre les decrets de fructidor et contre la
convention. Journee du 13 vendemiaire; defaite des sections
insurgees.--Cloture de la convention nationale



FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
VII., by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA R,VOLUTION FRANAISE, VII. ***

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